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JEAN-MICHEL LECOCQ

LE SQUELETTE DE RIMBAUD
À Arthur Rimbaud, le prince de l’irrévérence...
1

Comme je descendais des Fleuves impassibles,


Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

Cette année-là, l’hiver s’était révélé interminable dans les Ardennes et,
durant ces longs mois, la vie locale s’était contentée de faire le gros dos en
attendant des jours meilleurs. Les manifestations phares s’étaient tenues à la
fin de l’été, que ce soit le Festival mondial des marionnettes ou le Cabaret
vert. Puis, avec l’arrivée de l’automne, le calme était revenu au chef-lieu.
Collectivités, associations et administrations s’étaient mises en demi-
sommeil, assurant une gestion minimale des services publics. Il n’était pas
question de dossiers sortant de l’ordinaire, encore moins de projets
grandioses et dispendieux. L’heure était à la routine. L’heure était surtout
aux économies dans un département sinistré, lui-même partie intégrante
d’un pays en proie à une crise économique qui verrouillait le budget des
collectivités, interdisant le spectaculaire et le déraisonnable.
Devant cette espèce de léthargie à laquelle chacun avait adapté son
tempo, la vie s’écoulait de son cours tranquille, laissant présager des
lendemains sereins et sans surprise dans la cité de Gonzague. C’était
compter sans Rimbaud dont c’était aussi la ville et qui allait se rappeler au
bon souvenir de ses concitoyens.
Certes, on avait eu nettement l’impression qu’avec le mois d’avril et le
retour d’une météorologie plus clémente, revenait le temps des projets, qui,
chaque année, permettaient de dynamiser la belle saison et de se donner
l’illusion d’une communauté humaine entreprenante malgré des temps
incertains. Les associations se mobilisaient aux côtés de l’État, du
département et des communes autour de l’émergence de projets certes
ambitieux mais finalement raisonnables, bien pesés et centrés sur une réelle
utilité. Le musée Rimbaud allait s’agrandir et enrichir son fonds. La saison
théâtrale envisageait d’intégrer quelques spectacles nationaux d’envergure.
On prévoyait de donner un peu plus d’attractivité à la place Ducale en y
organisant des animations temporaires tout au long de l’été. Rien que le
train-train culturel classique d’une ville moyenne, sans aucune démesure.
C’était le triomphe du pragmatisme et de la raison. Nul n’imaginait que ce
nouveau printemps qui s’annonçait sous les meilleurs auspices allait
accoucher d’un véritable séisme dans la vie culturelle et même politique du
département.
A priori, personne ne semblait avoir l’intention de semer la révolution
dans le Landernau par le truchement de l’une de ces idées folles qui
naissent parfois dans le cerveau de mégalomanes capables de faire se battre
des montagnes.
Personne, sauf un homme.
Georges Hermelin, l’adjoint au maire de Charleville-Mézières, en
charge de la culture, était un élu aussi imaginatif qu’audacieux. Nul n’en
doutait parmi ceux qui le connaissaient et encore moins ses collaborateurs,
témoins quotidiens de son imagination toujours en effervescence. Son esprit
regorgeait d’idées, la plupart du temps novatrices, généralement
surprenantes, occasionnellement provocatrices et parfois totalement
loufoques ou utopiques. Il ne se passait pas de semaine sans qu’il convoquât
l’un ou l’autre ou plusieurs des acteurs de la vie culturelle pour leur
soumettre une idée née de la rencontre entre son cerveau sans cesse en
ébullition et l’une des multiples occasions que lui offrait l’actualité locale
ou nationale.
En se rendant ce matin-là à la mairie, Pierre Bourgeois, le bibliothécaire
en chef, Maxime Rousseau, le directeur des archives départementales et
Paul Leterrier, le conservateur du musée Rimbaud, s’attendaient à se voir
proposer l’une de ces idées lumineuses, séduisantes sur le papier mais
souvent irréalisables. Ils s’y étaient préparés depuis qu’ils avaient reçu
l’invitation et appréhendaient cette réunion dont la principale difficulté
résiderait fort vraisemblablement dans la recherche des arguments
susceptibles d’amener Hermelin à renoncer à son projet.
Si, par le passé, quelques-unes des idées lancées par l’adjoint à la
culture avaient abouti, cette réussite était à mettre au compte de
l’abnégation de ses collaborateurs autant qu’à celui de la ténacité de
l’intéressé qui n’hésitait pas à mettre sur l’ensemble de ses équipes une
pression à la limite du supportable. Par contre, on ne comptait plus le
nombre de projets avortés après des études préalables des plus coûteuses et
une perte de temps considérable.
Chacun l’aura compris, Hermelin n’avait pas les pieds sur terre mais
possédait une détermination à toute épreuve. Pour compléter le tableau, on
lui prêtait de solides relations et même des entrées dans les hautes sphères
du pouvoir. Il était réputé appartenir à la franc-maçonnerie. Cela ne
l’empêchait pas d’être un emmerdeur mais, de cela, Bourgeois, Rousseau et
Leterrier avaient fait l’expérience depuis belle lurette.
Le bureau d’Hermelin était situé au second étage, sur le devant de
l’hôtel de ville, et dominait la place Ducale. Cette situation privilégiée
donnait à l’adjoint à la culture le sentiment d’appartenir à l’Histoire et
d’être à la hauteur des architectes visionnaires à qui l’on devait ce joyau qui
avait servi de modèle pour la construction de la place des Vosges.
Bourgeois, Rousseau et Leterrier eurent droit en ce matin printanier au
rituel auquel n’échappait aucun des visiteurs d’Hermelin et qui consistait à
ouvrir la fenêtre et à leur désigner d’un geste ample et auguste ladite place,
en déclamant un hymne à la gloire de Métézeau, l’architecte de ce qui était
le fleuron de la ville mais dont la majorité des Carolo-macériens avait
pourtant oublié le nom. Le patronyme de cet architecte et urbaniste de génie
avait été attribué à une artère secondaire de la ville, certes située au centre
de la cité, mais qui n’avait pas le prestige qu’aurait mérité le maître
d’œuvre au service de Charles de Gonzague. Il était d’ailleurs curieux de
constater que nombreuses étaient les villes qui avaient donné le nom de leur
fondateur à l’une de leurs rues les plus insignifiantes. Ingratitude des
hommes !
Hermelin invita ses hôtes à prendre place autour d’une table ronde qui
occupait un coin de son vaste bureau et s’enquit de savoir s’ils souhaitaient
une collation.
– Un café suffira, répondirent presque d’une seule voix les
fonctionnaires qui n’avaient qu’une hâte : expédier cette réunion et
regagner leur service où les attendait un programme de travail bien fourni.
Le maire adjoint attaqua bille en tête le sujet pour lequel il avait
convoqué les trois hommes. Il savait Bourgeois et Leterrier à sa botte en
leur qualité de fonctionnaires municipaux mais il manifestait un peu plus de
défiance envers Rousseau qui appartenait à la fonction publique
départementale et ne lui devait, à ce titre, aucune obéissance. De surcroît,
Rousseau était connu pour être un esprit libre et frondeur.
– Messieurs, je vous ai demandé de venir pour évoquer notre projet
d’extension du musée Rimbaud. Comme vous le savez, nous allons
spécialiser une salle supplémentaire à ce qu’il convient d’appeler les
œuvres périphériques à celle d’Arthur Rimbaud.
Par œuvres périphériques, Hermelin faisait allusion à toutes les
créations artistiques qui avaient un lien même ténu avec le poète ou son
œuvre. À ce titre, on envisageait de remplir cette extension du musée de
choses aussi hétéroclites que des livres, des toiles ou des gravures évoquant
Rimbaud, des objets ayant appartenu au grand homme ou encore des
originaux de lettres du poète récupérés à grand frais dans diverses ventes.
La moindre babiole entretenant un lien fût-il distendu avec l’auteur des
Illuminations serait la bienvenue dans ce bric-à-brac susceptible
d’entretenir et d’honorer la mémoire du plus célèbre des Ardennais.
Hermelin poursuivit.
– Monsieur le conservateur ici présent en est le maître d’œuvre. Je ne
souhaite pas me substituer à lui. Néanmoins, je voudrais que nous allions
plus loin dans l’authenticité des éléments exposés.
Les trois hommes, profitant d’une pause dans le discours d’Hermelin
destinée à leur servir une tasse de café, échangèrent des regards
interrogatifs. Qu’allait-il bien pouvoir leur sortir ? Qu’entendait-il par
authenticité ?
La réponse ne fut pas longue à venir. Hermelin avait reposé la cafetière
et repris son exposé.
– Mon souci concerne l’illustration du roman de Franz Bartelt que vous
connaissez tous, je veux parler du Fémur de Rimbaud. Un exemplaire de ce
roman doit être exposé dans une vitrine. J’aimerais qu’à côté soit présenté
le fémur de Rimbaud.
Les fonctionnaires échangèrent à nouveau des regards où se lisait
l’incompréhension. Leterrier qui, visiblement, n’avait pas été informé des
projets du maire adjoint, resta bouche bée devant ces confidences aussi
énormes qu’inattendues. Bourgeois retint à grand peine le fou rire qu’il
sentait monter à l’énoncé de ce qui apparaissait comme une farce
monumentale. Rousseau, le plus libre des trois, s’aventura à demander un
éclaircissement.
– Vous voulez dire un os factice ?
La façon dont le conservateur avait posé sa question était sans
équivoque et aurait pu se traduire de la façon suivante : Vous ne voulez tout
de même pas dire que vous voulez exposer un os, un vrai ? La réponse
d’Hermelin dépassa l’attente de ses interlocuteurs.
– Non, bien sûr. Je veux parler du véritable fémur de Rimbaud.
Les trois hommes se regardèrent une nouvelle fois. Dans leurs yeux se
lisait de façon explicite la consternation que leur inspiraient les propos de
l’adjoint. À la stupéfaction, se mêlait une envie de rire difficile à réprimer.
Au Il nous prend pour des cons de Bourgeois, faisait écho le Il se fout de
notre gueule de Leterrier, tandis que le regard de Rousseau exprimait
l’opinion générale Il est devenu fou.
S’agissait-il d’un humour d’un genre particulier, un humour à froid dont
Hermelin n’était pourtant pas coutumier ? Le bougre avait l’air on ne
pouvait plus sérieux et tous s’abstinrent de lui renvoyer ne fût-ce qu’un rire
poli.
Afin de sortir de cette situation embarrassante et désireux de traiter
quand même le problème sous l’angle de l’humour, Bourgeois se hasarda à
répondre :
– Vous n’êtes pas sans savoir que le fémur auquel fait allusion Bartelt
est celui de la jambe droite, celle dont on a amputé Rimbaud à Marseille en
1891. Il a dû être jeté dans une fosse commune avec le reste de sa jambe.
Chacun pensait qu’Hermelin allait éclater de rire ou reconnaître que ce
qu’il considérait comme un trait d’esprit était tombé à plat mais le maire
adjoint était sérieux et il les sidéra une nouvelle fois.
– Eh bien, Messieurs, s’il manque le droit, nous prendrons le gauche.
Malgré le respect qu’il devait au représentant de la municipalité, chacun
des interlocuteurs sentait monter en lui la grogne que lui inspirait cet
entêtement dans ce qui apparaissait de plus en plus comme un discours
absurde et qui commençait à ressembler à du foutage de gueule. Plus
personne n’avait encore envie de rire.
Rousseau monta au créneau. La coupe débordait. Le ton monta.
– Vous êtes en train de plaisanter, j’espère, Monsieur l’adjoint. Ce n’est
pas sérieux. Vous nous faites venir dans votre bureau pour nous débiter des
sornettes. Je n’ai pas que ça à faire.
Dans un élan de courage qu’on eût pu croire concerté, Leterrier et
Bourgeois accompagnèrent les propos de leur collègue d’un hochement de
tête qui valait acquiescement. Eux non plus n’avaient pas que ça à faire.
Rousseau avait joint l’acte à la parole en se levant et en faisant mine de
quitter la pièce.
La situation était devenue explosive. Les fonctionnaires étaient excédés
par le manque de sérieux avec lequel on les traitait. La réaction du directeur
des archives aurait pu vexer le fantasque édile et déclencher un incident.
Pourtant, sans se départir de son flegme, il poussa le bouchon plus loin.
– Vous vous méprenez, Monsieur le directeur. Je ne me moque pas.
J’envisage sérieusement de réclamer une exhumation du squelette de
Rimbaud pour prélever son fémur et l’exposer. Et peu importe qu’il s’agisse
de la jambe droite ou de la jambe gauche. Cette idée plaît beaucoup à
monsieur le maire à qui j’en ai parlé. Il envisage de demander au préfet et à
l’autorité judiciaire les autorisations nécessaires. Vous représentez les trois
services les plus concernés par notre projet. Je compte donc sur votre
collaboration pour le mener à bien, au plan matériel s’agissant de monsieur
le conservateur et au plan documentaire en ce qui vous concerne,
Messieurs, dit-il, en se tournant vers Bourgeois et Rousseau.
Les trois hommes restèrent sans voix. Hermelin les avaient habitués à
ses idées farfelues mais son nouveau projet dépassait l’entendement.
Abasourdis, ils quittèrent le bureau sans ajouter un mot.
2

J’étais insoucieux de tous les équipages,


Porteurs de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Quelques semaines s’écoulèrent après cette réunion. On aurait pu croire


que le projet était tombé aux oubliettes et les trois hommes avaient presque
oublié cette réunion surréaliste. C’était sans compter avec l’adage qui
prétend que les murs ont des oreilles.
S’agissait-il d’une indiscrétion malencontreuse ou alors d’une fuite
savamment organisée et destinée à prendre la température de l’opinion
publique, il se trouva que, malgré les consignes de secret absolu sur les
propos tenus dans le bureau d’Hermelin et la discrétion dans laquelle furent
conduites les démarches du maire, la nouvelle se propagea très vite. On
allait profaner la tombe de Rimbaud pour un projet politique qui ne relevait
que du caprice d’un élu. Le ban et l’arrière-ban des rimbaldiens et les
opposants au maire se mirent en mouvement et sonnèrent la charge.
Une pétition fut lancée pour dénoncer le scandale de cette exhumation
inutile et de ce projet ridicule. Hormis les inconditionnels du premier
magistrat de la ville qui auraient accepté sans coup férir le plus grotesque
des projets, on vit se rallier à la grogne générale des Carolomacériens de
tous bords, de toutes obédiences politiques, philosophiques ou religieuses.
On assista à la création d’une association dont les rangs ne firent que se
renforcer au fil des jours. Si les adhésions étaient majoritairement locales,
elles s’étendirent très vite au département tout entier et même au-delà
puisque des voisins belges, émus par le sort promis à ce poète universel,
vinrent grossir les rangs des mécontents. La presse locale puis les médias
nationaux se portèrent au secours des protestataires et, sur les réseaux
sociaux, la pétition réunit en quelques jours des milliers de signatures. Des
intellectuels parisiens renommés ajoutèrent leur voix au concert de
protestations. On allait violer le repos éternel du poète. On allait malmener
le Dormeur du val. La poésie était en danger.
Seuls quelques intellectuels marginaux, en mal de sensationnel et qui
cultivaient sans doute un penchant pour le morbide, soutinrent ce projet. On
les traîna dans la boue en les traitant de profanateurs, mieux de nécrophiles
et même de nécrophages. Ce fut l’occasion des pires insultes et dérives
lexicales. On les vilipenda avec une telle violence que la quasi-totalité
d’entre eux rendit les armes et retourna au silence.
Pour la foule en colère, un tel projet en disait long sur l’état de crasse
intellectuelle et sur la vénalité des élus qui méprisaient la poésie et se
montraient prêts à fouler au pied la mémoire du grand poète et à la sacrifier
sur l’autel de la rentabilité du musée et du paraître. Certains accusaient
même la mairie de favoriser une forme de voyeurisme.
Comme le projet lui-même, l’heure était aux excès. La paranoïa gagna
la capitale ardennaise et le maire songea même à faire monter la garde près
de la tombe de Rimbaud de crainte que certains eussent l’idée de la profaner
afin de cacher ses restes en lieu sûr et, ainsi, de les préserver de toute
convoitise.
Malgré l’énergie déployée par les opposants au projet et en dépit de
toutes les interventions menées auprès des autorités compétentes, y compris
jusqu’à la présidence de la République et l’Unesco, le processus enclenché
par le maire poursuivit son chemin.
Si l’Élysée et Matignon observèrent un silence prudent dicté autant par
la diplomatie que par la gêne, le ministre de la culture se vit contraint à
prendre position. Dans des termes alambiqués qui s’inscrivaient sur le fond
comme sur la forme dans une savante langue de bois, il invoqua une
initiative originale et innovante propre à mettre en valeur l’influence
considérable de Rimbaud sur l’univers des arts et des lettres. Il se réfugia in
fine derrière l’autonomie des collectivités locales pour gérer leurs
ressources culturelles, sous-entendant par là que Rimbaud ne justifiait
aucune exception. Mieux, le maire obtint que le ministre se déplaçât pour
assister à l’inauguration de la salle où devait être exposé le fameux fémur.
L’écrivain lui-même, je veux parler de Franz Bartelt, mêlant sa voix au
concert des protestations, intervint pour exprimer son effroi devant ce projet
qui lui semblait aller à contre-sens de la portée de son roman. Pas plus que
les autres, il ne fut entendu et pas même reçu par le maire résolument arc-
bouté sur sa décision et fermement convaincu que l’idée de son adjoint était
l’idée du siècle. L’avenir jugera, avait-il lancé du haut de sa superbe et de
son orgueil triomphants, assuré que ce projet aurait, comme la Tour Eiffel
ou le chemin de fer, la reconnaissance des générations futures. Cette
sentence digne d’un grand visionnaire sonna le glas de tous les espoirs des
opposants qui comprirent instantanément que rien n’arrêterait la
mégalomanie et son aveuglement.
Pour bien comprendre la tournure que prenaient les événements, il
convient de savoir que, non seulement le maire, mais aussi son adjoint,
bénéficiaient d’un entregent hors du commun jusque dans les sphères
parisiennes et du soutien de la franc-maçonnerie à laquelle tous deux étaient
affiliés. C’est en tout cas le bruit qui circulait dans les milieux populaires
qui, heureux de pouvoir manifester leur rejet des décideurs, s’étaient laissés
entraîner par le vent de révolte qui, à l’image du vent du nord, alimentait un
souffle tempétueux sur la capitale ardennaise.
Le dossier élaboré par les services d’Hermelin suivait son chemin. Le
motif invoqué ne répondait pas aux exigences classiques qui permettaient
au juge d’autoriser une exhumation mais le maire et son adjoint voulaient y
croire, certains de leur bon droit et de la pertinence de leur projet. Ils
n’avaient d’ailleurs pas associé la descendance du poète à cette demande,
prétextant qu’il s’agissait d’un projet d’intérêt général.
Cette première demande fut rejetée. Il faut dire que les fonctionnaires
cités au premier chapitre et auxquels Hermelin avait eu la mauvaise idée de
faire appel n’avaient mis aucun zèle à argumenter ce dossier. Ils se sentaient
tous trois davantage attirés vers le camp des contestataires que vers celui du
maire.
On dit que le maire et son adjoint en furent fort contrariés et que le
bureau du premier magistrat fut le théâtre d’une bordée d’injures qui, à la
louche, visèrent autant les corps constitués que la population ardennaise en
général, sans oublier ceux qui avaient instruit le dossier. Parmi les insultes
les moins violentes revinrent les termes de conservateurs, d’attardés, de
ploucs, d’incapables. La décence interdit de reproduire ici le reste des noms
d’oiseaux dont les deux hommes abreuvèrent leurs congénères dans une
espèce de catharsis dont les échos résonnèrent dans les couloirs de l’hôtel
de ville et jusque sur la place Ducale. Un politique contrarié peut atteindre
dans la colère des sommets insoupçonnés et exceller dans l’art de l’injure.
La déception et la colère passées, la mairie remit sur le métier son
ouvrage. On briefa sérieusement Bourgeois et Leterrier puis le dossier fut
soumis au crible du directeur général des services. Rousseau, fort de son
indépendance administrative, avait imité les rats en quittant le navire.
Si la mouture officielle de la demande transita par les mêmes voies que
précédemment, une seconde fut transmise officieusement par le canal
politique. Dans l’intervalle, la colère populaire était sensiblement retombée.
Les opposants pensaient avoir gagné la partie.
C’était sans compter sur l’opiniâtreté des sphères politiques qui,
lorsqu’elles se sentent flouées, n’hésitent pas à emprunter des chemins
détournés pour parvenir à leurs fins. Hermelin étaient de ces politiques prêts
à tout, son maire aussi et, pendant que la demande se promenait dans les
services du palais de justice, les coups de téléphone allaient bon train.
Par on ne sait quel miracle, sans doute celui du hasard d’une rencontre
et d’un échange fortuit entre le ministre de la culture et son collègue de la
justice, une porte s’entrouvrit et une ordonnance autorisant l’exhumation fut
prise par le tribunal de grande instance de Charleville-Mézières, au grand
dam de tous ceux qui étaient persuadés que leur levée de bouclier alliée à
l’intransigeance de la justice mettraient un terme à ce funeste projet.
D’ailleurs, n’avait-il pas été retoqué ?
Ce revirement de la justice fit grand bruit. La colère à peine retombée
reprit de l’ampleur.
Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne aussitôt saisi par
les opposants se réfugia derrière l’absence de vice de forme, refusa de
statuer sur le fond qu’il jugeait hors de son champ de compétence et
confirma le bien-fondé de l’ordonnance du juge. Pour clore définitivement
le débat, il argua du fait qu’une juridiction administrative ne pouvait
invalider une décision du juge civil.
Un nouvel appel n’aboutit pas.
Ce fut donc au terme d’une démarche biaisée, inique, impopulaire et
juridiquement bancale que, par une belle journée d’été, il fut procédé à
l’ouverture de la tombe d’Arthur Rimbaud.
3

Elle était fort déshabillée


Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Le jour tant redouté arriva. Il régnait sur les Ardennes une canicule dont
la maigre végétation du cimetière de Charleville ne parvenait pas à abriter
les visiteurs.
Le préfet, redoutant des incidents, avait fait fermer le haut de l’avenue
de Flandre et les autres accès au cimetière. La circulation avait été
détournée par la rue Jean-Jacques Rousseau et l’avenue De Gaulle. Un
impressionnant cordon de police et de gendarmerie avait été déployé
comme on l’eût fait pour la venue d’un chef d’État. Le plus surprenant fut
le faible nombre des contestataires regroupés derrière les barrières
métalliques en brandissant quelques pancartes. Chacun savait la partie
perdue et une forte démobilisation avait décimé les rangs de ceux qui,
naguère encore, auraient été prêts à déclencher une émeute populaire pour
préserver la tranquillité de Rimbaud. Le maire et Hermelin pouvaient sévir
en toute tranquillité.
Autour de la tombe, s’étaient regroupés les principaux élus, quelques
fonctionnaires et le commissaire de police chargé de veiller au bon
déroulement de l’opération. À quelques mètres du monument, ils
observaient les employés d’une entreprise de pompes funèbres qui
œuvraient, en suant sang et eau, pour desceller le bloc de marbre qui
obturait la tombe.
Paul Leterrier avait tenu à être présent en sa qualité de directeur du
musée et en qualité d’expert reconnu de tout ce qui avait trait au poète.
La lourde pierre glissa lentement sous les efforts répétés de quatre
hommes, accompagnés d’ahanements. À l’aide de solides rondins, elle fut
amenée au-delà du trou et chacun découvrit le caveau qu’il fallut d’abord
vider des autres cercueils, ceux des membres de la famille, avant
d’apercevoir la modeste bière sur laquelle le temps avait imprimé sa
marque.
Un homme descendit dans la fosse. Des cordes et un treuil firent leur
œuvre pour remonter à la surface la boîte de chêne noircie. Autour des
hommes qui s’affairaient près du cercueil comme s’il eût été celui d’un
quidam quelconque, on sentait monter la tension. Palpable. Visible sur les
visages devenus plus graves et dans les regards concentrés sur cette boîte
qui contenait les ossements du grand homme. Tout le reste habitait les
esprits, la littérature, l’imagerie universelle. Leterrier mesurait ce contraste
et la distance qu’il convenait de prendre avec ce qu’allait révéler l’ouverture
de ce cercueil. Après tout, que ce con d’Hermelin prélève ce qu’il veut.
Rimbaud est ailleurs, songea-t-il. Et comme, dans ces moments-là, peuvent
vous venir des idées extravagantes et, pour tout dire, frisant l’indécence, il
se demanda si Rimbaud avait été enterré avec sa prothèse.
Il fallut d’extrêmes précautions pour que le dévissage du couvercle
n’altérât pas le bois légèrement vermoulu. Puis, lentement, avec des gestes
quasi-religieux, comme œuvrant au ralenti, les hommes firent glisser le
couvercle.
L’un d’eux entreprit d’enlever le tissu qui recouvrait le squelette. Tous
les regards étaient à présent vrillés sur la scène et on y lisait la gravité et la
solennité de l’instant.
Comme s’il avait ressenti au plus profond de lui-même la tension de
l’assistance et l’importance historique des gestes qu’il accomplissait,
l’homme s’employa à dégrafer avec une extrême lenteur les pans du voilage
qui masquait le contenu du cercueil.
Quand il eut achevé d’ôter le linceul blanc et que le squelette apparut,
l’expression des participants changea du tout au tout. Et, en particulier, celle
de Leterrier. À présent, c’était l’incrédulité et surtout une forme de
sidération qui se lisaient dans les yeux de tous ceux, présents, qui
connaissaient la vie de Rimbaud.
– C’est pas possible, c’est pas vrai, s’exclama Leterrier.
La raison de sa stupeur était compréhensible. Le squelette qui gisait au
fond du cercueil possédait ses deux jambes.
4

Assise sur ma grande chaise,


Mi-nue, elle joignait les mains,
Sur le plancher frissonnaient d’aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

Autant que la chaleur, c’est le désarroi qui provoquait une sudation


générale parmi les personnes rassemblées autour de la tombe mais,
paradoxalement, c’était de suées froides qu’étaient pris ceux qui avaient
assisté à ce spectacle hallucinant. Cette découverte inattendue avait plongé
les spectateurs présents dans la stupeur, surtout les plus doctes d’entre eux.
À commencer par Leterrier à qui il avait fallu de longues secondes avant de
pouvoir reprendre son souffle et exprimer la considération suivante :
– Ce n’est pas le squelette de Rimbaud.
Tous ceux qui avaient une once de culture en seraient arrivés à la même
conclusion sans pour autant avoir besoin d’être directeur de musée. Tout le
monde, ou presque, savait que Rimbaud, peu de temps avant sa mort, avait
été amputé de la jambe droite rongée par une forme de cancer incurable.
Curieusement, le plus abattu était sans doute Hermelin qui voyait partir
en fumée son rêve. Car, était-il envisageable de faire passer pour un fémur
de Rimbaud un os prélevé sur un squelette en possession de ses deux
membres inférieurs ? Il ne faudrait pas vingt-quatre heures avant que la
terre entière soit au courant de cette découverte et, après tout le tintamarre
que son projet avait engendré, il ne doutait pas un seul instant que le
ridicule allait s’abattre sur lui.
Dans l’hébétude générale, un homme avait conservé ses esprits. Il
s’agissait du commissaire de police qui s’avança et demanda aux agents des
pompes funèbres de transférer le corps dans le cercueil plombé prévu à cet
effet et qui devait l’emporter vers l’institut médico-légal de Reims où les
conditions de sa conservation seraient scrupuleusement respectées. La
faculté de médecine avait profité de l’occasion pour obtenir le droit de
procéder à quelques expertises sur le squelette du poète afin de déterminer
la nature exacte de l’affection qui l’avait entraîné vers la mort.
Le policier était investi d’une mission et ce n’était pas le fait que le
squelette eût ses deux jambes qui pouvait l’empêcher de la mener à bien.
Les autres le regardaient s’agiter pour donner ses consignes en essayant
de comprendre s’ils n’étaient pas victimes d’une illusion. Le temps de la
stupeur une fois passé, des conciliabules avaient commencé. Chacun avait
exprimé son effarement et tentait de donner un sens à ce qui n’en avait
apparemment pas. Les certitudes de chacun vacillaient sur leurs bases. Un
pan du savoir universel venait d’être mis à mal. Certains en étaient à se
demander si ce n’était pas là la punition infligée au monde pour avoir
profané une sépulture sacrée. D’autres encore se perdaient en conjectures
sur la solidité du savoir dispensé jusque là sur la vie de Rimbaud.
L’infirmité du poète avait été scientifiquement établie même si les témoins
avaient depuis longtemps disparu.
– Aurait-on conservé le membre prélevé pour le replacer dans la tombe
avec son propriétaire ? avança de façon audacieuse et à l’adresse de son
seul voisin un des fonctionnaires municipaux présents.
À la vue du regard courroucé que lui lança Hermelin, le pauvre homme
baissa la tête sans attendre une réponse qu’il savait aussi vaine que sa
question. Leterrier que la question avait aussi irrité lui lança sur un ton
ironique :
– Il se pourrait aussi qu’il n’ait jamais été amputé et qu’on ait inventé
cette fable pour nourrir sa légende.
Les plus lucides savaient que Rimbaud avait fait l’objet d’une
amputation en deux temps. D’abord, une découpe juste au-dessus du genou
puis, quelque temps plus tard, en raison de la nécrose qui continuait à
progresser, une seconde découpe à hauteur de l’aine. Il en découlait que, si
les os de Rimbaud avaient été conservés pour être replacés dans son
cercueil, on aurait dû y trouver des os fragmentés. Or ce squelette avait
conservé toute son intégrité.
Hermelin, quant à lui, se taisait. Il s’était enfermé dans un silence qui
traduisait autant son incompréhension que sa déception. Il savait aussi que
cette affaire-là allait avoir des conséquences. Fâcheuses, forcément. Pour la
ville, pour lui mais aussi pour la légende que représentait Arthur Rimbaud.
Après la déconvenue vécue par le fonctionnaire municipal, personne
n’osait plus parler. Pendant ce temps, les employés des pompes funèbres
avaient achevé leur office et le corbillard était sur le point de démarrer,
emmenant avec lui des ossements dont plus personne ne savait que penser.
Dans une atmosphère plus pesante encore que la chaleur qui les harcelait,
les participants prirent en silence le chemin de la sortie en regardant
s’éloigner la mystérieuse dépouille.
5

Je regardai, couleur de cire,


Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, – mouche au rosier !

Le lendemain, les journaux faisaient leurs gros titres de la nouvelle. Le


squelette de Rimbaud possédait ses deux jambes. Inutile de dire que les
journalistes y allèrent de leurs propos acides en direction du maire et de son
adjoint. Les contempteurs du projet, tout en avouant leur désarroi,
avancèrent l’idée que si on les avait écoutés, on n’en serait pas là. Les
autres, ceux qui, moins nombreux, soutenaient le maire, se félicitèrent du
fait que ce projet avait permis de mettre au jour ce qu’ils considéraient
comme une supercherie.
Au fil des jours, on vit les rangs des uns et des autres se diviser, les avis
diverger, des querelles naître et les rimbaldiens, plongés dans l’effroi,
exhorter chacun à la raison en attendant les résultats des expertises
scientifiques que le préfet des Ardennes n’avait pas manqué de réclamer à
la faculté de médecine de Reims en charge du squelette. Ces examens
allaient prendre du temps et, en attendant qu’ils permettent de faire un pas
en direction de la vérité, les langues ne pouvaient s’empêcher de
fonctionner.
Comme il se devait dans ce genre de situation, la constitution d’une
cellule de crise fut actée. C’était devenu un usage pour ne pas dire une
mode. Car, il y avait bien crise et il fallait absolument donner l’image de
pouvoirs publics sensibilisés à ce problème qui révolutionnait tout un
département et même la sphère nationale et internationale. De New-York à
Moscou et du Cap à Stockholm, les intelligentsias du monde entier s’étaient
émues et réclamaient la lumière sur ce mystère déroutant. Cependant, la
région du Vouzinois qui était dépositaire d’une bonne partie de l’histoire
rimbaldienne puisqu’elle abritait le village de Roche, berceau familial de la
famille maternelle du poète et qu’on tenait pour avoir été un lieu
d’inspiration pour Rimbaud, était la plus en ébullition. Dans tous les lieux
publics et dans tous les foyers, on ne parlait plus que de cette funeste
découverte et chacun y allait de son interprétation.
On l’aura compris : le monde entier avait les yeux tournés vers
Charleville et aspirait à la vérité.
Mais revenons-en à cette cellule de crise dont on ne sut pas vraiment qui
l’avait commandée, un peu comme si ce type d’institution se mettait de lui-
même en place dès que survenait une catastrophe ou un phénomène
exceptionnel. Et c’était bien d’une catastrophe dont il s’agissait. Un
tsunami, un tremblement de terre ou même un accident nucléaire n’aurait
pas suscité une telle émotion. La cellule de crise s’imposait, il restait à
savoir qui en ferait partie et qui la piloterait.
Les autorités se disputèrent la présidence de cette commission qui
réunirait toutes celles et tous ceux susceptibles de contribuer à élucider ce
que tout le monde appelait désormais Le mystère de la jambe de Rimbaud.
Encore heureux que le président du Conseil général, homme sage et
pacifique, évitât de se mêler à cette guerre picrocoline.
Après moult discussions et même diatribes, on convint que cette cellule
serait présidée conjointement par le préfet et par le maire de Charleville.
Une fois cet accord diplomatique conclu, on procéda à d’âpres négociations
pour arrêter la liste des participants. Les uns pensaient qu’il fallait réunir un
maximum de compétences, d’autres plaidaient au contraire pour en réduire
l’effectif afin qu’elle ne devînt pas une nouvelle tour de Babel.
Il ne fallut pas moins de huit jours de palabres et de navettes entre la
préfecture et l’hôtel de ville pour mettre tout ce beau monde d’accord.
Outre un médecin-légiste en lien avec la faculté de médecine, elle finit
par réunir des spécialistes reconnus de Rimbaud et, bien entendu, des
représentants de la municipalité et du département. Hermelin y siégeait pour
y représenter le maire, aux côtés des trois acolytes qu’il avait réunis
quelques semaines plus tôt dans son bureau pour leur présenter son idée.
Les associations rimbaldiennes y furent représentées par leurs plus éminents
spécialistes.
On y notait également la présence d’un représentant de la police
judiciaire de Reims car cette affaire suscitait bien des questions pour
lesquelles le Parquet s’était autosaisi et avait ouvert une instruction.
D’ailleurs, le maire de Charleville, non content d’être à l’origine de ce
pataquès et mettant la découverte au compte d’une imposture, avait décidé
de porter plainte pour viol de sépulture et vol de dépouille. Un comble !
Le policier qui siégeait au sein de cette cellule répondait au nom de
Pierre Vidal et devait rendre compte des avancées de son enquête à un juge
attaché au tribunal de Charleville, qui s’appelait Julien Molinier et qui,
comble de l’ironie, ne supportait pas l’engouement des Ardennais pour ce
poète maudit auquel il préférait, et de loin, Baudelaire ou Apollinaire. Il ne
s’en était pas caché au lieutenant Vidal qui, lorsqu’il se trouvait assis entre
lui et un spécialiste de Rimbaud, ne pensait qu’à cela et avait l’impression
d’être pris entre le marteau et l’enclume.
– Vous verrez, lui avait-il confié, cette affaire est foireuse dès le début.
C’est une illusion, comme Rimbaud. Ce type était un tricheur, il a baisé tout
le monde, jusque dans sa mort. Le Parquet s’est saisi de l’affaire parce qu’il
n’avait pas le choix. La plainte du maire de Charleville est une belle
foutaise. Il fallait donner le change mais, sans vouloir vous vexer, pourquoi
a-t-on confié cette enquête à un simple lieutenant ? Si elle avait
l’importance qu’on dit lui accorder, on aurait mis dessus un commissaire
ou, à tout le moins, un commandant. Faites de votre mieux mais ne vous
faites pas trop d’illusions. D’ailleurs, quelle importance ? Ce type est mort
depuis plus d’un siècle, il n’a plus que des descendants éloignés qui s’en
foutent eux aussi. Croyez-moi, s’il avait vécu aujourd’hui, à une époque où
la poésie n’a plus cours, il aurait terminé dans un centre éducatif fermé ou
en prison et ses poèmes publiés à compte d’auteur n’auraient été lus que par
quelques inconditionnels.
La messe était dite.
Vidal, en flic sensible qui s’intéressait à la poésie et accordait du génie à
Rimbaud, s’était offusqué d’entendre dans la bouche d’un juge de tels
propos mais, toutefois, sans leur donner plus d’importance qu’ils n’en
méritaient. En se levant pour quitter le bureau du magistrat, il avait jeté un
œil sur la couverture du dossier et y avait lu à son grand étonnement
Dossier Rimbaud : L’affaire aux semelles de vent.
6

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,


Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

La cellule de crise avait fini par se réunir une bonne quinzaine de jours
après l’effroyable découverte. Le sujet continuait à alimenter les
conversations, les articles de presse et les journaux télévisés mais avec un
enthousiasme déclinant. Le monde est ainsi fait, l’actualité est galopante et
chaque jour apporte son lot de nouveaux événements, planétaires ou non,
qui relèguent au second plan ce que, la semaine précédente encore, on
croyait être l’affaire du siècle.
Avec philosophie, les membres de la cellule de crise considérèrent que
cette baisse d’engouement pour l’affaire de la jambe de Rimbaud était
finalement salutaire et allait leur permettre de travailler dans une relative
sérénité.
C’est avec la même philosophie que le service spécialisé de la faculté de
médecine mit l’affaire Rimbaud au second plan de ses préoccupations,
contraint qu’il était de répondre aux multiples sollicitations dont il faisait
l’objet et notamment les expertises en matière criminelle. La cellule de crise
n’était donc pas près de disposer des informations nécessaires pour
déterminer si le squelette exhumé était ou non celui de Rimbaud.
C’était à se demander si, après avoir soulevé une tempête de dimension
internationale, les protagonistes de cette affaire ne s’en désintéressaient pas
purement et simplement. Comme si l’enfouissement du mystère Rimbaud le
rendait moins explosif et préservait d’une certaine façon la légende. Pour
faire simple, tout le monde avait fini par se cacher derrière son petit doigt.
C’était du moins le sentiment qui s’était répandu dans l’opinion publique.
Mais, curieusement, cette méconnaissance de la nature exacte du
squelette ou plus exactement de l’identité de son propriétaire n’empêcha
pas les membres de la commission de mener des échanges nourris et parfois
tendus. Le premier écueil fut de mettre au point une méthodologie de
travail. Tous s’accordèrent sur le fait qu’il convenait de recenser toutes les
questions qui se posaient et de les ordonner selon une logique susceptible
de faire avancer la réflexion. On prit l’avis de celui dont enquêter était le
métier, à savoir le lieutenant Vidal.
Le pauvre se réfugia prudemment derrière l’urgence d’attendre les
résultats du service de la faculté de médecine, ce qui, convenons-en,
répondait au bon sens le plus élémentaire.
Mais, très vite, chacun se sentant investi d’une autorité politique,
administrative ou intellectuelle, on fit du sur place et on perdit un temps
précieux en longs palabres. C’est ainsi que, au terme d’âpres échanges et de
compromis quelquefois stériles, les membres de la cellule se mirent tant
bien que mal d’accord sur le questionnement suivant qu’au demeurant un
être humain lambda doté d’un esprit logique aurait pu élaborer au terme de
quelques minutes :
• Le squelette découvert dans la tombe était-il celui de Rimbaud ?
• Dans l’affirmative, comment expliquer la présence des os de sa jambe
droite en principe disparue bien avant ses obsèques ?
• Toujours dans cette hypothèse, pouvait-on en inférer les pistes
suivantes :
- L’amputation de Rimbaud était une légende.
- La jambe amputée avait été conservée et rajoutée dans son cercueil
avant l’inhumation, auquel cas on aurait dû constater les traces de
l’amputation.
• S’agissait-il d’une mauvaise plaisanterie de carabins, quelqu’un ayant
profané la sépulture pour procéder à l’ajout d’ossements ?
• Dans le cas contraire, si ce squelette n’était pas celui de Rimbaud, à
qui appartenait-il et qu’était devenu le squelette du poète ?
On l’aura vite compris, ce questionnement fut le résultat d’un
compromis qui ne satisfaisait personne. Il avait seulement le mérite de
mettre un terme à des débats interminables et de sauvegarder l’amour-
propre de chacun des spécialistes présents. Mais, à voir les mines
contrariées et les mimiques dubitatives des uns et des autres, on comprenait
vite que ladite cellule allait au-devant de sérieuses difficultés de
fonctionnement.
Du haut de sa suffisance, le maire considéra qu’on avait bien avancé et
remercia les participants. Le préfet, beaucoup plus circonspect, se contenta
d’une formule de politesse lapidaire et se réfugia dans un prudent silence
sur l’avancée des travaux, faisant simplement remarquer, à l’image du
policier, que tout allait dépendre des conclusions des analyses de la faculté
de médecine. Jugeant en son for intérieur les conclusions de la commission
peu glorieuses, il demanda à chacun de respecter le caractère confidentiel
du contenu des débats.
Le pauvre Vidal qui avait pris soin de s’abstenir par la suite de
participer aux débats ressortit de la salle plus désorienté que jamais, se
demandant s’il ne serait pas plus judicieux de mener son enquête
indépendamment de cette assemblée de guignols tout juste capables de se
quereller pendant des heures pour accoucher de ce qui ressemblait à une
lapalissade.
7

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :


Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Passant par-dessus les recommandations du préfet, le maire que le


ridicule n’effrayait pas et qui voulait à tous prix s’affranchir de la préséance
de l’État, s’empressa d’organiser une conférence de presse pour
communiquer aux journalistes les conclusions des travaux de la cellule. Il
lui fallait montrer à ses administrés et donc à ses électeurs qu’il était engagé
à fond dans la recherche de la vérité et que c’était lui qui menait la barque.
Les rédactions auxquelles il ne fallait pas en remontrer avaient déjà
toutes fait le siège de la faculté de médecine qui apparaissait comme la
seule source d’information sérieuse. Dans leurs éditions des jours
précédents, elles avaient publié un questionnement qui ressemblait à s’y
méprendre à celui dont avaient péniblement accouché les membres de la
cellule de crise. L’édition du lendemain de L’Union-L’Ardennais ne manqua
pas de passer une volée de bois vert aux membres de la cellule, au grand
dam de Rousseau, Bourgeois et Leterrier qui jurèrent qu’on n’était pas près
de les y reprendre et firent savoir par voie de presse qu’ils ne siégeraient
plus au sein de ladite cellule.
Le bureau du premier magistrat résonna à nouveau de ses vociférations
qui, cette fois, furent dirigées vers la presse et vers les membres de la
cellule incapables de se hisser à la hauteur des ambitions qu’il leur avait
assignées.
La cellule de crise semblait devoir disparaître avant d’avoir vécu. On
était donc parvenu dans une impasse et, devant l’indigence des pouvoirs
publics, la population tourna ses espoirs vers les passionnés de tous poils
qui, depuis plusieurs jours, avaient entrepris des recherches tous azimuts.
Une première hypothèse fut émise par un doctorant en lettres qui venait
de soutenir une thèse : Les derniers jours de Rimbaud. Il y défendait l’idée
que le corps du poète n’avait jamais été rapatrié dans les Ardennes et qu’il
avait été inhumé dans un cimetière de Marseille. À ses détracteurs qui
prétendaient avoir effectué les vérifications nécessaires et qui lui opposaient
le fait qu’aucune nécropole phocéenne ne possédait de tombe au nom
d’Arthur Rimbaud, il répondit que le corps avait été mis dans une fosse
commune. Certains ne comptant pas en rester là arguèrent du fait que l’on
disposait de documents prouvant que le corps de Rimbaud avait été rapatrié
à Charleville et inhumé à la hâte.
C’est de cette hâte à inhumer Rimbaud que naquirent d’autres
hypothèses.
La première, défendue par ceux qui s’étaient laissés séduire par l’idée
du doctorant précité, supposait une complicité de la famille, et notamment
de sa sœur Isabelle, et des autorités pour faire croire au rapatriement du
corps de Rimbaud au seul but de contribuer à la gloire de son département
natal. Un cercueil vide eût fait l’affaire, leur opposaient les sceptiques.
Pourquoi y placer un autre corps et, si oui, à qui appartenait-il ? Ce à quoi
ils s’entendaient répondre que les morgues des hôpitaux recelaient
suffisamment de cadavres de nécessiteux ou de vagabonds sans famille dont
la dépouille aurait pu faire l’affaire. Mais, alors, insistaient les premiers
revenant sur les motifs, cela ne servait à rien puisqu’on ne pouvait pas
deviner que le cercueil était vide. Les seconds, jamais à court d’arguments,
justifiaient cela par la crainte d’une éventuelle exhumation, ce à quoi les
autres leur objectait que, dans ce cas, il aurait fallu amputer le corps de
substitution de sa jambe droite.
Une autre théorie, plus farfelue, vit le jour. Elle aurait voulu que
l’hôpital marseillais où avait été opéré Rimbaud eût conservé le membre
prélevé et, pressentant la mort proche du poète, eût choisi de le placer dans
son cercueil avec le souci de respecter d’intégrité de sa dépouille. Une
nouvelle fois, les sceptiques arguèrent du fait que le squelette retrouvé dans
le prétendu cercueil de Rimbaud ne présentait aucune trace du travail de la
scie.
Dans ce déferlement d’hypothèses, des esprits imaginatifs et
conspirationnistes avancèrent l’idée que l’amputation de Rimbaud était une
légende. Le poète faisait l’objet d’une procédure engagée par l’armée qui
lui reprochait d’avoir échappé à ses obligations militaires. Cette situation
était pour Rimbaud une source d’inquiétude telle qu’il aurait imaginé ce
stratagème pour échapper au service militaire.
On imagine le tollé que provoqua cette idée, séduisante pour certains,
iconoclaste pour d’autres, et qui fut vite contrebalancée par les documents
immédiatement produits pas les sociétés savantes attestant de la réalité de
l’opération et par les courriers que Rimbaud adressait à sa sœur Isabelle.
Habile machination, complicité des autorités médicales, coup de génie de
Rimbaud, protestèrent ceux que cette thèse avait séduits.
Ces controverses auraient occupé l’espace public pendant des semaines,
voire des mois, si la faculté ne s’était enfin manifestée.
8

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose


Avec des coussins bleus,
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

C’était l’information capitale qu’attendait avec impatience le lieutenant


Vidal. Depuis plusieurs jours, les rumeurs allaient bon train, les hypothèses
les plus farfelues fleurissaient dans la presse, dans la rue, dans les sociétés
savantes locales et même dans la capitale où radios et télévisions
consacraient des émissions entières à l’affaire du squelette de Rimbaud.
La cellule de crise avait suspendu ses travaux, d’abord parce qu’elle
n’avait pas de grain à moudre mais aussi parce que, s’étant fait étriller par la
presse, elle ne souhaitait pas récidiver. Le préfet avait dû passer par là et,
dans le secret d’une conversation téléphonique, dire au maire ses quatre
vérités.
Vidal avait commencé des recherches avec sa méthode à lui, c’est-à-dire
celle qui lui permettait de venir à bout de ses enquêtes policières. Et le
travail d’investigation d’un flic commence souvent par un travail de
bénédictin. Il s’était donc attelé à la lecture des archives municipales et
départementales qui recelaient une quantité appréciable de documents
concernant Rimbaud. Il avait de lui-même éliminé la plupart des thèses qui
avaient vu le jour depuis la découverte du squelette à deux jambes et s’était
employé à réunir tous les éléments qui attestaient à la fois de l’opération de
Rimbaud et du transfert de son corps à Charleville.

Les documents examinés par le policier étaient pour les uns des
originaux, pour les autres des photographies ou des photocopies tardives de
documents altérés par leurs mauvaises conditions de conservation. Il y
trouva pêle-mêle des courriers du poète et de sa sœur, des comptes rendus
établis par le personnel de l’hôpital de la Conception.
Rimbaud avait été hospitalisé dans le pavillon des officiers dans des
conditions de tranquillité et de confort supérieures à celles de la majorité
des malades accueillis dans des chambres collectives avec pour seule
condition de préservation de leur intimité un rideau qui ceignait leur lit. Ses
activités dans la Corne d’Afrique avaient permis à Rimbaud de disposer des
moyens financiers nécessaires à ce traitement de faveur. Sa mère, Vitalie, et
ses amis Bardey et Sotiro y avaient veillé.
L’opération a lieu le 24 mai. Le chirurgien ne l’a prévenu que quelques
jours auparavant. Le sarcome progresse. Il faut procéder d’urgence à
l’amputation, lui annonce le médecin. C’est du moins ce que révèle une
lettre dans laquelle Arthur apprend la mauvaise nouvelle à sa mère, lui
demandant de se rendre à Marseille de toute urgence, pour régler des
affaires importantes, précise-t-il.
Cette phrase sibylline interpella Vidal. De quelles affaires pouvait-il
s’agir ? N’y avait-il pas là des indices donnant à penser qu’une idée
machiavélique était née dans l’esprit tourmenté de Rimbaud. C’était une
piste à creuser.
Poursuivant son examen, le lieutenant découvrit avec effroi les
conditions dans lesquelles s’était déroulée l’opération.
Dans une salle aux murs gris, recouverts de salpêtre, un groupe
d’hommes entoure la table sur laquelle est allongé Rimbaud. Le drap a été
relevé et sa jambe droite est offerte aux regards de tous. Elle présente des
signes indiscutables de nécrose. Le genou est enflé et noir. La plupart sont
des internes venus assister à ce qu’ils considèrent comme une simple leçon
de chirurgie, des travaux pratiques en quelque sorte. Au milieu d’eux,
exposant avec force détails et termes techniques le cas du patient,
enveloppé dans sa blouse blanche sur laquelle retombe une barbe longue et
frisée, se tient le corpulent professeur Pluyette. De son ton doctoral, il décrit
les caractéristiques du mal dont souffre le patient. Le discours du professeur
est d’un réalisme glaçant, laissant entendre que l’opération ne constitue pas
un gage absolu de guérison : Le néoplasme se situe au niveau du genou. Il
est sans doute la conséquence d’une hydroarthrose ancienne causée par
une fatigue articulaire intense. Sans doute la dépense physique que cet
homme a consentie lors de ses activités en Afrique et que ses conditions de
vie là-bas ont aggravée. Ou, alors, une arthrite d’origine syphilitique.
L’affection cancéreuse se propage par la moelle des os. Il va falloir
sectionner au-dessus du genou. Là, précise-t-il en traçant de l’index une
ligne imaginaire sur la jambe du patient. Le cœur résiste bien à l’anesthésie.
Si l’opération se déroule sans anicroche, avec du repos et une période
suffisante d’immobilisation, il a peut-être des chances de s’en sortir. À cet
instant, il n’y a plus de poète mais seulement un malade luttant contre un
mal difficilement curable et pour lequel va être pratiquée l’intervention de
la dernière chance.
Le chirurgien se tourne vers son assistant et lui demande de lui passer la
scie. C’est lui qui va opérer. Rimbaud est endormi, son visage est paisible.
Dans le fond de la salle, est installée une religieuse. C’est elle
l’infirmière préposée aux soins que reçoit Rimbaud depuis son admission.
Elle a une allure austère, presque hostile. L’opération s’est apparemment
bien passée. Rimbaud, assommé par la dose de chloroforme qui lui a été
administrée, n’aurait pas souffert. L’assistant du professeur s’occupe de
cautériser la plaie à l’aide de pansements qui se trouvent sur une table à
roulettes.
Dans une salle voisine, Vitalie Rimbaud fait les cents pas.
Une autre pièce du dossier évoquait la seconde amputation survenue
peu de temps après et qui avait supprimé une grande partie du fémur. Ce
fameux fémur, songea Vidal, celui auquel fait allusion Bartelt et
qu’Hermelin souhaitait exposer. Cette pensée suffit à lui soulever le cœur.
Le lieutenant dut convenir que ce document – à condition qu’il ne s’agît
point d’un faux – attestait de la véracité de l’amputation de Rimbaud.
Malgré cela, l’idée d’une manœuvre pour éviter le service militaire
demeurait plausible. Elle consistait à penser que, même amputé d’une
jambe, Rimbaud rétabli ne serait pas mort et se serait caché sous une fausse
identité, avec l’aide de sa sœur et de quelques proches. Il serait allé se
réfugier quelque part dans la Corne d’Afrique avec l’aide diligente de ses
amis. Bardey, son employeur qui vient lui rendre visite à la Conception, ne
lui parle-t-il pas de son retour à Aden, retour qu’il a préparé avec l’aide de
Sotiro ? L’évocation d’affaires à régler découverte dans la missive du poète
était un indice fort qui renforçait cette hypothèse. Mais l’expérience du
lieutenant lui donnait à penser que ce genre de secret aurait un jour été
éventé. De ce fait, il continuait à chercher sans privilégier d’hypothèse
particulière, sachant qu’à un moment ou à un autre de ses investigations,
une piste se dessinerait et le conduirait vers la vérité. Tout en menant ses
recherches, il attendait.
Et cette fameuse information, me direz-vous, celle qu’il espérait chaque
jour ? Elle tomba un beau matin sur le bureau du juge qui l’avait
communiquée immédiatement à Vidal, avant même que le maire en prît
connaissance. Le préfet et le procureur le savaient déjà sans doute. Et
encore, on ne pouvait en être sûr.
Cette information capitale émanait de la faculté de médecine qui avait
enfin achevé, ou presque, ses expertises. Au terme des études menées sur le
fameux squelette, il apparaissait qu’il ne pouvait s’agir de celui de
Rimbaud. L’information était fiable à pratiquement cent pour cent.
L’état du squelette donnait à penser que son propriétaire était sans doute
un contemporain de Rimbaud, avec une marge d’incertitude de quelques
années. Si l’on avait possédé des traces de l’ADN du poète, on eût pu les
comparer avec celle du propriétaire des ossements. Mais, quelques données
ostéologiques rapportées aux informations fournies par les archives de
l’hôpital de la Conception avaient permis d’établir qu’il ne pouvait s’agir de
Rimbaud.
Curieusement, ou peut-être pas, l’inconnu à qui appartenait ce squelette
semblait avoir été affecté de la même maladie que Rimbaud, à savoir un
sarcome. Les médecins devaient poursuivre leurs investigations.
Néanmoins, l’information était sûre. Mais, l’homme n’avait pas été amputé.
Immédiatement, Vidal imagina les interprétations qui allaient être tirées de
cette découverte. C’était cet homme qui était décédé avant toute opération
qui avait été rapatrié dans les Ardennes à la place de Rimbaud. Tout cela
sans doute au terme d’une machination ourdie par le poète et ses proches
pour échapper à ses obligations militaires.
Pierre Vidal redoutait de tels développements qui allaient perturber son
enquête, conduire sa hiérarchie à faire pression sur lui et le juge à vouloir
bâcler l’instruction parce qu’il ne prenait pas cette affaire au sérieux. Et
puis, quelque part au fond de lui, le policier ne souhaitait pas que la
mémoire de Rimbaud déjà entachée de soufre fût un peu plus salie.
De toute façon, une question centrale restait posée : qu’était devenu le
véritable squelette de Rimbaud ?
9

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,


Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
Populace de démons noirs et de loups noirs.

L’affaire avait fait grand bruit. Forts de cette révélation scientifiquement


établie, les spécialistes et passionnés de tous poils se remirent en ordre de
bataille. Les conspirationnistes trouvèrent là la confirmation de leur théorie.
Arthur avait roulé tout le monde dans la farine. Vidal savait que le juge
d’instruction ferait partie de ceux-là et sauterait sur ce prétexte pour clore le
dossier.
Les autres furent un temps déstabilisés puis, très vite, ouvrirent des
pistes improbables, comme une erreur des employés de la morgue de
l’hôpital de la Conception.
Un journaliste alla jusqu’à avancer l’idée que des nécrophiles
rimbaldiens avaient exhumé en secret la dépouille de Rimbaud pour
l’installer dans un mausolée quelque part dans les Ardennes. Le journaliste
en question fit des émules et l’on vit des illuminés parcourir la campagne
ardennaise et plus particulièrement la région de Roche à la recherche du
fameux mausolée. Personne n’avait oublié cet autre illuminé convaincu que
Rimbaud avait rapporté la fortune amassée en Afrique sous la forme d’une
ceinture d’or cachée quelque part en terre vouzinoise.
Le juge surprit Vidal. Il l’invita à le rejoindre dans son bureau et lui tint
ce propos :
– Cher Lieutenant, que vous avais-je dit ? Les Ardennais sont devenus
fous avec leur Rimbaud. Laissons-les à leur folie. Même si l’envie ne m’en
manque pas, je ne vais pas clore ce dossier au risque de me faire lyncher.
Poursuivez vos investigations tant que votre hiérarchie vous le permettra.
En cette saison, les Ardennes sont agréables, profitez-en. Si vous trouvez
quelque chose, faites-le moi savoir. Mais cela m’étonnerait. Ce diable de
Rimbaud, roué comme il l’était, a évité de passer cinq ans sous les drapeaux
et a dû finir ses jours du côté de la Corne d’Afrique. Pour trouver son
squelette, il faudrait aller du côté de Harar ou d’Aden. Il faut reconnaître
que le coup a été bien monté. Une seule chose me chiffonne cependant :
comment a-t-il pu s’éloigner définitivement de sa famille, lui qui était tant
attaché à sa mère et à sa sœur ?
Vidal soupçonna le juge de connaître la vie et l’œuvre de Rimbaud
mieux que beaucoup de ceux qui le portaient aux nues. C’était aussi un
pragmatique et un fataliste qui refusait de se lancer à corps perdu dans une
quête improbable. Le destin de Rimbaud ne le motivait pas au-delà du
raisonnable.
Le lieutenant avait vu le juge griffonner la couverture du dossier. En
prenant congé, il se leva et s’arrangea pour voir ce que le magistrat avait
écrit. Il avait raturé affaire aux semelles de vent et l’avait remplacé par Des
Ardennes au désert. Vidal adressa un sourire au juge et quitta le bureau.
10

Puis tu te sentiras la joue égratignée…


Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Pour aussi machiavélique que fût la théorie privilégiée par le juge, Vidal
commençait à la trouver moins improbable qu’il y paraissait à première
vue. Il n’avait pas eu le temps de dépouiller la tonne d’archives accumulées
à la bibliothèque mais le peu qu’il avait glané sur Wikipédia et quelques
autres sites consacrés à la vie du poète l’incitait à valider cette hypothèse.
À maintes reprises, dans ses courriers adressés à sa mère et à sa sœur,
Rimbaud exprimait son effarement et même son angoisse à l’idée de devoir
se soumettre à ses obligations militaires. L’armée le relançait, faisant fi de
sa maladie et donc de son incapacité à servir sous les drapeaux. L’idée que
la Corne d’Afrique ne constituerait pas nécessairement un refuge sûr avait
pu lui inspirer une solution plus radicale et définitive, propre à faire
renoncer l’état français à toute poursuite. Un décès simulé, un faux
enterrement organisé avec la complicité de ses proches lui avaient semblé
constituer la solution idéale pour disparaître définitivement et échapper à ce
cauchemar.
Vidal s’était décidé à se rendre aux archives départementales. C’est là
que se trouvait la documentation la plus dense sur les démêlés du poète
avec les autorités militaires. Fi des commissions rogatoires et des
injonctions comminatoires. Rousseau, le directeur, l’avait accueilli avec
chaleur et lui avait grand ouvert les portes de sa réserve où étaient
entreposés les plus précieux trésors de son établissement. Le bougre prenait
un malin plaisir à voir cet enquêteur épousseter l’histoire du prince des
poètes et porter à la lumière les zones d’ombre peu flatteuses. Il convient
aussi de préciser qu’il n’était pas non plus mécontent de voir un juge breton
et un flic rémois venir semer le bousin dans un département dont il n’était
pas lui non plus originaire et où ce genre de distraction était plutôt rare.
Les documents incriminés représentaient le volume d’un carton
classique d’une dizaine de centimètres d’épaisseur. En gros, une journée de
travail pour éplucher ces feuillets classés par ordre chronologique. Ils ne
donnaient aucune indication sur la façon dont Rimbaud et ses proches
avaient vécu la relation mouvementée du poète avec les autorités militaires
mais une lecture croisée autorisait à fonder quelques hypothèses sur la
probabilité d’une quelconque machination de la part de Rimbaud pour
échapper au service.
Le dossier se concentrait à l’intérieur de l’année civile 1891. Le départ
de Rimbaud pour la Corne d’Afrique était déjà aux yeux de bon nombre de
ses contemporains un indice sur sa volonté d’échapper à ses obligations
militaires. D’une part, l’éloignement allait peut-être le faire oublier des
autorités et, d’autre part, si cette fuite ne suffisait pas, Rimbaud avait
entendu dire qu’un certificat de travail délivré par son employeur à Aden
pouvait faire office de dispense. Le 8 juillet 1891, alors qu’il était encore
hospitalisé à Marseille, il apprit par sa sœur Isabelle que le problème était
résolu et qu’il n’aurait pas à répondre à la convocation de l’armée. Aucune
preuve tangible, écrite, mais une lettre que lui avait adressée Isabelle. Un
retour dans les Ardennes lui semblait à présent possible, d’autant qu’il
bénéficiait d’une prothèse et qu’il pouvait se déplacer sans trop de
difficultés.
Son bonheur fut de courte durée. Quelques jours plus tard, il découvrit
que le tribunal militaire de Châlons-sur-Marne l’avait noté insoumis et
qu’un mandat avait été lancé contre lui. Le ciel lui tombait sur la tête. La loi
récente de 1889 avait restreint les conditions de dispense et alourdi les
peines à l’encontre de ceux qui voulaient échapper à l’armée. Rimbaud était
effondré. Il se voyait déjà incarcéré dans une geôle militaire et, dans un
courrier qu’il adressait à sa famille, il affirmait plutôt la mort que la prison.
Il fallait à tout prix louvoyer, ruser, pour échapper à l’horrible sort qui lui
était promis. Dans une lettre à sa mère, il la conjura de n’entreprendre
aucune démarche auprès du tribunal militaire de crainte que celle-ci
n’attirât l’attention sur lui. À l’autre bout de la France, il se croyait en
relative sécurité et, visiblement, il envisageait, une fois rétabli, de reprendre
le chemin de l’Afrique. Son ami grec, Sotiro, se démenait pour organiser
son retour à Aden ou à Zeilha. C’était du moins ce qu’il lui confia le
10 juillet. Quatre jours plus tard, les propos de Sotiro étaient confirmés par
Bardey, son employeur. Il était plus clair que jamais qu’une fuite se
préparait.
Bien que persuadé de cheminer vers la vérité, Vidal percevait quelques
incohérences dans cette dernière hypothèse. Il aurait bien pris l’avis du juge
mais un réflexe de fierté le lui interdisait. D’ailleurs, il en était encore à se
demander si le juge, dont la personnalité lui paraissait de plus en plus
charismatique, ne l’avait pas embobiné pour le faire se fourvoyer sur une
voie où il allait s’enliser et se ridiculiser. Une sorte d’instrumentalisation
destinée à plonger un peu plus dans la confusion une affaire qui l’agaçait au
plus haut point. Mais, comme le disait lui-même le magistrat, Vidal avait les
mains libres, ne subissait aucune pression et, en fin de compte, l’idée de ce
subterfuge diabolique avait tout pour le séduire.
Et puis, ce séjour dans les Ardennes, sous un soleil rayonnant,
ressemblait un peu à des vacances. Il lui suffisait de justifier sa présence en
rendant compte épisodiquement à sa hiérarchie des avancées de son
enquête, avancées qui se résumeraient à l’évocation d’une série de
documents qu’il envisageait d’exhumer du seul endroit où s’accumulait la
mémoire rimbaldienne : la bibliothèque municipale. Certes, un moment
viendrait où son supérieur s’alarmerait de son absence prolongée mais tant
que le juge ne refermerait pas le dossier et que le procureur ne classerait pas
l’affaire, tous les espoirs étaient permis. Il se demandait même si cette
obstination de façade n’était pas en train de devenir une addiction et si,
finalement, il n’allait pas ressortir quelque chose de cette quête.
11

Et tu me diras : « Cherche ! », en inclinant la tête,


Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
Qui voyage beaucoup…

Pierre Bourgeois, le bibliothécaire en chef, était le passage obligé pour


accéder au fonds Rimbaud. Ces archives qui constituaient le joyau du lieu
étaient soigneusement conservées dans une pièce dont lui seul possédait la
clef. N’entrait pas qui voulait dans le saint des saints.
Il avait prévenu le policier :
– Vous allez vous amuser, il y a là-dedans des tonnes de documents dont
la consultation va vous prendre un temps fou. Bon courage !
Du temps, Vidal en avait à revendre, enfin, il le pensait. Ce qui lui
faisait défaut, c’était plutôt la méthode. Comment aborder cette masse de
papiers contenus dans des cartons poussiéreux. Vidal décida de commencer
par les papiers officiels concernant la maladie, la mort et les obsèques du
poète.
– Vous savez, avait ajouté Bourgeois, plusieurs personnes autorisées
sont venues ces derniers temps pour consulter ces archives sans rien y
trouver qui soit susceptible d’éclairer le mystère du squelette de Rimbaud.
Loin de se décourager, le lieutenant s’était plongé dans la lecture de
pièces administratives dont il dut convenir qu’elles avaient tous les aspects
de documents authentiques, avec les en-têtes officiels, les tampons
conformes et les signatures requises.
Les certificats établis par les médecins qui s’étaient succédé au chevet
du malade s’étalaient sur une période qui courait du 20 mai au
10 novembre 1891. Jour après jour, semaine après semaine, ils traduisaient
clairement la dégradation de l’état de santé de Rimbaud jusqu’à son décès.
Admis le 20 mai 1891 à l’hôpital de la Conception, il se vit, trois jours
plus tard, diagnostiquer un néoplasme de la cuisse, autrement dit une
tumeur et le médecin qui le suivait l’informa de la nécessité d’une
amputation qui fut pratiquée dans la foulée.
Lorsqu’il put quitter l’hôpital, le 23 juillet, il remonta dans les
Ardennes, dans la ferme familiale de Roche où son état de santé se dégrada
comme l’attestait le certificat du médecin de famille qui le soigna pour des
troubles du sommeil et un manque d’appétit. Ce même médecin relatait une
inadaptation de la jambe de bois et des béquilles qui étaient à sa disposition
et qui entraînait une inflammation du moignon et jusqu’à une rigidité des
membres supérieurs.
Fin août, Rimbaud regagna Marseille en compagnie de sa sœur Isabelle
au prix d’un voyage épuisant. Le constat du médecin de l’hôpital de la
Conception où il fut réadmis était sans équivoque : Rimbaud était promis à
une fin proche sans qu’on pût en préciser l’échéance.
Le certificat de décès mentionnait que Rimbaud était mort à 10 heures
du matin.
Ces documents avaient tout d’originaux. On imaginait mal des faux
établis par les proches du poète ou encore par l’un des personnages douteux
qui gravitaient autour de lui. Force était de reconnaître que cette voie
ressemblait de plus en plus à une impasse, sauf à admettre un véritable
complot dont aurait été complice le personnel médical. Les obsèques à la
sauvette ne pouvaient à elles seules expliquer une quelconque machination.
Vidal eut beau passer sa journée à analyser une par une les pièces à sa
disposition et à tenter de trouver la faille qui viendrait au secours de sa
théorie, il dut se rendre à l’évidence : Rimbaud avait vraiment été malade,
avait réellement été amputé de sa jambe droite et sa dépouille avait été
transférée à Charleville pour être inhumée dans le caveau familial.
Dépité par ce qui s’apparentait à une déconvenue, le policier se refusa à
abdiquer. Il revint le lendemain matin et, avec la même détermination que la
veille, il s’attaqua au carton qui rassemblait les courriers de Rimbaud et
ceux que lui adressèrent ses proches.
Il y avait là pêle-mêle les lettres du poète dans lesquelles il exprimait
tantôt son inquiétude face au harcèlement dont il était l’objet de la part de
l’administration militaire, tantôt son désespoir face à sa santé qui se
dégradait. Paradoxalement, ces courriers à la tonalité pessimiste voisinaient
avec des lettres dans lesquelles Rimbaud faisait part de son intention de
regagner la Corne d’Afrique et échafaudait des projets avec son ami César
Tian, trafiquant d’armes notoire.
Là encore, malgré cet aspect contradictoire, ces courriers respiraient
tous la sincérité. Vidal se dit que les projets de Rimbaud étaient une sorte de
pied-de-nez à sa mort proche. Il n’était pas exclu non plus que Rimbaud eût
joué un double jeu et donné le change mais on butait toujours sur cette idée
de complicité totalement improbable. Impossible, se dit-il. De toute façon, il
n’avait aucun moyen de prouver la validité de cette dernière hypothèse sauf
à se rendre à Marseille pour approfondir ses recherches dans les archives de
l’hôpital de la Conception.
Sa détermination était telle qu’il prit sa décision immédiatement. Il
regagna son hôtel, se jeta sur son portable et se lança dans la réservation
d’un billet de train pour le lendemain.
12

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,


Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.

À peine débarqué à la gare Saint-Charles, Vidal se hâta de gagner


l’hôpital de la Conception où il avait obtenu un rendez-vous avec le
directeur, un dénommé Naudin. Le juge Molinier avait accueilli
favorablement son initiative et, avant qu’il monte dans le TGV en gare de
Charleville, il lui avait signé toutes les commissions rogatoires nécessaires
pour que son déplacement dans la capitale phocéenne présentât toutes les
chances de réussite. Vidal avait glissé dans son attaché-case les documents
réquisitionnés à la bibliothèque municipale de Charleville, au musée ainsi
qu’aux archives départementales. Il veillait sur ce bagage comme s’il avait
contenu toutes ses économies et encore davantage. Bourgeois, Rousseau et
Leterrier l’avaient vu partir avec angoisse et lui avaient fait moult
recommandations. Ils avaient proposé de lui confier des photocopies mais le
juge, jouant de sa malice et de son envie de contrarier ces gardiens du
temple qui l’agaçaient au plus haut point, avait exigé dans ses réquisitions
que le lieutenant emportât les originaux.
Vidal n’eut aucune peine à trouver l’hôpital de la Conception qui avait
été reconstruit une trentaine d’années auparavant sur les ruines de
l’établissement où Rimbaud avait été accueilli et opéré. Disparus les
pavillons néo-gothiques de l’ancien hôpital, disparus les toits de tuiles, finis
les escaliers et les planchers grinçants entretenus à l’octosol. Le béton, le
fer et le verre avaient pris le pouvoir dans ce bâtiment futuriste à l’ambiance
feutrée et aux surfaces aseptisées. Face à cette modernité, Vidal comprit
qu’il enquêtait sur quelque chose qui se perdait dans la nuit des temps et,
l’espace de quelques secondes, il fut envahi par la crainte que les archives
aient suivi le même chemin que les murs et qu’il ait effectué pour rien ce
long voyage. Pourtant, au téléphone, il avait pris la précaution de s’assurer
qu’il existait encore des archives antérieures à 1900. Le risque était que les
documents qui l’intéressaient eussent été disséminés aux quatre coins du
monde, au profit de musées ou de collectionneurs.
À son arrivée, une secrétaire le guida au bout d’un long couloir jusqu’au
bureau du directeur.
L’homme lui apparut immédiatement sympathique. Il avait vaguement
entendu parler de l’histoire du squelette et cela semblait l’amuser. Il était
vrai que, vue de Marseille, cette histoire devait ressembler à une galéjade.
Néanmoins, il prit la démarche de Vidal au sérieux et l’assura de sa totale
coopération.
Le lieutenant prit tout son temps pour exposer les tenants et aboutissants
de l’affaire. Naudin prit conscience que ce qui lui apparaissait au départ
comme une douce plaisanterie avait tous les aspects d’un mélodrame qui
agitait tout un département. Il proposa à Vidal de le suivre jusqu’au sous-sol
où étaient entreposées les archives.
– Les plus anciennes se trouvent dans le fond de la salle. Les cartons
sont datés, indiqua-t-il. Mais vous ne trouverez rien qui concerne Arthur
Rimbaud, ces pièces ont été pillées et dispersées. Des chercheurs et
quelques collectionneurs peu délicats sont passés par là.
Les craintes de Vidal étaient bien fondées. Néanmoins, ce qui
l’intéressait au moins autant que les pièces concernant nommément
Rimbaud, c’était les documents sur lesquels était apposée la signature des
médecins qui avaient suivi le célèbre patient depuis son admission jusqu’à
son décès.
Le directeur le regarda d’un air sceptique, se demandant pourquoi ce
flic avait fait un tel voyage pour si peu de choses. Mais, après tout, ce
n’était pas son problème. Sans exiger de commission rogatoire, il se prépara
à abandonner Vidal face à la masse de cartons qui occupait les rayonnages.
– Je vous laisse, dit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, il y a un
téléphone à l’entrée de la salle. Il vous suffira de faire le 36. C’est mon
bureau.
Vidal souhaitait comparer les documents apportés depuis les Ardennes
avec ceux établis par le professeur Pluyette et restés sur place. C’est lui qui
avait diagnostiqué le cancer de Rimbaud. Le professeur avait dû établir
d’autres documents pour d’autres malades accueillis dans son service à la
même époque que son illustre patient. Et, si, par la même occasion, il
mettait la main sur quelque document oublié par les charognards, ce serait
la cerise sur le gâteau.
Les cartons étaient répertoriés par période de cinq années. Il ne lui fallut
pas longtemps pour mettre la main sur ceux qui concernaient les deux
périodes pendant lesquelles Rimbaud avait séjourné à la Conception. Il y
avait une quantité assez impressionnante de papiers de toutes sortes parmi
lesquels il finit par dégoter une série d’ordonnances et de certificats signés
de la main du professeur Pluyette.
Comme le lui avait indiqué Naudin, aucun de ces documents ne
concernait Rimbaud. Mais la signature qui figurait au bas de la totalité
d’entre eux était en tous points identique à celle qui apparaissait sur les
documents qu’il avait apportés avec lui de Charleville. Le doute n’était plus
permis : ces documents étaient authentiques et il voyait mal un professeur
du niveau de Pluyette prendre le risque d’établir des faux pour les beaux
yeux de la famille Rimbaud.
Mais Vidal était un perfectionniste. Il poursuivit sa fouille dans les
autres étagères et tomba sur une série de registres. Il trouva celui qui
couvrait l’année 1891. D’une écriture parfaitement lisible mais différente
selon les jours, les médecins qui se succédaient au chevet des malades
admis dans le service où avait été accueilli Rimbaud notaient
scrupuleusement leurs observations sur l’état des malades et son évolution.
Vidal se concentra sur la période courant de mai à novembre et finit par
découvrir le nom d’Arthur Rimbaud mentionné quotidiennement.
S’intéressant à sa seconde période d’hospitalisation, il apparut à Vidal que
l’état de santé de Rimbaud s’était considérablement détérioré au fil des
jours et que, dès les premiers jours du mois de novembre, plusieurs
médecins qui s’étaient succédé à son chevet décrivaient un patient à bout de
force, incapable de se mouvoir normalement et annonçaient clairement une
issue fatale.
La cause était entendue. Vidal avait acquis une certitude. Tous ces
médecins ne pouvaient être complices quelles que fussent leur affection et
leur admiration pour leur malade. Il était hautement improbable qu’ils
eussent été soudoyés par la famille. La piste d’un décès fabriqué avec la
complicité du corps médical se refermait bel et bien.
Et pourtant.
Alors qu’il allait quitter l’hôpital et reprendre le chemin de la gare
Saint-Charles, Vidal, qui allait d’un pas rapide dans le hall d’accueil,
entendit derrière lui un pas plus pressé que le sien qui s’était rapproché et
qui, à présent, semblait marcher sur ses talons. Instinctivement, le lieutenant
se retourna et aperçut le visage de Naudin empreint de gravité. Le directeur
se retourna à son tour, regarda furtivement à droite et à gauche tel un
comploteur qui surveille ses arrières avant de faire un mauvais coup puis,
avançant sa main vers le policier, le retint par la manche.
– J’ai omis un détail, souffla-t-il comme s’il souhaitait n’être pas
entendu par le personnel médical et les visiteurs qui allaient et venaient
dans le hall. Un détail qui ne vous sera peut-être d’aucune utilité mais sait-
on jamais ? ajouta-t-il. Venez, poursuivit-il, en tirant Vidal par le bras et en
l’attirant vers son bureau.
Vidal ignorait ce dont voulait lui parler Naudin et imagina qu’une fois
parvenu dans son bureau, à l’abri des oreilles indiscrètes, le directeur allait
enfin lâcher le morceau. Il lui emboîta donc le pas.
Naudin se dirigea vers la bibliothèque qui garnissait le mur situé
derrière son bureau et qui semblait abriter des collections d’ouvrages
anciens. Il en ouvrit une des portes vitrées et glissa sa main derrière une
rangée de livres. À grand-peine car il fouillait à l’aveugle, il en ressortit ce
qui ressemblait à un cahier d’écolier à la couverture jaunie.
– Voilà, déclara-t-il, ce que j’ai trouvé en farfouillant dans les archives.
Ce cahier est un document bien à part qui ne me semblait pas y avoir
totalement sa place. C’est la raison pour laquelle je l’ai rapatrié ici.
D’autant qu’il me paraissait constituer une pièce assez originale et de
valeur. Je ne souhaitais pas que quelqu’un tombe dessus et se l’approprie. Il
pourra vous être utile.
Pour l’avoir dissimulé derrière une rangée de livres, il fallait que
Naudin y tînt et qu’il lui trouvât une importance particulière.
– De quoi s’agit-il ? s’enquit Vidal en même temps qu’il s’emparait du
document.
– Du journal qu’a tenu une religieuse qui a veillé sur Rimbaud tout au
long de son séjour à la Conception.
Avant d’ouvrir le cahier, Vidal le tint quelques secondes entre ses mains
et l’observa d’un air dubitatif.
– Et, d’après vous, que va m’apporter la lecture de ce cahier ?
– Lisez et vous verrez qu’il présente un réel intérêt. Bien sûr, je vous le
recommande comme la prunelle de mes yeux, se crut obligé de préciser
Naudin. Vous restez à Marseille ? ajouta-t-il comme s’il craignait que le
lieutenant rentre dans les Ardennes en emportant le précieux cahier.
– Ne vous inquiétez pas. Je vais en prendre soin et vous le rendrai avant
mon départ. Je vais sans doute devoir changer mes plans et rester une nuit
de plus. Je vais mettre à profit ma soirée pour lire le contenu de ce cahier et,
demain, à la première heure, je vous le restituerai. Souhaitez-vous que je
vous signe une décharge ?
Naudin qui, soudain, prenait conscience de la maladresse de ses propos,
déclina l’offre du policier, en s’excusant.
Les deux hommes se serrèrent la main et Vidal s’éloigna sans avoir
ouvert le cahier. Il préférait être seul pour prendre connaissance de son
contenu.
13

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,


Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert,
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.

Vidal trouva un hôtel à un kilomètre à peine de l’hôpital. C’était un


quatre étoiles mais qu’importait ! Il était pressé de lire le cahier qu’il avait
posé sur sa table de chevet avant de descendre se restaurer.
Après avoir dîné d’un excellent dos de saumon à l’oseille, il regagna sa
chambre où l’attendait le journal de la religieuse.
En l’ouvrant, il découvrit une écriture soignée, sans doute tracée à l’aide
d’une plume sergent-major, avec ses pleins et ses déliés, avec aussi
quelquefois mais rarement une tache plus communément surnommé
« pâté », et cette encre violette qui lui rappela les cahiers d’écolière de sa
grand-mère qu’il avait précieusement conservés.
Sur la première page, en lettres majuscules, étaient indiqués Journal de
bord et un nom Sœur Angèle. Apparaissaient également des dates :
Mai 1891 – Novembre 1891.
Ce dernier détail intrigua Vidal. Comment se faisait-il que ce cahier ait
couvert exclusivement et de façon précise la période d’hospitalisation de
Rimbaud ? On aurait dit que la religieuse qui le tenait l’avait spécialement
dédié à ce patient particulier. Et, pour confirmer ce constat, les notes
s’arrêtaient le 10 novembre 1891, date du décès de Rimbaud. Tout se
passait comme si cette religieuse, infirmière de son état ou à tout le moins
aide-soignante, s’était consacrée exclusivement à lui. S’agissait-il de celle
dont il était fait mention dans un document qu’il avait consulté à
Charleville ?
Ce cahier n’était ni plus ni moins que le journal de bord des derniers
jours du poète. Visiblement, la syntaxe donnait à penser que la religieuse
travaillait chaque soir à la tenue de ce journal. Il était rédigé au passé et
proposait une rétrospective de la journée écoulée.
Vidal se sentit envahi par une émotion comme il en avait rarement
connue. À cet instant, sans que personne d’autre le sût, si l’on exceptait
évidemment Naudin, il avait entre les mains la relation, heure par heure, des
derniers instants du poète. Un document unique. Jusque là, les historiens et
les biographes de Rimbaud avaient dû croiser différentes sources pour
tenter de reconstituer ce qu’avaient été les journées du poète à l’hôpital de
la Conception. Il avait fallu réunir une diversité de pièces, effectuer une
synthèse de sa correspondance avec sa sœur et avec sa mère, de quelques
documents médicaux grappillés ça et là mais aussi du témoignage de ses
amis qui venaient lui rendre visite pour imaginer ce qu’avaient été ses
dernières semaines.
Ce cahier était passé entre les gouttes et avait échappé aux recherches
méticuleuses de dizaines de chercheurs. Vidal tenait entre ses mains le
témoignage le plus complet et le plus authentique, un document
inestimable.
Même s’il lui fallait aller jusqu’au milieu de la nuit, il était bien décidé à
lire ce document dans son intégralité. Il commanda une bouteille à la
réception, insista pour que ce fût un champagne de qualité et qu’on lui
adjoignît de préférence une coupe. C’était le seul vin qui lui permettait de
se réveiller sans avoir la gueule de bois et il détestait le boire dans une flûte.
Il ne se passa pas plus de dix minutes avant que le garçon d’étage
frappât à sa porte. Il tenait un plateau qu’il déposa sur une petite table. La
maison n’y était pas allée de main morte. Une bouteille de Roederer, rien
que ça. Ça allait lui coûter les yeux de la tête mais le cahier qu’il avait entre
les mains valait bien ce sacrifice tant il pressentait y trouver des
informations de premier ordre. Il fallait bien fêter cette trouvaille à moins
qu’elle ne fût un bon prétexte pour se laisser aller.

Les observations de la religieuse étaient quasi quotidiennes. Seule la


période du 30 juillet au 23 août ne faisait l’objet d’aucune note. C’était la
période pendant laquelle Rimbaud, qui se sentait en meilleure forme et
disposait enfin d’une prothèse plus adaptée, était remonté dans les
Ardennes. Le journal reprenait en date du 24 août.
Le volume des observations consignées était inégal d’un jour à l’autre.
Les notes consistaient en une succession d’observations et de commentaires
accumulés à la façon d’un rapport administratif. Vidal se demandait bien ce
qui avait pu pousser cette femme à se lancer dans cette entreprise peu
commune. Peut-être s’agissait-il d’un usage en vigueur à l’époque ? Mais,
dans ce cas, pourquoi l’avoir exclusivement centré sur Rimbaud ? Y avait-il
autant de cahiers que de patients qui s’étaient succédé dans le service du
professeur Pluyette ? Ils auraient dû se trouver dans les archives. Naudin le
lui aurait précisé. Au contraire, le directeur lui avait donné l’impression que
ce cahier était unique et que c’était pour cette raison qu’il l’avait remarqué
et conservé.
Après avoir rempli sa première coupe, Vidal y trempa les lèvres. Le
champagne était frais et excellent. Il allait accompagner agréablement sa
lecture.
À première vue, sœur Angèle maîtrisait à la perfection l’orthographe car
la première page ne recelait aucune faute. Les notes commençaient le
20 mai, au lendemain de l’arrivée de Rimbaud à Marseille.

Mercredi 20 mai 1891,


Notre nouveau patient vient d’arriver dans le service. Il a été admis hier
en fin de journée dans le pavillon des officiers à la suite d’une faveur
accordée par le professeur Pluyette qui connaît sa situation et a entendu
parler de lui. Notre chef de service est amateur de poésie et il est un
admirateur de monsieur Arthur Rimbaud. Ce dernier revient d’Aden où il a
contracté ce que le professeur a diagnostiqué comme étant un sarcome du
genou droit. C’est un mal évolutif qui est appelé à se propager dans sa
jambe par le canal de la moelle. D’ailleurs, sa jambe est énorme et il y a
fort à craindre qu’il faille l’opérer et, sans doute, l’amputer, au moins au-
dessus du genou. C’est du moins ce qu’a déclaré à ses étudiants le
professeur Pluyette lors de la réunion qui a eu lieu ce matin. Il devrait
l’annoncer dans la soirée ou, au plus tard, demain matin à monsieur
Rimbaud. Notre patient souffre énormément et son moral est bas. Il doit se
douter que seule une opération peut arrêter le mal et lui laisser une chance
de guérir. Il est calme mais abattu. Il ne parle pas ou très peu. Il m’a
simplement demandé du papier et une plume pour pouvoir écrire à sa
famille et à ses amis. Il me fait pitié mais mon rôle n’est pas de m’apitoyer
sur la souffrance des malades même si notre seigneur attend de nous que
nous manifestions de la compassion. Je suis aussi là pour apporter au corps
médical l’aide dont il a besoin pour prodiguer à monsieur Rimbaud les
soins délicats que réclame son état de santé et le professeur Pluyette,
comme sœur Irène, l’infirmière en chef, nous ont recommandé de garder
nos distances.

Ces notes et celles des journées suivantes ne faisaient que confirmer ce


que Vidal avait déjà lu dans les archives de la bibliothèque municipale de
Charleville. Mais elles éclairaient ces informations d’un jour nouveau et,
surtout, elles les humanisaient par la proximité que la religieuse entretenait
avec Rimbaud.

Vendredi 22 mai 1891,


Ce matin, monsieur Rimbaud s’est réveillé avec un mauvais moral. Les
sédatifs que nous lui avions administrés hier ne faisant plus effet, la douleur
semble être revenue, lancinante, avec des pointes régulières qui le font
grimacer et se tordre sur son lit.
La journée s’est déroulée sans fait majeur, tout juste placée sous le
signe d’une douleur qui est allée crescendo et nous a contraints, en fin
d’après-midi, à lui administrer de nouvelles doses de calmants qui lui
permettront peut-être de trouver le sommeil.
Le professeur Pluyette a tenu ses engagements. À l’occasion de sa
tournée dans le service, il s’est attardé un peu plus longtemps que
d’habitude auprès de monsieur Rimbaud pour lui annoncer que
l’amputation était obligatoire s’il voulait avoir une chance de guérison.
Notre patient a accusé le coup. De loin, j’ai cru voir ses yeux se voiler
comme s’il allait pleurer. Mais il est resté stoïque. D’une voix faible, il a
posé quelques questions au professeur qui s’est penché vers lui pour lui
répondre, comme si le fait de s’exprimer à voix basse rendait ses propos
moins difficiles à entendre. Je crois que le professeur était gêné et qu’il a
cherché au maximum à rassurer monsieur Rimbaud.
Lors des soins, il nous a semblé que le genou avait grossi et que la peau
avait noirci un peu plus. La nécrose gagne du terrain et semble avoir
dépassé le genou. Le professeur a raison, il y a urgence, c’est une affaire de
jours, voire d’heures si l’on veut arrêter le mal à temps. Le professeur a
programmé l’opération pour le 25.
Quand le médecin et ses étudiants ont quitté la chambre, monsieur
Rimbaud s’est adressé à sœur Irène et à moi pour que nous l’aidions à
rédiger un télégramme. Sœur Irène a donné des instructions en ce sens et
c’est moi qu’elle a chargée de poster le télégramme. Monsieur Rimbaud
demandait à sa famille de venir le rejoindre le plus vite que possible avant
l’opération pour régler des affaires urgentes. J’en ai conclu qu’il avait peur
de mourir pendant l’opération et qu’il désirait voir ses proches peut-être
pour leur dire adieu avant son amputation.
Je le trouve tellement faible que je lui donne entièrement raison.
Le télégramme qui est destiné à sa mère à Charleville devrait lui
parvenir le jour même par porteur spécial. Pourra-t-elle effectuer ce long
voyage à temps pour le voir avant l’opération ?
Tout cela, Vidal le savait. Par contre, les notes du 23 mai apportaient
une information intéressante avec l’arrivée de Vitalie Rimbaud et la
description du comportement du fils et de la mère.

Samedi 23 mai 1891,


La journée s’est déroulée de la même façon que la veille. Monsieur
Rimbaud souffre toujours autant et la douleur s’est accentuée du fait de
l’impatience qu’il manifeste de voir arriver sa mère. Il s’énerve, autant
qu’on puisse s’énerver quand on est dans son état. Son regard semble
fiévreux. Il s’agite, tend le cou pour regarder au dehors mais, comme il n’y
parvient pas, il laisse retomber sa tête et ferme les yeux. Il a fallu lui
administrer une nouvelle dose de calmant en début d’après-midi. Au bout
de quelques minutes, il a paru légèrement plus apaisé et s’est abandonné à
un demi-sommeil. J’entendais à peine sa respiration et, de temps à autre,
quelques gémissements.
Sur le coup de sept heures, une femme est entrée dans la chambre
accompagnée de sœur Irène. Elle s’est précipitée vers le lit de monsieur
Rimbaud et l’a embrassé. Puis, après avoir relâché son étreinte, elle s’est
assise sur le bord du lit et nous a demandé de la laisser seule avec son fils.
Bien sûr, j’ai immédiatement compris qu’il s’agissait de madame Rimbaud
mère.
Une phrase retient plus particulièrement l’attention de Vidal : Plus tard,
j’apprendrai qu’elle se prénomme Vitalie, comme ma grand-mère.
Par cette phrase, Vidal découvre que sœur Angèle n’a pas rédigé ses
notes de la manière classique dont on tient un journal. L’emploi du futur et
ce plus tard prouve qu’elle a rédigé ce journal a posteriori.
La description que sœur Angèle fait de Vitalie Rimbaud est sans
concession. Elle est fidèle à ce qu’en disent tous les témoignages. C’est une
femme dure qui mène son monde à la baguette. Mais, dans le contexte que
décrit sœur Angèle et au vu de l’hypothèse que Vidal est venu tenter de
valider à Marseille, les propos de la religieuse prennent une résonance
particulière :
Cette femme est tout de noir vêtue et semble porter un masque
inexpressif. Quand elle s’est penchée sur son fils, celui-ci a souri mais, sur
son visage à elle, je n’ai vu que dureté. Pourtant, elle a étreint son fils avec
affection et elle a fait ce long voyage le lendemain même du jour où elle a
reçu son appel de détresse. Il y a des gens qui, comme elle, ne veulent pas
laisser transparaître leurs sentiments. C’est cela la cause de son austérité
apparente.
Elle aurait pu au moins nous dire quelques mots et, ainsi, nous
manifester une forme de reconnaissance pour avoir pris soin de son fils. Au
contraire, elle me paraît hostile, comme si notre présence la gênait, comme
si nous étions un danger ou, à tout le moins, les témoins indiscrets de ce
qu’elle doit partager avec son fils.
Peut-être ont-ils des secrets à échanger. Le texte du télégramme était
explicite. Il parlait d’affaire. Le bruit court que monsieur Rimbaud se
livrait à différents trafics avant de tomber malade et de venir à Marseille.
Que peuvent-ils bien comploter ?
Pour l’heure, Vidal se serait bien gardé de répondre à la question de
sœur Angèle. Mais son intuition le guidait toujours vers la même
interprétation : et si, au-delà de leur volonté de partager, après des années de
séparation, un peu d’intimité, la mère et le fils avaient ourdi une
machination ? Cette idée l’obsédait.
Il reposa le cahier dans lequel il avait pris la précaution de glisser un
marque-page. Il se servit une nouvelle coupe de champagne et constata
qu’après bientôt une heure de lecture, le niveau dans la bouteille avait
sérieusement baissé.
14

Elle est retrouvée !


Quoi ? L’éternité.
C’est la mer mêlée au soleil.

Sa coupe de champagne dans la main, la tête calée sur son oreiller et les
yeux fixés sur un point du plafond, Vidal laissa vagabonder son esprit
durant quelques minutes. Finalement, il n’avait encore rien tiré
d’extraordinaire de sa lecture sinon le fait qu’elle confirmait que Rimbaud
et sa mère avaient tenu, à moins que ce ne fût du seul fait de Vitalie, à
palabrer en toute discrétion. Cela ne signifiait pas qu’ils eussent comploté
mais le doute était persistant. Il fallait en avoir le cœur net. Vidal reprit sa
lecture.

Dimanche 24 mai 1891,


Ce matin, madame Rimbaud s’est absentée pour assister à la messe qui
est donnée dans la chapelle de l’hôpital. C’est une femme pieuse, paraît-il.
Pendant ce temps, son fils s’est assoupi sous l’effet des calmants que nous
avons été obligés de lui administrer après sa nuit agitée. La douleur s’est
accentuée. Le genou est plus enflé que jamais et les chairs sont noires. La
nécrose gagne du terrain. Il est temps que l’opération arrive.
Quand madame Rimbaud est revenue, elle a dû attendre dans le couloir
que le professeur Pluyette, ses adjoints et ses étudiants aient terminé leur
visite. Le professeur s’est entretenu un moment avec elle sur le pas de la
porte, parlant tout bas afin que monsieur Rimbaud ne l’entende pas. Puis,
une fois la troupe des médecins partie, elle a demandé à ce que je la laisse
seule avec son fils.
Je suis sûre qu’il ne s’agit plus seulement de préserver une quelconque
intimité. Il est clair que ces deux-là trament quelque chose. Elle, en tout
cas, car lui, le pauvre, me semble bien en peine de comploter. Je m’en suis
ouverte à sœur Irène qui m’a opposé les droits de la famille. Ils parlent de
faire venir sa sœur. Il ne manquerait plus que la famille soit réunie ici au
grand complet.
Madame Rimbaud rechigne à quitter la chambre lorsqu’il faut pratiquer
les soins. Elle a même demandé à s’en occuper elle-même. Nous avons tenu
bon. Elle a cédé mais en ronchonnant. Il a fallu toute l’autorité de sœur
Irène pour la faire plier.
La soirée a été difficile. C’est comme une veillée d’armes. Notre patient
le sait et il est agité. Nous avons doublé la dose de calmants. Il faut lui
éviter de penser, empêcher son imagination de s’évader vers le lendemain.
Sa mère le sent bien car elle s’est tue et tient la main de son fils contre son
cœur. C’est une mère possessive, austère mais aimante.
Monsieur Rimbaud s’est enfin assoupi quand la nuit est tombée. Sa
mère a souhaité rester pour le veiller. Sœur Irène a cédé.

Vidal sent le sommeil le gagner. Le champagne n’est pas étranger à


l’affaire. Il lutte. Il doit achever à tout prix la lecture de ce cahier avant son
départ de Marseille. Pas question de passer une nouvelle journée et surtout
une nouvelle nuit sur place. Pas question non plus de commander du café. Il
lui reste une trentaine de pages. Une tâche qui n’est pas insurmontable.
Curieusement, le jour de l’opération, les notes sont réduites à leur plus
simple expression. On aurait dit que sœur Angèle s’était absentée ou bien
qu’elle avait été tenue à l’écart. Elle ne devait pas se tenir loin de la salle
d’opération autant qu’on pouvait en juger par certaines de ses observations.
Ce qui était certain, c’est qu’elle avait fini par retrouver Rimbaud dans sa
chambre.

Lundi 25 mai 1891,


L’opération s’est bien passée, paraît-il. C’est sœur Irène qui a eu le
redoutable privilège d’assister à l’intervention. Le professeur a amputé
monsieur Rimbaud au-dessus du genou, en tout cas au-dessus de la zone
nécrosée. L’opéré est revenu dans sa chambre. À présent, il est allongé les
yeux fermés. Sans doute l’effet du chloroforme qui lui a été administré. Une
bonne dose d’après ce que j’ai entendu dire. Il fallait bien ça pour qu’il ne
ressente pas la douleur atroce que peut causer la scie. Rien que d’y songer,
j’ai des frissons qui me parcourent tout le corps.
Pendant l’opération, madame Rimbaud a fait les cent pas dans la pièce
attenante à la salle d’opération. Elle n’a pas été autorisée à assister à
l’intervention. D’ailleurs, aurait-elle pu supporter ce spectacle ? C’est une
maîtresse-femme mais quand même, c’est la chair de sa chair.
Quand elle a regagné la chambre avec son fils, elle a accompagné le
chariot en lui tenant la main. Il était inconscient et les infirmiers l’ont
installé sur son lit où il a dormi tout le reste de la journée.
Madame Rimbaud n’a pas pu contester la présence du personnel
soignant autour de son fils. Les suites immédiates de l’opération
nécessitaient une surveillance constante et, dès son réveil, l’administration
de calmants. Des injections que pratiquait sœur Irène en personne. Il fallait
aussi changer son pansement à intervalles réguliers et en profiter pour
cautériser la plaie. Là encore, madame Rimbaud a accepté sans rechigner
de se tenir de côté bien que cela lui en coûtât.
La nuit est venue sans que monsieur Rimbaud se réveille.

Vidal luttait contre le sommeil. Toutes les dix minutes, il se forçait à se


lever pour se rendre dans la salle de bain où il s’aspergeait le visage d’eau
froide. Volontairement, pour être sûr de parvenir à la dernière page du
cahier, il lut en diagonale les notes qui couraient sur le mois de juin et qui
lui parurent d’une banalité affligeante. Sœur Angèle se contentait de décrire
la convalescence de Rimbaud qui alla rapidement mieux malgré une
seconde opération, sans pour autant retrouver une autonomie totale. Elle
narrait de son écriture élégante les progrès du malade et sa capacité revenue
d’écrire de longues lettres. Elle évoquait aussi les changements d’humeur
du patient dont le moral connaissait des hauts et des bas, surtout en raison
de ses démêlés avec l’autorité militaire et de son angoisse devant l’idée de
devoir effectuer son service malgré son handicap. Mais elle parlait aussi de
sa joie lorsqu’il recevait des courriers de ses amis. Madame Rimbaud avait
regagné les Ardennes après l’opération.
Jeudi 28 mai 1891,
Le départ de madame Rimbaud a été pour nous tous un soulagement.
Même monsieur Rimbaud semble s’en porter mieux. Il reçoit presque tous
les jours du courrier qui vient tantôt de sa sœur, tantôt de ses amis qui
s’inquiètent de sa santé et se réjouissent de le voir aller mieux. Notre
malade parle même de repartir du côté d’Aden où ses amis lui ont trouvé un
point de chute et une promesse d’emploi.

Lundi 15 juin 1891,


Aujourd’hui, monsieur Rimbaud n’est pas en grande forme. Si son état
de santé physique continue à s’améliorer, il semble fort contrarié de ne
pouvoir se déplacer à sa guise. On lui a procuré une paire de béquilles avec
lesquelles il parvient à se déplacer dans l’hôpital mais cette situation ne lui
convient pas. Il m’a dit vouloir gagner en autonomie et souhaite qu’on lui
pose une prothèse. Et puis, il est toujours préoccupé par cette histoire de
service militaire au sujet duquel il a reçu des nouvelles contradictoires.

Mercredi 24 juin 1891,


Monsieur Rimbaud est de plus en plus mécontent de ses béquilles. Le
professeur Pluyette qui vient lui rendre visite chaque jour lui a promis de
trouver autre chose. Une jambe en bois, par exemple. Mais une telle
prothèse nécessite des calculs rigoureux et des essayages car grands sont
les risques d’incompatibilité avec le moignon.
Paradoxalement, monsieur Rimbaud semble retrouver espoir et, dans le
même temps, il m’a fait lire une lettre qu’il compte adresser à sa mère et qui
m’a glacé le sang. Dans ce courrier qu’il m’a regardé lire presque en
souriant, il exprimait ses dernières volontés. Comme s’il se préparait à
passer dans l’au-delà. Il disait vouloir être enterré à Roche. Il m’a expliqué
que c’était la commune où était née sa mère et où il s’était senti le plus
heureux.

La lecture de ce passage eut pour vertu de tirer Vidal de sa somnolence.


Enfin un indice clair de la volonté de Rimbaud d’être inhumé dans le
Vouzinois. Rien d’étonnant quand on connaissait sa répugnance pour
Charleville où pourtant résidaient sa mère et sa sœur et où se trouvait le
caveau familial. Rien ne prouvait que c’était là l’objet de ses échanges
secrets avec sa mère mais l’enquêteur sentait qu’il approchait de quelque
chose d’intéressant. Il y puisa un regain d’énergie pour poursuivre sa
lecture.
Jeudi 2 juillet 1891,
Aujourd’hui, après de nombreux essais, le professeur Pluyette a passé
commande d’une jambe de bois. Sa fabrication et sa livraison ne prendront
que quelques jours, un délai suffisamment réduit pour permettre à monsieur
Rimbaud de réaliser son nouveau projet : rentrer dans les Ardennes pour y
passer l’été. À Roche, m’a-t-il dit avec le sourire d’un enfant à l’approche
de Noël.

Lundi 20 juillet 1891,


Le moral de monsieur Rimbaud, Arthur comme il m’a invitée à
l’appeler, est de nouveau au plus bas. Sa jambe de bois le fait terriblement
souffrir. Le moignon est enflammé et il peine à marcher. Les onguents que
lui a prescrits le professeur Pluyette ne parviennent pas à calmer
l’inflammation et les sédatifs ne produisent qu’un effet de courte durée.
Pour autant, monsieur Rimbaud – je ne peux me résoudre à l’appeler
par son prénom car je sais que le professeur et sœur Irène me le
reprocheraient – n’a pas abandonné son projet de séjour dans les Ardennes.
Pourtant, il sait qu’en regagnant sa région, il se rapproche du tribunal
militaire qui le recherche pour insoumission.

La première partie du journal s’achève sur un court paragraphe daté du


23 juillet.
Jeudi 23 juillet 1891,
C’est ce matin que monsieur Rimbaud nous a quittés pour prendre la
direction de Charleville. Il a pris son train express à 9 heures à la gare
Saint-Charles et sa chambre me paraît tellement vide que j’en ai le cafard.
Je m’étais attachée à lui. Je me suis demandé ce qu’il allait advenir de cet
homme perdu entre la menace de la justice militaire et l’inconnue qui pesait
sur sa santé balbutiante. Je pensais ne jamais le revoir.
L’avenir allait me donner tort et j’aurais préféré qu’il en allât
autrement.

Vidal avait déjà collecté toutes les informations concernant ce séjour


ardennais qui dura un mois. Trente et un jours exactement pendant lesquels
la santé de Rimbaud se dégrada très rapidement, le contraignant à regagner
Marseille et le service du professeur Pluyette. Quand il réintégra l’hôpital
de la Conception, on était le 23 août 1891.
15

Toits bleuâtres et portes blanches


Comme en de nocturnes dimanches,
Au bout de la ville sans bruit
La rue est blanche, et c’est la nuit.

En tournant la tête, Vidal aperçut la bouteille de champagne. Vide. Il


consulta sa montre. Il était très tard et il lui restait une dizaine de pages à
lire. Il allait falloir tenir encore un moment.
Il se doutait bien de la teneur générale des notes prises par sœur Angèle
après le retour de Rimbaud à Marseille. Mais, secrètement, il espérait
encore la confirmation de l’hypothèse que son intuition avait durablement
fixée dans son esprit. La santé de Rimbaud s’était considérablement
dégradée et tout le monde pressentait une fin proche. Vidal savait que sa
sœur, Isabelle, avait remplacé sa mère auprès d’Arthur.
Isabelle, cette sœur aimante, avait tenu à accompagner son frère jusqu’à
son dernier soupir. Plus d’espoir de guérison. Le professeur Pluyette avait
été on ne pouvait plus clair. Il donnait à son patient entre un et trois mois de
répit. Ses proches « africains », effrayés à l’idée de perdre leur ami, avaient
annoncé leur venue à Marseille pour le soutenir dans son ultime épreuve.
Le journal de sœur Angèle reprenait le lendemain du retour de Rimbaud
à Marseille.

Lundi 24 août 1891,


Je n’y croyais plus. Monsieur Rimbaud est réapparu hier. Je suis
partagée entre joie et tristesse. Joie de le retrouver alors que je ne pensais
plus le revoir. Tristesse de le voir dans un tel état.
Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Ce matin, lors des soins, j’ai
aperçu son corps qui ressemble à un squelette. Sa peau est tellement
diaphane qu’on voit ses côtes. Son regard empli de fièvre est effrayant. Le
docteur Mangin qui seconde le professeur Pluyette a assuré la
traditionnelle tournée des chambres aux alentours de onze heures. J’ai vu
son regard inquiet quand il a pris le pouls de notre patient. Son cœur bat la
chamade nous a-t-il soufflé à voix basse.

Vidal lit en diagonale, il veut en finir avec cette lecture tant la fatigue le
gagne mais il a le souci de ne pas laisser passer un détail important. Il sait
qu’il lui faut aller très vite aux notes qui concernent la fin octobre et le
début du mois de novembre, période pendant laquelle Isabelle est venue au
chevet de son frère.

Mercredi 28 octobre 1891,


Aujourd’hui, nous avons vu débarquer mademoiselle Isabelle Rimbaud,
la sœur de notre patient. Elle est arrivée très tard, après un long voyage.
Elle a trouvé une pension tout près de Saint-Charles mais elle a quand-
même tenu à venir jusqu’à l’hôpital pour voir son frère.
C’est une belle femme même si ses traits sont tirés en raison de la
fatigue du voyage. Elle s’est jetée au cou de son frère qui l’a reconnue. J’ai
cru voir un sourire éclairer timidement son visage. Quand elle est arrivée,
j’ai tout de suite su qui elle était tant elle ressemble à sa mère.
Vu l’heure tardive, sœur Irène l’a autorisée à rester près de son frère. Il
paraît qu’elle l’a veillé jusque tard dans la nuit avant de s’assoupir sur sa
chaise, la main toujours nouée dans celle de son frère. C’est du moins ce
que m’a rapporté la veilleuse de nuit qui n’a pas osé la réveiller.

Vendredi 30 octobre 1891,


Madame Isabelle Rimbaud est toujours là. Elle vient aux heures de
visite mais s’attarde en fin de journée. Avant-hier, elle a demandé à faire
elle-même les piqûres de morphine. Sœur Irène a été intransigeante. C’est
un acte médical lui a-t-elle répondu. Isabelle Rimbaud a paru contrariée
mais n’a pas insisté.
Il est vrai que les piqûres sont de moins en moins espacées et les doses
de plus en plus fortes car les souffrances de monsieur Rimbaud sont de plus
en plus insupportables. Il commence à délirer et, quand il est conscient, il
nous confie avoir des visions. C’est l’effet de la morphine, a dit à sa sœur le
professeur Pluyette à qui monsieur Rimbaud a demandé s’il voyait les
mêmes choses que lui.
Sa sœur lui parle à l’oreille et son frère semble lui répondre mais tous
deux parlent si bas et la voix de monsieur Rimbaud est si faible que je ne
parviens pas à saisir la moindre bribe de leurs échanges.
Hier, pendant que sa sœur était allée se restaurer, monsieur Rimbaud,
dont la santé semblait montrer une très légère embellie, m’a fait une
confidence. Selon lui, il avait réussi à convaincre sa sœur, comme il l’avait
fait avec sa mère, de l’inhumer dans la ferme familiale, dans un petit
village du sud des Ardennes dont j’ai oublié le nom. J’ai mis cela sur le
compte de la morphine et lui ai dit que j’étais heureuse pour lui.
Voilà plusieurs jours qu’il n’est plus en mesure d’écrire ou, en tout cas,
de terminer une lettre. Sa sœur écrit pour lui ses courriers, sous la dictée,
et, certains jours, doit tendre l’oreille tant sa voix est faible.
Il croit encore à son retour à Aden. Pas plus tard qu’aujourd’hui, il a
dicté à sa sœur : « Je suis complètement paralysé, donc je désire me trouver
de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois y être ». Il
s’imagine prendre le bateau le lendemain. Il fait pitié, le pauvre. Elle ne
s’oppose pas, ne dit rien. Elle lui obéit sans montrer d’émotion particulière.
Derrière son visage impassible, avec ses cheveux plaqués en arrière de
chaque côté d’une raie impeccable, on devine une sensibilité et une
souffrance extrêmes sous son apparente austérité.
En même temps qu’il lui dicte cela, je le trouve en pleine confusion
mentale. Alors qu’il envisage de reprendre le bateau, il semble avoir intégré
l’idée de sa mort prochaine. Aurait-il conçu le projet de mourir là-bas et
d’y être inhumé ?
Tard dans la soirée, elle a sorti son carnet et un crayon et a entrepris de
faire le portrait de son frère comme si elle pressentait sa fin proche et
qu’elle souhaitait emporter une dernière image de lui.
Vidal que la somnolence guettait à nouveau sursauta. Sa patience était
enfin récompensée. Cette confidence faite à sœur Angèle, même consentie
sous l’effet de la drogue, n’était pas anodine et devait être prise en compte.
La suite du journal vire très vite au tragique. La maladie est implacable.
Jour après jour, elle se propage. Elle progresse à vue d’œil, note la
religieuse. La paralysie qui avait commencé à le handicaper lors de son
séjour ardennais a gagné du terrain. Elle se généralise. Ses phases de délire
sont de plus en plus rapprochées à mesure que les doses de morphine
augmentent en fréquence et en quantité. Les notes qui correspondent aux
neuf premières journées de novembre décrivent un moribond plongé dans
un état de semi-conscience. Il est en proie à des crises de mysticisme et ne
reconnaît plus sa sœur qu’il appelle Djami.
Vidal attaque la dernière journée.

Mardi 10 novembre 1891,


Monsieur Rimbaud nous a quittés ce matin, un peu après 10 heures.
Dieu l’a rappelé à Lui. Il est enfin délivré de ses souffrances. Paix à son
âme qui est à présent aux côtés de Notre Seigneur. Sa sœur a demandé une
entrevue au professeur Pluyette qui l’a ensuite dirigée vers le directeur de
l’hôpital.
Elle a manifesté le désir de rapatrier très vite le corps de son frère à
Charleville, où il doit être inhumé dans le caveau familial. C’est du moins
ce qu’elle a déclaré au directeur. Pour les avoir vus comploter et pour avoir
recueilli les confidences de son frère, je suis convaincue qu’elle est décidée
à donner suite à la prière de monsieur Rimbaud d’être inhumé dans la
propriété familiale. Je suis certaine qu’elle s’y est engagée auprès de lui et
ce n’est pas sa mère qui ira contre cette décision. Elle était trop attachée à
son frère, elle lui vouait une telle dévotion qu’elle ne peut pas le trahir.
Mais ce n’est que mon point de vue.
Je vais me sentir seule sans monsieur Rimbaud. Il était devenu un
compagnon auquel je m’étais attachée. Dieu seul sait combien de prières je
lui ai adressées pour obtenir sa guérison. Mais sa volonté était autre. Je
suis sûre qu’à présent monsieur Rimbaud repose en paix.

C’était ainsi que s’achevait le journal de sœur Angèle, gardienne


attentive et bienveillante de Rimbaud.
Satisfait, le lieutenant referma le cahier, le posa sur sa table de chevet et,
après avoir réglé l’alarme de son téléphone portable, il s’endormit.
16

La rue a des maisons étranges


Avec des persiennes d’Anges.
Mais, vers une borne, voici
Accourir, mauvais et transi,
Un noir angelot qui titube,
Ayant trop mangé de jujube.

De retour à Charleville, Vidal remit en perspective son enquête. Puisque


la mort de Rimbaud n’avait rien à voir avec une supercherie, il lui fallait
oublier cette intuition qui l’avait conduit sur une voie de garage. Oubliée
l’image obsédante d’un Rimbaud réfugié quelque part dans l’Ogadine, sous
la protection d’une tribu indigène et avec l’aide de quelques fidèles au rang
desquels Sotiro ou encore César Tian. Bien sûr, les dernières lignes
consignées dans le journal de sœur Angèle étaient troublantes. Même
mourant, Rimbaud envisageait bien de prendre le bateau et de retourner
dans la Corne d’Afrique. Contrairement à ce que supposait la religieuse, le
policier ne croyait pas à une quelconque confusion mentale chez le poète,
malgré les doses élevées de morphine. La seule équivoque résidait dans le
décalage de quatre heures entre l’heure du décès sur l’acte officiel signé par
le professeur Pluyette et celle annoncée par sa sœur Isabelle qui se trouvait
sur place. Ce décalage conservait tout son mystère mais ne suffisait pas à
expliquer une manœuvre machiavélique ourdie de concert par le corps
médical et la famille. Il était impensable que le docteur Pluyette, homme à
la renommée de sérieux incontestable, eût accepté de se prêter à une telle
manigance.
Vidal mit ce détour de son imagination dans l’absurde au compte de son
esprit romantique et tortueux et redoubla d’efforts pour se concentrer sur sa
nouvelle hypothèse. Car, à bien y réfléchir et avec la confirmation que lui
avaient apportée les notes de sœur Angèle, ce simulacre d’enterrement était
vraisemblablement destiné à donner le change pour une autre manœuvre,
celle qui consistait à détourner l’attention d’une autre mise en terre à
quelques dizaines de kilomètres de là, dans la région de Roche, berceau de
la famille Rimbaud. Et, là, les choses retrouvaient un semblant de logique et
de vraisemblance.
Pour avoir questionné plusieurs des membres de la commission, parmi
les plus compétents pour parler de Rimbaud, Vidal avait appris que
plusieurs originaux s’étaient mis en tête de retrouver le véritable lieu
d’inhumation de Rimbaud, tout près de Roche où se trouvait la ferme
familiale et où était né le petit Arthur. Depuis quelques décennies, pour ne
pas dire un siècle, le bruit courait que la dépouille de Rimbaud avait été
détournée du chemin de Charleville pour être dirigée dans la plus grande
discrétion vers le sud des Ardennes, là où bon nombre de Rimbaldiens
affirmaient que se trouvait l’âme de Rimbaud, là où, assis sur la pierre du
lavoir de Roche, il aurait composé ses plus beaux poèmes.
Cette légende, à moins qu’il se fût agi de la stricte vérité, reposait sur le
fait bien connu que Rimbaud abhorrait sa ville de résidence que, par
dérision, il appelait Charlestown. Il aurait demandé à ses proches de le
porter en terre là où allait son inclination et, afin de ne pas froisser les
autorités locales, sa famille aurait usé d’un subterfuge en inhumant dans son
caveau de famille la dépouille d’un malheureux anonyme, récupérée à la
morgue de l’hôpital de la Conception, avec la complicité de quelque
employé vénal corrompu par Isabelle Rimbaud. Pour aussi tirée par les
cheveux que fût cette hypothèse, elle parut suffisamment crédible à
quelques esprits forts qui l’érigèrent en vérité, très vite suivis par une foule
de disciples séduits par la théorie du complot. Ainsi naquit cette légende.
Au terme de légende, Vidal préférait celui d’hypothèse et, comme
chacun sait, l’imagination étant la folle du logis, un présupposé aussi farfelu
fût-il pouvait faire émerger une pure vérité pour peu qu’on parvînt à en
démontrer le bien-fondé.
Certains des adeptes de cette théorie s’étaient commis dans des
publications parues dans des maisons d’édition régionales ou relayées par la
presse locale friande de mystères. Ils avaient réussi à faire naître parmi les
Rimbaldiens une telle effervescence que, déjà à l’époque, les autorités
avaient été à deux doigts d’exhumer la dépouille enfouie dans le caveau de
famille pour faire taire ce qu’elles considéraient comme une hérésie. On en
resta cependant là et, au fil du temps, la légende se fit silencieuse. Pour
autant, on vit, dans le Landernau vouzinois, aller et venir des irréductibles,
battant la campagne et creusant la terre, comme des chercheurs de trésor. Il
en fut même pour, la nuit venue, profaner les tombes anonymes du
cimetière de Roche, certains qu’ils trouveraient dans l’ombre d’un de ces
caveaux un signe de la présence de Rimbaud comme des égyptologues
avides de découvrir dans la tombe d’un pharaon des objets ayant appartenu
au souverain. Des pilleurs de tombeaux, voilà ce qu’on était accoutumé de
croiser dans ce petit coin de la campagne ardennaise.
Un fin lettré spécialiste de Rimbaud et que cette recherche amusait avait
compilé une masse de documents sur le sujet. Il se trouvait que cet
intellectuel, fin rimbaldien, esprit vif et doté d’humour, œuvrait au sein de
la commission où, par un sain détachement par rapport à l’objet des débats
et un scepticisme quant à l’aboutissement des travaux de ladite commission,
il jouait la mouche du coche. Autant il avait trouvé amusante quoique
farfelue l’hypothèse d’un faux enterrement pour soustraire le poète à ses
obligations militaires, autant il se refusait à rejeter totalement l’idée d’une
inhumation dans la région de Roche, s’appuyant sur des éléments troublants
comme l’improvisation dans la levée du corps à Marseille et le désaccord
entre le corps médical et la sœur de Rimbaud quant à l’heure de sa mort.
Qui était décédé à 10 heures du matin et qui était mort à 14 heures ?
Rimbaud ou sa doublure, sans doute un mendiant sans famille récupéré
mort dans une rue de Marseille et appelé à rejoindre la fosse commune ?
Cet intellectuel qui répondait au nom de Michel Coste avait confié à
Vidal les coordonnées du plus connu des charognards qui battaient la
campagne aux environs de Roche, un dénommé Célestin Brunet. Il avait
manifesté son désir de ne pas être là lorsque le policier rencontrerait cet
illuminé.
17

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,


Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Célestin Brunet habitait une fermette à la sortie de Sainte-Vaubourg, un


petit village proche de Roche. Convaincu qu’il allait consacrer sa vie à la
recherche de la sépulture de Rimbaud, Brunet avait racheté à vil prix cette
bicoque à l’abandon qu’il avait retapée. Ainsi, il était à pied d’œuvre à
quelques kilomètres du village natal du poète et il pouvait tout à loisir
mener ses recherches sans avoir à effectuer de longs déplacements. Il avait
hérité de ses parents un joli pactole qui l’autorisait à mener une vie de
rentier, ce qui lui donnait du temps pour s’adonner à sa seule passion :
Rimbaud.
Il était devenu un rimbaldien, certes d’un genre un peu particulier, mais
suffisamment expert pour rédiger quelques articles fort prisés des
magazines spécialisés. Certains passionnés qui partageaient ses convictions
quant à l’emplacement de la vraie sépulture de Rimbaud en avaient fait leur
leader et venaient régulièrement lui prêter main forte dans ses recherches de
terrain. Les autochtones ne s’étonnaient plus de voir ce bataillon
d’originaux, pioches et pelles à la main, sillonner les environs. Il était
devenu celui que certains s’accordaient à appeler, avec une tendresse teintée
de compassion, « le rêveur du val ». Pour d’autres, il n’était qu’un esprit
perturbé, un illuminé tout juste bon à entretenir une légende délirante et à
souiller la mémoire du poète et de sa famille.
Cette passion dévorante l’avait porté des années durant en dépit du peu
de considération que les rimbaldiens officiels et estampillés lui vouaient.
Le temps avait passé, sans que Brunet parvînt au moindre résultat. L’un
après l’autre, ses disciples l’avaient abandonné. Il était devenu un homme
seul, de plus en plus coupé du monde et des hommes. Depuis quelque
temps, pour tout dire, il semblait avoir perdu la foi. On ne le voyait plus
battre la campagne. Il passait le plus clair de son temps enfermé dans sa
maison, ruminant ce qu’il considérait comme l’échec de toute une vie, la
négation même de son existence.
Il accepta de recevoir le policier et l’accueillit avec un minimum
d’égards compte-tenu de son statut mais le lieutenant sentit confusément
qu’il n’était pas le bienvenu.
– Qui vous a parlé de moi ? demanda-t-il abruptement comme si cette
information devait avoir une importance déterminante sur la suite de leur
rencontre.
Vidal sentit qu’il ne fallait pas évoquer le nom de Coste.
– Des membres de la cellule de crise qui se réunit à Charleville,
répondit-il évasivement. Je ne me souviens plus exactement qui. Vous
semblez connu dans le département.
Brunet parut se contenter de ce semi-mensonge.
Sa mine et son allure générale en disaient long sur la dépression et l’état
de décrépitude dans lesquels était plongé le vieil homme.
C’était un petit homme voûté, maigre à lui voir les os sous une peau
constellée de taches de vieillesse et dont la voix faible et chevrotante
contraignait Vidal à un effort d’attention soutenu. Brunet n’avait plus rien
de la superbe de cet homme dans la force de l’âge qui, jadis, rêvait de sortir
de la terre de l’Argonne la dépouille de celui qu’il considérait comme le
plus grand des poètes et de jeter son triomphe à la face d’un aréopage
d’universitaires prétentieux et de sociétés savantes campés sur leurs
certitudes. À présent, l’homme était désabusé. Vidal conçut à l’égard de ce
vieux bonhomme brisé par la vie ce sentiment de compassion qu’on porte
aux grands utopistes trahis par leur rêve.
Brunet considéra son visiteur d’un regard vide dans lequel le policier
chercha en vain cette étincelle qui avait dû l’animer par le passé. Après que
le lieutenant lui eut exposé le motif de sa visite, Brunet leva la main dans un
geste qui exprimait tout son fatalisme.
– Je vais mourir sans savoir, lança-t-il dans un souffle après s’être assis
dans un fauteuil en osier garni d’un vieux plaid élimé.
Puis, levant de nouveau la tête, il fronça les sourcils comme pour mieux
voir son interlocuteur, riva son regard sur lui et, avec ce qu’il lui restait de
voix, il trouva la force de résumer ce qui avait été la raison même de son
existence.
Tout en restant attentif aux propos de Brunet, Vidal se demanda
pourquoi ceux qui se piquaient de connaître Rimbaud comme s’ils avaient
vécu dans son intimité et comme s’ils l’avaient accompagné jusqu’à sa
dernière demeure avaient refusé d’entendre cet érudit passionné dont le seul
tort avait été de ne pas cheminer avec la meute et d’avoir professé une
hypothèse par trop originale. Si l’imagination est communément appelée la
folle du logis, elle a aussi été de tous temps à l’origine des plus grandes
découvertes.
Au terme de son long exposé, Célestin Brunet ferma les yeux comme
s’il se préparait à entrer dans une longue méditation. Vidal mit cela au
compte de la fatigue pour ne pas dire de l’épuisement que lui avait
occasionné ce long discours. Mais, au bout d’une dizaine de secondes, le
vieillard sortit de sa torpeur et, semblant avoir retrouvé un regain d’énergie,
conclut son discours sur une note surprenante :
– Et pourtant, je suis toujours convaincu que j’avais raison.
Puis, comme si cette visite l’avait remis en selle, il se leva de son
fauteuil et invita Vidal à le suivre.
À pas très lents, Brunet se dirigea vers une pièce à l’arrière de la maison
qui devait faire office de bureau. Elle était vaste ou du moins elle l’aurait
été si elle n’avait ressemblé à un foutoir conforme à l’idée qu’on pouvait se
faire de l’antre d’un savant fou, une sorte de royaume de l’accumulation
poussée à ses limites extrêmes mais où, contrairement au syndrome de
Diogène, on pouvait encore lire la mainmise de l’homme et où un ordre
logique avait sans doute supplanté l’ordre fonctionnel si cher à Vidal. Les
murs étaient garnis d’étagères remplies de livres et de cartons à archives
quand ce n’étaient pas des amoncellements de dossiers à même le sol et sur
les chaises. Pas d’ordinateur, pas d’imprimante, en un mot, aucune présence
de la technologie dans cette pièce où le temps semblait s’être arrêté
quelques décennies plus tôt mais, au centre de la pièce, dans un espace
relativement dégagé, une immense table semblable à celles qu’on trouve
dans les cabinets d’architecture et sur laquelle étaient étalées et superposées
d’immenses feuilles remplies de dessins et d’annotations manuscrites.
– Tout est là, déclara Brunet en montrant les feuilles posées sur la table.
J’ai établi des relevés topographiques du village et de ses environs. Toutes
les zones que j’ai prospectées sont signalées en grisé. Ici, c’est l’ancienne
ferme des Rimbaud ; là, c’est le lavoir où Arthur adolescent se réfugiait
pour composer ses premiers poèmes, précisa-t-il, en pointant du doigt des
repères sur le plan. Le Dormeur du val est certainement né ici. Il reste
encore quelques endroits qui mériteraient une fouille. Pour cela, il faudrait
que j’aie gardé le feu sacré et celui-ci ne brûle plus.
Vidal l’écoutait en prenant conscience de l’ampleur de la tâche
accomplie par cet homme surprenant. Il ne put s’empêcher de poser la
question qui le titillait.
– Mais, en admettant que ses proches l’aient inhumé ici, on devrait
trouver les vestiges apparents d’une tombe.
– Non, répliqua Brunet, car cette inhumation devait rester secrète. Il
suffisait à sa famille de savoir où il reposait pour venir s’y recueillir dans la
plus grande discrétion. C’est pour cette raison que j’ai circonscrit les
recherches à l’extérieur du village, là où il était possible de l’enterrer sans
se faire remarquer.
– À moins que, dans un aussi petit village, la population ait été complice
de cette inhumation sauvage, hasarda Vidal qui se rendit compte qu’il
commençait à donner des signes d’adhésion à la théorie du vieil homme.
– C’est une possibilité que j’ai envisagée, bien sûr. J’ai passé un temps
fou à interroger les villageois, en commençant par les plus âgés. Ce genre
de secret se transmet dans les familles. Mais je me suis heurté à l’ignorance
de tous ou, alors, à une omerta soigneusement entretenue depuis plus d’un
siècle. Je suis même parti à la recherche des descendants des vieilles
familles partis s’installer à l’autre bout du pays. J’ai épluché les archives
communales et départementales. Rien. Pas le moindre indice. Il me restait
donc à fouiller.
Brunet semblait avoir sensiblement repris du poil de la bête. Ce policier
et sa démarche inattendue le ramenaient à une réalité qu’il essayait
d’oublier. Revenait à la surface une énergie qu’il croyait éteinte à tout
jamais. Dans ses prunelles, brillait à nouveau une étincelle et Vidal pouvait
y lire la manifestation d’une intelligence redevenue intense, comme le signe
d’un espoir qu’il avait fait renaître. Il comprit qu’il jouait avec le feu, qu’en
cas de nouvel échec de cette piste, il pouvait faire replonger le vieillard
dans sa dépression et le précipiter vers sa fin. Le prix à payer était là.
Brunet lui montra une nouvelle fois le plan, le souleva pour en faire
apparaître un autre, puis, retrouvant brusquement sa posture de vieillard
épuisé, déclara dans un souffle.
– Vous pouvez embarquer tout ça. Je n’en aurai plus besoin. J’espère
que vous en tirerez quelque chose. Ce serait ma revanche sur ces imbéciles
qui m’ont fait passer pour un illuminé.
Vidal s’employa à enrouler soigneusement les deux plans sur eux-
mêmes, les fixa solidement à l’aide de quelques élastiques que lui avait
dégotés Brunet et prit congé du vieillard en lui promettant de le tenir
informé de la suite de son enquête.
En montant dans sa voiture, il adressa un geste amical à Brunet qui le
regardait partir depuis le seuil de sa maison puis continua à observer dans le
rétroviseur la frêle silhouette qui se penchait pour le voir disparaître au
premier virage.
Le lieutenant ressentit comme un mauvais pressentiment. En laissant
derrière lui les dernières maisons de Roche, il avait encore devant les yeux
l’image du vieillard et il se dit que Rimbaud aurait sans doute éprouvé de
l’affection pour cet homme-là.
18

Elles assoient l’enfant devant une croisée


Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

En quittant Roche pour regagner Charleville, Vidal éprouva le besoin de


se rassurer. Partait-il dans une direction crédible ou allait-il perdre une
nouvelle fois son temps en s’engageant dans une impasse ? Le vieux
chercheur avait-il réussi à exercer sur lui un tel pouvoir de séduction qu’il
risquait de lui faire perdre son esprit critique ? Alors qu’il était venu dans le
Vouzinois pour se convaincre définitivement que cette piste était sans espoir
et, ainsi, n’éprouver aucun regret, il repartait plus troublé qu’il l’était en
arrivant, tant les arguments de Célestin Brunet avait ébranlé son esprit
rationnel.
Il composa sur son portable le numéro de Michel Coste qui se déclara
immédiatement disponible pour le recevoir dans sa demeure des environs
de Vouziers. C’était un détour mais cela en valait la peine.

Coste l’accueillit dans le petit jardin qui jouxtait sa maison et où il avait


installé un salon en fer forgé du meilleur effet. Bien qu’on fût en fin
d’après-midi, le soleil inondait encore le jardin qui courait sur une
cinquantaine de mètres jusqu’à un petit ruisseau qui longeait la propriété au
bas d’une pente légère foisonnant de dahlias.
Coste semblait ravi de la visite du policier et avait prévu une sorte
d’apéritif dînatoire. Il avait préparé quelques amuse-gueule et sorti de sa
cave une bouteille de Pic-saint-loup.
Bien que l’ayant déjà côtoyé à quelques reprises à l’occasion d’une ou
deux réunions de la cellule de crise, Vidal n’avait jamais véritablement
observé Coste d’aussi près. En le regardant à la dérobée pendant que son
hôte remplissait les verres, il parvint à lui donner dans les soixante-quinze
ans. Finalement, il n’était guère plus jeune que Brunet mais paraissait avoir
largement dix à quinze ans de moins. À l’évidence, il était aussi en bien
meilleure forme.
Ce retraité septuagénaire dans la vie duquel ne semblait graviter aucune
présence féminine avait lui aussi consacré son existence à la mémoire
d’Arthur Rimbaud. Vidal s’était renseigné : Coste était reconnu comme un
érudit et il était tenu pour un des meilleurs experts du poète.
L’homme était sympathique et disert et Vidal, après s’être assis, s’était
contenté de lui poser la seule question qui valût.
– Puis-je me fier aux propos de Célestin Brunet ?
Coste sourit comme s’il s’attendait à ce que le policier lui posât cette
question. Mais, comme l’aurait fait un bon jésuite, il lui renvoya sa propre
question.
– Comment l’avez-vous trouvé ?
– À bout de forces, se contenta de répondre le policier qui savait que ce
n’était pas sur ce terrain-là que Coste attendait une réponse mais qui ne
voulait pas être de reste avec la dialectique adoptée par son interlocuteur.
Néanmoins, Coste parut satisfait de la réponse de son visiteur. Il sourit
une seconde fois sans prononcer un mot. Cela semblait être un jeu pour lui.
Il donnait à penser qu’il maîtrisait le cours des choses et qu’il pratiquait une
sorte de maïeutique comme un professeur face à un élève. Avait-il été
enseignant dans une vie antérieure ? Vidal n’osa pas lui poser la question
et, après tout, cela ne présentait guère d’intérêt.
Par contre, il se demandait si l’autre n’avait pas pris plaisir à le laisser
se fourvoyer ou s’il attendait quelque chose de positif de son entrevue avec
Brunet ? Il avait sans doute eu l’occasion lui aussi de discuter avec le vieil
homme. Quelle relation pouvaient bien entretenir les deux hommes ?
L’attitude de Coste semblait vouloir dire : « Je le connais bien mais je garde
mes distances ». Sinon, songea le lieutenant, Coste se serait proposé pour
l’accompagner chez le vieil homme. Ou alors, Coste soucieux de préserver
sa réputation d’érudit ne voulait pas se compromettre avec celui que la
caste rimbaldienne considérait comme un illuminé ?
Coste l’observait, un léger sourire au coin des lèvres, tendant son verre
pour trinquer. Vidal l’imita et, une fois que leurs verres eurent tinté, le
policier se résolut à entrer dans le jeu de son hôte, choisissant de s’exprimer
sur le terrain qui justifiait sa présence à cette heure chez ce spécialiste.
– J’ai l’impression que ce type qui me paraît d’une intelligence
supérieure à la moyenne ne peut pas avoir consacré toute sa vie à une
recherche sans fondement. Pour répondre enfin à votre question, je l’ai
trouvé finalement assez affûté dans son raisonnement. Alors que je venais le
voir rempli de scepticisme, il a réussi à ébranler mes certitudes.
La réponse de Coste le cloua sur place.
– Je ne suis pas loin de partager votre avis. En premier lieu, sur Brunet
que j’ai toujours considéré comme un type beaucoup plus sérieux que
l’image qu’on a voulu lui coller sur le dos. En second lieu, sur la solidité de
son hypothèse. Il y a pas mal de documents, notamment des lettres, qui
évoquent à demi-mots sa théorie. Toutefois, entre l’intention et sa mise en
œuvre, il y a un fossé que les proches de Rimbaud, à savoir sa famille et
quelques amis dont Paterne Berrichon, le fiancé d’Isabelle, n’ont peut-être
pas pu franchir parce qu’il leur aurait fallu compter sur des complicités très
problématiques, à la fois à Marseille et à Charleville. Ensuite, j’ai beaucoup
de mal à imaginer que cette inhumation en catimini n’ait pas fini par être
divulguée depuis plus de cent ans. J’ai du mal à croire que les habitants de
Roche dans leur totalité aient pu garder le silence pendant toutes ces années
et que certains d’entre eux ne s’en soient pas ouverts à leurs descendants.
Pour autant, cette hypothèse demeure crédible.
Vidal fut soulagé d’entendre ces propos qui renforçaient la quasi-
certitude qu’il s’était forgée au cours de sa visite chez Brunet. Il n’avait plus
le choix : il lui fallait faire sienne cette théorie. C’était à présent sa seule
chance de sortir de l’impasse où cette affaire l’enfermait.
Dans le même temps, il se dit que la tâche allait être rude. Il allait devoir
affronter l’incompréhension de l’intelligentsia ardennaise et des autorités
administratives et politiques. Vidal savait qu’il courait au-devant des pires
difficultés, qu’il allait devoir se battre comme un lion, passer lui aussi pour
un illuminé mais, à présent, c’était sa seule planche de salut s’il ne voulait
pas risquer un échec cuisant.
Avant toute chose, il était urgent d’en parler avec le juge Molinier afin
d’obtenir son aval, ce qui était loin d’être gagné.
Au moment où il se préparait à prendre congé de son hôte, Coste le
retint.
– Attendez, je vais vous donner quelque chose.
Il disparut dans le couloir et ne revint qu’au bout de cinq longues
minutes pendant lesquelles la curiosité de Vidal fut mise à l’épreuve. Quel
cadeau Coste pouvait-il avoir envie de lui faire ?
Quand le maître des lieux réapparut, il tenait à la main un petit opuscule
qu’il tendit au lieutenant, en assortissant ce geste de quelques explications :
– Comme vous le savez, je suis un inconditionnel de Rimbaud et, voici
quelques années, je me suis commis dans ce petit essai qui a été publié dans
une maison d’édition locale avec un succès d’estime.
En disant cela, Coste avait l’air gêné d’un auteur débutant qui confie
son premier manuscrit à son mentor. Vidal n’aurait jamais imaginé que cet
intellectuel reconnu pût avoir de ces pudeurs de jeune fille. Coste ajouta.
– Ce ne sont que quelques notes biographiques accompagnées de
réflexions toutes personnelles sur l’œuvre de Rimbaud. Je n’en parle qu’aux
gens qui me sont sympathiques et qui me paraissent susceptibles d’y trouver
un intérêt. Ne vous faites aucune illusion, vous n’y trouverez pas la réponse
à vos interrogations. Mais, puisque vous me semblez apprécier Arthur
Rimbaud…
Vidal prit l’opuscule sur lequel apparaissait le nom de la maison
d’édition Terres ardennaises et le titre Arthur Rimbaud, un destin tragique.
En montant dans sa voiture, Vidal se demanda ce qu’il allait faire de cet
opuscule dont Coste semblait si fier et qui ne présentait à ses yeux aucun
intérêt. Il n’avait pas le temps de lire ce genre d’ouvrages et, pour meubler
ses moments perdus pendant son séjour ardennais, il préférait de loin
choisir un bon polar à la librairie… Rimbaud. Car, à Charleville, tout
tournait autour du poète.
19

Il écoute chanter leurs haleines craintives


Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

L’entrevue avec Molinier eut lieu le lendemain. Vidal l’avait appelé le


soir même de sa visite chez Brunet prétextant le besoin de faire le point,
sans fournir plus de précisions. Le magistrat avait l’air aussi motivé par
cette affaire qu’un poivrot devant un verre de limonade. Pour lui accorder
un rendez-vous aussi rapide, Molinier avait exigé que Vidal lui apportât du
sérieux, et même du sensationnel, avait-il ajouté. Pour ce qui est du
sensationnel, il va être gâté, s’était dit le lieutenant.

La veille, Coste avait terminé de conforter Vidal dans ses convictions.


Après avoir bien parlé et après avoir éclusé l’excellent Pic-saint-loup, les
deux hommes étaient persuadés qu’il fallait employer les grands moyens.
Pour cela, il fallait se mettre Molinier dans la poche. Ce serait l’affaire de
Vidal. La complicité qui s’était instaurée entre le policier et le juge devait
contribuer à entraîner l’adhésion de ce dernier. Coste, dont le carnet
d’adresse était plutôt bien fourni, se chargerait de rallier à leur cause les
esprits forts dont le renfort constituerait un atout indispensable. Une fois ces
deux missions réussies, il faudrait encore obtenir l’accord du préfet et
surtout du procureur. Cette fois, ce serait au tour de Molinier de jouer pour
emporter l’adhésion du Parquet. Après avoir vidé leur dernier verre, Vidal
et Coste s’accordèrent sur l’idée que leur stratégie était au point et qu’elle
ne pouvait qu’aboutir.
Une vingtaine d’heures plus tard et après avoir absorbé quelques
comprimés de paracétamol, Vidal n’était plus aussi optimiste que la veille.
Il eut une pensée émue pour Coste qui devait se trouver dans le même état
et avait sans doute entamé sa longue série d’appels téléphoniques des plus
délicats.
L’idée de génie qui avait germé dans le cerveau des deux hommes et qui
s’était transformée au fil de leurs libations en un plan alambiqué et
vraisemblablement foireux consistait ni plus ni moins à mettre sens dessus
dessous le terroir du paisible village de Roche dans l’espoir de mettre à jour
le tombeau secret du poète. Aux grands maux, les grands remèdes, avait
clamé Vidal en guise de conclusion.
Pour cela, le procureur et le préfet devaient d’un commun accord
convoquer une entreprise de travaux publics avec comme mission de
creuser et de retourner tout ce qui pouvait l’être aux alentours du village, en
commençant par l’ancienne propriété de la famille Rimbaud.
– Rien que ça ! s’exclama Molinier après que Vidal lui eut exposé sa
brillante idée. Vous n’avez peur de rien, vous ! poursuivit-il en riant. Et
vous voudriez que je propose ça au préfet et au procureur ! Déjà qu’ils me
tiennent pour un original !
C’était mal parti. Vidal commençait à regretter d’avoir trop parlé et
surtout de s’exposer au ridicule face à celui qu’il tenait pour un esprit vif et
caustique. À bien y penser, cette idée était stupide ; il aurait dû s’en rendre
compte dès qu’elle lui était venue à l’esprit. Tout ça à cause d’un vieux fou
et de quelques verres de Pic-saint-loup. Et ce foutu Coste qui n’avait rien
fait pour l’en dissuader !
Molinier s’était laissé allé dans son fauteuil et, avachi, l’air soudain
grave, semblait perdu dans ses pensées. Vidal n’osait plus parler, attendant
le moment où le magistrat allait sortir de sa méditation, sans doute pour
l’envoyer sur les roses et lui faire comprendre qu’il s’était suffisamment
moqué de lui.
À sa grande surprise, Molinier jaillit de son fauteuil tel un diable sorti
de sa boîte et, l’index pointé sur le policier et la mine soudain réjouie, il lui
lança, avec l’air d’un potache prêt à faire une bonne blague.
– Chiche !
Vidal ne savait plus que penser, ni comment réagir. Son cerveau tournait
à plein régime pour tenter de comprendre cette soudaine volte-face du juge,
à moins qu’il ne se fût agi d’une nouvelle provocation dont il le savait
coutumier. Était-il possible que Molinier se fût laissé convaincre aussi
facilement ? Que cachait ce revirement ? Qui était cet homme, magistrat
fantasque capable, en quelques secondes, d’adhérer à l’idée la plus
saugrenue qu’on eût jamais proférée alors que, quelques instants plus tôt, il
semblait prêt à la tourner en dérision ?
– J’imagine la tête du proc quand je vais lui soumettre cette idée,
déclara le magistrat. Il risque de nous faire une crise d’apoplexie. Cette
histoire de squelette de Rimbaud est tellement démente qu’elle vaut bien
qu’on la traite sous cet angle. Le procureur va m’envoyer sur les roses et il
s’empressera de classer l’affaire pour mettre un terme définitif à cette
pantalonnade. Mais l’idée de le faire bisquer me réjouit par avance. Et si,
par le plus grand des hasards, il accepte ma proposition, ça va foutre un
sacré bordel comme on n’en a jamais vu au pays de Rimbaud, un feu
d’artifice comme j’en rêve depuis longtemps.
C’était donc ça. Le juge n’accordait aucun crédit à l’idée mais il était
prêt à jouer le jeu pour faire imploser un dossier qui commençait à le
gonfler sérieusement si l’on en jugeait par les sous-titres imagés qu’il
portait sur le classeur désormais épais dans lequel venaient s’amasser, jour
après jour, des procès-verbaux tous aussi surréalistes les uns que les autres.
Il se préparait à faire un sort à ce département et à son poète emblématique.
Aux politiques locaux prêts à toutes les avanies pour se faire mousser. À ces
rimbaldiens aussi, confits qu’ils étaient dans leur dévotion au grand homme.
Enfin à Rimbaud pour lequel il nourrissait une antipathie que cette affaire
n’avait fait qu’exacerber.
Son tempérament porté vers la provocation allait le conduire à s’aliéner
un peu plus l’estime du Parquet, peut-être lui valoir une sanction, ce dont
Molinier, parvenu en fin de carrière et atterri dans les Ardennes contre son
gré, n’avait cure. La chancellerie l’avait déjà maintes fois rappelé à l’ordre
pour ses initiatives jugées fantasques et pour ses instructions souvent tenues
pour fantaisistes. Ce dossier du squelette de Rimbaud était la goutte appelée
à faire déborder le vase. Peut-être même lui avait-on confié cette affaire
tordue pour pouvoir se débarrasser de lui, sachant qu’il serait prompt à
partir en vrille.
Le juge allait faire exploser en plein vol sa fin de carrière mais dans un
feu d’artifice qui solderait une fois pour toutes ce dossier qui était à ses
yeux la conséquence perverse d’un culte idolâtre et qui l’aiderait à partir en
beauté, en adressant un dernier pied de nez à sa hiérarchie.
Vidal ne fut pas dupe de l’enthousiasme du magistrat. Il devina que
cette réaction n’était qu’un rideau de fumée derrière lequel allait se
manifester dans toute son implacable rigueur le réalisme du Parquet. Lui-
même, s’il avait été procureur, aurait, à défaut de pouffer de rire, renvoyé le
magistrat au bon sens le plus élémentaire. Comment pouvait-on imaginer un
seul instant que, à partir du fantasme d’un vieux fou, les autorités seraient
assez stupides pour transformer un paisible village du département en un
champ de bataille ? La partie était perdue d’avance et le lieutenant
commençait à regretter de s’être laissé aussi facilement embobiner par
Brunet mais aussi par Coste.
Trois hommes allaient se disqualifier : Coste auprès de ses pairs, Vidal
auprès de sa hiérarchie et Molinier auprès de la Chancellerie.
Avec un ricanement que le lieutenant aurait volontiers assimilé au rire
d’un possédé et tout en se frottant les mains comme quelqu’un qui se réjouit
à l’avance du bon tour qu’il va jouer, Molinier promit à Vidal de le tenir
informé des suites de l’entrevue qu’il se préparait à solliciter auprès du
procureur.
Le magistrat s’empara de son stylo et, se rasseyant, ratura quelque chose
sur la couverture du classeur qui occupait le centre de son bureau, griffonna
quelques mots à la suite, tout en continuant à ricaner.
Avant de quitter le bureau du juge, un poids sur l’estomac, Vidal se
pencha pour lire ce qu’avait écrit Molinier. Ce qu’il lut le confirma dans
l’idée que le juge s’enfonçait dans sa folie :
Dossier Rimbaud : L’heure des illuminations.
20

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences


Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Il se passa quelques jours sans que Vidal eût de nouvelles de Molinier.


Le juge se cantonnait dans le silence et le lieutenant n’osait pas l’appeler. Il
ne savait pas ce qu’il redoutait le plus : être mal accueilli par un Molinier
décontenancé de s’être fait envoyer sur les roses par le procureur ou l’idée
que la démarche du juge n’avait pas abouti, le renvoyant ainsi à son propre
échec.
Pourquoi le magistrat demeurait-il silencieux ? Il avait promis de
solliciter une audience avec le procureur dès le lendemain. S’était-il
dégonflé ? Son feu d’artifice s’était-il transformé en pétard mouillé ?
Vidal s’était résolu à attendre et s’était tourné vers Coste. Au bout du fil,
celui-ci avait soufflé le chaud et le froid. Il affirma avoir bien fait ce à quoi
il s’était engagé en appelant toutes ses relations dans le cercle fermé des
experts rimbaldiens. Certes, tous ceux qu’il avait contactés s’étaient
montrés attentifs à son exposé mais ils avaient aussi fait valoir le caractère
déraisonnable du projet. Les plus irréductibles arguaient qu’il était insensé
de donner du crédit aux théories d’un vieux fou qui s’était suffisamment
déconsidéré aux yeux de la gent intellectuelle ardennaise.
– Il ne faudra pas attendre de leur part une aide active, tout juste une
neutralité bienveillante, avait précisé Coste.
C’était plus que n’en espérait Vidal. Mais les véritables clefs de l’affaire
étaient entre les mains du procureur et il fallait se résoudre à attendre.
Vidal songea à informer la cellule de crise de ses initiatives et de ses
projets. Il redoutait plus que tout la réaction du préfet qui était réputé pour
avoir les pieds sur terre et n’être pas un fervent adepte des opérations
commando. Dans le meilleur des cas, un accord du procureur au demeurant
peu probable ne suffirait pas, il faudrait en plus l’adhésion du représentant
de l’État. Trop de si, trop d’obstacles. Autant dire que la cause était perdue.
Vidal eut aussi une pensée pour sa carrière qui allait peut-être et même
sans doute pâtir de ses initiatives si celles-ci débouchaient sur un échec.
Refusant de céder au découragement, il opta pour une démarche en
deux temps : laisser au procureur le soin de saisir le préfet et, de son côté,
se contenter de prévenir le co-président de la cellule, à savoir le maire-
adjoint de Charleville en la personne d’Hermelin.
Ce dernier reçut Vidal sous vingt-quatre heures. Cette affaire restait
prioritaire à ses yeux et il était pressé de sortir du bourbier dans lequel elle
s’était enlisée et lui avec. Le fait que le policier en charge de l’enquête se
manifestât était un signe positif et une opportunité qu’il convenait de saisir.
Hermelin le reçut avec des égards comme si Vidal était l’homme
providentiel qui allait faire jaillir la lumière dans cette affaire et l’aider à
remettre en selle un projet qui, pour l’heure, avait plutôt du plomb dans
l’aile.
Vidal lui exposa longuement le plan qu’il avait concocté avec Coste,
taisant la participation de ce dernier dont il était de notoriété publique qu’il
n’était pas dans les petits papiers d’Hermelin pour des raisons politiques. Il
valait mieux se montrer prudent même s’il sentait l’adjoint acquis à la cause
qu’il était en train de plaider. Quand Vidal eut achevé son plaidoyer,
Hermelin se redressa, prit une grande respiration et, un large sourire aux
lèvres, prit la parole.
– Mon cher ami, vous avez mis le doigt sur la seule hypothèse de travail
qu’il nous reste après le fiasco des pistes que nous avions ouvertes. Votre
idée est de nature à semer une nouvelle révolution, sinon dans les Ardennes,
du moins dans l’arrondissement de Vouziers. Mais n’a-t-on pas déjà vu des
entreprises intervenir de la sorte dans certaines enquêtes pour retrouver des
corps de victimes enterrées par leur meurtrier ? Il est même arrivé que l’on
mette à mal des constructions et que l’on casse des dalles en béton. Alors,
un peu de terre ça et là !
Vidal ne perdait pas de vue le fait que cet entretien avait avant tout pour
objectif d’instrumentaliser l’élu en l’amenant à peser de tout son poids
auprès du préfet et, si besoin était, auprès de ses relations dans les sphères
parisiennes. Il fallait donc recentrer l’échange sur ce point et enfoncer le
clou.
– Monsieur, je crains surtout une réaction hostile du préfet et du
procureur.
Vidal n’eut pas le temps de poursuivre. Hermelin lui coupa la parole et,
tendant le bras comme l’eût fait Néron du haut du Colisée et le menton en
avant, il le rassura.
– Cher ami, j’en fais mon affaire.
Alea jacta est, se dit Vidal en quittant l’adjoint au maire. Ce dernier était
réputé pour avoir de l’entregent. Il l’avait déjà prouvé en obtenant
l’exhumation de la dépouille du pseudo-Rimbaud. Mais, par devers lui, le
lieutenant continuait à nourrir de l’inquiétude. Obtenir une exhumation était
une chose, mettre sens dessus dessous un village avec une armada de
tractopelles en était une autre, d’autant que la population risquait de ne pas
voir cette expédition sous un jour favorable. Quand les populations s’en
mêlent, surtout à la campagne, on sait ce qu’il peut advenir. Et les politiques
comme les autorités administratives redoutent plus que tout les émeutes
populaires.
C’est sur ces réflexions teintées de pessimisme malgré le caractère
positif de l’entrevue, que Pierre Vidal alla s’installer à la terrasse du
Mantoue pour y déguster une bière en attendant la suite des évènements. Et,
en premier lieu, l’appel de Molinier.
21

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse


Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Vidal dut attendre le lendemain pour que Molinier daigne l’appeler.


Comme le redoutait le lieutenant, le procureur avait émis les plus expresses
réserves sur la proposition du magistrat. Pour autant, Molinier avait le
sentiment que la porte demeurait entrouverte car le procureur avait décidé
de consulter le préfet.
Vous vous rendez compte, mon cher Molinier, que je risque de me rendre
ridicule ? lui avait fait remarquer le proc, en ajoutant n’escomptez pas que
je fasse preuve de zèle pour défendre cette idée farfelue. Je le fais seulement
par acquit de conscience, même pas pour vous être agréable.
Pour aussi farfelue qu’il la trouvât, le procureur n’avait pas totalement
rejeté la proposition du juge. Malgré le peu de sympathie que vouait le
Parquet au magistrat instructeur, son idée n’avait pas été jetée aux
oubliettes. Enfin, pas immédiatement. Tout n’était donc pas perdu. Avec le
secours d’Hermelin, il y avait même une chance pour que l’idée conçue
quelques jours auparavant à l’ombre du tilleul de Coste devant une bonne
bouteille ait de l’avenir. Vive le Pic-saint-loup, se dit Vidal qui connaissait
un regain d’optimisme.

Au fait des lenteurs de l’administration et conscient du peu


d’empressement que mettraient les autorités judiciaires et préfectorales à
traiter cette proposition, Vidal se demanda comment il allait bien pouvoir
occuper son temps. Retourner chez lui à Reims où personne ne l’attendait
sinon son lugubre bureau de l’hôtel de police ? Faire un peu de tourisme
dans les Ardennes qui faisaient mentir leur réputation sous un soleil radieux
et donnait au nord du département les couleurs de la forêt québécoise par un
bel été indien ? Poursuivre aux archives départementales et à la
bibliothèque des recherches qui risquaient de se révéler aussi improductives
que celles qu’il avait conduites jusque là ?
Il opta pour le tourisme, se disant qu’il pourrait joindre l’utile à
l’agréable. Prendre un peu de bon temps tout en demeurant à proximité de
son terrain d’enquête. Ainsi, il serait immédiatement à pied d’œuvre si l’un
ou l’autre des acteurs déterminants de ce dossier se manifestaient.
La vallée de la Meuse, ses versants boisés encore couverts de leur
parure multicolore et ses magnifiques points de vue, le musée de la
métallurgie à Bogny-sur-Meuse, le musée de la marionnette à Charleville et
le château-fort de Sedan jalonnèrent les trois journées suivantes durant
lesquelles son téléphone demeura muet.

On était arrivé au week-end et Vidal sut qu’il lui faudrait encore


patienter au moins jusqu’au lundi pour voir se manifester qui que ce fût. Un
soleil resplendissant continuait à courtiser le massif ardennais. En
conséquence, comme il était entièrement maître de son emploi du temps,
Vidal décida de se rendre en Belgique, dans la ville de Bouillon dont on lui
avait vanté les mérites. Cette cité touristique était située un peu au-delà de
la frontière, sur le cours d’un affluent de la Meuse qu’on orthographiait
Semoy ou Semois selon qu’on était Français ou Belge. Un ergotage
linguistique qu’il avait du mal à comprendre. Bouillon était une petite cité
plaisante. On y trouvait un château-fort remarquable, une flopée de
restaurants et d’excellentes bières belges telles la Chouffe, l’Orval, la
Chimay ou encore la Maredsous. De quoi entraîner l’adhésion de Vidal à
cette expédition en terre wallone.
Il était attablé à la terrasse du Mont-Blanc se préparant à déguster une
omelette au jambon comme seuls les Ardennais savent la réussir quand la
sonnerie de son portable se déclencha.
C’était Molinier. Le moment de surprise passé, Vidal s’empressa
d’accepter l’appel pensant que, pour le procureur et pour le préfet, le temps
hebdomadaire n’était pas celui du vulgus pecum et qu’ils avaient dû
déranger le juge dès mâtines sonnantes, un samedi matin, pour lui faire part
de leur décision. Vidal était si pressé d’entendre leur réponse qu’il ne laissa
pas à Molinier le temps de placer le moindre mot.
– Alors ? lança-t-il, sur un ton impatient.
– Ce n’est pas ce que vous croyez, mon vieux. Je n’ai toujours pas de
réponse définitive venant du proc ou du préfet, même si le proc n’est pas
totalement opposé à notre idée. Par contre, j’ai une nouvelle qui va vous
laisser sur le cul. En parlant de ça, êtes-vous bien assis ?
Déconcerté, Vidal lui répondit par l’affirmative. Puis, toujours sans
laisser à son interlocuteur le temps de lui préciser l’objet de son appel, il
aboya, autant en raison d’un agacement soudain causé par les propos
sibyllins du juge que par la déception.
– Qu’est-ce que vous allez m’annoncer ? Que Rimbaud est ressuscité ?
Ses propos furent accueillis à l’autre bout du fil par un fou rire. Molinier
ne s’était pas laissé déstabiliser par la réaction du policier. Au contraire, il
en rajouta une couche, le faisant lanterner un peu plus.
– Décidément, on était faits pour s’entendre. J’aime votre humour. Mais
c’est un décès que je vous annonce. Celui de Célestin Brunet. On l’a
retrouvé mort dans sa maison ce matin, aux alentours de neuf heures. On
ignore encore les causes précises de son décès. Son corps a été transporté à
l’IML de Reims pour y être autopsié.
Pour une surprise, c’était une surprise ! Vidal mit quelques secondes
avant de pouvoir réagir.
– Pauvre type ! Qu’il repose en paix.
Ce fut l’hommage posthume du policier à cet homme avec qui il avait à
peine eu le temps de faire connaissance et qui, pourtant, l’avait ému.
L’espace de quelques secondes, il trouva bizarre que le décès de Brunet
survînt peu de temps après sa visite au vieil homme. Mais, il l’avait trouvé
si affaibli qu’il finit par songer à une mort naturelle. Pour autant, le fait
qu’on eût éprouvé la nécessité d’une autopsie était aussi de nature à le
troubler. Il s’en ouvrit à Molinier qui lui précisa que, par acquit de
conscience, le procureur avait confié cette affaire à la gendarmerie de
Vouziers. Vidal se promit de suivre de près ce dossier qui lui faisait l’effet
d’une curieuse coïncidence.
Pauvre Brunet ! Un homme qui avait consacré toute son existence et
toutes ses forces à un but qu’il n’avait jamais atteint. Vidal puisa dans ce
constat une énergie renouvelée. Là où Brunet avait échoué, lui, réussirait.
Coûte que coûte, vaille que vaille, quitte à harceler les autorités, avec l’aide
de ses deux comparses, Molinier et Coste, il trouverait cette foutue
sépulture. Le périmètre à fouiller ne devait pas être aussi vaste que cela et,
quand bien même il faudrait soulever des montagnes, il y parviendrait. D’un
autre côté, le lieutenant s’estima heureux d’avoir rencontré Brunet à temps.
À quelques jours près, il n’aurait pas pu recueillir ses confidences et
récupérer les plans qui allaient s’avérer si précieux pour les fouilles qu’il
appelait de tous ses vœux.
A contrario de l’image évoquée par le lieutenant, il ne s’agissait pas de
soulever des montagnes mais des milliers de mètres cubes de terre. C’est
cette perspective qui avait fait hésiter le préfet et le procureur à qui revenait
la décision ultime de prendre, pour l’un, les commissions rogatoires
nécessaires et, pour l’autre, les arrêtés ad hoc. On ne met pas sens dessus
dessous un village entier ainsi que ses environs sans réfléchir aux
conséquences. Et à la pire d’entre elles : le trouble à l’ordre public. Ce
n’étaient pas un juge ou un policier qui affronteraient l’ire des élus locaux
et de leur population.
Ce qui fit pencher la balance, c’est que le mois de novembre approchait
et qu’avec lui, se profilait l’anniversaire de la mort de Rimbaud. Certes, ce
n’était pas le centenaire de sa disparition mais tous les opposants au projet
désormais baptisé « Projet Hermelin » en avaient fait un jalon symbolique
de leur lutte. Les rimbaldiens de toutes obédiences s’y préparaient
activement, des cérémonies étaient programmées et un rassemblement de
soutien à la mémoire du poète était prévu place Ducale, au grand dam des
autorités qui y voyaient une provocation insupportable.
Nul doute que la mort suspecte de Brunet avait achevé de convaincre les
autorités. La disparition soudaine de cet homme qui avait joué un rôle
central dans l’affaire Rimbaud au moment même où l’on envisageait
d’accorder enfin du crédit à ses spéculations était pour le moins troublante.
Et si ce vieux fou avait eu raison ? avait dû penser le préfet. Et si la
concomitance de sa mort avec la disparition du squelette de Rimbaud
n’était pas un hasard ?
Trouble pour trouble, le haut fonctionnaire se tint le raisonnement de la
dernière chance. Il disposait de presque un mois avant la date fatidique du
10 novembre. Toutes les autres pistes s’étant avérées infructueuses, la seule
hypothèse restante était celle proposée par ce diable de juge et ce policier.
Ne pas les suivre dans ce qu’il considérait encore comme leur délire, c’eût
été courir le risque de se voir reprocher de ne pas avoir tout fait pour
résoudre ce mystère qui pourrissait la vie ardennaise. Trois semaines, c’était
un délai suffisant pour retourner le bourg et ses environs. Cette perspective
était d’autant plus rassurante que l’intelligentsia rimbaldienne, si elle ne se
montrait pas enthousiaste, ne semblait pas non plus totalement opposée à ce
que l’on jouât cette dernière carte. Il importait peu aux rimbaldiens qui
vivaient loin de l’Argonne que l’on bouleversât la vie paisible des habitants
de Roche.
Le 20 octobre, pour être exact, fut signé l’arrêté préfectoral délimitant la
zone de fouilles.
22

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à


fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

On imagine aisément la révolution provoquée par une telle décision. Le


conseil municipal de Roche menaça de démissionner en bloc. Des habitants,
réunis à l’initiative du maire dans la salle des fêtes, évoquèrent la possibilité
de mettre en place des barrages pour interdire aux entreprises de travaux
publics l’accès au village. Une association de défense des contribuables,
déjà remontée contre les hausses récentes des taxes locales, fit feu de tous
bois contre cette nouvelle menace pour les finances publiques.
Dans les quelques jours qui précédèrent le début des fouilles, des
militants pour la défense de la nature se rendirent sur place pour faire de
leurs corps un rempart aux pelleteuses et autres engins mécaniques
susceptibles de débarquer à tout moment, arguant de la diversité et de la
fragilité des écosystèmes du secteur. Ils furent évacués manu militari par
des gendarmes mobiles dépêchés depuis Charleville-Mézières par le préfet
qui, pour la circonstance, reprit à son compte l’expression de chienlit si
chère à De Gaulle. Les protestataires revinrent le lendemain, plus nombreux
encore, prêts à en découdre. Le ministère mobilisa des renforts.
Rien n’y fit. Ce que redoutaient les autorités se produisait. Une révolte
populaire était née et elle se donnait les moyens d’une résistance acharnée
comme l’État l’avait vécu aux plus belles heures du Larzac. Certains,
d’ailleurs, n’hésitèrent pas à établir un parallèle avec ces événements.
Libération titra Un nouveau Notre-Dame-des-Landes, tandis que Marianne
faisait sa une avec L’esprit du Larzac n’est pas mort. Les services de
renseignements s’interrogèrent même sur la venue possible des black blocs,
ces agitateurs violents de l’ultra-gauche trop heureux de trouver un nouveau
champ de bataille.
L’affaire avait pris une dimension nationale, divisant la population entre
adversaires et partisans de l’opération. Après le chantier de fouilles, tout
sera remis dans l’état initial, avait assuré le préfet, relayé par le député de
la circonscription et même par le premier ministre qui avait été interpellé à
l’Assemblée nationale mais en se gardant bien de promettre de venir sur
place comme le réclamaient plusieurs élus de la nation. Il était allé jusqu’à
promettre aux Ardennais des avantages qu’on s’était, jusque là, refusé à leur
accorder. Jamais la mariée ardennaise n’avait été aussi belle.
Mais, on n’en était plus là, la voix de l’État n’était plus audible. Les
opposants étaient de plus en plus nombreux à accourir de tous les coins des
Ardennes et d’ailleurs pour faire le siège de Roche et affirmer leur solidarité
avec la population. De leur côté, les partisans du projet, car il y en avait,
manifestèrent leur soutien, d’abord par un défilé dans les rues de
Charleville puis en se rendant sur le terrain où des affrontements eurent
immanquablement lieu.
BFM-TV assurait une couverture non-stop des événements et n’avait
guère à se plaindre tant les situations d’affrontements et les déclarations
toutes aussi belliqueuses les unes que les autres se succédaient. Des images
passaient en boucle sur les écrans des téléviseurs. Dans certaines boutiques
qui avaient fait du mauvais goût leur fond de commerce et sur les étals des
marchés de la région, on voyait fleurir des tee-shirts à l’effigie de Rimbaud
avec des inscriptions plus discutables les unes que les autres. Les
caricaturistes n’étaient pas en reste et l’un d’eux était allé jusqu’à
représenter une ronde avec les autorités en train de danser et, au milieu, la
tête de Rimbaud montée sur un squelette unijambiste en train de se
déhancher, avec cette légende : La danse macabre.
À l’étranger, on raillait les Français, ce peuple si prompt à déclencher
une guerre civile pour la dépouille d’un poète. A contrario, une
rimbaldomanie était née qui se développait sur les réseaux sociaux où tout
un chacun pouvait donner son avis. Des sites de pari britanniques avaient
même fait de cette affaire un enjeu. Les bookmakers donnaient la réussite
de cette campagne de fouille à six contre un.
Cet optimisme des organismes de jeu remonta peut-être le moral du
préfet qui, en dépit des proportions que prenait l’affaire, refusa de revenir
sur son arrêté. Il en allait de sa crédibilité et de son autorité. Vidal et
Molinier, restés prudemment en retrait, commençaient à prendre conscience
des conséquences funestes de leur obstination. Ils en étaient atterrés,
d’autant que ni l’un, ni l’autre n’était vraiment convaincu que l’affaire
déboucherait sur une issue positive. Coste, sans doute dépassé par la
tempête qu’il avait contribué à déclencher, ne donnait aucune nouvelle
depuis plusieurs jours.
De guerre lasse, après moult tentatives de concertation et devant
l’attitude irréductible des deux camps, le préfet décida de recourir à
l’armée.
23

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux
étonnés, en une plage pour deux enfants fidèles, en une maison musicale
pour notre claire sympathie, je vous trouverai.

Le 27 octobre, en fin de matinée, on vit s’acheminer vers Roche un


impressionnant convoi de camions et de cars remplis, les uns de soldats, les
autres de CRS, suivis par une dizaine de poids lourds tractant les engins de
travaux publics kaki du 3e régiment du génie de Charleville-Mézières.
Il ne fallut pas attendre longtemps avant que ce déploiement de force
vînt à bout des opposants les plus déterminés. Malgré la grandeur de la
cause, nul n’était prêt à mettre en jeu son intégrité physique pour sauver un
squelette, fût-il celui de Rimbaud. La lutte eût été inégale et le préfet avait
promis qu’il ne reculerait devant rien pour garantir le succès de l’opération.
Les autorités avaient gagné la partie.
Des archéologues venus de l’université de Reims avaient été
réquisitionnés pour apporter leur concours à ces fouilles et, surtout, pour
garantir que les mastodontes ne mettraient pas à mal la sépulture tant
convoitée et son contenu. La préfecture avait estimé que l’opération allait
durer au pire une dizaine de jours. C’était en tout cas le délai que le
représentant de l’État avait imparti aux acteurs de ces recherches pour
aboutir à un résultat. Juste à temps pour prendre de vitesse les célébrations
de la mort de Rimbaud et griller la politesse à tous ces rimbaldiens dont il
ne supportait plus les jérémiades.
Les fonctionnaires de la préfecture chargés d’encadrer le chantier
s’étaient servi des plans fournis par Vidal pour élaborer leur méthode de
travail. Bien qu’ayant déjà été explorés par Brunet, les alentours de la ferme
familiale des Rimbaud constituaient leur priorité. Pourquoi sa famille serait-
elle allée inhumer le poète plus loin ?
On pensa aussi à fouiller l’emplacement de la ferme où était née Vitalie.
Après le décès de sa mère, Isabelle y avait vécu avec son mari, Paterne
Berrichon. Qui sait si, durant quelques années, ces deux-là n’avaient pas
fait office de gardiens du temple. Mais, si tel était le cas, à leur départ, la
dépouille de Rimbaud eût été livrée à la déshérence et cela ne cadrait pas
avec le culte idolâtre qu’Isabelle vouait à son frère. De la bâtisse originelle
ne subsistait que des ruines et les sondages ne révélèrent aucune trace d’une
quelconque sépulture. Il y avait aussi, sur le terrain, cette maison construite
après la mort de Rimbaud et qu’occupait un couple paisible qui l’avait
réhabilitée et qui, ce faisant, avait retrouvé sur un dallage des dessins
attribués au poète. L’habitation fut sondée sous le regard hébété de ses
propriétaires. Là encore, sans aucun résultat.
Si la dépouille de Rimbaud s’était trouvée là, elle risquait d’avoir été
transférée ailleurs, rendant les fouilles inutiles. Vidal et Molinier, qui étaient
tombés d’accord sur cette analyse, se refusaient cependant à la cautionner.
On ne déménage pas un cadavre comme on le fait pour un meuble. Le juge
comme le policier étaient convaincus que Rimbaud avait été enterré
quelque part dans la propriété et qu’il suffisait de creuser pour le trouver. Sa
mère et sa sœur ne l’avaient pas inhumé là pour faire de Roche un lieu de
pèlerinage, pas plus pour elles que pour les admirateurs du poète. Il
s’agissait seulement dans leur esprit d’honorer sa volonté. D’un autre côté,
elles ne pouvaient avoir effectué cette inhumation sans l’aide de bras
solides, d’une part, pour creuser le trou et, d’autre part, pour transporter le
cercueil et le mettre en terre.
Vidal et Molinier étaient bien conscients du fait que les deux femmes
avaient bénéficié de complicités. Celle de Paterne Berrichon, l’ami de
Rimbaud et le fiancé d’Isabelle, était évidente. Les autres devaient être des
manœuvres grassement rétribués pour leur silence. Le lieutenant comme le
juge étaient bien placés pour savoir qu’un tel secret, dès lors qu’il est
partagé par autant de personnes, est forcément éventé un jour ou l’autre.
Devant toutes ces pensées qui venaient contrarier leur théorie, les deux
hommes cherchèrent à se rassurer sans y parvenir vraiment. Ils se
demandaient d’ailleurs pourquoi toutes les têtes pensantes qui pilotaient les
fouilles n’y avaient pas elles-mêmes songé. Ils se mirent d’accord pour
garder pour eux ces cogitations afin de ne pas être incriminés en cas
d’échec.
Pendant tout ce temps, dans le calme discret de l’institut médico-légal
de Reims, les mêmes légistes qui s’étaient penchés sur le faux squelette de
Rimbaud s’étaient consacrés à une autopsie en règle du corps de Célestin
Brunet. Molinier avait été le premier informé des résultats de cette autopsie
qui avait pris un certain temps compte-tenu de la nécessité de la compléter
par des analyses plus poussées.
Molinier avait ordonné une perquisition du domicile du vieux
chercheur. Celle-ci ne lui apparaissait pas d’une utilité absolue mais son
intuition lui avait commandé d’y procéder. On ne sait jamais, s’était-il dit.
Il y avait associé Vidal qui avait vu là un excellent dérivatif à l’ennui qui
commençait à s’installer dans son séjour ardennais.
Les deux hommes avaient embarqué dans la voiture de Vidal, Molinier
ayant une sainte horreur de conduire d’une façon générale et dans la
campagne ardennaise en particulier. Ce type était rimbauphobe,
ardennophobe et, pourtant, Vidal le trouvait sympathique. Peut-être parce
qu’il était lui-même Rémois et que les Marnais regardaient les Ardennais
avec un zeste de condescendance.
Par souci de discrétion, ils avaient effectué un détour par Sainte-
Vaubourg, empruntant la départementale 987, évitant ainsi l’axe principal
conduisant d’Attigny à Vouziers par lequel transitaient non seulement
l’armada du préfet mais aussi celle des journalistes.
Vidal se demandait ce que cette perquisition allait bien leur apporter.
Mais Molinier y tenait. Après tout, le hasard pouvait très bien faire les
choses. Avant de tabler sur une découverte inespérée et essentielle, il allait
falloir remuer et trier les tonnes de papiers que le vieux fou avait
accumulées dans un désordre que Vidal avait déjà eu l’occasion d’apprécier
lors de sa première visite.
Au demeurant, le lieutenant était convaincu que les seuls documents
importants étaient déjà en possession des autorités, à savoir les relevés
topographiques établis par Brunet. Officiellement, la gendarmerie était en
charge de l’enquête et elle était déjà passée par là. Vidal n’envisageait pas
de consacrer des journées entières à farfouiller dans le capharnaüm de feu
Brunet. Molinier avait d’ailleurs réussi, malgré la faiblesse des effectifs et
la réquisition des forces de l’ordre par le préfet, à mobiliser une nouvelle
fois une escouade de gendarmes venus de Charleville pour l’aider à
embarquer tout ce qui avait pu être négligé lors de la précédente
perquisition et qui pourrait présenter un intérêt quelconque.
Des hommes du laboratoire scientifique de la gendarmerie avaient eux
aussi été réquisitionnés pour effectuer des prélèvements dans la bicoque.
Rien ne devait être laissé au hasard, avait exigé le procureur.
Vers midi, les deux hommes était allés déjeuner dans un petit restaurant
de Vouziers, là encore en évitant soigneusement la grand’ route à la
demande du juge. Vidal s’en était étonné.
– Que craignez-vous ? Vous représentez la justice et vous nous obligez à
nous comporter comme des voleurs.
L’argument était de taille mais Molinier avait l’art de l’esquive.
– Vous voudriez peut-être qu’un de ces plumitifs en manque de
sensationnel nous piste et vienne faire le siège de la maison de Brunet avec
ses collègues ? Croyez-en un magistrat expérimenté : ces gens-là sont
comme la glu, il est impossible de s’en défaire. Et si vous n’êtes pas connu
dans la région, moi si. C’est un petit département, il n’y a pas beaucoup de
juges d’instruction et très peu de journalistes pour couvrir ce genre
d’affaires.
L’après-midi commença. Les gendarmes fouillaient, triaient et
embarquaient des dossiers dans des cartons qu’ils avaient apportés et qui
étaient destinés à être mis sous scellés. Les techniciens de la scientifique
avaient terminé leur collecte et avaient repris la route de Reims. Molinier et
Vidal furetaient, allant et venant dans l’espace réduit, au milieu du bric-à-
brac de Brunet. À intervalles réguliers, ils examinaient ce que les
gendarmes rangeaient, faisaient enlever un dossier, en déplaçaient un autre
dans le carton suivant en fonction de leur intérêt supposé.
Alors que l’heure avançait et que tout ce beau monde se préparait à
quitter la maison, le téléphone de Molinier sonna. La tête du magistrat en
disait long sur sa surprise à mesure qu’il écoutait l’exposé de son
correspondant. Au bout d’une paire de minutes, il referma l’appareil et se
tourna vers Vidal, la mine grave.
– C’était Dumoulin, le légiste. Brunet n’est pas décédé de mort
naturelle. Il a été étouffé après avoir absorbé une substance paralysante.
Comme si son meurtrier avait voulu abréger son agonie. Fâcheuse histoire !
Tout se complique. J’ai eu le nez fin de commander une nouvelle
perquisition et des analyses scientifiques !
Vidal resta sans voix. Cet assassinat changeait tout. Quelqu’un avait tué
Brunet et sans doute pour une raison bien précise. Le modus operandi ne
correspondait en rien à un crime de rôdeur. Il y avait fort à parier que le
meurtre du vieil homme était en rapport avec l’affaire du squelette. Le
lieutenant qui était d’une forte sensibilité se sentit mal en se demandant si
sa visite chez Brunet n’avait pas précipité sa fin.
Installé dans la voiture, Molinier qui était resté lui aussi silencieux, se
lança dans une analyse qui, dans ses présupposés, rejoignait le
raisonnement du policier.
– L’affaire est relancée. Si on a cru bon d’éliminer Brunet, c’est pour le
faire taire. Il n’y a aucun signe d’effraction. Son meurtrier est peut-être un
familier ou quelqu’un qu’il connaît et dont il ne s’est pas méfié. Qui sait si
le meurtrier n’a pas décidé d’agir quand il a su que nous nous intéressions à
la piste de Roche ? Quelqu’un qui aurait voulu faire taire Brunet quand il a
pressenti que la gendarmerie allait s’intéresser à lui de plus près ?
À cet instant du raisonnement du juge, Vidal ne s’y retrouvait plus.
– Pourquoi ne m’aurait-il pas confié à l’occasion de ma visite ce que le
tueur redoutait qu’il confie à quelqu’un d’autre ? Et à qui ? Je crois que si
Brunet détenait un secret ou une information déterminante, il s’en serait
ouvert à moi. Non, je pense qu’il y a un autre mobile.
– S’il ne s’agit pas d’une confidence, peut-être s’agit-il d’un document
que le meurtrier a voulu récupérer avant notre passage. Car, il est clair et
cela ne faisait de doute pour personne, que, venant sur les terres de Brunet
pour chercher la sépulture de Rimbaud, nous aurions fait appel à lui comme
expert. Il présentait donc un risque pour celui qui l’a tué.
Cette remarque était frappée au coin du bon sens.
– Si je suis votre raisonnement, nous sommes en droit de nous poser une
question et son corollaire. Le meurtrier a-t-il trouvé ce qu’il était venu
chercher ? Sinon, ce document se trouve-t-il encore dans les cartons que les
gendarmes viennent d’embarquer ?
– La porte étant restée ouverte et avec le désordre qui règne dans cette
maison, il est impossible de savoir si quelqu’un est revenu fouiller. De toute
façon, même si le document en question se trouve dans nos cartons, nous ne
connaissons pas sa nature. Il nous sera par conséquent impossible de
l’identifier.
On voyait bien que Molinier était juge et pas policier. Vidal, lui, savait
que, même si l’on ne connaissait pas la nature d’un document contenu dans
des scellés, on pouvait quand-même le retrouver. Il fallait tout examiner et
tabler sur une intuition. Vidal assimilait son métier à celui d’un chercheur
menant ses recherches à partir d’une hypothèse. En l’occurrence,
l’hypothèse était que Brunet possédait un papier ou une lettre quelconque
qui permettait de comprendre ce qu’il était advenu du véritable squelette de
Rimbaud. Un document suffisamment explicite pour mettre les enquêteurs
sur une piste. Sinon, le meurtrier ne se serait fait aucun souci. Dans le fatras
récupéré chez le vieil homme, les pièces de ce type ne devaient pas être
légion. Il suffisait de s’isoler, de se concentrer et de se montrer patient. Ça,
Vidal savait le faire, son expérience professionnelle le lui avait appris. Il
suffisait que Molinier consente à ce qu’il piétine un peu les plates-bandes
des gendarmes.
24

Qu’il vienne, qu’il vienne,


Le temps dont on s’éprenne.

Bien que la mort de Brunet lui causât une peine réelle, Vidal se
réjouissait de la tournure que prenaient les événements. Le meurtre du vieil
illuminé semblait confirmer le bien-fondé de la piste privilégiée par lui et
Molinier. Le lieutenant s’en trouvait rassuré et ragaillardi et il se préparait à
attaquer vaillamment l’examen minutieux des dossiers rapportés par les
gendarmes.
Les cartons avaient été déposés au greffe du palais de justice de
Mézières, sous la responsabilité de Molinier. Vidal n’avait eu aucun mal
pour obtenir de son ami magistrat son accord pour le laisser s’installer dans
la salle où étaient entreposés lesdits cartons qui occupaient la moitié de la
pièce. Les gendarmes ne semblaient pas pressés de s’y attaquer. Il avait par
conséquent le temps de les éplucher.
On lui avait apporté un petit bureau et une chaise. Molinier avait
demandé à un huissier du greffe de seconder Vidal pour la levée des scellés
et leur restauration une fois terminée la consultation des dossiers.
Le soir du premier jour, Vidal n’avait toujours pas mis la main sur la
perle rare. Ses yeux le picotaient et ses reins étaient en compote. Il regagna
son hôtel légèrement dépité, se disant que le lendemain lui serait peut-être
plus favorable.
Les journées se succédèrent sans qu’il connût le succès. Le travail de
dépouillement était fastidieux et les dossiers qu’il examinait un par un ne
lui apportaient aucune information digne d’intérêt. Molinier ne lui faisait
même pas l’aumône d’une visite. Ni d’un coup de fil. L’huissier venait de
temps à autre lui proposer un café. Le découragement n’était pas loin.
Il se demanda à quoi pouvait bien servir une telle accumulation de
papiers : certains sur lesquels Brunet avait, d’une écriture soignée, noté
toutes ses réflexions, d’autres qui consistaient en photocopies de documents
administratifs dont la plupart provenaient des services funéraires de
Charleville, d’autres encore étaient des doubles de courriers sans doute
photocopiés à la bibliothèque de Charleville ou aux archives
départementales. Il fallut attendre le troisième jour de travail pour que Vidal
mît le doigt sur quelque chose de bizarre. Il eut l’impression que certains
dossiers avaient été fouillés car, contrairement aux autres dont le contenu
était méticuleusement organisé, ceux-ci étaient dans un désordre qui
détonnait. Ces dossiers concernaient les documents administratifs du
service funéraire de Charleville. Il y avait fort à parier que c’était sur ces
dossiers que le meurtrier avait concentré son attention. Mieux : en portant
une attention plus soutenue à ces documents, Vidal s’aperçut que la
maniaquerie de Brunet l’avait conduit à numéroter les documents qu’il
archivait. En examinant de plus près le contenu d’un des deux cartons
concernés, le lieutenant nota l’absence d’une série de seize documents. En
relevant les dates, il apparaissait que ces documents avaient été signés entre
le 1er janvier 1984 et le 31 août 1989.
Fort de ce constat, Vidal arrêta momentanément ses recherches et décida
de rendre visite à Molinier.
25

J’ai tant fait patience


Qu’à jamais j’oublie,
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Les pelleteuses fouillaient le sol. Les premières pluies d’automne


étaient tombées et la terre était meuble, ce qui facilitait le travail. Debout
près de chaque engin, un archéologue veillait stoppant parfois d’un geste
accompagné d’un cri le travail de creusement. Soit il avait cru apercevoir
une masse sombre qui pouvait ressembler à un cercueil, soit il considérait
qu’on avait creusé assez profondément pour être sûr que l’on n’avait rien
enfoui à cet endroit.
Puis le terrassier reprenait son travail avec le même souci de précision
dans l’entame de la terre. Les gendarmes tuaient le temps en discutant de
tout et de rien mais surtout pas de cette affaire dont ils considéraient qu’elle
les mobilisait pour rien alors qu’ils avaient des tâches plus prioritaires à
assurer.
Quand une parcelle avait été suffisamment retournée, l’engin rebouchait
les trous, nivelait le sol et s’en allait creuser plus loin. De temps en temps,
des villageois venaient observer le travail de ces ouvriers de l’absurde. Pour
eux, la maréchaussée avait des consignes de tolérance. Il fallait bien des
compensations. Les autres, ceux qui étaient venus quelques jours
auparavant protester avec véhémence et même faire le coup de poing,
avaient déserté la place, sachant le combat perdu. Un chef de travaux du
Conseil général venait ponctuellement s’enquérir de l’avancée du chantier
puis s’en retournait à Charleville rapporter à son chef de service que l’État
dépensait encore inconsidérément l’argent du contribuable.
Ainsi allaient les choses, de leur train-train monotone, sans qu’aucun
résultat ne vînt couronner les efforts de ces travailleurs de l’impossible.

Au chef-lieu, les choses avaient pris une autre tournure. Vidal avait
abandonné son travail de bénédictin pour aller prendre l’air. Alors qu’il
aurait pu se détendre en se promenant dans les allées du Mont-Olympe, en
faisant une balade sur les rives de la Meuse ou en flânant dans les rues
animées du centre-ville, il s’était résolument dirigé vers le cimetière de
l’avenue Charles Boutet, là même où se trouvait la tombe officielle de
Rimbaud.
La terre encore fraîche rappelait l’exhumation pratiquée quelques
semaines plus tôt. Pour autant, la sépulture avait été remise dans son état
antérieur et elle semblait avoir retrouvé sa dignité passée. Vidal songea avec
stupeur que, depuis plusieurs semaines, il enquêtait sur une affaire partie de
là et qu’il n’y était jamais venu. Cela lui parut soudain indécent. Certes, il
ne pouvait être là le jour de l’exhumation puisque c’était ce sacrilège qui
avait été le point de départ de l’affaire et de la plainte qui justifiait sa
présence dans les Ardennes. Mais quand-même !
Une grille de fer forgé finement ouvragée entourait deux tombes
surmontées de deux monuments en marbre blanc. Au pied de la tombe du
poète, une plaque, elle aussi de marbre blanc, s’offrait au regard du visiteur
et portait deux inscriptions : un extrait des Illuminations d’abord :

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher,


des guirlandes de fenêtre à fenêtre,
des chaînes d’or d’étoile à étoile
et je danse.

Puis une épitaphe :

Ici,
le 10 novembre 1891, revenant d’Aden,
le poète Jean Arthur Rimbaud
rencontra la fin
de son aventure terrestre.

Le lieutenant se rendit compte avec effroi que cette tombe était vide.
Pour chasser ses idées noires, il décida de mettre la main sur le gardien du
cimetière. Pour quelle raison ? Il n’en savait rien. Peut-être pour mettre un
peu de facteur humain dans une enquête qui, jusque là, hormis sa relation
curieuse avec Molinier, avait surtout porté sur des archives et des
supputations intellectuelles.
Il trouva le gardien en question à l’autre extrémité de la nécropole,
nettoyant une pierre tombale. L’homme ne devait pas être loin de la retraite.
Il portait un bleu de travail et une casquette semblable à celle d’un vieux
marin pêcheur. Vidal ne sachant par quel biais aborder l’employé joua
franc-jeu.
– Bonjour. Je suis le policier chargé d’enquêter sur l’affaire Rimbaud.
– Enchanté, fit l’autre en lui tendant la main.
C’était déjà un bon point : le gardien était avenant.
– Qu’est-ce je peux faire pour vous être utile ? reprit l’autre avec un
accent ardennais à couper au couteau.
Vidal était pris de court.
– En fait, je ne sais pas. Je suis venu ici un peu par instinct. Vous
pouvez me parler un peu de Rimbaud et de sa tombe ?
Le type arbora un grand sourire. Il était jovial et, pour rompre la
solitude de son emploi, il était prêt à tailler une bavette avec son visiteur. Et
puis, un policier dans son cimetière, ça n’arrivait pas tous les jours !
– Ne comptez pas trop sur moi pour vous parler de Rimbaud. Je ne suis
pas prof de lettres, plaisanta-t-il. Mais, à propos de sa tombe, je pourrais
écrire un roman.
– Ça m’intéresse.
– Elle n’a pas toujours été comme vous la voyez aujourd’hui. Il y a une
trentaine d’années, elle était pourrie. Ça ne ressemblait à rien. C’était à se
demander si Charleville méritait Rimbaud. Mais, il y avait toujours des gens
qui venaient se recueillir. Certains déposaient même un bouquet de fleurs.
Un jour, la municipalité a décidé de faire à Rimbaud une sépulture digne de
ce nom. C’était à la fin des années 80. On a sorti les cercueils et on a refait
le caveau. Un sacré chambardement. Il ne fallait surtout pas se louper car on
a travaillé sur toute la rangée. Vous imaginez : intervertir des cercueils !
C’était tellement délicat que notre chef de service et l’adjoint sont venus en
personne. C’est le conseil municipal qui avait pris la décision mais tout le
monde savait que c’était notre chef qui avait soufflé l’idée dans le creux de
l’oreille de l’adjoint. Ou peut-être l’inverse. L’adjoint s’est même occupé de
l’étiquetage des cercueils. Il en connaissait un rayon sur Rimbaud ! C’est lui
qui a eu l’idée de l’inscription sur la plaque. C’est pas mal, non ?
– En effet, concéda distraitement Vidal qui avait déjà la tête ailleurs. Il
poursuivit : Vous êtes sûr qu’il n’y a pas eu de confusion dans la
réinstallation des cercueils ?
– J’y ai bien pensé quand il y a eu ce pataquès au printemps mais je me
suis bien gardé d’en parler. Tout le monde a fermé sa gueule à la mairie.
Enfin, tous ceux qui étaient là à l’époque. Je suis sûr qu’ils y ont pensé
comme moi. Finalement, je suis certain qu’on n’a pas commis d’erreur. Les
cercueils étaient bien étiquetés. Il y avait deux concessions qui étaient
arrivées à terme. Des tombes abandonnées. Très anciennes. De la fin du
XIXe siècle, comme celle de Rimbaud. On a remisé les cercueils
correspondants dans le hangar avant de les amener au crématorium. Tout a
été fait dans les règles.
Le brave gardien était sûr de son fait. Il était sincère mais ce n’était
qu’un homme avec ses faiblesses. Qui pouvait se prétendre infaillible,
surtout avec un tel jeu de chaises musicales ? Une idée commençait à trotter
dans la tête de Vidal : et s’il y avait eu une interversion entre le cercueil de
Rimbaud et celui d’un parfait inconnu dont les descendants avaient oublié
l’existence ? Le chef de service, tout chef qu’il était, n’était pas moins
infaillible que les autres.
– Qu’est-il devenu votre ancien chef de service ? demanda Vidal.
– Il ne travaille plus à la mairie depuis longtemps. Il a quitté son poste
peu de temps après cette opération. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je
crois qu’il a quitté Charleville.
Vidal songea que, si sa nouvelle hypothèse était la bonne, les pelleteuses
étaient en train de s’acharner pour rien sur la terre vouzinoise et il était le
seul responsable de cette gabegie. De quoi traîner la honte jusqu’à la fin de
ses jours. Oserait-il en parler à quiconque ? À Molinier, peut-être, qui
partageait avec lui la paternité de ce projet. Ce fada de juge était capable de
trouver ça drôle et de s’écrier :
Vous vous rendez compte, mon vieux, ce Rimbaud continue à foutre la
pagaille plus de cent ans après sa mort. Le Vouzinois en est tout retourné.
Et il partirait d’un fou rire bruyant et interminable.
Si cette histoire s’ébruitait, non seulement il serait la risée de tous mais
il pourrait tirer un trait sur sa carrière. Il sentit une suée s’étendre sur ses
reins et un poids sur sa poitrine. Non, il ne fallait pas que cette histoire
fuite. Heureusement que les anciens du service funéraire de Charleville
observaient une omerta sur cette histoire vieille de près de trente ans. Ils ne
devaient plus être très nombreux et il n’y avait aucune raison pour que le
gardien du cimetière ne garde pas le silence. Vidal songea qu’il avait oublié
de lui demander le nom de son chef de service de l’époque. Ce n’était plus
la peine. À quoi cela servirait-il ? À le retrouver et à rallumer sa mémoire.
Où qu’il fût, il avait dû entendre parler de cette affaire du squelette de
Rimbaud et, s’il avait établi un rapprochement avec l’opération qu’il avait
dirigée, lui aussi avait décidé de tenir sa langue.
Ce fut ainsi que Vidal tenta de se rassurer. Tant bien que mal car son
cœur s’était mis à battre la chamade. Il fallait bien qu’une tuile comme
celle-là lui tombe sur la tête. Et cet abruti de Brunet qui détenait les doubles
des archives du service funéraire, pourquoi n’avait-il pas opéré de
rapprochement ? Parce qu’il manquait les documents de l’époque où les
cercueils avaient été exhumés puis remis en place ? Dans ce cas, on en
revenait à la question centrale : pourquoi aurait-on dérobé à Brunet les
documents correspondant à cette période ? Y avait-il un rapport ? C’était
pour le moins troublant.
Il en était là de ses réflexions quand son portable sonna. Molinier se
réveillait.
26

C’est un vieux buffet sculpté ; le chêne sombre,


Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants.

Le ton de Molinier n’était pas à la plaisanterie.


– On est mal, cher ami, très mal, annonça-t-il, comme s’il se croyait
dans une publicité pour Lidl. Les fouilles ne donnent rien et le préfet et le
procureur se relaient pour me mettre la pression. Comme si c’était moi qui
était assis sur une des pelleteuses ! Ce con de Rimbaud commence à me
courir sur le haricot. Il ne pouvait pas rester tranquillement là où on l’avait
officiellement enterré !
Son peu de sympathie pour le parangon du génie poétique venait de
déborder les limites de la bienséance. Vidal était sur le point de rappeler le
juge aux convenances quand il s’aperçut qu’il commençait lui-même à
trouver cette histoire saumâtre et à maudire à son tour la Rimbaldie et son
univers tortueux. Par ailleurs, il vivait mal l’impression qu’il avait de faire
un enfant dans le dos à ce magistrat sympathique qui l’avait accompagné
dans son délire. Il hésitait de plus en plus à lui révéler ce qu’il venait de
découvrir et se préparait à l’idée de regagner ses pénates rémoises la tête
basse, emportant avec lui ce lourd secret. Quant à Molinier, de toutes
façons, que la vérité jaillisse ou pas, le couperet allait tomber avec une mise
à la retraite d’office ou une dernière mutation disciplinaire dans un trou de
province plus reculé que la capitale ardennaise. Vidal essayait de se
convaincre qu’il ne serait pour rien dans la disgrâce du magistrat.
Molinier ne désarmait pas. Le ton de sa voix n’était plus celui d’un
vieux briscard revenu de tout et qui ne craignait plus rien. C’était plutôt
celui d’un homme désemparé qui voit ses rêves s’envoler. En fin de compte,
le juge y croyait à cette fiche sépulture argonnaise. Son enthousiasme pour
l’idée du lieutenant ne sous-tendait pas simplement une farce qu’il entendait
faire à la face du monde. Il s’était pris au jeu et y croyait mordicus. Et, au
bout de longues journées de fouilles, voilà que tout s’effondrait. Les
pelleteuses semaient la désolation en terre vouzinoise sans résultat. Il fallait
s’attendre à ce que le préfet décide d’arrêter les frais et de renvoyer au chef-
lieu le 3e génie et toute sa logistique. Un désastre, une gabegie, un gâchis,
une pétaudière, une catastrophe, les mots se bousculaient sous le crâne de
Vidal. Le juge allait déguster mais il allait lui aussi en prendre pour son
grade.

Il ne pouvait en rester là. Cette affaire sonnerait peut-être le glas de sa


carrière, en tout cas, risquait de la compromettre sérieusement mais, comme
le juge, il était décidé à aller jusqu’au bout, quitte à tout faire exploser,
quitte à provoquer un scandale. Cet abruti d’Hermelin avait semé le vent, il
allait récolter la tempête. Puisque le boomerang était parti de la mairie de
Charlestown, il allait leur revenir en pleine figure. Si un responsable
municipal avait mal fait son travail, les élus allaient devoir assumer.
Vidal décida de se rendre à la mairie de Charleville et, plus précisément,
au service funéraire de la ville.
Il fut accueilli par une charmante secrétaire avec laquelle, malgré sa
carte de police qui, en principe, lui ouvrait toutes les portes sans avoir à
fournir trop d’explications, il consentit à faire un effort de pédagogie. Il faut
dire que la jeune femme pourtant fort mignonne ne donnait pas l’impression
d’avoir inventé l’eau tiède. Quand elle eut compris le sens de sa démarche,
elle le guida jusqu’à une salle à l’étage inférieur où étaient conservées les
archives du service.
Il fallait à tout prix mettre la main sur le nom de ce chef de service dont
lui avait parlé le gardien du cimetière et examiner les fameux documents
dont les copies avaient disparu du domicile de Brunet. Si la clef du mystère
se trouvait là, c’était que quelqu’un avait intérêt à cacher une information
qui se trouvait nécessairement dans ces documents.
Tuer quelqu’un pour masquer une malencontreuse substitution de
cercueils apparaissait plus qu’improbable. On n’assassine pas pour si peu.
La salle où la ville conservait ses archives n’était pas protégée. Il
suffisait d’en pousser la porte pour y entrer. Des rangées d’étagères
métalliques portaient une quantité impressionnante de cartons dont certains
avaient été jaunis par le temps.
La secrétaire sortit ceux qui concernaient les années 80 et abandonna
Vidal sans autre forme de procès devant ce butin qui représentait une
dizaine de cartons.
Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver celui qui contenait les fiches
couvrant les années 1984 à 1989. Quelle ne fut pas sa surprise quand il
découvrit que les documents couvrant cette période avaient disparu comme
les copies faites par Brunet. Pas étonnant dans ce lieu ouvert à tous les vents
comme un moulin.
Celui qui avait fait disparaître ces documents était-il aussi le meurtrier
de Brunet ? Brunet avait-il été tué parce qu’il connaissait le coupable ?
Mais, se demanda Vidal, coupable de quoi ? Il fallait un mobile solide pour
assassiner un homme et le lieutenant ne tenait toujours pas la substitution de
cercueils pour une raison suffisante. Et, même, à bien y réfléchir, tout cela
n’était-il pas encore une illusion, un fruit de son imagination débordante ?
Certes, il y avait accumulation de coïncidences mais cela ne constituait pas
un faisceau de présomptions pour accuser le chef de service qui semblait au
centre de ce micmac.
La seule façon d’en avoir le cœur net, c’était d’identifier ce
fonctionnaire et, s’il était encore de ce monde, de le questionner. Pour cela,
il convenait de retourner voir le gardien du cimetière qui devait se souvenir
de son nom. En consultant sa montre, Vidal comprit qu’il lui faudrait
reporter au lendemain sa visite au cimetière.
27

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,


De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons.

Le lendemain, quand Vidal arriva au cimetière, il ne trouva pas


immédiatement le gardien. Il lui fallut cheminer entre les tombes pour finir
par découvrir au fond, dans un angle, une petite bâtisse en pierre qui devait
servir de remise pour le matériel. Le cimetière était désaffecté depuis
plusieurs années, on n’y enterrait plus personne mais il fallait bien assurer
une présence pour les familles qui venaient se recueillir et qui avaient
parfois besoin d’aide pour l’entretien des stèles. Il fallait aussi, matin et soir,
ouvrir et fermer la grille en fer qui en permettait l’accès.
Martin Paulet, le fonctionnaire municipal préposé à cet office,
s’ennuyait ferme la plupart du temps. Pour rien au monde, il n’aurait
souhaité que l’on supprimât son poste à trois ans de la retraite mais il
trouvait les journées longues et, pour tromper le temps, il écoutait la radio
sur un petit poste à transistors. Pour ce faire, il se cachait dans la remise à
matériel où il savait que les visiteurs pouvaient le trouver en cas de besoin.
Vidal frappa à la porte qui était restée ouverte et, au bout de quelques
secondes, il vit apparaître la silhouette efflanquée de celui qui l’avait reçu la
veille. En jetant un bref coup d’œil à l’intérieur, le lieutenant aperçut une
table sur laquelle trônaient un verre et une bouteille de vin. Martin Paulet
cherchait ainsi à tromper l’ennui, ce qui expliquait son teint couperosé. Le
gardien parut étonné de revoir si vite le policier et Vidal lut dans son regard
une forme d’inquiétude comme si l’autre se disait : Voilà les ennuis qui
arrivent.
Il convenait de le rassurer.
– Je ne suis pas venu vous embêter. J’aimerais simplement que vous
répondiez à une question que j’ai oublié de vous poser hier.
Paulet sembla à moitié rassuré. Le lieutenant enchaîna :
– Pouvez-vous me donner le nom du chef de service dont vous m’avez
parlé hier ? Vous savez, celui qui s’est occupé de cette opération de
remaniement des tombes ?
À présent, le gardien était de nouveau détendu. Il sourit même et, faisant
mine de rassembler ses souvenirs, en se grattant le front, à la manière d’un
cabotin qui veut se donner de l’importance, il répondit au bout de plusieurs
secondes.
– Lambert. Yves Lambert. Oui, c’est ça. Mais, ajouta-t-il, je serais
incapable de vous dire ce qu’il est devenu.
Vidal ne fut pas surpris par la réponse du gardien. Par contre, il se dit
qu’il allait lui falloir de la patience et peut-être de longues recherches avant
de retrouver ce chef de service dont il n’était même pas sûr qu’il fût
personnellement responsable de l’échange des cercueils.
Par contre, qu’un de ses subordonnés eût modifié l’étiquetage pour une
raison connue de lui seul, cela n’était pas exclu. Peu vraisemblable mais
possible. Le lieutenant voyait se profiler devant lui une nouvelle enquête,
forcément longue pour peu que le dénommé Lambert se soit évaporé dans
la nature, loin de Charleville.
Il se tourna à nouveau vers le gardien.
– Vous n’avez vraiment aucun souvenir de l’ordre dans lequel ont été
ouvertes puis refermées les tombes ?
– On les a toutes ouvertes, les unes après les autres et on ne les a
rebouchées que le lendemain après avoir entreposé pour la nuit les cercueils
dans cette cabane, répondit Paulet en montrant de la main l’édicule qui lui
faisait office de refuge.
– Cette remise était fermée à clefs ?
– Bien sûr !
– Qui en détenait la clef ?
– Monsieur Lambert.
C’était l’évidence même.
– Et vous n’avez rien remarqué d’anormal le lendemain matin ?
– Non. Tout était en ordre.
– Les cercueils n’avaient pas bougé ?
– Vous voulez dire « changé de place » ?
– Oui.
– On n’avait pas vraiment fait attention puisqu’ils étaient étiquetés. On
les avait transportés sans se soucier de l’ordre. Sur le côté de chaque
cercueil était épinglée une fiche avec le nom du défunt et le numéro de la
tombe où on devait le replacer.
Là encore, c’était d’une logique implacable.
Lambert avait la clef mais il n’était certainement pas le seul. Un double
devait se trouver dans les services techniques. Quelqu’un s’était-il rendu
nuitamment au cimetière pour procéder à un échange d’étiquettes ? Cela
paraissait énorme. Une autre hypothèse voyait le jour dans le cerveau de
Vidal : une confusion avait été opérée immédiatement après l’extraction des
cercueils, avant leur stockage dans la remise. Le cercueil de Rimbaud avait
pu être confondu par Lambert et ses hommes avec celui de son père et
inversement. Dans ce cas, il suffisait d’exhumer à son tour les cercueils qui
se trouvaient encore dans le caveau familial des Rimbaud pour vérifier.
Cette perspective moins effrayante que la précédente quant au tohu-
bohu qu’elle déclencherait n’en était pas moins compromettante pour
Molinier et le lieutenant. Car c’étaient bien eux qui étaient à l’origine du
tsunami qui balayait depuis plusieurs jours le territoire au grand dam de la
population et d’une bonne partie des Ardennais.
Les idées se bousculaient dans sa tête. Il essayait de se convaincre de
l’innocence de Lambert dans cette gabegie. Il allait jusqu’à imaginer que
deux étiquettes mal fixées étaient tombées et que, machinalement, le matin,
en arrivant dans la remise, un employé, croyant bien faire, les avait remises
en place en commettant une inversion involontaire. Mais tout cela revenait
au même. Vidal ne sortait pas de l’impasse dans laquelle Molinier et lui
s’étaient fourvoyés.
Il dut se rendre à l’évidence. Il fallait prévenir les autorités dont il
redoutait la réaction.
28

C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches


De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

C’était à croire que Molinier était devenu fou. Le préfet avait pourtant
exprimé au procureur son profond mécontentement pour ne pas dire sa
fureur devant le ridicule dans lequel les avait précipités le juge et,
conformément au principe bien connu de la chaîne, le représentant du
Parquet avait passé au juge un savon mémorable, le menaçant des pires
sanctions.
Pour autant, Molinier semblait totalement indifférent au courroux du
préfet et du procureur. Il paraissait même heureux d’avoir provoqué un tel
foutoir.
– Que voulez-vous qu’ils me fassent ? avait-il déclaré à Vidal. Une
nouvelle mutation dans un trou encore plus paumé ? La retraite d’office ?
Ce sera l’occasion d’aller à la pêche, un passe-temps dont mon métier de
fou me prive depuis des années. Et puis, ça me permettra d’écrire cet essai
sur Baudelaire dont je rêve depuis tellement longtemps.
Vidal aurait aimé pouvoir manifester le même détachement que le
magistrat. Personne ne lui avait encore rien dit mais il sentait que cela
n’allait pas tarder. Sa hiérarchie allait le rappeler et il devait s’attendre à en
prendre pour son grade. Muté peut-être lui aussi, à Aurillac ou à Mende.
Pire, révoqué.
Et toute cette tempête ne concernait que l’échec du chantier de fouilles
de Roche qui avait été stoppé par le préfet sans doute sur ordre du premier
ministre qui s’était inquiété des proportions que prenait la fronde dans
l’opinion publique, relayée par les médias nationaux. Quand les mêmes
autorités apprendraient la vérité, c’est un typhon qui soufflerait et
anéantirait tout sur son passage.
Il en était qui observaient tout cela avec détachement : le maire de
Charleville et son adjoint à la culture, ceux-là mêmes qui étaient à l’origine
de ce pataquès. Ce fut sans doute cette idée qui eut pour vertu de calmer la
colère de Vidal et qui le renforça dans sa détermination à révéler au grand
jour l’échange des cercueils. Au moins, là, ce serait la municipalité qui
serait aux premières loges et qui devrait assumer l’erreur de son service.
Cette idée décupla l’alacrité de Molinier qui, hilare, s’exclama :
– On va te leur foutre un bordel comme ils n’en ont jamais vu. Je prends
tout sur moi. Je vais personnellement en informer le proc’ et le préfet. Que
la fête commence !
Vidal le vit prendre son stylo, raturer le sous-titre qui figurait sur son
dossier et, se penchant, il lut en-dessous de la mention Dossier Rimbaud :
Le bateau ivre suivi d’une saison en enfer.
Puis, se redressant et fixant Vidal de ses yeux emplis de malice, il
déclara :
– On va leur donner le tournis et, pour eux, ça va être l’enfer. Je vous le
promets.
L’homme n’avait plus grand’chose à perdre et il avait des comptes à
régler.
29

Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,


Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement les grandes portes noires.

Pour un typhon, ce fut un typhon, que dis-je, un ouragan qui souffla sur
les Ardennes et bien au-delà, balayant tout sur son passage. Non seulement
les plus hautes autorités du département avaient donné leur aval pour
exhumer la dépouille de Rimbaud, non seulement elles avaient décidé de
mettre en coupe réglée le paisible village de Roche et ses environs mais
voilà qu’elles se préparaient à déterrer la famille du poète dans sa totalité.
Et, s’il le fallait, elles étaient prêtes à mettre sens dessus dessous le vieux
cimetière de l’avenue Charles Boutet comme elles l’avaient fait pour la
campagne vouzinoise.
La presse nationale et les plus grandes chaînes de télévision
s’emparèrent de l’affaire et déléguèrent à Charleville la fine fleur de leurs
rédactions. On n’en était plus à une aberration près. Le ridicule ne tuait
plus. Alors qu’on s’attendait à ce que le préfet et le procureur essuient les
foudres de leur hiérarchie, ni l’un ni l’autre ne furent inquiétés. Mieux, ils
furent encouragés à persévérer dans leur délire profanatoire. La recherche
du squelette du poète, devenue grande cause nationale, justifiait tous les
sacrifices, y compris de semer la révolution dans le chef-lieu d’un
département. Ce qui, hier encore, eût été considéré comme un acte
blasphématoire et irréparable était devenu une nécessité. Qu’importaient les
protestations véhémentes d’une bande d’intellectuels sectaires qui voyaient
dans cette course en avant une injure à la mémoire de leur idole, le
président, le premier ministre et a fortiori le ministre de la culture
soutenaient leur représentant local et avaient même promis de venir à
Charleville dès que la précieuse dépouille aurait été retrouvée. Il y avait
dans cette quête un enjeu politique de taille dans une période où l’exécutif
était accusé de mener une politique culturelle de gribouille. On allait voir ce
qu’on allait voir ! C’était devenu une affaire d’État qui ne supportait aucun
obstacle. Il fallait croire que le risque d’une émeute ne faisait plus peur à
personne pourvu qu’on retrouvât le squelette de Rimbaud.
Un procureur spécial fut dépêché sur place pour se consacrer de façon
exclusive à la résolution de ce mystère. Paradoxalement, le juge Molinier
qui avait commencé à préparer ses valises se trouva, à sa grande surprise,
renforcé dans son autorité sur l’enquête. Le magistrat était extatique. Il
fallait croire que son comportement jubilatoire était communicatif car Vidal
se surprit à trouver excitante cette situation rocambolesque.
Les élus du chef-lieu étaient partagés. L’obstination du pouvoir central
était un atout majeur pour mener à bien le projet initié par Hermelin. Mais
la tournure que prenaient les événements allait coûter cher au contribuable.
Les rimbaldiens manifestèrent bien leur mécontentement mais, à
l’image de tous les intellectuels plus habitués au calme feutré des
bibliothèques qu’à l’agitation de la rue, ils finirent par capituler après
quelques articles dans la presse locale et dans des revues spécialisées. Leur
levée de boucliers prit vite les aspects d’un feu de paille. Comme cela avait
été le cas pour l’exhumation du cercueil de Rimbaud quelques mois plus
tôt, on n’en vit aucun aux abords du cimetière pour assister à cette nouvelle
exhumation à grande échelle.

Une fois l’agitation retombée, les terrassiers et les archéologues avaient


déserté la campagne de Roche et, dans le cimetière de Charleville, ils
avaient été remplacés par des agents municipaux, épaulés par des employés
des pompes funèbres. Afin d’être totalement sûr de ne pas subir un nouvel
échec, on avait décidé d’ouvrir la dizaine de tombes concernées et
d’exhumer toutes les dépouilles qu’elles abritaient. Les familles avaient fini
par se rendre aux raisons des autorités et avaient été admises dans l’enceinte
du cimetière, derrière un cordon de sécurité, pour assister aux opérations
qui devaient s’étaler sur plusieurs jours.
30

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.


Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

L’automne était bien avancé et un temps pluvieux s’était installé sur les
Ardennes, rendant plus difficiles et plus pénibles les opérations qui
débutèrent le 31 octobre. Priorité fut donnée au caveau familial du poète.
Alors que le cercueil de Rimbaud avait été transféré en lieu sûr, on y
trouvait encore ceux de sa mère, Vitalie, de sa sœur, Jeanne-Rosalie, et de
son père.
Vidal qui avait tenu à assister aux opérations se tenait un peu en retrait.
Il observait ce trou béant, d’une profondeur conséquente et songeait à la
mère de Rimbaud qui, préparant ses propres obsèques, avait obtenu la
complicité des fossoyeurs pour descendre au fond et s’assurer que tout était
en ordre. Une nouvelle fois, il ne put s’empêcher de penser qu’elle avait pu
soudoyer les employés de la ville pour qu’ils procèdent en toute discrétion à
l’escamotage de la dépouille de son fils. Puis, songeant aux fouilles
improductives qui avaient révolutionné en vain le village de Roche et la
propriété des Rimbaud, il chassa cette idée au profit de celle qui était
l’objectif du jour.
Bien que provoquant une émotion moindre que pour l’exhumation du
pseudo-Rimbaud quelques mois auparavant, l’ouverture des cercueils
correspondit à un moment de silence intense et de recueillement. Chacun
retenait son souffle, y compris Paulet qui se tenait à l’écart et tremblait à
l’idée qu’on allait découvrir une monstruosité à laquelle il avait, d’une
certaine façon, participé.
Les trois cercueils encore présents dans la fosse furent amenés avec les
plus grandes précautions à la surface. Même les fossoyeurs avaient le
sentiment de vivre un moment exceptionnel et retenaient leur souffle en
tirant sur les cordes. Le commissaire de police ordonna qu’on n’ouvrît les
cercueils qu’après leur extraction totale de la fosse. Il fit sauter les scellés et
les employés des pompes funèbres, comme ils l’avaient fait quelques mois
auparavant, s’employèrent à retirer les vis qui retenaient le couvercle du
cercueil du père de Rimbaud. Le squelette qu’ils y trouvèrent était complet.
Il en fut de même pour les deux autres cercueils qui contenaient les restes
de Vitalie et de Jeanne-Rosalie.
La suite des opérations fut reportée au jour suivant au grand dam des
journalistes qui, dans l’attente de la découverte tant espérée, battaient le
pavé à l’extérieur du cimetière, affrontant une bruine persistante, entassés
derrière le cordon de policiers.
Vidal dut se résoudre lui aussi à revenir le lendemain et les jours
suivants car ce travail, conduit avec le plus grand soin, allait certainement
prendre la semaine complète.

De temps à autre, Molinier faisait une apparition. Il venait se placer aux


côtés de Vidal, le prenait sous son aile en l’abritant sous son parapluie et
commentait en termes imagés et d’un ton railleur le labeur des ouvriers et
des employés des pompes funèbres dégoulinant de toute l’eau que le ciel
d’un gris tenace déversait sur Charleville-Mézières.
– Je vous l’avais bien dit, confia-t-il au lieutenant, Rimbaud a toujours
fait marcher tout le monde au rythme de sa musique. Il va les faire tous
tourner en bourriques. Puis, en ricanant, il avait ajouté : D’ici à ce que
quelqu’un ait piqué le squelette… On ne sait jamais, un coup de Verlaine,
tiens ! Il ne pouvait pas se passer de Rimbaud. J’en connais qui feraient une
drôle de tête.
Dans ce contexte empreint de solennité où les participants observaient
un silence recueilli, les propos irrespectueux et, pour tout dire, iconoclastes
de Molinier en étaient venus à choquer Vidal qui, en dépit de sa sympathie
pour le juge, les trouvait particulièrement déplacés et priait pour que
personne n’entendît le magistrat.
Les opérations d’exhumation avaient démarré le lundi et on était
presque arrivé en fin de semaine. L’après-midi du jeudi était bien entamée
et le chef de chantier avait jugé possible d’ouvrir la dernière tombe de la
rangée concernée par les travaux. La pluie avait cessé depuis la veille mais
le sol boueux rendait difficiles les manœuvres. C’était une vieille tombe qui
datait de la fin du 19e siècle comme celle de la famille Rimbaud. Y étaient
inhumés un certain Théophile Domange et son épouse Suzanne. Deux
cercueils à sortir de la fosse après avoir soulevé et déplacé la plaque de
béton qui obturait le caveau. Les ouvriers montraient des signes évidents de
fatigue mais aussi de lassitude. Vidal avait été fidèle au poste tout au long
de la semaine. Molinier s’était fait plus rare, prétextant des dossiers en
retard et des audiences impératives. Le lieutenant voulait être là quand
apparaîtrait le squelette de Rimbaud. Le fait qu’on abordât la dernière
sépulture amenuisait considérablement les chances de réussite. Plus on
s’éloignait de la dernière demeure du poète, plus les chances diminuaient.
C’était du moins le raisonnement que se tenait le policier dont la tension
nerveuse était à son point le plus haut.
Si cette nouvelle piste se refermait, c’en était fait des espoirs de
retrouver le fameux squelette. On pourrait faire définitivement une croix sur
Rimbaud. Enfin… sur son squelette. Vidal se demanda en quoi, après tout,
la disparition des ossements du poète pouvait altérer sa renommée et porter
préjudice à sa légende. Il songea aussi que, si cet imbécile d’Hermelin
s’était contenté d’exposer dans sa vitrine un os quelconque récupéré dans
une fosse commune ou même un os en résine, rien de tout cela ne serait
arrivé. Rimbaud aurait continué à reposer en paix, du moins son âme. La
plupart des touristes se seraient extasiés devant cette fausse relique qu’ils
auraient tenue pour le véritable fémur du grand homme. D’autres se seraient
étonnés qu’on eût pu récupérer le fémur d’un unijambiste mais auraient fini
par trouver ça normal. Enfin, les rimbaldiens qui rivalisaient de termes
péjoratifs pour qualifier ce musée et n’y mettaient jamais les pieds auraient
vite oublié cette arnaque et s’en seraient retournés à leurs chères études.
Les deux cercueils se trouvaient à présent posés sur des tréteaux et les
croque-morts commençaient à dévisser les couvercles dans un ensemble
parfait. Le chef de chantier souhaitait aller vite pour ne pas se faire
surprendre par la nuit qui commençait à tomber.
L’assemblée qui se tenait autour de la scène retint son souffle. Le
premier cercueil, celui de Suzanne Domange, livra son contenu après que
l’un des employés eut ôté le drap de soie qui le protégeait. Un squelette de
petite taille aux os fins apparut prolongé d’un crâne minuscule. C’était bien
celui d’une femme, à l’évidence fluette. On avait peine à imaginer toute une
vie derrière ces ossements blanchâtres. Vidal ressentit un malaise en
imaginant que l’auteur d’Une saison en enfer et des Illuminations n’était
plus lui aussi qu’un assemblage d’os pareil à celui-là. L’homme replaça le
voile blanc comme mu par un réflexe de pudeur et, avec une coordination
parfaite, son collègue tira sur le tissu qui recouvrait la seconde dépouille,
celle de Théophile Domange.
La stupeur qui frappa l’assemblée ne fut pas loin d’égaler celle qui
s’était manifestée lors de l’ouverture du cercueil présumé de Rimbaud.
Non, le cercueil ne contenait pas un squelette amputé des os de la jambe
droite mais la réalité était encore plus déconcertante.
Le cercueil était vide.
31

Les tilleuls sentent bons dans les bons soirs de juin !


L’air est parfois si doux qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruit – la ville n’est pas loin –
À des parfums de vigne et des parfums de bière…

Comme c’était le cas à l’occasion de tous les tremblements de terre, ce


nouvel épisode inattendu provoqua dans l’opinion publique une onde de
choc et une réplique aussi violente que celle engendrée par le sinistre initial.
Il fallait se rendre à l’évidence : le squelette de Rimbaud avait bel et bien
disparu. On ne l’avait pas retrouvé sur le territoire de Roche et il n’était pas
dans le cimetière de Charleville.
Déstabilisé, Vidal ne savait plus à quel saint se vouer. L’ensemble des
acteurs de cette affaire était plongé dans la stupeur et plus personne n’osait
imaginer la façon dont on allait sortir de cet imbroglio. Les choses se
compliquaient, le mystère s’épaississait et les médias locaux s’en donnaient
à cœur joie.
On ne put cacher très longtemps cette découverte ou, plus exactement,
cette absence de découverte. L’information fuita très vite et la presse en fit
ses choux gras. Le quotidien L’Ardennais titra dès le lendemain matin : Le
cercueil était vide. La Semaine des Ardennes, qui paraissait le surlendemain
se fit plus irrévérencieuse : Une fois de plus, Rimbaud joue les filles de
l’air.
Les rumeurs les plus folles se succédaient et se propageaient jour après
jour d’un bout à l’autre du département relayées par des journalistes avides
de sensationnel.
Devant ce qui apparaissait de plus en plus comme de la sorcellerie, les
vieilles peurs resurgissaient, les voyantes et les médiums reprenaient du
service et battaient la campagne. Les Ardennes étaient devenues une
contrée maudite sur laquelle régnait une malédiction. Même les esprits les
plus rationnels sentaient leur cartésianisme vaciller sur ses bases. L’homme
n’aime pas ne pas comprendre et, dans ce cas, pour se rassurer, il laisse se
ranimer ses croyances magiques. Le squelette de Rimbaud était introuvable
et c’était la stabilité de la tribu qui était en jeu comme lorsqu’un sort lui a
été jeté et que son totem a disparu.
Les médias nationaux s’étaient emparés du problème. Des émissions
réputées sérieuses et d’autres plus sujettes à caution multipliaient les débats
et les tables rondes. Avec un peu plus de recul que les acteurs locaux, des
sociologues et des psychologues convoquaient leurs grands maîtres à
penser, Lévy-Strauss pour les uns, Freud pour les autres, afin d’expliquer la
vague d’irrationalité qui emportait comme une lame de fond ce petit
département frontalier.
Contre vents et marées, les autorités départementales, préfet en tête,
tentèrent de rassurer les populations par des propos trop convenus pour être
entendus et pris en compte. La pensée magique triomphait jusque chez les
esprits les plus solides.
32

Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon


D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile qui se fond,
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

L’enquête sur la mort de Brunet avait été confiée à la gendarmerie. Les


brigades de Vouziers et d’Attigny avaient mis en commun leurs moyens
pour tirer au clair une affaire que le préfet considérait comme prioritaire. La
proximité entre Brunet et les fouilles entreprises à Roche rendait évident un
lien de causalité entre la disparition du squelette de Rimbaud et le meurtre
du vieil illuminé.
Il fallait donc au plus vite élucider ce meurtre pour étouffer dans l’œuf
les spéculations qui n’allaient pas tarder à courir d’un bout à l’autre du
département et même au-delà. Après les fouilles improductives et l’affaire
du cercueil vide, la déconfiture était telle qu’il convenait à tout prix de
remporter une victoire. Le préfet et le procureur, dépassés par les
événements et leur propre incompétence, étaient de nouveau prêts à tout
pour sauver la face, quitte à se lancer dans une fuite en avant dont ils étaient
incapables d’imaginer les conséquences et dont ils semblaient d’ailleurs se
moquer éperdument.
Comme l’avait fait remarquer malicieusement Molinier que cette
gabegie amusait comme un collégien : Nous sommes vraiment à bord d’un
bateau ivre. Fort heureusement, il avait réservé cette plaisanterie à l’usage
exclusif de Vidal de plus en plus confondu par la légèreté avec laquelle le
magistrat traitait cette affaire et manquait du respect le plus élémentaire
pour le prince des poètes.
Le policier avait été invité par sa hiérarchie à ne pas dévier de sa route
qui consistait à se concentrer sur la recherche des précieuses reliques et à ne
surtout pas s’aventurer sur les plates-bandes de la gendarmerie. Chacun son
terrain de jeu. Pour autant, le lieutenant voyait mal comment les deux
enquêtes pouvaient être dissociées. Celui ou ceux qui avaient occis le vieux
chercheur l’avaient forcément fait pour entraver la recherche du squelette
de Rimbaud. Vidal en concluait que la disparition dudit squelette ne devait
pas remonter très loin et que le ou les auteurs de ce méfait étaient encore de
ce monde, qu’ils s’étaient sentis en danger et qu’ils étaient déterminés à
préserver leur secret. L’assassinat de Brunet traduisait un début de panique
et prouvait qu’en entreprenant des fouilles à Roche, on s’approchait de la
vérité. En conséquence, le policier se disait que la piste d’un escamotage de
la dépouille de Rimbaud par ses proches apparaissait de plus en plus
probable. Le hic était que ces proches avaient rejoint Rimbaud dans la mort
depuis au moins un siècle et qu’on ne pouvait donc les tenir pour les
responsables directs du meurtre de Brunet. À moins d’imaginer une
responsabilité indirecte par le truchement de « gardiens du temple »,
investis de génération en génération dans la protection de la dernière
demeure du poète. Une sorte de confrérie rimbaldienne, une espèce de
société secrète chargée de veiller à ce que cette sépulture cachée ne soit
jamais découverte et violée.
Vidal en était là de ses réflexions qu’il commençait à trouver lui-même
quelque peu fumeuses lorsqu’il pénétra dans le bureau. À l’issue du rapport
détaillé que lui fit le lieutenant et de l’exposé de ses élucubrations, Molinier
éclata de rire.
– Vous êtes impayable ! s’exclama-t-il. Où allez-vous chercher tout ça ?
Je suis sûr que Rimbaud lui-même n’aurait pas fait preuve d’une telle
imagination.
Vidal aurait pu se vexer mais il commençait à connaître le magistrat et
sa foutue manie de railler et de s’inscrire en faux avant de se rallier au point
de vue de son interlocuteur. D’ailleurs, la théorie du complot n’était pas
pour déplaire à ce personnage fantasque et atypique.
– Vous êtes vraiment sérieux ? demanda Molinier. Vous pensez
réellement que ceux qui ont tué Brunet sont complices, même à cent ans de
distance, de la disparition du squelette ?
Que répondre ? Vidal était convaincu que tout ce qui se passait depuis
quelques mois était bien la conséquence un siècle plus tard d’une
manipulation des proches de Rimbaud. Mais, aussitôt, il prenait conscience
du fait que, si cette hypothèse était juste, les fouilles de Roche auraient dû
aboutir à la découverte de la sépulture cachée. À moins qu’elle ne se trouvât
ailleurs ? Mais où ?
Visiblement, le magistrat n’attendait pas de réponse à sa question. En
fait, c’était une affirmation qui signifiait que même lui ne croyait plus
vraiment à un lien entre les deux affaires. Après tout, c’était peut-être lui
qui avait raison. Pourtant, si l’on considérait le mode opératoire, ce ne
pouvait être un crime de rôdeur.
Devinant le trouble de l’enquêteur, Molinier avait cru utile de préciser.
– Si le procureur m’a confié le dossier, ce n’est pas parce qu’il envisage
un lien entre les deux affaires. Non. C’est tout simplement parce que, à la
différence de votre serviteur, les autres juges du parquet de Charleville-
Mézières sont surchargés. Et, connaissant l’estime qu’il me porte, me
confier ce dossier, c’est un peu une façon de l’enterrer.
Cynique et lucide, tel était le juge Molinier.
L’avantage de cette situation, c’était qu’il se trouvait au carrefour des
deux affaires, ce dont Vidal envisageait bien de profiter en s’appuyant sur
ses bonnes relations avec le juge.
On aurait dit que Molinier avait lu dans ses pensées.
– Ne vous en faites pas, mon vieux, je vous tiendrai au courant. Tant pis
pour le secret de l’instruction. Vous n’êtes pas journaliste que je sache et, en
tant que policier, vous êtes vous aussi tenu au secret professionnel.
Vidal ne pouvait espérer mieux.
33

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! On se laisse griser.


La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

Ce que les journalistes avaient baptisé L’affaire du cimetière Boutet était


vite devenu un véritable casse-tête. Il était impossible de refermer ce
dossier puisqu’il y avait eu disparition d’une dépouille, conséquence
probable d’une profanation. Car on imaginait mal qu’une simple erreur des
employés municipaux avait pu aboutir à cette disparition. Qu’on eût
procédé involontairement à un échange de cercueils, on pouvait l’admettre
mais qu’un squelette eût disparu, c’était une autre paire de manches. Un
squelette ne disparaît pas inopinément et impunément. Et, sauf à être
complètement tordu, on n’enfouit pas un cercueil vide dans un caveau. Or,
il ne s’agissait pas d’un cénotaphe.
Le procureur de la République décida de mettre sous scellés le cercueil
vide afin qu’il soit confié aux bons soins des techniciens de l’identité
judiciaire. L’espace de quelques jours, on se posa la question pour les autres
cercueils puis, par un réflexe de sagesse mais aussi parce qu’on se
demandait bien où les stocker, on jugea préférable de les replacer dans leurs
caveaux respectifs après avoir pris toutes les précautions pour ne pas
s’adonner à un nouveau jeu de chaises musicales.
Comme il se devait, ce nouveau dossier fut confié au juge Molinier,
réceptacle de toutes les affaires fumeuses.
La question qui demeurait en suspens était sur toutes les lèvres : le
squelette disparu était-il celui de Rimbaud ? Ce que l’on savait du choix de
Vitalie Rimbaud ne collait pas avec le cercueil vide : celui-ci était un beau
modèle avec de jolies ferrures en laiton et une certaine recherche dans le
travail du bois. La mère de Rimbaud, elle, avait opté pour une boîte très
simple, à son image : austère. Le cercueil placé sous scellés n’était donc
assurément pas celui du poète. Pour autant, on pouvait imaginer qu’au
terme d’une substitution, la dépouille de Rimbaud avait atterri dans ce
cercueil. Vidal qui avait imaginé tous les scénarios et était ouvert à toutes
les extravagances voyait mal des employés sortir les restes d’un cercueil
pour les transférer dans un autre. À moins que de l’avoir fait dans un but
bien précis. Mais lequel ? Le témoignage du gardien laissait peu de place
pour une telle hypothèse.
Molinier qui, au titre de juge d’instruction chargé de l’affaire, avait
requis l’avis du lieutenant avait volontiers suivi celui-ci dans l’idée que
l’enterrement de Rimbaud avait sans doute été une farce dont les employés
municipaux de l’époque et ceux de naguère avaient été les dindons.
Voilà comment le magistrat voyait les choses : Vitalie Rimbaud avait dû
soudoyer les employés des pompes funèbres marseillaises pour qu’ils
prévoient deux cercueils. L’un des deux avait bien été acheminé au
cimetière de Charleville et placé dans le caveau de la famille Rimbaud.
L’autre, contenant la dépouille d’Arthur, était resté entre les mains de la
famille qui l’avait inhumé dans un endroit connu d’elle seule et introuvable
à ce jour. Lors de l’opération de restauration du carré du cimetière Boutet,
les employés municipaux avaient commis une interversion de cercueils sans
se douter un seul instant de l’erreur qu’ils commettaient et des
conséquences qui allaient en découler.
Vidal qui ne voulait pas s’en laisser conter avait objecté au juge trop sûr
de lui que, pour admettre sa théorie, il aurait fallu que le cercueil retrouvé
vide fût conforme aux choix de madame Rimbaud, ce qui n’était pas le cas.
Le juge qui était un homme orgueilleux en fut tout marri mais admit
avec fair-play l’objection. Au lieu de se clarifier, l’affaire du squelette de
Rimbaud s’enfonçait dans l’absurde et le mystère s’épaississait, repoussant
très loin tout espoir de le voir résolu un jour.
– Cet homme est un sorcier, s’était exclamé Molinier en tapant du poing
sur son bureau.
Vidal l’avait quitté sur cet accès de colère, après une rapide poignée de
main. Auparavant, il avait jeté sur le coin du bureau du magistrat le fameux
opuscule que lui avait offert Coste.
– Tenez, c’est pour vous. Cadeau ! Peut-être ce livret que m’a donné
notre ami Coste va-t-il vous réconcilier avec ce pauvre Rimbaud ?
Pour toute réponse, il n’eut droit qu’à une moue dubitative et à un
grommellement en guise d’au revoir.
Il n’était pas question pour Vidal d’abdiquer. Cette histoire était allée
trop loin et il ne croyait pas à la magie. S’il y avait derrière tout ça un
prestidigitateur, il finirait bien par le débusquer. Mais, pour cela, il allait
falloir désormais se passer de l’aide des pouvoirs publics que les
déconvenues successives avaient refroidis et qui, préfet en tête, comptaient
à présent sur la ténacité discrète de la police et de la gendarmerie pour venir
à bout d’une mystification qui n’avait que trop duré.
34

Le cœur fou robinsonne à travers les romans,


Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Vidal n’en démordait pas. La solution, c’était Paulet, qui la détenait. Par
chance, c’était la Toussaint et le gardien était d’astreinte tout le week-end
pour répondre aux besoins des innombrables Carolomacériens venus fleurir
la tombe de leurs proches. Contrairement à l’habitude, personne ne
s’attardait devant la tombe de la famille Rimbaud encore entourée de
résidus de terre fraîche. Comme si une malédiction avait frappé ce lieu et
que s’en approcher pouvait porter malheur. On avait tendu un cordon autour
de la tombe de la famille Domange dont le trou était obturé par une plaque
en tôle grise, aux bords légèrement déchiquetés et lestée de deux parpaings
pour éviter qu’elle s’envole sous l’effet du vent du nord qui soufflait en
bourrasques.
Vidal n’eut pas trop de mal à trouver Paulet, réfugié dans sa remise, aux
prises avec un énorme casse-croûte. Une bouteille de vin à demi entamée
trônait au milieu de la petite table à côté d’un verre à moitié plein. Il était
près de midi et le cimetière commençait à se vider. Le transistor crachotait
discrètement une chanson de Cabrel dans l’attente du flash d’information de
la mi-journée.
En voyant Vidal pointer le bout de son nez, Paulet comprit qu’il ne
pourrait pas écouter le bulletin d’information de RTL. Sa mine s’allongea,
les ennuis n’étaient pas terminés. À le voir réagir, Vidal, de son côté, réalisa
qu’il y avait encore quelque chose à tirer du vieux gardien.
– Asseyez-vous, proposa Paulet qui semblait se résigner à son triste sort.
Vous buvez un coup ? demanda-t-il en se saisissant d’un verre à moutarde.
Vidal accepta. Après tout, trinquer avec le gardien ne pouvait que le
mettre en confiance et l’inciter à déballer ce que le lieutenant pressentait
qu’il lui avait caché lors de sa précédente visite. Quand l’autre eut rempli
son godet et se fut versé une rasade supplémentaire, Vidal attaqua bille en
tête.
– Avouez que vous ne m’avez pas tout dit la dernière fois.
Les yeux de Paulet ne trahirent aucune surprise. Le gardien s’attendait
aux propos du policier. Le lieutenant avait même l’impression que le pauvre
gardien était soulagé.
Il vida son sac.
– On nous avait demandé de tenir notre langue.
– Qui vous avait demandé ça ?
Paulet sembla hésiter, fixa le visiteur dans les yeux durant quelques
secondes, soupira puis consentit enfin à répondre.
– L’adjoint au maire.
– À propos de quoi ?
– À propos de nos deux collègues.
– Pouvez-vous être plus précis ?
– C’est-à-dire que c’est un peu long et délicat, déclara Paulet en même
temps qu’il se levait pour aller fermer la porte.
Vidal comprit que ce que l’autre avait à lui confier était sérieux, voire
grave. Personne ne devait entendre hormis lui-même. D’ailleurs, Paulet
avait baissé sa voix d’un ton. Il but une gorgée de vin, sans doute pour se
donner du courage, et livra ses confidences.
– Ça s’est passé à la fin des années 80. Lambert dirigeait le service. À
l’époque, on avait deux collègues, Simon et Jeanjean, qui se permettaient
des choses.
– Quelles choses ? le pressa Vidal.
– Ben, il leur arrivait de voler des objets dans les cercueils.
– Comment ça ?
– Ben, vous savez, les gens enterrent souvent les leurs avec des objets
auxquels ils tenaient. Des montres, des bijoux. Quelquefois, certains
macchabées avaient des dents en or. Il y en a plus qu’on ne croit.
– Comment pouvaient-ils faire ça puisque les cercueils étaient scellés et
enfermés dans un caveau ?
– Oh, ils avaient la technique pour faire glisser la pierre tombale,
descendre dans le caveau et ouvrir la boîte. Ça n’est jamais que quelques
vis à enlever. C’est l’affaire d’une petite heure, c’est tout. Et, quand ça se
passe à deux heures du matin, ni vu, ni connu. Vous me suivez ?
Pour suivre, Vidal suivait. Il n’en croyait pas ses oreilles. Des employés
municipaux qui, nuitamment, jouaient les écumeurs de sépultures pour
arrondir leurs fins de mois. Il y avait là une piste inespérée qu’il fallait
absolument creuser.
– Et je suppose qu’ils se sont fait choper si vous m’en parlez
aujourd’hui ?
– Pour sûr. Ne me demandez pas comment on a découvert leur petit
manège. Je serais incapable de vous le dire. Toujours est-il qu’ils se sont
juste fait taper sur les doigts mais ils n’ont pas été virés. Le premier, Simon,
est parti à la retraite quelques années après. L’autre, Jeanjean, est parti de
lui-même un peu plus tard. Tous les deux avaient l’air d’être drôlement à
l’aise. Ce n’est pas moi, avec mon misérable salaire, qui aurais pu me payer
ce qu’ils s’offraient. À mon avis, ça n’était pas uniquement grâce à leurs
combines. Ils devaient avoir fait d’autres coups juteux. D’ailleurs, ils
n’étaient pas très aimés dans le service et tout le monde a été content de les
voir partir.
Vidal se demandait s’il ne rêvait pas. Il venait de mettre le doigt sur une
affaire comme on en voyait peu.
– Et savez-vous pour quelles raisons on ne les a pas licenciés ?
Paulet se resservit comme s’il éprouvait le besoin de se donner du
courage.
– Lambert, notre chef de service, les avait à la bonne.
Vidal comprit à demi mot ce à quoi faisait allusion le vieux gardien.
– Vous voulez dire qu’il les couvrait ?
Paulet sembla tout-à-coup paniquer.
– Je n’ai pas dit ça. D’ailleurs, je n’ai aucune preuve.
Vidal décida de frapper fort.
– Il en croquait aussi ?
Il regretta aussitôt sa question. Le gardien venait de se refermer. Parler,
oui, mais cautionner des accusations aussi graves, non. Devant un flic, de
surcroît. Il tenait à son boulot, Paulet. Et, même si les événements en
question étaient vieux de plus de vingt ans, il n’était pas bon de faire
remonter la boue à la surface. Ça, Vidal venait de le comprendre. Il venait
aussi de comprendre qu’il ne tirerait plus rien du bonhomme et qu’il allait
lui falloir se débrouiller tout seul. Il garda pour lui une question qui lui
brûlait pourtant les lèvres : Est-ce que ces deux loustics et, peut-être leur
chef de service, auraient profité de l’opération de restauration du carré pour
se livrer à une manipulation qui aurait eu pour conséquence un mélange de
dépouilles et la disparition de l’une d’entre elles, précisément celle de
Rimbaud ?
D’ailleurs, le pauvre gardien aurait-il été en mesure d’y répondre ?
Les idées virevoltaient sous le crâne du lieutenant, certaines
rationnelles, d’autres folles. Mais c’était peut-être ces dernières qui
risquaient de le conduire vers la vérité. Par exemple, le chef de service, le
dénommé Lambert, n’avait-il pas tiré profit de la découverte des exactions
de ses deux sous-fifres ? Ne les avait-il pas ménagés afin de mieux exploiter
leur malhonnêteté ? Et, si oui, dans quel but ?
35

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,


Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne alerte et d’un mouvement vif…
Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

Il fallait battre le fer tant qu’il était chaud pour tirer cette affaire au clair.
La réponse se trouverait dans une nouvelle visite au service funéraire de la
ville où la jolie blonde se ferait un plaisir de lui ouvrir en grand les armoires
de son secrétariat et de nouveau les archives où devait se cacher la vérité.
Mais on était samedi et la mairie faisait relâche. Il appela Molinier sur
son portable et l’obtint immédiatement, comme si le magistrat était
suspendu à son téléphone dans l’attente de son coup de fil.
– Vous tombez bien, Vidal, lui lança le magistrat. J’allais vous appeler.
Le procureur qui choisit toujours le week-end quand il a envie de me
déranger vient de m’informer de sa décision de classer l’affaire.
– Quelle affaire ? demanda le lieutenant qui savait le juge chargé de
trois dossiers.
– Celle du squelette de Rimbaud pardi ! s’exclama Molinier comme si
la réponse allait de soi. Il poursuivit : les deux autres affaires continuent de
courir, je veux parler du meurtre de Brunet et de l’affaire du cercueil vide.
Mais je ne vous cache pas qu’elles me passionnent moins que celle de ce
foutu squelette. D’ailleurs, les deux autres ne vous concernent pas. En tout
cas, pas celle de la mort de Brunet comme me l’a fait comprendre le
procureur qui l’a déléguée de manière exclusive à la gendarmerie.
– Vous avez vite fait de reléguer au second plan l’assassinat de ce
pauvre Brunet, s’exclama à son tour Vidal choqué par le cynisme du juge. Il
me semble pouvoir être relié à l’affaire sur laquelle je travaille. J’aurais
bien aimé y mettre mon nez.
– Je vous concède que c’est bien triste et que c’est peut-être regrettable
mais je pense finalement que ce vieux fou a été victime d’un crime sans
rapport avec le squelette de Rimbaud. D’ailleurs, il semblerait que des
valeurs aient disparu ainsi que sa carte bancaire. Vous voyez, il a été
victime d’un voleur. On a retrouvé plusieurs empreintes digitales chez
Brunet. Il suffit de laisser les gendarmes faire leur travail et, avec un peu de
chance, ils finiront par mettre la main sur le coupable.
Vidal était atterré par le discours de Molinier qui avait visiblement
tourné casaque.
Le policier tenta un ultime argument.
– Vous ne croyez pas à une mise en scène pour faire croire à un crime
crapuleux pour nous détourner des véritables motifs de cette agression ? Un
empoisonnement, ça ne fait pas crédible pour un cambriolage !
La réponse du juge le cloua sur place.
– Vous lisez trop de polar, mon vieux.
Puis, comme pour se justifier et ne pas entendre la réaction de Vidal, il
enchaîna :
– Je dois vous avouer que je suis un peu désabusé. Je ne pourrais pas
vous reprocher de m’en vouloir. Je vais sans doute me faire blackbouler
dans pas longtemps. Alors, toutes ces histoires me fatiguent. Comme je
vous l’ai dit, tant que je serai aux commandes, je vous aiderai à progresser
dans votre enquête mais il ne faut plus compter sur moi pour m’investir.
Mon essai sur Baudelaire et ma canne à pêche m’attendent.
Vidal ne comprenait pas le revirement de Molinier mais, par contre, il
venait de réaliser qu’il était désormais tout seul. Tout seul pour affronter la
suite des événements au milieu d’un maelström dont il était un des
initiateurs et dont il ne savait comment se dépêtrer. L’arroseur arrosé en
quelque sorte.

Le lundi matin finit par venir. Le soleil était revenu sur les Ardennes et,
avec lui, le froid. La météo avait signalé les premières gelées et Vidal avait
dû commencer sa matinée chez Jeanteur pour se dégoter un chandail.
La mairie était à deux pas, de l’autre côté de la place Ducale,
pratiquement déserte à cette heure de la journée. Il négligea les terrasses, où
quelques clients emmitouflés consommaient une boisson chaude, pour
grimper d’un pas alerte les escaliers qui menaient à l’arrière du bâtiment.
La belle blonde était là qui lui adressa un sourire en le voyant pénétrer
dans son bureau. Elle devait avoir dépassé aisément la quarantaine mais
était peut-être malgré tout trop jeune pour avoir été témoin des événements
dont avait parlé Paulet.
Elle était seule dans le bureau et cela arrangea Vidal qui ne souhaitait
pas trop ébruiter l’objet de sa visite. La secrétaire était campée derrière le
comptoir qui séparait les employés des usagers et attendait, avec le même
large sourire aux lèvres, que son visiteur exprime sa demande. Il s’agissait
de la jouer fine pour ne pas effaroucher l’employée. Quand bien même elle
n’était absolument pas concernée par l’affaire du squelette, elle était censée
représenter les intérêts de la mairie et n’avait sans doute pas envie de se
faire mal voir de sa hiérarchie en divulguant des informations sensibles.
Vidal se lança.
– Voilà… en fait…
Il ne savait par quel bout commencer, troublé sans doute qu’il était par
la moue enjôleuse de la belle mais aussi en raison de l’impréparation de sa
démarche.
– Je voudrais retrouver les coordonnées d’Yves Lambert, un ancien chef
de service qui a dirigé les opérations de rénovation de la tombe d’Arthur
Rimbaud. Je crois que c’était en 1988.
En une fraction de seconde, le visage de la jeune femme s’assombrit.
Vidal se sentit mal.
– Je ne peux pas répondre à cette question, cher Monsieur, car je ne
travaillais pas à la mairie à cette époque.
Le policier avait repris ses esprits.
– Certes, mais son nom doit bien encore apparaître dans vos archives et,
avec son nom, son adresse ?
– Peut-être mais ça demande un travail de recherche compliqué et je ne
suis pas sûre d’y être autorisée.
Vidal ne pouvait se contenter d’une telle réponse. La mairie était
informatisée et il suffisait de quelques clics pour retrouver n’importe quelle
information pour peu qu’elle ne fût pas confidentielle. Et le nom d’un
ancien chef de service n’avait rien de confidentiel. Il savait, par expérience,
qu’il valait mieux, comme le disait l’adage populaire, s’adresser au bon
Dieu plutôt qu’à ses saints et que plus un employé était bas dans la
hiérarchie, plus il mettait de mauvaise volonté à répondre aux demandes. La
blonde s’était transformée pour devenir une petite fonctionnaire fermée,
bornée, dont le charme avait disparu pour faire place à une mine sévère de
gorgone. Fort de son raisonnement, Vidal demanda à rencontrer le chef de
service.
La jeune femme consentit non sans grimacer à se déplacer jusqu’au
bureau voisin. Elle frappa à la porte, entra et prit soin de refermer le battant
derrière elle. Vidal dut attendre deux bonnes minutes pour la voir
réapparaître, le visage détendu comme si elle venait de se voir ôter un poids
de la poitrine.
– Madame Nival, ma chef de service, ne peut vous recevoir pour
l’instant. Elle vous conseille d’adresser une lettre au maire.
Vidal demeura stupéfait quelques secondes puis ses réflexes de policier
reprirent le dessus.
– Votre madame Nival sait-elle que je suis officier de police judiciaire et
que j’enquête dans le cadre d’une affaire criminelle sur ordre d’un juge
d’instruction ?
La jeune femme se trouva désemparée et le fut davantage encore quand
Vidal contournant le comptoir se dirigea vers la porte du bureau de ladite
dame et frappa énergiquement sur le montant, là où une étiquette en carton
protégée par une feuille de plexiglas indiquait Marie Nival, Chef de service.
Dire que la dénommée Marie Nival n’apprécia que très modérément
l’intrusion forcée de Vidal relève de l’euphémisme. Il eut droit à un Mais,
Monsieur, comment osez-vous ? qu’il négligea en venant se camper devant
le bureau de la mégère. Le policier, avec sa tête des mauvais jours, la
somma de bien vouloir répondre à la question qu’il avait formulée à
l’attention de la secrétaire et qu’il reformula sur un ton qui n’admettait
aucune dérobade.
La chef de service avait visiblement changé d’état d’esprit devant la
charge du lieutenant. Elle semblait tout-à-coup plus disposée à coopérer.
– Yves Lambert est en retraite. Aux dernières nouvelles, il habitait à
Bogny-sur-Meuse. C’est une petite ville qui, comme son nom l’indique, se
trouve dans la vallée de la Meuse, à une vingtaine de kilomètres d’ici. Mais
ne me demandez pas son adresse exacte. Je ne la connais pas.
– Si je comprends bien, c’est vous qui lui avez succédé ?
– C’est exact.
Puisqu’il était là et que les circonstances lui étaient devenues
favorables, il décida de pousser son avantage.
– Avez-vous entendu parler de trafics commis par des ouvriers de votre
service ? Des pillages de tombe, par exemple. Avant votre arrivée, bien sûr.
Marie Nival fit mine de tomber des nues mais Vidal ne fut pas dupe.
Elle savait quelque chose. Elle ouvrit de grands yeux en même temps
qu’elle fixait un point sur son bureau puis, relevant son regard, elle répondit
d’une voix mal assurée.
– Bien sûr que non ! Qu’est-ce c’est que cette histoire ? Où êtes-vous
allé chercher ça ?
Vidal la considéra pendant quelques secondes avec un sourire ironique
afin de lui faire comprendre qu’il ne fallait pas lui en conter. Puis, il prit la
direction de la sortie.
Il en était sûr à présent : ils étaient quelques-uns à la mairie à avoir eu
connaissance des agissements de Simon et de Jeanjean. Une omerta s’était
installée sur l’ensemble du service et peut-être même au-delà puisque celle
qui avait succédé à Lambert semblait au courant. Le pire, c’était qu’elle
aussi tenait sa langue. Il n’y avait eu que le pauvre Paulet pour craquer à
force de s’être fait tirer les vers du nez. La disparition des documents
couvrant la période allant de 1984 à 1989 achevait de conforter les
soupçons de Vidal.
Le lieutenant était également convaincu que le sieur Lambert était dans
le coup et avait couvert les méfaits de ses subordonnés. Il devait en retirer
un profit, sans doute un pourcentage sur les bénéfices que Simon et
Jeanjean tiraient de leurs larcins. Mais, la double question qui s’imposait
était la suivante : pourquoi avoir épargné les deux voyous et surtout
pourquoi leur chef de service avait-il pu les couvrir sans être inquiété ? Car
tout finissait par se savoir dans une telle administration. Les élus ne
pouvaient pas ne pas être au courant de la situation. Dans ce cas, il leur
appartenait de sévir.
Quoi qu’il en fût, la seule piste qui s’offrait à Vidal consistait à
retrouver le dénommé Lambert. Il ne devait pas être trop compliqué de
trouver l’adresse de ce gugusse dans une commune qui comptait à peine
plus de cinq mille habitants.
36

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.


Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
Puis, l’adorée, un soir, a daigné vous écrire…

Retrouver Yves Lambert ne fut pas aussi aisé que Vidal l’avait imaginé
au départ. L’ancien chef de service devait cultiver la discrétion car il
n’apparaissait sur aucun listing téléphonique, ni sur Facebook, ni sur aucun
des réseaux que consulta le lieutenant.
Il était tout près de midi sans qu’il eût progressé le moins du monde. Il
pestait contre le service municipal, sa secrétaire et sa responsable qui
n’avaient rien fait pour l’aider. Il n’était pas concevable que cette Marie
Nival n’eût pas conservé par devers elle l’adresse ou au moins le numéro de
téléphone de son prédécesseur, ne fût-ce que pour le questionner sur un
point ou un autre dans le cadre de la continuité du service. Ce complot du
silence était insupportable mais Vidal avait bien conscience de
l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de faire accoucher le personnel de
la mairie au forceps, en dehors d’une garde à vue. Mais, pour mettre ce petit
monde en garde à vue, il ne disposait d’aucun motif valable.
Le lendemain, Vidal se sentait d’une détermination à toute épreuve. Il
avait éprouvé toutes les difficultés du monde à trouver le sommeil, son
expérience de la veille à la mairie de Charleville l’ayant contrarié au plus
haut point. Il était remonté comme une horloge et bien décidé à mettre à la
raison tout ce petit monde qui semblait le prendre pour un imbécile. Le
dénommé Lambert allait voir ce qu’il allait voir.
Après avoir déjeuné d’une salade composée au restaurant Amorini, sous
les arcades de la place Ducale, il se résolut à prendre le chemin de Bogny-
sur-Meuse. Le ciel était toujours aussi bleu mais le froid n’avait pas relâché
son emprise malgré l’heure avancée. La mairie était fermée et pour cause :
on était le 1er novembre, jour férié. Vidal dut marauder durant plus d’une
heure, hélant toutes les personnes qu’il rencontrait dans les trois quartiers
de la commune qui s’étirait tout en longueur le long de la Meuse, le
contraignant à plusieurs reprises à emprunter des ponts pour traverser le
fleuve. Le froid vif n’incitait pas les habitants à déambuler dans les rues et
la plupart des commerces étaient fermés. Il était déjà tard quand il rencontra
enfin un autochtone qui pensait connaître Lambert.
– Je crois que c’est le type qui a fait bâtir la belle maison en pierre
qu’on aperçoit depuis la route, sur le versant des Quatre Fils Aymon.
Vidal dut se faire expliquer ce que recouvrait ce toponyme pour le
moins étrange. Le brave homme qui devait s’ennuyer ferme et qui était sans
doute ravi de trouver une oreille disponible, se fit un plaisir de lui narrer la
légende de ces quatre fils du comte Aymon, un seigneur local, dont l’aîné,
au cours d’une partie d’échecs, s’était pris de querelle avec un neveu de
Charlemagne et l’avait tué. Après que leur château eut subi, en représailles,
un siège mené par l’empereur, les quatre frères avaient réussi à s’enfuir sur
le dos d’un cheval que leur avait offert l’enchanteur Maugis et qui, d’un
seul bond, les avait transportés de l’autre côté de la Meuse.
En bon client, Vidal le laissa poursuivre son exposé au terme duquel il
comprit que le château avait été détruit au 17e siècle et qu’à son
emplacement avait été érigée une statue imposante représentant les quatre
frères sur leur monture. Effectivement, de là où il se trouvait, le lieutenant
pouvait apercevoir le monument qui veillait sur la ville ainsi qu’au sommet
du massif une succession de rochers censés représenter les quatre frères,
finalement punis de leur crime.
La demeure de Lambert se trouvait dans la pente boisée qui dévalait de
ces rochers, à la limite de la forêt qui emplissait de toutes parts l’horizon.
La maison était en effet visible depuis la départementale qui suivait le cours
de la Meuse et, une fois son guide expédié, Vidal engagea sa voiture dans
l’étroite ruelle qui y conduisait.
C’était une belle propriété en pierre de schiste prolongée par une
véranda intégrée dans la toiture en ardoise dont un pan descendait
pratiquement jusqu’au sol, abritant un bûcher rempli de rondins empilés
avec soin. Construite en pleine pente, la bâtisse était accessible par un
escalier monumental qui permettait d’accéder à une immense terrasse. De
grandes baies vitrées occupaient tout le bas de la façade et, à l’étage, la
totalité des fenêtres étaient desservies par un balcon. À côté des modestes
habitations qui s’étalaient le long de la rue, cette demeure détonait et sentait
l’argent facilement gagné.
Vidal resta un instant en arrêt devant l’impressionnante villa, se
demandant comment un simple chef de service de la ville de Charleville-
Mézières pouvait s’offrir un tel luxe. Il était à parier que l’intérieur était à
l’image de l’extérieur.
Une Mercedes rutilante était garée devant la porte d’un des deux
garages. La présence de cette berline de luxe confirmait le standing du
dénommé Lambert. Il était évident que le gaillard en avait « croqué ». Il
était vraisemblablement le cerveau du pillage des tombes et cela lui avait
rapporté gros.
Vidal gravit les marches de l’escalier. Même s’il avait la loi avec lui, il
redoutait un peu la confrontation avec le maître des lieux. Il ne faisait aucun
doute que l’homme se montrerait retors et qu’il serait difficile, même en le
menaçant des foudres judiciaires, de lui tirer les vers du nez. Pourtant, il
devait aller au bout de sa démarche, tirer sur tous les fils de l’écheveau.
Il sonna plusieurs fois sans obtenir de réponse. Pourtant, Lambert devait
être présent puisque sa voiture, c’est tout du moins ce que présuma le
lieutenant, était là. Lassé de sonner, Vidal se paya le culot d’actionner la
poignée. La porte s’ouvrit. Il y avait forcément quelqu’un dans la maison.
Il appela. Sans plus de succès qu’avec la sonnette. En entrant ainsi dans
une résidence privée, il enfreignait la loi et s’exposait le cas échéant à une
mauvaise surprise.
Bien que la crainte commençât à le gagner, il poursuivit son exploration,
pièce par pièce, se préparant à tomber nez à nez avec le propriétaire et
improvisant la mauvaise excuse qu’il lui opposerait à l’occasion de cette
rencontre.
Lorsqu’il pénétra dans la véranda, il comprit immédiatement qu’il
n’aurait nul besoin de se justifier pour son intrusion. Celui qu’il n’avait
jamais rencontré mais qui devait être Lambert gisait sur le dallage, au
milieu d’une flaque de sang séché formant une tache d’un noir d’encre.
Vidal sortit son portable et composa le numéro du juge Molinier. Autant
laisser au magistrat le soin de mettre en branle la cavalerie. Celle-ci allait
rappliquer au galop. Cela ne faisait qu’un mort de plus et un nouveau
mystère à élucider. Et, sans doute, pour le magistrat, un nouveau dossier à
ouvrir.
Le lieutenant décida de rester sur place. D’ailleurs avait-il le choix ? Il
profita de ce tête-à-tête silencieux avec le mort pour faire le point et tenter
de clarifier ses idées.
Il avait fort vraisemblablement devant les yeux le cadavre d’Yves
Lambert. Celui-ci avait à l’évidence été assassiné. En prenant soin de ne pas
polluer davantage la scène de crime, il observa l’état de la victime. Autant
qu’il pouvait en juger par ses blessures, l’arme fatale était un couteau ou
quelque chose d’approchant. Lambert avait été frappé à plusieurs reprises
en plein thorax et la lame avait atteint le cœur provoquant une mort quasi-
immédiate. Au vu de l’état du sang qui s’était écoulé en abondance sur le
torse et autour du corps, la mort devait remonter à quelques jours. L’odeur
qui flottait dans la véranda le confirmait. Le légiste allait se régaler.
Il y avait aussi fort à parier que la mort de Lambert était étroitement liée
à l’affaire des cercueils et plus particulièrement à la disparition du squelette
de Rimbaud. Vidal ne pouvait pas imaginer un seul instant que le juge
Molinier et la gendarmerie allaient lui rejouer l’air du crime crapuleux,
même si cette maison devait recéler pas mal d’objets de valeurs et peut-être
des liquidités et, par conséquent, attirer les convoitises.
Il était curieux que personne ne se fût étonné de ne pas apercevoir
Lambert depuis plusieurs jours. Vidal se dit que la société moderne était
ainsi faite : il pouvait arriver n’importe quoi aux voisins, personne ne s’en
rendait compte. D’ailleurs, dans ce quartier d’apparence modeste, Lambert
ne devait probablement pas fréquenter grand monde. Il vivait apparemment
seul et devait sans doute rester des jours sans montrer le bout de son nez.
Peut-être même que ses voisins se disaient moins on le voit, mieux on se
porte. En tout cas, il faudrait bien qu’ils s’expriment dans le cadre de
l’enquête de voisinage que les gendarmes n’allaient pas manquer de
diligenter. À défaut de témoignages directs exploitables, les pandores leur
feraient cracher tout ce qu’ils pensaient de la victime, le mal comme le bien,
et surtout le mal car, c’est bien connu, les absents ont toujours tort.
À présent, si l’on excluait le crime de rôdeur ou un règlement de
comptes entre crapules, il semblait établi qu’une nouvelle ramification
venait d’apparaître et Vidal n’était pas loin de penser que le meurtrier de
Brunet et celui de Lambert ne faisaient qu’un. On avait voulu réduire au
silence les deux hommes qui ne se connaissaient sans doute pas mais qu’un
lien unissait. Et ce lien, à n’en pas douter, c’était Rimbaud.
Les premiers à arriver furent les gendarmes de Nouzonville qui étaient
visiblement informés de la présence sur place de Vidal car ils n’exigèrent
pas qu’il montrât patte blanche et s’adressèrent à lui comme à un collègue.
En bons professionnels, ils délimitèrent la scène de crime et entreprirent de
fouiller le reste de la maison.
37

Ce soir-là… vous rentrez aux cafés éclatants,


Vous demandez des bocks et de la limonade…
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Molinier ne pointa le bout de son nez qu’une demi-heure plus tard. Il


était en compagnie du procureur qui décida de rester jusqu’à l’arrivée du
médecin-légiste nécessairement en retard sur les deux hommes puisqu’il
venait de Reims, suivi de près par les techniciens du laboratoire
scientifique.
La maison de Lambert se transforma progressivement en une ruche
bourdonnante dont Molinier et Vidal finirent par s’exclure pour gagner la
terrasse. Le magistrat semblait gêné aux entournures et on le comprenait
aisément. Devant ce nouveau meurtre, force lui était de reconnaître qu’il
avait fait fausse route. Il lui fallait requalifier la mort de Brunet. Présenter
ses excuses à Vidal paraissait d’une urgence moindre. Mais le lieutenant
était beau joueur et ne fit rien ni pour rappeler le bien-fondé de ses analyses,
ni pour renforcer la confusion dans lequel ce crime avait plongé le
magistrat. Ce fut Molinier qui dégaina le premier mais, par prudence, il se
contenta par une question de renvoyer la balle au policier.
– J’aimerais connaître votre analyse, mon cher. Je suppose que vous
n’étiez pas ici par hasard ? lança-t-il d’un ton goguenard.
Sa présence au domicile de Lambert lui paraissait tellement naturelle
que Vidal ne sut d’abord quoi répondre. Il était vrai que, vu de l’extérieur et
surtout du point de vue du juge, sa présence ici pouvait apparaître
surprenante. En quoi un chef de service de la mairie de Charleville-
Mézières pouvait-il présenter un intérêt quelconque pour le policier chargé
de l’enquête sur la disparition du squelette de Rimbaud ? Certes, Molinier
n’était pas un idiot et il avait fait de lui-même le rapprochement entre la
ville de Charleville, son service funéraire et la découverte d’un cercueil
vide dans le même carré que la famille Rimbaud. Mais, de là à traquer un
employé municipal, fût-il chef de service.
Vidal jugea qu’il était temps de ne plus jouer au cachotier avec le juge.
Il lui narra les détails de son enquête, ne surprit pas outre mesure Molinier
lorsqu’il lui exposa les méfaits supposés de Lambert et de ses deux
complices, ne le déstabilisa pas davantage en évoquant l’omerta qui régnait
dans les services de la ville et fut étonné de le voir sourire quand il affirma
que les trafics de Lambert ne suffisaient pas à expliquer son train de vie de
nabab.
– Mon cher Vidal, lui répondit le magistrat, souvenez-vous de la théorie
que vous m’avez exposée il y a peu de temps et que vous jugiez vous-même
quelque peu oiseuse.
Le lieutenant fut pris de court.
– Quelle théorie ?
– Vous savez bien, celle qui vous a conduit à imaginer qu’une sorte de
confrérie s’était chargée de veiller sur une sépulture tenue secrète.
S’il l’avait pu, Vidal se serait caché dans un trou de souris. Il se
rappelait à présent cette fadaise inspirée par le désespoir et la rage de se
trouver au fond d’une impasse devant un imbroglio qui semblait tenir de la
magie. Il se demanda si Molinier ne se moquait pas de lui, si cette question
n’était pas un nouvel effet de la tendance du magistrat à la raillerie.
Molinier ne pouvait pas sérieusement reprendre à son compte ce délire.
Il tenta de s’en sortir par une pirouette.
– Je plaisantais bien sûr. J’étais à court d’imagination et j’ai poussé le
bouchon un peu loin. Ce n’est pas sérieux.
Finalement, Molinier était sérieux.
– Je serais étonné que votre Lambert se soit enrichi à ce point avec le
seul bénéfice de ses trafics. Non. Il y a autre chose et je ne suis pas loin de
penser que quelqu’un a recouru à ses services contre une rétribution juteuse.
– Vous ne croyez quand-même pas à cette histoire de société secrète ?
– Bien sûr que non mais je pense à un particulier fortuné doublé d’un
fétichiste qui aurait consenti une jolie somme pour récupérer les restes de
Rimbaud.
Vidal devait drôlement écarquiller les yeux de surprise car le juge fut
pris d’un fou rire, ce qui, à quelques mètres du lieu où gisait le corps d’une
victime de meurtre, pouvait paraître déplacé mais Molinier faisait partie de
ces hommes qui ne s’embarrassent pas de ce genre de détail.
– Vous avez l’air surpris.
– On le serait à moins.
Le juge avait repris son sérieux. Le procureur les salua en regagnant sa
voiture.
– Vous rentrez avec moi, Molinier ? lança-t-il.
– Non, je reste avec le lieutenant Vidal. Nous avons encore quelques
petits détails à régler.
– Alors, je vous souhaite bon courage. Tâchez de me tenir au courant
assez vite.
La voiture du procureur avait démarré lentement, sans un bruit.
– Une hybride, précisa Molinier sans savoir que Vidal était totalement
indifférent au perfectionnement automobile. Le policier acquiesça
machinalement, l’esprit accaparé par la théorie énoncée par le magistrat.
Comme si de rien n’était, Molinier était reparti dans son discours.
– Il existe un réseau parallèle de trafiquants en tous genres dont certains
n’hésitent pas à donner dans la nécrophilie. De gros collectionneurs sont
prêts à payer très cher pour satisfaire une passion. Qui vous dit qu’il n’y a
pas quelque part en France ou dans le monde un malade bouffi de fierté à
l’idée de posséder les restes du plus grand des poètes comme d’autres le
sont de posséder dans une pièce secrète ou dans un coffre une toile de
Picasso ou de Cézanne ? Il existe des fêlés qui collectionnent les reliques et
qui sont sans cesse à la recherche de la pièce exceptionnelle destinée à
devenir le clou de leur collection. Avouez qu’en la matière, on peut
difficilement trouver mieux que le squelette de Rimbaud.
La théorie de Molinier ouvrait des horizons insoupçonnés. Mais fallait-
il accorder du crédit à cette hypothèse extravagante ? Vidal se rappela
soudain l’existence des deux autres pieds-nickelés, Simon et Jeanjean. Il
fallait en parler au juge.
– Lambert avait deux complices. Des sous-fifres. Simon et Jeanjean.
Deux employés de son service. Ils sont partis à la retraite il y a un bon
moment, à la fin des années 80, mais ils doivent encore se trouver dans le
coin. Il faudrait peut-être les placer en garde à vue afin de savoir s’ils
peuvent nous en apprendre plus.
– Fort bien vu, Lieutenant. S’ils sont toutefois toujours en vie. Je m’en
occupe dès que je serai rentré. Et, de votre côté, qu’envisagez-vous de
faire ?
– Je dois vous avouer que je n’en sais trop rien. Si nos deux lascars ne
sont pas en mesure de nous aider, nous nous trouvons dans une nouvelle
impasse. Le seul qui aurait pu nous renseigner vient de se faire assassiner.
Mais, à mon tour, de vous poser une question : où en est-on de
l’exploitation des données récoltées dans la maison de Brunet ?
Une moue expressive déforma le visage du juge.
– Pas grand-chose en vérité. Quelques empreintes digitales que nous
avons croisées avec le fichier national, sans résultat. Il est bien possible que
celles du meurtrier en fassent partie mais, pour le coincer, il nous faudrait
un joli coup de chance. Pour le reste, que ce soit les objets mis sous scellés,
l’enquête de voisinage ou les recherches dans la vie de Brunet, nous avons
fait chou blanc.
Une idée folle traversa l’esprit de Vidal.
– Notre collectionneur fétichiste, ce ne serait pas Brunet par hasard ?
Le juge se contenta de sourire.
– Pas assez riche, d’une part, et, en admettant que ce soit lui, pourquoi
aurait-il poursuivi ses recherches après 1990 ? Par ailleurs, si l’on admet
votre hypothèse, qui aurait assassiné Lambert ? Un complice ? Non, je
pense que les deux hommes ont été tués par le même homme. C’est par là
qu’il faut chercher.
Molinier leva l’index en direction de Vidal en lui assénant, sur un ton
sentencieux.
– Le commanditaire, vous dis-je ! Le commanditaire !
La messe était dite mais Molinier n’en avait pas terminé.
– Vous n’avez pas répondu à ma question : que comptez-vous faire à
présent ?
Vidal, que le magistrat commençait à agacer, trouva la bonne répartie.
– C’est à vous de me le dire. C’est vous le magistrat instructeur.
Molinier en resta bouche bée. Vidal en profita, après une brève poignée
de main, pour prendre la poudre d’escampette. Il ne connaissait pas encore
lui-même la réponse à la question du juge mais il était bien déterminé à
retourner titiller la dénommée Marie Nival avec qui il avait un compte à
régler.
38

Je m’en allais les poings dans mes poches crevées ;


Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! Que d’amours splendides j’ai rêvé !
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Compte-tenu de l’heure tardive, Vidal dut attendre le lendemain pour se


rendre à la mairie de Charleville où, apparemment, semblait être enfouie
une part du mystère entourant la disparition du squelette de Rimbaud et les
meurtres de Brunet et de Lambert.
Quand il fit son entrée dans le secrétariat, Vidal découvrit que la jolie
blonde avait été remplacée par un quinquagénaire chauve et ventru qui
respirait à plein nez le vieux garçon en déficit de vivacité d’esprit comme
d’hygiène corporelle. Il fallut plusieurs secondes avant que le fonctionnaire
adipeux lui accordât un regard. Celui-ci était vitreux et semblait caractériser
à la fois une addiction à l’alcool comme le confirmait son teint rougeaud et
une lenteur d’esprit comme le donnaient à croire les difficultés qu’il
éprouvait à saisir la requête du lieutenant.
Vidal se dit qu’il aurait sûrement dû se diriger directement vers le
bureau de la chef de service plutôt que de s’en remettre à cet énergumène.
Celui-ci passa un appel téléphonique pour annoncer le visiteur et, presque
aussitôt, la porte s’ouvrit et Marie Nival apparut, le visage aussi sombre que
la veille.
– Encore vous ! s’exclama-t-elle. Que me voulez-vous encore ?
Mais, elle ne s’exprimait plus sur le mode de l’agressivité. C’était plutôt
une femme inquiète qui se trouvait face à Vidal. Était-elle informée de la
mort de Lambert et des conditions dans lesquelles il avait trépassé ?
Probablement. Tout se savait si vite. Et puis, il y avait les radios locales qui
avaient dû faire leurs choux gras de cet événement. Peut-être même avait-
elle été informée par un réseau parallèle, celui qui jouait par ailleurs la carte
de l’omerta.
Vidal décida qu’à la différence de la veille, elle ne lui échapperait pas à
la manière d’une anguille. Il était prêt à taper fort.
– Je reviens vous voir parce que, depuis hier, la situation a changé.
J’ignore si vous êtes au courant mais votre collègue Lambert a été
assassiné. Ça change la donne. À présent, il va falloir me dire tout ce que
vous savez.
Marie Nival joua les offusquées.
– Mais que voulez-vous que je sache ? J’ai rencontré Yves Lambert une
seule fois, le jour de la passation de pouvoir. Il m’a fait visiter le service,
m’a présenté tout le monde et il n’est plus jamais réapparu.
– Madame, évitez de me prendre pour un imbécile. À combien s’élève
votre salaire ?
La femme demeura interloquée. À l’évidence, la tournure que prenait
l’échange la déstabilisait. La question était directe, l’avait surprise et, même
si elle n’en voyait pas la finalité, elle savait qu’elle était acculée à donner
une réponse.
– Un peu plus de 3 000 euros, balbutia-t-elle, en se demandant ce que le
policier allait pouvoir faire de cette information.
– Et vous croyez possible qu’avec un tel salaire, votre prédécesseur était
en mesure d’avoir un train de vie de ministre ?
Marie Nival s’empourpra. Elle venait de comprendre où voulait en venir
le flic et elle se sentit prise au piège. Elle tenta une dernière manœuvre.
– Je ne l’ai jamais fréquenté. Comment voulez-vous que je connaisse
son train de vie ?
Il était temps de passer à la vitesse supérieure.
– Si vous voulez me mener en bateau, je peux vous placer en garde à
vue. Vous aurez 48 heures pour réfléchir.
De cramoisie qu’elle était quelques secondes auparavant, la chef de
service était devenue pâle comme un linge. Elle était enfin mûre et se mit à
tout déballer.
– Je ne connais que les rumeurs qui ont couru dans mon service mais
aussi dans les autres services de la mairie. Tout le monde savait plus ou
moins que Lambert n’était pas clair, qu’il avait trempé dans des pillages de
cercueils avec deux de ses subordonnés qui avaient déjà mauvaise
réputation. C’est le bruit qui courait. Il aurait pu être licencié mais, sans que
je puisse vous dire pourquoi, il a été protégé par l’adjoint de l’époque. Il a
dû recevoir un avertissement ou un blâme mais rien de bien méchant. Il est
parti à la retraite et on n’a plus parlé de rien. Il n’y a qu’au printemps quand
on a découvert que le squelette qui se trouvait dans le cercueil de Rimbaud
n’était pas le sien qu’on a senti un malaise au sein de la mairie. Chez les
plus anciens surtout, ceux qui avaient connu Lambert. Mais personne n’a
osé en parler ouvertement. Voilà tout ce que je sais, je vous le promets.
Vidal avait tendance à la croire mais cette confession ne lui suffisait pas.
– Et Hermelin, comment a-t-il réagi ?
– Hermelin ? Il n’avait rien à voir avec tout ça. Les faits s’étaient
produits sous une mandature précédente, qui plus est d’un autre bord
politique. Alors, le nouveau maire et sa municipalité n’en avaient rien à
faire de Lambert. Avaient-ils seulement entendu parler de lui ?
– Connaissez-vous le nom de l’adjoint de l’époque ?
– Je l’ignore. Avant de prendre ce poste à Charleville, j’occupais les
fonctions d’attachée d’administration au conseil général de la Somme. C’est
vous dire si, avant mon arrivée, la vie politique ardennaise m’était
étrangère. Pour cela, il faudrait que vous questionniez les personnels plus
anciens. Mais beaucoup d’entre eux ont fait valoir leurs droits à la retraite
et, à l’occasion des dernières élections, il y a eu un gros renouvellement des
cadres.
Vidal n’avait pas envie de faire le tour des services de la mairie et il se
dit qu’il trouverait facilement ce genre d’information, en questionnant
quelqu’un de la rédaction du journal local. Il remit ces investigations à plus
tard.
Ne sachant comment orienter la suite de son enquête, il décida d’aller
dès le lendemain rendre une visite à l’intellectuel vouzinois qui l’avait
encouragé à mettre en coupe réglée la commune de Roche. Coste lui
donnerait peut-être l’idée géniale qui remettrait son enquête sur les rails.
Lui, l’un des membres éminents du sérail ardennais, saurait sans doute lui
retrouver le nom de l’édile en charge des cimetières à la fin des années 80.
39

Et je les écoutais, assis au bord des routes,


Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Coste n’eut pas l’air surpris de voir Vidal débarquer à l’improviste. On


aurait même dit qu’il l’attendait. Il était vêtu d’un pantalon en velours
côtelé et d’une veste en laine blanche dont l’échancrure laissait déborder
une lavallière du meilleur effet. Un véritable dandy. L’élégance incarnée.
On voyait que l’homme n’était pas d’une extraction quelconque. D’ailleurs,
sa maison abritait un confort cossu et, aux murs, le lieutenant remarqua
quelques toiles qui devaient coûter des milliers d’euros.
Le ciel était d’un bleu limpide et un soleil généreux inondait le jardin
où, à l’occasion de sa précédente visite, les deux hommes avaient partagé
une bouteille de Pic-saint-loup. En raison du froid qui s’était abattu sur la
région, Coste invita son visiteur à s’installer dans la véranda.
Coste ne semblait pas se préoccuper particulièrement du pourquoi de la
venue de son visiteur, comme si celui-ci était passé à l’improviste comme
on rend une visite de courtoisie à un ami de toujours.
– Vu l’heure, cette fois-ci, je ne vous proposerai pas de partager un
verre de vin mais peut-être un café à moins que vous ne préfériez un jus de
fruit ? déclara Coste, en se préparant à gagner la cuisine. J’en ai pour
quelques minutes. Il y a de la lecture sur la table basse. Notamment
quelques revues qui contiennent certains de mes articles. Je ne m’intéresse
pas qu’à Rimbaud. Je suis aussi un amoureux du patrimoine architectural.
Le secteur possède quelques merveilles que j’ai eu l’occasion de passer à la
loupe et auxquelles j’ai consacré quelques études que ces revues m’ont fait
le plaisir de publier. Je reviens dans un instant.
Vidal n’était pas particulièrement attiré par les articles de son hôte. Le
personnage affichait une suffisance qui commençait à l’agacer. Par contre,
son regard se perdait sur le jardin et sur cette magnifique langue verte,
parsemée de plantations et qui descendait paresseusement vers le ruisseau
qu’il avait aperçu lors de sa dernière visite. Il se leva, fit glisser le panneau
coulissant de la véranda et s’engagea sur l’étroit chemin qui conduisait au
bas du terrain. L’air était transparent et, en dépit du froid, la caresse du
soleil était douce. Il était à son zénith et plongeait la verdure dans une
lumière diaphane. À mesure qu’il approchait, il entendait de plus en plus
distinctement le clapotis du ruisseau qui sautait sur les cailloux qui
l’encombraient. En regardant sur sa droite, à l’abri d’un saule pleureur,
Vidal aperçut un petit édifice en bois qui ressemblait à s’y méprendre au
lavoir de Roche. Jusqu’où n’était pas allée se nicher la passion de Coste
pour son poète maudit. Il songea que Coste pourrait s’étonner de ne pas le
trouver dans la véranda mais ne s’en émut pas. Il serait bien temps de
regagner la maison et de papoter de choses et d’autres et, qui sait, d’ouvrir
une porte dans ce mur auquel il se heurtait.
Vidal s’était perdu dans la contemplation de l’eau qui lui faisait
momentanément oublier les récents événements et jusqu’à l’objet de sa
visite.
D’ailleurs, que venait-il chercher ici ? L’aide d’un notable qui devait
bien connaître les dessous de la vie ardennaise, qu’elle fût culturelle ou
politique ? Le nom d’un adjoint suspect d’avoir couvert des actes illicites
dans les cimetières du chef-lieu ? Ou simplement le réconfort auprès d’un
homme à l’hospitalité chaleureuse qui partageait avec lui une passion pour
le Pic-saint-loup ?
Vidal se sentait bien et goûtait avec délectation ce face à face solitaire
avec un petit coin de paradis. Il s’avança pour mieux observer le petit
édicule de bois et réalisa que l’accès en était interdit par une barrière fermée
par une chaîne et un cadenas. La curiosité fut plus forte que la raison. Vidal,
oubliant son sens des convenances, réussit à enjamber la clôture et
s’avança.
Au beau milieu de l’abri, se dressait une stèle qu’on ne pouvait voir de
l’extérieur car elle était légèrement en retrait. Elle était constituée d’un bloc
de ciment d’une cinquantaine de centimètres de hauteur et portait à son
sommet une plaque fixée sur le socle par quatre vis en cuivre. Vidal
s’approcha un peu plus pour lire l’inscription qui y figurait. Alors qu’il la
découvrait, son corps fut traversé par un frisson. On pouvait lire :
Ici, repose, dans ce trou de verdure,
le Dormeur du val
Il y avait de quoi être troublé et Vidal l’était au plus haut point. Que
signifiait cette épitaphe ? Que Coste avait assimilé cet endroit, il était vrai,
idyllique, au lavoir de Roche où Rimbaud était supposé avoir composé le
plus connu de ses poèmes ? Ou alors, cette inscription était-elle une litote
recouvrant une réalité à laquelle le lieutenant n’osait songer ?
Il en était à se poser ces questions lorsqu’il entendit des pas derrière lui.
Coste se tenait devant lui, avec, au coin des lèvres, un sourire dont Vidal
n’aurait pu dire s’il exprimait le plaisir de partager sa tour d’ivoire ou une
inquiétante détermination.
– Alors, Monsieur le policier curieux, que pensez-vous de mon petit
sanctuaire ?
Il y avait, dans le ton et dans les paroles de Coste, quelque chose de
cynique qui effraya Vidal. Un peu comme les propos d’un coupable qui se
sait découvert et se prépare à punir celui qui a éventé son forfait.
Pourtant, il n’y avait là rien de répréhensible. Coste pouvait bien
cultiver le fétichisme dans l’enceinte de sa propriété. S’il n’avait pas été
informé de son athéisme et de sa laïcité viscérale, Vidal aurait parié que
Coste présentait un côté mystique. Le terme de sanctuaire ne faisait pas
partie du lexique d’un athée ou alors il fallait entendre ce mot dans le sens
laïque dédié à la mémoire de Rimbaud. Il n’empêchait, le portrait du poète
que Vidal avait entrevu dans la salle de séjour de Coste aurait largement
suffi pour rendre hommage à Rimbaud.
Coste continuait à considérer Vidal avec le même sourire et avec, dans
les yeux, des éclats comme ceux qu’on voit de coutume dans le regard des
fous. Une peur sourde envahit le lieutenant. Son imagination avait
commencé à faire son œuvre. Il venait d’entrevoir le pire mais ne voulait y
croire. Il fallait à tout prix désamorcer la situation qui devenait
embarrassante.
– Je suis vraiment désolé. Je vous présente mes excuses. Ma curiosité a
été plus forte que ma raison et je me suis laissé aller de façon coupable. Cet
endroit est si paisible. Vous avez eu raison de le consacrer à Rimbaud. Je
suis sûr qu’il aurait aimé reposer dans un endroit comme celui-là.
En même temps qu’il parlait, Vidal prenait conscience de la maladresse
de ses propos. L’autre continuait à le fixer avec un regard d’égaré. Coste
était devenu méconnaissable. Comme possédé. La peur enflait chez le
lieutenant qui ne savait comment se sortir du guêpier dans lequel il s’était
fourré et aurait donné tout l’or du monde pour quitter l’endroit. Il balbutia
plus qu’il ne dit :
– Ne pourrions-nous pas regagner la véranda ? Il commence à faire
froid. D’ailleurs, je pense que je ne vais pas trop m’attarder. J’ai rendez-
vous avec le juge Molinier et l’heure avance.
Il ne trouva comme réponse que le regard de son interlocuteur dans
lequel avait pris place une lueur de mépris. Vidal se sentait de plus en plus
pitoyable.
Coste qui était resté silencieux depuis de longues secondes se décida
enfin à parler.
– Me prendriez-vous pour un imbécile, Lieutenant ? Croyez-vous que je
ne suis pas au courant de votre enquête auprès de la mairie de Charleville et
de votre visite à cet imbécile de Lambert ? Imaginez-vous un seul instant
que je vais prendre pour argent comptant vos pitoyables excuses et vos
explications pour le moins bancales ?
Vidal avait la confirmation de ce qu’il craignait. À n’en pas douter,
Coste était le cerveau d’une machiavélique manipulation qui, avec l’aide de
Lambert et de ses deux sbires, avait abouti au vol de la dépouille de
Rimbaud, aux échanges de squelettes et à cet extraordinaire
embrouillaminis qui avait mobilisé depuis plusieurs mois tout ce que le
département comptait de forces vives. Pour Vidal, il était essentiel de
conserver la tête froide, de ne pas céder à la peur. Il ne portait même pas
son arme qu’il avait laissée dans la boîte à gants de la voiture. À quoi bon
l’emporter quand on rend visite à un gentleman, un intellectuel pacifique
qu’on commence à considérer comme son ami ? Il venait en revanche
d’entrevoir le revolver qui dépassait de la poche de pantalon de Coste et sur
la crosse duquel son hôte venait de porter la main.
Ne pas paniquer, gagner du temps et espérer un miracle. Visiblement les
mots ne servaient plus à rien sinon à reculer de façon dérisoire la terrible
échéance. Le possédé allait lui tirer dessus et le faire disparaître comme il
l’avait fait pour le squelette de Rimbaud. À présent, Vidal en était sûr, les
restes de Rimbaud devaient se trouver là, sous cette stèle, depuis près de
trente ans, depuis que Coste les y avait enterrés.
De facto, Vidal avait compris que le fameux maire-adjoint qui avait
couvert les agissements de Lambert et de ses deux acolytes n’était autre que
Coste. Comment pouvait-il deviner que cet intellectuel retiré dans sa tour
d’ivoire du Vouzinois, ce retraité paisible avait été un homme politique qui
comptait à Charleville ? Et, surtout, comment aurait-il pu imaginer que cet
homme cultivé aux manières raffinées avait pu ourdir une telle
machination ? Pourquoi n’avait-il pas poussé plus loin ses investigations,
questionné des Carolomacériens qui avaient connu cette époque ou ne
serait-ce que consulter Wikipedia où devait apparaître la composition des
municipalités successives depuis des décennies ?
Il était un peu tard pour s’en vouloir et s’autoflageller. À présent, il y
avait urgence et Vidal n’avait aucune idée de la façon dont il pouvait encore
manœuvrer son vis-à-vis. Celui-ci arborait toujours le même sourire de
contentement. On aurait dit qu’il appréciait l’instant présent comme s’il
éprouvait de la fierté à confesser son secret sachant que son confident allait
passer à trépas. C’était son moment de gloire. Le triomphe d’un fou.
– Voyez-vous, mon cher ami, aucun de ces prétendus rimbaldiens n’a su
rendre à notre grand homme la justice qu’il méritait. Arthur Rimbaud
détestait Charleville qu’il surnommait par dérision Charlestown. Il abhorrait
sa bourgeoisie arrogante qui méprisait sa famille et sa plèbe insolente qui
invectivait sa mère dans les rues de la ville quand elle remontait la rue du
Moulin et la rue du Petit-Bois pour se rendre à la messe à Saint-Rémi.
Aucun de ces rimbaldiens n’a jugé bon de m’emboîter le pas quand j’ai
proposé qu’on transfère la dépouille de Rimbaud sur la terre natale de ses
ancêtres. C’était son vœu le plus cher. Je n’en veux pour preuve que la lettre
qu’il a écrite à sa mère dans les dernières heures de sa vie et dans laquelle il
demandait expressément à être inhumé à Roche. En tout cas, loin de
Charleville. J’ai gardé précieusement cette lettre. Je pourrais vous la
montrer mais nous n’en sommes plus là. Il n’est pas question que la
dépouille de Rimbaud regagne le chef-lieu. Impensable. Je n’ai rien contre
vous mais vous comprendrez que je ne puisse pas vous laisser dévoiler ce
que vous avez découvert. Car, en dépit de la comédie que vous avez tenté
de me jouer, je sais que vous avez compris. Oui, le squelette d’Arthur
Rimbaud repose bien ici, dans cet endroit que vous avez avec justesse
qualifié de paisible et qui ressemble tant à l’endroit qui lui a inspiré ses plus
belles œuvres et plus particulièrement Le dormeur du val. Je n’avais pas
d’autre choix que d’agir pour répondre aux dernières volontés de notre
grand homme. Voilà, vous savez tout. À présent, vous allez payer le prix de
votre curiosité.
Vidal avait pleinement conscience du fait que Coste était arrivé au terme
de ses explications et que sa vie dépendait à présent de sa capacité à faire
durer la logorrhée de ce fou. Pour cela, il fallait maintenir l’échange.
– Vous pensez que cela justifiait la mort de deux hommes dont l’un
d’eux était un simple chercheur, un peu fou certes, mais pacifique ?
– Ah, ah, ricana Coste. Ce vieux fou, comme vous l’appelez, avait fait le
rapprochement entre la découverte d’un cercueil vide et moi. Il avait
suffisamment fouiné dans les archives de la ville pour avoir repéré que
c’était moi qui avais décidé la restauration de la tombe de Rimbaud et, lors
d’une récente visite à la mairie, il avait découvert que les archives
correspondant à cette période avaient disparu. Il avait tout compris et, peu
de temps, après votre visite, il m’a appelé pour me demander conseil. Il
voulait savoir si je voyais un inconvénient à ce qu’il vous parle de ces
travaux et à ce qu’il vous oriente vers moi. Cet imbécile, au lieu de vous
recontacter sans m’en parler, a eu des scrupules. Ses scrupules ont signé sa
condamnation. Je ne pouvais pas le laisser vous mettre sur ma piste.
Vidal était consterné. Coste se comportait comme un psychopathe
incapable du moindre sentiment de culpabilité et dépourvu de toute
conscience morale.
– Quant à cette crapule de Lambert, il était le seul à être au courant de
ma responsabilité dans l’enlèvement du squelette de Rimbaud. Je ne
pouvais pas prendre le risque de le voir parler. J’avais réussi à éviter que ses
deux débiles de complices entendent parler de moi et je lui avais versé une
somme considérable pour acheter son silence.
Vidal continuait à penser qu’il fallait entretenir le discours de Coste.
– Avec quel argent avez-vous pu le soudoyer ? Vu son train de vie et vos
conditions d’existence, on a du mal à vous imaginer derrière tout ça.
La machine était lancée. À l’évidence, Coste souffrait d’un narcissisme
incroyable. La question de Vidal semblait l’avoir vexé.
– Comment ça ? Vous ne savez donc pas qui je suis ? aboya-t-il en
dardant sur Vidal un regard luisant de colère. Je suis l’héritier des fonderies
Coste. Je dispose d’une fortune confortable que cette maison ne laisse pas
deviner. Je possède d’autres propriétés et des comptes en banque bien
remplis. Lambert a été grassement rétribué. Quand quelqu’un l’a dénoncé
pour ses rapines, je l’ai soutenu et protégé. C’était le prix à payer. Il m’en a
été reconnaissant. Pour calmer le jeu, je lui ai conseillé de prendre une
retraite anticipée. Avec ce que je lui ai versé, il n’a fait aucune difficulté.
Mais, vous savez comment est la nature humaine. Une garde à vue un peu
musclée et il pouvait tout déballer. J’ai fait ce qu’il fallait pour que ça
n’arrive pas.
Coste semblait être parvenu à bout de patience.
– Mais assez parlé, Lieutenant, je suis désolé mais je n’ai pas le choix,
vous allez être la troisième victime de cette regrettable affaire.
Tout allait s’achever là, dans cet endroit riant qui ne semblait pas fait
pour accueillir la mort. Des pensées stupides traversèrent l’esprit de
l’officier, comme le fait d’imaginer qu’il allait peut-être reposer à jamais
aux côtés de Rimbaud. Pourquoi donc n’avait-il pas tenu Molinier au
courant de ses déplacements ? Il allait disparaître. Personne ne retrouverait
son corps, pas plus qu’on ne retrouverait celui du poète.
Bien que n’étant pas croyant, Vidal recommanda son âme à Dieu.
40

C’est un trou de verdure où chante une rivière,


Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil de la montagne fière
Luit ; c’est un petit val qui mousse de rayons.

Coste s’était avancé d’un pas, pointant son arme sur la poitrine de Vidal.
Il tendit le bras dans un geste déterminé. C’est alors qu’au loin, Vidal
entendit poindre un bruit familier. Coste l’avait entendu aussi car il
suspendit son geste et tendit l’oreille. L’espace d’une seconde, il tourna la
tête dans la direction du bruit. Vidal ne manqua pas l’occasion qui lui était
offerte. Il bondit en avant et saisit le bras de Coste qui lâcha son arme.
Désarçonné, il n’eut pas le temps d’éviter le poing du policier qui lui
fracassa le nez. Il chuta lourdement en arrière et sa tête heurta la barrière.
Le bruit de la sirène des gendarmes se faisait de plus en plus fort. Le
Trafic bleu devait se trouver au bout du chemin qui conduisait à la maison
de Coste. Celui-ci gisait au sol, à moitié groggy. Son nez pissait le sang.
Vidal avait ramassé le revolver et, à présent, c’est lui qui tenait en joue son
agresseur. Il s’aperçut que son bras tremblait. La peur ne s’était pas
dissipée. Il ne s’était jamais trouvé dans une telle situation et ne devait qu’à
un miracle de s’en sortir à si bon compte.
Lorsque l’adjudant-chef Daugy pénétra dans le jardin, il reconnut Vidal
qu’il avait côtoyé à Roche. Prenant conscience du fait qu’il tenait en joue
un homme qui ne portait pas son identité sur son front, le lieutenant songea
que c’était là une chance. Les gendarmes auraient pu se méprendre.
Coste avait retrouvé la station debout et portait à présent une paire de
menottes sous la surveillance vigilante de deux gendarmes. Il se tamponnait
le nez avec son mouchoir. Il semblait absent, comme un homme qui ne
comprend pas ce qui lui arrive. Vidal avait cessé de trembler. L’adjudant-
chef Daugy l’avait débarrassé de l’arme qu’il avait glissée dans un sachet
plastifié. Pièce à conviction, avait-il commenté, en adressant un clin d’œil
au policier.
Molinier et le procureur arrivèrent une demi-heure plus tard. Vidal avait
eu largement le temps de se remettre de ses émotions. Les gendarmes
avaient investi le jardin, prenant des photos, en attendant des consignes plus
précises.
Dès son arrivée, le juge se précipita vers Vidal, le prenant par les
épaules comme s’il avait affaire à un miraculé.
– Ravi de vous retrouver en bonne santé, mon vieux, lui lança-t-il. J’ai
eu peur.
Vidal se sentit réconforté par l’élan de compassion du magistrat. Il
remercia Molinier en lui pressant chaleureusement la main. Ce diable
d’homme qui, depuis le début, semblait prendre cette affaire à la légère
venait de lui sauver la vie.
– Sans vous, j’y restais. Comment avez-vous fait pour me retrouver ?
– Ah, ça vous en bouche un coin, hein ? répondit-il sur un ton triomphal.
C’est assez simple. Mais, avant toute chose, détrompez-vous, je ne vous ai
pas vraiment retrouvé.
Constatant la mimique d’incompréhension de Vidal qu’il jugea
comique, Molinier éclata de rire et poursuivit.
– Si je vous ai retrouvé, c’est par hasard. En fait, l’intervention de
Lambert dans cette affaire m’a intrigué. J’ai voulu creuser la question et j’ai
interrogé un vieil Ardennais de mes connaissances. Il faudra d’ailleurs que
je vous le présente. On ne peut pas dire qu’il fasse partie des rimbaldiens –
c’est un inconditionnel de Baudelaire, comme moi – mais c’est un homme
d’une grande culture qui pourrait en remontrer à pas mal d’entre eux. Il
vous plaira, j’en suis sûr. Il se trouve que c’est mon partenaire de bridge et
qu’avant-hier soir, nous avions une partie. Il m’a raconté avec force détails
cette histoire de la restauration et du remaniement du carré dans lequel se
trouve la tombe de Rimbaud. Il m’a aussi parlé de celui qui était derrière
tout ça, je veux parler de Coste. Ce qu’il m’a dit du bonhomme m’a plongé,
je dois l’avouer, dans une grande perplexité. Un exalté, m’a-t-il confié, un
forcené qui voulait contre vents et marées déplacer la dépouille de Rimbaud
de Charleville à Roche. Il n’est pas parvenu à ses fins, enfin officiellement.
Ce matin, je me suis souvenu de vos propos et j’ai eu une illumination –
vous voyez, il n’y a pas que Rimbaud pour avoir des illuminations,
s’exclama-t-il au passage en accompagnant cette saillie d’un rire des plus
sonores qui fit se retourner sur eux l’ensemble des pandores présents.
Puis, reprenant son sérieux.
– J’ai repensé à l’opuscule que vous m’avez donné et qui vous avait été
offert par Coste. Je l’ai confié à la gendarmerie. Sur la couverture, il y avait
les empreintes de Coste et les vôtres. Et figurez-vous que, dans la maison de
Brunet comme dans celle de Lambert, on a retrouvé les mêmes. C’est ainsi
que j’ai compris que Coste était l’assassin des deux hommes. J’ai essayé de
vous joindre mais vous étiez sur messagerie. J’étais à cent lieues d’imaginer
que vous étiez chez lui. J’ai alerté la brigade de Vouziers en demandant à
l’adjudant-chef Daugy de se rendre au domicile de Coste pour
l’appréhender. Je n’étais pas totalement sûr de mon coup mais, vous en
conviendrez, nous n’en sommes plus à ça près dans cette affaire.
Le fourgon Trafic où avait été poussé Coste était déjà reparti depuis
longtemps en direction de la gendarmerie de Vouziers où il allait être mis en
garde à vue. Molinier tourna son regard vers la stèle, la contempla quelques
secondes puis se tourna vers Vidal.
– Vous croyez qu’il est là ?
– C’est notre ultime espoir, rétorqua le lieutenant.
41

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,


Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

On fit en sorte de ne pas ébruiter l’affaire. Le préfet, prévenu dans la


journée par le procureur, dépêcha sur place une entreprise de terrassement
réquisitionnée sur un chantier public. Il fallut trouver une pelleteuse de
petites dimensions pour accéder au jardin. Molinier, Vidal et le procureur
qui avaient déjeuné dans un restaurant de Vouziers, étaient revenus
précipitamment pour assister à l’opération d’excavation dont ils attendaient
un miracle.
Il avait fallu la jouer fine pour ne pas mettre la puce à l’oreille de toute
la région et surtout de la presse. Par bonheur, la demeure de Coste se
trouvait légèrement à l’écart du village et seuls ses proches voisins alertés
par les sirènes des gendarmes se posaient quelques questions. Le maire leur
avait demandé de ne rien ébruiter et, d’ailleurs, à voir ces quelques braves
gens rassemblés devant la maison, on les imaginait mal cultiver des
relations dans la presse ou sortir leur portable pour envoyer une vidéo aux
télévisions.
Le préfet souhaitait faire vite de façon à être le premier informé de la
découverte du squelette et le premier à annoncer la nouvelle au premier
ministre. Ensuite, les journalistes pourraient en faire leurs choux gras s’ils
le souhaitaient, il s’en moquait éperdument pourvu qu’il puisse sauver enfin
la face après plusieurs mois d’un vaudeville qui avait ridiculisé les pouvoirs
publics.
Molinier qui revivait pour la troisième fois la même scène en quelques
mois se demandait ce qui allait sortir de cette cavité que le godet de l’engin
creusait avec d’infinies précautions. La stèle et la plaque qui la couronnait
avaient été jetées sans ménagement à quelques mètres de là et la barrière
qui ceignait le sanctuaire avait été purement et simplement détruite.
Vidal tordait nerveusement ses mains, espérant qu’il allait enfin assister
à l’épilogue de sa longue enquête.
Quant au procureur, il triturait son téléphone portable attendant le
moment fatidique où il faudrait annoncer au préfet le résultat des
opérations.
Soudain, le godet heurta un obstacle qui devait être en bois car on
entendit un craquement. Deux terrassiers qui se trouvaient à proximité du
trou se jetèrent sur leurs pelles pour achever de dégager ce qui, au terme de
quelques minutes, se révéla être un coffre en bois. Pas un cercueil mais une
simple boîte pareille à celle dans lesquelles Rimbaud devait transporter les
armes dont il faisait commerce en Afrique. Une boîte de chêne clair noircie
par son contact avec la terre humide.
Chacun des spectateurs de cette scène irréelle retint son souffle. Un des
ouvriers s’approcha, muni d’une barre à mine, et commença à arracher le
couvercle que retenaient de simples pointes en métal. Après de longs efforts
et le renfort de ses collègues, il parvint à lever le couvercle de planches et
l’on vit apparaître un linceul blanc piqué de taches d’humidité.
D’un signe de la main, le procureur ordonna à l’un des terrassiers de
soulever le drap et l’on vit apparaître dans la lumière blanchâtre du soleil de
novembre un squelette conforme à l’idée que chacun se faisait de celui de
Rimbaud.
Chacun demeura silencieux comme recueilli devant ce spectacle, y
compris le procureur qui semblait ne plus avoir conscience du portable qu’il
tenait dans la main. Vidal dut se concentrer pour identifier la jambe droite et
fut rassuré. C’était bien elle dont le fémur coupé en son milieu se terminait
par un cal à l’aspect poli.
Chacun prit conscience de la solennité de l’instant, de son caractère
exceptionnel et de la chance qu’il avait d’être là pour vivre ce moment
unique. Il n’était pas donné à tout le monde d’admirer le squelette d’Arthur
Rimbaud. Vidal songea que bien des rimbaldiens lui auraient envié ce
privilège. De son côté, Molinier avait pris un air blasé.
Le procureur fut le premier à sortir de sa torpeur pour apprendre au
préfet la grande nouvelle qui se répercuta aussitôt sous les plafonds dorés
de Matignon et sans doute de l’Élysée. On se congratula, avec retenue dans
un premier temps, puis de façon plus démonstrative. Les pompes funèbres,
alertées, arrivèrent et embarquèrent la caisse sur laquelle l’adjudant-chef
avait apposé les scellés. Puis, le fourgon mortuaire, escorté par deux
véhicules de la gendarmerie, prit la route du chef-lieu.
Molinier dont cette scène n’avait pas entamé la causticité, se tourna vers
Vidal et, à voix basse, lui souffla :
– Il nous aura bien fait courir, ce diable de Rimbaud, mais on aura fini
par le rattraper. Maintenant, il reste à espérer que les pompes funèbres ne se
trompent pas de cercueil.
42

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme


Sourirait un enfant malade, il fait un somme ;
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine.
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

La fin d’année approchait et, avec la montée en puissance de la fièvre


de Noël, on avait oublié l’affaire du squelette. Chacun vaquait à ses achats
de cadeaux et aux préparatifs du réveillon. Rimbaud avait été relégué au
second plan.
Le 18 décembre, après de nombreuses expertises conduites dans le plus
grand secret à la faculté de médecine de Reims, le squelette de Rimbaud fut
ramené à Charleville où il fut inhumé et où, pour l’occasion, une cérémonie
officielle fut organisée en présence du ministre de la culture. Les corps
constitués auxquels s’étaient joints de nombreux rimbaldiens avaient bravé
la neige qui tombait en abondance pour venir rendre un hommage vibrant
au prince des poètes. La presse en rendit compte en reconnaissant à leur
juste valeur la ténacité des autorités et le flair d’un policier et d’un juge sans
lesquels on eût perdu à tout jamais la précieuse relique.
Entre-temps, Hermelin avait été victime d’un accident cardio-vasculaire
que d’aucuns avaient mis au compte de la contrariété causée par cette
affaire et l’adjoint à la culture avait dû quitter son fauteuil d’élu pour
prendre un repos indispensable à sa guérison.
Le maire avait jugé plus sage de ranger le projet dans le tiroir déjà bien
rempli des utopies hermeliniennes et il avait été décidé de consacrer
l’extension du musée à une salle de projection où un diaporama sophistiqué
retraçait la vie de Rimbaud avec forces photographies, dessins et peintures.
Le lieutenant Vidal n’avait pu assister à la cérémonie, ayant été rappelé
à Reims par sa hiérarchie pour les besoins d’une nouvelle enquête. Il venait
d’apprendre qu’il était promu au grade de capitaine.
Le juge Molinier avait trouvé le moment opportun pour partir en beauté
et prendre une retraite bien méritée, quelque part au fond de la Creuse, où il
aurait tout le loisir de s’adonner à la pêche et de commencer son essai sur
Baudelaire. Vidal n’avait pas été surpris de recevoir une carte postale
portant le timbre à date de Guéret et l’invitant à venir consacrer quelques
jours de vacances à taquiner la truite dans la Gartempe.
Dans la maison d’arrêt de Charleville, deux hommes qui répondaient
aux noms de Simon et Jeanjean n’avaient toujours pas compris pourquoi,
après tant d’années, leur passé les avait rattrapés.
En tête de chacun des chapitres de ce roman, figurent en italiques
quelques vers extraits de l’œuvre de Rimbaud qui ont accompagné votre
lecture. Ils ont été tirés des poèmes suivants :

Le bateau ivre – Chapitre de 1 à 2


Première soirée – Chapitre de 3 à 5
Sensation – Chapitre de 6 à 7
Rêvé pour l’hiver – Chapitre de 8 à 11
Larme – Chapitre de 12 à 13
L’éternité – Chapitre 14
L’angelot maudit – Chapitre de 15 à 16
Les chercheuses de poux – Chapitre de 17 à 21
Phrases – Chapitre de 22 à 23
Chanson de la plus haute tour – Chapitre de 24 à 25
Le vieux buffet – Chapitre de 26 à 29
Roman – Chapitre de 30 à 37
Ma bohême – Chapitre de 38 à 39
Le dormeur du val – Chapitre de 40 à 42
AUX ÉDITIONS LAJOUANIE

ROMAN POLICIER MAIS PAS QUE…

Du passé faisons table rase, de Malik Agagna


À mort le chat ! de Jérémy Bouquin
Sois belle et t’es toi ! de Jérémy Bouquin
Chasseurs d’esprit, de Isabelle Bourdial
La Sirène du jardin Massey, de Jean-Luc Cochet
Replay, de Jean-Luc Cochet
Je serai le dernier homme… de David Coulon
La Rascasse avant la bouillabaisse, de Gilles Del Pappas
Poubelle’s Girls, de Jeanne Desaubry
Le Pacte, de Didier Fohr
Un temps de chien ! de Pascal Jahouel
Sous-pression, de Pascal Jahouel
Punk Friction, de Jess Kaan
Un charmant petit village, de Jean-Michel Lecocq
Dernière escale, de Sandra Martineau
Au-dessus des horizons verticaux, de Olivier Maurel
Fallait pas… de Olivier Maurel
Trouble, de Stéphanie de Mecquenem
Cavale hongroise, de Waldeck Moreau
Une clinique si accueillante, de Waldeck Moreau
Le rouge n’est pas qu’une couleur, de Chris Nerwiss
Je m’appelle Requiem et je t’… de Stanislas Petrosky
Dieu pardonne, lui pas ! de Stanislas Petrosky
Le Diable s’habille en licorne, de Stanislas Petrosky
Plusdeprobleme.com, de Fabrice Pichon
Retours amers, de Fabrice Pichon
Protocoles Fatals, de Fabrice Pichon
Lynwood Miller, de Sandrine Roy
Lynwood Miller, Pas de printemps pour Éli, de Sandrine Roy
Mitragyna, de Alain Siméon & Sandrine Zorn
La Poule borgne, de Claude Soloy
20 manières de se débarrasser des limaces, de Jan Thirion
En main propre ! de Jérôme Zolma

ROMAN PAS POLICIER MAIS PRESQUE…

Ne sautez pas ! de Frédéric Ernotte


Le Don d’Hélène, de Gérard Pussey
La drolatique histoire de Gilbert Petit-Rivaud, de Frédéric
Révérend
Travailler tue ! de Yvan Robin

ROMAN JUDICIAIRE MAIS PAS QUE…

72 Heures, de Philippe Bilger

ROMAN EUPHORISANT MAIS PAS QUE…

Les passagers perdus, de Stéphane Bellat


Dehors la vieille ! de Géraldine Dubois

ROMAN D’ANTICIPATION MAIS PAS QUE…

Dieu 2.0, La papesse online, (Épisode 1), de Henri Duboc


Dieu 2.0, Bye bye Internet, (Épisode 2), de Henri Duboc
Dieu 2.0, La boîte de schrödinger, (Épisode 3), de Henri Duboc

ROMAN QUI FAIT FRÉMIR MAIS PAS SEULEMENT

Les Lucioles, de Jan Thirion (junior, de 10 à 110 ans)


À PARAÎTRE

ROMAN POLICIER MAIS PAS QUE…

Comme des mouches, de Frédéric Ernotte & Pierre Gaulon


Rafale, de Marc Falvo
Les oubliés, de Malik Agagna

ROMAN PAS POLICIER MAIS PRESQUE…

L’appétit de la destruction, de Yvan Robin


L’injustice des hommes, de André Fortin
Couverture et conception graphique : Caroline Lainé
Relecture : Françoise Depitre
Photo de couverture : Cosmo.
ISBN : 978-2-37047
© Éditions Lajouanie 2020
www.editionslajouanie.com
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