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Où en est la Tunisie aujourd’hui, quelle est sa destination pour

demain ?
Extrait du rapport de la Banque Mondiale (20014), La Révolution Inachevée, Créer des
opportunités, des emplois, de qualité et de la richesse pour tous les Tunisiens

Depuis les années 60, le développement économique de la Tunisie a été accompagné par un
rôle actif assuré par l’Etat. Le modèle économique tunisien fut caractérisé par une gestion
macroéconomique prudente, la segmentation de l’économie entre le secteur orienté vers
l’exportation (secteur « offshore ») et celui orienté vers le marché intérieur (secteur «
onshore»), une protection lourde et des restrictions à l’accès à une grande partie de
l’économie en plus d’un rôle actif de l’Etat dans les secteurs clés. Pendant les années 70 et 80,
ce modèle économique dual piloté par l’Etat a réussi à accompagner la transformation
structurelle de l’économie. La dualité onshore-offshore a joué un rôle positif puisque le
secteur offshore était relativement ouvert aux investisseurs étrangers et ramenait les devises
dont le pays avait tant besoin, alors que le secteur onshore lourdement protégé facilitait le
développement d’une base industrielle locale. Par conséquent, la Tunisie a connu une
augmentation rapide de ses exportations et une sophistication croissante de son économie. En
parallèle, les investissements publics et les entreprises publiques ont construit l’infrastructure
et fourni les services de base (eau, électricité, télécommunications, transport et services
logistiques) nécessaires pour accompagner la transformation économique du pays.
Ce modèle de développement dirigé par le secteur public a bien profité à la Tunisie de
différentes manières après l’Indépendance et a permis au pays de connaître une prospérité
grandissante et une réduction rapide de la pauvreté. La Tunisie a enregistré une croissance
annuelle de son PIB de près de cinq pourcent depuis les années 70 ce qui en a fait un des pays
les plus performants dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. La croissance était
assez équitable parce que les 40 pourcent les plus pauvres de la population ont vu leur niveau
de revenu s’améliorer rapidement tout au long de cette période.
La réduction de la pauvreté a continué pendant ces dernières années, ce qui a permis à la
Tunisie de baisser de moitié le taux de pauvreté passant de 32 pourcent en 2000 à 16 pourcent
en 2010. De plus, la réduction de la pauvreté a été la plus grande dans les régions les plus
défavorisées de sorte que les disparités régionales, quoique persistantes, ont baissé pendant
cette période. La performance de la Tunisie était globalement bonne comme le montre la
plupart de ses indicateurs de développement : les investissements et services publics ont
contribué à des améliorations remarquables depuis 1990 pour réduire la mortalité
infantile/maternelle et la malnutrition infantile, alors que les niveaux d’éducation ont
augmenté de manière très claire. Néanmoins, le modèle de développement économique
tunisien souffrait de problèmes fondamentaux qui ont préparé le terrain à la révolution de
janvier 2011.
Bien que la croissance du PIB par tête de la Tunisie ait été, depuis les années 90, la deuxième
dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, elle est restée en deçà des taux de croissance
observés dans les autres pays à revenu intermédiaire supérieur pendant cette même période et
contrairement à d’autres pays, la Tunisie n’a pas connu un décollage économique pendant les

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deux dernières décennies. Par ailleurs, la Tunisie a été affectée par un chômage persistant
parce que le taux de création d’emplois était insuffisant et la qualité des emplois créés
demeurait faible. La plupart des emplois créés par l’économie l’étaient dans des activités à
faible valeur ajoutée, surtout dans le secteur informel, n’offrant que de maigres salaires et un
travail précaire, qui ne correspondaient pas aux aspirations du nombre grandissant de
diplômés universitaires. Ainsi, ces dernières années, le chômage a surtout touché les jeunes et
les diplômés ce qui traduit une inadéquation structurelle entre la demande de main-d’œuvre
orientée vers les profils non qualifiés, et une disponibilité croissante de main-d’œuvre
qualifiée
De tels taux de chômage élevés et la mauvaise qualité des emplois disponibles sont à la base
du mécontentement exprimé par les jeunes Tunisiens dans des mouvements sociaux de masse.
Les choses ont encore empiré à cause de l’absence d’une participation adéquate, de
transparence et de redevabilité dans la gestion des affaires publiques, facilitant la corruption,
de sorte que les opportunités n’étaient plus égales pour tous, ce qui a exacerbé la frustration
de la population tunisienne. La réglementation lourde conjuguée à une intervention persistante
de l’état a favorisé la croissance de la corruption et du copinage qui ont vite envahi le
quotidien tunisien, et ceux qui détenaient le pouvoir ont contourné les règles pour servir leurs
propres intérêts. A la longue, l’extraction de rentes de la part du cercle proche du pouvoir
politique a porté préjudice à l’économie qui ne pouvait plus décoller pour apporter la
prospérité et des emplois de qualité pour tous. Toutefois, les pratiques de clientélisme ne se
limitaient pas à la sphère d’influence du clan Ben Ali et ont imprégné toute la société
tunisienne et continuent à constituer les fondements de l’architecture du système économique
encore en place. Il en a résulté un accès inéquitable aux opportunités ce qui a provoqué le
ressentiment populaire.
Un des mots les plus repris par les jeunes qui ont manifesté dans les rues début 2011 était
celui de “dignité”. Ceci montre que les problèmes économiques et sociaux ont dépassé la
dimension étroite de la pauvreté matérielle. Il s’agissait d’une révolution avant tout motivée
par la lutte contre l’exclusion et l’absence d’accès aux opportunités économiques.
L’absence d’opportunités économiques dans les régions intérieures du pays a exacerbé la
frustration. Alors que la situation économique s’est améliorée pour tous, de grandes disparités
ont persisté entre l’intérieur et le littoral. Les taux moyens de pauvreté sont restés quatre fois
plus élevés dans l’intérieur par rapport aux zones côtières plus riches. Les politiques
économiques ont contribué à maintenir ces disparités puisque la majeure partie des
investissements allaient vers le secteur des exportations installés naturellement le long du
littoral près des infrastructures nécessaires. Le modèle économique de la Tunisie s’est
finalement avéré incapable de relever des défis de développement en constante mutation. Le
chômage grandissant des jeunes et l’accès inéquitable aux opportunités, conjugués au manque
de transparence et aux pratiques de corruption des cercles proches du régime, ont exacerbé la
frustration de la population et ont préparé le terrain pour la révolution de janvier 2011.
Vers un nouveau modèle de développement : Offrir des opportunités à tous les Tunisiens
L’économie tunisienne a besoin de croître plus rapidement que son rythme des dernières
années pour pouvoir réduire le chômage de manière substantielle. Accélérer la croissance
économique et la création d’emplois va nécessiter l’augmentation des investissements (par

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rapport à leurs niveaux historiques). Bien que la Tunisie ait encore de la marge pour
augmenter le niveau des investissements publics et améliorer leur efficacité, à terme il y a des
limites inhérentes à l’expansion favorable à la croissance dans l’investissement public. Les
limites du financement sur emprunt dans l’investissement privé prennent leur source aussi
bien dans les contraintes de durabilité fiscale puisque les investissements publics pèsent sur le
budget national et il y a donc des limites aux montants qui peuvent être dépensés, que dans les
effets d’éviction à savoir l'effet du besoin croissant du gouvernement d’emprunter de grands
montants sur les marchés intérieurs des capitaux pour financer les investissements publics, les
taux d’intérêt risquent de devenir très élevés avec un impact négatif sur l’investissement privé
(Banque Mondiale 2012e). De même, l’investissement privé étranger est à long terme limité
parce que la hausse qui en résulte au niveau du déficit extérieur courant et de la dette
extérieure rendrait l’économie vulnérable et dépendante de l’entrée des capitaux étrangers.
Ainsi, l’investissement public et celui étranger ont un grand rôle à jouer mais l’ingrédient clé
requis pour dynamiser, à long terme, la croissance économique et la création d’emploi est
l’investissement privé intérieur. Libéraliser l’investissement privé se présente donc comme le
défi le plus grand pour accélérer la croissance durable et la création d’emplois en Tunisie.
La Tunisie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins et a besoin d’un nouveau modèle de
développement. La Tunisie doit revoir ses politiques économiques pour que le décollage
économique devienne possible. Le pays peut choisir de continuer avec le même modèle piloté
par l’Etat, qui est très vulnérable à l’extraction des rentes, ou de suivre la voie suivie par les
autres pays à revenu intermédiaire supérieur (PRIS) qui ont enregistré pendant les deux
dernières décennies une meilleure performance que celle de la Tunisie, à la faveur d’une
véritable intégration dans l’économie mondiale. Le nouveau modèle devrait éliminer les
privilèges, ouvrir les opportunités économiques à tous les tunisiens et augmenter la prospérité
à travers le pays. Ceci nécessite d’abandonner l’idée d’un Etat providence, qui a permis de
donner naissance au clientélisme et aux privilèges au profit des élites pour passer à un
système dans lequel l’Etat œuvre à établir et faire respecter des règles de jeu équitable, à
favoriser l’initiative privée (à travers tout le pays et pas uniquement le long de la côte) et à
apporter un soutien ciblé et efficace aux plus défavorisés. Il est clair que le choix qui s'impose
à la Tunisie doit faire n’est pas une simple question de politique économique. Il s’agit d’abord
et surtout du choix d’un modèle sociétal. La Tunisie se trouve à la croisée des chemins pour
choisir parmi plusieurs valeurs, normes et croyances. Il y a lieu de discuter et de débattre pour
choisir une vision pour la société qui déterminera par la suite les politiques économiques pour
les décennies à venir.

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