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Dr. LAROUSSI KAMEL, Anthropologue.

Institut des régions arides -Medenine-Tunisie.


Écomusée des régions arides-Institut des régions arides, El Fjé, -4119- Médenine, Tunisie.
E-mail : Laroussi.kamel@ira.rnrt.tn

-Laroussi Kamel, Mutations de la société nomade et du commerce caravanier dans le Sud-est


tunisien à la fin du XIX e siècle, pp. 35-90, in : Amira Alaya Sghaeir, dir, Le Sud-est : Présent
et histoire (en arabe), Tunis, Publications de l’Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement
National (ISHMN- Université de Mannouba, Tunis), Imprimerie officielle, 2009, 447 p.

1
2
Mutations de la société, de l’espace nomade et du commerce
caravanier dans le Sud-Est tunisien à la fin du XIXe siècle.
Laroussi Kamel.

Table des matières


1-Introduction .......................................................................................................................................5
2-Eléments constitutifs du territoire tribal dans le Sud-Est tunisien ....................................................6
3- L'organisation sociopolitique de la société tribale ...........................................................................8
3-1- Le Conseil tribal ou «Miâd» ...................................................................................................10
3-2- les relations de la société tribale du Sud-Est avec le pouvoir central .....................................12
4- L’organisation socio-économique nomade ....................................................................................14
4-1- Les ressources économiques des Jbalia ..................................................................................15
4-2- Les ressources économiques des tribus nomades ...................................................................16
5- Le terroir dans le territoire : une réalité imposée par les nouvelles puissances coloniales aux
populations nomades ..........................................................................................................................17
5-1- Les campagnes militaires françaises dans le territoire des Ouerghema .................................17
5-2- Création de nouveaux marchés dans la zone frontalière tripolitaine : ....................................21
5-3- Évolution vers le semi-nomadisme et la sédentarisation ........................................................22
5-4- Les nouvelles expressions de la transhumance......................................................................26
5-4-1-La transhumance traditionnelle intra territoriale ou «Intijaâ» ..........................................26
5-4-2-La transhumance extra territoriale ou «Âchaba» .............................................................26
3-4-3-La transhumance de travail ou « Htaya » .........................................................................27
6- Les routes du commerce caravanier saharien sous le régime militaire français : objectifs et rôle
des nouveaux acteurs ..........................................................................................................................29
6-1-Le déclin du commerce transsaharien .....................................................................................33
-7-L’espace frontalier tuniso-libyen ou l’histoire d’une invention coloniale ....................................33
8- Conclusion .....................................................................................................................................36
Bibliographie ......................................................................................................................................38
Sources ...........................................................................................................................................38
Ouvrages, chapitres d’ouvrages collectifs ......................................................................................39

3
ّ ‫التحوالت ال‬
‫طارئة على المجتمعات الرعو ّية ومجالها وتجارة القوافل بالجنوب الشرقي‬ ّ :‫عنوان المداخلة‬
.‫التونسي أواخر القرن التاّسع عشر‬
:‫مل ّخص المداخلة‬
‫تتناول هذه المداخلة التأثيرات الطارئة على المجتمعات الرعويّة القبليّة وتجارة القوافل ابتداء بدخول عنصر المصالح‬
‫اإلستعماريّة الفرنسيّة بالمجال اإلنتاجي والمعيشي لهذه القبائل أواخر القرن التاّسع عشر وانتهاء بإنشاء الفضاء الحدودي التونسي‬
.‫الليبي أوائل القرن العشرين‬
‫التحوالت على مستوى المنظومات اإلقتصاديّة واإلجتماعيّة السياسيّة للمجتمع القبلي (البدوي‬ ّ ‫ويت ّم استعراض وتحليل أه ّم هذه‬
. (‫والجبالي) بهذه التّخوم وطبيعة عالقته بالسّلطة المركزية (سلطة الباي أو إدارة اإلحتالل العسكريّة الفرنسيّة‬
‫التحوالت من خالل سياسة السّلط اإلستعماريّة الهادفة إلى جبر القبائل الرحّل على تبنّي نمط‬
ّ ‫كما تر ّكز هذه المداخلة على أوجه هذه‬
‫العيش واإلنتاج الحضري وإرساء اإلستقرار األمني ولقد أنشأت لهذا الغرض عدّة أسواق حديثة ببنقردان ومدنين وتطاوين‬
.‫ططت لتنشيط الموانئ البحريّة بالجنوب الشرقي‬ ّ ‫وخ‬
‫ نجحت إدارة اإلحتالل العسكريّة‬،)1910( ‫ خاصة بعد رسم الحدود التونسيّة الليبيّة‬،‫وبالرغم من عدّة انتفاضات لهذه القبائل‬
‫ في تحديد المجال المعيشي للبدو داخل الفضاء الحدودي وإحكام السيطرة على طرق القوافل التجاريّة القادمة من‬،‫ نسبيّا‬،‫الفرنسيّة‬
.‫الشرق وجنوب الصحراء‬
‫ ومحاوالت توطينهم بالقوة‬،‫ المجال المعيشي لهذه القبائل‬،‫ومن المفيد أن نستخلص أنه بالرغم من السياسات المتبعة في رسم الحدود‬
‫) لتمتد عبر إنشاء مسالك مستحدثة‬1915 ‫ فإن حركة المقاومة ظلت جذوتها متقدة حتى بعد ثورة الودارنة (سنة‬،‫حينا وبالحيلة حينا‬
‫ بحيث أنها ساهمت منذ بداية القرن‬،‫للتهريب كتواصل للمنظومات الجديدة مع المنظومات اإلنتاجية للمجتمعات الرعوية القديمة‬
.‫الع شرين في تهريب السالح الى رجال المقاومة التونسية والجزائرية عبر الفضاءات الحدودية التونسية الليبية والتونسية الجزائرية‬
Résumé :
La société tribale du Sud-Est tunisien, à la fin du XIXe siècle, a fait l’objet de profonds changements
qui ont touché à la fois son système de production agro-pastoral, son espace-terroir, et son mode
d’organisation socio-politique. Le parcours caravanier qui représentait pour les tribus Ouerghema une
source de revenu et un symbole de son pouvoir a subit le même sort suite aux trois campagnes militaires
engagées par l’armée coloniale française entre mars 1882 et novembre 1883 dans les territoires du Sud
tunisien.
Auparavant, on relatera les anciennes formes d’organisations fonctionnelles et structurelles de
l’espace et de la société nomade, ainsi que la nature des relations que cette dernière entretenait avec le
pouvoir beylical et les populations Jbalia.
Par ailleurs, on essayera de retracer les principales causes qui ont provoqué une si profonde
mutation chez la société nomade du Sud-Est tunisien. Le fait colonial est un axe central dans ce processus et
a réussit, malgré les révoltes et les résistances tribales, de confiner le terroir tribal dans un territoire bien
défini suite, notamment à :
-la politique de sédentarisation forcée dans le territoire Touazine engagée dès 1896 et la
construction des nouveaux marchés dans les différentes nouvelles villes du Sud-Est (Benguerdane,
Tataouine).
-la délimitation des frontières tuniso-libyenne en 1910 et le contrôle des routes du commerce
caravanier selon les nouvelles orientations de la politique économique de la puissance coloniale (ouverture
des nouveaux marchés sur l’axe de la Tripolitaine-Soudan en liaison avec le développement de l’activité
portuaire de Zarzis, Jerba et Gabès).
Enfin, et en dépits des efforts déployés par l’autorité coloniale dans la restructuration de l’espace et
de la société nomade, des formes de résistances sociales se sont prolongées au-delà de la révolte des
Ouderna en 1915. En effet, dès le début du XXe siècle, des réseaux sociaux se sont constitués dans ces
nouveaux espaces frontaliers notamment à travers la création de nouvelles pistes pour les activités liées à la
contrebande. Ces réseaux sociaux se sont groupé autours des anciens Cheikh dissidents, se référant aux
anciennes formes d’organisations tribales et ont constitué un relais d’approvisionnement en hommes et en
armes pour la résistance aussi bien tunisienne qu’algérienne pendant leurs guerres d’indépendances.
De nos jours, cette période charnière de l’histoire de la région du Sud-Est est un passage-obligé
pour la compréhension de nombres de phénomènes nouveaux qui font l’actualité en ce début du XXI e siècle,
entre-autre l’ampleur que connaît le développement des réseaux transfrontaliers de commerce informel dans
le Sud-Est tunisien.

4
1-Introduction
Depuis l’Antiquité et grâce à sa position géographique reliant l’Orient au Maghreb et la Mer
Méditerranée au Sahara, la région du Sud-Est tunisien a été une zone de transit stratégique pour les
conquêtes militaires et un carrefour privilégié pour les échanges commerciaux. Dès cette époque,
les populations nomades du Sud tunisien furent confrontées aux contraintes du Limes romain
(frontières romaines) et des postes de contrôle militaire, contraintes qui vont perdurer jusqu’à
l’époque contemporaine.
Le système de production adopté par les populations du Sud-Est tunisien, longtemps axé sur
le pastoralisme et l’échange des produits commerciaux via le circuit caravanier, est resté tributaire
aussi bien des aléas d’un climat aride que des conditions de sécurité dans une région qui a été
stratégique pour tous les conquérants qui se sont succédé dans la région.
Les dynasties régionales qui se sont succédé en Ifriqiya depuis le IXe siècle (les Aghlabides,
les Fatimides, les Zirides, etc.) ont exercé pleinement leurs souverainetés dans la capitale et les
centres urbains mais allaient concéder des parts de celles-ci au fur et à mesure qu’elles
progressaient vers les provinces où des dynasties voisines leur en disputaient la souveraineté
(exemple des Aghlabides, en Tunisie voisinant avec les Rostimides, en Algérie).
Concernant la Tunisie et à défaut de pouvoir maîtriser tout le territoire de la dynastie, le
pouvoir central reléguait une part de sa souveraineté, en pactisant avec les tribus nomades
transhumant dans les vastes parcours du Sud tunisien qui s’étendaient jusqu’à la Tripolitaine.
Pendant l’époque hafside elles bénéficiaient du statut de « Tribu makhzen »1 et jouissaient par ce
fait d’une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir central.
Par ailleurs, Les populations nomades du Sud tunisien trouvaient dans leurs revendications
d’appartenance à l’«Umma» une condition favorable pour le maintien de leur système
d’exploitation du terroir tout en s’affranchissant des contraintes liées à la souveraineté territoriale
des pouvoirs politiques régionaux. Jusqu’à la fin de l’époque ottomane en Tunisie, les populations
nomades ont réussi à maintenir leur autonomie grâce à une cohésion sociale basée sur la structure
lignagère de la société tribale et leur mode d’exploitation du terroir qui découle de leur approche
spécifique de la notion du territoire, en l’occurrence, le territoire tribal. En outre, leur conscience de
l’identité nationale dépassait les limites territoriales du pouvoir politique de la régence de Tunis.
La mobilité, sous toutes ses formes, était une pratique générée par deux facteurs, l’un
endogène relatif aux conditions propres du système d’exploitation du terroir, l’autre exogène lié aux
conflits territoriaux ou à la délimitation des frontières.
Dans la société semi pastorale du Sud-Est tunisien, le nomadisme s’est distingué par la
pratique de la transhumance, sous ses deux formes intra et extra territoriale c'est-à-dire «Intijaâ» ou
«Âchaba» et pendant les années de disettes par une forme de migration de travail : la «htaya». Mise
à part les années de grandes sécheresses, cette dernière était relancée par le système coercitif imposé
par l’administration militaire française qui a confiné le terroir des anciens nomades dans des
territoires de plus en plus délimités et contrôlés. Dès le début de la colonisation du territoire
tunisien, cette forme de mobilité fut soumise à l’autorisation du Résident général de France à Tunis
(1887).
Le long de son histoire, la région du Sud-Est tunisien fut le théâtre de nombreux
déploiements et replis incessants de schémas de répartitions et de délimitations territoriales aussi
bien sous le règne des autorités beylicales, que des confédérations tribales, ou du régime militaire
français (traçage des frontières tuniso-libyenne et tuniso-algérienne).
Ainsi, cette région qui était et reste un carrefour d’échanges, un pont qui relie l’Orient au
Maghreb, est souvent sous l’emprise de marquages frontaliers qui ont paradoxalement constitué une
1
Mohamed Hassen. La ville et les régions bédouines à Ifriqiya pendant l’époque hafside. Tunis : Faculté de Tunis 1,
1999, Tome 1, Série Histoire n°4, Volume XXXII, 565 p. (en arabe).

Umma (la communauté musulmane ou «Nation») : concept introduit par l’islam dès l’instauration par le prophète
Mohamed du premier «État islamique» à Médine au VIIe siècle, il reste un élément constitutif de la conscience politique
des musulmans où la notion de frontière liée à la souveraineté d’un pouvoir central ne signifiait pas une délimitation
topographique ou ethnique d’un territoire, mais plutôt se construisait autour de l’allégeance spirituelle à la
communauté musulmane (l'«Umma»).
5
ressource de revenue auxiliaire pour les habitants des régions frontalières, et ceci à travers le
commerce (officiel ou informel) ou la contrebande.
Historiquement, cette faculté d’adaptation des populations locales s’explique par leur longue
expérience dans la pratique de la mobilité, à travers un système d’exploitation du terroir pastoral
basé sur la «Transhumance» ou l’«Âchaba» et plus récemment par la pratique de la «Htaya».
L’introduction du binôme terroir/territoire survenu après la délimitation de la frontière tuniso-
libyenne par l’administration coloniale française a suscité d’autres formes de mobilités générées par
des groupes sociaux organisant leurs activités économiques autours de la contrebande dans l’espace
frontalier tuniso-libyen, et se ressourçant des anciennes formes d’organisations tribales.
La question fondamentale qui se pose à travers cette rétrospective socio-historique est
jusqu’à quel niveau elle peut nous éclairer sur les futures tendances et évolutions de la société
contemporaine ? D’une autre manière est ce que l’analyse des mutations qu’a subit la société agro-
pastorale du Sud-Est tunisien nous aidera dans cette démarche ? Nous permettra-t-elle de dégager
toute la portée historique des phénomènes socio-politiques et économiques (tels que la constitution
de réseaux transfrontaliers de commerce informel) qui se manifestent aujourd‘hui dans la région ?

2-Eléments constitutifs du territoire tribal dans le Sud-Est tunisien


La notion de territoire chez les sociétés tribales du Sud-Est tunisien était intimement liée à
leurs activités économiques basées sur l’agro-pastoralisme et la diligence des caravanes empruntant
les axes routiers transsahariens et tripolitains. Le territoire tribal des sociétés agropastorales du Sud
tunisien est un espace complexe composé par trois niveaux de classement « juridiques » :
-Le premier niveau de classement est relatif au territoire de résidence domestique et composé
par un ensemble de familles proches se partageant un territoire privé et délimité, généralement
utilisé pour l’habitat (tente, gourbi ou « Leïha », hutte ou « Khoss ») et l’abri du bétail (enclos ou
« zriba ») et est appelé « Nezla » (équivalent du Douar dans les régions du centre et nord tunisien).
-Le deuxième niveau de classement est composé par les territoires de labours, de cultures
arboricoles et parcours privés (« Melk »), au voisinage du territoire de résidence (appelé « Nezla »
ou « Menzla ») ou bien aux alentours du Gasr et aux piémonts de la montagne, séparant la multitude
des entités et groupes qui forment le premier niveau ; il est délimité et géré par le « miâd » de la
tribu et l’ensemble constitue le village tribal (ou hameau).
-Le troisième niveau de classement est composé par l’ensemble des terres de parcours collectifs
gérés collégialement par l’ensemble des « miâd » des tribus ou des confédérations partageant les
ressources naturelles de ces parcours (pâturages, points d’eau, bois et plantes médicinales) et les
routes caravanières ; ce troisième niveau complète les niveaux précédents pour la description et la
définition du territoire tribal.
On peut trouver, pour le premier et le deuxième niveau de classement juridique, des actes
notariaux délivrés par les « Âdul » (notaires) ou le cheikh de la tribu notifiant la propriété privée et
indiquant sa délimitation ; le troisième niveau fonde sa légitimité sur le droit d’usage et le droit
coutumier en général établi par un commun accord entre les différentes tribus environnantes.
Pauphilet2 distingue deux formes de tenure des terres dans le Sud-Est tunisien, la première est
relative aux terres privées (« Melk ») « souvent indivise entre membres d’une même famille,
appuyée sur des actes notariés, cessibles et transmissibles », la deuxième concerne les terres
collectives ; en s’appuyant sur les notes du commandant Donau, il subdivise les terres collectives en
terres collectives « anciennes » (détenues par les fractions ou sous fractions et régies par la
tradition) et « neuves » ou « générales » que l’auteur définit comme étant des « no man’s land »
avant l’attribution de celles-ci aux Cheikhats, suite au partage décrété en 1935.
Par rapport au classement que j’ai effectué, les terres collectives « générales » correspondent aux
terres collectives incluant les terrains sablonneux et pauvres en pâturages et les routes stratégiques


Melk : désignant en langue arabe la propriété privée.
2
Pauphilet Didier. La disposition des terres collectives chez les Ouled Chehida. Les cahiers de Tunisie, 1955, p. 207-
228 ; p. 213.
6
desservies par les caravanes transsahariennes et qui sont régies par des accords inter-confédérations
(Ouerghèma, Merazigues,…) d’«intérêt commun».
Le système de production nomade qui s’articule autour de l’exploitation collective des
ressources du territoire (zones de pâturages, points d’eau) et la transhumance, n’exclut pas pour
autant la conscience d’un territoire tribal. L’allégeance ou l’autonomie du territoire vis-à-vis de
l’État dépendait de la qualité des relations qu’entretenait le pouvoir central avec les tribus nomades
vivant sur ce territoire.
L’étendue de l’espace économique des sociétés pastorales dans le Sud-Est tunisien, occupant
les régions naturelles de la Jeffera et de l’Ouara, s’explique en bonne partie par le facteur climatique
caractérisé par une aridité chronique (une pluviométrie annuelle morcelée et dépassant rarement les
100 mm/an aggravée par une érosion éolienne réduisant les terres de pâturage), ce qui n’assure pas
la viabilité de ce système qu’à travers la mise en commun des facteurs de production : à savoir la
propriété collective du patrimoine foncier, des points d’eau et les eaux de ruissellement et la mise
en défens des terres de parcours.
Au XIXe siècle, les territoires tribaux du Sud-Est sont essentiellement occupés par les tribus
de la confédération de Ouerghema (surtout les Touazine et les Ouderna) occupant la plaine de la
Jeffara et les parcours d’El Ouara (carte n°1) ; Les J’balia et les Ghomrassni occupant le Jbel et les
terres de labours de part et d’autre du piémont de la montagne (carte n°2).

Carte N° 1 : Carte de la configuration tribale dans le Sud-Est tunisien du XVIe siècle à nos jours

7
Carte N°2 : La configuration tribale actuelle dans le Jbel de Matmata et du Dhahar, Laroussi K, 2007.

3- L'organisation sociopolitique de la société tribale


La société tribale dans le Sud-Est tunisien, pour des raisons d’éloignement de la capitale
Tunis, centre politique du pays, n’a retenu l’attention des Beys que lors des saisons de collecte
d’impôts ou des voyages de la famille beylicale pour Tripoli ou bien pour effectuer le pèlerinage à
la Mecque. C’est ainsi que, remarquant l’insécurité qui régnait dans la Jeffara tuniso-tripolitaine, à
la suite d’une expédition à Tripoli, Mourad Bey décida de construire en 1673 un Bordj de
surveillance dans l’actuelle ville de Benguerdane. Initialement habité par les Nouail, puis par les
Touazine dès 1770, il fut choisi par l’administration coloniale française (en 1894) comme poste
militaire et occupé par un détachement du Maghzen.
L’une des ressources législatives de la société tribale du Sud-Est tunisien fut « Hilf El
Fdhoul » ou « pacte des vertueux »3 (en 1837) qui organisa les aspects sociopolitiques et
« institutionnels » (législatifs, juridiques et exécutifs) tribaux et intertribaux au sein de la
confédération de Ouerghema.
Ce pacte est ratifié à une époque où le processus de colonisation du territoire algérien fut
entamé (1830) et où un rapprochement est constaté entre la régence de Tunis et la France. À cette
époque, la France n’a cessé de soutenir les Beys de Tunis dans leur projet d’indépendance vis-à-vis
de la tutelle Ottomane, c'est-à-dire de passage du statut de Régence turque (« Iyeleh tounissieh »)
vers celui de royaume (« Memlekeh tounissieh »). Dans une lettre adressée à M. Tissot,
ambassadeur de la république française à Constantinople, en date du 18 avril 1881, M. Barthélemy-
Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères, expose à son auxiliaire diplomate la non-
reconnaissance historique de la France d’une quelconque souveraineté territoriale de la Porte

3
Abdelkebir Abderrahman. Les mutations socio-spatiales, culturelles et aspects anthropologiques en milieu aride : cas
de la Jeffara tuniso-libyenne 1837-1956. Thèse de doctorat : Université de Metz : 2003, 392 p.
8
ottomane sur la régence de Tunis en affirmant que depuis l’instauration de la dynastie Husseinite
(Hussein Bey, 1705) «l’indépendance des Beys de Tunis s’est affirmée par la possession non
interrompue du trône, par la conclusion de traités avec presque toutes les puissances de l’Europe,
par le refus de la Porte de recevoir aucune réclamation relative aux pillages des corsaires
tunisiens. » Et il poursuit dans cette missive : « Le roi Louis XV en 1742, la Convention nationale à
la date du 6 prairial an III, le Gouvernement de la Restauration en 1824, celui de juillet en 1830 et
en 1832, l’Empereur Napoléon III en 1861, traitèrent avec les Beys de Tunis comme avec des
princes exerçant le pouvoir souverain dans sa plénitude»4.
Dès 1819, à la suite du congrès d’Aix-la-Chapelle (protocole du 18 novembre 1818), « les
puissances européennes adressaient aux États barbaresques un ultimatum qui fut remis le 27
septembre au Bey de Tunis par les commandants de divisions navales française et anglaise. Cet
ultimatum exigeait la suppression immédiate de la piraterie, à peine de voir se former « une ligue
générale » contre les États qui s’y livraient, qui pourrait « mettre en danger leur existence
même»»5.
Parallèlement à la dynamisation des échanges commerciaux entre les deux pays, des accords
furent, désormais, conclus entre la France et la régence de Tunis sans demander l’aval de la Sublime
Porte. L’un de ces accords secrets fut l’octroi par le roi de Tunis Hussein Pacha Bey II pour la
France (en date du 8 août 1830) de la colline de Carthage en vue de la construction de l’église St
Louis. D’autres menaces proviennent des îles méditerranéennes proches de la régence. « Les Rois
de Sardaigne et des Deux-Siciles conclurent le 28 mars 1833 un traité d’alliance contre les États
barbaresques et notamment contre Tunis »6. Mais les troubles les plus inquiétants pour la
population nomade de la Jeffara tunisienne sont ceux survenus en Tripolitaine au mois d’avril 1835
et qui ont nécessité l’intervention de l’armé ottomane. «Une division turque se présenta devant
Tripoli et occupa sans résistance la ville et les forts. Sidi-Ali, qui régnait nominalement, fut déposé,
et un fonctionnaire ottoman le remplaça avec le titre provisoire de kaïmakam. Tout le littoral fut
bientôt occupé militairement à peu près sans résistance»7.
À cette époque la Jeffara tunisienne représentait un territoire propice à tout conflit qui
pourrait opposer la Sublime Porte -par l’intermédiaire de la régence de Tripoli- au régent de Tunis
ou pour contrer les convoitises françaises envers le territoire tunisien.
En effet, après avoir procédé à une première délimitation des frontières tuniso-libyennes en 1815,
Youssef, pacha de Tripoli, fera connaître en 1840 sa souveraineté sur Ghadamès8.
Dans ce contexte de bouleversements géopolitiques à l’échelle régionale et internationale,
survient cet accord conclu entre les tribus qui composent la confédération de Ouerghema : « Hilf El
Fdhoul » ou « pacte des vertueux », lequel a permis à la confédération de Ouerghema de réaffirmer
leur entité politique et surtout socio-territoriale. La réanimation de leur ancienne structure
confédérale du XVIe siècle survient dans presque les mêmes conditions qui ont marqué des époques
antérieures, notamment suite à la guerre des « Çoffs » au XVIIIe siècle, où troubles et conflits sous-
jacents secouaient la région
Le pacte a permis la réactivation du circuit de commerce transsaharien qui passe par
Ghadamès. Un essor de la Jeffara tunisienne autour de la ville des Gsour (la ville de Medenine) fut
vite ressenti. À cette époque Medenine était la capitale de la confédération d’Ouerghema où chaque
tribu possédait son Gasr. On y comptait une trentaine de Gasr réunissant un total de 6000 ghorfas

4
Ministère des Affaires étrangères. Documents diplomatiques, Affaires de Tunisie-supplément, Document n°234. Paris :
Imprimerie nationale, avril-mai 1881.
5
Ibid.
6
Ibid.

La Jeffara est une unité physiographique désignant la plaine côtière qui s’étend sud de Gabès jusqu’à Tripoli, la
« Jeffara tunisienne » est donc l’équivalent du Sud-Est tunisien. Historiquement le «Sud tunisien» est un terme qui ne
fera son apparition qu’après la colonisation de la «Jeffara tunisienne», suite à l’accord de délimitation des frontières
tuniso-libyenne (en 1910) conclu entre la France et le Gouvernement ottoman.
7
Ibid.
8
Chentouf Tayeb. La dynamique de la frontière au Maghreb / ed. par CISH. Paris : UNESCO-CISH, 2005, 312 p ; p.
192-206 ; p. 205. (Des frontières en Afrique du XIIe au XXe siècle).
9
destinées au stockage des aliments et du matériel agricole et domestique (voir photos). En plus une
minorité de la population s’est installée aux alentours des gsour, s’adonnant à des activités
artisanales, commerçantes et agricoles. L’activité artisanale comprenait la confection des Ouazra
par des tisserands venus de Djerba, la vannerie à base d’alfa tenue par les Hwaya (berbères et
khzour), la forge tenue par des Djerbiens et d’anciens esclaves affranchis, la menuiserie et
l’extraction d’huile d’olives dans des huileries traditionnelles. L’activité agricole a attiré certains
Mednini (de la tribu maraboutique de Mednine) qui se sont mis à planter aux abords des Oueds
Gueblaoui et Gharbaoui de Medenine autour de quelques puits de surface. «On raconte qu’à
l’arrivée des troupes françaises d’occupation, la tribu de Medenine campait sous la ville et
comptait 250 tentes et 75 cavaliers. C’était déjà le grand marché du sud ; les produits de
contrebande y étaient échangés à coté des produits du pays»9.

Photos : Les activités marchandes et agricoles à Medenine au début du XXe siècle

Vue générale de la ville gsourienne de Medenine (datant du XVIIe siècle) au début du XXe siècle

D’autre part, les rapports sociaux entre les nomades et les sédentaires étaient régis par un
système de complémentarités, beaucoup plus subtile que ne laissait croire l’acharnement de la
littérature coloniale de l’époque sur la condition de servage qu’imposaient les tribus arabes aux
berbères. Les auteurs de ces rapports essayaient de transposer la « réalité » des Kabyles en Algérie
sur celle des Jbalia en Tunisie, occultant par ce fait une autre réalité ethnique plus nuancée : celle du
Sud-Est tunisien et qui est desservie par un processus multiséculaire d’intégration favorisant le
caractère de mélange ethnique sur celui de frontières ethniques abrupts : Arabes/Berbères. Le Sud-
Est tunisien est à l’image de sa frontière : elle n’a jamais pu être linéaire, elle est beaucoup plus
qu’une marge, elle ne peut être qu’un « espace » d’échange, de mobilité et de mélange et où
paradoxalement toutes les frontières s’annihilent. Cette complémentarité socio-économique
s’exprimait à travers un système d’échanges de biens et services relatifs aux modes de vie et de
9
SHD. Tunisie, 2H421, Bossy. R. (Chef d’Escadron), Étude sur l’administration militaire du Sud tunisien, 1946
(Document classé confidentiel), p. 11.
10
production des différentes communautés de terroirs. Ainsi, en plus des rapports marchands entre les
tribus nomades et celles sédentaires, un contrat de protection contre les pillages était assuré par une
tribu nomade en commun accord avec une tribu Jbalia. Généralement ce contrat permettait aux
tribus nomades l’obtention de quelques denrées alimentaires qui font défaut dans leur terroir (blé,
d'orge, huile d’olives). Les événements qui allaient secouer la région ultérieurement confirmèrent la
thèse que les alliances d'ordre politiques qui s’établissaient entre les tribus ne s’appuyaient pas sur
un fait proprement ethnique. En effet la réapparition à la fin du XIXe siècle de deux «clans» poli-
tiques appelés «Çoff Cheddad» («Bachia») et «Çoff Youssef» («Husseïnia») était le prolongement
direct de la naissance de deux partis ou clans qui se sont disputé le trône de Tunis durant le début du
XVIIIe siècle, à savoir le clan de Ali Bacha («Bachia») et celui de son oncle Hussein Ben Ali
(«Husseïnia»). Les deux clans antagonistes comprenaient dans leurs rangs aussi bien des « arabes »
que des « berbères ».

3-1- Le Conseil tribal ou «Miâd»


Le «Miâd» était la plus haute instance qui réglait la vie socio-économique, légiférait et
réglait les conflits internes en utilisant le droit coutumier «Al Ôrf » (représenté par Cheikh Ôrf) et
exécutait ses décisions par la «Charatiya» (unité de cavaliers) commandée par le Cheikh Charatiya
qui représentait le pouvoir exécutif du «Miâd» de la tribu.
À la tête de chaque fraction (cheikhat) se trouvait un Cheikh qui présidait le conseil (Miâd) de cette
«Cheikhat» et représentait celle-ci dans le «Miâd» de la tribu.
À la tête de chaque tribu était nommé un Cheikh désigné par les membres du Miâd et où les
critères de sagesse, d'âge, de puissance quant à la fraction d'origine, et de notoriété en général,
étaient déterminants dans le choix des membres du «Miâd» ; on parle de Cheikh Touazine, Cheikh
Accara, Cheikh Ouderna. Théoriquement toute personne majeure peut assister au Miâd, mais dans
la pratique il ne se compose que de quelques personnes (notables) qui représentent les grandes
familles. Généralement le «Miâd» se composait de neuf notables au maximum. Certes, les membres
de la tribu pouvaient participer aux débats lors de la tenue de réunions, mais on n’a pas de traces
écrites sur leur degré d’implication dans la prise de décisions.
Le Miâd se réunit pour prendre les décisions qui intéressent la vie de la tribu :
- collecte d'impôts.
- fixation de la date et des lieux de la transhumance.
- fixation de la date et des lieux des labours.
- décision de la mise en défens («Gdel») d’une terre de parcours.
- résolution des tensions internes entre les «Cheikhats».
- nature des relations avec les tribus voisines.
Ses décisions étaient définitives et astreignantes pour tous les membres de la tribu. Toute rébellion
de la part d’un membre de la tribu sur les décisions du «Miâd» était sévèrement réprimée par une
décision qui peut aller jusqu’au refoulement du rebelle de la vie commune de la tribu.
L’acte ratifiant la composition et les fonctions du Cheikh du « Miâd » et du Cheikh
Charatiya, connu sous le nom de «Hilf el Krachoua»10 et établi en 1280 de l’hégire (1863) par le
« Miâd » de la tribu des Krachoua (Ouled Abdel Hamid, à Tataouine), nous fournit un exemple
significatif pour toute la région du Sud-Est. Le procès verbal notifie l’élection du Cheikh Abi el
Kassem Ben Abi Saïd par les membres du « Miâd », au même temps ils ont nommé quatre
Chaouchs représentants les sous fractions de la tribu (les Jedaїna, les Amaїra, les Khenèyna et les
Ouled Ali) à la fonction de Cheikh Charatiya afin d’épauler le Cheikh dans ses fonctions.


Çoff : l’équivalent du mot Clan.

Quand ce dernier nomma son fils (Mohamed Al Rachid) pour sa succession au lieu de son neveu, une guerre qui a
duré près de quarante ans a divisé les tribus du pays du Nord au Sud et d’Est en Ouest en deux «clans» antagonistes
«Bachia» et «Husseïnia».
10
Laroussi Kamel. Commerce informel et nomadisme moderne. Étude de cas : la dynamique transfrontalière tuniso-
libyenne dans le Sud-Est tunisien de 1988 à 2006. Thèse : Anthropologie -Section: Histoire et civilisation- : EHESS-
Paris : 2007, p. 346-349 ; 409 p.
11
Parmi les «Miâd» de la confédération de Ouerghema, c’est celui des Touazine qui a perduré le plus
longtemps en dépit des assauts organisés par l’administration coloniale française : cette institution
tribale tenait secrètement des réunions jusqu’au début du XXe siècle.

3-2- les relations de la société tribale du Sud-Est avec le pouvoir central


L'autorité beylicale était inopérante dans les confins du Sud tunisien où l'autorité tribale
était, pour la plupart du temps, maîtresse sur le terrain. Valensi affirme que « l’existence d’un
pouvoir politique centralisé, dont l’autorité s’exerce avec une régularité et une efficacité certaine,
notamment en matière fiscale, est pourtant inséparable d’une autonomie non moins réelle des
tribus11 ».
Officiellement les Ouerghema et les autres tribus du Sud tunisien dépendaient de l'autorité
administrative du gouverneur à Gabès, nommé par le Bey de Tunis : «Âmel l’Âradh». Mais ce
dernier n'intervenait que rarement dans les conflits entre les tribus, dans leurs choix économiques et
sociopolitiques ou dans leurs modes d'organisation internes, et ne se souciait que de la collecte
d'impôts, ce qui suscitait de temps à autre des conflits plus ou moins limités. Jean Ganiagé indiquait
que « Les grandes tribus sahariennes avaient de longues habitudes d’indépendances (…) Les
nomades avaient l’habitude de se réfugier dans le Sahara tripolitain, quand ils ne prenaient pas
l’initiative d’attaquer le camp beylical. Les agents du bey n’arrivaient à s’imposer qu’avec l’appui
de forces militaires imposantes comme celles qu’emmenait dans le sud, en décembre 1861, le
général Farhat, agha du Kef »12.
La politique d’emprunts engagée par le premier ministre Mustapha Khaznadar et la
corruption entretenue par les ministres et le Bey allaient conduire à la faillite du trésor publique et
aux insurrections de 1864 et 1867. Dalenda Larguèche indique que « le premier emprunt contracté
auprès de la Banque d’Erlanger en 1863 annonçait par ses conditions draconiennes la suite fatale
des événements. Sur 39 millions de francs (valeur nominale), il ne rentra effectivement dans le
trésor du Bey que quelques 6 millions de francs, alors que les dettes qu’il fallait couvrir s’élevaient
à environ 30 million de francs.»13. C’est donc suite à cette nouvelle conjoncture que la mehalla
(unité de l'armée Beylicale) sera de plus en plus sollicitée, pendant les campagnes de collectes
d’impôts, pour une répression sans répit du traditionnel phénomène de la contrebande des armes, de
la poudre et du tabac.
En 1868, la Mehella a bombardé à coups de canons les Ouderna, tribu de la confédération
des Ouerghema, pour les contraindre à payer leur dû d'impôts ; la Mehella a attaqué sans succès leur
Gasr situé sur les hauteurs de la montagne de Tataouine14.
Les Beni Zid, tribu habitant la région d'El Hamma ont fait de même et sont entrés en conflit
direct avec «Âmel l’Âradh» et ne se sont résignés au payement d'impôts qu'après la nomination d'un
Caïd parmi eux en 188115.
D’après Violard16, l’extrême Sud tunisien était marqué par des perpétuels combats, «les Beys
réclamaient inutilement les impôts dus par ces populations turbulentes, et l’armée beylicale n’osait
s’aventurer dans une contrée aussi troublée».
La confédération de Ouerghema, selon le Boeuf17, avait quasiment le même statut
d'indépendance par rapport à l'autorité centrale que la région dite Bled Siba au Maroc. Jean Ganiagé

11
Valensi Lucette. Felleahs tunisiens : l’économie rurale et la vie des campagnes aux 18e et 19e siècles. Paris : Ed.
Mouton & Co and E.H.E.S.S, 1977, 421 p ; p. 81. (EHESS, Centre de recherches historiques, Cvilisations et Sociétés,
n°45).
12
Jean Ganiagé. Les origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881). Tunis : Maison tunisienne de l’édition,
1968, p. 153.
13
Dalenda Larguèche. Territoires sans frontières, la contrebande et ses réseaux dans la Régence de Tunis au XIXe
siècle. Tunis : Centre de publication universitaire, 2001, 236 p ; p. 197-198.
14
Paul Cambon. Rapport. M.A.E, Centre National Universitaire de Documentation Scientifique et Technique, série
Tunisie, archive 90, 28 juin 1886.
15
Larbi Bechir. Les transformations sociales et la structure tribale et les niveaux de développement à Hamma de Beni
Zid au Sud tunisien. Thèse : sociologie : Université de Tunis I : 1991, (en langue arabe).
16
Emile Violard, L’Extrême-Sud tunisien, Rapport à Mr. le Résident Général S.Pichon. Société anonyme de
l’imprimerie rapide de Tunis, 1905 ; 89 p, p. 12.
12
confirme cette thèse en distinguant deux entités socio-territoriales implicitement reconnues en tant
que telles par les dignitaires de la cour beylicale : « On distinguait entre les régions peuplées des
nomades, où le caïd était surtout un agent d’autorité, chargé essentiellement de maintien de
l’ordre, et les districts peuplés de sédentaires, pays réputés tranquilles, où ses fonctions étaient
avant tout fiscales. Cette distinction n’avait sans doute rien d’absolu, elle ne reposait sur aucune
prescription légale. Mais Tunisiens et étrangers opposaient les districts de sédentaires aux tribus et
la terminologie des caïdats désignait les premiers d’un nom de ville ou de région, tandis qu’elle
attribuait aux autres des noms de tribus ou de confédérations. Les dignitaires de la cour étaient les
premiers à pratiquer cette classification entre les districts, qu’ils se réservaient, et les caïdats de
tribus qu’ils abandonnaient plus volontiers à des notables indigènes »18.
Le mode d'organisation et de gestion socio-économique et juridique de la confédération de
Ouerghema se basait sur le droit coutumier « Ôrf » servi par un pouvoir exécutif qui leur est
propre : la « Charatiya » (la police).
À l'époque beylicale, les Cheikhs traitaient aussi bien avec les autres tribus de la Tripolitaine
qu'avec «Âmel l’Âradh» (Gouverneur), à Gabès, mais ne reconnaissaient pas son autorité sur leurs
affaires internes. Leurs relations étaient souvent tendues particulièrement pendant la période de
collecte d'impôts.
En 1872 (mois de Safar 1289 de Hégire) le Cheikh et les membres du «Miâd» de la tribu des
Touazine furent arrêtés par «Âmel l’Âradh» (Mohamed Ali Ben Khalifa) lors de leur déplacement à
Gabès pour négocier avec lui l'affaire des impôts19.
En 1874 le premier juge qui fut désigné par le «Âmel l’Âradh»20, à Gasr Medenine, fut
interpellé par les notables du «Miâd» (conseil de la tribu) pour l'empêcher de s'ingérer dans les
affaires internes de la confédération21.
Mais le soulèvement des tribus du Sud contre le Bey de Tunis en 1864 (suite à la hausse
excessive des impôts «Medjba») ainsi que la crise de 1867 (année de famine), qui a amené
quelques tribus nomades à se déplacer jusqu’en Égypte22 (au Sud-Ouest de la vallée du Nil) et qui
débordera jusqu’en Algérie et en Tripolitaine23, ont également joué un rôle dans ces clivages
politiques. Le soulèvement de 1864 s’est désagrégé à partir de l’automne suite aux divisions
tribales suscitées par les agents du Bey qui ont ravivé les anciennes alliances tribales de la guerre
des Çoffs. Le gouvernement beylical s’est appuyé sur le Çoff husseïnite (Çoff Youssef), après sa
soumission, contre les insurgés de cette révolte24. Ces deux clans ont persisté d’ailleurs pendant
l’époque coloniale (1881-1956) et ont contribué à diviser le pays. C’est ainsi que les tribus qui
formaient la confédération des Ouerghema s’engageaient dans des nouvelles alliances de sécurité
qui groupaient tribus ou familles appartenant à un même Çoff, comme le démontre le tableau
suivant25 :

17
Le Bœuf.J. Les confins de la Tunisie et de la Tripolitaine historique du tracé de la frontière. Paris – Nancy : Berger -
Levrault, 1909, p. 6.
18
Jean Ganiagé. Les origines du protectorat…op. cit., p. 120.
19
F.D.G.T, El Casbah, Tunis, Carton n° 42, dossier 478. Le carton n° 42 comporte les lettres du Âmel de l'Aradh au
grand vizir de Tunis entre 1825 et 1894.
20
F.D.G.T, carton 42, dossier 480, document 88.
21
F.D.G.T, carton 42, dossier 480, lette en date du 21 Safar 1293 Hégire (1876).
22
Amaïria Hafnaoui. Le Sud-Ouest pendant la période 1856-1919, lecture de l’histoire sociale à travers la littérature
populaire / ed. par H. Timoumi. Tunis Carthage : Beit el Hikma : 1999, p. 621-661. (Les Exclus dans l’histoire sociale
de la Tunisie, en arabe).
23
Omar Webâni. Les origines du mouvement des « Çoffs » et leurs impacts sur le « Jihad » libyen. Al Shahid, 1983,
n°4, Centre d’études de la résistance libyenne contre l’occupation italienne, p. 91-135. (en arabe).
24
Valensi Lucette. op.cit., p. 361.
25
Kraïem Mustapha. La Tunisie précoloniale. Tunis : Société tunisienne de distribution, tome 1, 1973, p. 148-150.
13
Tableau 12: La division clanique (Çoff) des villes et des tribus tunisiennes du fin XIXe siècle
Désignation du Clan Tribus et Villes
Fraichich, Riyah, Mehadhba, M’thalith, Beni yezid, H’zem,
Çoff Cheddad H’marna, Nefzaoua, Matmata, Zraoua, Jara (Gabès),
Ou « Bachia » Ouedhref, Mareth, Zarat, Hamma el Jerid, Kebili, Gasr el
Debabba, la moitié de Tozeur et de Nafta…
Tunis, Sousse, Monastir, Mahdia, Kairouan, Sfax, H’mama,
Çoff Youssef Neffet, Zlass, Menzel (Gabès), Merezigue, Ouerghema,
Ou « Husseïnia » Ouled Yaâkoub, Ghomrassen, Douiret, Toujène, Nouail,
Douz, la moitié de Tozeur et de Nafta…

Pendant la première campagne de colonisation du Sud tunisien au mois de mars 1882, le


Général Philebert, en passant par la région de Nefzaoua, a reçu l’appui du Khalifa de Kebili, chef du
Çoff Cheddad dans cette région (Si Ahmed el Hamadi), «le Général le reçoit d’autant plus
volontiers qu’il représente l’autorité beylicale. Habitué à soutenir sans restriction les Caïds fidèles,
il accorde désormais une confiance totale au chef du Çoff Cheddad.»26. Et ce Général n'a pas
manqué de raviver la guerre des Çoffs entre les tribus en accordant aux goumiers Fraichichs (La
tribu des Fraichichs appartenant au Çoff Cheddad), qui accompagnent sa colonne, l’occasion de
saccager les Gsour de Beni Khédache (Çoff Youssef). Martel indique que : « Les goumiers
fraichichs, appuyés par les soldats français, se livrent volontiers au pillage et à la destruction chez
leurs ennemis de Çoff, Ksar Demeur, Ksar Djouamaâ subissent le même sort » 27.

4- L’organisation socio-économique nomade


À l'époque, les tribus arabes vivaient sur les parcours localisés particulièrement entre les
plateaux et la zone côtière. Ces tribus Touazine et Ouderna étaient des pasteurs nomades. Ils
pratiquaient un système d’élevage en extensif d’ovins, de caprins et de camélidés. Ces nomades
suivaient la pluie et se déplaçaient sur l'ensemble des parcours (El Ouara, Jeffara). Ils n’avaient pas
ainsi un territoire fixé par des frontières bien définies. Par contre les tribus d'origine berbère sont
sédentaires. Elles pratiquaient une culture basée sur la valorisation des eaux de ruissellement et
étaient intégrées au commerce caravanier qui reliait l'Afrique du Nord à l'Afrique subsaharienne.
Les itinéraires du commerce caravanier passaient par le «Jbel» et le village montagneux de Douiret
était jusqu’à une époque récente au centre de ce trafic. Les oasis constituaient aussi des lieux
d’échanges privilégiés entre les sédentaires et les nomades. Néanmoins une partie de la production
pastorale (la laine, le beurre ...) est échangée indirectement grâce aux alliances interfamiliales entre
les nomades et les sédentaires. La vente des productions pastorales permettait l'acquisition de
certains produits tels que la « chéchia » (coiffure rouge arabe), les habits à base de soie, le thé, les
bijoux …
Guillaume et Nouri ont relevé -d’après le dépouillement des archives historiques et les
enquêtes entamées sur le terrain dans la Jeffara tunisienne- une multitude d’axes de mobilité
pastorale et agro-pastorale pratiquée par les populations locales depuis la fin du XIXe siècle sur des
aires territoriales s’étendant du sud de Gabès à la frontière tripolitaine et du littoral méditerranéen
aux confins du Dhahar. Au-delà des typologies de la mobilité qu’ils ont établie, articulées autour
d’un « zonage horizontal » (plaine et littoral de la Jeffara / montagne et plateau du Dhahar), ils ont
confirmé « l’exploitation combinée du territoire » par le biais d’une complémentarité entre les
ensembles spatiaux basée -plutôt- sur les échanges commerciaux que sur la production agro-
pastorale28.

26
Martel André. Les Confins Saharo-Tripolitains de la Tunisie (1881-1911). Paris : Les éditions PUF, 1965, p. 277.
27
Ibid., p. 279.
28
Guillaume Henri & Nouri Habiba. Sociétés, dynamiques de peuplement et mutations des systèmes de production
traditionnels / ed. par Genin Didier et al. Tunis : IRD-Cérès Édition-IRA, 2006, 351 p ; p 79-96 ; p. 89-90. (Entre
désertification et développement, la Jeffara tunisienne).
14
4-1- Les ressources économiques des Jbalia
L’arboriculture (oliviers, figuiers, palmiers dattiers) tenait une place centrale dans l’activité
agricole des Jbalia. En 1928, on dénombrait près de 280.000 arbres fruitiers (oliviers et figuiers) ce
qui témoigne d’une intense activité et d’un effort considérable mené par une population réduite en
nombre et confinée dans la montagne (le nombre d’habitants dans la région de Matmata était estimé
à 15 000 habitants en 190529).
La culture du figuier comptait à Matmata 118 248 pieds en 1928 et 127 871 pieds30 en 1941.
Dans une moindre mesure, la céréaliculture était pratiquée sur des petites parcelles dans les Jessours
(petits ouvrages hydrauliques traditionnels) sur les flancs des montagnes ou dans les bas-fonds et au
piedmont du «Jbel» dans le Dhahar.

Tableau 13 : Nombres de pieds d'oliviers selon les Cheikhats de Matmata


OLIVIERS (1928)
Cheikhats
Imposables Non Imposables

Haddège 32 976 8 374


Achèches 17 472 9 182
Toujène 17 197 7 569
Beni-Zelten 17 275 7 813
Beni Aissa 13 109 5 709
Tamazret 11 081 3 171
Zraoua 6 470 3 052

115 580 45 916


Totaux 161 490
Source : Le Lieutenant R.Devoucoux

Afin d’optimiser des ressources naturelles limitées (ressources hydriques et ressources en


sol) les Jbalia ont développé leur savoir faire en matière de construction de «Jessours» et des
«Fesguia» (citernes d’eau souterraines) pour la rétention des eaux de ruissellement nécessaires au
développement de l’arboriculture et de la culture en terrasse.
Concernant l’artisanat, les femmes du «Jbel» de Matmata fabriquent, à base d’alfa, des
couffins, des paniers et des « Gambout » (sorte de grandes amphores de 50 à 200 litres, servant pour
le stockage des grains) et confectionnent des draps et des couvertures à base de laine comme
le Burnous, le «Houli» et la «Ouazra». Une partie de cette production sera vendue à Gabès ou
échangée contre les produits des caravanes venant de Ghadamès. Dépourvu de routes, difficile
d’accès, le massif des Matmata «obligeait les occupants à descendre dans la plaine, pour procéder
à l’échange de leurs olives, huiles, figues, charbon, goudron, objets en alfa, contre ce qui leur
manquait : légumes, fruits, poterie, grains, objets manufacturés. Tamzerti et Zraoui allaient à El
Hamma, chez les Beni Zid, à Kebili, chez les Mérazigues, chercher du blé, de l’orge ou des dattes,
par contre le Zeltini se dirigeait vers les souks de Mareth ou il savait trouver des oignons, des
carottes, de la laine noire, le Toujani se ravitaillait à Medenine, le Dehibi de Zmerten et
d’Echeguimè à Tataouine, et les autres s’approvisionnent à Gabès »31. Les hommes ont une vieille
tradition dans le métier de la pâtisserie, particulièrement les ghomrassni et les gens de Chenini…
Violard indique en parlant des gens de Chenini que : «L’un deux a été employé comme cuisinier à
la résidence générale de France, à Tunis, au temps de M. Massicault ; un autre a été pâtissier du

29
Violard Emile. L’Extrême Sud tunisien…, op.cit., p. 12.
30
R.Devoucoux (Le lieutenant). Les Matmata, étude géographique, politique et économique du territoire de Matmata -
Sud tunisien-, Tataouine le 19 mai 1942. Paris, Archives du CHEAM.
31
R.Devoucoux (Le lieutenant), Les Matmata…, op.cit.
15
Pape Léon XIII : c’est un notable personnage, qui parle couramment le français, l’italien, l’anglais
et même, assure-t-on, l’arabe.» 32.
Cependant et afin de diversifier leurs sources auxiliaires de revenus, les jbalia ont adopté
depuis le XVIIe siècle l’émigration à Tunis et Alger comme mode de vie. A à ce sujet Prost indique
que «l’émigration des Djebalia est ancienne : l’historien El Kairouani parle, vers 1680, de leurs
déplacement comme d’une chose bien établie.».33

4-2- Les ressources économiques des tribus nomades


Pour la société nomade, l’élevage en extensif sur les parcours collectifs de la Jeffara d’El
Ouara et du Dhahar, assurait le principal revenu. La structure de leurs troupeaux se composait
d’ovins, de caprins et de camélidés.
L’activité agricole était marginale dans le système de production des sociétés pastorales :
elle se limitait à la cueillette des dattes dans les oasis aux bas fonds des oueds ou à côté d’une
source d’eau et à la pratique de la céréaliculture (orge, blé et mil) sur les terres collectives réputées
fertiles et allouées par le «Miâd» (conseil tribal) aux «fractions» (ou «Ârch») de la tribu pour
l’exercice provisoire de cette activité saisonnière (droit d’usage) . Plus tard, avec l’évolution de ces
sociétés en sociétés semi pastorales, ce droit d’usage se transformera en droit de propriété pour la
«fraction» ou la sous fraction («Lahma»).
Leurs récoltes étaient conservées dans les «ghorfas» des Gsour, lesquels sont construits pour le
stockage des produits agricoles mais où on trouve aussi des espaces destinés aux artisans locaux
(forgerons, menuisiers, tisserands venus de Djerba, boulangers jbeli) pour l’entretien et la
fabrication des outils agricoles, ustensiles de cuisine, armements et fournitures diverses du cavalier
…Au centre de la cour carré du Gasr se trouve un local destiné au «Cheikh el Ôrf» pour y régler
affaires et litiges au sein de la tribu et occasionnellement y présider le conseil tribal (le «Miâd»).
Les femmes s’adonnent aux tâches domestiques : tissage de «fliges»* pour la tente,
construction de «Khoss» : hutte de forme cubique ou arrondie fabriquée à base de
branchages (roseaux de mil, palmes, alfa, troncs de palmiers, branches d’oliviers) et destinée pour
l’habitat d’été.
D’autres revenus sont assurés par des impôts, ainsi l’imposition du trafic caravanier passant
par Ghadamès et empruntant les routes contrôlées par la tribu des Ouderna, Ouled Debbab et Ouled
Chehida (confédération de Ouerghema), impôt communément appelé «El Âda» (la tradition) ; ainsi
l'impôt imposé aux Jbalia suite à l’établissement d’un contrat de protection (communément appelé
« Âkd el Sohba » : contrat de l'amitié) entre un cavalier arabe et un Jbeli (tunisien ou libyen de
«Jbel» Nefoussa). Les Razzias, prohibées par les seules tribus maraboutiques (Jlidet, Mednini),
étaient pratiquées pendant les années de disettes par les autres tribus de la confédération des
Ouerghema «Les caravaniers préfèrent se diriger vers Tripoli, parce qu’ils passaient plus loin des
atteintes des Ouderna et parce qu’ils comptaient sur la protection des petites garnisons turques, à
portée desquelles ils circulaient. Pendant toute la durée du trajet, entre Ghadamès et Tripoli, les
voyageurs tremblaient continuellement d’être exposés à une attaque des Ouerghema, suivant le
témoignage de la mission Mircher, qui a suivi ce chemin en 1862.»34.
À cette époque, l'économie régionale était agro-pastorale dans son ensemble. L’activité
pastorale des nomades était dominante, mais son maintien était conditionné par l'activité agricole
des sédentaires qui fournissaient aux nomades une partie des besoins alimentaires. Le
développement de l'une comme de l'autre de ces activités économiques dépendait de la stabilité des
alliances tribales.

32
Violard Emile. L’Extrême Sud tunisien…, op.cit., p. 38.
33
Prost Gérard. L’émigration chez les Matmata et les Ouderna (Sud tunisien). Les Cahiers de Tunisie, 1955, p. 316-
325 ; p. 316.
*
Couverture à base de laine et poils de chèvres, longue d’une douzaine de mètres, unité de base pour la fabrication de
tente composée, elle-même, dehuit à douze «fliges» selon la taille désirée.
34
Fallot. E. Étude sur le développement économique de l’Extrême-Sud tunisien, Bull. Direction de l’Agriculture et du
Commerce, Tunis, 1899, p. 37 et 38.
16
Avec l'arrivée de la colonisation française en 1881, les conditions de sécurité et d’alliances
se modifièrent. La fixation de la population devenait un objectif fondamental de la politique
coloniale et le nomadisme était remis en cause. Il va évoluer progressivement vers le semi-
nomadisme.

Photo : Campement de Nomades au début du XXe siècle

5- Le terroir dans le territoire : une réalité imposée par les nouvelles


puissances coloniales aux populations nomades
Depuis l’avènement du colonialisme français en Tunisie (1881), les autorités militaires ont
projeté la maîtrise des espaces nomades, confondus avec les espaces du commerce saharien dans le
Sud tunisien, et œuvré à limiter et contrôler le flux des biens et personnes qui se développait entre
les tribus tunisiennes (en rébellion contre la présence étrangère) et la Tripolitaine turque et
musulmane.
Plusieurs actions seront entamées par les autorités coloniales suite à la déclaration du
territoire de l’Extrême-Sud tunisien comme territoire militaire dépendant du Cercle de Gabès, dans
le but de « pacifier » les « confins tuniso-tripolitains ». Au fait, l’occupation française de la Tunisie
passera par le même réflexe hérité des administrations centrales qui se sont succédé en Tunisie,
depuis l’époque romaine, celui du contrôle du territoire des tribus nomades insoumises au Sud
tunisien. Dans la politique mise en œuvre par les autorités coloniales françaises pour « pacifier » le
Sud de la régence, ils réussiront à confiner le terroir nomade dans un territoire bien délimité, au
travers du traçage des lignes frontières entre la Tunisie et la régence tripolitaine. Historiquement,
c’est la seule puissance « centrale » qui a réussit à restructurer cet espace nomade en espace plus ou
moins reconvertit vers l’urbanité et l’économie du marché ; les conquêtes militaires marqueront le
début de cette politique.
5-1- Les campagnes militaires françaises dans le territoire des Ouerghema
Trois campagnes militaires françaises étaient entamées pour la colonisation du territoire des
Ouerghema, entre mars 1882 et novembre 1883.

- La première campagne militaire


Elle fut commandée par le général Jamais et le général Philebert (mars-juillet 1882). Alors
que la délimitation de la frontière tuniso-tripolitaine n’est pas encore réglée entre la France et la
Turquie, le gouvernement français a ordonné la conquête du Sud-Est tunisien, tout en
recommandant aux militaires français d’éviter à tout prix que leurs manœuvres militaires ne portent
atteinte aux relations entre la France et le gouvernement turc de Tripoli.
Le général Jamais, parti de Gabès le 30 mars 1882, à la tête de 2500 hommes, est arrivé à
Medenine le 2 avril ; le général Philebert, parti de Gafsa le 25 mars, a fait sa jonction avec les
colonnes de Jamais à Medenine le 8 mai 1882. La plupart des Jbalia (Ghomrassen, Beni Barka,
17
Guermessa, Chenini, Douiret, Haouia,…) ont fait leurs soumissions aux nouveaux maîtres de la
Jeffara (les 19 et 21 avril 1882).
Les Haouïas, ont fait les frais de cette première campagne puisque leurs récoltes ont été brûlées
leurs arbres coupés et leur Gasr razzié35 (Gasr El Jouamâ) par un détachement de la colonne du
Général Jamais.
Dans un rapport confidentiel, adressé le 12 mai 1882 au ministre des Affaires étrangères, décrivant
la situation morale et politique du pays, le Résident de la république française (Cambon) nous livre
toute la stratégie adoptée pour la colonisation de la Jeffara : «quant aux Ouerghemas qui occupent
toute la région comprise entre le Djebel Metmata et la frontière de la Tripolitaine au Sud et à l’Est,
ils constituent la tribu la plus guerrière et la plus indépendante de la Tunisie. Ennemis héréditaires
de la grande tribu tripolitaine du Nouaïl qui les avoisine vers l’Est, leur puissance (ils peuvent
mettre sur pied près de dix mille guerriers) les faisait et les fait encore considérer aujourd’hui
comme les véritables gardiens du Sud de la Tunisie, comme la masse couvrante destinée à arrêter
les incursions venant du territoire tripolitain, aussi le Gouvernement tunisien a-t-il toujours traité
avec beaucoup de ménagement les Ouerghemas, les exemptant même d’impôts lorsque cette mesure
gracieuse était nécessaire pour les retenir dans le devoir. Bien que nomades, les Ouerghemas ont
des nombreuses cultures dans la région comprise entre Ksar Medenine, la ligne des Ksours qui
sépare leur pays du Nefzaoua et la frontière tripolitaine. Il est important donc, pour assurer la
pacification du Sud, d’obtenir d’abord la soumission des deux grosses agglomérations dont je viens
de parler et de se servir ensuite d’elles pour déterminer la soumission des insurgés du nord de la
Régence. Pour atteindre ce but, il fût décidé que deux colonnes, l’une partant de Gabès, l’autre de
Gafsa, se porteraient au milieu des Ouerghemas à Ksar Medenine et tous les Ksours voisins autour
desquels sont leurs réserves d’eau pour l’été, leurs silos, leurs cultures, leurs oliviers et leurs
palmiers. Le pays devait être occupé avant l’époque de la moisson afin d’empêcher ces tribus de
mettre en sûreté leurs récoltes sans avoir au préalable reconnu notre autorité.». 36

- La Deuxième campagne
Elle fut conduite par le général Guyon-Vernier, entre décembre 1882 et février 1883. Il a
disposé de deux colonnes : l’une est partie de Sousse et Sfax par mer et a débarqué à Zarzis le 10
décembre 1882 afin de sécuriser les environs d’Oued Fessi, l’autre est partie de Gabès le 15
décembre 1882 sous le commandement du colonel La Roque et s’est dirigée vers Medenine.
Le colonel La Roque a pour mission la soumission de la tribu des Ouerghema qui fournit un appui
logistique et moral aux insurgés de la première campagne, surtout dans la partie Sud de l’Oued
Fessi, zone où les militaires français s’interdisent des manœuvres militaires à cause de la proximité
de l’armée turque en Tripolitaine libyenne.
Après avoir obtenu la soumission des sédentaires du « Jbel » (Toujène, Haouia, Ghomrassen,…) et
de la Jeffara (Ghbonton, Khzour, «Miâd» des Ouled Bou Zid (une fraction des Touazine)), La
Roque a reçu l’ordre de se diriger vers les territoires des Ouderna et des Touazine afin de soumettre
les tribus nomades des Ouderna et d’Ouled Chehida et des Ouled Hamed et Khalifa (Touazine).
Afin d’assurer, rapidement le succès de sa campagne, le colonel ne se gêne pas de pratiquer razziaa
et prise d’otagess contre les tribus nomades des Ouerghema dont il prétend combattre les valeurs. Le
5 février 1883, La Roque quitte la région tout en laissant la compagnie du capitaine Rebillet à
Métameur.

- La troisième campagne (entre octobre et décembre 1883)


Elle s’est appuyée sur une stratégie de harcèlement et de pression constante sur les tribus
touazine insurgées contre l’autorité militaire française, principalement les Ouled Hamed et Ouled

35
Martel André. Les Confins…op. cit., p. 276.
36
SHD. Tunisie, 2H49 (D1), Rapport de Paul Cambon au ministre des Affaires étrangères en date du 12 mai 1882.
a
Selon Martel : « Soutenus par les troupes françaises en réserves, les goumiers attaquent à midi. Quelques bergers et
fantassins défendent seuls les troupeaux et douars ; l’action se termine à trois heures. Une heure et demi plus tard la
colonne reprend le chemin de Kirchaou où les prises, 1000 chameaux, 1300 moutons, 1600 chèvres, 100 fusils, sont
vendus publiquement le 29, le profit en est réparti entre les capteurs. », Les Confins…, op.cit., p. 303.
18
Khalifa, tout en respectant la consigne de mai 1882 qui concerne la non violation de la « zone
tampon » entre le Sud de l’Oued Fessi et la Tripolitaine.
Par leur regroupement dans la zone entre l’Oued Fessi et la Mokta, les Touazine, représentaient une
menace pour la présence française dans la région et une entrave pour le projet français de
rapatriement de la Tripolitaine des dissidents tunisiens (de la première révolte du Nord et du Centre
du pays) en Tunisie.
Les assauts qui ont été menés par le colonel La Roque et le commandant Varloud sur les terrains de
labour des Touazine en fixant un camp de 500 soldats dans la région d’el Ouhamia,37 pour les
empêcher de semer, n’a pas donné les effets escomptés.

Photo : Le camp des Zouaves à Benguerdane pendant la campagne militaire

Dans un premier temps, ces différentes campagnes ne réussirent pas à soumettre ces tribus, car
dans leurs va- et- vient incessants entre la zone tampon et l’intérieur libyen, elles étaient à l’abri de
toute poursuite militaire de grande envergure. Leur position dans la rébellion s’en est trouvée
consolidée et leur mode de vie nomade d’autant mieux rétabli : les voilà exemptées de tout impôt et
ne reconnaissant aucune autorité. La polémique qui s’en suivra entre les militaires et les autorités
politiques françaises sur la situation d’insécurité qui règne dans le Sud-Est tunisien, trouvera sa
solution dans la reprise de l’idée turque sur la récupération de ces tribus rebelles organisées en
tribus Makhzen en contrepartie de leur exemption d’impôts. Les Ouderna acceptent l’accord le 11
novembre 1884, les Touazine, plus réticents, l’accepteront à la fin de l’été 188538. Cette nouvelle
expérience ne durera pas longtemps, vu le comportement de ces tribus makhzen qui obéissaient
beaucoup plus aux vieilles traditions nomades qu’aux régimes hiérarchisés et disciplinés. En
reprenant l’étude faite sur la région par le capitaine Rebillet (11 mars 1886), le général La Roque
indique en s’adressant à son État-major général : «L’examen du rôle qu’à joué le gouverneur de
l’Arad comme commandant des maghzen, et les résultats qu’il a obtenus sont de nature à faire
rejeter toute proposition tendant à grandir encore le rôle militaire de ce fonctionnaire, et à
organiser pour lui une troupe munie d’armes perfectionnées.» ; dans le chapitre VII, concernant la
délimitation, il ajoute : «Les Touazines (Rezours et Oulad Bouzid) maintiennent le trouble dans le
Sud, par leurs déprédations en Tripolitaine, et attirent des représailles. Les Ouderna font de même,
et leur état de désobéissance est plus accentué encore.», La Roque donnera des recommandations à
son État-major qui seront appliquées plus tard : «Pour maintenir les Touazines, nous possédons le
poste de Metameur, qui a sous sa main Ksar Medenine, où sont concentrés tous les
approvisionnements de ces tribus. Si le Gouvernement du protectorat veut déléguer à l’autorité
militaire les pouvoirs nécessaires :
1. pour pourvoir à l’organisation de Medenine
2. à celle des Maghzen
3. lui confier la direction de cette force auxiliaire en dehors de toute participation de l’Agha
de l’Oudjak, et en la munissant des pouvoirs répressifs suffisants…

37
Martel André, Les Confins..., op.cit., p.305.
38
Martel André, Les Confins..., op.cit., p.328.
19
4. pour ce qui concerne les Ouderna, on opérerait dans les mêmes conditions, en créant un
avant-poste en un point convenablement choisi, pour peser utilement sur le pays.» 39
Dans le rapport de prise de commandement du Cercle de Medenine en 1989 par le
commandant Rebillet, il a été constaté que, à la fin de 1887, on signalait la mort sur la frontière de
quatre cents Tunisiens tués dans des engagements avec les Tripolitains40.
La France mettra fin à cette expérience au début de l’année 1888, date à laquelle elle instaurera
l’administration militaire sur le territoire des Ouerghema.
Le ministre de la Guerre donna l’ordre pour l’occupation militaire du Sud de la régence le 30 avril
1888 : «Les dispositions arrêtées par le Ministre de la guerre, à la date du 30 avril dernier, pour
l’occupation du Sud de la régence de Tunis comprenaient la création de nouveaux postes à Zarzis
et à Foum Tataouine, ainsi que l’aménagement de celui de Metameur qui, plus en arrière, formait
comme une réserve de nos avant-postes dans cette région… »41.
Ainsi, le poste de Métameur fut transféré à Medenine en juillet 1888 et en 1989 les postes de Zarzis
et de Tataouine furent rattachés au Cercle de Medenine.

Photos: Camps militaires à Foum Tataouine (1) et de Medenine (2) au début du XXe siècle
(1) (2)

Jusqu’à 1894 les Touazine jouissaient, sur leur territoire incontrôlé par les services de
renseignement, d’une activité agricole et pastorale libre de toute contrainte et assuraient le stockage
de leurs réserves en céréales sur place, dans des silos souterrains appelés « Retba » au lieu de les
stocker dans leur ancien grenier à Gasr Medenine (contrôlé par les services militaires).
Mais Les autorités militaires, craignant l’indépendance de plus en plus accru des Touazine, ne
tardèrent pas à sentir «la nécessité (…) de retenir nos tribus dans leurs limites en créant au milieu
de leurs terrains de parcours un poste fortifié qui servit de point d’appui à un Maghzen
sérieusement organisé.»42.
En 1894, le Bordj* de Benguerdane fut choisit comme poste militaire, de par sa position
stratégique au milieu des terrains de cultures des Touazine. Le bâtiment qui offrait tous les atouts
d’un contrôle militaire efficace a été occupé par un détachement du Maghzen.
Les terrains qui entouraient le Bordj furent allotis pour être repartis, malgré les protestations des
propriétaires Touazine qui réclamaient leurs propriétés par le droit d’usage.
Les autorités coloniales ont évoqué une jurisprudence qui exigeait un acte de propriété sur les
terrains de culture en irrigué mettant les usagers des terrains de parcours ou de cultures saisonnières
dans l’impossibilité de satisfaire cette condition. «La jurisprudence adoptée lors de l’examen de ces
revendications permit d’écarter les prétentions. Il fut en effet érigé en principe que les droits
d’usages seraient ils autorisés par une longue pratique ou justifiés par des actes de notoriété ne
sauraient constituer en ce qui concerne les territoires de la région frontière un droit à la propriété
de fonds et qu’en laissant de coté la propriété de ceux de ces terrains qui sont susceptibles
seulement de servir à la pâture ou au labour, l’état ne pouvait hésiter à réclamer cette propriété sur
39
SHD. Tunisie, 2H49 (D1), La Roque (général), Étude sur l’organisation de la frontière tunisienne -Sud- 1886.
40
SHD. Tunisie, 2H49 (D6), Rapport du commandant Rebillet, Historique de l’occupation de Ben Gardane, Chapitre 1.
41
SHD. Tunisie, 2H28, Rapport de L’Etat-major général au Ministre de la guerre, en date du 9 juillet 1888.
42
Rebillet (commandant). Rapport…, op., cit.
*
Construit en 1673 par Mourad Bey à la suite d’une expédition à Tripoli, habité par les Nouail et repris par les
Touazine en 1770.
20
les surfaces irrigables à l’aide des sources ou de puits à tirage et sur les terrains de vergers sur les
points où les indigènes se proposeraient d’entreprendre des cultures régulières.»43.

5-2- Création de nouveaux marchés dans la zone frontalière tripolitaine :


Les militaires français ont projeté, afin de contrôler les routes commerciales sahariennes
autour de Ghadamès et dans la région tripolitaine, l’aménagement de nouveaux centres urbains où
le marché tiendrait une position centrale.
Ainsi fut créé le marché (souk) de Tataouine (voir photo ci-après), composé de quelques
dizaines de boutiques tenues par des marchands djerbiens et par des Juifs et des commerçants et
artisans de Douiret et de Chenini. Par ce fait, l’ancien souk de Douiret, qui se trouvait dans la zone
d’influence des Ouderna, se trouva marginalisé au profit d’un nouveau marché situé dans la plaine
et contrôlé par la nouvelle puissance française «Ce sont les officiers des Affaires indigènes qui ont
créé le Marché de Tataouine, situé près du Camp, et dont l’importance s’accentue chaque année ;
les Souks sont occupés par des marchands djerbiens et par des Juifs ; mais, contrairement à ce qui
se passe ailleurs, le Juif du Sud ne rançonne pas trop les clients ; il échange les produits du pays,
les « Oussada », les « Bekhnoug » et les « Tadjira » (voiles brodés de femmes fabriqués à Douiret),
et la cotonnade, contre les grains, les peaux et les armes apportés par les Caravanes tripolitaines.
Autrefois, les Touareg fréquentaient ce marché ; depuis l’affaire de Morès, ils s’abstiennent d’y
venir, les cavaliers du Maghzen ayant pris l’habitude de les recevoir à coup de fusil.»44.
Le marché de Benguerdane (voir photo ci-après) sera construit autour du vieux Bordj, le
Service des Affaires indigènes délimitera en 1895 (sous le régime du décret beylical des terrains à
oliviers de Sfax) un polygone de 174 hectares qui formera les premiers lots de jardins et des terrains
à bâtir (marché et village). «En 1896, grâce à l’esprit d’initiative du Lieutenant Flye-Sainte-Marie,
la réussite de l’œuvre était assurée, et, à la fin de cette même année une centaine de constructions
s’élevaient à Ben Gardane, où tout était mis en culture.»45.
Devant le refus des Touazine de s’associer à cette entreprise faite au détriment de leur droit
de propriété sur leurs meilleurs terrains de culture, l’autorité militaire fera appel aux commerçants
djerbiens et aux Accara de Zarzis pour venir s’y installer.
A la fin de l’année 1896, la totalité des terrains allotis étaient mis en culture et 100 boutiques furent
construites. Ce résultat était obtenus grâce à l’engagement des populations voisines des Touazine :
les Djerbiens, les Accara, les Djelidet (Tataouine), les Hrarza (Metameur) «Sur trente six
concessions de culture délivrées le 18 Février 1896, Vingt trois avaient été remises à des Accara,
des Djerbiens, des Djelidet ou des Hrarza. Treize à des Touazine parmi lesquels on comptait sept
Cheikhs ou cavaliers et seulement un contribuable libre de toute atteinte avec le Gouvernement.
Des cent boutiques construites au marché, quatre vingt douze avaient été édifiées par des
étrangers, huit seulement par des Touazine, tous fonctionnaires tunisiens ou agents à notre
solde.46»
L’objectif de l’administration militaire dans la région frontalière était l’introduction d’un
mode de vie sédentaire (autour du marché, du village, des terrains de culture en irrigué) dans ce
territoire à tradition nomade. «Tout autour du marché s’est élevé un village. On y compte
actuellement une trentaine de maisons, cent six ateliers de tisserands, six moulins, et boulangeries,
quatorze ateliers de forgerons et une douzaine d’artisans divers. Les tisserands travaillent de mai à
octobre et regagnent ensuite Djerba ; les Touazines viennent aux Souks pour vendre leurs produits,
puis retournent dans leurs campements ; seul les juifs et quelques artisans habitent la localité
pendant l’année entière»47.

43
Rebillet (commandant). Rapport…, op., cit.
44
Violard Emile. L’Extrême Sud tunisien…, op.cit., p. 36.
45
Ibid., p. 42.
46
Rebillet (commandant). Rapport…, op., cit.
47
Violard Emile. L’Extrême Sud tunisien…, op.cit., p. 44.
21
Photos : Cartes postales de l'époque représentants les marchés de Benguerdane (1) et de Tataouine (2)
-1- -2-

5-3- Évolution vers le semi-nomadisme et la sédentarisation


L’administration militaire française a imposé la restructuration de l'organisation socio-
économique des populations nomades en s’introduisant dans les rapports de forces intertribales
(délimitation du territoire entre les tribus Touazine, côté tunisien, et les tribus Nouail, coté libyen)
et dans le binôme tribus nomades (protectrices)/ Jbalia berbères sédentaires (protégés).
Elle s’est introduite par le biais d’une autorité militaire capable de maîtriser les insurrections
tribales (dont la plus célèbre fut celle des Ouderna de Tataouine en 1915), et le contrôle des routes
du commerce caravanier par la fixation de postes de contrôle militaire. La monétarisation de
l’économie (franc français) et l’accès des « Jbalia » à la propriété privée dans la plaine de la Jeffara
s’adonnant à des activités agricoles et s’affranchissant ainsi de leurs anciens protecteurs nomades
sont aussi des aspects majeurs de l’action de l’autorité française dans la restructuration de
l’organisation socio-économique du Sud-Est tunisien.
Tout en relevant les confusions qu’entretenait la littérature scientifique coloniale à propos de
de la partition géographique de l’Extrême-Sud tunisien, entre entités physiques (« Jbel » / Plaine) et
leurs correspondances aux entités ethniques (Berbères / Arabes), Albergoni et Pouillon dénoncent la
légèreté avec laquelle est abordée la question de « Qui est berbère dans l’Extrême-Sud tunisien ?
Une telle fantaisie préside dans la littérature à la distribution des groupes entre les catégories
ethniques, que l’on s’étonne de ne voir jamais soulevée la question du choix d’un critère. Aucune
doctrine claire ne se dégage et, à laisser ainsi la question dans le flou. »48. D’ailleurs, les
équivalences introduites par l’autorité coloniale dans leur classifications des unités socio-
territoriales dans le Sud-Est tunisien -calquées sur la situation des Kabyles dans la colonie
algérienne- sont réduites aux deux équations : « berbère= agriculteur sédentaire= montagnard ;
arabe= pasteur nomade = habitant de la plaine »49, ce qui occultait une réalité beaucoup plus
complexe ; en effet, la montagne ou « Jbel », dans le Sud-Est tunisien, constituait, aussi, le lieu de
résidence estival pour les agro-pasteurs nomades de la région et que leur présence témoigne, plutôt,
d’une chaîne de complémentarités entre, aussi bien les entités physiques Jbel / Plaine que les
groupes socio-culturels et ethniques (Arabes, « Arabes-berbèrisés », Berbères, « Berbères-
arabisés », …) dans le système de production économique des sociétés locales. Il est de tradition
que les agro-pasteurs de la région s’adonnent à l’arboriculture dans les « Jessours » de la montagne
(culture en terrasse) et à la céréaliculture dans les piémonts, tout en stockant leurs denrées et
produits dans les Gsour de la fraction. Une activité qui complète l’activité pastorale et induit des
relations d’échanges et de proximités avec les sédentaires « Jbalia » ce qui nous interpelle quant à la
production des normes et des valeurs de sociabilités, d’intégrations ou de conflits, parmi ces
groupes, autres que celles basées exclusivement sur le « critère » fantaisiste de l’appartenance
ethnique. À ce propos Albergoni et Pouillon indiquent que « des relations fondamentales lient la
plaine à la montagne, les pasteurs aux agriculteurs, les « Arabes » aux « Berbères ». Ces couples
de termes ne permettent pas de circonscrire des aires socio-économiques étanches, sinon
opposées ; ce ne sont que les pôles d’un système régional cohérent qui n’est analysable qu’à partir

48
Gianni Albergoni, François Pouillon. Le fait berbère et sa lecture coloniale : l’Extrême-Sud tunisien. Cahiers Jussieu,
5 Juin 1975, n°2, p. 349-396 ; p. 354.
49
Ibid., p. 355.
22
de leur mise en relation. »50. D’après Albergoni et Pouillon, les formes d’affiliations et
d’identifications d’ordres socio-politiques -découlant de l’ancienne histoire de la guerre des Çoffs -
ont plus marqué l’histoire de la montagne que le supposé conflit primaire : Arabes / Berbères. Par
ce fait « dans le système des Çoffs qui divisaient les tribus tunisiennes, la montagne était coupée en
deux : les villages du versant nord et nord-est appartenaient au même « parti » que les groupes
nomades de la région de Gabès ; ceux du versant sud et sud-ouest au « parti » adverse, celui des
Ouerghema qui en contrôlaient les piémonts. »51.
Les autorités coloniales voyaient en la montagne un rempart sur lequel elle doit s’appuyer
dans sa stratégie militaire afin de réduire la mobilité des « Bédouins » sur leur territoire ; et pour ce
faire, les rapports commandités par l’administration militaire, répondront à cette attente qui consiste
à l’opposition des « Jbalia » Berbères montagnards aux Arabes nomadisant dans la plaine. « Dans
les différends qui les opposent, c’est bien un conflit entre Arabes et Berbères que l’administration a
le sentiment d’arbitrer et qu’elle tranche en faveur de ces derniers. On peut ainsi trouver trace
d’une multitude de mesures et d’interventions ponctuelles, révélant un certain parti pris pro-
berbère… »52.
D’un autre coté, l’administration coloniale du territoire militaire du Sud tunisien a imposé
une politique de sédentarisation forcée des populations nomades, en encourageant entre autre une
politique de privatisation du foncier et une mise en valeur agricole des terres de parcours, en
construisant des nouvelles villes à Benguerdanne (entre 1903 et décembre1906 date du décret de
création de la commission de voirie53), à Foum Tataouine, à Medenine (création d’une ville
française autour du Bureau des affaires indigènes) et enfin en délimitant la frontière tuniso-
tripolitaine (convention du 19 Mai 1910 entre la sublime porte turque et l’autorité militaire
française).
Pendant la première phase (en 1896) d’attribution des nouvelles concessions de culture par
l’administration militaire (174 hectares), la tribu des Touazine fut réticente à l’idée de s’établir sur
son propre domaine territorial morcelé en lots de deux à dix hectares avec soumission aux
conditions d’attribution, c'est-à-dire le payement par l’acquéreur de la somme de 5 francs par
hectare et l’engagement à la plantation totale du terrain cultivable à raison de 16 arbres fruitiers par
hectare (oliviers, figuiers, amandiers,…). Le déferlement des Djerbiens et Accara voisins des
Touazine pour l’acquisition de ces nouvelles concessions et la dynamique commerciale qu’a créée
l’établissement du marché au centre de celles-ci a motivé les Touazine à s’y fixer progressivement.
«Pendant les années 1902 et 1903 les indigènes ont occupé quatre cent cinquante huit hectares soit
une étendue plus considérable que celle qu’avait été aliénée pendant les années antérieures. Cette
accélération de la formation du groupement tient en grande partie à la modification d’attitude de la
tribu des Touazine à partir de 1901. Cette conclusion ressort clairement du tableau ci-dessous
permettant de suivre à chaque période l’augmentation progressive des divers éléments qui
interviennent pour former la population agricole de Ben Gardane»54.
Tableau 14 : Répartition des concessions de cultures à Benguerdane au début de la colonisation
Origine 1895 1896 1897 1898 1899 1900 1901 1902 1903 Totaux
Touazine 1 13 - - - 7 20 15 44 100
Accara - 9 - - - - 13 5 2 29
Djerbiens - 6 - - - - 4 7 4 21
Hrarza - 6 - - - - 1 3 7 17
Ouderna - 2 - - - 1 4 2 4 13
Etrangers à la région et
- 1 1 - - - 4 - - 6
européens
Source : Rebillet (commandant).

50
Ibid., p. 368.
51
Ibid., p. 368.
52
Ibid., p. 386.
53
Rebillet (commandant). Rapport…, op., cit.
54
SHD. Tunisie, 2H49 (D6), Rapport du Commandant Rebillet, Concessions de culture, Chapitre 2.
23
Lors de son passage à Benguerdane, Violard indique que de 1896 à 1903, deux cents
concessions représentant 771 hectares ont été délivrées aux indigènes : 110 Touazine, 32 Accara, 25
Djerbiens, 15 Haouïa, 12 Ouderna et 6 étrangers à la région55.
Cette politique a rendu les populations nomades tributaires des conditions climatiques et
plus exposées aux aléas de la sécheresse. Cette déstructuration brutale du système nomade, qui a
assuré longtemps un équilibre entre les ressources naturelles de la région et les besoins de la
population et du cheptel en nourriture, va faire le lit de deux redoutables maux : la précarité et le
chômage.
D’ailleurs dans le rapport mensuel sur la situation politique et économique du territoire du
Sud tunisien pendant le mois de novembre 191556, l’administration militaire reconnaît
implicitement la faillite de sa politique pendant les années de sècheresse et recommande le retour au
système de transhumance nomade : « La situation économique des territoires du Sud cause des
vives inquiétudes par suite du manque de pluies. La quasi certitude d’une récolte presque nulle va
être l’occasion de graves soucis pour tous pendant l’année 1916. On ne pourra lutter contre la
misère et le mécontentement qui en résulte qu’en procurant du travail au plus grand nombre
possible d’indigènes valides…
Les pâturages entièrement desséchés n’assurent qu’une nourriture très insuffisante aux animaux
domestiques qui ont gravement souffert, les jeunes meurent en grande quantité, les mères ne
peuvent plus les allaiter. Pour sauver le cheptel ovin et caprin il serait nécessaire de l’autoriser à
se rendre dans les territoires du Centre de la Régence.».
Plus tard, la quasi-totalité du cheptel sera décimé suite aux années de sécheresse de 1946 à
1948 « en 1948, 90% du cheptel vif avait péri. Les nomades durent commencer à pratiquer
l’émigration saisonnière dans le Nord, en «Friguia». »57. Les parcours étaient localisés dans la
plupart des cas dans les zones militaires où l'accès était risqué. Ainsi l'économie pastorale
traditionnelle est entrée dans une phase de décadence et les nomades, repoussés sur les plateaux, se
sont repliés auprès de leurs anciens alliés (protégés). La redevance habituelle de sécurité qu'ils
percevaient a alors disparu.

Photos : Scène de vie représentant la misère d’une famille nomade dans le Sud-Est tunisien au
début du XXe siècle

L’administration coloniale militaire introduit progressivement l'impôt monétaire: il s'agit de


« L'Âchour » et de la « Medjba ». L'Âchour ou « Diya » est un impôt agricole qui prélève le 1/10

55
Violard Emile, L’Extrême Sud tunisien…, op.cit., p. 44.

En pratiquant la transhumance dans leurs territoires ou territoires voisins d’Algérie ou de Libye, ou en pratiquant
« l’Âchaba » (la location d’un terrain de pâturage dans les régions fertiles du Centre ou Nord tunisien).
56
SHD. Tunisie, 2H53, Rapport mensuel du Lieutenant-colonel Dudoux sur la situation politique et économique du
territoire du Sud tunisien pendant le mois de novembre 1915, Direction du service des renseignements de Rabat sous le
n° 229R du 22 janvier 1916.
57
Prost. G. Utilisation de la terre et production dans le Sud tunisien : Matmata et Ouderna. Les cahiers de Tunisie,
1954, n°5, 1er trimestre, p. 28-64 ; p. 35.

Âchour : impôt sur la récolte de l'orge et du blé.

Medjba : impôt prélevé en espèce par habitant chez les nomades.
24
de la production. Celle-ci est estimée sur la base du nombre d'attelages, un attelage devant
s’acquitter en nature ou en monnaie de la valeur de 50 kg de blé. La «Medjba» est un impôt
monétaire personnel portant sur les hommes résidants pour une période dépassant 90 jours dans le
territoire ou « Caïdat ». La monétarisation de l’économie était développée aussi par le commerce de
l'alfa et d'autres végétations pastorales. Certains des anciens nomades qui étaient repoussés vers les
plateaux s'adonnaient à la cueillette et la commercialisation de certaines végétations pastorales
qu'ils transportaient à dos de dromadaires ou d'ânes jusqu'aux ports de Djerba et de Gabès qui
constituaient des lieux de vente. L'ancien commerce caravanier a également disparu au profit du
commerce maritime et ferroviaire. D'autres anciens nomades vont imiter leurs anciens alliés. Ils
vont s'adonner à l'agriculture mais, se trouvant sans terres, sans animaux de trait et sans outils, ils
font alors appel aux anciens agriculteurs pour leur prêter les moyens de production nécessaires en
contre partie de l’instauration de nouveaux rapports sociaux de production: la « Mozaraâ » et la
« Khmassa ». La « Mozaraâ » est un contrat qui permet à l'ancien sédentaire d'avancer au nomade
sédentarisé l'argent nécessaire à l'achat de la bête de trait, des semences et des outils de travail. En
contre partie, le bailleur reçoit annuellement une proportion de la récolte allant de ½ au ¼ selon
l'importance des sommes avancées. La « Khmassa » concerne les adolescents âgés de 10 à 20 ans.
Le travailleur « Khammas » assure des travaux agricoles pour le compte du sédentaire et est
rémunéré à raison du 1/5 de la récolte.
D’autres nomades (les plus démunis) vont pratiquer la migration saisonnière de groupe appelée
« Htaya » vers les oasis et les régions céréalières de la Tunisie. Ainsi obligés à se sédentariser, les
nomades vont connaître les problèmes d’une fixation imposée sur un milieu aride dépourvu de
ressources suffisantes. La pratique de la « Htaya » est une réponse forcée à ce déséquilibre entre les
maigres ressources du milieu et les besoins de la population nomade. Quant aux familles nomades
les plus riches, elles s’adonneront à la culture de l’olivier sur leurs terres de parcours : «Ces
catastrophes ont laissé dans les esprits une inquiétude matérielle et spirituelle. Elles ont eu d’autres
conséquences : la fortune s’est concentrée entre les mains de quelques familles nomades qui se
mettent à cultiver des oliviers par centaines, parfois par milliers. On peut voir là l’amorce de
changements structure dans l’ancienne société nomade»58.
D’après le recensement de 1946, la population nomade ne représente plus qu’une petite
minorité dans le Sud-Est tunisien. Dans le Caïdat des Ouerghema (bureau des A.I. de Medenine,
Zarzis et Benguerdane), le nombre total de la population est de 99 295 habitants parmi lesquels 15
000 Haouia sont semi-nomades, les Rebaïâ, et quelques Jlidet nomades (1000 tentes). Dans le
Caïdat de Tataouine (48 750 habitants), la population nomade reste la plus importante. On y compte
les Zorgane (700 tentes), les Amerna (200 tentes) et des semi-nomades vivant sous la tente au
printemps, les Ouled Chehida (400 tentes) et Ouled Debab (700 tentes). Dans le Caïdat de
Nefzaoua (40 663 habitants), seuls les Mérazigue (1200 tentes) et les Ouled Ghrib (300 tentes) ont
conservé leur mode de vie nomade. L’ensemble des populations dont l’économie reste pastorale
nomade est estimé à 15 000 personnes59.
La politique de l’administration militaire des territoires de la confédération de Ouerghema
axée sur la privatisation des terres de parcours collectif, l’encouragement de l’arboriculture et la
sédentarisation des habitants autour des nouveaux marchés a provoqué la mutation de anciens
pasteurs nomades en agro- pasteurs et a conduit à la recomposition du paysage agraire de la région
par une importante extension de l’arboriculture au détriment de l’élevage en extensif (voir tableau
15).


Htaya : pratique semi-nomade qui consiste au départ des pasteurs nomades, pendant les années de disettes, pour
travailler dans le Centre et le Nord tunisien "Friguia" pendant la saison des récoltes céréalières ou dans les oasis
pendant la saison des cueillettes des dattes, en contre partie d'un pourcentage négocié au 1/10 de la quantité
moissonnée.
58
Prost. G. Utilisation de la terre et production dans le Sud tunisien : Matmata et Ouderna. Les cahiers de Tunisie, 1954,
n°5, 1er trimestre, p. 28-64 ; p. 35.
59
M. Gaillard. La partie saharienne de la Tunisie. L’économie pastorale saharienne. Notes et études documentaires, La
Documentation française, 21 avril 1953, n°1.730, p. 58.
25
Tableau 15 : Statistiques par Caïdat et espèces d’arbres (D’après M. Gaillard)

Palmiers
Arbres
Caïdat Bureau A. I. Oliviers
fruitiers
Degla Communs

Caïdat de Nefzaoua Kébilli 90 000 561 000


Medenine
Caïdat des Ouerghema Zarzis
210 000 733 000 421 000
Benguerdane
Caïdat de Tataouine Tataouine 40 000 128 000 188 000

Caïdat de Matmata Matmata 103 000 107 000 204 000

5-4- Les nouvelles expressions de la transhumance


5-4-1-La transhumance traditionnelle intra territoriale ou «Intijaâ»
La transhumance, sur laquelle se base le système de production nomade, consiste au
déplacement saisonnier, généralement au début du printemps, de toute la tribu avec son bétail vers
les terres les plus fertiles de son parcours dont elle partage l’usage et l’exploitation (parcours
collectifs) avec d’autres tribus voisines pour s’y fixer et former un «Najaâ» (campement). Cette
première forme de transhumance s’appelle «Intijaâ».
«L’Intijaâ» est donc la fixation des tribus nomades sur une terre de parcours collectif pour faire
paître leurs troupeaux (ovins, caprins et dromadaires) pendant le printemps et jusqu’à la saison des
moissons.
Haj Mabrouk El Hemdaoui raconte que, de son vivant, les tribus H’waya de Beni-Khédache
(L’malma, M’hadha, Ouled Bouâbid) transhumaient dans le parcours du Dhahar durant neuf mois
de l’année et ce n’est qu’au début de l’été que les « najaâ » se dirigeaient vers leurs terrains de
labours à J’bel Demmer et à Jeffara pour les travaux de moissons, la tonte des moutons, la récolte
des plantes pastorales (stipe géante, alfa) et le stockage de la laine et des denrées alimentaires (orge,
blé, figues sèches,…) et de fourrages pour le bétail (stipe géante, alfa, pailles,…) dans les ghorfas
des gsours. Dans ces lieux de résidence estivaux (ou « Nezla »), ils habitaient des « Kibb » (ou
« Khoss ») ; Les constructions en dur n’apparurent qu’à une date récente (les années soixante dix),
le « Khoss » sera relégué pour d’autres fonctions de stockage de denrées alimentaires pour le bétail.
Pendant cette saison, ils célébraient les fêtes de mariage et effectuaient les cérémonies de
circoncision des enfants…
Notre interlocuteur indique que jusqu’à 1950, la structure du cheptel possédé par chaque tribu se
composait de dromadaires, de vaches, de chevaux et de brebis.
Vers la fin de l’été et avant de partir pour un nouveau cycle de transhumance, le Conseil tribal (ou
« miâd »), formé par les trois « caîd-najaâ » des L’malma, M’hadha et Ouled Bouâbid, décide du
calendrier de transhumance et l’affectation des terrains de pâturages pour le printemps (Oued
Bel’khchab, Oued Berrssaf, Oued El Hallouf)…Dès l’automne, les tribus H’waya recommencent
leur cycle de transhumance vers le Dhahar et ne restent dans les « Nezla » que les gardiens des
gsours, pendant ces neuf mois, la tente sera leur principal habitat…

5-4-2-La transhumance extra territoriale ou «Âchaba»


La deuxième forme de transhumance est pratiquée pendant les années de grande sécheresse
vers les pâturages du Nord du pays (« Friguia »).


Haj Mabrouk El Hemdaoui : personne-ressource, répertorié, par Mohamed El Marzouki parmi les plus grands poètes
du Sud tunisien natif de la région de Beni-Khédache (1927). Interview filmé, réalisé par moi-même le 15-03-2003 à Bir
Zwaï (Dhahar de Beni-Khédache).
26
L’«Âchaba» consiste au déplacement du troupeau vers des territoires voisins suite à un
accord préalable, négocié entre le responsable du troupeau communément appelé «Caïd El Azib60 »
et les propriétaires du pâturage portant sur la valeur locative du terrain, la durée de son occupation
et l’importance du troupeau.
Cette forme de transhumance s’est longtemps maintenue grâce aux alliances intertribales du
XIXe siècle (« Çoff Youssef » / « Çoff Cheddad »), héritières directes des deux «Clans» qui se sont
partagé le pays à l’époque de la dynastie Husseinite durant le XVIIIe siècle: le Clan des « Bachia »
(Çoff Cheddad) et le Clan des « Husseynia » (Çoff Youssef).
Au début du XXe siècle les autorités militaires françaises ont permis la pratique de
l’«Âchaba» pour la confédération des Ouerghema en raison des conditions climatiques
défavorables. A.Martel61 indique qu’en «décembre 1907, en raison de l’aggravation de la mortalité
dans les troupeaux, le Caïd des Ouerghema obtient l’autorisation d’envoyer 5.000 moutons en
« âchaba » dans la région de Mateur et 10.000 autres dans celle de Béja (au Nord tunisien). En
Janvier, 20% des ovins et caprins adultes ont péri et tous les agneaux et chevaux meurent. Les
chameaux commencent à souffrir et les Ouderna les conduisent au Sud de Djeneïen dans l’Erg. Les
Troud venus dans le Nefzaoua retournent dans le Souf … les Touazine, malgré les risques de
sanctions, tentent de faire passer leurs troupeaux dans la Tripolitaine.».
De plus en plus consciente de la nécessaire mobilité des populations nomades du Sud
tunisien face au fléau de la sécheresse, l’administration militaire a autorisé à ces derniers, pour la
seconde fois, la pratique de la transhumance en 1936. La pratique de la transhumance devient pour
le Bureau des Affaires Indigènes à Medenine une «affaire administrative» à suivre de près par les
autorités militaires coloniales comme l’indique le Chef d’Escadron Bossy, dans son rapport pour
son Etat Major en 1946 : « Dans les années sèches la transhumance doit s’organiser et sortir du
territoire. Cela devient une affaire administrative et dépend de l’état des pâturages des territoires
civils. En 1936, la Tunisie ayant été éprouvé et plus spécialement les régions du sud (territoires
militaires -Gabès-Sfax), les troupeaux du sud ont été dirigés sur le nord et jusque dans la région de
Grombalia (40 km S.E. de Tunis). »62
La transhumance des tribus du nord du pays vers le Sud était aussi pratiquée pendant la
saison d’hiver, ce qui démontre une complémentarité économique et écologique entre les steppes et
les régions arides tunisiennes63.

3-4-3-La transhumance de travail ou « Htaya »


La « Htaya » était considérée comme une migration saisonnière de travail, caractéristique de
cette époque semi-nomade et pratiquée pendant les années de disette. Il s'agit d'une migration
saisonnière de groupe pour la recherche essentiellement de la nourriture (céréales, huile et dattes).
Dès l’occupation du territoire tunisien par les troupes françaises, cette forme de mobilité a
été réprimée par la nouvelle administration ; Un circulaire émanant du Résident général de France à
Tunis (en date du 25 décembre 1887) soumettait cette pratique à l’accord préalable du Premier
ministre après celui du Résident général64.
Pendant les années de disette, comme celle de 1948, une population composée de 1500
individus, de la tribu des Beni Zid el Hamma, a pratiqué la « Htaya65 ». Ces « Hattaya » des tribus
de Beni Zid et de Ouerghema entamaient une marche à pied qui peut durer une vingtaine de jours (à
raison de 20 km par jour sur une distance de 300 à 400 km). Générée par l’état de précarité des

60
Timoumi. H. Les spécificités de la voie tunisienne vers la modernité 1846-1864. Tunis-Carthage : Beit el Hikma,
2002, p. 43. (en arabe).
61
Martel André. Les Confins…, op. cit., p. 187.
62
SHD. Tunisie, 2H421, Bossy. R…, op. cit.
63
Clarke.J. Les problèmes du nomadisme estival vers le nord de la Tunisie. Bulletin de l’Association des géographes
français, 1952, n°226, p. 134-141.
64
El Karray el Ksantini. Les ouvriers agricoles saisonniers au nord de la Tunisie pendant la première moitié du XX e
siècle / ed. par H. Timoumi. Tunis-Carthage : Beit el Hikma : 1999, p. 493-534. (Les Exclus dans l’histoire sociale de la
Tunisie, en Arabe).
65
Archives nationales, Série A, Carton 132, Dossier 14.
27
anciennes populations nomades, cette pratique a vu son apogée en 1949 où 41% de la population de
Benguerdane et 50 % des populations de Medenine et Tataouine se sont trouvés au bord de la
famine66. Les régions oléicoles du Sud tunisien (Sfax et Zarzis), les régions céréalières du Centre et
du Nord-ouest de la Tunisie ainsi que les régions oasiennes du Djérid tunisien et côtières ont
constitué les principaux pôles d'attraction (voir Photos ci-après).

Photo : Nomades «Hattaya» se dirigeant du Sud vers la région oléicole de Sfax. 1916

Photo : «Hattaya» emportant à dos d’ânes leurs outillages agricoles.1916

La « Htaya » obéit à une certaine saisonnalité : l'été est l'époque de fixation dans les zones
d'origine. Cette fixation s'effectue autour des Gsour, bâtis-le plus souvent- sur des sites montagneux
et servants de greniers collectifs. Chaque tribu possède un Gasr qui porte son nom et chaque famille
y possède une pièce (Ghorfa). En cas de retard des pluies d'automne, le groupe (généralement une
fraction tribale) décide de pratiquer la « Htaya ».
Cette migration de groupe consiste en fait à échanger une force de travail collective ou
individuelle en contrepartie d'une rémunération le plus souvent en nature, à base des denrées
alimentaires. En automne, les «Hattaya» se dirigent vers les oasis pour participer à la récolte des
dattes. Ils sont payés moyennant le 1/10 de la quantité récoltée. Quand la récolte des dattes se
termine dans les oasis, les migrants se dirigent vers les zones oléicoles pour travailler dans la
cueillette des olives. En arrivant, ils contactent les propriétaires des oliveraies et se mettent d'accord
avec eux sur la date du travail et les modalités de rémunération. Après la cueillette, le «cortège des
migrants» («El Marhoul») se dirige vers les zones céréalières du Nord du pays. Les déplacements
se font à dos de dromadaires ou d’ânes. En arrivant dans ces zones céréalières, les «Hattaya» se
mettent au service des grands propriétaires pour la moisson du blé. La moisson terminée, les
«Hattaya» retournent vers la région de départ près du Gasr où ils vont stocker les serves

66
El Karray el Ksantini. Crise d’après guerre ou crise sociale, les pauvres en Tunisie 1949. Tunis : Éditions de l’Institut
supérieur de l’histoire du mouvement national, 1991, p. 82.
28
alimentaires d'huile, de dattes et de céréales. La saison estivale est une saison de fixation, elle
permet de fêter les mariages et de se préparer pour la nouvelle saison en creusant des « Fesguia »
pour stoker les eaux de ruissellement et exécuter quelques aménagements et travaux agricoles sur
leurs terrains « Melk » privé. Cette fixation saisonnière sera le précurseur d’une future
sédentarisation définitive.
En conclusion, la «Htaya» était le produit d’une situation de déséquilibre survenue à la suite
d’une contrainte, soit naturelle (sécheresse), soit politique (l'arrêt du nomadisme par les autorités
coloniales). Cette migration saisonnière traditionnelle montre également la précarité de l'équilibre
entre les ressources limitées d’un milieu aride (avec une pluviométrie annuelle moyenne, ne
dépassant que très rarement les 100 mm) et les besoins croissants d’une démographie galopante.

6- Les routes du commerce caravanier saharien sous le régime


militaire français : objectifs et rôle des nouveaux acteurs
Le déferlement de la puissance coloniale française sur le Maghreb dès le début du XIX e
siècle a bouleversé les anciennes structures de production nomade. L’autorité coloniale a cherché
en effet à maîtriser le circuit caravanier transsaharien passant par le Sud-Est tunisien et la
Tripolitaine libyenne par l’application d’un ensemble de mesures politiques et militaires spécifiques
(administration militaire au Sud, administration civile au Centre et au Nord tunisien).
Ce circuit, ayant auparavant survécu à la découverte de l’Amérique, a continué à verser
toutes sortes de marchandises à Ghadamès (poudre d’or ou « Tibr », ivoire, plumes d’autruche,
peaux tannées ou Filali…) qui se trouve à quelques 15 jours de Gabès, 25 jours de Tunis, 13 jours
de Tripoli, 45 jours de Tombouctou et 20 jours de Mourzouk ...
De Tunis, les caravanes s’approvisionnaient en produits maghrébins et
européens : chéchia, étoffes fines, armes, papier, quincaillerie, miroiterie, cotonnades,
mercerie, parfums, vêtements de luxe 67… Cette marchandise chargée de Tunis, arrivait à
Gabès où elle était prise en charge par les commerçants Ghadamsi (de Ghadamès) pour être
acheminée à travers Oued Tataouine vers le Soudan occidental via Mourzouk ou vers Tombouctou
via In Salah...
Photo : Une caravane au repos à Gabès (début du XXe siècle)

Au XIXe siècle on compte une moyenne de trois caravanes Ghadamsi qui traversaient le
Sud tunisien jusqu’à Tunis.68 Une multitude de rapports indiquent que le commerce entre Tunis et
Ghadamès était florissant de 1846 à 1849 et que ce commerce était entre les mains des Douiri
(« Jbalia » du village berbère de Douiret à Tataouine). Mais après cette période et suite à
l'augmentation des taxes, la détérioration de la sécurité et l’abolition de 1'esclavage (en 1846, le
Bey de Tunis Ahmed Pacha promulgua une loi interdisant le commerce des esclaves et toutes formes

67
Martel André. Les Confins…, op. cit., p. 90.
68
Temimi Abdel Jelil. L’échange des liens culturels entre la Tunisie, la Libye, le Centre et l’Ouest africain dans la
période contemporaine. La Revue d’histoire maghrébine, avril 1981, n°21-22, p. 12.
29
de servitude dans le pays69), ce commerce caravanier a connu une période de stagnation qui n'a pris
fin qu'à la suite de la défaite des Ottomans à Ghatt (face aux Touaregs) en 1886.
Le circuit caravanier couvrait les 2/3 du continent africain (voir carte n°2) et représentait un
marché convoité par les puissances européennes qui découvraient, dans la foulée, le rôle central
des tribus nomades dans la pérennité de ce trafic commercial transsaharien (et dire que jusqu’à
1900, le Sahara n’était sur les cartes européennes qu’une immense tache d’une blancheur
immaculée !).

Carte 15 : De la Méditerranée au Soudan, le commerce transsaharien70

Malgré son interdiction par les forces coloniales européennes, le commerce des esclaves,
utilisés dans les tâches agricoles et domestiques, a de son côté continué à alimenter les divers
souks de la régence (El Birka dans la Médina de Tunis, El M’dou à Gabès, etc.…) avec le
concours des tribus Touareg et des Chaâbena.
Photo : Souk el Birka (à Tunis) voué au commerce d’esclaves

Ramenés des confins du Soudan, ces esclaves sont livrés à des commerçants marocains,
algériens et égyptiens qui les faisaient écouler sur les places italiennes et ottomanes.

69
Ibn Abi Dhiaf. Al Ithaf, L’État du Bey. Tunis : Édition de la Société tunisienne de distribution, 1985, p. 125. (en
arabe).
70
Elikia M’bokolo. De la Méditerranée au Soudan, le commerce transsaharien…, op. cit., p. 93.
30
Au milieu de cet important carrefour d'échanges avec les autres forces coloniales présentes
dans la région (anglaise, italienne et ottomane), le projet colonial français du fin XIXe siècle se
résumait en trois points :
- Réactiver l’échange commercial avec Ghadamès et le Soudan et où la ville côtière de Gabès
(Sud-Est tunisien) représentait le port d'attache de ce trafic.
- Synchroniser les lignes des caravanes algériennes et tunisiennes pour atteindre le Soudan.
- Réfléchir sérieusement sur le projet de création d'une ligne ferroviaire transsaharienne *.
Mais aucun de ces projets n’a eu la chance de voir le jour, surtout après la délimitation définitive
des frontières internationales entre les trois pays qui se croisent à Ghadamès en 1910.
D’ailleurs, dans les rapports des autorités militaires françaises pour les délimitations des frontières
tuniso-tripolitaine et algéro-tripolitaine, on note l’intérêt particulier qu’a porté l’autorité militaire
française aux parcours et aux routes caravanières pour la fixation des délimitations pendant les
négociations avec la Sublime Porte (la gouvernement ottoman) dans le cadre de la commission
mixte.
Au cours de l’exécution de la procédure de bornage du tracé frontalier tuniso-libyen
effectuée en date du 10 mars 1911 à Ghadamès (suite à la convention qui a été signée par la
Sublime Porte et les autorités coloniales françaises en Tunisie en date du 19 mai 1910), les
questions sécuritaires, de partage des ressources naturelles, des routes du commerce caravanier
faisaient l’objet d’âpres négociations entre les commissaires représentants les deux pays.
En effet, arrivés aux bornes 114, 117 et 121 les commissaires de la Tunisie font remarquer qu’ils
tiennent à déplacer ces bornes qui sont «placées de façon à rendre très difficile l’exercice de la
police tunisienne dans la haute vallée de l’Oued Mortéba Djeffara ; qu’un malfaiteur posté en un
de ces points peut sans rien risquer abattre d’un coup de fusil un voyageur passant sur la route
Déhibat-Djeneїen »71.
De même, arrivé à la borne 178, la procédure de bornage a été suspendue « jusqu’à ce qu’il ait été
procédé au partage équitable des ressources de la région aquifères de Mechiguig »72. Les études
qui ont été relancées pour le partage des ressources naturelles prenaient en compte aussi bien la
quantité et la qualité de l’eau que le couvert végétal et arboricole (zita, baguel, tarfa).
Une autre fois, arrivés à proximité du point de jonction des deux routes Nalout-Ghadamès et
Djeneїen-Ghadamès, les commissaires entrent en tractations pour fixer les bornes frontières (206,
207, 208) sans altérer le mouvement des caravanes entre Ghadamès et la Tunisie « attendu que c’est
uniquement pour s’assurer une bonne voie caravanière sur Ghadamès que les plénipotentiaires de
la Tunisie à Tripoli ont successivement renoncé au meilleurs puits de Zar, au puits de Mechiguig, à
tous les puits d’El Ouatia et de Mezezzem »73. À signaler que la convention de Tripoli, n’a pas pris
en compte l’éventualité d’une telle contrainte puisqu’elle s’appuyait sur un document
cartographique (800 000ème) établi seulement par renseignement et qui ne se trouve pas conforme à
la réalité topographique74.
D'autre part, la procédure de fixation des limites territoriales entre la Tunisie et l'Algérie a
duré près de huit ans (de 1883 à 1901) et a fait l'objet d'âpres discussions au sein des commissions
composées d'officiers et d'administrateurs français. Selon Nordman75et d'après ses trois modèles de
classification des frontières au Maghreb précoloniale, il situe les délimitations des frontières algéro-
tunisiennes et tuniso-libyenne parmi les modèles de frontières topographiques tout en rajoutant que:
«De l'appartenance des tribus il n'est pas vraiment question: sur ce point le consensus s'est

*
1880-1882 : Les missions Flatters. Pour relier l'Afrique du Nord avec l'Afrique Occidentale les français envisagèrent
la construction d'un chemin de fer. La première mission fût un échec et la deuxième partit d'Ouargla en 1881 fût
massacrée par les Touaregs : Le lieu reste un mystère car les écrits le place à Tin Tarabine ou à Tadjenout ou à Bir el
Garama. D'autres tentatives subiront le même échec : Palat en 1886, Douls en 1889 et le Marquis de Morès en 1896.
71
SDH. Tunisie, 2H51 (D2), Délimitation de la frontière tuniso-tripolitaine, -Sous-commission de bornage-, Procès
verbaux des opérations, Ghadamès, 7 novembre 1910 - 10 mars 1911, p. 32.
72
Ibid., p. 41.
73
Ibid., p. 47.
74
Ibid., p. 46.
75
Daniel Nordman. Profils du Maghreb…, op. cit., p. 33.
31
généralement fait sans difficultés. Mais le territoire de ces tribus, leurs droits à la terre, leurs
usages sont l'objet d'interminables contestations et, pour finir, de résolutions.».
Par ailleurs, les discussions qui ont été entamées entre la France et les représentants de la
Sublime Porte à Tripoli pour la délimitation des frontières tuniso-libyenne, nous ont révélé la portée
internationale des enjeux politiques pour le contrôle du commerce saharien.
Dans un rapport76 en date du 20 septembre 1910, adressé au Ministre de la guerre au sujet de la
délimitation des frontières algéro-tripolitaine au sud de Ghadamès, le Gouverneur général de
l’Algérie indiquait que «au point de vue économique, il est non moins évident que nous ne saurions
consentir à une délimitation qui aurait pour conséquence de rendre vains nos efforts pour établir
un mouvement commercial entre le centre africain et nos possessions d’Algérie et de Tunisie a
travers le Sahara oriental…
La Tunisie de même prolonge avec succès jusqu’aux abords de Ghadamès la voie saharienne
partant de Gabès. Sans doute, des relations commerciales n’existent guère actuellement dans la
région qui nous occupe qu’entre le Centre africain et Ghat. Mais à ce commerce, dont les
convoyeurs sont surtout nos sujets et recueillent de grands profits, il convient d’assurer d’abord la
sécurité la plus complète, et sur ce courant, nous devons nous efforcer d’établir dès maintenant au
moyen de nos Touareg, de nos Chaânba et de nos Souafa, des dérivations à travers notre territoire
vers Ouargla, Touggourt et El Oued, ainsi que vers Ghadamès et Gabès.
Notre intérêt économique évident nous fait donc un devoir d’empêcher la Turquie de monopoliser à
son profit le commerce avec l’Afrique centrale, d’arrêter son expansion vers l’Ouest et de nous
réserver une voie caravanière pourvue de points d’eau, pouvant être facilement surveillée, passant
le plus près possible de Ghadamès et de Ghat et nous permettant d’atteindre le Kaouar et le Tchad
par Djebadi et Agadès. Dans ce but, la possession de Djanet nous est indispensable ainsi que celle
des pistes d’Imoulay à Tarzoulli et de Djanet-In Ezzam : notre intérêt économique est donc
conforme à notre intérêt militaire».
La politique des autorités coloniales dans les confins saharo-tripolitain visait trois objectifs:
- la fixation des tribus nomades
- la sécurisation des routes commerciales et le développement des ports de Gabès, Zarzis et
Djerba
- l’instauration d’un comptoir commercial pour la conquête du marché saharien oriental dont
ses plates-formes étaient les marchés de Benguerdane et Tataouine à la frontière tripolitaine. «À Ben
Gardane au contraire, les caravaniers ghadamsiens se trouveraient à une distance inférieure de
deux étapes à celle des marchés tripolitains qu’ils fréquentent actuellement un stock considérable et
facilement renouvelable des marchandises qu’ils cherchent et il serait facile de négocier avec un
des commerçants européens attirés à Ben Gardane par le commerce des céréales ou du bétail,
l’échange ou la vente des produits soudanais.»77.
Après la décision d’exempter de droit d’entrée (et de sortie) les marchandises embarquées
dans les ports de Zarzis et Djerba à destination de Benguerdane (Mai 1897), le marché de
Benguerdane a connu un essor important au fil des années et est devenu une destination favorite des
caravanes tripolitaines. «En 1902 et au début de 1903, des caravanes venues de Nalout, de Sinaoun,
d’Yeffren, d’Ouzzane, ont acheté sur le marché de Ben Gardane plus de dix mille sacs de farine et
une quantité importante de céréales.78».
En 1889, trois postes (ou Bordj) militaires occupés par des détachements de makhzen et
dépendant de l’annexe de Tataouine, furent installés à la frontière tripolitaine : les postes de
Mechhed Salah, Dehiba (à 120 km au sud de Tataouine) et Djeneïen (qui se trouve sur le chemin
suivi par les caravanes venant de Ghadamès, à 190 km au sud de Tataouine).
La création de ces nouveaux postes visait la sécurisation des routes de commerce saharien
contre les incursions des tripolitains sur le territoire de la régence et la fixation, autour du marché de
D'hiba, des populations locales de cette région pré désertique.
76
SDH. Tunisie, n° 2H49 (D6), Rapport, en date du 20 septembre 1910, adressé par le Gouverneur général de l’Algérie
au Ministre de la guerre au sujet de la délimitation des frontières algéro-tripolitaines au sud de Ghadamès
77
SDH. Tunisie, 2H49 (D6), Chapitre3. Marché de Ben Gardane-2- Importance du mouvement commerciale.
78
Ibid.
32
6-1-Le déclin du commerce transsaharien
Le déclin du commerce transsaharien au XVIIIe siècle eut pour conséquence de marginaliser
le sud et d'interrompre les relations marchandes avec le Levant comme avec l'Occident. Au XIXe
siècle, la signature de la convention de 1815 délimita les terrains de parcours entre les Régences de
Tunis et de Tripoli79, tandis que la fixation de la frontière tuniso-algérienne par les autorités
coloniales françaises transformait ce carrefour en cul-de-sac. La marginalisation de la région fut
accentuée dès le XIXe siècle par les contraintes géographiques d'un milieu présaharien, qualifié
souvent de « fragile » voire de « faiblement générateur de surplus »80. L'aridité du climat y est
intensifiée par la continentalité et de faibles potentialités hydrauliques. L’ouverture d’une voie
maritime, via le canal de Suez en 1869, a permis la liaison de la Méditerranée à la Mer Rouge et du
coup elle a précipité le déclin des anciennes routes caravanières méridionales passant par la région.
D’autres facteurs d’ordres socio-historiques et politiques liés à la colonisation et la politique de
sédentarisation des populations nomades de la région, ont intensifié la récession du commerce
transsaharien ; Pour les pasteurs nomades, l’urgence du traitement du problème du surpâturage, dû à
la restructuration violente de leur ancien système de production, a relégué leurs autres activités
commerçantes au second plan. Le développement de l’activité agricole (oléiculture) au détriment
des terres de parcours a engendré des changements profonds dans le système de conduite pastoral et
la structure des troupeaux. En effet, la réduction des troupeaux ovins et caprins (de 50 - 200 têtes,
ils sont passés à 10 - 25 têtes) a entraîné l'abandon de la transhumance sur de vastes parcours et le
recours au surpâturage 170 000 têtes d'ovins et caprins en moyenne suivant les saisons accentuent
les risques d'érosion de ce milieu fragilisé par la mise à nu des sols.81
Avec l’introduction du mode de vie moderne, le développement urbain, le développement
du salariat, d’autres secteurs d’activités ont attiré une partie de la population du Sud-Est tunisien,
ouvrant la voie à des flux migratoires de plus en plus importants. La région du Sud-Est compte
désormais parmi les trois principaux foyers migratoires après le Nord-Ouest et le Centre-Ouest.
Certe, le processus migratoire dans le Sud-Est tunisien remonte au XVIIIe siècle pour Jerba, au
XVIIe ou au XVIIIe siècle pour le pays Jbalia, mais pour les populations nomades il était
intimement lié aux politiques coloniales et les restructurations sociétales qu’à connu la région à la
fin du XIXe siècle. Jusqu'à la période d'entre-deux-guerres, ces migrations traditionnelles dictées
par la situation minoritaire (Djerbiens, berbères) ou par la conjoncture naturelle (sécheresse), furent
progressivement éclipsées par d'autres courants. Face à l'implantation du peuplement européen et du
développement de l'économie capitaliste (mécanisation de l'agriculture, industries nouvelles82), la
nature des migrations devint plus économique et le volume de cette mobilité a été trois fois plus
intense à Medenine et Gabès qu'à Gafsa et Sfax83.

-7-L’espace frontalier tuniso-libyen ou l’histoire d’une invention


coloniale
Pour le cas de la Tunisie, les espaces frontaliers -aussi bien tuniso-libyen (convention du 19
Mai 1910 entre la sublime porte turque et l’autorité militaire française) que tuniso-algérien (1901)-
se confondaient avec les anciens espaces économiques des sociétés nomades de part et d’autre des
lignes frontières nouvellement dressées par les puissances coloniales. Dans son étude sur la notion
de frontières en Afrique du Nord, Nordman note que « la frontière ignora aussi les réalités
proprement géographiques ou économiques, droits d’usage ou migrations. Le déplacement des

79
Le boeuf Jules. Les confins de la Tunisie et de la Tripolitaine : historique du tracé de la frontière. Paris : Berger-
Levrault, 1909, p. 30.
80
Mzabi Hassouna. Le Sud-Est tunisien : géographie d'une région fragile, marginale et dépendante.
Tunis : Publications de l’Université de Tunis, 1993, 685 p.
81
Zahar Y. Rôle du petit hydraulique dans l'équilibre régional : cas de la plaine d'El Ababsa (Medenine). Géographie et
Développement, n°12-13, 1994, p. 220.
82
Baduel Robert. Migration interne et émigration : le cas de la Tunisie. Annuaire de l'Afrique du Nord, tome 20, 1981,
p. 173.
83
Seklani Mahmoud. Economie et population du sud tunisien. Paris : CNRS, 1976, p. 31 et 32.
33
tentes et des bêtes à la recherche de pâturages fut considéré comme le danger qu’il convenait de
réduire. La fixation de la frontière favorisa la contraction des aires de parcours… »84
D’après l’historiographie du traçage de la ligne frontière tuniso-libyenne relevée dans les
archives de l’armée coloniale française, on peut être surpris par les rapports des officiers qui étaient
parvenus à établir des typologies schématiques du système de production de ces sociétés agro-
pastorales (surtout pour celles des Touazine et des Ouderna) ce qui leur a permis d’établir les
limites de la ligne des frontières tuniso-tripolitaine, tout en tenant compte des deux autres objectifs
escomptés : contenir la rébellion des tribus frontalières et promouvoir une politique de
sédentarisation des populations nomades engagée sur une partie de leur propre territoire -
réquisitionné par les autorités coloniales-, anciennement voué aux activités agricoles saisonnières.
Ainsi la création de la nouvelle ville frontalière de Benguerdane (de 1903 à 1906) et de son marché
allait de pair avec ces deux objectifs en plus de la dynamique économique intrinsèque que dégage
tout espace frontalier en tant que nouvelle ressource.
Le traçage de la frontière dans les pays maghrébins et surtout chez les populations nomades
n’a pas été perçu comme un précurseur de l’idée de formation d’un État-nation future mais plutôt
comme le symbole d’une agression coloniale exercée au détriment de leurs territoires tribaux et à
l’encontre de leurs systèmes de productions matériel et immatériel respectivement basés sur la
« mobilité » et la notion de l’« Umma ». Cette thèse peut être confirmée par les séries d’événements
qui vont secouer, ultérieurement, la région frontalière du Sud-Est tunisien parmi lesquelles la
célèbre révolte des Ouderna fomentée par les tribus d’Ouled Debbab, Ouled Chehida, Krachoua,
Zorganes, H’midia, Deghaghra… réunies sous la bannière du Chef sanusi Khalifa ben Asker basé à
Nalout.
Deux faits historiques ont concouru au déclenchement de la révolution des Ouderna (Sud-
Est tunisien) pendant l’automne 1915 : le premier fait est relatif à l’appel qui a été lancé par le
sultan-khalife, Mehemed V, suite à l’entrée en guerre de l’empire ottoman aux cotés de l’Allemagne
et de l’Autriche-Hongrie le 13 octobre 1914, exhortant les musulmans à la guerre sainte (Jihad)
contre les mécréants (à savoir les forces d’occupation militaire françaises, italiennes et anglaises) au
nom de l’« Umma » musulmane ; le second fait est la fermeture du souk de Benguerdane et
l’interdiction des autorités coloniales aux tribus tripolitaines de franchir la frontière pour venir
s’approvisionner en marchandises et vendre leurs animaux à Benguerdane par peur de propagation
de la révolte sanusiya triomphante en Libye contre les forces d’occupation italiennes. D’après
Martel85, les Italiens ont éprouvé une série de revers face aux tribus insurgées de la Tripolitaine et
du Fezzan libyen : Qsar bou Hadi en avril, Tarhuna en mai, Beni Oulid en juillet 1915. Les Italiens,
repoussés des frontières tuniso-tripolitaines, se contenteront du blocus maritime des côtes libyennes
ce qui n’a laissé aux populations tripolitaines frontalières qu’une seule issue d’approvisionnement
et de commerce : celle du marché frontalier tunisien86 et que malencontreusement, les autorités
coloniales françaises ont décidé d’interdire aux marchands tripolitains pour contenir la rébellion
tripolitaine au delà des frontières tunisiennes. Les craintes des autorités françaises de troubles
tribaux à la frontière tuniso-tripolitaine ne vont pas tarder à se confirmer puisque : « Libres de leurs
mouvements, les insurgés tripolitains se sont déjà tournés contre les français. À leur appel, le 3
Août 1915, 300 Ouderna tunisiens entraînant des mokhaznia et des tirailleurs ont passé la
frontière. Khalifa ben Asker, qui mène les opérations, se réclame de la Sanusiya et de l’Islam »87.
Les autorités militaires alterneront leur politique entre fermeté et apaisement vis-à-vis des tribus
transfrontalières, ainsi au mois de novembre 1915, 20 caravanes tripolitaines sont arrivés à
Benguerdane, comprenant 436 hommes et 431 animaux ; le rapporteur militaire indique que le

84
Nordman Daniel. La notion de frontière…, op.cit., p. 550.
85
Martel.A. La Libye 1835-1990, essai de géopolitique historique. Paris : Editions PUF, série perspectives
internationales, 1991, 247 p ; p. 95.
86
Lissir Fethi. Khalifa ben Asker, biographie d’un Chef énigmatique (En langue arabe). Sfax : Éditions du Centre de
recherches sarsina pour les îles méditerranéennes, 2001, 382 p ; p. 151.
87
Martel.A. La Libye…, op.cit., p. 95.
34
chiffre de leurs transactions a été de 55 440 francs et qu’à Kebili 4 petites caravanes ont transporté
du sucre et des épices pour une valeur de 1751 francs88.
Suite à ces évènements et à la fin de la première guerre mondiale, les autorités coloniales
n’ont pas tardé à reconnaître par voie du décret de loi du 25 novembre 1918, la propriété inaliénable
des tribus concernées sur leurs territoires au Sud tunisien. Les autorités coloniales ont réussi à
apaiser les tensions et la méfiance accrue des tribus du Sud tunisien à leur encontre d’autant plus
que ces terres n’ont pas attiré la convoitise des colons à s’y s’installer vu l’aridité qui caractérise
cette région. Le décret de loi en date du 30 décembre 1935 abrogera définitivement la loi du 14
janvier 1901 qui stipule que les terres tribales sont la propriété de l’État et reconnaît sans
équivoques le droit de propriété des terres tribales pour les tribus concernées.
Il nous serait opportun d’opposer l’image du Sud-Est qui nous a été léguée, essentiellement à
travers les archives militaires françaises, à une autre vision en présence, en l’occurrence celle de
l’Italie limitrophe des frontières tuniso-libyennes ; dans un rapport du commissariat de la
circonscription de Nalut (Libye) mentionné par Cherif89, adressé au préfet italien de Tripoli (en date
du 20 novembre 1942, c'est-à-dire à l’apogée de la deuxième guerre mondiale-campagne de
Tunisie-), on note une intéressante description synthétique du sud tunisien qui « possède une
physionomie propre… Les gens du sud tunisien, découpés en régions économiques, politiques et
administratives, s’opposent aux courants novateurs, ils demeurent dans les vieilles idées
traditionnelles…En général l’homme du sud tunisien n’a aucune nationalité et n’a pas le sentiment
de nationalité soit par naïveté soit par tradition, l’Islam ne reconnaît qu’une seule loi : celle
religieuse et exclu l’ethnique et le politique…De ce fait, Destouriens et néo-destouriens n’ont
remporté de succès que dans les régions méridionales…Plus encore, les nomades ont la passion de
la liberté illimitée, l’intolérance à n’importe quelle forme d’autorité de discipline, et donc une
inclination à la razzia et à l’anarchie. Ababsa, Ouled Debbab, Dgagra, Gélidat, Lagiara, Lamarna,
Hamidia, Ouled Saïda, Zorgan, Touazin etc…sont convaincus des bénéfices qu’ils tirent de la
domination française mais supportent mal la domination. Les souffrances sont moins ressenties par
les sédentaires de Beni-Barka, Dhibat, Douiret, Chenini, Tazaghdut, Gharmasa, Gattufa. Ils ont
enfin trouvé avec le protectorat, paix, tranquillité et un bien être économique. Au même temps, les
gens du Sud ont gardé un respect majeur et particulier vers le Bey, le grand « frère » qui représente
la tradition, la famille et qui, par son ascendance, prédomine par cette image dans tout le Sud.
Aucun informateur dans le passé, même récent, n’a diffusé l’information que les Musulmans de la
Tunisie et plusieurs tribus du sud tunisiens, sont en état anxieux devant l’occupation italienne.
L’Arabe est anti-européen, le tunisien est anti-français et anti-italien. » 90.
Pendant la deuxième guerre mondiale, l’espace frontalier tuniso-libyen a été le théâtre de
combats des grandes puissances qui convoitaient sa domination, vue sa position stratégique
indiscutable pour le mouvement des troupes conquérantes (Allemandes, Italiennes, Britanniques…)
de l’époque. Ainsi de la ligne frontière des confins tripolitains jusqu’à la ligne de Mareth (40 km, au
nord de la ville de Medenine) les autorités françaises ont été obligé de la déclarer « zone
démilitarisée » suite à l’armistice italien de Villa Incisa du 24 juin 1940 conclu avec la France et qui
stipule dans son article 3 qu’«en Tunisie, la zone comprise entre la frontière tuniso-tripolitaine et la
ligne indiquée sur la carte annexée sera démilitarisée pour la durée de l’armistice »91. Ainsi, de
novembre 1942 à mai 1943, le Sud-Est tunisien a été au centre d’une guerre fratricide livrée entre

88
SHD. Tunisie, 2H53, Rapport mensuel du Lieutenant-colonel Dudoux sur la situation politique et économique du
territoire du Sud tunisien pendant le mois de novembre 1915, Mouvement caravanier.
89
Cherif Fayçal. Le Sud tunisien territoire militaire et confluent stratégique : 1943-1943 / ed. par Cherif. F. Tunis :
ISHMN, série Histoire du mouvement national, N°12, 2005, 705 p ; p. 161-185 ; p. 163 et 164. (Actes du XIIe colloque
international sur le Sud tunisien de l’occupation à l’indépendance, 1881-1956).
90
Archivio Storico Diplomatico, Ministero italiano degli Affari Esteri (Roma), série A.P, Fondo, Tunisia, Busta 16, d1.
Rapport du commissariat de la circonscription de Nalut (Libye) au préfet de Tripoli en date du 20 novembre 1942.
(Traduit de l’italien).
91
Montigny. J. Toute la vérité sur un mois dramatique de notre histoire, de l’Armistice à l’Assemblé Nationale 15/06-
15/07/1940. Clermont Ferrand : Ed. Mont Louis, 1940, 157 p ; p. 121-128.
35
les Forces alliées et les Forces de l’axe92, elle se soldera par la défaite des Forces de l’axe et par des
nombreuses victimes originaires de la région.
Avec l’indépendance de la Tunisie (1956), l’État tunisien a soumis l’ensemble de ces
territoires tribaux au centre et au sud du pays (3 millions d’hectares) à la nouvelle loi du 28
septembre 1957 qui a préconisé la dissolution du statu des territoires tribaux en faveur de leurs
délimitations et leurs privatisations progressives.
À la place du vieux Limes en ruine de l’époque romaine, qui dessinait les contours
septentrionaux de ce territoire tribal, succède un gigantesque oléoduc pétrolier qui serpente à travers
ce territoire, dans un axe Sud-Ouest/Nord-Est, sur un parcours de 600 km, des gisements pétroliers
d’El Borma jusqu’au complexe pétro-chimique de la ville portuaire de Skhira, à l’extrême limite
nord du Grand Sud tunisien !

8- Conclusion
Le nomadisme dans ses formes originelles s’est construit en tant que système de production
pastoral caractérisé par la pratique de la transhumance (entre autres pratiques culturales).
Son système de reproduction sociale qui a évolué pendant des siècles dans les régions arides
tunisiennes a été maintenu grâce au concours de deux principaux facteurs:
-la nature collective de l’appropriation des terres de parcours
-les alliances intertribales qui garantissaient la sécurité des biens et des personnes et une forme de
gestion du terroir (accès aux ressources naturelles, répartition des tâches, circuits de
commercialisation des produits agricoles et d’élevages) par le biais du droit coutumier.
Avec l’avènement du colonialisme français, le champ d’évolution naturelle de ce système a
été altéré par la refonte des frontières et des axes caravaniers selon les schémas stratégiques de
l’administration militaire, la région du Sud tunisien étant considérée comme région d’administration
militaire ayant la ville de Gabès comme chef-lieu.
Auparavant la notion de frontière revêtait un caractère d’ordre morphologique et
géographique plutôt que politique ou administratif.
Jusqu’au début du XXe siècle, la transhumance se pratiquait sur un territoire qui s’étendait
de la Jeffara et du Dhahar (sud tunisien) jusqu’à la «Friguia» : moyenne et basse vallée du fleuve de
la Medjerda (Nord de la Tunisie), surtout dans les années des disettes.
Dans ces conditions, la «région économique» du pasteur nomade signifiait le territoire
naturel ou plus précisément le terroir sur lequel il exerçait son système de production dépassant
ainsi les limites de son propre territoire tribal où il exerçait une souveraineté sans partage.
Corollairement et en empruntant les concepts modernes, liés à la création de l’État-nation, on peut
affirmer que la «région économique» pour le pasteur nomade ne correspondait pas nécessairement à
sa région «nationale» (par nationale on entend le «Maoutane» ou son territoire tribal ou natal).
Suite à la déstructuration-restructuration de ce système de production, dû notamment au fait
colonial qui a imposé à ces populations un début de sédentarisation forcée par le biais d’un
découpage politique et administratif et une redistribution des terres collectives entre les tribus 93
ainsi que des rôles des différents intermédiaires et intervenants et leurs modes d’organisations
(création du conseil de tutelle, du conseil des notables et autres organes d’arbitrages), des frontières
de nature politiques et sociales ont commencé à émerger et à créer des situations conflictuelles.
Dans le sillage de ce processus historique, le jeune État tunisien a poursuivi une politique de
développement visant la sédentarisation de ces populations dites «marginales » sur un territoire de
plus en plus maîtrisé et réglementé.
Ainsi les parcours collectifs, qui couvraient au début du XXe siècle une superficie de 3 millions
d’hectares, représentent aujourd’hui moins que la moitié, du fait que 1 730 000 ha ont été affectés
au régime de la propriété privée et au régime des forêts (étatique).

92
Dahmani. M. S. La bataille de Mareth mars 1943 : Un tournant dans la campagne de Tunisie novembre 1943 / ed. par
Cherif. F. Tunis : ISHMN, série Histoire du mouvement national, N°12, 2005, 705 p ; p. 187-209.
93
Décret fixant le régime des immeubles dans les territoires militaires du Sud tunisien (J.O, 28-décembre 1918,761)
36
Ces anciens pasteurs nomades étaient contraints à se convertir vers d’autres activités, si non à
diversifier leurs ressources, associant l’élevage à l’arboriculture et la céréaliculture.
Une partie de cette population s’est réorientée vers des activités extra agricoles (commerce,
artisanat, immigration) et parmi eux les commerçants informels qui représentent le cas le plus
pertinent qui renferme en lui-même en tant que phénomène social le concept du «nomadisme
moderne» en tant que stratégie d’adaptation aux nouvelles réalités économiques et socio-politiques
présentes.
Par conséquent, on peut conclure qu’en dépit de toutes les mesures qui ont été prises par les
différentes autorités qui se sont succédé dans l’histoire de la région, le concept du terroir prédomine
sur la notion du territoire dans les fondements de l'identité sociale et la conscience culturelle des
populations du Sud tunisien.
Ce binôme terroir/territoire a été de tout temps un souci pour les différents administrateurs
de la région, à la fois économique, sociale et politique ; à savoir : comment enrayer (ou tout au
moins maîtriser) le débordement du terroir sur le territoire ?
Si les politiques de découpages frontaliers, exercées pendant l’époque coloniale, et les
politiques de découpages administratifs en plus des mesures d’accompagnement économique
menées pendant l’indépendance, ont connu un certain «succès» dans la maîtrise de ce débordement,
elles restent néanmoins partielles et axées sur le secteur primaire.
L’histoire de la contrebande, de l’immigration clandestine, puis récemment l’essor du
commerce informel dans la région du Sud-Est tunisien sont des exemples contemporains de la
limite de ces politiques et de la mutation de ce système nomade sur d’autres sphères de production
économiques et de reproduction sociale inhérent à sa propre histoire.
Le « noyau dur » du système nomade est toujours vivace et permet de dégager ses propres
schémas de développement (informels). En corollaire, le binôme terroir/territoire s’est muté en
binôme région économique/région nationale94.

94
Laroussi Kamel. Commerce informel et nomadisme moderne…, op. cit.
37
Bibliographie

Sources

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-F.D.G.T, carton 42, dossier 480, document 88.
-F.D.G.T, carton 42, dossier 480, lette en date du 21 Safar 1293 Hégire (1876).
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-SHD. Tunisie, 2H53, Rapport mensuel du lieutenant-colonel Dudoux sur la situation
politique et économique du territoire du Sud tunisien pendant le mois de novembre 1915,
Mouvement caravanier.
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-SHD. Tunisie, 2H49 (D6), Rapport du commandant Rebillet, Historique de l’occupation de
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