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Guerrier De Lumière - Volume 1

Coelho, Paulo

Published: 2008
Type(s): Short Fiction, Collections
Source: Feedbooks

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Chapitre 1
Une journée au moulin

Ma vie, en ce moment, est une symphonie composée de trois mouve-


ments distincts : "beaucoup de monde», "quelques-uns», "personne ou
presque». Chacun dure approximativement quatre mois par an, ils se
mêlent fréquemment au cours d'un même mois, mais ne se confondent
pas.
"Beaucoup de monde ", ce sont les moments où je suis en contact avec
le public, les éditeurs, les journalistes. "Quelques-uns» c'est lorsque je
vais au Brésil, retrouve mes vieux amis, me promène sur la plage de Co-
pacabana, prend part à quelques mondanités, mais en général reste chez
moi.
Mais aujourd'hui, j'ai l'intention de divaguer un peu sur le mouve-
ment» personne ou presque». En ce moment dans les Pyrénées, la nuit
est tombée sur ce village de 200 âmes dont je préfère garder le nom se-
cret, et où j'ai acheté voilà quelque temps un ancien moulin transformé
en maison. Je me réveille tous les matins au chant du coq, je prends mon
café et je sors me promener au milieu des vaches, des agneaux, des plan-
tations de maïs et de foin. Je contemple les montagnes et, contrairement à
ce qui se passe dans le mouvement "beaucoup de monde ", je ne cherche
pas à penser à ce que je suis. Je ne me pose pas de questions, je n'ai pas
de réponses, je vis entièrement dans l'instant présent, comprenant que
l'année a quatre saisons (cela peut paraître évident, mais nous l'oublions
parfois), et je me transforme comme le paysage alentour.
A ce moment-là, je ne m'intéresse pas beaucoup à ce qui se passe en
Irak ou en Afghanistan : comme pour toute autre personne qui vit à la
campagne, les nouvelles les plus importantes sont celles qui concernent
la météorologie. Tous les habitants de la petite ville savent s'il va pleu-
voir, faire froid, venter fort, car cela influe directement sur leur vie, leurs
projets, leurs récoltes. Je vois un fermier qui soigne son champ, nous
nous souhaitons "bonjour», nous parlons du temps qu'il va faire, et nous

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reprenons nos activités, lui sur sa charrue, moi dans ma longue
promenade.
Je rentre, je regarde la boîte aux lettres, j'y trouve le journal régional : il
y a un bal au village voisin, une conférence dans un bar de Tarbes - la
grande ville, avec ses 40 000 habitants ; les pompiers ont été appelés au
cours de la nuit parce qu'une poubelle avait pris feu. Le sujet qui mobi-
lise la région est une bande accusée de couper les platanes bordant une
route de campagne, parce qu'ils ont causé la mort d'un motocycliste :
cette information occupe une page entière et plusieurs jours de repor-
tages au sujet du "commando secret "qui veut venger la mort du garçon
en détruisant les arbres.
Je me couche près du ruisseau qui traverse mon moulin. Je regarde les
cieux sans nuage dans cet été terrible, qui a fait 5 000 morts seulement en
France. Je me lève et je vais pratiquer le kyudo, la méditation avec l'arc et
la flèche, qui me prend plus d'une heure par jour. C'est déjà l'heure de
déjeuner : je fais un repas léger et soudain je remarque dans une des dé-
pendances de l'ancienne construction un objet étrange, muni d'un écran
et d'un clavier, connecté - merveille des merveilles - à une ligne à très
haut débit, également appelée ADSL. Au moment où j'appuierai sur un
bouton de cette machine, je sais que le monde viendra à ma rencontre.
Je résiste autant que je le peux, mais le moment arrive, mon doigt
touche la commande "allumer» et me voilà de nouveau connecté au
monde : les colonnes des journaux brésiliens, les livres, les interviews
qu'il faut donner, les nouvelles d'Irak et d'Afghanistan, les requêtes,
l'avis annonçant que le billet d'avion arrive demain, les décisions à ajour-
ner, les décisions à prendre.
Je travaille plusieurs heures parce que je l'ai choisi, parce que c'est ma
légende personnelle, parce qu'un guerrier de la lumière sait qu'il a des
devoirs et des responsabilités. Mais dans le mouvement "personne ou
presque "tout ce qui se trouve sur l'écran de l'ordinateur est très lointain,
de même que le moulin paraît un rêve quand je suis dans les mouve-
ments "beaucoup de monde» ou "quelques-uns».

Le soleil commence à se cacher, le bouton est éteint, le monde rede-


vient simplement la campagne, le parfum des herbes, le mugissement
des vaches, la voix du berger qui reconduit ses brebis à l'étable à côté du
moulin.
Je me demande comment je peux me promener en une seule journée
dans deux mondes tellement différents : je n'ai pas de réponse, mais je

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sais que cela me donne beaucoup de plaisir, et je suis content tandis que
j'écris ces lignes.

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Chapitre 2
Histoires contenant le nombre trois

Les trois blocs de pierre

Une légende australienne raconte l'histoire d'un sorcier qui se promenait


avec ses trois sœurs, quand le plus célèbre guerrier de la région les
aborda.
"Je veux épouser l'une de ces belles jeunes filles», déclara ce dernier.
"Si l'une d'elles se marie, les autres vont penser qu'elles sont laides. Je
cherche une tribu dans laquelle les guerriers peuvent avoir trois femmes
", répondit le sorcier en s'éloignant.

Et pendant des années, il parcourut le continent australien, mais il ne


put trouver une telle tribu.
"Au moins l'une de nous aurait pu être heureuse», dit l'une des trois
sœurs, alors qu'elles étaient déjà vieilles et fatiguées de tant marcher.
"Je me suis trompé», répondit le sorcier. "Mais maintenant il est trop
tard.»
Et il transforma les trois sœurs en blocs de pierre.

Ceux qui visiteront le Parc national des Montagnes bleues, près de


Sydney, pourront les voir - et comprendre que le bonheur de l'un ne si-
gnifie pas le malheur des autres.

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Trois coups précis

"Comment puis-je savoir quelle est la meilleure manière d'agir dans la


vie ? "demanda le disciple au maître.
Le maître lui demanda de fabriquer une table. Le disciple enfonçait les
clous en frappant trois coups précis. Mais un clou toucha une partie plus
dure et le disciple dut donner un coup supplémentaire qui l'enfonça trop
profondément, et le bois fut atteint.

"Ta main était habituée à trois coups de marteau ", dit le maître.» Tu a
eu tellement confiance dans ton geste que tu as manqué d'attention et
d'habileté.»

"Quand l'action devient une simple habitude, elle perd son sens et
peut finir par causer des dégâts ; ne laisse jamais la routine commander
tes mouvements.»

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Les trois bananes

Un de mes amis décida de passer quelques semaines dans un monastère


au Népal. Un après-midi, il entra dans l'un des nombreux temples de la
région, et il rencontra un moine, souriant, assis près de l'autel.

"Pourquoi souriez-vous ?» s'enquit-il.


"Parce que je comprends la signification des bananes.»
Cela dit, il ouvrit le sac qu'il portait et en retira une banane pourrie.

"Celle-ci est la vie qui n'est plus et dont on n'a pas profité au bon mo-
ment ; maintenant il est trop tard.»
Ensuite, il retira du sac une banane encore verte, la montra et la rangea
de nouveau.
"Celle-là, c'est la vie qui n'est pas encore advenue, et je dois attendre le
bon moment. "Enfin, il retira une banane mûre, l'éplucha et la partagea
avec mon ami.
"Voilà la vie dans le moment présent. Nourrissez-vous-en, et vivez-le
sans crainte et sans culpabilité. "

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Chapitre 3
Le rabbin Feldman et la foi qui déplace les montagnes

Isaac Asimov, l'un des meilleurs écrivains de science-fiction du XXe


siècle, est l'auteur de cette histoire délicieuse.
Le rabbin Feldman avait beaucoup de problèmes avec sa congréga-
tion ; la plupart de ses membres le trouvaient arrogant, intolérant, trop
rigoureux envers les défauts normaux de l'être humain. Désespérés, les
fidèles firent appel au président de l'association israélite de l'état, qui
vint jusqu'à la ville pour résoudre le problème.
Après qu'il eut écouté tous les participants de la congrégation, celui-ci
s'adressa à Feldman :

“Rabbin, les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Nous allons convo-
quer une assemblée et résoudre ces différends.”
Feldman accepta. Trois jours plus tard, un conseil fut convoqué en pré-
sence du président et de dix autres érudits en matière de judaïsme. Ils
s'assirent autour d'une belle table en acajou et commencèrent à examiner
un par un les points litigieux ; à mesure que la réunion avançait, il deve-
nait de plus en plus clair que le rabbin Feldman était seul sur ses
positions.
Au bout de quatre heures de discussion, le président déclara :

“Je pense que cela suffit ; nous allons voter, et la majorité décidera
quelle est la meilleure voie à suivre.”
Chacun reçut un morceau de papier, vota, et une fois le compte fait, le
président reprit la parole.
“Il y a onze voix contre vous, rabbin. Nous devrons revoir définitive-
ment les positions adoptées.”
Feldman se leva, manifesta son orgueil blessé, et levant les bras au ciel,
dit d'une voix grave :

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“Alors une simple majorité de voix vous permet de juger que je me
trompe et que les autres ont raison ? Non, messieurs, je ne peux accepter
cela.
Je prie le Seigneur d'Israël de montrer sa force et d'envoyer immédiate-
ment un signe, afin que vous tous ici sachiez que mon comportement est
absolument correct !”
Au même instant un coup de tonnerre assourdissant retentit. Un éclair
frappa la pièce, fendant en plein milieu la belle table en acajou ; tous
ceux qui étaient présents furent jetés au sol par la puissance de
l'explosion.
Des cris se firent entendre aux alentours, la fumée emplit la pièce ;
quand la poussière commença à retomber, on constata que le rabbin
Feldman était resté debout, intact, un sourire sarcastique aux lèvres.
Avec beaucoup de difficulté le président se releva, remit en place ses
lunettes qui pendaient à son oreille, ajusta ses cheveux décoiffés, arran-
gea ses vêtements couverts de poussière, et dit lentement :

“C'est bien : onze voix contre une. Mais nous avons encore la majorité,
et les règles seront modifiées.”

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Chapitre 4
La générosité et la récompense

Sensible à la pauvreté du rabbin Jusya, Ephraim glissait tous les jours


quelques pièces de monnaie sous sa porte. Et il constata que plus il don-
nait à Jusya, plus il gagnait d'argent.
Ephraim se souvint que le rabbin Baer était le maître de Jusya, et il
pensa : "Si je suis bien récompensé en donnant au disciple, imaginez tout
ce que je gagnerai si je décide de soutenir son maître.»
Il se rendit à Mezritch et couvrit de cadeaux le rabbin Baer. Et dès lors,
sa situation se détériora tant qu'il faillit tout perdre.

Intrigué, il alla voir Jusya et lui conta ce qui était arrivé.


"C'est très simple », dit Jusya. "Tant que tu donnais sans penser à ce
que tu recevais, Dieu en faisait autant. Mais quand tu as commencé à
rendre visite à un personnage illustre pour lui faire tes dons, Dieu s'est
mis également à en faire autant. »

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Chapitre 5
Le verre vide et le verre plein

Au cours d'un dîner au monastère de Sceta, le plus âgé des prêtres se le-
va pour servir de l'eau aux autres. Il alla péniblement de table en table,
mais aucun n'accepta.
"Nous sommes indignes du sacrifice de ce saint ", pensaient-ils.

Quand le vieillard gagna la table de l'abbé Petit Jean, celui-ci lui de-
manda de remplir son verre à ras bord.
Les autres moines regardèrent effrayés. A la fin du dîner, ils firent des
reproches à Jean :
"Comment peux-tu te juger digne d'être servi par ce saint homme ?
N'as-tu pas compris la peine qu'il avait à soulever la bouteille ? N'as-tu
pas remarqué comme ses mains tremblaient ?
- Comment puis-je empêcher que le bien se manifeste ? "répondit Jean.
"Vous qui vous croyez parfaits, vous n'avez pas eu l'humilité de recevoir,
et le pauvre homme n'a pas eu la joie de donner. "

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Chapitre 6
La loi de Jante

"Que pensez-vous de la princesse Martha-Louise ?»


Le journaliste norvégien m'interviewait au bord du lac de Genève. Gé-
néralement je refuse de répondre à des questions qui sortent du contexte
de mon travail, mais dans ce cas sa curiosité avait un motif : la princesse,
sur la robe qu'elle portait pour ses 30 ans, avait fait broder le nom de plu-
sieurs personnes qui avaient compté dans sa vie, et parmi ces noms se
trouvait le mien (ma femme trouva l'idée si bonne qu'elle décida de faire
la même chose pour son cinquantième anniversaire et plaça dans un coin
de son vêtement le crédit suivant : "inspiré par la princesse de Norvège
").
"Je trouve que c'est une personne sensible, délicate, intelligente ", ai-je
répondu. "J'ai eu l'occasion de la rencontrer à Oslo, quand elle m'a pré-
senté à son mari, écrivain comme moi.»
Je me suis arrêté un peu, mais il me fallait aller plus loin :

"Et il y a une chose que vraiment je ne comprends pas : pourquoi la


presse norvégienne s'est-elle mise à attaquer le travail de son mari après
son mariage avec la princesse? Auparavant les critiques lui étaient
favorables.»
Ce n'était pas à proprement parler une question, mais une provoca-
tion, car j'imaginais déjà la réponse : la critique a changé parce que les
gens éprouvent de l'envie, le plus amer des sentiments humains.

Mais le journaliste poussa plus loin encore:


"Parce qu'il a transgressé la loi de Jante.»
évidemment je n'en avais jamais entendu parler, et il m'expliqua ce
dont il s'agissait. Poursuivant le voyage, j'ai compris que dans tous les
pays scandinaves, il est difficile de rencontrer quelqu'un qui ne
connaisse pas cette loi. Bien qu'elle existât depuis le commencement de la

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civilisation, elle ne fut énoncée officiellement qu'en 1933 par l'écrivain
Aksel Sandemose dans le roman Un réfugié dépasse ses limites.
Triste constatation, la loi de Jante ne se limite pas à la Scandinavie :
c'est une règle appliquée dans tous les pays du monde, même si les Bré-
siliens disent " cela n'arrive qu'ici ", ou que les Français affirment "dans
notre pays, malheureusement c'est ainsi ". Comme le lecteur doit déjà
être irrité parce qu'il a lu plus de la moitié de la colonne sans savoir exac-
tement ce que signifie la loi de Jante, je vais tenter de la résumer ici, avec
mes propres mots :
"Tu ne vaux rien, personne ne s'intéresse à ce que tu penses, la médio-
crité et l'anonymat sont le meilleur choix. Si tu agis ainsi, tu n'auras ja-
mais de grands problèmes dans la vie.»

La loi de Jante concerne, dans son contexte, le sentiment de jalousie et


d'envie qui donne parfois beaucoup de maux de tête aux gens comme
Ari Behn, le mari de la princesse Martha-Louise. C'est l'un de ses aspects
négatifs, mais il y a beaucoup plus dangereux.
C'est grâce à elle que le monde a été manipulé de toutes les manières
par des gens qui n'ont pas peur des observations des autres et finissent
par faire tout le mal qu'ils désirent. Nous venons d'assister à une guerre
inutile en Irak, qui continue de coûter nombre de vies ; nous voyons un
grand abîme entre les pays riches et les pays pauvres, l'injustice sociale
partout, une violence incontrôlée, des gens qui sont obligés de renoncer à
leurs rêves pour cause d'attaques injustes et lâches. Avant de provoquer
la Seconde Guerre mondiale, Hitler avait donné divers signes de ses in-
tentions, et s'il a pu aller plus loin, c'est qu'il savait que personne
n'oserait le défier à cause de la loi de Jante.

La médiocrité peut être confortable, jusqu'au jour où la tragédie frappe


à la porte, et alors les gens se demandent : "Mais pourquoi personne n'a-
t-il rien dit, alors que tout le monde voyait que cela allait arriver ?»
C'est simple : personne n'a rien dit parce qu'eux non plus n'ont rien
dit.
Donc, pour éviter que les choses n'empirent encore, peut-être est-ce le
moment d'écrire l'anti-loi de Jante :
"Tu vaux beaucoup mieux que tu ne le penses. Ton travail et ta pré-
sence sur cette Terre sont importants, même si tu ne le crois pas. Bien
sûr, en pensant ainsi, tu risques d'avoir beaucoup de problèmes parce
que tu transgresses la loi de Jante - mais ne te laisse pas intimider, conti-
nue à vivre sans crainte, et tu gagneras à la fin. "

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Chapitre 7
Le Catholique et le Musulman

Au cours d'un déjeuner, je conversais avec un prêtre catholique et un


jeune musulman. Quand le garçon passait avec un plateau, chacun se
servait, sauf le musulman, qui respectait le jeûne annuel prescrit par le
Coran.

Quand le déjeuner s'acheva, les convives sortirent et l'un d'eux ne


manqua pas de lancer cette pique : "Vous voyez comme les musulmans
sont fanatiques ? Heureusement que vous autres n'avez rien en commun
avec eux.»
"Ce n'est pas vrai», dit le prêtre. "Ce garçon s'efforce de servir Dieu au-
tant que moi. Simplement nous suivons des lois différentes.»
Et il conclut : "Il est malheureux que les gens ne voient que les diffé-
rences qui les séparent. S'ils regardaient avec plus d'amour, ils discerne-
raient surtout ce qu'il y a de commun entre eux - et la moitié des pro-
blèmes du monde seraient résolus.»

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Chapitre 8
La mort de Christiano Oiticica, mon beau-père

Peu avant de mourir, mon beau-père a appelé la famille :


"Je sais que la mort n'est qu'un passage, et je veux pouvoir faire cette
traversée sans tristesse. Pour que vous ne soyez pas inquiets, j'enverrai
un signe pour montrer qu'il valait la peine d'aider les autres dans cette
vie. "Il a souhaité être incinéré, et que ses cendres soient dispersées sur la
plage de l'Arpoador, tandis qu'un lecteur de cassettes jouerait ses mor-
ceaux de musique préférés.
Il est décédé deux jours plus tard. Un ami s'est occupé de la crémation
à São Paulo et, de retour à Rio, nous sommes tous partis vers l'Arpoador
avec une radio, les cassettes, le paquet contenant la petite urne de
cendres. Arrivant devant la mer, nous avons découvert que le couvercle
était scellé par des vis. Nous avons tenté de l'ouvrir, inutilement.
Il n'y avait personne près de là, sauf un mendiant, qui s'est approché et
nous a demandé ce que nous voulions.

Mon beau-frère a répondu : "Un tournevis, parce que les cendres de


mon père se trouvent là-dedans.»
- Il a dû être un homme très bon, parce que je viens de trouver cela ", a
dit le mendiant.
Et il nous a tendu le tournevis.

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Chapitre 9
Caracas, 7 octobre 2003

Cher M. Paulo Coelho,


J'ai lu tous vos livres, et j'ai été plutôt surprise par le dernier. Plusieurs
fois au cours de ma lecture, j'ai eu envie de m'arrêter et de pleurer, du
seul fait d'être femme. En effet il n'est pas nécessaire d'avoir l'expérience
d'une prostituée pour vivre les émotions et les confusions qui s'y
trouvent exposées.
Cependant, permettez-moi d'ajouter certaines choses sur les femmes
que vous ne savez peut-être pas. Nous avons toutes un peu de Maria (le
personnage du roman), et nous nous promettons toujours de ne plus ja-
mais aimer, pour n'être pas blessées et ne pas blesser. Nous finissons tou-
jours par rompre cette promesse, et toujours nous le regrettons.
Nous ne sommes ni totalement bonnes, ni totalement mauvaises.

Le plaisir sexuel n'est pas exactement notre préoccupation majeure,


c'est pourquoi pendant des générations il a été possible de cacher le fait
que nous atteignons rarement l'orgasme de la manière que l'homme
imagine. Sait-il ce qui nous donne plus de plaisir que le sexe ? La nourri-
ture. Quand nous aimons un homme, la première chose que nous vou-
lons savoir, c'est s'il a déjà mangé, s'il est bien nourri, et s'il a apprécié ce
que nous lui avons préparé. Même si je m'attire la haine des féministes,
j'affirme qu'il est divin de voir notre homme manger ! Et vous n'en dites
rien dans votre livre.
Le plus grand problème de la femme latine est qu'elle finit par être la
mère de son homme. Amour maternel, qui pardonne toutes ses faiblesses
(parce que nous savons qu'il est faible, même si nous répétons toute la
journée qu'il est fort), qui nous pousse à croire qu'il reviendra toujours à
la maison, et reconnaîtra qu'il n'y a rien de mieux dans sa vie que d'être à
côté de la personne qui le soigne et le câline. Mais l'homme, bien qu'il dé-
sire être aimé comme un enfant, se comporte toujours comme un sau-
vage : il se laisse emporter par ses impulsions, par ses passions du

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moment, et même s'il ne nous abandonne pas physiquement, son âme va
et vient très souvent.
La femme ne perd jamais l'espoir de retrouver le passé, de se rappeler
chaque moment qu'elle a vécu. Et elle est effrayée quand elle constate
que le passé n'est plus, que c'est maintenant un temps différent, qui court
et passe très vite. Je ne parle pas seulement de l'horloge biologique, mais
du fait de ne plus se sentir désirée, de marcher dans les rues et de remar-
quer que personne ne tourne la tête. Alors lui vient cette peur de ne plus
jamais être caressée comme quand elle était jeune, de ne plus jamais voir
dans les yeux d'un homme une pensée érotique ou - j'oserais le dire -
pornographique.
La femme est romantique, mais elle laisse toujours l'homme massacrer
ses sentiments - et à cause de cela, elle peut se transformer en une impla-
cable destructrice parce qu'elle n'a plus rien à perdre.
L'autre jour je discutais avec des amies et nous nous disions à quel
point nous étions capables d'être "perverses et destructrices». Mais l'une
d'elles a observé :
"Non, ce n'est pas cela, c'est bien pire ! Quand les hommes sont blessés,
ils prennent les armes pour se venger et venir à bout de leur adversaire.
Mais nous, quand nous sommes blessées par celui que nous aimons, la
seule chose qui nous passe par la tête consiste à préparer toutes sortes de
stratégies pour faire revenir notre bourreau, en implorant son pardon.
Voilà notre vengeance : faire en sorte qu'il souffre de notre absence et
revienne.»
Je sais que dans votre nouveau livre vous cherchez à vous exprimer au
nom d'une femme, et je pense que vous y êtes parvenu dans plusieurs
passages. Mais il s'agit d'une vision idéale du sexe féminin, et non de la
réalité. Le personnage ressemble davantage à ce que nous aimerions être
qu'à ce que nous sommes réellement.
Mais, de toute manière, il est très important de voir un homme essayer
de penser comme une femme. Peut-être n'y arrivera-t-il jamais, mais cela
n'a pas d'importance, cette voie est très intéressante, et cela peut encou-
rager d'autres hommes à en faire autant.

Votre fidèle lectrice, mère d'un fils de 14 ans, que beaucoup accusent
de penser comme un homme.
M.E.

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Chapitre 10
Comment on détruit son prochain

Malba Tahan illustre ainsi les dangers de la parole : une femme accusa
tant son voisin d'être un voleur qu'à la fin le garçon fut arrêté. Quelques
jours plus tard, on découvrit qu'il était innocent ; libéré, le garçon fit ju-
ger la femme.

"Les critiques malicieuses ne sont pas si graves», dit-elle au juge.


"D'accord», répondit le magistrat. "Aujourd'hui, quand vous rentrerez
chez vous, écrivez tout le mal que vous avez dit de ce garçon ; ensuite
coupez le papier en petits morceaux et jetez-les sur la route. Demain
vous reviendrez écouter la sentence.»

La femme obéit et revint le lendemain.


"Vous êtes pardonnée si vous me remettez les morceaux de papier que
vous avez répandus hier. Sinon, vous serez condamnée à un an de prison
", déclara le magistrat.
"Mais c'est impossible ! Le vent a déjà tout dispersé !
- De la même façon, une simple médisance peut être dispersée par le
vent, détruire l'honneur d'un homme, et ensuite, il est impossible de ré-
parer le mal qui est fait.»

Et il fit incarcérer la femme.

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Chapitre 11
Les temps difficiles

Un homme vendait des oranges au bord d'une route. Il était analphabète,


donc il ne lisait jamais les journaux. Il plaçait sur le chemin quelques af-
fiches, et il passait la journée à vanter la saveur de sa marchandise.
Tout le monde venait acheter, et l'homme prospéra. Avec son argent, il
plaça de nouvelles affiches et vendit davantage de fruits. L'affaire pro-
gressait rapidement quand son fils - qui était cultivé et avait fait des
études dans une grande ville - vint le voir :
"Papa, ne sais-tu pas que le monde traverse des moments difficiles ?
L'économie du pays va très mal !»

Inquiet, l'homme réduisit le nombre de ses affiches et se mit à re-


vendre une marchandise de qualité plus médiocre parce qu'elle était
moins chère. Les ventes chutèrent immédiatement.

"Mon fils a raison ", pensa-t-il. "Les temps sont très difficiles.»

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Chapitre 12
Restons ouverts à l'amour

Il y a des moments où nous aimerions beaucoup aider ceux que nous ai-
mons beaucoup, mais où nous ne pouvons rien faire. Ou bien les circons-
tances ne permettent pas de l'approcher, ou bien la personne est fermée à
tout geste de solidarité et de soutien.

Alors, seul nous reste l'amour. Dans les moments où tout se révèle in-
utile, nous pouvons encore aimer, sans attendre de récompense, de chan-
gements, de remerciements.
Si nous parvenons à agir de cette manière, l'énergie de l'amour com-
mence à transformer l'univers autour de nous. Quand cette énergie appa-
raît, elle parvient toujours à opérer.
"Le temps ne transforme pas l'homme. Le pouvoir de la volonté ne
transforme pas l'homme. L'amour le transforme», dit Henry Drummond.

J'ai lu dans le journal qu'à Brasilia une enfant avait été brutalement
frappée par ses parents. Résultat, son corps ne pouvait plus se mouvoir
et elle restait muette.
Internée à l'hôpital de Base, elle fut soignée par une infirmière qui lui
disait tous les jours : "Je t'aime. "Bien que les médecins assurassent
qu'elle ne pouvait pas entendre et que ses efforts étaient inutiles,
l'infirmière continuait à répéter : "Je t'aime, n'oublie pas.»
Au bout de trois semaines, l'enfant avait retrouvé ses mouvements.
Quatre semaines plus tard, elle se remettait à parler et à sourire.
L'infirmière ne donna jamais d'interviews, et le journal ne publiait pas
son nom - mais il est enregistré ici pour que nous n'oubliions jamais :
l'amour guérit.
L'amour transforme, l'amour guérit. Mais parfois l'amour fabrique des
pièges mortels, et finit par détruire la personne qui a décidé de s'y aban-
donner totalement. Quel sentiment complexe est celui-là, qui est au fond
notre seule raison de rester en vie, de lutter, de chercher à nous
améliorer ?

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Je serais irresponsable si je tentais de le définir, car, comme tous les
êtres humains, je ne parviens qu'à le ressentir. On a écrit des milliers de
livres, monté des pièces de théâtre, produit des films, créé des poèmes,
taillé des sculptures dans le bois ou dans le marbre, et pourtant, tout ce
que l'artiste peut transmettre, c'est l'idée d'un sentiment, et pas le senti-
ment en soi.
Mais j'ai appris que ce sentiment était présent dans les petites choses et
se manifestait dans la plus insignifiante des attitudes que nous prenions,
il faut donc toujours avoir l'amour à l'esprit, quand nous agissons ou
quand nous n'agissons pas.
Prendre son téléphone et dire le mot de tendresse que nous avons re-
porté. Ouvrir la porte et laisser entrer celui qui a besoin de notre aide.
Accepter un emploi. Quitter un emploi. Prendre la décision que nous
avons remise à plus tard. Demander pardon pour une erreur que nous
avons commise et qui ne nous laisse pas en paix. Exiger un droit que
nous avons. Ouvrir un compte chez le fleuriste, qui est plus important
que le bijoutier. Mettre la musique bien fort quand la personne aimée est
loin, baisser le volume quand elle est près de nous. Savoir dire "oui "et
"non "parce que l'amour concerne toutes les énergies de l'homme. Décou-
vrir un sport que l'on peut pratiquer à deux. Ne suivre aucune recette,
même celles qui sont dans ce paragraphe - car l'amour a besoin de
créativité.
Et quand rien de tout cela n'est possible, quand il ne reste que la soli-
tude, alors se rappeler une histoire qu'un lecteur m'a envoyée un jour :

Une rose rêvait jour et nuit de la compagnie des abeilles, mais aucune
ne venait se poser sur ses pétales.
La fleur, cependant, continuait à rêver. Durant ses longues nuits, elle
imaginait un ciel où volaient de nombreuses abeilles, qui venaient ten-
drement l'embrasser. Ainsi, elle parvenait à résister jusqu'au jour sui-
vant, où elle s'ouvrait de nouveau à la lumière du soleil.
Un soir, connaissant la solitude de la rose, la lune demanda :
"N'es-tu pas lassée d'attendre ?

- Peut-être. Mais je dois continuer à lutter.


- Pourquoi ?
- Parce que si je ne m'ouvre pas, je me fane.»

Dans les moments où la solitude semble écraser toute la beauté, nous


n'avons d'autre moyen de résister que de rester ouverts.

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Chapitre 13
Les deux gamins

Une vieille histoire arabe raconte que deux gamins - un riche et un


pauvre - revenaient du marché. Le riche rapportait des gâteaux dégouli-
nant de miel, et le pauvre un morceau de pain rassis.
"Je te laisse manger mon gâteau, si tu fais le chien pour moi ", dit le
riche.

L'enfant pauvre accepta et, à quatre pattes sur la chaussée, commença


à manger les friandises de l'enfant riche.
Le sage Fath, qui assistait à la scène, commenta :
"Si cet enfant pauvre avait un peu de dignité, il finirait par découvrir
un moyen de gagner de l'argent. Mais il préfère devenir le chien de
l'enfant riche pour manger son gâteau. Demain, quand il sera grand, il
fera la même chose pour une charge publique, et il sera capable de trahir
ses parents pour une bourse d'or.»

23
Chapitre 14
éviter d'aider le démon

"Très souvent nous sommes les instruments du Mal, quand nous tentons
de pratiquer le Bien ", dit Al-Fahid à son ami. "Je m'efforce d'être tou-
jours en alerte, mais aujourd'hui j'ai été utilisé par le démon.
- Comment ? N'as-tu pas la réputation d'être un sage ?

- Ce matin je suis allé faire les prières à la mosquée. Respectant la tra-


dition, j'ai retiré mes chaussures avant d'entrer ; à la sortie, j'ai constaté
qu'elles avaient été volées : finalement j'ai fait naître un voleur.

- Mais ce n'est pas ta faute ", dit l'ami.


"C'est ma faute. Il est facile de réveiller le mauvais côté de notre pro-
chain. Il est facile d'irriter quelqu'un, de semer la discorde, de soulever
des doutes, de séparer des frères. Le démon a besoin de l'homme pour
réaliser ses actions, c'est pourquoi je suis responsable. "

24
Chapitre 15
Les nouveaux entrepreneurs

Pamela Hartigan, directrice de la fondation Schwab, a développé une


liste de dix points communs aux personnes qui, insatisfaites du monde
qui les entoure, ont décidé de créer leur propre travail. Je pense que la
liste de Pamela va au-delà de l'entreprise sociale (ainsi que l'on appelle
ce nouveau mécanisme), et peut être appliquée à beaucoup de choses
que nous faisons dans notre vie quotidienne.
Impatience. Celui qui veut réaliser son rêve ne reste pas à attendre que
les choses se produisent : il voit dans les problèmes d'hier les opportuni-
tés d'aujourd'hui. Son impatience l'oblige à changer de direction fré-
quemment, mais c'est cette adaptation qui le fait mûrir.
Conscience. Celui qui veut réaliser son rêve sait qu'il n'est pas seul
dans ce monde, et que chacun de ses gestes a une conséquence. Le travail
qu'il fait peut transformer le milieu qui l'entoure. Comprenant ce pou-
voir, il devient un élément actif de la société, et cela le met en paix avec
la vie.

Innovation. Celui qui veut réaliser son rêve croit que tout peut chan-
ger, mais qu'il faut chercher un chemin qui n'a pas encore été parcouru.
Bien qu'il soit toujours entravé par la vieille bureaucratie, les critiques
malicieuses des autres et les difficultés à pénétrer dans une jungle qui n'a
pas encore été défrichée, il découvre d'autres moyens de se faire
entendre.
Pragmatisme. Celui qui veut réaliser son rêve n'attend pas les res-
sources idéales pour entreprendre son travail, il retrousse les manches et
se met à l'ouvrage. Chaque progrès, aussi maigre soit-il, accroît son assu-
rance et la confiance de son entourage, et les ressources finissent par se
présenter.
Apprentissage. Celui qui veut réaliser son rêve est généralement
quelqu'un qui s'intéresse beaucoup à un domaine déterminé, et qui grâce
à son sens aigu de l'observation trouve de nouvelles solutions pour de

25
vieux problèmes. Mais cet apprentissage ne peut être obtenu que par la
pratique et le renouvellement constant.
Séduction. Personne ne peut survivre isolé dans un monde compétitif :
conscient de cette situation, celui qui veut réaliser son rêve parvient à
faire en sorte que d'autres s'intéressent à ses idées. Et ces personnes sont
intéressées parce qu'elles savent qu'elles ont devant elle un projet créatif,
engagé dans la société, et qui - en outre - peut être économiquement
lucratif.

Flexibilité. Celui qui veut réaliser son rêve a une idée en tête et un plan
pour la transformer en réalité. Mais à mesure qu'il avance, il se rend
compte qu'il doit s'adapter aux réalités du monde qui l'entoure, et qu'à
partir de là sa responsabilité sociale devient un facteur important dans la
transformation du milieu. Un exemple : pour réduire la mortalité infan-
tile dans une ville déterminée, il ne suffit pas de s'occuper de la santé des
enfants, il faut modifier la structure sanitaire, le système d'alimentation,
etc.

Obstination. Celui qui veut réaliser son rêve peut être souple sur sa
route, mais il est en même temps concentré sur son objectif. Parce que ses
idées sont innovantes, et parce qu'il se déplace toujours en terrain incon-
nu, il ne dit jamais : "j'ai essayé, mais cela n'a donné aucun résultat ". Au
contraire, il cherche toujours toutes les options possibles, c'est pourquoi
les résultats finissent par apparaître.
Plaisir. Celui qui veut réaliser son rêve connaît des moments difficiles,
mais il est content de ce qu'il fait. Ses erreurs et confusions éventuelles
n'ont rien à voir avec l'incapacité, et il peut sourire quand il fait un faux
pas - parce qu'il sait qu'il pourra corriger son mouvement plus tard.

Contagion. Celui qui veut réaliser son rêve a la capacité unique de


faire comprendre à ceux qui l'entourent qu'il vaut la peine de suivre son
exemple et de faire la même chose. C'est pourquoi il ne se sentira jamais
seul, même si de temps à autre il se sent incompris.
Pamela Hartigan termine son étude en citant l'exemple d'un Brésilien,
Fabio Rosa, qui a développé un système d'utilisation de l'énergie solaire,
après avoir constaté que sa communauté dépensait une part importante
de ses bénéfices dans l'achat de combustible non renouvelable. Le travail
de Fabio, qui contient les dix points de cette étude, est aujourd'hui connu
dans le monde entier, il a "communiqué la contagion "à de grandes entre-
prises et dans peu de temps il pourra profiter à des millions de gens,
outre qu'il contribuera à la préservation du milieu naturel.

26
Chapitre 16
Devant Dieu

Un vieil homme vendait des jouets au marché de Bagdad. Ses clients, sa-
chant qu'il avait la vue basse, payaient de temps en temps avec de la
fausse monnaie.
Le vieux devinait la ruse, mais ne disait rien. Dans ses prières, il de-
mandait à Dieu de pardonner à ceux qui le trompaient. "Peut-être ont-ils
peu d'argent et veulent-ils acheter des cadeaux pour leurs enfants ", se
disait-il.
Le temps passa, et l'homme mourut. Devant la porte du Paradis, il pria
encore une fois :

"Seigneur, je suis un pécheur. J'ai commis beaucoup d'erreurs, je ne


vaux pas mieux que les fausses monnaies que j'ai reçues. Pardonnez-
moi!»

A ce moment, la porte s'ouvrit, et une Voix dit :


"Pardonner quoi ? Comment puis-je juger quelqu'un qui, de toute sa
vie, n'a jamais jugé les autres ?»

27
Chapitre 17
Histoires de la Mère Nature

Le lion et les chats

Un lion rencontra une bande de chats en train de discuter. "Je vais les
dévorer ", pensa-t-il.
Mais il commença à se sentir étrangement calme, et il décida de
s'asseoir avec eux pour prêter attention à leurs propos.
"Mon Dieu», dit l'un des chats, qui n'avait pas remarqué la présence
du lion. Nous avons prié tout l'après-midi ! Nous avons prié pour que
des souris tombent du ciel !

- Et, jusqu'à présent, rien ne s'est produit ! ", ajouta un autre. "Serait-ce
que Vous n'existez pas, Seigneur?»
Le ciel demeura muet. Et les chats perdirent la foi.
Le lion se leva et poursuivit sa route, pensant: "Voyez comment sont
les choses. J'allais tuer ces animaux, mais Dieu m'en a empêché. Et pour-
tant, ils ont cessé de croire à la grâce divine ; ils étaient tellement préoc-
cupés par ce qui leur manquait qu'ils n'ont pas saisi la protection qu'ils
recevaient.»

28
En silence

L'arbre était tellement plein de pommes que ses branches ne pouvaient


plus se balancer avec le vent.
"Pourquoi ne fais-tu aucun bruit? Finalement, nous avons tous notre
vanité, et nous avons tous besoin d'appeler l'attention des autres ", com-
menta le bambou.

"Pas moi. Mes fruits sont ma meilleure publicité ", répondit l'arbre.

29
La marguerite et l'égoïsme

"Je suis une marguerite dans un champ de marguerites ", pensait la fleur.
"Au milieu des autres, il est impossible de remarquer ma beauté.»
Un ange entendit sa pensée et commenta : "Mais tu es très belle !»
-Je veux être unique !
Pour ne plus entendre de plaintes, l'ange la transporta jusqu'à la place
d'une ville.

Quelques jours plus tard, le préfet s'y rendit avec un jardinier, pour ré-
former l'endroit.
"Ici, il n'y a rien d'intéressant. Retournez la terre et plantez des
géraniums.
- Une minute», s'écria la marguerite. "Si vous faites cela, vous allez me
tuer !

- S'il y en avait d'autres comme toi, nous pourrions faire une belle dé-
coration», répondit le préfet. "Mais il est impossible de trouver des mar-
guerites dans les alentours, et toi, toute seule, cela ne fait pas un jardin.»
Aussitôt il arracha la fleur.

30
L'oubli de la magie

La mouette volait au-dessus d'une plage quand elle vit un chat, dont elle
tomba immédiatement amoureuse. Elle descendit des cieux et lui
demanda :

"Où sont tes ailes ?»


Chaque bête ne parle qu'une langue, et le chat ne comprit pas ce
qu'elle disait, mais il nota que l'animal qui était devant lui avec deux
choses étranges qui sortaient de son corps.
"Elle doit souffrir de quelque maladie ", pensa le chat.
La mouette sentit que son nouveau chéri la regardait fixement :

"Pauvre petit ! Il a été attaqué par des monstres, qui l'ont rendu sourd
et lui ont volé ses ailes.»
Apitoyée, elle le prit dans son bec et l'emmena faire un tour dans les
airs. "Au moins nous sommes ensemble quelque temps», pensait-elle,
tandis qu'ils volaient. Et le chat se prit de passion pour cette créature ma-
gique, qui lui permettait d'aller au-delà de ses rêves.
Mais comme il ne parvint pas, malgré ses efforts, à lui démontrer son
amour, elle le laissa à terre et se mit en quête de quelqu'un qui la com-
prendrait mieux.

Le chat devint pour quelques mois une créature profondément mal-


heureuse : il avait connu les hauteurs, découvert un monde vaste et beau,
rencontré une compagne. Mais le temps passant, il s'habitua de nouveau
à ce qu'il était, conclut qu'il n'était pas né pour aller aussi loin dans ses
rêves et ne désira plus jamais qu'un bonheur lui arrivât dans la vie, car
cela le faisait beaucoup souffrir.

31
Les porcs-épics et la solidarité

Le lecteur Alvaro Conegundes raconte que, durant la période glaciaire,


beaucoup d'animaux mouraient à cause du froid. Les porcs-épics, com-
prenant la situation, décidèrent de se regrouper ; ainsi, ils se réchauf-
faient et se protégeaient mutuellement.
Mais leurs épines blessaient leurs plus proches compagnons et, pour
cette raison, ils s'éloignèrent de nouveau les uns des autres.

Ils se remirent à mourir gelés. Et ils durent faire un choix : ou bien ils
disparaissaient de la face de la Terre, ou bien ils acceptaient les épines de
leur semblable.

Avec sagesse, ils décidèrent de rester de nouveau ensemble. Ils ap-


prirent à vivre avec les petites blessures qu'une relation très proche pou-
vait causer, car le plus important était la chaleur de l'autre.
Et finalement ils survécurent.

32
Chapitre 18
Sur la route de Damas

L'homme marchait sur la route de Damas. Il se rappelait son amour per-


du, et son âme était en pleurs. "Pauvre de l'être humain qui connaît
l'amour ", pensait-il. " Jamais je ne serai heureux, car j'aurai toujours peur
de perdre celle que j'aime.»

A ce moment, il entendit un rossignol chanter.


"Pourquoi agis-tu ainsi ?» demanda l'homme au rossignol. "Ne vois-tu
pas que ma bien-aimée, qui aimait tant ton chant, n'est plus ici à mes
côtés?

- Je chante parce que je suis content ", répliqua le rossignol.


"N'as-tu jamais perdu quelqu'un ? "insista l'homme.
"Très souvent ", répondit le rossignol. "Mais mon amour est resté le
même.»

Et l'homme sur son chemin reprit espoir.

33
Chapitre 19
Réflexions du guerrier de la lumière

Les défauts et les qualités

Un guerrier de la lumière connaît ses défauts, mais il connaît également


ses qualités.
Certains de ses compagnons ne cessent de se plaindre : "Les autres ont
plus de chance que nous.»
Ils ont peut-être raison, mais un guerrier de la lumière, loin de se lais-
ser paralyser par un tel constat, cherche à valoriser au maximum ses
qualités.

Il sait que le pouvoir de la gazelle réside dans la légèreté de sa course,


celui de la mouette dans la précision avec laquelle elle vise le poisson. Il
a appris que le tigre ne craint pas l'hyène parce qu'il a conscience de sa
propre force.

Un guerrier s'efforce de savoir sur quoi il peut compter. Il vérifie tou-


jours son équipement, qui se compose de trois éléments : la foi, l'espoir et
l'amour.
Si les trois sont présents, il n'hésite pas à aller plus loin.

34
Croire sans crainte

Le guerrier de la lumière croit. Comme les enfants croient.


Parce qu'il croit aux miracles, les miracles commencent à se produire.
Parce qu'il a la certitude que sa pensée peut changer sa vie, sa vie se met
à changer. Parce qu'il est sûr qu'il va rencontrer l'amour, cet amour se
présente.

Il lui arrive d'être déçu. Parfois, il est meurtri.


Alors il entend les critiques : "Quel ingénu !»
Mais le guerrier sait que c'est le prix à payer. Pour chaque défaite, il a
deux conquêtes à son actif.

Tous ceux qui croient le savent bien.

35
Dans les moments difficiles et Dans les moments heureux

Un guerrier ne partage pas sa tente avec quelqu'un qui veut lui faire du
mal. On ne le voit pas non plus en compagnie de ceux qui ne désirent
que "consoler ". Il évite celui qui n'est à ses côtés qu'en cas de défaite. Ces
faux amis veulent prouver que la fragilité est payante. Ils rapportent tou-
jours de mauvaises nouvelles. Ils tentent toujours de détruire la
confiance du guerrier - sous le couvert de la "solidarité ".
Lorsqu'ils le voient blessé, ils fondent en larmes, mais, au fond de leur
cœur, ils se réjouissent que le guerrier ait perdu une bataille, ne compre-
nant pas que cela fait partie du combat.
Les vrais compagnons d'un guerrier sont à ses côtés tout le temps,
dans les moments difficiles et dans les moments de facilité.

36
L'ennemi caché

Ses amis demandent au guerrier de la lumière d'où lui vient son énergie.
"De l'ennemi caché», dit-il.
Les amis demandent qui est cet ennemi.
Le guerrier répond : "Quelqu'un que nous ne pouvons pas frapper.»
Ce peut être un gamin qui l'a battu au cours d'une bagarre d'enfants, la
petite amie qui l'a quitté quand il avait onze ans, le professeur qui le trai-
tait d'idiot.
L'ennemi caché devient un stimulant. Quand il est abattu, le guerrier
se rappelle qu'il ne sait pas jusqu'où peut aller son courage.

Il ne pense pas à la vengeance, parce que l'ennemi caché ne fait plus


partie de son histoire. Il pense seulement à accroître son adresse, pour
que ses exploits fassent le tour du monde et parviennent aux oreilles de
celui qui l'a meurtri autrefois.

La douleur d'hier fait sa force d'aujourd'hui.

37
Du bréviaire de la chevalerie médiévale

Voici ce que dit le bréviaire de la chevalerie médiévale :


"L'énergie spirituelle du chemin utilise la justice et la patience pour
préparer ton esprit.
"Tel est le chemin du chevalier. Un chemin à la fois aisé et difficile,
parce qu'il oblige à laisser de côté les choses inutiles et les amitiés impar-
faites. C'est pourquoi, au début, on hésite tellement à le suivre.
"Voici le premier enseignement de la chevalerie : tu effaceras ce que tu
as écrit jusqu'à présent dans le cahier de ta vie : inquiétude, manque
d'assurance, mensonge. A la place, tu écriras le mot courage. En com-
mençant le voyage avec ce mot et en le poursuivant avec la foi en Dieu,
tu arriveras là où tu dois arriver."

38
L'art du réveil

Le guerrier de la lumière se réveille à présent de son rêve.


Il pense : "Je ne sais pas affronter cette lumière qui me fait grandir.»

La lumière, cependant, ne disparaît pas.


Le guerrier se dit : "Des changements que je n'ai pas la volonté de réa-
liser vont être nécessaires.»

La lumière est toujours là, parce que la volonté est un mot plein de
ruse.
Alors les yeux et le cœur du guerrier commencent à s'accoutumer à la
lumière.
Déjà elle ne fait plus peur ; il se met à accepter sa Légende, même si ce-
la signifie courir des risques.
Le guerrier a dormi très longtemps. Il est naturel qu'il se réveille petit
à petit.

39
Chapitre 20
De la solitude totale

Les journalistes ont terminé les interviews, les éditeurs ont pris le train
pour rentrer à Zurich, les amis avec lesquels j'ai dîné sont rentrés chez
eux ; je sors me promener dans Genève. La nuit est particulièrement
agréable, les rues sont désertes, les bars et les restaurants grouillent de
vie, tout semble absolument calme, en ordre, plaisant, et soudain…
Et soudain je me rends compte que je suis absolument seul.
Il est évident que cette année, il m'est déjà souvent arrivé d'être seul. Il
est évident que quelque part, à deux heures d'avion, ma femme
m'attend. Il est évident qu'après une journée agitée comme celle-là, il
n'est rien de plus agréable que de marcher dans les ruelles étroites de la
vieille ville, sans qu'il soit nécessaire de parler à quelqu'un, et de contem-
pler la beauté qui m'entoure. Seulement cette nuit, pour une raison que
j'ignore, ce sentiment de solitude est absolument oppressant, angoissant -
je n'ai personne avec qui partager la ville, la promenade et les commen-
taires que j'aimerais faire.

Bien sûr, j'ai un téléphone mobile dans ma poche et pas mal d'amis ici,
mais je trouve qu'il est très tard pour appeler qui que ce soit. J'envisage
la possibilité d'entrer dans un bar, de commander à boire - à coup sûr,
quelqu'un va me reconnaître et m'inviter à m'asseoir à sa table. Mais je
pense également qu'il est important d'aller jusqu'au fond de ce vide, de
cette sensation que personne ne se soucie de notre existence. Alors je
continue de marcher.
J'avise une fontaine et je me souviens de m'être trouvé là l'an passé
avec une peintre russe qui venait d'illustrer un texte que j'avais écrit pour
Amnesty International ; ce jour-là, nous avions simplement échangé
quelques mots, écouté les gouttes d'eau et la musique d'un violon au
loin. L'artiste russe et moi étions pareillement plongés dans nos pensées,
mais l'un et l'autre savions que malgré la distance, nous n'étions pas
seuls.

40
Je marche encore un peu, en direction de la cathédrale. Je regarde de
l'autre côté de la rue, une fenêtre est à demi ouverte et, à l'intérieur de la
maison, j'aperçois une famille en pleine conversation ; la sensation de so-
litude n'en devient que plus pesante ; la promenade nocturne est désor-
mais un voyage à l'intérieur de la nuit, un désir de comprendre en quoi
consiste ce sentiment d'absolue solitude.
Je me mets à imaginer les millions de personnes qui en ce moment se
sentent inutiles, misérables - aussi riches, charmantes, séduisantes soient-
elles - parce que cette nuit elles sont seules, qu'elles l'étaient également
hier et que peut-être elles le seront encore demain. Des étudiants qui
n'ont trouvé personne pour sortir ce soir, des personnes âgées devant la
télévision comme si c'était l'ultime salut, des hommes d'affaires dans leur
chambre d'hôtel se demandant si ce qu'ils font a un sens, puisqu'ils ne
ressentent pour l'heure que le désespoir d'être seul.
Je me rappelle une réflexion au cours du dîner. Quelqu'un qui venait
de divorcer disait : "Maintenant je dispose de toute la liberté dont j'ai
toujours rêvé. " C'est un mensonge. Personne ne souhaite ce genre de li-
berté, nous voulons tous un engagement, quelqu'un à nos côtés pour
voir les beautés de Genève, discuter de notre vision de la vie ou même
partager un sandwich. Mieux vaut en manger la moitié que le manger
entier et n'avoir personne avec qui partager, ne serait-ce qu'un peu de
nourriture. Plutôt avoir faim que rester seul. Etre seul - et je parle de la
solitude que nous ne choisissons pas, mais que nous sommes obligés
d'accepter -, c'est comme ne plus faire partie de l'espèce humaine.
Je me dirige vers le bel hôtel de l'autre côté du fleuve, avec sa chambre
très confortable, son personnel attentionné, son service de toute première
qualité. Bientôt je vais dormir et demain cette étrange sensation qui - je
ne sais pourquoi - s'est emparée de moi aujourd'hui ne sera plus qu'un
vieux souvenir étrange, car je n'aurai aucune raison de dire : "Je suis
seul.»

Sur le chemin du retour, je croise d'autres personnes solitaires ; elles


ont deux sortes de regard : arrogant (parce qu'elles veulent feindre
d'avoir choisi la solitude en cette belle nuit) ou triste (parce qu'elles com-
prennent qu'il n'est rien de pire dans la vie). Je songe à leur parler mais je
sais qu'elles ont honte de leur propre solitude. Peut-être alors vaut-il
mieux les laisser aller au bout de leurs limites pour comprendre qu'il
faut oser, oser parler avec des étrangers, oser découvrir des lieux où l'on
rencontre des gens, éviter de rentrer à la maison pour regarder la télévi-
sion ou lire un livre - car si elles font cela, elles perdront le sens de la vie,

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la solitude deviendra un vice et dès lors elles ne retrouveront plus le long
chemin qui ramène vers l'être humain.

42
Chapitre 21
La visite de l'ange

Les Verba Seniorum - un recueil de textes sur les moines qui vivaient
dans le désert au début de l'ère chrétienne - racontent l'histoire d'un er-
mite qui parvint durant un an à ne manger qu'une fois par semaine.
Après un tel effort, il pria Dieu de lui révéler la vraie signification d'un
certain passage de la Bible.

Il n'entendit pas de réponse.


"Quelle perte de temps, se dit alors le moine. Tout ce sacrifice et Dieu
ne me répond pas ! Mieux vaut partir d'ici et trouver un autre moine qui
connaisse la signification de ce texte.»
à ce moment apparut un ange.
"Ces douze mois de jeûne ne t'ont servi qu'à croire que tu étais
meilleur que les autres, et Dieu n'écoute pas les vaniteux. Mais quand tu
es devenu humble, tu as songé à demander de l'aide à ton prochain, et
Dieu m'a envoyé.»
Et l'ange révéla au moine ce qu'il voulait savoir.

43
Chapitre 22
Une brève histoire du Bouddha

Siddhârta - dont le nom signifie "celui dont le but est atteint "- est né
dans une famille noble, aux environs de l'an 560 av. J.-C., dans la ville de
Kapilavastu, au Népal.
La légende raconte qu'au moment où sa mère faisait l'amour avec son
père, elle eut une vision : six éléphants, chacun portant sur le dos une
fleur de lotus, marchaient vers elle. L'instant suivant, Siddhârta était
conçu.
Durant sa gestation, la reine Maya, sa mère, décida d'appeler les sages
du royaume afin qu'ils interprètent sa vision ; unanimes, ils affirmèrent
que l'enfant qui allait venir au monde serait un grand roi ou un grand
prêtre.
Siddhârta eut une enfance et une adolescence très semblables aux
nôtres. Ses parents ne souhaitaient nullement qu'il prît connaissance de
la misère du monde. Aussi vivait-il confiné entre les murs du gigan-
tesque palais dans lequel habitaient ses parents et où tout semblait en
parfaite harmonie. Il se maria, eut un fils et ne connut que les plaisirs et
les délices de l'existence.

Quand il eut vingt-neuf ans, il demanda un soir à un garde de le


conduire jusqu'à la ville. Le garde protesta, car le roi pouvait se mettre en
colère, mais l'insistance de Siddhârta fut telle que l'homme finit par cé-
der, et ils s'en allèrent tous les deux.
Le premier spectacle qu'ils virent fut celui d'un vieux mendiant au re-
gard triste qui demandait l'aumône. Plus loin, ils rencontrèrent un
groupe de lépreux, puis un cortège funèbre passa. "Je n'avais jamais vu
cela ! ", dit sans doute Siddhârta au garde qui répliqua peut-être :
"Eh bien, ce que tu vois là, c'est la vieillesse, la maladie et la mort. "En
retournant au palais, ils croisèrent un religieux, la tête rasée, vêtu seule-
ment d'un manteau jaune, qui disait : "La vie me terrorisait, alors j'ai

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renoncé à tout ; ainsi je n'ai pas besoin de me réincarner et de subir une
autre fois la vieillesse, la maladie et la mort.»
Le lendemain soir, Siddhârta attendit que sa femme et son fils soient
endormis. Il entra silencieusement dans la chambre, les embrassa et pria
de nouveau le garde de le conduire hors du palais ; là, il lui remit son
épée à la poignée couverte de pierres précieuses, ses vêtements faits de
l'étoffe la plus fine que pût tisser la main humaine et lui demanda de
tout rendre à son père ; puis il se rasa la tête, couvrit son corps d'un man-
teau jaune et partit en quête d'une réponse à toutes les douleurs du
monde.
Des années durant, il parcourut le nord de l'Inde, rencontrant des
moines et des religieux qui cheminaient dans la région, recueillant les
traditions orales qui parlaient de réincarnation, d'illusion et de rachat des
péchés de vies antérieures (karma). Lorsqu'il jugea qu'il en savait assez, il
se construisit un abri au bord de la rivière Nairanjana, où dès lors il pas-
sa son temps à faire pénitence et à méditer.

Son style de vie et sa force de volonté finirent par attirer l'attention


d'autres hommes qui, à la recherche de la vérité, vinrent chercher auprès
de lui des conseils en matière spirituelle. Mais au bout de six longues an-
nées, la seule évidence qui apparut à Siddhârta était que son corps se fai-
sait de plus en plus faible et que les infections constantes ne lui permet-
taient pas de méditer comme il l'aurait dû.
La légende raconte qu'un matin, une fois dans la rivière pour procéder
à ses ablutions, il n'eut plus la force de se relever ; alors qu'il allait mourir
noyé, un arbre courba ses branches, lui permettant de s'y accrocher et de
n'être pas emporté par le courant. épuisé, il parvint jusqu'à la rive où il
s'évanouit.
Quelques heures plus tard, un paysan vendant du lait passa par là et
lui offrit un peu de nourriture. Siddhârta accepta, ce qui horrifia les
autres hommes qui vivaient là avec lui. Pensant que ce saint n'avait pas
trouvé les forces pour résister à la tentation, ils décidèrent de le quitter.
Siddhârta but volontiers le lait qui lui était offert, voyant là un signe de
Dieu et une bénédiction des cieux.
Revigoré par la collation, il n'accorda aucune importance au départ de
ses anciens disciples ; il s'assit sous un figuier et décida de poursuivre sa
méditation sur la vie et la souffrance. C'est alors que pour le mettre à
l'épreuve, le dieu Mara envoya trois de ses filles qui tentèrent de le dis-
traire par des pensées évoquant le sexe, la soif et les plaisirs de la vie.
Mais Siddhârta était tellement absorbé dans sa méditation qu'il ne

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s'aperçut de rien ; sous le coup d'une sorte de révélation, il se remémorait
toutes ses vies antérieures. à mesure qu'il vivait cette expérience, lui re-
venaient les leçons qu'il avait oubliées (car tous les hommes apprennent
le nécessaire, mais rares sont ceux capables d'utiliser ce qu'ils ont appris).

Dans cet état d'extase, il connut le Paradis (Nirvana), là où "il n'y a ni


terre, ni eau, ni feu, ni air, qui n'est ni ce monde ni un autre monde, et où
n'existent ni soleil, ni lune, ni naissance, ni mort. Là se trouve la fin de
toute la souffrance humaine.»

Au terme de cette matinée, il avait atteint au vrai sens de la vie ; il


s'était transformé en Bouddha (l'Illuminé). Mais au lieu de demeurer
dans cet état pour le restant de ses jours, il décida de rejoindre le com-
merce des hommes et d'enseigner à tous ce qu'il avait appris et
expérimenté.
A présent devenu le Bouddha, celui qui auparavant s'appelait Sid-
dhârta laissa derrière lui l'arbre sous les branches duquel il avait atteint
l'illumination, et partit vers la ville de Sarnath où il retrouva ses anciens
compagnons. Il dessina un cercle sur le sol pour représenter la roue de
l'existence qui mène constamment à la naissance et à la mort. Il expliqua
qu'il n'était pas heureux lorsqu'il était un prince tout-puissant, mais que
la sagesse n'impliquait pas non plus le renoncement total. Ce que l'être
humain devait trouver pour accéder au Paradis, c'était ce que l'on appe-
lait la "voie du milieu ": ni rechercher la douleur, ni être esclave du
plaisir.
Impressionnés par les propos du Bouddha, ses anciens compagnons
décidèrent de le suivre dans sa pérégrination de ville en ville. à mesure
qu'ils entendaient la bonne nouvelle, des hommes et des femmes de plus
en plus nombreux se joignaient au groupe des disciples, et le Bouddha
commença à organiser des communautés de dévots, partant du principe
qu'ils pouvaient s'entraider à éveiller leur corps et leur esprit.

Au cours d'un de ces voyages, il retourna dans sa ville natale et son


père souffrit de le voir demander l'aumône. Alors, lui baisant les pieds,
le Bouddha déclara : "Vous appartenez, seigneur, à une lignée de rois,
mais j'appartiens à une lignée de Bouddhas et des milliers d'entre eux vi-
vaient aussi d'aumônes.» Le roi se souvint de la prophétie annoncée lors
de sa conception et se réconcilia avec le Bouddha. Son fils et son épouse,
qui pendant des années s'étaient plaints d'avoir été abandonnés, finirent
par comprendre sa mission et fondèrent une communauté où se trans-
mettaient ses enseignements.

46
Lorsqu'il approcha les quatre-vingts ans, il mangea un aliment avarié
et sut qu'il allait mourir d'intoxication. Aidé par ses disciples, il parvint à
se rendre jusqu'à Kusinhagara, où il se coucha pour la dernière fois sous
un arbre.

Le Bouddha appela son cousin ânanda et lui dit :


"Je suis vieux et ma pérégrination dans cette vie touche à sa fin. Mon
corps ressemble à un chariot qui a beaucoup servi, et parvient encore à
fonctionner seulement parce que quelques-unes de ses pièces sont atta-
chées de façon précaire par des lanières de cuir. Mais maintenant cela
suffit, il est temps de partir.»
Il se tourna ensuite vers ses disciples et voulut savoir si quelqu'un
avait un doute. Personne ne parla. Trois fois il posa la question, mais
tous demeurèrent silencieux.
Le Bouddha mourut en souriant. Ses enseignements, aujourd'hui codi-
fiés sous la forme d'une religion philosophique, sont répandus dans
presque toute l'Asie. Ils consistent essentiellement en une profonde com-
préhension de soi et un grand respect de l'autre.

47
Chapitre 23
Les deux dieux

Il y a deux dieux :
Le dieu que nos professeurs nous ont enseigné et le Dieu qui nous pro-
digue Ses enseignements.

Le dieu dont les gens ont coutume de parler et le Dieu qui parle avec
nous.
Le dieu que nous avons appris à redouter et le Dieu qui nous parle de
miséricorde.
Le dieu qui est au plus haut des cieux et le Dieu qui participe à notre
vie quotidienne.
Le dieu qui nous fait payer et le Dieu qui efface nos dettes.

Le dieu qui nous menace des châtiments de l'enfer et le Dieu qui nous
montre le meilleur chemin.
Il y a deux dieux :

Un dieu qui nous rejette à cause de nos fautes et un Dieu qui nous ap-
pelle de Son amour.

48
Chapitre 24
Qui désire aller au ciel ?

Un prêtre - qui voyait le diable dans les plaisirs de la vie - se rendit au


bar de la ville et demanda à tous de se présenter à l'église l'après-midi
même. Tous obéirent. Quand l'église fut remplie, le prêtre vociféra :
"Cessez donc de boire ainsi ! Que celui qui veut aller au ciel lève la
main droite !»

Tous les occupants de l'église levèrent le bras, sauf Manoel, pourtant


considéré comme un homme convenable accomplissant ses devoirs.
Surpris, le prêtre demanda :
"Et toi, Manoel, tu ne veux pas aller au ciel quand tu mourras?
- Pour sûr, je le veux. Mais je n'ai pas encore vécu la vie que Dieu m'a
donnée et vous voudriez que je m'en aille maintenant ?»

49
Chapitre 25
Le combustible

"Maître, qu'est-ce que la foi ?»


Le maître proposa à son disciple d'allumer un feu. Ils s'assirent tous
deux devant et restèrent à contempler les flammes.

"Voilà la foi, dit le maître. C'est le bois de ce feu. Le combustible qui


alimente la flamme de Dieu dans notre cœur.
- Mais le bois a besoin d'une étincelle pour se transformer en lumière.
- Il existe différentes étincelles. La plus courante s'appelle Volonté. Il
suffit de vouloir avoir la foi et elle apparaît sur notre chemin.

- Même quand nous passons une vie entière à ne croire en rien?


- Nous croyons toujours, même si nous ne le reconnaissons ou ne
l'acceptons pas, c'est pourquoi il est si facile de faire naître l'étincelle. En
outre, plus nous vivons, plus nous sommes proche de Dieu : le vieux
bois brûle toujours plus facilement.»

50
Chapitre 26
De nos possibilités

Je note dans mon ordinateur ces quelques mots de K. Casey, que j'ai lus
dans un magazine dans l'avion.
"Comme l'espèce humaine est curieuse - tellement semblable et telle-
ment différente! Nous sommes capables de travailler ensemble, nous
avons construit les pyramides d'Egypte, la Grande Muraille de Chine, les
cathédrales d'Europe et les temples du Pérou. Nous pouvons composer
des musiques inoubliables, travailler dans les hôpitaux, créer de nou-
veaux programmes informatiques.
Mais à un certain moment, tout cela perd sa signification et nous nous
sentons seuls, comme si nous participions d'un autre monde, différent de
celui que nous avons contribué à construire.
Parfois, quand d'autres ont besoin de notre aide, nous sommes en-
nuyés parce que cela nous empêche de profiter de la vie. D'autres fois,
quand personne n'a besoin de nous, nous souffrons de nous sentir in-
utiles. Mais nous sommes ainsi, des êtres humains complexes qui com-
mençons maintenant à nous comprendre. Cela ne vaut pas la peine de
désespérer pour cela.

51
Chapitre 27
à la recherche de l'arbre de l'immortalité

Le célèbre poète persan Rûmî raconte qu'un jour, dans un village du


nord de l'Iran actuel, se présenta un homme qui racontait des histoires
merveilleuses au sujet d'un arbre dont les fruits donnaient l'immortalité
à ceux qui les mangeaient.

La nouvelle parvint bientôt aux oreilles du roi, mais avant qu'il ait pu
s'informer de la localisation exacte d'un tel prodige, le voyageur était dé-
jà parti.
Souhaitant vivre un grand nombre d'années pour ériger son royaume
en exemple pour tous les peuples du monde, le roi rêvait à l'immortalité.
Encore jeune, il avait conçu le projet d'éradiquer la pauvreté, d'enseigner
la justice et de nourrir chacun de ses sujets, mais il s'était rapidement
rendu compte qu'une telle tâche ne saurait être achevée en une seule gé-
nération. Et puisque la vie lui offrait une chance, il n'allait pas la laisser
ainsi s'échapper. Il appela l'homme le plus vaillant de sa cour et le char-
gea de trouver cet arbre.

L'homme partit dès le lendemain, muni d'assez d'argent pour recueillir


des informations, de la nourriture et tout ce qui serait nécessaire pour at-
teindre son but. Il parcourut des villes, des plaines, des montagnes, inter-
rogeant les gens et offrant des récompenses. Les plus honnêtes répon-
daient qu'un tel arbre n'existait pas ; les cyniques manifestaient un res-
pect ironique et quelques escrocs l'envoyaient dans des endroits éloignés,
dans l'unique objectif d'obtenir quelques pièces en échange.
Après moult déceptions, l'homme décida de renoncer à sa recherche.
Bien qu'il vouât une immense admiration à son souverain, il allait ren-
trer les mains vides. Il savait qu'il allait perdre son honneur, mais il était
las et convaincu que cet arbre n'existait pas.
Sur le chemin du retour, alors qu'il gravissait une petite colline, il se
souvint que là vivait un sage. Il pensa : "Je n'ai plus l'espoir de trouver ce

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que je voulais, mais je peux au moins lui demander sa bénédiction et
l'implorer de prier pour mon sort.»
Arrivé devant le sage, il ne put se retenir d'éclater en sanglots.
"Pourquoi es-tu si désespéré, mon fils? demanda le saint homme.

- Le roi m'a chargé de trouver un arbre unique au monde ; son fruit


offre l'éternité à celui qui le mange. J'ai toujours accompli mes tâches
avec courage et loyauté, mais cette fois je reviens les mains vides.»
Le sage se mit à rire.

"Ce que tu cherches existe, et c'est fait de l'eau de la Vie qui provient
de l'océan infini de Dieu. Ton erreur a été de chercher une forme avec un
nom. Parfois, cela s'appelle "arbre», d'autres fois "soleil», d'autres fois
"nuages» et nous pouvons lui donner le nom de n'importe quoi existant
sur la face de la Terre. Mais pour trouver ce fruit, il faut renoncer à la
forme et chercher le contenu.
Toute chose dans laquelle se manifeste la présence de la Création est
éternelle en soi, aucune ne peut être détruite. Quand notre cœur cesse de
battre, notre essence devient la nature environnante. Nous pouvons de-
venir arbres, gouttes de pluie, plantes ou même un autre être humain.
Pourquoi nous arrêter au mot "arbre» et oublier que nous sommes im-
mortels ? Nous renaissons toujours dans nos enfants, dans l'amour que
nous manifestons envers le monde, dans tous les gestes de générosité et
de charité que nous pratiquons.
Rentre et dit au roi qu'il ne doit pas se préoccuper de trouver le fruit
d'un arbre magique. Chaque position, chaque décision qu'il prendra dé-
sormais demeurera pour des générations. Mais prie-le d'être juste avec
son peuple, et s'il fait son travail avec dévouement, personne ne
l'oubliera. Son exemple influencera l'histoire de son peuple, et incitera
ses enfants et petits-enfants à agir toujours de la meilleure manière
possible.»
Et il ajouta ceci : "Celui qui cherche seulement un nom demeurera tou-
jours attaché à l'apparence, sans jamais découvrir le mystère caché des
choses et le miracle de la vie.
Toutes les luttes auxquelles nous sommes confrontés ont pour cause
des noms : propriété, jalousie, richesse, immortalité. Cependant, quand
nous oublierons le nom et chercherons la réalité qui se cache derrière les
mots, nous aurons tout ce que nous désirons - et en outre, nous aurons la
paix de l'esprit. "

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Chapitre 28
Des pièges de la quête

Il semblerait qu'à mesure que l'on s'intéresse davantage aux choses de


l'esprit, l'on devienne plus intolérant envers la quête spirituelle d'autrui.
Ainsi chaque jour je reçois des revues, des messages électroniques, des
lettres, des pamphlets supposés prouver que tel chemin est meilleur que
tel autre, et édictant une série de règles pour atteindre "l'illumination».
En raison du volume croissant de ce genre de correspondance, j'ai décidé
d'écrire un peu sur ce que je considère dangereux dans cette quête.
Mythe 1 : l'esprit peut tout soigner. Ce n'est pas vrai ; et je préfère
illustrer ce mythe par une histoire. Il y a quelques années, une de mes
amies - profondément engagée dans la quête spirituelle - sentit qu'elle
avait de la fièvre. Elle allait très mal et passa la nuit à tenter de se repré-
senter mentalement son corps, recourant pour cela à toutes les tech-
niques dont elle avait connaissance, afin de se soigner par le seul pouvoir
de la pensée. Le lendemain, inquiets, ses enfants lui conseillèrent d'aller
consulter un médecin, mais elle s'y refusa, affirmant qu'elle "purifiait
"son esprit. Ce n'est qu'au moment où la situation devint insupportable
qu'elle consentit à se rendre à l'hôpital, où l'on dût l'opérer immédiate-
ment - après avoir diagnostiqué une appendicite. Donc attention : mieux
vaut parfois prier Dieu afin qu'il guide les mains d'un médecin que pré-
tendre se soigner seul.
Mythe 2 : la viande rouge éloigne la lumière divine. Il est évident que
si vous appartenez à une religion déterminée, vous devez en respecter
les règles ; les juifs et les musulmans, par exemple, ne mangent pas de
viande de porc et, dans ce cas, il s'agit d'une pratique inhérente à leur foi.
Cependant, le monde est inondé par une vague de "purification "par la
nourriture ; les végétariens radicaux considèrent les gens qui mangent de
la viande responsables de l'assassinat des animaux. Mais les plantes ne
sont-elles pas aussi des êtres vivants ? La nature est un cycle de vie et de
mort constant et un jour, c'est nous qui irons nourrir la terre. Donc si

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vous n'appartenez pas à une religion prohibant un aliment déterminé,
mangez ce que votre organisme réclame.
Je voudrais rappeler ici l'histoire du mage russe Gurdjieff. Quand il
était jeune, il alla rendre visite à un grand maître et, pour
l'impressionner, il ne mangea que des végétaux. Un soir, le maître voulut
savoir pourquoi il suivait un régime aussi rigide, et Gurdjieff répondit :
"Pour garder propre mon corps.» Le maître rit et lui conseilla de cesser
immédiatement cette pratique ; s'il continuait ainsi, il finirait comme une
fleur dans la serre : très pure mais incapable de résister aux défis des
voyages et de la vie. Comme le disait Jésus : "Le mal n'est pas ce qui
entre dans la bouche de l'homme, mais ce qui en sort.»
Mythe 3 : Dieu est sacrifice. Beaucoup de gens cherchent la voie du
sacrifice et de l'auto-immolation, affirmant que nous devons souffrir
dans ce monde afin de connaître le bonheur dans le prochain. Mais si ce
monde est une bénédiction de Dieu, pourquoi ne pas savoir profiter au
maximum des joies que donne la vie ? Nous sommes habitués à une
image du Christ cloué sur la croix, mais nous oublions que sa passion n'a
duré que trois jours ; le reste du temps, il l'a passé à voyager, rencontrer
les gens, manger, boire, porter son message de tolérance ; à tel point que
son premier miracle fut "politiquement incorrect» - quand la boisson
manqua aux noces de Cana, il transforma l'eau en vin. Il fit cela, à mon
avis, pour montrer à tous qu'il n'y a aucun mal à être heureux, à se ré-
jouir, à faire la fête, car Dieu est beaucoup plus présent quand nous
sommes avec les autres. "Si nous sommes malheureux, nous apportons
aussi le malheur à nos amis» disait Mahomet. Le Bouddha, après une
longue période d'épreuve et de renoncement, était si faible qu'il manqua
se noyer ; quand il fut sauvé par un berger, il comprit que l'isolement et
le sacrifice nous éloignent du miracle de la vie.

Mythe 4 : il n'y a qu'un seul chemin qui mène à Dieu. Voici le plus
dangereux de tous les mythes, celui qui est à l'origine des explications du
Grand Mystère, des guerres de religion, du jugement de notre prochain.
Nous pouvons choisir une religion (moi, par exemple, je suis catholique),
mais nous devons comprendre que si notre frère a choisi une religion dif-
férente, il atteindra le même point de lumière que celui que nous cher-
chons à travers nos pratiques spirituelles. Finalement, il vaut la peine de
rappeler qu'il n'est possible en aucune manière de faire porter au prêtre,
au rabbin, à l'imam, la responsabilité de nos décisions. C'est nous qui
construisons, à travers chacun de nos actes, la route qui mène au Paradis.

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Chapitre 29
Croire à l'impossible

William Blake dit dans l'un de ses textes : "Tout ce qui aujourd'hui est
une réalité faisait auparavant partie d'un rêve impossible.» C'est ainsi
qu'aujourd'hui nous avons l'avion, les vols spatiaux, l'ordinateur sur le-
quel en ce moment j'écris cette colonne, etc. Dans le célèbre chef-d'oeuvre
De l'autre côté du miroir de Lewis Carroll, il y a un dialogue entre le per-
sonnage principal et la reine, qui vient de raconter quelque chose
d'extraordinaire.
"Je ne peux pas croire, dit Alice.
– Tu ne peux pas ? répète la reine d'un air triste. Essaie de nouveau :
respire profondément, ferme les yeux, et crois.»
Alice rit.

"ça ne sert à rien d'essayer. Seuls les idiots pensent que les choses im-
possibles peuvent arriver.
– Je pense que ce qui te manque, c'est un peu de pratique, répond la
reine. Quand j'avais ton âge, je m'entraînais au moins une demi-heure
par jour, juste après le petit déjeuner, je faisais mon possible pour imagi-
ner cinq ou six choses incroyables qui pourraient croiser mon chemin, et
aujourd'hui je vois que la plupart des choses que j'ai imaginées sont de-
venues réalité, je suis même devenue reine à cause de cela.»
La vie nous commande constamment : "Crois !» Il est nécessaire pour
notre bonheur de croire qu'un miracle peut arriver à tout moment, mais
aussi pour notre protection, ou pour justifier notre existence. Dans le
monde actuel, beaucoup de gens jugent impossible d'en finir avec la mi-
sère, d'avoir une société juste, de diminuer les tensions religieuses qui
semblent croître chaque jour.
La plupart des gens renoncent à se battre sous les prétextes les plus di-
vers : conformisme, maturité, crainte du ridicule, sensation
d'impuissance. Nous voyons l'injustice faite à notre prochain et nous
nous taisons. "Cela ne me regarde pas », voilà l'explication.

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C'est une attitude lâche. Celui qui parcourt un chemin spirituel porte
avec lui un code d'honneur qu'il doit respecter ; la voix qui s'élève contre
ce qui n'est pas correct est toujours entendue par Dieu.
Et pourtant, il nous arrive parfois d'entendre cette réflexion :

"Je passe mon temps à croire à des rêves, très souvent je cherche à
combattre l'injustice, mais je finis toujours par être déçu.»
Un guerrier de la lumière sait que certaines batailles impossibles mé-
ritent d'être menées, c'est pourquoi il n'a pas peur des déceptions
puisqu'il connaît le pouvoir de son épée et la force de son amour. Il re-
jette avec véhémence ceux qui sont incapables de prendre des décisions
et cherchent toujours à faire porter aux autres la responsabilité de tous
les malheurs du monde.

S'il ne lutte pas contre ce qui n'est pas correct – même si cela semble
au-dessus de ses forces –, il ne trouvera jamais le bon chemin.
Arash Hejasi, mon éditeur iranien, m'a envoyé un jour le texte que
voici :
"Aujourd'hui, une forte pluie m'a pris au dépourvu pendant que je
marchais dans la rue… Grâce à Dieu, j'avais mon parapluie et mon man-
teau, mais ils étaient tous les deux dans le coffre de ma voiture, garée
très loin. Pendant que je courais pour aller les chercher, je pensais que
j'étais en train de recevoir un étrange signe de Dieu – nous avons tou-
jours les ressources nécessaires pour affronter les tempêtes que la vie
nous prépare, mais la plupart du temps ces ressources sont rangées au
fond de notre cœur et les chercher nous fait perdre un temps énorme ;
quand nous les trouvons, nous avons déjà été vaincus par l'adversité.»
Soyons donc toujours préparés ; sinon nous perdrons notre chance, ou
bien nous perdrons la bataille.

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Chapitre 30
La vieille à Copacabana

Elle était sur la large chaussée de l'avenue Atlàntica, avec une guitare et
un écriteau où était inscrit à la main : "Chantons ensemble.»
Elle se mit à jouer toute seule. Puis arrivèrent un ivrogne, une autre
vieille femme, et ils se mirent à chanter avec elle. Bientôt une petite foule
chantait et une autre petite foule servait de public, applaudissant à la fin
de chaque numéro.
"Pourquoi faites-vous cela ? demandai-je entre deux chansons.

- Pour ne pas rester seule, dit-elle. J'ai une vie très solitaire, comme
presque tous les gens âgés.»
Dieu veuille que tout le monde résolve ses problèmes de cette
manière !

58
Chapitre 31
L'ami à Sydney

"Parfois l'on s'habitue à ce que nous racontent les films et l'on finit par
oublier l'histoire originelle, me dit un ami tandis que nous contemplons
ensemble le port de Sydney. Ainsi vous souvenez-vous de la scène la
plus forte du film Les Dix Commandements?

-Bien sûr. A un moment, Moïse, interprété par Charlton Heston, lève


son bâton, les eaux s'écartent et le peuple hébreu traverse la mer à pied.
- Dans la Bible, c'est différent, poursuit mon ami. Dieu ordonne à
Moïse : "Dis aux fils d'Israël qu'ils se mettent en marche.» Ce n'est
qu'après qu'ils ont commencé à marcher que Moïse lève le bâton et que
la mer Rouge s'écarte.»
Seul le courage sur le chemin permet que le chemin se manifeste.

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Chapitre 32
La conférence à Chicago

Une écrivaine chinoise et moi nous préparions à prendre la parole lors


d'une rencontre de libraires américains. La Chinoise, extrêmement ner-
veuse, me disait :
"Parler en public est déjà difficile, alors imaginez être obligé
d'expliquer son livre en s'exprimant dans une autre langue !»

Je la priai de cesser, ou bien moi aussi j'allais devenir nerveux, car


nous avions le même problème. Soudain elle se retourna, sourit, et me
dit tout bas :

"Tout va bien se passer, ne vous inquiétez pas. Nous ne sommes pas


seuls : regardez le nom de la librairie de la femme assise derrière moi. "
Sur le carton de la femme était écrit : Librairie des Anges réunis. Nous
avons réussi l'un comme l'autre à faire une excellente présentation de
nos travaux, parce que les anges nous avaient donné le signe que nous
attendions.

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Chapitre 33
Ce qu'est la vérité

Le 30 janvier 2001, j'ai lu l'information suivante dans le journal espagnol


La Vanguardia.
"Qu'est-ce que la vérité? Le président du tribunal, Josep Maria Pijuan,
devait déterminer quelle version du viol présentée par la victime, la pe-
tite J., onze ans, était la plus proche de la réalité. Les avocats assistant à
l'interrogatoire pensaient qu'elle ne parviendrait pas à éviter les contra-
dictions apparues dans sa déposition.
à un moment, le juge posa une question à caractère quasi
philosophique : "Qu'est-ce que la vérité ? Est-ce ce que tu imagines ou ce
que l'on t'a demandé de raconter ?»
La fillette s'arrêta une minute, mais rapidement répondit :

"La vérité, c'est le mal qu'on m'a fait.»


L'avocat Jufresa, juriste prestigieux, affirma que c'était là l'une des dé-
finitions les plus brillantes qu'il ait entendues dans toute sa carrière. "

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Chapitre 34
7 histoires très courtes

Les deux poches (tradition hassidique)

Rabbi Bunam disait à ses disciples :


"Tout le monde doit avoir deux poches, et un billet dans chacune. D'un
côté, il sera écrit : "Dieu a créé le monde pour que je puisse l'admirer.»
De l'autre côté, il sera écrit : "Je ne suis que cendres et poussière.»

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Adieu (Richard Marius)

Pendant les atrocités qui ont accompagné la révolution bolchevique, des


milliers de gens étaient arbitrairement emprisonnés, maltraités, dé-
pouillés et exécutés d'une balle dans la nuque. Un témoin raconte : "Au
moment le plus tragique de notre vie, nous ressentions la nécessité abso-
lue de ne pas nous sentir seuls. Cependant, la plupart des victimes vou-
laient dire adieu - et comme il n'y avait personne près d'elles, elles étrei-
gnaient leurs bourreaux et c'est à eux qu'elles disaient adieu.»

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La raison d'être là (Gregory Corrigan)

L'homme se promena dans la rue principale de sa ville. Il vit des men-


diants, des estropiés, des misérables. Comme il ne pouvait plus vivre
avec toute cette misère, il implora les cieux : "Mon Dieu, comment peux-
tu aimer tellement l'être humain et en même temps ne rien faire pour
ceux qui souffrent ?»
Il entendit une voix : "J'ai fait quelque chose pour eux. Je t'ai fait toi.»

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Plus près de Dieu (anonyme)

L'un des enseignements les plus déconcertants - et délicieux - du maître


consistait à répéter : "Dieu est plus proche des pécheurs que des saints.»
Et il l'expliquait de la manière suivante : "Le Seigneur, dans les cieux, a
un fil qui Le relie à chacun des êtres humains. Lorsque l'on commet une
faute, ce fil est coupé et Dieu fait un nœud. Plus il y a de péchés, plus le
fil a de nœuds, plus il est court et plus on se rapproche de Sa
miséricorde.

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Le vice (tradition hassidique)

Deux étudiants se trouvaient en grande discussion lorsque le rabbin Pin-


chas entra. Curieux, il voulut connaître le sujet de leur conversation.
"Rabbin, nous nous inquiétions des vices qui peuvent nous
poursuivre.
- Ne vous en faites pas pour cela, répondit Pinchas. Au cours de la jeu-
nesse, c'est l'homme qui poursuit les vices.»

66
Administrer les plantes (anonyme)

Un homme très fier de son jardin constata avec tristesse qu'il avait été en-
vahi par des dents-de-lion. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à
s'en débarrasser. Désespéré, il écrivit au Département de l'agriculture
local.»
Que dois-je faire ?»

Très longtemps plus tard, il reçut la réponse:


"Nous vous suggérons d'apprendre à les aimer.»

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Ayez pitié de mon âme (Saadi de Chiraz)

Un roi qui écrasait son peuple sous les impôts, la répression et la cen-
sure, reçut la visite d'un religieux.
"Dites une prière pour moi et pour mon royaume. Priez Dieu qu'Il ait
pitié de tous ", exigea le roi.
Le saint homme se mit à prier sur-le-champ : "Seigneur miséricor-
dieux, ôtez la vie à cet homme.»
Le roi devint furieux : "Quelle est donc cette prière de fou ?
- C'est la meilleure chose qui puisse arriver. A vous car vous ne com-
mettrez plus de péchés, au peuple car il sera libéré de tant d'injustice.»

68
Chapitre 35
L'arc, la flèche et la cible

Nous sommes tous des archers de la volonté divine. Par conséquent, il


est indispensable debien connaître les instruments dont nous disposons.

69
L'arc

L'arc, c'est la vie : de lui vient toute l'énergie.


La flèche partira un jour. La cible est loin.

Mais votre vie demeurera toujours avec vous, et il faut savoir en


prendre soin.
Des périodes d'inaction vous sont nécessaires – un arc toujours bandé,
en état de tension, perd sa puissance. Aussi, acceptez de vous reposer
pour retrouver votre fermeté : lorsque vous tendrez la corde, votre force
sera intacte.
L'arc n'a pas de conscience : il est un prolongement de la main et du
désir de l'archer. Il sert à tuer ou à méditer. Donc soyez toujours clair
dans vos intentions.
Un arc a une certaine flexibilité, mais il a aussi une limite. Un effort au-
delà de sa capacité le briserait, ou laisserait épuisée la main qui le tient.
De même, n'exigez pas de votre corps plus qu'il ne peut vous donner. Et
comprenez qu'un jour la vieillesse viendra – et que c'est une bénédiction,
non une malédiction.
Pour maintenir avec élégance l'arc ouvert, faites en sorte que chaque
partie ne donne que le nécessaire, et ne dispersez pas vos énergies. Ainsi,
vous pourrez tirer de nombreuses flèches sans vous fatiguer.

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La flèche

La flèche, c'est votre intention. C'est ce qui unit la force de l'arc au centre
de la cible.
L'intention de l'être humain doit être transparente, droite, équilibrée.
Une fois qu'elle est partie, elle ne reviendra pas, mieux vaut alors in-
terrompre un processus – parce que les mouvements qui vous ont
conduit jusqu'à lui n'étaient pas précis et corrects – que d'agir n'importe
comment, pour la seule raison que l'arc était déjà bandé et que la cible
attendait.
Mais ne manquez jamais de manifester votre intention si seule vous
paralyse la crainte de vous tromper. Si vos mouvements sont corrects,
ouvrez votre main et libérez la corde, faites les pas nécessaires et affron-
tez les défis qui se présentent à vous. Même si vous n'atteignez pas la
cible, vous saurez corriger votre tir la prochaine fois.

Si vous ne prenez aucun risque, vous ne connaîtrez jamais les transfor-


mations qui étaient nécessaires.

71
La cible

La cible, c'est l'objectif à atteindre.


C'est vous qui l'avez choisie. En cela réside la beauté du chemin : vous
ne pourrez jamais vous excuser en disant que l'adversaire était plus fort,
parce que c'est vous qui avez choisi votre cible, et vous en êtes
responsable.

Si vous considérez la cible comme un ennemi, vous aurez beau tirer


dans le mille, mais vous ne parviendrez pas à améliorer quoi que ce soit
en vous-même. Vous passerez votre vie à essayer de placer une flèche au
centre d'un objet en papier ou en bois, ce qui est totalement vain. En pré-
sence d'autres personnes, vous ne cesserez de vous plaindre de ne rien
faire d'intéressant.
C'est pourquoi vous devez choisir votre objectif, donner le meilleur de
vous-même pour l'atteindre, en le regardant avec respect et dignité : il
vous faut savoir ce qu'il signifie, ce qu'il vous a coûté d'efforts,
d'entraînement, d'intuition.
Lorsque vous regardez la cible, ne vous concentrez pas uniquement
sur elle, mais sur tout ce qui se passe autour : car la flèche, quand elle se-
ra décochée, sera confrontée à des facteurs que vous ne dominez pas,
comme le vent, le poids, la distance.
L'objectif n'existe que dans la mesure où un homme peut rêver de
l'atteindre. Ce qui justifie son existence, c'est le désir – sinon, il serait un
objet mort, un rêve lointain, une chimère.
De même que l'intention cherche son objectif, de même l'objectif
cherche l'intention de l'homme, car c'est elle qui donne sens à son exis-
tence : alors elle n'est plus seulement une idée, mais le centre du monde
pour l'archer.

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73
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Food for the mind

74
Guerrier De Lumière - Volume 2
Coelho, Paulo

Published: 2008
Type(s): Short Fiction, Collections
Source: Feedbooks

1
2
Chapitre 1
De la faute et du pardon

Au cours de son pèlerinage à La Mecque, un homme fort pieux sentit la


présence de Dieu à ses côtés. En transe, il s’agenouilla, cacha son visage
et se mit à prier :
«Seigneur, je ne veux demander qu’une seule chose dans ma vie :
accordez-moi la grâce de ne jamais vous offenser.»

– Je ne peux concéder cette grâce», répondit le Tout-Puissant.


Surpris, l’homme voulut connaître la raison de ce refus.
«Si vous ne m’offensez pas, je n’aurai aucun motif pour vous
pardonner», entendit-il dire le Seigneur. «Si je ne dois rien vous pardon-
ner, vous oublierez bientôt l’importance de la miséricorde envers les
autres. Alors, poursuivez votre chemin avec Amour, et laissez-moi prati-
quer le pardon de temps en temps, pour que vous n’oubliiez pas non
plus cette vertu. «
Cette histoire illustre bien nos difficultés avec la faute et le pardon. En-
fants, nous entendions toujours notre mère dire : «Mon fils a fait cette bê-
tise parce que ses amis l’ont influencé. Lui, c’est une très bonne
personne. «
Ainsi, nous n’avons jamais assumé la responsabilité de nos actes, nous
n’avons pas demandé pardon – et nous avons fini par oublier que nous
devons aussi être généreux quand un autre nous offense. L’acte de de-
mander pardon n’a rien à voir avec le sentiment de culpabilité ou la lâ-
cheté : nous commettons tous des erreurs, et ce sont justement ces faux
pas qui nous permettent de nous améliorer et de progresser. Cependant,
si nous sommes trop tolérants envers notre comportement – en particu-
lier quand il finit par blesser quelqu’un – nous nous retrouvons isolés,
incapables de corriger notre chemin.
Comment bannir la culpabilité tout en étant capable de demander par-
don pour une erreur ?

3
Il n’y a pas de formule toute faite. Mais il existe le bon sens : nous de-
vons juger le résultat de nos actes, et non les intentions qui étaient les
nôtres quand nous les avons accomplis. Au fond, tout le monde est bon,
mais cela n’est pas intéressant et cela ne soigne pas les blessures que
nous pouvons causer. Une belle histoire illustre mon propos :

Quand il était petit, Cosroes avait un professeur grâce auquel il par-


vint à briller dans toutes les matières qu’il apprenait. Un après-midi,
sans motif apparent, le maître le châtia avec une grande sévérité

Des années plus tard, Cosroes monta sur le trône. L’une des premières
mesures qu’il prit fut de mander le maître de son enfance, et d’exiger une
explication pour l’injustice commise.
«Pourquoi m’avez-vous châtié alors que je ne l’avais pas mérité ? «
demanda-t-il.
— Quand j’ai décelé ton intelligence, j’ai su très vite que tu hériterais
du trône de ton père, répondit le vieux professeur. Et j’ai décidé de te
montrer comment l’injustice peut marquer un homme pour le restant de
sa vie. Comme tu sais ce que cela signifie», poursuivit le maître, «j’espère
que tu ne puniras jamais quelqu’un sans motif».
Cela me rappelle une conversation à laquelle j’ai pris part au cours
d’un dîner à Kyoto. Le professeur coréen Tac-Chang Kim commentait
certaines différences existant entre les pensées occidentale et orientale.
«Les deux civilisations ont une règle d’or. En Occident, vous dites : je
ferai pour mon prochain ce que j’aimerais qu’il fasse pour moi. Cela si-
gnifie : celui qui aime établit un modèle de bonheur qu’il tente d’imposer
à tous ceux qui l’approchent.
La règle d’or de l’Orient lui est très similaire : je ne ferai pas à mon
prochain ce que je ne désire pas qu’il fasse avec moi. Mais elle part de la
compréhension de tout ce qui nous rend malheureux, y compris le fait de
devoir obéir à un modèle de bonheur imposé par autrui – et cela fait
toute la différence.
Pour rendre le monde meilleur, nous n’imposons pas une manière de
démontrer notre amour, mais – assurément – d’éviter la souffrance
d’autrui. «
Par conséquent, traitons notre frère avec respect et attention. Jésus a
dit : «C’est par les fruits que l’on connaît l’arbre.» Un vieux proverbe
arabe dit : «Dieu juge l’arbre à ses fruits, et non à ses racines. « Et un vieil
adage dit : «Celui qui frappe oublie, celui qui reçoit les coups n’oublie
jamais. «

4
Chapitre 2
Des maîtres quotidiens

Au-dehors, la ville d’Oslo qui se prépare pour l’hiver. Au bar, je bavarde


avec une chanteuse européenne très populaire. Nous discutons de la re-
nommée, du succès, et à un moment elle me demande si j’ai quelque
chose d’important à lui apprendre.

«Bien sûr que non, lui réponds-je. Vous vivez votre vie comme quel-
qu’un qui sait qu’il doit mourir un jour, et c’est là le plus important. Mais
je peux vous proposer un exercice : durant les six prochains mois, écrire
un journal que vous intitulerez “le maître de chaque jour”. Nous appre-
nons toujours quelque chose de neuf entre le matin et le soir : pourquoi
ne pas le consigner ? «
Elle accepte. Six mois plus tard, je reçois une copie de son journal avec
des annotations extrêmement intéressantes, des leçons de gens qu’elle
n’a croisés qu’une fois, mais qui assurément resteront avec elle pour tou-
jours. Je transcris ici quelques-unes des remarques les plus importantes.

5
S'accepter soi-mëme

En regardant les autres, j’ai appris qui j’étais. J’ai peur de n’être pas aussi
bonne qu’on le croit, mais il me semble que tout le monde pense cela de
soi-même. Pendant que j’écrivais ce journal, j’ai enfin admis que j’avais
assez de courage pour avoir peur, et pour me voir sans artifice. J’ai suffi-
samment d’assurance pour me sentir anxieuse.
J’ai constaté que les gens cherchent à projeter sur vous une part de leur
anxiété, de même que vous projetez la vôtre sur eux. Ils essaient de nous
diminuer parce qu’ils se sentent petits, ils tentent de nous effrayer parce
qu’ils ne sont pas convaincus de leurs capacités.

6
En quête de l'amour

J’ai rencontré aujourd’hui un Coréen qui a lu dans les lignes de ma


main : un type bizarre, un sage aux yeux des autres, bien que je sois inca-
pable d’apprendre ce qu’il enseigne. Bien sûr, comme tous les chiroman-
ciens, il a pensé que je ne m’intéressais qu’à ma vie affective, et il m’a
rappelé des choses que je gagne à m’entendre répéter :
A) Je recherche en même temps la sécurité et l’aventure, toutes choses
qui ne s’accordent pas (je ne lui ai rien dit, mais si je devais choisir, ce se-
rait l’aventure).
B) Je me passionne très rapidement, mais je m’ennuie tout aussi vite.
«Apprenez à vous aimer vous-même», a-t-il dit. Mon problème n’est pas
exactement l’amour, car je tombe facilement amoureuse – mon problème,
c’est de démontrer cet amour, c’est ma relation aux autres.
C) Pourquoi est-ce que je vis tellement de relations frustrées avec les
hommes ? Pourquoi est-ce que je pense que je dois toujours avoir une re-
lation avec quelqu’un – ainsi, je me force à être fantastique, intelligente,
sensible, exceptionnelle… L’effort de séduire m’oblige à donner le
meilleur de moi-même, et cela m’aide. En outre, j’ai beaucoup de mal à
me supporter.

7
Éviter de garder le contrôle ou d'être contrôlée

Si je réagis de la manière que les gens attendent, je deviens leur esclave –


la leçon vaut et pour l’amour et pour le travail. Il est très difficile d’éviter
cela, parce que nous sommes toujours prêts à faire plaisir à quelqu’un,
ou à partir en guerre quand nous sommes provoqués ; mais les per-
sonnes et les situations sont des conséquences de la vie que j’ai choisie, et
non le contraire.

8
Sur les ex-petits amis

Un ami m’a demandé aujourd’hui ce qu’avaient en commun tous mes


petits amis. La réponse a été facile : MOI. En constatant cela, j’ai compris
que j’avais perdu beaucoup de temps à rechercher la personne idéale –
ils changent, je reste la même, et je ne profite pas du tout de ce que nous
vivons ensemble.
Qu’est-ce qui fait que je m’éloigne des hommes qui pourraient comp-
ter dans ma vie ? Le besoin de toujours garder le contrôle. Le plus cu-
rieux, c’est que, lorsque je commence à me montrer jalouse, ou quand je
ne supporte plus la relation amoureuse, les hommes – auparavant telle-
ment indépendants, tellement imbus d’eux-mêmes – deviennent des
agneaux effarouchés. Ils ont peur de me perdre. A ce moment, je ne par-
viens plus à les respecter, et la relation devient impossible.
Mon ami a insisté : «As-tu déjà aimé quelqu’un ?» J’ai toujours redouté
cette question, mais Paulo m’a demandé de tenir ce journal, et je dois y
répondre. Non, je n’ai jamais aimé personne. J’ai eu beaucoup
d’hommes, mais j’ai toujours attendu la personne idéale. J’ai exploré le
monde entier, et je n’ai pas réussi à trouver le foyer que je cherchais. J’ai
contrôlé, j’ai été contrôlée, et la relation n’a été que cela.
A présent que j’ai répondu «Non, je n’ai jamais aimé», je suis plus
libre. Je comprends ce qui manque à ma vie.

9
Chapitre 3
De l'importance des autres

La braise solitaire

Juan se rendait toujours au service dominical de sa paroisse. Mais, trou-


vant peu à peu que le prêtre répétait toujours la même chose, il cessa de
fréquenter l’église.
Au bout de deux mois, par une froide nuit d’hiver, le prêtre lui rendit
visite.

«Il est sans doute venu pour essayer de me convaincre de revenir »,


pensa Juan en son for intérieur. Il s’imagina qu’il ne pouvait pas avouer
la vraie raison : les sermons répétitifs. Il lui fallait trouver une excuse, et
tandis qu’il réfléchissait, il installa deux chaises devant la cheminée et se
mit à parler du temps.
Le prêtre se taisait. Après avoir tenté inutilement d’animer la conver-
sation un moment, Juan se tut à son tour. Ils demeurèrent tous deux si-
lencieux, à contempler le feu, pas loin d’une demi-heure.

C’est alors que le prêtre se leva et, à l’aide d’une branche qui n’avait
pas encore brûlé, écarta une braise pour l’éloigner du feu. Comme elle
n’avait plus assez de chaleur pour continuer à brûler, elle s’éteignit. Juan
la repoussa vivement vers le centre du foyer.
»Bonne nuit, dit le pasteur, en se levant pour sortir.

— Bonne nuit, et merci beaucoup, répondit Juan.


— Loin du feu, la braise, aussi brillante soit-elle, finit par s’éteindre.
— Loin de ses semblables, l’homme, aussi intelligent soit-il, ne peut
pas conserver sa chaleur et sa flamme. Je retournerai à l’église dimanche
prochain.»

10
La souricière

Très inquiet, le rat découvrit que le propriétaire de la ferme avait acheté


une souricière : il était décidé à le tuer !
Il se mit à alerter tous les autres animaux
«Attention au piège ! Attention au piège !»
La poule, entendant ses cris, le pria de se taire :

«Mon cher rat, je sais que c’est un problème pour toi, mais cela ne me
concerne en rien, alors ne fais pas tant de vacarme !»
Le rat alla causer avec le porc, qui se sentit dérangé que l’on eût inter-
rompu son sommeil.
«Il y a une souricière dans la maison !
– Je comprends ta préoccupation, et je suis solidaire, répondit le porc.
Je t’assure que tu seras présent dans mes prières ce soir ; mais c’est tout
ce que je peux faire.»
Plus seul que jamais, le rat alla solliciter l’aide de la vache.

«Mon cher rat, qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ? Tu as déjà vu une
vache périr dans une souricière ?»
Voyant qu’il ne recevait le soutien de personne, le rat retourna se ca-
cher dans son trou et passa toute la nuit éveillé, de peur qu’il ne lui arri-
vât malheur.
Dans la matinée, on entendit du bruit : le piège venait d’attraper
quelque chose !

La femme du fermier descendit voir si le rat était mort. Dans


l’obscurité, elle ne vit pas que le piège s’était refermé sur la queue d’un
serpent venimeux : quand elle s’approcha, elle fut mordue.
Le fermier, entendant les cris de sa femme, alla voir ce qui se passait et
l’emmena immédiatement à l’hôpital. Elle fut traitée comme il se devait
et rentra chez elle.
Mais elle avait encore de la fièvre. Sachant qu’il n’y a pas de meilleur
remède pour les malades qu’un bon bouillon de poule, le fermier tua la
poule.
La femme commença à se rétablir, et comme les fermiers étaient tous
deux très aimés dans la région, les voisins vinrent leur rendre visite.
Pour les remercier de leur gentillesse, le fermier tua le porc, qu’il servit à
ses amis.

11
Enfin, la femme se rétablit, mais le prix du traitement était très élevé.
Le fermier envoya sa vache à l’abattoir, et l’argent qu’il tira de la vente
de cette viande permit de régler toutes les dépenses.
Le rat assista à tout cela, pensant encore :

»J’avais pourtant prévenu. N’aurait-il pas été préférable que la poule,


le porc et la vache aient compris que le problème de l’un d’entre nous
constituait un danger pour tous ?»

12
Chapitre 4
Le mort qui portait un pyjama

Je me souviens d’avoir lu sur un site Internet que, le 10 juin 2004, un


mort vêtu d’un pyjama a été trouvé dans la ville de Tokyo.
Jusque-là, très bien ; je pense que la majorité des gens qui meurent en
pyjama :

A) sont morts dans leur sommeil, ce qui est une bénédiction,


B) ou bien se trouvaient avec leurs proches, ou dans un lit d’hôpital –
la mort n’est pas venue brutalement, tous ont eu le temps de s’habituer à
« l’indésirable », ainsi que l’appelait le poète brésilien Manuel Bandeira.
L’information se poursuit ainsi : quand il est décédé, l’homme se trou-
vait dans sa chambre. Donc, éliminée l’hypothèse de l’hôpital, il nous
reste la possibilité qu’il soit mort dans son sommeil, sans souffrir, sans
même se rendre compte qu’il ne verrait pas la lumière du lendemain.
Mais il reste une possibilité : celle d’une agression suivie de mort.
Ceux qui connaissent Tokyo savent que cette ville gigantesque est aus-
si l’une des plus sûres du monde. Je me rappelle m’y être une fois arrêté
pour dîner avec mes éditeurs avant de poursuivre notre voyage vers
l’intérieur du Japon – toutes nos valises étaient en vue sur le siège arrière
de la voiture. J’ai aussitôt fait remarquer que c’était très dangereux, à
coup sûr quelqu’un allait passer, les voir et disparaître avec nos vête-
ments, nos documents, etc. Mon éditeur a souri et dit de ne pas
m’inquiéter – il n’avait jamais vu aucun cas semblable, de toute sa
longue vie (effectivement, il n’est rien arrivé à nos bagages, bien que je
sois resté tendu durant tout le dîner).

Mais revenons à notre mort en pyjama : il ne présentait aucun signe de


lutte, de violence ou quoi que ce soit de ce genre. Un officier de la police
métropolitaine, dans son interview au journal, affirmait qu’il était quasi
certain que l’homme était mort d’une crise cardiaque soudaine. Par
conséquent, écartons également l’hypothèse d’un homicide.

13
Le cadavre avait été découvert par les employés d’une entreprise de
construction, au deuxième étage d’un immeuble, dans un bloc
d’habitations sur le point d’être démoli. Tout laisse penser que notre
mort en pyjama, dans l’impossibilité de trouver un endroit où loger dans
l’une des villes les plus peuplées et les plus chères de la planète, avait
simplement décidé de s’installer quelque part où il n’aurait pas à payer
de loyer.
Alors intervient le plus tragique de l’histoire : notre mort n’était qu’un
squelette habillé d’un pyjama. A côté de lui se trouvait un journal ouvert,
daté du 20 février 1984. Sur une table à proximité, le calendrier marquait
le même jour.
C’est-à-dire qu’il était là depuis vingt ans.

Et personne n’avait signalé son absence.


L’homme fut identifié, un ex-fonctionnaire de la compagnie ayant
construit le bloc d’habitations, où il s’était installé au début des années
80, peu après son divorce. Il avait un peu plus de cinquante ans le jour
où, lisant le journal, il avait quitté brusquement ce monde.

Son ex-femme ne s’enquit jamais de lui. On remonta jusqu’à


l’entreprise où il travaillait, et l’on découvrit qu’elle avait été mise en
faillite peu après l’achèvement des travaux, car aucun appartement
n’était vendu. Ainsi, le fait que l’homme ne se présentât pas pour ses ac-
tivités quotidiennes n’avait surpris personne. On chercha ses amis, qui
attribuèrent sa disparition au fait qu’ils lui avaient réclamé un peu
d’argent qu’ils lui avaient prêté et qu’il n’avait pas de quoi les
rembourser.

L’information s’achève en disant que les restes mortels ont été remis à
l’ex-épouse. J’ai fini de lire l’article, et j’ai réfléchi à cette phrase finale :
l’ex-épouse était encore vivante, et pourtant, pendant vingt ans, elle
n’avait jamais recherché son mari. Qu’a-t-il pu lui passer par la tête ?
Qu’il ne l’aimait plus, qu’il avait décidé de l’éloigner pour toujours de sa
vie. Qu’il avait rencontré une autre femme et disparu sans laisser de
traces. Que la vie est ainsi, une fois achevée la procédure de divorce, cela
n’a aucun sens de poursuivre une relation qui est légalement terminée.
J’imagine ce qu’elle a dû ressentir en apprenant le destin de l’homme
avec lequel elle avait partagé une grande partie de sa vie.
Ensuite, j’ai pensé au mort en pyjama, dans sa solitude totale, abyssale,
au point que personne en ce monde ne s’était rendu compte de sa dispa-
rition. Et j’arrive à la conclusion que, pire que la faim, la soif, le chômage,
la souffrance d’amour, le désespoir de la défaite – le pire de tout, c’est de

14
sentir que personne, absolument personne en ce monde, ne s’intéresse à
nous.
En ce moment, faisons une prière silencieuse pour cet homme, et
remercions-le de nous avoir fait réfléchir à l’importance de nos amis.

15
Chapitre 5
Des trois formes d'amour : Éros, Philos, Agapè

En 1986, tandis que je parcourais avec Petrus, mon guide, le chemin de


Saint-Jacques, nous sommes passés par la ville de Logroño où avait lieu
une noce. Nous avons demandé deux verres de vin, j’ai préparé une as-
siette de canapés et Petrus a trouvé une table où nous sommes allés nous
asseoir avec d’autres convives
Les jeunes mariés ont découpé un immense gâteau.
«Ils doivent s’aimer, ai-je pensé à haute voix.

– Bien sûr qu’ils s’aiment, a dit un homme en costume sombre qui était
assis à notre table. Avez-vous déjà vu quelqu’un se marier pour un autre
motif ?»
Petrus a relevé la question :
«À quel genre d’amour faites-vous allusion : Éros, Philos ou Agapè ?»

L’homme l’a regardé sans comprendre.


«Il existe en grec trois mots pour désigner l’amour, m’a-t-il expliqué.
Aujourd’hui, tu assistes à la manifestation d’Éros, ce sentiment entre
deux personnes.»

Les mariés souriaient devant les flashes et recevaient des félicitations.


«Ils ont l’air de s’aimer. Bientôt ils lutteront seuls dans la vie, ils vont
fonder un foyer et partager la même aventure, ce qui grandit l’amour et
lui donne sa dignité. Lui va poursuivre sa carrière, elle doit savoir faire la
cuisine et sera une excellente maîtresse de maison, car elle a été éduquée
pour cela depuis son enfance. Elle va l’accompagner, ils auront des en-
fants, et s’ils parviennent à construire quelque chose ensemble, ils seront
vraiment heureux pour toujours.
Mais cette histoire peut soudain prendre une tournure différente. Lui
va commencer à sentir qu’il n’est pas assez libre pour manifester tout
l’Éros qu’il éprouve pour d’autres femmes. Elle peut avoir l’impression
qu’elle a sacrifié une carrière et une vie brillante pour suivre son mari.

16
Alors, ce ne sera plus une création commune et chacun se sentira volé
dans sa façon d’aimer. Éros, l’esprit qui les unit, ne montrera plus que
son mauvais côté. Et ce sentiment que Dieu avait destiné à l’homme
comme le plus noble deviendra source de haine et de destruction.»

J’ai regardé autour de nous. Éros était présent dans nombre de


couples. Mais je pouvais distinguer la présence du bon Éros et du mau-
vais Éros, exactement comme Petrus l’avait décrit.
«Regarde comme c’est curieux, a poursuivi mon guide. Qu’il soit bon
ou qu’il soit mauvais, Éros n’a jamais le même visage dans chaque
personne.»
L’orchestre a attaqué une valse. Les convives se sont dirigés vers une
piste en ciment située devant le kiosque et se sont mis à danser. L’alcool
aidant, ils étaient tous en sueur et plus gais. J’ai remarqué une fille vêtue
de bleu, qui avait sans doute attendu ce mariage pour que vienne le mo-
ment de la valse, car elle voulait danser avec quelqu’un à qui elle rêvait
d’être enlacée depuis l’adolescence. Elle suivait des yeux les mouve-
ments d’un garçon élégant, en costume clair, qui se trouvait dans un
cercle d’amis. Ils conversaient joyeusement, ils n’avaient pas remarqué
que la valse avait commencé et qu’à quelques mètres de là une fille en
bleu regardait l’un d’eux avec insistance.

J’ai pensé aux petites villes, aux mariages rêvés depuis l’enfance avec
le garçon choisi.
La fille en bleu s’est aperçue que je l’observais et elle s’est éloignée. Et
comme si tout ce mouvement avait été organisé, le garçon à son tour l’a
cherchée des yeux. Découvrant qu’elle était en compagnie d’autres filles,
il a repris sa conversation animée avec ses amis.
J’ai attiré l’attention de Petrus sur les deux jeunes gens. Il a suivi un
certain temps le jeu des regards, puis il est revenu à son verre de vin.

«Ils se comportent comme s’ils avaient honte de montrer qu’ils


s’aiment », a-t-il déclaré pour tout commentaire.
Une autre fille nous regardait fixement ; elle devait avoir la moitié de
notre âge. Petrus a levé son verre de vin et porté un toast. La gamine a ri,
un peu gênée, et elle a fait un geste pour indiquer ses parents, s’excusant
presque de ne pas s’approcher davantage.

«Ça, c’est le beau côté de l’amour, a-t-il dit. L’amour qui défie, l’amour
pour deux étrangers plus âgés qui sont venus de loin et demain partiront
sur un chemin qu’elle aussi aimerait parcourir. L’amour qui préfère
l’aventure.»

17
Puis il a continué, désignant un couple de vieux :
«Regarde ces deux-là. Ils ne sont pas laissés gagner par l’hypocrisie,
comme beaucoup d’autres. Apparemment ce doit être un couple de pay-
sans : la faim et le besoin les ont obligés à surmonter ensemble bien des
difficultés. Ils ont découvert l’amour à travers le travail, c’est là qu’Éros
montre son plus beau visage, connu également comme Philos.
– Qu’est-ce que Philos ?
– Philos est l’Amour sous la forme de l’amitié. C’est ce que je ressens
pour toi et pour d’autres. Quand la flamme d’Éros cesse de briller, c’est
Philos qui maintient les couples unis.
– Et Agapè ?

– Agapè est l’amour total, l’amour qui dévore celui qui l’éprouve. Ce-
lui qui connaît et éprouve Agapè voit que rien d’autre qu’aimer n’a
d’importance en ce monde. C’est l’amour que Jésus a ressenti pour
l’humanité, et il fut si grand qu’il a ébranlé les étoiles et changé le cours
de l’histoire humaine.
Pendant les millénaires de l’histoire de la civilisation, beaucoup de
gens ont été pris par cet Amour qui dévore. Ils avaient tant à donner, et
le monde exigeait si peu, qu’ils furent obligés de chercher les déserts et
les lieux isolés, car l’amour était si grand qu’il les transfigurait. Ils sont
devenus les saints ermites que nous connaissons aujourd’hui.
Pour moi et pour toi, qui éprouvons une autre forme d’Agapè, la vie
ici-bas peut paraître dure, terrible. Mais l’Amour qui dévore fait perdre à
tout son importance : ces hommes vivent seulement pour être consumés
par leur amour. «
Il a fait une pause.
«Agapè est l’Amour qui dévore, a-t-il répété, comme si cette phrase
était la meilleure définition de cette étrange sorte d’amour. Luther King a
dit un jour que quand le Christ a parlé d’aimer ses ennemis, il se référait
à Agapè. Parce que, selon lui, il était “impossible d’aimer nos ennemis,
ceux qui nous font du mal et qui tentent de tenir notre souffrance quoti-
dienne pour peu de choses”
Mais Agapè est beaucoup plus que l’amour. C’est un sentiment qui en-
vahit tout, qui remplit toutes les brèches et transforme en poussière toute
tentative d’agression.

Il y a deux formes d’Agapè. L’une est l’isolement, la vie consacrée à la


seule contemplation. L’autre est exactement le contraire : le contact avec
les autres êtres humains, et l’enthousiasme, le sens sacré du travail.

18
Enthousiasme signifie transe, ravissement, relation à Dieu.
L’enthousiasme c’est Agapè dirigé vers une idée, un objet.
Quand nous aimons et croyons du fond de notre âme en quelque
chose, nous nous sentons plus fort que le monde, et nous sommes saisis
d’une sérénité qui vient de la certitude que rien ne pourra vaincre notre
foi. Cette force étrange fait que nous prenons toujours les bonnes déci-
sions au moment voulu, et quand nous atteignons notre objectif, nous
sommes surpris de nos propres capacités.

L’enthousiasme se manifeste normalement de toute sa puissance dans


les premières années de notre vie. Nous avons encore un lien très fort
avec la divinité, et nous nous attachons avec tant d’énergie à nos jouets
que les poupées prennent vie et que les petits soldats de plomb par-
viennent à se mettre en marche. Quand Jésus a dit que le royaume des
Cieux appartenait aux enfants, il faisait allusion à Agapè sous la forme
de l’Enthousiasme. Les enfants sont venus à lui sans se mêler de ses mi-
racles, de sa sagesse, des pharisiens et des apôtres. Ils venaient heureux,
inspirés par l’enthousiasme.

À aucun moment, jusqu’à la fin de cette année et pour le restant de tes


jours, tu ne dois perdre l’enthousiasme : il est une force supérieure, tour-
née vers la victoire finale. Il ne peut pas nous glisser entre les doigts
seulement parce que nous sommes confrontés, au cours des mois, à de
petites et nécessaires défaites. «

19
Chapitre 6
La recherche de la simplicité

Le tout dans tout

Quand Ketu atteignit l’âge de douze ans, on l’envoya chez un maître, au-
près duquel il étudia jusqu’à ce qu’il eût vingt-quatre ans. Son apprentis-
sage terminé, il rentra à la maison plein de fierté.
Son père lui dit alors :
«Comment pouvons-nous connaître ce que nous ne voyons pas ?
Comment pouvons-nous savoir que Dieu, le Tout-Puissant, se trouve
partout ?»

Le garçon commença à réciter les écritures saintes, mais le père


l’interrompit :
«C’est trop compliqué ; n’aurions-nous pas un moyen plus simple
pour nous renseigner sur l’existence de Dieu ?
– Pas que je sache, mon père. Aujourd’hui, je suis un homme cultivé et
j’ai besoin de cette culture pour expliquer les mystères de la sagesse
divine.
– J’ai perdu mon temps et mon argent en envoyant mon fils au monas-
tère !», protesta le père.

Et prenant Ketu par la main, il l’emmena à la cuisine. Là, il remplit une


bassine d’eau et y mêla un peu de sel. Puis ils sortirent se promener en
ville.

Quand ils furent de retour à la maison, le père demanda à Ketu :


«Apporte le sel que j’ai mis dans la bassine.»
Ketu chercha le sel, mais il ne le trouva pas, car il s’était déjà dissous
dans l’eau.
«Alors, tu ne vois plus le sel ? interrogea le père.

– Non, le sel est invisible.

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– Alors, goûte un peu l’eau qui est la surface de la bassine. Comment
est-elle ?
– Salée.
– Goûte un peu l’eau du milieu : comment est-elle ?

– Aussi salée que celle de la surface.


– Maintenant, goûte l’eau du fond de la bassine, et dis-moi quel goût
elle a.»

Ketu goûta, et l’eau avait toujours le même goût.


Tu as étudié pendant des années et tu ne peux pas expliquer simple-
ment comment le Dieu invisible se trouve partout, dit le père. En me ser-
vant d’une bassine d’eau et en appelant Dieu “sel”, je pourrais faire com-
prendre cela à n’importe quel paysan. S’il te plaît, mon fils, oublie la sa-
gesse qui nous éloigne des hommes, et remets-toi à chercher l’Inspiration
qui nous rapproche.

21
Utiliser les deux poches

Un disciple fit observer au rabbin Bounam, de Pssiskhe :


«Le monde matériel paraît étouffer le monde spirituel.

– Ton pantalon a deux poches, dit Bounam. Écris sur la droite : le


monde a été créé seulement pour moi. Sur la poche gauche, écris : je ne
suis rien d’autre que poussière et cendres.
Répartis bien ton argent entre ces deux poches. Quand tu verras la mi-
sère et l’injustice, rappelle-toi que le monde n’existe que pour que tu
puisses manifester ta bonté, et sers-toi de l’argent qui est dans la poche
droite. Quand tu seras tenté d’acquérir des choses qui ne te manquent
pas du tout, rappelle-toi ce qui est écrit sur ta poche gauche et réfléchis à
deux fois avant de le dépenser. Ainsi, le monde matériel n’étouffera ja-
mais le monde spirituel. «

22
Rendre le champ fertile

Le maître zen chargea le disciple de s’occuper de la rizière.


La première année, le disciple veillait à ce que l’eau nécessaire ne man-
quât jamais. Le riz poussa vigoureusement, et la récolte fut bonne.
La deuxième année, il eut l’idée d’ajouter un peu de fertilisant. Le riz
poussa rapidement, et la récolte fut encore meilleure.
La troisième année, il mit davantage de fertilisant. La récolte fut encore
plus abondante, mais le riz apparut petit et sans éclat.
«Si tu continues à augmenter la quantité d’engrais, il n’aura plus au-
cune valeur l’année prochaine, dit le maître. Quand tu aides un peu quel-
qu’un, tu le rends fort. Mais si tu l’aides trop, tu l’affaiblis.»

23
Chapitre 7
L'importance des alliés

Le guerrier de la lumière qui ne partage pas avec les autres le bonheur de


ses choix ne connaîtra jamais ses propres qualités et défauts.
Par conséquent, avant d’entreprendre quoi que ce soit, cherchez-vous
des alliés – des gens qui s’intéressent à ce que vous faites.

Je ne dis pas :»Cherchez d’autres guerriers de la lumière. «


Je dis : trouvez des gens qui aient différentes capacités, car le combat
d’un guerrier pour son rêve n’est pas différent d’un chemin suivi avec
enthousiasme.
Vos alliés ne seront pas nécessairement ces gens que tout le monde re-
garde avec admiration, en affirmant : « il n’existe personne de meilleur ».
Bien au contraire, ce sont des personnes qui n’ont pas peur de commettre
des erreurs, donc en commettent beaucoup. C’est pourquoi ce qu’elles
font n’est pas toujours loué ou reconnu.
Mais les personnes de ce genre transforment le monde et, après
maintes erreurs, parviennent à atteindre leur but et à faire la différence
dans leur communauté.
Les alliés sont des personnes qui ne peuvent pas rester à attendre que
les choses se produisent, pour pouvoir ensuite décider quelle est la
meilleure attitude à prendre : elles décident à mesure qu’elles agissent,
même si elles savent que ce genre de comportement est très risqué.

Il est important pour un guerrier de la lumière de vivre avec ses alliés.


Ensemble, tous comprennent qu’avant de choisir leur objectif, ils sont
libres de changer d’avis, mais après que l’objectif a été déterminé, ils se
concentrent uniquement sur les pas qu’ils doivent faire. Et à mesure
qu’ils avancent, ils pensent : «Chaque pas requiert un grand effort, mais
cela vaut la peine de prendre ce risque, cela vaut la peine de mettre sa
vie en jeu.»

24
Les meilleurs alliés sont ceux qui ne pensent pas comme la majorité.
C’est pourquoi lorsque l’on cherche des compagnons pour partager
l’enthousiasme de son rêve, il est important de croire à l’intuition et de
ne pas accorder d’importance aux commentaires d’autrui. La plupart des
êtres humains jugent toujours les autres en ayant pour modèle leurs
propres limitations, et l’opinion de la majorité est parfois pleine de préju-
gés et de craintes.
Associez-vous à tous ceux qui ont vécu des expériences, ont pris des
risques, sont tombés, ont été meurtris et ont pris de nouveaux risques.
Éloignez-vous de ceux qui affirment des vérités, critiquent ceux qui ne
pensent pas comme eux, n’ont jamais fait un pas sans avoir la certitude
qu’ils en seraient respectés et préfèrent le confort des certitudes aux ten-
sions qu’engendrent les doutes.
Associez-vous à ceux qui s’exposent et ne craignent pas d’être vulné-
rables : ils regardent ce que fait leur prochain, non pas pour le juger,
mais pour admirer son dévouement et son courage.

Le guerrier de la lumière se sent peut-être tenté de penser que son rêve


n’intéresse pas tout le monde, par exemple les boulangers ou les agricul-
teurs. Pourtant le guerrier de la lumière leur offre un bon exemple de
persévérance et de courage. Et un boulanger peut enseigner beaucoup de
choses, comme le mélange exact des ingrédients, qui est fondé davantage
sur l’intuition que sur la technique. Un agriculteur peut montrer
l’importance de la patience, de la sueur, du respect des saisons et de
l’inutilité de blasphémer contre les tempêtes, car c’est une perte de
temps.
Donc chacun a quelque chose de différent à enseigner : et c’est la
somme de ces différences que nous appelons «sagesse».
Associez-vous à ceux qui sont flexibles et comprennent les signes du
chemin. Ce sont des gens qui n’hésitent pas à changer de parcours quand
ils découvrent une barrière infranchissable, ou quand ils entrevoient une
meilleure opportunité. Ils possèdent la qualité de l’eau : elle contourne
les rochers, s’adapte au cours du fleuve, parfois se transforme en lac –
jusqu’à ce que la dépression soit pleine et qu’elle puisse continuer sa
route, car l’eau n’oublie pas que sa destination est la mer et que tôt ou
tard elle devra arriver jusqu’à elle.
Associez-vous à ceux qui n’ont jamais dit : «C’est fini, je dois m’arrêter
là.» De même que l’hiver est suivi du printemps, rien ne peut finir, et la
route du guerrier est un chemin sans fin. Quand il a atteint son objectif, il

25
rencontre un nouveau défi, et il lui faut de nouveau recommencer, en
utilisant toujours tout ce qu’il a appris tandis qu’il marchait.
Associez-vous à ceux qui chantent, racontent des histoires, jouissent de
la vie et ont la joie dans les yeux. Parce que la joie est contagieuse et per-
met de ne pas se laisser paralyser par la dépression, par la solitude et par
les difficultés.
Associez-vous à ceux qui marchent la tête haute, même les larmes aux
yeux. Éloignez-vous de ceux qui marchent la tête haute parce qu’ils n’ont
jamais pleuré, jamais regardé autour d’eux.
Un vrai guerrier de la lumière ne confond pas arrogance et autorité,
joie et superficialité, persévérance et impatience. Il a des doutes, il se sent
parfois oppressé par la solitude, mais il sait qu’il y a beaucoup de gens
qui pensent comme lui, et qu’il rencontrera ses vrais alliés, que ce n’est
qu’une question de temps.

26
Chapitre 8
Des livres et des bibliothèques

Je n’ai pas beaucoup de livres : il y a quelques années, j’ai fait certains


choix dans la vie, guidé par l’idée de chercher un maximum de qualité
avec le minimum de choses. Je ne veux pas dire que j’ai opté pour une
vie monastique – bien au contraire, quand nous ne sommes pas obligés
de posséder une infinité d’objets, nous avons une liberté immense. Cer-
tains de mes amis (et amies) se plaignent de perdre des heures de leur
vie à tenter de choisir ce qu’ils vont porter parce qu’ils ont trop de vête-
ments. Comme ma garde-robe se résume à un «noir basique», je n’ai pas
besoin d’affronter ce problème.

Cependant je ne suis pas ici pour parler de mode, mais de livres. Pour
revenir à l’essentiel, j’ai décidé de ne conserver que 400 livres dans ma
bibliothèque, certains pour des raisons sentimentales, d’autres parce que
je les relis toujours. Cette décision a été prise pour des motifs divers, l’un
étant la tristesse de voir comment des bibliothèques accumulées soigneu-
sement au cours d’une vie étaient ensuite vendues au poids sans aucun
respect. Autre raison : pourquoi garder tous ces volumes à la maison ?
Pour montrer à mes amis que je suis cultivé ? Pour orner le mur ? Les
livres que j’ai achetés seront infiniment plus utiles dans une bibliothèque
publique que chez moi.

Autrefois, j’aurais pu dire : j’en ai besoin parce que je vais les consul-
ter. Mais aujourd’hui, quand une information m’est nécessaire, j’allume
l’ordinateur, je tape un mot-clé, et devant moi apparaît tout ce dont j’ai
besoin. Il y a là l’Internet, la plus grande bibliothèque de la planète.
Bien entendu je continue à acheter des livres – il n’existe pas de moyen
électronique qui puisse les remplacer. Mais dès que j’en ai terminé un, je
le laisse voyager, je le donne à quelqu’un, ou je le remets à une biblio-
thèque publique. Mon intention n’est pas de sauver des forêts ou d’être
généreux : je crois seulement qu’un livre a un parcours propre et ne peut
être condamné à rester immobile sur une étagère.

27
Étant écrivain et vivant de droits d’auteur, peut-être suis-je en train de
plaider contre ma propre cause – finalement, plus on achètera de livres,
plus je gagnerai d’argent. Mais ce serait injuste envers le lecteur, surtout
dans des pays où une grande partie des programmes gouvernementaux
d’achats pour les bibliothèques ne tient pas compte du critère fondamen-
tal d’un choix sérieux : le plaisir de la lecture et la qualité du texte.
Laissons donc nos livres voyager, d’autres mains les toucher et
d’autres yeux en jouir. Au moment où j’écris cet article, je me rappelle
vaguement un poème de Jorge Luis Borges qui parle des livres qui ne se-
ront plus jamais ouverts.
Où suis-je maintenant ? Dans une petite ville des Pyrénées, en France,
assis dans un café, profitant de l’air conditionné car dehors la tempéra-
ture est insupportable. Le hasard fait que j’ai la collection complète de
Borges chez moi, à quelques kilomètres du lieu où j’écris – c’est un écri-
vain que je relis constamment. Mais pourquoi ne pas faire le test ?
Je traverse la rue. Je marche cinq minutes jusqu’à un autre café, équipé
d’ordinateurs (un type d’établissement connu sous le nom sympathique
et contradictoire de cybercafé). Je salue le patron, je commande une eau
minérale bien glacée, j’ouvre la page d’un moteur de recherche, et je tape
quelques mots d’un seul vers dont je me souviens, avec le nom de
l’auteur. Moins de deux minutes plus tard, j’ai devant moi le poème
complet :
Il y a un vers de Verlaine dont je ne me souviendrai plus jamais.

Il y a un miroir qui m’a vu pour la dernière fois.


Il y a une porte fermée jusqu’à la fin des temps.
Parmi les livres de ma bibliothèque

Il y en a un que je n’ouvrirai plus.


En réalité, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de livres que j’ai donnés
que je n’aurais plus jamais ouverts – parce que l’on publie sans cesse des
ouvrages nouveaux, intéressants, et j’adore lire. Je trouve formidable que
les gens aient des bibliothèques ; en général le premier contact que les
enfants ont avec les livres naît de leur curiosité pour quelques volumes
reliés, avec des personnages et des lettres. Mais je trouve cela formidable
aussi de rencontrer, dans une soirée de signatures, des lecteurs avec des
exemplaires très usés qui ont été prêtés des dizaines de fois : cela signifie
que ce livre a voyagé comme l’esprit de son auteur voyageait, tandis
qu’il l’écrivait.

28
Chapitre 9
Des livres soulignés

Je ne choisis pas toujours les livres que je dois lire. Ce sont eux qui me
choisissent, m’appellent du rayon d’une librairie, et souvent je les achète
sans savoir pourquoi ; mais chacun me laisse toujours quelque chose
d’important. Récemment j’ai ouvert au hasard certains volumes de ma
petite bibliothèque, et je copie les passages soulignés.

29
Épictète et le contrôle

«De toutes les choses qui existent, certaines sont à notre portée, d’autres
non. Sont à notre portée : la pensée, les impulsions, vouloir et ne pas
vouloir – en un mot, tout ce qui a pour résultat nos propres actions.

Mais il y a des choses qui surgissent sans que nous puissions interve-
nir, nous surprennent, et dans ce cas, il faut savoir regarder avec sagesse
ce qui se passe. Ce qui perturbe l’esprit de l’homme, ce ne sont pas les
faits, mais le jugement que nous portons sur eux.

Ne demandez pas que tout dans la vie obéisse à votre volonté. Priez
pour que les choses arrivent comme elles doivent arriver – et vous verrez
que tout est bien mieux que vous ne l’espériez. «

30
Manuel Bandeira et le fleuve

Sois comme le fleuve qui coule


Silencieux dans la nuit.

Ne redoute pas les ténèbres de la nuit.


S’il y a des étoiles dans le ciel, réfléchis-les.
Et si les cieux s’encombrent de nuages,
Comme le fleuve les nuages sont faits d’eau,

Réfléchis-les aussi sans tristesse


Dans les profondeurs tranquilles.

31
Chico Xavier et un texte

«Quand vous parvenez à surmonter de graves problèmes relationnels, ne


vous arrêtez pas au souvenir des moments difficiles, mais à la joie
d’avoir traversé cette nouvelle épreuve dans votre vie. Quand vous ré-
chappez d’un grave accident, ne pensez pas au traumatisme qu’il a cau-
sé, mais au miracle qui vous a aidé à en sortir sain et sauf. Quand vous
sortez d’une longue maladie, ne pensez pas à la souffrance qu’il a fallu
affronter, mais à la bénédiction de Dieu qui a permis la guérison.
Gardez en mémoire, pour le restant de votre vie, les bonnes choses qui
ont surgi au milieu des difficultés. Elles seront une preuve de votre capa-
cité à vaincre les épreuves, et elles vous donneront confiance en la pré-
sence divine, qui nous secourt dans toutes les situations, tout le temps,
devant tous les obstacles. «

32
Khalil Gibran et l'art de donner

«Vous dites : “Je donne, mais à ceux qui le méritent.”


Les arbres ne parlent pas ainsi, ni les troupeaux. Ils donnent pour pou-
voir continuer à vivre ; retenir c’est mourir. Celui qui est digne de rece-
voir de Dieu ses jours et ses nuits est digne également de recevoir de
vous tout ce dont il a besoin. Celui qui a mérité de boire à l’océan de la
vie mérite également de remplir sa coupe à votre petit ruisseau.

Pourquoi exiger d’un homme qu’il expose son for intérieur et se dé-
pouille de sa fierté afin que vous puissiez décider s’il mérite votre aide ?
Efforcez-vous, oui, de voir si vous méritez de donner.

Et vous qui recevez, n’assumez aucune charge de gratitude, afin de ne


pas imposer un joug à vous et à vos bienfaiteurs.
Car si vous êtes trop soucieux de cette dette, vous finirez par douter de
la générosité de la terre et du Père – l’origine réelle de ces dons. «

33
Chapitre 10
Transformer le temps

J’échange beaucoup de courriers électroniques avec Stephan Rechtschaf-


fen, un médecin qui a fondé avec succès l’Omega Institute à New York.
J’ai été invité à y donner une conférence, mais j’ai dû annuler au dernier
moment. Par la suite, Stephan et moi avons été contactés pour nous pré-
senter ensemble à Vienne, en Autriche, et cette fois, j’ai décidé d’annuler
parce que j’ai trouvé que l’on réclamait une somme absurdement élevée.
Le fait est que ces difficultés, au lieu de nous éloigner, ont fini par nous
rapprocher (le monde connaît des situations très curieuses).

Dans l’un de ces courriers, il prévient qu’il va envoyer son livre. A ma


surprise, je reçois un exemplaire en portugais (Timeshifting – Reorien-
tando o Tempo). Je le lis en un après-midi, je le relis plusieurs fois, puis-
qu’à nous tous, chaque jour de notre vie, ce sujet pose problème. Dans le
texte, Stephan fait quelques observations que je présente ci-dessous
(revues à cause de la taille de l’article).
Le temps n’est pas une mesure mais une qualité. Quand nous regar-
dons le passé, nous ne nous repassons pas un film, nous nous rappelons
de nouveau un cadeau de notre passage sur terre. Le temps ne se mesure
pas comme se mesure une route, car nous faisons des sauts gigantesques
en arrière (les souvenirs) et en avant (les projets).
Gérer n’est pas vivre: « le temps c’est de l’argent », c’est une sottise.
Nous devons avoir conscience de chaque minute, savoir en profiter dans
ce que nous sommes en train de faire (avec amour) ou simplement dans
la contemplation de la vie. La journée comprend 24 heures et une infinité
de moments. Si nous allons moins vite, tout dure beaucoup plus long-
temps. Bien sûr, la vaisselle peut durer plus longtemps, mais pourquoi
ne pas en profiter pour penser à des choses agréables, chanter, nous dé-
tendre, nous réjouir d’être en vie ?
La vie en syntonie. Arthur Rubinstein (l’un des plus grands pianistes
du XXe siècle) fut un jour abordé par une ardente admiratrice, qui lui

34
demanda : « Comment pouvez-vous utiliser les notes avec une telle
maestria ? »Le pianiste répondit : « J’utilise les notes de la même façon
que les autres, mais les pauses… Ah ! C’est en elles que réside l’art.
»Mon divorce a été extrêmement douloureux, et j’ai pensé que si je res-
tais occupé, je parviendrais à surmonter les moments difficiles ; mais cela
ne s’est pas passé comme prévu, parce que je n’arrivais pas à regarder la
douleur dans mon âme. A partir d’un certain moment, je me suis mis à «
utiliser les pauses »– m’asseoir, laisser la douleur venir, m’atteindre et
passer. Petit à petit, j’ai restructuré ma vie, comprenant mieux les raisons
de la séparation, et aujourd’hui mon ex-femme travaille avec moi à
l’Omega Institute – parce que j’ai su affronter la douleur, et pas seule-
ment la dissimuler derrière toutes sortes de tâches.

Vivre les expériences en approfondissant davantage. Une étude


concernant la fréquentation du Parc zoologique national de Washington
a révélé que le temps moyen que les gens passent devant des animaux
exposés ne dépasse pas dix secondes. Alors pourquoi aller au zoo ? Ne
vaut-il pas mieux vaut feuilleter un livre illustré ? Un guide m’a expliqué
que les gens se plaignaient que les hippopotames soient toujours sous
l’eau ; en réalité la submersion moyenne va de 90 secondes à un maxi-
mum de cinq minutes – mais le visiteur pressé d’aller plus loin ne profite
pas du motif de sa visite.

Savoir quand réfléchir ou agir. Une de mes patientes, qui a des pro-
blèmes d’obésité, m’a dit qu’elle était prête à faire n’importe quoi pour se
soigner. Je lui ai conseillé, chaque fois qu’elle avait envie de manger,
d’observer ce qu’elle ressentait et de ne pas agir. «Mais je sens la faim !»
a-t-elle répondu. «Exactement»ai-je commenté. Si vous parvenez à vous
habituer à ce sentiment, à observer la faim, la laisser venir dans toute son
intensité, souffrir éventuellement – mais ne pas agir – vous réussirez
bientôt à atténuer l’anxiété, et vous saurez être maîtresse de votre volon-
té, et non esclave de vos impulsions.
Agir face aux émotions négatives. Quand nous nous asseyons sur un
sofa, nous branchons la télévision (ce qui en réalité est une manière de «
se débrancher »du monde). Ou alors nous sommes extrêmement an-
xieux, nous pensons que nous perdons du temps, que nous devons télé-
phoner à quelqu’un, faire de la gymnastique, faire le ménage. Pourquoi ?
Parce que si nous restons tranquilles, toute une vague d’émotions répri-
mées va nous attaquer, nous déprimer, nous rendre tristes ou coupables.
Mais plus nous nous « occupons », plus ces émotions s’accumulent, jus-
qu’à ce qu’un jour nous courrions le risque de les voir exploser sans
contrôle.

35
Oui, nous avons tous nos problèmes, auxquels il nous faut nous
confronter. Pourquoi ne pas faire cela aujourd’hui ? Nous arrêter. Réflé-
chir. Éventuellement souffrir un peu. Mais à la fin, comprendre qui nous
sommes, ce que nous ressentons, ce que nous faisons ici, en ce moment –
plutôt que de vouloir déterminer l’Agenda de la Vie.

36
Chapitre 11
Manuel pour gravir des montagnes

A] Choisissez la montagne que vous désirez gravir: ne vous laissez pas


entraîner par les commentaires de ceux qui vous disent : «Celle-ci est
plus belle», ou «Celle-là est plus facile.» Vous dépenserez beaucoup
d’énergie et beaucoup d’enthousiasme pour atteindre votre objectif, vous
êtes donc le seul responsable, et vous devez être certain de ce que vous
faites.
B] Sachez comment arriver devant elle: très souvent, la montagne est
vue de loin – belle, intéressante, pleine de défis. Mais quand vous tentez
de vous approcher, que se passe-t-il ? Les routes tournent autour, il y a
des forêts entre vous et votre objectif, ce qui paraît clair sur la carte est
difficile dans la vie réelle. Par conséquent, essayez tous les chemins, les
sentiers, jusqu’à ce qu’un jour vous vous trouviez face au sommet que
vous souhaitez atteindre.

C] Apprenez de ceux qui ont déjà pris cette route: vous avez beau
vous croire unique, il y a toujours quelqu’un qui a déjà fait le même rêve,
et qui a fini par laisser des marques qui peuvent vous rendre la prome-
nade plus facile ; des endroits où placer la corde, des entailles, des
branches cassées pour faciliter la marche. C’est votre promenade, votre
responsabilité également, mais n’oubliez pas que l’expérience d’autrui
est très utile.
D] Les dangers, vus de près, sont contrôlables: quand vous commen-
cez à gravir la montagne de vos rêves, prêtez attention à son environne-
ment. Il y a des précipices, bien sûr. Il y a des crevasses quasi impercep-
tibles. Il y a des pierres tellement polies par les tempêtes qu’elles de-
viennent aussi glissantes que la glace. Mais si vous savez où vous posez
chaque pied, vous distinguerez les pièges, et vous saurez les contourner.

E] Le paysage change, donc profitez-en: bien sûr il faut avoir un ob-


jectif à l’esprit – parvenir au sommet. Mais à mesure que vous montez,
vous distinguez davantage de choses, et il ne coûte rien de s’arrêter de

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temps à autre et de jouir un peu du panorama alentour. À chaque mètre
conquis, vous pouvez voir un peu plus loin, et vous en profitez pour dé-
couvrir des choses que vous n’aviez pas encore aperçues.
F] Respectez votre corps: seul celui qui donne à son corps l’attention
qu’il mérite parvient à gravir une montagne. Vous avez tout le temps
que la vie vous donne, donc marchez sans exiger l’impossible. Si vous al-
lez trop vite, vous serez fatigué et vous renoncerez à mi-parcours. Si
vous allez trop lentement, la nuit peut tomber et vous serez perdu. Profi-
tez du paysage, jouissez de l’eau fraîche des sources et des fruits que la
nature vous offre généreusement, mais continuez à marcher.
G] Respectez votre âme: ne répétez pas tout le temps : «Je vais réus-
sir.» Votre âme le sait déjà, ce dont elle a besoin, c’est d’utiliser cette
longue promenade pour pouvoir grandir, s’étendre sur l’horizon, at-
teindre le ciel. Une obsession n’apporte rien à la recherche de votre ob-
jectif et finit par retirer tout plaisir à l’escalade. Mais attention : ne répé-
tez pas non plus : «C’est plus difficile que je ne le pensais», car cela vous
ferait perdre votre force intérieure.

H] Préparez-vous à marcher encore un kilomètre: le parcours jus-


qu’au sommet de la montagne est toujours plus long que vous le pensez.
Ne vous trompez pas, il arrive un moment où ce qui semblait tout près
est encore très loin. Mais comme vous êtes prêt à aller au-delà, ce n’est
pas un problème.
I] Réjouissez-vous quand vous atteignez la cime: pleurez, battez des
mains, criez aux quatre coins que vous avez réussi, laissez le vent là-haut
(parce que là-haut il y a toujours du vent) purifier votre esprit, rafraîchis-
sez vos pieds en sueur et fatigués, ouvrez les yeux, nettoyez la poussière
de votre cœur. Comme c’est bon ! Ce qui avant n’était qu’un rêve, une vi-
sion lointaine, fait maintenant partie de votre vie, vous avez réussi.
J] Faites une promesse: vous vous êtes découvert une force que vous
ne connaissiez même pas, profitez-en, et dites-vous que désormais vous
l’utiliserez pour le restant de vos jours. De préférence, promettez aussi
de découvrir une autre montagne, et de partir vers une nouvelle
aventure.
L] Racontez votre histoire: oui, racontez votre histoire. Donnez-vous
en exemple. Dites à tout le monde que c’est possible, et d’autres per-
sonnes se sentiront alors le courage d’affronter leurs propres montagnes.

38
Chapitre 12
Rendez-vous avec la mort

J’aurais peut-être dû mourir à 22 h 30 le 22 août 2004, moins de quarante-


huit heures avant mon anniversaire. Pour que soit possible le montage
du scénario de ma quasi-mort, une série de facteurs sont entrés en
action :

A] L’acteur Will Smith, dans les interviews pour la promotion de son


nouveau film, parlait toujours de mon livre «l’Alchimiste».
B] Le film était basé sur un livre que j’avais lu des années plus tôt et
beaucoup aimé : «Moi, Robot», d’Isaac Asimov. J’ai décidé d’aller le voir,
en hommage à Smith et à Asimov.

C] Le film passait dans une petite ville du sud-ouest de la France dès


la première semaine d’août. Mais une série de choses sans importance
m’a empêché de me rendre au cinéma – jusqu’à ce dimanche.

J’ai dîné tôt, partagé une demi-bouteille de vin avec ma femme, invité
ma bonne à venir avec nous (elle a résisté, mais a fini par accepter), nous
sommes arrivés à temps, nous avons acheté du pop-corn, nous avons vu
le film et l’avons aimé.

J’ai pris la voiture pour un trajet de dix minutes jusqu’à mon vieux
moulin transformé en maison. J’ai mis un CD de musique brésilienne et
j’ai décidé d’aller assez lentement pour que, pendant ces dix minutes,
nous puissions entendre au moins trois chansons.
Sur la route à deux voies, traversant des villages endormis, je vois –
surgissant du néant – deux phares dans le rétroviseur à côté du conduc-
teur. Devant nous, un croisement, dûment signalé par des poteaux.

Je tente d’appuyer sur le frein, sachant que cette voiture ne parviendra


pas à ses fins, les poteaux interdisent totalement toute possibilité de dé-
passement. Tout cela dure une fraction de seconde – je me souviens que
j’ai pensé «ce type est fou ! «–, mais je n’ai pas le temps de faire de com-
mentaire. Le chauffeur de la voiture (l’image qui est restée gravée dans
ma mémoire est une Mercedes, mais je n’en suis pas certain) voit les

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poteaux, accélère, me fait une queue de poisson et, alors qu’il essaie de
corriger sa direction, se retrouve en travers de la route.
Dès lors, tout paraît se dérouler au ralenti : il fait un premier, un
deuxième, un troisième tonneau sur le côté. Ensuite, la voiture est jetée
sur le bas-côté et continue ses tonneaux – faisant cette fois de grands
sauts, les pare-chocs avant et arrière frappant le sol.
Mes phares éclairent tout, et je ne peux pas freiner brusquement –
j’accompagne la voiture qui fait des culbutes à côté de moi. Cela res-
semble à une scène du film que je viens de voir – sauf que, mon Dieu,
tout à l’heure c’était une fiction, et maintenant c’est la vie réelle !
La voiture regagne la route et s’arrête enfin, renversée sur le flanc
gauche. Je peux voir la chemise du chauffeur. Je me gare à côté de lui, et
une seule idée me passe par la tête : je dois sortir, l’aider. À ce moment-
là, je sens les ongles de ma femme se planter profondément dans mon
bras : elle me supplie, pour l’amour de Dieu, de continuer, de me garer
plus loin, la voiture accidentée risque d’exploser, de prendre feu.
Je fais cent mètres de plus, et je me gare. Le disque de musique brési-
lienne continue de passer, comme si rien n’était arrivé. Tout semble telle-
ment surréel, tellement lointain. Ma femme et Isabelle, ma bonne, se pré-
cipitent vers le lieu de l’accident. Une autre voiture, venant en sens in-
verse, freine. Une femme en sort, nerveuse : elle aussi, ses phares avaient
éclairé cette scène dantesque. Elle me demande si j’ai un mobile, je dis
oui. Alors appelez les secours d’urgence !

Quel est le numéro des secours ? Elle me regarde : Tout le monde le


sait ! Trois fois 51 ! Le mobile est éteint – avant le film, on nous rappelle
toujours que nous devons le faire. J’entre le code d’accès, nous télépho-
nons aux secours – 51 51 51. Je sais exactement où l’événement s’est pro-
duit : entre les hameaux de Laloubere et Horgues.

Ma femme et la bonne reviennent : le garçon a des égratignures, mais


apparemment rien de grave. Après tout ce que j’ai vu, après six ton-
neaux, rien de grave ! Je suis sorti de la voiture à moitié abasourdi,
d’autres automobilistes se sont arrêtés, les pompiers arrivent dans cinq
minutes, tout va bien.

Tout va bien. À une fraction de seconde près, il m’aurait rattrapé,


m’aurait jeté dans le fossé, tout irait très mal pour l’un et pour l’autre.
Très très mal.
De retour chez moi, je regarde les étoiles. Parfois certaines choses se
trouvent sur notre chemin, mais parce que notre heure n’est pas venue,

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elles nous effleurent en passant, sans nous toucher – bien qu’elles soient
suffisamment claires pour que nous puissions les voir. Je remercie Dieu
de m’avoir donné la conscience de comprendre que, comme le dit l’un de
mes amis, ce qui devait arriver est arrivé, et rien n’est arrivé.

41
Chapitre 13
Le pianiste au centre commercial

Je me promène, distrait, dans un centre commercial, accompagné d’une


amie violoniste. Ursula, née en Hongrie, est actuellement en vedette dans
deux philharmoniques internationales. Brusquement, elle me prend le
bras :

«Écoute ! «
J’écoute. J’entends des voix d’adultes, des cris d’enfant, des sons de té-
léviseurs allumés dans des magasins d’électroménager, des talons frap-
pant contre les carreaux du sol, et cette fameuse musique, omniprésente
dans tous les centres commerciaux du monde.

«Alors, n’est-ce pas merveilleux ?»


Je réponds que je n’ai rien entendu de merveilleux ni d’inhabituel.
«Le piano ! dit-elle, me regardant d’un air déçu. Le pianiste est
merveilleux !
– Ce doit être un enregistrement.

– Ne dis pas de bêtise ! «


Si l’on écoute plus attentivement, il est évident que c’est de la musique
en direct. Le pianiste joue à ce moment une sonate de Chopin, et mainte-
nant que je parviens à me concentrer, les notes semblent recouvrir tout le
bruit qui nous entoure. Nous marchons dans les couloirs pleins de visi-
teurs, de boutiques, d’offres, de choses dont la publicité dit que tout le
monde les possède – sauf vous ou moi. Nous arrivons au carré de
l’alimentation : des gens qui mangent, conversent, discutent, lisent des
journaux, et une de ces attractions que tout centre commercial s’efforce
d’offrir à ses clients.

Cette fois, un piano et un pianiste.


Il joue encore deux sonates de Chopin, puis Schubert, Mozart. Il doit
avoir une trentaine d’années ; une plaque placée près de la petite estrade
explique qu’il est un musicien célèbre en Géorgie, une des ex-

42
Républiques soviétiques. Il a dû chercher du travail, les portes étaient
fermées, il a perdu espoir, s’est résigné, et maintenant il est là.
Mais je ne suis pas certain qu’il soit vraiment là : il a les yeux fixés sur
le monde magique où ces morceaux ont été composés ; de ses mains, il
partage avec tous son amour, son âme, son enthousiasme, le meilleur de
lui-même, ses années d’étude, de concentration, de discipline.
La seule chose qu’il semble n’avoir pas comprise : personne, absolu-
ment personne n’est venu là pour l’écouter, ils sont venus acheter, man-
ger, s’amuser, regarder les vitrines, rencontrer des amis. Un couple
s’arrête à côté de nous, causant à voix haute, et s’éloigne aussitôt. Le pia-
niste n’a rien vu – il est encore en conversation avec les anges de Mozart.
Il n’a pas vu non plus qu’il avait un public de deux personnes, et que
l’une d’entre elles, violoniste talentueuse, l’écoutait les larmes aux yeux.
Je me souviens d’une chapelle où je suis entré un jour par hasard et où
j’ai vu une jeune fille qui jouait pour Dieu ; mais j’étais dans une cha-
pelle, cela avait un sens. Ici, personne n’écoute, peut-être même pas
Dieu.
Mensonge. Dieu écoute. Dieu est dans l’âme et dans les mains de cet
homme, parce qu’il donne le meilleur de lui-même, indépendamment de
toute reconnaissance, ou de l’argent qu’il a reçu. Il joue comme s’il se
trouvait à la Scala de Milan, ou à l’Opéra de Paris. Il joue parce que c’est
son destin, sa joie, sa raison de vivre.
Je suis saisi d’une sensation de profonde révérence. De respect pour
un homme qui à ce moment me rappelle une leçon très importante : vous
avez une légende personnelle à accomplir, point final. Peu importe si les
autres soutiennent, critiquent, ignorent, tolèrent – vous faites cela parce
que c’est votre destin sur cette terre, et la source de toute joie.
Le pianiste termine une autre pièce de Mozart, et pour la première fois
remarque notre présence. Il nous salue d’un signe de tête poli et discret,
nous de même. Mais très vite, il retourne à son paradis, et il vaut mieux
le laisser là, plus rien ne le touchant dans ce monde, même pas nos ti-
mides applaudissements. Il est un exemple pour nous tous. Quand nous
croirons que personne ne prête attention à ce que nous faisons, pensons à
ce pianiste : il conversait avec Dieu à travers son travail, et le reste
n’avait pas la moindre importance.

43
Chapitre 14
Le voisin et les arbres

Mon vieux moulin, dans le petit village des Pyrénées, est séparé de la
ferme voisine par une rangée d’arbres. L’autre jour, mon voisin, un
homme d’une soixantaine d’années, est venu me voir. Je le voyais fré-
quemment travailler aux champs avec sa femme, et je pensais qu’il était
temps pour eux de se reposer.
Le voisin, au demeurant très sympathique, m’a dit que les feuilles
sèches de mes arbres tombaient sur sa toiture et que je devais les couper.
J’en ai été très choqué : comment quelqu’un qui a passé toute sa vie en
contact avec la nature veut-il que je détruise quelque chose qui a eu tant
de mal à pousser, simplement parce que, en deux ans, cela risque
d’abîmer les tuiles ?
Je l’invite à prendre un café. Je lui dis que je me sens responsable, que
si un jour ces feuilles sèches (qui seront balayées par le vent et par l’été)
provoquaient le moindre dommage, je me chargerais de lui faire
construire un nouveau toit. Le voisin déclare que cela ne l’intéresse pas :
il veut que je coupe les arbres. Je suis un peu agacé : je dis que je préfère
acheter sa ferme.

«Ma terre n’est pas à vendre», répond-il.


«Mais avec cet argent, vous pourriez acheter une maison superbe en
ville, y vivre le restant de vos jours avec votre femme, n’ayant plus à af-
fronter des hivers rigoureux et des récoltes perdues.

– La ferme n’est pas à vendre. Je suis né, j’ai grandi ici, et je suis trop
vieux pour déménager.»
Il suggère qu’un expert vienne de la ville, fasse une évaluation, et dé-
cide – ainsi aucun de nous n’a besoin de se mettre en colère. En fin de
compte, nous sommes voisins.
Après son départ, ma première réaction est de l’accuser d’insensibilité
et de mépris envers la Terre Mère. Puis je suis intrigué : Pourquoi n’a-t-il

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pas accepté de vendre sa terre ? Et avant la fin de la journée, je com-
prends que mon voisin a toujours connu dans la vie la même histoire, et
qu’il ne veut pas en changer. Aller à la ville signifie aussi plonger dans
un monde inconnu, ayant d’autres valeurs, qu’il se juge peut-être trop
vieux pour acquérir.

Cela arrive-t-il seulement à mon voisin ? Non. Je pense que cela arrive
à tout le monde – nous sommes parfois tellement attachés à notre ma-
nière de vivre que nous refusons une grande occasion faute de savoir
comment l’utiliser. Dans son cas, sa ferme et son village sont les seuls
lieux qu’il connaisse, et cela ne vaut pas la peine de prendre un risque.
Quant aux gens qui habitent la ville, ils pensent qu’il faut avoir un di-
plôme d’université, se marier, avoir des enfants, faire en sorte que leurs
enfants aient aussi un diplôme, et ainsi de suite. Personne ne se de-
mande : «Se pourrait-il que je fasse autre chose ? «
Je me souviens que mon barbier travaillait jour et nuit pour que sa fille
puisse aller jusqu’au bout de ses études de sociologie. Elle a réussi à ter-
miner la faculté, et après avoir frappé à beaucoup de portes, a trouvé un
emploi de secrétaire dans une entreprise de ciment. Et pourtant, mon
barbier disait fièrement : «Ma fille a un diplôme. «
La plupart de mes amis et des enfants de mes amis ont aussi un di-
plôme. Cela ne signifie pas qu’ils ont trouvé le travail qu’ils désiraient –
bien au contraire, ils sont entrés dans une université et en sont sortis
parce que, à une époque où les universités étaient importantes, on leur
avait dit que pour s’élever dans la vie, il fallait avoir un diplôme. Et ainsi
le monde a perdu d’excellents jardiniers, boulangers, antiquaires, sculp-
teurs, écrivains.
Peut-être est-il temps de revoir un peu cela : médecins, ingénieurs,
scientifiques, avocats, doivent faire des études supérieures.
Mais est-ce que tout le monde en a besoin ? Je laisse les vers de Robert
Frost donner la réponse :
«Devant moi il y avait deux routes
J’ai choisi la route la moins fréquentée

Et cela a fait toute la différence.»


P.S. Pour terminer l’histoire du voisin : l’expert est venu et, à ma sur-
prise, il a montré une loi française selon laquelle tout arbre doit se trou-
ver à un minimum de trois mètres de la propriété d’autrui. Les miens se
trouvaient à deux mètres, et je devrai les couper

45
Chapitre 15
A la recherche de mon île

Regardant la foule réunie pour ma soirée de signatures en mai 2003 dans


un megastore des Champs-Élysées, je pensais : parmi ces personnes com-
bien ont vécu une expérience semblable à celle que j’ai décrite dans mes
livres?

Très peu. Une ou deux peut-être. Pourtant, la plupart ont pu


s’identifier au contenu des textes.
L’écriture est l’une des activités les plus solitaires au monde. Une fois
tous les deux ans, je vais devant l’ordinateur, je contemple la mer incon-
nue de mon âme, j’y vois des îles - des idées qui se sont développées et
sont prêtes à être explorées. Alors je prends mon bateau - appelé Parole -
et je décide de naviguer vers celle qui est la plus proche. En chemin,
j’affronte des courants, des vents, des tempêtes, mais je continue à ramer,
épuisé, conscient à présent que je me suis écarté de ma route, l’île dans
laquelle j’avais l’intention d’aborder a disparu de mon horizon.
Pourtant, je ne peux plus revenir en arrière, je dois continuer coûte que
coûte, ou bien je serai perdu au milieu de l’océan. A ce moment-là me
traverse la tête une série de scènes terrifiantes, je me vois passer le res-
tant de ma vie à commenter mes succès passés, ou à critiquer amèrement
les nouveaux écrivains, simplement parce que je n’ai plus le courage de
publier de nouveaux livres. Mon rêve n’était-il pas d’être écrivain ? Je
dois donc continuer à inventer des phrases, des paragraphes, des cha-
pitres, écrire jusqu’à la mort sans me laisser paralyser par le succès, par
l’échec, par les pièges. Autrement, quel serait le sens de ma vie : pouvoir
acheter un moulin dans le sud de la France et cultiver mon jardin ? Me
mettre à donner des conférences parce qu’il est plus facile de parler que
d’écrire ? Me retirer du monde d’une manière étudiée, mystérieuse, pour
me créer une légende au prix de bien des joies ?
Troublé par ces pensées effrayantes, je me découvre une force et un
courage dont j’ignorais l’existence : ils m’aident à m’aventurer dans un

46
coin inconnu de mon âme, je me laisse emporter par le courant et je finis
par ancrer mon bateau dans l’île vers laquelle j’ai été conduit. Je passe
des jours et des nuits à décrire ce que je vois, me demandant pourquoi
j’agis de la sorte, me disant à chaque instant que mes efforts ne valent
pas la peine, que je n’ai plus rien à prouver à personne, que j’ai déjà obte-
nu ce que je désirais, et beaucoup plus que je ne l’avais rêvé.
Je note que depuis le premier livre le même processus se répète : je me
réveille à neuf heures du matin, disposé à m’asseoir devant l’ordinateur
à peine le café avalé ; je lis les journaux, je sors me promener, je vais jus-
qu’au bar le plus proche bavarder un peu, je rentre chez moi, je regarde
l’ordinateur, je découvre que j’ai plusieurs coups de téléphone à donner,
je regarde l’ordinateur, c’est déjà l’heure du déjeuner, je mange en pen-
sant que je devrais être en train d’écrire depuis onze heures du matin,
mais maintenant j’ai besoin de dormir un peu, je me réveille à cinq
heures du soir, enfin j’allume l’ordinateur, je vais consulter mon courrier
électronique et je me rends compte que j’ai détruit ma connexion à
l’Internet, il ne me reste qu’à sortir et à me rendre à dix minutes de chez
moi quelque part où il est possible de me connecter, mais avant, rien que
pour libérer ma conscience de ce sentiment de culpabilité, ne pourrais-je
pas écrire au moins une demi-heure?

Je commence par obligation ; mais soudain “la chose” s’empare de


moi, et je ne m’arrête plus. La bonne m’appelle pour dîner, je la prie de
ne pas m’interrompre, une heure après elle m’appelle de nouveau, j’ai
faim, mais encore une ligne, une phrase, une page. Quand je me mets à
table, le plat est froid, je dîne rapidement et je retourne à l’ordinateur –
maintenant je ne contrôle plus mes pas, l’île n’a plus de secrets pour moi,
je m’y fraye un chemin, je rencontre des choses jusque-là impensables ou
inimaginables. Je prends un café, je reprends un café, et à deux heures du
matin je cesse enfin d’écrire, parce que mes yeux sont fatigués.

Je me couche, je reste encore une heure à prendre note des éléments


que j’utiliserai au paragraphe suivant, et qui se révèlent toujours totale-
ment inutiles – ils ne servent qu’à me vider la tête, jusqu’à ce que vienne
le sommeil. Je me promets de commencer demain à onze heures sans
faute. Et le lendemain c’est la même chose : promenades, conversations,
déjeuner, sieste, culpabilité, colère d’avoir brisé la connexion à l’Internet,
la première page qui résiste, etc.

Dans « Le Zahir », le personnage principal se fait exactement cette ré-


flexion : écrire, c’est se perdre en mer. C’est découvrir l’histoire que l’on
ne s’est pas racontée, et tenter de la partager avec les autres. C’est me

47
reconnaître au moment de montrer à des gens que je n’ai jamais vus ce
qu’il y a dans mon âme. Dans le livre, un écrivain célèbre, versé dans la
spiritualité, qui pense tout avoir, perd précisément ce qui lui est le plus
cher : l’amour. Je me suis toujours demandé ce qu’il en serait de l’homme
s’il n’avait pas quelqu’un à qui rêver, et maintenant j’essaie de répondre
à cette question pour ce qui me concerne.
Autrefois, quand je lisais des biographies d’écrivains, je pensais qu’ils
essayaient d’enjoliver la profession en disant que « le livre s’écrit,
l’écrivain n’est que le dactylographe ». Aujourd’hui je sais que c’est abso-
lument vrai, aucun ne sait pourquoi le courant l’a porté vers une certaine
île, et non là où il rêvait d’aborder. Commencent les révisions obsession-
nelles, les coupes, et quand je ne supporte plus de relire les mêmes mots,
j’envoie le manuscrit à l’éditeur, qui le révise encore une fois et le publie.
Et, ce qui ne cesse de me surprendre, d’autres personnes étaient à la
recherche de cette île et elles la trouvent dans le livre. On se passe le mot,
la chaîne mystérieuse s’étend, et ce que l’écrivain prenait pour un travail
solitaire devient un pont, un bateau, un moyen pour les âmes de circuler
et de communiquer.
Dès lors, je ne suis plus l’homme perdu dans la tempête : je me trouve
à travers mes lecteurs, je comprends ce que j’ai écrit quand je vois que
d’autres le comprennent aussi, jamais avant. En de rares moments, et
c’est ce qui va arriver bientôt, je peux regarder quelques-uns d’entre eux
dans les yeux, et comprendre que mon âme n’est pas seule.
Un jour j’ai vu un journaliste qui interviewait Paul McCartney lui
demander : « Pourriez-vous résumer le message des Beatles en une seule
phrase ? » Fatigué d’entendre toujours cette question, j’ai pensé que
McCartney allait être ironique – finalement, comment est-il possible de
résumer tout un travail, alors que l’être humain est tellement complexe ?
Mais Paul a répondu : « Je le peux. »
Et il a poursuivi :

« Vous n’avez besoin que d’amour (all you need is love). Dois-je déve-
lopper ce thème ? »
Le journaliste a dit non. En réalité, il avait tout dit, et c’est le sujet du «
Zahir »

48
Chapitre 16
Dans un bar de Tokyo

Le journaliste japonais pose la question habituelle :


« Et quels sont vos écrivains favoris ? »
Je donne la réponse habituelle :

« Jorge Amado, Jorge Luis Borges, William Blake, et Henry Miller. »


La traductrice me regarde avec étonnement :
« Henry Miller ? »
Mais elle se rend compte aussitôt que son rôle n’est pas de poser des
questions, et elle continue son travail. À la fin de l’interview, je veux sa-
voir pourquoi ma réponse l’a tellement surprise. Je dis qu’Henry Miller
n’est peut-être pas un écrivain « politiquement correct », mais c’est quel-
qu’un qui m’a ouvert un monde gigantesque – ses livres ont une énergie
vitale que l’on rencontre rarement dans la littérature contemporaine.
« Je ne critique pas Henry Miller, j’en suis fan, moi aussi, répond-elle.
Saviez-vous qu’il a été marié avec une Japonaise ? »
Oui, bien sûr : je n’ai pas honte d’être fanatique de quelqu’un, et je
veux tout savoir de sa vie. Je suis allé à une Foire du livre seulement
pour connaître Jorge Amado, j’ai fait 48 heures d’autocar pour rencontrer
Borges (ce qui finalement n’est pas arrivé par ma faute : quand je l’ai vu,
je suis resté paralysé, et je n’ai rien dit), j’ai sonné à la porte de John Len-
non à New York (le portier m’a demandé de laisser une lettre expliquant
le pourquoi de ma visite, il a dit qu’éventuellement Lennon téléphone-
rait, ce qui ne s’est jamais produit). Je projetais d’aller à Big Sur voir Hen-
ry Miller, mais il est mort avant que je ne trouve l’argent du voyage.
« La Japonaise s’appelle Hoki, je réponds fièrement. Je sais aussi qu’à
Tokyo il y a un musée consacré aux aquarelles de Miller.
– Désirez-vous la rencontrer ce soir ? »
Mais quelle question ! Bien sûr que je désire être près de quelqu’un qui
a vécu avec l’une de mes idoles. J’imagine qu’elle doit recevoir des

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visites du monde entier, des demandes d’interviews ; finalement, ils sont
restés près de dix ans ensemble. Ne sera-t-il pas très difficile de lui de-
mander de gaspiller son temps avec un simple fan ? Mais si la traductrice
dit que c’est possible, mieux vaut lui faire confiance – les Japonais
tiennent toujours parole.

J’attends anxieusement le restant de la journée, nous montons dans un


taxi, et tout commence à paraître étranger. Nous nous arrêtons dans une
rue où le soleil ne doit jamais entrer, car un viaduc passe au-dessus. La
traductrice indique un bar de deuxième catégorie au deuxième étage
d’un immeuble qui tombe en ruine.
Nous montons les escaliers, nous entrons dans le bar complètement
vide, et là se trouve Hoki Miller.

Pour cacher ma surprise, j’essaie d’exagérer mon enthousiasme pour


son ex-mari. Elle m’emmène dans une salle du fond, où elle a créé un pe-
tit musée – quelques photos, deux ou trois aquarelles signées, un livre
dédicacé, et rien d’autre. Elle me raconte qu’elle l’a connu quand elle fai-
sait sa maîtrise à Los Angeles et, pour gagner sa vie, jouait du piano dans
un restaurant et chantait des chansons françaises (en japonais). Miller est
venu dîner ici, il a adoré les chansons (il avait passé à Paris une grande
partie de sa vie), ils sont sortis quelquefois, il l’a demandée en mariage.

Je vois que dans le bar où je me trouve il y a un piano – comme si elle


retournait au passé, au jour où ils se sont rencontrés. Elle me raconte des
choses délicieuses sur leur vie commune, les problèmes dus à leur diffé-
rence d’âge (Miller avait plus de 50 ans, Hoki en avait à peine 20), le
temps qu’ils ont passé ensemble. Elle explique que les héritiers des
autres mariages ont tout gardé, y compris les droits d’auteur des livres –
mais cela n’a pas d’importance, ce qu’elle a vécu est au-delà de la com-
pensation financière.
Je lui demande de jouer la musique qui a attiré l’attention de Miller,
des années auparavant. Les larmes aux yeux, elle joue et chante « Les
Feuilles mortes ».

La traductrice et moi, nous sommes aussi émus. Le bar, le piano, la


voix de la Japonaise résonnant contre les murs vides, sans qu’elle se pré-
occupe de la gloire des ex-femmes, des flots d’argent que les livres de
Miller doivent engendrer, de la renommée mondiale dont elle pourrait
jouir maintenant.

« Cela ne valait pas la peine de me battre pour l’héritage : l’amour m’a


suffi », dit-elle à la fin, comprenant ce que nous ressentions. Oui, à son

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absence totale d’amertume ou de rancœur, je comprends que l’amour lui
a suffi.

51
Chapitre 17
Le prix de la haine et du pardon

Je découvre dans mes annotations de 1989 quelques notes d’une conver-


sation avec J., que j’appelle mon « maître ». À cette époque, nous par-
lions d’un mystique inconnu, appelé Kenan Rifai, sur lequel on a peu
écrit.

« Kenan Rifai dit que lorsque les gens font notre éloge, nous devons
surveiller notre comportement, dit J. Parce que cela signifie que nous ca-
chons très bien nos défauts. À la fin, nous finissons par croire que nous
sommes meilleurs que nous ne le pensons, et de là à nous laisser domi-
ner par un faux sentiment de sécurité qui risque de nous mettre en dan-
ger, il n’y a qu’un pas. »
– Comment prêter attention aux opportunités que la vie nous offre ?
– Si tu n’as que deux opportunités, sache en faire douze. Quand tu en
auras douze, elles se multiplieront automatiquement. C’est pourquoi Jé-
sus a dit : “A celui qui a beaucoup, il sera donné davantage. Celui qui a
peu, le peu qu’il a lui sera retiré.”
– C’est l’une des phrases les plus dures de l’Évangile. Mais j’ai obser-
vé, au cours de ma vie, que c’était absolument vrai. Cependant, comment
vais-je pouvoir identifier les opportunités ?
– Prête attention à chaque moment, car l’opportunité, l’“instant ma-
gique”, est à notre portée, même si nous le laissons toujours passer, à
cause du sentiment de culpabilité. Par conséquent, évite de perdre ton
temps en te culpabilisant : l’univers se chargera de te corriger, si tu n’es
pas digne de ce que tu fais.
– Et comment l’univers va-t-il me corriger?
– Ce ne sera pas par des tragédies ; celles-ci arrivent parce qu’elles font
partie de la vie, et il ne faut pas les voir comme une punition. Générale-
ment, l’univers nous indique que nous faisons erreur quand il nous en-
lève ce que nous avons de plus important : nos amis.

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Kenan Rifai a aidé beaucoup de gens à se trouver, et à réussir une rela-
tion harmonieuse avec la vie. Pourtant, certains se sont montrés ingrats,
et il ne leur est jamais venu à l’idée de dire au moins “merci”. Ils ne sont
revenus vers lui que quand leurs existences étaient de nouveau en pleine
confusion. Rifai les aidait encore, sans faire allusion au passé : c’était un
homme qui avait beaucoup d’amis, et les ingrats finissaient toujours
seuls.
– Ce sont là de belles paroles, mais je ne sais pas si je suis capable de
pardonner l’ingratitude aussi facilement.
– C’est très difficile. Mais on n’a pas le choix : si tu ne pardonnes pas,
tu penseras à la douleur que l’on t’a causée, et cette douleur ne passera
jamais.

Je ne suis pas en train de dire que tu dois aimer celui qui t’a fait du
mal. Je ne te dis pas de fréquenter de nouveau cette personne. Je ne sug-
gère pas que tu te mettes à voir en lui un ange, ou quelqu’un qui a agi de
manière insensée, sans intention de blesser. J’affirme seulement que
l’énergie de la haine ne te mènera nulle part ; mais l’énergie du pardon,
qui se manifeste à travers l’amour, parviendra à transformer positive-
ment ta vie.

– J’ai été blessé très souvent.


– C’est pour cela que tu portes encore en toi le gamin qui pleurait en se
cachant de ses parents, qui était le plus faible de l’école. Tu portes encore
les marques du garçon délicat qui n’arrivait pas à se trouver une petite
copine, qui n’a jamais été bon dans aucun sport. Tu n’as pas pu effacer
les cicatrices de quelques injustices commises envers toi au cours de ta
vie. Mais qu’est-ce que cela t’apporte de bon ?
Rien. Absolument rien. Seulement le constant désir d’avoir pitié de toi-
même, parce que tu as été victime de ceux qui étaient les plus forts. Ou
alors, de revêtir les habits du vengeur prêt à blesser encore plus celui qui
t’a écrasé. Ne penses-tu pas que tu perds ton temps avec cela ?

– Je pense que c’est humain.


– C’est vraiment humain. Mais ce n’est ni intelligent, ni raisonnable.
Respecte ton temps sur cette Terre, sache que Dieu t’a toujours pardon-
né, et toi aussi, pardonne. »

Après cette conversation avec J., qui a eu lieu peu avant le voyage que
j’ai fait pour passer 40 jours dans le désert de Mojave (États-Unis), j’ai
commencé à mieux comprendre l’enfant, l’adolescent, l’adulte blessé que
j’avais été un jour. Un après-midi, me rendant de la Vallée de la Mort

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(Californie) à Tucson (Arizona), j’ai fait mentalement une liste de tous
ceux que je pensais haïr parce qu’ils m’avaient blessé. Je leur ai pardonné
un à un, et six heures plus tard, à Tucson, mon âme était plus légère, et
ma vie avait changé en mieux.

54
Chapitre 18
La Boîte de Pandore

Le même matin, trois signes venant de continents différents : un courrier


électronique du journaliste Lauro Jardim, me demandant de confirmer
certaines données sur une note me concernant et mentionnant la situa-
tion dans la Rocinha, à Rio de Janeiro. Un appel téléphonique de ma
femme, qui vient de débarquer en France : elle était partie avec un couple
d’amis français pour leur montrer notre pays, et ils sont tous les deux re-
venus effrayés et déçus. Enfin, le journaliste qui vient m’interviewer
pour une télévision russe : est-il vrai que dans votre pays plus d’un
demi-million de personnes sont mortes assassinées, entre 1980 et 2000 ?

Bien sûr ce n’est pas vrai, je réponds.


Mais si : il me montre les données d’un « institut brésilien » (en réalité,
l’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística, l’un des plus respectés au
Brésil).
Je reste sans voix. La violence dans mon pays traverse les océans, les
montagnes, et vient jusqu’ici, en Asie Centrale. Que dire ?
Dire ne suffit pas, car les mots qui ne se transforment pas en action «
apportent la peste », comme le disait William Blake. J’ai tenté de faire ma
part : j’ai créé mon institut, avec deux personnes héroïques, Isabella et
Yolanda Maltarolli, nous avons essayé de donner de l’éducation, de
l’affection, de l’amour, à 360 enfants de la favela de Pavão-Pavãozinho.
Je sais qu’en ce moment il y a des milliers de Brésiliens qui font beau-
coup plus, qui travaillent en silence, sans aide officielle, sans appui privé,
seulement pour ne pas se laisser dominer par le pire des ennemis : le
désespoir.
À un certain moment, j’ai pensé que si chacun faisait sa part, les choses
changeraient. Mais ce soir, tandis que je contemple les montagnes gelées
à la frontière chinoise, j’ai des doutes. Peut-être que, même si chacun fait
sa part, le dicton que j’ai appris enfant reste vrai : « Contre la force, il n’y
a pas d’argument. »

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Je regarde de nouveau les montagnes, éclairées par la lune. Est-ce que
vraiment, contre la force, il n’y a pas d’argument ? Comme tous les Brési-
liens, j’ai essayé, j’ai lutté, je me suis efforcé de croire que la situation de
mon pays s’améliorerait un jour, mais chaque année qui passe les choses
semblent plus compliquées, indépendamment du gouvernant, du parti,
des plans économiques, ou de leur absence.
J’ai vu la violence aux quatre coins du monde. Je me souviens qu’une
fois, au Liban, peu après la guerre dévastatrice, je me promenais dans les
ruines de Beyrouth avec une amie, Söula Saad. Elle m’expliquait que sa
ville avait déjà été détruite sept fois. Je lui ai demandé, sur le ton de la
plaisanterie, pourquoi ils ne renonçaient pas à reconstruire, et ne s’en al-
laient pas ailleurs. « Parce que c’est notre ville », a-t-elle répondu. « Parce
que l’homme qui n’honore pas la terre où sont enterrés ses ancêtres sera
maudit à tout jamais. »
L’être humain qui ne rend pas honneur à sa terre se déshonore. Dans
l’un des classiques mythes grecs de la création, un dieu, furieux que Pro-
méthée ait volé le feu et ait donné ainsi l’indépendance à l’homme, en-
voie Pandore se marier avec son frère, Epiméthée. Pandore porte une
boîte, qu’il lui est interdit d’ouvrir. Cependant, comme il arrive à Eve
dans le mythe chrétien, sa curiosité est la plus forte : elle soulève le cou-
vercle pour voir ce que la boîte contient, et à ce moment, tous les maux
du monde en surgissent et se répandent sur la Terre.
Seul reste à l’intérieur l’Espoir.
Alors, même si tout dit le contraire, malgré toute ma tristesse, ma sen-
sation d’impuissance, même si en ce moment je suis quasi convaincu que
rien ne va s’arranger, je ne peux pas perdre la seule chose qui me main-
tient en vie : l’espoir – ce mot qui a toujours suscité l’ironie des pseudo-
intellectuels, qui le considèrent comme synonyme de tromperie ». Ce
mot tellement manipulé par les gouvernements, qui font des promesses
en sachant qu’ils ne vont pas les accomplir, et déchirent encore plus les
cœurs. Très souvent ce mot est avec nous le matin, il est blessé au cours
de la journée, meurt à la tombée de la nuit mais ressuscite avec l’aurore.

Oui, il existe le proverbe : « Contre la force, il n’y a pas d’argument. »


Mais il existe aussi cet autre : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de
l’espoir. » Et je le garde, tandis que je regarde les montagnes enneigées à
la frontière chinoise.

56
Chapitre 19
Des pièges de l’amour

Le calife et sa femme

Le calife arabe fit appeler son secrétaire :


« Enferme ma femme dans la tour pendant que je voyage, ordonna-t-il.
– Mais elle Vous aime, Majesté !
– Et je l’aime, répondit le calife. Mais je respecte un vieux proverbe de
notre tradition : “fais maigrir ton chien et il te suivra ; fais grossir ton
chien, et il te mordra”. »
Le calife partit pour la guerre et revint six mois plus tard. A son retour,
il appela le secrétaire et demanda à voir son épouse.

« Elle vous a abandonné, répliqua le secrétaire. Votre Majesté a cité un


joli proverbe avant de partir, mais Elle a oublié un autre dicton arabe :
“Si ton chien est prisonnier, il suivra le premier qui ouvrira sa cage.»

57
La tentative de contrôler l'âme

Nous croyons souvent que nous pouvons contrôler l’amour. Et, à ce mo-
ment, nous nous surprenons à poser une question totalement inutile : «
Cela vaut-il seulement la peine ? »

L’amour ne respecte pas cette question. L’amour ne se laisse pas éva-


luer comme une marchandise. L’un des personnages de la pièce « La
Bonne Ame de Setchouan », de Bertolt Brecht, nous parle de la vraie
abnégation :

« Je veux être avec la personne que j’aime.


Je ne veux pas savoir combien cela va me coûter.
Je ne veux pas savoir si cela sera bon ou mauvais pour ma vie.

Je ne veux pas savoir si cette personne m’aime ou non.


Tout ce dont j’ai besoin, tout ce que je veux, c’est être près de la per-
sonne que j’aime. »

58
La mesure de l'amour

« J’ai toujours désiré savoir si j’étais capable d’aimer comme vous aimez,
dit un disciple à son maître hindou.
– Il n’y a rien au-delà de l’amour, répondit le maître. C’est lui qui fait
que le monde tourne et que les étoiles restent suspendues dans le ciel.
– Je le sais. Mais comment saurai-je si mon amour est assez grand ?
– Essaie de savoir si tu t’abandonnes à tes émotions ou si tu les fuis.
Mais ne pose pas ce genre de question, car l’amour n’est ni grand ni pe-
tit. On ne peut pas mesurer un sentiment comme on mesure une route :
si tu agis ainsi, tu ne feras qu’entrevoir ton reflet, comme celui de la lune
dans un lac, mais tu ne suivras pas ton chemin.

59
La quête contemplative

Linda Sabatth prit ses trois fils et décida de vivre dans une petite ferme
dans l’intérieur du Canada ; elle voulait se consacrer à la contemplation
spirituelle.

En moins d’un an, elle tomba amoureuse, se remaria, étudia les tech-
niques de méditation des saints, lutta pour que ses enfants aillent à
l’école, se fit des amis, se fit des ennemis, négligea de se soigner les
dents, eut un abcès, fit de l’auto-stop sous des tempêtes de neige, apprit
à réparer sa voiture, dégeler les canalisations, faire durer l’argent de la
pension jusqu’à la fin du mois, vivre de l’assurance-chômage, dormir
sans chauffage, rire sans motif, pleurer de désespoir, construire une cha-
pelle, faire des réparations dans la maison, peindre les murs, donner des
cours sur la contemplation spirituelle.
« Et j’ai fini par comprendre que la vie en prière ne signifie pas
l’isolement, dit-elle. L’amour est tellement grand qu’il doit être partagé. »

60
Chapitre 20
Des bâtons et des règles

À l’automne 2003, me promenant la nuit dans le centre de Stockholm, j’ai


vu une femme qui marchait avec des bâtons de ski. Ma première réaction
a été d’attribuer cela à une lésion qu’elle aurait subie, mais j’ai noté
qu’elle marchait vite, avec des mouvements rythmés, comme si elle se
trouvait en pleine neige – seulement il n’y avait autour de nous que
l’asphalte des rues. La conclusion était évidente : « Cette femme est folle,
comment peut-elle faire semblant d’être en train de skier dans une
ville?»

De retour à l’hôtel, j’ai raconté l’histoire à mon éditeur. Il m’a dit que le
fou, c’était moi : ce que j’avais vu était une sorte d’exercice connu sous le
nom de « marche nordique » (nordic walking). D’après lui, outre les
mouvements des jambes, on utilise les bras, les épaules, les muscles du
dos, ce qui permet un exercice beaucoup plus complet.

Mon intention lorsque je marche (ce qui est, avec le tir à l’arc, mon
passe-temps favori), c’est de pouvoir réfléchir, penser, regarder les mer-
veilles qui m’entourent, parler avec ma femme pendant nos promenades.
J’ai trouvé intéressant le commentaire de mon éditeur, mais je n’ai pas
prêté plus d’attention à l’affaire.

Un jour, me trouvant dans un magasin de sport pour acheter du maté-


riel pour les flèches, j’ai remarqué de nouveaux bâtons utilisés par les
amateurs de montagne – légers, en aluminium, ils s’ouvrent ou se
ferment, à l’aide d’un système télescopique semblable au trépied d’un
appareil photographique. Je me suis rappelé cette « marche nordique » :
pourquoi ne pas essayer ? J’en ai acheté deux paires, pour moi et pour
ma femme. Nous avons réglé les bâtons à une hauteur confortable, et le
lendemain nous avons décidé de nous en servir.

Ce fut une découverte fantastique ! Nous gravissions une montagne et


nous descendions, sentant que tout notre corps était en mouvement,
mieux équilibré et se fatiguant moins. Nous avons parcouru le double de

61
la distance que nous couvrions d’habitude en une heure. Je me suis sou-
venu qu’un jour j’avais essayé d’explorer un ruisseau à sec, mais les
pierres de son lit entraînaient de telles difficultés que j’avais renoncé. J’ai
pensé qu’avec les bâtons, cela aurait été beaucoup plus facile ; et c’était
vrai.

Ma femme est allée voir sur Internet et elle a découvert que cela brûlait
46 % de calories de plus qu’une marche normale. Elle a été enthousias-
mée, et la « marche nordique » a désormais fait partie de notre quotidien.

Un après-midi, pour me distraire, j’ai décidé moi aussi d’aller voir sur
Internet ce qu’il y avait sur le sujet. J’ai été effrayé : c’étaient des pages et
encore des pages, des fédérations, des groupes, des discussions, des mo-
dèles, et… des règles.

Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir une page sur les règles. À me-
sure que je lisais, j’étais horrifié : je faisais tout de travers ! Mes bâtons
devaient être réglés plus haut, ils devaient obéir à un rythme déterminé,
à un angle d’appui déterminé, le mouvement de l’épaule était compli-
qué, il existait une manière différente d’utiliser le coude, tout suivait des
principes rigides, techniques, précis.
J’ai imprimé toutes les pages. Le lendemain – et les jours suivants – j’ai
tenté de faire exactement ce que les spécialistes ordonnaient. La marche a
commencé à perdre son intérêt, je ne voyais plus les merveilles autour de
moi, je parlais peu avec ma femme, je ne parvenais à penser à rien
d’autre qu’aux règles. Au bout d’une semaine, je me suis posé une ques-
tion : pourquoi est-ce que j’apprends tout cela ?
Mon objectif n’est pas de faire de la gymnastique. Je ne crois pas que
les personnes qui faisaient leur « marche nordique » au début aient pen-
sé à autre chose qu’au plaisir de marcher, d’améliorer leur équilibre et de
bouger tout leur corps. Intuitivement nous savions quelle était la hauteur
idéale des bâtons, de même qu’intuitivement nous pouvions déduire que
plus ils étaient près du corps, meilleur et plus facile était le mouvement.
Mais maintenant, à cause des règles, j’avais cessé de me concentrer sur
les choses que j’aime, et j’étais plus préoccupé de perdre des calories, de
bouger les muscles, d’utiliser une certaine partie de la colonne.
J’ai décidé d’oublier tout ce que j’avais appris. À présent nous mar-
chons avec nos deux bâtons, profitant du monde qui nous entoure, sen-
tant la joie de voir notre corps sollicité, déplacé, équilibré. Et si je veux
faire de la gymnastique plutôt qu’une « méditation en mouvement », je
chercherai une académie. Pour le moment, je suis satisfait de ma «

62
marche nordique » détendue, instinctive, même si je ne perds peut-être
pas 46 % de calories en plus.
Je ne sais pas pourquoi l’être humain a cette manie de mettre des
règles en tout.

63
Chapitre 21
De la relation compliquée avec son prochain

Le centième nom (tradition soufie)

Un étudiant demanda à un maître soufi de lui révéler le cinquième nom


de Dieu.
« Celui qui connaît ce nom peut transformer l’Histoire », commenta-t-
il.
Le maître le pria d’aller passer une journée à la porte de la ville.
Le garçon revint le lendemain.
« Qu’as-tu vu ? demanda le maître.

– Un vieux a voulu entrer dans la ville avec un mouton à vendre. Le


garde a réclamé la taxe, mais l’homme n’avait pas d’argent. Alors le
garde lui a volé le mouton et l’a expulsé. Je pensais : si je connaissais le
nom caché de Dieu, je pourrais modifier cette situation.

– Tu aurais pu empêcher cette injustice, mais tu as préféré rêver d’une


révélation. Quelle sottise ! Eh bien, je vais te révéler le cinquième nom de
Dieu : action en faveur des autres. C’est seulement de cette façon que
nous pouvons changer l’Histoire.

64
Je ne veux pas vous offenser (tradition islamique)

Au cours de son pèlerinage à La Mecque, un homme très pieux commen-


ça à sentir la présence de Dieu. En transe, il s’agenouilla, se cacha le vi-
sage et pria :

« Seigneur, je ne demande qu’une chose dans ma vie : la grâce de ne ja-


mais Vous offenser.
– Je ne peux pas t’accorder cette grâce, répondit le Tout-Puissant. Si tu
ne m’offenses pas, je n’aurais pas de raisons de te pardonner. Si je n’ai
pas à te pardonner, bientôt tu oublieras aussi l’importance de la miséri-
corde envers les autres. Alors, poursuis ton chemin avec Amour, et
laisse-moi pratiquer le pardon de temps à autre, pour que toi non plus tu
n’oublies pas cette vertu. »

65
Élèves et professeurs (tradition soufie)

Nasrudin – l’éternel personnage des légendes soufies – se trouvait sur le


seuil de sa porte, quand il vit passer un professeur avec ses élèves.
« Où allez-vous ? demanda-t-il.
– Prier pour que Dieu mette fin à la corruption, puisqu’il écoute tou-
jours la prière des enfants, répondit le professeur.
– Une bonne éducation y aurait déjà mis fin. Apprends aux enfants à
être plus responsables que leurs pères et leurs oncles. »
Le professeur s’offensa :

« Voilà un exemple d’absence de foi ! La prière des enfants peut tout


changer !
– Dieu écoute tous ceux qui prient. S’il n’écoutait que les prières des
enfants, il n’y aurait pas une seule école dans le pays ; ils ne détestent
rien tant qu’un professeur. »

66
J'ai rencontré un violoniste (tradition hassidique)

Un disciple s’approcha du rabbin Moshe Haim :


« Aujourd’hui j’ai rencontré un homme qui a ri de moi et a méprisé
mes efforts dans la quête spirituelle.
– Aujourd’hui j’ai rencontré un violoniste, répondit le rabbin. Il jouait
tellement inspiré par Dieu que tous ceux qui venaient vers lui finissaient
par chanter et danser. J’en ai fait autant, et ma joie était un hommage à la
Création, quand j’ai vu s’avancer un sourd. Il a regardé le violoniste et le
public qui dansait. À la fin, il a déclaré à voix haute : “L’agitation de cette
bande de fous, c’est indécent et grotesque!” »

Et Moshe Haim a conclu :


« Celui qui ne sait pas écouter la musique de Dieu n’a d’autre issue
que de la considérer inutile. »

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68
www.feedbooks.com
Food for the mind

69
Guerrier De Lumière - Volume 3
Coelho, Paulo

Publication: 2008
Catégorie(s): Fiction, Nouvelles
Source: Feedbooks

1
2
Chapitre 1
Pendant que je parcours le monde

Prague, 1981

Un jour, au cours de l’hiver de 1981, je me promenais avec ma femme


dans les rues de Prague, quand nous avons vu un garçon qui dessinait
les immeubles qui l’entouraient.
Bien que j’aie véritablement horreur d’emporter des choses quand je
voyage (et il y avait encore un long voyage devant nous), l’un des des-
sins m’a plu et j’ai décidé de l’acheter.
Quand j’ai tendu l’argent au garçon, j’ai constaté qu’il ne portait pas de
gants, malgré le froid de – 5 degrés.
« Pourquoi ne portez-vous pas de gants ? ai-je demandé.
– Pour pouvoir tenir le crayon. » Et il a commencé à me raconter qu’il
adorait Prague en hiver, que c’était la meilleure saison pour dessiner la
ville. Il était tellement content d’avoir vendu son dessin qu’il a décidé de
faire un portrait de ma femme, gratuitement.
Tandis que j’attendais que le portrait fût prêt, je me suis rendu compte
qu’il s’était passé quelque chose de très étrange : nous avions parlé
presque cinq minutes, aucun de nous deux ne parlant la langue de
l’autre. Nous nous étions compris simplement par des gestes, des rires,
des expressions du visage, et l’envie de partager quelque chose.
La simple envie de partager quelque chose nous avait fait entrer dans
le monde du langage sans paroles, où tout est toujours clair, et où il n’y a
pas le moindre risque d’être mal interprété.

3
Quelqu'un arrive du Maroc

Quelqu’un arrive du Maroc et me raconte une curieuse histoire sur la fa-


çon dont certaines tribus du désert voient le péché originel.
Ève se promenait dans le jardin d’Éden, quand le serpent s’approcha.
« Mange cette pomme », dit le serpent.
Ève, très bien instruite par Dieu, refusa.
« Mange cette pomme, insista le serpent, tu dois te faire belle pour ton
homme.
– Ce n’est pas la peine, répondit Ève. Il n’a pas d’autre femme que moi.
»
Le serpent rit :
« Bien sûr que si. »
Et comme Ève ne le croyait pas, il l’emmena jusqu’en haut d’une col-
line, où se trouvait un puits.
« Elle est dans cette caverne. Adam l’y a cachée. »
Ève se pencha et vit, reflétée dans l’eau du puits, une belle femme. Sur-
le-champ, elle mangea la pomme que le serpent lui offrait.
Selon la même tribu marocaine, celui qui se reconnaît dans le reflet du
puits et n’a plus peur de lui-même retourne au Paradis.

4
Je suis à New York

Je suis à New York, je me suis réveillé tard, j’ai un rendez-vous, et quand


je descends, je découvre que ma voiture a été remorquée par la police.
J’arrive en retard, le déjeuner se prolonge plus qu’il ne le devait, je sors
en courant pour me rendre au Service de la Circulation, payer une
amende qui va me coûter une fortune.
Je me souviens du billet d’un dollar que j’ai trouvé par terre hier, et
j’établis une relation apparemment folle entre ce dollar et tout ce qui s’est
passé le matin.
J’ai peut-être ramassé le billet avant que la bonne personne ne le
trouve.
J’ai peut-être retiré ce dollar du chemin de quelqu’un qui en avait
besoin.
J’ai peut-être interféré dans ce qui est écrit.
Je dois m’en défaire. Je vois un mendiant assis sur le sol, je lui remets
le dollar – il semble que j’aie réussi à rééquilibrer les choses.
« Un moment, dit le mendiant. Je ne demande pas l’aumône ; je suis
un poète. »
Et il me tend une liste de titres, pour que je choisisse une poésie.
« La plus courte, parce que je suis pressé. »
Le mendiant se tourne vers moi et récite :
« Elle n’est pas de moi, mais elle est très jolie, et elle dit ceci :
“Il existe pour vous un moyen de savoir si vous avez déjà accompli
votre mission sur Terre : si vous êtes toujours en vie, c’est que vous ne
l’avez pas encore accomplie.” »

5
Gagner une seule nuit

À l’âge de douze ans, Milton Ericksson fut victime de la poliomyélite.


Dix mois après avoir contracté la maladie, il entendit un médecin dire à
ses parents : « Votre fils ne passera pas la nuit. »
Ericksson entendit sa mère pleurer. « Qui sait, si je passe cette nuit,
peut-être ne souffrira-t-elle pas autant », pensa-t-il. Et il décida de ne pas
dormir jusqu’à ce que le jour se lève.
Au matin, il s’écria : « Regarde, mère ! Je suis encore vivant ! »
La joie fut si grande à la maison que dès lors il décida de toujours ré-
sister une nuit de plus, pour remettre à plus tard la souffrance de ses
parents.
Il mourut en 1990, à 75 ans, laissant une série de livres importants sur
l’énorme capacité qu’a l’homme de vaincre ses propres limites.

6
Restaurer la toile

À New York, je vais prendre le thé en fin d’après-midi avec une artiste
hors du commun. Elle travaille dans une banque à Wall Street, mais un
jour elle a fait un rêve : elle devait aller dans douze endroits du monde,
et dans chacun de ces lieux, faire un ouvrage de peinture ou de sculpture
à même la nature.
Jusqu’à présent, elle a réussi à réaliser quatre de ces ouvrages. Elle me
montre les photos de l’un d’eux : un Indien sculpté dans une caverne en
Californie. Tandis qu’elle attend les signes à travers ses rêves, elle conti-
nue à travailler à la banque – elle trouve ainsi de l’argent pour voyager et
poursuivre sa tâche.
Je lui demande pourquoi elle fait cela.
« Pour maintenir le monde en équilibre, répond-elle. Cela peut pa-
raître une sottise, mais il existe une chose ténue, qui nous unit tous, et
que nous pouvons améliorer ou rendre pire à mesure que nous agissons.
Nous pouvons sauver ou détruire beaucoup de choses d’un simple geste
qui parfois semble absolument inutile.
Il se peut même que mes rêves soient des sottises, mais je ne veux pas
courir le risque de ne pas les suivre : pour moi, les relations entre les
hommes ressemblent à une immense et fragile toile d’araignée. Par mon
travail, je tente de raccommoder une partie de cette toile. »

7
Chapitre 2
Comment avons-nous survécu ?

Que nous tentions toujours d’améliorer notre santé, notre mode de vie et
notre rapport à la nature, c’est très bien, mais je commence à trouver que
l’on exagère un peu.
Je reçois par la poste trois litres de produits qui remplacent le lait ; une
société norvégienne veut savoir si je suis intéressé à investir dans la pro-
duction de ce nouveau type d’aliment, vu que, de l’avis du spécialiste
David Rietz, « TOUT (les majuscules sont de lui) lait de vache contient 59
hormones actives, beaucoup de graisse, du cholestérol, des dioxines, des
bactéries et des virus ».
Je pense au calcium dont ma mère, quand j’étais petit, me disait qu’il
était bon pour les os, mais le spécialiste me réplique : « Le calcium ?
Comment est-ce que les vaches peuvent acquérir assez de calcium pour
leur volumineuse structure osseuse ? Par les plantes ! » Bien sûr, le nou-
veau produit est fait à base de plantes, et le lait est condamné sur la base
d’innombrables études faites dans les instituts les plus divers répandus
dans le monde.
Et la protéine ? David Rietz est implacable : « Je sais que l’on appelle le
lait viande liquide (je n’ai jamais entendu cette expression, mais il doit
savoir ce qu’il dit) à cause de la haute dose de protéine qu’il contient.
Mais c’est la protéine qui fait que le calcium ne peut être absorbé par
l’organisme. Les pays qui ont un régime riche en protéines ont égale-
ment un indice élevé d’ostéoporose (absence de calcium dans les os). »
Le même après-midi, je reçois de ma femme un texte trouvé sur
Internet :
« Les personnes qui ont aujourd’hui entre 40 et 60 ans montaient dans
des voitures qui n’avaient pas de ceinture de sécurité, d’appui-tête ou
d’airbag. Les enfants étaient en liberté sur la banquette arrière, chahutant
et s’amusant à faire des bonds.
Les berceaux étaient peints avec des peintures “douteuses”, puis-
qu’elles pouvaient contenir du plomb ou d’autres éléments dangereux. »

8
Moi par exemple, je fais partie d’une génération qui pratiquait les fa-
meux carrinhos de rolimão (je ne sais pas comment expliquer cela à la
génération actuelle – disons que c’étaient des boules de métal attachées
entre deux cercles de fer) et nous descendions les pentes de Botafogo, en
freinant avec nos chaussures, tombant, nous blessant, mais fiers de cette
aventure à grande vitesse.
« Il n’y avait pas de téléphone mobile, nos parents n’avaient aucun
moyen de savoir où nous étions : comment était-ce possible ? Les enfants
n’avaient jamais raison, ils étaient toujours punis, et ils n’avaient pas
pour autant des problèmes psychologiques de rejet ou de manque
d’amour. À l’école, il y avait les bons et les mauvais élèves : les premiers
passaient à l’étape suivante, les autres étaient recalés. On n’allait pas
chercher un psychothérapeute pour étudier leur cas, on exigeait simple-
ment qu’ils redoublent. »
Et pourtant nous avons survécu avec des genoux écorchés et quelques
traumatismes. Non seulement nous avons survécu, mais nous nous rap-
pelons, avec nostalgie, le temps où le lait n’était pas un poison, où
l’enfant devait résoudre ses problèmes sans aide, se battre quand c’était
nécessaire, et passer une grande partie de la journée sans jeux électro-
niques, à inventer des jeux avec ses amis.
Mais revenons au thème initial de cette colonne : j’ai décidé
d’expérimenter le nouveau produit miraculeux qui remplacera le lait
assassin.
Je n’ai pas pu aller au-delà de la première gorgée.
J’ai demandé à ma femme et à ma bonne d’essayer, sans leur expliquer
ce que c’était : elles m’ont dit toutes les deux qu’elles n’avaient jamais
goûté quelque chose d’aussi mauvais de leur vie.
Je suis préoccupé pour les enfants de demain, avec leurs jeux électro-
niques, leurs parents et leurs mobiles, les psychothérapeutes qui les
aident à chaque défaite, et – surtout – obligés de boire cette « potion ma-
gique » qui les protégera du cholestérol, de l’ostéoporose, des 59 hor-
mones actives, des toxines.
Ils vivront en excellente santé, très équilibrés, et, quand ils seront
grands, ils découvriront le lait (à ce moment-là, peut-être une boisson
hors la loi). Peut-être qu’un scientifique en 2050 se chargera de racheter
un produit qui est consommé depuis le commencement des temps.
Ou bien obtiendra-t-on seulement le lait grâce à des trafiquants de
drogues ?

9
Chapitre 3
Manuel est un homme important et nécessaire

Manuel doit être occupé. Sinon, il pense que sa vie n’a pas de sens, qu’il
perd son temps, que la société n’a pas besoin de lui, que personne ne
l’aime, que personne ne veut de lui.
Par conséquent, à peine réveillé, il a une série de tâches à accomplir :
regarder les nouvelles à la télévision (il a pu se passer quelque chose
pendant la nuit), lire le journal (il a pu se passer quelque chose la veille),
prier sa femme de ne pas laisser les enfants se mettre en retard pour
l’école, prendre une voiture, un taxi, un autobus, un métro, mais toujours
concentré, regardant le vide, regardant sa montre, si possible donnant
quelques coups de téléphone sur son mobile – et faisant en sorte que tout
le monde voit qu’il est un homme important, utile au monde.
Manuel arrive au travail, se penche sur la paperasse qui l’attend. S’il
est fonctionnaire, il fait son possible pour que le chef voie qu’il est arrivé
à l’heure. S’il est patron, il met tout le monde au travail immédiatement ;
s’il n’y a pas de tâches importantes en perspective, Manuel va les déve-
lopper, les créer, préparer un nouveau projet, établir de nouvelles lignes
d’action.
Manuel va déjeuner, mais jamais seul. S’il est patron, il s’assied avec
ses amis, discute des nouvelles stratégies, dit du mal des concurrents,
garde toujours une carte dans la manche, se plaint (avec une certaine
fierté) de la surcharge de travail. Si Manuel est fonctionnaire, il s’assied
aussi avec ses amis, se plaint du chef, dit qu’il fait beaucoup d’heures
supplémentaires, affirme avec désespoir (et une grande fierté) que beau-
coup de choses dans l’établissement dépendent de lui.
Manuel – patron ou employé – travaille tout l’après-midi. De temps à
autre il regarde sa montre, il est bientôt l’heure de rentrer à la maison,
mais il reste un détail à résoudre par-ci, un document à signer par-là.
C’est un homme honnête, il doit faire de son mieux pour justifier son sa-
laire et répondre aux attentes des autres, aux rêves de ses parents, qui
ont fait tant d’efforts pour lui donner l’éducation nécessaire.

10
Enfin il rentre chez lui. Il prend un bain, met un vêtement plus confor-
table et va dîner avec sa famille. Il s’enquiert des devoirs des enfants, des
activités de sa femme. De temps en temps il parle de son travail, unique-
ment pour servir d’exemple – il n’a pas l’habitude d’apporter des soucis
à la maison. Le dîner terminé, les enfants – qui ne sont pas là pour des
exemples, des devoirs, ou des choses de ce genre – sortent de table aussi-
tôt et s’installent devant l’ordinateur. Manuel, à son tour, va s’asseoir de-
vant ce vieil appareil de son enfance, appelé télévision. Il regarde de
nouveau les informations (il a pu se passer quelque chose l’après-midi).
Il va toujours se coucher avec un livre technique sur la table de nuit –
qu’il soit patron ou employé, il sait que la concurrence est rude et que ce-
lui qui ne se met pas à jour court le risque de perdre son emploi et de de-
voir affronter la pire des malédictions : rester inoccupé.
Il cause un peu avec sa femme – après tout, c’est un homme gentil, tra-
vailleur, affectueux, prenant soin de sa famille et prêt à la défendre en
toute circonstance. Le sommeil vient tout de suite, Manuel s’endort, sa-
chant que le lendemain il sera très occupé et qu’il doit recouvrer ses
énergies.
Cette nuit-là, Manuel fait un rêve. Un ange lui demande : « Pourquoi
fais-tu cela ? » Il répond qu’il est un homme responsable.
L’ange continue : « Serais-tu capable, au moins quinze minutes dans ta
journée, de t’arrêter un peu, regarder le monde, te regarder toi-même, et
simplement ne rien faire ? » Manuel dit qu’il adorerait, mais qu’il n’a pas
le temps. « Tu te moques de moi, affirme l’ange. Tout le monde a le
temps, ce qui manque, c’est le courage. Travailler est une bénédiction
quand cela nous aide à penser à ce que nous sommes en train de faire.
Mais cela devient une malédiction quand cela n’a d’autre utilité que de
nous éviter de penser au sens de notre vie. »
Manuel se réveille en pleine nuit, il a des sueurs froides. Courage ?
Comment cela, un homme qui se sacrifie pour les siens n’a pas le cou-
rage de s’arrêter quinze minutes ?
Il vaut mieux qu’il se rendorme, tout cela n’est qu’un rêve, ces ques-
tions ne mènent à rien, et demain il sera très, très occupé.

11
Manuel est un homme libre

Pendant trente ans, Manuel travaille sans arrêt, il élève ses enfants,
donne le bon exemple, consacre tout son temps au travail et ne se de-
mande jamais : « Est-ce que ce que je suis en train de faire a un sens ? »
Son seul souci, c’est l’idée que plus il sera occupé, plus il sera important
aux yeux de la société.
Ses enfants grandissent et quittent la maison, il a une promotion au
travail, un jour on lui offre une montre ou un stylo pour le récompenser
de toutes ces années de dévouement, ses amis versent quelques larmes,
et arrive le moment tant attendu : le voilà retraité, libre de faire ce qu’il
veut.
Les premiers mois, il se rend de temps à autre à son ancien bureau, ba-
varde avec ses vieux amis, et s’accorde un plaisir dont il a toujours rêvé :
se lever plus tard. Il se promène sur la plage ou dans la ville, il a une
maison de campagne qu’il s’est achetée à la sueur de son front, il a dé-
couvert le jardinage et il pénètre peu à peu le mystère des plantes et des
fleurs. Manuel a du temps, tout le temps du monde. Il voyage grâce à
une partie de l’argent qu’il a pu mettre de côté. Il visite des musées, ap-
prend en deux heures ce que les peintres et sculpteurs de différentes
époques ont mis des siècles à développer, mais du moins a-t-il la sensa-
tion d’accroître sa culture. Il fait des centaines, des milliers de photos, et
les envoie à ses amis – après tout, ils doivent savoir qu’il est heureux !
D’autres mois passent. Manuel apprend que le jardin ne suit pas exac-
tement les mêmes règles que l’homme – ce qu’il a planté va pousser len-
tement, et rien ne sert d’aller voir si le rosier est déjà en boutons. Dans un
moment de réflexion sincère, il découvre qu’il n’a vu au cours de ses
voyages qu’un paysage à l’extérieur de l’autocar de tourisme, des monu-
ments qui sont maintenant rangés sur des photos 6 x 9, mais qu’il n’a, en
réalité, ressenti aucune émotion particulière – il s’inquiétait davantage de
raconter à ses amis que de vivre l’expérience magique de se trouver dans
un pays étranger.
Il continue à regarder tous les journaux télévisés, il lit davantage la
presse (car il a plus de temps), il se considère comme une personne extrê-
mement bien informée, capable de discuter de choses qu’autrefois il
n’avait pas le temps d’étudier.
Il cherche quelqu’un avec qui partager ses opinions – mais ils sont tous
plongés dans le fleuve de la vie, travaillant, faisant quelque chose, en-
viant Manuel pour sa liberté, et en même temps contents d’être utiles à la
société et « occupés » à une activité importante.

12
Manuel cherche du réconfort auprès de ses enfants. Ces derniers le
traitent toujours très gentiment – il a été un excellent père, un exemple
d’honnêteté et de dévouement – mais eux aussi ont d’autres soucis,
même s’ils se font un devoir de prendre part au déjeuner dominical.
Manuel est un homme libre, dans une situation financière raisonnable,
bien informé, il a un passé impeccable, mais maintenant ? Que faire de
cette liberté si durement conquise ? Tout le monde le félicite, fait son
éloge, mais personne n’a de temps pour lui. Peu à peu, Manuel se sent
triste, inutile – malgré toutes ces années au service du monde et de sa
famille.
Une nuit, un ange apparaît dans son rêve : « Qu’as-tu fait de ta vie ?
As-tu cherché à la vivre en accord avec tes rêves ? »
Manuel se réveille avec des sueurs froides. Quels rêves ? Son rêve,
c’était cela : avoir un diplôme, se marier, avoir des enfants, les élever,
prendre sa retraite, voyager. Pourquoi l’ange pose-t-il encore des ques-
tions qui n’ont pas de sens ?
Une nouvelle et longue journée commence. Les journaux. Les informa-
tions à la télévision. Le jardin. Le déjeuner. Dormir un peu. Faire ce dont
il a envie – et à ce moment-là, il découvre qu’il n’a envie de rien faire.
Manuel est un homme libre et triste, au bord de la dépression, parce qu’il
était trop occupé pour penser au sens de sa vie, tandis que les années
coulaient sous le pont. Il se rappelle les vers d’un poète : « Il a traversé la
vie/il ne l’a pas vécue. »
Mais comme il est trop tard pour accepter cela, mieux vaut changer de
sujet. La liberté, si durement acquise, n’est autre qu’un exil déguisé.

13
Manuel va au Paradis

Et puis, notre cher, honnête et dévoué Manuel finit par mourir un jour –
ce qui arrivera à tous les Manuel, Paulo, Maria, Monica de la vie. Et là, je
laisse la parole à Henry Drummond, dans son livre brillant Le Don Su-
prême, pour décrire ce qui se passe ensuite.
Nous nous sommes tous posés, à un certain moment, la question que
toutes les générations se sont posée :
Quelle est la chose la plus importante de notre existence ?
Nous voulons employer nos journées le mieux possible, car personne
d’autre ne peut vivre pour nous. Alors il nous faut savoir où nous de-
vons diriger nos efforts, quel est l’objectif suprême à atteindre.
Nous sommes habitués à entendre que le trésor le plus important du
monde spirituel est la Foi. Sur ce simple mot s’appuient des siècles de
religion.
Considérons-nous la Foi comme la chose la plus importante du
monde ? Eh bien, nous avons totalement tort.
Dans son épître aux Corinthiens, chapitre XIII, (saint) Paul nous
conduit aux premiers temps du christianisme. Et il dit à la fin : « ces
trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus
grand ».
Il ne s’agit pas d’une opinion superficielle de (saint) Paul, auteur de
ces phrases. En fin de compte, il parlait de Foi un peu plus haut, dans la
même lettre. Il disait : « Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui
transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. »
Paul n’a pas esquivé le sujet ; au contraire, il a comparé la Foi et
l’Amour. Et il a conclu : « (…) l’amour est le plus grand. »
Matthieu nous donne une description classique du Jugement dernier :
le Fils de l’Homme siège sur un trône et sépare, comme un berger, les
chèvres des brebis.
À ce moment, la grande question de l’être humain n’est pas : «
Comment ai-je vécu ? »
Elle est : « Comment ai-je aimé ? »
L’épreuve finale de toute quête du Salut sera l’Amour. Il ne sera pas
tenu compte de ce que nous avons fait, de nos croyances, de nos
réussites.
On ne nous fera rien payer de tout cela. On nous fera payer la manière
dont nous avons aimé notre prochain.
Les erreurs que nous avons commises seront oubliées. Nous serons ju-
gés pour le bien que nous n’avons pas fait. Car garder l’Amour enfermé

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en soi, c’est aller à l’encontre de l’esprit de Dieu, c’est la preuve que nous
ne L’avons jamais connu, qu’Il nous a aimés en vain, que son Fils est
mort inutilement.
Dans cette histoire, notre Manuel est sauvé au moment de sa mort
parce que, bien qu’il n’ait jamais donné un sens à sa vie, il a été capable
d’aimer, de prendre soin de sa famille, et d’avoir de la dignité dans ce
qu’il faisait. Cependant, même si la fin est heureuse, le restant de ses
jours sur la terre a été très compliqué.

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Chapitre 4
Les sorcières et le pardon

Le 31 Octobre 2004, se prévalant d’une loi féodale qui fut abolie le mois
suivant, la ville de Prestonpans, en Écosse, accorda le pardon officiel à 81
personnes exécutées pour pratique de sorcellerie au cours des XVIe et
XVIIe siècles – ainsi qu’à leurs chats.
D’après le porte-parole officiel des barons de Prestoungrange et Dol-
phinstoun, « on avait condamné la plupart d’entre elles sans aucune
preuve concrète – en se fondant uniquement sur les témoins de
l’accusation, qui déclaraient sentir la présence d’esprits malins ».
Ce n’est pas la peine de rappeler ici tous les excès de l’Inquisition, avec
ses chambres de torture et ses bûchers inspirés par la haine et la ven-
geance. Mais il y a un fait qui m’intrigue dans cette information.
La ville et le quatorzième baron de Prestoungrange et Dolphinstoun «
accordent leur pardon » à des personnes exécutées brutalement. Nous
sommes en plein XXIe siècle, et les descendants des vrais criminels, ceux
qui ont tué des innocents, se jugent encore en droit de « pardonner ».
En attendant, une nouvelle chasse aux sorcières commence à gagner
du terrain. Cette fois, l’arme n’est plus le fer rouge, mais l’ironie ou la ré-
pression. Tous ceux qui, développant un don (généralement découvert
par hasard), osent parler de leur capacité, sont la plupart du temps regar-
dés avec méfiance ; ou bien leurs parents, leurs maris, leurs épouses, leur
interdisent de dire quoi que ce soit à ce sujet. Pour m’être intéressé très
jeune à ce que l’on appelle les « sciences occultes », j’ai fini par entrer en
contact avec beaucoup de ces personnes.
J’ai cru des charlatans, bien sûr. J’ai consacré mon temps et mon en-
thousiasme à des « maîtres » qui plus tard ont fait tomber le masque,
montrant le vide total dans lequel ils se trouvaient. J’ai participé de ma-
nière irresponsable à certaines sectes, j’ai pratiqué des rituels et je l’ai
payé très cher. Tout cela au nom d’une quête absolument naturelle chez
l’homme : trouver la réponse au mystère de la vie.

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Mais j’ai rencontré également nombre de gens qui étaient réellement
capables de manier des forces qui dépassaient ma compréhension. J’ai vu
le temps se modifier, par exemple. J’ai vu des opérations sans anesthésie,
et une fois (justement un jour où je m’étais réveillé avec beaucoup de
doutes concernant le pouvoir méconnu de l’homme) j’ai mis le doigt
dans une incision faite avec un canif rouillé. Croyez-le si vous voulez –
ou moquez-vous si c’est la seule manière de lire ce que je suis en train
d’écrire – j’ai vu du métal se transformer, des couverts se tordre, des lu-
mières briller dans l’air autour de moi, parce que quelqu’un avait dit que
cela allait arriver (et c’est arrivé). Il y avait presque toujours des témoins,
en général peu crédules. Dans la plupart des cas, ces témoins sont restés
incrédules, pensant toujours que tout cela n’était qu’un « truc » bien éla-
boré. D’autres disaient que c’était « affaire du diable ». Finalement, rares
étaient ceux qui croyaient se trouver en présence de phénomènes qui dé-
passaient la compréhension humaine.
J’ai pu voir tout cela au Brésil, en France, en Angleterre, en Suisse, au
Maroc, au Japon. Et qu’arrive-t-il à la plupart des personnes qui réus-
sissent, disons, à interférer dans les lois « immuables » de la nature ? La
société les considère toujours comme un phénomène marginal : si elles
ne peuvent pas expliquer, alors elles n’existent pas. La grande majorité
de ces personnes ne comprennent pas non plus pourquoi elles sont ca-
pables de faire des choses surprenantes. Et redoutant d’être accusées de
charlatanerie, elles finissent étouffées par leurs propres dons.
Aucune d’elles n’est heureuse. Elles attendent toutes le jour où elles se-
ront prises au sérieux. Elles espèrent toutes une réponse scientifique à
leurs propres pouvoirs (et, à mon avis, ce n’est pas la bonne voie). Beau-
coup cachent leur potentiel, et finissent par souffrir – car elles pourraient
aider le monde et n’y parviennent pas. Au fond, je crois qu’elles at-
tendent aussi le « pardon officiel » pour leur différence.
En séparant le bon grain de l’ivraie, en ne nous laissant pas décourager
par le fait qu’il existe beaucoup de charlatanerie, je pense que nous de-
vons nous demander de nouveau : de quoi sommes-nous capables ?
Et, sereinement, aller à la recherche de notre immense potentiel.

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Chapitre 5
Le respect du mystère

Les Grecs ont décrit en grands maîtres le comportement humain à tra-


vers des petites histoires que l’on a coutume d’appeler des « mythes ».
Toutes les générations qui sont venues ensuite, jusqu’à la psychanalyse
de Freud (avec le complexe d’Œdipe, par exemple) et les films
d’Hollywood (comme le Morphée de Matrix) ont finalement bu à cette
source.
Durant une grande partie de ma vie, l’une de ces histoires m’a beau-
coup intrigué : le mythe de Psyché.
Il était une fois… une belle princesse, admirée de tous, mais que per-
sonne n’osait demander en mariage. Désespéré, le roi alla consulter le
dieu Apollon ; ce dernier conseilla que Psyché fût laissée seule, en vête-
ments de deuil, en haut d’une montagne. Avant que le jour commence à
poindre, un serpent viendrait à sa rencontre pour l’épouser. Le roi obéit,
et toute la nuit la princesse attendit, terrorisée et mourant de froid,
l’arrivée de son mari.
Finalement elle s’endormit ; à son réveil, elle était dans un beau palais,
devenue reine. Toutes les nuits, son mari venait la retrouver, ils faisaient
l’amour, mais il avait imposé une seule condition : Psyché aurait tout ce
qu’elle désirait, mais elle devait lui accorder une confiance totale, et elle
ne verrait jamais son visage.
La jeune fille vécut heureuse très longtemps ; elle avait le confort, la
tendresse, la joie, elle était amoureuse de l’homme qui lui rendait visite
toutes les nuits. Cependant, elle redoutait parfois d’être mariée à un hor-
rible serpent. Un matin, alors que son mari dormait, elle éclaira le lit avec
une lanterne, et elle vit, couché près d’elle, Éros (ou Cupidon) – un
homme d’une beauté extraordinaire. La lumière le réveilla, il découvrit
que la femme qu’il aimait n’était pas capable de satisfaire son seul désir,
et il disparut.
Chaque fois que je lisais ce texte, je me demandais : serait-ce que nous
ne pouvons jamais découvrir le visage de l’amour ?

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Il fallut que de nombreuses années passent sous les ponts de ma vie
pour que je comprenne que l’amour est un acte de foi en l’autre, et que
son visage doit demeurer enveloppé de mystère. On doit le vivre et en
jouir à chaque moment, mais chaque fois que l’on tente de le com-
prendre, la magie disparaît.
Quand j’ai accepté cela, je n’ai plus laissé un langage étrange, que
j’appelle « signes », guider ma vie. Je sais que le monde me parle, je dois
l’écouter, et si je le fais, je serai toujours guidé vers ce qu’il y a de plus in-
tense, de plus passionné et de plus beau. Bien sûr, ce n’est pas facile, et je
me sens parfois comme Psyché sur le rocher, gelé et terrorisé ; mais si je
suis capable de passer cette nuit et de m’abandonner au mystère et à la
foi en la vie, je finis toujours par me réveiller dans un palais. Tout ce
dont j’ai besoin, c’est de faire confiance à l’Amour, même si je cours le
risque de me tromper.
Pour conclure le mythe grec : souhaitant désespérément le retour de
son amour, Psyché se soumit à une série d’épreuves que lui imposa
Aphrodite (ou Vénus), mère de Cupidon (ou Éros), jalouse de sa beauté –
elle devait entre autres lui livrer un peu de cette beauté. Curieuse de sa-
voir ce que contenait la boîte renfermant la beauté de la déesse, Psyché,
de nouveau, ne parvint pas à supporter le Mystère – elle décida de
l’ouvrir. Elle ne trouva dans la boîte aucune beauté, mais un sommeil in-
fernal qui la laissa inerte et la paralysa.
Éros/Cupidon, lui aussi amoureux, se repentit de n’avoir pas été plus
tolérant envers sa femme. Il réussit à entrer dans le château, la réveilla de
son profond sommeil de la pointe de sa flèche et lui dit encore : « Tu as
failli mourir à cause de ta curiosité. » Voilà la grande contradiction, Psy-
ché qui voulait trouver l’assurance dans la connaissance avait trouvé
l’insécurité.
Ils allèrent tous deux supplier Jupiter, le dieu suprême, que cette union
ne fût jamais défaite.
Jupiter plaida ardemment la cause des amants et obtint l’accord de Vé-
nus. Depuis ce jour, Psyché (l’essence de l’être humain) et Éros (l’amour)
sont ensemble à tout jamais. Celui qui n’accepte pas cela et cherche tou-
jours une explication aux magiques et mystérieuses relations humaines
perdra ce que la vie a de meilleur.

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Chapitre 6
De l'importance du regard

Au début, Lex Maars était seulement un type insistant. Pendant cinq ans,
il a envoyé religieusement une invitation à mon bureau à Barcelone, me
conviant à une causerie à Haia, en Hollande.
Pendant cinq ans, mon bureau répondait invariablement que l’agenda
était complet. En réalité, l’agenda n’est pas toujours complet ; cependant,
un écrivain n’est pas nécessairement quelqu’un qui parle bien en public.
En outre, tout ce que j’ai à dire se trouve dans les livres et les colonnes
que j’écris – c’est pourquoi j’essaie toujours d’éviter les conférences.
The découvrit que j’allais enregistrer une émission pour une chaîne de
télévision en Hollande. Quand je suis descendu pour le tournage, il
m’attendait dans le salon d’attente de l’hôtel. Il s’est présenté et m’a pro-
posé de m’accompagner, disant :
« Je ne suis pas quelqu’un qui ne peut pas entendre un refus. Je crois
seulement que je m’y prends mal pour atteindre mon but. »
Il faut lutter pour ses rêves, mais il faut savoir également que quand
certains chemins se révèlent impossibles, mieux vaut garder ses énergies
pour parcourir d’autres routes. J’aurais pu simplement dire « non » (j’ai
déjà prononcé et entendu ce mot très souvent), mais j’ai décidé de cher-
cher un moyen plus diplomatique : mettre des conditions impossibles à
satisfaire.
J’ai dit que je donnerais la conférence gratuitement, mais que le billet
d’entrée ne dépasserait pas deux euros et que la salle devrait contenir au
maximum deux cents personnes.
Lex a accepté.
« Vous allez dépenser plus que vous ne gagnerez, l’ai-je alerté. Pour ce
qui me concerne, rien que le billet d’avion et l’hôtel coûtent le triple de ce
que vous recevrez si vous parvenez à remplir la salle. De plus, il y a les
coûts de promotion, la location du local… »
Lex m’a interrompu, disant que rien de tout cela n’avait d’importance :
il faisait cela à cause de ce qu’il voyait dans sa profession.

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« J’organise des événements parce que j’ai besoin de continuer à croire
que l’être humain est en quête d’un monde meilleur. Je dois apporter ma
contribution pour que ce soit possible. »
Quelle était sa profession ?
« Je vends des églises. »
Et il a poursuivi, à mon grand étonnement :
« Je suis chargé par le Vatican de sélectionner des acheteurs, vu qu’il y
a en Hollande plus d’églises que de fidèles. Et comme nous avons eu
dans le passé de très mauvaises expériences – nous avons vu des lieux
sacrés se transformer en boîtes de nuit, en immeubles en copropriété, en
boutiques et même en sex-shops –, le système de vente a changé. Le pro-
jet doit être approuvé par la communauté, et l’acheteur doit annoncer ce
qu’il fera de l’immeuble : en général nous acceptons seulement les pro-
positions qui comportent un centre culturel, une institution charitable,
ou un musée.
« Et quel rapport cela a-t-il avec votre conférence, et les autres que
j’essaie d’organiser ? Les gens ne se rencontrent plus. Quand ils ne se
rencontrent pas, ils ne peuvent pas se développer. »
Me regardant fixement, il a conclu :
« Des rencontres. Mon erreur avec vous, ce fut justement cela. Au lieu
d’envoyer un courrier électronique, j’aurais dû montrer tout de suite que
je suis fait de chair et d’os. Un jour où je ne parvenais pas à obtenir de ré-
ponse d’un certain politicien, je suis allé frapper à sa porte, et il m’a dit :
“Si vous voulez quelque chose, il faut d’abord montrer vos yeux.” De-
puis lors, je l’ai fait, et je n’ai recueilli que de bons résultats. Nous pou-
vons avoir tous les moyens de communication du monde, mais rien, ab-
solument rien, ne remplace le regard de l’être humain. »
Évidemment j’ai fini par accepter la proposition.

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Chapitre 7
Quand il est interdit d'interdire

Peu après la conférence à Haia, en Hollande, un groupe de lecteurs s’est


approché de moi. Ils voulaient que je visite leur ville, car, selon eux, on y
faisait une expérience unique en Europe.
Je suis vacciné contre les « expériences uniques au monde », mais, en
même temps, j’adore causer avec des inconnus. Nous avons pris rendez-
vous pour le lendemain, puisque mon vol pour Paris ne partait qu’en fin
d’après-midi.
Les lecteurs – deux filles et quatre garçons –, qui s’étaient engagés à
me conduire à l’aéroport dès que j’aurais vu cette chose « unique en Eu-
rope », m’ont emmené dans un quartier de la ville de Drachten. Nous
sommes descendus de la voiture, ils ont bu de la bière, j’ai pris un café.
Ils me regardaient surpris, mais je ne comprenais pas ce qui se passait.
Au bout d’un certain temps, l’un d’eux a demandé :
« N’avez-vous rien vu de différent ? »
Une petite ville, jolie, des gens marchant dans la rue, dans un automne
qui ressemblait encore à l’été. À part cela, semblable à toutes les autres
villes que je connais au monde. Ils ont réglé l’addition, nous avons tra-
versé la rue pour aller dans un autre bar, ils m’ont prié de regarder de
nouveau – et j’ai continué à trouver Drachten très sympathique, et très
semblable au reste de l’Europe.
« Vous me décevez, a dit l’une des filles. Je pensais que vous croyiez
aux signaux.
– Bien sûr, j’y crois.
– Et vous avez vu un signal ici ?
– Non.
– Eh bien, c’est justement ça ! Drachten est une ville sans signalisation !
»
Son petit ami a ajouté :
– Pour la circulation ! »

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Soudain, je me suis rendu compte qu’ils avaient absolument raison : il
n’y avait pas la fameuse plaque « Stop », les passages cloutés, les pan-
neaux indiquant le croisement et « cédez le passage » . Il n’y avait pas un
seul de ces appareils que nous appelons signaux, ou sémaphores, avec
leurs feux rouge, jaune et vert ! Et, à ma surprise, il n’existait même pas
de division entre le trottoir et la rue. Le mouvement était assez intense :
camions, voitures, bicyclettes (omniprésentes en Hollande), piétons, tous
semblaient parfaitement organisés dans cet endroit où rien ne venait
mettre de l’ordre dans la circulation. À aucun moment je n’ai entendu
une injure, des coups de frein brusques ou des klaxons assourdissants.
Sur le chemin de l’aéroport, ils m’en ont dit un peu plus de
l’expérience, qui – il faut en convenir – est vraiment singulière. L’idée est
venue d’un ingénieur, Hans Mondermann. Il travaillait pour le gouver-
nement hollandais dans les années 70, quand il a commencé à penser que
le seul moyen de réduire le nombre d’accidents en augmentation
constante était de donner au conducteur la responsabilité totale de ce
qu’il faisait.
Sa première mesure consista à diminuer la largeur des routes qui tra-
versaient des villages, utiliser des briques rouges au lieu de l’asphalte,
supprimer la ligne centrale qui sépare les deux voies, détruire les accote-
ments et remplir les avenues avec des fontaines et des paysages apai-
sants – de sorte que les gens, pris dans les embouteillages, puissent se
distraire pendant l’attente. Puis vint la décision radicale : retirer les pan-
neaux de signalisation et en finir avec la limitation de vitesse.
En entrant dans la ville, les 6 000 conducteurs qui passaient là chaque
jour furent effrayés : Où puis-je doubler ? Qui a la priorité ? Et ainsi, ils
firent deux fois plus attention à ce qui se passait autour d’eux. Au bout
de deux semaines, la vitesse moyenne était inférieure aux 30 km/h auto-
risés dans des lieux comme Drachten. Monderman pariait tout haut :
« Si un piéton s’apprête à traverser la rue, la voiture devra évidem-
ment s’arrêter : nos aïeux nous ont enseigné les règles de la courtoisie. »
Jusqu’à présent, cela a marché. Je suis arrivé à l’aéroport en pensant
que Monderman n’avait pas fait seulement une expérience de circula-
tion, mais quelque chose de beaucoup plus profond. Finalement, la
phrase est de lui :
« Si vous traitez quelqu’un en idiot, il se comporte conformément au
règlement, et c’est tout. Mais si vous lui donnez des responsabilités, il
saura s’en servir. »

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Chapitre 8
Fragments d'un journal qui n'existe pas

L'autre côté de la tour de Babel

J’ai passé toute la matinée à expliquer que je ne m’intéressais pas précisé-


ment aux musées et aux églises, mais aux habitants du pays, et qu’ainsi il
vaudrait bien mieux que nous allions jusqu’au marché. Cependant, ils in-
sistent ; c’est jour férié, le marché est fermé.
« Où allons-nous ?
– Une église. »
Je le savais.
« Aujourd’hui on célèbre un saint très spécial pour nous, et très certai-
nement pour vous aussi. Nous allons visiter le tombeau de ce saint. Mais
ne posez pas de questions, et acceptez qu’il nous arrive parfois de réser-
ver de bonnes surprises aux écrivains.
– Combien de temps dure le trajet ?
– Vingt minutes. »
Vingt minutes, c’est la réponse toute faite : je sais évidemment qu’il va
durer beaucoup plus longtemps. Mais jusqu’à présent ils ont respecté
toutes mes demandes, mieux vaut céder cette fois.
Je suis à Erevan, en Arménie, ce dimanche matin. Je monte résigné
dans la voiture, je vois au loin le mont Ararat couvert de neige, je
contemple le paysage autour de moi. Si seulement je pouvais me prome-
ner par là, au lieu d’être enfermé dans cette boîte en fer-blanc. Mes am-
phitryons essaient d’être gentils, mais je suis distrait, acceptant stoïque-
ment le « programme touristique spécial ». Ils finissent par laisser
s’éteindre la conversation, et nous continuons en silence.
Cinquante minutes plus tard (je le savais !) nous arrivons dans une pe-
tite ville et nous nous dirigeons vers l’église bondée. Je vois qu’ils sont
tous en costume et cravate, l’événement est très formel et je me sens ridi-
cule car je porte simplement un tee-shirt et un jean. Je sors de la voiture,
des gens de l’Union des écrivains m’attendent, m’offrent une fleur, me
conduisent au milieu de la foule qui assiste à la messe, nous descendons

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un escalier derrière l’autel, et je me trouve devant un tombeau. Je com-
prends que le saint doit être enterré là, mais avant de déposer la fleur, je
veux savoir précisément à qui je rends hommage.
« Le saint patron des traducteurs », me répond-on.
Le saint patron des traducteurs ! Sur-le-champ mes yeux se rem-
plissent de larmes.
Nous sommes le 9 octobre 2004, la ville s’appelle Oshakan, et
l’Arménie est, à ma connaissance, le seul lieu au monde qui déclare fête
nationale et célèbre en grand style le jour du saint patron des traduc-
teurs, saint Mesrob. Outre qu’il a inventé l’alphabet arménien (la langue
existait déjà, mais seulement sous forme orale), il a consacré sa vie à
transmettre dans sa langue maternelle les textes les plus importants de
son époque – qui étaient écrits en grec, en persan, ou en cyrillique. Lui et
ses disciples se sont consacrés à la tâche gigantesque de traduire la Bible
et les principaux classiques de la littérature de son temps. Dès lors, la
culture du pays a acquis son identité propre, qui s’est maintenue jusqu’à
nos jours.
Le saint patron des traducteurs. Je tiens la fleur dans la main, je pense
à toutes les personnes que je n’ai jamais rencontrées et que je n’aurai
peut-être jamais l’occasion de connaître, mais qui en ce moment ont mes
livres en main, essayant de donner le meilleur d’elles-mêmes pour
rendre fidèlement ce que j’ai voulu partager avec mes lecteurs. Mais je
pense surtout à mon beau-père, Christiano Monteiro Oiticica, profession
: traducteur. Aujourd’hui, en compagnie des anges et de saint Mesrob, il
assiste à cette scène. Je me souviens de lui collé à sa vieille machine à
écrire, se plaignant très souvent que son travail fût mal payé (ce qui est
malheureusement encore vrai de nos jours). Aussitôt après, il expliquait
que la vraie raison pour laquelle il poursuivait cette tâche était son en-
thousiasme de partager un savoir qui, sans les traducteurs, n’arriverait
jamais jusqu’à son peuple.
Je fais une prière silencieuse pour lui, pour tous ceux qui ont traduit
mes livres, et pour ceux qui m’ont permis de lire des œuvres auxquelles
je n’aurais jamais eu accès, m’aidant ainsi – anonymement – à former ma
vie et mon caractère. En sortant de l’église, je vois des enfants dessinant
l’alphabet, des sucreries en forme de lettres, des fleurs, et encore des
fleurs.
Quand l’homme a montré son arrogance, Dieu a détruit la tour de Ba-
bel et tous se sont mis à parler des langues différentes. Mais dans Son in-
finie bienveillance, Il a créé également une sorte de gens qui allaient re-
construire ces ponts, permettre le dialogue et la diffusion de la pensée

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humaine. Cet homme (ou cette femme) dont nous nous donnons rare-
ment la peine de connaître le nom quand nous ouvrons un livre étranger
: le traducteur.

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Bouger, c'est vivre

Je suis à une fête de la Saint Jean, avec petites baraques, tir à l’arc, nourri-
ture simple. La seule chose curieuse, c’est que, d’un certain angle de la
rue aux maisons à deux étages, nous pouvons voir les édifices les plus
hauts du monde, la fête paysanne se passe en plein New York.
Soudain, un clown se met à imiter tous mes gestes. Les gens rient, et
moi aussi je m’amuse. À la fin, je l’invite à prendre un café.
« Engagez-vous dans la vie », dit le clown. « Si vous êtes vivant, vous
devez secouer les bras, sauter, faire du bruit, rire et parler aux gens,
parce que la vie est exactement l’opposé de la mort.
« Mourir, c’est rester toujours dans la même position. Si vous êtes très
calme, vous ne vivez pas. »

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Le rat et les livres

Alors que j’étais interné à la maison de santé du Dr Eiras, je me suis mis


à avoir des crises de panique. Un jour, j’ai décidé de consulter le psy-
chiatre chargé de mon cas :
« Docteur, je suis sous l’emprise de la peur. Cela me retire la joie de
vivre.
– Ici, dans mon cabinet, il y a un petit rat qui mange mes livres », a dit
le médecin. « Si ce rat me met au désespoir, il va se cacher et je ne ferai
rien d’autre dans la vie que le chasser. Alors, je mets les livres les plus
importants en lieu sûr, et je le laisse en ronger quelques autres.
« Ainsi, il reste un petit rat, et il ne devient pas un monstre. Ayez peur
de certaines choses, et concentrez toute votre peur sur elles – et vous au-
rez du courage pour le reste. »

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Chapitre 9
Une place au paradis

Il y a des années, vivaient dans le Nordeste du Brésil un homme et une


femme très pauvres, dont le seul bien était une poule. Grâce aux œufs
qu’elle pondait, ils parvenaient péniblement à survivre.
Mais voilà que, la veille de Noël, la poule mourut. Le mari, qui n’avait
que quelques centimes, bien insuffisants pour acheter de la nourriture
pour le repas de ce soir-là, alla chercher de l’aide auprès du curé du
village.
Pour toute aide, le prêtre déclara simplement :
« S’Il ferme une porte, Dieu ouvre une fenêtre. Vu que, avec votre ar-
gent, vous n’aurez presque rien, allez au marché et achetez la première
chose que l’on vous offrira. Je bénis cet achat et, comme Noël est le jour
des miracles, quelque chose va se passer, qui va changer votre vie pour
toujours. »
L’homme n’était pas certain que ce fût la meilleure solution, il se ren-
dit cependant au marché ; le voyant errer sans but, un commerçant lui
demanda ce qu’il cherchait.
« Je ne sais pas. J’ai très peu d’argent, et le curé m’a dit d’acheter la
première chose que l’on m’offrirait. »
Le commerçant, bien que richissime, ne manquait jamais une occasion
de faire du profit. Il s’empara immédiatement des pièces que tenait
l’homme, griffonna quelques mots sur un bout de papier et le lui tendit.
« Le curé a eu raison ! Comme j’ai toujours été bon, en ce jour de fête,
je vous vends ma place au paradis ! Voici le contrat ! »
L’homme prit le papier et s’éloigna, tandis que le commerçant se sen-
tait très fier d’avoir fait encore une excellente affaire. Le soir, alors qu’il
se préparait pour le souper dans sa maison remplie de domestiques, il
raconta l’histoire à sa femme, ajoutant que c’était grâce à sa faculté de
raisonner rapidement qu’il avait réussi à devenir très riche.

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« C’est une honte ! s’exclama la femme. Agir ainsi le jour de la nais-
sance de Jésus ! Va chez cet homme et reprends ce papier, ou bien tu ne
remettras pas les pieds ici ! »
Effrayé par la fureur de son épouse, le commerçant se résolut à lui
obéir. Après qu’il eut beaucoup cherché, il trouva enfin la maison de
l’homme. Lorsqu’il entra, il vit le couple assis devant une table vide, le
papier au milieu.
« Je suis venu jusqu’ici parce que j’ai commis une erreur, dit-il. Voici
votre argent, rendez-moi ce que je vous ai vendu.
– Vous n’avez pas commis d’erreur, rétorqua le pauvre. J’ai suivi le
conseil du prêtre, et je sais que ce papier est béni.
– Ce n’est qu’un bout de papier : personne ne peut vendre sa place au
paradis ! Si vous le voulez, je vous en donne le double. »
Mais le pauvre ne voulait pas vendre, car il croyait aux miracles. Petit
à petit, le commerçant fit monter son offre, qui atteignit la somme de dix
pièces d’or.
« Cela ne m’avancera pas, dit le pauvre. Je dois donner à ma femme
une vie plus digne, et pour cela cent pièces d’or sont nécessaires. Voilà le
miracle que j’attends en cette nuit de Noël. »
Désespéré, sachant que s’il s’attardait davantage, personne chez lui ne
dînerait ni n’assisterait à la messe de minuit, le commerçant paya finale-
ment les cent pièces d’or et reprit le bout de papier. Pour le couple
pauvre, le miracle s’était réalisé. Quant au commerçant, il avait fait ce
que sa femme lui avait demandé. Mais l’épouse se mit à douter : n’avait-
elle pas été trop dure avec son mari ?
Dès que fut terminée la messe de minuit, elle alla voir le curé et lui ra-
conta l’histoire.
« Mon père, mon mari a rencontré un homme à qui vous aviez suggéré
d’acheter la première chose qui lui serait offerte. Voulant gagner de
l’argent facile, il a écrit sur un papier qu’il vendait à l’autre sa place au
paradis. J’ai dit à mon mari qu’il ne dînerait pas chez nous ce soir s’il
n’allait pas rechercher ce bout de papier, et finalement il a dû payer cent
pièces d’or. Ai-je exagéré ? Est-ce qu’une place au paradis a vraiment un
tel prix ?
– Premièrement, votre mari a su se montrer généreux en ce jour qui est
le plus important pour les chrétiens. Deuxièmement, il a été l’instrument
de Dieu pour la réalisation d’un miracle. Mais pour répondre à votre
question : quand il a vendu sa place au ciel pour quelques centimes, elle
ne les valait même pas, mais après qu’il eut décidé de la racheter pour

30
cent pièces d’or, uniquement pour faire plaisir à la femme qu’il aime, je
peux vous assurer qu’elle vaut beaucoup plus que cela. »
(d’après un conte hassidique de David Mandel)

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Chapitre 10
De la gloire transitoire

SIC TRANSIT GLORIA MUNDI. Saint Paul définit ainsi la condition hu-
maine dans l’une de ses épîtres : la gloire du monde est transitoire. Et,
même sachant cela, l’homme est toujours en quête de reconnaissance
pour son travail. Pourquoi ? L’un des plus grands poètes brésiliens, Vini-
cius de Moraes, dit dans l’une de ses chansons:
« Et cependant il faut chanter
Plus que jamais il faut chanter. »
Ces phrases de Vinicius de Moraes sont magnifiques. Rappelant Ger-
trud Stein, dans son poème « Une rose est une rose, c’est une rose », il dit
simplement qu’il faut chanter. Il ne donne pas d’explications, il ne se jus-
tifie pas, il n’use pas de métaphores. Lorsque j’ai présenté ma candida-
ture à l’Académie brésilienne des Lettres, accomplissant le rituel qui
consiste à entrer en contact avec ses membres, j’ai entendu l’académicien
Josué Montello me dire quelque chose de semblable : « Tout homme a le
devoir de suivre la route qui passe par son village. »
Pourquoi ? Qu’y a-t-il sur cette route ?
Quelle est cette force qui nous pousse loin du confort de ce qui est fa-
milier et nous fait affronter des défis, même si nous savons que la gloire
du monde est transitoire ?
Je crois que cette impulsion s’appelle la quête du sens de la vie.
Pendant des années, j’ai cherché dans les livres, dans l’art, dans la
science, dans les chemins périlleux ou confortables que je parcourais, une
réponse définitive à cette question. J’en ai trouvé beaucoup ; certaines
m’ont convaincu pour des années, d’autres n’ont pas résisté à un seul
jour d’analyse, aucune cependant n’a été assez forte pour que je puisse
dire maintenant : le sens de la vie, c’est cela.
Aujourd’hui, je suis convaincu que cette réponse ne nous sera jamais
confiée dans cette existence, même si à la fin, au moment où nous serons
de nouveau face au Créateur, nous comprenons toutes les opportunités
qui nous ont été offertes – et que nous avons acceptées ou rejetées.

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Dans un sermon de 1890, le pasteur Henry Drummond parle de cette
rencontre avec le Créateur. Il dit :
« À ce moment, la grande question de l’être humain ne sera pas :
“Comment ai-je vécu ?”
Elle sera : “Comment ai-je aimé ?”
L’épreuve finale de toute quête est la dimension de notre Amour. Il ne
sera pas tenu compte de nos actes, de nos croyances, de nos réussites.
Nous n’aurons pas à payer pour cela, mais pour notre manière d’aimer
notre prochain. Les erreurs que nous avons commises seront oubliées.
Nous ne serons jamais jugés pour le mal que nous avons fait, mais pour
le bien que nous n’avons pas fait. Car garder l’Amour enfermé en soi,
c’est aller à l’encontre de l’esprit de Dieu, c’est la preuve que nous ne
L’avons jamais rencontré, qu’Il nous a aimé en vain. »
La gloire du monde est transitoire, et ce n’est pas elle qui donne sa di-
mension à notre vie, mais le choix que nous faisons de suivre notre lé-
gende personnelle, de croire en nos utopies et de lutter pour elles. Nous
sommes tous les protagonistes de notre existence, et très souvent ce sont
les héros anonymes qui laissent les marques les plus durables.
Une légende japonaise raconte qu’un moine, enthousiasmé par la
beauté du livre chinois du Tao-Tö King, décida de lever des fonds pour
traduire et publier ces vers dans la langue de sa patrie. Il mit dix ans à
trouver la somme suffisante.
Cependant, la peste ravagea son pays, et le moine décida d’utiliser
l’argent pour soulager la souffrance des malades. Mais dès que la situa-
tion fut redevenue normale, il se remit à économiser la somme nécessaire
à la publication du Tao.
Dix ans passèrent encore et, alors qu’il se préparait à imprimer le livre,
un raz-de-marée laissa des centaines de gens sans abri. Le moine dépen-
sa de nouveau l’argent à la reconstruction de maisons pour ceux qui
avaient tout perdu. Dix ans s’écoulèrent encore, il se remit à rassembler
l’argent, et enfin le peuple japonais put lire le Tao-Tö King.
Les sages disent que, en réalité, ce moine a fait trois éditions du Tao :
deux invisibles, et une imprimée. Il a cru en son utopie, il a livré le bon
combat, il a gardé la foi en son objectif, mais il est resté attentif à son
semblable. Qu’il en soit ainsi de nous tous : les livres invisibles, nés de la
générosité envers notre prochain, sont parfois aussi importants que ceux
qui occupent nos bibliothèques.

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Chapitre 11
Histoires d'apprentissage

Apprends à prendre soin de toi-même

« Pendant des années, j’ai cherché l’illumination, dit le disciple. Je sens


que j’approche et je veux savoir comment faire le pas suivant.
– Un homme qui sait chercher Dieu sait aussi prendre soin de lui-
même. Comment subviens-tu à tes besoins? demanda le maître.
– Ce n’est qu’un détail. J’ai des parents riches, qui m’aident sur mon
chemin spirituel. Ainsi, je peux me consacrer entièrement aux choses
sacrées.
– Très bien, dit le maître. Alors je vais t’expliquer le pas suivant : tu
dois regarder le soleil pendant une demi-minute. »
Le disciple obéit.
Quand il eut fini, le maître lui demanda de décrire le paysage autour
de lui.
« Je ne peux pas. L’éclat du soleil m’a ébloui.
– Un homme qui garde les yeux fixés sur le soleil finit aveugle. Un
homme qui ne cherche que la Lumière et laisse aux autres le poids de ses
responsabilités ne trouve jamais ce qu’il cherche. » Tel fut le commen-
taire du maître.

34
Rendre le champ fertile

Le maître zen chargea le disciple de s’occuper de la rizière.


La première année, le disciple veillait à ce que l’eau nécessaire ne man-
quât jamais ; le riz poussa vigoureusement, et la récolte fut bonne.
La deuxième année, il eut l’idée d’ajouter un peu de fertilisant ; le riz
poussa rapidement, et la récolte fut encore meilleure.
La troisième année, il mit davantage de fertilisant. La récolte fut encore
plus abondante, mais le riz apparut petit et sans éclat.
« Si tu continues à augmenter la quantité d’engrais, il n’aura plus au-
cune valeur l’année prochaine, dit le maître.
« Quand tu aides un peu quelqu’un, tu le rends fort. Mais si tu l’aides
trop, tu l’affaiblis. »

35
Le chemin du tigre

Un homme marchait dans la forêt quand il vit un renard estropié.


« Comment se nourrit-il ? », pensa-t-il.
À ce moment, un tigre s’approcha, une bête entre les dents. Il assouvit
sa faim et laissa les restes pour le renard.
« Si Dieu aide le renard, il m’aidera aussi », réfléchit l’homme. Il rentra
chez lui, s’enferma, et attendit que les Cieux lui donnent à manger.
Rien ne se passa. Alors qu’il était trop faible pour sortir et travailler,
un ange apparut.
« Pourquoi as-tu décidé d’imiter le renard estropié ? demanda l’ange.
Lève-toi, prends tes outils, et suis le chemin du tigre ! »

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Quelqu'un aurait su la différence

Un père emmenait ses deux garçons jouer au minigolf. À la caisse, il de-


manda le prix de l’entrée.
« Cinq euros pour les adultes, trois pour les plus de six ans. Pour les
moins de six ans, c’est gratuit.
– L’un a trois ans, l’autre sept. Je paie pour l’aîné.
– Vous êtes stupide, dit le caissier. Vous auriez pu économiser trois eu-
ros en disant que l’aîné avait moins de six ans ; je n’aurais jamais su la
différence.
– Peut-être, mais les petits auraient su. Et le mauvais exemple serait
gravé pour toujours. »

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Le condamné à mort

Le groupe passa dans la rue : les soldats emmenaient un condamné à la


potence.
« Cet homme n’était bon à rien, déclara un disciple à Awas-el Salam.
Une fois, je lui ai donné une pièce d’argent pour l’aider à sortir de la mi-
sère, et il n’a rien fait d’important.
– Il n’était peut-être bon à rien, mais il se peut que maintenant il
marche vers la potence à cause de toi. Il est possible qu’il ait utilisé
l’argent que tu lui as donné pour acheter un poignard qu’il a finalement
utilisé pour commettre le crime ; alors, toi aussi tu as du sang sur les
mains. Au lieu de chercher à le soutenir avec amour et tendresse, tu as
préféré lui donner l’aumône et te libérer de ton devoir.

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Chapitre 12
Un jour quelconque de 2006

Aujourd’hui il pleut beaucoup, et la température est proche de 3 °C. J’ai


décidé de marcher – je pense que si je ne marche pas tous les jours, je ne
travaille pas bien – mais le vent est fort aussi, et je suis retourné à la voi-
ture au bout de dix minutes. J’ai pris le journal dans la boîte aux lettres,
rien d’important – excepté les choses dont les journalistes ont décidé que
nous devions les connaître, les suivre, prendre position à leur sujet.
Je vais lire sur l’ordinateur les messages électroniques.
Rien de nouveau, quelques décisions sans importance, que je prends
en peu de temps.
J’essaie un peu l’arc et la flèche, mais le vent continue de souffler, c’est
impossible. J’ai déjà écrit mon livre bisannuel, Le Zahir, et il a été publié.
J’ai écrit les colonnes que je publie sur Internet. J’ai fait le bulletin de ma
page sur le Web. Je me suis fait faire un check-up de l’estomac, heureuse-
ment on n’a détecté aucune anomalie (on m’avait inquiété avec cette his-
toire de tube qui entre par la bouche, mais ce n’est rien de terrible). Je
suis allé chez le dentiste. Les billets pour le prochain voyage en avion,
qui tardaient, sont arrivés par courrier exprès. Il y a des choses que je
dois faire demain, et des choses que j’ai fini de faire hier, mais au-
jourd’hui…
Aujourd’hui je n’ai absolument rien sur quoi concentrer mon attention.
Je suis effrayé : ne devrais-je pas faire quelque chose ? Bon, si je veux
m’inventer du travail, ce n’est pas difficile – on a toujours des projets à
développer, des lampes à remplacer, des feuilles mortes à balayer, le ran-
gement des livres, l’organisation des archives de l’ordinateur, etc. Mais
pourquoi ne pas envisager le vide total ?
Je mets un bonnet, un vêtement chaud, un manteau imperméable –
ainsi, je parviendrai à résister au froid les quatre ou cinq heures à venir –
et je sors dans le jardin. Je m’assieds sur l’herbe mouillée, et je commence
à faire mentalement la liste de ce qui me passe par la tête :

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A] Je suis inutile. Tout le monde en ce moment est occupé, travaillant
dur.
Réponse : moi aussi je travaille dur, parfois douze heures par jour. Au-
jourd’hui, il se trouve que je n’ai rien à faire.
B] Je n’ai pas d’amis. Moi qui suis l’un des écrivains les plus célèbres
du monde, je suis seul ici, et le téléphone ne sonne pas.
Réponse : bien sûr, j’ai des amis. Mais ils savent respecter mon besoin
d’isolement quand je suis dans mon vieux moulin à Saint-Martin, en
France.
C] Je dois sortir pour acheter de la colle.
Oui, je viens de me rappeler qu’hier il manquait de la colle, pourquoi
ne pas prendre la voiture et aller jusqu’à la ville la plus proche ? Et sur
cette pensée, je m’arrête. Pourquoi est-il si difficile de rester comme je
suis maintenant, à ne rien faire ?
Une série de pensées me traverse l’esprit. Des amis qui s’inquiètent
pour des choses qui ne sont pas encore arrivées, des connaissances qui
savent remplir chaque minute de leur vie avec des tâches qui me pa-
raissent absurdes, des conversations qui n’ont pas de sens, de longs
coups de téléphone pour ne rien dire d’important. Des chefs qui in-
ventent du travail pour justifier leur fonction, des fonctionnaires qui ont
peur parce qu’on ne leur a rien donné d’important à faire ce jour-là et
que cela peut signifier qu’ils ne sont déjà plus utiles, des mères qui se
torturent parce que les enfants sont sortis, des étudiants qui se torturent
pour leurs études, leurs épreuves, leurs examens.
Je mène un long et difficile combat contre moi-même pour ne pas me
lever et aller jusqu’à la papeterie acheter la colle qui manque. L’angoisse
est immense, mais je suis décidé à rester ici, sans rien faire, au moins
quelques heures. Peu à peu, l’anxiété cède la place à la contemplation, et
je commence à écouter mon âme. Elle avait une envie folle de causer avec
moi, mais je suis tout le temps occupé.
Le vent continue de souffler très fort, je sais qu’il fait froid, qu’il pleut,
et que demain je devrai peut-être acheter de la colle. Je ne fais rien, et je
fais la chose la plus importante dans la vie d’un homme : j’écoute ce que
j’avais besoin d’entendre de moi-même.

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Chapitre 13
Comme un fleuve qui coule

« Un fleuve ne passe jamais deux fois au même endroit », dit un philo-


sophe. « La vie est comme un fleuve », dit un autre philosophe, et nous
arrivons à la conclusion que cette métaphore est ce qui se rapproche le
plus de la signification de la vie. Par conséquent, il est bon de nous rap-
peler ceci toute l’année :
A] Nous sommes toujours devant la première fois. Pendant que nous
nous déplaçons entre notre source (la naissance) et notre destination (la
mort), les paysages changent sans cesse. Nous devons envisager toutes
les nouveautés avec joie et sans crainte – il est inutile de redouter ce qui
ne peut être évité. Un fleuve ne cesse jamais de couler.
B] Dans une vallée, nous avançons plus lentement. Quand autour de
nous tout est plus facile, les eaux se calment, et nous devenons plus
amples, plus larges, plus généreux.
C] Nos rives sont toujours fertiles. La végétation pousse seulement là
où il y a de l’eau. Celui qui entre en contact avec nous doit comprendre
que nous sommes là pour donner à boire à celui qui a soif.
D] Les pierres doivent être contournées. Évidemment, l’eau est plus
puissante que le granit, mais pour cela il faut du temps. Il n’avance à rien
de nous laisser dominer par des obstacles plus forts que nous, ou de ten-
ter de nous jeter contre eux ; nous dépenserions notre énergie inutile-
ment. Mieux vaut comprendre où se trouve l’issue, et aller de l’avant.
E] Les dépressions nécessitent de la patience. Le fleuve entre brusque-
ment dans une sorte de trou et cesse de couler aussi joyeusement
qu’auparavant. Alors, le seul moyen d’en sortir est de compter sur l’aide
du temps. Quand arrive le bon moment, la dépression se remplit et l’eau
peut poursuivre son cours. À la place du trou laid et sans vie, se trouve
maintenant un lac que les autres peuvent contempler avec plaisir.
F] Nous sommes uniques. Nous naissons dans un lieu qui nous était
destiné, qui nous alimentera toujours suffisamment en eau pour que,
face à des obstacles ou à des dépressions, nous trouvions la patience ou

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la force nécessaires pour aller plus loin. Au début, notre cours est doux,
fragile, même une simple feuille l’arrête. Cependant, comme nous res-
pectons le mystère de la source qui nous a engendrés et que nous avons
confiance en sa Sagesse éternelle, nous acquérons peu à peu tout ce qui
nous est nécessaire pour parcourir notre chemin.
G] Bien que nous soyons uniques, bientôt nous serons nombreux. À
mesure que nous avançons, les eaux d’autres sources nous rejoignent, car
le chemin que nous suivons est le meilleur. Alors nous ne sommes plus
un, mais nombreux – et à un certain moment nous nous sentons perdus.
Mais comme il est dit dans la Bible, « tous les fleuves coulent vers la mer
». Il est impossible de demeurer dans notre solitude, aussi romantique
qu’elle puisse paraître. Quand nous acceptons l’inévitable rencontre avec
d’autres sources, nous finissons par comprendre que cela nous renforce,
nous contournons les obstacles ou nous remplissons les dépressions bien
plus rapidement, et bien plus facilement.
H] Nous sommes un moyen de transport. Pour des feuilles, des ba-
teaux, des idées. Que nos eaux soient toujours généreuses, que nous
puissions toujours emporter toutes les choses ou toutes les personnes qui
ont besoin de notre aide.
I] Nous sommes une source d’inspiration. Alors, laissons à un poète
brésilien, Manuel Bandeira, les mots de la fin :
« Sois comme un fleuve qui coule
Silencieux dans la nuit.
Ne redoute pas les ténèbres de la nuit.
S’il y a des étoiles dans le ciel, réfléchis-les.
Et si le ciel s’encombre de nuages
Comme le fleuve, les nuages sont faits d’eau;
Réfléchis-les aussi sans tristesse
Dans les profondeurs tranquilles. »

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Chapitre 14
Au bout du tunnel noir

« Je n’ai vu qu’un tunnel. »


Dans le bar de Sibiu, en Transylvanie, Sorin me regarde au fond des
yeux. Il va un peu plus loin.
« J’ai vu un tunnel noir et un homme au bout, qui me faisait des
signes. »
J’attends. Nous avons tout le temps du monde et je me souviens,
quand je me suis trouvé dans la même situation, que j’ai vu moi aussi un
tunnel, seulement il menait à l’hôtel Glória, à Rio de Janeiro. J’ai regardé
cet hôtel, m’attendant au pire, et j’ai pensé : « Ce n’est pas juste, je n’ai
que 26 ans ! » Juste ou non, le 27 mai 1974 au petit matin, j’étais face à la
mort, et je ne pouvais voir ce qui se passait à côté de moi. Seulement le
tunnel et l’hôtel. Mais mon histoire n’est pas le problème ; elle me permet
simplement de dire que je comprends parfaitement ce que me raconte
Sorin dans ce bar perdu au milieu des montagnes des Carpates.
« J’ai vu seulement un tunnel noir, et un homme qui pointait une arme
sur moi, m’ordonnant de descendre de la voiture. »
Le calvaire de Sorin Miscoci a commencé le 28 mars 2005, près de Bag-
dad. Il avait été désigné pour y passer une semaine à la demande d’une
station de télévision roumaine. Il a finalement été séquestré pendant 55
jours.
« Plus tard, après ma libération, les agents de sécurité américains
m’ont demandé combien de personnes se trouvaient là. « Une », leur ai-je
dit. Ils ont ri et m’ont affirmé que ce n’était pas possible. C’est le psycho-
logue qui m’a aidé, en m’expliquant que dans des situations comme
celle-là, rien de ce qui est autour n’a d’importance. Vous voyez unique-
ment le foyer de la crise, ce qui vous menace, et vous oubliez simplement
tout le reste.
Sorin vient d’épouser Andrea, qui lui caresse la main. Nous voyageons
ensemble depuis trois jours, et nous continuerons encore une semaine à
travers les monts des Carpates. Je connaissais son histoire, mais j’ai

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attendu qu’il se trouve dans sa ville natale pour lui demander les détails.
Cristina Topescu, une amie de longue date, journaliste de la chaîne de té-
lévision pour laquelle travaillait Sorin, est à notre table. Elle raconte
qu’au moment où le pays devait se mobiliser, les collègues ne se sont pas
précipités pour aller parler au président de la République, craignant de
perdre leur emploi.
« Le pire, ce fut quand j’ai vu Sorin portant la combinaison orange et le
crâne rasé, sur une vidéo qui avait été remise à Al-Jazira (chaîne arabe
basée au Qatar), dit Cristina. C’était un signe que l’exécution ne devait
pas tarder.
– Je n’ai demandé qu’une chose à Dieu : mourir d’une balle dans le
cœur. J’avais déjà vu sur des vidéos des prisonniers décapités ; j’ai de-
mandé, j’ai imploré que l’on me fusille », ajoute Sorin.
Andrea lui donne un baiser. Il sourit et demande si je veux rester dans
ce restaurant, ou si nous devons aller jusqu’à l’unique karaoké de Sibiu.
Je préfère couper là la conversation, il vaut mieux chanter ensemble.
Notre groupe se lève, je tente de régler l’addition, mais elle a été offerte
par le restaurant en hommage au héros du lieu, celui qui a survécu mal-
gré tout.
Sur le chemin de la discothèque, je pense au tunnel noir : sans vouloir
romancer une situation dramatique, je comprends que tout le monde
connaît ce phénomène. Quand nous sommes face à une menace réelle,
regarder autour est impossible, bien que ce soit le comportement correct
et le plus sûr. Nous ne pouvons pas voir clair, recourir à la logique, trou-
ver les informations qui nous aideraient, nous et ceux qui veulent nous
tirer de cette situation. En amour et à la guerre, nous sommes humains,
grâce à Dieu.
Nous arrivons au karaoké, nous buvons encore un peu, nous chantons
Elvis, Madonna, Ray Charles. Nous formons un groupe intéressant : La-
crima, qui a été abandonnée par sa mère quand elle avait deux mois.
Leonardo, qui sort d’une dépression qui a duré deux ans. Cristina Topes-
cu, qui a surmonté récemment des moments difficiles. Sorin avec ses 55
jours de captivité, et Andrea, qui a failli perdre la personne qu’elle ai-
mait. Moi, avec mes cicatrices sur le corps et dans l’âme.
Et pourtant nous buvons, nous chantons, nous fêtons la vie. Avoir des
amis comme ceux-là me donne plus que de l’espoir ; cela me permet de
comprendre que les vrais survivants ne seront jamais victimes de leurs
bourreaux, car ils savent conserver ce qu’il y a de plus important dans
l’être humain : la joie.

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Et là où il y a de la joie après la tragédie, il y aura toujours un exemple
à suivre.

45
Chapitre 15
Le chemin du tir à l'arc

Il est important de répéter

Une action est une pensée qui se manifeste.


Un petit geste nous dénonce, de sorte que nous devons tout perfec-
tionner, penser aux détails, apprendre la technique de telle manière
qu’elle devienne intuitive. L’intuition n’a rien à voir avec la routine, elle
relève d’un état d’esprit qui est au-delà de la technique.
Ainsi, après avoir beaucoup pratiqué, nous ne pensons plus à tous les
mouvements nécessaires : ils font désormais partie de notre existence.
Mais pour cela, il faut nous entraîner, répéter.
Et comme si cela ne suffisait pas, il faut répéter et nous entraîner.
Observez un bon forgeron qui travaille l’acier. Pour l’œil mal entraîné,
il répète les mêmes coups de marteau.
Mais celui qui connaît l’importance de l’entraînement sait que, chaque
fois qu’il soulève le marteau et le fait redescendre, l’intensité du coup est
différente. La main répète le même geste, mais à mesure qu’elle
s’approche du fer, elle comprend si elle doit le toucher plus durement ou
plus délicatement.
Observez le moulin. Pour qui regarde ses ailes une seule fois, il semble
tourner à la même vitesse, répétant toujours le même mouvement.
Mais celui qui connaît les moulins sait qu’ils sont soumis au vent et
changent de direction chaque fois que c’est nécessaire.
La main du forgeron a été éduquée après qu’il a répété des milliers de
fois le geste de marteler. Les ailes du moulin peuvent se mouvoir très
vite après que le vent a beaucoup soufflé et que ses engrenages ont été
polis.
L’archer laisse beaucoup de flèches passer loin de son objectif, car il
sait qu’il n’apprendra l’importance de l’arc, de la position, de la corde et
de la cible que lorsqu’il aura répété ses gestes des milliers de fois, sans
craindre de se tromper.

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Et puis vient le moment où il n’a plus besoin de penser à ce qu’il est en
train de faire. Dès lors, l’archer devient son arc, sa flèche et sa cible.

47
Comment observer le vol de la flèche

La flèche est l’intention qui se projette dans l’espace.


Une fois qu’elle a été lancée, l’archer ne peut plus rien faire, si ce n’est
accompagner son parcours vers la cible. À partir de ce moment, la ten-
sion nécessaire au tir n’a plus de raison d’exister.
Alors, l’archer garde les yeux fixés sur le vol de la flèche, mais son
cœur est en paix et il sourit.
À ce moment, il s’est suffisamment entraîné, il est parvenu à dévelop-
per son instinct, il a gardé son élégance et sa concentration durant tout le
processus du tir, il va sentir la présence de l’univers et voir que son ac-
tion était juste et digne.
Grâce à la technique, ses deux mains sont prêtes, sa respiration précise,
ses yeux peuvent fixer la cible. Grâce à l’instinct, le moment de tirer sera
parfait.
Celui qui passerait près de là et verrait l’archer les bras écartés, ses
yeux suivant la flèche, penserait qu’il est paralysé. Mais les alliés savent
que l’esprit de celui qui a tiré est dans une autre dimension, qu’il est
maintenant en contact avec tout l’univers : il continue à travailler, appre-
nant tout ce que ce tir a apporté de positif, corrigeant les erreurs éven-
tuelles, acceptant ses qualités, attendant de voir comment la cible réagit
quand elle est atteinte.
Lorsque l’archer tend la corde, il peut voir le monde entier dans son
arc. Lorsqu’il accompagne le vol de la flèche, ce monde s’approche de
lui, le caresse, et il a la sensation parfaite du devoir accompli.
Aussitôt qu’il accomplit son devoir et transforme son intention en
geste, un guerrier de la lumière n’a plus rien à redouter : il a fait ce qu’il
avait à faire. Il ne s’est pas laissé paralyser par la peur – même si la flèche
n’a pas atteint la cible, il aura une autre occasion, car il ne s’est pas mon-
tré lâche.

48
Chapitre 16
Accepter les paradoxes

« C’est curieux, se dit le guerrier de la lumière. J’ai rencontré tant de gens


qui, à la première occasion, essaient de montrer le pire d’eux-mêmes. Ils
dissimulent leur force intérieure derrière l’agressivité ; ils masquent leur
peur de la solitude sous des dehors d’indépendance. Ils ne croient pas en
leurs capacités, mais ils passent leur vie à proclamer leurs qualités aux
quatre vents. »
Le guerrier lit des messages de ce genre chez nombre d’hommes et de
femmes de sa connaissance. Il ne se laisse jamais tromper par les appa-
rences, et il s’efforce de rester silencieux quand on cherche à
l’impressionner. Mais il saisit l’occasion pour corriger ses défauts – vu
que les autres sont toujours pour lui un bon miroir.
Un guerrier profite de toutes les opportunités pour être son propre
maître et accepter ses contradictions.

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Patience versus Rapidité

Un guerrier de la lumière a besoin de patience et de rapidité en même


temps. Les deux plus graves erreurs stratégiques sont : agir avant
l’heure, ou laisser passer l’occasion. Pour éviter cela, le guerrier traite
chaque situation comme si elle était unique, n’applique ni formules, ni
recettes, et se méfie de l’opinion des autres.
Le calife Mu‘awiya demanda à Omar ben al-Aas quel était le secret de
sa grande habileté politique.
Voici quelle fut sa réponse :
« Je ne me suis jamais engagé dans une affaire sans avoir au préalable
étudié la retraite ; d’autre part, je ne suis jamais entré quelque part en
voulant aussitôt sortir en courant. »

50
Pardon versus Acceptation

Un guerrier de la lumière ne souille jamais son cœur du sentiment de


haine. Pour y parvenir, il lui faut pardonner.
Quand il marche vers le combat, il n’oublie pas les paroles du Christ :
« Aimez vos ennemis. »
Et le guerrier obéit, mais en se rappelant toujours que le Christ n’a pas
dit : «Que vos ennemis vous plaisent. »
L’acte du pardon ne l’oblige pas à tout accepter. Un guerrier ne peut
pas baisser la tête, sinon il perd de vue l’horizon de ses rêves.

51
Repos versus Action

Entre deux combats, le guerrier se repose.


Il passe très souvent des journées sans rien faire, parce que son cœur
l’exige.
Mais son intuition demeure en éveil. Il ne commet pas le péché capital
de la Paresse, car il sait où elle peut le conduire : à la sensation morne
des dimanches après-midi, où le temps passe – et rien d’autre.
Le guerrier appelle cela la « paix du cimetière ». Il se souvient d’un
passage de l’Apocalypse : Je te maudis parce que tu n’es ni froid ni
bouillant. Que n’es-tu froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède, je
vais te vomir de ma bouche.
Un guerrier se repose et rit. Mais il est toujours attentif et prêt pour
l’action.

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Ange versus Démon

Un guerrier sait qu’un ange et un démon se disputent la main qui tient


l’épée.
Le démon dit : « Tu vas faiblir. Tu ne vas pas savoir quel est le bon
moment. Tu as peur. »
L’ange dit : « Tu vas faiblir. Tu ne vas pas savoir quel est le bon mo-
ment. Tu as peur. »
Le guerrier est surpris. Ils ont dit tous les deux la même chose.
Puis le démon continue : « Laisse-moi t’aider. »
Et l’ange dit : « Je t’aide. »
À ce moment, le guerrier comprend. Les mots sont les mêmes, mais les
alliés sont différents.
Alors, il consacre sa victoire à Dieu. Et, avec la confiance des vaillants,
il choisit la main de son ange.

53
Croire aux signes

Le guerrier de la lumière connaît l’importance de son intuition.


En pleine bataille, il n’a pas le temps de penser aux coups de l’ennemi,
alors il use de son instinct et il obéit à son ange. En temps de paix, il dé-
chiffre les signes que Dieu lui envoie.
Les gens disent : « Il est fou. »
Ou alors : « Il vit dans un monde imaginaire. »
Ou encore : « Comment peut-il se fier à des choses qui n’ont aucune
logique ? »
Mais le guerrier sait que l’intuition est l’alphabet de Dieu, et il conti-
nue d’écouter le vent et de parler aux étoiles.

54
Croire à l'amour

Pour le guerrier, il n’existe pas d’amour impossible. Il ne se laisse pas in-


timider par le silence, par l’indifférence, ou par le rejet. Il sait que der-
rière le masque de glace que portent les gens se trouve un cœur ardent.
Aussi le guerrier prend-il plus de risques que les autres. Il cherche
sans répit l’amour de quelqu’un – même si cela signifie entendre souvent
le mot « non », rentrer chez soi vaincu, se sentir rejeté corps et âme.
Un guerrier ne se laisse pas effrayer quand il cherche ce dont il a be-
soin. Sans amour, il n’est rien.

55
Croire à la négociation

Un guerrier de la lumière ne peut pas toujours choisir son champ de ba-


taille. Il est quelquefois entraîné malgré lui dans des combats qu’il ne dé-
sirait pas mener ; mais il n’avance à rien de fuir, car ces combats le
suivront.
Alors, au moment où le conflit est quasi inévitable, le guerrier
converse avec son adversaire. Sans manifester de peur ou de lâcheté, il
cherche à savoir pourquoi l’autre veut la lutte ; pour quelles raisons il a
quitté son village et l’a provoqué en duel. Sans dégainer son épée, le
guerrier le convainc que ce combat n’est pas le sien.
Un guerrier de la lumière écoute ce que son adversaire a à lui dire. Et il
ne lutte que si c’est nécessaire.
Mais s’il n’a pas d’autre solution, il ne pense pas à la victoire ou à la
défaite : il mène le combat jusqu’au bout.

56
Croire à la persévérance

Le guerrier de la lumière n’oublie jamais le vieux dicton : le bon che-


vreau ne rugit pas.
Les injustices arrivent. Il se voit aussi brutalement impliqué dans des
situations qu’il ne méritait pas, à des moments où il n’est pas en condi-
tion de se défendre.
Dans ces moments-là, il reste silencieux. Il ne dépense pas son énergie
en vaines paroles ; mieux vaut qu’il garde ses forces pour résister, être
patient, et ne pas oublier que Quelqu’un le regarde. Quelqu’un qui a vu
la souffrance injuste et ne s’en satisfait pas.
Ce Quelqu’un donne au guerrier ce dont il a le plus besoin : du temps.
Tôt ou tard, tout recommencera à conspirer en sa faveur.
Un guerrier de la lumière est sage. Il ne commente pas ses défaites.

57
Croire à sa Légende Personnelle

Un guerrier de la lumière assume entièrement sa Légende Personnelle –


sa raison de vivre. Ses compagnons commentent : « Sa foi est admirable !
»
Le guerrier est fier un bref instant, mais aussitôt il a honte de ce qu’il a
entendu, car il n’éprouve pas la foi qu’il manifeste.
À ce moment, son ange lui murmure : «Tu es seulement un instrument
de la lumière. Tu n’as aucune raison de t’enorgueillir, ni de te sentir cou-
pable ; il n’y a de motif que d’accomplir ton destin.
Et le guerrier de la lumière, conscient d’être un instrument, se sent
plus tranquille et plus sûr de lui.

58
Chapitre 17
Encore des histoires d'amis et d'inconnus

La Hollandaise au club

En 1982, j’avais beau avoir un bon emploi dans une maison de disques et
gagner beaucoup d’argent grâce à des textes de chansons, je me sentais
profondément malheureux. Pire encore : comme la vie était généreuse
avec moi, je me sentais coupable. J’ai donc décidé de tout laisser et de
courir le monde, jusqu’à ce que je trouve un sens à l’existence.
Au cours de ces aventures, j’ai vécu un certain temps en Hollande, à
Amsterdam, qui était le symbole de la liberté totale dans tous les sens. J’y
fréquentais le Kosmos – une sorte de club où se réunissaient les per-
sonnes avec qui j’avais des affinités.
Un soir, une Hollandaise m’a demandé comment était le Brésil.
J’ai commencé à parler de nos problèmes : la dure répression du ré-
gime militaire, les inégalités sociales, la misère, la violence.
« Mais toi, tu vis dans le meilleur endroit de la Terre. Qu’est-ce que ce-
la fait de se réveiller tous les jours au paradis ? »
La Hollandaise s’est tue un long moment. Puis elle a répondu :
« C’est horrible. Ici tout va très bien, il n’y a plus aucun défi, aucune
émotion. Si seulement j’avais tes problèmes – j’aurais de nouveau la sen-
sation de faire partie de l’humanité. »

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Avec les yeux de l’âme

L’écrivain argentin Jorge Luis Borges, déjà âgé de 80 ans, alla visiter le
Mexique. Son éditeur me raconte que, après plusieurs jours de causeries,
de conférences et d’hommages, Borges réclama un après-midi libre pour
aller voir les pyramides aztèques au Yucatán.
L’éditeur expliqua qu’il s’agissait d’un voyage très fatigant, qu’il fallait
prendre un taxi, un avion et une jeep. Borges ne se laissa pas convaincre,
et l’on finit par tout arranger pour qu’il se rendît à Uxmal.
Il arriva à la tombée de la nuit, après une journée épuisante. Il s’assit
face à une pyramide du Xe siècle, et demeura une heure sans rien dire. À
la fin, il se leva et remercia ses accompagnateurs : « Merci pour cet après-
midi et pour ce paysage inoubliable. »
Nous le savons, Borges était aveugle. Mais cela n’a pas empêché que
son âme comprît ce qui se trouvait autour de lui.

60
Une chapelle dans les Pyrénées

Peu après le lancement de L’Alchimiste, je dus passer quelque temps


hors du Brésil. Mais comme le livre venait de sortir et que mon éditeur
de l’époque ne se montrait pas très enthousiaste, j’étais très préoccupé
par ce qui se passait dans mon pays.
Un beau jour, dans les Pyrénées, je trouvai dans une chapelle un texte
gravé dans un mur. J’eus la certitude que ce message était fait pour moi,
le copiai dans mon carnet de voyage, et me mis à répéter ces phrases
tous les matins. Peu à peu, la paix de l’esprit me revint, et je pus enfin
profiter du voyage.
Voici ce qui était écrit dans la petite chapelle :
« Si tu étais vraiment un enfant, un enfant authentique, au lieu de te
préoccuper de ce que tu ne peux pas faire, tu contemplerais la Création
en silence. Et tu t’habituerais à regarder calmement le monde, la nature,
l’histoire et le ciel.
« Si tu étais vraiment un enfant, tu chanterais en ce moment l’Alléluia
pour tout ce qui est devant toi. Alors, libéré des tensions, des peurs et
des questions inutiles, tu mettrais ce temps à profit pour attendre, cu-
rieux et patient, le résultat des choses dans lesquelles tu as tellement in-
vesti ton amour. » (Carlos Caretto, ermite italien).

61
Dans un marché à Rio

Un prêtre de l’église de Copacabana attendait patiemment son tour pour


acheter de la viande au supermarché, quand une femme tenta de
resquiller.
Commença alors un festival d’agressions verbales de la part des autres
clients, auxquelles la femme répondait avec une égale véhémence.
Alors que le climat était insupportable, quelqu’un cria :
« Allons, madame, Dieu t’aime. »
« Ce fut impressionnant, raconte le prêtre. À un moment où tous ne
pensaient qu’à la haine, quelqu’un a parlé d’amour. Immédiatement,
l’agitation a disparu par enchantement. La femme a repris sa place dans
la file, et les clients se sont excusés d’avoir réagi aussi agressivement. »

62
Il n'est jamais trop tard

Joyce est une photographe australienne, spécialisée dans la vie sauvage.


« A 60 ans, j’ai pensé que la vie était finie pour moi », raconte-t-elle. «
Mes enfants étaient grands, et mes petits-enfants ne m’accordaient plus
d’importance. Un jour, j’ai décidé d’accompagner mon fils dans un
voyage dans le désert au centre de l’Australie. Nous campions et, comme
il n’y avait rien à faire, ni personne à proximité, j’ai décidé de me saouler
pour la première fois de ma vie. Après le deuxième verre, j’ai pris une
caméra vidéo et j’ai commencé à filmer. J’ai filmé le ciel, la tente, tout ce
dont j’avais envie. Mais j’étais tellement ivre que je suis tombée avec la
caméra. Je suis restée là quelques instants, et j’ai distingué un rang de
fourmis qui marchait à côté de moi. C’était comme si je pouvais entendre
leurs pas, comme si elles faisaient partie d’un monde que je n’avais ja-
mais vu. J’ai filmé les fourmis en marche, et j’ai découvert ma vocation. »
Quand nous avons conversé, il y a quelques années, Joyce avait 71 ans.

63
Chapitre 18
Les secrets de la cave

Une fois par an, je me rends à l’abbaye bénédictine de Melk, en Autriche,


pour participer aux Rencontres de Waldzell – une initiative de Gundula
Schatz et Andreas Salcher. En ce lieu, durant toute une fin de semaine, je
prends part à une sorte de retraite avec des prix Nobel, des scientifiques,
des journalistes, une vingtaine de jeunes, et quelques invités. Nous cuisi-
nons, nous nous promenons dans les jardins de l’ensemble monumental
(qui a inspiré à Umberto Eco Le Nom de la Rose) et nous parlons de fa-
çon informelle du présent et de l’avenir de notre civilisation. Les
hommes dorment dans le cloître du monastère, et les femmes sont héber-
gées dans des hôtels des environs.
La rencontre de 2005 contenait tout ce qui se pouvait espérer, surtout
des discussions passionnées, avec des moments de joie et de confronta-
tion. Presque tous les invités sont retournés dans leurs pays respectifs le
dimanche soir ; mais comme le lendemain les organisateurs et moi al-
lions participer à l’inauguration de la partie autrichienne du Chemin de
Saint-Jacques et devions passer la nuit dans l’abbaye, le père Martin nous
a invités à dîner dans son « lieu secret ».
Nous sommes descendus, tout excités, jusqu’aux souterrains du vieil
édifice. Une porte ancienne s’est ouverte, et nous nous sommes trouvés
dans une gigantesque salle, dans laquelle il y avait tout – ou pratique-
ment tout – ce qui avait été accumulé au long des siècles, et que Martin
se refusait à jeter. De vieilles machines à écrire, des skis, des casques de
la Seconde Guerre mondiale, des outils d’autrefois, des livres qui ne sont
plus en circulation, et… des bouteilles de vin ! Des dizaines, des cen-
taines, de bouteilles de vins recouvertes de poussière, parmi lesquelles, à
mesure que le dîner se déroulait, l’abbé Burkhard, qui nous accompa-
gnait, choisissait ce qu’il y avait de meilleur. Je considère Burkhard
comme l’un de mes mentors en matière de spiritualité, bien que nous
n’ayons jamais échangé plus de deux phrases (il ne parle qu’allemand).
Ses yeux expriment la bonté, son sourire manifeste une immense

64
compassion. Je me souviens qu’un jour, chargé de me présenter dans une
conférence, il a choisi, à la surprise générale, une citation de mon livre
Onze Minutes (qui traite de sexe et de prostitution).
Tout en mangeant, j’avais pleinement conscience d’être en train de
vivre un moment unique, dans un lieu unique. Soudain, j’ai constaté
quelque chose de très important : tous ces objets dans la cave étaient ran-
gés, avaient un sens, faisaient partie du passé, mais complétaient
l’histoire du présent.
Et je me suis demandé ce qui, dans mon passé, est rangé, mais que je
n’utilise plus.
Mes expériences font partie de mon quotidien, elles ne sont pas à la
cave, mais continuent à agir et à m’aider. Alors, parler d’expérience, ce
serait une mauvaise idée. Quelle serait la bonne réponse ?
Mes erreurs.
Oui. Regardant la cave de l’abbaye de Melk, comprenant que l’on ne
doit pas se débarrasser de tout ce qui n’a plus d’usage, j’ai compris que
dans la cave de mon âme se trouvaient mes erreurs. Un jour, elles m’ont
aidé à trouver le chemin, mais à présent que j’en ai pris conscience, elles
n’ont plus aucune utilité. Cependant, elles doivent m’accompagner, pour
que je n’oublie pas qu’à cause d’elles j’ai glissé, je suis tombé, et que c’est
à peine si j’ai eu la force de me relever.
Cette nuit-là, en regagnant ma cellule dans le cloître, j’ai fait une liste.
Voici deux exemples :
A] L’arrogance de la jeunesse. Chaque fois que je me suis rebellé, je
cherchais un nouveau chemin, et c’était positif. Mais chaque fois que je
me suis montré arrogant, pensant que les aînés ne savaient rien, il y a
beaucoup de choses que je n’ai pas apprises.
B] L’oubli des amis. J’ai eu souvent des hauts et des bas. Mais lors de
mon premier « haut », j’ai cru que j’avais changé de vie et j’ai décidé de
m’entourer de gens nouveaux. Bien sûr, dans la chute qui a suivi, les der-
niers arrivants ont disparu, et je ne pouvais plus recourir à mes anciens
compagnons. Depuis lors, je m’efforce de conserver l’amitié comme
quelque chose qui ne change pas avec le temps.
La liste est immense, mais l’espace de l’article est limité. Cependant,
bien que mes erreurs m’aient déjà enseigné tout ce qu’il me fallait ap-
prendre d’elles, il est important qu’elles demeurent dans la cave de mon
âme. Ainsi, quand de temps en temps je descendrai y chercher le vin de
la sagesse, je pourrai les contempler, accepter qu’elles font partie de mon
histoire, qu’elles se trouvent dans les fondations de ma personnalité

65
d’aujourd’hui, et que je dois les porter en moi – aussi bien rangées (ou
résolues) soient-elles.
Sinon, je cours le risque de tout répéter de nouveau.

66
Dans la retraite du cœur

Quelques jours après avoir écrit le texte qui précède et l’avoir envoyé en
Autriche, j’ai reçu une lettre de l’abbé Dr Burkhard Ellegast, OSB. Voici
une partie de ses réflexions :
« Il nous arrive très souvent de nous demander : comment cela nous
est-il arrivé ? Soudain, je me suis vu entouré de gens qui étaient prêts à
réfléchir sur le sens de la vie. Qu’aurais-je pu dire à ces personnes, s’il ne
m’est rien arrivé d’autre dans l’existence qu’entrer dans un couvent en-
core jeune, et plus tard être chargé de diriger cette abbaye pendant 26
ans ?
« Je pense que les gens me regardaient comme si j’avais une réponse
pour tout. Mais j’ai décidé simplement de parler un peu de moi. De dire
que ma foi est capable de me maintenir en vie, avec l’enthousiasme
d’aller de l’avant malgré des moments de pessimisme. Alors j’ai expliqué
ma devise : si je fais un faux pas et que je suis entraîné au fond, cela ne se
passera jamais d’une manière discrète. Tout le monde me verra crier,
donner des coups de pied, agiter des drapeaux, ainsi pourrai-je alerter
ceux qui viendront.
« À cause de cette devise, je sais que j’entraînerai difficilement d’autres
personnes avec moi dans mes erreurs, par conséquent je parviens à do-
miner ma peur et je me risque à mener ma barque dans des eaux incon-
nues. Je sais, bien sûr, que si je commence à me noyer malgré le bruit que
je ferai, je pourrai encore lever la main et prier Dieu de venir à mon se-
cours ! Je serai très certainement entendu, et un nouveau chemin
s’ouvrira.
« Dans son article, Paulo Coelho déclare qu’il a été surpris de constater
que je le présentais en me servant d’un texte de son livre Onze Minutes.
Je rapportais un passage du journal du personnage principal, dans lequel
elle raconte l’histoire d’un bel oiseau qui lui rendait souvent visite. Elle
l’admirait tellement qu’un jour, elle décida de l’enfermer dans une cage
pour avoir toujours auprès d’elle sa beauté et son chant. Les jours pas-
sant, elle s’habitua à sa nouvelle compagnie, et elle perdit
l’éblouissement qu’était l’attente de cette âme libre qui lui rendait visite
de temps en temps, sans aucune contrainte. Quant à l’oiseau, ne pouvant
chanter en captivité, il finit par mourir. Alors seulement elle comprit que
l’amour avait besoin de liberté pour exprimer tout son charme – bien que
la liberté supposât des risques.
« Nous avons tendance à rechercher la prison car nous sommes habi-
tués à voir dans la liberté quelque chose qui n’a pas de frontières et

67
n’engage pas de responsabilités. C’est pourquoi nous finissons égale-
ment par essayer de réduire en esclavage tous ceux que nous aimons –
comme si l’égoïsme était la seule façon de maintenir notre monde en
équilibre. L’amour ne limite pas, il élargit notre horizon. Nous pouvons
voir clairement ce qui est dehors, et nous nous pouvons voir encore plus
clairement les lieux obscurs de notre cœur.
« Bien que je ne parle pas anglais, je comprenais tout ce que disaient
les yeux et les gestes de Coelho. Je me rappelle le moment où il m’a de-
mandé, par l’intermédiaire de l’une des personnes présentes, ce qu’il de-
vait faire maintenant. J’ai alors répondu : “Continuez à chercher.
« “Et quand vous aurez trouvé, continuez pourtant à chercher encore,
avec enthousiasme et curiosité. Malgré les erreurs qui seront éventuelle-
ment commises, l’amour est le plus fort, laissez l’oiseau voler en liberté,
et non seulement chaque pas sera un mouvement en avant, mais il
contiendra en soi tout un nouveau chemin.” »

68
Chapitre 19
Je ne suis pas heureux

Au cours d’une interview, j’entends très fréquemment le commentaire


suivant :
« …Et maintenant que vous êtes un homme heureux… »
Ce qui provoque ma réaction immédiate :
« Ai-je dit que j’étais heureux ? »
Je ne suis pas heureux, et la quête du bonheur comme objectif princi-
pal ne fait pas partie de mon univers. Évidemment, depuis que j’ai une
certaine notion des choses, je fais ce que j’aimerais faire. C’est pourquoi
j’ai été interné trois fois dans un hôpital psychiatrique, passé quelques
jours terribles dans les sous-sols de la dictature militaire au Brésil, perdu
des amis et des copines pour en retrouver aussi rapidement. J’ai pris des
chemins que j’éviterais peut-être si aujourd’hui je pouvais revenir en ar-
rière, mais quelque chose me poussait toujours en avant, et il est certain
que ce n’était pas la quête du bonheur. Ce qui m’intéresse dans la vie,
c’est la curiosité, les défis, le bon combat avec ses victoires et ses défaites.
Je porte beaucoup de cicatrices, mais j’ai vécu aussi des moments qui ne
seraient jamais arrivés si je n’avais pas osé dépasser mes limites.
J’affronte mes peurs et mes moments de solitude, et je pense qu’une per-
sonne heureuse ne connaît jamais cela.
Mais cela n’a aucune importance : je suis content. Et la joie n’est pas
exactement synonyme de bonheur ; celui-ci pour moi ressemble davan-
tage à un morne après-midi de dimanche, dans lequel n’existe aucun dé-
fi, mais seulement le repos qui à certaines heures devient ennui, les
mêmes programmes de télévision à la fin de la soirée, la perspective du
lundi qui attend avec sa routine.
J’explique tout cela parce que j’ai été surpris par un grand dossier dans
l’un des magazines américains les plus réputés, qui consacre générale-
ment sa couverture à des sujets politiques. Le thème en était : « La
science du bonheur : est-il dans votre système génétique ? » Hormis les
choses habituelles (tableaux des pays où l’on est plus ou moins heureux,

69
études sociologiques sur l’homme cherchant un sens à sa vie, huit étapes
pour trouver l’harmonie), l’article présentait quelques observations inté-
ressantes, qui m’ont fait voir pour la première fois que mes opinions
étaient partagées par d’autres :
A] Les pays où le revenu est inférieur à 10 000 dollars par an sont des
pays dans lesquels la majorité des gens sont malheureux. Cependant, on
découvre qu’à partir de ce niveau, la différence monétaire n’a plus telle-
ment d’importance. Une étude scientifique réalisée auprès des 400 per-
sonnes les plus riches des États-Unis montre qu’elles sont seulement lé-
gèrement plus heureuses que celles qui gagnent 20 000 dollars. Consé-
quence logique : il est évident que la pauvreté est inacceptable, mais la
pertinence du vieux dicton « l’argent ne fait pas le bonheur » est prouvée
dans des laboratoires.
B] Le bonheur n’est qu’une ruse de plus que notre système génétique
nous impose pour accomplir son unique rôle : la survie de l’espèce. Ain-
si, pour nous forcer à manger ou faire l’amour, est-il nécessaire
d’associer un élément appelé « plaisir ».
C] Les gens ont beau se dire heureux, personne n’est satisfait : il faut
toujours tomber amoureux de la femme la plus belle, acheter une maison
plus grande, changer de voiture, désirer ce que l’on n’a pas. Cela aussi
est une manifestation subtile de l’instinct de survie : au moment où les
gens se sentiront pleinement heureux, plus personne n’osera se compor-
ter différemment, et le monde cessera d’évoluer.
D] Par conséquent, aussi bien sur le plan physique (manger, faire
l’amour) que sur le plan émotionnel (désirer toujours ce que l’on n’a
pas), l’évolution de l’être humain a dicté une règle importante et fonda-
mentale : le bonheur ne peut pas durer. Il sera toujours fait de moments,
pour que nous ne puissions jamais nous mettre à l’aise dans un fauteuil
et simplement contempler le monde.
Conclusion : mieux vaut oublier cette idée de quête du bonheur à tout
prix, et aller chercher des choses plus intéressantes, comme les mers in-
connues, les personnes étrangères, les pensées provocatrices, les expé-
riences risquées. Seulement de cette manière nous vivrons totalement
notre condition humaine, contribuant à une civilisation plus harmo-
nieuse et plus en paix avec les autres cultures. Bien sûr, tout a un prix,
mais cela vaut la peine de payer.

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Chapitre 20
L'homme qui suivait ses rêves

Je suis né à la maison de santé Saint-Joseph, à Rio de Janeiro. Comme


l’accouchement avait été assez compliqué, ma mère m’a consacré à ce
saint, le priant de m’aider à vivre. Joseph est devenu pour moi une réfé-
rence dans la vie et, depuis 1987, l’année qui suivit mon pèlerinage à
Saint-Jacques-de-Compostelle, je donne le 19 mars une fête en son hon-
neur. J’invite des amis, des gens travailleurs et honnêtes, et avant le dî-
ner, nous prions pour tous ceux qui s’efforcent de faire ce qu’ils font avec
dignité. Nous prions aussi pour ceux qui sont au chômage, sans aucune
perspective.
Dans la petite introduction que je fais avant la prière, j’ai coutume de
rappeler que si le mot « rêve » apparaît cinq fois dans le Nouveau Tes-
tament, quatre occurrences font référence à Joseph, le charpentier. Dans
tous ces cas, il est convaincu par un ange de faire exactement le contraire
de ce qu’il avait projeté.
L’ange exige qu’il n’abandonne pas sa femme, même si elle est en-
ceinte. Il pourrait dire des choses du genre : « Que vont penser les voi-
sins ? » Mais il rentre chez lui, et il croit en la parole révélée.
L’ange l’envoie en Égypte. Il pourrait répondre : « Mais je suis déjà
établi ici comme charpentier, j’ai ma clientèle, je ne peux pas tout laisser
tomber maintenant ! » Pourtant, il range ses affaires, et il part vers
l’inconnu.
L’ange lui demande de revenir d’Égypte. Alors Joseph pourrait penser
: « Maintenant que j’ai réussi à stabiliser de nouveau ma vie et que j’ai
une famille à nourrir ? »
Contrairement à ce que veut le sens commun, Joseph suit ses rêves. Il
sait qu’il a un destin à accomplir, le destin de tous les hommes ou
presque sur cette planète : protéger et nourrir sa famille. Comme des mil-
lions de Joseph anonymes, il cherche à s’acquitter de sa tâche, même s’il
doit faire des choses qui dépassent sa compréhension.

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Plus tard, sa femme ainsi que l’un de ses fils deviennent les grandes
références du christianisme. Le troisième pilier de la famille, l’ouvrier, on
ne pense à lui que dans les crèches de fin d’année, ou si l’on a pour lui
une dévotion particulière, ce qui est mon cas, comme c’est le cas de Leo-
nardo Boff, pour qui j’ai écrit la préface d’un livre sur le charpentier.
Je reproduis une partie d’un texte de l’écrivain Carlos Heitor Cony
(j’espère qu’il est vraiment de lui, car je l’ai découvert sur Internet!) :
« On s’étonne fréquemment que, me déclarant agnostique, n’acceptant
pas l’idée d’un Dieu philosophique, moral ou religieux, je vénère
quelques saints de notre calendrier traditionnel. Dieu est un concept ou
une entité trop lointaine pour mes moyens et même pour mes besoins.
Les saints, parce qu’ils furent terrestres, faits de la même argile que moi,
méritent plus que mon admiration. Ils méritent ma dévotion.
« Saint Joseph est l’un d’eux. Les Évangiles ne mentionnent pas un
seul mot de lui, seulement des gestes, et une référence explicite : vir jus-
tus. Un homme juste. Comme il s’agissait d’un charpentier et non d’un
juge, on en déduit que Joseph était par-dessus tout un bon. Bon charpen-
tier, bon époux, bon père d’un gamin qui allait diviser l’histoire du
monde. »
Belles paroles de Cony. Et moi, très souvent, je lis des aberrations du
genre : « Jésus est allé en Inde apprendre avec les maîtres de l’Himalaya.
»
Pour moi, tout homme peut transformer en une mission sacrée celle
que lui donne la vie, et Jésus apprit tandis que Joseph, l’homme juste, lui
enseignait la fabrication des tables, des chaises, des lits.
Je me plais à imaginer que la table sur laquelle le Christ consacra le
pain et le vin avait été fabriquée par Joseph – il y avait là la main d’un
charpentier anonyme, qui gagnait sa vie à la sueur de son front et, juste-
ment pour cette raison, permettait que les miracles se manifestent.

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FIN

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