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Finance&Gestion DFGC

«I have a dream» : devenir un contrôleur de gestion


‘‘business partner’’ Par Anne-Laure Farjaudon, IAE Bordeaux  Benoît Gérard, Université Paris-
Dauphine  Ludivine Perray-Redslob, Emlyon business school  : Publié le 02/05/2019

Pourquoi les étudiants choisissent-ils de s’engager dans une filière académique


spécialisée en contrôle de gestion ? Quelles sont leurs motivations pour devenir
c o n t r ô l e u r d e g e s t i o n ? Q u’ e s t - c e q u i l e s a t t i r e n t v e r s c e t t e f o n c t i o n m a l g r é l e s
stéréotypes parfois négatifs véhiculés par la société ?

Les stéréotypes véhiculés au sujet de la fonction contrôle de gestion sont nombreux et


généralement peu flatteurs (Dimnik et Felton, 2006 ; Friedman et Lyne, 2001). Nous nous
interrogeons ici sur les raisons qui poussent les étudiants dans cette voie et sur la
manière dont ils commencent à construire leur identité professionnelle en dépit de
l’image parfois négative du métier. Nous nous appuyons sur 31 interviews réalisées
auprès d’étudiants d’écoles de commerce et d’universités. Alors que certains étudiants
nous racontent que le métier est peu connu dans leur entourage, d’autres nous relatent
que, pour ceux qui connaissent le métier, le contrôleur de gestion leur est décrit comme
un personnage triste, froid, strict, dépourvu d’humour, intrusif, « cost-killer » et
pinailleur. Malgré cette méconnaissance et ces stéréotypes relativement « sévères », les
étudiants interrogés ont choisi de s’orienter vers le métier de contrôleur de gestion.

U n c hoix   ac a dé m ique  :  a c qué r ir une ex pe r tis e s a ns s ’e nfe r me r  

Les étudiants interrogés s’intéressent, pour la plupart, à de très nombreux domaines et


ont des facilités académiques. Avant de s’orienter vers le contrôle de gestion, une
majorité d’entre eux hésitait donc entre différentes spécialisations. À titre d’exemple,
certains disent avoir été attirés vers les ressources humaines ou le marketing. Deux
critères principaux ont dicté leur orientation vers une filière contrôle de
gestion. Premièrement, les étudiants interviewés estiment que certains des métiers ci-
dessus supposent une technicité moindre et peuvent donc plus aisément s’acquérir « sur
le tas ». Ils préfèrent dès lors privilégier  une filière de formation – le contrôle de
gestion – qui leur offre une expertise qu’ils auraient plus difficilement acquis
sans bagage académique. Deuxièmement, ils choisissent le contrôle de gestion parce
qu’ils ont le sentiment que cette filière de formation ne les enfermera pas. Elle offre,
selon eux, une large palette de métiers et de nombreuses possibilités de réorientation.   

U n c hoix de v ie  :   un mé tie r e n pha s e av e c s e s va le ur s per s onne lle s  

Les étudiants interviewés semblent accorder plus d’importance à l’intérêt de leur métier


qu’à l’argent qu’ils pourraient gagner en l’exerçant. Preuve en est que nombre d’entre
eux sont incapables d’estimer le salaire d’entrée dans la fonction contrôle de gestion. Ils
expliquent que ce critère n’est pas prépondérant dans leur choix de métier et leur
recherche d’emploi. Ils sont cependant nombreux à nuancer leurs propos en expliquant
que si cet élément n’est pas prioritaire dans leur décision c’est parce qu’ils savent que le
salaire d’entrée dans la fonction  est suffisant pour vivre aisément.  Il n’en demeure pas
moins que certains rejettent certaines fonctions – l’audit, par exemple – qu’ils savent plus
lucratives mais qu’ils pensent plus rébarbatives. Certains étudiants interrogés expriment,
par ailleurs,  une  volonté de concilier une vie de famille épanouie avec une vie
professionnelle enrichissante.  Ils refusent ainsi d’exercer des métiers plus rémunérateurs
mais qu’ils s’imaginent plus contraignants en termes de rythme de vie (trader, par
exemple). Les étudiants interrogés sont également nombreux à dénoncer certains
métiers financiers qu’ils estiment peu éthiques et se disent, au contraire, à la recherche
d’un rôle ou d’une entreprise prônant des valeurs plus  humaines et sociales.   
U n c hoix de r ôle : du re je t du r ôle de « c os t-k ille r » a u r ôle de « bus ine s s
pa r tne r »

Les étudiants interrogés manifestent une attirance prégnante pour les chiffres et les
tableaux qui leurs sont associés. La majorité d’entre eux est ainsi issu de filières
scientifiques, à dominante mathématiques. L’aspect quantitatif du métier de contrôleur de
gestion est un élément majeur d’identification. Nous constatons cependant que les
étudiants interrogés sont nombreux à rejeter la finance déconnectée de la réalité et
orientée vers le « cost-killing ». Ils s’identifient plutôt au contrôleur de gestion, aide à
l’opérationnel.
Les étudiants interrogés accordent beaucoup d’importance aux liens que la fonction
contrôle de gestion a pour ambition de créer entre les réalités opérationnelle et
financière. Le mot « abstrait » revient ainsi souvent dans leurs discours, aussi bien pour
réprouver des fonctions qu’ils considèrent déconnectées des chiffres – le marketing, par
exemple – que pour critiquer des métiers basés sur des chiffres qu’ils estiment
déconnectés de la réalité – les métiers de la banque, par exemple. S’ils reconnaissent
que la fonction impose parfois certaines contraintes aux opérationnels ils affirment
vouloir être dans une relation « gagnant-gagnant » en les soutenant également dans leur
quotidien.
Cette identification au rôle du « business partner » mène également les étudiants
interviewés à valoriser les qualités liées à ce rôle. Ils vouent ainsi une certaine
admiration à de précédents maîtres de stage ou collègues qui se montraient aptes à
traiter, analyser, extraire l’essentiel, simplifier, expliquer très rapidement et avec de
grandes qualités pédagogiques des tableaux de chiffres extrêmement compliqués.

U ne oppor tu nité de re pe ns e r la fina nc ia r is a tion

Depuis la crise des subprimes en 2008, la tendance à la financiarisation des


organisations s’est accentuée et a renforcé le caractère « financier » du rôle de
contrôleur de gestion, comme l’atteste d’ailleurs la tendance à l’embauche de « costs-
killers » destinés à faire des économies de coûts. Cette inclination a éloigné le contrôleur
de gestion des opérationnels, comme le précisent Nguyen et Laigue (2010, p.18) : « la
disjonction entre les opérationnels et contrôleurs de gestion se confirme. Il s’agit de
l’évolution la plus préoccupante. De fait, les revendications des contrôleurs de gestion se
sont multipliées et nombre d’entre eux ont affirmé qu’ils « aimeraient faire plus de conseil
auprès de la Direction Générale ou auprès des opérationnels. Ils voudraient avoir plus de
temps pour initier des dialogues stratégiques ». Ces aspirations sont finalement très
proches de celles des étudiants interviewés qui, s’ils assument une certaine attirance
pour les chiffres, refusent une carrière déconnectée des problématiques opérationnelles.
Si cette tendance paraît préoccupante et peut être source de frustrations pour nos
étudiants, leur projection dans un rôle de « business partner » constitue aussi une
formidable opportunité de repenser la financiarisation. Notre étude montre, en effet, qu’il
existe un extraordinaire vivier d’étudiants motivés et capables d’appréhender à la fois les
dimensions financière et opérationnelle des organisations. Conscients que la réussite
d’une entreprise repose sur une articulation harmonieuse entre les considérations
financières et opérationnelles, ils souhaitent limiter le risque de décisions opérationnelles
déconnectées des problématiques financières ou de décisions financières déconnectées
de l’opérationnel. Ils sont ainsi en mesure de se positionner en rempart d’une conception
abstraite de la financiarisation et de proposer une vision plus « incarnée » de celle-ci,
prenant en compte les préoccupations du terrain. Une question se pose alors : les
acteurs du monde des affaires sont-ils prêts à aller vers cette financiarisation plus «
incarnée » ? Une chose est sûre, nos étudiants y aspirent réellement et mettront tout en
œuvre pour convaincre des bienfaits de leur vision. .

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