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Ndiaye SARR, « De la cohabitation conflictuelle à l’écriture réaliste dans le roman africain

francophone », in Création et actualité en Afrique, dirigé par Viviane Azarian, Ijjou Cheikh
Moussa et al, université Mohammed V de Rabat/Université de Bayreuth, 2017, pp. 149-164.
A travers une lecture croisée de deux auteurs francophones, le Sénégalais Boubacar Boris
Diop avec Murambi, le livre des ossements1 et le Mauritanien Isselmou Ould Abdel Kader
avec Le muezzin de Sarandougou2, nous essayerons de montrer comment la création
littéraire, notamment le roman, reflète l’actualité et les réalités d’une société. En partant du
réel, bon nombre d’auteurs africains ont posé avec réalisme dans leurs œuvres les
préoccupations et séismes sociopolitiques qui secouent leurs pays respectifs.

Comme « un miroir que l’on promène le long d’un chemin »3, les romanciers ont transcrit
dans leurs œuvres fictives l’actualité brûlante du continent africain comme toile de fond
diégétique. En effet, cinquante quatre ans après les indépendances, l’Afrique est toujours
secouée par des tensions interethniques et religieuses. Il suffit de passer en revue l’actualité
africaine pour en avoir le cœur net. La crise politique qui sévit en Centre Afrique sur fond de
rivalités religieuses, opposant chrétiens et musulmans, le Soudan du sud est au bord de la
guerre civile, la République Démocratique du Congo est déstabilisée par la guerre du Kivou
qui tire ses origines du conflit du Rwanda, entre Hutu et Tutsi, le nord du Mali et l’épineuse
question de l’azawad, entre autres.

Il sera question pour nous dans cette analyse du génocide du Rwanda en 1994 et de la
question de la cohabitation conflictuelle en Mauritanie, opposant Maures et Negro-
mauritaniens, qui donna naissance à une abondante œuvre romanesque à la littérature
francophone mauritanienne, alors que chez les arabophones, nous ne connaissons pas
d’auteurs qui abordent ce sujet. Si notre choix est réducteur, il n’en demeure pas moins
légitime et justifié, tant le génocide du Rwanda avec son un million de morts en 99 jours a
créé un traumatisme profond chez les Africains et continue toujours de hanter la mémoire
commune. D’une moindre ampleur médiatique que certains conflits en Afrique, le conflit
politique entre le Sénégal et la Mauritanie communément appelé « les événements de 89 »
constitue le sujet principal du roman francophone mauritanien. Par ailleurs, les questions
liées à ces deux conflits restent d’une grande actualité et sont d’une importance capitale dans

1
Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements, Paris, Stock, 2000
2
Isselmou Ould Abdel Kader, Le muezzin de sarandougou, Nouakchott, 15/21, 2011
3
Comme l’affirme Stendhal dans Le Rouge et le Noir
1
l’agenda politique de Paul Kagamé et de Mohammed Ould Abdel Aziz respectivement actuels
présidents rwandais et mauritanien.

Notre communication s’articulera autour des axes fondamentaux que sont :

- La cohabitation conflictuelle

- L’écriture réaliste

I La cohabitation conflictuelle

La cohabitation conflictuelle est une question qui traverse un pan de la littérature


subsaharienne et essaime particulièrement les romans de notre corpus. Elle est une
coexistence voulue ou imposée dans un espace géographique entre des races ou groupements
ethniques distincts au sens religieux, culturel et linguistique. En effet, la cohabitation se
caractérise non seulement par une différence identitaire mais aussi par une profonde
opposition entre les différentes entités cohabitant. C’est de cette situation dont il s’agit entre
Hutus et Tutsis dans Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop et constitue le
sujet principal dans Le muezzin de sarandougou d’Isselmou ould Abdel Kader entre Negro-
mauritaniens et Maures. Nos deux romanciers évoquent une situation qui a secoué l’Afrique
subsaharienne au lendemain des indépendances. Le narrateur du muezzin de sarandougou
abonde dans ce sens lorsqu’il affirme : « peu importe la différence entre la Mauritanie et
d’autres pays où la cohabitation des ethnies résulte plus d’une volonté extérieure que du fait
imparable de la culture et du métissage »4.

1.1 Les origines du conflit

Pour appréhender les conflits dont il est question dans les romans de notre corpus, il est
nécessaire de remonter à leurs origines historiques. En effet, Isselmou Abdel Kader et
Boubacar Boris Diop font des incursions dans le passé pour éclairer les zones d’ombres du
présent et rendre plausible les conflits avec leurs cortèges de violences.

Dans Murambi, cette question apparaît clairement lorsque Siméon Habineza raconte son
enfance à Cornelius, lors de l’arrivée des premiers Européens au Rwanda. Ces derniers avait
demandé d’être reçu par le Mwami à la cour royale de Nyanza. Nous rappelons que le Mwami
est l’intermédiaire entre Imana, dieu des rwandais et le reste du peuple. Récalcitrant face à la

4
Isselmou ould Abdel Kader, op.cit, p. 19
2
nouvelle religion et à son refus de changer le nom d’Imana, le Mwami fut chassé et remplacé
par un « jeune homme plein de vanité » :

« Les étrangers chassèrent le Mwami récalcitrant et en mirent un autre à sa place.


Pour la première fois de leur vie, les habitants du Rwanda virent un Mwami porter un
casque, des bottes, une veste et des culottes »5.
Par le truchement du narrateur homodiégétique, Simeon Habineza, Boubacar Boris Diop
projette une lumière sur la politique segmentaire des Allemands puis des Belges :

« Dans le passé, [ils] avaient dit aux Tutsi : vous êtes si merveilleux, votre nez
est long et votre peau claire, vous êtes de grande taille et vos lèvres sont minces, vous
ne pouvez pas être des Noirs, seul un mauvais hasard vous a conduits parmi ces
sauvages. Vous venez d’ailleurs »6.
Cette séquence narrative démontre clairement que la mise en exergue des différences et
l’invention des mythes autour de la supériorité des Tutsis sur les Hutus est l’une des sources
du génocide au Rwanda car elle a brisé les liens fraternels édictés par la coutume et fissuré le
tissu social. Etant donné que cette affirmation n’est pas le fruit de l’imagination de Diop,
puisqu’elle est une réalité, nous nous permettons dès lors cette extrapolation pour confirmer
cette politique segmentaire. En effet, la réalité historique nous renseigne que Joseph Arthur de
Gobineau, l’un des théoriciens de l’idéologie coloniale, dans son Essai sur l’inégalité des
races humaines7 avait considéré les Tutsi comme des « hamites » et les « Hutu » comme des
« bantous ». Selon le même auteur, le hamite est un noir issu d’ancêtres blancs. L’allusion est
claire ici puisque l’idéologie dominante à l’époque c’était la supériorité de l’homme blanc sur
l’homme noir.
Isselmou Ould Abdel Kader met en relief cette politique segmentaire dans Le muezzin de
sarandougou. Cependant, nous constatons une différence notoire entre la politique coloniale
adoptée en Mauritanie et celle menée par les Allemands et les Belges au Rwanda. Si au
Rwanda les Tutsis furent considérés supérieurs aux Hutus, il n’en est pas de même en
Mauritanie. En effet, les colons se sont contentés d’introduire des préjugés et clichés dans
l’imaginaire des enfants maures à propos des Noirs et vice-versa. Ces préjugés expliquent
l’inquiétude du représentant du sultan, Moubika lors des soirées de chant organisées par les
habitants du village, au lendemain de sa mutation au sud du pays, à Boghé. Depuis son jeune

5
Boubacar Boris Diop, Op.cit, p.215
6
Ibid, p. 215
7
Joseph Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Edition Pierre Belfond, 1885
3
âge, on avait appris au Préfet que « les Africains noirs ont la faculté de se transformer en
fauves ou en vampires en dansant au rythme des tams-tams »8.

N’ayant jamais fréquenté ni les anciennes écoles ni la région du fleuve, le nouveau préfet est
troublé par ses souvenirs d’enfance. Il décide alors de se confier et faire ainsi part de sa
crainte des Noirs à son ami commerçant, Salek qui connaît bien les populations du village.
Pour le rassurer, ce dernier lui rappelle les rapports historiques et fraternels entre Maures et
Noirs : « cette population avait campé pour la première en venant du nord, à deux jours de
marche de ce qui devait, plus tard, s’appeler Chinguity. Ce fut en l’an soixante-dix après
l’hégire, selon ce que m’a confié l’un des chefs de cette tribu »9.

Etonné de ces liens séculaires qui témoignent de la fraternité entre ces deux composantes du
pays, Moubika interroge son ami sur les origines de ces légendes qui augmentent la peur
qu’on a des Noirs font peur des Noirs.

Ces balivernes, estime le marchand, faisaient rire ceux qui écoutaient. Mais, au milieu
de la période coloniale apparurent les tirailleurs indigènes avec des appellations et
accoutrement différents. Les Maures parmi eux mettaient des turbans gris et des
boubous de couleurs différentes qui leur donnaient, quand ils se juchaient sur leur
dromadaire, l’image de ces gros oiseaux légendaires dont les enfants avaient une peur
bleue. Le spahi noir portait une longue culotte beige et se coiffait d’une grande
chéchia rouge qui faisait peur, même aux adultes les plus courageux »10
Le narrateur nous renseigne davantage sur cette propagande coloniale dans les villes
majoritairement habitées par des Maures lorsqu’il affirme :

« Dans les villes où se concentraient des unités de l’armée coloniale, les colons
propagèrent à dessein une sornette selon laquelle les soldats originaires
d’Afrique noire se rassembleraient toutes les nuits du vendredi pour organiser
des fêtes auxquelles participeraient leurs parents, venus leur rendre visite »11.
L’auteur du Muezzin de sarandogou entend revivifier les rapports historiques de convivialité
et d’hospitalité entre tribus nomades et ethnies noirs que la colonisation a lézardés à dessein.
Alors que jadis, avance le narrateur, les enfants du Fouta12 entretenaient « de fluides échanges
avec les tribus nomades du nord. Les princes du Tagant et de l’Adrar liaient amitié avec ceux

8
Isselmou Ould Abdel Kader, op.cit, p. 25
9
Ibid, p.26
10
Ibid, p.26
11
Ibid, p.26
12
Nous soulignons. L’auteur fait allusion au royaume de Fouta Toro qui était situé entre le sud de l’actuelle
Mauritanie et le nord de l’actuel Sénégal
4
des villages noirs et chaque pilote de caravane nouait une solide amitié avec son « kowri » qui
le protégeait au besoin durant son séjour »13

Ainsi à travers le récit de Moubika et de Simon Habineza, nos deux auteurs font un
réquisitoire contre la politique coloniale. Nous verrons dans le point suivant, intitulé « Le
conflit politique » que les Africains ne sont pas absents sur le banc des accusés.

1.2. Le conflit politique

Le conflit politique occupe une place prépondérante dans Murambi et dans Le muezzin de
sarandogou au sens qu’il conduit au conflit ethnique. En effet, la compréhension du conflit
ethnique passe d’abord par une analyse des contradictions politiques qui génèrent ces conflits.
Dans bien des cas, le conflit oppose des mouvements politiques. Dans Murambi le conflit
oppose non seulement des formations politiques aux intérêts divergents mais aussi leurs ailes
armées. Tandis que dans le roman mauritanien, il est question d’un conflit externe, avec le
Sénégal mais qui a des répercussions internes. Il importe de noter que l’idéologie est une arme
efficace pour écarter et éliminer les adversaires à la conquête du pouvoir. Comme pour
témoigner de l’importance du conflit politique, Boubacar Boris Diop ouvre Murambi avec le
récit de Michel Serumundo.

Comme tous les jours ce citoyen lambda tutsi, propriétaire de la vidéothèque de Fontana se
rend au marché de Kigali où il est installé depuis neuf ans. Mais ce jour-là, n’était pas un jour
comme les autres car la ville était en état de siège juste après l’assassinat du président. La
garde présidentielle était en position à l’entrée de la gare, pour le contrôle des cartes d’identité
sur lesquelles étaient mentionnées l’appartenance ethnique de chaque Rwandais. En effet,
c’est après avoir échappé au premier contrôle que Michel Serumundo se rend compte dans le
car, par le biais des passagers, que l’avion du président avait été abattu.

La mort du président hutu est la résultante du conflit politique et de longues tractations qui
avaient opposé le Front patriotique rwandais et le parti Parmehutu/MDR que Juvénal
Habyarimana dirigeait depuis son coup d’Etat de 1973. Cette séquence fictive rejoint la réalité
historique du Rwanda. Par ailleurs, le récit de Jessica Kamanzi, infiltrée du FPR à Kigali
témoigne aussi de ce conflit politique dans Murambi :

13
Isselmou Ould Abdel Kader, op.cit, p. 14
5
« Moi, j’ai choisi d’être là. Nos chefs dans le maquis, à Mulindi, m’ont fait
confiance et j’ai accepté. On nous a expliqué que le traité de paix d’Arusha
pouvait produire le meilleur ou le pire et que le FPR avait besoin de gens dans
toutes les grandes villes. »14

Le traité de paix d’Arusha était le processus de paix sous l’égide de l’OUA, de l’ONU avec
quelques grandes puissances qui devait sortir le pays de l’impasse politique. Dans cette
perspective, les deux forces politiques, le Paramehutu/MDR, le parti Etat, et le FPR avaient
signé un accord pour le partage du pouvoir. En effet, les craintes de Jessica qui avait participé
aux négociations d’Arusha étaient justifiées car contrairement aux attentes de ces accords, le
pays s’enfonce davantage dans une crise politique qui a pris une tournure ethnique. Et puisque
les formations politiques sont à base ethniques, les Tutsi furent considérés comme des infiltrés
du FPR. Toutefois, le FPR s’était préparé à cette éventualité et ses membres furent infiltrés
avec de fausses cartes d’identité dans toutes les grandes villes du pays à l’image de Jessica.

Dans Le muezzin de sarandougou le conflit politique est d’une autre nature. En effet, il
oppose le Sénégal et la Mauritanie. C’est à travers le dialogue de Limam, sous-officier de
l’armée avec son coéquipier, le lieutenant Zouber que ce dernier et le lecteur arrivent à
comprendre le caractère factice de ce conflit qui n’a aucune raison d’être. Les sultans dressent
leurs peuples contre eux, afin de se maintenir au pouvoir, en les tenants en haleine. Cette
narration dialogique met également en lumière l’idéologie qui nourrit le discours et oriente les
agissements de certains extrémistes et nationalistes noirs (Chihabou) et maures (Zouber), au
grand dam de l’unité nationale.

Plus instruit que son frère d’arme, Limam explique l’inquiétude du Senegal face aux éleveurs
transhumants mauritaniens, qui en période de désertification traversent le fleuve à la
recherche de pâturages. Il affirme à cet effet que « devant ce phénomène le Senegal a peur
pour sa stabilité, son mode de vie et la pérennité des rapports entre ses ethnies »15.

Ainsi la transhumance devient dans cet espace sahélien une menace pour la paix et l’harmonie
des populations des deux rives car, elle engendre des races de tous genres et fait disparaitre les
différences. Et « les sultans font tout pour troubler cette harmonie afin de ne pas être surpris

14
Isselmou Ould Abdel Kader, op.cit, p.43
15
Ibid, p. 76
6
par l’évolution de leurs sujets »16. C’est pendant cette période de transhumance que s’est
déclenchée un conflit entre éleveurs et cultivateurs noirs. Mais, très vite, l’affrontement va
prendre une tournure raciale. Plusieurs familles negro-mauritaniennes considérées comme des
sénégalaises sont déportées au Sénégal. Accusés de fomenter un putch militaire, plusieurs
officiers noirs servant encore dans l’armée sont arrêtés.

Comme Boubacar Boris Diop au sujet de l’opération turquoise, l’auteur mauritanien dénonce
le silence complice des « ambassadeurs des pays civilisés », pour reprendre son expression.
Le narrateur pointe du doigt « ces diplomates [qui] sont au courant de tout, mais ils feignent
d’ignorer les événements de ce genre pour ne pas être moralement obligés de rechercher un
souverain de rechange à installer au Trône »17.

Par ailleurs, si l’absurdité semble caractériser et orienter le comportement de certains à


l’image du Docteur Karekezi, de Valence Ndimbati (le premier a fait assassiner son épouse et
ses enfants et le second a découpé sa fiancée) dans Murambi et le préfet Moubika, l’officier
Nabika et Bouhnouk dans Le muezzin de sarandougou, il n’en demeure pas moins que
d’autres incarnent l’humanité et le sens du vivre ensemble. Parmi ces personnages qui, dans
une situation de furie généralisée, ont sauvé des vies humaines au péril de la leur, on retrouve
Félicité Niyitegeka, une religieuse hutu de Gisenyi qui a caché quarante-trois Tutsis chez elle
pour les faire passer pendant la nuit de l’autre côté de la frontière, vers le Zaïre. Finalement,
elle sera « abattue d’un coup de pistolet en plein cœur »18.

Cette humanité est incarnée dans Le muezzin de sarandogou par Meyna et son père Sid Amar
de la tribu des Idana. En effet, le clan des Manabe et les Idana ont tissé de solides liens au fil
des années de cohabitation et « partagé tant de peine ensemble et savouré bien des victoires
sur les épizooties, les fauves et la précarité »19. Et lorsque les Manabé ont été arrêtés mani-
militari par l’officier Nabika et ses hommes, au lendemain de l’incident frontalier entre
l’éleveur et le cultivateur, la fille des Idana va braver les interdits pour revoir son amie
d’enfance Coumba, la fille de Zakaria, chef des Manabe, à la prison de Bouhdida. Elle va
ainsi tisser des liens avec le Colonel Samadou, pour obtenir leur libération. Elle estime que

16
Isselmou Ould Abdel Kader, op.cit, p. 117
17
Ibid, p. 67
18
Ibid, p. 142
19
Ibid, p. 92
7
pour sauver des vies humaines, on peut même outrepasser les règles de la morale sans avoir
de reproche à se faire »20. Le dépositaire de la tradition des Idana va également soutenir et
accompagner le chef des Manabe durant sa maladie et les pénibles épreuves de la vie jusqu’à
sa mort. Il est en effet celui qui va conduire Zakaria à « son ultime demeure ». Et s’est occupé
du mariage de Coumba et Limam « de manière à ce que personne ne s’aperçoive de l’absence
de feu Zakaria »21. C’est sur cette union que va se clôturer le récit qui symbolise l’espoir et le
ciment de l’unité du pays.
La manière dont ces conflits ont été représentés par nos deux romanciers est autant importante
que leur traitement. Ainsi, nous allons, dans le deuxième axe de cette communication, voir
comment l’écriture du conflit oscille entre fiction et réalité.

II Ecriture du confit : entre fiction et réalité

Murambi, le livre des ossements et Le muezzin de sarandogou reflètent respectivement la


société rwandaise et celle de Mauritanie. En effet, il est question dans ces deux romans du
génocide tutsi au Rwanda et des événements de 89 en Mauritanie. Par ailleurs, Boubacar
Boris Diop et dans une moindre mesure Isselmou Ould Abdel Kader ont reproduit fidèlement
dans leurs romans une réalité sociopolitique à un moment de l’histoire des deux pays.
Toutefois, la représentation du réel dans une œuvre fictive donne ainsi à nos auteurs une
certaine marge de manœuvre devant leur permettre d’exprimer leur génie personnel. Dès lors,
réalité et fiction s’entremêlent d’une manière à ce que le lecteur ait du mal à tracer une
frontière nette entre elles. Paul Ricœur abonde dans ce sens lorsqu’il écrit :

« La fiction a, si l’on peut dire, une double valence quant à la référence : elle se
dirige ailleurs voire nulle part, mais parce qu’elle désigne le nom de lieu par
rapport à toute réalité, elle peut viser indirectement cette réalité, selon ce que
j’aimerais appeler un nouvel « effet de référence ». Ce nouvel effet de référence
n’est autre chose que le pouvoir de la fiction de réécrire la réalité. »22

C’est de cette réécriture de la réalité qu’il s’agit dans Murambi, le livre des ossements et Le
muezzin de sarandogou. Nous serons tenté d’avancer qu’il y a dans ces deux récits un
fragment de l’expérience de leurs auteurs. Il est clair que le parcours de Cornelius, personnage

20
Isselmou ould Abdel Kader, op.cit, 88
21
Ibid, p. 186
22
Paul Ricœur : Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, Paris, Seuils, 1986, cité par Coudy Kane, p.115
8
du roman s’apparente à celui de Boubacar Boris au sens que ce dernier comme son
personnage n’est pas témoin oculaire du génocide. En effet, c’est en 1998 que Cornelius
revient d’exil après un long séjour à Djibouti. C’est exactement la même année que Boubacar
Boris Diop se rend au Rwanda dans le cadre du projet Fest’Africa : Rwanda, écrire par
devoir de mémoire. Tandis que dans Le muezzin de sarandogou nous avons décelé à travers
le dialogue des personnages des traces de subjectivité qui émanent de l’auteur par l’entremise
d’un commentaire et d’un point de vue. Paul Ricœur considère d’ailleurs le discours de
certains personnages comme identique à « l’auteur impliqué, c'est-à-dire à un déguisement
fictif de l’auteur réel »23.

Par ailleurs, pour l’auteur sénégalais : « on était dans la réalité, il y avait des gens, tout ce que
nous avions à imaginer était la fiction, et le livre était fait. Il fallait absolument une référence
aux morts »24. Ces propos sont orientés par les supplications des rescapés qui avaient
demandé aux écrivains : « surtout n’écrivez pas des romans avec nos souffrances. Dites
seulement ce que vous avez vu. Nous sommes des personnes, pas des personnages »25. Le
refus de trahir le récit du témoin apparaît dans la narration au niveau de la description de
l’horreur, de la temporalité et de l’espace. Ce qui confère au récit une rare qualité de violence
et une dimension réaliste remarquable. Boubacar Boris Diop se fixe comme objectif par
l’entremise de son personnage, Cornelius, d’écrire :

« Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots
nus et – n’en déplaise à Gérard - des mots couverts de sang et de merde. Cela, il
pouvait le faire, car il voyait aussi dans le génocide des Tutsi du Rwanda une grande
leçon de simplicité. Tout chroniqueur pouvait au moins y apprendre – chose
essentielle à son art – à appeler les monstres par leur nom. »26
A travers la fiction Isselmou Ould Abdel Kader entend témoigner de la souffrance de ses
compatriotes noirs et saluer le courage et la lucidité de certaines tribus maures -à l’image des
Idana dans l’univers diégétique à l’égard des Manabé- qui se sont solidarisés avec les ethnies
noires pendant le conflit. Il faut, pour l’auteur mauritanien, exorciser par la littérature et la
justice.

23
Paul Ricœur, Temps et récit III : temps raconté, Paris, Seuil, 1985, p. 276
24
Entretien réalisé avec Boubacar Boris Diop, lundi 05 mars 2001, à Dakar
25
Boubacar Boris Diop, Ecrire dans l’odeur de la mort, numéro monographique _ Rwanda 2004 : témoignage et
littérature, « lendemains », n. 112, décembre, 2003, p. 79
26
Boubacar Boris Diop, op. cit, pp. 226-227
9
Dès lors la recherche constante de l’effet du réel devient omniprésente chez nos deux
écrivains conférant ainsi à leurs récits un caractère réaliste remarquable et indéniable. Ainsi le
recourt à l’écriture réaliste sans complaire dans le luxe de la fiction permet à Diop et Ould
Abdel Kader de ressusciter les morts en donnant corps à leur souffrance. Ceci permet de
maintenir dans les mémoires collectives ces conflits tragiques comme pour dire « plus jamais
ça ! ».

Dans un entretien27 avec Marie Bernard, Boubacar Boris Diop affirme en substance que la
fiction est gage de liberté et qu’elle est l’expression qui permet le mieux de donner visage à la
douleur.

II.1. Poétique de l’imaginaire


Le recourt à l’imaginaire est fréquent chez nos deux romanciers. Certains anthroponymes tels
que Moubika et Chihabou, pour ne citer que les deux pyromanes et responsables du conflit,
proviennent de l’imagination d’Ould Abdel Kader. Moubika est en effet le représentant du
sultan. Il prend une décision fatale en interdisant aux villageois d’accéder au fleuve. Cette
décision du Préfet légitime le discours incendiaire contre les Maures de Chihabou, fils aîné du
chef de canton. Ce dernier aspire à devenir une figure historique en s’autoproclamant
défenseur des Negro-mauritaniens. Il va ainsi inciter les villageois à la désobéissance civile et
à se jeter en masse dans le fleuve interdit.

Ce procédé traduit une certaine volonté de s’éloigner du réel, pour ainsi renforcer l’effet fictif
du texte. Est-ce du fait -comme il l’avait confié à un journaliste- que « les Mauritaniens ne
sont pas prêts à regarder leur passé en face » [ou] peut-être aussi parce que raconter quand des
acteurs sont encore vivants » ? Quoi qu’il en soit Paul Ricœur abonde dans ce sens lorsqu’il
écrit :

« Du seul fait que le narrateur et ses héros sont fictifs, toutes les références à
des événements historiques réels sont dépouillées de leur fonction de
représentance à l’égard du passé historique et alignées sur le statut irréel des
autres événements »28

27
Entretien réalisé avec Boubacar Boris Diop, op.cit
28
Paul Ricœur, op.cit, p. 187
10
Contrairement à Ould Abdel Kader, l’auteur de Murambi met en scène des rescapés qu’il a
rencontrés lors de son séjour à l’image de Siméon Habineza de son vrai nom Apollinaire. Il a
également attribué à ses personnages des noms tirés des listes des victimes. Ainsi, Murambi
devient une épitaphe symbolique des morts anonymes du génocide. Même si Boubacar Boris
Diop a usé de son imagination pour créer des personnages fictifs comme Cornelius et Stanley,
pour ne citer que ceux-là, il ne s’est pas laissé emporter par l’esthétique fictive car nous
pouvons déceler, comme il l’affirme, des traits de caractère tirés des personnages réels :

« C'est bizarre, Cornelius est fictif. Stan est fictif. Mais le fictif est toujours
relatif dans un roman. J'ai vu quelqu'un qui avait le même trait de caractère
que Stanley, quelqu'un qui s'est battu courageusement pendant la guérilla et
qui maintenant pense qu'il faut tourner la page, qu'il faut oublier. Et je me suis
servi de ce trait de caractère, de quelqu'un que je ne connais même pas très
bien pour imaginer Stanley, étant entendu que c'est une attitude assez
fréquente aujourd'hui au Rwanda. Les gens ne veulent pas qu'on leur jette tout
le temps leurs morts à la figure. Je parle des personnages
importants. Cornelius, nous en avons déjà discuté, je l'ai imaginé, c'est chacun
des auteurs. Mais c'est aussi tous ces Rwandais qui reviennent au pays et qui
découvrent le génocide. »29

Nous retrouvons également dans Le muezzin de sarandogou la présence des noms à


consonance mauritanienne qui font références aux différentes composantes ethniques et
raciales du pays. Nous retiendrons à cet effet quelques anthroponymes à savoir Coumba et
Kadiata de la tribu des Manabe et de leur mère Malado ; et Meyna et Sid Amar de la tribu des
Idana et les descendants d’esclaves Mabrouka et son époux Bilal. Ces dénominations ont une
fonction de « représentance » et permettent ainsi de mimer la réalité sociale du pays.

Nos deux romanciers ont eu recourt, dans la désignation de leurs personnages, à la fois à
l’imaginaire et au réel pour les besoins de la création romanesque. Qu’ils proviennent de
l’imagination ou du réel, Isselmou Ould Abdel Kader et Boubacar Boris Diop inscrivent leurs
personnages dans des espaces réels et mémoriels.

29
Entretien réalisé avec Boubacar Boris Diop, op.cit
11
II.2. Un espace réel
Au niveau de l’espace, nous remarquons que Diop et Ould Abdel Kader utilisent non
seulement des lieux connus et identifiables dans la carte géographique des deux pays mais
également des lieux chargés de mémoire. En effet, le récit de Michel Serumundo confirme
cette hypothèse dans Murambi lorsque le narrateur homodiégétique souligne que les
événements se déroulent entre Kigali et Nyakabanda le jour de l’assassinat du président
Juvénal Habyarimana. Aussi les villes de Nyabarongo, Ntarama, Nyamata et de Murambi
sont évoquées. Les deux dernières retiennent particulièrement l’attention du lecteur dans le
récit et symbolisent la cruauté du génocide. En effet, l’église de Nyamata et l’école technique
de Murambi parmi tant d’autres espaces sont devenus des sites mémoriaux du génocide et
reconnus par l’UNESCO comme mémorial de l’humanité.
En effet, les atrocités commises au pays des mille collines ont choqué Cornelius, quatre
années après le génocide, et ont traumatisé un célèbre intellectuel afro-américain après son
passage à l’église de Nyamata où étaient exposés « entre vingt-cinq mille et trente mille
cadavres »30. Cependant, Murambi est le lieu de massacres du plus grand nombre de Tutsis.
Réunis expressément dans cette enceinte en vue d’une boucherie à grande échelle,
commanditée par le Docteur Joseph Karekezi, des milliers de Tutsis furent assassinés parmi
lesquels sont son épouse, Nathalie Kayumba et ses deux enfants, Julienne et François.

On retrouve également dans Le muezzin de sarandogou des lieux comme, Boghé, Bouhdida,
Sarandogou que le lecteur averti localise aisément dans la réalité. Ce procédé donne une
certaine authenticité au récit fictionnel. Henri Mitterand écrit d’ailleurs dans Le discours du
roman que : « Le nom du lieu proclame l’authenticité de l’aventure par une sorte de reflet
métonymique qui court, circule la suspicion du lecteur puisque le lieu est vrai, tout ce qui lui
est contigu, associé est vrai. »31.

Par ailleurs, le choix de camper son récit dans le Brakna s’explique, d’une part, par le fait
qu’Ould Abdel Kader servit naguère dans cette région, au plus haut poste de commandement
administratif. D’autre part, le village Bouhdida et la ville de Boghé dans la même localité ont
été le théâtre d’affrontements interethniques pendant les douloureux événements de 89, 90 et

30
Boubacar Boris Diop, op.cit, p. 95
31
Henri Mitterand : Le discours du roman, Paris, PUF, 1980, cité par Coudy Kane, pp 115
12
91. Plusieurs officiers noirs y ont été massacrés froidement et enterrés dans des fosses
communes.

Ces espaces relevés dans les deux textes étudiés sont chargés de douloureux souvenirs et sont
très significatifs dans la mémoire collective des deux pays.

Il convient cependant de souligner que Ould Abdel Kader a situé son récit dans un sultanat et
non dans une République. Nous avons noté également une volonté de l’auteur du Muezzin de
sarandogou de brouiller l’espace réel, en exploitant les possibilités de la fiction. Tandis que
Diop a privilégié les références à l’espace réel et s’y réfère sans équivoque.

A cet effet Greimas et Courtes affirment dans Sémiotique :

« Du point de vue de l’organisation interne du discours, on peut considérer


l’onomastique – avec ses anthroponymes, ses toponymes, et ses chrononymes _
comme un des sous composants de la figuration censée conférer au texte le degré
souhaitable de la production du réel, la composante onomastique permet un
ancrage historique visant à constituer le simulacre d’un référent externe et à
produire l’effet de sens « réalité ». 32

Conclusion
Il appert de cette analyse qui se veut comparatiste plus de convergences que de divergences
entre nos deux auteurs. En effet, la question de la cohabitation conflictuelle inspirée de la
réalité est traitée chez Isselmou Ould Abdel Kader et Boubacar Boris Diop de manière à
inscrire dans les consciences collectives les atrocités qui caractérisent les conflits
interethniques en Afrique. Par ailleurs, ils dénoncent avec la même verve le culte de l’ethnie
et de l’instrumentalisation politique de l’identité. Même si I.O. Abdel Kader et B.B. Diop ont
approché différemment la fonctionnalisation du récit, il n’en demeure pas moins que le
langage et la poétique adoptés, dans les deux textes étudiés, sont ceux de l’écriture réaliste,
qui reproduit les schèmes de cohabitation conflictuelle. Au sujet de cette représentation
réaliste de l’espace, il ya parallélisme chez Diop et Ould Abdel Kader

Il ressort de cette étude d’une représentation réaliste de la question avec divers procédés
narratifs utilisés par nos deux romanciers, Isselmou Ould Abdel Kader et Boubacar Boris
Diop, pour renforcer l’effet réel de leurs textes et ainsi donner un caractère vraisemblable à

32
A. Greimas et J. Courtès, Sémiotique, Paris, Hachette, 1979, p.261.
13
leurs récits. Par ailleurs, Ould Abdel Kader et Diop ont montré la capacité de la littérature,
particulièrement du roman, à mimer la réalité et à dépeindre ses abus en reflétant les
préoccupations sociales et politiques de leur époque.

Ils cherchent, par le canal de la fiction, à engendrer un effet subversif chez le potentiel lecteur
afin que ce dernier puisse prendre conscience de sa personnalité d’être pensant pour agir et
transformer la vilenie du réel.

14
Bibliographie

1-Corpus

DIOP, Boubacar Boris, Murambi, le livre des ossements, Paris, Stock, 2000
OULD Abdel Kader, Isselmou, Le muezzin de sarandougou, Nouakchott, 15/21, 2011

2-Ouvrages critiques
BA, Mamdou Kalidou, Nouvelle tendance du roman africain francophone contemporain
(1990 -2010) : De la narration de la violence à la violence narrative, Paris, L’Harmattan,
2012

BA, Mamadou Kalidou, Le Roman africain francophone postcolonial, radioscopie de la


dictature à travers une narration hybride, Paris, L’Harmattan, 2009

BAKHTINE, Mikhail, Esthétique et théorie de roman, Paris, Gallimard, 1978

DEHON, Claire L, Le réalisme africain : Le roman francophone en Afrique subsaharienne,


Paris, L’Harmattan, 2002

MITTERAND, Henri, Le discours du roman, Paris, PUF, 1980


PARAVY, Florence, L’Espace dans le roman africain francophone (1970-1990), Paris,
L’Harmattan, 1999

3-Ouvrages théoriques

DE GOBINEAU, Joseph Arthur, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Edition
Pierre Belfond, 1885
GREIMAS, A. et COURTES J, Sémiotique, Paris, Hachette, 1979

RICOEUR, Paul, Temps et récit III : temps raconté, Paris, Seuil, 1985

RICOEUR, Paul, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, Paris, Seuils, 1986

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