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In memoriam Stephane Yerasimos (1942-2005)

1
Remerciements

Mes premières pensées vont à Stephane Yerasimos qui dirigeait ce travail avant de
nous quitter si brusquement. Il a guidé mes premiers pas sur les décombres des empires où ont
émergé des Etats-nations, qu’il connaissait si intimement.
Je tiens à remercier chaleureusement ma directrice de thèse, Azadeh Kian-Thiébaut,
pour ses conseils avisés, ses mises en garde utiles pour le terrain iranien, et ses
encouragements à persévérer, si nécessaires dans cette longue entreprise.
Comment ne pas dire ma dette à l’égard des membres du CRAG de l’Université Paris
8 et son fondateur Yves Lascoste, qui m’avait chaleureusement encouragé à persévérer après
mon DEA ? Je tiens à remercier toute l’équipe de l’Institut Français de Géopolitique pour son
accueil et son dynamisme. Une pensée particulière à Béatrice Giblin dont la grande
disponibilité sait allier des intuitions toujours pertinentes. Je souhaite aussi saluer l’équipe
Monde iranien et indien du CNRS, avec une mention spéciale pour Bernard Hourcade, qui
m’a fourni de nombreux et précieux documents cartographiques.
Ce travail doit beaucoup à l’accueil dont j’ai bénéficié au sein des instituts français à
l’étranger, même si l’expérience fut écourtée. Je tiens à remercier les directeurs successifs de
l’IFRI, Jean During, Rémy Boucharlat et Christian Bromberger, avec lequel j’ai eu la chance
d’échanger dans le cadre du projet ANR. A l’IFEA, je remercie Pierre Chuvin, sans oublier
l’antenne de Bakou et ses deux chercheurs successifs, Bayram Balci et Thornike Gordadze,
avec lesquels j’ai eu des échanges fructueux, tant professionnellement qu’amicalement. Je
tiens aussi à remercier la Fondation de France pour l’aide financière qu’elle m’a accordée
dans la phase de rédaction.
Cette recherche n’aurait été la même sans les fructueuses discussions que j’ai eu avec
des collègues plus ou moins avancées dans la carrière académique. Que soient ainsi remerciés
Semih Vaner (†), Gilles Dorronsoro, Bernard Hourcade, Fahrad Khosrokhavar, Olivier Roy,
Fariba Adelkhah, Hamid Ahmadi, Stéphane Dudoignon, Alexandre Toumarkine, Elise
Massicard, Benoit Fliche, Walter Posch, Claire Mouradian, Gilles Authier, Benjamin
Gourisse, Denis Hermann, David Durand-Guédy, Elvire Corboz, Laurent Vinatier, Marie Le
Ray, Julien Zarifian, Sophie Rétif et Shirin Sadjadi.
Je veux aussi adresser mes remerciements à toutes les personnes rencontrées au fil de
mes enquêtes de terrain sans qui ce travail n’aurait pu voir le jour. Il est difficile de toutes les
citer mais je tiens à nommer Mashallah Razmi, Zohre, Sadeq, Reza, ‘Ali, Hassan, Hosseyn,

2
Khadija, Omid, Khadija, Mehrad, Azad, Shirin, ‘Ali, et tous les autres. Sans eux, ce travail
n’aurait jamais été possible.
Je dois beaucoup à la chaleureuse sympathie de mes amis de Bordeaux, Rennes et
d’ailleurs. Pour l’évasion qu’ils m’ont procuré dans ces si nombreux moments que nous avons
passé ensemble pendant ces dernières années. Mais aussi leurs encouragements à continuer
dans la voie que j’avais choisie.
Un grand merci à mes parents qui ont toujours su être là quand il le fallait. Je leur en
suis éternellement reconnaissant pour ses quatre dernières années, mais aussi pour toutes
celles qui les ont précédées. Une pensée aussi pour mon frère, Yves, et ma sœur, Anne, et ses
deux petits bouts de choux, dont le nombre d’années va enfin pouvoir dépasser celui de ma
thèse.
A Cécile, pour son amour constant et sa réconfortante présence.

3
Note sur la translittération

Face à la diversité des sources et à la faible systématisation orthographique de la


langue turque parlée en Iran, il semblait difficile d’adopter un système cohérent de
translittération, sans que celui-ci ne nuise à une lecture aisée de cette thèse. Autre problème :
sur le territoire actuel de la République d’Azerbaïdjan, la langue turque a été retranscrite en
pas moins de trois alphabets pendant le 20ème siècle (arabe, cyrillique et latin). Le turc de
Turquie a subi de telles transformations au cours du 20ème siècle que des mots persans et
arabes, qui sont restés malgré les tentatives d’éradication, ont subi d’importantes
modifications qui les différencient phonétiquement de leur forme utilisée en persan.
Devant toutes ces difficultés, notre parti pris a été de lisser au maximum la
translittération pour que n’apparaisse pas au fil du texte, les mêmes termes orthographiés de
différente façon. Notre choix s’est porté sur une version simplifiée du International Journal of
Middle East Studies qui omet les signes diacritiques. Les approximations qui en découlent ne
pourront que décevoir les orientalistes habitués à lire des transcriptions plus fidèles aux
langues turques et persane. Nous nous en excusons auprès d’eux. Nous nous excusons aussi
auprès des lecteurs familiers du turc de Turquie dont l’usage est le de le reprendre tel quel.

4
INTRODUCTION GENERALE

5
1 La construction problématique d’un objet de recherche
Malgré une saine ambition d’affranchissement des contraintes pratiques, la
construction d’un objet de recherche reste une entreprise soumise à de nombreuses
contingences. Elles contribuent à réorienter ou redimensionner un travail qui ne peut aboutir
dans la forme qu’on pensait a priori lui donner. C’est une expérience douloureuse, mais bien
souvent salvatrice, puisqu’elle procède pour partie de la maïeutique, un art parfois ésotérique
pour les doctorants. Dans mon cas, ces contingences ont tourné à la tragi-comédie : de grands
malheurs se sont abattus sur mon travail de recherche, mais le dénouement est heureux
comme l’atteste la soutenance de la présente thèse. N’ayant plus les moyens de me rendre sur
mon terrain principal en cours de troisième année de doctorat, j’ai été amené à reconstruire
mon objet de recherche à partir de matériaux, déjà rassemblés et partiellement traités, ainsi
que ceux auxquels il m’était encore possible d’avoir accès, tout ceci dans une optique
renouvelée. L’exposition de la démarche scientifique, partiellement contrainte, que j’ai suivie
doit rendre plus explicite les résultats obtenus dans ma recherche.

1.1 Le nationalisme azerbaïdjanais en Iran : un objet à construire

1.1.1 Une construction identitaire


Dans ce qui reste sans doute une des analyses les plus complètes du nationalisme en
Iran, Richard Cottam consacre un chapitre à l’Azerbaïdjan, qu’il intitule « L’Azerbaïdjan :
province ou nation ?1 » A partir des entretiens qu’il a conduits dans la région au début des
années 1950, il se dit très sceptique sur l’existence d’un moindre sentiment de séparatisme
dans la région du nord-ouest, comme c’était le cas pendant la Seconde Guerre mondiale
lorsque une République autonome fut fondée en Azerbaïdjan iranien. Cependant il n’écarte
pas complètement sa possible renaissance, si les non-persanophones se politisent à nouveau et
deviennent sensibles aux « appels démagogiques au séparatisme2. » Ervand Abrahamian, qui
a consacré de très stimulantes pages au Ferqa-ye Demokrat-e Azarbayjan (Parti Démocrate
d’Azerbaïdjan), l’organisation politique la plus structurée ayant pris fait et cause pour la
défense de la nation azerbaïdjanaise pendant la Seconde Guerre mondiale, soulignait
l’amenuisement de la conflictualité des relations interethniques au sein des organisations

1
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran. Updated through 1978, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press,
1979, p. 118-133.
2
Ibid., p. 131.

6
marxistes iraniennes3. Il est vrai que le rapprochement entre le Ferqa-ye Demokrat et le
Toudeh -le premier étant une branche dissidente du second, le parti communiste iranien- qui a
lieu au début des années 1960, allait dans son sens. Les transformations sociales de l’Iran, au
premier rang desquelles figure l’alphabétisation en persan de la population, auraient pour
tendance de rendre obsolète l’objet de recherche qui avait intéressé les deux chercheurs.
Comment comprendre le renouveau du nationalisme azerbaïdjanais sous la République
islamique, malgré l’extension de la persanophonie ? C’est d’abord la circonspection qui est de
mise. Elle ressemble à celle des premiers analystes qui ont traité des mouvements
nationalitaires, apparus dans les grands Etats-nations pendant la seconde partie du 20ème
siècle, comme au Pays basque ou en Ecosse. Elle est d’autant plus légitime dans le cas de
l’Iran, que la Révolution islamique puis la guerre contre l’Irak semblaient avoir
définitivement écarté toute revendication ethnique de grande ampleur pour consacrer l’Etat-
nation. Il est courant de l’illustrer par l’exemple du Khouzestan : la région arabophone du
sud-ouest de l’Iran qui, au lieu de prendre fait et cause pour l’Irak au nom d’une solidarité
arabe, a fait preuve d’une grande loyauté envers Téhéran dans sa lutte contre l’envahisseur
irakien.
Rares sont les outils statistiques dont on puisse se servir pour évaluer précisément
l’ampleur d’une mobilisation qui vise la particularisation du groupe ethnique, au nom de
l’existence d’une nation azerbaïdjanaise. Une indication peut être celle du nombre des
publications en langue turque : sous les présidences de Rafsanjani et Khatami entre 1989 et
2005, 460 livres sont publiés avec une circulation de 920 000 copies et 78 périodiques en turc
ou bilingue sont créés4. Ces chiffres sont impressionnants mais leur utilisation est bien
malaisée : étant des données officielles, elles passent sous silence toute la production
clandestine et grise5 ; elle ne prend pas en compte les ouvrages en persan avec des
thématiques sur l’identité turque ; les variations à la hausse du curseur de la censure entrainent
une baisse de la production, et inversement ; les publications en ligne ne sont même pas
évoquées. Cette frénésie éditoriale, si elle est intéressante à observer, pose un autre problème
méthodologique : sans même évoquer la question de la collecte, on se trouve dans l’incapacité
à maîtriser un corpus qui croît plus vite qu’il n’est humainement possible de le dépouiller. Il
est donc illusoire de prétendre à une radiographie exhaustive de la production discursive
3
Ervand Abrahamian, “Communism and Communalism in Iran: The Tudah and the Firqah-I Dimukrat”,
International Journal of Middle East Studies, Vol. 1, N° 4, 1970, p. 291-316.
4
Touraj Atabaki, “From Multilingual Empire to contested Modern State”, in Homa Katouzian, Hossein Shahidi
(ed.), Iran in the 21st Century. Politics, Economics & Conflict, Londres Routledge, 2008, p. 59.
5
La production grise est celle qui, sans recevoir d’autorisations officielles, est diffusée assez ouvertement,
principalement des publications étudiantes.

7
traitant des Turcs d’Iran. Cependant, il est aisé de dégager quelques leitmotivs récurrents de
cette littérature : l’attention portée à la langue maternelle en tant que principal référent
identitaire, la volonté de faire reconnaître la culture ethnique comme une culture nationale ou
l’importance de la transmission de la culture aux nouvelles générations.
Restons donc sur la première observation, la frénésie éditoriale. Elle laisse supposer un
activisme débordant de la part de militants, qui ne comptent pas leur temps passé à noircir des
pages, puis s’échinent à les publier. Il est loin d’être l’apanage des Turcs d’Iran, d’autres
mouvements identitaires ont aussi fait preuve de leur ardeur à publier : c’est le cas d’autres
groupes ethniques, comme les Kurdes, mais aussi des mouvements féministes. Plus
généralement, il est possible de parler de nouveaux mouvements sociaux qui ont
profondément reconfigurer la société post-révolutionnaire6. Une des critiques récurrentes que
l’on dresse à l’encontre de ces nouveaux mouvements sociaux est bien celle de leur
nouveauté. Craig Calhoun n’a guère éprouvé de difficulté à montrer qu’ils s’apparentaient
pour partie à ceux du 19ème siècle, à l’instar du féminisme ou du nationalisme7. Un autre
travers souligné est l’insistance sur l’identité des acteurs, censée résister aux mutations du
mode de production8, alors qu’elle est soumise à des profondes reconfigurations et reste bien
plus plurielle qu’on ne le dit9. Plus généralement, c’est l’utilisation scientifique du terme
identité qui est critiquée. Une grande ambiguïté règne autour de ce concept, qui a été chargé
de tant de significations différentes que son potentiel analytique s’est effrité10.
Pour éviter cette imprécision, il semble utile de lui substituer le concept autrement plus
opérant de construction identitaire. Elle désigne la production de discours et de pratiques dont
l’objectif est la promotion du sentiment d’appartenance, et une conception particulière de
cette appartenance. Il existe donc des formes d’action et de choix dans les processus
identitaires : ils ne sont ni la simple redécouverte d’une essence immanente et donnée, ni le
fruit de la combinaison des éléments matériels constitutifs d’une société. C’est sans doute ici
que réside l’aporie du raisonnement d’Ervand Abrahamian : autant il considère qu’il faut
partir des trajectoires sociales et politiques des leaders pour comprendre la dissidence

6
C’est le parti pris par Farhad Khosrokhavar dans la lignée du paradigme d’analyse proposé par Alain Touraine.
Fahrad. Khosrokhvar, “Postrevolutionary Iran and the New Social Movements”, in Eric Hooglund, (ed.), The
Twenty Years of Islamic Revolution. Political and Social Transition in Iran Since 1979, New York, Syracuse
University Press, 2002, p. 3-18.
7
Craig J. Calhoun, “New Social Movements of the Early Nineteenth Century”, Social Science History, Vol. 17,
N° 3, 1993, p. 385-427.
8
Alberto Melucci, “The New Social Movements: A Theoretical Approach”, Social Science Information, Vol. 19
N° 2, 1980, p. 199-226.
9
Bernard Lahire, L’homme pluriel, Paris, Nathan, 1998.
10
Rogers Brubaker, Frederick Cooper, “Beyond Identity”, Theory and Society, Vol. 29, N° 1, 2000, p. 1-47.

8
azerbaïdjanaise au sein du Toudeh, autant il part de critères matériels, la progression de la
persanophonie, pour prédire la fin des revendications nationalistes en Azerbaïdjan iranien.
Finalement, cette progression du persan aurait mécaniquement pour conséquence le recul de
la langue turque parlée en Azerbaïdjan iranien, et avec elle de la possibilité même du
nationalisme azerbaïdjanais. Alors qu’il a fait la part belle au politique dans ses travaux,
Abrahamian prédirait presque son occultation.
De façon similaire, Elise Massicard évoque le problème de « l’occultation de la
dimension politique » dans le cas du mouvement aléviste, comme si le mouvement n’était que
la nécessaire expression du groupe dont il se réclame11. Cette approche qui naturalise le
mouvement pose problème car elle empêche une distinction précise entre le groupe et la
construction identitaire produite par certains membres du groupe. Elle empêche de reconnaître
que le nationalisme est une idéologie, c’est-à-dire « cette partie de la culture qui se préoccupe
activement d’établir et de défendre des valeurs et des convictions nouvelles12. » Pour y palier,
je fais le choix de distinguer les termes turc et azerbaïdjanais. Turc qualifie le membre du
groupe, dont l’appartenance est déterminée par la naissance, même s’il faut reconnaître que ce
critère est de moins en moins opératoire, du fait de l’extension de la persanophonie et du
développement de l’exogamie. Le terme azerbaïdjanais sera réservé à des concepts
retravaillés par les nationalistes pour leur donner un sens politique, en particularisant leur
groupe13.

1.1.2 Une mobilisation identitaire


En introduisant la dimension politique, les constructions identitaires apparaissent
indissociables des rapports de pouvoir. Il faut donc se poser la question de l’action et de
l’organisation, ce qui incite à introduire les entrepreneurs de cause pour les placer au cœur de
la mobilisation. Il me semblait nécessaire de m’interroger sur les intérêts et les logiques qui
poussent les entrepreneurs à formuler des constructions identitaires, et ceux à partir d’enjeux
concrets. Une différenciation des constructions identitaires apparaît clairement au moment de
la Révolution islamique : les formulations du nationalisme azerbaïdjanais se clivent avec une
différenciation spatiale entre les villes de Téhéran et Tabriz. Elles laissent augurer des

11
Elise Massicard, Construction identitaire, mobilisation et territorialité politique. Le mouvement aléviste en
Turquie et en Allemagne depuis la fin des années 1980, Thèse, IEP de Paris, 2002.
12
Lloyd A. Fallers, “Ideology and culture in Uganda Nationalism”, American Anthropologist, Vol. 63, N° 4,
1961, p. 667. Cité par Christophe Jaffrelot, Les nationalistes hindous, Paris, Presses de la fondation nationale des
sciences politiques, 1993, p. 27.
13
Dans la partie préliminaire de la thèse, ce choix sera expliqué au-delà de la nécessaire distinction
méthodologique entre le groupe et la construction identitaire.

9
stratégies différentes que les entrepreneurs n’auront que peu de temps pour investir du fait de
la guerre contre l’Irak et la répression politique qui s’abat sur le pays. Ceci amène à d’autres
questions. Comment les entrepreneurs s’emploient-ils à faire valoir la validité de leurs
revendications auprès de la population ? Quels canaux utilisent-ils pour mobiliser ? De quelle
manière s’appliquent-ils à faire apparaître leurs revendications comme des problèmes publics
de la première importance, qu’il convient de traiter immédiatement ? Ensuite mon
questionnement s’est déplacé vers la question des revendications dont le spectre est large et
extrêmement mouvant. Elles couvrent le culturel (demande de reconnaissance de la langue
turque dans les institutions publiques), le politique (demande de démocratisation et de
dévolution de pouvoir), le territorial (demande de respecter l’intégrité territoriale de
l’Azerbaïdjan iranien). En formulant ces revendications les entrepreneurs sont amenés à
définir ce qu’est être azerbaïdjanais dans des termes plus explicites, même si conserver un
certain flou peut laisser une plus grande marche de manœuvre.
Les relations entre mobilisation, revendication et discours identitaire montrent que
l’identité n’est pas seulement le fruit d’une construction par les entrepreneurs, mais qu’elle est
aussi reconstruite dans la mobilisation. La mobilisation est production d’identité et lui confère
un sens14. Par conséquent, la catégorie identitaire est circulaire puisque l’identité du groupe
mobilisé est entretenue pour pérenniser et renforcer la mobilisation. D’autre part, la catégorie
identitaire fait sens pour les acteurs et désigne un registre de mobilisation avec le
développement des demandes liées à l’identité, à l’instar de la Turquie15. L’essor des
mobilisations identitaires entraine une généralisation de la grille de lecture identitaire, à
travers laquelle des acteurs de plus en plus nombreux interprètent les évènements. Elle
provoque aussi l’apparition de l’identité comme « problème public16 » mais aussi comme
ressource politique pour d’autres acteurs du champ politique.
Une différence saisissante saute aux yeux de l’observateur : autant la fin de la Seconde
Guerre mondiale est marquée par un accaparement de la mobilisation par une organisation, le
Ferqa-ye Demokrat, grâce au soutien soviétique, autant la République islamique est celle
d’une immense segmentation de la mobilisation. Elle m’est apparue au fur et à mesure de mon

14
Lilian Mathieu, “Quand la sociologie de l’action collective rencontre les identités. Etat des lieux et
perspectives”, Sylvie Ollitrault, Valérie Salapala, (éd.), Mobilisations, Identités, Dominations, à paraître.
15
Elise Massicard entend par « registre de mobilisation une catégorie dans laquelle les acteurs inscrivent une
mobilisation. Ils distinguent ainsi couramment entre les registres "politique" (communiste, libéral etc.) et
"identitaire" (nationaliste, particulariste). » Elise Massicard, “Les mobilisations "identitaires" en Turquie après
1980 : une libéralisation ambiguë”, Gilles Dorronsoro (éd.), La Turquie conteste, Paris, Editions du CNRS,
2006, p. 89.
16
Erik Neveu, “L'approche constructiviste des "problèmes publics", un aperçu des travaux anglo-saxons”, Etudes
de Communication, N° 22, 1999, p 41-57.

10
immersion dans le milieu nationaliste, en observant les relations que les acteurs entretiennent
entre eux, les liens d’interconnaissance, les dynamiques de rivalité et d’opposition. Derrière le
refrain unitaire, qui revient sans cesse pour évoquer la nation azerbaïdjanaise, se cache une
multitude de groupes, voire groupuscules, rassemblés autour d’une publication ou d’une
association. Ils s’agrègent à l’occasion, en fonction des situations et des interactions existant
entre les individus et les groupes. Face à cette atomisation de la mobilisation, il devient
difficile de parler d’un mouvement, comme le dit Alberto Melucci : « Plutôt que de
mouvements, on devrait parler d’espaces de rassemblement (espaces d’agrégation) : il existe
[…] un réseau diffus de groupe, de points de rencontre, de circuits de solidarité, qui diffèrent
profondément de l’image de l’acteur collectif organisé politiquement17. » C’est pourquoi il
faut voir le nationalisme azerbaïdjanais comme une structure réticulaire, faiblement
hiérarchisée et polycéphale, où règne une concurrence permanente entre les groupes et les
individus.
Ces caractéristiques sont liées à l’environnement général que la sociologie des
mobilisations a canoniquement nommé « la structure des opportunités politiques. » Critiqué
pour s’être transformé en attrape-tout méthodologique18, voire tout bonnement enterré19, le
concept rappelle que l’environnement dans lequel évolue le nationalisme azerbaïdjanais
demande à être analysé, mais de manière dynamique. Il doit être conçu comme un champ de
conflits mais aussi d’alliances, dans lequel « les opportunités sont à la fois le produit de
conditions objectives et de perceptions subjectives20. » Il faudra donc tenir compte des
relations de la mobilisation avec les autres mouvements, les institutions et l’Etat. Cela
demande d’introduire dans l’analyse les comportements de tous ces acteurs et leurs
interactions. L’objectif est bien de faire converser deux traditions de recherche, parfois
ignorantes les unes des autres : l’analyse des politiques publiques oublie parfois les stratégies
et les pratiques des acteurs mobilisés ; l’étude des mobilisations ne prend pas suffisamment en
compte le continuum de l’action collective. La démarche consiste à relier aux conditions et
cadres d’action de la mobilisation, les stratégies des entrepreneurs de cause. Dès lors, nous
nous trouvons en compagnie d’un objet de recherche qui constitue un excellent biais pour
analyser la République islamique Iran, à la manière de Gilles Dorronsoro, lorsqu’il s’interroge

17
Alberto Melucci, “Mouvements sociaux, mouvements post-politiques”, Revue Internationale d’Action
Communautaire, Vol 10, N° 50, 1983, p. 14.
18
Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La découverte, Paris, 2002, p. 105.
19
Olivier Fillieule a parlé d’un requiem du concept à cause de son incapacité à prendre en compte la nature
dynamique de l’espace des mobilisations. Olivier Fillieule, “Requiem pour un concept. Vie et mort de la notion
de ‘structure des opportunités politiques’”, in Gilles Dorronsoro (éd.), La Turquie conteste, op. cit.
20
Ibid., p. 214.

11
sur l’importance des mobilisations dans l’évolution du système politique en Turquie21. Il faut
partir des questions suivantes : En quelle mesure le régime islamiste est-il sensible aux
mobilisations et à quelles mobilisations ? Quelle est la nature de ses réponses ? Ainsi il est
possible de se dégager de l’ornière de ne voir dans les mobilisations le moyen d’une
démocratisation par le bas, et sortir du paradigme société civile/mobilisation/démocratisation,
qui a passablement échoué à rendre compte des enjeux politiques dans le cas de l’Iran, mais
aussi dans d’autres pays du Moyen-Orient.
Le nationalisme azerbaïdjanais présente à priori de précieux avantages pour se poser
de telles questions. Déjà il possède une histoire relativement ancienne, qui remonte à la
Seconde Guerre mondiale, et ne constitue donc pas une spécificité de la République
islamique. L’appartenance des Turcs au chiisme évite l’introduction d’une variable religieuse,
devenue particulièrement discriminatoire sous la République islamique. Grâce à des
migrations anciennes et continues, les Turcs ont massivement quitté l’Azerbaïdjan iranien
pour s’installer sur l’ensemble dans l’ensemble du pays. Du fait de la présence des Turcs dans
la majorité des secteurs de la société iranienne, il présente un spectre social bien plus large
que d’autres mouvements ethniques. C’est un réel avantage par rapport à d’autres groupes
(comme les Kurdes), qui se sont illustrés par une opposition plus frontale à l’Etat central
islamique et ont suscité bien plus d’intérêt dans la communauté scientifique. Enfin, la très
riche Enquête sur les conditions socio-économiques des ménages iraniens de 2002, réalisée
par le Centre de Statistiques d’Iran et Monde iranien, à partir d’un échantillonnage de 6500
ménages, montre que les différentes caractéristiques testées pour les Turcs sont toujours très
proches de celle de la moyenne nationale22. A bien des égards, ils semblent être des Iraniens
comme les autres.

1.2 Contingences extérieures


Depuis les révélations faisant état d’un programme d’enrichissement d’uranium en
2002, la République islamique d'Iran est engagée dans une gigantesque partie de bras de fer
avec les principales puissances occidentales, Etats-Unis en tête. Elles veulent faire renoncer
Téhéran à son ambition de devenir une puissance nucléaire, tandis que l'Iran présente son
programme comme pacifique et légitime, et désire en faire une cause nationale pour tous les
Iraniens. La tension s'est encore accrue depuis l'élection surprise à la Présidence de la

21
Gilles Dorronsoro, “Action collective et régime sécuritaire en Turquie”, Gilles Dorronsoro (éd.), La Turquie
conteste, op. cit.
22
Centre Statistique d’Iran, Monde iranien, Enquête sur les caractéristiques socio-économiques des ménages
iraniens (2002).

12
République de Mahmoud Ahmadinejad, en juin 2005. Après les deux mandats du réformateur
Mohammad Khatami, qui présentait une image apaisée de la République islamique, c'est un
laïc, partisan d'un retour aux sources révolutionnaires qui a conquis le poste de Président.
Depuis, il multiplie les postures provocantes, jetant de l'huile sur le feu sur des relations
américano-iraniennes, au passif déjà passablement compliqué. Son élection intervient alors
que Washington se montre particulièrement interventionniste dans la région, ayant claironné
haut et fort un titanesque projet de transformation du Moyen-Orient, visant à renverser les
régimes opposés à l'hégémonie américaine. La République islamique d'Iran se trouvait en
ligne de mire de l’administration américaine : dès 2002, elle avait été placée juste après l'Irak
sur la liste des Etats membres de l'axe du mal, donnée par George Bush dans le discours sur
l'Etat de l'Union23. Les déboires de l'Armée américaine en Irak, incapable de ramener l'ordre
dans le pays récemment envahi, semblaient protéger l'Iran des velléités de Washington. Mais
la pression pesant sur l'Iran s'accentue à partir de l'année 2006, enclenchant une logique
conflictuelle, apparemment implacable. Sur les devantures des librairies se mettent alors à
proliférer les ouvrages aux titres plus belliqueux les uns que les autres24, ne prédisant d'autre
issue qu'une confrontation militaire, avec des frappes américaines sur l'Iran, seul moyen
d'empêcher la République islamique d'accéder à la puissance nucléaire.
Sur la même période, la question ethnique prend un tour de plus en plus dramatique en
Iran, marqué par un passage à la violence. Les provinces périphériques du pays, où sont
installées les principales populations non persanes, deviennent le lieu de fortes tensions et
d'émeutes, voire de mouvements de guérilla contre les forces de sécurité iranienne. Au
Khouzistan, la province arabe du sud-ouest, des rumeurs d'un plan gouvernemental pour
changer la composition ethnique de la province sont à l'origine de violentes émeutes. Elles
sont brutalement réprimées, faisant 54 victimes en avril 2005. Le 12 juin suivant, juste avant
les élections présidentielles, quatre bombes explosent à Ahvaz, et deux à Téhéran, faisant 10
morts. De violentes émeutes ont aussi secoué les régions kurdes suite à la mort d'un activiste à
l'été 2005. Depuis 2004, le PJAK (Parti de la Vie libre du Kurdistan) a engagé des actions de
guérilla contre les forces de sécurité iranienne, à partir de leurs positions proches du Mont

23
http://www.whitehouse.gov/news/releases/2002/01/20020129-11.html , 13/08/2007.
24
Je ne citerai que ceux publiés en France. François Géré, L’Iran et le nucléaire. Les tourments perses, Paris,
Lignes de repères, 2006 ; Thérèse Delpech, L’Iran, la bombe et la démission des nations, Paris, Autrement,
2006 ; Thérèse Delpech, Le grand perturbateur, Réflexions sur la question iranienne, Paris, Grasset, 2007 ; Eric
Laurent, Bush, l’Iran et la bombe. Enquête sur une guerre programmée, Paris, Plon, 2007, François Hesbourg,
Iran, le choix des armes ?, Paris, Stock, 2007 ; Bruno Tertrais, Iran : la prochaine guerre, Paris, Le Cherche
midi, 2007 ; Alain Rodier, Iran : la prochaine guerre, Paris, Ellipses, 2007.

13
Qandil dans le nord de l'Irak25. Les principaux affrontements sont circonscrits aux provinces
de l'Azerbaïdjan de l'Ouest et du Kordestan, toujours à proximité des frontières turques et
irakiennes. En Azerbaïdjan, la publication d’une caricature dans le journal officiel Iran, jugée
blessante pour les Turcs, a été suivie de très grandes manifestations dans les villes
d’Azerbaïdjan iranien en mai 2006. Elles ont viré à l’émeute dans plusieurs localités où la
population s’en est prise à des symboles du pouvoir comme des branches de la banque
nationale, qui ont été incendiées. Même les régions peuplées de Turkmènes qui semblaient
jusqu'ici restées à l'écart sont touchées. A la fin décembre 2007, la mort d'un pêcheur lors d'un
accrochage avec les gardes-côtes a provoqué des émeutes qui ont contraint les autorités à
annoncer l’état de siège dans la ville de Bandar-e Torkman. Ce court inventaire montre que
dans les régions périphériques la question ethnique devient particulièrement sensible. Il ne
doit pas faire oublier que les provinces persanes du centre de l’Iran, ne sont pas épargnées par
des explosions de colère, même si elles ne possèdent pas de coloration identitaire et y
prennent des proportions moins dramatiques.

1.3 Un objet de recherche à reconstruire


Que ce soit à cause du programme nucléaire ou de la question ethnique26, le contexte
dans lequel j'ai commencé mes recherches sur les Turcs d'Iran dans le cadre de mon DEA en
2004, et la situation actuelle s'est énormément détérioré. Il est devenu particulièrement
pénalisant au début de l'année 2007, alors que je bénéficiais de ma première année de Bourse
d'Aide à la Recherche offerte par l'Institut Français de Recherche en Iran. Me voyant
continuellement essuyer un refus de la part des autorités iraniennes pour l’obtention d’un visa,
il me devenait impossible de me rendre à nouveau en Iran pour y poursuivre mes recherches.
Le projet que j'avais proposé pour l'obtention de cette bourse prévoyait trois axes de recherche
sur lesquels je n'ai malheureusement pas eu les moyens de travailler convenablement. Ils
avaient en commun de ne pas postuler une autonomie du politique par rapport au social en
Iran.
En premier lieu, m’intéressait la question de l’insertion du nationalisme azerbaïdjanais
dans le système de pouvoir iranien, que de multiples travaux ont assez vainement tenté
d’étudier par le haut. Abordées sous l’angle de la domination, les constructions identitaires

25
James Brandon, “Iran’s Kurdish Threat”, Terrorism Monitor, Vol. 4, N° 12, 15 June 2006,
http://www.jamestown.org/terrorism/news/uploads/TM_004_012.pdf
26
Les deux questions sont plus ou moins liées depuis que des rumeurs persistantes font état de tentatives de
déstabiliser la République islamique en jouant la carte des groupes ethniques.

14
sont indissociables des rapports de pouvoir27, qui ne se résument pas à une opposition frontale
entre protestataires et ordre islamiste. Leur complexité a à voir avec l’enracinement du régime
de la République islamique28. Ainsi, les instigateurs des politiques publiques peuvent intégrer
certaines protestataires dans le jeu politique, reprendre certaines des revendications, ou
chercher à remodeler les répertoires d’action collective des nationalistes. Le système de
pouvoir iranien ne pouvant être circonscrit au personnel politique stricto sensu, il semblait
nécessaire de s’intéresser à des acteurs qui jouissent d’un multipositionnement dans la
République islamique, à savoir les acteurs économiques et religieux. Ils constituent des
éléments structurants de l’environnement social dans laquelle évolue la mobilisation. Il suffit
de penser aux grandes manifestations de mai 2006 en Azerbaïdjan : elles ont été précédées de
la fermeture symbolique des bazars ou de prêches dans les lieux de culte.
Mieux comprendre l’ancrage social du nationalisme azerbaïdjanais nécessitait de
déconstruire les discours nationalistes qui tendent à présenter l’Azerbaïdjan comme une entité
d’une grande homogénéité, réceptacle d’une identité azerbaïdjanaise commune. Cette
présentation anhistorique et décontextualisée de l’identité est assez peu conforme à la réalité.
En effet, ce n’est qu’à travers des acteurs précis et des contextes d’interactions particuliers
que se concrétise l’identité turque en Iran. C’est pourquoi il me semblait nécessaire de partir
d'une approche localisée pour analyser les formes d'implantation du nationalisme
azerbaïdjanais, l'influence de la configuration locale sur l'organisation, les propriétés des
acteurs dans leur contexte spécifique. On se donnait ainsi les moyens d’observer
l’investissement récent dans le registre nationaliste d’une myriade d’entrepreneurs locaux aux
profils diversifiés, dont les revendications semblaient se rejoindre, alors que leurs attentes
étaient loin de correspondre. Une approche localisée devait aussi permettre de saisir sur le vif,
les rivalités internes que les discours nationalistes gomment au nom du rassemblement. Elle
possédait une capacité heuristique pour comprendre les difficultés d’agrégation du
nationalisme azerbaïdjanais, et par extension des mouvements sociaux en Iran.
En troisième point, il était question d’analyser la manière dont le nationalisme
azerbaïdjanais rejaillit sur le débat public en Iran. En effet, une telle mobilisation n’opère pas
à l’écart de l’espace public national, même si elle ne suscite pas forcément l’intérêt des élites
politiques, économiques, médiatiques ou culturelles. Leurs prises de position demandaient
d’être analysées et suivies à travers la presse et les publications afférentes à la question

27
Denis-Constant Martin, “Introduction : le choix de l’identité”, Revue Français e de Science Politique, Vol.
42, N° 4, 1992, p. 582-593.
28
Bernard Hourcade, Iran : nouvelles identités d’une République, Paris, Belin, 2002, p. 209-213.

15
ethnique en général. Le travail de terrain de longue durée comme le prévoyait ma bourse
permettait d’effectuer ce travail de dépouillement de longue haleine, et de poursuivre ma
recherche en me détachant des enquêtes auprès des seuls cadres et militants nationalistes.
Ainsi, on aurait pu mieux comprendre l’émergence des revendications des nationalistes
azerbaïdjanais en tant que problème public et d’évaluer la sensibilité de la République
islamique aux mobilisations ethniques, lesquelles et à quel moment ? La fermeture du terrain
m’a interdit l’accès à toutes ces sources, uniquement en persan, et m’a obligé à consolider
mes acquis sur des sources jusque là majoritairement récoltées en langues turques.
A partir de ses pistes de recherche, on se donnait les moyens de comprendre un peu
mieux la structuration de l’espace politique en Iran et les interactions entre les mouvements,
les institutions et l’Etat, bien loin des récurrentes simplifications (telle une société civile
démocratique, opposé à un Etat islamiste, bien évidemment oppresseur). L’impossibilité
matérielle de les explorer consciencieusement affecte cette thèse. Ils restent de nombreux
points d’interrogation concernant les stratégies des acteurs qui oscillent entre intégration et
exclusion, leurs marges de manœuvres et les contraintes de leur action. L’environnement
social et historique dans lequel évolue la mobilisation s’apparente à une peau de léopard sur
laquelle se dessinent de multiples tâches noires, qui restent des zones méconnues29. Il en
résulte une incontestable faiblesse et une nécessité de raisonner à partir d'un faisceau
d'hypothèses, qui n'ont pu être toutes rigoureusement vérifiées, notamment pour la période la
plus récente, celle de la diffusion de la mobilisation. Mais surtout une ambition qui était la
mienne au départ, évaluer l’importance des mobilisations dans l’évolution du système
politique, était devenue irréalisable.
A toute chose, malheur est bon. N’ayant plus accès à des sources sur lesquelles je
comptais, j'ai dû trouver des palliatifs à l’extérieur de l’Iran : en République d’Azerbaïdjan et
en Turquie où j’avais déjà effectué des recherches de terrain, mais aussi sur les territoires
discontinus de la diaspora iranienne. Cette dilatation n’a pas été que spatiale, mais aussi
temporelle, puisque j’ai dû affronter une variété encore plus grande de constructions
identitaires, formulées à travers l’histoire, qui prétendaient toutes cerner l’azerbaïdjanité. Il
me fallait me départir de la focalisation sur la République islamique que je m’étais imposé au
départ. Aussi bien la complexité de l’espace politique traité, que la multiplicité des discours
obligent à situer à plusieurs endroits du continuum allant de phénomènes identitaires menés

29
Un des aspects les plus dommageables me semble avoir été l’impossibilité de travailler sur les interactions
entre les Turcs et les autres communautés, principalement persanes mais aussi kurdes. Dans une période de
passage à la violence, les rapports interocmmunautaires peuvent contribuer à accélérer la logique conflictuelle.

16
par le haut (par les Etats et des mouvements hiérarchisés), et d’autres menés par le bas (par
des individus ou des mouvements lâches), que décrit Susan Hoeber Rudolph30. Une telle
localisation plurale me forçait à avoir toujours à l’esprit la dimension diachronique du
nationalisme azerbaïdjanais qui procède de plusieurs logiques, historiquement et
géographiquement identifiables. Hantée par cette dimension diachronique qui révèle les
nombreuses indéterminations de la construction identitaire, propre au nationalisme
azerbaïdjanais, ma réflexion s’est portée sur les critères matériels, présidant à la formation du
nationalisme, que j’avais cavalièrement évincés au début de mon travail. Leur réintroduction
m’a permis de reconstruire mon objet de recherche : les matériaux et techniques, déjà
maîtrisés, ont été réemployés, additionnées de sources auxquelles l’accès m’était possible et
d’approches jusque là inusitées. La prise de distance physique avec mon terrain est devenue
plus intellectuelle. N’étant plus pris dans la mobilisation, j’ai eu l’occasion de réfléchir à
nouveau à mon objet à partir d’une position plus surplombante. Ceci m’a amené à repenser
mon travail à l’aide d’une réflexion sur le terrain iranien et son exceptionnelle richesse, en ce
qui concerne l’ethnicité et son rôle dans la société, et le caractère dominant de la nation dans
le registre politique. J’ai aussi voulu profiter de mon premier terrain en Turquie, effectué à
l’occasion de mon mémoire d’IEP31. En interrogeant ces concepts saillants d’ethnicité et de
nation, il me devenait possible de jouer avec les théories du nationalisme comme y invite
Antoine Roger dans son manuel sur les théories du nationalisme32. Elles m’ouvraient de
nouvelles pistes pour travailler mon objet de recherche sur une plus longue durée qui permette
de mieux saisir la structuration de la construction identitaire et de la mobilisation particulière,
qu’est le nationalisme azerbaïdjanais en Iran. C’est donc à un retour sur soi et son travail que
m’a conduit la fermeture de mon terrain, et avec lui une manière renouvelée de penser la
contextualité. Cette démarche à rebours n’apparaît pas dans le produit fini. Classiquement, le
plan de la thèse commence par l’analyse du contexte pour ensuite traiter de la mobilisation
alors que la démarche intellectuelle procède inversement, même si un dialogue continu entre
les deux a toujours eu lieu pendant ma thèse.

30
Susan Hoeber Rudolph, “Introduction”, in Susan Hoeber Rudolph, James Piscatori (ed.), Transnational
Religion and Fading States, Boulder, Westview, 1997, p. 13-14.
31
Gilles Riaux, Le nationalisme en Turquie : un discours équivoque entre l’Etat et la société, Bordeaux
Mémoire d’IEP, 2003.
32
Antoine Roger, Les grandes théories du nationalisme, Paris, Armand Colin, 2001.

17
2 Ethnicité et nation en Iran
Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l'Iran constitue un terrain exceptionnel pour
les ethnologues et un modèle de nation pour de nombreux analystes. De part la diversité des
groupes ethniques qu’il abrite, des générations d’ethnologues ont pu se succéder en Iran et y
trouver des terrains variés pour mener des enquêtes fructueuses. En même temps, l’Iran est
souvent caractérisé par l’existence d’un sentiment national profondément enraciné et qui
transcenderait les clivages pour rassembler l’ensemble de la population autour d’une identité
supra-ethnique. Ce paradoxe iranien rappelle le problème géopolitique majeur que soulève
Xavier de Planhol : « comment une construction aussi hétérogène [l’Iran en tant que dernier
Empire, entendu comme une construction politique centralisée, monocéphale et pluriethnique]
résiste-t-elle à la poussée des nationalités qui la composent ?33 » Loin de vouloir réduire le
raisonnement à cette seule interrogation, il souligne la nécessité de prendre en compte toute la
spécificité iranienne aussi bien dans son irréductible diversité ethnique, que dans
l’omniprésence de la nation dans le registre politique.

2.1 Irréductible diversité ethnique iranienne


Il est courant de trouver en Iran des analyses qui font de l’ethnicité un élément
résiduel, dont la disparition serait programmée au plus grand bénéfice de l’identité nationale
dont la diffusion signifierait l’assimilation des groupes ethniques non persans. Par expemple
Sekandar Amanolahi, évoque une dissolution naturelle et sans heurt dans le creuset de
l’identité nationale des identités particulières, du moins ce qu’il en reste puisque les non
persanophones ne représenteraient plus que 15% de la population34. A l’inverse et de manière
plus récente, on trouve des exemples d’individus s’employant à montrer que la diversité est
une donnée consubstantielle de l’Iran, aussi loin que remonte l’existence de cette entité,
comme Alireza Asgharzadeh35. On retrouve ici une approche beaucoup plus conforme à l’ère
du temps qui valorise la diversité en toute chose, comme signe d’une incontestable richesse.
Ces approches ont en commun de se concentrer sur les facteurs objectifs de la
différenciation au détriment des autres traits porteurs de la différence. Les premiers sont
décisifs car c’est presque uniquement à travers eux que les entrepreneurs identitaires

33
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, Paris, Fayard,
1993, p. 495.
34
Sekandar Amanolahi, “A Note on Ethnicity and Ethnic Groups in Iran”, Iran and The Caucasus, Vol. 9, N° 1,
2005, p. 37-41.
35
Alireza Asgharzadeh, Iran and the Challenge of Diversity. Islamic Fundamentalism, Aryanist Racism, and
Democratic Struggles, New York, Palgrave Macmillan, 2007.

18
envisagent leur action. Cependant, les autres traits dessinent des frontières entre les groupes
qui sont loin d’être sans effet sur la manière dont les individus se définissent, de façon
souvent bien éloignée de ce que ces entrepreneurs désireraient. Grâce à eux, il est possible de
rétablir la complexité des dynamiques identitaires que l’approche objectiviste à base de
tableau statistique et de carte ethnique ne permet pas de dégager. On se donne alors les
moyens de dévoiler les ressorts politiques des discours et des pratiques autour de l’identité.

2.1.1 Les facteurs objectifs de différenciation


Faute d’enquêtes statistiques que le gouvernement se garde bien de mener, il est
délicat de trouver des données certaines concernant les groupes ethniques iraniens36. La
tendance est de reproduire assez paresseusement les chiffres des années 1950, dont voici les
résultats que l’on retrouve habituellement37.

Groupe ethno-linguistique %
Persan 51
Turc Azéri 24
Kurde 7
Lori 2
Caspienne38 8
Arabe 3
Baloutche 2
Turkmène 2
Autres 1

Assez miraculeusement les Persans l’emporteraient pour former la majorité absolue d’une
courte tête avec 51%. A ces données datées et peu fiables, on préférera des enquêtes menées
plus récemment, même si elles sont réalisées à partir de seuls échantillons. Les enquêtes
réalisées par l’état civil au début des années 1990, puis par le Centre de Statistique d’Iran et le
Monde iranien en 2002, permettent des évaluations quantitatives des divers groupes ethno-
linguistiques d’Iran. Les résultats obtenus se corroborent comme l’indiquent les deux tableaux

36
L’article de Nikki R. Keddie fournit une bonne introduction. Nikki Keddie, “The Minorities Question in Iran”,
in Shaheen Ayubi, Shirin Tahir-Keli (ed.), The Iran Iraq War, Londres, Praeger, 1982, p. 85-108.
37
D’après le CIA World Fact Book. https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/ir.html
38
Le groupe Caspienne comprend les Gilaki et les Mazandarani.

19
suivant, ce qui est signe d’une certaine fiabilité. La seule petite incohérence apparaît entre les
Turcs et des Kurdes où l’on note une variation de deux ou trois points entre les deux enquêtes.
Le premier tableau est repris de Bernard Hourcade39 et le second constitué à partir des
résultats de l’enquête de 200240.

Groupe ethno-linguistique %
Persan 46, 3
Turc Azéri 20,6
Kurde 10,0
Lori 8,8
Caspienne 7,2
Arabe 3,5
Baloutche 2,7
Turkmène 0,6
Autres 0,3

Langue ethnique et régionale Pourcentage de la population parlant


cette langue
Aucune (persan) 45,5
Turc Azéri 23,3
Lori 9,8
Kurde 6,7
Mazandarani 4,6
Gilaki 3,5
Arabe 3,5
Baloutche 2,4
Turkmène 0,7

39
Bernard Hourcade, Iran : nouvelles identités d’une République, op. cit., p. 216.
40
Centre Statistique d’Iran, Monde iranien, Enquête sur les caractéristiques socio-économiques des ménages
iraniens (2002), Tableau 2.
http://www.ivry.cnrs.fr/iran/Archives/archiveRecherche/statistique/Tableaux-pdf/Tab02.pdf [

20
Les principales caractéristiques que donnent à voir ces données sont la majorité
relative dont jouissent les Persans avec environ 46% de la population. Si l’on ajoute les autres
populations parlant des langues iraniennes (Kurde, Lori, Mazandarani, Gilaki Baloutche), le
chiffre grimpe à près de 75%. La seconde caractéristique est l’importance du fait turc : le
pourcentage de turcophone oscille entre 21 et 24%. Il faut aussi noter l’existence d’une
minorité arabophone avec 3,5% de la population iranienne. Les tableaux présentés ci-dessus
ne font pas apparaître la présence de minorités religieuses mais aussi linguistiques comme les
Arméniens, sur lesquels on reviendra par la suite. De la même manière, le nomadisme pastoral
et les tribus sont passés sous silence alors qu’ils revêtent en Iran une ampleur et une
originalité qui font d’eux des constantes de l’histoire et de la vie du pays.
A ces données chiffrées, il faut ajouter quelques précisions géographiques puisque la
répartition des groupes ethniques est ordonnée en Iran. Alors que les Persans occupent
majoritairement le plateau central, les autres groupes ethniques se trouvent dans les
périphéries, comme le montre la carte proposée ci-dessous, donnée à titre indicatif et pour
aider à la localisation.

21
L’Iran occidental, les provinces riveraines de la mer Caspienne et le sud-est du pays sont très
majoritairement peuplés de populations non persanes. Plus sporadiquement, les provinces
méridionales et le nord est du pays accueillent aussi d’importants contingents de non-
persanophones. Cette opposition entre un centre persan et des périphéries habitées par
d’autres groupes ethniques, a deux répercussions majeures. D’abord, les régions les plus
défavorisées du pays se trouvent dans les périphéries. Par conséquent, les populations non-
persanes se concentrent dans les espaces les moins développés. Ensuite les principaux groupes
ethniques se trouvent être transfrontaliers et possèdent des coethniques dans les pays voisins

22
de l’Iran. On retrouve des Turcs (Azéri) en République d’Azerbaïdjan ainsi qu’en Turquie, à
proximité de l’Arménie. En plus de l’Iran, les Kurdes sont installés en Turquie et en Irak. On
trouve des Arabes tout autour des rives du Golfe persique. Les zones de peuplement baloutche
s’étendent en Iran et au Pakistan. Les Turkmènes vivent en Iran et au Turkménistan. Il ne
convient pas de lire la caractéristique transfrontalière comme une force nécessairement
centrifuge s’exerçant sur les groupes ethniques des périphéries iraniennes. Néanmoins, elle
doit être signalée car elle introduit des facteurs extérieurs qu’il faudra prendre en compte dans
l’analyse. A cet égard, il est intéressant de noter que les groupes ethniques les moins
problématiques sont ceux qui ne sont pas transfrontaliers comme les Lors, les Gilakis ou les
Mazandarani.
A ces clivages à dominante linguistique et territoriale se surexposent des clivages
religieux. Il existe des communautés non musulmanes en Iran, qui se distinguent aujourd’hui
peut être plus par leur histoire que par leur présence numérique de plus en plus modeste41.
Parmi ces minorités religieuses historiques, on compte les zoroastriens, juifs, Arméniens et
Assyro-Chaldéens. Présentes dans les grandes villes (principalement à Téhéran, mais aussi à
Yazd et Chiraz), ces communautés historiques témoignent de l’Iran pré-islamique, puis de la
liberté religieuse en islam iranien. Bénéficiant d’une reconnaissance officielle, elles sont
pourtant de plus en plus marginalisées sous la République islamique.
Plus intéressant par rapport à notre travail est le clivage opposant les musulmans
chiites et sunnites, qui s’est accentué depuis la Révolution islamique. Ces derniers ne sont pas
recensés officiellement car ils appartiennent à la communauté des croyants, qui n’est qu’une.
Néanmoins, on peut plus ou moins les identifier en considérant que les Turkmènes, les
Baloutches sont sunnites comme la grande majorité des Kurdes, ainsi qu’une partie
relativement importante des Arabes. A ceux-ci s’ajoutent des groupes plus isolés qui peuvent
être sporadiquement sunnites. Il faut aussi prendre en compte les immigrés afghans qui sont
en majorité sunnites. Bernard Hourcade s’interroge à propos des sunnites d’Iran pour savoir
s’il ne constitue pas une nouvelle minorité dans la République islamique42. Ceux qui
représentent plus de 10% de la population iranienne ont vu l’inégalité dont ils étaient victime
s’institutionnaliser, sous la République islamique. Même si seul le poste de Guide est réservé
formellement à un chiite, les sunnites ne parviennent pas à accéder aux emplois dans la haute
fonction publique, aux postes de commandement dans l’armée ou dans les grandes entreprises

41
En 1996, les minorités reconnues ne formaient plus que 0,19% de la population contre plus de 1% dans les
années 1960. Ce déclin s’est accéléré avec la Révolution islamique qui a conduit de nombreux minoritaires à
l’émigration vers les pays occidentaux.
42
Bernard Hourcade, Iran : nouvelles identités d’une République, op. cit., p. 58-59.

23
d’Etat. L’élite politique leur est inaccessible comme l’atteste l’absence de nomination d’un
ministre sunnite en près de trente ans de régime républicain. Jadis fondée sur le sous-
développement de leurs provinces, l’inégalité s’établit désormais sur des critères religieux.
Elle devient de plus en plus criante à mesure que les sunnites migrent vers les provinces à
majorité chiite, où leurs droits de culte ne sont pas respectés43. En plus, ces communautés
sunnites, loin d’être isolées, sont en contact avec leurs coreligionnaires d’autres pays et
connaissent un véritable renouveau, notamment en Iran oriental44.
Quel est l’impact de cette triple inégalité, à la fois fondée sur l’ethnicité, la religion et
la situation géographique ? D’après Farideh Koohi-Kamali, qui travaille sur les différents
mouvements nationalistes qui ont prospéré au Kurdistan iranien à partir des transformations
de la structure économique, l’inégalité constitue un des facteurs de mobilisation45. De manière
plus systématique, car traitant de l’ensemble des groupes ethniques, Abdollah Ramezanzadeh
tire des conclusions assez similaires. Les Baloutches et les Kurdes possèdent le plus haut
potentiel de rébellion tandis que les Azéris ont le plus faible, sans parler des Persans46. Ainsi,
se dessine une hiérarchie assignant à chaque groupe une position relative en fonction de
critères objectifs : le nombre de marqueurs identitaires communs avec le groupe majoritaire,
le niveau de développement, le rôle politique. Elle est dominée par les Persans chiites du
plateau central, suivis par les autres chiites, notamment d’Azerbaïdjan, viennent en bon
dernier les populations baloutches et kurdes qui occupent les marges défavorisées du pays.
Son travail lui permet aussi de questionner l’enracinement du sentiment national iranien chez
les non-Persans, c’est-à-dire chez plus de la moitié de la population iranienne, pour expliquer
la persistance des conflits internes en Iran47.

2.1.2 Le jeu complexe de l’ethnicité


Entre les approches antagoniques où la variété du fait ethnique ne serait que la source
d'éternels conflits et une approche prévoyant la disparition du fait ethnique, purement et
simplement assimilé dans la nation iranienne, il existe une marge de manœuvre dont il
convient de profiter. Elle s’inscrit dans la démarche développée par une génération de
chercheurs, rassemblée dans l’ouvrage collectif sur le fait ethnique en Afghanistan et en Iran,
43
Il n’existe aucune mosquée sunnite à Téhéran à l’exception de celles des légations étrangères tandis que celle
de Mashad a été détruite, ce qui a déclenché de violentes émeutes.
44
Stéphane Dudoignon, “Renouveau sunnite en Iran oriental”, Séminaire de l’IISM, Paris, 2007-2008.
45
Farideh Koohi-Kamali, The Political Development of the Kurds in Iran: Pastoral Nationalism, New York,
Palgrave Macmillan, 2003.
46
Il fait référence à ceux qualifiés de Turcs d’Iran dans ce texte.
47
Abdollah Ramezanzadeh, Internal Conflict and International Dynamics of Ethnic Conflict. The Case of Iran,
Louvain, Katholieke Universiteit Leuven, 1996.

24
dirigé par Jean-Pierre Digard48. D’après le conseil de ce dernier, il faut se dégager du courant
substantativiste de l’ethnologie49, qui suppose l’appartenance simultanée de chaque individu à
plusieurs unités sociales emboîtées. Même s’il est pourvu d’une certaine dynamique, le
système hiérarchisé présuppose un niveau d’emboîtement plus stable, celui de l’ethnie. Il se
caractérise par la possession et la reconnaissance par ses membres d’un certain nombre
d’éléments de culture identifiables et communs50. Ce courant possède deux principaux travers.
Le premier est de stabiliser a priori un niveau, l’ethnie, d’où un plus fort potentiel de conflit à
ce niveau. A cet égard, rappelons que jusqu’au début du 20ème siècle, les appartenances
communautaires, constituées à partir des quartiers (mahalle), structuraient les rapports
sociaux au sein des principaux centres urbains iraniens51, parfois avec un usage récurrent de la
violence. Le second est sa liaison récurrente à une perspective évolutionniste, notamment
dans la tradition soviétique, qui induit de penser la sortie de la conflictualité par une
dissolution des ethnies dans l’entité supérieure, la nation. C’est le cas des deux exemples que
nous donnions de prévision d’une disparition complète de l’ethnicité en Iran. Pour faire face à
ces travers, il est judicieux d’adopter une démarche qui reconnaisse aux faits ethniques des
niveaux de significations différents et par conséquent des niveaux d’analyse adéquats.
Si l’on suit Lévi-Strauss, le fonctionnement et la reproduction des différences entre
groupes est indissociable d’un minimum d’hostilité. Des traits culturels sont érigés en
marqueurs identitaires, contribuant à définir des frontières entre « eux » et « nous ». En Iran,
il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer l’existence de traits multiples différenciant les
groupes ethniques. Ceux-ci interviennent à différents niveaux et on ne peut se limiter aux
seuls facteurs culturels de différenciation ethnique qui ont permis de souligner l’organisation
géographique du fait ethnique. Tous n’interviennent pas au même titre : des
indicateurs, « traits objectifs de différenciation que révèle une étude substantiviste et
contrastive des faits » ; des marqueurs, « traits reconnus et retenus par les usagers comme
symboles d’unité et d’altérité » ; les stéréotypes, « jugements de valeur, transmis par la
tradition, portés sur l’en -et l’hors- groupe52. » Ces biens sur ces derniers traits qu’il convient
de s’arrêter un instant. En Iran, les registres de la cuisine, de l’hygiène, de la sexualité, etc.

48
Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, Paris, Editions du CNRS, 1988.
49
Il s’inscrit dans la tradition des travaux de Shirikogoroff et Mülhmann et de leurs disciples.
50
Jean-Pierre Digard, “Introduction”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, op.
cit., p. 9.
51
Willem Floor, “Political Role of Lutis in Iran”, in Michael Bonine, Nikki R. Keddie (ed.), Modern Iran: The
Dialectics of Continuity and Change, Albany, State University of New York Press, 1981, p. 83-98.
52
Christian Bromberger, “Comment peut-on être rashti ?”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait ethnique en Iran et
en Afghanistan, op. cit., p. 90-91.

25
sont mis en oeuvre pour dénigrer l’autre, voire pour susciter le dégoût dans une logique
générale de classement et de hiérarchisation des groupes. Les individus peuvent ainsi être
amenés à voir dans les croyances et les pratiques non familières une critique implicite de leurs
propres croyances. Les interactions frictionnelles, langagières ou physiques entre membres de
différents groupes participent à la fois du marquage des frontières du groupe et de la
construction d’un imaginaire de l’autre qui pourra avoir des conséquences lors de la survenue
d’un événement disruptif. En Iran, les stigmatisations des populations périphériques font
également partie d'un répertoire routinier : les Turcs balourds, les Gilanis efféminées, les
Arabes violents, etc. Ce répertoire se retrouve au niveau des villes avec la roublardise des
Ispahanais, l’homosexualité des Qazvini ou l’impuissance des Rashti, supposés être des
« mangeurs de tête de poisson. » Inversement, des qualités peuvent être attribuées : le
raffinement des Persans, la robustesse des Turcs, le courage des Kurdes ou l’honneur des
Baloutches sont parfois mises en avant. Les multiples exemples que nous venons de donner ne
sont nullement contradictoires si l’on considère que les identités ethniques « font sens
seulement dans des contextes sociaux, et sont essentiellement des sujets négociables de
manipulations stratégiques53. » Préalablement, il faut donc se pencher sur la complexité des
environnements sociaux dans lesquels s’exprime l’ethnicité et prendre en compte toute sa
dimension stratégique lorsque les agents sociaux l’investissent. C’est pourquoi une analyse de
l’ethnicité doit la mettre en rapport avec les autres modes de construction de l’identité
(parenté, organisation tribale, langue, religion, organisation socio-économique, classe sociale,
etc.), tout en tenant compte de la signification de ses différents modes ainsi que des niveaux
de leur détermination54. Ainsi, on se doit d’évaluer en quelle mesure l’ethnicité possède une
dimension stratégique investie par des agents sociaux pour répondre à leurs propres objectifs.
Cette précaution est encore plus nécessaire lorsqu’on traite de mobilisation.
Les identités ethniques ne sont pas uniquement le produit des interactions entre
individus et groupes. Les dirigeants et les organismes étatiques en effectuant des découpages
territoriaux, cartographiant, en recensant et classant les populations, en imposant des normes
d’enseignement, notamment de l’histoire et de la géographie, et des pouvoirs locaux, sont
parties prenantes dans la production et la transformation de l’ethnicité. En Iran, la plupart des
provinces portent aujourd’hui le nom de leur principale ville, mais quelques-unes sont
désignées en référence à l’ethnie dominante qui les occupe (Baloutchistan, Kurdistan)

53
Jean-Pierre Digard, “Introduction”, in Jean-Pierre Digard (ed.), Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, op.
cit., p. 11.
54
Richard L. Tapper, Ethnicity, order and meaning in the anthropology of Iran and Afghanistan”, in Jean-Pierre
Digard (ed.), Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 21-34.

26
conformément aux anciennes dénominations. De façon symptomatique, les découpages ne
correspondent jamais au territoire qu’occupent réellement les différents groupes ethniques.
Les politiques linguistiques reflètent aussi l’attitude du pouvoir par rapport aux divers groupes
ethniques : l’attitude plutôt souple, même si elle reste méfiante de la République islamique
face aux langues autres que le persan, tranche avec le régime impérial qui voulait imposer une
politique autoritaire de persanisation à la population iranienne. A bien des égards, les
politiques publiques ont un impact sur l’ethnicité qu’il convient de prendre en compte. Mais il
ne faut pas se limiter au seul Etat central. Ceci est d’autant plus vrai que le caractère
transfrontalier de plusieurs groupes ethniques iraniens incite des puissances extérieures à
s’immiscer dans le jeu complexe de l’ethnicité. Ce fut le cas pendant la Seconde Guerre
mondiale au Kurdistan et en Azerbaïdjan, lorsque les Soviétiques déployèrent des trésors
d’ingéniosité pour infléchir les conceptions identitaires en leur faveur.

2.2 L’omniprésence de la nation dans le registre politique


La référence à la nation est omniprésente dans le registre politique iranien depuis la
Révolution constitutionnelle. Son emploi s’étend même à des domaines où il n’est plus très
courant de l’entendre pour d’autres pays. D’une manière presque désuète, le premier numéro
de 2008 d’Iranian Studies, consacré à la poétesse contemporaine Simin Behbahani,
commence par un article intitulé Iran’s National Poet55, un titre que l’on réserverait plutôt à
des littérateurs du 19ème siècle pour d’autres pays. C’est ainsi qu’est souvent reconnue un
écrivain dont l’œuvre a profondément renouvelé les styles poétiques de la langue persane, et
contribué à l’introduction de thématiques nouvelles, autrefois délaissées par les poètes. Un
autre leitmotiv est le rappel permanant de l’ancienneté de la nation iranienne. Remontant à
plusieurs millénaires, elle aurait écrite des pages parmi les plus glorieuses de l’histoire de
l’humanité. La perspective plus civilisationnelle que nationale incite à prendre en
considération ce que l’on qualifie de monde iranien : il recouvre un vaste espace rassemblé
autour d’un même héritage culturel et historique ainsi que mythes fondateurs communs,
ferments d’unité entre des populations très diverses. Cette représentation a longtemps incité à
se pencher sur les fondements de la nation iranienne afin d’essayer d’en saisir les spécificités
intrinsèques. Ils devaient permettre de mieux comprendre en quelle mesure la nation est

55
Simin Behbahani, “Iran’s National Poet”, Iranian Studies, Vol. 41, N° 1, 2008, p. 3-18.

27
devenue un des leitmotivs du champ politique iranien56. Ces interrogations légitimes ne
doivent pas empêcher d’interroger les reconfigurations que connaît la nation tant dans son
contenu que dans l’identité qu’elle consacre.

2.2.1 Les fondements de la nation iranienne


Il n’est pas question de se lancer ici dans une évocation trop succincte de l’histoire de
l’Iran, mais bien plus d’évoquer l’hypothèse de sa continuité à travers les millénaires. Elle
s’expliquerait par des fondements qui garantissent son extraordinaire résistance aux aléas de
l’histoire57. L’hypothèse de la continuité est étayée par un triple argumentaire58.
La langue persane est une langue indo-européenne directement issue du moyen perse,
le pahlavi, lui-même trouvant son origine dans le vieux perse et l’avestique. Des inscriptions
retrouvées sur les monuments achéménides en écriture cunéiforme en attestent. Lorsque les
Arabes envahirent l’Iran dès le 7ème siècle, ils tentèrent d’imposer leur langue, avec succès
comme dans le sud-ouest du pays. Le Khorasan est moins perméable aux envahisseurs, et le
moyen perse y évolue sous l’influence de l’arabe et des parlers locaux. C’est dans cette
province que se renouvellent le persan et la littérature d’expression persane à partir du 10ème
siècle. Une des personnalités les plus éminentes de cette entreprise est le poète Ferdowsi, dont
l’immense poème épique, le Livre des Rois (Shahnameh), narre l’histoire légendaire des
souverains iraniens, des origines de l’humanité à l’avènement de l’islam. Les siècles qui
suivent sont ceux de l’âge d’or de la littérature persane dont le rayonnement s’étend des
confins de la Chine à l’Empire ottoman. Par son renouveau après la conquête arabe, elle
devient le ciment de l’identité iranienne et le véhicule d’une culture traversant les siècles, que
même les vagues successives d’envahisseurs venus d’Asie centrale échouent à briser.
L’attachement à cet incomparable patrimoine, source de fierté pour les Iraniens, contribuerait
à leur dévotion à une nation dont l’histoire compte plusieurs millénaires.
Après la Révolution islamique, une place centrale a été redonnée à l'islam chiite
comme composante essentielle de la nation iranienne. L’islamisation de l’Iran remonte à la

56
Il est intéressant de noter que Cottam commence aussi par décrire dans son ouvrage sur le nationalisme en Iran
les fondements du nationalisme. Il y insiste sur les consciences historique, culturelle et raciale, ainsi que sur la
langue. Richard W. Cottam, Nationalism in Iran. Updated through 1978, op. cit., p. 23-32.
57
Donald Wilberd, Iran: Past and Present, Princeton, Princeton University Press, 1958, Richard Frye, The
Golden Age of Persia, London, Weidenfield & Nicolson, 1975, ou Patrick Clawson, Michael Rubin, Eternal
Iran. Continuity and Chaos, New York, Palgrave Macmillan, 2005.
58
Est reprise ici l’analyse de Hamid Ahmadi, une des plus solides et argumentées sur la question. Hamid
Ahmadi, “Unity within Diversity: Foundations and Dynamics of National Identity in Iran”, Critique: Critical
Middle Eastern Studies, Vol. 14, N° 1, 2005, p. 127-147. Sandra Mackey développe une analyse similaire dans
un style plus lyrique. Sandra Mackey, The Iranians. Persia, Islam and the Soul of a Nation, New York, Plume,
1998, p. 13-90.

28
conquête arabe sous le califat de Osman, même si la religion musulmane reste longtemps
minoritaire. Dès cette époque, les différentes versions du chiisme se développent, de façon
progressive, dans le monde musulman sans que l’Iran ne se démarque réellement, par une
spécificité chiite. Certes le chiisme se développe dans la région mais surtout grâce à la
présence de ‘Ali et de ses partisans, ‘Ali étant gouverneur de l’actuel Irak. C’est seulement
avec l’avènement de la dynastie Safavide en 1501 que le chiisme s’impose en Iran. La
nouvelle dynastie désire instaurer un Etat centralisé, capable à la fois de surmonter les
divisions internes et de résister aux pressions extérieures - à l’époque, l’Empire ottoman qui
s’est fait le champion de l’orthodoxie islamique est à l’apogée de sa puissance. Pour atteindre
ce double objectif, en plus de la réintroduction d’une monarchie centralisée, le pouvoir
s’appuie sur une religion d’Etat. S’il est abusif de lier la nation iranienne au chiisme59, celui-ci
renforce considérablement l’unité religieuse du pays - même si elle se réalise lentement. Le
chiisme duodécimain s’impose au cœur de l’Iran historique, ce qui pousse Henry Corbin à
parler d’« islam iranien » en tant qu’une tradition originale, mêlant intimement les sources
religieuses chiites à l’histoire de l’Iran60. Ainsi l’Iran se distingue de son principal et plus
encombrant voisin, l’Empire ottoman, mais aussi des zones périphériques du monde iranien
restées fidèle au sunnisme. L’isolement de l’Iran au sein du monde musulman ne doit pas
faire oublier qu’il reste lié et de différentes manières aux mondes chiites61. Les Iraniens
entretiennent des contacts réguliers à partir des villes saintes du chiisme situées en territoire
ottoman, puis irakien, comme Najaf et Karbala. Les principaux sites de pèlerinage d’Iran
attirent des foules de pèlerins étrangers. Les hozeh de Qom scolarisent des étudiants
originaires de nombreux pays. Néanmoins, le chiisme a conforté la nation iranienne en lui
donnant une nouvelle assise et une spécificité dans un monde musulman majoritairement
sunnite.
Le troisième point traditionnellement mis en avant est celui de la continuité politique,
du moins d’un pouvoir central qui domine l’Iran de manière plus ou moins efficace selon les
périodes. Pourtant, à de nombreux moments de son histoire, l’Iran existe plus sous la forme
d’un territoire géographiquement délimité que d’une entité politique stable et bien
identifiable. Plutôt que de chercher à comprendre comment un nouveau pouvoir parvient à
imposer sa domination sur l’Iran, il nous semble intéressant de saisir quelques techniques

59
Ann Lambton, Qajar Persia: Eleven Studies, Austin, University of Texas Press, 1987, p. 280.
60
Henry Corbin, En Islam iranien, Paris, Gallimard, 1971.
61
Sabrina Mervin (éd.), L’Iran et les mondes chiites, Paris, Beyrouth, Karthala, IFPO, 2007.

29
récurrentes de gouvernants iraniens, comme le propose Xavier de Planhol62. Les souverains
s’appuient sur leur supériorité militaire pour établir un meilleur contrôle du territoire de
l’empire. La première pratique (qui a toujours été utilisé par les souverains perses) consiste en
des déplacements de populations ; elle explique largement la complexité de la carte ethnique
de l’Iran, notamment dans le Khorasan. Elle part de l’idée que les ethnies sont au service de
l’Empire et peuvent être utilisées pour répondre à des objectifs stratégiques. Des populations
entières peuvent ainsi être transférées d’une région à l’autre comme se fut le cas aux 17ème et
au 18ème, lorsque des tribus venus d’Azerbaïdjan et du Kurdistan sont transférés vers le
Khorasan afin de défendre la frontière contre les invasions des Ouzbeks. Le peuplement
complexe du Zagros est dû à la volonté récurrente chez les Safavides, puis les Qajars, de
maîtriser ce territoire en y implantant des populations, sans que se forme une entité politique
puissante, capable de défier le pouvoir central. Sur le vaste espace impérial iranien des
populations entières sont déplacées, transplantées sans qu’à aucun moment elles aient pu
émettre d’expression politique autonome car elles restent au service du souverain. D’autre
part, les dynasties, en s’associant aux élites locales, désirent asseoir leur pouvoir sur l’Iran. Le
principal outil de contrôle du territoire est la mise en place d’un réseau de grands propriétaires
terriens, liés au pouvoir central. Issus des cercles proches du pouvoir (courtisans, haut
fonctionnaires, officiers), ils sont récompensés de leurs services par l’obtention d’un grand
domaine. Les concessions ne sont jamais définitives et sont révocables à tout moment, ce qui
lie les propriétaires terriens au centre et les empêchent de s’implanter localement. Ces
techniques de gouvernement visent à transcender les différences en construisant une identité
impériale supra-ethnique. Les constructions impériales qui en résultent sont largement
valorisées au sein de la population iranienne. Elle conserve une mémoire vivace de la
grandeur de son passé, dans laquelle elle a pu puiser pour promouvoir l’idée de nation à
l’époque contemporaine.

2.2.2 Penser les reconfigurations


A trop vouloir chercher les fondements de la nation iranienne pour mieux en expliquer
la permanence, on en oublierait presque de poser la question des reconfigurations, au risque
de se contenter d’une opposition entre les périodes fastes et funestes : « le passé et le présent »
pour parler comme Wilberd63, « la continuité et le chaos » pour reprendre Clawson et Rubin64.

62
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 511.
63
Donald Wilberd, Iran: Past and Present, op. cit.
64
Patrick Clawson, Michael Rubin, Eternal Iran. Continuity and Chaos, op. cit.

30
Nous avons voulu y couper court en soulignant la continuité des techniques de gouvernement.
Ce questionnement semble d’autant plus important que la nation est loin d’avoir un contenu
univoque pour l’ensemble des Iraniens. Ce sont même des conceptions radicalement
différentes qui ont été promues par le pouvoir politique au cours du 20ème siècle. Sous les
souverains Pahlavis, la dimension persane est mise en avant pour insuffler une continuité
historique entre les grandes dynasties pré-islamiques et la famille régnante. Ce choix gomme
la dimension islamique de l’Iran, au profit d’une nation dont la principale caractéristique était
de relier ses membres par une langue commune. A l’inverse, la République islamique
entreprend de restaurer l’islam, dans sa variante chiite, comme socle de la nation iranienne.
L’existence des deux conceptions, presque symétriques, nous oblige à prendre en compte les
critères éminemment idéologiques qui amènent à privilégier tel ou tel contenu pour la nation.
Celle-ci n’est pas une donnée immuable mais est soumise à des reconfigurations qui peuvent
être radicales. De la même manière, une réflexion dans les seuls termes d’adéquation des
critères avec la réalité historique et socio-culturelle, afin de déterminer quelle conception
conviendrait le mieux, ne peut être satisfaisante. Il faut poursuivre la réflexion, que ce soit
sous les Pahlavis65 ou la République islamique66, en direction des concepteurs de cette nation.
Loin d’être des deus ex-machina, ces acteurs opèrent dans des contextes spécifiques, qui
expliquent les critères idéologiques privilégiés. Mais une réflexion uniquement sur le contexte
ne peut suffire, il faut, comme pour l’ethnicité, interroger la dimension stratégique de leurs
positionnements. Ils correspondent aussi aux attentes que formulent les nationalistes de leur
position dans la société en général, et plus particulièrement des champs intellectuel et
politique.
D’autre part, il ne faudrait se laisser enfermer dans une conception laissant à l’Etat, et
quelques uns de ses agents, le monopole de la conception de l’identité nationale. Comme
l’explique Farideh Farhi, « la fabrique et la re-fabrique de l’identité nationale à travers
l’action des autorités ou/et la mobilisation politique et la lutte comme une préoccupation
nationale dans l’histoire de l’Iran moderne67. » Cette citation invite à penser la diversité des
acteurs et ne pas se contenter d’une analyse centrée sur l’Etat, et les politiques qu’il met en
place pour promouvoir la conception idéologique de la nation qu’il privilégie. La figure
tutélaire de Mosaddeq est là pour rappeler la nécessité de prendre en compte des
65
Olivier Roy, “Nations sans nationalisme (Pakistan, Afghanistan, Iran) ”, in Pierre Birnbaum (éd.), Sociologie
du nationalisme, Paris, PUF, 1997, p. 251-269.
66
Hamid Ahmadi, “Ideoloji, siyasi va hoviyyat-e ejtema’i dar Iran”, in Hamid Ahmadi (ed.), Iran: hoviyyat,
melliyyat, qowmiyyat, Téhéran, Mo’asese-ye tahqiqat va towse’e-ye ‘olum-e ensani, 2004, p. 115-132.
67
Farideh Farhi, “Crafting a national identity amidst contentious politics in contemporary Iran”, in Homa
Katouzian, Hossein Shahidi (ed.), Iran in the 21st Century. Politics, Economics & Conflict, op. cit., p. 13.

31
considérations différentes de celles mises en œuvres par l’Etat. De part le groupe traité dans
cette thèse, les Turcs d’Iran, on ne peut qu’être amené à penser la manière dont l’identité
nationale s’articule avec le jeu de l’ethnicité dont nous ne venons d’évoquer quelques ressorts.
Là, résident la plupart des interrogations posées par le nationalisme azerbaïdjanais mais aussi
d’autres mouvements identitaires chez les groupes ethniques. Sous la République islamique,
la profusion d’initiatives visant à retrouver, à faire revivre et à diffuser, au moyen
d’associations, de revues et de manifestations culturelles diverses, les traditions, les langues et
les histoires régionales entraîne une recomposition de l’identité iranienne.
Encore une fois, on ne peut se limiter à enfermer la fabrique de l’identité nationale
dans les frontières de l’Etat iranien. Parmi les revues les plus influentes s’étant intéressées à la
nation iranienne, certaines sont publiées à l’étranger comme au début des années 1920.
Aujourd’hui il est impossible d’évaluer la réflexion sur la nation sans prendre en compte ce
qui se passe en Californie, où est installée la plus grande composante de la dynamique
diaspora iranienne. Il est tout aussi impossible de dresser des frontières entre les hommes de
nationalité différente. Comme on le verra, la conception de la nation développée en Iran
pendant la première partie du 20ème siècle doit beaucoup aux écrits des Orientalistes
européens : ils ont exercé une profonde influence sur la manière dont les nationalistes iraniens
ont défini leur identité nationale. Encore plus intéressant par rapport à notre objet est
l’influence d’autres membres de la communauté académique, mais cette fois de la République
Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan qui produisent une quantité impressionnante de
connaissances sur l’Azerbaïdjan iranien et dans des domaines variés. Sans se répandre sur la
sincérité de ces chercheurs qui exaltent la nation azerbaïdjanaise d’Iran, il reste que leur
travail s’insère dans une stratégie opportuniste de Moscou d’instrumentalisation des groupes
ethniques transfrontaliers, dont le théâtre bien plus que local s’établit à l’échelle de la rivalité
avec les Etats-Unis pendant la Guerre froide. Ces exemples nous incitent à regarder au-delà
du seul territoire iranien pour comprendre les reconfigurations de la nation.
Penser ensemble l’irréductible diversité ethnique et l’omniprésence de la nation dans
le registre politique permet, à partir du terrain iranien, de retenir deux intuitions. La dimension
stratégique de l’ethnicité qui peut être mobilisée dans un contexte précis en fonction des
objectifs des acteurs, mais aussi de leurs autres modes de construction de l’identité. L’autre
point est l’importance des reconfigurations qu’a pu connaître la nation iranienne au cours du
20ème siècle. Loin d’être figée, elle est sujette à des transformations en fonction des attentes
des autorités politiques, mais aussi d’entrepreneurs de mobilisation qui influencent aussi son
évolution, en privilégiant tel ou tel aspect de la civilisation iranienne. Ces deux points peuvent

32
servir de base pour proposer un modèle explicatif d’émergence du nationalisme, construit à
partir d’une lecture critique des textes théoriques.

3 Un modèle explicatif du nationalisme


L’intérêt relativement récent pour le nationalisme s’est traduit par une inflation des
recherches à son propos dans les dernières décennies, principalement à travers des études de
cas, produites dans le monde anglo-saxon. Les raisons sont principalement à chercher dans
l’effondrement de paradigmes d’interprétation ayant dominé le 20ème siècle, emportés eux
aussi par la chute du mur de Berlin. Cet intérêt ne s’est pas toujours traduit analytiquement
dans un effort de systématisation qui aurait été le bienvenu. Il est vrai que le nationalisme est
porteur d’une forte charge émotionnelle dont il peut être problématique de se détacher. Le
concept de nationalisme reste souvent à géométrie variable et, encore plus gênant, il se
confond souvent avec d’autres concepts proches comme patriotisme ou le plus récent
ethnicisme68, qui induisent une forme d’indétermination. Quoique l’indétermination est
d’abord le résultat d’une différenciation d’ordre moral. La célèbre formule du Général de
Gaulle est là pour le rappeler : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est
détester celui des autres. » Ne parlons pas de l’ethnicisme dont l’emploi en France est presque
uniquement stigmatisant. La différenciation opère aussi sur l’orientation de chaque mot. La
nation possède une dimension institutionnelle, souvent tournée vers l’Etat, d’où la notion
d’Etat-nation. Cette association intime au politique remonte à la Révolution française69
lorsque la nation est devenue un principe de souveraineté, au nom d’un corps politique
exprimant la volonté générale. Ceci dit, on ne doit circonscrire la nation à une unique forme
de souveraineté possible par et dans l’Etat. L’exemple de la Grande-Bretagne est là pour le
souligner, même si les débats actuels sur le statut de l’Ecosse et un possible referendum sur
l’indépendance rappellent les liens qui unissent les deux notions.
A vrai dire, le point le plus important qu’il faut relever des trois termes (nationalisme,
patriotisme et ethnicisme) est leur suffixe commun, ce « isme » qui rappelle qu’ils constituent
des idéologies, c’est-à-dire un ensemble d’idées de croyances ou de doctrines, propres à un
groupe social et à travers lequel il se représente le monde. Après cette mise au point
essentielle, il est possible de proposer une définition du nationalisme : c’est une mobilisation
pour l’acquisition ou le renforcement des pouvoirs d’un groupe au nom d’une construction

68
Jean Tournon, Ramon Maiz (éd.), Ethnicisme et politique, Paris, L’Harmattan, 2005.
69
Auparavant la nation restait essentiellement utilisée dans le sens actuel de peuple, sans connotation politique
développée.

33
identitaire, affirmant la particularité de ce groupe et le définissant comme une nation ; les
nationalistes revendiquent pour leur groupe la défense de ses intérêts propres et la maîtrise de
son destin politique. Nous retrouvons dans cette définition les thèmes de construction et de
mobilisation identitaires que nous avons présentés au début de notre introduction. Ils forment
la colonne vertébrale de notre raisonnement et du modèle d’analyse du nationalisme que nous
proposons. Mais il est d’abord nécessaire de faire un retour en arrière sur le nationalisme, tant
historique que théorique, pour éviter quelques écueils.

3.1 Une perspective historique trompeuse : l’après Guerre froide


Pendant toute la durée de la Guerre froide, le nationalisme qui avait modelé le 19ème
siècle70 pour atteindre un paroxysme destructeur dans les deux conflits mondiaux de la
première partie du 20ème siècle, s’éclipsait au profit d’une confrontation titanesque opposant le
bloc communiste au monde libre. Certes la décolonisation, autre trait saillant de l’époque,
était l’œuvre de mouvements de libération nationale, mais ils y alliaient savamment au
nationalisme la rhétorique internationaliste, appelée à l’emporter définitivement. Les Etats
communistes de l’époque ne rechignaient pas non plus à user de la fibre nationaliste, que ce
soit la Chine de Mao, Cuba de Castro ou la Yougoslavie de Tito. Mais son usage ne pouvait
être que transitoire. Pour Eric Hobsbawm, le nationalisme représentait une force politique
appartenant au passé, dont les derniers soubresauts annonçaient la disparition prochaine71.
La chute du mur de Berlin, censée consacrer la fin des idéologies, devient pour
nombre de commentateurs celle du réveil des nationalismes72. Des démons enfouis semblent
surgir de l’histoire, apportant avec eux leur lot de désolation et de violence. L’ex-Yougoslavie
et l’ex-Union soviétique connaissent les situations les plus terribles, mais le nationalisme n’est
pas l’apanage des anciens pays de l’Est : l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord ne sont
pas épargnées par les revendications autonomistes ou indépendantistes, qui continuent d’y
prospérer. L’émission de télévision canular de la RTBF, annonçant l’indépendance de la
Flandre, a relancé les débats sur la lancinante question de la partition de la Belgique. En
Espagne, malgré une politique avancée de dévolution de pouvoirs aux régions, les partis
nationalistes restent particulièrement bien implantés au Pays basque et en Catalogne. Ils y
prospéraient bien avant la chute du mur de Berlin qui ne les a pas affectés outre mesure.

70
Guy Hermet, Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Paris, Le Seuil, 1996.
71
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992.
72
Jacques Rupnick, “Le réveil des nationalismes”, in Jacques Rupnick (dir.), Le déchirement des nations, Paris,
Le Seuil, 1995, p. 4-32.

34
Etre à deux heures d’avion de Sarajevo ne garantit pas une immunité contre le recours
à la violence par les nationalistes comme le montre le travail de Xavier Crettiez sur la
violence en Corse et au Pays basque73. Plus généralement, il considère que « c’est toujours la
référence démocratique qui habille les discours de justification de certains nationalistes
ethniques qui se prévalent, au nom de leur antériorité sur la terre convoitée, au nom d’une
mythologie d’une générosité politique innée ou d’une soi-disant primauté humaniste, d’un
droit à la violence face à un adversaire peu soucieux de son épanouissement74. » Le maintien
de la question nationale dans les pays occidentaux montre en quelle mesure le champ
sémantique du retour du nationalisme est bien mal choisi pour qualifier la période de l’après
Guerre froide. En plus, elle se maintient dans une région particulièrement affectée par les
phénomènes de globalisation et de régionalisation, censés dépasser définitivement le
nationalisme. Face à leurs assauts, Alain Dieckhoff et Chirstophe Jaffrelot parlent même
d’une résistance ou d’une résilience du nationalisme75. Dans ces conditions, comment
interpréter, ce qui, bien plus qu’un retour, semble être la persistance d’un des phénomènes
sociopolitiques les plus puissants au monde depuis deux siècles ?
Préalablement à quelques pistes de réflexion à cette question, il convient de noter que
l’après Guerre froide marque aussi la reprise du processus de diffusion de l’Etat, qui s’était
quelque peu ralenti depuis les dernières grandes vagues de décolonisation. La force du
principe d’auto-détermination, qui proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,
semble intacte76. Les quinze anciennes Républiques Socialistes Soviétiques obtiennent leur
indépendance, la Tchécoslovaquie se scinde en deux Etats, tandis que la Yougoslavie amorce
un long processus de désagrégation, qui ne semble prendre fin qu’avec l’indépendance du
Kosovo, obtenue le 17 février 2008. Il y a aujourd’hui 184 membres des Nations-Unis, contre
seulement 51 signataires de la charte de San Francisco et 29 adhérents à la Société des
nations. Il est courant d’objecter que ces nouveaux Etats ne seraient que des ombres d’eux-
mêmes, dépourvus des moyens matériels et politiques d’une souveraineté effective. Que
pourrait faire le Kososvo, sans le soutien de la communauté internationale, qui y dépêche
moyens matériels et humains afin de soutenir des institutions encore balbutiantes ?

73
Xavier Crettiez, La violence ethno-nationaliste contre l’Etat. Les exemples basque et corse, Thèse, Université
Paris 1, 1997.
74
Xavier Crettiez, Violence et nationalisme, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 69.
75
Alain Dieckhoff, Chirstophe Jaffrelot, “La résilience du nationalisme face aux régionalismes et à la
mondialisation”, Critique internationale, N° 23, 2004, p. 125-139 et Alain Dieckhoff, Chirstophe Jaffrelot,
“Résistance du nationalisme dans un monde globalisé et régionalisé” in Alain Dieckhoff, Chirstophe Jaffrelot
(ed.), Repenser le nationalisme. Théories et pratiques, op. cit., p. 423-449.
76
Daniel Moynihan, Pandaemonium: Ethnicity in International Politics, Oxford, Oxford University Press, 1993.

35
N’annonce-t-il pas l’irrémédiable « fin de l’Etat-nation » et de ses « territoires, » telle une
énième victoire à la Pyrrhus77 ? Pourtant cahin-caha, l’Etat se maintient : il reste « un produit
de la globalisation » que les assauts répétés des dynamiques transnationales affaiblissent
autant qu’ils le confortent78.
A partir de ces deux constats, le maintien de la question nationale et la reprise de la
diffusion de l’Etat après la Guerre froide, nous voulons tenter d’élaborer le nationalisme
comme un objet de recherche à part entière, et ce dans une optique comparative.

3.2 Le nationalisme : un objet à part entière


Il était d'usage il y a encore peu, de se lamenter sur le manque de travaux théoriques
pour comprendre le nationalisme. Il est vrai que les sciences sociales, nées au moment où les
sociétés étaient bousculées par l'industrialisation et l'urbanisation, et confrontées aux conflits
sociaux, ont généralement ignoré ou sous estimé le nationalisme79. Aujourd'hui c'est bien plus
la profusion des sources disponibles qui impressionne. Les travaux se sont multipliés dans les
trois dernières décennies donnant parfois l’impression de se mouvoir dans une forêt
luxuriante, où poussent dans toutes les directions de nouvelles théories. Sont ensuite apparus
des ouvrages classant les différentes théories pour aider à se déplacer dans ce dédale80. Ils
contribuent à consacrer le nationalisme comme objet de recherche à part entière, consécration
confortée par l’apparition de revues spécialisées et avec elles d’un sous-champ disciplinaire
dans le monde anglo-saxon81.
La séquence historique, qui s’achève avec la chute du mur de Berlin, est pour
beaucoup dans l’intérêt renouvelé des sciences sociales pour cet objet. La Guerre froide, avec
son affrontement idéologique à la fois globalisé et localisé entre le "camp socialiste" et "le
monde libre", n’aurait fait que masquer le nationalisme. Par exemple, chez Nasser ou les
partisans syriens du Baas, le socialisme qui se résumait presque à l'étatisation de l'économie

77
Kenichi Ohmae, The End of the Nation-State: The Rise of Regional Economies, New York, Free Press, 1995,
Martin van Creveld, The Rise and Decline of The State, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, Bertrand
Badie, La Fin des territories. Essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect, Paris, Fayard,
1995.
78
Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard,
2004, p. 53-132.
79
Pierre Birnbaum (éd.), Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1998, p. 1-33.
80
Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff (éd.),Théories du nationalisme, Paris, Kimé, 1991, David Mac Crone,
Ronald Beiner, Theorizing Nationalism, Albany, SUNY Press, 1999, Umut Ozkirimli, Theories of Nationalism :
A Critical Introduction, Londres, Saint Martin’s Press, 2000, Antoine Roger, Les grandes théories du
nationalisme, op. cit.
81
Canadian Review of Studies of Nationalism, University of Prince Edward Island, fondé en 1973, Nations and
Nationalism, Blackwells, fondé en 1995, Nationalism and Ethnic Politics, Franck Cass and Company LTD,
fondé en 1995, National Identities, Carfax, fondé en 1999, Studies in Ethnicity and Nationalism, Blackwell,
fondé en 2008.

36
comptait bien moins que le nationalisme. Une fois le voile marxisant arraché, le nationalisme
peut retrouver sa pleine mesure aussi bien dans les sociétés que les recherches académiques.
Nous nous proposons ici de passer en revue les principaux écueils qu’il convient d’éviter
avant de proposer un modèle d’analyse. Il ne semble pas nécessaire de revenir sur la vieille
dichotomie [sa capacité heuristique pour comprendre l’émergence du nationalisme étant
quasiment nulle] opposant la nation dans sa version française d’Ernest Renan, universaliste82
ou civique, et la version allemande de Fichte, particulariste ou ethnique, d’autant plus que la
première est souvent réservée à l’Occident, tandis que le second serait typique de l’Orient83, et
de son despotisme idoine84.

3.2.1 Les conditions sociales d’émergence du nationalisme


L’apparente résurgence du nationalisme après la Guerre froide donne apparemment du
crédit aux théories primordialistes qui font du nationalisme l’expression d’une identité
culturelle préexistante. Pierre van den Berghe soutient que les comportements collectifs sont
orientés par des traits universels (attachement à la parenté et au territoire, rejet de l’étranger).
Ces données propres à l’être humain sont de nature fonctionnelle car elles permettent la
reproduction du groupe et la préservation de son identité85. James Kellas affirme aussi que les
êtres humains privilégient « ceux de leur sorte » pour des raisons génétiques86. Le problème
inhérent à cette approche reste l’indétermination des affiliations ethniques.
Au-delà des analyses sociobiologiques, d’autres auteurs supposent que le nationalisme
procède de l’attachement à la langue. Elle constitue un puissant lien émotionnel, rassemblant
l’ensemble des locuteurs autour d’une identité commune87. Clifford Geertz a formalisé la
théorie primordialiste en opposant la société moderne à la survivance des « liens
primordiaux, » fondés sur la race, la langue, la religion ou le territoire. Le nationalisme
procède de leur incompatibilité avec les comportements qu’implique la vie moderne,
notamment dans les Etats nés de la décolonisation88. Ces exemples de théories

82
Marcel Mauss, “La nation”, in Oeuvres, t. 3, Paris, Editions de Minuit, 1969.
83
Hans Kohn, The Idea of Nationalism. A Study in its Origins and Background, Edison, Transaction Publishers,
2005.
84
Karl August Wittfogel, Le despotisme oriental, étude comparative du pouvoir total, Paris, Editions de Minuit,
1964.
85
Pierre van den Berghe, Man in Society: a Biosocial View, New York, Elsevier, 1975, p. 61-75.
86
James Kellas, The Politics of Nationalism and Ethnicity, New York, Saint Martin’s Press, 1991, p. 8-9.
87
Joshua A. Fischmann, Language and Nationalism: Two Integrative Essays, Rowley, Newbury House
Publishers, 1972 et Gale Stokes, “Cognition and the Function of Nationalism”, Journal of Interdisciplinary
History, Vol. 4, N° 4, 1974, p. 511-525.
88
Clifford Geertz, “The Integrative Revolution. Primordial Sentiments and Civil Politics in the New States”, in
Clifford Geertz (ed.), Old Societies and New States, Londres, The Free Press of Glencoe, 1963, p. 128-138.

37
primordialistes, qui envisagent le nationalisme comme un moyen de réinstaurer un espace de
communication entre des individus ayant un trait caractéristique en commun, rencontrent un
problème majeur : elles ne peuvent rendre compte de la diversité de trajectoires historiques
des nationalismes.
A bien des égards les paradigmes fonctionnalistes89 s’apparentent aux primordialistes,
notamment quand ils sont articulés au postulat diffusioniste. La diffusion du nationalisme en
Europe, puis sur les autres continents opérerait lorsque les sociétés se trouvent en pleine
transformation, et à ce titre ont besoin de trouver une identité collective nouvelle. Snyder
insiste ainsi sur le « besoin d’appartenance » qu’exprime le nationalisme90, comme le fait
Kedourie, qui y voit le moyen pour les peuples colonisés de contrebalancer la puissance
occidentale91. Ces raisonnements font du nationalisme l’expression d’un besoin social
commun à tous les peuples, sans prendre en compte les conditions de son émergence dans
chaque société. Aussi pertinente qu’elle puisse paraître, cette conception passe sous silence
l’importance d’une analyse en terme stratégique et le caractère mobilisateur de la nation92. On
peut aussi se demander pourquoi le besoin d’appartenance se ferait plus sentir au niveau de la
nation que d’une autre entité communautaire93. L’automaticité du nationalisme laisse
perplexe.
En faisant du nationalisme une nécessité des sociétés modernes, les théories
primordialistes et fonctionnalistes évacuent la diversité des conditions sociales qui rendent
son émergence possible.

3.2.2 Le nécessaire découplage entre nation et nationalisme


Face aux défauts des analyses primordialistes et fonctionnalistes, se dressent
stoïquement les tenants de modèles théoriques qui font du nationalisme une résultante des
processus liées à la modernisation. L’intuition est similaire mais les raisons sont autres. Le
nationalisme ne procède pas d’un homme ou d’un groupe social mais est le produit
d’évolutions structurelles94. Ils impliquent de se poser la question de la périodisation, c'est-à-
dire de savoir à partir de quel moment historique il est possible de parler de nationalisme.
89
Pour Carleton J. H. Hayes, le nationalisme n’est que le “succédané ou adjuvant d’une religion historique
surnaturelle”. Carleton J. H. Hayes, Nationalism: a Religion, New York, Macmillan, 1960, p. 176.
90
Louis Snyder, Varieties of Nationalism: A Comparative Study, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1976,
p. 163.
91
Elie Kedourie (ed.), Nationalism in Asia and Africa, Londres, Frank Cass, 1970, p. 1-153.
92
William Douglass, “A Critique of Recent Trends in the Analysis of Ethnonationalism”, Ethnic and Racial
Studies, Vol. 11, N° 2, 1988, p. 192-206.
93
Christophe Jaffrelot, “Pour une théorie du nationalisme”, in Alain Dieckhoff et Christophe Jaffrelot, Repenser
le nationalisme. Théories et pratiques, op. cit., p. 65.
94
Antoine Roger, Les grandes théories du nationalisme, op. cit., p. 6-7.

38
Cette interrogation centrale est à l'origine de ce qu'Adrian Hastings a qualifié de « grand
schisme historiographique95, » opposant les tenants de la continuité historique, aux partisans
de la rupture par la modernité.
L’école du nation-building, qui se développe dans les années 1950-1960, voit dans la
formation des nations, un élément du phénomène plus général de la modernisation. Elle
accueille un courant qui met l’accent sur le développement des moyens de communication
comme vecteur de la formation des nations. Loin d’être une force enfouie qui se réveillerait,
le nationalisme est le résultat d’une histoire, celui du processus d’émergence d’une
« communauté de communication96 » qui assurerait la congruence entre l’unité politique et
l’unité nationale. Tant Deutsch que Bendix associent le nationalisme à la forme de
« modernisation politique » par excellence qui conduit à un accroissement de la mobilisation
sociale97. Pour ces auteurs, la nation n’est pas une réactivation des liens primordiaux mais le
produit d’un processus de construction identitaire. Il doit permettre de fonder un nouveau
système d’appartenance par la diffusion de la conscience nationale. Benedict Anderson
approfondit cette perspective cybernétique en introduisant l'influence du développement du
réseau de chemin de fer, de l'urbanisation, du marché et surtout du capitalisme de l'imprimé,
qui consiste en la publication sérielle d'imprimés, notamment les journaux, mais aussi les
livres, les cartes, etc.). Il insiste sur une transition longue et progressive vers le temps des
nations, où apparaissent les conditions matérielles et sociales, nécessaires à la formation des
dispositions mentales, indispensables à l'imagination de la communauté nationale98. Anderson
n’aborde pas vraiment la question du nationalisme et se contente d’éclairer un moment
historique important : l’émergence d’une nouvelle conscience collective, le sentiment
national, et finalement l’apparition de la nation.
Une autre branche de l’école du nation-building, moins partisane de la rupture de la
modernisation, repose sur l’analyse de données spatiales, économiques et culturelles qui
permettent de suivre la genèse des nations dans ses différentes phases et d’en dresser les
caractéristiques. Stein Rokkan a contribué à la confection d’une typologie des Etat-nations

95
Adrian Hastings, The Construction of Nationhood: Ethnicity, Religion and Nationalism, Cambridge,
Cambridge University Press, 1997, p. 38.
96
Karl W. Deutsch, Nationalism and Social Communication. An Inquiry into the Foundations of Nationality,
Londres, The MIT Press, 1966.
97
Ibid. et Reinhard Bendix, Nation Building and Citizenship. Studies of Our Changing Social Order, Berkeley,
University of California Press, 1964. Le modèle de Karl Deutsch ne se réduit pas à cette conception
évolutionniste, mais s’attache aussi à caractériser les tensions entre le centre et les périphéries. Antoine
Roger, “Les déterminants du nationalisme selon Karl W. Deutsch. Une relecture théorique”, Revue
Internationale de Politique Comparée, Vol. 10, N° 4, 2003, p. 543-565.
98
Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La
découverte, 2006.

39
européens à partir de clivages géo-économiques et géopolitiques99. Toutefois il ne s’est
intéressé à la nation que dans sa dimension institutionnelle et a délaissé le nationalisme.
Charles Tilly, qui a aussi adopté une approche macro-historique100, se méfie du terme nation,
dans un ouvrage qu’il dirige sur la formation de l’Etat national, pour donner la priorité à la
construction de l’Etat101.
Une autre approche, qui souligne l’importance de la rupture introduite par la
modernisation, est celle d’Ernest Gellner. Il considère que l’industrialisation des sociétés
traditionnelles suscite un immense effort de réorganisation par l’intermédiaire du système
éducatif pour faire face à la division accrue du travail. Il induit une logique
d’homogénéisation culturelle de la communauté. On assiste alors à « un réajustement profond
et tout à fait inévitable du rapport qui lie la société politique et la culture102, » d’où naît le
nationalisme. Mais ici encore, l’étude du nationalisme s’apparente bien plus à la présentation
des processus qui président à l’émergence du sentiment national et à l’apparition de la nation,
qu’au nationalisme en tant que tel.
Une critique récurrente des modèles théoriques qui font du nationalisme une résultante
des processus liés à la modernisation, est la confusion entre nation, sentiment national et
nationalisme au détriment de ce dernier103. Malgré des titres souvent prometteurs, ce dernier
reste le parent pauvre et ne bénéficie pas de l’attention qu’il mérite. Le plus fâcheux est que
cette approche risque de nous faire oublier que le nationalisme reste une idéologie (un
« isme »), comme le rappelle justement Christophe Jaffrelot104. Il repose sur une identité
politique et culturelle que tentent d’imposer ses promoteurs. Ici aussi, en faisant du
nationalisme une résultante de la modernisation, c’est toute sa dimension stratégique qui
tombe aux oubliettes.

3.2.3 Le problème de l’historicisation


Face à la diversité des trajectoires des nationalismes, un autre biais séduisant pour
rendre compte du nationalisme après la Guerre froide, serait de revenir aux approches
proposées pour le 19ème siècle. On se donne les moyens d’analyser les conditions historiques
99
Stein Rokkan, “Un modèle géo-économique et géopolitique de quelques sources de variations en Europe”,
Communication, N° 45, 1987, p. 75.
100
Charles Tilly, Contraintes et capital dans la formation de l’Europe (990-1990), Paris, Aubier, 1992.
101
Charles Tilly (ed.), The Formation of National States in Western Europe, Princeton, Princeton University
Press, 1975, p. 6.
102
Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1990, p. 37.
103
Christophe Jaffrelot, “Les modèles explicatifs de la nation et du nationalisme – essai critique”, p. 136-179, in
Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff (éd.), Théories du nationalisme, op. cit., p. 139-179.
104
Christophe Jaffrelot, “Pour une théorie du nationalisme”, in Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot, Repenser
le nationalisme. Théories et pratiques, op. cit., p. 33.

40
précises d’émergence du nationalisme. Mais en entrant dans le domaine de prédilection des
historiens, surtout en France, on se heurte au caractère très national de la discipline. « Ne
sont-ils pas élevés, nourris et blanchis dans le sein de l’Incommensurable, de la très sainte
Incomparable, cette Nation dont ils sont, sitôt choisis, les gardiens, les dépositaires
assermentés par l’agrégation et la mission reçue des mains mêmes de leurs maîtres105 ? »
Comment peut-on prétendre comparer des trajectoires historiques aussi complexes que les
entités nationales ? L’épaisseur du fait national peut-elle résister aux assauts téméraires des
divers représentants des sciences humaines et sociales ?
Ailleurs qu’en France, répondre par l’affirmative à ces trois questions est possible,
voire relativement courant pour l’Iran, notamment pour certains qui défendent la spécificité
iranienne, comme Homa Katouzian. « Il peut y avoir une théorie générale pour les sociétés
européennes, qui serait fondamentalement inapplicable pour l’étude de l’Iran, ou ailleurs, du
fait des différences de base dans les réalités historiques -matérielle, culturelle, etc- entre les
deux types de société. Or, pour donner un exemple des sciences naturelles, une théorie peut
être généralement vraie pour un certain phénomène ou événement sur la terre, mais non vraie
dans d’innombrables lieux ailleurs dans l’univers106. » Le cas iranien se distingue
fondamentalement des autres par l’absence de base légale de l’autorité et du pouvoir. L’Etat et
la société seraient donc indépendants et antagonistes, ce qui empêcherait le premier d’être
l’émanation de la seconde.
En assumant cette distinction fondamentale pour l’Iran ou un autre cas, on récuse la
vocation des sciences sociales à produire des outils d’analyse applicables à divers contextes.
Ce point de vue est assumé par John Hall, selon lequel, « aucune théorie unique et universelle
du nationalisme n’est possible. Nos concepts doivent être aussi divers que l’est l’histoire107. »
Il est vrai qu’une « bonne part du contenu et des tendances particulières des nationalismes est
déterminée par des traditions historiques singulières, par l’inventivité des leaders ou par des
contingences liées au contexte international108 » ; l’existence de nombreuses variables,
difficilement isolables, rendrait improbable l’existence d’une théorie du nationalisme qui
puisse l’expliquer tout entier. Face à ce constat défaitiste, la tentation est grande de résumer
l’analyse du nationalisme à une succession d’études de cas, plus ou moins bien regroupée
dans diverses typologies.

105
Marcel Destienne, Comparer l’incomparable, Paris, Le Seuil, 2000, p. 59.
106
Homa Katouzian, Iranian History and Politics. The dialectic of state and society, Londres, RoutledgeCurzon,
2003, p. 4.
107
John A. Hall, “Nationalisms: Classified and Explained”, Daedalus, Vol. 122, 1993, p. 1.
108
Craig Calhoun, Nationalism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997, p. 123.

41
Au lieu de perdre l’ambition analytique, il convient de faire dialoguer l’histoire avec
les autres sciences sociales pour essayer de rendre compte des conditions de son émergence.
Grâce à ces dialogues souvent fructueux, il devient possible de prendre en compte la variété
des trajectoires des nationalismes qui loin d’être rectilignes s’ancrent dans des contextes que
peuvent décrire la sociologie historique du politique et la géopolitique.

3.2.4 L’indissociable rapport au territoire du nationalisme


Riva Kastoryano plaide pour l’émergence d’une « nouvelle étape » du nationalisme
qui entre dans l’âge transnational, c’est-à-dire celui de la globalisation, où les communautés
seraient guidées par une « géographie imaginée, » déterritorialisée109. Elle est loin d’être la
première à se lancer dans cette voie : la question de la déterritorialisation s’est déjà posée dans
le cadre de l’Empire austro-hongrois dans une logique de dépassement du seul nationalisme
sécessionniste. Selon Otto Bauer, l’autonomie nationale sur un territoire constituait un moyen
de délimiter des espaces nationaux du pouvoir. Mais dans la logique socialiste de
dépassement des antagonismes ethniques et religieux, il devenait aussi possible de dégager
des autonomies culturelles, à partir de langue comme moyen de définition de communication
non territoriale110. L’histoire ne saura dire si le modèle proposé par Bauer aurait fonctionné,
même si la puissance des revendications nationales au sein de l’Empire des Habsbourg ne
laissait présager d’un grand succès. Quels rapports entretiennent le nationalisme et le
territoire, plus d’un siècle après la première édition de l’ouvrage de Bauer ?
Comme l’avertit Yves Lacoste : « Les langues sont des phénomènes géographiques
dans la mesure où elles s’étendent sur des territoires ; les uns ont des dimensions d’ordre
planétaire, les autres sont des étendues de beaucoup plus petite dimension. Mais les langues
sont aussi des phénomènes géopolitiques : elles sont considérées comme un facteur essentiel
des différenciations nationales. Mais il est rare que l’extension spatiale d’une langue
corresponde au territoire d’un seul Etat et il est tout aussi rare que les populations d’un même
Etat ne parlent qu’une seule langue111. » Même si on ne peut réduire les différenciations
nationales à la seule différence linguistique, celle-ci a été un des principaux arguments des
nationalistes depuis les romantiques allemands. Ces derniers avaient pour objectif de
rassembler tous les germanophones au sein d’une même entité. La restauration de l’unité

109
Riva Kastoryano, “Vers un nationalisme transnational. Redéfinir la nation, le nationalisme et le territoire”,
Revue française de science politique, Vol. 56, N° 4, 2006, p. 533-553.
110
Otto Bauer, La question des nationalités et la social-démocratie, Montréal, Guérin Littérature, 1987, t. 2, p.
338.
111
Yves Lacoste, “Editorial”, Hérodote, N° 42, 1986, p. 3.

42
allemande est d’abord idéelle avant de devenir un mouvement culturel. Avortée pendant le
printemps des peuples de 1848, elle connaît une formidable accélération grâce à l’action de
Bismarck qui parvient en quelques années à lui donner politiquement forme en créant le 2ème
Reich, que le peuple allemand accueille avec enthousiasme. Cette nouvelle entité étatique ne
connaît qu’une courte existence et disparaît avec la défaite de 1918. Son héritier, la
République de Weimar, est le cadre d’un débat passionné sur le destin des territoires perdus
dont il faut accepter l’abandon ou, au contraire, se préparer à les reconquérir. Dans ce
contexte très particulier, se développe un mouvement politique dont les arguments majeurs
sont géographiques, et qui s’inscrit dans le grand débat sur la nation allemande, sa place dans
l’histoire et l’espace européen112. Il s’immisce alors dans la question des limites du territoire
de la nation, qui restait jusque là le quasi monopole du prince. Des citoyens interviennent de
manière de plus en plus organisée dans les débats sur la défense des frontières de l’Etat ou la
reconquête des territoires dont a été injustement lésée la patrie. Ils s’engagent donc sur le
problème fondamental de la paix et de la guerre entre les Etats au nom d’une idéologie
particulière, le nationalisme, qui implique une conception précise du territoire. Poursuivons
au-delà d’où s’arrêtent les relations internationales. Le débat sur les territoires de la nation113
ne se projette pas que sur ses frontières. Pour s’en convaincre il suffit de penser au tracé des
routes, à la construction d’infrastructures, ou à l’allocation de ressources spécifiques pour une
zone particulière, qui prennent en compte des considérations autres que le seul aménagement
du territoire et la protection du territoire national. Ces problématiques deviennent encore plus
aiguës à mesure que se développent des mouvements nationalistes à l’intérieur des vieilles
nations européennes. On demande des réparations pour les injustices commises par l’Etat
centralisateur sur des nations bien vivantes que le pouvoir aurait voulu réduire au silence. Ces
nationalismes régionaux114 jettent à nouveau une lumière crue sur les rapports complexes
existant entre le nationalisme et le territoire.
Pour démêler ces rapports, la lecture déconstructiviste du territoire, engagée par
Gearoid O Tuathail, est particulièrement utile115 : en analysant la manière dont les promoteurs
discursifs du nationalisme et de l’Etat font sens des ensembles géopolitiques, il invite à
prendre en compte les suppositions hétérogènes et cachées, et suivre des pistes oubliées. Ainsi
sont dévoilés les enjeux de pouvoir sous-jacents aux représentations qui ont présidé à la

112
Yves Lacoste (éd.), Dictionnaire de Géopolitique, Paris, Flammarion, 1993, p. 19.
113
“Les territoires de la nation”, Hérodote, N° 62, 1991.
114
“Les nationalismes régionaux”, Hérodote, N° 95, 1999.
115
Gearoid O Tuathail, Critical Geopolitics: The Politics of Writing Global Space, Minneapolis, University of
Minnesota Press, 1996.

43
formation de ces ensembles. C’est donc toute l’infrastructure générant les représentations
géopolitiques qu’il convient d’analyser car, loin d’être des phénomènes stables, elles sont
reconfigurées par les discours géographiques et les rapports de pouvoir qui les sous-tendent.
La « géographie imaginée » dont parle Riva Kastoryano ne doit pas trop être imaginative et
s’éloigner des conditions précises dans lesquelles des acteurs investissent le registre
territorial, pour peser d’une façon ou d’une autre dans le débat sur la nation. C’est à l’aune de
ces investissements variés qu’il faut étudier le nationalisme, et l’engagement pour la défense
d’un groupe, défini par une construction identitaire en lien avec un territoire.

3.2.5 L’importance de la dimension symbolique


Revenons à Ernest Gellner dont la conception du nationalisme ne peut se réduire à la
logique d’homogénéisation culturelle. Considérant les ressources économiques comme
généralement inégalement réparties sur le territoire, leur appropriation peut prendre la forme
d’une lutte nationale. L’intérêt matériel, qui constitue déjà une incitation de l’entrée dans le
système éducatif, entre alors en jeu dans les nationalismes de sécession : « parfois […], il
semble plus avantageux de former une nation rivale de sa propre nation116. » Dans une telle
situation, les marqueurs identitaires servent une intelligentsia pour définir une nation qui
exclut les groupes sociaux rivaux, et à laquelle puissent s’identifier les classes défavorisées117.
Malheureusement, Gellner délaisse totalement la dimension symbolique pour se concentrer
uniquement sur les facteurs socio-économiques. Toujours dans une perspective matérialiste,
d’autres auteurs marxistes considèrent le nationalisme comme un instrument de domination
des bourgeoisies du centre sur la périphérie, sous couverts de « racines historique, voir
naturelles118. » Réduit à une fausse conscience, le nationalisme n’est plus qu’un moyen de
justifier la domination, ainsi soit sa seule « fonctionnalité dans le développement
moderne119. »
Sans le situer dans la perspective matérialiste, le nationalisme peut être interprété
comme « une logique de revendication politique120. » Il rejoint la logique du groupe d’intérêt
chez Nathan Glazer et Daniel Moynihan, tout juste bon à dissimuler sous des ornements plus

116
Ernest Gellner, Thought and Change, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1964, p. 165.
117
Ibid. p. 167-169.
118
Immanuel Wallerstein, “La construction des peoples : racisme, nationalisme et ethnicité” in Etienne Balibar,
Immanuel Wallerstein, Race, Nation, Classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988, p. 111. , p. 58-
117
119
Tom Nairn, The Break-Up of Britain: Crisis and Neonationalism, Londres, Verso, 1981, p. 354.
120
Antoine Roger, Les grandes théories du nationalisme, op. cit., p. 111-137

44
reluisants de pures ambitions économiques121. Pour Miroslav Hroch, il s’agit d’un moyen
utilisé par la bourgeoisie contre la classe au pouvoir, qui l’empêche de s’affirmer122. Plus
attrayante est l’analyse de l’historien John Breuilly, qui a montré avec brio comment l’Etat
devient le ressort des mobilisations nationalistes. C’est vers sa conquête que se tournent les
tenants du nationalisme, des groupes sociaux en devenir mais qui n’exercent pas encore le
pouvoir politique. Il répond alors à trois fonctions : assurer la cohésion de ceux qu’ils veulent
accéder au pouvoir, mobiliser les classes populaires et légitimer la fermeture dans un contexte
où domine le libre-échange123. Avec pour prisme d’analyse la domination, le nationalisme se
cantonne à être une technique au service des intérêts d’un groupe social, dont la capacité à se
draper dans ses plus beaux atours étonne.
Michael Hechter a même fait le balancier entre ces diverses approches instrumentales :
il est passé de la thèse du « colonialisme intérieur124 » à désigner le nationalisme comme la
simple accession au pouvoir dans l’Etat-nation125. Outre la malléabilité des identités
nationales, qui semblent à même de subir n’importe quelle manipulation, les approches
instrumentales du nationalisme, qu’elles soient marxistes ou non, passent complètement sous
silence les conflits qui se situent dans les champs autres qu’économiques et politiques. La
dimension symbolique du nationalisme est totalement laissée de côté alors qu’elle constitue
un ressort puissant de la mobilisation. Comme l’explique Béatrice Giblin dans le cas des
nationalismes régionaux qui se sont développées en Europe occidentale, « si les situations
favorables au développement des mouvements nationalistes régionaux sont très diverses, il
existe néanmoins un dénominateur commun, c’est le sentiment, vrai ou faux, d’avoir été
méprisé ou injustement traité à un moment ou à un autre par le pouvoir central. Il apparaît
ainsi juste et légitime non seulement d’obtenir réparation, mais aussi d’acquérir l’autonomie,
voire l’indépendance, pour détenir enfin la responsabilité de ses propres affaires126. » On
retrouve ici l’avertissement d’Yves Lacoste : « les raisonnements les plus rationnels ne sont
121
Nathan Glazer, Daniel P. Moynihan (ed.), Ethnicity, Theory and Experience, Cambridge, Harvard University
Press, 1975.
122
Miroslav Hroch, “Social and Territorial Characteristics in the Composition of the Leading Groups of National
Movements”, in Andreas Kappeler (ed.), The Formation of National Elites. Comparative Studies on
Governments and Non-Dominants Ethnic Groups in Europe, 1850-1940, New York, Darmouth, 1992, p. 257-
275.
123
John Breuilly, Nationalism and the State, Manchester, Manchester University Press, 1982.
124
Elle suppose une division culturelle du travail, où le centre est le pôle d’implantation exclusif de la
bourgeoisie, tandis que les classes sociales inférieures sont concentrées dans le groupe national périphérique. Le
nationalisme est alors une réponse de la marge à son exploitation. Michael Hechter, Internal Colonialism, The
Celtic Fringe in British National Development, 1536-1966, Londres, Routledge, 1975.
125
Le nationalisme serait « une action collective destinée à faire coïncider les frontières de la nation et celle de
l’entité de gouvernement. » Michael Hechter, Containing Nationalism, Oxford, Oxford University Press, 1999,
p. 7.
126
Béatrice Giblin, “Nationalismes régionaux en Europe”, Hérodote, N ° 95, 1999, p. 15.

45
pas les plus mobilisateurs127. » Il ne faut donc pas chercher les causes justes (ou injustes) à
l’origine du nationalisme, mais les conditions précises, notamment symboliques, dans
lesquelles un groupe social limité se lance dans cette entreprise de revendication.

3.3 Un modèle d’analyse du nationalisme


Une fois cartographiés les principaux écueils qu’il convient d’éviter dans notre
pérégrination dans les méandres du nationalisme, il nous faut tracer une route qui mène à bon
port. Elle doit être divisée en deux phases distinctes. La première est celle de la construction
identitaire, puis suit celle de la mobilisation. Elles forment un modèle d’analyse du
nationalisme qui pourra ensuite être appliquée au cas des Turcs d’Iran.

3.3.1 La phase de construction identitaire


Dans notre définition, le nationalisme procède d’une construction identitaire qui
affirme la particularité d’un groupe. Les travaux sur les groupes ethniques peuvent nous aider
à caractériser les éléments distinctifs de cette entité, groupe. On pourrait objecter que le
propre de l’ethnologie est de s’intéresser à des micro-objets, et non pas à des groupes qui
puissent prétendre au qualificatif de nation. Mais les travaux de Christian Bromberger sur les
supporters ont démontré que l’ethnologie peut être tout à fait pertinente pour traiter de
groupes numériquement importants et spatialement étendus128. Ce détour par le groupe
ethnique est aussi le choix de Christophe Jaffrelot qui formule l’hypothèse que les théories du
nationalisme ont beaucoup à voir avec celles de l’ethnicité129.
A rebours des théories primordialistes qui insistent sur la permanence de l’ethnicité,
Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo insistent sur le caractère souvent très récent de
certaines ethnies. Parfois leur apparition ne coïncide qu’avec la colonisation et le déploiement
des savoirs et des pratiques bureaucratiques des puissances coloniales130. Ces exemples
rappellent la conception des ethnies, en tant qu'ensembles dont l'identité est en perpétuelle
évolution, proposée par Frederik Barth. Selon lui, le « matériau humain qui est organisé au

127
Yves Lacoste (éd.), Dictionnaire de Géopolitique, op. cit., 1993, p. 27.
128
Christian Bromberger, Football : la bagatelle la plus sérieuse du monde, Paris, Fayard, 1998 et surtout
Christian Bromberger, Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini, Le match de football. Ethnologie d’une passion
partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Editions de la maison des sciences de l’homme, 1995.
129
Christophe Jaffrelot, “Pour une théorie du nationalisme”, in Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot, Repenser
le nationalisme. Théories et pratiques, op. cit., p. 33-34.
130
Jean-Loup Amselle, Elikia M'Bokolo (éd.), Au cœur de l'Ethnie : ethnies, tribalisme et l'Etat en Afrique,
Paris, La découverte, 1985.

46
sein d'un groupe ethnique n'est pas immuable131. » Il attire aussi l’attention sur les interactions
entre groupes : c’est à travers elles que les groupes prennent conscience d’eux-mêmes et
ressentent la nécessité de marquer l’appartenance. La frontière ethnique devient une ligne de
partage entre eux et nous, ce qui pousse l'auteur à affirmer que le processus de différenciation
se trouve au cœur de l'ethnicité. Dans cette perspective, les frontières entre les groupes
naissent et prospèrent dans et par l’interaction. Les processus de démarcation sont donc
essentiels pour comprendre la définition des identités. Ecrire l’histoire d’un groupe ethnique
ne doit pas être une description de l’histoire de son évolution, mais celle de la modification de
ses frontières. Elle nécessite une attention minutieuse aux autres groupes avec qui il est en
contact. L’idée est s’intéresser aux négociations en cours qui, en fonction des circonstances,
opportunités et des défis existants, contribuent à produire l’identité de chaque groupe.
L’importance accordée à l’interaction dans la formation des groupes ethniques invite à
réfléchir à l’œuvre d’Erving Goffman qui est largement consacrée à analyser les
interactions132. Le stigmate est défini par Goffman comme un décalage entre l’identité sociale
virtuelle (caractéristiques et attributs que l’on prête a priori à un individu) d’une personne et
son identité sociale réelle (comportant des caractéristiques et attributs distincts de ceux qui lui
sont prêtés), et c’est en grande partie autour de l’information qu’il livre ou non de ce décalage
identitaire que s’organise l’existence sociale du stigmatisé. Par son intérêt pour la manière
dont, dans les interactions avec le monde des normaux, le stigmatisé construit son identité
personnelle, et par le riche ensemble conceptuel qu’elle propose (identité « pour soi »,
désidentificateur, itinéraire moral, reconnaissances cognitive et morale, etc.), la démarche de
Goffman dépasse largement la seule sociologie de la déviance. Elle se rattache à tout un
courant de la sociologie qui place la dimension symbolique au cœur de son travail. Or c’est
bien une dimension dont nous avons souligné l’importance pour le nationalisme, notamment
dans sa phase d’émergence. Le sentiment (fondé ou infondé) d’être anormalement traité ou
considéré dans la société constitue une puissante motivation pour élaborer une construction
identitaire, capable de le surmonter.
Partir à la recherche de la genèse d’un mouvement nationaliste, c’est chercher un
contexte d’interaction symbolique particulier dans lequel un nombre réduit d’individus (les
entrepreneurs identitaires) propose de définir un groupe, non à partir de ses propres
caractéristiques, mais en référence à celles qui lui sont attribuées de l’extérieur et aux

131
Frederick Barth, Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Cultural Differences, Boston,
Little Brown, 1969, p. 17.
132
Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux du handicap , Paris, Editions de Minuit, 1975.

47
caractéristiques d’un autre groupe qui sont récusées. De là, ils cherchent à fabriquer l’identité
de leur groupe par le truchement d’actes identificatoires et leur énonciation. John Armstrong
s’est lancé dans l’entreprise de retrouver ces contextes à travers toute une série d’exemples
tirés de l’histoire de comprendre les modalités d’émergences et de recompositions des
identités collectives133. Ces processus empruntent largement à un ensemble de ressources
symboliques traditionnelles qui sont mobilisées en fonction de la stratégie des acteurs134.
Ainsi est associée à une société politique donnée, une identité qui « suscite des affects
intenses en soulignant la solidarité du groupe face aux forces étrangères, c’est-à-dire en
renforçant l’importance du sentiment de frontière135. » La référence à Frederik Barth est
constante puisque c’est à travers le jeu de partage entre eux et nous que se définit une identité
culturelle, qui deviendra le support d’une identité politique. Par conséquent, c’est bien à cette
frontière qu’il faut être attentif et notamment aux renégociations qui ont lieu lorsqu’un groupe
extérieur fait irruption dans le jeu, ainsi qu’aux ressources symboliques que peuvent mobiliser
les acteurs. Subséquemment et conformément à la conception de Clifford Geertz de
l’interprétation des symboles traditionnels, les identités culturelles constituent des « réponses
stratégiques136, » développées afin de répondre aux reconfigurations imposées par les
processus liées à la modernisation. En ce sens, la construction identitaire résulte d’abord de
discours et de pratiques décidées par les entrepreneurs.
La dimension symbolique qui nous semble décisive dans la phase d’initiation de la
construction identitaire ne doit pas faire oublier les critères matériels qui structurent la suite
du processus. Comme le dit avec justesse Jean-François Bayart, « l’ethnicité s’entrecroise
avec les lignes de la stratification sociale et celles de l’intégration au champ de l’Etat. Aucun
de ces trois ordres de cohérence ne peut être distrait de l’autre137. » C’est bien cet entrelacs
complexe qu’il faut s’échiner à démêler pour analyser la construction identitaire et suivre son
élaboration. En effet, le nationalisme, en tant que construction identitaire affirmant la
particularité d’un groupe, est produit par des entrepreneurs dont il faut analyser la place dans
la société et dans le champ de l’Etat. C’est encore plus important lorsque l’on étudie des
mouvements qui inscrivent leur lutte contre un Etat-nation, déjà formé ou en cours de
formation – c’est sans doute la principale qualité du travail d’Abrahamian sur le Ferqa-ye

133
John A. Armstrong, Nations before Nationalism, Chapel Hill, The University of North Carlina Press, 1982.
134
Eric Hobsbawm, Terence Ranger (ed.), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press,
1983.
135
John A. Armstrong, Nations before Nationalism, op. cit., p. 9.
136
Clifford Geertz, The Interpretation of Culture, New York, Basic Books, 1973, p. 238.
137
Jean-François Bayart, L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 (2006), p. 85.

48
Demokrat-e Azarbayjan138. De cette façon, les décisions que prennent les entrepreneurs, une
fois qu’ils sont engagés dans la construction identitaire, de privilégier telle ou telle conception
sont intimement liées à leur position sociale et politique. La défense des intérêts de leur
groupe, dont les nationalistes se targuent, recoupe d’abord leurs intérêts propres. C’est
pourquoi le nationalisme peut prendre une coloration particulière, qu’elle soit culturelle,
davantage politique ou encore économique. La question de l’acquisition de la souveraineté
politique n’est pas nécessairement l’objectif à atteindre, même s’il constitue souvent une
référence absolue dont il est difficile de se départir symboliquement139.
In fine, les constructions identitaires propres au nationalisme doivent alors être
analysées comme renvoyant à des processus de stigmatisation et de résistance au stigmate, de
lutte pour la re-définition de frontières tant matérielles que symboliques entre groupes sociaux
hiérarchisés selon des lignes de clivage (l’ethnicité, la classe sociale, le sexe ou la position
dans le champ de l’Etat sont des critères particulièrement saillants).

3.3.2 La phase de mobilisation


Le parallèle avec les théories de l’ethnicité évoqué dans la phase de construction
identitaire se retrouve aussi dans la phase de la mobilisation. C’est là même un élément qui
selon Michel Cahen pourrait être déroutant : « En fait, ce qui désarçonne est la double
caractéristique de l’ethnicité : premièrement, profondément ancrée dans, et produite par les
rapports sociaux, elle est susceptible d’évolution profonde, elle est historiquement un
phénomène social permanent de construction-déconstruction. Mais, deuxièmement, son
passage au politique, et plus généralement les formes de son expression publique, à un
moment donné relèvent d’une autonomie envers ses racines sociales qui lui permet de
s’exprimer parfois avec une radicalité inouïe qui semblera explosion d’irrationnel140. » Par
rapport à la déjà déroutante double caractéristique de l’ethnicité, le nationalisme pourrait
sembler tout aussi déconcertant avec ses multiples dimensions, à moins de bien le découpler
de la nation, comme il a été proposé précédemment. En affirmant toute la dimension
stratégique du nationalisme, on donne sa pleine place à la tentative de ses promoteurs
d’imposer leur construction identitaire et de mobiliser la population à leurs côtés.

138
Ervand Abrahamian, “Communism and Communalism in Iran: The Tudah and the Firqah-I Dimukrat”, op.
cit.
139
Barbara Loyer, “Etre indépendant ou ne pas être. Le cas basque”, Hérodote, N° 95, 1999, p. 47-62.
140
Michel Cahen, Ethnicité et politique, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 29.

49
Dans ces conditions où l’identité est perçue comme une stratégie de l'action
collective141, le recours à la sociologie des mobilisations semble particulièrement attrayant. En
plus et comme l’a souligné Ted R. Gurr, l’organisation du groupe, le leadership ou l’attitude
des autorités sont plus importantes que des possibles injustices dans l’action de mobilisation
une fois que celle-ci est engagée142. Les outils forgés dans ce sous-champ disciplinaire
pendant les dernières décennies sont particulièrement utiles dans l’étude du nationalisme dans
sa phase de mobilisation. Un mouvement nationaliste possède de très nombreux points
communs avec un mouvement social que François Chazel définit comme « une entreprise
collective de protestation et de contestation visant à imposer des changements – d’une
importance variable – dans la structure sociale et/ou politique par le recours fréquent – mais
pas nécessairement exclusif – à des moyens non institutionnalisés143. » Il est aussi une
entreprise collective réclamant des changements politiques et culturels, mais parfois aussi
sociaux et économiques. Alors que l’analyse des moyens non institutionnalisés est
systématiquement privilégiée du fait des luttes de libération nationale, les exemples du monde
occidental montrent un recours de plus en plus courant aux canaux institutionnels de la
politique. On se doit donc de prendre en considération le continuum de l’action collective
comme le propose Hélène Combes144, qui permet de s’immiscer dans le jeu complexe et
changeant de l’intégration des groupes dans le jeu institutionnel, pour suivre pas à pas les
reconfigurations qui opèrent dans et autour de la mobilisation145. Il devient possible de suivre
pas à pas le mouvement nationaliste et de ne pas se cantonner à une analyse de la mobilisation
à un moment t, mais de suivre ses variations. Comme le disent Olivier Fillieule et Mounia
Bennani-Chraïbi, il faut passer d’une approche en termes de stock à une approche en terme de
flux146. En procédant ainsi un des problèmes majeurs de l’analyse du nationalisme, sa
dimension téléologique (celui de savoir à partir de quand la nouvelle conception identitaire

141
Mary Bernstein, “Celebration and suppression: The strategic uses of identity by the lesbian and gay
movement”, American Journal of Sociology Vol. 103 N° 3, 1997, p. 531-565.
142
Ted R. Gurr, “Why Minorities Rebel: A Global Analysis of Communal Mobilization and Conflict Since
1945”, International Political Science Review, Vol. 14, N° 2, 1993, p. 189. p. 161-201.
143
François Chazel (éd.), Action collective et mouvements sociaux, Paris, PUF, 1993, p 270.
144
Hélène Combes, De la politique contestataire à la fabrique partisane : Le cas du Parti de la révolution
démocratique au Mexique (1989-2000), Thèse, Université Paris 3-La Sorbonne Nouvelle, 2004,
http://www.geopp.org/index.php?option=com_content&task=view&id=36&Itemid=28.
145
Dans le cas de l’Iran, du fait de l’absence de partis politiques dans le sens consacré par la science politique, le
continuum de l’action collective demande de réfléchir aux relations entre les mouvements et les acteurs
politiques, reconnus dans le système islamiste.
146
Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule, “Exit, voice, loyalty et bien d’autres choses encore… ”, Mounia
Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule (éd.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses
de Sciences po., 2003, p. 114.

50
nationale touche les masses147), est écarté. En fait, l’objectif reste de penser ensemble une
approche stratégique et une approche situationnelle de la mobilisation. Ceci implique de
prêter attention aux contextes : de manière synchronique, il faut considérer une stratégie
d’action au moment où elle est mise en place, en la rapportant à toute les stratégies
envisageables à ce moment ; de manière diachronique, il faut placer une stratégie dans une
perspective qui prenne en compte les formes d’action qui l’ont précédée et celles qui la
suivent. C’est donc la notion de trajectoire, qu’elle soit individuelle ou organisationnelle, qu’il
faut introduire.
Cependant, il faut éviter de tomber dans les errements d’une approche
instrumentaliste, qui ravale le discours identitaire au rang de simple instrument de
mobilisation au service de la stratégie des élites. Nous nous démarquerons donc d’une
approche en termes purement instrumentaux et situationnels qui consisterait à considérer la
production de constructions identitaires comme le « résultat de l’élaboration individuelle et
collective des acteurs et exprime […] les ajustements opérés, au jour le jour, en fonction de la
variation des situations et des enjeux qu’elle suscite – c’est-à-dire des finalités exprimées par
les acteurs – et des ressources de ceux-ci148. » Si la dimension stratégique permet de rendre
compte, ponctuellement, de comportements ou de logiques d'acteurs, elle reste réductrice :
d'une part, elle passe sous silence les dimensions émotionnelles et morales des phénomènes
identitaires ; d'autre part, elle circonscrit ces derniers aux résultats d'actions unilatérales.
L’approche de Pierre Bourdieu, telle qu’elle est notamment formulée dans une analyse des
mouvements régionalistes149, offre pour sa part les moyens de saisir ces dimensions des
productions identitaires. Non seulement elles sont envisagées comme le produit de luttes pour
la définition des groupes, mais également dans leur dimension performative : faire reconnaître
un groupe, c’est-à-dire parvenir à imposer sa définition de son identité contre les définitions
concurrentes, c’est faire accéder ce groupe à une forme d’existence. Ainsi, les « luttes des
classements, luttes pour le pouvoir de faire voir et de faire croire, de faire connaître et de faire
reconnaître, d’imposer la définition légitime des divisions du monde social » sont-elles des
luttes pour le pouvoir « de faire et de défaire les groupes » car elles ont « pour enjeu le
pouvoir d’imposer une vision du monde social à travers des principes de di-vision qui,
lorsqu’ils s’imposent à l’ensemble des membres d’un groupe, font le sens et le consensus sur
147
Walter Connor, Ethnonationalism. The Quest for Understanding, Princeton, Princeton University Press, 1994,
p. 223.
148
Isabel Taboada Leonetti, “Stratégies identitaires et minorités: le point de vue du sociologue ”, in Carmel
Camilleri et al., Stratégies identitaires, Paris, PUF, 1990 p. 49.
149
Pierre Bourdieu, “L’identité et la représentation. Eléments pour une réflexion critique sur l’idée de région ”,
Actes de la recherche en sciences sociales, N ° 35, 1980, p. 63-72.

51
le sens, et en particulier sur l’identité et l’unité du groupe, qui fait la réalité de l’unité et de
l’identité du groupe150. »
Ce modèle d’analyse du nationalisme, provenant pour l’essentiel d’une lecture des
textes théoriques et d’une réflexion à partir du terrain iranien, nécessite d’être mis à l’épreuve
des recherches empiriques comme celui qui suit à propos du nationalisme azerbaïdjanais en
Iran. D’autres travaux de falsification au sens où Karl Popper l’entendait sont seuls capables
de valider le modèle ou au contraire de l’invalider.

4 Présentation du plan
Dans le travail dirigé par Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule sur les
résistances et la protestation dans les sociétés musulmanes, les auteurs s’interrogent sur la
question de la spécificité des mobilisations en pays musulman, et notamment des courants
islamistes, pour arriver à la conclusion que l’hypothèse d’une spécificité des sociétés
musulmanes dans l’action collective n’est pas validée. «…il n’existe pas de différence
ontologique entre, d’une part, les mouvements protestataires au Maghreb et au Moyen-Orient
et, d’autre part, ceux qui surviennent ailleurs151. » S’il en est ainsi la catégorie « pays
musulmans » devient difficilement utilisable. La Turquie, la Palestine, l’Irak, l’Egypte ou
l’Iran sont certes des pays d’islam, encore que la place des institutions religieuses y soit fort
différente, mais ces sociétés ont eu des trajectoires profondément divergentes, marquées (ou
non) par la colonisation, des niveaux différents de développement économique etc. Aucune
hypothèse clairement articulée ne permet de dégager des critères convenant à l’ensemble et
c’est bien face à une incontestable diversité que nous devons faire face. Par conséquent, les
mobilisations dans les pays musulmans sont susceptibles d’être analysées à partir des mêmes
concepts que ceux utilisés pour les pays occidentaux. Dans le cas spécifique de l’Iran, Asef
Bayat a montré, dans sa monographie sur la Révolution islamique, en quelle mesure elles
pouvaient être efficaces pour approcher avec une perspective renouvelée le phénomène
révolutionnaire152. Ce qui vient d’être dit pour les mouvements sociaux peut être repris pour le
nationalisme. Dans un ouvrage collectif, Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano évoquent ses
mutations en Méditerranée orientale à travers une triple dynamique : le rôle de l'Etat comme
agent de production du nationalisme à travers ses institutions, ses élites, son idéologie ; la

150
Ibid., p. 65.
151
Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule, “Exit, voice, loyalty et bien d’autres choses encore… ”, Mounia
Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule (éd.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, op. cit., p.
41.
152
Asef Bayat, Street Politics. Poor People’s Movement in Iran, New York, Columbia University Press, 1997.

52
réactivation d'appartenances multiples (ethniques, religieuses) ; la constitution de
communautés transnationales153. Cette triple dynamique pourrait largement être étendue l’Iran
où on observe des phénomènes similaires, mais aussi à d’autres aires culturelles.
Une fois posé ce postulat de départ, il convient de présenter le plan suivi dans cette
thèse, même s’il reflète peu le processus réflexif que j’ai suivie, pour partie liée aux
contingences extérieures. Comprendre les rapports entre le nationalisme et les Turcs d’Iran
demande une présentation de ce groupe pour le moins problématique. Pour améliorer
l’économie générale de cette thèse, notamment éviter d’alourdir son introduction, il
apparaissait nécessaire d’en retirer la présentation des Turcs d’Iran et de la placer dans une
courte partie préliminaire. Elle fait office de présentation, certes non exhaustive des Turcs
d’Iran, afin d’essayer de dégager les lignes de force qui caractérisent ce groupe qui
historiquement, numériquement et socialement constitue une composante essentielle de l’Iran.
Cette mise au point est nécessaire pour rendre plus explicite leur position très spécifique dans
la société iranienne : elle entend simplement essayer de replacer les Turcs d’Iran dans leur
contexte.
L’étude ne commence véritablement qu’après, avec une première partie qui traite du
nationalisme et de la reconfiguration des rapports intercommunautaires et territoriaux en Iran.
Conformément au modèle d’analyse proposé, nous devons étudier les conditions symboliques
mais aussi matérielles dans lesquelles a lieu la construction identitaire et se développera la
mobilisation. Elles sortent profondément transformées par le nationalisme iranien : il faut
observer la structuration des interactions entre un groupe devenu minoritaire et la
communauté nationale nouvellement définie, et s’interroger sur les reconfigurations du
rapport au territoire imposé par le nationalisme. Idéologiquement, le nationalisme induit une
perte de capital symbolique des Turcs d’Iran (Chapitre 1). En mettant l’accent sur la persanité
et l’Iran pré-islamique, il exclut la turcité, du moins ses marqueurs, de l’espace public. La
Révolution islamique entraînera une reconfiguration du nationalisme iranien avec un abandon
de toute forme d’hostililité à l’égard de la turcité. Cette exclusion des marqueurs de la turcité
jouera un rôle décisif sur les entrepreneurs identitaires du nationalisme azerbaïdjanais pour
lesquels l’engagement opérera avant tout. En plus de sa dimension idéologique, le
nationalisme iranien possède une dimension institutionnelle, sous la forme d’un Etat, dont le
développement transforme les rapports entre le pouvoir central et l’Azerbaïdjan (Chapitre 2).

153
Alain Dieckhoff, Riva Kastoryano (éd.) Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale Paris, CNRS
Editions, 2002.

53
Il convient d’observer la « logique de l’Etat154. » Elle conduit à une centralisation et à une
concentration du pouvoir par la monopolisation progressive de la contrainte physique qui se
fait contre l’Iran des tribus et des provinces. Le corollaire de la construction de l’Etat est la
nationalisation de la société. Penser pour consolider l’Etat, elle met en application les
principes identitaires définis par le nationalisme iranien pour renforcer la loyauté de la
population iranienne auprès du pouvoir politique. Parallèlement à la construction de l’Etat-
nation, les élites politiques prennent en charge le développement du pays (Chapitre 3). Il
profite au centre du pays qui rassemble les principales fonctions politiques, économiques et
culturelles au détriment des provinces périphériques, notamment de l’Azerbaïdjan qui se
trouve marginalisé. Il y perd son autonomie, sa place à part dans l’histoire et la géographie de
l’Iran. Cependant la population turque d’Azerbaïdjan iranien ne reste pas inerte face à ces
transformations profondes. Elles s’adapte tant culturellement que géographiquement et on
observe une dilution et une diffusion du fait turc (Chapitre 4). Elles impliquent une
reconfiguration profonde de la géographie humaine de l’Iran, et avec elles du contexte des
mobilisations, notamment ethniques.
Après s’être concentré sur les processus ayant cours sur le territoire iranien, il est
nécessaire de s’interroger sur les dynamiques transfrontalières pour penser la genèse du
nationalisme azerbaïdjanais en Iran dans un ensemble spatial bien plus large ; c’est l’objet de
la seconde partie. Il s’articule autour du triangle Bakou, Téhéran et Istanbul défini comme un
« champ historique transnational155, » qui constitue une déclinaison de la configuration
d’historicité relationnelle, qu’est la globalisation. Dans cet espace, il faut dépasser la seule
analyse des rapports interétatiques dont se préoccupaient classiquement les relations
internationales, pour donner leur pleine mesure aux transformations sociales et culturelles
dans la longue durée. Sur les deux derniers siècles, il est question d’émergence d’identités
nouvelles, en rupture avec les appartenances religieuses traditionnelles. Elles favoriseront
l’accumulation et le transfert de ressources symboliques que capitaliseront les nationalistes
azerbaïdjanais d’Iran dans leur projet politique. Pour une plus grande clarté dans la
démonstration l’espace ainsi défini ne sera pas traité dans sa globalité. D’abord seront
étudiées les anciennes provinces iraniennes intégrées dans l’Empire russe suite à la conquête
du Caucase. Dans cette Transcaucasie orientale, où se dédoublera le concept géographique
d’Azerbaïdjan, est accumulée toute une série de ressources symboliques ayant trait à
l’existence d’une nation azerbaïdjanaise (Chapitre 5). Ensuite, il faut élargir le cadre spatial de

154
Pierre Birnbaum, La logique de l’Etat, Paris, Fayard, 1982.
155
Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, op. cit., p. 134.

54
l’analyse pour envisager la frontière nord de l’Iran comme le limes de l’Empire russe puis
soviétique. Ainsi peut être décrit l’organisation du transfert des ressources symboliques
accumulées vers l’Azerbaïdjan iranien afin de faire tomber cette province dans la sphère
d’influence de Moscou (Chapitre 6). En dernier lieu, nous nous intéresserons à l’influence de
la Turquie, en tant qu’espace de référence où se cristallise l’identité nationale turque par
excellence, mais aussi un pôle d’attraction dont la puissance s’est affirmée dans la dernière
décennie (Chapitre 7).
Après l’effort de contextualisation effectué, d’abord dans le cadre iranien avec les
dimensions idéologiques et institutionnelles du nationalisme, puis dans la champ historique
transnational où s’accumulent les ressources symboliques, la troisième partie de cette thèse est
l’occasion de tester le modèle d’analyse du nationalisme proposé dans l’introduction, où la
construction identitaire et la mobilisation sont nettement distinguées, avec un cas concret celui
du nationalisme azerbaïdjanais en Iran. Le choix d’une présentation chronologique qui mette
en lumière les différentes phases du nationalisme azerbaïdjanais s’explique par sa capacité à
faire ressortir les trajectoires individuelles et organisationnelles dont nous avons souligné
l’importance. Conformément au choix de prendre comme point de départ l’époque où les
transformations sociales devaient rendre obsolète notre objet de recherche, l’analyse se
penche sur la trajectoire d’une fraction des classes moyennes modernes turques d’Iran après la
Seconde Guerre mondiale. Elle est à l’origine de la re-construction du nationalisme
azerbaïdjanais, qui reste cantonné au registre culturel. A la faveur de la Révolution islamique,
les entrepreneurs identitaires issus de cette fraction des classes moyennes modernes mettent
en place des stratégies de mobilisations qui résisteront péniblement à la mise à pied de la
société iranienne par les islamistes pendant le conflit contre l’Irak (Chapitre 8). Ensuite suit
une phase de politisation de la mobilisation qui voit des acteurs variés, jusqu’alors absents de
la mobilisation, se lancer dans le nationalisme azerbaïdjanais. Profitant d’un contexte plus
favorable et du renforcement de la position des entrepreneurs de la classe moyenne moderne,
ils impriment leur marque au mouvement et le font sortir du registre où il restait cantonné
(Chapitre 9). La dernière phase de la mobilisation est celle d’une incontestable massification
de la mobilisation : le nationalisme azerbaïdjanais évolue vers la politique contestataire sous
l’effet d’une diffusion et d’une radicalisation de la mobilisation (Chapitre 10).

55
Partie Préliminaire

LES TURCS D’IRAN : UN GROUPE


PROBLEMATIQUE

56
Les efforts de construction identitaire dans lesquels se sont lancés toute une série
d’acteurs en Iran, et les débats qu’ils ont initiés dans l’espace public, n’ont que marginalement
influé sur les modes d’approche de l’identité. Le groupe est souvent considéré comme un
ensemble homogène : il présente des caractéristiques aisément identifiables, qui justifient de
le différencier des autres groupes, voire justifient un traitement différencié. Dans le cas du
nationalisme azerbaïdjanais en Iran, les critères objectifs censés définir le groupe sont
confrontés à une grande diversité humaine, qui se laisse bien difficilement capturer. Il suffit
de voir les débats à l’issue plus qu’incertaine sur la qualification de la langue azerbaïdjanaise,
pourtant censée être le principal critère de définition du groupe. En juin 2000, lors du
« premier congrès linguistique de la langue turque » pas moins de huit dénominations sont
proposées : azéri, nouvel azéri, turc azéri, azerbaïdjanais, turki, turc, turc d’Iran et turc
d’Azerbaïdjan. Elles sont un reflet de la difficulté des acteurs à déterminer le groupe pour
lequel ils passent tant de temps à en préciser les caractéristiques. L’indécision des acteurs peut
être désemparante pour le chercheur qui se trouve lui aussi perplexe face à une telle
confusion : que choisir ? Et donc, quelles caractéristiques privilégier ?
Du côté de la production académique, plusieurs ouvrages récents ont en commun
d’instaurer un fossé entre l’identité ethnique et l’identité nationale : il n’est alors qu’une
reproduction de la trop fameuse opposition Etat/société civile, en tant que paradigme
d’interprétation dominant de la République islamique d’Iran156. Ce clivage, une fois
institutionnalisé, sert même à Touraj Atabaki comme principe de différentiation entre la
nation et le groupe ethnique. Dans le premier chapitre de son ouvrage sur la République
autonome d’Azerbaïdjan pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’essaie à l’exercice de
définition des Turcs d’Iran en posant une série de questions : Turk, Azeri or Azerbaijani? The
Azerbaijanis, a Nation or an Ethnic Group? The Turks, a millet or an Ümmet? The Iranians,
an Ommat, a Mellat or an Ahali? En dépit des indéterminations soulevées par la succession
d’interrogation, l’auteur soutient que les Azerbaïdjanais forment une nation dans le Caucase et
un groupe ethnique en Iran. Ainsi, la dimension institutionnelle (le fait d’accoler un Etat, ou
même les seuls symboles de l’Etat dans le cas des Républiques Socialistes Soviétiques) est le

156
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, Cambridge, MIT Press
2002, et Alireza Asgharzadeh, Iran and the Challenge of Diversity. Islamic Fundamentalism, Aryanist Racism,
and Democratic Struggles, op. cit.

57
critère déterminant de l’attribution du statut de nation à un groupe157. Mais alors, quel parti
prendre : celui du groupe ethnique ou celui de l’Etat ? Les caractéristiques qu’il faut
privilégier ne sont pas les mêmes.
A l’inverse, notre approche se distingue de celles qui veulent déterminer la nature des
choses, acte de classification et donc de pouvoir. Plutôt que d’étudier les Turcs d’Iran en tant
que tels, on préférera analyser quelles natures leur sont attribuées, par qui et dans quelles
conditions. Loin de politiser l'identité, cette démarche doit la dé-essentialiser afin de dévoiler
les ressorts politiques des discours et des pratiques existant autour de l’identité. Loin de mener
à un relativisme outrancier, l’objectif est de comprendre les conditions de production des
discours et des actes politiques relatifs aux Turcs d’Iran ; ceci n’équivaut pas la négation de
leur existence. C’est pourquoi il serait périlleux de faire l’économie d’une présentation des
Turcs d’Iran, au nom de leur irréductible hétérogénéité. Le but assigné à cette partie
préliminaire est de garder ses distances avec ses deux écueils symétriques, pour redonner
toute son énergie vitale à notre objet de recherche.
Cet objectif est à inscrire dans la perspective interactionniste développée dans
l’introduction : en conservant une approche qui place au centre de l’analyse les frontières
entre les groupes, leurs fluctuations vont nous permettre de peu à peu décrire le groupe qui
nous intéresse. Elle conduit à choisir le terme Turc d’Iran. Il nous semble le moins réifiant et a
l’avantage d’éviter certaines ambiguïtés qui nuiraient à la clarté de l’argumentation. Ce choix
sera explicité au fur et à mesure de la première section. Ensuite, seront données des
indications matérielles qui permettent de mieux cerner le groupe et sa place particulière en
Iran.

1 Un groupe aux contours fluctuants


On se propose de cerner ce que nous entendons par Turc d’Iran à partir d’éléments
ethno-linguistiques puis géo-historiques. Entreprise difficile car les interprétations
concurrentes sont multiples.

1.1 Eléments ethno­linguistiques


Il existe toujours une ambiguïté dans le terme d’ethnie quand il s’agit de peuples
communément qualifiés de Turcs. Ce terme général se réfère essentiellement à l’appartenance
linguistique : les populations turques sont celles dont la langue se rattache à un ensemble

157
Touraj Atabaki, Azerbaijan. Ethnicity and The Struggle for Power in Iran, Londres, I.B. Tauris, 2000.

58
cohérent de langues possédant une étroite parenté avec la grande confédération tribale de
Mongolie puis d’Asie centrale qui ont laissé des textes remontant aux environ de l’an 700. Au
11ème siècle, sous l’impulsion du grand lexicographe Mahmoud de Kashgar, le terme turc
acquiert une valeur ethnolinguistique, en qualifiant tous les peuples parlant une langue se
rattachant à celle de la grande confédération historique. Depuis, il a conservé cette valeur dans
la littérature savante158.

1.1.1 Des turcophones, mais quels turcophones ?


La turcophonie constitue un élément linguistique important de l’Iran : les locuteurs de
langues turques représentent une composante importante de la population iranienne, au moins
30%. Leur présence remonte aux grandes vagues de migrations de tribus d’Asie centrale,
commencées après l’an mille et qui se poursuivront au long des siècles suivants. D’autre part,
les langues turciques ne sont pas isolées en Iran. Au contraire, elles s’insèrent dans un espace
plus vaste où sont parlées des langues de cette même famille. Ainsi trois pays voisins de l’Iran
ont comme langue nationale des langues de cette famille : la Turquie, la République
d’Azerbaïdjan et le Turkménistan. L’Afghanistan et l’Irak possèdent aussi de significatives
communautés turcophones.

158
Louis Bazin, “Les turcophones d’Iran : aperçu ethnolinguistique”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait
ethnique en Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 43.

59
Derrière le chiffre de 30% se cache une grande diversité puisque différentes langues sont
parlées. Outre la diversité linguistique, il est difficile de trouver une organisation sociale
unitaire : une partie des turcophones restent nomades, d’autres sont sédentarisés depuis
longtemps. Idem pour la religion puisque la majeure partie est chiite, mais d’importantes
composantes sont sunnites. Nous procéderons par élimination pour arriver au groupe qui est le
sujet de ce travail. Commençons par un groupe de sédentaires de taille réduite, les Khalachs
qui sont installés dans le centre de l’Iran et parlent une langue turque qui se distingue
nettement des autres existantes en Iran. Ensuite viennent les Turkmènes dont Louis Bazin
donne la description suivante : « Conscients de leur passé guerrier, fiers de leurs ascendances
tribales, les Turkmènes ont gardé un sentiment de supériorité à l’intérieur même de
l’ensemble turcophone, auxquels ils n’adhèrent qu’à titre secondaire, par évidence
linguistique. Leur statut religieux de sunnites les oppose aux autres turcophones d’Iran,
presque en totalité chiite159. » Les Turkmènes vivent principalement dans les régions situés à

159
Ibid., p. 46.

60
l’est de la mer Caspienne limitrophe de la République du Turkménistan. D’autres groupes de
turcophones nomades existent en Iran160 : à la différence des Turkmènes, ils parlent des
langues qui se rattachent à celle du groupe oghouz occidental. Parmi eux se trouvent les
Afshar dont l’implantation se concentre principalement entre au sud du lac d’Ourmiah et au
sud de Kerman. Autre confédération importante les Qashqa’i, dont la langue maternelle est au
moins depuis le milieu du 20ème siècle, une langue turque161. Les Qashqa’i voient leur langue
comme différente de celle qui est parlée par d’autres communautés turcophones162, même si
on note apparaître une tendance à insister sur les ressemblances avec les autres langues
turques. Leur vaste confédération tribale est installée dans les monts Zagros. Ils sont proches
des Aynallu, eux aussi installés à proximité des monts Zagros. La dernière grande
confédération tribale turcophone est celle des Shahsevan qui vivent dans le nord de l’Iran à
proximité de la frontière avec la République d’Azerbaïdjan. Il faut aussi signaler le caractère
composite du Khorasan où vivent de relativement importantes populations turcophones,
arrivées dans la grande frontière du nord est de l’Iran, au fil des aléas de l’histoire.
Le groupe le plus important est constitué des turcophones installés en Azerbaïdjan
iranien. Sédentaire, ils sont presque en totalité chiites. Ils parlent une langue proche de
l’osmanli et qui ressemble énormément à celle parlée en République d’Azerbaïdjan, avec qui
l’intelligibilité est presque totale. Dans la tradition orientaliste, il est convenu de les appeler
azéri, du nom de la langue parlée en Azerbaïdjan iranien. La définition qu’en donne
l’Encyclopédie de l’Islam, dans son édition de 1960, souligne bien l’extension problématique
de son usage : « Azari (Azeri), dialecte turc. Le mot Azari, qui signifie relatif à l’Azarbayjan,
est utilisé depuis le 10ème siècle pour désigner divers groupes ethniques. Il a été appliqué à la
République d’Azarbayjan fondée dans le Caucase en 1918, et s’est généralisé au point qu’il
recouvre actuellement la République d’Azarbayjan, et l’Azarbayjan persan, mais s’applique
aussi aux populations turques du Khorasan, d’Astarabad, de Hamadan, de la Perse, du
Daghestan et de Géorgie163. » Il est vrai que la définition donnée dans l’édition de 1919 était
des plus confuse : « Azéri : (langage de l’Azerbaïdjan), dialecte turc. Nom et extension.
L’azerbaidjanais est le dialecte turc parlé dans la province russe de Transcaucasie, dans la
province perse d’Azerbaïdjan, et sporadiquement à Hamadhan, dans le Farsistan, le Khorasan

160
Comme les Turkmènes, ils sont aussi largement sédentarisés.
161
Lois Beck, Nomad: A year in the life of a Qashqa’i tribesman in Iran, Berkeley, University of California
Press, 1999.
162
Eva Csato, “Gunnar Jaring’s Kashkay materials”, in Lars Johanson, Christiane Bulut (eds), Turkic-Iranian
contact areas. Historical and linguistic aspect, Wiesbaden, Harrassowitz-Verlag, 2006, p. 209.
163
Encyclopédie de l’Islam, Leyden, Brill, 1960, Vol. 1, p. 197.

61
et la province de Téhéran. Les Azerbaïdjanais l’appellent turki164. » Les termes azéri et
azerbaïdjanais semblent ici interchangeables. Seule certitude, l’azéri est un dialecte turc, pas
si sûr…
D’après l’Encyclopaedia Iranica, l’Azéri « était la langue iranienne d’Azerbaïdjan
avant la diffusion de la langue turque, habituellement appelée azéri dans la région165. » Dans
ses travaux Ahmad Kasravi fait de l’Azéri une langue née de la fusion de la langue des Mèdes
et des autochtones de l’Azerbaïdjan, et rattachée à la famille des langues iraniennes166. Malgré
sa qualité scientifique, le travail de Kasravi souffre de l’espoir de son auteur de voir se
consolider l’unité iranienne par la persanisation de la population. C’est bien cette connotation
très politique qui rend le qualificatif Azéri particulièrement périlleux à utiliser. On retrouve
cette conception dans la grammaire pour le moins fallacieuse de Yahvar Dehgani167. L’auteur
y produit tous les efforts possibles pour distinguer la langue parlée en Iran, de celle de la
République d’Azerbaïdjan. Une perspective différente est celle Brenda Shaffer, qui préfère
azerbaïdjanais car c’est le terme « le plus couramment employé par les Azerbaïdjanais et qui
est considéré comme le plus neutre168 » (Azerbaijani en anglais). On peut réellement
s’interroger sur comment en est-elle parvenue à considérer que ce soit le terme le plus
fréquemment utilisé. A chaque fois qu’il est utilisé en Iran, ce qui est rare, il dénote un haut
niveau de conscience politique, voire un engagement nationaliste. Si azéri et azerbaïdjanais ne
nous semblent pas satisfaisants, que choisir alors pour qualifier le groupe qui nous intéresse ?
Peut être qu’un détour par l’ethnie et sa généalogie peut nous aider.

1.1.2 Des Iraniens turquisés ou des Turcs iranisés ?


En dépit de l’exercice rébarbatif auquel nous venons de nous livrer, il est encore bien
difficile de choisir. Une piste provient de la disparition d’une des caractéristiques des langues
turques, l’harmonie vocalique. C’est aussi le cas des Ouzbeks dont l’ethnogenèse exprime une
superposition de nomades turcs à une population sédentaire iranienne169.
L’assimilation de la langue turque en Azerbaïdjan iranien est un phénomène long et
complexe. D’après les Recherches sur la géographie humaine de l’Iran septentrional de

164
Encyclopédie de l’Islam, Leyden, Brill, 1913, vol. 1, p. 540.
165
Encyclopaedia Iranica, Londres, Routledge, 1999, Vol. 3, fas. 3, p. 238.
166
Ahmad Kasravi, Azari ya zaban-e bastan-e Azerbayjan, Bethesda, Iranbooks, 1993.
167
Yahvar Dehgani, A Grammar of Iranian Azeri: Including Comparisons with Persian, Munich, Lincom
Europe, 2000.
168
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. XII.
169
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 510.

62
Xavier de Planhol170, la toponymie, les données historiques, la persistance de tradition
culturelles iraniennes, malgré le changement de langue, concordent à démontrer que
l’ensemble ethnolinguistique qui nous intéresse s’est constitué progressivement sans
expulsion par les Turcs des populations locales sédentaires. Cet ensemble est né de
l’assimilation linguistique des populations nomades turques, accompagnée d’un mélange
ethnique où l’autochtonie est restée majoritaire. Finalement on retrouve ici des conclusions
similaires à celles que tirait Kasravi dans ses travaux sur la langue azérie, et l’iranité des
populations installées en Azerbaïdjan iranien.
L’Azerbaïdjan possède aussi des éléments qui le distinguent du reste de l’Iran et
l’apparentent à l’Asie mineure. Xavier de Planhol évoque ainsi l’usage d’un chariot lourd, à
deux roues pleines, en Azerbaïdjan et en Turquie, alors qu’il est inconnu en Iran où domine le
portage171. Il est vrai que d’importantes migrations ont pu avoir lieu avec des phénomènes de
retour de tribus de Turquie vers l’Iran. Suite à la proclamation du chiisme comme religion
d’Etat en 1501 en Iran, la propagande chiite se diffuse dans les tribus nomades d’Anatolie.
Ces nomades chiites rejoignent en masse l’Iran des Safavides dans le sens inverse des routes
de migration que leurs ancêtres suivirent auparavant. Une fois en Iran, ils s’installent dans les
régions proches de la frontière. De cette époque date la turquisation définitive de
l’Azerbaïdjan et la fixation de la frontière linguistique, aux abords de Qazvin, à environ 150
km de Téhéran172, et qui se prolongent vers le sud dans la province d’Hamadan.
Dans ce cas, les populations turcophones d’Azerbaïdjan iranien apparaîtraient comme
des Turcs qui ont choisi l’Iran, pour des motifs religieux et en opposition à un Empire
ottoman, champion de l’orthodoxie. Le siècle, qui suit l’arrivée au pouvoir des Safavides, est
marqué par des guerres récurrentes entre les deux dynasties turques, qui sont rivales au niveau
religieux. Les Turcs d’Iran se montrent d’une fidélité indéfectible à leur souverain. Il est vrai
que celui-ci est bien souvent un des leurs : toutes les dynasties qui ont régné sur l’Iran depuis
les grandes invasions jusqu’aux Pahlavis sont turques ou mongoles, à l’exception du court
intermède des Zand. Ces Turcs chiites se sont habitués au fil des siècles à avoir à faire à un
pouvoir central d’origine turque. Qu’il réside à Tabriz, Ispahan ou Téhéran, ce dernier s’est
laissé peu à peu imprégner par la culture persane et la tradition étatique iranienne. Mais les
grands propriétaires terriens de l’Azerbaïdjan iranien, issus de la cour, de l’armée, de
l’administration n’ont jamais séparé leurs intérêts de la monarchie iranienne. La solidarité

170
Xavier de Planhol, Recherches sur la géographie humaine de l’Iran septentrional, Paris, Editions du CNRS,
1964.
171
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 512.
172
Ibid., P. 510-511.

63
religieuse et des intérêts imbriqués par une cohabitation séculaire ont fait des Turcs
d’Azerbaïdjan une composante centrale de la mosaïque iranienne, presqu’au même titre que
les Persans. Cette iranité des Turcs de l’Azerbaïdjan iranien est confirmée par les textes qui
jusqu’au 19ème siècle désignaient par « Turcs et Kurdes » l’ensemble des populations du nord-
ouest de l’Iran sans les distinguer, sinon par leur religion, les premiers étant chiites, et les
seconds sunnites173.

1.1.3 Du choix de Turc et d’Azerbaïdjanais


Le détour historique n’apportant qu’une solution peu pratique (ils sont à la fois des
Iraniens turquisés et des Turcs iranisés), on en restera donc au seul critère linguistique. Or ni
Azerbaïdjanais, ni Azéri nous semblait satisfaisant. En dernier ressort, Turc d’Iran constitue le
meilleur choix, selon nous. A vrai dire l’emploi de chacun des trois termes peut être un
indicateur d’un positionnement politique, d’une classe sociale, voire d’une localisation
géographique. Mais comme le dit Louis Bazin, le plus souvent, c’est de Turcs que se
dénomment eux-mêmes les Azéris ou les Azerbaïdjanais, et c’est de cette manière que les
nomment communément les autres Iraniens174. La plus grande neutralité du terme turc évite
de s’inscrire dans une logique pré-existante qui vouerait les Azerbaïdjanais ou les Azéris à un
destin tout tracé, qu’il soit sécessionniste ou fidèle à l’Iran. En fait, il permet de mieux
dévoiler les ressorts politiques sous-jacents à la construction identitaire et à la mobilisation,
conformément aux pistes de recherche que nous voulons suivre. Il a cependant le défaut
d’inscrire a priori une certaine parenté avec les Turcs de Turquie. Une anecdote pendant une
enquête de terrain à Istanbul dans des organisations panturquistes suffit à s’en écarter. Un
nationaliste azerbaïdjanais iranien, passé par l’extrême gauche et se définissant comme
profondément athée, se plaignait que les panturquistes de Turquie n’arrivaient pas à dépasser
l’image de chiite iranien qu’ils avaient de lui175. L’opposition séculaire entre l’Empire
ottoman sunnite et l’Iran chiite reste vivace même chez les tenants d’une turcité unique et
transasiatique.
L’emploi d’azerbaïdjanais sera réservé pour qualifier des concepts retravaillés par les
nationalistes pour leur donner un contenu conforme à la construction identitaire qu’ils
véhiculent. Pour l’Iran, nous parlerons donc de héros azerbaïdjanais ou de musique
azerbaïdjanaise, s’ils sont construits comme un héros national ou une musique nationale, et

173
Bernard Hourcade, Iran : nouvelles identités d’une République, op. cit., p. 38.
174
Louis Bazin, “Les turcophones d’Iran : aperçus ethno-linguistiques”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait
ethnique en Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 47. , p. 43-54.
175
D’après un entretien. Istanbul, 2006.

64
aussi de nation azerbaïdjanaise. A cet égard, il est intéressant de signaler le cas des
Shahsevan. Juste avant, nous les distinguions en tant que confédération tribale, bien
qu’installée sur le territoire de l’Azerbaïdjan iranien. Aujourd’hui, on assiste à des tentatives
pour les azerbaïdjaniser, en les présentant comme l’archétype de la population
azerbaïdjanaise du fait de son mode de vie authentique176. Ce procédé reflète bien en quelle
mesure les acteurs essaient de modifier les frontières du groupe sans un respect bienveillant
des considérations académiques. Dans notre travail, il faut rester attentif à ce type d’entreprise
et ne pas les écarter trop rapidement du fait de leur caractère disruptif. En plus, dans le cas de
l’Iran, la différenciation entre turc et azerbaïdjanais nous semble utile en ce qu’elle met en
lumière un aspect décisif, l’influence extérieure sur la conception idéologique du nationalisme
azerbaïdjanais. Il est traité dans la deuxième partie de cette thèse sur l’accumulation et le
transfert de ressources symboliques dans le champ historique transnational.

1.2 Eléments géo­historiques


L’Azerbaïdjan est une notion géographique ambigüe : sa toponymie est vague et ne
recouvre pas un ensemble spatial avec certitude. En adjoignant l’adjectif iranien, on se fait
plus précis pour évoquer une des grandes provinces historiques de l’Iran. Pleinement intégrée
dans l’entité géopolitique iranienne, elle se trouve aussi à certains égards sur ses marges.

1.2.1 Une toponymie vague


Aujourd’hui l’Azerbaïdjan est un concept vague. Tadeusz Swietochowski la définit
comme « le nom de la terre aujourd’hui peuplée par les Turcs-Azéris, le peuple qui vit dans la
région étendue des contreforts du Caucase au plateau iranien, le long de la Mer
Caspienne177. » Il précise que la partie située au nord de la rivière Araxe a connu différentes
appellations à travers l’histoire. Elles font dire à Touraj Atabaki, dans Azerbaijan: Ethnicity
and The Struggle for Power in Iran, que l’actuel République d’Azerbaïdjan « n’est pas inclue
dans les frontières géographiques de l’ancien Azerbaïdjan178. » Dans la préface du dit ouvrage
publié à Bakou, Javad Heyat, une personnalité iranienne du nationalisme azerbaïdjanais,
critique ce choix et affirme que l’Azerbaïdjan est formé des régions situées au nord et au sud
de l’Araxe179. Assez feutrés dans le champ académique, les termes de ce débat prennent une

176
Hosseyn ‘Ali Sadeq Moganlo, Sar’ein, Ardebil, 2003.
177
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 1.
178
Touraj Atabaki, Azerbaijan, Ethnicity and The Struggle for Power in Iran, Londres, I. B. Tauris, 2000, p. 8.
179
Javad Heyat, “Dr. Touraj Atabakinin “Azerbayjan” kitabi uzerinde bir Deyelendirme ve Tekmillesdirmen”,
p. 8-21, in Touraj Atabaki, Azerbayjan: Etnik Mensubiyyeti ve Iranda Qudret Ugrunda Mubarizesi, Tehsil

65
dimension bien plus conflictuelle lorsqu’ils sont manipulés par des acteurs aux habitudes
moins policées. A des tribunes officielles de la République d’Azerbaïdjan et de la République
islamique d’Iran, il n’est pas rare d’entendre des menaces à peine voilées, respectivement, de
réunification de l’Azerbaïdjan et de reconquête de l’Azerbaïdjan.
Précisons quelque peu comment se posent les termes de ce débat de nature
profondément géopolitique, puisqu’il recouvre des représentations antagonistes du territoire.
On se propose de faire un rapide détour par les diverses toponymies utilisées. Azerbaïdjan
proviendrait du nom du satrape Atropates qui signifie protégé par le feu. Il est envoyé dans la
région par Alexandre en 328 av J.-C.. Il parvient à établir un royaume modeste sous le nom
d’Atropatene, qui deviendra Azerbaïdjan par la suite180. Toujours dans l’Antiquité, les auteurs
classiques évoquent l’Albania qui correspond plus ou moins au territoire de l’actuel
République d’Azerbaïdjan. Les travaux des géographes musulmans distinguent aussi
clairement le nord-ouest de l’Iran et les territoires de Transcaucasie orientale. Le livre Hodud-
al ‘Alam Man-al-Mashreqe al-Maqreb (les frontières du monde de l’Est à l’Ouest), du 11ème
siècle, présente les villes de Ganja, Sheki, Shirvan et Bakou, aujourd’hui en République
d’Azerbaïdjan, comme faisant partie de l’Arran, tandis que les villes de Tabriz, Ardebil,
Miyane et Maraqe, aujourd’hui en Iran, se trouvent en Azerbaïdjan. Au 13ème siècle, le
géographe Yaqut al-Hamvi l’expose avec encore plus de clarté dans son ouvrage Mojam-al-
Baldan (la conduite des villes). Il écrit « entre l’Azerbaïdjan et l’Arran coule une rivière
appelée l’Araxe. » Abul Fadha écrit au 15ème siècle que « l’Arran est un pays bien connu qui
borde l’Azerbaïdjan181. » Historiquement, l’Azerbaïdjan ne représente donc que les territoires
situés au sud de la rivière Araxe.
Après la conquête russe du Caucase au début du 19ème siècle, des territoires iraniens
passent sous la domination des Tsars. Au 20ème siècle, la partie orientale de la Transcaucasie
obtiendra une reconnaissance internationale sous le nom d’Azerbaïdjan, le même nom que la
province iranienne du nord ouest. Une telle appellation ne rajoute que de la confusion à la
notion géographique d’Azerbaïdjan. Une tentative de clarification est apportée en République
Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan, même si elle répond aussi bien à des ambitions
territoriales qu’à un simple besoin de précision sémantique. Sont distingués l’Azerbaïdjan du
Sud et l’Azerbaïdjan du Nord pour qualifier, respectivement, la partie située au sud de l’Araxe

Nesriyyati, Bakou, 2002. Il l’avait déjà affirmé dans Javad Heyat, “Origins of the Name and Boundaries of
Azerbaijan”, Reform, Vol. 1, N° 1, 1995.
180
W. Barthold, An Historical Geography of Iran, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 214.
181
Les citations précédentes sont tirées d’Enayatollah Reza, Azerbayjan va Arran ya Albania-e Qafqaz, 1980-
1981, p. 31-46.

66
et celle au nord. Aussi utile que soit cette terminologie, qui recourt aux points cardinaux, nous
lui préférerons celle d’Azerbaïdjan iranien et Azerbaïdjan russe, soviétique ou République
d’Azerbaïdjan, pour éviter de nous situer dans une perspective trop connotée politiquement.
Une autre invention est celle des fonctionnaires iraniens qui lorsqu’ils ont procédé au
découpage administratif du nord du pays ont créé les provinces de l’Azerbaïdjan de l’Ouest et
de l’Azerbaïdjan de l’Est, avec pour capitales respectives Ourmiah et Tabriz. Devant la hausse
du nombre d’Azerbaïdjan, un interlocuteur à Tabriz m’a expliqué qu’il existait en fait trois
Azerbaïdjans : les deux provinces administratives iraniennes et la République d’Azerbaïdjan,
qu’il définissait à partir du nom de leurs capitales182.
La difficulté de cerner précisément la notion géographique d’Azerbaïdjan lui donne
énormément de jeu : chacun peut la définir en fonction de ses propres représentations, ce qui
ne sera pas sans conséquences comme nous le verrons dans la deuxième partie.

1.2.2 L’Azerbaïdjan iranien : entre pleine intégration et marginalité relative


Après ces quelques exemples d’une toponymie changeante, il est temps de se pencher
sur la géographie physique. Xavier de Planhol intègre la majeure partie de l’Azerbaïdjan
iranien dans le plateau persan, qu’il décrit comme le cœur de l’Iran, « où s’est organisé et
maintenu un Etat centralisé183. » C’est une haute terre aride, bornée de hautes chaînes de
montagnes qui accrochent les précipitations et nourrissent les rivières et les nappes
phréatiques ; s’y encastrent de vastes cuvettes désertiques. Le plateau s’étend de l’Elbourz au
nord au Zagros au sud-ouest, pour s’effiler au nord-ouest dans la mosaïque de bassins et
massifs de l’Azerbaïdjan, et au sud-est le long du Kouhestan dans la dépression du Lout. Au
nord du désert du Kavir s’étend le Khorasan dont les chaînes de montagne d’altitude plus
réduite enserrent des vallées longitudinales. A cet ensemble, il ne faut pas oublier
l’excroissance méridionale où apparaissent les hauts bassins intérieurs du Fars.

182
Propos recueillis à Tabriz, 2004.
183
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 517.

67
Le plateau iranien184

C’est dans cet espace que se sont organisées les grandes routes caravanières le long
desquelles le pouvoir central a laissé une empreinte toujours visible à travers les innombrables
édifices qu’il a fait construire pour assurer la sécurité et divers services aux marchands. Ils
devaient pallier la discontinuité du peuplement. En effet, une des caractéristiques du plateau
est la presque absence des villages au profit des agglomérations, souvent de taille importante.
Celles-ci sont peu nombreuses et clairsemées, à l’exception du nord-ouest et du nord-est où la
culture fluviale permet une densification du territoire. C’est à partir de ces villes et dans leur
orbite que le pays a longtemps été exploité. Véritables relais du pouvoir central, elles ont pu
aussi en être le siège, tout au long des vicissitudes de l’histoire. En effet, l’Iran a connu une

184
Carte issue de Bernard Hourcade, Hubert Mazurek, Mahmoud Taleghani, Mohammad-Hosseyn Paopli-Yazdi,
Atlas d’Iran, Paris, Reclus, 1998.

68
succession de capitales qui se trouvent très majoritairement dans les secteurs septentrionaux
du plateau : Tabriz, Maraqe, Soltaniye, Qazvin, Mashad, Téhéran, seule exception Ispahan.
Les origines mongole et turque des principales dynasties qui ont régné sur le pays n’y sont pas
étrangères : situées le long de la grande route d’invasion menant vers l’Asie mineure, les
capitales se trouvent dans la zone principale d’établissement des tribus nomades d’où est issu
le souverain185. Deux autres éléments, que nous avons déjà évoqués, distinguent le plateau
persan des territoires environnants : comme son nom l’indique, le plateau est le creuset de la
langue persane, support d’une civilisation qui s’est affirmée dans les siècles qui suivirent la
conquête arabe ; le chiisme longtemps contesté s’est imposé comme la religion dominante sur
le plateau pour finalement en devenir son principal bastion dans le monde musulman.
Concernant le second élément, l’Azerbaïdjan semble pleinement appartenir au plateau puisque
la grande majorité de ses habitants sont des chiites. Par contre, la langue persane n’a jamais
réussi à s’y imposer comme langue vernaculaire, même si elle y a été la principale langue de
culture.
Poursuivons avec Xavier de Planhol, mais cette fois en s’intéressant aux périphéries
iraniennes, que le géographe décrit comme incomplètement dominées par le pouvoir
central186. Les faits saillants y sont le nomadisme, le sunnisme et la présence d’importantes
minorités ethniques. Le pouvoir central a développé toute une série de techniques pour s’y
imposer. Les déplacements forcés de population remontent aux souverains sassanides qui
n’hésitaient pas à transférer des populations entières de l’Empire vers les frontières. La
pratique semble se poursuivre jusqu’à aujourd’hui comme l’indique la directive secrète sur la
politique de migration forcée vers le Khouzestan de 1997187. La création d’avant-postes
urbains dont la fonction est d’étendre les limites contrôlées de l’empire. Dans le nord-ouest du
pays, de Planhol donne les exemples de la région du lac d’Ourmiah et de la ville d’Ardebil188.
L’Etat iranien a tenté de contrôler les nomades à travers les grandes confédérations, puis par
une politique de sédentarisation au 20ème siècle. Richard Tapper en donne une parfaite
illustration à travers le cas des Shahsevan en Azerbaïdjan189. En plus, son travail sur la
frontière et sa porosité incite à ne pas se laisser enfermer dans l’isolat iranien. Il est nécessaire
de garder l’œil ouvert sur ce qui se passe derrière la frontière, côté russe. La vigilance dont il

185
Ibid., p. 519-522.
186
Ibid., p. 536.
187
www.ahwaz.org.uk. Site inactif.
188
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 522-
524.
189
Richard Tapper, Frontiers Nomads of Iran: A Political and social History of the Shahsevan, Cambridge,
Cambridge University Press, 1997.

69
faut faire preuve rappelle qu’au-delà de l’Azerbaïdjan iranien se situaient d’autres périphéries
iraniennes.
A bien des égards, l’Azerbaïdjan semble faire partie des périphéries iraniennes, bien
qu’il appartienne d’abord au plateau persan, à ce cœur de l’Iran où domine sans partage le
pouvoir central. C’est une province mixte : à la fois pleinement intégrée, mais aussi située aux
marges.

2 Entre données matérielles et représentations


Après avoir tenté de déterminer les contours du groupe qui nous intéresse, il est
possible de donner quelques indications matérielles. Elles doivent aider le lecteur peu au fait
du terrain iranien à se familiariser avec quelques unes de ses caractéristiques.

2.1 Une composante essentielle de l’Iran


Même s’il possède de nombreuses caractéristiques propres aux périphéries iraniennes,
l’Azerbaïdjan s’intègre au plateau persan et donc au cœur de l’Iran. Il semble même en
symbiose avec le reste de l’Iran, formant une composante essentielle et inséparable.
L’Azerbaïdjan iranien est caractérisé par d’importantes constructions volcaniques dont
les deux cônes les plus importants sont les monts Sabalan (4740 m) à l’ouest d’Ardebil et
Sahand (3710 m), au sud de Tabriz. Ses vastes plaines et plateaux, relativement bien
approvisionnés en eau, font de l’Azerbaïdjan une des principales régions agricoles iraniennes.
Une autre de ses caractéristiques a longtemps été l’importance de la grande propriété
aristocratique qui formait l’armature sociale de la province et structurait les relations avec le
centre190. Cette relation privilégiée apparaît clairement sous la dynastie des Qajars : les
souverains font de cette province le siège du dauphiné ; jusqu’à ce qu’il reçoive la couronne,
l’héritier impérial est le gouverneur de l’Azerbaïdjan, installé à Tabriz. L’Azerbaïdjan est
donc une province particulière qui se distingue par son étroite imbrication dans le système de
pouvoir iranien. Il est vrai que le nord-ouest de l’Iran revêt longtemps une importance
stratégique puisqu’il est bordé par les deux grandes puissances avec lesquelles l’Iran aura
principalement maille à partir du 16ème siècle au 20ème siècle, l’Empire ottoman puis la Russie.
L’Azerbaïdjan se trouve aux avant-postes pour assurer la protection du reste de l’Iran,
d’autant plus que les Turcs sont majoritaires dans l’armée où la langue de commandement est

190
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 522-
524.

70
le turc191. Il revêt aussi une dimension symbolique depuis les Safavides : c’est de là qu’est
originaire la dynastie qui a laissé son emprunte la plus profonde sur l’Iran moderne. Cette
association intime apparaît à travers les métaphores qu’utilise l’Ayatollah Khamenei pour
qualifier l’Azerbaïdjan. Il « est le centre de gravité de la nation iranienne. C’est le plus
important des organes vitaux de la nation iranienne192 . » Cette représentation de
l’Azerbaïdjan est mobilisé par les autorités centrales lorsque l’intégrité nationale semble
menacée, suite aux émeutes de mai 2006 avec l’exemple du discours de Khamenei, ou
pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’URSS soutient le Gouvernement national
d’Azerbaïdjan de Pishevari.
Cependant, la représentation d’un destin de l’Azerbaïdjan irrémédiablement lié à
l’Iran, ne signifie pas nécessairement une perte de spécificité et une dilution dans l’identité
nationale. Un proverbe d’Azerbaïdjan iranien dit : « Tu peux hacher les Turcs et les Persans
en petits morceaux, les mettre ensemble dans un chaudron et les laisser cuire des mois, voire
des années. Ils ne se mêleront pas et tu pourras toujours les séparer les uns les autres193. » En
dépit d’une longue cuisson, il est toujours possible d’identifier toute une série de marqueurs
de différenciation qui, intégrée par la population, permettent toujours de distinguer un Turc
d’un Persan. Ces marqueurs sont très prégnants dans la vie quotidienne iranienne où plusieurs
stéréotypes sont associés à chaque groupe ethnique. Le Turc est souvent dépeint comme un
individu, lourd et nigaud, alors que le Persan serait par nature distingué et raffiné. On retrouve
ici le discours populaire qui associe le Turc à l’image du soldat plein de bravoure, et le Persan
au poète emprunt de lyrisme. A travers ces marqueurs transparaît la différenciation certaine
que font les agents sociaux des différents groupes ethniques en Iran. Quoiqu’il ne soit pas rare
d’apprendre d’un Téhéranais, parfois après plusieurs années, qu’il est Turc. On retrouve ici la
nécessité de se pencher sur la complexité des environnements sociaux dans lesquels s’exprime
l’ethnicité et la dimension stratégique qui mettent les agents, lorsqu’ils l’investissent ou pas.

2.2 La force du nombre


Les Turcs d’Iran constituent un groupe ethnique très important par sa taille que le
qualificatif de minorité souvent employé à son endroit décrit mal, car ses membres ne se

191
Xavier de Planhol, “Le fait turc en Iran : quelques jalons”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait ethnique en
Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 126.
192
Extrait du discours du Guide Khamenei du 17 février 2007, prononcé à Tabriz, pour le 29ème anniversaire de
la révolte de Tabriz.
193
Cité par Xavier de Planhol, “Le fait turc en Iran : quelques jalons”, in Jean-Pierre Digard (éd.), Le fait
ethnique en Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 124.

71
perçoivent pas comme tel. En outre, en Iran, le terme minorité est d’abord utilisé pour les
populations non musulmanes, voire non chiites.
Les Turcs d’Iran forment le second groupe ethnique après les Persans. Cette
affirmation est sans doute la seule que l’on puisse faire avec certitude quant à la taille du
groupe qui nous intéresse. Après il est bien plus difficile de compter sur des données sûres. Le
chiffre que l’on retrouve le plus souvent est celui de 24%, donné par exemple par le CIA
factbook. Il est repris de façon mécanique sans être véritablement discuté. Une des rares
discussions argumentées sur la question est celle de Brenda Shaffer proposée en annexe de sa
monographie194. Elle donne le chiffre d’environ 30%, soit 20 millions pour une population
iranienne de 66 millions à l’époque. Bien que plausible, ce chiffre semble un peu sorti du
chapeau pour être véritablement convainquant. A vrai dire, tellement rares sont les statistiques
sur la question que certaines données qui pourraient sembler farfelues sont utiles. Ainsi
Michael Fischer montre qu’un quart des étudiants de la ville de Qom sont originaires
d’Azerbaïdjan et de Zanjan en 1975195, ce qui laisse imaginer qu’ils sont plus nombreux, si
l’on prenait les Turcs de l’ensemble du pays. Bien plus probante est l’enquête sur les
conditions socio-économiques des ménages iraniens de 2002, réalisée par le Centre de
Statistiques d'Iran en collaboration avec "Monde iranien" (CNRS, Université Paris III,
INaLCO, EPHE) avec le concours de l'Institut Français de Recherche en Iran. A la question
quelle langue parlez-vous, 23,3% des 30 715 personnes interrogées répondent le turc196. Si est
pris en compte le phénomène de diglossie qu’a étudié Sonel Bosnali197 dans le cas des Turcs
d’Iran, on arrive à un chiffre supérieur à 25% mais sans doute inférieur à 30%. Cette
amplitude est la plus sérieuse que l’on puisse obtenir sans une réelle enquête statistique de
grande ampleur. Appliquée à la population iranienne, évaluée à 71 millions en 2007, on
obtient une amplitude de 17,75 à 21,3 millions, ce qui représente un groupe d’une importance
numérique considérable à l’échelle d’un pays comme l’Iran. Il implique aussi une
hétérogénéité considérable en son sein, rendant le groupe totalement hermétique à une
quelconque réduction à un ou quelques critères sociologisants198.

194
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 222-223.
195
Michael Fischer, Iran: From Religious Dispute to Revolution, Cambridge, Harvard University Press, 1980, p.
78.
196
http://www.ivry.cnrs.fr/iran/Archives/archiveRecherche/statistique/Tableaux-pdf/Tab02.pdf
197
Sonel Bosnalı , Patrimoine linguistique et littéraire turcophone de l’Iran (une étude sociolinguistique), Thèse
Inalco, 2003, p.
198
On peut penser à l’approche développée par Farideh Koohi-Kamali qui fait du pastoralisme une des
caractéristiques du nationalisme des Kurdes en Iran. Farideh Koohi-Kamali, The Political Development of the
Kurds in Iran: Pastoral Nationalism, NewYork, Palgrave Macmillan, 2003.

72
L’impossible réduction sociologisante n’empêche pas de considérer d’autres
caractéristiques notamment géographiques. L’Azerbaïdjan, ainsi que tout l’ouest et le nord, se
distingue du reste de l’Iran par les fortes densités que l’on y trouve. L’Azerbaïdjan est une
région rurale où de nombreux villages maillent de manière serrée le territoire, à l’inverse du
reste du plateau dominé par des villes relativement importantes, mais éloignées les unes des
autres. Il constitue donc un formidable réservoir pour l’exode rural qui s’accélère dans la
seconde partie du 20ème siècle avec l’urbanisation du pays. Les Turcs constituent donc une
composante essentielle des flux migratoires vers les villes du centre de l’Iran, notamment à
Téhéran, où un tiers de la population serait originaire d’Azerbaïdjan199.

La densité de la population en Iran (données du recensement de 1986)200

Dans les décennies de fort exode rural, les Turcs forment donc une importante proportion des
nouveaux urbains. Or, on considère que ces derniers ont joué un rôle politique considérable,

199
Bernard Hourcade, “Le fait ethnique en Iran : risque de conflit ou enjeu dépassé par l’urbanisation”,
Géoéconomie, Paris, n° 36, 2005-2006, p. 92.
200
Carte tirée de Bernard Hourcade, Hubert Mazurek, Mahmoud Taleghani, Mohammad-Hosseyn Paopli-Yazdi,
Atlas d’Iran, op. cit.

73
principalement pendant la Révolution islamique201. Par conséquent, la composante urbaine,
installée dans les villes du plateau persan, doit être prise en compte dans sa pleine mesure,
comme Bernard Hourcade incite à le faire202.
Dans un contexte d’urbanisation rapide, la ruralité donne encore plus de prise aux
clichés concernant les Turcs. Concentré dans l’expression Tork-e khar (l’âne turc), leur image
se décline sous différentes formes dans l’imaginaire iranien. Traditionnellement sujet de
nombreuses galéjades, le Turc est présenté sous les traits d’un individu balourd et fruste qui
manque d’éducation et de courtoisie. Avec l’urbanisation, il devient ce paysan mal dégrossi
de sa campagne qu’il vient à peine de quitter. Parlant le persan avec un fort accent, il pratique
des métiers non-valorisants et peu rémunérateurs. Par contre, l’homme est courageux et dur à
la tâche. Il sait même se montrer industrieux et commerçant pour réussir économiquement.
Ces images rappellent celles décrivant les bazaris turcs de Téhéran, réputés être les maîtres
incontestés de la grande place commerciale iranienne. Ces autres clichés, plus valorisants
pour les Turcs, obligent à ne pas réduire l’analyse aux dernières décennies, mais à adopter une
dimension diachronique qui permette de saisir des mutations de longue durée. L’immigration
d’Azerbaïdjan à Téhéran est ancienne et ne se limite pas à des paysans mal dégrossis : de
riches commerçants ont déplacé leur activité dans la nouvelle capitale et des grands
propriétaires ont rejoint la cour qui s’y trouvait depuis le 19ème siècle. L’arrivée d’une
nouvelle élite cléricale à la faveur de la Révolution islamique voit aussi des Turcs arrivés au
sommet de l’élite. Quel meilleur exemple que celui du Guide Khamenei, né dans une famille
originaire d’Azerbaïdjan iranien, à Mashad en 1939. Avec la question de Téhéran, on retombe
ici sur le problème de l’hétérogénéité insoluble des Turcs d’Iran.

2.3 L’angle mort de la bonne intégration


Le troisième lieu commun que l’on retrouve constamment sur les Turcs d’Iran est leur
excellente intégration dans la société. Patricia Higgins décrit les Turcs comme une « minorité
bien intégrée203. » Hooshang Amirahmadi utilise des termes similaires pour décrire les Turcs

201
Farhad Khosrokhavar, L’utopie sacrifiée : sociologie de la révolution iranienne, Paris, Presse de la Fondation
nationale des sciences politiques, Paris, 1993.
202
Bernard Hourcade, “Le fait ethnique en Iran : risque de conflit ou enjeu dépassé par l’urbanisation”, op. cit.,
p. 85-96.
203
Patricia J. Higgins, “Minority-State Relations in Contemporary Iran,” Iranian Studies, Vol. 17, No. 1, 1984,
p. 37-71.

74
d’Iran204. Le plus gênant dans la représentation des Turcs comme pleinement intégrés dans la
société iranienne est la négation de l’hétérogénéité du groupe.
Encore une fois et à défaut de statistiques, il reste très problématique d’invalider ou de
corroborer ce lieu commun de la bonne intégration des Turcs d’Iran. A vrai dire, ceci nous
importe-t-il vraiment ? Peu finalement. Sauf qu’il constitue un angle mort à cause duquel des
chercheurs s’interdisent d’aller observer ce qu’ils ne peuvent voir du premier coup d’œil.
Assez automatiquement la bonne intégration est suivie d’une remarque sur le faible penchant
sécessionniste : Patricia Higgins évoque le « faible sens d’une identité séparée » ; Xavier de
Planhol dit que leurs objectifs « sont actuellement très éloignés d’un séparatisme205 » ; Jean-
Pierre Digard, Bernard Hourcade et Yann Richard parlent d’un « d’improbable irrédentisme
azéri206. » Ces remarques, glissées rapidement dans des textes de portée générale, donnent
l’impression d’une relation directe entre bonne intégration et fidélité à l’Etat. Elle n’a pourtant
rien d’évident. Il est encore plus problématique de limiter le groupe ethnique à une alternative
simpliste : soit il revendique l’indépendance, autrement il ne demande rien ou presque. Ce
presque recouvre souvent des droits culturels, mal définis et a priori posés comme des
demandes non-politiques. On s’enferme dans une approche normative qui empêche de
prendre en compte les articulations subtiles entre le culturel et le politique dans ce type de
mobilisation. Et puis, les revendications, qu’elles soient d’indépendance, de droits culturels ou
de bien autre chose, s’inscrivent dans des stratégies de présentation du mouvement ; elles
varient en fonction de l’interlocuteur. Par conséquent, les revendications ne constituent pas un
biais efficace pour commencer l’analyse.
Dans la même veine est l’idée récurrente du rôle dominant que joueraient les Turcs
dans la société iranienne, du moins dans certains secteurs. Il suffit de passer quelque temps à
Téhéran pour entendre que le bazar est aux mains des Turcs et que si l’on veut y faire des
affaires mieux vaut parler turc. La place prépondérante qu’occupaient les Turcs dans l’armée
iranienne jusqu’à sa modernisation par Reza Khan est aussi connue. A partir de ces exemples
et d’autres, Bernard Hourcade dit de « la communauté iranienne turcophone [qu’elle] est
aujourd’hui très nombreuse, sinon dominante, dans l’administration, l’armée, l’université, le
bazar et le petit commerce207. » Tout ceci permet à Abdollah Ramezanzadeh d’affirmer des
conclusions plus téméraires sur les Turcs d’Iran et leur rôle dans le pays : ils font partie du

204
Hooshang Amirahmadi, “A Theory of Ethnic Collective Movements and its Application to Iran,” Ethnic and
Racial Studies, Vol. 10, N° 4, 1987, p. 363-391.
205
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 514.
206
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, Paris, Fayard, 1996, p. 262.
207
Bernard Hourcade, Iran : nouvelles Identités d‘une République, op. cit., p. 39.

75
« cœur ethnique de l’Iran. Ils contrôlent le pays en coalition avec les Persans208. » Xavier de
Planhol propose une interprétation similaire, emprunte d’un comparatisme peut- être
visionnaire : « Leur désir caché est sans doute un fédéralisme, une sorte de condominium où
ils se partageraient plus ou moins l’Iran avec les Persans, une sorte d’Autriche-Hongrie209. »
Au moins le géographe introduit une dimension représentative qu’omet le politiste. Il retrouve
ici les apports de la sociologie des mobilisations, qui souligne que même en l’absence de
frustrations objectives, une mobilisation est possible. Les travaux de Gurr ont bien montré que
c’est autant la perception de la position dans la société qui compte que la réalité objective210.
Ce sont donc bien les ressorts politiques qu’il nous faut aller découvrir, puis analyser.

208
Abdollah Ramezanzadeh, Internal Conflict and International Dynamics of Ethnic Conflict. The Case of Iran,
op.cit, p. 151.
209
Xavier de Planhol, Les nations du prophète. Manuel géographique de politique musulmane, op. cit., p. 515.
210
Ted R. Gurr, “Why Minorities Rebel: A Global Analysis of Communal Mobilization and Conflict Since
1945”, International Political Science Review, op. cit.

76
Première Partie

NATIONALISME ET RECONFIGURATION DES


RAPPORTS INTERCOMMUNAUTAIRES ET
TERRITORIAUX

77
Dès les années 1950, les théoriciens de l’école de l’intégration nationale soulignaient
que le nationalisme n’est pas une donnée. Loin d’être une force enfouie qui se réveillerait, il
est le résultat d’une histoire, celui du processus d’émergence d’une « communauté de
communication211 » qui assurerait la congruence entre l’unité politique et l’unité nationale.
Tant Karl Deutsch que Reinhard Bendix associaient le nationalisme à la forme de
« modernisation politique » par excellence qui conduit à un accroissement de la mobilisation
sociale212. Pour ces auteurs, la nation n’est pas une réactivation des liens primordiaux mais le
produit d’un processus de construction identitaire. Il doit permettre de fonder un nouveau
système d’appartenance par la diffusion de la conscience nationale.
La formalisation proposée par l’école de l’intégration nationale n’est pas satisfaisante
à bien des égards. Christophe Jaffrelot montre avec justesse qu’elle s’attache trop aux
dimensions institutionnelles et fonctionnelles213. En plus, la perspective développementaliste
propre à l’école de l’intégration nationale empêche de prendre en compte la variété des
trajectoires qui ne peuvent s’apparenter qu’au processus d’intégration nationale observée en
Europe. Cette approche technicienne donne à voir les conséquences sur la société de
l’introduction du nationalisme sur un groupe ethnique comme les Turcs d’Iran, que ce soient
la différenciation, l’alphabétisation, l’urbanisation ou la communication de masse. Par contre,
le rôle de l’Etat et la place du politique se trouvent réduites à la portion congrue. Les
ambitions concomitantes de l’élite politique de construire un Etat moderne, de promouvoir
une nation, de développer le pays, sont absentes, comme si seul le résultat comptait. Elle
empêche aussi de traiter les transformations symboliques induites par le nationalisme iranien,
qui reconfigurent la hiérarchie ethnique en Iran. En fait, il devient impossible de comprendre
en quoi le nationalisme azerbaïdjanais puise ses racines dans l’Iran de la monarchie des
Pahlavis et se prolonge sous la République islamique. C’est pourquoi l’étude du nationalisme
azerbaïdjanais en Iran, non en tant que révolte résiduelle contre l’Etat-nation mais en tant que
mobilisation sociale à partir d’une construction identitaire nouvelle, constitue un travail de
falsification du modèle des l’école de l’intégration nationale.
Pour s’extraire du réductionnisme de l’école de l’intégration nationale dans la
trajectoire historique des Turcs, il faut effectuer un effort de contextualisation qui pour
211
Karl W. Deutsch, Nationalism and Social Communication. An Inquiry into the Foundations of Nationality,
Londres, The MIT Press, 1966.
212
Reinhard Bendix, Nation Building and Citizenship. Studies of Our Changing Social Order, Berkeley,
University of California Press, 1964.
213
Christophe Jaffrelot, “Pour une théorie du nationalisme”, in Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot (éd.),
Repenser le nationalisme. Théories et pratiques, op. cit., p. 31-32.

78
reprendre, les mots d’Yves Déloye et Bernard Voutat, s’apparente à un détour par le passé. Il
est « porteur de ruptures envers l’épistémologie ordinaire à l’œuvre en science politique, en ce
qu’il favorise la constitution d’une grammaire du politique soucieuse de prendre la mesure du
temps et capable d’analyser les configurations historiques de durée et de formes inégales214. »
En réhabilitant la longue durée du politique, il devient possible de penser les multiples
articulations du social et du politique. Il est donc proposé de recourir aux apports de la
sociologie historique du politique tant pour identifier l’empreinte du politique sur le social
que pour repérer les dynamiques qui donnent sens et cohérence à la politique215. Cette
méthode rappelle les travaux de Max Weber, qui contrastent avec ceux d'Emile Durkheim,
privilégiant une approche a-historique. Pour le sociologue allemand, tout phénomène étudié
par les sciences sociales mérite en plus d'une analyse compréhensive, une restitution dans une
perspective historique. Sa démarche fait la part belle à un travail d'élaboration extrêmement
minutieux sur la causalité ou plutôt la multicausalité. Celle qui chez Max Weber est,
« radicale et de principe216 », permet de s'affranchir de grands schémas interprétatifs à
vocation universelle. Ainsi il n'y pas une seule cause à un phénomène donné, mais un
ensemble de causes. Il faut donc tenter d'isoler un certain nombre de causes tout en sachant
que celles-ci ne révèlent pas de la causalité simple217.
La méthode weberienne, si attentive aux conditions sociales dans leur variété, ne doit
pas nous faire oublier la dimension territoriale. En effet, le territoire et les représentations qui
lui sont associées sont essentiels dans l’analyse du nationalisme. Avec son émergence les
conceptions territoriales autrefois en vigueur se désagrègent au profit d’une approche qui
sanctifie le territoire de la nation, devenu le réceptacle de l’identité éponyme. Il acquiert une
consistance sous la forme de multiples représentations au sein des élites politiques. Puis elles
se diffusent dans la société au fur et à mesure des progrès de l’éducation et de la culture
géographique. La reconfiguration des rapports territoriaux induite par le nationalisme a aussi
des effets sur les relations entre le centre et la périphérie, au détriment de cette dernière. Ils
sont d’autant plus importants à prendre en compte si l’on inverse le paradigme
centre/périphérie comme le propose Albert Mabileau, pour voir un centre dominé par sa
périphérie. Cette hypothèse de départ peut être utile pour l’Iran mieux comprendre l’Iran de la

214
Yves Déloye, Bernard Voutat, (éd.), Faire de la science politique. Pour une analyse socio-historique du
politique, Paris, Belin, 2002, p. 24.
215
Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La découverte, 2003, p. 3.
216
Stephen Kalberg, La sociologie historique comparative de Max Weber, Paris, La découverte, 2002, p. 49.
217
Les travaux dans lesquels Max Weber a le plus exhaustivement recours à la sociologie historique concernent
les rapports entre religion et capitalisme. Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris,
Gallimard, 2004.

79
période Qajar. Les mécanismes de domination restent toujours présents mais deviennent une
ressource pour les pouvoirs locaux, au lieu d’être une contrainte218. C’est donc les transferts et
les transformations de ces mécanismes de domination qu’il convient aussi étudier.
Pour se dégager de l’ornière d’une approche du nationalisme iranien en tant que seule
diffusion de l’identité nationale chez les Turcs, nous observerons les interactions entre un
groupe devenu minoritaire et la communauté nationale, et s’interroger sur les reconfigurations
du rapport au territoire imposé par le nationalisme. Ceci est doublement nécessaire dans le cas
de l’Iran puisque les Turcs jouent un rôle essentiel dans la conception idéologique du
nationalisme iranien, et les changements du rapport au territoire qu’impose le passage d’une
structure impériale à un Etat-nation. Ainsi, nous pourrons suivre dans toute sa complexité la
trajectoire historique des Turcs d’Iran.
Nous proposons de la faire grâce à partir de quatre chapitres. D’abord le nationalisme
iranien est loin d’être neutre à l’égard des Turcs : il contribue à une exclusion symbolique de
la communauté nationale, et à une dévalorisation de la turcité (Chapitre 1). Sans tomber dans
l’historicisme, la sociologie historique du politique incite à prendre en compte les spécificités
propres à la trajectoire historique de chaque société. Or celle de l’Iran diffère à bien des
égards des modèles européens. Le modèle de l’Etat-nation, que promeut le nationalisme
iranien, y rencontre un succès au moins tout aussi retentissant que dans d’autres parties du
monde. Mais il y existe une troublante simultanéité entre les processus de construction de
l’Etat et de nationalisation de la société qu’il convient de mettre en lumière (Chapitre 2). Les
élites politiques en charge de la formation de l’Etat-nation prennent aussi en main le
développement du pays. En plus d’avoir capté l’essentiel du pouvoir politique, elles
centralisent dans la capitale l’essentiel des biens économiques et culturels du pays,
marginalisant les régions périphériques dont l’Azerbaïdjan fait partie. Le développement de
l’Iran transforme les rapports territoriaux autant qu’il devient un moyen de légitimation d’un
Etat dispensateur de modernisation (Chapitre 3). Cette trajectoire historique est refaçonnée
par les stratégies développées par les Turcs d’Iran pour s’adapter aux transformations que
connaît leur pays (Chapitre 4). A partir de ce détour par le passé, il devient possible de
comprendre dans quel contexte se réalise la construction identitaire et se développe la
mobilisation, propres au nationalisme azerbaïdjanais, dans la deuxième partie du 20ème siècle.

218
Albert Mabileau, “Les institutions locales et les relations centre-périphérie”, Madeleine Grawitz., Jean Leca,
Traité de science politique, Paris, Presses Universitaires de France, 1985, Vol. 2, p. 557

80
Chapitre 1

Le nationalisme iranien et la perte de capital symbolique


des Turcs

Le nationalisme iranien est l’objet d’une attention permanente de la part des


commentateurs qui n’hésitent jamais à souligner sa force exceptionnelle de mobilisation, que
ce soit lors de la révolte des Tabacs sous les Qajars, de la nationalisation du pétrole sous le
gouvernement de Mosaddeq ou plus récemment avec la question du nucléaire sous la
République islamique. Les différentes mobilisations sont censées se faire écho pour mieux
conforter l’idée d’un enracinement profond du nationalisme en Iran, qui serait un terreau
particulièrement favorable à son épanouissement. C’est la description qu’en donne Richard
W. Cottam dans sa monographie sur le nationalisme en Iran. Il le définit comme « le
phénomène de politique de masse à l’ère de l’Etat-nation, » tout en soulignant le que la
conscience nationale est bien plus ancienne en Iran219. Pour Firoozeh Kashani-Sabet,
« comparé à de nombreuses autres nations modernes, l’Iran avait plusieurs caractéristiques
pré-modernes favorables au développement du nationalisme220. » Celles mises en exergue
sont bien souvent le concept territorial d’Iranshahr, une tradition impériale, la langue persane
ou la religion musulmane chiite. De telles approches ont le défaut de proscrire une analyse du
contenu idéologique du nationalisme iranien pour se concentrer sur la quête des raisons
capables d’expliquer la puissance du sentiment national iranien.
Récemment, des thèses inspirées par de nouveaux apports théoriques ont dépoussiéré
ces approches : la très stimulante thèse de Firoozeh Kashani-Sabet s’intéresse aux techniques
géographiques221 ; celle de Mostafa Vaziri traite de l’influence déterminante de l’orientalisme
occidental sur le nationalisme en Iran222. Cette dernière touche à un élément que nous
estimons essentiel le contenu idéologique du nationalisme. Mais elle en présente une version
souvent simplificatrice qui reflète mal la variété idéologique du nationalisme iranien, dont les

219
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op. cit., p. 4-5.
220
Firoozeh Kashani-Sabet, “Cultures of Iranianness: The Evolving Polemic of Iranian Nationalism”, in Nikki R.
Keddie, Rudi Matthee (ed.), Iran and the Surrounding World, Seattle, University of Washington Press, 2002, p.
163.
221
Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, Londres, Tauris, 1999.
222
Mostafa Vaziri, Iran as Imagined Nation: The Construction of National Identity, New York, Paragon House,
1993.

81
différentes formulations sont parfois difficiles à identifier. Pourtant le contenu idéologique du
nationalisme est un enjeu récurrent dont les conséquences sont loin d’être anodines pour la
société iranienne. Il suffit de réfléchir aux places accordées aux communautés religieuses et
ethniques, comme le fait Nikki R. Keddie quelques années après la Révolution islamique223.
Elles ne sont pas les mêmes sous la dynastie des Pahlavis et la République islamique. Avant
de se livrer à une analyse des pratiques de traitement différencié des différentes communautés
par l’Etat, il faut s’intéresser à l’approche idéologique de ces communautés.
Au cours du 19ème siècle et surtout du 20ème siècle, de nouveaux concepts politiques
apparaissent en Iran, dont le nationalisme. Ce dernier crée une rupture profonde dans la
gestion des rapports intercommunautaires puisqu’il introduit des délimitations linguistiques
entre les communautés affranchies des références religieuses qui dominaient auparavant. Pour
autant, la référence religieuse ne disparaît pas complètement et sera même puissamment
réactivée avec la Révolution islamique. Ces délimitations redessinent une hiérarchie qui
reconnaît aux différentes communautés religieuses et ethniques une place plus ou moins
enviable au sein de la communauté nationale. Les Persans dominent la hiérarchie et se voient
reconnaître d’emblée la pleine appartenance à la communauté nationale. Ils deviennent les
modèles auxquels doivent se conformer les membres des autres communautés pour à leur tour
être pleinement reconnus dans la communauté nationale. L’introduction du concept occidental
de nation opère en défaveur de l’ensemble des non-persanohones ; les Turcs en forment la
principale composante. Les marqueurs de la turcité deviennent un handicap pour la pleine
reconnaissance dans la communauté nationale. La modification du rapport des communautés
religieuses et ethniques entre elles et à la communauté nationale intervient au niveau
symbolique. Tout en étant réelle, elle n’a de valeur qu’en tant que signe, celui d’une
dépréciation de la position des Turcs dans la société iranienne. Le registre symbolique est
déterminant pour comprendre l’engagement des premiers entrepreneurs du nationalisme
azerbaïdjanais, qui se donneront pour mission de redonner à leur communauté la place qui
était la leur.
Pour comprendre l’impact symbolique du nationalisme iranien, en tant qu’idéologie,
sur les Turcs d’Iran, trois points seront successivement abordés. D’abord, il faut décrire le
contexte d’émergence du nationalisme iranien qui fait de lui une idéologie transversale dans la
société iranienne, aux expressions politiques variées, dont l’objectif est de mobiliser la

223
Nikki R. Keddie, “Religion, Ethnic Minorities and the State in Iran: An Overview”, in Ali Banuazizi, Myron
Weiner, The State, Religion, and ethnic Politics. Afghanistan, Iran, and Pakistan, Syracuse, Syracuse University
Press, 1986, p. 157-166.

82
population. Une fois ceci présenté, les contenus idéologiques du nationalisme sont analysés en
fonction des mutations du champ intellectuel iranien. Sa domination par des intellectuels pro-
occidentaux facilite le développement d’un nationalisme que nous qualifierons
d’occidentaliste, il conduit à l’exclusion de la turcité de l’identité nationale iranienne. La
réapparition en position dominante de la référence islamique dans le champ intellectuel
conduit à une reconfiguration de l’identité nationale. Le nouveau contenu idéologique du
nationalisme, qui se cristallise sous la République islamique, opère une réintégration de la
turcité, sans toutefois lui accorder un sens politique.

1.1 L’émergence du nationalisme en Iran


Dans son court ouvrage, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan224, Nikki R. Keddie
montre en quoi la période couverte de 1796 à 1925, est décisive pour comprendre l’Iran au
20ème siècle225. La mise en perspective historique de l’accession au pouvoir de Reza Khan met
en lumière le développement de nouvelles forces politiques, portées par des transformations
socioéconomiques enracinées dans ce long 19ème siècle. Elles deviennent les fers de lance de
la modernisation dans les premières décennies du siècle suivant226. Mostafa Vaziri situe à la
même époque « la quête d’une nouvelle conception de l’identité en Iran227. » Or la Perse se
trouve alors soumis à la domination des puissances occidentales, la Russie et la Grande-
Bretagne en tête, qui imposent leurs volontés à un pouvoir falot. Une telle situation a été
systématisée par Elie Kedourie. Dans la longue introduction de son ouvrage sur le
nationalisme en Asie et en Afrique, il explore la relation de domination complexe
qu’entretient l’Europe avec les sociétés colonisées, ou non colonisées mais sous domination
occidentale228. Le paradigme diffusionniste de domination, envisagée de manière trop
uniforme229, serait à l’origine le nationalisme dans ces sociétés. John Plamenatz part d’une
remarque similaire pour expliquer le développement du nationalisme. Bien plus habilement, il
insiste autant sur la notion d’altérité que de domination. En comparant la situation de l’Europe
centrale à celles de l’Asie et de l’Afrique, il montre que la présence étrangère et occidentale
dans une société est à l’origine des idées nationalistes. « A la fois imitatives et

224
Nikki R. Keddie, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan, Costa Mesa, Mazda Publishers, 1999.
225
On évite ainsi l’effet loupe des travaux concentrés sur les années précédents l’accession au pouvoir de Reza
Khan, comme celui de Homa Katouzian, “Nationalist Trends in Iran, 1921-1926”, International Journal of
Middle Eastern Studies, Vol. 10, N°4, 1979, p. 533-551.
226
Nikki R. Keddie, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan, op. cit., p. 89.
227
Mostafa Vaziri, Iran as Imagined Nation: The Construction of National Identity, op. cit., p. 172.
228
Elie Kedourie (éd.), Nationalism in Asia and Africa, op. cit., p. 1-153.
229
Antoine Roger, Les grandes théories du nationalisme, op. cit, p. 72.

83
concurrentielles230 » elles deviennent la seule réaction possible à la domination d’un Autre
occidental.
Malgré l’absence de colonisation ou d’intégration dans une structure impériale, le cas
iranien n’est pas fondamentalement différent. La domination croissante qu’exerce au cours du
19ème siècle les puissances occidentales, altérité irréductible, sur l’Iran est à l’origine du
développement du nationalisme. Face à cet Autre occidental se mobilise un groupe composite,
formé de différentes classes sociales dont le dénominateur commun deviendra le
nationalisme. Dès lors, il se muera en une idéologie transversale à la société iranienne, dont
les différents avatars démontrent son exceptionnelle prolificité à travers l’histoire.

1.1.1 Le contexte d’émergence du nationalisme


Bien évidemment, l’Iran n’est pas restée totalement fermée aux influences extérieures
avant d’avoir miraculeusement découvert cet Autre occidental au début du 19ème siècle. Rudi
Matthee a montré que, bien avant le 19ème siècle, les Iraniens portent déjà un regard à la fois
admiratif et inquiet sur les Occidentaux, Anglais et Russes, dont leurs motivations sont loin de
sembler totalement désintéressées aux yeux des Iraniens231. Mais cette fois-ci, l’Autre
occidental impose un formidable défi à une société comme la Perse des Qajars. En effet,
l’écart entre un pays affaibli et des puissances impériales, qui connaissent de profondes
transformations politiques, économiques, démographiques et sociales, semble abyssal. Le
destin de l’Iran est loin d’être singulier et des phénomènes similaires apparaissent dans
d’autres pays musulmans, soumis à l’influence grandissante de l’Occident, sans être pour
autant colonisés, comme l’Empire ottoman ou l’Egypte de Mohammad ‘Ali. Au 20ème siècle,
que ce soit l’Iran, la Turquie ou l’Egypte, tous connaissent de grands mouvements
nationalistes qui impriment leur dans chaque pays. Cependant, la Perse du 19ème siècle se
distingue par son extrême faiblesse : elle semble bien moins capable de résister à l’appétit des
puissances occidentales que l’Empire ottoman ou l’Egypte.

1.1.1.1 L’intensification des relations entre la Perse et l’Occident


Tout au long du 19ème siècle, les relations que la Perse est amenée à entretenir avec
l’Occident vont croissantes et deviennent continues232. Elles résultent de l’intérêt grandissant

230
John Plamenatz, “Two Types of Nationalism”, in Eugene Kamenka, (ed.), Nationalism: The Nature and
Evolution of an Idea, Londres, Edward Arnold Ltd., 1973, p. 33.
231
Rudi Matthee, “Suspicion, Fear, and Admiration: Pre-Nineteenth-Century Iranian Views of the English and
the Russians”, in Nikki R. Keddie, Rudi Matthee (ed.), Iran and the Surrounding World, op. cit., p. 120-145.
232
L’adjectif continu est de Ali Akbar Siassi, La Perse au contact de l’Occident, Paris, Presses Universitaires de
France, 1931.

84
des puissances impériales russes et britanniques pour le territoire iranien, après le bref
intermède napoléonien233.
La présence occidentale en Perse va croissante. Les légations étrangères s’étoffent
d’un personnel de plus en plus important, composé de nombreux militaires, reflet de l’intérêt
que portent ces pays à la Perse. Elle est aussi le fait des marchands : les premiers sont les
Russes qui cherchent ici de nouveaux clients, avant d’y trouver de nouveaux fournisseurs234.
Au cours du 19ème siècle, des missionnaires s’installent dans le pays où ils diffusent en plus
des crédos de leurs églises respectives, une culture occidentale. En 1834, des presbytériens
américains s’installent à Ourmiah où ils bâtissent une importante mission avec une église, une
école, une imprimerie et un hôpital. Cinq ans plus tard, les Lazaristes, à la suite d’Eugène
Boré, s’installent à Tabriz où ils ouvrent une école qui sera suivie de deux autres à Téhéran et
Ispahan235. La présence croissante des Occidentaux amène les Iraniens à entretenir des
relations de plus en plus intenses avec les nouveaux venus. Elle répond aussi à une demande
des Iraniens : ils font appels à des Occidentaux pour apporter des connaissances et des
techniques modernes qui font cruellement défaut au pays236.
La découverte de cet Autre occidental s’effectue aussi en Europe avec la venue
d’Iraniens. Les plus emblématiques restent les voyages haut en couleurs des souverains
Qajars, qui n’hésitent pas à se rendre à plusieurs reprises en Europe, entourés d’une imposante
cour ; Naser od-Din Shah se rend par trois fois en Europe, d’où il ramène des journaux de
voyage237. D’autres voyageurs, moins illustres, contribuent à populariser à travers leurs récits
de voyage des thématiques de la modernisation, tout en adoptant une position sélective quant
à l’importation d’un modèle occidental238. Dans cette littérature, les réussites des souverains
étrangers deviennent des modèles à imiter239. Peu à peu, le voyage en Occident se popularise
dans les élites iraniennes. Il devient de plus en plus fonctionnel avec l’envoi systématique
d’étudiants, venus parfaire leur éducation dans les universités occidentales, d’abord
européennes, puis américaines.

233
Iradj Amini, Napoléon et la Perse, Paris, Fondation Napoléon, 1995.
234
Marvin L. Entner, Russo-Persian Commercial Relations, 1828-1914, Gainesville, University of Florida Press,
1965.
235
Yann Richard, L’Iran : Naissance d’une République, Paris, La Martinière, 2006, p. 47-49.
236
Yann Richard (éd.), Entre l’Iran et l’Occident : adaptation et assimilation des idées et techniques
occidentales, Paris, Ed. de la Maison des sciences de l’homme, 1989.
237
Journal de voyage en Europe du chah de Perse Nâser od-din Shâh Qâjâr, traduit et annoté du persan par B.
Salesse, Paris, Actes Sud, 2000.
238
Monica M. Ringer, “The Quest for the Strength in Iranian Nineteenth-Century Travel Literature: Rethinking
Tradition in the Safarnameh, in Nikki R. Keddie, Rudi Matthee (ed.), Iran and the Surrounding World, op. cit.,
p. 146-161.
239
Maryam Ekhtiar, “An Encounter with the Russian Czar: The Image of Peter the Great in Early Qajar
Historical Writings”, Iranian Studies, Vol. 29, N° 1-2, 1996, p. 57-70.

85
Les conséquences de cette découverte de l’Occident sont nombreuses et protéiformes.
De nouvelles techniques occidentales sont importées en Perse, elles touchent de nombreux
aspects de la vie sociale et culturelle240. La traduction d’ouvrages occidentaux permet la
diffusion de la pensée européenne241, extérieure aux traditions iraniennes, mais aussi
l’apparition de nouveaux genres dans la littérature persane242. Comme le souligne Xavier de
Planhol, ces transformations atteignent la vie quotidienne. Sa comparaison des écrits de
voyageurs occidentaux du début et de la fin du 19ème siècle, montre la disparition des
conduites d’évitement à l’égard des Européens243. Le géographe n’hésite pas à faire une
remarque plutôt inhabituelle, qui nous concerne au plus haut point : « En l’espace d’un quart
de siècle, le statut social des Turcs a changé. Le mépris, toujours latent sans doute, n’hésite
plus à s’exprimer244. » Les raisons sont à chercher dans le changement « de modèle, et de
maître » : l’Iran est passé à l’école de l’Occident. Les grandes dynasties et confédérations
tribales turques, qui ont longtemps dominé le pays, perdent de leur superbe. Il en résulte une
perte de prestige qui, avec l’importation du concept occidental de nation, se commuera en
perte de capital symbolique pour les Turcs en tant que groupe ethnique.
Ces quelques exemples montrent bien l’ampleur du changement qu’a pu représenter la
découverte de l’Occident : elle bouleverse la hiérarchie des valeurs et devient une source
inépuisable d’émerveillement pour de nombreux Iraniens, qui se lancent dans la formidable
aventure de vouloir imiter ce modèle lointain245. En matière politique, la nation occupe une
place prépondérante dans les débats politiques des pays occidentaux où elle apparaît comme
le parangon de la modernité politique246. Aux yeux d’Iraniens, de plus en plus nombreux, la
nation possède des vertus exceptionnelles qui ne pourraient que rejaillir sur leur pays si elle
était reconnue. Pour reprendre le vocable de John Plamenatz, pour soutenir la concurrence
avec l’Occident, la seule solution qui s’offre à l’Iran est l’imitation d’une de ses réussites
politiques, la nation.

240
Yann Richard (éd.), Entre l’Iran et l’Occident : adaptation et assimilation des idées et techniques
occidentales, op. cit.
241
Cyrus Masroori, “European Thought in Nineteenth-Century Iran: David Hume and Others”, Journal of the
History of Ideas, Vol. 61, N° 4, 2000, p. 657-674.
242
Christophe Balay, La genèse du roman persan moderne, Téhéran, Institut Français de Recherche en Iran,
1998.
243
Xavier de Planhol, “Le fait turc en Iran : quelques jalons”, in Jean Pierre Digard (éd.), Le fait ethnique en Iran
et en Afghanistan, op. cit., p. 127.
244
Ibid.
245
Mehrdad Kia, “Mirza Fath Ali Akhundzade and the call for modernization of the Islamic world”, Middle
Eastern Studies, Vol. 31, N° 3, 1995, p. 422-448.
246
Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Europe 18ème-20ème siècle, Paris, Seuil, 1999.

86
1.1.1.2 L’intermédiation dans la découverte de l’Autre occidental
Une des spécificités de l’Iran par rapport aux exemples ottoman ou égyptien est
l’usage d’intermédiaires pour découvrir cet Autre occidental. Du fait de son enclavement au
19ème, la Perse doit s’appuyer sur des relais régionaux qui servent de courroie de transmission
aux idées et techniques modernes. Mohammad Tavakoli a développé une approche post
moderne de cette médiation dans le cas de l’Inde. Selon lui, la relation dialogique entretenue
entre la Perse, l’Europe et l’Inde durant le 18ème et le 19ème siècle contribue à donner un sens
nouveau aux concepts de nation, de peuple en Iran par l’intermédiaire d’une
intertextualisation des histoires et des valeurs pré-islamiques et islamiques, iraniennes, et
européennes247.
L’impact des relais situés dans les Empires ottoman et russe semble encore plus
décisif. A Istanbul, l’importante et active communauté iranienne fait office d’interface entre
l’Occident et la Perse. Dans une grande ville bien reliée à l’Europe et entretenant
d’importantes relations avec la Perse, de nombreux intellectuels émigrés, avec l’aide
financière des commerçants iraniens et le soutien de l’intelligentsia ottomane, diffusent des
idées occidentales et militent pour un changement de régime en Perse248. Dans des journaux
comme Suroush, mais surtout Akhtar, ils font l’éloge de la civilisation occidentale et appellent
à un sursaut de la Perse. Ils y développent une critique des Qajars jugés responsables du
déclin du pays. A moindre échelle, la communauté iranienne du Caire joue un rôle similaire à
celle d’Istanbul249. La fin du califat ne met pas fin à l’influence de la Turquie, qui se déplace
des milieux d’opposition au régime à la personne même du monarque. La République, que
fonde Kemal, exerce une fascination considérable sur Reza Shah qui observe l’Occident à
travers le filtre des réformes kémalistes. Avec son fils, Mohammad Reza, Istanbul et Le Caire
perdent leur rôle de relais. Déjà son premier mariage avec la princesse égyptienne, Faouzia,
en 1939 résonne comme un chant du cygne de l’influence d’une grande ville musulmane sur
l’Iran. Prendre pour épouse la fille du monarque égyptien démontre une volonté de lier le
destin de l’Iran à l’espace le plus moderne du monde musulman de l’époque. Par la suite, les
relations entre l’Iran et l’Occident deviennent directes, sans passer par des intermédiaires.

247
Mohamad Tavakoli-Targhi, Refashioning Iran. Orientalism, Occidentalism and Historiography, New York,
Palgrave, 2001.
248
Djamchid Behnam, “Le rôle de la communauté iranienne d’Istanbul dans le processus de modernisation de
l’Iran”, in Thierry Zarcone, Fariba Zarinebaf-Shahr (éd.), Les Iraniens d’Istanbul, Louvain, Peeters, 1993, p. 3-
10.
249
Anja W. M. Luesnik, “The Iranian Community in Cairo at the Turn of the Century”, in Thierry Zarcone,
Fariba Zarinebaf-Shahr (éd.), Les Iraniens d’Istanbul, op. cit., p. 193-200.

87
La Transcaucasie, passée sous domination russe, joue aussi un rôle décisif pour
diffuser les idées occidentales. C’est à Tiflis que Mirza Fath ‘Ali Akhundzade, alors au
service de l’administration russe, rédige la majeure partie de son œuvre où il en appelle à un
sursaut de la Perse qui doit résolument se tourner vers l’Occident. Le formidable
développement que connaît Bakou après la découverte du pétrole a d’importantes
répercussions sur le nord de la Perse. De nombreux iraniens émigrent vers la Russie où ils
découvrent de nouvelles idées, de nouvelles techniques, qu’ils ramènent au pays. L’influence
qu’ils exercent sur la Révolution constitutionaliste est là pour en témoigner250. En août 1909,
Mohammad Amin Rasoulzadeh, futur père de la République démocratique d’Azerbaïdjan,
fonde à Téhéran le journal Iran-e no, qu’Edawrd G. Browne, a qualifié comme « le meilleur,
le plus important et le plus célèbre de tous les journaux persans251. » En outre, ces relais
régionaux peuvent être mis en réseau et exercer une influence encore plus importante sur la
société iranienne. C’est le cas pour le journal libéral Habl-i matin, publié à Calcutta, en
persan. Il reçoit le soutien financier du célèbre entrepreneur bakinois, Zeynal ‘Abdin Taqiyev,
réputé être l’homme le plus riche de Transcaucasie, mais qui était presque illettré252. Grâce à
ces relais régionaux, de nouvelles idées s’imposent dans le champ politique iranien, qui
discréditent irrémédiablement le régime des Qajars. La solution au déclin de l’Iran ne peut
être que la même que celles des mouvements nationalistes qui se développent en
Transcaucasie, dans l’Empire des Indes ou dans l’Empire ottoman, où des intellectuels
iraniens appellent déjà à un changement politique dans leur pays.
En plus de faciliter l’émergence d’idées nouvelles, l’intermédiation dans la découverte
de l’Autre occidental met les Iraniens en compétition avec les autres musulmans soumis au
défi de l’Occident. La compétition n’est pas exempte de rivalités. Les armées ottomanes
n’hésitent pas à entrer dans le nord ouest de la Perse pendant la Première Guerre mondiale
pour contrer les Russes. Elles occupent à nouveau l’Azerbaïdjan après avoir été délogées par
les forces britanniques du front mésopotamien en 1918. Cette fois, l’occupation se transforme
en annexion au nom du rassemblement des Turcs dans un même Etat, dont rêvent les
idéologues du Comité Union et Progrès. L’occupation est de courte durée mais laisse un
mauvais souvenir au sein d’une population soumise à une exploitation brutale et

250
Sayyed Hasan Taqizâdeh, “The Background of the Constitutional Movement in Azerbaijan”, The Middle East
Journal, Vol. 14, N° 4, 1960, p. 456-465.
251
Edward G. Browne, The Press and Poetry of Modern Persia, Cambridge, Cambridge University Press 1914,
p. 52.
252
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 23-24.

88
humiliante253. Il est vrai que cette occupation est facilitée par la situation désespérée dans
laquelle se trouve l’Iran, sorte d’aboutissement du processus d’assujettissement du pays aux
puissances occidentales.

1.1.1.3 La domination étrangère en Iran


La découverte de l’Autre occidental est loin de se faire sur un pied d’égalité : au début
19ème siècle, la Perse semble condamnée à n’être qu’une des nombreuses victimes de l’appétit
des grandes puissances impériales. La Grande-Bretagne et la Russie s’affrontent pour dominer
des territoires jugés stratégiques et conforter leurs possessions impériales respectives. Seule la
neutralisation de la rivalité russo-britannique permet aux ambitions territoriales de se
transformer en compétition économique ; l’intégrité territoriale de la Perse semble pour un
temps sauvegardée, mais sa souveraineté tombe en lambeaux. Richard W. Cottam décrit la
domination impériale comme le contexte d’émergence du nationalisme iranien254.
Depuis le début du 19ème siècle, la souveraineté territoriale iranienne est mise à mal à
de multiples reprises. En se lançant à l’assaut du Caucase, les troupes russes sont les
premières forces non musulmanes à envahir les territoires iraniens. Téhéran est contraint de
les céder à Saint Petersbourg après les traités de Golestan, 1813. Ces pertes sont confortées
lors du traité de Turkmenchay, en 1828255. Elles ne mettent pas fin à la pression militaire
russe qui se déplace vers l’Asie centrale, et en vient rapidement à s’exercer sur la province du
Khorasan. Par la suite, Saint Petersbourg n’hésitera pas à occuper temporairement le nord de
l’Iran. En 1911-1912, suite à un ultimatum demandant la révocation de la mission Shuster, les
troupes russes font semer la terreur à Tabriz, où plusieurs leaders constitutionnalistes sont
pendus. A Mashad, suprême affront, le sanctuaire de l’imam Reza est bombardé256.
Certes l’Iran bénéficie du soutien de la Grande-Bretagne pour essayer de contenir les
ambitions russes, mais les dirigeants iraniens vivent l’expérience amère de la perte de
territoires qu’ils tenteront de regagner, soit par la force avec Fath ‘Ali Shah en 1825, soit par
la diplomatie au Traité de Versailles, mais sans succès. La situation d’un Iran, menacé par
l’impérialisme russe, permet de comprendre l’émergence d’un nationalisme iranien et non
persan, comme le montre la thèse de Firoozeh Kashani-Sabet 257. Elle développe l’idée que les
frontières et le territoire, en tant que constructions géographiques et les cartes à partir

253
Yann Richard, L’Iran: Naissance d’une République, op. cit., p. 155-156.
254
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op.cit. p. 158-205.
255
La conquête du Caucase par la Russie est développée dans la deuxième partie.
256
Yann Richard, L’Iran: Naissance d’une République, op. cit., p. 135-136.
257
Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, op. cit..

89
desquelles les traités sont signés, contribuent à donner naissance à la nouvelle entité
géographique qu’est la nation iranienne, dans son acception moderne258. Or, ces constructions
géographiques sont réalisées dans contexte de rétrécissement du territoire iranien. Il en résulte
un sentiment d’urgence pour sauver la patrie menacée que ressent une partie de l’élite
politique sous les Qajars. C’est le cas des quelques personnalités comme ‘Abbas Mirza ou
Amir Kabir, qui tenteront des réformes volontaires.
En plus des menaces pesant sur l’intégrité territoriale, la souveraineté de l’Iran est
mise à mal par un système de concessions qui fait passer peu à peu des pans entiers de
l’économie aux mains des investisseurs étrangers. Echaudé par la révolte du Raj de 1857, les
Britanniques veulent établir des communications rapides entre l’Empire des Indes et Londres.
L’Iran se trouve sur le tracé de la ligne télégraphique pour laquelle une première concession
est accordée aux Britanniques. D’autres suivent dont celle du Baron Julius de Reuter qui
s’empare, en 1872, des voies de communication, des droits d’extraction minière, des
nouveaux travaux d’irrigation, d’une banque nationale et de divers projets agricoles et
industriels pour un montant modique. Les concessions de plus en plus larges, faites aux
Occidentaux, heurtent de nombreux intérêts en Iran, et laissent présager un assujettissement
complet du pays aux puissances étrangères. Une opposition hétéroclite se forme contre le
projet Reuter qui capote, faute de soutien du Foreign Office. Un autre monopole sur les
tabacs, leur production et leur consommation, est attribué au major Talbot en mars 1890. Il
cristallise les mécontentements pour devenir le symbole d’une résistance populaire contre la
mainmise occidentale259. Pour John Foran, ce qui deviendra la révolte des tabacs, constitue
une rupture dans l’histoire des mouvements sociaux à l’époque Qajar260. Il constitue l’acte de
naissance du nationalisme iranien, selon Richard W. Cottam261.
Le système des concessions ne doit pas masquer la profonde crise que connaît
l’économie iranienne, qui peine à s’adapter au nouvel environnement économique
qu’imposent les grandes puissances industrielles. Dès le traité de Turkmenchay, les Russes
imposent des droits de douane équivalant au maximum à 5% de la valeur des marchandises.
Les autres grandes puissances parviennent aussi à négocier des tarifs douaniers avantageux au

258
Firoozeh Kahsani-Sabet, “Fragile Frontiers: The Diminishing Frontiers of Qajar Iran”, International Journal
of Middle East Studies, Vol. 29, N°2, 1997, p. 227.
259
Nikki R. Keddie, Religion and Rebellion in Iran. The Iranian Tobacco Protest of 1891-1892, London, Franck
Cass, 1966, p. 17.
260
John Foran, Fragile Resistance. Social Transformation in Iran from 1500 to the Revolution, Boulder,
Westview Press, 1993, p. 162-170.
261
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op. cit.

90
nom de la clause de la nation la plus favorisée262. Plus que des seules questions douanières, le
développement des relations commerciales avec les puissances en cours d’industrialisation
affecte l’économie arriérée de la Perse. Le cas de la Russie le montre bien : c’est seulement
après le début de l’industrialisation de la Russie que la balance commerciale entre les deux
pays se dégrade rapidement au détriment de l’Iran263. Les productions artisanales iraniennes
se trouvent en concurrence avec les produits manufacturés contre lesquelles elles ne peuvent
lutter. Les importantes baisses d’activités du secteur artisanal ont des répercussions sur le
marché du travail, qui peut difficilement absorber l’ensemble de la demande. La forte
immigration vers la Russie permet de compenser une partie du surplus264, mais révèle aussi la
faiblesse de l’offre existant en Iran. En contrepartie, des secteurs économiques spécialisés
connaissent un développement avec l’ouverture de nouveaux marchés à l’étranger comme la
production de tapis265.
Les problèmes de l’économie iranienne ne se limite pas au secteur productif mais
touche aussi la monnaie. Le kran, la devise iranienne, est indexée sur l’argent. Il perd la
moitié de sa valeur entre 1875 et 1900, à cause de la dévaluation de l’argent sur le marché
mondial et de l’émission de pièces plus légères266. La dévaluation provoque une hausse des
prix. En plus, l’économie iranienne reste tout au long du 19ème extrêmement fragile face aux
catastrophes naturelles, comme la maladie de la muscardine qui affecte la production de soie
dans les années 1860, ou les sécheresses successives qui provoquent une famine de masse en
1872. L’impossibilité de l’économie iranienne d’encaisser ces crises de l’offre a des
répercussions dans le champ politique, par exemple pour la communauté marchande de
Tabriz. Déjà en 1844, elle demande au prince héritier par pétition la prohibition des produits
manufacturés européens267. A la fin du 19ème siècle, elle est particulièrement affectée par le
déclin de la route commerciale Istanbul-Trébizonde-Tabriz, fortement concurrencée après le
percement du canal de Suez et la construction de la voie de chemin de fer Bakou-Batoum. Les
marchands russes et le pouvoir Qajar qui leur attribue des concessions commerciales, sont

262
Charles Issawi, “European Economic Penetration, 1872-1921”, in Peter Avery, Gavin Hambly, Charles
Melville, The Cambridge History of Iran, Vol 7, op. cit., p. 596. p. 590-607.
263
Marvin L. Entner, Russo-Persian Commercial Relations, 1828-1914, Gainesville, University of Florida Press,
1965, p. 8-9.
264
Cosroe Chaqueri estime qu’entre 20 et 50% des hommes âgés entre 20 et 40 ans, originaire des provinces du
nord de l’Iran, ont travaillé du côté russe de la frontière, principalement en Transcaucasie, mais aussi en Asie
Centrale. Cosroe Chaqueri, The Soviet Socialist Republic of Iran, 1920-1921: Birth of The Trauma, Pittsburgh,
University of Pittsburgh Press, 1994, p. 24-26.
265
Le développement du commerce des tapis d’Iran à Istanbul à la fin du 19ème siècle le montre. Tsutomu
Sakamoto, “Istanbul and the Carpet Trade of Iran since the 1870s”, in Thierry Zarcone, Fariba Zarinebaf-Shahr
(éd.), Les Iraniens d’Istanbul, op. cit., p. 213-231.
266
Charles Issawi, The Economic History of Iran, Chicago, University of Chicago Press, 1971, p. 335.
267
Ibid. p. 259.

91
jugées responsables de ce déclin268. La communauté marchande joue un rôle considérable
dans la Révolution constitutionnelle et fait de Tabriz, la ville la plus en pointe dans le
mouvement.
La suprématie occidentale ne se limite pas aux domaines militaire et économique. Elle
touche des secteurs qui restaient auparavant le domaine exclusif du clergé. Les écoles
ouvertes par les Occidentaux, qui au départ n’accueillaient que des étrangers et des membres
des minorités religieuses, commencent à accepter les élèves de confession musulmane. Le
clergé y perd son monopole sur l’enseignement. Les puissances étrangères obtiennent pour
leurs ressortissants des statuts juridiques exorbitants qui les affranchissent du droit islamique.
Il est vrai que le clergé ressent avec plus d’acuité la domination occidentale de la fin du 19ème
siècle. Comme l’écrit Nikki Keddi, « du point de vue du clergé : la domination occidentale
voulait dire une intolérable diminution du royaume de l’islam et une réduction accrue du
pouvoir des ulamâ269. »
Dans les premières décennies du 20ème siècle, la situation ne semble qu’empirer. Les
accords anglo-russe de 1907 et anglo-persan de 1919 s’apparentent à une mise en coupe
réglée de la Perse par les puissances occidentales. Même s’ils garantissent l’intégrité
territoriale, l’Iran ne dispose plus que des symboles de la souveraineté. Cette faiblesse
chronique du pays marque profondément les groupes sociaux qui porteront le nationalisme
iranien. Ce dernier leur apparaît comme le seul moyen de relever le formidable défi
qu’impose l’Occident à l’Iran.

1.1.2 Le nationalisme iranien, une idéologie transversale


L’extension de la domination occidentale en Perse, qui ne semble avoir pour seule
limite que la neutralisation des ambitions russes et britanniques, provoque un puissant
ressentiment au sein de la population, qui se cristallise à l’occasion de la Révolte des tabacs,
en 1890. Liah Greenfeld a bien montré une dynamique similaire de ressentiment comme
facteur déterminant dans la formation des nationalismes français, allemand puis russe270. En
Perse, plusieurs groupes sociaux se sentent humiliés par la faiblesse de leur pays, incapable de
répondre aux défis posés par l’Occident. Ils trouvent un point d’accord pour se rassembler
autour d’une nation, au contenu encore passablement indéfinie, mais dont la défense devient

268
Fariba Zarinebaf-Shahr, “The Iranian (Azeri) Merchant Community in the Ottoman Empire and the
Constitutional Revolution”, in Thierry Zarcone, Fariba Zarinebaf-Shahr (éd.), Les Iraniens d’Istanbul, op. cit.,
p. 212. p-203-212
269
Nikki R. Keddie, “Religion and Irreligion in Early Iranian Nationalism”, Comparative Studies in History and
Society, Vol. 4, N° 3, 1962, p. 265-295. p. 290
270
Liah Greenfeld, Nationalism. Five Roads to Modernity, Cambridge, Harvard University Press, 1992.

92
impérieuse. La pluralité des groupes sociaux mais aussi ethniques, réunis autour d’un idéal
commun, explique le caractère transversal que le nationalisme acquiert dans la société
iranienne. Cette pluralité originelle fait du nationalisme un incontestable levier de
mobilisation, et permet surtout à différents groupes politiques de s’en réclamer. C’est
pourquoi la compréhension des interactions entre le nationalisme iranien et les Turcs d’Iran ne
peut être réduite à la seule analyse du nationalisme des Pahlavis. Firoozeh Kashani-Sabet
développe la même idée en décrivant une évolution du nationalisme iranien, marquée par la
rupture entre la période Qajar et Pahlavi. Cette dernière « serait dans la manière consciente,
orchestrée et publisée par laquelle Reza Shah et son fils, Mohammad Reza Pahlavi, tentèrent
de diffuser leurs idées du nationalisme parmi le public iranien271. » La rupture semble plus
être dans la manière que dans le contenu du nationalisme qui se sédimente, sans se formaliser
dès la fin de la période Qajar.
Observer le nationalisme sur la longue durée oblige aussi à prendre en compte des
variantes du nationalisme iranien qui puissent se présenter en alternative au régime impérial
comme l’exemple de Mosaddeq nous y invite. C’est pourquoi il faut présenter les différents
avatars du nationalisme qui occupent d’autres espaces du spectre politique iranien, qu’ils
soient d’extrême gauche ou islamiste.

1.1.2.1 La diversité des groupes sociaux et ethniques porteurs du


nationalisme
Plus que la Révolte des Tabacs, c’est la Révolution constitutionnelle qui permet
d’observer la diversité des groupes sociaux et ethniques porteurs du nationalisme iranien272.
Objet de toutes les attentions, cet épisode constitue un tournant de l’histoire iranienne avec
l’introduction de nouveaux concepts politiques273. Elle voit pour la première fois l’usage du
terme de nation dans un sens moderne. Sous la pression des révolutionnaires, le shah signe un
firman le 5 août 1906 qui convoque les élus de la nation pour former une Assemblée
délibérative nationale (majles-e shura-ye melli), alors que son Premier ministre demandait
qu’elle soit qualifiée d’Assemblée délibérative islamique (majles-e shura-ye eslami).
La nouvelle terminologie fait florès auprès des différents groupes sociaux qui
participent à la Révolution pour réformer un gouvernement incapable de combler le retard de
271
Firoozeh Kashani-Sabet, “Cultures of Iranianness: The Evolving Polemic of Iranian Nationalism”, in Nikki R.
Keddie, Rudi Matthee (ed.), Iran and the Surrounding World, op. cit, p. 169.
272
C’est pourquoi la Révolte des Tabacs bien qu’étant considérée comme la première mobilisation nationaliste
ne sera pas présentée.
273
Janet Afary, The Iranian Constitutional Revolution of 1906-11: Grassroots Democracy, Social Democracy,
and the Origins of Feminism, New York, Columbia University Press, 1996.

93
l’Iran274. L’intelligentsia impose le changement sémantique, preuve de son influence
considérable sur le déroulement de la Révolution, malgré sa faible capacité de mobilisation
des masses275. La presse, qu’elle domine, apporte massivement son soutien au nouveau texte
constitutionnel et aux promesses de réformes. Pour comprendre le rôle d’aiguillon du
mouvement révolutionnaire que joue l’intelligentsia, il ne faut pas en adopter une conception
trop restrictive, limitée aux seuls individus ayant effectué des études dans des institutions
modernes. Il est plus judicieux de privilégier une définition de l’intelligentsia en tant que
groupe social partageant des croyances, des opinions et des attitudes se voulant être
directement inspirées des idées occidentales.
Une telle définition s’avère utile pour comprendre la participation active du clergé à la
Révolution constitutionnelle. Il est même parfois difficile de tracer une délimitation claire
entre l’intelligentsia stricto sensu et le clergé de cette époque. La frontière entre les deux
groupes est poreuse : bien souvent, des individus, classés dans l’intelligentsia, sont issus de
milieux cléricaux, voire ont porté ou portent encore le turban ; Hassan Taqizade, chef de file
des députés radicaux de Tabriz, est caractéristique de cette trajectoire. Cette porosité
s’explique par la nécessite de la référence à l’islam qui reste indispensable à tout
positionnement politique. Nikki R. Keddie a mis en évidence l’obligation qu’ont les
nationalistes avant les années 1920 de donner une nature islamique à leurs écrits et à leurs
discours. A travers les exemples de Jamal ed Din Afghani, Mirza Aqa Khan Kermani et
Sheikh Ahmad Ruhi apparaissent les complexités des positionnements religieux de penseurs
qui joueront un rôle décisif dans la Perse pré révolutionnaire et sèment les graines du
nationalisme276. Le clergé forme une force sociale et politique incontournable dont ne peuvent
se passer les laïcs. En son sein se recrutent aussi des acteurs de premier plan de la Révolution
comme les deux seyyeds ‘Abdollâh Behbahani et Mohammad Tabataba’i. Il est vrai que le
clergé ressent intimement la domination occidentale qui remet en cause certaines de ses
attributions traditionnelles et sa prééminence sur la société.
Un autre groupe social qui pèse de tout son poids dans la Révolution
constitutionnaliste est celui des marchands et des entrepreneurs. Azadeh Kian-Thiébaut
souligne, sans les départager, les motivations tant économiques que politiques qui les

274
Said Amir Arjomand, The Turban for the Crown. The Islamic Revolution in Iran, Oxford, Oxford University
Press, 1988, p. 35.
275
David Menashri, Education and The Making of Modern Iran, Ithaca, Cornell University Press, 1992, p. 75.
276
Ibid., p. 276-289.

94
poussent à participer, dans un effort de modernisation du pays277. Le libéralisme économique
exerce un attrait considérable sur ces marchands qui ne se réfugient pas forcément dans le
protectionnisme pour essayer de protéger leurs intérêts278. L’intégration dans un système
économique mondialisé et concurrentiel ne fera qu’augmenter l’attrait des bourgeoisies
urbaines pour le nationalisme.
Les premiers groupes sociaux, qui jouent un rôle essentiel dans la Révolution
constitutionnelle et plus largement dans l’apparition du nationalisme, sont rejoints par de
nouvelles classes sociales liées au développement de l’Etat. Un peu tardivement mais très
classiquement, une fois enclenchée une réforme de l’armée qui se détache de sa dépendance
des grandes tribus, les officiers fournissent eux aussi des contingents de premier choix,
auxquels est assigné un rôle d’avant-garde du changement social et culturel qu’impose le
régime nationaliste de Reza Shah279. L’administration moderne, dont s’entoure la nouvelle
dynastie des Pahlavis pour mener à bien la modernisation du pays, constitue elle aussi un
vivier pour le nationalisme. La haute fonction publique se montre attachée à l’idéologie
promue par un régime à qui elle doit d’occuper des postes prestigieux et rémunérateurs280. En
Iran le nationalisme n’est pas l’apanage des clientèles les plus fidèles du régime des Pahlavis.
Classiquement, il mobilise les classes sociales modernes, mais de manière plus surprenante, il
rassemble aussi des groupes sociaux plus traditionnels comme le clergé ou les bazaris. Ainsi
le nationalisme devient une idéologie commune à différentes classes de la société iranienne.
Un autre point mérite d’être souligné le nationalisme n’est pas non plus le privilège
d’un groupe ethnique ou religieux. Pour en revenir à la Révolution constitutionnelle, elle ne se
limite pas à la capitale mais se déroule dans différents lieux du territoire iranien et a des
répercussions dans l’ensemble du pays. Tabriz, bien sûr, est un des bastions du mouvement et
la perméabilité de cette ville aux influences extérieures y est pour beaucoup. Le sud de la
Perse n’est pas en reste et plusieurs évènements marquants de la période constitutionnelle se
déroulent à Ispahan ou Chiraz. Comme le montre Mangol Bayat, les minorités religieuses et
les mouvements dissidents avec des motivations variées participent aussi activement à la
Révolution281. La dimension quasi nationale de la Révolution constitutionnelle prouve que le

277
Azadeh Kian-Thiébaut, Secularization of Iran: a Doomed Failure? The New Middle Class and the Making of
Modern Iran, Paris, Peeters, 1998, p. 36-40.
278
Mangol Bayat, Iran’s First Revolution. Shi’ism and the Constitutional Revolution, Oxford, Oxford University
Press, 1991, p. 51.
279
Stephanie Cronin, The Army and The Creation of The Pahlavi State in Iran, 1910-1926, Londres, I. B. Tauris,
1997, p. 222.
280
Ali Farazmand, The State, Bureaucracy, and Revolution in Modern Iran, New York, Praeger, 1989, p. 37-60.
281
Mangol Bayat, Iran’s First Revolution. Shi’ism and the Constitutional Revolution, op. cit., p. 53-75.

95
nationalisme n’est pas l’apanage d’un seul groupe ethnique ou religieux mais mobilise au-delà
de ces clivages.
La variété sociale et ethnique des acteurs qui s’engagent dans le nationalisme en fait
une idéologie transversale à la société iranienne. Cette caractéristique explique les différentes
formes que revêt le nationalisme iranien au cours du 20ème siècle.

1.1.2.2 Les différentes expressions politiques du nationalisme iranien


La pluralité des agents se réclamant de la nation lors de la Révolution
constitutionnelle, permet de mieux comprendre les diverses formes que prend le nationalisme
iranien par la suite282. Les contours de cette diversité du nationalisme iranien ont déjà été
dessinés dans l’ouvrage pionnier de Richard W. Cottam283. Il faut néanmoins ajouter un
enrichissement à sa typologie, encore diffus à l’époque de la rédaction du livre. Ensuite, pour
apporter un cadre heuristique satisfaisant à notre objet, il est nécessaire de distinguer deux
groupes selon des critères d’influence sur la conception de la l’identité nationale iranienne.
Cette influence est fonction de leur position dominante ou non, dans le champ intellectuel à
une période donnée284. Le premier groupe s’enthousiasme pour le modèle occidental, dont il
se fait l’avocat, tandis que le second développe une approche indigénisante, fondée sur un
rejet de l’Occident.
Le premier groupe est formé des embryons d’intelligentsia dont l’influence, déjà
présente pendant la Révolution constitutionnelle, se renforce pendant les dernières années de
la dynastie Qajar et le règne de Reza Shah. Fascinés par l’Occident, ils y puisent leurs
références et proposent un modèle de nationalisme occidentaliste. Ce premier groupe trouve
deux formes d’expression politique, conformes à l’évolution du positionnement des
intellectuels que décrivent Touraj Atabaki et Erik Zürcher. « Alors que l’égalitarisme social,
le libéralisme et le nationalisme territorial romantique ont inspiré les premières générations
d’intellectuels dans leurs efforts pour initier le changement et la réforme à travers le pays,
l’intelligentsia d’après-guerre, qui étaient plus préoccupée par les idées de construction d’un
Etat moderne et centralisé, d’autoritarisme politique, de nationalisme linguistique et culturel

282
Dans le même sens, Johanna de Groot évoque la polyvalence des nationalismes en Iran, au long d’un schème
narratif. Joanna de Groot, Religion, Culture & Politics in Iran, From the Qajars to Khomeini, New York, I.B.
Tauris, 2007, p. 166.
283
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op. cit..
284
La position dominante dans le champ intellectuel ne peut être totalement déconnectée de la possession du
pouvoir politique, qui est traitée ensuite.

96
devinrent la force agissante pour accomplir leurs aspirations285. » A ce glissement, qui suit
une évolution similaire aux générations d’intellectuels européens, répondent des approches
libérale puis autoritaire du nationalisme occidentaliste. Le premier courant est le nationalisme
libéral. Il est analysé en tant que mouvement politique par Sussan Siavoshi, dans une
monographie qui ne traite pas véritablement de sa genèse. Elle le définit comme un
« mouvement anti-despotique et anti-impérialiste » luttant pour un Etat-nation286. Il recrute
dans les nouvelles classes sociales attirées par les idées occidentales de libéralisme en matière
économique et politique. Les Anjomans de la Révolution constitutionnelle rassemblent ses
premières figures. L’accession au pouvoir de Mohammad Mosaddeq est considérée comme la
période faste de ce courant alors que la participation de Mehdi Bazargan, aux premières
heures de la République islamique, ne serait que son chant du cygne. Ce premier courant, à la
faible réussite politique, impose une conception de l’identité politique peu à peu affranchie de
la référence islamique.
Le second courant est le nationalisme autoritaire. Héritier du nationalisme libéral, il
apparaît dans des revues publiées en Allemagne comme Kaveh, Iranshar et Farangistan ou en
Iran Ayandeh après la période de quasi désintégration de la Perse, des années 1910287. Sa
fascination pour l’Occident n’en ressort qu’exacerbée ainsi que son penchant pour un pouvoir
autoritaire, au détriment d’un libéralisme jugé incapable de produire une modernisation
efficace. De nombreux intellectuels en appellent à un gouvernement fort, seul capable de
maintenir l’unité menacée de la nation, et de mettre en place des réformes radicales pour
moderniser le pays et le débarrasser de tous les obstacles au progrès288. Reza Khan profite à
plein de cette situation pour accéder au pouvoir lors du coup d’Etat de 1921, puis être
couronné roi en 1926. Le règne de Reza Shah, et dans une moindre mesure de son fils,
Mohammad Reza, apparaissent a posteriori comme les symboles d’un nationalisme
occidentaliste, devenu hégémonique. Une telle position ne doit pas empêcher de prendre en
compte les autres formes prises par le nationalisme iranien.

285
Touraj Atabaki, Erik J. Zürcher (ed.), Men of Order: Authoritarian Modernization under Atatürk and Reza
Shah, Londres, I.B. Tauris, 2004, p. 6.
286
Sussan Siavoshi, Liberal Nationalism in Iran. The Failure of a Movement, Boulder Westview Press, 1990, p.
2.
287
Keivandokht Ghahari, Nationalismus und Modernismus in Iran in der Periode zwischen dem Zerfall der
Qâğâren Dynatsie und der Machtfetigung Rezâ Schachs : eine Untersuchung über die intellektuellen Kreise un
die Zeitschriften Kâweh, Irânšahr und Âyandeh, Berlin, K Schwarz, 2001.
288
L’intellectuel, Malik al-Shu’ara Bahar, demandait un Etat-centralisé fort et un leader tel que Kemal pour
établir l’unité nationale et mener des réformes radicales. Azadeh Kian-Thiébaut, Secularization of Iran: a
Doomed Failure? The New Middle Class and the Making of Modern Iran, op. cit., p. 68.

97
Dans la deuxième partie du 20ème siècle, les courants du nationalisme iranien
d’inspiration occidentale sont supplées dans le champ intellectuel, puis politique, par la
montée parallèle des mouvements islamistes et d’extrême gauche. Il est vrai que dans le
champ intellectuel, le rapport à l’Occident connaît une inversion, avec l’apparition d’un méta-
discours, dépeignant une identité orientale purifiée opposée à une identité occidentale
infectée289. Jalal Al-e Ahmad (1923-1969), un ancien militant communiste issu d’une famille
cléricale, publie deux essais, L’Occidentalite et Des services et de la trahison des
intellectuels290. Ils y dénoncent les intellectuels qui cherchent à tout prix à imiter l’Occident et
appellent à une redécouverte de l’essence de l’identité iranienne. Cette quête d’authenticité
contribue à revaloriser l’islam et le clergé en leur reconnaissant une participation active à la
défense de l’identité nationale. Il retrouve ici un riche courant du nationalisme iranien, celui
d’inspiration islamique, qui garde une permanence depuis la fin du 19ème siècle. Il puise ses
racines dans la grande vague réformiste qui touche l’ensemble du monde musulman d’Asie.
Son représentant iranien, le plus célèbre est sans conteste Jamal al-Afghani. Il se manifeste
puissamment au moment de la Révolution constitutionnelle, sur laquelle insiste Richard W.
Cottam291, avec des figures comme Sheikh Fazlollah Nouri (1843-1909). Une autre figure est
Seyyed Hassan Modarres (1870-1937), un clerc resté hostile à la prise de pouvoir de Reza
Khan. Ce courant se rassemble en une première formation partisane avec les Feda’iyan-e
eslam, groupe politique qui s’est rendu célèbre par ses attentats, dont l’assassinat de
l’intellectuel laïc Ahmad Kasravi. Ils bénéficient du soutien de l’Ayatollah Kashani (1882-
1962), qui défend la nationalisation du pétrole de Mohammad Mossadegh et promeut
l’engagement politique du clergé, à la différence de la majeure partie des autres ayatollahs.
Véritable précurseur de la République islamique292, il ouvre la voie à certaines figures du
nationalisme islamique qui accèdent au pouvoir à la faveur de la Révolution, comme les
ayatollahs Taleqani, Rafsanjani ou Motahhari. Ce dernier n’hésite pas à écrire : « Nous
possédons à la fois des sentiments religieux islamiques et des sentiments patriotiques
iraniens293. »

289
Mehrzad Boroujerdi, “Gharbzadegi. The Dominant Intellectual Discourse of Pre- and Post-Revolutionary
Iran”, in Samih K. Farsounn Mehrdad Mashayekhi, Iran: Political Culture in The Islamic Republic, New York,
Routledge, 1992, p. 30-56.
290
Djalâl Âl-e Ahmad, L’Occidentalite. Gharbzadegui, Paris, L’Harmattan, 1988 et Jalal Al-e Ahmad, Dar
Khedmat va khianat-e rowshanfekran, Téhéran, Kharezmi, 2 Vol. 1979.
291
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op. cit., p. 134-146.
292
Yann Richard, “Ayatollah Kashani: Precussor of The Islamic Republic?”, in Nikki R. Keddie (ed.), Religion
and Politics in Iran. Shi’ism From Quietism to Revolution, New Haven, Yale University Press, 1983, p. 101-124.
293
Morteza Motahhari, Khadmat-e Moteqabel-e Eslam va Iran, Téhéran, Sadr Co., 1988, p. 13.

98
Les tenants d’un nationalisme islamique n’ont pas l’exclusivité du rejet de l’Occident
et de la défense d’un modèle authentiquement iranien. Des mouvements d’extrême gauche,
d’inspiration tiers-mondiste, développent eux aussi une forme de nationalisme, détaché de
l’Etat-nation294. Ce nationalisme d’inspiration socialisante trouve ses pionniers parmi des
écrivains et activistes comme Hasan Taqizade, Haydar ‘Amu-Oghlu ou ‘Ali Akbar Dehkhoda,
qui expriment un profond attachement à l’identité iranienne et une même aspiration à la
transformation de la société. Ce courant trouve une expression plus aboutie dans les écrits de
Khalil Maleki dans les années 1940 et 1950295. Cet intellectuel éduqué en Europe quitte le
parti communiste iranien, le Toudeh, à cause de la subordination des intérêts nationaux de
l’Iran aux priorités de la politique étrangère soviétique. Mais c’est surtout avec les Feda’iyan-
e khalq que s’élabore une conception plus ouvertement nationaliste. Dénonçant la tutelle de
l’Union soviétique, Bijan Jazani demande une meilleure prise en compte des spécificités
iraniennes pour mener à bien la lutte révolutionnaire296. Des problématiques comme celles de
la dépendance, de la domination culturelle et de l’authenticité sont discutées dans les cercles
intellectuels gravitant autour de ces nouveaux mouvements d’extrême gauche. Elles invitent à
s’attacher aux spécificités locales de la lutte pour une réelle indépendance. Même s’il est peu
mis en avant dans leurs discours politiques, le nationalisme fait partie intégrante de la culture
politique d’une partie des mouvements d’extrême-gauche en Iran.

L’exceptionnelle prolificité du nationalisme iranien, dont les différentes incarnations


ont marqué les champs intellectuel et politique au cours du 20ème siècle, éclaire sa capacité de
mobilisation et son influence sur la société. Néanmoins, une telle plasticité ne doit pas
empêcher d’analyser son contenu idéologique sur lequel le premier groupe, influencé par les
idées occidentales, exerce en premier lieu son magistère. Leur approche, qui insiste sur la
persanité et l’Iran pré-islamique, contribue à l’exclusion de la turcité de l’identité nationale
iranienne.

1.2 Le nationalisme occidentaliste et l’exclusion de la turcité


Après avoir rapidement mis en lumière le contexte dans lequel divers groupes sociaux
font du nationalisme un moyen de mobiliser autour d’eux, il est nécessaire de s’intéresser à
son contenu idéologique. En effet, les conceptions identitaires véhiculées par le nationalisme

294
Mehrdad Mashayekhi, “The politics of nationalism and political culture”, in Samih K. Farsoun, Mehrdad
Mashayekhi, Iran: Political Culture in The Islamic Republic, op. cit., p. 82-115
295
Homayoun Katouzian (ed.), Khaterat-e Syasi-e Khalil Maleki, London, Jebheh Publishers, 1983.
296
Bizhan Jazani, Capitalism and revolution in Iran, Londres, Zed Press, 1980.

99
bouleversent les rapports intercommunautaires, du moins au niveau symbolique. La
conception occidentaliste du nationalisme iranien se retrouve en position dominante dans les
champs politique et intellectuel, qui s’autonomisent peu à peu. Aidés par les savoirs
orientalistes des Européens, les intellectuels du nationalisme occidentaliste veulent fonder une
nouvelle identité iranienne, basée sur la langue persane et l’histoire pré-islamique, deux
éléments particulièrement adaptés au paradigme transnational des identités nationales297. Ils
leur permettent de faire du nationalisme iranien une idéologie attractive, complètement
investie par la nouvelle dynastie au pouvoir.
Néanmoins cette idéologie se construit au détriment de segments importants de la
population, dont les turcs. Ce refus reste du registre symbolique parce que les populations
turcophones d’Azerbaïdjan sont pleinement reconnues dans la communauté nationale, si elles
acceptent de nier leur turcité. Il en résulte une perte de capital symbolique pour les Turcs dont
la position se dégrade dans la hiérarchie ethnique iranienne. Finalement la perte de prestige
des Turcs sous l’effet de la domination occidentale, qu’avait identifié Xavier de Planhol, se
trouve d’une certaine manière acculturée par le nationalisme, d’inspiration occidentale.

1.2.1 L’inspiration occidentale


Les intellectuels qui donnent un contenu idéologique au nationalisme s’inspirent du
modèle occidental, le parangon de la modernité politique. Or les sociétés européennes
connaissent à l’époque un mouvement de sécularisation, que veulent imiter les intellectuels en
concevant une identité politique affranchie de la religion. Ceci incite Olivier Roy à utiliser le
qualificatif laïc à propos du nationalisme iranien qui se met en place à partir des années
1920298. D’autre part, les intellectuels iraniens bénéficient du développement des écoles
orientalistes occidentales qui produisent toute une série de savoirs sur la Perse, aisément
intégrables dans leur projet politique.

1.2.1.1. Un modèle occidental à imiter


Marqués par la domination croissante de leur société par l’Occident, les intellectuels
iraniens prennent conscience de la faiblesse de leur pays. Il leur faut trouver des explications à
cette faiblesse, interprétée à l’aune des réussites de ce même Occident. Ils deviennent les
critiques des dysfonctionnements de leur société, et les avocats d’une occidentalisation à

297
Anne- Marie Thiesse, “Les identités nationals : un paradigme transnational”, in Christophe Jaffrelot et Alain
Dieckhoff, Repenser le nationalisme, op. cit., p. 193-226.
298
Olivier Roy, “Nations sans nationalisme (Pakistan, Afghanistan, Iran) ”, in Pierre Birnbaum (éd.), Sociologie
du nationalisme, op. cit., p. 258.

100
marche forcée de leur pays, seul moyen de combler le retard. Ainsi, Mirza aqa Khan Kermani
(1855-1896) s’en prend brutalement aux institutions islamiques, au régime politique, au
système éducatif, et finalement à la religion pour ses effets désastreux sur la société, qu’il
souhaite voir remplacer par une nouvelle religion, le nationalisme299. Un intellectuel de la
génération suivante, Ahmad Kasravi (1890-1946), développe une conception intégratrice du
nationalisme iranien, fondée sur une origine commune, à laquelle tous puissent se référer300.
Elle permet de dépasser l’identité religieuse, violemment rejetée, pour affirmer une identité
nationale puisant dans un passé idéalisé. Elle sert aussi de contrepoids à une admiration sans
borne de l’Occident, en affirmant sa propre grandeur. Ces deux intellectuels, avec d’autres,
deviennent les champions du nationalisme, la seule idéologie au nom de laquelle puisse se
faire la modernisation de l’Iran et le rattrapage de l’Occident. Il faut en finir avec le
factionnalisme qui mine l’unité du pays, avec l’incurie d’un pouvoir Qajar dénué de toute
rationalité. Ils proposent un projet politique modelé sur la trajectoire des pays occidentaux du
19ème siècle. En la reproduisant, la Perse est censée suivre le même cheminement que
l’Occident. Mais les différences entre un modèle passablement idéalisé et l’Iran restent
impensées, ce qui donne une certaine artificialité au projet politique du nationalisme
occidentaliste.
La tentative d’importation du modèle occidental est contemporaine à la présence
récurrente d’armées étrangères sur le sol iranien, qu’elles soient russes, britanniques ou même
turques. Le déshonneur d’une telle présence, maintes fois ressenti par les générations
d’intellectuels actives dans les premières décennies du 20ème siècle, entraine un haine acerbe
des puissances dominantes. Elles n’ont de cesse d’être accusées de vouloir empêcher la Perse
d’être reconnue à sa juste valeur. Homa Katouzian insiste sur la dimension anti-turque, anti-
britannique et anti-russe du nationalisme iranien dont les bases intellectuelles se développent
avant l’accession au pouvoir de Reza Shah301. Elles s’élaborent dans une période d’urgence
presque permanente, peu propice à une attitude mesurée et raisonnée. La malveillance,
attribuée aux puissances étrangères, sert souvent à détourner le regard des
dysfonctionnements propres à la société iranienne. A l’inverse, la francophilie affichée, d’une
grande partie de l’intelligentsia iranienne, ne trouve-t-elle pas ses racines dans la domination
marginale qu’exerce la France, circonscrite à quelques domaines prestigieux et peu aliénants ?
299
Mangol Bayat-Philipp, “Mirza Aqa Khan Kirmani: A Nineteenth Century Persian Nationalist”, in Elie
Kedourie, Sylvia Haïm (ed.), Towards a Modern Iran, Londres, Franck Cass, 1980, p. 89.
300
Ervand Abrahamian, “Kasravi: The Integrative Nationalist of Iran”, in Elie Kedourie, Sylvia Haïm (ed.),
Towards a Modern Iran, op. cit., p. 96-131.
301
Homa Katouzian, State and Society in Iran. The Eclipse of the Qajars and the Emergence of the Pahlavis,
Londres, I.B. Tauris, 2000, p. 80-82.

101
Les intellectuels iraniens, promoteurs du nationalisme occidentalistes, bénéficient d’un
avantage comparatif par rapport à leurs congénères d’autres pays, l’intérêt grandissant que
portent des savants occidentaux sur l’histoire et la civilisation iraniennes.

1.2.1.2 L’influence de l’orientalisme européen


Pour bâtir idéologiquement le nationalisme occidentaliste, les intellectuels disposent
de l’incomparable tradition orientaliste occidentale où ils puisent abondamment. En cela, ils
ne sont pas spécialement novateurs comme le montre John Plamenatz, avec l’exemple de
l’impact des savants allemands sur le nationalisme tchèque. En s’intéressant aux langues et
folklores de ces populations, les savants allemands ont découvert de riches matériaux dont se
sont ensuite emparés les intellectuels tchèques pour fonder leurs propres caractéristiques
nationales302. La thèse de Mostafa Vaziri présente le même phénomène pour le cas de l’Iran.
L’auteur y montre comment les intellectuels nationalistes découvrent la culture iranienne à
travers le prisme de l’iranologie occidentale, à partir duquel ils construisent l’identité
nationale303. Mostafa Vaziri oppose ainsi « les anciennes élites, qui n’avaient pas de concept
d’une culture, d’une tradition ou d’un peuple iranien homogène, aux penseurs sécularistes
autochtones qui ont appris ces idées des écrits européens, et s’en sont servi pour promouvoir
une identité nationale, puis soutenir un endoctrinement patriotique pendant le règne de Reza
Shah et son fils304. » Firoozeh Kashani-Sabet donne l’exemple de Mirza Aqa Khan Kermani
dont l’ouvrage A’eneh-ye Sekandarin, fait référence à l’expression, la nation aryenne (mellat-
e aryan), ce qui démontre une certaine accointance avec les travaux des orientalistes
occidentaux305.
Les nationalistes iraniens s’inspirent des écoles orientalistes d’Europe. Or elles se
développent dans un contexte intellectuel marqué par le triomphe des idées de nation et une
pensée séculariste. L’étude de l’islam est délaissée au profit de travaux d’histoire ancienne.
Seul subsiste un intérêt pour les croyances hétérodoxes apparues en Iran après la période
islamique, notamment chez Gobineau qui disserte sur les baha’is, et d’autres conceptions
hétérodoxes306. Une telle approche ne fait que rabaisser l’islam, religion pour laquelle
Gobineau n’avait que peu d’estime. Il voyait même dans la désaffection que portaient les

302
John Plamenatz, “Two Types of Nationalism”, in Eugene Kamenka, (ed.), Nationalism: The Nature and
Evolution of an Idea, op. cit.
303
Mostafa Vaziri, Iran as Imagined Nation: The Construction of national Identity, op. cit.
304
Ibid, p. 4.
305
Firoozeh Kashani-Sabet, “Cultures of Iranianness: The Evolving Polemic of Iranian Nationalism”, op. cit., p.
166.
306
Joseph-Arthur Gobineau, Trois ans en Asie, Paris, Métailié, (1859) 1980, p. 320-379.

102
masses au clergé les signes avant coureurs d’une disparition de l’islam, une conception bien
voltairienne de la sociologie religieuse que Gobineau avait imprudemment faite sienne307.
D’autres suivent comme Nicolas, qui dévalorise le passé islamique de l’Iran dans ses travaux
sur le sheikhisme et le babisme308. On retrouve ce mépris pour la religion chez les
intellectuels nationalistes iraniens comme Kasravi.
D’autre part, l’école orientaliste conçoit l’idée d’une liaison intime entre la langue
persane et l’histoire politique et culturelle du plateau iranien309. Le persan étant reconnu
comme la propriété culturelle et historique de l’Iran, les autres langues et cultures se trouvent
automatiquement marginalisées. Cette approche mène à une lecture spécieuse de l’histoire de
l’Iran où à la continuité d’un fait culturel équivaut une continuité politique, car inscrite dans
une tradition impériale310. Une fois qualifié ce fait culturel de nation, celle-ci acquiert une
continuité historique dont l’ancienneté pourrait faire pâlir les plus vieilles nations
européennes. En outre, les recherches en linguistique font apparaître les similitudes existant
entre le persan et les langues européennes, qui sont insérées dans le même ensemble des
langues indo-européennes. Linguistiquement, le persan rattache le pays au prestigieux espace
européen, et le différencie des territoires du Moyen-Orient où dominent les langues
sémitiques ou turques. Là encore, la dimension persane est affirmée et valorisée.
En plus d’être un modèle à imiter, l’Occident fournit l’argumentaire du discours
nationaliste à travers les travaux de l’école orientaliste aux intellectuels iraniens. Ils n’ont plus
qu’à le reprendre pour développer les fondements du nationalisme occidentaliste, à savoir la
langue persane et le passé pré-islamique de l’Iran.

1.2.2 Les fondements du nationalisme occidentaliste


Le nationalisme occidentaliste développe une conception de l’identité qui s’appuie sur
la langue et le territoire, conformément au modèle dominant à l’époque. Il a pour objectif de
rendre congruentes la langue et le territoire (les figures de ces deux derniers deviennent
égales) en les nationalisant. Ce processus relativement aisé pour la langue est plus ardu pour
le territoire, dont la permanence doit être affirmée à travers l’histoire.

307
Jean Boissel, Gobineau, L’Orient et l’Iran, Paris, Klincksieck, 1973, p. 312.
308
A. L. M. Nicolas, “Le chéikhisme”, Revue du Monde Musulman, Vol. 12, 2, 1910, réimpression Kraus, p.
444-455 et “Les Béhahis et le Bâb”, Journal Asiatique, Vol. 1, 1933, p. 257-264.
309
George Rawlinson, The Seventh Great oriental Monarchy, London, Longmans, Green & Co., 1876, James
Darmesteter, Etudes iraniennes, Paris, Vieweg, 1883 et Les Origines de la Poésie Persane, Paris, Sulliver,
(1877), 1995.
310
Bertold Spuler, “Iran: The Persistent Heritage”, in Gustave E. von Grunebaum (ed.), Unity and Variety in
Muslim World, Chicago, The Chicago University Press, 1955, p. 167-182, Richard Frye, The Golden Age of
Persia, op. cit., 1975.

103
1.2.1.1 Le persan, une langue aisément identifiable à une langue nationale
Dans le paysage linguistique de l’Iran du début du 20ème siècle coexistent des langues
écrites et parlées diversifiées, dont l’usage est fonction du contexte de communication, du
statut social des locuteurs et de leur appartenance ethnique. La volonté de faire du persan une
langue nationale introduit une rupture, d’autant plus profonde que la proportion de
persanophone est faible, moins de la moitié de la population, proportion assez similaire à celle
des francophones, en France au 19ème siècle311. Pour mener à bien cette entreprise, le persan
bénéficie d’un riche matériau linguistique permettant de l’identifier facilement à une langue
nationale : c’est une langue administrative, apparentée aux langues européennes, et possédant
un riche patrimoine littéraire.
En Iran, le persan est la langue d’administration et de cour, fonctions qu’elle occupe
aussi dans les khanats ouzbeks et l’Empire moghol. Elle devient par la suite la langue de
l’administration, en usage dans les possessions britanniques des Indes, jusqu’à ce qu’elle soit
supplantée par l’anglais. L’influence du persan s’étend aussi à l’Empire ottoman dont la
langue de cour a fait beaucoup d’emprunt au persan. La Perse n’est donc pas dominée
linguistiquement et sa langue possède déjà nombre des attributs d’une langue nationale. Des
intellectuels se lancent dans un léger aggiornamento linguistique pour combler les quelques
manques ; il est question de mettre le persan au goût du jour et le rendre capable de décrire le
monde contemporain. Des sociétés littéraires apparaissent à Téhéran mais aussi en province
avec comme objectif d’adapter la langue persane aux idées nouvelles. Elles lancent des
publications qui présentent les réformes linguistiques proposées comme dans le journal,
Nameh-ye Parsi, publié à Maraqe entre 1906 et 1908 ou le bimensuel ‘Asr-e Jadid, publié à
Mashad à partir de 1912312. L’entreprise de modernisation doit redonner au persan la pureté
qui était la sienne avant que le contact des autres langues ne l’avilisse. Il faut retirer les
scories étrangères pour redonner au persan son lustre d’antan.
D’autre part, le persan est une langue pourvue d’un riche patrimoine littéraire,
facilement accessible. Le symbole de cette littérature nationale est le Shahnameh du poète
Ferdowsi (941-1020). Immense poème épique, il narre l’histoire légendaire des rois d’Iran
dans un style affranchi de l’influence arabe, pourtant déterminante à cette époque. Pour les
nationalistes, il devient le symbole de la permanence de la nation iranienne face aux

311
Eugen Weber, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, in La France de nos
aïeux, Paris, Fayard, 2005, p. 93.
312
John R. Perry, “Language Reform in Turkey and Iran”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 17.
N°3, 1985, p. 297.

104
envahisseurs. Au 19ème siècle, il acquiert une importance d’autant plus considérable qu’il est
publié plus de vingt fois en Perse et en Inde313. Ces nombreuses publications s’inscrivent dans
une tradition iranienne des bardes et poètes, qui reprennent les vers du grand poète dans les
maisons de thé de tout le pays et diffusent son imaginaire auprès d’une population illettrée.
Cette tradition continue jusqu’à la fin du 20ème siècle en Azerbaïdjan avec des récitations en
persan314. A côté du Shahnameh, qui peut être anachroniquement interprété comme une œuvre
nationaliste, existe un riche patrimoine littéraire auquel peuvent se référer les nationalistes
pour affirmer la spécificité et la grandeur persanes dans le monde contemporain. Shahrokh
Meskoob a insisté sur le rôle joué par les poètes soufis pour façonner l’identité nationale
iranienne315. La richesse de l’héritage littéraire persan constitue un incroyable réservoir pour
promouvoir une identité nationale spécifique et illustre.
Le persan possède de nombreux atouts pour que lui soient attribuées toutes les
fonctions d’une langue nationale, ce qui facilite la reconnaissance tant à l’intérieur du pays
qu’à l’extérieur de la légitimité d’une nation iranienne. Cette reconnaissance réduit l’usage
des autres langues parlées en Iran et les marginalise par rapport au persan. Par contre,
l’histoire iranienne possède des caractéristiques qui rendent sa transformation en histoire
nationale plus problématique.

1.2.1.2 La nationalisation du territoire par recours à l’histoire


A côté du persan devenue langue nationale, l’histoire de l’Iran est réinterprétée pour
servir le présent. Ce phénomène classique du nationalisme doit mettre en évidence « la
continuité et l’unité de la nation à travers les âges, en dépit de toutes les oppressions, de tous
les revers, de toutes les trahisons316. » La continuité et l’unité de l’Iran sont affirmées à travers
plus de vingt-cinq siècles d’histoire impériale, afin de démontrer l’extraordinaire endurance
de la civilisation ancienne et de la race aryenne (nezhad-e asil-e arya’i) qui traversent le
temps. Ici encore, le nationalisme iranien bénéficie du travail des orientalistes européens, qui
affirment la permanance iranienne malgré les errements de l’histoire. Selon Sir John
Malcom : « Bien qu’aucun pays ne soit passé par autant de révolutions dans les vingt derniers
siècles, que le royaume de Perse, il n’y en a peut être aucun qui ne soit moins altéré dans sa
313
Mohamad Tavakoli-Targhi, Refashioning Iran. Orientalism, Occidentalism and Historiography, op. cit., p.
97-98.
314
Ilhan Basgoz, “Turkish Hikaye-Telling Tradition in Azerbaijan, Iran”, The Journal of American Folklore,
Vol. 83, N° 330, 1970, p. 392-394.
315
Shahrokh Meskoob, Iranian Nationality and the Persian Language, Washington, Mage Publishers, 1992, p.
150-180.
316
Anne-Marie Thiesse, “Les identités nationales : un paradigme transnational”, in Christophe Jaffrelot, Alain
Dieckhoff (éd.), Repenser le nationalisme, op. cit., p. 209.

105
condition. […] et les Persans, autant que nous pouvons en juger, sont à la période actuelle, un
peuple peu différent de ce qu’ils étaient au temps de Darius et Noursheervan317. »
Deux périodes sont nettement distinguées, l’une est glorifiée, l’autre diffamée :
grandeur et décadence… Le passé pré-islamique de l’Iran est magnifié en étant associé aux
riches heures de la culture persane et de la religion zoroastrienne. Par contre, la culture
islamique est rejetée, car jugée étrangère aux traditions iraniennes. Elle est accusée d’avoir
causé la ruine pendant les siècles de domination étrangère où les conquérants arabes, turcs et
mongols dominèrent successivement le pays. Mohamad Tavakoli-Targhi explique le
processus par lequel s’est sédimenté ce processus : « Informé par les textes dasatiri et inspiré
par le Shahnamah de Ferdowsi, les écrits modernes d’histoire emploient la patrie iranienne
(vatan) pour un passé immémorial commençant avec Mahabad et Kayumars et un futur à
l’unisson avec l’Europe. Le passé pré-islamique de l’Iran est célébré comme une époque
glorieuse et prospère, et son intégration dans le monde arabo-islamique est évitée comme une
cause de son progrès à rebours (tarraqi-i ma’kus). Pour rattraper le monde civilisé, les
architectes du nationalisme iranien cherchèrent à réveiller la nation à la conscience de soi, en
réactivant et inventant des mémoires du passé pré-islamique318. » La référence à l’Iran pré-
islamique apparaît utile à plus d’un titre : elle permet de dévaloriser l’islam, cause du déclin
du pays par rapport à l’Occident et de faire contrepoids à l’influence européenne, en affirmant
une grandeur impériale et un raffinement de la civilisation iranienne, sans égal à l’époque.
Faire référence à l’Iran pré-islamique devient un moyen d’affirmer la volonté de renouer avec
cette époque glorieuse pour s’en attirer l’aura. C’est le cas lors du changement de nom de la
ville d’Ourmiah, devenue Rezaieh. Le nom du monarque est ainsi identifié avec un des lieux
les plus emblématiques de la religion zoroastrienne319, religion majoritaire de l’Iran pré-
islamique. Idem pour le nom que choisit Reza Khan pour sa dynastie, Pahlavi, en référence
aussi à la langue de l’Iran pré-islamique.
La continuité retrouvée avec l’Iran pré-islamique, développée dans l’histoire nationale,
doit rejaillir sur le territoire actuel de la Perse qui devient le réceptacle de la nation. Ce
nouveau rapport au territoire se manifeste de manière éclatante dans la démarche entreprise
par la Perse pour changer de dénomination internationale en donnant le nom d’Iran au pays.

317
John Malcolm, The History of Persia from the Most Early Period to the Present Time, London, John Murray,
1815, vol. 2, p. 621, cité par Touraj Atabaki, “Beyond Essentialism. Who writes whose past in the Middle East
and Central Asia ?”, Inaugural Lecture at the University of Amsterdam, December 13, 2002, p. 5,
http://www.iisg.nl/research/beyond-essentialism.pdf
318
Mohamad Tavakoli-Targhi, Refashioning Iran. Orientalism, Occidentalism and Historiography, op. cit., p.
96.
319
Peter G. Lewis, “The politics of Iranian place-names”, Geographical Review, Vol. 72, N° 1, 1982, p. 101.

106
Dans le mémo, transmis par le Ministère des Affaires Etrangères aux Ambassades et
organisations internationales, il est écrit que « l’Iran était le pays de naissance et d’origine des
Aryens, il est naturel que nous voulions prendre avantage de ce nom, plus particulièrement en
ces jours où les grandes nations du monde commencent à regarder la race aryenne d’une
manière qui indique la grandeur de la race et de la civilisation de l’Iran ancien320. » La
démonstration de l’ancienneté et la permanence du territoire iranien à travers l’histoire doit
assurer la reconnaissance du pays comme un membre à part entière du concert des nations.
Cependant, la congruence recherchée entre la langue et le territoire ont pour effet de
rétrécir le contenu de l’identité iranienne comme le souligne Firoozeh Kashani-Sabet : « Alors
que sous les Qajars, être iranien signifiait faire partie du territoire considéré comme iranien,
sous le règne de Reza Shah, être iranien a de plus en plus signifié être persan321. » Loin d’être
neutre, une telle évolution conduit à l’exclusion d’éléments culturels de la société iranienne,
dont la turcité.

1.2.3. La nécessaire exclusion de la turcité du nationalisme occidentaliste


En mettant en avant la langue persane et l’histoire pré-islamique, la conception laïque
aboutit nécessairement à l’exclusion de la turcité du nationalisme iranien. Elle opère à partir
d’une conception de l’histoire nationale qui veut ôter toute légitimité historique au fait turc en
Iran, pour mieux asseoir une volonté matérielle de le faire disparaître à l’époque
contemporaine. Une telle conception retire une grande partie du capital symbolique acquis par
les Turcs durant les siècles où ils dominèrent le pays.
L’historiographie nationaliste présente la période pré-islamique comme l’âge d’or de
l’Iran et rend responsables de la ruine du pays, les conquérants arabes, turcs puis mongols.
Ces derniers se voient donc attribuer un rôle particulièrement néfaste dans l’histoire, et à ce
titre, perdent avec le développement du nationalisme leur prestige. Un des plus brillants
contributeurs de cette historiographie, tant par son activité scientifique que politique, est
Hasan Taqizade (1878-1970). Avocat d’une occidentalisation à marche forcée322, il explique
avec brio l’interruption du progrès de la civilisation iranienne à cause des invasions arabes et

320
Dans le mémo distribué par le Ministère des Affaires étrangères aux ambassades et organisations
internationales en 1934, cité par Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-
1946, op. cit., p. 218.
321
Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, op. cit., p. 217.
322
Ses articles du journal Kaveh, d’abord publiés en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale puis en
Iran, montrent son engagement pour une occidentalisation rapide du pays. Nikki R. Keddie, Modern Iran. Roots
and Results of Revolution, Yale, Yale University Press, 2003, p. 181.

107
turques, et la nécessité de retrouver le passé pré-islamique323. Néanmoins, pour ce natif de
Tabriz, il est impossible d’exclure les populations d’Azerbaïdjan de la nation iranienne. Par
conséquent, il développe la théorie d’une absence de population turque en Iran, en présentant
les populations de l’Azerbaïdjan comme des descendants des Mèdes324.
Cette approche qui insiste sur l’iranité des Turcs d’Azerbaïdjan est systématisée au
niveau linguistique par Ahmad Kasravi (1890-1946), un autre natif de Tabriz, ancien mollah
devenu intellectuel. Dans un ouvrage publié en 1925, il s’intéresse à la question de la langue
ancienne de l’Azerbaïdjan, l’azéri325. A partir d’un riche matériel, il présente l’azéri comme
une langue née de la fusion de la langue des Mèdes et des autochtones de l’Azerbaïdjan et la
rattache à la famille des langues iraniennes. Il confirme sa thèse par la persistance dans
plusieurs endroits de l’Azerbaïdjan de cette langue326. Selon lui, la prépondérance du turc ne
remonte qu’aux Safavides qui parviennent à imposer son usage. Sa thèse novatrice débouche
sur le concept ethnique d’azéri, qui affirme l’iranité des populations d’Azerbaïdjan et récuse
leur turcité. Les travaux d’Ahmad Kasravi rencontrent un grand succès et sont repris par les
orientalistes européens327.
Cette thèse s’apparante à ce que Jean Baptiste a qualifié de satellisation. « Quelles que
soient les critères génétiques et historiques dans lesquelles se trouvent les systèmes
linguistiques, ceux-ci connaissent nécessairement des rapports – réversibles certes mais
difficilement -, de satellisation. Nous appelons « satellisation » par lequel l’idéologie
dominante tend à « rattacher » un système linguistique auquel on le compare et dont on
affirme qu’il est une « déformation » ou « une forme subordonnée ». L’absence de parenté, et
même parfois le contact géographique apparent ne protège en rien contre ce processus car le
facteur efficient en est l’hégémonie328 ». Ainsi le nationalisme occidentaliste pour rattacher
les populations non persanes à la communauté nationale, récuse les marqueurs identitaires de
leur non persanité. Les Turcs ne sont aucunement exclus de la communauté nationale, seule
leur turcité est rejetée. La présence d’un tel marqueur jette un discrédit sur son porteur, elle
devient un stigmate. Elle est considérée comme telle par Taqi Arani. Né aussi à Tabriz, mais
éduqué à Téhéran, il est considéré comme l’un des fondateurs du communisme en Iran. Il

323
Hasan Taqizade, Akhz-e tamaddon-e Khareji: Azadi, Vatan, Mellat, Tasâhol, Téhéran, Bashgah-e Mehrgan,
1960, p. 35-40.
324
Ibid., p. 42.
325
Ahmad Kasravi, Azari ya zaban-e bastan-e Azerbayjan, Bethesda, Iranbooks, 1993.
326
Ibid. p. 89-95.
327
Alireza Manafzadeh, Ahmad Kasravi. L’homme qui voulait sortir l’Iran de l’obscurantisme, Paris,
L’Harmattan, 2004, p. 93.
328
Jean Baptiste, “Bilinguisme, diglossie, hégémonie : problèmes et tâches”, Langages, mars 1981, N° 61, p. 9.

108
estime que les Azerbaïdjanais doivent réapprendre le persan, et perdre ce qui peut marquer sa
turcité : « C’est une disgrâce pour un Azerbaïdjanais d’être pris pour un turc […] Empêcher
un Azerbaïdjanais d’avoir l’honneur d’être un Persan est une injustice flagrante329. » Pour
reprendre les mots d’Erving Goffman se développent des « attentes normatives, des exigences
présentées à bon droit » quant à « l’identité sociale » des Turcs d’Azerbaïdjan qui doivent se
restreindre de laisser apparaître leur turcité330. La stigmatisation routinière des Turcs, à qui
était associée une image de balourdise et de robustesse, change de registre pour acquérir une
signification politique.
Ayant exclu la turcité de l’historiographie, le nationalisme occidentaliste veut aussi sa
disparition matérielle de l’Iran moderne. Taqi Arani, qui considère la turcité sous l’angle
linguistique, insiste sur la nécessité d’un effort de scolarisation massif en Azerbaïdjan : « Si
l’éducation primaire obligatoire est encore infaisable dans tout l’Iran, elle doit être mise en
place en Azerbaïdjan et à n’importe quel coût, c’est impératif non seulement pour l’éducation,
mais aussi pour des raisons politiques331. » Mahmoud Afshar, qui développe une conception
plus compréhensive de l’identité ethnique, explicite les raisons politiques dans l’éditorial du
premier numéro de Ayandeh : « ce que j’entends par l’unité nationale de l’Iran est une unité
politique, culturelle et sociale du peuple qui vit dans les présentes frontières de l’Iran. Cette
unité comprend deux autres concepts, le maintien de l’indépendance politique et de l’intégrité
géographique de l’Iran. Cependant, achever l’unité nationale signifie que la langue persane
doit être établie à travers l’ensemble du pays, que les différences régionales dans
l’habillement, les coutumes et ce genre de choses doivent disparaître, et que les chefs tribaux
doivent être éliminés. Les Kurdes, les Lors, les Qashqa’is, les Arabes, les Turcs, les
Turkmènes, etc. ne doivent pas se différencier en portant des vêtements différents ou en
parlant une autre langue. Selon moi, jusqu’à ce que l’unité nationale advienne en Iran, au
regard des coutumes, de l’habillement, et autres, la possibilité que notre indépendance
politique et de notre intégrité géographique soit mise en danger restera toujours possible332. »
L’exhortation de Mahmoud Afshar à l’uniformisation nécessite la disparition de l’ensemble
des marqueurs identitaires, différenciant les groupes ethniques des persans, et associés à une
forme d’arriération. Concernant les Turcs, ils sont censés en premier lieu abandonner leur
langue, puis se conformer aux modes de vie occidentalisés qu’appellent de leurs vœux les
329
Taqi Arani, “Azerbayjan ya yek Mas’aleh-ye Hayati va Mamati-ye Iran”, Farhangestan, Vol. 1, 1924, p. 247-
254.
330
Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, op. cit, p. 12.
331
Taqi Arani, “Azerbayjan ya yek Mas’aleh-ye Hayati va Mamati-ye Iran”, Farhangestan, op. cit., p. 254.
332
Mahmoud Afshar, Ayandeh, 1925, n°1 cité par Touraj Atabaki, Erik J. Zürcher (ed.), Men of Order:
Authoritarian Modernization under Atatürk and Reza Shah, op. cit., p. 8.

109
intellectuels du nationalisme occidentaliste. En un mot, ils doivent se mouler dans le cadre des
rapports sociaux que définissent comme légitime les intellectuels du nationalisme pour que
disparaisse leur stigmate. Ils sont invités à taire tout ce qui pourrait indiquer leur origine
turque, maintenant devenu symbole d’arriération et de refus de la modernité. A cet endroit, il
faut préciser que les intellectuels du nationalisme occidentaliste ont encore une faible
audience dans la société iranienne. Seules les classes sociales les plus en contact avec eux
sont contraintes par leurs attentes normatives alors que le reste de la population reste
largement épargnée.

La représentation d’un Iran uniforme, garant de l’intégrité nationale, passe par une
disparition matérielle des marqueurs ethniques. Elle répond à des impératifs politiques, faire
de l’Iran un pays puissant et respecté -rappelons que le nationalisme iranien naît de la volonté
de relever le défi de la domination occidentale. Or celle-ci refait surface pendant la Seconde
guerre mondiale avec l’occupation du pays par les puissances alliées. En plus, l’Etat iranien
doit faire face à deux quasi-sécessions lorsque sont formés le Gouvernement autonome
d’Azerbaïdjan et la République de Mahabad entre 1945 et 1946, avec la bienveillance de
l’URSS. Le nationalisme occidentaliste se voit alors confronter à son propre échec. Le parti
de la volonté nationale de Ziya al-Din Tabataba’i est contraint de revenir à une rhétorique plus
traditionnelle pour tenter de faire revenir dans le giron national l’Azerbaïdjan dissident, qui
est « qualifié d’œil et de cœur du pays » dans la déclaration du parti, et auquel doivent porter
secours les « zélés Persans. » Toujours d’après cette déclaration, « nos frères d’Azerbaïdjan,
nos mères et sœurs musulmanes et honorables de Tabriz, Aiza’iyah, Maraqe, Marand, Astara
et Ardebil font preuve de la plus forte résistance face aux empiètements de quelques peuples
du Caucase, Assyriens et Arméniens, qui, en créant le parti Toude, contrôlent
malheureusement ces zones avec des armes fournies par leurs amis communistes333. » C’est
bien à la solidarité musulmane que fait appel la déclaration pour lutter contre des chrétiens du
Caucase, aidés par les communistes. Elle souligne déjà l’échec du nationalisme
occidentaliste ; Olivier Roy en donne une explication : « laïciser et ethniciser le nationalisme
iranien revient tout simplement à en saper les fondements334. » C’est la Révolution islamique
qui permettra de redonner un élan au nationalisme iranien en y associant à nouveau l’islam
chiite.

333
Cité par Firoozeh Kashani-Sabet à partir de sources du Ministère de l’intérieur. Firoozeh Kashani-Sabet,
Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, op. cit., p. 224-225.
334
Olivier Roy, “Nations sans nationalisme (Pakistan, Afghanistan, Iran) ”, in Pierre Birnbaum (éd.), Sociologie
du nationalisme, op. cit., p. 258.

110
1.3 La reconfiguration du nationalisme sous la République islamique
La Révolution islamique entraîne une reconfiguration de l’identité nationale, fondée
sur des critères d’appartenance religieuse et d’engagement politique. Loin d’être une pure
improvisation née dans la tourmente révolutionnaire, elle s’inscrit dans un profond renouveau
intellectuel intervenu dans les décennies antérieures. De nouvelles conceptions de l’identité
naissent des riches débats qui agitent des champs intellectuel et religieux de plus en plus
interactifs335. Pour les hommes du nouveau régime, la religion devient le fondement de
l’identité politique car c’est elle qui encadre la vie de la cité. Cependant l’appartenance
religieuse est envisagée à travers le prisme politique : la participation à la Révolution
islamique puis le soutien au nouveau régime entrent aussi en ligne de compte comme
fondement de l’identité nationale. La reconfiguration de l’identité induit une recomposition de
la hiérarchie ethnique, auparavant en vigueur en Iran. Elle redevient favorable aux Turcs
d’Iran qui retrouvent une place de choix du fait de leur confession chiite. Mais le seul registre
où l’ethnicité est légitime est le registre culturel. La réhabilitation de la turcité est donc
limitée, d’autant plus qu’après la guerre contre l’Irak, on assiste à un retour progressif
d’éléments propres au nationalisme occidentaliste.

1.3.1 Une nouvelle identité révolutionnaire et islamique


La République islamique introduit une profonde rupture avec l’Ancien Régime, en
valorisant une identités, auparavant dénigrées, par l’intermédiaire de l’idéologie
révolutionnaire, qui constitue une puissante réponse à la quête contemporaine
d’authenticité336. Sont promues la participation à la Révolution islamique et l’appartenance
religieuse. La première est bien évidemment une identité politique, mais la deuxième acquiert
aussi une signification politique, du fait de son imbrication avec la première. Elles deviennent
les fondements de l’identité nationale que veut mettre en valeur le nouveau régime.

1.3.1.1 Une identité révolutionnaire


La Révolution islamique constitue un évènement politique majeur. A ce moment
particulier de l’histoire, la révolution correspond à un phénomène dans l’acception kantienne
du terme car elle se manifeste à l’ensemble de la population qui ressent une « chose en soi »,
ensuite devenue inaccessible. Ce bouleversement politique, social, économique et culturel a
335
Les exemples des clercs Motahhari ou Beheshti, et de l’intellectuel Shari’ati montrent une frontière de moins
en moins étanche entre les deux champs. Yann Richard, L’Iran. Naissance d’un République islamique, op. cit.,
p. 294-302.
336
Said Amir Arjomand, The Turban for the Crown. The Islamic Revolution in Iran, op. cit., p. 210

111
des répercussions considérables sur la manière dont les Iraniens se perçoivent et perçoivent le
monde qui les entoure. En cela, la Révolution islamique est source de nombreuses
représentations qui font sens pour l’ensemble des Iraniens qui l’ont vécue.
Une révolution implique la mobilisation collective et la remise en cause de l’ordre
social et politique considéré comme injuste par la masse de la population. La critique du
régime impérial par les acteurs sociaux prestigieux que sont les intellectuels et les clercs,
éveille dans la population un sentiment de révolte et l’idéal d’une société plus juste. Le
sentiment de révolte s’exprime contre le régime du Shah, jugé inique et responsable de tous
les maux. C’est en criant le slogan de Marg bar Shah (A bas le Shah) que manifeste la
population iranienne. Le sentiment de révolte s’exprime aussi contre les puissances
occidentales, les Etats-Unis en particulier. Par anaphore, le slogan Marg bar Amrika (A bas
l’Amérique) devient, bien que tardivement, un des leitmotivs des masses révolutionnaires. Il
contribue à rendre populaire la Révolution islamique comme ce fut déjà le cas lors de la
Révolution constitutionnelle, ou de la nationalisation du secteur pétrolier. La Révolution
islamique prend ici ses accents tiers-mondistes. Mais ce sont surtout les perspectives d’une
chute du régime honnie et la constitution d’une société idéale, qui servent de courroie
d’entraînement à une révolution massivement rejointe par la population. Celle-ci se
l’approprie rapidement comme le montrent quelques expressions, qui se propagent
brusquement et sont reprises par le peuple pour démontrer son attachement à une révolution,
qui est la sienne : « Nous avons fait la révolution. » Farhad Khosrokhavar définit le syntagme
« Nous avons fait la révolution » comme « une forme collective, le « nous » désignant « le
peuple », les masses populaires qui, unifiées en peuple, trouvent leur unité collective dans
l’accomplissement de la Révolution dont ils deviennent les dépositaires. Elle structure un
imaginaire indépassable où le peuple iranien prouve sa volonté de transformer la société et
d’affirmer sa souveraineté337. Peu à peu en émerge une identité faite d’engagement politique
et de défense des opprimés, que les Iraniens font leur.
Avec l’instauration de la République islamique, le nouveau régime se réclame de la
Révolution dont il ne peut être que le produit. Or cette dernière véhicule une culture de la
participation populaire dans le processus politique dont les islamistes veulent se faire les seuls
interprètes, mais qui brise l’unanimisme de la première période révolutionnaire338. On
retrouve ici des similitudes avec le discours jacobin que décrypte Lucien Jaume. Les Jacobins

337
Farhad Khosrokhavar, Anthropologie de la révolution iranienne, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 127-131.
338 Farhad Khosrokhavar, L’utopie sacrifiée : sociologie de la révolution iranienne, Paris, Presse de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1993.

112
lorsqu’ils accèdent au pouvoir, affirment l’idée d’une légitimité spécifique, par le lien
privilégié unissant le peuple et sa représentation régénérée339. Pour la réaliser, le
gouvernement révolutionnaire transpose à la légitimité ce que la Révolution a dit de la
souveraineté : « la légitimité est une et indivisible, incommunicable et impartageable340. » En
Iran, la situation est un peu plus complexe car le nouveau régime revendique une double
légitimité, religieuse et populaire. Le lien privilégié unissant le peuple et le nouveau
leadership apparaît dès le préambule de la Constitution qui narre le processus révolutionnaire.
Nombre de références soulignent l’engagement sans faille de la population dans les grandes
journées révolutionnaires derrière l’ayatollah Khomeyni. L’écrasante victoire lors du
plébiscite pour l’instauration du régime de la République islamique des 30 et 31 mars 1979,
avec 98,2% des voix favorables, est censée démontrer l’unanimité de la nation iranienne. Peu
à peu, les islamistes s’affirment comme les représentants exclusifs des « déshérités », leurs
« sans-culottes », pour s’adjuger l’ensemble de l’héritage révolutionnaire et écarter leurs
rivaux potentiels. Ils en tirent une capacité à définir la classe révolutionnaire dont les
marqueurs identitaires deviennent les plus respectables de l’espace public. Souvent affichés
de manière ostentatoire, ils sont faciles à identifier et le nouveau pouvoir n’hésite pas à
confier à différentes organisations islamistes, le soin de faire régner l’ordre post-
révolutionnaire et triompher ses marqueurs.

1.3.1.2 Une identité islamique chiite


Une particularité de la Révolution de 1979 est l’omniprésence du registre religieux.
Grâce au travail des intellectuels islamistes341 et à l’engagement du clergé contre le régime
impérial, l’islam chiite opère comme l’idéologie la plus mobilisatrice de la Révolution
iranienne. Il n’est pas une simple reprise du chiisme traditionnel, mais se situe dans une
véritable rupture avec la tradition qui passe par une relecture révolutionnaire342. Le principal
idéologue de cette relecture est ‘Ali Shari’ati qui inscrit le chiisme dans un processus de
libéralisation sociale. Avec lui, le croyant doit abandonner sa position quiétiste pour s’engager
dans la lutte contre les régimes iniques en promouvant un chiisme authentiquement
révolutionnaire, en guerre contre le chiisme des classes dirigeantes. C’est dans cette

339
Lucien Jeaume, Le discours jacobin et la démocratie, Fayard, Paris 1989, p. 391.
340
Ibid., p. 400.
341
Amir Nikpeykhah, Les penseurs islamistes de la révolution iranienne, Paris, thèse EHESS, 1998.
342
Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, Paris, Seuil, 1999, p.
42-47.

113
perspective qu’il faut comprendre la réutilisation du terme de mostaz’af (déshérité)343. Issu du
Coran et retravaillé par Shari’ati, le terme est popularisé par l’ayatollah Khomeyni, et
rencontre un écho favorable dans la jeunesse populaire qui s’identifie à cette nouvelle classe.
La référence, peu présente au début de la Révolution, est révélatrice de l’évolution du
mouvement révolutionnaire. Le terme de déshérité s’oppose à celui de mostakbar
(oppresseur) et son utilité est double : il permet de dénoncé une société inégalitaire, en
désignant un ennemi, et d’acculturer la terminologie marxiste, en intégrant une identité de
classe. Une autre représentation importante et liée à la religion est celle du martyr (shahadat)
-elle joue un rôle essentiel jusqu’à la mort de l’ayatollah Khomeyni en 1989. Se développe un
véritable culte des martyrs, morts pendant la lutte révolutionnaire ou la guerre contre l’Irak.
Cependant, ce martyrisme n’est pas une réiruption d’une tradition proprement chiite, mais une
pratique politique moderne, étayée d’un argumentaire religieux344. Ces deux exemples
démontrent que la Révolution islamique produit des identités politiques, même si elle utilise
des références issues de la tradition islamique chiite.
L’islam ne fonctionne pas uniquement pas comme un ferment de la mobilisation
pendant la Révolution, il est aussi approprié par les nouvelles élites au pouvoir. Il devient le
fondement de la légitimité du nouveau régime, la République islamique. Des parallèles sont
tirées entre les mythes les plus évocateurs du chiisme et la situation présente, pour inscrire la
République islamique dans la lignée de la famille du prophète345. On retrouve ici une tentation
similaire à celle du nationalisme occidentaliste : renouer avec une tradition héroïque. Elle est
explicite dans le préambule de la Constitution : « Au cours de son accomplissement
révolutionnaire, notre nation s’est purifiée des poussières et des moisissures impies, elle s’est
lavée des métissages idéologiques avec l’étranger. Elle est revenue à des positions doctrinales
et à des conceptions du monde authentiquement islamiques. A présent elle a l’intention de
construire sa propre sa société exemplaire selon les critères de l’islam. » Cette fois-ci, ce n’est
plus l’Iran des Achéménides qu’il faut retrouver, mais l’islam des premiers imams. Il faut
donc puiser dans la tradition qu’avaient voulue effacer les nationalistes occidentalistes pour
ressourcer l’Iran. Or une telle tradition religieuse découple le rapport entre la langue, le
territoire et la nation qu’avait proposé le nationalisme occidentaliste. Le persan se voit
rétrograder derrière l’arabe, langue de la révélation, comme l’explique l’ayatollah Rafsanjani

343
L’analyse du phénomène des déshérités pendant la Révolution est celle de Farhad Khosrokhavar, L’utopie
sacrifiée : sociologie de la révolution iranienne, op. cit., p. 139-158.
344
Farhad Khosrokhavar, L’islamisme et la mort. Le martyre révolutionnaire en Iran, L’Harmattan, Paris, 1995.
345
Haggay Ram, “The myth of early Islamic government: The legitimization of the Islamic regime”, Iranian
Studies, Vol. 24, N°1, 1991, p. 38.

114
dans un sermon donné à l’Université de Téhéran : « Nous acceptons l’arabe comme la langue
de l’islam et la langue la plus sainte. Nous croyons que dans le futur, l’arabe et non le persan,
sera la langue internationale de l’islam. Nous croyons que le jour où le gouvernement
islamique uni sera établi, certainement que sa langue ne pourra être que l’arabe346. »
Avec la Révolution, l’islam chiite acquiert une prétention universelle même s’il reste
bien souvent en situation minoritaire dans les sociétés où il est implanté. Pour les islamistes
iraniens, il n’y a pas nécessairement contradiction entre l’exaltation du chiisme et la solidarité
panislamique ; le chiisme est pensé comme l’avant-garde de la révolution islamique
mondiale347. Le territoire de la nation se dilate pour prétendre couvrir l’ensemble de
l’Oummah. La République islamique est susceptible de mener une politique s’adressant à
l’ensemble des musulmans comme le prévoit l’article 11 de la Constitution : « Selon le
commandement de la sourate sacrée (« Cette communauté qui est la vôtre est une
communauté unique. Je suis votre Seigneur. Adorez moi donc ! » Coran, XXI, 92), tous les
musulmans forment une seule communauté des croyants, et le gouvernement de la République
islamique d’Iran a le devoir d’établir l’ensemble de sa politique sur la base de l’alliance et de
l’union des nations islamiques, et de mettre en œuvre des efforts systématiques pour réaliser
l’unité politique, culturelle et économique du monde islamique. » Avec la Révolution
islamique, le détour par l’histoire, emprunté par le nationalisme occidentaliste pour
nationaliser le territoire, est écarté au profit d’une conception, qui rend beaucoup plus poreuse
les frontières existant avec les autres pays musulmans.
La Révolution islamique, tant dans son déroulement que dans son institutionnalisation,
produit des conceptions identitaires nouvelles, en rupture avec l’Ancien Régime. Qu’elles
soient révolutionnaire ou islamique chiite, les deux étant liées, elles ont une dimension
politique, qui contribue à une redéfinition de l’identité nationale iranienne ; elle n’est plus
fondée sur la congruence de la langue persan et du territoire. Cette redéfinition profite aux
Turcs qui recouvrent une partie de leur capital symbolique, perdu avec le nationalisme
occidentaliste.

1.3.2 Le recouvrement limité de capital symbolique des Turcs d’Iran


Les conceptions identitaires nouvelles introduites par la République islamique se
distinguent nettement de celles du nationalisme occidentaliste, qui valorisait la persanité et

346
Sermon de l’ayatollah Rafsanjani à l’Université de Téhéran, le 8 janvier 1982, cité par Ludwig Paul, “Iranian-
nation and Iranian-Islamic Revolutionary Ideology”, Die Welt des Islams, Vol. 39, N° 2, 1999, p. 210.
347
Olivier Roy, L’échec de l’islam politique, Paris, Seuil, 1992, p. 225-226.

115
l’Iran pré-islamique. La rupture bénéficie aux Turcs d’Iran qui retrouvent une partie du capital
symbolique: ils y regagnent une place tout en haut de la hiérarchie ethnique. Leur
reconnaissance ne s’accompagne pas d’une acceptation pleine de la turcité, dont l’expression
est limitée au seul registre culturel.

1.3.2.1 Une nouvelle hiérarchie ethnique favorable aux Turcs d’Iran


La République islamique d’Iran définit une nouvelle hiérarchie ethnique, fondée sur
des critères d’appartenance religieuse et d’engagement politique, qui redonne aux Turcs une
partie du capital symbolique perdu sous la dynastie des Pahlavis.

Toute une réflexion est entreprise pour faire de l’islam chiite le fondement de l’identité
politique car la religion est censée encadrer la vie de la cité. La Constitution est l’émanation
de la prééminence de la religion à partir de laquelle s’organise une nouvelle hiérarchie
sociale348. Les musulmans chiites sont placés au plus haut de la hiérarchie, conformément à
l’article 12 qui stipule : « La religion officielle de l’Iran est l’islam chiite selon l’école
juridique jaffarite duodécimain. Ce principe ne sera jamais susceptible de modification. »
Dans son étude des sermons du vendredi, adressés à l’Université de Téhéran, Ludwig Paul
montre comment les Persans et les Turcs sont associés sous l’appellation de musulman chiite.
Ils sont toujours compris dans le nous par lequel le prêcheur s’adresse à la foule des fidèles,
que le pronom personnel représente la communauté de l’ensemble des musulmans ou les seuls
chiites iraniens349. En cela, ils sont opposés aux musulmans sunnites qui occupent un rang
inférieur dans la nouvelle hiérarchie, toujours d’après l’article 12 : « Les autres appartenances
islamiques, aussi bien les hanafites, les malékites, les hanbalites et les zaïdites bénéficient
d’un respect intégral et les adeptes de ces écoles sont libres de célébrer leur cérémonies selon
leur jurisprudence religieuse propre. Pour l’instruction et l’éducation religieuses et pour leur
statut personnel (mariage, divorce, héritage et testament), ainsi que pour les litiges qui en
découlent et se trouvent portés devant les tribunaux, ils sont reconnus officiellement. Dans les
régions ou les adeptes de l’une quelconque de ces appartenances constituent la majorité, les
règlements locaux entrant dans les limites de compétence des conseils seront conformes au
droit religieux de ces écoles sans préjudice des droits des adeptes des autres appartenances. »
En troisième position se trouvent les minorités religieuses reconnues, selon l’article 13 : « Les

348
Ludwig Paul propose une hiérarchie similaire à partir de l’étude des sermons du vendredi donnés à
l’Université de Téhéran. Il introduit aussi les tribus. Ludwig Paul, “Iranian-nation and Iranian-Islamic
Revolutionary Ideology”, op. cit., p. 195-208.
349
Ludwig Paul, “Iranian-nation and Iranian-Islamic Revolutionary Ideology”, op. cit., p. 195-196.

116
Iraniens zoroastriens, juifs et chrétiens sont les seules minorités religieuses reconnues, qui,
dans les limites fixées par la loi, sont libres de célébrer leur cérémonies religieuses et qui,
pour leur statut personnel et l’instruction religieuse, peuvent agir selon leurs propres règles. »
Par conséquent, les autres minorités religieuses ; principalement les Baha’is, se retrouvent
tout au bas de l’échelle.
D’autre part, la Constitution confirme la validité du seul critère de l’appartenance
religieuse en écartant les autres marqueurs de l’identité. L’article 19 prévoit : « Tous les
Iraniens, quelle que soit leur ethnie ou leur tribu, sont égaux en droit. La couleur, la race, la
langue ou d’autres caractéristiques du même genre ne seront pas une source de
discrimination. » Par conséquent, la nouvelle hiérarchie ethnique qu’implique la Constitution
de la République islamique place les Turcs, qui sont majoritairement chiites, au sommet de
l’échelle, au même titre que les autres chiites qu’ils soient Persans ou Arabes. Elle est l’objet
d’une description, empreinte d’affection, par l’Ayatollah Montazeri. Dans une prêche du 16
novembre 1979, délivrée à l’Université de Téhéran, il déclare : « Lorsque j’étais enfant,
j’aimais voir les Arabes comme si je voyais la propre famille du prophète. Comme le prophète
fait partie des Arabes, nous avons le plus haut respect pour nos frères arabes. Mais,
logiquement, les Arabes ne sont pas supérieurs aux Persans, comme les Persans ne sont pas
supérieurs aux Turcs350. »
En plus des critères d’appartenance religieuse, la réévaluation de la place des Turcs
d’Iran se fait au nom de leurs engagements révolutionnaire et patriotique, grâce auxquels ils
retrouvent un capital symbolique important en Iran. Les journées des 18 et 19 février 1978,
durant lesquelles la population de Tabriz se soulève et initie le cycle des manifestations qui
conduit à la chute du régime, deviennent un symbole de la loyauté des Turcs à la Révolution.
Leur loyauté est d’autant plus valorisée par le nouveau leadership révolutionnaire que
certaines minorités ethniques se révoltent contre le nouveau régime comme au Kurdistan ou à
Turkmen-Sahra. Les Turcs deviennent alors l’exemple d’une communauté ethnique fidèle à la
Révolution islamique. L’Ayatollah Montazemi dans son sermon du 7 décembre 1979 : « Un
jour ils vont inciter le peuple au Kurdistan, un jour en Azerbaïdjan. Mais l’Azerbaïdjan est le
berceau de la Révolution351. » Une telle rhétorique revient plus d’une fois sous la République
islamique avec une essentialisation progressive de la nature révolutionnaire des Turcs
d’Azerbaïdjan, et plus particulièrement des Tabrizis. Le Guide, Khamenei, se sert des mêmes
références que l’Ayatollah Montazeri en février 2007, à l’occasion d’une visite à Tabriz,

350
Cité par Ludwig Paul, Ibid., p. 202.
351
Cité par Ludwig Paul, Ibid., p. 196.

117
moins d’un an après les émeutes de mai 2006. Après avoir évoqué la Révolte des Tabacs, la
Révolution constitutionnelle, et les soulèvements de Sattar Khân et Sheikh Mohammad
Khiabani, il continue à louer leur engagement révolutionnaire : « le soulèvement des habitants
de Tabriz contre l’ancien régime le 18 février 1978 fait aussi partie de ces évènements
décisifs. Si ce soulèvement n’avait pas eu lieu, le grand mouvement qui a culminé avec la
Révolution ne serait pas arrivé352. »
A côté de la participation aux grandes journées révolutionnaires, les Turcs
d’Azerbaïdjan mettent en avant leur enrôlement en masse dans les forces armées pour sauver
la patrie des envahisseurs irakiens. Hoochang Chehabi montre très bien comment les notables
d’Ardebil ont capitalisé sur l’engagement militaire de la population (la deuxième région ayant
enregistré le plus de pertes humaines étant la province d’Azerbaïdjan oriental) pour obtenir la
création d’une province d’Ardebil, et accéder plus rapidement aux ressources dispensées par
l’Etat central353. La contribution à l’effort de guerre permet aux Turcs d’Iran de retrouver une
partie du prestige militaire qui leur était traditionnellement attribué en Iran.
Au nom de l’islam chiite et de la fidélité de l’Azerbaïdjan à la République islamique,
les Turcs se voient retrouver une place en haut de la hiérarchie ethnique en Iran, au même
niveau que les Persans. Cependant ce recouvrement de capital symbolique ne se réalise pas au
nom de la turcité, puisqu’aucune signification politique n’est accordée.

1.3.2.2 Une reconnaissance de la turcité limitée au registre culturel


Les nouvelles élites, qui s’installent au pouvoir après la Révolution islamique,
adoptent une attitude beaucoup plus conciliante à l’égard des populations non-persanophones
que l’Ancien régime. Elles ne sont plus seulement considérées comme une menace potentielle
sur l’intégrité territoriale, mais deviennent aussi un signe de la diversité ethnique. Parmi
plusieurs changements de nom de ville effectués après la Révolution islamique, Peter G.
Lewis donne l’exemple de Bandar-e Shah, qui est renommée Bandar-e Turkoman « en
reconnaissance de la population turkmène, dominante numériquement dans la zone354. » Cette
tendance s’inscrit dans le regain d’intérêt pour les cultures régionales et ethniques, qui gagnait
déjà l’Iran pré-révolutionnaire avec des revues comme Honar o mardom ou Farhang- ame-ye
Iran. Elles ont contribué à un renouvellement de l’approche du fait ethnique, pensé comme
une manifestation de la riche diversité iranienne. Toujours pour les années 1970, Bernard

352
Extrait du discours du Guide Khamenei, le 1er février 2007, à Tabriz.
353
Hoochang Chehabi, “Ardebil becomes a Province: Center-Periphery Relations in Iran”, International Journal
of Middle East Studies, Vol. 29, N° 2, 1997, p. 235-253.
354
Peter G. Lewis, “The politics of Iranian place-names”, op. cit., p. 101.

118
Hourcade donne l’exemple de la publication de la première carte ethnique de l’Iran, par les
éditions Sahab355. Elle montre des personnages en costume folklorique répartis sur le territoire
iranien.
La question de la reconnaissance des populations non persanophones devient un enjeu
au moment de la rédaction de la Constitution de la République islamique. Concernant cette
question, l’article le plus favorable est le 15ème qui stipule : « La langue et l’écriture officielles
communes à tout le peuple iranien sont le persan et l’écriture persane. Les documents, les
correspondances et les textes officiels, ainsi que les livres scolaires doivent être rédigés dans
cette langue et avec cette écriture. Néanmoins l’usage de langues locales ou de celles des
tribus dans la presse et les moyens de communication de masse, ainsi que pour
l’enseignement de la littérature de ces langues dans les écoles est autorisé à côté du persan. »
La Constitution reconnaît les cultures régionales mais ne leur accorde aucun statut
dérogatoire. Elle réaffirme la culture perse, associée à l’arabe en tant que fondement de l’Etat
iranien, comme le prévoit l’article 16 : « Dans la mesure où la langue du Coran, des sciences
et des connaissances islamiques est l’arabe et où la littérature persane en est complètement
imprégnée, cette langue devra être enseignée après l’école primaire et jusqu’à la fin du cycle
secondaire dans toutes les classes et dans toutes les disciplines. » La Constitution établit donc
la supériorité de la langue persane, adossée à l’arabe, et n’accorde que des fonctions
résiduelles aux langues régionales. Mais surtout elle retire toute possibilité d’une fonction
politique aux marqueurs ethniques et linguistiques, qui ne doivent aucunement remettre en
cause la cause la suprématie de la religion en la matière. L’approche, qu’adopte l’Ayatollah
Khomeyni à propos de la nation, est révélatrice : il considère que grandes puissances
voulaient dominer les musulmans en distinguant « une nation turque, une nation kurde, une
nation persane356. » Par conséquent, la reconnaissance de la turcité et plus généralement de
l’ethnicité, est limitée au seul registre culturel ; il est le seul espace où la reconquête de capital
symbolique est possible en tant que groupe ethnique. Toute tentative de sortir de ce registre
peut être interprétée comme une remise en cause de la suprématie du religieux comme
fondement de l’identité, et en cela, est attentatoire à la République islamique.
In fine, le nouveau régime introduit une rupture idéologique avec l’Ancien en
reconnaissant la diversité ethnique iranienne, mais conserve une attitude de défiance quant à
son expression politique.

355
Bernard Hourcade, « Les tabous des représentations cartographiques des faits ethno-culturels en Iran », in
Jean-Paul Bord, Pierre Robert Baduel (éd.), Les cartes de la connaissance, Paris, Karthala, 2004, p. 536.
356
Ayatollah Ruhollah Khomeyni, Dar justuju-yi rah az Kalam-i Imam. Daftar-I Yazdahom. Milligara’i,
Téhéran, Amir Kabir, 1984, p. 73.

119
1.3.3 La redécouverte progressive d’éléments du nationalisme
occidentaliste
Le remplacement des objectifs révolutionnaires par les intérêts nationaux a été
largement documenté concernant la politique étrangère de l’Iran. Idem pour l’islam politique
dont la seule porte de sortie est sa nationalisation357. Le retour de thématiques propres au
nationalisme occidentaliste dans le discours politique a été quelque peu délaissé. Pourtant, le
personnel de la République islamique hérite de certains penchants idéologiques de la
monarchie comme « le nationalisme persan358. » En cela, il contribue à reformuler un
nationalisme iranien empruntant à la fois à sa tradition occidentaliste et à son passage
révolutionnaire.
La Guerre contre l’Irak incite le nouveau pouvoir à jouer la carte patriotique pour
mobiliser l’ensemble de la nation dans la défense de l’intégrité territoriale du pays. Malgré
son rejet du nationalisme qui s’oppose à l’universalité de l’islam, l’ayatollah Khomeyni se fait
le chef d’orchestre de du retour des thématiques nationalistes. La première partie de la Guerre,
jusqu’à la libération du territoire national lui permet « de faire la synthèse entre nationalisme
et islam359. » Il propose le slogan Vatan-e aziztar az jan (La patrie plus chère que la vie) et
l’articule à l’islam, en donnant comme nom Beyt-al Moqaddas (Jérusalem) à l’offensive
victorieuse qui libère le territoire en mai 1982. La propagande iranienne promeut une
conception sacrée du territoire iranien qui doit être défendue à n’importe quel prix : il
redevient le bien absolu de la nation iranienne. C’est au nom de celle-ci que le Président
Rafsanjani s’adresse à son homologue irakien, Saddam Hosseyn dans une lettre du 8 août
1990 : « Nous avons décidé qu’à l’exception de ce qui concernent les droits légitimes et
inaliénables de la nation iranienne (mellat-e iran), rien d’autre ne doit empêcher que nous
progressions vers la paix360. »
Le retour progressif du nationalisme ne se limite pas à une utilisation par le régime
pour mobiliser des soutiens ou mettre en place une politique d’abord fondée sur les intérêts du
pays, il correspond aussi aux attentes de la nouvelle élite qu’a fait émerger la République
islamique. Formée d’hommes jeunes et influencés par l’idéologie islamiste, elle investit des
lieux aussi variées que les ministères, les gouvernements de provinces, les mairies des villes

357
Olivier Roy, L’échec de l’islam politique, op. cit..
358
Amir Hassanpour, Nationalism and Language in Kurdistan, 1918-1985, San Francisco, Mellen Research
University Press, 1992, p. 130-132.
359
Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, op. cit., p. 30.
360
Mehrdad Mashayekhi, “The politics of nationalism and political culture”, in Samih K. Farsoun and Mehrdad
Mashayekhi, Iran: Political Culture in The Islamic Republic, op. cit., p. 112.

120
importantes, la justice, le Parlement, les organes de direction des Pasdaran et des Bassidj ou
les différentes fondations et les entreprises nationalisées. Venant principalement de la classe
moyenne et ayant eu accès à une éducation supérieure, ils connaissent une exceptionnelle et
rapide ascension sociale. Mais comme le dit Ahmad Ashraf, « ils sont plus intéressés par
l’Etat-nation iranien que par une République islamique internationale ou par exporter la
révolution361. » Ce retour de l’Etat-nation s’accompagne d’une redécouverte partielle des
fondements du nationalisme occidentaliste, qui sont peu à peu réintroduits dans un
nationalisme au contenu idéologique de plus en plus composite.
Parmi ses fondements, la langue persane apparaît comme le plus permanent. En 1988,
alors qu’il est encore Président de la République, ‘Ali Khamenei fait un discours intitulé « la
grandeur de la langue persane, et la nécessité de la protéger, » lors d’une conférence sur « la
langue persane à la Radio et à la télévision. » Avec un tel sujet, encore impensable quelques
années auparavant, ‘Ali Khamenei en arrive à considérer la langue nationale comme le plus
important et original élément de l’identité culturelle de chaque nation. Après avoir souligné la
grandeur passée et présente de la langue persane, il ajoute qu’elle est aujourd’hui « la langue
du véritable et révolutionnaire islam. » Il va jusqu’à comparer l’arabe et le persan, en
soutenant la supériorité expressive du persan, en se demandant « si Hafez pourrait vraiment
être traduit en arabe362. » Ces propos auraient pu paraître blasphématoires au moment de la
Révolution islamique. Mais en 1988, ils montrent le retour d’un des fondements du
nationalisme occidentaliste comme un élément déterminant du contenu de la nation iranienne.
Avec Mohammad Khatami est systématisée l’intégration d’éléments du nationalisme
occidentaliste dans un nationalisme iranien, composite et sécularisé. A partir des écrits de
l’ayatollah Khomeyni, il commence par souligner la centralité des intérêts de l’Etat dans la
conduite de la politique363. Dans sa propagande pour les élections présidentielles de 1997, il
indique que « la grande nation iranienne possède un grand héritage islamique et national. »
Derrière cette apparente tautologie, il insiste sur un double héritage pour proposer une
redéfinition du nationalisme iranien, qui prenne en compte ce que le nationalisme
occidentaliste et l’idéologie révolutionnaire islamique avaient exclu. Cette conception est
reproduite au niveau international avec la proposition de développer un « dialogue des
civilisations. » Là encore, les relations internationales ne sont plus interprétées à travers les
361
Ahmad Ashraf, “Charisma, Theocracy, and Men of Power in Postrevolutionary Iran”, in Myron Weiner, Ali
Banuazizi, (ed.), The Politics of Social Transformation in Afghanistan, Iran and Pakistan, Syracuse, Syracuse
University Press, 1994, p. 129.
362
Cité par Ludwig Paul, “Iranian-nation and Iranian-Islamic Revolutionary Ideology”, op. cit., p. 211.
363
David Menashri, Post Revolutionnary Politics in Iran. Religion, Society and Power, Londres, Franck Cass.,
2001, p. 81.

121
seuls prismes religieux ou impérialiste, mais par un biais culturel. Il est question d’ensembles
culturels définis par plusieurs critères, religion, langue, histoire. L’Iran n’y échappe pas et
appartient lui aussi à une civilisation définie par différents critères, dont la langue persane et
la longue histoire du pays, mais aussi l’islam chiite. Cette redéfinition du nationalisme
iranien, proposé par Mohammad Khatami, contribue à une nouvelle minoration des Turcs
d’Iran, qui en fonction de la réintroduction de certains critères reperdent une partie du capital
symbolique acquis avec la Révolution islamique.
Parallèlement à la recomposition du nationalisme iranien au sein de l’élite politique,
dans le champ intellectuel refait surface la négation de la turcité. En 1998, Jalal Matini dans
un article d’une revue iranienne d’iranologie fait quelques suggestions qu’il estime bien
salutaire pour l’Iran : « L’Iran n’est pas un pays multinational et n’est pas composé de
différents groupes ethniques. Nous devrions appeler l’ancienne République soviétique
d’Azerbaïdjan, Arran ou Arran caucasien. Nos concitoyens habitant en Azerbaïdjan sont
azerbaïdjanais et pas azéris. Nous devrions définitivement cesser d’utiliser le mot turc pour
qualifier les Azerbaïdjanais ; ils sont Iraniens comme les autres habitants de l’Iran. Nous
devrions définitivement cesser d’utiliser le mot Azerbaïdjanais pour qualifier les habitants de
l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan364. » Un autre article publié dans la même
revue six ans auparavant éclaire la position de Matini : « Dans l’état indécis et chaotique dans
lequel se trouve le monde, notre Iran continue de faire face à ses anciens problèmes et à de
nouveaux qui ont émergé avec la Révolution et la guerre d’Irak : le panarabisme et le
panturkisme transforment les faits à propos du Khouzestan, du Golfe persique et de
l’Azerbaïdjan. Notre voisin oriental n’est pas sans intention sur le Khorasan. Quelques partis
politiques, du moins ainsi se qualifient-ils, en Iran et à l’étranger parlent d’un Iran
multinational à la place d’un Iran uni, de l’Azerbaïdjan du nord et sud, de l’autonomie pour
les Kurdes, les Baloutches, les Turcs, les Turkmènes et les Arabes365. » Ce n’est rien d’autre
que la représentation d’un Iran dépecé par les puissances extérieures, aidées qu’elles seraient
par des ennemis de l’intérieur que réactive Matini.

Conclusion
L’analyse du contenu idéologique du nationalisme iranien permet de comprendre la
motivation qui présidera à l’engagement des premiers entrepreneurs du nationalisme
azerbaïdjanais appartenant aux classes moyennes modernes turques : recouvrir le capital

364
Jalal Matini, Pishnahad, Majalle-ye Iran-shenasi, Vol. 10, N° 2, 1998, p. 237.
365
Jalal Matini, “Iran dar gozasht-e ruzgaran”, Majalle-ye Iran-shenasi, Vol. 4, N° 2, 1992, p. 234.

122
symbolique perdu. Ces hommes, qui jouent un rôle essentiel dans la conception du
nationalisme azerbaïdjanais, s’engagent pour redonner droit de citer à la turcité.
Une des difficultés de l’analyse réside dans les variantes qu’a pu revêtir le
nationalisme iranien au cours du 20ème siècle. L’erreur serait de ne prendre en compte que le
nationalisme occidentaliste en vigueur sous la dynastie des Pahlavis. Il représente la version la
plus affirmée et la plus canonique du nationalisme iranien. Loin de s’en prendre directement
aux porteurs de l’identité turque, il s’attaque à ses principaux marqueurs qui ne doivent plus
apparaître dans l’espace public. Cependant le nationalisme occidentaliste est loin d’être le
seul. D’autres conceptions du nationalisme iranien existent dont une version islamique qui
supplante le nationalisme occidentaliste après la Révolution islamique. La promotion de la
persanité et de la grandeur de l’Iran pré-islamique laissent place à l’exaltation d’une identité
révolutionnaire et musulmane chiite. Dès lors, ce sont les éléments que les Turcs ont en
commun avec les Persans, l’islam chiite et la participation active à la Révolution qui sont
valorisés. La nouvelle conception est moins discriminante pour les Turcs, sans pour autant
reconnaître aux marqueurs de la turcité une pleine place dans l’espace public, qui reste
monopolisé par les islamistes. La plasticité du nationalisme iranien permet de saisir une
continuité propre au nationalisme azerbaïdjanais : la construction identitaire dont il procède
s’oppose au nationalisme occidentaliste du régime impérial, mais la mobilisation se déroulera
principalement sous la République islamique.
Le nationalisme iranien n’en est pas resté au seul stade idéologique puisque c’est en
son nom que des politiques ont été menées pour construire l’Etat, promouvoir la nation et
développer le pays. Il a donc eu une application pratique qu’il convient dévaluer pour
comprendre son impact sur les Turcs d’Iran.

123
Chapitre 2

La construction de l’Etat-nation et la transformation des


rapports entre l’Azerbaïdjan et le pouvoir central

L’étude des rapports entre le nationalisme iranien et les Turcs d’Iran ne peut se limiter
à la seule dimension idéologique qui induit, nous venons de le voir, une perte de capital
symbolique. Le nationalisme iranien, en plus de définir une nation, en a une à sa disposition,
avec une dimension institutionnelle tournée vers l’Etat, c’est-à-dire sous la forme canonique
de l’Etat-nation. Toute une série de politiques sont mises en place, tant pour renforcer et
concentrer le pouvoir aux mains de l’Etat, que pour promouvoir l’identité nationale et
l’imposer à chaque citoyen. Même s’il existe toujours une coïncidence entre ces politiques de
renforcement de l’Etat et la promotion de l’identité nationale, il existe un certain décalage
temporel. Dans les grands pays d’Europe occidentale, la construction d’un Etat moderne est
souvent antérieure, à l’Etat-nation. En Russie et dans l’Empire ottoman, de grandes réformes
visant à la modernisation de l’Etat sont menées avant que n’apparaissent des idées
nationalistes. Dans les pays issus de la décolonisation, les nouveaux Etats reprennent les
structures administratives héritées de la puissance impériale. Même s’il a été sous domination
étrangère, l’Iran n’a jamais été colonisé : cette entité, anciennement reconnue dans les
relations internationales, n’hérite pas d’institutions imposées de l’extérieur, mais possèdent
les siennes. Malgré une réflexion sous-jacente et quelques tentatives de réforme peu probantes
sous les Qajars, il faut attendre les années 1920 pour que commence véritablement la
construction de l’Etat moderne.
Christian Coulon rappelle déjà qu’il « n’y a pas d’Etat moderne sans construction
identitaire, ni de construction (ou de reconstruction) identitaire sans modification du rapport
des communautés (religieuses, ethniques, claniques…) à l’Etat366. » Or en Iran les élites qui la
prennent en charge se donnent aussi pour mission de nationaliser la société. Il existe une
quasi-simultanéité entre le renforcement de l’Etat et la promotion de l’identité nationale. C’est
donc une seule et même élite politique qui prend en charge les deux. Elle reste profondément

366
Christian Coulon, “Etat et identités”, in Denis-Constant Martin (éd.), Cartes d’identité : Comment dit-on nous
en politique ?, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1994, p. 283-284.

124
marquée par la situation extrêmement précaire dans laquelle se trouve la Perse depuis le 19ème
siècle. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le pays est à deux doigts de perdre sa
souveraineté, tandis que les révoltes touchant les provinces périphériques remettent en cause
son intégrité territoriale. C’était déjà pour se prémunir contre ces risques que le nationalisme
iranien fut conçu idéologiquement, son institutionnalisation dans l’Etat-nation conserve cette
logique. Elle doit assurer la concentration du pouvoir administratif et gouvernemental en
dépossédant de leurs prérogatives les élites traditionnelles. Dans le même temps, il faut
dépolitiser les appartenances primaires et imposer la référence nationale, comme étant la seule
légitime, en uniformisant la société.
Pour analyser l’impact de l’Etat-nation sur la transformation des rapports entre les
communautés et le pouvoir central, il est utile de recourir aux outils de la sociologie
historique de l’Etat. L’entreprise de monopolisation du pouvoir n’est pas aisée : l’Etat
rencontre de farouches oppositions, qu’il écrase dans les limites de sa seule puissance. Elle
entraîne une réduction de l’autonomie des différentes provinces dont l’Azerbaïdjan. D’autre
part, l’Etat se lance dans la nationalisation de la société. Il a recours aux moyens classiques en
la matière pour promouvoir l’identité nationale et remplacer les marqueurs identitaires, jugés
néfastes pour la nation.

2.1. La construction d’un Etat fort et la perte d’autonomie de


l’Azerbaïdjan
Pour comprendre le nationalisme azerbaïdjanais en Iran, il serait hasardeux de se
prémunir d’une analyse de la nature de l’Etat. C’est l’idée qu’affirme, de manière cavalière,
Daniel-Louis Seiler : « tout revient au type d’Etat et l’avenir possible des tentatives
sécessionnistes des périphéries semble déjà inscrit dans le processus de genèse de l’Etat367. »
Les outils analytiques, forgés par la sociologie historique de l’Etat en Occident, peuvent aussi
servir dans le cas iranien pour comprendre les processus de centralisation et de concentration
du pouvoir, et de perte d’autonomie de l’Azerbaïdjan. Il faut partir de l’approche weberienne
de l’Etat, qui s’intéresse à « l’entreprise politique de caractère institutionnel » qui vise « à
revendiquer avec succès, dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte
physique légitime368. » En faisant du monopole de la force l’aboutissement de sa définition, le
sociologue allemand traite d’abord des faits de domination et d’autorité. Or ces derniers

367
Daniel-Louis Seiler, “La naissance des formations indépendantistes en Europe occidentale”, in Christian
Bidégaray (éd.), Europe occidentale : le mirage séparatiste, Paris, Economica, 1997, p. 70.
368
Max Weber, Economie et société, Paris, Pocket, 1995, p. 57

125
sortent profondément transformés par l’Etat moderne dont l’apparition bouleverse la structure
sociale. Des historiens, tant sur des périodes relativement courtes369 que plus longues370, s’y
sont déjà intéressés dans le cas de l’Iran. Mais ici, on préférera observer la « logique de
l’Etat371 » qui conduit à une centralisation et à une concentration du pouvoir, à partir de la
transformation des structures financières et militaires, comme l’a montré Norbert Elias. Il fait
de la monopolisation de la fiscalité et de la contrainte physique, les deux processus clef de la
sociogenèse de l’Etat372. Dans le cas français, ils aboutissent à une centralisation
gouvernementale et administrative du pouvoir singulièrement forte. Pour l’Iran, le processus
de monopolisation fiscale a partiellement échoué avec l’impossibilité de créer des impôts
nationaux réguliers et légitimes. Par contre, la contrainte physique a mieux été monopolisée,
ce qui n’est pas sans incidence sur la centralisation de l’appareil administratif et l’étatisation
progressive de la société. Ces processus de longue haleine connaissent un saut qualitatif lors
de la guerre entre l’Iran et l’Irak qu’il convient d’évaluer.

2.1.1 L’impossible monopolisation fiscale


N’importe quelle forme politique a besoin de se procurer des ressources financières.
Comme le constate Mireille Crozier, « de la razzia au butin, du tribut à l’impôt373 », les
formes de prélèvement évoluent à travers l’histoire. En Iran aussi, elles changent à travers les
siècles. Sous les Qajars, les souverains échouent à mettre en place une forme efficace de
prélèvement. Comme le constate, Said Amir Arjomand, « en contraste crucial avec les
Safavides, les Qajars échouèrent à centraliser et réguler l’administration des domaines
royaux374. » Incapables de compter sur ce qui avait fait la richesse de leurs prédécesseurs, ils
ne parviennent pas à dégager un surplus susceptible d’être investi militairement. Tout aussi
incapables de créer un système efficace de prélèvement, les souverains Qajars connaissent des
problèmes chroniques de revenus, pendant tout le 19ème siècle. En outre, ils continuent d’avoir
recours aux gouverneurs locaux qui ont la charge d’évaluer arbitrairement le montant des
taxes, dans certaines zones375. Amir Kabir lance quelques timides réformes : il essaie de
reprendre la main sur la gestion des douanes qui étaient affermées ; il réorganise l’assiette de

369
Homa Katouzian, State and Society in Iran. The Eclipse of the Qajars and the Emergence of the Pahlavis, op.
cit..
370
Nikki R. Keddie, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan, op. cit.
371
Pierre Birnbaum, La logique de l’Etat, Paris, Fayard, 1982.
372
Norbert Elias, La dynamique de l’Occident, Paris, Pocket, 1990.
373
Mireille Crozier cité par Yves Déloye, Sociologie historique du politique, op. cit., p. 42.
374
Said Amir Arjomand, The Turban for the Crown, . The Islamic Revolution in Iran, op. cit., p. 23.
375
Charles Issawi, The Economic History of Iran, op. cit., p. 336.

126
l’impôt selon un principe de répartition collective par village, hérité des Safavides376. Ces
réformes ne permettent pas d’enclencher le processus de monopolisation surtout que les
prélèvements n’ont ni caractère national, ni légitime. La fiscalité exempte les principales
classes dirigeantes tandis que la politique de redistribution bénéficie principalement à
l’entourage du souverain par diverses prébendes et faveurs. C’est seulement lors de la
Révolution constitutionnelle que le Parlement entreprend des réformes drastiques en matière
de fiscalité. Il crée de nouvelles taxes modernes, avec plusieurs impôts indirects, et un impôt
sur la propriété377. Mais la perte de contrôle du gouvernement central sur les provinces,
aggravée par les interventions russes et britanniques, rend impossible l’application de ces
nouvelles mesures légales à un niveau national. La Première Guerre mondiale ne fait que
rendre la mission encore plus difficile, laissant la Perse dans une situation financière
détestable.
Il faut attendre les années 1920 pour que se mette en place un très précaire système de
prélèvement fiscal, qui paraisse digne d’un Etat moderne. Arrivé en 1922 pour une mission de
conseil auprès du gouvernement, Arthur Millspaugh a souligné dans quel état de délabrement
se trouvaient les finances de la Perse : absence de budget, non perception de taxes
foncières378. Avec sa petite équipe de spécialistes, il introduit des réformes pour annualiser le
budget, créer des impôts indirects, notamment sur le thé et le sucre, et récolter les taxes non
perçues avec le soutien de l’armée. Un impôt foncier est créé en 1926, qui prévoit de prélever
3% de la production de la propriété. Mais la faible connaissance cadastrale rend cet impôt
inefficace, il est remplacé par une taxe sur la seule production agricole en 1934379. Les biens
de mainmorte, sont encadrés par la nouvelle législation laïque, notamment le code civil de
1928 et une loi de novembre 1934 les concernant380. L’Etat étend ainsi son contrôle à des
ressources qui jusque là, lui échappaient.
Parallèlement et petit à petit, les revenus pétroliers commencent à affluer et donnent à
l’Etat les moyens d’exister, sans poursuivre le processus de monopolisation fiscale. Reza
Shah parvient à dégager des surplus, investis dans l’armée, qui avalent la moitié du budget de
l’Etat381. En outre, il peut plus facilement procéder à une accumulation primitive de capital

376
Yann Richard, L’Iran: Naissance d’une République, op. cit., p. 58.
377
Charles Issawi, The Economic History of Iran, op. cit., p. 369.
378
Arthur Millspaugh, The American Tax, New York, Arno Press, 1925.
379
K. S. Maclachlan, “Economic development”, in Peter Avery, Gavin Hambly, Charles Melville, The
Cambridge History of Iran, Vol 7, op. cit., p. 610-611.
380
Shahrough Akhavi, Religion and Politics in Contemporary Iran. Clergy-State Relations in the Pahlavi
Period, Albany, State University of New York Press, 1980, p. 55-59.
381
Nikki R. Keddie, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan, op. cit., p. 83.

127
pour initier un processus d’industrialisation : un budget d’investissement est créé pour
financer la modernisation du pays. Quelque peu contraint par l’effondrement des revenus
pétroliers, Mohammad Mosaddeq entreprend des mesures courageuses pour mettre fin aux
niches fiscales qui profitent aux Iraniens les plus riches et influents. Une nouvelle loi est
proposée pour augmenter la taxation des classes les plus aisées, à laquelle s’oppose le
Parlement où elles sont très bien représentées382. Pour contrecarrer l’intransigeance du
Parlement, Mosaddeq fait appel au peuple par referendum en juillet 1953. Sa chute met fin à
sa tentative de reprendre le processus de monopolisation fiscale que l’afflux croissant des
pétro-dollars rend de moins en moins nécessaire. Le problème de la rente pétrolière devient un
enjeu crucial pour l’économie iranienne. Sa non résolution compromet la monopolisation
fiscale.
La Révolution islamique n’introduit pas véritablement de rupture. Malgré un discours
d’indépendance nationale, l’économie iranienne reste très dépendante des facteurs exogènes,
et les finances publiques des revenus du pétrole383. Aucune réforme un tant soit peu
ambitieuse n’est menée pour affermir le monopole fiscal. En plus, des nouvelles institutions
qui rapidement acquièrent un rôle central dans l’économie iranienne, se trouvent exemptées
d’impôts. Au premier rang figurent les fondations. La plus importante (bonyad-e mostazafan
va janbazan) est exemptée d’impôt en tant qu’organisation charitable, alors qu’elle forme un
des plus importants conglomérats du Moyen-Orient. La non perception de taxes de cette
fondation représente une perte substantielle de revenus pour l’Etat, ainsi que de nombreuses
distorsions dans toute l’économie384. Le rôle croissant dans l’économie, joué par l’Armée des
Gardiens de la Révolution, ne fait qu’affaiblir celui de l’Etat, révélant son incapacité à
prélever l’impôt.
Au cours des deux siècles derniers, l’Etat iranien réussit à exclure ceux qui jouaient le
rôle d’intermédiaire dans le système de prélèvement fiscal, tout en l’étendant à l’ensemble du
territoire. Mais que ce soit sous la Monarchie ou la République islamique, l’Etat n’est jamais
parvenu à mettre en place un système de prélèvements efficaces, sans parler de sa légitimité.
Pour Homa Katouzian, la fiscalité est un élément distinctif de l’histoire de l’Iran, comparé aux
pays européens, qui explique en partie la nature de l’Etat et de la société385. Il est vrai que le

382
Gavin R. G. Hambly, “The Pahlavî Autocracy: Muhammad Rizâ Shâh”, in Peter Avery, Gavin Hambly,
Charles Melville, The Cambridge History of Iran, Vol 7, op. cit., p. 260.
383
Thierry Coville, L’économie de l’Iran islamique entre ordres et désordres, Paris, L’Harmattan, 2002.
384
Suzanne Maloney, “Agents or Obstacles? Parastatal Foundations and Challenges for Iranian Development”,
in Parvin Alizadeh (ed.), The Economy of Iran. The Dilemmas of an Islamic State, Londres, I.B. Tauris, 2000, p.
163.
385
Homa Katouzian, Iranian History and Politics. The dialectic of state and society, op. cit., p. 248.

128
processus de monopolisation fiscale n’a jamais véritablement abouti en Iran. Cet échec
rejaillit sur le monopole de la contrainte physique qui apparaît d’autant plus nécessaire aux
promoteurs de l’Etat.

2.1.2 Le processus de monopolisation de la contrainte physique


Comme le montre Charles Tilly, « la structure de l’Etat apparaît essentiellement
comme un produit secondaire des efforts des gouvernants pour acquérir les moyens de la
guerre386. » L’Iran ne se différencie pas de ce modèle, surtout que les premières réformes
menées au 19ème siècle par ‘Abbas Mirza, visent d’abord à donner à la Perse de nouvelles
capacités militaires, après la perte des provinces du Caucase. Une première académie militaire
et un arsenal sont ouverts. L’impulsion réformatrice est donnée, mais elle reste sans
lendemain. D’autres suivent tout au long du 19ème siècle, notamment celles d’Amir Kabir qui
crée un nouveau système de levée de troupes (bonitcha-ye sarbaz). Mais la prise en charge
des recrues reste à la charge des villages dont ils proviennent. Les timides réformes sont
bloquées par des coalitions hétéroclites dont elles heurtent trop les intérêts. Les gouvernants
ne réussissent jamais à acquérir les moyens de la guerre dont ils auraient besoin. Ils échouent
à mettre en place un véritable monopole militaire, préalable pour assurer la main mise de
l’Etat sur la société. Les souverains Qajars restent profondément dépendants des grandes
confédérations tribales, seules capables de lever rapidement des contingents armés
suffisamment importants pour soutenir le pouvoir central. Au mieux, la dépendance se
déplace vers les formations militaires étrangères qui prennent de plus en plus de place dans le
jeu politique iranien. C’est à partir d’elles que peu à peu émerge une véritable armée. Ce
processus est l’objet de la monographie de Stephanie Cronin qui, entre 1910 et 1926, décrit la
genèse parallèle de l’armée et de l’Etat iranien387.
C’est seulement à partir de cette période que l’Etat s’assure peu à peu le monopole de
la contrainte physique. L’entreprise n’est pas sans difficultés : le pouvoir central en cours de
concentration rencontre de vives oppositions dans les provinces. Ici réside une des spécificités
iraniennes, qui n’est pas sans rappeler le cas de la France. Mais là s’arrête la comparaison. En
effet, une autre spécificité iranienne que présente Homa Katouzian est l’absence de droit
encadrant l’action de l’Etat : il est seulement contraint par les propres limites de sa
puissance388. Par conséquent, le nouveau pouvoir cherche à développer son pouvoir en

386
Charles Tilly, Contraintes et capital dans la formation de l’Europe (990-1990), op. cit., p. 38.
387
Stephanie Cronin, The Army and The Creation of The Pahlavi State in Iran, 1910-1926, op. cit..
388
Homa Katouzian, “Problems of Political Development in Iran: Democracy, Dictatorship or Abitrary
Government?”, British Journal of Middle Eastern Studies, Vol. 22, N° 1/2, 1995, p. 9.

129
s’appuyant sur l’armée dont la fonction n’est pas celle, traditionnelle, de combattre les troupes
des souverains étrangers. Pendant la période de formation d’une armée moderne, sous la
férule de Reza Khan, la tâche la plus importante confiée à l’armée est d’étendre le pouvoir du
gouvernement central à travers le pays et de détruire l’ensemble des pouvoirs locaux
autonomes, de désarmer et de pacifier les populations civiles, et de maintenir, une fois établi
la sécurité intérieure389. Il est vrai qu’elle a pour principale composante la division Cosaque,
qui s’est récemment illustrée en Azerbaïdjan, en écrasant la révolte de Sheikh Khiabani, et en
venant à bout du mouvement Jangal, au Gilan. Une fois matées ces révoltes menaçant l’unité
du pays, l’armée en cours de restructuration se voit attribuer la mission d’affaiblir la puissance
militaire des tribus, préalable à toute monopolisation militaire en Iran. Elle reprend ici un
objectif que s’étaient déjà donnés les Qajars au 19ème siècle. Lors de la Révolution
constitutionnelle, la plupart des groupes politiques affichaient aussi à leur programme une
politique de sédentarisation des nomades390.
Les nationalistes iraniens, qui s’emparent du pouvoir dans les années 1920, sont les
héritiers de ces précédents Qajar et constitutionnel. Ils considèrent que la restauration du
pouvoir central demande de mettre fin à la semi-indépendance des grandes tribus, et comptent
bien s’appuyer sur la nouvelle armée pour mener à bien leur projet. Des campagnes militaires
sont menées pour mater les dernières rébellions d’après guerre. Après quelques tentatives
infructueuses, il faut une forte concentration de troupes au Kurdistan pour mater la révolte
d’Isma’il Agha Shikak, alias Simko, en 1922. Suivent de multiples expéditions militaires dans
le Lorestan, menées par le général Amirahmadi qui parvient à pacifier la région, au début de
la décennie suivante. A côté des exemples lors ou kurde, Stephanie Cronin présente la
désintégration du pouvoir bakhtiyari comme le résultat d’une « exploitation des vulnérabilités
politiques et financières des autorités tribales391. » Après la conquête de territoires
récalcitrants au gouvernement central, les chefs locaux sont évincés et remplacés par des
administrateurs militaires392. Le pouvoir central se sert donc de tous les moyens possibles
pour défaire et désarmer les chefs tribaux, concurrents potentiels à l’autorité de l’Etat, à qui
est peu à peu attribué le monopole de la contrainte physique. Le recyclage des Shahsevan du

389
Stephanie Cronin, “Riza Shah and the paradoxes of military modernization in Iran -1921-1941”, in Stephanie
Cronin, The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 39.
390
Kaveh Bayat, “Riza Shah and The Tribes. An overview”, in Stéphanie Cronin, The Making of Modern Iran.
State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 213. p. 213-219
391
Stephanie Cronin, “Riza Shah and the Disintegration of Bakhtiyari Power in Iran. 1921-1934”, in Stéphanie
Cronin, The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 244, P.241.268
392
Stephanie Cronin, The Army and The Creation of The Pahlavi State in Iran, 1910-1926, op. cit. p. 200.

130
royalisme au banditisme393, que décrit Richard Tapper, confirme la perte de légitimité du
recours à la violence de cette grande confédération, qui avait fait la puissance des Safavides.
Sous le commandement de Reza Shah, l’armée mène un travail de longue haleine
d’unification nationale et de renforcement du pouvoir central. Ayant délaissé la tâche
traditionnelle de protection d’un ennemi extérieur, elle montre son extrême fragilité lors de
l’invasion alliée pendant de 1941, à laquelle elle n’oppose qu’une éphémère résistance.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’armée iranienne retrouve sa fonction
originelle pour écraser les Républiques autonome d’Azerbaïdjan et de Mahabad. Néanmoins
au cours de la deuxième partie du 20ème siècle, elle évolue vers une fonction plus classique de
protection du territoire et d’instrument de la politique étrangère. L’objectif qu’on lui avait
assigné au départ semble atteint et les décennies antérieures à la Révolution islamique sont
peu riches en révoltes territorialisées, à l’exception d’une rébellion de basse intensité au
Baloutchistan entre 1969 et 1973. Cette évolution est d’autant plus aisée que les Etats-Unis
attribuent un rôle stratégique à l’Iran, pendant la Guerre froide. Il consiste à protéger le
Moyen-Orient des ambitions soviétiques, c’est-à-dire une fonction classique de protection
contre un envahisseur extérieur. Le CENTO (Central Treaty Organization) rassemble la
Turquie, l’Iran, le Pakistan, le Royaume-Uni et les Etats-Unis dans une alliance dirigée contre
l’URSS. Il fait office d’articulation entre l’OTAN et le Traité de l’Asie du Sud Est. L’Iran,
ayant acquis un rôle stratégique dans le dispositif américain, n’hésite plus à vouloir s’imposer
comme la puissance qui compte dans la région. La doctrine du nationalisme positif de
Mohammad Reza Shah propose de mener la politique étrangère en fonction des seuls intérêts
de la puissance iranienne394. Elle trouve une expression avec la prise des îlots de Tomb et Abu
Musa qui commandent l’entrée du Golfe Persique en 1971, après le retrait britannique de la
zone. L’évolution de la fonction de l’armée est renforcée par la manie de Mohammad Reza
Shah, héritée de son père395, pour les investissements militaires. Avec l’afflux de pétrodollars,
le souverain iranien achète le matériel américain le plus sophistiqué. L’industrie aéronautique
américaine n’hésite pas à livrer des centaines d’appareils ultramodernes à l’armée de l’air
iranienne, qui les reçoit parfois avant l’US Air Force. Il faut aussi former des pilotes iraniens
aux Etats-Unis, plus de 2500, et assurer la maintenance de cette flotte aérienne par du
personnel américain. Au moment de la Révolution, le personnel civil et militaire américain

393
Richard Tapper, Frontiers Nomads of Iran: A Political and social History of the Shahsevan, op. cit., p. 318-
327.
394
Yann Richard, L’Iran: Naissance d’une République, op. cit., p. 276.
395
Stephanie Cronin, “Riza Shah and the paradoxes of military modernization in Iran -1921-1941”, in Stephanie
Cronin, The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 45.

131
s’élève à 50 000 personnes396. En plus de créer une forte dépendance envers les Etats-Unis, de
tels investissements affectent la structure de l’Etat, de plus en plus tourné vers la chose
militaire et une politique étrangère de puissance.
Au cours des années 1950, alors que des régimes hostiles aux Etats-Unis apparaissent
au Moyen-Orient, l’armée se voit déposséder de la fonction de sécurité intérieure. Elle est
confiée à une police politique, la SAVAK, créée en 1957. Elle a pour tâche de protéger le
gouvernement de toute tentative de déstabilisation. Elle est chargée de surveiller l’ensemble
des formations politiques qui puissent remettre en cause les structures officielles existantes.
Elle s’est surtout illustrée dans la lutte contre les communistes, puis les mouvements armés
d’extrême gauche dans les années 1970. Ces derniers par leur mode d’action contribuent à
battre en brèche le monopole de la violence légitime, en affirmant que le recours à la violence
est le seul moyen de lutter contre le régime monarchique. La SAVAK se voit aussi affecter à
la surveillance des groupes ethniques. Sur les six sections politiques, l’une s’occupe des partis
et groupes séparatistes des régions sensibles (Azerbaïdjan, Kurdistan et Khouzestan) ; une
seconde contrôle des partis politiques kurdes et des autres tribus397. Un tel découpage semble
répondre à une logique pour le moins étrange, mais le fait qu’il y ait deux sections démontrent
une sensibilité particulière à l’égard des minorités ethniques, perçues comme intrinsèquement
déstabilisatrice par l’institution398. L’importance acquise par la SAVAK et l’extension de ses
attributions démontrent qu’elle prend le relais de l’armée en tant qu’organisation chargée de
monopoliser la contrainte physique. Mais elle n’a pas de cadre légal et reste exercée de
manière clandestine par un Etat qui en dément l’existence399, à l’exception de la
reconnaissance en forme de bourde de Mohammad Reza Shah au journaliste Eric Rondeau.
Les gouvernants iraniens parviennent à monopoliser la contrainte physique au cours
du 20ème siècle, même s’ils rencontrent de rudes oppositions. L’écrasement de ces dernières
s’inscrit dans la matrice de l’Etat, qui interprète comme une concurrence potentielle toute
mobilisation, empruntant quelques références aux oppositions du passé. A cet égard,
l’Azerbaïdjan, qui s’est montré comme une des provinces les plus rebelles au pouvoir central,
est l’objet d’une attention toute particulière. D’autre part, la réussite de cette entreprise ardue
se manifeste aussi dans la constitution d’un appareil administratif centralisé, qui se veut
l’émanation de l’extension de la puissance de l’Etat.
396
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 140-141.
397
Christian Delannoy, SAVAK, Paris, Stock, 1990, p. 66.
398
Des entretiens avec deux activistes arrêtés par la SAVAK dans les années 1960 et 1970 confirment cette
perception.
399
Hamit Bozarslan, La question kurde. Etats et minorités au Moyen-Orient, Paris, Presses de Sciences po, 1997,
p. 148.

132
2.1.3 La constitution d’un appareil administratif centralisé
Sans vouloir faire un historique de la formation d’un appareil administratif centralisé
en Iran, il est nécessaire d’en présenter les dynamiques majeures car elles ont des effets sur le
type de mobilisation, qui nous intéresse. Pour Jean-François Bayart, il existe une forte
continuité entre la monarchie des Pahlavis et la République islamique ; le second régime
poursuit les processus de centralisation et de rationalisation, initié sous le régime impérial400.
Ils concourent conjointement à une étatisation de plus en plus poussée de la société iranienne.
Une des premiers objectifs de Reza Khan et de son entourage est de se défaire de la
complexe et inefficace bureaucratie, héritée des Qajars, pour constituer une administration
répondant aux critères modernes. Alors qu’elle reposait auparavant sur des relations de
personnes, la loi du 12 décembre 1922 introduit dans l’administration des critères, basés sur le
mérite et la discipline, dans le recrutement de fonctionnaires. Leur rémunération est
hiérarchisée sur le modèle européen avec une échelle régulière de promotion401. Les anciennes
charges administratives qui revenaient à l’entourage des souverains Qajars sont abolies, ce qui
donne un coup d’arrêt à l’aristocratie. La rationalisation, inspirée de l’Occident, touche le
découpage des attributions ministérielles, qui reprend aussi le modèle européen. Dix
ministères sont créés dans la capitale : l’Intérieur, les Affaires Etrangères, la Justice, les
Finances, l’Education, la Poste et le Télégraphe, l’Agriculture, les Routes et l’Industrie. Ils
emploient plus de 90 000 fonctionnaires402. Le pouvoir politique se centralise dans la capitale.
Avec ces réformes, les principes essentiels de la construction de l’Etat que sont
l’institutionnalisation et la différenciation peuvent être mis en pratique. Cependant l’Etat
iranien ne parviendra pas à une pleine différenciation du fait de l’impossibilité de s’appuyer
sur une bourgeoisie active. Il reste lié aux classes dirigeantes traditionnelles, tout en essayant
de s’affranchir du clergé et des chefs tribaux. On prendra les exemples des ministères de la
Justice et de l’Intérieur qui sont l’enjeu d’importantes transformations, permettant
l’institutionnalisation de l’Etat.
Le Ministère de la Justice subit plusieurs grandes réformes pour déposséder le clergé
de ses prérogatives. Des juristes laïcs, souvent formés en Europe, s’attèlent à la rédaction de
nouveaux codes pour remplacer la Shari’a, sous la direction de ‘Ali Akbar Davar, le Ministre
de la justice. Un nouveau code civil entre en vigueur le 10 mai 1928. Un code pénal est aussi

400
Jean-François Bayart, “Les trajectoires de la République en Iran et en Turquie : un essai de lecture
tocquevillienne”, in Ghassan Salamé (éd.), Démocraties sans démocrates, Paris, Fayard, 1994, p. 373-396.
401
Amin Banani, The Modernization f Iran, 1921-1941, Stanford, Stanford University Press, 1961, p. 59-60.
402
Ali M. Ansari, Modern Iran since 1921, London, Pearson Education, 2003, p. 45.

133
compilé. Même s’ils conservent de nombreux principes hérités de la loi islamique, ces codes
servent dans des tribunaux laïcs qui prennent le pas sur les tribunaux religieux. Ces derniers
disparaissent implicitement en 1936 par une loi qui oblige les juges à avoir effectué trois
années d’étude à l’université ou à l’étranger. En 1932, une loi place tout le travail notarié sous
l’autorité du Ministère de la justice. C’est un nouvel empiètement sur les prérogatives des
clercs qui perdent là une partie de leur revenu, à moins d’accepter de passer un examen
d’Etat. La laïcisation rapide de la justice fait perdre au clergé ses fonctions judiciaires et une
partie de son statut social.
Le Ministère de l’Intérieur est lui aussi profondément réformé pour remplir ses
ambitieuses attributions. Il est chargé du maintien de l’ordre et de l’application des lois, mais
aussi de la conscription, et plus anecdotiquement des élections. Il s’appuie sur une
administration provinciale rationalisée en accord avec le manifeste du Parti réformiste de
Davar de 1923403. L’ancien découpage administratif avec les grandes provinces historiques
(iyalat) est abandonné. Le pays est divisé en ostan. Ils sont eux-mêmes divisés en shahrestan,
puis en bakhsh, et en dehestan. A la tête des ostan et des shahrestan sont respectivement
nommés par le Shah des ostandar et des farmandar. Le nouveau découpage administratif se
fait au détriment de l’Azerbaïdjan dont le territoire est scindé en deux ostan, l’Azerbaïdjan de
l’ouest et l’Azerbaïdjan de l’Est, dont la partie sud est rattachée à d’autres provinces. Ce
redécoupage administratif entérine la perte de spécificité de l’Azerbaïdjan. Il n’est plus cette
grande province du nord-ouest du pays, que gouverne le prince héritier, mais est dissous en
plusieurs provinces. Sa dissolution se poursuit avec la création de la province d’Ardebil, qui
est détachée de l’Azerbaïdjan oriental en 1993.

403
Ibid. p. 35.

134
135
La formation d’un appareil administratif centralisé rejaillit sur les provinces où chaque
ministère dispose d’un représentant placé sous la surveillance étroite du préfet. Ils deviennent
les agents des « processus actifs et variés qui aboutissent à l’instauration de l’Etat404. » Sa
présence dans les provinces est de plus en plus visible avec la construction de bâtiments
administratifs, de casernes, la venue de fonctionnaires toujours plus nombreux. Les provinces
y perdent une partie de l’autonomie dont elles jouissaient autrefois du fait de l’éloignement et
de la faiblesse du pouvoir central. La perte se poursuit avec l’extension continue du domaine
d’intervention de l’Etat durant le 20ème siècle. Au départ centré sur les fonctions régaliennes,
il s’étend aux domaines économiques, culturels et sociaux. Avec l’avènement de la
République islamique, la logique de l’appareil administratif centralisé est quelque peu
entravée. En effet, apparaissent de nouvelles institutions qui se trouvent sous la tutelle directe
du Guide. Elles sont loin de se limiter à la seule question religieuse, mais interviennent dans
des domaines variés, qui étaient auparavant du seul ressort de l’Etat. Cette « maison du
Guide » accentue la logique de dépossession du corps social, amorcé par la formation de
l’Etat. Elle rejaillit dans chaque province par l’intermédiaire du représentant du Guide,
l’Imam Jom’e. Contrôlant les institutions dépendantes du Guide, son autorité concurrence
celle du préfet.
Pour Ted Gurr, une histoire collective d’autonomie perdue suscite généralement les
séparatismes et les rébellions405, » d’autant plus que la perte n’est pas compensée par la
reconnaissance de pouvoirs locaux. Les municipalités ne font pas le poids face aux
représentants des administrations centrales. Malgré la Constitution qui prévoyait la création
de conseils locaux, la République islamique ne fait guère mieux. C’est à reculons et presque
vidé de leur sens que les décrets d’application pour les assemblées locales, sont signées. Il
faut attendre 1999 pour que ces représentants locaux soient élus démocratiquement, sans que
cela ne permette à ces assemblées d’émerger en tant que lieu effectif d’exercice du pouvoir.
La décentralisation reste balbutiante et l’Etat central conserve la main mise sur le pouvoir
même à l’échelon local.
Tout au long du 20ème siècle s’impose en Iran un appareil administratif de plus en plus
puissant et centralisé, qui intervient dans des domaines de plus en plus variés de la vie sociale.
Il dépossède peu à peu des provinces de la forte autonomie dont elles disposaient auparavant.

404
Martine Kaluszynski, Sophie Wahnich (éd.), L’Etat contre la politique ? Les expressions historiques de
l’étatisation, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 6.
405
Ted R. Gurr, “Why Minorities Rebel: A Global Analysis of Communal Mobilization and Conflict Since
1945”, International Political Science Review, op. cit., p. 188.

136
En ce qui concerne l’Azerbaïdjan, il conduit aussi à désingulariser cette province qui en vient
à ressembler à toutes les autres.

2.1.4 La guerre contre l’Irak : un aboutissement du processus d’étatisation ?


La longue guerre, que doit mener l’Iran contre l’Irak entre 1980 et 1988, a été
interprétée comme le signe du parachèvement de l’intégration nationale : la minorité arabe du
Khouzestan, région que revendique Saddam Hussein, reste fidèle à Téhéran ; les opposants à
la République islamique, qu’ils appartiennent aux milieux royalistes ou aux Mojahedin, se
déclarent prêts à défendre la patrie ; des centaines de milliers d’hommes montent au front
décidés à mourir pour sauver la Révolution ; tout un pays se range derrière le régime pour
soutenir l’effort de guerre. Il est vrai que le rôle de la guerre dans le renforcement de la
construction nationale est connu. Déjà Georg Simmel disait que ses effets étaient doubles :
« La guerre a besoin d’une centralisation poussée du groupe406 » et « une guerre avec
l’extérieur est parfois la dernière chance dont dispose un Etat menacé par les antagonismes
internes de dépasser ses divisions407. » Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard
vont jusqu’à comparer les conséquences de la Guerre contre l’Irak à ceux de la Première
Guerre mondiale en Europe408. Qu’en est-il réellement ? La guerre permet-elle un
renforcement considérable de l’Etat en Iran ?
Pour Charles Tilly, la concurrence militaire entre les Etats a pour effet de les
« conduire tous dans la même direction générale. Elle sous-tend à la fois la création et la
prédominance ultime de l’Etat national409. » La guerre, par ses exigences financières,
administratives et disciplinaires, est un facteur déterminant dans l’affermissement des
structures étatiques. Le conflit exerce une pression financière importante sur l’Iran qui doit
trouver les ressources nécessaires à la poursuite des combats. Ayant rompu avec ses
principaux partenaires économiques, l’Iran est contraint à chercher de nouveaux fournisseurs,
comme la Chine ou la Corée du Nord, mais surtout à ne compter que sur lui-même410. En
plus, tant la détérioration des infrastructures pétrolières que la baisse du cours des
hydrocarbures diminue automatiquement les recettes de l’Etat. Il est contraint de réduire
drastiquement les dépenses d’investissement pour se concentrer sur les seules dépenses

406
Georg Simmel, Sociologie. Etudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 328.
407
Ibid., p. 339.
408
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 196.
409
Charles Tilly, Contraintes et capital dans la formation de l’Europe (990-1990), op. cit., p. 163
410
Rappelons que Téhéran se fournit aussi en armes auprès d’Israël et des Etats-Unis.

137
courantes411, sans pour autant réaliser un effort budgétaire énorme pour soutenir l’effort
militaire412. L’Etat doit aussi mettre en place un système de rationnement des denrées de
première nécessité. Il est géré par de nouvelles organisations créées à cette occasion. Le
contrôle de l’Etat sur l’économie, imposé par la guerre, se combine avec les principes
socialisants de la Révolution, mis en application avant même la ratification de la Constitution
par referendum, avec la nationalisation de pans entiers de l’économie. L’ensemble des
secteurs stratégiques passent aux mains de l’Etat tandis que les fondations, qui occupent une
place majeure dans l’économie nationale, viennent en complément du secteur public stricto
sensu413. Ainsi, la guerre conforte l’emprise de l’Etat sur l’économie, sans pour autant
développer les capacités de son système fiscal.
Pour soutenir l’effort de guerre d’un pays attaqué, l’Etat doit imposer une application
rapide et stricte des directives gouvernementales, qui répondent aux intérêts stratégiques du
pays. La pression militaire étant exercée sur la frontière ouest du pays, l’Etat est amené à faire
basculer le centre de gravité vers l’est. Ce sont d’abord les infrastructures pétrolières très
endommagées, du Khouzestan occupé, qui sont déplacées plus à l’est. Les bombardements
aériens qui touchent les principales villes iraniennes dans la deuxième partie de la guerre
découragent l’Etat d’investir dans ces zones au profit des villes, que ne peuvent atteindre les
missiles irakiens. Cependant, la République islamique se garde d’imposer des directives qui
auraient pu sembler trop contraignantes pour la population et se contente de mobiliser ses
éléments les plus fidèles. La mobilisation générale n’est jamais décrétée et le gouvernement
se limite à porter à deux ans la durée du service militaire. L’immigration massive des classes
moyennes modernes que connaît le pays pendant les années 1980, est aussi celle de
réfractaires au combat que le gouvernement ne s’estime pas obligé de retenir. Il se montre
aussi compatissant envers les nombreux déserteurs qui, au lieu d’être réexpédiés au front
voire fusillés, sont renvoyés dans leurs casernes414. Finalement, malgré l’invasion du
territoire, l’Iran n’a enrôlé dans l’armée, à un moment donné, que 2% de la population totale
du pays415. Les troupes iraniennes sont donc principalement constituées de l’armée régulière
et de volontaires.

411
Thierry Coville, L’économie de l’Iran islamique entre ordres et désordres, op. cit., p. 60.
412
Patrick Clawson, “The Impact of the Military on Iran’s Economy”, in Thierry Coville (éd.), L’économie de
l’Iran islamique. Entre l’Etat et le marché, Louvain, Peeters, 1994, p. 69-83.
413
Ali Rashidi, “The Process of De-Privatisation in Iran after the Revolution of 1979”, in Thierry Coville (éd.),
L’économie de l’Iran islamique. Entre l’Etat et le marché, op. cit., p. 37-67.
414
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 187.
415
Patrick Clawson, “The Impact of the Military on Iran’s Economy”, in Thierry Coville (éd.), L’économie de
l’Iran islamique. Entre l’Etat et le marché, op. cit., p. 79.

138
A bien des égards, la guerre contre l’Irak ne conduit pas à la prédominance ultime de
l’Etat national. Plutôt que d’attribuer aux institutions existantes les nouvelles prérogatives
qu’exigent la situation de guerre, les dirigeants de la République islamique font le choix de
créer des entités nouvelles qui viennent dédoubler les anciennes. Ils pensent ainsi pallier une
éventuelle défaillance des institutions étatiques, jugées trop liées à l’Ancien Régime. Le cas le
plus caractéristique est celui de l’Armée des Gardiens de la Révolution (Sepah-e pasdaran-e
enqelab-e eslami). Dès les premiers jours de la Révolution, à l’initiative d’Ebrahim Yazdi, le
gouvernement provisoire s’emploie à créer de toute pièce une force militaire loyale qui puisse
contrecarrer les velléités putschistes supposées de l’armée régulière, et réprimer les éventuels
ennemis de l’intérieur. L’Armée des Gardiens de la Révolution islamique gagne ses lettres de
noblesse dans la guerre Iran-Irak où elle forme un corps d’élite rassemblant la fine fleur de la
génération révolutionnaire. Chargée des missions les plus délicates, l’Armée des Gardiens
étend son champ d’action et gagne en autonomie. Elle dispose de forces terrestres, marines,
aériennes, d’industries d’armement et de son propre service de renseignements. En plus, elle
joue un rôle considérable dans l’encadrement des basidji, ces jeunes militants islamistes,
mobilisables à tout moment. Après la guerre, l’Armée des Gardiens s’institutionnalise, tout en
voyant ses anciens membres investir avec succès les sphères politique et économique. Son
institutionnalisation montre que la guerre contre l’Irak n’a pas seulement été dans le sens
d’une extension de la centralisation et de la concentration du pouvoir dans les mains de l’Etat,
mais a aussi conduit à une privatisation d’attributions traditionnelles de l’Etat, vers des
organisations gravitant autour de l’Etat. Le cas est relativement similaire pour les fondations
dont la création est directement liée à la guerre. La fondation des martyrs (bonyad-e shaid),
affectée à la prise en charge des vétérans et de leur famille, est devenue un vaste conglomérat
d’entreprises, en plus de ses activités caritatives. Idem pour la Fondation des réfugiés de
guerre (bonyad-e omur mohajerin-e tahmili), chargée des familles de réfugiés et de la
reconstruction des espaces détruits par la guerre416.
Au niveau disciplinaire, la République islamique profite de la guerre pour épurer et
imposer son contrôle sur l’ensemble de la société. La révolte qui agite le Kurdistan est
durement réprimée par l’Armée des Gardiens de la Révolution, qui n’hésite pas à intervenir
avec des armements lourds. Les mouvements de gauche sont peu à peu éliminés du jeu
politique, victimes de la répression qui s’abat méthodiquement sur eux. La répression touche
aussi l’ensemble de la population avec les contrôles incessants des différents comités, chargés

416
Suzanne Maloney, “Agents or Obstacles? Parastatal Foundations and Challenges for Iranian Development”,
in Parvin Alizadeh (ed.), The Economy of Iran. The Dilemmas of an Islamic State, op. cit., p. 151.

139
de faire régner l’ordre moral islamique. Ils développent leur contrôle sur l’ensemble du pays
et viennent en relais des appareils de répression de l’Etat et étend aux provinces reculés. C’est
peut être là que la Guerre renforce encore le caractère fort de l’Etat iranien. En dépit de
nombreuses et vives oppositions, la République islamique parvient à se maintenir. La
continuité de l’Etat iranien est assurée, même s’il peut toujours être contesté.

La construction d’un Etat fort en Iran est principalement le résultat d’une


monopolisation de la contrainte qui n’a pas été sans difficulté. Il doit essuyer la résistance des
acteurs sociaux traditionnels pour parvenir à les déposséder de leurs prérogatives politiques, et
leur retirer leur autonomie. La monopolisation de la contrainte s’est faite contre l’Iran des
tribus et des provinces : l’enjeu est d’affaiblir coûte que coûte leur puissance et de briser leur
appareil politique centralisé. L’Azerbaïdjan y perd l’autonomie et le statut spécial dont il
jouissait pour être divisé en plusieurs provinces aux prérogatives limitées. Par contre, la
monopolisation fiscale reste inaboutie, ce qui empêche l’Etat de s’assurer une forte légitimité.
La Guerre contre l’Irak ne permet pas de considérablement renforcer la puissance de l’Etat, ni
d’assurer une extension de la monopolisation fiscale. Le règne de l’Etat continue d’être
encadré par les limites de sa propre puissance. Historiquement la concentration du pouvoir
militaire et fiscal dans un appareil administratif centralisé, va de pair avec la nationalisation
de cette puissance417. Pour compenser sa faible légitimité, l’Etat se donne seul la mission
d’assurer la nationalisation de la société iranienne.

2.2 L’Etat et la nationalisation de la société iranienne


L’une des caractéristiques de l’Etat dans le monde actuel est d’être une puissance
identitaire418. Elle est particulièrement développée dans le cas iranien, du fait de la
simultanéité de la construction de l’Etat et de la promotion de l’identité nationale. En effet,
l’Etat défend l’appartenance nationale, la seule référence légitime, afin de dépolitiser les
appartenances primaires. Les objectifs sont d’uniformiser la société pour que les valeurs
particularistes n’aient plus le droit de citer dans l’espace public et de donner à chaque individu
une même identité nationale, l’identité nationale dépend du type idéologique de nationalisme
dominant le champ politique. Ainsi les conflits, jugés traditionnels et liés à la diversité de la
société iranienne, sont censés disparaître au profit d’une concorde approuvée de tous les

417
Yves Déloye, “Etat, nation et identité nationale : pour une clarification conceptuelle”, in Noëlle Burgi (éd.),
Fractures de l’Etat-nation, Paris, Kimé, 1994, p. 155.
418
Henri Lefèbvre, De l’Etat, Paris, 1978, 10/18, 4 t..

140
Iraniens. L’Etat n’hésite pas à interdire tout ce qui pourrait maintenir les appartenances
primaires. Un décret de 1923 proscrit l’usage des langues autres que le persan dans les écoles
d’Azerbaïdjan et du Kurdistan419. L’usage des langues régionales est interdit dans l’ensemble
des établissements publics, comme l’enseignement et la publication de textes en langue autre
que le persan. Sous la République islamique, le sunnisme n’a droit de citer que dans les
régions périphériques où il est majoritaire : aucune autorisation de construction de mosquée
sunnite n’est accordée à Téhéran, tandis que d’autres sont détruites.
Pour mener à bien sa politique d’assimilation, l’Etat iranien a recours à la panoplie
classique de dispositifs utiles dans ces circonstances, école, armée, urbanisme, etc. Mais la
hiérarchisation des objectifs donnés aux nouvelles institutions répond d’abord à la promotion
de l’identité nationale, plus qu’à la satisfaction d’un service pour la population : tout est bon
pour promouvoir une identité stato-nationale. Menée tambour battant, cette politique conduit à
des modifications parfois brutales de la frontière entre l’espace public et l’espace privé420.
L’espace publique devient un espace nettement différencié où s’exprime d’abord
l’appartenance à la communauté nationale. L’espace privé devient lui le refuge de toutes les
valeurs particularistes dont l’expression n’est plus légitime dans l’espace public. Les
multiples appartenances (guilde, confréries, ethnies, tribus), porteuses de liens de solidarité,
doivent s’effacer au profit de l’identité nationale. Cela ne veut pas dire leur disparition mais
leur dépolitisation, au sens où elles doivent perdre toute logique de solidarité. Une telle
entreprise de nationalisation s’effectue sur un territoire et des individus précis que l’Etat
s’emploie à contrôler. Elle nécessite de clôturer l’espace de l’identité nationale pour le
différencier de l’étranger. Tous ces processus conduisent conjointement à une nationalisation
de la société impulsée et voulue par l’Etat.

2.2.1 La monopolisation par l’Etat de la fabrication de l’identité nationale


L’Etat a de nombreux moyens à sa disposition, pour mener à bien la nationalisation de
la société qu’il entend diriger seul, sans que se fasse entendre une voie discordante. Ces
moyens sont classiques, comme l’école ou l’armée, qui doivent relayer dans l’ensemble de la
société les nouvelles valeurs et appartenances promues par le nationalisme, qu’il soit
d’inspiration occidentale ou islamique. L’Etat n’hésite pas non plus à intervenir directement
sur l’environnement pour donner à voir de l’uniformité, gage d’une identité nationale partagée

419
Shahrzad Mojab, Amir Hassanpour, “The Politics of Nationality and Ethnic Diversity”, in Saeed Rahnema,
Sohrab Behdad (ed.), Iran after the Revolution: Crisis of an Islamic State ,op. cit., p. 231.
420
Yves Déloye, “Etat, nation et identité nationale : pour une clarification conceptuelle”, in Noëlle Burgi,
Fractures de l’Etat-nation, op. cit., p. 157.

141
par tous les Iraniens. Cependant, l’Etat dans sa monopolisation de la fabrication de l’identité
nationale bute contre le contenu équivoque du nationalisme iranien. En dépit d’une forte
continuité dans la conduite des politiques publiques, il existe une opposition dans le contenu
donné à l’identité nationale, liées aux différentes conceptions du nationalisme en vigueur dans
l’appareil d’Etat.

2.2.1.1 Eduquer la nation


Parmi les dispositifs utilisés pour diffuser l’identité nationale par l’Etat, le système de
socialisation civique est déterminant. L’école devient un instrument privilégié du nationalisme
grâce à une éducation nationale qui doit former l’ensemble des générations montantes. Elle
doit jouer un rôle crucial dans le processus d’acculturation. Les nationalistes iraniens l’ont
bien compris et lui assignent un objectif de transformation complète de la société qui n’est pas
sans rappelé celui que donnèrent les Révolutionnaires français à la même institution421. Cette
fonction perdure sous la République islamique, même si le contenu de l’enseignement connaît
un profond changement, conforme à l’évolution du contenu idéologique du nationalisme
iranien.
D’abord, il est nécessaire de rappeler que les transformations du système éducatif
iranien sous Reza Shah ne se réalisent pas ex nihilo. Des écoles modernes existent ; elles ont
déjà formé des générations d’individus appartenant à l’intelligentsia ou aux nouvelles classes
moyennes422. Elles répondent à une demande sociale croissante pour une éducation moderne,
capable de délivrer des savoirs utiles et profitables dans le monde contemporain. Avec
l’arrivée au pouvoir de Reza Shah, ces écoles modernes connaissent un saut plus qualitatif que
quantitatif : elles deviennent l’instrument privilégié de diffusion du nationalisme
occidentaliste. En premier lieu, il faut mettre en place un corpus unique auquel puisse se
référer l’ensemble des acteurs de la socialisation civique. Cette entreprise reste aléatoire avant
la création d’institutions centralisées comme le fahrangestan423 ou le Ministère de
l’Education. Ce dernier a pour mission d’unifier et séculariser le système éducatif. A partir de
1928, il commence à publier les premiers livres scolaires. En 1939, il est capable de produire

421
Mona Ozouf, L’école de la France. Essais sur la Révolution, l’utopie et l’enseignement, Paris, Gallimard,
1984.
422
David Menashri, Education and the making of Modern Iran, op. cit.
423
John R. Perry, “Language Reform in Turkey and Iran”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 17.
N°3, 1985, p. 295-311.

142
sa première série de livres pour l’ensemble du cursus scolaire dans tout le pays424. Depuis
lors, l’Etat n’abandonnera plus son monopole sur le contenu des livres scolaires.
En parallèle, le Ministère de l’Education met en place un premier curriculum pour
l’éducation primaire et secondaire. Il propose aussi des enseignements d’histoire et de
géographie qui reprennent les concepts linguistiques et territoriaux du nationalisme
occidentaliste. Il met l’accent sur la langue persane qui représente une partie importante des
enseignements. L’apprentissage du persan est présenté par le régime comme le moyen de
participer pleinement à la modernisation du pays et à sa propre ascension sociale425. Par
contre, aucun enseignement des autres langues parlées en Iran n’est prévu, ce qui contribue
encore plus à dévaloriser l’usage de ces langues comparé au persan. Il est intéressant de noter
que l’arabe est éliminé du primaire en 1930, pour ne plus être enseigné qu’à partir du
secondaire426. Ce corpus est unique et en cela possède une visée nationale : il doit donner à
chaque enfant iranien la même éducation, et donc le sentiment d’appartenance à une même
nation.
Un autre de ses objectifs affichés est de provoquer le phénomène de diglossie pour que
les Iraniens non persanophones, le deviennent et perdent leur langue maternelle. Un effort
particulier est mené en leur faveur avec un projet éducatif spécifique pour les tribus, lancé en
1929. Le budget initial de 100.000 $ prévoit de créer des écoles spécifiques pour les enfants
où l’enseignement se fasse uniquement en persan427. L’attention portée aux les non
persanophones montre bien qu’en Iran, le lien entre école et nationalisme n’est pas
simplement celui que décrit Ernst Gellner. Le système éducatif des Pahlavis n’est pas
seulement là pour assurer une exoéducation et répondre aux demandes d’une société
industrielle, basée sur une technologie évolutive, générant une forte mobilité
professionnelle428. Le système antérieur le faisait déjà. L’innovation du système éducatif des
Pahlavis réside bien dans la fonction de dépolitisation des appartenances primaires,
essentiellement celles liées à la langue. C’est aux enseignants, « les agents du
changement429, » que revient d’assurer cette fonction. Ils ont pour mission de répandre la

424
Rudi Matthee, “Transforming Dangerous Nomads into useful Artisans, Technicians, Agriculturalists”, in
Stephanie Cronin (ed.), The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p.
125.
425
Fred Halliday, Iran: Dictatorship and Development, Londres, Penguin Books, 1979, p. 216.
426
Rudi Matthee, “Transforming Dangerous Nomads into useful Artisans, Technicians, Agriculturalists”, in
Stephanie Cronin (ed.), The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p.
125.
427
Ibid., p. 132.
428
Ernst Gellner, Nations et nationalismes, Paris, Payot, 1989.
429
Reza Arasteh, Education and Social Awakening in Iran, Leiden, E. J. Brill, 1962, p. 86-95.

143
socialisation civique que désire l’Etat au sein des générations montantes. Pour les générations
formées dans ce nouveau système éducatif, le nationalisme occidentaliste devient une
composante de leur habitus. Cet habitus est plus développé pour ceux qui ont la possibilité de
suivre un long cursus qui les emmène jusqu’aux études secondaires, voire supérieures.
Par contre, le système éducatif est l’objet d’un rejet de la part des segments
traditionnels de la société qui réprouvent le modèle d’une école laïque et mixte, proposée par
la monarchie. Elle bouscule la frontière entre l’espace public et l’espace privé au nom de
l’intrusion d’une identité stato-nationale, seule légitime. Ce système éducatif est l’objet d’une
critique islamiste qui se fait de plus en plus constructive en proposant un modèle alternatif
avec ‘Ali Shari’ati430. La critique gagne en soutien avec l’extension rapide de la scolarisation
à partir des années 1960. Elle se trouve exaucée avec la République islamique qui fait de
l’islamisation de l’école un enjeu prioritaire. Elle est appelée à inculquer aux nouvelles
générations les valeurs révolutionnaires et islamiques du régime. L’Etat garde la haute main
sur les réformes devant aboutir à l’islamisation de l’école, tant au niveau du changement des
programmes scolaires, de la réécriture des manuels, de la sélection et de la formation des
enseignants, et l’interdiction de la mixité431.
En ce qui concerne le difficile rapport à la nation pour un régime islamiste, le système
éducatif s’essaie à réconcilier l’appartenance régionale, nationale et religieuse
(internationale), comme le montre Nouchine Yavari d’Hellencourt pour les manuels
scolaires432. Cependant, ce sont les dimensions islamique-chiite et persane qui sont valorisées
et présentées dans une sorte de symbiose iranienne. Une telle conception de l’identité
iranienne offre peu de place aux sunnites et aux minorités ethniques pour se reconnaître dans
la nation. Il n’est alors guère étonnant que la République islamique n’ait jamais permis
l’application des dispositions constitutionnelles prévues à l’article 15, qui reconnaissent
l’usage des langues locales pour l’enseignement de leur littérature dans les écoles433. Les
analyses de Shahrzad Mojab et Amir Hassanpour prennent ici tout leur sens : tout en rejetant
le nationalisme comme un concept importé de l’Occident, l’approche de la question ethnique

430
Saeed Paivandi, Religion et éducation en Iran. L’échec de l’islamisation de l’école, Paris, L’Harmattan, 2006,
p. 45-70.
431
Ibid., p. 82-88.
432
Nouchine Yavari d’Hellencourt, “Ethnies et ethnicité dans les manuels scolaires iraniens”, in Jean Pierre
Digard (éd.), Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, op. cit., p. 247-265.
433
Les minorités religieuses non musulmanes bénéficient d’une certaine autonomie pour leur système
d’enseignement.

144
et la pratique politique dans la République islamique s’apparente à celle des Pahlavis434. Cette
continuité confirme la thèse de l’échec de l’islamisation de l’école435. La même situation se
retrouve au niveau universitaire. Par exemple, le site de l’Université de Tabriz reste plus
qu’évasif sur la fondation de l’Université. Aucune mention n’est faite du Gouvernement de
Pishevari, ni des raisons de la fermeture de l’Université, l’année suivante436. Idem pour la
question de l’enseignement du turc dans cette institution, qui a été plusieurs fois repoussé.
En dépit d’indéniables succès en matière d’alphabétisation en persan et
d’augmentation du niveau général d’éducation accomplis dans les quatre dernières décennies,
le système éducatif n’a que partiellement réussi à devenir l’instrument du nationalisme
iranien. Le contenu idéologique différent, que lui donnent successivement les Pahlavis et la
République islamique, ne facilite pas la mission d’acculturation assignée au système scolaire.
Il trouve un précieux allié dans l’institution militaire, qui reçoit une mission similaire dès la
mise en place d’un système de conscription. Elle a aussi pour but de renforcer l’attachement à
la nation et d’affaiblir la prégnance des affiliations primaires.

2.2.1.2 Servir la nation


Dans son histoire de la modernisation de la France, Eugen Weber insiste sur
l’importance de la conscription comme agent d’acculturation. Il le qualifie d’aussi puissant
que l’école, dont on parle bien davantage dans le cas de la France437. En ce qui concerne
l’Iran, la conscription joue aussi un rôle essentiel dans le processus d’acculturation des jeunes
hommes. En plus, l’Etat iranien crée aussi des formes de volontariat pour les jeunes qui elles
aussi se révèlent être des techniques de dépolitisation des appartenances primaires.
Jusqu’au début des années 1920, l’armée s’appuie sur des méthodes traditionnelles de
levée de troupes au sein des tribus. Ces méthodes commencent à entrer en contradiction avec
la politique de désarmement des tribus et de renforcement du gouvernement central que
souhaite mener Reza Khan. La seule alternative semble d’introduire un service militaire
universel et obligatoire pour faire de l’armée le fer de lance de la modernisation du pays. Sans
rencontrer une véritable opposition, Reza Khan fait passer un texte en juin 1925 pour
introduire la conscription. Il met fin au système ancien et instaure un service militaire

434
Shahrzad Mojab, Amir Hassanpour, “The Politics of Nationality and Ethnic Diversity”, in Saeed Rahnema,
Sohrab Behdad (ed.), Iran after the Revolution: Crisis of an Islamic State, Londres, I.B. Tauris, 1995, p. 229-
247.
435
Saeed Paivandi, Religion et éducation en Iran. L’échec de l’islamisation de l’école, op. cit.
436
http://www.tabrizu.ac.ir/show.asp?menu=2, 18/09/2007
437
Eugen Weber, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, in La France de nos
aïeux,op. cit., p. 362.

145
universel. Tous les hommes ayant atteint l’âge de 21 ans, à l’exception des clercs et étudiants
en religion doivent effectuer deux ans de service en uniforme et rester plusieurs années
réservistes. Les promoteurs de la conscription ne cachent pas sa fonction d’acculturation et de
promotion de l’identité nationale. Le texte de loi, souligne qu’elle « donne à l’armée un
caractère national et que chaque famille dans le pays ressentira un intérêt pour la défense de la
nation et son indépendance438. » En plus, la conscription ne fait aucune différence entre les
Iraniens, tous susceptibles d’être enrôlés. L’interdiction traditionnelle faite au non musulman
de porter les armes disparaît, symbolisant le triomphe de l’identité nationale sur l’identité
religieuse et communautaire439.
Cependant la conscription peine à être mise en place efficacement. L’absence de
recensement efficace et le faible contrôle du gouvernement sur le territoire rendent difficile le
recrutement dans le centre du pays et quasi impossible dans les provinces périphériques. En
plus, la mesure est mal accueillie par la population qui n’hésite pas à montrer son hostilité
dans les villes du sud de l’Iran et à Tabriz, ou lors des révoltes tribales de 1929440. Mais, peu à
peu, le pouvoir central réussit à imposer la conscription : les effectifs de l’armée passent de
42 000 en 1930 à 127 000 en 1941441. Une fois enrôlés, les jeunes hommes sont appelés à se
désolidariser de leurs attaches communautaires et sont exposés à l’idéologie nationaliste,
comme l’explique Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard : « Dans l’esprit de
Reza Khan, la nouvelle loi facilitait un brassage interethnique et une acculturation minimale à
la modernité. Progressivement, l’armée devint ainsi le laboratoire d’une identité nationale, où
étaient expérimentées des réformes de la langue pour supprimer les mots d’origine arabe442. »
La mise en place de la conscription constitue une rupture profonde dans la vie de gens
ordinaires avec l’intrusion du militaire et la découverte de l’institution la plus en pointe de
l’Etat en modernisation. Là aussi, la frontière entre l’espace public et l’espace privé est
reconfigurée : l’Etat n’hésite plus à entrer dans la vie des gens et à en extirper les éléments les
plus dynamiques pour les acculturer pendant quelques années, souvent loin de leur terroir. Ce
processus ne va que s’accélérer au fil des ans, avec l’universalisation effective du service
militaire, liée à des recensements de plus en plus fiables et à un quadrillage croissant du

438
Stephanie Cronin, The Army and The Creation of The Pahlavi State in Iran, 1910-1926, op. cit., p. 127.
439
Ibid.
440
Stephanie Cronin, “Riza Shah and the paradoxes of military modernization in Iran -1921-1941”, in Stephanie
Cronin, The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 43.
441
Ibid. p. 44.
442
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 79.

146
territoire national443. D’autre part, la conscription a aussi des effets sur la composition
ethnique de l’armée, traditionnellement dominée par les Turcs. Leur prépondérance s’atténue
conduisant à une plus grande représentativité de la société au sein de l’armée444. Le corps des
officiers commence lui aussi à mieux représenter la diversité iranienne. Les Turcs perdent leur
position privilégiée dans l’institution militaire qu’ils contrôlaient en partie auparavant.
Des mesures prises dans le cadre de la Révolution blanche offrent une alternative aux
jeunes conscrits : au lieu d’effectuer leur service militaire, ils peuvent s’engager dans des
corps de volontaires aux missions variées. Les corps de la santé ou de l’éducation accueillent
ainsi plusieurs dizaines de milliers de recrues dont la mission est de moderniser les villages
iraniens encore reculés, par l’accès à l’éducation et la santé. En plus de ces nobles missions,
les volontaires doivent devenir des agents d’intégration en diffusant l’identité nationale dans
les endroits les plus reculés du pays445. L’adjonction de programmes parallèles et spécifiques
pour les nomades et les religieux montrent l’attention toute particulière que porte le
gouvernement à ces populations jugées arriérées et opposées à la modernisation du pays. La
République islamique reprend une partie de cet héritage, en l’accommodant selon ses
présupposés idéologiques, avec la création de Jahad-e sazandegi (la lutte pour la
reconstruction). Il doit permettre aux coins reculés du pays de se moderniser plus rapidement
grâce au concours de jeunes urbains venus aider dans les villages.
Comme ailleurs, la conscription s’avère être un puissant outil à la disposition de l’Etat
iranien pour acculturer les générations montantes de jeunes hommes. Dans son ambition de
rendre identique, l’Etat iranien ne se limite pas à vouloir former des individus ayant rompu
avec leurs affiliations primaires, il cherche aussi à nationaliser l’environnement dans lequel
évolue la population.

2.2.1.3 Nationaliser l’environnement


En intervenant sur l’environnement, l’Etat entend modifier les conditions extérieures,
susceptibles d’agir sur les activités humaines pour les rendre conformes à l’identité nationale
qu’il promeut. Son intervention a lieu tant dans le domaine public que privé afin d’exclure les
marqueurs identitaires, jugées non conformes à la conception de la nation en vigueur, au
profit de ceux promus.

443
Il est possible de s’interroger sur le potentiel d’acculturation du fait des évolutions récentes de la conscription
sous la République islamique. La multiplication des exemptions ou la proximité des lieux d’origine de ceux de
casernement contribuent à l’affaiblir.
444
Stephanie Cronin, The Army and The Creation of The Pahlavi State in Iran, 1910-1926, op. cit., p. 228.
445
Farian Sabahi, The Literacy Corps in Pahlavi Iran (1963-1979). Political, Social and Literary Implications,
Lugano, Sapiens, 2002, p. 92.

147
Le premier domaine public où intervient l’Etat est le paysage, lato sensu la partie d’un
pays présenté à un observateur. Il n’est pas aisé pour un pays comme l’Iran, du fait de la
variété de ses terroirs, de déterminer un paysage à la fois emblème et résumé de la nation.
C’est plutôt au niveau du paysage urbain que l’Etat imprime sa marque. Tant la dynastie des
Pahlavis que la République islamique cherchent à rendre conforme l’architecture à leur
conception de l’identité nationale. Le style architectural des monuments de l’époque de Reza
Shah est repris des bâtiments occidentaux, même si quelques apports donnent une touche
d’inspiration pré-islamique, avec l’incorporation d’éléments décoratifs sassanides ou
achéménides. A Téhéran, le parlement, les musées, la gare, les banques ou les ministères
représentent très bien ce style Pahlavi446. Les villes de province restent un peu en retrait par
rapport à ce style architectural.
Sous la République islamique, les grandes fresques à message idéologique ou
représentant des martyrs envahissent les murs des villes. Des villages iraniens voient aussi
leur cimetière s’orner de drapeaux verts pour accueillir la dépouille d’un martyr tombé au
front. Une unité symbolique apparaît sur l’ensemble du territoire national. Peu à peu, la
République islamique définit elle aussi un style architectural pour l’ensemble du pays, celui
de vastes mosquées inspirées de l’architecture safavide. Finalement, elle impose une perte
d’identité et d’urbanité aux villes iraniennes en administrant indistinctement des agrégats
d’entités. A Tabriz, l’emplacement de la mosquée du vendredi (toujours en construction)
marque l’érosion de la mémoire urbaine : elle entraîne la destruction du théâtre de la ville et
fait disparaître derrière, le gigantesque lieu de culte, les murailles d’une forteresse, symbole
de la ville. Elle deviendra un des enjeux de la mobilisation nationaliste à Tabriz dans les
années 2000.
En plus, l’Etat n’hésite pas à changer la toponymie pour la faire correspondre à sa
conception de la nation. Reza Khan s’illustre : « A la manière des régimes hautement
centralisés, le gouvernement central donna l’ordre de changer le nom de nombreuses villes et
cités447. » En 1925, Anzali devient Pahlavi tandis qu’en 1926, Ourmiah se transforme en
Rezaieh448. Il serait possible de multiplier les exemples pour montrer la manière dont le
nouveau régime choisit des noms évoquant la persanité, le passé pré-islamique et la dynastie
des Pahlavis. La République islamique use des mêmes procédés, mais cette fois pour marquer
la rupture avec l’Ancien Régime et rappeler l’identité révolutionnaire et islamique promue par

446
Azadeh Kian-Thiébaut, Secularization of Iran: a Doomed Failure? The New Middle Class and the Making of
Modern Iran, op. cit., p. 86.
447
Peter G. Lewis, “The politics of Iranian place-names”, op. cit., p. 99
448
Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, op.cit., p. 217.

148
le nouveau régime. La majeure partie des noms des rues des villes du pays est changée pour
commémorer les nouveaux héros du régime. L’Etat intervient aussi dans l’espace public pour
magnifier l’appartenance à la nation par des célébrations commémoratives ou des mises en
scène festive. Sous le régime impérial, ce sont les faits marquants de la vie des monarques qui
sont fêtés ainsi que les dates anniversaires évoquant l’Iran ancien, comme le jubilé de
Firdowsi en 1934 ou les fêtes de Persépolis en 1971. La République islamique se spécialise
dans les commémorations des grandes journées révolutionnaires d’une manière proche de la
fête républicaine qu’a remarquablement décrite Olivier Ihl449.
L’Etat intervient aussi dans la sphère privée où il entend promouvoir une identité
englobante, l’identité nationale, différenciée de celles prescrites par les appartenances
primaires des individus. Ces derniers doivent vivre l’homogénéité culturelle et morale propre
à l’identité nationale, même s’il faut pour cela forcer leur intimité. Une première réforme
caractéristique est celle de l’attribution de noms de famille aux Iraniens. Elle est d’abord
motivée par la mise en place de la conscription qui impose un registre d’état civil et un
recensement de la population. Chaque famille doit choisir un patronyme et perd ainsi son
intégration dans une communauté de lignée, de village ou de quartier. Il devient un individu
abstrait, seulement caractérisé par son nom, son prénom, sa date et son lieu de naissance. De
manière exemplaire, Reza Khan choisit le patronyme de Pahlavi, une référence explicite à
l’Iran pré-islamique. En même temps, les titres de noblesse sont abolis par décret.
Conformément à la nouvelle donne identitaire, l’Etat entame un processus de rationalisation
de l’identification, avec la création de la carte d’identité. Comme l’explique Pierre Piazza
dans le cas de la France, il entre dans une logique de contrôle de la société au nom de la
protection de la communauté nationale450.
Mais la réforme la plus emblématique est, à bien des égards, celle de l’habit national.
Elle commence par la décision de faire d’un couvre-chef inspiré du képi, le kolah-e pahlavi, le
chapeau officiel pour les hommes, à l’exception des clercs, en août 1927. La standardisation
de l’habit apparaît « cruciale dans le projet de construction nationale de l’Etat Pahlavi451. »
Les Iraniens doivent eux-mêmes se transformer en élément de leur environnement nationalisé,
et cet environnement doit apparaître similaire dans l’ensemble du pays. Après les réticences
suscitées par la réforme du chapeau, une fronde se lève contre l’interdiction du port du voile

449
Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996.
450
Pierre Piazza, La carte nationale d’identité : enjeux étatiques et identitaires, Thèse Université Paris 1
Panthéon-Sorbonne, Vol. 1 p. 117.
451
Houchang Chehabi, “Dress Codes for Men in Turkey and Iran”, in Touraj Atabaki, Erik J. Zürcher (ed.), Men
of Order: Authoritarian Modernization under Atatürk and Reza Shah, op. cit;, p. 226. p. 209-237.

149
en 1936452. En plus d’une logique de modernisation copiée sur l’Occident, la nouvelle réforme
veut imposer un habit national aux femmes iraniennes, en écartant la diversité des vêtements
traditionnels. La réforme impose de manière paroxystique une inflexion de la frontière entre
le public et le privé. L’espace public devient un espace autonome où ne s’exprime que
l’appartenance à la communauté stato-nationale. Toute expression d’une identité ou valeur
particulariste doit être reléguée à la seule sphère privée. La République islamique elle aussi
impose ses impératifs vestimentaires. L’obligation du port du voile est la plus célèbre. Le
vestiaire masculin se trouve lui considérablement transformé par la Révolution : l’absence de
cravate, la barbe grossièrement taillée ou les tenues d’inspiration militaire. Ici encore, les
Iraniens sont contraints de se conformer aux nouveaux styles vestimentaires par des
organisations chargées de faire respecter le nouvel ordre moral national. Les Iraniens de la
République islamique deviennent à leur tour des éléments standardisés de leur environnement
nationalisé. Mais on ne connaît que trop le succès mitigé de ces réformes vestimentaires, que
ce soit sous le régime impérial ou la République islamique.
L’Etat iranien ne lésine pas sur les moyens pour s’assurer le monopole de la
fabrication nationale et imposer une appartenance nationale capable de dépolitiser les
appartenances primaires. La réussite des régimes successifs est bien relative au regard des
moyens déployés. Par contre, il rencontre un succès plus probant dans le corollaire de la
fabrication de l’identité nationale, qu’est la clôture de l’espace de l’identité nationale453.

2.2.2 La clôture partielle de l’espace de l’identité nationale


La clôture de l’espace de l’identité nationale consiste moins en l’affirmation de la
primauté de l’identité nationale, que dans l’octroi de cette dernière aux nationaux que l’Etat
reconnaît comme ses membres légitimes. En Europe, il existe une continuité entre ces deux
phases de la construction nationale : à la promotion de l’identité nationale suit une étape de
contrôle de cette identité qui devient le monopole de l’Etat. Mais, en Iran, la trajectoire est un
peu plus complexe, du fait du système de capitulations qui prévoient des droits particuliers
pour les étrangers. En outre, les concepts de monde iranien ou d’universalité du chiisme sont
porteurs de frictions avec les pays voisins pour un Etat qui s’en réclame le dépositaire.

452
Houchang Chehabi, “The Banning of the Veil and its Consequences”, in Stephanie Cronin (ed.), The Making
of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 193-210.
453
Yves Déloye, “Etat, nation et identité nationale : pour une clarification conceptuelle”, in Noëlle Burgi (éd.),
Fractures de l’Etat-nation, op. cit., p. 163.

150
2.2.2.1 Le contrôle des frontières et des individus de la nation
Avec le développement de la nation iranienne, le contrôle de son territoire devient un
enjeu majeur. Or pour contrôler, il faut déjà délimiter, ce qui est loin d’être facile pour l’Iran
au début du 20ème siècle. Téhéran n’a pas les moyens humains et matériels pour mener à bien
une telle entreprise dans un pays qui possède 6029 km de frontières terrestres et 2700 km de
frontières maritimes. Il faut attendre la création de l’URSS pour que soit tracé de manière
définitive les frontières nord de l’Iran454. L’ancienne frontière entre l’Empire ottoman et la
Perse est aussi l’objet de négociations dans les années 1930 entre Téhéran et Ankara pour
délimiter précisément le tracé des frontières. Un peu après les négociations Reza Shah se rend
en Turquie pour une visite à Mustafa Kemal. A l’occasion de cette visite, une cérémonie est
organisée lors du passage de la frontière sur la route Maku-Erzurum à l’endroit précis où
passe la frontière entre les deux pays, le 10 juin 1934. La cérémonie symbolise l’accord
auquel sont arrivés les deux pays pour délimiter leurs frontières communes455 ; elle montre
aussi l’enjeu grandissant du contrôle du territoire national. Il prend une dimension
paroxystique dans la deuxième partie du 20ème siècle, avec la question des îlots du Golfe
persique, puis celle du tracé de la frontière sur le Shatt-al ‘Arab, qui conduit à la guerre contre
l’Irak.
Le problème que posent les frontières ne s’arrête pas à leur seul tracé. En effet, une
des particularités des minorités ethniques iraniennes est d’être pour la plupart transfrontalière.
La présence de coethniques dans les pays frontaliers ne peut que rendre les minorités
ethniques plus sensibles à ce qui se passe dans le pays voisin. En plus, plusieurs groupes
nomades possèdent des espaces de déplacement, eux aussi transfrontaliers. Cette spécificité
complique énormément le contrôle du territoire, qu’implique la clôture de l’espace de
l’identité nationale. Les frontières restent poreuses et ne font pas forcément sens pour ceux
qui les traversent, à moins qu’elles ne deviennent une ressource, des plus enrichissantes, avec
le développement de la contrebande. Le contrôle des frontières est un problème récurrent pour
Téhéran qui fournit un effort considérable en la matière. La frontière orientale de l’Iran par
laquelle transite une partie importante des narcotiques produits en Afghanistan, se révèle
épuisante à surveiller pour l’Etat central. Les enjeux sont aussi importants le long de la
frontière occidentale, plus particulièrement dans les zones de peuplement kurde. En outre, des

454
Mohammad Mokri, Les frontières du nord de l’Iran, Paris, Geuthner, 2004, p. 121-139.
455
Afshin Marashi, “Performing the Nation. The Shah’s official state visit to Kemalist Turkey, June to July
1934, in Stephanie Cronin (ed.), The Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op;
cit., p. 102-104.

151
groupes ethniques, opposés à l’Etat central, obtiennent le soutien de puissances ayant des
intérêts en Iran : l’URSS dans le nord-ouest du pays, l’Irak auprès des Kurdes ou les Etats-
Unis plus récemment456. Même si Téhéran entreprend des efforts considérables pour contrôler
ses frontières, il parvient difficilement à clore l’espace de l’identité nationale, ce qui n’est pas
sans répercussion sur les mobilisations ethniques qui se déroulent en Iran. Cette dimension
externe sera traitée dans la deuxième partie.
Pour que la clôture de l’identité nationale fasse sens, il faut qu’à la nationalité
iranienne soit reconnue des droits au moins équivalent à ceux des étrangers. Or sous les
Qajars, les pays occidentaux arrachent un système de capitulations qui offre toute une série de
droits exorbitants à leurs ressortissants. Reza Shah se fixe pour objectif la fin du système des
capitulations, et n’hésite pas au coup de force pour la faire reconnaître par les chancelleries
occidentales comme un « fait accompli457. » Cette question est relancée par une loi de 1964
qui accorde l’immunité diplomatique au personnel militaire américain. Elle est l’objet d’une
violente diatribe de l’ayatollah Khomeyni qui la dénonce, lors d’un sermon prononcé à Qom,
à l’occasion d’un important pèlerinage. Il est contraint à l’exil la semaine suivante, et part en
Turquie, avant de rejoindre Najaf458. L’attribution de la nationalité iranienne par l’Etat se
passe dans un contexte de comparaison avec les droits exorbitants dont bénéficient les
étrangers. En 1900 est introduite une loi pour réguler l’usage de la carte d’identité459. Elle
affirme à la fois l’existence d’une identité nationale que partagent tous ceux qui possèdent la
dite carte, et les différencie de ceux qui ne la possèdent pas. « L’identité nationale devient une
identité de papier qui réserve les droits qui s’y rattachent à ceux qui en sont les
possesseurs460. » Cependant son usage ne s’universalise que bien plus tardivement, faute
d’une administration efficace. L’incapacité de l’Etat à dresser des registres civils rigoureux
peut encore poser problème comme le montrent Fariba Adelkhah et Zuzanna Olszewska, qui
évoquent l’identité incertaine (mashkouk-ol hovieyeh) d’une partie importante de la
population des régions frontalières entre l’Iran et l’Afghanistan, dont le statut civil est encore
sujet à caution461.

456
Seymour Hersh, “The Iran Plans. Would President Bushgo to war to stop Tehran from getting the bomb?”,
The New Yorker, 17 avril 2006, http://www.newyorker.com/archive/2006/04/17/060417fa_fact.
457
Michael Zirinsky, “Riza Shah’s abrogation of capitulations, 1927-1928”, in Stephanie Cronin (ed.), The
Making of Modern Iran. State and Society under Riza Shah, 1921-1941, op. cit., p. 89. pp. 81-98.
458
Yann Richard, L’Iran: Naissance d’une République, op. cit., p. 288.
459
Firoozeh Kashani-Sabet, Frontier Fictions. Shaping the Iranian Nation, 1804-1946, op. cit., p. 54.
460
Yves Déloye, Sociologie historique du politique, op. cit., p. 77.
461
Fariba Adelkhah, Zuzanna Olszewska, Les Afghans iraniens, Les études du CERI, Paris, n°125, avril, 2006, p.
27.

152
Mais c’est seulement avec la République islamique que l’Iran se montre plus
scrupuleux dans l’octroi de la nationalité à ses membres légitimes, malgré le discours sur la
communauté musulmane du régime. Il répond d’abord au vœu de légitimation du nouveau
régime, qui appelle tous les citoyens aux urnes lors du referendum de 1979, sur l’instauration
de la République islamique. Il correspond ensuite à la posture anti-impérialiste du nouveau
régime. Elle se retrouve plus spécifiquement dans la législation économique qui restreint
sévèrement la possibilité pour les étrangers d’investir et de travailler en Iran. Ces droits sont
reconnus aux seuls Iraniens. Mais c’est l’arrivée massive de réfugiés afghans qui précipite la
question. Leur présence ancienne augmente énormément à la suite des évènements tragiques
que traverse l’Afghanistan, depuis la fin des années 1970 ; leur nombre atteint un maximum
de trois millions en 1991462. Ils sont majoritairement persanophones et souvent chiites. La
République islamique se montre accueillante à leur égard et leur délivre des « cartes bleues »
de migrant, qui leur donne une permission illimitée de rester en Iran, ainsi que les accès
gratuits à la santé et à l’éducation, et subventionné à la nourriture. Mais Alessandro Monsutti
décrit une réalité plus ambivalente, faite d’une alternance entre tolérance et répression, qui
consiste à se servir d’une main d’œuvre immigrée, utile pour l’économie iranienne, tout en
recourant à un certain arbitraire pour décourager une installation permanente463. Il est vrai que
dans les années 1990, puis 2000, l’Iran favorise le retour en Afghanistan des immigrés en
mettant en place des mesures défavorables à leur encontre (interdiction de travailler sans
permis valide en 1993, frais de scolarité élevés en 2004). Elles sont à mettre en parallèle avec
le redécouverte du nationalisme occidentaliste vers laquelle se tourne peu à peu les élites du
régime. Fariba Adelkhah et Zuzanna Olszewska parlent d’un « régime de préférence nationale
dans le domaine des droits sociaux et économiques, et non pas seulement un régime
d’exclusivité nationale en matière d’exercice du droit de vote464. » Il est d’autant plus facile à
mettre en place que les Iraniens se montrent hostiles à l’égard de ces étrangers dont les
similitudes qu’ils ont en commun, sont systématiquement escamotées. Tant l’Etat que la
population s’accordent pour circonscrire la nationalité iranienne, et la refuser à des Afghans,
souvent persanophones ou chiites. Néanmoins le cas des immigrés Afghans incite à réfléchir à
l’insertion de la République islamique dans un espace transnational sans frontière bien
définies, dont le centre de gravité demeure le Golfe persique465. L’Iran fait donc face aux

462
Ibid., p. 8.
463
Alessandro Monsutti, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras
d’Afghanistan, Neuchâtel, Institut d’ethnologie, Paris, Maisons des sciences de l’homme, 2004, p. 168-169.
464
Fariba Adelkhah et Zuzanna Olszewska, Les Afghans iraniens, op. cit., p. 27.
465
Ibid., p. 41.

153
dynamiques de la globalisation, qui remettent en cause la capacité de l’Etat à terminer son
entreprise séculaire de clôture de l’espace de l’identité nationale. Elles doivent donc être aussi
prises en compte pour analyser les mobilisations ethniques qui ont cours en Iran.
L’enserrement dans les frontières, qu’implique le contrôle croissant de l’Etat sur les
territoires et les nationaux, est conforté par la nationalisation du chiisme à laquelle conduit la
Révolution islamique.

2.2.2.2 La nationalisation du chiisme


Conclusion paradoxale d’une Révolution qui se pensait au départ comme globale, la
Révolution islamique débouche sur une nationalisation du chiisme466. Elle réussit là, à faire ce
qu’aucun Shah n’avait pu entreprendre. La nationalisation facilite la clôture de l’espace de
l’identité nationale, en faisant correspondre identité nationale et identité religieuse.
Avant la Révolution islamique, les grandes familles religieuses chiites étaient
transnationales et avaient souvent une généalogie pluriethnique. Ces grandes familles
étendaient leurs réseaux d’influence au-delà des frontières, nouant des relations matrimoniales
avec des gens de diverses origines. En outre la distinction de grand ayatollah source
d’imitation était conférée par le collège des grands ayatollahs de Najaf et Kerbala à certains
de leurs pairs. La Révolution islamique affaiblit grandement le clergé transnational,
principalement implanté dans les villes saintes de Mésopotamie, si typique du chiisme. Déjà,
le Guide de la Révolution est élu par un corps électoral exclusivement composé d’Iraniens.
Les clercs non iraniens sont donc exclus des débats pour sa désignation, alors qu’ils ont
toujours joué un grand rôle dans la désignation des ayatollahs. En plus, l’ayatollah Khomeyni
remet en cause les fondements du système clérical : il impose contre la tradition, la survivance
d’une fatwa émise par un grand ayatollah après sa mort, et met fin à la collégialité entre hauts
dignitaires religieux pour s’imposer comme la seule autorité. Pour cela, il n’hésite pas à
écarter des rivaux gênants comme l’ayatollah Shari’atmadari ou l’ayatollah Montazemi, tandis
que le remplacement des autres reste aléatoire. On assiste à un tarissement de la marjayyat
dont le renouvellement n’est plus assuré467. Enfin, le clergé qui accède au pouvoir n’hésite pas
à transférer physiquement leur autorité des espaces sacrés aux espaces laïcs : c’est à Téhéran,
et non à Qom que s’installe l’ayatollah Khomeyni lors de son retour en 1979 ; c’est à

466
Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, op. cit., p. 66-68.
467
Mehdi Khalaji, “The Last Marja. Sistani and the End of Traditionnal Authority in Shiism”, Policy Focus, The
Washington Institute for Near East Policy, N°59, 2006.

154
l’université de Téhéran, et non plus dans une mosquée que sont délivrés les sermons du
vendredi.
D’autre part, la nationalisation du chiisme provient aussi du nouveau rapport que le
clergé est amené à entretenir avec l’Etat : il emploie les clercs, les rémunère et leur délègue
une partie de son pouvoir468. Les prédicateurs du vendredi sont nommés directement par le
Guide et deviennent des salariés. Tout le moyen clergé se voit ouvrir de multiples
opportunités dans les institutions du nouveau régime. Ils sont recrutés en tant que juges ou
censeurs au Ministère de l’Orientation et de la Guidance islamique ; ils peuvent aussi trouver
une place dans des institutions où leurs compétences en matière religieuse peuvent paraître
moins utiles, comme les Ministères de l’Intérieur ou des Affaires étrangères. La République
islamique étend son contrôle sur les séminaires de Qom. Ils se retrouvent à la merci d’un
pouvoir politique situé à peine plus de 100 km et qui ne reconnaît même plus l’inviolabilité
des sanctuaires religieux. L’ayatollah Montazeri en a fait l’amère expérience, lorsque des
éléments du Hezbollah sont venus chahuter son cours en 1997. Des religieux, versés dans le
nationalisme azerbaïdjanais, se voient interdits de retourner dans le nord ouest du pays et sont
assignés à résidence à Qom, où leur action est plus aisément contrôlable par le pouvoir
politique et risque de moins mobiliser la population469. Pour tous ces clercs réfractaires, il
devient difficile de se réfugier dans les villes saintes d’Irak. L’impitoyable répression de
Saddam Hussein, puis l’instabilité qui suivit l’invasion américaine de 2003 rendent
compliquées l’émigration vers la Mésopotamie.
La dépendance du clergé vis-à-vis du politique se retrouve aussi dans le nouveau
système de promotion du clergé : il ne se fait plus en fonction de critères religieux mais
politiques. L’ayatollah Khomeyni réussit un véritable coup de force en imposant pour sa
succession au poste de Guide de la Révolution ‘Ali Khamenei, un simple hojjat ol-eslam. Il
impose peu avant sa mort, la formation d’une assemblée pour réviser la Constitution pour
permettre à des clercs de rang intermédiaire, d’être nommé Guide. Même si la démarche est
inconstitutionnelle, elle aboutit et permet au nouveau favori de l’ayatollah Khomeyni de lui
succéder. La nuit même où il est nommé Guide suprême, les médias audiovisuels qualifient
‘Ali Khamenei d’ayatollah. Commence alors une controverse au sein du haut clergé, dont une
des prérogatives les plus importantes vient d’être remise en cause. Plusieurs hauts dignitaires
religieux iraniens désapprouvent la manœuvre en critiquant le manque d’ijthad de Khamenei

468
Ibid., p. 59.
469
C’est le cas hojjat ol-eslam Azimi Ardebili, arrêté plusieurs fois pour ses activités politiques, et assigné à
résidence à Qom.

155
et en refusant de donner un certificat à l’hojjat ol-eslam. Khamenei se sert d’un mojtahed
respecté, mais apolitique et géronte, Mohammad 'Ali Araki, pour se faire reconnaître la
distinction qui lui manquait470. L’accession du nouveau leader entraîne une perte de légitimité
religieuse du velayat-e faqih, qui est l’objet de sévères critiques de la part des intellectuels
post-islamistes471. La fonction, devenue essentiellement politique, ouvre un nouvel espace
religieux, indépendant du politique, donc un espace de laïcité. Mise en parallèle avec le retour
de certains éléments du nationalisme occidentaliste dans le discours des dirigeants de la
République islamique, elle ouvre des espaces dans le champ politique pour des mouvements
affranchis des références religieuses, comme veut se présenter le nationalisme azerbaïdjanais.
Malgré les difficultés liées au système de capitulation et à l'universalité du chiisme,
l'Etat iranien réussit son entreprise de clôture de l'espace de l'identité nationale. Téhéran
exerce un contrôle de plus en plus complet de son territoire et de ses nationaux. Le chiisme
perd ses caractéristiques nationales pour devenir institutionnellement une religion de plus en
plus nationale. Ainsi l’Iran se singularise de plus en plus dans son environnement régional,
tandis que l’espace national devient l’espace privilégié du politique. Les dynamiques
transfrontalières réduisent alors leur impact sur les mobilisations ethniques.

Conclusion
En Iran, la construction de l’Etat-nation résulte de deux processus qui vont de pair. Le
premier tient à la captation du pouvoir administratif et gouvernemental par l’Etat, qui n’hésite
pas à éliminer les forces, capables de remettre en cause l’extension de sa souveraineté.
Comme dans le modèle de Charles Tilly, l’Etat iranien, malgré sa capacité de contrainte, se
sait vulnérable face à la mobilisation de sa périphérie, en cas d’affaiblissement ou de crise
interne, à cause de sa faiblesse en capital472. En ligne de mire se trouvent les provinces
périphériques, jugées rétives à l'autorité centrale, au premier rang desquelles figure la grande
province d'Azerbaïdjan. Les résistances sont nombreuses, sans pour autant parvenir à donner
un coup d’arrêt à la monopolisation de la contrainte physique par l’Etat. Les grands acteurs
sociaux traditionnels, comme le clergé, les leaders religieux, l’aristocratie ou les chefs tribaux,
y perdent une partie de la large autonomie dont ils jouissaient auparavant. Cette perte n’est
que marginalement compensée par la création de pouvoirs locaux, dont les prérogatives
restent limitées et l’action étroitement contrôlée par le pouvoir central. Le second processus

470
Mehdi Khalaji, “The Last Marja. Sistani and the End of Traditionnal Authority in Shiism”, op. cit., p. 21-24.
471
Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, op. cit., p. 113-116.
472
Charles Tilly, Contrainte et capital dans la formation de l’Europe (890-990), op. cit.

156
est aussi confié à l’Etat qui doit assurer la nationalisation de la société iranienne, dont le
contenu dépend du type idéologique de nationalisme dominant le champ politique. L’objectif
est d’affaiblir les appartenances primaires au profit de l’appartenance nationale, ce qui doit
permettre un renforcement de l’Etat. Finalement, la nationalisation de la société est d’abord au
service du renforcement de l’Etat, à cause de la simultanéité des deux processus. Par
conséquent, on retrouve les mêmes cibles prioritaires, mais cette fois sous la forme de groupes
ethniques. Il faut les arracher à leurs communautés et leaderships traditionnels, en leur
enlevant leurs marqueurs ethniques, remplacés par des marqueurs identitaires démontrant leur
appartenance et leur fidélité à la communauté nationale.
Comme nous venons de le voir, l’Etat iranien entretient un rapport de méfiance avec
les provinces périphériques, perçues comme naturellement déstabilisatrices. N’ayant que peu
d’espoir d’une quelconque délégation de pouvoir, un tel rapport incite les provinces
périphériques à contester l’autorité de l’Etat. La contestation peut prendre de multiples
formes : abstention aux élections, faible participation aux commémorations organisées par
l’Etat, contrebande, émeutes, etc… Mais, si est présente une dynamique de mobilisation,
menée par des entrepreneurs régionaliste ou nationaliste, faiblement pourvus en capital,
l’action collective acquiert une logique de rivalité fantasmée avec l’Etat central. Elle pose en
préalable un accès direct et non négocié aux ressources étatiques, bien difficile en l’absence
de moyens importants. La perspective d’un renversement du pouvoir étant irréaliste, le projet
politique peut prendre la forme d’un contre-Etat qui permette l’accumulation de ressources,
comme l’analysent Gilles Dorronsoro et Olivier Grosjean pour les mouvements kurdes en
Turquie473.

473
Gilles Dorronsoro, Olivier Grosjean, “Engagement militant et phénomènes de radicalisation chez les Kurdes
de Turquie”, European Journal of Turkish Studies, 2004, paragraphe 7, www.ejts.org/document198.html ,
28/12/2006.

157
Chapitre 3

Le développement iranien et la marginalisation de


l'Azerbaïdjan

Les paradigmes dominants en science politique d’analyse des modalités de


construction de l’Etat ont été forgés pour répondre aux interrogations concernant les pays
occidentaux474. Idem pour la nationalisation de la société. Ils s’avèrent utiles dans le cas de
l’Iran, si l’on garde en mémoire la simultanéité des deux processus. Cependant ils ne sont pas
suffisants pour comprendre dans son ensemble la trajectoire historique des Turcs d’Iran. Il est
nécessaire de poursuivre l’analyse afin de prendre en compte d'autres spécificités locales.
Elles tiennent à la faiblesse des exigences issues d’une nouvelle rationalité socio-économique,
dérivant de l’essor des échanges de biens et de services, habituellement formulées par une
bourgeoisie active. L’absence de cette nouvelle classe sociale empêche qu’un principe
essentiel de la construction de l’Etat soit mis en pratique, la différenciation. Les acteurs de la
construction de l’Etat s’emploient eux-mêmes à pallier ce manque. Ils doivent faire face au
manque de division du travail social, de coordination des acteurs sociaux et à la faiblesse de
leurs échanges, pour créer une économie industrialisée. Ces problématiques sont classiques du
développement politique475.
De telles problématiques pourraient sembler quelque peu éloignées d’une réflexion
centrée sur la transformation des rapports entre les communautés et l’Etat, et leurs
implications sur des mobilisations nationalistes infra-étatiques. Pourtant, elles impliquent une
reconfiguration profonde des rapports entre le centre et les périphéries. Pour les prendre en
compte, sans tomber dans une approche trop technicienne, il est nécessaire d’observer
parallèlement la « logique du régime, » mise en évidence pour la Syrie et la Jordanie par
Philippe Droz-Vincent476. En effet, une sociologie historique du politique respectueuse des
spécificités iraniennes demande d’analyser la logique d’action d’un groupe qui, à la tête de
l’Etat, agit au nom de cet Etat, dans le cadre de cet Etat, pour des intérêts qui au lieu d’être
nationaux, représentent d’abord ceux du groupe cherchant à se maintenir au pouvoir. A partir

474
Bertand Badie, Les deux Etats. Pouvoir et société en Occident et en terre d’islam, Paris, Fayard, 1986.
475
Bertrand Badie, Le développement politique, Paris, Economica, (1978), 1994.
476
Philippe Droz-Vincent, Moyen-Orient : pouvoirs autoritaires, sociétés bloquées, Paris, PUF, 2004, p. 11.

158
de cette logique du régime, il est possible de voir sous un jour nouveau les processus
politiques qui concourent à la transformation des rapports intercommunautaires et territoriaux
en Iran. Aussi machiavélienne qu’elle puisse paraître, la logique de régime ne doit pas nous
faire oublier que le groupe au pouvoir possède ses propres illusios, contredisant parfois la
seule préservation de son propre pouvoir. Par rapport à d’autres pays du Moyen-Orient, la
chute du Shah est là pour nous rappeler que le maintien au pouvoir aussi impératif qu’il
paraisse au groupe peut être mis à mal par les pratiques même du groupe.
Au nom du rattrapage des pays occidentaux, un des objectifs des nationalistes iraniens,
le développement, est monopolisé par les élites politiques successivement au pouvoir, qui s’en
attribuent l’initiation, la mise en place et les retombées. L’effort à accomplir est immense car
au début du 20ème siècle, l’Iran accuse un retard impressionnant et semble rester à l’écart des
transformations économiques et techniques qui bouleversent le monde. Tout est à faire tant au
niveau des infrastructures, de l’outil productif que de la formation de professionnels, pour
rattraper ce retard. Même si elles se veulent au service de la nation, dans son ensemble, les
réformes économiques bénéficient d’abord aux fidèles du régime, qui en touchent les
principaux dividendes. Avec le développement du pays, le centre s’affirme comme l’espace
privilégié des retombées matérielles et symboliques, tandis que les provinces périphériques se
retrouvent de plus en plus marginalisées dans l’espace national. Dans le cas de l'Azerbaïdjan,
la reconfiguration des rapports entre le centre et la périphérie se surexpose à une histoire
d'autonomie et de puissance, exacerbant la susceptibilité à la domination symbolique et
matérielle du centre.

3.1 Les modalités du développement


Pour analyser les effets du développement sur les rapports entre le centre et les
périphéries, il faut d’abord en décrire les modalités. Elle est le fait des mêmes élites politiques
qui prennent en charge la construction de l’Etat-nation. D’abord préoccupée par la
monopolisation de la contrainte physique et le renforcement de l’Etat, elles entrevoient le
développement à l’aune de ses premiers critères, qui contribuent à leur maintien au pouvoir.
Disposant de ressources croissantes, tant humaines que financières, elles œuvrent à la
construction d’un centre doté de moyens d’intervention, d’extraction et de redistribution, afin
qu’il soit capable de réunir les conditions favorables au développement.

159
3.1.1 Les élites politiques du développement
Au moment où l’Iran s’éveille au nationalisme, le pays est dans un triste état. Xavier
de Planhol le compare à une « forteresse attaquée de tous les côtés477, » qui semble bien
incapable de résister. Son enclavement pourrait paraître un avantage mais il limite fortement
les échanges à l’intérieur du pays, et avec l’étranger. Les routes carrossables sont presque
inexistantes, de même que le chemin de fer. Les échanges se font encore au pas lent des
caravanes. Les villes sont de taille réduite et leur rayonnement reste limité à leur
environnement proche, à l’exception de quelques cités à la fonction commerciale affirmée.
Les nomades représentent une part importante de la population, plus d’un quart au début du
siècle478. Le pays semble rester en marge des transformations économiques et techniques de
l’époque. Tout est à faire… Or la Perse ne semble pas disposer des forces sociales motrices de
la modernisation du pays. La bourgeoisie traditionnelle du bazar n’a jamais réussi à opérer sa
mue pour devenir une bourgeoisie entrepreneuriale ; elle s’est révélée introuvable pour
reprendre le qualificatif utilisé par Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard479.
Devant l’ampleur de la tâche et l’absence des groupes sociaux capables de la relever, aux
acteurs qui avaient déjà pris en charge la construction de l’Etat-nation, revient le devoir de
moderniser économiquement le pays. Le cas de l’Iran n’est pas spécifique. En effet, lorsque
manque la pression d’intérêts économiques organisés, le même type de centralisation peut être
entrepris autoritairement par un groupe limité de personnes, qui domine le champ politique.
Ces acteurs politiques, déjà centraux dans leur champ, se chargent de favoriser l’avènement
d’une économie industrielle, corollaire de l’Etat nation dans leur représentation de la
modernité. Elle devient une opération technique, menée à partir d’un centre, doté des moyens
d’extraire des ressources et d’intervenir sur les infrastructures, pour réunir les conditions
favorables au développement d’une économie industrielle.
Dans ce cas, Bertrand Badie insiste sur l’importance de l’analyse des acteurs politiques
qui s’engagent dans la modernisation économique ; elle permet de décrypter les modalités
prises par le développement480. En Iran, on retrouve les deux élites politiques qui ont marqué
le 20ème siècle : celle du régime impérial, puis celle de la République islamique. En plus de
leurs profils sociologiques différents, il faut évoquer leur hétérogénéité interne, surtout pour
celle de la République islamique, qui amalgame des individus aux trajectoires variés. Pourtant

477
Xavier de Planhol, Les nations du Prophète, op. cit., p. 562.
478
Charles Issawi, The Economic History of Iran, op. cit., p. 27-35.
479
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 331.
480
Bertrand Badie, Le développement politique, op. cit., p. 129.

160
on ne peut se passer de noter les éléments de continuité entre les deux élites, qui
l’emporteraient même selon Amir Hassanpour. Le personnel de la République islamique
reprend les penchants étatistes du régime impérial481, tandis que des leaders islamistes
n’hésitent pas à reprendre certains éléments du nationalisme occidentaliste, après la mort de
l’ayatollah Khomeyni. Autre élément de continuité : l'origine géographique des élites des
deux régimes. Marvin Zonis, dans son étude sur l’élite politique de la monarchie, montre que
dans son écrasante majorité elle est téhéranaise. Il ne relève que cinq exceptions : cinq hauts
dignitaires religieux installés en province482. Cependant, cette même élite est bien souvent
d’extraction provinciale. D’après les données de Marvin Zonis, 64,5% des pères des membres
de l’élite sont nés ailleurs qu’à Téhéran. Les provinces du Khorasan, d’Ispahan, de Yazd et du
Fars sont surreprésentées, comparativement à leur population, dans les provinces d’origines
des pères des membres de l’élite. L’Azerbaïdjan occupe une position intermédiaire tandis que
les provinces de Kerman, Sistan-e Baloutchistan, Kordestan, Lorestan et Khouzestan sont mal
représentées483. Les provinces persanes sont donc mieux représentées au sein de l’élite.
Avec la Révolution islamique, les classes sociales urbaines de province accèdent à la
scène politique nationale, ce qui constitue une rupture avec la très centralisée élite de l'Ancien
régime484. Mehrzad Boroujerdi, à partir de données sur les élites politiques de la République
islamique, montre la variété de leurs origines géographiques et la surreprésentation des
provinciaux, au début de la Révolution islamique485. Mais avec l’enracinement progressif du
régime, deux grandes tendances se dégagent. La première est téhéranisation progressive des
élites, due à la concentration des postes à responsabilités dans la capitale. La trajectoire du
Président de la République Mahmoud Ahmadinejad en constitue un excellent exemple :
ancien membre de l’Armée des Gardiens de la Révolution, il effectue sa carrière dans
l’administration provinciale, avant de rejoindre la capitale pour y être élu maire ; cette
position lui sert de marche pied pour la Présidence de la République islamique. La seconde
tendance est la présence croissante de gens originaires des provinces du plateau iranien au
sein de l'élite politique486. Finalement, l'élite politique de la République islamique possède des
caractéristiques similaires à celle de l'Ancien régime quant à son origine géographique.

481
Amir Hassanpour., Nationalism and Language in Kurdistan, 1918-1985, op. cit., p. 130-132.
482
Marvin Zonis, The Political Elite of Iran, Princeton, Princeton University Press, 1971.
483
Ibid., p. 136.
484
Kaveh Ehsani, “The Nation and its Periphery - Provincial Urban Iran in Revolution and War”,
communication donnée à la Sixth Biennial Conference of Iranian Studies, Londres, 04/08/2006.
485
Mehrzad Boroujerdi, “Circulation of Elites in Post-revolutionary Iran”, communication donnée à la Sixth
Biennial Conference of Iranian Studies, Londres, 05/08/2006.
486
Ibid.

161
Autour des élites politiques centralisées, différentes mais avec des caractéristiques communes,
se met en place la logique du régime.
En dépit des éléments de continuité, l’élite monarchique nous intéresse en premier lieu
car les formes de domination matérielle et symbolique qu’elle exerce, structure davantage les
constructions identitaires, qui se développent au sein des groupes ethniques périphériques.
Quant à l’élite républicaine, elle nous intéressera plus dans la phase de mobilisation.

3.1.2 D’importantes ressources à disposition


Pour faire face à son retard chronique, la Perse des Qajars ne semble posséder que des
ressources dérisoires. Au début du 20ème siècle, le secteur industriel encore balbutiant ne pèse
rien face à une agriculture traditionnelle, qui assure encore la quasi-totalité des revenus du
pays. Le budget de l’Etat (2% seulement du produit national brut487) est à la mesure de la
médiocrité de l’économie. En plus, l’Etat rencontre des difficultés chroniques pour parvenir à
exercer un monopole fiscal efficace. Aucun élément ne semble présent pour permettre
l’accumulation primitive de capital nécessaire pour initier le processus d’industrialisation. Les
efforts de rationalisation budgétaire des années 1920, tant les réformes fiscales que la
suppression de certaines prébendes, offrent à l’Etat ses premières ressources pour investir
dans le développement des infrastructures. C’est grâce aux nouvelles taxes sur les produits de
grande consommation que Reza Shah trouve les moyens de financer le chemin de fer
transiranien.
Mais ce sont véritablement les revenus pétroliers qui offriront des ressources
croissantes et donneront au pouvoir politique les moyens de financer la modernisation
économique du pays. Quelque peu concurrencée au départ par les chefs des Bakhtyari ou le
Sheikh Khaz’al, le gouvernement central parvient peu à peu à s’imposer comme le seul
négociateur avec les compagnies occidentales. Dès lors, il obtient la haute main sur les
revenus iraniens, issus de l’exploitation des hydrocarbures, qu’acceptent de reverser au pays
producteur les compagnies pétrolières. Jusqu’à l’arrivée de Reza Shah au pouvoir, l’ensemble
des redevances pétrolières est consacré aux dépenses courantes. Le règne du nouveau
monarque marque le début de l’intervention de l’Etat dans l’économie avec une politique
active d’investissement. Une fraction des revenus est assignée à un fond spécial destiné à
financer les dépenses d’investissement. La part des dépenses en capital de l’Etat atteint entre

487
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 243.

162
30 et 40% des dépenses budgétaires totales dans les années 1930488. Elle n’aura de cesse
d’augmenter parallèlement à la hausse de la production pétrolière. En outre, le gouvernement
iranien parvient à négocier une part plus avantageuse de la rente pétrolière, après la
nationalisation de 1953, et profite à plein des rapides hausses des prix du brut dans les années
1970. Il semble alors disposer de ressources quasi inépuisables pour financer un
développement de plus en plus dispendieux. Mais la Révolution islamique, la Guerre Iran/Irak
et la baisse des cours marquent un violent coup d’arrêt qui restreint sévèrement les ressources
tirées de l’exploitation pétrolière. L’augmentation continue du prix du baril à partir de la fin
des années 1990 assure à nouveau de très importantes ressources financières à l’Etat iranien,
malgré un sous-investissement chronique dans les infrastructures pétrolières.

Production de pétrole moyenne en Iran

6
5
4
3
2
1
0
38
44

56
62

80

98
04
32

50

68

74

86

92
19

19
19

19

19
19

19
19

19
19

19

19
20

Production en Mb/jour

La hausse des revenus pétroliers offre des ressources formidables pour financer les
investissements nécessaires au développement d’autant plus que l’Iran se dote d’institutions
pour rationaliser ses dépenses. En 1949, est créée l’Organisation du plan. Elle reçoit une
partie des recettes pétrolières et est chargée de financer les investissements publics. Elle
connaît des débuts difficiles avec le gouvernement de Mohammad Mosaddeq dont la
nationalisation du pétrole heurte les intérêts britanniques. Une fois rétabli un gouvernement
plus conforme aux exigences occidentales, l’Iran peut exporter sans contrainte ses

488
Bouda Etemad, Pétrole et développement. Irak, Vénézuela, Iran – 1900-1973, Berne, Peter Lang, 1983, p.
252.

163
hydrocarbures vers un Occident de plus en plus gourmand en énergie. Avec des revenus
toujours en hausse, l’Etat trouve les moyens d’affecter en moyenne 70% des revenus
pétroliers au budget de développement. Il a alors les moyens de financer l’ensemble des
investissements nécessaires au pays489. Sous la République islamique, le vieillissement des
infrastructures pétrolières et la hausse des dépenses courantes restreignent la marge de
manœuvre d’un Etat, dont la rente pétrolière est de moins en moins affectée vers les
investissements.
Une autre ressource dont dispose l’Iran après la Seconde Guerre mondiale est sa rente
de sécurité, financée par les Etats-Unis490. L’Iran, qui possède de longues frontières
communes avec l’URSS, devient un pays particulièrement important dans la stratégie
américaine d’endiguement. Comme en Grèce, Washington se doit de pallier à la faiblesse de
son allié britannique et entreprend une politique de soutien qui se veut tant militaire
qu’économique. En plus des prêts de la Banque mondiale et des conseils du FMI, les Etats-
Unis n’hésitent pas à envoyer des bataillons d’experts et de conseillers pour faire un meilleur
usage de la rente pétrolière. Elle doit, grâce à des investissements efficaces, permettre de
sortir la masse des Iraniens de la misère et éviter toute contagion communiste dans un pays
qui ne s’était pas montrer immun jusqu’ici491. L’Iran bénéficie de toute une expertise pour
mener à bien son développement, or celle-ci n’est pas exempte de présupposés idéologiques.
Elle est globalement dominée par l'école de l'intégration nationale qui s'intéresse à la
conception et à la réalisation des politiques de développement, tout en insistant sur la
diffusion de la conscience nationale. Par exemple, l’ouvrage de Price Gittinger, Planning for
Agricultural Development : the Iranian Experience492, insiste sur l’importance d’un
leadership national prêt à soutenir sur le long terme la planification du développement. Les
acteurs politiques, chargés de la modernisation du pays, reçoivent le soutien tant matériel
qu’idéologique du puissant allié américain jusqu’à la Révolution islamique.
En parallèle à la hausse de la rente pétrolière, la croissance démographique connaît
une accélération sans précédent dans la seconde partie du 20ème siècle. Alors que le pays
comptait une dizaine de millions d’habitants en 1900, il n’atteint que péniblement les 18,9
millions lors du premier recensement de 1956, avant de connaître une hausse spectaculaire
lors des décennies suivantes. La population augmente régulièrement pour atteindre les 71

489
Ibid., p. 255.
490
Marvin Zonis, The Political Elite of Iran, op. cit., p. 107-114.
491
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 248.
492
Price Gittinger, Planning for Agricultural Development: the Iranian Experience, National Planning
Association, 1965.

164
millions d’habitants en 2006. Les taux de croissance annuelle avoisinent les 3% pendant les
décennies 1960, 1970 et 1980. Mais cette croissance connaît un violent coup d’arrêt dans la
deuxième partie des années 1980 avec une baisse très rapide de la fécondité et
l’enclenchement de la dernière phase de la transition démographique. L’augmentation
continue et soutenue de la population met à disposition d’importantes ressources humaines,
pendant toute la seconde partie du 20ème siècle. Elles peuvent être allouées aux différentes
tâches que la classe dirigeante estime nécessaire pour moderniser le pays. Ces importantes
ressources humaines sont d’autant plus mobiles qu’elles proviennent majoritairement des
espaces ruraux où l’offre de travail est trop faible pour répondre à la demande.
1956 1966 1976 1986 1996 2006

Population totale 18,9 25,8 33,7 49,9493 60,1 71


en millions
Taux de fécondité 7 7,3 6,7 6,3 2,8 2,1

Evolution de la population totale et du taux de fécondité


entre 1956 et 2006 en Iran
Bénéficiant d’importantes ressources, les classes dirigeantes iraniennes se voient
disposer des moyens d’intervention pour mener à bien un projet de modernisation impulsé et
conduit par le centre.

3.1.3 Un développement conduit par et pour le centre


Les élites politiques, qui se succèdent à la tête de l’Iran, ont à leur disposition
d’importantes ressources pour mener à bien un développement correspondant à leurs
représentations et à leurs attentes. Il faut rappeler que ces élites se sont d’abord illustrées dans
le renforcement de l’Etat par la monopolisation de la contrainte physique. Cette fois-ci, elle
conforte la centralisation du pays, avec encore une fois une étonnante continuité entre le
régime impérial et la République islamique494.
Les investissements dans les secteurs qui correspondent le mieux aux attentes de l'élite
politique sont systématiquement privilégiés. De grands projets d’infrastructures sont lancés
dans les voies de communication. Sous le règne de Reza Shah, d’environ 3 500 km de routes,

493
Surestimation.
494
Hashem Pesaran, “The system of dependent capitalism in pre- and post- revolutionary Iran”, International
Journal of Middle East Studies, N° 14, 1982, p. 501-522.

165
on passe à près 23 000 km. Mais leur but initial est plus de faciliter une mobilisation et des
déplacements rapides des troupes que de favoriser une meilleure intégration à l’échelle du
pays. Le projet le plus emblématique reste sans conteste la construction du Transiranien dont
Reza Shah fait une affaire personnelle. Cette voie de chemin de fer longue de 1400 km est
construite entre 1927 et 1938 au prix d’un effort budgétaire incroyable. Mais ne reliant que
deux grandes villes, Avhaz et Téhéran, elle constitue « un des exemples classiques d’un
investissement de vitrine dans un pays sous-développé495. » Là encore, cette voie de
communication peut permettre d’acheminer rapidement des soldats vers la province souvent
frondeuse du Khouzistan. Mais surtout elle correspond à la géoéconomie de l’Iran des
Pahlavis, organisée autour de deux pôles : le Khouzistan, où se développe une industrie
pétrolière tournée vers l’étranger mais qui assure la majeure partie des revenus de l’Etat, et
une capitale où s’accumule les richesses tirées des hydrocarbures. Sous le règne de
Mohammad Reza Shah, les investissements d’infrastructures en matière de transport et de
communication restent prépondérants dans les plans de développement iraniens496.
La République islamique s’illustre aussi dans les infrastructures de transport, mais
différemment. De nombreuses pistes sont édifiées à la hâte par le Jahad-e sazandegi pour
désenclaver les villages. Le nouvel objectif s’explique par la présence d’une nouvelle élite
politique à la tête de l’Iran. La Révolution a balayé l’ancienne élite politique téhéranaise au
profit d’une nouvelle élite alors bien plus provinciale. Mais la guerre contraint à limiter les
efforts en la matière. Ils ne reprennent qu’après la fin du conflit avec l’extension du réseau
routier et la construction d’une seconde voie de chemin de fer transiranienne, de la frontière
avec l’Asie centrale au port de Bandar ‘Abbas, devenu la plus grande porte d’entrée vers
l’Iran. Elle correspond au déplacement vers l’est du centre de gravitation de l’Iran depuis la
destruction des infrastructures des provinces occidentales pendant la guerre, et aux
préoccupations d'une élite politique, maintenant occupée à de lucratives activités
commerciales, avec Dubaï.
Un secteur, qui bénéficie de toute l’attention des élites politiques, est celui de la
banque. Le désir d’établir une banque nationale remonte à la Révolution constitutionnelle,
mais il faut attendre 1928 pour que soit créée la Bank melli. Son siège se trouve dans la
capitale. Elle doit permettre de s’affranchir de la domination britannique pour affirmer la
souveraineté de la Perse et fournir les capitaux nécessaires aux réformes économiques. Avec
elle, la Perse doit montrer qu’elle a retrouvé toute sa souveraineté. Sa création est aussi

495
Julian Bharier, Economic Development in Iran, 1900-1970, Londres, Oxford University Press, 1971, p. 203.
496
Bouda Etemad, Pétrole et développement. Irak, Vénézuela, Iran – 1900-1973, op. cit., p. 266.

166
l’occasion de mettre fin au système usuraire et décentralisé des sarraf, que le nouveau pouvoir
ne voit pas d’un bon œil. Néanmoins celui-ci parvient à se maintenir et à rester aux mains des
marchands traditionnels qui continuent de jouer un rôle économique important en fournissant
des services à une importante partie de la société qui reste exclue du marché bancaire
moderne497. Sous Mohammad Reza Shah, l’afflux de pétrodollars provoque une croissance
disproportionnée du secteur bancaire et la multiplication du nombre de banques
commerciales. Elles offrent principalement leurs services de prêts à des activités peu
productives aux mains de la grande bourgeoisie proche du régime498. Là encore, la
centralisation du secteur se fait encore plus forte : alors que seulement 35 % des banques se
trouvent à Téhéran, elles concentrent 75 % des dépôts en 1976499. Au départ, la Révolution
islamique confirme la centralisation du secteur. Le nouveau régime se montre hostile à l’égard
du secteur bancaire qui est entièrement nationalisé conformément à la Constitution, mais de
façon hâtive et désordonnée. La décision prise le 7 juin 1979 par Bani-Sadr et l’ayatollah
Beheshti, avant d’être institutionnalisé par la création du Haut Conseil des Banques, le 25
septembre 1979, place l’ensemble du secteur bancaire sous la coupe de la Banque centrale.
Elle entreprend une coûteuse réorganisation du secteur bancaire du fait de l’endettement des
banques privées, mais confirme la domination du pouvoir politique et de la capitale sur le
reste du pays, en la matière. Les mesures de libéralisation économique, lancées après la mort
de Khomeyni, permettront l’ouverture de nouvelles banques. Liées aux principales factions
qui se partagent le pouvoir dans le régime islamiste, elles se concentrent dans la capitale qui
exerce une domination sans partage sur le reste du pays dans ce secteur.
Un autre domaine que les élites politiques iraniennes estiment primordial de
développer est le secteur industriel. Son développement se fait au détriment des autres
secteurs économiques, jugés moins significatifs pour la modernisation du pays. Là encore,
tout est à construire car le secteur privé se montre défaillant : seulement huit grandes usines
privés sont construites entre 1909 et 1925500. A partir des années 1930, 20% du budget de
l’Etat est alloué au secteur industriel pour financer la création d’entreprises et les soutenir par
des mesures protectionnistes501. Rapidement, l’Etat s’impose comme l’acteur essentiel du
secteur industriel : dès 1946, il est propriétaire de 62 des 175 établissements industriels

497
Geoffrey Jones, Banking and Empire in Iran: The History of the British Bank of the Middle East, Cambridge,
Cambridge University Press, 1986, p. 217-218.
498
Siavash Moridi, The Iranian Economy at a Glance, Téhéran, Center for International and Cultural Studies,
2004, p. 158-159.
499
Ali Madanipour, Tehran, The Making of a Metropolis, Chichester, John Wiley&Sons, 1998,, p. 20.
500
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 246.
501
Bouda Etemad, Pétrole et développement. Irak, Vénézuela, Iran – 1900-1973, op. cit., p. 304.

167
employant plus de 10 personnes et emploie la moitié des ouvriers du pays502. Mais ces progrès
dans la production industrielle se révèlent assez modestes. La bourgeoisie du bazar ne suit pas
et préfère se concentrer sur le commerce international. Elle profite de la très lucrative hausse
des importations de produits de consommation pour s’enrichir503. Les plans de
développement, qui rythment le règne de Reza Shah, essaient d’impliquer le secteur privé
mais sans rencontrer le succès escompté. Pour y remédier, l’Etat est appelé à la rescousse avec
la création, en 1967, de l’Industrial Development and Renovation Organization qui doit
investir dans des secteurs peu susceptibles d’intéresser des entrepreneurs privés. Comme
l’explique Vali Nasr, le politique prend le pas sur les autres logiques dans l’intervention de
l’Etat sur l’économie504.
L’explosion des revenus pétroliers décuple les moyens de l’Etat qui en vient à offrir
des crédits à tour de bras pour l’industrie privée par l’intermédiaire des banques505. Cependant
l’élite politique du régime impérial, qui garde la haute main sur l’industrialisation par
l’intermédiaire de l’Etat, privilégie systématiquement Téhéran, où s’implantent la plus grande
partie des entreprises. En 1940, la capitale concentre 58,5% des investissements
domestiques506. Ce chiffre baisse dans les années 1970, mais il continue d’atteindre les 40% et
surtout 60% des investissements industriels507. Durant sa première décennie, la République
islamique investi considérablement dans la politique industrielle au nom de l’indépendance du
pays, au profit du centre du pays. Mais à partir des années 1990, ce poste d’investissement
s’effondre au profit du secteur pétrolier, seul capable d’apporter des rentrées d’argent
substantiel dont l’Etat a cruellement besoin508. La carte des étapes de l’industrialisation de
l’Iran montre bien cette concentration progressive du secteur industriel dans la capitale.

502
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 247.
503
Ibid., p. 246-247.
504
Vali Nasr, “Politics Within the Late-Pahlavi State: The Ministry of Economy and Industrial Policy, 1963-69”,
International Journal of Middle East Studies, Vol. 32, N°1, 2000, p. 97-122.
505
Ibid., p. 250-251.
506
Nikki R Keddie, Modern Iran: Roots and Results of the Revolution, Yale, Yale University Press, p. 102.
507
Ali Madanipour, Tehran, The Making of a Metropolis, op. cit., p. 20.
508
Thierry Coville, L’économie de l’Iran islamique entre ordres et désordres, op. cit., p. 66-70.

168
Les étapes de l’industrialisation de l’Iran509
Légende : A à D, les étapes du développement industriel de l’Iran avec la surface des cercles
proportionnelle au nombre d’emplois industriels. A : 1925, B : 1943, C : 1963, D : 1973

L’action des élites politiques pour le développement du pays provoque un


incontestable renforcement de l’emprise de la capitale sur le reste du pays. Elle correspond
aux représentations et aux craintes de l’élite politique. Comme l’affirme, Madanipour, à partir
des années 1960 et 1970, « Téhéran devient la plus grande concentration d’entreprises et le
plus grand marché économique du pays. La ville extrait de l’argent et de la population de
l’ensemble du pays, créant d’important surplus de capital et de travail510. » La capitale devient
la scène et le symbole de leur transformation du pays511 : elle doit rassembler tous les attributs
de la modernité. Si on y ajoute la concentration des institutions culturelles et éducatives à
Téhéran, les régions périphériques se trouvent en marge du développement du pays.

509
Xavier de Planhol, Les Nations du Prophète, op. cit., 1993, p. 567.
510
Ibid.
511
Eckart Ehlers, Willem Floor, “Urban Change in Iran, 1920-1941”, Iranian Studies, Vol. 26, n°3-4, 1993, p.
251-276.

169
3.2 La reconfiguration des rapports entre le centre et l’Azerbaïdjan
Le développement imposé par les élites politiques, déjà en charge de la construction de
l’Etat, induit l’émergence d’un centre dominateur. Téhéran capte de plus en plus de ressources
pour s’affirmer en tant qu’espace monopolistique d’exercice du pouvoir. La capitale devient
aussi le lieu privilégié des activités économiques et culturelles. Les velléités ruralistes de
certains révolutionnaires ne seront qu’un feu de paille, et sous la République islamique,
Téhéran continue de s’affirmer comme la grande métropole iranienne. Le reste du pays profite
moins du formidable développement et reste à l’écart de ses principales retombées. Les
provinces, qui se trouvent les plus éloignées du centre, sont les plus mal loties. En plus, elles
cumulent les handicaps en étant presque exclusivement peuplés de groupes ethniques, que le
gouvernement considère avec méfiance. En tant que région périphérique, l’Azerbaïdjan se
trouve aussi marginalisée. Mais elle reste un cas spécifique du fait de son importance
historique. Ainsi, on assiste à une reconfiguration des relations entre le centre et les
périphéries en général, et avec l’Azerbaïdjan en particulier. Une de ses dimensions est le
développement de la redistribution qui devient un enjeu grandissant avec la hausse des
revenus de l’Etat.

3.2.1 La marginalisation des régions périphériques


La concentration des biens et des équipements dans la capitale opère au détriment du
reste du pays, qui profite moins des retombées du développement. Les provinces les plus
éloignées du centre, plus rurales et agricoles, voient leur importance économique relative
diminuer avec l’industrialisation du pays, puis le développement des services. En marge du
développement économique, elles contribuent faiblement à la richesse du pays512 et l’Etat fait
peu pour remédier à cette situation. Plus pauvres, les régions périphériques affichent leur
sous-développement économique. L’activité économique dominante est l’agriculture, comme
le montre la carte ci-dessous. Les provinces du Golfe persique se distinguent du fait de
l’exploitation des hydrocarbures et des infrastructures portuaires. Autre exception, le
shahrestan de Tabriz fortement industrialisé.

512
Les régions pétrolières et celles concentrant les principales infrastructures portuaires de l’Iran, toutes situées
le long du Golfe Persique font exception.

170
Type d’activité dominante par shahrestan (1986)513
Une autre conséquence de ce sous développement est la quasi-absence des classes moyennes
modernes514 dans les provinces périphériques, à l’exception des quelques haut fonctionnaires,
diligentés par l’Etat. La carte ci-dessous indique que seule Tabriz avec Ourmiah se distinue
dans le nord-ouest.. Cette donnée est particulièrement importante puisque les classes
moyennes modernes jouent un rôle central dans le lancement du nationalisme azerbaïdjanais.

513
Carte tirée de Bernard Hourcade, et al., Atlas d’Iran, op. cit.
514
Le statut d’élite moderne est lié à la détention de diplômes de l’enseignement supérieur.

171
Niveau de fin d’étude par shahrestan515
Le cas de l’Iran est spécifique du fait de l’implantation des principaux groupes
ethniques autres que les Persans dans les provinces périphériques. Par conséquent, la
marginalisation des provinces périphériques est aussi celles de ces groupes ethniques qui s’y
trouvent. Bénéficiant moins du développement du centre du pays, dont elles se trouvent
spatialement éloignés, les groupes ethniques se trouvent dans des situations économiques
etculturelles moins favorables que le reste de la population iranienne. D’après Hooshang
Amirahmadi, les disparités de conditions d’existence entre les différents groupes ethniques
iraniens sont une cause objective de mobilisation pour accéder à des ressources et demander
l’autonomie516. Cette approche ressemble à celle retenue lors de la rédaction de la
Constitution de la République islamique. L’article 48 stipule que « Ni dans l’exploitation des
ressources naturelles ou dans l’utilisation des revenus de la nation au niveau des provinces, ni
dans la répartition des activités économiques entre les différentes provinces et régions du
pays, il ne doit y avoir de discrimination, afin que chaque région, selon ses besoins et ses
capacités de développement, puisse disposer du capital et des ressources nécessaires. » Même
si cet article semble plus avoir été un vœu pieux, il est fait cas des disparités existant entre les
provinces iraniennes. Qu’en est-il spécifiquement de l’Azerbaïdjan, qui au même titre que les
autres provinces périphériques, se trouve marginalisé dans l’espace iranien ?

3.2.2. Le cas spécifique de l’Azerbaïdjan


Dans sa monographie sur les dynamiques des conflits ethniques, Abdollah
Ramezanzadeh dresse un panorama des tendances respectives de chaque groupe ethnique à se
rebeller contre le gouvernement central517. Les Turcs d’Iran, qui ont moins à souffrir des
disparités que les autres groupes ethniques, voient leur tendance à s’opposer au régime
diminuer. Leur bonne représentation dans les élites iraniennes confirmerait cette faible
propension à la mobilisation ethnique. Cependant, la question de savoir si la situation sociale
objectivement défavorable d’une communauté ethnique puisse être un facteur de mobilisation
reste encore à trancher. Les travaux de Ted Robert Gurr, déjà évoqués dans l’introduction,
rappellent que si la situation sociale discriminante peut jouer un rôle dans les premières

515
Bernard Hourcade, Hubert Mazurek, Mahmoud Taleghani, Mohammad-Hosseyn Paopli-Yazdi, Atlas d’Iran,
op. cit.
516
Hooshang Amirahmadi, “A theory of ethnic collective movements and its application to Iran”, Ethnic and
Racial Studies, Vol. 10, N° 4, 1987, p. 363-391.
517
Abdollah Ramezanzadeh, Internal Conflict and International Dynamics of Ethnic Conflict. The Case of Iran,
op. cit.

172
phases de mobilisation, elle ne peut être considéré comme un facteur explicatif518. On
retrouve ce doute face à la variété des mouvements nationalistes, apparus dans les dernières
décennies, dans des régions européennes à la situation économique et sociale contrastée. Et
même, ce sont souvent des régions florissantes qui ont été parmi les plus revendicatives,
comme la Flandre en Belgique, la Catalogne en Espagne ou le nord de l’Italie. Dans le cas de
l’Azerbaïdjan iranien, il ne faut pas se laisser piéger par l’angle mort de la bonne intégration
qui empêche de voir les ressorts politiques de la construction et de la mobilisation identitaires.
En prenant en compte la multicausalité weberienne, il est possible de multiplier les points de
vue pour éviter de laisser des éléments dans l’angle mort. Ainsi, nous nous donnons les
moyens de prendre en compte ce que Béatrice Giblin a qualifié de « ressort du mépris519. » Ce
dénominateur, fondé ou infondé, que possèdent les régions où se développent des
mouvements nationalistes d’avoir été injustement traités par l’Etat central.
Ce sentiment d’injustice, d’être méprisé, se surexpose à la représentation de
l’Azerbaïdjan comme étant une province, autonome et puissante, mais toujours fidèle à l’Iran.
Les dirigeants iraniens aiment à rappeler cette loyauté indéfectible lorsque des voix
discordantes se font entendre en Azerbaïdjan iranien. Les exemples de Seyed Ziya al-Din
Tabataba’i, face au Gouvernement national d’Azerbaïdjan de Pishevari, et du Guide
Khamenei, suite aux émeutes de mai 2006, ont déjà été données. Mais l’élément le plus
intéressant réside dans le sentiment d’une dépossession du rôle historique de l’Azerbaïdjan.
Cette composante essentielle de l’Iran ne serait plus qu’une de ses périphéries, indistincte et
déclassée.
Rendons à César ce qui est à César ! Une des principales raisons de ce sentiment est
objective. Elle résulte du déclin de l’Azerbaïdjan, et de Tabriz en particulier, qui provient plus
du déplacement des voies commerciales, que d’une quelconque volonté du pouvoir central.
Tout au long du 19ème siècle, Tabriz se trouve stratégiquement placé à la croisée des routes
commerciales entre l’Empire ottoman, la Russie et l’Iran. Elle est une cité prospère et
dynamique qui sert de porte entre la Perse et le monde. C’est de là que les idées et les
techniques modernes se diffusent dans le reste du pays. Khoy joue un rôle similaire à une
échelle bien plus modeste. Dans la deuxième partie du 19ème siècle, le percement du canal de
Suez, puis la construction de la ligne de chemin de fer transcaucasienne détournent

518
Ted Robert Gurr., “Why Minorities Rebel: A Global Analysis of Communal Mobilization and Conflict Since
1945”, op. cit., p. 189.
519
Béatrice Giblin, “Nationalismes régionaux en Europe”, Hérodote, op.cit., p. 15.

173
d’importants flux commerciaux de Tabriz520. Avec le développement des infrastructures
portuaires et de transport au 20ème siècle et l’effondrement des échanges avec l’URSS,
héritière de l’Empire des Tsars, Tabriz voit encore sa fonction commerciale décliner. Elle
n’est plus que la plus grande ville du nord-ouest du pays, mais une métropole provinciale
parmi d’autres, située dans une région décentrée. L’Azerbaïdjan ne dispose plus d’une
position prééminente dans l’espace iranien.
Le déclassement n’est pas qu’économique, Tabriz perd aussi sa place à l’avant-garde
de la vie politique iranienne. Pourtant, la ville de gouvernorat du prince héritier de la dynastie
Qajar s’est illustrée durant tout le 20ème siècle par de nombreuses révoltes contre le
gouvernement central. C’est à Tabriz qu’éclatent les premiers troubles pré-révolutionnaires en
1903 ou que démarre le cycle des manifestations populaires qui conduiront au départ de
Mohammad Reza Shah. La ville est à plusieurs reprises en rébellion ouverte contre le pouvoir
central dont elle conteste la légitimité. Pendant la Révolution constitutionnelle, les troupes de
‘Eydn od-Dowla viennent assiéger Tabriz, qui résiste avec à sa tête deux intrépides héros,
Sattar Khan et Baqer Khan. La révolte de Sheykh Mohammad Khiyabani en 1920, même si
elle ne dure que six mois, laisse une emprunte dans la conscience des habitants de
l’Azerbaïdjan. Après la Seconde Guerre mondiale, avec le Gouvernement National, Ja’far
Pishevari obtient une autonomie élargie pour l’Azerbaïdjan. Il faut près d’un an au
gouvernement central pour mater la province rebelle. Pendant la Révolution islamique, le
Parti du peuple musulman d’Iran, composé très majoritairement de Turcs d’Iran et soutenu
par le grand ayatollah Shari’atmadari, conteste le concept de Velayat-e faqih et la
radicalisation du processus révolutionnaire. En décembre 1979, Tabriz se révolte à nouveau
contre le gouvernement central, qui parvient à reprendre la main après de violents heurts. Tout
au long du 20ème siècle, la ville fait à plusieurs reprises la démonstration de sa solide tradition
frondeuse, qui fait la fierté de ses habitants, mais elle échoue à imposer ses vues au reste du
pays.
A partir de ce déclassement et de l’impossibilité de faire entendre sa voix se fonde la
représentation d’une rivalité entre Tabriz et Téhéran, rejouée à l’échelle de l’Azerbaïdjan et
du Fars, qui aurait tourné à l’avantage de la capitale. Elle constitue par exemple un élément
structurant de l’analyse de Hadi Sultan-Qurraie sur la littérature de langue turque en Iran et le

520
Charles Issawi, “The Tabriz-Trabzon Trade 1830-1900, Rise and Decline of a Route”, International Journal
of Middle East Studies, Vol. 1, N° 1, 1970, p. 18-27.

174
sentiment d’altérité521. C’est à cet endroit que peut se loger le « ressort du mépris. » Il part de
l’idée que le gouvernement central aurait empêché l’Azerbaïdjan de se développer pour
favoriser Téhéran, et les provinces du plateau iranien. Tabriz et l’Azerbaïdjan se trouveraient
rétrograder dans l’espace iranien, par un gouvernement central arrogant, qui réprimerait les
contestations pourtant nombreuses qu’a connues la région. L’arrogance s’explique par la
scène de la modernité iranienne qu’est devenue Téhéran, reléguant le reste du pays et surtout
Tabriz, à son caractère profondément provincial. Une telle lecture constitue un discours
mobilisateur, à condition que des entrepreneurs de cause en fassent leur cheval de bataille, et
cherchent à le diffuser dans la population. Il constituera une composante essentielle du
nationalisme azerbaïdjanais, lorsque celui-ci sera presque exclusivement le fait de tabrizis ou
d’individus originaires de cette ville et installés à Téhéran.

3.2.3 La médiation par la redistribution


La reconfiguration des rapports entre le centre et les périphéries ne peut faire
l’économie d’une prise en compte de la redistribution. Dans un budget du règne de Reza Shah
qu’a épinglé Ervand Abrahamian, les allocations affectées à Téhéran sont vingt fois plus
élevées que celles dévolues à l’Azerbaïdjan occidental, pour une population seulement trois
fois supérieure522. Cette donnée, même si elle révélatrice des conceptions en vigueur pendant
les années 1920, masque le développement de la redistribution au cours du 20ème siècle. En
effet, l’extension des domaines de compétence de l’autorité centrale implique le
développement de la redistribution des différentes ressources extraites sur le territoire
national. Cette exigence entraîne la création d’appareils de planification économique et de
protection sociale, ainsi que le développement de politiques publiques pour répondre aux
problèmes susceptibles d’affecter la population.
Grâce à la rente pétrolière, l’Iran a les moyens pour une planification économique de
grande envergure. Mais elle ne s’est jamais accompagnée d’une véritable politique de
développement régional523. A part les primes accordées aux fonctionnaires envoyés dans les
provinces défavorisées, les efforts pour développer les infrastructures ou la production
industrielle ne suivent aucune logique d’aménagement du territoire sur le long terme, mais
semblent répondre au coup par coup. La construction d’un tronçon de route, d’une usine
répond bien souvent à des logiques de clientèle, de satisfaction d’une personnalité influente,

521
Hadi Sultan-Qurraie, Modern Azeri Literature. Identity, Gender and Politics in the Poetry of Mo’juz,
Bloomington, Indiana University Press, 2003.
522
Ervand Abrahamian, Iran between two Revolutions, op. cit., p. 345.
523
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 259-260.

175
ou de propagande pour démontrer l’attention du régime à l’égard d’une communauté ou d’un
groupe social. Malgré l’absence de plan de développement régional, l’Azerbaïdjan iranien
n’est pas oublié par l’Etat central, reflet sans doute de la bonne représentation des Turcs dans
les élites iraniennes. La construction d’usine de tracteurs, sous Mohammed Reza Shah, ou
l’installation de Renault, sous la République islamique, conforte Tabriz en tant que pôle
industriel du pays. De nombreuses usines s’implantent à Zanjan pour profiter de la proximité
de l’axe industriel Téhéran Karaj.
Comme l’a souligné Wilbert Moore, au fur et à mesure que se développent
l’industrialisation et la différenciation sociale, l’intervention intégratrice de l’Etat devient de
plus en plus nécessaire, ce dernier se transformant en « légataire universel des problèmes
sociaux non résolus524. » En Iran, de grandes politiques publiques sont mises en place pour
répondre aux besoins de la population. Déjà Reza Shah avait lancé toute une série d’initiatives
dans le domaine de la santé pour construire des hôpitaux ou développer la prévention525. Sous
le règne de son fils, la Révolution blanche doit apporter aux classes sociales restées en dehors
du progrès une amélioration des conditions d’existence pour leur permettre de participer
pleinement à la nouvelle société en voie d’érection. Des expériences pilotes sont menées dans
le domaine de la santé en Azerbaïdjan526.
La redistribution ne saurait avoir comme seul objectif un aménagement du territoire,
visant à contrebalancer les effets négatifs de la forte centralisation du pays. Conformément à
la logique du régime, c’est par elle que se fidélise le noyau du pouvoir et se clientélise des
segments plus larges de la société. La monarchie des Pahlavis, puis la République islamique
avantagent systématiquement les cercles gravitant autour du pouvoir politique. Sous le régime
impérial, une grande bourgeoisie laïque et moderniste tire profit de ses relations avec les
entreprises étrangères et le pouvoir politique qui est en charge de la rente pétrolière, pour
s’enrichir. L’ancienne aristocratie Qajar constitue le premier socle de cette classe dominante.
Elle s’étoffe des plus fidèles soutiens du régime, qu’ils appartiennent à la caste militaire ou à
la bureaucratie civile. Ils s’imposent comme « les intermédiaires imposés et bien rémunérés
de toute transaction internationale527. » La Révolution islamique ne met pas fin aux relations
privilégiées tissées entre le pouvoir politique et une nouvelle bourgeoisie. Souvent qualifiés
un peu succinctement de bazaris, ces hommes construisent leur pouvoir et leur fortune à partir
524
Wilbert Moore, “Industrialisation et changement social”, in Bert Hoselitz, Wilbert Moore, Industrialisation et
société, Paris, UNESCO, 1963, p. 361.
525
Ali M. Ansari, Modern Iran since 1921, op. cit., p. 54-55.
526
D’après des données d’Amandine Lebugle-Mojdehi, 'Transition Démographique et Modernisation Sociale en
Iran : vers la fin de l'opposition ville-campagne ?', Thèse en cours, INED.
527
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p., p. 332.

176
des fonctions de représentants des guildes, de conseils dans les nouvelles organisations
publiques de l’économie révolutionnaire, d’administrateur des fondations gérant les biens des
personnes en fuite ou condamnées. Dans la période de reconstruction, qui suit la Guerre
contre l’Irak, se consolide une logique de patrimonialisation, marquée par une redistribution
des richesses et des droits entre les différentes composantes du jeu politique. De jeunes
vétérans en profitent pour se reconvertir avec succès dans les affaires et la contrebande, et
bâtir d’immenses fortunes. Peu à peu s’est tissé un complexe réseau de relations entre le
pouvoir politique et le monde économique, dont Thierry Coville décrit l’ampleur par les
subventions versées par l’Etat aux secteurs public et privé. Elles correspondent « à une
véritable politique de redistribution du revenu national » qui sert « à fidéliser un certain
nombre de réseaux politiques528. » Même l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs,
généralement plus autonome par rapport régime529, ne change pas fondamentalement la
donne. En plus d’assurer de confortables revenus, la capacité d’individus ou de groupes à
capter différentes formes de subventions, leur assure une position prééminente dans le
système, faisant d’eux des intermédiaires nécessaires. Elle permet un accès indirect et négocié
aux ressources étatiques, dont le niveau varie en fonction des revenus pétroliers. Ainsi, la
bonne représentation d’un groupe social ou régional assure un flux de subventions et
d’investissement en tout genre. Il retombe prioritairement sur telle ou telle clientèle, qui en
échange lui confère sa loyauté. Elle permet de canaliser une mobilisation et de relayer des
demandes sociales.
La redistribution n’est pas cantonnée aux cercles gravitant autour du pouvoir politique,
mais vise des segments plus larges de la société qui profitent de quelques avantages, en
échange de leur loyauté envers le régime. Sous la République islamique se développent les
institutions de protection sociale, qui répondent aux incantations égalitaristes de la révolution.
L’Etat subventionne les services publics mais aussi de nombreux produits de première
nécessité comme la farine, le lait, les médicaments ou encore l’essence. Cette dernière est
devenue un enjeu politique majeur à cause du coût des subventions que verse l’Etat sur un
produit qu’il est obligé d’importer à 40%, faute de capacités de raffinement. La proportion du
budget et des crédits impartis par l’Etat aux dépenses sociales (retraites, assurance sociale,
aide aux vétérans et autres subsides) connaît une croissante constante sous la République
islamique. Alors qu’elle n’était que de 27% en 1979, elle atteint 43,8% en 1986, 49,5% en

528
Thierry Coville, L’économie de l’Iran islamique entre ordres et désordres, op. cit., p. 117.
529
Azadeh Kian-Thiébaut, “Les entrepreneurs industriels privés : entre développement stato-centré et
démocratisation politique”, Les Cahiers de l’Orient, N° 60, 2000, p. 65-92.

177
1991, et 60% en 2002530. Le développement de cette assistance sociale consolide le système
clientéliste en place et accroît la dépendance de la population assistée envers l’Etat,
empêchant l’autonomisation de la société531. Dans « une économie produisant de l’inégalité et
peu d’emplois » comme celle de l’Iran532, les masses assistées qui constituent le socle
populaire de la République islamique, restent encore plus captives du système de
redistribution.

Conclusion
Incontestablement le développement de l’Iran bénéficie d’abord à Téhéran. Après
s’être attribué l’essentiel du pouvoir politique, la capitale concentre l’essentiel des fonctions
économiques et culturelles du pays, pour devenir la scène privilégiée d’expression de la
modernité iranienne. Cette centralisation répond aux attentes des dépositaires du pouvoir
politique, malgré leur origine souvent provinciale. Elle correspond à la logique du régime qui
veut que le groupe au pouvoir agisse pour son propre intérêt. Elles sont aidées par la rente
pétrolière qui leur donne des moyens, parfois démesurés, pour mener à bien leur entreprise.
Cette dynamique lourde de la modernité iranienne induit une reconfiguration des rapports
entre le centre et les périphéries au détriment de ces dernières. En marge du développement,
leur part dans la production nationale se réduit tandis que la présence des groupes ethniques
non-persans n’incite pas les autorités centrales à y mener une politique régionale volontariste.
Le cas de l’Azerbaïdjan iranien est spécifique. La marginalisation peut être observée à l’aune
d’une histoire glorieuse, celle d’une province puissante et contestataire. En plus de son passé
prestigieux, la ville de Tabriz possède les infrastructures pour que s’y développent les classes
sociales qui porteront le nationalisme azerbaïdjanais.
Autant dans le chapitre précédent était évoquée, la possibilité pour que le projet
politique prenne la forme d’un contre-Etat, autant ici nous sommes obligés de prendre en
compte la question d’une mobilisation, mettant la négociation au cœur de son mode
opératoire. En effet, la redistribution, qui s’est étendue parallèlement au développement du
pays, impose de poser la question de la représentation des Turcs dans les élites gravitant
autour du pouvoir politique en Iran.

530
Azadeh Kian-Thiébaut, La République islamique d’Iran : De la maison du Guide à la raison d’Etat, Paris,
Michalon, 2005, p. 62.
531
Ibid., p. 67-68.
532
Thierry Coville, Iran. La Révolution invisible, Paris, La découverte, 2007, p. 180.

178
Chapitre 4

Les reconfigurations du rapport à l’Etat

L’histoire moderne de l’Iran ne semble guère favorable aux Turcs : le nationalisme


iranien et l’exclusion de la turcité qu’il implique, entraîne une perte de capital symbolique
pour les Turcs, tandis que l’émergence d’un Etat et d’un centre forts conduisent
respectivement à une perte d’autonomie et à une marginalisation de l’Azerbaïdjan dans
l’espace iranien. D’abord, ces évolutions ne se sont pas faites sans que les Turcs ne fassent
entendre leur voix pour réclamer d’être mieux pris en compte. Ils l’ont fait en insistant sur
leur spécificité comme avec Ja’far Pishevari pendant la Seconde Guerre mondiale533 ou en
affirmant leur communauté avec les Iraniens chiites au début de la Révolution islamique.
Mais surtout les Turcs sont parties prenantes des transformations que connaît l’Iran au 20ème
siècle, qui semblent pourtant jouer en leur défaveur. Ils sont loin d’être les victimes idéales de
la modernisation qu’aiment à décrire les nationalistes azerbaïdjanais. En fait, ils y prennent
même activement part. Leur adaptation s’effectue au niveau culturel pour atténuer la perte de
capital symbolique et au niveau spatial pour compenser la perte d’autonomie et
marginalisation de l’Azerbaïdjan, par des processus classiques d’acculturation et de
migration. On retrouve ici deux phénomènes dont Vincent Foucher souligne l’importance
dans le cas du nationalisme casamançais au Sénégal : « par leur diffusion massive, par
l’étendue de leurs conséquences dans tous les secteurs de la vie sociale, politique, religieuse et
économique, la scolarisation et la migration, les scolarisés et les migrants, ont profondément
modifié leur société. En particulier, ils l’ont mise en contact avec l’Etat sénégalais d’une
façon plus forte et plus immédiate – au sens propre, c’est-à-dire sans médiation534. » Encore
une fois, c’est bien le rapport à l’Etat qu’il nous faut interroger, mais en prenant en
considération les reconfigurations impliquées par la scolarisation et la migration.
Il existe une particularité dans le cas de l’Azerbaïdjan iranien : la temporalité. Déjà
Marie Ladier-Fouladi parle d’un décalage temporel entre les sociétés urbaine et rurale qui

533
Touraj Atabaki, Azerbaijan. Ethnicity and The Struggle for Power in Iran, op. cit.
534
Vincent Foucher, “Les évolués, la migration, l’école : pour une nouvelle interprétation du nationalisme
casamançais”, in Momar-Coumba Diop (éd.), Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002, p. 418.

179
n’évoluent pas au même rythme535. Or, l’Azerbaïdjan iranien est d’abord une région rurale,
même si avec Tabriz, elle possède aussi une ancienne tradition urbaine. En plus, la centralité
des Turcs dans la société iranienne conforte ce décalage temporel. Les premiers à s’adapter
appartiennent à l’élite iranienne turcophone : ils s’approprient aisément les nouvelles
idéologies et n’hésitent pas à s’installer à Téhéran, qui centralise les opportunités
professionnelles. Le reste de la population turque suit le mouvement par l’apprentissage du
persan ou la migration vers les provinces les plus dynamiques du pays, bouleversant
irrémédiablement la géographie humaine de l’Iran. Cependant, il est possible de s’interroger
sur l’épuisement des stratégies d’adaptation dans les deux dernières décennies du 20ème siècle.

4.1 Une adaptation culturelle : la dilution du fait turc


Pour faire face à l’exclusion des marqueurs de la turcité de l’espace public, les Turcs
d’Iran développent des stratégies d’adaptation, sur plusieurs temporalités, fonction du milieu
social d’origine. Elles sont d’abord le fait des élites intellectuelles qui affirment leur
attachement à l’Iran par un investissement des idéologies politiques nouvelles. Suit le reste de
la population, qui est emporté par le vaste mouvement d’alphabétisation, touchant l’Iran au
cours de la deuxième partie du 20ème siècle. Il permet aux Turcs de s’intégrer dans une
économie où la maîtrise du persan, écrit et parlé, est nécessaire. Cependant la hausse
généralisée du niveau d’éducation, liée à l’allongement des études, introduit une modification
du rapport à l’identité turque, dont la stigmatisation est de moins en moins acceptée.

4.1.1 L’expression de l’attachement envers l’Iran


Pour Touraj Atabaki, le fait que les Turcs d’Iran se représentent comme les hérauts de
la nation iranienne provient des menaces irrédentistes exercées par les forces ottomanes ; elles
les auraient incitées à se positionner en premiers défenseurs du pays536. Il est vrai que les
Turcs aiment à rappeler le rôle qu’ils n’ont jamais hésité à jouer pour défendre l’intégrité
territoriale du pays contre les envahisseurs qu’ils soient ottomans, russes ou plus récemment
irakiens. En outre, cette représentation, les Turcs défenseurs de la nation, s’avère être
symboliquement utile dans la négociation avec l’Etat central pour l’allocation de ressources
spécifiques comme le montre Hoochang Chehabi, dans le cas de l’attribution du statut de

535
Marie Ladier-Fouladi, Population et politique en Iran, Paris, Institut National d’Etudes Démographiques,
Cahier n°150, 2003, p. 148.
536
Touraj Atabaki, “Recasting Oneself, Rejecting the Other: Pan-Turkism and Iranian Nationalism” in William
Van Schendel, Erik Zürcher (ed.), Identity Politics in Central Asia and The Muslim World, Londres, Tauris,
2001, p. 80.

180
province à Ardebil537. Son usage est possible grâce à l’action des élites turques, notamment
intellectuelles, qui ont su exprimer et faire entendre leur attachement à l’Iran auprès des
autorités centrales, à condition que celui-ci soit dénué de référence à une spécificité turque.
Le modèle d’analyse d’Albert Hirschman, au départ construit pour comprendre les
réactions des consommateurs face au dysfonctionnement des firmes, se montre être un cadre
d’analyse efficace pour comprendre cet attachement des Turcs envers l’Iran. En ce qui
concerne un fort degré de loyauté, Albert Hirschman dit qu’un « membre fortement attaché à
un produit ou à une organisation cherchera souvent des manières pour se rendre influent,
surtout si l’organisation évolue dans ce qu’il considère être la mauvaise direction ;
inversement, un membre qui détient (ou qui pense détenir) d’importants pouvoirs dans une
organisation et est, par conséquent, convaincu qu’il peut la remettre dans le « droit chemin »
risque de développer une forte affection pour l’organisation dans laquelle il est puissant538. »
Il en conclut que la loyauté élevée écarte la défection (exit) et renforce la prise de parole
(voice). Dans son modèle, Albert Hirschman explique que la loyauté à l’égard de la nation,
par rapport aux autres biens collectifs, est plus élevée du fait de sa forte différentiation, de ses
prix faible d’entrée mais élevée de défection, qui stimulent la prise de parole539.
De part leur position centrale et l’influence qu’ils exercent dans le pays à l’époque
Qajar, les élites turques conservent une forte loyauté à l’égard de la Perse. Une telle loyauté
permet de faire accepter la baisse de ses mérites, due à la pression croissante qu’exercent les
puissances étrangères dans le pays. Mais elle contraint aussi les élites à se mobiliser pour
l’améliorer comme ils le font pendant la Révolution constitutionnelle, tant à Téhéran qu’à
Tabriz. En effet, faire entendre sa voix est « le point jusqu’où les consommateurs-membres
sont prêts à échanger la certitude de la défection contre les incertitudes d’une amélioration du
produit détérioré540. » Lorsque la situation semble désespérée, comme au sortir de la Première
Guerre mondiale, Sheikh Mohammad Khiabani se fait un devoir de se soulever. Homa
Katouzian explique cette révolte par l’envie de faire de l’Azerbaïdjan un modèle auquel
pourrait se rallier le reste du pays, et non une quelconque logique indépendantiste. Selon lui
Sheikh Mohammad Khiabani est convaincu de sa capacité à remettre la Perse dans le droit

537
Hoochang Chehabi, “Ardebil becomes a Province: Center-Periphery Relations in Iran”, International Journal
of Middle East Studies, op. cit., p. 241.
538
Albert O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations and States,
Cambridge, Harvard University Press, 1970, p. 77-78.
539
Ibid., p. 81, 97-98.
540
Ibid., p. 77.

181
chemin541. On peut retrouver une logique similaire après la Révolution islamique avec le
mouvement de l’ayatollah Shari’atmadâri. Le marja-e taqlid, le plus respecté parmi les Turcs
d’Iran, s’oppose à l’ayatollah Khomeyni et à sa conception islamiste du pouvoir. Il est
symboliquement à la tête du parti Khalq-e moselman qui conduit une vigoureuse opposition
au nouveau régime depuis les principales villes d’Azerbaïdjan, avant d’être écrasé en 1980542.
C’est aussi au nom de leur loyauté à l’égard de l’Iran que les élites intellectuelles
turques investissent les nouvelles idéologies politiques, qui semblent les seules à même de
sauver le pays de la ruine. Il faut insister sur le rôle des intellectuels originaires d’Azerbaïdjan
dans la promotion de l’identité nationale iranienne543. Il peut être analysé comme une stratégie
d’adaptation aux transformations majeures que représente l’introduction du concept de nation
dans le champ politique iranien. Le nationalisme occidentaliste doit beaucoup à des
personnalités comme Ahmad Kasravi, Hasan Taqizadeh ou Taqi Arani qui jouent un rôle
essentiel dans sa formulation idéologique. Leur loyauté envers l’Iran les pousse à sacrifier la
turcité aux dépens d’un bien plus coûteux à leurs yeux, la grandeur de l’Iran. Ils vont jusqu’à
encourager leurs congénères à abandonner leurs marqueurs de la turcité pour s’intégrer
pleinement à la communauté nationale. En stigmatisant les marqueurs de la turcité, ils incitent
leurs porteurs à les dissimuler. Il n’est plus bien vu de parler turc en public, d’autant plus que
la langue turque n’occupe plus aucune fonction prestigieuse qui est dévolue au persan, voire à
des langues étrangères comme le français et l’anglais.
Pareillement nombreux sont les Turcs d’Iran à investir l’islamisme, dans la deuxième
partie du 20ème siècle. Certes leur apport semble moins décisif que celui de leurs
prédécesseurs dans le nationalisme occidentaliste, mais ils contribuent aux débats sur
l’identité iranienne et au développement de l’islamisme dans le pays. Ainsi Mehdi Bazargan,
futur Premier Ministre sous la République islamique, participe activement aux réflexions pour
rénover les institutions cléricales traditionnelles, dans les années 1960544. Des clercs d’origine
turque se sont aussi trouvés dans l’entourage proche de l’Ayatollah Khomeyni et ont accédé à
des positions enviables, après la Révolution islamique comme ‘Ali Khamenei ou Sadeq
Khalkhali. Idem pour l’ayatollah Moussavi Ardebili, qui occupera d’importantes fonctions
dans l’appareil judiciaire de la République islamique. Il a plaidé auprès de l’Ayatollah
Khomeyni l’importance d’un système de Conseils locaux, alors que le futur Guide se trouvait

541
Tadeusz Swietochowski fait la même remarque in Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920.
The Shaping of National Identity in a Muslim Country, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p 187.
542
Mashallah Razmi, Azerbayjan va janebash tarafdaran Shari’atmadari, Stockholm, Tribun, 2000.
543
‘Ali Morshedizad, Rowshanfikran Azeri va Houiat Melli va Qowmi, Téhéran, Nashr-e Markaz, 2006.
544
Yann Richard, L’Iran. Naissance d’un République islamique, op. cit., p. 295.

182
encore en exil en France545. Dans leur engagement politique, ils montrent leur attachement à
l’Iran, même s’ils ne dissimulent plus les marqueurs de leur turcité, comme le faisaient leurs
prédécesseurs. Parmi eux, nombreux sont ceux à faire usage de la langue turque hors du cercle
privé, notamment lorsqu’ils se trouvent en Azerbaïdjan iranien pour des manifestations
politiques546.
Le nationalisme occidentaliste, puis l’islamisme permettent aux élites turques
d’exprimer leur loyauté envers l’Iran. Cette expression de la loyauté implique soit une
dissimulation, soit une mise en retrait de la turcité dans l’espace politique, comme le
demandent respectivement le régime impérial et la République islamique. Ces deux stratégies
conduisent à une dilution du fait turc, c’est-à-dire sa perte de concentration par délaiement
dans une iranité, seule légitime. Pour le reste de la population l’apprentissage du persan
conduit aussi à une dilution de la turcité.

4.1.2 La diffusion de la langue persane


La seconde dynamique de dilution de la turcité est liée à la maîtrise croissante de la
langue persane par la population turcophone d’Iran. Ses effets sont complexes à prendre en
compte. Ils ne peuvent être réduits à la simple transformation d’une « foule d’individus » en
une nation pour reprendre les mots de Pierre Rosanvallon547. D’un côté, la maîtrise du persan
entraîne un décloisonnement, par une plus grande mobilité professionnelle et une capacité à se
mouvoir dans un autre univers culturel. En cela, ils constituent une étape décisive de la
modernisation politique qui facilite la réception de conceptions politiques nouvelles548. D’un
autre côté, elle offre aussi aux Turcs d’Iran les « instruments nécessaires pour apporter des
réponses nouvelles au régime et faire davantage obstacle au processus de construction
nationale, voire étatique549. »
Le développement de la persanophonie résulte d’abord de la scolarisation croissante
des jeunes turcophones550. En effet, le persan étant la seule langue enseignée dans les écoles
iraniennes, elle est connue par l’ensemble des Iraniens alphabétisés, peu importe qu’elle soit
leur langue maternelle ou non. Dans le cas où le persan n’est pas la langue maternelle des
545
Kian Tajbakhsh, “Political Decentralization and the Creation of Local Government in Iran: Consolidation or
Transformation of the Theocratic State?”, Iranreview.com, 2000.
http://iranreview.com/Iran%20Analysis/political_decentralization_and_t.htm
546
Brenda Shaffer, Borders and Brethren. Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 85.
547
Pierre Rosanvallon, L’Etat en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, Points Histoire, 1993.
548
Eugen Weber, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, op. cit., p. 365-406.
549
Hamit Bozarslan, La question kurde. Etats et minorités au Moyen-Orient, op. cit., p. 147.
550
Des mesures sont aussi prises pour alphabétiser les adultes, notamment dans les années 1960 et 1970, mais
sans apporter une contribution notable, in Marie Ladier-Fouladi, Population et politique en Iran, op. cit, p. 136-
137.

183
enfants, une année est spécialement prévue en début d’école primaire pour l’apprentissage de
cette langue. La diffusion de la langue persane dans les provinces périphériques va donc de
pair avec l’alphabétisation de la population dont l’évolution apparaît dans le graphique ci-
dessous.

Evolution de la population alphabétisée et illetrée


en Iran

90,0%
80,0%
70,0%
60,0% Population
50,0% alphabétisée
40,0% Population illettrée
30,0%
20,0%
10,0%
0,0%
1956 1966 1976 1986 1996

Malgré les lois sur l’obligation de 1911, la gratuité et l’universalité de 1943, il faut
attendre les années 1960 pour que le gouvernement intervienne énergiquement en faveur de
l’instruction publique. Auparavant, elle restait profondément inégalitaire en se focalisant sur
les villes au détriment des campagnes, qui restaient à l’écart de la scolarisation. Il faut
attendre la génération des années 1952-1956 pour que le taux d’alphabétisation en milieu rural
soit équivalent à celui générations des milieux urbains de 1912-1916, soit à peu près 20%551.
La discrimination est aussi sexuelle puisque les hommes ont un taux de scolarisation bien
supérieur à celui des femmes552. En outre, la durée moyenne de la scolarité est beaucoup plus
courte en milieu rural553. Les progrès auxquels doit mener la Révolution blanche se révèlent
peu probants en matière éducative : la population rurale tend à se replier sur son mode de vie
traditionnel et s’oppose à l’alphabétisation en général et à celle des filles en particuliers554. Par
conséquent, l’Azerbaïdjan iranien cumule les handicaps pour l’alphabétisation : c’est une

551
Ibid., p. 147.
552
.Ibid., p. 147-152.
553
Ibid. p. 148. La discrimination sur la durée moyenne de scolarité entre milieu urbain et milieu rural perdure,
malgré un allongement général de l’éducation.
554
Ibid., p. 157.

184
région majoritairement rurale, située en périphérie et où la langue maternelle n’est pas le
persan.
C’est seulement sous la République islamique que des progrès spectaculaires sont
accomplis en matière d’alphabétisation, dans l’ensemble de l’Azerbaïdjan. Après quelques
années de désorganisation suite à la Révolution, l’école se diffuse de manière plus homogène
sur l’ensemble du territoire, touchant les endroits les plus reculés du pays. Les enfants des
deux sexes sont massivement alphabétisés. En 2006, presque la totalité d’une classe d’âge est
scolarisée, et maîtrise donc le persan. Par conséquent, la quasi-totalité des jeunes générations
des turcophones iraniens sont désormais persanophones. C’est ce que confirment les
statistiques tirées de l’enquête de 2002, menée conjointement par le CNRS et le Centre
statistique Monde iranien : 82% des personnes, déclarant parler turc, maîtrisent aussi le
persan. Ce pourcentage est très légèrement inférieur à celui des autres groupes ethniques.

HOMME FEMME HOMME / FEMME


Turcs 86,5% 76,9% 81,9%
Autres groupes ethniques 87,4% 77,2% 82,4%

Connaissance du persan au sein des groupes ethniques selon sexe en 2002555

Ainsi, la connaissance de la seule langue turque est un phénomène résiduel qui tend à
disparaître car il touche prioritairement les femmes âgées et rurales, comme le montre les trois
cartes suivantes556. Elle est très localisée et se concentre dans les territoires les plus reculés de
l’Azerbaïdjan iranien. L’usage de plus en plus répandu du persan entraîne un développement
du bilinguisme, qui est aujourd’hui la situation la plus courante pour les Turcs d’Iran. Le
persan est privilégié dans l’espace public, surtout dans les lieux liés à l’Etat, ce qui provoque
une dilution de la turcité.

555
D’après Tableau 2, Centre statistique d’Iran et Monde iranien, Enquête sur les caractéristiques socio-
économiques des ménages iraniens (2002).
http://www.ivry.cnrs.fr/iran/Archives/ archiveRecherche/statistique/Tableaux-pdf/EnqueteVersionF.pdf
556
Cartes tirées de Bernard Hourcade, Hubert Mazurek, Mahmoud Taleghani, Mohammad-Hosseyn Paopli-
Yazdi, Atlas d’Iran, op. cit.

185
En plus d’être une compétence linguistique, la maîtrise du persan par les générations
montantes signifie l’acquisition d’un ensemble homogène de connaissances, délivré par
l’école. Ce savoir devient un véhicule abstrait, commun à l’ensemble de la population, qui
ouvre la voie à des opportunités professionnelles jusque-là inaccessibles. Elles permettent
l’expérimentation de nouveaux rapports sociaux dans des espaces différents des lieux
traditionnels de socialisation. Pour ces raisons, l’école est un instrument privilégié
d’homogénéisation nationale, qui accélère le processus d’acculturation. Il est d’autant plus

186
efficace que la réussite scolaire est valorisée par l’environnement familial. Les parents veillent
à ce que leurs enfants apprennent le persan dès leur plus jeune âge et ne commencent pas
seulement lors de leur entrée à l’école. La non-connaissance du persan est décrite comme un
handicap qui pourrait nuire à tout leur cursus scolaire, et ce même dans les milieux politisés
des nationalistes azerbaïdjanais557. Les milieux sociaux défavorisés semblent d’autant plus
sensibles à cette question qu’ils se sont souvent eux-mêmes ressentis dévalorisés par rapport à
leur faible compétence linguistique. Il est courant de voir des familles où les parents refusent
de parler à leurs enfants en bas-âge en turc pour qu’ils apprennent plus facilement le persan.
Ces pratiques expliquent le développement du monolinguisme, uniquement persan. La turcité
tend alors à disparaître aussi de l’espace privé comme le montre Sonel Bosnalıqui montre
« que 23% des femmes ne parlent plus la langue maternelle à la maison, contre 9% des
hommes qui n’y parlent plus que le persan558. » La dilution de la turcité ne touche plus
seulement l’espace public mais atteint aussi l’espace privé, où le persan l’emporte peu à peu
sur le turc. Cependant il faut noter que ces processus, lié à la situation de diglossie en Iran,
sont relativement lents comparés à d’autres pays559.
L’école de l’intégration nationale prévoyait que l’apprentissage de la langue nationale
par les groupes ethniques saperait progressivement les appartenances primaires au profit de
l’appartenance nationale. Selon Karl Deutsch, une fois l’intégration linguistique obtenue, les
principaux canaux de communication s’intègrent. Ils relient physiquement les individus entre
eux, lien d’où peut émarger si le niveau d’intégration est suffisant les notions de peuple ou de
nation560. Les travaux de Sonel Bosnalısur les pratiques diglossiques des Turcs d’Iran iranien
vont à l’encontre des prévisions de Karl Deutsch. Les statistiques indiquent que chez les
Turcs, les hommes sont plus nombreux à être persanophones que les femmes. En plus, leur
taux d’activité professionnelle, leur présence dans l’espace public et leur niveau d’éducation
sont supérieurs à ceux des femmes. Ils sont donc amenés à évoluer plus fréquemment dans
des environnements persanophones. Pourtant, les résultats de Sonel Bosnalımontrent que
« 4% des hommes d’origine ethnique turque azérie ne perçoivent pas la langue de leur parent
comme la langue maternelle alors que ce taux monte à 12% pour les femmes561. » Par

557
D’après des entretiens effectués dans des familles de Téhéran et Tabriz, 2004 et 2005.
558
Sonel Bosnalı , Patrimoine linguistique et littéraire turcophone de l’Iran (une étude sociolinguistique), Thèse
Inalco, 2003, p. 309.
559
Ibid.
560
Karl Deutsch, Nationalism and Social Communication. An Inquiry into the Foundations of Nationality, op.
cit. et Karl Deutsch, Tides among Nations, New York, The Free Press, 1979.
561
Sonel Bosnalı , Patrimoine linguistique et littéraire turcophone de l’Iran (une étude sociolinguistique), op.
cit., p. 230.

187
conséquent, le fait d’évoluer plus fréquemment dans des espaces persanophones n’est pas
nécessairement à l’origine d’une plus grande probabilité pour les turcophones d’abandonner
leur langue maternelle. D’autres variables entrent en jeu dont le niveau d’instruction, qui agit
sur le rapport à l’identité ethnique.
La diffusion de la langue persane entraîne une incontestable intégration d’une partie de
plus en plus importante des turcophones dans la société nationale. Elle provoque aussi une
dilution de la turcité dont la présence devient plus résiduelle tant dans l’espace public que
privé.

4.1.3 Niveau d’instruction et modification du rapport à l’identité ethnique


L’acquisition de capital culturel par les Turcs d’Iran et de l’ensemble des groupes
ethniques passe une nouvelle étape avec la massification rapide de l’enseignement supérieur.
Elle est une réalité de l’Iran contemporain qui compte plus de 2 000 000 d’étudiants dont une
majorité de jeunes femmes562 et touche l’ensemble des groupes ethniques du pays563.
L’accession à l’université et la hausse du capital culturel qu’elle implique, facilite une
réévaluation de l’identité turque qui y gagne en respectabilité.
En 2002, 28,2 % des Turcs d’Iran âgés de 15 à 29 ans poursuivent ou ont poursuivi
des études supérieures. Le taux atteint 31,3 % pour les femmes et reste de 25,8 % pour les
hommes564. Les Turcs sont plutôt bien représentés parmi les groupes ethniques à effectuer des
études supérieures. D’après le tableau suivant, ils se retrouvent en quatrième position après les
autres (majoritairement persans), les Gilaki et les Mazandarani. Ils sont donc plutôt bien
représentés à l’université, surtout comparés aux autres minorités ethniques.

562
60% des entrants à l’université sont des entrantes.
563
Les Baloutches restent un peu retrait, d’après Tableau 12, Centre statistique d’Iran et Monde iranien, Enquête
sur les caractéristiques socio-économiques des ménages iraniens (2002), http://www.ivry.cnrs.fr/iran/Archives/
archiveRecherche/statistique/Tableaux-pdf/EnqueteVersionF.pdf
564
Ibid., d’après les statistiques du tableau 12.

188
Ecole
Primaire Secondaire Université théologique Total
Autres 77,78% 51,23% 60,77% 40,91% 54,13%
Turque 11,11% 22,51% 19,85% 31,82% 21,73%
Kurde 0,00% 4,98% 2,66% 4,55% 4,27%
Baloutche 0,00% 1,08% 0,24% 4,55% 0,85%
Arabe 0,00% 2,67% 1,33% 9,09% 2,31%
Turkmène 0,00% 0,36% 0,24% 0,00% 0,32%
Gilaki 0,00% 2,57% 2,66% 9,09% 2,63%
Mazandarani 0,00% 4,06% 4,72% 0,00% 4,20%
Lori 11,11% 10,53% 7,51% 0,00% 9,57%

Population de 15 à 29 ans poursuivant des études


par langue régionale et ethnique et niveau d’instruction565

La massification est permise par le développement des institutions d’enseignement


supérieur. La République islamique montre d’abord son hostilité envers les universités
considérées comme trop occidentalisées, et où se recrutaient de nombreux militants d’extrême
gauche. Elle fait fermer pendant deux ans les universités dans le cadre de la révolution
culturelle qu’elle tente d’imposer au pays. Mais rapidement, le nouveau régime est contraint
de les ouvrir à nouveau, et même, d’en créer de nouvelles. Il favorise ainsi un resserrement du
maillage des universités, qui ne sont plus réservées aux seules métropoles régionales, mais
apparaissent dans chaque chef lieu de province. Aujourd’hui en Azerbaïdjan iranien, il existe
des Universités d’Etat à Tabriz, mais aussi Ourmiah, Zanjan et Ardebil. Malgré ces nouvelles
institutions, les Universités d’Etat ne sont pas en mesure de répondre à la demande et
pâtissent de leurs stricts critères de sélection, basés sur le mérite ou l’appartenance aux
clientèles du régime566. La demande se reporte largement sur l’Université libre islamique
(Daneshgah-e Azad-e Eslami). La nouvelle branche d’enseignement supérieur, dont les
administrateurs sont proches du régime, est une université privée largement financée par les
frais d’inscription. Son maillage plus resserré que celui des Universités d’Etat s’étend aux
villes moyennes et petites de province : il couvre peu à peu l’ensemble de l’Iran. Grâce à un
concours d’entrée relativement aisé, de nouvelles couches sociales provinciales entreprennent

565
Ibid. La colonne université inclut les étudiants préparant l’examen à l’entrée à l’université.
566
Les jeunes, nés dans les familles de martyrs ou appartenant aux bassidji bénéficient de places réservées dans
les universités.

189
des études supérieures. Ces centaines de milliers de jeunes se trouvent en pleine ascension
sociale par rapport à leurs parents, qui n’ont que rarement eu l’occasion d’accéder à
l’enseignement secondaire. Ils en retirent une haute image d’eux-mêmes, renforcée par les
espoirs placés par les parents en leur progéniture, pour laquelle ils sont souvent prêts à tous
les sacrifices.
Au sein de ces nouvelles générations de turcophones parfaitement persanophones et
bénéficiant d’un bon bagage éducatif, s’élabore un nouveau rapport à l’identité ethnique. La
turcité est de moins en moins perçue comme dévalorisante. Elle est décrite comme une
richesse culturelle, et non comme un symbole de balourdise ou d’arriération. Ce nouveau
rapport à l’identité ethnique apparaît clairement chez les jeunes hommes turcs suivant ou
ayant suivi des études supérieures. D’après les travaux de Sonel Bosnalı, le pourcentage de
Turcs, déclarant avoir abandonné leur langue maternelle, est plus faible pour ceux ayant
atteint un niveau d’instruction lycée ou supérieur, que ceux qui ont seulement atteint un
niveau primaire ou collège, comme le montre le graphique suivant. Par contre les résultats
sont très différents pour les femmes : plus leur niveau d’éducation est élevé, plus la
probabilité est forte qu’elle déclare avoir abandonné leur langue maternelle, comme le montre
le graphique suivant.

30%

25%

20%

15%

10%

5%

0%
Absence Primaire Collège Lycée Supérieur
d'études

Homme Femme

Population turque déclarant avoir abandonné sa langue maternelle


selon le sexe et le niveau d’éducation567

567
Graphique obtenu à partir des données établis par Sonel Bosnalıin Sonel Bosnalı , Patrimoine linguistique et
littéraire turcophone de l’Iran (une étude sociolinguistique), op. cit., p. 235-236.

190
Chez les hommes apparaît clairement une moindre acceptation des attentes normatives
de disparition des marqueurs de la turcité avec l’augmentation du niveau d’études. Pourtant,
de part leurs longues études et la situation socio-professionnelle confortable qui y est souvent
associée, ces hommes évoluent principalement dans des environnements persanophones.
L’influence de ces derniers sur le phénomène de diglossie est donc faible. Ces hommes sont
moins enclins à adapter leur conduite pour que disparaisse le stigmate de leur turcité. Du fait
de la massification récente et rapide de l’université, la stigmatisation de la turcité, véhiculée
par le nationalisme iranien, est de moins en moins acceptée parmi les générations montantes
de turcophones. En ce qui concerne les femmes, la situation semble radicalement différente
puisque la longueur des études est corrélée à la propension à abandonner la langue maternelle.
Il est rationnel d’en tirer une conclusion inverse à celle des hommes, c’est-à-dire que plus leur
niveau d’étude est élevé plus elles intériorisent le stigmate de la turcité.
Tant l’expression de l’attachement à l’Iran par les élites turcophones que la diffusion
de la langue persane dans l’ensemble de la population entraînent une dilution de la turcité en
Iran. Cependant, la hausse du niveau d’éducation est un facteur de modification du rapport à
l’identité turque, qui va dans le sens d’une moindre acceptation de son caractère stigmatisant.
Cette composante du nationalisme iranien apparaît de moins en moins importante dans
l’habitus des jeunes générations de Turcs éduqués, à l’inverse de leurs prédécesseurs.

4.2 Une adaptation spatiale : la diffusion du fait turc


La marginalisation de l’Azerbaïdjan conforte le dépérissement de cette région,
autrefois l’une des plus importantes de l’Iran. Pour y faire face, les habitants n’ont souvent
d’autre choix que la migration. Eugen Weber décrit, dans son histoire de la modernisation de
la France, la migration comme « une industrie de pauvres568 », particulièrement efficace pour
l’intégration des régions les plus reculées. Or en Iran, la migration d’Azerbaïdjan vers les
provinces plus dynamiques du centre n’est pas seulement une industrie de pauvres. Les
premiers à partir appartiennent plutôt aux classes aisées et vont chercher à la capitale des
opportunités qui n’existent pas dans leur province. Ils appartiennent à l’élite provinciale, la
plus importante et la plus diversifiée du pays. Suivent, après la Seconde Guerre mondiale, des
paysans qui ne trouvent plus les moyens de subsistance et se ruent vers les villes pour trouver
un travail qui assure leur existence et celle de leur famille. Du fait de l’importance
démographique de l’Azerbaïdjan, région densément peuplé, ils sont très nombreux à partir

568
Eugen Weber, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, op. cit., p. 335.

191
s’installer dans les villes des provinces persanophones. Ces migrations entrainent des
mutations considérables dans la géographie humaine de l’Iran : elles favorisent une
intégration de l’Azerbaïdjan dans l’espace national et ont aussi pour conséquence une
diffusion du fait turc dans l’ensemble du pays. Ces deux éléments contribuent à rendre
excessivement aventureuse toute tentation sécessionniste. Néanmoins, il ne faut pas voir les
migrations comme uniquement porteuse d’intégration nationale. Par certains côtés, la
migration, hâtivement jugée par une partie de la sociologie, comme destructrice de la
communauté peut faire partie de son mode de conservation. La communauté ainsi conservée
subit des transformations, dont une des plus importantes est l’acquisition d’un plus grand
pouvoir par les jeunes569.
Avec les migrations, la population turque majoritairement rurale devient de plus en
plus citadine. L’exode rural opère au bénéfice des villes du plateau iranien dont la population
augmente rapidement dans la deuxième partie du 20ème siècle. Sous la République islamique,
l’urbanisation s’accélère en province par rapport à Téhéran. Au sein d’une population
urbanisée, toujours plus importante, se construisent des mobilisations qui ont marqué les
années 1990 en Iran, comme celles des étudiants, des intellectuels post-islamistes ou des
femmes570. C’est aussi en son sein que se diffusera le nationalisme azerbaïdjanais.

4.2.1 L’embourgeoisement bureaucratique


Dans sa description des relations entre bourgeoisie et bureaucratie dans les sociétés en
modernisation, David Apter parle de l’embourgeoisement comme d’une réaction à « la
préoccupation de l’emploi, de la mobilité sociale, des coalitions à court terme et de la
consommation571. » Ce « processus progressif et cumulatif » touche d’abord les fonctions
politiques et d’affaires. Ensuite, il se rencontre fréquemment chez les professionnels, tels que
les médecins, juristes ou professeurs, avant de toucher les nouveaux fonctionnaires572. Il se
produit lorsque les classes deviennent complexes, lorsque les frontières entre les groupes
deviennent plus floues, et lorsque les identités héritées sont remplacées par l’appartenance aux
groupes conflictuels. Ce processus se retrouve dans le cas iranien : il apparaît au moment où

569
Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayyad, Le déracinement et la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie,
Paris, Editions de Minuit, 1964.
570
Fahrad Khosrokhvar, “Postrevolutionary Iran and the New Social Movements”, in Eric Hooglund, (ed.), The
Twenty Years of Islamic Revolution. Political and Social Transition in Iran Since 1979, New York, Syracuse
University Press, 2002, p. 3-18.
571
David E. Apter, Pour l’Etat contre l’Etat, Paris, Economica, 1988, p. 150.
572
Ibid., p. 151.

192
naissent les classes moyennes modernes573. Or le développement du pays centralise les
opportunités professionnelles dans la capitale tandis que les provinces périphériques se
trouvent marginalisées. Les Turcs doivent se rendre à Téhéran et délaisser leur province
d’origine pour accéder à toutes les gratifications offertes par une telle promotion sociale. Ils y
confortent des relations avec des gens de même origine ou tissent des nouveaux liens avec des
personnes d’horizon différents. Ces réseaux sociaux peuvent ensuite être activés pour
d’éventuelles mobilisations.

4.2.1.1 De la pleine participation à la relative exclusion du processus


d’embourgeoisement bureaucratique
Au début du 20ème siècle, l’Azerbaïdjan est démographiquement et économiquement
l’une des régions les plus importantes de l’Iran. Surtout elle abrite la ville de Tabriz qui est à
bien des égards l’une des cités les plus actives du pays. Cependant, la grande ville du nord-
ouest se trouve de moins en moins capable de soutenir la concurrence avec Téhéran qui
commence à capter la majeure partie des ressources. Ce sont d’abord les grands marchands de
la ville qui saisissent l’opportunité de s’implanter dans la capitale, au moment où la baisse du
commerce avec l’URSS depuis la Révolution et avec la Turquie kémaliste fait perdre
définitivement à Tabriz sa fonction de plaque tournante du commerce iranien574. La ville de
Khoy, qui se trouve stratégiquement placée sur les routes commerciales et possédait une
importante communauté de marchands installés à Istanbul, voit aussi ces grands commerçants
se tourner vers Téhéran. Cette migration est bien vue par l’Etat qui y voit une manière
d’intégrer un groupe social qui s’était montré remuant pendant la Révolution
constitutionnelle. Comparaison ne vaut pas raison, mais la croissance de la population de
Téhéran et Tabriz, et de Kermanshah et Khoy575, soulignent l’affaiblissement des villes
d’Azerbaïdjan, comparativement au reste du pays.

573
Azadeh Kian-Thiébaut, Secularization of Iran: a Doomed Failure? The New Middle Class and the Making of
Modern Iran, op. cit..
574
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 123.
575
Les villes de Kermanshah et Khoy sont comparés parce qu’elles ont une population à peu près égale en 1900,
et toutes deux sont situées sur des routes commerciales majeures dans l’ouest de l’Iran.

193
VILLE 1900 1956 1966
Téhéran 200 000 1 601 000 2 807 000
Tabriz 200 000 289 000 403 000
Kermanshah 60 000 125 000 187 000
Khoy 50 000 34 000 47 000

Evolution de la population de quatre villes d’Iran entre 1900 et 1966576

Une fois installés dans la capitale, ces marchands reprennent leurs activités commerciales et
font du bazar de Téhéran, le plus important d’Iran. Dans la seconde partie du 20ème siècle,
malgré l’affaiblissement de leur rôle social et politique, ils s’adaptent à titre personnel et
profitent de leur excellente connaissance des réseaux commerciaux, puis des hommes du
nouvel Etat islamique pour conserver une position dominante, et confirmer leur
embourgeoisement. Quant à l’ancienne aristocratie Qajar, elle sait merveilleusement s’adapter
au changement dynastique et conserve des positions prééminentes sous les Pahlavis, à qui elle
s’associe étroitement. Son installation à Téhéran est donc toute naturelle577.
Après les élites traditionnelles, les premières classes moyennes modernes suivent le
mouvement. Elles proviennent presque exclusivement de milieux favorisés. Elles sont
amenées à migrer vers la capitale qui centralise les opportunités éducatives et
professionnelles. Les établissements d’enseignements secondaires prestigieux et la seule
université du pays se trouvent à Téhéran. Le développement de l’appareil administratif, suite
aux réformes de Reza Shah, ouvre des débouchés professionnels dans la haute fonction
publique, mais prioritairement à Téhéran. Idem pour les grandes entreprises qui s’implantent
principalement dans la capitale. Et c’est encore à Téhéran que la demande de services
médicaux ou juridiques est la plus forte. Or, l’Azerbaïdjan et surtout Tabriz possèdent de
nombreux atouts pour fournir des contingents plus importants aux classes moyennes
modernes que les autres provinces iraniennes. La présence d’institutions éducatives modernes
permet de former des élèves qui peuvent ensuite poursuivre leurs études dans la capitale. Les
trajectoires, pourtant diamétralement opposées culturellement, d’Ahmad Kasravi et de
Mohammad-Hosseyn Shahriyar sont caractéristiques de ces évolutions. Le premier trouve en

576
Données extraites de Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p.
418.
577
Marvin Zonis,The Political Elite of Iran, op. cit., p. 143.

194
emploi au Ministère de la Justice. Le second part lui poursuivre à Téhéran des études jusque-
là effectuées à Tabriz, avant de revenir dans sa ville natale pour devenir le chantre de la
culture de sa province. Ces deux exemples paroxystiques ne doivent pas masquer les
nombreux autres Turcs qui profitent des opportunités éducatives et professionnelles de la
capitale pour occuper des positions enviables dans la société téhéranaise. Ils sont nombreux à
être devenus médecins, juristes, haut-fonctionnaires, ingénieurs, ou professeurs d’université.
Parmi eux se recruteront les premiers entrepreneurs du nationalisme azerbaïdjanais,
postérieurs à la génération de Pishevari.
La troisième étape du processus d’embourgeoisement nécessite la massification de
l’enseignement supérieur, qui permet à des personnes d’extraction plus modeste d’accéder à la
professionnalisation. En 1966, il n’y a que 52 294 étudiants en 1966. Dix ans plus tard, ils
sont 437 089, auxquels il faut ajouter 67 000 étudiants inscrits à l’étranger, mais
majoritairement issus de milieux favorisés578. Le boom des revenus pétroliers entraîne
l’orientation de ces nouveaux diplômés vers des emplois de fonctionnaires dont le nombre
explose sur cette période. Il passe de 672 000 à 1 673 000 et en 1976 et représentent le tiers de
la population active des villes579. Ces fonctionnaires appartiennent à la classe moyenne
moderne qui profite de la mobilité sociale que valorise le régime impérial. Elle est souvent
amenée à quitter la province pour Téhéran où les administrations centralisent les emplois. Ces
nouveaux membres de la classe moyenne, qui ont grimpé dans l’échelle sociale grâce à leur
travail, restent exclus de toute participation politique. Ils n’hésitent pas à se mobiliser durant
l’épisode révolutionnaire pour faire tomber le Shah. Sous la République islamique, les
chiffres du nombre de fonctionnaires augmentent encore plus rapidement : ils atteignent plus
de 3 500 000 en 1986 après la mise au point d’un système de gestion particulièrement
centralisé580. Il est vrai que le nouveau régime, après avoir licencié des hauts fonctionnaires
expérimentés du régime impérial, recrute sans compter de nouveaux cadres, sur des bases
idéologiques et sans critère de compétences. Mohammad-Reza Djalili donne l’exemple du
Ministère des Affaires Etrangères où le nombre de fonctionnaires passe de 600 en 1978 à plus
de 3 000 en 2000581. Cependant, à partir des années 1990, la logique bureaucratique, fondée
sur un mode de reproduction méritocratique, l’emporte peu à peu dans l’appareil d’Etat. Une

578
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 334.
579
Ibid.
580
Ibid.
581
Mohammad-Reza Djalili, “La République islamique d’Iran et le monde 1979-1999 : une analyse critique de
vingt ans de politique étrangère”, in Bernard Hourcade (éd.), Cultures et sociétés contemporaines. Cahiers de
Studia Iranica, N° 27, 2003, p. 316.

195
partie de la classe moyenne moderne est donc cooptée par la République islamique, et profite
des privilèges qui lui sont associés582.
Il est possible de formuler une hypothèse quant à la participation des Turcs d’Iran à ce
troisième processus d’embourgeoisement. Elle consiste en leur relative exclusion, à partir des
années 1990583. D’abord, tout semble indiquer que les Turcs y aient pleinement participé
jusqu’à la première décennie de la République islamique. Les données statistiques, issues des
recensements de 1986 et 1996, indiquent que les Turcs se trouvent pendant cette période en
forte concurrence avec les migrants originaires des provinces du sud du pays. Ces derniers ont
plus de facilité pour vivre dans la capitale que les migrants originaires d’Azerbaïdjan
s’installent plutôt dans les autres localités de la province de Téhéran, comme le montre la
carte suivante. Or l’installation dans la ville de Téhéran représente un coût économique bien
plus important que dans une ville de la banlieue de la métropole. La composition sociologique
de la migration des provinces du sud vers la capitale, plus limitée sous l’ancien régime, serait
alors marquée par la surreprésentation des clientèles du régime et de la classe moyenne
moderne, cooptée par le régime islamique et qui profite des opportunités lui étant offertes. La
venue à Téhéran signifierait une promotion, récompensée par un poste valorisant et un
logement de fonction584, d’autant plus nécessaire que les prix de l’immobilier flambent à
Téhéran. Cette hypothèse trouve un écho dans une remarque du président d’une association
téhéranaise, réunissant des hamshari d’une ville d’Azerbaïdjan occidental -les membres de
l’association sont principalement des entrepreneurs, des professionnels et des cadres
administratifs, appartenant donc aux classes moyennes supérieures. Il souligne la difficulté de
son association à recruter des nouveaux membres, fraîchement arrivés à la capitale585. Les
raisons de cette relative exclusion des Turcs de la troisième phase du processus
d’embourgeoisement restent à définir. Cependant, on peut supposer que les Turcs appartenant
aux classes moyennes modernes bénéficieraient moins des privilèges reversés par l’Etat que

582
Azadeh Kian-Thiébaut, La République islamique d’Iran : De la maison du Guide à la raison d’Etat, op. cit.,
p. 37.
583
Il m’a été impossible de pleinement vérifier la validité de cette hypothèse à cause de mon incapacité de
poursuivre mes enquêtes de terrain. Je comptais le faire à partir d’une étude du recrutement des associations de
migrants originaires d’une même région d’Azerbaïdjan et qui appartiennent aux classes sociales typiques du
processus d’embourgeoisement bureaucratique.
584
Cette hypothèse est le fruit de discussions avec Bernard Hourcade.
585
Entretien à Téhéran, février 2006.

196
leurs alter ego d’autres ethnies, qui sont majoritairement originaires des provinces
persanophones586.

Les migrants vers la ville de Téhéran (1986-1996)587

Du fait de la forte centralisation du pays, l’embourgeoisement bureaucratique des


Turcs d’Iran nécessite la migration vers la capitale. Même si le processus semble s’être ralenti

586
Les provinces du Sistan-e Baloutchistan, de Bousher et de l’Ilam sont des cas à part. La forte proportion de
personnes s’installant à la capitale s’explique par les contingents de fonctionnaires envoyés dans ces provinces
pour quelques années et revenant ensuite à Téhéran avec une promotion.
587
Carte tirée de Mohsen Abibi, Bernard Hourcade, Atlas de Téhéran Métropole, TGIC, CNRS, 2004.

197
depuis les années 1990, il a entraîné un déplacement de l’élite turcophone vers Téhéran. Là,
elle y crée de nouveaux réseaux sociaux.

4.2.1.2 La formation de nouveaux réseaux sociaux


Les différentes classes sociales qui connaissent l’embourgeoisement bureaucratique
s’organisent localement en cercle de sociabilité, dont le lien est l’origine commune. Ces
cercles peuvent prendre une forme lâche ou au contraire beaucoup plus institutionnalisée. A
travers ces réseaux de sociabilité se construisent les rapports entre reconnaissance sociale et
urbanité588.
La même origine géographique est un élément structurant des relations sociales en
Iran. Dans la migration, elles se sont structurées autour d’éléments religieux. Au sein des
hosseiniye589 des villes du plateau iranien se réunissent les Turcs, originaires d’une même
localité. Les cérémonies de Ashoura sont des occasions pour investir l’espace public en tant
que groupe d’une même origine. Existent aussi des cercles de sociabilité sans dimension
religieuse. Ils rassemblent des individus ayant profité de l’embourgeoisement bureaucratique.
Caractéristique est l’Anjoman-e Azerbayjan, fondé en 1979 autour de la personne de Javad
Heyat, qui devient un des cercles les plus avancés dans la réflexion sur la place des Turcs en
Iran. Son existence légale, à l’occasion de la Révolution islamique n’entérine qu’un état de
fait antérieur. De manière régulière se rassemblent des professionnels et des commerçants
originaires de Tabriz pour échanger. Aujourd’hui à Téhéran, se réunit autour de la personne
de Karim Mashroutachi un cercle de Tabrizi, eux aussi issus des mêmes classes sociales.
Ces cercles de solidarité permettent de relayer des demandes locales auprès des
autorités centrales. Hoochang Chehabi souligne le rôle joué par la diaspora Ardebili installé à
Téhéran pour relayer les demandes locales et l’attribution d’un statut de province à la région
d’Ardebil590. C’est aussi le cas de l’anjoman-e Maku. En plus de favoriser, la circulation des
biens et d’informations entre ses membres. Cette association se fait l’avocat de Maku et sa
région auprès des autorités centrales. En mars 2006, elle adresse une lettre à la Présidence de
la République pour demander le développement des infrastructures de transport, au motif de
la position exceptionnelle qu’occupe la ville, la porte d’entrée vers la Turquie et l’Europe591.
Comme le reconnaît le directeur de l’association, dans un pays comme l’Iran où la question de

588
J. Clyde Mitchell (ed.), Social Networks in Urban Situation. Analyses of Personal Relationships in Central
African Towns, Manchester, Manchester University Press, 1969.
589
Lieu de culte chiite.
590
Hoochang Chehabi, “Ardebil becomes a Province: Center-Periphery Relations in Iran”, International Journal
of Middle East Studies, op. cit., p. 241.
591
D’après la lettre écrite par l’association des gens de Maku, Téhéran, mars 2006.

198
la redistribution est essentielle, leur efficacité est très dépendante des relais dont ils disposent
auprès des autorités centrales. Or pendant les dernières années, le nombre et la capacité de ces
relais auraient fondu, rendant selon lui plus précaire la situation de l’Azerbaïdjan592.
Les relations sociales qui se tissent dans la capitale ne se limitent pas aux gens de
même origine. La diversité des origines géographiques, dans une capitale comme Téhéran,
permet un brassage incomparable. Un point qui intéresse notre objet de recherche est la
formation de réseaux de minoritaires. Ils apparaissent déjà clairement au moment de la
Révolution islamique avec la constitution d’un groupe rassemblant des membres de
différentes communautés ethniques afin que les nouvelles institutions prennent en compte la
question ethnique593. A Téhéran, des réunions, des commémorations, sont organisées par les
membres d’une association représentant une communauté ethnique. Les membres d’autres
groupes ethniques peuvent y être conviées pour prononcer un discours, jouer de la musique594.
La formation de ces réseaux de minoritaires peut être encouragée par le pouvoir comme c’est
le cas avec la maison des ethnies, ouverte à Téhéran, à l’initiative du Président Khatami. Des
représentants de différentes communautés ethniques s’y retrouvent pour discuter des
questions les concernant. Elle constitue un centre pour différents acteurs culturels appartenant
aux groupes ethniques. Tous ces réseaux sociaux, formés suite à l’émigration d’Azerbaïdjan,
peuvent servir de support à d’éventuelles mobilisations ; les liens tissés sont activés pour
rassembler autour de revendications. Leur existence permet de comprendre certaines
dynamiques du nationalisme azerbaïdjanais dans la ville de Téhéran.
Grâce à leurs ressources, la bourgeoisie traditionnelle, les nouvelles classes moyennes
d’Azerbaïdjan puis les fonctionnaires réussissent parfaitement à s’implanter dans la capitale
pour pallier à la marginalisation de leur région d’origine. Leur embourgeoisement
bureaucratique les incite à exprimer leur fidélité à un centre qui s’affirme de plus en plus
comme le lieu privilégié du pouvoir. Ces classes sociales deviennent des agents efficaces de
l’intégration de leur région d’origine dans l’espace national. L’hypothèse du récent
décrochage des Turcs d’Iran dans le processus d’embourgeoisement bureaucratique, apparue
dans la deuxième décennie de la République islamique, si elle est confirmée, semble remettre
en cause cette dynamique d’intégration.

592
Entretien avec le directeur de l’association, mars 2006.
593
Entretien avec Javad Heyat, lui-même participant à ce groupe, août 2005.
594
Observations de terrain en février et novembre 2006.

199
4.2.2 La migration vers les provinces persanophones
La deuxième phase de migration est elle plus classique et correspond à un exode rural.
Elle est partiellement synchrone à la troisième étape du processus d’embourgeoisement
bureaucratique. Resté modéré depuis les années 1930, il s’accélère sous les effets de la
réforme agraire de 1962, du boom pétrolier puis de la Guerre Iran/Irak. Contrairement à
certaines idées reçues, la migration n’est pas massive et brutale, mais suit une évolution
régulière somme toute banale. L’Azerbaïdjan se démarque des autres provinces iraniennes en
fournissant les plus importants contingents de migrants. Entre 1976 et 1986, les provinces du
nord-ouest du pays et plus particulièrement l’Azerbaïdjan oriental font partie des régions les
plus pourvoyeuses de migrants avec le Khouzestan, qui se trouve alors dans une situation
particulière du fait de la guerre contre l’Irak. Cette situation reflète le manque d’attractivité de
l’Azerbaïdjan qui reste une région pauvre et très peuplée (surtout comparativement aux
provinces de l’Iran oriental) qu’il est souvent nécessaire de quitter pour profiter de meilleures
opportunités595.

Les régions d’émigration en Iran596

595
Akbar Aghajanian, “Ethnic inequality in Iran: An overview”, International Journal of Middle East Sudies,
mai 1983, Vol. 15, N° 2, p. 211-224.
596
Bernard Hourcade, Hubert Mazurek, Mahmoud Taleghani, Mohammad-Hosseyn Paopli-Yazdi, Atlas d’Iran,
op. cit., p. 50.

200
Les migrations contribuent à remodeler la géographie humaine de l’Iran. Elle
s’articule autour des axes de migrations traditionnels du pays : du Baloutchistan vers le
Khorasan ou de la province d’Hamadan vers le Khouzestan. Mais ces courants tendent
actuellement à se diversifier. La spécificité de la migration d’Azerbaïdjan est de se diriger
principalement vers le centre. De part leur importance démographique et la masse de leur
migration, les Turcs sont très nombreux à s’installer dans la capitale. Pendant près de deux
siècles, ils ont représenté la moitié des migrants597 et constituent aujourd’hui environ un tiers
de la population de la capitale598. Téhéran est aujourd’hui la ville ayant la plus grande
population turque, loin devant Tabriz. Mais les Turcs migrent aussi vers d’autres villes d’Iran.
D’abord au Khouzestan, où existaient jusqu’à la guerre contre l’Irak de nombreuses
opportunités professionnelles dans le secteur des hydrocarbures. Ensuite, vers les métropoles
dynamiques qui ont pour point commun de se situer dans les régions persanophones, à
l’exception de Tabriz. Comparativement à Téhéran, les autres villes d’Iran restent des
destinations bien moins prisées pour les migrants originaires d’Azerbaïdjan.

Les grands axes de migration (1976-1986)599

597
Bernard Hourcade, “Iran: from political to social Change ?”, Woodrow Wilson Intenational Center for
Scholar, 2006, p. 10.
598
Bernard Hourcade, “Le fait ethnique en Iran : risque de conflit ou enjeu dépassé par l’urbanisation”,
Géoéconomie, Paris, N° 36, 2005-2006, p. 92.
599
Ibid. p. 52.

201
Dans les années 1986-1996, la migration des Turcs vers les provinces centrales
diminue. Le processus d’exode rural étant déjà largement entamé, la pression démographique
dans les régions rurales d’Azerbaïdjan se relâche. Mais c’est surtout vers la ville de Téhéran
que les Turcs sont moins nombreux à émigrer ; ils ne représentent plus que 25% du total des
migrants600. La rareté du foncier rend très onéreuse l’installation dans la capitale. Par
conséquent, les Turcs se trouvent souvent contraint de migrer vers d’autres villes de la
province centrale, comme le montre les deux cartes suivantes601. Ils tendent donc à s’installer
dans les périphéries de la capitale, où se développent à toute vitesse des villes nouvelles.

600
Bernard Hourcade, “Iran: from political to social Change ?”, op. cit., p. 10.
601
Cartes tirées de Mohsen Abibi, Bernard Hourcade, Atlas de Téhéran Métropole, TGIC, CNRS, 2004.

202
La migration vers les provinces persanes permet la diffusion de la turcité sur
l’ensemble du territoire iranien. En migrant les Turcs venus d’Azerbaïdjan, apportent avec
eux une partie de leur héritage culturel qu’ils propagent dans des régions où il était étranger.
Par exemple, la turcophonie est devenue un fait saillant de la ville de Téhéran, où il est très
courant d’entendre parler turc. La migration massive d’Azerbaïdjan permet aussi un processus
d’intégration des migrants et de leur région d’origine dans l’espace national. Au plan

203
individuel, cette intégration se caractérise par un transfert d’un environnement très marqué par
la turcité, vers un environnement où domine la persanité. Ils sont plus en contact avec les
symboles de la nation iranienne, et plus proches de son centre. Or ce nouvel espace devient
leur cadre de vie mais aussi celui de leurs descendants, ils se trouvent donc mieux intégrés
dans l’espace national. Un autre facteur d’intégration est le mariage. L’absence de statistiques
sur l’exogamie ne doit pas cacher l’importance du phénomène ; il est très répandu chez les
Turcs. Leur intégration individuelle permet aussi celle de leur région d’origine dans l’espace
national. Le développement des moyens de transport permet d’effectuer des allers et retours
réguliers et de garder le contact. Il y a donc des échanges de plus en plus fréquents entre le
centre et la périphérie. Des réseaux d’entraide se développent pour faciliter l’arrivée des
nouveaux migrants. Ils se forment à partir des liens familiaux et de même origine
géographique. Ainsi, ces nouveaux urbains forgent de nouvelles solidarités entre migrants
originaires d’une même région. Ils reprennent ici les pratiques déjà présentes chez les
catégories sociales qui connaissent l’embourgeoisement bureaucratique.
La migration massive d’Azerbaïdjan vers les provinces persanes provoque une
transformation de la géographie humaine de l’Iran, qui est de plus en plus marquée par la
diffusion de la turcité et son fonctionnement en réseau. Cette évolution rend l’Etat moins
vulnérable à la contestation sécessionniste, dont le coût devient de plus en plus prohibitif.

4.2.3 L’urbanisation des Turcs


L’urbanisation des Turcs est la troisième dynamique de l’adaptation spatiale. De
manière générale, on assiste à une urbanisation de la société qui devient à majorité citadine
juste avant la Révolution islamique. En 2006, la population urbaine atteint les 68,6%. Cette
évolution est représentée dans le graphique ci-dessous.

204
Evolution de la population rurale et urbaine
en Iran

80,0%
70,0%
60,0%
50,0%
Population urbaine
40,0%
Poupulation rurale
30,0%
20,0%
10,0%
0,0%
1956 1966 1976 1986 1996 2006

Les effets de l’urbanisation sur l’identité ethnique sont complexes à prendre en


compte. Bernard Hourcade insiste sur son effet ambivalent : l’urbanisation entraine
l’estompement « des cultures ethniques héritées du monde rural » mais aussi le renforcement
de leur expression car elles tiennent désormais du registre symbolique602. De tels
questionnements nous éloignent de notre objet de recherche et surtout de l’approche adopté
pour analyser le nationalisme, à la fois en terme de construction idéologique et de
mobilisation. Néanmoins, il serait hasardeux de négliger les espaces où se déroule la
mobilisation. Les manifestations de mai 2006 révèlent une géographie de la mobilisation qui
recouvre celle des villes, grandes et moyennes d’Azerbaïdjan. Le milieu rural est resté en
retrait. Il n’y a eu aucune mobilisation dans les villes persanes, à l’exception de Téhéran et
Qom, tandis que toutes les villes d’Azerbaïdjan ont connu d’importantes manifestations. Une
telle localisation pose question sur le caractère urbain du nationalisme azerbaïdjanais. Il faut
rappeler que les principales mobilisations des années 1990, que ce soient celles des
intellectuels post-islamistes, des femmes ou des étudiants, se déroulent en ville. Les
mobilisations nationalistes ne dérogent pas à la règle.

4.2.3.1 L’urbanisation des Turcs d’Iran dans les villes du plateau iranien
Concernant l’Azerbaïdjan, il faut rappeler le caractère rural de cette région. Elle a été
une des principales régions d’émigration vers les villes du plateau iranien. Il en résulte une

602
Bernard Hourcade, “Ethnie, nation et citadinité en Iran”, in Jean-Pierre Digard, Le fait ethnique en Iran et en
Afghanistan, op. cit., p. 169 et 172.

205
diffusion de la turcité et un fonctionnement en réseau, ainsi qu’une urbanisation des Turcs
d’Azerbaïdjan qui se déroule dans des provinces persanophones.
Dans le cas des Turcs, il faut souligner la différence quantitative existant entre
Téhéran et les autres villes persanes où ils se sont installés. Constituant une partie importante
de la population de la capitale, au moins un tiers603, ils y ressentent moins leur appartenance à
une minorité linguistique que dans des villes comme Ispahan ou Chiraz où ils constituent des
communautés beaucoup plus réduites. Cette différence intervient dans le rapport qu’ils
entretiennent avec l’espace public selon le modèle que donne Sohaila Shahshahabi. Dans son
étude de cas sur un quartier du nord de Téhéran, elle décrit un processus dialogique par lequel
les différents groupes dessinent les frontières, et définissent quand et où il est possible de les
traverser604. Il est beaucoup plus aisé pour un Turc de s’aventurer en tant que turcophone dans
l’espace public de Téhéran que d’une autre ville des provinces persanes, où les frontières
l’enserrant en tant que locuteur turc sont beaucoup plus resserrées. Il faut aussi noter la
spécificité de la ville religieuse de Qom, dont les séminaires attirent de nombreux étudiants
d’Azerbaïdjan iranien. De part sa fonction religieuse, l’importance de sa communauté turque
et son caractère multiethnique, l’espace public y est moins dominé par la persanité.
En s’urbanisant les Turcs accèdent à des nouveaux modes de vie. Bien évidemment
ces transformations prennent du temps. Il suffit de penser dans le cas de l’Iran aux « paysans
dépaysannisés » que décrit Farhad Khosrokhavar pour voir que le rural ne se transforme pas
automatiquement en urbain en arrivant en ville605. Cependant, l’ampleur et l’histoire du
phénomène d’urbanisation contribuent à façonner un nouvel Iran, celui des villes, dont la
manifestation politique la plus spectaculaire reste la Révolution islamique606. Les villes
offrent une variété de rapports sociaux sans commune mesure avec ceux existant à la
campagne. Sonel Bosnalı le montre très bien à travers la comparaison de ses résultats
d’enquêtes de terrain, effectuées à Téhéran et à Salmas, en Azerbaïdjan occidental. Les
phénomènes d’abandon de la langue maternelle sont beaucoup plus rapides et forts à la
capitale qu’en province, du fait de la multiplication et de la diversification des rapports

603
Bernard Hourcade, “Le fait ethnique en Iran : risque de conflit ou enjeu dépassé par l’urbanisation”,
Géoéconomie, op. cit., p. 92
604
Sohaila Shahshahabi, “To cross or not to cross the boundaries in a small multi-ethnic area of the city of
Tehran” in Aygen Erdentung, Freek Colombijn, Urban Ethnic Encounters. The Spatial Consequences, Londres,
Routledge, 2002, p. 160-174.
605
Farhad Khosrokhavar, “Hassan K. paysan dépaysanné parle de la révolution iranienne”, Peuples
Méditerranéens, N° 11, 1980, p. 3-30.
606
Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit, p. 313-340.

206
sociaux607. Il faut rappeler les stratégies mises en place par les parents turcophones pour ne
parler à leurs enfants qu’en persan afin que l’apprentissage de cette langue soit le plus rapide
possible, pour qu’ils aient tous les atouts en main pour effectuer une bonne scolarité.
Avec cette urbanisation se développent aussi les banlieues. Le tiers des habitants de
Téhéran vivent à l’extérieur des limites de la municipalité centrale, contre seulement 3% en
1966. Karaj compte un million d’habitant tandis qu’Eslamshahr, une ville symbole de la
Révolution, compte 300 000 habitants, et est devenu le chef-lieu d’un shahrestan608. Les
politiques d’aménagement urbain tentent de contenir la croissance démographique de ces
banlieues et d’y assurer les services de base. Avec peine parfois, comme en 1995, à Akbar-
abad près d’Eslamshahr, où a lieu une importante révolte populaire. Dans cette banlieue où
vivent de nombreux Turcs, la population se plaint violemment de l’augmentation des prix des
transports urbains. En outre, les politiques d’aménagement visent rarement à attribuer à ces
nouveaux espaces des fonctions et des services à la hauteur de leur taille démographique et
dont a besoin une population de plus en plus éduquée, notamment chez les femmes. Le
manque est particulièrement criant en matière d’infrastructures culturelles, presque totalement
absentes. Les banlieues denses et dynamiques forment des espaces de recomposition
identitaire et politique où est partiellement reproduite, à une échelle géographique plus
réduite, la marginalité des périphéries par rapport au centre. Pourtant, il faut noter que ces
espaces restent largement imperméables au nationalisme azerbaïdjanais.

4.2.3.2 La multiplication des villes en Azerbaïdjan iranien


La République islamique connaît un dernier mouvement d’urbanisation avec
l’apparition de villes moyennes dans les provinces périphériques. Il touche tout
particulièrement les villes d’Azerbaïdjan, qui après avoir connu une croissance moins rapide
que les autres villes du pays, voient leur population augmenter plus rapidement à partir de
1986 comme le montre le graphique ci-dessous. Différence notable quoique évidente : par
rapport aux autres villes d’Iran, où vivent d’importantes communautés turcophones, les villes
d’Azerbaïdjan sont presque exclusivement peuplées de turcophones. En plus des minorités
religieuses historiques, comme les Arméniens, il faut noter les exceptions de l’Azerbaïdjan
occidental où de nombreux kurdes ruraux se sont installés dans les villes et celle de Tabriz,
qui de part sa dimension de métropole régionale attire des populations aux origines variées.

607
Sonel Bosnalı
, Patrimoine linguistique et littéraire turcophone de l’Iran (une étude sociolinguistique), op.
cit., p. 219-230.
608
Bernard Hourcade, “Le fait ethnique en Iran : risque de conflit ou enjeu dépassé par l’urbanisation”, op. cit.,
p. 92.

207
La langue turque y domine largement et l’emploi du persan reste limité à certains lieux
spécifiques, comme les établissements d’enseignement ou les administrations. Le rapport à
l’espace public des Turcs y est donc sensiblement différent, puisqu’il est considéré comme un
espace où la langue habituellement d’usage est le turc.

Moyenne de la croissance annuelle des villes


d'Azerbaïdjan et d'Iran

12,00%

Moyenne de la croissance 10,00%


annuelle de la population
des villes d'Azerbaïdjan 8,00%

6,00%
Moyenne de la croissance
annuelle de la population 4,00%
des villes d'Iran
2,00%

0,00%
1956/1966 1966/1976 1976/1986 1986/1996

Avec l’urbanisation se multiplient les villes moyennes en Azerbaïdjan : elles sont douze à
dépasser les 60 000 habitants en 1996. Le fait urbain n’est plus limité à quelques pôles comme
Tabriz ou Ourmiah mais se diffusent dans l’ensemble du nord-ouest de l’Iran. Des villes
comme Zanjan et Ardebil se montrent très dynamiques et se transforment en chef lieu de
province, tandis qu’apparaissent des petites villes qu’il y a encore peu n’étaient que des
villages comme Naqadeh ou Parsabad.
Les villes d’Azerbaïdjan, qui n’avaient que quelques dizaines de milliers d’habitants
dans les années 1950 et restaient dominées par leurs notables locaux, changent de nature avec
l’augmentation rapide de leur population. Elles acquièrent de nouvelles fonctions avec la
création d’institutions d’enseignement secondaire, voire supérieur, de santé, mais aussi le
lancement de journaux et autres revues, la construction d’infrastructures de transport. Les
villes en viennent à dominer les régions rurales environnantes. Malgré les nouveaux services
qui s’y créent, les villes de province ne peuvent répondre aux attentes d’une population plus
diversifiée et mieux éduquée. Comme pour les banlieues des métropoles, les infrastructures
culturelles sont souvent inexistantes, les lieux de sociabilité et de loisirs déjà rares
apparaissent bien désuets. La presse nationale pourtant dynamique n’est que peu diffusée et
encore moins lue. L’espace public est encore étroitement contrôlé et y maintenir une bonne

208
réputation reste un impératif. Il n’exerce que peu d’attrait sur les nouvelles générations. Elles
s’y sentent peu à leur aise et préfèrent se retrouver dans des espaces à eux, qui permettent de
rompre quelque temps avec la monotonie de la vie quotidienne.
D’autre part, les villes d’Azerbaïdjan iranien voient apparaître de nouvelles élites qui
prennent peu à peu la place des notables traditionnels. Souvent redevables à la République
islamique d’avoir accélérer leur accession à ce nouveau statut social, elles occupent des
professions intellectuelles, qui vont du professeur du secondaire, à l’universitaire en passant
par le journaliste, des professions libérales ou dirigent une entreprise. La quasi-absence des
classes moyennes modernes, évoquée comme une des caractéristiques de la marginalisation
des régions périphériques, est peu à peu palliée. Parallèlement au développement de ces élites
locales, on observe un nouveau dynamisme de la vie culturelle des villes de province. Les
associations culturelles s’y multiplient et occupent une place de plus en plus importante dans
la vie sociale et culturelle, avec notamment un engouement pour toutes sortes d’activités
patrimoniales. C’est aussi le cas du Gilan qu’étudie Christian Bromberger.
Le manque ou l’échec de dévolution du pouvoir aux autorités locales empêche les
nouvelles élites d’accéder à des responsabilités, qui restent du ressort des représentants de
l’Etat central. Les élections municipales de 1999 ne tiennent pas leurs promesses et ne
permettent pas l’émergence de puissants exécutifs locaux, élus démocratiquement609. Depuis
la décentralisation est au point mort. Elle empêche d’identifier précisément les contours
idéologiques des élites locales, même si un certain conservatisme domine610. La seule
technique auquel a recours l’Etat central pour reconnaître la nouvelle dimension acquise par
les villes provinciales est le redécoupage administratif et la création de nouvelles provinces
pour attribuer un statut de chef-lieu. Cette technique permet d’avoir directement comme
interlocuteur principal l’Etat central et d’être en meilleure position pour négocier une
allocation de ressources favorable. Dans le nord-ouest de l’Iran, Zanjan se détache de Qazvin
pour former une province et Ardebil gagne son indépendance par rapport à Tabriz. Dans ce
dernier cas, Hoochang Chehabi insiste sur le rôle de lobby des élites locales, les bazaris et les
clercs mais aussi les vétérans de guerre et des professions libérales, dans l’obtention du statut
de province pour Ardebil611. Cependant le développement de l’administration provinciale
profite peu aux élites locales, faiblement branchés sur les réseaux nationaux. Les emplois de

609
Kian Tajbakhsh, “Political Decentralization and the Creation of Local Government in Iran: Consolidation or
Transformation of the Theocratic State?”, Iranreview.com, op. cit.
610
Bernard Hourcade, “Iran: from political to social Change ?”, op. cit., p. 10.
611
Hoochang Chehabi, “Ardebil becomes a Province: Center-Periphery Relations in Iran”, International Journal
of Middle East Studies, op. cit., p. 241.

209
cadres administratifs sont réservés à des individus dont les ressources ne sont pas locales,
mais dépendent de l’Etat central ou des réseaux politiques nationaux. Cette tendance s’est
accentuée après l’élection de Mahmoud Ahmadinejad à la Présidence de la République
islamique. A Ardebil, tous les cadres moyens et supérieurs de la représentation du Ministère
de la Guidance sont remplacés par des nouveaux venus qui ne disposent que d’un faible
ancrage local, mais de solides soutiens dans l’administration centrale612. Ces nominations sont
fortement critiquées par des fonctionnaires de ces institutions et des élites locales intéressées
par les politiques publiques en matière éducative et culturelle613.
L’urbanisation est une transformation majeure de l’Iran qui touche aussi les Turcs qui
deviennent de plus en plus citadins, d’abord dans les provinces persanophones, puis de plus
en plus en Azerbaïdjan. De ce mouvement naissent des revendications nouvelles liées à un
mode de vie citadin, marqué par une multiplication et une diversification des rapports sociaux.
Elles tiennent de l’insertion dans la société iranienne contemporaine, mais s’expriment
différemment dans les espaces urbains de l’Iran persanophone et de l’Iran turcophone. Au
sein du premier, les Turcs démontrent une vive envie de s’intégrer à la société dans laquelle
ils vivent sans montrer ce qui les différencie de la communauté nationale. Dans l’Iran
turcophone, la place accordée à l’ethnicité devient une question de plus en plus importante.

Conclusion
Sur différentes temporalités, les adaptations culturelle et spatiale des Turcs ont permis
de répondre aux transformations successives de l’Iran, qui se sont faites à leur détriment.
L’exclusion de la turcité et la perte de capital symbolique qui en résulte sont compensées par
l’expression d’une loyauté à l’égard de l’Iran ou l’acquisition de capital culturel par des
scolarisations de plus en plus longues. On s’adapte à la marginalisation de l’Azerbaïdjan en
migrant massivement vers les villes. A chaque fois ces adaptions sont initiés par la puissante
et diversifiée élite turque, puis le reste de la population suit le mouvement. Cependant, les
stratégies d’adaptation, qui jusque là permettaient une dilution et une diffusion de la turcité,
dans la communauté nationale semblent s’épuiser sous la République islamique.
Que ce soit par la scolarisation ou la migration, les stratégies d’adaptation contribuent
à reconfigurer le rapport des Turcs d’Iran à l’Etat. Il n’est plus celui d’un groupe
majoritairement rural, faiblement alphabétisé et éloigné des autorités centrales. Il faut

612
D’après des entretiens avec les nouveaux cadres administratifs de ces Ministères, à Ardebil, en février 2006.
613
D’après des entretiens avec des fonctionnaires de ces institutions et des responsables d’ONG, à Ardebil, en
février 2006.

210
observer les mobilisations ethniques à l’aune de ces transformations majeures pour ne pas
perdre de vue qu’elles sont le fait d’individus alphabétisés et bilingues, urbains et bien
intégrés dans l’espace national. Sinon le risque est de reproduire les analyses déjà proposées
pour le Gouvernement national de Pishevari, alors que socialement et spatialement le contexte
a considérablement évolué. Dès lors, la difficulté réside dans une analyse des mobilisations
qui replace ces évolutions dans leur temporalité propre.

211
Conclusion de la première partie
Cette première partie, qui traite du nationalisme et des reconfigurations des rapports
intercommunautaires et territoriaux, montre la complexité de la trajectoire historique des
Turcs d’Iran, un groupe ethnique de grande dimension. Elle est éloignée de l’historiographie
officielle qui dissimule la complexité humaine de l’Iran au nom d’une prédominance persane
ou chiite. Largement reprise dans la littérature occidentale, sous couvert d’un nationalisme
iranien omniprésent, ce biais unitariste a pour conséquence une relative méconnaissance du
fait turc en Iran. Depuis la Révolution islamique, de plus en plus de Turcs prennent la parole
et entreprennent de donner leur version de la trajectoire historique des Turcs. Dans leurs écrits
rédigés pour des fins identitaires apparaissent souvent des généralisations peu scrupuleuses,
où les Turcs sont uniformément présentés comme les victimes d’un pouvoir central
nationaliste particulièrement malfaisant.
Pour sortir de ces lectures antagoniques, il faut partir d’une définition extensive du
nationalisme iranien. D’abord le nationalisme iranien, en tant que construction idéologique,
induit une perte de capital symbolique des Turcs. Si sa variante occidentaliste est beaucoup
plus intransigeante, la version composite de la République islamique hérite du penchant pro-
persan. Ensuite, le nationalisme iranien dans sa dimension institutionnelle, sous la forme de
l’Etat-nation, se montre extrêmement méfiant vis-à-vis des provinces périphériques, peuplées
de minorités ethniques. Le renforcement de l’Etat est fonction de sa capacité à affaiblir
l’autonomie des acteurs traditionnels, tandis que la nationalisation de la société nécessite la
disparition des marqueurs ethniques. Le corollaire de cette modernisation par le haut est un
développement du pays, mené par les élites politiques. Il se fait au profit de la capitale qui
centralise les fonctions politiques, économiques et culturelles pour devenir la scène où est
jouée la modernité iranienne occidentaliste, puis rejouée à l’islamiste. Par conséquent, le reste
du pays se trouve marginalisé et notamment les provinces périphériques qui cumulent les
handicaps, en partie à cause de l’implantation des minorités ethniques. L’Azerbaïdjan y perd
son autonomie, sa place à part dans l’histoire et la géographie de l’Iran. Divisé en plusieurs
ostans, il est rabaissé au rang d’un doublon de simple province, l’Azerbaïdjan oriental et
occidental. Pour autant la population turque d’Azerbaïdjan ne reste pas inactive face à des
évolutions, qui lui sont défavorables. Rapidement, elle s’adapte tant culturellement que
spatialement, ce qui reconfigure complètement la géographie humaine de l’Iran : la turcité
devient plus diluée et diffuse, pour fonctionner de plus en plus à partir de réseaux. Il faut

212
néanmoins souligner que les stratégies d’adaptation mises en place par les Turcs semblent
s’épuiser dans la deuxième décennie de la République islamique.
Ainsi présentée, la trajectoire des Turcs face au nationalisme iranien, mais aussi dans
le nationalisme iranien permet en comprendre en quelle mesure le nationalisme azerbaïdjanais
sera largement un produit dérivé de ce même nationalisme iranien. D’abord, la perte de
capital symbolique constituera un élément déclencheur dans l’engagement d’une fraction des
classes moyennes modernes turques dans le nationalisme azerbaïdjanais, engagement que l’on
peut comprendre à partir d’une perspective interactionniste. Ensuite, la perte d’autonomie et
de spécificité de l’Azerbaïdjan ainsi que sa marginalisation dans l’espace iranien serviront de
support à la construction identitaire. En dernier lieu, elle montre une hésitation sur la stratégie
adoptée par les nationalistes azerbaïdjanais en Iran : une accession aux dividendes étatiques,
par la médiation des élites proches du pouvoir, ou au contraire une logique de contre-Etat,
pour permettre l’accumulation de ressources. Dans ces conditions, le modèle de la
mobilisation de ressources, apparaît particulièrement valable pour comprendre les
dynamiques de la mobilisation. Mais avant de s’y attacher, il est nécessaire de présenter
l’élaboration du cadre territorial de la construction identitaire. Elle se réalise en interaction
avec les espaces turcs contigus à l’Azerbaïdjan iranien, à partir de stratégies d’accumulation
et de transfert de ressources symboliques, ce qui est l’objet de la seconde partie de ce travail.

213
Deuxième Partie

ACCUMULATION ET TRANSFERT DE
RESSOURCES SYMBOLIQUES DANS UN
CHAMP HISTORIQUE TRANSNATIONAL

214
Après avoir étudié le rapport du nationalisme iranien, tant dans sa dimension
idéologique qu’institutionnelle, aux Turcs d’Iran, il est nécessaire de s’interroger sur les
dynamiques transfrontalières. Il est proposé d’envisager la formation de l’Etat et la
cristallisation des consciences nationales comme des phénomènes de frontières, qui doivent
beaucoup à la globalisation et au changement d’échelle qu’elle a représentés depuis deux
siècles614. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’excellente monographie de Tadeusz
Swietochowski sur l’Azerbaïdjan depuis le début du 19ème siècle, traitée comme un espace
frontalier entre la Russie et l’Iran, duquel émerge une identité nationale spécifique615. Sa
formation n’est un processus endogène qu’à la marge ; elle résulte bien plus de l’extraversion
qui est le fait de relations enchevêtrées avec l’Iran, la Russie, la Turquie ou les Arméniens. On
rejoint ici la critique par Michel Foucault de la problématique de l’origine à laquelle il
substitue les concepts de provenance et d’émergence616. Honnie soit la quête de l’origine,
dont le penchant soviétique pour l’ethnogenèse nous vaccine efficacement en République
d’Azerbaïdjan. Mais il ne faut pas trop se laisser berner par les chimères d’une apparition
endogène de la nation, qu’elle soit imaginée ou inventée.
Le point de départ est le placement de la frontière au centre de la réflexion : il doit
éviter deux appréciations a priori diamétralement opposées, mais qui finalement se rejoignent.
Touraj Atabaki dans son ouvrage sur l’Azerbaïdjan iranien pendant la Seconde Guerre
mondiale, différencie nominalement les Azerbaïdjanais d’Iran et du Caucase : les premiers
sont considérés comme une ethnie, tandis que les seconds sont supposés former une nation617.
Ainsi il fait l’économie d’une analyse de l’influence de la RSS d’Azerbaïdjan comme relais
de la puissance soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale, au moment où le nord de
l’Iran est occupé par l’Armée rouge, pour mieux montrer le caractère endogène (voire iranien)
de la construction identitaire en Azerbaïdjan iranien. A l’inverse, Brenda Shaffer se fait
l’avocate d’une incontestable homologie, entre les Azerbaïdjanais du Caucase et d’Iran. Très
influencé par les thèses en vigueur en République d’Azerbaïdjan, son travail insiste sur le
maintien d’une identité ethnique commune en Azerbaïdjan iranien et en Transcaucasie
orientale, malgré des trajectoires historiques dissemblables618. Elle serait de ce fait antérieure
à la conquête russe du Caucase du début du 19ème siècle, de laquelle procède directement la
614
Thomas M. Wilson, Hastings Donnan (ed), Border Identities. Nation and State at International Frontiers,
Cambridge, Cambridge University Press, 1998.
615
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit.
616
Michel Foucault, Dits et Ecrits. 1954-1988, II : 1970-1975, Paris, Gallimard, 1994, p. 141 et 144.
617
Touraj Atabaki, Azerbaijan. Ethnicity and The Struggle for Power in Iran, op. cit, p. 24.
618
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit.

215
frontière actuelle. Dans les deux cas, la frontière n’aurait qu’un impact réduit sur la formation
des identités nationales. Pourtant, Peter Sahlins a par ailleurs montré que, dans la vallée de la
Cerdagne, les identités nationales sont apparues sur la frontière, selon un processus
autochtone, plutôt qu’elles n’ont été inculquées par le centre des deux Etats619.
En plaçant la frontière au centre, il est aussi possible d’éviter de tomber dans l’ornière
d’une amplification des dynamiques régionales, propre aux nombreuses communautés
ethniques transfrontalières du Moyen-Orient. Il est vrai que les conflits ethniques au Moyen-
Orient possèdent souvent une évidente dimension régionale à laquelle sont attentives les
grandes puissances620, notamment pour la question kurde dont traite Hamit Bozarslan621. Mais
il faut se garder de tout considérer à l’aune des soutiens que les grandes puissances accordent
à tel ou tel groupe ethnique, en fonction de leurs grandioses desseins. Gommant l’historicité
propre de chaque société, ces analyses ont trop souvent montré leurs limites pour leur
accorder a priori un crédit. Nous nous devons aussi d’éviter de considérer les liens de
solidarité existant au sein des groupes ethniques transfrontaliers, comme étant nécessairement
des forces centrifuges. Les travaux de Fariba Adelkhah ont montré que les intenses activités
frauduleuses aux frontières méridionales et orientales de l’Iran, loin de miner les attributions
de l’Etat iranien, favorisent l’unification culturelle de la société et la définition de la
citoyenneté622. Pourquoi n’en serait-il pas de même sur les frontières septentrionales et
occidentales du pays ?
Sur ces frontières, la Turquie et la République d’Azerbaïdjan sont d’un intérêt tout
particulier eu égard à notre objet de recherche. Dans la période qui suit la dislocation de
l’Union soviétique, Tadeusz Swietochowski évoque la réémergence d’un espace articulé
autour du triangle Bakou, Tabriz et Istanbul623, celui dont l’importance a été évoquée quant à
la découverte de l’Autre occidental en Iran, dès la fin du 19ème siècle624. Il tient de ce que
Jean-François Bayart a qualifié de « champ historique transnational625, » qui constitue une

619
Peter Sahlins, Boundaries: The Making of France and Spain in the Pyrenees, Berkeley, University of
California Press, 1999.
620
Leonard Binder (ed.), Ethnic Conflict and International Politics in The Middle East, Gainesville, University
Press of Florida, 1999.
621
Hamit Bozarslan, La question kurde. Etats et minorités au Moyen-Orient, op. cit., p. 291-348.
622
Fariba Adelkhah, “Le retour de Sindbad : l’Iran dans le Golfe”, Les études du CERI, N° 53, 1999, “Les
Afghans iraniens”, Les études du CERI, N° 125, 2006 et “Le réveil du Khorasan : la recomposition d’un espace
de circulation”, in Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart (éd.), Anthropologie du voyage et migrations
internationales, ¨Paris, Les rapport du FASOPO, 2006, p. 137-204.
623
Tadeusz Swietochowski, “Azerbaijan’s Triangular Relationship: The Land between Russia, Turkey and
Iran”, in Ali Banuazizi, Myron Weiner (ed.), The New Geopolitics of Central Asia and its Borderlands, Londres,
I.B. Tauris, 1994, p. 118-135.
624
Chapitre1.
625
Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, op. cit., p. 134.

216
déclinaison de la configuration d’historicité relationnelle, qu’est la globalisation. Dans cet
espace, il faut dépasser la seule analyse des rapports interétatiques dont se préoccupent les
relations internationales, pour donner leur pleine mesure aux transformations sociales et
culturelles dans la longue durée. Sur les deux derniers siècles, il est question d’émergence
d’identités nouvelles, en rupture avec les appartenances religieuses traditionnelles.
Plutôt que de traiter de manière abstraite de l’influence de ces identités nouvelles sur
les Turcs d’Iran et conformément au modèle d’analyse présenté dans l’introduction, il est
judicieux de prendre attentivement en compte la dimension symbolique. Le projet consiste en
l’analyse de l’accumulation et la circulation de ressources symboliques dans le champ
historique transnational identifié, notamment la création d’ensembles géopolitiques au sein
desquelles sont projetées les identités azerbaïdjanais ou turques. C’est parmi ces ressources
que les nationalistes azerbaïdjanais d’Iran puiseront pour formuler leur propre projet
politique. Le changement d’échelle qu’implique l’étude du champ historique transnational ne
doit pas faire oublier les rapports de pouvoir s’y jouant. En effet, tant l’accumulation que la
circulation des ressources symboliques peuvent être l’objet de manipulation visant clairement
à exercer une influence. C’est ici qu’il faut réintroduire l’action des grandes puissances pour
évaluer en quelle mesure elles peuvent influer sur les mouvements identitaires.
Pour des raisons de clarté dans la démonstration, le champ historique transnational ne
sera pas traité dans sa globalité. D’abord seront traitées les anciennes provinces iraniennes
intégrées dans l’Empire russe suite à la conquête du Caucase, où est accumulée toute une série
de ressources symboliques ayant trait à l’existence d’une nation azerbaïdjanaise (Chapitre 5).
Ensuite, il faut élargir le cadre spatial de l’analyse pour envisager la frontière nord de l’Iran
comme le limes de l’Empire russe puis soviétique. Ainsi apparaît l’organisation du transfert
des ressources symboliques accumulées vers l’Azerbaïdjan iranien afin de faire tomber cette
province dans la sphère d’influence de Moscou (Chapitre 6). Enfin, est traité l’influence de la
Turquie, en tant qu’espace de référence où se cristallise une identité nationale turque de
référence (Chapitre 7).

217
Chapitre 5

L’accumulation de ressources symboliques en Azerbaïdjan


sous domination russe puis soviétique
Le premier sous-espace, sur lequel il faut se pencher, est formé des territoires,
auparavant sous domination iranienne, et qui sont intégrés dans d’autres entités politiques. Il
concerne les anciennes marges de l’empire iranien dont la perte, selon Firoozeh Kashani-
Sabet, aurait permis de donner naissance à la nouvelle entité géographique qu’est la nation
iranienne626. S’intéresser à ces marges perdues, où n’apparaît pas la nation iranienne mais des
nations incertaines à la sensibilité exacerbée, permet d’observer la gestion de l’héritage
iranien sur des territoires intégrés dans un nouvel empire, celui de Russie. De part notre objet
de recherche, le nationalisme et les Turcs d’Iran, les territoires qui nous intéressent plus
spécifiquement sont ceux du Caucase, conquis par la Russie tsariste au début du 19ème siècle,
et où vivent d’importantes populations turcophones aux caractéristiques proches de celles des
Turcs de l’Azerbaïdjan iranien. Ce regard iranien, peu habituel sur le Caucase traité
prioritairement par les spécialistes du monde russe ou soviétique, permet d’évaluer l’impact
de la République d’Azerbaïdjan627 sur l’Iran et les Turcs en particulier.
Un tel intérêt est d’autant plus justifié qu’apparaissent les prémisses d’un nationalisme
azerbaïdjanais, dès le milieu du 19ème siècle, en Transcaucasie orientale. Conçu par une
intelligentsia dynamique et développé par une bourgeoisie entreprenante, il porte sur les fonds
baptismaux un éphémère Etat indépendant à la faveur de la désintégration de l’Empire
tsariste. La reprise en main soviétique de la Transcaucasie en 1918 stoppe net cette courte
expérience. Mais le pouvoir soviétique facilite l’enracinement du modèle de l’Etat-nation628,
qui apparaîtra comme le seul recours lors de l’effondrement de l’URSS. Ce destin national, lié
à Moscou, est singulier et diffère profondément de celui de l'Azerbaïdjan iranien.
Les Turcs d’Iran ne peuvent rester absolument insensibles à la trajectoire de la
République d’Azerbaïdjan. De part la simple proclamation d’une République Démocratique
d’Azerbaïdjan en 1918, le concept géographique d’Azerbaïdjan se dédouble et jette le trouble

626
Firoozeh Kashani-Sabet, “Fragile Frontiers: The Diminishing Frontiers of Qajar Iran”, op. cit.
627
Nous qualifierons la partie orientale de la Transcaucasie de République d’Azerbaïdjan, si aucun qualificatif
historiquement plus adapté ne convient, en dépit d’éventuels anachronismes.
628
Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale, ou la fabrication des nations, Paris, Seuil, 1997.

218
sur le contenu de l’identité azerbaïdjanaise. Ensuite le nationalisme de la République
d’Azerbaïdjan irrigue souterrainement la culture politique de certains groupes de nationalistes
azerbaïdjanais d’Iran : leur conception de l’histoire, leur approche compréhensive de l’identité
ethnique, leur ennemi héréditaire ou leur symbolique portent la marque de Bakou. A vrai dire,
la République d’Azerbaïdjan offre toute une série de ressources symboliques déjà travaillées,
qui forment une véritable « check-list identitaire629, » pour reprendre l'expression d'Anne-
Marie Thiesse. Les nationalistes azerbaïdjanais d’Iran vont puiser dans ce réservoir
symbolique pour développer leur propre projet politique. Elle fait aussi office de précédent
historique démontrant les droits légitimes de la nation azerbaïdjanaise, et confirmant en retour
la validité du projet national en Azerbaïdjan iranien. Par conséquent, il est essentiel d’analyser
la trajectoire historique de la République d’Azerbaïdjan, pour voir ce que reprennent les
nationalistes azerbaïdjanais d’Iran, mais aussi ce qu’ils laissent de côté.

1.1 Un espace de recomposition identitaire détaché de l’Iran


En lançant ses troupes à l’assaut du Caucase au début du 19ème siècle, la Russie étend
ses possessions impériales et met la main sur des territoires qui se trouvaient en partie sous
domination iranienne. Les populations musulmanes et turcophones de cette région sont dès
lors soumises à la domination de la puissance russe et chrétienne. Ces caractéristiques sont
loin d’être rares dans la Russie tsariste, puisque l’expansion impériale en Asie s’est largement
faite au détriment des musulmans turcophones. Par contre l’islam chiite, qui est majoritaire en
Transcaucasie (même s’il est loin de l’être autant que dans le reste de l’Iran), devient
minoritaire à l’échelle de la Russie. On pourrait presque dire que pour les musulmans de
Transcaucasie orientale, une fois intégrés dans l’Empire russe, ce qui les différenciait des
autres musulmans iraniens, la turcité, devient leur point commun avec les musulmans de
Russie, alors que ce qui les rapprochait des musulmans iraniens, le chiisme, devient leur
spécificité en Russie. Dans cet espace aux caractéristiques profondément reconfigurées par
rapport au cadre iranien est produite une redéfinition identitaire pour les musulmans de
Transcaucasie qu’il convient de présenter pour analyser son influence sur les Turcs d’Iran.

629
Anne-Marie Thiesse qualifie ainsi « la liste des éléments symboliques et matériels que doit présenter une
nation digne de ce nom, » in Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, op. cit., p. 14.

219
1.1.1 La conquête russe du Caucase
Depuis le Moyen Age, la Russie est en contact avec les populations du Caucase630.
Dès 1723, lors de sa campagne victorieuse contre la Perse, Pierre le Grand s'empare d'une
grande partie du Caucase -dont l’actuelle République d’Azerbaïdjan- qu’il doit rétrocéder en
1735. Cette conquête n’est qu’un premier avertissement ; la région est perçue comme
stratégiquement secondaire, comparée aux rivages de la mer Noire où les intérêts russes
deviennent encore plus importants après la conquête de la Crimée631. D’autre part,
l’affaiblissement de la Perse, du fait des guerres continuelles face aux Ottomans et de
l’assassinat de Nadir Shah632, entraîne une relâche du pouvoir central dans le nord-ouest de
l’Empire, où émergent des principautés autonomes633. Ces pouvoirs locaux ne maintiennent
que des liens ténus avec la dynastie des Zand.
Profitant de l’affaiblissement de la Perse et du morcellement des principautés, la
Russie intensifie sa pression pour entrer dans le jeu caucasien. Des rois géorgiens sont
successivement amenés à signer des traités les plaçant sous la protection de la Russie. Avec
l’accession au trône d’Alexandre 1er, la pression ne se relâche plus jusqu’au rattachement des
territoires du royaume de Géorgie au Trône impérial634. Cette annexion unilatérale, contraire
aux accords conclus précédemment entre la Géorgie et la Russie, est légitimée par le
manifeste du 12 septembre 1801 qui identifie des ennemis de l’extérieur menaçant l’intégrité
des populations chrétiennes du Caucase, à savoir les Empires ottoman et perse635. Dès lors, il
n’y a plus qu’un seul moyen pour protéger ces populations, les intégrer à la Russie, seule
garante de leur sécurité636.
Une fois consolidée la position russe en Géorgie, les troupes du Tsar se lancent dans la
conquête des khanats vassaux de la Perse, vers l’est jusqu’à la mer Caspienne, et vers le sud
jusqu’à la rivière Araxe. Malgré un raffermissement certain du pouvoir central avec la
dynastie des Qajars, la guerre russo-perse de 1804 à 1813 s’apparente plus à une suite de

630
Andreas Kappeler, La Russie : Empire multiethnique, Paris, Institut d’études slaves, 1994, p. 153.
631
Henry Bogdan, Histoire des peuples de l’ex-URSS, Perrin, Paris, 1993, p. 121-125.
632
G. Perry, “The Zand Dinasty”, p. 63-94, et Gavin Hambly, “Iran during the reigns of Fath ‘Ali Shah and
Muhammad Shah”, p. 144-174, in Peter Avery, Gavin Hambly, Charles Melville, The Cambridge History of
Iran, Vol. 7, op. cit., 1991.
633
En 1795, le vali du Karabagh et le Kadi d’Erevan ont demandé le soutien du sultan ottoman Selim III pour
contrer les ambitions de Mohammad Khan sur le Caucase et préserver leur autonomie. Mohammad Riza Nasiri,
Asnad va Mukatabat-i Tarikh-i Qajariya, Téhéran, Intisharat-i Kayhan, 1987, p. 2-8.
634
Carte de la conquête russe dans le Caucase et l’ouest de l’Asie centrale, ci-dessous.
635
La conquête du Caucase est présentée par la Russie comme la libération des populations chrétiennes, les
Arméniens et les Géorgiens, « de la domination de potentats musulmans rétrogrades », in Andreas Kappeler, La
Russie : Empire multiethnique, op. cit. p. 154.
636
Concernant la conquête du Caucase voir Muriel Atkin, Russia and Iran. 1780-1828, Minneapolis, University
of Minnesota Press, 1980, p. 66-90.

220
combats entre khans locaux et forces russes, qu’à un véritable conflit armé entre la Perse et la
Russie637. C’est une conquête par étapes, qui prouve le morcellement du pouvoir entre entités
locales. Les khans règnent sur des espaces limités et autonomes, dont s’emparent au fur et à
mesure les troupes russes. La défaite de l’Empire perse est entérinée au traité de Golestan de
1813, qui prévoit l’incorporation des principaux khanats iraniens du Caucase dans l’Empire
russe638.
La frontière ne sera retouchée qu’à la suite de la deuxième confrontation russo-perse
de 1825. Fath ‘Ali Shah s’aventure dans une guerre de reconquête des provinces perdues,
avec le soutien du clergé qui la déclare sainte. La faiblesse numérique des troupes russes
facilite la progression du Shah, qui pense en plus bénéficier du soutien de la population et des
khans humiliés par la domination chrétienne. Mais les prévisions du souverain iranien se
révèlent infondés : de nombreux princes locaux préfèrent soutenir les Russes qui, en outre,
parviennent à recruter des troupes auxiliaires parmi les populations autochtones. La
progression iranienne est stoppée à Ganja, d’où les Russes commencent une contre-offensive
qui les conduit aisément jusqu’à la prise de Tabriz639. Devant la gravité de la situation, le
Shah n’a d’autre alternative que de demander la paix. Mais cette fois-ci l’enjeu n’est plus le
seul Caucase, mais bien la Perse dans son ensemble. Le traité de Turkmenchay, signé en
février 1828, offre des gains territoriaux limités à la Russie, avec l’incorporation des khanats
d’Erevan et du Nakhitchevan, situés en Arménie orientale. Mais la Russie obtient aussi
l’extraterritorialité pour ses sujets et un tarif douanier favorable, qui ne doit pas dépasser 5%
de la valeur des biens640. En outre, le traité est assorti d’une menaçante et mirobolante
indemnité de vingt millions de roubles, argent à payer dans les six mois à Saint Petersbourg,
sinon le protocole annexe prévoit le rattachement de l’ensemble de l’Azerbaïdjan à la
Russie641. Quelque peu alarmée par la menace russe, la Grande Bretagne vient en aide à
Téhéran, et offre de payer une partie de l’indemnité, afin de stabiliser la progression russe et
d’empêcher toute menace sur ses intérêts stratégiques.

637
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, Stanford, Hoover
Institution Press, 1992, p. 17.
638
Carte de la conquête russe dans le Caucase et l’ouest de l’Asie centrale, 1803-1814, ci-dessous.
639
Suleyman Eliyarlı , Azerbayjan Tarikhi, Bakou, Azerbayjan Nashriyyati, 1996, p. 615-617.
640
Nikki R. Keddie, Qajar Iran and The Rise of Reza Khan, 1796-1925, op. cit., p. 23.
641
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: A Borderland in Transition, op. cit., p. 6.

221
Dès lors, la frontière, séparant la Perse de la Russie, est fixée le long de l’Araxe avec
deux déviations : au sud de son débouché dans la mer Caspienne, qui fait passer la région de
Lenkeran sous contrôle russe, et dans la région du Mont Ararat, au sud d’Erevan. Un tel tracé
répond aux objectifs stratégiques russes : faciliter une pénétration future en Perse et ouvrir un
front à l’est de l’Empire ottoman. En outre, cette ligne de frontière est très vaguement définie
par l’article 4 du traité de Turkmenchay. La Russie en profite pour forcer les habitants à

222
quitter leurs foyers et à se réfugier du côté iranien de la frontière afin d’y installer des
colonisations de peuplement642. Par la suite, de nombreuses commissions sont créées pour
aboutir à un tracé précis de la frontière internationale. Il faut attendre celle de 1955 pour que
les deux partis se mettent d’accord sur une démarcation définitive.
Par la suite, le tracé de cette frontière acquiert une dimension symbolique. Il est censé
diviser le territoire de l’Azerbaïdjan en deux entités distinctes qui évoluent sous deux régimes
politiques très différents. C’est l’interprétation retenue par l’histoire soviétique officielle de
l’Azerbaïdjan : « Le peuple uni azerbaïdjanais fut divisé en deux par la force. Depuis ce
temps, le développement de l’Azerbaïdjan du Nord et celui du Sud commencerent à prendre
des voies différentes643. » Cette citation décrit parfaitement une représentation de la conquête
de la Transcaucasie orientale par la Russie : elle aurait divisé le territoire de l’Azerbaïdjan en
deux entités distinctes. Le traité de Turkmenchay peut alors être interprété comme le signe de
l’unité perdue de l’Azerbaïdjan : selon Brenda Shaffer, « pour de nombreux Azerbaïdjanais,
ce traité symbolise la séparation de leur peuple, et la manière dont chacun le ressent est
devenue un indicateur de l’identité nationale644. » Une telle symbolique présuppose une unité
de l’Azerbaïdjan antérieure et une division postérieure à la conquête russe.
Certes, cette unité est contestable tant par le nom historique donné aux territoires de
l’actuel République d’Azerbaïdjan, Albania, que par l’autonomie dont jouissent les khanats à
l’époque de la conquête. Pour comprendre le processus de sédimentation de la représentation
d’une division de l’Azerbaïdjan, il est nécessaire d’analyser l’espace dans lequel opère une
recomposition de l’identité des musulmans de Transcaucasie.

1.1.2. La recomposition identitaire des musulmans de Transcaucasie dans


un espace colonial
De l’intégration progressive de populations musulmanes au sein de l’Empire russe, au
rang desquelles figuraient les musulmans de Transcaucasie, naît un questionnement identitaire
complexe, en partie lié à la colonisation. En butte à un Empire chrétien en pleine expansion,
les musulmans de Russie ressentent le besoin de se définir en tant que musulmans, mais selon
une vision réformiste associant modernité et islam. Cette nouvelle identité fonctionne à partir
de la représentation de l’altérité orthodoxe et russe qui sert de repoussoir pour formuler une
identité musulmane puis turque. En Transcaucasie, sa formulation provient d’une

642
Mohammad Hassan Ganji, “The historical development of the boundaries of Azerbaijan”, in Keith S.
McLachlan (ed.), The boundaries of modern Iran, London, UCL Press, 1994, p. 43.
643
Azerbayjan Tarikhi , Bakou, Elm, 1964, Vol. 2, p. 49.
644
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 22.

223
intelligentsia modernisatrice, soutenue par une bourgeoisie dynamique. Elles jettent les bases
d’une recomposition identitaire qui se déroule dans l'espace impérial russe, bien éloigné de
l’Iran.

1.1.2.1 L’intégration de populations musulmanes dans un empire russe et


orthodoxe
Au 19ème siècle, les populations musulmanes sont exposées au développement impérial
de la Russie, porté par une démographie dynamique, des progrès techniques et un
« nationalisme impérial russe645. » Elles ne se contentent pas de cohabiter avec des
populations russes nouvellement arrivées et de découvrir de nouvelles technologies, jusqu'ici
inconnues, mais font face à une entité impériale en plein essor.
Avec la prise de Kazan par Ivan Le Terrible en 1552, les fondements idéologiques de
la Russie se trouvent bouleversés. Jusque là, le rassemblement des terres de la Rous peut se
justifier par des arguments dynastiques, religieux et historiques de reconquête. Mais,
l’annexion d’un territoire, ayant fait partie de l’Empire mongol et qui dépend de la
communauté islamique, oblige à donner une nouvelle dimension à la Russie. Dès lors, elle
doit se transformer en empire multiethnique et multiconfessionnel646, ce qui incite à envisager
l’histoire de la Russie en tant que processus d’expansion territoriale continu, avec un centre
et des frontières toujours mouvantes647. De la prise de Kazan en 1552 à celle de Boukhara en
1920, l’expansion impériale russe est marquée par la confrontation continue, aussi bien
spatiale que temporelle, avec les musulmans ; les espaces russe et musulman ayant toujours
été en contact, voire imbriqués.
La politique russe à l’égard des musulmans, qui n’ont jamais été considérés comme
une entité définitivement ennemie et inassimilable, varie énormément au long des siècles
d’expansion territoriale en Asie. Cependant il est possible d’identifier deux modèles qui se
superposent dans le temps648. Le premier provient de la représentation d’un Empire russe
prenant le relais de Constantinople en tant que champion de l’orthodoxie. Dans cette
perspective, les musulmans sont invités à se convertir à l’idéologie d’Etat, l’orthodoxie, et à
soutenir le projet impérial russe. Mais cette conversion n’est pas assimilation car les
musulmans sont reconnus en tant que groupe ethnique : ils ont le droit de conserver leurs
coutumes et leur langue. Le second vise à instrumentaliser les musulmans en leur accordant
645
Andreas Kappeler, La Russie : Empire multiethnique, op. cit., p. 207-210.
646
Ibid., p. 31-42.
647
Marie Mendras, Un Etat pour la Russie, Complexe, Bruxelles, 1992.
648
Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale ou la fabrication des nations, op. cit., p. 65-69.

224
un statut de communauté qui bénéficie de droits particuliers. Elle passe par l’établissement
d’un pacte entre les deux communautés religieuses, unies par leur soutien au projet impérial.
En échange de leur fidélité, les musulmans bénéficiaient de nombreuses prérogatives dans la
gestion de leurs propres affaires. Cette double approche, oscillant entre une assimilation
idéologique respectueuse des spécificités ethniques et la coopération entre les deux
communautés pour défendre le projet impérial, augure du débat qui agite les réformistes
musulmans à la fin du 19ème siècle : à savoir, faut-il mettre en avant une identité islamique
rassemblant tous les musulmans de l’Empire russe ou défendre une identité basée sur les
spécificités de chaque groupe ethnique musulman ?

1.1.2.2 Les musulmans de Transcaucasie et la question identitaire dans


l’Empire russe
En Asie, le déploiement de la puissance russe se fait au détriment des populations
musulmanes qui étaient très hétérogènes du point de leurs traditions culturelles et religieuses,
et de leur activité économique. Les Tatars de la Volga et les turcophones de Transcaucasie,
sédentarisés depuis plusieurs siècles, se différencient des Kazakhs ou des peuples du Nord
Caucase, qui sont principalement des pasteurs nomades. Les Tatars, intégrés à l’Empire
depuis 1552, ont subi une profonde et durable influence russe, alors que les dernières
conquêtes en Asie Centrale datent de la deuxième partie du 19ème siècle. Les Tatars ont investi
dans des lucratives activités commerciales qui font d’eux les intermédiaires entre les Russes et
les autres musulmans d’Asie. En Transcaucasie, l’économie reste encore agricole et dominée
par des structures féodales, tandis que le chiisme reste dominant. Même si ces différentes
populations parlent des langues de la famille ouralo-altaïque, l’hétérogénéité est le fait le plus
marquant. Pourtant, Alexandre Bennigsen remarque « une incontestable analogie » entre les
musulmans turcophones de Russie : ils ressentent une « profonde crise spirituelle
accompagnée de la prise de conscience de l’infériorité matérielle d’un monde fier de son
glorieux passé devant la civilisation occidentale, techniquement plus puissante649. »
Pour faire face au défi colonial russe et résoudre la crise spirituelle, les élites
musulmanes ressentent la nécessité de se réformer. Elles veulent le faire dans le cadre de
l’islam, élément primordial de leur identité, qui doit être modernisé politiquement afin de
l’opposer à Moscou. Ce mouvement s’intègre à la grande vague réformiste du 19ème siècle,
qui touche l’ensemble d’un monde musulman, soumis à une colonisation progressive par les

649
Alexandre Bennigsen, Chantal Lemercier-Quelquejay, La presse et le mouvement national chez les
Musulmans de Russie avant 1920, Paris, Mouton, 1964, p. 2-3.

225
grands empires occidentaux. Pour Olivier Roy, « ce courant activiste combine trois
caractéristiques : le réformisme religieux, l’anticolonialisme et le panislamisme650. » Le
mouvement réformiste voulait réintroduire l’effort d’interprétation afin de répondre au
formidable défi intellectuel et technique posé par l’Occident ; en cela, il articule le réformisme
religieux à l’anticolonialisme. Tout en s’opposant aux oulémas traditionnels, tenus
responsables de l’affaiblissement de l’islam, les réformistes suivent deux directions qui
apparaissent -a posteriori- aisément identifiables. La première, fondamentaliste, met l’accent
sur la nécessité de revenir aux principes fondateurs de l’islam en insistant sur le Coran et la
sunna comme sources de droit. Le second, moderniste, vise à adapter l’islam au monde
moderne par un recours accru à la troisième source de droit qu’est l’ijma -le consensus-
contribuant, assez paradoxalement, à limiter le rôle de la religion. Le troisième élément est le
panislamisme. La référence à l’umma –la communauté des croyants- semble évidente, mais il
faut l’envisager dans un cadre plus réduit, celle d’un sous-ensemble de la communauté des
croyants qui ne rassemblerait que les musulmans vivant sous domination russe. Ce sous-
ensemble correspond au terme de millat. Si aujourd’hui, le sens de ce mot signifie la nation, il
en est tout autrement au 19ème siècle. Il évoque une communauté définie selon des critères
religieux et ne fait référence à aucun territoire, et encore moins à un Etat. Il se situe dans une
logique d’empire reconnaissant une entité déterritorialisée et lui accordant des droits
spécifiques. Cette vision émane des Tatars qui, socialement et territorialement, sont les mieux
intégrés de l’Empire russe. Ils veulent démontrer leur loyauté à l’égard de Moscou, tout en
représentant l’avant-garde d’un mouvement proto-national651 déterritorialisé qui prend la
bannière du panislamisme.
La question de la langue prend rapidement une dimension essentielle dans le
panislamisme, limité aux musulmans de l’Empire russe. Malgré leur hétérogénéité, la grande
majorité de ces musulmans est turcophone652. Des intellectuels voient dans la recherche d’une
langue commune le moyen de mobiliser les musulmans. La personnalité la plus influente est
sans conteste Ismail bey Gasprinski (Gaspirali en tatar) qui naît en 1851 dans une famille
aristocratique, mais appauvrie de Crimée. Il est envoyé à l’école des cadets de Moscou et
retourne enseigner le russe en Crimée. Il a ensuite l’opportunité de partir deux ans à Paris. Ce
premier contact avec l’Occident marque énormément le jeune Tatar qui revient avec le rêve
d’une coopération fructueuse entre l’Occident et l’Orient. Il développe l’idée d’une nécessaire

650
Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale ou la fabrication des nations, op. cit., p. 73.
651
Andreas Kappeler, La Russie : Empire multiethnique, op. cit., p. 204.
652
L’intercompréhension est limitée entre les différents groupes.

226
unité spirituelle, puis politique du monde turc, résumée dans le slogan Dilde, Fikirde, ishte
birlik (Unité de langue, d’idée et d’action). Sa diffusion passe par la modernisation du
système traditionnel d’enseignement coranique en introduisant une éducation sécularisée et
une méthode phonétique plus apte à retranscrire les langues turques que l’alphabet arabe. Il
propose sa nouvelle méthode d’enseignement scolaire à partir de sa propre expérience,
appelée « usul-i jadid ». Elle se répand d’abord dans les villes de la Volga, puis du Caucase et
de l’Asie centrale, avant d’atteindre la Turquie et l’Iran. En 1883, Gasprinski obtient le droit
de publier un journal, Terjuman, qui jouit rapidement d’une large audience auprès des
intelligentsias turcophones. Il y défend des idées sécularistes et progressistes, et l’adoption
d’une langue commune pour les turcophones de Russie653. Cependant, cette koïne se révèle
introuvable ; les tentatives d’adopter le tchaghataï, le tatar puis un turc renouvelé restent
infructueuses654. Les difficultés à mobiliser autour du panislamisme ou du panturquisme
incitent certains intellectuels à envisager une adéquation entre le deux qui, en Russie, se
superposent sans s’exclure. Bayram Balcısouligne comment les deux référents identitaires
peuvent être synthétisés : « Largement imprégnés par la nostalgie d’une communauté passée,
ces intellectuels se sont servis de la bannière de la turcité pour l’associer à celle de l’islam et
ébaucher ainsi, un front commun face à l’impérialisme russe655. »
En Transcaucasie, la proximité des musulmans avec la Turquie ottomane et l’Iran
chiite, les différencie des autres musulmans de Russie. Leurs liens beaucoup plus forts avec
l’extérieur amoindrissent la nécessité de faire front commun avec les autres musulmans. C’est
pourquoi les musulmans de Transcaucasie restent en partie à l’écart de ce processus
identitaire, sans pour autant dire qu’ils soient « hors du mouvement panmusulman de
Russie656. » Néanmoins, les intellectuels tatars qui entament les premiers une réflexion
identitaire exercent une influence considérable sur les musulmans du Caucase. Le natif de
Derbent, Muhammad Ali Kazembek (1802-1870), travaille sur le dialecte turc de
Transcaucasie lorsqu’il enseigne à l’université de Kazan. Ses deux grammaires, publiées
respectivement en 1839 et 1846, servent de base aux livres scolaires de la fin du siècle en
Transcaucasie657. Les publications de Gasprinski jouissent d’une certaine audience et sont

653
Pour une présentation des idées de Gasprinski : Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay. La
presse et le mouvement national chez les Musulmans de Russie avant 1920, op. cit., p. 35-46.
654
Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale ou la fabrication des nations, op. cit., p. 76-77.
655
Bayram Balci, “Panturkisme : Vie et mort d’une idéologie”, Les dossiers de l’IFEA, N° 5, 2001, p. 16. p. 15-
20.
656
Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, La presse et le mouvement national chez les
Musulmans de Russie avant 1920, op. cit., p. 104.
657
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 52-53.

227
discutées par les intellectuels locaux. Les idées panislamistes et surtout panturquistes exercent
donc une influence notable sur les musulmans de Transcaucasie658.
Une fois intégrés dans l’Empire russe, les musulmans de Transcaucasie subissent
l’influence de leurs coreligionnaires de Russie et plus particulièrement des Tatars, même s’ils
conservent quelques spécificités liées à leur proximité géographique avec l’Empire ottoman et
la prédominance du chiisme. Une telle trajectoire contribue à les détacher de l’espace culturel
et du champ religieux iraniens.

1.2 La formation d’un espace et d’une nation azerbaïdjanais en


Transcaucasie orientale
Au 19ème siècle, la configuration identitaire des communautés musulmanes de
l’Empire russe est en pleine recomposition. Cette recomposition prend une coloration
particulière en Transcaucasie orientale, territoire récemment conquis sur la Perse. Se trouvant
intégré dans un espace impérial russophone et orthodoxe, les élites locales sont parrainées par
le pouvoir colonial qui facilite l’émergence d’une intelligentsia autochtone. Dans le cas des
musulmans, cette intelligentsia entre dans un processus complexe de russification, de
sécularisation et d’affirmation de l’identité turque. Parmi ses conséquences est l’initiation
d’un processus d’émancipation de l’espace culturel iranien, principalement défini par la
langue persane, et de sortie du champ religieux iranien. Le double processus de détachement
se poursuit pendant la période soviétique grâce à la politique des nationalités et au contrôle
sur la société. Il conduit à une différenciation de plus en plus marquée entre ce qui deviendra
la République d’Azerbaïdjan et l’Azerbaïdjan iranien, qui lui conserve pleinement l’héritage
iranien, qu’il soit culturel ou religieux. En même temps apparaissent de nouveaux concepts
géographique d’Azerbaïdjan et identitaire d’Azerbaïdjanais qui viennent concurrencer ceux
existants en Iran et entretenir un trouble normatif autour de ces appellations. L’accession à
l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan ne fait que confirmer le double processus de
détachement, et renforcer le trouble entourant les concepts géographique et identitaire.

1.2.1 L’Azerbaïdjan sous domination impériale russe


Le processus d’émancipation de l’espace culturel iranien commence dès la conquête
russe. Par une habile cooptation des élites locales, le pouvoir colonial défait peu à peu les

658
Volker Adam, “Auf der Suche nach Turan: Panislamismus und Panturkismus in der aserbaidschanishen
Vorkriegspresse“, in Raoul Motika, Michael Ursinus, (ed.), Caucasia Between the Ottoman Empire and Iran
1855-1914, Wiesbaden, Reichert Verlag, 2000, p. 190-205.

228
liens qui les unissaient à l’Iran, pour en tisser de nouveaux avec Saint Petersbourg et son
relais local Tiflis. Il facilite ainsi l’émergence d’une élite musulmane renouvelée, russophone
et attirée par les idées occidentales. En son sein apparaissent quelques intellectuels dont
l’intérêt pour la dimension turque de leur identité est de plus en plus marqué. Ils sont relayés
par les nouvelles classes sociales, apparues à la faveur de la diversification économique que
connaît la Transcaucasie orientale dans la deuxième partie du 19ème siècle : l’exploitation
pétrolière permet l’apparition d’une bourgeoisie autochtone. Elle donne des moyens aux
intellectuels nationalistes, qui lancent un mouvement culturel, centré sur la turcité, au
détriment de l’héritage culturel iranien. Il ne tarde pas à rejaillir sur la sphère politique à la
faveur des épisodes révolutionnaires qui émaillent la fin des deux dernières décennies
d’existence de la dynastie des Romanov.

1.2.1.1 La conception d’une identité turque spécifique


Dans la Transcaucasie récemment conquise, le pouvoir russe mène une habile
politique de cooptation des élites locales à partir de Tiflis. Il provoque une russification de ces
mêmes élites locales qui en comprennent rapidement l’intérêt. La russification affaiblit les
liens linguistiques et religieux qui unissaient les musulmans de Transcaucasie avec l’Iran. Elle
permet aussi l’émergence d’une intelligentsia musulmane russophone. Attirée par les idées
modernes, elle veut rehausser le statut de la langue turque pour la diffuser tant par le théâtre
que la presse. Mais surtout cette intelligentsia pose les prémisses d’une identité turque
spécifique.

1.2.1.1.1 La cooptation des élites locales


Dans les années qui suivent la conquête du Caucase, il n’y a que peu de modifications
dans la manière dont est administrée la région : les autorités du Tsar préfèrent conserver les
structures en place, et les adapter si le besoin s’en fait sentir. Les divisions territoriales sont
conservées, ou reproduites avec une nouvelle appellation ; les tribunaux traditionnels, inspirés
par la Shari’a, continuent de fonctionner ; la langue de l’administration locale et de la justice
reste le persan659.
La première tentative radicale d’intégration est celle du Baron Von Hahn en 1841. Il
impose une uniformisation de l’administration civile qui brise les structures traditionnelles et
attribue des terres et des charges aux colons russes aux dépens des notables locaux. Face à

659
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Community, op. cit., p. 11.

229
l’insurrection qui s’étend dans le Caucase, le gouvernement russe doit revenir sur ses
décisions moins d’un an après la mise en place des réformes. Il établit alors une Vice-royauté
du Caucase, confiée au Comte Mikhail S. Vorontsov. Après avoir réussi à pacifier la région,
ce dernier se lance dans une politique de cooptation des élites locales. Les leaders religieux,
alors perçus comme les principaux instigateurs des révoltes, doivent être intégrés dans des
structures contrôlées par le Vice-roi, sur le modèle du Saint Synode, créé par Pierre le Grand.
Le pouvoir russe se méfie tout particulièrement des confréries soufies qui prirent part aux
grandes révoltes du Caucase, et les fait interdire. Un bureau des affaires religieuses est créé
pour les sunnites et un autre pour les chiites. Ils ont le contrôle sur une administration
judiciaire et des assemblées dans chacune des quatre gubernia660 de la région. En échange de
privilèges, les oulémas acceptent de rentrer dans les nouvelles institutions661.
La cooptation et le développement de l’administration russe affaiblissent l’emprise des
institutions musulmanes sur le corps social par le fait que la Shari’a et les oulémas ne sont
plus les seules sources normatives. En plus, le passage de la hiérarchie chiite sous contrôle
russe lui fait perdre une partie de ses attaches avec l’extérieur. Il devient un peu moins
automatique pour les étudiants en religion de se rendre dans les grands centres
d’enseignement chiite de Perse ou de l’Empire ottoman pour continuer leurs cursus. Par
conséquent, le niveau intellectuel du clergé baisse, ce qui rend la tutelle tsariste encore plus
efficace. Les Russes parviendront même à imposer une forme de réconciliation improbable
entre les dignitaires chiites et sunnites lors d’un congrès des musulmans de Russie : le chiisme
est reconnu comme la cinquième école de l’islam, ce qui doit garantir la paix religieuse662.
Cette soumission progressive du clergé au pouvoir civil se poursuit dans le domaine
économique où les privilèges accordés aux religieux sont vidés de leur contenu : une
législation russe de 1910 transforme le waqf, qui dès lors ne présente que peu d’avantage
comparé aux autres statuts légaux définissant la propriété663. Avec la politique de cooptation
des élites religieuses, l’islam chiite de Transcaucasie gagne en autonomie par rapport à l’Iran,
tout en passant sous la dépendance de plus en plus étroite du pouvoir civil.
En ce qui concerne la noblesse musulmane, le Vice-roi sait aussi se montrer conciliant
pour gagner son soutien. En 1846, elle obtient les mêmes droits que l’aristocratie russe. En
plus, il fait interdire la vente des terres de la noblesse à des personnes de statut inférieur, ce
660
Division administrative russe.
661
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op. cit., p.58-59.
662
Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 226.
663
Audrey L. Altstadt, “The forgotten factor: The Shi’i mullahs of pre-revolutionary Baku”, in Chantal
Lemercier-Quelquejay, Gilles Veinstein, Enders Wimbush, Passé turco-tatar, Présent soviétique, Edition de
l’EHESS, Paris, 1986, p. 350-351.

230
qui garantit sa main mise sur le foncier. L’administration, dont la langue est devenue le russe,
est ouverte à la noblesse musulmane. Afin de faciliter son accès à la bureaucratie, la Vice-
royauté du Caucase offre des bourses d’études pour les enfants de la noblesse, afin qu’ils
apprennent le russe664. La politique d’ouverture et de cooptation laisse des marques
profondes dans la région : elle assure une grande loyauté des élites musulmanes
traditionnelles, clergé et noblesse, à l’égard des Tsars.

1.2.1.1.2 Le déclin du Persan en Transcaucasie


La politique de cooptation des élites locales s’inverse à partir des grandes réformes des
années 1860, menées dans une logique conjointe de centralisation et de russification. Les
réformes veulent moderniser l’administration territoriale dont la gestion, même des plus bas
échelons, passe de plus en plus aux mains des Russes. Les structures juridiques et
administratives traditionnelles perdent peu à peu leurs prérogatives, au profit de nouvelles
structures dont la langue d’usage est le russe665. Les élites locales, qui ont pris conscience de
la nécessité de s’adapter pour conserver leur prééminence sociale, acceptent de jouer le jeu de
la russification, imposée par la bureaucratisation et la centralisation du pouvoir russe.
Le principal enjeu est la mise en place d’un nouveau système éducatif donnant accès
aux compétences nécessaires à la réalisation des tâches administratives et à la maîtrise des
savoirs et techniques occidentales. Dès 1832, l’enjeu d’une éducation moderne est compris
par Abbas Kulu Aqa Bakhikanli : il y voit la possibilité, pour de nombreux musulmans,
d’accéder à de meilleures conditions sociales666. Naturellement la question de la langue
d’enseignement est centrale. En effet, les parents musulmans ne veulent ni envoyer leurs
enfants dans des écoles chrétiennes où l’enseignement se fait en russe, ni dans des écoles
traditionnelles où les langues d’enseignement restent l’arabe et le persan. Ils sont obligés de
prendre en compte deux paramètres : pour le maintien du rang social de leur progéniture, il est
impérieux que celle-ci maîtrise le russe ; il leur faut aussi conserver les attributs qui font
d’eux l’élite au sein d’une population majoritairement musulmane. Face à ce dilemme et pour
éviter la russification de la culture musulmane, le modèle du usul-i jadid d’Ismail Gasprinski
est adopté. Son large succès favorise le développement du bilinguisme et la transmission
d’une culture turque modernisée.

664
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Community, op. cit., p. 14.
665
John Gooding, Rulers and Subjects. Government and People in Russia 1801-1991, Londres, Arnold, 1996, p.
78-96.
666
A propos de la mise en place d’un système éducatif modernisé en Azerbaïdjan russe au 19ème siècle, Husseyn
Ehmedov, 19 Esr Azerbayjan Mektebi, Bakou, Tehsil, 2006.

231
Le usul-i jadid se trouve en concurrence directe avec les systèmes éducatifs religieux
traditionnels. En les marginalisant, il contribue au recul des langues traditionnelles
d’enseignement, qu’étaient le persan et l’arabe, et des matières religieuses. La classe des
savants musulmans perd ainsi une de ses attributions traditionnelles, l’enseignement, et donc
une partie de son influence sur la société. La nouvelle méthode donne aussi à la noblesse
musulmane les moyens d’investir la nouvelle administration russe. Son extension favorise
ensuite la création d’une classe sociale musulmane éduquée, composée de bureaucrates,
médecins, professeurs, ingénieurs qui maîtrisent le russe et dont une langue turque
modernisée est devenue un élément essentiel de l’identité. C’est en son sein que sont recrutés
les futurs membres de l’intelligentsia nationaliste.
Avec la russification des élites, le persan perd ses principales fonctions et son statut de
langue dominante en Transcaucasie, alors qu’il le conserve en Iran.

1.2.1.1.3 L’intelligentsia musulmane et la conception d’une identité turque


spécifique
Les nouvelles élites russifiées sont largement responsables de la détérioration des liens
qui unissaient la Transcaucasie à l’Iran, même s’il est indéniable qu’elles bénéficient du
soutien tacite des autorités russes, qui se méfient de toute interférence iranienne ou ottomane
dans la gestion de leurs nouveaux territoires667. Il n’est pas aisé de tracer précisément les
contours de ces nouvelles élites. Le concept d’intelligentsia est utile même si dans le contexte
des communautés musulmanes de Russie, il reste plastique. En effet, le terme peut décrire
ceux qui ont adopté des pratiques occidentales et se différencient de la communauté
traditionnelle. Il peut alors servir aux traditionalistes pour discréditer leurs opposants qui se
compromettent avec les colonisateurs. Il nous faut reprendre la définition de l’intelligentsia,
adoptée pour le cas iranien, c’est-à-dire un groupe social partageant des croyances, des
opinions et des attitudes se voulant proches des idées occidentales. Il comprend
majoritairement des personnes ayant reçu leur éducation, ou au moins une partie, dans des
établissements modernes, mais aussi des gens éduqués dans le système traditionnel,
confessant un attachement sans faille aux idées occidentales. De leur éducation, ils tirent leurs
principales ressources nécessaires pour exercer une influence culturelle, voire politique dans
la société. D’après Anthony D. Smith, l’intelligentsia joue un rôle essentiel dans le

667
Tadeusz Swietochowski fait référence aux suggestions de Marquis Philippe Paulucci d’empêcher absolument
tout lien avec la Turquie ou la Perse. Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in
Transition, op. cit., p. 12.

232
développement du nationalisme en permettant la mobilisation d’une communauté passive, se
définissant selon des critères religieux, en une communauté active, apte à porter l’idée
nationale. Le rôle des intellectuels est encore plus fondamental dans les sociétés qui cherchent
à créer leur Etat-nation dans un contexte colonial puisqu’ils constituent les principaux
vecteurs de modernité. Dans le cas de la Transcaucasie, l’intelligentsia musulmane forme un
groupe social composite qui, malgré sa faible importance numérique, sert de vecteur
privilégié à l’introduction d’idées d’inspiration occidentale. Cengiz Cağla donne les exemples
de Gasprinski et Akhundzade. « Formés dans des écoles européennes, ils avaient partagé des
attitudes, croyances et pratiques qui représentaient la civilisation, et ils avaient commencé à
discuter la viabilité de tout cela dans leur propre société668. »
L’intelligentsia musulmane apparaît en Transcaucasie au milieu du 19ème siècle,
quelques années après celle de Russie, à laquelle elle emprunte beaucoup. Elle a la chance
d’avoir comme premier représentant un brillant personnage, Mirza Fath ‘Ali Akhundzade
(1812-1878), né à Khamneh, près de Tabriz. Akhundzade devient traducteur à la Chancellerie
du Vice Roi du Caucase, à Tiflis. Celui que le Prince Mikhail Vorontsov, Vice-roi du
Caucase, surnomme le « Molière tatar » écrit plusieurs pièces de théâtre, inspirées des
modèles européens, entre 1850 et 1855. Il y dépeint de manière satirique la crédulité et
l’ignorance de la société de son temps669. Ses pièces de théâtre, qui font de lui un pionnier
dans l’introduction de formes littéraires occidentales dans le monde turcophone, reflètent les
préoccupations de l’intelligentsia de son temps. En se moquant de l’ignorance de ses
contemporains, il veut démontrer la nécessité de diffuser le savoir au plus grand nombre,
grâce à un système d’éducation moderne en langue turque, rédigée dans un alphabet arabe
simplifié. En voulant promouvoir une langue turque écrite, il contribue à marginaliser le
persan comme langue de culture de la région. En ridiculisant la crédulité de ses
contemporains, il professe un sécularisme qui rend l’islam responsable des blocages de la
société. Son sécularisme a aussi pour fonction d’amenuiser l’antagonisme existant entre
sunnites et chiites afin de fonder un nouveau sens de la communauté parmi les musulmans de
Transcaucasie, très éloigné de celui qui prévaut en Perse depuis les Safavides670. Par ses
écrits, Akhundzade s’attaque aux deux fondements de l’identité iranienne : le persan comme
langue de culture et d’administration et le chiisme comme religion dominante. Pourtant et
malgré sa loyauté à l’égard du régime tsariste qu’il sert, il n’a rien d’un ennemi de l’Iran, pays

668
Cengiz Cağla, “Les fondements historiques de l’Etat-nation en Azerbaïdjan”, CEMOTI, N° 31, 2001, p. 107.
669
Horst Wilfried Brands, Aserbaidschanisches Volksleben und modernistische Tendenz in den Schauspielen.
Mirza Feth-‘Ali Ahundzade’s, La Haye, Mouton, 1958.
670
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 27.

233
qu’il chérit. Il rédige l’ensemble de sa poésie lyrique en persan et se fait un apôtre de la
grandeur pré-islamique de l’Iran, qui aurait été saccagée par la conquête arabe. Il place un
énorme espoir en Shah Naser od-Din (1848-1896) qu’il estime capable de lancer les réformes
nécessaires pour redonner à l’Iran sa puissance et sa gloire passées671. Néanmoins son
engagement littéraire pour l’usage d’une langue turque simplifiée contribue à
« l’émancipation de l’Azerbaïdjan russe de la domination culturelle iranienne
pluriséculaire672. »
Son œuvre fondatrice est reprise par une génération d’intellectuels qui forme un
groupe plus intégré et solidaire. Parmi eux se trouvent de nombreux sunnites profitant de leur
nouvel éloignement de la Perse et de la moindre influence du clergé chiite. Ses hommes
espèrent diffuser dans la population les idées dont ils débattent. Le théâtre, que Akhundzade
considérait être un vecteur privilégié de diffusion au sein d’une population analphabète,
devient une institution de la vie culturelle de Bakou grâce aux efforts d’un professeur du
lycée, Hassan Bey Zardabi (1837-1907). Ce fils de mollah, qui ne veut pas s’arrêter là, lance
en 1875 le premier journal en langue turque de Transcaucasie, Ekinci (le laboureur). Le titre
reflète bien l’esprit de la publication qui s’attache à la promotion de Volksgeist de la
communauté turcophone, correspondant à la mode du Narodnik en vigueur à l’époque en
Russie. Sans réussir à trouver une large audience, il donne une image des débats qui agitent
l’intelligentsia musulmane673. La question de la langue est au centre des controverses, le
persan ou une version renouvelée du turc. La question religieuse est aussi largement traitée
avec des attaques récurrentes contre le chiisme : les célébrations de moharram sont par
exemple décrites comme un signe manifeste d’arriération674. Elles sont souvent le fait des
nombreux contributeurs sunnites, et restent assez peu goûtées en Iran. Le journal doit fermer
au bout de deux ans, comme de nombreuses publications analogues en Russie. Trois
périodiques successifs, au tirage limité et publié à Tiflis, le remplacent avant que la presse en
langue turque ne soit censurée : Ziya (L’Aurore, 1879-1881), Ziya-yi Kafkassiya (L’Aurore du
Caucase, 1881-1884) et Keshkul (un type de bol utilisé par les derviches, 1884-1891). Dans ce
dernier apparaît une distinction claire entre l’identité religieuse et nationale : à la question de
la nationalité, il est proposé de répondre « azerbaïdjanais » qui est différencié de Tatar675.

671
Mirza Fath ‘Ali Akhundzadeh, Eserleri, Bakou, Vol. 3, 1963, p. 60.
672
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 28.
673
Akif Shahverdiyev, Azerbayjan Metbuati Tarikhi, Bakou, Tehsil, 2006, p. 15-45.
674
Volker Adam, “Why do they cry? Criticisms of Muharram celebrations in Tsarist and Socialist Azerbaijan”,
in Rainer Bruner, Werner Ende (ed.), The Twelver Shia in Modern Times. Religious Culture & Political History,
Leiden, Brill, 2001, p. 117-122.
675
Akif Shahverdiyev, Azerbayjan Metbuati Tarikhi, op. cit., p. 53-54

234
Cette seconde génération de l’intelligentsia confirme le mouvement d’émancipation de la
Transcaucasie russe de l’espace culturel iranien, dont les bases sont de plus en plus rejetées
pour affirmer une identité turque spécifique, mais encore en pointillé.
Les évènements de janvier 1905 qui font vaciller le régime impérial obligent le Tsar à
une ouverture politique et à relâcher la censure. L’intelligentsia musulmane de Transcaucasie
profite du climat d’ouverture pour se lancer de multiples initiatives qui contribuent à la
diffusion de l’identité turque azerbaïdjanaise. La plus symbolique reste la création de l’opéra
Layla et Majnoun, à partir de l’œuvre poétique de Fuzuli et sur une musique d’ Uzeyir
Hajibeyov (1885-1948). Le premier opéra, créé dans le monde musulman, montre l’intérêt
porté à la culture turque, mais il ne doit pas cacher la professionnalisation des troupes et le
développement des institutions culturelles au début du 20ème siècle, à Bakou676. C’est dans la
presse que la fin de la censure libère le plus d’énergie. Entre 1905 et 1917, 63 journaux et
périodiques sont en circulation à Bakou, qui pour la première fois distancie Kazan en la
matière677. L’offre inégale reflète en partie les affiliations politiques mais aussi le
bouillonnement intellectuel de l’époque. Sharg-e Rus (l’est russe), Hayat (la vie), Taza Hayat
(la nouvelle vie) et Fuyuzat défendent des idées nationalistes et sécularistes. Tekamul
(évolution), Tereggi (progrès), Davet-Koch (L’appel en arménien et en turc) et Hummet (la
volonté) appartiennent à un courant plus proches des idées socialistes, mais tout aussi
sécularistes que les premiers678. Les journaux satiriques rencontrent un vif succès, surtout le
célèbre Mollah Nasreddin, qui a des abonnés de l’Empire ottoman à l’Afghanistan. L’activité
de cette intelligentsia autochtone s’exprimant en turc et le développement d’une presse
moderne liée au développement économique offrent des bases matérielles pour l’implantation
du nationalisme. Dans le dernier quart du 19ème siècle, ces processus sont encore balbutiants et
circonscrits à Tiflis, centre politique et intellectuel de la Transcaucasie. Après 1905, Bakou
devient l’épicentre pour toute une série d’idées nationalistes, libérales ou socialisantes, que
mobiliseront les acteurs politiques par la suite.
La colonisation russe facilite l’émergence d’une intelligentsia qui conçoit une identité
turque spécifique détachée des référents iraniens. Elle est soutenue par une bourgeoisie
autochtone apparue à la faveur du développement économique de la Transcaucasie orientale.

676
Ilham Rehimli, Azerbayjan Teatr Tarikhi, Bakou, Chashioğlu, 2005, p. 101-151.
677
Pour une présentation d’ensemble de la presse voir Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay,
La presse et le mouvement national chez les Musulmans de Russie avant 1920, Paris, Mouton, 1964,
678
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 52.

235
1.2.1.2 Développement économique et diversification sociale
Grâce à la conception d’une identité turque spécifique, l’intelligentsia musulmane de
Transcaucasie ébauche une identité détachée de l’espace culturel iranien. Elle est confortée
par les bouleversements socio-économiques que connaît la région dans la deuxième partie du
19ème siècle. L’exploitation du pétrole transforme Bakou en une ville extrêmement dynamique
vers laquelle se ruent des aventuriers avides de faire fortune comme le veut la légende, mais
où se constitue aussi une bourgeoisie autochtone dynamique. Sans son soutien,
l’embryonnaire intelligentsia musulmane n’aurait pas exercé une influence aussi considérable
sur la société.

1.2.1.2.1 Le développement économique de la Transcaucasie orientale


L’exploitation du pétrole dans la région de Bakou remonte à plus de mille ans. Elle
connaît un saut qualitatif et quantitatif incroyable dans les années 1860, avec la multiplication
des forages dans la péninsule d’Apsheron et la construction de la première raffinerie par des
entrepreneurs russes. Jusqu’en 1872, les Russes maintiennent une sorte de monopole qui
s’achève avec la mise en place d’un système de concessions, très favorable à l’émergence
d’une classe capitaliste dont les investissements deviennent rapidement rentables679. Moins
d’un an après l’entrée en vigueur du nouveau système de concessions, le forage remplace la
vieille technique de creusement de puits, ouvrant la voie au formidable boom qui fait de
Bakou au tournant du siècle, le plus grand centre pétrolier au monde. Ces évolutions légale et
technologique donnent un coup de fouet à la production : elle passe de 14 300 à 70 600 000
barils entre 1883 et 1901.
La croissance économique attire vers Bakou des travailleurs de toute la région : leur
nombre dans le secteur pétrolier passe de 1254 à 27 673 sur la même période680. Les
migrations de travail entraînent une croissance spectaculaire de la ville : sa population est de
14 500 habitants en 1870, elle passe à 111 904 en 1897, et atteint 260 000 en 1917, faisant
d’elle la plus grande ville de Transcaucasie681. Sous l’effet d’une telle croissance, l’espace
urbain s’étend et intègre les villages musulmans environnants. Bakou attire des populations
diverses et devient une ville multiethnique, où cohabitent trois principaux groupes, les

679
John MacKay, “Entrepreneurship and The Emergence of the Russian Petroleum Industry”, Research in
Economic History, A Research Annual, N° 8, 1983, p. 49-51.
680
Tadeusz Swietochowski,, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 22.
681
Anahide Ter Minassian, “La “Belle Epoque” à Bakou”, in Martine Godet (éd.), De Russie et d’ailleurs. Feux
croisés sur l’histoire, Paris, Institut d’études slaves, 1995, p. 364.

236
Arméniens, les Russes et les Tatars682, sans qu’aucun ne se trouve en majorité absolue,
comme le montre le graphique ci-dessous. Les Persans sont les travailleurs saisonniers
iraniens, provenant souvent d’Azerbaïdjan, ils sont majoritairement turcophones. Le restant
est composé de Juifs, Allemands de Russie, Grecs, Occidentaux, Géorgiens, et autres
populations du Caucase.

Répartition de la population à Bakou par groupes ethniques

100%

80%

60%

40%

20%

0%
1897 1903 1913

Russes Arméniens Tatars Persans Autres

1897 1903 1913


Russes 38975 65955 76288
Arméniens 19033 26151 41680
Tatars 33826 44257 45962
Persans 8982 11132 25096
Autres 11088 8381 25646
Total 111904 155876 214672

Evolution de la population de Bakou par groupes ethniques683

Le boom pétrolier tente les investisseurs étrangers qui s’installent à Bakou pour y faire
fortune. Les plus célèbres d’entre eux, les frères Nobel, créent une compagnie qui, en dix ans,
devient la principale entreprise pétrolière. Ils contrôlent près de la moitié de la production et

682
Le terme tatar désignait de manière générique les musulmans russes de langue turque.
683
A partir des données de Audrey L. Altstadt, “Baku: Transformation of a Muslim Town” in Michael Hamm
(ed.), The City in Late Imperial Russia, Bloomington, Indiana University Press, 1986, p.283-318.

237
deviennent les symboles de l’exploitation capitaliste européenne sur le reste du monde. Les
plus sévères concurrents des Nobel sont les Rothschild. En 1883, ils font construire la voie de
chemin de fer Bakou-Batoum, par laquelle transite vers les marchés occidentaux le brut de la
Caspienne. Derrière cette image d’Epinal d’une production pétrolière aux mains des
occidentaux dont la propagande soviétique n’hésitera pas à se servir par la suite, se cache une
réalité plus complexe. Déjà, la présence des occidentaux, en plus d’importants
investissements, facilite le transfert de technologies et l’importation de techniques
managériales modernes, profitables pour le développement d’entreprises locales. Mais surtout
la jeune classe capitaliste qui se développe à Bakou est très diverse. Les Russes et les
Arméniens détiennent la majeure partie des concessions et les plus importantes raffineries684.
Vers 1900, les grandes familles arméniennes possèdent jusqu’à un tiers des entreprises
industrielles de la gubernia de Bakou, alors que les musulmans n’en détiennent que 18%685.
La sous-représentation n’empêche pas certains musulmans de s’enrichir comme les familles
Taqiyev, Naghiyev, Mukhtaerov ou Sultanov.
En plus des entrepreneurs, le secteur industriel attire une armée de travailleurs à
Bakou. Ils y forment une hiérarchie sociale, souvent calquée sur celle des appartenances
ethniques. Les ouvriers russes, souvent transplantés avec femmes et enfants dans le sud de
l’Empire, occupent des postes de contremaître ou de chef d’équipe. Grâce à leur niveau
d’instruction et leurs qualifications, ils constituent le haut du pavé de la classe ouvrière et
forment le véritable prolétariat. Les musulmans, sans qualification, ni instruction, sont
employés pour les tâches les plus difficiles. Ils représentent plus de la moitié des employés du
secteur industriel. Les opportunités de travail offertes par le développement économique
attirent des ruraux qui quittent les campagnes de Transcaucasie pour rejoindre les faubourgs
de Bakou. Aux côtés de ces derniers, se trouvent de nombreux travailleurs saisonniers venus
d’Azerbaïdjan iranien, du Caucase nord ou des régions de la Volga qui connaissent des
conditions encore plus difficiles. Ces derniers forment une sorte de Lumpenproletariat,
méprisé par tous686.
Le formidable développement que connaît la région de Bakou grâce à l’exploitation
pétrolière entraîne une diversification sociale. Loin de se faire à l’avantage des musulmans,
elle ne se fait pas sans eux, comme l’atteste le développement d’une dynamique bourgeoisie
autochtone.

684
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 21.
685
Tadeusz Swietochowski,, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 22-23.
686
Anahide Ter Minassian, “La “Belle Epoque” à Bakou”, in Martine Godet (éd.), De Russie et d’ailleurs. Feux
croisés sur l’histoire, op. cit., p. 366-367.

238
1.2.1.2.2 L’apparition d’une bourgeoisie autochtone
Le Bakou du boom pétrolier est une ville profondément inégalitaire où coexistent des
richesses amassées en un temps record et une misère noire. Cette inégalité recouvre
partiellement des critères ethniques et religieux : les Occidentaux, les Russes et les Arméniens
sont les mieux lotis, tandis que les musulmans restent souvent les plus pauvres, surtout ceux
non originaires de Transcaucasie. Bakou prend alors des airs de ville coloniale : son économie
est basée sur une industrie d’extraction pétrolière en forte expansion, orientée vers les
marchés extérieurs, détenue par des capitaux étrangers et fonctionnant avec une main d’œuvre
non-qualifiée autochtone. Une telle grille de lecture selon laquelle le développement de la
Transcaucasie orientale ne résulterait que la seule classe capitaliste non musulmane, échoue à
analyser l’émergence de mouvements nationaux en Transcaucasie au début du 20ème siècle.
Elle a des similitudes avec l’historiographie soviétique, parfois reprise par des universitaires
occidentaux687, qui interprètent les luttes intercommunautaires selon une logique marxiste en
attribuant un peu rapidement le statut de prolétaire à la population musulmane dans son
ensemble, alors que les Russes et les Arméniens sont décrits en tant que classe bourgeoise.
Ces analyses ont en commun la négation de l’existence d’une bourgeoisie musulmane
autochtone car la production économique est réduite à la seule extraction des hydrocarbures,
largement dominée par les étrangers. Pourtant des musulmans parviennent à s’imposer dans
d’autres secteurs, que la seule, mais très rentable, production pétrolière.
C’est le cas dans le domaine des transports avec la création d’une flotte commerciale
sur la mer Caspienne. Elle utilise la voie fluviale Volga-Baltique pour exporter la production
pétrolière vers les centres de consommation européens. Cette flotte est majoritairement aux
mains des musulmans qui dominent un élément clef de l’économie. La création de la
Transcaucasian Railway, avec des capitaux étrangers, dans les années 1880 concurrence la
voie fluviale Volga-Baltique qui ne dessert plus que les grands pôles industriels russes.
D’autres secteurs de l’économie sont tirés vers le haut, par la demande issue de
l’industrie pétrolière. Là aussi, les musulmans ne sont pas en reste et participent pleinement
au développement. La production de machines-outils et la construction connaissent une forte
croissance en profitant respectivement de la demande issue du secteur des hydrocarbures et de
l’afflux de population. La création d’un système bancaire et financier moderne à Bakou,
offrant un recours aisé à l’emprunt, donne aux entrepreneurs les moyens de diversifier leurs
activités en investissant l’argent rapidement gagné dans le pétrole. Le secteur primaire connaît

687
Ronald G. Suny, Baku Commune, Princeton, Princeton University Press, 1972.

239
d’importantes mutations avec le développement d’une agriculture industrielle autour des
productions de coton, tabac ou vin et l’apparition de la pisciculture. Elles sont rendues
possibles par l’amélioration des réseaux de communication régionaux comme le chemin de
fer, mais aussi les routes. Tout cela favorise des phénomènes de spécialisation régionale688 et
la transformation de Bakou en un centre de production et de consommation majeur, bien relié
à son hinterland. Les progrès dans le domaine agricole conduisent à une alliance de fait entre
la nouvelle bourgeoisie de Bakou et les grands propriétaires terriens, que la valorisation des
terres enrichit. Les années du boom pétrolier sont celles de fortunes rapidement amassées par
des entrepreneurs étrangers, mais aussi de l’apparition d’une bourgeoisie autochtone
dynamique qui sait se positionner en relais, entre une élite capitaliste cosmopolite et le reste
de la population, sans se mettre à dos les élites traditionnelles.
Dans ses analyses sur le nationalisme, Ernest Gellner accorde une place centrale à la
bourgeoisie et au système capitaliste en général689. La bourgeoisie finance et appuie un
système éducatif moderne dont elle a besoin pour recruter des employés de plus en plus
qualifiés. Or le système éducatif est vecteur de la diffusion du nationalisme. Il permet donc sa
diffusion au sein de la population. Le meilleur exemple est Zeynal Abdin Taqiyev (1838-
1921), réputé être un des hommes les plus riches de Transcaucasie. Grâce à une petite
concession pétrolière, ce fils de cordonnier fait fortune, avant d’investir dans le raffinage, puis
de spéculer en bourse et dans le domaine foncier. Bien qu’il soit quasiment illettré, il soutient
financièrement de nombreux projets éducatifs et philanthropiques : écoles, théâtres ou
journaux. Par leur intermédiaire se diffuse en Transcaucasie la conception d’une identité
turque spécifique, développée auparavant par l’intelligentsia. Ses activités philanthropiques ne
s’arrêtent pas aux rives de l’Araxe : il n’hésite pas à financer un journal de référence, publié
en persan à Calcutta, Habl-i matin690. Cet homme d’affaires illustre bien les ambiguïtés de la
définition identitaire en Transcaucasie : il comprend la nécessité de maîtriser les savoirs
modernes par le russe ; il prouve son attachement à sa culture ethnique, en passe de devenir
turque-azerbaïdjanaise ; il manifeste son estime pour la culture persane. Néanmoins par ses
activités philanthropiques en Transcaucasie, il supporte et finance la diffusion des idées de
l’intelligentsia musulmane qui conduisent au détachement de l’espace culturel iranien. Dans
la même veine, on peut citer Murtaz Muhtarov : il possède deux puits de pétrole à Sabunci et

688
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 23.
689
Ernest Gellner, Nations et nationalisme, op. cit.
690
Tadeusz Swietochowski,, Russia and Azerbaijan : a Borderland in Transition, op. cit., p. 23-24.

240
une usine de construction mécanique à Bibi Eibat, tout en soutenant financièrement le journal
nationaliste Tereqqi, qu’il dote d’une nouvelle imprimerie691.
A la fin du 19ème siècle, le développement économique de la Transcaucasie orientale
permet une diversification sociale et l’apparition d’une bourgeoisie musulmane. Cette
dernière soutient la diffusion des idées développées par l’intelligentsia musulmane, largement
influencée par les idées occidentales. Ces idées définissent les contours d’une culture, de plus
en plus éloignée de l’Iran, tant par les langues, le russe et un turc réformé, que par le rapport
au religieux, plus sécularisé. Elle forme l’environnement intellectuel dans lequel évolue des
générations pour lesquelles les idées nouvelles, comme celles de nation, de laïcité ou de
socialisme, représentent le nouvel horizon de la modernité politique.

1.2.1.3 Les organisations politiques des musulmans de Transcaucasie


Dans les premières années du 20ème siècle, la situation économique à Bakou est moins
florissante que dans les années antérieures. Les difficultés exacerbent les tensions ethniques
tandis que le développement des idées révolutionnaires au sein des segments les plus intégrés
du prolétariat est à l’origine d’un climat social tendu. En juillet 1903 et en décembre 1904, les
mots d’ordre de grève générale rassemblent de nombreux ouvriers, qui arrachent le premier
accord social de toute la Russie. Les événements dramatiques de janvier 1905 à Saint
Petersbourg, qui fragilisent irrémédiablement les fondements du système autocratique,
trouvent un large écho en Transcaucasie. Dès février, Bakou est sous le coup de la loi martiale
tandis que la fièvre révolutionnaire gagne rapidement l’ensemble de la région et prend des
formes insurrectionnelles dans les campagnes692. Nicolas 2 décrète la restauration de la vice-
royauté du Caucase, confiée au Comte Vorontsov-Dashkov. Il est chargé « d’établir sans délai
la paix et l’ordre dans le Caucase693. » Dans ce contexte d’insurrection quasi généralisée se
dessine le premier spectre politique de l’Azerbaïdjan moderne, avec ses organisations
libérales, gauchistes et proto nationalistes. La reprise en main par le pouvoir central met en
échec les formations politiques des musulmans de Transcaucasie. Mais elles laissent une trace
profonde sur le nationalisme azerbaïdjanais.

1.2.1.3.1 Echec du libéralisme et l’introuvable panislamisme : l’Ittifaq

691
Alexandre Bennigsen, Chantal Lemercier-Quelquejay, La presse et le mouvement national chez les
Musulmans de Russie avant 1920, op. cit., p. 105 et 109.
692
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 44.
693
Cité par Tadeusz Swietochowski in Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of
National Identity in a Muslim Community, op. cit., 38.

241
L’ouverture politique de 1905 profite d’abord aux forces libérales de Russie qui
aspirent à tempérer l’autocratique régime par l’instauration d’une monarchie parlementaire.
En outre, la censure moins tatillonne donne des ailes aux éditorialistes libéraux pour exprimer
leurs idées. Les élites musulmanes de Russie, majoritairement libérales, réclament aussi un
Parlement et un partage du pouvoir. En août 1905, un congrès des populations musulmanes de
Russie est organisé à Nijni-Novgorod pour porter des revendications communes à tous les
musulmans de Russie. Dirigés par Gasprinski, les congressistes parviennent à un accord qui
prévoit la formation de l’Union des Musulmans de Russie (Rusyanin Moselman Ittifaqi). Ce
parti des élites musulmanes a pour base programmatique l’égalité civile pour tous, des droits
civils individuels et une collaboration avec les formations libérales russes. En janvier 1906, se
réunit un second congrès à Saint Petersbourg, où est discuté la question de l’alliance avec les
Kadets, la principale formation libérale russe694.
La création d’une assemblée représentative (la Douma), où les musulmans ont
l’opportunité d’envoyer des représentants siéger, rend nécessaire une alliance avec un groupe
parlementaire. Malheureusement les députés musulmans de Transcaucasie n’ont que peu de
temps pour siéger à la Douma, avant qu’elle ne soit dissoute par le tsar, après moins de trois
mois d’existence, du 27 avril au 8 juillet 1906. Un mois plus tard est convoqué le troisième
congrès des musulmans de Russie à Nijni-Novgorod, largement dominé par les Tatars de la
Volga et de l’Oural –il n’y a qu’un seul représentant de la Transcaucasie. Le congrès règle la
question de l’alliance avec les libéraux russes, en calquant le programme de l’Ittifaq sur celui
des Kadets, avec quelques ajouts concernant le statut des musulmans, la décentralisation et
l’éducation en langues autres que le russe695. Il doit aussi entériner la création d’un groupe
parlementaire rassemblant les musulmans de Russie. A la seconde Douma ne siègent plus que
quatre députés musulmans de Transcaucasie ; trois rejoignent l’Ittifaq, tandis que Zeynal
Zeynalov devient le chef du Groupe travailliste musulman, composé de six députés696. Cette
scission, due à des positions différentes sur la question agraire, rend caduque l’idée d’une
représentation unie de tous les musulmans de Russie. En plus, l’alliance avec les Kadets se
montre très décevante : les revendications spécifiques des musulmans ne sont pas relayées par
les libéraux russes. Les espoirs d’une défense des intérêts de la communauté musulmane
s’effondrent avec une nouvelle dissolution de la Douma, le 3 juillet 1907. Les nouvelles lois
électorales, qui doivent consacrer une assemblée conservatrice, enfin acceptable par le

694
Ibid., p. 49.
695
Ibid.
696
Ibid. p. 50.

242
régime, limite drastiquement la représentation des musulmans de Transcaucasie ; elle est
réduite à un seul siège. L’Ittifaq, moribond, se saborde en 1908. Plusieurs de ses cadres
partent pour l’Empire ottoman, à l’aube de la Révolution jeune turque.
L’échec de l’Ittifaq est d’abord celui du mouvement libéral dans son ensemble, qui ne
parvient pas à imposer un régime parlementaire au Tsar. Par rapport à notre objet de
recherche, les conséquences de cet échec sont plus profondes que la seule dissolution de
l’Ittifaq. D’une part, le panislamisme subit une cuisante défaite avec le retour de l’autocratie.
Il sort profondément affaibli en Russie, où il ne semble plus avoir qu’un usage rhétorique.
D’autre part, la domination des Tatars de Volga et de l’Oural au sein de l’Ittifaq est mal
acceptée par les musulmans de la Transcaucasie. Ces derniers n’arrivent pas à faire avancer
des demandes spécifiques liées à la situation économique de leur région. Le boom pétrolier
modifie profondément la situation de la Transcaucasie orientale, qui se distingue de plus en
plus des autres régions de l’Empire où vivent d’autres populations musulmanes. Finalement,
les musulmans de Transcaucasie remisent leur rêve d’une communauté de destin avec leurs
coreligionnaires de Russie et doivent apprendre à se dessiner un avenir autonome.

1.2.1.3.2 La gauche nationaliste : l’Hummet


L’Hummet, dont le nom complet signifie Groupe social démocrate musulman, est
fondé par plusieurs membres de l’intelligentsia comme Mohammad Amin Rasoulzadeh,
Sultan Mejid Efendiyev, Mehmed Hajinski697. Le qualificatif musulman, reprenant celui
utilisé par l’administration russe, ne doit pas cacher le sécularisme auquel sont attachés ses
membres. Il est fondé à Bakou en 1904, sous la forme d’un cercle d’étude du marxisme, avant
de se transformer en parti politique en 1906. L’attrait pour le penseur allemand est assez
superficiel : il se limite à un simple attachement aux valeurs issues du marxisme, bien éloigné
d’un respect strict de l’orthodoxie. L’Hummet ne réussit pas à évoluer en une structure
centralisée et reste un regroupement d’individus aux liens lâches, mais motivés par l’action
commune. Jusqu’en 1917, il se maintient sous la forme d’une organisation semi clandestine et
fait office de « branche azerbaïdjanaise informelle du Parti ouvrier social démocrate de
Russie698. » Ses principales activités se trouvent dans les secteurs de la presse et de
l’éducation, conformément à leurs prédécesseurs du renouveau culturel. L’hebdomadaire
Tekamul, qui publie durant quelques mois entre 1906 et 1907 avant sa fermeture par la police,
montre l’idéologie hétéroclite de l’Hummet : dénonciation du colonialisme, défense de

697
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 64.
698
Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, op. cit., p. 235.

243
l’identité nationale, promotion d’une éducation de masse et soutien à la Révolution
constitutionnelle d’Iran699. D’autres publications tentent de briser la censure tsariste dans les
années qui suivent, comme Yoldash (Camarade), Baku Hayati (La vie de Bakou) ou Ari
(l’abeille), mais sans réussir à se maintenir après quelques parutions. Par l’intermédiaire
d’associations éducatives, les membres de l’Hummet veulent aussi diffuser des idées
modernes au sein de la population, principalement urbaine et défavorisée.
Le parti prend une nouvelle dimension lorsqu’il est rejoint par des personnalités
d’envergure comme Meshadi Azizbekov, un ingénieur devenu révolutionnaire de carrière, et
Nariman Narimanov, un homme de théâtre, tous deux membres du Parti ouvrier social
démocrate de Russie, fondé par Lénine en 1903. Avec eux, l’Hummet étend ses activités au-
delà de la presse et des associations éducatives : organisation de grèves et de manifestations
pour réclamer des droits égaux pour tous les habitants de Transcaucasie, pétition pour soutenir
les revendications du mouvement ou rédaction de tracts en langue turque, qui appellent à une
mobilisation nationale et révolutionnaire700.
Dans les années qui précèdent la Première guerre mondiale, l’Hummet échoue à
devenir une force politique avec laquelle il faut véritablement compter en Transcaucasie. Il
reste un phénomène urbain, principalement implanté à Bakou. Son implantation limitée ne
doit pas dissimuler la trace laissée par l’Hummet dans la région. En effet, il est la première
formation à articuler aux idées du mouvement culturel, initié quelques décennies auparavant,
un répertoire d’action modernisé et des références marxistes. Cette inspiration marxiste fait de
l’Hummet la première organisation nationaliste, avec un ancrage à l’extrême gauche.

1.2.1.3.3 Violences interethniques et mobilisation proto-nationalistes : le Difai


Au début, les musulmans de Transcaucasie restent en retrait de la fièvre
révolutionnaire, qui touche plus la minorité russe et la communauté arménienne. Un incident
mineur met le feu aux poudres et enclenche un cycle de violence interethnique. Le 19 février
1905, un petit notable musulman fait assassiner le mari de sa maîtresse, un arménien. Lors de
son arrestation, il tente d’échapper aux forces de l’ordre mais il est abattu par un policier,
d’origine arménienne701. Sa mort déclenche l’ire de milliers de musulmans qui s’en prennent
aux quartiers arméniens de Bakou. Trois jours d’émeutes sanglantes s’en suivent durant

699
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Community, op. cit., p. 53-55.
700
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 65 et Antoine
Constant, L’Azerbaïdjan, op. cit., p. 235.
701
Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, op. cit., p. 227.

244
lesquelles les autorités ne bougent pas. La litanie des horreurs se répand rapidement dans
toute la Transcaucasie, touchant successivement Erevan, le Nakhitchevan, Shusha, Ganja et
jusqu’à Tiflis. Durant ce qui a pu être appelé la première guerre arméno-tatare, sans doute
près de 10 000 personnes trouvent la mort. Le nombre de musulmans décédés doit dépasser de
peu celui des Arméniens702. Ces derniers possèdent une plus grande capcité organisationnelle
grâce à l’efficacité de leurs milices paramilitaires, commandées par des chefs aguerris par les
déjà tragiques expériences dans l’Empire ottoman et organisées au sein du parti nationaliste
Dachnaksutiun (la fédération).
Pour faire face à cette menace, les musulmans créent une organisation politique
clandestine, Difai (la défense), en automne 1905 à Elisavetopol. Le climat de cette ville
provinciale semble plus fertile pour ce type d’organisation que la cosmopolite Bakou, où les
groupes révolutionnaires sont bien implantées. Difai est un produit des affrontements
interethniques mais possède pour principale base idéologique l’anticolonialisme703. Elle
devient la première organisation politique nationaliste du pays et tente de mobiliser non plus
seulement à partir d’une identité religieuse mais aussi ethnique704. Un de ses principaux
leaders, Ahmet Bey Aqaoğlu, s’implique énormément dans la propagande nationaliste : il
tient meeting dans les mosquées afin de conscientiser l’idée nationale, auprès de populations
qui se définissent comme avant tout musulmanes705. Il veille aussi à rappeler à ses auditeurs
qu’avant la venue des Russes, les Arméniens et les Turcs vivaient en paix en
Transcaucasie706. Les colonnes des journaux Hayat et Fuyuzat recèlent de nombreux articles
de soutien à l’organisation Difai. Il y est question de défendre une identité turque et
musulmane, moderne qui devait se protéger de la colonisation russe et de la menace
arménienne707.
Avec l’apaisement des violences interethniques, le Difai perd une partie de sa raison
d’être et se saborde. En dépit de sa courte existence, le Difai sert de première expérience de
mobilisation pour une population, qui n’appartient pas aux milieux urbains ou aux élites
libérales. Avec elle s’est propagée l’idée que l’identité n’est plus seulement basée sur des
critères religieux, mais aussi ethniques. Le principal ressort de la mobilisation est resté

702
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Community, op. cit.,p. 41.
703
Ibid., p. 43.
704
Cengiz Cağla, “Les fondements historiques de l’Etat-nation en Azerbaïdjan”, op. cit., p. 98.
705
Ibid., p. 99-100.
706
Naki Keykurun, Azerbayjan Istiklal mujadelesinin hatirlari, Istanbul, Azerbayjan Genchlik Dernegi, 1964, p.
14.
707
Cengiz Cağla, “Les fondements historiques de l’Etat-nation en Azerbaïdjan”, op. cit., p. 98-99.

245
l’altérité avec les Arméniens, qui occupe une fonction importante dans la diffusion du
nationalisme azerbaïdjanais à de nouveaux groupes sociaux en Transcaucasie. En effet, les
Arméniens et les musulmans sont alors en train de définir des projets nationalistes, qui entrent
en compétition territoriale dans leur objectif commun de se dégager de la tutelle russe. Pour
les nationalistes azerbaïdjanais, les Arméniens sont au service des Russes, tandis que les
Arméniens défendent un projet national plus conforme à la géographie diasporique de leur
peuplement. Les deux communautés créent des mouvements politiques qui poursuivent des
objectifs concurrents. Mais la capacité organisationnelle et la conscience identitaire plus
développées des Arméniens ont longtemps été enviées par les nationalistes azerbaïdjanais qui
se sont définis en grande partie par rapport à cette communauté.
Autant qu’elle marque l’échec du panislamisme, la politisation des musulmans de
Transcaucasie dans les premières années du 20ème siècle entraîne une première diffusion au
sein de la population d’une identité turque spécifique. Elle est conçue par une intelligentsia
musulmane exposée aux idées occidentales par le biais de la colonisation russe, et de plus en
plus détachée de son ancien espace culturel de référence, l’Iran. Le succès de cette entreprise
de construction identitaire n’aurait été possible sans la diversification sociale que connaît la
Transcaucasie orientale, grâce au développement économique. La période soviétique va
permettre de perfectionner et d’enraciner une identité azerbaïdjanaise, au départ élaborée par
l’intelligentsia musulmane de l’époque tsariste.

1.2.2 L’Azerbaïdjan sous domination soviétique


Après son éphémère indépendance de 1918-1920708, la République Démocratique
d’Azerbaïdjan regagne le giron russe dans le cadre de l’Union soviétique. Au départ,
l’Azerbaïdjan est intégré dans une Fédération de Transcaucasie avant de gagner son statut de
République Socialiste Soviétique. Par rapport à la période tsariste et si elle est pensée comme
un détachement de l’espace culturel iranien, la trajectoire de l’Azerbaïdjan ne varie que peu.
Dans un cadre idéologique radicalement différent, le nouveau pouvoir renforce les tendances
identifiées antérieurement. La succession de purges et les politiques volontaires
d’acculturation coupent encore plus l’Azerbaïdjan de son héritage iranien. Au niveau
religieux, l’athéisme militant, s’il n’entraîne pas la disparition des pratiques religieuses,
éloigne encore plus la religion locale du chiisme iranien. In fine, la période soviétique
poursuit et achève le détachement de l’Azerbaïdjan de l’espace iranien, commencé sous la
période tsariste. L’élément spécifique, concernant la période soviétique, est l’enracinement
708
La République Démocratique d’Azerbaïdjan sera traitée par la suite.

246
d’une identité turque spécifique, dont le contenu est précisé. Elle répond à la conception
soviétique des nationalités et forme un corpus complet, devenu la référence légitime. Son
application aura comme conséquence le renforcement de l’identification ethnique dans les
différentes Républiques de la fédération comme l’a montré Yuri Slezkine709 et la production
de ressources symboliques. Celles-ci sont d’abord investies par les institutions communistes,
avant que la dissidence anti-soviétique ne s’en empare. Elles auront donc fait leurs preuves
lorsque les nationalistes azerbaïdjanais d’Iran y puiseront pour leur propre projet politique.

1.2.2.1 La poursuite du double processus de détachement de l’Azerbaïdjan


de l’espace culturel et du champ religieux iraniens
La période soviétique poursuit le double processus de détachement de l’Azerbaïdjan
de l’espace culturel et du champ religieux iraniens. Par l’intermédiaire de purges successives
et de politiques d’acculturation, le pouvoir soviétique efface purement et simplement les
témoignages de l’appartenance antérieure de la Transcaucasie orientale à l’espace iranien.
D’autre part, le champ religieux d’Azerbaïdjan s’intègre de plus en plus dans celui de
l’URSS.

1.2.2.1.1 Purges successives et acculturation


La consolidation du pouvoir soviétique en Transcaucasie passe par la promotion de la
nouvelle société soviétique, relayée par tous les moyens modernes de communication. De
nouveaux journaux qui exaltent le régime soviétique voient le jour. La radio et le télégraphe,
ainsi que les cinémas, théâtres et musées sont nationalisés. La population, surtout russophone,
est la cible de multiples conférences, débats et autres slogans, exaltant les réussites du régime
et instaurant une coupure nette avec le passé pré-soviétique. A l’égard des musulmans, une
politique de cooptation accommodante vise à l’indigénisation des cadres. Avec l’arrivée au
pouvoir de Staline, une politique des nationalités plus répressive la remplace. Elle obéit aux
objectifs soviétiques de modernisation accélérée, qui doivent conduire à une homogénéisation
sociale, répondant aux critères de systématisation communiste. A l’instar des plans
quinquennaux, qui cherchent une augmentation de la production commandée par le haut, le
nouveau pouvoir veut extirper les éléments pré-modernes, encore présents au sein des ethnies
non-russes, pour accélérer le processus historique conduisant à l’homo sovieticus.

709
Yuri Slezkine, “The USSR as a Communal Apartment, or How a Socialist State Promoted Ethnic
Particularism”, Slavic Review, Vol. 53, N° 2, 1994, p. 414-452.

247
L’idéal de rupture que porte le régime est appliqué pratiquement à travers les purges.
Menées à grande échelle, elles instaurent une coupure profonde entre le passé impérial et le
présent soviétique. Le principe en est simple : la destruction ou l’exil de tout opposant
potentiel qui mène à la disparition de tous les individus pouvant représenter une continuité
avec le passé. Leur efficacité est d’autant plus forte qu’elles suivent la période troublée de la
Révolution et de la Guerre civile où une partie déjà importante de la population périt. En
Transcaucasie, l’Azerbaïdjan est la République la moins épargnée par le pouvoir soviétique710
qui fait régner une véritable terreur dans la région. La première purge touche les représentants
locaux dès 1921. Elle est suivie en 1924 par une purge plus importante qui s’en prend aux
supposés anciens sympathisants du Moussavat, le parti politique nationaliste de la République
Démocratique d’Azerbaïdjan. Avec la fin de la NEP, le contrôle de plus en plus étroit exercé
par l’administration soviétique et la collectivisation est de moins en moins accepté dans les
régions reculées de l’Azerbaïdjan. Une nouvelle purge est menée en 1930 qui, au nom de la
dékoulakisation, décime une partie de l’élite locale, accusée de « nationalisme-bourgeois. »
La dernière grande purge de 1937-1938 vise à détruire les dernières élites non asservies à
Moscou. Elle touche massivement les cadres dirigeants du parti communiste, mais aussi les
ingénieurs et contremaîtres d’une économie planifiée, qui a besoin de son quota de
« saboteurs » pour expliquer les retards accumulés dans les objectifs de production711. Cette
purge s’en prend aussi à l’élite intellectuelle. Le poète Ahmed Javad est déporté en Sibérie.
Les intellectuels Hosseyn Javid, Selman Mumtaz et Atababa Musakhanlıconnaissent un sort
similaire après avoir été critiqués dans Bakinskii Rabochii, pour des erreurs idéologiques712.
L’enseignement secondaire et supérieur n’est pas épargné et de nombreux professeurs et
étudiants périssent. Au total, sur une population de 3 200 000, 120 000 personnes auraient
disparu pendant la dernière grande purge713.
Pour une République comme l’Azerbaïdjan, les purges successives sur une période
relativement courte anéantissent les classes instruites. Avec elles disparaissaient les
principales attaches avec les générations antérieures. La mémoire de la période pré-soviétique
se désagrège, emportant avec elles les dernières bribes de l’héritage culturel iranien. Seule la
mémoire de la période soviétique semble rester vivace comme le montre Bruce Grant, à
propos d’une rébellion à Sheki en 1930. Menée par le jeune Mollah Mostafa, petit-fils d’un

710
James Minahan, The Former Soviet Union’s Diverse peoples. Ethnic Diversity within Nations, Santa Monica,
ABC-Clio, 2004, p. 162.
711
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 141-148.
712
Ibid., p. 149.
713
Alexandre Ouralov, Staline au pouvoir, Paris, Les îles d’or, 1951, p. 170.

248
soufi reconnu, Sheikh Ahmed, elle est rapidement matée par le pouvoir. Elle conserve une
certaine aura dans la mémoire locale, associant résistance au joug soviétique et charisme d’un
leader religieux, doté de pouvoirs magiques714.
L’acculturation violente, typique du régime soviétique, est doublée de politiques
éducative et culturelle volontaristes. Les écoles ont pour mission de véhiculer les valeurs de la
nouvelle société, ce que confirme la conférence des syndicats d’enseignement en 1925715. De
grands succès sont obtenus dans l’alphabétisation qui atteint déjà plus de 50% en 1933. Cette
progression est souvent attribuée à l’introduction de l’alphabet latin pour remplacer le script
arabe, peu à même de retranscrire les nombreuses voyelles des langues turques. Cette antienne
de l’Azerbaïdjan, déjà suggérée par Akhundzade et proposée par la République Démocratique
d’Azerbaïdjan, est finalement adoptée le 27 juin 1924. Un congrès de turcologie organisé à
Bakou en février 1926 propose d’étendre la latinisation de l’alphabet aux autres langues
turques de l’URSS. Le choix de Mustafa Kemal d’imposer l’usage de l’alphabet latin en
Turquie en 1928 incite l’URSS à ne pas étendre le script latin de peur d’une influence trop
forte d’Ankara sur ses populations turcophones. En RSS d’Azerbaïdjan comme dans les autres
Républiques, le changement d’alphabet empêche les nouvelles générations d’avoir accès aux
textes plus anciens, ce qui crée une rupture tant avec le monde islamique qu’avec la
production non rééditée. D’autre part, la scolarisation massive et l’allongement des études
propagent l’idéologie du régime au sein des nouvelles générations. Cette propagation apparaît
dans l’introduction de mots russes au détriment du vocabulaire arabo-persan : respublica
remplace jumhuriyet, sovet pour shoura, etc. Les nouvelles générations ne possèdent plus les
outils pour accéder à l’héritage culturel iranien, d’autant plus que le russe devient la langue
dominante.
Fort des succès de la NEP et de la disparition des opposants, Staline décide de jouer la
carte russe, sans pour autant donner une réponse définitive à la question nationale716. Cette
indécision s’illustre dans le choix des langues d’enseignement à l’école : un décret du 13 mars
1938 rend la langue et la littérature russes obligatoires dans toutes les écoles soviétiques non-
russes. De toute manière, ignorer le russe est rédhibitoire pour une carrière et annihile tout
espoir d’ascension sociale. La primauté du russe est réaffirmée avec le nouveau changement
d’alphabet de janvier 1940. Le cyrillique remplace le latin avec quelques légères
modifications entre les différentes Républiques Socialistes Soviétiques. Ce changement doit

714
Bruce Grant, “An Average Azeri Village (1930): Remembering Rebellion in The Caucasus Mountains”,
Slavic Review, Vol. 63, N° 4, 2004, p. 705-731.
715
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 125.
716
Andreas Kappeler, La Russie : Empire multiethnique, op. cit., p. 319-323.

249
faciliter l’apprentissage du russe, mais il réaffirme surtout l’hégémonie culturelle du centre et
la volonté de lutter contre les forces d’attraction, qui pourraient s’exercer aux marges de
l’URSS. Néanmoins le régime n’entreprend pas une russification autoritaire et laisse la
possibilité d’un enseignement des langues autres que le russe717.
La quasi disparition, pendant la guerre civile et les grandes purges, des élites d’avant
la période soviétique et de celles qui participèrent à la Révolution et l’utilisation de nouveaux
alphabets, latin puis cyrillique, interdisent la transmission de larges pans de la culture aux
jeunes générations. Le riche patrimoine hérité de l’appartenance à l’Empire iranien disparaît
peu à peu et irrémédiablement des mémoires.

1.2.2.1.2 L’affaiblissement de l’islam


La sphère religieuse mérite une attention toute particulière. En effet, la confession
constitue un lien puissant, unissant l’Iran à la Transcaucasie orientale. Ce lien avait déjà été
passablement amoindri par la sécularisation de certains segments de la société azerbaïdjanaise
et l’affaiblissement des institutions musulmanes traditionnelles depuis la conquête russe. Le
pouvoir soviétique continue la politique tsariste, mais d’une manière autrement autoritaire que
le précédent régime, qui savait se montrer plus accommodant avec les élites traditionnelles.
La recherche sur l’islam en URSS a longtemps été dominée par la grille de lecture
d’Alexandre Bennigsen. Sa typologie oppose pendant la période soviétique deux types
d’islam : l’un officiel et l’autre souterrain, qu’il qualifie de « parallèle »718. Ce dernier permet
à l’islam de perdurer autour des lieux de pèlerinage et des lieux saints. Les confréries soufies
seraient les principales composantes de cet islam, surtout dans les régions majoritairement
sunnites. Même si cette grille est aujourd’hui partiellement remise en cause par des travaux
plus récents719, elle fournit un cadre d’analyse pour comprendre l’autonomisation de
l’Azerbaïdjan par rapport au champ religieux iranien.
Au départ, les Soviétiques semblent prêts à se montrer aussi accommodants que leurs
prédécesseurs : le Congrès des peuples d’Orient à Bakou a déjà démontré le vif intérêt qu’ils

717
Peter Blitstein, “Nation-Building or Russification? Obligatory Russian Instruction in the Soviet Non-Russian
School”, in Suny, Ronald G., Terry Martin, (ed.), A State of Nation. Empire and Nation-Making in the Age of
Lenin and Stalin,, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 267. p. 253-274.
718
Alexandre Bennigsen, Les musulmans oubliés, l’islam en Union Soviétique, Paris, Maspero 1981.
719
L’exemple le plus probant reste celui du grand savant Muhammadin Hindustani qui a vécu sous le régime
soviétique. Bakhtiyar Babadjanov, Muzaffar Kamilov, “Muhammadjan Hindustani (1892-1989) and the
Beginning of the ‘Great Schism’ Among the Muslims of Uzbekistan”, in Stéphane Dudoignon, Hisao Komatsu,
Islam and Politics in Russia and Central Asia (Early Eighteenth to Late Twentieth Centuries), Londres, Keagan
Paul, 2001, p. 210-219.

250
portent aux populations musulmanes720. Les premières mesures du nouveau pouvoir visent
d’abord à une modernisation des institutions religieuses : expropriation des vaqfs et fermeture
des écoles religieuses au profit de nouvelles institutions. Ces mesures sont bien acceptées par
l’intelligentsia musulmane qui a déjà initié le mouvement de sécularisation de la société.
Ensuite, les pratiques rituelles les plus emblématiques de l’islam sont peu à peu restreintes : le
jeûne de Ramadan est interdit tandis que les processions de flagellants lors des cérémonies de
‘ashura sont critiquées pour leur arriération, avant d’être interdites ; elles continueront à
perdurer dans les régions du sud et dans le Nakhitchevan721.
Avec la consolidation du pouvoir soviétique et l’ascension de Staline à la tête de
l’URSS, un athéisme militant prend le pas sur une gestion plus souple du fait religieux. Il est
synchrone avec celui qui se développe alors dans la Turquie kémaliste ou la Perse de Reza
Shah. Les signes religieux sont peu à peu bannis de l’espace public. Le voile est la cible d’une
campagne pour son éradication, lancée en 1927 dans toute l’URSS. Le 8 mars de l’année
suivante, des femmes enlèvent publiquement leur voile et les brûlent en tas dans plusieurs
villes d’Azerbaïdjan. Des mesures sont prises pour interdire aux femmes voilées l’accès aux
cinémas et aux théâtres, avant une interdiction totale. Habiba Fathi souligne la singularité de
la RSS d’Azerbaïdjan qui est la seule République musulmane à adopter un décret sur
l’abolition du voile722. De nombreuses mosquées sont fermées par les zélateurs athéistes,
d’autant plus zélotes qu’un chef d’accusation récurrent des purges des années 1930, est le
panislamisme, une idéologie réactionnaire à la solde des puissances étrangères. Cet athéisme
militant est porté par le Komsomol et la Société athéiste, qui se trouvent à l’avant-garde d’une
révolution culturelle, visant à imposer une conception rationnelle et scientifique du monde.
Pendant la Seconde guerre mondiale sont créées quatre Directions des Affaires
spirituelles. Elles ressemblent à celles de la période tsariste et montrent la volonté du pouvoir
soviétique de contrôler la part de l’islam que les luttes idéologiques des années 1930 n’ont pas
réussi à éradiquer723. Une Direction est fondée à Bakou, elle obtient compétence pour la
gestion des affaires de tous les chiites soviétiques, mais aussi des sunnites d’Azerbaïdjan,
d’Arménie et de Géorgie. A sa tête le sheikh ul-islam est épaulé par un vice-président sunnite.
Ce virage garantit la survie officielle de l’islam mais n’empêche pas, sous Khrouchtchev, le

720
La publication du journal, Les peuples de l’est, était prévue en russe, turc, arabe et persan. Stephen White,
“Communism and the East: The Baku Congress, 1920”, Slavic Review, Vol. 33, N°3, 1974, p. 504-505.
721
Volker Adam, “Why do they cry? Criticisms of Muharram celebrations in Tsarist and Socialist Azerbaijan”,
op.cit., p. 127-133.
722
Habiba Fathi (éd.), Femmes d’Asie centrale : genre et mutations dans les sociétés musulmanes soviétisées,
Montreuil, Aux lieux d’être, 2007, p. 30.
723
Daniel Brower, Turkistan and the Fate of the Russian Empire, Londres, Routledge Curzon, 2003.

251
retour d’un athéisme militant avec une politique quasi-systématique de fermeture des lieux de
culte. En 1975, il ne reste officiellement que 16 mosquées, dont deux pour les sunnites en
RSS d’Azerbaïdjan724. La mise sous tutelle de l’islam contribue à la perte de crédit du clergé
auprès de la population. Les clercs islamiques ne doivent plus répondre aux argumentaires
sécularistes du pouvoir, décrédibilisant par là même leur fonction. En plus, rien n’est fait pour
améliorer le niveau de connaissances du clergé. Quasiment inexistantes en Azerbaïdjan, à
l’exception des petits cercles informels animés par des autorités religieuses locales, les études
islamiques ne sont autorisées (et donc contrôlées) par le régime qu’en Ouzbékistan, dans les
madrasas de Boukhara et Tachkent, où l’enseignement sunnite est prédominant. L’islam en
RSS d’Azerbaïdjan est totalement coupé des grands centres intellectuels du chiisme d’Iran et
d’Iraq. Par exemple, l’institution de la marja’iyya reste presque inconnue de la population
jusqu’à l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan. Il faut attendre l’arrivée de plusieurs
centaines d’étudiants azerbaïdjanais dans les séminaires de Qom, au début des années 1990,
pour que le concept se diffuse un peu dans la population725. L’exemple de la marja’iyya
montre bien que pendant la période russe puis soviétique l’Azerbaïdjan est resté imperméable
aux évolutions les plus significatives du chiisme des deux derniers siècles. Les dynamiques
religieuses en RSS d’Azerbaïdjan tiennent plus de celles existantes en URSS, que du reste du
monde musulman, et plus particulièrement de l’Iran.
En même temps, dans la sphère privée, « l’islam non seulement continua à exister
mais il réussit à se développer au vu et au su des autorités soviétiques. Faire preuve de foi et
de pratique religieuse était en réalité plus déconsidéré que formellement interdit726. » La
pratique religieuse reste vivace surtout dans les régions les plus reculées du pays. La ferveur
religieuse se manifeste surtout lors des pèlerinages qui se comptent par douzaines dans
l’ensemble de l’Azerbaïdjan727. Ces exemples d’islam parallèle, pour reprendre l’expression
d’Alexandre Bennigsen, doivent rappeler que la religion n’a pas disparu avec la soviétisation
de l’Azerbaïdjan. Par contre, elle s’est profondément différenciée de l’islam iranien.
La domination soviétique sur la Transcaucasie orientale produit des effets similaires à
celle de la Russie tsariste en ce qui concerne le double processus de détachement de la
Transcaucasie orientale de l’espace culturel et du champ religieux iraniens. Il semble atteindre

724
Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, op. cit., p. 315.
725
Bayram Balcı , L’islam chiite en Azerbaïdjan post-soviétique : une recomposition entre influences iraniennes
et dynamiques internes, rapport d’activité IFEA, non publié, mai 2006.
726
Ibid.
727
Bayram Balci, “Between Sunnism and Shiism: Islam in Post Soviet Azerbaijan”, Central Asian Survey, Vol.
23, N° 2, 2004, p. 207-209.

252
un point de non retour avec la formation d’une RSS d’Azerbaïdjan de plus en plus
déconnectée de l’Iran, comme le désire le pouvoir soviétique.

1.2.2.2 La politique des nationalités soviétiques et la création de la RSS


d’Azerbaïdjan
La création de l’URSS constitue une rupture par rapport à la gestion politico-
administrative de la période tsariste. Les dirigeants soviétiques estiment que la doxa marxiste
n’est pas applicable en matière de gestion des minorités de l’Empire. Ils conçoivent un
système complexe dont l’objectif est de désamorcer le potentiel déstabilisateur des groupes
ethniques en leur reconnaissant symboliquement les attributs de la nation et en leur accordant
un territoire. Son application est particulièrement complexe en Transcaucasie, région où
viennent de s’affronter les ambitions des différentes communautés. Elle se fait au profit de la
RSS d’Azerbaïdjan.

1.2.2.2.1 La révision léniniste de la conception marxiste de la nation


Dans la pensée marxiste, la question de la nation est secondaire : elle est liée à la
classe bourgeoise qui l’utilise à son profit pour masquer les antagonismes de classe. Cette
vision est révisée par Lénine728, qui pressent le potentiel révolutionnaire des masses
paysannes et des populations musulmanes dominées au sein de l’Empire. Comme il a su
intégrer l’extrémisme paysan, dédaigné par le marxisme orthodoxe, il adapte le nationalisme
au contexte impérial de la Russie. Lénine reconnaît le droit à l’autodétermination des peuples
qui, malgré leur retard historique, sont capables de participer à l’effort révolutionnaire. Avec
l’avènement de la dictature du prolétariat, ils pourront alors combler leur retard et participer
pleinement au monde socialiste. La reconnaissance des nationalités doit se faire à titre
provisoire car, à terme, le socialisme est appelé à dépasser l’illusion nationaliste inventée par
la bourgeoisie.
La révision du marxisme par Lénine donne les moyens idéologiques aux Bolcheviks
de traiter le problème des minorités. Derrière l’apparente rupture idéologique, il existe une
forte continuité entre les gestions soviétique et tsariste des populations musulmanes. En effet,
les nouveaux dirigeants ont obligation de mettre rapidement en place une stratégie pour le
monde islamique, qui prenne en compte les importants contingents musulmans vivant sur le

728
Vladimir Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Paris, Editions sociales, 1973.

253
territoire soviétique, mais aussi dans les pays frontaliers729. Il faut à tout prix éviter que ces
derniers n’exercent une attraction sur les musulmans soviétiques, ce qui mettrait à mal une
construction impériale, toute juste reconquise après l’épuisante guerre contre les Russes
Blancs. Pour faire face à la difficulté de diffuser la propagande marxiste chez les populations
musulmanes qui y sont rétives, les Bolcheviks jouent la carte de l’ethnicisation de l’identité
des musulmans afin de couper l’herbe sous le pied des partisans du panislamisme730, du
panturquisme731 mais aussi d’un communisme autonome732.

1.2.2.1.2 La politique des nationalités soviétiques


A partir de cette révision du marxisme imposée par des impératifs stratégiques, est
conçue une politique des nationalités qui repose, selon Olivier Roy733, sur trois composantes :
- un corpus théorique élaboré par Staline et basé sur des concepts d’anthropologie du
19ème siècle, adaptés aux exigences idéologiques du marxisme
- une classification administrative basée sur des critères linguistiques et territoriaux
- une pratique des découpages territoriaux répondant à des objectifs géopolitiques,
bien plus qu’aux critères théoriques cités ci-dessus.
Joseph Staline pose les bases du corpus théorique, dans Le Marxisme et la question
nationale, publié en 1913. Il s’appuie sur deux traditions conceptuelles aux origines très
différentes qui sont croisées. La première provient de la définition de la nation forgée par le
mouvement romantique allemand dans la première moitié du 19ème siècle. La seconde est une
adaptation simplifiée de la vision téléologique de l’histoire de Karl Marx, perçue comme une
succession des modes de production correspondant à un stade de développement historique
plus ou moins avancé. Ce croisement donne naissance à une définition compréhensive
intégrant toute une série de faits aussi bien matériels et objectifs que spirituels et subjectifs,
dont une combinaison particulière a pour équivalent une nation spécifique. Pour Joseph
Staline, le peuple est « une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de
territoire, de vie économique et de formation psychique se traduisant par l’unité de culture734.
» Adapté à la matrice historique marxiste, le peuple devient une entité permanente qui
729
Alexandre Bennigsen, Paul B. Henze, George K. Tanham, Enders Wimbush, Soviet Strategy and Islam,
London, MacMillan, 1989.
730
C’est le cas du mouvement basmachi, Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale, ou la fabrication des nations,
op. cit., p. 87-91.
731
C’est le cas du mouvement armé d’Enver Pacha en Asie centrale, Tekin Erer, Enver Pasha’nı n Turkistan
Kurtulush Savashı , Istanbul, Mayatash Yay., 1971.
732
C’est le cas de la tentative de Sultan Galiev de promouvoir un parti communiste autonome. Alexandre
Bennigsen, Sultan Galiev, le père de la révolution tiers-mondiste, Paris, Fayard, 1986.
733
Olivier Roy, La Nouvelle Asie Centrale, ou la fabrication des nations, op. cit., p. 108.
734
Joseph Staline, Le marxisme et la question nationale, Paris, Editions sociales, 1953, p. 33.

254
traverse différents modes de production correspondant à différentes formes d’organisations
politiques. De la tribu, mode d’organisation politique primitif coïncidant avec une économie
agropastorale plus ou moins nomadisée, le peuple évolue vers la nation, correspondant au
mode de production capitaliste. A terme, l’ensemble des peuples d’URSS fusionnera en une
formation ethnique soviétique correspondant à la société socialiste. Assez paradoxalement, la
définition de l’ethnie issue de la doctrine stalinienne fait conjointement appel à l’immanence
et à l’évolution, une évolution fonctionnant par paliers successifs.
Une fois cette théorie échafaudée, il est nécessaire de déterminer l’invariant qui
permettait à un peuple de conserver son unité à travers l’histoire afin de produire une
classification des différentes ethnies. Pour Staline et d’après le modèle allemand du Volk, cet
invariant est la langue. A partir de ce corpus idéologique, les savants soviétiques produisent
un travail important en linguistique et en ethnogénèse. Il se traduit par l’établissement d’une
généalogie propre à chaque ethnie, établie en Union soviétique. Elle permet de déterminer à
quel moment et à quel endroit une ethnie est apparue. Grâce à cette perception immanente de
l’ethnie, il devient possible de délimiter un territoire où serait implantée de manière
permanente l’ethnie en question. La reconstruction, où l’on part du découpage ethnique
contemporain pour l’expliquer par l’histoire, est purement téléologique : le travail
d’ethnogénèse n’est pas pertinent pour délimiter, mais pour légitimer la géographie ethnique.
En fait, un seul critère objectif est utilisé : la langue. Il faut alors appeler en renfort la
linguistique pour épauler l’idéologie. La discipline scientifique consiste plus en la
formalisation et en la classification des langues selon des critères administratifs qu’en un
véritable relevé des différents usages d’une langue. En effet, il est d'abord question de donner
un statut à une langue (parlée, écrite ou littéraire) qui corresponde à un niveau de
développement historique, conforme à la vulgate marxiste et à un certain niveau de découpage
administratif.
Du corpus théorique découle un découpage administratif très particulier, basé sur des
critères linguistiques et territoriaux issus de l’ethnogénèse. Les ethnies, qui sont arrivées au
stade de nation, propre au mode de production capitaliste et auquel correspond une langue
littéraire, se voient attribuées le statut de République Socialiste Soviétique, puis, par ordre
décroissant d’avancement dans le développement historique, les statuts de république
autonome, région autonome et territoire national. La République Socialiste Soviétique
possède tous les attributs d’un Etat indépendant : une langue nationale, un drapeau, un hymne
national, un Chef de l’Etat, un parti communiste national, un Ministère des Affaires
étrangères, une académie des sciences, une université en langue nationale, etc. La République

255
autonome obtenait seulement une langue nationale ; son parti communiste n’est qu’une
branche de celui de République Socialiste Soviétique dont elle dépend à l’instar de son
académie des sciences. La région autonome et le territoire national ne disposent que d’un
soviet autonome. En Transcaucasie, Moscou trouve un lieu favorable à une application
sophistiquée de sa politique des nationalités.

1.2.2.1.3 L’application de la politique des nationalités en Transcaucasie


En Transcaucasie, l’accession à l’indépendance des Républiques d’Arménie,
d’Azerbaïdjan et de Géorgie entre 1918 et 1920 complique la donne. Elles viennent de
montrer que des mouvements nationalistes sont capables d’y prospérer, mais aussi de s’y
affronter. En dépit de la nécessité de leur accorder un statut élevé dans la hiérarchie des
nationalités, le Bureau des affaires caucasiennes demande qu’une union fédérative de
Transcaucasie soit créée, afin de favoriser l’intégration régionale. Elle dure jusqu’en 1936
lorsqu’est promulguée la nouvelle Constitution. Elle entérine la disparition de la Fédération
transcaucasienne et promeut trois composantes au statut de République Socialiste Soviétique,
constitutive de la nouvelle fédération que devenait l’URSS. L’Azerbaïdjan se voit donc
attribuer le statut de République Socialiste Soviétique tandis que celui de nation est donné à
l’ethnie azérie qui la peuple, dont la langue est l’azéri. Le raffinement administratif soviétique
ne s’arrête pas à cette reconnaissance tardive, comme en atteste le rattachement à
l’Azerbaïdjan du Nakhitchevan avec le statut de République autonome et cela sans continuité
territoriale, et du Nagorno-Karabagh en tant que Région autonome.
Ne voir qu’aberration bureaucratique dans un découpage administratif aussi farfelu
serait particulièrement naïf. Il suit une double logique stratégique. Le premier objectif est
d’arrimer définitivement les populations périphériques en les ancrant dans des territoires
dépendants de Moscou, tout en évitant scrupuleusement de créer des entités viables qui
puissent un jour demander leur autonomie. La RSS d’Azerbaïdjan tire avantage de la situation
régionale. Une fois engagée la normalisation des relations entre la Turquie kémaliste et les
Bolcheviks, ces derniers accèdent à l’insistante demande d’Ankara d’avoir une frontière
commune avec l’Azerbaïdjan. Une disposition du Traité d’amitié de Moscou, signé en mars
1921, prévoit que le Nakhitchevan soit séparé de l’Arménie soviétique et obtienne un statut
d’autonomie régionale, sous la juridiction de l’Azerbaïdjan. Le Traité de Kars, d’octobre
1921, signé entre Ankara et les Républiques soviétiques d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de
Géorgie, confirme le statut du Nakhitchevan. Une fois créée l’Union soviétique en 1922, le
Nakhitchevan obtient le statut de République autonome. Concernant le Nagorno-Karabakh,

256
l’idée est d’entériner le statu quo obtenu après le départ des forces arméniennes, afin d’éviter
toute nouvelle effusion de sang entre Arméniens et musulmans. Un compromis est obtenu
après deux ans de longues tractations, où sont mis en balance la composition majoritairement
arménienne de la région et son intégration géographique et économique à l’Azerbaïdjan. Le 7
juillet 1923 est signé le décret entérinant la création du Nagorno-Karabakh en tant que Région
autonome735. Ce découpage byzantin de la Transcaucasie rend difficilement viable toute
autonomie des territoires qui la composent. Il offre aussi les prétextes pour de futures disputes
entre les groupes ethniques, que seul Moscou pourrait être en mesure d’arbitrer, voire
d’instrumentaliser.
Le deuxième élément qui entre en jeu répond aux contraintes de l’environnement
externe de l’URSS. Ces contraintes favorisent encore la RSS d’Azerbaïdjan, selon le principe
de la double tête de pont736. Il consiste à favoriser les peuples d’URSS avec un peuplement
transfrontalier afin de donner à Moscou un levier d’action sur ses voisins. En Transcaucasie,
l’Azerbaïdjan est favorisé du fait de l’importante communauté turque établie en Iran, d’autant
plus que le Congrès des Peuples de l’Est, tenu à Bakou en 1920, laisse présager d’un
engagement important des soviétiques pour exporter la révolution en Asie. Le principe de la
double tête de pont peut devenir un puissant levier aux mains de Moscou pour déstabiliser un
pays comme l’Iran.
Grâce à leur révision de la pensée marxiste, les dirigeants soviétiques mènent une
politique des nationalités qui traite le problème des minorités, en les reconnaissant
administrativement à partir de critères linguistiques et territoriaux. Appliquée en
Transcaucasie, elle hisse l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie au sommet de la hiérarchie :
elles se voient toutes trois conférer le statut de République fédérée et tous les attributs
institutionnels de la nation. La RSS d’Azerbaïdjan devient l’espace de concentration des
ressources symboliques ayant trait à la nationalité azérie.

1.2.2.3 La RSS d’Azerbaïdjan : l’espace privilégiée d’expression de


l’identité nationale azérie
Après la mort de Staline, le pouvoir central adopte une position plus conciliante vis-à-
vis des Républiques de l’Union. Sous Leonid Brejnev, les Républiques musulmanes de
l’URSS sont choyées par Moscou, elles qui représentent la vitrine du régime pour promouvoir
735
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 125-128 et
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 105-107.
736
Ronald Wixman, “Applied Soviet National Policy: a Suggested Rationale”, in Chantal Lemercier-Quelquejay,
Gilles Veinstein, Enders Wimbush (éd.), Passé turco-tatar, Présent soviétique, op. cit., p. 449-468.

257
son image dans le tiers-monde. Dans ce contexte favorable, la politique des nationalités
reprend une forme proche de celle des années 1920, confortant les nations reconnues
administrativement, en leur accordant un contenu. Elle a d’abord pour but de pousser les
musulmans d’URSS à prêter allégeance à une nation, dénuée de contenu politique, mais pas
de territoire.

1.2.2.3.1 L’investissement du pouvoir soviétique dans l’ethnicité


Dans sa gestion des minorités le pouvoir soviétique a l’avantage d’avoir brisé une
partie importante de la mémoire pré-soviétique grâce à des purges massives et une
acculturation forcée. En RSS d’Azerbaïdjan, il possède une large marge de manœuvre pour
définir une nation, tout en évitant soigneusement de lui donner un contenu politique. La
politique d’ethnicisation de l’identité des musulmans a pour fonction de prévenir
d’éventuelles allégeances à d’autres communautés. Elle fonctionne sur deux registres.
Le premier relativement classique consiste en la folklorisation des pratiques
traditionnelles pour les contrôler et leur retirer leur potentiel mobilisateur. La méthode la plus
emblématique est le soutien aux groupes de musique et de danse folkloriques. Censés être les
conservatoires vivants des traditions du pays, ils se produisent dans des manifestations
spécifiques, mais aussi lors de cérémonies officielles. Ils sont regroupés dans des associations
comme l’Union des musiciens de la RSS d’Azerbaïdjan. Le pouvoir soviétique s’intéresse
aussi des formes d’expression nouvelles, qui s’inspirent du folklore traditionnel tout en
respectant le canon soviétique. Dès 1934 est ouvert à Bakou un studio de dessins animés qui
produit des films sur les thèmes des contes et légendes célèbres en Azerbaïdjan737. Il facilite la
transmission aux plus jeunes générations d’un patrimoine culturel dont le contenu est
strictement contrôlé par le pouvoir, conformément aux principes de l’orthodoxie marxiste-
léniniste. Les légendes locales sont aussi transposées dans les formes d’expression artistique
les plus prestigieuses, comme l’opéra. C’est le cas de l’épopée Koroğlu qui est montée à
l’opéra de Bakou par Uzeyir Hajibeyov, en 1934. Dans sa thèse sur Koroğlu, Laure Mélikoff-
Sayar montre qu’il existe des formes de continuité entre les thèmes traditionnels et
soviétiques. Son étude souligne l’évolution progressive du héros qui s’enrichit d’une nouvelle
éthique sociale soviétique, mais conserve les qualités qui lui sont traditionnellement
attribuées738.

737
Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, op. cit., p. 292.
738
Laure Mélikoff-Sayar, De la légende épique à l’opéra : évolution du thème de Köroğlu en Azerbaïdjan
soviétique, Thèse, INALCO, 1979.

258
Le second registre, plus spécifique à l’URSS, résulte de la politique des nationalités.
Pour chacune, il faut répertorier l’ensemble des attributs constitutifs et spécifiques. Or, ayant
attribué une République Socialiste Soviétique à l’Azerbaïdjan, le pouvoir soviétique n’a
d’autre choix que de reconnaître le statut de nation à sa population linguistiquement
majoritaire, les Azéris, et d’en répertorier tous les attributs constitutifs et spécifiques. Une
armée de savants, linguistes, ethnographes, géographes, historiens est lancée à l’assaut de
l’Azerbaïdjan. Elle produit une quantité impressionnante de savoir dans tous les domaines qui
précisent et détaillent les caractéristiques des Azéris en tant que nationalité soviétique. Malgré
la qualité et la quantité de la collecte, ce savoir répond à des impératifs tant idéologiques que
politiques. Ses implications sont nombreuses et c’est dans le domaine historique qu’elles sont
le plus importantes quant à notre objet. En accord avec les nouvelles orientations de l’Institut
oriental de l’Académie des Sciences de l’URSS, l’Institut d’Histoire de l’Académie des
Sciences de la RSS d’Azerbaïdjan mène à bien le vaste projet d’une Histoire de
l’Azerbaïdjan739. Le territoire étudié correspond aux frontières de la République, alors que cet
espace n’a que peu de pertinence historique à l’exception du 20ème siècle. La question
essentielle de l’origine des Azéris est traitée dans le premier chapitre qui présente les Mèdes
Atropatène comme le noyau de la future nation azérie, apparue entre le 4ème siècle avant JC et
le 2ème siècle de notre ère. Ensuite, est décrite la turcification, qui a lieu entre le 4ème au 6ème
siècle, c’est-à-dire près de six siècles avant les grandes migrations turques vers le plateau
iranien. L’islamisation de la région est censée avoir favorisé le développement de la nation,
même si la population s’y est fermement opposée. Ces thèses, très respectueuses du corpus
théorique stalinien de la nation, sont restées fondatrices d’une conception de l’histoire, qui
marque profondément l’Azerbaïdjan soviétique. Le territoire de la RSS d’Azerbaïdjan devient
l’espace privilégié d’expression de la nationalité azérie du fait de sa permanence à travers les
âges. Le pouvoir soviétique doit y établir les marqueurs et les références propres à cette
nationalité pour mieux justifier son existence aujourd’hui.
La continuité peut aussi servir de soubassement idéologique pour interpréter la
présence russe comme une occupation de l’Azerbaïdjan et non une conquête de provinces
iraniennes. Et si elle est reproduite dans le cas iranien, comme une occupation persane de
l’Azerbaïdjan.

1.2.2.3.2 Le contenu politique donné à la nation azérie


Malgré l’ambition soviétique de dépolitisation des appartenances, la nation constitue
739
Azerbayjan tarikhi, Vol. 3, Bakou, Elm, 1958-1962.

259
une ressource symbolique que mobilisent des acteurs politiques. Au cours des années 1960 et
1970, l’Union des écrivains de la RSS d’Azerbaïdjan et d’autres groupes d’intellectuels
défendent la culture nationale à coup de poésies traditionnelles, ashug, ou en publiant des
dictionnaires et autres sommes philologiques740. Quelques personnalités dissidentes sont
actives dans ces groupes d’intellectuels, comme Aboulfaz Elchibey (1938-2000) futur
Président de le République d'Azerbaïdjan - il est emprisonné en 1975 pour propagande
nationaliste. Mais comme le montre Thornike Gordadze dans le cas de la Géorgie, ce sont les
élites politiques et intellectuelles communistes qui jouent le rôle majeur dans la formation de
l'imaginaire et de l'espace national741. C’est le cas d’un apparatchik comme Heydar Aliyev. A
son instigation le corps du dramaturge Hosseyn Javid, mort en 1937 dans un camp lors des
grandes purges staliniennes, est rapatrié en RSS d’Azerbaïdjan pour être enterré sur sa terre
natale742.
Dans le domaine historique apparaissent les nouveautés les plus significatives, eu
égard à notre objet. L’histoire de l’Albanie caucasienne commence à susciter un intérêt chez
les chercheurs, notamment les périodes où apparaissent des entités indépendantes comme
celles des Shirvanshah743. Les Safavides ne sont pas oubliés : ils sont présentés comme
l’apogée de l’histoire de l’Azerbaïdjan744. Dans l’historiographie produite en RSS
d’Azerbaïdjan, ils appartiennent à l’histoire de l’Azerbaïdjan et non à celle de l’Iran, sous le
nom de l’Etat safavide (Safavid Dovlati)745. Cette historiographie se poursuit après
l'indépendance comme dans l'histoire de l'Azerbaïdjan de Suleyman Eylarlı,où l'auteur réussit
le tour de force d’un chapitre de près de soixante pages consacré aux Safavides, sans citer une
seule fois le terme Iran746. Plusieurs romans historiques publiés au début des années 1980
adoptent un point de vue similaire : Baku 1501 d’Aziza Ja’farzade, Kı
zılbashlar d’Alisa Nijat
et Khudafarin Korpusu de Farman Karimzade.
Le cas le plus intéressant est celui de Babak puisqu’il sera présenté comme un héros
légendaire par les nationalistes azerbaïdjanais d’Iran à partir de la fin des années 1990. Dans

740
Ibid., p. 67.
741
Thornike Gordadze, Formation socio-historique de la nation géorgienne. Le legs des identités pré-modernes,
les idéologies et acteurs nationalistes, Thèse, IEP Paris, 2006.
742
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 67.
743
Sara Ashurbeyli, Gosurdatsvo Shirvanshakhov, Bakou, Elm, 1983.
744
Oktay Efendiyev, Obrazovanie azerbaidzhanskogo gosudarstva Sefidov v nachale XVI v., Bakou, Elm, 1963.
745
Au Musée d'Histoire de Ganja, la section sur la période Safavide est illustrée par une carte présentant l'Iran
safavide, comme l'Azerbaïdjan au temps de l'Etat Safavide, Ganja, janvier 2008.
746
Suleyman Eylarli, Azerbayjan Tarikhi, Bakou, Azerbayjan Neshriyyati, 1996, p. 364-424.

260
les années 1960, des historiens se penchent sur la révolte de Babak747. Il a pris la tête de la
rébellion des Khoramdini contre la conquête de l’Iran par les califes arabes. Il rejette la
religion des envahisseurs et se bat pendant près de vingt ans, avant d’être écrasé en 837. Sa
résistance héroïque se déroule principalement sur le territoire actuel de l’Azerbaïdjan
iranien748. Dans l’encyclopédie soviétique d’Azerbaïdjan, Babak est présenté comme celui qui
« a mené la lutte du peuple azerbaïdjanais contre l’islam, l’esclavage arabe et la tyrannie
féodale749. » La carte suivante est une bonne illustration cartographique de ces prétentions
réactualisées, mais cette fois après l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan pour le cas
du mouvement de Babak Khoramdini. Elle montre toute l’ambiguïté du concept géographique
d’Azerbaïdjan qui reste à géométrie variable et peut parfaitement servir pour baser des
prétentions territoriales sur le territoire iranien.

747
Ziya Buniatov, Azerbayjan VII-IX Eserlerde, Baku, Elm, 1989. La version en russe de cet ouvrage date de
1965.
748
G. H Yussofi, “Babak Korrami”, Encyclopedia Iranica, New York, Columbia University, 1985, p. 299-307.
749
Babek Harekati, Azerbayjan Soviet Ensiklopediasi, Baku, Elm, 1976, p. 522-523

261
Le mouvement des Khorramdini 8ème et 9ème siècle d’après les cartes de l’atlas historiques
d’Azerbaïdjan, publié en 1994750

Avec l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir et la mise en place des politiques de Glasnost


et de Perestroïka, la liberté d’expression se développe en URSS, ouvrant des espaces pour
critiquer le régime. En RSS d’Azerbaïdjan, les débats sur l’identité nationale sortent des
cercles intellectuels et littéraires pour se diffuser dans la population. A partir de 1986,
différentes organisations apparaissent, bien qu’il soit encore impossible d’obtenir un statut
officiel avant 1988, date de la mise en œuvre effective des mesures issues de la Glasnost. Les
organisations751 rassemblent des intellectuels, qui dès les années 1960 se sont intéressées à la

750
http://www.azerbaijan.az/_History/_HistoricalMaps/historicalMaps_01_a.html
751
Parmi ces organisations, on peut citer : le centre des Arts de Bakou, fondé en 1986 ; Yurd, créé en 1987 dont
l’objectif est la préservation du patrimoine architectural national ; Chanlibel, fondé en 1987, qui travaillait sur
l’histoire de l’Azerbaïdjan.

262
culture et à l’histoire de l’Azerbaïdjan. Elles donnent un contenu de plus en plus politique aux
travaux des intellectuels. L’historiographie soviétique est de plus en plus critiquée : l’union
volontaire de l’Azerbaïdjan à l’Union soviétique se transforme en une conquête de
l’Azerbaïdjan ; le parti Moussavat n’est plus le parti nationaliste-bourgeois qui confisque la
révolution communiste, mais l’avant-garde de la nation ; l’éphémère République
Démocratique d’Azerbaïdjan devient synonyme de la libération du pays 752. De manière
intéressante, le débat sur l’alphabet le plus apte à transcrire la langue turque d’Azerbaïdjan
refait surface. Certains, comme Aziz Mirakhmedov, se font les avocats d’un retour à la
transcription en caractères arabes afin de faciliter les échanges avec les autres musulmans.
D’autres, comme Ziya Buniatov, sont partisans d’un retour à l’alphabet latin753. Le pouvoir
soviétique n’est plus seul à définir le contenu de la nation azérie : les thèses officielles sont
réactualisées et les vieux débats relancés. L’enjeu est bien de donner un contenu politique à la
nation azérie en réactivant les thèses déjà mises en avant les années 1920, d’une identité
turque spécifique en Transcaucasie orientale, sans pour autant renier l’immense travail produit
à l’époque soviétique.
Loin de consacrer une identité post-nationale soviétique, la période communiste fait de
la RSS d’Azerbaïdjan l’espace privilégié d’expression d’une identité nationale azérie. Moscou
échoue dans l’invention d’un homo sovieticus qui ne reste qu’à l’état d’incantation. Mais il
réussit à donner un formidable effet de réalité à des nations qui en avaient peu. En effet,
accorder le statut de République Socialiste Soviétique à l’Azerbaïdjan nécessite de parer la
nation azérie de tous les attributs et symboles d’une authentique nation. L’opération doit
rester sous contrôle : avant que ne soient définis les attributs et les symboles, les Soviétiques
n’hésitent pas à mener une politique d’acculturation systématique. Une de ses conséquences
est de poursuivre le double processus de détachement de la RSS d’Azerbaïdjan de l’espace
culturel et du champ religieux iraniens et donc de différenciation entre la RSS d’Azerbaïdjan
et l’Azerbaïdjan iranien. L’autre est d’accumuler tout un ensemble de ressources symboliques
que pourront mobiliser, plus tard en Iran, les nationalistes azerbaïdjanais.

1.2.3 La confirmation dans l’Etat­nation


L’identité nationale, développée en Transcaucasie orientale pour distinguer les
musulmans turcophones, trouve une formulation canonique avec l’apparition d’un Etat, la
République d’Azerbaïdjan. Elle obtient par deux fois l’indépendance, en 1918 et en 1991, aux

752
Nasib Nasibzade, Azerbayjan Demokratik Republikasi, Baku, Elm, 1990.
753
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 124-125.

263
dépens des empires russe puis soviétique. Ce double précédent historique produit un effet de
réalité sur l’Azerbaïdjan en tant qu’entité nationale, qui a des conséquences sur l’Iran.
D’abord elle implique un dédoublement du concept géographique d’Azerbaïdjan, qui ne
recouvre plus seulement la province du nord-ouest de l’Iran, mais aussi la Transcaucasie
orientale. Ensuite avec l’apparition d’un Etat azerbaïdjanais indépendant apparaît toute une
série de mesures pour définir une nation azerbaïdjanaise correspondante. Enfin les
dynamiques d’accession à l’indépendance deviennent des éléments d’interprétation du devenir
de la nation azerbaïdjanaise.

1.2.3.1 Le dédoublement du concept géographique d’Azerbaïdjan


L’indépendance, qu’acquiert par deux fois la République d’Azerbaïdjan, constitue un
précédent historique. L’affirmation de l’existence d’un Etat souverain et d’une nation
azerbaïdjanaise en Transcaucasie orientale ne peut qu’avoir des conséquences sur l’Iran et
plus particulièrement l’Azerbaïdjan iranien. Elles interviennent à un double niveau : d’abord
l’apparition d’un Etat indépendant, qui prend le nom d’Azerbaïdjan, soit le même que celui
d’une province iranienne ; ensuite ce nouvel Etat est créé au nom d’une nation qui, sans être
exclusivement composée des musulmans turcophones de Transcaucasie, est censée les
rassembler.
Il est possible de gloser sur le nom que prend la République qui se crée en
Transcaucasie orientale à la faveur de la désintégration de l’empire des Tsars, puis de la
fédération de Transcaucasie. Le terme Azerbaïdjan ne semble pas nécessairement le plus
approprié comme l’explique Shireen Hunter : « Toutes les preuves historiques indiquent
qu’en tant qu’entité territoriale et politique, il n’y a toujours eu qu’un seul Azerbaïdjan, et
c’est l’Azerbaïdjan iranien. C’est seulement en 1918, lorsque le gouvernement moussavatiste
fut établi sur les rives nord de l’Araxe, avec l’aide de l’Armée ottomane commandée par Nuri
Pasha, que ces terres furent appelées Azerbaïdjan. A cette époque, le gouvernement iranien
était trop faible et l’Iran sous occupation militaire étrangère. C’est pourquoi il était dans
l’incapacité d’empêcher l’utilisation du nom Azerbaïdjan par la nouvelle république, malgré
de légères protestations du gouvernement iranien754. » La négation de la légitimité historique
du nom Azerbaïdjan pour la République Démocratique d’Azerbaïdjan est courante et
historiquement fondée.

754
Shireen T. Hunter, “Greater Azerbaijan: Myth or Reality?”, in Mohammad Reza Djalili (éd.), Le Caucase
postsoviétique : la transition dans le conflit, Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 125-126.

264
Il est vrai que les fondateurs de la République Démocratique d’Azerbaïdjan doivent
parer au plus pressé. Dans les mois qui suivent la Révolution d’Octobre, l’avenir de la Russie
semble soumis aux pires incertitudes et la menace d’une guerre civile se précise. La
Transcaucasie n’est pas épargnée. Dans ce contexte tourmenté, l’indépendance paraît être le
seul moyen d’éviter qu’un conflit généralisé n’embrase toute la région. Les Géorgiens sont les
premiers à la déclarer le 26 mai 1918. Ils sont suivis, un peu précipitamment et deux jours
plus tard, par l’Azerbaïdjan et l’Arménie. La proclamation de la République Démocratique
d’Azerbaïdjan, inspirée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, stipule :

1. L’Azerbaïdjan est un Etat souverain, constitué du sud et de l’est de la Transcaucasie et sous l’autorité du
peuple azerbaïdjanais.
2. Le type de gouvernement de l’Etat indépendant azerbaïdjanais doit être une république démocratique.
3. La République Démocratique d’Azerbaïdjan est déterminée à établir des relations amicales avec tous, en
particulier avec les Etats et les nations qui lui sont voisins755.

La République Démocratique d’Azerbaïdjan est souveraine sur un territoire qui apparaît dans
les représentations géographiques que font circuler les représentants de la République au
Congrès de Versailles, où ils tentent de défendre les intérêts d’un Etat encore méconnu. Dès
lors, il existe géographiquement un deuxième Azerbaïdjan en Transcaucasie, en plus de la
grande province du nord-ouest de l’Iran.

755
Traduit par Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: a Borderland in Transition, op. cit., p. 68.

265
Carte de la République d’Azerbaïdjan produite
pour la Revue du monde musulman en 1919756

Les gouvernants iraniens voient d’un mauvais œil la création de la République


Démocratique d’Azerbaïdjan, épaulée par son allié ottoman, dont les ambitions sur
l’Azerbaïdjan iranien sont déjà connues. Au départ, elle perçoit l’occasion de récupérer les
provinces conquises par la Russie au 19ème siècle. Incapable de le faire par les armes, Téhéran
essaie de gagner le soutien de grandes puissances à la Conférence de Versailles, mais sans
rencontrer le succès757. Pour la Grande Bretagne, dont l’influence en Perse est alors à son
apogée, la création de la République Démocratique d’Azerbaïdjan est un moyen d’affaiblir
Moscou et de mettre la main sur les riches gisements en hydrocarbure ; il faut la préserver. Ne
revendiquant aucun territoire au sud de la rivière Araxe et consciente de sa faible marge de
manœuvre, le gouvernement de la République fait le choix de l’appellation Azerbaïdjan

756
Anon., “La première République musulmane : l’Azerbaïdjan”, Revue du monde musulman, Vol. 36, 1918-
1919, réimpression Kraus, p. 229-270.
757
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Country, op; cit., p 155.

266
caucasien dans ses publications à destination de l’étranger758. Cette précision géographique
n’enlève rien au fait qu’il existe un deuxième Azerbaïdjan. Même les regrets du fondateur de
la République Démocratique d’Azerbaïdjan, Rasoulzade n’y changent rien. Dans un article
publié après la disparition de la République Démocratique, il reconnaît que « l’Albania
(l’Azerbaïdjan soviétique) est différent de l’Azerbaïdjan (l’Azerbaïdjan iranien)759. » La
dénomination Azerbaïdjan pour qualifier l’Etat indépendant de Transcaucasie orientale crée
un précédent historique irréfutable : dès lors il existe deux Azerbaïdjans. En faisant référence
à l’Azerbaïdjan persan, le programme de Sheikh Mohammad Khiabani entérine cet état de
fait760. L’existence de deux Azerbaïdjans pourra donner prise à des représentations d’une
unité perdue.
La seconde indépendance de l’Azerbaïdjan, en 1991, ne vient que confirmer
l’existence de deux Azerbaïdjans, pour lui donner encore plus de matérialité. Le desserrement
progressif de l’emprise de Moscou et l’engagement d’un cycle de violences interethniques
ouvrent la voie à l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan. Mais il faut attendre la
tentative de putsch contre Gorbatchev, le 19 août 1991, qui donne le coup de grâce au régime
soviétique, pour que les choses s’accélèrent. Dans ce contexte plein d’incertitudes,
l’indépendance est proclamée le 30 août 1991, « comme par inadvertance »761, par un vote
unanime du Soviet suprême « rétablissant l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan. »
Ce vote cache mal la très faible représentativité du Soviet suprême, encore largement inféodé
à Moscou, même si des rivalités apparaissent au sein des apparatchiks qui profitent aux
nationalistes du Front Populaire d’Azerbaïdjan762. Le résultat est le même pour l’Iran qu’en
1918. Au départ Téhéran voit cette nouvelle République indépendante comme une terre de
mission pour y implanter la Révolution islamique, et réintégrer dans le giron iranien des
territoires qui l’avaient quitté au début du 19ème siècle. Mais l’espoir se meut rapidement en
méfiance d’une possible déstabilisation. Comme le note le Tehran Times à la fin de l’année
1991 : « Pour Téhéran le premier point d’inquiétude est le manque de stabilité des nouvelles
républiques indépendantes. Les conditions instables dans ces républiques pourraient poser de
sérieux problèmes de sécurité le long des longues frontières que l’Iran partage avec ces pays.

758
Ibid., p 129-130.
759
Cité par Touraj Atabaki, Azerbaijan. Ethnicity and the Struggle for Power in Iran, op. cit, p. 25.
760
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Country, op; cit., p. 187.
761
Charles Urjewicz, “Les évolutions intérieures : du rêve démocratique aux dérives autoritaires”, in Roberte
Berton-Hogge, Marie-Agnès Crosnier (éd.), Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie : l‘An V des indépendances, Paris,
La documentation française, 1996, p. 18.
762
Shireen T. Hunter, “Azerbaijan: searching for new neighbours”, in Ian Bremmer, Ray Taras, New States, New
Politics: Building the Post-Soviet Nations, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 446.

267
On peut déjà pressentir des mains étrangères au travail dans ces Républiques avec pour
objectif de semer la discorde parmi les Iraniens Azéris ou Turkmènes, en développant leurs
sentiments ethniques et nationalistes763. »
Peu à peu, l’Iran apprend à s’accommoder de ce petit mais encombrant voisin764. Mais
l’existence même de la République d’Azerbaïdjan et d’une nation azerbaïdjanaise donnent du
crédit aux ressources symboliques accumulées en Transcaucasie orientale. Elles seront encore
plus mobilisables par des entrepreneurs identitaires pour remettre en cause la hiérarchie
ethnique, définie par le nationalisme iranien, et la monopolisation par l’Etat iranien de la
fabrication de l’identité nationale.

1.2.3.2 Les dynamiques de l’indépendance


Les dynamiques qui conduisent à l’indépendance des deux Républiques d’Azerbaïdjan
éclairent sur les conditions prétendument favorables à l’épanouissement du nationalisme en
Azerbaïdjan iranien. Elles servent d’exemple, de cas d’école, dont il est possible de s’inspirer
mais qu’il faut aussi faire résonner dans les consciences des militants contemporains. Ces
dynamiques sont au nombre de trois : l’effondrement de la structure impériale, l’agrégation
des forces dans un mouvement national et la dynamique des affrontements interethniques.

1.2.3.2.1 La problématique du moment opportun


L’accession à l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan, que ce soit en 1918 ou
en 1991, est possible grâce à la décomposition de la structure impériale qui s’avère incapable
de se maintenir sur ses marges.
La Révolution d’octobre et les troubles qui suivent ont un impact considérable en
Transcaucasie. La dislocation rapide du pouvoir tsariste, puis la signature du traité de Brest-
Litovsk permettent à de nouveaux joueurs d’entrer dans la partie : les milices armées des
différentes communautés, une Armée rouge en voie de constitution mais possédant déjà de
solides relais dans les grands centres urbains, des troupes ottomanes en quête d’une
hypothétique aventure centrasiatique et un contingent britannique, venu plus tard rétablir
l’ordre impérial. Au fur et à mesure, l’Armée rouge reprend la main et dame tous les pions qui
encombrent le jeu caucasien. Moscou impose à nouveau sa tutelle sur l’ensemble de la
Transcaucasie et met fin à l’indépendance des trois Républiques.

763
Tehran Times, 30 décembre 1991. Cité par Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of
Azerbaijani Identity, op. cit., p. 2.
764
Gilles Riaux, “Les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Iran : des représentations conflictuelles à l’apprentissage
du réalisme”, Eurorient, N° 29, à paraître.

268
Pendant les années 1980, l’URSS montre de plus en plus de signes de faiblesse. En
Afghanistan, l’Armée rouge fait face à une rude opposition qui l’oblige à quitter le pays en
1989. En Europe de l’Est, des mouvements d’opposition apparaissent dans les Républiques
soumises à la domination de Moscou. La contestation s’étend peu à peu aux différentes
Républiques de l’URSS. La décomposition du système soviétique ouvre la possibilité aux
divers groupes d’opposition nationaliste de faire entendre leurs voix.
Les conditions historiques d’accession à l’indépendance de la République
d’Azerbaïdjan constituent un cadre d’interprétation à travers lequel une partie des
nationalistes azerbaïdjanais observent la situation en Iran après l’effondrement du bloc
soviétique. La principale particularité est la profonde dépendance à l’égard d’une situation
régionale favorable : sans l’effondrement de la structure impériale, l’indépendance est
impossible. Ce cadre d’interprétation induit une problématique du moment opportun,
nécessaire pour enclencher une dynamique qui puisse mener à l’indépendance. Il pourra
sembler apparaître suite à l’invasion de l’Irak et au projet d’un nouveau Moyen-Orient, défini
par les Etats-Unis, en partie au détriment d’un ancien Empire, devenue République, l’Iran.
Couplée à la globalisation, Ferec Ulusoy, un ancien membre du Front Populaire
d’Azerbaïdjan, interprète ce cadre géo-stratégique comme particulièrement opportun pour
qu’advienne une confédération en Iran, voire une union de l’Azerbaïdjan iranien et de la
République d’Azerbaïdjan765.

1.2.3.2.2 L’agrégat nationaliste et la question du leadership


Comme le soulignait John Breuilly, les mouvements nationalistes anticolonialistes ont
souvent une base sociale élargie766. Ceci implique bien souvent que des intérêts
contradictoires y cohabitent. On retrouve des similitudes dans les deux formations politiques
qui président aux deux indépendances de l’Azerbaïdjan.
Le Moussavat est la première organisation politique de masse en Azerbaïdjan. Il
constitue un objet politique assez difficilement identifiable, une sorte d’agrégat des différentes
formations politiques antérieures. Il est fondé par quelques déçus du mouvement Hummet,
comme Karbalai Mikailzadeh et Abbas Kazimzadeh, qui se sentent proches des différents
mouvements actifs dans le monde musulman à l’époque. Il est vrai que leur groupuscule
ressemble à d’autres du monde islamique, qui défendent une unité politique des

765
Ferec Ulusoy, Yeni Dunya Duzeni Siyasetinde Azerbayjanin Yeri ve Rolu, Bakou, Yeni nesil, 2001, p. 3-23 et
entretien avec l’auteur, Bakou, 14/05/2005.
766
John Breuilly, Nationalism and the State, op. cit., p. 412.

269
musulmans767. Ces résidus de panislamisme, qui inquiétaient tant les services de police
tsariste, laissent peu à peu à un nationalisme plus classique avec l’arrivée de Rasoulzadeh qui
donne une nouvelle impulsion au Moussavat. Après un exil de plusieurs années à Istanbul où
il s’était rapproché des Jeunes Turcs, tout en gardant un réel attachement pour les écrits d’al-
Afghani, il rentre à Bakou à la faveur d’une amnistie du Tsar. Rasoulzadeh contribue à
l’évolution idéologique du Moussavat en insistant sur les notions de nation et de langue
nationale. Comme l’explique Tadeusz Swietochowski : « Il a guidé l’évolution du Moussavat
d’un vague panislamisme vers le turkisme en lui fournissant des bases théoriques pour les
sentiments nationaux vécus dans la population. Dans un article publié dans la revue Dirlik, il a
voulu clarifier le sens des mots umma et mellat, qui restaient ambigus pour les Azéris. Umma
avait un sens exclusivement religieux en exprimant la conscience collective des croyants de
l’islam, tandis que mellat se référait à une communauté plutôt basée sur la langue, la culture,
l’histoire et enfin la religion commune, cette dernière étant seulement un de ses attributs768. »
Au fur et à mesure de la décomposition du pouvoir tsariste et alors que se dessine une
fédération en Transcaucasie, le Moussavat s’affirme comme le seul parti capable de
rassembler largement les musulmans turcophones de Transcaucasie. Le parti arrive second,
juste derrière les Mencheviks, aux élections des 26 au 28 novembre 1917, pour l’Assemblée
constituante de Transcaucasie, reléguant loin derrière les autres formations musulmanes769.
De plus en plus hégémonique au sein des partis musulmans, il mène la lutte qui conduit à
l’indépendance l’année suivante.
Pour l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan en 1991, une même logique de
rassemblement opère à partir de 1989, lorsque la situation devient de plus en plus tendue en
RSS d’Azerbaïdjan. Différents petits groupes politiques se rassemblent sous la bannière
commune du Front Populaire d’Azerbaïdjan (Azerbayjan Khalq Jebhesi) avec pour seul
consensus un programme nationaliste : la préservation des frontières de l’Azerbaïdjan,
l’établissement de contacts avec les Azerbaïdjanais de l’extérieur, le développement de la
culture nationale et le soutien à la Glasnost et à la Perestroïka. Aboulfaz Elchibey, un
universitaire et ancien opposant politique, s’impose à la tête du mouvement. L’opposition,
menée par le Front Populaire d’Azerbaïdjan, défie de plus en plus ouvertement le pouvoir et

767
Michael G. Smith, “Anatomy of a Rumour: Murder Scandal, the Musavat Party and Narratives of the Russian
Revolution in Baku, 1917-20”, Journal of Contemporary History, Vol. 36, N° 2, 2001, p. 216.
768
Tadeusz Swietochowski, “National Consciousness and Political Orientations in Azerbaijan, 1905-1920”, in
Ronald G. Suny, (ed.), Transcaucasia: Nationalism and Social Change, Ann Arbor, University of Michigan,
1996, p. 220.
769
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Country, op; cit., p 107.

270
appelle à une souveraineté élargie dans le cadre de l’URSS. Pour appuyer ses revendications,
elle organise des manifestations, les 14 et 19 août à Bakou, rassemblant jusqu’à 500 000
personnes770. Afin d’accentuer la pression sur les autorités, il lance un mot d’ordre de grève
générale pour le 4 septembre, qui est suivi dans l’ensemble du pays. C’est lors de ces
manifestations que le drapeau tricolore de la République Démocratique d’Azerbaïdjan de
1918 réapparaît, en remplacement des couleurs d’une RSS d’Azerbaïdjan à l’agonie. Fort de
sa légitimité populaire, le Front Populaire d’Azerbaïdjan annonce qu’il est prêt à stopper la
grève, à condition que le pouvoir communiste reconnaisse officiellement leur mouvement et
organise une session parlementaire sur la souveraineté. Distancés par cette opposition, les
communistes au pouvoir reprennent des revendications nationalistes dans leur programme, en
demandant une plus grande autonomie pour leur République et le respect des droits culturels.
Le 23 septembre, le Soviet d’Azerbaïdjan déclare la République « souveraine au sein de
l’URSS ». La dynamique qui mène à l’indépendance est enclenchée et ne s’arrêtera plus.
A partir de ces cas d’école, émergent deux figures historiques du nationalisme
azerbaïdjanais que sont Mohammad Amin Rasoulzadeh et Aboulfaz Elchibey. Ils représentent
tous deux la capacité à surmonter les différences et les oppositions pour rassembler la nation
derrière un objectif. Ils deviennent des exemples pour les nationalistes contemporains dont il
faut s’inspirer : l’action politique doit être analysée métaphoriquement à partir de ces figures
historiques et leur capacité de rassemblement771.

1.2.3.2.3 Affrontements interethniques et mobilisation de la communauté


Alors que les deux dynamiques précédentes inspirent plutôt les leaders du
nationalisme azerbaïdjanais, la troisième est censée s’adresser à l’ensemble de la
communauté. C’est celle des affrontements ethniques entre musulmans et arméniens, qui
ensanglantent la Transcaucasie au moment des indépendances. Elle provoque une surenchère
patriotique, qui permet de souder chaque communauté.
Dès l’indépendance des Républiques de Transcaucasie proclamée, les zones de
peuplement mixte arméno-musulman sont l’objet d’intenses rivalités entre l’Arménie et
l’Azerbaïdjan. Les situations du Nakhitchevan et du Karabakh sont instrumentalisées par les
jeunes Etats qui prolongent ainsi les violences intercommunautaires du début du siècle. A
coup d’articles et de cartes, puis avec des moyens militaires, les deux Républiques

770
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 134.
771
http://www.gamoh.org/tarixi.html, 15/10/2006

271
revendiquent leurs droits sur ces territoires772. Des heurts violents touchent le Karabakh, le
Zangezur et le Nakhitchevan, malgré des tentatives de médiation comme le cessez-le-feu
signé à Tbilissi du 23 novembre 1919, ou la conférence arméno-azerbaïdjanaise à Bakou du
14 décembre de la même année. Ces affrontements laissent des traces dans les deux
communautés et contribuent à enraciner l’altérité arménienne comme une des composantes
principales de l’identité azerbaïdjanaise en Transcaucasie.
Comme dans les années qui précédèrent l’indépendance de 1918, les rivalités avec les
Arméniens servent de catalyseur pour transformer les groupes nationalistes en véritable
mouvement de masse. Des délégations arméniennes du Nagorno-Karabakh tentent de faire
pression sur Moscou pour obtenir le rattachement de leur province à la RSS d’Arménie. Ce
lobbying, assez peu apprécié en Azerbaïdjan, ruine définitivement l’image du PCUS qui
donne l’impression de soutenir la cause arménienne. Dès lors débute un cycle d’incidents
violents qui culminent avec les émeutes de Sumgaït où vingt-six Arméniens et six Azéris
trouvent la mort, en février 1988. Il s’en suit d’importants mouvements de population entre
les deux Républiques et l’apparition de réfugiés qui deviennent un enjeu politique majeur, tant
en Arménie qu’en Azerbaïdjan.
Mais c’est au Nagorno-Karabakh que se concentrent les affrontements. En 1989, il
forme une petite enclave de 4 400 km², peuplée de 150 000 habitants (à 76% d’Arméniens) de
la RSS d’Azerbaïdjan773. Elle revendique son rattachement à la RSS d’Arménie. Jusqu’à la
proclamation des indépendances des Républiques transcaucasiennes, le pouvoir soviétique a
toujours défendu l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, brisant les prétentions irrédentistes
arméniennes par l’utilisation de la violence. Dans les premiers mois des indépendances, la
situation semble se stabiliser et le conflit pouvoir se résoudre pacifiquement. Une rencontre
est prévue à Jeleznovodsk, entre le 21 et le 24 septembre 1991, à l’initiative de la Russie et du
Kazakhstan. Alors qu’Erevan et Bakou font preuve de modération, Stepanakert refuse tout
compromis et privilégie l’option militaire. Soutenus par la Russie de Eltsine, les groupes
armés du Nagorno-Karabakh remportent plusieurs victoires qui assurent la continuité
territoriale avec l’Arménie, au prix d’une extension des combats sur le territoire de
l’Azerbaïdjan et de bombardements effectués par l’aviation azerbaïdjanaise sur Stepanakert.
Se met en place une logique de nettoyages ethniques qui conduisent à des massacres perpétrés
sur des populations civiles, qui suscitent la réprobation de la communauté internationale. Le

772
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 100-105.
773
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/crises-conflits_1050/haut-karabagh_13520/index.html.
28/10/2006.

272
massacre de Khojali, des 25 et 26 février 1992, devient le symbole des atrocités commises par
les Arméniens, sur les Azerbaïdjanais. Il est décrit par Human Rights Watch comme étant « le
plus grand massacre dans le conflit » du Karabakh774.
En Iran, le récit des affrontements interethniques de Transcaucasie pourra servir pour
mobiliser la communauté turque, contre un ennemi arménien, pour le moins imaginaire.

1.2.3.3 La définition du contenu de la nation


L’indépendance une fois acquise, les nationalistes au pouvoir ont l’occasion de mettre
en place toute une série de mesures pour nationaliser la société. Elles les obligent à préciser
les contours de la nation azerbaïdjanaise, qui toutefois reste passablement indéfinie.
L’indépendance de la République d’Azerbaïdjan ne crée pas qu’un précédent
géographique puisque les musulmans turcophones de Transcaucasie, autrefois qualifiés
indistinctement de Tatars ou de Turcs du Caucase, deviennent des Azerbaïdjanais.
L’émergence de cette nouvelle identité est l’objet de l’ouvrage de Tadeusz Swietochowski qui
présente l’effacement de l’identité collective universaliste islamique au profit d’une
conception plus ethnocentrique, basée sur la nation azerbaïdjanais775. Elle apparaît dans la
déclaration d’indépendance de la République Démocratique d’Azerbaïdjan. Citons le premier
article ainsi que le quatrième et le cinquième :

1. L’Azerbaïdjan est un Etat souverain, constitué du sud et de l’est de la Transcaucasie et sous l’autorité du
peuple azerbaïdjanais.
4. La République Démocratique d’Azerbaïdjan garantit à tous ses concitoyens au sein de ses frontières tous les
droits politiques et civils, sans distinction d’origine, de religion, de classe, de profession ou de sexe.
5. La République Démocratique d’Azerbaïdjan encourage le développement libre de toutes les nationalités
installées sur son territoire.

Un statut particulier est accordé au peuple azerbaïdjanais, à qui est reconnue l’autorité sur la
nouvelle République. Même si les contours de ce peuple azerbaïdjanais restent imprécis,
l’affirmation de son existence constitue elle aussi un évènement sans précédent. Il devient le
dépositaire de la nation que tentent d’accoler les nationalistes à leur jeune Etat, pendant les
quelques années d’existence de la République Démocratique d’Azerbaïdjan. L’entreprise est
périlleuse mais avec elle, la République Démocratique d’Azerbaïdjan s’invite dans les débats

774
Human Rights Watch / Helsinki, Azerbaijan: Seven Years of Conflict in Nagorno-Karabagh, New York,
1994. http://www.geocities.com/fanthom_2000/hrw-azerbaijan/hrw-contents/hrw-azerbaijan2.html
775
Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920. The Shaping of National Identity in a Muslim
Country, op; cit, p. 191.

273
iraniens sur la qualification des différents groupes ethniques et la reconnaissance du statut de
nation. D’autant plus que Mohammad Amin Rasoulzadeh ne limite pas les « Turcs azéris »
aux seuls musulmans de Transcaucasie, mais l’étend explicitement aux régions de Tabriz,
Maraqe et Ardebil776.
En plus de reconnaître la nation azerbaïdjanaise, la République Démocratique
d’Azerbaïdjan se dote des symboles de la souveraineté. Un drapeau est créé avec trois bandes,
bleue, rouge et verte, et une étoile à huit branches. Ce drapeau sera repris par les nationalistes
à la fin des années 1980 et deviendra celui de la République d’Azerbaïdjan en 1991. La
question de la culture devient centrale. Dès 1918, l’étude de la langue turque, de la littérature
et de l’histoire nationales est rendue obligatoire dans le système éducatif. A cette époque, le
faible nombre de turcophones éduqués oblige le gouvernement à faire des concessions : le
russe est toujours utilisé dans l’administration, même si une loi prévoit un délai de deux ans
pour que tous les bureaucrates soient capables de s’exprimer et de rédiger en turc777. Les
débats sur la latinisation de l’alphabet, qui agitent les milieux moussavatistes, démontrent une
volonté d’ancrer l’Azerbaïdjan dans le camp des pays occidentaux. L’éphémère République
Démocratique d’Azerbaïdjan ne permet pas beaucoup plus que l’instauration de quelques
symboles nationaux.
Sous la République d’Azerbaïdjan, de nouvelles mesures sont prises pour nationaliser
la société. Les nouveaux dirigeants inscrivent le nouvel Etat dans le sillage de la République
Démocratique d’Azerbaïdjan. Ils recyclent les premiers symboles de la souveraineté : le
drapeau pour la nouvelle République est le même que celui de la République Démocratique
d’Azerbaïdjan ; la date choisie pour la fête nationale est celle de la déclaration
d’indépendance, du 28 mai 1918. Mais les contours de cette nation restent bien incertains
comme le montre la question de la langue nationale. La décision du Parlement du 22
décembre 1992 prévoit de l’appeler « la langue turque, » un choix conforme à la politique
panturkiste d’Aboulfaz Elchibey. Sous Heydar Aliyev, une position plus neutre est affirmée
dans la Constitution. Elle stipule selon l’article 21 que « la langue officielle de la République
d’Azerbaïdjan est la langue azerbaïdjanaise778. » Le passage à l’alphabet latin, consensuel
dans le pays, est l’occasion d’une prise de distance par rapport au monde russe, sans se
rapprocher de l’Iran, tout en marquant la différence avec la Turquie, par l’introduction des
lettres, ə et x.

776
Mehmed Emin Resulzade, Azerbayjan Jumhuriyeti, Istanbul, Butun Eserleri, 1990, p. 7.
777
Audrey L. Altstadt, The Azerbaijani Turks, Power and Identity Under Russian Rule, op.cit., p. 95.
778
http://www.constcourt.gov.az/index.php?nw=2&j=11, 28/02/2007

274
L’accession à l’indépendance par deux fois de la République d’Azerbaïdjan instaure
un précédent historique. Il impose le concept géographique d’Azerbaïdjan en Transcaucasie et
l’existence d’une nation azerbaïdjanaise, sans que le flou entourant ces concepts ne soit
définitivement levé. Les logiques, qui président à l’indépendance de la République, pourront
servir de grille d’interprétation pour certains nationalistes azerbaïdjanais d’Iran, qui espèrent
un avenir à l’unisson.

La trajectoire de la Transcaucasie orientale que ce soit sous domination russe,


soviétique ou indépendante, est marquée par un détachement concomitant de l’espace culturel
et du champ religieux iraniens. En Transcaucasie orientale est conçue une identité turque
spécifique dont une particularité est de renier ce qui la liait à l’Iran. L’indépendance de la
République d’Azerbaïdjan ne fait que confirmer territorialement et juridiquement l’existence
d’une nation azerbaïdjanaise. Le plus important, eu égard à notre objet de recherche est que
cette trajectoire historique offre toute une série de ressources symboliques, aisément
mobilisables par des entrepreneurs identitaires, appartenant à la communauté turque d’Iran.

1.3 Evolutions du champ historique transnational entre la


Transcaucasie et l’Iran
Les ressources symboliques, accumulées en Transcaucasie orientale, pour être
mobilisables en Iran, doivent y être transférées. Malgré le détachement de l’espace iranien, on
assiste à des processus d’intégration partiels du nord-ouest de l’Iran à la Transcaucasie, plus
particulièrement à la fin du 19ème siècle avec le développement économique de la région de
Bakou. Cette intégration facilite la circulation des idées entre les deux pays, notamment grâce
aux mohajer, les immigrés iraniens installés en Russie qui servent de courroie de transmission
entre la Transcaucasie et l’Iran. A travers eux, se manifeste le « champ historique
transnational779. » Malgré le détachement de la Transcaucasie orientale de l’espace culturel et
du champ religieux iraniens, se maintiennent des contacts entre les deux Azerbaïdjans.

1.3.1 L’intégration partielle du nord­ouest de l’Iran à la Transcaucasie


En dépit de la conquête russe du Caucase, on assiste à une intégration croissante du
nord-ouest de l’Iran à la Transcaucasie au 19ème siècle. Tant la formation de l’URSS que la
construction de l’Iran moderne ralentissent ce processus. Mais c’est l’insertion active de l’Iran

779
Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, op. cit., p. 134.

275
dans le camp occidental pendant la Guerre froide qui contribuera à le geler jusqu’à la
Révolution islamique.
Malgré une clause du traité de Golestan, donnant le droit à la Russie de dominer le
commerce naval dans la mer Caspienne et lui assurant des droits de douane avantageux780,
Saint Petersbourg s’intéresse peu à l’Iran. Il faut attendre la fin du 19ème siècle pour que les
Russes montrent un peu plus d’intérêt pour commercer avec des partenaires iraniens. Avec la
fin du transit libre en Russie, en 1883, les productions des pays européens sont désavantagées
et la Russie s’octroie une position dominante dans le commerce avec la Perse. En plus, l’Etat
russe n’hésite pas à investir dans le pays781. Sa pénétration est relayée par la construction d’un
premier réseau de transport moderne dans le nord de l’Iran. Avec la construction de la ligne
de chemin de fer Batoum-Bakou dans les années 1880, qui double l’ancienne route de
Trébizonde, se développent les échanges économiques transitant par la Transcaucasie. Le
tonnage de la flotte russe de la mer Caspienne augmente tout au long du 19ème siècle, même si
les échanges sont restreints par la mauvaise qualité des infrastructures portuaires iraniennes.
Pour y remédier, la Russie investit 1 300 000 roubles pour améliorer le port d’Anzali entre
1905 et 1913 ; un programme de plus grande ampleur est interrompu par la Première Guerre
mondiale782. Les Russes développent aussi un réseau de routes dans le nord-ouest de l’Iran.
Entre 1893 et 1914, des routes entre Téhéran et Anzali (379 km), Tabriz et Jolfa (135 km) et
Qazvin et Hamadan (243 km) sont construites783.
En plus d’impliquer une présence croissante des Russes dans le nord-ouest de l’Iran, la
pénétration conduit à une meilleure intégration régionale. L’Azerbaïdjan iranien se trouve
bien relié aux villes dynamiques de Transcaucasie par lesquelles transitent des marchandises
et des hommes venus de Russie, mais aussi d’Europe, tandis qu’il reste toujours aussi éloigné
du reste du pays. A l’époque, les employés de l’Anglo-Persian Oil Company préfèrent pour
rejoindre Téhéran, passer par la Transcaucasie dans un incroyable périple, plutôt que de
traverser la Perse depuis le sud784. Au 20ème siècle, le développement des infrastructures de
transport dans l’ensemble de l’Iran réduit les avantages comparatifs de l’intégration régionale

780
Charles Issawi (ed.), The Economic History of Iran 1800-1914, op. cit, p. 144.
781
Irina Konstantinovna Pavlova, “Financial and Economic Interests of Russia in Iran at the End of the 19th
Century”, communication donnée à la 6ème Conférence européenne d’études iraniennes, Vienne, 22 septembre
2007.
782
Charles Issawi (ed.), The Economic History of Iran 1800-1914, op. cit, p., p. 163.
783
Ibid., p. 157.
784
En 1900, pour se rendre d’Abadan à Téhéran, le personnel de l’Anglo-Persian Oil Company « jugeait plus
commode de contourner l’Arabie, de passer par le canal de Suez et la mer Noire, puis d’utiliser la route de
Batum à Bakou, le bateau jusqu’à Anzali et, enfin, la route russe jusqu’à la médiocre capitale qu’était Téhéran à
l’époque. » in Jean-Pierre Digard, Bernard Hourade, Yann et Richard, L’Iran au 20ème siècle, op. cit. p. 242-243.

276
du nord-ouest du pays avec la Transcaucasie, dont bénéficiait l’Azerbaïdjan iranien. Seule
avancée notable : pendant la Seconde Guerre mondiale, le transiranien est prolongé à partir de
Téhéran, via Tabriz, vers la Transcaucasie pour faciliter le transit de l’aide matérielle
américaine aux Soviétiques. Mais à la fin du conflit, la ligne de chemin de fer n’est plus
utilisée. L’effondrement de l’URSS ne conduit pas à une nette amélioration de l’intégration
régionale de l’Iran avec les nouvelles Républiques indépendantes de Transcaucasie. Malgré
plusieurs accords pour développer les infrastructures de transport, les principales avancées
restent limitées au Nakhitchevan et la République d’Arménie, deux quasi enclaves avec
lesquelles les relations ne peuvent être que limitées.
C’est donc principalement avant la Première Guerre mondiale qu’a lieu l’intégration
du nord-ouest de l’Iran à la Transcaucasie. Elle s’accélère grâce au formidable développement
économique que connaît Bakou, à partir de la deuxième partie du 19ème siècle.
L’industrialisation rapide, contemporaine au boom pétrolier, entraîne une migration massive
de l’Azerbaïdjan iranien vers la Transcaucasie. Elle renforce l’intégration régionale en
constituant un marché du travail quasi commun au nord-ouest de l’Iran et au Caucase. Le
manque de main d’œuvre et les salaires plus élevés attirent des travailleurs, essentiellement
masculins, qui traversent la frontière russo-persane pour des emplois, majoritairement
saisonniers. Ils représentaient une partie non négligeable de la main d’œuvre totale avec des
proportions atteignant, respectivement, 12% et 15% dans les gubernias d’Elizavetpol et
Bakou785. L’importance de ces chiffres est confirmée par l’activité consulaire russe à Tabriz :
la représentation diplomatique délivre 312 000 visas entre 1891 et 1904, chiffre auquel il est
nécessaire d’ajouter un nombre important de migrants illégaux786. En ajoutant ces illégaux
aux immigrants légaux, Cosroe Chaqueri estime qu’entre 20 et 50% des hommes âgés entre
20 et 40 ans, originaire des provinces du nord de la Perse, ont travaillé du côté russe de la
frontière, principalement en Transcaucasie, mais aussi en Asie Centrale787. Toujours selon lui,
ils seraient près de 500 000 à s’installer définitivement en Russie788.
Les migrants iraniens rejoignent massivement le sous-prolétariat urbain de Bakou789.
Ils s’installent dans les logements crasseux des faubourgs, construits à la va-vite, au milieu
desquels poussent sans cesse de nouveaux derricks. Les travailleurs iraniens louent aussi leur

785
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: A Borderland in Transition, op. cit., p. 21.
786
Ibid. p. 22.
787
Cosroe Chaqueri, The Soviet Socialist Republic of Iran, 1920-1921: Birth of The Trauma, op. cit., p. 24-26.
788
Cosroe Chaqueri, The Russo Caucasian Origins of The Iranian Left. Social Democracy in Modern Iran,
Richmond, Curzon, 2001, p. 82.
789
Touraj Atabaki, “Disgruntled Guests: Iranian Subaltern on the Margins of the Tsarist Empire”, International
Review of Social History, Vol. 48 N° 3, 2003, p. 401-426.

277
force de travail dans les campagnes pour effectuer les tâches saisonnières les plus pénibles790.
Qu’ils évoluent en milieu urbain ou rural, leur socialisation reste très limitée : en attendant
d’avoir amassé assez d’argent pour le ramener à leur famille, ils vivent avec leurs
compagnons d’infortune, bien souvent originaires du même village, et n’ont que peu de
contact avec les musulmans autochtones dont ils partagent bien souvent la langue – la
majorité d’entre eux sont des turcophones originaires de l’Azerbaïdjan iranien791. Pourtant
pour marquer leur altérité, il est d’usage de les qualifier de Persans.
La période faste, qui voit la formation d’un marché du travail quasi commun à la
Transcaucasie et au nord-ouest de l’Iran, s’arrête avec la Première Guerre mondiale. Après les
Turcs iraniens cessent de migrer vers Bakou, au profit de Téhéran qui commence à se
développer rapidement. Les flux de population ne sont plus continus mais apparaissent à des
périodes précises, fonction du contexte politique. Dans la deuxième partie des années 1930,
les autorités soviétiques mènent une politique systématique d’expulsion des Iraniens installés
en URSS. Parmi eux, nombreux sont des Turcs iraniens installés en Transcaucasie orientale.
Renvoyés dans des conditions difficiles dans leur pays d’origine, ils reçoivent un accueil
hostile de la part des autorités iraniennes qui les soupçonnent d’être des agents soviétiques792.
Ils prennent le nom générique de muhajirin (les émigrés). La Seconde Guerre mondiale est
aussi l’occasion d’importants flux de population dont il sera fait état par la suite. Le
positionnement pro-américain de l’Iran pendant la Guerre froide contribue à limiter les
interactions entre les deux pays. Certes, quelques conseillers soviétiques viennent aider au
développement de l’Iran et des militants d’extrême gauche prennent le chemin de l’exil en
passant par l’URSS. Mais ces flux de population restent infinitésimaux comparés à la période
précédente. La dislocation de l’URSS contribue à un renouveau des flux de population entre
la Transcaucasie et l’Iran. Ils commencent de manière dramatique à cause des combats
opposant l’Azerbaïdjan et l’Arménie dans les années qui suivent l’indépendance, entraînant
des déplacements de réfugiés. Des campagnes d’aide humanitaire sont organisées depuis
l’Azerbaïdjan iranien où des victimes des combats viennent brièvement trouver refuge793. Ils
se poursuivent avec plus de régularité tout en restant relativement modestes entre deux pays
frontaliers.

790
Ahmet Agaoglu, Iran ve inkilabi, Ankara, Zerbamat Basimevi, 1941, p. 95-98.
791
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: A Borderland in Transition, op. cit., p. 22.
792
Ibid., p. 123-124.
793
Brenda Shaffer, Borders and Brethren, Iran and the Challenge of Azerbaijani Identity, op. cit., p. 191-192.

278
Les importantes migrations saisonnières et la pénétration croissante de la Russie
contribuent à une intégration croissante de la Transcaucasie et du nord-ouest de l’Iran à partir
de la fin du 19ème siècle.

1.3.2 La circulation des idées entre la Transcaucasie et l’Iran


La représentation, formulée a posteriori, d’une division de l’Azerbaïdjan suite à la
conquête russe du Caucase, qui aurait coupé les liens historiques unissant l’Azerbaïdjan
iranien à celui de Transcaucasie, est loin d’être une réalité. Grâce à l’intégration croissante de
la région, les hommes et les idées continuent de circuler entre les deux Azerbaïdjans. Ils
permettent surtout aux Turcs d’Iran de rester au fait des évolutions de la République
d’Azerbaïdjan.

1.3.2.1 Le maintien des contacts entre les deux Azerbaïdjans


L’intégration régionale entre la Transcaucasie et le nord-ouest de l’Iran favorise le
maintien des contacts. Leur intensité et leur diversité dépendent du degré d’intégration
régionale. Elles sont donc plus développées pendant la période allant de la deuxième partie du
19ème siècle à la Première Guerre mondiale.
Jusqu’à la création de l’URSS, les contacts entre la Transcaucasie et le nord-ouest de
l’Iran sont très intenses et variés. Cosroe Chaqueri a bien montré le rôle joué par les
Transcaucasiens dans la Révolution constitutionnelle iranienne. Parmi ses chefs de file,
figurent les députés de Tabriz qui sont en relation avec les mouvements sociaux-démocrates et
révolutionnaires de Transcaucasie794. A cette époque, religieux, intellectuels, activistes
politiques et entrepreneurs traversent constamment les frontières et permettent une circulation
intense des idées. Les fidèles jouissent toujours du droit de se rendre en pèlerinage dans leurs
villes saintes de Mashad, Najaf et Karbala795. Mais ce sont entre les nouvelles élites laïques
que les échanges sont les plus intenses. L’intelligentsia musulmane de Transcaucasie exerce
une influence notable sur les premiers intellectuels iraniens, ce que nous avons montré en
parlant de l’intermédiation dans la découverte de l’Autre occidental. La figure la plus célèbre
est sans conteste Akhundzade qui, à Tiflis, rédige de nombreux textes dont l’écho se fait
entendre de l’autre côté de l’Araxe. Il est vrai que les thématiques de l’auteur et son intérêt
pour le passé glorieux de l’Iran ne peuvent que susciter un vif intérêt chez les intellectuels

794
Cosroe Chaqueri, The Russo Caucasian Origins of The Iranian Left. Social Democracy in Modern Iran, op.
cit.
795
Altay Geyushov, “Azerbayjanda Sovet Hakimiyyetinin Islama Munasibetde Yeritdiyi Dovlet Siyaseti” (La
politique soviétique par raport à l’islam en Azerbaïdjan), Qutb +, N° 1, 2004, p. 10.

279
iraniens. D’autres moins connus jouent aussi un rôle important et jettent les bases pour la
formation d’un espace public commun à l'Iran et à la Transcaucasie. C’est le cas du professeur
de lycée, Hassan Bey Zardabi, à l’origine de plusieurs publications en langue turque, dans la
deuxième partie du 19ème siècle. Il ouvre largement les colonnes de son journal, Ekinci, à des
contributeurs iraniens comme Hassan ul-Gavid, installé à Rasht. Avant de devenir un grand
leader nationaliste azerbaïdjanais en Transcaucasie, Mohammad Amin Rasoulzadeh s’illustre
en Iran où il participe activement à la Révolution constitutionnelle en tant qu’un des
principaux animateurs du journal Iran-e no796. Le célèbre entrepreneur Zeynal ‘Abdin
Taqiyev, connu pour ses activités philanthropiques, contribue au financement du premier
lycée moderne de Tabriz797. La période qui couvre la deuxième partie du 19ème siècle jusqu’au
début du 20ème siècle voit une accélération des interactions entre l’Iran et la Transcaucasie, qui
culmine pendant la Révolution constitutionnelle.
Après la création de l’URSS, les échanges se restreignent rapidement. Il devient plus
difficile de traverser la frontière tandis que les économies des deux pays sont de moins en
moins interdépendantes. Deux périodes font exception, la Seconde Guerre mondiale et la
Révolution islamique -elles seront présentées ultérieurement. L’effondrement de l’URSS et
l’indépendance de la République d’Azerbaïdjan sont loin d’entraîner un renouveau important
des relations comme le souhaiteraient les dirigeants des deux Etats. Alors qu’Aboulfaz
Elchibey rêve de la solidarité des Turcs d’Iran face à l’Arménie, les dirigeants islamistes
voient dans la nouvelle République, à majorité chiite de Transcaucasie, une terre d’élection
pour la Révolution islamique. Mais les échanges entre la République islamique et la
République d’Azerbaïdjan restent limités.

1.3.2.2 Le rôle des intellectuels immigrés


Par rapport à notre objet de recherche, le rôle des intellectuels immigrés est essentiel
pour comprendre les interactions entre les deux Azerbaïdjans. Elle est courante du fait des
migrations récurrentes de l’Azerbaïdjan iranien vers la Transcaucasie. Des personnalités
intellectuelles et culturelles qui exercent une influence sur les Turcs d’Iran depuis la
Transcaucasie, sont nées en Azerbaïdjan iranien, avant de migrer vers la Transcaucasie. Ils
conservent ainsi des liens avec l’Iran où une partie de leurs relations familiales,
professionnelles, amicales est restée.

796
Richard W. Cottam, Nationalism in Iran, op. cit., p. 105.
797
Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan : a Borderland in Transition, op. cit., p. 23-24.

280
Un des meilleurs exemples, et le premier d’entre eux, reste Akhundzade. Il est né à
Khamneh, près de Tabriz, avant de rejoindre Tiflis. Grâce à son engouement pour l’Iran pré-
islamique, il est considéré comme un des précurseurs du nationalisme iranien. Mais le trouble
que jette le dédoublement du concept géographique d’Azerbaïdjan transforme les paramètres
du questionnement identitaire propre au muhajirin ; la patrie d’adoption prend un nom
similaire à celle d’origine, l’Azerbaïdjan. L’altérité se dissout nominalement et le
questionnement débouche sur des conclusions différentes de celles d’Akhundzade : au
profond attachement à l’Iran se substitue parfois une exaltation de l’unité de l’Azerbaïdjan.
Elle apparaît clairement chez Mirza Ibrahimov, qui devient un des principaux défenseurs de
l’Azerbaïdjan iranien en Transcaucasie. Né en 1911 à Sarab, en Azerbaïdjan iranien, il émigre
dans son enfance à Bakou où il parvient à briller dans la carrière littéraire. Il revient en Iran
pendant la Seconde guerre mondiale pour se faire l’apôtre du rapprochement entre les deux
Azerbaïdjans. Ja’far Pishevari est lui aussi un mohajer798. Né en 1892, à Khalkhal, il quitte
l’Iran et suit son père, parti chercher du travail à Bakou. Il y commence une carrière de
journaliste au moment où la fièvre révolutionnaire gagne la région. Il est actif dans plusieurs
publications et organisations de gauche, avant de rejoindre la Perse pour participer au
mouvement de rébellion Jangal dans le Gilan. Il devient un intermédiaire entre l’URSS et
l’embryon de parti communiste iranien. Les générations suivantes d’émigrés gagnent la
Transcaucasie non plus pour des raisons économiques, mais politiques. On retrouve de
nombreux militants de gauche, qui gagnent l’URSS, patrie du socialisme et de la révolution,
pour échapper à la répression sous la monarchie. Leur vie n’est pas des plus facile dans une
URSS, de plus en plus en proie à la terreur stalinienne799. L’effondrement de la République
autonome d’Azerbaïdjan en 1946 entraîne le départ des cadres et de nombreux sympathisants
du gouvernement de Pishevari. Après la Révolution islamique, Bakou est une étape courante
de l’exil des militants de gauche, qui subissent par vagues successives la répression islamiste.
A la fin des années 1990, quelques nationalistes azerbaïdjanais d’Iran partent pour Bakou
pour continuer leurs activités, devenues dangereuses en République islamique.
A l’exception de ces derniers et de la cohorte de militants pishevaristes, déjà intéressés
par la défense de l’identité azerbaïdjanaise, le passage par Bakou offre l’occasion de se
familiariser avec les conceptions de l’identité nationale, développées en République

798
Mohajer est le singulier de muhajirin.
799
Touraj Atabaki, “Incommodious Hosts, Invidious Guests. The Life and Time of Iranian Revolutionaries in the
Soviet Union: (1921-1939)” in Stephanie Cronin, Reformers and Revolutionaries in Modern Iran: New
Perspectives on the Iranian Left, Londres, Routledge-Curzon, 2004, p. 147-164.

281
d’Azerbaïdjan. Grâce à ce ressac d’intellectuels migrant entre Transcaucasie orientale et l’Iran
circulent des conceptions idéologiques nouvelles entre les deux pays. Le nationalisme en est
une, bien moins importantes que les idéologies marxisantes. Il ne prendra un rôle décisif que
pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque sera organisé le transfert des ressources
symboliques propre à la nation azerbaïdjanaise, vers l’Iran.

Conclusion
Le territoire actuel de la République d’Azerbaïdjan, conquis par la Russie sur la Perse,
connaît une trajectoire historique radicalement différente de celle de l’Azerbaïdjan iranien.
Peu à peu, il perd ses attaches avec l’espace culturel et le champ religieux iraniens. Sous les
effets de la russification, de l’industrialisation, de la sécularisation et du renouveau de la
culture turque, il devient l’espace d’expression privilégiée d’une identité nationale, que
l’intelligentsia de l’époque tsariste définit à partir d’un islam sécularisé et d’une turcité
spécifique. Le flou conceptuel entourant cette identité azerbaïdjanaise est précisé à l’époque
soviétique, tout en essayant de la vider de son potentiel de mobilisation. Les savants et les
artistes sont appelés à la rescousse pour doter la nation de tous les attributs et symboles que la
conception soviétique estime nécessaires. C’est de cette histoire que s’imprègnent les futurs
entrepreneurs iraniens du nationalisme azerbaïdjanais pour à leur tour modeler leur propre
nationalisme azerbaïdjanais. Ils constituent un incomparable gisement de ressources
symboliques pour parer leur projet politique de toutes les propriétés, estimées nécessaires
pour prouver l’existence d’une nation à part entière, la leur. Leur utilisation est d’autant plus
facile que se maintiennent pendant le 19ème siècle et le 20ème siècle des contacts entre les deux
Azerbaïdjans, qui permettent aux Turcs d’Iran d’être au fait des évolutions de la
Transcaucasie. D’autre part, avec son accession à l’indépendance en 1918, la République
Démocratique d’Azerbaïdjan impose le dédoublement du concept géographique
d’Azerbaïdjan, qui ne qualifie plus seulement la grande province du nord-ouest de l’Iran, mais
aussi le nouvel Etat indépendant. Sa nouvelle accession à l’indépendance en 1991, sous le
nom de République d’Azerbaïdjan, confirme ce dédoublement et tend même à en faire
l’espace de référence de l’azerbaïdjanité, au détriment de l’Azerbaïdjan iranien.
En plus de fournir toute une série de ressources symboliques aisément mobilisables
par les entrepreneurs identitaires iraniens grâce à l’existence du champ historique
transnational, la nation azerbaïdjanaise est instrumentalisée par Moscou pour servir les
desseins de son expansion impériale.

282
Chapitre 6

Le transfert de ressources symboliques vers l'Azerbaïdjan


iranien depuis la Transcaucasie orientale

Après avoir traité de l’accumulation des ressources symboliques, il est nécessaire


d'analyser le transfert organisé de ressources symboliques depuis la Transcaucasie orientale
vers l'Azerbaïdjan iranien. Pour l’étudier, il faut élargir le cadre spatial de l’analyse et
envisager cette région comme le limes de l’Empire russe puis soviétique ; l'Azerbaïdjan
iranien peut alors avoir vocation à être intégré dans l'Empire. On peut aussi considérer cette
province comme un espace où se concentrent les rivalités entre grandes puissances. Louis
L’Estrange Fawcett n’a-t-il pas fait de la crise d’Azerbaïdjan le premier épisode de la Guerre
Froide800 ?
L’approche impériale apparaît d’autant plus justifiée qu’il existe une réelle continuité
entre les prétentions territoriales russes et soviétiques sur l’Iran. Saint Petersbourg, puis
Moscou n’ont jamais remisé leurs ambitions, même si le pouvoir soviétique a fait preuve
d’innovation, notamment en Azerbaïdjan iranien. Une des innovations intéresse au plus haut
point notre objet de recherche puisqu’elle consiste en la manipulation de la nationalité
azerbaïdjanaise pour attirer l’Azerbaïdjan iranien dans le giron soviétique. Lors de la Seconde
Guerre mondiale, alors que l'Armée rouge occupe le nord de l'Iran, est organisé par les
Soviétiques le transfert de ressources symboliques de la RSS d'Azerbaïdjan vers l'Azerbaïdjan
iranien. Pour la première fois, les Turcs d'Iran sont exposés à l'idéologie nationaliste de la
RSS d'Azerbaïdjan, qui est quelque peu acculturée pour répondre aux spécificités iraniennes.
L'échec de cette tentative, que marque la chute du gouvernement de Pishevari, en décembre
1946, n'empêche pas les Soviétiques de garder en tête l'idée d'une possible absorption de
l'Azerbaïdjan iranien dans leur sphère d'influence et de s'y préparer. Pendant les décennies qui
suivent, est entretenue en RSS d'Azerbaïdjan la cause de l'Azerbaïdjan iranien, sous le nom
d'Azerbaïdjan du Sud. Elle s'enrichit pour devenir une idéologie nationaliste de libération
azerbaïdjanaise de la domination iranienne. A la faveur de la Révolution islamique, le

800
Louis L’Estrange Fawcett, Iran and The Cold War. The Azerbaijan Crisis of 1946, Cambridge, Cambridge
University Press, 1992.

283
transfert de ressources symboliques à destination de l'Azerbaïdjan iranien est à nouveau
ordonné par les soviétiques, mais sans succès. Après l'effondrement de l'URSS, la thématique
de l'Azerbaïdjan du Sud reste en vogue dans la République indépendante. Mais la logique
impériale ayant disparu, le transfert de ressources symboliques n'est plus organisé et reste le
fait d'éparses et désordonnées initiatives individuelles.

2.1 L’intervention d’un acteur extérieur en Iran : l’Empire russe puis


soviétique
De part sa géographie et son éloignement des routes commerciales maritimes, la Perse
reste à l’écart des grands empires coloniaux qui se constituent dès le 16ème siècle en Asie801. A
partir du 18ème et surtout au 19ème siècle, la poussée progressive de la Russie vers le sud et
l’affermissement concomitant des positions britanniques en Inde, font du territoire iranien un
espace d’affrontements et de neutralisation des ambitions des deux grands empires. Dans le
cadre de ces rivalités impériales, le territoire iranien devient un espace privilégié d’influence
et d’expansion pour l’impérialisme russe, puis soviétique. La pression russe s’exerce d’abord
sur les zones frontalières de son empire, et donc après la conquête du Caucase sur
l’Azerbaïdjan iranien. Ce dernier devient un enjeu de plus en plus important pour Saint
Petersbourg, d’autant plus que les intérêts russes, en matière économique et financière,
augmentent dans la région802. Dès lors, la Russie s’impose comme un acteur avec lequel il
faut compter en Iran. Elle n’hésite pas à y intervenir en fonction de ses intérêts. Après la
formation de l’URSS, Moscou continue de jouer un rôle décisif et diversifie ses relais
d’influence.

2.1.1 L’ancienneté des ambitions russes


Sous le règne de la Grande Catherine, les territoires de l’empire s’étendent de manière
prodigieuse. Ses successeurs poursuivent son œuvre de conquête, encouragés par un petit
groupe de conseillers en matière de politique étrangère, qui ont peu changé depuis le règne de
la Tsarine803. Ils commencent à s’intéresser à la Perse qui représente une opportunité de
conquête aisée, et une base future pour le développement des relations commerciales avec
l’Asie. La conquête russe du Caucase ampute déjà la Perse d’une partie importante de son
territoire et prouve les velléités d’expansion de Saint Petersbourg. Elles suscitent les

801
A l’exception notable des Portugais qui sont présents sur les rives du Golfe Persique.
802
Irina Konstantinova Pavlova, “Financial and Economical Interests of Russia in Iran at the End of the 19th
Century”, communication lors de la 6ème conférence d’études iraniennes, Vienne, le 22 septembre 2007.
803
Muriel Atkin, Russia and Iran 1780-1828, op. cit., p. 46-52.

284
premières inquiétudes du Foreign Office qui aide financièrement Téhéran à payer la forte
indemnité qu’exige la Russie, lors du traité de Turkmenchay, en 1828. Les inquiétudes
semblent fondées puisque des gouvernants russes affirment l’appartenance du nord de l’Iran à
la seule sphère d’influence russe, comme l’exprime à la fin du 19ème siècle, le Ministre des
finances, le Comte Witte. Il est convaincu que « toute la partie nord de l’Iran était vouée,
comme par nature, à devenir dans le futur une partie de l’Empire russe ou, au pire, un pays
sous notre protectorat804. »
Après la conquête du Caucase, les ambitions russes se tournent vers l’Empire ottoman.
Avec la défaite de Crimée en 1856, la Russie comprend que les grandes puissances
européennes, Grande Bretagne et France en tête, ne sont pas prêtes à voir les navires du Tsar
croiser en Méditerranée. Par conséquent, l’effort impérial se déplace vers l’Asie centrale, loin
des préoccupations des pays européens. A la suite de plusieurs campagnes militaires, les
Russes s’emparent des khanats de Khiva, Boukhara et Kokand. La constitution d’un vaste
empire russe au cœur de l’Asie effraie les Britanniques et rend la question de la Perse encore
plus sensible à leurs yeux : toute progression plus au sud des Russes menace directement le
joyau de la couronne britannique, l’Empire des Indes. L’Iran et l’Afghanistan doivent servir
de verrou. Les Russes ne sont pas non plus prêts à entrer en confrontation directe avec la plus
grande puissance mondiale.
Ce modus vivendi déplace la rivalité vers le champ économique, mais ne met pas un
terme aux ambitions russes sur l’Iran. Le Comte Lamsdorff, Ministre des Affaires étrangères
du Tsar, définit la nouvelle position de la Russie : « L’objectif principal que nous poursuivons
à travers différentes façons depuis de longues années avec la Perse peut être définie de la
manière suivante : préserver l’intégrité et l’inviolabilité du Shah, sans que nous cherchions
des gains territoriaux et sans permettre l’hégémonie d’une troisième puissance […] Dans
d’autres mots, notre tâche est de faire politiquement de la Perse un allié obéissant et utile, un
instrument suffisamment puissant entre nos mains805. » Dès lors, Saint Petersbourg s’impose
comme un acteur permanant dans le jeu politique iranien. Son intervention se poursuit après la
formation de l’Union soviétique et le déplacement de la capitale à Moscou.

804
Cité par Miron Rezun, The Soviet Union and Iran. Soviet Policy in the Beginnings of the Pahlavi Dynasty
until the Soviet Invasion in 1941, Genève, Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales, 1981, p. 7.
805
Ivo J. Lederer, Russian Foreign Policy. Essays in Historical Perspective, New Haven, Yale University, 1962,
p. 509.

285
2.1.2 La continuité des ambitions sous l’Union soviétique
Octobre 1917 pourrait laisser croire à un changement radical dans l’attitude de
Moscou à l’égard des pays de l’Est et de la Perse, en particulier. Une fois le nouveau régime
bien en place, l’Union soviétique reprend la matrice tsariste, tout en se permettant des
innovations dans la conduite de la politique extérieure. Ainsi, se diversifient les relais
d’influence de Moscou en Iran, ouvrant la voie à l’instrumentalisation du nationalisme
azerbaïdjanais, à partir de la Seconde Guerre mondiale.

2.1.2.1 L’apparente reconnaissance de la pleine souveraineté iranienne


Lors de leur prise du pouvoir en 1917, les bolcheviks voient dans leur succès la
première phase d’une révolution mondiale, qui effacerait les frontières entre les peuples. La
première constitution soviétique de 1918 illustre cette conception en imaginant une structure
fédérale ouverte qui aurait intégré les peuples libérés, au fur et à mesure des avancées de la
révolution mondiale. Trois semaines après son accession au pouvoir, le gouvernement
soviétique lance un appel aux Musulmans de Russie et de l’Est, destinés à rejoindre la
révolution mondiale, alors en marche. Il prévoit quant aux relations avec la Perse, l’annulation
du traité de partition signé avec la Grande Bretagne, et reconnaît aux Iraniens le droit « de
déterminer librement leur destin806. » Cependant, ce sont bien plus l’indépendance des
Républiques de Transcaucasie et l’extension de la guerre civile que les bonnes relations entre
les deux pays, qui contraignent Moscou à se désengager de l’Iran.
Grâce à l’affermissement de l’Armée rouge, Moscou reprend position : une fois
reconquises les Républiques de Transcaucasie, les troupes soviétiques débarquent à Anzali
pour récupérer des navires subtilisés par les forces contre-révolutionnaires. Moscou retrouve
une place prépondérante en Iran. Peu disposés à quitter le Gilan, les Soviétiques accordent
leur soutien au mouvement jangali, dont l’extension des activités constitue une menace
sérieuse pour Téhéran807. Le 5 juin 1920, cette coopération aboutit à la création de la
République Soviétique d’Iran, avec pour capitale Rasht. Au mois de juillet se réunit le
premier congrès du parti communiste persan ('adalat). Son comité central passe une
résolution déclarant qu’il revient aux communistes iraniens « de se battre avec la Russie
soviétique contre le capitalisme mondial et de supporter en Perse toutes les forces opposées

806
Firuz Kazemzadeh, “Iranian Relations with Russia and The Soviet Union To 1921”, in Peter Avery, Gavin
Hambly, Charles Melville, The Cambridge History of Iran, Vol. 7, op. cit., p. 343.
807
Chahrokh Vaziri, “Le mouvement Djangal et l’ingérence anglo-soviétique dans les affaires iraniennes »,
CEMOTI, N° 7, 1989, http://www.ceri-sciencespo.com/publica/cemoti/textes7/vaziri.pdf.

286
aux Anglais et au gouvernement du Shah808. » Sur le front diplomatique, les préoccupations
semblent très différentes. A l’initiative de Vosuq od-Dowla, des négociations débouchent sur
un Traité d’amitié soviéto-iranien, signé le 26 février 1921, aux importantes répercussions : en
échange de l’abandon des revendications sur la Transcaucasie, Téhéran obtient de Moscou un
engagement au respect de l’intégrité territoriale iranienne, la restitution des monopoles et
concessions obtenus au 19ème siècle et l’annulation de la dette. La magnanimité des
Soviétiques, qui flatte le nationalisme iranien, est assortie d’une clause extraordinaire. Elle
prévoit la possibilité d’une intervention militaire sur le territoire de l’Iran, si ce dernier sert de
base pour menacer les intérêts de Moscou. Le Traité d’amitié soviéto-iranien a des airs de
victoire à la Pyrrhus pour la diplomatie iranienne : il n’empêche pas l’URSS de conserver de
grandes ambitions sur l’Iran, qu’elle déploie par de nouveaux canaux.

2.1.2.2 Les innovations soviétiques dans la conduite de la politique


étrangère
Après une période d’exaltation révolutionnaire, l’URSS reprend les principaux axes de
la politique étrangère tsariste. L’Iran redevient un pays où les Soviétiques estiment pouvoir
avancer leurs pions et contrer les ambitions britanniques. Plusieurs exemples montrent que
Moscou ne perd pas tout espoir de faire passer le nord de l’Iran dans son orbite. Georgi
Agabekov, un diplomate soviétique en poste à Téhéran, fait des révélations sur un réseau
d’espionnage, ayant recruté de nombreux officiels iraniens, dans le but de détacher le
Kurdistan et l’Azerbaïdjan de l’Iran809. En 1940, Moscou informe secrètement l’Allemagne
nazie de ses ambitions territoriales « dans la direction générale du Golfe persique810, » ce qui
laisse planer peu de doutes sur l’avenir de l’Iran. Cette continuité n’empêche pas des
innovations dans la conduite de la politique à l’égard de l’Iran comme le montre Taline Ter
Minassian811.
Une de ces principales innovations est le parrainage du parti communiste iranien.
Malgré une très faible audience en Iran, le parti communiste bénéficie du soutien soviétique,
tant en Iran, qu’en Allemagne et en URSS. Il est jugé nécessaire de le maintenir en tant
qu’unité active du Kominterm. La dépendance tant financière qu’organisationnelle du parti
communiste iranien permet à Moscou de consolider son influence au sein de l’organisation.
808
Miron Rezun, The Soviet Union and Iran. Soviet Policy in the Beginnings of the Pahlavi Dynasty until the
Soviet Invasion in 1941, op. cit., p. 16.
809
Ibid., 174-182.
810
William Jr Eagleton, La République kurde, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 35-36.
811
Taline Ter Minassian, Colporteurs du Kommintern. L’Union soviétique et les minorités au Moyen-Orient,
Paris, Presses de Sciences po, 1997.

287
Parallèlement à une diplomatie plus classique, il doit devenir un relais utile à l’influence
soviétique. Par exemple, l’organisation de grèves au sein des ouvriers du secteur pétrolier au
Khouzestan a pour objectif d’affaiblir la Grande Bretagne. A partir de 1927, il est jugé
opportun par les Soviétiques de substituer une tactique classe contre classe à celle de front uni
pour faire avancer la révolution mondiale812, même si celle-ci démontre rapidement ses
limites dans un pays comme l'Iran où la classe ouvrière est encore peu développée. En plus
d’avoir été un relais de Moscou, le parti communiste p