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5-8

Préface
Jean-Rémi Lapaire
Université de Bordeaux
1
La rédaction d’un manuel de linguistique générale est
à la fois un exercice périlleux et une épreuve de
vérité. Il faut être capable de recenser les termes et
notions incontournables de la linguistique, alors que
les écoles sont nombreuses et les chercheurs divisés.
Il faut ensuite fournir des résumés et inventer des
exercices qui facilitent la mémorisation des concepts
et la mise en œuvre des méthodes. Il faut enfin
aborder avec fraîcheur et simplicité les questions
complexes que se posent les spécialistes du langage :
nature du signe, lien entre son et sens, relation entre
langage et pensée, articulation entre langue, discours,
individu et société. Et lorsque l’ouvrage se définit
comme l’adaptation d’un livre original, composé en
anglais, à plusieurs mains, Cognitive Explorations of
Language and Linguistics, il faut de surcroît traduire
et ajuster, en tenant compte des traditions
descriptives de la francophonie. Tout cela Nicole
Delbecque l’a non seulement osé, mais
magnifiquement réussi, en s’appuyant sur une solide
équipe de traducteurs et en veillant à ce que les
diverses versions (française, espagnole, italienne,
allemande, néerlandaise, grecque) restent
suffisamment proches pour être utilisées en parallèle
dans les départements de langues des universités
européennes.
2
Le sommaire, à lui seul, établit la vaste zone de
couverture du livre. Fidèle à Saussure, pour qui la
linguistique était fondamentalement une branche de
la sémiologie – cette « science qui étudie la vie des
signes au sein de la vie sociale » – le livre aborde en
premier la nature du signe linguistique et la fonction
symbolique, ainsi que le rapport délicat entre
catégorisation linguistique et catégorisation
conceptuelle (Chapitre 1). La « base cognitive du
langage » étant posée, la présentation des grands
domaines de l’analyse linguistique peut débuter :
sémantique lexicale (Chapitre 2), morphologie
(Chapitre 3), syntaxe (Chapitre 4), phonologie
(Chapitre 5), sémantique générale (Chapitre 6),
pragmatique (Chapitre 7), analyse du discours
(Chapitre 8), diachronie (Chapitre 9), typologie
(Chapitre 10). Cette division nécessaire en chapitres
ne remet pas en cause l’unité foncière du fait
langagier, qui est clairement proclamée. La lecture
étant fluide, il doit être possible d’inculquer à des
débutants une base et des références solides en
linguistique générale. Le manuel peut également être
utilisé par des étudiants plus avancés, pour réviser ou
asseoir leurs connaissances. Les judicieuses
références aux noms qui ont marqué l’histoire des
concepts linguistiques jettent les bases d’une
véritable culture en sciences du langage.
3
Il reste à justifier le choix de l’expression
« linguistique cognitive » qui établit une filiation
explicite entre les développements généraux du
manuel et un courant particulier de la linguistique,
né aux États-Unis au milieu des années 1970, en
réaction contre le formalisme de la grammaire
générative et son traitement modulaire du langage.
Même si l’ouvrage se tient à l’écart de toute querelle,
ses auteurs se rangent sans ambages aux côtés de
Lakoff, Langacker, Givón, Taylor, Fauconnier,
Turner, Dirven, Radden, Geeraerts, Verhagen, Croft,
Heine, Wierzbicka en inscrivant les fonctions
« idéationnelles » et « interpersonnelles » du langage
au cœur de leurs préoccupations. L’organisation
interne des langues et l’usage y apparaissent comme
une totalité indissociable du fait culturel et social, lui-
même intégré à la cognition générale. Il n’y a pas, il
ne saurait y avoir d’île du langage. Car les catégories
des langues sont reliées aux catégories d’expérience
et de pensée ; la construction du sens et l’élaboration
des structures sont solidaires des fonctions cognitives
fondamentales : abstraction, schématisation,
activation, parcours, profilage, projection,
glissement, association, substitution métaphorique
ou métonymique. Le langage ouvre une « fenêtre
ouverte sur l’esprit » que, chapitre après chapitre, ce
beau manuel nous invite à pousser.
4
On ne saurait donc dissocier le « phénomène
langage » de la vie mentale et du reste de l’expérience
humaine : sensorielle, émotionnelle, culturelle,
sociale. Car le langage est d’abord « fait humain »,
comme aimait à le rappeler Émile Benveniste (1902-
1976). À bien des égards, les étudiants et les
chercheurs francophones sont prêts à l’accepter,
puisqu’ils ont été habitués à mettre en rapport
l’organisation du langage et l’organisation de la
connaissance, les formes de l’expression et les modes
de conceptualisation. Dès la première moitié du XXe
siècle, les huit volumes de Jacques Damourette et
Édouard Pichon (Des mots à la pensée) et les riches
Leçons de psycho-mécanique de Gustave Guillaume
ont développé des approches que l’on peut qualifier
de « protocognitives ». Plus près de nous, les travaux
d’Oswald Ducrot sur la présupposition, de Georges
Kleiber sur le prototype, de Bernard Pottier sur la
catégorisation (cités dans le présent ouvrage), sans
oublier la « théorie des opérations énonciatives »
d’Antoine Culioli, traitent le locuteur en
« énonciateur », autrement dit en véritable « sujet »,
engagé dans un rapport à l’autre, construisant et
opérant sur des représentations. Un sujet parlant, un
sujet social et un sujet cognitif tout à la fois.
L’existence de ces variétés locales, fortes et originales
de cognitivisme expliquent que le paradigme
européen et américain développé dans le présent
ouvrage reste à découvrir dans l’espace francophone.
5
Une mise en garde s’impose, néanmoins. Ce qui fait
la richesse d’une approche aussi « intégrative » du
langage peut, si l’on n’y prend garde, devenir sa
faiblesse. Parce qu’on refuse de réduire ou de
fractionner « l’objet langage », parce qu’on l’intègre à
l’entier de la condition humaine dans une démarche
résolument « holistique », on est contraint de gérer
une multiplicité de paramètres. Or il est délicat de
convoquer individus, cultures, sociétés, histoires,
territoires, universaux, lexique, morphologie,
syntaxe, communication, représentations, opérations
mentales dans une même analyse sans l’embrouiller.
À compter qu’on y parvienne, faut-il, pour faire de la
linguistique cognitive, développer des compétences
de sociologue, d’anthropologue, d’ethnologue, de
psychologue, de neurologue, de phénoménologue, de
philologue ? Ne s’expose-t-on pas à une forme
d’amateurisme, incompatible avec les objectifs
affichés de la recherche universitaire ? Ne risque-t-on
pas de devenir un Jack of all trades, un « bon à tout,
propre à rien » des sciences humaines ? Il y a là,
assurément, un grand danger, pressenti par les
fondateurs de la linguistique. Car Saussure (1857-
1913) et Bloomfield (1887-1949) redoutaient que la
science émergente du langage ne fût inféodée à
d’autres disciplines (comme l’histoire ou la
psychologie) et que son propos central – rendre
compte du phénomène langage au travers de
l’observation rigoureuse de langues particulières – ne
fût dilué dans d’autres thématiques.
6
Mais ce très réel danger cesse d’être menaçant dès
lors que le linguiste accepte de poser comme
premières et inaliénables son identité et son point de
vue de linguiste. Pour cela, il doit « affirmer la
spécificité de son objet » et « conserver la maîtrise de
ses concepts et de ses méthodes », comme l’y exhorte
Catherine Fuchs dans un petit ouvrage théorique,
complémentaire de celui-ci, intitulé La linguistique
cognitive (2004). De façon plus concrète et
personnelle, cela m’impose, en toute circonstance, de
prendre les formes et les structures des langues
comme point de départ de mes raisonnements et de
mes éventuelles ouvertures sur d’autres domaines.
C’est parce que j’observe l’importance de la
localisation dans les prédications d’existence ou de
réalisation (Il y a… Avoir lieu… Arriver…Se produire
quelque part…) que je peux affirmer que l’esprit
établit un lien entre « inscription dans l’espace » et
« inscription dans la réalité ». Je ne suis ni géomètre,
ni métaphysicien, ni psychologue, mais le matériau
langagier dont je dispose me permet de m’aventurer
sur un terrain qui n’est pas le mien et d’y apporter
une contribution spécifiquement linguistique. De
même, l’existence d’une grammaire très codifiée de la
manipulation interpersonnelle au moyen d’impératifs
(Sortez !), de locutions modales (Il faut partir), de
formules de courtoisie (Veuillez quitter les lieux)
m’autorise à me prononcer sur l’organisation des
rapports sociaux dans une culture donnée : qui a le
droit de parler à qui, sur quel ton, dans quelles
circonstances, à quelle fin ? Ma modeste contribution
à la psychosociologie du comportement, par le biais
de la pragmatique du discours (cf. Chapitre 7), est
non seulement crédible mais utile, si je travaille sur
un corpus authentique et si je reste dans le rôle qui
est le mien : celui de scrutateur du langage. Car quel
que soit mon domaine de spécialité au sein de la
linguistique, je suis tout ouïe, je suis à l’écoute de ce
qui se dit. Je suis tout œil et j’examine comment cela
se dit. Mon véritable apport aux autres disciplines est
dans cette faculté d’écoute et d’observation simples,
dans cette aptitude à faire entendre et parler la
parole. Et cela me rapproche du poète, du
dramaturge ou du conteur plus encore que du
mathématicien.
7
Voilà donc mon rôle premier rappelé, qu’un livre
comme celui-ci m’encourage à tenir, en me donnant
les moyens d’explorer la relation entre les signes et le
sens, entre le monde et le moi, entre l’ordre des
constituants et l’organisation de la pensée, entre le
code grammatical et le code social. Alors que
j’apprends à décomposer et à classer des
constructions, je découvre que la dimension
« formelle » et « technique » de la linguistique ne
l’empêche pas d’être la plus humaine des sciences
humaines. Car c’est bien l’humain qui se cristallise
dans l’organisation du langage. Ni plus, ni moins. Et
c’est exactement ce que démontre ce bel ouvrage.
!
11-13

Avant-Propos

1
La présente exploration vise à une meilleure
compréhension de la structure des langues. Elle
amène le lecteur à jeter un regard nouveau sur les
pratiques langagières et l’incite à poursuivre ses
propres recherches sur la structuration de la pensée
par le langage.
2
L’ouvrage passe en revue les principaux acquis de la
recherche en linguistique cognitive. L’originalité du
tour d’horizon proposé est qu’il met en lumière la
diversité des conceptualisations et qu’il s’intéresse à
des langues et cultures variées. L’orientation
interculturelle qui sous-tend l’ensemble des chapitres
est tout particulièrement à l’honneur dans le chapitre
sur la sémantique. Reliant systématiquement l’étude
du langage à celle de la culture ambiante, cette
approche fait ressortir l’apport de la culture aux
conceptualisations linguistiques et à la structuration
de la pensée dans les différentes langues.
3
Cette introduction à la linguistique cognitive
s’adresse à tous ceux qui se servent ou se serviront
professionnellement de la langue comme outil de
travail. Sa conception générale en fait un instrument
de base pour les (futurs) linguistes, traducteurs,
interprètes et professeurs de langues. Par sa
démarche inductive elle peut aussi servir de support à
l’auto-apprentissage.
4
L’expression de nos pensées, de nos sensations et de
nos actes est articulée sur un système cognitif plus
vaste que le langage, englobant aussi un ensemble de
processus mentaux, comme la perception, la
mémoire, l’émotion, la catégorisation, l’abstraction…
chacune de ces aptitudes cognitives étant marquée et
influencée par les autres. Si bien que s’interroger sur
le langage, c’est-à-dire l’usage qui est fait de la
langue, c’est aussi se questionner sur nos modes de
pensée et sur nos façons de communiquer.
5
Le présent livre a pour dessein de familiariser le
lecteur avec l’approche cognitive de la linguistique. Il
représente le volet français d’un vaste projet
européen dont l’objectif est que cette introduction
voie le jour dans les principales langues de l’Union
Européenne.
6
Le projet a réuni des auteurs de divers horizons
linguistiques et culturels. Les différents chapitres
ayant fait l’objet de discussions entre les co-auteurs,
cet ouvrage peut être considéré comme le résultat
d’une collaboration intense entre quinze spécialistes
de neuf pays différents.
7
Liste des auteurs, classée par pays et par université :
a Johan De Caluwé (Gand, Belgique)
b René Dirven (Duisburg, Allemagne)
c Dirk Geeraerts & Stefan Grondelaers
(Leuven, Belgique)
d Cliff Goddard (Armidale, Australie)
e Ralf Pörings (Giessen, Allemagne)
f Günter Radden (Hambourg, Allemagne)
g Willy Serniclaes (Bruxelles, Belgique)
h Marcello Soffritti (Bologne, Italie)
i Wilbert Spooren (Tiburg, Pays-Bas)
j John Taylor (Otago, Nouvelle-Zélande)
k Ignacio Vázquez-Orta (Saragosse, Espagne)
l Marjolijn Verspoor (Groningue, Pays-Bas)
m Anna Wierzbicka (Canberra, Australie)
n Margaret Winters (Carbondale, Illinois,
États-Unis)
La liste suivante présente les auteurs qui se sont
chargés de la première version d’un chapitre, suivis
du nom des personnes qui ont – par des révisions
successives – contribué à la cohérence entre les
chapitres.
a Chapitre 1 : Dirven & Radden
b Chapitre 2 : Geeraerts, Grondelaers ; Dirven
& Verspoor
c Chapitre 3 : De Caluwé, Dirven & Verspoor
d Chapitre 4 : Verspoor, Dirven & Radden
e Chapitre 5 : Taylor ; Serniclaes
f Chapitre 6 : Goddard & Wierzbicka ; Dirven
g Chapitre 7 : Vázquez-Orta ; Dirven, Pörings,
Spooren, Verspoor
h Chapitre 8 : Spooren
i Chapitre 9 : Winters ; Dirven
j Chapitre 10 : Soffritti ; Dirven
Parmi les nombreux autres collaborateurs, il convient
de mentionner tout spécialement les coordinateurs
Ulrike Kaunzner (Bologne) et Ralf Pörings (Giessen),
et les dessinateurs Tito Inchaurralde (Barcelone) et
Lukasz Tabakowski (Cracovie).
8
Cognitive Exploration of Language and Linguistics
est disponible en plusieurs langues. L’original anglais
a servi de point de départ aux versions allemande,
espagnole, française, italienne, grecque et
néerlandaise, ainsi qu’aux traductions polonaise,
coréenne et africaine. Il ne s’agit pas de simples
traductions mais bien d’adaptations. En effet, les
traditions linguistiques propres aux langues en
question ont été à chaque fois mises en évidence. En
conséquence, les différentes versions peuvent être
utilisées parallèlement dans tous les départements de
langue d’une même université. Il est également
possible de s’en servir comme ouvrage de référence
pour le cours de linguistique générale regroupant des
étudiants de filières différentes.
9
Six des dix chapitres sont consacrés aux disciplines
bien établies que sont la lexicologie, la morphologie,
la syntaxe, la phonétique et la phonologie, la
linguistique historique et la typologie. Les chapitres
restants portent sur des domaines en plein essor : la
sémantique culturelle, la pragmatique, la linguistique
textuelle et la linguistique comparée. La présentation
claire et homogène de l’ensemble en facilite la
consultation : le parcours suivi est balisé d’aperçus
généraux et de résumés donnés en début et en fin de
chapitre ; la matière est abondamment illustrée à
l’aide d’exemples, d’images, de tableaux et de
schémas ; les termes techniques nouvellement
introduits sont imprimés en caractères gras ; grâce à
l’index et au système de renvois à l’intérieur du texte,
il est facile de naviguer d’un chapitre à l’autre ; les
lectures conseillées sont regroupées par chapitre ;
chaque chapitre est accompagné d’une série
d’exercices, dont on trouvera les réponses en fin de
volume (solutionnaire). L’analyse de nombreux
échantillons, dont un bon nombre d’extraits en
français, permet au lecteur de se familiariser avec les
aspects structurels et fonctionnels d’une langue et de
prendre conscience des moules conceptuels sous-
jacents à l’expression langagière. L’étude comparée
d’exemples provenant de plusieurs langues fait
également apparaître des tendances universelles dans
la conceptualisation linguistique.
10
Se sont attelés à la tâche ingrate de préparer la
première mouture de la traduction : Marie Baudry,
Colette Charpentier, Guy Monfort, Bert Peeters,
Michel Rignanese, Willy Serniclaes. Sans la confiance
de René Dirven et de Marjolijn Verspoor, les éditeurs
de l’original, et sans l’aide d’Olivia Koentges et de
Francis Ploemen pour la dernière phase de
l’adaptation, cette version française n’aurait pas pu
voir le jour. Qu’ils en soient tous remerciés.
!
15-
Signes conventionnels

Nicole Delbecque
Professeur à la Katholieke Universiteit
Leuven, elle mène des recherches sur la
sémantique grammaticale de l’espagnol et
les relations entre syntaxe et discours à la
lumière des récents développements de la
linguistique cognitive et fonctionnelle.
L’astérisque signale que la phrase qui suit n’est
*
pas correcte ou que le mot a été reconstitué.
Le point d’interrogation signale qu’il existe des
?
doutes sur l’acceptabilité de l’expression qui suit.
Le double point d’interrogation signale que
?? l’expression qui suit est d’une acceptabilité
douteuse.
Les guillemets simples indiquent une
‘...’
signification.
Les guillemets doubles indiquent un concept, une
“...”
mise en évidence ou une citation.
Les crochets contiennent les transcriptions
[...]
phonétiques.
/.../ Les barres transversales contiennent les
représentations phonémiques.

Abréviations

A anglais
Al allemand
E espagnol
F français
I italien
N néerlandais
!
17-46

Chapitre 1. La base cognitive du


langage : langue et pensée
1
Ce premier chapitre permet de prendre connaissance
de quelques caractéristiques fondamentales de la
langue et des sciences du langage. La langue est un
système de communication, et comme tout système
de communication, elle se sert de signes. La science
qui s’occupe de l’étude systématique des signes est
appelée la sémiotique (du grec semeîon = signe) : elle
inclut l’analyse des systèmes et des signes verbaux et
non verbaux utilisés dans la communication humaine
et toute forme de communication chez les animaux et
les plantes.
2
La sémiotique distingue trois types de signes : les
indices, les icônes, les symboles. Un indice (dans son
emploi sémiotique) est un signe qui renvoie, comme
le fait un panneau de signalisation indiquant une
direction ; une icône est un signe qui représente,
comme pour un panneau indicateur montrant trois
enfants traversant une rue ; un symbole est un signe
purement conventionnel, comme l’est un panneau
rouge barré d’une ligne horizontale blanche.
3
Ces trois types de signes s’appuient sur trois
principes de structuration plus généraux qui nous
permettent d’établir un lien entre une forme et une
signification. À la différence d’autres systèmes de
communication, le langage humain recourt aux trois
types de signes, même s’il s’appuie surtout sur des
signes d’ordre symbolique.
4
La langue n’est pas simplement un outil de
communication, elle reflète aussi la perception du
monde ayant cours dans une communauté culturelle
donnée. Cet univers conceptuel comporte bien plus
de notions – ou de catégories conceptuelles – que
celles que nous retrouvons dans la langue. Les
concepts “langagiers” nous permettent non
seulement de communiquer, mais ils nous amènent
aussi à voir les choses et le monde d’une certaine
façon.
1.1 - Introduction : Plusieurs
systèmes de signes
“All our thoughts and knowledge is by signs”
(Charles Peirce)

5
Notre nature nous pousse à partager avec les autres
nos sentiments et nos émotions : nous voulons
communiquer ce que nous voyons, croyons, savons,
ressentons, ce que nous voulons faire ou sommes sur
le point de faire. Cet objectif peut être atteint de
diverses manières. Nous pouvons manifester notre
étonnement en fronçant les sourcils, esquisser les
formes d’une femme avec les mains et exprimer notre
pensée par la parole. Une combinaison de ces trois
formes d’expression ou de deux d’entre elles est
également envisageable. Nous comprenons ces
différents modes d’expression comme étant des
“signes” de quelque chose. Dans son sens le plus
large, le signe est une forme associée à quelque autre
élément que nous interprétons comme sa
signification. Le fait que quelqu’un fronce les sourcils
(forme) sera compris comme un signe
d’“étonnement”. Par contre, le fait que quelqu’un se
mouche ne sera généralement pas porteur de
signification, sauf si l’on peut y voir une marque
d’impatience ou de protestation. Ces trois exemples
illustrent les trois types de signes possibles : les
indices, les icônes et les symboles.
6
Un indice (ou signe indexical) indique quelque
chose qui se trouve dans les environs immédiats,
comme il apparaît clairement de l’origine
étymologique du mot latin index qui dénote le doigt
du même nom. L’exemple le plus clair d’un signe
indexical est celui du panneau indicateur qui pointe
dans la direction de la ville X. Par sa forme, il signale
une direction et la signification en est : “Prenez cette
direction si vous voulez aller à X.” Un autre type de
signe indexical est la marche chancelante d’un
homme soûl. La signification qui s’en dégage est
immédiatement claire : “en état d’ivresse”. Forme et
signification se rejoignent, elles sont contiguës l’une à
l’autre, ce que nous indiquons par le terme technique
de contiguïté. Ainsi, tout langage corporel,
notamment l’expression du visage, comme froncer les
sourcils ou plisser le front, est de l’ordre des signes
indexicaux : on y voit l’“indication” d’un état d’âme
ou d’une émotion (surprise, colère, etc.) ressentie par
une personne.
7
Une icône (ou signe iconique) (dérivé du grec
eikôn ‘image’) est la représentation perceptuelle –
visuelle, auditive ou autre – de la chose évoquée. Le
panneau routier qui avertit les automobilistes de faire
attention à la présence d’enfants près d’une école
représente deux ou trois enfants traversant la route
sur un passage pour piétons. Il est évident que
pareille image ne correspond que vaguement à la
réalité, puisqu’il se peut qu’à un moment donné, il y
ait tout un groupe ou, par contre, rien qu’un seul
enfant en train de traverser la rue. Mais la
signification générale du panneau est claire. Pour
signaler le danger causé par la traversée d’animaux
sur les routes, on utilise aussi des signes iconiques :
selon les cas, on aura recours à la représentation de
vaches, de cerfs, d’oies, de chevaux, de crapauds, etc.
De même, l’image de camions, voitures, tracteurs,
vélos, pistes cyclables, rivières, ponts, chutes de
pierres, virages, virages en épingle à cheveux, etc.
peut aussi être investie d’une fonction iconique.
8
Finalement, nous utilisons nos mains pour former
toutes sortes de signes iconiques : que ce soit la
silhouette d’une femme esquissée des deux mains,
l’évocation d’un escalier en colimaçon ébauché par le
seul index, ou celle d’une collision représentée par le
mouvement convergent et le choc des deux poings.
9
Pour les signes symboliques, il n’y a pas lieu de
parler, comme nous l’avons fait pour les signes
indexicaux et iconiques, d’un lien naturel entre la
forme du signe et la signification représentée. Il s’agit
en l’occurrence d’un lien purement conventionnel. Le
triangle inversé comme signalisation routière est un
bon exemple de signe symbolique : il n’y a aucun lien
naturel entre la forme du triangle et la signification
“céder le passage”. En s’imposant à la communauté,
ce lien, peut-être imaginé un jour dans un bureau du
Ministère des Transports, est devenu conventionnel.
Nous retrouvons ce genre de relations
conventionnelles dans la plupart des emblèmes
militaires, dans les signes symbolisant les monnaies,
dans les drapeaux et, bien sûr, dans l’essentiel du
langage. Ainsi, il n’y a aucun lien naturel entre la
forme du mot surprise et sa signification. L’usage qui
est fait du terme symbolique en linguistique recouvre
précisément l’idée qu’il existe une sorte de contrat
tacite entre les usagers pour associer une
signification particulière à une forme particulière
sans qu’il y ait pour cela de raison intrinsèque. Ce
sens ‘technique’ du terme symbolique en linguistique
renvoie à la signification originale du mot grec
symbolon ‘signe de reconnaissance’ utilisé entre deux
personnes, par exemple la bague sciée en deux dont
chacune des deux personnes emporte une moitié avec
elle, ce qui leur permettra de se reconnaître lors de
retrouvailles des années plus tard, puisqu’il suffira de
joindre les deux morceaux pour s’assurer qu’ils
s’ajustent bien. Les deux morceaux de la bague ne
sont rien en eux-mêmes, ils n’ont de sens que mis
ensemble. Il en va de même pour la forme d’un mot
et sa signification : ils sont inséparables.
10
La discipline scientifique qui étudie les systèmes de
signes dans toutes leurs manifestations est la
sémiologie (ou sémiotique) (du grec semeîon ‘signe’
et logos ‘discours’). Le langage humain est le plus
élaboré et le plus complexe des systèmes de signes
étudiés en sémiotique. Mais celle-ci s’occupe
également d’autres systèmes de signes, comme celui
des gestes, du vêtement, de la distance entre
individus, etc. Ces systèmes ne concernent pas
seulement l’espèce humaine ; chez les animaux se
retrouvent aussi nombre de gestes, comme celui de
montrer les dents. Certaines espèces ont des systèmes
de signes très sophistiqués. Les abeilles
communiquent au moyen de patrons très élaborés de
danses et de mouvements de la queue. Ceci leur
permet d’indiquer aux autres abeilles dans quelle
direction et à quelle distance se trouve un endroit
intéressant et quelle quantité de miel elles sont
susceptibles d’en retirer. Les singes disposent d’un
système de neuf cris différents pour communiquer la
distance à laquelle se trouve un animal dangereux et
quelle en est la taille. Les baleines utilisent un
système de mélodies dont les biologistes n’ont
néanmoins pas encore réussi à découvrir la
signification.
11
Les systèmes de communication animale sont sans
doute majoritairement de nature indexicale et, dès
lors, liés à l’environnement immédiat et dépendant
des objets. Entre abeilles, par exemple, il ne peut
s’agir que de sources de nectar se trouvant à
proximité. Leur champ d’action se limite d’ailleurs à
la dimension horizontale. Une expérience effectuée à
Pise a montré que des abeilles mises sur la piste
d’une source de miel au sommet de la tour sont
incapables d’en communiquer l’existence à leurs
congénères se trouvant dans la ruche au pied de la
tour. Elles réussissent cependant à en montrer l’ordre
de grandeur de façon iconique : elles battent le sol
proportionnellement au volume de nectar repéré.
Leur système manque néanmoins de flexibilité.
12
Entre les trois types de signes, on peut clairement
établir une hiérarchie quant au degré d’abstraction
qu’ils peuvent atteindre. Les indices sont les signes
les plus “primitifs” et les plus restreints du fait qu’ils
dépendent du hic et nunc. Ils sont toutefois très
répandus dans les systèmes de communcation
humains : on les retrouve, notamment, dans le
langage mimique et dans la gestuelle, dans le code de
la route et dans des domaines où la communication
est très intense, comme la publicité. En soi, des
produits comme la cigarette ou le savon n’ont rien
pour séduire ; pour les rendre attrayants, on les
associe à un environnement attirant, le but visé étant,
bien sûr, que le téléspectateur garde en mémoire
cette association. Les cigarettes Marlboro, par
exemple, sont reliées par voie indexicale à la vie
aventureuse du cow-boy américain.
13
Les signes iconiques sont déjà plus complexes car
pour les comprendre, il faut percevoir une certaine
ressemblance. Le rapport iconique de ressemblance
doit être établi de façon plus ou moins consciente par
celui qui observe. La ressemblance avec l’entité
évoquée peut être frappante : pensons aux “icônes”
représentant des saints de l’Église orthodoxe russe ou
grecque, ou aux petits icônes qui apparaissent à
l’écran de l’ordinateur. La ressemblance peut
toutefois rester plutôt abstraite, comme pour les
dessins stylisés de l’homme et de la femme indiquant
les toilettes, ou de voitures et d’avions sur les
panneaux routiers. Il est fort peu probable qu’il y ait
des signes iconiques dans le règne animal.
14
Les signes symboliques semblent être réservés
exclusivement à l’être humain. Ses besoins
communicatifs sont tels qu’ils ne peuvent être
satisfaits au moyen d’indications indexicales ou
d’imitations iconiques. L’homme a besoin de
communiquer à propos de choses plus abstraites : des
événements appartenant au passé ou à l’avenir, des
objets ne se trouvant pas dans son entourage
immédiat, ou encore ses peurs et ses espoirs. Pour ce
faire, il lui faut disposer de signes symboliques.
Partout dans le monde, dans les différentes cultures,
des signes de ce genre ont été conçus pour exprimer
les pensées les plus diverses. Le système de signes
symboliques le plus élaboré est celui de la langue
“naturelle” sous toutes ses formes : la langue parlée,
qui est la plus universelle ; la forme écrite qui
apparaît à un moment donné de civilisation et de
développement intellectuel ; et même le langage des
sourds, qui est largement basé sur des rapports
conventionnels entre le geste et la signification.
15
Le tableau 1 résume, pour les trois types de signes, les
principes généraux qui régissent le rapport entre la
forme et la signification.
Tableau 1.1 - Le rapport entre forme et
signification dans les trois types de signes

16
Les signes indexicaux reflètent un principe plus
général, à savoir, que deux choses qui se trouvent
dans le prolongement l’une de l’autre, donc
contiguës, peuvent se substituer l’une à l’autre. Ainsi
l’association spontanée entre l’œuvre d’art et l’artiste
qui l’a conçue nous permet de prendre le nom de
celui-ci pour parler indifféremment de son œuvre ou
de lui-même (p.ex. J’ai entendu dire qu’on expose des
Magritte au Louvre). Les signes iconiques relèvent
d’un autre principe général, à savoir, qu’une image
peut prendre la place de l’objet réel. Les agriculteurs
appliquent ce principe depuis des siècles : en mettant
des épouvantails sur leurs champs. Les signes
symboliques sont supérieurs aux autres parce qu’ils
permettent à l’esprit humain d’aller bien au-delà des
limites propres aux rapports de contiguïté et de
ressemblance, pour établir une relation symbolique
entre n’importe quelle forme et n’importe quelle
signification. Une rose peut donc évoquer l’amour et
une chouette la sagesse. Les rapports d’ordre
indexical, iconique et symbolique sont à la base de la
structuration du langage.
1.2 - Principes de structuration du
langage
17
Le langage est essentiellement symbolique. En effet,
la relation entre les mots et leur signification n’est
pas basée sur un rapport de contiguïté ou de
ressemblance (à l’exception des mots se référant au
son produit par un animal ou par un phénomène
naturel). Dans ce système complexe de symboles
appelé langage, nous pouvons voir à l’œuvre
simultanément des principes d’indexicalité,
d’iconicité et de “symbolicité”. Certains mots ne
servent qu’à “désigner”, certaines séquences de mots
reflètent “iconiquement” l’ordre des choses dans la
réalité, et, finalement, des mots choisis
arbitrairement à l’origine, peuvent être réunis pour
former de nouveaux mots dont la signification est
transparente.
1.2.1 - Le principe d’indexicalité
18
Le principe d’indexicalité renvoie au fait que nous
pouvons “pointer” des choses qui sont dans notre
champ de mire. Nous pensons être au centre de
l’univers et nous abordons tout ce qui est autour de
nous à partir de notre point de vue. Cette vision
égocentrique du monde apparaît aussi dans notre
langage. Quand nous parlons, notre position dans
l’espace et dans le temps nous sert de point de repère
pour situer d’autres entités dans l’espace et dans le
temps. Nous parlons de l’endroit où nous nous
trouvons et du moment où nous parlons en termes
d’ici et maintenant. Si je dis : Mon voisin est ici
maintenant, mon interlocuteur comprendra par ici
l’endroit où je me trouve, et par maintenant le
moment où je parle. Même lors d’une communication
téléphonique transatlantique ici et maintenant
portent nécessairement sur l’espace et le temps du
locuteur, et non pas sur ceux de l’interlocuteur. Les
espaces immédiatement extérieurs au nôtre sont
désignés par là, ceux qui en sont plus éloignés par là-
bas. De même, nous utilisons alors pour parler d’un
espace temporel n’appartenant pas à notre temps
présent ; alors peut d’ailleurs aussi bien porter sur le
passé, comme dans Et alors ils se marièrent, que sur
le futur, comme dans Alors seulement ils auront des
enfants.
19
Tous ces mots “égocentriques”, tels ici, là,
maintenant, alors, aujourd’hui, demain, ceci, cela,
venir et aller, ou les pronoms personnels je, tu, nous
et vous sont des expressions déictiques. On parle de
déictiques (du grec deiktos et deiknumi ‘montrer’)
justement parce qu’ils renvoient à l’ego du locuteur
qui impose son point de vue au monde. C’est
pourquoi l’interprétation des expressions déictiques
dépend de la situation concrète dans laquelle elles
sont employées. Pour quiconque ne connaissant pas
le contexte situationnel, l’appel Grande
manifestation demain à dix heures : rendez-vous ici
à la gare ! figurant au bas d’un tract trouvé dans le
train n’a pas grand sens.
20
C’est encore l’ego du locuteur qui sert de repère ou de
“centre déictique” pour localiser les choses dans
l’espace environnant. Dans l’énoncé La maison que
nous cherchons se trouve en face de nous le locuteur
se prend lui-même comme point de référence pour
situer la maison. D’habitude les entités plus grandes
servent de point de référence pour les entités plus
petites et nous parlerons plutôt de la bicyclette
devant la maison que de la maison derrière la
bicyclette. De même, un touriste à New York dira
plutôt Et maintenant je me trouve devant l’Empire
State Building. Mais le point de vue personnel
l’emporte facilement : il arrive souvent que les objets,
quelle que soit leur taille, soient localisés par rapport
à l’ego du locuteur. Quand lors d’une visite guidée
quelqu’un dit L’Empire State Building se trouve
maintenant juste en face de nous, il/elle fait comme
si c’était lui/elle le point de référence fixe, et non le
gratte-ciel. Il va de soi que nous pouvons toujours
adopter le point de vue de l’interlocuteur et formuler
les choses de son point de vue. C’est ce que fait tout
bon guide en faisant visiter une ville par bus, p.ex.
Nous approchons de Notre-Dame, la cathédrale se
trouve à votre gauche.
21
L’ ego du locuteur sert aussi de centre déictique pour
situer des choses les unes par rapport aux autres.
Quand le locuteur dit, p.ex., Le vélo est derrière
l’arbre, il trace une ligne imaginaire allant de
l’endroit où il se trouve jusqu’à l’arbre et il situe le
vélo derrière cet arbre, comme le montre la figure
(1a) à la page suivante. Si le locuteur se déplace de
l’autre côté de la rue, son orientation déictique va
changer et le vélo se trouvera à présent devant
l’arbre, comme le montre la figure (1b). Il n’en va pas
de même pour les objets artificiels ou artefacts
(immeubles, voitures, etc.). Ceux-ci présentent une
orientation intrinsèque : ils ont une partie avant
et une partie arrière qui leur sont inhérentes. Ceci les
rend plus facilement identifiables qu’un arbre, par
exemple. C’est pourquoi la position du vélo par
rapport à la voiture ne change pas, même si le
locuteur change de point de vue, figures (1c) et (1d).
Quelle que soit la position du locuteur dans la figure
(1c), le vélo reste toujours derrière la voiture, parce
que cette partie est définie comme étant l’arrière de la
voiture. Autrement dit, on peut faire abstraction de la
perspective du locuteur.
22
L’orientation intrinsèque associée à des artefacts
comme des voitures (figures (1c) et (1d)) ou des
immeubles, constitue également une sorte de
projection du corps humain : l’avant de la voiture
correspond à l’avant du conducteur, et ceci vaut aussi
pour l’arrière, la gauche et la droite de la voiture. De
même que nous parlons de l’avant et de l’arrière de
notre propre corps, du haut et du bas, de la droite et
de la gauche, nous reportons ces schémas aux biens
durables, qu’il s’agisse de chemises, de vestes, de
chaises, de voitures, de maisons ou d’autres artefacts
ayant leur propre avant et arrière, haut et bas, droite
et gauche.
Figure 1.1 - Orientation déictique (a, b) et
orientation intrinsèque (c, d)
23
À un niveau encore plus général, nous étendons notre
perspective égocentrique à une perspective
anthropocentrique : nous transposons le point de
vue de l’ego à celui de l’être humain en tant que tel.
Cette perspective anthropocentrique (du grec
anthropos ‘homme/être humain’) s’explique par le
fait que nous nous intéressons principalement aux
autres êtres qui sont comme nous : rien ne nous
intéresse plus que les actions de nos semblables, leurs
pensées, leurs sentiments, leurs expériences, leurs
possessions, leurs mouvements, leurs déplacements,
etc. En tant qu’être humain nous occupons toujours
une position privilégiée dans la description des faits.
Généralement, il suffit qu’un événement implique un
être humain, pour que celui-ci soit mentionné en
premier, comme sujet de la phrase. Les exemples
suivants illustrent la façon habituelle de relater des
faits ou des états de choses :
1
a Ma fille connaît ce poème par cœur
b Mon ami a perdu ses verres de contact
c Madame Dubois a corrigé les rédactions
Dans une phrase de ce genre, le sujet humain ne sera
remplacé par un sujet non humain que si on veut
mettre un accent particulier sur cet objet. Ainsi, en
classe le professeur pourra dire : La leçon doit être
apprise par tout le monde pour demain. Mais dans la
mesure où il est peu probable que nous prenions
distance par rapport à nous-mêmes, nous ne dirions
sans doute pas *La leçon doit être apprise par moi.
(L’astérisque précédant la phrase signifie que celle-ci
est incorrecte ou impossible). La situation illustrée
par (1c) est plus complexe. Ici rien n’empêche de
focaliser l’objet ; dès lors, la construction passive
paraît tout aussi naturelle : Les rédactions ont été
corrigées par Madame Delport.
24
L’être humain occupe également une place privilégiée
dans d’autres domaines de la grammaire. En français,
le pronom personnel indéfini on “anime” le sujet,
comme c’est le cas dans On est premier au
championnat (on remplace notre équipe) ; le pronom
interrogatif qui est réservé à l’humain, que / quoi au
non-humain (Qui est-ce ? À qui penses-tu ? vs Qu’est-
ce ? À quoi penses-tu ?) ; de même, le pronom
clitique lui renvoie à un complément humain, alors
que y est réservé aux autres (Il lui répond correspond
à Il répond à Jean/Anne ; Il y répond, par contre, à Il
répond à la lettre/aux attaques) ; ou encore, la
double construction possessive son musée à elle se
rapporte également à un possesseur humain : on
pensera à la responsable ou à la propriétaire du
musée, et non pas à la ville (hormis peut-être dans la
construction attributive ? Même cette petite ville a
son musée à elle ; le point d’interrogation en tête
d’énoncé en marque le caractère moins acceptable ou
moins naturel).
25
Bien que les éléments anthropocentriques soient
légion dans la langue, ils n’apparaissent pas toujours
de manière aussi manifeste. Comparons les
différentes formules passives périphrastiques de (2) :
2
a {Sa / ?La / *Une} maison s’est trouvée cambriolée
b {Son / ?L’ / *Un} ordinateur s’est vu infecté de virus
c {Son / ?Le / *Un} livre a fini par se vendre
Ces énoncés seront jugés plus ou moins acceptables
selon que l’on soit ou non capable de les rattacher à
l’être humain impliqué dans l’événement.
1.2.2 - Le principe d’iconicité
26
Le principe d’iconicité, tel qu’il se fait sentir dans la
langue, nous amène à établir une certaine
ressemblance entre la forme de l’énoncé et ce qu’il
représente. L’iconicité est à l’œuvre dans les
formations onomatopéiques : le gazouillis, le
roucoulement, le beuglement, le mugissement, et
bien d’autres noms de bruit, suggèrent ou sont censés
suggérer par imitation phonétique la chose
dénommée ; de même, coucou et hibou sont des
noms qui imitent le son produit par les oiseaux en
question. L’iconicité n’est pas limitée au lexique. Elle
se manifeste également dans l’ordre linéaire des
éléments qui composent l’énoncé, dans la distance
qui sépare ces différents éléments et dans le nombre
de formes dont l’énoncé est constitué. Dans ce qui
suit nous nous penchons successivement sur ces trois
principes, à savoir l’ordre linéaire, la distance et la
quantité.
i - Le principe de l’ordre linéaire
27
L’ordre ou la séquentialité est un phénomène qui
concerne à la fois les suites d’énoncés et l’agencement
linéaire des composants à l’intérieur de l’énoncé.
Dans sa manifestation la plus élémentaire, ce
principe détermine l’ordre temporel de deux ou de
plusieurs événements. On le voit à l’œuvre dans la
célèbre phrase de Jules César, Veni, vidi, vici ‘Je vins,
je vis, je vainquis’, ou dans les slogans publicitaires
du type Eye it, try it, buy it ‘Jetez un coup d’œil,
testez, achetez’. Dans les deux cas, l’ordre ne pourrait
être modifié sous peine de faire perdre son sens à la
phrase. Or, il n’en est pas toujours ainsi. Il est parfois
possible de changer l’ordre, mais alors le sens s’en
trouve substantiellement modifié. L’organisation
séquentielle de (3a) suit le cours traditionnel des
choses, celle de (3b) décrit l’ordre inverse :
3
a Virginie s’est mariée et a eu un enfant
b Virginie a eu un enfant et s’est mariée
En elle-même la conjonction et ne nous dit rien sur
l’ordre dans lequel se déroulent les deux actions ;
c’est l’ordonnance des deux propositions – devant ou
derrière et – qui reflète tout naturellement l’ordre des
événements. Avec les conjonctions avant et après on
a le choix de présenter les choses de façon iconique
(4) ou de façon non iconique (5) :
4
a Virginie s’est mariée avant d’avoir un enfant
b Après s’être mariée, Virginie a eu un enfant
5
a Avant d’avoir un enfant, Virginie s’est mariée
b Virginie a eu un enfant (mais) après s’être mariée
Le principe d’organisation séquentielle se retrouve
aussi à l’intérieur de la phrase. Ainsi les deux phrases
ci-dessous contiennent bien les mêmes mots, mais la
signification varie en fonction de l’emplacement de
en vert :
6
a Jean a peint la clôture {en vert / verte}
b Jean a peint {en vert / *verte} la clôture
Dans les deux phrases (6) il est dit que Jean met une
clôture en couleur. Dans la phrase (6a), nous savons
qu’elle était verte mais nous n’en connaissons pas la
nouvelle couleur (sauf si par une intonation spéciale
l’on fait ressortir en vert). Dans la phrase (6b), nous
ne connaissons pas la couleur originale de la porte
mais nous savons qu’elle est verte à present. Par sa
position dans la phrase, en vert indique de manière
iconique la façon dont l’attribution de la couleur doit
être interprétée : comme état antérieur (mais pas
nécessairement postérieur) à la peinture de la clôture
(6a), ou comme résultat de l’opération effectuée par
Jean (6b). Cette différence explique aussi pourquoi
en vert peut être remplacé par l’adjectif épithète
verte dans (6a) mais pas dans (6b).
28
La langue connaît aussi nombre d’expressions
figées, notamment des formules binaires du type
illustré sous (7). Ici aussi l’ordre des éléments reflète
la succession temporelle.
7
a de temps à autre, maintenant ou jamais, tôt ou tard,
jour et nuit
b de long en large, fait et cause, à prendre ou à laisser,
du pour et du contre, à boire et à manger, voir
venir, cela va sans dire, les femmes et les enfants
d’abord
Toutes ces expressions “binaires” sont, en principe,
irréversibles. En règle générale, on ne dira pas
*jamais ou maintenant, *tard ou tôt, ou *de large en
long, *prendre cause et fait. Il y a cependant une
différence entre les deux groupes d’expressions ; là où
(7a) renvoie à des séquences purement temporelles,
(7b) en revanche représente le déroulement normal
des événements ou l’ordre habituel dans lequel on
parcourt les situations. Dans certains contextes on
peut avoir recours à l’inversion, dans le but d’obtenir
un effet communicatif particulier, par exemple celui
d’attirer l’attention sur l’expression.
29
L’importance du principe d’iconicité se vérifie aussi
très nettement au niveau de l’agencement du sujet,
du verbe et de l’objet dans la phrase. Dans presque
toutes les langues du monde le sujet vient avant
l’objet. Théoriquement, sujet (S), verbe (V) et objet
(O) peuvent se présenter dans six ordres différents.
Les combinaisons dominantes sont : SVO, VSO et
SOV. Les trois autres combinaisons possibles, à
savoir OSV, OVS et VOS sont extrêmement rares.
Cependant, ceci ne veut pas dire que les trois
premiers ordres se retrouvent dans chaque langue :
l’allemand (Al) et le néerlandais (N) présentent les
trois ordres (chacun dans un contexte syntaxique
différent), mais l’anglais (A) ne connaît que l’ordre
SVO ; l’espagnol, quant à lui, ne permet l’ordre SOV
que si O est exprimé sous forme de pronom clitique ;
cette restriction vaut également pour le français, qui,
de plus, ne connaît pas l’ordre VSO.
8
Al Der Anwalt schrieb den Brief (SVO)
N De advokaat schreef de brief
A The lawyer wrote the letter
E El abogado escribió la carta
F L’avocat écrivit la lettre
Al Endlich schrieb der Anwalt den Brief
(VSO)
N Eindelijk schreef de advokaat de brief
A *Finally wrote the lawyer the letter
E Finalmente escribió el abogado la carta
F *Enfin écrivit l’avocat la lettre
Al (Wir weissen, dass) der Anwalt den Brief
schrieb (SOV)
N (We weten dat) de advokaat de brief
schreef
A *(We know that) the lawyer the letter
wrote
E (Sabemos que) el abogado {la / *la carta}
escribió
F (Nous savons que) l’avocat {l’ / *la lettre}
écrivit
En allemand et en néerlandais, la phrase simple
présente l’ordre SVO (8a), mais lorsque la phrase est
introduite par un complément adverbial (endlich /
eindelijk ‘enfin’), il y a inversion de l’ordre sujet-
verbe (8b). L’ordre qui apparaît dans (8c) est propre
à la phrase subordonnée : cette construction en forme
de tenaille, où le sujet en tête de phrase et le verbe
en fin de phrase tiennent ensemble les autres
constituants, est typique des langues germaniques et
scandinaves. Le fait qu’elle n’existe pas en anglais est
attribué à la forte influence du français sur l’anglais
après 1066 et l’accession de Guillaume le Normand
au trône d’Angleterre.
30
En quoi ces phénomènes sont-ils iconiques ? Si dans
la plupart des langues le sujet précède l’objet ce n’est
pas un hasard. Cela correspond à la façon dont l’être
humain conçoit la structure interne d’un événement :
un événement est souvent lié à des actions dans
lesquelles une personne agit sur une autre. L’agent
apparaît comme le sujet de la phrase et son action est
préalable à tout effet ; l’effet produit est, pour sa part,
étroitement associé à l’objet, comme le reflète
d’ailleurs le terme objet direct. C’est pourquoi le
verbe et l’objet se suivent immédiatement dans le cas
de figure le plus simple (8a).
ii - Le principe de la distance
31
Le principe iconique de la distance s’applique aussi
bien en sens négatif qu’en sens positif : l’absence de
lien conceptuel fait que des éléments se trouvent
éloignés les uns des autres. Par contre, l’existence
d’un lien conceptuel donne lieu à un regroupement.
Ceci explique notamment que l’accord du verbe avec
le sujet puisse se réaliser de façon différente :
9
a Un groupe s’est détaché du peloton
b Un groupe de coureurs {s’est détaché/se sont
détachés} du peloton
Les deux phrases ont pour sujet un groupe. Dans la
première phrase (9a), le verbe s’accorde au nom
singulier groupe. Dans la phrase (9b), le nom groupe
est suivi du complément pluriel de coureurs. Dès
lors, le verbe peut (mais ne doit pas) s’accorder avec
le nom pluriel coureurs, qui est le nom le plus
proche. Avec certains noms de quantité comme un
certain nombre ou la majorité, la règle grammaticale
est d’accorder le verbe au pluriel quand les noms de
quantité sont suivis d’un complément pluriel (un
certain nombre d’étudiants, la majorité des gens).
32
Le principe de la distance permet aussi d’expliquer
que les divers types de subordonnées complétives à
fonction d’objet soient introduits différemment : il
arrive qu’il n’y ait pas d’élément introducteur (10a).
Quand il y en a un, il peut s’agir tantôt de la
préposition de (10b,d), tantôt de la préposition à
(10c,d), ou encore de la conjonction que (10e).
10
a Il l’a fait rester
b Il lui a demandé {de / *à} rester
c Il l’a invitée {à / *de} rester
d Il l’a obligé {de / à} rester
e Il voulait qu’elle reste
Plus l’impact du sujet sur l’autre personne est
immédiat, moins la distance avec le verbe de la
complétive sera grande. Dans (10a) l’impact est total
et il n’y a pas de morphème de liaison ; avec
demander et inviter le rapport est encore étroit, mais
seul (10b) suppose la présence de la personne à qui le
sujet il s’adresse (“Il {lui a demandé / *l’a invité} :
Reste”). L’emploi de la préposition à semble donc
suggérer que le lien entre la personne invitée et celui
qui invite peut être moins direct (10c). Avec obliger
les deux options sont possibles (10d). Quand le verbe
principal est vouloir il faut se tourner vers le contexte
pour savoir si le sujet exerce quelque impact sur la
personne en question. Ici la complétive est
nécessairement introduite par la conjonction que
(10e).
33
On peut aussi voir à l’œuvre le principe de la distance
dans les constructions à complément direct et
indirect :
11
a Il a légué le dernier bien qui lui restait à son fils
b Il a légué à son fils le dernier bien qui lui restait
Le verbe peut être suivi d’abord du complément
direct (11a) ou du complément indirect (11b). Ce
choix est potentiellement porteur d’une différence de
sens : dans (11a) la distance entre le verbe et à son fils
est plus grande que dans (11b). Dès lors, la question
de savoir si le “bien” en question reviendra
effectivement un jour au fils reste ouverte (11a). En
revanche, lorsque le complément d’objet indirect
s’intercale entre le verbe et le complément d’objet
direct, le lien entre l’action et son destinataire devient
plus étroit ; cet agencement suscite comme inférence
que le fils est bel et bien devenu propriétaire du bien.
iii - Le principe de quantité
34
Le principe iconique de quantité explique la tendance
à associer une grande quantité de forme à une grande
quantité de signification et, inversement, une
moindre quantité de forme à une moindre quantité
de signification. Ceci se manifeste déjà au niveau de
la prononciation : en allongeant le è de très dans une
phrase comme C’est une très longue histoire nous
insistons iconiquement sur la longueur de l’histoire.
Par la répétition de très on peut obtenir le même effet
(C’est une très, très longue histoire). Le langage
enfantin est également riche en exemples où la
répétition exprime la notion de pluralité (Regarde là
papa, un arbre et encore un arbre et encore un autre
arbre).
35
Cette stratégie n’est toutefois pas limitée au langage
enfantin. En afrikaans plek-plek (endroit-endroit)
signifie ‘en différents endroits’. Le tok pisin, pidgin
des Papous de Nouvelle Guinée, recourt à ce procédé
iconique de la réduplication comme marque du
pluriel : cow-cow (vache-vache) signifie ‘des vaches’,
et wilwil (de l’anglais wheel-wheel), qui désigne la
bicyclette, reflète l’idée des deux roues. La reprise de
syllabes ou de mots constitue une application
particulière du principe de quantité. Selon les cas, la
réduplication permet d’exprimer la pluralité (des
kilos et des kilos), l’intensité (vite vite), la
relativisation (comme ci comme ça), etc. Inutile de
dire que la réduplication, – bien qu’étant un moyen
d’expression très expressif – est fort peu écomomique
pour exprimer l’idée de “quantité”.
36
Il est cependant des cas où nous ne pourrions nous
passer d’un “excédent de forme”. Ainsi, les stratégies
de politesse veulent que “pour être poli il vaut mieux
en dire un peu plus qu’un peu moins”. Bien que
l’anglais ait la réputation d’être inégalé dans ce
domaine, la traduction de la série d’exemples réunis
sous (12), illustre qu’en français aussi un “plus” de
forme reflète un plus haut degré de politesse.
12
a No smoking Interdit de fumer
b Don’t smoke, will you ? Pourrais-tu arrêter de
fumer, s’il te plaît ?
c Would you mind not smoking here,
please. Pourriez-vous avoir l’amabilité de ne pas
fumer, s’il vous plaît ?
d Customers are requested to refrain from smoking if
they can. (Panneau au magasin Harrods à
Londres) Les clients sont priés d’avoir la
gentillesse de ne pas fumer.
e We would appreciate if you could refrain from
smoking cigars and pipes as it can be disturbing
to other diners. Thank you. (Avis du restaurant
Clos du Roi, Bath) Nous vous saurions gré
d’éviter de fumer la pipe ou le cigare pour ne pas
incommoder les autres clients. Merci beaucoup.
Le style verbeux de certaines phrases peut aussi
indiquer la grande importance attaché à un
événement ou à un thème particulier :
13
a J’ai eu le grand privilège de faire sa connaissance.
b À mon humble avis, il n’est pas inopportun de
défendre l’idée que…
Les formules pompeuses et ronflantes, élaborées
“pour ne rien dire”, sont souvent la cible de la critique
et condamnées par les puristes de la langue. Malgré
tout, peu de locuteurs s’avèrent capables de s’en
débarrasser, surtout quand ils se voient contraints à
utiliser un langage plutôt formel.
37
Le principe de quantité implique aussi qu’un moindre
volume de signification exigera, à son tour, un moins
grand nombre de formes. Dès lors, toute information
jugée redondante peut être omise. À une formule plus
longue qui contient des répétitions (14a) on préférera
donc la formule courte sans répétitions (14b) :
14
a Les juges de Charleroi ont déclaré qu’ils n’étaient
pas responsables et les juges de Liège ont aussi
déclaré qu’ils n’étaient pas responsables.
b Les juges de Charleroi ont déclaré qu’ils n’étaient
pas responsables et ceux de Liège aussi.
Ici nous avons affaire à deux stratégies de réduction
typiques : le nom les juges est repris au moyen du
pronom démonstratif ceux et tout ce qui suit le sujet
de la deuxième phrase (le verbe et la complétive) est
supprimé. S’agissant de l’omission d’information qui
n’apporte rien de neuf par rapport à la phrase
précédente, on parle d’ellipse. Toutefois, en
maintenant la redondance comme dans (14a) on peut
viser un certain effet et manifester son ironie ou son
attitude critique envers les groupes en question.
1.2.3 - Le principe symbolique
38
Tout comme nous avons parlé d’indexicalité et
d’iconicité, il faudrait également introduire le terme
symbolicité pour désigner “l’association purement
conventionnelle entre forme et signification”. Or,
nous jugeons préférable d’éviter ce terme et parlerons
plutôt du principe symbolique.
39
Le lexique compte des milliers et des milliers de mots
qui sont de nature symbolique. Le concept de
“maison” est rendu par la forme maison en français,
house en anglais, Haus en allemand, huis en
néerlandais, casa en italien et en espagnol, talo en
finnois, dom en russe, etc. Bien entendu, aucun de
ces sept mots ne présente de particularité qui justifie
l’usage qui en est fait pour exprimer le concept de
“maison”. Il arrive que deux formes semblables ou
même identiques désignent des choses tout à fait
différentes selon la langue : par exemple, la forme
casa de l’italien n’a rien à voir avec la forme kaas du
néerlandais, qui signifie “fromage”, et le mot
allemand Dom ne signifie pas “Haus” mais “église
épiscopale”. Le caractère fortuit et non prédictible de
la relation entre la forme du mot et sa signification a
poussé Ferdinand de Saussure, l’un des pères
fondateurs de la linguistique moderne (Genève 1857-
1913), à qualifier d’arbitraires l’ensemble des signes
symboliques. Souvent des signes ont pu avoir leur
raison d’être à une époque mais sont devenus
arbitraires avec le temps : autrefois les récepteurs
téléphoniques étaient accrochés aux téléphones mais
aujourd’hui ils sont posés sur les téléphones,
cependant nous disons toujours raccrocher le
téléphone. De même, nous allumons la lumière bien
que le lien entre cette action et le feu ne soit plus du
tout évident.
40
S’il est vrai que la majorité des mots simples et
certains mots composés sont arbitraires, ce n’est
généralement pas le cas pour les mots composés ou
les dérivés. Pris au pied de la lettre, le principe de
l’arbitraire du signe va tout à fait à l’encontre de notre
disposition naturelle à voir dans toute forme une
signification. Il suffit de regarder de plus près les
nouveaux mots complexes ou les nouveaux sens
attribués à des mots existants, pour voir qu’ils sont
presque tous motivés. Au chapitre 3 nous
reviendrons en détail sur le fait que les nouveaux
mots se construisent généralement au moyen de
formes linguistiques déjà existantes et qu’ils
deviennent dès lors significatifs à nos yeux. Ainsi, par
exemple, le mot anglais software, qui est souvent
utilisé à la place du mot français logiciel, a été formé
par analogie au mot hardware. Le mot composé
hardware est formé de deux parties, hard et ware,
qui, prises séparément, sont arbitraires ou opaques.
Cependant, le mot composé n’est plus arbitraire – du
moins en anglais – car la combinaison des deux
parties conduit à une signification relativement
transparente. Le sens original du nom composé
anglais hardware est ‘équipement et outils pour la
maison et le jardin’. Ceci inclut notamment des
marteaux, des pinces, des clous, une bêche, une
brouette, etc. Ce sens a ensuite été élargi pour être
appliqué à la machine et à l’équipement matériel d’un
système informatique. Par analogie, les programmes
qui permettent à un ordinateur de fonctionner, ont
été appelés software. Le mot software reste
symbolique dans le sens où seul un lien
conventionnel unit sa forme à sa signification. Mais
ce signe n’en est pas arbitraire pour autant : étant
donné qu’il doit son existence au contraste avec la
composition transparente hardware, l’association de
la forme software à la signification particulière qui
est la sienne est bel et bien motivée. En linguistique,
la notion de motivation porte sur le lien non
arbitraire entre la forme et la signification
d’expressions linguistiques. La tendance à chercher
une motivation aux mots complexes ou aux mots
étrangers est aussi fortement présente chez
l’interlocuteur que chez le locuteur. Dans sa volonté
de comprendre les formes linguistiques, en
particulier celles qui lui sont inconnues ou nouvelles,
l’interlocuteur peut aller trop loin dans sa recherche.
En associant la signification d’une nouvelle forme à
une forme déjà existante, il crée des étymologies
“populaires”. On trouve une interprétation de ce
type dans le mot anglais crayfish, formé
populairement d’après le mot français écrevisse, qui à
son tour provient du germanique krebiz (en allemand
Krebs). De même, la forme caraïbe hamaca ‘lit qui
est suspendu’ est devenue transparente en
néerlandais (la forme hangmat étant composée de
hang, le radical de hangen ‘pendre’, et de mat ‘tapis’),
et a été reprise telle quelle en allemand (sous la forme
de Hängematte) ; les emprunts anglais et français
(respectivement hammock et hamac), par contre,
sont restés plus proches de l’original.
1.3 - Catégories linguistiques et
conceptuelles
41
Dans le cadre sémiotique élaboré jusqu’ici, nous nous
sommes concentrés essentiellement sur le lien entre
la forme et la signification des signes tels que nous les
rencontrons dans les mots d’une langue. Il est
cependant clair que la langue n’est pas inscrite dans
les dictionnaires mais dans la tête de ceux qui la
parlent. Dès lors, pour bien en comprendre la nature,
il convient de se pencher sur l’univers conceptuel à
partir duquel ces signes ont été formés. Dans la
langue nous ne retrouvons qu’une partie de
l’ensemble des concepts que l’humain est capable de
manier.
42
La notion de concept peut être définie comme
“l’idée que nous avons de quelque chose, de sa façon
d’être dans le monde”. Plus précisément, un concept
peut se rapporter soit à une entité individuelle – le
concept “mère”, par exemple, représente l’idée que
j’ai de ma mère –, soit il porte sur toute une série
d’entités, comme le concept “légumes”. Ce dernier
type de concept est pourvu d’une structure interne : il
comprend des entités comme les carottes, les choux,
les laitues, etc., à l’exclusion d’autres entités, comme
entre autres les pommes et les poires. Tout concept
qui découpe ainsi la réalité telle que nous en faisons
l’expérience, en plusieurs tranches constitue une
catégorie conceptuelle. Celle-ci regroupe non
seulement un ensemble d’entités mais elle le
représente aussi en tant que tel. Il suffit que nous
percevions quelque chose, pour que nous soyons
tentés de faire entrer ce que nous percevons dans une
catégorie. Quand, par exemple, nous écoutons un
morceau de musique nous le catégorisons
immédiatement comme étant du rock, de la musique
classique ou encore une autre catégorie de musique.
Le monde n’est donc pas une réalité objective
existant en et de par elle-même. Il nous apparaît
toujours d’une façon ou d’une autre par le biais de
notre activité qui consiste à catégoriser sur la base de
notre perception, de nos connaissances, de notre état
d’esprit ; bref, à partir de notre condition humaine.
Ceci ne veut pas dire que la réalité ainsi créée soit
pour autant subjective, puisque nous arrivons à nous
mettre d’accord sur nos expériences intersubjectives.
En effet, vivre en société signifie partager des
expériences communes.
43
Une fois inscrites dans une langue, les catégories
conceptuelles deviennent des catégories
linguistiques : la communauté les “traduit” par des
signes linguistiques. Une vision plus large de la
langue comme système de signes dépasse le type de
lien entre la forme et la signification d’un signe
linguistique. Celui-ci est alors relié au
“conceptualisateur” humain et au monde qui est le
sien, c’est-à-dire tel qu’il le ressent. Le
conceptualisateur, les catégories conceptuelles et les
signes linguistiques sont reliés entre eux comme le
montre le tableau 2.
44
Dans cette représentation les signes linguistiques
reflètent des catégories conceptuelles, qui remontent
en dernière instance au conceptualisateur (=
l’homme) et à son univers. Un signe, par exemple un
mot, est la combinaison d’une forme et d’une
signification qui équivaut grosso modo à un concept ;
cette signification conceptuelle se rapporte à une
entité du monde tel que nous le vivons. Ce modèle de
l’univers conceptuel et de l’univers linguistique
permet d’expliquer le fait qu’une même entité puisse
être catégorisée de façon différente par des personnes
différentes, et qu’il arrive aussi à une même personne
de catégoriser une chose différemment selon le
moment. En effet, d’un verre à moitié rempli de vin
on peut dire qu’il est “à moitié plein” ou “à moitié
vide”. Chacun percevra la situation, la “construira” –
en termes techniques – ou la mettra en image en
fonction de l’expérience spécifique qui est la sienne.
Le choix entre plusieurs alternatives est appelé
description sémantique. L’image ainsi formée
procède d’un choix parmi différentes possibilités.
Pour voir ce qui se passe, il suffit de comparer le nom
donné à un objet dans différentes langues. Ce qu’on
décrit comme un fer à cheval en français est appelé
horseshoe en anglais (‘la chaussure d’un cheval’) et
Hufeisen en allemand (‘fer de sabot’). Tous ces signes
sont motivés : en français et en anglais, l’instrument
de protection est relié au cheval entier, alors qu’en
allemand, le lien n’est fait qu’avec la partie du corps
directement concernée. De plus, le français et
l’allemand mettent en valeur la matière dont il est
fait, tandis que l’anglais privilégie la fonction
protectrice et reflète une vision anthropocentrique de
la scène. Ces trois approches sont illustrées par la
figure 2.
Tableau 1.2 - Un modèle possible de l’univers
conceptuel

45
Les exemples sont nombreux. Prenons encore le cas
de piano à queue et de trottoir. Tant le français piano
à queue que l’allemand Flügel ‘aile (de piano)’ font
métaphoriquement allusion à la ressemblance entre
l’instrument de musique et une partie du corps de
certains animaux ; l’anglais grand piano, par contre,
met l’accent sur la taille de l’instrument. Le mot
trottoir, dérivé de trotter, indique la fonction de
l’objet ; le mot anglais pavement, quant à lui, en
donne à voir la matière, alors que le mot allemand
Bürgersteig ‘partie de la route pour les citoyens’ met
l’accent sur les personnes à qui cette partie de la rue
est destinée ; en néerlandais, finalement, on utilise
tantôt le mot trottoir tantôt le mot voetpad ‘sentier
pour les pieds’, visant dès lors alternativement
l’action et les usagers (les piétons).
Figure 1.2 - Les images correspondant au
concept “fer à cheval” dans trois langues

46
Jusqu’ici nous ne nous sommes intéressés qu’aux
catégories conceptuelles situées au niveau des mots,
ou en termes techniques, aux catégories “lexicales”.
Par ailleurs on retrouve également des catégories
conceptuelles au niveau des catégories
“grammaticales”. Selon que l’on choisit un nom ou un
verbe pour décrire une situation, l’image obtenue
sera différente, comme le montre l’exemple (15) : en
employant le nom pluie (15a) on présente le
phénomène plutôt comme quelque chose de statique,
alors qu’en employant le verbe pleuvoir (15b) on en
fait ressortir la dimension dynamique. Le choix peut
aussi impliquer d’autres catégories de mots. Dans
(16), par exemple, on a affaire respectivement à un
nom (famille), un adjectif (familier) et un adverbe
(familièrement).
15
a Regarde un peu, quelle pluie !
b Regarde un peu comme il pleut !
16
a Je me suis senti comme dans ma famille
b Je suis devenu très vite familier avec ces gens
c Ils me traitèrent très familièrement
Les phrases de (16) mettent en jeu le même champ
lexical famille, mais il est construit au moyen de
catégories grammaticales différentes. Chaque classe
de mots constitue une catégorie grammaticale. Les
exemples (15) et (16) illustrent un autre aspect
essentiel du langage : à l’intérieur d’une phrase,
chaque catégorie lexicale appartient en même temps
à une catégorie grammaticale, que ce soit celle du
nom, du verbe, de l’adjectif, de l’adverbe, de la
préposition, etc. Les catégories lexicales sont définies
par leur contenu spécifique, les catégories
grammaticales pourvoient ce matériau lexical d’un
cadre structurel. Ainsi la catégorie lexicale famille
peut être située alternativement dans le cadre de la
catégorie grammaticale du nom, de l’adjectif ou de
l’adverbe. Pour des raisons de clarté nous nous
penchons maintenant séparément sur les catégories
lexicales et sur les catégories grammaticales.
1.3.1 - Les catégories lexicales
47
Le contenu conceptuel d’une catégorie lexicale
englobe généralement un grand nombre d’éléments.
Il suffit de penser à tous les types de vases et à leurs
multiples fonctions. Mais qu’ils soient grands, petits,
larges ou étroits, il suffit qu’on puisse y mettre des
fleurs pour qu’on accepte de les catégoriser comme
“vases”. De même, il existe une grande variété de
chaises comme le montre la figure 3.
Figure 1.3 - La catégorie “siège”

48
Une catégorie lexicale comme celle de “siège”
comporte un tas de sous-types. Certains d’entre eux
sont considérés comme étant de meilleurs
représentants de la classe que d’autres. Le membre le
plus représentatif, “le meilleur” de la catégorie est
appelé le prototype, ou membre prototypique de
la catégorie. Il correspond au “meilleur” sous-type de
chaise, c’est-à-dire à celui qui nous vient
spontanément à l’esprit et que nous appelons une
chaise “normale” : s’il fallait donner une définition du
nom “chaise”, nous décririons probablement celle qui
correspond au dessin (a). De même, si on nous
demandait de dessiner une chaise, nous ferions en
premier le croquis d’une chaise de cuisine, et pas d’un
fauteuil, par exemple. Le choix de la chaise
prototypique se rapporte aussi à la fonction qu’on lui
attribue : c’est une chaise sur laquelle on s’assied, elle
n’est faite ni pour que l’on s’y affaisse ni pour que l’on
s’y assoupisse. La forme et les matériaux utilisés
jouent aussi un rôle : la chaise prototypique a quatre
pieds, un siège et un dossier, elle permet donc de s’y
asseoir confortablement et sûrement. Un fauteuil à
bascule, comme la berceuse (b), ou un fauteuil
pivotant, comme la chaise de bureau (c), sont
nettement moins prototypiques qu’une simple chaise
de cuisine : on peut s’y balancer ou tourner dans tous
les sens, mais cela les rend moins solides. Il
n’empêche que tous les objets représentés en figure 3
font bien partie de la catégorie “chaise” : à côté du
membre prototypique (a), on y trouve non seulement
les membres moins prototypiques (b) et (c), mais
aussi des membres plus marginaux ou
périphériques, comme le fauteuil “club” (d) et le
fauteuil roulant (e), ou même le cas limite qu’est la
chaise haute pour enfants (f). Le tabouret, par contre,
n’entre pas dans la catégorie “chaise”, parce qu’il ne
présente presque aucune des caractéristiques de la
chaise prototypique : la hauteur (adaptée à celle du
genou), les pieds (au nombre de quatre), le dossier, la
matière (prototypiquement en bois). À lui seul, un
siège ne constitue pas encore une chaise. Il s’agit
cependant d’une catégorie apparentée, et la limite
entre les deux n’est pas toujours facile à établir. Ce
que d’aucuns appellent un tabouret est une chaise
pour d’autres, d’autant plus qu’il arrive qu’un
tabouret ait quatre pieds et un petit dossier.
49
En général, le noyau ou le centre d’une catégorie
lexicale est bien fixé et clairement défini. Par contre,
les limites en restent plutôt vagues et elles ont
tendance à empiéter sur celles d’autres catégories
lexicales. Il est néanmoins clair que les catégories
lexicales ne sont pas constituées arbitrairement. Si tel
était le cas, nous aurions affaire à un univers
fantaisiste ou soumis au hasard. Il pourrait
ressembler au monde surréaliste tel qu’il apparaît
dans le passage suivant tiré d’un poème d’André
Breton :
17
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et
de feu.
(A. Breton, “L’Union Libre”, 1931, dans Clair
de Terre, Paris, Gallimard, 1966)
La catégorie lexicale des “yeux” et les diverses
qualités qui lui sont attribuées relèvent ici de
l’imaginaire, elles n’ont pas de lien direct avec la
réalité. Inutile donc d’y chercher une quelconque
cohérence. On peut comprendre qu’il existe un type
d’“yeux pleins de larmes” à cause de la tristesse mais
certainement pas des “yeux d’aiguille aimantée” et
encore moins des “yeux de bois toujours sous la
hache”. Cet exemple démontre a contrario la
nécessité de partir de catégorisations basées sur
l’expérience. La perception d’une caractéristique
commune - propriété ou attribut - permet de
regrouper dans une même catégorie conceptuelle une
classe ou un ensemble de choses, de personnes, de
situations, de processus, d’états de choses, etc.
1.3.2 - Les catégories grammaticales
50
Les catégories grammaticales forment un cadre
structurel pour les catégories lexicales : elles
apportent une série de distinctions abstraites
applicables à un grand nombre de catégories
lexicales. Parmi les catégories grammaticales on
distingue, entre autres, les classes de mots (nom,
verbe, etc.), le nombre (singulier ou pluriel), les
temps verbaux (présent, passé, futur). Le
commentaire qui suit ne porte que sur les classes de
mots. Chaque classe de mots est une catégorie à
part entière. En français on peut distinguer neuf
classes de mots ; elles sont illustrées dans la liste ci-
dessous :
17
Les classes de mots
a nom ou substantif : père, maison, oiseau, paix
b pronom : je, tu, elle, quelqu’un, moi, toi, qui, dont
c déterminant : le, la, un, ce, cette, des, deux
d verbe : dire, rire, courir, penser
e adjectif : riche, fier, grand, doux
f adverbe : là, finalement, beaucoup, très
g préposition : sur, dans, contre, entre, à, pendant
h conjonction : et, mais, car, parce que, pendant que
i interjection : ouais !, hein !, hélas !
En regroupant les classes (b) et (c) ainsi que les
classes (g) et (h) on n’aurait plus que sept classes au
lieu de neuf. La décision dépend bien sûr de la
définition que l’on utilise. Nous verrons plus loin qu’il
existe de bonnes raisons pour ne pas réduire le
nombre de classes, tout au contraire. C’est aux
grammairiens grecs et romains que nous devons la
conception et la dénomination de la plupart de ces
classes. En latin on parlait des partes orationis, ce
que l’on pourrait traduire littéralement par parties de
la phrase. L’analyse de la phrase en classes de mots
remonte donc à l’Antiquité. Elle est à distinguer de
l’analyse grammaticale qui s’intéresse aux fonctions
syntaxiques des parties de la phrase (sujet, objet,
etc.). Dans le tableau 3 sont repris les noms latins
généralement utilisés à l’époque. Aux neuf classes
mentionnées sous (17), s’ajoute la classe résiduelle
des particules.
Tableau 1.3 - Les dénominations latines des
classes de mots et leur traduction

51
Les définitions traditionnelles des classes de mots
laissent beaucoup à désirer. Il y a, en effet, beaucoup
de contre-exemples. Lorsqu’on définit le nom ou le
substantif comme étant “un mot dénotant une
personne, un objet ou un lieu”, des mots tels idée,
notion, évolution, n’en font pas partie. Un pronom
n’occupe pas nécessairement “la place d’un nom” : le
pronom personnel je désigne le locuteur, mais il ne
remplace pas son nom. De même, dans la phrase
Quelqu’un a volé mon portefeuille, on voit mal à quel
nom déjà employé pourrait référer le pronom
quelqu’un. Il est à noter que même dans les
dictionnaires modernes on retrouve cette définition
du pronom comme “mot qui sert à représenter un
mot de sens précis déjà employé à un autre endroit
du contexte” (Petit Robert, 1987). Ou encore, dans
des verbes comme savoir, vivre, dormir il est difficile
de voir “une action” vu qu’ils désignent plutôt un état.
L’erreur propre à la plupart des définitions
traditionnelles des mots ainsi qu’à celles des termes
servant à dénommer les classes de mots, est qu’elles
omettent de distinguer entre membres prototypiques
et membres marginaux. Les membres prototypiques
de la catégorie du nom sont effectivement des
personnes, des objets et des lieux, mais il existe des
dizaines d’autres sous-types, dont nous en
mentionnons quelques-uns ci-dessous.
18
a Nous avions besoin d’un deuxième téléphone
b Nous avons téléphoné à la régie des téléphones
c Ils sont venus l’installer dans l’après-midi
d Mais ils ont fait un très mauvais boulot
e Je m’étonne encore de leur négligence
Le téléphone même est un nom prototypique : il
désigne un objet d’ordre physique, concret,
tridimensionnel. Le nom régie est déjà moins
prototypique : bien que l’entité désignée existe
concrètement - elle est logée quelque part et l’on peut
s’adresser à elle -, l’institution elle-même n’est pas
concrète. Un mot comme après-midi, qui indique
une unité temporelle, est encore plus abstrait, et donc
encore moins prototypique de la classe des noms. Le
mot boulot, quant à lui, désigne le résultat d’une série
d’actions, il nous éloigne encore plus des membres
prototypiques de la classe des noms : sa signification
se rapproche plus de celle d’un verbe. Le mot
négligence, finalement, qui renvoie à une propriété
abstraite, est tout à fait marginal par rapport aux
membres prototypiques concrets comme téléphone ;
il a une signification plus proche de celle d’un
adjectif.
52
Nul doute cependant : ce sont tous des noms. Comme
pour les catégories lexicales (cf. chaise), il convient
donc d’envisager aussi les classes de mots comme des
catégories flexibles. Autrement dit, les définitions
traditionnelles des classes de mots ne s’appliquent
qu’aux membres prototypiques de chaque classe. Les
noms prototypiques renvoient à des phénomènes
relativement stables dans le temps : les personnes, les
objets et les lieux ne sont pas soumis à des
changements rapides dans le temps. Les verbes, par
contre, portent prototypiquement sur des
phénomènes plus temporaires, plus instables et plus
variables. Les adjectifs et les adverbes occupent une
position intermédiaire entre les noms et les verbes :
dans une table solide l’adjectif reflète quelque chose
de stable, mais dans un garçon négligent l’adjectif
évoque plutôt quelque chose de changeant. En
utilisant le nom négligence (18e) je suggère qu’il ne
s’agit pas d’une caractéristique variable mais de
quelque chose de stable et de permanent : cette façon
de présenter les choses donne de l’intervention de la
régie des téléphones une image plus négative et
renforce l’expression de mon mécontentement.
53
La confusion qu’a pu engendrer cette classification
provenant du latin s’explique en grande partie par le
fait que le statut grammatical qui correspond à une
classe de mots peut varier d’une langue à l’autre. On
rencontre des noms et des verbes dans toutes les
langues et des adjectifs dans presque toutes les
langues. Pour les autres classes de mots il arrive
qu’elles ne soient pas représentées en tant que telles.
Dans les langues romanes et en anglais par exemple,
il y a une distinction formelle entre les adjectifs et les
adverbes qui n’apparaît pas en néerlandais ou en
allemand :
19

Or, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de différence


formelle qu’il ne pourrait pas y avoir pas de
différence grammaticale. Celle-ci apparaît dans
d’autres contextes. Par exemple, en néerlandais
comme en français seul l’adjectif entre dans la
construction Je la trouve jolie : Ik vind haar mooi ;
l’adverbe en est banni (*Je la trouve chanter joliment
/ *Ik vind haar mooi zingen).
54
De plus, les langues ne disposent pas toutes des
mêmes classes de mots. Les langues romanes, par
exemple, ne connaissent pas l’emploi de particules
adverbiales mais recourent au seul verbe (ramasser
dans 20a). Les langues germaniques, par contre,
séparent le concept de l’action (pick) et celui de la
position qui en résulte (up) (20b). Les particules
anglaises ressemblent aux prépositions, mais elles se
comportent différemment. Elles peuvent notamment
apparaître derrière le nom (20c), contrairement aux
prépositions (21c).
20
a Il ramassa le journal
b He picked up the paper
c He picked the paper up
21
a Il grimpa dans l’arbre
b He climbed up the tree
c *He climbed the tree up
De même, on trouve comme équivalent anglais de la
préposition chez le génitif elliptique ‘s postposé au
nom (22) :
22
a Je dois aller chez le coiffeur
b I have to go to the hairdresser’s
Ces quelques exemples montrent que les catégories
grammaticales touchent à la structure des phrases,
qu’il s’agisse de la catégorie des adjectifs, des
adverbes, des particules ou des prépositions. Elles
appartiennent donc au domaine de la syntaxe, qui
sera le sujet du chapitre 4.
1.4 - Résumé
55
Qu’elle soit humaine ou animale, la communication
ne peut avoir lieu qu’à travers des signes. Ceux-ci
sont étudiés par la sémiologie (ou sémiotique). Le
signe renvoie toujours à autre chose : il est porteur
de signification. La relation entre le signe et sa
signification peut être de trois types différents :
indexicale, iconique ou symbolique. Les signes
indexicaux ou indices “pointent” vers les éléments
qu’ils remplacent ; les signes iconiques ou icônes
en donnent une “image” ; les signes symboliques
ou symboles quant à eux sont basés sur une relation
purement conventionnelle entre la forme du signe et
sa signification.
56
Tous ces signes reposent sur des principes cognitifs
sous-jacents qui permettent à l’homme de structurer
son univers et ses expériences, et de survivre en tant
que groupe. Le principe indexical se manifeste
dans notre vision égocentrique et anthropocentrique
du monde. Le principe iconique regroupe
plusieurs sous-principes, notamment, le principe
d’organisation séquentielle, le principe de distance et
le principe de quantité.
57
Le principe symbolique explique la relation
purement conventionnelle entre la forme et la
signification de nombreux signes. Ce rapport
conventionnel, également connu sous le nom de
l’arbitraire du signe, s’applique en particulier au
signe linguistique. La langue nous apparaît, en effet,
en grande partie comme arbitraire. Il ne faut
toutefois pas sous-estimer l’apport des signes
indexicaux et iconiques, autrement dit, des signes
non symboliques. Comme nous le verrons plus en
détail dans les chapitres suivants, la plupart des
formes linguistiques complexes ne sont pas
arbitraires mais, au contraire, transparentes et
motivées. Ceci ne vaut pas seulement au niveau de
la formation des mots mais aussi à celui de la
syntaxe.
58
L’univers mental n’est pas limité à ce qui apparaît au
travers des signes linguistiques : les concepts
exprimés à l’aide d’expressions linguistiques ne
représentent qu’une partie des concepts que nous
manions. Or, seuls les concepts “fixés” en langue
constituent la signification des signes linguistiques.
Les concepts qui structurent notre façon de penser
sont des catégories conceptuelles, qui regroupent
des (séries de) phénomènes dans des ensembles. Nos
catégories conceptuelles se figent en partie dans les
catégories linguistiques. La plupart des signes
linguistiques se rapportent à un contenu conceptuel
spécifique et la catégorie lexicale dans laquelle ils
apparaissent montre la façon dont ce contenu est
conçu. Il existe aussi un nombre réduit de
catégories grammaticales qui déterminent le
cadre structurel plus général de la langue. Tous les
membres d’une catégorie n’ont pas le même statut : à
côté des membres prototypiques, il y en a qui sont
plus périphériques. La catégorie paraîtra de plus
en plus vague à mesure que l’on s’éloignera du
centre, qui en est le noyau ; du coup, elle aura
tendance à présenter des chevauchements avec
d’autres catégories (cf. la catégorie “chaise” illustrée
par la figure 3).
1.5 - Lectures conseillées
59
La plupart des introductions récentes à l’étude
linguistique sont en anglais. On peut recommander
Pinker (1994), Taylor (1995) et Ungerer et Schmid
(1996). Les bases théoriques de l’approche cognitive
de la science du langage sont développées plus en
profondeur dans Lakoff (1987), Langacker (1987,
1993) et Rudzka-Ostyn éd. (1988). Le rapport entre
langue et cognition est traité dans Talmy (1988).
Dans Hawkes (1977) on trouvera une bonne
introduction aux systèmes de signes ayant cours dans
la communication humaine et animale. Pour une
introduction plus poussée à la sémiologie on se
tournera vers Nöth (1990).
60
Le principe d’iconicité constitue l’objet d’étude de
Haiman (1985), de Posner (1986), de Van
Langendonck et De Pater (1989), ainsi que de
Ungerer et Schmid (1996). L’ouvrage de référence
pour l’analyse de phénomènes liés à l’ordre des mots
est Greenberg éd. (1978) ; pour le néerlandais on peut
se reporter à Verhagen (1986), pour l’espagnol à
Delbecque (1987, 1991), pour le français à Fuchs éd.
(1997). Verstraeten (1992), quant à lui, s’attache à
l’étude du figement dans les composés. Finalement,
pour explorer la base psychologique des catégories et
des prototypes il est utile de lire les expériences dont
il est rendu compte dans Rosch (1977).
1.6 - Applications
61
1. Quels types de signe trouve-t-on dans les cas
suivants ?
a le triangle inversé comme signalisation routière
b un dessin représentant des pierres qui tombent
c des signes en alphabet morse
d les vitres givrées d’une voiture
e l’indicateur de vitesse dans une voiture
f le déclenchement d’une alarme
g un bébé qui pleure
h un chien qui agite la queue
i une alliance
j le geste en l’air d’un poing serré
k un piercing au nez
2. Dans quel sens les énoncés suivants sont-ils
iconiques ?
a En krio le mot shaky-shaky signifie ‘tremblement
de terre’.
b Publicité affichée dans un magasin : “Nous avons
des rayons et des rayons de vêtements à la
mode”.
c Avis de la police : Boire ou conduire, il faut choisir !
d Au pluriel le japonais ie ‘maison’ donne ieie
(‘maisons’).
e Voir Naples et mourir.
f Je jure devant Dieu de dire la vérité, toute la vérité
et rien que la vérité.
3. Quels principes peut-on invoquer pour expliquer le
caractère figé et irréversible de l’ordre des mots dans
les paires suivantes ?
a aller et venir, ceci ou cela, çà et là
b être au four et au moulin, se donner corps et âme, à
boire et à manger
c la belle et la bête, le vieil homme et la mer
d faire d’une pierre deux coups, un tiens vaut mieux
que deux tu l’auras
e à la vie à la mort, jour et nuit, partager les joies et
les peines, la bonne et la mauvaise fortune
f s’entendre comme chien et chat, en voir des vertes
et des pas mûres
g à prendre ou à laisser, tout ou rien
4. Qu’est-ce qui rend la formulation de l’énoncé (a)
plus courante que celle de l’énoncé (b) ? Quel type de
contexte faut-il imaginer pour que (b) devienne
plausible ? Quel principe indexical se trouve enfreint
dans (b) ?
a Les résultats de nos recherches sont assez éloignés
de nos attentes
b *Nos attentes sont assez éloignées de nos
recherches
5. Il peut y avoir d’autres raisons que celles
mentionnées à la suite de l’exemple (11) pour préférer
l’énoncé (a) à l’énoncé (b). Lesquelles ?
a Le Musée Royal a envoyé le tableau de Magritte au
Musée du Louvre
b Le Musée Royal a envoyé au Musée du Louvre le
tableau de Magritte
6. Qu’y a-t-il exactement d’indexical dans les images
publicitaires suivantes ? Où repérez-vous également
des éléments iconiques et/ou symboliques ?
a Le bateau de croisière servant de cadre à une
publicité pour des boissons alcoolisées
b Un rouleau de papier WC déroulé par un jeune
labrador qu’en Angleterre on appelle maintenant
“Andrex”, du nom de la marque.
c Une jeune femme cadre prenant résolument le
volant d’une nouvelle voiture.
7. Les expressions en italiques sont des éléments
périphériques de leur catégorie grammaticale.
Pourquoi ?
a Cette étude doit être simple et bon marché
b C’est notre homme
c Le président d’alors
8. Les composés suivants sont faciles à comprendre
même quand on ne les a jamais vus ni entendus
auparavant. En quoi nous apparaissent-ils comme
transparents et motivés, c’est-à-dire comme non
arbitraires ?
a bébé éprouvette
b visite surprise
9. Dans les phrases suivantes les expressions en
italiques sont tantôt des membres prototypiques
tantôt des membres périphériques de la classe de mot
à laquelle elles appartiennent. Expliquez.
a Tu as très bien travaillé.
b La radio est en panne.
c Il tombe beaucoup de pluie dans nos régions.
d Cet escalier métallique est inusable.
e Tu n’as remis qu’un travail médiocre.
f Voilà la démarche à suivre : directe et sans détours.
g C’est l’homme de sa vie.
h Les accords de Camp David sont déjà loin derrière
nous.
i C’est de l’ici-et-maintenant du problème qu’il faut
discuter.
j Il convient d’analyser le pourquoi de tout ceci.
10. Consultez un dictionnaire pour vérifier quelle
définition il propose pour les différentes classes de
mots. Ces définitions vous paraissent-elles
satisfaisantes ?
62
11. Essayez d’établir expérimentalement quels sont
les membres centraux et périphériques d’une
catégorie conceptuelle, par exemple celle des “objets
servant à écrire”. Demandez à plusieurs personnes de
votre entourage de noter d’un trait les cinq premiers
objets qui leur viennent à l’esprit. Il y a de fortes
chances pour que les objets retenus soient les mêmes,
même si l’ordre peut varier en fonction des habitudes
des uns et des autres. Il est probable, cependant, que
le stylo à bille figurera en tête de liste. Demandez
alors à vos informants de choisir parmi différents
types de stylos pour voir dans quelle mesure ils sont
aussi d’accord sur le format prototypique…
63
12. Imaginez que vous échouez sur une île déserte et
que la seule personne que vous y rencontrez parle
une autre langue. Vous aurez besoin l’un de l’autre
pour survivre. Comment allez-vous communiquer
entre vous les tous premiers jours ? Quels signes
utiliserez-vous en premier ? Quels sont les “mots”
(porteurs de quelles significations) que vous allez
employer ? Motivez vos réponses.
!
47-76

Chapitre 2. Ce qu’il y a dans un mot


: la sémantique lexicale

1
La plupart des formes d’une langue étant de nature
symbolique, il va dès lors de soi d’analyser la relation
symbolique entre la forme et la signification au
niveau des mots (chapitre 2), de la formation des
mots (chapitre 3) et de la syntaxe (chapitre 4).
Ensemble, ces trois niveaux d’analyse linguistique
constituent le domaine de la sémantique.
2
Nous commençons par l’étude de la signification et
de la structure des mots. C’est le domaine de la
lexicologie. Elle s’occupe de l’étude systématique du
sens des mots, des rapports qui existent entre les
différentes significations et des relations entre les
mots et les entités de notre univers conceptuel. Deux
approches sont possibles, soit en partant de la forme
d’un mot pour en étudier les différentes
significations, soit en adoptant le point de vue
opposé. On choisit une catégorie conceptuelle, et on
recherche ensuite les mots (synonymiques)
disponibles pour la désigner.
3
Notre manière de procéder sera la même pour les
deux approches. Nous examinerons dans un premier
temps les membres centraux ou prototypiques,
ensuite nous étudierons les liens entre les différents
membres et, finalement, nous nous pencherons sur
les membres marginaux pour en dégager les zones
plus vagues de transition.
2.1 - Introduction : mots,
significations et concepts
4
Au chapitre 1, nous avons vu que la langue nous aide
à catégoriser les expériences que la vie apporte. La
réponse à la question de savoir ce qu’il y a dans les
mots, pourrait être toute simple : l’univers entier, ou
du moins l’ensemble des expériences catégorisées
linguistiquement. On peut penser qu’il s’agira de
l’ensemble des expériences jugées culturellement,
écologiquement et historiquement importantes à
l’intérieur d’une communauté donnée.
5
Une vision ingénue des choses pourrait nous faire
croire qu’il n’existe qu’une catégorie linguistique par
catégorie conceptuelle et, inversement, une seule
catégorie conceptuelle ou signification par mot. Or, la
langue ne fonctionne pas comme cela. En moyenne, il
s’avère qu’au moins trois significations différentes
peuvent être associées à un mot. Ceci veut dire que la
plupart des mots sont polysémiques (du grec poly
‘plusieurs’ et sem ‘signe, sens’). C’est la raison pour
laquelle les dictionnaires en répertorient
généralement plusieurs par unité lexicale. L’exemple
qui suit reproduit en partie ce que le Trésor de la
Langue Française (C.N.R.S.) donne à l’entrée fruit :
1
fruit (n.m.)
a produit comestible des végétaux qui est sucré et que
l’on consomme le plus souvent comme dessert :
fruit sauvage, fruit cultivé, fruits exotiques,
fruits tropicaux, etc.
b techn. (bot.) organe végétal qui contient les graines
nécessaires à la reproduction
c le / les fruit(s) de : avantages que l’on retire de
quelque chose
d les fruits de la terre : produits issus de la terre,
d’une façon générale
e techn. et vieilli diminution d’épaisseur qu’on donne
à un mur à mesure qu’on l’élève, sur la face
extérieure uniquement
f litt. enfant par rapport à sa mère, avant sa naissance
ou quand il vient de naître
Comme le montre cet exemple, le dictionnaire part de
la forme du mot et en énumère les différentes
significations : c’est l’approche sémasiologique. La
sémasiologie (du grec sêma ‘signe, sens’) étudie le
lexique en décrivant la polysémie d’un mot et les
relations entre ses différentes significations, en
s’attachant à analyser leur rapport avec les entités du
monde ainsi qu’avec celles de l’univers conceptuel.
Les sens propres (1a,b) sont placés avant les sens
figurés (1c,d). L’ordre suivi reflète aussi l’écart entre
les sens les plus communs (1a-c), les sens moins
courants (1d-f), et les sens marginaux (non repris ci-
dessus).
6
On peut aussi adopter l’approche inverse : l’approche
onomasiologique (du grec ónoma ‘nom’). En
onomasiologie, c’est le concept qui constitue le
point de départ : pour la notion de “fruit”, par
exemple, la question devient alors de savoir quels
mots, séquences de mots ou locutions peuvent être
utilisés comme synonymes pour désigner ce concept
ou d’autres concepts similaires. C’est la fonction d’un
thésaurus de nous renseigner là-dessus. Un
thésaurus est précisément “un livre dans lequel les
mots sont regroupés en fonction de leur
signification”. Il constitue un instrument de travail
indispensable tant pour les journalistes et pour les
traducteurs que pour les auteurs de textes en général.
Dans le Thésaurus Larousse (1992), on trouve les
synonymes suivants pour les sens propres (2a) et
figurés (2b) de fruit :
2
fruit, n.m.
a fruits rouges, graines, noix, féculent, agrume, blé,
pépin, semence, etc.
b résultat, effet, conséquence, impact, incidence,
suite, produit, production, rejet, rejeton,
descendance
L’approche suivie dans un thésaurus est typiquement
onomasiologique, puisqu’elle va du concept ou de la
signification aux différents synonymes utilisés pour
désigner ce concept. Il est du ressort de
l’onomasiologie de traiter des mots qui ont une
signification similaire, c’est-à-dire des relations de
synonymie, comme par exemple celle qui existe
entre riche et opulent. Elle s’occupe aussi de
regrouper les mots qui ont des significations
contraires et qui présentent dès lors une relation
d’antonymie, comme celle qui oppose riche à
pauvre. Elle vise, finalement, à regrouper les mots
qui sont reliés sémantiquement comme richesse,
opulence, fortune, pauvreté, etc. ; ensemble, ils
constituent un champ lexical.
7
Avant de donner une vision synoptique de ce qui
précède (tableau 1), voici la définition des quatre
termes que nous venons d’introduire :
8
polysémie :
9
le fait qu’un seul mot a plusieurs significations. Il
arrive que le nombre de significations rattachées à un
mot soit très élevé ; c’est notamment le cas de
certaines prépositions. Pour la préposition de, par
exemple, on peut dénombrer au moins une quinzaine
de significations différentes.
10
homonymie :
11
le fait que deux mots d’origine différente ont
exactement la même forme. Exemples : bar dans le
sens de ‘débit de boissons’ et dans le sens de ‘unité de
mesure de pression’ ; charme dans le sens de ‘qualité
de ce qui attire ou plaît’ et dans le sens de ‘type
d’arbre ou arbrisseau’.
12
synonymie :
13
le fait que deux mots ont (presque) la même
signification. Exemple : beau, joli, ravissant,
charmant, merveilleux, mignon.
14
antonymie :
15
le fait que deux mots ont des significations opposées
ou presque. Exemples : petit et grand, mince et gros,
acheter et vendre.
Tableau 2.1 - Les deux approches en
lexicologie

16
Étant donné la nature du lexique, les deux approches
sont possibles : l’approche sémasiologique convient à
l’étude des nombreuses significations liées aux mots.
L’approche onomasiologique, pour sa part, sert à
analyser comment différents mots sont à même de
rendre notre vécu de façon tantôt similaire tantôt
divergente, voire opposée. Pour des raisons de clarté,
nous explorons d’abord séparément les deux
approches dans les sections 2.2. et 2.3. Ensuite, dans
la section 2.4., nous montrons à quel point ces
approches interagissent et se recoupent.
2.2 - Du mot à la signification : la
sémasiologie
17
Imaginons que je voie une pomme et que je veuille le
communiquer à quelqu’un. Comme nous l’avons vu
au chapitre 1, il existe trois façons d’y parvenir. Je
pourrais lui montrer la pomme (indice), je pourrais
lui faire un dessin qui ressemble à une pomme
(icône), ou je pourrais simplement prononcer le mot
pomme, c’est-à-dire utiliser un signe symbolique.
Dans ce dernier cas, comment le mot que je prononce
peut-il renseigner sur la chose que je vois ? Qu’il soit
prononcé ou écrit, le mot lui-même ne peut
évidemment pas être la chose désignée puisqu’il ne
s’agit que d’un symbole pour cette chose. Un signe
symbolique est une forme donnée qui symbolise ou
remplace un concept (ou signification) et ce concept
est relié à un ensemble d’entités appartenant au
monde des expériences vécues et des idées. La
relation entre ces trois éléments (forme, concept (ou
signification) et référent (ou entité)) constitue le
triangle sémiotique, déjà introduit au bas du tableau
2 au chapitre 1. Il est reproduit ici pour atteindre à
plus de précision.
Tableau 2.2 - Le triangle sémiotique

18
Depuis la conception du triangle sémiotique par
Ogden et Richards (1923), des dizaines
d’interprétations en ont été avancées. Celle qui suit
peut être considérée comme représentative de
l’approche cognitive en général. Bien que
conventionnel, le lien entre le concept (B) et l’entité
(C) est direct. Par contre, celui qui relie la forme du
signe symbolique (A) à l’entité (C) est indirect. C’est
ce que nous indiquons par le pointillé entre A et C. Si
nous avions affaire à un signe iconique la relation
entre la forme du signe (A) et l’entité du vécu (C)
serait, bien entendu, plus directe.
19
En fait, ce triangle sémiotique se situe dans le
prolongement des idées du linguiste suisse Ferdinand
de Saussure (1916). Celui-ci a introduit deux termes
fondamentaux : le signifiant et le signifié. Il appelle
la forme du mot le signifiant (ce qui signifie) et la
signification du mot le signifié (ce qui est signifié).
Dans la suite, nous utiliserons uniquement les termes
forme du mot ou mot pour le premier, et nous le
mettrons en italique ; pour le second, nous parlerons
de signification — ou de sens, notamment quand
un mot est polysémique — et nous le marquerons par
des guillemets simples. Par exemple, le mot (ou la
forme) pomme a pour signification ‘sorte de fruit’.
20
Nous venons de voir qu’une entrée dictionnairique
comme p.ex. fruit peut avoir plus d’une signification.
À côté du sens premier et courant ‘produit comestible
des végétaux qui est sucré’ (1a), ce mot connaît aussi
d’autres emplois ; il est donc polysémique. Chacune
des significations renvoie bien entendu à une entité
différente du monde vécu. Nous appelons référent
l’entité à laquelle nous faisons référence au moyen
d’un mot. Ainsi, l’orange coupée (figure 1a)
représente un référent possible du sens premier de
fruit, sans la pelure ni les pépins, bien sûr. Or, dans
son sens technique ‘organe végétal qui contient les
graines’ (1b), le nom fruit permet également de
renvoyer à des objets moins couramment associés à
ce mot, comme aux graines ou pépins du melon
plutôt qu’à sa chair juteuse et sucrée (figure 1b). Il en
va de même pour le sens technique plus archaïque
‘diminution de l’épaisseur d’un mur’ (1e), auquel le
dictionnaire Robert consacre une entrée séparée en
raison de son origine différente par rapport aux
autres sens de fruit.
Figure 2.1 - Référents possibles de fruit

21
Fruit peut avoir un sens plus général, comme dans
l’expression les fruits de la terre (1d) : il renvoie alors
à l’ensemble des ‘produits de la terre’ (y compris les
légumes et les céréales).
22
Outre les sens propres, le mot fruit a aussi une série
de sens figurés. Prenons en guise d’illustration le sens
abstrait de ‘avantage que l’on retire de quelque chose’
(p.ex. d’une action) (1c), illustré par les fruits de son
travail ou son travail a porté ses fruits. D’autres
possibilités sont le sens de ‘résultat, effet’ qui
apparaît dans le fruit de sa recherche ; ou encore le
sens biblique ‘enfant, progéniture, descendance’.
23
Chacun de ces emplois met en œuvre un sens
particulier de fruit. De même, chaque sens semble
renvoyer à un ensemble différent d’entités dans le
monde, à un ensemble spécifique de référents.
Lorsque nous utilisons le mot fruit dans le sens
courant de ‘produit comestible des végétaux qui est
sucré’, nous désignons un ensemble de référents qui
inclut des pommes, des oranges, des bananes et
d’autres objets comestibles mous à saveur sucrée
(figure 1a). Par contre, quand fruit est utilisé dans
son second sens (‘organe végétal qui contient les
graines’), il fait plutôt penser aux semences du fruit
qui peuvent faire naître d’autres plantes. Les
référents ici en jeu sont clairement les pépins, ceux
du melon (figure 1b), par exemple.
24
Il arrive aussi que l’organe contenant les semences
soit le fruit tout entier. C’est le cas des noix, qui sont
des fruits “d’un point de vue technique” (dans le
second sens) ; elles ne le sont probablement pas dans
le sens courant du terme. Dans le cas particulier des
noix, le référent est donc la coquille contenant les
semences en son entier, alors que pour les melons
(dans ce second sens ou sens technique de fruit) le
référent est limité au cœur du melon et à ses pépins ;
dans le sens courant, cependant, il s’agira de la partie
comestible. Pour simplifier, on peut définir le
référent comme l’entité — ou la partie d’une entité —
évoquée par le mot. Chaque sens d’un mot évoque un
membre d’une catégorie conceptuelle différente.
25
Dans l’exemple de fruit, les membres des catégories
conceptuelles correspondant aux deux premiers sens
sont des objets matériels, ceux qui équivalent au
troisième sens (‘avantages que l’on retire de quelque
chose’) peuvent être aussi bien abstraits que concrets.
S’agissant d’un verbe, nous aurons affaire à un
événement, une action ou un état de choses.
S’agissant d’un adjectif, le référent sera plutôt une
qualité ou propriété. Pour toutes ces catégories nous
parlons d’entités. Celles-ci regroupent tous les
membres possibles de toutes les catégories possibles :
personnes, objets, et choses en général, actions,
événements, états de choses, qualités, propriétés,
sans qu’il soit nécessaire qu’une entité soit pourvue
d’existence “réelle” dans le monde. La catégorie
“fruit” contient toutes les pommes ou oranges
possibles et imaginables ; la seule condition est qu’il
s’agisse d’entités susceptibles d’être appelées fruit.
Notre monde imaginaire n’est-il pas peuplé de lutins,
de fantômes, de géants, de sirènes et de licornes ?
26
Dans les sections suivantes, nous examinerons de
plus près les relations entre les différentes
significations d’un mot. L’attention se porte
successivement sur la signification considérée comme
étant le membre central de la catégorie constituée par
l’ensemble des différents sens du mot (2.2.1.), sur les
liens qui unissent les différents sens du mot (2.2.2.),
et sur les sens qui passent pour être les membres
périphériques de la catégorie (2.2.3.). Là où le
caractère de membre s’avère vague ou douteux, les
limites du mot deviennent floues et imprécises.
2.2.1 - Saillance : sens et référents
prototypiques
27
Nous avons vu qu’une catégorie comme celle de
“meuble”, par exemple, est constituée de membres
centraux ou prototypiques, de membres moins
prototypiques et de membres marginaux ou
périphériques (chapitre 1, 1.3.1). Cette structure
s’applique non seulement aux membres d’une
catégorie conceptuelle, mais aussi à ceux d’une
catégorie linguistique, comme le mot fruit, à cela près
que maintenant les membres sont les différents sens
du mot. La question qui se pose ici est celle de savoir
comment déterminer lequel des différents sens du
mot fruit est le plus central ? Il existe trois façons
étroitement liées pour y parvenir. On peut
s’interroger sur le sens particulier qui vient en
premier à l’esprit quand nous évoquons le mot. On
peut également procéder à un calcul statistique (à
partir d’une collection de textes) afin de savoir dans
quel sens le mot est employé le plus souvent.
Finalement, on peut essayer de dégager le sens qui se
trouve à la base des autres sens et qui éclaire donc
ces autres sens.
28
La première méthode (à quoi pensons-nous
spontanément en entendant le mot ?) conduit au sens
‘produit comestible des végétaux qui est sucré’ (1a). Il
suffit de demander à n’importe qui — pas seulement
au lexicographe — de dessiner un fruit, pour voir
apparaître une pomme, une banane, ou un autre fruit
; il arrive aussi que l’on dessine une pomme de terre,
une carotte, ou quelque autre ‘produit issu de la terre’
(1d). Mais le sens technique d’ ‘organe végétal qui
contient les graines’ (1b) ne viendrait sans doute à
l’esprit de personne, du moins pas immédiatement,
sauf s’il en a été question précédemment. Nul ne
doute, cependant, qu’une plante comme la pomme de
terre est faite de feuilles et de tubercules qui, d’une
part, sont mangeables (1a) et qui, d’autre part,
servent à la reproduction (1b). Inutile de dire qu’il est
fort peu probable que le sens archaïque ‘diminution
de l’épaisseur d’un mur’ fasse surface dans un test de
ce genre.
29
La deuxième méthode, basée sur la fréquence
d’emploi des différents sens, n’en est encore qu’à ses
débuts. Il existe bien des études statistiques portant
sur la fréquence des mots, mais leurs différents sens
ne sont pas pris en compte. Pour le français, le
Frequency Dictionary of French Words, publié en
1970 par A. Juilland et al., classe ainsi les 5 000 mots
les plus fréquents qui ressortent du dépouillement
d’une base de données d’un demi-million de mots,
constituée de cinq tranches de 100 000 mots
provenant de cinq genres différents (essais, fiction,
presse, théâtre, poésie). Il en ressort que le mot fruit
appartient à la classe de fréquence 25, ce qui le situe
au rang des 2 500 mots les plus fréquents. Une petite
enquête suffirait pour confirmer que fruit s’emploie
le plus souvent au sens de ‘produit comestible’ (1a), et
que le sens de ‘descendance’ se fait rare. Bien qu’à
première vue le premier sens apparaisse comme
nettement plus central que les autres, il reste
toutefois une bonne raison de considérer que le sens
‘organe qui contient les graines’ (1b) est également
central. Il constitue, en effet, un point de départ
intéressant pour expliquer les autres sens de fruit. Si
je ne connais pas le sens de l’expression le fruit des
entrailles, par exemple, il m’est plus facile d’y arriver
à partir du sens central de fruit ‘organe qui contient
les graines’ (1b) qu’à partir de ‘produit comestible’
(1a). Les sens (1a) et (1b) font donc figure de sens
premiers : à eux deux ils sont représentatifs de
l’ensemble de la catégorie. Ils en assurent l’unité et
garantissent l’accès aux autres membres, dont ils
rendent l’existence plus claire et plus
compréhensible.
30
La troisième méthode permettant de définir le sens
prototypique d’un mot occupe une place à part.
Contrairement aux deux premières méthodes, elle se
base sur l’évolution historique de la signification d’un
mot. Or, celle-ci dépasse souvent l’évolution interne
d’une langue. Pour notre exemple, il est
particulièrement difficile de déterminer si le sens (1b)
est dérivé par métonymie du sens (1a) ou vice versa.
De même, les procédés de généralisation – qui
permettent de dériver les sens (1c-d) des deux
premiers –, le procédé de spécialisation – qui
explique le sens (1e) –, ou celui du passage de
l’univers végétal à l’univers humain – illustré par le
sens (1f) – relèvent de mécanismes que l’on retrouve
à divers degrés dans différentes langues. Tout ceci
rend cette dernière méthode moins fiable que les
deux premières.
31
On parle indifféremment d’effets de prototypicité,
de centralité ou de représentativité pour
indiquer le rôle prépondérant que jouent les sens
prototypiques ou centraux dans la conceptualisation
globale de la catégorie. Néanmoins, ces effets ne
restent pas limités au niveau des sens du mot : ils
apparaissent également au niveau des référents
auxquels se rapportent les différents sens. Il va de soi
qu’interviennent ici des facteurs de culture et
d’environnement. Nous avons déjà signalé que fruit a
un grand nombre de référents. Lorsqu’on demande à
un Européen du Nord de citer quelques types de
fruits, il commencera probablement par nommer les
pommes, les poires, les prunes, les groseilles, les
cerises, etc. Un Méditerranéen, par contre, citera en
premier les olives, les oranges, les figues, les melons,
les mangues, les dattes, etc. De plus, si l’on relevait
l’usage courant des mots dans un contexte nord-
européen, les références aux pommes et aux oranges
y seraient monnaie courante, alors que celles aux
mangues ou aux figues n’y feraient qu’une apparition
sporadique.
2.2.2 - Les liens entre les différents sens
d’un mot : les réseaux radiaux
32
Si les sens d’un mot se distinguent par une différence
de prééminence, ils restent en même temps reliés
entre eux par des liens systématiques. Pour l’exemple
de fruit, nous avons fait allusion plus haut à deux
embranchements : celui des sens littéraux et celui des
sens figurés. Pour illustrer les processus conceptuels
qui sont à l’œuvre, nous nous tournons vers un
exemple un peu plus complexe, celui du mot canard,
dont les différents sens énumérés sous (3) sont repris
du Précis de lexicologie française de J. Picoche (1977,
pp. 66-89).
3
canard (n.m.)
a oiseau aquatique
b viande de cet oiseau
c fausse nouvelle
d journal (contenu ou matérialité)
e fausse note criarde
f morceau de sucre trempé dans le café, l’alcool, etc.
g (loc.) un “vilain petit canard”
Ces huit sens différents de canard peuvent être
illustrés par les contextes suivants :
a Le seul canard que je suis capable de reconnaître est
le colvert
b Hier j’ai mangé du canard à l’orange
c Chaque mois cette revue fait courir des canards
d J’ai lu cette nouvelle dans différents canards
e J’ai fait un couac de canard dans le premier
morceau que j’ai joué à l’examen
f Il ne peut s’empêcher de faire un canard en prenant
le pousse-café
g À l’école, c’est toujours lui qui est le vilain petit
canard
En analysant les différents sens du mot canard, on
voit apparaître une structure radiale : du sens
prototypique central partent quatre branches qui
vont dans des directions opposées. Ces branches
peuvent aussi être porteuses de plusieurs extensions
sémantiques. Ceci est représenté sous forme de
diagramme pour la configuration des sens de canard.
En raison de cette structure en forme d’étoile on parle
d’un réseau radial.
33
Quels sont maintenant les processus que relient
entre eux les différents sens à l’intérieur de cette
configuration ? Parmi l’ensemble des sens possibles
il y en a toujours un — ou parfois plusieurs quand
leur nombre est relativement élevé (cf. 2.2.1) — qui se
dégage comme étant le plus central ou prototypique.
C’est ce sens-là qui est à même d’expliquer les
interprétations liées aux autres sens. Le sens central
de canard pourrait être défini comme ‘oiseau
aquatique élevé pour sa chair savoureuse, apte à de
rapides plongeons dans l’élément liquide, mais
maladroit et gauche dans sa démarche terrestre,
émettant un cri répété et malsonnant comparable à
un bavardage inconsidéré’. Partant de ce sens, nous
pouvons distinguer essentiellement quatre processus
conceptuels différents permettant de mettre l’accent
sur l’une ou l’autre des composantes de cette
définition et de développer ainsi d’autres
significations. Il s’agit de la métonymie, de la
métaphore, de la généralisation et de la
spécialisation.
Tableau 2.3 - Réseau radial des sens de
canard

34
Revenons à notre exemple canard, et à son sens
premier ‘oiseau aquatique’. Le premier processus,
celui de la la métonymie, permet de mettre l’accent
sur les différentes parties qui composent cette entité
complexe : soit en prenant l’ensemble pour ne
désigner qu’une partie, soit en prenant seulement
une partie pour désigner l’ensemble. Dans une
direction comme dans l’autre, le lien sémantique qui
unit métonymiquement deux ou plusieurs sens d’un
mot est basé sur une relation de contiguïté ; par
exemple, entre l’entité ‘oiseau aquatique’ dans sa
globalité dénotée par canard et une partie de cette
entité : sa ‘chair’ (3b), ses ‘plumes’, etc. Le mot
canard peut donc désigner de façon métonymique
une partie de l’entité en question, comme dans
J’aime le canard rôti ou C’était plutôt une couleur
bleu canard. Au chapitre 1 (tableau 1) nous avons
déjà vu que l’existence d’un contact ou d’un
glissement progressif d’un élément à l’autre suffit
pour que l’on puisse parler de contiguïté. La relation
partie-tout n’est donc qu’un des cas de figure
possibles. Le lien métonymique peut aussi porter sur
le contenant et le contenu, comme par exemple la
bouteille pour le vin qu’elle contient, l’endroit et les
habitants, le producteur et le produit, le propriétaire
et la propriété, etc. C’est en vertu de ce lien
métonymique que dans la plupart des langues nous
pouvons dire des phrases comme Il a bu toute la
bouteille ou Cette Mercedes est partie sans payer.
Comme le contenu de la bouteille se trouve
littéralement en contact direct avec la bouteille, il est
facile de les prendre l’un pour l’autre. Dans le cas de
la Mercedes, c’est le rapport conceptuel entre la
voiture et son propriétaire qui permet de passer de la
propriété à la personne. Comme nous le verrons au
chapitre 3 (3.3.), la notion de contiguïté ne se limite
pas au contact physique ou spatial : elle s’étend aussi
aux associations abstraites d’ordre temporel ou
logique (cause-effet).
35
Le deuxième processus ayant pour effet
l’élargissement du sens d’un mot est celui de la
métaphore. À la différence de la métonymie, la
métaphore (du grec metapherein ‘transposer’) réunit
des éléments qui n’ont pas nécessairement quelque
chose en commun. La métaphore consiste à
transposer un élément d’un premier domaine, le
domaine “source”, à un deuxième domaine, le
domaine “cible”. La métaphore est en effet basée sur
la ressemblance que l’on perçoit entre plusieurs
choses. Si l’on parle du pied de la montagne pour en
désigner la partie inférieure, c’est en vertu de la
ressemblance que l’on peut établir entre la montagne
et le corps humain : on transpose en l’occurrence un
attribut du corps humain à un élément de
l’environnement naturel. En utilisant un élément
appartenant au physique humain pour désigner un
élément d’un tout autre domaine, on signale en
quelque sorte que la conception de ce domaine “cible”
se fait par le biais d’un autre domaine.
36
Le domaine de l’univers animal, propre au sens
premier de canard, fonctionne aussi comme domaine
“source” pour plusieurs sens périphériques du mot :
on peut voir par exemple le ‘cri malsonnant’ comme
une note de musique ratée (3e), le ‘bavardage
inconsidéré’ comme la diffusion de fausses nouvelles
(3c) ou encore les ‘plongeons rapides’ comme ceux
d’un morceau de sucre dans de l’alcool (3f). Libre à
nous d’établir un lien de ressemblance entre, par
exemple, le cri peu mélodieux d’un canard et une
note ratée produite par un instrument à vent. Il est
cependant possible que cette ressemblance ne soit en
rien objective : c’est dans l’esprit de celui qui regarde
que la ressemblance prend forme. Dans la mesure où
il s’agit d’associations qui s’imposent à l’imagination,
elles font bien entendu partie de l’imagerie populaire.
37
Contrairement à la métonymie, où la relation de
contiguïté repose nécessairement sur l’existence d’un
lien objectif et direct entre les différents sens d’un
mot, la métaphore peut être éminemment subjective
et surgir de façon indirecte ou détournée. Pour
obtenir le sens ‘fausse nouvelle’ (3e) il a fallu établir
une association entre le ‘cri inconsidéré’ du canard,
d’une part, et le bruit produit par la diffusion d’une
rumeur, d’autre part.
38
Par contre, le lien entre ce cri et le sens ‘journal’ (3d)
ne s’explique pas uniquement en termes de
métaphore. Nous devons ici nous tourner vers un
troisième processus créateur de sens nouveaux, celui
de la spécialisation. Il s’agit en effet d’une
spécialisation à partir du sens ‘fausse nouvelle’. Ce
processus consiste à restreindre la signification
initiale d’un mot de sorte qu’il ne s’applique plus qu’à
un ensemble réduit constitué de référents
spécifiques. La presse peut apparaître comme un
moyen particulier de diffuser de ‘fausses nouvelles’ –
ou du moins des nouvelles sans grande valeur –,
comme le montre la phrase Chaque jour on vend une
multitude de petits canards sans aucune valeur.
39
Les cas de spécialisation sont monnaie courante dans
toutes les langues. En français, par exemple, boisson,
qui peut se dire de ‘tout liquide qui se boit’ s’utilise
aussi au sens spécifique de ‘boisson alcoolisée’. Par
chantier on comprend couramment ‘lieu d’une
construction en cours’ et pas simplement
‘entassement de matériaux’. Le chapiteau renvoie à
‘la tente d’un cirque’ autant qu’à ‘une partie ou un
ornement d’architecture qui forme un
couronnement’, etc. etc.
40
Le processus cognitif inverse à celui de la
spécialisation est la généralisation. Il permet de
rendre compte du sens de la locution plus ou moins
lexicalisée “un vilain petit canard” (3g), qui signifie ‘le
moins beau de la famille ou du groupe’. Les parties
du sens initial que l’on retient ici sont ‘cri
malsonnant’ et peut-être même ‘démarche terrestre
maladroite’, qui sont des qualités que l’on attribue
aux canards en comparaison à d’autres oiseaux
aquatiques plus ‘majestueux’, comme les cygnes. De
plus, ces termes de comparaison se voient généralisés
à l’ensemble des espèces y compris les humains,
comme l’illustre la phrase Face à eux je me sentais
comme un vilain petit canard. Dans atterrir et
embarquer nous avons affaire au même processus.
Le mot atterrir renvoie originellement à l’action de
toucher terre, mais suite à la découverte d’autres
planètes, son emploi s’est généralisé (on a pu atterrir
sur la lune). Le sens premier du verbe embarquer est
‘monter à bord d’un bateau’ mais aujourd’hui il
s’emploie également pour ‘monter à bord d’un avion’.
Tableau 2.4 - Processus d’extension de la
signification de canard

41
En résumé (voir tableau 4), les différents sens
forment un réseau radial et sont reliés les uns aux
autres par des voies diverses. Les processus de
métonymie, métaphore, spécialisation et
généralisation caractérisent aussi bien les liens
directs entre divers sens non centraux que ceux qui
suivent les rayons qui traversent le(s) centre(s) du
réseau. Celui-ci part d’un ou de plusieurs sens
centraux et se développe dans plusieurs directions
(voir le tableau 3). L’ensemble des voies qui
constituent le réseau ainsi que leur structure
varieront selon le mot. Le tableau 4 reprend
schématiquement les processus d’extension qui
s’appliquent à la signification du mot canard.
2.2.3 - Le caractère vague des catégories
conceptuelles et des sens des mots
42
Les différents sens d’un mot ont été traités jusqu’ici
comme s’ils étaient clairement séparés les uns des
autres. Or, nous avons vu au chapitre 1 que dans une
perspective sémiologique ils représentent des
catégories conceptuelles. Celles-ci contiennent au
moins un membre clairement central, mais les
membres périphériques sont nettement moins bien
définis. Dès lors, les contours de la catégorie en
deviennent flous, si bien qu’il est possible que
plusieurs catégories se chevauchent. Dans la mesure
où les sens d’un mot reflètent des catégories
conceptuelles, il est normal que ces sens ne puissent
pas toujours être définis de façon à contenir
l’ensemble des référents devant y figurer et à exclure
ceux qui n’en font pas partie.
43
Prenons l’exemple de la signification attribuée à fruit.
Une noix est-elle un fruit ? Est-il possible de donner
une définition claire d’une catégorie ou d’une
signification comme celle de “fruit” ? Par définition
claire nous entendons une définition classique
contenant toutes les conditions nécessaires et
suffisantes pour décider si une entité donnée fait ou
non partie de la catégorie en question. Toute
catégorie mathématique se prête à ce type de
définition. Pensons par exemple à la figure
géométrique du “triangle”, définie classiquement
comme une ‘forme géométrique plane qui a trois
côtés droits et trois angles’. La condition nécessaire
définit les traits communs à tous les triangles. La
condition suffisante quant à elle permet de distinguer
la catégorie des triangles de toute autre forme
géométrique, comme, par exemple la figure
géométrique //. Celle-ci a bien trois côtés mais elle ne
compte que deux angles. Les deux composantes de la
définition de triangle représentent donc des
conditions nécessaires : il faut à la fois ‘trois côtés’ et
‘trois angles’ pour obtenir un triangle. Ce sont en
même temps des conditions suffisantes, car toute
figure plane ayant trois côtés et trois angles
représente forcément un triangle.
44
Si ce genre de définitions s’applique sans trop de
difficultés aux termes techniques, il n’en va pas de
même pour la plupart des catégories naturelles
utilisées au quotidien. Pour fruit, par exemple, la
situation est bien plus compliquée. C’est pourquoi le
dictionnaire évite de définir la catégorie en termes
trop absolus. Qui plus est, il précise par exemple “le
plus souvent” (voir (1a)) et en y ajoutant un choix non
exhaustif d’exemples (“fruit sauvage, fruit cultivé,
fruits exotiques, fruits tropicaux, etc.”). Parmi les
traits caractéristiques de “fruit” figurent des traits
comme sucré, mou et qui contient des semences.
Mais ces caractéristiques ne sont pas toujours
nécessaires : les citrons ne sont pas sucrés, les noix
ne sont pas molles, les bananes ne contiennent pas ce
qu’on pourrait identifier directement comme étant
des semences.
45
Il existe bien sûr un certain nombre de traits qui
semblent nécessaires pour que l’on puisse parler d’un
fruit. Tous les fruits poussent en surface sur des
plantes ou des arbres et non sous terre. Ils doivent
mûrir pour pouvoir être mangés crus. Pour les
manger avant qu’ils ne soient mûrs, on doit y ajouter
du sucre ou les incorporer dans des plats sucrés. Pris
dans leur ensemble, ces traits ont beau être
nécessaires, ils n’en restent pas moins insuffisants :
que faire, en effet, des amandes, des noix, des
noisettes, etc. généralement considérées comme des
fruits ? Et qu’en est-il de la rhubarbe ? Cette plante à
larges feuilles portées par de gros pétioles
comestibles se mange aussi bien crue, avec ou sans
sucre, qu’en compote ou en confiture. Or, même si
pour ces raisons certaines personnes l’assimilent à un
fruit, les spécialistes la rangent dans la catégorie de
l’oseille, de la persicaire, de la renouée et du sarrasin.
Autrement dit, ils font prévaloir les caractéristiques
qui en font un légume plutôt qu’un fruit.
46
Nous pouvons donc conclure que le sens central de
fruit ne se prête pas à une définition classique
présentant à la fois les conditions nécessaires et
suffisantes pour couvrir tout ce qui est susceptible
d’être compris comme tel. Ceci ne signifie cependant
pas que notre conception de “fruit”, l’image mentale
que nous en avons, ce qui nous vient à l’esprit en
pensant à des fruits, soit nécessairement vague ou
défectueuse. Au contraire, l’image qui s’impose à
nous quand nous pensons à des fruits s’avère être
tout à fait précise. Il suffit, en effet, de demander aux
gens de donner quelques exemples de fruits, pour
voir apparaître des listes très semblables. Il reste
néanmoins vrai que l’image mentale ne s’applique
pas aussi bien à toutes les sortes de fruits possibles.
Autrement dit, force est d’accepter que les mots
restent vagues, et que c’est là une des caractéristiques
essentielles de la langue.
2.3 - Des concepts aux mots :
l’onomasiologie
47
Alors que l’approche sémasiologique part de la forme
du mot pour en découvrir les sens possibles,
l’approche onomasiologique part du concept et
s’applique à décrire les mots qui servent à le désigner.
Quel est le but de l’analyse onomasiologique ? Elle
permet tout d’abord de mieux comprendre d’où
viennent les items lexicaux (nouveaux). Elle dévoile
aussi les mécanismes qui font qu’on ait recours à
différents mots d’une langue pour désigner le même
concept, comme auto, automobile, voiture, véhicule,
bolide, caisse, bagnole.
48
Le but principal de l’analyse onomasiologique est
cependant de mettre à jour la structure sous-jacente
d’un ensemble de mots conceptuellement proches,
c’est-à-dire de découvrir comment ces mots
s’organisent dans ce qui est communément appelé un
“champ lexical”. Un champ lexical est constitué
d’un ensemble de mots qui désignent des entités
appartenant à un même domaine conceptuel. Des
mots tels petit déjeuner, en-cas, collation, déjeuner,
goûter, dîner, souper sont apparentés : ils
appartiennent au même champ lexical, car ils
renvoient tous au domaine conceptuel “repas”. Un
domaine conceptuel peut à son tour être défini
comme étant un champ cohérent de notre univers fait
de conceptions et d’expériences. Les repas, les
odeurs, les couleurs, les vêtements, le corps humain,
les jeux, la connaissance, les maladies, les voyages, la
vitesse, les règles du football, etc., forment autant de
domaines conceptuels.
49
La question se pose alors de savoir quels sont la
position et le statut qu’il faut attribuer à un mot
individuel à l’intérieur d’un champ lexical donné.
Dans ce qui suit, il apparaît que les relations
conceptuelles existant entre les différents mots d’un
champ lexical sont très similaires à celles qui relient
les différents sens d’un mot, sens que nous venons de
décrire dans la section 2.2. (consacrée à l’approche
sémasiologique : effets de prééminence, réseaux
caractérisés par une structure interne propre,
contours vagues).
2.3.1 - La prééminence conceptuelle : le
niveau de base
50
Nous avons vu que des effets de prototypicité opèrent
au niveau des différents sens ou des différents
référents d’un mot. Ces effets font que nous
privilégiions à l’usage tel sens ou tel référent qui nous
viennent en premier à l’esprit. On retrouve le même
phénomène au niveau des différents mots
susceptibles de dénoter la même catégorie
conceptuelle. Entre les différents mots qui peuvent
désigner le concept “voiture” (véhicule, bagnole,
auto, cabriolet, Alfa Romeo, etc.) il existe également
un ordre hiérarchique : voiture représente le concept
le plus général, Alfa Romeo le concept le plus
spécifique. En voyant foncer une Alfa Romeo sur
l’autoroute, le premier mot qui nous vient en tête
pour décrire le phénomène ne sera pas Alfa Romeo
mais auto, par exemple Dieu que cette auto roule
vite. Parmi les dénominations possibles, il y en a
donc une qui s’avère être plus prééminente que les
autres. Même parmi les mots se situant au même
niveau de spécificité, comme voiture de sport,
cabriolet, bolide ou voiture de course, il y en a
généralement un qui paraît plus saillant que les
autres. Ces deux types de prééminence méritent
qu’on s’y attarde un peu.
51
Les travaux de l’anthropologue Brent Berlin font
apparaître que les classifications populaires
répondent à un principe d’organisation général. Les
classifications des différents domaines d’expérience
sont hiérarchisées : elles vont du niveau le plus
étendu ou générique au niveau le plus restreint ou
spécifique, et présentent au moins trois niveaux
différents. Les domaines d’ordre biologique en
contiennent même parfois cinq : animal,
mammifère, félin, chat, siamois. Dans ces systèmes
de classification il y a toujours un niveau
intermédiaire qui fonctionne comme le niveau de
base : chat dans l’exemple précédent, voiture dans le
domaine des véhicules, etc. Le niveau de base est à la
fois plus spécifique que le(s) niveau(x) supérieur(s),
et plus général que le niveau inférieur, comme on
peut le voir au tableau 5.
Tableau 2.5 - Classifications de domaines
conceptuels

52
Parmi les différents concepts qui se situent au niveau
de base, il y en a un qui ressort et que l’on désigne
communément par un terme moyen. Il y a tout lieu
de penser que celui-ci se présente à notre esprit
comme étant le plus représentatif. C’est le terme le
plus utilisé, celui que l’enfant apprenant à parler
emploie avant les autres : dans l’acquisition de la
langue les noms arbre, chien, vache, cheval, poisson,
jupe, pantalon, pomme, orange, banane devancent
nettement des noms génériques comme plante,
animal, vêtement, fruit. Ce n’est que bien plus tard
que surgissent des noms plus spécifiques comme
chêne, tilleul, labrador, épagneul, golden, cox ou
reinette. Du point de vue de la forme, ceux-ci sont
généralement plus complexes que les termes moyens.
Du point de vue conceptuel, il a été démontré que le
niveau moyen est le niveau où les marques
prototypiques sont les plus prononcées. C’est au
niveau moyen que les membres individuels d’une
catégorie ont le plus en commun les uns avec les
autres. Par exemple, dans le domaine du vêtement,
les pantalons, les jupes, les manteaux peuvent être
considérés comme le terme moyen de leur catégorie,
qui appartient au niveau de base. Les membres de la
sous-catégorie “jupe”, p.ex. mini-jupe, jupe plissée,
jupe portefeuille, jupe cloche, etc., ont plus en
commun entre eux qu’avec les membres des autres
sous-catégories (“pantalon” ou “manteau”). Tous les
éléments de la sous-catégorie “jupe” ont en commun
(1) de couvrir les jambes – mais pas séparément,
comme le fait le pantalon –, (2) d’être normalement
réservés aux femmes, (3) de ne couvrir le corps qu’à
partir de la taille – contrairement au manteau –, (4)
de n’être généralement pas plus courts que le haut de
la cuisse. Une série de termes moyens – tels jupe,
pantalon, costume, manteau, pull, veste – ont beau
appartenir au même domaine conceptuel, il n’est pas
toujours aisé d’en dégager d’autres caractéristiques
communes au-delà d’une propriété toute générale, en
l’occurrence celle de dénoter à chaque fois une
“couche d’habillement”, autrement dit, d’appartenir à
la catégorie générique des “vêtements”. Ceci montre
bien que ce sont les termes moyens qui sont
constitutifs des catégories conceptuelles sur
lesquelles repose notre organisation conceptuelle du
monde.
53
Ce modèle centré autour de la notion de niveau de
base nous permet de comprendre qu’il n’y a pas de
classification verticale sans niveau prééminent ni
terme saillant. Par ailleurs, au niveau des
classifications horizontales ce modèle est incapable
de prédire quel sera le terme le plus saillant : au
niveau spécifique, par exemple, il n’est pas à même
de départager voiture de sport, cabriolet, bolide,
voiture de course. Imaginons que je vois dans un
magazine une jupe très courte qui a deux pans
superposés à l’avant. S’agit-il à la fois d’une jupe
portefeuille et d’une mini-jupe ? Comment vais-je
l’appeler ? Une analyse détaillée a montré que les
journalistes de mode préfèrent parler de mini-jupe
dans ce cas. Quand il existe deux termes susceptibles
de faire l’affaire, comment se fait-il qu’un des deux
soit plus saillant que l’autre ?
54
Pour comprendre ce phénomène on doit se rendre
compte qu’il faut aux mots un certain temps avant
qu’ils n’aient “droit de cité” dans une communauté et
s’y “enracinent”. Ronald Langacker fait appel à cette
notion métaphorique d’enracinement pour décrire
comment de nouvelles formes arrivent à s’installer
dans la langue de façon durable. Pensons, par
exemple, à la forme composée parce que : elle est
devenue tellement courante qu’on pourrait en oublier
qu’elle est issue de la combinaison de par, ce et que.
En devenant une expression habituelle un groupe de
mots prend place dans le système linguistique et
s’enracine dans le lexique. Ce même processus peut
expliquer le choix préférentiel d’un terme particulier
à l’intérieur d’une catégorie donnée (mini-jupe
l’emportant ainsi sur jupe portefeuille, alors que
voiture de sport se voit concurrencé notamment par
bolide et par voiture de course).
55
Comment déterminer le degré d’enracinement d’un
terme ? Une première méthode consiste à mener une
enquête ; l’on montre aux gens une photo en leur
demandant comment ils appellent l’objet représenté.
Une deuxième méthode consiste à étudier un
corpus, c’est-à-dire un large ensemble de textes
écrits ou parlés, généralement automatisés en vue de
l’analyse linguistique. Pour en revenir aux jupes
portefeuille courtes, supposons que dans un immense
corpus illustré du langage de la mode, ce type de
jupes soit désigné 200 fois. S’il s’avère que le nom
mini-jupe y est utilisé plus souvent (disons 150 fois
sur les 200 possibles) que d’autres noms plus
généraux ou plus spécifiques (comme p.ex. jupe
portefeuille), on peut en conclure que ce terme est
plus fortement enraciné dans le lexique et en
l’occurrence, le plus saillant. C’est exactement ce
qu’on a découvert pour le néerlandais minirok (‘mini-
jupe’) par rapport notamment à wikkelrok (‘jupe
portefeuille’) (Geeraerts et al. l995).
2.3.2 - Rapports internes aux domaines
conceptuels : les taxinomies
56
Dans l’analyse du rapport sémasiologique entre les
sens d’un mot, nous avons introduit la notion de
réseau radial (voir la partie 2.2.2) et nous en avons
expliqué la structure et l’évolution au moyen des
processus de métonymie, de métaphore, de
spécialisation et de généralisation. Ces processus
s’appliquent également en onomasiologie. Comme
nous l’avons vu, l’onomasiologie s’occupe des
relations entre les différents noms susceptibles de
désigner une catégorie particulière appartenant à un
domaine conceptuel donné.
57
À l’intérieur d’un domaine conceptuel, la simple
distinction entre le niveau générique, moyen et
spécifique ne suffit pas. Le plus souvent, ces niveaux
forment en même temps une taxinomie
hiérarchisée. La taxinomie vêtement, jupe, jupe
portefeuille, par exemple, présente trois niveaux
d’abstraction : le terme vêtement n’a pas seulement le
sens le plus général, il fait aussi figure
d’hypéronyme, étant donné qu’il englobe une
catégorie regroupant différentes sortes de vêtements
comme jupe, pantalon, veste, pull. Ceux-ci
constituent les termes du niveau de base. Sous
chacune de ces catégories du niveau de base – par
exemple pantalon, – on retrouve des hyponymes,
c’est-à-dire des catégories qui y appartiennent, tels
short, jeans, slip, culotte, pantalon corsaire,
pantalon fuseau, etc.
58
Pareille taxinomie hiérarchisée représente, en fait, un
cas particulier d’un champ lexical. Dans un champ
lexical ordinaire, comme celui des “bijoux” ou des
“repas”, les différents termes se regroupent
librement. Par contre, dans un champ lexical
taxinomique, les différentes unités lexicales sont
ordonnées hiérarchiquement. Vêtement est
hypéronymique par rapport à jupe, pantalon, etc.,
qui à leur tour sont hypéronymiques par rapport à
mini-jupe, jupe portefeuille, … et short, jeans, …
Inversement, ces derniers sont hyponymiques par
rapport à jupe et pantalon, qui eux le sont par
rapport à vêtement. Il arrive qu’il n’y ait pas
d’hypéronyme direct pour une série d’hyponymes.
C’est le cas de chemise, pull, T-shirt, etc. Pour le
vêtement couvrant le haut du corps nous ne
disposons pas d’un terme de base. Pour être plus
précis, il y a bien un terme de base pour ce que l’on
porte au-dessus d’une chemise ou d’un pull (à savoir
veste), mais pas pour ce qu’on porte en-dessous. En
cas de vide, comme ici, on parle de trou lexical,
signalant par là l’absence inattendue dans le lexique
d’un terme pour une catégorie conceptuelle saillante.
Tableau 2.6 - Taxinomie hiérarchisée

59
Ce genre de taxinomies constituent des réseaux dans
lesquels les liens entre les mots sont régis
essentiellement par les principes de spécialisation et
de généralisation : de haut en bas, nous suivons le
sens de la spécialisation, de bas en haut celui de la
généralisation.
60
Les deux autres principes, à savoir ceux de la
métaphore et de la métonymie ont également leur
rôle à jouer dans la dénomination de catégories
conceptuelles.
61
L’évolution de la pensée et de la culture serait
impensable sans le recours à la métaphore. Nous ne
nous contentons pas de créer des ensembles
cohérents de concepts à base de taxinomies. Souvent,
nous faisons appel à notre connaissance d’un
domaine conceptuel donné pour en aborder un autre.
Poussés par notre tendance anthropocentrique, nous
n’hésitons pas à transposer la structure du corps
humain à celle d’une montagne, par exemple. Nous
parlons en effet du “pied de la montagne” pour en
désigner la partie inférieure, des “flancs” pour en
évoquer les parties latérales et d’une “dent” pour
indiquer un sommet aigu. De même, nous n’hésitons
pas à qualifier de “bosses” ou de “rondeurs” certaines
hauteurs. Nombreux sont les objets auxquels nous
attribuons une structure ne fût-ce que partiellement
anthropomorphique : la voiture a un “arrière-train”,
la chaise a quatre “pieds”, le fauteuil a deux “bras”, le
levier en a un…
62
Au-delà des sens particuliers d’un mot (par exemple,
canard dans le sens de fausse note [tableau 3]), la
métaphorisation peut mettre en œuvre des domaines
conceptuels entiers. Pour structurer et comprendre le
domaine conceptuel de la montagne, l’on fait appel
au domaine du corps humain. Il arrive que d’autres
domaines entrent en jeu. Le domaine du “débat”, par
exemple, est souvent abordé en termes de “combat” :
on en sort victorieux ou vaincu, on y écrase
l’adversaire à coups d’arguments, on le pousse dans
ses derniers retranchements, etc. S’agissant de la
transposition d’un domaine conceptuel à un autre, on
est en présence d’une métaphore conceptuelle.
George Lakoff propose débattre c’est faire la guerre
comme métaphore conceptuelle sous-jacente à toute
les métaphores particulières qui apparaissent quand
on parle de débat, notamment rallier quelqu’un à sa
cause, affronter quelqu’un dans un débat public,
soutenir un point de vue indéfendable, attaquer les
positions de quelqu’un, et bien d’autres encore.
63
La métaphore conceptuelle constitue un des
principaux leviers de la conceptualisation humaine.
Ceci est particulièrement frappant pour les domaines
plus abstraits, comme celui de la raison ou des
émotions. L’activité mentale est conçue en termes de
mouvement physique : nous recueillons ou
ramassons des idées pour les rejeter ensuite, nous
passons à un nouveau point, et nous nous y arrêtons,
avant de revenir au précédent, etc. Pour dénoter
l’acte de compréhension, nous utilisons des verbes
véhiculant l’image de “prendre avec ses mains” :
comprendre, saisir, capter. Il en va de même pour la
conceptualisation des émotions comme des liquides
en ébullition dans un récipient : on dira bouillir de
colère, faire bouillir (ou mousser) quelqu’un, être en
ébullition, exploser de rage, brûler de désir,
déborder de tendresse.
64
La structuration d’un domaine à partir d’un autre ne
repose pas nécessairement sur une métaphore
conceptuelle. Elle peut aussi se faire au moyen d’une
métonymie conceptuelle. Le lien entre les deux
domaines est alors plus étroit, puisque la métonymie
suppose une situation de contact ou de contiguïté
entre les deux domaines. Voici les cas les plus
typiques de métonymie conceptuelle.
4
Métonymie conceptuelle
a la personne pour le nom Je ne suis pas dans
l’annuaire.
b le possesseur pour l’objet possédé Mon pneu est
crevé.
c l’auteur pour le livre J’aime lire Gide.
d l’endroit pour les habitants Mon village vote écolo.
e le producteur pour le produit Mon nouveau Canon
est génial.
f le contenant pour le contenu Il m’a servi un bon
petit verre
On peut bien sûr aussi nommer la personne ou l’objet
en question :
5
a Mon nom n’est pas dans l’annuaire.
b Le pneu de ma bicyclette / voiture / brouette est
crevé.
c J’aime lire les romans de Gide.
d Les habitants de mon village votent écolo.
e Mon nouvel appareil photo Canon est génial.
f Il m’a servi un bon petit vin.
La focalisation change : tandis que les
conceptualisations métonymiques (4) orientent
l’attention plutôt vers la généralisation, celles qui ne
le sont pas (5) la dirigent plutôt vers la spécialisation.
En parlant d’un bon petit verre, je ne précise pas s’il
s’agit de genièvre, de xérès, de porto ou de vin. Selon
qu’on ait ou non recours à la métonymie, l’image sera
donc différente.
65
Le tableau 7 résume les relations conceptuelles
évoquées en sémasiologie et en onomasiologie. Les
deux approches font apparaître trois types de
relations : des relations hiérarchiques, des relations
de contiguïté et des relations de ressemblance.
Tableau 2.7 - Relations conceptuelles en
sémasiologie et en onomasiologie
2.3.3 - Les contours vagues des
domaines conceptuels : taxinomies
problématiques
66
S’agissant de la classification de catégories naturelles,
nous avons vu dans la section 2.2.3 que les limites
sont loin d’être nettes et qu’il existe des zones
d’indétermination aux frontières entre les différentes
catégories. La rhubarbe et la tomate, par exemple,
peuvent être rangées aussi bien parmi les légumes
que parmi les fruits ; tout dépend de la personne qui
procède à la catégorisation. L’indétermination
sémasiologique a son homologue en onomasiologie.
67
À partir du modèle du niveau de base présenté dans
la partie 2.3.1, on pourrait avoir l’impression que le
lexique forme un ensemble bien structuré et qu’à
condition de chercher un peu, on doit être à même
d’y insérer toutes les pièces comme dans un puzzle.
Or, le lexique n’est pas cette mosaïque parfaite où
chaque item lexical trouverait “sa place” de façon
bien définie. Loin de là.
68
Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, il existe bon
nombre de trous lexicaux. D’autre part, il n’est pas
toujours possible de déterminer avec précision le
niveau hiérarchique auquel il convient de situer une
forme lexicale. Comme le montre le tableau 8, ce
genre de problèmes affectent même la taxinomie de
mots d’usage courant : dans la mesure où la tendance
est au vêtement unisex, et que les pantalons, jeans,
shorts, … se portent indifféremment par les hommes
et les femmes, le critère “vêtement d’homme” /
“vêtement de femme” donne lieu à toute une série de
chevauchements.
Tableau 2.8 - Taxinomie à zones
problématiques

69
Le problème provient du fait que certains termes de
base et certains hyponymes sont susceptibles
d’appartenir à une catégorie hypéronymique mixte (à
la fois vêtement d’homme et de femme).
70
Il arrive aussi qu’il y ait quelque hésitation sur le
statut d’un terme. S’agit-il d’un terme appartenant au
niveau de base, ou d’un hyponyme ? Où situer la
jupe-culotte dans la taxinomie représentée au tableau
8 ? Sous “jupe” ou sous “pantalon” ? Faut-il en faire
un nouveau terme de base, à côté de “jupe” et de
“pantalon” (tableau 9a) ? Ou peut-on se contenter de
le traiter comme hyponyme de “jupe” (9b) ?
Tableau 2.9 - Jupe-culotte

71
La difficulté que l’on peut éprouver à déterminer avec
précision le niveau qu’il convient d’assigner à un
élément particulier dans une taxinomie est à mettre
en rapport avec les effets de saillance sémasiologique.
Comme il a été signalé plus haut, les éléments d’une
sous-catégorie qui retiennent notre préférence et qui
sont utilisés le plus fréquemment sont les plus
saillants. On rencontre beaucoup plus souvent des
mots comme pantalon et jupe, que par exemple jupe-
culotte. Les membres prototypiques d’une sous-
catégorie (pantalon, jupe) sont par définition plus
représentatifs de la catégorie que les membres moins
saillants (jupe-culotte). En d’autres mots, là où il est
difficile de dire si la jupe-culotte est plus “pantalon”
que “jupe”, il sera tout aussi difficile de déterminer la
place du mot dans la taxinomie. En fonction de la
langue, ce genre d’item pourra d’ailleurs être classé
différemment. La définition du Robert pour jupe-
culotte, “vêtement féminin, sorte de culotte très
ample qui présente l’aspect d’une jupe”, mettant
l’accent sur “culotte”, en fait ressortir l’aspect
“pantalon”. L’anglais tend à faire de même en
désignant la jupe-culotte par l’emprunt français
culottes. Pour ces deux langues, jupe-culotte pourrait
donc figurer au même niveau que jeans, shorts et
bermuda dans le tableau 8. Par contre, le néerlandais
broekrok, littéralement ‘pantalon jupe’, accorde un
léger avantage au classement sous “jupe”.
72
Il s’ensuit que, contrairement à ce que le modèle du
niveau moyen de base semble indiquer, il est
impossible de représenter le lexique comme un arbre
taxinomique unique divisé en embranchements
toujours plus nombreux. Il se compose plutôt d’une
multitude de hiérarchies qui se croisent et se
chevauchent. Dès lors, on pourrait se demander
comment, par exemple, une notion telle que
vêtement féminin, c’est-à-dire un vêtement
généralement ou exclusivement porté par une
femme, pourrait être intégrée à ce modèle
taxinomique du lexique. Le tableau 8 montre que la
classification par sexe fait problème parce qu’il existe
des vêtements portés par les deux sexes. Voilà
pourquoi la position taxinomique de vêtement
féminin est elle-même indéterminée : elle donne lieu
à une classification croisée avec la notion de
vêtement masculin, avec à l’intersection des
membres tels que jupe, pantalon, veste.
2.4 - Conclusion : interaction entre
la sémasiologie et l’onomasiologie
73
Jusqu’ici nous avons abordé l’étude sémasiologique
et onomasiologique d’un point de vue purement
théorique en insistant sur différents aspects
parallèles : la saillance, les réseaux structurés, les
contours vagues. Pour clore ce chapitre sur la
lexicologie, il convient d’envisager la signification et
la dénomination d’un point de vue plus pratique.
Demandons-nous un instant quels sont les facteurs
qui déterminent le choix d’un item lexical particulier.
En clair : pourquoi un locuteur particulier choisit-il,
dans une situation particulière, un nom particulier
pour une signification particulière ? Considéré sous
cet angle pragmatique, le choix d’un nom pour un
référent est dicté simultanément par la saillance
sémasiologique et onomasiologique. Comme il a été
souligné, le degré de saillance sémasiologique dépend
du caractère plus ou moins prototypique du sens en
question pour la catégorie. Le degré de saillance
onomasiologique quant à lui dépend de l’usage, et
plus particulièrement de l’enracinement qui échoit au
nom donné à la sous-catégorie.
74
La saillance sémasiologique fait qu’une chose sera
désignée le plus facilement par un nom qui passe
pour un bon exemple de la catégorie impliquée.
Prenons l’exemple des automobiles. Il y a quelques
années, Renault a lancé un nouveau modèle appelé
Espace. Bien qu’il soit à mi-chemin entre la
camionnette et la voiture, nous ne songeons pas à le
qualifier de camionnette ! Cela veut dire que les
caractéristiques qu’il partage avec les camionnettes
ne font pas le poids. Nous n’hésitons pas à en faire un
membre de la catégorie “voiture”, parce qu’il est
destiné au transport de personnes et que, du moins
en Europe, la camionnette sert au transport de
marchandises. En d’autres termes, ce véhicule est
appelé une voiture parce qu’on le considère plus
proche de la voiture prototypique que de la
camionnette. Aux États-Unis, où ce genre de
véhicules existent depuis bien plus longtemps et où
les camionnettes servent souvent au transport
familial, c’est le nom mini-van — mettant en avant
l’aspect “camionnette” — qui s’est enraciné.
75
La saillance onomasiologique, quant à elle, peut
maintenant être envisagée comme suit : un référent
donné, p.ex. un nouveau type de voiture, sera plus
volontiers désigné par le nom A (ex. voiture) que par
le nom B (ex. camionnette), si A représente une
catégorie lexicale mieux enracinée dans l’usage que B.
Dans le cas de la courte jupe portefeuille, ressemblant
autant à une “jupe portefeuille” qu’à une “mini-jupe”,
il n’y a pas de raison sémasiologique pour préférer
l’une des catégories lexicales à l’autre ; si l’on choisit
le nom mini-jupe, c’est que ce nom est plus usité, et
donc mieux enraciné, que jupe portefeuille. Les types
hybrides, qu’il s’agisse de jupes ou de véhicules,
s’insèrent ainsi dans la catégorie la plus
communément reconnue.
76
Le choix d’un item lexical comme nom pour un
référent particulier est donc déterminé à la fois par la
saillance sémasiologique et onomasiologique. Il
s’ensuit que pour aboutir à une vision intégrée de la
lexicologie, il est conseillé de combiner les approches
sémasiologique et onomasiologique.
2.5 - Résumé
77
L’étude des mots fait apparaître deux phénomènes
presque opposés : d’une part, un mot peut avoir
plusieurs sens : il est alors polysémique ; d’autre
part, nous utilisons souvent des mots différents pour
désigner la même chose : les mots désignant le même
référent sont synonymiques. Ces phénomènes font
l’objet, respectivement, de la sémasiologie et de
l’onomasiologie. Tout en étant fondamentalement
différentes, ces deux approches sont dans une
certaine mesure comparables : tant pour les sens que
pour les mots il est question de saillance relative, de
réseaux et de contours vagues.
78
En sémasiologie, la saillance porte sur le fait que
parmi les divers sens des mots, il y en a toujours qui
sont plus centraux ou prototypiques par rapport à
d’autres qui sont moins centraux, voire
périphériques. L’ensemble des sens d’un mot sont
reliés au sein d’un réseau radial par des processus
cognitifs comme la métonymie, la métaphore, la
généralisation et la spécialisation, les deux
premiers se combinant facilement avec l’un des
derniers. Alors que la métonymie est basée sur la
notion de contiguïté, la métaphore met en jeu une
certaine ressemblance entre des éléments
appartenant à des domaines différents : le domaine-
source, d’une part (p.ex. le corps humain) et le
domaine-cible (p.ex. la montagne), d’autre part. À
l’intérieur d’un réseau, il arrive que la limite entre
différents sens ne soit pas nette. Ce sont surtout les
sens périphériques qui présentent des contours
vagues. Ceci rend caduques les définitions
classiques (p.ex. de fruit et de légume), à
l’exception des termes mathématiques et techniques.
79
En onomasiologie, nous retrouvons les trois mêmes
phénomènes. Parmi les mots dont nous disposons
pour désigner la même chose (p.ex. véhicule, voiture,
Peugeot), il y en a toujours un qui s’avère plus
saillant que les autres : généralement situé à mi-
chemin entre un terme plus général et un terme plus
spécifique, ce terme de base fait office de terme
“moyen”. Au lieu de celui-ci (p.ex. voiture, pomme),
on peut utiliser le terme superordonné ou
hypéronymique (véhicule, fruit) ou un terme
subordonné ou hyponymique (Peugeot, reinette).
Ces derniers sont cependant moins “enracinés”
dans l’esprit du locuteur. Les mots se regroupent
dans des champs lexicaux reflétant les distinctions
faites au sein d’une communauté linguistique pour
un domaine conceptuel donné (p.ex. sous repas
on retrouve tous les mots désignant des entités
appartenant au même domaine conceptuel). En
l’absence de terme moyen, on notera la présence d’un
trou lexical dans la classification. En projetant un
domaine entier sur un autre, on obtient une
métaphore conceptuelle ; en prenant un
fragment de domaine pour l’ensemble ou vice versa
on obtient une métonymie conceptuelle.
L’organisation des réseaux de mots se fait sous forme
de taxinomies hiérarchisées. Celles-ci
contiennent des termes hypéronymes et
hyponymes : les premiers relèvent de la
généralisation, les seconds de la spécialisation. Il faut
cependant reconnaître qu’en réunissant l’ensemble
de ces taxinomies on n’aboutit pas à une seule grande
et belle taxinomie composée de distinctions claires et
nettes. En réalité, il existe une multitude de
taxinomies qui se chevauchent partiellement. Du fait
que leurs frontières sont nécessairement floues, de
nombreux problèmes de définition se posent
notamment pour les mots hybrides, à cheval sur deux
sous-catégories (p.ex. jupe-culotte) : faut-il les traiter
au niveau moyen des termes de base, ou doit-on les
situer à un niveau subordonné ? Pour les items
relevant de plus d’une catégorie à la fois, la solution
consiste à prévoir des classifications croisées
(p.ex. pantalon d’homme / de femme).
2.6 - Lectures conseillées
80
Taylor (1995), Kleiber (1990) et Pottier (2000)
constituent les ouvrages les plus accessibles dans le
domaine de la catégorisation linguistique et des
prototypes en sémantique. Pour l’analyse technique
des termes constituant le domaine de l’habillement,
le présent chapitre s’est largement inspiré de
Geeraerts, Grondelaers et Bakema (1994). Pour
l’étude des termes moyens dans le domaine des
plantes on se reportera à Berlin (1978), Berlin et
autres (1974), dans le domaine des couleurs à Berlin
et Kay (1969). L’étude de Lakoff et Johnson (1980)
sur la métaphore met en lumière son impact sur
l’extension des significations. Les changements de
sens par l’effet de la métonymie sont traités dans
Stern (1931). Cruse (1986, 19914), pour sa part,
analyse les relations lexicales, les taxinomies,
l’antonymie, etc. Pour un point de vue critique sur
l’analyse componentielle de la signification d’un mot
en termes de “conditions nécessaires et suffisantes”,
on consultera Geeraerts (1987) ; sur la prototypicité
Geeraerts (1988) ; et sur l’indétermination
sémantique Geeraerts (1993). Lehrer (1974, 1994)
passe en revue les études réalisées sur les champs
lexicaux. Et Ullmann (1957) évoque les études
antérieures sur la généralisation et la spécialisation.
2.7 - Applications
81
1. Les dictionnaires proposent toute une série de sens
différents à l’entrée tête.
82
En voici une petite sélection tirée du Petit Robert :
a partie, extrémité antérieure (et supérieure chez les
animaux à station verticale) du corps des
artiozoaires, qui porte la bouche et les
principaux organes des sens.
b partie supérieure du corps de l’homme contenant le
cerveau et les principaux organes des sens, qui
est de forme arrondie et tient au tronc par le cou.
c par extension (la tête étant considérée comme la
partie vitale) vie : Risquer sa tête.
d le visage quant aux traits et à l’expression, face,
figure : Avoir une bonne tête.
e représentation de cette partie de l’homme : tête
d’une médaille.
f mesure : Il a une tête de plus qu’elle.
g par extension, partie d’une chose où l’on pose la
tête, chevet.
h le siège de la pensée, de la mémoire, du jugement :
avoir de la tête, n’avoir rien dans la tête, un
homme de tête.
i le siège des états psychologiques, caractère : avoir
la tête froide, avoir la tête dure, une forte tête,
se mettre martel en tête.
j symbole de l’état mental : avoir la tête fêlée, être
tombé sur la tête, perdre la tête.
k la tête représentant une personne : mettre un nom
sur une tête, le vote par tête.
l personne qui conçoit et dirige, chef : C’est à la tête
qu’il faut frapper.
m partie supérieure d’une chose, notamment
quand elle est arrondie : la tête des arbres.
n partie terminale, extrémité d’une chose, grosse et
arrondie : tête de champignon.
o partie antérieure d’une chose qui se déplace : tête
nucléaire.
p place de ce qui est à l’avant : article de tête d’un
journal.
(1) Quel est le sens central ou prototypique ?
Pourquoi ?
83
(2) Quels processus retrouvez-vous dans chacune des
extensions de sens (généralisation, spécialisation,
métaphore et métonymie) ?
84
(3) Insérez les différents sens dans un réseau radial.
85
2. Les équivalents allemand (Al) et néerlandais (N)
des deux premiers sens du mot français (F) et anglais
(A) fruit sont exprimés par deux mots différents :
a partie sucrée et comestible d’une plante : F / A fruit,
Al. Obst, N fruit
b partie de la plante ou de l’arbre contenant les
graines. F / A fruit, Al. Frucht, N vrucht
Où avons-nous affaire à une solution
onomasiologique, et où à une solution
sémasiologique ?
86
3. Rassemblez les sens suivants de papier dans un
réseau radial.
a Sa lettre était écrite sur un papier de luxe.
b Il n’arrive pas à jeter une phrase sur le papier.
c Sur le papier, tout est résolu, mais concrètement il y
aura des difficultés.
d Notez cela plutôt dans votre carnet que sur un
papier.
e Elle vient d’envoyer un papier à son journal.
f Nous gardons les papiers de famille dans un coffre à
la banque.
g La police ne m’a encore jamais demandé mes
papiers.
4. Les définitions de triangle données par le Petit
Robert (PR), par le dictionnaire anglais Dictionary of
Contemporary English (DCE) et par le dictionnaire
néerlandais van Dale (NN) sont très différentes :
a figure géométrique, polygone à trois côtés (PR)
b flat shape with three straight sides and three angles
(DCE) (“forme plate à trois côtés droits et trois
angles”)
c gesloten figuur die ontstaat door drie niet in één lijn
gelegen punten door lijnen te verbinden
(NN) (“figure fermée qu’on obtient en reliant par
des lignes trois points qui ne se situent pas sur la
même ligne”)
(1) La définition du NN remplit-elle la condition des
‘conditions nécessaires et suffisantes’ ?
87
(2) La définition du PR est-elle plus facile ou plus
difficile que les autres ?
88
(3) Commentez la différence entre les trois
définitions.
89
5. Voici quelques expressions où apparaît le mot
“rouge”. Essayez de trouver une motivation plausible
pour chaque cas. Précisez la nature (linguistique ou
conceptuelle) de la métaphore ou de la métonymie
invoquées.
a Il aime boire un coup de rouge.
b Il faut bien que quelqu’un soit lanterne rouge.
c La banlieue a voté rouge.
d L’Armée rouge s’est battue contre les nazis.
e Les cendres sont encore rouges.
f Si ta mère te voyait, le rouge lui monterait aux
joues.
g Quand il a retrouvé son chat écrasé, il a vu rouge.
6. La notion chaussure peut être exprimée par toute
une série de mots. Alignez-en au moins une dizaine.
a Séparez les termes hyponymiques des termes
hyperonymiques.
b Quels termes situez-vous au niveau moyen ?
Expliquez ce qui en fait des termes de base.
c Quels sont les termes les mieux enracinés ? Y a-t-il
une motivation à cela ?
d Esquissez la taxinomie hiérarchisée qui se dégage
de votre analyse (vous inspirant des tableaux 6 et
8).
7. Faites une petite expérience.
a Dessinez une chaussure originale faite de la matière
d’espadrilles, mais à hauts talons et à la semelle
de bottines de montagne.
b Demandez à une dizaine de personnes comment
elles appelleraient ce type de chaussure.
c Analysez les données obtenues. Y a-t-il des noms
qui apparaissent plus souvent que d’autres ?
Voyez-vous une raison à cette préférence ?
d Au vu de ce résultat, commentez la conclusion
formulée en fin de chapitre : “Le choix d’un item
lexical comme nom pour un référent particulier
est donc déterminé à la fois par la saillance
sémasiologique et onomasiologique”.
8. Les jeunes enfants passent par un stade où ils
appellent “papa” tout homme adulte, “pomme” tout
objet rond, “wouwou” tout animal. Comment ce
phénomène peut-il s’expliquer à partir des
informations réunies aux chapitres un et deux ?
!
77-104

Chapitre 3. Les plus petits éléments


porteurs de sens : la morphologie

Il existe deux sortes d’éléments porteurs de sens : les


items lexicaux, ou lexèmes, et les éléments de
construction au moyen desquels nous regroupons les
lexèmes en mots complexes, en groupes de mots et en
phrases. Les lexèmes exprimant des catégories
conceptuelles, les mots complexes nous permettent
d’exprimer de nouvelles catégories complexes, et par
les phrases nous avons prise sur des ensembles
conceptuels plus larges. Nous avons vu
précédemment que les items lexicaux peuvent avoir
plusieurs sens, souvent reliés entre eux
(sémasiologie) et que la même notion peut être
exprimée au moyen de différents items lexicaux
(onomasiologie). Nous avons également vu qu’il est
possible de rendre compte des liens entre les
différents sens d’un mot ou entre les différents mots
appartenant au même champ lexical au moyen de
processus comme la spécialisation, la généralisation,
la métaphore et la métonymie.
2
Le présent chapitre a pour but de montrer que les
mêmes principes s’appliquent aussi en
morphologie, c’est-à-dire dans l’étude des
composants qui entrent dans la formation des mots
et des unités grammaticales. Le terme morphème a
été introduit pour pouvoir parler de façon globale des
éléments porteurs de sens. Au sens strict, la
morphologie s’occupe de la structure interne des
mots. Tout comme les mots, les morphèmes, les plus
petites unités significatives de la langue, peuvent
avoir des sens prototypiques et des sens
périphériques, qui forment ensemble un réseau radial
de significations.
3
Le morphème est donc un mot simple ou un affixe. Le
mot simple peut apparaître seul et fonctionner
comme un morphème indépendant. Dans ce cas, on
parle de “morphème libre”. L’affixe, qui n’apparaît
jamais seul, est par définition un morphème
dépendant ou “lié”.
4
Dans la formation des mots, différents procédés
combinatoires peuvent être mis en œuvre. Les plus
importants sont la composition et la dérivation. La
composition réunit deux morphèmes libres ou
lexèmes (p.ex. grand-mère, bébé éprouvette), la
dérivation combine un morphème libre et un
morphème lié (p.ex. nuageux). Parmi les autres
procédés, on distingue notamment la conversion
(actif ? activer), l’inversion ou la dérivation
régressive (chanter ? chant), le télescopage (français
+ anglais ? franglais), la troncation ou réduction
(professeur ? prof), l’acronyme propre à la siglaison
(l’OTAN).
5
Pour la formation des groupes de mots et des
phrases, l’on fait appel aux morphèmes
grammaticaux. Ceux-ci se rapportent aux trois
principales classes de mots : le nom peut être précédé
d’un article ou d’un autre morphème determinant, et
suivi d’un morphème de pluralité ; le verbe peut être
accompagné d’un auxiliaire ou être lui-même porteur
d’un morphème de temps ; l’adjectif peut être
caractérisé par la présence d’un morphème de
comparaison.
3.1 - Introduction : les types
d’unités sémantiques minimales
6
Après avoir introduit les principales distinctions qui
ont cours en morphologie (3.1.1), nous nous
interrogerons sur les facteurs appelés à jouer un rôle
dans la dénomination des choses.
3.1.1 - Morphèmes lexicaux et
morphèmes grammaticaux
7
Il existe principalement deux façons de former des
mots complexes : combiner deux mots (ou lexèmes)
“indépendants” – comme dans amour-propre –, ou
associer un mot “indépendant” à une forme
“dépendante” – comme dans amoureux (amour-eux)
–. Nous utiliserons le terme morphème (du grec
morphè “forme”) pour désigner aussi bien les mots
simples “indépendants” - les morphèmes lexicaux ou
lexèmes - que les formes “dépendantes”, les
morphèmes grammaticaux. Un morphème renvoie
donc à toute forme indépendante comme amour ou
dépendante comme -eux et -ette, à laquelle il est
possible d’attacher un sens. Dès lors, cette forme –
indépendante ou dépendante – peut être considérée
comme l’unité sémantique minimale de la langue.
8
Pour construire de nouveaux mots complexes, nous
avons donc recours à deux procédés combinatoires
fondamentaux : la composition, qui combine deux
ou plusieurs morphèmes indépendants, et la
dérivation, qui associe (au moins) un morphème
dépendant à un morphème indépendant, comme
l’illustre le tableau 1.
Tableau 3.1 - Les mots complexes

9
Les deux procédés peuvent se combiner de
différentes façons, donnant lieu à des mots
complexes de formation mixte. Dans les exemples
mentionnés ci-dessous, m. i. signifie morphème
indépendant, m.d. morphème dépendant.
a (un) beau-petit-fils : (m.d. +) [m.i. + m.i. + m.i.]
b (un) cessez-le-feu : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) + m.d. +
m.i.]
c (un) mille-pattes : (m.d. +) [m.i. + (m.i. + m.d.)]
d (un) jusqu’au-boutiste : (m.d. +) [(m.d. + m.d.) +
(m.i. + m.d.)]
e (un) laissé-pour-compte : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) +
m.d. + m.i.]
f (les) beaux-arts : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) + (m.i. +
m.d.)]
Dans une dérivation, certains morphèmes
dépendants se placent après le morphème
indépendant comme dans amourette et amoureux,
tous deux dérivés de amour. D’autres se placent
avant, comme dans antigel, et certains se placent
même au milieu comme dans israélo-arabe. Le
premier type est appelé suffixe, le second préfixe et
le troisième infixe ; le terme générique pour ces trois
formes étant affixe (du latin affigere ‘attacher’).
10
La morphologie n’agit pas uniquement dans le
lexique ; elle apparaît aussi en grammaire. La forme
utilisée pour construire le pluriel en français, en règle
générale le suffixe -s, est aussi un composant
sémantique. Le pluriel en -s est appelé le
morphème de pluralité. Celui-ci peut avoir
plusieurs formes (appelées allomorphes) : au lieu de -
s, comme dans enfants, on trouve aussi -x, comme
dans genoux, et dans certains cas, le pluriel entraîne
une variation vocalique, comme dans capital-
capitaux ou émail-émaux. Que ce soit le morphème
de pluralité (avec les noms) ou un morphème de
temps (avec les verbes, comme l’imparfait dans il
mangeait ou le futur dans il mangera), il s’agit à
chaque fois de morphèmes grammaticaux
servant à la formation de groupes syntaxiques.
11
Autant parmi les morphèmes grammaticaux que
parmi les morphèmes lexicaux, il y a lieu de
distinguer morphèmes indépendants et morphèmes
dépendants : dans je mangerai, je est un morphème
indépendant et -ai est un morphème dépendant, dans
il promet de revenir, il et de sont des morphèmes
indépendants. Néanmoins, les morphèmes
grammaticaux indépendants, appelés aussi mots
fonctionnels, sont déjà beaucoup moins
“indépendants” que les morphèmes lexicaux
indépendants. Pris isolément, les articles un ou le,
dans un livre ou le livre, ou les pronoms personnels
je ou il, dans je mange ou il mange, ont une portée
sémantique beaucoup moins grande que les
morphèmes indépendants prototypiques, porteurs du
contenu (mang-, promet-, reven-, livre). D’autre
part, ce ne sont pas des morphèmes dépendants
puisque ceux-ci sont toujours attachés au nom (livre
+ s), à l’adjectif (grand + e + s) ou au verbe (comme
le morphème de l’imparfait -ait dans lisait ou celui
du participe présent -ant dans lisant). Entre le
morphème grammatical indépendant et le lexème
auquel il se rapporte, il y a toujours moyen
d’intercaler encore un élément (Il promet de bien lire
le nouveau livre).
12
Quand un mot contient un morphème grammatical,
on parle de forme fléchie, et on le traite dans la
partie de la morphologie qui s’occupe de la flexion.
Ceci explique que les morphèmes grammaticaux
dépendants soient aussi appelés morphèmes
flexionnels et qu’ils constituent la morphologie
flexionnelle. Tous ces éléments sont repris dans le
tableau 2.
Tableau 3.2 - Les types de morphèmes
grammaticaux

3.1.2 - La formation des mots et la


dénomination
13
Nous avons évoqué trois façons différentes de former
de nouvelles expressions pour des concepts : la
composition, la dérivation et le regroupement
syntaxique. Se pose la question de savoir pourquoi tel
nom est accepté et tel autre pas. Parmi les différentes
possibilités disponibles, il est impossible de prévoir
laquelle finira par l’emporter. Prenons un exemple
récent.
14
Les ingénieurs d’une grande firme de produits
électroniques sont autour d’une table pour discuter
d’un nouveau type de téléphone qui n’est pas rattaché
à une prise et que l’on peut emporter avec soi. Ils
pourront utiliser toutes sortes de noms pour désigner
cet objet : téléphone mobile, téléphone de poche,
téléphone digital, télephone portable, etc. Chaque
nom en reflète une conceptualisation différente, ne
mettant en avant qu’un seul aspect saillant pour
dénoter de façon métonymique l’appareil tout entier.
L’italien un cellulare, emprunté à l’américain, est
basé sur le système cellulaire interne propre à ce
genre de téléphone ; mais ce mot est de plus en plus
souvent remplacé par le dérivé italien un telefonino.
En français de Belgique et en néerlandais, l’acronyme
anglais gsm (“global system for mobile
communication”), impossible à confondre avec la
télévision ou l’ordinateur portables, tend à évincer
l’appellation un portable et een draagbare telefoon
(“un téléphone portable”), qui mettent l’accent sur la
relation avec l’utilisateur de ce type de téléphone.
Dans l’allemand handy, un emprunt de l’anglais, c’est
plutôt l’aspect “pratique et facile à utiliser” qui
l’emporte. Enfin, l’anglais a retenu mobile (phone),
qui met en valeur la mobilité de l’appareil, au
détriment de l’ancien emprunt du français portable,
le plus souvent associé à la télévision (1).
1
We swapped our old black and white television for a
portable.
Nous avons échangé notre ancienne télé noir et blanc
pour un portable.
L’anglais portable semble tellement bien établi pour
désigner le concept portable TV qu’il cesse d’être
disponible pour d’autres concepts (comme téléphone
portable ou ordinateur portable).
15
Le degré d’acceptabilité de nouveaux mots diffère
non seulement d’une langue à l’autre, mais aussi
d’une variété à l’autre à l’intérieur de la même langue.
En Belgique, par exemple, l’emploi de parking est
beaucoup plus général qu’en France ou au Canada, où
ce nom alterne avec parc de stationnement, parc à
autos, garage à étages ou garage souterrain. Le
choix d’un nouveau nom ou d’une expression pour
désigner les choses qui font partie de notre culture
fait souvent apparaître une espèce de “compétition”
onomasiologique.
2

Le français de Belgique porte les traces du


néerlandais tout proche. L’influence se manifeste
même au niveau du lexique verbal, en particulier
dans le français familier de Bruxelles (babeler
‘radoter’ et blinquer ‘reluire’, par exemple, sont des
calques du néerlandais babbelen et blinken). Entre
l’anglais d’Amérique et l’anglais d’Angleterre on
relèvera également de nombreuses différences,
notamment dans le lexique culinaire :
3
En remontant aux origines étymologiques des mots,
on s’apercevra que l’américain est dans une certaine
mesure le reflet de la composition multiculturelle de
la population, étant donné qu’il combine diverses
sources onomasiologiques. L’étude de la
dénomination et l’onomasiologie en général en dit
long sur les cultures en place, surtout lorsqu’elle
s’attache à comparer plusieurs communautés
linguistiques (par exemple, de la francophonie) ou
qu’elle prend en compte plusieurs langues.
16
Les six types de dénomination rencontrés jusqu’ici
sont réunis au tableau 3. Dans ce qui suit, nous
examinerons d’abord les deux procédés
combinatoires qui couvrent l’essentiel du domaine de
la formation des mots, à savoir la composition (3.2)
et la dérivation (3.3). Ensuite, nous nous arrêterons
aux autres procédés (3.4), avant de nous pencher sur
les morphèmes grammaticaux proprement dits (3.5).
À chaque pas, nous nous interrogerons sur les
différents sens que peuvent prendre les morphèmes,
ainsi que sur le rôle qu’ils peuvent jouer dans la
dénomination des choses.
Tableau 3.3 - Différents types de formes
lexicales ; exemples français et anglais
3.2 - La composition
17
Après avoir passé en revue les différents types de
composition et montré en quoi ils se distinguent des
groupes syntaxiques, nous verrons lesquels de ces
types ont le plus de chance d’être acceptés, et quel
rôle ils joueront.
3.2.1 - La structure interne des
composés
18
La structure interne des composés est d’autant plus
rigide que leur degré de figement est élevé. En
français, nous les retrouvons principalement dans la
classe des noms et des adjectifs. Les possibilités de
composition sont très variées ; il existe donc un grand
nombre de combinaisons différentes. Nous n’en
donnons que quelques exemples :
4
LES COMPOSÉS NOMINAUX
a nom + nom : bébé éprouvette, amour-passion,
autoroute, chou-fleur, code-barres, mot clé
b nom + prép. + nom : chaise de cuisine, chaise de
jardin, fauteuil à bascule, boîte à outils, pot de
fleurs, pot aux roses
c nom + adjectif : chaise haute, chaise basse, chaise
longue, amour-propre
d nom + verbe : fauteuil roulant, chaise pliante, pot-
pourri
e prép. + nom : après-midi, avant-garde, avant-
première, arrière-goût, arrière-boutique, entre-
deux-guerres
f adverbe + nom : non-lieu, plus-value, toute-
puissance
g verbe + nom : cure-dent, faire-part, pousse-café,
tire-bouchon, garde-fou
h verbe + verbe : laisser-aller, laissez-passer, savoir-
vivre, savoir-faire
i verbe + adverbe : passe-partout, couche-tard
j adjectif + verbe : franc-parler, nouveau-né
La signification de ces composés nominaux
dépend étroitement de la signification de base des
différentes classes de mots qui se combinent. Les
noms dénotent plutôt des choses à caractère stable,
par opposition aux verbes, qui évoquent des choses
moins stables ; les adjectifs quant à eux ressemblent
tantôt aux noms tantôt aux verbes pour ce qui est de
la temporalité (chapitre 1, 1.3.2). Une chaise de
cuisine, par exemple, renvoie à un objet conçu
spécialement pour la cuisine. Par contre, les mots
fauteuil roulant et tire-bouchon impliquent
davantage un mouvement.
19
Dans le groupe des composés nominaux l’on
rencontre toutes sortes de relations sémantiques
entre les (deux) composants. Parmi les plus
courantes se dégagent la relation de provenance,
indiquant d’où vient ou de quoi est fait quelque chose
(5a-b), et la relation de fonction (5c-e).
5
a fer battu ‘fer obtenu par battage’
b fer forgé ‘fer obtenu par forgeage’
c fer à friser ‘instrument qui sert à friser les cheveux’
d fer à repasser ‘instrument qui sert à repasser les
vêtements’
e fer à cheval ‘protection pour le sabot d’un cheval’
Dans les exemples (5c-e), la préposition à indique
que le nom composé renseigne sur la fonction du fer
et non sur sa provenance. À y regarder de plus près,
la relation sémantique n’est pas toujours aussi
transparente. Nous parlons, par exemple, d’un
chausse-pied, même si personne ne dira “chausser
des pieds” ; on comprend directement qu’il s’agit d’un
instrument pour mettre une chaussure au pied. Cet
exemple montre qu’il n’est pas suffisant de connaître
les règles de formation et la signification de chacun
des composants. Dans fer à cheval, la relation de
fonction vient immédiatement à l’esprit, mais la
notion de “fer” est à présent étendue à celle de
“protection pour le pied d’un cheval”. En s’engageant
dans un processus de composition, le mot ne garde
pas nécessairement sa signification originale : celle-ci
peut soit s’étendre, soit se réduire. Autrement dit,
tout ceci procède des principes de généralisation et
de spécialisation (cf. 2.2.2). Pour savoir que le pot-
pourri et le pot aux roses n’ont plus nécessairement
quelque chose à voir avec le pot qu’on trouve dans
pot de fleurs, il faut un certain savoir culturel.
Nombreux sont les noms composés dont la
signification et l’emploi sont liés à un domaine
spécifique de l’expérience : un faire-part n’annonce
pas n’importe quelle nouvelle ; il n’y a que le juge qui
puisse prononcer un non-lieu, on ne parle de plus-
value qu’en économie, etc.
20
L’interprétation des composés adjectivaux est
généralement plus transparente par le fait que
l’adjectif dénote une relation. Il suffit de voir lequel
des composants spécifie davantage l’autre. Dans
l’exemple (6a) c’est le nom qui détermine le domaine
ou le champ auquel le premier composant s’applique.
Dans (6b) le deuxième adjectif ajoute une nuance à la
qualité désignée par le premier. Le verbe dans (6c)
précise le degré de la qualité en question et signifie
donc “très”.
6
LES COMPOSÉS ADJECTIVAUX
a adjectif + nom : pur-sang, gris-souris
b adjectif + adjectif : aigre-doux, gris bleu, sourd-
muet
c adjectif + verbe : ivre mort
d préposition + adjectif : avant-dernier, sous-marin
e adverbe + adjectif / verbe : quasi mûr, non violent,
mal pensant, bien aimé
f verbe + nom : casse-cou, rabat-joie, souffre-douleur
g verbe + adverbe : passe-partout
h préposition + nom : après-rasage, contre-nature,
sans-gêne
Le français n’a pas de composés verbaux au sens
strict, contrairement aux langues germaniques, par
exemple, où la composition verbale est très
productive. Il existe des verbes composés formés à
l’aide d’une préposition antéposée au verbe de base
((s’)entre-déchirer, sous-estimer, contre-attaquer,
(s’)entre-croiser). Dans la mesure toutefois où cette
préposition fonctionne comme un préfixe (comme
dans entremêler / emmêler, soutenir / soutirer,
contrebalancer / contredire), ces cas sont
périphériques et appartiennent plutôt au domaine de
la dérivation que de la composition.
3.2.2 - Groupes composés et groupes
syntaxiques
21
Un groupe syntaxique ou syntagme est une
construction syntaxique normale comme dans une
cuisine moderne, formée en l’occurrence par un
article, un nom et un adjectif. Plusieurs critères
permettent de distinguer un mot composé d’un
groupe syntaxique. Le composé répond aux
caractéristiques suivantes : la non-prédicativité (p.ex.
un voyage présidentiel / *ce voyage est présidentiel),
l’absence de modification adverbiale (p.ex. un fait
divers /*un fait très divers) ou de coordination
adjectivale (p.ex. *une étoile filante et brillante). Il
existe cependant une gradation dans la lexicalisation
des groupes de mots, appelée le degré de figement
(ou “échelle de figement”). Ainsi, certaines suites de
mots répondent à un ou plusieurs des critères – mais
non à tous –, comme une cuisine électrique (cfr. cette
cuisinière est électrique – (?) une cuisinière très
électrique). Par contre, une cuisine roulante (7a)
répond à tous ces critères et constitue dès lors un
groupe figé. À l’inverse, une cuisine moderne (8a) ne
répond à aucun des critères et fait donc figure de
groupe syntaxique. Voici encore quelques exemples
qui illustrent cette différence entre les composés et
les groupes syntaxiques :
7
nom composé
a une cuisine roulante
b une grande surface
c le cuir chevelu
d un fin gourmet
e un pot à lait
f un évier de cuisine
8
groupe syntaxique
a une cuisine moderne
b une grande étendue
c un homme chevelu
d un souper fin
e un pot de lait
f l’évier de la cuisine
Dans l’exemple (7b), le mot grande surface pris
isolément renvoie à une surface particulière, à savoir
celle d’un magasin à rayons multiples. Par contre, le
syntagme une grande étendue renvoie à toutes les
étendues qui sont “grandes”, et donc à un ensemble
indéfini d’entités différentes. Il en va de même pour
(8c) et (8d) : ils désignent une plus grande diversité
d’entités que les composés (7c) et (7d), même si ici la
différence est moins marquée que dans les exemples
(a) et (b). Finalement, les critères invoqués ne
s’appliquent pas aux groupes formés à l’aide d’une
préposition, comme (e) et (f). Cependant, et comme
dans les cas précédents d’ailleurs, il reste une
différence d’ordre phonologique : là où les composés
(7e-f) ne portent qu’un seul accent, – qui tombe sur le
deuxième composant, – les groupes syntaxiques (8e-
f) se caractérisent par la présence d’un accent
secondaire sur le premier composant, qui précède
l’accent primaire sur le deuxième composant.
22
Cette différence phonologique correspond à une
différence plus fondamentale. Les composés ont leur
propre signification : elle n’est pas égale à la somme
des significations des composants. Rien n’empêche
de mettre de l’eau dans un pot à lait ou d’installer un
évier de cuisine dans un atelier. De même, la boîte
noire n’est pas (plus) nécessairement noire et un va-
nu-pieds n’a pas (plus) nécessairement les pieds nus.
Les composés se comportent donc comme les mots
simples, même s’ils restent dans l’ensemble assez
transparents.
23
Quand l’origine n’est plus aussi claire, la signification
des composés peut parfois paraître idiosyncrasique.
Quand un mot composé perd sa transparence, on dira
qu’il est opaque. Aujourd’hui est un exemple
typique : il est formé des mots courants au, jour et d’
et de la forme opaque hui qui vient du latin hodie ‘en
ce jour’ : il signifie donc littéralement “au jour
d’aujourd’hui”. Au fil du temps un mot composé peut
“s’enraciner” si fort dans la langue qu’il ne se
différencie plus d’un lexème simple. Il devient
disponible tel quel, sans qu’on ne puisse encore en
retrouver la motivation première.
24
Nous pouvons conclure qu’il existe divers degrés de
transparence et de productivité. D’un côté du
continuum, les mots composés sont faciles à
construire et il s’en crée continuellement de
nouveaux. Leur fréquence et leur productivité
s’expliquent par le fait qu’ils sont sémantiquement
motivés, comme nous l’avons vu au chapitre 1 (1.2.3).
Les mots composés sont totalement motivés si les
composants et le lien qui les unit sont directement
transparents, p. ex. lance-pierre. Ils sont
partiellement motivés quand les composants sont
clairs mais pas (ou plus) le lien entre eux, de sorte
que la sous-catégorie dont il s’agit devient
difficilement identifiable, p.ex. poisson-chat. Ce nom
aurait très bien pu être donné à une autre espèce de
poisson ayant les mêmes caractéristiques. Enfin, à
l’autre bout du continuum, les mots composés
deviennent idiomatiques. Ils sont (devenus) opaques
dans la mesure où le lien, notamment métaphorique
ou métonymique, impliqué dans leur formation n’est
plus présent à l’esprit de ceux qui les utilisent ;
pensons par exemple à colvert ou à rouge-gorge pour
ceux qui n’ont jamais vu de canard ou d’oiseau de ces
espèces.
3.2.3 - Le rôle des mots composés dans
la dénomination
25
Les mots composés jouent un rôle important dans le
développement des taxinomies dans le lexique.
Comme nous l’avons vu au chapitre 2 (2.3), les
taxinomies contiennent des termes de base, avec au-
dessus d’eux des termes superordonnnés et en-
dessous des termes subordonnés. La fonction
principale d’un composé est de “nommer” une
catégorie subordonnée d’un type déterminé. Ainsi, un
chou-fleur est un type de chou, une voiture de sport
un type de voiture, un fer à repasser un type de fer,
etc.
26
En utilisant des composés, on peut nommer de
nouvelles sous-catégories, tout en indiquant la
relation entre ces nouveaux hyponymes et leur
hypéronyme, comme dans la paire voie express / voie
rapide et voie. S’il fallait inventer un nouveau lexème
simple pour chaque sous-catégorie conceptuelle, il
s’ensuivrait une surcharge de notre capacité
mémorielle et nous ne disposerions plus d’un lexique
bien hiérarchisé. Il deviendrait pratiquement
impossible de donner un nom aux centaines de
phénomènes nouveaux qui surgissent d’année en
année. Par exemple, alors que l’accès à l’actualité
passait auparavant par le journal imprimé sur papier,
nous pouvons maintenant aussi lire le journal
électronique sur notre ordinateur. De même, grâce au
courrier électronique ou courriel, qui en est la
nouvelle forme contractée (l’équivalent de l’anglais
email pour electronic mail), nous ne sommes plus
tenus d’envoyer notre courrier par voie postale. La
communication et le transfert d’information sont
conçus à l’image du transport rapide de personnes et
de marchandises par le réseau autoroutier. Par
analogie, nous appelons donc notre système de
communication électronique les autoroutes de
l’information. Cette métaphore est le reflet d’une
nouvelle époque, marquée par l’accroissement et la
rapidité de la communication, et nécessitant dès lors
de nouveaux mots pour y renvoyer.
27
Un composé comme les autoroutes de l’information
est facile à comprendre, et ce pour trois raisons :
nous distinguons immédiatement les composants
information et autoroutes – à son tour composé des
noms auto et route – ; nous interprétons la valeur
métaphorique d’autoroutes en projetant le domaine
source (le trafic) sur le domaine cible (information) ;
et finalement, en tant que locuteurs natifs et
membres d’une communauté, nous connaissons la
réalité culturelle spécifique à laquelle l’expression se
rapporte. Nous puisons donc simultanément dans
divers types de savoir : celui des règles régissant la
formation des mots, celui concernant la mise en
œuvre de stratégies cognitives générales comme p.ex.
la métaphore, et le savoir qui a trait à la culture.
3.3 - La dérivation
28
Examinons d’abord les deux types d’affixation et
retraçons la formation d’affixes à partir de mots.
Ensuite nous nous pencherons sur la façon dont les
divers sens d’un morphème peuvent être reliés entre
eux et nous nous intéresserons à la fonction
“généralisatrice” de certains affixes.
3.3.1 - Affixes dérivationnels et affixes
flexionnels
29
Si un mot composé est constitué dans sa forme la
plus simple de deux lexèmes, c’est-à-dire de deux
morphèmes indépendants, un mot dérivé est
constitué d’un seul lexème, c’est-à-dire d’un
morphème indépendant et d’un ou de plusieurs
morphèmes dépendants, appelés affixes. Pour
distinguer entre les affixes qui apparaissent en
dérivation et ceux qui font partie de la grammaire,
nous parlons d’une part d’affixes dérivationnels,
servant à former des mots dérivés, et d’autre part
d’affixes flexionnels, mis à contribution dans les
constructions grammaticales. L’affixe s’ajoute au
radical du mot, c’est-à-dire à un morphème
indépendant. La notion de “radical” est
particulièrement claire dans des langues à
déclinaisons comme le latin. Pour cœur nous y
trouvons le nominatif cor et les formes fléchies
cordis, corde, corda. Le radical ne peut donc pas être
cor, mais plutôt cord-, auquel on peut ajouter un
suffixe. Il est également possible qu’il s’agisse d’un
affixe dérivationnel, comme on peut encore le voir
dans le français cordial. Dans la dérivation, un
radical se combine avec un affixe pour former un mot
complexe. L’affixe dérivationnel ne se combine
cependant qu’avec un groupe de radicaux bien
délimité. L’affixe flexionnel quant à lui se combine
avec l’ensemble des membres d’une catégorie
linguistique donnée.
30
Les affixes sont des morphèmes dépendants qui ont
une portée sémantique beaucoup plus générale que
les morphèmes indépendants. Étant donné qu’un
composé est fait de lexèmes, il est normal qu’il ait une
fonction de spécialisation. La dérivation produit, de
son côté, l’effet opposé : on y a affaire à un sens plus
général, souvent plus abstrait. Un exemple contrastif
de l’anglais et du français illustre très bien cette
situation. Pour la dénomination des différentes sortes
d’arbres fruitiers, le français construit des noms
dérivés à partir du type de fruit, par exemple pomme,
et l’affixe -ier. L’anglais, par contre, construit des
noms composés dont le second composant est tree
‘arbre’ : apple tree, plum tree, cherry tree, etc.
L’affixe -ier du français a une signification beaucoup
plus large que “arbre” et peut donc être utilisé avec
beaucoup plus de noms. À côté de pommier, poirier,
prunier, cerisier, on trouve aussi des dérivés comme
encrier (du nom encre), cendrier (de cendre),
calendrier (de calendes), chéquier (de chèque),
fichier (de fiche) et glacier (de glace). Il est à noter
que glacier existe aussi en anglais, comme emprunt
devenu opaque ; il signifie “masse de glace qui se
déplace doucement le long d’une montagne”. Le mot
dérivé français, formé du mot glace et du suffixe -ier,
est compris dans une signification plus large comme
“sorte d’ensemble structuré, qui maintient des choses
ensemble”. En termes techniques, ce sens général
véhiculé par le suffixe français -ier est appelé sens
schématique ou schéma : il s’agit, en effet, d’une
représentation conceptuelle globale qui s’applique à
un grand nombre de contextes. L’affixe -ier permet
de regrouper des arbres fruitiers, des artefacts à
contenu variable (encre, cendre, etc.), des collections
diverses (de chèques, de fiches, de mois et de jours,
etc.) dans une seule catégorie abstraite de structures
dont le dénominateur commun est de “maintenir
ensemble”. Là où l’anglais s’en tient à la
catégorisation conceptuelle du fruitier comme sorte
d’arbre, le français le met dans une sous-catégorie
plus large, à savoir, celle d’un ensemble structuré
dont le constituant “fruit” ressort par rapport aux
autres constituants (racines, tronc, branches). En ce
sens, l’anglais le décrit sémantiquement comme
“fruit” + “arbre” et le français comme “fruit” +
“structure supérieure”, c’est-à-dire qu’il en donne une
représentation conceptuelle plus abstraite.
31
Les affixes comme p.ex. -ier, qui suivent le
morphème indépendant, sont appelés suffixes. Les
préfixes sont ceux qui le précèdent. En français, les
dérivés sont formés principalement à partir de ces
deux sortes d’affixes. On distingue encore les
infixes, insérés à l’intérieur d’un lexème, et les
formes parasynthétiques, qui entourent le
morphème libre de part et d’autre.
32
Les mots contenant des infixes sont rares en français.
Ils ont une portée beaucoup plus limitée qu’en latin
où l’infixe -n-, par exemple, exprime le contraste
temporel entre le présent comme dans vincit ‘il vainc’
et le prétérit vicit ‘il a vaincu’. Cependant, des formes
d’infixes se sont développées plus récemment : p.ex.,
-o- dans des mots complexes comme anarcho-
syndicalisme, socialo-communiste, Gothico-
Renaissance, latino-américain, etc. Dans une langue
comme le turc, les infixes jouent un rôle très
important.
33
Une forme parasynthétique est le résultat de
l’addition combinée de plusieurs affixes à une base,
de telle sorte que le lexème se trouve entouré de part
et d’autre d’un affixe. Cette forme discontinue, -
parfois appelée circonfixe, -est courante en
allemand (et en néerlandais) pour le participe passé
des verbes, comme par exemple ge-kauf-t, qui est le
participe passé du verbe kaufen ‘acheter’. Bien qu’en
français ce genre d’affixation soit plus rare, on le
retrouve dans des mots comme dégeler, décourager,
déterrer, éborgner, effronté, imparable, incollable,
etc., ainsi que dans certains mots d’origine ancienne,
p.ex. guet-apens (de “guet apensé”) ou apensenser
(‘réfléchir, préméditer’).
3.3.2 - D’où viennent les affixes ? La
grammaticalisation
34
D’où viennent des affixes dérivationnels comme -té
(beauté, santé, piété, sainteté), -ment (allègrement,
rapidement), -al (machinal, artisanal), -eur
(voyageur, chanteur) ? La plupart des affixes sont le
résultat d’un processus de grammaticalisation. Il
s’agit d’une évolution par laquelle un morphème
autrefois indépendant, c’est-à-dire un lexème, a
graduellement pris une fonction purement
morphologique, et ce dans le lexique (les affixes
dérivationnels) ou dans la syntaxe (les affixes
flexionnels).
35
Dans les mots malheur, malfaisant, malentendu,
malhonnête, malmener, maltraiter, etc. on retrouve
l’adverbe mal. Au fil du temps, mal est devenu une
sorte de préfixe ayant la signification très générale de
“en termes défavorables” de telle sorte que ces mots
ne sont plus considérés aujourd’hui comme des
composés mais comme des dérivés. Il en va de même
pour les mots plus récents malvoyant, malodorant,
malcommode, mal(-)aimé, mal pensant, malnourris,
mal-logés, etc.
36
Or, la plupart des affixes ne présentent pas la
transparence de mal-. Le préfixe philo- (philosophie,
philologie) et le suffixe -phile (cinéphile,
colombophile) ne sont transparents que pour ceux
qui savent que philos signifie ‘ami’ en grec. De même,
le suffixe -logie (psychologie, sociologie) a pu se
généraliser sans que la plupart des locuteurs ne le
fassent nécessairement remonter à ses origines
grecques (logos ‘discours’).
37
L’histoire du suffixe -ment ‘à la manière de’ est celle
d’une grammaticalisation aboutie. Utilisé à l’ablatif
accompagné d’un adjectif, le latin mens, mentis
‘esprit’ indiquait l’esprit dans lequel quelque chose se
faisait (locutus est clara mente / precisa mente ‘il a
parlé dans un état d’esprit clair / précis’, comme on
disait aussi locutus est viva voce ‘il a parlé d’une voix
vive’). À partir du moment où -mente s’est agglutiné à
l’adjectif, la notion “d’état d’esprit” s’est perdue peu à
peu. On assiste alors à la généralisation de son
emploi, et -mente se trouve associé à des actions qui
n’ont plus rien à voir avec “l’état d’esprit” : rapida +
mente, comme dans le cheval court rapidement, ne
signifie bien entendu pas que ‘le cheval court d’un
esprit rapide’ mais qu’il le fait ‘de façon rapide’.
L’idée d’“esprit” s’estompe si bien que -ment devient
le suffixe par excellence de toutes sortes d’adverbes,
et pas seulement les adverbes de manière au sens
strict (actuellement, constamment, continuellement,
couramment, fréquemment, franchement,
sincèrement).
3.3.3 - Signification des affixes
38
En combinant un préfixe d’origine latine comme in-
(qui a trois allomorphes, c’est-à-dire des formes
alternatives en fonction du contexte : il devient im-
devant b, m, p ; il- devant l ; ir- devant r) avec une
série d’adjectifs choisis au hasard, nous obtenons une
série de mots théoriquement possibles en in- mais
dont certains s’avèrent n’être pas acceptables :
immobile, inconsistant, incorrect, imparfait,
incomplet, injuste, irréversible, impossible, illogique,
*invide, *injoyeux, *inrapide, *inrouge, *immûr, etc.
Pour comprendre pourquoi certains mots n’existent
pas et n’existeront sans doute jamais, il faut prendre
en considération la signification abstraite de l’affixe ;
c’est elle en effet qui détermine la productivité de
l’affixe et fixe les limites des mots possibles. Le sens
schématique de in- peut être défini comme en (9).
9
[in- + Adj.] – “n’ayant pas la qualité de Adj., tout en
impliquant même son contraire”
Dès lors, un adjectif comme immobile ne signifie pas
simplement ‘qui ne se déplace pas’, mais est compris
de façon plus générale comme ‘fixe, stable, stagnant’.
De même, inconsistant, ‘manquant de consistance’,
équivaut à ‘changeant, versatile, frivole’. La règle
générale peut être formulée comme suit : un affixe ne
peut être attaché à un lexème donné que si son sens
abstrait ou général est compatible avec tous les sens
du lexème, en l’occurrence de l’adjectif : *invide,
*injoyeux, *inrapide, *inrouge, *immûr, etc., ne sont
pas admis pour la simple et bonne raison que vide,
joyeux, rapide, rouge, mûr, n’évoquent pas la
présence intemporelle et représentative de la qualité.
Pour dire que quelque chose n’a pas la qualité “mûr”,
par exemple, nous utiliserons simplement la négation
“pas mûr” ; il s’agit alors d’un jugement sur mesure,
ne s’appliquant qu’au contexte particulier. D’une
bouteille qui n’est “pas vide” nous dirons qu’elle
pleine ou remplie à un certain point, mais le mot
complexe *invide ne nous serait d’aucune utilité. La
négation peut donc s’exprimer alternativement sous
forme de groupe syntaxique (“pas mûr”) ou sous
forme d’antonyme (vide / plein). Le recours à des
formes néologiques, en principe inexistantes, comme
*imméprisable, *invaleureux, *invigoureux, relève
d’un usage jargonnant, et reste confiné à des
domaines de spécialisation, notamment celui de la
psychologie.
39
Le même type d’analyse peut être avancé pour
expliquer que le suffixe -ble, généralement associé à
un radical verbal (V), est tout à fait admis dans
abordable, buvable, compréhensible, mangeable,
montrable, présentable, réalisable, vendable, visible
alors qu’il est plutôt inhabituel ou même étrange
dans achetable, cachable, cachetable, décachetable,
déchirable, dicible, surpassable, touchable, visitable,
volable. La signification du suffixe -ble semble donc
aller au-delà de “ce qui peut être V-é”. La paraphrase
suivante en suggère la portée :
10
[V + -ble] – “ayant la capacité inhérente d’être V-é”
Comme la plupart des objets n’ont pas de qualité
inhérente qui les rende susceptibles d’être achetés,
cachés, cachetés, décachetés, déchirés, dits,
surpassés, touchés, visités ou volés, les formes
dérivées en -ble n’ont que peu de chances d’être
employées. Cependant, il suffit de les associer au
préfixe in-, “impliquant le contraire”, pour voir
resurgir la notion de “propriété inhérente” et obtenir
des formes sinon courantes du moins acceptables :
des toiles inachetables, des documents
indécachetables, un tissu indéchirable, etc.
L’adjonction de locutions adverbiales comme tout à
fait et pas du tout a le même effet de généralisation
dans le sens de “qui peut être” : Ce disque est tout à
fait écoutable selon moi ou Le vieux chateau n’est
plus du tout visitable. Il s’agit alors de nouveau de
qualités virtuelles représentatives et temporellement
plus stables. Ce genre de contextualisation
emphatique permet au locuteur de montrer qu’il a
utilisé cette forme en connaissance de cause. La
suffixation est disponible dans des conditions
similaires avec n’importe quel verbe - et pour tout
emploi créatif de ce genre, - sans que la forme dérivée
en soit pour autant lexicalisée, c’est-à-dire intégrée
au lexique commun. C’est aussi le caractère général
de “qui peut être” qui rend possible des dérivations
moins prototypiques à interprétation active, au lieu
de passive, comme dans secourable ‘qui secourt, aide
volontiers les autres’.
40
Tout comme les morphèmes indépendants, les
morphèmes dépendants, - et notamment les affixes, -
ont aussi des sens qui vont de centraux ou
prototypiques à périphériques ou non prototypiques.
Le cas du suffixe -iste, couramment disponible en
français, illustre clairement l’existence d’effets de
prototypicité. Nombreux sont les adjectifs ou
substantifs dérivés en -iste auxquels correspond un
substantif également dérivé en -isme (journaliste /
journalisme, cycliste / cyclisme). Attaché à un nom,
le suffixe -iste désigne d’abord une profession comme
dans journaliste, linguiste, dentiste, botaniste,
trompettiste. Mais il est également disponible pour
désigner une personne effectuant une activité
donnée, comme dans cycliste, automobiliste,
alpiniste, etc., ou ayant un passe-temps particulier :
philatéliste, cruciverbiste, etc. Le sens schématique
du suffixe -iste peut donc être exprimé à l’aide de la
paraphrase suivante :
11
[N + -iste] – “personne qui a une profession – ou qui
fait régulièrement une activité – basée sur N”
Dans le code de la route, par exemple, les noms
automobiliste et cycliste ne se rapportent pas à
l’utilisation ponctuelle d’une automobile ou d’une
bicyclette, mais désignent de façon générale les
personnes qui “ont pour habitude d’utiliser ce genre
d’engin”. Hors contexte, la phrase C’est un bon
cycliste est ambiguë : elle peut se référer aussi bien à
l’“utilisateur” qu’au “sportif (professionnel)”. Dans ce
dernier cas, cycliste a pour pendant cyclisme.
41
Enfin, il existe aussi des substantifs ou adjectifs en -
iste doublés d’un nom en -isme qui évoquent
l’opinion défendue par la personne : communiste,
populiste, puriste, intégriste, écologiste, etc. Leur
sens peut être paraphrasé comme suit :
12
[N / Adj. + -iste] – “personne qui défend N ou qui a
une opinion Adj. de quelque chose]
Dans ce sens, le suffixe -iste se voit de plus en plus
souvent rattaché à des noms propres : carliste,
gaulliste, jospiniste, marxiste, mittérandiste, etc. Il
renvoie alors aux opinions associées ou représentées
par la personne ainsi identifiée. Dans ce cas, la
paraphrase devient :
13
[N(propre) + -iste] – “personne qui partage les
opinions de N(propre) et fait ou défend
régulièrement quelque chose basé sur ou représenté
par N]
Voici réunis dans un réseau radial l’ensemble des
sens que le suffixe -iste est susceptible de véhiculer :
Tableau 3.4 - Réseau radial du suffixe -iste :

3.3.4 - Productivité de certains préfixes


42
La disponibilité de certains préfixes est telle qu’ils
permettent de créer constamment des dérivés
nouveaux en fonction des nécessités du moment. De
la masse de mots nouveaux qui surgissent ainsi à
l’usage, seul un petit nombre semble appelé à rester
et finit par être repris dans les dictionnaires, par
exemple :
14
a anti- : anti-capitaliste, anti-bourgeois, anti-
classique, anti-irakien, etc.
b sans- : sans-retraite, sans-papier, sans-
diplôme, sans-logis, etc.
c attrape- : attrape-client, attrape-touristes,
attrape-lecteur, etc.
d non- : non-appartenance, non-agression,
non-parution, etc.
e tout- : le tout-Bruxelles, le tout-Paris, etc.
f extra-, super-, hyper-, etc.
3.4 - Autres procédés
43
Parmi les procédés conduisant à la création de
nouveaux mots, la composition et la dérivation se
taillent la part du lion. Ce n’est qu’occasionnellement
que l’on recourt à d’autres procédés tels la conversion
(sourire ? le sourire), la dérivation régressive ou
“inverse” (pleurer ? pleur), le télescopage (courrier
électronique ? courriel), l’abréviation (le
baccalauréat ? le bac) ou la siglaison (l’Organisation
des Nations Unies ? l’O.N.U.). Ces procédés ont en
commun qu’au lieu de créer des formes plus longues
ils tendent à rendre plus courtes des formes
existantes.
44
La conversion constitue un cas à part dans la
morphologie dérivationnelle. Plutôt que d’ajouter un
affixe au radical, on dirait que celui-ci s’adjoint une
forme zéro qui lui permet de passer à une autre
catégorie de mots. Ainsi, il est possible de passer de la
catégorie verbale ou adverbiale à celle du nom
(pouvoir ? le pouvoir, devoir ? le devoir ; bien ? le
bien, mal ? le mal) sans modifier la forme extérieure
du mot. L’article suffit à marquer l’extension
métonymique de l’état ou de la qualité dénotés
respectivement par le verbe ou l’adverbe, à la notion
abstraite dénotée par le nom. On parle de conversion
au sens large quand on ne fait qu’ajouter un affixe. Ce
genre de conversion est extrêmement productif dans
les langues romanes. Particulièrement nombreux
sont les cas de noms, tels téléphone, fax, voyage, qui
se transforment ainsi en verbe (téléphoner, faxer,
voyager). Étant donné qu’ici le passage d’une
catégorie à l’autre se manifeste par l’adjonction du
suffixe verbal, l’on parle aussi de dérivation
minimale ou “impropre”. L’extension
métonymique est le plus souvent d’ordre
instrumental : l’instrument (fax, savon, peigne, etc.)
suffit à évoquer un ensemble d’activités sans qu’il
faille préciser la relation exacte entre l’objet et
l’action, puisque la nature de cette relation est
connue de par un savoir culturel partagé.
45
La dérivation régressive ou inverse n’implique
pas le retour à une forme historiquement plus
ancienne, mais consiste à tirer un mot plus simple
d’un mot plus long (galoper ? galop, chanter ? chant,
pleurer ? pleur). Ce procédé est relativement
marginal en français.
46
L’ abréviation ou troncation consiste à raccourcir
un mot sans qu’il change de catégorie. Certaines de
ces abréviations sont très anciennes. C’est le cas de
sport qui – bien qu’emprunté par la suite à l’anglais –
correspond à l’origine à l’ancien français désport,
déport ‘amusement’ de se déporter ‘s’amuser’.
D’autres troncations sont plus récentes, notamment
frigo qui est une abréviation populaire de
(machine/chambre) frigorifique, métro qui est
l’abrégé de métropolitain (nom métonymique
désignant les transports urbains souterrains,
signifiant “appartenant à la métropole”, du grec
metropolis ‘ville-mère’), fac pour faculté ou encore
télé pour télévision. La suppression de la forme de
base, comme dans l’ex (pour l’ex-mari / ex-femme),
peut avoir pour effet de détourner l’attention d’une
norme traditionnelle (d’être le mari / la femme de
quelqu’un) en introduisant une catégorisation
présentée comme naturelle (être l’ex de quelqu’un). Il
arrive qu’un mot abrégé reçoive une finale en -o, à
l’image de préfixes comme logo- (logopédie), proto-
(prototype), etc. comme dans apéro pour apéritif.
47
Le télescopage est un procédé qui consiste à
prendre des parties de plusieurs lexèmes et à les
combiner ensemble pour former un nouveau mot,
appelé mot-valise. L’emprunt brunch est formé à
partir de breakfast (‘petit-déjeuner’) et lunch
(‘déjeuner’). Le mixage des formes n’est pas
arbitraire, mais reflète l’interpénétration de deux
concepts. Il s’agit donc d’une double catégorisation :
ce repas est à cheval entre la catégorie prototypique
du petit-déjeuner d’une part, avec lequel il partage la
caractéristique d’être le premier repas de la journée ;
et d’autre part celle du repas de midi, du fait qu’il se
prend très tard dans la matinée, si ce n’est à midi
même. On trouve des téléscopages conceptuels et
formels similaires dans autobus, formé par
auto(mobile) et (omni)bus pour désigner ‘un véhicule
automobile pour le transport en commun des
voyageurs, dans les villes’, bionique de bio(logie) et
(électron)ique, motel de l’anglais motor(car)
‘automobile’ et hotel, et plus récemment dans
courriel de courrie(r) et él(ectronique). Loin de
représenter des membres prototypiques d’une
catégorie, ces noms renvoient à des phénomènes
situés à la périphérie de deux catégories se
chevauchant l’une l’autre. Le téléscopage est là pour
nous rappeler la fusion conceptuelle des deux
catégories présentes.
48
Dans notre monde extrêmement structuré nous
faisons de plus en plus appel à la siglaison. Les
réseaux, organisations et services – politiques,
militaires, scientifiques, sociaux ou culturels – sont
devenus tellement nombreux et complexes qu’il serait
peu pratique d’avoir à les nommer en entier à chaque
occasion. Dès lors, on les désigne couramment au
moyen de sigles, c’est-à-dire de formes très courtes et
faciles à retenir. Le sigle, généralement formé à partir
des initiales des lexèmes composant l’appellation, est
appelé acronyme. Par exemple, nous ne dirons sans
doute pas train à grande vitesse mais TGV ; taxe sur
la valeur ajoutée mais T.V.A. ; Organisation du
Traité de l’Atlantique Nord mais O.T.A.N. ;
Organisation des Nations Unies mais O.N.U. ; Union
Européenne mais U.E., etc.
49
Les acronymes abondent dans tous les domaines de
la vie. Le mot SIDA, par exemple, est l’acronyme de
Syndrome Immunodéficitaire Acquis (‘une maladie
qui empêche le corps de se défendre contre les
infections, qui entraîne donc un déficit au niveau du
système immunitaire, et qui est causée par un virus
transmis par quelqu’un d’autre’). C’est grâce à
l’acronyme SIDA que le terme technique est devenu
un mot courant et s’est internationalisé, entraînant
une prise de conscience accrue. Certains acronymes
ne sont plus identifiables comme tels, mais se sont
enracinés dans la langue comme des lexèmes
normaux. Un exemple typique est le mot d’origine
anglaise radar, qui était au départ un acronyme de
RAdio Detecting And Ranging (‘détection et
télémétrie par radio-électricité’) mais qui est
maintenant défini dans les dictionnaires comme
‘système ou appareil de détection, qui émet des ondes
électromagnétiques, permettant ainsi de déterminer
la direction et la distance d’un objet’ (PR).
3.5 - Flexion et mots fonctionnels
50
À première vue, la morphologie flexionnelle peut
paraître assez semblable à la morphologie
dérivationnelle, dont il a été question plus haut (3.3.).
En réalité, il y a des différences fondamentales entre
les deux. Une première différence est que la
morphologie dérivationnelle affecte la classe du mot
(grand – grandeur), ce qui n’est pas le cas de la
morphologie flexionnelle (grand – grands). Une
deuxième différence est que les morphèmes
dérivationnels interviennent avant les morphèmes
grammaticaux. Prenons p.ex. l’adjectif immobile,
dont on dérive le verbe immobiliser, qui lui s’adjoint
les morphèmes de la conjugaison, comme dans le
participe immobilisé. Une troisième différence
fondamentale est que dans la dérivation l’affixe n’est
attaché au radical que dans un des sens, autrement
dit, sa portée est beaucoup plus limitée. Un
employeur, par exemple, n’est pas quelqu’un qui
emploie un quelconque objet, mais est ‘une personne
employant du personnel salarié’ (PR). En
morphologie flexionnelle, par contre, l’affixe
s’applique sans exception à l’ensemble des membres
d’une catégorie.
51
Comme nous l’avons vu au tableau 2 de ce chapitre,
les morphèmes grammaticaux sont soit des
morphèmes indépendants, soit des morphèmes
flexionnels dépendants. Les morphèmes
grammaticaux indépendants sont aussi appelés mots
fonctionnels, comme l’article dans le livre ou le
pronom personnel dans je lis. Les morphèmes
flexionnels dépendants quant à eux sont p.ex.
attachés au nom comme le morphème de pluralité
dans les livres, au verbe comme le morphème de
temps dans lisait ou à l’adjectif comme le morphème
de genre dans grande. Mis à part quelques rares
adverbes (p.ex., seul), les classes de mots qui
prennent des morphèmes grammaticaux en français
sont les noms, les adjectifs et les verbes.
52
Les catégories conceptuelles exprimées par les
morphèmes grammaticaux sont, en général, très
abstraites. Elles ont pour fonction de créer une
relation entre trois éléments : le je qui parle, son
interlocuteur, et les choses et événements dont il est
question. Le locuteur (je) vise à “situer” les choses et
événements par rapport au point de vue qui est le
sien et par rapport aux suppositions qu’il fait sur ce
que l’interlocuteur sait et ne sait pas. Étant donné
que le locuteur part nécessairement de son ici-et-
maintenant, nous avons toujours affaire à des
fonctions de mise en perspective qui sont des
applications du principe d’indexicalisation (tel
qu’il a été défini au chapitre 1). Le locuteur “ancre”
les choses et les événements dans le hic et nunc de
son énonciation en tenant compte de ce que
l’interlocuteur peut être censé savoir.
53
L’ancrage des choses dans la situation de
l’énonciation se fait au moyen de morphèmes tels que
l’article, le pronom, etc. ; et celui des événements se
réalise au moyen des morphèmes temporels, modaux
et aspectuels des verbes. Nous y reviendrons au
chapitre 4, consacré à la syntaxe.
54
Pour l’instant, nous nous limitons à présenter les
morphèmes qui gravitent autour du nom et du verbe,
afin de donner un aperçu des principales ressources
morphologiques disponibles.
55
Un groupe nominal comme la maison est composé de
deux morphèmes indépendants, l’un lexical et l’autre
grammatical. Mais le statut de ce que l’on appelle
“morphème indépendant” peut varier : un morphème
comme la est beaucoup moins “indépendant” qu’un
véritable morphème indépendant comme maison. Le
nom maison est donc un membre central ou
prototypique de la catégorie des “morphèmes
indépendants”. Par contre, l’article la n’est qu’un
élément périphérique de cette catégorie, puisque pris
isolément il a aussi peu de sens que le morphème
grammatical lié de pluralité -s (maisons). En d’autres
mots, les morphèmes grammaticaux soi-disant libres
sont plus proches des morphèmes liés que des
morphèmes indépendants prototypiques. Il n’est
donc pas étonnant que l’article soit un morphème lié
dans certaines langues, comme par exemple en
roumain (profilul ‘profil + le’) ou en norvégien (huset
‘maison + la’). En français, les noms peuvent être
associés à cinq types de morphèmes grammaticaux :
trois types indépendants (les déterminants, les
quantifieurs, les prépositions) et deux types
dépendants (le genre et le nombre). Nous illustrons
ceci dans l’exemple (15) : les (dét.), premiers /
principaux (quant.) et de (prép.) sont les mots
fonctionnels, -s (nombre) et -trice (genre) les
morphèmes liés.
15
Les [premiers/principaux] rôles de cette actrice
dét. quant. nombre prép. dét. genre
Les morphèmes liés, marquant la pluralité (les,
premiers, principaux, rôles) et le genre (cette,
actrice) des entités en jeu (rôle, acteur), “situent”
ces entités par rapport au locuteur : l’article défini les
et le démonstratif cette en indiquent et en fixent la
position. Les quantifieurs premiers/principaux
précisent de quel sous-ensemble il s’agit. La
préposition de par contre est relationnelle : elle
établit une relation entre les entités rôle et actrice.
56
Les morphèmes associés au verbe, quant à eux,
servent surtout à ancrer les événements par rapport à
la situation d’énonciation. Voici les possibilités les
plus courantes pour le français :
16
a Mon beau-fils travaille à Berlin en ce moment.
b Avant il travaillait en Suisse.
c Il a obtenu une promotion.
d Il va encore changer de pays.
e À partir d’octobre il s’établira à Londres.
f Il y avait déjà travaillé avant.
Les morphèmes temporels illustrés ci-dessus
apportent six ancrages différents par rapport à
l’énonciation, c’est-à-dire par rapport au moment
actuel de la parole. Dans (16a) l’indicatif présent
indique un intervalle temporel qui inclut le moment
de la parole. Tant (16b) que (16c) situent l’activité
dans le passé : l’imparfait (16b) se limite à
représenter le déroulement, alors que le passé
composé (16c) donne à entendre l’accomplissement.
Le déplacement vers le futur, quant à lui, se fait soit à
partir du présent (16d) soit en rupture avec le présent
(16e), selon que l’on emploie le futur proche ou le
futur simple. Finalement, pour exprimer l’antériorité
par rapport à un point de référence passé, on se
tourne vers le plus-que-parfait (16f). On remarquera
au passage que la dénomination des temps verbaux,
héritée du latin, n’en reflète pas bien la valeur et peut
prêter à confusion.
3.6 - Conclusion : la morphologie, la
lexicologie et la syntaxe
57
Dans ce livre nous traitons du lexique, de la
morphologie et de la syntaxe dans trois chapitres
différents. Cela pourrait suggérer, à tort, qu’il s’agit
de trois domaines bien délimités qui sont nettement
séparés les uns des autres. Il est vrai que cette vision
compartimentée a largement dominé les différents
courants de la linguistique moderne depuis ses
origines. En fait, elle est intenable du point de vue
cognitif.
58
Si l’on accepte qu’il existe une correspondance
fondamentale entre nos concepts et la signification
attachée aux structures linguistiques, il faut rester
conséquent et admettre qu’il ne peut y avoir de
dissemblances fondamentales entre les différents
domaines que nous avons distingués. Dans chacun
des domaines nous retrouvons le phénomène de la
polysémie, par exemple. La distinction faite entre la
lexicologie, la morphologie et la syntaxe ne se justifie
que pour des raisons de systématicité dans la
description. Il est néanmoins clair qu’il ne s’agit que
de différences de degré en termes de spécialisation,
de généralisation et d’abstraction. Ceci est résumé au
tableau 5 ci-dessous.
59
Les domaines du lexique, de la morphologie et de la
syntaxe forment donc plutôt un continuum. Les
catégories particulières relevant du lexique
contiennent des concepts individuels tels rôle et
acteur dans (15). À l’autre bout se situent les
catégories abstraites comme le nombre, le genre et la
détermination des entités nominales, et les temps
verbaux (16) qui situent l’événement par rapport au
moment de l’énonciation. La morphologie occupe une
position intermédiaire tout en faisant partie
intégrante tant de la lexicologie que de la syntaxe. En
effet, la composition s’appuie plutôt sur les concepts
individuels pour en créer de plus spécifiques. De son
côté, la dérivation, qui engendre des concepts plus
généraux, présente un degré d’abstraction qui
avoisine celui de la syntaxe.
Tableau 3.5 - Le continuum des disciplines
linguistiques, des types de morphèmes et des
types de concepts

3.7 - Résumé
60
La conceptualisation par la langue suit
essentiellement deux voies. D’une part, la mise en
place de concepts nouveaux s’appuie sur l’extension
des sens attribués aux formes existantes (chapitre 2.
La lexicologie). D’autre part, les formes se combinent
entre elles (chapitre 3. La morphologie et chapitre 4.
La syntaxe).
61
La morphologie ou l’étude de la formation des
mots, s’intéresse à la façon dont les formes et
concepts simples se combinent dans des formes et
concepts plus complexes (alors que la syntaxe
s’occupe de la façon dont les formes et les concepts se
rejoignent dans des structures plus complexes). Les
plus petits éléments pourvus de signification sont
appelés les morphèmes de la langue, qu’il s’agisse
de lexèmes ou non. On distingue d’une part les
morphèmes isolés, qualifiés d’indépendants ou
libres (p.ex. amour), et d’autre part les morphèmes
dépendants ou liés (p.ex. -eux), qui sont attachés à
des morphèmes indépendants (p.ex. amoureux). Les
différents sens d’un morphème peuvent être
regroupés dans un réseau ; s’agissant de la grille d’un
ensemble de sens abstraits on parle d’un schéma.
62
De l’étude des opérations relatives à la création de
mots complexes se dégagent essentiellement deux
procédés combinatoires : la composition et la
dérivation. La composition repose sur la
combinaison de deux lexèmes, c’est-à-dire de deux
morphèmes libres, et correspond à la
conceptualisation d’une sous-catégorie. C’est donc un
procédé de spécialisation. Il concerne avant tout la
catégorie des noms (garde champêtre, etc.), celle des
adjectifs est un peu moins concernée (bleu roi). Le
mot composé se distingue du groupe syntaxique
(ou syntagme) par certaines caractéristiques
morphosyntaxiques (notamment un contour intonatif
unitaire) et par un effet de sous-catégorisation (p.ex.
grande surface) absent dans le cas du groupe
syntaxique (p.ex. grande étendue). Du fait qu’ils sont
motivés, la plupart des composés sont transparents,
c’est-à-dire qu’ils peuvent être interprétés sinon
entièrement du moins partiellement même étant tout
à fait nouveaux. Quand un mot composé devient,
avec le temps, difficile à reconnaître, on le qualifie
d’opaque (p.ex. aujourd’hui).
63
Contrairement à la composition, la dérivation ne
combine pas deux lexèmes, mais associe un lexème
(p.ex. national) à un morphème dépendant (p.ex. -
isation, -iser, -iste, -ité). Les morphèmes liés qui
servent à former des dérivés sont appelés
morphèmes dérivationnels. La branche qui s’en
occupe est connue sous le nom de morphologie
dérivationnelle. Le terme générique, affixe,
regroupe les quatre types de morphèmes liés adjoints
à un lexème ou radical : les préfixes, les suffixes, les
infixes et les formes parasynthétiques (ou
circonfixes). Le préfixe précède la base du nouveau
mot dérivé (injuste), le suffixe la suit (mangeable),
l’infixe s’insère à l’intérieur du dérivé (latino-
américain) et la forme parasynthétique cerne la
base de part et d’autre (déterrer). La dérivation a
généralement pour vocation d’exprimer une
généralisation ou une catégorie très abstraite. La
plupart des affixes sont à l’origine des morphèmes
indépendants dont le sens lexical s’est perdu au profit
d’un sens plus abstrait, et dont la forme s’est
considérablement rétrécie. Ce processus historique
est appelé grammaticalisation.
64
Les autres procédés qui entrent en ligne de compte
pour la création de nouveaux mots s’appliquent à un
moins grand nombre de lexèmes ; ils sont donc moins
productifs. La conversion ou dérivation
impropre fait passer un lexème à une autre classe
de mots et implique souvent un transfert
métonymique (téléphone / téléphoner). La
dérivation régressive ou inverse dérive un mot
(plus) simple d’un mot complexe (galoper / galop).
L’abréviation consiste à supprimer une partie d’un
mot à l’origine composé ou dérivé (télé de télévision).
Le téléscopage produit des composés ou des dérivés
à partir de bouts de morphèmes combinés (motel) ;
plutôt que de représenter une nouvelle sous-
catégorie, comme c’est le cas des composés, ces
mots-valises visent le regroupement de deux
catégories (motor(car) + hotel). La siglaison
construit un mot (un acronyme) de quelques
lettres, souvent les premières des différents lexèmes
d’un groupe syntaxique ou d’un composé (O.N.U.).
65
La classe des morphèmes grammaticaux, qui
relient les mots à la syntaxe, contient aussi bien des
morphèmes libres (les mots fonctionnels) que des
morphèmes liés (les morphèmes flexionnels).
Parmi les mots fonctionnels on range notamment les
pronoms, les déterminants et les prépositions. Les
morphèmes flexionnels s’attachent aux principales
classes de mots : noms, adjectifs, verbes. Les
morphèmes de genre et de pluralité, associés
notamment aux noms, ont plusieurs allomorphes
(notamment (-euse, -trice, etc. / -s, -x).
3.8 - Lectures conseillées
66
Pour une introduction cognitive et typologique à la
morphologie, on se reportera à Bybee (1985). Parmi
les ouvrages théoriques il convient de mentionner
tout particulièrement Matthews (1991) et Bauer
(1988). Spencer (1991) est un ouvrage plus technique
qui se situe dans l’approche générative. Pour le
français, on consultera Gross (1988, 1996).
3.9 - Applications
67
1. Dans quelle catégorie rangeriez-vous les mots ou
groupes de mots suivants ? Vous avez le choix entre
(i) lexème simple, (ii) composé, (iii) dérivé, (iv)
combinaison de (ii) et (iii), (v) groupe syntaxique (cf.
tableau 3) :
a ventilateur
b radiateur
c arrosoir
d mixeur
e hotte
f rasoir
g vaisselle
h lave-vaisselle
i chauffe-eau
j cocotte minute
k couteau électrique
l cuisinière électrique
m plan de cuisson
n presse-fruits
o fer à vapeur
2. Relevez les formes de l’application 1 qui
contiennent un verbe. La présence d’une forme
verbale est-elle “motivée” dans ces termes qui
appartiennent au domaine conceptuel du “ménage” ?
68
3. Quel procédé ou combinaison de procédés est à la
base de la formation des mots suivants ?
a franglais
b espresso (pour café espresso)
c four à micro-ondes
d euro
e lecteur de C.D.
f S.I.D.A./ sida
g pur sang (cheval)
h le petit écran (pour télé)
i s.d.f.
j O.T.A.N.
k radar
l radio (d’après radioscopie, radiographie,
radiodiffusion)
m collectionneur
n technocrate
o eurocrate
p cure (d’après curé)
q le pourquoi
4. Pour désigner la petite télé qui a la taille d’une
montre on utilise actuellement trois noms différents :
(i) watchman, (ii) mini-téléviseur et (iii) téléviseur
de poignet.
a Quels procédés retrouvez-vous dans la formation de
ces noms ?
b Quelles “images” différentes la communauté
linguistique fait-elle valoir ici ? (Cf. l’exemple du
fer à cheval au premier chapitre.)
c Y a-t-il moyen de prévoir laquelle des trois
dénominations finira par l’emporter et arrivera à
s’enraciner dans la langue ?
5. Voici les noms qui désignent les habitants de 16
pays européens :

a a) Quels sont les procédés suivis dans chacune des


dénominations ?
b b) Y a-t-il des régularités ? Quand emploie-t-on la
forme zéro (pas d’affixe visible), quand -ais, -ois,
-ol, -ien ?
c c) Comment forme-t-on la forme du féminin ? Selon
quelle règle ?
6. Le français fait appel à plusieurs suffixes pour
former des noms désignant des qualités, notamment
-té (beauté, bonté, cruauté, difficulté, étrangeté,
régularité, etc.), -eur (blancheur, douceur, grandeur,
pâleur, rousseur, hauteur, longueur), -ance/-ence
(négligence, nonchalance, abondance, indigence,
(im)patience, (im)pertinence, (im)puissance), -esse
(gentillesse, tendresse, faiblese, bassesse, rudesse).
69
a a) Le choix du suffixe pourrait-il être “motivé” d’une
certaine façon ?
b b) Comment expliquez-vous la différence entre
impudeur et impudence ?
7. Analysez les morphèmes grammaticaux qui
apparaissent dans les phrases suivantes.
a La chatte a fait des petits.
b Les chatons sont tous endormis.
c À l’odeur de la pâtée les uns ronronnent les autres
miaulent.
d Il s’ensuit une véritable cohue.
e Une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
!
105-137

Chapitre 4. L’assemblage de
concepts : la syntaxe

1
Dans les chapitres 2 et 3, consacrés à la lexicologie et
à la morphologie, nous avons examiné les liens entre
concepts et morphèmes particuliers. Nous abordons
dès à présent la question de savoir comment agencer
les concepts pour exprimer un événement. La notion
d’“événement” est prise ici au sens le plus large ; elle
inclut en l’occurrence les actions et les états de
choses.
2
Un événement se décrit à l’aide d’une phrase. La
phrase constitue l’unité centrale de la syntaxe. À
l’écrit, elle est généralement marquée d’un point ou
d’un autre signe de ponctuation ; à l’oral, elle se
caractérise par un contour intonatif particulier. La
phrase est une construction complexe composée des
éléments suivants : une grille événementielle, un
schéma constructionnel (comportant un prédicat et
des arguments) et des éléments de fond qui “situent”
l’ensemble.
3
Un événement appréhendé comme un “tout” peut
comporter jusqu’à trois participants (actants) reliés
entre eux d’une façon ou d’une autre. Bien que
chaque événement soit unique en son genre, nous
tendons à le regrouper avec d’autres événements
d’après un nombre limité de types que l’on appelle
“grilles événementielles”.
4
À chacune de ces grilles événementielles correspond
un schéma constructionnel bien précis, où
l’agencement des mots reflète la façon dont les
participants sont reliés entre eux. À l’ordre linéaire
s’ajoutent d’autres éléments qui permettent de
“situer” l’événement par rapport à nous-mêmes et
par rapport au moment de la parole. Certains
morphèmes grammaticaux apportent les éléments de
fond indiquant où et quand l’événement a lieu ou a eu
lieu ou, le cas échéant – dans le cas d’événements
hypothétiques –, si l’événement peut avoir lieu, a pu
ou pourra avoir lieu.
4.1 - Introduction : syntaxe et
grammaire
5
Le Petit Robert (PR) définit la phrase comme “tout
assemblage d’éléments linguistiques capable de
représenter pour l’auditeur l’énoncé complet d’une
idée conçue par le sujet parlant”. Cette définition
reflète la conception traditionnelle du rapport entre
langue et pensée. D’un point de vue cognitif, l’on
considère également que la phrase constitue une
unité complète tant conceptuellement que
linguistiquement.
6
Conceptuellement, la phrase exprime un événement
complet tel qu’il est vu par le locuteur.
Linguistiquement, la phrase nomme au moins un
participant ainsi que l’action ou l’état auquel il prend
part. Au moyen de morphèmes verbaux, la phrase
indique aussi comment cette action ou cet état se
rapporte au hic et nunc du locuteur dans le temps et
dans l’espace.
7
La phrase typique, qui exprime un événement, se
compose de plusieurs unités porteuses de sens qui
sont reliées entre elles. Les chapitres précédents ont
donné un aperçu des principales catégories
constitutives des éléments de construction. Dans la
phrase, ces unités lexicales et morphologiques sont
assemblées de façon systématique. La discipline qui
s’occupe de leur agencement est traditionnellement
appelée syntaxe. Le terme syntaxe dérive de deux
formes grecques : le préfixe syn ‘avec’ et le verbe
tassein ‘arranger, ordonner, assembler’. Cette
discipline s’intéresse donc à l’assemblage des
éléments de la phrase selon des schémas de
construction réguliers.
8
Pour comprendre les pensées exprimées par la
phrase, nous avons besoin d’en reconnaître le schéma
de construction. Cela implique par exemple que le
traducteur ne “traduit” pas la phrase telle qu’elle
apparaît formellement, mais bien dans son contenu
conceptuel. Étant donné que tout contenu peut être
rendu par plusieurs expressions formelles, il lui faut
choisir la forme d’expression la plus adéquate pour
exprimer la signification de départ. Il n’est cependant
pas rare que l’on détecte dans une séquence donnée
plus d’un modèle de structure, et donc plus d’une
façon de relier les participants entre eux. Un énoncé
peut donc avoir plus d’une signification et être dès
lors “ambigu”. Par exemple, à l’écrit, une phrase
comme (1a) peut être interprétée de deux façons
différentes et paraphrasée par respectivement (1b) et
(1c) :
1
a Le divertissement des étudiants peut être amusant.
b Il peut être amusant que les étudiants se
divertissent.
c Il peut être amusant de divertir les étudiants.
À l’oral, l’intonation et l’accentuation suffisent
généralement à signaler dans quel sens la phrase est
employée. Néanmoins, à l’écrit, la phrase est
ambiguë.
9
Cette ambiguïté s’explique par le fait que,
conceptuellement, le verbe divertir a deux
participants : celui qui est responsable du
divertissement et celui qui est diverti. Les phrases
simples Ils ont diverti les étudiants ou Les étudiants
ont diverti le public suivent le même schéma de
construction. La position des participants indique
clairement qui “fait” le divertissement. Le sujet - qui
précède le verbe - désigne la personne qui divertit.
L’objet direct, placé derrière le verbe, correspond à
celle qui fait l’objet du divertissement.
10
Or, dans (1a), l’expression le divertissement des
étudiants n’est pas une phrase complète mais une
construction dans laquelle il est possible de projeter
deux ordres, deux structures différentes : dans l’une
les étudiants sont vus comme le sujet, dans l’autre
comme l’objet direct. Cette différence se manifeste
dans les paraphrases : étudiants assume tantôt la
fonction de sujet (1b), tantôt celle d’objet (1c).
11
La grammaire de la langue est constituée de la
combinaison de ce que nous savons des catégories
linguistiques d’une langue et des schémas de
construction dans lesquels elles peuvent apparaître
(voir le tableau 1). Cette approche permet de dire que
tout locuteur a la grammaire “dans la tête” ; elle
inclut l’ensemble des composantes de la structure
linguistique : la lexicologie, la morphologie et la
syntaxe ainsi que la phonétique et la phonologie, dont
il sera question au chapitre suivant.
Tableau 4.1 - La grammaire et ses
composantes

12
Nous nous penchons maintenant sur l’approche
cognitive de ce qui constitue le domaine traditionnel
de la syntaxe. Dans un premier temps, nous
examinons comment les types d’événements sont
conçus en termes de grilles événementielles (4.2).
Ensuite, nous nous arrêtons aux différentes
constructions qui donnent une forme d’expression à
ces grilles événementielles (4.3). Finalement, nous
analysons la façon dont les événements décrits sont
reliés à la situation qui est la nôtre au moment de
l’énonciation (4.4).
4.2 - Grilles événementielles et
rôles des participants
13
Décrire un événement ne se fait pas nécessairement
dans les moindres détails; nous n’évoquons en
général que les éléments qui nous paraissent saillants
sur le moment même. Voilà pourquoi la relation
entre l’événement dans son ensemble et la phrase le
décrivant repose sur un filtrage, qui élimine tous les
éléments mineurs pour n’en retenir que le ou les
participants centraux.
14
Notre vision anthropocentrique du monde (voir
chapitre 1.2.1.) laisse prévoir que notre attention se
dirigera en priorité vers ce qui nous ressemble et qui
nous est le plus proche. L’association se fait donc de
préférence avec des personnes, moins avec des
animaux et des objets.
15
Cette tendance est reflétée par les différentes
constructions auxquelles nous pouvons avoir recours
pour décrire une situation comme la suivante.
Imaginons qu’en l’absence du professeur, deux élèves
se bagarrent en classe. Dans le feu de l’action, Jean
saisit une raquette et s’approche de Pierre pour le
frapper. Mais celui-ci esquive le coup et la raquette
casse un carreau. Au retour du professeur, cet
événement peut être évoqué de plusieurs manières :
2
a C’est Jean qui l’a fait.
b Le carreau s’est cassé.
c Jean a cassé le carreau.
d Jean s’est emporté et a essayé de frapper Pierre.
e Jean s’est emparé d’une raquette.
f La raquette a heurté le carreau.
g Pierre a provoqué Jean.
Bien que chacune de ces phrases évoque le même
événement, elles mettent en lumière des aspects
différents. Ces exemples témoignent de notre
capacité à considérer un événement de façon
schématique, selon certains schémas conceptuels
déterminés.
16
Il existe encore beaucoup d’autres façons de parler de
cette même scène. Néanmoins, le nombre de rôles et
de participants que l’on peut évoquer - et ce quelle
que soit la formulation choisie - est forcément limité.
En effet, on met en scène au moins un participant,
souvent deux, parfois trois, mais certainement pas
plus de quatre. Chacune des phrases données sous
(2) illustre une grille événementielle différente,
c’est-à-dire un schéma conceptuel constitué d’un ou
de plusieurs rôles associés à une notion. Celle-ci, le
plus souvent exprimée par un verbe, établit la
relation entre les participants. Ici, le terme
d’événement est à prendre au sens large ; il peut
porter sur des types aussi différents qu’un état de
choses (2a), un processus (2b), une action (2c), une
expérience (2d), une relation de possession (2e), un
mouvement (2f) et un transfert (2g).
17
La grille événementielle associe les participants les
plus saillants d’une scène à un sous-type
d’événements. Le choix du type d’événement
détermine en grande partie le “rôle” pouvant être
dévolu aux participants. Prenons par exemple le
verbe casser. Nous avons le choix entre un processus
à “un participant” comme dans (2b) ou une action à
“deux participants” comme dans (2c). Dans cette
grille d’action, on attribue à chacun des participants
un rôle très différent : Jean est l’Agent, c’est-à-dire
l’entité qui agit, qui produit l’événement ou qui
exécute l’action ; le carreau est le Patient, l’entité
qui reçoit l’énergie émanant de l’Agent et qui en subit
les conséquences. Ceci n’est qu’un des types
d’événement possibles. Selon la grille événementielle
choisie, les participants sont susceptibles d’endosser
des “rôles” différents, allant de très actifs à passifs.
Un être humain pouvant accomplir une action -
intentionnellement ou pas -, peut également la subir
contre son gré plutôt que volontairement. Dans la
grille “A frappe B”, par exemple, l’action de frapper
part de l’Agent, - la personne qui pose l’acte, - pour
atteindre le Patient, le participant qui subit l’action
malgré lui.
18
Il existe donc des grilles événementielles de types
différents, qui attribuent divers rôles sémantiques
aux participants. Certains événements mettent en
scène un Agent dont émane une grande énergie.
D’autres profilent le Patient visé. D’autres encore
n’impliquent aucune énergie ; on parle alors d’états.
Selon qu’il y ait ou non flux d’énergie, le type de verbe
sera différent. Les verbes les plus prototypiques
auxquels on fait appel pour répondre aux questions
concernant les événements peuvent être considérés
comme représentatifs des différentes grilles
événementielles envisageables. Ces verbes ne sont
pas propres au français : ils existent dans toutes les
langues du monde, comme nous le verrons au
chapitre 6. Les étiquettes dérivées de ces verbes (être,
arriver, faire, sentir, voir, etc.) spécifient les
principales grilles événementielles, comme le montre
la liste ci-dessous:
a La grille “essive” : Qu’est-ce que c’est ?
b La grille “processuelle” : Qu’est-ce qui arrive / se
passe ?
c La grille d’“action” : Qu’est-ce qu’il/elle fait ?
d La grille d’“expérience” : Qu’est-ce qu’il/elle
éprouve (sent, voit, etc.) ?
e La grille de “possession” : Qu’est-ce qu’il/elle / cette
chose a (de particulier) ?
f La grille de “mouvement” : Où va-t-il/elle ? / Où
cela va-t-il ?
g La grille de “transfert” : Où est-il/elle transféré(e) ?
Où est transférée cette chose ?
Avant de nous pencher sur les schémas
constructionnels les plus typiques servant à exprimer
ces grilles (4.3.), nous examinons chacune d’entre
elles d’un peu plus près.
4.2.1 - La grille “essive”
19
La grille “essive” a pour fonction essentielle
d’attribuer une caractéristique -ou n’importe quelle
autre catégorie conceptuelle - à une entité donnée
sans que lui soit assignée de rôle dominant dans la
relation. Le participant principal est vu comme un
Patient, dans la mesure où le rôle de Patient se
définit justement comme étant le moins impliqué
dans quelque type de relation que ce soit. Dans la
grille “essive” le Patient peut être associé à différentes
façons d’être : il peut être relié à un élément
d’identification (3a), à une catégorie ou classe (3b), à
une caractéristique (3c), à un endroit précis (3d), ou à
la simple notion d’existence (3e) :
3
a Cet endroit sur la carte est le Sahara.
(Identification)
b Le Sahara est un désert. (Catégorisation)
c Le Sahara est (un territoire) dangereux.
(Attribution)
d Ce désert est (situé) en Afrique. (Localisation)
e Il y a un désert (en Afrique). (Existence)
Dans cette grille essive, le sujet, qui a le rôle de
Patient, se voit attribuer un deuxième rôle, appelé
Essif. L’Essif, qui provient du latin esse ‘être’, précise
donc ce qui est Patient en position de sujet. Dans
(3a), le locuteur identifie un endroit déterminé sur
une carte à l’aide d’un nom propre, le Sahara. Celui-
ci assume ici la fonction d’identification : il donne
le nom ou l’identité de l’endroit indexicalement choisi
sur la carte. Le propre d’une phrase d’identification
est qu’il est toujours possible d’en invertir les rôles.
Ainsi, dans (3a) on peut prendre le Sahara comme
point de départ et le signaler indexicalement sur la
carte, en disant Le Sahara est cet endroit sur la
carte. C’est alors cet endroit sur la carte qui devient
l’identifieur. En employant un article indéfini dans
l’Essif, comme dans (3b), on n’y met pas d’identifieur,
mais on passe au phénomène déjà souvent évoqué de
la catégorisation même : l’on fait entrer le Sahara
dans la catégorie des “déserts”. Il est à noter qu’ici les
rôles de Patient et d’Essif ne peuvent pas être
inversés, étant donné qu’il y a encore beaucoup
d’autres “déserts”.
20
Dans la phrase (3c), l’Essif prend la forme d’un
adjectif : on attribue au Sahara une propriété. Celle-
ci peut être d’ordre évaluatif-subjectif (le Sahara n’est
dangereux que pour ceux qui ne le connaissent pas)
ou d’ordre intrinsèque-objectif, par exemple, le
Sahara est immense. En réunissant les deux attributs
on voit apparaître un effet du principe iconique de la
distance ; la propriété intrinsèque est plus proche du
nom que la propriété évaluative : on dira plutôt le
Sahara est immense et dangereux que le Sahara est
dangereux et immense.
21
Les Essifs illustrés par (3d) et (3e) sont des membres
plus périphériques de la catégorie. La localisation
peut s’exprimer par être, mais ce n’est là qu’une
expression parmi d’autres, comme La caravane est /
se trouve maintenant dans le désert. Selon les cas, on
aura recours à des verbes comme se trouver, résider,
reposer, pendre qui expriment tous une façon d’être
dans un endroit. Dans l’expression il y a (3e), le verbe
qui apparaît n’est pas être mais avoir, associé à la
combinaison il + y. Cette expression véhicule la
notion très générale et abstraite de “cadre de
référence”, qui peut s’étendre à l’univers comme il
peut se limiter à notre monde imaginaire. Une phrase
comme Il y a des fantômes peut être glosée de la
façon suivante : “dans l’univers de représentation que
l’on s’est choisi, l’existence de fantômes est une
donnée possible”.
4.2.2 - La grille “processuelle”
22
Là où la grille essive dénote un état, la grille
“processuelle” met en avant un événement qui
implique un participant. Ce dernier ne participe pas
nécessairement de façon active à l’événement. Il peut
donc aussi être Patient. On peut entrevoir une
gradation dans la relation entre le participant et
l’événement. Les exemples suivants suggèrent une
autonomie croissante du Patient dans le processus :
dans le rôle de Patient, on évolue d’une situation
atmosphérique (4a) à des êtres humains (4e) en
passant par des objets non animés (4b,c) et des êtres
non humains (4d).
4
a Le temps s’éclaircit.
b La pierre dévale.
c L’eau bout.
d Le chien aboie.
e L’enfant guérit.
Dans ces processus le participant ne contribue pas au
flux d’énergie propre au déroulement du processus.
Dans (4a), le temps n’apporte aucune contribution
active à son propre déroulement. C’est pourquoi à la
place du nom temps on peut mettre le ciel (Le ciel
s’éclaircit / se dégage) ou l’impersonnel il, qui est à
interpréter comme étant “la situation atmosphérique
générale telle qu’elle se développe” (Il pleut / Il neige
/ Il tonne).
23
Il n’y a que peu de différence objective entre un
Patient atmosphérique et le processus
atmosphérique. Ceci est déjà moins vrai pour la
situation de la pierre (4b) : le pierre peut rester où
elle est, mais il suffit qu’une énergie se dégage
quelque part pour qu’elle se détache et se mette à
rouler. Cette énergie est toujours implicitement
présente dans un processus comme celui exprimé par
le verbe “bouillir” (4c). Les êtres humains, quant à
eux, sont non seulement conçus comme des entités
dotées d’une conscience et d’une capacité d’action,
mais également comme des organismes soumis à
toutes sortes de processus comme la maladie et la
guérison. Aussi l’entité sujet de (4e) n’est-elle pas
Agent mais Patient.
24
S’agissant d’un animal, -le chien qui aboie (4d), - on
peut se poser la question de savoir si l’on a affaire à
un processus ou à une action. La réponse dépend
notamment de nos conceptions philosophiques et de
notre vision du monde animal. L’animal qui ne fait
que réagir mécaniquement à un stimulus est un
Patient impliqué dans un processus qui le dépasse.
Cependant, l’animal est en même temps - et ce tout
comme l’être humain - plus autonome que l’eau dans
la bouilloire (4c) ou que la pierre qui roule (4b) : le
bouillonnement et le roulement ne peuvent être
arrêtés que de l’extérieur. La force qui émane de
l’énergie instinctive du chien qui aboie est plus
importante que celle de l’énergie physique et/ou
psychologique déployée par l’homme qui tombe
malade ou qui se rétablit. La maladie se subit, plutôt
qu’elle ne se contrôle.
25
Le rôle de Patient imparti aux entités sujets de (4) se
manifeste à travers la question “Qu’est-ce qui lui
arrive ?”. La question “Qu’est-ce qui arrive au
chien ?” paraît naturelle pour parler d’un chien qui
aboie sans raison apparente. Par contre, quand on
parle d’un chien entraîné à passer quotidiennement
chez le marchand de journaux pour prendre le
journal, on le déclare apte à agir en fonction de
certains objectifs. Du coup, l’aboiement pourra être
classé sous la grille d’action traitée dans la section
suivante. Ceci est un cas typique de chevauchement
entre deux catégories : l’aboiement du chien peut tout
aussi bien correspondre à la grille processuelle qu’à la
grille d’action.
4.2.3 - La grille d’“action”
26
La question “Que fait X ?” a trait à la grille
d’“action”. L’entité sujet X y est conçue comme la
source de l’énergie déployée, comme l’instigateur de
l’action. Si nous reprenons l’exemple du chien qui
aboie, nous voyons que cette question devient
adéquate quand son comportement est interprété
comme contrôlé : “Qu’est-ce qu’il a fait quand tu lui
as dit de se taire ?” D’habitude, la capacité d’agir
dépassant le niveau instinctif est réservée aux
humains. C’est pourquoi la grande majorité des
Agents sont humains. En effet, l’Agent se définit
comme étant l’entité qui assume l’initiative de
l’action et l’exécute intentionnellement. Ici réside la
différence entre la grille d’action et la grille
processuelle : bien que l’énergie déployée par l’Agent
puisse se résorber d’elle-même, - sans impliquer
d’autre entité en dehors du sujet (5a), - elle est
souvent perçue comme transmise à un Patient (5e).
Les variations entre ces deux extrémités sont
illustrées dans (5b-d).
5
a Jean s’est levé tôt. (Pas d’objet possible)
b Il a peint toute la matinée. (Objet implicite)
c Il a peint la salle à manger. (Objet affecté)
d Il a aussi peint un portrait. (Objet effectué)
e Ensuite il a détruit le tableau. (Objet affecté)
Nous retrouvons ici les principales formes
d’expression de la grille d’action. Dans (5a) il est
impossible d’ajouter un objet direct, même si
conceptuellement on ne peut pas nier qu’il y ait un
objet impliqué. C’est en effet l’énergie libérée par
Jean qui sert à faire bouger son corps. Dans ces cas,
l’apparition du pronom réfléchi est propre aux
langues romanes (E Juan se ha levantado
temprano) ; les langues germaniques n’en font pas
usage (A John got up early, N Jan stond vroeg op).
27
À l’autre extrémité on trouve des verbes comme
“détruire” ou “effacer” (5e), dont l’objet est
nécessairement exprimé. Entre les deux se situent
des actions telles manger, boire, peindre, dont l’objet
peut rester implicite. La distinction entre un objet
affecté (5c) et un objet effectué (5d) se manifeste
aussi au niveau de l’article. Là où l’on peut renvoyer à
l’entité affectée au moyen de l’article défini, l’objet
effectué se rapporte à quelque chose qui est introduit
dans la situation d’énonciation au moyen de l’article
indéfini.
4.2.4 - La grille d’“expérience”
28
La plupart de nos catégorisations sont basées sur
notre vécu, c’est-à-dire sur l’ensemble des
expériences liées à notre environnement et notre
monde culturel. Il s’agit d’expériences au sens le plus
large : elles incluent les expériences physiques,
sociales et culturelles. Dans le contexte des schémas
conceptuels, la notion d’expérience est prise dans un
sens technique plus étroit. La grille
d’“expérience” reprend les processus mentaux
enclenchés par notre contact avec le monde. Dans cet
emploi métonymique, il ne s’agit pas de l’ensemble
des contacts que nous pouvons avoir avec le monde,
mais uniquement de l’assimilation mentale de ce
contact. Les processus en jeu s’expriment au moyen
de verbes “mentaux” tels que voir, ressentir, savoir,
penser, souhaiter, etc. Contrairement à la grille
d’“action”, qui exige un Agent, l’entité qui apparaît
dans la grille dite d’“expérience” n’a ni la passivité
d’un Patient ni l’activité d’un Agent. Elle représente
plutôt le centre enregistrant les perceptions,
sensations, émotions, pensées, souhaits. Le rôle
qu’elle assume est celui de l’Expérimentateur,
c’est-à-dire celui qui fait ou éprouve l’expérience
mentale.
6
a Le Petit Prince voit le serpent.
b Il sait qu’il est dangereux.
c Il veut cependant le prendre.
d Il pense pouvoir le faire (s’il est rapide).
e Mais il n’est pas assez rapide et le sent mordre.
Dans cette grille d’“expérience”, le second participant
peut désigner deux choses. Soit il renvoie à une entité
concrète tel un serpent (6a), soit à un contenu
abstrait exprimé par une subordonnée objet
introduite par que (6b), ou par un verbe à l’infinitif
(6c-d). Quelle que soit sa forme, ce second
participant représente un Patient. La principale
différence avec le Patient de la grille d’“action” est
que le Patient de la grille d’“expérience” ne peut pas
être “affecté” et ne peut que difficilement apparaître
comme le sujet de la construction passive. En effet,
celle-ci exprime généralement un flux d’énergie qui
va vers le Patient (?*Un serpent est vu par lui).
4.2.5 - La grille de “possession”
29
Dans le cas prototypique, la grille de “possession”
associe un Possesseur humain à un objet matériel
qu’il a en sa possession. D’autres relations sont
néanmoins à envisager, notamment celles entre un
Possesseur et une expérience mentale, entre une
entité affectée et l’entité qui en est la cause, entre un
ensemble et une partie, entre une personne et un
membre de sa famille. On peut donc distinguer
plusieurs sous-types :
7
a Jacqueline a un bel appartement. (Possession
matérielle)
b Anne a souvent des idées brillantes. (Possession
mentale)
c Jean a une mauvaise grippe. (Affecté – affection)
d Cette table a trois pieds. (Tout – partie)
e Pierre a deux sœurs. (Relation de parenté)
Dans la réalisation prototypique de la grille de
possession (7a), le Possesseur (humain) est le
propriétaire d’un objet matériel. Cet objet est mobile,
ou du moins transférable à une autre personne qui
peut, à son tour, en devenir propriétaire. Par rapport
à cette relation centrale de propriété, les relations de
possession mentale (7b) et les relations d’affection
(7c) occupent une position moins centrale dans le
schéma. Les relations d’inclusion (7d) et les relations
de parenté (7e) se situent en marge des autres.
30
Comme pour le schéma d’expérience, l’on peut
difficilement parler d’un courant d’énergie entre les
deux participants, vu que le premier n’agit pas
volontairement : il se trouve dans un état qu’il ne fait
que subir. Dès lors, le sujet et l’objet sont tous deux
Patient. Certaines langues inversent d’ailleurs la
relation d’affection : (7c) devient “une mauvaise
grippe (sujet-Possesseur) a Jean (objet-Possédé)”.
On pourrait, par conséquent, être tenté de mettre sur
le même pied le schéma de possession et le schéma
essif. À première vue, cela revient au même de dire
Cette dame a du charme ou Cette dame est
charmante. Il existe des langues où la possession
matérielle (7a) s’exprime à l’aide du verbe “être” :
“Un bel appartement est {avec Jacqueline / dans ses
mains}”. Mais dans la plupart des langues
européennes l’équivalence n’est qu’apparente. En
effet, dans bien des cas il n’y a pas de construction
correspondante : Il a un emploi n’équivaut pas à Il est
employé ; inversement, on dira bien Jeanne est
vieille, elle est d’un grand âge, mais pas *Elle a un
grand âge. Plus le lien entre le possesseur et “le
possédé” est conçu comme intrinsèque ou
inaliénable, moins la paraphrase du type avoir
semble acceptable (*Elle a des cheveux), à moins
d’ajouter une qualification particulière qui rendrait
l’objet plus saillant (Elle a de beaux cheveux NOIRS).
31
On retrouve cette même particularité dans la
paraphrase où le lien de possession s’exprime à l’aide
de la préposition à. Plus le lien de possession est
prototypique - plus il porte sur une propriété
extrinsèque -, plus l’objet possédé peut suffire comme
élément classifieur : la dame à l’appartement passe
aussi bien que la dame au bel appartement (7a). Or,
ce n’est pas le cas des associations ne tirant leur
pertinence que du qualificatif qui sous-catégorise
l’entité “possédée” : la fille aux idées BRILLANTES
(7b), la table aux TROIS pieds (7d), le garçon aux
DEUX sœurs (7e). Il ne suffit pas que l’adjectif soit
récupérable dans le contexte immédiat pour rendre
acceptable son omission : *la fille aux idées, *la table
aux pieds, *le garçon aux sœurs. Dans la mesure où
une affection passagère comme la grippe ne sert
généralement pas à caractériser quelqu’un, il est
étrange de dire ? l’homme à la MAUVAISE grippe
(7c). Par contre, le fait d’avoir une maladie grave ou
chronique rend le tour possible, même sans
qualificatif : l’homme au cancer, l’homme à
l’infarctus (versus *l’homme à la grippe).
32
Contrairement à l’entité possédée, le possesseur
semble toujours être suffisamment saillant que pour
être relié sans verbe à l’objet qu’il possède. La
préposition employée à cet effet est de : le bel
appartement de Jacqueline, les idées brillantes
d’Anne, la mauvaise grippe de Jean, les trois pieds
de la table, les deux sœurs de Pierre. Ici l’omission de
l’adjectif ne pose aucun problème (l’appartement de
Jacqueline, les idées d’Anne, la grippe de Jean, les
pieds de la table, les sœurs de Pierre). Étant donné
que ce qui est mis en lumière ce n’est pas l’entité
possédée mais le possesseur, cette observation
confirme ce que nous avons dit au chapitre 1 (1.2.1.)
concernant la vision anthropocentrique comme
facteur explicatif.
33
Pour la même raison, l’incorporation de la référence
au possesseur par l’emploi du possessif semble
toujours possible quand le possesseur est humain :
son (bel) appartement (7a), ses idées (brillantes)
(7b), ses (deux) sœurs (7e). Cependant, elle
s’applique difficilement quand le possesseur n’est pas
humain : ses pieds nous fait penser aux pieds de Jean
ou de Marie mais pas à ceux de la table. De même, ses
tapis ne sont pas, généralement, ceux de
l’appartement mais ceux de la famille.
4.2.6 - La grille de “mouvement”
34
La grille de “mouvement” procède de la
combinaison soit du schéma processuel, soit du
schéma d’action, ou même du schéma essif avec
l’indication de l’endroit où le processus ou l’action
commencent, se déroulent et aboutissent. Ces
endroits se regroupent dans le schéma Source-
Trajet-But. Celui-ci est non seulement à
comprendre littéralement, c’est-à-dire au sens spatial
(8a,b), mais aussi au sens temporel (8c,d) ou,
métaphoriquement, dans un sens plus abstrait (8e,f).
8
a La pomme est tombée de l’arbre dans
l’herbe. Schéma processuel + Point de départ +
Point d’arrivée
b Je grimpe de ma chambre jusqu’au toit par la
gouttière. Schéma d’action + Point de départ+
Point d’arrivée + Trajet suivi
c La police fouilla la maison du matin au soir Schéma
d’action + Début + Fin
d Cela n’a pas cessé depuis 22h. pendant toute la nuit
jusqu’au matin. Schéma processuel + Début +
Durée + Fin
e D’admiratrice elle s’est transformée en
ennemie Schéma essif & processuel + État initial
+ État final
f Le temps est passé de nuageux au beau clair en
moins d’une demi-heure Schéma processuel &
essif + État initial + État final + Intervalle
Comme le montrent ces exemples, il suffit parfois de
peu pour qu’une grille événementielle concrète se
transforme en un schéma plus abstrait. Dans le
domaine spatial, Source-Trajet-But se profilent,
respectivement comme le point de départ, le traj