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Dossier spécial schizophrénie

Cerveau & Psycho

Ce qui change avec les nouvelles thérapies


N°130
N° 130 Mars 2021
L 13252 - 130 - F: 6,90 € - RD
Cerveau & Psycho
Mars 2021

PEUT-ON DIFFÉRENCIER
UN VRAI COMPLOT
D’UN DÉLIRE ?

RESTER SEREIN
DANS
UN MONDE
RESTER SEREIN dans un monde incertain

INCERTAIN
VACCINATION COVID
LES RESSORTS
PSYCHOLOGIQUES
DE L’HÉSITATION
ÉDUCATION
COMMENT
LE RIRE RENFORCE
L’APPRENTISSAGE
NEUROPLASTICITÉ
LES GREFFÉS DES MAINS
RECONFIGURENT LEUR CERVEAU
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3

N° 130

NOS CONTRIBUTEURS ÉDITORIAL

p. 28-35 et p. 42-44
Boris Chaumette SÉBASTIEN
Chef de clinique assistant au centre de référence
des maladies rares à expression psychiatrique,
BOHLER
à l’hôpital Paris psychiatrie & neurosciences, il travaille Rédacteur en chef
notamment sur les techniques de prédiction
et de prévention de la schizophrénie.

Marrant,
p. 60-63
Christophe André
ce complot !

B
Médecin psychiatre, ancien chef de service à l’hôpital
Sainte-Anne, auteur de nombreux ouvrages
sur l’anxiété, la méditation ou l’estime de soi, on, disons-le, on ne sait plus rien. On gouverne tous à
il analyse ici nos difficultés à gérer l’incertitude vue. Les ministres, les cafetiers, les opérateurs de re-
dans un monde vacillant.
montées mécaniques. Pour l’incertitude, on est servis.
Or, ce que nous dit le dossier de ce numéro, c’est que
notre cerveau n’aime pas ça. Il veut pouvoir se proje-
ter et compter sur quelque chose de ferme dans l’avenir. Une date
de reprise. Un vaccin 100 % sûr. Du dur, du béton.
Mais non. Ça ne se passe pas comme ça. Alors certains voient
des complots. Parce que ces visions censées tout expliquer réta-
blissent une sorte d’ordre et de prévisibilité dans un réel devenu
p. 82-85 indéchiffrable. Et permettent de prendre des décisions avec cer-
Sylvie Chokron titude (si le vaccin est le fruit d’un complot, au moins c’est clair,
Directrice de recherche au CNRS et responsable il ne faut pas se faire vacciner).
de l’Institut de neuropsychologie, neurovision Mais ça peut aller plus loin. Quand le sentiment d’instabilité
et neurocognition, à l’hôpital fondation Adolphe-
de-Rothschild, elle révèle les effets bénéfiques nous pèse trop, nous développons parfois des hallucinations et
du rire sur l’apprentissage. des idées paranoïaques – ce qui n’arrange rien pour le complo-
tisme. Les gros coups de stress peuvent même faire basculer cer-
taines personnes vulnérables dans la schizophrénie, une maladie
à laquelle nous consacrons un autre épais dossier et pour laquelle
la médecine a fait de réels progrès.
Mais vous savez quoi ? L’incertitude c’est aussi le rire. Dans sa
chronique, Sylvie Chokron rappelle que le rire résulte d’attentes
déjouées. C’est la surprise. C’est la prise de distance avec le réel.
p. 74-76 Confirmation par Yves-Alexandre Thalmann : aborder l’immaî-
Grégoire Borst trisable sur le ton de la dérision en désamorce la charge délétère.
Professeur de psychologie du développement Il donne même des trucs pour y arriver. Par exemple, dites avec
et de neurosciences cognitives de l’éducation
à l’université de Paris, il a étudié les facteurs
la voix de Louis de Funès : « Marrant, ce complot ! » ou « Quelle
psychologiques influant sur nos décisions drôle de petite pandémie ! »
de nous faire ou non vacciner. Vous verrez, rire, ça fait du bien.

N° 130 - Mars 2021


4

SOMMAIRE
N° 130 MARS 2021

p. 14 p. 18 p. 27-53 p. 54 p. 60

Dossier
p. 27

p. 6-25 MIEUX VIVRE LA p. 54-80

DÉCOUVERTES SCHIZOPHRÉNIE ÉCLAIRAGES


À LA UNE
p. 6 ACTUALITÉS p. 28 PSYCHIATRIE p. 54 PSYCHOLOGIE
Le Covid-19 menace nos neurones UN TROUBLE MENTAL Rester serein dans
La bonne conscience du bourreau
En amour, le cerveau gauche
AUX MULTIPLES VISAGES un monde incertain
fait la fête  Aujourd’hui, chercheurs et médecins Face aux incertitudes sanitaires
Confiné(e) et amoureux(se), comprennent de mieux en mieux les étapes et environnementales, des clés
grâce aux applis ! de la pathologie depuis la première crise psychologiques aident à conserver
Faut-il un cerveau pour dormir ? psychotique. sa stabilité.
Boris Chaumette Yves-Alexandre Thalmann
Médias et Covid : gare à la psychose !
p. 36 NEUROBIOLOGIE p. 60 SOCIÉTÉ
p. 14 FOCUS UNE MALADIE L’incertitude invite
Va-t-on craquer AUTO-IMMUNE ? à la sagesse
Le corps de certains patients synthétise Nous avons été habitués à presque tout
le code neuronal ? des anticorps contre leurs propres contrôler dans nos vies, si bien que
En injectant directement dans le cerveau
neurones. Neutraliser leur activité l’imprévu nous désarçonne. Il est temps
de souris des odeurs fictives, les chercheurs
éliminerait les symptômes psychotiques. de renouer avec une part d’immaîtrisable.
commencent à identifier les briques
Julie Jézéquel et Laurent Groc Christophe André
élémentaires de nos perceptions.
Jason Castro p. 42 THÉRAPIE p. 64 ENTRETIEN
p. 18 NEUROSCIENCES LES CLÉS DE Contre le stress…
Greffe de main : LA PRÉVENTION regardez l’horizon !
Évaluer le risque de développer une Quand l’incertitude culmine, des
comment le cerveau schizophrénie améliore la prévention et techniques de respiration et de regard
se remodèle l’élaboration de traitements personnalisés. lointain s’avèrent fort utiles…
Quand on remplace un membre coupé, Boris Chaumette Andrew Huberman
le cerveau recrée des commandes motrices
pour se l’approprier. L’imagerie cérébrale p. 46 INTERVIEW
montre comment il se reconfigure alors. ON PEUT RETROUVER
Scott H. Frey
UNE VIE NORMALE APRÈS
UNE SCHIZOPHRÉNIE
Frédéric Haesebaert

N° 130 - Mars 2021


5

p. 94

p. 68 p. 74 p. 82 p. 86

p. 92

p. 82-86 p. 92-98

VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 68 PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE p. 82 LES CLÉS DU COMPORTEMENT p. 92 SÉLECTION DE LIVRES


Peut-on rendre Pourquoi croit-on ?
Abécédaire de la sagesse
la justice par Zoom ? SYLVIE
Les Animaux parlent
Depuis la pandémie, de plus en plus CHOKRON
Le Sommeil à l’œil nu
de procès ont lieu par visioconférence.
Avec des biais redoutables… Déjouer les sortilèges du mental
Hugues Delmas et Vincent Denault
Rire, c’est bon grâce aux pouvoirs de l’esprit

p. 74 PSYCHOLOGIE
pour le cerveau ! Écrire pour se soigner
Rire aide à guérir de maladies, renforce p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE
Vaccins : comment la motivation et l’apprentissage. On songe
surmonter l’hésitation sérieusement à l’enseigner à l’école.
Une stratégie cognitive porte ses fruits : SEBASTIAN
p. 86 L’ÉCOLE DES CERVEAUX DIEGUEZ
s’imaginer atteint par le virus, et anticiper
les regrets de ne pas s’être fait vacciner.
Grégoire Borst JEAN-PHILIPPE Les Trente-Neuf
LACHAUX
p. 78 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT Marches : sauriez-vous
PERSONNEL
reconnaître
Se recentrer un complot ?
YVES-ALEXANDRE grâce à l’insula Dans ce livre, John Buchan, pionnier
THALMANN Dissipé ? Envie de consulter votre compte du roman d’espionnage, nous livrait
Instagram ? Une petite partie de votre déjà des pistes pour faire la différence
cerveau vous remettra sur la bonne voie… entre vraie manipulation et délire
Permis de (mal se) conspirationniste.
conduire p. 90 LA QUESTION DU MOIS
J’ai trié mes déchets, je peux prendre Peut-on deviner
l’avion ! La licence morale est le droit qu’on
se donne souvent de faire n’importe quoi
l’âge d’une personne
après une action vertueuse… à sa voix ?
Daniel Bürkle

Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, jeté en cahier intérieur, sur toute la diffusion kiosque en France métropolitaine.
Il comporte également un courrier de réabonnement, posé sur le magazine, sur une sélection d’abonnés.
En couverture : © MJgraphics/shutterstock.com

N° 130 - Mars 2021


6 DÉCOUVERTES
p. 6 Actualités p.14 Va-t-on craquer le code neuronal ? p. 18 Greffe de la main : comment le cerveau se remodèle ?

Actualités
Par la rédaction

MÉDECINE

Le Covid-19 menace
nos neurones
Selon une étude récente, le Covid-19 serait capable d’infecter
les neurones, avec de sérieux dommages pour le cerveau.
Mais la compréhension de ce mécanisme permettra peut-être de mieux
protéger les patients des symptômes neurologiques associés au virus.

E. Song et al., Neuroinvasion


of SARS-CoV-2 in human
and mouse brain, Journalof
Experimental Medicine,
le 12 janvier 2021.

P erte d’odorat, migraines,


accidents vasculaires cérébraux…
Le Covid-19 entraîne parfois de
sévères symptômes neurologiques.
© 2021 Song et al., Journal of experimental medicine. Https://doi.Org/10.1084 /Jem.20202135

Certains patients ont même des hal- tridimensionnels de cellules céré- mort neuronale dans les organoïdes,
lucinations, croyant voir des animaux brales cultivés en laboratoire), les mais elle ne touchait pas spéciale-
sauvages envahir leur maison. Si ces scientifiques ont en effet montré que ment les cellules infectées, plutôt
symptômes ne sont pas systéma- le Covid-19 est capable de pénétrer celles de leur entourage.
tiques, la prévalence du virus est dans les neurones. Il a d’ailleurs été De nombreux accidents « isché-
telle qu’ils pourraient tout de même retrouvé au sein de neurones corti- miques » (des zones où les cellules
toucher plusieurs dizaines de mil- caux lors de l’autopsie de plusieurs cérébrales meurent en raison de vais-
liers de personnes à travers le patients décédés du virus. Une fois seaux sanguins obstrués) ont égale-
monde, selon certaines estimations. à l’intérieur des cellules nerveuses, ment été observés chez les patients
Comment les expliquer ? il fait des dégâts. L’analyse des pro- autopsiés. Si leur cause exacte reste
Deux théories s’affrontent : une téines fabriquées a révélé qu’il difficile à déterminer, elles résultent
inflammation du système nerveux et détourne la machinerie cellulaire des sans doute de la mort cellulaire cau-
une infection directe des neurones neurones infectés et la fait fonction- sée par les hypoxies locales, qui per-
par le virus. Les résultats obtenus par ner à plein régime pour se répliquer. turberaient globalement la vascula-
une équipe internationale, incluant Conséquence : le neurone consom- risation du cerveau. Tous ces dégâts
notamment des chercheurs de l’In- merait davantage d’oxygène, ce qui sont loin d’être anodins : des expé-
serm et de l’université Yale, accré- accapare les ressources disponibles riences complémentaires sur des
ditent cette seconde hypothèse. et crée localement une hypoxie rongeurs ont révélé qu’ils étaient
Grâce à des expériences sur des toxique pour les voisins. Les cher- bien plus nombreux à mourir lorsque
organoïdes cérébraux (des amas cheurs ont en effet constaté une forte le virus infectait leur cerveau, par

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PSYCHOLOGIE SOCIALE

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La bonne
conscience
du bourreau
E. Caspar et al., Obeying
orders reduces vicarious brain
activation towards
victims’ pain,
Neuroimage, vol. 222,
art. 117 251, 2020.

D
Sur cette image de neurones
en culture, les neurones infectés
par le Covid-19 sont colorés
en rouge, tandis que les cellules
qui meurent tout autour
apparaissent en vert.

chercheurs ont diffusé un anticorps ans une expérience restée célèbre,


neutralisant ce récepteur dans le le psychologue américain Stanley Milgram avait
milieu de culture des organoïdes, ou mis en lumière ce fait troublant : la plupart des
l’ont inoculé aux souris, le virus gens sont capables d’infliger d’intenses souf-
entrait bien moins souvent dans les frances à un de leurs semblables, dès lors qu’ils
cellules nerveuses. en ont reçu l’ordre. Tout se passe donc comme si
Il semble donc que, comme dans leur empathie (capacité à ressentir la douleur des
le reste de l’organisme, cette pro- autres en miroir) s’éteignait. L’expérience de
téine soit le cheval de Troie par Milgram a été invoquée notamment pour tenter
lequel le Covid-19 infecte les neu- d’expliquer comment des millions d’Allemands
rones. Même s’il reste à déterminer avaient pu participer au génocide juif, et pourquoi
rapport au cas où il restait cantonné exactement par où il passe pour arri- la plupart répondaient simplement pendant leur
dans les poumons… ver dans le cerveau : remonte-t-il le procès qu’on leur en avait « donné l’ordre ».
circuit olfactif à partir du nez, ou se De récentes expériences d’imagerie cérébrale
LE CHEVAL DE TROIE DU VIRUS diffuse-t-il via la circulation san- ont montré que dans cette situation, un réseau
Mais comment le virus pénètre-t-il guine ? Autre question majeure d’aires cérébrales qui nous rendent sensibles à la
dans les neurones ? Dans le reste de encore ouverte : pourquoi tous les douleur d’autrui voit leur activité s’effondrer. Il s’agit
l’organisme, on sait qu’il infecte les patients ne développent-ils pas de notamment de l’insula et du cortex cingulaire anté-
cellules en se liant à un récepteur symptômes neurologiques ? rieur : dans ces expériences menées à l’université
présent à leur surface, la protéine S’ils ne constituent pas encore d’Amsterdam, elles restaient silencieuses.
ACE2. Mais on doutait que les neu- une validation définitive, ces résultats Interrogés sur ce qu’ils avaient fait, les participants
rones produisent cette protéine. Or sont donc un argument de poids en déclaraient que le cobaye n’avait pas l’air d’avoir
les chercheurs l’ont effectivement faveur de l’hypothèse expliquant ces très mal. Et ils sont allés beaucoup plus loin dans
©ClassicVector / shutterstock.com

détectée, aussi bien dans les orga- symptômes, ou tout au moins une la torture que d’autres, qui le faisaient, non sur
noïdes cérébraux que chez les partie d’entre eux, par une infection ordre, mais contre un peu d’argent. Ces derniers
patients autopsiés. En outre, l’injec- cérébrale. L’enjeu de ces recherches se disaient en outre affligés et désolés, alors que
tion du virus dans le nez de souris n’a rien de théorique : de la nature du les individus placés dans une chaîne hiérarchique
génétiquement modifiées pour fabri- mécanisme perturbateur dépendra le s’en lavaient les mains. Ainsi les organisations
quer le récepteur ACE2 a effective- traitement à appliquer – antiviraux (ou (armées, multinationales, clubs de supporters)
ment causé une infection des neu- anticorps), ou anti-inflammatoires. £ peuvent court-circuiter l’empathie humaine. £
rones. Troisième indice : lorsque les Guillaume Jacquemont Sébastien Bohler

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8 DÉCOUVERTES Actualités

ÉMOTIONS

En amour,
le cerveau gauche
fait la fête
J. Packheiser et al., Investigating real-life
emotions in romantic couples : a mobile EEG
study, Scientif Reports, vol. 11, art. 1142,
publication en ligne du 13 janvier 2021.

Q
eux un mécanisme d’inhibition latérale. En effet, dans ces
moments de forte émotion positive, des connexions latérales
entre les deux hémisphères permettraient au cortex frontal
gauche de bloquer le fonctionnement de son homologue droit.
Cette découverte va un peu à l’encontre de ce qu’on a long-
u’est-ce qui se passe dans votre tête quand temps dit, à savoir que l’hémisphère droit serait celui des émotions
vous aimez ? Quand vous embrassez votre chaudes, instinctives, peu accessibles à la raison. Mais en même
cher(e) et tendre ? Lorsque vous parlez longue- temps, depuis quelques années, on s’est aperçu que les vécus
ment en vous disant des mots doux ? Pour le savoir, des cher- émotionnels positifs mettaient souvent en action le cortex frontal
cheurs de l’institut de neurosciences cognitives de l’université gauche. C’est notamment le cas des états méditatifs. Méditer n’est
de la Ruhr, en Allemagne, ont équipé des couples d’amoureux pas aimer, mais il y a peut-être des points communs entre les deux !
à l’aide de petits appareils portatifs permettant de mesurer les Et puis l’hémisphère droit n’est pas en reste, car il demeure
courants électriques produits par leurs cerveaux respectifs, et très actif en situation amoureuse, mais plutôt dans ses zones
qui peuvent être captés à la surface du crâne. Une technique pariétales, situées plus à l’arrière du cerveau. Enfin, les situations
d’électroencéphalographie miniaturisée et peu encombrante où les amoureux s’enlacent ne produisent aucune de ces asy-
qui permet de recueillir les différentes ondes émises par le cer- métries. Les chercheurs se demandent pourquoi, et font obser-
veau au cours d’une journée normale, quand les partenaires ver que les accolades sont aussi données entre amis, sans
font la cuisine ensemble, se font des déclarations enflammées connotation amoureuse. De sorte que le corps serait pour ainsi
ou s’embrassent de façon longue et passionnée… dire trompé par cette situation.
Résultat : c’est le cortex frontal gauche, lors du baiser et des Autre avantage de cette étude : ces dispositifs d’élec-
conversations romantiques, qui prend le pas sur son homologue troencéphalographie portatifs, très discrets, permettraient
du côté droit. Autrement dit, la partie gauche la plus antérieure sans doute de pousser les investigations plus loin, jusque
du cerveau. Les chercheurs utilisent un terme pour cette domi- dans les recoins de l’alcôve. On verrait alors ce que donne
nation frontale gauche : une asymétrie corticale, qui reflète selon notre cortex frontal gauche ! £ S. B.

Quand le cerveau

87 %
rétrécit en hiver pendant la saison froide. L’animal
utilise ses moustaches pour sentir
les objets et les proies, ce qui l’aide
pour chasser. En hiver, il perd ainsi

L a musaraigne est le plus petit


des mammifères. En hiver,
sa capacité de discrimination entre
les vers et les insectes, et se met
elle se blottit dans un trou et réduit à consommer ces derniers, qu’il des Français n’osent
© Merla/Shutterstock.com

ses dépenses d’énergie. On vient dédaigne en été. Ce qui le sauve,


de découvrir qu’elle réduit aussi ajouté à l’économie d’énergie
pas parler de leurs
la taille de son cerveau. La zone cérébrale réalisée. L’été revenu, problèmes de santé
cérébrale qui traite les informations il regagne 42 % de neurones, créés mentale à leur famille.
tactiles en provenance des par neurogenèse, ou convertis © Sondage réalisé par YouGov France
moustaches rétrécit de 28 % à partir d’astrocytes ! £ S. B. pour Qare

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PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Confiné(e) et
amoureux(se),
Comment grâce aux applis !
la peur s’apprend G. Potarca, Plos One, le 30 décembre 2020.

D es émotions aussi fondamentales que


la peur et la douleur ont aussi une
composante sociale : elles se transmettent d’une
personne à l’autre. Ainsi, lorsque nous voyons
une personne effrayée, nous prenons facilement
peur, et le spectacle d’une personne qui

S
souffre physiquement nous rend plus sensible
à une douleur ultérieure. Des chercheurs
de l’université de Stanford ont montré que cet
apprentissage automatique passe par deux voies
cérébrales distinctes, partant à chaque fois
du cortex cingulaire antérieur pour rejoindre le
noyau accumbens dans le cas de l’apprentissage wipe la photographie à formulaire à remplir, concernent davan-
de la douleur, et l’amygdale pour l’apprentissage droite pour liker, à gauche pour reje- tage les jeunes. Mais dans tous les cas,
de la peur… Bonne nouvelle : le soulagement de ter, et tu matcheras peut-être. Alors il n’existe aucune différence sur l’inten-
la douleur active la même voie que la douleur tu pourras discuter avec la personne tion de se marier ou de rester
elle-même, ce qui permettrait théoriquement dont tu as liké la photo, voire la ren- ensemble, même comparé aux
de l’apaiser par contagion sociale… £ S. B. contrer. En près de dix ans, les appli- couples plus traditionnels. De plus, les
cations de rencontre sur smartphone utilisateurs d’applis sont plus motivés
– Tinder, OkCupid, Grindr, Badoo… – que les autres à l’idée de cohabiter

Qu’est-ce que le se sont multipliées : elles permettent


de séduire un ou une partenaire, selon
avec leur partenaire, et les femmes ont
davantage l’intention d’avoir un (autre)

deuil pandémique ? les goûts de chacun, et, en ces temps


de confinement, elles représentent
enfant que celles ayant connu leur
homme de façon classique. Preuve
une nouvelle façon de rencontrer des que le sexe sans lendemain ne serait

S elon l’université de Newport, la pandémie


de Covid aurait provoqué 66 % de situations
de deuil dit « persistant », un état de souffrance
gens. Mais sont-elles des tue-l’amour,
comme on l’entend souvent ?
Pas du tout, selon Gina Potarca, de
pas le seul objectif de ces méthodes
de rencontre en ligne…
S’agit-il d’une bonne nouvelle ?
psychologique qui dépasse celle d’un deuil l’université de Genève, qui, en 2018, a Avec les applis, on s’ouvre le champ
habituel. À ceci plusieurs raisons : l’absence interrogé 3 245 Suisses âgés de plus des possibilités, surtout en ces
de soutien social à cause de la distanciation, de 18 ans, vivant en couple et ayant périodes de sorties limitées. D’ailleurs,
la soudaineté des décès, la difficulté à trouver rencontré leur partenaire au cours de Potarca constate aussi que les couples
un sens à ce qui arrive et parfois l’impossibilité la dernière décennie, soit de façon formés « en ligne » sont moins homo-
de dire adieu aux morts. classique, soit par l’intermédiaire d’ap- gènes que les couples classiques, par
Les chercheurs ont créé une échelle plis et sites de rencontre en ligne (pour exemple avec des niveaux d’études
de « deuil pandémique » pour évaluer les atteintes 17 % d’entre eux). Ainsi, toutes les per- plus disparates : on rencontre dans le
psychologiques dont souffrent les personnes sonnes s’étant rencontrées par le biais monde digital des personnes qu’on
© de-nue-pic/Shutterstock.com

ayant perdu un proche. Selon leur étude réalisée de sites et applis sont satisfaites de leur n’aurait probablement jamais vues
sur 831 personnes, les deux tiers des sujets testés relation, autant que celles ayant trouvé dans la vraie vie… Et visiblement ça
atteignent le seuil de deuil persistant. Le score leur conjoint dans la « vraie » vie. Les marche : une autre étude récente de
sur cette échelle est corrélé aux pensées sites internet de rencontre attirent Plos One avait révélé que 1 femme
suicidaires et au recours à des psychotropes pour davantage les sujets de plus de 40 ans, sur 4 en Europe utilise les applis pour
supporter la situation. Si le deuil est trop long et célibataires ou divorcés, alors que les trouver un partenaire sexuel. £
délétère, il est donc urgent de consulter. £ S. B. applis, plus simples d’utilisation et sans Bénédicte Salthun-Lassalle

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10 DÉCOUVERTES Actualités

NEUROSCIENCES

Faut-il
un cerveau
pour dormir ?
H. Kanaya et al., Science Advances,
vol. 6, pp. 1-11, 2020.

N os neurones ont besoin de sommeil, c’est incon-


testable : vous avez probablement déjà constaté par vous-
mêmes que vous n’étiez pas au sommet de votre forme après
une petite nuit, et les recherches montrent que bien dormir près immobile, sans réaction, et son état doit être réversible
favorise la mémorisation et les performances cognitives, tout – ce qui le différencie de… la mort ! Les chercheurs ont alors
en diminuant le risque de dépression. Mais est-ce notre cerveau filmé les hydres, afin de traquer ces critères. Qu’ils ont effecti-
qui nous a rendus si dépendants au sommeil ? Derrière cette vement observés : les animaux enchaînent ainsi des phases
question un tantinet étrange s’en cache une autre, plus fonda- actives et des phases peu mobiles, susceptibles d’être inter-
mentale : à partir de quand, dans l’histoire du vivant, est apparu rompues par un flash.
le besoin de dormir ? À l’instar d’invétérés fêtards humains, ils ont en outre besoin
De la mouche drosophile à la chauve-souris brune – qui som- de récupérer après une petite nuit : quand les chercheurs ont
meille dix-neuf heures par jour, soit deux heures de plus que le perturbé leur sommeil en faisant vibrer leur « chambre » pendant
paresseux –, tous les animaux dorment. Mais jusqu’à récemment, des heures, ils ont dormi plus longtemps par la suite. Autre
l’intégralité des organismes étudiés étaient dotés d’un cerveau. similarité frappante : plusieurs substances qui promeuvent le
Pour déterminer si cet organe est nécessaire au sommeil, l’équipe sommeil chez l’homme, comme la mélatonine ou un neurotrans-
de Taichi Itoh, à l’université Kyushu, au Japon, s’est penchée sur metteur appelé « Gaba », le font également chez l’hydre.
le cas de l’hydre : ce petit animal aquatique, qui mesure de un à Ces résultats s’ajoutent à des travaux récents ayant montré
deux centimètres de long, est dépourvu d’encéphale, son sys- que la méduse, un autre organisme dépourvu d’encéphale, dort
tème nerveux étant réparti dans tout son corps. également. D’où la conclusion de Taichi Itoh : « Les animaux
Un certain nombre de critères comportementaux permettent doivent avoir acquis le besoin de dormir avant de développer
de déterminer la présence de sommeil : l’animal doit être à peu un cerveau. » £ G. J.

Les voyages
et ses collègues viennent ont aussi un impact durable, sur
de montrer, en interrogeant plusieurs mois, car ils permettent

rend(ai)ent
500 Taïwanais sur leur bien-être de planifier des projets, de sortir
général et la fréquence de leurs de la routine et de vivre

heureux…
vacances, que ceux voyageant de nouvelles expériences. D’autant
quatre fois par an à plus qu’on en parle ensuite avec ses
de 120 kilomètres de chez eux proches. Les chercheurs soulignent
(50 % des répondants) sont plus qu’il est déjà bon d’imaginer

A vec la pandémie
de coronavirus, on ne voyage
heureux (d’au moins 7 %) que
les personnes bougeant peu.
quand on pourra à nouveau
s’évader… Car les vols avec
© Brigitte Galliot

plus beaucoup… Un bien pour La réussite professionnelle, la vie un lieu de départ et d’arrivée
la planète, certes. Mais pas pour de famille et les amis jouent identique, proposés par certaines
le moral. Chun-Chu Chen, de un rôle plus important pour compagnies depuis 2020,
l’université d’État de Washington, le bien-être, mais les voyages ne suffiront pas ! £ B. S.-L.

N° 130 - Mars 2021
12 DÉCOUVERTES Actualités

Un magazine édité par POUR LA SCIENCE


170 bis boulevard du Montparnasse
75 014 Paris
SANTÉ MENTALE

Médias et Covid :
Directrice des rédactions : Cécile Lestienne
Cerveau & Psycho
Rédacteur en chef : Sébastien Bohler

attention, psychose !
Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle
Rédacteur : Guillaume Jacquemont
Conception graphique : William Londiche
Directrice artistique : Céline Lapert
Maquette : Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, B. Lopes et al., Psychiatry
Ingrid Leroy, Charlotte Calament
Research, vol. 293, art. 113455, 2020.
Réviseuse : Anne-Rozenn Jouble
Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe
Community manager : Aëla Keryhuel
Marketing et diffusion : Charline Buché
Chef de produit : Eléna Delanne
Directrice du personnel : Olivia Le Prévost
Sécrétaire général : Nicolas Bréon
Fabrication : Marianne Sigogne, Zoé Farré-Vilalta
Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot
Ont également participé à ce numéro :
Maud Bruguière, Caroline Vanhoove

H
Anciens directeurs de la rédaction :
Françoise Pétry et Philippe Boulanger
Presse et communication
Susan Mackie
susan.mackie@pourlascience.fr – Tel. : 01 55 42 85 05
Publicité France
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allucinations, para- sur les actions en faveur de l’environ-
Espace abonnements  noïa… les signes de psychose sont nement. Après quoi ils ont rempli des
www.boutique.groupepourlascience.fr
Courriel : serviceclients@groupepourlascience.fr
fréquents chez certaines personnes questionnaires mesurant leur ten-
Téléphone : 01 86 70 01 76 atteintes de schizophrénie, mais dance aux idées paranoïaques et la
Adresse postale : qu’en est-il chez les autres a priori présence d’hallucinations.
Service abonnement exemptes de trouble mental ? Eh Il est ainsi apparu que les deux
Groupe Pour la Science
56 rue du Rocher bien, une consommation trop forte de groupes socioprofessionnels réagis-
75 008 Paris médias se rapportant à l’épidémie de sant fortement au visionnage des
Diffusion de Cerveau & Psycho  Covid-19 pourrait bien produire ces reportages sur le Covid-19 par des
Contact kiosques : À juste titres ; Alicia Abadie effets cliniques inquiétants. D’où l’im- hallucinations étaient, d’une part les
Tel : 04 88 15 12 47 portance de bien doser l’information étudiants, d’autre part les employés
Information/modification de service/réassort :
www.direct-editeurs.fr
et son caractère anxiogène, mais (employés administratifs, agents hos-
aussi de se prémunir soi-même contre pitaliers, vendeurs, employés d’entre-
Abonnement France Métropolitaine : la consommation en boucle de ce prise, policiers municipaux…).
1 an – 11 numéros – 54 € (TVA 2,10 %)
Europe : 67,75 € ; reste du monde : 81,50 €
type d’informations. Ces deux sous-ensembles de
Toutes les demandes d’autorisation de reproduire, pour le public
Ce sont des chercheurs des uni- population semblent ainsi particuliè-
français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les versités de Grenoble-Alpes, de rement vulnérables à l’impact psycho-
documents contenus dans la revue Cerveau & Psycho doivent Nottingham, en Angleterre, et de logique de la situation, probablement
être adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 162, rue du
Faubourg Saint-Denis, 75 010 Paris. Coimbra, au Portugal, qui ont lancé ces en raison d’une situation moins assu-
© Pour la Science S.A.R.L. investigations dès le mois de rée socialement, les étudiants étant
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de mars  2020, quand l’épidémie a souvent plus isolés et peu fixés sur leur
représentation réservés pour tous les pays. Certains articles
de ce numéro sont publiés en accord avec la revue Spektrum explosé. Ils voulaient savoir si cer- avenir, les personnels employés étant
der Wissenschaft (© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesell- taines catégories de la population souvent soumis à une plus rude pré-
schaft, mbHD-69 126, Heidelberg). En application de la loi du 11
mars  1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiel- étaient plus vulnérables que d’autres carisation de l’emploi. Enfin, la défiance
lement la présente revue sans autorisation de l’éditeur ou du à la surdose d’informations sur le coro- vis-à-vis de l’autorité politique favorise
Centre français de l’exploitation du droit de copie (20, rue des
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Grands-Augustins — 75 006 Paris). navirus. Ils ont constitué un échantillon les scores de paranoïa et d’hallucina-
de 367 Britanniques appartenant à tions. D’où cet avertissement  : quand
Origine du papier : Finlande
Taux de fibres recyclées : 0 %
diverses catégories socioprofession- des personnes initialement peu assu-
« Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » : nelles et les ont répartis en deux rées de leur avenir ont une confiance
Ptot 0,005 kg/tonne
La pâte à papier utilisée pour la fabrication du papier de cet
groupes. Les uns devaient visionner insuffisante dans ceux qui les gou-
ouvrage provient de forêts certifiées et gérées durablement. des reportages liés à la pandémie de vernent, elles peuvent réellement
coronavirus, et les autres un reportage perdre pied. £ S. B.

N° 130 - Mars 2021
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DOSSIER SPÉCIAL L’essor des thérapies psychédéliques

Cerveau & Psycho


N° 120 Avril 2020
M 07656 - 120S - F: 6,90 E - RD

N°120
3’:HIKRQF=[U[^UX:?k@b@c@a@q";

Avril 2020
POURQUOI LE STRESS
DONNE-T-IL DES
CHEVEUX BLANCS ?

Minimalisme
VIVRE HEUREUX
PSYCHOLOGIE DE LA SOBRIÉTÉ
AVEC MOINS
VIVRE HEUREUX AVEC MOINS Psychologie
de la sobriété
NEUROSCIENCES
LES CARTES SOCIALES
DU CERVEAU
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COMMENT BIEN
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14 DÉCOUVERTES Focus

JASON CASTRO
Professeur associé de neurosciences à l’université Bates
College de Lewiston, dans le Maine, aux États-Unis.

NEUROSCIENCES

Va-t-on craquer
le code neuronal ?
Tout ce que nous voyons ou entendons est
produit par des informations codées dans nos
neurones. Une sorte de « matrice » neuronale
dont le secret vient d’être en partie percé
par des expériences novatrices.

«
A s-tu déjà fait un rêve qui
avait l’air plus vrai que la réalité ? Si
était codée bit par bit dans une
machine, sans être vraiment
neuronal, la façon précise dont les
réseaux neuronaux fonctionnent
tu étais incapable de sortir de l’un réelle… Ce qui, d’une certaine ensemble pour créer une expé-
de ces rêves, comment ferais-tu la manière, n’est pas si éloigné de la rience. Le Alan Turing du cerveau
différence entre le monde du rêve et vérité, car chaque goût, odeur, cou- qui étudierait n’importe quelle
le monde réel ? », demande leur, sensation que nous percevons combinaison d’activités de neu-
Morpheus à Neo au moment où ce quotidiennement est une sorte de rones dans un cerveau et déclare-
dernier est prêt à entrer, pour la pre- leurre, une expérience calculée bit rait « en ce moment même, cette
mière fois, dans le code informa- par bit par notre cerveau, la boîte personne fait l’expérience de
tique de La Matrice… noire à l’intérieur de notre crâne. l’image d’un chat beige » n’est peut-
Mais pour entrer dans La Matrice et être pas encore né…
LA RÉALITÉ EXISTE-T-ELLE ? déterminer son code, nous n’avons
C’est au début du film Matrix, pas besoin d’une pilule rouge… Il COMMENT LE CERVEAU
sorti en 1999, que l’on voit des suffit de comprendre comment CODE LA MATRICE
© ex_artist/shutterstock.com

colonnes de caractères bizarres fonctionne notre cerveau. Aujourd’hui, les neuroscienti-


défiler sur un vieil écran d’ordina- La raison pour laquelle nous ne fiques savent que le contenu spéci-
teur monochrome : il s’agit du code pouvons pas contrôler tout ce que fique de toute expérience senso-
informatique de notre monde réel, nous ressentons (ou vivons), comme rielle repose sur un motif temporel
nommé La Matrice. Comme si dans Matrix, est que nous ne com- et spatial d’activité cérébrale, c’est-
chaque expérience de notre vie prenons pas vraiment le code à-dire sur une synchronisation

N° 130 — Mars 2021


15

d’activités de nombreux neurones de la synchronisation. Mais il y a du l’expérience et réagissaient au


plus ou moins éloignés les uns des nouveau. Dmitry Rinberg, de l’uni- changement de sensation. C’est la
autres. Mais lorsque nous tentons versité de New York, et ses collè- première fois que l’on perce ainsi à
de déterminer quels neurones gues viennent peut-être de péné- jour le code neuronal d’une expé-
« codent » la vision d’un chat, notre trer partiellement dans le code de rience sensorielle.
ignorance éclate au grand jour. Si La Matrice…
un couple de cellules cérébrales Pour ce faire, en 2020, lors IMPLANTER UNE ODEUR
avait « déchargé » une demi- d’une expérience captivante, ces ARTIFICIELLE DANS LE CERVEAU
seconde plus tôt, verriez-vous chercheurs ont utilisé de minus- Implanter dans un cerveau une
encore le chat beige ? Et qu’en cules faisceaux de lumière pour perception spécifique, reproduc-
serait-il si trois autres neurones insérer directement la sensation tible, facilement modifiable et entiè-
s’étaient mis à fonctionner rapide- d’une odeur dans les régions céré- rement artificielle n’est pas une
ment et simultanément ? brales olfactives de souris, en mince affaire… Rinberg et ses col-
En réponse, tout ce que les neu- court-circuitant totalement leur lègues ont utilisé des souris modi-
roscientifiques peuvent faire est de nez ! C’est-à-dire sans qu’une odeur fiées génétiquement : ils ont intro-
hausser les épaules et de préciser ne soit présentée aux rongeurs. Ils duit dans leurs neurones olfactifs,
qu’il existe bien un code neuronal, ont également été capables de par génie génétique, une protéine
des motifs d’activité cérébrale, pour modifier à leur guise le motif d’acti- photo-activable nommée « channel-
chaque expérience sensorielle, tout vité cérébrale de cette odeur pour rhodopsine » ; ce canal ionique
en mettant en avant l’importance voir comment les animaux vivaient s’ouvre sous l’effet de la lumière un

N° 130 - Mars 2021


16 DÉCOUVERTES Focus
VA-T-ON CRAQUER LE CODE NEURONAL ?

peu comme un interrupteur. Ainsi,


quand de la lumière éclaire ces neu-
rones modifiés, elle stimule le canal,
qui s’ouvre alors et laisse entrer des
ions positifs dans les cellules pour
les dépolariser : des potentiels d’ac-
tions électriques, grâce auxquels les
neurones transmettent des informa-
tions, apparaissent dans les neu-
rones. L’avantage est que, avec la
lumière, il est très facile de contrô-
ler le motif temporel et spatial d’ac-
tivité électrique de chaque aire céré-
brale éclairée.
Comme les neurones olfactifs du Les souris ne pourront jamais
nez se projettent dans une région
cérébrale, nommée « glomérule »,
nous le dire, bien entendu,
située tout près de la surface du mais le motif de « notes »,
crâne, les chercheurs ont contourné
le nez des souris et injecté directe- ou stimulations de petits
ment l’odeur artificielle dans le cer-
veau : ils ont activé les neurones
groupes de neurones, implanté
olfactifs qu’ils souhaitaient au
moment où ils le souhaitaient, sim-
dans leur cerveau représenterait
plement en allumant ou en étei- bien une odeur pour elles.
gnant la lumière. Et ils ont ainsi créé
de toutes pièces, dans le cerveau des
souris, des odeurs sur mesure.
La plupart des odeurs naturelles
correspondent à une activité céré- Puis les souris ont participé à un notes neuronales jouées – les pre-
brale étendue et complexe dans le jeu des différences. Comme les neu- mières stimulations de petits
temps, mettant en œuvre de nom- roscientifiques les avaient au préa- groupes de neurones olfactifs – ont
breux neurones olfactifs. Mais pour lable entraînées à se lécher unique- tendance à être plus riches en
les besoins de l’expérience – arriver ment quand était imprimée dans informations olfactives et plus
à déchiffrer le code neuronal –, les leur cerveau olfactif l’odeur origi- importantes pour la perception que
chercheurs ont en quelque sorte nale à six notes, ils ont pu mesurer les dernières.
inventé un modèle d’odeur simple, à quel point le comportement de
composé de six petits points, distri- léchage persistait à mesure que le COMMENT TESTER L’ABSTRAIT
bués au hasard dans le glomérule et motif d’activité de l’odeur changeait, Plus généralement, le moment
stimulés successivement. Un peu et donc si les souris percevaient une précis où s’active un groupe de neu-
comme une mélodie neuronale à six modification. Si une variation du rones se révèle être une variable clé
notes, d’une durée d’environ un tiers motif, par exemple en omettant la pour le codage des odeurs ; ce résul-
de seconde (chaque point stimulé première note, était détectée facile- tat contredit certains modèles qui
par la lumière contenant très peu de ment et de façon fiable par les ron- ont longtemps soutenu que le cer-
neurones olfactifs). geurs, cela signifiait que cette note veau ne tient pas compte des diffé-
Les souris ne pourront jamais codait bien l’expérience sensorielle. rences temporelles à petite échelle.
nous le dire, bien entendu, mais ce En revanche, si, par exemple, le En réalité, le cerveau se préoccupe-
motif de « notes » représentait pro- changement d’activité de la sixième rait beaucoup de l’ordre de ses notes
© Eric Isselee/shutterstock.com

bablement une odeur pour elles ; en note neuronale n’était pas percep- organisées en mélodies, et ne les
effet, dans les tests comportemen- tible, alors il avait moins d’effet sur entendrait pas seulement comme de
taux, les rongeurs étaient capables l’expérience. simples accords empilés.
de distinguer cette odeur prototy- Ainsi, conformément à des Historiquement, on a d’abord
pique de vraies odeurs naturelles, études antérieures, dont une développé les idées sur le codage
ainsi que de d’autres modèles grande partie a été réalisée par neuronal à partir de l’étude des sys-
d’odeur à « six notes ». l’équipe de Rinberg, les premières tèmes de communication et des

N° 130 - Mars 2021


17

ordinateurs, ce qui signifie qu’elles façon cumulative la capacité des


avaient tendance à être assez abs- rongeurs à distinguer les odeurs. Et
traites et reposaient sur des termes encore plus impressionnant :
idéalisés comme « portes », « nœuds » l’équipe a intégré cette observation
et « canaux ». De sorte que les sur la linéarité du code dans un
grandes théories concernant le stoc- modèle statistique qui a permis de
kage, la représentation et le routage prédire avec précision la réaction
de l’information dans le cerveau ne comportementale des souris à tout
manquent pas ! Mais elles restent changement arbitraire du modèle
assez difficiles à tester en « chair et olfactif original à six notes.
en os », quand il s’agit de com-
prendre le comportement humain. CE QUI REND UNE EXPÉRIENCE
Dans ce contexte, les mécanismes SI PARTICULIÈRE
cérébraux théoriques reposent sou- Cette expérience offre un
vent sur des preuves indirectes et regard sans précédent sur ce qui,
déductibles, pourtant très sugges- dans le cerveau, fait qu’une percep-
tives, si bien qu’ils ressemblent aux tion sensorielle est toujours une
processus observés dans les ordina- expérience particulière. La réponse
teurs numériques… L’exploit des à cette question, du moins dans le
travaux de l’équipe de Rinberg tient contexte de l’olfaction, a une conso-
au fait qu’ils ont réussi à rendre nance un brin humaniste : une
l’abstrait facilement testable et expérience est la somme d’une mul-
observable (du moins, dans le titude de contributions indivi-
contexte du codage olfactif). duelles (neuronales, certes) correc-
tement synchronisées ! On ignore
FAUSSES NOTES NEURONALES encore dans quelle mesure ces
Prenons un exemple pour illus- résultats sont généralisables à
trer ce type de test : supposons une d’autres aptitudes cérébrales et
représentation théorique du code d’autres comportements, en dehors
Sur le web
neuronal en code-barres, dans de l’olfaction ou des perceptions
laquelle le moindre changement sensorielles. Les différentes régions
dans un motif d’activité neuronale Le site des recherches du cerveau ayant des facultés et des
en neurosciences de
– par exemple, un neurone unique contraintes de calcul très diffé-
Dmitry Rinberg : https://
qui ne s’allume pas – entraîne une www.rinberglab.com rentes, il est probable qu’il existe
expérience sensorielle complète- plusieurs codes neuronaux, dépen-
ment différente. Si ce schéma de dant de chaque organe ou fonction,
codage hypothétique, très délicat, plutôt qu’un code universel.
était effectivement utilisé par le Aujourd’hui, nous ne savons
cerveau, alors une seule petite pas encore comment stimuler le
modification du modèle original à Bibliographie cerveau pour qu’il crée une expé-
six notes devrait être tout aussi rience perceptive complexe choisie
perceptible qu’une odeur complè- E. Chong et al., à l’avance. En effet, le travail de
tement nouvelle. Manipulating synthetic Rinberg et de ses collègues se limi-
optogenetic odors
En fait, les chercheurs ont tait à analyser de légers change-
reveals the coding logic
observé… presque le contraire ! of olfactory perception, ments de perception par rapport à
Tout comme une note en bémol Science, vol. 368, un modèle de départ. Nous sommes
dans une mélodie ne la rend pas article 6497, 2020. donc encore loin d’avoir percé à
complètement méconnaissable, une jour le code de La Matrice. Mais si
E. Chong et D. Rinberg,
note légèrement distincte de la Behavioral readout nous y parvenons un jour, au
« mélodie » odorante originale ne of spatio-temporal moyen de simulations neuronales
changeait que légèrement l’expé- codes in olfaction, organisées en matrices [en mathé-
rience sensorielle des souris. Plus Current Opinion matiques, il s’agit d’un véritable
important encore : le fait d’ajouter in Neurobiology, outil de simulation, ndlr], cette
un grand nombre de « fausses vol. 52, pp. 18-24, 2018. étude aura constitué un premier
notes » a seulement dégradé de jalon important. £

N° 130 - Mars 2021


18

Grâce à sa main greffée,


Donald Rickelman
parvient à boutonner
sa chemise sans effort.

N° 130 - Mars 2021
DÉCOUVERTES Neurosciences 19

Greffe de main
Comment le cerveau
se remodèle
Par Scott H. Frey, professeur de neurosciences cognitives
à l’université du Missouri, à Columbia, aux États-Unis.

Après un premier échec en 1964, une centaine


de greffes de mains ont été réalisées depuis
une vingtaine d’années. Si la procédure reste
controversée, les résultats sont spectaculaires.
Comment le cerveau apprend-il à se servir
d’une nouvelle main ?

F
EN BREF gaine des fascicules, les groupes de fibres ner-
£ À la suite de veuses qui constituent chaque nerf. Avec l’espoir
l’amputation d’une que ces fascicules, semblables à des tubes, cana-
main, le cortex cérébral
se réorganise, mais liseront les nerfs sensoriels et moteurs de l’avant-
conserve, des dizaines bras quand, au cours des mois suivants, ces der-
d’années plus tard, niers bourgeonneront et pousseront jusqu’à
une représentation innerver à nouveau la main greffée.
évrier 1964. Roberto Gilbert Elizalde, du membre manquant. Enfin, au moment où les pinces chirurgicales
un chirurgien de Guayaquil, en Équateur, formé £ Les aires cérébrales sont enlevées, Gilbert Elizalde et son équipe,
à la clinique Mayo, aux États-Unis, s’apprête à précédemment dédiées épuisés, scrutent avec anxiété la main incolore
réaliser une opération chirurgicale inédite. à la main amputée sont qu’ils viennent de greffer. Et sont immensément
Inspiré par la greffe réussie aux États-Unis d’un alors capables de soulagés de voir le sang de Julio Luna affluer et
prendre en charge une
rein issu d’une personne décédée, il compte rem- nouvelle main, ce qui l’irriguer. Des messages de félicitations arrivent
placer la main droite de Julio Luna, un marin de permet à une personne de toutes parts. La nouvelle fait la une du New
28 ans, par celle d’un donneur. Le jeune homme greffée de récupérer York Times : « La main d’un homme mort greffée ».
a perdu sa main dans l’explosion d’une grenade. sensibilité et motricité. Après le rein et la cornée, la main devient ainsi
Pendant neuf longues heures, Gilbert Elizalde la troisième partie du corps humain à être trans-
£ Si la greffe de main
et son équipe préparent minutieusement l’avant- reste controversée, plantée. Toutefois, la réussite de la greffe n’est
bras de Julio Luna. Ensuite, ils connectent, avec notamment en raison pas assurée. « De nombreux spécialistes s’ac-
une extrême précision, ses os, ses tendons, ses des risques de cancer et cordent à dire que les chances de succès sont
d’infections, elle pourrait
© Lyndon French

vaisseaux sanguins, ses muscles et sa peau avec minimes », tempère le journal américain.
se développer dans
ceux de la main d’un ouvrier, mort d’un ulcère à les années à venir tant Lors de la première semaine, tout laisse pen-
l’estomac. En exploitant les techniques de micro- les risques de rejet ser que les sceptiques ont tort. Quand Julio Luna
chirurgie les plus récentes, ils suturent la délicate ont diminué. contracte les muscles de son avant-bras, les

N° 130 - Mars 2021
20 DÉCOUVERTES Neurosciences
GREFFE DE MAIN : COMMENT LE CERVEAU SE REMODÈLE

tendons de sa nouvelle main font déjà légèrement Luna n’était pas en jeu. Il faudra trente ans pour
plier ses doigts. Les médecins administrent au qu’une greffe de main soit de nouveau tentée.
jeune opéré un traitement immunosuppresseur, Durant ces trente années, les techniques
l’azathioprine, pour bloquer la réaction de son chirurgicales ont évolué et des immunosuppres-
système immunitaire et empêcher le rejet de la seurs plus efficaces ont été mis au point (la ciclos-
main. Mais, au cours de la deuxième semaine, il porine, puis la rapamycine et le tacrolimus). De
devient évident que l’immunosuppresseur ne suf- sorte que les greffes de certains organes – rein,
fit pas. La gangrène apparaît et Julio Luna est foie, cœur – sont presque devenues des opéra-
transporté en avion à Boston, où, malgré d’ul- tions de routine. Dans les années 1990, le succès
times tentatives pour sauver sa main, il doit être de ces immunosuppresseurs a ouvert le champ
amputé, vingt-trois jours après la greffe. des allogreffes, dans lesquelles le transplant est
La communauté médicale a tout à la fois salué composé de différents tissus (muscle, peau, os,
et condamné Gilbert Elizalde pour cette opération nerfs et vaisseaux). En septembre 1998, l’équipe
à hauts risques. Ses détracteurs l’ont jugée contraire de Jean-Michel Dubernard, à l’hôpital Édouard
à l’éthique, dangereuse et inutile, car la vie de Julio Herriot, à Lyon, a réalisé la deuxième greffe de

UN DÉLICAT RECÂBLAGE
I l arrive que des lésions des nerfs périphériques remodèlent le système cérébral
de commande de la main qui permet de prendre une fourchette sans hésitation.
Lors d’une greffe de main,le chirurgien doit tenir compte du recâblage susceptible
de se produire après une amputation quand il rétablit les connexions neuronales.
Pour comprendre ce qui peut mal tourner, regardez ce qui se passe lorsqu’une
personne ayant ses deux mains bouge un doigt de sa main droite A .
Puis comparez ce fonctionnement typique avec trois exemples
de ce qui peut se produire en l’absence d’une main B . Les recherches
suggèrent que le cerveau d’au moins certains amputés conserve
une représentation de la main même après sa disparition. Région de la main
Mais pour beaucoup, l’organisation du cortex cérébral dans le cortex
somatosensoriel
est profondément altérée lorsqu’il est privé d’activité gauche
du fait d’une lésion des nerfs périphériques.
Région de la main
dans le cortex
moteur gauche

A Chemin neuronal typique


Pour bouger un doigt de la main
droite, les neurones de la région du Les signaux sensoriels
cortex moteur gauche correspondant retours générés lorsque
la main droite bouge
à la main produisent des impulsions, se propagent vers l’aire
lesquelles déclenchent les de la main dans le cortex
nerfs moteurs qui provoquent somatosensoriel
gauche, où ils confirment
la contraction des muscles le mouvement et
de l’avant-bras et de la main. transmettent la nouvelle
posture de la main.
© David Cheney

N° 130 - Mars 2021
21

main de l’histoire. Quelques mois plus tard, en qui a des effets secondaires et augmente les
janvier 1999, l’équipe de Warren Breidenbach a risques de cancer et d’infections. Douze ans après
mené la troisième au Jewish Hospital de sa greffe, David Savage, dont nous reparlerons,
Louisville, dans le Kentucky. Le receveur, est mort d’un cancer qui pourrait être lié à son
Matthew Scott, vient de fêter le vingt-deuxième traitement immunosuppresseur.
anniversaire de cette transplantation réussie. Pourquoi ne pas se contenter d’une prothèse ?
Depuis, une centaine d’opérations seulement De nombreux greffés de la main que nous avons
ont été réalisées à travers le monde. La greffe de interrogés ont exprimé leur insatisfaction : leurs
main reste une procédure expérimentale et prothèses les empêchaient de percevoir des sen-
controversée. D’une part, elle ne sauve pas de sations tactiles, comme la température d’une
vies, contrairement à d’autres greffes. D’autre tasse de café. Et ils rêvaient, grâce à une greffe,
part, les receveurs subissent une opération chirur- de se sentir à nouveau « entiers ». Neuf ans après
gicale lourde, suivie d’une longue convalescence son opération, l’un d’eux, Erik Hondusky, a déve-
et d’une rééducation intensive. De plus, ils doivent loppé un staphylocoque qui a conduit à l’amputa-
prendre un traitement immunosuppresseur à vie, tion de la main greffée. Il utilise de nouveau une

B Chemin neuronal chez des amputés


SCÉNARIO 1 SCÉNARIO 2 SCÉNARIO 3
De nombreux amputés éprouvent Parfois, les signaux se brouillent. Chez certains Lorsque des personnes amputées
des sensations de « membre fantôme ». amputés, la région du cortex correspondant à la effectuent des tâches qui impliquent
Si on leur demande de « bouger » le doigt main amputée s’active lorsqu’ils bougent les lèvres. leur main intacte, on observe une activité
qui n’est plus là ou si l’ancienne zone L’activité augmente non seulement dans les aires accrue dans les aires cérébrales
motrice de la main est stimulée par sensorimotrices correspondant au visage, mais correspondant à cette main, ainsi que
stimulation magnétique transcrânienne, aussi dans d’autres qui contrôlaient le mouvement dans celles précédemment consacrées
ils ont l’impression de sentir de la main avant l’amputation, du côté du cerveau à la main amputée, du côté du cerveau
des mouvements de doigts fantômes. opposé à la blessure. opposé à la blessure.
Région de la main dans le cortex Régions des mains
somatosensoriel gauche et dans dans le cortex moteur
Dans certains cas, la région le cortex moteur gauche
de la main dans le cortex
somatosensoriel gauche Régions de la bouche Régions des mains
présente aussi une activité dans le cortex moteur dans le cortex
accrue. somatosensoriel
Régions de la bouche
dans le cortex
La région de la main somatosensoriel
dans le cortex moteur
gauche s’active.

N° 130 - Mars 2021
22 DÉCOUVERTES Neurosciences
GREFFE DE MAIN : COMMENT LE CERVEAU SE REMODÈLE

prothèse, à contrecœur, et uniquement lorsqu’il


conduit sa moto.
De fait, en dépit d’avancées technologiques
majeures, nombre d’amputés abandonnent les pro-
thèses des membres supérieurs. En revanche, selon
notre collaboratrice Christina Kaufman, de l’insti-
tut Christine M. Klienert pour la main et la micro-
chirurgie, à Louisville, environ 80 % des receveurs
conservent la main greffée pendant au moins cinq
ans. Une proportion qui devrait augmenter, de
même que le nombre de receveurs, les techniques
s’améliorant pour rendre compatibles le donneur
et le receveur. Aussi, il ne suffit plus que le greffon
soit accepté pour qu’une greffe soit considérée
comme réussie. De plus en plus, on évalue le succès
d’une transplantation à l’utilisation fonctionnelle
que le receveur fait de ses nouvelles mains. C’est là
que la science du cerveau entre en jeu.

L’ILLUSION D’UN MEMBRE FANTÔME


Depuis plus de vingt ans, mes collègues et
moi-même cherchons à comprendre comment le
cerveau planifie et contrôle les actions des mains.
Nous explorons les mécanismes neuronaux du
mouvement des mains à l’aide de l’imagerie par
résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), une
technique qui permet d’avoir accès de façon non
invasive aux fonctions cérébrales en suivant les
fluctuations locales de consommation d’oxygène
des flux sanguins cérébraux, qui dépendent de
l’activité neuronale.
Le principe de l’IRMf est le suivant. Imaginez
que vous êtes volontaire pour une expérience
classique d’IRMf durant laquelle vous devez à
certains moments tapoter du doigt sur un sup-
port. Lorsque vous bougez un doigt de votre main
droite, des neurones de la région dédiée au
contrôle de la main dans votre cortex moteur
gauche produisent des impulsions (chaque hémis-
phère du cerveau contrôle les mouvements et les
sensations du côté opposé). Ces impulsions des-
cendantes, nommées « potentiels d’action », tra-
versent les structures sous-corticales et pro-
gressent le long de la moelle épinière avant
d’atteindre les nerfs moteurs périphériques qui
commandent la contraction des muscles adéquats
de l’avant-bras et de la main. Le doigt bouge. Ses
mouvements stimulent des récepteurs dans la
peau, les tendons et les articulations, lesquels
envoient alors des signaux de réponse (rétroac-
tion) à la moelle épinière via des nerfs périphé- Le cerveau humain
riques sensoriels. Des structures sous-corticales conserve, des dizaines
d’années après une
relayent ces impulsions ascendantes jusqu’à des amputation, la capacité
neurones spécialisés dans la zone cérébrale à contrôler une main
greffée.
dédiée à la main dans le cortex somatosensoriel
gauche, qui traite les signaux sensoriels entrants.

N° 130 - Mars 2021
23

à cause d’une lésion des nerfs périphériques. En


d’autres termes, les cartes des fonctions motrices
et sensorielles dans le cortex dépendent de la sti-
mulation. Il semble qu’il en aille de même, du
moins en partie, chez les humains. Quand des
amputés effectuent une tâche avec leur main
Quand des amputés remuent valide, les aires sensorielles et motrices correspon-
dant à cette main s’activent, comme attendu. Mais,
les lèvres, les aires cérébrales plus surprenant, celles précédemment dédiées à
leur main disparue s’activent également. Plus
correspondant à la main étonnant encore : quand on leur demande de

disparue s’activent aussi remuer les lèvres, cela augmente aussi parfois
l’activité de ces aires. Le cortex cérébral s’est donc
réorganisé à la suite de l’amputation.
Toute cette activité consomme de l’énergie. C’est là que la greffe de main devient intéres-
En une fraction de seconde, de minuscules capil- sante pour les neuroscientifiques. Un cerveau
laires se dilatent et saturent en sang riche en adulte conserve-t-il suffisamment de plasticité
oxygène les zones cérébrales les plus actives. plusieurs années voire plusieurs dizaines d’an-
Cette augmentation de la concentration locale en nées après l’amputation pour être capable de
hémoglobine oxygénée (oxyhémoglobine) dimi- contrôler une main greffée ? Autrement dit, les
nue la concentration relative en hémoglobine aires cérébrales précédemment dédiées à la main
désoxygénée (désoxyhémoglobine). Or quand amputée sont-elles capables de prendre en charge
l’hémoglobine est oxygénée, elle se trouve dans une nouvelle main ?
un état dit « diamagnétique » : soumise au champ
magnétique de l’IRM, elle devient très faiblement UNE RÉGÉNÉRATION
aimantée et crée un champ magnétique trop ÉTONNAMMENT RAPIDE
faible pour perturber celui de l’IRM. En revanche, David Savage était l’individu idoine pour
la désoxyhémoglobine est dans un état fortement explorer les frontières de la récupération post-
« paramagnétique » : soumise au champ magné- greffe. Nous l’avons rencontré début 2007, quatre
tique de l’IRM, elle acquiert une aimantation mois après la greffe de sa main. Il l’avait perdue
suffisante pour perturber ce dernier. En d’autres dans un accident survenu trente-cinq ans aupa-
termes, l’IRMf capte ces effets sous la forme d’un ravant. Pendant que nous parlions, il défit la
signal dépendant des variations en concentration bande Velcro de son attelle et libéra sa nouvelle
relative entre oxy- et désoxyhémoglobine dans le main, qu’il se mit nonchalamment à ouvrir et fer-
sang, signal indirectement lié à l’activité neuro- mer. Devant mon regard stupéfait, il esquissa un
nale. Ainsi, quand vous bougez un doigt de votre sourire, se saisit de mon stylo et écrivit son nom
main droite, la région de la main dans votre cor- sur un bloc-notes. Voilà de quoi il était capable
tex sensorimoteur gauche peut être visualisée par quatre mois après la greffe.
un code couleur sur l’écran d’un ordinateur. Contrairement aux neurones du cerveau ou de
De façon surprenante, il arrive que ces aires la moelle épinière, les nerfs périphériques
s’activent aussi chez des individus dont la main a repoussent après une lésion, et ce à une vitesse
été amputée. En effet, nombre d’entre eux ont étonnamment élevée – jusqu’à 2 millimètres par
l’impression que leur main est toujours présente : jour. Pour favoriser cette régénération, le microchi-
ils ont l’illusion d’avoir un « membre fantôme ». rurgien sépare soigneusement les fascicules ner-
Quand on leur demande de remuer leurs doigts veux les uns des autres. Ces fascicules englobent
fantômes, l’IRMf détecte une activité accrue dans un grand nombre d’axones (les fibres nerveuses
les zones cérébrales dédiées à leur ancienne main, que projettent les corps cellulaires des neurones),
quand bien même elle a physiquement disparu un peu comme des gaines rassemblant plusieurs
depuis parfois plusieurs années. Ces résultats sug- fils électriques en des faisceaux multicolores. Puis
gèrent qu’au moins chez certains individus le cer- il suture chaque fascicule de l’avant-bras amputé
veau conserve une représentation de la main au fascicule correspondant de la main du donneur.
amputée. Cependant, tout n’est pas si simple. Une fois raccordés, les fascicules guident les axones
D’après des décennies de recherches en neu- moteurs de l’avant-bras qui repoussent vers les
rosciences menées sur des animaux, nous savons muscles de la main greffée, où ils forment une
que le cortex cérébral se réorganise lorsqu’il se jonction neuromusculaire. De façon similaire, les
trouve privé de l’activité habituelle d’un membre axones qui conduisent des signaux sensoriels vers

N° 130 - Mars 2021
24 DÉCOUVERTES Neurosciences
GREFFE DE MAIN : COMMENT LE CERVEAU SE REMODÈLE

21 ANS
MATTHEW SCOTT VIT DEPUIS
TOUT CE TEMPS AVEC UNE MAIN
GREFFÉE – RECORD EN COURS.

le cerveau repoussent aussi vers la peau, les ten- correctement l’origine de ses sensations sur la
dons et les articulations de la main greffée. Ils y paume, non sur les doigts. Elles étaient décalées
produisent alors des récepteurs sensoriels, sen- de quelques millimètres seulement. Restait à
sibles aux changements de pression, de vibration comprendre comment le cerveau avait remis en
ou de température. On appelle « réinnervation » le place les pièces du puzzle. Notre hypothèse est la
processus par lequel les nerfs périphériques suivante : à force de coupler des signaux visuels
repoussent et rejoignent le réseau sensoriel. et tactiles – voir et toucher en même temps avec
la nouvelle main –, le cerveau apprend à corriger
CONTOURNER LES ERREURS les erreurs de réinnervation.
DE RÉINNERVATION Durant les examens d’IRMf, lorsque nous
Mais même le chirurgien le plus talentueux ne avons stimulé la paume de la main transplantée
peut contrôler la position exacte où les axones des avec une petite brosse, la zone adéquate du cortex
nerfs périphériques termineront leur course dans sensoriel de David Savage a aussitôt été activée.
la main greffée. Il en résulte des erreurs de réin- Mais cela ne signifiait pas pour autant que tout
nervation, qui deviennent autant de défis pour était redevenu normal. Comme avec d’autres
que le patient récupère l’usage de sa main. Dans amputés, quand nous avons stimulé la paume de
l’avant-bras de David Savage, au cours de la régé- sa main gauche intacte, cette même zone s’est
nération, certains axones avaient ainsi dévié et aussi activée en plus du cortex sensoriel droit,
innervé des parties de peau à la base de son signe que l’inhibition entre les deux hémisphères
pouce, y formant de nombreux récepteurs senso- était moins forte qu’en temps normal. Peut-être ce
riels. Nous l’avons découvert, car David Savage, à défaut d’inhibition a-t-il contribué à maintenir les
un stade assez précoce de sa convalescence, était représentations cérébrales de la main manquante
capable de détecter un contact léger dans cette durant la période d’amputation ? Quoi qu’il en
zone de son pouce et de le localiser, tandis que le soit, David Savage a toujours su dire si nous sti-
reste de sa main demeurait insensible. En d’autres mulions sa main intacte ou sa main greffée.
termes, son cerveau traitait des informations non Il a finalement succombé à un cancer, mais il
seulement transportées par des nerfs périphé- arrive qu’une main greffée soit fonctionnelle
riques qui n’avaient pas servi depuis trente-cinq durant des dizaines d’années. Matthew Scott, le
ans, mais aussi issues de récepteurs qui venaient premier patient greffé de main à Louisville,
d’apparaître dans une main autre que la sienne. en 1999, vit avec une main greffée depuis plus
Les erreurs de réinnervation auraient pu longtemps que quiconque (vingt et un ans). Il a
constituer un problème pour David Savage. Un été opéré treize ans après avoir perdu sa main
nerf sensoriel qui recevait autrefois les signaux gauche dans un accident de feux d’artifice qui
issus, par exemple, de la base de son pouce de s’est produit lorsqu’il était âgé d’une vingtaine
naissance transmettait à présent des signaux d’années. Nous l’avons rencontré en 2008. Depuis
issus d’un autre endroit de sa paume transplan- longtemps, il percevait des sensations dans sa
tée. Mais son cerveau a trouvé comment les com- nouvelle main, ce qui indiquait que les nerfs sen-
penser. En peu de temps, il a appris à interpréter soriels avaient achevé leur croissance. Il était
les nouveaux signaux qu’il recevait. Quand nous capable de localiser un contact n’importe où sur
sondions sa paume, David Savage localisait sa main greffée, avec une précision inférieure de

N° 130 - Mars 2021
25

quelques millimètres seulement à celle de sa fonction de ce que le cerveau perçoit de cet objet
main intacte. Grâce aux examens d’IRMf, nous (taille, forme, orientation…).
avons montré que chacun de ses doigts activait Comme les autres receveurs que nous avions
des zones distinctes dans l’aire du cortex senso- étudiés, Donald Rickelman, vingt-six et quarante
riel correspondant à la main. et un mois après la greffe, présentait des signes
de réorganisation dans les zones corticales
QUAND LE CERVEAU S’ADAPTE motrices et sensorielles de sa main. Sans surprise,
Nous ne pouvons pas en conclure que l’orga- il a lui aussi rencontré des obstacles pour recou-
nisation de son cortex sensoriel est identique à vrer certains usages de sa main. En analysant ses
celle qu’il avait avant de perdre sa main. Nous ne mouvements tandis qu’il essayait de saisir un
disposons d’aucune information sur son cerveau objet, nous avons étudié ses progrès au cours de
d’alors et, même si tous les cerveaux présentent cette période. Comment compensait-il ses défi-
grosso modo la même organisation, il existe de ciences motrices et sensorielles ? Pour le décou-
légères différences. Certaines sont d’origine vrir, nous avons construit un dispositif spécial
génétique. D’autres sont acquises au cours de la qui, couplé à l’IRMf, nous permettait de répondre
vie. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que le spécifiquement à cette question. Résultat : quand,
cortex sensoriel de Matthew Scott est dans la vingt-six mois après son opération, Donald
norme, similaire à celui d’individus dotés de leurs Rickelman attrapait des objets, l’activité de son
deux mains. Néanmoins, neuf ans après la greffe, cortex intrapariétal antérieur et de son cortex pré-
des traces de l’amputation persistaient dans son moteur était inférieure à celle de personnes dont
cerveau : chez lui aussi, la stimulation de la main Bibliographie les bras étaient intacts. En revanche, quarante et
droite intacte augmentait l’activité de la zone un mois après l’opération, elle avait augmenté,
cérébrale de son ancienne main. Comment, alors, K. F. Valyear et al., s’approchant de celle des sujets témoins. Cette
son membre greffé fonctionnait-il aussi bien ? Grasping with a new amélioration de sa capacité à prendre des objets
Nous supposons que d’autres régions du cerveau, hand : Improved avec sa main transplantée pourrait être liée à ces
situées en amont des zones de la main et non performance and régions cérébrales de niveau supérieur, qui com-
impliquées directement dans les fonctions senso- normalized grasp- penseraient les performances amoindries des
rielles et motrices, contribuent à cette efficacité. selective brain responses zones motrices et sensorielles réorganisées.
despite persistent
Au laboratoire, grâce à des tâches simples
functional changes in
(bouger un doigt, effleurer une main…), nous primary motor cortex DES PROGRÈS QUI SE POURSUIVENT
explorons l’organisation des cortex moteurs et and low-level sensory Aujourd’hui, de nombreuses années après la
sensoriels. Mais, dans la vie réelle, nous devons and motor impairments, greffe, les fonctions sensorielles et motrices des
saisir et manipuler des objets. Ce sont des actions Neuroimage, vol. 190, nouvelles mains de Donald Rickelman et
bien plus complexes et entreprises dans un but pp. 275-288, 2019. Matthew Scott continuent de progresser. Cela
précis. Elles impliquent des zones du cerveau S. Kikkert et al., suggère que les modifications cérébrales liées à
dotées d’un niveau supérieur d’intégration d’in- Revealing the neural l’apprentissage perdurent et contribuent à la
formations, comme les aires pariétales et prémo- fingerprints of a missing récupération fonctionnelle longtemps après que
trices. Ces aires utilisent des informations mul- hand, eLife, vol. 5, les nerfs périphériques ont été entièrement
tisensorielles sur les propriétés de l’objet et le article e15 292, 2016. reconstitués. Nous cherchons désormais à établir
positionnement du corps humain pour planifier B. A. Philip et S. H. Frey, le lien entre de tels réarrangements cérébraux et
des mouvements visant un objectif spécifique, Compensatory changes l’activité des mains dans la vie de tous les jours,
comme saisir une tasse et y boire. accompanying chronic que nous mesurons à l’aide de capteurs sans fil.
Les expériences que Ken Valyear, de l’univer- forced use of the Si le superpouvoir de nerfs périphériques est
sité de Bangor, dans le Pays de Galles, a menées nondominant hand by leur capacité à se régénérer en cas de lésion, celui
à partir de 2014 dans notre laboratoire appuient unilateral amputees, du cerveau est son aptitude à se reconfigurer en
J. Neurosci., vol. 34(10),
cette hypothèse. À l’aide de techniques de capture réponse aux sollicitations. Les deux tiennent des
pp. 3622-3631, 2014.
de mouvement et d’IRMf, il a étudié comment un rôles complémentaires dans la récupération après
autre greffé, Donald Rickelman, parvenait à se S. H. Frey et al., une blessure. Bien que les recherches avec les
saisir d’objets placés dans son champ de vision. Chronically personnes ayant bénéficié d’une greffe de main
deafferented sensory
Cet homme avait bénéficié d’une greffe en 2011, n’en soient qu’à leurs débuts, elles ont déjà mon-
cortex recovers a grossly
quatorze ans après avoir perdu sa main gauche typical organization tré que le cerveau humain est capable de répondre
dans un accident. Nous nous sommes particuliè- after allogenic hand à une stimulation après en avoir été privé durant
rement intéressés au rôle du cortex intrapariétal transplantation, des années. Elles interrogent aussi les limites de
antérieur, une petite région située juste derrière Current Biology, vol. 18, la neuroplasticité chez l’adulte, apportant de
l’aire sensorielle de la main et impliquée dans la pp. 1530-1534, 2008. l’espoir à ceux qui luttent pour surmonter les
forme que la main adopte pour saisir un objet, en effets de l’amputation et d’autres blessures. £

N° 130 - Mars 2021
bien
Grand
vous
fasse
ALI REBEIHI
!
10H / 11H

DE LA PSYCHO
DU QUOTIDIEN
© Photo : Christophe Abramowtiz / Radio France

DU SOURIRE
Dossier SOMMAIRE
27

p. 28
Un trouble mental
aux multiples visages

p. 36
Une maladie auto-immune ?

MIEUX VIVRE
p. 42
Les clés de la prévention

p. 46 Interview
On peut retrouver

LA
une vie normale après
une schizophrénie

SCHIZOPHRÉNIE
«  Il s’enferme dans sa chambre
bien plus souvent qu’auparavant et ne joue plus aux jeux
vidéo  en ligne avec ses amis… Et il ne sort  plus avec eux,
séchant même ses entraînements de judo. À table avec nous,
il raconte des histoires rocambolesques, pensant que le gouver-
nement le traque et le surveille à cause de son téléphone
portable… Je crois même qu’il le garde toujours éteint mainte-
nant. » Cette maman qui s’interroge sur le comportement très
différent, depuis quelques jours, de son fils âgé de 16 ans doit-
elle s’inquiéter ? Si ces signes persistent plus d’une semaine, il
serait préférable, effectivement, qu’elle consulte un médecin,
voire un spécialiste de la santé mentale, nous interpellent les
auteurs de ce dossier sur la schizophrénie. En effet, son fils
présente peut-être les premiers symptômes d’un épisode
psychotique, un « morcellement de la pensée » au cours duquel
la personne concernée perd contact avec la réalité. Or, avec le
temps, l’évolution de ce genre de trouble psychotique n’est en
général pas très bonne, pouvant conduire à une schizophrénie.
Alors, bonne nouvelle  : si ce jeune homme est pris en
charge suffisamment tôt par une équipe de spécialistes, il a
de grandes chances de pouvoir vivre normalement avec cette
pathologie. En effet, les progrès récents dans la compréhen-
sion, la détection, la prise en charge et les traitements de la
schizophrénie donnent aujourd’hui aux patients l’espoir de se
rétablir… À condition qu’ils soient pris en charge dès les
premiers signes de la maladie – et là, des progrès restent à
faire, notamment en France !
Bénédicte Salthun-Lassalle

N° 130 - Mars 2021


28 Dossier

UN TROUBLE MENTAL
AUX MULTIPLES
VISAGES

N° 130 - Mars 2021


29

Il n’y a pas « une », mais « des » schizophrénies,


aux symptômes variés et handicapants, bien loin
des clichés véhiculés par l’imaginaire collectif.
Les chercheurs et médecins comprennent de mieux
en mieux les étapes de la pathologie depuis la première
crise psychotique. Une aide précieuse pour
toutes les personnes concernées.

Par Boris Chaumette, psychiatre et chercheur


en neurosciences, à Paris.

£ Il n’existe pas une,


mais des schizophrénies,
avec de multiples

Q
symptômes, dits
« positifs », comme
les délires et les
hallucinations,
« négatifs », comme
le repli sur soi, ou encore
des symptômes « de
désorganisation »
et des troubles cognitifs.
£ La maladie
se développe durant uel est le point commun entre John
l’adolescence, le sujet Nash, Prix Nobel d’économie pour ses
présentant peu à travaux scientifiques sur la théorie des
peu certains symptômes, jeux, et Syd Barrett, musicien du
avant de faire sa
première crise groupe Pink Floyd ? Tous deux souffraient de schizophrénie.
psychotique. Rien à voir donc avec l’image de fous dangereux et de tueurs
en série véhiculée par la seule évocation de cette maladie. Loin
£ Des facteurs des nombreux fantasmes alimentés par quelques faits divers
génétiques et dramatiques de patients meurtriers, les individus concernés
environnementaux,
comme la consommation par la pathologie sont en réalité plus souvent victimes qu’au-
de cannabis, teurs de violence, et vivent avec un handicap important.
interviennent dans
le déclenchement UN MORCELLEMENT DE LA PENSÉE
de la maladie, mais plus
la prise en charge est La schizophrénie n’a pas davantage de lien avec le
précoce, plus le patient concept de personnalité multiple, bien souvent mis en avant
aura une chance dans des séries hollywoodiennes. Maladie du morcellement
de récupérer et de vivre de la pensée, comme le définit son étymologie (du grec schi-
normalement. zos, signifiant « séparé », et de phrenos, « esprit »), la schizo-
phrénie fait partie des troubles psychotiques, c’est-à-dire des
pathologies au cours desquelles les patients perdent contact
avec la réalité.
©Zonadearte/GettyImages

Pour les médecins, trois types de symptômes la définissent :


positifs, négatifs et de désorganisation – « positif » ne voulant
pas dire « bon », comme « négatif » ne signifiant pas « mauvais ».
En effet, les symptômes sont dits « positifs » quand ils s’ajoutent
aux fonctions cognitives ou comportementales, habituelles et
classiques, d’un individu, et ce sont notamment des idées

N° 130 - Mars 2021


30 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
un trouble mental aux multiPles visages

délirantes : sentiment de persécution, surestima- Enfin, sur le plan comportemental, l’individu Biographie
tion de ses aptitudes (mégalomanie), jalousie agit souvent en désaccord avec ses pensées, ce qui
extrême ou divagations autour de la religion donne l’impression qu’il est « bloqué » dans ses Boris Chaumette
(délire mystique), conviction d’être aimé (éroto- actes ou hésitant. À l’extrême, peut apparaître un est psychiatre au centre
manie) ou d’être trompé sur ses vraies origines automatisme mental : le patient ne parvient plus de référence des maladies
familiales (délire de filiation)… Souvent le délire à contrôler ses pensées et agit comme s’il était rares à expression
est polymorphe : chez la plupart des patients, les téléguidé. D’où une perturbation importante des psychiatrique, au GHU
différents thèmes se mélangent jusqu’à ce qu’on activités quotidiennes. Comment cuisiner, se Paris psychiatrie &
ne puisse plus en comprendre le sens. Les per- laver, prendre soin de son domicile avec de tels neurosciences (site
sonnes atteintes de schizophrénie sont convain- symptômes ? D’autant que ces difficultés sont Sainte-Anne),
cues de leurs idées délirantes et ne reviennent pas accentuées par les troubles cognitifs accompa- et chercheur à l’Institut
de psychiatrie
à la raison même lorsqu’on leur démontre leurs gnant la schizophrénie. En effet, dans la plupart
et neurosciences
erreurs de jugement. D’où des comportements des cas, des problèmes de concentration, des de Paris (Inserm U1266 -
inappropriés : fugue du domicile, voyage non pla- pertes de mémoire, des difficultés d’organisation université de Paris).
nifié, agressivité, tentative de suicide… des actions s’installent progressivement…
Voici donc le tableau clinique des différents
DÉLIRES, ISOLEMENT ET DÉSORGANISATION symptômes… Mais, en réalité, il existe de nom-
Quel qu’il soit, le délire naît d’une mauvaise breuses formes de schizophrénie, au point que
interprétation de la réalité, quand il n’est pas pro- l’on emploie parfois le pluriel à propos « des » schi-
duit directement par l’imagination. Ou encore par zophrénies. En effet, les personnes atteintes
des hallucinations. Ces représentations erronées, peuvent présenter seulement certains symp-
alors qu’il n’y a rien à percevoir, concernent n’im- tômes, avec une gravité plus ou moins importante
porte quel sens : ouïe, vue, odorat, goût, toucher. pour chacun. Lorsque les symptômes positifs sont
Le plus souvent, elles se manifestent par des voix prédominants, on parle de schizophrénie para-
dans la tête ou dans les oreilles, qui menacent noïde ; lorsque les symptômes négatifs sont au
parfois le sujet, lui profèrent des insultes ou le premier plan, on parle de schizophrénie hébé-
dénigrent. Dans la mesure où ces hallucinations phrénique. Difficile donc de poser un diagnostic
sont perçues comme réelles – le patient est dans certains cas…
impuissant à les contrôler ou à les faire dispa-
raître –, elles s’intègrent dans le délire : par 500 000 FRANÇAIS ATTEINTS…
exemple, la personne schizophrène croit qu’il En regroupant les différentes schizophrénies,
s’agit de voix d’extraterrestres ou qu’une puce a on estime qu’environ 0,7 à 1 % de la population
été implantée dans son cerveau… souffre de cette maladie, ce qui représente plus
Les symptômes négatifs, quant à eux, corres- d’un demi-million de Français. Dans le monde,
pondent à une diminution ou à une perte des cette maladie est ubiquitaire, c’est-à-dire qu’elle
fonctions habituelles. Les patients s’isolent, concerne tous les pays avec la même fréquence.
décrivent un manque d’énergie et de motivation, L’Organisation mondiale de la santé (OMS)
ont du mal à ressentir les émotions. D’où une estime qu’il s’agit d’une des dix causes majeures
perte du lien social : le sujet ne donne plus de
nouvelles à ses amis, s’enferme dans sa chambre,
met un terme aux activités qu’il affectionnait
auparavant (sport, sorties…). Les bonnes comme
les mauvaises nouvelles le laissent indifférent,
Parfois, le patient
comme s’il y était devenu imperméable.
Dernier type de symptômes : la désorganisa- ne parvient plus
à contrôler ses
tion, qui atteint le raisonnement, les émotions et
le comportement du patient, engendrant un sen-
timent de bizarrerie pour l’entourage. Les propos

pensées et agit
sont difficiles à suivre, avec une perte du fil du
discours, donnant l’impression que la personne
passe d’une idée à une autre sans faire le lien
entre elles. Parfois même, pensant à une chose et
à son contraire en même temps, elle semble ambi-
valente, pouvant changer d’avis « comme de che-
comme s’il était
mise », ou riant sans raison, même lorsque le
contexte ou la situation est triste. téléguidé…
N° 130 - Mars 2021
31

STADE DÉFINITION RETENTISSEMENT TYPE DE PRISE EN CHARGE RISQUE


CLINIQUE FONCTIONNEL D’ÉVOLUTION VERS
LE STADE SUIVANT
Augmentation du risque
de psychose chez des individus Promotion de la santé mentale,
0 n’ayant pas de symptômes mais Aucun information sur le risque lié 10 %
ayant un proche du premier degré à la consommation de drogues
atteint de schizophrénie
Symptômes légers et non
spécifiques : symptômes Psychothérapie, arrêt de la consommation
IA Léger 30 %
anxiodépressifs, tolérance de drogues
diminuée au stress
État mental à risque de psychose : Thérapie cognitivocomportementale,
symptômes psychotiques atténués arrêt de la consommation de drogues,
IB ou brefs, croyances nouvelles, Modéré possible intérêt d’un traitement préventif 30 %
distorsions perceptives, bizarrerie neuroprotecteur ou d’un entraînement
du comportement cognitif
Nécessité d’une hospitalisation pour la mise
Premier épisode psychotique : en place d’un traitement antipsychotique,
hallucinations, délire, arrêt de la consommation de drogues,
II Important 30 %
désorganisation du discours possible intérêt d’un traitement
ou du comportement, repli social neuroprotecteur ou d’un entraînement
cognitif
Hospitalisation en cas de rechute,
traitement antipsychotique à vie, arrêt
Schizophrénie chronique :
III Très important de la consommation de drogues, nécessité 10 %
persistance de symptômes, rechutes
d’une prise en charge médicosociale
en fonction du handicap

Traitement antipsychotique par clozapine


Schizophrénie résistante ou électroconvulsivothérapie, arrêt
IV Majeur
aux traitements de la consommation de drogues,
éventuelle institutionnalisation

d’invalidité dans le monde. En effet, aujourd’hui L’évolution de la Mais les premiers signes sont souvent négli-
on estime que seulement 10 à 20 % des patients schizophrénie d’un gés car, en général, ils évoquent – à tort bien
atteints de schizophrénie exerceront un travail, stade à l’autre n’est pas sûr ! – une crise d’adolescence ou une dépression.
automatique et dépend
et 20 % seront sans-abri. Et on considère que de facteurs biologiques, Puis ils évoluent vers des symptômes plus inha-
l’espérance de vie avec cette maladie est réduite de l’exposition à un bituels, comme une modification des perceptions,
environnement à risque,
de vingt ans par rapport à la population générale de facteurs protecteurs, des changements de personnalité ou de compor-
avec un risque de suicide, sur toute la vie, qui de la prise en charge tement, de nouvelles croyances… Par exemple,
atteint environ 5 %… Des chiffres qui pourraient médicamenteuse et les patients passent des heures perdus dans leurs
psychothérapeutique.
s’améliorer dans les années à venir étant donné À chaque étape, pensées, à se regarder dans le miroir, voire se
les progrès dans la compréhension et la prise en l’éducation du patient coupent sans raison de leur cercle amical.
charge de la maladie que les chercheurs et méde- et de la famille
est possible.
cins réalisent actuellement. DES ÉVOLUTIONS TRÈS VARIABLES
D’UN PATIENT À L’AUTRE
AU DÉBUT, UNE CRISE D’ADOLESCENCE ? L’étape suivante est souvent un premier épi-
La brutalité de ces chiffres s’explique notam- sode psychotique avec délire et hallucinations…
ment par l’âge d’apparition de la maladie : clas- Dans ce cas, une hospitalisation est nécessaire
siquement, elle démarre à l’adolescence ou chez pour mettre en place un traitement (avec un médi-
les jeunes adultes, entre 15 et 30 ans, même si cament antipsychotique et un soutien psycholo-
des formes rares surviennent dans l’enfance ou gique, ainsi qu’une aide pour arrêter la consom-
plus tardivement. L’entrée dans la schizophrénie mation de drogues) afin d’éviter que le patient
se fait souvent de façon progressive, avec devienne dangereux pour lui-même ou pour ses
quelques symptômes légers – comme l’impres- proches. Suite à ce premier épisode psychotique,
sion d’être surveillé ou que le monde change toutes les personnes n’évolueront pas forcément
autour de soi –, puis tout s’intensifie au fil des vers une schizophrénie, certaines développant
mois (voir le tableau ci-dessus)… plutôt d’autres maladies psychiatriques comme un

N° 130 - Mars 2021


32 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
un trouble mental aux multiPles visages

Facteurs
Max de risque Premier épisode
Symptômes psychotique
Évolution atténués
de la maladie Rechutes
Symptômes • Isolement social
Rémission
Intensité des symptômes

de la maladie • Abus de drogues


• Stress

• Environnement urbain
Seuil de
• Migration
• Infection ou • Désorganisation du langage, diagnostic
traumatisme de la pensée et du comportement
• Malnutrition • Symptômes positifs et négatifs
Développement • Troubles cognitifs et sociaux
fonctionnel • Dérèglement de l’humeur
Hiver Hypoxie Diagnostic
Min
-1 0 5 10 20 25 30 40 45 50 55
Âge
Génome

In Utero Petite Enfance Adolescence Âge adulte


enfance

Phase latente Phase prodromale Phase chronique

L’évolution trouble bipolaire (anciennement appelé « psy- passe par une interaction des gènes et de l’envi-
des symptômes chose maniacodépressive »). ronnement. On connaît désormais les facteurs
de la schizophrénie
dépend de chaque On parle donc de schizophrénie lorsque la biologiques prédisposant à la schizophrénie et il
patient et de sa prise pathologie devient chronique, c’est-à-dire quand est indéniable que la génétique joue un rôle cen-
en charge. Mais il est les symptômes, quels qu’ils soient, durent plus de tral. En effet, le risque de développer la maladie
possible de la modéliser
ainsi en fonction six mois. L’évolution d’une schizophrénie est est plus élevé si d’autres membres de la famille
de l’âge. variable. Si les premiers signes sont bien contrô- sont déjà atteints : alors que la schizophrénie se
lés et pris en charge, le patient peut se rétablir et retrouve chez environ 1 % de la population, le
mener une vie quasi normale. Mais, souvent, les risque augmente à 3 % si vous avez un grand-
symptômes persistent ou ressurgissent régulière- parent, un oncle ou une tante qui en souffre, à
ment, sans compter que les symptômes négatifs environ 10 % si l’un des parents, un frère ou une
apparaissent en général de manière plus progres- sœur est atteint de schizophrénie, et à 40 % si les
sive et plus tardive. Aujourd’hui, on estime qu’un deux parents sont malades.
patient sur sept connaîtra une récupération com-
plète dans les cinq premières années suivant le GÈNES ET ENVIRONNEMENT
premier épisode psychotique. SONT EN CAUSE
Cette évolution incertaine, difficile à prévoir, Depuis quelques années, les chercheurs ont
dépend de chaque individu, des caractéristiques réalisé des avancées considérables sur la com-
de sa maladie et de la précocité de la prise en préhension des facteurs génétiques en identi-
charge (voir l’article page 42). Plus on intervient fiant plusieurs types de « variants », ou versions
tôt, avant même le premier épisode psychotique, de gènes, impliqués dans la pathologie : des
parce qu’on a observé quelques changements de variants rares – peu présents dans la population
comportement et des pensées délirantes ou générale – qui confèrent toutefois un risque
© Pour la Science/Shuttestock.com

parce que le sujet a des parents déjà atteints de élevé de développer la maladie (il suffit d’avoir
schizophrénie, meilleure sera l’évolution. Les un seul de ces variants dans son génome pour
premiers signes de la maladie devraient donc présenter un risque élevé de développer une
alerter l’entourage et amener à des consultations schizophrénie), et des variants fréquents, asso-
spécialisées dans des centres d’intervention pré- ciés à un risque très faible. Ces derniers, encore
coce (voir Sur le web). nommés « polymorphismes », sont largement
Quelles sont les causes de la (ou des) présents dans la population générale et aucun,
schizophrénie(s) ? L’origine est très complexe et pris isolément, ne présage du développement

N° 130 - Mars 2021


33

d’une maladie psychiatrique. En revanche, en des synapses, les zones de communication et Sur le web
les détectant ensemble dans le génome d’une d’échanges entre neurones où sont sécrétés les
même personne, on peut calculer un score de neurotransmetteurs. En particulier, de nombreux Pour s’informer
risque polygénique. Plus ce dernier est élevé, gènes de vulnérabilité à la schizophrénie inter- sur la maladie
plus le risque de souffrir d’une schizophrénie viennent dans la transmission glutamatergique, d’un proche, vous
devient important. c’est-à-dire là où le neurotransmetteur glutamate pouvez contacter le
Du côté des variants rares, on trouve par (le plus abondant dans le cerveau) est libéré par programme Profamille :
exemple les microdélétions ou les microduplica- un neurone pour agir sur un autre. https ://profamille.org/
tions chromosomiques, c’est-à-dire des portions Pour trouver
de chromosome qui n’ont pas été recopiées cor- LE CERVEAU SCHIZOPHRÈNE une consultation
rectement. La délétion 22q11, la plus fréquente, Ce qui, au premier abord, peut sembler sur- spécialisée dans un
correspond à une perte d’une vingtaine de gènes, prenant… En effet, le neurotransmetteur princi- centre d’intervention
situés sur le chromosome 22. Les porteurs de pal initialement associé à la schizophrénie était précoce, vous pouvez
consulter le Réseau
cette délétion, environ 0,05 % de la population, la dopamine, la molécule du plaisir et de la moti-
Transition : https ://
développent des troubles psychotiques dans 40 % vation majoritairement active dans le circuit institutdepsychiatrie.
des cas. Certains variants rares pour la schizo- cérébral de la récompense, en particulier au org/reseau-transition/
phrénie prédisposent aussi à d’autres maladies niveau de la voie mésolimbique reliant l’aire teg-
Dossier Inserm
psychiatriques, comme l’autisme ou le trouble mentale ventrale (où se trouvent les neurones sur la schizophrénie :
bipolaire. Le fait de savoir qu’un individu possède dopaminergiques) et le noyau accumbens (où est https ://www.inserm.fr/
l’un de ces variants génétiques rares donne l’es- libérée leur dopamine). Mais les neurones dopa- information-en-sante/
poir de le prendre en charge suffisamment tôt, minergiques de l’aire tegmentale ventrale com- dossiers-information/
par exemple en lui présentant les moyens de pré- muniquent aussi avec diverses régions du cortex schizophrenie
vention limitant le risque de faire un premier préfrontal par la voie mésocorticale. Ainsi, on a Collectif
épisode psychotique. d’abord suggéré que l’hyperactivité des neurones Schizophrénies :
dopaminergiques de la voie mésolimbique https ://www.collectif-
DES FACTEURS PROTECTEURS conduisait aux symptômes positifs, alors que leur schizophrenies.com/
Par ailleurs, depuis très peu de temps, les hypoactivité dans la voie mésocorticale était à
scientifiques commencent à identifier des facteurs l’origine des symptômes négatifs et cognitifs.
génétiques protecteurs. Par exemple, on a constaté Cette théorie explique d’ailleurs le succès des
que la duplication 22q11 (l’inverse de la délétion traitements antidopaminergiques dans le contrôle
22q11), bien qu’associée à un risque plus impor- des symptômes positifs, et leur faible efficacité
tant de développer de l’autisme ou une déficience pour les symptômes négatifs.
intellectuelle, protégerait contre la schizophrénie. Mais ce modèle ne tient pas compte du fait que
De plus, en 2019, Stephen Glatt, de l’université de les différentes régions et voies cérébrales sont
Syracuse, dans l’État de New York, et ses collè- interconnectées et donc sous influence d’autres
gues se sont intéressés à des individus présentant types de neurones… En effet, des neurones gluta-
un score de risque polygénique très élevé : bien matergiques issus du cortex cérébral activent les
que ces sujets ne soient pas malades, avec un tel neurones dopaminergiques mésolimbiques. Or ces
score, ils auraient dû développer une schizophré- neurones glutamatergiques dépendent également
nie ! Alors les chercheurs ont étudié les gènes pro- d’interneurones GABAergiques corticaux qui, eux,
tégeant ces personnes prédisposées et montré que sont inhibiteurs. En outre, les neurones glutama-
ces derniers différaient des variants rendant vul- tergiques se projettent aussi vers des interneu-
nérables à la maladie. Il semble donc que les fac- rones pyramidaux GABAergiques qui inhibent les
teurs protecteurs ne soient pas uniquement l’op-
posé des facteurs de risque (comme dans l’exemple
de la délétion et de la duplication 22q11).
Cependant, les études sur le sujet ne sont pas Les gènes de vulnérabilité
encore suffisamment avancées pour en déduire les
populations qui auraient moins de risques de déve- identifiés dans la schizophrénie
lopper des symptômes psychotiques…
L’identification de facteurs génétiques, de vul-
sont surtout impliqués dans
nérabilité ou protecteurs, a toutefois permis de
mieux comprendre ce qui se passait dans le cer-
le fonctionnement des synapses,
veau des patients. En effet, les gènes identifiés
s’expriment principalement dans les neurones et
les zones de communication
sont surtout impliqués dans le fonctionnement et d’échanges entre neurones
N° 130 - Mars 2021
34 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
un trouble mental aux multiPles visages

LES SYMPTÔMES
DANS LE CERVEAU SCHIZOPHRÈNE
Aujourd’hui, les chercheurs s’accordent sur les deux voies de neurotransmission dans le cerveau des personnes atteintes de schizophrénie
qui expliqueraient d’un côté les symptômes positifs, de l’autre, les symptômes négatifs et cognitifs.

Symptômes positifs Symptômes négatifs et cognitifs


Les neurones glutamatergiques corticaux communiquent directement Les neurones glutamatergiques corticaux communiquent également
avec les neurones dopaminergiques mésolimbiques reliant l’aire indirectement avec les neurones dopaminergiques mésocorticaux,
tegmentale ventrale au noyau accumbens, où ils modulent ainsi en se projetant d’abord sur les interneurones pyramidaux (inhibiteurs)
la sécrétion de dopamine. Or ces neurones glutamatergiques de l’aire tegmentale ventrale, qui modulent à leur tour les neurones
interagissent aussi avec des interneurones GABAergiques, inhibiteurs, dopaminergiques. Or ces derniers libèrent de la dopamine dans diverses
situés près d’eux dans le cortex. Quand les récepteurs au glutamate régions du cortex préfrontal, régulant leur activité. Quand
de ces interneurones sont hypoactifs (par exemple parce que le sujet les récepteurs au glutamate des interneurones GABAergiques sont
présente des variants génétiques à risque pour la schizophrénie), alors hypoactifs, alors la voie glutamatergique vers l’aire tegmentale ventrale
les neurones glutamatergiques corticaux ne sont pas suffisamment est hyperactivée et trop de glutamate est sécrété (comme dans le cas
inhibés par ces interneurones et sécrètent trop de glutamate dans des symptômes positifs). Mais dans ce cas, l’excès de glutamate stimule
l’aire tegmentale ventrale. D’où une surstimulation des neurones davantage les interneurones pyramidaux, qui à leur tour inhibent
dopaminergiques mésolimbiques et une libération excessive les neurones dopaminergiques mésocorticaux. D’où une diminution
de dopamine dans le noyau accumbens, qui explique de la libération de dopamine dans le cortex préfrontal, qui explique
les symptômes positifs. les symptômes négatifs et cognitifs.

Forte Interneurone Interneurone


libération GABAergique GABAergique
de dopamine anormal anormal
Noyau
accumbens

Cortex
– Cortex
Neurone
glutamatergique
– préfrontal

cortical
Aire tegmentale
ventrale

+

+
Faible
libération
+ Neurone
Aire
tegmentale – de dopamine
glutamatergique ventrale
cortical
Neurone
dopaminergique Interneurone Neurone
mésencéphalique pyramidal dopaminergique
mésocortical

N° 130 - Mars 2021


35

Le risque de souffrir
neurones dopaminergiques de la voie mésocorti-
cale. De sorte qu’un dysfonctionnement des neu-
rones glutamatergiques corticaux, par exemple
causé par des variants génétiques à risque dans les
récepteurs au glutamate des interneurones
GABAergiques corticaux, provoquerait une varia-
de schizophrénie
tion d’activité de la dopamine soit dans le noyau
accumbens, soit dans le cortex préfrontal ! D’où est multiplié par 3,9
chez les personnes
des symptômes schizophréniques distincts et de
nouvelles hypothèses sur leur origine cérébrale,
qui dépendent donc de la région cérébrale concer-
née (pour un aperçu, voir l’encadré page ci-contre),
mais qui permettent d’orienter la recherche vers
de nouvelles cibles médicamenteuses.
consommant
PERSONNE N’EST PRÉDESTINÉ… de fortes doses de
cannabis (plusieurs
L’implication de la génétique – si on présente
dans son ADN un ou plusieurs variants associés à
la maladie – et de la neurobiologie ne signifie pas

joints par jour


pour autant qu’on est inéluctablement prédestiné
à développer une schizophrénie et qu’il n’existe
aucun moyen préventif. La preuve : un jumeau
monozygote, qui partage 100 % de son ADN avec
son frère atteint de schizophrénie, n’a que 50 % de
risque de développer à son tour la maladie. Ce
pendant des mois)
constat démontre que la génétique n’explique pas
à elle seule l’apparition de la pathologie et que des
interactions avec l’environnement sont néces- désastreuses et l’absence de connaissance de son
saires. Cette complexité rend la biologie de la schi- risque personnel, mieux vaut s’abstenir d’en
zophrénie difficile à appréhender, mais elle est consommer, surtout quand on est jeune.
une chance ! En effet, elle permet la « résilience »
des patients et la mise en place de stratégies thé- LE RÔLE DE L’ÉPIGÉNÉTIQUE
rapeutiques de compensation, même si les sujets Les interactions de la génétique et de l’envi-
présentent de nombreux variants associés à la ronnement mettraient en œuvre des mécanismes
maladie (voir l’interview page 46). dits « épigénétiques ». L’épigénétique, qui signifie
Quels sont donc les facteurs environnemen- « au-dessus de » la génétique, fait référence aux
taux mis en cause ? Expositions à diverses infec- processus permettant de moduler l’expression
tions, bactériennes ou virales, notamment pen- des gènes sans changement de la séquence
dant la vie fœtale, complications au cours de la Bibliographie d’ADN. Ces mécanismes correspondent à la
grossesse ou à la naissance, exclusion sociale, méthylation de l’ADN (l’ajout de groupe méthyle
traumatismes psychiques dans l’enfance, consom- J. L. Hess et al., sur la séquence ADN), aux modifications des his-
mation de drogues à l’adolescence et en particu- A polygenic resilience tones (les molécules autour desquelles s’enroule
lier de cannabis. score moderates l’ADN) et à l’expression de microARN (de petites
En effet, le cannabis a un effet prouvé sur le the genetic risk séquences génétiques qui ne correspondent pas à
déclenchement de symptômes chez les individus for schizophrenia, des gènes, mais viennent les contrôler).
Molecular Psychiatry, Quelques équipes de recherche ont déjà décrit
prédisposés, sans que l’on comprenne encore tous
le 6 septembre 2019.
les mécanismes en jeu. Ainsi, comme l’ont montré des modifications de l’expression des gènes impli-
en 2016 Arianna Marconi, du King’s College à A. Marconi et al., quant ces trois facteurs épigénétiques dans le
Londres, et ses collègues, le risque de développer Meta-analysis champ de la schizophrénie, mais les études sont
of the association
une schizophrénie est multiplié par 3,9 chez les encore trop peu nombreuses pour faire émerger
between the level
personnes consommant d’importantes doses de of cannabis use des conclusions définitives. Toutefois, d’ici à
cannabis (par exemple, plusieurs joints par jour and risk of psychosis, quelques années, ces travaux devraient boulever-
pendant des mois). Il est probable que tout le Schizophrenia ser notre compréhension de la physiopathologie
monde n’ait pas la même sensibilité au cannabis, Bulletin, vol. 42, de la schizophrénie et ouvrir la voie à des théra-
car celle-ci dépend aussi de facteurs génétiques… pp. 1262-1269, 2016. pies nouvelles, offrant ainsi un espoir de libérer
Cependant, étant donné les conséquences les patients de leurs symptômes… £

N° 130 - Mars 2021


36 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE

UNE
MALADIE
AUTO-
IMMUNE ?

N° 130 - Mars 2021


37

Depuis moins de dix ans, on a constaté


qu’environ un patient souffrant de schizophrénie
sur cinq présente dans son organisme des
« autoanticorps », produits par son propre
système immunitaire et dirigés contre des
récepteurs neuronaux. Neutraliser leur activité
éliminerait les symptômes psychotiques…

Par Julie Jézéquel et Laurent Groc, neuroscientifiques, respectivement à Londres et à Bordeaux.

I
£ Certaines personnes cerveau due à la production d’autoanticorps – des
peuvent développer anticorps du système de défense immunitaire
une psychose dirigés contre le soi – envahissant et attaquant le
rapidement,
en quelques jours… tissu cérébral, en l’occurrence les récepteurs
NMDA, essentiels à la communication neuronale.
£ Souvent, Avec, pour conséquence, une psychose, sem-
il s’agit d’une forme blable à celle observée chez des patients atteints
de schizophrénie
liée à la présence de schizophrénie.
d’autoanticorps dirigés Pour cause : la schizophrénie est une maladie
contre des récepteurs maginez que, du jour au lendemain, mentale complexe et hétérogène, dont la nature
neuronaux associés vous ne sachiez plus dissocier le vrai du faux. Vos et l’intensité des symptômes varient grandement
aux symptômes collègues de travail vous regardent avec des airs de d’un patient à l’autre. De sorte qu’il est plus per-
schizophréniques,
que l’on nomme conspirateurs, des journalistes parlent de vous sur tinent de considérer qu’il n’y a pas une mais des
« psychose auto- toutes les ondes radio, votre famille tente même de schizophrénies, cette hétérogénéité étant désor-
immune » : les agents vous faire interner… Cela pourrait bien ressembler mais bien acceptée dans la communauté scienti-
de défense immunitaire au scénario du prochain film de Martin Scorsese. fique. Et, point intéressant, certaines formes de
se retournent contre
le soi ! C’est pourtant ce qu’a vécu Susannah Cahalan la maladie présentent justement des points com-
en 2009. Et c’était bien réel. Du moins pour elle… muns avec l’encéphalite dont souffre Susannah…
£ Depuis que Comme Boris Chaumette le décrit fort bien en
les scientifiques DU JOUR AU LENDEMAIN, page 28, trois types de symptômes sont en géné-
ont découvert ELLE DEVIENT PSYCHOTIQUE… ral observés, de façon épisodique ou chronique,
ces autoanticorps,
ils tentent de traiter  Tout a commencé avec un simple état grip- chez les patients. Les premiers, dits « positifs »,
de plus en plus pal. Puis les nuits d’insomnie sont apparues, les sont les plus impressionnants et les mieux connus
de patients atteints petites obsessions ordinaires ont laissé place aux du grand public. Ils se caractérisent par une psy-
de schizophrénie grâce délires maniaques, paranoïaques, et aux hallu- chose ou crise psychotique – un trouble de l’esprit
à l’immunothérapie.
Les premiers résultats cinations. En l’espace de quelques jours, associé à une perte de contact avec la réalité –,
sont prometteurs ! Susannah perd le contrôle de son corps et de son des délires et des hallucinations, qui se traduisent
© Kateryna Kon/Science Photo Library/GettyImages

esprit, pour basculer dans une autre réalité. Un parfois par un sentiment de persécution. D’un
monde menaçant où l’ennemi prend la forme autre côté, les symptômes qualifiés de négatifs
d’un parent, d’un partenaire ou d’un soignant. s’expriment notamment par un appauvrissement
Décontenancés, les médecins formulent toutes affectif, un retrait social et familial, ainsi que par
sortes d’hypothèses : du burn-out au syndrome une perte de motivation et d’intérêt. Enfin, sur un
de sevrage alcoolique, du trouble bipolaire au troisième versant, les symptômes dits « cognitifs »
trouble schizoaffectif… C’est le début d’un long regroupent des altérations de l’organisation de la
et sinueux parcours vers le diagnostic clinique. pensée, de l’attention, de la mémorisation et de
À vrai dire, Susannah souffrait d’une encépha- la planification de tâches, représentant un véri-
lite à anticorps antirécepteur N-méthyl-D- table handicap pour le quotidien des patients.
aspartate (anti-RNMDA). Derrière ce nom quelque La compréhension des fondements biolo-
peu austère se cache une inflammation aiguë du giques des troubles schizophréniques a été, et

N° 130 - Mars 2021


38 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
UNE MALADIE AUTO-IMMUNE ?

reste, un enjeu majeur de la recherche biomédi- précisant que les pensées d’un individu, les contra- Biographie
cale. Un consensus existe quant à l’origine mul- riétés de sa vie ou même ses rêves, pouvaient
tifactorielle de la maladie. Ainsi, une prédisposi- influer sur les maladies qu’il était amené à déve- Julie Jézéquel
tion génétique engendrerait une plus grande lopper. Les siècles passant, avec leurs lots d’épidé- est neuroscientifique
vulnérabilité à des facteurs de risque environne- mies, ont ensuite donné naissance à l’hypothèse et chercheuse au centre
mentaux, comme le stress, des complications in infectieuse de la schizophrénie, après que l’on a de neurobiologie
utero ou à la naissance, un traumatisme infan- observé que fièvre typhoïde, diphtérie et tubercu- développementale de
tile ou la consommation de cannabis, favorisant lose – des maladies provoquées par des bactéries l’Institut de psychiatrie,
le développement de la maladie durant l’enfance pathogènes – s’accompagnaient parfois d’épisodes de psychologie et de
ou l’adolescence (voir l’encadré ci-dessous). Et psychotiques. Suite à la pandémie de grippe espa- neurosciences du King’s
College, à Londres.
notre système de défense immunitaire, avec ses gnole en 1918, la thèse virale confirma l’hypothèse
anticorps, semblerait également jouer un rôle infectieuse, car ce sont plus de deux cents cas de Laurent Groc
dans l’émergence de ces troubles… psychoses associées à des grippes que le psychiatre est neuroscientifique
américain Karl Menninger a ainsi décrits. et directeur de recherche
CNRS à l’Institut
IMMUNITÉ ET PSYCHOSE : Par ailleurs, il est aussi reconnu qu’une infec-
interdisciplinaire
DES LIAISONS DANGEREUSES tion, virale ou bactérienne, au cours de la vie de neurosciences,
On le sait peu, mais le lien entre immunité et fœtale – par exemple, une grippe contractée par à Bordeaux.
psychose est loin d’être un objet d’étude récent ! la mère au cours de la grossesse – ou de l’enfance
Déjà quatre cents ans avant notre ère, Hippocrate représente un risque accru de développer des
associait des troubles somatiques, physiques, et troubles psychotiques à l’âge adulte. Enfin, des
des troubles majeurs du comportement, en études récentes d’associations pangénomiques

SCHIZOPHRÉNIES : GÈNES
ET ENVIRONNEMENT INTERAGISSENT

D ’où viennent les schizophrénies ? Très tôt au cours de la vie, des facteurs à la fois génétiques et environnementaux rendent le cerveau
des personnes concernées vulnérable à des événements ultérieurs, comme des infections virales ou microbiennes, un stress
chronique, une consommation de cannabis, qui altèrent encore plus, de façon durable, leur cerveau. D’un point de vue biologique,
le cerveau des patients souffrant de schizophrénie présente, entre autres, une altération de la communication neuronale
et du fonctionnement des réseaux cérébraux, une inflammation élevée et un dysfonctionnement du système de défense immunitaire.
Les personnes schizophrènes ont ainsi 50 % de risques en plus de développer une maladie auto-immune, comparée à la population
générale, car l’immunité joue un rôle important dans le développement des psychoses.

Infections virales ou
VULNÉRABILITÉ microbiennes, stress,
GÉNÉTIQUE cannabis, traumatismes…

•Dysfonctions synaptiques
•Dysfonctions réseaux neuronaux
•Inflammation
•Dysfonction immunitaire,
par exemple auto-immunité
SCHIZOPHRÉNIE
Un patient atteint
de schizophrénie a 50 %
de risques en plus
FACTEURS
de développer une maladie
ENVIRONNEMENTAUX auto-immune, comparée
à la population générale.

N° 130 - Mars 2021


39

(qui permettent d’analyser l’ensemble du génome), Le neurologue Josep Dalmau a été le premier,
comme celles réalisées par le Schizophrenia en 2006, à décrire cette forme d’encéphalite asso-

15 à
Working Group of the Psychiatric Genomics ciée à des troubles psychiatriques majeurs et à en
Consortium, ont déterminé les « variants » (ou dresser le tableau clinique. Une première phase
formes de gènes) de centaines de milliers de dite « prodromale », caractérisée par un état
patients souffrant de schizophrénie. Or si la plu- pseudo-grippal, survient chez environ 70 % des

20 %
part de ces gènes de susceptibilité sont impliqués patients. Rapidement, la maladie évolue vers une
dans la transmission de l’influx nerveux au niveau phase dite « psychiatrique », où l’émergence de
des synapses (par lesquelles les neurones commu- symptômes psychotiques graves conduit souvent
niquent entre eux), d’autres codent des molécules à une hospitalisation. Enfin, apparaît une phase
du système immunitaire…
Cet ensemble de données indique donc que le
DES neurologique qui se révèle critique, voire mortelle
pour certains patients développant des troubles
système immunitaire et son activation, à des PATIENTS ventilatoires et des dysautonomies (des perturba-
moments critiques de la vie chez des personnes tions du système nerveux autonomes provoquant
présentant une vulnérabilité à des facteurs de des troubles respiratoires et cardiaques). D’où,
risques (notamment génétiques), contribueraient souvent, une prise en charge en réanimation.
souffrant de
à l’émergence de troubles psychotiques. Cette vertigineuse descente aux enfers,
schizophrénie présentent
des autoanticorps dirigés Susannah Cahalan la retrace dans Brain on fire,
QUAND LE SOI CONTRE-ATTAQUE contre certains une enquête qu’elle a menée pour comprendre
En outre, nous savons aujourd’hui que les récepteurs, ce qui son voyage au cœur de la psychose. À la lecture
patients souffrant de maladies auto-immunes chro- explique en grande partie de ce témoignage, il est frappant de constater que
niques, dans lesquelles les acteurs de l’immunité leurs symptômes. la justesse du diagnostic clinique obtenu si diffi-
« s’attaquent » aux molécules normales de l’orga- cilement repose entièrement sur la détection de
nisme, ont environ deux fois plus de risques de pré- ces autoanticorps…
senter des troubles psychotiques au cours de leur Dès 2007, Dalmau et son équipe mettent au
vie. À l’inverse, 50 % des patients schizophrènes point un protocole de détection des autoanticorps
développent des maladies auto-immunes, comme anti-RNMDA sur des tranches de cerveaux de
l’arthrite, le psoriasis ou la maladie de Crohn. rats. Ils démontrent par la suite leur rôle patho-
En temps normal, le système immunitaire gène en prouvant que la seule présence de ces
– notamment grâce à la production d’anticorps – anticorps suffit à engendrer des troubles compor-
constitue une ligne de défense efficace contre les tementaux chez les rongeurs. Cette découverte a
agents étrangers qui pénètrent notre organisme. non seulement permis une avancée thérapeu-
Ces anticorps représentent notre mémoire immu- tique majeure pour la santé et la survie de nom-
nitaire, une trace biologique de toute expérience breux patients, mais elle a également apporté le
physique, vécue et passée. Mais lorsque ce sys- chaînon manquant à des décennies de données
tème est défaillant, comme dans le cas des mala- épidémiologiques : un lien causal entre auto-
dies auto-immunes, il peut s’attaquer aux molé- immunité et troubles psychotiques.
cules du soi qu’il est censé protéger, conduisant
au dysfonctionnement des organes ciblés. LA SYNAPSE GLUTAMATERGIQUE,
Pendant bien longtemps, on a considéré le cer- CIBLE DES AUTOANTICORPS ANTI-RNMDA
veau comme une forteresse impénétrable, protégé Comment de simples autoanticorps sont-ils
par sa barrière hématoencéphalique. Mais cette capables d’altérer à ce point nos fonctions céré-
bulle protectrice se révèle dynamique et fragile, et brales et cognitives ? Afin de nous assurer que
une brèche, même temporaire, suffit à des agents l’autoanticorps anti-RNMDA est bel et bien la
étrangers ou des acteurs de l’immunité pour infil- cause de troubles psychiatriques, nous avons
trer le système nerveux central (formé du cerveau entamé, ainsi que d’autres équipes de recherche, un
et de la moelle épinière). Dans les années 1930, le travail minutieux de compréhension de son mode
psychiatre allemand Hermann Lehmann-Facius a d’action, dès la fin des années 2010.
ainsi décrit les « substances » capables d’autoréagir La cible de cet autoanticorps est le récepteur
avec le tissu cérébral chez des patients souffrant glutamatergique excitateur dit NMDA, principa-
de schizophrénie. La médecine moderne a ensuite lement situé au cœur des synapses glutamater-
montré qu’il s’agissait vraisemblablement de la giques (environ 80 % des connexions du cerveau),
première découverte d’« autoanticorps » dirigés points névralgiques de la communication neuro-
contre le cerveau. Et le cas de Susannah, atteinte nale. Le récepteur NMDA est un acteur essentiel
d’encéphalite à anticorps anti-RNMDA, en est un du fonctionnement cérébral, car il assure le déve-
autre exemple frappant ! loppement des synapses et leur plasticité à long

N° 130 - Mars 2021


40 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
UNE MALADIE AUTO-IMMUNE ?

terme, la maturation des réseaux neuronaux, constitue l’hypothèse majeure des fondements bio-
l’apprentissage, la mémorisation… Et bien logiques de la schizophrénie. Cette théorie, datant
d’autres fonctions cognitives ! Il est donc vital des années 1950, repose sur la découverte fortuite
pour une synapse glutamatergique de contrôler des effets psychomimétiques de drogues comme
avec précision son contenu en récepteurs NMDA. le PCP, alors appelé angel dust. La consommation
Pour ce faire, les récepteurs, qui entrent et de cette drogue – qui n’est autre qu’un bloqueur
sortent habituellement d’une synapse par un pro- du canal du récepteur NMDA – entraîne notam-
cessus dit « de diffusion latérale », s’y retrouvent ment une crise psychotique avec des effets disso-
piégés grâce à des interactions spécifiques avec ciatifs, qui se traduit par un sentiment de détache-
des protéines dites « d’ancrage ». Une fois en posi- ment du réel et des distorsions spatiotemporelles…
tion dans la synapse, le récepteur NMDA peut Des effets psychédéliques récréatifs appréciés en
être activé par le glutamate (le neurotransmet- certaines circonstances, mais proches des symp-
teur le plus abondant du cerveau), ce qui entraîne tômes de la schizophrénie…
un flux rapide d’ions à travers le canal du récep-
teur et donc la production d’un courant électrique QUAND LES RÉCEPTEURS
et de potentiels d’action. La transmission d’infor- FUIENT LA SYNAPSE…
mation entre neurones a alors lieu. Toutefois, contrairement au PCP, l’autoanti-
Mais que se passe-t-il si le récepteur NMDA corps anti-RNMDA ne bloque pas le passage du
cérébral ne fonctionne pas ? Au-delà de l’arrêt de courant à travers le récepteur. Mais, dans ce cas,
la maturation et de la plasticité synaptiques, le comment agit-il ? Grâce à des techniques d’image-
fonctionnement insuffisant de ce récepteur rie de pointe, notre équipe a réussi à suivre en

DES AUTOANTICORPS PERTURBENT


LA COMMUNICATION NEURONALE

L a détection de l’autoanticorps anti-RNMDA chez les patients souffrant de psychoses repose sur des tests


cellulaires réalisés surtout en milieu hospitalier. Quand l’autoanticorps est présent dans le cerveau,
il désorganise la transmission synaptique, entre neurones, qui dépend des récepteurs NMDA, en internalisant
ces derniers, mais il affecte aussi d’autres échanges neuronaux, comme ceux mettant en jeu les récepteurs
dopaminergiques. D’où des symptômes psychotiques. Un traitement par immunothérapie, permettant
de réduire à néant l’activité de ces autoanticorps, améliore considérablement l’état des patients. 

Patients souffrant
de psychoses
Anticorps
anti-RNMDA

Détection
des anti-RNMDA
dans la circulation NMDA
sanguine ou le liquide
céphalorachidien
SYNAPSE

Récepteur
NMDA

Dysfonctions
glutamatergiques NMDA
et dopaminergiques
Internalisation

N° 130 - Mars 2021


41

temps réel l’impact de ces autoanticorps sur la dif- anti-RNMDA représente aujourd’hui un véri-
fusion latérale des récepteurs NMDA présents à la table défi dans le circuit clinique classique… Des
surface des neurones. Les autoanticorps anti- kits commerciaux, reposant sur le protocole ini-
RNMDA, purifiés à partir du sang de patients souf- tial de Dalmau, permettent un dépistage pra-
frant d’une encéphalite, de schizophrénie ou d’un tique, rapide et peu coûteux dans les hôpitaux.
premier épisode psychotique, déstabilisent les Si l’efficacité de ces kits est robuste pour détec-
récepteurs NMDA et les poussent à fuir la synapse ! ter des autoanticorps présents en forte concen-
La liaison de l’autoanticorps à sa cible réduit tration, comme chez des patients souffrant
donc, au cours du temps, le nombre de récep- d’encéphalite, elle l’est beaucoup moins pour des
teurs synaptiques, entraînant une baisse de taux faibles, comme chez les sujets psycho-
fonction par perte de récepteurs. Ces derniers, tiques. Par ailleurs, les méthodes d’imagerie de
ne se trouvant pas au bon endroit au bon pointe mentionnées ci-dessus sont encore exclu-
moment, empêchent de facto la transmission de sivement utilisées par les laboratoires de
l’information neuronale. recherche biomédicale, et non dans les services
C’est donc un effet domino qui se met ensuite de dépistage hospitaliers.
en place, de sorte que l’ensemble des réseaux
cérébraux se trouvent affectés… L’effet domino COMMENT DÉTECTER
est d’autant plus important que dans leur fuite LES AUTOANTICORPS CHEZ LES PATIENTS ?
synaptique, les récepteurs NMDA déstabilisent Il n’existe donc, à ce jour, aucune technique
d’autres récepteurs, comme les dopaminergiques, de détection en routine clinique qui soit suffi-
aussi impliqués dans la schizophrénie. samment sensible et rapide pour déterminer
Les autoanticorps anti-RNMDA présents chez l’aspect pathogène de ces autoanticorps dans les
les patients souffrant de troubles psychotiques cas de schizophrénies. Des recherches sont en
altèrent donc le fonctionnement du récepteur cours dans plusieurs centres internationaux afin
NMDA (voir l’encadré page ci-contre), reprodui- de développer des plateformes permettant un
sant d’ailleurs les altérations comportementales dépistage ultra-sensible et fiable des autoanti- Bibliographie
observées après blocage pharmacologique ou corps anti-RNMDA à l’usage de la clinique.
mutation génétique de ce récepteur. Au-delà du fait que près de 30 % des schizo- L. Groc et D. Choquet,
Linking glutamate
Une curiosité scientifique toutefois : chez 2 à phrènes ne répondent pas aux traitements anti-
receptor movements
3 % des personnes, la présence d’autoanticorps anti- psychotiques classiques, la possibilité d’identi- and synapse function,
RNMDA ne se traduit par aucune maladie mentale. fier les patients séropositifs aux autoanticorps Science, vol. 368, issue
Pourquoi ? En fait, chez ces personnes saines, ils anti-RNMDA permettrait un traitement spéci- 6496, eaay4631, 2020.
n’ont aucun pouvoir pathogénique à l’échelle molé- fique contre ces molécules pathogènes.
T. A. Pollak et al.,
culaire et préservent la transmission et la plasticité En effet, chez les patients souffrant d’encé- Autoimmune psychosis :
des synapses glutamatergiques. Autrement dit, ils phalites, l’immunothérapie (qui permet de dimi- An international
n’altèrent en aucune façon la communication neu- nuer la réaction immunitaire liée aux autoanti- consensus on
ronale, sans que l’on sache exactement pourquoi. corps) fournit d’excellents résultats : les sujets an approach
La détection d’un autoanticorps ne présage donc en récupèrent presque complètement leurs fonctions to the diagnosis
rien de son caractère délétère ; d’où l’importance du cognitives, et guérissent. and management of
double travail de détection, mais surtout de carac- Par ailleurs, les premiers essais cliniques, psychosis of suspected
térisation, de la pathogénicité à la fois moléculaire réalisés à l’université d’Oxford dans le service autoimmune origin,
et comportementale. de Belinda Lennox sur un petit nombre de The Lancet Psychiatry,
vol. 7, pp. 93-108, 2020.
patients souffrant de schizophrénie, et séropo-
DES SCHIZOPHRÈNES SÉROPOSITIFS sitifs aux autoanticorps anti-RNMDA, ont mon- J. Dalmau et al.,
AUX AUTOANTICORPS tré une amélioration clinique remarquable Antibody-mediated
Grâce à une collaboration réunissant plusieurs dans les semaines qui ont suivi un traitement encephalitis, N. Engl.
J. Med., vol. 378,
centres de recherche fondamentale et cli- immunomodulateur.
pp. 840-851, 2018.
nique européens et coordonné par notre labora- De plus, d’autres essais cliniques à grande
toire à Bordeaux, nous avons détecté la présence échelle sont en cours en France, notamment afin J. Jezequel et al.,
Pathogenicity
d’autoanticorps anti-RNMDA chez près de 15 à de préciser l’impact positif d’un traitement
of antibodies against
20 % des patients souffrant de schizophrénie. Ce immunosuppresseur chez des patients séroposi- NMDA receptor :
qui suggère l’existence d’une forme auto-immune tifs à l’autoanticorps anti-RNMDA et diagnosti- Molecular insights into
de la maladie, et ouvre donc la porte à de nouvelles qués pour une schizophrénie. Les années à autoimmune psychosis,
prises en charge thérapeutiques. venir, porteuses de nouveaux espoirs, nous Trends Neurosci., vol. 41,
Mais l’identification de ces patients schizo- éclaireront sur ces questions. Il s’agit donc d’une pp. 502-511, 2018.
phrènes séropositifs aux autoanticorps piste très prometteuse ! £

N° 130 - Mars 2021


42 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE

LES CLÉS
DE LA PRÉVENTION 
N° 130 - Mars 2021
43

Si l’on vous dit que vous avez 80 %


de risques de développer une schizophrénie,
que pouvez-vous faire ? Beaucoup de choses
en fait ! Et bientôt, programmes d’entraînement
cognitif et médicaments personnalisés
éviteront l’entrée dans la psychose.
À condition d’être prescrits précocement.

Par Boris Chaumette, psychiatre et chercheur en neurosciences à Paris.

£ Chaque patient La prédiction reste difficile en psychiatrie,


atteint de schizophrénie qui traite de pathologies complexes, impliquant

D
est unique ; des facteurs non seulement biologiques, mais
le déclenchement
et l’évolution également psychologiques et sociaux. Cependant,
de sa maladie, ainsi il existe désormais des outils pour détecter des
que son rétablissement, individus ayant un risque d’évoluer vers une
dépendent de son schizophrénie. Par exemple, des questionnaires
génome et de son
environnement. standardisés, comme la CAARMS (Compre-
hensive assessment of at-risk mental states), per-
£ L’objectif mettent de déceler les premiers signes de psy-
de la recherche chose. Et des algorithmes incorporant des
et de la médecine est de
prédire qui sera malade, ans le domaine de la cancéro- données cliniques, génétiques et d’imagerie céré-
comment et à quel logie, les personnes de plus de 50  ans réa- brale sont en cours d’élaboration : selon le recen-
moment, pour adapter lisent désormais un test appelé Hemoccult, sement réalisé en mars 2020 par Cristiana
au mieux la prise en afin de dépister la présence de sang dans leurs Montemagni, de l’université de Turin, en Italie,
charge et les traitements. selles et donc le développement éventuel et ses collègues, leur efficacité est prometteuse,
£ Le défi d’une d’une tumeur colorectale. Si le test est positif, puisqu’ils parviennent à identifier plus de 80 %
médecine psychiatrique le sujet bénéficiera d’examens complémentaires des individus à risque qui développeront effecti-
personnalisée est pour détecter la tumeur et caractériser son stade vement un trouble psychotique.
en passe d’être relevé ! (est-elle localisée ou étendue, avec ou sans
métastase… ?). Puis on prélèvera un échantillon TRAITER AU PLUS TÔT
de la tumeur et on réalisera des analyses appro- LES PERSONNES À RISQUE
fondies, par exemple par séquençage génétique, Le fait de pouvoir détecter ces personnes
pour mettre en place le traitement le plus adé- précocement ouvre l’espoir de mettre rapide-
quat, adapté au patient et à sa maladie. ment en place des traitements. Cependant, les
molécules habituellement prescrites pour les cas
PRÉDICTIVE, PRÉVENTIVE, PERSONNALISÉE, de schizophrénie (notamment les antipsycho-
© FrankyDeMeyer/GettyImages

Sur le web PARTICIPATIVE ET DE PRÉCISION tiques) se révèlent parfois inefficaces, voire délé-
À l’instar de la cancérologie, la psychiatrie tères, lorsqu’elles sont prescrites à un stade peu
Projet de Recherche tente, grâce aux recherches scientifiques avancé de la maladie. Il est donc nécessaire de
hospitalo-universitaire actuelles, d’entrer dans ce champ de la médecine développer d’autres stratégies thérapeutiques,
(RHU) en psychiatrie : dite « des 5P » : prédictive, préventive, personna- plus préventives.
http ://psy-care.fr/ lisée, participative et de précision. Pour ce faire, La promotion de la santé mentale et l’inter-
plusieurs défis doivent être relevés. vention sur les facteurs environnementaux

N° 130 - Mars 2021


44 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
LES CLÉS DE LA PRÉVENTION

On teste certains
constituent une première stratégie. Il va s’agir
par exemple d’interrompre la consommation de
cannabis – qui précipite les jeunes à risque dans
la psychose. Ou encore d’apprendre à gérer le
stress psychosocial au moyen de programmes facteurs protecteurs,
psychothérapeutiques adaptés.
Des traitements médicamenteux propres aux
phases précoces de la psychose sont également à
comme des vitamines,
l’essai. Une condition est que ces thérapies pré-
ventives soient acceptables pour le patient et
pour réduire le risque
qu’elles ne présentent pas d’effets secondaires
importants. Il y a quelque temps, l’espoir s’est
porté sur les oméga-3, les acides gras essentiels
de premier épisode
que l’on consomme notamment dans les poissons
gras et certaines huiles. Mais les derniers résul-
psychotique
tats, obtenus en 2018 par Barnaby Nelson, de
l’université de Melbourne, en Australie, et ses
collègues, ne retrouvent pas l’effet bénéfique ini- Marie-Odile Krebs au sein du Groupe hospitalier
tialement décrit. D’autres travaux sont donc en universitaire Paris Psychiatrie & Neurosciences
cours pour mieux cibler les patients qui devraient (ex-hôpital Sainte-Anne) et de l’Institut de psy-
en bénéficier. En outre, d’autres facteurs protec- chiatrie et neurosciences de Paris (Inserm-
teurs, comme certaines vitamines, sont égale- université de Paris), vise à développer l’interven-
ment étudiés pour tenter de réduire les risques de tion précoce en facilitant l’accès aux soins, en
faire un premier épisode psychotique. anticipant davantage la détection et en offrant
aux jeunes en début de maladie des programmes
DES THÉRAPIES ADAPTÉES thérapeutiques personnalisés.
À CHAQUE PATIENT
La schizophrénie étant une maladie hétéro- AGIR DÈS L’ADOLESCENCE Bibliographie
gène qui se développe suivant de multiples méca- Ces programmes testeront des approches par
nismes, il est de fait peu probable qu’un traite- entraînement cognitif sur tablettes et des molé- C. Montemagni et al.,
ment unique puisse soigner efficacement cules améliorant la plasticité neuronale, c’est-à- Models predicting
l’ensemble des patients. D’où la recherche d’ap- dire l’ensemble des mécanismes qui favorisent psychosis in patients
with high clinical risk :
proches personnalisées, qui réserveraient une l’apparition de neurones et régulent leurs
A systematic review,
thérapie donnée aux personnes ayant certaines connexions. En effet, si l’adolescence est une Frontiers in Psychiatry,
caractéristiques biologiques identifiables, c’est-à- période à risque pour le développement d’une le 24 mars 2020.
dire à des sous-groupes de patients. schizophrénie, elle ouvre également la voie aux
International Consortium
De même qu’on analyse la tumeur du patient interventions neuroprotectrices précoces. on Lithium Genetics et al.,
pour donner la bonne molécule, il serait possible Le défi d’une psychiatrie moderne, préven- Association of polygenic
de cibler les « bons répondeurs » à des psycho- tive, adaptée aux besoins des patients et s’ap- score for schizophrenia
tropes en fonction de leur patrimoine génétique. puyant sur les données scientifiques les plus and HLA antigen and
Ainsi, en 2018, un consortium international récentes serait-il en passe d’être relevé ? L’entrée inflammation genes
d’équipes de recherche a montré que les patients de la psychiatrie dans l’ère de la médecine de with response to lithium
souffrant d’un trouble bipolaire réagissaient précision, qui promet le bon traitement au bon in bipolar affective
moins bien au lithium si leur risque génétique patient, au bon moment de la maladie, renforce disorder : A genome-
pour la schizophrénie était élevé. l’espoir de nouvelles prises en charge. Et des wide association
study, JAMA Psychiatry,
Pour lutter contre les troubles psycho- moyens ont déjà été déployés pour détecter au
vol. 75, pp. 65-74, 2018.
tiques, ces stratégies préventives et personnali- plus tôt les sujets à risque. Cependant, seule la
sées ont le vent en poupe depuis quelques années, participation des citoyens aux programmes de M. O. Krebs et al.,
et de plus en plus de moyens financiers et recherche et aux enjeux sociétaux, par exemple Évaluation des états
mentaux à risque
humains sont mis en œuvre pour les développer. en donnant un peu de leur ADN aux larges ana-
de transition
Par exemple, dans le cadre du Programme d’in- lyses du génome (car même les données issues de psychotique : validation
vestissements d’avenir, le gouvernement français personnes en bonne santé sont nécessaires en de la version française
a financé à hauteur de 8,8 millions d’euros sur recherche fondamentale et clinique), permettra de la CAARMS,
cinq ans le premier projet de Recherche hospi- d’alléger durablement le fardeau des patients aux L’Encéphale, vol. 40,
talo-universitaire (RHU) en psychiatrie. Ce pro- prises avec la maladie et de lever la stigmatisa- pp. 447-456, 2014.
jet, intitulé PsyCare (voir Sur le web), piloté par tion dont ils sont victimes… £

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46

INTERVIEW

FRÉDÉRIC
HAESEBAERT
PSYCHIATRE À LA FACULTÉ DE MÉDECINE LYON-EST ET
RESPONSABLE DES SERVICES DE RÉHABILITATION ET PREMIERS
ÉPISODES PSYCHOTIQUES AU CENTRE HOSPITALIER LE VINATIER.

ON PEUT RETROUVER
UNE VIE NORMALE
APRÈS UNE
SCHIZOPHRÉNIE
Aujourd’hui, on insiste
sur l’importance de la
précocité de la prise en charge
des cas de schizophrénie,
mais comment s’apercevoir
qu’un proche présente
des premiers symptômes ?
En psychiatrie, une même pathologie
prend souvent des formes différentes
selon l’individu et le contexte, de
sorte qu’il est parfois difficile de la
repérer ; la schizophrénie n’y échappe
pas. Il n’est pas question que tout le
monde, dans la population générale,

N° 130 - Mars 2021
47

devienne un spécialiste de la psy- les hallucinations, qui définissent le ou qu’ils ont des hallucinations ; tou-
chiatrie, mais il est vrai que ce sont premier épisode psychotique, car ils tefois, les autres symptômes, comme
souvent les proches d’une personne sont plus visibles. Mais les négatifs l’anxiété, la tristesse, le repli sur soi,
qui sont en première ligne pour sont en général présents avant. les persuadent parfois qu’il faut
éventuellement remarquer son consulter. Il s’agit alors de les mettre
« mal-être » et, dans le cas de la schi- Quelle est la démarche en avant pour convaincre le patient.
zophrénie, repérer quelque chose de à suivre pour prendre Le délai est primordial : en général,
différent dans son comportement, en charge le sujet ? plus on attend, plus il est difficile de
ses dires ou ses idées : on parle de Il faut absolument consulter un spé- faire accepter les soins au sujet. Et la
rupture dans son « fonctionnement ». cialiste à ce moment-là ! On peut rapidité donne plus de chances de
Cela prend plusieurs formes : soit la aller voir son médecin généraliste en mettre en place des soins en ambu-
personne se replie sur elle-même premier lieu, mais il est impératif de latoire, librement consentis, qui
et tend progressivement à s’isoler mettre en place un traitement spéci- livrent de meilleurs résultats.
– ce sont des troubles évocateurs des fique avec un expert dans des délais
symptômes négatifs de la maladie –, brefs. On se tournera donc vers les Pourquoi la prise en charge
soit elle commence à se préoccuper centres médico-psychologiques (les doit-elle être la plus précoce
de choses qui ne l’interpellaient pas CMP), qui maillent le territoire et possible ?
auparavant et s’engage dans de répondent assez rapidement pour ce Parce que la maladie évolue progres-
nouveaux questionnements ou genre de situations. Le sujet doit sivement par stades, avec un risque
croyances, d’origine philosophique, avoir accès, le plus vite possible, à croissant de handicap (voir l’article
politique, religieuse… – que l’on sus- un intervenant en santé mentale – et page 28). Des études ont révélé qu’en
pectera de symptômes positifs (voir non obtenir un rendez-vous deux France le délai entre l’émergence
l’article page 28). Les différents signes mois après ! Il existe aussi des des premiers symptômes et la prise
peuvent ou non se mélanger et s’ins- consultations spécialisées en psy- en charge du patient est aujourd’hui
tallent parfois très lentement, de sorte chiatrie dans les services d’urgences. trop long. Or, justement, plus ce dé-
qu’il est souvent difficile de les distin- La difficulté est parfois d’obtenir le lai est bref, meilleur sera le pronostic
guer (notamment les premiers, les

Un ado va peut-être
négatifs) des bouleversements psy-
chologiques de l’adolescence quand
il s’agit d’un jeune. Mais si les pen-

mal s’il commence


sées d’un ado semblent en décalage
flagrant avec celles de ses pairs, de
ses amis, et s’il ne les exprime ou ne
les communique pas très bien, en
tenant des propos étranges, on peut
effectivement se demander s’il va
à se déconnecter
bien… Surtout s’il commence à se
déconnecter de tout ce qu’il avait de tout ce qu’il avait
l’habitude de faire…
l’habitude de faire auparavant.

Ces signes apparaissent-ils


longtemps avant la crise
psychotique proprement dite ? consentement de la personne en termes d’amélioration clinique,
Comment la décririez-vous ? concernée. Si elle est d’accord pour de fonctionnement social et de qua-
En fait, s’il s’agit de la première consulter un spécialiste, il ne faut lité de vie.
crise, on préfère la qualifier d’« épi- jamais tarder, et si elle ne l’est pas,
sode psychotique ». Un ou plusieurs on peut se rapprocher de l’équipe de La schizophrénie étant
de ces symptômes, négatifs et posi- santé mentale d’un CMP pour orga- en partie d’origine génétique,
tifs, ou d’autres symptômes dits « de niser des soins différemment. réalise-t-on une analyse
désorganisation », modifient quoti- du génome du patient dès
diennement le fonctionnement de la Car la personne souffrant qu’il est pris en charge, pour
personne : son comportement, d’une psychose n’a pas décider du meilleur traitement ?
son discours ou ses émotions, pen- conscience qu’elle est en crise ? À l’heure actuelle, en pratique cou-
dant une semaine environ. En pra- Tout dépend des individus. Certains, rante, la réponse est non. En réalité,
tique, ce sont souvent les symptômes effectivement, ne reconnaissent pas de nombreux « variants » de diffé-
positifs, avec les idées délirantes et que leurs croyances sont anormales rents gènes augmentent le risque de

N° 130 - Mars 2021
48 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
ON PEUT RETROUVER UNE VIE NORMALE APRÈS UNE SCHIZOPHRÉNIE

souffrir de schizophrénie quand ils élevé ! Dans ces cas particuliers, rels et que des explications médi-
« s’accumulent » chez une même per- quand on est face à des éléments cli- cales et neurobiologiques existent.
sonne ; et pour que la personne en niques qui interpellent, un peu aty- Ainsi, les patients finissent par s’ap-
question développe la maladie, dif- piques, comme la dysmorphie faciale, proprier les symptômes.
férents facteurs environnementaux on réalise alors un test génétique
doivent aussi entrer en jeu. Il s’agit pour identifier le gène en cause, et Quelle proportion de patients
d’interactions gènes-environnement éventuellement commencer à déve- développent une paranoïa
très complexes, qui ont lieu tout au lopper une prise en charge afin d’évi- avec délires et hallucinations ?
long de la vie (même si la maladie se ter le premier épisode psychotique. Dans la schizophrénie, c’est très fré-
déclenche en général entre 15 et 30 quent. Les études américaines sur
ans), mais particulièrement pendant Comment peut-on expliquer de grandes cohortes ont montré que
la vie fœtale, l’enfance et l’adoles- à un patient qu’il délire les délires de persécution, par
cence, périodes critiques où le cer- ou qu’il a des hallucinations exemple, sont présents chez envi-
veau est encore en pleine matura- – et lui apprendre à les ron 70 % des personnes atteintes de
tion et où se jouent de nombreux distinguer de la réalité ?
mécanismes de plasticité cérébrale Délires et hallucinations sont deux
(des neurones et des connexions symptômes différents. Les idées déli-
apparaissent et disparaissent régu- rantes, les croyances, reposent sur la
lièrement). Or les facteurs géné- lecture ou la découverte de faits qui
tiques et environnementaux (infec- sont associés entre eux de façon ir-
tions, traumatismes… voir l’article réaliste, d’où un discours en déca-
page 28) perturbent parfois cette lage avec la réalité. Certains patients
maturation cérébrale, ce qui favorise me disent par exemple : « J’étais
– mais ne provoque pas forcément – dans le bus et les gens se sont tous
l’émergence de la pathologie. retournés vers moi… Donc ils sa-
En fait, aujourd’hui, on commence à vaient que j’étais malade, ça se voit
étudier les scores polygéniques (l’en- sur mon visage ! » On apprend alors
semble des variants associés à la au patient à développer des hypo-
schizophrénie) sur certaines popula- thèses alternatives en lui disant, par
tions, à savoir celles dites « à risque » exemple : « Peut-être que les per-
parce qu’elles présentent déjà un sonnes dans ce bus ont entendu un
certain niveau de souffrance, cer- bruit derrière vous et se sont toutes
taines difficultés, ou parce que cer- tournées vers vous à ce moment-
tains membres de leur famille sont là ? » Cela fonctionne particulière-
eux-mêmes atteints. L’objectif est ment bien quand on aborde ces
d’améliorer la prédiction pour une questions-là en groupe, avec d’autres
prise en charge précoce (voir l’article patients, qui ont vécu des expé-
page 42) ou de tester l’effet de nou- riences similaires, voire qui com- schizophrénie. Quant aux halluci-
veaux traitements ou d’un régime mencent à se rétablir. C’est ainsi que nations, elles se retrouvent chez 60
alimentaire, par exemple. Au- les sujets comprennent ce qu’est le à 80 % des patients, à un moment
jourd’hui, il s’agit d’analyses du gé- délire et comment on aboutit à ce de leur trajectoire de vie.
nome dans le cadre de la re- processus pathologique.
cherche mais, dans quelques années, Avec les hallucinations, on agit de Vous commencez donc la prise
on espère profiter davantage des façon similaire. Par exemple, les en charge par une éducation
tests polygéniques en clinique. patients ont l’impression d’entendre aux symptômes, afin que
Une exception tout de même : il la voix de quelqu’un qu’ils ont connu les patients les comprennent
existe des formes particulières de dans le passé et qui les agresse… Le et se les approprient ?
schizophrénie, dites « syndromiques », simple fait de leur expliquer com- En réalité, quand une personne fait
liées à une unique anomalie géné- ment les hallucinations fonc- son premier épisode psychotique,
avec délires ou hallucinations, nous
© Malte Mueller/GettyImages

tique, comme la délétion 22q11. Or tionnent, comment elles se mani-


cette anomalie s’accompagne d’autres festent dans le cas des troubles engageons en général un traitement
troubles physiques : une dysmorphie psychotiques, et le fait d’en parler pharmacologique, avec des antipsy-
faciale, des troubles cardiovascu- avec d’autres malades vivant les chotiques. Car ceux-ci ont un réel
laires… Et le risque de développer mêmes phénomènes peuvent contri- impact : ils réduisent, pas toujours
des troubles psychotiques pour les buer à leur faire comprendre qu’il ne mais dans un grand nombre de cas,
porteurs de cette anomalie est très s’agit pas de phénomènes surnatu- ces symptômes-là, voire les font dis-

N° 130 - Mars 2021
49

paraître. Et même si le traitement de les prescrire : la mise en place du fausse image : elle laisse penser que
n’est pas totalement efficace, les traitement est faite en partenariat les schizophrènes ont plusieurs per-
patients sont alors plus facilement avec le patient, et pour ceux qui ont sonnalités… Or c’est totalement
accessibles au raisonnement et à la des difficultés à prendre quotidienne- faux : la personnalité ne se dédouble
parole, et comprennent mieux ce ment leur médicament, il existe pas. En revanche, les patients ont
qu’ils sont en train de vivre. Nous maintenant diverses modalités injec- parfois une perte du sentiment d’être
sommes très prudents avec les mé- tables qui agissent sur deux semaines soi (voir l’encadré page 52). Prenons
dicaments : nous les administrons ou un mois, voire davantage. Nous un exemple : je suis à mon bureau et
très progressivement, en augmen- sommes beaucoup plus vigilants vis- prends ma tasse à café pour boire. Je
tant lentement les doses, et en pri- à-vis des médicaments et travaillons sais que je l’ai attrapée, car je la sens
vilégiant les molécules les plus ré- bien mieux qu’il y a quelques années. dans ma main : j’ai des retours sen-
centes, les antipsychotiques de Mais si la prescription est un point soriels de mon action motrice, donc
nouvelle génération qui présentent important, elle ne suffit pas. En pa- je sais que c’est bien moi qui ai été à
moins d’effets secondaires. rallèle, nous amorçons la psychoé- l’origine de ce geste. Mais les pa-
ducation (qui est prolongée de façon tients souffrent dans certains cas
de plus en plus formalisée dans le d’une forme de passivité motrice : ils
parcours de soins) : elle permet au n’ont plus de retours sensoriels,
Les antipsychotiques patient de comprendre comment
fonctionnent les symptômes et les
n’ont pas le sentiment d’être à l’ori-
gine d’un certain nombre de leurs
réduisent les troubles, et donc de favoriser son ad- actes et perdent le sens d’être ac-
teurs, comme s’ils étaient une ma-
hésion à la prise en charge et au trai-
symptômes des tement médicamenteux. rionnette. Il y a peu de temps, un
En effet, chaque symptôme est en patient m’a dit : « Tiens, j’ai mangé
patients, de sorte quelque sorte dynamique et le mo- un Mars ce midi, mais je crois que ce

que ces derniers dèle de vulnérabilité-stress, qui vaut


pour l’éclosion d’un trouble psycho-
n’était pas moi en fait… » Et il en va
souvent de même pour leurs pen-
comprennent mieux tique, vaut aussi ensuite, au quoti-
dien. Par exemple, certaines per-
sées. C’est très angoissant pour les
sujets… Ils ne sont sûrs de rien et
ce qu’ils sont en train sonnes souffrant d’hallucinations en
ont beaucoup certains jours, et peu
ont l’impression que quelqu’un
d’autre tire parfois les ficelles. Cela
de vivre et acceptent d’autres jours, une variation liée au aussi nous le travaillons avec les per-
« stress » de leur environnement, sonnes concernées, grâce à la psy-
plus volontiers comme un rapport important à choéducation et lors de thérapies

les thérapies. rendre à leur professeur. Le fait de


mieux appréhender comment sur-
cognitivocomportementales.

gissent leurs symptômes ou dans Les patients peuvent-ils


quelles circonstances aide aussi les devenir violents ?
Globalement, les antipsychotiques patients à se protéger et à éviter les C’est très rare, mais c’est possible.
de première génération ont en effet situations qui favorisent leurs Quelques études ont révélé que cela
beaucoup d’effets indésirables et troubles psychotiques. Ils deviennent dépend beaucoup du contexte et des
ont tendance à « bloquer » les pa- ainsi les acteurs de leur propre réta- facteurs environnementaux. En effet,
tients, à les rendre apathiques et blissement. Par ailleurs, nous met- les patients restent des êtres humains
amorphes, notamment au plan mo- tons souvent en place des thérapies présentant d’autres vulnérabilités,
teur, avec des effets sédatifs. Car ce cognitivocomportementales ciblées, indépendamment de leurs troubles
sont des bloquants des récepteurs qui sont plus intenses et plus précises psychotiques, et certains sont plus
dopaminergiques de la voie méso- pour traiter un symptôme donné. violents que d’autres. Il existerait 3 à
limbique qui réduisent les symp- 4 % de situations avec violence chez
tômes positifs, certes, mais peuvent Pourquoi parle-t-on les patients schizophrènes, ce qui
amplifier les symptômes négatifs… parfois de dédoublement n’est pas beaucoup plus que dans la
Alors que les antipsychotiques de de personnalité ? Qu’est-ce population générale dans les mêmes
seconde génération sont plus spéci- qui conduit certains patients contextes socioéconomiques. Par
fiques et mieux tolérés. à se croire « téléguidés » exemple, à l’hôpital Le Vinatier, nous
Par ailleurs, beaucoup d’innovations par une force extérieure ? observons davantage de troubles psy-
dans la prise en charge de la schizo- Cette notion de dédoublement de chotiques avec violence dans les
phrénie ne reposent pas sur les molé- personnalité est très compliquée, car quartiers difficiles de Lyon… Le fac-
cules elles-mêmes, mais sur la façon elle a donné à la schizophrénie une teur socioéconomique pèse lourd.

N° 130 - Mars 2021
50 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
ON PEUT RETROUVER UNE VIE NORMALE APRÈS UNE SCHIZOPHRÉNIE

Toutefois, il est vrai qu’une personne cence. Ce qui ne signifie pas, encore,
psychotique, qui se sent menacée ou que tout adolescent qui fume du can-
persécutée régulièrement par nabis développera des troubles psy-
quelqu’un ou quelque chose lors de chotiques ! Le modèle vulnérabilité-
ses délires ou hallucinations, aura stress est valable pour tous les
envie de se protéger et pourrait avoir facteurs de l’environnement. Mais
un comportement violent… Mais nous expliquons aux patients com-
c’est en général un risque maîtrisé. ment le cannabis agit pour qu’ils
On ne peut donc pas dire que les per- comprennent l’importance de l’absti-
sonnes atteintes de schizophrénie nence ou, au moins, de la réduction
sont particulièrement violentes. En de consommation.
revanche, à l’inverse, les patients sont
très souvent victimes de violences D’autres drogues
physiques et de discriminations. prédisposent-elles
à la schizophrénie ?
Avec la psychoéducation, Oui ! Mais elles sont moins étudiées,
vous intervenez aussi sur car certaines sont moins consom-
les facteurs environnementaux mées ou les résultats scientifiques
qui déclenchent ou amplifient sont plus hétérogènes. On peut citer
les symptômes – je pense les amphétamines, le LSD, la co-
notamment à la consommation caïne, et même l’alcool.
de cannabis ?
Plusieurs drogues ou toxiques contri- Pour recevoir des traitements
buent au développement de troubles et des thérapies, les patients
psychotiques, mais il est vrai que le sont-ils forcément hospitalisés
cannabis est le facteur environne- après leur premier épisode
mental déclencheur le plus étudié. psychotique ?
Probablement parce qu’il est le plus Pas du tout ! Et notre objectif est
consommé et le plus répandu chez les d’éviter au maximum l’hospitalisa- ment. Quand la prise en charge est
jeunes. On sait aujourd’hui que plus tion. Ce qui suppose une prise en trop tardive et que la personne est
on consomme du cannabis précoce- charge précoce. Malheureusement, le totalement perdue, isolée et n’a
ment, plus le risque de souffrir de système de soins en France n’est pas plus aucune activité sociale ou sco-
schizophrénie est élevé. Et ce n’est suffisamment bien organisé pour les laire, l’hospitalisation est néces-
pas forcément une question de dose, premiers épisodes de psychose et saire et elle est souvent trauma-
car tout le monde n’a pas la même pour l’entrée dans les soins. Et seuls tique pour le sujet. Nous voulons
vulnérabilité au cannabis. Des études certains centres de prise en charge, éviter à tout prix ces cas-là, d’où
ont montré que la consommation de comme le nôtre à Lyon, se sont déve- l’importance de la prise en charge
cette substance augmente beaucoup loppés sur le territoire. Ainsi, dès son la plus précoce possible.
plus le risque de troubles psycho- arrivée, le patient est mis en relation
tiques si elle a lieu avant l’âge de 13 avec un soignant, que l’on nomme Dans l’idéal d’une prise
à 15 ans (selon les études), qu’après. « coordinateur de parcours » ou case en charge en ambulatoire
Pourquoi ? À cet âge, le cerveau est manager : ce dernier est régulière- avec un coordinateur
encore en plein développement, des ment auprès de lui, identifie ses diffi- de parcours, quels sont
connexions apparaissent et surtout cultés et ses besoins. De sorte que les autres traitements
disparaissent selon les apprentis- dans un certain nombre de cas, on ou thérapies que
sages, et ce processus d’« élagage » est évite l’hospitalisation. Dans les pays vous développez ?
perturbé par le THC, la substance où les prises en charge sont très struc- Outre les médicaments et la psy-
psychoactive la plus puissante du turées et bien organisées, comme au choéducation, dont nous avons par-
cannabis, qui intervient notamment Canada, au Danemark, en Australie lé, nous développons avec le patient
dans les transmissions dopaminer- et en Angleterre, la majorité des pa- atteint de schizophrénie une forme
giques (également mises en cause tients ne sont jamais hospitalisés. de réhabilitation psychosociale pré-
dans les symptômes schizophré- coce. L’idée : permettre au sujet de ne
© vhqdfvcxwdfbvxcx

niques). Le cannabis perturberait Et c’est aussi le but pas se déconnecter de son monde,
donc la maturation cérébrale et la en France aujourd’hui ? de son parcours scolaire ou profes-
plasticité synaptique, qui sont très Tout à fait, on cherche à dévelop- sionnel et de son milieu social, ou de
importantes au moment de l’adoles- per de plus en plus le case manage- se reconnecter avec ses réseaux s’il

N° 130 - Mars 2021
51

leurs développer davantage cette personne n’a pas envie d’intégrer tel
dernière méthode, mais, en France, ou tel individu à sa thérapie, mais
nous ne sommes qu’au début de la dans la mesure où les membres de
Plus on fume mise en place des pratiques de re- la famille ou les amis souhaitent

du cannabis médiation cognitive.


En quoi la méthode consiste-t-elle ?
s’impliquer et que le patient est par-
tie prenante, le rétablissement sera
précocément, avant Si le sujet présente des troubles de
la perception des états mentaux
bien meilleur !

l’âge de 15 ans, plus d’autrui, on lui propose par


exemple de regarder une scène
Revenons plus en détail
sur les thérapies
le risque de souffrir d’interaction entre deux individus cognitivocomportementales.
et on l’aide à comprendre ce que En quoi sont-elles utiles ?
de schizophrénie l’un exprime à l’autre, notamment Elles permettent de traiter un

est élevé. Pourquoi ? si le patient interprète mal leur


échange. On lui permet de trouver
trouble psychologique précis. Par
exemple, les patients présentent
Car le cannabis d’autres possibilités ou interpréta-
tions. Dans d’autres cas, on pré-
souvent un manque de confiance en
eux. Nous développons donc des
perturbe la maturation sente au jeune des exercices où il
doit déplacer des objets en respec-
thérapies de renforcement de l’es-
time de soi, de façon individuelle ou
cérébrale, si importante tant des consignes, pour aboutir à en groupe, pour être à même de
s’affirmer par rapport aux autres,
une certaine figure. Si le sujet met
à l’adolescence. beaucoup de temps et a des diffi- émettre un avis et le soutenir, expri-
cultés, on l’aide à trouver des stra- mer un désaccord, sans se mettre en
tégies pour s’organiser et résoudre difficulté dans tous les domaines de
le problème. Et l’on progresse avec leur vie, sociale, professionnelle, et
des exercices de difficultés crois- même amoureuse. Ces thérapies
santes : l’objectif n’est jamais de s’intègrent parfaitement aux exer-
mettre en échec le patient, mais cices de remédiation cognitive ou de
est déjà déconnecté. Par exemple, bien de lui permettre de résoudre réhabilitation sociale.
nous utilisons tous les outils exis- progressivement des tâches de plus Mais pour que la prise en charge
tants pour la réinsertion à l’emploi et en plus complexes. soit efficace, un point est très im-
aux études. Un point est très important : nous portant : il est nécessaire de réali-
Par ailleurs, dans de nombreux cas, travaillons avec le patient en pen- ser, avec le patient, un très bon
les patients présentent également sant au transfert au quotidien. Par bilan initial de sa pathologie et de
des difficultés cognitives : troubles exemple, savoir s’organiser et faire ses troubles (via une évaluation
de l’attention, de la concentration, une liste, c’est bien, mais unique- médicale et neuropsychologique),
de la lecture des émotions d’autrui, ment si cela lui sert à quelque puis de dresser un plan précis de
de ses intentions… Heureusement, chose dans sa vie réelle : réussir à ses besoins et donc de ses soins.
toutes les stratégies de remédiation nouveau à faire ses courses ou arri- Car n’oublions pas que, souvent,
cognitive permettent de pallier ces ver à se repérer dans l’espace pour les personnes atteintes de schizo-
difficultés, et l’idée est de les rendre aller à un rendez-vous, ou retrou- phrénie n’ont qu’une seule idée en
accessibles au patient le plus tôt ver ses proches. tête : retrouver une vie normale,
possible. En même temps que les reparler à leurs proches, reprendre
médicaments et les accompagne- Justement, quel est le rôle leurs cours ou leur travail – peu
ments pour le retour à l’emploi ou de l’entourage dans la prise importe leurs symptômes. Nous
aux études. en charge du patient ? centrons donc le traitement sur ce
Tous les traitements et thérapies que le patient souhaite, selon ses
Comment fonctionne reposent sur une collaboration, difficultés personnelles, afin qu’il
la remédiation cognitive ? entre le patient et le thérapeute ou se « réinsère » dans la société, re-
Cette approche se déroule avec un le coordinateur de parcours, mais trouve sa place. Alors commence
thérapeute sur plusieurs séances aussi avec les proches s’ils le sou- une discussion entre le thérapeute
par semaine et sur plusieurs mois, haitent. D’ailleurs, le thérapeute se et le sujet, car, par exemple, pour
soit dans les centres spécialisés doit d’appréhender l’environnement arriver à tel objectif de vie, il faut
comme le nôtre à Lyon, soit avec social et familial de son patient afin d’abord traiter tel trouble… Ce qui
des intervenants qui se déplacent à de développer les meilleures straté- aide également le patient à accep-
domicile. Nous souhaitons d’ail- gies de soin à domicile. Parfois, une ter traitements et thérapies.

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52 DOSSIER MIEUX VIVRE LA SCHIZOPHRÉNIE
ON PEUT RETROUVER UNE VIE NORMALE APRÈS UNE SCHIZOPHRÉNIE

Quels sont les autres nous travaillons déjà avec une asso- troubles anxiodépressifs). À Lyon,
traitements à l’étude ? ciation spécialisée dans ce domaine, nous proposons déjà des séances de
De plus en plus, on se concentre sur nommée Espairs. Et nous espérons méditation de pleine conscience à
l’hygiène de vie des patients et sur en recruter prochainement dans nos patients.
tous les facteurs environnementaux notre équipe.
protecteurs. Même si on reste un Observe-t-on les effets
peu à la traîne dans ce domaine en La méditation ou l’hypnose des traitements et thérapies
France. Par exemple, une alimenta- font-elles aussi partie dans le cerveau des sujets ?
tion équilibrée et bien organisée des thérapies ? Plusieurs études ont révélé qu’il y a
dans le temps serait bénéfique, selon L’hypnose, à ma connaissance, n’a effectivement des améliorations dans
de premières études à grande pas été testée dans le cas de psy- certaines régions cérébrales quand
échelle, pour diminuer l’intensité de choses. En revanche, la méditation les patients se rétablissent. On l’a
certains symptômes. On teste aussi dite « de pleine conscience » est en montré, avec différentes mé-
actuellement l’effet de certaines vi- cours d’évaluation pour la schizo- thodes, pour divers traitements : les
tamines, comme la vitamine D. phrénie par plusieurs équipes, dont antipsychotiques, les thérapies co-
En outre, on en parle peu, mais la une à Nancy ; pour l’instant, on a gnitivocomportementales et la remé-
consommation de tabac est associée montré qu’elle est applicable chez diation cognitive.
aux rechutes psychotiques. Or les les patients et inoffensive – certains
études révèlent que 70 à 80 % des spécialistes pensaient que ce genre On peut donc dire que
personnes schizophrènes fu- de pratique aurait pu favoriser les l’on guérit de la schizophrénie
ment (contre 30 % des Français en délires ou les hallucinations… Et, a aujourd’hui, quand on est
moyenne). Il s’agit donc aussi de priori, la méditation de pleine bien pris en charge ?
leur faire prendre conscience des conscience serait assez bénéfique en Dans le cas des maladies mentales,
méfaits du tabac… Et de ceux de tout début de maladie, aux premiers en particulier de la schizophrénie,
la sédentarité. En effet, les patients stades ou chez les sujets à risque de on parle plutôt de rétablissement,
souffrent souvent de troubles de la développer une schizophrénie et et non de guérison. Avec l’idée que
motivation, avec les symptômes présentant des premiers symptômes persistent parfois quelques difficul-
négatifs, et certains traitements fa- dits « prodromiques » (comme des tés, mais qu’elles n’empêchent pas
vorisent la prise de poids : on pro-
meut donc l’activité physique et,
dans notre équipe, nous proposons
donc des séances de sport adaptées
aux aptitudes et envies des patients.
Pourquoi ? Parce que l’activité phy- ARNHILD, ATTEINTE
sique améliore l’humeur et diminue
l’anxiété, ce qui a un impact direct
DE SCHIZOPHRÉNIE
sur les symptômes schizophré- PUIS RÉTABLIE
niques, comme l’ont montré cer-
taines études.
Autre thérapie possible : la pair-
aidance. Un ancien patient psychia-
trique, qui s’est rétabli, est formé, via
U n jour, en allant travailler, je m’arrêtai une demi-heure parce que je n’osais pas
traverser la rue. Je n’arrivais pas à évaluer la distance entre les voitures et moi,
et le trottoir me paraissait un précipice sans fond où je me tuerais si je tombais.
un diplôme universitaire en santé La peur et le trouble s’intensifièrent, et je finis par ne plus entrevoir qu’une solution : me lancer.
mentale (mon collègue Nicolas Si j’étais tuée, c’en serait fini, au moins. Je ne fus pas tuée. Je traversai la rue, me rendis à mon
Franck en a créé un à Lyon), sur la travail et expliquai que le bus avait eu du retard. C’était la première fois que je n’arrivais pas
façon d’aider et d’accompagner des à l’heure, et il n’y eut pas de drame, mais je me sentis pitoyable parce que j’avais menti.
patients. Ce serait très efficace en D’un autre côté, qu’aurais-je dû dire ? Que j’avais eu peur de me tuer si j’étais tombée du trottoir ?
début de prise en charge, car le nou- C’était impossible. Ça aurait eu l’air dément. En même temps que le monde sombrait dans le chaos,
veau malade dispose ainsi d’un in- il y avait toujours une partie de moi qui enregistrait ce qui se passait, et qui comprenait que
terlocuteur qui a déjà vécu ce qu’il ce n’était pas vrai. Je savais que les trottoirs font quinze ou vingt centimètres de haut, pas quinze
traverse et peut donc le guider et ou vingt mètres, et qu’on ne meurt pas quand on en descend ; mais ce n’était pas la perception
l’aider dans ses choix, ou même lui que j’en avais, et même si une partie de moi voyait une chose, une autre en voyait une très
faire comprendre ses symptômes. différente, et c’était sans cesse plus compliqué de comprendre et de faire le tri.
Notre service de soins à Lyon est Arnhild Lauveng, extrait de Demain j’étais folle,
assez récent et nous ne disposons un voyage en schizophrénie, Autrement, 2019.
pas encore de pair-aidants, mais

N° 130 - Mars 2021
53

de vivre. Et, à l’inverse, on peut nateur de parcours ou à un soi- Sur le web


être dit guéri d’une maladie sans gnant. Ce qui permet d’arrêter le
pour autant être rétabli… Pour la processus ou d’en limiter l’intensité. Le programme
dépression par exemple, plusieurs Premiers épisodes
études ont montré que si l’on de- La France doit donc améliorer psychotiques, PEP’S,
mande aux médecins si leurs pa- sa prise en charge en santé à Lyon : https ://
tients sont guéris, ils utilisent une mentale, notamment pour centre-ressource-re-
échelle psychométrique et an- les troubles psychotiques ! habilitation.org/zoom-
noncent leurs sujets sortis d’af- Plusieurs améliorations sont envi- sur-le-programme-pep-
s-a-lyon
faire… Mais si on pose la même sageables dans les années à venir.
question aux (anciens) patients, ils D’abord les médicaments : plu-
disent souvent qu’ils n’en ont pas sieurs molécules, qui agiraient de
fini avec leur dépression. façon encore plus spécifique que
Se rétablir, ce n’est pas seulement ne les antipsychotiques actuels, sont
plus avoir de symptômes, c’est re- en cours de développement et on
trouver une vie normale et se recons- espère en voir arriver sur le mar-
truire, recréer des liens sociaux satis- ché dans les années à venir.
faisants, et avoir un projet de vie. Car Du point de vue de l’innovation et
la pathologie schizophrénique vient de la recherche en psychiatrie, sur
très souvent perturber la trajectoire le plan technique, les équipes fran-
de vie (arrêt des échanges avec au- çaises sont en train de rattraper
trui, des études ou du travail…). Le leur retard par rapport à d’autres
rétablissement est presque un proces- pays, et l’on dispose aujourd’hui de
sus de reconstruction identitaire. services de recherche en psychia-
Depuis que l’on prend en charge les trie très performants, en particu-
patients bien plus tôt, les chiffres de lier pour les tests génétiques et la
rétablissement se sont considérable- prédiction des maladies.
ment améliorés, en particulier dans Mais il reste à s’assurer que toute
certains centres où l’intervention personne présentant des symptômes
précoce est en place depuis plusieurs psychotiques ait accès, rapidement,
années, avec plus de 50 % des sujets à des soins de qualité ! C’est là que
qui retrouvent une vie tout à fait le bât blesse dans notre pays. Des Bibliographie
satisfaisante au bout de un à cinq institutions comme la nôtre où les
ans. Mais il faut aussi être réaliste : soins sont bien organisés et structu- L. Lecardeur, Troubles
on a encore beaucoup de travail et rés, avec un coordinateur de par- psychotiques : Protocoles
de chemin à faire dans notre organi- cours pour chaque patient, sont en- d’intervention précoce,
sation des soins en France. Notam- core très rares… Et quand il s’en Elsevier Masson, 2019.
ment parce que c’est coûteux… Tou- crée sur le territoire, elles sont à P. Conus et al.,
tefois, à terme, les pouvoirs publics l’initiative, la plupart du temps, Mieux diffuser le savoir
y gagneraient, car cela revient bien d’une seule personne, en général un et l’expérience relative
moins cher de suivre les patients en spécialiste dans un hôpital public à l’intervention précoce
dehors des structures médicales et qui décide de lancer un service effi- dans les troubles
sur de courtes périodes. cace de prise en charge des patients psychiatriques :
psychotiques. Aucune recommanda- création d’une branche
Les rechutes existent-elles ? tion nationale n’existe… Alors que, francophone de
l’IEPA, L’information
La rechute est toujours possible, ef- par exemple, en Angleterre (et dans
psychiatrique, vol. 95,
fectivement, et il faut rester vigilant : beaucoup d’autres pays mainte- pp. 155-158, 2019.
nous travaillons sur ce plan égale- nant), où que vous soyez, si vous
A. Riecher-Rössler
ment avec les patients, en leur ap- avez un premier épisode psycho-
et P. D. McGorry,
prenant à identifier les symptômes tique, vous avez tout de suite accès Early detection
de rechute, que l’on nomme parfois à ce genre de prise en charge. Espé- and intervention
« signal-symptôme » : « Je dors un rons que ce soit aussi le cas en in psychosis : State
peu moins bien depuis quelques France dans quelques années… £ of the art and future
nuits, j’ai tendance à réinterpréter perspectives, Karger,
tout ce qu’on me dit… » Alors le sujet Propos recueillis vol. 181, pp. 15-28, 2016.
sait qu’il peut en parler à son coordi- par Bénédicte Salthun-Lassalle

N° 130 - Mars 2021
54 ÉCLAIRAGES
À LA UNE p. 54 Rester serein dans un monde incertain p. 60 L’incertitude invite à la sagesse p. 64 Contre le stress… regardez l’horizon !

Rester serein
dans un monde
incertain
Par Yves-Alexandre Thalmann, professeur de psychologie au collège
Saint-Michel et collaborateur scientifique à l’université de Fribourg, en Suisse.

© Henrik Sorensen/Shutterstock.com

N° 130 - Mars 2021


55

p. 68 Peut-on rendre la justice sur Zoom ? p. 74 Vaccins : comment surmonter l’hésitation ? p. 78 Permis de (mal) se conduire

La planète s’effondre, l’économie ralentit, le Covid


n’en finit plus… Et moi, dans tout ça ? Dois-je me faire
vacciner, vais-je perdre mon emploi ? Heureusement,
il existe des moyens de rester calme devant l’inconnu.

P andémie affectant la santé de


nombreuses personnes, crise économique ren-
dant le marché du travail instable, insécurité
liée aux menaces terroristes plus fréquentes…
L’incertitude s’est invitée en hôte incontour-
nable de ce début de XXIe siècle. Sans doute
EN BREF
£ Quand l’avenir devient
imprévisible, nous
pensons d’une part
que des malheurs vont
arriver, mais en outre
ouvrage Système 1, Système 2 : les 2 vitesses de la
pensée, il met en évidence notre tendance géné-
rale à surestimer l’impact des événements tra-
giques sur notre vie. Non pas la probabilité qu’ils
nous frappent, mais les dégâts qu’ils seraient sus-
ceptibles d’occasionner. Or, dans les faits, nous
que ces malheurs auront
avions-nous négligé sa présence sous le doux ron- un effet destructeur sur avons toutes les chances de nous y adapter bien
ron d’une société de co mation promettant notre bien-être. mieux que nous l’anticipons.
d’exaucer rapidement nos moindres désirs. Et
logiquement, nous nous angoissons devant cet £ Or, dans la réalité, UN PIÈGE GRAND FORMAT :
imprévu et cette nouvelle dose d’inconnu. les conséquences L’ILLUSION FOCALE
des infortunes sur
Comment réagissons-nous devant l’incerti- notre humeur sont Pour nous faire une idée de l’écart entre nos
tude ? Pourquoi sommes-nous parfois si désem- bien moindres attentes et la réalité, laissons-nous guider à tra-
parés, et existe-t-il des moyens de mieux gérer qu’on ne le croit. vers des scénarios angoissants par ceux qui les
cette situation ? Comme nous allons le voir, l’in- ont vraiment traversés. On entend parfois, dans
£ Prendre conscience
certitude est surtout déstabilisante quand nous de cet effet de loupe la bouche de nos proches ou même de la nôtre,
supposons que l’immaîtrisé et l’inconnu sont permet de relativiser : des phrases comme : « Si mon enfant venait à
chargés de malheurs potentiels. Nous avons sou- en outre, des méthodes mourir, je ne le supporterais pas ! », « Si mon
vent tendance à redouter l’inconnu parce que d’entraînement cognitif époux me quittait, je serais dévastée et ne pour-
nous ne savons pas ce qu’il nous réserve, et parce permettent de faire rais plus jamais m’en relever », « Si je perdais
la différence entre
que devant cette zone aveugle nous avons ten- nos craintes et la réalité l’usage de mes jambes dans un accident, je préfé-
dance à supposer que ce sont des catastrophes qui des choses. rerais mourir », etc. Or ces soucis au sujet d’un
vont arriver. futur hypothétique répondent à ce que les cher-
Ce biais, qui nous porte à surestimer l’impact cheurs nomment l’« illusion focale » : nous don-
des événements tragiques dans notre vie, a été nons trop d’importance à ce que nous craignons
largement étudié par un psychologue cogniti- et négligeons les autres facteurs qui auraient un
viste, Daniel Kahneman, de l’université de réel impact sur notre bien-être dans l’éventualité
Princeton, dont les travaux ont été récompensés où cela se produirait.
par le prix Nobel d’économie en 2002, en asso- Ainsi, en 2003, une étude longitudinale a
ciation avec son collègue Amos Tversky des uni- suivi sur plusieurs années des personnes mariées
versités de Jérusalem et Stanford. Dans son confrontées au décès de leur conjoint. L’intérêt de

N° 130 - Mars 2021


56 ÉCLAIRAGES Psychologie
RESTER SEREIN DANS UN MONDE INCERTAIN

ce genre d’études est de pouvoir comparer le bon- condition acceptée. Ce qui fait affirmer à Daniel
heur et la satisfaction des mêmes personnes Kahneman : « Des observations détaillées
avant, pendant et après l’épreuve. Cette méthode montrent que les paraplégiques sont plutôt de
évite ainsi un biais méthodologique qui se pro- bonne humeur plus de la moitié du temps dès le
duit lorsqu’on compare des individus différents à début du deuxième mois après leur accident –
des phases distinctes du cycle de séparation. Il en même si leur humeur est évidemment plus
ressort très clairement que le veuvage est une sombre quand ils pensent à leur situation. » Il fait
épreuve douloureuse et que le bien-être chute au écho en cela à une étude restée célèbre en psy-
cœur de la tourmente. Mais il apparaît aussi que chologie, menée par le psychologue social amé-
l’évaluation du bien-être remonte progressive- ricain Philip Brickman (1943-1982) : Brickman
ment au cours des années qui suivent : cinq ans comparait les niveaux de bien-être de personnes
plus tard, la satisfaction de vie a presque retrouvé paraplégiques et celui de gagnants au loto : les
son niveau initial et on peut supposer que le bon- premières ressentent presque autant de plaisir
heur éprouvé dans le quotidien n’affiche plus dans leur vie quotidienne que les membres du
aucune différence. La personne entame alors une groupe contrôle, et plus que les gagnants à la
nouvelle vie. loterie ! Certes, elles mènent une existence plus
compliquée par certains aspects pratiques, mais
UNE LOUPE À GROSSIR LES MALHEURS cette vie est par ailleurs aussi satisfaisante que
La perte d’un conjoint est une chose. Aussi pour tout un chacun. Voire davantage quand se
douloureuse soit-elle, elle peut au moins débou- produit un phénomène de croissance post-trau-
cher sur de nouvelles rencontres, susceptibles de matique (voir notre dossier dans Cerveau &
vous aider à sortir de la solitude et à refaire votre Psycho n° 126).
vie. Mais qu’en est-il des tragédies irréversibles ? Quand nous ne savons pas ce que l’avenir
Que penser d’un accident qui se solde par un han- nous réserve, et que nous voyons d’autres per-
dicap permanent ? Lorsqu’on demande à des indi- sonnes touchées par un virus, un attentat, une
vidus valides n’ayant pas de contact avec des perte d’emploi, l’incertitude sur ce qui nous

© Emerald_media/Shutterstock.com
personnes paraplégiques d’évaluer la proportion attend nous amène ainsi souvent à imaginer le
de sentiments maussades éprouvés par ces der- pire. De là vient notre angoisse. Ce faisant,
nières dans leur quotidien, ils donnent des influencés par l’illusion focale, nous concentrons
réponses avoisinant les 70 % : pour eux, une per- notre attention sur certains paramètres au détri-
sonne paraplégique a principalement des émo- ment d’autres plus réjouissants. D’où la phrase
tions négatives. Ils ont tendance à penser que le antidote de Daniel Kahneman : « Rien dans la vie
handicap mine leur quotidien, et évidemment ils n’est aussi important que ce à quoi vous pensez,
considèrent qu’il assombrirait en profondeur leur au moment où vous le pensez. » Elle aide à nous
propre existence s’ils devaient en être frappés.
Ce qui est intéressant, c’est d’analyser les
raisons qui contribuent à ce biais de perception.
Les analyses révèlent que les personnes interro-
gées imaginent uniquement les difficultés ren-
contrées au quotidien par les personnes paraplé-
giques, et négligent par ailleurs les aspects plus
doux de l’existence qui sont aussi présents : pas-
ser du temps en famille, aller au cinéma, voir
des amis, manger au restaurant…. Les activités
agréables sont tout autant de la partie chez les
personnes paraplégiques. Mais notre cerveau
accorde plus d’importance à ce que l’on perd (en
l’occurrence, l’usage des jambes !) que tout le
reste – un phénomène nommé « aversion aux
pertes » qui a été un des piliers du prix Nobel de
Kahneman et Tversky.
Alors que, dans la réalité, quand on les inter-
roge à ce sujet, les personnes concernées par le
handicap disent ne pas vivre foncièrement plus
de sentiments mitigés et d’humeur maussade que
les individus valides, une fois leur nouvelle

N° 130 - Mars 2021


57

rappeler que dans notre théâtre intérieur, notre qui envahissent la conscience malgré nos tenta-
projecteur attentionnel donne une importance tives de ne pas leur accorder d’attention. Nous ne
démesurée à ce qu’il éclaire, au détriment de ce connaissons que trop bien l’effet rebond, qui nous
qu’il laisse dans l’ombre. Et qu’il est en notre pou- fait penser davantage à ce que nous nous effor-
voir de rétablir l’équilibre en modifiant notre çons de chasser de notre esprit, tel l’ours blanc
manière de penser. N’oublions pas que de formi- auquel le professeur Daniel Wegner demandait
dables mécanismes d’adaptation sont à l’œuvre aux participants de ses expériences de ne surtout
dans notre cerveau pour tisser notre résilience, pas penser. Nous sommes malheureusement
nous aider à traverser les épreuves et nous en familiers de ces parties de ping-pong mental sans
relever. Quoi que l’on vive, cela n’affectera sans fin, dans lesquelles chaque argument fait naître
doute pas aussi fortement notre bonheur que un contre-argument pour le balayer aussitôt :
nous le redoutons. « Non, ce ne serait pas la fin du monde si je per-
dais mon emploi… – Regarde donc les chiffres du
ÉVITER L’EFFET REBOND chômage ! – Oui, mais je suis qualifié et peux
L’incertitude agit comme une lentille grossis- témoigner d’une solide expérience profession-
sante dirigée sur nos contenus mentaux anxio- nelle – Mais tu n’es plus si jeune… »
gènes et affectant négativement notre humeur.
Le professeur Mihaly Csikszentmihalyi, consi- LA THÉRAPIE D’ACCEPTATION
déré comme l’un des pères de la psychologie posi- ET D’ENGAGEMENT
tive, le formule ainsi : « L’humeur des dépressifs Assurément, penser à ne pas penser à quelque
chroniques ou des anorexiques est impossible à chose n’est pas une stratégie gagnante, pas plus
distinguer de celle des individus en bonne santé que de contre-argumenter avec soi-même. Une
tant qu’ils sont en compagnie et occupés à faire piste plus prometteuse, et que chacun peut
quelque chose qui demande de la concentration. employer pour dompter l’incertitude même
Mais dès qu’ils se retrouvent seuls et sans rien à lorsqu’elle n’atteint pas des niveaux « patholo-
faire, leur esprit est à nouveau envahi par des giques », provient des travaux réalisés dans le
pensées déprimantes, et l’entropie s’installe dans cadre de la troisième vague des thérapies cogni-
leur conscience. » Le piratage de nos réseaux tives et comportementales, dont l’idée phare est
attentionnels par nos soucis serait donc le princi- de dépotentialiser les idées anxiogènes plutôt que
pal responsable de notre difficulté à affronter de lutter stérilement contre elles. Ces travaux,
sereinement l’incertitude. validés par des études empiriques rigoureuses,
Si le mal est connu, quel pourrait en être le sont notamment à l’origine du courant nommé
remède ? Car chacun d’entre nous a déjà fait la « ACT », acronyme anglais pour Thérapie d’accep-
douloureuse expérience de pensées importunes tation et d’engagement (Acceptance et
Commitment Therapy). La thérapie d’acceptation
et d’engagement offre de nombreux outils pour
apprivoiser les pensées anxiogènes bien au-delà
des psychothérapies. Je recommande vivement à
ce propos la lecture d’un petit ouvrage, une ver-
sion illustrée et résumée du texte plus conséquent
du docteur Russ Harris : Le Piège du bonheur.
On y apprend que ce ne sont pas les pensées
anxiogènes en elles-mêmes qui posent problème,

Si vous pensez que vous mais le crédit que nous leur accordons.
Dépotentialiser une pensée, c’est la laisser exister
allez perdre l’usage de vos dans notre conscience, mais sans lui donner de
l’importance. Autrement dit, c’est l’observer pour
jambes, vous serez anéanti. ce qu’elle est, à savoir une production autonome
de notre mental, et la laisser s’en aller comme elle
Et pourtant, les personnes à est apparue. Cette manière de procéder est direc-

qui cela arrive ont en général tement inspirée de la méditation de pleine


conscience : laisser passer les pensées comme des
le même niveau de bien-être nuages dans le ciel de notre esprit sans nous y
accrocher. Par exemple, nous pouvons décider
que la plupart des gens... d’être « reconnaissants » à notre esprit pour les
pensées qu’il produit, même les plus anxiogènes,

N° 130 - Mars 2021
58 ÉCLAIRAGES Psychologie
RESTER SEREIN DANS UN MONDE INCERTAIN

en attendant qu’il en génère de nouvelles, nous


rappelant qu’une pensée n’est après tout qu’une
pensée, une succession de sons silencieux dans
notre conscience, et rien de plus. De même qu’une
image n’est jamais la réalité, une pensée n’est pas
non plus la réalité, seulement une représentation
mentale de cette réalité, qui plus est, souvent
biaisée. La thérapie d’acceptation et d’engage- Faites l’expérience de mettre
ment parle de défusion mentale : prendre de la
distance d’avec nos pensées plutôt que de tenter
à distance vos pensées anxiogènes
de les modifier… en les exprimant d’une voix
JOYEUX ANNIVERSAIRE ! rigolote. Dites : « Je vais perdre
JE VAIS PERDRE MON EMPLOI !
L’ACT a élaboré des techniques plus pointues mon emploi » avec la voix
encore pour dépotentialiser les pensées impor-
tunes. L’une d’entre elles consiste à exprimer men-
de Louis de Funès…
talement la pensée anxiogène avec une voix rigo-
lote. Essayez de vous répéter « C’est terrible, je association à but caritatif, etc. L’action est tou-
vais tomber malade et perdre mon emploi » avec jours un antidote à la déprime, d’une part en
la voix excitée de Louis de Funès incarnant le gen- mobilisant l’attention et en la détournant de nos Bibliographie
darme de Saint-Tropez et vous verrez comme cela tracas, mais surtout en apportant une contribu-
paraît tout de suite moins dramatique. Une autre tion concrète au monde qui nous entoure. D. Kahneman, Système 1,
manière de procéder est d’essayer de chanter la Nous ne sommes pas démunis face à l’incerti- Système 2 : les 2 vitesses
pensée problématique sur un air connu comme tude et à l’anxiété qu’elle entraîne dans son sil- de la pensée,
celui de « Joyeux Anniversaire ». Ou encore, lage. La psychologie regorge d’outils pour y faire Flammarion, 2012.
pour les pensées qui apparaissent sous forme face constructivement. Ainsi, la prise de R. Harris, Le Piège
d’images, se les représenter sur un écran de conscience des biais cognitifs amplifiant notre du bonheur, version
cinéma dans lequel nous sommes spectateurs. détresse peut aider à relativiser les épreuves que illustrée, Éditions
Au-delà de leur apparente simplicité (leur maî- nous traversons : l’un d’entre eux est la tendance de l’Homme, 2014.
trise nécessite évidemment de l’entraînement), mentionnée plus haut à surestimer tout ce que M. Csikszentmihalyi,
ces outils visent à créer une distance entre le l’avenir peut réserver de néfaste, par rapport aux Mieux vivre en
penseur et la pensée, la prise de conscience que événements heureux ; il y a aussi la tendance – en maîtrisant votre énergie
la pensée n’est qu’un processus mental auquel situation d’incertitude – à se repaître d’informa- psychique, Pocket, 2006.
nous n’avons pas à nous identifier. tions anxiogènes qui viennent en quelque sorte J.-L. Monestès
La dépotentialisation des pensées renvoie au donner corps à cette angoisse. Surtout, le et M. Villatte, La
terme acceptation, dans la thérapie ACT. Que tumulte de nos pensées anxiogènes peut être Thérapie d’acceptation
nous propose le deuxième axe, l’engagement ? calmé et apaisé afin de nous permettre d’agir, et d’engagement, ACT,
Que les changements dans le monde ne sur- même si nos actes nous paraissent insignifiants, Elsevier Masson, 2011.
viennent pas du simple fait des pensées, mais des dans le sens de ce qui importe à nos yeux. Nos P. Brickman et al.,
actes qu’elles rendent possibles. Et que nous valeurs essentielles sont alors comme le phare Lottery winners and
avons toujours la possibilité d’agir, même dans rassurant qui guide les navigateurs désorientés accident victims :
les situations de grande incertitude. En l’occur- dans la brume. Is happiness Relative ?,
rence, nous pouvons identifier quelles sont nos Agir avec certitude dans l’incertitude. Cette Journal of Personality
valeurs et poser des gestes, même minimes, pour phrase, énoncée par Conrad Lecomte, qui était and Social Psychology,
vol. 36, pp. 917-927, 1978.
aller dans leur direction. Il s’agit de se demander mon professeur de psychologie clinique à l’uni-
quel est le plus petit pas que nous pouvons réali- versité de Montréal il y a une vingtaine d’années, R. E. Lucas et al.,
ser, aujourd’hui, pour aller dans le sens de ce qui me revient régulièrement à l’esprit. L’incertitude, Reexamining
est important pour nous. Si, par exemple, nous à bien y réfléchir, est le propre de notre condition adaptation and
the set point model
souffrons de la distanciation sociale imposée par humaine. À cette prise de conscience déstabili-
of happiness : Reactions
les mesures sanitaires pour lutter contre la pan- sante, plutôt que nous laisser entraîner dans des to changes in
démie de coronavirus, à nous de mettre sur pied tourbillons d’angoisse, nous pouvons opposer une marital status, Journal
de petites actions pour réaffirmer nos liens avec action engagée dictée par nos valeurs. L’action of Personality and Social
les autres : prendre de leurs nouvelles par télé- comme antidote à la crise, voilà sans doute ce que Psychology, vol. 84,
phone, se rencontrer en petit comité en respec- nous pouvons opposer aux pièges de notre cer- pp. 527-539, 2003.
tant les consignes de sécurité, œuvrer dans une veau devant les défis qui nous attendent. £

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60 ÉCLAIRAGES Psychologie

L’incertitude
invite à
la sagesse
Par Christophe André, psychiatre et psychothérapeute.

L’incertitude liée aux crises actuelles nous semble


insupportable parce que notre société nous
a habitués à tout contrôler. Or il nous faut
de nouveau accepter une part d’immaîtrisable
dans nos vies.

N° 130 - Mars 2021


N° 130 - Mars 2021
61

© Peter Cade/GettyImages
62 ÉCLAIRAGES Psychologie

«
L
L’INCERTITUDE INVITE À LA SAGESSE

procédé à une forme de mouvement naturel : EN BREF


diminuer autant que possible les incertitudes à
portée de contrôle et d’effort, et tolérer les incer- £ Le cerveau humain
cherche à anticiper pour
titudes restantes. mieux survivre. Quand
Dans les sociétés traditionnelles, les individus les situations deviennent
faisaient des provisions, des économies, s’effor- imprévisibles, il bascule
çaient de ne pas rester seuls, mais se regroupaient dans l’angoisse.
’incertitude est, de en vastes groupes familiaux ou tribaux, pour £ Depuis un demi-siècle,
tous les tourments, le plus difficile à supporter affronter le caractère imprévisible des adversités nous avons réussi
et dans plusieurs circonstances de ma vie je me matérielles. Sur le plan collectif et culturel, les à presque tout contrôler
suis exposé à de grands malheurs, faute de encouragements à la prudence étaient la règle, à par une surenchère
de moyens techniques.
pouvoir attendre patiemment. » travers des récits sociaux, contes et proverbes La crise sanitaire
Alfred de Musset écrivait ces lignes en 1836, (« Prudence est mère de sûreté »), de même qu’un et environnementale
dans son roman La Confession d’un enfant du siècle. certain fatalisme, une forme d’acceptation de vient remettre ce rêve
Qu’aurait-il ressenti en cette année 2021 ? En cet l’adversité (« C’est le destin »). Mais une forte espé- en question.
an II de la pandémie de Covid, avec un virus rance en des lendemains ou des surlendemains £ Pour faire face à cette
mutant qui rend la maladie deux fois plus conta- meilleurs existait. La religion promettait récom- déstabilisation, nous
gieuse, des économies grippées, des pays confinées pense aux vertueux besogneux pour le présent : devons miser de nouveau
sur la confiance, non pas
et, malgré l’arrivée des vaccins, des terriens face à « Aide-toi, le ciel t’aidera. », et aux vertueux mal- seulement en soi, mais
un avenir plus incertain que jamais ? Certes, il y a heureux pour l’au-delà : « Heureux les affligés, car dans les liens qui nous
eu pire dans le passé : guerres, effondrements, et ils seront consolés. » unissent aux autres.
même pandémies bien plus graves, ont représenté
des épreuves nettement plus effrayantes. Mais
l’incertitude qu’engendre cette pandémie de Covid-
19 présente deux caractéristiques intéressantes :
elle touche des populations qui avaient pris goût L’ANXIÉTÉ, FILLE
au confort de la certitude, apportée par un progrès
offrant des solutions à tout ; et elle semble la face
DE L’INCERTAIN
émergée d’une catastrophe à venir bien plus
grande, voire ultime, puisqu’il est possible, voire
probable, qu’elle soit l’expression d’un dérèglement
écologique massif qui aurait facilité la transmission
L ’anxiété normale, présente chez chaque humain, est une émotion dérivée
de la peur : la peur signale la présence d’un danger, l’anxiété signale
l’approche ou la possibilité d’un danger. On peut la considérer comme un
du virus de l’animal à l’homme. signal d’alarme face à l’incertitude. Sa fonction est de nous aider à clarifier
celle-ci et à anticiper les dangers qu’elle peut dissimuler, pour trouver
UN SENTIMENT DÉPLAISANT comment s’en prémunir. Une fois ce travail d’anticipation et de préparation
Les êtres vivants semblent éprouver une aver- effectué, elle doit se calmer, et nous permettre d’imaginer aussi des issues
sion spontanée pour l’incertitude : pour survivre, heureuses, et de passer à autre chose.
ils ont besoin de pouvoir faire clairement et rapi- L’anxiété pathologique prend souvent la forme de ce qu’on appelle « anxiété
dement la différence entre le bon et le mauvais, les généralisée », qui est une amplification incontrôlable des tendances anxieuses
amis et les ennemis, le danger et la sécurité. D’où normales. Toute forme d’incertitude provoque une alarme cérébrale : un départ
l’existence, dans les cerveaux des mammifères, de en vacances, le retard d’un proche à un rendez-vous, un courrier des impôts,
structures telles que le cortex cingulaire qui jouent une promotion professionnelle… Cette anxiété maladive n’a pas tendance
le rôle de détecteurs rapides d’incohérences, par à se calmer mais à s’autoentretenir par des ruminations (focalisation constante
rapport à ce qui est connu et prévisible : les incer- sur les petites incertitudes liées à tous les problèmes du quotidien).
titudes sont donc perçues comme autant de dan- L’anxiété généralisée est conceptualisée par les thérapeutes cognitivistes
gers potentiels, et déclenchent des alertes de stress. comme une véritable « allergie à l’incertitude ». Les patients utilisent alors
Les humains aiment d’autant moins l’incerti- spontanément des stratégies pour diminuer la part d’incertitude de leurs vies
tude qu’ils sont les animaux anticipateurs par (par l’évitement des situations jugées risquées et la multiplication de précautions
excellence. Pour eux, les besoins de contrôle de et vérifications). Mais les thérapeutes cherchent, à l’inverse, à les entraîner
l’environnement, de prévisibilité, de sécurité, ne à mieux tolérer l’incertitude : par de petits exercices comportementaux (partir
s’appliquent pas seulement au présent mais aussi en week-end à l’aventure sans avoir réservé d’hôtel) ou de la méditation
au futur : « Aujourd’hui c’est OK, mais demain ? » Or de pleine conscience (garder longuement à son esprit les images des ennuis
la vie est faite de certitudes fragiles et transitoires : redoutés, jusqu’à ce qu’ils ne déclenchent plus d’anxiété excessive,
comment nos ancêtres ont-ils pu tenir jusqu’ici ? par un mécanisme dit « d’habituation », ou « de désensibilisation »,
Depuis toujours, face au caractère précaire de comme pour les allergies).
toute vie humaine, les individus et les sociétés ont

N° 130 - Mars 2021


63

Nos sociétés contemporaines ont évolué vers


des choix différents, assurant leur sécurité maté-
rielle d’une part, par des choix plus individualistes
et refermés sur la famille nucléaire (parents et
enfants) et non plus sur les clans élargis, et, d’autre
part, par un système collectif d’assurances et de
garanties, qu’il s’agisse de lois sociales (adversités
professionnelles), d’État-providence (catastrophes Repus par nos certitudes
naturelles) ou d’assurances privées (adversités de
santé ou destruction de biens matériels). Les espé-
matérielles, nous en étions
rances en des lendemains meilleurs, offertes par arrivés à oublier l’évidence :
la religion et les croyances, ont semblé de moins
en moins nécessaires, au fur et à mesure que les l’adversité fait partie de la vie,
incertitudes matérielles paraissaient reculer,
jusqu’à être supposées disparaître (fantasmes de
et accepter l’imprévisible fait
prospérité et d’immortalité).
Rendus ainsi myopes et somnolents, repus par
partie de la sagesse.
nos certitudes matérielles, nous en étions arrivés
à oublier l’évidence : l’adversité fait partie de la vie, La lutte contre l’individualisme passera par
et accepter l’imprévisible fait partie de la sagesse. une refondation de ce qu’on appelle « la
On connaît le proverbe juif : « Si tu veux faire rire confiance », et qui nous manque. Il ne s’agit plus
Dieu, parle-lui de tes projets. » Une maxime qui d’avoir seulement confiance en soi (ressources
semble, en 2021, plus vraie que jamais. personnelles), mais aussi confiance en les autres
(interdépendance et ressources relationnelles) et
ENFANTS GÂTÉS DE LA SÉCURITÉ en la société (ressources collectives). Ce trépied
Beaucoup des occidentaux étaient devenus nous offrira un meilleur équilibre que la seule
pour partie des enfants gâtés de la sécurité et des confiance individuelle.
certitudes, de sorte que, face aux turbulences du Bibliographie
Covid-19, ils sont la proie d’un rebond émotionnel : SE PRÉPARER À L’IMPRÉVISIBLE
grandes peurs, du virus et de l’avenir, et grandes La lutte contre le matérialisme nous amènera S. Bohler, Où est le sens ?
colères, notamment envers les dirigeants et les à ne plus confondre bonheur et confort. Et à Robert Laffont, 2020.
sachants, qu’ils jugent incapables de les protéger, accepter de diminuer un mode de vie certes
M. Buheji et al., Living
puis de leur délivrer leur dose de certitudes : ça confortable mais écologiquement destructeur, ce
uncertainty in the new
finit quand ? on retourne au restaurant quand ? on qui signifie très concrètement beaucoup de normal, International
a un médicament et un vaccin efficaces quand ? « moins » : moins de viande et de poissons dans Journal of Applied
L’adversité revient toujours, l’incertitude nos assiettes, moins d’achats, moins de voyages… Psychology, vol. 10,
revient toujours. Alors, que faire ? Attendre patiem- Moins consommer et mieux savourer : toutes les pp. 21-31, 2020.
ment comme le suggérait Musset ? Peut-être pas ! études nous montrent que c’est possible et que N. Franck, Covid-19
Mais profiter de la crise en cours, et à venir, pour cela n’altérera pas notre bonheur. et détresse psycho-
repenser nos manières de vivre. D’abord, en accep- Nous avons commencé notre réflexion par les logique. 2020, l’odyssée
tant la part d’incertitude et d’adversité inhérentes lignes d’un poète, concluons-la avec les vers d’un du confinement,
à toute vie humaine. Il ne s’agit pas de subir mais autre. Tous ces renoncements, qui semblent de Odile Jacob, 2020.
de s’affermir. L’adversité et l’incertitude sont la nor- plus en plus nécessaires, offrent peut-être un D. Godinic et al.,
malité ; il convient donc de l’accepter et de se pré- éclairage contemporain aux vers magnifiques et Effects of economic
parer. Sans renoncer à savourer la vie. énigmatiques que Guillaume Apollinaire rédi- uncertainty on mental
Contradictoire ? Les romains antiques avaient geait en 1911, à l’aube de la Grande Guerre qui health in the Covid-19
adopté ce précepte : Si vis pacem, para bellum (« Si allait fracasser la Belle Époque : « Incertitude ô pandemic context :
tu veux la paix, prépare la guerre »). Notre époque mes délices / Vous et moi nous nous en allons / Social identity
ferait bien de s’en inspirer et de l’adapter : si tu veux Comme s’en vont les écrevisses / À reculons à disturbance, job uncer-
tainty and psycho-
la sérénité, accepte l’adversité. reculons. » Nous quittons ainsi notre époque et
logical well-being
Mais il ne nous sera pas facile de passer de la ses mirages à reculons, et abandonnons nos model, International
déclaration d’intentions au changement de com- délices toxiques sous la pression d’un coronavirus Journal of Innovation
portements. Il nous faudra mettre à bas, par microscopique. Et si on se retournait pour voir un and Economic
exemple, deux de nos poisons contemporains (en peu mieux ce qui nous attend, et ce qui nous reste Development vol. 6,
plus de celui de l’addiction à la sécurité et aux à faire ? Allez, rendez-vous en 2022 pour voir si pp. 61-74, 2019.
certitudes) : l’individualisme et le matérialisme. la leçon aura été retenue… £

N° 130 - Mars 2021


64

Andrew Huberman,
spécialiste du système
visuel et professeur
associé de neurobiologie
à l’université Stanford.

© DRFP – Odile Jacob


Contre le stress…
regardez l’horizon !
En ces temps d’incertitude et d’angoisse sur
notre avenir, deux habitudes simples peuvent
nous aider à réguler notre stress : apprendre
à respirer profondément… et porter plus
souvent notre regard dans le lointain.

N° 130 - Mars 2021


ÉCLAIRAGES Psychologie 65

L
globes oculaires convergent légèrement vers
votre nez, ce qui modifie votre profondeur de
champ et règle la mise au point sur une petite
zone de votre champ visuel située devant vous.
C’est un peu l’équivalent du mode « portrait » sur
es recherches récentes ont mis en un smartphone : votre champ de vision se rétrécit
évidence des liens étroits entre stress, système et vous apercevez un élément précis de façon plus
visuel et respiration. En 2018, par exemple, nette, tandis que tout le reste devient flou. Il s’agit
Andrew Huberman et son équipe ont découvert d’un mécanisme primitif et ancien à travers
des circuits cérébraux qui réagissent lorsque nous lequel le stress contrôle le champ visuel.
détectons visuellement la présence d’une menace.
Ces voies neuronales suscitent instantanément Comment ce mode visuel
un sentiment de peur et une réaction d’immobi- affecte-t-il le corps ?
lisation appelée en anglais freezing. De leur côté, Cette vision focale active le système nerveux
en 2017, Mark Krasnow, de l’université de dit « sympathique ». De multiples neurones de la
Stanford, et ses collègues, ont quant à eux iden- moelle épinière s’allument en même temps et
tifié, parmi les neurones qui contrôlent la respi- libèrent un ensemble de neurotransmetteurs et
ration, un sous-ensemble de ces neurones qui de substances chimiques qui suscitent un état
viennent moduler l’activité de la région cérébrale d’agitation en donnant envie de bouger.
responsable de la panique et de l’état d’alerte de
l’organisme. Conséquence : la vision et la respira-
tion pourraient nous aider à mieux gérer le stress.
Les éclaircissements d’Andrew Huberman. La vision et la respiration sont
Qu’est-ce que le stress ? les moyens les plus rapides
Le stress est un état de l’organisme qui se
situe sur une échelle dite « d’éveil autonome ». À
et les plus évidents de contrôler
une extrémité de ce continuum se trouve le coma,
à l’autre la panique !… Le cœur s’emballe, les
notre niveau d’éveil autonome
pupilles se dilatent, la respiration s’accélère, au – et donc de stress
point d’entraîner une hyperventilation. Entre les
deux, nous sommes amenés à occuper des états
et des niveaux de stress variés : éveil alerte, Pourquoi ces liens
concentration, somnolence, etc. Un stress intense entre la vision et le cerveau ?
correspond à un niveau élevé d’éveil autonome : Ce dont la plupart des gens ne se rendent pas
c’est une réaction de l’organisme pour mobiliser compte, c’est que les yeux sont en fait des excrois-
les ressources de notre corps. sances du cerveau. Ils ne sont pas connectés au
Parfois, cette mobilisation est bien adaptée cerveau, ils en sont un élément à part entière.
aux exigences de la vie. Si vous devez courir Chez l’embryon, ils lui sont d’ailleurs intégrés. Ils
pour prendre votre train, mieux vaut disposer sont ensuite « expulsés » du crâne au cours du
de toutes vos ressources ! Mais quand le stress premier trimestre de gestation, puis se
surgit sans facteur déclenchant ni raison appa- reconnectent au reste de l’encéphale. Ils font par-
rente, ou s’il se développe à l’excès, il risque de tie intégrante du système nerveux central.
devenir pathologique. En occupant une position à l’extérieur du
crâne, les yeux peuvent notamment informer le
Quel est le rapport cerveau sur la luminosité et l’heure approxima-
entre le stress et la vision ? tive de la journée, ce qui est important pour
Imaginez que vous aperceviez quelque chose adapter le corps aux exigences du moment. Mais
d’excitant ou de stressant, par exemple un titre ces deux « morceaux » de cerveau sont aussi
d’article, un débit qui semble frauduleux sur capables d’enregistrer tout ce qui se passe autour
votre relevé bancaire. Aussitôt, votre cœur et de vous, à distance, afin d’ajuster l’état général de
votre respiration s’accélèrent. Mais un autre vigilance dans le reste du corps. Ce qui est heu-
changement important (que vous ne détectez pas reux, car imaginez ce qui se passerait si vous
forcément) a lieu au niveau de votre système deviez attendre qu’un prédateur – ou un cycliste
visuel : vos pupilles se dilatent, votre cristallin (la qui vous fonce dessus – soit en contact avec vous
lentille naturelle de l’œil) se déforme et vos avant de pouvoir vous préparer à y réagir.

N° 130 - Mars 2021


66 ÉCLAIRAGES Psychologie
CONTRE LE STRESS… REGARDEZ L’HORIZON !

Existe-t-il un mode visuel associé physiologiques », c’est-à-dire des doubles inspira-


au calme, susceptible de modifier tions suivies de longues expirations. Cela se pro-
notre niveau de stress ? duit également pendant le sommeil, ou chez les
La vision lointaine et panoramique ! Lorsque enfants lorsqu’ils sanglotent. Un soupir physiolo-
nous regardons au loin, nos yeux ne restent gique, répété deux ou trois fois, est le moyen le
jamais fixés longtemps sur un même point. Et à plus rapide que l’on connaisse pour ramener
condition de ne pas bouger la tête, on peut en l’éveil autonome à son niveau de base.
quelque sorte « dilater » son regard pour percevoir
des éléments périphériques – au-dessus de soi, en Pourquoi ce mode
dessous et sur les côtés. Ce mode de vision élargie de respiration atténue-t-il le stress ?
permet de désengager un mécanisme impliqué Nos poumons sont constitués de millions de
dans la vigilance et l’excitation, qui prend son minuscules poches d’air, les alvéoles pulmo-
origine dans le tronc cérébral. Autrement dit, il naires. Dès que nous sommes stressés, ces petits
est possible de désactiver la réaction au stress en sacs se vident et s’effondrent sur eux-mêmes, se
changeant la façon dont on regarde son environ- dégonflant comme des ballons. Les soupirs phy-
nement – quels que soient les éléments anxio- siologiques provoquent alors leur regonflement.
gènes qui s’y trouvent. Notons au passage que le vrai déclencheur de
la respiration est le dioxyde de carbone : nous ne
Vous faites également des recherches respirons pas parce que nous avons besoin d’oxy-
sur la respiration comme moyen gène, mais parce que le niveau de dioxyde de
de réguler l’éveil autonome… carbone dans notre sang est trop élevé. Or les
En effet. La vision et la respiration sont, sans soupirs physiologiques évacuent une quantité
© Fatih Emre/Shutterstock.com

aucun doute, les moyens les plus rapides et les maximale de ce gaz.
plus évidents de contrôler notre niveau d’éveil
autonome. La façon dont nous respirons a un Comment étudiez-vous le lien
impact très puissant sur nos états de stress. entre la respiration et le stress ?
Les données montrent par exemple que les David Spiegel, professeur de psychiatrie à
personnes claustrophobiques, au moment d’une l’université Stanford, et moi-même, menons
crise, émettent ce qu’on appelle des « soupirs actuellement une étude où 125 volontaires

N° 130 - Mars 2021


67

Les yeux sont des excroissances


du cerveau qui, en enregistrant
ce qui se passe autour de
nous, ajustent en permanence
l’état général de vigilance
dans le reste de notre corps

portent à leur poignet des capteurs mesurant à rendre plus profonde. La respiration représente,
la fois leur respiration, la durée de leur som- de ce point de vue, un pont entre le contrôle
meil et les variations de leur fréquence car- conscient et inconscient du corps.
diaque. Les participants sont répartis en quatre Lorsque vous inspirez, le diaphragme descend
groupes effectuant des exercices respiratoires et le cœur grossit légèrement car il a plus d’es-
précis : des phases de méditation pendant cinq pace. Dans ces conditions, le sang y circule un
minutes par jour ; des soupirs physiologiques peu plus lentement. Le cœur envoie alors un
répétés ; un exercice appelé box breathing qui signal au cerveau : « Il faut accélérer mes batte-
consiste à inspirer, bloquer le souffle, expirer ments ! » Par conséquent, si l’on désire augmenter
puis bloquer à nouveau, avec une durée égale son rythme cardiaque, il suffit d’inspirer davan-
pour chacune de ces phases et une répétition du tage que l’on expire… L’inverse est également
Bibliographie
cycle pendant cinq minutes ; et enfin une vrai. Chaque fois que vous expirez, vous forcez
hyperventilation délibérée. Nous cherchons à votre rythme cardiaque à ralentir…
déterminer quelles techniques respiratoires L. D. Salay et al.,
A midline thalamic
réduisent le plus rapidement le stress. Nous La vision et la respiration sont donc
circuit determines
sommes en train d’analyser les données. à la fois automatiques et contrôlables… reactions to visual
Tout à fait. Il est impossible de moduler son threat, Nature, vol. 557,
Comment le cerveau contrôle-t-il rythme cardiaque ou son niveau d’adrénaline par pp. 183-189, 2018.
la respiration et quelles autres le simple pouvoir de la volonté. Mais il est pos-
Les pouvoirs
conséquences observe-t-on sible de le faire en contrôlant son diaphragme : de la respiration,
sur l’organisme ? on maîtrise alors la respiration, et par voie de Cerveau&Psycho,
La maîtrise de la respiration fait appel à l’ac- conséquence le rythme cardiaque et en fin de n° 103, 2018.
tion du diaphragme, la membrane musculaire qui compte le niveau de vigilance. À chacun d’adap- K. Yackle et al.,
sépare les poumons des viscères. Ce muscle est à ter aussi sa vision, de manière à influencer aussi Breathing control
la fois actif de manière inconsciente et automa- son niveau de vigilance et de stress. Vision et res- center neurons
tique lorsque nous respirons sans y faire atten- piration sont des leviers efficaces, contrôlables that promote arousal
tion, et également susceptible d’être contrôlé par consciemment à tout moment, pour agir sur notre in mice, Science, vol. 355,
la volonté lorsque nous décidons de retenir notre « éveil autonome ». £ pp. 1411-1415, 2017.
respiration, ou de l’accélérer, ou encore de la Propos recueillis par Jessica Wapner

N° 130 - Mars 2021


68 ÉCLAIRAGES Psychologie comportementale

Peut-on
rendre la justice
par Zoom ?
Par Hugues Delmas et Vincent Denault, respectivement chercheurs
à l’université Paris 8 et à l’université de Montréal.

Avec la pandémie de Covid-19, la justice


est de plus en plus rendue via des applications
de visioconférence. Le risque étant de fausser
l’issue des procès, selon certains spécialistes
en communication non verbale.

S
EN BREF de défense des droits de l’homme : déjà inhumain
£ Déjà utilisés avant en soi, ce châtiment l’est encore plus quand il est
la pandémie de Covid-19, annoncé en ligne, derrière un écran.
les procès tenus
virtuellement se sont DES PROCÈS VIRTUELS
multipliés en raison QUI SE MULTIPLIENT
des mesures
de distanciation sociale. Si ces deux épisodes ne sont heureusement
pas représentatifs de tous les procès, ils illustrent
ingapour, le 15 mai 2020. Du £ Or ils modifient une tendance de fond : la dématérialisation de la
fond de sa prison, Punithan Genasan, un sensiblement justice. Les procès virtuels font maintenant partie
les informations
Malaisien de 37 ans accusé de trafic de drogue, non verbales perçues du quotidien de multiples pays. Dans un certain
participe à une visioconférence grâce à une des par les uns et les autres, nombre de juridictions, plutôt que de se déplacer
applis les plus connues du marché. Le juge doit notamment en focalisant au tribunal, les différents protagonistes se
annoncer le verdict de son procès et l’audience a l’attention sur les visages connectent sur le web pour assister à l’audience.
été organisée à distance pour des raisons sani- des participants. Interrogatoires, contre-interrogatoires, plaidoi-
taires liées à la pandémie de Covid-19. Le verdict £ Les recherches ries des avocats, tout se fait en ligne le jour J.
tombe : Genasan est condamné à mort. indiquent que cela Les procès en distanciel existaient déjà avant
Un peu plus tôt le même mois, le Nigérien risque de biaiser le Covid-19. En France, la visioconférence était
Olalekan Hameed avait connu le même destin la façon dont les témoins ainsi utilisée dans certaines conditions. Par
et les accusés sont
tragique. Ces deux premières peines capitales pro- perçus, et peut-être exemple lorsque le tribunal siégeait en métropole
noncées via une application de visioconférence de fausser l’issue et que des témoins résidaient dans les territoires
ont suscité de vives protestations des associations du procès. d’outre-mer. Mais la pandémie a entraîné une

N° 130 - Mars 2021


© Blablo101/Shutterstock.com

N° 130 - Mars 2021


69
70 ÉCLAIRAGES Psychologie comportementale
PEUT-ON RENDRE LA JUSTICE PAR ZOOM ?

généralisation de cette tendance. Dans certains des jugements sur son agressivité, sa compétence Biographie
pays, comme les États-Unis et le Canada, les procès et sa fiabilité. Et cette évaluation spontanée, qui
à l’aide d’applications de visioconférence telles que se base sur les expressions mais aussi sur la forme Hugues Delmas
Zoom, Teams ou WhatsApp sont devenus très fré- et les caractéristiques du visage, joue sur la cré- Docteur en psychologie
quents. Il n’a donc jamais été aussi crucial de s’in- dibilité que l’on accorde aux autres. En 2019, l’un et chercheur au
terroger : ces substituts technologiques permettent- d’entre nous (Hugues Delmas), avec des collègues laboratoire parisien
ils vraiment de rendre une justice équitable ? de l’université Paris 8, a montré qu’aussi bien les de psychologie sociale
Les procès en ligne posent en effet plusieurs policiers que tout un chacun tendent à prendre et au laboratoire
types de problèmes. Le premier est d’ordre tech- pour un menteur tout individu qui présente des Paragraphe, à
nique. Une mauvaise connexion internet ralentit indicateurs faciaux de nervosité, comme se l’université Paris 8.
l’image et le son lorsqu’un témoin ou un accusé mordre les lèvres ou avoir un regard fuyant. Il
Vincent Denault
répond à une question. Ses paroles semblent alors s’agit toutefois de croyances erronées : ces com-
Docteur
hachées ou lentes à venir, ce qui risque de donner portements s’observent aussi bien chez une per- en communication
une impression d’hésitation. Et peut amener un sonne honnête que chez un menteur. En focali- et chercheur au centre
décideur à conclure, à tort, qu’il ment. sant l’attention sur les visages, les procès en international de
Autre exemple de problème lié à la technolo- visioconférence pourraient donc renforcer le criminologie comparée,
gie, rapporté par l’AFP le 6 août 2020 : lors du poids de ces indicateurs trompeurs, et ainsi à l’université
procès d’un pirate informatique au Texas, cer- conduire les jurés et les juges à refuser à tort la de Montréal.
taines personnes se faisant passer pour des jour- version d’un témoin ou d’un accusé.
nalistes se sont introduites dans la salle d’au-
dience virtuelle. Une fois à l’intérieur, elles ont QUAND L’ASPECT INFLUE SUR LE RISQUE
perturbé le bon déroulement des événements en DE CONDAMNATION À MORT
diffusant des cris, de la musique rap et des images Au-delà de la crédibilité perçue, les caractéris-
pornographiques. tiques faciales vont parfois jusqu’à influencer la
Au-delà de ces mésaventures, il y a lieu de sentence. Avec des conséquences potentiellement
s’interroger sur l’impact de ce mode de communi-
cation sur l’administration de la justice. Ces appli-
cations sont plus que de simples outils ou acces-
soires divertissants : elles modifient les échanges
entre les différents protagonistes, remplaçant une
dynamique de personne à personne par une inte-
raction numérique. Comment cela affecte-t-il la UNE NÉCESSAIRE
communication non verbale et la perception des
différents acteurs ? Sans compter que l’environne-
SENSIBILISATION
ment matériel est bouleversé : les bâtiments, les DES PROFESSIONNELS
personnes, les espaces, en somme tout ce qui
d’ordinaire crée l’autorité et l’atmosphère solen-
nelle d’une cour de justice, est en grande partie
éliminé. Avec quelles conséquences ? P our aider les professionnels de la justice à gérer les procès
en virtuel, il sera nécessaire de mieux les sensibiliser aux
connaissances scientifiques sur la communication non verbale.
UNE FOCALISATION En se méfiant toutefois des notions pseudoscientifiques, parfois
SUR LE VISAGE PROBLÉMATIQUE promues par les institutions juridiques elles-mêmes. Dans un article
Du point de vue de la communication non publié en 2015, Vincent Denault et ses collègues de l’université
verbale, la modification majeure introduite par de Montréal citent l’exemple d’un « expert » ayant analysé
les procès en visioconférence est la focalisation le comportement de Cathie Gauthier, une accusée reconnue
sur le visage. Au lieu de voir les personnes en pied coupable de meurtre : elle se serait beaucoup grattée « surtout parce
dans un environnement et un contexte particu- qu’elle se pos[ait] des questions : qu’est-ce que je vais dire, comment
lier, les participants ne sont confrontés qu’à je vais dire ça ». En réalité, il n’existe aucun dictionnaire
quelques vignettes sur un écran, centrées sur la d’interprétation des gestes validé scientifiquement. De telles
tête des intervenants. interprétations n’ont aucun fondement. Dans les années 2010,
Or nous tirons énormément d’informations de un important regroupement d’avocats québécois a pourtant proposé
l’observation d’un visage, mais pas toujours de des formations qui prétendaient le contraire, auxquelles plusieurs
façon judicieuse. Alexander Todorov, de l’univer- centaines d’avocats ont participé. De nombreux juges
sité Princeton, et ses collègues ont découvert et policiers ont également assisté à des conférences
qu’en observant celui de quelqu’un pendant seu- du même type.
lement un dixième de seconde, nous portons déjà

N° 130 - Mars 2021


71

dramatiques. En 2015, John Wilson et Nicholas


Rule, de l’université de Toronto, l’ont étudié dans
le cadre de procès en présentiel : ils ont montré
qu’il est souvent possible de prédire la condamna-
tion reçue par une personne incarcérée – peine de
mort ou prison à vie – sur la seule base de l’obser-
vation d’une photographie de son visage, perçu Nous évaluons
comme plus ou moins digne de confiance. Et ce
même quand la personne a été innocentée par la spontanément
suite. En d’autres termes, ces travaux suggèrent
que selon ce à quoi vous ressemblez, vous avez une
la fiabilité
probabilité plus ou moins forte d’être condamné à d’une personne
mort. Bien que la peine capitale ne soit pas une
condamnation possible dans la plupart des procès
en observant ses
virtuels, la focalisation sur les visages risque néan- caractéristiques
moins de renforcer ce type de biais.
faciales, mais
LA PERTE DU CONTEXTE ce jugement
Autre problème : cette focalisation supprime
les informations contextuelles, qui sont néces- est peu fiable.
saires à la bonne compréhension des expres- La focalisation
sions faciales, comme le souligne le psycho-
logue américain Alan Fridlund. Selon ce qu’on sur les visages
appelle « l’approche écologique des comporte- lors des procès
ments » (behavioral ecology view), la significa-
tion d’une expression ne peut être comprise en visioconférence
qu’en considérant simultanément d’autres élé-
ments, comme l’identité de celui qui les affiche,
risque d’aggraver
son comportement et le contexte global. Cela ce biais.
s’expliquerait par le fait qu’au cours de l’évolu-
tion, les expressions sont apparues avec des
attitudes corporelles, qui elles-mêmes sont inté-
grées dans un environnement.
Imaginez un témoin qui se serait foulé la
cheville. Lors d’un procès en présentiel, le juge
et les membres du jury le verraient arriver en
béquilles au tribunal et s’il grimace par la suite,
ils l’attribueraient à sa douleur. Mais lors d’une
visioconférence, en l’absence d’informations
contextuelles, de telles expressions faciales ris-
queraient de sembler étranges et d’être mal
interprétées. In fine, le témoin pourrait être jugé
moins crédible. l’aspect non verbal de la communication ne porte
Outre la compréhension des expressions, c’est pas uniquement sur le sujet qui parle à un
toute la communication non verbale fondée sur moment donné, mais aussi sur l’ensemble des
la posture et les mouvements du corps qui est personnes présentes à un procès – magistrats,
perturbée. En temps normal, les gestes accom- témoins, avocats… Les réactions émotionnelles
pagnent le discours, notamment en mettant l’ac- de l’assistance influencent en effet la perception
cent sur certains mots, ce qui aide l’interlocuteur que nous avons d’un sujet en train de s’exprimer.
à saisir plus finement la teneur des propos. La En 2010, Ana Maria Draghici, de l’université
© Lidiia/Shutterstock.com

visioconférence altérant leur perception, elle nuit Jacobs, à Brême, en Allemagne, et ses collègues
à la qualité des échanges sur cet aspect. ont ainsi montré qu’une personne affichant une
Les interactions numériques, où nous ne expression neutre est souvent considérée comme
voyons que le faciès de notre interlocuteur, nous plus joyeuse lorsque ceux qui l’entourent pré-
plongent donc dans une situation totalement iné- sentent un visage souriant. Difficile à ce stade de
dite en matière de justice. Sans compter que déterminer si la perte de ces informations

N° 130 - Mars 2021
72 ÉCLAIRAGES Psychologie comportementale
PEUT-ON RENDRE LA JUSTICE PAR ZOOM ?

contextuelles nuira à la fiabilité des procès en


ligne, mais il est très probable qu’elle affectera la
perception des juges et des jurés. Dans ces cir-
constances, plus de recherches sur ce sujet sont
nécessaires avant de généraliser durablement les
procédures virtuelles.

DES SENTENCES PERÇUES


La multiplication des procès
COMME « MOINS RÉELLES » 
Les incertitudes portent aussi sur la modifi-
virtuels, effectuée dans
cation du cadre global. Dans un tribunal, tout est l’urgence lors de la pandémie,
fait pour inspirer un sentiment de solennité, de
sérieux et d’impartialité : l’ambiance des lieux, la ne doit pas être gravée
disposition des parties dans la salle de cour, le
positionnement du juge (au centre et surélevé)…
dans le marbre sans
La disparition de ce cadre pourrait alors modifier
la perception du processus judiciaire, et peut-
une réflexion sérieuse
être même la confiance du public à l’endroit des
tribunaux. Auriez-vous autant de respect pour
un juge qui rendrait son verdict depuis sa cui-
sine, avec en toile de fond quelques casseroles
pendues au mur ? L’exemple est caricatural, mais Éric Dupond-Moretti, le ministre de la Justice, Bibliographie
il montre toute l’influence de l’arrière-plan sur défendait en novembre dernier une ordonnance
nos impressions. assouplissant l’usage de la visioconférence. Elle
Selon une partie des chercheurs, la perte de a été présentée comme offrant la possibilité de V. Denault
et M. L. Patterson,
solennité pourrait également amener certaines faire comparaître un accusé en ligne avec ou sans
Justice and nonverbal
personnes à prendre les procès en ligne moins son accord, dans le cadre de procès d’assises. communication in a
au sérieux, et à percevoir les sentences comme L’annonce de cette ordonnance a déclenché une post-pandemic world,
« moins réelles ». En outre, les témoins créent levée de boucliers, notamment de la part d’avo- Journal of Nonverbal
plus facilement un lien de confiance avec le juge cats qui dénonçaient une atteinte au droit de la Behavior, 2020.
lors d’interactions directes, ce qui les aide à par- défense, et, in fine sa suspension par le conseil M. Heinsch et al., Death
ler librement en leur donnant le sentiment d’être d’État. Si la technologie offre le moyen d’aller sentencing by Zoom :
écouté, par rapport au cas où ils parlent à une plus vite, cela ne doit pas se faire au détriment An actor-network
constellation de vignettes sur un ordinateur. d’une justice équitable. theory analysis,
La perte du cadre soulève également des Alternative Law
enjeux liés au droit à la défense, fondement OUI AUX PROCÈS Journal, 2020.
essentiel de notre système juridique. Dans un état EN LIGNE, MAIS… H. Delmas et al.,
des lieux dressé en 2020, Milena Heinsch et ses D’autre part, il faut poursuivre les recherches Policemen’s and
collègues, de l’université de Newcastle, en sur la façon dont les échanges en ligne affectent civilians’ beliefs about
Australie, ont ainsi constaté que certains accusés, les perceptions des uns et des autres. La multipli- facial cues of deception,
peu familiers avec la technologie, trouvent l’envi- cation des procès virtuels s’est effectuée dans Journal of Nonverbal
ronnement des applications intimidant et n’osent l’urgence lors de la pandémie, et cette pratique Behavior, 2019.
pas interrompre le déroulement du procès pour ne doit pas être gravée dans le marbre sans une H. Delmas et al.,
demander des clarifications. Les communications réflexion sérieuse. Les recherches en communi- Évaluation
avec l’avocat sont également plus compliquées : cation non verbale donnent déjà des indices, sug- de la crédibilité
lors d’un procès en présentiel, l’accusé et son avo- gérant d’accorder une attention particulière au des témoins : l’influence
des croyances,
cat sont assis côte à côte et peuvent échanger cadrage de chaque intervenant : plutôt que de
in C. Puigelier et
discrètement, ce qui est moins facile dans un tri- filmer uniquement son visage, un plan assez C. Tijus (éd.), L’esprit
bunal virtuel. large pourrait être utilisé pour montrer une par- au-delà du droit.
Il ne s’agit pas ici de refuser globalement tie de sa posture, de son environnement et de ses Pour un dialogue entre
l’usage des procès en ligne. Il existe des cas où ils gestes. Heureusement, l’issue d’un procès ne se les sciences cognitives
se justifient pleinement et où la technologie per- base pas uniquement sur le comportement des et le droit, Mare
mettrait d’améliorer le système de justice, par participants, mais également sur les preuves pré- & Martin, 2016.
exemple en aidant des personnes vulnérables à sentées, mais ce serait tout de même une grave
témoigner. Mais il est important, d’une part, de erreur de négliger ce facteur. En pratique, la jus-
se prémunir de procès trop expéditifs. En France, tice est aussi une affaire de communication. £

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74 ÉCLAIRAGES Psychologie sociale

Vaccins
Comment surmonter
l’hésitation ?
Par Grégoire Borst, professeur de psychologie et de neurosciences cognitives
du développement à l’université de Paris, directeur du LaPsyDÉ – CNRS.

À l’heure où de nombreux Français ne sont toujours

A
pas sûrs de vouloir se faire vacciner, une « stratégie »
cognitive semble efficace : se projeter dans un futur
proche et se demander ce qu’on regretterait
le plus, entre l’avoir fait ou pas…

u 15 janvier 2021, plus de EN BREF milliers de cas de rougeole et 6 morts en 2011.


2,8 millions de personnes en France et plus de £ Plusieurs biais Pour rétablir la confiance de la population dans la 
93 millions au niveau mondial auront été infec- psychologiques pèsent vaccination, le ministère des Solidarités et de la 
tées par le Covid-19. La France compte sur notre jugement Santé lance en 2016 un plan d’action pour la réno-
aujourd’hui plus de 70 000 morts et au niveau lorsqu’il s’agit de prendre vation de la politique de vaccination, suivi en 2018 
mondial le nombre de morts avoisinent les 2 mil- la décision de se faire d’une obligation de recevoir 11 vaccins pour les
vacciner ou pas.
lions. L’autorisation de mise sur le marché enfants de plus de 2 ans. Force est de constater que
fin 2020 des premiers vaccins, notamment à ARN  £ Nous sommes plus la défiance à ce sujet reste fortement ancrée au 
messager, et les campagnes de vaccination mas- focalisés sur un petit pays de Louis Pasteur. Et pour le cas spécial du 
sives engagées par les États offrent pour la pre- risque de réaction Covid-19,  45  à  55 %  des  personnes  interrogées 
allergique à court terme
mière fois depuis le début de cette épidémie une que sur un gros avantage dans différents sondages en début d’année décla-
perspective de sortie de crise. Bien que la vacci- à long terme raient ne pas souhaiter se vacciner, et même si la 
nation ait démontré son efficacité – on estime par  (la protection tendance s’est retournée à la mi-janvier, il reste 
exemple, qu’au niveau mondial, les campagnes  contre le Covid-19). beaucoup d’opposants au vaccin.
de vaccination permettent de sauver plusieurs
£ En revanche, quand
millions de vies par an – il existe de fortes réti- nous nous projetons DANS LE DOUTE, LE CERVEAU
cences d’une partie de la population française à  dans l’avenir et essayons PRÉFÈRE NE RIEN FAIRE
se faire vacciner ou à faire vacciner les enfants. d’imaginer à quel point Si  la  vaccination  relève  d’une  politique  de 
L’hésitation vaccinale a des conséquences bien nous regretterions de santé publique, la décision d’y recourir pour un 
ne pas avoir eu recours
réelles : en dessous d’un certain seuil de couver- à la vaccination si jamais individu donné relève d’un ensemble de proces-
ture vaccinale, certaines maladies infantiles très  nous attrapions la sus psychologiques. Elle repose sur une évalua-
contagieuses et qui peuvent entraîner des compli- maladie, notre point tion du rapport entre le coût et le bénéfice repré-
cations graves, comme la rougeole, n’arrivent pas  de vue change. senté  par  cet  acte,  une  évaluation  des  risques 
être éradiquées. En France, alors qu’il n’y avait que  pour soi-même mais aussi pour les personnes qui
quelques cas de rougeole en 2007, la diminution  ne peuvent y avoir recours (comme les très jeunes 
de la couverture vaccinale a entraîné plusieurs enfants  et  les  immunodéprimés),  et  enfin  du 

N° 130 — Mars 2021
75

degré de confiance dans le système de santé et  sans avoir agi). Ce biais est aussi à l’œuvre quand 
dans les laboratoires pharmaceutiques. nous prenons une décision relative à la vaccina-
Comme toute décision, celle de se faire ou non  tion d’une tierce personne : les parents surévaluent
vacciner n’est pas le fruit d’un processus purement la gravité des symptômes de leurs enfants causés 
rationnel,  délibératif  et  analytique,  et  certains  par les effets secondaires du vaccin par rapport à 
biais cognitifs bien identifiés dans le domaine de  ceux causés par la maladie, car ils se sentiraient 
la prise de décision économique, notamment par  plus responsables s’il arrive malheur à leur enfant 
Daniel  Kahneman,  psychologue  et  Prix  Nobel  alors qu’ils ont choisi de les vacciner.
d’économie,  peuvent  influencer  cette  décision. 
L’hésitation vaccinale semble par exemple dépen- LES EFFETS LOINTAINS
dante de notre sensibilité au biais d’omission. Le SONT PEU PRIS EN COMPTE
biais d’omission se définit comme notre tendance  Par ailleurs, on sait aussi que les individus qui 
intuitive  à  considérer  qu’un  préjudice  causé  à  ont tendance à se focaliser sur les récompenses 
autrui ou à soi-même est plus inacceptable mora- immédiates en négligeant le bénéfice plus impor-
lement quand nous avons agi que quand nous tant à plus long terme (par exemple, ceux qui ont 
n’avons pas agi. Par exemple, je me sens plus cou- du  mal  à  résister  à  un  achat  « plaisir »  sur  le 
pable si j’ai renversé de l’eau sur le sol et qu’une moment alors qu’ils cherchent à économiser pour 
personne se fait mal en glissant, que si j’ai vu de  acquérir une voiture par exemple, ou à une crème 
l’eau sur le sol et que la personne se fait mal en glacée  riche  en  sucre  alors  qu’ils  cherchent  à 
© Shutterstock.com/BlurryMe

glissant alors que je ne l’ai pas prévenue… perdre du poids) sont aussi ceux qui sont les plus
Appliqué à la décision vaccinale et à soi-même, ce  hésitants par rapport à la vaccination. Dans ce 
biais entraîne une surévaluation des risques d’ef- dernier  cas,  ils  seraient  plus  intéressés  par  le 
fets secondaires due à la vaccination (cas où l’indi- bénéfice à court terme d’éviter des effets secon-
vidu subirait un préjudice du fait de sa propre daires (pourtant rarissimes) du vaccin, comme 
action) par rapport au risque d’être contaminé par une réaction allergique ou une tachycardie, que 
le  virus  (cas  où  l’individu  subirait  un  préjudice  par celui de se protéger contre le Covid-19.

N° 130 — Mars 2021
76 ÉCLAIRAGES Psychologie sociale
VACCINS : COMMENT SURMONTER L’HÉSITATION ?

Cette décision relève enfin de la façon dont  psychologie du développement et de l’éducation 
nous traitons les informations relatives aux béné- de l’enfant (LaPsyDÉ, université de Paris – CNRS) 
fices  liées  à  la  vaccination,  aux  risques  d’effets  en collaboration avec Ipsos fin 2020, nous avons 
secondaires et aux risques la maladie. Par testé une autre stratégie, qui consiste à demander 
exemple, les individus qui déclarent ne pas vou- aux individus d’anticiper le regret qu’ils pourraient
loir rechercher plus d’informations sur le vaccin ressentir s’ils ne se faisaient pas vacciner et qu’ils
si ces informations risquent d’entrer en contradic- étaient par la suite contaminés par le virus du
tion avec leurs propres croyances (un biais dit « de  Covid-19. Nous leur posions ainsi la question : « À 
confirmation » qui nous pousse à chercher préfé- quel point regretteriez-vous de ne pas vous faire
rentiellement les informations confortant nos vacciner contre le Covid-19 si vous l’attrapiez à 
l’avenir ? » Et ils devaient répondre à l’aide d’une 
note sur une échelle allant de 1 à 4.
S’imaginer malade du Covid-19 QUE NOUS DISENT NOS REGRETS ?
dans un futur proche, et se Le regret est une émotion contrefactuelle com-

représenter les regrets qu’on plexe et déplaisante qui repose sur une comparai-
son entre ce qui est advenu (la conséquence fac-
aurait eus à ne pas se faire tuelle) et ce qui aurait pu advenir si l’on avait
effectué un choix différent (la conséquence contre-
vacciner, semble constituer factuelle). Elle peut être ressentie à propos de déci-
sions prises dans le passé (regret rétrospectif) mais 
une stratégie efficace. peut  également  être  anticipée  (anticipation  du 
regret). L’anticipation du regret est ainsi de nature
propres convictions) sont ceux qui sont les plus à permettre à l’individu de prendre des décisions 
hésitants à se vacciner ou à vacciner leurs enfants. plus  rationnelles  afin  d’éviter  de  ressentir  cette 
Si  certains  mécanismes  psychologiques  émotion déplaisante. Une analyse préliminaire des 
constituent des biais dans certains contextes, ils  données recueillies dans notre étude révèle que les
peuvent, dans d’autres situations, se révéler des  individus qui anticipaient le plus de regret étaient
leviers extrêmement puissants pour promouvoir ceux qui exprimaient le moins d’hésitation vacci-
Bibliographie
des choix adaptés socialement. Le conformisme nale. Mais, plus important encore, après avoir anti-
en est un exemple emblématique. Il désigne un cipé le regret qu’ils pourraient ressentir à l’idée de 
K. F. Brown et al.,
processus général d’influence social qui amène  tomber malades s’ils ne se vaccinaient pas, ils sont 
Omission bias and
vaccine rejection by les individus à conformer leurs croyances, repré- plus fortement convaincus de la nécessité de se
parents of healthy sentations et même comportements à celles de  vacciner que les personnes d’un groupe contrôle à 
children : implications leur groupe social d’appartenance. Ce mécanisme qui nous n’avons pas posé la question.
for the influenza A/H1N1 assure la cohésion sociale et les transmissions des
vaccination programme, normes sociales. Dans la crise sanitaire actuelle,  UNE DÉCISION TRÈS AUTOCENTRÉE
Vaccine, vol. 28, à mesure que la campagne de vaccination pro- Autre enseignement important, l’anticipation 
pp. 4181-4185, 2010. gresse,  l’hésitation  vaccinale  régressera  sans  du regret pour autrui (le regret de contaminer un 
T. D. Pomares et al., doute comme le suggèrent les vagues de sondages proche si l’on refuse de se faire vacciner) n’a
Association of cognitive successifs depuis début décembre 2020. aucune influence. Demander aux personnes d’anti-
biases with human ciper ce type de regret ne modifie pas leur choix 
papillomavirus UNE CLÉ : ANTICIPER SES REGRETS FUTURS par rapport à la vaccination. La décision, à ce stade 
vaccine hesitancy : Bien qu’un manque de connaissance sur le de l’épidémie, relève donc du souci de se protéger 
A cross-sectional study, virus et/ou le vaccin soit considéré comme une des et  non  de  protéger  autrui.  S’il  venait  à  être 
Human Vaccines &
raisons de l’hésitation dans la population, fournir  confirmé, ce résultat remettrait profondément en 
Immunotherapeutics,
vol. 16, pp.1018-1023, plus d’informations aux individus ne semble pas cause la stratégie de communication des pouvoirs
2020. les décider à opter pour la vaccination. S’attaquer  publics qui insistent sur la nécessité de se vacciner
plus directement aux nombreuses fausses informa- pour protéger les populations les plus vulnérables.
S. Pluviano et al.,
tions qui circulent sur la dangerosité des vaccins Les messages d’incitation devraient donc plutôt 
Misinformation lingers
in memory : Failure of (par exemple, à propos du vaccin contre la rou- mettre en scène une voix off disant : « Élodie vient 
three pro-vaccination geole censé provoquer l’autisme ou celui contre de tomber malade. Elle est placée à l’isolement et 
strategies, Plos One, l’hépatite B supposé favoriser la sclérose en ne  peut  plus  emmener  ses  enfants  à  l’école. 
vol. 12, 2017. doi : 10.1371/ plaques) ne fonctionne pas mieux et peut même,  Maintenant, sa toux semble s’être aggravée. Elle 
journal.pone.018 1640. dans certains cas, renforcer ces fausses croyances.  espère que ça va s’arranger. Il y a deux semaines, 
Dans une étude menée par le Laboratoire de on lui avait proposé de se faire vacciner… » £

N° 130 — Mars 2021
16 mars
— 19h
© GettyImages

L’oreille interne estime la position et les déplacements du corps à partir


de la gravité terrestre. Ce sens méconnu procure équilibre et perception
de soi. Du plaisir au vertige, il déclenche les émotions liées au mouvement,
essentielles à la survie. Comment fait-il ?
Stéphane Besnard, médecin et chercheur en neurosciences, CHU de Caen,
université de Normandie, Aix Marseille Université - CNRS ;
Quentin Montardy, chercheur en neurosciences, Académie des sciences
de Chine, Shenzhen.

Conférence organisée dans le cadre de la Semaine du cerveau

Accès gratuit sur place (réservation obligatoire) ou en ligne


AVEC LE SOUTIEN DE
Informations et réservation : cite-sciences.fr
78 ÉCLAIRAGES L’envers du développement personnel

YVES-ALEXANDRE
THALMANN
Professeur de psychologie au collège Saint-Michel
et collaborateur scientifique à l’université
de Fribourg, en Suisse.

Permis de
(mal se) conduire
Je viens de faire un jogging, je peux bien m’empiffrer
de chips ! J’ai trié mes déchets, je peux prendre l’avion !
Gare au piège de la « licence morale », qui nous fait mal agir
quand on s’est acheté une bonne conscience…

C ommençons cette
chronique par une petite question. À
quel point êtes-vous d’accord avec l’affir-
mation suivante, sur une échelle de
1 (= tout à fait vrai) à 5 (= tout à fait
faux) : la plupart des femmes ne sont pas
réjouissez pas trop vite, surtout si vous
avez vous-même opté pour un 5. Cette
question faisait partie d’un ensemble
relevant des stéréotypes de genre défa-
vorables aux femmes. Les sujets étaient
répartis en deux groupes, auxquels on
affirmations sexistes (la plupart des
femmes…) ont davantage discriminé le
profil féminin que ceux qui avaient reçu
la version plus neutre des questions (cer-
taines femmes…). Comment les cher-
cheurs expliquent-ils cela ? Les sujets
vraiment intelligentes. Attendez ! soumettait des formulations différentes : ayant réprimé leurs opinions sexistes ont
N’appelez pas directement le rédacteur l’expression « la plupart » était ainsi rem- de cette manière nourri une belle image
en chef de la revue pour vous plaindre placée par « certaines » pour la moitié d’eux-mêmes, les autorisant à se montrer
et crier au sexisme ! Cette question est des participants (avec une note moyenne moins équitables par la suite. Faire une
issue d’une expérience qui a été menée avoisinant alors les 2,49). L’expérience bonne action peut donc alimenter une
dès 2001 auprès d’étudiant(e)s de l’uni- continuait avec une procédure d’em- sorte de crédit moral qui justifierait un
versité de Princeton par deux psycholo- bauche fictive mettant en compétition acte discutable plus tard.
gues, Benoît Monin et Dale Miller. Et une femme et un homme aux curriculum
rassurez-vous : la majorité des partici- vitæ et profil parfaitement équivalents. QUAND LA VERTU AUTORISE LE VICE
pants ont rejeté l’affirmation, avec une Le résultat a de quoi surprendre : les Ce phénomène troublant porte le
note moyenne de 4,15. Mais ne vous sujets qui avaient dû rejeter les nom de « licence morale ». Il a donné lieu

N° 130 - Mars 2021


79

Nous agissons
comme si nous
avions une sorte
de capital moral,
dont nous
maintenions
le solde
à un niveau
acceptable

à plusieurs études (dont une revue est peuvent en témoigner : un ministre entorse à nos valeurs, c’est-à-dire un
présentée dans un article signé par la cachant un compte en Suisse, un autre acte jugé discutable, si ce n’est carré-
professeuse d’économie comportemen- rétribuant grassement son épouse en ment mauvais. C’est comme si l’effort
tale Sophie Clot). Par exemple, des sujets puisant dans les deniers des contri- consenti pour respecter nos bons prin-
ayant eu à se décrire en termes positifs buables, des religieux plus occupés à cipes pouvait être compensé et récom-
se sont montrés moins généreux par la abuser d’enfants qu’à leur enseigner la pensé par une exception scabreuse. En
suite envers des œuvres de bienfaisance. sainte parole… Qui fait l’ange fait la fait, à chaque fois que nous connotons
Ou encore le seul fait d’imaginer avoir bête, avaient déjà coutume de dire les une action d’une valeur morale, que
été bénévole auprès d’une association Anciens. nous la jugeons bien, cela nous octroie
accentuait ensuite la préférence pour Les cas sont légion et ne concernent la licence de faire quelque chose de mal
des produits de luxe au détriment d’ob- pas seulement les personnages publics. en toute bonne conscience. Tordue,
jets fonctionnels et utiles. Qualifier nos La licence morale nous touche toutes et notre psyché, n’est-ce pas ?
actions de bonnes nous donne en tous, pour peu que nous qualifiions cer-
quelque sorte le droit d’en commettre taines de nos actions de bonnes. JOGGING ET CHIPS À FOISON
d’autres nettement plus discutables. Les Du moment que nous considérons avoir Exemples : je vais courir dans la
faits divers impliquant des personnages accompli quelque chose de bien, nous forêt, c’est bien, donc j’ai le droit de me
publics prônant haut et fort la vertu nous sentons justifiés de commettre une goinfrer de chips ou de biscuits en

N° 130 - Mars 2021


80 ÉCLAIRAGES L’envers du développement personnel
PERMIS DE (MAL SE) CONDUIRE

rentrant. J’achète des fruits et légumes,


c’est bon pour ma santé, donc je peux
m’accorder quelques aliments pas vrai-
ment diététiques par la suite (on notera
à ce propos qu’il n’est pas nécessaire de
consommer les aliments sains pour
s’autoriser quand même à déguster les
malsains, les acheter est déjà suffisant). Le mieux est de cesser
Je suis un mari et père de famille exem-
plaire, ce qui implique des sacrifices, de se considérer comme
cela me donne donc la licence de frico-
ter avec ma nouvelle collègue. Après
une bonne personne,
tout, je l’ai bien mérité, non ? À chaque et d’uniquement
fois que nous avons l’impression de
bien nous comporter, ou d’être une se concentrer
bonne personne, nous nous estimons
en droit de commettre un écart, une
sur ses actes
Bibliographie
sorte de récompense par compensation
(osons le néologisme : une récompensa-
S. Clot et al., L’effet de
tion). C’est dire qu’à nous considérer
compensation morale
comme une personne honorable, nous La licence morale est un piège qu’il
ou comment les « bonnes
augmentons les risques de mal nous vaut mieux éviter, tant ses conséquences actions » peuvent
conduire en toute bonne conscience. peuvent être désastreuses. Comment aboutir à une situation
Qu’il est facile de s’accommoder de faire ? En cessant de juger nos actions indésirable, Revue
quelques petits dérapages lorsqu’on comme bonnes ou mauvaises. Si nous économique, vol. 65,
rayonne de vertu ! Cet effet peut même pratiquons de l’activité physique, man- pp. 557-572, 2014.
s’appliquer à des tiers : une bonne geons sainement, travaillons conscien- B. Monin et D. Miller,
action de la part d’autrui peut nous cieusement et restons fidèles à nos enga- Moral credentials
rendre plus tolérant, par la suite, à un gements ; ce n’est pas parce que c’est and the expression
écart de conduite de sa part. bien, mais parce que nous espérons en of prejudice, Journal
Précisons encore que la licence toucher les bénéfices sous forme de santé of Personality and Social
morale n’est pas une simple récompense et d’épanouissement. Il serait dommage Psychology, vol. 81,
que l’on s’octroie après un effort. La per- de les gâcher pour quelques plaisirs pp. 33-43, 2001.
sonne qui s’offre une barre de chocolat éphémères allant à l’encontre de nos A. Merritt et al., Moral
après une journée de travail éprouvante buts et valeurs. Contrairement à ce que self-licensing : When
le fait généralement consciemment. Elle nous souffle le sens commun, il y a un being good frees us
se récompense d’avoir mené à bien des risque à se comporter de manière trop to be bad, Social and
Personality Psychology
tâches laborieuses. La licence morale vertueuse : celui de s’autoriser à
Compass, vol. 4,
agit plutôt inconsciemment en désinhi- enfreindre les règles que justement nous pp. 344-357, 2010.
bant des comportements réprimés parce mettons en avant… Alors, ne soyez pas
que jugés répréhensibles. Dans certains trop bons ! Le plus simple, c’est encore S. Sachdeva et al.,
Sinning saints and saint-
cas, une accumulation de bonnes actions que nous cessions de nous considérer
ly sinners the paradox
peut même créer une sorte de capital comme une bonne personne et d’unique- of moral self-regulation,
moral permettant de libérer des agisse- ment nous concentrer sur nos actes : cha- Psychological Science,
ments clairement malhonnêtes et encou- cune de nos actions traduit-elle vraiment vol. 20, pp. 523-528,
rager des transgressions problématiques qui nous souhaitons être ? Si ce n’est pas 2009.
de la morale. le cas, autant y renoncer ! £

N° 130 - Mars 2021


EN EUROPE ET DANS PLUS DE
120 VILLES EN FRANCE
15 21 MARS

CONFÉRENCES
RENCONTRES
ATELIERS
CAFÉ SCIENCES
ANIMATIONS SCOLAIRES
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#SDC2021
82 VIE QUOTIDIENNE
p. 86 Se recentrer grâce à l’insula p. 90 Peut-on deviner l’âge d’une personne à sa voix ?

SYLVIE CHOKRON
Neuropsychologue, directrice de recherche CNRS,
responsable de l’équipe Vision et cognition
à la fondation ophtalmologique Rothschild, à Paris.

Rire, c’est bon


pour le cerveau !
Rire aide à guérir de certaines maladies, favorise
la mémorisation et l’apprentissage, les relations
sociales et la motivation. On songe sérieusement

C
à davantage le cultiver en classe.

ombien de fois avez-vous ri EN BREF base étant l’effet de surprise. D’où l’éclat de rire
aujourd’hui ? Si vous ne l’avez pas encore fait, des bébés, dès 4 mois, lorsque vous vous cachez
£ Le rire entraîne
il va falloir y remédier très rapidement ! En une activité particulière et apparaissez de nouveau en les surprenant. De
effet, il semble que l’on rit quinze à vingt fois en du cerveau, liée fait, certaines situations font rire de manière qua-
moyenne par jour, bien qu’il y ait des journées à l’orientation siment universelle. Cela explique l’inflation de
plus légères que d’autres ! Une conversation de l’attention certaines vidéos qui circulent sur internet et qui
typique de dix minutes comprendrait ainsi envi- et à l’anticipation se transmettent de manière virale dans le monde
d’un événement
ron cinq épisodes de rire ou de sourire. Mais cela plaisant.  entier. Il s’agit en particulier de chutes, anodines
dépend bien évidemment de la personne avec bien entendu, de comportements étonnants d’ani-
qui l’on discute ! Cela dit, la notion de « drôle » est £ Il constitue ainsi maux, en particulier de chats, et de vidéos qui
véritablement subjective, et là où certains vont une aide précieuse montrent des personnes qui essaient de ne pas
à l’apprentissage
éclater de rire, d’autres vont rester de marbre… et à la motivation, que rire car elles se trouvent dans des situations où
Mais il est étonnant de constater que, de manière l’on pourrait déployer ce serait totalement inapproprié, comme lors d’un
générale, les gens rient des mêmes choses quels dans une foule enterrement. Car visiblement, voir quelqu’un
que soient le pays ou la culture. Le principe de de situations. s’empêcher de rire nous fait beaucoup rire…

N° 130 - Mars 2021


© Charlotte Martin/www.c-est-a-dire.fr

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84 VIE QUOTIDIENNE Les clés du comportement
RIRE, C’EST BON POUR LE CERVEAU !

On a beaucoup vanté les mérites du rire pour électrique cérébrale pendant la présentation de
notre santé morale, voire pour notre santé phy- ces stimulations sonores, les auteurs ont pu mon-
sique puisque le rire activerait au total près de trer qu’il existe une réponse spécifique pour les
quatre cents muscles, depuis le visage jusqu’aux signaux vocaux émotionnels (de joie ou de colère)
abdominaux, un bon fou rire de dix minutes mais que seul le rire entraîne une activité parti-
entraînant ainsi un relâchement musculaire et un culière liée à l’orientation de l’attention et à l’anti-
bien-être physique de près de une heure. Mais cipation d’un événement plaisant.
rire ne permet pas que de se détendre physique- Les professeurs savent d’ailleurs bien à quel
ment et moralement… point l’utilisation de l’humour pendant un cours
peut ainsi maintenir l’attention. Mais rire est
PHILOSOPHER EN RIANT aussi susceptible d’améliorer l’apprentissage, et
Prenons cette blague bien connue : la scène se cela, dès le plus jeune âge. Rana Esseily, maî-
passe à New York, une grand-mère new-yorkaise tresse de conférences à l’université de Paris-
typique se promène dans la rue avec ses deux Nanterre, et ses collaborateurs ont ainsi mis en
petits-fils, quand elle croise une amie qui ne les a évidence que lors d’une séance où l’on montre à
pas vus depuis longtemps. Cette dame lui demande des enfants de 18 mois comment utiliser un outil
quel âge peuvent bien avoir les enfants à présent. complexe qu’ils n’ont jamais vu, ils apprennent à
La grand-mère répond très sérieusement : « Le l’utiliser de manière plus efficace quand on les
médecin a cinq ans et l’avocat sept ! » Cette blague fait rire, par exemple en laissant tomber l’outil
vous a fait peut-être sourire, ou pas. Mais elle après la démonstration !
pourrait surtout vous permettre d’approcher un
concept philosophique complexe, élaboré par
Aristote, le telos, cette tendance interne qui nous
pousserait à nous diriger vers un but, ici la réussite
future de ses enfants. Alors, raconter des blagues
peut-il servir à aborder des notions complexes ?
C’est exactement ce qu’ont récemment proposé
deux auteurs américains, Thomas Cathcart et
Daniel Klein. Ces professeurs d’université ont ainsi
proposé une initiation à la philosophie entière-
ment composée de blagues, dans un livre intitulé :
Platon et son ornithorynque entrent dans un bar. La
philosophie expliquée par les blagues (sans
blague ?). Et, de fait, rire permet d’apprendre. Il y
a à cela plusieurs raisons. Tout d’abord, acquérir
de nouvelles connaissances de manière plaisante,
en souriant ou en riant est bien plus motivant, et
l’on sait à quel point la motivation et la mémoire
partagent des réseaux neuronaux communs, avec
notamment l’implication d’une zone cérébrale
appelée « hippocampe ». De plus, rire peut détendre
l’atmosphère en classe et réduire ainsi le niveau de
stress (si c’est un rire partagé avec l’enseignant, et
non un trouble à la classe !). Enfin, sur le plan des Le rire active près de
interactions sociales, une ambiance joyeuse est de
nature à améliorer nettement les relations entre 400 muscles de notre corps.
élèves et enseignants. Mais l’humour agit égale-
ment sur les processus cognitifs, en particulier sur
Il augmente la motivation
l’attention, l’apprentissage et la mémoire. à fournir des efforts et exerce
LE RIRE STIMULE L’ATTENTION un effet anesthésique
En ce qui concerne l’attention, Ana Pinheiro
et ses collègues de l’université de Lisbonne ont qui permettrait sans doute
montré que le rire capte l’attention de manière
bien plus efficace qu’une voix neutre ou qu’un
de produire des performances
grognement de colère. En enregistrant l’activité plus soutenues…
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Les auteurs discutent dans cette étude non


seulement des aspects sociaux et émotionnels du
rire mais également de la libération de dopamine
qui accompagne la situation drôle et qui pourrait
venir doper les apprentissages. Ceci vient enri-
chir des données plus anciennes qui laissent pen-
ser qu’au-delà d’instaurer une bonne ambiance,
le rire pourrait bien réduire le niveau de stress en
atténuant directement la production de cortisol,
connue sous le nom « d’hormone du stress ».
Comme le rappellent Brandon Savage et ses
collaborateurs de l’université du Michigan, on doit
essentiellement cette découverte à l’expérience
personnelle du docteur Norman Cousins. Ce cher-
cheur, spécialisé dans l’étude biochimique des
émotions humaines, reçut en 1964 un diagnostic
de maladie évolutive gravissime. Le pronostic
annoncé, terrible, prédisait une mort rapide dans
des douleurs intenses et incessantes. Cousins
avait une hypothèse simple : il pensait que les
émotions négatives (comme le stress) étaient
Deux professeurs d’université,
associées à des phénomènes physiologiques néga- Thomas Cathcart et Daniel
tifs (des maladies cardiovasculaires, par exemple),
et qu’à l’inverse les émotions positives comme le Klein, ont proposé une
rire pouvaient avoir un effet physiologique positif.
Il décida donc de prendre son traitement en main
initiation à la philosophie
et choisit de s’offrir une séance de vidéos et entièrement composée de
d’émissions humoristiques chaque jour en plus du
traitement médicamenteux de son choix. Le rire blagues, dans un livre intitulé
réduisit de manière significative ses douleurs au
point qu’il déclara que l’humour était un anesthé-
« Platon et son ornithorynque
sique naturel et que rire dix minutes par jour lui
permettait de gagner deux heures quotidiennes
entrent dans un bar »…
de sommeil sans douleur.
Bibliographie
UN TRAITEMENT CONTRE LA MALADIE vieillissement, le rire, provoqué par le visionnage
ET LA DOULEUR B. M. Savage et al., de vidéos humoristiques, pourrait réduire le taux
Ce traitement lui sauva la vie. Cousins vécut Humor, laughter, de cortisol et donc diminuer le stress tout en amé-
vingt-cinq années de plus, qui lui permirent de learning, and health ! liorant de manière significative les performances
poursuivre ses recherches. Depuis lors, les études A brief review., Adv. de mémoire à court terme de sujets âgés. Ces
expérimentales dans ce domaine se sont multi- Physiol. Educ., vol. 41, auteurs militent pour une utilisation régulière de
pliées, démontrant les effets psychologiques et pp. 341-347, 2017. l’humour au sein d’une prise en charge globale
physiologiques de l’humour : réduction du stress A. P. Pinheiro et al., des sujets âgés pour améliorer le bien-être phy-
et de l’anxiété par le biais d’une réduction du Laughter catches sique, émotionnel, cognitif et spirituel.
niveau de cortisol et d’épinéphrine, activation du attention ! Biol. Psychol., Plus question, par conséquent, de n’associer
système dopaminergique, associé au circuit de la vol. 130, pp. 11-21, 2017. le rire qu’à des situations légères, voire frivoles
récompense, augmentation de la participation, de R. Esseily et al., Cogn. ou superficielles, puisque l’humour est un sérieux
la motivation, et amélioration des interactions Emotion., vol. 30, outil d’apprentissage à tout âge. Ne reste plus qu’à
sociales. C’est sans doute par le biais de tous ces pp. 817-825, 2016. trouver ce qui nous amuse et à développer notre
effets conjugués que le rire nous met dans les A. Pérez-Aranda et al., sens de l’humour afin de rire à gorge déployée et
meilleures dispositions pour apprendre. Et cela Eur. J. Pain, vol. 23, sans modération, chaque jour, pour développer
ne concerne pas que les enfants et l’apprentissage pp. 220-233, 2019. et entretenir nos capacités attentionnelles, mné-
en classe. Des études préliminaires de l’équipe de G. Singh Bains et al., siques, réduire notre stress et notre anxiété et
Gurinder Singh Bains, de l’université de Loma Altern. Ther. Health Med., surtout garder un moral au beau fixe pour sup-
Linda en Californie, qui doivent être confirmées, vol. 21, pp. 16-25, 2015. porter notre quotidien qui, lui, est loin d’être tou-
suggèrent que même dans le contexte du jours drôle… £

N° 130 - Mars 2021


86 VIE QUOTIDIENNE L’école des cerveaux

JEAN-PHILIPPE
LACHAUX
Directeur de recherche à l’Inserm, au Centre
de recherche en neurosciences de Lyon.

Se recentrer
grâce à l’insula Quand on pense à autre chose, que l’on est titillé
par l’envie de pianoter sur son smartphone ou d’allumer
la télé, cette petite partie de notre cerveau en forme

R
de coquille Saint-Jacques permet de se refocaliser,
en classe ou au travail.

écemment, une sans doute par manque d’attention. Cela de ne plus avoir la patience de lire plus
étude de l’université Stanford montrait dit, la figure clé de l’article révélait un de deux pages d’un livre ? Le problème
que les adeptes du multitâche numé- effet assez subtil : sur la dizaine d’indi- vient peut-être du fait que les expé-
rique frénétique ont une capacité de vidus très portés sur le multitâche numé- riences de laboratoire ne testent pas les
mémorisation moins bonne que les rique, un seul avait de bonnes perfor- participants dans leur état « normal »,
autres (voir Cerveau & Psycho n° 129). mances, au lieu des deux ou trois qui mais dans un état de motivation élevé,
Dans cette étude, 80 jeunes de 21 à 26 étaient attendus par un simple effet sta- où chacun cherche à faire de son mieux
ans avaient réalisé une tâche de mémoire tistique (logiquement, par simple répar- pour aider les chercheurs. Or, ce qui
associative, où ils répondaient d’abord à tition statistique, on aurait dû trouver au mérite d’être étudié, ce n’est pas tant ce
des questions simples à propos d’objets moins deux ou trois multitaskers ayant niveau optimal que l’état d’attention que
s’affichant un par un sur un écran tout de même eu une bonne attention). nous devons maintenir seize heures
(concernant soit leur intérêt personnel durant, en enchaînant les tâches de la
pour cet objet, soit sa taille), avant d’es- DES ÉLÈVES DISSIPÉS sphère scolaire, professionnelle et fami-
sayer de retrouver, dans un deuxième Au vu du soin apporté au protocole liale. Ces adeptes intensifs du multitâche
visionnage, la question posée précédem- expérimental, la faiblesse du résultat est numérique – qu’on imagine mal pouvoir
ment pour chaque objet, en signalant assez déconcertante, ce qui pose immé- tenir plus de quelques minutes sur un
éventuellement la présence de nouveaux diatement question : pourquoi est-il aussi canapé ou au volant sans allumer leur
objets non présentés pendant la pre- difficile de débusquer les failles atten- smartphone – s’en sont volontiers privés
mière phase. Le résultat principal était tionnelles de tous ces gens que nous pendant tout le temps de l’expérience, ce
que les participants ayant fait part voyons à longueur de journée rivés sur qui est bien la preuve qu’ils n’étaient pas
– dans un questionnaire – d’une forte leur smartphone et en apparence totale- dans cet état « normal ». Il est donc fina-
propension à faire plusieurs choses en ment déconnectés du réel, qui ne par- lement assez impressionnant que les
même temps sur leur smartphone se viennent plus à nous regarder ni à nous chercheurs aient pu observer un effet,
trompaient davantage que les autres, écouter et qui se plaignent même parfois même minime !

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L’ATTENTION HAPPÉE PAR LE VIDE stimulations et à éviter toute situation sensations d’inconfort ou d’excitation,
Pourtant, les mécanismes qui où elles se font rares (lire un livre, l’abandon ou la poursuite de l’activité en
devraient entraîner des chutes d’atten- écouter patiemment quelqu’un…). cours, comme si elle incitait le cerveau à
tion chez les multitaskers numériques Mais la question réellement impor- trouver une solution pour amplifier ou
sont relativement bien connus. Dans le tante – chez les élèves dont l’attention diminuer ces sensations. Par exemple, si
cerveau, le circuit de la récompense est conditionne la qualité de l’apprentis- vous avez faim, elle va susciter une sen-
sensible à tout ce qui est nouveau ou sage – n’est pas tant la démonstration sation désagréable qui va vous inciter à
porteur d’une information potentielle- expérimentale de cet effet, que la capa- chercher de la nourriture. Si vous avez
ment importante. Il confère à ces sti- cité à reprendre le contrôle volontaire un caillou dans votre chaussure, elle
muli une valence émotionnelle positive de son attention et sortir de ce mode. Et provoquera une douleur ponctuelle qui
qui leur donne un statut privilégié pour la clé de cette reprise de contrôle pour- vous incitera à retirer votre chaussure et
le système attentionnel : de ce fait, tous rait être une petite région du cortex en en retirer le caillou.
les messages qui nous arrivent, et tous forme de coquille Saint-Jacques,
les flux d’information ou de divertisse- enfouie sous le lobe temporal et le lobe « MULTITASKERS », À VOS INSULAE !
© fran_kie/Shutterstock.com ; Cerveau & Psycho

ment vont agir comme de petits aimants frontal : l’insula. L’insula est très impliquée par
sur notre attention, qui va avoir ten- exemple dans la sensation de craving (un
dance à s’éparpiller pour ne rien rater LA ZONE DE LA RECONCENTRATION terme anglais signifiant « manque ») – ce
d’important. Comme le circuit de la L’insula reçoit tous les signaux en mélange d’envie compulsive et de
récompense est également connu pour provenance du corps concernant l’état malaise que ressentent par exemple les
ajuster sa sensibilité en fonction du physiologique de celui-ci (tensions, tem- fumeurs quand ils sont privés de ciga-
rythme auquel il est stimulé, un cer- pérature, douleur, etc.), à tel point qu’on rette. L’insula joue donc un rôle très
veau habitué à des stimulations très pourrait y « lire » comment nous nous important dans la motivation, pour
fréquentes aura naturellement ten- sentons en cet instant précis. Elle semble démarrer une nouvelle activité ou en
dance à rechercher encore plus de aussi s’employer à motiver, par des abandonner une autre.

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88 VIE QUOTIDIENNE L’école des cerveaux
SE RECENTRER GRÂCE À L’INSULA

À quoi ressemble donc l’insula d’un


multitasker en pleine action ? C’est elle
qui va faire jaillir un ressenti corporel
subjectif d’un type particulier au
moment furtif où émergera en lui l’envie
soudaine de passer à autre chose de
mieux… Vous êtes en train de regarder
une série, quand l’envie vous prend de En cas d’attention volatile,
consulter vos SMS. Qu’est-ce que cette
sensation ? Et que ressent-on si l’on
entraînez-vous à reconnaître vos
résiste un peu à ce désir ? Toutes les pul- sensations corporelles précises
sions, les envies ou les frustrations s’ac-
compagnent de sensations corporelles quand vous éprouvez le besoin
assez caractéristiques, qui peuvent se
localiser dans des endroits étonnants :
impérieux de « switcher » d’une
dans la gorge ou la poitrine, dans les
narines, autour des yeux… Votre insula
activité ou d’un média à l’autre
vous renseigne sur ces localisations, sur
les effets de compression, de resserre-
ment, de chaleur, de piqûre. Alors, à ou elles éprouvent le besoin impérieux
chacun d’user de son introspection pour de switcher. Et, ayant noté cette sensa-
trouver ses propres zones actives et se tion, retourner leur attention pour les
« promener » dans son insula. « observer » en face, droit dans les yeux
De même, que ressent-on dans son plutôt que de les fuir. Par exemple,
corps quand, au bout de deux minutes, quand on éprouve un léger ennui
on « n’en peut plus » d’écouter une expli- lorsqu’une scène d’un film tire en lon-
cation à mourir d’ennui ? Est-ce une brû- gueur, est-il possible d’identifier cette
lure au front, une sensation d’asphyxie, sensation pour la surmonter et mainte-
un poids sur la poitrine ? Dans tous les nir son attention sur le film, plutôt que
cas, l’insula a la réponse, à vous de la de se jeter sur son smartphone ? Ou bien,
déchiffrer. Avec cette question impor- si une sorte d’angoisse point à l’idée que
tante : pouvez-vous examiner cette sen- des messages seraient arrivés sur votre
sation de façon neutre et la laisser sim- réseau social, peut-on consulter son Bibliographie
plement se dissiper ? Ou mieux : insula, identifier cette angoisse, l’accep-
s’habituer à la reconnaître, quand elle ter et la relativiser, pour ne pas être B. Stetka, Numérique :
se manifeste, comme le signe qu’on est esclave de « l’appel d’Instagram » ? quand l’attention
s’effondre, Cerveau
en train de perdre le contrôle et qu’il Voilà qui n’est pas sans rappeler la
& Psycho, janvier 2021.
faut marquer une petite pause au lieu de méditation, bien sûr, qu’il serait tentant
se laisser entraîner ? Prendre une d’utiliser de cette façon précise chez les K. P. Madore et al.,
seconde pour s’interroger sur ce qu’on enfants et les adultes ayant des pro- Memory failure
predicted by attention
va gagner à quitter la tâche en cours, et blèmes d’attention : entrer dans la cage
lapsing and media
ce qu’on va perdre et vraiment… décider du « tigre » et le fixer dans les yeux. Et du multitasking, Nature,
de ses actions ? point de vue des neurosciences, cela vol. 587, pp. 87-91, 2020.
pose la question fascinante de l’effet
A. D. Craig, How
L’ART DE LA BALADE INTÉRIEURE d’une attention interne – portée sur les do you feel – now ?
On peut alors se demander s’il ne sensations que l’insula contribue à géné- The anterior insula
faudrait pas donner ce conseil simple à rer – sur les processus cognitifs et moti- and human awareness,
ceux et celles qui sentent leur attention vationnels. Et pour le multitasker, c’est Nature reviews
de plus en plus volatile dans ce monde la perspective de retrouver la maîtrise de neuroscience, vol. 10,
numérique : apprendre à identifier leurs son attention dans un monde où on s’ef- pp. 59-70, 2009.
sensations corporelles précises lorsqu’ils force de la lui voler ! £

N° 130 - Mars 2021
NOUVEAU
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90 VIE QUOTIDIENNE La question du mois

PSYCHOLOGIE SOCIALE

Peut-on deviner l’âge


d’une personne
à sa voix ?
LA RÉPONSE DE
DANIEL BÜRKLE
Linguiste à l’université du Lancashire central, à Preston, en Angleterre.

L e premier contact avec une per-


sonne nous livre de manière immédiate
– telles que la hauteur, le tempo de la
voix ou les tremblements éven-
d’entendre d’autres parler plus vite, tan-
dis qu’elles s’expriment plus lentement.
quelques informations simples : son tuels – dépendent de l’état de l’appareil La voix naturelle livre des informa-
sexe, son origine ethnique, son carac- vocal et de la force des muscles concer- tions précieuses sur l’âge de son proprié-
tère plutôt timide ou expansif… En plus nés. Pendant la puberté, le larynx et les taire. Cependant, à l’exception de la mue
de cela, certains détails physiques cordes vocales se développent, ce qui pubertaire, ces changements se pro-
comme l’aspect de la peau ou des che- fait baisser le ton : la voix devient plus duisent progressivement, et de façon
veux, sa posture ou sa démarche, ren- grave. À un certain âge, les garçons différente selon les individus : les uns
seignent sur son âge. Mais y a-t-il à ce grandissent plus vite que les filles, c’est ont une voix naturellement plus aiguë,
propos d’autres informations que l’on pourquoi ils ont une mue plus marquée. d’autres s’expriment plus lentement que
peut exploiter, en plus des rides et des Mais le développement de la voix ne la moyenne depuis le plus jeune âge. Il
cheveux grisonnants ? s’arrête pas là. Avec la vieillesse se pro- est donc difficile de se faire une idée pré-
De manière générale, nous arrivons duit souvent une perte de cartilage et de cise de l’âge d’une personne en se basant
à deviner avec une assez bonne fiabilité tissu au niveau de la glotte, ce qui la uniquement sur le son de sa voix.
l’âge d’une personne. Nos estimations rend plus difficile à contrôler. La perte D’autres indices sont toutefois à trou-
ne s’éloignent souvent de l’âge réel que des dents – et dans certains cas les pro- ver dans le niveau de langage pratiqué.
© Shutterstock.com/Dragon Images

de quelques années. Et pour les per- thèses dentaires – peut également modi- Plusieurs recherches sociolinguistiques
sonnes qui ont à peu près le même âge fier l’articulation. Les muscles du dos, de montrent en effet que les personnes d’âge
que nous, la précision est encore meil- la respiration et du larynx perdent éga- moyen sont les plus susceptibles de s’ex-
leure. Pour arriver à ce résultat, nous ne lement de leur élasticité. L’émission primer dans un langage correct sur le plan
nous orientons pas seulement d’après vocale se voile alors d’un souffle ou de la syntaxe, voire soutenu. Les adoles-
des considérations visuelles, mais éga- acquiert des sonorités rauques ou grin- cents, les jeunes adultes et les personnes
lement en utilisant des signaux acous- çantes. En outre, de nombreuses per- âgées s’écartent plus souvent de cette
tiques. Diverses caractéristiques vocales sonnes âgées trouvent fatigant norme, ce qui se reflète dans la structure

N° 130 - Mars 2021


91

La correction syntaxique est


un indice important sur lequel
nous nous fondons pour estimer
l’âge d’un locuteur ! Bibliographie

K. Gnevsheva et
des phrases, dans le choix des mots ou anglophones de souche se trompaient D. Bürkle, Age estimation
in foreign-accented
dans les détails de la prononciation bien plus sur l’âge de leur interlocuteur, si
speech by native
comme la hauteur des sons des voyelles. celui-ci s’exprimait (en anglais) avec un and non-native speakers,
Cela explique aussi pourquoi nous avons accent japonais. C’est pourquoi, en plus Language and Speech,
plus de mal à estimer l’âge d’une personne des caractéristiques tonales de la voix et vol. 63, pp. 118-126, 2020.
qui parle une langue étrangère. du mode d’expression, notre niveau de
E. Moyse, Age
Ma collègue Ksenia Gnevsheva et moi- familiarité avec les sonorités de la langue estimation from
même avons découvert, lors d’une étude joue un rôle de premier plan. Ce n’est faces and voices :
publiée en 2020, qu’un accent étranger que lorsque tous ces éléments sont réu- A review, Psychologica
nuit de la même façon à l’estimation de nis que nous pouvons nous faire une idée Belgica, vol. 54,
l’âge, même lorsqu’il s’applique à notre assez juste de l’âge de notre vis-à-vis… pp. 225-265, 2014.
langue maternelle. Dans cette étude, des les yeux fermés ! £

N° 130 - Mars 2021


92 LIVRES
p. 92 Sélection de livres p. 94 Les Trente-Neuf Marches : sauriez-vous reconnaître un complot ?

A N A LY S E SÉLECTION
Nicolas Gauvrit

PSYCHOLOGIE
PSYCHOLOGIE ANIMALE
Pourquoi croit-on ? Thierry Ripoll Les Animaux parlent
Sciences Humaines, 2020, 392 pages, 17 € Nicolas Mathevon
HumenSciences

D
2021, 528 pages, 23 €
es superstitions individuelles aux grands systèmes
religieux, en passant par l’adhésion à des thèses
décalées comme celles de la Terre plate ou des complots
extraterrestres, les croyances sont omniprésentes. PSYCHOLOGIE
S ’il y a bien une chose
qui n’est pas le propre
de l’homme, c’est la
Il existe de nombreux ouvrages qui les évoquent, mais celui Abécédaire de la sagesse communication : oiseaux,
de Thierry Ripoll a cette particularité rare de passer en revue Christophe André, éléphants, crocodiles,
Alexandre Jollien
des explications à divers niveaux d’analyse : cognitif, psychologique, et Matthieu Ricard insectes… Tous
sociologique et même anthropologique. L’iconoclaste – Allary échangent des signaux
Ainsi, la psychologie cognitive dévoile une partie du mystère. 2020, 260 pages, 19,90 € sonores aux fonctions
Notre intuition, parfois trompeuse, nous bombarde d’hypothèses variées, comme
explicatives sur le monde et notre raison agit après coup comme
un filtre pour séparer le bon grain de l’ivraie dans cet amas
de possibilités. Mais ce processus en deux étapes connaît
D u A d’« accepter »
au Z de « zen »,
en passant par
la reconnaissance
ou la séduction. Parfois
selon des modalités
des défaillances : plus ancienne, plus rapide, plus puissante, le E d’« estime de soi » étonnantes : saviez-vous
l’intuition échappe par moments au joug de la raison et nous ou le N de « Nature », que les éléphants
impose des convictions construites sur du sable. voilà un abécédaire « écoutent » avec
Cependant, la pure cognition n’explique qu’une partie bien utile pour apprendre les pieds les vibrations
de l’omniprésence des croyances. Elle dit en outre bien peu à vivre plus épanoui. du sol provoquées
de leur raison d’être. Les croyances remplissent une fonction Christophe André, par les barrissements
psychologique : elles forment un véritable rempart contre l’angoisse, Alexandre Jollien et de leurs congénères
en augmentant le sentiment de contrôle. De fait, elles sont de ce Matthieu Ricard, à plusieurs kilomètres
point de vue efficaces : les rituels qui se construisent sur la base respectivement de distance ? Dans ce
de croyances magiques (par exemple, l’utilisation d’objets fétiches), psychiatre, philosophe livre, Nicolas Mathevon
parce qu’ils réduisent le stress, augmentent réellement les et moine bouddhiste, nous emmène aux
performances. La superstition est autoréalisatrice. ont ici remodelé certains quatre coins du monde
Pour comprendre, encore plus loin, comment des croyances se passages de leurs à la découverte de cette
répandent dans une communauté jusqu’à quelquefois s’organiser en précédents ouvrages, fascinante biodiversité
système religieux totalitaire, il faut se tourner vers la psychologie tout en ajoutant quelques acoustique, tout en nous
sociale et l’anthropologie. Nos pulsions agressives, qui menacent la thèmes. On y retrouve immergeant dans son
constitution de groupes humains, sont atténuées par le sentiment de cet humanisme et quotidien de chercheur.
fraternité qui éclôt dans les systèmes religieux, ainsi que par la peur cette érudition concrète,
d’une punition divine. C’est donc un très large panorama sur le thème ancrés dans leurs
passionnant des croyances que nous offre l’auteur. Précieux à notre expériences personnelles
époque où fleurissent fanatismes religieux et théories du complot. et professionnelles,
Nicolas Gauvrit est chercheur en sciences cognitives qui font tout le sel
au laboratoire CHart, à l’École pratique des hautes études, à Paris. de leurs livres.

N° 130 - Mars 2021


93

COUP DE CŒUR
Christophe André

DÉVELOPPEMENT
PERSONNEL THÉRAPIE
Déjouer les sortilèges Écrire pour se soigner James W. Pennebaker et Joshua M. Smyth
du mental grâce aux Markus Haller, 2021, 296 pages, 23 €
pouvoirs de l’esprit

D
Yves-Alexandre Thalmann
Jouvence epuis quelques années, la science nous permet de
2020, 144 pages, 14,90 € redécouvrir la vertu, pour notre santé, de choses simples :
NEUROSCIENCES marcher, mais aussi ne rien faire, agir en pleine conscience,

B
Le Sommeil à l’œil nu ien souvent, notre parler… et écrire ! Si vous avez vécu des moments
Muriel Florin bonheur ne dépend douloureux, récents ou lointains, prendre environ quinze minutes,
CNRS
2020, 176 pages, 19 € pas tant de ce que nous quatre soirs de suite, pour les coucher sur le papier va certes, dans
vivons que de la façon un premier temps, élever votre tension artérielle et vos ressentis
«Jedenemon
peux rien dire
sommeil :
dont nous l’interprétons.
C’est en substance
émotionnels douloureux, mais vos visites chez le médecin
diminueront ensuite durant les six mois suivants ! C’est ce que relatait
à chaque fois que je ce que nous explique la première étude, publiée en 1986 par James Pennebaker,
m’apprête à l’observer, ce petit livre, écrit sur ce qu’on nomme depuis « l’écriture expressive ». Ce même auteur
je m’endors », disait par Yves-Alexandre nous propose aujourd’hui une synthèse des nombreuses recherches
l’humoriste Francis Thalmann, chroniqueur conduites dans le domaine, et des recommandations pour se lancer.
Blanche. Si cet état à Cerveau & Psycho. Si l’ampleur des bénéfices obtenus n’est pas comparable à celle
mystérieux dans lequel L’auteur nous invite des médicaments ou des psychothérapies, elle est tout de même
vous sombrez chaque à nous placer dans la significative et tangible. Vu le faible coût de la démarche,
nuit vous intrigue tout position d’un « magicien » sa simplicité et l’absence de contre-indications, il semble logique
de même, vous pourrez qui déjoue les de la recommander le plus souvent possible. Parler fait du bien
l’explorer à l’aide « sortilèges » de l’esprit aussi, surtout quand on s’adresse à des interlocuteurs attentifs
de ce livre écrit par la – prompt à se focaliser et bienveillants, mais il semble que l’écriture mobilise
journaliste Muriel Florin, sur le négatif, à se laisser des mécanismes cérébraux encore plus efficaces pour clarifier
avec la collaboration distraire, à s’enfermer nos pensées et nos émotions, et ainsi mieux comprendre notre
de plusieurs experts. dans des ruminations… –, manière de réagir aux événements.
Complet et accessible, afin d’adopter un Des auteurs, comme Cioran dans son ouvrage Sur les cimes du
richement illustré, il vous fonctionnement plus désespoir, l’avaient déjà noté : « Il est des expériences auxquelles
permettra de faire le tour positif. Sous ce ton on ne peut survivre. Des expériences à l’issue desquelles
des connaissances résolument ludique, et on sent que plus rien ne saurait avoir un sens. [...] Si l’on continue
scientifiques sur le sujet. sans jamais tomber dans cependant à vivre, ce n’est que par la grâce de l’écriture, qui,
Et si vous êtes un l’ésotérisme, il parvient en l’objectivant, soulage cette tension sans bornes. » Mais il n’est
insomniaque chronique, à faire passer toute pas nécessaire d’en arriver à ces « cimes du désespoir » pour
ce sera un premier pas une série de bonnes se lancer dans l’écriture expressive : le livre de Pennebaker nous
pour réaliser cette autre pratiques issues montre comment elle peut aussi nous aider à mieux traverser
citation, cette fois des recherches en les maladies chroniques, ainsi que les périodes d’inquiétude,
de Pierre Dac : « Échange psychologie. de rumination ou d’insomnie, ou tout simplement à clarifier nos
matelas de plume contre besoins dans les moments de vie compliqués.
sommeil de plomb. » Christophe André est médecin psychiatre. 

N° 130 - Mars 2021


94

SEBASTIAN DIEGUEZ
Chercheur en neurosciences au Laboratoire
de sciences cognitives et neurologiques
de l’université de Fribourg, en Suisse.

N° 130 — Mars 2021
LIVRES Neurosciences et littérature 95

Les Trente-Neuf
Marches
Sauriez-vous
reconnaître un complot ?
Comment savoir si une théorie dénonçant

I
un complot est fondée ou complètement fumeuse ?
Le Britannique John Buchan nous offre un brillant
cas d’école doublé d’une plongée vertigineuse
dans le psychisme conspirationniste.

maginez : vous êtes l’unique dépo- EN BREF effet, sinon d’incroyables secrets susceptibles de
sitaire d’un secret tellement important que bouleverser toute notre vision du monde ? Chacun,
l’avenir de la civilisation en dépend. Allez-vous £ En présentant à la fois aujourd’hui, peut être mis dans la position du
une théorie du complot
rester les bras croisés ? Certes, ce secret est plu- et une véritable héros qui sait quelque chose que tout le monde
tôt vague, et vous a été transmis par un individu conspiration, le roman ignore. Ce n’est pas rien : on nous trompe, on nous
au comportement étrange dont vous ne savez à Les Trente-Neuf Marches ment, on conspire dans notre dos, mais vous avez
peu près rien… Mais si ce qu’il vous a appris est met en lumière ce qui découvert l’horrible vérité !
exact, les conséquences sont monumentales. les distingue.
C’est en tout cas une sacrée responsabilité qui £ Ses conclusions SOUDAIN, UN COMPLOT !
pèse sur vos épaules ! rejoignent celles En fait, la comparaison entre le complotisme
Ce scénario est celui de maints récits roma- d’une intelligence ordinaire et les affaires de conspirations fictives
nesques, en particulier dans les genres du roman artificielle en cours propres au roman d’espionnage se révèle très ins-
de développement,
d’espionnage et du thriller. À commencer par Les qui vise à identifier tructive. Examinons donc de plus près Les Trente-
Trente-Neuf Marches, de l’écrivain britannique les théories Neuf Marches. Le narrateur est Richard Hannay,
John Buchan, publié en 1915 et largement reconnu conspirationnistes. un ingénieur des mines de retour des colonies
comme une œuvre pionnière en la matière : il a britanniques. Il raconte à quel point il se morfond
£ Le héros présente
fourni les bases de ce genre littéraire et donné lieu en outre certaines à Londres, qu’il envisage d’ailleurs de quitter si
à une postérité foisonnante, de l’adaptation au caractéristiques rien d’intéressant ne se passe rapidement. Coup
cinéma qu’en fit Alfred Hitchcock en 1935 à la saga psychologiques de chance, il est interpellé le jour même par un
des James Bond et d’innombrables séries contem- des adeptes des drôle d’individu, qui vit au-dessus de son appar-
poraines. Mais, curieusement, c’est aussi devenu théories du complot. tement et qui semble dans un état de panique
une intrigue très répandue dans notre quotidien : avancé. Cet homme lui explique qu’il craint pour
que sont les fameuses théories du complot, en sa vie, dans la mesure où il a découvert des

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96 LIVRES Neurosciences et littérature

informations d’une importance capi- Angeles (UCLA), ont récemment grande vitesse autour d’une multi-
tale pour la sûreté de l’État, et même joint leurs forces pour examiner tude de thèmes associés (l’argent, la
de l’Europe, et que des malfrats sont cette question. Leur but est de déve- révolution, la guerre…) ; le récit
sur sa trace pour l’empêcher de par- lopper une intelligence artificielle d’une véritable affaire politique, en
ler. Il lui confie alors l’existence d’un capable de réaliser automatique- revanche, présente moins d’associa-
« puissant mouvement occulte », ment une telle distinction, en se tions forcées et forme un réseau nar-
associant des « anarchistes ins- basant sur la structure des discours ratif beaucoup plus solide, qui prend
truits » et des « financiers » (voir en ligne ou dans la presse qui du temps à se développer au gré
l’extrait). Les premiers cherchent à évoquent les hypothétiques conspi- d’une véritable enquête.
déclencher le chaos afin d’engendrer rations. Pour ce faire, les chercheurs
un « monde nouveau » (ce qui ont comparé une véritable affaire de UN CHÂTEAU DE CARTES
deviendra plus tard, dans la rhéto- collusion politique à une théorie du C’est donc bien une théorie du
rique complotiste, le « Nouvel Ordre complot extravagante, le tristement complot qu’on observe initialement
Mondial »), les seconds à faire for- fameux #PizzaGate en 2016, quand dans Les Trente-Neuf Marches. Elle se
tune « en rachetant les épaves »… des internautes et des militants d’ex- désagrège d’ailleurs très rapide-
Comment auriez-vous donc réagi trême droite pro-Trump ont affirmé ment, parce que tous ses liens pos-
à la place de Richard Hannay ? Face que Hillary Clinton était à la tête tulés sont fragiles et ne forment
à un tel énergumène, il est probable d’un réseau pédophile, qui aurait qu’un château de cartes monté à la
que vous auriez eu quelques doutes. opéré depuis la cave d’une pizzeria hâte. Mais Richard Hannay reprend
Mais qu’est-ce exactement qui vous et utilisé des mots de code à base de tout de même l’enquête de son mys-
aurait mis la puce à l’oreille ? pizza (par exemple « Cheese Pizza » térieux informateur. Comme il s’agit
Comment distinguer un vrai com- pour « Child Pornography »)… après tout d’un roman, il finit par
plot d’une vaste affabulation ? Le projet de l’UCLA n’en est qu’à mettre le doigt sur une véritable
ses débuts, mais il révèle déjà une conspiration, coordonnée par une
DES MOTS DE CODE différence de structure intéressante : mystérieuse organisation appelée La
À BASE DE PIZZA une théorie du complot semble com- Pierre Noire. Toutefois, elle est
Des spécialistes de l’informa- posée de domaines et d’acteurs tota- d’échelle bien plus modeste que ce
tique et de la littérature, rattachés à lement disjoints (les anarchistes, les que lui avait annoncé son interlocu-
l’université de Californie à Los financiers…), qui sont agrégés à teur, impliquant « seulement » un
groupe d’espions allemands qui
cherche à mettre la main sur les
plans de la marine britannique, afin
de coordonner une attaque par sous-
marin. En somme, comme le dit un
EXTRAIT personnage, « il s’agit là de simple
espionnage ».

« AU-DELÀ ET DERRIÈRE Ainsi, un véritable complot est


spécifique, précis et relativement
LES GOUVERNEMENTS » modeste : un objectif est fixé, cer-
taines méthodes sont envisagées
pour l’atteindre, et son but est d’ob-

J e donne ici ce qu’il me raconta, aussi bien que je pus le débrouiller. Au-delà et derrière
les gouvernements et les armées, il existait d’après lui un puissant mouvement occulte,
organisé par un monde des plus redoutables. Ce qu’il en avait découvert par hasard le
tenir un avantage particulier à un
certain moment. En règle générale,
il s’avère beaucoup plus décevant, et
passionna : il alla plus avant, et finit par se laisser prendre. À son dire, l’association surtout moins efficace, que ceux
comportait une bonne part de ces anarchistes instruits qui font les révolutions, mais à côté imaginés par les théoriciens conspi-
de ceux-là il y avait des financiers qui ne visaient qu’à l’argent : un homme habile peut rationnistes. Ce qui indique au pas-
réaliser de gros bénéfices sur un marché en baisse ; et les deux catégories s’entendaient sage que le complotisme n’est pas
pour mettre la discorde en Europe. une méthode appropriée pour révé-
[…] Le but final de la machination était de mettre aux prises la Russie et l’Allemagne. Je lui en ler les complots, et encore moins
demandais la raison. Il me répondit que les anarchistes croyaient triompher grâce à la guerre. pour les déjouer.
Du chaos général qui en résulterait, ils s’attendaient à voir sortir un monde nouveau. Les Mais pour quelle raison Richard
capitalistes, eux, rafleraient la galette, et feraient fortune en rachetant les épaves. Hannay choisit-il de poursuivre la
« Les Trente-Neuf Marches », John Buchan, traduit de l’anglais par Théo Varlet,dans mission de son mystérieux interlocu-
Les Trente-Neuf Marches et autres aventures de Richard Hannay, Omnibus, 2011, pp. 12-13. teur, si la longue tirade de ce dernier
présente toutes les apparences d’une

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97

fumeuse théorie du complot ? Peu tandis que sa manière de penser


après leur rencontre, l’infortuné se Pourquoi prend un tour très particulier : « Je
fait assassiner et cela joue bien sûr j’ai aimé ce livre m’en remettais à l’instinct, et mes
un rôle, donnant quelque poids à ses divinations se trouvaient d’ordinaire
déclarations. Mais ce n’est pas la Que sont les individus, correctes. » L’intuition et une cer-
seule explication : il y a tout lieu de face à l’écrasante taine forme de « divination » sont en
penser que Hannay, de par sa situa- machine des effet au cœur de la cognition com-
tion et son profil psychologique, est mouvements plotiste. Celle-ci consiste essentiel-
prédisposé à adhérer aux théories du internationaux qui lement à postuler une structure cau-
complot abracadabrantes. dictent le cours de sale inflexible et manichéenne à
l’histoire et orchestrent toute chose, afin de pouvoir inclure
LES RESSORTS leur destin dans les coulisses, à une infinité de détails épars en un
PSYCHOLOGIQUES l’abri des regards et des questions seul et unique complot, tout-puis-
DU COMPLOTISME qui fâchent ? Heureusement qu’il sant, omniprésent, et éternel. Ce qui
Nous avons déjà vu que son existe des héros, comme ceux de en fait, en somme, une version poli-
« aventure » commence alors qu’il John Buchan et des autres maîtres tico-historique du créationnisme.
s’ennuie et se sent seul et improduc- du roman d’espionnage, toujours
tif à Londres. Les recherches prêts à révéler l’infâme vérité ! « JE CROIS TOUT CE QUI SORT
récentes montrent effectivement Toute la matrice du complotisme DE L’ORDINAIRE »
que le complotisme reflète un cer- contemporain se trouve dans ces Au final, le complotisme est
tain besoin de se divertir, de s’impli- récits haletants, où tout est toujours assez bien résumé par un autre pro-
quer dans un groupe social et de lié, mais rien n’est jamais ce qu’il tagoniste : « Je crois tout ce qui sort
compenser un sentiment d’impuis- semble. Avec cette différence, de l’ordinaire. Le banal seul mérite
sance face à un monde incertain et importante, que leurs lecteurs de la méfiance. » Derrière les appa-
difficile à contrôler. Cela ne suffit savent généralement qu’ils sont rences, il y a toujours « autre
certes pas à délivrer qui que ce soit plongés dans une fiction, et que chose », ce qui explique que le com-
de l’injustice et de l’oppression, leur immersion n’est que plotisme ne peut jamais véritable-
mais cela fournit un bénéfice psy- temporaire. ment aboutir.
chologique non négligeable. Il y a C’est là une autre différence
chez les complotistes une forme de Sebastian Dieguez avec une vraie enquête. Si celle
réaffirmation de leur estime per- imaginée par l’auteur finit par
sonnelle et du sens de leur compé- identifier des espions allemands,
tence, dans la mesure où ils se c’est probablement en partie parce
situent par ce moyen au sein d’une Bibliographie que le roman, publié au début de la
élite avant-gardiste, détentrice d’in- première guerre mondiale, fait
formations ignorées par la plupart. T. Tangherlini et al., suite à une décennie de grandes
Voire se définissent comme des per- An automated pipeline inquiétudes sur les menaces étran-
sonnages uniques : « Je vois des for the discovery gères, surtout germaniques, et de
choses que la plupart des gens ne of conspiracy and fantasmes sur les sous-marins,
voient qu’à la lunette », affirme conspiracy theory cette arme de guerre redoutable et
Richard Hannay. Ou encore : narrative frameworks : nouvelle. Les Trente-Neuf Marches
Bridgegate, Pizzagate
« J’éprouvais le sentiment du danger reste un texte patriotique, destiné
and storytelling on the
et de la catastrophe imminente, et web, Plos One, 2020. à exalter les vertus d’un citoyen
j’avais la singulière persuasion que ordinaire prêt à tout pour défendre
moi seul je pouvais la conjurer, que P. Wagner-Egger et al., sa nation. Mais tout comme l’his-
Creationism and
moi seul je pouvais lutter. » toire évolue, le complotisme
conspiracism share a
Ces bénéfices psychologiques common teleological bias, s’adapte, si bien qu’il s’est récem-
s’accompagnent également de parti- Current Biology, 2018. ment tourné, de même d’ailleurs
cularités sociales et cognitives. Le que les romans d’espionnage, vers
A. Lantian et al.,
complotisme, en effet, implique une un adversaire « intérieur » : des
« I know things they
forme de marginalisation : il s’agit don’t know ! » : The role entités telles que « Big Pharma »,
d’adopter un savoir qui est reconnu of need for uniqueness voire les gouvernements eux-
comme largement stigmatisé et in belief in conspiracy mêmes, qui ourdiraient de sombres
rejeté par les « élites ». Hannay se theories, Social machinations contre leur propre
place ainsi dans une posture de Psychology, 2017. peuple. L’ennemi change, le conspi-
rebelle en révolte contre l’autorité, rationnisme demeure… £

N° 130 — Mars 2021
À retrouver dans ce numéro

PETIT COMPLOT JUSTICE


p. p.
94 68
Une intelligence artificielle de l’université UCLA
a trouvé ce qui permet de distinguer les vrais des
faux complots : les premiers sont généralement
modestes et visent des objectifs limités, alors que
FACIALE
les seconds sont volontiers vastes et englobants.
Selon certaines études, il serait possible
de prédire avec une bonne probabilité
p. la condamnation d’un accusé sur la seule
14 NOTES OLFACTIVES base de l’observation d’une photographie
Dans le cerveau d’une souris, une odeur est codée de son visage, selon que celui-ci dégage
par six activations de neurones dans une zone ou non une impression de confiance.
appelée « glomérule olfactif ». En composant
différents « accords » de six notes, les chercheurs font Les procès par visioconférence qui
sentir toute une palette d’odeurs illusoires à l’animal, se multiplient par temps de pandémie
sans qu’aucune réelle senteur ne soit diffusée… pourraient accentuer ce biais.

p.
28 MARS TÉLÉGUIDÉ
« Tiens, j’ai mangé un Mars ce midi, mais je crois que ce n’était pas moi en fait… »
Un patient atteint de schizophrénie, qui a l’impression de ne pas être le véritable auteur de ses gestes.

2 PIÉGÉ PAR
p. p.
18 86

INSTAGRAM
MILLIMÈTRES
PAR JOUR
La vitesse de
régénération des nerfs
du bras après une L’envie brusque de consulter son compte Instagram
greffe de main : c’est se traduit par une sensation particulière dans une partie
ainsi que le cerveau
se réapproprie de notre cerveau appelée « insula ». Si on apprend
ce nouveau membre. à la détecter, on peut éviter de céder à la distraction.

PARADOXE CHIPS
p. p.
54 78

COUPABLES
DE LA LOTERIE On se sent coupable de se
goinfrer de chips… Sauf quand
Les personnes qui gagnent au loto seraient, à long terme, on a fait son footing et que
moins heureuses que celles qui n’ont pas joué. Et même l’on s’est ainsi donné bonne
que celles à qui il est arrivé une épreuve très difficile, conscience. Ce phénomène
comme le fait de perdre l’usage de leurs jambes ! est appelé récompensation.

Imprimé en France – Maury imprimeur S. A. Malesherbes– Dépôt légal : février 2021 – N° d’édition : M0760130-01 – Commission paritaire : 0723 K 83412
– Distribution : MLP – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur : 251 485 – Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot
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des sciences du cerveau et de leurs derniers
développements, qui transforment notre
société et expliquent d’une façon nouvelle nos
comportements, nos pensées, nos émotions,
nos désirs…
Ce podcast emmènera l’auditeur dans
une conversation avec un chercheur
qui a marqué sa discipline, pour revenir
sur sa vie, son parcours, ce qui l’a passionné
dans le monde des neurosciences.
Ce moment privilégié, axé sur l’homme
ou sur la femme dans leur dimension humaine
et sur les fondements de la recherche
en neurosciences, va ouvrir pour l’auditeur
des fenêtres sur le fonctionnement de son
propre cerveau.

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