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Revue française d'économie

La nature de la firme et la théorie des options : quel fondement


juridique ?
Didier Danet

Abstract
In the optional analysis, the assets of the firm are the support of a contract between shareholders and creditors. From a juridical
point of view, the company is no more an indépendant person; the control of the leading shareholders is pointed out. A
weakness still affects the results: the theory of property rights, which is the basis of the analysis, is not relevant in the French
case. The juridical foundation of the theory must be revisited; a better basis is the theory of control.

Résumé
L'analyse optionnelle décrit la firme comme un ensemble d'actifs patrimoniaux qui forment le support d'un contrat d'option liant
les actionnaires et les créanciers sociaux. Cette analyse met en évidence les limites d'une conception juridique trop strictement
comprise de la personnalité morale des sociétés; elle rend compte du contrôle exercé par les actionnaires principaux sur
l'activité économique de l'entreprise. Cependant, la théorie des droits de propriété, qui constitue le fondement juridique de
l'analyse optionnelle, présente des faiblesses rédhibitoires. Il est donc nécessaire de revoir le fondement juridique de la théorie
des options en lui substituant une analyse en termes de contrôle.

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Danet Didier. La nature de la firme et la théorie des options : quel fondement juridique ?. In: Revue française d'économie,
volume 7, n°3, 1992. pp. 95-111;

doi : https://doi.org/10.3406/rfeco.1992.1317

https://www.persee.fr/doc/rfeco_0769-0479_1992_num_7_3_1317

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Didier

DANET

La nature de la firme et

la théorie des options :

quel fondement

juridique ?

sans aucun
apports
l'importance1.
Au
théoriques
doute,
plan financier,
pour
dont
a l'analyse
théorie
M.
elle
Glais
renouvelle
de
des
soulignait
la options
firme,
profondément
récemment
l'un
constitue
de ces
96 Didier Danet

l'approche traditionnelle en termes de rente ou de quasi-


rente qui valorise les actifs patrimoniaux de l'entreprise en
fonction des flux futurs de revenus auxquels ils donnent
naissance2. La théorie des options fait de ces actifs le sous-
jacent d'un contrat par lequel une partie consent à une
autre le droit de les lui acheter ou de les lui vendre, à une
échéance convenue et pour un prix d'exercice déterminé,
moyennant le paiement d'un premium.
Au plan juridique, la théorie des options court-
circuite la société-institution. Celle-ci n'est plus perçue
comme une entité autonome dotée d'un patrimoine
propre ; elle s'apparente à une indivision dont la valeur
fluctue selon l'état du compromis intervenu entre les
acteurs intéressés à son fonctionnement. L'essentiel de
l'analyse est reporté sur la relation contractuelle qui unit le
vendeur et l'acheteur de l'option. L'entreprise, naguère
sujet de droit, devient objet d'une obligation.
Cette vision de l'entreprise se veut réaliste ; elle
tend à lever le « velum societatis » jeté par le droit
commercial sur l'activité des agents économiques. La perspective
n'est certes pas inédite puisqu'elle est celle-là même qui
domine les travaux de l'« Ecole de Rennes » pour laquelle,
au-delà du débat entre les thèses de la nature contractuelle3
et institutionnelle de la société, la firme doit s'analyser
comme la technique privilégiée d'organisation de
l'entreprise4, le «merveilleux instrument du capitalisme
moderne» évoqué par G. Ripert5. Le point de départ peut
donc parfaitement se justifier tant il est vrai que le
fonctionnement des sociétés de capitaux révèle qu'elles ne sont
pas le paradigme de la démocratie économique qu'un
libéralisme utopiste aurait pu imaginer et que, si vote il y a,
celui-ci relève d'un suffrage ultra-censitaire, per capitalis et
non per capita.
Cependant, si l'on doit porter au crédit de la
théorie sa volonté de réalisme, on ne peut que s'interroger sur
Didier Danet 97

la validité des concepts juridiques sur lesquels elle repose.


Ceux-ci s'écartent tellement du droit positif que la coupure
entre la théorie économique et la théorie juridique paraît
inévitable.
Le but des quelques lignes qui suivent est de
montrer que la théorie des droits de propriété qui sous-tend
l'analyse optionnelle de la firme n'est pas pertinente au
regard du droit positif français et de ses principes
fondamentaux. Or, il est aujourd'hui évident qu'une question
comme celle de la nature de la firme ne peut recevoir une
réponse unidimensionnelle, ignorante des principes
premiers des approches complémentaires. Il convient donc
de reconsidérer le fondement juridique de la théorie des
options afin de contribuer au rapprochement
indispensable de la science économique et de la science juridique.

Un substrat juridique étranger au


droit des sociétés

La théorie des options, qui modifie la vision traditionnelle


de la firme, repose sur un substrat juridique extrêmement
particulier.

La société analysée au travers du mécanisme optionnel


Dans la logique du mécanisme optionnel, la firme devient
le support d'un contrat par lequel une partie accorde à
l'autre le droit de lui acheter ou de lui vendre les actifs
sociaux selon certaines conditions. Ce modèle général peut
trouver à s'appliquer dans plusieurs hypothèses.
Il est d'abord possible de recourir au contrat
d'option pour expliquer les relations nouées entre cédant et
cessionnaire d'un fonds de commerce ou de droits
sociaux6. Le second paye au premier un prix qui corres-
98 Didier Danet

pond, en sus de la valeur patrimoniale des actifs corporels


et incorporels, à la valeur de la clientèle dont l'analyse la
plus élémentaire montre qu'elle n'appartient pas au
commerçant qui la vend et qu'elle peut très facilement
s'évanouir, notamment par l'effet d'une concurrence
active7. Le surprix ainsi acquitté par le cessionnaire peut
être considéré comme le premium d'une option d'achat
portant sur la firme. Si l'exploitation ne procure pas au
cessionnaire la rentabilité qu'il en attendait, il vend les actifs
sociaux pour leur valeur de marché et limite sa perte au
prix de la clientèle. Tout se passe comme s'il abandonnait
son option en renonçant à son premium qui demeure ainsi
définitivement acquis au cédant. En revanche, si la
rentabilité de l'affaire est satisfaisante, l'acheteur lève l'option
et poursuit l'exploitation.
L'option ainsi décrite présente des particularités
qui faussent l'équilibre traditionnel de tels contrats8. Ainsi,
le prix d'exercice n'est pas spécifié. Il est laissé à la
discrétion du cessionnaire qui dispose d'une marge
d'appréciation d'autant plus grande que les techniques d'évaluation
des actifs patrimoniaux sont nombreuses et que le résultat
obtenu dépend largement du point de vue adopté par
l'évaluateur. De même, la durée de vie de l'option n'est
pas définie, si ce n'est à l'image du fut du canon qui met,
pour se refroidir, un certain temps. Ici, la durée de l'option
est librement déterminée par le cessionnaire, hors même
la contrainte du délai de prescription trentennaire.
Dans un article récent, N. Mourgues améliore
sensiblement la présentation du modèle en le transposant aux
relations entre actionnaires et partenaires financiers de
l'entreprise9. Nous en rappellerons rapidement les grandes
lignes avant d'en examiner les fondements juridiques.
L'actionnaire qui prend le risque d'entreprise peut
ne pas en assumer toutes les conséquences patrimoniales
en limitant sa responsabilité par le recours à une forme
Didier Danet 99

sociale ad hoc, S.A.R.L. ou S.A. en particulier. Cette


limitation de sa responsabilité présente une valeur économique
que l'on peut analyser grâce au raisonnement optionnel.
Soit en effet un projet d'entreprise financé pour
partie par endettement. A l'échéance, c'est-à-dire au
moment où l'actionnaire doit rembourser le créancier, deux
situations sont possibles selon les valeurs respectives de
l'actif et de la dette.
Si la valeur de l'actif est supérieure à la valeur de
la dette, l'actionnaire rembourse le créancier et fait valoir
ses droits sur l'actif social. Tout se passe comme s'il exerçait
une option d'achat de cet actif. En revanche, si la valeur de
la dette est supérieure à celle de l'actif, l'actionnaire ayant
limité sa responsabilité, il abandonne l'actif au créancier
qui subit la perte résultant de la différence entre les deux.
Tout se passe comme si l'actionnaire exerçait une option
de vente de cet actif.
On voit donc que le mécanisme optionnel est
beaucoup plus sophistiqué que dans la première analyse.
L'actionnaire est titulaire d'une double option, d'achat et
de vente. Il est acheteur d'une option d'achat portant sur
l'actif de la société pour un prix correspondant au montant
des capitaux propres engagés à l'origine. Il est également
acheteur d'une option de vente pour un prix
correspondant à la prime de risque intégrée dans le taux d'intérêt
servi au créancier.
Il est alors possible de déterminer, à l'aide du
modèle d'arbitrage de Black et Scholes, la valeur de l'option
de vente qui s'analyse comme une option de défaillance
liée à la limitation de responsabilité de l'actionnaire.
Un substrat juridique spécifique
Comme le souligne N. Mourgues, le modèle proposé se
réfère à une vision particulière des organisations, la théorie
des droits de propriété10. Le but est « d'analyser la relation
100 Didier Danet

contractuelle qui lie les actionnaires aux créanciers d'une


entreprise»11. La thèse se rattache donc au courant qui, de
Demsetz12 à Jensen et Meckling13 ou Fama1 , refuse de
voir dans la société un être autonome animé d'une volonté
propre et la définit comme un ensemble de relations
contractuelles. La société est un nœud de conventions, une
équipe réunissant des fournisseurs d'inputs qui
recherchent leur intérêt personnel tout en ayant
conscience que l'équipe est en compétition avec d'autres, ce
qui implique un minimum d'«affectio societatis». Le
comportement de la firme est donc dicté par l'équilibre
complexe et dynamique qui prévaut entre les participants.
Deux conséquences essentielles en découlent.
— La première est que les actionnaires ne peuvent
pas être considérés comme les propriétaires de la firme15.
L'apport en capital répond à une fonction particulière qui
est l'assomption du risque d'entreprise. Les actionnaires
fournissent une caution sans laquelle les partenaires
financiers et commerciaux de l'entreprise n'accepteraient pas
de lui procurer les inputs nécessaires à son
fonctionnement. S'ils sont donc propriétaires d'une ressource
spécifique, le capital de l'entreprise, les actionnaires ne sont pas
propriétaires de l'entreprise elle-même, « lieu de mise en
œuvre d'une multiplicité d'inputs appartenant à des
personnes différentes, dans le cadre d'un réseau complexe
d'engagements contractuels qui déterminent la
combinaison des ressources et les modalités de partage des résultats
financiers»16. Le capital ne se distingue des autres
ressources allouées à l'entreprise que par ses conditions de
remboursement et non par sa nature spécifique ; le
propriétaire est donc, au sein de la communauté des « ayants-
part» à l'entreprise, un créancier inter pares.
— Il découle ensuite de la vision contractuelle que
la personne morale de la société n'est, comme celle de la
plupart des organisations, qu'une coquille légale, un cadre
Didier Danet 101

juridique servant de support à l'instauration de relations


contractuelles entre des individus17. La société est un lieu-
dit de conventions qui ont un objet commun ; elle n'est
donc pas une institution, un acteur économique nouveau,
qui s'interposerait entre les actionnaires et les partenaires
commerciaux et financiers. Elle n'est qu'un point de
densité contractuelle élevée au sein d'un réseau de relations
qui définissent la place de chacun dans l'utilisation des
ressources productives. On se rappelle ici la célèbre
définition de Furubotn et Pejovich pour qui «les droits de
propriété ne sont pas des relations entre les hommes et
les choses mais des relations codifiées entre les hommes
et qui ont rapport à l'usage des choses »18.

L'entreprise sous contrôle

Par son refus de voir dans la société un agent économique


autonome, la théorie des options entend mettre fin à
l'illusion de l'ontologie juridique. Mais, ce faisant, elle se
coupe radicalement tant du droit positif des sociétés que
de la typologie la mieux établie de la science juridique.
Certes, l'absence de réalisme des hypothèses n'est pas un
vice rédhibitoire, mais, en l'espèce, il est possible de
développer une analyse juridique plus conforme au modèle
français.

Une approche étrangère au droit des sociétés

Réaliste, la théorie tend à l'être par la prise en compte de


deux phénomènes caractéristiques de la vie des affaires
qui, dans un certain nombre de situations, font de la société
une structure factice19. D'une part, le déclin de la société-
contrat est patent depuis longtemps, avant même que le
législateur n'en ait dressé le constat de décès en 1985 par
102 Didier Danet

la reconnaissance de la « société unipersonnelle » et par la


profanation de l'article 1832. D'autre part, ce déclin du
contrat de société s'est accompagné d'une renaissance
éclatante de la technique contractuelle au sein de la société,
les statuts n'étant plus, dans de nombreux cas, la source
unique, ni même la source principale, de la loi sociale.
Le refus de voir dans la société un agent
économique véritable, la volonté de faire surgir à la lumière la
main visible des managers, tout ceci n'est pas véritablement
de nature à surprendre le juriste familier du principe de
transparence fiscale20, lequel aboutit précisément à nier
l'existence de l'être collectif pour imposer les bénéfices
commerciaux directement dans le patrimoine des associés.
De même, le juriste n'ignore pas que la notion de
personnalité morale des sociétés ne va pas de soi et qu'elle
n'est finalement qu'une solution de compromis conciliant,
grâce au génie d'Aubry et Rau, l'individualisme
révolutionnaire, hostile par principe à tout semblant de
recomposition des corps intermédiaires, avec l'extension et la
multiplication des patrimoines collectifs encouragés par la
création des sociétés de capitaux.
Nul ne conteste, malgré l'origine contractuelle de la
firme, que l'associé majoritaire exerce le pouvoir, qu'il est le
véritable maître-d'ceuvre du projet économique. La détention
de la majorité simple lui donne le contrôle de la gestion
quotidienne, de l'exploitation courante ; la majorité qualifiée,
celui des modifications statutaires, c'est-à-dire, des
changements d'activité, de la transformation des structures... La
doctrine a ainsi mis en évidence l'existence de deux catégories
distinctes d'actionnaires : les actionnaires bailleurs de fonds
dont le comportement est en fait très proche de celui des
obligataires ; les actionnaires contrôlaires, dont l'ambition est
de s'assurer la direction de l'activité sociale21. La personne
morale ne doit donc pas faire illusion ; sa volonté reflète celle
des dirigeants et ne peut s'exprimer que par leur voix.
Didier Danet 103

En outre, la théorie des droits de propriété


s'inscrit bien dans le mouvement contemporain de résurgence
de la technique contractuelle qui, à l'intérieur même de la
société, est de plus en plus sollicitée pour discipliner les
comportements et organiser le pouvoir. Cette
multiplication des conventions passées entre associés, combinée
avec la sophistication croissante des formules d'intégration
des partenaires commerciaux, contribue à l'instauration
d'un continuum de relations22 qui effacent
progressivement les frontières de la société23 et légitiment la thèse de
l'équipe de fournisseurs d'inputs.
L'analyse optionnelle prend donc acte de cette
transparence de l'être social et modélise les relations
d'affaires qui unissent les dirigeants aux partenaires de la firme.
Elle a ainsi le mérite de rappeler que, sous le velum socie-
tatis, l'activité entrepreneuriale est le fait d'un petit nombre
d'individus dotés de pouvoirs extra-ordinaires.
Cependant, si elle rend compte d'une réalité
parfois méconnue, la théorie des droits de propriété implique
des distorsions importantes par rapport aux concepts les
mieux établis du droit positif.
Le point d'achoppement est sans aucun doute la
négation brutale de l'objet même qu'il s'agit d'expliquer :
le phénomène sociétaire. La théorie des droits de propriété
lui dénie, non seulement toute spécificité, mais toute
existence même ; l'entreprise serait le résultat d'un compromis
indivisaire.
Cette conception est intenable au regard de la
construction prétorienne et législative qui consacre
l'existence d'un intérêt social spécifique, distinct de celui des
associés et juridiquement protégé, notamment dans le
cadre de la théorie de l'abus de droit24.
Cet intérêt propre peut d'abord être opposé à celui
des associés majoritaires. La jurisprudence se réserve de
sanctionner les délibérations qui ont été prises « sans aucun
104 Didier Danet

égard pour l'intérêt social, mais uniquement en vue de


favoriser l'intérêt d'un associé ou d'un groupe d'associés au
détriment d'un associé minoritaire »25. La distinction est alors
particulièrement révélatrice puisqu'elle porte atteinte au
principe de l'omnipotence des assemblées générales selon
lequel la volonté majoritaire est l'expression de celle de la
personne morale26. La construction jurisprudentielle est
suffisamment connue pour n'être ici évoquée que pour
mémoire, tant dans son champ d'application (mise en réserve
systématique des bénéfices27, rémunérations excessives des
dirigeants28, investissements inopportuns29 ou gestion
insatisfaisante des contrats conclus30) que dans ses techniques
d'intervention (diligentement d'une expertise de gestion31,
annulation des décisions contestées32, nomination d'un
administrateur provisoire ou d'un contrôleur de gestion33).
L'intérêt propre de la société ne se confond pas
pour autant avec l'intérêt des associés minoritaires car il peut
également leur être opposé dès lors que ceux-ci usent
illégitimement du pouvoir conféré par la minorité de blocage
pour s'opposer au vote de résolutions indispensables à la
survie de la société34, voire à la simple harmonie de son
développement3''. L'exclusion de l'associé trublion par les
tribunaux est sans doute la manifestation la plus éclatante de
ce courant jurisprudentiel36.
L'intérêt social ne se confond donc ni avec celui de
la majorité ni avec celui de la minorité37. Au travers de la
protection des actionnaires, c'est en fait l'intérêt permanent
de la société que les tribunaux s'attachent à défendre38. Il
est donc impossible de « squeezer» purement et simplement
la personne morale ; on la rencontre par trop fréquemment
dans les prétoires pour en nier l'existence.

La notion de contrôle

L'analyse qui précède montre que le substrat juridique de


la théorie des options n'est pas pertinent dans le cas fran-
Didier Danet 105

çais. Le caractère excessif de définitions qui font du droit


de propriété un droit à caractère personnel ou de la firme
une simple zone de haute densité contractuelle les
condamne d'elles-mêmes. Elles heurtent de front le droit
positif et la typologie juridique la plus élémentaire.
Faut-il pour autant se résoudre à la coupure
définitive entre la théorie financière et la théorie juridique?
Pour l'éviter, il semble indispensable de poser en postulat
deux données que l'on pourrait qualifier
d'incontournables : le droit de propriété n'est pas un droit personnel
mais un droit réel ; la société est un être social autonome
doté d'intérêts propres juridiquement protégés. Dans le
cadre ainsi défini, l'activité des dirigeants n'est pas pour
autant définitivement dissimulée sous le velum societatis,
elle peut être tirée de l'ombre grâce à la notion de
contrôle39.
Le contrôle peut se définir comme le droit de
disposer des biens d'autrui comme un propriétaire.
Appliqué à la société de capitaux, il signifie que l'actionnaire
majoritaire détient le contrôle des biens sociaux de telle
sorte qu'il est maître de l'activité économique et sociale.
Cette définition se situe résolument dans la
perspective d'un droit rattaché au droit des biens et non au
droit des personnes. Il correspond à un pouvoir de grande
intensité sur des biens dont les titulaires du contrôle ne
sont ni les propriétaires ni mêmes les possesseurs.
L'existence du contrôle naît de la réunion de trois
conditions. Premièrement, l'existence purement
intellectuelle de la personne morale implique qu'elle ne peut gérer
elle-même les biens dont elle est propriétaire. Elle doit
donc nécessairement être représentée de manière
permanente par une personne physique. Ensuite,
l'administration du patrimoine social ne peut se concevoir sans une
unité de direction et de décision. Il est alors nécessaire de
concentrer le pouvoir de gestion entre les mains d'un petit
106 Didier Danet

nombre d'associés, ce qui implique une délégation de


pouvoir au profit de certains d'entre eux. Enfin, les actionnaires
bailleurs de fonds, qui subiraient un coût d'information
prohibitif s'ils voulaient exercer leurs prérogatives de
mandant, renoncent alors de facto à ces dernières40.
«Il en résulte qu'une personne physique se voit
conférer des prérogatives, qui confinent à la propriété, sur
des biens dont elle ne peut pas être propriétaire et qu'elle
ne pourrait pas même posséder sans commettre un dé-
liť>4\
On mesurera facilement l'intérêt de la notion de
contrôle à ce qu'elle s'inscrit dans une perspective
comparable à celle de la théorie des droits de propriété. Elle
conçoit la société moins comme un contrat ou une
institution que comme la technique privilégiée pour l'exécution
d'un projet d'entreprise.
Elle présente sur elle l'avantage de disposer d'un
pouvoir explicatif et d'une valeur empirique plus
importants.
Son pouvoir explicatif est plus grand puisque la
notion de contrôle ne requiert pas la négation pure et
simple de la personne morale pour rendre compte du
pouvoir exercé par les dirigeants sur les biens sociaux.
La théorie des droits de propriété fait perdre aux
actionnaires toute spécificité ; elle souffre de ce fait d'une
insuffisance de même nature que celle qu'elle entendait
dénoncer. Elle voulait combattre l'illusion que les
actionnaires, propriétaires d'une entreprise, participaient seuls
et sur un pied d'égalité à l'édification d'une volonté
collective. Pour ce faire, elle rétablit une égalité peu satisfaisante
en fondant les conditions des différents agents dans le
creuset des fournisseurs d'inputs.
Au contraire, la notion de contrôle a pour
propriété fondamentale de conserver les différences. Les
actionnaires ne sont pas des fournisseurs d'inputs comme
Didier Danet 107

les autres. Ils sont au cœur du projet d'entreprise et se


distinguent par leur appartenance à la société-institution.
Cependant, les actionnaires, qui ont en commun d'être
propriétaire de la société, n'exercent pas de ce fait, et sur
une base égalitaire, la maîtrise des biens sociaux. Celle-ci
est réservée au noyau actif des associés contrôlaires. Il est
donc possible d'expliquer le pouvoir des dirigeants sur les
actifs sociaux et les relations qu'ils établissent avec les
partenaires de la firme sans nier l'existence de la société
elle-même ni la condition spécifique des actionnaires.
La valeur empirique de la notion de contrôle est
également supérieure à celle de la théorie des droits de
propriété. Cette dernière se pose volontairement en marge
du droit positif, elle relève d'une conception normative des
règles de droit, étrangère à la construction traditionnelle
en la matière. La notion de contrôle est elle, au contraire,
en phase avec le droit positif. Elle permet de rendre compte
d'un courant jurisprudentiel qui, né de la nécessité de
débusquer, durant la Première Guerre mondiale, les
entreprises allemandes faussement revêtues du bleu horizon de
sociétés françaises, fertilise aujourd'hui un bassin étendu
dont certaines terres, comme celle de la nature sui generis
de la cession de contrôle42, se révèlent d'une richesse
remarquable.

Conclusion

La théorie des options appliquée au problème de la nature


de la firme s'inscrit dans une perspective comparable à
l'analyse de nombreux auteurs soucieux de mieux
appréhender le rôle des agents individuels masqués sous la
personnalité morale de la société. Toutes deux partagent l'idée
selon laquelle la forme sociale constitue,
fondamentalement, un instrument de mobilisation des ressources pro-
108 Didier Danet

ductives au service d'un groupe d'associés restreint et en


vue de réaliser un projet d'entreprise.
Ce rapprochement entre la science juridique et la
science économique risque cependant de tourner court
rapidement dans la mesure où la théorie des options se
réfère à un substrat, la théorie des droits de propriété,
incapable de rendre compte de l'évolution du droit positif,
voire incompatible avec les fondements mêmes de notre
philosophie juridique. Le fait serait d'autant plus
regrettable qu'une adaptation de la théorie au contexte local est
possible grâce à la notion de contrôle.
Dès lors l'analyse optionnelle se trouve à la croisée
des chemins. Elle peut continuer sur celui de la spéculation
intellectuelle éthérée, définissant le droit de propriété
comme un droit personnel et la société comme un nœud
contractuel. Elle peut également bifurquer pour emprunter
une route, certes plus difficile, mais également plus
prometteuse, celle du contrôle. La seconde seule nous paraît
conciliable avec l'analyse multidimensionelle aujourd'hui
indispensable pour prétendre répondre véritablement au
problème que pose la nature de la firme.
Didier Danet 109

Notes

1. M. Glais [1990] : Les apports récents С Champaud [1962] : Le pouvoir de


en économie industrielle et la concentration de la société par
nouvelle gestion de la politique de la actions.
concurrence, Revue d'économie J. Paillusseau [1967] : La société
industrielle, n°51, 1er trimestre, page anonyme, technique d'organisation
256. de l'entreprise.
2. M. Glais et E. Sage: L'évaluation 5. G. Ripert [1951] : Les aspects
des éléments incorporels, juridiques du capitalisme moderne,
Encyclopédie de gestion Economica, tome Sirey, page 99.
II, page 1178. 6. D. Pêne : Evaluation de
3. Il convient de relever une différence l'entreprise, Encyclopédie de gestion
terminologique importante entre Economica, Tome II.
l'analyse juridique et l'analyse 7. Sur une analyse incontestable
économique lorsqu'elles se réfèrent à la « malgré la déformation engendrée par
nature contractuelle» de la firme. La la pression du fait sociologique sur le
première érige le contrat en frontière de droit, voir notamment :
l'entreprise, la seconde le pose en trait A. Percerou [1956] : Note sous Cass.
d'union entre les agents intéressés à Div. 7 mars 1956, Dalloz
sa réussite. Dans l'analyse juridique, la Jurisprudence, page 523.
conception contractuelle de la société P. Roubier [1952] : Le droit de la
renvoie à l'idée romaine que le pacte propriété industrielle, Sirey, tome 1,
social est conclu à titre onéreux, qu'il page 106.
est synallagmatique, consensuel et A. Jauffret [1950] : Les éléments
commutatif. Si vision contractuelle il y nouveaux du fonds de commerce,
a, c'est sur les statuts qu'elle se Mélanges Ripert, tome 2, page 37.
focalise, sur l'égalité de condition des P. Ligneau [1966] : Un instrument de
associés et sur la séparation qu'ils créent contrôle des professions ; les licences
vis-à-vis des tiers ; le contrat est ici délivrées par l'administration, Droit
frontière. Dans la théorie des options, social, page 64.
la vision contractualiste fait au
contraire du contrat l'instrument de 8. D. Pêne, précité.
rapprochement entre les actionnaires 9. N. Mourgues [1991] : L'analyse du
et les partenaires financiers et financement de l'entreprise selon la
commerciaux de l'entreprise. Ce n'est théorie des options, Revue française
pas du contrat de société dont il est d'économie, volume VI, n°4,
question mais de l'ensemble des automne, page 89.
conventions nécessaires à la bonne fin
du projet économique ; le contrat est 10. Voir les excellentes synthèses de :
donc trait d'union. Y. Simon et H. Tezenas du Montcel
[ 1977] : Théorie de la firme et réforme
4. A. Percerou [1951] : La personne de l'entreprise: revue des droits de
morale de droit privé, patrimoine propriété, Revue économique n°3,
d'affectation. Thèse, Paris. page 321.
110 Didier Danet

A. Couret [1987] : La théorie des droits nal of political economy, volume


de propriété, in De nouvelles 84, n°l, page 143.
théories pour gérer l'entreprise, Eco- 19. С Champaud [1987] : Le contrat
nomica, page 61. de société existe-t-il encore?, in Droit
11. N. Mourgues, précitée, page 91. contemporain des contrats, sous la
direction de L. Cadiet. Economica,
12. H. Demsetz [1967] : Toward a page 125.
theory of property rights, American
economic review, mai, page 347. 20. A. Cozian [1976] : Imagesfiscales,
transparence, semi-transparence,
13. M.-C. Jensen et W.-H. Meckling translucidité et opacité des sociétés,
[1976] : Theory of the firm: J.C.P., I, 2817.
managerial behavior, agency costs and
ownership structure, Journal of 21. С Champaud [1962] : Le pouvoir
financial economics, n°3, page 305. de concentration de la société par
actions.
14. E.-F. Fama [1980] : Agency
problem and theory of the firm. Journal 22. O.-E. Williamson [1985] : The
of political economy, avril, volume economic institution of
88, page 288. capitalism, The free press.
15- E.-F. Fama, précité, page 289. 23. Les conditions d'existence d'une
frontière tangible de la firme ont été
16. H. Lepage : Pourquoi la décrites par S. Cheung qui souligne
propriété ? Livre de poche, Pluriel, aussitôt après qu'elles ne peuvent être
page 182. réunies dans la pratique en raison du
17. M.-C. Jensen et W.-H. Meckling, gradualisme des modalités de
précité page 310. coopération entre les firmes.
S. Cheung, précité, page 19.
18. E.-G. Furubotn et S. Pejovich Dans une perspective voisine, G.-B.
[ 1972 ] : Property rights and economic Richardson conteste l'idée coasienne
theory: a survey of recent literature, d'une frontière séparant la société du
Journal of economic literature, marché. En effet, la coopération
décembre, page 1139. interfirmes constitue selon l'auteur une
Sur la définition du droit de propriété, troisième forme d'organisation qui
voir dans une perspective rend caduque la dichotomie binaire
comparable : firme-marché.
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nature of the firm, Journal of law organization of industry, Economie
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L. de Alessi [1983] : Property rights,
transaction costs, and X-efficiency: les pouvoirs du juge dans la vie des
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Didier Danet 111

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31. Cass. Corn., 16 juillet 1991, d'existence du contrôle montre bien le
Quotidien juridique, n°124, 15 octobre rapprochement possible avec des
1991, page 2, note BP. travaux comme ceux de :
32. Cass. Corn., 22 avril 1976, Revue G. Charreaux [1991] : Structures de
des sociétés [1976], page 479, note propriété, relation d'agence et
Schmidt. performance financière, Revue
économique, n°3, mai, page 521.
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C.A. Lyon, 20 mars 1978, Revue des page 158.
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Merle. Dalloz [1980], page 316, note
Bousquet.
34. C.A. Lyon, 20 décembre 1984, Cas. Com., 15 janvier 1991, Revue
Dalloz [1986], jurisprudence, page 506, trimestrielle de droit commercial,
note Y. Reinhard. janvier 1992, page 185, observations С
35. C.A. Dijon, 16 novembre 1983, I, Champaud et D. Danet.

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