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L'attention éveillée par un bruit de pas rapides


foulant le somptueux tapis d'Orient qui recouvrait le sol
de son bureau de P.-D.G., Philip Whitworth leva les
yeux. Se calant dans son fauteuil pivotant tendu de cuir
marron, il étudia le vice-président qui se dirigeait vers
lui.
- Alors? s'enquit-il d'un ton impatient. Ont-ils
annoncé le nom du concurrent qui a proposé moins
que nous ?
Le vice-président appuya ses poings serrés sur la
surface cirée du bureau d'acajou de Philip.
- Nick Sinclair, cracha-t-il. Il a obtenu le contrat de
National Motors portant sur la fourniture de toutes les
radios destinées à équiper les voitures de leur
fabrication. Et cela pour une seule et bonne raison : il
leur a fait une offre inférieure de trente mille dollars à
la nôtre !
Furieux, il inspira violemment et rejeta l'air dans un
sifflement.
- Il a suffi à ce salaud de faire un prix d'à peine un
pour cent inférieur au nôtre pour nous piquer un contrat
de cinquante millions de dollars !
Philip Whitworth reprit la parole. Son exaspération
n'était perceptible qu'au léger frémissement de son
menton aristocratique.
- C'est la quatrième fois cette année qu'il nous
rafle un contrat très important. Drôle de coïncidence,
non?
- Vous parlez d'une coïncidence ! Enfin, Philip,
vous savez parfaitement que ça n'en est pas une. Un
membre de mon service travaille pour Sinclair. Il y a un
salaud qui joue les espions. Dès qu'il connaît le montant
de notre offre, il transmet l'information à Sinclair pour
que celui-ci puisse offrir de remplir le contrat pour une
somme inférieure de un pour cent à la nôtre. Seuls six
de mes hommes connaissaient le montant que nous
proposions pour ce contrat. L'un d'eux est donc notre
espion.
Philip s'inclina en arrière sur son siège, appuyant sa
tête aux tempes argentées contre le haut dossier de
cuir.
- Vous avez déjà fait procéder à une enquête sur ces
six hommes. Résultat : nous avons simplement appris
que trois d'entre eux trompaient leur femme.
- C'est donc que cette enquête n'était pas assez
approfondie.
Redressant le buste, le vice-président se passa une
main dans les cheveux avant de laisser retomber son
bras.
- Ecoutez, Philip, je sais bien que Sinclair est
votre beau-fils, mais il va falloir que vous preniez des
mesures pour mettre un terme à ses pratiques. Il a
décidé de vous détruire.
Le regard de Philip Whitworth devint glacial.
- Je ne l'ai jamais considéré comme mon « beau-fils
», pas plus que ma femme ne le considère comme son
fils. D'ailleurs, j'aimerais bien savoir ce que vous me
suggérez exactement de faire pour l'arrêter.
- Placez un espion à vous dans sa société afin de
découvrir qui est son contact chez nous. Peu importe la
façon dont vous vous y prendrez, mais bon Dieu, faites
quelque chose !
La réponse de Philip fut interrompue par le
bourdonnement discordant de l'interphone posé sur son
bureau. Il planta son doigt sur le bouton.
- Oui. Qu'y a-t-il, Helen ?
- Excusez-moi de vous interrompre, monsieur, ré-
pondit sa secrétaire, mais une certaine Lauren Dan-ner
vient d'arriver. Elle dit avoir rendez-vous avec vous au
sujet d'un emploi.
- C'est vrai, admit-il avec un soupir d'irritation. Elle
aimerait être engagée dans notre société et j'ai accepté
de la recevoir. Dites-lui que je la verrai dans quelques
minutes.
Il relâcha le bouton et reporta son attention sur le
vice-président qui, bien que préoccupé, le dévisageait
sans pouvoir dissimuler sa curiosité.
- Depuis quand procédez-vous personnellement à
des entretiens d'embauché, Philip ?
- C'est un rendez-vous de courtoisie, répliqua celui-
ci avec impatience. Son père est un lointain parent, un
cousin au cinquième ou sixième degré, si mes
souvenirs sont exacts. Danner est l'un des membres de
la famille que ma mère est allée déterrer il y a des
années, lorsqu'elle faisait des recherches pour son livre
sur notre arbre généalogique. Chaque fois qu'elle
repérait un nouveau groupe de parents éventuels, elle
les invitait à venir passer un « gentil petit week-end »
chez nous afin de pouvoir se plonger dans l'étude de
leurs ancêtres et de découvrir s'ils avaient un véritable
lien de parenté avec nous. Ensuite, elle décidait s'ils
méritaient vraiment d'être mentionnés dans son livre.
» Danner était professeur dans l'une des universités
de Chicago. Comme il ne pouvait pas venir, il envoya
sa femme - une pianiste concertiste - et sa fille à sa
place. Mme Danner a été tuée dans un accident
d'automobile quelques années plus tard. Après cela, je
n'ai plus jamais entendu parler de lui, jusqu'à la
semaine dernière. Il m'a appelé pour me demander
d'accorder un rendez-vous à sa fille, Lauren, qui
cherche du travail. Selon lui, elle ne trouve rien à
Fenster, la petite ville du Missouri où elle vit actuel-
lement.
- Plutôt présomptueux de sa part de vous appeler,
non?
Une expression de résignation ennuyée se peignit
sur le visage de Philip.
- J'accorderai quelques minutes à cette fille et je la
renverrai dans ses foyers. Nous n'avons aucun poste à
offrir à une personne diplômée d'un conservatoire de
musique. Et quand bien même ce serait le cas, je
n'engagerais pas Lauren Danner. Je n'ai jamais
rencontré d'enfant plus exaspérante, effrontée et mal
élevée de toute ma vie. Un laideron de neuf ans
environ. Une petite chose boulotte, avec des taches de
rousseur, de hideuses lunettes d'écaillé et une tignasse
rousse qui donnait l'impression de n'avoir jamais été
peignée. Mais le plus incroyable,
c'est que cette petite péronnelle nous regardait de
haut...

La secrétaire de Philip Whitworth jeta un regard à la


jeune femme vêtue d'un tailleur bleu marine pimpant et
d'un corsage blanc à col monté qui était assise en face
d'elle. Elle portait ses cheveux blond vénitien ramassés
en un chignon élégant, d'où s'échappaient de jolies
boucles ondulées qui encadraient son visage d'une
beauté pure et éclatante. Elle avait les pommettes
hautes, un petit nez, un menton à la rondeur délicate,
mais c'étaient d'abord ses yeux qui captaient l'attention,
des yeux lumineux d'un étonnant bleu turquoise,
frangés de longs cils recourbés.
- M. Whitworth va vous recevoir dans quelques
minutes, lui annonça poliment la secrétaire en prenant
soin de ne pas donner l'impression de l'observer.
Levant les yeux du magazine qu'elle faisait semblant de
lire, Lauren Danner accueillit cette information d'un
sourire.
- Merci, dit-elle, avant de se replonger dans la
pseudo-lecture du magazine sans rien voir, tant elle
avait de mal à maîtriser l'angoisse et la nervosité qui la
rongeaient à l'idée d'affronter Philip Whitworth en tête
à tête.
Quatorze années n'avaient pas suffi à effacer le
souvenir douloureux des deux journées passées dans la
superbe demeure de Grosse-Pointe où toute la famille
Whitworth, domestiques y compris, avait traité Lauren
et sa mère avec un mépris cuisant.
Sur le bureau de la secrétaire, le téléphone se mit à
bourdonner et Lauren sursauta nerveusement. Com-
ment s'était-elle fourrée dans cette situation impossible
? Cette question la plongeait dans le désespoir. Si son
père l'avait prévenue qu'il allait appeler Philip
Whitworth, elle aurait pu l'en dissuader. Malheureu-
sement, elle ne l'avait appris qu'une fois le coup de
téléphone donné et le rendez-vous pris. Lorsqu'elle
avait essayé de protester, son père lui avait calmement
répliqué que Philip Whitworth leur devait un service et
que si elle ne lui fournissait pas d'arguments
convaincants pour ne pas aller à Détroit, il tenait à ce
qu'elle honore le rendez-vous qu'il avait pris pour elle.
Lauren reposa le magazine sur ses genoux sans
l'avoir lu et poussa un soupir. Evidemment, elle aurait
pu rappeler à son père comment les Whitworth
s'étaient conduits quatorze ans plus tôt. Mais pour
l'instant, les ennuis financiers dont il était harcelé
passaient avant tout le reste. Il se rongeait les sangs à
l'idée de ne plus avoir d'argent et les soucis tiraient les
traits de son visage blême. Peu de temps auparavant,
les contribuables du Missouri, coincés dans l'étau de la
récession économique, avaient refusé de voter
l'augmentation du budget de l'éducation, pourtant
nécessaire. En conséquence, des milliers d'enseignants,
dont le père de Lauren, avaient été licenciés. Trois
mois plus tard, il était revenu les mains vides d'un
énième voyage à la recherche d'un emploi. De Kansas
City, cette fois. Le visage pâle, l'air étrangement
épuisé, il avait posé sa mallette sur la table et avait
souri tristement à Lauren et à la belle-mère de celle-ci.
- Je ne pense pas qu'un ex-professeur puisse obtenir
un poste de concierge en ce moment, leur avait-il dit.
D'un air absent, il s'était massé le torse, tout près du
bras gauche, avant d'ajouter d'un ton sinistre :
- Et ça vaut sans doute mieux, car je ne me sens
pas l'énergie de pousser un balai.
Et sans autre signe d'avertissement, il s'était écroulé,
victime d'une grave crise cardiaque.
Son père était maintenant en voie de guérison, mais
cet instant avait changé le cours de la vie de Lauren.
Ou plutôt non. A l'époque, elle était en fait sur le point
de le changer d'elle-même. Après avoir étudié sans
répit le piano pendant des années exténuantes, après
avoir obtenu son diplôme du conservatoire, elle avait
déjà décidé qu'elle ne possédait ni l'ambition ni
l'abnégation absolue nécessaires pour mener avec
succès une carrière de soliste. Elle avait hérité du talent
de musicienne de sa mère, mais pas de son total
dévouement à son art.
Lauren attendait de la vie qu'elle lui apporte da-
vantage que la musique. D'une certaine manière, celle-
ci l'avait autant privée qu'elle l'avait comblée. Entre les
études, les heures de piano et le travail pour payer ses
leçons et ses cours, elle n'avait jamais eu le temps de se
détendre ni de profiter de la vie. A vingt-trois ans, elle
avait déjà voyagé dans de nombreuses villes des Etats-
Unis pour participer à des concours, mais de ces villes,
elle ne connaissait que des chambres d'hôtel, des
studios de travail et des auditoriums. En chemin, elle
avait croisé beaucoup d'hommes, sans jamais avoir le
temps de lier vraiment connaissance avec eux. Malgré
les bourses, les prix et les récompenses, elle n'avait
jamais assez d'argent pour faire face à toutes ses
dépenses sans être obligée d'avoir un travail d'appoint,
avec tous les soucis supplémentaires que cela
comportait.
Après avoir tellement investi dans la musique, il lui
avait paru malgré tout déplacé de se lancer dans une
autre carrière. Cela aurait été du gâchis. La maladie de
son père et les factures qui s'accumulaient l'avaient
forcée à prendre la décision qu'elle ne cessait de
repousser. Au mois d'avril, il avait perdu son travail et,
par la même occasion, sa couverture sociale ; en
juillet, il avait également perdu la santé. Pendant toutes
ces années, il l'avait beaucoup aidé à payer ses cours et
ses leçons ; désormais, c'était à son tour de l'épauler.
A l'idée de cette responsabilité, Lauren avait
l'impression que le poids du monde reposait sur ses
épaules. Il fallait qu'elle trouve un travail, il fallait
qu'elle trouve de l'argent. Et tout de suite. Elle
embrassa du regard la salle d'accueil somptueuse où
elle attendait et fit un effort pour s'imaginer en train de
travailler dans une grande entreprise comme celle-ci.
Une sorte de malaise la prit. Elle se sentait désorientée.
Mais peu importait : si le salaire était suffisamment
élevé, elle prendrait tout ce qu'on lui proposerait. Les
bons emplois avec possibilités d'avancement
n'existaient pratiquement pas à Fen-ster, et à travail
équivalent, les salaires que l'on vous y proposait
étaient si bas, comparés à ceux des grandes régions
industrielles comme Détroit, que c'en était une pitié.
La secrétaire raccrocha le téléphone et se leva.
- M. Whitworth va vous recevoir maintenant,
mademoiselle Danner.
Lauren la suivit jusqu'à une porte d'acajou riche-
ment sculptée. Au moment où la secrétaire ouvrait
celle-ci, la jeune femme fit une courte et ardente prière
pour que Philip Whitworth ne se souvienne pas de la
visite qu'elle lui avait rendue des années auparavant,
puis elle pénétra dans son bureau. Toutes les années où
elle avait dû affronter la scène pour jouer en public lui
avaient appris à dissimuler sa grande nervosité et lui
permettaient maintenant de s'approcher de Philip
Whitworth d'une démarche en apparence pleine
d'assurance tranquille, tandis qu'il se levait, une
expression de stupéfaction sur son visage de patricien.
D'un geste gracieux, elle lui tendit la main pardessus
le bureau.
- Sans doute ne vous souvenez-vous pas de moi,
monsieur Whitworth. Je suis Lauren Danner.
La poignée de main de Philip Whitworth était ferme,
et sa voix teintée d'une pointe d'ironie amusée.
- Détrompez-vous, Lauren. Je me souviens
parfaitement de vous. Vous étiez une enfant... plutôt...
inoubliable.
Surprise par son humour direct, Lauren lui adressa
un sourire.
- C'est très gentil de votre part. Vous auriez pu
dire monstrueuse au lieu d'inoubliable.
Une sorte de trêve s'établit entre eux à la suite de ce
premier échange. D'un signe de la tête, il lui indiqua
une chaise tendue de velours or, devant son bureau.
- Prenez place, je vous en prie.
Tout en s'exécutant, Lauren sortit une enveloppe de
son sac en bandoulière.
- Je vous ai apporté mon curriculum vitae.
Il ouvrit l'enveloppe qu'elle lui tendait et en sortit les
feuillets dactylographiés, mais ses yeux bruns restaient
rivés sur le visage de la jeune femme, dont il étudiait
minutieusement chaque trait.
- Vous ressemblez de façon étonnante à votre
mère, dit-il après un long silence. Elle était italienne,
non?
- Mes grands-parents sont nés en Italie, précisa
Lauren. Mais ma mère est née ici.
- En dehors de vos cheveux, qui sont beaucoup plus
clairs que les siens, vous êtes pratiquement son sosie.
Le regard de Philip glissa vers le curriculum vitae,
tandis qu'il ajoutait d'une voix neutre :
- C'était une femme d'une beauté extraordinaire.
Légèrement décontenancée par le tour inattendu
qu'avait pris l'entretien, Lauren s'inclina en arrière sur
son siège. Le fait que Philip Whitworth ait trouvé
Ginna Danner belle, malgré l'attitude en apparence
froide et hautaine qu'il avait adoptée à son égard
quatorze années auparavant, avait quelque chose de
déconcertant. D'autant qu'il disait maintenant à Lauren
qu'elle était belle aussi-Tandis qu'il lisait son
curriculum vitae, Lauren laissa ses yeux errer sur la
splendeur majestueuse de l'immense bureau d'où Philip
Whitworth régnait sur son empire. Puis elle entreprit de
l'étudier. Pour un homme qui avait dépassé la
cinquantaine, il était extrêmement séduisant. Ses
tempes commençaient à s'argenter, mais son visage
bronzé était presque totalement dénué de rides et son
corps, grand et bien bâti, ne portait aucune trace
d'embonpoint. Dans son costume sombre coupé sur
mesure, installé derrière son imposant bureau
directorial, il émanait de lui -Lauren fut obligée de
l'admettre à contrecœur - une sorte d'aura de richesse et
de puissance impressionnante.
Maintenant qu'elle le voyait à travers ses yeux
d'adulte, il ne ressemblait plus au snob froid et pré-
tentieux dont elle avait gardé le souvenir. En fait, il
avait tout d'un homme du monde élégant et distingué.
Il faisait preuve envers elle d'une courtoisie indéniable,
et en plus il avait le sens de l'humour.
Tout bien considéré, Lauren ne pouvait s'empêcher de
penser qu'elle avait nourri des préjugés injustifiés
envers lui durant toutes ces années.
Comme Philip Whitworth tournait la seconde page
de son curriculum vitae, le fil des pensées de Lauren
changea de direction. Mal à l'aise, elle se demanda
quelle raison exacte l'incitait à changer subitement
d'opinion à son sujet. D'accord, il se montrait main-
tenant cordial et aimable envers elle, mais pourquoi ne
l'aurait-il pas été ? Elle n'était plus le petit laideron de
neuf ans, mais une jeune femme au visage et à la
silhouette qui incitaient les hommes à se retourner,
admiratifs, sur son passage.
Avait-elle vraiment mal jugé les Whitworth, des
années plus tôt, ou se laissait-elle aujourd'hui in-
fluencer par l'opulence évidente et par la sophistication
onctueuse de Philip Whitworth ?
- Votre dossier universitaire est excellent, c'est
vrai, mais j'imagine que vous savez qu'un diplôme
d'études musicales n'a aucune valeur dans le monde
des affaires, dit-il.
Lauren reporta immédiatement son attention sur
l'objet de sa visite.
- J'en ai parfaitement conscience. J'ai fait le
conservatoire parce que j'adore la musique, mais je
sais bien que je n'ai aucun avenir dans ce domaine.
Sans s'énerver, elle lui expliqua brièvement et avec
dignité ce qui l'amenait à abandonner sa carrière de
pianiste, sans omettre la santé de son père et les pro-
blèmes matériels de sa famille.
Philip l'écouta attentivement avant de jeter un
nouveau regard au curriculum vitae qu'il tenait à la
main.
- Je vois que vous avez également suivi plusieurs
cours de commerce.
Comme il se taisait dans l'attente de sa réponse,
Lauren se dit qu'il envisageait peut-être sérieusement
de lui proposer un emploi.
- En fait, il me manque juste quelques cours pour
être en mesure d'obtenir un diplôme d'études supé-
rieures de commerce.
- Et, pendant vos études, vous avez travaillé le soir
et durant les vacances comme secrétaire, poursuivit-il,
l'air pensif. Votre père ne m'en a pas parlé au
téléphone. Etes-vous aussi bonne sténodactylo que le
prétend votre curriculum vitae ?
- Oui, répondit Lauren, dont l'enthousiasme avait
commencé à se dissiper à la mention de son expérience
du secrétariat.
Philip se détendit dans son fauteuil et, après un
certain temps de réflexion, parut parvenir à une
conclusion.
- Je peux vous offrir un poste de secrétaire, Lauren.
Un poste stimulant et avec des responsabilités. C'est
tout ce que je peux vous proposer, à moins que vous
n'obteniez votre diplôme.
- Mais je ne veux pas être secrétaire, protesta la
jeune femme.
Un rictus ironique tordit les lèvres de Philip Whit-
worth à la vue de son air abattu.
- Vous dites que votre souci principal pour l'instant
est l'argent. Or, il se trouve qu'en ce moment, nous
manquons terriblement de secrétaires de direction
qualifiées de haut niveau. Résultat : elles sont très
recherchées et très bien payées. Ma propre secrétaire,
par exemple, gagne presque autant que mes cadres
moyens...
- Oui, mais... tenta de protester Lauren.
Philip Whitworth leva la main pour l'interrompre.
- Laissez-moi terminer. Vous avez travaillé pour le
P.-D.G. d'une petite entreprise industrielle. Dans une
petite entreprise, tout le monde sait ce que chacun fait
et pourquoi il le fait. Dans les grandes entreprises
comme celle-ci, malheureusement, seuls les cadres
supérieurs et leurs secrétaires ont une vue d'ensemble
de la marche des choses. Me permettez-vous de vous
donner un exemple de ce que j'avance ? Lauren hocha
la tête et il poursuivit :
- Disons que vous êtes comptable dans notre dépar-
tement radio et que l'on vous demande de préparer une
analyse du coût de chaque poste de radio que nous
fabriquons. Vous consacrez des semaines à la
préparation de ce rapport sans savoir pourquoi vous le
faites. Peut-être est-ce parce que nous pensons à fermer
notre département radio ; peut-être est-ce parce que
nous pensons à développer notre département radio. Ou
alors, nous avons peut-être l'intention de lancer une
campagne publicitaire afin de vendre davantage de
radios. Vous ignorez nos intentions, tout comme votre
supérieur et le supérieur de celui-ci. Les seules
personnes qui sont au courant de ce genre de décisions
sont les directeurs de département, les vice-présidents
et... conclut-il en appuyant ses paroles d'un sourire,
leurs secrétaires ! Si vous débutez comme secrétaire
chez nous, vous vous ferez une bonne vue d'ensemble
de l'entreprise, ce qui vous permettra de choisir vos
objectifs professionnels en toute connaissance de cause.
- Y a-t-il un autre poste que je pourrais tenir dans
une entreprise comme la vôtre, aussi bien payé qu'un
emploi de secrétaire ?
- Non, affirma-t-il, calmement, mais sans appel. Pas
avant que vous ayez obtenu votre diplôme d'études
commerciales.
Lauren soupira intérieurement. Mais elle savait
qu'elle n'avait pas le choix. Il fallait qu'elle gagne
autant d'argent que possible.
- Ne prenez pas cet air lugubre, lui dit-il. Votre
travail ne sera pas ennuyeux. Ecoutez, ma propre
secrétaire en sait plus sur nos projets que la plupart de
mes cadres. Les secrétaires de direction sont dans le
secret de toutes sortes d'informations très
confidentielles. Elles sont...
Il s'interrompit, comme frappé par quelque chose, et
la dévisagea longuement en silence. Lorsqu'il reprit la
parole, une pointe de triomphe calculateur perçait dans
sa voix :
- Les secrétaires de direction sont dans le secret
d'informations très confidentielles, répéta-t-il, tandis
que ses traits s'éclairaient d'un sourire indéchiffrable.
» Une secrétaire ! chuchota-t-il. Jamais ils n'iront
soupçonner une secrétaire. Ils ne feront même pas
d'enquête sur elle.
- Lauren, dit-il d'une voix douce, tandis que ses
yeux bruns luisaient comme du topaze, je suis sur le
point de vous faire une offre dés plus inhabituelles. Ne
m'interrompez pas avant que j'aie terminé mes
explications. Dites-moi ce que vous savez de
l'espionnage commercial ou industriel.
Prise d'une sorte de nausée, Lauren avait l'impres-
sion d'être suspendue au bord d'un gouffre dangereux.
- J'en connais assez sur ce sujet pour savoir que des
gens sont allés en prison pour de telles pratiques et que
je n'ai absolument aucune envie d'y être mêlée,
monsieur Whitworth.
- Ce qui est tout à fait compréhensible, dit-il sans
sourciller. Et, je vous en prie, appelez-moi Philip.
Après tout, nous sommes parents et je vous appelle
Lauren.
Toujours mal à l'aise, Lauren acquiesça d'un signe
de tête.
- Je ne vous demande pas d'espionner une autre
entreprise, mais d'espionner la mienne. Laissez-moi
vous expliquer. Ces dernières années, une société du
nom de Sinco est devenue notre plus important
concurrent. Chaque fois que nous tentons d'obtenir un
contrat, Sinco semble connaître le montant exact de
notre offre et ils proposent une somme inférieure d'un
minuscule pourcentage. D'une manière ou d'une autre,
ils parviennent à découvrir la somme que nous offrons,
et qui est pourtant gardée secrète, puis ils baissent leur
prix afin que celui-ci soit légèrement inférieur au nôtre
et ils nous soufflent le contrat.
» C'est encore arrivé aujourd'hui même. Il n'y a que
six hommes ici susceptibles d'avoir révélé à Sinco le
montant de notre offre. L'un d'eux est sûrement notre
espion. Je n'ai pas envie de renvoyer cinq
collaborateurs loyaux dans le simple but de me
débarrasser d'un homme cupide et traître. Mais si Sinco
continue à nous voler des affaires de la sorte, il va
falloir que je commence à licencier du personnel.
J'emploie douze mille personnes, Lauren. La subsis-
tance de douze mille personnes dépend de Whitworth
Enterprises. Douze mille familles ont un toit sur la tête
et de quoi manger sur leur table grâce à mon entreprise.
Il existe une possibilité pour que vous les aidiez à
garder leur gagne-pain et leur logis. Je vous demande
simplement de postuler pour un poste de secrétaire
chez Sinco aujourd'hui même. Avec le contrat qu'ils
viennent de nous voler, ils auront sans nul doute besoin
d'étoffer leur personnel. Etant donné vos qualifications
et votre expérience, ils envisageront probablement de
vous confier un poste auprès d'un cadre supérieur.
- Et si j'obtiens le job, que se passera-t-il ? ne put
s'empêcher de demander Lauren.
- Dans ce cas, je vous donnerai les noms des six
suspects et il ne vous restera plus qu'à tendre l'oreille
chez Sinco, afin d'entendre si quelqu'un mentionne l'un
de ces noms.
Se penchant en avant, il croisa les mains sur son
bureau.
- C'est très risqué, Lauren, mais franchement j'en
suis au point de vouloir essayer n'importe quoi. Voici
maintenant ce que je vous offre dans cette affaire :
j'allais vous proposer une place de secrétaire chez nous
à un salaire très alléchant...
Le chiffre qu'il cita était si élevé que Lauren ne put
s'empêcher de montrer sa stupéfaction. Il s'agissait
d'une somme beaucoup plus rondelette que celle que
gagnait autrefois son père comme enseignant. Si elle
vivait frugalement, elle pourrait subvenir à la fois à ses
propres besoins et à ceux de sa famille.
- Je constate que ça vous convient, rit doucement
Philip. Dans les grandes cités comme Détroit, les
salaires sont très élevés comparés à ceux des villes plus
petites. Résumons-nous : si vous vous présentez cet
après-midi chez Sinco et qu'ils vous offrent un poste de
secrétaire, je veux que vous l'acceptiez. Si le salaire
qu'ils vous proposent est plus bas que celui que je viens
d'avancer, ma société vous versera un chèque tous les
mois pour compenser la différence. Si vous parvenez à
découvrir le nom de notre espion, ou à apprendre toute
autre information digne d'intérêt, je vous verserai une
prime de dix mille dollars. Et si vous n'avez rien appris
d'ici six mois, vous pourrez démissionner de votre
emploi chez Sinco pour venir travailler comme
secrétaire chez nous. Je vous offrirai le poste que vous
désirez, à condition bien entendu que vous soyez
capable de le tenir.
Il scrutait les traits de la jeune femme, sur lesquels se
lisait la perplexité.
- Quelque chose vous gêne, observa-t-il tranquil-
lement. De quoi s'agit-il ?
- Tout me gêne, admit Lauren. Je déteste les intri-
gues, monsieur Whitworth.
- Je vous en prie, appelez-moi Philip. Faites au
moins cela pour moi.
Il poussa un soupir de lassitude en se laissant aller en
arrière dans son fauteuil.
- Lauren, je sais que je n'ai absolument aucun droit
den vous demander de chercher à obtenir un emploi
chez Sinco. Je vais vous dire une chose qui vous
surprendra peut-être : je réalise à quel point la visite
que vous nous avez rendue il y a quatorze ans a été
désagréable pour vous. Mon fils, Carter, était à un âge
difficile. Ma mère était obsédée par ses recherches sur
notre arbre généalogique. Quant à ma femme et à moi...
je suis désolé que nous n'ayons pas été plus aimables.
En temps normal, Lauren aurait refusé sa proposi-
tion. Mais sa vie était sens dessus dessous et ses res-
ponsabilités matérielles énormes. Elle croulait presque
sous les soucis, au point d'en être étourdie et de douter
de tout.
- Très bien, dit-elle lentement. Je le ferai.
- Bon ! se hâta de constater Philip.
Il décrocha son téléphone, composa le numéro de
Sinco, demanda à parler au directeur du personnel et
tendit le combiné à la jeune femme pour qu'elle puisse
prendre rendez-vous. Dans son for intérieur, Lauren
espérait que cet homme refuserait de la recevoir tout de
suite. Cet espoir fut aussitôt anéanti. Selon le directeur
du personnel, Sinco venait de signer un contrat très
important et avait un besoin urgent de secrétaires
expérimentées. Comme il avait l'intention de travailler
tard, il demanda à Lauren de passer le voir
immédiatement.
Leur marché conclu, Philip se leva et donna une
poignée de main à la jeune femme.
- Merci, dit-il simplement, avant d'ajouter après
réflexion : quand vous remplirez leur formulaire d'en
gagement, donnez-leur votre adresse dans le Mis
souri, mais inscrivez ce numéro de téléphone afin
qu'ils puissent vous joindre chez nous.
Il griffonna des chiffres sur un carnet et déchira la
feuille.
- Nos domestiques se contentent de répondre d'un
simple « allô », lui expliqua-t-il.
- Non, répondit immédiatement Lauren. Je ne
voudrais pas m'imposer. Je... je préfère de loin des-
cendre dans un hôtel.
- Je ne vous reprocherai pas votre façon de ressentir
les choses, dit-il, si bien qu'elle eut l'impression de
s'être montrée grossière et peu aimable, mais j'aimerais
vraiment pouvoir racheter votre première visite.
Vaincue, Lauren succomba.
- Etes-vous certain que Mme Whitworth n'y verra
pas d'objection ?
- Carol sera enchantée.
Lorsque la porte se fut refermée derrière Lauren,
Philip Whitworth décrocha son téléphone pour com-
poser un numéro qui sonna dans le bureau privé de son
fils, de l'autre côté du couloir.
- Carter, dit-il, je crois que nous allons bientôt
transpercer l'armure de Nick Sinclair. Te souviens-tu
de Lauren Danner ?...
2

Comme il était plus de 17 heures lorsque Lauren se


présenta au bureau du personnel de Sinco, elle avait eu
le temps de parvenir à la conclusion qu'il lui était
impossible d'espionner pour le compte de Philip Whit-
worth. En chemin, le simple fait d'y penser lui avait
donné des palpitations et les paumes de ses mains sur
le volant étaient devenues moites. Elle aurait bien aimé
aider Philip, mais les intrigues et les tromperies que
cela impliquait la pétrifiaient. Malgré tout, elle
redoutait d'avoir à lui avouer sa lâcheté.
Une solution lui vint à l'esprit tandis qu'elle rem-
plissait les questionnaires et les formulaires intermi-
nables de Sinco. La meilleure façon de se sortir de cette
situation était d'honorer sa promesse envers Philip en
se présentant à cet emploi, puis de tout faire pour être
sûre qu'on ne l'engagerait pas. Mettant sa décision en
pratique, elle fit exprès de rater les tests d'orthographe,
de sténo et de dactylo et omit de mentionner, dans son
curriculum vitae, le diplôme d'études supérieures
qu'elle avait obtenu. Mais la cerise sur le gâteau fut la
réponse qu'elle apporta à la dernière question du
formulaire de demande d'emploi. Selon les instructions,
il lui fallait indiquer par ordre de préférence trois
postes qu'elle se sentait capable de tenir chez Sinco.
Pour commencer, Lauren avait inscrit « P.-D.G. »,
suivi de « directeur du personnel » et, en troisième
position, de « secrétaire ».
Tandis qu'il notait ses tests, le directeur du per-
sonnel, M. Weatherby, ne put cacher son horreur. Il les
mit de côté pour prendre le formulaire de demande
d'emploi et Lauren observa son regard qui glissait vers
le bas de la dernière page sur laquelle elle avait
indiqué, parmi ses trois choix, le propre emploi de M.
Weatherby. Lorsqu'il lut sa réponse, le visage de celui-
ci s'empourpra de colère et ses narines se pincèrent.
Lauren fut obligée de se mordre la lèvre inférieure afin
de lui cacher le rire qui la faisait frémir. Tandis qu'il
bondissait sur ses pieds pour lui annoncer d'un ton
glacial qu'elle ne possédait pour aucun poste les
qualifications exigées par Sinco, elle ne put s'empêcher
de sourire intérieurement. En définitive, peut-être était-
elle taillée pour les intrigues et les subterfuges.
Lorsqu'elle émergea du bâtiment, Lauren s'aperçut
que le ciel couvert de cette soirée d'août lugubre avait
déjà cédé la place à une nuit sombre et venteuse.
Parcourue d'un frisson, elle fit le geste de s'emmitoufler
dans sa veste de tailleur bleu marine.
En ville, la circulation était dense sur Jefferson
Avenue, et les voitures filaient devant elle dans les
deux directions, mer de phares blancs et de feux arrière
rouges. Tandis qu'elle s'apprêtait à traverser, de grosses
gouttes de pluie se mirent à éclabousser la chaussée
autour d'elle. A la faveur d'une accalmie dans la
circulation, Lauren franchit les nombreuses voies de
l'immense artère au pas de course, atteignant l'autre
trottoir un quart de seconde avant que les voitures qui
arrivaient ne la dépassent en rugissant.
A bout de souffle et trempée, elle leva la tête vers le
gratte-ciel en construction qui se dressait devant elle.
Le garage où elle avait laissé sa voiture se trouvait à
quatre pâtés de maisons de là, mais si elle coupait en
contournant le gratte-ciel, elle gagnerait au moins un
pâté de maisons. Une rafale de vent frais en
provenance de la rivière Détroit plaqua sa jupe autour
de ses jambes et l'aida à prendre sa décision. Sans tenir
compte de la pancarte Interdiction d'entrer, elle
s'accroupit pour se faufiler sous les cordes qui
délimitaient le chantier.
Tout en marchant aussi rapidement que le sol inégal
le lui permettait, Lauren leva les yeux vers les lumières
éparpillées çà et là dans le bâtiment plongé dans la
pénombre. D'une hauteur d'au moins quatre-vingts
étages, il était construit entièrement en verre
réfléchissant sur lequel miroitaient les lumières scin-
tillantes de la ville. Là où des lampes brillaient à
l'intérieur du bâtiment, la surface-miroir se transformait
en doubles vitres ordinaires et Lauren pouvait
apercevoir des cartons empilés dans les bureaux,
comme si les locataires étaient prêts à prendre pos-
session des lieux.
Marcher près de l'immeuble la protégeait du vent qui
soufflait de la rivière et elle s'arrangea pour bien rester
à l'abri. Tandis qu'elle se hâtait, il lui vint soudain à
l'esprit qu'elle était seule, isolée dans le noir, au beau
milieu d'une ville réputée pour sa forte concentration de
criminels. A cette pensée, des frissons de peur la
parcoururent des pieds à la tête.
Tout à coup, des pas lourds résonnèrent dans la
boue, derrière elle, et le cœur de Lauren fit un bond.
Elle pressa le pas, mais ceux de l'inconnu qui la suivait
se hâtèrent également. Paniquée, Lauren se lança dans
une course trébuchante. Au moment où elle se
précipitait vers l'entrée principale, l'une des grandes
portes de verre s'ouvrit sur deux hommes qui sortaient
du bâtiment plongé dans l'obscurité.
- Au secours ! cria-t-elle, il y a quelqu'un...
Son pied heurta un tas de tuyaux qui s'enroulèrent
autour de sa cheville, puis se tendirent. Lauren fit un
vol plané, la bouche ouverte en un cri silencieux, les
bras battant l'air pour retrouver l'équilibre, et atterrit à
plat ventre, le visage dans la boue, aux pieds des deux
hommes.
- Espèce d'idiote ! lança l'un d'eux d'une voix à la
fois agacée et inquiète, tandis que l'autre
s'accroupissait pour l'examiner d'un air préoccupé.
Mais qu'est-ce que vous fichez ?
S'appuyant sur ses avant-bras, Lauren leva la tête
pour regarder l'homme de bas en haut, depuis les
chaussures jusqu'au visage.
- Je passe une audition pour entrer dans un cirque,
répliqua-t-elle ironiquement. Et en bis, je tombe en
général d'un pont.
L'autre homme accueillit sa réponse d'un éclat de
rire. Il la prit par les épaules pour l'aider à se relever.
- Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il.
Quand Lauren eut décliné son nom, il ajouta, l'air
soucieux :
- Pouvez-vous marcher ?
- Des kilomètres, prétendit la jeune femme d'une
voix mal assurée.
Chaque muscle de son corps hurlait de protestation
et sa cheville gauche la faisait douloureusement
souffrir.
- Dans ce cas, vous allez pouvoir marcher jusqu'à
l'immeuble, afin que nous puissions faire un constat
des dégâts, dit-il, une pointe de gaieté dans la voix.
Il glissa un bras autour de sa taille et se rapprocha
d'elle afin qu'elle puisse s'appuyer contre lui.
- Nick, dit l'autre homme d'un ton acerbe, je crois
que je ferais mieux d'aller chercher une ambulance
pendant que vous restez ici avec Mlle Danner.
- N'appelez pas d'ambulance ! le supplia Lauren. Je
suis plus embarrassée que blessée, ajouta-t-elle d'un ton
désespéré, s'effondrant presque de soulagement quand
l'homme dénommé Nick entreprit de la guider vers le
hall.
L'espace d'un instant, elle songea qu'il était tout de
même peu recommandable de pénétrer dans un
bâtiment désert en compagnie de deux inconnus, mais
lorsqu'ils entrèrent dans le hall, le deuxième homme
alluma plusieurs petits projecteurs au plafond et la
plupart des doutes de Lauren s'évaporèrent : c'était un
personnage entre deux âges, à l'air digne, portant
complet et cravate. En dépit de l'éclairage, il
ressemblait plus à un homme d'affaires qui aurait réussi
qu'à un voyou. Lauren jeta un coup d'oeil à Nick, qui
lui enveloppait toujours la taille du bras. Il portait un
pantalon et une veste en jean. A en juger par son profil
à moitié plongé dans la pénombre, elle estima qu'il
avait environ trente-cinq ans. Rien, chez lui non plus,
ne lui parut dangereux.
Nick s'adressa à son compagnon par-dessus son
épaule :
- Mike, il doit y avoir une trousse de premiers
secours dans l'une des pièces réservées au matériel
d'entretien. Voudriez-vous aller la chercher ?
- Bien sûr.
Tandis que Mike se dirigeait vers un panneau rouge
indiquant Escalier, Lauren embrassa le hall immense
d'un regard curieux. Tout était construit en marbre
blanc, depuis les murs jusqu'au sol et aux piliers
gracieux qui s'élançaient jusqu'au plafond, très haut au-
dessus de leurs têtes. Des dizaines de grands arbres et
de plantes luxuriantes étaient alignés le long d'un mur,
comme dans l'attente que quelqu'un vienne les disposer
à l'endroit qui leur était destiné dans la vaste surface du
hall.
Lorsqu'ils atteignirent la rangée d'ascenseurs en-
castrés dans le mur le plus éloigné, Nick lâcha un
instant la taille de Lauren pour appuyer sur le bouton
de l'un d'entre eux. Les portes de cuivre étince-lant
s'ouvrirent et Lauren pénétra dans la cabine
brillamment éclairée.
- Je vous emmène dans un bureau meublé où vous
pourrez vous asseoir et vous reposer jusqu'à ce que
vous vous sentiez suffisamment d'attaque pour marcher
sans aide, lui expliqua Nick.
Lauren lui adressa un bref sourire en même temps
qu'un rapide regard de gratitude et se pétrifia sur place.
A côté d'elle, les traits de son visage exposés
maintenant en pleine lumière, se tenait l'un des
hommes les plus beaux qu'elle eût jamais vus. Au
même instant, les portes de l'ascenseur se refermèrent
et Lauren arracha son regard du visage de Nick.
- Merci, chuchota-t-elle d'une voix bizarrement
croassante, tout en se dégageant volontairement du
bras qui la soutenait, mais je suis capable de me tenir
debout toute seule.
Il appuya sur le bouton du quatre-vingtième étage et
Lauren dut refréner l'impulsion bien féminine de tendre
la main pour mettre de l'ordre dans sa coiffure. Ce
serait un geste trop évident, trop futile. Elle se
demanda quand même s'il lui restait un soupçon de
rouge à lèvres ou si son visage était maculé de terre,
puis elle se reprit. Pour une jeune femme intelligente,
elle était en train de réagir de façon fort stupide à ce
qui n'était, après tout, rien de plus qu'un homme
séduisant.
D'ailleurs, il n'était peut-être pas si beau que cela.
Elle prit la décision de le regarder de nouveau, mais
cette fois-ci, en faisant preuve de discrétion. D'un air
très naturel, elle leva les yeux vers les chiffres qui
clignotaient brièvement au passage de chaque étage,
au-dessus des portes de l'appareil. Puis, mine de rien,
son regard glissa de côté... La tête légèrement inclinée
en arrière, le visage de profil, Nick contemplait les
chiffres qui flashaient les uns après les autres.
Non seulement il était encore plus beau qu'elle ne le
pensait, mais il mesurait au moins un mètre quatre-
vingt-dix, et il était bâti comme un athlète, avec des
épaules larges et musclées. Ses cheveux épais, brun
foncé, étaient parfaitement coupés. Chaque trait de son
profil altier, des sourcils sombres et droits à l'avancée
arrogante du menton et de la mâchoire, reflétait la
force virile. Le dessin de sa bouche était ferme, mais
sensuel.
Lauren en était encore à étudier les lèvres de Nick
lorsque celles-ci se contractèrent soudain, comme pour
exprimer une pointe d'amusement. Elle leva les yeux et
s'aperçut avec horreur que ceux, gris, de Nick avaient
glissé sur elle.
Prise en flagrant délit, car il venait de la surprendre
en train de le détailler, sinon de le boire du regard,
Lauren lança la première chose qui lui venait à l'esprit :
- Je... j'ai peur des ascenseurs, improvisa-t-elle en
désespoir de cause. J'essaie de me concentrer sur autre
chose pour... pour ne pas penser à la hauteur.
- Très futé, remarqua-t-il, mais d'un ton si taquin
que ce n'était manifestement pas à la solution qu'elle
avait trouvée pour soulager sa peur des ascenseurs qu'il
applaudissait, mais à l'ingéniosité qui lui avait soufflé
un mensonge si plausible.
Lauren se retrouva partagée entre l'envie de rire de
l'observation ironique de Nick et celle de rougir parce
qu'elle n'avait pas du tout réussi à le tromper. Elle ne fît
ni l'un ni l'autre, choisissant au contraire de garder les
yeux rivés sur les portes de l'ascenseur jusqu'à ce que
celles-ci s'ouvrent sur le quatre-vingtième étage.
- Attendez-moi ici pendant que je vais allumer, dit
Nick.
Quelques secondes plus tard, des panneaux au pla-
fond s'allumèrent en tremblotant, illuminant tout
l'étage, dont la partie gauche consistait apparemment
en une immense zone de réception et en quatre très
grands bureaux lambrissés de bois de chêne. Nick la
prit par le coude pour la guider de l'autre côté du mur
où étaient situés les ascenseurs et les pieds de Lauren
s'enfoncèrent dans l'épaisse moquette émeraude.
Cette autre partie de l'étage comprenait un espace
d'accueil encore plus grand, au milieu duquel était
installé un bureau circulaire pour la réceptionniste.
Lauren jeta un coup d'oeil à l'intérieur d'un superbe
bureau qui s'ouvrait à droite de l'espace d'accueil. Il
était déjà équipé de fichiers encastrés et d'un bureau de
secrétaire en bois et en chrome étincelant. Elle ne put
s'empêcher de le comparer mentalement au vieux
bureau d'acier dont elle disposait dans son ancien
emploi à temps partiel. Elle avait du mal à imaginer
qu'un tel luxe et tant d'espace fussent réservés à une
simple secrétaire.
Lorsqu'elle émit cette pensée à voix haute, Nick lui
jeta un regard chargé de dérision.
- Les secrétaires de direction qualifiées sont extrê-
mement fières de n'être que des secrétaires et leurs
salaires ne cessent de grimper tous les ans.
- Il se trouve que je suis secrétaire, lui confia Lau-
ren, alors qu'ils traversaient le hall d'accueil en
direction de doubles portes en palissandre hautes de
deux mètres cinquante. Je venais de me présenter de
l'autre côté de la rue pour un emploi chez Sinco, juste
avant de... de vous rencontrer.
Nick ouvrit les portes toutes grandes, puis il s'effaça
pour permettre à Lauren de le précéder et pour étudier
par la même occasion sa démarche boitillante.
La jeune femme avait une conscience si aiguë du
regard ardent et pénétrant posé sur ses jambes qu'elle
sentit ses genoux flageoler, si bien qu'elle avait déjà
traversé la moitié de la pièce lorsqu'elle commença à
prêter attention au cadre qui l'entourait. Et elle
s'immobilisa net.
- Mon Dieu ! s'exclama-t-elle. Mais qu'est-ce que
c'est que ça ?
- « Ça », comme vous dites, répliqua Nick que sa
stupéfaction amusait, c'est le bureau du président. L'un
des seuls qui soient complètement terminés.
Sans voix, Lauren laissa errer son regard admiratif
sur l'ensemble du gigantesque bureau. Devant elle, le
long mur, construit en verre du sol au plafond, offrait
un panorama ininterrompu de Détroit la nuit. La ville
étincelante de lumières s'étendait en éventail à des
kilomètres à la ronde, là, à leurs pieds, dans toute sa
splendeur magique. Les trois autres murs étaient
lambrissés de palissandre luisant.
Des mètres carrés d'épaisse moquette beige recou-
vraient le sol et un somptueux bureau en bois de rose
trônait tout au fond à droite, tourné vers l'intérieur de la
pièce. Six chaises en chrome, au siège tendu de tissu
vert mousse, étaient disposées stratégiquement devant
le bureau, tandis que de l'autre côté de la pièce, trois
longs et profonds canapés capitonnés de la même teinte
formaient un grand U autour d'une immense table basse
composée d'un plateau en verre supporté par un énorme
morceau de bois flotté verni.
- J'en ai le souffle coupé, commenta Lauren d'une
voix douce.
- Je vais nous préparer un verre en attendant que
Mike revienne avec la trousse de premiers secours, dit
Nick.
Lauren se retourna et, fascinée, le regarda se diriger
vers un mur nu en palissandre sur lequel il pressa du
bout des doigts. Un grand panneau glissa sans bruit sur
le côté, révélant un splendide bar en miroirs, éclairé par
de minuscules spots invisibles. Des étagères
transparentes offraient des rangées de verres et de
carafes en cristal de Waterford.
Comme Lauren ne répondait pas à sa proposition de
lui préparer un cocktail, il lui lança un coup d'œil par-
dessus son épaule. Les prunelles bleues de la jeune
femme quittèrent le bar encastré pour se poser sur le
visage de Nick et surprirent l'expression qu'il tentait de
dissimuler. Manifestement, la stupéfaction qu'elle
éprouvait devant cette opulence l'amusait énormément.
Du coup, elle prit conscience d'un élément qui lui avait
totalement échappé jusque-là : si elle était
profondément sensible à sa séduction virile, lui ne
paraissait pas être le moins du monde affecté par sa
féminité.
Après avoir supporté pendant six ans l'admiration
béate et les regards concupiscents des hommes, elle
venait enfin d'en rencontrer un qu'elle souhaitait
désespérément impressionner, et rien ne se passait !
Absolument rien. Légèrement décontenancée et en
proie à une réelle déception, Lauren essaya de ne plus y
penser. Selon un vieil adage, la beauté se trouve dans
les yeux de celui qui regarde, mais apparemment les
yeux de Nick ne remarquaient rien d'intéressant
lorsqu'ils se posaient sur elle. Cela n'aurait pas été si
grave s'il n'avait pas eu l'air, par la même occasion, de
la trouver extrêmement drôle.
- Si vous voulez vous rafraîchir, il y a une salle de
bains là-bas.
Nick inclina la tête en direction du mur près du bar.
- Où ? s'enquit-elle d'un ton neutre, tout en notant la
direction qu'il lui indiquait.
- Marchez droit devant vous et quand vous attein-
drez le mur, contentez-vous d'appuyer dessus.
Ses lèvres frémirent de nouveau, et Lauren lui lança
un regard d'exaspération. Mais elle suivit ses
instructions et il lui suffît d'effleurer la surface lisse de
palissandre du bout des doigts pour qu'un panneau
s'ouvre avec un petit bruit sec sur une salle de bains
spacieuse dans laquelle elle pénétra.
- Voici la trousse de premiers secours, lança
l'homme dénommé Mike qui entrait dans la pièce à
cet instant précis.
Lauren était sur le point de refermer la porte de la
salle de bains, mais elle s'interrompit en l'entendant
ajouter un ton plus bas :
- Nick, en qualité d'avocat de cette entreprise, je
vous conseille d'emmener cette fille voir un médecin
ce soir, afin d'établir la preuve qu'elle n'est pas
sérieusement blessée. Insistez auprès d'elle, sinon
sachez que n'importe quel avocat pourra prétendre
qu'elle est restée handicapée à la suite de sa chute et
nous réclamer des millions de dollars de dommages et
intérêts.
- Arrêtez de gonfler toute cette histoire, entendit-
elle Nick lui répondre. Ce n'est qu'une gentille gosse
aux grands yeux qui a eu la frousse de sa vie en tom-
bant. Un trajet en ambulance ne ferait que la terrifier.
- Bon, bon ! soupira Mike. Je suis en retard pour
mon rendez-vous à Troy et il faut que je parte. Mais,
pour l'amour du ciel, ne lui offrez pas de boisson
alcoolisée. Ses parents pourraient vous poursuivre pour
tentative de séduction sur une mineure et...
A la fois décontenancée et vexée de s'entendre
traitée de gosse effrayée aux grands yeux, Lauren
referma discrètement la porte sans faire de bruit. Les
sourcils froncés, elle se tourna vers le miroir au-dessus
du lavabo et étouffa un hurlement de rire horrifié. Son
visage était maculé de larges traînées de boue et de
crasse, son chignon à moitié défait pendillait de travers
sur sa nuque, de petites mèches de cheveux se
hérissaient comme des pointes tout autour de sa tête et
la veste de son tailleur pendait lamentablement de son
épaule gauche.
Avec un gloussement hystérique, force lui fut de
constater qu'elle ressemblait exactement à une cari-
cature d'elle-même - un clown, une gosse des rues
lamentablement crasseuse et dépenaillée.
Il était absolument nécessaire qu'elle ressorte de
cette salle de bains sous un aspect totalement différent.
Elle se dépêcha d'enlever sa veste bleu marine souillée,
se réjouissant à l'avance du choc qui attendait Nick
quand elle se serait débarbouillée pour devenir
présentable.
Tandis qu'elle se frottait le visage et les mains, son
pouls s'accéléra sous l'effet de l'excitation, et Lauren se
convainquit que c'était uniquement parce qu'elle se
réjouissait à l'avance de gagner cette partie de « rira
bien qui rira le dernier », et non parce qu'elle mourait
d'envie que Nick la trouve attirante. Mais il fallait
qu'elle fasse vite. Si elle passait trop de temps dans
cette salle de bains, l'effet provoqué par sa
transformation serait bien moindre.
Avec une grimace à la vue du piteux état de ses
genoux, elle ôta son collant de soie et fit mousser
davantage le savon sur le gant de toilette. Lorsqu'elle
s'estima suffisamment propre, elle renversa le contenu
de son sac à bandoulière sur la coiffeuse et ouvrit le
sachet de collants de rechange qu'elle y avait en
permanence. Après les avoir bien lissés sur ses jambes,
elle ôta les épingles de ses cheveux miel foncé et se mit
à les brosser avec vigueur, enfonçant à la hâte la brosse
dans sa tignasse emmêlée sans se soucier de la douleur.
Quand elle en eut terminé, sa chevelure retombait en
une masse fluide et brillante qui ondulait naturellement
sur ses épaules et dans son dos. En quelques gestes
vifs, elle appliqua du rouge à lèvres couleur pêche, une
touche de rose à joues sur ses pommettes, puis elle
fourra tous ces objets dans son sac avant de s'écarter
d'un pas pour s'examiner dans le miroir. Son teint était
vif et ses yeux pétillaient à l'idée de la surprise qu'elle
réservait à Nick. Bien qu'un peu trop collet monté, son
corsage blanc était flatteur pour la ligne gracieuse de sa
gorge et il soulignait bien les courbes de ses seins.
Satisfaite de son œuvre, elle se détourna du miroir,
attrapa veste et sac et sortit de la salle de bains dont le
panneau se referma avec un claquement feutré.
Installé au bar, Nick lui tournait le dos.
- J'ai été obligé de passer un coup de fil, lui dit-il
sans se retourner, mais le verre que je vous ai promis
sera prêt dans une seconde. Avez-vous trouvé tout ce
dont vous aviez besoin dans la salle de bains ?
- Oui, merci, fit Lauren en posant son sac et sa
veste.
Elle se tenait tranquillement debout près du long
canapé, observant les gestes rapides et efficaces avec
lesquels Nick prenait deux verres de cristal sur une
étagère et sortait un bac à glaçons du réfrigérateur
compact encastré dans le bar. La veste en jean qu'il
avait enlevée était négligemment jetée sur l'une des
chaises. A chaque mouvement de ses bras, le fin tissu
de sa chemise bleue se tendait, soulignant ses épaules
larges et musculeuses et son dos fuselé. Lauren prit
tout son temps pour admirer la ligne nette formée par
ses hanches étroites et ses longues jambes, mises en
valeur par le jean bien ajusté qu'il portait. Perdue dans
sa contemplation, elle sursauta lorsqu'il s'adressa à elle,
comme s'il l'avait prise en faute, et reposa vite les yeux
sur sa nuque sombre.
- Malheureusement, il n'y a ni sodas ni limonade
dans ce bar, Lauren. Je vous ai donc préparé un
verre de tonic avec de la glace.
A la mention du mot limonade, Lauren réprima un
petit gloussement de rire et joignit sagement les mains
dans le dos. Le suspense se prolongeait et elle attendait
avec de plus en plus d'impatience qu'il se retourne. Ce
qu'il fit, après avoir replacé un bouchon sur une carafe
de whisky en cristal et pris un verre dans chaque main.
Deux pas dans sa direction et il s'immobilisa net, les
sourcils froncés et l'oeil surpris. Ses prunelles grises
glissèrent sur la luxuriante cascade de cheveux d'or qui
encadraient le visage de la jeune femme et tombaient
avec grâce et naturel sur ses épaules et dans son dos.
Son regard stupéfait se posa ensuite sur le visage de
Lauren, prenant note de ses yeux turquoise qui
pétillaient d'humour sous leurs cils longs et recourbés,
de son nez mutin, de ses joues délicatement sculptées
et de ses lèvres tendres. Puis il dériva en direction de sa
poitrine pleine, de sa taille mince et de ses longues
jambes sculpturales.
Lauren avait nourri l'espoir qu'il remarque qu'elle
était une femme. La réussite allait bien au-delà de ses
espérances. Maintenant, elle aurait plutôt souhaité
qu'il lui dise un mot gentil. Mais il n'en fit rien.
Sans une parole, il pivota sur ses talons, retourna au
bar et versa le contenu de l'un des verres dans l'évier
d'acier chromé.
- Mais que faites-vous ? lui demanda-t-elle.
- Je redose votre gin-tonic, répliqua-t-il d'un ton
amusé.
Lauren éclata de rire, tandis qu'il lui jetait un regard
par-dessus l'épaule, les lèvres retroussées en un
sourire ironique.
- Ce n'est que pure curiosité, mais quel âge avez-
vous?
- Vingt-trois ans.
- Et vous étiez allée vous présenter chez Sinco pour
un poste de secrétaire, avant de vous jeter à nos pieds
ce soir ? souffla-t-il, tout en ajoutant une petite dose
de gin au tonic qu'il lui avait préparé.
- Oui.
Il lui apporta son verre et lui fit signe de prendre
place sur le canapé.
- Asseyez-vous. Vous ne devriez pas rester debout,
sur cette cheville.
- Je vous assure qu'elle ne me fait pas mal,
protesta-t-elle, tout en lui obéissant néanmoins.
Nick resta debout devant elle, sans cesser de la
dévisager.
- Vous ont-ils offert un poste ?
Il était si grand que Lauren fut obligée d'incliner la
tête en arrière pour voir son visage.
- Non.
- J'aimerais bien jeter un coup d'œil sur votre
cheville.
Après avoir posé son verre sur la table basse, il
s'agenouilla et commença à déboucler la fine lanière de
la sandale de Lauren. Au simple effleurement de ses
doigts sur sa cheville, la jambe de la jeune femme fut
parcourue de décharges électriques. Elle se contracta
sous ce choc inattendu.
Heureusement, il paraissait ne rien avoir remarqué,
occupé qu'il était à explorer minutieusement son mollet
de ses doigts fermes qu'il faisait glisser lentement vers
sa cheville.
- Etes-vous une bonne secrétaire ?
- D'après mon ancien employeur, oui.
La tête toujours penchée, il ajouta :

- Les bonnes secrétaires sont toujours très recher-


chées. Le bureau du personnel de Sinco finira proba-
blement par vous rappeler pour vous proposer un poste.
- J'en doute, fit Lauren sans pouvoir refréner un
sourire. Je crains, précisa-t-elle, que M. Weatherby, le
directeur du personnel, ne m'ait pas trouvée très
brillante.
La tête de Nick se releva brusquement, et son regard
se promena avec une admiration franche et virile sur
ses traits.
- Lauren, en ce qui me concerne, vous êtes aussi
brillante qu'un sou neuf. Ce Weatherby doit être
aveugle.
- Bien sûr qu'il l'est ! s'exclama-t-elle. Sinon, il ne
porterait pas une veste jacquard avec une cravate à
motifs cachemire.
- Sans blague? s'esclaffa Nick. Il porte vraiment ça?
Lauren acquiesça de la tête et cet instant de
connivence se chargea bizarrement pour elle d'une
profondeur inexplicable. Pendant qu'elle lui adressait
un sourire, elle sentit qu'il était bien davantage qu'un
spécimen masculin d'une beauté hors du commun. Le
brin de cynisme qui luisait dans ses yeux était tempéré,
elle le percevait bien, par de la chaleur et de l'humour,
et sur son visage dessiné au burin se lisait l'expérience
d'un homme ayant eu à affronter de rudes épreuves. Du
coup, Lauren le trouva encore plus attirant. Et il n'était
pas question non plus de nier l'emprise qu'exerçait sur
elle le magnétisme sexuel émanant de tout son corps
d'homme solide et sûr de soi.
- Elle ne m'a pas l'air enflée, constata-t-il, la tête de
nouveau penchée vers sa cheville. Est-ce qu'elle vous
fait souffrir ?
- Un tout petit peu. Mais ce n'est rien à côté de ma
dignité.
- Si tel est le cas, votre cheville et votre dignité se
porteront parfaitement bien demain, croyez-moi.
Toujours accroupi, il prit le talon de Lauren dans la
main gauche et ramassa la sandale de la jeune femme
de l'autre main. Au moment où il allait lui enfiler la
chaussure, il leva les yeux vers elle et lui demanda,
avec un sourire langoureux qui lui fit chavirer le cœur :
- N'y a-t-il pas un conte de fées dans lequel un
homme recherche une jeune fille dont le pied entrera
dans une pantoufle de vair ?
- Cendrillon, dit Lauren avec un hochement de tête,
les yeux brillants.
- Que m'arrivera-t-il si cette pantoufle est faite pour
vous ?
- Je vous transformerai en crapaud, le railla-t-elle.
Il éclata de rire - un rire chaud et merveilleux -,
tandis que leurs regards s'accrochaient, et elle vit
quelque chose vaciller tout au fond de ses yeux
argentés, une brève étincelle d'attirance erotique qu'il
étouffa sur-le-champ. Leur agréable petit badinage
était terminé. Il reboucla la sandale de Lauren, puis se
leva. Ramassant son cocktail, il le but d'une traite et
reposa le verre sur la table basse. C'était le signal,
Lauren le sentit non sans tristesse, que leur rencontre
s'achevait. Elle le regarda se pencher pour prendre le
téléphone à l'autre bout de la table basse et composer
un numéro à quatre chiffres.
- George, dit-il, Nick Sinclair à l'appareil. La jeune
femme que vous suiviez parce qu'elle était entrée sans
permission s'est remise de sa chute. J'aimerais que vous
veniez devant le bâtiment avec la voiture de sécurité et
que vous la raccompagniez à l'endroit où elle s'est
garée... Très bien, je vous retrouve en bas dans cinq
minutes.
L'accablement s'empara de Lauren. Cinq minutes. Et
ce n'était même pas Nick en personne qui la
reconduirait jusqu'à sa voiture ! Un horrible pressen-
timent lui soufflait qu'il ne s'inquiéterait même pas de
savoir comment il pouvait la joindre. Cette pensée la
déprimait tellement qu'elle en oubliait l'embarras qui
venait de l'envahir en découvrant que c'était à un
gardien chargé de la sécurité de l'immeuble qu'elle
avait essayé d'échapper.
- Travaillez-vous pour l'entreprise qui construit ce
gratte-ciel ? s'enquit-elle dans une tentative pour
retarder le moment de leur séparation et apprendre
quelque chose sur lui.
Nick jeta un coup d'œil presque impatient à sa
montre.
- Oui.
- Travailler dans le bâtiment vous plaît-il ?
- J'aime construire des choses, dit-il sans cacher son
impatience. Je suis ingénieur.
- Vous enverra-t-on ailleurs quand cet immeuble
sera achevé ?
- Dans les années qui viennent, je passerai la plus
grande partie de mon temps ici.
Ne sachant pas très bien quoi penser de cette
réponse, Lauren se leva pour prendre sa veste. La
présence permanente d'un ingénieur était peut-être
nécessaire, pour veiller au bon fonctionnement de tous
les ordinateurs sophistiqués qui, du chauffage central
aux ascenseurs, dirigeaient tout dans ces gratte-ciel.
De toute façon, cela n'avait pas d'importance puisque,
elle en avait une sorte d'horrible pressentiment, elle ne
le reverrait jamais.
- Eh bien, merci pour tout. J'espère que le P.-D.G.
ne s'apercevra pas que vous avez fait un raid sur son
placard à alcools.
Nick lui lança un regard ironique.
- Tous les gardiens se sont déjà chargés de faire
main basse dessus. Il va falloir le boucler à double
tour pour éviter que ça continue.
Pendant que l'ascenseur descendait, il lui parut
préoccupé et pressé. Sans doute avait-il une soirée de
prévue, ne put s'empêcher de penser Lauren avec
mélancolie. Et avec une très jolie fille. Un mannequin,
pour le moins, si l'élue était censée posséder un
physique aussi avantageux que le sien. Ou alors, il était
marié. Mais il ne portait pas d'alliance et, à première
vue, n'était pas du genre à s'être fait passer la bague au
doigt.
Une voiture blanche portant la mention Service de
sécurité - Global Industries était garée sur le terrain
boueux devant le bâtiment et l'attendait, un agent de la
sécurité en uniforme au volant. Nick l'accompagna
jusqu'au véhicule et tint la portière ouverte pendant
qu'elle se glissait sur le siège du passager à côté du
garde. Formant de son corps un paravent qui la pro-
tégeait contre l'air frisquet, il posa l'avant-bras sur le
toit de la voiture et baissa la tête pour lui parler à
travers l'étroite ouverture de la portière.
- J'ai des relations chez Sinco. Je vais leur passer
un coup de fil pour voir s'ils ne peuvent pas persuader
Weatherby de revenir sur sa décision.
Ce petit signe prouvant qu'elle lui plaisait assez pour
qu'il essaie d'intercéder en sa faveur regonfla le moral
de Lauren, mais il lui suffit de repenser à la façon dont
elle avait volontairement répondu de travers aux tests
pour secouer la tête d'un air sincèrement désabusé.
- N'en faites rien. Il ne changera pas d'avis. Je lui ai
vraiment fait très mauvaise impression. Mais je vous
suis reconnaissante de me l'avoir proposé.
Dix minutes plus tard, Lauren payait le gardien du
parking et sortait sur l'avenue balayée par la pluie.
S'obligeant à ne plus penser à Nick Sinclair, elle suivit
les instructions que lui avait fournies la secrétaire de
Philip, tout en songeant sans joie à la rencontre qui
l'attendait avec la famille Whitworth.
Dans moins d'une demi-heure, elle pénétrerait pour
la seconde fois dans leur demeure de Grosse-Pointe.
Des souvenirs du week-end humiliant qu'elle avait
passé quatorze années plus tôt dans cette maison élé-
gante se bousculèrent dans sa tête, et elle frissonna de
crainte et d'embarras. La première journée ne s'était pas
trop mal passée, car elle était restée pratiquement toute
seule. La partie cauchemardesque avait commencé le
lendemain, juste après le déjeuner. Carter, le fils
adolescent des Whitworth, avait fait son apparition sur
le seuil de la porte de la chambre de Lauren pour lui
annoncer que sa mère lui avait donné l'ordre de la faire
sortir de la maison. Elle attendait des amis et ne voulait
pas qu'ils voient la petite fille. Pendant tout le reste de
l'après-midi, Carter s'était ingénié à la rendre aussi
malheureuse que possible, à la rabaisser et à tout faire
pour l'effrayer.
Hormis le fait de l'appeler Quat'z'yeux parce qu'elle
portait des lunettes, il surnommait sans arrêt son père,
professeur à l'université de Chicago, l'Ins-tit. Quant à
sa mère, une pianiste concertiste, c'était la Pianoteuse.
Durant la visite qu'il fit faire à Lauren de leur jardin
à la française, il la bouscula « par hasard », l'envoyant
s'étaler à plat ventre dans un gros buisson de rosiers
piquants. Une demi-heure plus tard, quand elle eut
changé sa robe sale et déchirée, Carter lui
présenta de piètres excuses et lui proposa de rendre
visite aux chiens de la famille.
Il paraissait si sincère et montrait tant d'enthou-
siasme juvénile à vouloir les lui présenter que Lauren
décida sur-le-champ qu'il n'avait effectivement pas fait
exprès de la faire tomber dans les rosiers.
- Moi aussi, j'ai une chienne, lui confia-t-elle
fièrement, tout en pressant le pas pour rester à son
niveau tandis qu'ils traversaient des pelouses
superbement entretenues, d'un vert éclatant, en
direction de l'arrière de la propriété. Elle s'appelle
Flocon et elle est blanche, ajouta-t-elle alors qu'ils
arrivaient devant une haie taillée derrière laquelle était
dissimulé un vaste enclos pour les chiens, entouré d'un
treillage haut de trois mètres.
La petite fille adressa un sourire radieux aux deux
dobermans et à Carter qui était en train d'ouvrir le
lourd cadenas de la porte de l'enclos.
- Ma meilleure amie a un doberman. Il joue tout le
temps à chat avec nous et, en plus, il connaît plein de
tours.
Carter ouvrit la porte et s'effaça pour la laisser
entrer.
- Ces deux-là connaissent aussi des tours très
particuliers, lui apprit-il.
Lauren pénétra dans l'enclos sans la moindre
crainte.
- Bonjour, les chiens, dit-elle d'une voix douce en
s'approchant des animaux silencieux et sur le qui- vive.
Au moment où elle tendait la main pour les caresser,
la porte de l'enclos qu'on refermait claqua dans son
dos, tandis que Carter criait :
- Attrapez, les gars ! Attrapez !
Les deux chiens se raidirent sur-le-champ et
s'avancèrent en grondant sur Lauren pétrifiée, leurs
babines blanches retroussées.
- Carter ! hurla-t-elle, tout en reculant jusqu'à se
retrouver coincée contre la barrière. Pourquoi font-ils
ça ?
- A ta place, je ne bougerais pas, ironisa sur un
ton doucereux le jeune garçon de l'autre côté de la
barrière. Sinon, ils vont te sauter à la gorge et te
trancher la veine jugulaire.
Et sur ces mots, il s'éloigna d'une démarche non-
chalante en sifflotant gaiement.
- Ne me laisse pas là-dedans ! hurla Lauren. Je
t'en supplie, ne me laisse pas là-dedans.
Quand le jardinier la trouva une demi-heure plus
tard, elle ne s'époumonait plus. Les yeux rivés sur les
chiens qui montraient les crocs, elle poussait des petits
gémissements hystériques.
L'homme ouvrit la barrière d'un geste brusque et
pénétra dans l'enclos, l'air furieux.
- Sors de là ! la gronda-t-il. Qu'est-ce qui te prend
d'énerver ces chiens ?
Il l'attrapa par le bras pour pratiquement la traîner
hors de l'enclos et lorsqu'il referma la barrière d'un
coup sec derrière eux, Lauren prit soudain conscience
qu'il n'avait pas l'air le moins du monde effrayé. Du
coup, elle retrouva l'usage de ses cordes vocales.
- Ils... ils allaient me trancher la gorge, bégaya-
t-elle d'une voix enrouée, tandis qu'un flot de larmes
incontrôlable ruisselait sur ses joues.
Quand le jardinier reprit la parole après avoir plongé
les yeux dans le regard bleu glacé de terreur de
l'enfant, il était un peu moins fâché.
- Ces chiens ne t'auraient pas fait le moindre mal.
Ils sont dressés pour donner l'alarme et faire peur
aux intrus, c'est tout. Ils n'auraient pas la bêtise de
mordre n'importe qui.
Pendant tout le reste de l'après-midi, Lauren resta
avachie sur son lit, à envisager toutes les façons san-
guinaires possibles et imaginables de se venger de
Carter. En dépit de l'intense satisfaction qu'elle
éprouvait à l'idée de le voir se traîner à genoux à ses
pieds en la suppliant de l'épargner, tous les plans
qu'elle imagina étaient néanmoins difficilement appli-
cables.
Le soir, lorsque sa mère vint la chercher dans sa
chambre pour le dîner, elle s'était résignée à l'obliga-
tion de ravaler sa fierté et de se conduire comme si
rien ne s'était passé. Il était inutile de raconter à sa
mère ce que Carter lui avait fait. Américaine d'origine
italienne, Ginna Carter possédait la dévotion profonde
et sentimentale qu'ont les Italiens envers la famille
dans son sens le plus large, y compris lorsque les
membres de ladite famille ne sont unis que par des
liens lointains et obscurs. Si Lauren lui avouait sa
mésaventure, sa mère, avec la charité qui la caracté-
risait, se contenterait de dire que Carter ne s'était livré
qu'à des blagues de gamin.
- As-tu passé une bonne journée, ma chérie ? lui
demanda Ginna alors qu'elles descendaient ensemble
le grand escalier circulaire menant à la salle à manger.
- Pas mauvaise, marmonna Lauren qui était en train
de se demander comment elle allait résister à l'envie
pressante de flanquer à Carter Whitworth un bon coup
de pied dans les tibias.
Quand elles arrivèrent au bas de l'escalier, une
domestique leur annonça qu'un certain M. Robert
Danner les demandait au téléphone.
- Vas-y, ma chérie, j'arrive tout de suite, dit
tendrement Ginna à sa fille, tout en allant prendre le
combiné du téléphone posé sur un petit guéridon en
bas de l'escalier.
Sur le pas de la porte voûtée de la salle à manger,
Lauren hésita. La famille Whitworth au grand complet
était déjà installée autour d'une table immense, sous
un lustre étincelant.
- J'ai pourtant dit clairement à cette Danner de
descendre à 20 heures précises, était en train de dire
la mère de Carter à son époux. Il est 20 h 2. Si elle est
assez mal élevée ou idiote pour être en retard, nous
dînerons sans elle.
Elle adressa un bref signe de tête au majordome, qui
se mit sur-le-champ à remplir de potage les fragiles
assiettes de porcelaine de chaque convive.
- Philip, continua sa femme, j'ai fait preuve d'autant
de tolérance que possible en la matière, mais je refuse
désormais de recevoir un de ces parasites minables
chez moi.
Tournant sa tête aux cheveux blonds mis en plis
avec chic vers la vieille dame assise à sa gauche, elle
ajouta :
- Maman Whitworth, il faut que ça cesse. Je suis
persuadée que vous avez maintenant rassemblé assez
d'informations pour pouvoir mener à bien votre
ouvrage.
- Si c'était le cas, je n'aurais pas besoin de recevoir
ces gens ici. Je sais bien qu'ils sont énervants et mal
élevés et que c'est pénible pour nous tous, mais il
faudra que vous les supportiez encore pendant un
certain temps, Carol.
Lauren se tenait sur le pas de la porte, une flamme
rebelle étincelant dans son regard bleu fulminant.
C'était une chose que d'avoir eu à subir personnelle-
ment les affronts de Carter, mais elle ne tolérerait
jamais que ces gens horribles et grossiers rabaissent un
homme brillant comme son père et une femme belle et
talentueuse comme sa mère !
Sa mère, justement, la rejoignit sur le seuil de la
salle à manger et la prit par la main.
- Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, dit-
elle à ses hôtes.
Pas un seul des Whitworth ne se donna la peine de
lui répondre. Tous continuèrent à avaler le potage que
le maître d'hôtel venait de leur servir.
Prise d'une inspiration subite, Lauren jeta un regard
rapide à sa mère, qui était en train de déplier une
serviette de lin et de la poser sur ses genoux. La petite
fille inclina pieusement la tête, joignit les mains et
entonna d'une voix enfantine et aiguë :
- Seigneur, nous vous demandons de bénir ce
repas. Nous vous demandons de pardonner aux gens
qui sont des hypocrites et qui se croient meilleurs que
tous les autres pour la simple raison qu'ils ont plus
d'argent qu'eux. Merci, Seigneur. Amen.
Faisant bien attention d'éviter le regard de sa mère,
elle saisit calmement sa cuiller.
Le potage - ce que du moins Lauren considérait
comme tel - était froid. Le majordome, qui se tenait
debout sur le côté, remarqua qu'elle avait reposé sa
cuiller.
- Quelque chose ne vous convient pas, mademoi-
selle ?
- Mon potage est froid, dit-elle, sans hésiter à bra-
ver son regard dédaigneux.
- Qu'est-ce que t'es cruche ! se moqua Carter alors
que Lauren soulevait son petit verre de lait. C'est de la
vichyssoise, et figure-toi que ça se mange froid !
Le lait « glissa » des mains de Lauren, et un déluge
blanc et froid vint éclabousser le set de table et les
genoux de Carter.
- Oh, je suis vraiment désolée ! susurra-t-elle en
étouffant un gloussement de rire, tandis que le
majordome et Carter essayaient de réparer les dégâts.
C'était un accident, Carter, je t'assure. Et tu t'y connais
en accidents, non ? Veux-tu que je raconte à tout le
monde les « accidents » qui te sont arrivés aujourd'hui
?
Feignant de ne pas remarquer le regard assassin
qu'il lui lançait, elle se tourna vers les autres membres
de la famille.
- Carter a eu un nombre incroyable d'« accidents »
aujourd'hui. Pendant que nous visitions la roseraie,
il a trébuché accidentellement et m'a poussée dans les
rosiers. Après, quand il m'a montré les chiens, il m'a
enfermée dans l'enclos par accident et...
- Je refuse d'entendre une autre de vos accusations
effrontées de gosse mal élevée, lança Carol Whitworth
à Lauren d'un ton coupant, son beau visage aussi froid
et dur qu'un glacier.
Lauren était quand même parvenue à trouver le
courage de soutenir son regard gris acier sans ciller et à
répondre d'un ton faussement humble :
- Je suis désolée, m'dame, mais je ne me rendais pas
compte que c'était mal élevé de raconter ma journée.
Sous les regards furibonds de toute la famille Whit-
worth, elle avait soulevé sa cuiller et ajouté pensi-
vement :
- Evidemment, j'ignorais aussi qu'il était bien
élevé de traiter ses invités de parasites minables.
3

Lauren se sentait très lasse et complètement démo-


ralisée lorsqu'elle se gara devant la demeure de trois
étages de style Tudor des Whitworth. Elle ouvrit la
malle de sa voiture pour en sortir sa valise. Pour être à
l'heure à son rendez-vous avec Philip Whitworth en
début d'après-midi, elle avait conduit pendant douze
heures d'affilée. Elle avait eu deux entretiens pour
trouver du travail, elle était tombée dans la boue, avait
maculé ses vêtements et rencontré l'homme le plus
beau et le plus séduisant de sa vie. Et, pour couronner
le tout, en ratant volontairement les tests qu'elle avait
passés chez Sinco, elle avait gâché ses chances de
travailler non loin de lui...
Le lendemain était un vendredi, et elle avait l'in-
tention de consacrer cette journée à la recherche d'un
appartement. Dès qu'elle aurait trouvé un logement,
elle pourrait retourner à Fenster pour déménager ses
objets personnels. Philip ne lui avait pas précisé quand
il souhaitait qu'elle commence à travailler pour son
entreprise, mais il lui était possible d'être de retour à
Détroit dans une quinzaine de jours, prête à se mettre à
la tâche.
Un majordome bedonnant, en uniforme, vint lui
ouvrir la porte. Au premier coup d'œil, Lauren
reconnut l'un des témoins de la scène qui s'était
déroulée quatorze années plus tôt dans la salle à
manger.
- Bonsoir, commença-t-il, avant d'être interrompu
par Philip Whitworth qui traversait à grands pas le
vaste vestibule de marbre :
- Lauren, je me faisais un sang d'encre à votre sujet
! Pourquoi avez-vous mis tellement de temps à nous
rejoindre ?
Il paraissait si inquiet que Lauren s'en voulut de lui
avoir causé du souci. A l'idée qu'elle l'avait trahi en
n'essayant pas vraiment d'obtenir un emploi chez Sinco,
elle se sentait même franchement coupable. En
quelques mots, elle lui expliqua que son entretien « ne
s'était pas très bien déroulé ». Puis elle lui fit un bref
résumé de sa chute devant l'immeuble de Global
Industries et lui demanda la permission d'aller se
rafraîchir avant le dîner.
Le majordome la conduisit à sa chambre, située à
l'étage, où elle prit une douche, se brossa les cheveux et
changea de tenue, optant pour une jupe droite couleur
abricot et un chemisier assorti.
Philip se leva pour l'accueillir au moment où elle
faisait son apparition sur le seuil de la porte voûtée du
salon.
- Lauren, vous avez fait merveilleusement vite, lui
dit-il, tout en la menant jusqu'à sa femme, dont la
personnalité glaciale avait laissé dans la mémoire de
la jeune femme une empreinte indélébile.
» Carol, je suis persuadé que tu te souviens de
Lauren.
En dépit de ses préjugés, Lauren dut reconnaître
qu'avec ses cheveux blonds impeccablement coiffés et
sa silhouette toujours mince et élégante malgré les
années, l'épouse de l'industriel était encore une belle
femme.
- Effectivement, répondit Carol, les commissures
de ses lèvres relevées en un sourire qui, toutefois, ne
se reflétait pas dans ses yeux gris. Comment allez-
vous, Lauren ?
- Il est clair que Lauren va très, très bien, mère,
intervint un Carter Whitworth souriant, tout en se
levant pour saluer la jeune femme.
D'un regard paresseux, il la considéra attentivement,
n'omettant ni ses yeux bleu vif, ni ses traits
délicatement sculptés, ni les courbes très féminines de
sa silhouette pleine de grâce.
Pour ces retrouvailles avec le bourreau de son
enfance, Lauren garda une attitude neutre. Elle accepta
le verre de sherry que lui avait préparé Carter et prit
place sur le sofa, l'observant avec circonspection
quand il s'installa près d'elle au lieu de regagner sa
chaise.
- Vous avez vraiment changé, observa-t-il gaie
ment.
- Et vous aussi.
Sans avoir l'air d'y toucher, il passa le bras derrière
ses épaules sur le dossier du canapé.
- Si je me souviens bien, nous ne nous étions pas
très bien entendus, observa-t-il d'un ton songeur.
- Effectivement.
Lauren jeta un bref regard gêné en direction de
Carol qui, l'air d'une altesse quelque peu pincée,
observait le petit manège de séduction de son fils d'un
regard froid et insondable.
- Pourquoi ne nous entendions-nous pas ? insista
Carter.
- Je... je ne m'en souviens pas.
- Eh bien moi, si.
il sourit. - Je me suis montré incroyablement grossier
envers vous, comme un enfant gâté.
Décontenancée par son visage plein de candeur et
de franchise, Lauren sentait que les préjugés qu'elle
nourrissait à son égard commençaient à se dissiper.
- Quant à vous, poursuivit-il, l'air de plus en plus
réjoui, vous vous êtes conduite comme une véritable
sale gosse au dîner.
Lauren acquiesça de la tête et ses yeux s'illuminèrent
d'un sourire.
- C'est vrai.
Ils venaient en quelque sorte de se réconcilier.
Carter leva les yeux vers le majordome qui se tenait
sur le seuil de la porte, puis il se leva et tendit la main à
Lauren.
- Le dîner est prêt. Vous venez ?
Alors qu'ils venaient de finir le dernier plat, le
majordome apparut dans la salle à manger.
- Excusez-moi, mais il y a un certain Weatherby de
la Sinco Electronics Company au téléphone pour
Mlle Danner.
Le visage de Philip Whitworth s'éclaira sur-le-
champ.
- Veuillez apporter le téléphone sur la table,
Higgins.
La conversation téléphonique fut brève, Lauren se
contentant surtout d'écouter. Après avoir raccroché,
elle posa sur Philip des yeux stupéfaits et pleins de
gaieté.
- Allez-y, dit-il. Racontez-nous. Carol et Carter sont
tous les deux au courant de ce que vous essayez de
faire pour nous aider.
Quelque peu décontenancée d'apprendre que deux
personnes supplémentaires étaient dans le secret de son
avenir, Lauren s'exécuta :
- Apparemment, l'homme qui est venu à mon
secours ce soir lorsque je suis tombée possède un ami
très influent chez Sinco. Cet ami a appelé M.
Weatherby il y a quelques minutes. Résultat : M.
Weatherby s'est souvenu d'un poste de secrétaire qui,
selon lui, me conviendrait parfaitement. Je suis censée
avoir un entretien pour ce poste demain.
Vous a-t-il précisé qui conduirait cet entretien ?
- Si je me souviens bien, un homme du nom de
Williams.
- Jim Williams, murmura tout bas Philip, de plus
en plus satisfait. Pas possible !
Peu de temps après, Carter les quitta pour regagner
son appartement et Carol se retira dans sa chambre.
Mais Philip demanda à Lauren de rester au salon avec
lui.
- Il se peut que Williams veuille que vous
commenciez tout de suite, lui dit-il quand les autres
furent partis. Nous ne voulons pas que le moindre
obstacle vous empêche d'obtenir ce job. Quand
pouvez-vous retourner chez vous pour vous occuper
de votre déménagement et revenir travailler? Le plus
tôt sera le mieux.
- Je ne peux pas aller chercher mes affaires avant
d'avoir trouvé un logement ici.
- Je vois, acquiesça-t-il, avant d'ajouter après un
moment de réflexion : Il y a quelques années, j'ai
acheté un appartement à Bloomfield Hills pour l'une
de mes tantes. Elle est en Europe depuis plusieurs
mois et a l'intention de rester là-bas pendant encore un
an. Cela me ferait très plaisir que vous en profitiez.
- Vraiment, c'est impossible, se hâta de répondre
Lauren. Vous avez déjà bien trop fait pour moi. Il est
hors de question que vous me fournissiez également
un logement.
- J'insiste, dit-il, gentiment mais fermement. En
acceptant mon offre, vous me rendrez de toute façon
service, car je suis obligé de payer une somme men-
suelle rondelette au gardien de la résidence pour qu'il
surveille l'appartement inoccupé. Cela nous permettra
à tous les deux de faire des économies.
Lauren tirait d'un air absent sur la manche de son
chemisier abricot. Son père avait besoin de chaque cent
qu'elle serait en mesure de lui envoyer, et le plus vite
possible. Avec cet arrangement, elle pourrait également
lui faire parvenir l'argent du loyer qu'elle
économiserait. Elle posa un regard préoccupé et
dubitatif sur Philip, mais celui-ci avait déjà sorti un
stylo et un papier de la poche de son veston et il était en
train de griffonner quelque chose dessus.
- Voici l'adresse et le numéro de téléphone de la
résidence, dit-il en lui tendant le morceau de papier.
Quand vous remplirez les formulaires d'engagement
chez Sinco demain, donnez-leur ces informations. De
cette façon, personne n'établira jamais le lien entre
vous et moi.
Tel un sinistre présage, le rappel du double rôle
qu'elle jouerait si elle travaillait pour Sinco glaça
Lauren jusqu'à la moelle épinière. Espionnage. Prise
d'angoisse, elle se hâta de rejeter ce terme. Non, ce
n'était pas exactement ce qu'elle ferait. En réalité, elle
se contenterait d'essayer de dénicher le nom du traître
qui espionnait l'entreprise de Philip. Considérée de ce
point de vue, non seulement sa mission se justifiait,
mais elle devenait franchement honorable. L'espace
d'un instant, elle eut même l'impression d'être une
personne vertueuse, le temps de se rappeler la véritable
raison qui la poussait désormais à travailler de si bon
cœur pour Sinco : Nick Sinclair travaillait juste de
l'autre côté de la rue et elle ne souhaitait rien d'autre
que d'avoir une occasion de se trouver près de lui.
La voix de Philip vint interrompre le fil de ses pen-
sées :
- Si Sinco vous offre un emploi de secrétaire
demain, acceptez-le et partez directement de chez eux
pour le Missouri. Si je n'ai pas eu de vos nouvelles
demain à midi, je saurai que vous avez obtenu le poste
et je ferai en sorte que l'appartement soit à votre
disposition dans le courant de la semaine.
4

Le lendemain matin à 11 h 30, Lauren eut la chance


de trouver une place pour se garer en face des bureaux
de Sinco, de l'autre côté de la rue, juste devant
l'immeuble de Global Industries. Avec un sentiment
d'impatience mêlé de crainte, elle sortit de sa voiture
et, après avoir lissé sa jupe beige et ajusté la courte
veste militaire coordonnée, traversa la rue pour se
rendre à son rendez-vous avec M. Weatherby.
En dépit de son sourire courtois et presque patelin,
celui-ci était manifestement ennuyé :
- Franchement, mademoiselle Danner, lui dit-il au
moment où il la faisait entrer dans son bureau, vous
auriez pu nous éviter une grosse perte de temps - à
vous, à moi et à beaucoup d'autres - et bien des ennuis.
Il vous suffisait simplement de m'annoncer, quand
vous êtes venue me voir hier, que vous étiez une amie
de M. Sinclair.
- Est-ce lui qui vous a appelé pour vous dire que
j'étais de ses amis ? lui demanda Lauren par curiosité.
- Non, répondit M. Weatherby qui avait bien du mal
à cacher son irritation. M. Sinclair a appelé le P.-D.G.
de notre société, M. Sampson. Lequel a appelé le
directeur général adjoint, qui a appelé le directeur
administratif adjoint, qui a appelé mon patron. Et hier
soir, mon patron m'a appelé chez moi pour
m'annoncer que j'avais offensé et mésestimé Mlle
Danner, qui se trouve être une jeune personne
extrêmement intelligente et, qui plus est, une amie
personnelle de M. Sinclair. Sur ce, il m'a raccroché au
nez.
Lauren n'arrivait pas à croire qu'elle avait déclenché
une telle tempête.
- Je suis vraiment désolée de vous avoir causé
tant de soucis, dit-elle d'un air contrit. Après tout, ce
n'était pas votre faute. J'avais effectivement échoué
aux tests que vous m'aviez fait passer.
Il acquiesça d'un hochement de tête dramatique.
- J'ai dit à mon patron que vous ne saviez pas avec
quel bout du crayon on écrivait, mais il m'a répondu
que lui se fichait que vous tapiez avec vos doigts de
pieds.
S'extrayant non sans mal de son fauteuil, il ajouta :
- Maintenant, je vous prie de bien vouloir me sui-
vre. Je vais vous emmener jusqu'au bureau de M.
Williams, qui est notre directeur général adjoint. Sa
secrétaire déménage en Californie. C'est lui qui va
vous recevoir pour ce poste.
- M. Williams est-il le directeur général adjoint qui
a appelé le directeur administratif adjoint qui a appelé
?... demanda Lauren, fort embarrassée.
- Exactement, l'interrompit M. Weatherby.
Lauren le suivit, rongée par l'idée inquiétante que
M. Williams, même s'il la détestait, lui offrirait peut-
être ce poste parce qu'il avait été intimidé par son
supérieur. Quelques instants plus tard, elle abandonna
néanmoins cette idée. Agé d'environ trente-cinq ans,
James Williams avait le comportement vigoureux et
autoritaire d'un homme qui ne sera jamais le pantin de
qui que ce soit. Lorsque M. Weatherby introduisit
Lauren dans son bureau, il interrompit la lecture des
documents sur lesquels il était en train de travailler et,
de la tête, désigna froidement à la jeune femme la
chaise tendue de cuir qui se trouvait devant son grand
bureau.
- Asseyez-vous, lui dit-il. Veuillez fermer la porte
derrière vous en sortant, ajouta-t-il d'un ton cassant
à l'intention de Weatherby.
Lauren s'assit comme Jim Williams le lui deman-
dait et attendit qu'il se lève et contourne son bureau
pour se rapprocher d'elle. S'appuyant contre le meu-
ble, il croisa les bras sur son torse et la balaya d'un
regard pénétrant. Le reste de son visage restait tota-
lement impassible.
- Ainsi donc, vous êtes Lauren Danner ?
- J'en ai bien peur.
Une étincelle d'amusement traversa le visage du
directeur, adoucissant un instant ses traits froids et
sérieux.
- Si je comprends bien, vous êtes au courant du
tumulte que vous avez causé hier soir ?
- Oui, soupira Lauren. Pas un détail gênant, voire
insupportable, ne m'a été épargné.
- Savez-vous épeler insupportable ?
- Oui, dit-elle, complètement interloquée.
- A quelle vitesse tapez-vous - lorsque vous n'êtes
pas sous l'effet du stress ?
Le visage de Lauren s'empourpra.
- Environ cent mots à la minute.
- Sténo ?
- Oui.
Sans la quitter des yeux, il tendit la main derrière
lui pour prendre un crayon et un bloc sur son bureau
et les lui tendit.
- Ecrivez, s'il vous plaît.
Lauren posa sur lui un regard sidéré, puis elle se
reprit et se mit à prendre en sténo le texte qu'il lui
dictait à toute vitesse.
- Chère mademoiselle Danner, en tant que mon
assistante, vous serez censée remplir un certain
nombre de tâches administratives et servir avec
efficacité de lien entre les membres de mon équipe et
moi-même. Vous devrez vous conformer entièrement
à la politique de l'entreprise, indépendamment de vos
relations personnelles avec Nick Sinclair. Dans
quelques semaines, nous allons déménager dans
l'immeuble de Global Industries, et si vous tentez, ne
serait-ce qu'une fois, de profiter du fait que vous
connaissez M. Sinclair, que ce soit en vous dérobant à
vos devoirs ou en ignorant les règlements valables
pour l'ensemble du personnel, je vous virerai sur-le-
champ et vous raccompagnerai en personne à la porte.
Si, en revanche, vous vous intéressez à votre travail et
faites preuve d'initiative, je vous déléguerai autant de
responsabilités que vous êtes prête à en accepter et
que vous êtes capable d'en assumer. Si ces conditions
vous conviennent, veuillez vous présenter à mon
bureau pour votre première journée de travail lundi en
quinze, à 9 heures du matin. Avez-vous des questions
à me poser, Lauren ?
La jeune femme leva vers lui un regard médusé.
- Est-ce à dire que vous m'engagez ?
- Dans la mesure où vous serez capable de taper ce
mémo sans fautes de frappe en un temps raisonna-
blement court.
Cette façon détachée de lui offrir un emploi étonnait
trop Lauren pour qu'elle soit nerveuse à l'idée de
retranscrire cette dictée. Quelques minutes lui suffirent
pour en avoir fini avec la machine à écrire et revenir
d'un pas hésitant dans le bureau du directeur.
- Voici votre mémo.
James Williams jeta un coup d'oeil à celui-ci avant
de reporter son attention sur Lauren.
- Très efficace. Comment Weatherby a-t-il pu con-
clure que vous n'aviez aucune cervelle ?
- C'est l'impression que je lui ai donnée, lui dit-elle
sans vraiment répondre directement.

- Et comment vous y êtes-vous prise, si ça ne vous


gêne pas de me le dire ?
- Je... je n'y tiens pas vraiment. Disons qu'il y a eu
une sorte de malentendu.
- Bon ! je ne vous en demanderai pas plus. Y a-t-il
autre chose dont nous devions parler ? Ah oui, votre
salaire...
La somme qu'il lui offrit était inférieure de deux
mille dollars à celle que Philip lui avait proposée,
mais celui-ci avait promis de combler la différence.
- Alors, êtes-vous prête à accepter ce poste ?
- Oui, dit Lauren avec un faible sourire. Et non.
J'aimerais beaucoup travailler pour vous, car j'ai
l'impression que je pourrais apprendre énormément de
choses. Mais je n'ai pas envie de cet emploi si vous ne
me le proposez qu'à cause de... de...
- Nick Sinclair ?
Lauren opina de la tête.
- Nick n'a absolument rien à voir dans cette his-
toire. Je le connais depuis de nombreuses années et
nous sommes très amis. Mais l'amitié n'a pas sa place
en affaires. Nick a son travail et j'ai le mien. Je
n'aurais pas la prétention de vouloir lui dire comment
accomplir le sien, pas plus que je n'apprécierais qu'il
essaie de m'influencer dans le choix de ma secrétaire.
- Dans ce cas, pourquoi avez-vous décidé de m'ac-
corder un entretien aujourd'hui, alors que j'avais
échoué aux tests ?
Des étincelles s'allumèrent dans les yeux bruns du
directeur.
- Eh bien, pour vous dire la vérité, mon ancienne
secrétaire, envers qui j'éprouve le plus grand respect,
a eu maille à partir avec Weatherby dès le début.
Lorsque j'ai entendu dire qu'une jeune femme brillante
qui se présentait pour un emploi de secrétaire n'avait
pas accroché avec lui hier, je me suis dit que je tenais
peut-être là une autre Teresa. Ce n'est pas le cas, mais
je pense que vous et moi nous entendrons encore
mieux que ça, Lauren.
- Merci, monsieur Williams. Je vous verrai donc
lundi en quinze.
- Appelez-moi Jim.
Le visage éclairé d'un sourire reconnaissant, Lau-
ren serra la main qu'il lui tendait.
- Dans ce cas, vous pouvez m'appeler Lauren.
- Il me semble que c'est ce que je viens de faire.
- Effectivement.
Les lèvres de James Williams se contractèrent.
- Bravo. Ne vous laissez pas intimider par moi.
En émergeant du sombre bâtiment, Lauren se
retrouva plongée dans la lumière éblouissante d'une
magnifique journée d'août ensoleillée. Pendant qu'elle
attendait que le feu passe du rouge au vert, son regard
fut irrésistiblement attiré par le bâtiment de Global
Industries, de l'autre côté de la rue. Habitée par l'envie
nostalgique de revoir Nick, elle se demanda s'il était
en train d'y travailler.
Le feu passa au rouge et elle traversa la large ave-
nue pour regagner sa voiture. De toute façon, si Nick
avait tenu à la revoir, il se serait arrangé pour lui
demander son numéro de téléphone. A moins qu'il ne
soit timide. Timide ! Tout en posant la main sur la
poignée de la portière, Lauren hocha la tête en signe
de dérision. Nick Sinclair était tout, sauf timide. Etant
donné son physique avantageux et son charme
nonchalant, sans doute avait-il l'habitude que ce soient
les femmes qui prennent l'initiative et lui demandent
de bien vouloir sortir avec elles.
Les portes de verre de l'immeuble s'ouvrirent toutes
grandes et le cœur de Lauren fit un bond à la vue de
Nick qui les franchissait. Pendant un court instant
d’euphorie, elle se dit qu'il l'avait aperçue près de sa
voiture et qu'il était descendu pour lui dire bonjour,
mais il tourna sur sa droite en direction de l’angle de
l’immeuble
- Nick, appela-t-elle sur une impulsion. Nick !
Il jeta un coup d'oeil en arrière et elle lui fit un signe
de la main, envahie d'un bonheur absurde lorsqu'il
rebroussa chemin pour se diriger vers elle à longues
enjambées.
- Devinez d'où je viens !
Elle rayonnait.
Une lueur taquine passa dans les yeux gris qui se
promenaient sur ses cheveux de miel relevés en un
chignon plein de classe, son élégant tailleur beige, son
chemisier et ses sandales couleur chocolat.
- Vous venez de faire un défilé de mode pour Bon-
wit Teller ? la taquina-t-il.
Ce compliment la fit rayonner davantage, mais elle
garda sa maîtrise de soi.
- Non, je viens de me présenter de l'autre côté de
la rue, chez Sinco Electronics, et ils m'ont offert un
emploi. Grâce à votre intervention.
Il fit mine d'ignorer cette allusion à l'aide qu'il lui
avait apportée.
- Et vous l'avez accepté ?
- Si je l'ai accepté ? Le salaire est formidable.
L'homme pour qui je vais travailler aussi. Et le travail
m'a paru à la fois intéressant et extrêmement stimulant.
- Par conséquent, vous êtes contente ?
Lauren acquiesça de la tête... puis elle attendit, dans
l'espoir qu'il lui demande de sortir avec lui. Au lieu de
quoi, il tendit la main pour lui ouvrir la portière de sa
voiture.
- Nick, se lança-t-elle avant que son courage
l'abandonne, je suis d'humeur à célébrer cet événement.
Si vous connaissez un endroit sympathique où nous
pourrions prendre un sandwich et boire quelque chose
de frais, je vous offre à déjeuner.
L'espace d'un instant qui parut insupportable à
Lauren, il hésita, puis un sourire se dessina lentement
sur son visage hâlé.
- C'est la meilleure offre qu'on m'ait faite de toute la
journée.
Plutôt que d'avoir à lui indiquer le chemin, Nick prit
le volant. Quelques pâtés de maisons plus loin, il
quitta Jefferson Avenue pour aller se garer dans un
vaste parking, derrière ce qui ressemblait à une étroite
maison de brique de trois étages qu'on avait ravalée.
Au-dessus de la porte, un écriteau en bois sombre dans
lequel étaient gravées de profondes lettres d'or,
indiquait simplement Tony's. L'intérieur de la maison
avait été transformé en un charmant restaurant au
plancher de chêne, à l'éclairage tamisé, aux tables
luisantes à force d'être astiquées et aux murs de brique
laissés à l'état brut, artistiquement décorés de
casseroles en étain. Les rayons du soleil illuminaient
les vitraux des fenêtres et des nappes à carreaux
rouges et blancs accentuaient le charme et le caractère
chaleureux de l'établissement.
Un garçon debout près de la porte salua Nick d'un «
bonjour » poli, avant de les accompagner à la seule
table encore libre de la salle. Tandis que Nick tirait
une chaise pour qu'elle puisse prendre place, Lauren
balaya les autres clients du regard. Il n'y avait que très
peu de femmes. Les hommes brillaient par leur
diversité. Tous portaient le costume et la cravate, à
trois exceptions près. Ces dissidents, comme Nick,
avaient opté pour un pantalon et une chemise sport à
col ouvert.
Un serveur d'un certain âge s'approcha de leur table
et salua Nick d'une petite tape affectueuse sur l'épaule
et d'un joyeux : « Ça fait plaisir de te revoir, mon ami
», avant de leur tendre de grands menus reliés de cuir.
- Nous prendrons ta spécialité, Tony, lui dit Nick.
Lauren l'interrogeant du regard, il ajouta :
- Il s'agit de sandwiches à la française. Ça vous
va?
Comme elle lui avait offert de l'inviter à déjeuner,
Lauren se dit qu'il lui demandait la permission de
commander quelque chose de plus cher qu'un simple
sandwich.
- Commandez ce qui vous plaît, je vous en prie, lui
dit-elle aimablement. Nous sommes ici pour fêter
mon nouvel emploi et je peux vous offrir tout ce qui
figure sur ce menu.
- A votre avis, comment allez-vous vous habituer à
vivre à Détroit? lui demanda-t-il quand Tony, qui était
apparemment le propriétaire du restaurant, se fut
éloigné. Ça va certainement représenter un énorme
changement pour une fille qui vient d'une toute petite
ville du Missouri.
Une fille venant d'une toute petite ville ? Lauren
était déconcertée. D'habitude, ce n'était pas l'impres-
sion qu'elle faisait sur les gens.
- En fait, nous avons vécu à Chicago jusqu'à la
mort de ma mère. J'avais alors douze ans. Ensuite,
mon père et moi sommes effectivement allés nous
installer à Fenster, dans le Missouri - la ville de son
enfance. Il est devenu professeur dans le lycée où il
avait fait ses études. On ne peut donc vraiment pas
dire que je sois « une fille qui vient d'une toute petite
ville ».
Le visage de Nick ne changea pas d'expression.
- Etes-vous fille unique ?
- Oui, mais mon père s'est remarié quand j'avais
treize ans. En plus de ma belle-mère, je me suis
retrouvée aussi avec une demi-sœur et un demi-frère
respectivement plus âgés que moi de deux et un an.
Sans doute perçut-il une vague note de dégoût dans
sa voix au moment où elle mentionnait son demi-
frère, car il ajouta :
- J'avais toujours cru que toutes les petites filles
étaient ravies à l'idée d'avoir un grand frère. Pas
vous?
Le frais visage de Lauren pétilla d'humour.
- Oh, c'était une idée qui me plaisait énormément.
Malheureusement, je n'aimais pas beaucoup Lenny à
l'époque. Nous nous sommes détestés au premier
regard. Il me taquinait sans pitié, tirait sur mes nattes
et me piquait de l'argent dans ma chambre. En
contrepartie, je racontais à tout le monde qu'il était
homosexuel, ce que personne n'a jamais cru, car il est
vite devenu un sacré coureur.
Nick eut une expression amusée et Lauren remarqua
que des petites rides se creusaient au coin de ses yeux
quand il souriait. Ses yeux gris clair, avec des reflets
argentés, se détachaient sur l'or chaud de son visage
bronzé. Sous leurs sourcils brun foncé et leurs longs
cils épais, ils pétillaient d'humour et d'intelligence,
tandis que ses lèvres fermes offraient la promesse
d'une sensualité virile exacerbée. Lauren se sentit aussi
délicieusement troublée que la veille au soir et elle
baissa prudemment son regard, qui se posa sur le cou
puissant de Nick.
- Et votre demi-sœur ? demanda-t-il. A quoi res-
semble-t-elle ?
- Elle est superbe. Il lui suffisait de flâner dans la
rue pour que les garçons s'extasient bêtement sur son
passage.
- A-t-elle essayé de vous chiper vos petits amis ?
Le regard de Lauren qui se posait sur lui se teinta
gentiment d'humour.
- Je n'avais pas beaucoup de petits amis qu'elle
aurait pu me chiper - en tout cas pas avant l'âge de
dix-sept ans.
Un des sourcils de Nick se haussa en signe d'in-
crédulité, pendant qu'il étudiait la perfection toute
classique de ses traits, ses yeux qui brillaient comme
des turquoises sous leur épaisse frange de cils
recourbés, et s'attardait sur sa lourde chevelure aux
reflets mordorés. Les rayons de soleil qui s'infiltraient
par les vitraux de la fenêtre, juste au-dessus de leurs
têtes, baignaient son visage d'un tendre éclat.

- J'ai beaucoup de mal à le croire, finit-il par lui


avouer.
- Je vous promets que c'est vrai, affirma Lauren,
rejetant son compliment avec un sourire.
Elle se rappelait très clairement la petite fille
commune qu'elle avait été. Ses souvenirs n'étaient
certes pas très douloureux, mais elle ne parvenait pas à
attribuer grande importance à des éléments aussi peu
fiables que la beauté extérieure.
Tony déposa deux assiettes sur la nappe à carreaux
rouges et blancs, dont chacune contenait un morceau
de baguette croustillante coupée en deux dans le sens
de la longueur et rempli de tranches très fines de
rosbif cuit à point. A côté de chaque assiette, il plaça
une petite tasse de jus de viande.
- Goûtez-y vite. C'est délicieux, leur recommanda-
t-il.
Lauren goûta et exprima son assentiment.
- C'est vrai.
- Bien, dit-il, son visage rond et moustachu rayon-
nant à la voir ainsi se régaler. Et laissez Nick payer à
votre place. Il a davantage d'argent que vous. D'ail-
leurs, c'est son grand-père qui m'a prêté la somme
nécessaire pour ouvrir ce restaurant, lui confia-t-il
avant de s'éloigner d'un air affairé pour aller répri-
mander un apprenti serveur maladroit.
Ils déjeunèrent agréablement, sans échanger beau-
coup de paroles, en dehors des questions que posait
Lauren sur le restaurant et son propriétaire. Du peu de
renseignements qu'elle parvint à rassembler à partir
des réponses laconiques de Nick, elle apprit que sa
famille et celle de Tony entretenaient des liens d'amitié
depuis trois générations. A un moment donné, le père
de Nick avait travaillé pour celui de Tony, puis leur
situation matérielle s'était plus ou moins retournée,
puisque le grand-père de Nick avait ensuite possédé
suffisamment d'argent pour pouvoir en prêter à Tony.

Dès qu'ils eurent terminé, Tony s'approcha de leur


table pour débarrasser leurs couverts. A sa grande
déception, Lauren trouva que le service était bien trop
rapide dans ce restaurant. Ils n'étaient arrivés que
depuis trente-cinq minutes, alors qu'elle avait nourri
l'espoir de passer au moins une heure avec Nick.
- Et maintenant, si vous preniez un dessert ? leur
proposa Tony, ses yeux sombres et amicaux posés sur
Lauren. J'ai des canoli pour vous - ou bien un peu de
mon propre spumone. Mon spumone n'a rien à voir
avec celui qu'on trouve dans les magasins, lui annonça-
t-il fièrement. C'est du vrai de vrai. Une glace de
plusieurs parfums et de plusieurs couleurs disposés en
couches. Ensuite, j'y mets...
- Des morceaux de fruits et plein de noix, poursui-
vit Lauren, le visage radieux. Tout comme le faisait ma
mère.
Tony en resta bouche bée, puis il la dévisagea de
près. Au bout d'un long moment, il hocha la tête, l'air
très sûr de lui.
- Vous êtes italienne, proclama-t-il, absolument
ravi.
- A moitié seulement, corrigea Lauren. Et à moitié
irlandaise.
Trente secondes plus tard, Tony s'était arrangé pour
apprendre son nom, celui de la famille de sa mère, et
pour découvrir qu'elle était sur le point de s'installer à
Détroit où elle ne connaissait personne. Lauren se
sentait un peu coupable de ne pas avoir évoqué Philip
Whitworth, mais comme Nick connaissait des gens
chez Sinco, elle estimait risqué de mentionner ses liens
avec Philip en sa présence.
Le visage rayonnant de bonheur, elle écoutait Tony.
Bien des années s'étaient écoulées depuis qu'elle vivait
à Chicago et depuis sa dernière visite à ses cousins
italiens et c'était bien agréable de réentendre l'accent
pittoresque qui avait bercé son enfance.
- Si vous avez besoin de quelque chose, Lauren,
adressez-vous à moi, lui dit Tony, en lui tapotant
l'épaule comme il l'avait fait à Nick. Une jeune femme
qui vit seule dans une grande ville doit avoir des
points de chute. Ici, il y aura toujours un bon repas
pour vous - un repas italien, précisa-t-il. Alors, mon
délicieux spumone vous dit-il ?
Lauren jeta un coup d'oeil à Nick, puis au visage
plein d'expectative de Tony.
- Ça me ferait très plaisir d'y goûter, lui dit-elle,
choisissant d'ignorer le fait qu'elle n'avait plus faim
du tout, dans le seul but de prolonger le déjeuner.
Nick lança un clin d'oeil de conspirateur à Tony.
- Lauren n'a pas fini sa croissance, lui dit-il.
Le regard de la jeune femme s'assombrit, tant cette
réflexion l'exaspérait et la confondait, et pendant une
minute elle suivit le contour d'un carreau rouge de la
nappe de l'un de ses ongles manucures.
- Puis-je vous poser une question? demanda-t-elle
d'une voix douce à Nick.
- Bien sûr.
Croisant les bras sur la table, elle le fixa droit dans
les yeux.
- Pourquoi parlez-vous de moi comme si j'étais une
adolescente naïve ?
Les lèvres de Nick se tordirent en une sorte de ric-
tus plein d'ironie.
- C'est tout à fait inconscient. J'imagine que c'est
pour me rappeler que vous êtes jeune, que vous venez
d'une petite ville du Missouri et que vous êtes
probablement très naïve.
Cette réponse sidéra Lauren.
- Je suis une femme et non une gamine, et le fait
que j'aie vécu dans une petite ville ne signifie
absolument rien !
Elle se tut, le temps que Tony leur serve le
spumone, mais, dès qu'il eut tourné le dos, elle
ajouta d'un ton très irrité :
- Et je me demande bien ce qui a pu vous faire
croire que j'étais naïve. Je ne le suis pas.
La lueur taquine qui brillait dans les yeux de Nick
s'évanouit, tandis qu'il s'inclinait en arrière sur sa
chaise et la dévisageait avec incrédulité.
- C'est vrai ?
- Oui, c'est vrai.
- Dans ce cas, poursuivit-il d'une voix traînante,
quels sont vos projets pour le week-end ?
Bien que son cœur ait bondi d'allégresse, Lauren se
força à demander avec circonspection :
- A quoi pensez-vous ?
- A une réception. J'ai des amis qui en donnent une
ce week-end, dans leur maison près de Harbor Springs.
J'étais sur le point de m'y rendre tout à l'heure quand
nous nous sommes rencontrés. C'est à cinq heures de
route d'ici. Nous serions de retour dimanche.
Lauren avait prévu de partir directement pour ren-
trer dans l'après-midi. D'un autre côté, le voyage ne
prenait qu'une journée dans chaque sens, et elle n'avait
besoin que d'une petite semaine pour préparer son
déménagement. Elle disposait de plus de deux
semaines avant de commencer son nouveau travail. Le
temps ne représentait donc pas un obstacle, et elle
souhaitait désespérément partir avec Nick.
- Etes-vous certain que vos amis ne verront pas
d'inconvénient à ce que je vienne avec vous ?
- Absolument certain. Ils s'attendent à ce que
j'arrive accompagné.
- Dans ce cas, fit Lauren dans un sourire, ça me
plairait beaucoup de venir. En fait, ma valise se trouve
déjà dans le coffre de ma voiture.
Nick jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et fit
signe à Tony de leur apporter l'addition. Le proprié-
taire s'exécuta et vint déposer celle-ci près de l'assiette
de Nick, mais Lauren la recouvrit agilement d'une
main et la tira vers elle.
- C'est moi qui vous invite, déclara-t-elle,
dissimulant habilement le choc que lui causait la
somme inscrite au bas de la note - exorbitante, vu ce
qu'ils avaient consommé.
Pendant qu'elle cherchait son portefeuille, Nick
déposa plusieurs billets sur la table. Impuissante, elle
vit Tony les ramasser.
S'apercevant de son désarroi, Tony lui caressa le
menton comme si elle était encore une petite fille de
huit ans.
- Vous reviendrez souvent nous voir, Lauren.
J'aurai toujours une table de libre pour vous et un
bon repas qui vous attendra.
- Etant donné vos prix, le taquina la jeune femme,
je suis surprise que la moitié de vos tables ne soient
pas libres.
Tony se pencha vers elle, l'air plein d'assurance.
- Je n'ai jamais une seule table de libre. En fait, il
est même impossible d'en réserver une, à moins d'être
inscrit sur ma liste. Je vais demander à Ricco
d'inscrire votre nom sur celle-ci.
Il leva un bras d'un geste impérieux pour attirer
l'attention de trois jeunes serveurs à la beauté téné-
breuse qui s'approchèrent de la table de Lauren.
- Je vous présente mes fils, lui annonça-t-il avec
fierté. Ricco, Dominic et Joe. Ricco, tu inscriras le
nom de Lauren sur la liste.
- Non, ce n'est pas la peine, se hâta d'intervenir
Lauren.
Tony feignit de ne pas l'avoir entendue.
- Une gentille Italienne comme vous a besoin d'une
famille pour la protéger et la guider dans une grande
ville comme Détroit. Venez nous rendre visite le plus
souvent possible. Nous habitons l'appartement juste
au-dessus du restaurant. Ricco, Dominic, leur
ordonna-t-il, quand Lauren viendra, vous veillerez sur
elle. Quant à toi, Joe, tu surveilleras tes frères !
Comme Lauren éclatait de rire, il ajouta à son
attention :
- Joe est marié.
Refoulant non sans mal sa gaieté, Lauren examina
les trois « gardes » que Tony venait de lui désigner,
une lueur de reconnaissance heureuse dans les yeux.
- Et moi, sur qui devrai-je veiller? s'enquit-elle
d'un ton taquin.
Dans un ensemble parfait, quatre visages italiens
basanés se tournèrent vers Nick qui se prélassait sur sa
chaise, les observant d'un air amusé.
- Que Lauren veille sur elle-même, ce sera déjà
très bien, afflrma-t-il sans se troubler, tout en
repoussant son siège pour se lever.
Comme il avait un coup de téléphone à donner,
Lauren profita de son absence pour aller se rafraîchir
dans les toilettes, au bout du couloir. Lorsqu'elle en
ressortit, elle le reconnut à ses épaules larges et à son
dos fuselé. Il parlait au téléphone dans l'entrée. Sa voix
de baryton était plus basse qu'à l'accouti'-mée, mais un
mot, « Ericka », lui parvint avec une clarté absolue.
Lauren ne put s'empêcher de penser que le moment
était bizarrement choisi pour appeler une autre femme.
Quoique peut-être pas, après tout... Il lui avait dit que
leurs hôtes s'attendaient à ce qu'il vienne avec une
amie. Sans doute s'était-il organisé depuis longtemps
pour emmener quelqu'un d'autre chez eux. Il était en
train d'annuler un rendez-vous !
Nick se glissa dans la petite Pontiac Trans Am sport
de la jeune femme, mit le contact et fronça les sourcils
à la vue du témoin de la batterie qui s'allumait en
rouge sur le tableau de bord.
- Je ne crois pas que ma batterie ait un problème, se
hâta de le rassurer Lauren. Je me suis arrêtée sur la
route à l'aller pour demander à un mécanicien de
la vérifier. Il n'a découvert aucune anomalie. C'est sans
doute le témoin lui-même qui fonctionne de travers. Ma
voiture n'a que six mois. Nick réfléchit un instant.
- Pourquoi ne pas la prendre pour aller dans le
Nord et voir comment elle marche ? dit-il finalement.
Comme cela, vous ne serez pas seule si elle tombe
vraiment en panne.
- Excellente idée, s'empressa-t-elle d'acquiescer.
- Parlez-moi un peu plus de votre famille et de
vous-même, lui demanda-t-il dès qu'ils sortirent du
parking.
Lauren tourna le visage vers le pare-brise, faisant de
son mieux pour ne pas montrer la tension qui l'habitait.
Le petit réseau de mensonges qu'elle avait tissé
commençait déjà à s'élargir et à s'emmêler. Comme
Nick connaissait des personnes chez Sinco et qu'elle
avait délibérément omis de mentionner son diplôme
d'études supérieures sur le formulaire de demande
d'emploi, elle hésitait à lui avouer qu'elle sortait d'une
école supérieure de musique. Tout en admirant au
passage le magnifique Centre Renaissance,
entièrement bâti en verre, elle poussa un soupir. Elle
qui était foncièrement honnête lui avait également un
peu menti au sujet de son âge, puisqu'elle n'aurait
vraiment vingt-trois ans que dans trois semaines. Et
elle avait affirmé devant lui à Tony qu'elle ne
possédait ni amis, ni famille à Détroit. Il ne lui restait
donc plus maintenant qu'à soigneusement « oublier »
les cinq années de sa vie qui venaient de s'écouler.
- Vous ai-je posé une question difficile ? plaisanta
Nick.
Son sourire produisait un effet bizarre sur les pul-
sations cardiaques de Lauren. Le col de sa chemise
était largement entrouvert, laissant apparaître quelques
poils noirs et frisés, qu'elle avait envie d'effleurer. Il
n'était pas jusqu'au parfum de son eau de toi-lette, un
peu épicé, qui ne lui titillât les sens, comme une invite
à se rapprocher de lui.
- Je n'ai pas grand-chose à vous raconter. Mon
demi-frère, Lenny, a aujourd'hui vingt-quatre ans. Il est
marié et il commence à fonder sa propre famille. Ma
demi-sœur, Melissa, a vingt-cinq ans. Elle s'est mariée
en avril dernier. Son mari est mécanicien. Il travaille
chez le concessionnaire Pontiac où j'ai acheté ma
voiture.
- Et votre père et votre belle-mère ?
- Mon père est enseignant. C'est un homme brillant
et plein de sagesse. Ma belle-mère est une femme très
douce, qui lui est entièrement dévouée.
- Comment votre père, s'il est enseignant, ne vous
a-t-il pas poussée à entrer à l'université, au lieu de vous
laisser devenir secrétaire ? Ça me sidère !
- Il l'a fait, lui répondit-elle laconiquement, fort
soulagée quand Nick fut obligé de détourner son
attention pour la fixer sur la conduite du véhicule.
Les changements de voie étaient complexes et il lui
fallait négocier le grand virage les amenant en bas de
la bretelle d'accès à l'autoroute. La voie express tra-
versait la ville, avant que l'environnement d'usines et
d'ensembles immobiliers ne cède la place à de petites
maisons de banlieue, puis à un immense centre com-
mercial et à des faubourgs beaucoup plus opulents.
- Et vos vêtements de rechange ? lui demanda-t-
elle tout à coup. N'aurez-vous pas besoin de prendre
une valise ?
- Non. Je garde toujours quelques affaires dans une
autre maison de Harbor Springs.
La brise qui pénétrait par la vitre ouverte jouait
doucement dans l'épaisse chevelure brune de Nick.
Bien que coupés impeccablement, ses cheveux étaient
juste assez longs sur la nuque pour venir effleurer le
col de sa chemise - juste assez longs, songea Lauren,
pour que des doigts de femme s'y glissent. Ses doigts.
Arrachant son regard du profil de médaille de Nick,
elle fit descendre ses lunettes de soleil sur son nez et
tourna la tête pour regarder le paysage qui défilait sur
le côté de l'autoroute, sans prendre nettement
conscience du moment où les faubourgs interminables
laissèrent la place à de longues étendues de campagne.
Nick dégageait une incroyable impression de force et
de sensualité. A la seule présence de sa cuisse longue
et dure, à quelques centimètres seulement de la sienne,
Lauren se sentait défaillir. Tout, dans l'apparence de
Nick et dans la façon dont il la regardait, l'avertissait
que cet homme pouvait représenter un grave danger
pour sa paix intérieure.
Un danger? En acceptant de passer un week-end
avec lui, elle avait agi complètement à l'encontre de
son caractère. Et cette attitude inhabituelle était aussi
inexplicable que l'attirance profonde qu'elle éprouvait
à son égard. Elle reconnaissait qu'il s'agissait d'un
geste téméraire et imprudent. Mais un danger ? Et si
Nick était un tueur fou qui avait l'intention de
l'assassiner, de mutiler son corps et de l'enterrer dans
les bois ? Dans ce cas, personne ne saurait jamais ce
qui lui était arrivé - à l'exception de Tony et de ses fils.
Mais Nick pourrait toujours leur raconter qu'elle était
retournée dans le Missouri. Ils le croiraient sur parole.
En douce, Lauren jeta un regard plein d'appréhen-
sion vers son profil de médaille et l'ombre d'un sourire
se dessina sur ses traits qui se détendaient. Jusque-là,
l'idée instinctive qu'elle se faisait des gens ne l'avait
jamais trompée et son instinct lui disait qu'elle ne
courait aucun danger physique.
Les trois heures qui suivirent se passèrent dans un
flou délicieux. La voiture avalait les kilomètres, pro-
jetant vers eux une brise apaisante qui venait caresser
leurs visages et jouer dans leurs cheveux et ils
conversèrent amicalement de tout et de rien.
Lauren remarqua que Nick restait extrêmement
évasif quand il s'agissait de parler de lui-même, alors
qu'il se montrait au contraire insatiable dès qu'il était
question de sonder son histoire à elle. En tout et pour
tout, elle parvint à apprendre de lui que son père était
décédé lorsqu'il avait quatre ans, et que ses grands-
parents, qui l'avaient élevé, étaient morts quelques
années plus tôt.
A Grayling, une ville située selon lui à une heure et
demie de route de Harbor Springs, Nick fit une halte
devant une petite épicerie. Il ressortit du magasin avec
deux canettes de Coca-Cola et un paquet de cigarettes.
Quelques kilomètres plus loin, il se gara sur une aire
de pique-nique qui offrait des tables sur le bord de la
route, et tous deux sortirent de la voiture.
- Quel temps splendide !
Lauren leva la tête pour contempler avec délices les
nuages blancs dentelés qui dérivaient dans le ciel d'un
bleu lumineux. Puis elle jeta un coup d'œil à Nick et
s'aperçut qu'il l'observait avec indulgence.
- Chez moi, j'ai l'impression que le ciel n'est
jamais d'un bleu comme celui-ci et il fait beaucoup
plus chaud, précisa-t-elle, sans tenir compte de l'atti
tude blasée qu'il affectait. Sans doute est-ce parce
que le Missouri est beaucoup plus au sud.
Nick ouvrit les deux canettes de Coca-Cola et lui en
tendit une. Tandis qu'il appuyait la hanche d'un geste
naturel contre la table derrière lui, Lauren essaya de
reprendre la conversation là où elle avait été
interrompue quelques minutes plus tôt.
- Vous m'avez dit que votre père était mort quand
vous aviez quatre ans et que vos grands-parents vous
avaient élevé. Qu'est-il arrivé à votre mère ?
- Rien du tout, répliqua-t-il.
Après avoir placé une cigarette entre ses lèvres, il
craqua une allumette, joignant les mains autour de la
flamme pour la protéger de la brise.
Fascinée, Lauren contempla la masse brillante de
ses cheveux pendant qu'il baissait la tête vers l'allu-
mette, puis elle plongea son regard bleu dans le sien.
- Nick, pourquoi êtes-vous si peu loquace à votre
propre sujet ?
La fumée odorante qui s'élevait en spirale de la
cigarette lui fit plisser les yeux.
- Peu loquace ? Ça fait des dizaines de kilomètres
que je vous soûle de paroles !
- Mais vous ne dites rien de personnel. Qu'est-il
arrivé à votre mère ?
Il rit.
- Vous a-t-on jamais dit que vos yeux sont d'une
beauté inouïe ?
- Si, et vous êtes en train de biaiser !
- Et que vous parlez aussi extrêmement bien ?
poursuivit-il, ignorant son commentaire.
- Ce qui n'a rien d'étonnant, étant donné que mon
père est professeur d'anglais, comme vous le savez
déjà.
Lauren poussa un soupir, exaspérée par la façon
délibérée dont il venait de prendre la tangente.
Nick leva brièvement les yeux vers le ciel, puis
laissa son regard dériver sur les arbres et l'autoroute
déserte, avant de le reposer sur Lauren.
- Après trois heures en votre compagnie, je me
rends compte à quel point j'étais stressé. Je commence
enfin à me détendre. J'avais vraiment besoin de faire
une coupure comme celle-ci.
- Vous avez travaillé dur ?
- Environ soixante-dix heures par semaine depuis
deux mois.
Comme les yeux expressifs de Lauren se remplis-
saient de sympathie, Nick lui adressa un sourire - un
de ces sourires chaleureux et engageants qui faisaient
battre son cœur plus vite.
- Savez-vous que votre présence est extrêmement
apaisante ? lui demanda-t-il d'une voix douce.
S'entendre qualifier d'apaisante, alors qu'elle le
trouvait électrisant, ne plut pas particulièrement à
Lauren.
- Merci. J'essaierai de ne pas vous endormir avant
que nous arrivions à Harbor Springs.
- Vous pourrez m'aider à m'endormir une fois que
nous serons là-bas, souffla-t-il d'un ton plein de sous-
entendus.
Le cœur de Lauren se mit à cogner contre sa poi-
trine.
- Je voulais dire que j'espérais ne pas vous en
nuyer.
- Croyez-moi, vous ne m'avez pas du tout ennuyé.
Sa voix, lourde de sensualité, baissa d'un ton :
- En fait, il y a quelque chose que j'ai envie de
faire depuis hier soir, depuis le moment où je me suis
retourné, un verre de soda à la main, et où je vous ai
découverte à l'autre bout de la pièce, en train de vous
efforcer de ne pas éclater de rire devant le choc que
j'éprouvais.
Bien qu'elle fût dans un état de nervosité extrême,
Lauren comprit qu'il avait l'intention de l'embrasser. Il
prit le Coca qu'elle tenait entre ses doigts tremblants et
le posa calmement sur la table de pique-nique à côté de
lui. Puis il tendit les bras et l'attira contre lui. A son
contact, une onde de choc la parcourut tout entière.
Les mains de Nick remontèrent doucement le long de
ses bras pour venir emprisonner ses épaules. Incapable
de résister, brûlante d'attente, elle regarda les lèvres
fermes et sensuelles qui s'abaissaient lentement vers
les siennes.
La bouche de Nick recouvrit la sienne en un baiser
tendre et langoureux, mais dont l'insistance lui coupa
le souffle. Lauren essaya désespérément de s'accrocher
au peu de raison qui lui restait, mais dès que la langue
de Nick glissa sur ses lèvres, elle dut s'avouer vaincue.
Dans un gémissement étouffé, elle s'abandonna
contre lui et entrouvrit les lèvres. Il resserra son
étreinte pour la retenir captive contre son torse, et
leurs langues se mêlèrent dans un baiser passionné.
Quelque chose explosa à l'intérieur de Lauren. Son
corps se cambra contre celui de Nick et elle leva les
mains d'un geste impulsif pour lui caresser le cou et
glisser ses doigts dans les cheveux qui recouvraient sa
nuque.
Lorsque Nick finit par relever la tête, Lauren eut
l'impression d'avoir été marquée par ce baiser, comme
s'il avait apposé son sceau sur elle pour l'éternité.
Toute tremblante d'émoi, elle appuya le front contre
son épaule. Les lèvres chaudes de Nick glissèrent de sa
joue à sa tempe, puis ses dents vinrent lui mordiller le
lobe de l'oreille. Dans un petit rire rauque, il murmura
:
- Je vous dois des excuses, Lauren.
S'inclinant en arrière dans ses bras, elle leva les
yeux vers lui. Sous leurs lourdes paupières, les pru-
nelles gris cendré dans lesquelles couvait le désir lui
rendirent son regard. Il souriait, mais d'un sourire
ironique où perçait l'étonnement.
- Des excuses ? Pourquoi ?
La main de Nick lui caressait langoureusement le
dos.
- Eh bien, vous aviez beau m'affirmer que vous
n'étiez pas naïve, je m'inquiétais pour ce week-end. Il
y a encore quelques minutes, je craignais qu'il ne soit
difficile à affronter pour vous - et qu'il n'aille au-delà
de ce que vous attendiez.
Encore éblouie par leur baiser, Lauren lui demanda
d'une voix douce :
- Et maintenant, qu'en pensez-vous ?
- A mon avis, murmura-t-il, ce week-end risque de
dépasser toutes mes espérances.
Il plongea le regard dans ses yeux bleus brillants, et,
du coup, ses propres yeux s'assombrirent.
- Et je pense que si vous continuez à me regarder
comme cela, nous risquons d'arriver au moins deux
heures en retard à Harbor Springs.
D'un mouvement plein d'éloquence, il lui désigna un
motel qui se trouvait de l'autre côté de l'autoroute, mais
avant même que Lauren ait eu le temps de songer à
paniquer, il leva les mains pour lui remettre ses lunettes
sur le bout du nez.
- Ces beaux yeux finiront par me vaincre, dit-il sur
un ton faussement sévère.
Sur ce, il la prit par le bras pour la raccompagner
jusqu'à la voiture.
Lauren s'effondra sur son siège, comme si elle venait
d'être balayée par un cyclone. Le moteur de la voiture
démarra en vrombissant et elle s'obligea à se détendre
et à réfléchir calmement. Deux problèmes se posaient à
elle dans l'immédiat : le premier était qu'à l'évidence,
Nick avait l'intention de coucher avec elle pendant le
week-end. Dans son esprit, l'affaire était déjà conclue.
Il lui était bien entendu possible de dire non le moment
venu, mais là surgissait le second problème : elle n'était
pas du tout persuadée d'avoir envie de dire non. Jamais
un homme ne l'avait autant attirée ni un baiser eu un tel
effet sur elle. Jamais auparavant elle n'avait autant
désiré qu'un homme lui fasse l'amour.
Elle étudia les mains solides et adroites de Nick,
posées sur le volant, puis s'attarda sur son beau profil
aux traits rudes. Il était si séduisant, si ouvertement
viril, qu'il suffisait sans doute aux femmes de lui jeter
un seul regard pour être prêtes à lui céder, sans jamais
attendre de sa part le moindre engagement sentimental.
Mais il était clair qu'elle ne serait pas une conquête si
facile. A moins qu'elle ne se trompe ?
Elle tourna la tête en direction de la vitre et un
sourire un peu triste s'esquissa sur ses lèvres. Tout le
monde disait d'elle qu'elle était extrêmement intelli-
gente et sensible, et pourtant elle se trouvait là en train
de dresser des plans pour faire en sorte que Nick tombe
amoureux d'elle... car elle savait qu’elle était déjà
éprise de lui .
- Lauren, je commence à me sentir un peu seul de
ce coté de la voiture. A quoi pensez-vous ?
L’esprit rempli de pensées sur leur avenir commun, le
jeune femme se tourna vers lui et hocha lentement la
tête.
- Si je vous le disais, vous prendriez vos jambes à votre
cou.
5

Emerveillée, Lauren admirait le panorama offert


par le lac Michigan, dont les vagues d'un bleu
étincelant gonflaient et se couronnaient d'écume
blanche avant de venir cascader paresseusement sur le
rivage sableux.

- Plus que quelques minutes et nous arrivons, lui lança


Nick au moment de quitter la grand-route pour
prendre une route de campagne bien entretenue, ser-
pentant parmi des bosquets de pins qui s'élançaient
vers le ciel.
Quelques instants plus tard, il vira sur la gauche
dans une allée non signalisée au revêtement noir bien
lisse. Durant plus d'un kilomètre, ils suivirent ce
chemin privé tortueux, bordé des deux côtés par des
sorbiers majestueux, dont les branches croulaient sous
des grappes magnifiques de fruits orange vif
A la vue du paysage bien policé qu'ils traversaient
Lauren comprit que ce qu'elle allait découvrir n'était
pas le simple cottage sur le lac qu'elle avait imaginé
lorsque Nick lui avait proposé de passer le week-end
en sa compagnie. Rien, néanmoins, ne la préparait au
spectacle qui les accueillit quand ils émergèrent des
ombres pommelées des sous-bois dans l'incandescente
lumière dorée du soleil couchant et vinrent s'arrêter
derrière la longue file de voitures luxueuses déià
garées.
Un peu plus loin, avec en toile de fond un promon-
toire escarpé, se dressait une immense maison de trois
étages futuriste en verre et en stuc. Des étendues de
pelouses d'un vert luxuriant, parsemées de tables
abritées par des parasols aux couleurs vives,
descendaient en pente douce vers une plage de sable.
Des serveurs en veste bleu clair passaient avec des
plateaux parmi les invités, une centaine au moins.
Certains se prélassaient dans des chaises longues
autour d'une gigantesque piscine aux lignes harmo-
nieuses, d'autres formaient sur les pelouses de petits
groupes animés d'où jaillissaient des éclats de rire ou se
promenaient le long de la plage.
En contre-jour sur le ciel rose doré, se détachaient
les silhouettes de yachts au mouillage. D'un blanc
étincelant, ils se balançaient languissamment sur les
eaux que les vagues faisaient onduler. Lauren se dit
que la profondeur du lac, qui pouvait aller par endroits
jusqu'à trois cents mètres, les laissait parfaitement
sereins et que les tempêtes qui fouettaient parfois
rageusement sa surface de quinze mille kilomètres
carrés, la transformant en une masse grise en furie, ne
devaient pas les intimider le moins du monde.
Nick sortit de la voiture et en fit le tour pour venir
lui ouvrir la portière. Il la prit par le coude, et Lauren
ne put qu'avancer à ses côtés. Longeant la file tortueuse
de voitures de sport étrangères et de limousines, ils se
dirigèrent vers la foule des invités.
Parvenue au bord de la pelouse, elle fit une halte
pour embrasser du regard les gens auxquels elle allait
se mêler. Outre quelques vedettes de cinéma célèbres,
elle reconnut d'autres visages familiers -des visages
qu'elle voyait régulièrement dans des articles que les
magazines consacraient à la jet-set internationale et aux
riches de ce monde.
Elle jeta un coup d'oeil à Nick, qui était en train de
scruter lentement la foule. Cette étincelante assemblée
de gens beaux et fortunés ne semblait ni
l'impressionner, ni l'intimider. Pour tout dire, il avait
plutôt l'air irrité. L'exaspération que la jeune femme
lisait sur son visage pointa aussi dans sa voix lorsqu'il
s'adressa à elle :
- Je suis navré, Lauren. Si j'avais su ce que Tracy
entendait par « petite réunion », je ne vous aurais pas
emmenée ici. Ça va être la cohue.
Bien que se sentant plutôt mal à l'aise en compa-
gnie de tous ces gens aisés, elle parvint à prendre un
air faussement détaché et à lui adresser un sourire
désinvolte.
- Qui sait, avec un peu de chance, personne ne
s'apercevra de notre présence.
- Ne comptez pas là-dessus, la prévint-il d'un ton
pince-sans-rire.
D'un pas nonchalant, ils firent le tour de la pelouse,
qui était bordée par des sous-bois touffus. En chemin,
ils s'arrêtèrent à un bar qui avait été installé à l'usage
des invités. Nick passa derrière celui-ci. Plutôt que de
le boire des yeux comme une malheureuse énamourée
pendant qu'il préparait leurs cocktails, Lauren
s'obligea à se détourner pour étudier leur
environnement. Au moment où ses yeux glissaient
vers un petit groupe en pleine conversation à quelques
mètres d'eux, une superbe rousse se tourna vers eux et
aperçut Nick.
Ses traits parfaits éclairés d'un sourire, la femme
abandonna ses amis pour se diriger d'un pas vif vers
Nick et Lauren. Elle portait un large pantalon en soie
légèrement serré aux chevilles.
- Nick, mon chéri ! roucoula-t-elle, tandis qu'elle
s'apprêtait à l'embrasser, et que ses mains couvertes de
bagues remontaient déjà le long de ses bras.
Nick reposa la bouteille de liqueur et l'enlaça
aimablement à son tour, l'attirant vers lui pour lui
rendre son baiser.
Bien qu'il l'eût relâchée, Lauren remarqua que la
rousse gardait les mains posées sur les bras de Nick,
tout en lui souriant chaleureusement, le regard plongé
dans ses yeux gris.
- Tout le monde était en train de se demander si tu
allais nous décevoir en ne venant pas, dit-elle. Mais je
savais que tu viendrais, car le téléphone a sonné de
façon ininterrompue pour toi. Tout l'après-midi, les
serveurs et nous tous avons pris des messages en
provenance de ton bureau. Mais qui est-ce ? ajoutât-
elle gaiement, le lâchant enfin pour reculer d'un pas
afin de scruter Lauren avec une curiosité non dissi-
mulée.
- Lauren, je vous présente Barbara Leonardos,
commença Nick.
- Appelez-moi Bebe comme tout le monde.
La femme reporta son attention sur Nick et conti-
nua de le questionner, sans plus tenir compte de Lau-
ren que si celle-ci n'était pas là.
- Je croyais que tu venais avec Ericka ?
- Vraiment ? ironisa-t-il d'un ton léger. Et moi je
croyais que tu étais à Rome avec Alex ?
- Nous tenions absolument à te voir.
Lorsqu'elle s'éloigna, quelques instants plus tard,
Nick entama une explication :
- Bebe est...
- Je sais déjà qui elle est, lui annonça doucement
Lauren qui essayait de ne pas paraître intimidée.
Barbara Leonardos était la coqueluche des maga-
zines de mode et des échotiers, une héritière du
pétrole américaine mariée à un industriel grec à la
fortune colossale.
- J'ai vu sa photo des dizaines de fois dans les
journaux de mode et autres magazines.
Nick lui tendit le cocktail qu'il venait de préparer
pour elle, prit le sien, et désigna de la tête un couple
qui se dirigeait d'un pas rapide vers eux, bras dessus,
bras dessous.
- Reconnaissez-vous l'un d'eux ?
- Non, admit Lauren. Je n'ai aucune idée de qui il
peut s'agir.
- Dans ce cas, je vais vous présenter. Il se trouve
que ce sont nos hôtes et de très bons amis à moi.
S'armant de courage pour affronter l'inévitable tour
de présentations, Lauren étudia la jolie brune d'une
trentaine d'années et son cavalier, un homme plutôt
corpulent, qui ne devait pas avoir loin de la
soixantaine.
- Nick !
Avec un rire ravi, la femme se jeta dans les bras de
Nick sans tenir compte le moins du monde du verre
qu'il tenait à la main et l'embrassa avec le même éta-
lage de familiarité intime et d'enthousiasme que venait
de déployer Bebe. Puis elle recula d'un pas.
- Ça fait des mois qu'on ne t'a pas vu ! le gronda-t-
elle. Mais que trafiquais-tu donc ?
- Certains d'entre nous travaillent encore pour
gagner leur vie, lui répondit Nick avec un sourire
affectueux.
Il prit Lauren par le bras afin de l'inclure dans ce
cercle amical.
- Lauren, j'aimerais vous présenter à nos hôtes,
Tracy et George Middleton.
- Ravie de faire votre connaissance, Lauren, dit
Tracy. Pourquoi vous tenez-vous tellement à l'écart,
tous les deux ? ajouta-t-elle à l'attention de Nick.
Personne ne va s'apercevoir que vous êtes ici.
- C'est exactement pour ça que je reste dans ce coin,
lui avoua-t-il carrément.
Tracy prit un air faussement coupable.
- Je sais que je t'avais promis que ce serait une
réunion intime. Je te jure que je ne m'attendais pas du
tout à ce que la presque totalité des personnes que nous
avions invitées vienne vraiment. Tu ne peux pas
imaginer les problèmes que ça nous a posés dans la
maison.
Elle jeta un regard vers le ciel qui tournait au
mauve, puis par-dessus son épaule. Lauren fit comme
elle et s'aperçut que la plupart des invités avaient
commencé à regagner la maison d'un pas lent ou qu'ils
se dirigeaient vers le ponton, où des hors-bord les
attendaient pour les ramener sur leurs yachts. Des
serveurs avaient commencé à dresser les tables sous un
vaste dais à rayures et on allumait des torchères tout
autour de la piscine. Des musiciens étaient en train
d'apporter leurs instruments sur une grande estrade qui
avait été érigée pour la circonstance à l'extrémité la
plus éloignée de la piscine.
- Tout le monde a déjà commencé à s'habiller pour
le dîner, déclara Tracy. Qu'avez-vous prévu ? Avez-
vous l'intention d'aller vous changer à La Crique ou
de le faire ici, à la maison ?
Lauren chancela. S'habiller pour le dîner ? S'ils
devaient se mettre en tenue de soirée pour le repas,
elle n'avait absolument rien à se mettre de tant soit peu
convenable !
- Lauren se changera ici, répondit Nick, sans prêter
attention au fait que la jeune femme lui étreignait
fébrilement l'avant-bras. Quant à moi, je vais aller à La
Crique répondre aux coups de fil qui ne peuvent pas
attendre. J'en profiterai pour me changer là-bas.
- La maison déborde de partout, dit aimablement
Tracy à Lauren. Vous et moi pouvons utiliser notre
chambre. George trouvera un autre endroit pour se
changer. Si nous y allions ? leur proposa-t-elle, déjà
prête à s'éloigner.
A la vue de la tête que faisait Lauren, Nick lui jeta
un coup d'ceil où luisait une étincelle de compréhen-
sion pleine d'ironie.
- J'ai l'impression que Lauren veut me parler de
quelque chose. Partez devant. Nous vous rejoindrons.
Dès que le couple se fut éloigné hors de portée
d'oreilles, Lauren lui dit d'une voix désespérée :
- Nick, je n'ai rien de convenable à me mettre. Et
vous non plus, j'imagine ?
- J'ai des vêtements à La Crique, et je trouverai
aussi une robe pour vous là-bas, la rassura-t-il. Je la
ferai porter ici, et vous la trouverez dans la chambre
de Tracy quand vous serez prête à vous changer.
A l'intérieur de la maison régnaient une joyeuse
cacophonie et une activité de ruche. Des rires et des
bruits de conversation sortaient de vingt pièces dif-
férentes réparties sur trois étages, tandis que des
domestiques, du linge tout frais blanchi drapé sur leurs
bras et des plateaux de boissons dans les mains, se
hâtaient dans toutes les directions.
Nick arrêta l'un d'eux au passage pour lui demander
ses messages téléphoniques. Un instant plus tard, il les
tenait à la main. Il se tourna vers Lauren.
- Je vous retrouverai près de la piscine dans environ
une heure. Vous en sortirez-vous sans moi pendant si
longtemps ?
- Tout ira bien, le rassura la jeune femme, prenez
votre temps.
- C'est sûr ?
A la vue de ces yeux gris fascinants qui sondaient
les siens, Lauren n'était même plus sûre de son propre
nom ; elle acquiesça néanmoins de la tête. Quand il se
fut éloigné, elle se détourna et découvrit Bebe
Leonardos qui la dévisageait avec une curiosité non
dissimulée. Se hâtant d'effacer l'expression rêveuse de
son visage, Lauren lui demanda :
- Y a-t-il un téléphone que je puisse utiliser ?
J'aimerais appeler chez moi.
- Bien sûr. Où habitez-vous ?
- A Fenster, dans le Missouri, répondit Lauren qui
se dirigeait sur les pas de Bebe vers un bureau luxueux
situé à l'arrière de la maison.
- Fenster ? renifla l'héritière, comme si une odeur
offensante était associée au nom de la ville.
Puis elle sortit du bureau en refermant la porte
derrière elle.
Le coup de fil longue distance que Lauren donna en
P.C.V. à son père ne dura pas longtemps, car tous
deux étaient très conscients du montant élevé de la
communication. Mais à l'annonce de son nouvel
emploi et de son salaire, le père de la jeune femme
éclata d'un rire de fierté et d'étonnement, et il fut
soulagé d'apprendre que Philip Whitworth lui avait
proposé d'habiter l'appartement de sa tante, sans payer
de loyer. Ne voulant nullement inquiéter son père,
Lauren ne lui parla pas du marché qu'elle avait conclu
avec Philip. La seule chose qui lui importait était de
lui apprendre que le fardeau de ses soucis financiers
allait être allégé.
Après avoir raccroché, Lauren traversa le bureau et,
ayant entrouvert la porte, s'immobilisa en entendant
une voix de femme qui saluait gaiement quelqu'un à
l'autre bout du couloir.
- Bebe, ma chérie, tu as l'air en pleine forme. Ça
fait des siècles qu'on ne s'est pas vues ! Sais-tu que
Nick Sinclair est attendu ici pour le week-end ?
- Il est arrivé, répondit Bebe. Je lui ai déjà parlé.
Le rire de l'autre femme fusa.
- Grâce à Dieu, quel soulagement ! Carlton m'a
obligée à quitter une plage divine des Bermudes pour
me traîner ici, parce qu'il voulait parler affaires avec
Nick.
- Carlton devra attendre son tour, répliqua Bebe
d'un ton neutre. C'est aussi à cause de Nick qu'Alex et
moi avons fait le déplacement. Alex veut lui parler du
lancement d'une chaîne d'hôtels internationale. Il a
essayé de le joindre de Rome pendant deux semaines,
mais Nick ne l'a jamais rappelé, malgré ses multiples
messages. Nous avons donc pris l'avion hier.
- Je n'ai pas aperçu Ericka dans le coin, dit l'autre
femme.
- Normal. Nick n'est pas venu avec elle. Mais
attends de voir ce qu'il a amené à la place !
Devinant le rire plein de dérision qui perçait sous la
voix affectée de Bebe, Lauren se raidit, avant même
que l'héritière ajoute :
- Tu ne vas pas le croire ! Elle a à peine dix-huit ans
et sort tout droit d'une ferme du Missouri. Avant de
l'abandonner une heure, Nick a été obligé de lui
demander si elle s'en sortirait toute seule...
Les voix s'estompèrent au fur et à mesure que les
deux femmes s'éloignaient.
Etonnée et irritée par l'attaque verbale de Bebe,
Lauren ouvrit néanmoins la porte calmement et sortit
dans le couloir.
Une heure plus tard, installée à la table de toilette de
Tracy, la jeune femme brossa ses cheveux épais,
jusqu'à ce que les mèches brillantes encadrent son
visage et cascadent en vagues éclatantes sur ses
épaules. Puis elle appliqua à la hâte une pointe de fard
à joues sur ses pommettes hautes, mit du brillant à
lèvres de la même teinte et rangea ses produits de
maquillage dans son sac.
Nick l'attendait déjà sûrement près de la piscine. A
cette pensée, ses yeux turquoise s'embrasèrent d'une
lueur de pur bonheur, tandis qu'elle se penchait vers le
miroir pour mettre avec précaution les précieuses
boucles d'oreilles en or qui avaient appartenu à sa
mère.
Une fois prête, elle recula pour étudier l'effet de la
longue robe sophistiquée en jersey de soie couleur
crème que lui avait fait porter Nick pendant qu'elle
prenait un bain. Le doux tissu soulignait sa poitrine
haute et pleine. De longues manches étroites descen-
daient jusqu'à ses poignets et se terminaient en pointe
sur le dos de ses mains. La ceinture dorée qui lui
serrait la taille faisait légèrement blouser le tissu, de
telle sorte que toutes ses courbes féminines étaient
mises en valeur, depuis l'encolure ras du cou jusqu'au
bas évasé sous lequel pointaient les délicates sandales
dorées que lui avait prêtées Tracy.
- Parfait! s'écria joyeusement celle-ci. Tournez-
vous que je voie de dos.
Lauren s'exécuta de bon gré.
- Comment une chose qui a l'air si sage de face
peut-elle être si provocante de dos ? lui demanda son
hôtesse, qui admirait la façon dont le dos svelte de
Lauren, hâlé par le soleil d'été, était dénudé presque
jusqu'à la taille. Eh bien, si nous descendions ?
Tandis qu'elles avançaient toutes les deux le long
du balcon, Lauren pouvait entendre les bruits des
festivités, qui montaient de la piscine. Des dizaines de
voix de femmes pleines de gaieté se mêlaient au son
plus bas des voix masculines, avant de ne plus former
qu'une masse sonore confuse avec la musique
rythmée de l'orchestre.
Cinq secondes après qu'elles eurent débouché sur le
patio, Tracy fut entourée et emportée par un groupe
d'amis, et Lauren se retrouva seule. Elle tendit le cou
pour essayer d'apercevoir Nick au milieu de la foule.
A peine avait-elle fait deux pas qu'elle l'aperçut au
centre d'un groupe important d'invités, à l'extrémité
de la piscine.
Sans lâcher sa haute silhouette des yeux, Lauren se
fraya avec précaution un chemin en contournant les
obstacles formés par les invités, les serveurs, les
torchères, les tables avec leurs parasols et la piscine.
Se rapprochant, elle constata que Nick semblait
engagé dans une conversation animée. La tête
légèrement penchée vers les gens qui l'entouraient, il
paraissait leur prêter une attention intense. Pourtant, à
intervalles réguliers, il laissait son regard glisser sur la
foule, comme s'il cherchait quelqu'un.
Lauren comprit que c'était elle qu'il cherchait, et
elle s'embrasa de l'intérieur. Comme s'il sentait sa
présence, il releva brusquement la tête et ses yeux
rencontrèrent les siens par-delà les grappes d'êtres
humains. Avec un côté abrupt qui n'était pas loin du
manque de courtoisie, il fit un signe de tête à ses
interlocuteurs et les quitta d'un pas nonchalant, sans
même leur adresser une parole.
Lorsque le dernier groupe de personnes présentes
sur le patio s'écarta pour le laisser passer, Lauren le vit
apparaître dans toute sa splendeur, au point que le
souffle lui manqua. Le smoking noir corbeau épousait
parfaitement sa haute et magnifique silhouette, comme
s'il avait été fabriqué sur mesure par le meilleur
tailleur. L'éblouissante blancheur de sa chemise à
jabot formait un superbe contraste avec son visage
bronzé et son nœud papillon noir, et il portait ce cos-
tume habillé avec l'assurance tranquille d'un homme
parfaitement habitué à ce genre de vêtement. Lauren
se sentait bêtement fière de lui et elle ne tenta pas de
le lui cacher lorsqu'ils se rejoignirent.
- Vous a-t-on jamais dit à quel point vous êtes
beau ? lui demanda-t-elle d'une voix douce.
Un sourire de petit garçon éclaira lentement les
traits de Nick.
- Que penseriez-vous si je vous répondais non
?
Lauren eut un petit rire.
- Je penserais que vous essayez de faire votre
modeste.
- Que suis-je donc censé faire maintenant ? la
taquina-t-il.
- A mon avis, vous devriez essayer d'avoir l'air un
peu troublé et embarrassé par cette flatterie.
- J'ai le plus grand mal à avoir l'air troublé ou
embarrassé.
- Dans ce cas, vous devriez essayer de me troubler
en me disant de quoi j'ai l'air, suggéra-t-elle.
Se détournant lentement afin de ne pas attirer
l'attention des autres invités, elle s'arrangea délibé-
rément pour que sa robe fasse sur lui tout son effet. A
la lumière des torchères, son éclatante chevelure
blond vénitien projeta des étincelles dansantes quand
elle compléta son tour sur elle-même. Puis elle atten-
dit que le regard de Nick se déplace sur son visage
radieux, ses yeux d'un bleu lumineux et ses lèvres
douces et pleines, puis qu'il examine de haut en bas
les contours de sa silhouette.
- Eh bien ? le taquina-t-elle à son tour. Qu'en
pensez-vous ?
Une flamme brûlait dans les yeux gris qui se déci-
dèrent à rencontrer les siens, mais au lieu de lui
répondre, il la parcourut de nouveau de la tête aux
pieds de son regard ardent. Après une hésitation, il lui
lança brusquement :
- Je pense que cette robe vous va à la perfection.
Lauren éclata de rire.
- Ne croyez jamais celui qui vous dira que vous
êtes un flatteur, car c'est faux !
- Vous croyez ? se moqua-t-il, une lueur de défi
dans les yeux. Dans ce cas, je vais vous dire exacte-
ment ce que je pense : je pense que vous êtes d'une
beauté exquise et que vous possédez la faculté fasci-
nante d'avoir l'air à la fois d'une jeune femme extrê-
mement sexy et sophistiquée et d'une jeune fille com-
plètement angélique. Et je donnerais tout pour ne pas
être coincé ici avec une centaine de personnes dans
les heures qui viennent, parce que chaque fois que je
vous regarde, mon envie de découvrir comment vous
serez dans mes bras cette nuit devient... inconfortable.
Les joues de Lauren, qui avait le teint clair, rosi-
rent. N'étant pas si angélique que cela, elle comprenait
parfaitement ce qu'il entendait par le mot « in-
confortable ». Elle s'arracha aux yeux gris moqueurs
de Nick et contempla les invités, les yachts qui
s'allumaient comme des sapins de Noël - tout, sauf le
corps grand et musclé de Nick. Pourquoi s'était-il
montré si direct? Peut-être soupçonnait-il qu'elle
n'avait encore jamais couché avec aucun homme et
essayait-il volontairement de la choquer pour le lui
faire admettre. Accorderait-il d'ailleurs une quelcon-
que importance au fait qu'elle soit vierge ?
A en juger par la franchise de son attitude envers le
sexe, il n'y avait probablement rien qu'il n'eût fait ou
qu'il ignorât dans ce domaine. En ce qui concernait ses
relations avec les femmes, Lauren doutait fort qu'il
reste un seul brin d'innocence dans tout le corps
agressivement viril de Nick. Et pourtant, elle
pressentait qu'il n'aurait nulle envie de séduire une
vierge et de coucher avec elle. Evidemment, la vierge
en question désirait de toutes ses forces se laisser «
séduire », mais ni tout à fait aussi vite, ni tout à fait
aussi facilement. Il aurait fallu qu'elle le fasse attendre
jusqu'à ce qu'il tienne vraiment à elle. Il aurait fallu...
mais elle n'était pas persuadée que c'était la conduite
qu'elle allait adopter.
Lui prenant fermement le menton entre le pouce et
l'index, Nick l'obligea à relever le visage vers lui, la
forçant à le regarder dans ses yeux gris taquins.
- Si je suis si beau, pourquoi refusez-vous de me
regarder ?
- C'était bête de ma part de vous le dire, s'excusa-t-
elle avec dignité et...
- C'était effectivement très exagéré, fit-il, tandis
que sa main lâchait le menton de Lauren, mais ça m'a
plu. Et au cas où cela vous intéresserait, ajouta-t-il
d'une voix qui se voilait, personne ne me l'avait jamais
dit avant vous. \
Quelqu'un l'ayant appelé, il leva les yeux, puis fit
mine de ne pas avoir entendu. La main sous le coude
de la jeune femme, il la guida vers la tente installée sur
la pelouse et sous laquelle des serveurs offraient des
hors-d'œuvre chauds et froids.
- Je suis sûr que vous mourez de faim et de soif.
Allons nous restaurer.
Dans les cinq minutes qui suivirent, six autres per-
sonnes le hélèrent par son nom. La septième fois, il
déclara d'un ton irrité :
- Malgré mon envie de passer la soirée seul avec
vous, il va falloir que nous nous mêlions aux autres.
Je ne peux pas faire semblant d'être sourd et aveugle
beaucoup plus longtemps.
- Je comprends, compatit Lauren. Ce sont des gens
très riches et très gâtés, et comme vous travaillez pour
eux, ils pensent que vous leur appartenez.
Les sourcils noirs de Nick se froncèrent de sur-
prise.
- Qu'est-ce qui vous fait penser que je travaille
pour eux ?
- J'ai entendu par hasard Bebe Leonardos raconter
à quelqu'un que son mari était venu tout exprès
de Rome pour vous parler d'un projet de construction
d'hôtels internationaux. Et l'autre femme lui a dit
que son mari, qui s'appelle Carlton, était également
ici pour vous parler d'une autre affaire.
Nick passa en revue la foule des invités d'un regard
ennuyé, comme si chaque personne présente
représentait une menace personnelle pour sa tran-
quillité.
- Je suis venu ici parce que j'ai travaillé comme
une bête de somme pendant deux mois et que j'avais
envie de passer un week-end de détente, se fâcha-t-il.
- Si vous ne souhaitez vraiment parler affaires à
personne, il n'y a aucune raison pour que vous le fas-
siez.
- Des gens qui ont fait des milliers de kilomètres
dans le seul but de vous rencontrer peuvent se mon-
trer très insistants, lui répondit-il, avec un nouveau
coup d'oeil en direction des invités. Et, sauf si je me
trompe dans mes estimations, il y a au moins quatre
autres de ces messieurs qui ont fait le voyage uni-
quement dans cette intention.
- Laissez-moi m'occuper d'eux, dit Lauren avec un
sourire ensorceleur. Je les tiendrai à distance. -
Vraiment ? s'esclaffa-t-il. Et comment vous y
prendrez-vous ?
Les yeux bleus de Lauren pétillaient sous leurs cils
d'or.
- Dès que quelqu'un commencera à vous parler
affaires, je vous distrairai en prétendant que j'ai
besoin de vous.
Le regard de Nick s'abaissa sur les lèvres de la
jeune femme.
- Ça ne devrait pas être trop difficile. Vous ne ces
sez déjà pas d'occuper mes pensées.
Durant les trois heures qui suivirent, Lauren se
conduisit exactement comme elle le lui avait promis.
Avec un brio tactique que n'aurait pas renié Napoléon
Bonaparte, elle parvint à extraire Nick en douceur
d'une bonne dizaine de conversations d'affaires. Dès
que la discussion s'engageait trop loin, elle l'in-
terrompait en venant lui rappeler avec douceur qu'il lui
avait promis d'aller lui chercher un verre, de
l'emmener faire une promenade ou de lui montrer les
lieux. Tous les stratagèmes lui étaient bons.
Et Nick la laissa faire, observant sa manœuvre des
plus efficaces avec un mélange d'admiration ouverte et
d'amusement voilé. Son verre dans la main droite et
son bras gauche autour de la taille de Lauren, il la
gardait tout près de lui et, sans la moindre honte, se
servait d'elle comme d'un bouclier. Mais, la soirée
avançant et l'alcool coulant à flots, les conversations
se firent plus bruyantes, les rires plus débridés, les
plaisanteries plus crues. Et les hommes qui désiraient
retenir Nick se montrèrent de plus en plus insistants.
- Avez-vous vraiment besoin de marcher pour faire
disparaître cette crampe à la jambe ? lui chuchota
Nick d'une voix taquine, tandis qu'ils s'éloignaient à
pas lents d'un yachtman au visage rubicond qui voulait
que Nick lui raconte tout ce qu'il savait d'une
compagnie pétrolière située dans l'Oklahoma.
Lauren était en train de siroter son troisième cock-
tail d'après dîner et elle commençait à se rendre
compte que, malgré son goût et sa consistance de
chocolat malté, celui-ci était beaucoup plus fort
qu'elle ne l'imaginait.
- Bien sûr que non... mes jambes sont parfaites, lui
déclara-t-elle gaiement, tout en se tournant pour
observer quatre invités exubérants qui faisaient un
double sur le court de tennis.
L'une des joueuses, une vedette de cinéma fran-
çaise, avait enlevé sa jupe et n'était plus vêtue que
d'un haut à paillettes, sous lequel pointaient des des-
sous de dentelle noire et de hauts talons.
Nick lui prit son verre des mains et le posa sur une
table toute proche.
- Et si nous descendions à la plage ?
Une réception battait son plein sur l'un des yachts
brillamment illuminés. Ils s'attardèrent l'un près de
l'autre sur le rivage, à écouter la musique et les rires
et à admirer la lumière projetée par la lune qui ruis-
selait à la surface du lac.
- Dansez avec moi, dit Nick, et Lauren vint
volontiers se placer dans ses bras, adorant la façon
dont ils glissaient autour d'elle pour l'étreindre.
La joue posée contre le tissu lisse de sa veste de
smoking, elle se déplaça avec lui en mesure sur la
chanson d'amour que jouait l'orchestre, vibrant au
contact des jambes qui remuaient intimement entre
les siennes.
Depuis qu'elle s'était levée le matin, elle avait eu un
entretien avec M. Weatherby et un autre avec Jim
Williams, elle avait déjeuné avec Nick, puis fait un
long voyage et assisté à cette réception au cours de
laquelle elle avait bu davantage qu'au cours de toute
sa vie. En une seule journée, elle avait connu tension,
enthousiasme, espoir et passion, et maintenant,
elle passait le week-end avec l'homme de ses rêves.
Les effets de ce tour de manège émotionnel se fai-
saient pleinement sentir : une délicieuse lassitude
l'avait envahie et elle se sentait vraiment au bord du
vertige.
L'image de la vedette de cinéma française flotta
dans son esprit et elle eut un petit rire de gorge.
- A la place de cette femme qui jouait au tennis,
j'aurais gardé ma jupe et ôté mes chaussures. Savez-
vous pourquoi ?
- Afin d'être plus à l'aise pour jouer ? chuchota
Nick d'une voix distraite en écartant du bout du nez
les cheveux ondulés et soyeux qui retombaient sur la
tempe de Lauren.
- Non, je ne sais même pas jouer au tennis.
Lauren releva brusquement le visage vers celui de
Nick et lui avoua :
- Je garderais ma jupe parce que je suis réservée.
A moins que je ne sois inhibée. En tout cas, je suis
l'un ou l'autre.
Elle reposa la joue contre les muscles solides du
torse de Nick qui étouffa un petit rire contre ses che-
veux, tandis que sa main se déployait tout en bas de
ses reins dénudés, la pressant plus près contre son
corps ferme.
- En réalité, poursuivit-elle rêveusement, je ne suis
ni réservée, ni inhibée. Je suis tout simplement le
résultat confus d'une éducation semi-puritaine et
d'études libérales. En d'autres termes, ça veut dire
que je me refuse à faire n'importe quoi, alors que je
pense qu'il est parfaitement normal que les autres
fassent tout ce dont ils ont envie. Ce que je dis a-t-il
un sens ?
Nick ignora sa question et choisit à la place de lui
en poser une autre :
- Lauren, ne seriez-vous pas par hasard un peu
pompette ?
- Peut-être bien que oui...
- Je vous l'interdis.
Bien qu'énoncé tranquillement, il s'agissait d'un
ordre destiné à être respecté. Décidée à se rebeller
contre cette attitude autoritaire, Lauren releva brus-
quement la tête, mais ses lèvres n'eurent pas le temps
de prononcer le moindre mot.
- Je n'accepte aucune protestation, marmonna
Nick d'une voix rocailleuse.
Puis sa bouche s'ouvrit sur la sienne en un baiser
fulgurant qui la fit descendre en spirale tout au fond
d'un monde obscur où n'existaient plus que les lèvres
mâles et sensuelles, fiévreuses et exigeantes collées aux
siennes. La main de Nick s'enfonça dans la masse
épaisse de ses cheveux lui caressant la nuque, tandis
que sa langue s'insinuait entre ses lèvres pour venir
effleurer la sienne. Puis Lauren lui donna d'instinct ce
qu'il désirait. Ses lèvres s'adoucirent et se mirent à se
mouvoir à l'unisson de celles de Nick, avivant le désir
qui les consumait. La preuve flagrante de celui qui
montait en Nick, Lauren la sentait contre elle, et à ce
contact des frissons de plaisir la parcoururent. De lui-
même, son corps épousait celui de Nick et elle ne savait
plus ce qu'elle faisait. Sans réfléchir, elle se cambra,
habitée du besoin fiévreux de lui plaire encore
davantage, et il resserra le bras autour de ses hanches,
la pressant encore plus contre ses cuisses d'acier.
Il fit glisser sa langue sur sa joue et lui chuchota à
l'oreille d'une voix rauque de désir :
- Ma belle, vous n'embrassez pas comme une
puritaine.
Puis il pressa de nouveau ses lèvres sur les siennes.
Lentement, la pression de sa bouche s'adoucit, puis
elle s'évanouit complètement. Tremblante d'excitation
et de crainte, Lauren appuya le front contre son épaule
dans un accès de faiblesse. Elle sombrait trop vite dans
ce précipice de désir. Trop profondément aussi pour
s'en libérer. Les paroles suivantes de Nick le
confirmèrent :
- Allons à La Crique.
- Nick, je...
Les mains de Nick remontèrent le long de ses bras
jusqu'à ses épaules, puis les étreignirent, la repoussant
de quelques centimètres.
- Regardez-moi, lui dit-il d'une voix empreinte de
douceur.
Les yeux bleus éblouis de Lauren rencontrèrent son
regard argenté.
- J'ai envie de vous, Lauren.
Cette déclaration tranquille et directe l'enflamma
tout entière.
- Je sais, chuchota-t-elle d'une voix mal assurée, et
j'en suis heureuse.
Une lueur chaleureuse s'alluma dans les yeux de
Nick, montrant qu'il approuvait sa candeur. Il posa la
main contre la joue de Lauren et l'effleura en une
caresse qui remontait vers sa tempe puis descendait
jusqu'à sa nuque.
- Et ?... lui souffla-t-il.
Lauren avala sa salive, incapable d'arracher son
regard du sien ou de lui mentir.
- Et j'ai envie de vous... avoua-t-elle d'une voix
frémissante.
- Dans ce cas, murmura-t-il d'une voix lourde de
sensualité, pourquoi restons-nous plantés ici ?
- Hé, Nick ! s'exclama une voix à quelques mètres
d'eux. C'est bien vous ?
Lauren s'écarta brusquement de Nick, comme si on
l'avait surprise en train d'accomplir un acte innom-
mable, puis faillit éclater de rire quand Nick l'obligea à
se rapprocher et répondit tranquillement :
- Ça fait des heures que Sinclair est parti.
- C'est pas vrai ? Je me demande vraiment pour-
quoi, s'étonna l'homme qui se rapprochait et essayait
de scruter leurs visages à travers l'obscurité.

- Il avait manifestement quelque chose de plus


intéressant à faire, répliqua Nick d'une voix traînante.
- Ah ! je vois, fit l'homme, qui était du genre
accommodant.
Maintenant qu'il avait identifié sa proie, l'homme ne
manifestait plus la moindre intention de comprendre
cette allusion scabreuse et de s'éloigner. Le visage
jovial, il sortit d'un pas nonchalant de l'ombre. C'était
un homme corpulent au teint basané, que Lauren
compara immédiatement à un nounours. La veste de
son smoking était ouverte, le col de sa chemise à jabot
déboutonné, et son nœud papillon desserré
pendouillait à son cou. Un homme... qu'on avait envie
d'aimer, se dit Lauren, au moment où Nick le lui
présentait sous le nom de Dave Numbers.
- Comment allez-vous, monsieur Numbers ? dit-elle
poliment.
- Plutôt bien, ma jeune amie, répondit-il avec un
sourire affable.
Se tournant vers Nick, il ajouta :
- Ils se sont lancés dans une sacrée partie de black
jack à bord du yacht de Middleton. Bebe Leonardos
vient de lâcher vingt-cinq mille dollars. Tracy Middle
ton mise par trois mille dollars à chaque coup.
George a tiré pratiquement les mêmes cartes deux
parties de suite. Il y a une chance sur quatre mille
pour que ça arrive...
Sans se départir de son sourire courtois, Lauren
posa la tête sur le torse de Nick, cherchant plus près sa
chaleur, tout en faisant mine d'écouter le résumé que
faisait Dave Numbers des paris en cours. Non
seulement elle avait froid, mais le sommeil la gagnait
et la main de Nick, qui lui caressait paresseusement le
dos, avait sur elle un effet quasi hypnotique. Elle
étouffa un bâillement, puis un autre, et quelques
minutes plus tard, ses paupières tombèrent et se fer-
mèrent.
- Je suis en train d'endormir votre jeune dame,
Nick, s'excusa Dave Numbers, qui en était maintenant
aux paris sur les prochains matches de football.
Lauren se redressa gauchement et essaya d'esquisser
un sourire sur son visage endormi, que Nick observait
avec une lueur d'humour.
- Je crois, dit-il, que Lauren est prête à aller au lit.
L'homme regarda brièvement la jeune femme, puis
fit un clin d'oeil à Nick.
- Vous en avez, de la chance !
Il les salua d'un bref mouvement de la main, puis se
retourna pour regagner la maison d'un pas nonchalant.
Enveloppant Lauren dans ses bras, Nick l'étreignit
très fort contre son torse musclé.
- C'est vrai, Lauren ? lui demanda-t-il, le visage
enfoui dans sa chevelure odorante.
Lauren se blottit davantage dans la chaleur de ses
bras.
- Vrai quoi ?
- Vrai que je vais avoir de la chance cette nuit ?
- Non, répondit-elle d'une voix ensommeillée.
- C'est bien ce que je me disais, gloussa-t-il, le vi-
sage enfoui dans ses cheveux.
Il se pencha en arrière pour contempler son visage et
secoua ironiquement la tête.
- Venez. Vous êtes déjà à moitié endormie.
Il passa un bras autour de ses épaules et entreprit de
la ramener à la maison.
- M. Numbers me plaît bien, commenta-t-elle.
Le regard de biais qu'il lui jeta était empreint
d'amusement.
- En réalité, son vrai nom est Mason. Numbers est
un surnom.
- C'est un génie des maths, remarqua Lauren d'un
ton admiratif. Très chaleureux, très amical et...
- C'est un bookmaker, compléta Nick.
Lauren faillit presque trébucher de surprise.
- Un quoi ?
En dépit de l'heure avancée, la maison était illu-
minée et la réception battait son plein. Dès que Nick
eut ouvert la porte d'entrée, des rires bruyants leur
explosèrent aux oreilles.
- Ces gens ne dorment-ils donc jamais ? demanda
Lauren.
- Non, dans la mesure où ils peuvent s'en passer.
Nick demanda à un domestique quelle chambre
avait été attribuée à la jeune femme, puis il l'accom-
pagna en haut de l'escalier.
- Je dormirai cette nuit à La Crique. Et nous y
passerons la journée de demain tous les deux. Seuls...
Ouvrant la porte de la chambre de Lauren, il ajouta
:
- C'est le majordome qui a les clés de votre voiture.
Il vous suffit de tourner en direction du nord à la sortie
de l'allée et de parcourir trois kilomètres jusqu'à la
première route sur votre gauche. La Crique se trouve
au bout de cette route. C'est la seule maison. Vous ne
pouvez pas la rater. Je vous attendrai à
11 heures.
La manière arrogante qu'il avait de ne pas douter un
instant qu'elle serait tout à fait d'accord pour le
rejoindre à La Crique et pour faire en outre tout ce
qu'il désirait exaspéra Lauren autant qu'elle l'amusa.
- Ne devriez-vous pas d'abord me demander si j'ai
envie de me retrouver seule avec vous là-bas ?
Il lui caressa le menton.
- Vous en avez envie.
Avec un grand sourire à son adresse, comme si elle
était une amusante petite fille de neuf ans, il ajouta
d'un ton légèrement ironique :
- Et si vous n'en avez pas envie, vous pouvez
toujours prendre la direction du sud à la sortie de la
propriété des Middleton et filer droit vers le Missouri.
L'entourant de ses bras, il lui prit les lèvres en un
long baiser provocant.
- Je vous attendrai à 11 heures.
Ulcérée, Lauren le contredit d'un ton désinvolte :
- A moins que je ne parte pour le Missouri.
Après son départ, elle s'affala sur le lit, sans pouvoir
empêcher un sourire tremblant de fleurir sur ses lèvres.
Comment un homme pouvait-il être à la fois si
outrageusement sûr de lui, si plein d'arrogance et si
merveilleux ? Jusque-là, elle avait été trop occupée à
étudier, à travailler et à faire de la musique pour vivre
une relation profonde avec un homme, mais elle était
une femme maintenant. Une femme qui savait ce
qu'elle désirait. Et elle désirait Nick. Il était tout ce
qu'un homme devrait être : fort, doux, intelligent et
sage. Et en plus, il avait le sens de l'humour. Il était
beau, il était terriblement attirant...
Lauren prit l'un des oreillers et, l'encerclant
joyeusement de ses bras, elle le serra contre sa poitrine
en frottant la joue contre le tissu blanc comme s'il
s'agissait de la chemise de Nick. Il s'adonnait au jeu du
désir, mais elle voulait également l'obliger à avoir de
l'affection pour elle, elle voulait gagner son cœur. Et si
elle voulait conquérir son affection, si elle voulait être
quelqu'un de différent pour lui, il fallait qu'elle se
conduise d'une manière différente des autres femmes
qu'il avait connues.
Lauren se laissa lourdement retomber sur le dos et
contempla le plafond. Il était beaucoup trop sûr de lui à
son goût. Par exemple, il ne doutait pas un seul instant
qu'elle le rejoindrait à La Crique. Une bonne dose
d'incertitude pouvait lui ôter de son assurance et jouer
en sa faveur. Elle ferait donc en sorte d'être juste assez
en retard pour lui faire croire qu'elle ne venait pas. 11 h
30 était l'heure idéale. Il se serait déjà dit qu'elle n'allait
pas venir, mais ne serait pas encore parti ailleurs.
L'oreiller toujours serré dans ses bras et le sourire
aux lèvres, Lauren sombra dans le sommeil. Et elle
dormit dans l'état de paix intérieure et de joie profonde
de la femme qui sait qu'elle a trouvé 1 homme de sa
vie.
6

Bien décidée à mettre en pratique son plan d'arriver


un peu en retard à La Crique, Lauren ne demanda les
clés de sa voiture au majordome qu'à 11 h 20. Mais au
moment de sortir dans l'allée, elle eut la surprise de
découvrir qu'au moins six véhicules bloquaient le sien.
Quand on eut identifié leurs propriétaires, trouvé les
clés et bougé les voitures, il était midi moins le quart et
Lauren ressemblait à une pelote de nerfs. Les mains
crispées sur le volant, elle prit le virage sur les
chapeaux de roues pour s'engager sur la route
principale. Et si Nick avait décidé de ne pas l'attendre ?
A trois kilomètres exactement de la demeure des
Middleton, elle vit une allée recouverte de bitume noir
sur sa gauche avec un petit écriteau en bois qui
indiquait La Crique. Elle s'y engagea et sa voiture
gravit à vive allure la pente raide et tortueuse, faisant
fuir au passage des lapins et des écureuils épouvantés
dans la forêt touffue.
Au bout de l'allée se dressait une grande maison en
forme de L, structure spectaculaire construite en verre
et en rondins de cèdre grossièrement équarris qui
ressemblait à ces bâtisses bâties sur une falaise
surplombant l'océan Pacifique. Lauren s'arrêta brus-
quement à côté de la maison dans un grincement de
freins, attrapa son sac et se hâta d'emprunter le large
sentier dallé menant à la porte d'entrée.
Elle pressa sur la sonnette et attendit, puis elle
appuya de nouveau et attendit encore. A sa troisième
tentative, elle avait déjà compris que personne ne lui
répondrait. La maison était vide.
Lauren se retourna pour contempler la petite pelouse
bien entretenue d'un air déconfit. Cela ne servirait à
rien de contourner la maison pour aller voir derrière,
car celle-ci était perchée tout au bout d'un promontoire
et il n'y avait rien à l'arrière qu'un précipice d'une
centaine de mètres, tombant à pic jusqu'à l'eau, et une
plate-forme en cèdre, spectaculairement suspendue
dans le vide.
Le cœur lourd d'amertume, elle se dit que Nick
n'avait pas eu l'intention de l'attendre bien longtemps.
Ne la voyant pas arriver à l'heure, il en avait sûrement
conclu qu'elle était repartie pour le Missouri. Comme il
ne disposait pas de sa propre voiture, sans doute était-il
allé quelque part avec le propriétaire de cette maison
splendide.
Elle rebroussa chemin, descendant le sentier avec le
sentiment d'être très bête et une profonde envie de
fondre en larmes. Il était hors de question qu'elle
s'assoie sur le pas de la porte dans l'espoir que Nick
finirait peut-être par revenir passer la nuit dans la
maison, et elle ne pouvait pas non plus retourner chez
les Middleton, puisque c'était lui qui l'y avait invitée.
Elle aurait dû savoir qu'il ne fallait pas essayer de jouer
au plus fin avec un homme qui était manifestement un
maître à ce genre de petits jeux. A cause de cette
machination, elle allait en définitive terminer cette
superbe journée sur la route du Missouri.
Avalant sa salive pour essayer de dénouer sa gorge,
Lauren ouvrit la portière de sa voiture et posa son sac
sur le siège du passager. Comme elle prenait le temps
d'admirer une dernière fois la beauté sauvage du
paysage qui l'entourait, elle remarqua quelques
marches taillées dans le promontoire rocheux, juste à
côté d'elle. Un bizarre bruit métallique, venant de
beaucoup plus bas, attira son attention. Ces marches,
cela ne faisait pas le moindre doute, descendaient à la
plage en serpentant au milieu des arbres, et il y avait
quelqu'un en bas. Le cœur cognant dans sa poitrine,
elle se précipita dans l'escalier de pierre escarpé.
Parvenue sur la dernière marche, elle s'arrêta,
paralysée de joie et de soulagement à la vue de la
silhouette souple et familière de Nick. Vêtu unique-
ment d'un court short de tennis blanc, il se tenait
accroupi par terre, en train de bricoler le moteur d'un
petit bateau qui avait été tiré sur l'étroit croissant de
plage sableuse. Un long moment, Lauren se contenta
de le regarder, se délectant de la beauté virile de ses
épaules larges, de ses bras et de son dos musclés qui
luisaient au soleil comme du bronze poli.
Elle n'avait toujours pas bougé quand il s'arrêta de
farfouiller dans le moteur pour consulter sa montre.
Son bras retomba et il tourna lentement la tête pour
regarder quelque chose sur sa droite. Il était si par-
faitement immobile que Lauren finit par s'arracher à la
contemplation de son profil pour regarder dans la
même direction que lui. Quand elle découvrit ce qu'il
avait préparé, son corps entier vibra de tendresse. Il
avait étalé de grandes couvertures sur le sable et planté
derrière elles un large parasol de plage pour les
protéger du soleil. La table, assiettes de porcelaine,
verres de cristal et couverts d'argent, était soi-
gneusement mise sur une nappe en coton. Un peu à
l'écart, il y avait trois paniers de pique-nique en osier.
Du couvercle ouvert de l'un d'entre eux, pointait le col
d'une bouteille de vin.
Sans doute avait-il fait l'aller-retour au moins une
demi-douzaine de fois sur ces marches escarpées.
Comme Lauren avait pensé quelques minutes plus tôt
qu'il ne tenait même pas assez à elle pour attendre son
arrivée, cette preuve du contraire était doublement
touchante.
Pas si touchante que cela, se hâta-t-elle de corriger,
essayant sans succès d'avoir l'air moins enchantée.
Après tout, devant quoi était-elle en train de s'extasier,
sinon devant le décor méticuleusement préparé qui
allait servir à sa propre séduction ?... Tentative de
séduction, rectifia-t-elle malicieusement.
Lissant le haut de velours éponge vert vif à encolure
en V coordonné à son short, elle décida de se montrer
spirituelle en disant bonjour à Nick. Il se montrerait
sans nul doute très naturel et ferait celui qui n'avait
même pas remarqué qu'elle était en retard. Ce scénario
à l'esprit, elle fit un pas en avant. Malheureusement,
elle ne trouva absolument rien de piquant à dire.
- Salut ! fit-elle gaiement.
Sans quitter sa position accroupie, Nick pivota
lentement sur lui-même, la clé de serrage toujours à la
main. Posant le bras sur ses genoux plies, il la
dévisagea de son regard froid, gris et indéchiffrable.
- Vous êtes en retard.
Cette constatation était si éloignée de tout ce que
Lauren avait imaginé qu'elle dut se retenir de pouffer
d'étonnement en s'approchant de lui.
- Avez-vous pensé que je n'allais pas venir ? lui
demanda-t-elle d'un ton innocent.
Les sourcils noirs se froncèrent sardoniquement.
- N'était-ce pas ce que j'étais censé penser ?
Ce n'était pas une question, mais une accusation
sans détour, et le premier réflexe de Lauren fut de la
nier. Au lieu de quoi, elle hocha la tête et un sourire
fleurit sur ses lèvres.
- Oui, admit-elle d'une voix douce, tout en
observant le regard froid et gris se réchauffer sous
l'effet de la fascination.
- Etes-vous déçu ?
Elle regretta sur-le-champ sa question, sachant que
Nick allait immédiatement procéder à des représailles
au moyen d'une remarque coupante.
- Très déçu, admit-il tranquillement.
Le regard plongé dans ces yeux gris hypnotiques,
Lauren sentit une effervescence traîtresse mettre en
émoi tout son être, et quand Nick posa la clé et se leva
sans se presser, elle recula prudemment d'un pas.
- Lauren ?
Elle avala sa salive.
- Oui?
- Voulez-vous que nous commencions par déjeuner
?
- Que nous commencions ? chuchota-t-elle d'une
voix contractée. Avant quoi ?
- Avant d'aller faire du bateau, répondit-il, la
dévisageant d'un air étonné.
- Ah ! Faire du bateau ! souffla-t-elle gaiement. Oui,
je vous remercie. J'aimerais bien commencer par
déjeuner. Et je serais enchantée de faire une promenade
en bateau.
7

De toute sa vie, Lauren n'avait connu de journée


plus magnifique. Depuis deux heures que le bateau
avait quitté la plage de La Crique, une camaraderie
chaleureuse avait jailli entre eux - une entente faite de
remarques spontanées et de rires partagés que
ponctuaient de longues plages de silence.
Le ciel d'un bleu éclatant était piqueté de petits
nuages blancs floconneux et le vent gonflait la voile et
faisait filer le bateau en silence sur l'eau. Elle observa
une mouette qui criait au-dessus de leurs têtes, puis jeta
un coup d'œil à Nick qui tenait la barre, juste en face
d'elle. Il lui adressa un sourire qu'elle lui rendit, puis
elle releva le visage vers le ciel, jouissant autant de la
chaleur dorée du soleil que de la certitude d'avoir le
regard languide et admiratif de Nick posé sur elle.
- Nous pourrions jeter l'ancre ici pour nous dorer au
soleil et pêcher un peu, dit Nick. Est-ce que cela vous
dit ?
- Enormément.
Il déplia les jambes pour se lever et entreprit de
ferler la voile.
- Nous devrions attraper quelques brochets pour
notre dîner, lui annonça-t-il quelques minutes plus
tard en préparant deux cannes à pêche. C'est aussi
un endroit formidable pour pêcher le saumon, mais
dans ce cas, il faudrait qu'on pêche à la cuiller ou au
rapala...
Lauren avait eu maintes fois l'occasion d'aller pêcher
avec son père, dans les ruisseaux verdoyants comme
dans les rivières du Missouri, mais elle n'avait encore
jamais péché d'un bateau. Elle ignorait complètement
ce que signifiait pêcher à la cuiller ou au rapala, mais
elle avait bien l'intention de le découvrir. Si l'homme
qu'elle aimait était féru de pêche au large, elle
apprendrait à aimer cela aussi.
- J'en ai attrapé un ! lança Nick une demi-heure
plus tard, tandis que sa ligne voltigeait hors de l'eau
dans un sifflement.
Lauren lâcha sa canne à pêche, et se précipita vers
l'extrémité du bateau où se tenait Nick et se mit à lui
hurler spontanément ses instructions :
- Amorcez-le ! Rabattez la canne ! Ne laissez pas de
mou ! Il est en train de filer...
- Oui, chef! fit Nick, hilare, et elle se rendit compte
alors, l'air piteux, combien il manœuvrait d'une main
experte.
Quelques instants plus tard, il se penchait par-dessus
bord et attrapait la grosse perche dans une épui-sette.
Pareil à un petit garçon se pavanant fièrement pour
exhiber un trophée à une personne chère à son cœur,
Nick souleva le poisson qui battait l'air afin que Lauren
puisse l'admirer correctement.
- Eh bien, qu'en pensez-vous ?
Un seul regard à l'expression enfantine qui se des-
sinait sur les traits taillés à la serpe de Nick suffit à
faire épanouir l'amour qui avait commencé à fleurir
dans le cœur de la jeune femme. Vous êtes magnifique,
pensa-t-elle.
- Il est magnifique, dit-elle.
Et à cet instant, Lauren prit la décision la plus
importante de sa vie : Nick possédait déjà son cœur ; il
était normal que cette nuit, il possédât également son
corps.

Le soleil couchant éclaboussait l'horizon de flammes


cramoisies quand Nick hissa la voile pour qu'ils
puissent regagner La Crique. Tandis qu'il restait assis à
la barre face à elle dans la lumière déclinante, Lauren
sentit de nouveau son regard peser sur elle. La
fraîcheur commençait à descendre et elle replia les
jambes contre sa poitrine, les entourant de ses bras.
Dans son esprit, la manière dont ils allaient passer la
nuit était une question résolue, mais le fait d'être sur le
point de franchir un pas irrévocable avec un homme
qu'elle adorait mais dont elle connaissait si peu de
chose la tracassait.
- A quoi pensez-vous ? lui demanda tranquillement
Nick.
- J'étais en train de me dire que je ne sais presque
rien de vous.
- Qu'aimeriez-vous savoir ?
C'était l'ouverture que Lauren souhaitait désespé-
rément.
- Eh bien, pour commencer, comment se fait-il que
vous connaissiez Tracy Middleton et tous les invités
de sa réception ?
Comme s'il voulait retarder le moment de lui ré-
pondre, Nick sortit une cigarette du paquet rangé dans
la poche de sa chemisette et la mit entre ses lèvres.
Puis il craqua une allumette et entoura la flamme de
ses mains pour l'empêcher de s'éteindre.
- Tracy et moi avons grandi à deux pas l'un de
l'autre, dit-il en éteignant la flamme d'un geste adroit
du poignet. Nous habitions tous les deux tout près de
l'endroit où se trouve aujourd'hui le restaurant de
Tony.
Lauren n'en revenait pas. Le restaurant de Tony était
situé dans l'un des quartiers rénovés de la ville
aujourd'hui à la mode. Mais quinze ou vingt ans plus
tôt, à l'époque où Nick et Tracy y avaient vécu, il
n'avait certainement rien de bien agréable.
Nick s'intéressa aux émotions diverses qui se
livraient bataille sur le visage de la jeune femme et
devina apparemment la direction qu'avaient prise ses
pensées.
- Tracy a épousé George, qui a deux fois son âge,
pour échapper à son ancien environnement.
Avec précaution, Lauren aborda le sujet que Nick
avait évité un peu plus tôt et qui l'intéressait davantage
que tout le reste :
- Nick, vous m'avez dit que votre père était mort
quand vous aviez quatre ans et que ce sont vos grands-
parents qui vous ont élevé. Et votre mère ? Que lui est-
il arrivé ?
- Il ne lui est rien arrivé du tout. Le lendemain des
funérailles de mon père, elle est retournée vivre chez
ses parents.
Ce fut bizarrement l'indifférence totale qu'il mani-
festait qui mit la puce à l'oreille de Lauren et l'incita à
l'étudier de très près. Son beau visage était serein,
immobile comme un masque. Trop serein, trop dénué
d'émotion, pensa-t-elle. Malgré son désir de ne pas être
indiscrète, elle était en train de tomber amoureuse de
cet homme fascinant, énigmatique et passionné et le
besoin désespéré de le comprendre la taraudait.
- Votre mère ne vous a pas emmené avec elle ?
insista-t-elle, non sans hésitation.
Le ton coupant de Nick était le signe que le tour
qu'avait pris la conversation lui déplaisait, mais il lui
répondit quand même :
- Ma mère avait été une jeune fille fortunée et
gâtée de Grosse-Pointe. Elle avait fait la connaissance
de mon père un jour où il venait réparer des fils
électriques dans la demeure de ses parents. Six
semaines plus tard, elle rompait avec son fiancé, jeune
homme aussi riche qu'insignifiant, pour épouser mon
père. C'était un homme sans le sou, mais qui avait sa
fierté. Il semble qu'elle ait pratiquement aussitôt
regretté son coup de tête. Mon père lui affirmait qu'elle
devait se contenter de l'argent qu'il gagnait pour vivre,
et elle lui en a voulu à mort à cause de ça. Ensuite,
quand les affaires de mon père ont commencé à mieux
marcher, elle a continué à mépriser sa vie, et à le
mépriser, lui.
- Dans ce cas, pourquoi ne l'a-t-elle pas quitté ?
- Selon mon grand-père, lui répondit Nick d'un ton
pince-sans-rire, il y avait un domaine dans lequel elle
le trouvait irrésistible.
- Ressemblez-vous à votre père ? lui demanda-t-
elle impulsivement.
- Comme deux gouttes d'eau, si j'en crois ce qu'on
me raconte. Pourquoi ?
- Pour rien, dit-elle.
Pourtant, elle avait tristement l'impression de très
bien comprendre pourquoi la mère de Nick trouvait
son père irrésistible.
- Racontez-moi la suite de votre histoire, je vous en
prie.
- Il n'y a pas grand-chose à ajouter. Le lendemain
de l'enterrement de mon père, elle a annoncé qu'elle
désirait oublier la vie sordide qu'il lui avait fait mener
et elle est retournée vivre dans la maison de ses parents
à Grosse-Pointe. Je faisais apparemment partie de cette
vie avec laquelle elle voulait rompre, puisqu'elle m'a «
oublié » chez mes grands-parents. Trois mois plus tard,
elle a épousé son ancien fiancé et elle a eu un autre fils
la même année - mon demi-frère.

- Mais elle venait tout de même vous rendre visite,


non?
- Non.
L'idée qu'une mère puisse abandonner son enfant et
vivre ensuite dans le luxe à quelques kilomètres de lui
horrifia Lauren. Les Whitworth vivaient également à
Grosse-Pointe, et ce n'était pas loin du quartier où
Nick avait grandi.
- Vous voulez dire qu'après ça, vous ne l'avez plus
jamais revue ?
- Ça m'est arrivé en quelques occasions, mais tou-
jours par hasard. Un soir, elle s'est arrêtée à la station-
service dans laquelle je travaillais.
- Et que vous a-t-elle dit ? demanda-t-elle dans un
souffle.
- Elle m'a demandé de vérifier le niveau d'huile.
En dépit de l'indifférence absolue qu'il affichait,
Lauren n'arrivait pas à croire qu'il ait été si invulné-
rable quand il était enfant. Que sa propre mère l'ait
traité comme s'il n'existait pas ne pouvait pas ne pas
l'avoir fait terriblement souffrir.
- Et c'est tout ce qu'elle a dit ?
Sans se rendre compte que Lauren supportait mal
l'ironie qu'il mettait à raconter son histoire, il ajouta :
- Non, si je me souviens bien, elle m'a également
demandé de vérifier la pression des pneus.
Lauren était parvenue à s'exprimer d'un ton neutre,
mais elle avait la nausée. Les larmes lui piquaient les
yeux, et elle leva le visage vers le ciel violacé pour les
cacher, faisant semblant d'admirer les nuages pareils à
de la dentelle qui dérivaient devant la lune.
- Lauren ?
La voix de Nick était sèche.
- Hummm ? fit-elle sans cesser de contempler la
lune.
Se penchant en avant, il la prit par le menton pour
l'obliger à tourner le visage vers lui. Complètement
abasourdi, il regarda ses yeux voilés de larmes.
- Mais vous pleurez ! dit-il sans y croire.
D'un geste de la main, Lauren balaya sa remarque.
- N'y prêtez pas attention. Je pleure aussi au
cinéma.
Dans un éclat de rire, Nick l'attira sur ses genoux.
Lauren l'entoura de ses bras et caressa ses épais
cheveux noirs d'un geste apaisant, envahie d'un senti-
ment étrangement maternel.
- J'imagine, dit-elle d'une voix tremblante
d'émotion, qu'au fur et à mesure que vous grandissiez,
votre frère avait toutes sortes de choses dont vous ne
pouviez que rêver. Des voitures neuves et tout le
reste...
Lui soulevant le menton, il lui sourit, les yeux dans
ses yeux assombris de chagrin.
- Mes grands-parents étaient merveilleux et je peux
vous jurer que ce qui s'est passé avec ma mère ne m'a
laissé aucune cicatrice affective.
- Bien sûr que si ! N'importe qui en aurait. Elle
vous a abandonné, et ensuite elle a submergé son
nouveau fils d'attentions, et cela pratiquement sous vos
yeux...
- Arrêtez, la taquina-t-il, ou c'est moi qui vais fon-
dre en larmes !
D'un ton empreint d'une calme gravité, elle lui
avoua :
- Je pleurais sur le petit garçon que vous étiez à
l'époque et non sur l'homme que vous êtes aujourd'hui.
En dépit de tout ce qui est arrivé - ou plutôt, à cause de
tout ce qui est arrivé -, vous êtes devenu un homme
fort et indépendant. En réalité, je suis certaine que c'est
votre demi-frère qui est à plaindre.
Nick gloussa.
- Vous n'avez pas tort. C'est un... imbécile.
Lauren fit semblant de ne pas remarquer son ton
ironique.
- Ce que je veux dire, c'est que vous avez réussi
seul, sans parents fortunés pour vous venir en aide.
Cela fait de vous un homme plus grand que votre
frère.
- Est-ce vraiment pour ça que je suis plus grand ?
plaisanta-t-il. J'ai toujours pensé que c'était dans mes
gènes. Vous comprenez, mon père et mon grand-père
étaient grands tous les deux...
- Nick, j'essaie d'être sérieuse !
- Pardon.
- Quand vous étiez jeune, vous avez sûrement rêvé
de devenir aussi riche que le mari de votre mère et que
son fils et de réussir aussi bien qu'eux.
- Plus riche, confirma Nick, et je voulais réussir
encore mieux.
- Vous êtes donc allé à l'université et vous avez
passé votre diplôme d'ingénieur, conclut-elle. Est-ce
que je me trompe ?
- Je voulais créer ma propre affaire, mais je n avais
pas suffisamment de fonds.
- Quel dommage !
- Je vous en ai assez raconté sur ma vie pour le
moment, conclut-il évasivement. Nous sommes pres-
que arrivés à la maison.
8

L'impression réchauffante d'être proches l'un de


l'autre qui était née entre eux pendant le trajet de retour
continua à les envelopper durant le dîner, qu'ils prirent
à la lueur des lampions, sur la plateforme de cèdre à
moitié suspendue dans le vide à l'avant du promontoire.
Lauren se leva, dans l'intention de débarrasser la
table de la vaisselle de porcelaine et des verres de
cristal.
- N'en faites rien, dit Nick avec nonchalance. La
femme de ménage s'en chargera demain matin.
Il souleva une bouteille de Grand Marnier et versa
un peu de liqueur dans deux verres de fin cristal. Après
lui en avoir tendu un, il porta le sien à ses lèvres tout
en la dévisageant.
S'évertuant à ignorer l'atmosphère lourde d'attente
qui régnait entre eux, Lauren faisait rouler le pied de
son verre entre son pouce et son index. Mais c'était le
temps qui lui filait entre les doigts. Maintenant que
Nick avait satisfait leur appétit physique, il s'apprêtait
paresseusement à assouvir leur soif sexuelle. Assise
juste en face de lui, elle le devinait à la façon dont son
regard possessif s'attardait sur ses traits délicats et à son
sourire lourd d'intimité lorsqu'il s'adressait à elle.
Elle souleva son verre pour avaler une rasade du
mélange d'orange et de cognac revigorant. N'importe
quand, il pouvait l'emmener à l'intérieur de la maison.
Levant les yeux, elle le regarda allumer une cigarette.
A la lueur tremblante de la flamme, ses beaux traits
ténébreux prenaient un aspect ombrageux qui le faisait
presque ressembler à un prédateur. Un frisson, dû
autant à la crainte qu'à l'excitation, remonta le long de
sa colonne vertébrale.
- Avez-vous froid ? lui demanda-t-il d'une voix
douce.
Lauren répondit aussitôt par un non de la tête, tant
elle craignait qu'il ne lui suggère de rentrer sur-le-
champ. Puis elle se rendit compte qu'il avait dû la voir
frissonner et elle ajouta :
- En fait, j'ai eu un petit frisson à cause de la
fraîcheur, mais c'est si agréable ici que je n'ai pas la
moindre envie de rentrer tout de suite.
Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que Nick se
décide à écraser le mégot de sa cigarette et à repousser
sa chaise loin de la table. Lauren se sentit défaillir. Elle
vida son verre d'un trait et le lui tendit.
- J'en voudrais encore un peu.
Elle surprit une lueur d'étonnement sur son visage,
mais il reversa du Grand Marnier dans leurs deux
verres et se cala à nouveau paresseusement sur sa
chaise, la scrutant sans détour.
Lauren était trop nerveuse pour croiser son regard et
davantage encore pour le soutenir. Elle se leva, lui
adressa un sourire tremblant et alla se poster au bord de
la plate-forme, où elle se perdit dans la contemplation
des lumières qui scintillaient dans les collines, de
l'autre côté du lac. Elle souhaitait toujours lui plaire, et
de toutes les façons possibles, mais que se passerait-il
si elle n'était pas à la hauteur durant la nuit ? La virilité
de Nick était si inquiétante et son expérience en
matière sexuelle si évidente que sa virginité et son
inexpérience risquaient de lui paraître ennuyeuses.
La chaise de Nick racla contre le sol de bois, et
Lauren l'entendit s'approcher et s'arrêter juste derrière
elle. Elle sursauta à l'instant où il posait les mains sur
ses épaules.
- Vous avez froid, murmura-t-il, l'attirant contre
son torse et l'entourant de ses bras pour la réchauffer.
Ses lèvres lui effleurèrent les cheveux.
- Ça va mieux comme ça ?
L'empreinte du corps qui se pressait contre elle eut
pour effet de la priver de la faculté de s'exprimer. Elle
acquiesça de la tête, puis se mit à trembler de façon
incontrôlable.
- Vous frissonnez...
Les mains de Nick glissèrent jusqu'à sa taille et il
l'obligea doucement à se retourner dans la direction de
la maison.
- Rentrons. Il fait chaud à l'intérieur.
Lauren était tellement troublée qu'elle ne remarqua
pas tout de suite que les portes de verre coulissantes
vers lesquelles Nick la dirigeait n'étaient pas celles qui
ouvraient sur le living-room. Ce ne fut qu'après être
entrée dans la maison qu'elle se rendit compte qu'ils se
trouvaient dans une chambre luxueuse, décorée dans
des tons caramel, blanc et brun. Elle s'immobilisa net,
ses yeux écarquillés posés sur l'immense lit qui trônait
à l'autre bout de la pièce. La porte de verre que Nick
était en train de faire glisser se referma dans son dos
dans un claquement définitif et fatal, et tout son corps
se tendit comme un arc.
Le bras de Nick vint se glisser par-derrière autour
de sa taille, pour attirer son corps tendu contre lui. De
son autre main, il repoussa sa chevelure épaisse et
soyeuse, dénudant son cou. La respiration de Lauren
se fit haletante au moment où les lèvres de Nick se
posèrent sur sa nuque, puis se mirent à glisser, en une
caresse qui avait tout d'un délicieux supplice
vers son oreille, en même temps que ses mains com-
mençaient à bouger paresseusement sur sa taille et à
remonter vers son buste.
- Nick, protesta-t-elle stupidement, je... je ne suis
pas fatiguée du tout.
- Tant mieux, chuchota-t-il, tandis qu'il suivait sen-
suellement du bout de la langue les plis de son oreille,
parce que je n'ai pas l'intention de vous laisser dormir
avant plusieurs heures.
- Enfin, je voulais dire que...
Lauren poussa un léger cri. Il venait de plonger le
bout de la langue dans son oreille et une onde de cha-
leur se propageait dans tous ses membres. Défaillant
presque, elle s'inclina en arrière contre lui et sentit la
preuve du désir qui montait en lui.
- Enfin, ce que je voulais dire, précisa-t-elle sans
cesser de trembler, c'est que je ne suis pas encore
prête à... à aller me coucher.
La voix profonde de Nick agit sur elle comme un
aphrodisiaque.
- Cela fait une éternité que je vous attends, Lauren.
Ne me demandez pas d'attendre plus longtemps.
Le sens caché qu'elle lut dans ces paroles effaça les
derniers doutes que la jeune femme éprouvait quant à
la profondeur des sentiments qu'il éprouvait pour elle
et au bien-fondé de ce qu'elle était en train de faire.
Elle ne tenta pas le moindre geste pour l'arrêter lorsque
ses mains glissèrent sous le pull de velours-éponge,
mais quand il le lui enleva et la fit pivoter pour qu'elle
se retrouve face à lui, son cœur se mit à battre
follement.
- Regardez-moi, lui susurra-t-il d'une voix tendre.
Lauren essaya de lever les yeux vers les siens, mais
en fut incapable. Elle avala convulsivement sa salive.
Glissant les mains dans les cheveux de la jeune
femme de part et d'autre de sa tête, Nick souleva son
visage vers le sien et, plongeant ses yeux gris
fascinants tout au fond des siens, il lui dit tout
naturellement :
- Nous allons le faire ensemble.
Il lui prit la main et la posa sur le devant de sa
chemise.
- Déboutonnez-la, la pressa-t-il gentiment.
Quelque part au milieu du chaos qui régnait dans
son esprit, Lauren comprit que Nick s'imaginait qu'elle
hésitait parce que ses autres amants, moins
expérimentés que lui, ne lui avaient pas enseigné les
préliminaires avant de lui faire l'amour, et qu'il
essayait de les lui apprendre.
Les paupières palpitantes de Lauren s'abaissèrent et
ses cils recourbés jetèrent des ombres sur ses joues
empourprées, tandis que ses doigts, qu'un mélange de
panique et de joie rendait maladroits, obéissaient à
l'ordre de Nick. Il dégrafa habilement son soutien-
gorge de dentelle pendant qu'elle défaisait lentement
chacun des boutons de sa chemise, sans se rendre
compte que sa lenteur ne faisait qu'augmenter l'exci-
tation de son partenaire.
Ses doigts, qui s'activaient maintenant de leur
propre chef, entrouvrirent la chemise de Nick, expo-
sant son torse d'airain. Lauren s'émerveilla de sa
beauté, et elle était tellement ivre à l'idée qu'il était
sien et qu'elle pouvait le caresser tout son soûl, qu'elle
se rendit à peine compte du moment où il fit glisser le
soutien-gorge de ses bras.
- Caressez-moi, lui ordonna-t-il d'une voix rauque.
Il n'eut pas à insister, ni à lui donner davantage
d'instructions. Guidée par l'amour et par l'instinct, elle
glissa sensuellement les mains dans la toison sombre
qui recouvrait son torse et se pencha en avant pour
déposer un baiser sur sa chair ferme et musculeuse. Au
premier effleurement des lèvres de Lauren, un
frémissement parcourut Nick de la tête aux pieds. Il
enfonça sa main libre dans la douce épaisseur de
cheveux recouvrant la nuque de la jeune femme, et
releva son visage vers le sien. Un long moment, il se
contenta de fixer sur elle ses yeux gris dans lesquels
couvait le désir qu'il contenait, puis il abaissa la tête.
Au début, les lèvres qui goûtaient et modelaient les
siennes étaient chaudes et d'une douceur exquise. Puis
elles s'écartèrent lentement et la langue de Nick se mit
à explorer sa bouche avec un appétit sensuel qui
arracha à Lauren un soupir de plaisir.
Elle se cambra contre lui, ses mains glissèrent le
long de son torse nu, et Nick releva la tête. Son regard
incandescent enflamma la jeune femme, sa propre
fièvre erotique se réfléchissant dans les profondeurs
bleues des yeux de Lauren. Il respirait péniblement,
tentant visiblement de dominer son désir, mais il perdit
la bataille.
- J'ai tellement envie de vous ! affirma-t-il avec
violence, tandis que sa bouche exigeante s'écrasait sur
celle de Lauren en un baiser qui alluma en elle un
ardent brasier.
Lauren poussa un gémissement, tandis que les
mains de Nick poursuivaient l'exploration de son
corps, glissant sur les côtés de ses seins et sur son dos.
Puis il posa les mains sur ses hanches, l'attirant plus
étroitement contre sa virilité palpitante.
A l'instant où il la souleva dans ses bras pour la
porter sur le lit, sans que sa bouche vorace ne cesse de
butiner la sienne, et où il s'allongea à son tour, la
recouvrant de son corps, le monde bascula.
Il emprisonna ses seins nus dans ses mains et en
titilla les pointes jusqu'à les rendre douloureuses, avant
de refermer la bouche sur elles. Puis il captura de
nouveau ses lèvres et lui ouvrit avidement la bouche,
pendant que ses mains savantes se faisaient
exploratrices et n'étaient plus que source d'excitation et
de tourments, plongeant tous ses sens dans un
kaléidoscope de violents plaisirs erotiques qui
irradiaient dans tous les nerfs de son corps palpitant de
désir.
Soudain, quelque chose de sauvage et de violent
frémit au tréfonds d'elle-même, preuve qu'elle était
prête à l'accueillir. Mais au moment où il tenta de
glisser son genou entre ses jambes, Lauren sursauta
brusquement, prise d'une angoisse irrépressible.
- Nick, attendez, je...
De deux mots, il rejeta son refus.
- Non, Lauren.
La souffrance qui pointait dans sa voix fit voler la
résistance de la jeune femme en éclats. Elle referma
étroitement les bras autour des larges épaules de Nick,
l'attirant vers elle tout en soulevant les hanches pour
l'accueillir. Nick pénétra complètement en elle,
plongeant dans sa douce chaleur avec une habileté qui
ne lui causa qu'un instant de douleur, instant qui fut
oublié dès qu'il commença à se mouvoir en elle avec
une lenteur qui la mettait au supplice.
- Je ne vous ai attendue que quelques jours, mais
ça m'a paru une éternité, dit-il dans un râle, alors
qu'il augmentait peu à peu le rythme de leur union et
la menait de plus en plus près de l'orgasme, jusqu'au
moment où tout l'amour et toute la passion de Lauren
explosèrent en une myriade de vibrations d'extase.
Nick l'étreignit plus étroitement, s'enfonçant une
dernière fois au plus profond d'elle pour la rejoindre
dans le royaume où il l'avait envoyée, où tout n'était
qu'oubli et douceur.
Alors qu'elle redescendait peu à peu du nuage
d'euphorie sur lequel elle flottait, comblée et heureuse,
Lauren prit peu à peu conscience de la chaleur qui
irradiait du corps de Nick allongé près d'elle et du
poids de sa main posée sur son ventre. Mais pendant
qu'elle restait étendue à ses côtés sans bouger, un
malaise diffus envahit lentement son esprit embrumé.
Elle essaya d'y couper court, de l'empêcher de briser le
bonheur parfait de ces instants, mais il était trop tard.
Dans sa tête trottaient les paroles que Nick avait
murmurées au moment où il l'étreignait de toutes ses
forces et où il s'unissait à elle : « Je ne vous ai attendue
que quelques jours, mais ça m'a paru une éternité. »
L'état d'assouvissement languide dans lequel elle
baignait céda la place à la réalité toute crue. Elle avait
mal interprété les paroles de Nick lorsqu'il lui avait dit
qu'il l'avait attendue une éternité. En fait, il entendait
par là que les quelques jours durant lesquels il avait
attendu de lui faire l'amour lui avaient paru une
éternité. Cela ne changeait en rien les sentiments
qu'elle éprouvait à son égard, mais elle se sentait mal à
l'aise.
Avait-il remarqué qu'elle était vierge ? Comment
allait-il réagir? Et s'il lui demandait pourquoi elle avait
décidé de se donner à lui ? Il lui était absolument
impossible de lui avouer dès maintenant la vérité, de
lui dire qu'elle l'aimait et qu'elle désirait qu'il l'aimât en
retour.
Mieux valait éviter complètement le sujet. Avec
hésitation, Lauren ouvrit les yeux. Nick était allongé
sur le côté, appuyé sur un coude, et contemplait son
visage d'un regard intense. Il avait l'air étonné, dubi-
tatif et résolument amusé...
Il s'en était rendu compte. Et à en juger par son
expression, il avait l'intention d'en discuter.
Lauren roula sur le côté pour s'écarter de lui et
s'assit à la hâte en lui présentant son dos. Attrapant la
chemise que Nick avait envoyée promener au pied du
lit, elle l'enfila pour recouvrir sa nudité.
- J'aimerais bien boire un café, marmonna-t-elle,
sautant sur cette excuse pour éviter ses questions. Je
vais aller en faire.
Elle se leva et osa enfin le regarder. Ses joues
s'empourprèrent sous les yeux brûlants qui glissaient
le long de ses jambes nues et sculpturales, puis se
levait sur son visage.
Jamais elle ne s'était sentie aussi empêtrée dans ses
gestes qu'en cet instant, complètement nue sous cette
chemise trop ample.
- Ça... ça ne vous ennuie pas que je vous emprunte
votre chemise, hein ? balbutia-t-elle, tandis que ses
mains tripotaient les boutons.
- Ça ne m'ennuie pas du tout, Lauren, répondit-il
d'un ton solennel, mais avec une lueur d'humour dans
les yeux.
Le fait qu'il ait l'air de trouver tout cela fort drôle
énerva tellement la jeune femme que ses mains se
mirent à trembler. Fixant son esprit sur les manches
qu'elle était en train de retrousser, elle lui demanda :
- Vous l'aimez comment ?
- Exactement comme nous l'avons fait.
Lauren sursauta et son visage s'empourpra davan-
tage.
- Non, ce n'est pas ce que je veux dire, corrigeât-
elle avec un hochement de tête vif et nerveux. Je
voulais savoir comment vous aimez votre café.
- Noir.
- Vous... vous voulez un peu de...

- Un peu de quoi ? enchaîna-t-il d'un ton suggestif,


le coin des lèvres relevé en un sourire malicieux.
- De café !
- Oui, merci.
- Merci pour quoi ? railla-t-elle d'un air crâne,
avant de pivoter sur les talons et de s'enfuir pour qu'il
n'ait pas le temps de répliquer.
En dépit de cette sortie pleine de bravade qu'elle
venait d'effectuer, les larmes n'étaient pas loin lors-
qu'elle pénétra dans la cuisine et alluma la lumière.
Nick se moquait d'elle, une réaction à laquelle elle ne
s'attendait absolument pas de sa part. S'était-elle
montrée si ridiculement inexpérimentée ?
Elle entendit Nick entrer dans la cuisine dans son
dos et se hâta de verser des cuillerées de café dans le
percolateur d'un air fort occupé.
- Pourquoi ces placards sont-ils complètement vides
? En dehors des restes du dîner de ce soir, ils ne
contiennent aucun aliment.
- Parce que cette maison est en vente.
Nick l'empoigna fermement par la taille et l'attira
contre lui jusqu'à ce que le tissu de son jean touche
l'arrière de ses jambes nues.
- Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu ? lui de-
manda-t-il tranquillement.
- Prévenu de quoi ? esquiva Lauren.

- Vous savez parfaitement de quoi je parle. Lauren


regarda par la fenêtre au-dessus de l'évier.
- En vérité, je l'avais oublié.
- Erreur, fit-il avec un petit rire. Trouvez une
meilleure réponse.
Elle haussa les épaules.
- Parce que le sujet ne s'est pas présenté, et parce
que je me suis dit que vous ne le remarqueriez pas.
- Si le sujet ne s'est pas présenté, dit-il d'un ton
comme toujours ironique, c'est qu'à notre époque, les
vierges de vingt-trois ans sont une denrée aussi rare que
les plages non polluées. Et les vierges de vingt-trois ans
avec un physique comme le vôtre, encore plus rares.
Quant au reste... cela allait de soi.
Lauren se retourna et ses yeux bleus pénétrants
interrogèrent ceux de Nick.
- Mais avant ce... ce moment-là, vous ne vous étiez
pas aperçu que je... j'étais... enfin que je n'avais jamais
?...
- Je ne me doutais absolument pas que vous étiez
vierge. Quand j'ai compris, il était trop tard pour que
cela y change quelque chose pour l'un ou pour l'autre.
Il l'enlaça et ajouta :
- Mais vous auriez dû me le dire avant que nous
nous retrouvions dans ce lit.
- Si je vous l'avais dit, auriez-vous changé d'avis ?
lui demanda Lauren qui adorait le son de sa voix et
l'étreinte des bras qui l'enlaçaient.
- Non, mais j'aurais fait preuve de davantage de
douceur envers vous.
Se penchant en arrière, il posa sur elle des yeux
sincèrement étonnés.
- Pourquoi diable aurais-je changé d'avis ?
- Je l'ignore, balbutia-t-elle. Il me semblait que
vous auriez pu avoir... je ne sais pas... des réserves à
l'idée... à l'idée de...
- A l'idée de quoi ? se moqua-t-il tendrement. A
l'idée de « voler » quelque chose qui revient à votre
futur mari ? Ne soyez pas ridicule. Il ne s'attendra pas à
ce que vous soyez vierge. Les hommes n'attachent plus
aucune importance à la virginité. Nous n'avons pas
envie d'une femme inexpérimentée et nous ne nous
attendons pas à ce qu'elle le soit. Vous n'êtes pas les
seules à être libérées, figurez-vous. Vous éprouvez les
mêmes désirs physiques que moi, Lauren, et vous avez
le droit de les satisfaire avec qui vous plaît.
Choisissant par prudence de fixer le médaillon en or
qui pendait à une longue chaîne autour du cou de
Nick, Lauren lui demanda :
- Vous est-il jamais arrivé de tenir, de vraiment
tenir, à une femme dans votre vie ?
- A quelques-unes, oui.
- Et ça ne vous gênait pas qu'elles aient eu des
relations sexuelles avec un grand nombre d'hommes
avant vous ?
- Absolument pas.
- Je trouve que vous faites preuve de... d'énormé-
ment de tolérance et de sang-froid.
Les paupières de Nick s'abaissèrent et son regard
s'attarda sur les courbes appétissantes des seins de la
jeune femme.
- Si je vous ai donné l'impression d'avoir le sang
froid, il est grand temps que nous retournions dans
cette chambre.
Lauren se demanda s'il avait délibérément interprété
de travers le terme qu'elle avait employé afin d'éviter le
sujet. S'il avait vraiment tenu à ces autres femmes,
n'aurait-il pas dû se montrer plus possessif envers elles
? S'il tenait vraiment à elle, ne devrait-il pas être
heureux d'être le premier homme auquel elle s'était
donnée ?
Ses yeux bleus troublés se levèrent vers lui.
- Nick ?
Il promena le regard sur la jeune beauté délicate
qu'il tenait dans ses bras, sur ce visage encadré par une
crinière ébouriffée de mèches ondulées aux reflets d'or,
sur cette bouche tendre et généreuse et sur cette
poitrine pleine et tentante pressée contre son torse nu.
Ses bras se resserrèrent autour d'elle et il pencha la
tête.
- Quoi ? murmura-t-il.
Mais sa bouche s'ouvrit sur la sienne en un long
baiser enivrant qui la réduisit au silence.
Un peu après l'aube, Lauren roula sur le côté et vit
la tête brune de Nick posée sur l'oreiller à ses côtés. Un
sourire de plénitude sur le visage, elle referma les yeux
et replongea dans un sommeil profond, épuisée de
bonheur. Elle ne se réveilla que lorsque Nick posa une
tasse de café à côté d'elle sur la table de nuit et s'assit
sur le lit.
- Bonjour, dit-elle.
Mais sa joie s'estompa presque immédiatement, car
elle venait de s'apercevoir qu'il était déjà douché et
rasé et qu'il était habillé d'un pantalon gris coupé sur
mesure et d'une chemise grise au col ouvert.
- Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, tout en tentant de
s'adosser aux oreillers sans lâcher le drap qu'elle
serrait contre sa poitrine.
Le fait d'être toute nue alors qu'il était habillé la
rendait gauche, mais Nick ne paraissait pas s'aperce-
voir de son malaise. En fait, il ne paraissait même pas
se rendre compte qu'elle était nue.
- Lauren, je crains d'avoir à abréger notre journée...
Un... un de mes associés m'a appelé ce matin. Il
arrivera dans une heure. Je trouverai quelqu'un d'autre
pour me raccompagner en ville.
Lauren ressentit une déception terrible, mais qua-
rante minutes plus tard, quand Nick la raccompagna à
sa voiture, sa déception s'était transformée en une vive
inquiétude. Elle ne savait plus où elle en était.
Envolé, l'amant passionné et séducteur de la nuit
précédente. Nick se conduisait maintenant de manière
amicale mais impersonnelle, comme s'ils avaient passé
ensemble une nuit agréable à jouer aux cartes, et non
une nuit d'amour. Ou était-ce toujours ainsi que les
hommes se conduisaient après ? Lauren essaya de se
convaincre qu'elle était trop sensible.
Elle s'arrêta devant sa voiture et se tourna vers lui
dans l'espoir qu'il allait la prendre dans ses bras et lui
donner un baiser pour lui souhaiter bon voyage. Au
lieu de quoi, il enfonça les mains dans ses poches, la
regarda sans ciller et lui dit :
- Lauren, avez-vous pris des précautions à propos
des éventuelles conséquences de la nuit dernière ?
Une grossesse ! Lauren secoua la tête, avec la sen-
sation de lui présenter un visage en feu.
Elle sentit que sa réaction l'irritait, mais il se garda
bien de laisser filtrer la moindre trace d'émotion dans
sa voix.
- S'il y avait des conséquences, je vous demande
de me tenir au courant. N'essayez pas d'y faire face
seule. Vous me promettez de me le dire ?
Lauren était trop gênée pour répondre. Elle hocha la
tête et il lui ouvrit la porte de la voiture pour qu'elle
puisse y monter. Quand elle passa la marche arrière, il
regagnait déjà la maison à grands pas.
Lauren jeta un coup d'œil à l'horloge du tableau de
bord de sa voiture. Elle était en pleine traversée des
immenses étendues rurales de l'Indiana. « Si jamais il y
a des conséquences, je vous demande de me tenir au
courant. » De me tenir au courant..., ces cinq derniers
mots ne cessaient de tourner dans son esprit.
La veille, alors qu'ils discutaient de son déména-
gement à Détroit, elle s'était arrangée pour glisser sans
en avoir l'air dans la conversation qu'elle y serait de
retour le vendredi et que, dans l'intervalle, la ligne de
téléphone aurait été rétablie et mise à son nom. Pour la
joindre ce jour-là, il suffirait à Nick de décrocher le
combiné et de demander à l'opérateur son nouveau
numéro, il le savait parfaitement. Pourquoi s'était-il
exprimé comme s'il n'avait aucune raison de la
recontacter, à moins qu'elle ne soit dans l'obligation de
le joindre pour lui annoncer qu'elle était enceinte ?
D'une certaine façon, Lauren avait l'impression d'être
un objet qu'on avait utilisé, puis jeté au rebut. Ils
avaient ri ensemble et appris à se connaître. Elle se
sentait si proche de lui ! Comment pouvait-il ne pas
avoir ressenti la même impression ? Elle ne parvenait
pas à concevoir qu'il ait simplement l'intention de
disparaître et de ne plus jamais la revoir.
Elle aimait Nick, et elle était persuadée qu'il
éprouvait quelque chose pour elle. Peut-être avait-il
commencé à ressentir de l'amour... Peut-être était-ce
pour cela qu'il était soudain devenu si lointain et si
impersonnel ce matin ! Après trente-quatre années
d'indépendance, après avoir été rejeté par sa propre
mère, l'idée que son bonheur puisse dépendre d'une
femme serait difficile à supporter pour lui. Plus il se
sentirait attaché à elle, plus il s'efforcerait de combattre
ses sentiments, elle en était convaincue.
Quand Lauren traversa le Mississippi pour entrer
dans le Missouri, le soleil levant striait le ciel de
traînées roses. Lauren était très lasse, mais optimiste. A
son retour à Détroit vendredi, elle recevrait cer-
tainement un coup de fil de Nick. Il attendrait peut-être
jusqu'au samedi ou au dimanche, mais sûrement pas
davantage.
9

Lauren continua à faire preuve d'optimisme pendant


toutes les journées où elle fut occupée à emballer ses
affaires. Et le jeudi matin, quand, après avoir fait un
dernier signe d'adieu à son père et à sa belle-mère, elle
démarra en direction du Michigan, son optimisme
grandissant s'était transformé en un état d'attente
fébrile et radieuse.
Grâce aux indications que Philip Whitworth lui avait
fournies, elle n'eut aucun mal à trouver le faubourg
élégant de Bloomfield Hights ce soir-là. Mais elle eut
néanmoins un peu de mal à se convaincre que c'était
désormais là qu'elle allait vivre. Les maisons
splendides l'éblouissaient au passage, les unes après les
autres. Des ranches spectaculaires, construits en pierre
et en verre, s'étendaient bien à l'écart de la rue bordée
d'arbres, à moitié plongés dans l'ombre de jardins
paysagers dessinés avec infiniment de soin ; de
superbes maisons de style Tudor se dressaient aux
côtés d'immenses demeures de style géorgien, avec
leurs colonnes blanches.
Il était 10 heures du soir quand elle s'arrêta devant le
portail d'une ravissante résidence de style espagnol. Le
gardien sortit et vint scruter son visage à travers la vitre
ouverte de la voiture. Lorsqu'elle déclina son nom, il
lui annonça :
- M. Whitworth est arrivé il y a une heure et
demie, mademoiselle.
Puis il lui indiqua l'allée qu'elle devait prendre et la
salua respectueusement, les doigts contre la visière de
sa casquette :
- J'ai cru comprendre que vous étiez une nouvelle
résidente. Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez sur
tout pas à faire appel à moi, lui dit-il.
Lauren oublia sa lassitude en s'arrêtant devant une
cour charmante, dans laquelle on entrait par un portail
en forme d'arche sur lequel était inscrit le numéro 175.
C'était là que Philip avait promis de la retrouver pour
lui montrer les lieux, et sa Cadillac était effectivement
garée dans l'allée menant au garage privé.
- Alors, qu'en pensez-vous ? lui demanda-t-il une
demi-heure plus tard, après qu'ils eurent fait le tour
du propriétaire.
- C'est merveilleux, dit Lauren, qui était en train
de transporter l'une de ses valises dans la chambre,
dont l'un des murs était entièrement recouvert de
miroirs qui cachaient des placards.
Elle ouvrit la porte de l'un d'eux et détourna la tête
pour questionner Philip du regard.
- Que vais-je faire de tous ces vêtements ?
Ce placard et tous ceux qu'elle ouvrit par la suite
étaient pleins à craquer de superbes tailleurs et de
robes en lin, en soie et en crêpe. Lauren reconnut les
marques de certains couturiers, tandis que d'autres
vêtements griffés lui parurent provenir tout droit de
Paris. La plupart d'entre eux avaient encore des éti-
quettes et n'avaient probablement jamais été portés.
- On dirait que votre tante a des goûts extrêmement
jeunes en matière vestimentaire.
- Elle ne peut pas s'arrêter d'acheter, répondit Philip
sans prêter grand intérêt à la remarque de Lauren. Je
vais téléphoner à une association carita-tive et leur
demander de venir enlever tout ce bazar.
Lauren fit glisser sa main sur un magnifique blazer
en velours couleur lie-de-vin, puis elle jeta un coup
d'oeil à l'étiquette qui pendait de la manche. Non seu-
lement cette femme avait des goûts extrêmement jeunes
en ce qui concernait les vêtements, mais sa taille était la
même que la sienne.
- Philip, seriez-vous d'accord pour que j'achète
certains de ces vêtements ?
Il haussa les épaules.
- Prenez ceux que vous voulez, et donnez les autres.
Ça m'évitera de m'en occuper.
Il était déjà dans l'escalier descendant au living-
room. Lauren éteignit la lumière et le suivit.
- Mais ce sont des vêtements très onéreux...
- Je sais ce qu'ils coûtent, l'interrompit-il sans
cacher son irritation. C'est moi qui les ai payés. Prenez
ceux qui vous plaisent. Ils sont à vous.
Après l'avoir aidé à décharger le reste de sa voiture,
il se dirigea vers la porte pour s'en aller.
- Au fait, dit-il en s'immobilisant, la main posée sur
le bouton de la porte, ma femme ignore que j'ai acheté
cet endroit pour ma tante. Carol trouve que les
membres de ma famille abusent de ma générosité. C'est
pour cela que je ne lui en ai jamais parlé. Je vous serais
reconnaissant de faire de même.
- Bien sûr, je vous le promets.
Après le départ de Philip, elle fit le tour du duplex
luxueux qui serait désormais sa résidence, et admira la
cheminée de marbre, les objets anciens de valeur, et les
délicats tissus d'ameublement en soie. On aurait dit que
l'appartement avait été décoré dans le but d'être
photographié pour un magazine. La vision des
vêtements somptueux suspendus dans les placards du
dessus se superposa dans son esprit. « Ma femme
ignore que j'ai acheté cet endroit pour ma tante », lui
avait dit Philip, tout en s'assurant de sa discrétion.
Un sourire entendu se dessina lentement sur le
visage de Lauren, tandis qu'elle contemplait de nou-
veau la pièce superbe avec un hochement de tête
désabusé. Pas sa tante... Sa maîtresse ! Dans un passé
assez récent, Philip Whitworth avait sûrement eu une
maîtresse. D'un haussement d'épaules, la jeune femme
laissa tomber le sujet. Cela ne la regardait pas.
Elle alla jusqu'au téléphone et poussa un soupir de
soulagement en entendant la tonalité. L'appareil fonc-
tionnait. Demain, on serait vendredi, et Nick risquait de
téléphoner.
Le lendemain matin, très tôt, elle s'assit à la table de
la cuisine pour dresser la liste des achats qu'elle devait
faire. Outre les produits de base, il lui fallait deux
choses bien spéciales pour fêter la venue de Nick : du
bourbon et du Grand Marnier. Au moment où elle
prenait son sac, elle lança un regard au téléphone. La
pensée qu'il ne l'appellerait peut-être jamais lui traversa
l'esprit, mais elle la rejeta. A Har-bor Springs, Nick
l'avait ardemment désirée et il le lui avait prouvé. Le
désir sexuel, à tout le moins, le ferait revenir à elle.
Deux heures plus tard, elle revint avec ses achats.
Elle passa le reste de la journée à sortir les vêtements
des placards, à les essayer et à séparer ceux qui lui
allaient de ceux qui devaient être retouchés. Quand elle
alla se coucher, Nick n'avait pas téléphoné, mais elle se
consola à l'idée qu'il appellerait sans doute le
lendemain, qui était un samedi.
Pendant toute la journée suivante, elle rangea ses
bagages sans s'éloigner du téléphone. Le dimanche, elle
s'installa devant le secrétaire et établit un budget qui lui
permettrait d'envoyer le plus d'argent possible à la
maison. Lenny et Melissa apportaient également leur
contribution financière, mais tous deux avaient des
crédits à rembourser et d'autres obligations matérielles
qu'elle n'avait pas à assumer.
La prime de mille dollars que Philip lui avait pro-
mise était pour le moins tentante. Ce serait formidable
si elle parvenait à découvrir le nom de cet espion, ou
tout au moins à apprendre quelque chose qui puisse
être vraiment utile à la société de Philip Whit-worth.
Ce rôle lui répugnait néanmoins car, dans ce cas, elle
ne vaudrait pas mieux que l'espion qu'elle aurait
démasqué.
En dehors des dettes de ses parents, il y avait les
factures d'électricité, de téléphone, et ses frais de
nourriture. Elle avait aussi les mensualités à payer pour
sa voiture, sans oublier l'assurance de celle-ci... La liste
de ses dépenses paraissait interminable.
Le lundi, elle vit de la laine du même gris que les
yeux de Nick dans la vitrine d'une mercerie, et elle
décida de l'acheter pour tricoter un pull. Dans sa tête,
elle prétendit que cela ferait un cadeau de Noël idéal
pour son demi-frère mais, au fond de son cœur, elle
savait qu'elle allait le tricoter pour Nick...
Le dimanche soir suivant, tandis qu'elle préparait les
vêtements qu'elle porterait pour son premier jour au
bureau, elle se dit que Nick l'appellerait le lendemain.
Il l'appellerait à son nouvel emploi pour lui souhaiter
bonne chance.
10

- Alors, êtes-vous prête à démissionner ? plaisanta


Jim Williams, son nouveau patron, le lendemain vers
5 heures du soir. Ou croyez-vous que vous allez avoir
envie de rester ?
Lauren était assise face à lui, de l'autre côté de son
bureau, son carnet de sténo plein des textes à taper qu'il
lui avait dictés. Nick ne l'avait pas appelée. Il ne lui
avait pas souhaité bonne chance pour ce premier jour
de travail, mais elle avait été si occupée qu'elle n'avait
guère eu le temps d'en être malheureuse.
- Vous me donnez l'impression de travailler dans
un tourbillon, répondit-elle gaiement.
H lui adressa un sourire pour se faire pardonner.
- Nous nous entendons si bien qu'au bout d'une
heure, j'avais oublié que vous étiez nouvelle !
Le compliment fit plaisir à Lauren. C'était vrai, ils
travaillaient bien ensemble.
- Que pensez-vous de vos collègues ? la sonda-t-il,
ajoutant, avant même qu'elle puisse répondre : Un
consensus s'est fait parmi les hommes qui travaillent
ici. Tous pensent que j'ai la plus jolie secrétaire de la
société. Toute la journée, j'ai dû répondre à des ques-
tions à votre sujet.
- A quel genre de questions ?
- Oh ! des questions qui portent avant tout survotre
situation de famille... Si vous êtes mariée, fiancée ou
libre.
Ses sourcils se haussèrent en point d'interrogation.
- Etes-vous libre, Lauren ?
- Pour quoi ? railla-t-elle, avec l'impression déplai-
sante qu'il essayait en fait d'apprendre par ce biais le
genre de relations qui la liait à Nick.
Elle se leva, s'empressant d'ajouter :
- Souhaitez-vous me dicter la fin ce soir, avant que
je parte ?
- Non, ça peut attendre à demain matin.
Tandis qu'elle mettait de l'ordre sur son bureau,
Lauren ne put s'empêcher de se demander si elle était
victime de son imagination ou si les questions que Jim
lui avait posées étaient intéressées sous leur apparence
anodine. Elle n'arrivait pas à croire qu'il puisse caresser
l'idée de lui demander de sortir avec lui. Au cours du
déjeuner, elle avait appris que trois secrétaires avaient
eu le tort de succomber à son charme charismatique, et
qu'il s'était empressé de les transférer dans d'autres
services.
Selon les rumeurs, Jim sortait beaucoup, avait
énormément d'argent et représentait bien entendu un
excellent parti, mais il n'était pas du genre à mélanger
les affaires et le plaisir. Sans la moindre émotion,
Lauren se dit également qu'il était beau. Grand, avec
d'épais cheveux blond-roux et de chaleureux yeux
bruns pailletés d'or.
Elle jeta un coup d'œil à l'horloge et se hâta de
boucler son travail. Si Nick devait l'appeler, il le ferait
sûrement ce soir. Il lui téléphonerait pour lui demander
comment elle s'était sortie de cette première journée.
S'il ne l'appelait pas maintenant, après deux semaines et
un jour, c'était qu'il n'avait manifestement aucune
intention de la revoir. Cette idée lui donna la nausée.
Elle rentra chez elle aussi rapidement que la circu-
lation le lui permit. Il était 18 h 15 quand elle se
précipita à l'intérieur de son duplex. Elle se prépara un
sandwich, alluma la télévision, puis s'assit sur le
canapé tendu de soie à rayures bleues et blanches, les
yeux rivés sur le téléphone. De toute son âme, elle
désirait qu'il sonne.
A 21 h 30, elle monta à l'étage pour prendre sa
douche, laissant la porte de la salle de bains ouverte
afin d'entendre le téléphone quand il sonnerait dans sa
chambre. A 22 heures, elle se mit au lit. Nick ne
l'appellerait pas ce soir. Ni jamais.
Elle referma ses yeux voilés de larmes et le beau
visage d'airain de Nick lui apparut. Elle distinguait le
désir qui brûlait dans ses yeux aux paupières lourdes et
entendait sa voix basse et sensuelle qui lui susurrait : «
J'ai envie de vous, Lauren. »
De toute évidence, cette envie lui avait passé. Lau-
ren tourna la tête sur l'oreiller, et un ruisseau de larmes
brûlantes se mit à couler du coin de ses yeux.
Le lendemain matin, Lauren se jeta à corps perdu
dans son travail, avec davantage de détermination que
de réussite. Elle fit des fautes de frappe dans les lettres
qu'elle tapait, coupa deux des communications
téléphoniques de Jim et égara un dossier important. A
midi, elle sortit se promener devant l'immeuble de
Global Industries, espérant contre tout espoir que Nick
allait se matérialiser. Non seulement cela se révéla
futile, mais en agissant ainsi, elle sacrifia le peu qui lui
restait de sa fierté ravagée.
« Et qu'on ne me parle plus de la libération des
femmes ! » se dit-elle misérablement alors qu'elle
engageait une nouvelle feuille de papier dans sa
machine à écrire au milieu de l'après-midi. Elle était
incapable de prendre le sexe à la légère. Si elle n'avait
pas couché avec Nick, elle se sentirait encore troublée
et déçue, mais au moins, elle n'aurait pas l'impression
d'être une chose dont on s'était servi et qu'on avait
jetée.
- Mauvaise journée? lui demanda Jim en fin d'après-
midi, alors qu'elle lui tendait un rapport qu'il lui avait
fallu taper à deux reprises avant qu'il soit correct.
- Oui, je suis désolée. C'est rare que ça m'arrive,
ajouta-t-elle, avec un sourire qu'elle espérait rassurant.
- Ne vous inquiétez pas, ça arrive à tout le monde,
observa-t-il, tandis qu'il griffonnait ses initiales au bas
du rapport.
Il jeta un coup d'œil à sa montre et se leva.
- Il faut que j'apporte ce rapport au bureau du
contrôleur, dans le nouvel immeuble de l'autre côté
de la rue.
Tout le monde appelait l'immeuble de Global In-
dustries le « nouvel immeuble », si bien que Lauren
n'avait aucun doute sur ce qu'il entendait par là.
- Avez-vous vu l'espace que nous allons y occuper?
Lauren eut l'impression que son visage se trans-
formait en un masque de cire.
- Non. Tout ce que je sais, c'est que nous sommes
censés nous présenter là-bas pour travailler lundi matin.
- Exact, dit-il, tout en courbant le dos pour passer le
veston de son costume. Sinco est la plus petite et la
moins lucrative des filiales de Global Industries, mais
nous allons avoir d'impressionnants bureaux.
Il lui tendit une page arrachée à un journal, qu'il
avait pliée en quatre.
- Avant de partir, voudriez-vous montrer ça à Susan
Brooke, au service des relations publiques, et lui
demander si elle l'a vu ? Si elle l'a raté, dites-lui qu'elle
peut en avoir une copie pour son dossier.
» Vous serez probablement partie à mon retour, fit-il
sur le pas de la porte. Passez une bonne soirée.
Quelques minutes plus tard, Lauren se rendit avec
une certaine indolence au service des relations
publiques. Au passage, elle faisait un signe de la tête et
souriait à ses collègues, mais dans son esprit, c'était
Nick qu'elle voyait. Comment parviendrait-elle jamais
à oublier la façon dont la brise ébouriffait ses cheveux
au moment où il attrapait cet imbécile de poisson ? Ou
l'allure splendide qu'il avait dans son smoking ?
Repoussant de toutes ses forces le désespoir qui
l'habitait, elle tendit aimablement à Susan Brooke la
page que Jim avait arrachée dans le journal.
- Jim voulait savoir si vous aviez vu ceci. Si ce
n'est pas le cas, vous pouvez en avoir une copie pour
votre dossier.
Susan déplia la page pour y jeter un coup d'œil.
- Non, ça m'avait échappé.
Apparemment ravie, elle fouilla dans son bureau et
en sortit un classeur très épais, bourré de magazines et
d'extraits de presse.
- Ce qui me plaît le plus dans mon travail, c'est de
garder ce dossier à jour, dit-elle en ouvrant le classeur
dans un éclat de rire. Regardez-moi ça : n'est-ce pas le
plus beau spécimen de mâle que vous ayez jamais vu?
Le regard de Lauren glissa du sourire pétillant de
Susan au beau visage d'homme qui la fixait de la
couverture du magazine Newsday. Sous le choc, elle
resta pétrifiée sur place, mais sans pouvoir empêcher
sa main de se tendre vers le magazine.
- Vous pouvez emporter le dossier dans votre
bureau et vous extasier dessus tout à loisir, lui suggéra
gaiement Susan, sans remarquer la panique qui l'avait
envahie.
- Merci, dit Lauren la gorge nouée.
Elle s'enfuit jusqu'au bureau de Jim et, refermant la
porte derrière elle, s'effondra sur une chaise et ouvrit le
dossier. Le bout de ses doigts moites, qu'elle faisait
glisser sur les sourcils bruns arrogants de Nick, sur les
lèvres viriles, légèrement souriantes, qui avaient
caressé et dévoré les siennes, laissa des marques sur la
couverture glacée du magazine. J. Nicholas Sinclair,
disait la légende de la photo, président et fondateur de
Global Industries. Elle n'arrivait pas à en croire ses
yeux. Son esprit refusait de l'admettre.
Abandonnant le magazine, Lauren déplia lentement
la page que Jim avait arrachée du journal. L'article était
daté de deux semaines auparavant, par conséquent du
jour où elle se trouvait à Harbor Springs avec Nick et
où il l'avait renvoyée dans le Missouri sous prétexte
qu'un de ses « associés » venait lui rendre visite.
RÉCEPTION À HARBOR SPRINGS : DES AIGLES DE
LA FINANCE ET LEURS PAPILLONS RÉUNIS POUR
CINQ JOURS DE PLAISIR, titrait l'article. La page
entière était consacrée aux photos et aux commentaires
de la réception. Au beau milieu trônait un cliché de
Nick en plein farniente sur la plate-forme en cèdre de
La Crique, le bras passé autour des épaules d'une
superbe blonde que Lauren n'avait pas rencontrée à
Harbor Springs. J. Nicholas Sinclair, l'industriel de
Détroit, avec sa compagne de longue date, Ericka
Moran, dans la maison de Mlle Moran près de Harbor
Springs, indiquait la légende sous la photo.
La compagne de longue date... la maison de Mlle
Moran...
Une souffrance, aiguë et déchirante, foudroya Lau-
ren. Nick l'avait emmenée dans la maison de sa petite
amie. Il lui avait fait l'amour dans le lit de sa petite
amie !
- 0 mon Dieu ! laissa-t-elle échapper dans un souffle,
tandis que ses yeux se remplissaient de larmes
brûlantes.
Il lui avait fait l'amour, puis il l'avait renvoyée dans
ses foyers parce que sa maîtresse avait décidé de
rejoindre leur groupe d'amis à Harbor Springs.
Comme mue par le besoin de se torturer davantage,
Lauren se pénétra de chaque mot de l'article, puis elle
ramassa le numéro de Newsday et lut le reportage de
huit pages dans son entier. Quand elle eut terminé, le
magazine glissa de ses doigts gourds sur le sol.
L'hostilité ouverte que lui avait montrée Bebe Leo-
nardos n'avait plus rien d'étonnant ! Selon le reportage,
Nick et Bebe avaient eu autrefois une liaison torride
dont toute la presse avait parlé et qui s'était achevée le
jour où Nick l'avait laissée tomber pour une actrice de
cinéma française, celle-là même qui jouait au tennis en
talons hauts à cette fameuse réception de Harbor
Springs...
Un rire hystérique enfla dans la poitrine de Lauren.
Pendant qu'elle était sur la route du Missouri, Nick était
en train de faire l'amour à sa maîtresse. Pendant qu'elle
l'attendait nuit et jour près du téléphone la semaine
précédente en lui tricotant un pull, il assistait à un bal
de charité avec Ericka à Harbor Springs...
Des torrents d'humiliation la submergeaient tout
entière. Les épaules secouées de déchirants sanglots
silencieux, elle croisa les bras sur le bureau de Jim et y
enfouit la tête. Elle pleurait sur sa stupidité, sur ses
illusions anéanties et sur son rêve brisé. La honte
gonfla encore le flot de larmes qui se déversaient de ses
yeux - elle avait fait l'amour avec un homme qu'elle ne
connaissait que depuis quatre jours, et dont elle
ignorait jusqu'à l'identité véritable ! Et c'était encore
une chance qu'elle ne se retrouvât pas aujourd'hui
enceinte !
Au souvenir de la colère et de l'émotion douloureuse
qui l'avaient étreinte en apprenant que la mère de Nick
l'avait abandonné lorsqu'il était petit garçon, ses larmes
redoublèrent. Sa mère aurait dû le noyer !
Ses sanglots furent interrompus par la voix de Jim :
- Lauren ?
Elle releva la tête à l'instant où il s'immobilisait près
d'elle.
- Mais que se passe-t-il ?
Ravalant son chagrin, elle parvint à lever ses yeux
embués, bordés de cils épais hérissés par les larmes,
vers le visage inquiet de son patron.
- Je croyais...
A la torture, elle fut obligée de reprendre sa respi-
ration avant d'exhaler dans un souffle :
- Je croyais qu'il n'était qu'un simple ingénieur
qui voulait créer un jour sa propre entreprise. Et il
ne m'a pas détrompée ! s'étouffa-t-elle. Il m'a laissée
le croire.
La compassion qui se lisait sur le visage de Jim était
plus qu'elle ne pouvait en supporter. Elle se leva.
- Puis-je sortir d'ici sans que personne me voie ? Je
veux dire... est-ce que tout le monde est déjà parti ?
- Oui, mais vous n'êtes pas en état de conduire. Je
vais vous ramener.
- Non, se hâta-t-elle d'objecter. Je vais très bien, je
peux conduire. Vraiment.
- En êtes-vous sûre ?
Elle parvint enfin à contrôler les tremblements de sa
voix.
- Absolument. J'ai eu un choc, c'est tout. Je suis
confuse.
Jim désigna le dossier d'un geste sans conviction.
- Vous en avez fini avec ça ?
- Je ne l'ai pas lu en entier, répondit-elle, éperdue.
Il ramassa le magazine sur le sol, le mit dans
l'épais dossier avec l'article de presse et tendit le tout à
Lauren. Celle-ci le prit d'un geste automatique, puis
s'enfuit comme une flèche. Elle crut qu'elle allait se
remettre à pleurer en montant dans sa voiture, mais il
n'en fut rien. Et elle ne pleura pas non plus durant les
trois heures qu'elle consacra à la lecture du dossier. Il
ne lui restait plus de larmes à verser.
Lauren se gara dans le parking près de l'écriteau qui
indiquait Réservé aux employés de Sinco. Depuis
qu'elle avait lu le dossier la veille au soir, le terme
Sinco avait acquis dans son esprit une nouvelle signi-
fication : « Sinclair Electronic Components ». Selon le
Wall Street Journal, la société avait été créée douze ans
auparavant par Matthew Sinclair et son petit-fils, dans
un garage situé derrière le bâtiment qui abritait
désormais le restaurant de Tony.
Sa voiture garée, elle ramassa le dossier consacré à J.
Nicholas Sinclair sur la banquette arrière et sortit du
véhicule. Nick avait construit un empire financier qu'il
maintenait florissant en plaçant des espions chez ses
concurrents. Manifestement, songea-t-elle
farouchement, il montrait aussi peu de scrupules dans
sa vie professionnelle que dans sa vie privée.
Devant les sourires aimables que les employées lui
adressèrent à son arrivée, un sentiment de culpabilité
l'envahit à l'idée qu'elle allait jouer un rôle dans la
destruction de l'entreprise pour laquelle ces femmes
travaillaient. Non, il ne s'agissait pas de la détruire, se
corrigea-t-elle en rangeant son sac dans son bureau.
Une entreprise comme Sinco était digne de survivre, à
condition qu'elle soit en mesure de se battre
honnêtement contre ses concurrents pour obtenir des
contrats. Sinon, elle méritait de péricliter avant d'avoir
mené à leur perte ses concurrents honnêtes, comme la
société de Philip Whitworth.
Elle se rendit dans le bureau de Jim. Etait-il au
courant que Nick employait des espions ? Quelque
chose lui disait que non. Elle n'arrivait pas à croire qu'il
puisse admettre de tels procédés.
- Merci de m'avoir autorisée à emporter ce dossier
chez moi, lui dit-elle d'une voix douce.
Jim interrompit tout de suite la lecture du dossier sur
lequel il travaillait pour examiner ses traits pâles, mais
qui avaient retrouvé leur calme.
- Comment vous sentez-vous ce matin? se con-
tenta-t-il de lui demander.
D'un geste gauche, elle enfonça les mains dans les
poches de sa jupe.
- Embarrassée... et plutôt stupide.
- Sans entrer dans des détails douloureux, pour-riez-
vous me donner une idée de ce que Nick a bien pu faire
pour vous blesser autant ? J'imagine que ce n'est pas
uniquement parce que vous veniez de découvrir qu'il
était riche et célèbre que vous avez versé tant de
larmes.
Un coup de poignard douloureux transperça Lau-ren
au souvenir de la bonne volonté qu'elle avait mise à
collaborer à l'entreprise de séduction de Nick. Elle
devait néanmoins à Jim un semblant d'explication au
sujet de son comportement hystérique de la veille.
Feignant maladroitement l'indifférence, elle lui dit :
- Comme je pensais qu'il n'était qu'un simple
ingénieur, j'ai dit et fait des choses qui sont extrê-
mement embarrassantes quand j'y pense maintenant.
- Je vois, dit calmement Jim. Et qu'avez-vous l'in-
tention de faire pour y remédier ?
- J'ai l'intention de me jeter dans mon travail et
d'apprendre le plus de choses possible, répondit-elle
dans un élan de sincérité teintée d'amertume.
- Ce que je voulais dire, c'est : qu'avez-vous l'in-
tention de faire quand vous verrez Nick ?
- Je ne veux plus le revoir de toute ma vie ! rétor-
qua-t-elle laconiquement.
Les coins de la bouche de Jim se relevèrent en un
demi-sourire, mais il s'exprima d'un ton solennel :
- Lauren, samedi prochain aura lieu un cocktail
privé dans le restaurant tournant au sommet de
l'immeuble de Global Industries. Tous les directeurs de
nos différentes sociétés y sont conviés en compagnie de
leurs secrétaires. Le but de cette petite réunion est de
rassembler tous ceux qui, par le passé, ont travaillé
dans des immeubles différents, afin qu'ils fassent plus
ample connaissance. Vous pourrez rencontrer les
secrétaires avec lesquelles vous aurez à travailler dans
l'avenir, ainsi que leur patron. C'est Nick qui reçoit.
- Si cela ne vous ennuie pas, je préférerais ne pas y
aller, affirma Lauren.
- Cela m'ennuie.
Elle était prise au piège. Jim, elle en avait parfai-
tement conscience, n'était pas le genre de patron à
autoriser que sa vie privée vienne empiéter sur sa vie
professionnelle. Et si elle perdait son emploi, elle ne
découvrirait jamais qui était l'espion que Nick
employait pour surveiller l'entreprise de Philip Whit-
worth.
- Tôt ou tard, vous aurez à rencontrer Nick,
poursuivit Jim, persuasif. Ne vaut-il pas mieux que ça
ait lieu samedi, quand vous y serez préparée ?
Comme Lauren hésitait encore, il ajouta d'un ton qui
n'acceptait aucune réplique :
- Je passerai vous prendre à 19 h 30.
11

D'une main tremblante, Lauren mit du rouge à ses


lèvres, puis une pointe de rose sur ses pommettes. Elle
jeta un coup d'œil à sa montre : Jim serait là dans un
quart d'heure. Dans l'un des placards dissimulés
derrière les miroirs, elle alla décrocher une robe de
cocktail fluide en mousseline, qu'elle avait fini par
choisir dans l'après-midi, parmi la nouvelle et élégante
garde-robe qu'elle venait d'acquérir.
Maintenant qu'elle avait découvert le salaud sans
principes, menteur et arrogant qu'était en réalité Nick, il
allait sans doute lui paraître dénué de toute séduction.
Elle remonta la fermeture Eclair de la robe avant de
chausser d'élégants escarpins. Malgré tout, son orgueil
blessé exigeait qu'elle soit aussi éblouissante que
possible à cette soirée.
Après avoir refermé le placard, elle recula d'un pas
afin d'étudier son image en pied dans le miroir de la
porte. La jupe large, composée de pans de mousseline
couleur crème qui se fondaient en un camaïeu de
teintes plus foncées allant jusqu'au pêche, se déployait
comme un arc-en-ciel, tandis que des pans de tissu de
couleurs identiques s'entrecroisaient sur la poitrine en
un bustier s'agrafant sur la nuque, qui lui laissait les
bras, les épaules et le haut du dos complètement
dénudés.
Elle essaya en vain de se réjouir de son apparence.
Comment aurait-elle pu être satisfaite d'elle-même,
alors que l'attendait une confrontation avec l'homme
qui l'avait séduite sans effort et lui avait ensuite suggéré
de lui téléphoner si elle tombait enceinte ? Un
multimillionnaire qu'elle avait invité à déjeuner en lui
disant généreusement qu'il pouvait choisir n'importe
quel plat sur le menu !
Vu son caractère vil et cynique, il était même
étonnant, songea-t-elle en cherchant dans sa boîte à
bijoux les précieuses boucles d'oreilles en or de sa
mère, que Nick ne l'ait pas laissée payer ce repas hors
de prix.
Elle s'accorda une pause, pour réviser mentalement
l'attitude qu'elle adopterait à son égard pendant cette
réception. Etant donné ce qui s'était passé, Nick
s'attendrait sans nul doute à ce qu'elle se montre blessée
et fâchée, mais elle n'avait pas la moindre intention de
lui laisser entrevoir ne serait-ce qu'une ombre de ces
deux émotions. Elle s'arrangerait au contraire pour le
convaincre que leur week-end à Harbor Springs n'avait
représenté pour elle qu'une amusante petite escapade,
tout comme il l'avait été pour lui. Elle ne devait se
montrer froide sous aucun prétexte, car cela risquerait
de lui prouver qu'elle tenait encore suffisamment à lui
pour être en colère. Même si cela la tuait
intérieurement, elle aurait avec lui un comportement
naturel et détaché, et le traiterait avec le même genre
d'affabilité qu'elle accordait au portier ou au gardien du
bureau.
Tout en continuant à chercher les boucles d'oreilles,
elle se convainquit que cette attitude ne manquerait pas
de le déstabiliser.
Au bout de quelques minutes, elle se demanda avec
une certaine nervosité où pouvaient bien être passées
ces boucles. Il était impossible qu'elle les ait égarées.
Elle prenait toujours le plus grand soin d'elles, car
c'était la seule chose qui lui restait de sa mère. En y
réfléchissant, elle se souvint qu'elle portait les bouclés
d'oreilles à la réception de Harbor Springs... et le
lendemain à La Crique... Cette nuit-là, alors qu'ils
étaient au lit, Nick lui avait embrassé l'oreille, et elle
avait enlevé les boucles parce qu'elles la gênaient.
Les boucles d'oreilles de sa mère se trouvaient
quelque part dans le lit de la petite amie de Nick !
Submergée par une nouvelle vague de douleur et de
colère, Lauren appuya les mains sur la commode et
laissa tomber la tête en avant. Les boucles étaient
probablement entre les mains d'Ericka Moran.
Le carillon de la sonnette retentit en bas, et elle se
releva comme un automate. Après avoir pris une pro-
fonde inspiration, elle descendit ouvrir la porte.
Jim se tenait sur le seuil en costume sombre et
cravate, prototype de l'impressionnant homme d'af-
faires à succès.
- Entrez, l'invita-t-elle sereinement.
Comme il pénétrait dans le vestibule, elle ajouta :
- J'ai juste à prendre mon sac et nous pouvons
partir. A moins que vous ne souhaitiez d'abord boire
un verre ?
Comme il tardait à lui répondre, elle se retourna.
- Quelque chose ne va pas ?
Jim était en train d'admirer ses traits parfaits et la
masse luxuriante de sa chevelure aux reflets d'or chaud
qui se répandait sur ses épaules en somptueuses
ondulations. Puis il balaya d'un regard appréciateur sa
silhouette enveloppée de jolie mousseline et ses
longues jambes au galbe parfait.
- Pas dans ce que je vois, dit-il, le visage réjoui.
- Voulez-vous prendre un verre ? réitéra Lauren,
surprise, mais pas gênée, par cette manière ouverte-
ment masculine qu'il avait d'estimer ses charmes.
- Non, à moins que vous n'en ayez besoin pour vous
donner du courage avant d'affronter Nick.
Lauren secoua la tête.
- Je n'ai pas besoin de courage. Il ne signifie rien
pour moi.
En l'accompagnant jusqu'à sa Jaguar vert sombre,
Jim lui lança un regard amusé.
- Si je comprends bien, vous voulez le convaincre
que vous n'éprouvez plus la moindre attirance pour
lui, c'est ça ?
Mal à l'aise, Lauren sentit que Jim ne se laissait pas
abuser par son indifférence de façade. Mais c'était
normal : il l'avait vue verser toutes les larmes de son
corps.
- Effectivement, admit-elle.
Jim changea de vitesse, avant de s'engager dans un
vrombissement sur la voie express.
- Dans ce cas, fit-il, je vais me permettre de vous
donner quelques conseils que vous n'avez pas sollici
tés. Vous devriez passer quelques minutes à bavarder
avec lui, de la réception ou de votre nouveau job,
puis le prier de vous excuser de votre air le plus
charmant et vous rendre auprès de quelqu'un d'autre.
Moi, si je suis dans les parages, et j'essaierai de
l'être.
Lauren se tourna vers lui, un sourire de gratitude
flottant doucement sur le visage.
- Merci, dit-elle.
Ayant retrouvé calme et confiance en soi, elle se
détendit.
Pourtant, lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent
toutes grandes sur l'élégant restaurant tournant du
quatre-vingt unième étage, il lui suffit de jeter un seul
regard à la foule grouillante pour sentir sa poitrine se
nouer d'appréhension, au point qu'elle crut suffoquer.
Nick se trouvait quelque part dans cette pièce.
Ils se rendirent au bar. Pendant que Jim commandait
des boissons, Lauren jeta un coup d'oeil précautionneux
autour d'elle. Au même moment, un groupe de
personnes se déplaça légèrement de côté.
Nick se trouvait bien là...
Il se tenait à l'autre bout de la pièce, en train de
rire à gorge déployée de quelque chose qu'on lui disait.
A la vue de son visage superbe et hâlé, de l'aisance
pleine de classe avec laquelle il portait son costume
sombre impeccablement coupé, du naturel avec lequel
il tenait son verre, Lauren ne parvint pas à contrôler les
battements désordonnés de son cœur. Aucun détail
douloureusement familier le concernant ne lui échappa.
Puis elle remarqua la belle blonde qui lui souriait, une
main familièrement posée sur sa manche.
Une traînée d'angoisse se répandit dans les veines de
Lauren comme un acide brûlant. C'était Ericka Moran,
la femme avec laquelle Nick posait sur la photographie
publiée par le journal. Et l'époustou-flante robe crème
qu'elle portait était celle que Nick lui avait prêtée, à
elle, pour la réception de Harbor Springs...
Lauren arracha les yeux de ce spectacle pour
s'adresser à Jim, mais le durcissement de la mâchoire
de celui-ci arrêta net ses paroles. Lui aussi venait
d'apercevoir la belle blonde à l'autre extrémité de la
pièce et sur son visage se lisaient désespoir et colère,
nostalgie et désarroi, les mêmes émotions qu'elle venait
d'éprouver à la vue de Nick. Jim, elle le comprit sur-le-
champ, était épris d'Ericka.
- Voici votre cocktail, dit-il finalement en tendant
le verre à Lauren. Il est temps que nous commencions
notre petit jeu.
Un sourire triste au coin des lèvres, il la prit par le
coude pour la guider dans la direction de Nick et
d'Ericka.
Lauren eut un mouvement de recul.
- Ça ne presse pas, non ? Nous n'avons pas besoin
de nous précipiter tout de suite sur eux. Si Nick est
notre hôte, il est de son devoir d'accueillir en personne
tous ses invités.
Jim hésita avant d'opiner de la tête.
- D'accord. Nous attendrons qu'ils viennent vers
nous.
Pendant la demi-heure qui suivit, alors qu'ils circu-
laient parmi les invités, Lauren acquit de plus en plus la
conviction qu'elle ne s'était pas trompée au sujet de Jim
et d'Ericka et que son patron essayait de rendre jaloux à
la fois Nick et celle-ci. Chaque fois qu'Ericka jetait un
regard dans leur direction, Jim lui souriait ou la
taquinait au sujet de quelque chose. Lauren coopéra de
son mieux, faisant tout pour avoir l'air de passer un
moment absolument délicieux. Mais elle le fit pour lui,
et non pour elle-même. Au fond de son cœur brisé, elle
savait que Nick se moquait totalement de ce qu'elle
faisait ou de celui avec qui elle le faisait.
Elle était en train de siroter son second cocktail
quand Jim l'enlaça subitement par la taille. Ce geste la
surprit tellement qu'elle ne se rendit même pas compte
qu'il la pinçait en guise d'avertissement.
- Le groupe que vous voyez là-bas, lui apprit-il, est
constitué des membres du conseil d'administration. Ce
sont tous des industriels qui ont une fortune per-
sonnelle. L'homme qui se tient tout à fait à gauche est
le père d'Ericka, Horace Moran. La famille d'Horace,
lui expliqua-t-il, est dans le pétrole depuis des
générations.
- Comme ça doit être pénible pour eux ! plaisanta
Lauren avec un battement de cils comique destiné à
l'égayer.
Jim lui lança un regard d'avertissement avant de
poursuivre :
- A côté de lui se trouve Crawford Jones. La famille
de Crawford, tout comme celle de son épouse, est dans
les obligations.
- Ah oui ? Et personne ne les en délie ? le taquina
Lauren. Je me demande pourquoi...
- Parce que Crawford et sa femme sont tous les deux
très laids, lui répondit une voix douloureusement
familière, juste dans son dos, et que personne ne
souhaite les voir courir en liberté. Ils feraient peur aux
petits enfants.
Le corps entier de Lauren s'était brusquement
pétrifié au son de la voix profonde de baryton de Nick,
mais elle s'obligea à se retourner. Un seul regard à la
lueur d'amusement qui brillait dans ses yeux, tandis
qu'il attendait qu'elle réagisse, suffit à lui venir en aide.
Bien que s'effondrant intérieurement en mille
morceaux, elle parvint à garder un visage épanoui et à
prendre la main qu'il lui tendait.
- Bonsoir, Nick.
Les doigts de celui-ci se refermèrent autour des
siens.
- Bonsoir, Lauren, lança-t-il gaiement.
Elle retira sa main avec précaution, puis adressa un
sourire lumineux à Ericka, que Nick s'empressa de lui
présenter.
- J'ai admiré votre robe toute la soirée, Lauren, lui
dit celle-ci. Elle est époustouflante.
- Merci.
Sans regarder Nick, Lauren ajouta :
- J'ai remarqué la vôtre dès que nous sommes
entrés.
Puis elle se tourna vers Jim :
- Oh, voici M. Simon. Il a essayé de vous parler
toute la soirée, Jim...
Puisant dans les dernières ressources de son assu-
rance en déroute, Lauren leva ses yeux turquoise vers
les traits impassibles et indéchiffrables de Nick.
- Veuillez nous excuser, lui dit-elle poliment.
Peu de temps après, Jim se trouvait embarqué dans
une conversation animée avec un collègue et Lauren fit
des efforts pour déployer son charme et son esprit et
pour se débrouiller sans lui. En un rien de temps, elle
se retrouva entourée d'un groupe d'hommes fascinés et
admiratifs et, durant tout le reste de la soirée, elle évita
scrupuleusement de regarder dans la direction de Nick.
A deux reprises, elle croisa accidentellement son
regard perçant alors qu'elle se retournait, mais elle fit
en sorte chaque fois de regarder d'un air naturel au-delà
de lui, comme si elle cherchait quelqu'un d'autre dans
la foule. Au bout de trois heures, cependant, le fait de
se trouver dans la même pièce que lui faisait peser sur
elle une tension presque insupportable.
Il lui fallait un peu de solitude, quelques instants de
répit pour se soulager du poids constant de sa présence.
Jim, qu'elle cherchait des yeux, se tenait près du bar, en
pleine conversation avec un groupe d'hommes. Elle
attendit d'avoir attiré son attention, puis elle inclina
légèrement la tête en direction des portes de verre
coulissantes qui s'ouvraient sur la partie en terrasse du
restaurant. Il hocha la tête, avec sur le visage une
expression signifiant qu'il la rejoindrait là-bas.
La jeune femme se détourna et se glissa dehors, dans
le calme bienvenu de cette soirée un peu fraîche.
Enveloppée dans le manteau sombre de la nuit, elle se
rendit jusqu'au muret courant autour de la terrasse du
restaurant qui s'élevait à hauteur de sa poitrine. De là,
elle contempla le panorama de lumières scintillantes
qui se déployait à des kilomètres à la ronde à ses pieds,
quatre-vingt-un étages plus bas. Elle avait réussi. Elle
était parvenue à traiter Nick avec un mélange parfait de
politesse impersonnelle et d'inattention souriante.
Aucune récrimination, aucune indignation, fût-elle
justifiée, aucune allusion au fait qu'il ne l'avait pas
appelée. Avec un sentiment de satisfaction mêlé de
lassitude, elle songea, tout en portant son verre à ses
lèvres, qu'il devait sans doute être sidéré par son
attitude.
Dans son dos, la porte s'ouvrit et se referma dans un
bruissement, et elle se résigna à l'idée de perdre cette
solitude qui lui était si nécessaire. Jim venait la
rejoindre.
- Comment m'en suis-je sortie jusqu'à maintenant ?
demanda-t-elle, s'efforcant de donner à sa voix une
pointe de légèreté amusée.
- Très, très bien, ironisa la voix langoureuse de
Nick. J'en arrive presque à croire que je suis invisible.
La main de Lauren se mit à trembler si violemment
que les glaçons s'entrechoquèrent dans son verre. Dans
un effort désespéré pour rassembler les idées qui lui
échappaient, elle se retourna lentement. Il fallait
absolument qu'elle se montre polie et détachée, comme
si ce qui s'était passé entre eux signifiait davantage
pour lui que pour elle. Elle regarda sa chemise blanche,
sa cravate rayée... puis son regard parvint enfin à se
poser sur ses yeux rieurs.
- La réception est très réussie, dit-elle.
- Je vous ai manqué ?
Les yeux de Lauren s'écarquillèrent et s'emplirent
d'une innocence feinte.
- J'ai été très occupée.
Nick s'approcha du mur, s'y accouda et la dévisagea
en silence. Il contempla ses cheveux chatoyants qui
remuaient doucement sur ses épaules nues, gonflés par
une brise légère, avant de revenir à son visage.
- Et je ne vous ai donc pas manqué du tout ?
- J'ai été occupée, répéta Lauren dont le sang-froid
commençait à s'émousser. Et pourquoi m'auriez-vous
manqué ? ajouta-t-elle. Vous n'êtes pas le seul homme
disponible du Michigan.
Les sourcils sombres de Nick se haussèrent brus-
quement en signe d'interrogation amusée.
- Est-ce votre façon de me faire comprendre
qu'après avoir essayé le sexe avec moi, vous avez
décidé que ça vous plaisait et que vous avez... disons...
élargi votre expérience ?
Seigneur ! Il se moquait même complètement qu'elle
ait couché avec d'autres hommes !

- Maintenant que vous êtes en mesure de comparer,


quelle note m'accordez-vous ? la taquina-t-il.
- Cette question est tout juste digne d'un adolescent,
répliqua-t-elle avec mépris.
- Vous avez raison. Partons d'ici.
Avalant le fond de son cocktail d'une seule rasade, il
posa son verre sur l'une des tables, prit celui de Lauren
pour le poser à côté, et lui saisit la main. Il plia le
poignet pour passer ses doigts solides entre les siens.
Prise de vertige sous cette étreinte qui la brûlait, Lauren
ne s'accorda pas le temps de réfléchir, jusqu'au moment
où elle se rendit compte qu'il était en train de la guider
vers une porte dérobée de l'autre côté du bâtiment.
Quand il voulut ouvrir celle-ci, elle reprit ses esprits
et recula.
- Nick, j'aimerais vous poser une question à la
quelle je vous demande de répondre honnêtement.
Comme il acquiesçait de la tête, elle poursuivit :
- Quand j'ai quitté Harbor Springs, aviez-vous
l'intention de me revoir ? Enfin... je veux dire, de sortir
avec moi ?
- Non, répondit-il sans ciller.
Elle chancelait encore sous le choc de ce non, quand
il tendit de nouveau la main vers la porte.
- Où allons-nous ?
- Chez moi, ou chez vous. Peu importe.
- Pourquoi ? s'entêta-t-elle.
- Quelle question idiote, pour une fille intelligente !
Lauren explosa de rage.
- Vous êtes le plus arrogant, le plus égoïste !...
Elle fît une pause, le temps d'inspirer à fond pour
se calmer, puis elle ajouta d'un ton sec :
- Je suis incapable d'avoir ce type de rapports
sexuels de hasard, sans le moindre sentiment, et en
plus... je déteste les gens qui le peuvent... Les gens
comme vous !
- Il y a quatre semaines, je vous plaisais pourtant
beaucoup, lui rappela-t-il froidement.
Les joues de Lauren s'empourprèrent et ses yeux se
mirent à lancer des étincelles.
- Il y a quatre semaines, je vous prenais pour
quelqu'un d'exceptionnel, tonna-t-elle. Il y a quatre
semaines, j'ignorais que vous étiez un play-boy
milliardaire à la vie dissolue qui change de lit aussi
souvent qu'il change de chemise. Vous représentez tout
ce que je déteste chez un homme - vous êtes sans
scrupules, vous couchez avec n'importe qui et vous êtes
moralement corrompu ! Vous êtes cruel et égoïste, et si
je l'avais su à l'époque, je ne vous aurais pas accordé
une demi-seconde !
Nick mesura du regard la jeune beauté fulminante et
pleine de mépris qui l'affrontait, toutes griffes dehors.
D'une voix à la douceur dangereuse, il la défia à son
tour :
- Et maintenant que vous savez qui je suis et ce que
je fais, vous ne voulez plus rien avoir à faire avec moi,
c'est ça ?
- Exactement ! siffla Lauren. Et je vais...
En un seul geste rapide, il l'attrapa par les épaules
pour l'étreindre brutalement et lui captura les lèvres en
un baiser d'une sensualité sauvage et provocante. Dès
qu'il la toucha, toutes les fibres du corps de Lauren se
mirent à vibrer, tant elle désirait se perdre à nouveau
dans la volupté inouïe que lui avait apportée l'union de
leurs deux corps lorsqu'il lui faisait l'amour.
- C'est de la folie, marmonna-t-il, tandis que sa
bouche, annonciatrice d'une autre possession, la met
tait au supplice. N'importe qui pourrait sortir sur la
terrasse et nous surprendre.
D'un seul coup, il la lâcha et Lauren, chancelante,
s'appuya contre le muret dans son dos.
- Vous venez ? lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête.

- Non, je vous ai dit que...


- Epargnez-moi votre leçon à propos de ma morale,
l'interrompit-il d'une voix glaciale. Vous n'avez qu'à
vous trouver un homme aussi naïf que vous. Vous
pourrez batifoler dans le noir et vous dessaler ensem-
ble, si c'est ça que vous voulez.
Tout comme lorsque l'on se fait une coupure nette et
profonde qui ne se met pas tout de suite à saigner,
Lauren resta heureusement insensible à la douleur que
lui infligeaient ces paroles. Elle ne ressentait que de la
fureur.
- Une seconde, lui lança-t-elle au moment où il
ouvrait la porte. Votre maîtresse, ou votre petite
amie, enfin... peu importe ce qu'elle est... Ericka a les
boucles d'oreilles de ma mère. Je les ai laissées dans
son lit, dans sa maison, où j'étais avec son amant.
Vous pouvez vous la garder, quant à moi je ne veux
pas de vous. En revanche, je veux récupérer les bou
cles d'oreilles de ma mère.
La douleur, qui s'était mise à se propager dans tout
son corps comme un mal lancinant, ne cessa de
s'intensifier, jusqu'au moment où elle fit trembler sa
voix :
- Je tiens absolument à récupérer ces boucles
d'oreilles.

Au-dessus du lit de Lauren, qui était en train de


revoir en esprit sa scène de rupture avec Nick, le pla-
fond n'était qu'un vide plongé dans des ténèbres aussi
lugubres que celles qui habitaient son cœur. Il avait
amené Ericka à la réception, mais c'était avec elle qu'il
avait eu envie d'en repartir. Ce soir, au moins, il l'avait
probablement désirée davantage qu'Ericka. Peut-être
s'était-elle conduite comme une idiote en ne partant pas
avec lui.
Furieuse contre elle-même, elle roula sur le ventre.
Où étaient donc passés sa fierté et son respect de soi ?
Comment pouvait-elle même envisager une seule
seconde la possibilité d'avoir une relation passagère et
sordide avec ce coureur arrogant et sans principes ?
C'était terminé. Elle ne penserait plus à lui. Elle le
chasserait de son esprit. À tout jamais.
12

Cette solution fermement ancrée dans la tête, Lau-


ren se jeta à corps perdu dans son travail le lundi matin.
A l'heure du déjeuner, plusieurs de ses collègues
secrétaires l'invitèrent à se joindre à elles pour prendre
un verre dans un bar du quartier après le travail, et elle
accepta avec joie. Lorsqu'elle rentra de déjeuner, le
téléphone sonnait sur son bureau. Posant son sac, elle
jeta un coup d'oeil par-dessus l'épaule en direction du
bureau vide de Jim, puis elle décrocha.
- Mademoiselle Danner ?
C'était Weatherby qui lui demandait de passer le voir
immédiatement au bureau du personnel.
- Nous n'avons guère de temps, je serai donc bref,
lui annonça-t-il quelques minutes plus tard, alors
qu'elle prenait un siège pour s'installer en face de lui.
Pour commencer, je tiens à ce que vous sachiez que
tous les renseignements relatifs aux compétences
professionnelles de nos employés sont
systématiquement entrés dans l'ordinateur central de
Global Industries.
Ensuite, chaque fois que nous avons besoin de
quelqu'un possédant un savoir-faire ou des
connaissances spécifiques pour un projet, le service du
personnel en est avisé et l'ordinateur est consulté. Ce
matin, le chef du personnel de Global Industries a reçu
un coup de téléphone lui demandant de trouver de toute
urgence une secrétaire expérimentée parlant cou-
ramment italien. Et c'est vous que l'ordinateur a
choisie. Ou, pour être plus précis, vous veniez en se-
cond sur sa liste. Son premier choix était une femme
du nom de Lucia Palermo, mais elle est en congé de
maladie.
» Cela signifie que pendant les trois semaines à
venir, vous ne serez pas disponible l'après-midi pour
votre travail habituel. Je notifierai ce changement
d'affectation à M. Williams quand il rentrera de
déjeuner, et je m'arrangerai pour lui trouver une autre
secrétaire qui travaillera pour lui l'après-midi pendant
que vous serez occupée par le projet auquel vous êtes
affectée.
Les objections qu'avait Lauren envers ce change-
ment de poste arbitraire tombèrent en une cascade de
mots hachés :
- Mais je suis encore en train de me familiariser
avec mon nouveau travail et ça ne va pas plaire du
tout à Jim... Je veux dire à... à M. Williams.
- M. Williams n'a pas le choix, la coupa-t-il froi-
dement. J'ignore la nature exacte du projet qui exige
que vous connaissiez l'italien, mais je sais qu'il est top
secret, et qu'il passe avant les autres.
Il se leva.
- Vous devez vous présenter immédiatement au
bureau de M. Sinclair.
- Quoooi ? s'étouffa Lauren que le choc avait fait
bondir sur ses pieds. M. Sinclair est-il au courant que
c'est moi qui ai été retenue ?
M. Weatherby lui jeta un regard méprisant.
- M. Sinclair se trouve actuellement en réunion et
sa secrétaire n'a pas jugé bon de le déranger pour
l'informer d'une simple mutation de secrétaires.
Une atmosphère de fièvre contenue semblait régner
au quatre-vingtième étage lorsque Lauren traversa
l'épaisse moquette vert émeraude en direction
du bureau circulaire qui trônait au centre de l'espace de
réception privé de Nick.
- Je suis Lauren Danner, annonça-t-elle à la
réceptionniste, une jolie fille aux cheveux châtains. M.
Sinclair a demandé une secrétaire bilingue. C'est le
service du personnel qui m'envoie.
La réceptionniste jeta un regard en direction des
portes du bureau de Nick qui venaient de s'ouvrir. Six
hommes en sortaient.
- Je préviens M. Sinclair que vous êtes arrivée, lui
dit-elle poliment.
Elle allait décrocher le téléphone quand celui-ci se
mit à sonner. La main sur le micro, elle chuchota à
Lauren :
- Allez-y. M. Sinclair vous attend.
Non, rectifia nerveusement Lauren en son for inté-
rieur, il attend Lucia Palermo.
Les hautes portes de palissandre du bureau de Nick
étaient légèrement entrouvertes. En pleine conversation
téléphonique, il se tenait debout derrière son bureau, le
dos tourné. Prenant une profonde inspiration, Lauren
pénétra dans l'immense pièce au sol recouvert de
moquette crème et referma sans bruit la porte derrière
elle.
- Bien, dit Nick à son interlocuteur après un silence.
Appelez le bureau de Washington pour informer les
membres de l'équipe de coordination que je veux qu'ils
soient à Dallas ce soir.
Le combiné coincé entre l'épaule et l'oreille, il
ramassa un dossier sur son bureau et se mit à le par-
courir. Il avait ôté son veston, et au fur et à mesure qu'il
tournait lentement les pages, sa chemise blanche se
plissait et se tendait sur ses épaules larges et sur son
dos musclé. Les mains de Lauren se mirent à lui picoter
au souvenir de la force ondulante de ce corps d'homme
plein de vigueur, et de la chaleur que dégageait sa peau
bronzée sous ses doigts...
Dans un effort pour s'arracher à ce spectacle, elle
tenta de maîtriser les émotions traîtresses qui la
submergeaient. A l'écart sur sa gauche se trouvaient
les trois canapés couleur vert mousse qui formaient un
grand U autour de l'immense table basse au plateau de
verre. C'était là que Nick s'était agenouillé pour
examiner sa cheville le soir de leur rencontre...
- Prévenez la raffinerie de l'Oklahoma qu'ils
risquent également d'avoir un certain nombre de
problèmes avant que tout soit réglé, disait Nick d'un
ton posé.
Il observa un bref silence, avant d'ajouter :
- Très bien. Rappelez-moi quand vous aurez vu
l'équipe de coordination à Dallas.
Il raccrocha le téléphone et tourna une autre page du
dossier qu'il était en train de lire.
Lauren ouvrit la bouche pour lui annoncer qu'elle
était là, puis elle la referma. Il lui était difficilement
possible de l'appeler Nick, mais elle se refusait abso-
lument à l'appeler humblement et respectueusement «
monsieur Sinclair ».
S'avançant vers son bureau en bois de rose, elle dit
donc à la place :
- Votre réceptionniste m'a dit d'entrer.
Nick pivota brusquement vers elle. Aucun sentiment
ne transparaissait dans ses yeux gris. Il jeta le dossier
d'un geste naturel sur son bureau, puis enfonça les
deux mains dans les poches de son pantalon et la
dévisagea sans rien dire. Il attendit qu'elle se trouve
exactement en face de lui de l'autre côté du bureau
pour lui déclarer tranquillement :
- Vous avez bien mal choisi votre moment pour
venir me présenter vos excuses, Lauren. J'ai un rendez-
vous à déjeuner dans cinq minutes.
Lauren faillit étouffer de rage sous le choc. Com-
ment pouvait-il oser penser que c'était elle qui lui
devait des excuses ? Pourtant, elle se contenta de lui
faire la grâce d'un sourire amusé.
- Désolée de blesser votre ego, mais je ne suis pas
venue m'excuser. Je suis ici à la demande de M. Wea-
therby, du service du personnel. Nick durcit la
mâchoire.
- Pourquoi ? interrogea-t-il d'un ton mordant.
- Pour travailler pendant trois semaines sur un projet
qui exige la présence d'une secrétaire supplémentaire.
- Dans ce cas, vous perdez votre temps, l'informa-t-
il, toujours aussi cassant. Pour commencer, vous n'êtes
ni assez qualifiée, ni assez expérimentée pour travailler
à ce niveau. Et, en second lieu, je ne veux pas vous voir
ici.
Sa réaction méprisante eut pour effet de faire sauter
le couvercle retenant la colère qui bouillonnait en
Lauren, et elle ne put s'empêcher de le piquer au vif.
- Parfait ! s'exclama-t-elle vivement en reculant d'un
pas. Dans ce cas, auriez-vous l'obligeance d'appeler
vous-même M. Weatherby pour lui expliquer tout ça ?
Je lui ai déjà exposé les raisons pour lesquelles je ne
souhaitais pas travailler pour vous, mais il m'a forcée à
venir.
Nick pressa brutalement sur l'interphone.
- Appelez-moi Weatherby, aboya-t-il, avant de glis-
ser à nouveau le regard vers Lauren. Au fait, quelles «
raisons », lui avez-vous données ?
- Je lui ai dit que vous étiez un débauché arrogant et
fat, mentit-elle effrontément, et que je préférerais être
morte plutôt que travailler pour vous.
- Vous avez dit ça à Weatherby ? fit-il d'une voix
basse et menaçante.
- Exactement, dit-elle, un sourire plaqué sur le
visage.
- Et qu'a-t-il répondu ?
Incapable de soutenir le regard glacial qui la fou-
droyait, Lauren fit semblant d'examiner ses ongles.
- Oh ! il m'a répondu que c'était probablement ce
que pensaient de vous des tas de femmes avec qui vous
aviez couché, mais que je devais faire passer ma
loyauté envers l'entreprise avant la répulsion com-
préhensible que vous m'inspiriez.
- Lauren, dit Nick d'un ton doucereux, vous êtes
virée.
Malgré l'énorme tourbillon de colère, de douleur et
de crainte qui bouillonnait en elle, la jeune femme
parvint à garder son sang-froid. Inclinant royalement la
tête, elle lui dit :
- Figurez-vous que j'étais absolument persuadée
que vous ne voudriez pas non plus travailler avec moi
et je l'ai fait savoir à M. Weatherby.
Elle prit le chemin des portes de palissandre.
- Mais il lui a semblé que vous changeriez d'avis
quand vous apprendriez que je suis bilingue.
- Bilingue ? ironisa-t-il d'un ton méprisant.
La main sur le bouton de la porte, elle se tourna vers
lui.
- Eh oui ! Et je peux vous dire exactement ce que
je pense de vous dans un italien parfait.
Un tic nerveux fit trembler la mâchoire crispée de
Nick, tandis qu'elle ajoutait d'une voix basse et cin-
glante :
- Mais le plaisir que j'éprouve à vous le dire en
anglais est autrement plus intense : vous n'êtes qu'un
salaud !
Ouvrant la porte d'un geste brusque, Lauren traversa
le hall de réception luxueux d'un pas martial. Elle était
en train d'appuyer sur le bouton de l'ascenseur, quand
la main de Nick se referma comme un étau sur son
poignet.
- Revenez dans mon bureau ! gronda-t-il entre ses
dents.
- Ne me touchez pas ! chuchota-t-elle, en rage.
- Il y a quatre personnes qui nous regardent, la
prévint-il. Soit vous revenez dans mon bureau de votre
propre gré, soit je vous y traîne manu militari sous
leurs yeux.
- Essayez toujours ! siffla-t-elle. Je vous poursuivrai
pour atteinte à ma personne physique et je les citerai
tous les quatre comme témoins !
De manière inattendue, cette menace arracha malgré
lui à Nick un sourire admiratif.
- Vous avez des yeux d'une beauté inouïe ! Quand
vous êtes en colère, ils...
- Arrêtez ! siffla Lauren qui remuait violemment le
poignet pour se libérer.
- C'est ce que j'ai fait, la taquina-t-il d'un ton sug-
gestif.
- Ne me parlez pas comme ça ! Je ne veux rien avoir
à faire avec vous.
- Petite menteuse. Vous voulez tout de moi !
Cette confiance en soi ironique eut pour effet de
couper le souffle de Lauren et de lui ôter son énergie
pour continuer le combat. Vaincue, elle appuya l'épaule
contre le mur de marbre et le supplia, impuissante :
- Nick, je vous en prie, lâchez-moi.
- Je ne peux pas, dit-il, tandis qu'une ride de stu-
péfaction irritée creusait profondément son front
rembruni. Chaque fois que je vous vois, j'ai le plus
grand mal à vous laisser partir.
- Vous venez de me virer !
- Je viens de vous réengager, la contredit-il gaie-
ment.
Lauren était trop affaiblie par les émotions des
dernières minutes pour résister à son sourire dévas-
tateur, et en plus elle avait désespérément besoin de
garder cet emploi. Pleine d'amertume, elle se détacha
du mur et le suivit dans le bureau de sa secrétaire, qui
communiquait avec le sien par une porte.
- Mary, dit-il à la femme d'âge mûr à lunettes et
aux cheveux grisonnants qui lui prêta immédiatement
la plus grande attention, je vous présente Lauren
Danner. Lauren va travailler sur le projet Rossi.
Pendant que je vais déjeuner, installez-la au bureau
lait dans ses yeux. Elle s'avança, mais s'immobilisa
juste hors de portée de sa main.
- Vous n'êtes pas assez près.
- Que si !
Une étincelle d'amusement éclaira le regard de
Nick, dont la voix de plus en plus basse se fit cajo-
leuse.
- Nous avons quelques problèmes personnels à
régler tous les deux. Pourquoi ne pas le faire ce soir
au cours du dîner ? lui suggéra-t-il.
Lauren se réfugia courtoisement derrière une semi-
vérité pour refuser sa proposition :
- Je ne suis pas libre ce soir, j'ai déjà un rendez-
vous.
- Très bien, dans ce cas, que diriez-vous de demain
soir ? lui proposa-t-il, la main tendue vers elle.
Lauren en profita pour poser les messages sur sa
paume grande ouverte.
- Vous êtes déjà pris. Mlle Moran, à 19 heures, au
Recess Club.
Nick ignora ce mémento.
- Je m'envole pour l'Italie mercredi.
- Bon voyage !
- Je rentre samedi, poursuivit-il, une pointe d'im-
patience dans la voix. Nous irons...
- Désolée, dit Lauren avec un petit sourire narquois
destiné à l'irriter, mais je suis prise. Quant à vous,
Vicky vous a appelé pour savoir si la réception de
samedi était habillée ou non.
Et comme elle se délectait de son évident embarras,
elle ajouta avec un sourire éblouissant :
- Elle vous appelle Nicky. Je trouve ça adorable.
Vicky et Nicky...
- J'annulerai mon rendez-vous, affirma Nick laco-
niquement.
- Mais moi pas. Avez-vous autre chose à me dire ?
- Bien sûr que oui. Je vous ai blessée et j'en suis
désolé...
- J'accepte vos excuses, dit joyeusement Lauren.
Mais vous n'avez blessé que ma fierté.
Les yeux rétrécis, Nick la dévisageait.
- Lauren, j'essaie de vous faire mes excuses pour
que nous...
- Vous les avez déjà faites, le coupa-t-elle.
- ... pour que nous puissions aller de l'avant, pour-
suivit-il. Pour notre bien à tous deux, ajouta-t-il encore
après une brève réflexion, il faudra que nous soyons
discrets, de façon à éviter que l'on ne cancane sur nous
dans la boîte. Mais à mon avis, si nous faisons preuve
d'une certaine prudence quand nous sommes ensemble,
nous y parviendrons.
Les joues satinées de Lauren rosirent, de fureur et
non de plaisir, mais elle parvint néanmoins à ne lui
offrir qu'un visage perplexe.
- Nous parviendrons à quoi ? A avoir une liaison en
douce ?
- Lauren... j'ai envie de vous, et je sais que c'est
réciproque. Je sais également que vous m'en voulez de
vous avoir initiée à l'amour physique et d'avoir
ensuite...
- Mais c'est faux ! protesta la jeune femme avec une
douceur feinte. Je n'échangerais cette nuit pour rien au
monde.
Prenant la précaution de reculer d'un pas, elle ajouta
d'un ton léger :
- D'ailleurs, j'ai déjà pris la décision de vous appeler
quand ma fille aura mon âge. Si vous êtes encore « en
activité », j'aimerais bien vous l'envoyer pour que vous
puissiez...
Un pas ne fut pas suffisant. Nick plongea en avant, la
saisit par les poignets et l'attira brutalement entre ses
jambes, plaquant ses cuisses musclées contre les
siennes. Ses yeux brûlaient d'un mélange inquiétant de
colère et de désir.
- Vous êtes si belle, si arrogante...
Sa bouche vorace fondit sur les lèvres de Lauren en
un baiser assoiffé et d'une sensualité dévastatrice.
Lauren serra les dents pour résister à ce baiser
ardent qui la troublait. Dans un suprême effort, elle
détourna le visage pour s'arracher à lui.
- Espèce de salaud, arrêtez ! s'étouffa-t-elle, en
fouissant le front contre son torse.
Les mains qui étreignaient ses épaules se desserrè-
rent légèrement, et Nick s'exprima, d'une voix érail-lée
de confusion :
- Si je pouvais m'arrêter, je vous jure que je le
ferais !
Emmêlant ses doigts dans les cheveux de Lauren, il
lui prit le visage entre les mains pour l'obliger à le
regarder.
- Après votre départ de Harbor Springs, je n'ai pas
arrêté de penser à vous. Pendant tout mon déjeuner
d'affaires aujourd'hui, je n'arrivais pas à me concentrer
sur autre chose que vous. Je ne peux pas m'arrêter.
Cet aveu fit voler la résistance de Lauren en éclats,
la soumettant et la séduisant bien davantage qu'un
baiser ne le ferait jamais.
Nick comprit qu'elle avait capitulé au frémissement
de ses lèvres tendres. Il gardait le regard rivé sur elles,
et le feu qui couvait dans ses yeux s'enflamma au
moment où il abaissait de nouveau lentement la tête.
- S'agit-il du projet prioritaire et top secret qui
nécessitait la présence de Lauren ici ?
La voix traînante et amusée de Jim Williams fit
avorter leur baiser. Leurs têtes se tournèrent brus-
quement dans la direction de la porte du bureau de
Mary, du seuil de laquelle Jim les contemplait, dans
une posture décontractée.
Lauren s'arracha aux bras de Nick, tandis que Jim se
redressait et pénétrait dans le bureau.
- Cela rend les choses un peu difficiles pour
Lauren, dit-il à Nick d'un air pensif. Pour commencer,
j'ai bien peur que Mary n'ait surpris une partie de cette
petite scène, et comme elle t'est aveuglément dévouée,
elle risque de mener la vie dure à Lauren.
Celle-ci fut horriblement mortifiée d'apprendre que
Mary les avait vus. Mais ce n'était rien à côté du choc
qui l'attendait lorsque Jim affirma :
- Et deuxièmement, il se trouve que le rendez-vous
que tu demandes à Lauren d'annuler samedi est un
rendez-vous avec moi. Etant donné que je suis l'un de
tes meilleurs et de tes plus vieux amis et qu'il y a sept
jours par semaine, je ne trouve pas très sportif de ta part
d'essayer d'usurper « ma » soirée !
Comme s'il n'avait pas remarqué les sourcils de Nick
qui se fronçaient d'ennui, Jim poursuivit, imperturbable
:
- Puisque nous avons tous les deux l'intention de
faire la cour à Lauren, je pense que nous devrions
établir quelques règles de base. Je me demande,
songea-t-il tout haut, s'il est juste ou non de la
poursuivre de nos assiduités ici, au bureau. Je suis tout
à fait prêt à me soumettre à...
Lauren parvint enfin à retrouver l'usage de sa voix.
- Je refuse d'entendre un seul mot de plus à ce
sujet, s'écria-t-elle en se dirigeant d'un air digne vers
le bureau de Mary.
Jim la laissa passer, mais continua à fixer Nick, un
sourire de défi au coin des lèvres.
- Comme je te le disais, Nick, je suis tout à fait prêt
à...
- J'espère sincèrement, l'interrompit celui-ci sè-
chement, que tu as une très bonne raison de me rendre
cette visite imprévue.
- Pour tout dire, oui. Curtis a appelé pendant mon
absence. Je crois qu'il veut nous parler d'un contrat...
Lauren était déjà en train de passer le seuil de la
porte de Mary quand le nom résonna à ses oreilles.
Curtis. Son sang ne fit qu'un tour. Curtis était l'un des
six noms auxquels Philip Whitworth lui avait demandé
de prêter attention.
Curtis veut discuter d'un contrat...
Elle s'effondra sur sa chaise. Le sang battant à ses
oreilles, elle fit un effort pour entendre ce qui se disait
dans le bureau de Nick, mais les deux hommes avaient
baissé la voix et le cliquetis survolté de la machine à
écrire de Mary l'empêchait de comprendre.
Curtis pouvait aussi bien être un prénom qu'un nom
de famille. Le nom que Philip Whitworth lui avait
donné était Michaël Curtis, mais Jim n'avait parlé que
de Curtis tout court. Lauren attrapa la liste
téléphonique de Global Industries dans l'un des tiroirs
du bureau. Celle-ci comprenait deux Curtis. Il s'agissait
peut-être de l'un d'eux. Elle ne parvenait pas à croire
que Jim puisse servir d'intermédiaire à l'espion dont la
traîtrise étranglait l'entreprise de Philip. Non, Jim ne
pouvait pas agir ainsi.
- Si vous n'avez rien à faire - c'était Mary Calla-
han qui s'adressait à elle d'un ton glacial -, je serais
ravie de vous passer un peu de mon travail.
Rougissante, Lauren se mit à la tâche avec appli-
cation.
Nick assista à des réunions pendant tout le reste de la
journée et, à 17 heures, Lauren poussa un soupir de
soulagement. Quand elle redescendit à l'étage de Sinco,
les éclats de voix et les claquements de tiroirs que l'on
refermait annonçaient la fin d'une journée de travail de
plus. Lauren adressa un signe de tête absent aux
femmes qui lui rappelaient qu'elle avait accepté de les
rejoindre dans un bar. C'était à Jim qu'elle accordait son
attention. Il venait d'apparaître à l'angle du couloir et se
dirigeait vers elle.
- Si nous parlions de tout ça ? dit-il, avec un signe
de tête en direction de son propre bureau.
- Eh bien, la taquina-t-il quand elle se fut installée
sur le siège de cuir en face de lui. Allez-y. Entre nous,
le stade des formalités est dépassé.
D'un geste nerveux, Lauren repoussa les mèches qui
tombaient sur son front.
- Pour quelle raison êtes-vous resté planté là à... à
tout écouter ? Pour quelle raison avez-vous fait ces
allusions nous concernant, vous et moi ?
Jim se cala dans son siège, les coins de ses lèvres
retroussés en un sourire ironique.
- Quand j'ai découvert en rentrant de déjeuner
qu'on vous avait affectée chez Nick, je suis monté
pour m'assurer que vous vous en sortiez bien. Mary
m'a dit que vous veniez d'entrer dans son bureau. J'ai
donc ouvert la porte pour voir si vous n'aviez pas
besoin qu'on vous vienne en aide. Et vous étiez là...
en train de lui tendre les messages d'autres femmes
avec un sourire angélique et de lui refuser « l'aven
ture » qu'il vous proposait.
Appuyant la tête contre le dossier de son fauteuil,
Jim ferma les yeux et éclata de rire.
- Lauren, vous êtes formidable ! J'étais sur le
point de partir quand vous avez dépassé les bornes en
lui disant que vous l'appelleriez quand votre fille
serait adulte afin qu'il puisse... euh... l'initier, comme
j'imagine qu'il vous a initiée ?
Il ouvrit un œil sur les joues écarlates de Lauren et
écarta de la main les propos qu'il venait de tenir.
- En tout cas, vous aviez l'air d'opposer une sacrée
résistance aux représailles physiques de Nick ! J'étais
sur le point de m'esquiver quand il a eu le toupet de
prétendre qu'il ne parvenait pas à penser à autre chose
qu'à vous. Comme vous aviez avalé l'hameçon et que
vous commenciez à couler, je me suis immiscé dans la
conversation afin de vous donner le temps de vous
reprendre.
- Pourquoi ? insista Lauren.
Jim hésita, un temps bizarrement long.
- Parce que je vous ai vue pleurer à cause de lui et que
je n'ai pas envie de vous voir souffrir. Pour commencer,
si cela se reproduit, vous donnerez votre démission et il
se trouve que j'aime bien travailler avec vous.
Tandis qu'il l'étudiait d'un regard admiratif, ses yeux
bruns se firent plus chaleureux.
- Non seulement vous êtes une jeune femme
extrêmement décorative, mais vous êtes aussi pleine
d'esprit, intelligente et capable.
Lauren accueillit cette avalanche de compliments
d'un air aimable, mais il était hors de question qu'elle
laisse tomber le sujet. Jim lui avait expliqué pourquoi il
était intervenu, mais pas pourquoi il s'était arrangé pour
faire croire à Nick qu'il y avait quelque chose entre elle
et lui.
- Et... s'avança-t-elle de façon un peu intrépide, si
Nick pense que vous vous intéressez à moi, je
représenterai pour lui un défi encore plus grand. Et
dans ce cas, il consacrera davantage de temps et
d'efforts à me séduire. Je me trompe ?
Avant que Jim puisse lui répondre, Lauren ajouta
doucereusement :
- Et s'il est occupé à me poursuivre de ses assiduités,
il ne lui restera plus beaucoup de temps pour s'occuper
d'Ericka Moran. C'est ça ?
Jim plissa les yeux.
- Nick, Ericka et moi sommes allés ensemble à
l'université. Ça fait des années que nous sommes amis.
- Amis intimes ? le sonda Lauren.
Après lui avoir jeté un regard perçant, il se débar-
rassa de sa question d'un haussement d'épaules.
- Ericka et moi avons été fiancés, mais c'était il y
a des années.
Il lui adressa un sourire diabolique.
- Le mieux serait peut-être que je fasse exactement
ce que j'ai dit à Nick et que je vous fasse la cour.
- J'ai l'impression que vous êtes aussi blasé et
cynique que lui.
Il parut tellement piqué au vif qu'elle ajouta d'un ton
radouci :
- C'est vrai, vous l'êtes, mais ça ne vous empêche
pas d'être aussi extrêmement séduisant.
- Merci, fit-il ironiquement.
- Faisiez-vous partie de la même confrérie d'étu-
diants que lui ? lui demanda-t-elle, brûlant d'en savoir
davantage sur Nick.
- Non, Nick était entré à l'université grâce à une
bourse. Il n'avait pas les moyens d'appartenir à ma
confrérie. Ne prenez pas cet air consterné, ravissante
idiote. Il n'avait pas l'argent, mais il avait la matière
grise. C'est un brillant ingénieur. Et il avait aussi les
filles, dont plusieurs de celles que j'aurais voulu avoir.
Lauren se leva.
- Je ne le plaignais pas, nia-t-elle.
- Au fait, l'interrompit Jim, j'ai parlé à Mary pour
rétablir les faits. Maintenant, elle sait qui a séduit qui il
y a quelques semaines.
Lauren poussa un soupir de défaite.
- J'aurais préféré que vous gardiez le silence.
- Et moi, je suis enchanté de lui avoir parlé. Mary
travaillait pour le grand-père de Nick et elle connaît
celui-ci depuis l'enfance. Elle lui est d'une loyauté
farouche. Mais c'est aussi une sacrée pudibonde qui
déteste particulièrement les jeunes femmes agressives
qui pourchassent Nick. Elle vous aurait rendu la vie
absolument intenable.
- Si elle est si pudibonde, se révolta Lauren, je ne
vois vraiment pas comment elle peut travailler pour
Nick.
Jim lui adressa un clin d'oeil.
- Elle a un grand faible pour lui et pour moi. Elle
est convaincue qu'il est encore possible de sauver nos
âmes.
Sur le seuil de la porte, Lauren s'immobilisa et se
retourna vers lui.
- Jim, demanda-t-elle un peu gauchement, étais-je
la raison principale pour laquelle vous êtes monté
dans le bureau de Nick ? Je veux dire, avez-vous
inventé cette histoire de contrat dont voulait parler
Curtis en guise d'excuse ?
Les yeux de Jim, pleins de curiosité, se plantèrent
droit dans les siens.
- Non, c'était la vérité. Mais ça m'a effectivement
servi d'excuse.
Tout en ouvrant son attaché-case, dans lequel il se
mit à fourrer des papiers, il eut un petit rire.
- Comme Nick me l'a fait savoir plutôt sans ména
gement après votre départ, ce problème concernant
Curtis n'était pas assez urgent pour justifier que je
monte le voir et que je l'interrompe. Pourquoi me
parlez-vous de Curtis ? ajouta-t-il.
Lauren sentit son sang se glacer dans ses veines. Elle
avait l'impression d'être transparente et de ne rien
pouvoir lui cacher.
- Pour rien. Je me posais simplement la question. Il
prit son attaché-case.
- Venez, je vous accompagne jusqu'à la sortie.
Ils traversèrent ensemble l'immense hall de marbre,
Jim la précédant au moment de franchir les lourdes
portes de verre, et la première chose que Lauren
aperçut, en débouchant en plein soleil, fut Nick qui se
dirigeait à grands pas vers une longue limousine
luisante qui l'attendait au bord du trottoir.
Au moment où il se tournait pour se glisser à l'arrière
du véhicule, Nick jeta un coup d'oeil en direction du
bâtiment et il les aperçut à son tour. Ses yeux gris
glissèrent sur Jim avant de se poser sur Lauren. Ils
contenaient une promesse souriante, mais aussi un
avertissement : demain, il n'accepterait pas si
facilement de se laisser démonter.

- Où allons-nous, monsieur Sinclair? demanda le


chauffeur à Nick, qui était en train de s'installer dans la
luxueuse automobile.
- A l'aéroport.
Il tourna la tête afin de suivre des yeux Lauren, qui
traversait l'avenue en compagnie de Jim. Avec un
regard d'appréciation purement esthétique, il admira le
léger balancement de ses hanches. Sa silhouette avait
quelque chose de sereinement équilibré et de fier, qui
donnait de la grâce à chacun de ses mouvements.
Le chauffeur profita d'un répit pour insérer la
limousine dans le flot des véhicules qui circulaient à
cette heure de pointe. Maintenant qu'il y réfléchissait,
Nick se rendait compte que tout l'attirait chez Lauren.
Depuis qu'il la connaissait, elle l'avait successivement
amusé, mis en colère et excité sexuellement. Elle était
rieuse et sensuelle, douce et provocante, le tout dans un
emballage extrêmement séduisant.
Bien calé sur le siège confortable, Nick se mit à
réfléchir à l'aventure qu'il avait l'intention d'avoir avec
elle. C'était pure folie que de se lier à l'une de ses
employées. S'il avait imaginé que cela pouvait arriver,
il lui aurait trouvé un emploi dans l'entreprise de l'un de
ses amis. Malheureusement, il était maintenant trop
tard. Il la voulait.
Il l'avait voulue dès ce premier soir, quand il s'était
retourné pour lui tendre un verre de tonic et qu'il s'était
retrouvé, non pas face à une adolescente dépenaillée
mais à une jeune femme d'une exquise beauté. Un
sourire se dessina sur son visage au souvenir de
l'expression qu'elle avait eue lorsqu'elle s'était aperçue
du choc qu'il venait de subir. Elle s'était attendue à ce
qu'il soit surpris, et elle s'était réjouie ouvertement de
sa réaction.
Ce soir-là, il avait décidé de ne pas s'approcher
d'elle. Elle était trop jeune pour lui... et la montée de
désir inexplicable qu'il avait ressentie lorsqu'elle l'avait
prévenu joyeusement qu'elle le transformerait en beau
crapaud si la « pantoufle » lui allait lui avait déplu. Si
ce désir ne lui avait pas complètement fait perdre la
raison lorsqu'il l'avait emmenée déjeuner chez Tony, il
ne l'aurait jamais invitée à Harbor Springs. Seulement,
il l'y avait emmenée.
Et elle était encore vierge...
Un remords de conscience le prit, et il poussa un
soupir d'irritation. De toute façon, s'il ne lui avait pas
fait l'amour, un autre s'en serait chargé. Et bientôt. Jim
Williams avait envie d'elle. Tout comme des dizaines
d'autres, songea-t-il se souvenant de la façon dont
plusieurs de ses directeurs la buvaient des yeux avec
avidité durant la réception du samedi précédent.
La vision de la jeune femme, debout sur la terrasse
ce soir-là, flotta dans son esprit. « Il y a quatre
semaines, je vous prenais pour quelqu'un d'excep-
tionnel ! avait-elle explosé avec un visage d'ange
furibond. Il y a quatre semaines, j'ignorais que vous
étiez un play-boy à la vie dissolue, que vous couchiez
avec tout le monde et que vous étiez moralement cor-
rompu. » Une chose était sûre : elle savait comment
exprimer ses opinions, songea-t-il avec une ironie
désabusée.
De tout son être, il savait instinctivement qu'une
aventure avec Lauren lui compliquerait la vie, mais
c'était plus fort que lui. Il aurait dû s'en tenir à sa
décision d'éviter désormais de s'approcher d'elle,
décision qu'il avait prise en la renvoyant de Harbor
Springs. Il s'y serait tenu s'il ne l'avait pas revue à la
réception, incroyablement attirante et fascinante dans
sa robe de mousseline.
Bien qu'elle l'ait nié, elle aussi l'avait désiré ce soir-
là. Et elle avait également eu envie de lui cet après-
midi, dans son bureau. L'une des premières choses qu'il
allait enseigner à cette adorable et exaspérante jeune
beauté serait d'accepter sa propre sexualité et à
admettre ses désirs. Puis il lui prodiguerait toutes les
délicieuses sensations erotiques qu'un homme est
capable de donner à une femme dans un lit. Et il lui
apprendrait également à le satisfaire. Au simple
souvenir des tentatives tendres et maladroites qu'elle
avait faites en ce sens pendant qu'il lui faisait l'amour à
Harbor Springs, il sentit l'excitation monter en lui. Tout
en changeant de position, il constata lugubrement
qu'elle possédait sur lui un empire inouï.
Que se passerait-il si elle était incapable de se sortir
émotionnellement d'une aventure ? Et si elle
s'effondrait quand celle-ci serait terminée ? Il ne vou-
lait surtout pas la blesser.
Nick se pencha pour ouvrir son attaché-case et en
sortit les contrats se rapportant à l'achat des terrains
qu'il était sur le point de négocier avec les hommes qui
venaient le rejoindre à l'aéroport. De toute façon, il
était trop tard pour se soucier des éventuelles
conséquences. Il avait trop envie d'elle - tout comme
elle avait envie de lui.
13

Le lendemain à une heure de l'après-midi, Lauren


monta au quatre-vingtième étage, où Mary lui apprit
que M. Sinclair souhaitait la voir immédiatement. Pour
calmer sa nervosité, Lauren lissa ses cheveux qui
étaient retenus en un chignon souple sur sa nuque avant
de pénétrer dans son bureau.
- Vous voulez me voir ? demanda-t-elle poliment.
Nick jeta les documents qu'il était en train de lire
sur son bureau, se pencha en arrière contre le dossier
de son fauteuil et la parcourut d'un regard langoureux.
- Vous portiez vos cheveux noués comme ça le jour
où nous sommes partis à Harbor Springs, dit-il de sa
voix profonde qu'il faisait vibrer un ton plus bas que
d'habitude pour la séduire. Ça me plaît.
- Dans ce cas, répliqua-t-elle légèrement, je vais les
laisser défaits.
Il lui adressa un sourire.
- C'est donc à cela que nous allons jouer ?
- Jouer à quoi ?
- Au petit jeu que nous avons commencé hier.
- Je ne joue pas à vos jeux, dit-elle d'une voix
ferme, mais calme. Je n'ai pas envie de gagner le prix.
Mais elle lui mentait. Elle voulait qu'il devienne
sien pour toujours. Et elle se méprisait elle-même de
cette faiblesse stupide.
Nick, qui observait son trouble avec un sentiment de
satisfaction, lui fit signe de prendre place sur un
fauteuil en face de lui.
- Asseyez-vous. J'allais consulter un dossier que je
viens de faire monter.
Soulagée de constater qu'il était prêt à travailler,
Lauren prit place comme il le lui demandait, mais le
souffle lui manqua quand il ramassa le dossier et qu'il
l'ouvrit. DOSSIER PRIVÉ ET CONFIDENTIEL était
marqué au tampon sur la couverture. En dessous, il y
avait, écrit à la machine sur une étiquette : LAUREN
E. DANNER/EMPLOYÉE N° 98753.
Ses pommettes rosirent légèrement au souvenir des
tests qu'elle avait fait exprès de rater et du poste de
président qu'elle avait choisi en tête de liste dans les
emplois éventuels qu'elle se sentait capable de tenir.
Nick allait lire ça et...
- Hum... dit-il. Lauren Elisabeth Danner... Je trouve
qu'Elisabeth est un joli nom et Lauren aussi.
Ils vous vont bien.
Ce flirt qu'il venait d'engager avec elle était un doux
tourment qu'elle ne pouvait pas supporter.
- J'ai été prénommée comme ça en souvenir de
deux tantes vieilles filles, répliqua-t-elle pour couper
court. L'une d'elles louchait et l'autre avait des verrues.
Ignorant cette remarque, Nick continua tout haut :
- Couleur des yeux : bleu.
Ses yeux gris lui jetèrent un regard intime et taquin
par-dessus le dossier.
- Impossible de le nier : ils sont bleus. Un homme
pourrait se perdre dans cet océan. Ils sont magnifiques.
- Quand j'étais petite, j'étais obligée de porter des
lunettes, sinon mon œil gauche tressautait. Il a fallu
qu'on l'opère.
- Petite fille avec des lunettes sur le bout du nez,
répéta-t-il gaiement, je parie que vous étiez très
mignonne.
- J'étais studieuse, pas mignonne.
Un tic fit remuer les lèvres de Nick, comme s'il
comprenait exactement ce qu'elle était en train
d'essayer de faire. Il retourna le formulaire de demande
d'emploi et se mit à le passer au crible. Il n'était plus
loin du bas de la page, là où Lauren avait indiqué les
postes par ordre de préférence. Elle sut à quel moment
exact il repérait ce qu'elle avait écrit.
- C'est pas vrai ! s'écria-t-il, l'air sidéré.
Puis il éclata d'un rire joyeux.
- Il va falloir que Weatherby et moi-même fassions
très attention. Lequel de nos jobs vous attire-t-il le
plus?
- Ni l'un ni l'autre, répondit-elle sèchement. J'ai
répondu ça parce que j'avais décidé en me rendant à
mon entretien chez Sinco qu'en définitive, je n'avais pas
envie d'y travailler.
- Et si je comprends bien, vous avez volontairement
raté les tests ?
- Exactement.
- Lauren... commença-t-il d'une voix douce et cajo-
leuse qui la mit immédiatement sur ses gardes.
- Moi aussi, j'ai eu le plaisir douteux de consulter
votre dossier, le coupa-t-elle froidement. Votre dossier
de presse, précisa-t-elle devant son air stupéfait. Je sais
tout sur Bebe Leonardos et sur cette actrice de cinéma
française. J'ai même vu la photo de vous en compagnie
d'Ericka Moran qui a été prise le lendemain du jour où
vous m'avez renvoyée parce qu'un de vos « associés »
arrivait...
- Et, conclut-il, ça vous a blessée.
- Ça m'a dégoûtée, répliqua-t-elle du tac au tac,
refusant d'admettre à quel point cela l'avait fait souffrir.
Il lui fallut faire un effort pour maîtriser ses émo-
tions avant d'ajouter d'une voix calme :
- Maintenant, pourrions-nous nous mettre au
travail?
Quelques minutes plus tard, Nick fut appelé à une
réunion qui dura tout le reste de l'après-midi et Lauren
eut donc la paix. Une paix dérangée par les fréquents
regards pensifs que lui jetait Mary Callahan.
A 10 heures le lendemain matin, Jim, l'air débordé,
vint la voir à son bureau.
- Nick vient juste d'appeler. Il veut que vous
montiez tout de suite et il aura besoin de vous pour le
reste de la journée.
D'un geste de lassitude, il désigna le rapport qu'elle
était en train de préparer pour lui.
- Allez-y. Je finirai ça moi-même.
Mary s'était absentée, mais Nick était bien là, assis à
son bureau, en bras de chemise et cravate dénouée, sa
tête brune penchée sur les notes qu'il griffonnait,
complètement absorbé dans son travail. Les manches
de sa chemise étaient retroussées sur ses avant-bras
hâlés et son col était déboutonné. Le regard de Lauren
s'attarda sur la colonne d'airain que formait son cou.
Cela ne faisait pas si longtemps qu'elle avait appuyé ses
lèvres dans le creux où battait son pouls...
Elle contempla la coupe seyante de ses cheveux
bruns et les angles taillés au burin de ses joues et de sa
mâchoire. Avec un coup au cœur de nostalgie, elle
constata une nouvelle fois qu'aucun des hommes qu'elle
avait rencontrés ne pouvait rivaliser avec lui sur le plan
de la beauté et de la séduction. Mais cela ne l'empêcha
pas de s'adresser à lui d'une voix calme et détachée :
- Jim m'a dit que vous aviez besoin de moi tout de
suite. Que puis-je faire pour vous ?
Nick interrompit son travail.
- Ça mérite réflexion, la taquina-t-il.
Elle prit bien soin d'ignorer ce sous-entendu sca-
breux.
- J'ai cru comprendre que vous aviez une tâche
urgente à me confier.
- Exact.
- De quoi s'agit-il ?
- J'aimerais que vous alliez m'acheter quelque chose
à la cafétéria pour mon petit déjeuner.
Lauren faillit s'étouffer.
- Et c'est ça que vous trouvez urgent ?
- Très urgent, fit-il, imperturbable. Figurez-vous
que je meurs de faim.
La jeune femme crispa les poings.
- Je ne suis peut-être pour vous qu'un objet sexuel
frivole et amusant, mais en bas j'ai un travail important
à accomplir et Jim a besoin de moi.
- C'est moi qui ai besoin de vous, ma douce. Je suis
ici depuis...
- Je vous défends de m'appeler ma douce ! éclata-t-
elle, alors que ce petit mot tendre la faisait vibrer d'une
joie inattendue.
- Et pourquoi pas, susurra-t-il d'une voix câline.
Vous êtes douce...
- Je vous promets que vous changerez d'avis si vous
recommencez à m'appeler ainsi.
Comme il se rembrunissait devant le ton qu'elle
employait, Lauren fut bien obligée de se rappeler qu'il
était toujours son patron.
- Bon, bon, capitula-t-elle de mauvaise grâce. Que
voulez-vous pour votre petit déjeuner ?
- Ces odieuses secrétaires... se moqua-t-il.
Lauren retourna dans son bureau temporaire où
elle découvrit que Mary était de retour.
- Vous n'aurez pas besoin d'argent, Lauren, lui dit
celle-ci. Nous avons un compte à la cafétéria.
Deux nouveautés frappèrent Lauren à la fois : au
lieu de l'habituel « Mlle Danner », prononcé d'un ton
glacial, Mary venait de l'appeler Lauren. Et surtout, la
vieille secrétaire avait prononcé son nom avec le
sourire. Et le sourire de Mary Callahan était absolu-
ment sidérant ! On aurait dit qu'il irradiait de l'inté-
rieur. Il illuminait son visage et éclairait ses traits
austères de telle sorte qu'elle devenait absolument
adorable.
Lauren se rendit compte qu'elle lui retournait ce
sourire contagieux.
- Que prend-il pour le petit déjeuner ? soupira-
t-elle.
Les yeux de Mary pétillèrent.
- Les odieuses secrétaires...
Comme pour se racheter de l'avoir chargée d'une
tâche si peu noble, Nick la remercia pour les petits
pains au lait qu'elle lui apportait et tint avec galanterie
à lui verser une tasse de café.
- Je le ferai moi-même, mais merci quand même,
lui répondit-elle fermement.
A son grand embarras, il la rejoignit au bar, auquel il
s'appuya pour la contempler pendant qu'elle ajoutait
sucre et crème dans son café.
Au moment où elle tendait la main pour prendre la
tasse, il posa la sienne sur son bras.
- Lauren, je suis désolé de vous avoir blessée.
Croyez-moi, ça n'était nullement dans mes intentions.
- Vous n'avez absolument pas besoin de me pré-
senter des excuses, lui dit-elle, retirant son bras avec
circonspection. Contentons-nous de faire comme si tout
cela n'était jamais arrivé.
Prenant sa tasse, elle se dirigea vers le bureau de
Mary.
- Au fait, lui dit-il sur le ton de la conversation, je
pars pour l'Italie ce soir. Mais à partir de lundi, j'aurai
également besoin de vous ici le matin.
- Pendant combien de temps ? s'enquit-elle, épou-
vantée.
- Le temps qu'il me faudra pour gagner à ce petit
jeu auquel nous jouons.
La couleur étant ainsi annoncée, la bataille de
volontés qui s'ensuivit amena rapidement Lauren au
bord de l'épuisement.
A peine avait-elle reposé sa tasse de café que
l'interphone sonna sur son bureau. Nick voulait qu'elle
vienne prendre une lettre en sténo à l'intention de
Rossi, l'inventeur italien.
- Et apportez votre café, l'invita-t-il.
Au milieu de la lettre qu'il lui dictait à la vitesse
d'une mitraillette, il lui dit d'une voix douce sans faire
de pause :
- Quand le soleil tombe sur vos cheveux, ils bril
lent comme s'ils étaient tissés de fils d'or.
Puis il se replongea dans la lettre. Lauren, qui avait
pris la moitié de ce compliment en sténo sans s'en
apercevoir, lui lança un regard assassin qu'il accueillit
d'un petit rire.
A 13 heures, Nick lui demanda d'assister à une
réunion dans son bureau et de prendre des notes. Au
milieu de ladite réunion, elle leva la tête et s'aperçut
que les yeux gris, sous leurs paupières lourdes, étaient
posés sur ses jambes croisées. Tout son corps se mit à
lui brûler et elle décroisa les jambes. Nick la regarda
droit dans les yeux, un sourire entendu au coin des
lèvres.
Quand la réunion fut terminée, la jeune femme fit
mine de s'en aller, mais Nick l'arrêta dans son élan.
- Avez-vous fini de taper la traduction en italien
de cette liste de questions que je vous ai dictée pour
que Rossi comprenne bien ce que j'ai en vue ?
Tout en lui lançant un sourire d'excuse plein de
charme, il ajouta :
- Je suis navré de vous presser, ma douce, mais il
faut que je l'emporte à Casano.
Lauren s'en voulait à mort de défaillir stupidement
chaque fois qu'il l'appelait ma douce.

- Elle est prête, répondit-elle.


- Très bien. Et êtes-vous parvenue à vous faire une
idée de ce qu'est le projet Rossi, à partir du travail que
je vous ai donné à effectuer ?
Elle secoua la tête.
- Non, pas vraiment. C'est trop technique. Je sais
que Rossi est un chimiste qui vit à Casano et qu'il a
inventé quelque chose qui vous intéresse. Et j'ai éga-
lement compris que vous envisagiez de financer ses
recherches ainsi que de fabriquer son produit à
l'avenir.
- J'aurais dû vous l'expliquer avant. Cela aurait
rendu votre travail beaucoup plus agréable, dit-il,
passant de façon inattendue d'un comportement de
séducteur à celui de patron attentionné. Rossi a inventé
une substance chimique qui possède apparemment la
propriété de rendre certains produits synthétiques
imperméables à l'eau, au feu, aux intempéries et à la
crasse, sans changer leur apparence ni leur texture
originales. Il sera pratiquement impossible d'user ou
d'abîmer les tapis ou les vêtements fabriqués dans ces
matériaux, une fois traités.
Il la considérait comme une collaboratrice et pour la
première fois depuis qu'ils avaient passé le week-end
ensemble, Lauren se détendit en sa compagnie.
- Mais ce produit chimique parvient-il vraiment à
agir sans rien changer ni endommager ?
- Si seulement je le savais ! admit Nick d'un ton un
peu désabusé. Mais j'ai bien l'intention de le découvrir
au cours de ma visite. Jusqu'à maintenant, je n'ai vu
que des démonstrations. Il faut que je puisse rapporter
un spécimen que nous pourrons tester dans un
laboratoire officiel, mais Rossi est un paranoïaque en
matière de secret. Il dit que c'est lui qui me teste !
Lauren fronça le nez.
- Il m'a l'air un peu fou.
- Il est complètement excentrique, soupira Nick. Il
vit dans une fermette près de Casano, un petit village
de pêche italien. Il a des chiens de garde, mais son
laboratoire, qui est situé dans un appentis à presque un
kilomètre de là, n'est absolument pas protégé.
- Au moins, vous avez vu des démonstrations.
- Les démonstrations ne signifient pas grand-chose
tant que des tests complets n'ont pas été effectués. Par
exemple, son produit chimique rend peut-être un
matériau imperméable à l'eau, mais que se passe-t-il si
du lait est renversé dessus ? Ou du soda ?
- Et si ce produit est exactement ce qu'il prétend ?
- Dans ce cas, je mettrai sur pied un consortium,
une alliance entre Global Industries et deux autres
entreprises prêtes à coopérer, et nous présenterons la
découverte de Rossi au monde entier.
- S'il vous donne un échantillon, il craint proba-
blement qu'on n'en fasse l'analyse en laboratoire et
qu'on n'en découvre la formule chimique. Et, par
conséquent, qu'on ne lui vole son invention.
- Vous n'avez pas tort, dit-il avec un sourire.
Sans qu'elle s'y attende, il passa un bras autour de
ses épaules et lui souleva le menton de sa main libre.
- Je vous rapporterai un cadeau d'Italie. Qu'est-ce
qui vous ferait plaisir ?
- Les boucles d'oreilles de ma mère, répondit tout
net Lauren.
D'un brusque mouvement en arrière, elle se dégagea
de son étreinte et pivota sur elle-même pour regagner
le bureau de Mary, poursuivie par le rire guttural de
Nick.
Tout en la regardant s'éloigner, celui-ci sentit une
émotion inconnue naître au tréfonds de lui-même, une
tendresse qui lui donnait l'impression d'être vulnérable.
Il aimait la regarder, son sourire le réchauffait et
chaque fois qu'il la touchait, une étincelle propageait
sur-le-champ une traînée de désir dans son corps
entier. Elle possédait une grâce, en même temps
qu'une sophistication naturelle et sans apprêt.
Comparée aux autres femmes, Lauren était une agnelle
innocente, mais cela ne l'empêchait pas d'avoir le
courage de le défier ouvertement et la force de résister
à la pression qu'il lui imposait.
Son sourire s'évanouit. Il la pressait effectivement,
attitude qu'il n'avait jamais adoptée envers aucune
femme, de toute sa vie. Il la traquait, l'acculait dans les
coins, et il se dégoûtait lui-même d'utiliser de tels
procédés. Et pourtant, il ne pouvait pas s'arrêter... Il
éprouvait davantage pour elle que du désir ; il l'aimait
vraiment bien. Il admirait son courage et son
entêtement, voire même son idéalisme.
Cette émotion inconnue qui n'avait pas de nom le
troubla de nouveau et il la rejeta de son esprit. S'il
désirait Lauren, c'était parce qu'elle représentait une
superbe énigme. Il l'aimait bien et il avait envie d'elle.
Rien de plus.
A 16 h 45 de l'après-midi, eut lieu une conférence
téléphonique que Nick avait programmée avec ses
collaborateurs de Californie, du Texas et de l'Okla-
homa. Lorsque Mary l'informa que tout était prêt, Nick
lui demanda de lui envoyer Lauren pour qu'elle puisse
prendre des notes.
- Il a branché les haut-parleurs du téléphone, lui
expliqua Mary. Il vous demande seulement de noter
tous les chiffres qui seront discutés.
Cette réunion par téléphone était déjà commencée
quand Lauren pénétra dans le saint des saints. Nick se
leva et lui fit signe de s'asseoir à sa propre place,
derrière son bureau, pour pouvoir écrire conforta-
blement. Deux minutes après qu'elle se fut assise, il se
pencha vers elle dans son dos, appuya les mains sur le
bureau de part et d'autre de son corps et lui effleura les
cheveux des lèvres.
Lauren perdit son sang-froid.
- Arrêtez ! explosa-t-elle.
- Quoi ? s'inquiétèrent en chœur trois voix
d'hommes.
Nick se pencha vers le micro et déclara d'une voix
traînante :
- Ma secrétaire trouve que vous parlez trop vite. Elle
aimerait bien que vous fassiez une pause pour pouvoir
vous rattraper.
- Il suffisait qu'elle le demande, répliqua l'un des
hommes d'un ton offensé.
- J'espère que vous êtes content de vous ! chuchota
furieusement Lauren.
- Non, fit Nick à son oreille, mais je vais bientôt
l'être.
Avec l'intention pure et simple de le laisser prendre
tout seul ses notes, Lauren referma son carnet d'un
coup sec et essaya de reculer sa chaise. Le corps de
Nick la bloquait. Et comme elle tournait la tête en
arrière pour lui envoyer une remarque cinglante, il
captura ses lèvres en un baiser qui la força à incliner la
tête contre le dossier de la chaise, tripla le rythme de
ses battements cardiaques et lui fit perdre le fil de ses
pensées. Lorsqu'il arracha sa bouche à la sienne, elle
était trop bouleversée pour faire autre chose que le
regarder fixement.
- Qu'en pensez-vous, Nick ? demanda une voix
dans le haut-parleur.
- Je pense que ça s'améliore à chaque fois, dit-il
après un toussotement pour s'éclaircir la voix.
Lorsque la conversation arriva enfin à son terme,
Nick pressa un bouton devant lui, et Lauren vit la
porte menant au bureau de Mary se refermer électro-
niquement. La prenant par le bras, il la souleva de sa
chaise pour la faire pivoter vers lui. Sa bouche se
rapprocha de la sienne, et Lauren se sentit malgré elle
irrésistiblement captive de son charme magnétique.
- Je vous en prie, le supplia-t-elle, ne me faites pas
ça !
Les mains de Nick resserrèrent leur étreinte autour
de ses bras.
- Pourquoi n'arrivez-vous pas simplement à ad-
mettre que vous avez envie de moi et à jouir des
conséquences de cette évidence ?
- Très bien, dit-elle misérablement. Vous avez
gagné. J'ai envie de vous... je le reconnais.
Elle aperçut la lueur de triomphe qui luisait dans
ses yeux et redressa le menton.
- Quand j'avais huit ans, j'avais moi aussi très
envie d'une guenon que j'avais vue dans un magasin
d'animaux.
Le triomphe s'estompa.
- Et? interrogea-t-il avec un soupir d'énervement en
la lâchant.
- Et malheureusement, je l'ai eue. Daisy m'a mor-
due et il a fallu qu'on me fasse douze points de suture à
la jambe.
Nick paraissait partagé entre le rire et la colère.
- J'imagine qu'elle vous a mordue parce que vous
l'aviez appelée Daisy.
Lauren préféra ignorer sa plaisanterie.
- Et à l'âge de treize ans, j'avais envie de frères et
de sœurs. Mon père m'a fait plaisir en se remariant, et
j'ai hérité d'une demi-sœur qui me volait mes
vêtements et mes petits amis, et d'un demi-frère qui
me chipait mon argent de poche.
- Je ne vois absolument pas en quoi cela a quelque
chose à voir avec nous !
- Mais ça a tout à voir !
Elle leva les mains en signe de supplication, puis
les rabaissa, vaincue.
- J'essaie de vous expliquer que j'ai envie de vous,
mais que je ne vous laisserai pas me faire à nouveau
souffrir.
- Je ne vous ferai pas souffrir !
- Mais si ! répliqua-t-elle, luttant farouchement
pour retenir ses larmes. Vous ne le ferez pas
volontairement, mais vous le ferez. Vous avez déjà
commencé. Quand j'ai regagné le Missouri, vous êtes
allé à Harbor Springs avec l'une de vos maîtresses.
Savez-vous ce que je faisais pendant que vous vous
trouviez là-bas ?
Sur le qui-vive, Nick enfonça les mains dans ses
poches.
- Non. Que faisiez-vous ?
- Je... commença Lauren sur un ton proche du rire
hystérique... j'étais assise près du téléphone à attendre
que vous m'appeliez, en train de vous tricoter un pull
gris assorti à vos yeux !
Elle posa sur lui un regard qui le suppliait de com-
prendre.
- Si nous avions une liaison, vous ne vous
impliqueriez pas sentimentalement, mais moi si. Je ne
peux pas séparer mes émotions de mon corps, sauter
dans un lit et prendre un immense plaisir à faire des
galipettes, puis tout oublier. J'attendrais de votre part
des signes de tendresse, et j'en aurais à votre égard. Je
serais jalouse si je pensais que vous étiez en compagnie
d'une autre femme. Et si j'en avais la certitude, je
souffrirais et je serais furieuse.
Si Nick s'était moqué d'elle ou s'il avait tenté de la
convaincre, elle aurait éclaté en sanglots. Mais il ne fit
ni l'un ni l'autre, et cela lui permit de se sentir plus
forte. Elle parvint même à lui adresser un sourire
empreint de tristesse.
- Si nous avions une aventure, je suis sûre que vous
voudriez que nous restions amis quand ce serait
terminé.
- Naturellement.
- Eh bien, puisque notre « aventure » est déjà ter-
minée, pourquoi ne pouvons-nous pas être amis main-
tenant? J'aimerais, j'aimerais beaucoup vous considérer
comme un ami, ajouta-t-elle d'une voix tremblante.
Nick hocha la tête, mais il ne répondit rien. Il se
contenta de l'observer de ses yeux gris pleins de mys-
tère.
Plus tard, Lauren regagna sa voiture en se félicitant
de la maturité dont elle avait fait preuve dans cette
situation. Elle s'était montrée honnête et directe. Elle
avait résisté à la tentation et s'en était tenue à ses
principes. Elle s'était conduite comme il le fallait, et
avait l'impression d'être sortie plus forte et meilleure de
cet affrontement.
Elle croisa les bras sur le volant et fondit en larmes.
14

Lauren passa le reste de la semaine à travailler


comme une enragée. Lorsqu'elle était à la maison, soit
elle pensait à Nick, soit elle s'inquiétait au sujet de la
situation financière de son père. L'hôpital réclamait la
moitié du montant des frais d'hospitalisation en un seul
paiement. Après réflexion, une seule solution lui vint à
l'esprit : vendre le magnifique piano à queue de sa
mère. Mais son cœur se brisait à cette idée. C'était aussi
son piano, et maintenant qu'elle vivait dans le
Michigan, elle y pensait avec une immense nostalgie.
Ne pas pouvoir jouer, se délivrer de ses frustrations et
de ses déceptions au clavier comme elle le faisait
auparavant lui manquait beaucoup. D'un autre côté, son
père était loin d'avoir véritablement recouvré la santé,
elle ne pouvait pas courir le risque, s'il retombait
gravement malade, qu'on refuse son hospitalisation
sous prétexte que sa dernière facture était restée
impayée.
Le vendredi en fin d'après-midi, Susan Brooke la
retint au service des relations publiques.
- L'anniversaire de Jim a lieu la semaine pro
chaine, lui apprit-elle. Dans notre entreprise, il est
d'usage que les secrétaires apportent un cadeau à
leur patron.
L'air ravi, elle ajouta :
- Thé et petits gâteaux... Ça nous fournit une
excuse formidable pour quitter le bureau un quart
d'heure plus tôt que d'habitude.
- Dans ce cas, j'en apporterai, la rassura
immédiatement Lauren.
Elle jeta un coup d'œil à sa montre, prit congé de
Susan et regagna rapidement son bureau. Philip Whit-
worth l'avait appelée pour l'inviter à dîner ce soir-là et
elle ne voulait surtout pas être en retard.
Sur le chemin de son appartement où elle passait se
changer, Lauren envisagea de parler de Curtis à Philip.
Mais cette éventualité la mit mal à l'aise. Avant de s'en
prendre à la réputation et au travail de quelqu'un, il
fallait qu'elle soit absolument certaine de ce qu'elle
avançait. Puis il lui vint à l'esprit que Philip trouverait
peut-être que le projet Rossi était une « information
intéressante » et qu'il lui verserait peut-être les dix
mille dollars qu'il lui avait promis, mais le simple fait
d'imaginer qu'elle puisse lui en parler lui donna à
l'avance des remords de conscience. Elle décida donc
d'écrire à l'hôpital pour leur offrir trois mille dollars.
Avec un peu de chance, sa banque lui prêterait cette
somme.
Un peu plus tard au cours du dîner, Philip lui
demanda si son travail chez Sinco lui plaisait. Quand
Lauren lui répondit par l'affirmative, il se fit plus
précis :
- Quelqu'un a-t-il prononcé l'un des noms que je
vous ai donnés ?
- Non, répondit-elle après une légère hésitation.
Philip poussa un soupir de déception.
- Les contrats les plus importants pour lesquels
nous ayons jamais soumissionné seront attribués d'ici
quelques semaines. Je dois absolument savoir qui
divulgue les renseignements chez Sinco avant cette
date. // me faut ces contrats.
Lauren se sentit tout de suite coupable de ne lui
avoir parlé ni de Curtis ni de Rossi. Plus que jamais,
elle se sentit égarée, déchirée entre sa loyauté envers
Philip et son désir d'agir honnêtement.
- Je t'avais bien dit que Lauren ne pourrait pas
nous aider, intervint Carter.
Lauren n'arrivait pas à comprendre comment elle
s'était laissé entraîner dans cet embrouillamini.
- En fait, il est trop tôt pour que j'aie appris quel
que chose, avança-t-elle pour sa propre défense. On
m'a affectée à un projet spécial au quatre-vingtième
étage, si bien que ça m'a empêchée de travailler à
plein temps pour Sinco jusqu'à ce que Nick - M.
Sinclair - s'envole hier pour l'Italie.
Une décharge électrique se propagea dans toute la
pièce à la mention du nom de Nick Sinclair, tandis que
les trois Whitworth se raidissaient à vue d'œil.
Le regard de Carter se mit à briller d'excitation.
- Lauren, vous êtes formidable ! Comment vous
êtes-vous arrangée pour être affectée auprès de lui ?
Bon sang ! vous avez accès à toutes sortes d'informa-
tions confidentielles...
- Je ne me suis pas arrangée du tout, l'interrompit la
jeune femme. On m'a mise là parce qu'il se trouve que
j'avais mentionné sur mon formulaire de demande
d'emploi que je connaissais l'italien et qu'il avait besoin
d'une secrétaire qui le parle couramment pour travailler
sur un projet spécial.
- Quel genre de projet? demandèrent en chœur
Philip et Carter.
Lauren jeta un coup d'œil embarrassé à Carol, qui la
dévisageait intensément par-dessus son verre. Puis elle
s'adressa aux deux hommes :
- Philip, vous m'aviez promis, lorsque j'ai accepté
de travailler pour Sinco, que j'aurais uniquement à vous
dire si j'avais entendu mentionner le nom de l'un de ces
six hommes. Je vous en prie, ne me demandez rien
d'autre. Si je vous communique des informations, je ne
vaudrai pas mieux que la personne qui vous espionne.
- C'est vrai, ma chère, vous avez raison, reconnut-il
immédiatement.
Mais quand Lauren les eut quittés une heure plus
tard, il se tourna vers son fils.
- Elle a dit que Sinclair était parti pour l'Italie hier.
Appelle ton ami pilote pour voir s'il lui est possible
d'avoir des renseignements sur son programme de vol.
Je veux savoir exactement où il s'est rendu en Italie.
- Penses-tu vraiment que c'est si important ?
Philip gardait les yeux fixés sur son verre de
brandy.
- Lauren le pense manifestement. Sinon, elle nous
aurait donné des détails sans le moindre scrupule.
Il réfléchit un instant, avant d'ajouter :
- Si nous parvenons à savoir où il est, je veux que
tu envoies là-bas une équipe d'enquêteurs pour le
suivre à la trace. J'ai le pressentiment qu'il est en train
de travailler sur un coup très important.

Lauren, qui était en train de passer un pull jaune


bouton-d'or et un pantalon, jeta un coup d'œil au petit
thermomètre accroché à l'extérieur de la fenêtre de sa
chambre. Malgré le soleil qui inondait cet après-midi
de dimanche d'automne, elle se sentait triste et seule
dans son appartement luxueusement meublé. Elle
décida d'aller acheter un cadeau pour l'anniversaire de
Jim. Cela l'occuperait. Elle était en train de se
demander ce qu'elle pourrait bien lui offrir quand le
carillon de la porte d'entrée interrompit le fil de ses
pensées.
Elle alla ouvrir et resta bouche bée devant l'homme
dont la haute silhouette semblait remplir toute
l'embrasure de la porte. Dans sa chemise crème au col
ouvert, avec sa veste de chevreau couleur feuille-morte
négligemment jetée sur une épaule, Nick était d'une
beauté à couper le souffle. Lauren fit un effort pour
s'exprimer d'une voix posée et pour ne manifester
qu'une vague curiosité.
- Bonjour, qu'est-ce qui vous amène ?
Il fronça les sourcils.
- Si seulement je le savais !

- En général, dit-elle, sans pouvoir cacher sa joie, on


prétend qu'on se trouvait dans le voisinage et qu'on a
décidé de passer à tout hasard.
- Je me demande vraiment pourquoi ça ne m'est pas
venu à l'esprit ! plaisanta-t-il. Alors, vous m'invitez à
entrer ?
- Je n'en sais rien, fit-elle sincèrement. Je devrais?
Le regard de Nick l'enveloppa tout entière, se posa
sur ses lèvres, puis sur ses yeux.
- A votre place, je ne le ferais pas.
Bouleversée par la sensualité manifeste de ce
regard, Lauren décida néanmoins de s'en tenir à sa
décision d'éviter tout contact personnel avec lui. Et à en
juger par ce regard, les raisons de sa présence chez elle
étaient on ne peut plus personnelles.
- Dans ce cas, je suivrai votre avis. Au revoir,
Nick, dit-elle, commençant à refermer la porte. Et
merci d'être passé me dire bonjour.
D'une légère inclinaison de la tête, il accepta cette
décision, tandis que la jeune femme se forçait à
refermer tout à fait la porte, puis à s'en éloigner d'une
démarche exagérément lente, tout en se rappelant en
même temps qu'il serait dément de le laisser approcher
d'elle. Mais à mi-chemin dans le living-room, elle
perdit la bataille qu'elle se livrait à elle-même. Pivotant
sur ses talons, elle rebroussa chemin à toute allure,
ouvrit la porte et se heurta à l'obstacle formé par le
torse de Nick. Une main appuyée au-dessus du
chambranle de la porte, il attendait dans une pose
décontractée.
- Salut, Lauren, fit-il, baissant les yeux sur ses joues
empourprées, un sourire entendu et satisfait aux coins
des lèvres, je me trouvais dans le coin et je me suis dit
que j'allais passer vous dire un petit bonjour à tout
hasard.
- Que voulez-vous ? soupira-t-elle, ses yeux tur-
quoise plongés dans ceux de Nick.
- Vous.
De nouveau hésitante, elle essaya de refermer la
porte, mais il avança la main pour l'en empêcher.
- Souhaitez-vous vraiment que je parte ?
- Je vous ai dit mercredi que mes souhaits n'avaient
rien à voir dans l'affaire. C'est ce qui est le mieux pour
moi qui compte et...
Un sourire enfantin éclaira le visage de Nick.
- Je vous promets de ne pas porter vos vêtements et
de ne chiper ni votre argent de poche ni vos petits
amis.
Lauren ne put s'empêcher de lui rendre son sourire
avant qu'il termine :
- Et je vous jure que je ne vous mordrai pas si vous
me promettez de ne plus jamais m'appeler Nicky.
Elle s'écarta pour le laisser entrer, puis lui prit sa
veste des mains pour la suspendre dans un placard. La
chose faite, elle se retourna. Nick était appuyé à la
porte d'entrée refermée, les bras croisés.
- Après mûre réflexion, dit-il, je reprends ce que j'ai
dit en dernier. J'adorerais vous mordre !
- Pervers ! répliqua-t-elle d'un ton taquin.
Elle était si excitée que les battements désordonnés
de son cœur l'empêchaient presque de savoir ce qu'elle
disait.
- Approchez-vous pour que je vous montre-à quel
point je le suis, l'invita-t-il langoureusement.
Lauren recula prudemment d'un pas.
- C'est hors de question. Préférez-vous un café ou
un Coca ?
- Ça m'est égal.
- Bon, je vais faire du café.
- Embrassez-moi d'abord.
Lauren lui lança un coup d'oeil par-dessus l'épaule
avant de pénétrer dans la cuisine. Pendant qu'elle
préparait le café, la conscience aiguë du fait qu'il
l'observait, planté sur le seuil de la porte, ne la quitta
pas.
- Le salaire que je vous verse est-il suffisant pour
que vous puissiez vous offrir cet appartement? lui
demanda-t-il sans paraître étonné.
- Non. Il y a des problèmes de vol dans le quartier.
Je surveille l'appartement, et en échange j'en dispose
gratuitement.
Comme elle l'entendait se rapprocher d'elle, Lauren
se retourna brusquement vers la table pour y poser des
tasses et des soucoupes. En se redressant, elle sentit
qu'il se tenait juste derrière elle, mais elle n'avait pas le
choix. Il lui fallait se retourner et l'affronter.
- Vous ai-je manqué ? lui demanda-t-il.
- A votre avis? tenta-t-elle d'esquiver, mais pas
assez vite, car il eut un petit rire.
- Tant mieux ! Manqué à quel point ?
- Votre ego aurait-il besoin d'être un peu gonflé
aujourd'hui ? le contra-t-elle.
- En effet...
- Vraiment ? Pourquoi ?
- Parce que j'ai été frappé en plein cœur par une
ravissante jeune personne de vingt-trois ans et que je
n'arrive pas à m'en remettre.
- Quel dommage ! dit Lauren sans parvenir à dis-
simuler la joie qui éclairait sa voix.
- N'est-ce pas? se moqua-t-il. Elle me fait l'effet
d'une épine dans mon flanc, d'une ampoule à mon
talon. Elle a des yeux angéliques, un corps qui m'eni-
vre, le vocabulaire d'un prof d'anglais et une langue
comme un scalpel.
- Si je comprends bien, je dois vous remercier.
Les mains de Nick remontèrent en glissant le long de
ses bras, puis s'incurvèrent autour de ses épaules, leur
étreinte s'accentuant au fur et à mesure qu'il l'attirait
vers lui.
- Et... ajouta-t-il alors qu'elle ne se trouvait plus
qu'à quelques centimètres de son torse, je l'aime
beaucoup...
Sa bouche était en train d'opérer une descente d'une
lenteur savamment mesurée, et Lauren attendait,
impuissante, l'instant où ses lèvres recouvriraient les
siennes. Mais il choisit à la place de les éviter et de se
mettre à explorer la peau crémeuse de son cou et de ses
épaules. Sa bouche chaude fouilla cette zone sensible
avant de remonter paresseusement le long de son cou
en direction de son oreille. Coincée entre la table et le
corps de Nick, Lauren ne pouvait absolument rien faire
qu'attendre, palpitante. La bouche de Nick laissa une
traînée de baisers brûlants jusqu'à sa tempe, puis se
remit à descendre lentement vers ses lèvres. Quand elle
s'en fut approchée à quelques millimètres, il fit une
pause pour lui susurrer de nouveau :
- Embrassez-moi, Lauren.
- Non, chuchota-t-elle d'une voix tremblante.
Il accueillit ce non d'un haussement d'épaules et
commença à lui embrasser l'autre joue sans se presser,
s'attardant langoureusement sur son oreille dont il traça
de la langue chaque courbe et chaque creux. Comme il
lui en mordillait le lobe, Lauren vacilla brusquement en
avant, si bien que leurs corps se joignirent. Une
étincelle jaillit entre eux et ils se raidirent tous les deux
sous ce choc délicieux.
- Mon Dieu ! marmonna Nick, tandis que ses lèvres
redescendaient lentement du cou aux épaules de
Lauren.
- Nick, je vous en prie, soupira-t-elle faiblement.
- Je vous en prie quoi ? murmura-t-il, tout contre sa
gorge. De mettre un terme à ce supplice ?
- Non!
Il releva la tête.
- Non? répéta-t-il d'une voix de velours. Vous ne
voulez pas que je vous embrasse, que je vous
déshabille et que je vous fasse l'amour ?
Ses lèvres toutes proches étaient terriblement ten-
tantes et le désir de les sentir s'écraser sur les siennes
faisait presque défaillir Lauren. Mais il ne le fit pas. Il
baissa la tête pour lui effleurer doucement la bouche,
dans un sens puis dans l'autre.
- Embrassez-moi, je vous en prie, la supplia-t-il
d'une voix câline et rauque. Je rêve de la façon dont
vous m'embrassiez à Harbor Springs. Vous étiez si
douce et si chaude dans mes bras !
Dans un gémissement d'abandon, Lauren fit re-
monter ses mains le long du torse musclé de Nick et se
décida à l'embrasser. Elle sentit le violent frémissement
qui parcourait son corps et le souffle haletant qu'il
exhala contre ses lèvres avant de refermer les bras sur
elle et d'ouvrir la bouche sur la sienne dans un élan
passionné.
Lorsqu'il finit par arracher sa bouche de celle de
Lauren, celle-ci brûlait d'un désir sauvage.
- Où est la chambre ? chuchota-t-il d'une voix
rocailleuse.
Lauren s'inclina en arrière dans ses bras pour le
regarder dans les yeux. Le visage assombri par la
passion, il dardait sur elle ses prunelles grises avides.
Le souvenir de ces yeux insistants et de ce désir vol-
canique auquel elle avait succombé lui revint à l'esprit.
Les images se succédaient à la vitesse de l'éclair : la
première fois où il lui avait fait l'amour à Harbor
Springs, où il l'avait tenue dans ses bras et caressée
comme s'il ne pouvait se rassasier d'elle et où il l'avait
ensuite renvoyée froidement chez elle. A sa propre
honte, elle avait appris qu'il était parfaitement capable
de faire l'amour à une femme de façon tendre,
passionnée et bouleversante, dans le seul but d'en tirer
du plaisir - sans éprouver pour elle le moindre
attachement sentimental. Et cela l'angoissait encore.
Il la désirait davantage maintenant que lors de leur
week-end à Harbor Springs. C'était évident. Elle en
avait la conviction. Elle commençait aussi à croire qu'il
éprouvait à son égard plus qu'un simple désir physique,
mais elle l'avait également cru à Harbor Springs. Cette
fois-ci, elle voulait en être certaine. Il était hors de
question, pour sa fierté personnelle, de le laisser se
servir d'elle une nouvelle fois.
- Nick, dit-elle nerveusement, je crois qu'il vaudrait
mieux que nous apprenions d'abord à nous connaître.
- Mais nous nous connaissons déjà, lui rappela-t-il.
Intimement...
- Je veux dire que... j'aimerais que nous nous
connaissions mieux avant d'entreprendre quoi que ce
soit.
- Nous avons déjà entrepris quelque chose, Lauren,
dit-il avec un soupçon d'impatience dans la voix. Et je
veux aller jusqu'au bout. Comme vous.
- Non, je....
Un halètement lui échappa, car les mains de Nick
venaient d'épouser ses seins ronds et tendus et il traçait
des pouces le tour de leurs tendres pointes qui se
durcissaient.
- Je sens bien à quel point vous me désirez, souffla-
t-il.
D'un mouvement brusque, ses mains vinrent la saisir
par les hanches pour la serrer contre lui afin de la
forcer à sentir sa virilité durcie qui se tendait vers .elle.
- Et vous pouvez constater à quel point je vous
désire aussi. Je ne vois vraiment pas ce que nous avons
besoin de connaître de plus l'un sur l'autre.
Qu'est-ce qui compte d'autre ?
Lauren se libéra brutalement.
- Qu'est-ce qui compte d'autre ? siffla-t-elle.
Comment osez-vous me poser une pareille question ?
Je suis incapable d'avoir une liaison dénuée de senti-
ments. Qu'essayez-vous de me faire ? La mâchoire
de Nick se crispa.
- J'essaie de vous emmener dans cette chambre où
nous pourrons nous libérer de cette envie douloureuse
qui monte entre nous depuis des semaines. Je veux
vous faire l'amour toute la journée, jusqu'à ce que nous
soyons trop faibles pour remuer. Ou, si vous préférez
que je sois plus direct, je veux...
- Et après, quoi ? explosa Lauren. Je veux connaître
les règles du jeu ! Aujourd'hui, nous faisons l'amour ;
mais demain, ce sera tout juste si nous nous
connaissons. C'est ça ? Demain, vous pourrez faire
l'amour à une autre si l'envie vous en prend, et je ne
serai censée y voir aucun inconvénient. Et moi, de-
main, je pourrai me donner à un autre homme, sans que
ça vous fasse ni chaud ni froid. C'est bien ça ?
- Oui, lança-t-il.
Lauren possédait sa réponse : il ne tenait pas da-
vantage à elle que quelques semaines plus tôt. Il la
désirait davantage. Rien de plus.
- Le café est prêt, fit-elle d'un ton las.
- Je suis prêt, dit-il crûment.
- Eh bien, moi pas ! s'énerva-t-elle, de plus en plus
furieuse. Je ne suis pas prête à être votre joujou du
dimanche après-midi. Si ça vous ennuie, allez vous
trouver une fille qui voudra faire des galipettes avec
vous sans que cela tire à conséquence.
- Mais que voulez-vous de moi ? demanda-t-il d'un
ton glacial.
Je veux que vous m'aimiez, pensa-t-elle.
- Je ne veux rien de vous, dit-elle. Partez. Laissez-
moi.
Nick la scruta de ses yeux pleins d'insolence.
- Avant de partir, je vais vous donner un conseil,
dit-il d'une voix glaciale. Grandissez !
Lauren prit sa remarque comme une gifle. Folle
furieuse, elle le gifla à son tour en pensée.
- Vous avez absolument raison ! C'est ce que je vais
faire. A dater d'aujourd'hui, je vais grandir et mettre
en pratique ce que vous prêchez ! Je vais coucher
avec tous les hommes qui m'attirent. Mais pas avec
vous. Vous êtes bien trop vieux et bien trop cynique à
mon goût. Et maintenant, partez d'ici !
Nick sortit une petite boîte en velours de sa poche ;t la
jeta sur la table de la cuisine. - Je vous devais une
paire de boucles d'oreilles, ui lança-t-il en sortant de la
pièce. Lauren l'entendit claquer la porte dans son dos.
De ies doigts tremblants, elle ramassa et ouvrit la
!boîte. 311e s'attendait à y trouver les anneaux d'or de
sa mère, mais à la place de ceux-ci, l'écrin contenait
deux perles lumineuses et si fragiles qu'on aurait dit
deux grosses gouttes de pluie étincelantes suspendues
dans l'air. Furieuse et dégoûtée, Lauren referma
brutalement le couvercle. Ces bijoux provenaient-ils
d'une de ses maîtresses qui les avait perdus dans son
lit, ou s'agissait-il d'un « cadeau » qu'il lui avait ap-
porté d'Italie ?
Elle monta à l'étage pour prendre son sac et enfiler
un pull plus chaud. Sa décision était prise : elle allait
acheter un cadeau à Jim comme elle en avait l'inten-
tion et balayer une fois pour toutes de son esprit
l'heure qui venait de se dérouler. Nick Sinclair ne la
pourchasserait plus. Elle l'éradiquerait de ses pensées.
D'un geste brusque, elle ouvrit le tiroir du bas de la
commode et resta en contemplation devant le
magnifique pull gris qu'elle avait tricoté pour ce...
pour ce salaud !
Elle sortit le pull du tiroir. Jim était pratiquement
de la même taille que Nick, et le pull lui plairait
beaucoup. Sans tenir compte de l'angoisse aiguë qui
la taraudait, elle prit sa décision : ce pull ferait un
superbe cadeau d'anniversaire.
15

Le lendemain, Lauren décida de ne rien montrer de


ses angoisses au bureau.
- Quel chic ! la félicita Jim à la vue de l'élégant
tailleur en daim couleur lie-de-vin qu'elle avait choisi
de porter ce jour-là. Mais que faites-vous ici?
N'êtes-vous pas censée travailler en haut ?
La jeune femme lui tendit son courrier.
- C'est fini, répliqua-t-elle.
De son propre chef, elle s'était dit que, leur « jeu »
étant terminé, Nick ne voudrait plus qu'elle travaille
pour lui le matin.
Elle se trompait. Cinq minutes plus tard, alors que
Jim et elle discutaient d'un rapport sur lequel elle était
en train de travailler, le téléphone sonna sur le bureau
de son patron.
- Nick, lui dit-il en lui passant le combiné.
La voix de Nick siffla comme un coup de fouet.
- Montez tout de suite ! Je vous ai dit que j'avais
besoin de vous ici toute la journée et je ne parlais pas
dans le vide. Et dépêchez-vous !
Il raccrocha au nez de Lauren qui resta à contempler
le combiné comme s'il l'avait mordue. Elle ne
s'attendait pas du tout à ce que Nick lui parle sur ce
ton. Jamais elle n'avait entendu personne s'exprimer de
manière si coupante.
- Je... je crois que je ferais mieux de monter,
bégaya-t-elle, tout en se levant à la hâte.
Le visage de Jim reflétait la plus grande perplexité.
- Je me demande vraiment quelle mouche l'a piqué.
- Je crois que je le sais...
Le sourire pensif qui naissait lentement sur les traits
de Jim ne lui échappa pas, mais elle n'eut pas le temps
de l'analyser.
Quelques minutes suffirent à Lauren pour se re-
trouver devant la porte du bureau de Nick. Avec un
calme apparent qu'elle ne ressentait pas du tout, elle
frappa et entra. Elle attendit deux minutes entières qu'il
veuille bien remarquer sa présence. Après lui avoir
hurlé de monter sur-le-champ, il continuait en effet
d'écrire comme si elle n'était pas là. Finalement, elle
haussa les épaules en signe d'énervement et se dirigea
droit sur lui, le petit écrin de velours du bijoutier dans
sa main tendue.
- Ce ne sont pas les boucles d'oreilles de ma mère et
je n'en veux pas, lança-t-elle. Celles de ma mère étaient
des anneaux d'or tout simples, pas des perles. Elles ne
valaient pas le centième de celles-ci, mais pour moi
elles avaient un prix inestimable parce qu'il s'agissait
d'une valeur sentimentale. Elles signifiaient quelque
chose pour moi et je veux les récupérer. Etes-vous
seulement capable de le comprendre ?
- Parfaitement capable, répliqua-t-il d'un ton glacial,
sans même lever les yeux.
Il tendit la main vers l'interphone afin d'appeler
Mary.
- Malheureusement, poursuivit-il, les vôtres sont
perdues. Comme je ne pouvais pas vous les rendre, je
vous ai offert quelque chose qui possédait une valeur
sentimentale à mes yeux. Ces boucles d'oreilles
appartenaient à ma grand-mère.
L'estomac de Lauren se contracta.
- Ça ne change rien au fait que je ne peux pas les
accepter, dit-elle d'un ton calme d'où tout ressentiment
avait disparu.
- Dans ce cas, laissez-les là.
D'un brusque signe de tête, il lui désigna le coin de
son bureau.
Lauren y déposa la petite boîte et retourna se mettre
au travail dans le secrétariat. Mary l'y suivit une minute
plus tard. Ayant refermé la porte reliant le bureau de
Nick au sien, elle s'approcha de Lauren pour lui
transmettre gentiment les instructions que son patron
venait de lui donner.
- Il attend un appel du signore Rossi dans les jours
qui viennent. Il veut que vous restiez à sa disposition
pour servir d'interprète quand ce monsieur se décidera
à téléphoner. En attendant, je vous serais très
reconnaissante de me donner un coup de main. Et s'il
vous reste du temps libre, vous pouvez apporter une
partie du travail de Jim et le faire ici.
Durant les trois jours qui suivirent, Lauren apprit à
connaître des aspects de la personnalité de Nick qu'elle
n'avait que vaguement soupçonnés. Envolé, l'homme
taquin qui l'avait étreinte, embrassée et poursuivie avec
tant d'insistance. Celui-ci avait cédé la place à un
homme d'affaires énergique et dynamique qui la traitait
avec une distance brusque et hautaine extrêmement
intimidante. Lorsqu'il n'était pas au téléphone ou en
réunion, il dictait ou travaillait à son bureau. Il arrivait
avant elle le matin et était encore là quand elle repartait
le soir. En sa qualité de secrétaire intérimaire, Lauren
était paralysée à l'idée de lui déplaire d'une façon ou
d'une autre. Elle avait l'impression qu'il se contentait
d'attendre qu'elle commette une erreur pour avoir une
raison légitime de la renvoyer.
Le mercredi, cette erreur qu'elle redoutait tellement
se produisit : elle omit un paragraphe entier d'un
contrat compliqué que Nick lui avait dicté. A l'instant
où il la convoqua d'un ton cinglant par l'interphone,
elle sut que le moment était arrivé, et elle pénétra dans
son bureau, les mains moites et tremblant de tous ses
membres.
- Retapez-le, lui ordonna-t-il sèchement, et cette
fois-ci, n'oubliez rien...
Après cet incident, elle se détendit un peu. Si Nick
ne l'avait pas mise à la porte pour cette bêtise, il était
clair qu'il ne cherchait pas un prétexte pour se
débarrasser d'elle. Sans doute avait-il absolument
besoin de l'avoir sous la main pour ce coup de télé-
phone de Rossi, quelle que soit la médiocrité du travail
qu'elle accomplissait.
- Je suis Vicky Stewart.
Il était midi, ce même jour. Lauren leva la tête pour
voir à qui appartenait la voix sensuelle qui venait de
s'adresser à elle. Une brune d'une beauté éclatante se
tenait devant elle.
- Comme j'étais en ville, je me suis dit que j'allais
passer voir si Nicky, enfin M. Sinclair, était libre
pour déjeuner. Ne vous donnez pas la peine de
m'annoncer. Je me contente de passer la tête dans
son bureau.
Quelques minutes plus tard, Vicky et Nick
ressortirent tranquillement du bureau ensemble et
prirent la direction des ascenseurs. La main de Nick
était familièrement posée sur les reins de la jolie fille
et il souriait aux propos qu'elle lui tenait.
Lauren se retourna brusquement vers sa machine à
écrire. Elle détestait la voix traînante de Vicky. Elle
détestait le regard possessif qu'elle posait sur Nick.
Elle détestait le rire sensuel de cette femme. En fait
elle la haïssait tout entière et elle savait parfaitement
pourquoi : Lauren était désespérément, totalement,
irrévocablement éprise de Nick Sinclair.
Tout, chez lui, la bouleversait. Elle l'adorait tout
entier, de l'aura de puissance et de magnétisme qui
irradiait de lui à l'assurance pleine d'énergie de ses
longues enjambées et à son expression lorsqu'il était
plongé dans ses pensées. Elle adorait la classe avec
laquelle il portait ses vêtements élégants et la façon
qu'il avait de faire rouler son stylo dans la main d'un air
absent lorsqu'il répondait au téléphone. Tourmentée par
une douloureuse sensation d'impuissance, elle
reconnaissait qu'il était l'homme le plus attirant et le
plus dynamique du monde. Et jamais il ne lui avait
semblé davantage hors de sa portée.
- Ne vous faites pas tant de souci, ma chère, lui
conseilla Mary Callahan qui se levait pour aller
déjeuner. Il y a déjà eu beaucoup de Vicky Stewart
dans sa vie. Elles ne font jamais long feu.
Ce conseil d'amie ne fît qu'augmenter la gêne de
Lauren. Elle savait que Mary était non seulement au
courant de ce qui s'était passé entre Nick et elle, mais
que les sentiments qu'elle nourrissait à l'égard de son
patron ne lui avaient pas échappé.
- Je me fiche de ce qu'il fait ! maugréa-t-elle, bles-
sée dans sa fierté.
- Vraiment ? rétorqua Mary avec un sourire scep-
tique, avant de partir déjeuner.
Nick ne revint pas cet après-midi-là et la jeune
femme, furieuse, ne cessa de se demander dans quel lit
Vicky et lui avaient batifolé. Avaient-ils choisi le sien
ou celui de son amie ?
Lauren rentra chez elle en proie à une migraine
lancinante. La jalousie la dévorait et elle se haïssait
d'aimer un pareil débauché. Ne sachant plus que faire,
elle se mit à marcher de long en large dans son élégant
salon.
La présence toute proche de Nick la faisait souffrir
chaque jour davantage. Il fallait qu'elle quitte Sinco.
Elle ne pouvait pas supporter d'être si près de lui, de
l'aimer comme elle l'aimait, et d'être obligée de le voir
en compagnie d'autres femmes. Et le fait qu'il la
regarde comme si elle était une pièce du mobilier de
bureau dont la présence l'offensait mais qu'il était
obligé d'avoir sous la main par nécessité lui était
insupportable.
D'un seul coup, Lauren fut prise d'une violente envie
de dire à Nick Sinclair et à Philip Whitworth d'aller en
enfer et de faire ses bagages pour retourner chez elle et
retrouver ses parents et ses amis. Mais elle ne pouvait
bien entendu pas le faire. Ils avaient besoin de...
Subitement, elle cessa d'arpenter la pièce, car une
solution qui ne lui était pas encore venue à l'esprit
venait de s'imposer à elle. Il existait d'autres grandes
entreprises à Détroit ayant besoin de bonnes secrétaires
et qui les payaient bien. En même temps que les
ingrédients destinés au gâteau d'anniversaire de Jim,
elle allait acheter le journal. Et elle se mettrait sur-le-
champ en quête d'un autre emploi.
Mais avant cela, elle allait appeler Jim Van Slyke,
dont elle avait suivi l'enseignement l'année précédente,
et lui demander s'il voulait toujours acheter son piano
à queue. Il avait eu envie de cet instrument dès qu'il
avait posé les yeux sur lui.
En dépit de la souffrance diffuse qu'elle éprouvait à
l'idée de le vendre, Lauren se sentit en paix pour la
première fois depuis des semaines. Elle trouverait
aussi un petit appartement pas cher et déménagerait de
cet endroit luxueux. En attendant, elle s'appliquerait
dans son travail chez Sinco et si elle entendait
prononcer par hasard l'un des six noms que Philip lui
avait donnés, elle s'empresserait de l'oublier. Pour son
sale travail, Philip allait être obligé de mettre lui-même
la main à la pâte. Elle ne pouvait ni ne voulait trahir
Nick.
16

Le lendemain matin, Lauren traversa le hall de


marbre, portant précautionneusement d'une main la
boîte qui contenait le gâteau d'anniversaire de Jim, et
de l'autre le pull gris emballé dans un papier-cadeau
pimpant. Elle se sentait détendue et le cœur léger et
elle adressa un sourire de remerciement à un homme
d'un certain âge en pardessus marron qui s'écarta pour
lui laisser davantage de place dans l'ascenseur.
L'appareil s'arrêta au trentième étage et comme ses
portes s'ouvraient, Lauren remarqua que de l'autre côté
du vestibule se trouvait une porte de bureau sur
laquelle une plaque indiquait Global Industries -
Service de la sécurité.
- Excusez-moi, dit l'homme en pardessus marron.
C'est ici que je descends.
Lauren s'écarta un peu pour qu'il puisse passer et
constata qu'il traversait le vestibule en direction du
service de la sécurité.
La première tâche de ce service consistait à protéger
les installations industrielles de Global et en particulier
les usines disséminées dans tout le pays, dans
lesquelles étaient menées les recherches ou gérés les
contrats passés avec le gouvernement. Ici, au quartier
général, le service de la sécurité traitait surtout la
paperasse provenant des usines. Jack Collins avait
tendance à s'ennuyer dans son poste de directeur, à
Détroit, mais sa santé chancelante et l'âge qui venait
l'avaient obligé à abandonner le terrain et à accepter ce
travail administratif.
Son assistant, Rudy, un jeune homme ambitieux aux
joues rondes, était affalé sur une chaise, les pieds sur
le bureau, lorsque Jack entra dans la pièce. Il se hâta
de reprendre une position normale.
- Quoi de neuf ? s'enquit Rudy.
- Probablement rien.
Après avoir posé son attaché-case sur le bureau,
Jack en sortit un dossier étiqueté RAPPORT
D'ENQUÊTE DE SÉCURITÉ / LAUREN E. DANNER /
EMPLOYÉE N° 98753. Jack n'appréciait pas
particulièrement Rudy, mais une partie de son travail
consistait à le mettre au courant avant de partir à la
retraite.
- Je viens d'obtenir le résultat d'une enquête que
nous menons sur une secrétaire qui travaille dans ce
bâtiment, lui expliqua-t-il à contrecœur.
- Une secrétaire ? fit Rudy, l'air désappointé. Je ne
savais pas qu'on menait des enquêtes sur les secrétai-
res.
- En général, nous ne le faisons pas. Mais il s'agit
d'une secrétaire qui a été affectée à un projet prioritaire
et ultra-secret. L'ordinateur l'a automatiquement
reclassée et a formulé une demande de contrôle de
sécurité.
- Et quel est le problème ?
- Le problème, c'est que lorsque nos enquêteurs sont
allés questionner son ancien employeur à son propos, il
leur a appris qu'elle avait travaillé pour lui à temps
partiel pendant cinq ans alors qu'elle faisait ses études
supérieures de musique, et non à plein temps, comme
le croyait Weatherby, chez Sinco.
- Si je comprends bien, elle a menti sur son
formulaire de demande d'emploi ?
Rudy commençait à manifester un certain intérêt.
- Oui, mais pas à ce propos. En fait, elle n'a pas
dit qu'elle y avait travaillé à plein temps. Mais elle a
menti en prétendant avoir arrêté ses études après le
baccalauréat. Les enquêteurs ont approfondi leurs re-
cherches sur place dans le Missouri. Non seulement
elle a fait des études supérieures, mais elle a aussi
obtenu un diplôme.
- Pour quelle raison aurait-elle caché le fait d'être
allée à l'université ?
- C'est l'un des points qui m'ennuient un peu. J'au-
rais compris l'inverse... Qu'elle dise avoir fait des
études supérieures alors que ça n'était pas le cas. Je me
serais dit qu'elle pensait que le fait d'avoir un diplôme
universitaire allait l'aider à obtenir un emploi.
- Quelles sont les autres choses qui vous ennuient ?
Jack jeta un coup d'œil au visage rondelet de Rudy et
à ses yeux avides et il haussa les épaules.
- Rien, mentit-il. Je ne fais procéder à cette vérifi-
cation que par acquit de conscience. Je dois entrer à
l'hôpital ce week-end pour des examens, mais dès ma
sortie lundi, je me mettrai au travail sur les résultats de
l'enquête.
- Pourquoi ne me confiez-vous pas ce travail ? Ça
vous permettrait de vous reposer.
- S'ils décident de me garder pour des examens
supplémentaires, je vous appellerai afin de vous ex-
pliquer comment vous y prendre.

- C'est mon anniversaire, annonça Jim à Lauren dès


qu'il la vit ce matin-là. En général, il est d'usage que les
secrétaires apportent un gâteau pour leur patron, mais
je ne pense pas que vous soyez ici depuis assez
longtemps pour le savoir.
Comme cela paraissait l'attrister, Lauren éclata de
rire. D'un seul coup, elle se rendait compte à quel point
lui avait pesé la promesse qu'elle avait faite à Philip
Whitworth. Et ce poids venait subitement de s'envoler.
- Non seulement je vous ai fait un gâteau, mais je
vous ai apporté un cadeau, lui annonça-t-elle
gaiement. Un cadeau que j'ai fabriqué moi-même.
Jim défit l'emballage du paquet qu'elle lui tendait. A
la vue du pull, il montra une vraie joie de petit garçon.
Il le souleva pour le mettre devant lui.
- Vous n'auriez pas dû. Mais ça me fait très plaisir !
- Je voulais vous souhaiter un bon anniversaire,
mais aussi vous remercier de me faciliter les... les
choses, conclut maladroitement Lauren.
- A propos de... choses, Mary m'a dit que Nick était
comme un bâton de dynamite prêt à exploser à la
première étincelle. Elle dit que vous vous comportez
de façon magnifique malgré cette tension. Vous l'avez
entièrement acquise à votre cause.
- Je l'aime bien aussi, dit Lauren dont les yeux
s'étaient embués à la mention de Nick.
Quand elle l'eut quitté pour monter au quatre-
vingtième étage, Jim décrocha son téléphone et com-
posa un numéro à quatre chiffres.
- Mary, quelle atmosphère règne-t-il en haut, au-
jourd'hui ?
- On dirait que ça va bientôt exploser, lui apprit-elle
joyeusement.
- Est-ce que Nick sera au bureau cet après-midi ?
- Oui. Pourquoi ?

- Parce que j'ai décidé d'allumer une allumette sous


lui pour voir ce qui va arriver.
- Jim, ne faites pas ça ! chuchota-t-elle sévèrement.
- Je vous verrai un peu avant 17 heures, lui
annonça-t-il, sans tenir compte de son avertissement.
A son retour de déjeuner, Lauren trouva deux dou-
zaines de roses rouges d'une beauté extraordinaire dans
un vase posé sur son bureau. Elle sortit la carte de
visite qui les accompagnait de son enveloppe et
resta à la contempler, bouche bée. Merci, ma chérie y
était écrit à la main et c'était signé J.
Lorsque la jeune femme releva la tête, Nick se tenait
sur le seuil de la porte, l'épaule négligemment appuyée
au chambranle. Mais la ligne de sa mâchoire tendue et
l'expression réfrigérante de ses yeux gris n'avaient rien
de décontracté.
- Ça vient d'un mystérieux admirateur? la railla-
t-il caustiquement.
C'était la première remarque d'ordre personnel qu'il
lui faisait depuis quatre jours.
- Pas vraiment mystérieux, esquiva-t-elle.
- De qui, alors ?
Lauren se raidit. Il paraissait tellement en colère
qu'elle estima malvenu de mentionner le nom de Jim.
- Je n'en suis pas tout à fait sûre...
- Vous n'en êtes pas tout à fait sûre ? répéta-t-il d'un
ton mordant. Avec combien d'hommes portant l'initiale
J sortez-vous ? Combien d'entre eux pensent-ils que
cela vaut le coup de dépenser cent dollars en roses pour
vous remercier de quelque chose ?
- Cent dollars ? reprit Lauren, tellement sidérée par
ce chiffre qu'elle en oublia complètement que Nick
avait manifestement ouvert l'enveloppe et lu la carte.
- Vous avez vraiment dû faire des progrès ! iro-
nisa-t-il crûment.
Lauren se sentit défaillir intérieurement, mais elle
releva le menton.
- Il faut dire que maintenant, j'ai de bien meilleurs
professeurs !
Avec un regard glacial, Nick tourna les talons pour
rentrer dans son bureau. Pendant tout le reste de la
journée, il la laissa complètement seule.
A 16 h 55, Jim entra chez Mary, quatre morceaux de
gâteau d'anniversaire en équilibre sur deux assiettes. Il
avait mis le pull gris. Après avoir posé les
assiettes sur la table vide de Mary, il jeta un coup
d'œil vers la porte menant chez Nick.
- Où est Mary ? demanda-t-il à Lauren.
- Elle est partie il y a environ une heure. Elle m'a
demandé de vous dire - je le répète textuellement
parce que je ne comprends pas ce qu'elle entendait
par là - que l'extincteur le plus proche se trouve près
des ascenseurs. Excusez-moi, je reviens. Je dois
apporter ces lettres à Nick.
Elle se leva pour contourner son bureau, la tête
baissée vers le parapheur qu'elle tenait à la main, et
ce qui se produisit à la seconde suivante l'immobilisa
sur place de stupéfaction.
- Tu m'as manqué, ma chérie, dit Jim qui l'avait
prise subitement dans ses bras.
L'instant d'après, il la relâcha si brusquement
qu'elle manqua tomber en arrière.
- Nick ! s'écria-t-il. Regarde le pull que Lauren
m'a offert pour mon anniversaire. Elle l'a tricoté elle-
même ! Et je t'ai aussi apporté un morceau de mon
gâteau d'anniversaire. Fait par elle également !
Feignant de ne pas s'apercevoir de l'air furieux de
Nick, il ajouta gaiement :
- Il faut que je redescende. Lauren, je vous verrai
plus tard, mon chou.
Sur ce, il fit sa sortie.
Complètement abasourdie, Lauren le regardait
s'éloigner d'un air hébété quand Nick la fit pivoter
sur elle-même pour l'obliger à lui faire face.
- Espèce de petite salope, vous lui avez offert
mon
pull ! Et quelle autre chose lui avez-vous donnée qui
m'appartienne à moi ?
- Quelle autre chose ? répéta Lauren dont le ton
montait. Mais de quoi parlez-vous ?
Les mains de Nick resserrèrent leur étreinte.
- De votre corps délectable, ma douce. C'est de ça que
je parle.
La stupéfaction de Lauren céda la place à la com-
préhension, puis à la colère.
- Comment osez-vous me traiter de salope, espèce
d'hypocrite ! explosa-t-elle, trop suffoquée pour avoir
peur. Depuis que je vous connais, vous n'avez pas cessé
d'essayer de me convaincre qu'une femme qui
satisfaisait ses désirs sexuels avec tous les hommes qui
lui plaisent n'avait rien à se reprocher. Et maintenant...
Elle étouffait littéralement de rage.
- Et maintenant que vous vous imaginez que je
suis passée à l'acte, vous m'insultez ! Vous qui pourriez
sans difficulté représenter les Etats-Unis aux jeux
Olympiques du meilleur baiseur. Vous auriez vos
chances pour la médaille d'or !
Nick la lâcha comme si elle l'avait brûlé.
- Sortez d'ici, Lauren ! lui ordonna-t-il d'une voix
sourde et dangereusement maîtrisée.
Quand elle fut sortie, il alla se verser un bourbon
bien sec au bar, en proie à une angoisse et à une colère
telles qu'il avait l'impression que des centaines de
serpents le dévoraient de l'intérieur.
Lauren avait un amant. Lauren avait probablement
plusieurs amants.
Le regret le rongeait comme de l'acide. Elle n'était
plus la petite fille aux grands yeux illuminés d'étoiles
qui pensait que les gens devaient être amoureux avant
de faire l'amour. D'autres avaient exploré de fond en
comble son corps somptueux. A cet instant, des images
de Lauren nue dans les bras de Jim se mirent à lui
tourmenter l'esprit.
Il reposa brutalement son verre et se versa un autre
bourbon pour oblitérer la douleur et les images. Puis, le
verre à la main, il alla s'asseoir sur le canapé et posa les
pieds sur la table basse.
Lentement, l'alcool se mit à opérer sa magie
engourdissante, et sa rage s'estompa. A sa place, il n'y
avait rien. Rien qu'un vide douloureux.

- Mais qu'est-ce qui vous a pris ? demanda Lauren


à Jim le lendemain matin.
- Appelez cela une pulsion incontrôlable.
- J'appelle ça de la folie ! explosa-t-elle. Vous ne
pouvez pas imaginer la colère dans laquelle cela l'a
mis. Il m'a insultée ! Je... je crois qu'il est fou.
- Il l'est, acquiesça Jim, absolument enchanté de lui-
même. Il est fou de vous. C'est également ce que pense
Mary.
Lauren écarquilla les yeux.
- Vous êtes tous fous. Mais maintenant, c'est moi
qui dois monter travailler avec lui ! Comment vais-je
pouvoir m'y prendre ?
Jim pouffa de rire.
- Très, très prudemment, lui conseilla-t-il.
En moins d'une heure, Lauren comprit exactement
ce que Jim avait voulu dire, et les jours suivants la
Bensation qu'elle éprouvait de marcher sur une corde
raide ne fit que s'intensifier. Nick se mit à travailler à
une allure démoniaque qui obligeait tout le monde, des
cadres supérieurs au plus petit coursier, à s'agiter
frénétiquement pour suivre son rythme et à essayer
d'éviter qu'il ne pique une crise de rage.
Lorsqu'il était satisfait du travail de quelqu'un, il M
montrait d'une froide courtoisie. Mais lorsqu'il ne
l'était pas - et c'était généralement le cas -, il mettait lt>
coupable en pièces avec une sauvagerie implacable qui
glaçait le sang de Lauren. Comme pour faire preuve de
son sens de la démocratie, il poussait l'impartialité
jusqu'à répartir également son mécontentement entre
les standardistes et les directeurs, les accablant de ses
sarcasmes avec une causticité qui faisait transpirer les
directeurs et éclater les pauvres filles en larmes. Des
cadres supérieurs pénétraient dans son bureau, l'air
confiant, pour en ressortir quelques minutes plus tard
tels des voleurs, échangeant des regards
d'avertissement avec les experts-comptables qui
entraient à leur tour en hâte, leurs pages de registres et
leurs feuilles d'ordinateurs étroitement serrées contre
leur torse.
Le mercredi de la semaine suivante, l'atmosphère au
quatre-vingtième étage s'était tellement détériorée qu'il
y régnait une atmosphère de panique étouffée, au bord
de l'explosion, qui peu à peu contaminait tous les
services, étage après étage. Personne ne riait plus dans
les ascenseurs ni ne discutait près des photocopieuses.
Seule Mary Callahan paraissait rester totalement
imperméable à la tension ambiante. En fait, Lauren
avait même l'impression que Mary, au fur et à mesure
que passaient les heures, se réjouissait davantage.
Evidemment, la vieille secrétaire échappait aux
remarques de Nick, qui tombaient comme un couperet,
ce qui n'était pas le cas de Lauren.
Envers Mary, Nick se montrait toujours courtois et
avec Vicky Stewart, qui l'appelait au moins trois fois
par jour, il était tout sucre et tout miel. Quoi qu'il fût
en train de faire, si occupé fût-il, il acceptait toujours
de lui parler. Chaque fois qu'elle téléphonait, il prenait
la communication et s'enfonçait dans son fauteuil. De
son bureau, Lauren entendait vibrer sa voix rauque et
langoureuse quand il s'adressait à cette autre femme et
chaque fois, son cœur se serrait.
Nick était censé prendre l'avion pour Chicago ce
vendredi soir et Lauren avait hâte qu'il s'en aille. Après
tant de journées de tension pendant lesquelles il l'avait
traitée comme quantité négligeable, elle sentait son
sang-froid s'émietter et ne parvenait plus à garder son
calme et à retenir ses larmes que par un suprême effort
de volonté.
A 16 heures, deux heures avant l'heure prévue pour
son départ, Nick la fit venir dans la salle de
conférences, afin qu'elle prenne des notes durant une
réunion avec l'équipe du service financier. La réunion
était déjà commencée et Lauren, les yeux rivés
sur son bloc de sténo, faisait voler son stylo de page en
page, quand la voix de Nick, pareille à un coup de
fouet, interrompit le cours de la réunion :
- Anderson, lança-t-il d'un ton meurtrier, si vous
arrivez à détacher vos yeux du buste de Mlle Danner,
nous parviendrons peut-être à terminer !
Le rose vif monta aux joues de Lauren, tandis que
celles d'Anderson, un homme d'un certain âge, pre-
naient une teinte mauve qui annonçait peut-être une
attaque imminente.
Dès que le dernier membre de l'équipe eut franchi le
seuil de la salle de conférences, Lauren, folle furieuse,
se tourna vers Nick, sans tenir compte du regard de
mise en garde de Mary.
- J'espère que vous êtes content ! siffla-t-elle. Non
seulement vous m'avez humiliée, mais vous avez failli
flanquer une crise cardiaque à ce pauvre homme.
Qu'avez-vous l'intention de faire maintenant ?
- Mettre à la porte la première qui ouvre la bouche,
rétorqua-t-il froidement.
Il la contourna pour sortir à grandes enjambées.
Incapable de réfléchir tant elle était scandalisée,
Lauren se précipita sur ses talons, mais Mary la retint
en chemin.
- Ne discutez pas avec lui, dit-elle, suivant Nick
du regard, un sourire béat sur les lèvres.
On aurait dit qu'elle venait d'assister à un miracle.
- Dans l'état où il est, il vous renverrait et il le
regretterait le restant de ses jours.
Comme Lauren hésitait, elle ajouta gentiment :
- Il ne rentre pas de Chicago avant vendredi soir,
ce qui nous donne deux jours pour récupérer. Demain,
nous déjeunerons ensemble au restaurant, peut-être
chez Tony. Nous l'avons bien mérité.
Sans l'énergie électrisante de Nick, le bureau du P.-
D.G. paraissait désespérément vide le lendemain
matin. Lauren essaya de se convaincre qu'il y régnait
une atmosphère délicieusement calme qui lui plaisait,
mais en réalité elle se sentait très mal à l'aise.
A midi, Mary et elle se rendirent en voiture chez
Tony, où Lauren avait réservé une table par téléphone.
Un maître d'hôtel, portant l'uniforme noir d'usage, était
posté à l'entrée de la salle à manger, mais Tony se
précipita vers elles dès qu'il les vit. Surprise, Lauren
recula d'un pas en le voyant, tel un gros nounours,
étreindre Mary avec une telle vigueur que les pieds
délicatement chaussés de la vieille secrétaire faillirent
décoller.
- J'étais plus content quand vous travailliez pour
le papa et pour le grand-papa de Nick dans le garage
derrière chez nous, déclara-t-il. Dans le temps, au
moins, j'avais l'occasion de vous voir et de voir Nick.
Le visage réjoui, il se tourna vers Lauren.
- Alors, ma petite Laurie, maintenant vous con
naissez Nick, Mary et moi. Vous faites partie de la
famille.
Il les accompagna à leur table avant d'annoncer
gaiement à Lauren :
- Ricco va s'occuper de vous. Ricco vous trouve
très belle... Il rougit chaque fois qu'il entend pronon
cer votre nom.
Ricco prit leur commande et au moment où il posait
un verre de vin devant Lauren, le sang lui monta
effectivement au visage. Les yeux de Mary pétillèrent,
mais dès qu'il eut tourné le dos, elle s'adressa sans
préambule à la jeune femme :
- Aimeriez-vous que nous parlions de Nick ?
Lauren faillit s'étouffer avec le vin.
- Je vous en prie, ne gâchons pas un déjeuner
agréable. J'en sais déjà davantage sur lui que je ne
l'aurais voulu.
- Quoi, par exemple ? insista doucement Mary.
- Je sais qu'il a un caractère de chien. C'est un tyran
égoïste et arrogant. Un véritable dictateur !
- Et vous l'aimez.
Ce n'était pas une question mais une affirmation.
- Oui, reconnut Lauren, furieuse.
Mary s'efforçait manifestement de dissimuler l'amu-
sement que lui causait le ton employé par la jeune
femme.
- J'en étais sûre. Et je suis pratiquement certaine
que lui aussi vous aime.
Tentant d'écarter la lueur d'espoir qui venait de
jaillir dans son cœur, Lauren détourna la tête vers la
fenêtre à vitraux à côté de leur table.
- Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?
- Pour commencer, il ne vous traite pas comme il
traite d'habitude les femmes avec lesquelles il sort.
- Je le sais bien, dit Lauren sèchement. Avec les
autres, il est gentil.
- Exactement ! acquiesça Mary. Il leur a toujours
témoigné une sorte d'indulgence amusée... d'indiffé-
rence tolérante. Tant qu'une aventure dure, il se montre
attentif et charmant. Mais lorsqu'une femme commence
à l'ennuyer, il la fait sortir, courtoisement mais sans
appel, de sa vie. A ma connaissance, pas une femme ne
lui a inspiré autre chose que de l'affection ou du désir.
Aucune n'a suscité chez lui d'émotions plus profondes.
Je les ai vues essayer de le rendre jaloux de toutes les
façons possibles et imaginables ; au pire, cela l'a
amusé, parfois irrité. Mais rien de plus. Ce qui nous
amène à vous.
Le fait d'être, à juste titre, placée dans la catégorie
des femmes avec lesquelles Nick avait couché fit rou-
gir Lauren, mais il aurait été inutile de le nier.
- Vous... continua tranquillement Mary, vous l'avez
véritablement mis en colère. Il est furieux contre vous
et contre lui-même. Et pourtant, il ne vous fait pas
sortir de sa vie ; il ne vous renvoie même pas quelques
étages plus bas. Ne trouvez-vous pas bizarre qu'il ne
vous laisse pas travailler pour Jim, et qu'il ne se
contente pas de vous demander de
monter pour servir d'interprète quand Rossi se déci-
dera enfin à appeler ?
- Je me dis qu'il m'oblige à rester là-haut pour se
venger, dit Lauren d'un ton lugubre.
- Moi aussi. Peut-être essaie-t-il de vous faire payer
les sentiments que vous lui inspirez. Ou alors, il essaie
de vous trouver des défauts, afin d'avoir une raison de
ne plus éprouver ces sentiments. Je ne sais pas. Nick
est un homme complexe. Jim, Ericka et moi sommes
tous les trois très proches de lui, et pourtant il garde
une certaine distance à notre égard. Il y a une part de
lui-même qu'il refuse de partager avec les autres, y
compris avec nous...
Mary interrompit soudain le fil de son raisonnement
pour demander à Lauren :
- Que se passe-t-il ? Pourquoi cette expression
étrange ?
Lauren poussa un soupir.
- Si vous essayez de jouer à la marieuse, vous ne
vous adressez pas à la bonne personne. C'est à Ericka
que vous devriez parler, pas à moi.
- Ne soyez pas bête...
- N'avez-vous pas vu l'article dans les journaux à
propos de la réception donnée à Harbor Springs il y a
quelques semaines ?
Gênée, Lauren esquiva du regard le visage de Mary
pour ajouter :
- Je me trouvais à Harbor Springs avec Nick et il
m'a renvoyée dans le Missouri en prétextant l'arrivée
d'un soi-disant « associé », qui n'était autre qu'Ericka.
- Mais c'était vrai ! s'écria Mary, le bras tendu par-
dessus la table pour réconforter Lauren d'un petit
tapotement sur la main. Ils sont amis intimes, et ils
sont associés en affaires, mais il n'y a rien d'autre entre
eux. Nick fait partie du conseil d'administration de
l'entreprise du père d'Ericka, et ce dernier est membre
de celui de Global Industries. Ericka voulait
acheter La Crique à Nick. Elle a toujours adoré cette
maison et j'imagine qu'ils se sont vus là-bas pour
conclure l'affaire.
Un soulagement si subit envahit Lauren que son
cœur bondit de joie. Pourtant, sa raison lui disait que
ses relations avec Nick restaient sans espoir. Mais au
moins, il ne lui avait pas fait l'amour dans le lit et la
maison de sa petite amie ! Elle attendit que Ricco les
ait servies pour demander :
- Depuis combien de temps connaissez-vous Nick ?
- Depuis toujours. J'ai commencé à travailler
comme dactylo pour son père et pour son grand-père
quand j'avais vingt-quatre ans. Nick avait quatre ans à
l'époque. Son père est mort six mois après.
- Quel genre de petit garçon était-il ?
Une envie désespérée d'apprendre tout ce qui était
possible au sujet de l'homme puissant et énigmatique
qui avait conquis son cœur, mais qui ne voulait appa-
remment pas du sien, étreignait Lauren.
Le visage de Mary s'éclaira au souvenir du passé.
- A l'époque, nous l'appelions Nicky. C'était le plus
adorable petit diable aux cheveux bruns qu'on ait
jamais vu. Fier comme son père, et têtu à l'occasion.
Un petit garçon solide, très gai et intelligent -le genre
d'enfant que n'importe quelle mère souhaiterait avoir.
A l'exception de la sienne, ajouta-t-elle, le visage plus
grave.
- Justement, parlez-moi de sa mère, fit Lauren qui
n'avait pas oublié à quel point Nick s'était montré peu
enclin à le faire à Harbor Springs. Il ne m'a pas raconté
grand-chose sur elle.
- Je suis sidérée qu'il l'ait même mentionnée. Il ne
parle jamais d'elle.
Le regard de Mary dévia légèrement, tandis qu'elle
se plongeait dans le passé.
- C'était une femme d'une extraordinaire beauté.
Mais elle était aussi riche, choyée, gâtée et
caractérielle. Elle ressemblait à une décoration de
sapin de Noël : jolie à regarder, mais friable et vide à
l'intérieur. En dépit de tous ses défauts, Nicky
l'adorait.
» Tout de suite après la mort du père de Nick, elle
est partie en l'abandonnant à ses grands-parents. Des
mois après qu'elle eut quitté la maison, il restait planté
derrière la fenêtre à attendre son retour. Il comprenait
que son père était mort et qu'il ne reviendrait pas, mais
il ne parvenait pas à comprendre que sa mère ne
reviendrait pas non plus. Il ne la réclamait jamais, il se
contentait de l'attendre. J'ai commis l'erreur de penser
que ses grands-parents refusaient de la laisser revenir
et, pour être franche, je leur en ai voulu. Mais j'avais
tort, comme j'en ai eu ensuite la preuve.
» Un jour, peu de temps avant Noël, Nicky a arrêté
d'attendre près de la fenêtre et s'est transformé en un
véritable tourbillon d'activités. Cela faisait à peu près
un an que son père était mort. Sa mère s'était remariée
et elle venait de donner naissance à un petit garçon,
bien que nous ignorions tout de ce bébé. Bref, Nick
s'est mis à déborder d'énergie. Il s'attelait à toutes les
petites tâches susceptibles de lui rapporter quelques
sous. Il économisait tout son argent et, deux semaines
avant les vacances, il m'a demandé de l'accompagner
dans les magasins, parce qu'il voulait acheter un
cadeau "extra-spécial".
» J'ai cru que ce cadeau était destiné à sa grand-
mère, parce qu'il m'a traînée dans une dizaine de
magasins pour trouver quelque chose qui conviendrait
parfaitement à "une dame". Et ce n'est qu'en fin
d'après-midi que je me suis aperçue qu'il voulait
acheter un cadeau de Noël pour sa mère.
» C'est dans le rayon des soldes d'un grand magasin
que Nicky a fini par trouver son cadeau "extraspécial"
: une ravissante petite boîte à pilules en émail qui
coûtait le dixième de sa valeur. Nicky était en extase,
et son enthousiasme communicatif. Il nous a fait du
charme, au vendeur et à moi. Et en cinq minutes, il l'a
convaincu de lui faire un paquet-cadeau. Quant à moi,
il m'a persuadée de l'accompagner chez sa mère pour
qu'il puisse lui offrir son cadeau.
Les yeux brillants de larmes, Mary regarda la jeune
femme.
- II... il avait l'intention d'acheter sa mère, pour
qu'elle lui revienne, mais je n'ai pas compris ce qu'il
voulait faire.
Elle avala sa salive avant de poursuivre :
- Nicky et moi avons pris le bus jusqu'à Grosse-
Pointe. Il était tellement excité qu'il n'arrivait pas à
se tenir tranquille. Il m'a demandé de vérifier qu'il
était bien coiffé et habillé comme il faut. « Mary,
est-ce que je suis présentable ? » ne cessait-il de me
demander.
» Nous n'avons eu aucun mal à trouver la maison.
Une propriété ressemblant à un palais, qui avait été
superbement décorée pour les fêtes de fin d'année. J'ai
tendu la main vers la sonnette, mais Nicky a posé la
sienne sur mon bras. J'ai baissé les yeux vers lui et je
n'ai jamais vu un enfant avec un air aussi désespéré.
"Mary, m'a-t-il demandé, êtes-vous sûre que je suis
assez présentable pour la voir ?"
Mary détourna le visage vers la vitre multicolore. Sa
voix tremblait.
- Il paraissait si vulnérable et il était tellement beau
! J'ai vraiment pensé que si sa mère voyait ce petit
garçon, elle comprendrait qu'il avait besoin d'elle et
viendrait au moins lui rendre visite de temps en temps.
Bref, un majordome nous a fait entrer et nous a menés,
Nicky et moi, dans un salon au milieu duquel était
dressé un sapin de Noël qu'on aurait cru décoré pour la
vitrine d'un grand magasin. Mais ce n'est pas ça que
Nicky a remarqué. Tout ce qu'il a vu, c'est la petite
bicyclette rouge vif, entourée d'un grand nœud et posée
près de l'arbre, et son visage s'est littéralement
illuminé. « Vous voyez, m'a-t-il dit, je savais bien
qu'elle ne m'oubliait pas. Elle attendait simplement que
ce soit moi qui vienne la voir. » Il a tendu la main pour
toucher la bicyclette, et la domestique qui était en train
d'épousseter la pièce a failli le gifler. La bicyclette, lui
a-t-elle appris, était destinée au bébé. Nicky a retiré sa
main comme s'il s'était brûlé.
» Quand sa mère a fini par descendre, les premières
paroles qu'elle a adressées à son propre fils ont été les
suivantes : "Qu'est-ce que tu veux, Nicholas ?" Nicky
lui a offert son cadeau en lui expliquant qu'il l'avait
choisi lui-même. Comme elle voulait le poser sous le
sapin, il a insisté pour qu'elle l'ouvre sur-le-champ...
Mary fut obligée d'essuyer ses larmes avant de
terminer :
- Sa mère a ouvert le petit paquet, elle a jeté un coup
d'œil à la jolie petite boîte à pilules et elle a dit : « Je
ne prends pas de cachets, Nicholas, tu le sais
parfaitement. » Et elle a tendu le cadeau à la
domestique qui faisait le ménage dans la pièce en
ajoutant : « Mais Mme Edwards, elle, prend des mé-
dicaments. Je suis sûre qu'elle en aura l'usage. » Nick a
vu son cadeau prendre le chemin de la poche de la
domestique, puis il a dit très poliment : « Joyeux Noël,
madame Stewart. » Et avec un bref regard à sa mère, il
a ajouté : « Maintenant, Mary et moi, on est obligés de
partir. »
» Il n'a pas ouvert la bouche avant que nous arri-
vions à notre arrêt d'autobus. Je n'avais pas arrêté de
retenir mes larmes pendant tout le trajet, alors que le
visage de Nick était... sans expression. A l'arrêt du
bus, il s'est tourné vers moi et m'a lâché la main. D'une
petite voix solennelle, il m'a annoncé : "Je n'ai plus
besoin d'elle maintenant. Je suis un grand. Je n'ai plus
besoin de personne." C'est la dernière fois qu'il m'a
tenu la main, précisa Mary d'une voix frémissante.
Après un silence douloureux, elle ajouta :
- A partir de ce jour-là, pour autant que je le Hache,
Nick n'a jamais offert le moindre cadeau à une femme,
à part à sa grand-mère et à moi. Selon ce qu'Ericka a
appris de ses petites amies, il est extraordinairement
prodigue de son argent, mais il ne leur offre jamais de
cadeau, quelles que soient les circonstances. A la
place, il leur donne de l'argent et il leur dit de s'offrir
quelque chose qui leur plaît. Peu lui importe si ce sont
des bijoux, des fourrures ou autre chose. Mais il ne les
choisit pas lui-même.
Lauren pensa aux magnifiques boucles d'oreilles
qu'il lui avait offertes et à la façon méprisante dont
elle lui avait dit qu'elle n'en voulait pas. Elle en était
bouleversée.
- Je ne comprends pas pourquoi sa mère voulait
l'oublier et faire comme s'il n'existait pas.
- Je n'ai que des suppositions à ce sujet. Elle
appartient à l'une des familles les plus en vue de
Grosse-Pointe. Tout le monde admirait sa beauté.
Elle était la reine du bal des débutantes. Pour des
gens comme ça, garder son rang était primordial. Ils
possédaient l'argent mais leur statut social était basé
sur le prestige de leurs relations de famille. Quand
elle a épousé le père de Nick, elle s'est déclassée.
Aujourd'hui, les choses ont changé. L'argent en soi
est prestigieux. Nick circule maintenant dans les
mêmes sphères que sa mère et il les éclipse même
complètement, son mari et elle. Bien entendu, le fait
d'être beau en plus d'avoir une énorme fortune ne lui
fait pas de tort...
» En tout cas, à l'époque, Nick représentait certai-
nement pour elle le rappel vivant de sa disgrâce
sociale. Elle ne le voulait pas près d'elle, pas davan-
tage que son beau-père ne voulait de lui. Mais il fau-
drait que vous connaissiez cette femme pour com-
prendre son égoïsme inouï et à quel point elle a le
cœur froid. La seule personne qui compte pour elle,
en dehors d'elle-même, c'est le demi-frère de Nick.
Elle est gâteuse devant lui.
- Ça doit être douloureux pour Nick de la rencon-
trer.
- Je ne le pense pas. Le jour où elle a donné son
cadeau à la domestique, l'amour qu'il éprouvait pour
elle est mort. Il l'a tué lui-même, le plus méticuleuse-
ment et définitivement du monde. Il n'avait que cinq
ans, mais il possédait déjà la force et la détermination
qui lui ont permis d'accomplir cet acte.
Lauren éprouvait en même temps l'envie d'étrangler
la mère de Nick et de retrouver celui-ci afin de lui
donner tout son amour, qu'il le veuille ou non.
A cet instant même, Tony se matérialisa près de leur
table et tendit un morceau de papier à Mary, sur lequel
était inscrit un nom.
- Cet homme vient de vous appeler. Il dit qu'il a
besoin de documents qui sont enfermés à clé dans
votre bureau.
Mary jeta un coup d'oeil au papier.
- Je crains de devoir rentrer. Lauren, restez ici et
terminez votre repas.
- Pourquoi n'avez-vous pas mangé vos pâtes ? Elles
n'étaient pas bonnes ? leur demanda Tony, les sourcils
froncés.
Mary reposa sa serviette sur la table et prit son sac.
- Non, non, le rassura-t-elle, ce n'est pas ça. Je
parlais à Lauren de Carol Whitworth et ça nous a
coupé l'appétit.
Le nom pénétra comme une bombe assourdissante
dans les oreilles de Lauren et résonna dans son cer-
veau. Une sorte de cri de refus muet monta dans sa
gorge, lui coupant le souffle quand elle voulut parler.
- Lauren ?
Tony lui pressa l'épaule d'une main inquiète, tandis
que, paralysée d'horreur, elle continuait à fixer le dos
de Mary qui s'éloignait.
- Qui ? chuchota-t-elle fiévreusement. De qui par-
lait Mary?
- De Carol Whitworth. La maman de Nick.
Lauren leva vers lui son regard turquoise frappé de
Htupeur.
- ô mon Dieu ! haleta-t-elle d'une voix enrouée. Ô
mon Dieu, non !
Lauren prit un taxi pour regagner son bureau.
Le choc qu'elle venait de subir s'était peu à peu
estompé, laissant la place à un engourdissement gla-
cial. Dès son entrée dans le hall de marbre, elle se
dirigea vers le bureau de la réceptionniste, à qui elle
demanda l'autorisation de téléphoner.
- Mary? dit-elle lorsque sa correspondante
décrocha. Je ne me sens pas très bien. Je rentre chez
moi.
Emmitouflée dans sa robe de chambre, elle resta
assise ce soir-là dans son appartement, à regarder
fixement la cheminée vide. Elle resserra la couverture
en mohair, qu'elle avait tricotée l'année précédente,
autour de ses épaules pour essayer de s'empêcher de
frissonner, mais ses efforts furent vains. Chaque fois
qu'elle repensait à sa dernière visite aux Whitworth,
une vague glaciale la parcourait des pieds à la tête.
Carol Whitworth, présidant royalement une petite
réunion intime au cours de laquelle trois personnes
étaient en train de comploter contre son propre fils.
Son fils. Son fils si beau, si magnifique ! Mon Dieu,
comment pouvait-elle lui faire une chose pareille ?
Furieuse de son impuissance, Lauren tremblait de
tout son corps et crispait sur la couverture des doigts
qui n'avaient qu'une seule envie : agripper et égrati-
gner le visage majestueux de Carol Whitworth. Ce
visage vaniteux, lisse, arrogant et ravissant.
Si quelqu'un était en train de se livrer à l'espion-
nage, il ne s'agissait sûrement pas de Nick, Lauren en
était convaincue, mais de Philip. D'ailleurs, s'il
s'avérait qu'il s'agissait de Nick, s'il payait vraiment
quelqu'un pour lui donner des informations sur le prix
des offres faites par Whitworth Enterprises, elle ne lui
en voudrait pas une seconde. Si elle en avait eu à cet
instant même la faculté, elle aurait fait s'écrouler
l'empire de Philip Whitworth dans un vacarme
assourdissant, sous le nez de celui-ci.
Nick l'aimait peut-être. C'était en tout cas ce que
pensait Mary. Mais Lauren n'en aurait jamais la
confirmation. Dès que Nick découvrirait qu'elle était
parente des Whitworth, il tuerait dans l'œuf les sen-
timents qu'il éprouvait à son égard, quels qu'ils soient,
tout comme il avait tué ceux qu'il éprouvait pour sa
mère. Il voudrait simplement savoir pourquoi elle avait
cherché à se faire engager par Sinco et ne croirait
jamais qu'il s'agissait d'une coïncidence, même si elle
lui mentait.
Lauren balaya d'un regard amer et méprisant le
somptueux nid d'amour qui l'abritait si chaudement.
Elle avait vécu comme si elle était la maîtresse chou-
choutée de Philip Whitworth, mais c'était terminé. Elle
rentrait à la maison. Si cela s'avérait nécessaire, en plus
de son emploi, elle enseignerait également le piano,
pour compenser la différence de salaire. Mais elle ne
pouvait pas continuer à vivre à Détroit. Elle ne pourrait
pas s'empêcher, partout où elle irait, d'essayer
d'apercevoir Nick, elle ne cesserait de se demander s'il
pensait parfois à elle, et cela la rendrait folle.

- Ça va mieux ? lui demanda Jim le lendemain


matin. Mary m'a dit qu'elle vous avait parlé de Carol
Whitworth et que ça vous avait rendue malade, ajouta-
t-il ironiquement.
Le visage pâle, mais calme, Lauren referma la porte
du bureau de Jim derrière elle et lui tendit la feuille de
papier qu'elle venait d'extraire de sa machine à écrire.
Il la déplia et en parcourut rapidement le texte de
quatre lignes.
- Vous démissionnez pour raisons personnelles. Ça
veut dire quoi, bon sang ? Quelles raisons personnelles
?
- J'ai de vagues liens de parenté avec Philip Whit-
worth. Jusqu'à hier, j'ignorais que Carol Whitworth
était la mère de Nick.
Sous le choc, Jim se redressa brusquement sur son
siège. Il la dévisagea, à la fois fâché et troublé, puis lui
demanda :
- Pourquoi me dites-vous ça ?
- Parce que vous m'avez demandé pourquoi je
démissionnais.
Il la contempla en silence. Peu à peu, ses traits se
détendirent.
- Vous avez un lien de parenté avec le second mari
de sa mère, d'accord, dit-il finalement. Et alors ?
Lauren ne s'attendait pas à une discussion. Epuisée,
elle se laissa tomber sur une chaise.
- Jim, ne vous vient-il pas à l'esprit qu'en tant que
parente de Philip Whitworth, je pourrais être en
train de vous espionner pour son compte ?
Les yeux couleur d'ambre de Jim se firent perçants.
- Vous nous espionnez, Lauren ?
- Non.
- Whitworth vous a-t-il demandé de le faire ?

- Et vous lui avez dit oui ?


Lauren ne se doutait pas qu'on pouvait se sentir si
malheureuse.
- J'ai pensé accepter un instant, mais en venant à
mon entretien ici, j'ai décidé que je ne pouvais pas le
faire. Je ne m'attendais absolument pas à être engagée
et je ne l'aurais pas été...
Elle lui fit alors un bref résumé des circonstances
qui lui avaient fait rencontrer Nick ce soir-là.
- ... Et le lendemain, vous avez eu un entretien
avec moi et vous m'avez offert un poste, conclut-elle.
Inclinant la tête en arrière, elle ferma les yeux.
- Je voulais être près de Nick. Je savais qu'il tra-
vaillait dans cet immeuble et c'est pour ça que j'ai
accepté votre offre. Mais je n'ai jamais transmis la
moindre petite parcelle d'information à Philip.
- Quelle histoire de fous ! s'écria Jim.
Il se frotta le front des doigts, comme pour se
débarrasser d'un mal de tête aigu. Les minutes
s'écoulaient dans le plus grand silence. Lauren se
sentait trop misérable pour le remarquer ou pour y
attacher la moindre importance. Elle restait simple-
ment assise là, dans l'attente de la sentence de Jim.
- Ça n'a pas d'importance, dit-il enfin. Vous ne
démissionnez pas. Je ne vous y autorise pas.
Lauren en resta bouche bée.
- Mais de quoi parlez-vous ? N'accordez-vous pas
d'importance au fait que je pourrais raconter à Philip
tout ce que je sais ?
- Mais ce n'est pas le cas.
- Comment pouvez-vous en être sûr ? le défia-t-elle.
- Simple question de bon sens. Si vous vouliez nous
espionner, vous ne viendriez pas me donner votre
démission et me raconter que vous êtes parente des
Whitworth. D'ailleurs, vous êtes amoureuse de Nick, et
je crois que lui aussi est amoureux de vous.
- Je pense que vous vous trompez, dit-elle avec
dignité. Et même si c'était le cas, à la minute où il
apprendra mes liens avec la famille Whitworth, il ne
voudra plus rien avoir à faire avec moi. Il exigera de
savoir pourquoi j'ai essayé d'entrer chez Sinco et il ne
croira jamais qu'il s'agissait d'une coïncidence, même
si j'étais prête à lui mentir, ce qui n'est pas le cas...
- Lauren, une femme peut pratiquement tout avouer
à un homme, si elle choisit bien son moment. Attendez
le retour de Nick et vous pourrez...
Comme la jeune femme rejetait son conseil d'un
firme hochement de tête, il la menaça :
- Si vous démissionnez sans préavis comme ça, je
ne vous donnerai pas de bonnes recommandations.
- Je n'en attendais pas.
Quand elle fut sortie de son bureau, Jim resta
complètement immobile pendant plusieurs minutes, li's
sourcils froncés, plongé dans ses pensées. Puis il tendit
lentement la main et décrocha le téléphone.

- Monsieur Sinclair...
La secrétaire se pencha vers Nick, baissant la voix
pour essayer de ne pas gêner les six autres grands
industriels américains installés autour de la table de
conférences pour débattre d'un accord commercial
international.
- Excusez-moi de vous déranger, monsieur, mais
un certain M. Jim Williams vous demande au télé
phone.
Nick, qui faisait déjà glisser sa chaise en arrière,
hocha la tête, sans que son visage ne révèle d'aucune
manière l'inquiétude que lui causait cette interruption
urgente. Il ne parvenait pas à imaginer quelle Horte de
désastre pouvait avoir poussé Mary à ne pas empêcher
Jim de le déranger en pleine réunion. La secrétaire le
fit entrer dans une pièce à l'écart et il décrocha le
combiné d'un geste brusque.
- Jim, que se passe-t-il ?
- Rien. J'avais juste besoin que tu me donnes un
conseil.
- Un conseil ? répéta Nick qui hésitait entre la
colère et l'incrédulité. Je suis au milieu d'une confé-
rence sur le commerce international et...
- Je sais. Je serai donc bref. Le nouveau directeur
commercial que j'ai engagé peut commencer à tra-
vailler pour nous dans trois semaines, c'est-à-dire le 15
novembre.
Hors de lui, Nick proféra un juron.
- Et alors ? aboya-t-il.
- Alors, je t'appelle pour savoir si ça te convient
qu'il commence à travailler en novembre ou si tu pré-
fères attendre jusqu'en janvier comme il était prévu à
l'origine et...
- Mais c'est pas vrai ! le coupa Nick, de plus en plus
furieux. Je me fiche de la date à laquelle il commence
et tu le sais parfaitement. Le 15 novembre convient tout
à fait. C'est tout ?
- Oui, c'est à peu près tout, répondit Jim sans se
démonter. Comment ça va à Chicago ?
- Ça vente ! lança Nick d'un ton hargneux. Je te jure
que si tu ne m'as dérangé en pleine réunion que pour
me demander si...
- D'accord. Excuse-moi. Je ne te retiens pas plus
longtemps. Ah ! j'allais oublier : Lauren m'a donné sa
démission ce matin.
Nick eut l'impression d'avoir reçu une claque en
plein visage.
- Je lui parlerai lundi matin à mon retour.
- Tu ne pourras pas. Sa démission prend effet
immédiatement. Je crois qu'elle a l'intention de rega-
gner le Missouri dès demain.
- A mon avis, tu es en train de perdre la main, dit
Nick d'un ton sarcastique. D'habitude, elles tombent
amoureuses de toi et tu es obligé de les transférer dans
un autre service pour t'en débarrasser. Lauren t'a évité
cet inconvénient.
- Elle n'est pas amoureuse de moi.
- C'est ton problème, pas le mien.
- A d'autres ! Tu voulais t'envoyer en l'air avec elle
et quand elle a refusé, tu t'es mis à tellement la
surcharger de travail qu'elle est pâle et épuisée. Elle est
amoureuse de toi et tu l'as obligée à prendre des
messages d'autres femmes, tu l'as obligée...
- Lauren se fiche complètement de moi ! Et je n'ai
pas le temps de discuter d'elle avec toi.
Nick raccrocha bruyamment le combiné et regagna
LA salle de conférences à grandes enjambées. Six pai-
res d'yeux lui lancèrent ensemble un regard à la fois
poliment inquiet et accusateur. D'un commun accord,
il avait été convenu que personne ne prendrait d'appel,
sauf en cas d'extrême urgence. Nick reprit sa place.
- Pardonnez-moi pour cette interruption. Ma
secrétaire a surestimé l'importance d'un problème et a
hit suivre ce coup de téléphone ici.
Nick s'efforça ensuite de se concentrer sur les
questions débattues, au détriment de tout le reste, mais
des images de Lauren ne cessaient de flotter dans son
esprit. Au beau milieu d'une discussion sur des droits
de commercialisation, il voyait son visage radieux,
offert au soleil, ses cheveux dénoués flottant Mir ses
épaules pendant leur promenade en bateau Hur le lac
Michigan.
Il se revoyait en train de lever les yeux sur son
visage enchanteur.
- Que se passera-t-il si la pantoufle vous va ?
- Je vous transformerai en beau crapaud.
Au lieu de quoi, elle l'avait transformé en véritable
obsédé. Depuis deux semaines, la jalousie le rendait
fou furieux. Chaque fois que le téléphone de Lauren
sonnait, il se demandait lequel de ses amants l'appelait.
Chaque fois qu'un homme la regardait alors qu'elle se
trouvait dans son bureau, il avait envie de donner un
coup de poing dans la mâchoire du malheureux pour
lui faire avaler ses dents.
Demain, elle serait partie. Lundi, il ne la reverrait
pas. Cela valait mieux pour tous les deux. Cela valait
mieux pour toute sa satanée boîte. Ses propres cadres
glissaient hors de sa vue dès qu'ils l'apercevaient sur
leur chemin.
La conférence fut suspendue à 19 heures et à la fin
du dîner, Nick s'excusa pour monter dans sa suite. En
traversant le hall principal de l'hôtel de luxe où il était
descendu pour regagner les ascenseurs, il passa
devant la vitrine d'un grand bijoutier. Un rubis ma-
gnifique monté en pendentif et entouré de diamants
étincelants capta son attention. Il s'arrêta devant la
vitrine et contempla les boucles d'oreilles assorties.
Peut-être que s'il achetait le pendentif à Lauren... D'un
seul coup, il eut l'impression d'être de nouveau le petit
garçon qui, en compagnie de Mary, avait acheté la
jolie boîte à pilules en émail.
Il se détourna et s'éloigna dans le hall à grands pas.
La corruption, se rappela-t-il férocement, était la
forme la plus vile de la supplication. Il ne supplierait
pas Lauren de changer d'avis. Jamais plus il ne sup-
plierait personne. Pour quoi que ce soit.
Dans sa suite, il passa une heure et demie au télé-
phone, à répondre à des messages et à régler des
questions qui s'étaient posées en son absence. Lors-
qu'il raccrocha, il était presque 23 heures. S'appro-
chant de la fenêtre, il se mit à contempler le panorama
scintillant des gratte-ciel de Chicago.
Lauren s'en allait. Jim lui avait dit qu'elle avait l'air
pâle et épuisé. Et si elle était enceinte ? Bon sang, si
elle était vraiment enceinte ? Il ne pourrait même pas
savoir avec certitude si c'était son enfant ou celui d'un
autre.
A un moment donné, il aurait pu en être certain. A
un moment donné, il était le seul homme qu'elle eût
jamais connu. Mais maintenant, songea-t-il avec
amertume, elle était probablement capable de lui
apprendre des choses, à lui !
Il repensa au dimanche après-midi où il s'était rendu
à son appartement pour lui offrir les boucles d'oreilles.
Lorsqu'il avait essayé de l'emmener au lit, elle avait
explosé de rage. La plupart des femmes se seraient
contentées de ce qu'il leur offrait, mais pas Lauren.
Elle voulait qu'il tienne à elle, qu'il s'attache autant à
elle sentimentalement que sexuellement. Elle voulait
qu'il s'engage vis-à-vis d'elle.
Furieux, Nick s'étendit sur son lit. C'était aussi
bien qu'elle s'en aille. Elle n'avait qu'à rentrer chez ri
le et se trouver un crétin de province qui se tortil-h-
rait à ses pieds, lui jurerait un amour éternel et
prendrait vis-à-vis d'elle tous les engagements qu'elle
voulait.
La conférence reprenait à 10 heures précises le len-
demain matin. Comme tous les participants étaient des
géants de l'industrie dont le temps était extrêmement
compté, tous furent ponctuels. Le président du comité
balaya les six hommes présents du regard et leur
annonça :
- Nick Sinclair n'assistera pas à la séance aujour-
d'hui. Il m'a chargé de vous dire qu'il avait été rappelé
d'urgence à Détroit ce matin pour un problème
important.
- Nous avons tous des problèmes importants en
attente, grogna l'un des participants. Quel problème,
diable, peut bien empêcher Nick d'être ici ?
- Il m'a dit qu'il s'agissait d'un problème de rela-
tions avec le personnel.
- Ce n'est pas une excuse ! explosa un autre des
membres de la conférence. Nous avons tous ce genre
de problèmes.
- Je n'ai pas manqué de le lui faire remarquer,
répondit le président.
- Qu'a-t-il répondu ?
- Que personne n'avait un problème de relations
avec le personnel comme celui-là.
Lauren transporta une autre brassée de ses affaires
jusqu'à sa voiture, puis elle fit une pause pour étudier
d'un air lugubre le ciel d'octobre couvert de nuages
noirs. La pluie, voire même la neige, ne tarderait pas à
tomber.
Elle rentra dans son appartement, prenant soin de
laisser la porte d'entrée légèrement entrouverte afin de
pouvoir l'ouvrir complètement en la poussant du
pied quand elle ressortirait avec son prochain char-
gement. A force d'avoir pataugé dans les petites fla-
ques d'eau du trottoir, ses baskets de toile étaient
trempées et elle se pencha d'un geste mécanique pour
les ôter. Comme elle avait l'intention de les porter pour
son voyage de retour dans le Missouri, il fallait qu'elle
les fasse vite sécher. Elle gagna la cuisine où elle les
mit dans le four chaud, dont elle prit garde de laisser la
porte ouverte.
En haut, elle mit une autre paire de chaussures et
boucla une dernière valise. Il ne lui restait plus qu'à
écrire un petit mot à Philip Whitworth et elle serait
libre de partir. De ses doigts impatients, elle essuya les
larmes qui lui brûlaient les yeux. Puis elle attrapa la
valise pour la descendre.
Elle était en train de traverser le living-room quand
un bruit de pas en provenance de la cuisine lui parvint
dans son dos. Inquiète, elle pivota sur elle-même, et
resta paralysée d'étonnement à la vue de Nick qui
sortait de la cuisine et s'avançait vers elle, les yeux
brillants de nervosité. Un éclair lui traversa l'esprit : il
était au courant pour Philip Whitworth.
Paniquée, la jeune femme lâcha la valise et recula
précipitamment. Dans sa hâte, elle heurta le bras du
canapé, perdit l'équilibre et atterrit sur le dos au milieu
des coussins.
Une lueur d'amusement dans les yeux, Nick
contemplait la jeune beauté qui s'offrait à lui, étalée en
travers du sofa.
- Je me sens très flatté, ma douce, mais j'aimerais
d'abord croquer quelque chose. Que servez-vous ? En
dehors des chaussures au four ?
Avec un luxe de précautions, Lauren se releva tant
bien que mal. En dépit du ton humoristique qu'il
employait, la mâchoire de Nick avait une rigidité
sinistre de masque de fer et une énorme tension se
dégageait de chaque muscle de son corps vigoureux.
Elle se plaça prudemment hors de son atteinte.
- Ne bougez pas, lui ordonna-t-il d'une voix douce.
Lauren se paralysa de nouveau sur place.
- Pourquoi... pourquoi n'êtes-vous pas à cette
conférence sur le commerce international ?
- Pour tout vous avouer, répondit-il d'une voix
traînante, je me suis posé plusieurs fois cette question
ce matin. Je me la suis posée quand j'ai laissé en plan
six collègues qui attendent de moi un vote sur des
questions d'une importance vitale. Je me la suis posée
pendant le voyage qui m'amenait ici, quand la femme
qui était assise à côté de moi dans l'avion a vomi dans
un sac.
Lauren refoula un gloussement de rire nerveux. Il
était tendu, il était contrarié, mais il n'était pas furieux.
Par conséquent, il ignorait l'histoire Philip Whitworth.
- Je me suis posé cette question, poursuivit-il, tout
en avançant d'un pas, quand j'ai pratiquement expulsé
un vieux monsieur du siège arrière d'un taxi pour
prendre sa place, tant je craignais d'arriver ici en retard.
Malgré ses efforts désespérés pour comprendre l'état
d'esprit dans lequel il se trouvait, Lauren n'y parvenait
pas.
- Et maintenant que vous êtes ici, dit-elle d'une voix
tremblante, que voulez-vous ?
- Vous.
- Je vous ai dit...
- Je sais ce que vous m'avez dit, la coupa-t-il avec
impatience. Vous m'avez dit que j'étais trop vieux et
trop cynique pour vous. C'est bien ça ?
Elle acquiesça d'un hochement de tête.
- Lauren, je n'ai que deux mois de plus qu'à Harbor
Springs, même si je me sens sacrement plus vieux
que je ne l'étais à l'époque. Reconnaissez-le : vous ne
me trouviez pas du tout trop vieux il y a deux mois,
pas davantage qu'aujourd'hui. Maintenant, je vais
décharger votre voiture et vous allez pouvoir défaire
vos bagages.
- Je rentre chez moi, Nick, affirma-t-elle, calmement
mais avec détermination.
- Mais non, répliqua-t-il d'un ton qui n'admettait pas
la discussion, vous m'appartenez et, si vous m'y forcez,
je vais vous porter jusqu'à votre lit et c'est là que je
vous obligerai à l'admettre.
Lauren savait qu'il était tout à fait capable de le faire.
Elle recula d'un autre pas.
- La seule chose que vous prouveriez, c'est que
vous êtes plus fort que moi physiquement. Dans ces
conditions, tout ce que j'admettrais n'aurait aucune
valeur. Mais ce qui compte, c'est que je refuse de
vous appartenir, de quelque façon que ce soit !
L'air sombre, Nick lui adressa un sourire :
- Alors que moi, je veux vous appartenir... de toutes
les façons.
Le cœur de Lauren se mit à cogner dans sa poitrine.
Qu'entendait-il par « appartenir » ? D'instinct, elle
comprenait qu'il ne lui offrait pas le mariage, mais qu'il
s'offrait au moins lui-même. Que se passerait-il si elle
lui parlait maintenant de Philip Whit-worth ?
Nick reprit la parole, une pointe d'exaspération dans
sa voix cajoleuse :
- Réfléchissez à l'individu cynique, amoral et sans
principes que je suis... pensez à toutes les améliorations
que vous pourriez apporter à mon caractère.
Une envie simultanée de rire et de pleurer fit perdre
à Lauren son sang-froid. Comme elle inclinait la tête en
avant pour cacher ses yeux brillants de larmes, ses
cheveux tombèrent en cascade en un épais rideau. Elle
allait le faire. Elle allait céder et devenir ce cliché
sordide : la secrétaire amoureuse de son patron qui vit
une liaison secrète avec lui. Elle allait miser sa fierté et
son amour-propre sur le vague espoir de se faire aimer
de lui. Elle allait courir le
risque qu'il se mette peut-être à la haïr quand elle
finirait par lui parler de Philip.
- Lauren, dit-il d'une voix enrouée. Je vous aime.
Elle releva brusquement la tête. Incapable d'en
croire ses oreilles, elle le contemplait à travers ses
yeux embués.
Vaincu par ses larmes, Nick sentit son cœur fondre.
- Je vous défends de pleurer... Je ne l'ai encore
jamais dit à une femme et je...
Il ne put finir sa phrase, car Lauren s'était jetée de
manière inattendue dans ses bras, tremblant de tous ses
membres. D'un geste mal assuré, il lui souleva le
menton pour la dévisager. Des larmes noyaient ses
yeux bleus et perlaient sur ses cils épais. Elle essaya de
dire quelque chose et Nick se raidit, prêt à subir le rejet
auquel il s'était attendu pendant tout son voyage de
retour de Chicago.
- Je vous trouve si beau, chuchota-t-elle d'une
voix brisée, je trouve que vous êtes le plus beau...
Avec un gémissement rauque venu de sa poitrine,
Nick écrasa la bouche de la jeune femme sous la
sienne. Animé de la soif insatiable qui le torturait
depuis des semaines, il dévorait ses lèvres, serrant en
même temps son corps tendu et avide contre celui,
souple et malléable, de Lauren. Malgré les baisers
frénétiques, impétueux et passionnés qu'il lui donnait,
il ne parvenait pas à se rassasier d'elle. Il réussit enfin à
arracher sa bouche à la sienne, luttant de toutes ses
forces pour apaiser les exigences de son corps en feu,
et il la tint simplement dans ses bras, pressée contre
son cœur battant.
Au bout de quelques minutes dans cette position,
Lauren, sans quitter son étreinte, releva le visage vers
lui. Dans les yeux interrogateurs de la jeune femme,
Nick lut son acceptation de se plier à la décision qu'il
prendrait. Elle s'étendrait près de lui, ici même, s'il le
désirait.
- Non, murmura-t-il tendrement. Pas comme cela.
Je ne suis pas entré ici en conquérant pour vous
emmener d'office au lit. Je ne vais pas recommencer
ce que j'ai fait à Harbor Springs.
La jeune femme qu'il tenait dans les bras, d'une
beauté presque impudente, lui adressa l'un de ses
sourires ensorceleurs.
- Avez-vous vraiment faim ? Je pourrais vous pré
parer des collants sautés pour accompagner ces
chaussures au four... A moins que vous ne préfériez
quelque chose de plus conventionnel. Une omelette,
par exemple ?
Nick eut un petit rire et lui effleura le front des
lèvres.
- Je vais demander à ma gouvernante de me pré
parer quelque chose pendant que je prends une dou
che. Ensuite je dormirai un peu. Je n'ai pas pu dor
mir une seconde la nuit dernière, ajouta-t-il pour bien
se faire comprendre.
Lauren le gratifia d'un regard plein de compassion,
ce qui lui valut un autre baiser.
- Je vous suggère de dormir un peu aussi, parce
que nous irons au lit à notre retour de la réception à
laquelle je vous emmène ce soir et j'ai bien l'inten
tion de vous tenir éveillée toute la nuit.
Un quart d'heure lui suffit pour décharger la voiture
de Lauren.
- Je passerai vous prendre à 21 heures, lui dit-il
avant de partir. C'est une soirée habillée. Vous avez
une tenue adéquate ?
Lauren répugnait d'avoir à porter les vêtements de la
maîtresse de Philip Whitworth, mais pour ce soir, elle
n'avait pas le choix.
- Où allons-nous ?
- Au bal de charité de l'hôpital pour enfants, qui a
lieu à l'hôtel Westin. Comme j'en suis l'un des sponsors,
j'ai des invitations tous les ans.
- Une soirée qui n'aura rien de discret, dit Lauren,
soudain gênée. Quelqu'un risque de nous surprendre
ensemble.
- Tout le monde verra que nous sommes ensemble.
C'est l'une des plus importantes réunions mondaines
de l'année et c'est pour cela que je veux vous y
emmener. Où est le mal ?
Si ce bal de charité était l'une des grandes réceptions
de la haute société, aucun des autres employés de
Global Industries n'était susceptible d'y assister. Sans
doute était-ce pour cela que Nick ne se souciait pas des
ragots que cela déclencherait au bureau.
- Il n'y a aucun mal, répondit-elle, se hissant sur
la pointe des pieds pour l'embrasser. Je serai ravie
d'y assister. Avec vous, j'irais au bout du monde.

17

Ce soir-là, la porte de Lauren s'ouvrit sur un Nick


d'une élégance époustouflante dans son smoking cor-
beau, sa chemise à jabot d'un blanc immaculé et son
nœud papillon noir.
- Vous êtes superbe, lui dit-elle tendrement.
De son côté, Nick parcourut d'un regard brillant
d'admiration les traits animés de la jeune femme et ses
cheveux lumineux ramenés en torsades compliquées
sur sa nuque. Un instant, il resta fasciné par le spectacle
appétissant de ses seins, dont les globes crémeux se
gonflaient au-dessus du décolleté de son fourreau de
velours noir, dont la jupe étroite et longue était fendue
d'un côté jusqu'au genou.
- Ça ne vous plaît pas ? lui demanda Lauren qui lui
tendait une cape de velours noir assortie, doublée de
satin blanc.
- Je les adore... répondit-il.
Les joues de la jeune femme rosirent quand elle
comprit à quoi il faisait allusion.
L'hôtel Westin était situé dans le magnifique Centre
Renaissance, au centre-ville de Détroit. A l'occasion du
bal, un tapis rouge avait été déployé du trottoir à
l'entrée principale de l'hôtel. Des caméras de télévision
étaient placées des deux côtés du tapis. Comme le
chauffeur de Nick immobilisait la limousine, des
photographes de presse se frayèrent un chemin à
coups de coude jusqu'à l'avant du véhicule in
brandissant leurs appareils.
Un jeune garçon en livrée s'avança pour ouvrir la
portière de Lauren. Au moment où Nick descendait de
la limousine derrière elle et la prenait par le coude, les
flashes crépitèrent de toutes parts, tandis que les
cameramen suivaient leur avancée sur le lapis rouge.
A leur entrée dans la salle de bal où se pressaient les
invités, la première personne qu'aperçut Lauren fut
Jim. Lui aussi les vit et il les regarda approcher Bans
parvenir à dissimuler tout à fait la joie qu'il éprouvait.
Lorsqu'il tendit la main, Lauren remarqua pourtant que
Nick hésitait à la prendre.
- Tu reviens de Chicago plus tôt que prévu, dit Jim
sans paraître remarquer la réserve de son ami. Je me
demande bien pourquoi...
- Ne fais pas l'innocent. Tu sais parfaitement
pourquoi !
Jim fronça les sourcils avant de tourner son regard
fauve et admiratif vers Lauren.
- Je vous dirais bien que vous êtes superbe, mais
Nick est déjà en train de refréner son envie de me
faire avaler mes dents.
Le regard de la jeune femme vola à son tour vers le
visage de Nick, dur comme du granité.
- Pourquoi ? s'étonna-t-elle.
Jim répondit d'un petit gloussement :
- A cause de deux douzaines de roses et d'un baiser
dont il a été témoin. Nick a oublié que j'étais autrefois
amoureux d'une fille à qui je n'arrivais pas à demander
sa main par manque de courage. Il en a eu assez de mes
hésitations et il a donc envoyé deux douzaines de roses
à Ericka...
Nick éclata de rire et, cette fois-ci, gratifia son ami
d'une franche poignée de main.
- Espèce de salaud ! s'écria-t-il gaiement.
Pour Lauren, la soirée fut magique. Une soirée
embaumant les fleurs, éclairée de lustres étincelants et
bercée de musique magnifique. Une soirée passée à
danser dans les bras de Nick et à se tenir à ses côtés
pour qu'il puisse la présenter à ses connaissances. Et il
semblait connaître tout le monde. Dès qu'ils quittaient
la piste de danse pour prendre une coupe de
Champagne, une foule de personnes se pressaient
autour d'eux. Lauren s'apercevait que les gens aimaient
bien Nick et qu'ils le respectaient profondément, et elle
se sentait absurdement fière de lui. Et lui aussi était fier
d'elle. Elle le constatait au sourire chaleureux qui
éclairait son visage quand il la présentait à ses amis et à
la manière possessive qu'il avait de garder le bras
autour de sa taille.
- Lauren ?
Minuit avait sonné depuis longtemps. Ils dansaient
toujours. Elle inclina la tête en arrière et lui sourit de
bonheur.
- Hummm !...
- J'aimerais bien partir maintenant.
Le désir qui brûlait dans les yeux gris de Nick était
éloquent. Lauren acquiesça de la tête et, sans la
moindre protestation, se laissa emmener hors de la
piste de danse.
Elle venait de décider que cette soirée était la plus
parfaite de sa vie quand une voix familière déclencha
la panique dans tout son être.
- Nick, dit Philip Whitworth, un masque d'amabi
lité sur le visage, quel plaisir de vous voir !
Il s'exprimait d'une voix légèrement plus aiguë que
d'habitude.
Le sang de Lauren s'était figé dans ses veines. Oh
non ! supplia-t-elle frénétiquement. Pas ici, pas main-
tenant !
- Il me semble que nous ne connaissons pas cette
jeune femme, ajouta Philip.
Il levait poliment les sourcils vers Lauren d'un air
interrogateur. Elle manqua en défaillir de soulagement.
Un gros effort lui fut nécessaire pour passer du
visage de Philip à ceux de Carol Whitworth et de Nick.
Mère et fils s'affrontaient comme deux étrangers bien
élevés. Une femme blonde et mince à la beauté
aristocratique, face à un homme de haute taille, d'une
beauté ténébreuse, qui avait hérité de ses yeux gris.
D'une manière courtoise, mais froide, Nick les lui
présenta comme « Philip Whitworth et son épouse,
Carol ».
Quelques minutes plus tard, dans la limousine,
Lauren sentit le regard de Nick qui pesait sur elle.
- Qu'avez-vous ? se décida-t-il à lui demander au
bout d'un moment.
Elle respira avec difficulté.
- Je sais que Carol Whitworth est votre mère.
Mary me l'a appris il y a quelques jours.
Nick resta impassible.
- C'est vrai.
- Si j'étais votre mère, chuchota Lauren en dé-
tournant la tête, je serais tellement fière de vous !
Chaque fois que je vous regarderais, je me dirais : cet
homme superbe, élégant, puissant est mon...
- Mon amant, termina Nick tout bas, avant de la
prendre dans ses bras et de l'embrasser avec une ardeur
pleine de tendresse.
Lauren glissa les doigts dans ses épais cheveux
bruns.
- Je t'aime, murmura-t-elle, la bouche toute proche
de la sienne.
Elle eut l'impression qu'une onde de soulagement
parcourait le corps de Nick.
- J'ai bien cru que tu ne le dirais jamais.
Lauren se nicha dans ses bras, mais son bien-être
ne dura qu'un instant. Lentement, le soulagement
qu'elle avait éprouvé lorsque Philip Whitworth ne
l'avait pas démasquée se métamorphosa en inquiétude.
En prétendant ne connaître ni Philip ni Carol en
présence de Nick, elle venait de participer à une
tromperie flagrante qui, d'une certaine façon, le ridi-
culisait. La panique s'emparait peu à peu d'elle. Cette
nuit. Elle le lui dirait cette nuit, quand ils auraient fait
l'amour. Il fallait qu'elle le lui dise avant de se
retrouver encore davantage empêtrée dans la toile
d'araignée de mensonges qu'elle avait tissée.
Quand ils eurent regagné son duplex, Nick lui enleva
la cape de satin des épaules et la drapa autour d'une
chaise. Au moment où ses mains s'attaquaient aux
boutons de sa veste de smoking et où il commençait à
se déshabiller, Lauren fut traversée par un frisson
d'excitation. Pour se calmer, elle alla se poster près
d'une fenêtre. Nick l'y suivit.
- Veux-tu boire quelque chose ? lui demanda-t-elle
d'une voix tremblante.
- Non.
Il glissa un bras autour de sa taille pour l'attirer
contre lui, pendant que sa tête se baissait pour déposer
un baiser, doux tourment, sur sa tempe. La respiration
de Lauren se fit courte et saccadée sous la caresse des
lèvres qui effleuraient son oreille puis sa nuque et sous
la pression des mains sur sa taille. L'une d'elles vint
épouser l'une de ses hanches, tandis que l'autre glissait
vers le haut et venait se refermer doucement sur l'un de
ses seins prisonniers du fourreau de velours.
Délicieusement légères étaient les mains de Nick et,
lorsqu'il glissa les doigts sous le bustier pour caresser
possessivement sa poitrine sensible, Lauren sentit
contre elle la preuve brûlante de la fièvre erotique qui
montait en lui.
Quand les mains de Nick remontèrent vers ses
épaules pour la faire pivoter, le corps tout entier de
Lauren n'était plus que désir. Les lèvres entrouvertes de
Nick effleurèrent les siennes, en même temps que ses
bras l'attiraient doucement plus près de son corps
rigide. Assoiffé de désir, il lui donna un baiser lent et
voluptueux qui se fit peu à peu plus pressant et brûlant
avant d'éclater en une frénétique voracité.
Animée d'un mélange d'amour et de crainte de le
perdre, Lauren se cambra vers lui, brûlant fréné-
tiquement de partager et d'aviver la passion qui montait
en lui. Elle le sentit haleter lorsque, de sa langue, elle
effleura ses lèvres brûlantes, tout en caressant la chair
dure et musclée de ses épaules et de son dos.
Quelque part, tout au fond de son esprit embrumé
par le désir, Nick prenait conscience que Lauren
l'embrassait comme elle ne l'avait jamais fait aupa-
ravant et qu'elle faisait volontairement onduler sen-
suellement ses hanches contre sa virilité pour exacerber
les vagues de désir qui montaient en lui. Il n'établit pas
d'emblée de comparaison entre la femme libérée qu'il
tenait dans ses bras et la jeune fille timide et peu sûre
d'elle qu'il avait connue à Harbor Springs. Mais quand
Lauren se détacha un peu de lui pour commencer à
déboutonner sa chemise, il revit aussitôt la scène qui
s'était déroulée à Harbor Springs, à la différence près
que c'était alors lui qui avait dû poser la main de la
jeune femme sur sa chemise et lui demander de la
déboutonner. Cette nuit-là, elle était inexpérimentée et
timide. Depuis lors, elle avait manifestement acquis
beaucoup d'expérience.
Une douche glacée, mélange de regret et de décep-
tion, s'abattit sur lui. Des doigts, il lui recouvrit les
mains pour l'empêcher de continuer.
- Puis-je avoir un verre ?
Il s'en voulait de telles pensées et des sentiments
qu'il éprouvait soudain à son égard.
Décontenancée par le ton amer, empreint d'une sorte
de lassitude et de tristesse, qu'il employait, Lauren
cessa de le déshabiller. Elle alla lui préparer un
bourbon à l'eau au bar et le lui tendit. Le rictus glacial
qui tordit les lèvres de Nick au moment où il se rendit
compte qu'elle se souvenait exactement de ce qu'il
aimait boire ne lui échappa pas. Sans un mot, il porta le
verre à ses lèvres.
Si Lauren était étonnée par son attitude, elle fut
complètement abasourdie par ce qu'il lui dit ensuite en
reposant son verre :
- Débarrassons-nous de ça tout de suite pour que
j'arrête de me poser des questions. Il y en a eu com-
bien?
- Combien de quoi ? dit-elle, le dévisageant sans
comprendre.
- D'amants, précisa-t-il amèrement.
Elle ne parvenait pas à en croire ses oreilles. Après
lui avoir reproché d'avoir des critères de moralité
infantiles, après lui avoir dit et répété que les hommes
préféraient les femmes expérimentées, voilà qu'il était
jaloux ! Pour la bonne raison qu'il tenait maintenant à
elle.
Lauren hésitait entre l'envie de le frapper, d'éclater
de rire ou de le réconforter d'un câlin en le prenant dans
ses bras. Une autre solution lui vint à l'esprit : elle allait
se venger un tout petit peu de tout le chagrin et de toute
l'incertitude dans lesquels il l'avait plongée. Se
détournant de lui, elle alla prendre une bouteille de vin
blanc dans le bar.
- En quoi leur nombre est-il important ? s'enquit-elle
d'un ton innocent. A Harbor Springs, tu m'as dit que les
hommes n'accordaient plus d'importance à la virginité,
et qu'ils préféraient des femmes expérimentées. C'est
bien ça ?
- Oui, admit-il d'un ton lugubre, sans lâcher du
regard les glaçons au fond de son verre.
- Tu m'as également affirmé, continua-t-elle en
essayant de ne pas sourire, que les femmes ont les
mêmes désirs physiques que les hommes et que nous
avons le droit de les satisfaire avec quiconque nous
plaît. Tu as même beaucoup insisté sur ce point et...
- Lauren, la coupa-t-il d'une voix sombre, je t'ai posé
une seule question. Je me fiche de ta réponse, mais j'ai
besoin de la connaître pour arrêter de me torturer
l'esprit. Dis-moi combien il y en a eu. Dis-moi s'ils te
plaisaient, si tu te moquais éperdument d'eux ou si tu
l'as fait pour être à égalité avec moi. Contente-toi de me
le dire. Je ne t'en voudrai pas.
Tu parles ! songea Lauren avec bonheur tout en
essayant de déboucher la bouteille de vin.
- Bien sûr que tu ne m'en voudras pas. Tu as dit très
précisément que...
- Je sais ce que j'ai dit. Alors, combien ? insista-t-il
sèchement.
Elle jeta un coup d'oeil rapide dans sa direction,
comme si le ton qu'il employait la stupéfiait.
- Juste un.
Une lueur de regret féroce brûla dans les yeux de
Nick et son corps se raidit comme si on l'avait frappé
physiquement.
- Est-ce que... est-ce que tu tenais à lui ?
Lauren enfonça plus profondément le tire-bouchon.
- A l'époque, j'ai cru que je l'aimais, dit-elle gaie-
ment.
- Bon ! oublions-le, lança Nick qui avait enfin
remarqué les efforts qu'elle faisait pour déboucher la
bouteille de vin et s'approchait pour lui venir en aide.
- Serais-tu capable de me pardonner ? lui de-manda-
t-elle, sans s'empêcher d'admirer la facilité avec
laquelle il s'y prenait pour venir à bout du bouchon
récalcitrant.
- Oui... quand le temps aura passé.
- Qu'entends-tu par là ? Tu m'as expliqué qu'une
femme qui satisfaisait ses pulsions sexuelles n'était pas
pour autant immorale...
- Je sais ce que j'ai dit, bon sang !
- Dans ce cas, pourquoi as-tu l'air tellement fâché ?
Tu me mentais ?
Nick reposa brutalement la bouteille sur le bar et
tendit la main pour prendre un verre dans le placard.
- Je ne t'ai pas menti. A l'époque, je croyais ce que
je disais.
- Pourquoi ? insista-t-elle.
- Parce que ça m'arrangeait de le croire, finit-il par
avouer. Je n'étais pas amoureux de toi à ce moment-là.
Après cet aveu, Lauren sentit qu'elle l'aimait plus
que jamais.
- Veux-tu que je te parle de lui ?
- Non, dit-il froidement.
Les yeux de la jeune femme pétillèrent, mais elle
recula d'un pas pour être hors de son atteinte.
- Tu l'aurais trouvé à ton goût. Il était grand, brun et
beau, comme toi. Très élégant, sophistiqué, et
expérimenté. Il a réussi à vaincre ma résistance en deux
jours et...
- Bon sang, arrête ! grinça Nick, véritablement hors
de lui.
- Il s'appelle John.
Le dos tourné à elle, Nick agrippa le placard à
alcools des mains pour se retenir.
- Je ne veux pas le savoir !
- John Nicholas Sinclair, précisa Lauren.
Nick ressentit un tel soulagement qu'il eut le plus
grand mal à le supporter. Se redressant, il se tourna
vers elle. Lauren se tenait au centre de la pièce, tel un
ange drapé de séduisant velours noir. Une jeune femme
sensuelle, d'une beauté exquise, dotée d'un corps aux
lignes parfaites et plein de grâce naturelle. Il émanait
d'elle une finesse, une fierté sereine, qui l'avait
empêchée de devenir la proie facile des désirs des
hommes.
Et elle était amoureuse de lui.
Il avait le choix entre en faire sa maîtresse et en faire
sa femme. Dans son cœur, Nick savait que c'était en
tant qu'épouse qu'elle avait sa place à ses côtés ; tout le
reste ne ferait que saccager sa fierté et la rabaisser. Il
était le seul à qui elle eût fait don de ce corps
magnifique. Il ne pouvait pas accepter ce cadeau et son
amour et ne lui offrir en retour qu'une liaison sans
avenir. Elle était très jeune, mais il l'aimait. Au cours
des dernières semaines, Nick avait aussi appris, aux
dépens de sa propre colère et de sa propre frustration,
qu'elle était également têtue, volontaire et assez
courageuse pour le défier...
Il l'observa longuement sans piper mot, puis il prit
une profonde inspiration.
- Lauren, commença-t-il gravement, j'aimerais
avoir quatre filles avec des yeux bleus comme les
tiens. Et puis, je me suis beaucoup attaché à la cou
leur blond vénitien de tes cheveux. Alors, si tu pou
vais t'arranger...
A la vue des larmes de bonheur incrédule qui rem-
plissaient les yeux de la jeune femme, il la prit brus-
quement dans ses bras, l'écrasant contre son cœur,
transpercé d'émotions identiques à celles qui la fai-
saient trembler.
- Chérie, ne pleure pas, je t'en supplie. Ne pleure
pas, chuchota-t-il d'une voix rauque, en déposant des
baisers sur son front, sa joue et finalement ses lèvres.
Se souvenant qu'il ne s'agissait pour Lauren que de
la seconde fois où elle allait faire l'amour, et qu'il était
hors de question de la presser, Nick se pencha pour la
soulever dans ses bras et l'emporter dans la chambre à
l'étage au-dessus.
La bouche toujours collée à la sienne, il laissa len-
tement glisser la main qui la soutenait derrière les
genoux. La sensation exquise des jambes de Lauren
descendant le long de ses cuisses lui coupa brusque-
ment le souffle. Pendant qu'il ôtait ses vêtements, la
jeune femme se déshabilla sous son regard brûlant. Et
lorsque ses sous-vêtements de dentelle glissèrent enfin
sur le sol, elle leva le visage vers le sien et resta debout
devant lui sans la moindre honte.
Un sentiment de tendresse dévastateur fit trembler
les mains de Nick qui épousaient le visage de Lauren
entre leurs paumes, tandis que ses doigts, soudain
malhabiles, glissaient sur ses traits lisses. Après l'avoir
défié avec entêtement pendant des semaines et avoir
froidement nié son existence, Lauren s'offrait
désormais à lui tout entière. L'amour brillait dans ses
yeux, un amour d'une intensité si sereine qu'il en res-
sentit à la fois de l'humilité et une grande fierté.
- Lauren, dit-il de sa voix profonde dans laquelle
perçaient ces émotions bouleversantes et toutes nou-
velles pour lui, moi aussi je t'aime.
En guise de réponse, elle remonta les mains le long
de son torse nu afin de lui encercler le cou de ses bras
et se pressa de tout son long contre son corps dénudé et
tendu par la passion. A ce contact, des petites flammes
de désir brûlant et incontrôlable embrasèrent tout le
corps de Nick. S'efforçant encore de retenir cette
explosion de passion, il pencha la tête pour l'embrasser.
Les lèvres tendres de Lauren s'écartèrent. La langue de
Nick s'inséra à peine dans sa bouche pour goûter à sa
saveur enivrante et se retira... puis elle y replongea de
nouveau avidement et frénétiquement. Et d'un seul
coup, il cessa de se maîtriser. Dans un gémissement
rauque, il l'attira sur le lit et la fit rouler sur le dos, la
pressant contre les oreillers, sans cesser de lui
prodiguer des caresses folles et des baisers ardents.
Emportée par ce tourbillon déchaîné de sensations
erotiques, Lauren se rendit cependant compte que Nick
ne lui faisait pas l'amour de la même façon que la
première fois. A Harbor Springs, il avait manié son
corps avec maestria comme s'il s'était agi d'un ins-
trument familier entre ses mains souples et habiles ;
cette nuit, ses mains la caressaient et avivaient son
désir avec une douceur qui la mettait au supplice et
avec une sorte de respect subtil. A Harbor Springs, il
tenait presque son désir à distance et le maîtrisait sans
mal ; cette nuit, il avait besoin de se fondre en elle
aussi désespérément qu'elle avait besoin de se fondre
en lui.
Ses lèvres et sa langue se mirent à parcourir la
poitrine de Lauren, lui faisant perdre la raison. Elle
agrippa convulsivement ses cheveux entre ses doigts
pour l'obliger à garder la tête contre ses seins. Puis ses
mains glissèrent sur les épaules et les bras aux
muscles tendus.
- J'ai envie de toi, chuchota-t-il d'une voix rocail
leuse, j'ai tellement envie de toi !
Cette déclaration passionnée l'embrasa davantage.
Les mots d'amour qu'il lui chuchotait la remuaient
jusqu'au tréfonds de l'âme. A chaque contact de ses
doigts indiscrets, à chaque effleurement de ses lèvres
et de sa langue, elle s'envolait de plus en plus haut,
dans un univers où n'existait rien d'autre que la façon
belle et sauvage dont il lui faisait l'amour.
Lorsqu'il lui écarta les cuisses des mains, Lauren eut
un gémissement et cambra les hanches vers lui. Nick
cessa de se retenir. D'un même élan, ses lèvres
capturèrent celles de Lauren en un baiser profond et
fiévreux et il plongea dans sa chaleur inouïe.
- Bouge avec moi, chérie, lui souffla-t-il d'une voix
cajoleuse.
Et lorsque Lauren s'exécuta, il s'enfonça davantage
en elle. Des vagues de volupté frémissantes déferlaient
sur Lauren à chacune de ses caresses profondes, à
chacun de ses assauts de plus en plus pressants, extase
qui finit par exploser avec une violence qui lui arracha
un cri venu du fond des âges. Nick resserra son
étreinte, l'écrasant contre lui, et, dans un dernier
assaut, la rejoignit dans cet oubli bienheureux.
Tôt le lendemain matin, Lauren fut réveillée en
sursaut par la sonnerie du téléphone. Se penchant au-
dessus du torse nu de Nick, elle tendit la main pour
décrocher le combiné.
- C'est Jim... pour toi, dit-elle en lui tendant
l'appareil.
Après une brève conversation, Nick raccrocha. Puis
il s'assit sur le rebord du lit et se passa une main dans
les cheveux.
- Je dois prendre l'avion pour l'Oklahoma
aujourd'hui, lui annonça-t-il avec un mélange de regret
et de résignation. Il y a quelques mois, j'ai acheté une
compagnie pétrolière appartenant à un homme qui,
au fil des ans, avait fait de ses employés des esclaves.
Mon équipe a essayé de négocier de nouveaux
contrats avec ces employés, mais ils sont habitués
aux promesses non tenues. Ils exigent de me parler en
personne, sinon ils vont se mettre en grève.
Déjà, il était en train d'enfiler son pantalon et sa
chemise.
- Je te verrai demain au bureau, lui promit-il
quelques minutes plus tard devant la porte d'entrée.
Il la prit dans ses bras pour lui donner un long baiser
enivrant avant de la lâcher à contrecœur.
- Il se peut que j'aie à prendre un vol de nuit pour
rentrer, mais je te promets d'être de retour demain.
Je te le promets.
18

Le lundi matin, des dizaines de visages attentifs et


interrogateurs se tournèrent au passage de Lauren, à
son arrivée chez Global Industries. Sans comprendre
ce qui se passait, elle suspendit son manteau et
continua en direction de son bureau. Susan Brooke l'y
attendait, en compagnie d'une demi-douzaine d'autres
employées.
- Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.
Elle rayonnait de bonheur. Nick l'avait appelée deux
fois de l'Oklahoma et elle le reverrait dans le courant
de la journée.
- C'est à toi de nous le dire, répondit gaiement
Susan. N'est-ce pas toi sur cette photo ?
Elle posa le journal du dimanche sur le bureau de
Lauren d'un geste brusque et le lissa soigneusement.
Les yeux de la jeune femme s'écarquillèrent. Une
page entière était consacrée au bal de charité de
l'hôpital pour enfants. Et au beau milieu de cette page
trônait sa photo en couleurs - en compagnie de Nick.
Ils étaient en train de danser et Nick la buvait des
yeux. Le visage de Lauren, levé vers le sien, était pris
de profil. J. Nicholas Sinclair, l'industriel de Détroit,
et sa compagne, disait la légende.
- C'est vrai qu'elle me ressemble, esquiva-t-elle,
avec un coup d'œil en direction des six visages ani-
mes d'une intense curiosité qui entouraient son
bureau. A ce point-là, c'est vraiment incroyable !
Elle ne voulait pas que sa relation avec Nick soit
ébruitée publiquement avant le moment adéquat, et ne
souhaitait surtout pas un instant que ses collègues de
travail la traitent différemment.
- Tu veux dire que ce n'est pas toi ? la questionna
l'une d'entre elles, l'air franchement déçu.
Aucune d'elles ne remarqua l'accalmie subite, le
silence qui gagnait tous les bureaux au fur et à mesure
que les gens arrêtaient de parler et que le cliquetis des
machines à écrire se taisait.
- Bonjour, mesdames, dit la voix profonde de Nick
dans le dos de Lauren.
Six femmes sidérées sursautèrent à l'unisson et, avec
un étonnement mêlé de crainte, contemplèrent Nick
qui se penchait derrière Lauren et posait les mains sur
le bureau de la jeune femme.
- Bonjour ! lui dit-il à l'oreille, tellement près
qu'elle n'osa pas tourner la tête de crainte qu'il ne
l'embrasse devant tout le monde.
Il jeta un coup d'oeil au journal étalé sur le bureau.
- Tu es superbe. Mais qui est ce type affreux avec
lequel tu danses ?
Sans attendre de réponse, il se redressa, lui ébouriffa
les cheveux sur le sommet du crâne d'un geste
affectueux et pénétra dans le bureau de Jim en fermant
la porte derrière lui.
Lauren était tellement gênée qu'elle aurait voulu
disparaître sous terre. Susan Brook fronça les sourcils.
- Décidément, quelle ressemblance, c'est vraiment
incroyable ! la taquina-t-elle, avisant le journal.
A sa sortie du bureau de Jim, quelques minutes plus
tard, Nick demanda à Lauren de monter avec lui. Une
fois dans son bureau, il l'attira dans ses bras pour lui
donner un long et ardent baiser.
- Tu m'as manqué, chuchota-t-il.
Puis, dans un soupir, il la relâcha à contrecœur et
noua les mains dans son dos.
- Et tu vas me manquer encore davantage. Je suis
obligé de m'envoler dans une heure pour Casano.
Comme Rossi n'arrivait pas à me joindre, il a appelé
Horace Moran à New York. Apparemment, des
Américains ont débarqué dans son village. Ils mettent
leur nez partout et posent des questions à son sujet.
J'ai envoyé des agents de la sécurité enquêter sur
eux. Mais du coup, Rossi s'est caché et il n'y a aucun
moyen de le joindre au téléphone.
» J'emmène Jim avec moi. Le père d'Ericka a pani-
qué et il l'a envoyée à Casano pour essayer de calmer
Rossi. Elle parle un peu italien. Je serai de retour
mercredi ou jeudi au plus tard.
Il fronça les sourcils.
- Lauren, je ne t'ai jamais expliqué ce qu'il en était
d'Ericka...
- Mary l'a fait, dit-elle, s'efforçant de paraître gaie
alors que son départ la rendait très malheureuse.
Non seulement il allait lui manquer, mais elle aurait
à se ronger les sangs pendant trois ou quatre jours
supplémentaires avant de pouvoir lui parler de Philip.
Il lui était absolument impossible de lui raconter
maintenant, alors qu'il s'apprêtait à partir en voyage. Il
ressasserait sa colère pendant tout son séjour. Il fallait
qu'elle lui explique l'affaire quand elle serait près de
lui pour pouvoir le calmer.
- Pourquoi emmènes-tu Jim ?
- Quand le président de Sinco prendra sa retraite à
la fin du mois, Jim prendra sa place. Pendant ce
voyage, nous pourrons discuter des projets à long et à
court terme concernant Sinco.
Il lui adressa un sourire.
- Et je dois dire que je lui suis si reconnaissant
d'être intervenu dans nos vies que j'ai décidé de me
mêler aussi de la sienne. En l'emmenant en Italie où
se trouve déjà Ericka, je... Enfin, je vois que tu com-
prends le fond de ma pensée... dit-il, à la vue du visage
de Lauren qui s'éclairait.
Après l'avoir une dernière fois serrée dans ses bras,
il la relâcha pour aller prendre des papiers sur son
bureau, qu'il fourra dans son attaché-case.
- Si Rossi rappelle, j'ai demandé à Mary de te le
passer, où que tu te trouves. Rassure-le. Dis-lui que
j'arrive et qu'il n'a aucune raison de se faire du souci.
Quatre labos sont en train de tester les échantillons de
son produit. D'ici deux semaines, nous devrions savoir
s'il est un génie ou un imposteur.
Dans l'intervalle, nous allons lui faire confiance et le
chouchouter.
Lauren l'écoutait monologuer à la vitesse de l'éclair
avec admiration. Lorsqu'elle serait mariée avec lui, elle
serait emportée dans un véritable tourbillon, comme si
elle vivait à la frange d'un cyclone.
- Au fait, poursuivit-il, avec tellement de naturel
que Lauren fut tout de suite sur ses gardes, un reporter
m'a appelé ce matin. Il sait qui tu es et que nous allons
nous marier. Quand la nouvelle éclatera au grand jour,
je crains que tu ne sois assaillie par une meute de
journalistes.
- Comment l'a-t-il su? demanda-t-elle dans un
souffle.
Il lui lança un clin d'oeil.
- C'est moi qui le lui ai appris.
Tout se déroulait si vite que Lauren en avait le
vertige.
- Lui as-tu dit quand et où nous allions nous marier
?
- Je lui ai dit que c'était pour bientôt.
Il referma son attaché-case et l'obligea à se lever du
fauteuil sur lequel elle venait de s'affaler.
- As-tu envie d'un grand mariage à l'église avec
des centaines de figurants et qui va demander des
mois de préparation, ou serais-tu prête à accepter de
lier ta vie à la mienne dans une petite chapelle, avec
pour seuls témoins ta famille et quelques amis ? Cela
ne nous empêcherait pas de donner une grande
réception au retour de notre lune de miel. Nous rem-
plirions de la sorte nos obligations mondaines envers
toutes nos connaissances.
Lauren soupesa rapidement le poids que représentait
un grand mariage à l'église pour son père souffrant et
sans le sou, et l'alternative beaucoup plus attirante qui
consistait à devenir l'épouse de Nick tout de suite.
- Toi et une chapelle, dit-elle.
- Tant mieux. Parce que je deviendrais fou si je
devais attendre pour te faire mienne. Je ne suis pas très
patient.
- Vraiment ?
Afin d'avoir une excuse pour le toucher, elle rajusta
le nœud de sa cravate.
- Je ne l'avais pas remarqué... le taquina-t-elle.
- Coquine, lança-t-il affectueusement, avant d'ajou-
ter : J'ai signé un chèque que j'ai donné à Mary. Mets-
le sur ton compte, prends quelques jours de congé et
sers-t'en pour acheter ton trousseau pendant mon
absence. Il s'agit d'une somme assez importante. Tu
n'arriveras pas à la dépenser uniquement en vêtements.
Utilise le montant qui restera pour t'acheter quelque
chose dont tu as envie en souvenir de nos fiançailles.
Un bijou, ou une fourrure...
Après le départ de Nick, Lauren s'attarda quelques
instants dans son bureau, sa joie teintée de tristesse au
souvenir des paroles que Mary avait prononcées
lorsqu'elles avaient déjeuné ensemble chez Tony : « A
partir de ce jour-là, Nick n'a plus jamais acheté un
cadeau à une femme... A la place, il leur donne de
l'argent en leur disant de s'offrir quelque chose qui leur
plaît... Il se moque que ce soit des bijoux ou des
fourrures... »
Elle écarta cette pensée attristante. Un jour peut-
être, Nick changerait. Elle jeta un coup d'oeil à son
bracelet-montre. Il était 10 h 15 et elle n'avait pas
encore commencé à travailler.

Jack fixait d'un regard hébété la grosse horloge


ronde sur le mur qui faisait face à son lit d'hôpital,
luttant contre la faiblesse qui s'emparait de lui chaque
fois qu'on lui faisait des piqûres avant de l'emmener en
bas pour ses examens. Il essayait de fixer ses idées, de
se concentrer. L'horloge indiquait 10 h 30. On était
lundi. Rudy était censé l'appeler pour lui communiquer
les résultats de l'enquête menée sur la secrétaire
bilingue qui avait été affectée à Nick Sinclair.
Comme si le simple fait d'y penser avait déclenché
l'appel, le téléphone se mit à sonner près de son lit.
- Jack, c'est Rudy.
Lentement, Jack se forgea une image mentale du
visage rond et des petits yeux en billes de loto de son
assistant.
- Avez-vous contrôlé cette demoiselle Danner ? lui
demanda-t-il.
- Ouais, c'est fait. Comme vous me l'avez demandé.
Elle crèche dans une résidence pour gens friqués de
Bloomfield Hills et c'est un vieux qui paie son loyer.
J'ai parlé au gardien qui m'a dit que le type loue ce
petit nid d'amour pour ses maîtresses. La dernière nana
qui vivait là était une rousse. Un soir où le vieux
Whitworth venait lui rendre visite, il l'a trouvée en
compagnie d'un autre type et il l'a fichue dehors. Le
gardien dit que cette Danner se tient bien tranquille. Il
peut voir son appartement du portail.
Rudy eut un petit rire lubrique.
- Selon lui, le vieux Whitworth n'en a pas pour
son argent. Il n'est passé la voir qu'une seule fois
depuis qu'elle a emménagé. A mon avis, ce Whitworth
commence à se décatir et...
Jack luttait pour se débarrasser de la brume qui
brouillait ses pensées.
- Qui, dites-vous ?
- Whitworth, fit Rudy. Philip Whitworth. A mon
avis, il a perdu l'envie et...
- Ecoutez-moi et fermez-la ! dit Jack d'une voix qui
trahissait sa bouche pâteuse. Ils m'emmènent en bas
pour des examens et ils viennent de me faire une
piqûre qui m'endort. Allez voir Nick Sinclair et
racontez-lui ce que vous venez de me dire. Vous avez
pigé ? Dites à Nick...
Des vagues nauséeuses l'embrumaient.
- Dites-lui qu'à mon avis, c'est d'elle que vient la
fuite dans l'affaire Rossi.
- Quoi ? Elle est ?... Vous plaisantez ! Cette nana
est...
De méprisant, le ton de Rudy se fit soudain impor-
tant, comme celui d'un soldat en mission.
- Je vais m'en occuper, Jack. Vous pouvez compter
sur moi.
- Fermez-la, espèce de crétin, et écoutez-moi ! Si
Nick Sinclair est absent, allez voir Mike Walsh,
l'avocat principal de l'entreprise, et rapportez-lui ce
que je vous ai dit. N'en parlez à personne d'autre. Et
je vous demande de la surveiller. Je veux que tous les
coups de fil qu'elle passe et qu'elle reçoit au bureau
soient écoutés. Je veux que vous la suiviez à la trace
et observiez le moindre de ses gestes. Et faites-vous
seconder.
Lauren était en train de rêvasser, le regard perdu
dans le vide, quand le téléphone sonna le lendemain
matin. Elle nageait en pleine béatitude et n'arrivait pas
à se concentrer sur ses petites tâches de bureau
quotidiennes. Eût-elle voulu écarter Nick de ses pen-
sées, ce qui n'était pas le cas, que cela lui aurait été
impossible, car ses collègues ne cessaient de la taqui-
ner à son sujet. Son téléphone sonna. Elle prit l'appel
et nota sans y prêter attention le minuscule déclic qui
se produisit, comme chaque fois qu'elle décrochait
depuis la veille.
- Lauren, ma chère, lui annonça Philip Whitworth
d'une voix onctueuse, il me semble que nous devrions
déjeuner ensemble ce midi.
Il ne s'agissait pas d'une invitation, mais d'un ordre.
De toutes les fibres de son être, Lauren aurait voulu
dire à Philip d'aller se faire voir et lui raccrocher au
nez, mais elle n'en eut pas le courage. En le mettant en
colère, elle courait le risque qu'il appelle Nick pour lui
révéler qui elle était et lui raconter les événements de
son point de vue, avant qu'elle ait l'occasion de tout lui
expliquer personnellement. En outre, elle vivait dans
l'appartement qu'il avait mis à sa disposition et elle ne
pouvait pas déménager pendant l'absence de Nick, car
celui-ci n'aurait plus de point de chute où lui
téléphoner. S'il l'appelait au bureau, elle pouvait
évidemment lui annoncer qu'elle allait s'installer à
l'hôtel, mais pour cela il lui faudrait inventer une raison
et elle ne voulait pas ajouter un nouveau mensonge à sa
liste.
- D'accord, accepta-t-elle sans enthousiasme, mais
je ne peux pas m'absenter longtemps du bureau.
- Je nous vois mal déjeuner dans votre immeuble,
lui rappela Philip.
Il s'exprimait sur un ton sarcastique qui donna le
frisson à Lauren. L'inquiétude la prit. Elle se sentait
mal à l'aise à l'idée d'être seule en sa compagnie. De
quoi voulait-il lui parler ? Puis elle se souvint du res-
taurant de Tony et se sentit soulagée.
- Je vous rencontrerai chez Tony's à midi. Vous
savez où c'est ?
- Oui, mais n'y pensez plus. C'est impossible d'avoir
une table là-bas, à moins de...
- Je m'occupe de la réservation, répliqua vivement
Lauren.
Une foule de clients attendant d'être assis emplissaient
le restaurant lorsqu'elle y arriva. Tony, qui se trouvait
de l'autre côté de la salle, l'aperçut et lui adressa un
sourire avec la mine d'un homme submergé, mais ce fut
Dominic qui se chargea de la mener jusqu'à sa table.
Comme elle lui adressait un petit sourire reconnaissant,
le jeune homme devint rouge comme une pivoine.
- Excusez-nous, Lauren, mais votre table n'est pas
très bonne. Essayez de nous appeler plus tôt la pro-
chaine fois. Nous vous en donnerons une meilleure.
Quand il la conduisit dans l'arrière-salle, en direc-
tion des tables installées près du bar, Lauren comprit
ce qu'il voulait dire. Un simple treillis de bois recou-
vert de plantes grimpantes les séparait du bar, baigné
dans une lumière tamisée, où se pressaient les clients
qui consommaient debout. Il s'en échappait un inces-
sant tintamarre de conversations ponctuées de rires
bruyants. En outre, les serveurs pressés ne cessaient
d'aller et venir pour prendre les carafes d'eau disposées
dans un renfoncement juste à côté de leur table.
Philip Whitworth était déjà installé et faisait tourner
les glaçons dans son verre d'un air absent, quand
Lauren le rejoignit. Il se leva poliment, attendit que
Dominic ait placé la jeune femme, puis il lui offrit un
verre de vin. Elle le trouva très calme, très assuré et
même très content, à en juger par son expression.
- Et si vous me racontiez maintenant ce qu'il en est
exactement de vos relations avec notre ami commun,
lui lança-t-il sans préambule.
- Vous voulez dire Nick Sinclair, votre beau-fils !
le corrigea-t-elle amèrement, ulcérée qu'il essaie en-
core de la tromper.
- Effectivement, ma chère, mais je préférerais que
nous n'utilisions pas son nom dans cet endroit très
public.
Les souvenirs de la façon dont sa femme et lui
avaient traité Nick déchirèrent Lauren comme des
coups de poignard. Elle bouillait de colère. Dans un
effort pour ne pas oublier que Philip Whitworth s'était
plutôt conduit décemment avec elle, elle parvint
néanmoins à s'exprimer avec un calme calculé :
- Comme les journaux vous l'apprendront d'ici un
jour ou deux, autant vous le dire tout de suite : nous
allons nous marier.
- Félicitations... Lui avez-vous déjà parlé des...
relations qui nous lient, vous et moi ? Manifestement, il
n'en savait rien lorsque nous vous avons rencontrés
tous les deux à ce bal de charité.
- J'ai l'intention de l'en informer très bientôt.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Lau-
ren. Il éprouve une certaine animosité envers ma
femme et moi...
- A juste titre ! ne put-elle s'empêcher de s'écrier.
- Ah ! je constate que vous êtes déjà au courant de
cette histoire. Puisque c'est le cas, réfléchissez à ce
qu'il va éprouver quand il découvrira que vous vivez
comme si vous étiez ma maîtresse, que vous portez les
vêtements que je vous ai achetés...
- Ne soyez pas ridicule ! Je ne suis pas votre maî-
tresse !
- Nous le savons bien, mais lui, le croira-t-il ?
- Je ferai en sorte qu'il le croie, dit-elle d'une voix
sourde.
Philip lui adressa un sourire rusé et froidement
calculateur.
- Je crains fort que cela ne relève de l'impossible
s'il croit également que vous m'avez parlé du petit
projet qu'il a en vue à Casano.
Des vagues d'angoisse paralysèrent Lauren quand
elle comprit à quoi Philip faisait allusion.
- Je ne vous ai rien dit au sujet de Casano. Abso-
lument rien ! Je ne vous ai jamais rien dit de confi-
dentiel.
- Mais il croira que vous m'en avez parlé.
La jeune femme croisa les mains sur la table pour
calmer leurs tremblements. Lentement, implacable-
ment, la panique s'emparait d'elle.
- Philip... êtes-vous en train de me menacer de lui
raconter que je suis votre maîtresse... et tous ces
autres mensonges ?
- Menacer n'est pas le terme exact, répliqua-t-il
sans sourciller. Vous et moi sommes sur le point de
conclure un marché et je veux simplement vous faire
comprendre que vous n'êtes pas en position de discu-
ter mes conditions.
- Quel marché ?
Lauren venait de poser la question pour la forme,
car elle connaissait malheureusement déjà la réponse.
- En échange de mon silence, je vous demanderai
de me fournir de temps à autre des informations.
Les larmes montèrent aux yeux de Lauren.
- Et vous pensez que je vous les donnerai ? lança-
t-elle d'un ton méprisant. Vous le croyez vraiment ?
Les larmes la brûlaient et l'étouffaient presque.
- Je préférerais mourir que lui faire le moindre
mal, vous me comprenez ?
Il se pencha par-dessus la table.
- Vous en faites trop, lança-t-il sèchement. Je ne
veux pas l'acculer à la faillite. J'essaie simplement de
sauvegarder ma propre entreprise. La concurrence de
Sinco lui fait sérieusement de l'ombre.
- Quel dommage ! siffla Lauren.
- Ça n'a pas peut-être aucune signification pour
vous, mais Whitworth Enterprises revient de droit à
Carter. C'est son héritage et ma femme y tient comme
à la prunelle de ses yeux. De toute façon, vous n'avez
pas le choix. Cessons donc de discuter pour savoir si
vous allez ou non m'aider. Les offres pour quatre
contrats très importants doivent être déposées vendredi
au plus tard. Et je veux connaître les prix de Sinco.
Il sortit une petite feuille de papier sur laquelle
étaient inscrits les noms des quatre projets et déroula
les doigts de Lauren pour la lui mettre dans la main.
Puis il pressa les doigts de la jeune femme autour de la
feuille, avant de lui tapoter la main en un geste amical
et quasi paternel.
- Malheureusement, je dois regagner mon bureau,
dit-il en repoussant sa chaise.
Lauren le fusilla des yeux, si folle de rage que toute
autre émotion, peur y comprise, l'avait abandonnée.
- Ces contrats sont très importants pour vous ?
- Oui.
- Parce que votre femme veut sauvegarder l'entre-
prise pour votre fils ? Parce qu'elle y tient beaucoup ?
- Davantage que vous ne pouvez l'imaginer. Il faut
dire que si j'essayais de vendre mon entreprise
aujourd'hui, seule alternative qui s'offre à moi, l'état de
nos finances serait rendu public. Et cela serait
extrêmement gênant.
- Je vois, dit Lauren, envahie d'un calme mortel.
Afin de le convaincre pour l'instant qu'elle avait
l'intention de se montrer coopérative, elle ajouta :
- Et vous me promettez de ne raconter aucun de ces
mensonges à Nick si je vous aide ?
- Vous avez ma parole d'honneur.
Lauren sortit du restaurant dans un état de rage
froide et meurtrière. Carol Whitworth voulait acheter «
l'héritage » de son second fils bien-aimé en détruisant
ce que son fils aîné avait bâti. Et les Whitworth
s'attendaient vraiment à ce qu'elle leur apporte son aide
dans cette entreprise. Ils la faisaient chanter, et ce
chantage, elle le savait, ne connaîtrait jamais de fin.
Les Whitworth étaient intéressés, impitoyables et sans
scrupules. Avant peu, Global Industries viendrait
rejoindre le reste de l'héritage de Carter.
Quelques minutes après son retour au bureau, le 270
téléphone sonna. Elle décrocha d'un geste automati-
que. C'était Philip.
- Je m'en veux de vous presser, ma chère, susurra-t-
il d'un ton mielleux, mais j'ai besoin de ces fameux
renseignements aujourd'hui. Vous trouverez les offres
quelque part au bureau d'études. Cela nous serait d'une
aide immense si vous pouviez obtenir les fiches de
prix.
- Je ferai de mon mieux, répondit-elle d'une voix
atone.
- Bravo ! Formidable ! Je vous retrouverai en bas
de l'immeuble à 16 heures. Descendez à toute vitesse,
je vous attendrai dans ma voiture. Cette opération ne
vous prendra qu'une dizaine de minutes au total.
Dès qu'elle eut raccroché, Lauren se rendit au bu-
reau d'études. Pour l'instant, l'idée qu'elle se conduisait
de manière louche ne l'inquiétait pas. Dès que Jim
rentrerait, elle lui raconterait ce qui s'était passé. Peut-
être même l'aiderait-il à en parler à Nick.
- M. Williams aimerait voir les dossiers de ces
quatre projets, dit-elle à la secrétaire du bureau
d'études.
Quelques minutes plus tard, elle rapportait lesdits
dossiers dans son bureau. Au-dessus de chacun d'entre
eux se trouvait une fiche de prix sur laquelle étaient
indiqués le nom du projet, un résumé de l'équipement
technique qui serait fourni dans l'éventualité où Sinco
obtiendrait le contrat, et le montant de l'offre.
Lauren en sortit les feuilles pour les photocopier,
puis elle rapporta les originaux et les copies sur son
bureau. Elle remit les originaux dans leurs dossiers,
gardant les photocopies devant elle. Enfin, elle sortit
un flacon de correcteur d'un tiroir et entreprit, avec
beaucoup de minutie et de calme, de changer le mon-
tant des offres faites par Sinco, augmentant chacune
d'entre elles de plusieurs millions de dollars. Le cor-
recteur était visible sur les exemplaires qu'elle était
en train de modifier, mais disparut complètement sur
les photocopies qu'elle en fit. Il était impossible de
déceler ses modifications. Elle se détournait juste de la
photocopieuse quand un jeune homme au visage
poupin s'avança vers elle.
- Excusez-moi, mademoiselle, je suis envoyé par la
société qui entretient cette machine. Il paraît qu'elle
a eu des problèmes toute la journée. Ça vous ennuie
de refaire une copie de vos originaux pour que je puisse
vérifier qu'elle fonctionne maintenant normalement ?
Une sorte de malaise envahit Lauren, mais comme la
machine n'avait effectivement pas arrêté de tomber en
panne, elle s'exécuta. Il prit les copies sur le plateau, y
jeta un coup d'œil, et hocha la tête.
- On dirait que cette fois-ci, elle est vraiment
réparée.
Comme elle se retournait, Lauren le vit jeter les
copies dans la corbeille à papier.
Mais elle ne le vit pas se pencher pour les en res-
sortir quelques instants plus tard.
Comme Lauren traversait le hall d'entrée, une
Cadillac vint se garer le long du trottoir. La vitre côté
trottoir descendit électroniquement pour lui permettre
de se pencher à l'intérieur et de tendre une enveloppe à
Philip.
- J'espère que vous comprenez l'importance que
cela a pour nous, commença-t-il, et...
Lauren fut prise d'un accès de rage si violent qu'elle
en avait les oreilles qui bourdonnaient. Elle pivota sur
les talons et rentra au pas de course dans le bâtiment.
Dans sa hâte, elle faillit renverser le jeune homme au
visage poupin, qui cacha à toute vitesse un appareil
photo derrière son dos.
19

- Dieu merci, vous êtes de retour ! lança Mary à


Nick qui pénétrait à grands pas dans son bureau le
mercredi en fin d'après-midi, Ericka et Jim sur les
talons. Mike Walsh a besoin de vous parler immédia-
tement. Il dit que c'est urgent.
- Faites-le monter, dit Nick en ôtant son veston. Et
après, venez prendre un verre avec nous. Je suis sur le
point d'enlever Lauren pour aller l'épouser à Las
Vegas. On est en train de procéder aux vérifications
techniques de l'avion et de refaire le plein de
carburant.
- Lauren est-elle au courant de vos intentions ?
8'enquit Mary, les sourcils froncés. Elle est en plein
boulot dans le bureau de Jim.
- Je saurai la convaincre de leur bien-fondé.
- Lorsque l'avion aura décollé et qu'elle n'aura plus
le choix, ajouta Ericka avec un sourire plein de
sous-entendus.
- Exactement ! s'écria Nick, le visage illuminé de
Lauren lui avait tellement manqué qu'il l'avait
appelée trois fois par jour, tous les jours, comme un
écolier fou d'amour.
- Mettez-vous à l'aise, leur jeta-t-il avant d'ouvrir
un placard qui contenait plusieurs tenues de rechange
et d'en sortir une chemise propre.
Cinq minutes plus tard, il ressortit de la salle de
bains, rasé de près, et jeta un regard à Mike Walsh et au
jeune homme au visage poupin qui se tenait près du
canapé sur lequel étaient installés Jim et Ericka.
- Alors, Mike, que se passe-t-il ? s'enquit-il, leur
tournant le dos pour aller prendre une bouteille de
Champagne au bar.
- Il y a une fuite dans le projet Rossi, commença
prudemment l'avocat.
- Je le sais. C'est moi qui vous l'ai appris.
- Les hommes qui essayaient de trouver Rossi à
Casano étaient des types de Whitworth.
Seul un petit instant d'arrêt dans le geste que faisait
Nick pour ôter le muselet du bouchon de Champagne
trahit la tension qu'il ressentait à la mention du nom de
Whitworth.
- Continuez, le pressa-t-il sans changer de ton.
- Il paraît évident, poursuivit Walsh, que l'une de
nos employées espionne pour le compte de Whitworth.
J'ai demandé à ce jeune homme de mettre son poste
téléphonique au bureau sur écoute et de la maintenir
sous surveillance.
Nick sortit quatre coupes de Champagne du bar. Il
ne parvenait pas à arracher ses pensées du visage de
Lauren, de son sourire radieux. Cette nuit serait leur
nuit de noces. Et à partir de ce soir, lui, et lui seul,
aurait le droit de la prendre dans ses bras, d'unir son
corps rongé de désir au sien, de l'embrasser et de la
caresser.
- Je vous écoute, mentit-il. Continuez...
- Hier, on l'a photographiée en train de passer à
Philip Whitworth les copies de quatre fiches de prix de
Sinco. Nous avons en notre possession un exemplaire
des photocopies qu'elle a fournies et que nous
utiliserons comme preuves au tribunal.
- Ce fils de...
Nick fit un effort pour étouffer la fureur qui montait
en lui afin de ne pas laisser l'animosité qu'il
éprouvait à l'égard de Philip Whitworth gâcher sa
bonne humeur. C'était le jour de son mariage.
- Jim, dit-il calmement, je vais faire ce que j'aurais
dû faire il y a cinq ans. Je vais le mettre hors circuit.
A partir de maintenant, je veux que Sinco
soumissionne systématiquement sur les mêmes projets
que Whitworth et je veux que nos prix soient en
dessous de notre prix de revient si nécessaire. Compris
? Je veux que ce salaud disparaisse de notre paysage !
Jim ayant murmuré son accord, Mike poursuivit :
- Nous pouvons faire émettre un mandat d'arrêt
contre cette jeune femme. J'ai déjà discuté de la
question avec le juge Spath, qui est prêt à le faire dès
que vous en aurez donné l'ordre.
- Qui est-ce ? demanda Jim, voyant que Nick pa-
raissait surtout intéressé par le Champagne qu'il était en
train de verser dans leurs verres.
- La maîtresse de Whitworth ! s'empressa de lâcher
Rudy, dont la voix se gonflait d'importance. Je l'ai
personnellement surveillée. La dame vit comme une
reine dans une résidence luxueuse de Bloomfïeld Hills
dont Whitworth paie le loyer. Elle est habillée comme
un top model et...
Nick fut pris d'une crainte atroce et tout son corps se
tendit, dans l'attente de la confirmation angoissante qui
lui martelait déjà le cerveau. Son esprit formula la
question, mais il fut obligé de s'agripper des mains au
bar pour se soutenir avant d'être capable de prononcer
les mots fatals.
- Qui est-ce ? murmura-t-il, leur tournant toujours le
dos.
- Lauren Danner, répondit immédiatement l'avocat
pour couper court au nouveau flot de détails que
s'apprêtait à déverser l'agent de sécurité zélé. Nick, je
sais qu'elle a travaillé pour vous personnellement et que
c'est la fille qui est pratiquement tombée à nos pieds ce
fameux soir. La publicité qui sera donnée à son
arrestation découragera définitivement quiconque
envisagerait encore de nous espionner, mais j'ai attendu
de vous en parler pour lancer les accusations contre
elle. Dois-je...
- Regagnez votre bureau, lui lança Nick d'une
voix étranglée par la fureur et le chagrin, et attendez
là. Je vous appellerai.
Sans se retourner, il fit un brusque signe de tête en
direction de Rudy.
- Mettez-le hors de ma vue ! Et qu'il y reste à tout
jamais...
- Nick... commença Jim à l'adresse de son ami qui
lui tournait toujours le dos.
- Sortez !
La voix de Nick avait sifflé comme un fouet. Puis,
s'efforçant de maîtriser sa rage, il se tourna vers Mary:
- Mary, appelez Lauren pour lui dire de monter
dans dix minutes. Ensuite, rentrez chez vous. Il est
presque 17 heures.
Dans le silence sépulcral qui tomba après leur départ,
Nick se redressa et jeta dans l'évier le Champagne qu'il
s'était versé pour fêter son mariage avec un ange. Une
princesse aux yeux turquoise débordant de gaieté qui
était entrée dans sa vie et l'avait complètement
chamboulée. Lauren l'espionnait. Lauren le trahissait
pour le compte de Whitworth. Lauren était la maîtresse
de Whitworth.
Son cœur hurlait que c'était faux, mais sa raison lui
affirmait le contraire. Tout s'expliquait : le lieu où elle
vivait, les vêtements qu'elle portait...
Il se souvint de l'instant où il l'avait présentée aux
Whitworth le samedi soir et, en repensant à la façon
dont elle avait fait mine de ne pas les connaître, il eut
l'impression d'exploser en mille morceaux. La fureur et
l'angoisse se répandaient comme du poison dans ses
veines. Il avait envie de l'écraser dans ses bras pour
l'obliger à lui dire que c'était faux ; il aurait voulu
déverser son amour en elle jusqu'à ce qu'il ne reste de
place dans son corps et dans son cœur que pour lui.
Il aurait voulu l'étrangler pour la punir de l'avoir
trahi, l'assassiner de ses propres mains.
Il aurait voulu mourir.
Lauren jeta un coup d'œil aux trois agents de sécurité
postés à l'extérieur du bureau de Nick vers lequel elle
se hâtait. Ils la dévisagèrent d'un air bizarrement
soupçonneux, comme s'ils étaient sur le qui-vive. Au
passage, elle leur adressa un vague sourire, auquel l'un
d'entre eux seulement répondit par un léger hochement
de tête, brusque et inamical.
Devant la porte de Nick, elle s'immobilisa pour
mettre de l'ordre dans sa coiffure d'une main qui
tremblait à l'idée merveilleuse de le revoir, mais aussi
parce qu'elle craignait la réaction qu'il aurait en
apprenant l'affaire qui la liait à Philip. Au départ, elle
comptait tout lui avouer dans la soirée, lorsqu'il aurait
eu le temps de se détendre, mais maintenant que Philip
la faisait chanter, il fallait qu'elle lui en parle tout de
suite.
- Je suis tellement heureuse que tu sois de retour !
8'exclama-t-elle en pénétrant dans la pièce.
Debout derrière l'immense baie vitrée, Nick lui
tournait le dos, contemplant la ville à l'horizon. Les
rideaux étaient en partie tirés et aucune des lampes
n'avait été allumée pour dissiper l'obscurité prématurée
et sinistre de cette soirée pluvieuse.
- Ferme la porte, dit-il doucement.
Lauren trouva sa voix étrange mais, comme il lui
tournait le dos, elle ne pouvait pas voir son visage.
- T'ai-je manqué, Lauren? lui demanda-t-il sans
bouger.
Un sourire échappa à la jeune femme.
- Oui, admit-elle, s'approchant derrière lui et
entourant hardiment la taille de Nick de ses bras.
Le corps de Nick parut se raidir à son contact et
quand elle frotta la joue sur son dos large et musclé,
celui-ci était dur comme du roc.
- A quel point? chuchota-t-il d'une voix de velours.
- Tourne-toi et je te le montrerai, répondit-elle d'un
ton enjoué.
Nick se retourna et, sans la regarder, se dirigea vers
l'un des canapés et y prit place.
- Viens ici, l'invita-t-il doucement.
Obéissante, Lauren s'approcha du canapé et s'im-
mobilisa devant lui, la tête baissée pour étudier ses
traits si beaux, en partie plongés dans l'obscurité, et
essayer de comprendre son étrange humeur. Il gardait
un visage impassible, presque détaché, mais lorsqu'elle
voulut s'asseoir près de lui, il l'attrapa par le poignet et
l'obligea à s'asseoir sur ses genoux.
- Montre-moi à quel point tu as envie de moi, la
pressa-t-il.
Quelque chose d'étrange perçait dans sa voix. Lauren
en ressentit un frisson inexplicable le long de la
colonne vertébrale, mais qui fut rapidement dissipé par
l'exigente insistance de sa bouche sur la sienne. Il lui
donna un baiser profond et savant et Lauren
s'abandonna, impuissante, aux demandes torrides de ses
lèvres. Elle lui avait manqué. Les doigts de Nick étaient
déjà en train de déboutonner son corsage de soie et de
faire descendre son soutien-gorge pour dénuder sa
poitrine, en même temps qu'il l'allongeait sur le canapé
et se couchait sur son corps demi-nu. De sa bouche
habile, il mordilla les pointes durcies de ses seins,
pendant que sa main s'insinuait sous sa jupe.
- Oui, ahana Lauren qui ondulait sous lui.
La main libre de Nick plongea dans ses cheveux et
se mit à les tirer.
- Dans ce cas, mon chou, ouvre les yeux, susurra-
t-il mielleusement. Je veux que tu t'assures que c'est
bien moi et non Whitworth qui suis sur toi.
- Nick !
Le hurlement frénétique resta coincé dans sa gorge,
car Nick venait de se relever brusquement et il lui tirait
cruellement les cheveux pour l'obliger à se lever en
même temps que lui.
- Ecoute-moi, je t'en supplie ! cria-t-elle, terrorisée
par la colère noire et la haine virulente qui flambaient
dans ses yeux. Je peux tout t'expliquer, je...
- Explique-moi ça ! chuchota-t-il d'un ton terrifiant.
A la vue des papiers éparpillés sur la table basse, les
traits de Lauren se glacèrent de terreur. Des copies des
quatre fiches de prix qu'elle avait données à Philip, des
agrandissements de photographies en noir et blanc qui
la montraient en train de se pencher vers sa voiture et
sur lesquelles on distinguait nettement la plaque
d'immatriculation de la Cadillac portant le numéro
minéralogique de l'Etat du Michigan prouvant que
Philip A. Whitworth était le propriétaire du véhicule.
- Je t'en supplie, je t'aime ! Je...
- Lauren, la coupa-t-il d'une voix basse chargée de
menace, m'aimeras-tu encore dans cinq ans, quand toi
et ton amant sortirez de prison ?
- Oh, Nick ! je t'en supplie, écoute-moi, l'implora-t-
elle d'une voix hachée. Philip Whitworth n'est pas mon
amant, c'est un parent à moi. Il m'a envoyée chez Sinco
me présenter pour un emploi, mais je te jure que je ne
lui ai jamais rien dit.
La rage quitta le visage de Nick, mais fut remplacée
par un affreux mépris qui terrifia tellement Lauren que
les mots sortaient frénétiquement de sa bouche comme
une cascade déchaînée.
- Il m'a laissée tranquille jusque... jusqu'à ce qu'il
nous voie au bal, mais maintenant, il essaie de me faire
chanter. Il m'a menacée de te raconter des mensonges si
je ne m'exécutais pas.
- Un parent à toi, répéta Nick, glacial et sarcasti-
que, un parent qui essaie de te faire chanter.
- Oui, essaya-t-elle de lui expliquer fébrilement,
Philip pensait que tu payais quelqu'un pour l'espionner.
Il m'a envoyée ici pour que je trouve de qui il s'agissait
et...
- Whitworth est le seul à employer un espion, la
railla-t-il d'un ton cinglant. Et cet espion, c'est toi !
Il la relâcha et essaya de la repousser, mais Lauren
s'agrippait à lui.
- Ecoute-moi, je t'en supplie, l'implora-t-elle
frénétiquement. Ne nous fais pas ça !
Nick se dégagea des bras qui l'étreignaient d'un
mouvement brutal et elle s'effondra sur le sol, les
épaules secouées de sanglots déchirants.
- Je t'aime tellement ! implora-t-elle d'une voix
hystérique. Pourquoi refuses-tu de m'écouter? Pourquoi
? Je te supplie de m'écouter. Rien de plus.
- Lève-toi, ordonna-t-il d'un ton sec. Et rajuste ton
corsage.
Il avait déjà pris le chemin de la porte. La poitrine
soulevée de sanglots convulsifs et silencieux, Lauren
remit de l'ordre dans ses vêtements et s'appuya d'une
main à la table basse pour se relever lentement.
Nick ouvrit la porte d'un geste brusque et les trois
agents entrèrent dans la pièce.
- Sortez-la d'ici !
L'ordre était tombé comme un couperet.
Paralysée de terreur, la jeune femme regardait les
hommes s'avancer droit sur elle. Ils allaient l'emmener
en prison. Son regard vola vers Nick, l'implorant
silencieusement une dernière fois de l'écouter, de la
croire, de mettre un terme à cette horrible méprise.
Les mains enfoncées dans les poches, il lui retourna
son regard sans ciller. Ses traits dessinés au burin
n'étaient plus qu'un masque de pierre, ses yeux, deux
éclats de glace grise. Sans le muscle qui se contractait
sur sa mâchoire crispée et qui le trahissait, on aurait pu
croire qu'il ne ressentait pas la moindre émotion.
Les trois gardes armés entourèrent Lauren et l'un
d'eux la prit par le bras. Elle se dégagea brusquement.
Ses yeux ressemblaient à deux étangs de chagrin.
- Ne me touchez pas !
Sans un regard en arrière, elle sortit du bureau en
leur compagnie et traversa le hall d'accueil silencieux
et désert.
Une fois la porte refermée derrière la jeune femme,
Nick regagna le canapé. Il s'assit, les avant-bras
appuyés sur les genoux, et se mit à contempler
l'agrandissement de la photo noir et blanc sur laquelle
Lauren tendait les copies des offres volées à
Whitworth.
Transpercé d'un coup de poignard doux-amer, il se
dit qu'elle était très photogénique. Le cliché avait été
pris lors d'une journée venteuse, et elle n'avait pas pris
la peine de mettre un manteau. Le photographe avait
capté son profil délicat, auréolé de sa magnifique
chevelure en désordre, fouettée par le vent.
C'était une photo de Lauren en train de le trahir.
Un muscle remua sur le cou de Nick qui essayait
d'avaler la boule nouant sa gorge. Il trouvait dommage
que le photographe n'ait pas pris une photo en couleurs.
Le noir et blanc ne pouvait rendre la luminosité de la
peau de Lauren, ni les reflets d'or chaud de ses beaux
cheveux, ni le turquoise vif de ses yeux.
Il enfouit le visage entre ses mains.
Escortée des gardes silencieux, Lauren traversa le
hall de marbre grouillant d'employés qui quittaient le
bureau un peu en retard. Cette foule qui se pressait lui
épargna la honte de regards curieux. Tous ces gens,
plongés dans leurs propres pensées, se hâtaient de
regagner leurs foyers. A vrai dire, elle ne se souciait
pas particulièrement de savoir qui était témoin
de son humiliation. Pour l'instant, tout lui était indif-
férent.
Dehors, la nuit était tombée. Il faisait froid, mais
Lauren sentait à peine la piqûre glaciale des gouttes de
pluie qui inondaient son léger corsage de soie. D'un
regard presque indifférent, elle chercha le fourgon de
police qui l'attendait sûrement le long du trottoir, mais
il n'y en avait pas. Le garde qui marchait à sa gauche et
celui qui la suivait repartirent dans l'autre sens. Celui
qui marchait à sa droite fit demi-tour pour s'en aller lui
aussi. Puis il marqua une hésitation, et lui demanda
brusquement, mais avec une certaine compassion :
- Vous n'avez pas de manteau, mademoiselle ?
Lauren posa sur lui des yeux hébétés de chagrin.
- Si, dit-elle bizarrement.
Elle avait effectivement un manteau. Celui-ci était
resté dans le bureau de Jim avec son sac à main.
Le garde balaya le trottoir d'un regard incertain,
comme s'il s'attendait à ce que quelqu'un vienne se
garer devant eux et propose à la jeune femme de
l'emmener.
- Je vais vous le chercher, dit-il.
Et il rentra dans l'immeuble avec ses collègues.
Lauren restait plantée sur le trottoir, les cheveux
plaqués autour de son visage par la pluie, la peau
comme transpercée par l'eau glacée. En définitive, il
s'avérait qu'on n'allait pas l'emmener en prison. Elle ne
savait que faire ni où aller, sans argent et sans clés.
Comme un automate, elle se tourna pour descendre
l'avenue Jefferson, à l'instant même où une silhouette
familière sortait à pas rapides du bâtiment et se
dirigeait vers elle. L'espace d'un instant, une étincelle
d'espoir l'embrasa.
- Jim ! cria-t-elle au moment où Ericka et lui
allaient la dépasser sans la voir.
Jim se détourna brusquement vers elle. Sous la seule
brûlure du regard méprisant, plein d'amertume et de
colère accusatrice qu'il lui lançait, elle se sentit
basculer dans le vide.
- Je n'ai rien à vous dire, lança-t-il sèchement.
Tout espoir mourut dans le cœur de Lauren et en
même temps qu'il disparaissait, s'installa un engour-
dissement bienheureux. Enfonçant ses mains gelées
dans les poches de sa jupe de tweed, elle commença à
s'éloigner. A peine avait-elle fait six pas que la main de
Jim lui agrippa le bras et la fit pivoter.
- Tenez, dit-il, le visage toujours aussi hostile,
prenez mon manteau.
Lauren libéra prudemment son bras.
- Ne me touchez pas, dit-elle calmement. Je ne
veux plus jamais être touchée par personne.
Jim ne put empêcher une lueur d'inquiétude de
briller dans ses yeux. Mais il la réprima.
- Prenez mon manteau, répéta-t-il laconiquement,
tout en commençant à enlever celui-ci, vous allez
mourir de froid.
Lauren ne trouvait rien de désagréable à la pers-
pective de mourir de froid. Sans tenir compte du
vêtement qu'il lui tendait, elle leva les yeux vers lui.
- Croyez-vous ce que Nick croit ?
- Mot pour mot, affirma-t-il.
Malgré ses cheveux trempés et la pluie qui inondait
son visage levé vers lui, Lauren lui répondit alors digne
:
- Dans ce cas, je ne veux pas de votre manteau.
Elle fit mine de se tourner, puis se reprit et lui
lança :
- Mais quand Nick finira par découvrir la vérité,
il y a un message que vous pourrez lui transmettre de
ma part. Dites-lui, continua-t-elle en claquant des
dents, dites-lui de ne plus jamais s'approcher de moi.
Dites-lui que je ne veux plus jamais le voir.
Sans penser à l'endroit où elle allait, Lauren longea à
pied les huit pâtés de maisons la menant au seul havre
où on l'accueillerait gratuitement : le restaurant de
Tony.
De sa main gelée, elle cogna à la porte du fond.
Celle-ci s'ouvrit sur un Tony qui resta stupéfait à sa
vue. Il portait un smoking noir jurant avec le vacarme
et la vapeur qui sortaient de la cuisine derrière lui.
- Laurie ! Dio mio ! Dominic, Joe ! hurla-t-il, venez
vite !
Lauren se réveilla dans un lit chaud et confortable et
ouvrit les yeux sur une chambre inconnue, meublée
avec un charme un peu étrange. Le sang battant
douloureusement à ses tempes, elle se hissa avec dif-
ficulté sur les coudes pour examiner les lieux. Elle se
trouvait dans l'appartement situé au-dessus du res-
taurant. La jeune épouse de Joe l'avait mise au lit, après
lui avoir fait prendre un bain chaud et un bon repas. Par
conséquent, elle n'était pas morte de froid, constata-t-
elle avec une pointe de regret morbide. Tout son corps
était perclus de douleurs, comme si on l'avait battue.
Combien de temps faudrait-il à Nick pour s'aperce-
voir qu'elle avait changé les chiffres des fiches de prix?
Si un seul même des quatre contrats était attribué à
Sinco, il ne manquerait pas de se demander comment
cela avait pu se produire. Il chercherait à savoir
pourquoi Whitworth n'avait pas fait une offre plus
basse que celle de Sinco et comparerait peut-être alors
les copies des fiches de prix que Lauren avait fournies
à Philip avec les originaux.
Mais il existait aussi une autre possibilité. Les
contrats iraient peut-être à d'autres entreprises que
Sinco ou Whitworth. Dans ce cas, Nick croirait toute
sa vie qu'elle l'avait trahi.
Rejetant le lourd édredon, Lauren descendit du lit
lentement. Elle se sentait trop mal pour se soucier
vraiment de ce qui arriverait.
Son état empira encore quelques minutes plus tard,
lorsqu'elle pénétra dans la cuisine familiale où Tony
était en train de parler au téléphone. Tous les fils du
restaurateur étaient assis autour de la table.
- Mary, disait-il, le visage marqué de profondes
rides d'inquiétude, c'est Tony. Je veux parler à Nick.
Le cœur de Lauren fit un bond dans sa poitrine.
Malheureusement, il était trop tard pour l'arrêter car il
s'était déjà lancé dans un monologue ininterrompu.
- Nick, c'est Tony. Tu ferais mieux de venir ici tout
de suite. Il est arrivé quelque chose à Laurie.
Elle est arrivée ici hier soir, gelée des pieds à la tête.
Elle n'avait ni manteau, ni sac, ni rien. Elle a refusé
de nous dire ce qui s'était passé. Et elle n'a pas voulu
qu'aucun de nous la touche, sauf... Quoi !
La colère se peignit sur son visage.
- Je te défends de me parler sur ce ton, Nick, je...
Il resta totalement immobile pendant que Nick lui
racontait ce qu'il avait à lui dire, puis il éloigna le
récepteur de son oreille et le regarda comme s'il lui
avait d'un seul coup poussé des dents.
- Nick vient de me raccrocher au nez, annonça-t-il
à ses fils.
Complètement abasourdi, il se tourna vers Lauren
qui se tenait dans l'embrasure de la porte.
- Nick prétend que vous lui avez volé des
renseignements et que vous êtes la maîtresse de son
beau-père. Il dit qu'il ne veut plus jamais entendre
parler de vous et que si je prononce une nouvelle fois
votre prénom devant lui, il demandera à sa banque de
nous refuser le prêt qu'elle nous a promis pour nous
permettre de moderniser notre restaurant. Voilà ce qu'il
m'a dit. Nick m'a parlé sur ce ton ! répéta-t-il sans y
croire.
Le visage pâli par le remords, Lauren fit un pas vers
lui.
- Tony, vous ignorez ce qui s'est passé. Vous ne
comprenez pas.
- Je comprends parfaitement le ton qu'il a employé
avec moi, répliqua le restaurateur, la mâchoire crispée.
Sans prêter attention à la jeune femme, il reprit le
combiné en main et recomposa le numéro d'un air
farouchement décidé.
- Mary, repassez-moi Nick immédiatement.
Il attendit, pendant que la secrétaire interrogeait
manifestement Nick.
- Oui, reprit-il, vous pouvez parier votre chemise
qu'il s'agit de Lauren. Quoi ? Oui, elle est ici.
Tony tendit le téléphone à la jeune femme. Il pa-
raissait tellement fâché et tellement blessé que Lauren
se sentait de plus en plus mal.
- Nick refuse de me parler, lui dit-il, mais Mary a
quelque chose à vous dire.
- Allô, Mary, dit Lauren avec un mélange d'espoir et
de crainte.
Mary s'adressa à elle d'une voix glaciale :
- Lauren, vous avez déjà fait assez de mal à ceux
d'entre nous qui ont été assez légers pour vous accorder
leur confiance. S'il vous reste un minimum de décence,
laissez Tony en dehors de cette histoire.
Les menaces de Nick ne sont pas des paroles en l'air.
Il pensait vraiment ce qu'il a dit à Tony. C'est clair ?
Lauren avala sa salive pour tenter de se libérer du
nœud de désespoir qui lui serrait la gorge.
- Parfaitement clair.
- Bien. Dans ce cas, je vous suggère de rester là où
vous êtes pendant une heure. L'avocat de l'entreprise va
vous apporter vos affaires et vous expliquer votre
situation d'un point de vue légal. Nous allions vous en
aviser par l'intermédiaire de Philip Whitworth, mais
cette solution est de loin préférable. Au revoir, Lauren.
La jeune femme s'effondra sur l'une des chaises qui
entouraient la table, trop honteuse pour regarder les
hommes qui allaient désormais la considérer avec la
même expression accusatrice et glaciale que Jim et
Mary.
La main de Tony se referma alors d'un geste rassu-
rant sur son épaule et elle inspira longuement et
gauchement.
- Je m'en irai dès que l'avocat m'aura apporté mon
sac à main.
Elle trouva la force de lever lentement les yeux. Au
lieu des regards de mépris auxquels elle s'attendait,
Tony et ses fils, impuissants, la dévisageaient avec
compassion.
Après tout ce qu'elle venait de subir, Lauren se
sentait davantage capable d'affronter l'animosité que la
gentillesse, et leur sympathie, sapant le barrage qui
retenait ses émotions, lui fendit le cœur.
- Ne me demandez pas de vous expliquer ce qui
s'est passé, chuchota-t-elle, si je le faisais, vous ne me
croiriez pas.
- Mais si, répliqua violemment Dominic, le visage
empourpré. Je me tenais près de votre table, là où sont
posées les carafes d'eau, et j'ai entendu chaque parole
que ce... ce cochon avec lequel vous déjeuniez vous
adressait. Mais j'ignorais qui il était. Papa l'a reconnu et
il s'est approché de moi pour écouter aussi, parce qu'il
se demandait pourquoi vous déjeuniez en compagnie
d'une personne que Nick hait.
Lauren ne parvenait plus à se maîtriser et glissait de
plus en plus vers les larmes. D'un battement de cils,
elle parvint à les retenir et à leur dire, avec un sourire
tremblant :
- Le service a dû vraiment laisser à désirer ce
jour-là, si vous veilliez tous les deux sur moi.
Elle n'avait pas pleuré depuis des années avant de
rencontrer Nick. Après ses larmes de la veille au soir,
elle ne pleurerait plus jamais. Jamais. Elle s'était
traînée en sanglotant à ses pieds, le suppliant de bien
vouloir l'écouter. Le seul fait d'y penser faisait monter
en elle une bouffée de honte et de fureur.
- J'ai essayé d'appeler Nick après votre départ ce
jour-là, lui apprit Tony, pour lui révéler que Philip
Whitworth vous menaçait et que vous étiez dans le
pétrin, mais Nick était en Italie. J'ai demandé à Mary de
lui dire de me rappeler dès son retour. Cependant, je
dois vous dire que je n'aurais jamais cru que vous
fournissiez des renseignements à Whitworth.
La réprobation qui teintait ces dernières paroles
n'échappa pas à Lauren. D'un geste las, elle haussa les
épaules.
- Je ne lui ai pas donné ce qu'il souhaitait. Mais
Nick, lui, le croit.
Une demi-heure plus tard, Joe et Dominic l'accom-
pagnèrent en bas, dans le restaurant qui n'était pas
encore ouvert aux clients, et prirent place, comme de
vrais gardiens, derrière sa chaise. Lauren reconnut
immédiatement Mike Walsh. C'était l'homme qui
accompagnait Nick le soir où elle s'était littéralement
écroulée à leurs pieds. Il lui présenta l'homme qui
l'accompagnait : Jack Collins, chef de la sécurité de
Global Industries à Détroit. Puis les deux hommes
prirent place en face d'elle.
- Votre sac à main, dit Mike en lui tendant l'objet.
Désirez-vous en vérifier le contenu ?
Lauren prit soin de garder un visage impassible.
- Non.
- Très bien, dit-il sèchement. J'en viendrai tout de
suite aux faits. Mademoiselle Danner, Global Industries
possède suffisamment de preuves contre vous pour
vous accuser de vol, de fraude, et de plusieurs autres
délits importants. Pour le moment, l'entreprise ne va
pas demander votre arrestation. Si toutefois on vous
revoyait dans les locaux de Global Industries ou de
n'importe laquelle de ses filiales, nous pourrions vous
faire inculper pour tous les délits que je viens de citer.
Et nous le ferions. Un mandat d'arrêt contre vous a été
préparé. Si jamais vous remettez les pieds chez nous, ce
mandat sera signé et vous serez arrêtée.
Si vous vous trouvez dans un autre Etat, nous ferons
tout pour obtenir votre extradition.
L'avocat ouvrit une grande enveloppe de papier kraft
et en sortit plusieurs feuilles.
- Voici une lettre énonçant les faits que je viens
juste d'énumérer.
Il lui tendit une copie de la lettre, ainsi qu'un papier
qui avait l'air d'un document officiel.
- Ceci, précisa-t-il, le doigt pointé sur le second
document, est une injonction, signée par le tribunal, qui
vous déclare désormais hors la loi dès que vous
poserez ne serait-ce qu'un pied chez Global Industries.
Vous comprenez ?
- Parfaitement, fit Lauren, qui avait relevé le men-
ton en signe de rébellion silencieuse.
- Avez-vous des questions ?
- Oui, deux.
S'étant levée, Lauren se détourna pour déposer un
baiser affectueux sur la joue de Tony, puis sur celle de
Dominic. Comme elle savait que dire au revoir à ses
deux amis lui serait trop douloureux et qu'elle
s'effondrerait sous la tension émotionnelle, elle pré-
férait prendre congé d'eux maintenant, quand c'était
plus facile. Puis elle se retourna de nouveau vers
l'avocat.
- Où est ma voiture ? lui demanda-t-elle.
L'homme de loi inclina la tête en direction de la
porte du restaurant.
- M. Collins vous l'a amenée. Il l'a garée juste en
face du restaurant. Quelle est votre seconde question?
Ignorant Mike Walsh, la jeune femme s'adressa à
Jack Collins :
- Est-ce vous qui avez découvert toutes ces «
preuves » contre moi ?
En dépit de son teint blafard, Jack Collins gardait un
regard perçant et inquisiteur.
- Un de mes hommes a mené l'enquête pendant
que je me trouvais à l'hôpital. Pourquoi posez-vous
cette question, mademoiselle Danner? lui demanda-t-il
en la scrutant de près.
Lauren ramassa son sac à main sur la table.
- Parce que celui qui s'en est chargé a vraiment
fait du mauvais travail.
S'obligeant à se tourner vers eux, elle adressa un bref
sourire noyé de larmes à Joe et à Dominic.
- Au revoir, dit-elle d'une voix douce. Et merci.
Sans jeter un seul regard en arrière, elle sortit du
restaurant.
Les deux hommes de Global Industries suivirent sa
sortie des yeux.
- Une jeune femme étonnante, non ? dit l'avocat.
- Très belle, acquiesça Jack Collins, qui fronçait le
front pensivement.
- Mais incroyablement traîtresse et hypocrite.
Jack Collins se rembrunit davantage.
- Je n'en suis pas si sûr. Je n'ai pas arrêté de
regarder ses yeux. Elle avait l'air très en colère et
profondément blessée. Mais pas du tout coupable.
D'un mouvement impatient, Mike Walsh se leva de
son siège.
- Pourtant, elle l'est. Et si vous n'êtes pas de cet avis,
allez consulter le dossier que votre assistant a réuni sur
elle.
- C'est bien dans mon intention, dit Jack.
- Oui, faites-le ! s'écria furieusement Tony qui ne
s'était pas gêné pour écouter leur conversation. Et
quand ce sera fait, venez m'en parler et c'est moi qui
vous raconterai la vérité. C'est Whitworth qui l'a
obligée à le faire !
20

Assis dans son fauteuil, Nick regarda Jack Collins,


Mary, Jim et Tony pénétrer les uns derrière les autres
dans son bureau. Il n'avait accepté le principe de cette
réunion au sujet de Lauren que parce que Jack lui avait
répété qu'elle était nécessaire au bien de l'entreprise, au
cas où la jeune femme déciderait de les poursuivre en
justice.
Les poursuivre à quel propos ? se demandait amè-
rement Nick. A cet instant précis, il aurait tout donné
pour être ailleurs. N'importe où. Ils allaient parler d'elle
et il allait être obligé de les écouter. Depuis un mois
qu'elle était partie, il n'avait pas réussi à l'extirper de
ses pensées.
Sans cesse, il s'attendait en levant la tête à la voir
pénétrer dans son bureau, bloc-notes et stylo à la main,
prête à noter ses instructions.
La semaine précédente, alors qu'il était plongé dans
l'étude du dernier bilan financier de la société, une
femme avait éclaté de rire dans le salon d'accueil. Son
rire, doux et musical, ressemblait à celui de Lauren, et
il avait bondi sur ses pieds dans l'intention de
l'entraîner de force dans son bureau afin de la prévenir
une dernière fois de ne plus mettre les pieds chez
Global Industries. Mais quand il s'était aperçu en
sortant de son bureau qu'il s'agissait d'une autre femme,
son cœur avait chaviré.

C'était du repos qu'il lui fallait. Quelques jours de


détente lui fourniraient une excellente diversion. Il
avait trop exigé de lui-même, travaillant pour essayer
de l'oublier jusqu'à l'épuisement physique et mental.
Mais désormais, tout cela allait changer. Dans quelques
heures, il s'envolerait pour Chicago afin d'assister à la
fin de la conférence sur le commerce international,
conférence qu'il avait quittée brusquement pour courir
derrière Lauren et qui avait dû être reprogrammée afin
que le comité puisse résoudre les questions qui
n'avaient pas pu l'être sans son vote. Dimanche, c'est-à-
dire dans trois jours, une fois la réunion levée, Vicky le
rejoindrait à Chicago et ils s'envoleraient pour un
voyage de trois semaines en Suisse. Ces trois semaines
qu'ils passeraient à skier pendant la journée et à faire
l'amour pendant la nuit devraient résoudre
agréablement tous ses problèmes. Et l'idée de passer
Noël en Suisse, comme il l'avait déjà fait trois années
auparavant, lui plaisait énormément.
Malheureusement, il ne parvenait pas à se souvenir
en compagnie de qui il avait passé les fêtes de Noël
cette année-là.
- Nick, disait Jack Collins, puis-je commencer ?
- Oui, dit-il sèchement, la tête tournée vers la
fenêtre.
Combien de temps lui faudrait-il avant d'arriver à
effacer le souvenir de Lauren en larmes à ses pieds ? «
Ne nous fais pas ça, je t'en supplie, avait-elle sangloté.
Je t'aime tellement ! »
Il fit rouler son stylo en or paresseusement entre les
bouts de ses doigts, mais il sentait très bien que Tony le
fixait furieusement du regard, prêt à bondir sur la plus
petite occasion pour prendre la défense de Lauren.
Sa défense, pensa-t-il sarcastiquement. Mais quelle
défense? Le seul fait qu'elle soit à moitié italienne
poussait automatiquement Tony à avoir un préjugé
en sa faveur. Et Tony était incapable de voir que sa
beauté à fendre le cœur cachait un caractère perfide. Il
lui était difficile d'en vouloir à son ami, puisque lui
aussi avait fait preuve du même aveuglement et de la
même naïveté. Lauren l'avait captivé, fasciné et
enchanté. Tout de suite, son charme l'avait ensorcelé, et
le désir sauvage et incontrôlable qu'elle lui inspirait lui
avait fait perdre la raison...
- Je me rends bien compte, disait Jack Collins, que
parler de Lauren Danner vous est à tous fort
désagréable, mais cela fait des années que nous nous
connaissons tous les cinq et je ne vois aucune raison
pour que nous ne nous parlions pas ouvertement. En
voyez-vous une ?
Comme personne ne répondait, Jack poussa un
soupir avant de poursuivre :
- Croyez-moi, ça ne m'est pas du tout facile d'en
parler. L'enquête lancée sur elle dépendait
techniquement de moi et je suis obligé de vous
apprendre qu'elle a été très mal menée. Le jeune
homme qui s'en est chargé pendant que j'étais à
l'hôpital manquait d'expérience et il était trop avide de
bien faire. Je pourrais même le dire en termes beaucoup
plus grossiers. Si je n'avais pas été dans l'obligation de
retourner deux fois à l'hôpital depuis lors, je me serais
penché plus tôt sur le sujet.
» Maintenant que c'est chose faite, poursuivit-il avec
obstination, je dois admettre que je n'ai pas encore
compris cette femme - enfin, pas complètement. J'ai
déjà parlé à chacun d'entre vous séparément. J'espère
maintenant qu'en vous réunissant tous, nous
parviendrons à résoudre les contradictions qui
continuent à me gêner. Chacun de nous possède peut-
être un morceau du puzzle et dans ce cas, nous
pourrons le reconstituer ensemble. Tony, je vais
commencer par m'adresser uniquement à Nick, Mary et
Jim. J'aimerais que vous ne fassiez aucun commentaire
avant que j'en aie terminé.
Les yeux noirs de Tony se rétrécirent en signe
d'impatience mais, sans piper mot, il se cala plus
confortablement dans l'un des canapés verts.
- Bon ! fit alors Jack à l'adresse des trois autres,
vous m'avez tous dit que vous pensiez que Lauren
Danner avait cherché à obtenir un emploi chez nous
afin de pouvoir espionner pour le compte de Philip
Whitworth. Et vous m'avez également dit tous les trois
qu'elle était d'une intelligence supérieure et que sa
sténo et sa dactylo étaient excellentes. Vous me le
confirmez?
Jim et Mary répondirent oui. Nick acquiesça d'un
bref hochement de tête.
- J'aimerais donc vous poser la question suivante :
pour quelle raison une secrétaire intelligente et
qualifiée échouerait-elle à tous les tests qu'on lui fait
passer et prétendrait-elle ne pas avoir fréquenté
l'université, alors qu'elle y a étudié la musique et qu'elle
a obtenu brillamment son diplôme ?
Comme tous gardaient le silence, il continua :
- Et qu'est-ce qui pousserait une femme intelligente
et cultivée, qui souhaite obtenir un emploi pour pouvoir
espionner, à commettre l'une des plus grosses bêtises
que j'aie jamais vues ? A savoir répondre P.-D.G. et
directeur du personnel à la question : « Quel poste
souhaiteriez-vous occuper ? » posée sur son formulaire
de demande d'emploi.
Jack parcourut son auditoire du regard. Tous gar-
daient l'air renfermé.
- La raison évidente est qu'elle ne voulait pas
obtenir cet emploi. En fait, on peut affirmer, vous en
conviendrez, qu'elle a fait tout ce qui était en son
pouvoir pour s'assurer qu'on ne lui en proposerait
pas un.
Personne ne répondant, il poussa un soupir.
- J'ai cru comprendre que c'est en regagnant sa
voiture qu'elle a rencontré Nick, qui a intercédé en
sa faveur le soir même. Le lendemain, Jim lui a
accordé un entretien, et Mlle Danner a fait une volte-
face complète et décidé d'accepter le poste que lui
proposait Jim et de travailler pour Sinco. Pourquoi?
Jim inclina la tête contre le dos du canapé.
- Je vous ai déjà donné, à vous et à Nick, la version
de Lauren. Elle m'a dit qu'elle avait rencontré Nick ce
soir-là et qu'elle avait accepté le poste parce qu'elle
voulait travailler près de lui. Elle pensait qu'il n'était
qu'un simple ingénieur employé par Global Industries.
- Et vous l'avez crue ? demanda Jack.
- Pourquoi ne l'aurais-je pas crue ? soupira Jim d'un
air dégoûté. Je l'ai trouvée en pleurs quand elle a
découvert qui il était vraiment. Et je suis également
l'imbécile qui a cru que Whitworth était l'un de ses
parents et que bien qu'il lui eût demandé d'espionner
pour son compte, elle ne l'avait pas fait.
- En fait, dit Jack avec un petit rictus amusé, il
existe effectivement un lien de parenté entre Whitworth
et elle. J'ai vérifié, et selon l'arbre généalogique des
Whitworth qui a été retracé il y a environ quinze ans et
consigné dans un livre à l'usage pratiquement exclusif
des snobs de la haute société, les Danner sont cousins
au septième ou huitième degré avec les Whitworth.
L'éclat de joie incontrôlable qui transporta Nick fut
de courte durée. Cousins ou pas, Lauren était
néanmoins la maîtresse de son beau-père.
- J'ai appris aussi, dit Jack en se massant les tempes
comme s'il avait la migraine, que Mlle Danner a
demandé à ne pas être affectée à votre secrétariat, Nick.
En fait, Weatherby m'a fait comprendre qu'elle était
absolument opposée à cette idée.
- C'est vrai, admit Nick, les dents serrées.
Il n'allait pas pouvoir supporter beaucoup plus
longtemps cette confrontation. Le simple fait de parler
d'elle lui nouait l'estomac.
- Si elle avait vraiment voulu espionner pour
Whitworth, insista Jack, pourquoi se serait-elle opposée
au fait de travailler pour vous, alors que cela lui aurait
permis d'accéder beaucoup plus facilement à des
informations confidentielles ?
Nick ramassa un dossier sur son bureau et se mit à le
lire.
- Elle ne voulait pas travailler pour moi parce que
nous avions eu une dispute d'ordre personnel. (Elle ne
voulait pas coucher avec moi, ajouta-t-il intérieu-
rement.)
- Tout cela n'a aucun sens, affirma Jack. Si vous
vous êtes querellés, elle aurait dû sauter sur l'occasion
de pouvoir se venger en venant vous espionner sur
place.
- Il faut dire que beaucoup de choses concernant
cette fille sont incompréhensibles, intervint Mary, non
sans hésitation. Lorsque je lui ai parlé de la mère de
Nick, elle est devenue pâle comme...
- Je n'ai pas de temps à perdre avec ça ! la coupa
abruptement Nick. Je pars pour Chicago. Jack, je peux
éclaircir tout ça en quelques phrases. Lauren Danner
s'est fait engager chez Sinco pour nous espionner. Elle
est la maîtresse de Whitworth. C'est une menteuse de
grand talent et une actrice extraordinaire.
Tony ouvrit la bouche pour contester, mais Nick l'en
empêcha d'une voix basse et grondante :
- Et n'essaie pas de la défendre ! Elle m'a laissé la
présenter sans piper mot à ma propre mère et à mon
beau-père ! Elle est restée plantée là, à me regarder me
ridiculiser auprès de ses complices, dont l'un est son
amant ! Elle nous a tous trahis, pas seulement moi. Elle
a parlé à Whitworth de Rossi, si bien que les hommes
de main de Whitworth se sont abattus sur Casano
comme un essaim de guêpes pour trouver Rossi. Elle a
fourni des informations sur nos prix d'offres à
Whitworth qui vont faire perdre une fortune à Sinco.
Elle...
- Elle n'était pas la maîtresse de Whitworth,
l'interrompit Jack, tandis que Tony bondissait sur ses
pieds pour protester. C'est vrai, mon enquêteur vous a
dit qu'elle l'était, mais en vérité, si Whitworth est
effectivement le propriétaire de l'appartement où elle
habitait, il ne lui a rendu visite là-bas qu'une seule fois,
le soir où elle a emménagé, et il n'y est resté qu'environ
une demi-heure.
- L'âge de mon beau-père doit entraver ses facul-
tés...
- Arrêtez de parler de Laurie sur ce ton ! cracha
Tony tel un fou furieux. Je...
- Garde ta salive, Tony, le coupa Nick.
- J'en ai plein en réserve, et je ne vais pas me gêner
pour dire ce que j'ai à dire ! Dominic et moi avons
entendu la conversation qu'elle a eue avec Whitworth le
jour où ils ont déjeuné chez nous. Laurie lui a dit tout
de suite que toi et elle étiez fiancés et qu'elle allait te
révéler leurs liens de parenté. Dès qu'il a entendu ça,
Whitworth s'est mis à lui raconter que tu risquais de
penser qu'elle était sa maîtresse et que tu en conclurais
que c'était elle qui lui avait parlé de Casano. Laurie
était bouleversée. Elle lui a répliqué qu'elle n'avait rien
dit au sujet de Casano et qu'elle n'était pas sa maîtresse.
Puis elle lui a demandé sans se démonter s'il essayait de
la faire chanter. Il a dit qu'il essayait de conclure un
marché avec elle. Il a ajouté qu'il se tiendrait tranquille
si elle lui donnait des renseignements...
- Ce qu'elle a fait, l'interrompit Nick. Et dans l'heure
qui a suivi ! Elle l'a fait parce qu'elle avait l'intention de
continuer à me mentir jusqu'à ce que Whitworth ait
réussi à nous mettre en faillite.
- C'est faux ! hurla Tony. Elle lui a dit qu'elle pré-
férerait mourir plutôt que de te faire du mal. Elle...
Nick frappa son bureau du plat de la main en bon-
dissant sur ses pieds.
- C'est une salope perfide et une menteuse ! C'est
tout ce que j'ai besoin de savoir. Maintenant, sortez
tous d'ici. Ouste !
- Je m'en vais, cria presque Tony en se dirigeant
vers la porte. Mais il y a une chose que tu dois encore
savoir. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi blessé qu'elle
après ce que tu lui as fait. Tu la jettes dehors sans
manteau, sans argent, sans rien. Et qu'est-ce qu'elle fait
? Elle appelle Whitworth ? Non, elle fait huit pâtés de
maisons à pied sous la pluie glaciale pour venir
s'effondrer dans mes bras. Alors écoute- moi bien-
Tony se redressa de toute son impressionnante stature
et enfonça son chapeau sur sa tête.
- A partir de maintenant, tu es rayé de ma liste,
Nick. Et si tu veux manger dans mon restaurant, tu
as intérêt à t'y présenter en compagnie de Laurie !
21

- Monsieur Sinclair, chuchota la secrétaire de


Chicago à l'oreille de Nick, pardonnez-moi de vous
déranger, mais un certain James Williams vous
demande au téléphone...
Opinant de la tête, Nick repoussa sa chaise en
arrière, ce qui lui valut d'être fusillé du regard par six
paires d'yeux accusateurs, exactement comme cela
s'était passé, autour de la même table, quelque temps
auparavant.
Nick sortit rapidement de la salle, plein du souvenir
de ce jour où Jim l'avait dérangé en pleine conférence.
Cette fois-là, Jim avait concocté une excuse idiote
comme prétexte pour lui annoncer que Lauren avait
donné sa démission.
- Oui, que se passe-t-il ? demanda-t-il d'un ton irrité,
furieux de penser à elle et encore davantage de souffrir
à sa simple évocation.
- Il y a une sacrée fête qui bat son plein au bureau
d'études, lui annonça Jim d'une voix hésitante et
légèrement pâteuse. Nick, en dépit des copies de nos
fiches de prix que Lauren a fournies à Whitworth, nous
venons d'obtenir deux des contrats. Et nous attendons
que soient annoncés les noms de ceux qui ont fait des
offres plus avantageuses que les nôtres pour les deux
autres.
Il fit une pause, attendant manifestement que Nick
fasse un commentaire, puis poursuivit :
- Je n'y comprends plus rien. Qu'en penses-tu ?
- Je pense, gronda Nick, que cet enfant de salaud
n'est même pas assez futé pour gagner une partie de
poker avec des cartes maquillées.
- Whitworth est un vieux roublard et tout ce que tu
voudras, mais ce n'est pas un imbécile, répliqua Jim. Je
crois que je vais aller demander le dossier de Lauren à
Jack Collins au service de sécurité. J'ai envie de vérifier
les chiffres qu'elle...
- Je t'ai déjà dit ce que tu devais faire, le coupa Nick
d'une voix empreinte d'un calme glacial. Indé-
pendamment des deux contrats restants, je veux que
Sinco se mette systématiquement en concurrence avec
Whitworth et passe des offres, en dessous du prix de
revient si nécessaire. Je veux mettre ce salaud hors
circuit en un an !
Nick raccrocha bruyamment le combiné et regagna
rapidement la salle de conférences.
- Alors, on peut reprendre ? demanda le président,
sans parvenir à dissimuler totalement la réprobation
que lui inspirait cette interruption.
Nick acquiesça d'un bref signe de tête. Il vota avec
application sur les trois questions suivantes, mais au fur
et à mesure que la matinée cédait la place à l'après-midi
et que celui-ci s'assombrissait à l'approche du soir, il lui
devenait de plus en plus difficile de penser à autre
chose qu'à Lauren. Tandis que la réunion se poursuivait
et que la neige tombait devant les fenêtres du gratte-ciel
de Chicago, la voix scandalisée de Tony lui serinait
sans fin : « Tu la jettes dehors sans manteau, sans
argent, sans rien, et qu'est-ce qu'elle fait ? Elle appelle
Whitworth ? Non, elle fait huit pâtés de maisons à pied
sous une pluie glaciale pour venir s'effondrer dans mes
bras. »
Huit pâtés de maisons ! Pourquoi les gardes ne
l'avaient-ils pas arrêtée pour lui apporter son manteau ?
Il se souvenait du chemisier léger qu'elle portait ce
jour-là, pour l'avoir déboutonné lui-même dans le but
de la dénuder et de l'avilir. Objectif qu'il avait
parfaitement atteint. Il se souvenait de la perfection
absolue de ses seins crémeux, de la douceur inouïe de
sa peau, du goût exquis de ses lèvres, de la façon dont
elle l'avait embrassé et étreint...
- Nick, dit la voix coupante du président, je pré
sume que vous êtes en faveur de cette proposition ?
Nick s'arracha difficilement à la contemplation de la
fenêtre. Il n'avait pas la moindre idée de la proposition
dont il était question.
- J'aimerais bien la connaître plus en détail avant
de prendre ma décision, biaisa-t-il.
Six visages étonnés se tournèrent vers le sien.
- Mais c'est votre proposition, se moqua le prési-
dent. C'est vous qui l'avez rédigée !
- Dans ce cas, je suis bien entendu pour, les in-
forma-t-il d'un ton détaché.
Les membres du comité dînèrent ensemble dans un
restaurant raffiné de Chicago. Dès la fin du repas, Nick
les pria brusquement de l'excuser pour rentrer à son
hôtel. Tête nue, son pardessus de cachemire brun
saupoudré de gros flocons de neige, il descendit
l'avenue Michigan sans prêter attention aux vitrines des
magasins élégants, brillamment illuminées et décorées
pour les fêtes de fin d'année.
Les mains enfoncées dans les poches de son par-
dessus, il maudissait Jim tout bas de l'avoir appelé le
matin pour lui parler de Lauren, et il la maudissait,
elle, d'être entrée dans sa vie. Pourquoi n'avait-elle pas
demandé à Whitworth de venir la chercher quand les
gardes l'avaient expulsée du bâtiment de Global
Industries ? Qu'est-ce qui pouvait bien l'avoir poussée
à parcourir à pied cette distance par ce temps glacial
pour se rendre chez Tony ?
Pourquoi avait-elle sangloté à ses pieds comme un
ange brisé, alors qu'il venait de la blesser et de l'avilir ?
Nick fit une halte pour sortir une cigarette d'un paquet
et la placer entre ses lèvres. Penchant la tête, il joignit
les mains autour de la flamme pour l'allumer. La voix
de Lauren, étouffée de sanglots épouvantables, flottait
dans son esprit. « Je t'aime tellement, suppliait-elle.
Ecoute-moi, je t'en prie... Je t'en supplie, ne nous fais
pas ça... »
Il explosait de colère et de souffrance. Il ne pouvait
pas reprendre Lauren, c'était impossible. Jamais il ne la
reprendrait.
Il était prêt à croire que Whitworth avait exercé un
chantage sur elle pour l'obliger à lui fournir le montant
des offres. Il allait même jusqu'à admettre qu'elle ne lui
avait pas parlé du projet Rossi. Car si c'avait été le cas,
les hommes de Whitworth qui s'étaient abattus sur le
village tel un essaim n'auraient pas cherché à savoir
ouvertement ce que faisait Nick, ils se seraient
intéressés à Rossi. Apparemment, ils ignoraient
jusqu'au nom du chimiste. D'ailleurs, s'ils le trouvaient,
cela n'aurait aucune importance. Les essais en
laboratoire avaient révélé que son produit était très loin
d'être aussi efficace qu'il le prétendait, outre le fait qu'il
irritait la peau et les yeux.
Nick s'arrêta à un croisement où un homme déguisé
en costume rouge vif de Père Noël se tenait près d'un
pot de fer et faisait tinter une clochette. La période de
Noël ne lui avait jamais été très agréable. Ces fêtes lui
rappelaient toujours la visite qu'il avait rendue à sa
mère lorsqu'il était petit garçon. En fait, c'était le seul
moment où il pensait à elle.
Les voitures glissaient devant lui, leurs pneus cris-
sant dans la neige fraîche. Ce Noël aurait pu être
différent. Il aurait pu représenter un début. Il aurait
emmené Lauren en Suisse. Non, il serait resté à la
maison avec elle. Il aurait fait un superbe feu de
cheminée et ils auraient pu instituer leurs propres
traditions. Il lui aurait fait l'amour devant le feu de
bois qui crépitait et les bougies du sapin de Noël
auraient projeté leur lueur vacillante sur sa peau
satinée...
Dans un accès de rage, il rejeta ces pensées et tra-
versa la rue à grands pas, sans tenir compte des coups
de klaxon qui protestaient bruyamment et des phares
qui fonçaient sur lui. Il n'y aurait pas de Noël en
compagnie de Lauren. Il la désirait assez désespé-
rément pour lui pardonner presque tout, mais il ne
pouvait ni ne voulait pardonner ou oublier le fait
qu'elle l'avait trahi pour son beau-père et sa mère. Avec
le temps, il serait peut-être parvenu à lui pardonner
d'avoir conspiré contre lui, mais pas de l'avoir fait avec
les Whitworth. Ça, non, jamais.
Nick inséra la clé dans la double porte de l'appar-
tement luxueux qu'il possédait au sommet d'un gratte-
ciel.
- Mais où étais-tu passé? lui demanda Jim Williams
du canapé où il se prélassait, les pieds posés sur la
table basse posée devant. Je suis venu te parler des
offres que Lauren a données à Whitworth.
Dans un état de colère noire, Nick ôta brusquement
son pardessus. Il bouillait de voir son appartement
envahi, son intimité violée, et d'être obligé -même s'il
n'allait lui falloir qu'un instant pour mettre Jim à la
porte - de reparler de Lauren.
- Je t'ai déjà dit, répéta-t-il d'une voix sourde et
implacable, que je voulais la perte de Whitworth et je
t'ai expliqué comment t'y prendre.
- Tu n'as pas à vouloir sa perte, annonça tranquil-
lement Jim à son ami qui fonçait sur lui. Lauren y a
veillé à ta place.
Jim ramassa sur le sofa les copies des vraies fiches
de prix et celles que Lauren avait trafiquées à
l'intention de Whitworth.
- Elle a modifié les chiffres, Nick, lui dit-il d'un
ton morne.
La réunion du comité sur le commerce international
reprit à 9 heures tapantes le lendemain matin. Après
avoir regardé un à un les six hommes installés autour
de la table, le président du comité leur annonça :
- Nick Sinclair n'assistera pas à la réunion
d'aujourd'hui. Il m'a demandé de vous faire part de ses
regrets et de vous expliquer qu'on avait besoin de lui
pour un problème des plus urgents.
Six visages scandalisés se tournèrent en même temps
vers la chaise vide de leur confrère absent, la fusillant
d'un regard hostile et impuissant.
- La dernière fois, c'était un problème de relations
avec le personnel, tonna un des hommes à la mâchoire
volontaire. De quoi peut-il bien s'agir aujourd'hui ?
- D'une fusion, répliqua le président. Il m'a dit qu'il
allait essayer de négocier la plus importante fusion de
sa vie.
22

La petite ville de Fenster, dans le Missouri, était


nappée d'un épais manteau de neige. Avec ses guir-
landes de Noël suspendues à chaque carrefour, Fenster
possédait un petit cachet vieillot, qui évoquait pour
Nick, de façon poignante, l'attitude un peu collet monté
qu'avait Lauren envers le sexe lorsqu'il l'avait
rencontrée.
A l'aide des indications que lui avait données un vieil
homme taciturne quelques minutes plus tôt, Nick n'eut
aucun mal à trouver la petite rue tranquille où Lauren
avait grandi. Il se gara devant une maison modeste à la
charpente de bois blanc, avec une véranda sous laquelle
oscillait une balancelle. Un chêne énorme trônait dans
la cour devant la maison.
Il arrêta le moteur de la voiture qu'il avait louée à
l'aéroport cinq heures plus tôt. La partie facile de son
entreprise, consistant à parcourir à la vitesse d'un
escargot un trajet plein d'embûches sur des routes
enneigées, était terminée. Il lui restait maintenant à en
accomplir la partie difficile : affronter Lauren.
A peine avait-il frappé à la porte qu'un jeune homme
longiligne, qui devait avoir dans les vingt-cinq ans, vint
lui ouvrir. Nick sentit ses forces le quitter. Dans ses
pires prévisions, pendant le voyage,
il n'avait jamais imaginé que Lauren puisse vivre avec
un autre homme.
- Je m'appelle Nick Sinclair, annonça-t-il, notant
que le visage ouvert du jeune homme afficha sur-le-
champ une franche animosité. Je voudrais voir Lauren.
- Je suis son frère, et elle ne veut pas vous voir.
Son frère ! Le soulagement momentané de Nick fut
suivi d'une impulsion absurde. Il avait envie de gifler
ce jeune homme pour le punir d'avoir volé l'argent de
poche de Lauren quand elle était petite fille.
- Je suis venu la voir, dit-il d'un ton sans appel, et si
je dois vous marcher dessus pour y arriver, je ne m'en
priverai pas.
- A mon avis, Léonard, il ne parle pas en l'air,
intervint le père de Lauren qui s'était avancé dans le
vestibule, un doigt coincé entre les pages de l'ouvrage
qu'il était en train de lire.
Robert Danner étudia longuement l'homme grand et
inflexible qui se tenait dans l'embrasure de la porte,
scrutant de ses yeux bleus pénétrants le visage tendu du
visiteur. Puis une esquisse de sourire involontaire
adoucit la ligne sévère de sa bouche.
- Léonard, dit-il sereinement, pourquoi ne pas
accepter que M. Sinclair voie Lauren cinq minutes ?
Comme cela, il verra s'il peut lui faire changer d'avis.
Elle est dans le living, ajouta-t-il, inclinant la tête par-
dessus l'épaule en direction des chants de Noël que
diffusait la stéréo.
- Cinq minutes, mais pas davantage, grogna Léo-
nard en emboîtant le pas de Nick.
Celui-ci se retourna.
- Seul, affirma-t-il.
Léonard ouvrit la bouche pour discuter, mais son
père l'en empêcha :
- Seul, Léonard.
Nick referma sans bruit la porte du gai petit salon,
fit deux pas en avant et s'immobilisa, le cœur cognant
follement dans sa poitrine.
Lauren était debout sur un escabeau, en train de
suspendre des guirlandes sur les branches les plus
hautes du sapin de Noël. Si tendrement jeune, dans son
jean serré et son pull vert vif! Et d'une beauté si
poignante et si vulnérable, avec ses cheveux qui cas-
cadaient en vagues aux reflets dorés sur ses épaules et
dans son dos !
Nick brûlait de l'envie douloureuse de l'arracher à
l'escabeau et de la transporter dans ses bras jusqu'au
canapé où il pourrait se perdre en elle, l'embrasser,
l'étreindre et la caresser, soulager la souffrance qu'il lui
avait infligée avec son corps, ses mains et sa bouche.
Lauren descendit de l'escabeau et s'agenouilla pour
prendre d'autres guirlandes dans la boîte posée à côté
des paquets joliment emballés sous l'arbre. Du coin de
l'œil, elle aperçut une paire de mocassins d'homme.
- Lenny, ton timing est vraiment génial ! lança-t-
elle d'une voix douce et taquine. J'ai déjà fini. Que
penses-tu de l'étoile en haut du sapin? Peut-être
devrais-je aller chercher l'ange dans le grenier pour le
mettre à sa place ?
- Laisse l'étoile en haut, répondit une voix profonde,
d'une douceur qui la transperça. Il y a déjà un ange
dans la pièce.
La tête de Lauren pivota brusquement. Incrédule,
elle contempla l'homme grand et solennel qui se tenait
tout près d'elle. Son visage blêmit, au fur et à mesure
qu'elle enregistrait la détermination gravée sur chacun
de ses traits virils, des sourcils noirs et droits aux
angles rudes de la mâchoire et du menton. De toutes les
lignes de son corps tellement présent se dégageaient
une impression de force et d'opulence et le même
puissant magnétisme auquel elle tentait d'échapper
dans ses rêves toutes les nuits.
Les traits de Nick avaient été comme marqués au fer
rouge dans son esprit. Elle s'en souvenait dans leurs
moindres détails. Mais elle se souvenait aussi de leur
dernier affrontement : ce jour-là, elle était également à
genoux devant lui - mais en larmes, suppliante à ses
pieds. Elle se releva d'un bond, envahie d'une bouffée
d'indignation et de fureur.
- Sors d'ici ! hurla-t-elle, trop aveuglée par son
propre tourment pour pouvoir remarquer les regrets et
le chagrin torturants qui assombrissaient les yeux gris.
Au lieu de lui obéir, il avança vers elle.
Lauren recula d'un pas, puis elle fit face et tint bon,
le corps tout entier tremblant d'une violence sur le point
d'exploser. Il tendit la main vers elle, mais elle brandit
le bras, prête à le gifler de toutes ses forces.
- Je t'ai dit de sortir ! siffla-t-elle.
Comme il ne bougeait pas, elle leva une main
menaçante.
- Fiche le camp ! Va-t'en ! explosa-t-elle.
Le regard de Nick se posa sur sa paume tendue.
- Vas-y, dit-il gentiment.
Tremblante de rage contrariée, Lauren abaissa la
main et croisa les bras sous sa poitrine, tout en
esquissant un pas sur le côté pour lui échapper. Elle
essayait de contourner le sapin, de s'éloigner de lui, de
sortir de la pièce.
- Lauren, attends...
Il lui barrait le chemin, la main tendue.
- Ne me touche pas ! faillit-elle hurler, avec un
mouvement de recul sauvage pour échapper à son
contact.
Elle recommença à se déplacer en biais afin de
franchir les trois derniers pas qui lui permettraient de le
contourner et de sortir de la pièce.
Nick était prêt à tout accepter d'elle, à accepter
n'importe quoi, à condition qu'elle ne le quitte pas. Cela
était au-dessus de ses forces.
- Lauren, laisse-moi te...
- Non ! cria-t-elle hystériquement. Laisse-moi ! Elle
essaya de s'échapper, mais Nick l'attrapa par
les bras. Telle une chatte sauvage prise d'une crise de
folie, elle l'affronta alors de face, se débattant furieu-
sement, le frappant au hasard.
- Espèce de salaud ! hurla-t-elle, folle de douleur.
Espèce de salaud ! Je t'ai supplié à genoux...
Elle lui martelait de coups le torse et les épaules et
Nick dut faire appel à toute son énergie pour la tenir
jusqu'à ce que sa fureur se calme et qu'elle s'effondre
enfin contre lui, son corps mince secoué de sanglots
déchirants.
- Tu m'as obligée à te supplier... pleura-t-elle d'une
voix entrecoupée dans ses bras, tu m'as obligée à te
supplier...
Ses larmes lui fendaient le cœur, et ses paroles le
lacéraient comme un couteau. Il la tenait, les yeux fixés
aveuglément dans le vide, plein du souvenir de la jeune
fille si belle et si gaie qui avait pénétré dans sa vie et
l'avait bouleversée de son sourire radieux.
- Que m'arrivera-t-il si la pantoufle vous va ?
- Je vous transformerai en beau crapaud.
Les remords lui piquaient les yeux. Il ferma les
paupières.
- Je suis désolé, chuchota-t-il d'une voix rauque.
Je suis tellement désolé...
Lauren sentit la souffrance vive qui perçait dans sa
voix et le mur de glace qu'elle avait érigé autour d'elle
pour ne plus rien ressentir commença à fondre. Elle
luttait contre la sensation exquise que lui procurait le
fait de se trouver de nouveau dans ses bras et de se
presser contre son corps puissant.
Pendant ces semaines solitaires, faites de nuits sans
sommeil et de journées lugubres où elle ressassait sa
colère, elle était parvenue à la conclusion que le
cynisme et la dureté de Nick étaient incurables. Le fait
d'avoir été abandonné par sa mère l'avait rendu ainsi et
rien de ce qu'elle pourrait faire ne parviendrait à le
changer.
A cinq ans, il avait appris qu'on ne pouvait pas offrir
son cœur à une femme. Il lui offrirait son corps et son
affection, mais pas davantage. Plus jamais il ne
laisserait totalement percer sa vulnérabilité.
Il lui caressait le dos dans un geste de réconfort
impuissant et, là où elles la touchaient, ses mains lui
communiquaient leur chaleur. Faisant appel à ce qui lui
restait de maîtrise de soi, Lauren le repoussa fer-
mement.
- Ça va mieux, vraiment.
Dans un suprême effort, elle ajouta, évitant ses yeux
gris sans fond :
- Maintenant, Nick, je veux que tu partes.
Elle s'était exprimée d'un ton si calme, implacable et
définitif que la mâchoire de celui-ci se crispa, et que
son corps entier se tendit. Mais au lieu de lui obéir, il
parut ne pas saisir le sens des paroles de Lauren,
comme si elle avait parlé une langue qu'il ne
connaissait pas. Sans la quitter des yeux, il sortit une
boîte plate enveloppée dans du papier d'argent de la
poche de sa veste.
- Je t'ai apporté un cadeau.
Lauren ouvrit de grands yeux.
- Tiens, dit-il, lui soulevant la main pour y poser la
boîte. C'est un cadeau de Noël. Je t'en prie, ouvre-le.
Les paroles de Mary résonnèrent tout à coup aux
oreilles de Lauren : « Il avait l'intention d'acheter sa
mère pour qu'elle lui revienne... Il lui a offert ce
cadeau... Il a insisté pour qu'elle l'ouvre tout de suite...
»
- Ouvre-le maintenant, Lauren, répéta Nick.
Il s'efforçait de garder un visage impénétrable, mais
à la vue du désespoir qui perçait dans ses yeux et de ses
épaules qui s'arrondissaient, Lauren comprit qu'il
s'attendait à ce qu'elle rejette son cadeau. Et qu'elle le
rejette lui.
De ses doigts tremblants, elle défit le papier d'argent
qui enveloppait la boîte de velours plate, discrètement
gravée au nom d'un grand joaillier suivi de celui d'un
hôtel de Chicago. Elle ouvrit la boîte. C'était un
pendentif, composé d'un rubis entouré de diamants
étincelants, qui brillait de tous ses feux dans son écrin
de velours blanc. Le rubis, spectaculaire, était au moins
aussi gros qu'une boîte à pilules.
Une tentative de corruption.
Pour la seconde fois de sa vie, Nick essayait
d'acheter une femme qu'il aimait pour qu'elle lui
revienne. Des larmes de tendresse montèrent aux yeux
de Lauren et son cœur s'emplit d'une douceur
déchirante.
La voix de Nick était rauque et hésitante, comme si
on lui arrachait les mots qu'il prononçait.
- Je t'en supplie, chuchota-t-il, je t'en supplie...
Il l'étreignit brusquement, la pressant à lui faire mal
contre lui, le visage enfoui dans ses cheveux.
- Ma chérie, je t'en supplie...
Les dernières défenses de Lauren cédèrent défini-
tivement.
- Je t'aime, dit-elle d'une voix brisée, tandis que ses
bras venaient lui encercler étroitement le cou et que ses
mains apaisantes couraient sur ses épaules et lissaient
ses cheveux noirs.
- Je t'ai aussi acheté des boucles d'oreilles, dit-il
d'une voix câline et fervente. Et je t'achèterai un piano -
d'après le conservatoire, tu es une pianiste douée. Que
préfères-tu, un piano à queue ou... ?
- Arrête ! cria-t-elle, tout en se hissant sur la pointe
des pieds pour le réduire au silence avec ses lèvres.
Le corps parcouru de tremblements, il l'enlaça plus
étroitement et sa bouche désespérément affamée
s'ouvrit sur la sienne, tandis que ses mains couraient
sur le dos de Lauren puis sur sa poitrine, avant de
glisser plus bas pour attirer ses hanches vers lui,
comme s'il voulait complètement fondre son corps dans
le sien.
- Tu m'as tellement manqué ! chuchota-t-il.
Tandis qu'il enfouissait ses doigts dans le flot de
cheveux épais qui recouvraient la nuque de la jeune
femme, sa bouche avide effleurait tendrement ses
lèvres entrouvertes. Mais cette douceur fut de courte
durée. Dans un gémissement, il emprisonna sa nuque
dans sa main et écrasa ses lèvres contre les siennes
dans un baiser si passionné qu'il la laissa pantelante.
Dans celui qu'elle lui rendit, cambrée tout contre lui,
le serrant de toutes ses forces, Lauren mit tout l'amour
dont son cœur débordait.
Une éternité plus tard, elle revint à la réalité. La joue
pressée contre le cœur de Nick qui battait follement,
elle l'enveloppait toujours de ses bras.
- Je t'aime, murmura-t-il.
Et sans attendre qu'elle lui réponde, il ajouta d'une
voix mi-implorante, mi-taquine :
- Tu dois m'épouser. Je crois que mes collègues
viennent de voter ma radiation du comité sur le
commerce international. Ils me trouvent trop instable.
Et Tony m'a rayé de sa liste. Mary affirme qu'elle
démissionnera si je ne te ramène pas. Ericka a retrouvé
tes boucles d'oreilles et elle les a données à Jim. Il dit
que tu ne les récupéreras que si tu viens les chercher en
personne...
De minuscules lampes de couleur clignotaient sur
l'arbre de Noël, dans l'immense salon plongé dans la
pénombre. Etendu sur le tapis devant la cheminée, Nick
tenait sa femme endormie dans le creux de ses bras et
contemplait avec émerveillement les reflets des
flammes qui dansaient dans sa chevelure éparpillée en
vagues désordonnées sur son torse nu. Ils étaient
mariés depuis trois jours.
Lauren remua légèrement, se nichant plus près dans
sa chaleur. Avec d'infinies précautions pour ne pas la
réveiller, il remonta le couvre-lit de satin jusqu'à ses
épaules. D'un geste plein de révérence, il effleura sa
joue du bout des doigts. Lauren avait apporté la joie
dans sa vie et les rires dans sa maison. Elle le trouvait
beau. Et quand il la regardait, il se sentait beau.
Quelque part dans la grande maison, une horloge se
mit à égrener les douze coups de minuit. Les paupières
de Lauren palpitèrent et s'ouvrirent lentement sur les
lacs enchanteurs de ses yeux.
- C'est Noël, chuchota Nick.
Et sa gorge se serra de bonheur quand son épouse lui
adressa un sourire et qu'elle lui répondit d'une voix
douce, les doigts posés contre sa joue :
- Non, Noël, c'était il y a trois jours.

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