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La chance qui passe

Le Projet de société (Les options)


Le Manifeste politique (Les positions)
Le Programme de gouvernement (Les propositions)

OPERATION LAVALAS
15 novembre 1990
Ce document est le résultat d'une numérisation de : « La chance qui passe ». Le texte n'est pas signé
mais il est de notoriété qu'il a été produit par Georges Anglade pour l'« Opération Lavalas » à la veille
des élections générales haïtiennes de décembre 1990.
Après cinq ans d'une transition difficile depuis la chute de la dictature duvaliériste, le peuple haïtien se
préparait à se rendre aux urnes. Des groupes politiques inscrits pour participer aux élections, le Front
National pour le Changement et la Démocratie (FNCD) avait la faveur de la majorité. Il était appuyé
par un mouvement qui se développait dès 1986 sous la dénomination LAVALAS. Jean Dominique eut à
qualifier plus tard ce mouvement de « nébuleuse », tant il n'avait pas de direction. Le FNCD tout
comme LAVALAS avaient en mémoire le massacre perpétré par des paramilitaires néo-duvaliéristes
lors des élections ratées du 29 novembre 1987, ils faisaient face aussi à une opposition violente de
l'extrême droite et des duvaliéristes. Le mouvement adopta une stratégie pour d'un côté s'attirer la
faveur des masses et de l'autre celle de l'intelligentsia.
Pour s'attirer la faveur populaire, le FNCD éjecta Victor Benoit comme candidat à la présidence en le
remplaçant par le prêtre Jean-Bertrand Aristide.
Pour l'intelligentsia, le mouvement réputé sans programme fit appel à George Anglade pour lui doter
d'un manifeste. Ce fut fait avec brio. Il ne s'agit pas d'un texte accessible au grand public mais tel n'était
pas le but. « La chance qui passe », manifeste politique, devait être la fondation d'un programme
politique opérationnel détaillé ayant pour titre « La chance à prendre ».
La sortie du texte, lors d'une conférence de presse en novembre 1990 à l'hôtel Montana eut un impact
considérable. Aucune autre formation politique ne pouvait présenter une vision de la société aussi bien
campée, aussi pointue théoriquement et, à la fois, aussi proche des revendications populaires : La
jonction du politique et du scientifique. Une grande partie des élites intellectuelles et de la classe
moyenne s'identifièrent au mouvement, le manifeste y a été pour quelque chose : c'était le signal que la
matière grise était la bienvenue puisqu'il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie !
Malheureusement, « La chance qui passe », dans son contenu, a été vite mis de côté par la faction
populiste du mouvement. Même « La chance à prendre » (d'ailleurs jamais présentée comme telle) n'a
été qu'un amalgame incohérent de programmes sectoriels sans direction politique.
Malheureusement aussi, « La chance qui passe », est, à peu de choses près, d'une étonnante actualité.
Par exemple, combien de nos planificateurs et de nos spécialistes de l'espace géographique ont pris en
compte dans leurs travaux le concept de bourgs-jardins ?

Jean-François Tardieu,
Pétion-Ville le 8 mai 2011.
Pour une brève situation du mouvement Lavalas, lire le texte :
http://lespacehatien.blogspot.com/2011/03/le-mouvement-lavalas-planche-de-salut.html

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Table des matières

SIGNIFICATION DE LA CANDIDATURE DU PÈRE JEAN-BERTRAND ARISTIDE.......................6


Comment est-on parvenu à cette perspective de solution?....................................................................7
Quelle est la signification immédiate de cette mobilisation?................................................................8
Que peut-on attendre réellement de cette nouvelle situation?...............................................................8
1 : Les fondements d'un projet de société..................................................................................................9
1.1. Les crises de la conjoncture............................................................................................................9
1.2. Les transformations de la structure..............................................................................................15
1.3. Les perspectives de changement..................................................................................................20
2 : Les bases d’un manifeste politique.....................................................................................................24
2.1. Définir ce qu’est le pays...............................................................................................................24
2.2. Définir ce qui permet de la transformer.......................................................................................27
2.3. Définir la manière de contrôler les changements.........................................................................30
3 : Les principes d’un programme de gouvernement...............................................................................33
3.1. L’Etat, le Gouvernement, La Fonction publique et les Chambres...............................................33
3.2. De la stratégie de production de biens agricoles et industriels.....................................................35
3.3. De la perspective de répartition des biens et services..................................................................38
CHOISIR L’AUDACE ET PRENDRE RACCOURCI...........................................................................40

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Volume 1. La chance qui passe
-Le Projet de société (Les options)
-Le Manifeste politique (Les positions)
-Le Programme de gouvernement (Les propositions)

Volume 2. La chance à prendre


-Le Canevas des opérations (Quoi faire?)
-Le Calendrier des interventions (Quand faire?)
-L’Organigramme d'exécution (Comment et Avec qui faire?)

4
“En ce moment où l’attente de recettes ou de
sauveurs se fait pressante, où le besoin impatient
d’espérance peut conduire à beaucoup
d’errements... il faut bien que quelque part soit
assumé le sentiment que l’Histoire nous offre
probablement la dernière chance de bien finir ce
sièc1e, et qu’il n’y a pas de sauveurs, et qu’il n’y
a pas de recettes.
Les risques à prendre devront être calculés avec
précision dans des dossiers soigneusement et
démocratiquement travaillés par une écoute
collée aux pulsations de nos racines de peuple
haïtien.
Même si la situation est grave, très grave, il
existe cependant des voies possibles pour le
remodelage de notre société, des promesses
d’avenir raisonnables pour peu que nous
sachions collectivement recourir à nos sources,
nos racines, nos savoir faire... pour peu que nous
sachions conserver la dignité retrouvée... pour
peu que nous sachions consolider Ia liberté
reconquise.”

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SIGNIFICATION DE LA CANDIDATURE DU PÈRE
JEAN-BERTRAND ARISTIDE

Avec certitudes raisonnables le père Jean-Bertrand Aristide sera élu président de la République d’Haïti
au premier tour de scrutin le dimanche 16 décembre 1990.
Avec certitudes raisonnables le père Jean-Bertrand Aristide sera élu président de la République d’Haïti
au premier tour de scrutin le dimanche 16 décembre 1990... à moins de magouilles et coup de force
toujours possibles.
Avec certitudes raisonnables le père Jean-Bertrand Aristide sera élu président de la République d’Haïti
au premier tour de scrutin le dimanche 16 décembre 1990... si ion laisse enfin ce peuple choisir par les
urnes, démocratiquement, librement, son prochain président.
C’est que 1’OPERATION LAVALAS emporte l’adhésion non seulement du plus grand nombre des
électeurs et des électrices au pays, mais aussi du plus grand nombre des Haïtiens et des Haïtiennes en
diaspora.

•Comment est-on parvenu à cette perspective de solution?


•Quelle est la signification immédiate de cette mobilisation?
•Que peut-on attendre réellement de cette nouvelle situation?

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Comment est-on parvenu à cette perspective de solution?
–de la polarisation à la convergence–
C’est à la fois la candidature du NON et du OUI.
NON à l’arrogance macoute qui prétendait reprendre pied sons la direction d’un de ses sbires les plus
notoires.
NON aux réunions de Santo et de Vertaillis, qui loin de terroriser les électeurs et les électrices par un
coup de force aussi extrémiste qu’audacieux, ont reçu une réponse massive contre cette menace directe
de retour à la dictature, contre cette menace directe de retour au pillage de l’État, contre cette menace
directe de retour à l’exploitation des masses.
NON au macoutisme brutal et grossier tel que pouvait le symboliser la candidature d’un de ses sbires
les plus notoires. La polarisation devenait ainsi totale, pour ou contre cette menace de retour à
l’horreur.
NON à la corruption, aux vols, aux assassinats.
NON à la dictature.
Mais c’est aussi la candidature du OUI.
OUI à l’expression politique et électorale de l’avalanche des revendications populaires de tous les
secteurs de la vie nationale en faveur du changement de 1’ÉTAT.
OUI au respect de la CONSTITUTION dans la mise sur pied d’un mouvement qui se présente
aujourd’hui comme la seule alternative capable de mettre en mouvement toutes les couches de la
société au bénéfice de la Nation.
OUI à une campagne présidentielle présidée par Jean- Bertrand Aristide et à un Exécutif présidé par
Jean-Bertrand Aristide dans le respect de la CONSTITUTION.
OUI aux maîtres-mots de JUSTICE SOCIALE, de PARTICIPATION, de TRANSPARENCE.
OUI à une nouvelle conception de l'ÉTAT au service de la Nation.
OUI à La chance qui passe.
La candidature de Jean-Bertrand Aristide a servi de point de convergence et de point de ralliement de
toutes les sensibilités démocratiques fermement convaincues que seul un NON massif et net pouvait
barrer la route à cette menace de retour au macoutisme ; et seule l’image de Jean-Bertrand Aristide
pouvait symboliser et garantir, ici et maintenant, pour le plus grand nombre des Haïtiens et des
Haïtiennes ce NON massif et net par un OUI non moins net et massif.
Jean-Bertrand Aristide sera probablement élu Président d’Haïti dès le premier tour le 16 décembre 1990
si tout le monde et chacun de nous accepte La chance qui passe et La chance à prendre des
exceptionnelles perspectives que peut nous ouvrir une MOBILISATION GÉNÉRALE.

7
Quelle est la signification immédiate de cette mobilisation?
–De la Mobilisation générale comme préalable à l’Action–
La condition préalable et indispensable à toutes politiques de satisfaction des attentes et espérances
populaires est la capacité de mobiliser une très large majorité pour supporter et accompagner la
séquence des transformations. Ces moments de mobilisation générale sont très rares dans l’histoire
d’un peuple puisqu’ils sont le fruit quasi miraculeux de la convergence de tellement de facteurs. Sans
remonter à 1804, qui est quand même l’unique cas mondial de la réussite d’une mobilisation générale
d’esclaves pour leur indépendance, février 1986 ressemble maintenant à une répétition générale de
mobilisation dont la première mise en application sérieuse pourrait définitivement commencer en
février 1991.
Sans une mobilisation générale du type qui se déroule actuellement sous l’image symbolique de Jean
Bertrand Aristide, il est pratiquement impossible de sortir du statu que et de bâtir un pays normal pour
tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes. Mais, à elle seule, cette condition préalable est insuffisante
pour que réussissent les changements souhaités. Encore faut-il une rencontre sérieuse du Politique et du
Scientifique.

Que peut-on attendre réellement de cette nouvelle situation?


–À la jonction du Politique et du Scientifique–
Depuis tantôt 50 ans, une significative accumulation de travaux scientifiques, accompagnant les
phénomènes d’avance de la conscience civique, a balisé la quête des démocrates pour une société plus
juste et plus digne pour tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes. Au bout de la somme de ces travaux,
nous avons en main actuellement un OUTIL COLLECTIVEMENT CONSTRUIT par tous ces ajouts
de tous nos scientifiques à l’écoute des demandes populaires.
C’est que l’une des particularités de notre tradition démocratique est qu’elle combine depuis ses
origines deux manières d’être, l'une à dominante politique et l’autre à dominante scientifique. Et l’on
sait depuis toujours que c’est la très rare possibilité sociale d’emboîter ces deux dimensions qui donne
naissance à la chance démocratique. Et ne voilà-t-il pas que c’est un moment de ce type que nous
vivons depuis peu par la mobilisation générale sous la bannière du Politique pour un gouvernement de
gestion sérieuse et rigoureuse par le Scientifique.
Cette situation de convergence optimale entre le POLITIQUE créant une mobilisation générale et le
SCIENTIFIQUIE en pleine maîtrise des voies et moyens de la modernisation était encore absolument
imprévue la première quinzaine du mois d’octobre. La chance qui passe.

8
1
LES FONDEMENTS D'UN PROJET DE SOCIÉTÉ
Un Projet de société est un ensemble d’options que partagent plusieurs sensibilités politiques à un
certain moment de l’histoire d’un peuple. C’est donc, avant tout, un constat des attentes et des
espérances profondes.
Ces options partagées concernent généralement trois aspects principaux que sont une même
interprétation de la crise du moment, une analyse commune de l'état actuel de la structure de la société,
la souscription à des perspectives identiques de changement.
Il n’est pas nécessaire que tout le monde et chaque personne soit d’accord sur toutes les nuances de ces
trois points pour qu’il y ait Projet de société (cet accord unanime est d’ailleurs impossible), mais il
suffit que globalement tout le monde converge vers le même idéal de changement.

Les 3 points: •Les crises de la conjoncture


•Les transformations de la structure
•Les perspectives de changement

1.1. Les crises de la conjoncture


Nous pouvons définitivement faire beaucoup mieux car nos sources et nos ressources ne nous
contraignent pas à cette si piteuse situation généralisée de crises. Aussi aurait-il été irresponsable de
continuer à maintenir le statu quo en proposant quelques opérations cosmétiques incapables
d’accoucher du pays nouveau dont nous avons tous un urgent besoin. C'est ici qu’intervient
1’OPERAT1ON LAVALAS qui offre la mobilisation générale capable de soutenir une réarticulation en
profondeur de toutes nos dimensions de société, un réemboîtement modernisateur de tous nos secteurs
de société. La gestion du pays va enfin pouvoir devenir sérieuse.
C'est qu’il était navrant depuis le 7 février 1986 de devoir autant se battre contre tellement de forces
contraires avant de voir poindre les conditions de construction d’un pays normal : la jonction d’une
politique de mobilisation générale aux voies et moyens de nos accumulations scientifiques. C'est que
nous n’avions pratiquement qu’une seule voie sérieuse capable de nous conduire à un pays normal et
cette conjonction inattendue et favorable s’est réalisée an point de nous offrir cette possibilité de bâtir
la nouvelle équipe capable d’emprunter cette unique voie pour accoucher d’un pays normal.
Ce n'est pas vraiment pour avoir gaspillé nos ressources ou pour avoir dilapidé nos avoirs, ce qui hélas
a aussi été fait, que nous nous retrouvons actuellement dans cette situation, mais c'est principalement
pour n'avoir jamais accepté dans nos têtes que la rupture souhaitée s'opérerad'abord par nous, avec nos
moyens du bord, sources et ressources, et selon des voies et à un rythme choisis par nous. Ensuite, mais
ce n'est qu'ensuite, que l'on choisira de se fera aider par X ou par Y, mais en choisissant encore le
pourquoi, le comment, le quand... de cette collaborationinternationale. Il faut en finir avec cette
mentalité de mendicité qui de toutes les façons n'a plus grand avenir dans la nouvelle donne du monde
au seuil de cette décennie 1990. Une nouvelle ère est peut-être justement en train de naître. A la
jonction du politique et du scientifique.

9
On a beau se consoler en disant qu'un pays ne meurt pas que cela ne change strictement rien à la
situation actuelle. Il n'y a aucun effet de style dans cette sentence qu'i1 faut entendre au premier degré :
Haïti en tant qu'une CERTAINE NATION risque, et pour encore longtemps, l'effondrement. Il faut
avoir le courage de voir les choses comme elles sont, au plus profond du pays profond, pour éviter ce
qui maintenant peut être évité grâce à la mobilisation générale et grâce à la gestion de nos
accumulations de connaissances. A la jonction du politique et du scientifique.
Quand au soir du 7 février 1986 le pays s'ouvrit, le terrain redevenait accessible dans le sens premier ou
des questions fondamentales allaient être enfin traitées par des constructions jusque là strictement hors
de portée des enquêtes. La camisole aux six cents mailles des sections rurales et le nouvel espace des
cités devenaient enfin accessibles pour une reproblématisation. Quoiqu'en quinze ans (1971-1986),
depuis la mort de Duvalier père, ce pays ait fait 1'objet d'un grand nombre de rapports et d'expertises en
tous genres, il est de notoriété qu'il ne s'était encore rien fait dans ces travaux sur nos entités de base,
comme ces sections rurales qui trament pourtant la maille du pays, ou comme ces cités qui sont
devenues de nouveaux sujets historiques de la dynamique contemporaine. C'est que dans les faits, les
assises du statu quo étaient interdites de questionnements.
Quand au soir du 7 février 1986 le pays s'ouvrit, l'espace politique redevenait aussi accessible dans le
sens second ou des Politiques pouvaient maintenant travailler au grand jour. Si la première dimension
de l'ouverture renvoyait aux OBJETS des études, la seconde touchait aux SUJETS des actions en
permettant notamment de rechercher les conditions d'une MOBILASATION GÉNÉRALE.
Depuis, il a été donné cinq ans, du 7 février 1986 au 7 février 1991, aux deux aspects de la tradition
démocratique, le Politique et le Scientifique, d’une certaine marge de manœuvre après Duvalier pour
livrer leur marchandise en conformité à cette commande populaire qui depuis des décennies se précise
d’avancées en avancées populaires. Au plus près du possible, à défaut du souhaitable, en respect de la
Constitution, avec justice, participation et transparence, ici, la chance qui passe de livrer cette
marchandise.
L’OPERATION LAVALAS dans sa dimensions politique porte cette promesse de mobilisation générale
non seulement pour rendre possible le 16 décembre, mais encore pour garantir, l’application d'un
Canevas des opérations (Quoi faire?), du Calendrier des interventions (Quand faire?), de
l’Organigramme d’exécution (Comment et Avec qui faire?) du prochain gouvernement.
En somme ce volume 1 dit les principes de base au bout de la longue quête scientifique et politique des
démocrates de ce pays, tandis que le volume 2 dit les outils de la gestion que va légitimer le vote du 16
décembre 1990.

Volume 1. La chance qui passe


-Le Projet de société (Les options)
-Le Manifeste politique (Les positions)
-Le Programme de gouvernement (Les propositions)

Volume 2. La chance à prendre


-Le Canevas des opérations (Quoi faire?)
-Le Calendrier des interventions (Quand faire?)
-L’Organigramme d'exécution (Comment et Avec qui faire?)

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*
On commence à se douter que la survie même de la Nation haïtienne, dans la forme que nous lui
connaissons, pourrait être en cause. C'est qu'au terme des cinq ans de ce qui devait être une transition
d’après dictature, nous sommes dans bien des secteurs dans une situation plus dégradée qu'avant à
cause des magouilles pour maintenir un système condamné et vermoulu. La menace est suffisamment
de taille, le retour an macoutisme dans sa version pure et dure, pour que l’on en vienne à souhaiter,
pour le cinquième anniversaire en 7 février 1991, un retour à ce qui aurait dû être la gestion à la case de
départ au 7 février 1986 : Quoi faire? Comment faire? Quand faire? Avec qui faire? Mais voilà, traquer
ces questions jusqu’à leurs réponses et leurs mises en application exige aussi bien le dépassement des
slogans pour une action de fond à la jonction du scientifique et du politique, qu’un engagement critique
et réaliste au carrefour du scientifique et du politique.
Un malaise d’abord diffus s’est à mesure changé en une angoisse précise : une Nation peut-elle
s’effondrer ? La nôtre en est-elle loin ? C'est que nous risquons toujours d’assister en cette fin de siècle
au premier effondrement général d’une Nation dans les Amériques. On se demande d’ailleurs, si c’est
morceau par morceau que meurt un pays, pour quel pourcentage de notre population cette mort
effective à déjà eu lieu ? On serait peut-être étonné de la réponse ! Quelle que soit la forme de
régression que prendra cette faillite, elle sera reconnaissable à ses débuts en ce que le destin collectif
aura finalement échappé à tous les contrôles, dans un décor de démence fratricide, préludant aux bruits
de bottes d’outre-frontières. Voila ce que devrait nous éviter cette irruption sur la scène électorale d’un
peuple décidé à prendre en main son destin le 16 décembre 1990 par 1’OPERATION LAVALAS.
De lourdes menaces planent si bas sur notre devenir collectif que les marges de manœuvres vont être de
plus en plus dramatiquement étroites. II nous faut viser juste. Mais pouvons-nous encore ne pas
gaspiller la décennie qui nous amène à l’horizon 2000?
*
De l’ensemble des actes posés et des choses dites du 7 février 1986 à novembre 1990, il est quand
même rassurant de déceler une volonté de tirer leçon des erreurs d’aiguillage et des fourvoiements. On
reconnaît de plus en plus que la lutte pour la démocratie contre le macoutisme n’était pas aussi facile et
que la construction de cette démocratie n’était pas compatible avec la surenchère systématique, aux
mains nues ; la sons-estimation des opportunités de bâtir graduellement la convergence, au lieu du tout-
tout-de-suite ; la peur de la moindre intimidation, notamment quelques irresponsables attitudes qui
firent déborder plus dune fois l’histoire du mouvement démocratique de son cours. Et l’on déplore
aussi la perte de l’espoir par tous ceux qui, découragés, se sont retrouvés finalement ailleurs que dans
1’OPERATION LAVALAS, pourtant leur famille légitime. Seraient-ce là les maladies infantiles des
transitions à la démocratie ? Souhaitons-le nous, car pour gérer la suite nous allons avoir besoin
d’attitudes responsables et de tous les nôtres puisque le président Jean-Bertrand Aristide sera le
président de tous les Haïtiens et de toutes les Haïtiennes, d'ici et de là-bas.
La situation présente en cette fin 1990 est qu’il faut continuer à travailler pour une large convergence
des forces de changement, construite et structurée, capable de faire la différence dans le façonnement
quotidien d’un pays à rendre normal, à partir de voies à prendre et de moyens à mobiliser. Chaque jour.
Maintenant que les espoirs sont fragiles et le resteront pendant encore dix ans sous tant de menaces, il
se dégage un choix de plus en plus clair sur ce qui doit être au fondement de la prochaine décennie
1990 : une mise à contribution du scientifique et du politique sur les problèmes d’une relance du pays.

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*
II y a tellement de problèmes dans ce pays que le simple exercice de les nommer épuiserait ; aussi faut-
il abandonner toutes perspectives d’inventaire et toutes récitations d'un chapelet de nos misères pour
plutôt dégager des principes à leur ordonnancement. Pour ainsi emboîter et hiérarchiser les problèmes,
il nous faut recourir aux relectures récentes sur le réel haïtien et aux lignes de force des principales
revendications qui se sont exprimées depuis cinq ans. C'est donc dans les événements qui se sont
déroulés avant et après le départ des Duvalier et dans l’observation des phénomènes qui se sont
cristallisés dans ce même temps, que nous pouvons finalement trouver ce principe d’ordonnancement.
II tient principalement dans le nouveau façonnement et le nouvel agencement des grands ensembles du
territoire haïtien (1.2. Les transformations de la structure) et dans les perspectives de changement (point
- 1.3.) au niveau national par cette chance de mobilisation générale, et au niveau international par la
nouvelle donne qui fait obligation aux pays comme le nôtre de prouver qu’il compe d’abord et avant
tout sur ses moyens du bord.
Que l’on s’entende sur ce qui, ici et maintenant, est l’important : trouver le passage étroit pour l’entrée
en développement et en démocratie. Au fond, quand on questionne cette association des deux seules
expressions à avoir fait consensus au pays, développement et démocratie, la première finalement
renvoie à tout ce qu’il faut gérer et la seconde délimite tout ce qu’il faut régénérer. En somme il s’agit,
en toute simplicité, d’une vision particulière des deux vastes champs de l’économico-administratif
(gérer) et du socio-culturel (régénérer) et, en toute complexité, d’une volonté particulière d’harmoniser
le réseau de leurs liaisons ; tout cela ne pouvant se coordonner évidemment que par la politique. II faut
donc pouvoir réconcilier les pratiques de la politique avec la gestion du bien public, en contrant les
complaisances face à l’affairisme, aux détournements de fonds, à la cleptomanie... Si ce n'est que par la
politique que s’initieront les changements souhaitables, sa conjonction au scientifique est cependant
indispensable pour que réussisse cette action. Dans notre cas d’extrême, le Politique et le Scientifique
se sauveront ensemble ou ils couleront séparément. L'un n’ira pas sans l’autre en tant que les deux
aspects de notre tradition de quête démocratique depuis 50 ans.
*
Face à la pression des revendications populaires et tour recherche systématique d’un mode
d’expression unique et unifié, ce qui allait devenir 1’OPERATION LAVALAS, le blocage de la gestion,
en ces moments d’incertitudes et de transition, à participé depuis cinq ans de trois dynamiques
différentes: celle de l’État qui se cherche entre le civil et le militaire, celle des Forces étrangères qui
nous ont pris en change par défaut de gouvernement, et celle des Agents de la fonction publique en
grève permanente d’efficacité.
D’abord, le nouvel équilibre d’État se cherche depuis cinq ans au centre de gravité des relations entre le
civil et le militaire. Cependant au bout de ces cinq ans de débauches d’une conjoncture, comme on dit,
riche en rebondissements, il est devenu évident que les conditions nécessaires à la relance du pays
réclament un minimum de continuité par la clarification des positions de chacun de ces partenaires sur
l’éventuelle relance. C’est à partir de nouvelles positions acceptées, et de leur gel relatif, qu’un
consensus pour se bâtir tout au long de la prochaine décennie sur les objectifs de gestion des deux
prochains mandats de gouvernements qui nous amènent à l’an 2000.
Pour rester an plus près, et an plus vrai, de la réalité du moment, ce gouvernement civil qui
gouvernerait effectivement une relance va confronter à chacun des niveaux du terrain la réalité des
pouvoirs militaires, de bas en haut et de haut en bas, de la section rurale au commandant. Et, à figurer

12
nos sources d’instabilité pour les dix prochaines années, il vaudra mieux formaliser dès le départ ce
rapport difficile du civil au militaire, que d’essayer de conjurer ses ambiguïtés par des pratiques
incantatoires, sans efficacité et toujours risquées. Tout serait alors à recommencer. Et ainsi de suite,
sans fin.
Nous pouvons beaucoup craindre que les hypothèses qui n’ont jamais été constitutionnellement
abordées, d’un partage institutionnel des responsabilités nationales entre les quatre entités exécutives
de la Présidence, du Gouvernement, du Militaire et de la Police, ne nous aient pas désarmé de
l’imagination politique qui siérait à notre obligatoire quête de continuité pour gérer la transition de la
misère à la pauvreté, jusque dans l’hypothèse d’un partage dans lequel la stabilité de l’État serait sous
responsabilité de la Présidence au suffrage universel et du Militaire responsable par-devant la
présidence, tandis que la responsabilité de la gestion gouvernementale reviendrait à un Premier
Ministre d'une structure de représentation des nouvelles entités territoriales à viabiliser, et d’une
véritable Police de tout le territoire relevant d’un ministère civil du gouvernement du Premier Ministre.
Bref, on distingue la présidence du gouvernement, et le militaire de la police, dans une
combinaison deux à deux. Voilà l’agencement intégrateur le plus collé au réel haïtien actuel et qui
rend mieux compte de la dynamique effective des rapports de force dont on aura besoin pour partir en
relance, et cela en respect de la demande des masses rurales de leur enlever la camisole aux six cents
mailles des sections rurales et du besoin de travail des masses des Cites, etc. Mais tout cela est
exactement ce que dit la CONSTITUTION, et si nous nous engageons fermement à la respecter c’est
que nous nous engageons fermement à la mettre en application et à la faire respecter.
Il serait ainsi temps pour nous autres, en cette fin d’année 1990, alors que l’histoire du monde est en
pleine accélération, et que partout s'impose l’imagination sociale, que nous aussi, nous y souscrivions
par de nouveaux schémas plus conformes aux demandes de liberté de tous les Haïtiens et Haïtiennes,
dont le peuple des villes et des campagnes.
Vraiment, nos institutions exécutives sont à gérer entre présidence et armée, gouvernement et police...
de toute urgence, comme nous l’exige La CONSTITUTION.
*
Ensuite, nous observons un mouvement de recentration des opérations Étrangères qui ont mis à profit
ce temps d’attente pour redéfinir le sens et l’ampleur de leurs participations futures. C’est que
finalement ces opérations Étrangères ont pris la mesure de leur inefficacité dans le passé et ont refusé le
risque de continuer à ne servir que de cautions à des actions souvent douteuses, de leur côté comme du
nôtre d’ailleurs. Le rapport du pays à la présence Étrangère est malsain et vicié en ce que cette terre à
fait les frais de toutes les errances expérimentales des donateurs, et en ce que la pertinence d’un projet
ces dernières années s’est trop vu juger à partir de sa capacité à attirer des financements extérieurs. Plus
grave, chaque ministère ne croit sincèrement performer que lorsqu’il attire des fonds externes. Ce
détournement de sens n’aurait jamais dû être, mais il en a tellement été ainsi que même le budget
national de fonctionnement s’est mis à dépendre pour plus de moitié directement de rallonges
monétaires des puissances tutrices; et il en est tellement encore ainsi que pratiquement aucun ministère
n’a jamais été en préparation des dossiers sérieux qui devraient être en fait sous sa responsabilité
sectorielle. Aussi La hiérarchisation des ministères s’est conformée à ces déviations au point que le
Plan qui aurait dû être l’instance prioritaire, globale et totale, par sa prise en change des internalités à
structurer, se voit supplanté par des ministères dévoyés en officines spécialisées dans la mendicité
internationale. Pauvre de nous.

13
Pourra-t-on convaincre qu’il faut attendre de ce corps des ministères essentiellement autre chose,
comme ce travail de direction et d’animation de la recherche de voies nouvelles et de moyens nouveaux
à partir de la mobilisation de leurs propres ressources matérielles, financières et humaines actuellement
disponibles. Des dossiers.. C'est seulement à cette condition qu’ils alimenteront cette instance de
coordination nationale, de suivi continuel et d’évaluation permanente que devra être le cabinet du
Premier Ministre, et ce en conformité avec notre Constitution ajourée et au ralenti de mars 1987.
L’Appareil à monter doit donc être de taille à traiter les situations qui lui sont assignées dans cette
nouvelle manière qui devrait s’imposer à tous les ministères d’apprendre à faire avec leurs moyens de
bord (qui ne sont vraiment pas négligeables) et leurs ressources humaines (qui sont souvent valables et
suffisantes). Pas facile, quoique possible.
Enfin, l'action quotidienne est ceinturée, en matière d’initiatives par les forces traditionnelles qui
campent dans la cité et la contrôlent encore pour garantir et geler le statu quo ante. Et elle est entravée
en matière de gestion par une bureaucratie retranchée dans l’expédition des affaires courantes, quoique
moins par grève du zèle que par faute d’impulsions de départ. Car les expériences des cinq années nous
ont révélé la formation de base plus qu'acceptable de beaucoup d’agents de la fonction publique et du
potentiel mobilisable à certaines conditions des cadres d'intervention. Mais, c’est qu’il manque surtout
cruellement à ce pays, au terme de cette saignée de trente ans un étage dans sa pyramide de
gestionnaires, celle des seniors. II faut reconstituer, et vite, cet étage manquant. Là aussi, nous avons
tout ce qu’il faut pour résoudre ce problème, encore faut-il devenir sérieux et vouloir bâtir un pays
normal.
*
Il s’est fait pourtant beaucoup d’interventions à différentes échelles ces quinze dernières années sans
que nous ne puissions relever jusqu’à présent aucune ligne directrice nationale, aucun schéma
intégrateur des échelles d’interventions, aucun fondement clair de l’ensemble des actions. Or, il se
trouve que le nouvel espace économique, social et culturel haïtien de ce jour ne saurait résister
longtemps à un effondrement si après les urnes de 1990, les interventions devaient simplement
reprendre comme avant sans un travail de clarification globale et d’orientations articulées. Car enfin, la
fin de règne des Duvalier, c’est aussi beaucoup pour cause de mal gestion et d’indigestion de l’aide. Le
pays était rendu à la merci quasi totale des bailleurs étrangers et la gestion gouvernementale n'arrivait
même pas à bâtir une grille de sélection et de coordination des interventions, encore moins un plan
directeur de leur développement. On a semblé dicter à l’État, de l'extérieur, qu’il se définisse et se
contente d’être une instance capable de gérer les afflux extérieurs... Ce qui serait à reconsidérer si l’on
dispose de la force dune mobilisation générale.
Chaque mot posé, pourquoi accepterions-nous cet héritage dune situation qui voudrait confiner les
quatre instances de l’exécutif que nous venons d’esquisser, à n’être que des régulateurs des flux à venir
de l’extérieur? Et si on se mettait à apprendre à compter d’abord sur nos propres forces, puisque de
toutes les façons il ne se pourra rien dans ce pays sans une ambiance de mobilisation. Et personne ne
peut venir mobiliser à notre place. Comment arriver à cette mobilisation et la maintenir vivace si ce
n’est en présentant et en mettant en application un programme qui fasse la preuve que les choses
bougent vers un aller-mieux? Peut-on concevoir cette impulsion, maintenant que nous avons pour
matériau cinq années d’observations d’une riche séquence de mobilisations et de démobilisations à
travers le pays ? Peut-on bâtir ces nouvelles classes moyennes productrices, dans l’agricole et
l’industriel, sans lesquelles la démocratie ne se conçoit pas?

14
POUR NOTRE PART,
NOUS DISONS OUI.

1.2. Les transformations de la structure


Il s’est passé ces cinq dernières années en Haïti des événements très complexes, au chapitre des
théories politiques et des pratiques scientifiques sous l’apparente simplicité d’un changement d’acteurs.
Que cette dictature-là, vieille de près de trente ans, fût en bout de course en 1986 était tout à fait normal
et ne vaudrait pas question si sa manière de chute n’interpellait autant. On pouvait facilement imaginer
plusieurs scénarios à cette fin de règne, et de là, toute la gamme des manœuvres qui allaient suivre pour
un retour maquillé au statu que ante. Mais, que l’élément déclencheur et moteur ait été ce mouvement
conjoint de populations de villes de province et des bidonvilles pose un problème absolument nouveau
dans le champ des théories politiques et des pratiques scientifiques. II fait donc appel à des éléments
d’explication (et de solution) non moins nouveaux, car les villes de province et les bidonvilles délaissés
continuent à se mobiliser par a-coups dans des manifestations qui disent non seulement clairement que
les attentes ne sont pas près d’être satisfaites, mais disent plus encore qu’il doit exister des agencements
nouveaux d’espace capables de porter les événements auxquels nous avons assisté, et allons
probablement encore assister, en cette saison de nouvelles convocations du peuple en ses comices.
Comment comprendre cette revitalisation des villes de province quand on est depuis fort longtemps en
processus avancé de centralisation ? Cette revitalisation des provinces est un indice de mutation dans la
structure urbaine; mais quelle est cette mutation ? Cette revitalisation, d’ailleurs systématiquement
observée ailleurs à l’échelle des Tiers Mondes dans ces années 1980, à surpris sans un cadre cohérent
d’analyse.
Comment saisir ces manifestations d’allures quasi autonomes de bidonvilles qui ne désarment point ?
Des bidonvilles, d’abord ceux des villes de province, relayés ensuite par ceux de la capitale, qui portent
collectivement un mouvement annoncent à l’évidence une mutation; quelle mutation ?
Comment interpréter, des conflits larvés aux grèves, des occupations de terres dans le rural aux
squattérisations urbaines, cette volonté de changer les règles habituelles du partage des avoirs ?
Comment lire cette volonté de voter si semblable à un plébiscite en ce 29 mars 1987 pour une
Constitution et si semblable à une Mobilisation en ce 29 novembre 1987 puisqu’on y allait mourir pour
la démocratie promise et le développement espéré ?
Comment dessiner le nouvel espace économique et social qui sort en Haïti actuellement de fondement à
ces revendications que nous observons, puisqu’en fait il ne peut exister, ni se concevoir, de
revendications qui soient hors d'une inscription territoriale ?
Comment esquisser la nouvelle configuration qui dira le chemin propre à l’aménagement et à la gestion
du pays haïtien ? À quelle construction recourir pour rendre compte de ce qui s’y déroule quand les
types des mouvements sociaux, et leurs revendications spécifiques, sont si manifestement hors des
schémas classiques ?

15
Pourquoi cette mutation en cours victimise-t-elle d’abord le genre féminin, comme groupe social, avant
même tous les autres types de groupes sociaux aux deux genres confondus, tels que les agrégations
classiques les représentent depuis le milieu du siècle dernier ?
Que s’est-il donc passé dans le pays au point de le voir révéler cette transformation de structure ?
Quelles sont les transformations qui s’y sont ainsi achevées dans les années 1980, et vers quelles
mutations allons-nous ?
A toutes ces questions qui se soulèvent dans le moment, nous répondons que nous sommes
probablement à une croisée de nos chemins et que les mutations que nous vivons nous ont amené à ce
carrefour, dont l’une des directions est propice à une relance du pays (que nous proposons grâce à la
mobilisation générale actuelle), tandis que l’autre renforce le risque d’effondrement (le statu quo obligé
s’il n’y à pas de mobilisation générale). Au choix. Mais avant, pour fonder cette analyse des
transformations de la structure, nous procéderons essentiellement à la mise en relation de la question
des provinces, et de la question des bidonvilles, à la CENTRALITE en crise d’une double exaspération
métropolitaine.
*
Il était prévu que la structure de centralisation, qui allait se renforçant tout au long du XX. siècle,
atteindrait bien à un certain moment un seuil de mutation avant l’ultime point d’horizon de sa
trajectoire qui était de regrouper toute la population en un seul et unique lieu central. Pensable mais
invraisemblable. Ce qui par contre n’était pas prévisible étaient le moment, les conditions et les
conséquences de cette mutation de structure; et ce qui est enfin devenu clairement visible dans la
conjoncture, ce sont les nouveaux attributs permettant de qualifier cette nouvelle structure en gestation.
La centralité entre en crise de mutation à partir des années 1980 où l’on se retrouve, dans les principaux
centres du Tiers Monde, avec un phénomène de nature autre que la centralisation, fut-elle démesurée,
autre que la métropolisation, fut-elle importante ou excessive. Un nouveau construit d’espace s’est mis
à s’édifier par la déterritorialisation des centres de leur cadre national pour leur inscription dans une
logique transnationale. Les grandes villes de différents pays se sont ainsi mises à former entre elles un
réseau dont les relations d’une ville à l’autre devenaient plus importantes que les relations de chacune
d’elles avec leur arrière-pays, en même temps que chacun des centres se mettait à vivre en soi et pour
soi, au bord de l’autonomie vis-à-vis du territoire national, en mouvement de construction de ce qu’on
pourrait appeler une Nouvelle République Urbaine/NRU, car la ressemblance est frappante avec ce
phénomène d'espace historiquement daté des Cités États et des Républiques Urbaines.
Il est vrai qu’une expression populaire courante s’était depuis longtemps imposée jusque dans la
littérature scientifique sur Haïti, celle de désigner Port-au-Prince par « La République de Port-au-
Prince ». Une République dans la République, comme il se dit ailleurs « Un Etat dans l’Etat ». C’était
la dénonciation de la capture par un élément des attributs d’une totalité, au terme d'une évolution qui
avait vu la constitution, au siècle dernier, d’oligarchies régionales réalisant leurs accumulations
matérielles et symboliques sur une base régionale; puis, l’une de ces oligarchies triomphait en
absorbant les autres et en réorganisant la totalité de l’espace national à son profit. Ce passage d’une
structure de régionalisation à une structure de centralisation transformait la dynamique nationale en la
circonscrivant en un lieu central unique, tout en ignorant les expectatives des provinces d’autrefois,
notamment celles de leur arrière-pays.
La métropolisation est donc devenue le sujet des tensions et des conflits sociaux puisque c’est d’elle

16
que provient l’aggravation des distorsions sociales et spatiales, dont la liquidation en cours de la
paysannerie et l’explosion en cours des bidonvilles. De plus, c'est à la métropolisation qu’il faut
créditer les dégradations environnementales de l’urbain, du rural et des cités en tant que conséquences
des processus d’accumulation au centre, et en tant que conditions nécessaires de réalisation du système
centralisé.
Les signes dont il nous faut rendre compte actuellement annoncent une mutation. Le centre en se
détachant virtuellement de son territoire pose la question de ce qu’il advient des villes régionales quand
un centre se détache ainsi d’un réseau. N’est-ce pas l’unique piste d’explication du phénomène récent
de revitalisation des provinces, ou, pour sacrifier à la prudence scientifique, n’est-ce pas la plus
probable des hypothèses ? Comment interpréter autrement ce surgissement inattendu des nouvelles
revendications provinciales ? La diaspora n’a-t-elle pas accentué à la fois cette transnationalisation, en
ce que le million d’Haïtiens expatriés concentre sur Port-au-Prince beaucoup de leurs relations
économiques (envois d’argents, achats de biens immobiliers) et sociales (les enfants y sont à l’école, les
dépendants y sont regroupés), et à la fois cette régionalisation par un intérêt soutenu et non démenti
pour les provinces d’origine, notamment par l'entremise d'innombrables associations régionales hors
d’Haïti ? Comment penser la décentralisation en plein processus de mutation du centre en une
« Nouvelle République Urbaine » qui donne enfin la chance aux régions d’une marge d’autonomie
relative et d’intégration relative?
Aborder La question d’un développement (national) sous l’angle de la relance des provinces conduit,
au départ, à se placer du point de vue de l’auto-façonnement réalisé par une société donnée. Pour
arriver à ce « regard endogène » tant proclamé comme indispensable, il n’existe en fait, par delà cette
clause de style de la littérature internationale, que peu de propositions concrètes. Passer par l’espace
pour poser ce problème en ce moment nous semble offrir des assises plus réalistes aux réflexions et
interventions sur le développement. Cette hypothèse de la relance des provinces nous semble donc
offrir une piste de déblayage d’autant plus intéressante que, cherchant à enclencher un processus de
rupture, sans surenchère mais aussi sans complaisance, il se pourrait que ce soit par là que serpente ce
passage étroit au développement et à la démocratie.
*
La dynamique propre aux bidonvilles, qui comptent déjà plus de 50% de la population du Tiers Monde
(et nous ne sommes qu’en début du processus), appelle à en faire une catégorie en soi, ne serait-ce que
parce que cette démesure de pourcentage dans la répartition de la population générale en fait le
principal espace de l’avenir des populations du Tiers Monde, bien avant l’urbain ou le rural. Il se
produit donc dans l’évolution des deux catégories classiques de base, l’urbain/le rural, un espace autre,
ni urbain ni rural, qui s’est acquis une substantielle autonomie relative, semblant même aller jusqu’à
l’inter-relation des bidonvilles dans une même ville et l’interrelation des bidonvilles d’une ville à
l’autre. Une expression populaire recouvre cette réalité en émergence, les Cités, comme dans les Cités
de Port-au Prince : Lumière, Soleil, Boston, Brooklyn, Warf, Linthau, Belekou, St Martin... ou celles du
Cap: Lafossette, Lòtbòpon, Nan Bannann, Laborie, Ti Guinen, Bèlè... ou Raboteau aux Gonaives. ..ou
Lan Savann aux Cayes, etc.
C'est à partir de 1980 que des mouvements sociaux (émeutes de la faim, renversements de dictatures,
masses contestatrices) commencent, de manière autonome de l’urbain ou du rural, à prendre siège dans
des bidonvilles du Tiers Monde, annonçant ainsi la production en cours d’un phénomène d’espace
nouveau. Cet espace des Cités, qui se donne par exemple comme l’une des clés majeures de

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compréhension des forces en mouvement en Haïti depuis la fin de 1985, serait en somme une structure
nouvelle qui se réalise en carrefour des principales villes, avec des intérêts différenciés de ceux du rural
ou de l’urbain. Cette catégorie d’espace serait le bilan d’une rapide accumulation de valeurs de
différenciation dans un lieu qui à évolué du statut de marge de l’urbain et du rural, à celui d’une
troisième dimension autonome.
Les populations qui ceinturent en une trentaine de Cités les principales villes du pays semblent être
devenues les sujets en première ligne de l’histoire contemporaine. Il faut retenir que ce sont les
bidonvilles des principales villes des provinces, Cap, Gonaïves, Cayes, Jérémie... qui sont sortis en
contestation jusqu’au départ des Duvalier. C'est aussi pour satisfaire les revendications élémentaires de
survie des Cités que La dite « contrebande » de consommation courante (riz, sucre, vêtements usagés,
cigarettes) est devenue l’axe dune politique commerciale d’apaisement, sans aucune prise en compte de
la production locale des vivres (rural) et de la production locale de biens de consommation (urbain).
« La guerre du riz » a même opposé dans de sanglants affrontements les bidonvilles des Gonaïves (pro-
contrebande) à la population paysanne productrice de riz dans l’Artibonite voisin. La clientèle à Port-
au-Prince des grandes manifestations sort aussi des Cités qui agitent, de manière quasi autonome,
menaces de déchoukages et revendications.

Une force particulière se manifeste donc dans La crise, celle des ex-croissances, rejetées du rural et
rejetées de l’urbain ; et c’est cela peut-être la grande nouveauté. Le bidonville à changé de nature pour
n’être plus de la ville et n’être plus de la campagne. C'est La production d’un espace nouveau entre
deux mondes, une dépression qui voit lui échapper les promesses de la ville sans pouvoir se raccrocher
au rural, une dépression où l’on vient choir comme dans une poubelle de survie. Et c’est aussi l’espace
voisin de l’espace de vie des enrôlés de la base de l’Armée comme on le voit clairement depuis deux
années, et probablement l’espace voisin de l’espace de vie d’une frange croissante de plus de 50% des
nouveaux candidats aux baccalauréats.
De ce tableau, l’hypothèse la plus conservatrice donne « le Nouvel Espace des Cités/NEC » comme le
futur lieu de l'agglutination quelque part dans le prochain siëcle de 75% des populations haïtiennes au
pays ; un pays de bidonvilles ! Comment alors ne pas essayer de conjurer cette menace ? Comment
alors ne pas traiter du Nouvel Espace des Cités et de ses relations avec les autres paliers, dont le
régional en sa capacité de politique de rétention de population rurale, comme l’un des problèmes
majeurs de l’espace économique d’Haïti et de l’espace économique de l’avenir du Tiers Monde ?
Pourquoi, puisqu’il est encore temps, ne pas partir de l’articulation la plus immédiate, la
marginalisation au centre et la relance des provinces, pour penser la gestion du futur en essayant de
trouver une solution de rechange à ce qui semble déjà quasi imparable ? II serait ainsi irresponsable de
continuer à traiter ces réalités sociales et spatiales comme si elles étaient un raté à corriger du système
urbain-rural, un épiphénomène dérangeant. D’autres construits d’espace ont émergé dans le Tiers
Monde par leur capacité sociale de porter des revendications que pourront appuyer le grand nombre;
puisque c’est là, dans le NEC, que se trouvera maintenant le plus grand nombre.
Dans ces conditions, c’est peut-être pour La première fois que la population rurale en obligation
d’émigration se met à réclamer une relance des provinces nettement plus appréciée qu’une
marginalisation au centre. Á mesure que se développe l’espace des bidonvilles, il devient plus
intéressant de rester vivre à la campagne à des conditions minimales acceptables : la satisfaction des
besoins élémentaires et la participation à la gestion de la collectivité.

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La migration aux bidonvilles des centres est maintenant le dernier pan que l’on veuille faire, l’ultime
geste quand la vie et la mort à quitte ou double du Canter n’est pas possible, car tout le monde sait
maintenant dans les localités, que prendre pied dans une Cité, pour une survie difficile, est affaire de
nombreuses années, et qu’il n'y a pas de réussite spontanée ou rapide en ville. Le dos au mur. D’ailleurs
on a bien vu ces trois dernières années que les Cités pouvaient encore se dévider dans les campagnes à
certaines alertes.
*
Les problèmes soulevés par La nouvelle conjoncture de l’aménagement et de la gestion du pays haïtien
obligent donc à une révision en profondeur de la manière dont on s’était habitué à comprendre la
dynamique d’ensemble de ce pays. Les choses ont changé de manière importante dans cette décennie
1980, C'est-à-dire qu’un seuil a été franchi et qu’un nouvel agencement est en train de se chercher
actuellement, au point que ce moment de réorientation semble bien être celui optimal pour une
intervention pragmatique et visionnaire de l’État, à partir de ce qu’il y a actuellement et de ce que cela
pourrait devenir.
Au temps de la métropolisation en renforcement continuel, temps des outrances d’une centralité qui
n’avait tellement pas de limites que la mort des régions semblait imparable, il était tout à fait
convenable d’aborder la situation nationale par les exigences imposées, par la ville capitale Port-au-
Prince, à l’ensemble des activités sur le territoire national. C'est ce processus de détournement par une
ville des potentialités de toute une société qui est train de changer sous l’action d’autres composantes
qui se mettent à agir avec une autonomie relative, en poursuivant des intérêts souvent contraires à ceux
de la capitale. Il faut donc rendre compte de ce qui s’est déroulé ces dernières années à partir de
nouvelles configurations capables de justifier aussi bien la somme des événements, que les modalités
de leur déroulement, non seulement sur tout le territoire national, mais encore dans les extensions de la
diaspora. Les quatre nouveaux sous-ensembles en articulation capables ainsi de répondre du nouveau
pays haïtien sont :
1.- Une capitale en processus de devenir une « Nouvelle République Urbaine/NRU » par une
autonomisation qui frise la déterritorialisation pour un plus fort rattachement à un réseau transnational
de villes capitales circumcaribes dont Miami serait le pôle de hiérarchisation du réseau. Ce mouvement
de renforcement des externalités des villes capitales dans la zone est concomitant des mouvements de
revendications des Cités et des villes des Provinces.
2.- Entre le rural et l’urbain, une troisième catégorie du spatial le « Nouvel Espace des Cités/NEC »,
réceptacle obligé des migrations rurales et des rejets de la ville, espace de résonance des échos de la
nation et espace porteur de la crise en plein centre comme on vient de le voir, de Port-au- Prince à
Manille avec la fin de deux dictatures, de Caracas à Santo Domingo avec le début d’un temps
d’explosion des Cités.
3.- Une Diaspora que la nouvelle conjoncture transforme en « Dixième Département/DD » de fait,
prolongement des 9 départements du territoire traditionnel haïtien, par la somme de ses potentiels de
complémentarité au pays. C'est un espace prometteur, en ce qu’il est 1’appoint national d’envergure
dont il faudra apprendre à gérer les ressources et le potentiel de fournisseur d’input/intrants en tous
genres et de consommateurs d’output/extrants en tous genres. Notre GALATA.
4.- Des Provinces en velléités de refaçonnement par l’articulation, d’une part d’un monde rural
structuré en bourgs-jardins et bourgs, et d’autre part des villes de province en quête de revitalisation.

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C’est un procès d’emboîtement et de hiérarchisation à partir de l’ensemble des milliers de localités en
attente des réformes de la terre et des eaux, et des centres locaux en demande d’agroindustrialisation et
d’une nouvelle gamme de services de premières lignes, ainsi que d'une participation effective à
l’organisation communautaire. Le répertoire des bourgs jardins est à finaliser, le maillage administratif
de base est à repenser, et le processus de sélection des zones aux potentiels les plus adéquats devrait
nous redessiner la carte des « Nouvelles Provinces/NP » en Emergence.
*
Quelle est La signification profonde de cet éclatement de l’espace contemporain en quatre entités,
NRU-NEC-DD-NP. Nous savions que cela devait renvoyer obligatoirement aux structures dominantes
d’espace, mais comment alors dire cet éclatement de post-centralisation dans laquelle la centralisation
mute sans pour autant désarmer. C’est que nous serions en plein changement de cap, entre un moment
de CENTRALISATION SAUVAGE (globalement 1915-1985) et une nouvelle période de
CENTRALISATION par EMBOITEMENT (1985...) des quatre entités.
Ainsi le processus de centralisation serait à deux temps et qu’à la rugueuse première phase allait
succéder une seconde phase, encore imposée par le Capital et la Centralité, certes, mais qui offrirait la
chance d’une relance par relative autonomie horizontale et relative intégration verticale de nouvelles
dimensions nées des excès d'une centralité sans partage. Ce redéploiement du façonnement du pays
haïtien nous semble vouloir inventer cette production nationale et ce marché national indispensables à
la survie même du système... Et voilà cette nouvelle figure qui nous à poussé, là sous les yeux, très
rapidement dans cette décennie, et avec laquelle il va nous falloir travailler cette fin de siècle. II est
probable que cette potentialité de centralisation par emboîtement devienne la structure dominante
d’espace de la première moitié du prochain siècle, si nous arrivons à répondre adéquatement à la
commande que passe, et aux exigences que nous fait cette dynamique, nouvelle et en forte accélération.
Ce dernier cas de figure de l’espace contemporain constitue la rampe d’où prendre 1’élan de la
relance... Le principal vecteur de cette relance sera le nouveau Gouvernement gestionnaire d'un nouvel
État-Arbitre, d’un nouvel État-Promoteur, d’un nouvel État-de-Participation.... Le principal agent de
gestion de cette relance ne saurait être autre que la fonction publique à reprogrammer pour tous ceux et
toutes celles qui émargent aux budgets d’État... Et de tout ceci, il reste que l’objet même de cette
relance, sa raison d’être et son principe de dynamisation est le BOURG JARDIN.

1.3. Les perspectives de changement


On ne peut prétendre gérer ce pays à partir du 7 février 1991 sans tenter de dire ce que nous aurons à
voir avec ce qui se déroule actuellement dans le monde. à travers la bousculade des événements de
cette année 1990, qui annoncent à travers un échec en économie et un succès des libertés citoyennes,
l’ouverture des économies de l'Est aux capitaux de l’Ouest et à sa conception de la consommation de
masse des classes moyennes, il nous sera plus qu’avant demandé en quoi et comment nous faisons
preuve que nous comptons d’abord sur nos propres sources et ressources, avant de faire appel aux
autres pour nous aider. Il y a comme un glas qui sonne pour tous ceux qui ne pensent d’abord qu’à
mendier de l’aide dans le Tiers Monde, car, ce qui est justement en train de changer dans le monde,
c’est la fin des assistés, résignés ou complaisants, portés à bout de bras par des tuteurs abusifs. Car ce
temps, c’est un temps d’individualisme plus grand, et c’est aussi le début d’un mouvement qui verra les
satellites les plus dépendants des grands centres mondiaux se faire larguer à mesure. Et c’est
probablement aussi le début d’une baisse des solidarités Nord-Sud au profit des flux Nord-Nord, entre

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gens enfin en pleines retrouvailles. Entre eux.
En clair, la mentalité d’assisté va être mise à rude épreuve dans un Tiers Monde de plus en plus délaissé
par ces Grands recentrés sur leurs propres problèmes. Tout ceci préfigure un temps de révision dans les
relations internationales dans lesquelles les coopérations risquent de ne plus considérer que ceux qui
s’aident eux-mêmes au départ... C'est la fin annoncée de la mendicité faute d’oboles... Qui s’en
plaindra ? Il faudra donc à l’interne un cadre de cohérence globale à un plan de relance totale; ce qui
veut dire que maintenant plus que jamais nous ne pouvons plus faire l'économie de l’explicitation de
nos orientations de base, ni nous contenter de ruminer les approximations qui nous ont tenu lieu de
levier de pilotage jusqu’à présent... pas plus de présenter à la réflexion, à titre de synthèse des
sédimentations du courant démocratique, de vagues slogans généraux. Nous sommes condamnés à faire
La jonction du politique en mobilisation et du scientifique en accumulation pour tabler sur la démesure
de notre situation pour innover.
*
Dans 15 ans, 1804/2004 ! Pour introduire à ces 200 ans, La seule question pertinente pour nous
actuellement est celle d'une prospective haïtienne du siècle prochain. Cette vision de temps long est le
seul outil qui nous permette d’avoir un point de référence à partir duquel orienter la multitude des
petites décisions partielles et quotidiennes qui forment la trame d'une Relance. Puisque nous tenons à la
Relance depuis que nous pouvons disposer d’une mobilisation générale. La réponse cherchée revient
donc à une projection de ce qui, ici et maintenant, piège déjà ce XXI e siècle, et à une prévision du
comportement de ces structures. C’est aussi devenu une clause de style que de préciser que cette
démarche de prospectives, de projections, de prévisions... n'a rien à voir avec les prédictions qui
relèvent d'une toute autre sphère des connaissances.
*

La diaspora comme permanence


C’est l’un de nos phénomènes sociaux à être foncièrement irréversible. Et comme il est de la nature des
structures à forte prégnance démographique d’évoluer avec une extrême lenteur, il est probable que
nous puissions immédiatement voir la trajectoire de ce phénomène au long du prochain siècle. Son lieu
privilégié sera les USA avec un mouvement de réorientation continuelle des populations des autres
lieux d’émigration vers les USA.
Si le lieu de regroupement est aussi clairement défini comme centre d’attirance américaine, pour le
nombre il pourrait y avoir au cours du siècle un renversement de pourcentage : les descendants à
l’extérieur devenant à certain moment dans ce siècle plus nombreux que ceux sur place. Et s’il est un
peu risqué de pointer la décennie même de ce renversement, c’est à cause des aléas des politiques
américaines d’imrnigration. Mais quelles que puissent être ces politiques, il risque d’avoir plus
d’originaires haïtiens en diaspora (sinon aux USA) en l’an 2100 que sur le sol haïtien.
II suffit que soit posées ces trois premières coordonnées du lieu et du nombre dans un temps donné
pour que nous soyons immédiatement conscients de l’urgence de penser les liaisons entre les deux
composantes intérieur/extérieur de cette population afin de les sculpter pour le plus haut rendement et
le meilleur épanouissement des deux.
Le passage d’une « diaspora » à un « 10e département », et le traitement adéquat des revendications de
ces populations est un premier pas dans cette direction...

21
*

La fin de la mauvaise conscience de l’Occident


La fin de ce siècle annonce la fin de la mauvaise conscience coloniale d’après la décolonisation, et
annonce aussi la mise au rancart de toutes les notions d’autant plus généreuses qu’imprécises et trop
vite publicisées dans la précipitation de trouver un antidote à la crise morale des bénéficiaires du
pillage du monde. Tel est le destin de développement et de son arbre terminologique. Car, la mauvaise
conscience s’est érodée à l’usage et une nouvelle conjoncture vient d’offrir une autre orientation : l’axe
méridien des intérêts Nord-Sud vient de virer en parallèle Est-Ouest. Comme une girouette par grand
vent.
La réunification de l'Allemagne et la réorientation du bloc de l'Est, l'Europe parachevée de 1992 et le
marché commun USA/Canada finalisé... posent l'entrée du Tiers Monde dans le prochain siècle en
termes on ne peut plus clair : les grands ensembles géopolitiques se restructurent et l’insertion des
petits pays comme le nôtre dans la nouvelle donne des géostratégies commande d’abandonner les
guenilles de mendiant pour la tunique de dignité (du pauvre/malere, en créole) de ceux qui comptent,
d’abord et avant tout, sur leurs propres sources et ressources pour négocier avec les Amériques du nord
et les Europes refaçonnées un enrichissement de leur présence à nos côtés dans notre combat.
Tout le monde, nos interlocuteurs et nous, sommes fatigués de cette cascade d’évasions de centaines de
millions de coups d’État en coups d’État et de ces fortunes accumulées hors taxes par des
intermédiaires non producteurs. II faut mettre fin à l'image que renvoient les alliances au pouvoir chez
nous entre l’Économique et le Politique : une image de prédateurs et de cleptomanes. C’est maintenant
à nous de nous prendre en main pour un minimum de stabilité constructive, une gestion saine et
responsable, une dignité retrouvée. Ce sont les thèmes mêmes de 1’OPERATION LAVALAS.
*

La culture comme pouvoir de négociation


Dans ces temps de transnationalisation des économies et de notre non-intégration presque totale à
quelle que forme de regroupement régional ou international que ce soit, il nous reste à prendre
conscience que notre force de participation au monde qui se fait est d’être un sanctuaire des savoir-faire
et des adaptations qui inventèrent la Caraïbe et le Nouveau Monde. Ce ne sont pas nos productions de
biens, ni notre politique monétaire de la gourde et pas plus le marché de non-consommateurs que nous
sommes... qui pèseront de quelque poids dans nos insertions au cours du siècle prochain. Mais ces
archives et cette mémoire que nous sommes encore, et dont la dynamisation peut encore nous servir de
levier de modernisation et de relance, peuvent être au fondement des négociations qui nous donneront
les moyens complémentaires que nous devrons chercher à notre quote-part. Et il faudrait viser, dans ces
relations avec nos amis qui nous aident, à ce que notre contrepartie nationale soit effectivement
toujours majoritaire !
Soulignons simplement ici que le niveau culturel est pour nous une totalité matérielle, symbolique et
spirituelle; nous parlons du social global, celui sur lequel agir pour la Relance. Immédiatement.
*

22
La Relance comme électrochoc
A cette société bloquée, anomique pour l’essentiel, figée dans le dérisoire d’affrontements sans portées,
ficelée de réseaux parasites... il faut un Electro-choc pour nous reprendre et nous mettre tous au travail.
Tous. Un pays pour tous les Haïtiens et toutes les Haïtiennes. Toutes et tous, plutôt. Et cela c’est la
Relance qui nous l’offre par ses trois présupposés de base, capables de situer à tout moment, dans ces
deux coordonnées de temps long et d’espace mondial, le trajet d’un pays qui devrait en finir avec cc
siècle pour en commencer un nouveau.
1- Le premier est d’investir les savoir-faire,
à la fois comme on investit un capital pour le faire fructifier et à la fois comme on investit une place
pour s’en rendre maître.
2- Le second est de refaçonner les paysages,
à la fois l’urbain laissé à lui-même jusqu’à l’insoutenable et à la fois l’agricole émietté jusqu’à
l’invivable.
3- Le troisième est d’inventer deux classes,
à la fois celle des jardiniers producteurs de la nouvelle structure agraire et à la fois celle des
entrepreneurs producteurs dos nouvelles petites entreprises d’amont et d’aval de l’agricole.
Il est possible que ce réveil à la production, qu’à ce prix d’un État vivant d’une fiscalité de justice
sociale, que cette volonté politique de transparence an service des masses, qu’à notre vouloir de nous
intégrer à la Caraïbe et à l’Amérique Latine, qu’à notre détermination à enrichir notre partenariat avec
les puissances amies... nous puissions aborder la traversée sans naufrage. Mais pas sans tempêtes.

23
2
LES BASES D’UN MANIFESTE POLITIQUE
Tout comme il s’agissait en première partie plus des fondements sur lesquels construire
continuellement et quotidiennement le PROJET DE SOCIETE qu’une formulation statique de ce Projet
en lui-même, il s’agira dans cette deuxième partie plus des bases pour enclencher le processus continu
de fabrication d’un MANIFESTE POLITLQUE dans la pratique quotidienne de la gestion du pays.
Trois choses sont essentielles à la saisie de ce qu'est un Manifeste politique: il faut d’abord définir ce
qu’est le pays haïtien au plus profond de lui-même, définir ensuite ce qui permet de le transformer et
enfin définir une manière de contrôler les changements à mesure.
A la première question nous pouvons répondre que c’est avant tout le pays des bourgs-jardins, à la
deuxième question nous choisirons comme point de départ la structure telle qu’elle est en cc moment
1990, et finalement nous retiendrons la question du féminin dans notre société comme un des outils les
plus performants pour suivre et jauger les transformations en cours.

2.1. Définir ce qu’est le pays


Si à toutes les questions sur ce qu’est Haïti il ne devait y avoir qu’une seule bonne réponse, alors cc
serait sans hésitation « Le pays des Bourgs-jardins ». L’acceptation de cette définition de base du pays
porte à conséquences dont la première est qu’il y à fort à parier que la mise en branle de la relance
passera par une intervention majeure dans les bourgs-jardins. C'est qu’il ne saurait y avoir de définition
de base d’un pays sans que ce ne soit en même temps la manière de nommer son levier de dynamique.
D’ailleurs, que peut-on proposer d’autre qui puisse prétendre à meilleure adéquation, ou même à
pareille adéquation, au pays haïtien ? Rien; puisqu’à dire pays des bourgs-jardins on dit tout. Le reste,
créole, vodou, peinture, compagnonnage, madan sara, lakou foumi, canter, chef section, tonton
macoute, marronnage, diaspora..., et que jamais l’inverse n’est vrai. Ce qui veut dire que c’est bien par
les bourgs jardins que l’on sortira la relance du domaine des veux pieux où elle est confinée depuis cinq
ans pour celui de sa réalisation, au jour le jour, de jour en jour, jour après jour..., pour dire que ce sera
d’une longue et épuisante quotidienneté.
Définition de base donc que celle du pays des bourgs-jardins dont la spécificité ne s’est réveillée
finalement que ces deux dernières décennies quand on à pu pour la première fois accéder au discours
du monde rural haïtien sur lui-même, hors des mailles du filet répressif d’alors et par delà les discours
dominants d’alors. Dans le monde rural haïtien chaque personne, et tout le monde, se situe parfaitement
dans un lieu de regroupement particulier, un bourg-jardin, et dans la zone d’influence d’un marché
particulier, lieu central d’un ensemble de bourgs-jardins. Cette expression de bourg-jardin rend donc
compte au premier abord de deux choses, d’une part du plus petit niveau des agglomérations rurales qui
prennent des contours appropriés au rapport à la tenure et à l’eau des plaines, vallées, plateaux,
montagnes où elles se trouvent, et rend compte d’autre part des marchés en tant que carrefours
hebdomadaires et centres de convergence d’un nombre donné de bourgs-jardins. Le marché est le
principal événement récurrent des bourgs-jardins. Les deux notions sont si intimement imbriquées que
l’on doit les aborder ensemble pour saisir le système rural puisque les jours d’achat et de vente de
produits des bourgs-jardins sont marchés, moments d’échanges entre plusieurs bourgs jardins voisins,
et que les lieux de vente et d’achat de ces produits sont marchés, points de soudure de la charpente

24
paysanne du pays.
Dans la formation de ce maître-mot de bourgs-jardins pour caractériser l’organisation des fermes de la
paysannerie haïtienne en tant que maille du pays profond dont les nœuds sont les marchés, il y à cette
référence au mot BOURG pour dire que là aussi se déroule une vie de relations apparentée à celle des
bourgs. C’est donc plus qu’une simple expression à valeur descriptive, le terme connote une critique de
ce qui n’est pas fait actuellement à cause de conceptions importées de la répartition de l’habitat rural, et
une proposition de faire différemment pour supporter la relance. En faisant des marchés les carrefours
de ces bourgs-jardins, on dépasse la représentation traditionnelle des villes comme unique type de
nœuds de l’espace pour atteindre à la conception du marché comme l'un des centres des activités
économiques, sociales, culturelles et politiques de la paysannerie.
Le pays des bourgs-jardins n’est donc pas une simple expression mais une perspective, et des
propositions, pour arriver à faire de ces bourgs-jardins des outils de transformation de la réalité actuelle
et des lieux privilégiés à partir desquels penser les interventions de cette transformation. Ils sont
probablement hiérarchisés par classes de tailles différentes, bien que nous ignorions encore les seuils de
regroupement de cette classification. On peut risquer qu’il doit en exister actuellement quelque dix
mille dont trois mille de premier niveau, dûment nommés comme tels, pour une densité moyenne de 1
bourg-jardin principal par dix kilomètres carrés. Mais il nous faut encore du temps pour cerner tout cela
dans les détails, quoique nous soyons absolument certain que partir des bourgs-jardins change
complètement la perspective d’intervention, car c’est à ce niveau aggloméré du bourg-jardin qu’il faut
travailler concrètement le passage de la misère à la pauvreté.
La suite à entreprendre le plus tôt possible est un énorme effort de saisie des données sue les
articulations de base de ces communautés pour arriver à formuler les voies et moyens d’une réforme de
la terre et des eaux capable de créer 100 000, 200 000, 250 000 exploitations à même de produire pour
4000 ou 5000 dollars l'année; cc qui changerait complètement la donne nationale par cette viabilisation
des bourgs-jardins les plus appropriés à produire pour un milliard de dollars de biens. Possible, à
moyen terme en plus, mais avec l’audace conceptuelle, l’audace politique et l'audace gestionnelle
idoines.
Le bourg-jardin c’est aussi le compagnonnage de la mise en valeur des parcelles en cultures et la
modalité de commercialisation par madan sara. Pour la mise en valeur des parcelles, les cultivateurs
recourent aux trois dimensions verticale, horizontale et temporelle de la superficie en culture. Cette
façon culturale définit quatre niveaux verticaux d’utilisation de strates végétales et horizontalement
trois cercles concentriques autour de la case, tandis que le temporel est le calendrier qui assure une
production continue à l’exploitation par un enchaînement séquentiel différent des semis aux récoltes
pour chacune des ressources cultivées. Quant à la commercialisation, c’est probablement le domaine le
plus Étudié clans sa mécanique de base, quoique l’irruption récente de la question des genres dans
l’historiographie haïtienne ait renouvelé complètement l'interprétation de cette exclusivité féminine des
circuits de distribution reliés aux vivres des bourgs-jardins. Finalement on se rend compte que même
pour la commercialisation, l’essentiel est encore à venir.
En somme, le bourg-jardin est l’expression d’une structure cardinale dont les quatre repères renvoient à
la topologie du hameau et des jardins, à la centralité des marchés, aux modes de mise en valeur des
exploitations et parcelles, et au genre des agents des circuits de commercialisation. C'est à partir de ces
quatre points cardinaux du bourg-jardin qu'il y à moyen de se situer, de s’orienter, et de cheminer dans
le pays profond haïtien.

25
*
En disant le pays des bourgs-jardins il se pourrait bien que nous soyons aussi en train de rendre compte
de toutes les adaptations de la rencontre au fondement de la naissance en terre américaine de la
civilisation haïtienne en touchant à sa particularité consubstantielle dans la manière dont le social total
investit le territoire à sa base. Pays de bourgs-jardins en ce que l'idée de cc peuple se fait de son espace
social et de la nature qui l’environne, et la manière dont il les prend on charge, est une intégration et
une interprétation d’un nombre élevé de variables de types différents, dont celles de la symbolique.
Déjà affleure que la topographie des hameaux est en aires profanes et lieux où souffle 1’Esprit, espace
sacré du démembré, de l’arbre et de la plante que le sentier contournera à distance hors de la logiquc du
plus court chemin et de la ligne droite, la tenue en respect des vivants et des morts par les clôtures aux
espèces adéquates, l’hommage aux lieux des demeures des Loa sur la terre et sous les eaux, le rapport à
l’arbre qui n’a non à voir avec le triomphalisme écologique pour s’insérer clans l’équilibrisme
vertigineux du compagnonnage dont le calendrier interpelle le ciel des astres et des saisons, la terre
nourricière et les eaux fécondantes, pour les trois dimensions de la mise en valeur culturale des
parcelles... à sortir de la liberté et de l’infiniment grand de l’Afrique des savanes à peine moutonnées,
pour une plongée dans l’esclavage et l’infiniment petit de l’extravagante architecture des montagnes
trop hautes, des plaines trop étroites, des vallées trop encaissées et des plateaux trop perchés de la
Saint-Domingue coloniale... à probablement aussi quelque chose à voir quelque part dans le rapport à la
nature de la paysannerie et la solution qu’elle a inventée pour la prendre en charge...
II faut aussi reconstruire la genèse de cette rationalité, devenue philosophie, de base de la paysannerie
haïtienne qui est faite dune préférence séculaire marquée pour de la gestion de la sécurité au lieu du
risque de la course aux gains spéculatifs. Cette conception rationnelle de maximiser la sécurité et de
minimiser le risque tellement étrangère à la philosophie de la croissance qui imprègne nos bòdmè et
nos volontarismes développementeurs, se retrouve dans la représentation que ce peuple se fait de son
milieu et de sa perception des techniques de sa maîtrise en théorie et en pratique jusqu’à être des
jardiniers, plus que des paysans, et ceci depuis le début de l’aventure haïtienne en terre caraïbe. Des
cases-à-nègres et places-à-vivres aux bourgs-jardins en compagnonnage, et aux marchés des maclan
sara, il y a la continuité de quelque chose d’essentiel qui gère aussi bien l’allocation de spécialisation
aux genres masculin et féminin, que les systèmes d’assurance sociale que sont les pulvérisations des
gains de production et de commercialisation à un nombre démesuré d’agentes...
Et si tout compte fait c’était le pays du jardinier et de La marchande? LE JARDINIER ET LA MAR
CHANDE, AU PAYS DES BOURGS-JARDJNS !
Pays de bourgs-jardins, soit ; mais alors à quoi sert d'arriver à qualifier ainsi le pays dans cc moment ?
C’est que l’on ne transforme un monde qu’en fonction de l’idée que l’on se fait de ce monde à
transformer, et c’est bien pourquoi il nous fallait d’abord nous assurer de la propre vision qu'a la
paysannerie de son articulation au territoire pour mettre quelques chances de réussite du côté d’une
intervention dont les jardiniers seraient les principaux maîtres-d’œuvres appelés à évoluer dans un
univers familier et dans une dynamique qui leur soit acceptable, avec des moyens connus d’eux et des
façons culturales maîtrisées par eux.
S’il nous faut synthétiser les attentes individuelles et leur construire un cadre d’opérationnalisation
nationale, nous aboutissons aux trois exigences capables de définir l’option à notre disposition dans le
moment présent : les espaces-clés sont ceux des Nouvelles Provinces/NP en potentialité de relance par
réarticulation des bourgs-jardins aux villes de province ; les interventions sont celles nécessaires à la

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fourniture des besoins élémentaires d’un programme minimum mené avec les moyens du bord et selon
la demande des bourgs-jardins ; les agents de la supervision et de l’évaluation de la relance sont ceux
des appareils d’État, formés, encadrés et mobilisés pour la nouvelle donne.
Les deux principales stratégies du développement spatial de l’après-guerre ont été menées pour vérifier
que la conception d'un développement par pôle de croissance qui faisait de la capitale son réceptacle
des investissements a complètement déçu en n’aboutissant qu’à creuser davantage des écarts déjà
démesurés au départ, au lieu d’inférer un entraînement du monde rural dans la modernisation promise.
Il en a été de même du développement régional intégré qui n’a tenu aucune de ses promesses, pas plus
en Haïti qu’ailleurs. Ce spectaculaire désenchantement des deux décennies du développement ayant
conduit à 20 ans d’échecs nous laisse quand même en Haïti avec un répertoire fort utile de ce qu’il ne
faut absolument pas faire, et quelques pistes sur cc qui aurait dû se faire et donc pourrait s’entreprendre
actuellement.
L’espace d’un plan national commande avant tout de privilégier une entité pour les principales
interventions. Quand on fait le tour des quatre sous-ensembles du nouvel espace national, il ne reste
valablement qu’a favoriser la double dynamique des doux composantes des Nouvelles Provinces, celle
du monde des bourgs-jardins et celle du monde des villes de provinces. Du côté des bourgs-jardins, il
faudrait veiller aux conditions juridiques, financières et politiques de la viabilisation des principaux
d’entre eux pour former cc paysage de coalescence de jardins ‘A’ remembrés; l’expression porte aussi
en elle cette ultime réalisation. La relance c’est d’abord cette réforme de la terre et des eaux pour
inventer cette robuste classe moyenne de jardiniers et de marchandes pour servir de socle au pays.
C’est ensuite du côté des villes de province l’accueil des services minimums aux populations
environnantes des bourgs-jardins, et l’implantation des unités de transformation agro industrielles,
PME qui servent de débouchés et de forces d’attractions aux productions des bourgs-jardins. C'est le
deuxiême volet, industriel cette fois, de ce socle des nouvelles classes moyennes productrices ; les
classes au fondement de la démocratie. Partout.
L’espace du plan, c’est d’abord le tracé à l’échelle du pays des contours des Nouvelles Provinces et des
bourgs jardins à favoriser pour contenir les nouvelles unités de production, par remembrement ou
démembrement, mais de toutes les façons aux tenures capables de garantir la sécurité nécessaire à une
augmentation de la production et à une régénération écologique. Il va de soi que tout ceci n’est pas
entrepris pour recréer de nouvelles sources de prélèvements sauvages pour des oligarchies à court de
clientèles. Il faudra veiller cette fois, puisque la conjoncture favorable que l'on se propose d’inventer
pour la fin de siècle a déjà existé quelque part au tournant des années 1900; mais à l’époque, l'on en
avait profité pour assécher la production nationale et rançonner la classe paysanne de manière aussi
dépravée que dans la fable La poule aux ceufs d’or. Pinga !

2.2. Définir ce qui permet de la transformer


II s’agit d’identifier concrètement deux éléments : un levier à agir et une force à agir, pour répondre à
la question Comment commencer? C’est qu’il y à une telle somme de problèmes urgents et prioritaires
qu’il faudrait commencer partout à la fois, dans une approche globalisante, mais à condition de
vertébrer le tout par un principe d’ordonnancement. Nous proposons clairement comme axe principal
d’ordonnancement LE TERRITORIAL le long duquel ensuite arrimer toutes les autres dimensions
comme l’économique et le financier, le social et le culturel, l’administratif et le politique. Dans ce pays
dit le plus pauvre des Amériques et seul PMA du Continent, il faut incontestablement être en prise sur

27
ce qui se passe réellement à hauteur des populations dans le déroulement quotidien de leur existence
pour qu’il y ait une chance de provoquer et de maintenir la mobilisation pour l’amorce du processus de
changement et cela, c’est l’approche territoriale qui le permet le mieux. Ensuite plus tard, si jamais cela
devait marcher, il sera toujours temps de recourir à d’autres leviers devenus plus adéquats à la nouvelle
situation qui sera alors plus semblable aux situations d’autres pays.
Le choix que nous formulons de faire des Nouvelles Provinces La base territoriale d’une relance en
développement et démocratie, contrairement à la manière précédente de faire par Développement
Régional Intégré, induit au moins deux choses : la réflexion sur ce que CENTRALITE pouvait bien
vouloir dire avant la crise actuelle où elle nous à conduit, et ce que CENTRALITE pourra bien vouloir
dire après la sortie de crise que nous postulons. C'est que la centralité, la structure dominante de
centralisation, est au fondement de l’échec du DRI/Développement Régional Intégré comme approche
territoriale dont la base théorique prenait appui sur un mot dont la chose n’était plus. Les 70 années de
centralisation sauvage (1915-1985) que nous avons vécues se sont déroulées contre la chose qu’était la
région. Au fait, c’est au siècle dernier, en pleine structure dominante de régionalisation qu’il aurait fallu
ce déploiement de DRI. Mais il était déja trop tard en centralisation sauvage, et trop tôt en
centralisation par emboîtement, pour importer massivement capitaux, technologie et institutions dans
des aires vidées d’autonomie et d’intégration au profit du Centre, avec espoir que se déclencheraient un
processus cumulatif local et un retour finalement à l’ancienne structure dominante régionalisée. Le DRI
à été une illusoire intervention qui n’a pas su prendre en compte théorique les Structures successives du
pays.
C'est qu’on ne revient pas comme cela à une structure antérieure dont les conditions de production ont
justement changé pour muter en une autre. Mais de plus, ce qui est tout aussi grave, il faudrait autant de
DRI que d’anciennes régions pour espérer remonter le temps à contre temps et le courant à contre-
courant. II faut immédiatement souligner que l’attitude scientifique et politique requise était plutôt de
coller à la dynamique en cours afin d’en tirer parti pour la canaliser et l’orienter, et non s’évertuer à
aller à l’encontre des tendances dominantes, à contre-courant et à contre-temps dans des projets
parachutés. À l'évidence, ces machines, gavées de ressources colossales, mais foncièrement
inadéquates aux trames locales, n’ont finalement favorisé qu’un surplus de facteurs de centralisation.
On ne devrait pas permettre de jouer ainsi avec les trames locales.
Le DRI s’accompagnait aussi de l’illusion la plus courante : la croyance de travailler à de grands
bouleversements avec la base, quand le bénévolat atteint directement quelques paysans en chair et en
os! Entre ces deux échelles, il y a autant de distance qu’entre aider un aveugle à traverser une rue (ce
qui est bien...), et travailler à l’insertion des handicapés visuels dans la société (ce qui est autre chose, à
une autre échelle). Les échelles étant donc différentes, il y a un hiatus d’un ordre de grandeur à l’autre,
un changement de nature, une discontinuité. On à donc vécu un temps, avec les mirages du
militantisme empirique entraîné dans la perspective des dames patronnesses, mais dans lesquels ont
aussi complaisamment succombé bien des États Étrangers, bailleurs de fonds trop intéressés à pavoiser
sur des terres lointaines à eux réservées pour expérimentations. C’est ce dernier ersatz de frisson
colonialiste interdit de nos jours, que rendent les cartes du partage de chaque pays sous-développé en
zones d’interventions exclusives de chaque puissance tutrice.
C'est l’échec fracassant du DRI comme parachutage de ressources matérielles, humaines et financières
importantes sans fondement théorique sérieux qui à donné toute son acuité à la perspective du
désenveloppement du début des années 1980. C’est qu’il fallait s’affranchir des surplus de
suréquipements et des quincailleries obsolètes, il fallait rompre... car, “aux prix actuels des experts

28
expatriés pour la gestion, la gestion des dépenses absorbe le plus fort pourcentage des dépenses elles-
mêmes...” Il n’existe actuellement dans le monde entier aucun exemple de DRI à avoir fonctionné. Et
pour cause. Le processus de désenveloppement amorcé par la subite et brutale suppression des DRI
quand leur non conformité à été patente, a enfin ouvert la voie, d’abord au respect des façonnements
locaux qui fit beaucoup défaut, et ensuite à la modestie d’y être enfin attentif, la seule modestie qui soit
vraie, et de toutes, la moins bien illustrée. Peut-être sommes-nous enfin prêts à comprendre.
C'est que l’atrophie des villes des Provinces relève d’abord de la logique de la centralisation qui
sanctionnait la victoire d'une oligarchie sur toutes les autres. Tous les potentiels ont été requis de se
concentrer au lieu central de la victoire. Le déclin des villes des Provinces à alors entraîné celui de
leurs arrière-pays à qui elles n’offraient plus rien en services et ressources. Dans ce canevas général, on
peut relever pour chaque région une succession de petites catastrophes Localisées qui sont venues
s’abattre sur chacune d’elles, au gré de la méfiance du pouvoir central et des démesures de la nature.
L’occupation étasunienne a aussi trouvé au Centre des alliés naturels pour La répression et la régression
des Provinces auxquelles Port-au-Prince fut si discrètement sensible. L’occupant perça même à la
centralisation triomphante un réseau routier qui, pour atteindre aux sanctuaires d’éventuels nouveaux
marrons, n’en permettait pas moins de mieux concentrer les denrées au Centre...
La double exaspération métropolitaine, vécue en tant que NEC et NRU, renforce la perspective de
désenveloppement : partir des Nouvelles Provinces en tant qu’ensemble composé de sous-ensembles de
bourgs et de bourgs-jardins ainsi que d’une ville principale de province. Seul l’espace actuel des
Provinces est capable de servir de base territoriale à cette relance-là. Nous donnerons-nous à nous-
mêmes cette chance de nous en sortir ? Toute La question !
*
La centralité en crise a muté en s’adaptant sans pour autant disparaître en tant que centralité. Confronté
à cette réalité de base nous avons été obligés de nous interroger sue le sens à donner à la
décentralisation qui fait non seulement contradiction avec centralisation, mais en plus ne connote pas
du tout le concept économique d’intégration. Disons immédiatement que l'on a finalement résolu le
problème en trouvant le principe de la force motrice et de la dynamique dans la théorie de
l’emboîtement des quatre entités du nouveau pays haïtien, la seule structure dominante capable
d’arrimer l'autonomie horizontale des Nouvelles Provinces à leur intégration verticale dans le tout
national.
C'est qu’enfin l’on à compris que la structure dominante d'espace capable de succéder à la
centralisation, telle que nous l'avons connue jusqu’à présent, est une structure dominante
d’emboîtement des quatre éléments qui se sont suffisamment affirmés en se différenciant jusqu’à
provoquer l’éclatement et la crise caractérisant la décennie 1980. Nous reconnaissions donc
1'emboîtement comme la notion capable de rendre compte, ici et maintenant, des potentialités et des
tendances observables, ainsi que du processus d’autonomie horizontale et d’intégration verticale qui
pourrait en résulter au long de cette décennie 1990. Si nous ne ratons pas notre coup, évidemment !
On en finirait donc ainsi avec le « Puzzle paradoxal » dont la particularité comme jeu de patience était
que les pièces n’emboîtaient pas les unes dans les autres : La NRU s’oppose à tout, Provinces,
Diaspora, Cités confondues ; le NEC mène dur contre la NRU pour la ligne de partage entre bidonvilles
et quartiers résidentiels, comme si Ion ne réside pas aussi en bidonvilles; les ports des Provinces enfin
ouverts sacrifient à la contrebande salvatrice après laquelle pestent, faussement vertueux, les bords-de-
mer, la plèbe des Cités accède enfin au riz étranger de la diète valorisée au détriment des rizières

29
locales incapables de faire face à la concurrence; l’effet de miroir déformant dans le face à face entre
intérieur et extérieur continue à renvoyer à l’un la figure du Kamoken quand l’autre ne voit que
Makout; et nous en passons d’accrochages, de malentendus, d’ambiguïtés pendant ces cinq ans. Avec la
structure dominante d’emboîtement, le puzzle n’est plus paradoxal.
C’est au moment où la première phase de centralité sauvage fait place à l’emboîtement comme
deuxième phase que nous voyons prendre corps les promesses les plus dynamisantes de la centralité : la
concentration des ouvriers donne enfin des troupes aux syndicats et le Capital peut enfin s’investir pour
prospérer avec l’ouverture d’un marché national en demande d’intrants à la production agricole et de
capacités de transformation industrielle de cette production agricole. L’agriculture étranglée dans un
monde rural entravé est touchée par la nécessité d’organiser les deux béquilles de son intégration
verticale, regroupements et financements; et plus précisément, Coopératives et Caisses Populaires. Tout
bouge et peut s’organiser.
Capitale, Diaspora, Cités, Provinces... sont les unes aux autres des réserves de ressources et des
débouchés commerciaux. Dans chacune des entités on peut trouver l’intrant qui manque aux trois
autres et l’accueil de l’extrant produit par les trois autres. C’est à partir de cette configuration aux
croisements multiples entre les quatre pôles que devront se construire et s’organiser les schémas de
production, de circulation, de distribution pour dire comme les Économistes... ou encore à la manière
du grand nombre d’entrepreneurs et chefs d’entreprises qu’il va nous falloir, “s’assurer des sources de
financement et procéder à l’étude des marchés”, sans oublier les Coopératives et Caisses Populaires en
quête, elles, de sociétaires nombreux et de parrainages, etc. L’espoir a maintenant un concept.

2.3. Définir la manière de contrôler les changements


Il se pourrait fort bien, plus lard, quand tout aura été décanté, que l’on ne retienne pour grande
nouveauté de la décennie 1980, que l’irruption du genre féminin dans les analyses en sciences du
social, en Haïti comme ailleurs. Une impasse quasi totale avait été faite sur ces questions et nous avions
progressé dans la connaissance du social en passant à côté de ce qui crevait pourtant le décor: la place,
le rôle et la signification des genres (masculin/féminin) dans l’allocation des tâches et des
responsabilités. Malgré le sérieux du déblayage réalisé ces dix dernières années, La plupart des
intervenants au pays sont encore en retard de cette prise de conscience, parce qu’ils ne sont tout
simplement pas plus informés des nouveaux fronts scientifiques que formés à y être attentifs. C'est
d’autant plus grave que l’ultime signification et la plus grande utilité de cette question des genres est de
fournir, dans le procès de développement, et le processus de démocratisation, la manière de contrôle
que nous cherchions tous, à l’échelle des Tiers Mondes, sans pouvoir l’identifier jusqu’à présent. Ce
sera l’une des contributions majeures du cas haïtien, car il ressort, très concrètement, la découverte que
la catégorie de sexe féminin est l’agrégation la plus sensible en situation de misère et de pauvreté; d’où
la proposition d’en faire l’indice par excellence du contrôle de nos avancées en développement et
démocratie.
La famille haïtienne étant généralement mono parentale et dirigée par une femme, pour mesurer
l’impact réel de toute politique sociale ou économique, il faut en mesurer l’impact sur les femmes.
Dans ce sens celles-ci constituent le meilleur tableau de bord. Quand va le féminin, tout va... et
comment va le féminin, va le tout. En situation de misère et de pauvreté, la question du genre féminin
est une question centrale à l’ensemble des sciences du social.
Comment alors rendre compte, de manière générale, du féminin comme groupe de gérance, de la survie

30
et des héritages, dans un passage au développement et à la démocratie ?
Comment tenir compte, de manière particulière, des décalages qui se sont accumulés dans les rôles et
les activités entre les deux catégories de sexe dès le plus jeune âge jusqu’au plus vieil âge ?
Comment prendre en compte, de manière spécifique, cette attention au féminin dans l’évolution à
moyen et à long terme de la situation à transformer ?
Le travail des Haïtiennes est d’une redoutable spécificité à l’échelle du monde: le tout dernier
classement international de la condition féminine fait par la revue Population en juin 1988 pour une
centaine de pays, donne Haïti en tête du classement mondial pour l’emploi féminin, au treizième rang,
tandis que tous les autres indicateurs retenus pour ce classement de la condition féminine, comme la
santé et l'éducation, renvoient Haïti en fin de liste vers la quatre-vingtième place. Ces statistiques
internationales, parmi les plus crédibles, disent donc qu’à combiner l’emploi et les conditions dans
lesquelles travaillent les femmes (sauté, éducation) ce sont les Haïtiennes qui travaillent le plus dans le
monde, et dans les conditions les plus lamentables, car, aucun des douze pays qui précèdent Haïti dans
la série pour l'emploi ne se retrouve après Haïti dans les séries pour la santé ou l’éducation. Ce record
mondial de la plus piètre condition globale de travailleuse n’est pas sans conséquences. S’il faut
évidemment continuer à encourager le taux de participation élevé de la main-d’œuvre féminine
haïtienne au travail, il faut aussi prendre en compte que l’impact économique positif du travail a pour
contrepartie des effets négatifs en éducation et santé notamment. C’est donc par la mesure de ces deux
éléments qui forment la situation féminine, le travail des femmes + la condition de vie des femmes, que
nous pouvons nous bâtir le tableau de bord général capable de nous donner l’heure juste.
La deuxième dimension de la manière de contrôle est liée au processus de validation des projets. Si le
travail des femmes et leurs conditions de vie sont tellement démesurés et inégalitaires au point de
pouvoir jouer le rôle de cadran de surveillance des avancées, il découle qu’une politique de rattrapage
s’impose. Pour fonder celle-ci, il faut partir d’une esquisse de la structure de l’emploi féminin capable
de conduire aux modalités les plus pertinentes d’intervention.
Sur dix femmes au travail en Haïti, elles sont réputées 1 250 000 actives, six sont occupées dans
l’agriculture, deux dans la commercialisation, une est ouvrière d’industrie ou d'artisanat et une vend ses
services. Aussi l’énoncé d’une politique de rattrapage devrait-il prendre appui sur la structure de cette
pyramide socio-professionnelle pour déterminer la ligne d’attaque immédiate des transformations de la
situation féminine en postulant:
1.- Pour la grande majorité des femmes qui appartiennent à un milieu très défavorisé, celles dont le
salaire potentiel est faible et qui doivent quasi obligatoirement effectuer un travail marchand, il faut un
travail pour chacune d’elles ; c’est-à-dire massivement de l’aide à la création d’emplois en PME et en
artisanat. D’où la nécessité d'inventer immédiatement ce réseau de PME d’aval et d’amont de
l'agricole.
2.- Soixante-dix pour cent (70%) des chefs de ménage, en Haïti, sont de fait des femmes qui n’ont
d’autre choix que de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille, aussi faut-il identifier les
besoins des femmes chefs de ménage et y apporter dos réponses adéquates, puisque le féminin est
presque seul, dans notre société, en charge de la gérance des générations montantes. Démesuré.
3.- Cette obligation de travailler s’accroît avec le nombre des enfants puisqu’aucune politique d’aide
sociale ou gouvernementale n’intervient; aussi faut-il considérer la dimension de la famille et intervenir
auprès des « familles nombreuses » en commençant dans l’urbain à plus de quatre enfants et dans le

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rural à plus de six enfants.
4.- La femme ayant un niveau d’éducation faible et, par cela même, condamnée à des revenus plus bas,
est encore plus obligée de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille ; aussi s'il faut à la longue
développer un travail éducatif et de formation auprès des femmes ayant le plus bas niveau d’éducation
et de formation, il faut immédiatement une agressive politique sociale d’aide aux plus démunies d’entre
les plus démunies.
L’articulation de ces quatre points forme, dune part le canevas de base dune politique générale de
rattrapage fortement marquée par le travail et les conditions de vie des femmes, et d’autre part une
grille d’évaluation de la pertinence de tous les projets partiels ou sectoriels.
La troisième dimension à conférer au genre féminin revient à mesurer, dans le moyen et long termes, le
degré d’intégration du féminin, cette fois à titre de partenaire clans le développement et la démocratie,
et non plus comme catégorie de sexe et groupe social d’amortissement et d’absorption de tous les
chocs, aussi bien des dégradations que des relances.
Une nette décroissance du secteur agricole s’amorce à partir des années 1950, les unités familiales
émiettées deviennent en deçà des seuils de viabilité même pour les modes de faire-valoir des
parcellaires par compagnonnage et la compétition dans le partage des lopins se fait plus vive. Le travail
des femmes affronte alors la dernière et la plus déterminante des ségrégations, l’élimination de Ia
propriété de la terre et la quasi-impossibilité pour une femme d’acquérir de la terre. Les travailleuses
agricoles familiales non rémunérées sont portées à aller chercher ailleurs d’autres revenus
complémentaires à ceux des exploitations qui s'amenuisent. Cette dispersion conduit à une
démultiplication du travail en une somme de petites tâches féminines, à faible rentabilité, quoique
essentielles à la survie des exploitations.
La dissociation des lieux des productions domestique et marchande s’installe ainsi, même en situation
agricole, en entraînant une dégradation de la prise en mains de la famille par la femme. La rupture de
L’équilibre traditionnel dans l’agriculture confirme que le premier groupe victime de la crise est la
catégorie féminine.
Le repli du genre féminin, d’abord sur la commercialisation vivrière, transforme un réseau autrefois
efficient en un secteur social d’absorption de la masse des chômeuses à laquelle le système alloue par
individu une rémunération de plus en plus exiguë.
La deuxième ligne de repli des femmes est le refuge urbain, principalement celui de Port-au-Prince qui
doit compter maintenant 130/140 femmes pour 100 hommes. Il y dominent l’économie d'exploitation
avec son Koutay dans les activités dites informelles, les mirages du salariat des industries de sous-
traitance et la ghettoïsation des services, notamment ceux de la domesticité.
La très grande sensibilité de cette question des genres en Haïti peut donc conférer à la situation des
femmes une signification globale : notre manière de contrôler les changements. Quant à l’économie
politique de cette crise dans laquelle le « Contrat des sexes » a fait place au « sacrifice en première
ligne de la catégorie féminine », nous pouvons lui trouver une sortie de crise en féminisant la relance.

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3
LES PRINCIPES D’UN PROGRAMME DE GOUVERNEMENT
Les programmes de gouvernement sont les réponses aux questions du Quoi Faire ? Comment faire ?
Quand faire ? Avec qui faire ? pour les prochaines années. La grille d'opérationnalisation de ces
questions et réponses dans le quotidien de la gestion du prochain gouvernement issu de L’OPERATION
LAVALAS fera l’objet d'un volume entier, une sorte de livre blanc sur la chance à prendre à partir du 7
février 1991. Ce qui nous sollicite ici est différent : ce son les PRINCIPES qui vont servir de cadre de
cohérence aux travaux de programmation auxquels seront attelés deux, trois, quatre... centaines de
personnes d’ici la titularisation du 7 février.
Il est essentiel pour le moment de prendre position sur trois choses pour-fonder ces principes : il faut
esquisser le type d’État, de Gouvernement, de Fonction publique et de Chambres nécessaires à la
relance; ensuite baliser clairement la stratégie de production des biens agricoles et industriels, et enfin
définir la perspective de répartition des biens et services dans une politique de satisfaction des besoins
élémentaires des masses rurales et urbaines.

3.1. L’Etat, le Gouvernement, La Fonction publique et les


Chambres.
Il y a très peu de situations dans le monde dans lesquelles la survie soit aussi dépendante d’un
changement profond du rôle de l’État, du Gouvernement, de la Fonction publique et des Chambres.
Car, c’est à eux qu’incombe le rôle décisif de la relance dans cette conjoncture de la chance qui passe.
L’État a toujours ou, malgré, ou plutôt grâce à une rhétorique populaire, une orientation foncièrement
élitiste de ses budgets à travers une politique territoriale au détriment des régions rurales et des
bidonvilles... une politique sectorielle au détriment de l’agriculture et de l’éducation rurale... une
politique sociale au détriment du genre féminin, des paysans sans terre, des démunis de toutes sortes
quoiqu’en puisse dire d’ailleurs, à chaque changement de Cabinet, tel ou tel ministre dont la volonté de
changement ne sait pas dépasser dans le concret quotidien la velléité d’un feu de paille, vite éteint, pour
que reviennent la routine et le clientélisme, les siamoises d’une fonction publique en jachère
permanente. S’est-on jamais attardé à repenser ce que donnerait une réallocation des items budgétaires,
avec le simple souci d’entamer les rattrapages d’une politique de justice sociale ? On aurait aussi peut-
être la surprise de découvrir que l’on peut faire beaucoup mieux et beaucoup plus avec les ressources
actuellement disponibles par le seul recours à cette exigence d’imagination sociale...
Au fait, dans l’opposition de base entre des noyaux dominés fonctionnant à la résistance et des réseaux
dominants fonctionnant aux prélèvements qui caractérisait la phase du centralisme sauvage, l’État a
toujours été l’État des réseaux. Ainsi, postuler que cela doive changer pour que survive le pays, avant
que le pays ne devienne normal, nécessite de définir un nouveau profil à l’État, d’identifier le type de
gouvernement que réclame cet État et de circonscrire un corps d’agents dont l’objectif serait la mise en
application de cette politique rationnelle. L’État attendu serait un État arbitre, non point arbitre entre un
capital structuré et un syndicalisme structuré par quoi se définit l’État social démocrate, dont certains se
réclament tant, bien réel ailleurs mais sans objet ici; mais plus adéquatement un État-arbitre entre
l’ensemble des construits de résistance et de survie des masses... et l’ensemble des réseaux de

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prélèvements privés ou publics.
La demande d’État des populations n’est pas d’un État partisan comme cela aurait pu, aurait dû, l’être.
Après avoir servi presque exclusivement les réseaux, on s’attendrait à ce qu’il lui soit demandé d’être
maintenant au service exclusif des noyaux. Eh bien non ! La demande est remarquable de pondération :
un État-arbitre entre noyaux et réseaux. Il faut voir là l’effet de cette culture des profondeurs qui sait,
dans la production, préférer le sécuritaire au spéculatif, et qui sait semer le koutay commercial jusqu’en
un fin poudroiement entre un nombre démesuré de marchandes; comme un service social.
L’État-arbitre est un État fort de la mobilisation générale en ce qu’il reçoit et traite la demande d’Ëtat
des masses. Pour ce faire, il faut que lui soit défini un cadre d’interventions et des normes de régulation
entre d’une part les différents modes de regroupement des travailleurs et des travailleuses (les noyaux)
en quête de produits, de salaires, de Koutay... et d’autre part des capacités d’investissement (les
réseaux) privées et publiques, locales et étrangères, caritatives, etc. L’État-arbitre doit réguler
l’articulation de ces noyaux (qui fonctionnent globalement à la résistance) et de ces réseaux (qui
fonctionnent globalement aux prélèvements).
Mais, ce à quoi l'on à affaire quotidiennement, c’est à l’incarnation de l’État dans un Gouvernement et
ceux avec qui il faut traiter quotidiennement, c’est le corps des agents de la fonction publique. On y
trouve de tout actuellement, du pire au meilleur, des potentiels inutilisés qui savent révéler leurs
capacités en situation, comme d’autres vont confirmer dans la même conjoncture qu’ils sont devenus
des bois morts dans lesquels ne circulera plus de sève, printemps pas printemps, relance pas relance.
Sur ce terrain miné, il faut avoir les moyens d’avancer avec détermination pour trier et sélectionner
dans ce corps les premiers cent, deux cents, trois cents à faire partie de l’anneau de départ, et dont le
temps de travail serait effectivement de 35 heures par semaine et la rémunération en conséquence, etc.
D’autres anneaux concentriques s’ajouteront à mesure.
Le monde des fonctionnaires relevant du gouvernement, c’est aussi tous ceux de tous les appareils qui
émargent aux budgets de l’État, polices, militaires, juges... et l’on mesure la tâche immédiate à
accomplir, les idées claires qu’il faut avoir et la poigne qu’il faut, et la mobilisation dont il faut
disposer... pour voir un jour cette fonction publique, justement se mettre au service du public, et
notamment de sa base sociale.
La première de toutes les interventions de la Fonction publique ost la production d’une nouvelle maille
de base adaptée au projet de relance; en clair, La réforme des Sections Rurales comme point de départ.
Une nouvelle maille de base de ce pays est à tracer de toutes urgences, aussi bien pour servir à
l’implantation adéquate des entreprises et des services, que pour une gestion différente des Provinces et
leur représentation dans une Assemblée différente, devant laquelle serait responsable un Gouvernement
différent, dirigé par un Premier Ministre... Là encore, il devrait être clair qu’une conjoncture de relance
implique que les institutions politiques soient mises en adéquation avec la CONSTITUTION et les
revendications populaires. En ceci d’ailleurs, nous n’aunions rien fait d’autre que la mise à jour et la
mise en adéquation de nos institutions à notre situation générale actuelle...
L’ancienne figure de l’arbre de la centralisation sauvage qui était celle d’un collecteur principal
charriant tout au centre, céderait place à la nouvelle configuration qui se cherche plutôt dans cette
centralisation par emboîtement comme un chevelu innervant toutes les entités territoriales... Il faudrait
au plus tôt produire les cartes des flux projetés et de la maille désirée afin de visualiser les changements
escomptés et possibles.

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La maille du pays des bourgs-jardins ne saurait faire autrement que de commencer par reconnaître que
nous sommes une coalescence de localités, de hameaux au nombre probable de dix mile, mais que la
nouvelle politique de remembrement volontaire et assisté des parcelles en des unités beaucoup plus
grandes va définir forcément des zones prioritaires sur lesquelles concentrer les moyens disponibles au
processus de viabilisation des nouvelles fermes. de ce mouvement, il se pourrait que ne se distinguent
alors que les quelque trois mille localités capables de mieux répondre aux sollicitations des
transformations et d’offrir le meilleur cadre aux exigences de la nouvelle politique. II faudra bien
dresser un jour la carte de ces zones aux potentialités de remembrement de parcelles en fermes de
dimensions viables à la production des 3000, 4000, 5000 dollars de biens ; et aussi probablement mettre
fin aux jachères d’absentéisme par la valorisation immédiate de toutes les entités capables de
production immédiate.
La loi de la réforme de la terre et des eaux ne peut être autre chose qu’une véritable machine de
financement du remembrement/démembrement, de provocation des restructurations volontaires, de
frein à La parcellisation, etc. La loi fondant une telle entreprise doit jouer, pour réussir, surtout de
l’incitation et de la sollicitation, et jamais de la coercition... Sa formulation, qui pourrait passer pour
l’un des exemples type de la nécessité de la jonction du scientifique au politique, partira du bilan de nos
trois siècles de rapport à la terre en retenant la classification des Réformes comme diversion, il y en a
beaucoup et de récentes; les Réformes comme subversion, il y en a pas mal et d’anciennes; et les
Réformes comme mutation, le sens même du mot réforme, oh bien, c’est là où nous n’en n’avons
pratiquement pas ! Pourtant, on ne pourra plus en faire l’Économie, à moins de génocider les jardiniers
et les marchandes...
C'est à articuler des bourgs-jardins et des bourgs à des villes des provinces que se dessine la carte de la
maille dans les alvéoles de laquelle se retrouvent les appareils de persuasion et de dissuasion de la
volonté politique de changement. La conséquence d’une nouvelle maille plus collée aux attentes des
populations est d’obliger également à une révision du mode de représentation politique de ces
nouvelles entités territoriales. II faut faire place aux représentants de la maille de base. Un
Gouvernement responsable, ne peut l’être que par devant cette maille de base dont elle doit émaner
forcément, et sa fonction première est de lui livrer la marchandise de la relance... C’est là qu’il faut
savoir détacher, la responsabilité gouvernementale quotidienne des ministères, de la stabilité de l'État
sur la longue période d’une présidence. Quand on est aussi pris que nous le sommes, par une
conjoncture de gestion de ressources raréfiées, il faut à la fois s’assurer de la stabilité garante de la
continuité d’un plan et à la fois promouvoir la dynamique garante de la transformation par ce plan. Il y
a des formules et des combinaisons pour cela en détachant le gouvernement ministériel de la stabilité
présidentielle. En somme, il va nous falloir penser les institutions propres aux changements souhaités.

3.2. De la stratégie de production de biens agricoles et


industriels
La voie à prendre ne peut être que celle qui nous permette de produire puisque ce pays mourra de ne
pas produire. Produire dans les prochains dix ans c’est d'abord deux choses dans le cadre d'une
relance : une réforme bien spécifique de la terre et des eaux en même temps que l’implantation d'un
tissu industriel pour les intrants de l’agricole et les transformations agricoles. C'est La double influence
convergente de ces deux facteurs d’entraînement qui fera faire un bond à la production des biens et au
rajout de valeurs aux biens. C’est le point de départ obligé d’une longue suite de complexités à gérer
ensuite.

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Pour donner un cadre territorial à ces principes d’un programme de gouvernement, il à fallu initier sur
les trois thèmes de la production, de la consommation et de la participation une enquête de base capable
de fonder les orientations à prendre à partir d’une confrontation avec les propres expectatives des
intéressés...
La perspective de départ était de mesurer les attentes optimales des répondants, jusqu’au seuil où ils se
considéreraient suffisamment lotis pour ne pas migrer, estimant d’une part qu’ils posséderaient une
situation acceptable et d’autre part que ce qu’ils auraient serait probablement meilleur que ce qu’ils
pourraient raisonnablement espérer avoir ailleurs. Cette problématique de La « migration zéro » par
laquelle on postule qu’il peut exister une situation donnée qui ferait que chaque enquêté en milieu rural
refuserait de migrer, circonscrit les moyens de production et les rapports de productions jugés
indispensables à un meilleur niveau de vie immédiat, définit la couverture des consommations jugées
immédiatement acceptables, et formule un cadre aux exigences d’une participation massive dans un
premier moment à une politique de relance. Il est bien entendu que chaque vague de réclamations
satisfaites, autant au niveau de la production, de la consommation que de la participation, entraînera,
obligatoirement et normalement, d’autres attentes plus conséquentes... et ainsi de suite de séquences en
séquences.
L’objectif visé était donc de partir de la situation réelle et actuelle des ménages les plus démunis pour
définir un programme minimum. Dans le domaine de la production, quatre aspects ont retenu
l’attention. C'est d’abord le foncier, le nombre de parcelles et la tenure jusqu’à la désignation de la
superficie idéale souhaitée dans chacune des niches écologiques. Viennent ensuite la transformation
industrielle des produits et leur soumission à un processus de valeur ajoutée. Les sources de
financement et de crédit doivent être répertoriées avant de terminer par les particularités de la
commercialisation. En somme, au niveau de la production, on se retrouve avec deux grandes
questions : quels sont les moyens à posséder et à maîtriser (terre, eau, crédits, intrants, débouchés,...)
pour l'augmentation de la production et des revenus ?... et à quelles conditions l’augmentation de la
valeur ajoutée aux produits agricoles par le processus de transformation industrielle devient un facteur
d’accroissement de la production et des revenus pour La plus grande majorité des travailleurs ?
La consommation mesure, dans ce cas d’augmentation significative des revenus, les exigences
formulées au triple point de vue des biens courants, comme les outils du quotidien et l’eau à
disposition... les services sociaux de base, dont la santé et l’éducation... et les attentes pour l’habitat;
une catégorie à part est à réserver à l’habitat parce que ce bien est l’un des plus grands investissements
d'une exploitation.
La participation comme troisième dimension d’une politique de relance questionne les articulations
entre l’Étatique et le communautaire, le public et le privé, l'intérieur et la diaspora... La participation,
c’est d’abord la rupture d’avec la figure du Chef de section et l’accès à un collectif de gestion des
affaires courantes des communautés. Deux aspects particuliers ont retenu l’attention dans le cas
spécifique haïtien, c’est le rôle de la diaspora dans les œuvres d’intérêt collectif et le rôle des émissions
de nouvelles locales, nationales et internationales par radio dans la revalorisation culturelle des masses
et dans la mise en relation des Provinces les unes avec les autres... avec la Capitale.. et avec l’Étranger.
L’importance des émissions de nouvelles est Énorme!
L’interprétation la plus adéquate fait clairement ressortir pour la première fois que ce qui est finalement
défini au travers de ces demandes précises d’intrants et d’extrants, c’est d’abord la création d’une
classe moyenne paysanne viable en augmentation continuelle de 50 000 à 250 000 ménages agricoles

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aux exploitations contenant une bonne parcelle principale de taille à générer de 2 500 à 5 000
dollars/année par ferme dont la grande case à quatre pièces pour lesquelles les commodités sont
nominées avec une précision étonnante, etc. C’est ensuite, mais dans le même temps, l’implantation
dans chaque province des capacités de transformation pour ajouter de la valeur aux produits et servir
aussi d’attrait à la production... et c’est enfin, toujours en même temps, la dotation de la ville
provinciale la plus centrale des services et des ressources de première ligne pour sa zone, dont la
formation professionnelle moyenne, l’hôpital à X lits, les loisirs, ha lumière...
Face à une telle demande aussi concrète, l’étude des voies concrètes et des moyens concrets à prendre
passe évidemment par le déploiement des ces enquêtes dans toutes les Provinces... si ce n’est leur
institutionnalisation à titre de mesures et évaluations permanentes dans un service en charge de la
traduction des attentes du pays profond en objectifs d'interventions... Réalisable, mais tout de même à
mettre en place à partir du 7 février 1991 !
*
La stratégie globale de production est la stimulation de la production par un triple aiguillon : l'agricole,
l’industriel et le financier.
Pour l’aiguillon agricole, il n’y a pas vraiment grand-chose à rajouter que l’on ne sache actuellement
pour l’essentiel. Le savoir-faire général est reconnu, les façons culturales répertoriées, les blocages
localisés, les potentiels minutieusement identifiés, la portée et les unités de la diffusion des innovations
expérimentées... bref, on on connaît assez pour savoir que la voie probablement capable de nous
garantir une entrée conséquente dans le XXIe siècle est de rendre possible la conversion de l’agraire
haïtien vers l’horizon 2000 en ces 50 000, 100 000... formes de taille à atteindre une bonne productivité
sur 500 000, 800 000 carreaux viabilisés, se jouxtant en quelque mille bourgs jardins cadastrés... Les
techniques de la maîtrise en théorie et en pratique de l'exploitation par ces virtuoses du jardin sont telles
que vraiment il faut et il suffit que la terre à cultiver leur soit accessible dans la sécurité d’une mise en
valeur prolongée... Allez savoir si l’on osera jamais, quoique il n’y ait pas à sortir de là pour non
seulement effectuer le bond de la misère à la pauvreté, changement social de loin le plus fondamental
de tous les changements sociaux, mais encore pour garantir à tous les autres secteurs et paliers de la vie
nationale leur impulsion de départ.
L’aiguillon industriel passe par l’utilisation massive de la main-d’œuvre du NEC/Nouvel Espace des
Cités, dans la Capitale et les Provinces, pour la production des intrants agricoles nécessaires à cette
nébuleuse agraire en pleine restructuration. À cette première trame d’industrialisation, il faut joindre la
seconde qui est celle de la capacité de valeur ajoutée par la transformation de 1a production agricole, le
plus possible dans les Provinces mêmes. Ce double mouvement d’implantation industrielle, en aval et
en amont de la production agricole, n'est concevable actuellement que dans une politique de
concertation du secteur public avec le secteur privé, incluant la formation partagée des séries
d’entrepreneurs, gestionnaires, ingénieurs, cadres moyens, techniciens... indispensables; ce secteur
privé ne pourra d’ailleurs risquer le Capital que si l’agricole peut assurer l’approvisionnement continu
de produits et le rural constituer un nouveau marché conséquent de consommateurs... Et c’est ensuite
qu’une politiquc commerciale viendra protéger ce nouveau marché, etc.
Là encore, toutes les dimensions sont liées et le mouvement d’industrialisation ne s’ébauchera que sous
garantie de la refonte foncière génératrice des flux de production et de consommation indispensables
aux procès de transformations par l’industrie. Or, à cette refonte foncière il faut le mouvement
d’industrialisation comme appel à la production... C'est donc d'un tout cohérent et complexe qu’il

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s’agit, d’une proposition globale et insécable, qui ne se débite donc pas au détail. C'est à tout prendre
ou à tout laisser, puisque toute restriction invalidera l’ensemble et qu’ensuite non, mais absolument
non, ne marchera... On ne saurait ainsi continuer à dire, nous prônons l’industrialisation... mais nous
refusons la reforme de la terre et des eaux... Dans la situation actuelle, cela n’aurait aucun sens; d’où
leur viendra la production de biens de départ ?
L’aiguillon financier est sans aucun doute le troisième éperon à affiler pour arriver à définir une
stratégie globale de production. Il est remarquable que le terrain soit aussi chargé de traces de banques
spécialisées, des caisses populaires, des fonds d’organismes spécifiques... mais aussi de toute la gamme
des tontines populaires aux destinations financières évidentes. L’échec relatif de tout ce dispositif
financier dans les provinces est un problème d’État, comme tout passage d’un circuit informel à un
circuit formel. La mise en branle des deux dimensions agricole et industrielle de la production va
exiger de penser un système financier ad hoc qui puisse prendre en compte le bilan des expériences
déjà faites pour assurer une offre adéquate à la demande de financement des particuliers, des
corporations et des coopératives... Maintenant que l’on sait exactement ce qui est attendu, ainsi que la
portée, les limites et la signification des expériences passées sur le terrain, on devrait pouvoir placer la
commande de conceptualisation de ce système financier à qui peut le produire. C'est d’ailleurs là l’une
des fonctions d’un cadre de cohérence que d’identifier les commandes à placer dont celle-là qui est déjà
en cours pour le second volume.
Pour nous être attardé aux trois points les plus incontournables dune relance de la production, nous
n’ignorons pas cependant la somme des petites misères à réglementer dans les provinces pour que les
services légaux, les redevances occultes, les prélèvements abusifs... ne continuent allègrement à gruger
la production des petits producteurs. Au fond, les gestes qu’il sera possible de poser, les séquences qu’il
sera possible de suivre, le rythme qu’il sera possible d’imprimer aux transformations... ne dépendront
finalement que du degré de mobilisation dont disposera la politique de changement. Si un minimum de
mobilisation nationale des masses, un maximum de volonté politique de l’exécutif et de support des
appareils religieux et militaires et policiers, un optimum de consensus entre les partenaires sociaux ...
ne sont pas garantis, il sera toujours inutile d’entamer le processus de relance. Pour cela, comme en
toute chose, il faut avoir en plus des voies de sa politique, les moyens de sa politique.

3.3. De la perspective de répartition des biens et services


Le cap à tenir est clairement celui de la satisfaction séquentielle de la consommation de base des
masses rurales des Provinces et des masses urbaines des Cités. La stratégie globale de production
devrait nous conduire à la création d’une nouvelle classe moyenne rurale de jardiniers et de
marchandes et à la création d'une nouvelle classe en charge du réseau industriel d’amont et d’aval de
l’agricole, tandis que cette perspective de consommation de base introduit l’exigence sociale, pour la
majorité, d’un transfert de la misère à la pauvreté, ce franchissement de seuil le plus significatif que
l’on puisse postuler, et à côté duquel nous ne saurions continuer de passer tout droit.
La perspective de consommation de base dite de satisfaction des besoins élémentaires des masses
rurales et urbaines, est la question à avoir fait l’objet de plus de sollicitudes dans la littérature
scientifique de ces dix dernières années, après les échecs sociaux patents dans le Tiers Monde de la
course à la croissance maximale. La reprise économique en Haïti au milieu des années 1970, reprise
quand même significative, n’ayant eu pour objectif que la croissance, certains d’entre les ministres des
finances qui se sont succédés dans le duvaliérisme l’admettent dans leurs écrits, on se retrouve

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actuellement pris avec les conséquences les plus désastreuses de leur politique a-sociale. Comme bilan,
cette quête de l'augmentation exclusive du PIB, par les DRI notamment, a exacerbé l'accumulation au
centre au profit d’une couche politico-économique jeanclaudisante, en accélérant l’éclatement en
quatre dimensions de l’ancien espace centralisé qui s'ambitionnait un horizon à une seule dimension, la
NRU.
Les bidonvilles ont explosé jusqu’à franchir les seuils qui obligent à prendre en considération leur
nouvelle autonomie, les migrations sauvages par Canter ont achevé en cette décennie de donner à la
diaspora ses contours de dixième département de fait, les villes des Provinces se sont mises à réclamer
leur part et un nouveau rôle au service de leurs bourgs-jardins, etc.
Tout ce mouvement des mutations et de seuils franchis produisent des laissés pour compte dans un
processus inéluctable de régression de la pauvreté à la misère aussi bien des anciennes couches
paysannes moyennes que des anciennes couches périurbaines pauvres. C'est dans ce cadre, au terme de
ces décennies d’une politique explicite, des ministères à vocation économique, financière, commerciale
et industrielle, pour le recul collectif des démunis à qui on donnait un ticket aller de la pauvreté à la
misère, qu’il faut maintenant envisager comme partie intégrante du projet de relance de la prochaine
décennie 1990, la satisfaction des besoins élémentaires de ces masses en leur donnant leur ticket de
retour de la misère à la pauvreté.
Nous avons vu, parlant d’enquêtes, que la demande de consommation de base se faisait dans trois
directions, celles des biens courants, des services sociaux et de l’habitat, étant entendu que la situation
d’ensemble du travail était celle de l’augmentation de la production et des revenus. C'est bien là le
problème, surtout quand il se mêne grand battage contre la « pauvret »(sic). Il n’y a aucune politique
possible de satisfaction des besoins élémentaires sans la mise en branle de la précédente stratégie
globale de production. II y a un coût à chaque chose, et la seule perspective envisageable actuellement
est d’abord celle de l'augmentation des moyens des travailleurs et des travailleuses pour qu’ils génèrent
une demande globale de consommation à satisfaire... Jamais autrement l’État ne pourra satisfaire tous
ces besoins, cet État-là ne peut pas être un État-Providence, d’où viendraient ses moyens devant
l’immensité des urgences ?
Il n’y aura aucune échappée sectorielle significative, aucun ministère à subitement satisfaire, à lui tout
seul et comme il faut, la demande de consommation de la population dans le secteur qui lui est dévolu...
Le problème est à poser dans sa totalité entre tous les ministères, d’où la nécessité d’une instance de
leur coordination sectorielle, ce à quoi nous sommes un peu habitués... de leur coordination thématique,
ce à quoi nous ne sommes pas habitués... et de leur coordination territoriale, ce à quoi il nous faudra
nous habituer... C'est la nécessité d’articuler cette triple coordination qui commande actuellement une
instance de chapeautage, la cellule de fonctionnement du Premier Ministre, comme le commande
d’ailleurs la CONSTITUTION. C'est même en fait la seule véritable nouveauté que l’on se soit permise
pour forcer le passage à une modernité de la gestion de ce pays qui s’effondrera autrement de continuer
à n’être pas géré.

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CHOISIR L’AUDACE ET PRENDRE RACCOURCI
Il est chair que notre objectif est finalement de trouver la voie à suivre par une démarche de l’ordre du
scientifique et du politique. Nous avons plaidé pour des perspectives particulières que nous pouvons
designer par la formule Choisir l’audace & Prendre raccourci. Il se trouve que ce sont les deux
expressions qui sont devenues, mais littéralement, les emblèmes des réorientations actuellement en
discussion à l’échelle du monde... la défense du seul et unique et vrai raccourci qui soit, celui de
l’amélioration systématique des savoir-faire locaux par la prise en compte du traditionnel comme point
de départ de modernisation ; celui de coller aux trames endogènes pour les restructurations qui
s’imposent ; celui de compter d’abord sur sa culture et ses moyens et ses sources et ses ressources...
tout en se désenclavant vigoureusement.
De l’obstination de nos 50 ans de la longue quête des démocrates haïtiens à résulté un déblayage qui
n'en est plus au stade des pétitions de principes sur ce qui devrait être entrepris et sur la manière de
l’entreprendre. Dans ce cas haïtien que nous aurons quasi certainement la responsabilité de gérer dès le
7 février 1991, nous en savons maintenant suffisamment pour oser la jonction, grâce à 1’OPERATION
LAVALAS, entre les deux courants du politique et du scientifique de notre tradition démocratique.
C’est que nous ne croyons pas vraiment qu’il y ait un autre point de départ... et pratiquement tous les
bons auteurs de ces quinze dernières années sur Haïti, nationaux et étrangers, l’ont déjà admis, tous,
indistinctement. Tous.
*
Nous en appelons déjà aux Oppositions... pour que tout cela puisse s’opérationnaliser dans un contexte
de loyale collaboration étant entendu que nous prenons devant la Nation, l’engagement de mettre fin à
la tradition d’affairisme quotidien des Pouvoirs. II nous faut nous entendre. II nous faut avoir la
sagesse, ou le désespoir, de savoir qu’il n’y aura pas plus de résultats dans une ambiance stérile que de
confier une femme non enceinte à toute une faculté d’accoucheurs. II n'en sortira rien.
Il faut au départ un minimum de consensus sur les ruptures à opérer, et un minimum de cohérence et de
cohésion pour espérer changer de rythme et infléchir 1’orientation du pays de tous les Haïtiens et de
toutes les Haïtiennes, d’ici et de là-bas.

JUSQU’A L’OPERATION LAVALAS,


NOUS ETIONS EN PANNE,
MAIS NOUS NE SOMMES PLUS EN PANNE!

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