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TRAVAIL DE FIN D’ETUDES

L’expérience personnelle de l’étudiant infirmier comme ressource


professionnelle au sein d’une relation de soin intersubjective
Unités d’enseignement 5.6 « Analyse de la qualité et traitement des données scientifiques et
professionnelles »
Compétence 7 : « Analyser la qualité des soins et améliorer sa pratique professionnelle »
Compétence 8 : « Rechercher et traiter des données professionnelles et scientifiques »

LECLERCQ Amélie
Promotion 2017-2020
Directrice de mémoire : MEZI Fatiha
Institut de Formation en Soins Infirmiers de la Capelette
Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille

Remis le Lundi 25 mai 2020


Note aux lecteurs :

« Il s’agit d’un travail personnel effectué dans le cadre de ma formation à l’issue de ma troisième
année. Il ne peut faire l’objet d’une publication ou de toute forme d’utilisation quelle qu’elle soit,
en tout ou partie sans l’accord de son auteure et de l’IFSI de la Capelette. »

J’atteste que ce travail ne comporte aucun plagiat, toutes les sources utilisées sont citées, mises
en italiques, entre guillemets, en notes de bas de pages et sont présentes dans la bibliographie.

Je remercie les personnes qui liront mon travail pour l’attention qu’elles y ont consacrée.
Remerciements

« Tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin. »1


Ce travail n’aurait pas pu exister sans toutes vos contributions, donc un immense merci à
tous de m’avoir permis d’être arrivée jusque-là.

Je ne remercierai jamais assez mes parents pour leur amour, leur présence, leurs
nombreuses attentions, leurs sacrifices, leurs disponibilités, leurs relectures ainsi que pour leur
indéfectible soutien qui m’ont permis de réaliser mes études d’infirmière dans les meilleures
conditions possibles. Je souhaite leur dire que j’ai conscience de tout ce qu’ils ont fait pour moi
depuis toutes ces années et particulièrement lors de mes trois années de formation.
Je remercie ma grand-mère pour l’exemple de courage et de force qu’elle me permet
d’admirer chaque jour où j’ai la chance d’être auprès d’elle. Je la remercie d’avoir toujours été là
pour moi, d’avoir toujours su trouver les mots pour m’encourager, m’apporter tout l’amour et la
fierté dont j’ai besoin.
Je remercie l’ensemble de ma famille pour sa présence et plus particulièrement mon oncle
Vincent, infirmier, d’avoir cru en moi, et de s’être impliqué dans ma formation. Merci également
pour ses encouragements permanents.
« Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents. »2
Pensées à tous les invisibles de ma famille qui ont eu une place particulière dans mon cœur et qui
par leur mémoire resteront présents.

Je remercie Nathan, mon fiancé, pour son écoute, ses nombreuses relectures, sa patience.
Je lui transmets toute ma gratitude pour l’enrichissement qu’il a apporté à mes recherches, à mes
questionnements qui m’ont amenée à des analyses plus poussées et constructives. Je le remercie
pour son amour et sa présence, qui m’ont été d’une grande aide dans les moments difficiles.

1
Proverbe africain
2
Victor Hugo
Je remercie le père et la belle-mère de mon fiancé, Louis Gery (cadre de santé), Nathalie
Engel (psychologue clinicienne), pour leur prêt de nombreux livres, pour leurs relectures, leurs avis,
leurs corrections. Je les remercie aussi pour leur regard de professionnels sur mon évolution dans
cette formation, m’accompagnant depuis la préparation au concours infirmier jusqu’à la
présentation du Diplôme d’Etat. Je les remercie chaleureusement pour l’aide et le temps qu’ils me
consacrent depuis que je les ai rencontrés.

Je remercie également Mélissa, Rémi, Gabriel, Jeremy, Blondie, Alizée, Laura, Lucie, Serena,
Emmanuel et tous les autres pour leur amitié, leur soutien et tous les bons moments passés
ensemble.

Je remercie mes camarades de promotion pour nos échanges à propos de nos différents
sujets de travaux de fin d’études.

Je remercie l’IFSI Capelette et les cadres formateurs qui sont intervenus dans le cadre de la
préparation du TFE, ainsi que ceux intervenus dans le cadre des enseignements théoriques et
pratiques lors de ces trois ans de formation.

Je remercie également ma référente pédagogique Madame N’guyen, cadre formatrice à


l’IFSI de la Capelette, qui m’a suivi durant ces trois années, pour sa disponibilité, et ses
encouragements à sans cesse progresser.

Je remercie en particulier Madame Mezi, cadre formatrice à l’IFSI Capelette, référente de


mémoire, pour sa disponibilité, son écoute, sa patience, sa bienveillance, sans qui ce travail n’aurait
pas été possible. Je la remercie particulièrement du temps qu’elle m’a consacré dans le cadre du
coaching, qui m’a permis de mettre sur papier et en mots une situation personnelle difficile.
L’analyse de mes émotions et de ma pratique m’a permis de me sentir prête à l’exercice de la
profession d’infirmière.
Citations :

« N’oublions pas que nos prétendues petites émotions sont les grands capitaines de nos vies et que
nous leur obéissons souvent sans le savoir. »
Vincent Van Gogh

« Le soignant aura à faire face à ses propres blessures et émotions dans le contexte de soins, ce qui
lui permettra d’avancer humainement, d’apprendre des choses sur lui tout au long de son parcours
en même temps qu’il acceptera d’apprendre des personnes qu’il soignera. »
Rézette Séverine

« L’expérience est un professeur brutal mais on apprend, mon dieu, comme on apprend ! »

C. S. Lewis
Résumé :

L’expérience que vivent les soignants auprès des patients en situations de fin de vie est unique. Les
relations de soins qui s’y tissent sont intersubjectives, bien qu’elles puissent parfois être
éprouvantes émotionnellement. La prise en compte de cette souffrance est au cœur de la prise en
charge des patients, spécialement en soins palliatifs. Comment un soignant peut prendre en charge
celle d’un autre individu, si la sienne doit rester discrète et maitrisée ? Comment peut-elle être
entendue dans des conditions de travails dégradées par un manque de personnel et une charge de
travail en constante croissance ? L’objectif de ce travail de fin d’études est de prouver que s’il existe
un lien entre expériences personnelles et motivations à exercer la profession infirmière, il ne
pouvait nous être demandé d’exercer sans les prendre en compte dans notre pratique
professionnelle. Dans la pratique d’une profession si proche de l’humain, ne serait-il pas pertinent
de considérer nos émotions comme des outils de travail et des ressources, plutôt que comme
quelque chose de négatif, à éviter ?
N’est-il pas dangereux de considérer qu’il puisse être possible d’exercer sans prendre en compte
ses émotions, tout en restant attentifs à celles d’autrui ?
L’expérience, le travail émotionnel et les analyses de pratiques professionnelles m’ont permis de
découvrir les conséquences que l’inaccessibilité de l’infirmier « parfait », avaient sur la santé
psychique du soignant et la prise en soin du patient, ainsi que l’importance de ces trois notions
dans la construction du bien-être et de l’enrichissement de tous, tout en améliorant les
compétences professionnelles.

Mots clefs : Relation de soins, soins palliatifs, expérience, travail émotionnel, analyses de
pratiques professionnelles
Abstract :

The experience of caregivers with end-of-life patients is unique. The caring relationships they
develop are intersubjective, but they can sometimes be emotionally testing. Taking this suffering
into account is at the heart of patient care, especially in palliative care. How can a caregiver take
care of another individual’s distress, when he or she must remain discreet and controlled about her
own feelings? How can it be heard considering the damaged working conditions, due to a lack of
staff and a constantly increasing workload? The aim of this final project is to prove that if a link
between personal experiences and real motivations to become a nurse exists, we couldn’t help but
taking them into account in our professional practice. Practising such a human-centered profession,
wouldn’t it be relevant to consider our emotions as working tools and resources, rather than a
negative thing that should be avoided?
Isn't it dangerous to consider that it is possible to exercise without taking into account our own
emotions, while remaining attentive to those of others?
The experience, the emotional work and the analyses of professional practices allowed me to
discover that the inaccessibility of the "perfect" nurse had consequences on the caregiver’s mental
health, but also on the care of the patient. It also highlighted the importance of these three
concepts in the structure of well-being and personal enrichment, while improving our professional
skills.

Keywords : Care relationship, palliative care, experience, emotional work, analyses of


professional practices
Table des matières

Introduction .................................................................. 1
Etape 1 : Phase intuitive ................................................ 2

I. Réflexion initiale ............................................................... 2

1.1 Vie personnelle et vie professionnelle : vases communicants ? . 3


1.2 Valeurs professionnelles, idéaux et stéréotypes ........................ 3
1.3 La nécessité d’une prise en compte de ses émotions en tant que
professionnel ? Comment ?................................................................. 5
1.4 Hypothèses de travail ................................................................. 7

II. Situation d’appel ............................................................ 8

III. Questionnement liminaire............................................ 11

IV. Question de départ provisoire ...................................... 13

Etape 2 : Phase exploratoire .........................................15

I. Situations de fin de vie.................................................... 15

1.1 Définitions ................................................................................ 15


1.2 Une expérience de vie particulière ........................................... 16
1.3 Hypothèse de l’expérience personnelle comme compétence
professionnelle pour accompagner la souffrance ............................. 19
1.4 Souffrance chez le patient ........................................................ 21
1.5 Souffrance chez le soignant ...................................................... 23
1.6 Idéaux du soignant comme source de souffrance .................... 27
1.7 Influence de la souffrance sur le prendre soin ......................... 30
1.8 Processus de deuil .................................................................... 31
1.9 Ressources des soignants ......................................................... 32

II. Relation de soins .......................................................... 34

2.1 Relation de soins au regard de la pratique soignante............... 34


2.1.1 Définitions ....................................................................................... 34
2.1.2 Métier impossible et relation de soin toujours à adapter ?.............. 35
2.1.3 Législation ........................................................................................ 36
2.1.4 Intersubjectivité ............................................................................... 37

2.2 Implication et distanciation dans la relation de soins ............... 39


2.3.1 Positionnement professionnel ......................................................... 39
1.2.1 L’écoute comme outil d’ajustement dans la relation de soins ......... 41
A. Ecoute .............................................................................................................41
B. Ajustement de la posture par l’écoute des émotions ....................................43
1.2.2 Mécanismes de défense .................................................................. 45
2.3.2 Transfert ? Contre-transfert ? .......................................................... 47

III. Question de départ définitive ....................................... 48

Etape 3 : Phase conceptuelle ........................................51

I. L’expérience ................................................................... 51

1.1 Définitions ................................................................................ 51


1.2 Apprentissage par l’expérience ................................................ 53
1.3 La place de l’expérience dans les formations professionnelles 55
1.4 Les histoires de vie ................................................................... 56
II. Travail émotionnel ....................................................... 57

2.1 Définitions ................................................................................ 57


2.2 Tiraillement entre nos émotions et notre pratique .................. 59
2.3 Prise en charge des patients et travail émotionnel .................. 60

III. Analyse de pratiques professionnelles.......................... 61

3.1 Définitions ................................................................................ 61


3.2 L’analyse de pratiques infirmières comme outil conduisant à la
réflexivité .......................................................................................... 63

Etape 4 : Méthodologie du protocole de recherche .......66

I. Hypothèses de travail ..................................................... 66

II. Public cible ................................................................... 67

III. Outil d’enquête ............................................................ 68

3.1 Guide d’entretien ..................................................................... 68

Conclusion....................................................................73
Table des références ...................................................... 1
Introduction

Dans le cadre de mes études d’infirmière à l’IFSI3 de la Capelette, il m’a été demandé
d’effectuer un Travail de Fin d’Etudes4 afin de clôturer mes trois ans de formation, mais aussi de
valider les unités d’enseignements5 suivantes : UE 3.4 « initiation à la démarche de recherche », UE
5.6 « mémoire d’initiation à la recherche en soins infirmiers ». Ces UE se rapportent aux
compétences 7 « analyser la qualité des soins et améliorer sa pratique professionnelle » et 8 «
rechercher et traiter des données professionnelles et scientifiques ».

Dans ce TFE, nous allons mobiliser les enseignements suivants : l’UE 1.1 « Psychologie,
Sociologie et Anthropologie », l’UE 1.3 « Législation, Ethique, Déontologie », étudiés au semestre 1,
l’UE 4.2 « Soins Relationnels » mobilisés au semestre 2 et semestre 5, l’UE 4.7 « Soins Palliatifs »
approfondis au semestre 5. Nous ferons aussi référence aux champs professionnels suivants : le
champ disciplinaire 1 « Sciences Humaines, Sociales et Droit » et le champ disciplinaire 4 « Sciences
et Techniques Infirmières Interventions » évoquant les notions d’éthique et de philosophie qui sont
en lien avec la compétence 6 « communiquer et conduire une relation dans un contexte de soin ».

J’ai construit ce travail en quatre phases. Dans un premier temps, au cours de la phase
intuitive, je relate le raisonnement qui m’a animée jusqu’au choix de ma situation de départ, mon
questionnement liminaire et la problématisation de ma question de départ provisoire. J’ai continué
en déclinant ma revue de littérature qui constitue la phase exploratoire. J’ai pu conclure cette
recension d’écrits professionnels par la rédaction de ma question de départ provisoire. Ce travail
de recherches m’a également permis d’axer la poursuite de mon travail sur la conceptualisation
des notions qui, par leur étude, pourront me permettre de répondre à ma problématique. J’ai
poursuivi en soumettant mon hypothèse sous forme d’enquête auprès d’étudiants infirmiers. J’ai
ensuite conclu ce travail.

3
Institut de formations en soins infirmiers
4
TFE
5
UE
1
Etape 1 : Phase intuitive

I. Réflexion initiale

J’ai été confrontée au décès de deux membres de ma famille au cours de ma 2ème année de
formation. Cela a affecté ma vie personnelle et d’étudiante. Je me suis interrogée sur la possibilité
que cela puisse interférer avec ma prise en charge des patients. Il m’était nécessaire de travailler
sur les émotions liées à ces évènements pour les transformer en compétences. Je souhaitais
continuer à prendre en charge les patients en entendant leurs souffrances, sans m’épuiser ou
négliger les miennes comme le suggère Catherine Deshays « être attentif sans se faire envahir,
ferme sans être rejetant. »

L’objectif était aussi d’éviter d’atteindre la limite de ma capacité d’écoute de la souffrance des
patients, en me concentrant uniquement sur la mienne. J’ai donc choisi de suivre le conseil
d’Audrey Andres6, « accueillir, contenir, transformer ». J’espère suivre cette maxime, tant elle est
pertinente dans l’exercice de notre profession. Nous sommes obligés en tant que soignants
d’accueillir les émotions, que ce soit les nôtres ou celles des patients. Ce qui va faire la différence
c’est ce que nous choisissons de faire de ce que nous recevons. Il nous faut donc les ressentir, les
contenir, les connaître pour soi, et en soi, pour pouvoir les transformer en quelque chose de
constructif. Seulement, transformer n’est pas chose aisée, c’est là tout le travail du soignant. Cela
améliore notre rapport à nous-mêmes, ainsi qu’à la relation de soin. Nous redevenons acteur, nous
ne craignons plus nos émotions. Nous améliorons notre réponse et nos réactions.

Mon expérience personnelle, bien que douloureuse, m’a permis d’enrichir ma pratique,
d’encourager l’expression de mon empathie, et de favoriser une meilleure prise en charge du
patient. Margot Phaneuf me conforte dans l’idée que les expériences personnelles ont autant
d’intérêt dans la vie professionnelle que les savoirs et expériences théoriques et pratiques.

6
Psychologue clinicienne au CMP enfants de Hyères et formatrice à l’IFSI de la Croix Rouge à Ollioules.
2
Elle dit qu’« en soins infirmiers, l’expérience habite la tête et la main, mais elle demeure sans valeur
si elle n’implique pas aussi le cœur. »
Tous les professionnels de santé sont exposés, au moins une fois, au deuil, que cela soit
d’un patient ou d’un proche. Nous nous retrouvons alors tiraillés entre notre vie personnelle et
professionnelle.
Comment rester disponible à l’autre et à soi ?

1.1 Vie personnelle et vie professionnelle : vases communicants ?

Dans l’hypothèse où la vie personnelle et la vie professionnelle s’entremêlent, nous pouvons


considérer que l’on travaille avec ce que nous sommes et ce que nous vivons. Ainsi, ce qui nous
rend triste, en colère, ou inquiet dans un des deux milieux, participe à la création de notre identité
personnelle et professionnelle.

Cela n’est-il pas d’autant plus pertinent que la profession infirmière fait partie des métiers
impliquant une relation humaine forte avec l’autre ? Il semble important de faire le deuil de l’idéal
qui suppose que l’infirmier est une personne arrivant systématiquement à cloisonner sa vie
personnelle de sa vie professionnelle. Croire qu’il est possible de déposer toutes nos émotions dans
le vestiaire en arrivant ou en repartant, paraît une visée inatteignable. Mon expérience, en tout
cas, montre que j’ai été, à plusieurs reprises, en difficulté avec cela.

1.2 Valeurs professionnelles, idéaux et stéréotypes

Il existe un stéréotype sur notre profession : la plupart des infirmières7 porteraient un


« masque », seraient fortes et rationnelles. Certaines personnes nous disent courageuses. Elles
disent qu’elles ne pourraient pas faire face aux souffrances que nous rencontrons. Cette croyance
pose deux questions : les personnes extérieures à notre métier nous pensent-elles insensibles ?

7
Lire partout infirmiers-infirmières
3
Ou bien nous pensent-elles armées d’une autre manière qu’elles pourraient l’être face à des
situations délicates ?
Il semble difficile de croire que nous sommes perçus comme des êtres imperméables à la
douleur des autres, d’autant que comme le dit Barbara Bienias, « se laisser traverser par la tristesse,
ce n’est pas être un mauvais soignant, au contraire, c’est reconnaitre ce qui se passe en nous pour
être opérationnel et professionnel. »8

Il reste à nous poser la question de ce qui nous différencie des autres ? Si nous mettons à part
nos sensibilités, motivations et attirances personnelles, il semblerait qu’il n’y ait que la formation
en soins infirmiers. Nous partons donc du principe qu’elle nous permet de « reconnaître ses
émotions pour se projeter avec confiance et assurance. »9 Ce travail d’identification, nous amènera
à pouvoir les analyser et y travailler de façon pertinente.
Le fait de se confier, comme je le fais dans ma situation d’appel, pourrait permettre aux patients
de se sentir comme une ressource en leur rappelant qu’ils ne sont pas uniquement des objets de
soins, mais qu’ils restent des humains à part entière.

Si les soignants aident, écoutent et conseillent les patients, pourquoi ne pourrait-ce pas, de
manière exceptionnelle et opportune, être réciproque ? Cette attitude, découverte, pratiquement
par hasard, dans ma pratique professionnelle, ne pourrait-elle pas être utilisée pour redonner
confiance et reconnaissance au patient fragilisé ?

Montrer sa capacité à ressentir des émotions pourrait alors devenir un outil de renforcement
de l’autre dans son intégrité. Quand le soignant montre son « humanité », il fait part au patient de
sa capacité à accueillir celle de l’autre. Être disponible à ses émotions personnelles en situation
professionnelle permet alors de donner de la valeur et de rappeler le caractère normal et ordinaire
de celles ressenties par l’autre.

8
Psychologue clinicienne à l’hôpital de la Timone.
9
Berger Levraut, page 44, Référentiel de formation, Annexe III de l’arrêté du 31 juillet 2009 relatif au
Diplôme d’Etat d’Infirmier modifié par l’arrêté du 26 septembre 2014.
4
Est-il possible que notre vie personnelle puisse être au service de notre vie professionnelle ? Il
semblerait que nous soyons condamnés à osciller entre l’une et l’autre, et à veiller à ce que l’une
ne prenne pas trop de place par rapport à l’autre.
Si nous nous ressourçons dans notre vie personnelle, cela ne nous sera-t-il pas bénéfique dans
notre vie professionnelle ? Finalement un individu heureux ne peut-il pas donner un soignant
heureux ? N’est-il pas pertinent ou de bons sens de penser qu’un soignant ressentant de la joie au
travail, ressente une émotion similaire, en rentrant chez lui ? Ne serait-ce qu’un sentiment de
satisfaction et d’épanouissement, par exemple ?

1.3 La nécessité d’une prise en compte de ses émotions en tant


que professionnel ? Comment ?

Il y a ainsi une prise de conscience sur les effets émotionnels de ce que l’on vit.

En 1999, Edgar Morin écrivait que « s’il peut y avoir un progrès de base au 21ème siècle, ce
serait que les hommes et femmes ne soient plus les jouets inconscients, non seulement de leurs
idées mais de leurs propres mensonges à eux-mêmes. C’est un devoir capital de l’éducation que
d’armer chacun dans le combat vital pour la lucidité ».
Nous prenons soin de notre santé, tant mentale que physique, en écoutant nos émotions. Cela
nous permet de mieux nous connaître et de savoir, quand prendre du recul et s’accorder du temps
pour soi, pour se ressourcer. N’est-ce-pas une clef pour demeurer disponible au patient ?

La santé émotionnelle et la disponibilité psychique du soignant sont essentielles pour la


relation avec le patient. Dans le cas où le soignant est submergé par une ou plusieurs émotions
négatives, il peut nuire au patient de diverses façons : non considération, non écoute, banalisation
de la douleur, répétitions des erreurs, transmission partielle d’informations, non prise en compte
de l’état émotionnel du patient, évitement de la relation. S’il en prend conscience, l’infirmier peut
alors se remettre en question par rapport à ses compétences et se sentir « mauvais », s’effondrer
parfois narcissiquement et perdre sa confiance en soi.

5
Sa charge de travail, ajoutée à des difficultés personnelles, peuvent amener une fatigue
émotionnelle, un épuisement, et le désir de s’arrêter d’exercer.
A long terme, cela peut provoquer un burn-out. Par conséquent, il y aura un impact sur la relation
au patient, d’où la nécessité d’identifier les émotions ressenties dans ces situations-là et d’accepter
de les prendre en compte.

Dans les formations secouristes et paramédicales, notamment dans la gestion des situations
d’urgence, il apparait que l’essentiel de notre travail soit la mise en sécurité. En effet, nous ne
pouvons ni intervenir ni soigner, si nous devenons nous-mêmes victime ayant besoin de soins. Nous
devons nous sécuriser, ainsi que notre environnement, pour éviter les suraccidents. Alerter, mettre
en sécurité le patient et celui qui intervient afin de commencer la prise en charge physique et
psychique, est alors une évidence.

Devant cet exemple, nous pouvons dire de la même manière que le soignant doit se mettre
physiquement « à l’abri » avant de pouvoir commencer la prise en charge d’un patient. Il doit aussi
pouvoir se préserver émotionnellement, pour être ou se rendre disponible. Un soignant qui ne se
protège pas est un soignant qui prend le risque de ne pas parvenir à soigner et à accueillir la
souffrance du patient tout en la différenciant avec celle qu’il éprouve.
« Confucius dit que « l'ouvrier qui veut bien faire son travail commence par aiguiser ses outils ». Ce
qui signifie pour nous soignantes, que pour bien travailler auprès des patients, nous devons nous
préparer aux émotions que peut nous faire vivre cette profession si humaine. »10
N’est-il pas pertinent de considérer nos émotions comme « nos outils de travail », plutôt que
comme des ennemies à neutraliser ?

10
Margot Phaneuf, 2018
6
1.4 Hypothèses de travail

Dans la projection et la construction de ce travail, je fais l’hypothèse qu’il est possible que la
prise de conscience des ressentis et le travail de l’expérience du deuil chez l’étudiant infirmier
deviennent des ressources pour accompagner le patient en soins palliatifs.
Je me suis interrogée alors sur la résonance qu’il pouvait exister, entre valeurs professionnelles
et expériences personnelles. Comment peut-il être envisagé de les articuler ?
Je souhaite ici, bousculer le mythe du soignant « parfait ». Cela pourrait-il, éventuellement,
améliorer la relation soignant-soigné et prévenir l’épuisement professionnel ?
Je prévois de travailler sur l’analyse de la gestion des émotions du soignant, ce qui permettrait de
lier les besoins relationnels du patient à la disponibilité émotionnelle des soignants.
Ce travail va consister à essayer de démontrer comment une prise en compte des émotions
et du vécu du soignant peut préserver sa santé psychique et son exercice professionnel auprès des
patients. Il permettra également d’identifier comment le partage d’expérience entre soignants et
avec les patients peut enrichir sur les connaissances relationnelles, la connaissance de soi et des
autres.

Comment le soignant en difficulté personnelle, peut-il faire pour continuer à avoir une
posture adaptée en situation professionnelle ?
Comment fait-il lorsqu’il se retrouve dans une situation de soin difficile avec un patient qui lui
renvoie des émotions, des angoisses... ? De quelles ressources peut-il disposer ?
Apprendre à se connaître, analyser nos émotions et nos propres limites accroit notre capacité à
nous protéger face à des situations difficiles. Cela ne pourra donc qu’impacter positivement notre
prise en charge des patients.

Dans son livre intitulé « Mieux se connaître pour mieux soigner », Dominique Rispail met à
disposition des soignants et des étudiants des applications pratiques (exercices, tests) pour se
confronter à leurs limites physiques, psychiques et à comprendre l’impact sur leur vie personnelle
et professionnelle de l’exposition à ces situations difficiles.

7
L’auteur part de l’hypothèse qu’améliorer la compréhension de soi, favorise la communication
avec autrui et développe des relations professionnelles épanouissantes. Ces nouvelles capacités
d’analyse et de remises en question seront utiles dans la gestion de situations conflictuelles ou
difficiles.

II. Situation d’appel

Mon premier stage de deuxième année de soins infirmiers s’est déroulé dans une unité de
néphrologie, en service de post-greffe rénale. La situation qui m’a interpelée, est survenue
quelques semaines après le début de mon stage.
Nous avons reçu madame V. âgée de 47 ans, avec comme principal antécédent un cancer du
sein, greffée pour la seconde fois, depuis quelques années, d’un donneur décédé. Cette patiente a
été hospitalisée suite à l’apparition de multiples problèmes de santé. Depuis quelques mois, des
examens montraient la récidive de son cancer du sein, avec des métastases dans le foie et le
cerveau. A son entrée dans le service, la patiente était très algique et diminuée dans son
autonomie. Cela faisait quelques jours qu’elle ne parvenait plus à marcher à domicile et qu’elle
restait alitée. Lors des deux premiers jours de son hospitalisation, l’équipe médicale lui a fait passer
de nombreux examens cliniques, paracliniques, biologiques démontrant principalement
l’augmentation du nombre et de l’étendue des métastases ainsi qu’une embolie pulmonaire.
Le troisième jour de son hospitalisation, avec l’infirmière du service, nous sommes entrées dans sa
chambre pour la perfuser, afin de placer l’antibiothérapie prescrite. Le capital veineux étant faible
et endommagé, l’infirmière n’a pas réussi à placer le cathéter malgré quatre tentatives.
Les essais à répétitions et les espoirs vains d’être enfin perfusée, semblent avoir causé chez la
patiente, beaucoup d’angoisses, de tristesse et de douleurs. Au tout début, elle tournait la tête vers
la fenêtre, le regard crispé, fermé, les larmes aux yeux. Elle gémissait, demandait régulièrement si
l’infirmière avait réussi, si elle y était presque… Quand l’infirmière répondait que non, elle semblait
découragée, abattue par cette nouvelle. Les tentatives ont duré une vingtaine de minutes, ce qui,
par l’observation de son verbal et non verbal, a paru être une éternité pour cette patiente. J’ai donc
rapidement compris que quelque chose n’allait pas.
8
Du pied du lit, je suis passée à côté de la patiente, je lui ai pris la main et nous nous sommes
regardées dans les yeux quelques minutes. Elle a serré ma main, a continué à gémir de douleur, et
à avoir les larmes aux yeux, mais son visage était plus ouvert, davantage tourné vers moi et vers le
soin.
Au moment où l’infirmière a retiré la quatrième aiguille, la patiente a demandé que l’on cesse
d’essayer, qu’elle en avait assez et qu’elle souffrait trop. L’infirmière s’est absentée pour aller
chercher un autre infirmier.
En l’absence de l’infirmière j’ai échangé quelques mots avec la patiente qui gardait sa main dans la
mienne. A son arrivée, l’infirmier s’est présenté à la patiente et lui a promis de ne piquer que deux
fois maximum.
La patiente, mise en confiance, a accepté qu’il essaie. Elle savait l’importance de la pose de cet
antibiotique et espérait que cela fonctionne. Au bout de deux tentatives, l’infirmier est parvenu à
la perfuser et l’antibiotique a enfin été posé. Durant ces nouvelles tentatives, la patiente n’a
presque pas gémi, presque pas crispé son visage. La patiente, les deux infirmiers et moi-même
étions soulagés. Ils sont sortis de la chambre très rapidement. Je ne les ai pas suivis, j’ai regardé la
patiente, j’ai pris une chaise et je me suis assise à côté d’elle.
- « Je reste un peu avec vous si vous m’autorisez. »
- « C’est gentil merci. » m’a-t-elle répondu.
- « J’ai senti que vous aviez besoin de parler. » ai-je dit
- « Oui c’est vrai… Vous savez ce n’est pas facile… La peur de mourir… Le cancer du sein… La
récidive… Les métastases… Au cerveau, dans le foie… Le rein depuis que j’ai 6 ans… Mes
deux greffes… L’embolie pulmonaire… La paralysie de la jambe gauche… Quand tout ça ce
n’était pas tout en même temps, ça allait… Je pouvais cloisonner. Voilà, j’ai été malade du
rein, j’ai eu une greffe ça allait, puis la deuxième ça allait… C’était dur… Mais ça allait… Le
cancer du sein… J’allais à mes chimios… J’avais mal, j’avais peur mais j’avais ma maman, je
me donnais du courage, ça allait… Là, ça n’arrête pas… Les métastases y’en a partout, j’ai
plus mes cheveux, plus de poils, j’ai l’embolie parce que je marche même plus…
J’urine et je vais à la selle dans un bassin, sans bouger de mon lit… À 47 ans ! Vous vous
rendez-compte… 47 ans… Plus je reste et plus ils trouvent… Des IRM… Des scanners… Je
n’arrête pas… »

9
Nous avons continué la conversation, elle m’a expliqué ses rêves déçus de carrière à cause
de sa greffe rénale, ses implications auprès d’écoles élémentaires, de collèges et d’IFSI afin
d’informer et de sensibiliser les jeunes à sa pathologie, à la tolérance et au respect des personnes
vulnérables, entre autres choses.

Dans son discours, il y avait énormément de tristesse et de regrets, mais également,


beaucoup de force. Elle était déterminée à aller mieux, à entretenir de bonnes relations avec son
entourage, à « se remettre sur pieds » pour continuer à vivre au jour le jour, avec enthousiasme,
malgré l’avancée de son cancer.
Cette force face à la maladie, je l’avais déjà vue chez un membre de ma famille, car au moment où
se passe cette situation, ma tante est malade. Pour encourager cette patiente à maintenir cet état
d’esprit le plus longtemps possible, j’ai continué la conversation ainsi :

- « Le mental ça fait des miracles. Regardez par exemple ma tante…

A ce moment-là, j’ai eu un moment d’hésitation. Je me suis demandée si c’était une bonne idée
de parler d’une situation personnelle à une patiente ? J’avais commencé ma phrase, n’ayant pas
eu le temps de réfléchir ni à ma question, ni à comment « rattraper » ce début de phrase, j’ai
poursuivi.

- « Elle a 40 ans, deux jeunes enfants, et un cancer stade 4 des poumons. Les médecins lui
ont donné un an à vivre, on l’a découvert tard. Ça fait un an et demi et elle est encore là.
Elle se projette dans 10 ans, elle ne lâche rien. Comme quoi, c’est le plus important à garder
et je suis sûre que vous en êtes capable. »
- « C’est gentil que vous pensiez ça merci, je crois que j’avais besoin qu’on me le dise… J’ai
perdu cette capacité à me rassurer moi-même. Ça fait plaisir qu’on prenne un peu le relais. »

La mère de la patiente est alors arrivée pour lui rendre visite, je me suis éclipsée en disant à la
patiente de ne pas hésiter à nous appeler si elle avait besoin de quelque chose et que l’équipe
soignante et moi étions là.

10
J’ai quitté la chambre de la patiente et je me suis mise à faire ce que je m’étais pourtant retenue
de faire jusqu’à présent. J’ai pleuré. J’ai rejoint l’infirmière après avoir séché mes larmes. J’ai été
rassurée quand j’ai perçu qu’elle ne s’est pas rendue compte que j’étais émue.
Je ne voulais pas lui expliquer que j’avais perçu cette douleur et cette tristesse chez les
membres de ma famille souffrant de cancers, que j’avais évoqué la situation de ma tante, et que
cela m’avait attristée d’y repenser. En parler, m’aurait surement amenée à voir les similitudes qu’il
y avait entre ma tante et cette patiente. Je n’étais pas prête à analyser cette situation de soin à ce
moment-là.

En rentrant chez moi j’ai ressenti le besoin d’écrire l’entièreté du dialogue échangé entre cette
patiente et moi, probablement pour me libérer des émotions éprouvées lors de cette situation et
auprès de cette patiente. Cela m’a permis de prendre du recul, d’une certaine manière de
m’apaiser, et de comprendre certaines choses sur ma pratique, mes valeurs professionnelles…

III. Questionnement liminaire

Expérience personnelle :

- Comment se fait-il que j’ai eu le besoin, l’envie, l’idée de parler de ma tante à cette
patiente ? Qu’est-ce que cela m’a apporté ? Cela a-t-il eu un impact positif ou négatif ?
- Qu’est ce qui m’a permis dans ma formation et dans mon expérience personnelle d’avoir
perçu sa détresse ?
- Pour quelles raisons la patiente était souvent sollicitée par l’équipe médicale et
paramédicale pour des soins curatifs et examens paracliniques exploratoires ? Est-ce mon
vécu personnel des soins palliatifs qui m’a conduit à me poser cette question ?
- En quoi l’expérience personnelle de la mort peut-elle influencer le choix professionnel ? En
quoi constitue-t-elle une ressource à la fois pour le patient mais aussi pour le futur
professionnel ? A quoi cela tient-il ?

11
- Quelles conséquences sur la relation de soin un débordement émotionnel en lien avec un
évènement personnel peut-il avoir ?
- Est-il possible qu’une expérience personnelle puisse apporter, enrichir une valeur
professionnelle, une compétence infirmière ?
- Était-ce une bonne ou une mauvaise idée ?
- Pourquoi ai-je pris le risque émotionnel de rester ? Comment aurais-je fait si j’avais entendu
des choses que je n’étais pas en capacité d’entendre, de recevoir ?
- Pourquoi ne m’a-t-il pas été possible de pleurer devant la patiente ? Pourquoi ne me suis-
je pas sentie de montrer à l’infirmière mon émotion et d’en parler avec elle ?
- Pourquoi me suis-je interdit de partager cette expérience personnelle, et cette expérience
de relation avec cette patiente en équipe ?

Relation soignant – soigné :

- Ce récit d’expérience personnelle peut-il apporter quelque chose dans la prise en charge
d’un patient en fin de vie ? Est-il une ressource ? Un obstacle ? Qu’est-ce que cela a apporté
à la patiente et à la relation de soin ? Quels effets cela aurait-il pu avoir au niveau de la
relation ? Un gain ? Une perte ?
- Le partage d’expérience peut-il permettre le développement d’une relation de confiance ?
- Y a-t-il eu un transfert, un contre transfert ?

12
Positionnement professionnel :

- Est-il possible de continuer à écouter la souffrance de l’autre si l’on sent soi-même meurtri,
démuni ? En deuil ? Dans quelles conditions ? Après quel travail ? Comment se rendre
disponible ?
- Quel est le rôle du soignant, lors du passage des différentes étapes du processus de deuil,
au cours de la prise en charge d’un patient en situation de fin de vie ?
- Comment le soignant, lui-même pris dans un processus de deuil personnel, fait face à un
patient en fin de vie ?

Soins palliatifs :

- Quelle était la place des soins palliatifs dans la prise en charge de cette patiente ? Une
proposition à la patiente de l’intervention d’une équipe mobile en soins palliatifs et/ou d’un
accompagnement psychologique aurait-elle été nécessaire, justifiée, opportune ?
- Qu’ont ressenti les infirmiers au contact de cette patiente ? Leur départ est-il une mise à
distance ? Est-ce induit par le caractère inhabituel de la rencontre de ce type de situation
dans leur service ? Ont-ils tenu à rendre discret leur état émotionnel face aux patients et
aux étudiants ?

IV. Question de départ provisoire

Pour la construction de ma question de départ, j’ai essayé de repérer ce qui ressortait de mon
questionnement personnel et instinctif, au regard de cette situation vécue en stage. Il m’est apparu
que, majoritairement, deux thèmes m’interpellaient :
- La relation de soin, dans un contexte de partage d’expériences personnelles entre le patient
et le soignant, au cours d’une situation de soin professionnelle.

13
- Les émotions qui ont été ressenties par chacun des acteurs : la patiente, les deux IDE11, et
moi-même.

Mon questionnement à propos de cette situation découle d’un questionnement plus profond :
mon choix professionnel m’ayant été, en partie, dicté par mes valeurs personnelles et par mon
expérience personnelle de confrontation au milieu hospitalier, comment puis-je envisager que ma
pratique ne pourrait pas dépendre, même à minima, de cette même expérience de vécu
personnel ? Au fur et à mesure des discussions que j’ai entretenues à ce sujet avec ma guidante de
mémoire, mes camarades de promotion et mes proches, j’en suis arrivée à formaliser une réflexion,
qui a découlé vers une hypothèse personnelle : la relation de soin entre un soignant et une
personne soignée est mutuellement enrichissante. C’est en tous cas une expérience de vie, une
rencontre qui vient mobiliser quelque chose chez chacun.
Le patient, tout comme le soignant, retire forcément quelque chose de cette rencontre. Cela peut
être un savoir-être, un savoir-dire, un savoir-faire, une connaissance intellectuelle,
l’approfondissement d’une compétence. La finalité de cet échange, qu’il soit positif ou négatif, se
traduit par de l’expérience pour chacun.

Partant de ce constat-là, il est à présent temps de déterminer les limites du partage


d’expérience personnelle du soignant avec un patient, en ayant au préalable, repérer les
bénéfices/risques pour le patient, pour le soignant et pour la relation de soin.

Ma question de départ provisoire est donc : En quoi le travail sur l’expérience de vie de
l’étudiant infirmier peut-il être une ressource au service d’une relation de soin
intersubjective pertinente en situation de fin de vie ?

11
Infirmier.e.s Diplômé.e.s d’Etat
14
Etape 2 : Phase exploratoire

Cette recension des écrits professionnels a été axée sur les thèmes présents dans ma question
de départ provisoire. Ma revue de littérature concerne donc les soins palliatifs et la relation de soin.
Ces mots clefs associés lors de mes recherches bibliographiques, sur différents sites à la fiabilité
reconnue par mes pairs, m’ont permis de trouver de nombreux textes que j’ai triés en fonction de
certains critères personnels, dans l’intérêt de la pertinence de mon travail.

I. Situations de fin de vie

1.1 Définitions

« L’expression même de « patient » renvoie, selon son étymologie latine, aux trois sens de
souffrance, de passivité et de résignation »12, ce qui prédispose déjà le patient à être « objet de
soin » au lieu d’être « acteur » de sa propre prise en charge.

De manière empirique, le patient en fin de vie est particulièrement souffrant, autant


physiquement que moralement. Il est davantage enclin à être passif et résigné, compte tenu du fait
que son pronostic est létal, ce qui donne le caractère particulier de ses prises en charges.
En rencontrant cette patiente, j’ai éprouvé, à nouveau, la particularité de l’expression de la
souffrance physique et émotionnelle d’un patient en soins palliatifs.

Cicely Saunders dit « les soins palliatifs, c’est tout ce qu’il reste à faire, quand il n’y a plus
rien à faire ».
Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de prise en charge essentiellement curative à lui proposer, qu’il
n’y a plus rien à faire, bien au contraire. C’est à ce moment-là, qu’il est d’autant plus important de
prendre en compte la subjectivité de l’autre et d’écouter ses besoins relationnels.

12
Lebaigue, 1881
15
C’est au contact de ces patients que les soignants rencontrent des émotions davantage
entremêlées et intenses. Une notion importante dans les soins palliatifs, autre que la mort qui est
considérée comme un processus naturel, c’est la vie. Les patients sont considérés comme des êtres
vivants, qui peuvent encore avoir du temps devant eux. Les « soins palliatifs » ne signifient pas
systématiquement et directement la « mort ». Il peut s’écouler parfois des années entre le
diagnostic létal et le décès du patient. L’objectif des soins palliatifs n’est ni d’augmenter l’espérance
de vie, ni d’accélérer le décès, mais d’améliorer la qualité de vie, en soulageant les douleurs
physiques symptomatiques, la souffrance psychologique, sociale et spirituelle.

Michel de M’Uzan évoque ce qu’il appelle le travail de trépas en ces termes : « à la veille de leur
mort ou dans les heures qui la précèdent, le comportement de certains patients laisse déduire un
surprenant élan pulsionnel, une avidité régressive… Qui ferait presque parler d’un embrasement de
désir ». En d’autres termes, cela illustre un paradoxe, instinctif et naturel, qu’il est fréquent
d’observer chez les personnes en soins palliatifs : un surinvestissement, un resserrage des liens
autour des personnes de confiance alors que la mort, proche, viendra interrompre la relation. Ce
phénomène est autant partagé par le soignant, que par le patient, comme un élan vital nécessaire
à chacun d’eux. Le soignant pourra ressentir un sentiment d’accomplissement ou de satisfaction et
le patient sera probablement apaisé.

1.2 Une expérience de vie particulière

Généralement, la première image que nous avons des soins que nous recevons, se trouve dans
nos familles, lorsque notre état de nourrisson, nous conditionnait à une dépendance totale.
La plupart du temps, nous envisageons d’être infirmier car nous avons l’envie de donner la
même chose que ce que nous avons reçu, ou de faire mieux. Notre enfance, nous a permis
d’éprouver ce qu’est d’être « objet de soin », et c’est cela qui nous donne l’envie, le besoin de
prendre soin des autres, comme l’explique Acker, en 2008 : « à l’intérieur de nous-mêmes, quelque
chose nous pousse, plus ou moins facilement, à prendre soin des vulnérables, qui souffrent ou
simplement ne vont pas bien.

16
Cette exigence se retrouve au cœur même de l’histoire de chacun d’entre nous puisque notre
présence au monde est intimement liée à la présence de ceux qui, à un moment donné, ont pris soin
de nous. Nous avons été « objet de soin » avant d’être « sujet de soin » ».

Les motivations personnelles liées à une expérience de vie, qu’elle soit personnelle ou
professionnelle (dans le cadre d’une reconversion), ont une place essentielle dans le choix du
métier que l’on exerce. Nous comprenons également que certains soignants n’ont pas la capacité
émotionnelle, ou l’attrait particulier d’aller travailler en unités de soins palliatifs. Mauro laisse sous-
entendre que cela nécessite « d’être prêt » en disant que « certains soignants parviennent à
exercer en unité de soins palliatifs en réaction à un événement de vie, d’autres au détour d’un long
processus de maturation intérieure et d’autres encore pour se réconcilier avec la pratique et les
valeurs du soin dans des structures et institutions qui, à leurs yeux, leur apparaissent de moins en
moins hospitalières. »

Ce résultat peut venir d’un cheminement en réponse à une expérience personnelle du deuil qui
ne « pose plus de problèmes au soignant ». Il est aussi probable que ce choix de carrière, se décide
en adéquation avec des valeurs de soignants, qui ont pu être mises de côté par les différentes
contraintes de certains services, où il y’a moins de temps dédiés au relationnel, induit par un
manque de personnel, une charge de travail importante…

Personnellement, j’ai su assez tôt que je souhaitais être infirmière. Mon oncle exerce ce métier
et cela m’a tout de suite intéressée. En entrant dans la formation, compte tenu de mon expérience
personnelle des soins palliatifs et de la cancérologie, j’ai toujours pensé que je ne souhaitais pas
être au contact de patients atteints de cette pathologie, et cela bien avant la maladie de ma tante.
Pourtant, je me suis étonnée à apprécier prendre en charge cette patiente, en me rendant compte
que non seulement j’y arrivais, mais également que cela m’a beaucoup apporté. Par la suite, en
troisième année j’ai été affectée en chirurgie cancérologique ORL13 maxillo faciale, j’y suis allée
avec une certaine appréhension, mais de nouveau cela s’est extrêmement bien passé.

13
Oto-Rhino-Laryngologie
17
A court terme, je me demande même si mon projet professionnel ne serait pas de travailler en
cancérologie, ou en unité de soins palliatifs. Ce serait justement l’occasion de mettre à profit mon
expérience personnelle, et d’étudiante.

Selon M. Castra « Depuis l’instauration relativement récente des Unités de Soins Palliatifs, il
y existe une temporalité et un rythme de travail qui permet aux soignants d’être disponible et
d’assurer une qualité d’écoute et d’accompagnement appréciable en comparaison des autres
services. Les professionnels disposent d’un temps véritable pour la relation ». Ce qui constitue un
réel critère de choix qui peut convaincre un soignant de venir travailler en unités de soins palliatifs.

« Pour tout être humain, la mort est une expérience unique. (…) Le soignant anticipe par sa
présence au chevet du mourant, sur ce qui pourrait être sa mort future ou celle des proches... Ce
processus d’identification repose sur une longue tradition culturelle. La psychologie nous apprend à
nous défier de ce sentiment. Il appartient à notre histoire et fonde le rituel autour du mourir. Pour
que ce mécanisme d’identification ne soit pas source de désespoir, il doit se vivre sur le mode
symbolique, c’est-à-dire être signifiant de l’expérience, non pas de sa propre mort par anticipation,
mais comme l’expérience du mourir, au travers de la mort de l’autre. »14

Il semble important de mettre à distance sa représentation personnelle de la mort ou de son


angoisse pour exercer et parvenir à accompagner le patient dans sa fin de vie. Cela permettra, de
mieux se connaitre soi-même et de s’épargner des souffrances, mais aussi, cela évitera de biaiser
la relation avec le patient.

14
L’infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratiques, 4ème édition », page 47
18
1.3 Hypothèse de l’expérience personnelle comme compétence
professionnelle pour accompagner la souffrance

L’hypothèse que « la souffrance personnelle d’un soignant accroit sa capacité à soulager la


souffrance chez l’autre »15 pose réellement question. Certains soignants pourraient aller jusqu’à
penser que c’est un problème.
Nous pouvons alors nous demander si les personnes n’ayant pas connu de moments difficiles dans
leur vie, en admettant que cela existe, devraient être soignants ou s’ils seraient de « mauvais »
soignants ?

Cela induit l’hypothèse suivante : plus l’on souffre, meilleur soignant nous serions. Ce qui
peut être le cas si l’on considère que la souffrance amène l’expérience. Statistiquement et
hypothétiquement, plus nous aurions d’expériences, plus nous aurions eu d’occasions de souffrir
et de développer des compétences (empathie, authenticité…) qui nous permettraient de soigner
l’autre. Nous pourrions généraliser son propos en allant jusqu’à penser que, ce qui rend un soignant
capable d’entendre et soulager la souffrance de l’autre, est le vécu de l’expérience personnelle. En
effet, qu’elle soit négative ou positive, elle pourra constituer un atout professionnel. Nous pouvons
envisager aussi que notre souffrance nous permettre d’être un « bon » soignant. Nous pouvons
imaginer que notre joie nous permette de l’être tout autant.
Notre expérience professionnelle de la prise en charge de patients et notre expérience personnelle
de la mort peuvent nous permettre de comprendre certaines émotions ressenties par des
personnes confrontées aux mêmes problématiques.

Cette expérience commune permet au soignant d’adapter son comportement et ses paroles
en fonction de ce qu’il a perçu des attentes du patient dans son verbal et son non verbal. Une
expérience dans notre vie personnelle peut nous aider dans notre vie professionnelle et
inversement.

15
(Sadler, 2014)
19
Ma sensibilité personnelle, construite au fil des années au contact de personnes malades,
m’a permis à ce moment-là de ma formation, de mon stage et de ma relation avec cette patiente
de reconnaître sa détresse psychologique. En y repensant, c’était probablement, autant le bon
moment pour lui proposer de se livrer que ça l’était pour moi. Pour aller mieux, n’avons-nous pas
besoin de nous rendre utile ?

Une expérience de vie professionnelle n’est-elle finalement pas avant tout une expérience
personnelle ? « L’expérience personnelle des soignants concernant la mort et le deuil est presque
toujours réactivée par les situations des patients et de leurs familles. Les souvenirs, les pertes, les
séparations, les deuils vécus par les soignants reviennent à l’esprit plus ou moins consciemment et
peuvent être cause de souffrance, parfois de réactions défensives. La façon dont chacun
« appréhende » la mort (dans les deux sens du terme : la craint et s’en fait une représentation) est
évidemment déterminante des comportements adoptés aussi bien par les soignants que par les
familles à l’égard des uns et des autres comme vis-à-vis de celui qui meurt. »16 Fort de cette
affirmation, il nous est à présent impossible de nier l’impact des aléas de la vie personnelle sur la
pratique professionnelle. Il est donc question de chercher à ne pas l’oublier, de composer « avec »,
et tâcher de faire continuellement de son mieux.

Dans ma pratique, et notamment auprès de cette patiente, il est vrai que je mets à profit
les cours de soins relationnels. Ils permettent d’analyser une relation de soin et de donner des
stratégies pour faciliter la création d’une relation de confiance. J’ai besoin également de mon
expérience personnelle de relations sociales, familiales et professionnelles.
Ceci pourrait probablement expliquer pourquoi chaque relation de soins avec un infirmier différent
est unique. Aucun soignant n’a la même interprétation des enseignements théoriques relatifs aux
soins relationnels, et les mêmes expériences.

16
(Baussant, 2011)
20
Lorsque nous sommes en relation avec un patient en fin de vie, mais plus globalement en
situation de fragilité, comment ne jamais faire de lien entre lui et un de nos proches vivant des
étapes sensiblement similaires ?

1.4 Souffrance chez le patient

Les patients en situation de fin de vie sont en demande d’attention et de reconnaissance, V.


Mistycki et N. Guideney expliquent qu’ « en raison d’une perte de leur autosuffisance, les personnes
en fin de vie se sentent plus vulnérables et par conséquent plus dépendantes des personnes qui
s’occupent d’elles ».

Madame V. m’a exprimé très clairement que sa vulnérabilité et la diminution de son autonomie
était plus difficile à vivre que ses douleurs physiques liées à sa pathologie.
Nous pouvons nous demander comment une douleur psychique peut être plus insupportable
qu’une douleur physique. Il est vrai qu’il existe des traitements antalgiques efficaces. Pour soigner
le psychique, par contre, cela demande une prise en charge complète et individualisée qui nécessite
plus de temps, du personnel qualifié, préparé, mais aussi, disponible physiquement,
psychiquement. Il peut rester difficile pour certains patients, d’accepter la réalité de leur état, et
de leur déchéance, malgré tout l’accompagnement psychologique que nous pouvons leur apporter.

Eva Ehlinger, psychologue, dans son texte intitulé « Traversons ! » propose de traverser ses
émotions plutôt que de se penser capable de pouvoir « faire avec ».
Elle encourage les soignants à aider les patients à traverser les leurs plutôt que de répondre à leur
premiere intention instinctive de rationaliser, au risque de banaliser les ressentis du patient, bien
que l’intention est de le soulager.
« « Le réflexe de la consolation par la rationalisation » : quand on a en face de soi une personne
dont on perçoit la souffrance, on a le réflexe de vouloir la consoler. Faire en sorte qu'elle souffre
moins. Louable intention. Pour atténuer la souffrance on va alors tenter de trouver des arguments
positifs, de montrer le verre à moitié plein là où la personne en souffrance ne voit que le verre à
moitié vide...
21
Et on a raison : le verre est certes à moitié vide ; mais il est aussi à moitié plein et on pense -à juste
titre- que cela serait aidant pour la personne, de prendre en compte cette partie, sauf que ça ne
marche pas. Dans un premier temps, une personne qui exprime une souffrance a besoin d'être
écoutée et comprise. Et pour qu'elle se sente écoutée et comprise, il s'agit juste... de l'écouter et de
la comprendre. Et le lui faire savoir. Lorsqu'on a en face de soi une personne dont on perçoit la
souffrance, nous ressentons une part de cette souffrance, cela nous touche, nous émeut, nous
bouleverse parfois. Et cela peut être insupportable, car nous avons depuis toujours appris à éviter,
fuir la souffrance. »17
« Avoir mal... ça fait mal. Et l'on croit que l'évitement, la fuite, permettent d'avoir moins mal. Oui
mais non. Parfois l'évitement, la fuite, donnent l'impression d'avoir moins mal. Mais ce n'est pas
parce que l'on ne sent plus le mal que cela ne nous blesse pas. Cécité émotionnelle. Nous avons
appris à nous couper de nos émotions. Nous avons mal mais nous ne le savons pas. Traversons la
souffrance ! Non pas par masochisme, mais par simple logique : il est impossible de l'éviter ou de la
fuir. Elle est là ! C'est un leurre (et une facilité illusoire) de croire qu'on peut fuir ce qu'on
ressent... ».18

Ce texte pose la question suivante, en lien avec l’allégorie de la caverne19 : est-il préférable
de savoir que l’on ignore, ou d’ignorer que l’on ignore ? En d’autres termes et en lien avec notre
thématique, cela reviendrait à nous poser la question suivante : vaut-il mieux ignorer que l’on
souffre et prendre le risque de rester éternellement confronté à sa souffrance plus ou moins
consciemment, en essayant de se convaincre de l’inverse ?
Ou bien, vaut-il mieux savoir que l’on souffre, l’identifier, l’analyser afin de se « soigner » ? Ce
terme sous-entend ici, se soulager de la souffrance par la connaissance de soi.

La vision d’un corps qui se dégrade ou d’un état de santé qui décline chez une personne qui
nous est proche, n’est pas évident à vivre, d’autant plus, lorsqu’on est enfant.

17
Eva Ehlinger dans « Traversons ! »
18
Eva Ehlinger dans « Traversons ! »
19
Notion développée par Platon dans le livre VII de « La République »
22
En y réfléchissant bien, toutefois, c’est cela qui m’a donné envie d’apaiser la souffrance en
devenant infirmière. Sans cette première approche, me serai-je sentie prête à m’engager dans
cette profession ?
Avant même de connaitre la notion des soins palliatifs, lors d’une prise en charge hospitalière
ou d’un maintien à domicile, j’avais déjà cet attrait pour l’accompagnement.

1.5 Souffrance chez le soignant

Ophélie Méchin, dans son texte « Effets sur les soignants de la douleur et de la souffrance des
patients », conforte l’idée que nos vies professionnelles et personnelles s’entremêlent, avec un
impact mutuel l’une sur l’autre. Il est certain que nous ne sommes pas uniquement des
professionnels de santé. Alors pourquoi ce tiraillement constant ?

Nous ne pouvons pas faire ce métier et refuser de prendre le risque d’être touché par la
souffrance de l’autre. Comme nous ne pouvons pas nous permettre d’être tellement touché que
nous ne parvenons plus à le prendre en soin.

L’exercice de notre profession consiste à osciller entre relationnel et technicité. Nous devons
donc maitriser tant l’écoute active, la réassurance, l’empathie, l’authenticité que les soins
infirmiers et actes médicaux délégués. En nous protégeant nous-mêmes, grâce à une meilleure
connaissance de nos émotions, nous parviendrons à mieux prendre en soin les patients.
O. Méchin dit que « la souffrance de l’autre peut consister une agression pour celui qui l’écoute ».
Ne serait-ce pas le début de l’explication des burn-out, des maltraitances ? Si l’on considère la
souffrance de l’autre comme une agression, la réponse primaire instinctive, ne serait-ce pas de
répondre par une agression ?

23
Elle peut se traduire dans la relation patient-soignant par un évitement, une banalisation
de la douleur, un agacement aux sollicitations, qui évoquent l’apparition des mécanismes de
défense : « esquive, fausse réassurance, rationalisation, évitement qui permettent de se protéger
des affects éprouvés par les patients »20…
Ceci pourrait être causé par un sentiment d’impuissance, cumulé à la tristesse du soignant et la
confrontation perpétuelle à la souffrance des autres. Ce trop plein d’émotions rend difficile
l’exercice professionnel en l’absence d’analyse.

Nos valeurs professionnelles et les enseignements inculqués durant la formation nous


obligent, dans certaines situations, à « prendre sur nous ». En effet, parfois, il nous est impossible
d’analyser nos émotions lors de situations d’urgence par manque de temps ou d’attention. Il
convient, par la suite, de les identifier seul ou en équipe, et d’essayer de comprendre leur
apparition et leur impact sur notre pratique.

« Ecouter la souffrance des autres est-ce prendre le risque de porter à son tour le fardeau de
l’autre ?21 » L’auteure répond à sa propre problématisation en ces termes : « écouter les patients,
c’est toujours porter un peu, avec eux, leur fardeau et être, tôt ou tard, atteint par la souffrance de
l’un d’eux. Il est donc difficile d’être soignant sans courir le risque de devoir souffrir22. », bien qu’elle
accepte de penser qu’ « il serait certes préférable de pouvoir tout entendre sans être jamais affecté,
si cela n’interdisait pas toute forme d’empathie ».23
Il est important de faire un travail de mise à distance, afin d’entendre la souffrance de l’autre, de
faire preuve d’empathie24, d’authenticité, afin d’entrer en résonance avec le patient, sans pour
autant se mettre à sa place et prendre son fardeau intégralement sur nos épaules.

20
Martine Ruszniewski
21
(Méchin, 2013).
22
(Méchin, 2013).
23
(Méchin, 2013)
24
L’empathie est définie comme un « mécanisme d’identification qui permet de prendre connaissance de
ce que l’autre vit sans tomber soi-même sous leur emprise. »
24
Il est important de continuer à reconnaître la souffrance de l’autre comme étant sa
souffrance propre et non la nôtre. En tant que soignant, notre mission est d’accompagner le patient
au cours de sa prise en charge, de l’aider dans le passage d’obstacles, sans faire à sa place. Cela
risquerait de le mettre de côté, alors qu’il est l’acteur principal. Il ne faut pas oublier que l’on ne
sait jamais à la place de l’autre la nature exacte de ses ressentis.

Ne paraît-il pas physiologiquement évident que l’ « on supporte les affects de l’autre en


fonction des aléas de sa propre vie »25 ? Malgré la représentation idéalisée que l’on s’auto-impose,
il est impossible pour un soignant d’être imperméable à ses préoccupations personnelles lorsqu’il
est au travail. Nous sommes donc présents pour les patients en fonction de nos dispositions
personnelles. Le patient renvoie aussi lors de situations professionnelles à des vécus personnels.
Les expériences de vies étant singulières et propres à chaque soignant, nous ne sommes pas enclins
à les recevoir de la même manière. Il y a des souffrances que l’on va être en mesure d’accueillir,
d’autres qui nous mettront en difficulté.

Dans les deux cas, nos réactions face à la souffrance des patients dans les situations
professionnelles seront en miroir avec notre vie personnelle. Selon si l’on cherche et parvient à
identifier les moments et les raisons de nos indisponibilités momentanées, ou si l’on cherche à les
fuir et à les nier, nous pourrons faire de ces situations des ressources ou des inconvénients dans
notre vie professionnelle.

Au cours de certains de mes stages, à certains moments, je me suis rendue compte que
j’avais pu ne pas être totalement disponible pour les patients à cause d’un stress, d’une fatigue, ou
d’une tristesse. Le fait d’avoir pleuré en sortant de la chambre de cette patiente ne signifie pas que
je n’étais pas prête à entendre ses maux.
Alors que signifiaient ces larmes ? Elles étaient certainement dues à l’accumulation de la
souffrance de la patiente qui a trouvé un écho dans celle que je ressentais par rapport à ma tante
sans même en avoir conscience à ce moment-là.

25
(Méchin, 2013)
25
« La confrontation permanente à la souffrance humaine, sociale et économique laisse un
sentiment d’impuissance, d’échec, et de révolte, qui par sa répétition épuise l’écoutant. Cet
épuisement peut conduire à une véritable détresse psychologique qui parasite la vie professionnelle
et la vie personnelle. La confrontation à la maladie et à la mort est considérée comme très
anxiogène. La profession soignante est donc particulièrement exposée. »
« Les soignants expriment très bien ce sentiment […] en disant qu’ils soignent aussi avec leur
cœur. Le risque d’usure professionnelle est d’autant plus grand que la relation soigné/soignant
comporte cette part d’affectivité »26
Pour soigner avec son cœur il faudrait probablement, engager sa personnalité, sa singularité
propre, qui découlerait de notre sensibilité, de nos affects, de nos motivations et de ressources
personnelles. N’est-ce pas ce qui nous permet d’être authentique dans notre empathie envers les
patients, et de leur montrer nos valeurs d’humanité ?

Cependant, à trop grande fréquence et intensité, cet élan peut conduire un soignant à
« déborder », surtout s’il n’exprime pas ses ressentis, n’analyse pas ses émotions, ses attitudes et
comportements réactionnels. Il pourrait ne plus pouvoir exercer son métier avec
professionnalisme. L’empathie et l’affect du soignant sont essentiels dans la prise en charge du
patient, mais cela ne doit en aucun cas s’exprimer à son détriment. Le soignant devrait être guidé
dans la connaissance de lui-même, dans l’analyse de son expérience et des connaissances
théoriques et pratiques qu’impose le métier d’infirmier pour pouvoir exercer sans s’épuiser, et sans
nuire. Ainsi, de la même manière que le fait d’exercer sans connaissances, on peut se demander
s’il n’est pas dangereux qu’un soignant exerce sans travailler sur ses affects ? Les deux composantes
sont importantes de manière équivalente, sans que l’une ne prenne jamais l’avantage de l’autre.
Un professionnel de santé devrait pouvoir conjuguer avec ses deux aspects de lui-même, tirer
avantage de la vie professionnelle dans sa vie personnelle, et s’enrichir personnellement dans sa
vie professionnelle.

26
L’infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratiques, 4ème édition » page 47
26
1.6 Idéaux du soignant comme source de souffrance

Pouvons-nous considérer que l’idéalisation de notre exercice professionnel a un lien avec


l’exigence que nous avons envers le soignant que nous souhaiterons avoir face à nous en tant que
patients, ou proche d’un patient ? Cela rejoint donc l’idée de l’impératif catégorique formulé par
Kant de la façon suivante : « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en
même temps qu’elle devienne une loi universelle. »
« Chaque professionnel a un idéal de la manière dont il aimerait exercer son métier et des
compétences qu’il aimerait avoir. »27 L’idéal de la personnalisation de notre pratique
professionnelle, tout en respectant les directives morales et législatives, constitue exactement ce
qui favorise la richesse de la profession. Sinon, nous aurions affaire à des robots qui exercent de la
même manière, qui ne personnalisent pas les rencontres, qui n’apportent rien de spécial. Cette
vision se concentrerait uniquement sur la technicité, en oubliant une notion si importante dans
notre métier : le relationnel.

« Le sentiment d’impuissance attaque l’idéal que les soignants se forgent de leur profession. »28
Ce sentiment d’impuissance, évoqué par Méchin, est souvent synonyme d’incompétence, mais
représente avant tout une réalité quotidienne de notre métier. Il faut dépasser l’idéal qui nous
mène à croire que l’on peut soigner tout le monde, de n’importe quoi, à n’importe quel moment,
pour se rappeler des limites de la médecine, de nos ressources humaines en termes de
performances techniques et de capacités émotionnelles et relationnelles.
Ce sentiment d’impuissance je l’ai éprouvé à de nombreuses reprises, mais particulièrement au
contact de cette patiente. Sur le moment, je n’ai pas su quoi lui répondre pour apaiser sa douleur.
C’est à ce moment-là, où un regard, un sourire, un contact physique, une écoute ou le respect d’un
temps de silence rassure et permet à la patiente de s’exprimer, tout en lui montrant la présence
du soignant.

27
(Méchin, 2013)
28
(Méchin, 2013)
27
Il semble important, de ne pas construire son identité de soignant uniquement autour de
cet idéal, car nous prenons le risque au moment où il est déçu, d’être en rupture avec tout ce que
représente notre profession, notamment nos valeurs, nos croyances et nos espoirs. Il paraît évident
qu’il y a une distinction à faire entre idéal et identité professionnelle.
Il peut alors être possible d’imaginer qu’il est bon de toujours viser la meilleure version de soi-
même dans son travail tout en sachant que la perfection n’existe pas.
Ce n’est pas parce que l’idéal de l’infirmier parfait n’est rationnellement pas atteignable qu’il faut
arrêter nos efforts et ne pas essayer de s’en approcher du mieux possible.

N’oublions pas de rappeler que « l’infirmier idéal » est subjectif, cela dépend de chacun de
nous. Les infirmiers, de par l’apprentissage de savoir-faire et de savoirs théoriques sont capables
de soigner un patient, et d’obtenir approximativement le même résultat. Cependant, la manière
d’exercer, ainsi que la manière d’être en relation avec le patient, qui varie selon de nombreux
critères, notamment notre vécu personnel, et nos expériences professionnelles en stage pendant
notre formation, ne seront pas les mêmes d’un infirmier à l’autre.

Il n’y a ni bonne ni mauvaise façon de faire, tant que cela ne nuit pas au patient.29 L’infirmier,
qui se doit de respecter le principe de non malfaisance, est libre de laisser s’exprimer sa subjectivité
et sa personnalité, à condition, bien sûr, que son rôle propre et prescrit soit assuré, en se référant
à la législation, qui réglemente la profession infirmière.

Il est important de ne pas arrêter de tendre vers l’objectif de soigner, d’apaiser,


d’accompagner au maximum le corps et l’esprit des patients, tout en ne partant pas avec l’idée que
nos actions sont inutiles, ou que tout a systématiquement des limites définies à l’avance et
inchangeables.
Cela serait préférable que nous ayons pris conscience des deux côtés de notre métier, pour ne
tomber ni dans le burn-out,30 ni dans l’indifférence.31

29 « Primum non nocere » « D’abord ne pas nuire » Hippocrate


30
Épuisement par trop d’implications
31
Perte de motivation, d’espoir
28
Cette vision idéalisée de segmentation essaie de tendre vers un monde où la vie personnelle
n’influe pas sur la vie professionnelle et inversement.

Cependant, même en imaginant que l’être humain est capable d’une telle chose, ne nous
ferait-elle pas perdre notre individualité, personnalité, sensibilité, pourtant indispensables à
l’exercice de notre profession. De penser ainsi, reviendrait à oublier le « style professionnel »32 et
ne se concentrer que sur le « genre professionnel. »33 Ces deux notions développées par Yves Clot
et Daniel Faïta, dans leur texte intitulé « Genres et styles en analyse du travail, Concepts et
méthodes », sont indissociables et indispensables dans l’exercice de la profession.

Personnellement, j’ai pris conscience que les idéaux que j’avais sur le métier d’infirmier en
entrant en première année n’étaient pas toujours adaptés à la réalité de la profession. Nous avons
plus ou moins le temps pour le relationnel selon les services, la charge de travail, les disponibilités
émotionnelles de chacun. Actuellement, j’idéalise toujours ma profession en projetant comment
je souhaite l’exercer mais je suis dorénavant avertie que je ne pourrais pas toujours arriver à ce
niveau d’exigence, je ne compte pas abandonner ma visée, mais je ne souffrirai pas de sa non
atteinte. Mon objectif est de faire de mon mieux pour donner le maximum aux patients et à mes
pairs.

Est-il possible qu’un soignant s’imagine dans l’incapacité de mettre à profit ses émotions, son
expérience ? N’aurait-il pas l’impression d’être enfermé dans un cadre trop restrictif, où il n’aurait
pas de place pour sa singularité ? Quelles conséquences cela aurait-il sur le patient ? Les patients
ne risqueraient-ils pas d’avoir des difficultés à voir l’humanité derrière la technicité que demandent
les soins ?

32
Correspond à ce que le soignant choisit de faire pour laisser s’exprimer sa personnalité et pour tendre
vers ce à quoi il souhaite ressembler ou éviter, en conjuguant avec les règlementations qui régissent sa
profession.
33
Correspond à ce qui est imposé au soignant pour lui permettre d’exercer (protocoles, recommandations
de bonnes pratiques…).
29
1.7 Influence de la souffrance sur le prendre soin

Hesbeen Walter propose une définition du prendre soin, qui selon lui « désigne cette attention
particulière que l’on va porter à une personne vivant une situation particulière en vue de lui venir
en aide, de contribuer à son bien-être, de promouvoir sa santé »34

Comment pouvons-nous convenablement prendre soin des autres, si nous ne savons pas
prendre soin de nous-mêmes ? Comment faisons-nous pour apprendre à faire cela ?

Une infirmière d’une équipe mobile de soins palliatifs a dit « Je ne vois pas comment on peut
demander à des soignants d’être en permanence à l’écoute de la souffrance de l’autre si on ne leur
laisse pas un temps pour parler d’eux-mêmes. Une fois qu’ils seront apaisés de leur angoisse, de
leur tristesse, ils pourront accueillir celles des patients »35

Le patient et le soignant, lorsqu’ils se rencontrent, s’attachent, plus ou moins, d’une certaine


façon, l’un à l’autre. Si l’un des deux perçoit de la souffrance chez l’autre, il y aura forcément un
impact sur celui qui reçoit l’émotion ou la confidence.
Cela peut se traduire par de l’irritabilité, la volonté de rompre rapidement les relations de soin, ou
encore l’exigence excessive du patient qui peut être difficile à vivre pour le soignant.

A ma connaissance, mon partage d’expérience personnelle n’a pas interféré négativement


dans cette relation de soin et n’a pas eu d’incidence sur les autres patients d’une quelconque
manière que ce soit.

34
Hesbeen, Prendre soin à l’hôpital, page 195
35
Extrait du documentaire « les derniers mots », 2000 réalisé par Niels Tavernier
30
1.8 Processus de deuil

Selon Elisabeth Kübler-Ross, « faire le deuil est le processus d’adaptation psychologique d’un
individu face au choc qu’il vient de subir, quelle qu’en soit la nature. C’est un processus normal et
universel. Bien que dans le langage courant, le deuil soit synonyme d’acceptation de la mort, il s’agit
d’un cheminement que connaît toute personne confrontée à une perte jusqu’à ce qu’elle réapprenne
à vivre en l’absence de ce qu’elle a perdu. »

Le deuil est donc une notion universelle qui peut concerner n’importe quel individu et à tout
moment. Autant un patient peut être amené à faire le deuil de son bon état de santé antérieur,
autant un soignant peut probablement faire le deuil de l’idée de perfection, de guérison, de la perte
d’un proche, ou d’un patient…
Elle explicite également les cinq principales étapes du deuil qui varient en temps et en chronologie
pour chaque personne. Les allers-retours entres les phases sont possibles, certaines ne seront
même probablement jamais éprouvées. Le passage entre chaque phase peut être long ou rapide,
il n’y a pas d’explication particulière. Chaque personne réagit différemment, en fonction de son
vécu personnel.

Sylvie Abraham reprend les cinq étapes du deuil décrites par Elisabeth Kübler-Ross 36 :

- Le Déni / La Dénégation : le patient n’a pas intégré la nouvelle information, il n’y croit pas
et ne l’envisage pas. Cette phase arrive parfois en premier et peut s’associer au choc
provoqué par l’annonce. Le déni est défini comme étant « un mécanisme de défense du moi
qui consiste à nier une perception traumatisante de la réalité extérieure. »37
- La Rage / La Colère : le patient s’interroge sur la supposée injustice qui le toucherait sans
raison apparente, il peut être à la recherche d’un coupable, s’exprimer par une agressivité
envers lui-même ou l’entourage.

36
« La relation de soin en fin de vie : Accompagner la quête de sens des patients » écrit par Sylvie Abraham
37
Dictionnaire Larousse
31
- Le Marchandage / La Négociation : le patient essaie de promettre à une « entité invisible »
d’être une meilleure personne. Il essaie de se faire pardonner ses erreurs, de gagner du
temps, de négocier des aménagements de traitement ou la diminution de ses souffrances.
- La Dépression : le patient se replie sur lui-même, perd espoir, n’arrive plus à se projeter, à
lutter. Il s’inquiète pour son avenir ou pour celui de ses proches. Le patient se prépare à sa
mort en entrant dans un état de deuil.
- L’Acceptation : souvent assez rapprochée de la résignation qui correspond à la
« suspension » des étapes précédentes. La personne intègre son nouvel état de santé, la
perte de son proche ou quelque autre situation à sa vie. Les projections vers l’avenir et
l’apaisement sont alors possibles. On constate une amélioration de l’humeur, de la vision
de soi-même, de l’avenir… Cette étape ne consiste pas en une résignation.

De mon observation du verbal et non-verbal je suppose que la patiente était dans l’acceptation,
mais que cette situation était encore énormément cause de tristesse.

1.9 Ressources des soignants

Le travail d’équipe, l’analyse de pratiques, le partage de ressentis sont les piliers de la stabilité
émotionnelle des soignants. « Quand cette vulnérabilité, qui est le propre de l’humain est assumée
par toute une équipe, une sorte de communion se crée entre soignants et soignés qui s’épaulent
réciproquement. La solitude est alors brisée. Il n’y a pas d’abandon. Quand la dimension du contact
humain et du souci de l’autre existe, celui qui souffre, quels que soient sa douleur, son désespoir,
trouve la force de les traverser ou du moins de les porter. »38

Le soignant peut se sentir épuisé, démuni, dépassé devant une situation, en incapacité de
prendre en soin le patient pour une raison particulière, qui lui est propre.

38
M. De Hennezel dans « Le souci de l’autre, repenser la santé pour une éthique du soin »
32
Sur le moment ça sera difficile, il peut être nécessaire de passer la main à notre collègue, d’où
l’importance des relations de confiance entres les membres d’une même équipe pour faciliter les
confidences et le soutien. Avec le recul, il pourra entamer le travail d’identification et d’analyse de
l’émotion et de la réaction provoquées par la situation. Avec l’expérience, nous apprenons à gérer
de mieux en mieux ces situations, afin de nous protéger, et de limiter nos indisponibilités
émotionnelles.

Nous prenons conscience que même nos obligations professionnelles ne peuvent pas nous
enlever notre qualification première d’être humain. Il faut donc accepter que continuellement les
situations nous toucheront, et pourront plus ou moins, nous impacter.
Dans le cas où le soignant, n’a pas identifié les risques que cette relation pouvait avoir sur son état
émotionnel ou s’il n’a pas réussi à se « protéger » que cela soit avec les mécanismes de défenses
ou avec des ressources personnelles ou extérieures, à long terme il y a un risque le burn out.

La disponibilité d’un individu varie en fonction de son état émotionnel. Selon dans quel état
émotionnel nous nous retrouvons, nous allons être disponibles à la souffrance de l’autre, et cela va
impacter notre capacité à entrer en relation et en résonance avec le patient.

Personnellement, je me trouve chanceuse d’être entourée par mes proches, qui


représentent une réelle ressource dans ma vie personnelle et dans la poursuite de mes études.
J’ai parfois eu besoin d’un contact extérieur, notamment pour l’analyse de certaines situations
vécues en stage, j’ai donc eu l’occasion d’expérimenter le coaching39 que madame Mezi propose
aux étudiants en difficulté sur des thématiques personnelles ou scolaires.

L’équipe soignante peut également être aidante dans la réflexion sur certaines situations
permettant ainsi le partage d’expérience entres professionnels. Dans la plupart des lieux où j’ai
effectué mes stages, je n’ai pas observé d’étudiants conviés à ce type d’échange.

39
Ressource pédagogique mise à la disposition des étudiants infirmiers de chaque IFSI de l’APHM. Le
coaching est réalisé par un cadre formateur diplômé d’un master spécifique.
33
De par son statut, l’étudiant ne se permet peut-être pas cette légitimité de parler de ses ressentis,
par peur d’être perçu, jugé incompétent ou fragile. Cela prend du temps de faire partie d’une
équipe et de pouvoir se faire confiance pour parler de ses difficultés sans être jugé.
Je me suis donc interdite d’en parler à la tutrice de mon stage. J’ai préféré avoir cette discussion
dans le cadre du coaching et du cercle familial.

II. Relation de soins

2.1 Relation de soins au regard de la pratique soignante

2.1.1 Définitions

La relation de soin a pris de plus en plus de place dans la prise en charge des patients. Elle est
devenue centrale dans la pratique soignante. Il est vrai qu’il est difficile d’imaginer un soin
technique, surtout s’il est douloureux, sans au préalable, avoir pu instaurer une relation de
confiance.
La relation de soin est définie comme étant le « lien existant entre deux personnes de statut
différent, la personne soignée et le personnel de santé. » 40

L’objectif de la relation dans un contexte de soin, étant de « soigner », il s’est ensuite décliné
en plusieurs relations :

- La relation d’empathie permet de « percevoir le cadre de référence interne d’autrui aussi


précisément que possible et avec les composants émotionnels et les significations qui lui
appartiennent comme si on était cette personne, mais sans jamais perdre de vue la condition
du « comme si » ».41

40
M. Poitier, 2002, page 28
41
Carl Rogers
34
- La relation d’aide « se présente comme une forme « d’intimisation »42 de la rencontre qui
permet au soignant d’être au plus près de ce que vit le patient. » M. Castra complète en
précisant que « cette expérience n’est jamais un simple rapport de face-à-face. »43
F. Worms définit la relation de soin comme étant « toute pratique tendant à soulager un être vivant
de ses besoins matériels ou de ses souffrances vitales, et cela par égard pour cet être même. »44

2.1.2 Métier impossible et relation de soin toujours à adapter ?

« Freud désigne trois métiers à la finalité impossibles : éduquer, guérir, gouverner. On peut
d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. »45
Freud nous propose subtilement de faire le deuil d’une perfection de la guérison. Ce métier n’a pas
de fin, bien qu’il ait une finalité à un instant T.46 Tous les jours nous recommençons continuellement
ce que nous avons fait la veille. De la même manière qu’il est impossible de laisser des soins pour
le lendemain, il est impossible de ne pas répéter un soin sous prétexte qu’il a déjà été fait la veille.
Ce n’est pas parce qu’un patient est « soulagé », « soigné » aujourd’hui, qu’il ne peut pas retomber
malade demain. La relation de soin est un éternel recommencement.

La relation n’est jamais « acquise » et « stable », elle est toujours fragile et éphémère.
C’est un travail de chaque jour pour maintenir l’alliance thérapeutique et la notion de confiance
entre un patient et un soignant.

Ensuite, nous devons, et nous souhaitons, à chaque patient rencontré, tenter de créer ce
lien particulier permettant de favoriser la meilleure prise en charge possible. Ceci aussi pour
enrichir ses compétences professionnelles, car à force de recommencer on acquiert de
l’expérience, et on peut tendre à faire de mieux en mieux.

42
Déchaux, 2000
43
M. Castra dans « Travail émotionnel et compétences relationnelles en soins palliatifs »
44
Worms, Le moment du soin, à quoi tenons-nous, 2015
45
(Cifali, 2017)
46
« La finalité est le but ultime poursuivi par ce que l’on entreprend, par l’action que l’on mène » Walter
Hesbeen dans « Finalités soignantes et moyens professionnels (18.09.2017)
35
Il est important de savoir cela avant de commencer toute relation de soins. Comment faire pour
éviter de « s’acharner » ? De projeter l’accomplissement d’objectifs impossibles à atteindre ? Cela
ne permet-il pas de mesurer les limites de la relation de soin et de la médecine ?

2.1.3 Législation

L’exercice de la profession infirmière est une pratique extrêmement encadrée et légiférée.

Le Code de la Santé Publique, à l’article R4311-2, 2004, stipule que l’infirmière doit « protéger,
maintenir, restaurer et promouvoir la santé physique et mentale des personnes ou l’autonomie de
leurs fonctions vitales et psychiques en vue de favoriser leur maintien, leur insertion ou leur
réinsertion dans leur cadre de vie familial ou social. »
Le décret n°93-221 du 16 février 199347comprend l’article 25 qui explicite que « l’infirmière agit en
toutes circonstances dans l’intérêt du patient », et l’article 26 complète en précisant que
« l’infirmière doit dispenser ses soins à toute personne avec la même conscience quels que soient
les sentiments qu’elle peut éprouver à son égard. »
Il est pertinent de soulever une interrogation sur la force des mœurs et des croyances qui auraient
plus de force qu’un texte de loi. En effet, les textes de loi n’interdisent pas d ’exprimer ses émotions
ni de les partager. Il est impossible qu’une loi les réglemente. Ce n’est probablement pas son rôle.
M. Schachtel véhicule que « l’infirmière doit savoir retenir discrètement ses émotions, ne pas laisser
paraître la peur, l’angoisse, le dégout, la pitié. »

Cette affirmation n’est pas absolument « fausse », mais elle est loin d’être suffisante. Il est
nécessaire pour l’équilibre émotionnel du soignant et la qualité de sa pratique, qu’il apprenne à se
connaitre,48 mais également à se protéger comme le suggère M. Schachtel. Ce sera profitable au
patient, comme au soignant, notamment grâce à l’expression de leur congruence mutuelle.
La notion du soin à tous implique une égalité et une neutralité nécessaire. Le soin est donc
donné à tous, quelles que soient les émotions éprouvées.

47
Code de déontologie de la profession infirmière
48
(Rispail, 2017)
36
Cela empêche-t-il de dire ses ressentis, notamment face à un patient en colère, en refus de
soins, proférant des insultes ou faisant preuve de violences ?
Nous pouvons aussi remettre une personne malade dans une situation d’humanité en lui faisant
comprendre que son état n’excuse pas tout et ne lui donne pas le droit d’être maltraitante envers
le soignant.

La neutralité émotionnelle est une valeur soignante recommandée pour rester


opérationnel, comme le sous-entend Gaudron49 en disant qu’« il faut être fort pour porter celui qui
est fragilisé par la maladie. » Avoir de la force physique et psychologique est nécessaire pour être
en capacité d’aider celui qui en a besoin.

Mais nous sommes prévenus par Deshays C. que « là où il y’a relation, il y’a du risque. Quel
risque ? Celui d’être affecté, touché et de perdre la clairvoyance d’un raisonnement clinique. » Bien
qu’il soit important d’être le plus neutre possible en ce qui concerne nos émotions, ces rencontres
humaines sont chargées d’affects qui peuvent déstabiliser la prise en charge des soignants. Une
situation de soin peut-elle être totalement saine si elle est neutre ou intense ? La neutralité n’est-
elle pas une émotion hors de portée pour les soignants ?

2.1.4 Intersubjectivité

Pour Jasper Carl, la relation de soin est une rencontre intersubjective qui consiste en la
« communication d’une existence avec une autre, et un partage d’une vérité vécue dans
l’instant. »50 Selon lui, « cette rencontre débouche sur une ouverture à l’autre dans laquelle le
soignant ose apparaître à soi et à l’autre autrement qu’à travers le masque du geste technique ou
de la pensée rationnelle, dans un certain abandon, dans une authenticité maîtrisée grâce à
l’attribution de sens. »51

49
Dans son livre « Distance professionnelle et qualité du soin », 2009
50
Jacky Merkling dans « Les fondements de la relation de soin »
51
Jacky Merkling dans « Les fondements de la relation de soin »
37
Merkling poursuit en disant que cette rencontre est « un partage subjectif mutuel dans lequel
le vécu de l’un est influencé par le vécu de l’autre. » Selon lui, « la relation de soin […] est un espace
d’expérience intersubjectif de transformation. Sans ce savoir, nous sommes pénétrés par les
patients, qui nous attrapent de la façon qu’ils souhaitent. »

Cette intersubjectivité est systématique dès qu’il y a contact entre deux personnes, quelle que
soit l’occasion. Ce phénomène est inconscient et involontaire. Cette notion d’intersubjectivité
prend d’autant plus d’importance au cours de l’évolution de la relation de soin.

En effet, la vision paternaliste de la relation soignant - soigné, comme le concevait le sociologue


américain Parsons dans les années 1950, plaçait le soignant comme celui qui détenait le savoir et
le soigné comme celui qui devait suivre passivement les instructions. Aujourd’hui cette relation
tend à être conceptualisée davantage à la manière de Freidson, dans les années 1970. Ce
sociologue voyait la relation comme un conflit de représentations entre le savoir théorique du
soignant et le savoir expérientiel du patient. Ainsi cette relation peut se rapprocher d’une exégèse
partagée52. En d’autres termes, les deux acteurs participent à l’interprétation des maux du patient
à l’aide des connaissances de chacun. L’implication des deux acteurs dans la relation de soin est
essentielle à son bon fonctionnement et pour permettre un enrichissement mutuel.

« Le partage de l’expérience vécue entre deux personnes. Cette expérience peut être quelque
chose d’affectif, de cognitif, une sensation de mouvements, mais il faut que cela soit partagé au
niveau mental. […] L’une des raisons pour lesquelles l’intersubjectivité est devenue si importante,
en particulier en clinique, c’est qu’elle est sous-jacente à nos concepts d’empathie, d’identification
et d’identification projective. »53
« La maturation biologique ne suffit pas à l’humain pour devenir un individu, il faut souligner
les importances des relations de soutien. »54

52
« Mon médecin, c’est celui qui accepte de moi que je vois en lui un exégète avant de l’accepter comme
réparateur » George Canguilhem
53
Daniel Stern
54
Winnicott
38
Nous comprenons ainsi que les relations construisent les identités personnelles, mais aussi
que ces relations sont doublement enrichissantes, individualisantes et intersubjectives. Il devient
évident que l’être humain est un être social qui a besoin de liens pour se construire lui-même et
dans sa relation avec les autres.

Cet échange avec cette patiente m’a énormément apporté, dans de nombreux domaines.
En effet, cela m’a permis de mieux me connaitre, et d’acquérir des connaissances théoriques
développées dans ce TFE, et un savoir expérientiel relationnel…En toute humilité, je pense aussi lui
avoir apporté quelque chose, elle m’a rapporté que de m’avoir parlé l’avait soulagée, qu’elle avait
repris confiance en elle, lui donnant ainsi, également, un savoir expérientiel. Cette rencontre, nous
ayant enrichi toutes les deux, est inscrite dans chacune de nos vies. Cette relation a contribué à la
construction de mon identité de soignante en devenir.

2.2 Implication et distanciation dans la relation de soins

2.3.1 Positionnement professionnel

« Fort de ce qu’il a appris en formation initiale (« laisser ses problèmes personnels au vestiaire
»), le soignant tente avec beaucoup d’énergie de séparer vie privée et vie professionnelle. Cela ne
signifie pas qu’il y parvienne, surtout si les soucis ou les peines de la vie intime sont particulièrement
envahissants. En sens inverse, il est difficile de ne pas ranger les émotions collectives dans l’espace
intime, surtout certains jours où les conflits, le manque de reconnaissance, les pertes et les échecs
s’accumulent et que l’on ne peut s’en libérer par une parole dans l’institution. »55

Ce livre est écrit par un collège d’acteurs en soins infirmiers de la société française
d’accompagnement et de soins palliatifs.

55
L’infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratiques, 4ème édition », page 64
39
Dans sa partie « Concept des soins palliatifs et spécialité infirmière » y est bousculé le mythe
de l’infirmier qui parvient à laisser ses contrariétés au vestiaire en arrivant sur son lieu d’exercice
professionnel, et à y déposer les frustrations de sa journée de travail au moment du retour à
domicile. Il est mis en exergue la confrontation entre ce qui nous est enseigné à l’école et l’impact
que la réalité du terrain a sur nos pratiques.
L’idéal infirmier que nous souhaitons être à l’entrée en formation, est malheureusement
assez éloigné de ce que l’affect, le manque de temps et de personnel nous permettent de devenir
dans nos milieux professionnels.
Les soignants sont confrontés à des situations difficiles et ils utilisent plus ou moins
consciemment des mécanismes de défense pour y faire face. Il semble préférable de les identifier
et ainsi d’axer un travail personnel sur la gestion des émotions plutôt que de nier leur existence.
Dans le cas contraire, prendrions-nous le risque de nuire involontairement au patient ?

De manière empirique, je me suis bien rendue compte que l’infirmier idéalisé était un
leurre. Comme si, finalement, il était possible, qu’en passant de la tenue de civil à l’uniforme
hospitalier et inversement, de changer de personnalité, comme s’il y avait deux individus en nous,
la personne civile et le professionnel de santé.
Nous pourrions nous demander, si laisser voir aux patients notre vulnérabilité aide ou nuit à leur
prise en charge ? Se montrer touché par leur histoire faciliterait la création de la relation de
confiance ? Notre vulnérabilité pourrait rappeler aux patients la leur. Ce partage, pourrait les
raccrocher au monde « extérieur » auquel ils appartiennent aussi en dehors de l’hôpital, et ainsi
leur rendre une « utilité ».

Avec le recul, partager avec cette patiente mes préoccupations pour ma tante l’a sans doute
repositionnée. Le partage mutuel d’incompréhensions, d’injustices, de récits personnels l’a rendu
de nouveau active en augmentant son estime d’elle-même.

40
1.2.1 L’écoute comme outil d’ajustement dans la relation de soins

A. Ecoute

En commençant la formation d’infirmière il nous est enseigné que l’écoute est une notion
très importante dans notre pratique. Nous devons être constamment à l’écoute des demandes, des
besoins, des douleurs physiques, des symptômes, mais aussi des souffrances psychiques et des
silences du patient qui s’installent dans les entretiens. Nous prenons conscience alors de quelque
chose que nous connaissons tous, mais que nous ne savions pas nommer : le langage verbal et non
verbal.

L’écoute, indispensable à la relation de soin semble complexe à définir, Carole Thizy tente
d’y parvenir ainsi : « je la qualifie de précieuse dans le sens où elle m’a semblé souvent être ce que
j’avais de mieux à donner au patient et où la relation n’aurait sans doute pas été de la même qualité.
Mais je la vois aussi difficile car elle peut parfois nous faire éprouver des sentiments peu agréables
auxquels nous sommes peu préparés, notamment le sentiment d’impuissance. Elle demande
également une ouverture vers l’autre et ce, malgré la fatigue, le stress et les contraintes du lieu
d’exercice. » 56

Jean-Marc Randin complète en disant qu’« écouter l’autre, dès qu’il y a relation humaine,
ne procède pas autrement : il ne s’agit pas uniquement d’entendre avec notre sens auditif les mots
prononcés, mais d’identifier, de « comprendre » disons-nous- ce qui est dit. »

D’ailleurs Peter Drucker a déclaré que « la chose la plus importante en communication, c’est
d’entendre ce qui n’est pas dit. »
C’est aussi par cette communication non verbale que nous allons transmettre au patient nos
valeurs de soignants. C’est le langage du corps qui va marquer le plus rapidement le patient.
Il nous faudra être attentifs au non-verbal de nos patients qui communiquent leurs émotions très
souvent aussi à travers leur visage et au positionnement de leur corps dans l’espace.

56
Témoignage « L’écoute, un outil précieux aux soignants
41
Ici, s’illustre l’importance de la communication non verbale, qui peut être oubliée quand on évoque
l’écoute définie ainsi ; « être attentif à un son, un bruit, »57 ou encore comme étant de « prêter
attention à ce que quelqu’un dit pour l’entendre et le comprendre. »58

L’infirmier, pour entrer en communication avec un patient doit avoir pris conscience de
l’existence des huit éléments fondateurs de la relation : la chaleur, l’écoute, la disponibilité, la
simplicité, l’humilité, l’authenticité, l’humour et la compassion.59

Être en relation peut-il s’apprendre ? Est-ce intégralement inné ? Aussi simple que cela peut
paraitre, entrer en relation, n’est pourtant pas si facile avec toute personne que l’on rencontre.
Pourtant, il est nécessaire au soignant de le faire pour soigner tous les patients avec la même
attention.
En formation infirmière, les cadres formateurs nous apprennent à entrer en relation avec un
patient en utilisant notre naturel, notre subjectivité, tout en mobilisant les enseignements propres
à la communication qui implique notre professionnalisme, notre savoir-faire spécifique et nos
compétences.

« Selon Abigail A. Mengers, chercheuse américaine « l’authenticité est l’un des facteurs les
plus importants du bien-être. »60

« Carl Rogers, psychologue, humaniste américain précise qu’« est authentique celui ou celle
qui peut aisément recevoir, interpréter, parler et agir selon ses émotions, ses sentiments, ses valeurs
et, bien sûr, son état d’esprit du moment. Nous sentir en décalage avec nous-même (…) altère
l’estime de soi, et la confiance en soi. »61

57
Dictionnaire Larousse
58
Dictionnaire Larousse
59 Hesbeen W, 2007, « Prendre soin à l’hôpital »
60
(Tirard, 2020)
61
(Tirard, 2020)
42
Être authentique est bénéfique au patient, comme au soignant mais aussi, et surtout, à la
relation soignant - soigné.

B. Ajustement de la posture par l’écoute des émotions

Il n’est pas chose aisée de trouver la bonne posture, entre la bonne place à prendre en tant
que soignant et celle à laisser au patient. C’est pourquoi, l’écoute du langage verbal et l’observation
de non verbal du patient, ainsi que de ses propres limites et de sa disponibilité sont essentiels pour
tendre vers la meilleure proximité à adopter, la priorité étant de ne pas nuire au patient.
« La proximité est vite perçue comme un dérapage, un mélange entre la sphère
professionnelle et la sphère privée. Or créer un lien passe évidemment par une certaine proximité
pour comprendre ce que l’autre vit. » 62

« Il y a quelques années, il était souvent recommandé aux soignants de se mettre « à bonne


distance » dans la relation avec le patient afin d’éviter un surinvestissement affectif et générateur
de stress. Depuis, la psychanalyse a dénoncé cette attitude qu’elle trouve peu réaliste et non dénuée
d’une certaine perversion. L’expérience montre que la notion de « bonne distance » est peu adaptée
à la réalité clinique. Il semblerait plus juste de conseiller aux soignants d’identifier la part affective
qui peut les fragiliser et leur apprendre à « faire avec » : s’en ouvrir à l’équipe afin d’assurer un relais
dans la relation. » 63

Nous nous sommes rendus compte au cours de nombreuses situations de soins qu’il n’était
pas forcément adapté ou bénéfique pour le patient de mettre de la distance systématiquement
entre lui et le soignant. Pour ce dernier, il est parfois compliqué de mettre la même distance avec
tous les patients. Parfois, selon la situation ou le patient rencontré, nous ressentons l’envie ou le
besoin d’agrandir, ou de resserrer la « distance » qui nous sépare du patient, et ce malgré les
recommandations à ce propos.

62
Plaidoyer pour l’attachement entre les soignants et les personnes dont ils prennent soin, Maraquin,
Masson, 2010
63
L’infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratiques, 4ème édition », page 47
43
Madame Mezi, en parlant de la distanciation sociale dit qu’« on a tous des difficultés à s’y
tenir ». Cela pose la question de la pertinence du choix de l’expression du mot « distance ». Plutôt
que de parler de « distance », qui est définie comme étant l’espace qui sépare deux personnes64,
ne serait-il pas plus judicieux de parler d’« ajustement permanent dans la situation de soin »65 ?
Nous apprenons à nous positionner, à ajuster notre posture par l’expérience que nous procurent
les rencontres et les situations. Il est à présent question de se demander, si cela est possible, sans
au préalable être au préalable à l’écoute de ce qui se joue dans cette situation et ce qui y est dit.
Si le soignant arrive à comprendre l’état émotionnel et les attentes du patient et que le
soignant s’investit personnellement dans la relation de soin sans impacter négativement la prise
en charge du patient, alors pourquoi devrait-il essayer de mesurer ou surveiller cette distance ?
Comment des personnes extérieures au binôme soignant-soigné pourraient savoir à la place des
concernés la proximité appropriée à adopter pour la situation ?

« Les personnes soignées oublieront peut-être ce que vous leur aurez enseigné ou ce que
vous leur aurez dit ou manifesté, mais elles se souviendront sûrement de ce que vous leur aurez fait
ressentir, de ce qu’elles auront vécu émotionnellement grâce à votre présence. Il faut reconnaître
qu’une relation soignante-soigné comporte parfois des émotions très fortes, très agréables, très
spontanées qui nous bouleversent, et dont il faut nous méfier, car outre les interdits éthiques, il nous
faut garder à l’esprit que le patient s’en va, mais que l’infirmière, elle, reste. »66

Il semble important de rappeler cela, pour essayer de ne jamais oublier d’être prudent dans
la manière de dire bonjour, de regarder le patient, d’entrer dans sa chambre, qui est, rappelons-le,
son espace intime personnel. Il est si facile d’oublier ce que fait ressentir un bonjour distant ou une
entrée dans la chambre sans avoir au préalable toqué à la porte.

64
Dictionnaire Larousse
65
Madame Mezi
66
L’infirmière peut-elle ressentir des émotions particulières pour un patient ou une patiente ? Margot
Phaneuf, PhD. Mars, 2018

44
Toutes ces petites choses du quotidien pour un soignant, parfois banalisées, changent réellement
la vision que le du patient a de sa propre hospitalisation et du respect que l’on a ou pas pour sa
personne.

Pour ajuster notre positionnement nous devons donc être à l’écoute des émotions ressenties
par le patient et par le soignant. Mais qu’advient-il si, consciemment ou non, nous restons sourds
et aveugles aux émotions et aux ressentis ?

1.2.2 Mécanismes de défense

« Le mensonge, la fuite en avant, la fausse réassurance, la rationalisation, l’évitement et


l’identification projective… » sont des mécanismes de défenses. « L’identification projective : à
l’opposé de l’évitement, ce mécanisme défensif consiste à être dans une proximité relationnelle
extrême qui fait disparaitre toute distance protectrice. Touchée de manière très personnelle par
l’histoire de vie et la souffrance du malade, l’infirmière a tendance à s’identifier à lui et à ne plus
dissocier son ressenti de celui de l’autre. Elle essaie de se préserver de son angoisse par un
mécanisme de projection qui conduit à prêter au patient ses propres sentiments, et émotions. Elle
pense alors que ce n’est pas elle qui souffre mais bien le patient. Elle est convaincue d’être la seule
à percevoir et comprendre cette souffrance et d’avoir des réponses adaptées.
L’identification de ses propres mécanismes de défense peut aider le soignant à les accepter comme
une réponse légitime à sa propre angoisse. C’est dans la mesure où le soignant est capable de les
reconnaitre et de les accepter qu’il pourra mieux identifier ceux du patient. »67

N'est-ce pas l’identification des mécanismes de défenses par le soignant chez lui, comme
chez le patient, qui lui permet d’adapter la relation ?
Au moment où les infirmier.e.s ont quitté la chambre, ils ont été étonnés que je souhaite rester
auprès de cette patiente. Leur incompréhension m’a questionnée. Se sont-ils rendus compte de la
détresse psychologique dans laquelle madame V. semblait se trouver ?

67
L’infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratiques, 4ème édition », page 47
45
S’ils s’en sont rendus compte, pourquoi n’ont-ils pas agi ? Est-il possible que, malgré qu’ils s’en
soient rendus compte, ils aient fait le choix, consciemment ou non, de ne pas agir ?
Je me suis probablement posée ces questions car j’avais ressenti un lien entre elle et moi. N’ai-je
pas mis en place, inconsciemment, un mécanisme de défense ? Ou ai-je été dans un ressenti lié à
ce qu’éprouvait la patiente et à son besoin d’être entendue dans sa détresse psychologique ?

Rapidement, j’ai réalisé que je n’avais aucun moyen de répondre à ces questions, que ce
qui était important, c’est que la patiente ait eu la présence dont elle avait besoin à ce moment-là.
Il se trouve que ça a été moi, mais cela aurait pu aussi être un des infirmiers.
La responsabilité qui pèse sur les épaules des infirmiers ne permet pas toujours d’être attentif à
cela et de trouver du temps pour s’entretenir avec les patients, comme mon statut d’étudiant m’a
permis de le faire à ce moment-là. La charge de travail du service ce jour-là étant particulièrement
élevée, le retard accumulé causé par des urgences ne les a probablement pas aidés à être, ou à se
montrer disponible.

« L’intime se rattache à un niveau très profond de la vie psychique, qui reste généralement
caché sous les apparences, impénétrable à l’observation externe, parfois aussi à l’analyse même du
sujet.68 On est donc la sphère de tout ce qu’il y’a de plus privé. »69

La relation de soin est source de nombreuses émotions, dont certaines peuvent amener à
une forme de souffrance. Face à cela, le soignant met plus ou moins consciemment en place des
mécanismes de défense, de sorte à mettre hors de portée ses sentiments d’un regard extérieur
voir même de son propre regard.
Comment faire d’un mécanisme de défense une ressource si celui-ci échappe à notre propre regard
sur nous-mêmes, et que cela donne si bien l’illusion qu’il exclut également toute personne
extérieure ?

68
Dictionnaire Trésor
69
Annick Perrin-Nicket
46
2.3.2 Transfert ? Contre-transfert ?

Pour définir rapidement ces deux notions voici deux extraits du texte de Margot Phaneuf écrit
en 2018 intitulé « L’infirmière peut-elle ressentir des émotions particulières pour un patient ou une
patiente ? »

Elle évoque le transfert en ces termes :

« Le transfert est un mécanisme inconscient qui porte le patient à projeter sur la soignante des
émotions personnelles influencées par son vécu antérieur avec les personnes-clés de sa vie.
Il est positif lorsque le sujet répète avec la soignante des états émotionnels chaleureux, agréables
et bénéfiques vécus avec des personnes significatives de sa vie. Le transfert est négatif lorsque le
sujet projette sur la soignante des émotions désagréables, odieuses même, dont il a déjà fait
l’expérience avec des personnes importantes dans sa vie. »70

Ainsi que du contre-transfert comme ceci :

« Le contretransfert est une réaction de la soignante. C’est un processus semblable, parallèle au


phénomène du transfert chez le patient. Il signifie que l’infirmière éprouve des sentiments positifs
ou négatifs pour le patient dont elle s’occupe. »71

Pendant la construction de mon questionnaire initial, je me suis posée la question de savoir


si j’avais fait un contre-transfert ? Ou bien si c’était la patiente qui avait fait un transfert ?

J’ai longtemps pensé qu’il fallait à tout prix éviter que cela se produise, puis je me suis demandée
si une relation de soins était possible sans transfert ou sans contre-transfert ?

70
Phaneuf, 2018
71
Phaneuf, 2018
47
Etant donné que ces notions signifient « ressentir des émotions, sentiments positifs ou
négatifs » envers la personne qui prend soin de nous, ou à qui nous adressons des soins, n’est-ce
pas le quotidien de la relation soignant-soigné ? Toutes émotions ressenties, lors de cette situation
ici et maintenant, qu’elles soient agréables ou non, ne sont-elles pas induites par notre vécu
antérieur, par notre expérience personnelle ou professionnelle ?

Je me suis également demandée si cela ne mettait pas en danger le patient, ou même le


soignant ?
Si tous les soignants faisaient des contre-transferts à chaque patient qu’ils rencontrent, cela ne les
épuiseraient-ils pas au long terme ? Ne seraient-ils pas néfastes au soignant, comme au patient de
ne pas laisser ses ressentis s’exprimer ?

III. Question de départ définitive

Les patients sont, par définition, en situation de fragilité. C’est d’autant plus le cas pour ceux
en fin de vie. Ils sont particulièrement en détresse et sujets à des souffrances physiques et
psychiques. Les soins palliatifs ont donc toute leur place, et toutes leurs pertinences dans les prises
en soins. Ce domaine d’exercice est un choix de carrière particulier pour les soignants. Ils le
choisissent rarement par hasard. Les émotions éprouvées par les soignants sont décuplées par la
spécificité des relations tissées, auxquelles ils sont confrontés, au contact de ces patients qui vivent
ce moment spécifique de leur vie. Cette confrontation à ces souffrances et aussi fréquemment à la
mort, renvoie les soignants à la représentation de leur propre mort, ou à celle de leurs proches, ce
qui en fait une expérience unique.

Rencontrer la souffrance dans sa vie personnelle, nous permet probablement d’être attentifs
et sensibles à la souffrance d’autrui. Nous avons pu choisir de nous tourner vers ces métiers et
construire les prémices de compétences relationnelles, indispensables à l’exercice de notre
profession.

48
Le travail sur les émotions éprouvées dans notre vie personnelle et professionnelle nous permet
de nous préserver des confrontations à des situations douloureuses également pour ne pas nuire
au patient. Cela devient une réelle nécessité pour une meilleure prise en charge du patient et pour
le maintien d’un certain bien-être du soignant au travail.

Nous nous sommes ensuite posés la question de la responsabilité de la construction d’un idéal
de la profession sur l’état émotionnel des soignants, de l’impact sur le patient, ainsi que sur le
prendre soin quand cet espoir de perfection est déçu.
Il nous a paru que l’idéal du soignant parfait est inatteignable. Il est dangereux de ne pas prendre
conscience de cette réalité. Cependant, il ne faudrait pas pour autant arrêter de tendre vers le
meilleur de nous-mêmes en pensant que c’est inutile d’essayer.

La reconnaissance de l’existence du processus de deuil et des mécanismes de défenses


renforce à la fois le soignant dans sa légitimité à ressentir des émotions et à se laisser « traverser »
par elles, mais aussi d’améliorer la prise en charge individuelle du patient en prenant en compte sa
subjectivité et son expérience.
Cette profession étant particulièrement éprouvante, nous nous sommes rendus compte de
l’importance de l’appui psychologique de nos proches et de nos pairs. Ils nous apportent beaucoup,
notamment dans le partage de ressentis et dans la prise de recul.

La relation de soin a une place prépondérante dans la prise en charge du patient par le
soignant. En faisant des recherches mais aussi en m’appuyant sur mes expériences de stages j’ai
rapidement été incapable de dissocier la relation de soin de la notion d’intersubjectivité.
En effet, une relation de soin n’est-elle pas premièrement une relation sociale ? L’intérêt majeur
de celle-ci n’est-elle pas l’enrichissement, qu’il soit individuel, collectif ou mutuel, par la création
d’expériences ?

Pour finir, notre attention s’est portée sur à l’« ajustement » permanent de la posture du
professionnel dans la relation de soin. Ce terme semble plus approprié que celui de « distance »
qui représente l’écart, la séparation.

49
L’ajustement laisse entrevoir la notion de proximité, plus pertinente lors de relation de
soins. Cela découle d’une réflexion de certains auteurs qui doutent de la nécessité et la faisabilité
pratique d’une distance universelle commune à tous patients, soignants, et situations de soin. Dans
notre formation, les transferts et contres transferts sont souvent décrits comme des situations à
éviter. Ce genre de phénomène n’est-il pas déjà présent au quotidien dans nos sociétés ? Comment
est-il possible de demander à des soignants et à des patients de contrôler leur inconscient ? Les
transferts et contre-transferts semblent être inévitables et donc essentiels à prendre en compte
dans la pratique professionnelle.

Les soignants doivent veiller à ce que cela ne nuise ni à leur propre santé émotionnelle, ni
aux patients en interférant dans leur prise en charge.
N’est-il pas illusoire de se penser capable d’une telle chose sans avoir appris à reconnaître et à
analyser les émotions que l’on ressent en situation clinique ?

Je peux donc réévaluer la pertinence de ma question de départ provisoire qui était : en quoi
le travail sur l’expérience de vie de l’étudiant infirmier peut-il être une ressource au service d’une
relation de soin intersubjective pertinente en situation de fin de vie ?
Au regard de cette recension de textes et de mes réflexions, j’ai pu me rendre compte
qu’une expérience professionnelle, était avant tout une expérience personnelle. Par conséquent, il
est impossible de dissocier l’expérience auprès du patient de l’activation émotionnelle qu’elle
provoque en situation. Le soignant, confronté à cette communication constante entre sa vie
personnelle et professionnelle va pouvoir, créer une relation de soin intersubjective. Celle-ci sera
pertinente, car en partenariat avec le patient et basée sur besoins relationnels du patients et la
disponibilité émotionnelle du soignant.

L’expression de la subjectivité de chacun devient alors soit une entrave soit une ressource.
Le travail d’identification, de prise en compte et d’analyse de ces émotions ressenties en situation
va donc être nécessaire pour que cela devienne une ressource, et éviter les débordements
nuisibles. Ainsi, nous allons donc pouvoir donner du sens à au vécu expérientiel et émotionnel.

50
Je vais donc pouvoir continuer mon travail de recherche en développant les concepts
suivants : l’expérience, le travail émotionnel et l’analyse de pratiques professionnelles.

Ma question de départ définitive est donc : En quoi le travail des émotions ressenties par le
soignant en situation peut transformer son expérience en ressource dans la relation de soin
intersubjective ?

Etape 3 : Phase conceptuelle

I. L’expérience

1.1 Définitions

« L’expérience » est fréquemment utilisée dans le langage courant, mais il est probablement
plus facile de l’employer que de savoir réellement la définir.

« Selon une tradition philosophique issue du romantisme allemand, quatre propriétés


permettent de définir l’expérience. L’expérience est inédite, il est par conséquent impossible de la
convoquer sous le toit de l’école. Elle est de ce fait non programmable. De plus, elle n’est en aucun
cas transmissible ; en d’autres termes, « il faut le voir pour le croire. » L’expérience relève parfois de
l’indicible72 tant les mots sont impuissants pour rendre compte de ce qui fut vécu. » 73

Bien qu’il soit possible de partager l’expérience, et que ce partage puisse apporter un savoir à
celui qui la reçoit, il est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une transmission sans avoir éprouvé
soi-même la situation. Nous apprenons, en regardant, en écoutant, mais rien ne vaut
l’apprentissage que l’on acquiert par l’action. L’expérience vécue par une personne, ne ressemblera
jamais à celle vécue par une autre, car nous n’avons pas le même passé ni la même sensibilité.

72
(Robin, 2000)
73
Jean- Yves Robin dans « Expérience personnelle et professionnelle »
51
L’expérience peut être définie comme étant le « fait d’acquérir, volontairement ou non, ou de
développer la connaissance des êtres et des choses par leur pratique et par une confrontation plus
ou moins longue de soi avec le monde »74 mais aussi comme étant la « connaissance acquise soit
par le sens, soit par l’intelligence, soit par les deux. »75
L’expérience s’oppose à la « connaissance innée impliquée par la nature et l’esprit. »76
Lindemann pense plus largement que « l’expérience découle de toutes situations qui accompagnent
un élargissement de la pensée. »

« L’expérience résulte d’une incorporation particulière et singulière acquise, apprise, transmise,


éprouvée77» 78 car nous nous y confrontons par « contact direct. » 79

Dewey détermine que « l’expérience donne à la théorie son élan vital, son énergie » et que « la
théorie fournit une direction à l’expérience ». Il pense que l’expérience est un savoir spécifique
auquel on ne peut se déroger lorsqu’on vit, car « elle emprunte aux expériences antérieures et
modifie la qualité des expériences ultérieures. » 80

La théorie prépare l’expérience. Cette dernière permet d’éprouver la situation et d’en extraire
les connaissances nécessaires à la confrontation à de nouvelles expériences.

A travers Dewey, nous comprenons que l’expérience n’a de sens qu’à la suite de la théorie. Ce
qui permet à la personne qui vit l’expérience de se faire sa propre idée d’un savoir théorique
universel. L’expérience est donc suggérée à chaque individu en fonction des savoirs théoriques
auxquels il est sensibilisé.

74
CNRTL
75
CNRTL
76
CNRTL
77
Eprouver est le fait d’« arriver à connaître par l’expérience » CNRTL
78
Joël Cardière dans le texte intitulé « Introduction : Qu’est-ce que l’expérience ? »
79
Pineau cité dans le texte de Mayen et Mayeux
80
Dewey, philosophe américain (1934) cité dans « Expérience et formation » de Patrick Mayen et
Catherine Mayeux
52
Le partage d’expérience est enrichissant pour celui qui l’a éprouvé, et pour celui qui s’apprête
à vivre des situations similaires car « en relatant sa propre expérience, chacun participe à
l’émergence de la diversité des expériences et de situations et les échanges sont autant d’occasions
de confrontations, d’obligations de justifier des assertions. »81
Cela consisterait à considérer le partage d’expérience en temps qu’expérience à part entière et
comme l’affirme Balleux, en 1999 « l’expérience prend un caractère cumulatif et évolutif qui prend
sens dans la vie de la personne, car, selon lui, chaque expérience devrait contribuer à préparer une
personne à des expériences futures plus poussées et plus profitables. C’est là la signification même
de la croissance, de la continuité et du renouveau de l’expérience. »

L’expérience favorise l’intersubjectivité dans la relation de soin. L’importance de prendre en


compte l’expérience du patient dans sa prise en charge, d’analyser celle du soignant et de le laisser
l’incorporer dans sa pratique apparait capital.

Transposée à notre problématique, l’expérience amène l’expérience. Nous éprouvons des


situations de soins qui deviennent des expériences professionnelles, mais le partage d’expérience
permet un échange intersubjectif entre pairs ou entre le patient et le soignant. Ainsi, de partager
son expérience et d’entendre celle des autres, crée de nouvelles connaissances par ses expériences,
mais également celles d’autrui. Savoir écouter l’expérience des autres permet d’éviter des erreurs,
et même d’améliorer ses pratiques. L’expérience n’est-elle donc pas une source de savoirs
théoriques et pratiques ?

1.2 Apprentissage par l’expérience

Peut-on apprendre quelque chose sans y avoir été confronté ? Peut-on assimiler et s’approprier
la connaissance de tout ce que l’on entend ? Albert Einstein répond que « la connaissance
s’acquiert par l’expérience, tout le reste est de l’information. »

81
Dewey cité dans « Expérience et formation » de Patrick Mayen et Catherine Mayeux
53
Cela nous interroge sur la différence entre la connaissance des savoirs théoriques et celles que
nous développons en situation. « « Faire expérience » et « avoir l’expérience » se nourrissent l’un
l’autre dans une dynamique de transformation réciproque et d’acquisition créatrice
permanente. »82
L’ambiguïté entre ces deux termes en français est compréhensible par la ressemblance des
appellations. A contrario, en anglais, une réelle distinction est faite. En effet, « faire une expérience
(to experiment), ce n’est pas obligatoirement la vivre (to experience). »83
« Savoir comment on a procédé dans une situation donnée, c ’est prendre le contrôle sur le pilotage
de ses propres actions en situation d’exercice, condition indispensable pour analyser ses réussites
et ses erreurs. »84

Kolb schématise l’apprentissage par l’expérience par un cycle où il y aurait l’alternance


continuelle entre réflexion et expérimentation. Il dit que « les échanges quotidiens, dans la vie ou
au travail sont aussi porteurs, explicitement ou non, d’une fonction d’enseignement. »
Piaget accentue cette idée de continuité constante en déclarant que « la réflexion peut engendrer
de nouvelles actions puisque, dans la mesure où on a compris ce qu’on fait, on ouvre de nouvelles
possibilités, mais d’autre part, en tant que modèle explicatif, elle est le point de départ d’une série
d’autres conceptualisations. »

L’expérience n’a de portée que si l’on prend le temps de la contempler pour se questionner,
pour apprendre ce qui a échoué, pour trouver des axes d’améliorations et ainsi optimiser les
pratiques professionnelles. Dans ces conditions, l’expérience personnelle pourrait devenir une
ressource. L’expérience professionnelle n’est-elle pas avant tout une expérience personnelle que
l’on rencontre dans le cadre de notre métier ?

82
Mayen et Mayeux
83
Jean-Yves Robin dans « Experience personnelle et professionnelle »
84
Santelmann Paul et Aubret Jacques
54
1.3 La place de l’expérience dans les formations professionnelles

L’expérience prend de plus en plus d’importance dans les formations, notamment par la
reconnaissance de son importance dans l’évolution professionnelle et l’acquisition des
compétences. Mayen et Mayeux, citent Dominicé, qui insiste sur l’idée que « la formation n’est pas
le seul mode d’apprentissage ; l’expérience l’est aussi. »

« La formation est orientée par les besoins particuliers de chaque apprenant et par
l’expression et la transformation de ses propres savoirs d’expérience » 85 et elle permet de
« reconnaître la valeur dont chacun est porteur. » 86

Il est donc naturel que « le formateur joue un rôle actif pour aider la personne à aller plus
loin que les évidences et les éléments apparents de l’expérience ou de l’action passée »87. Cela a été
possible de l’envisager en comprenant que « l’homme préserve ses expériences passées. Ce qui a
eu lieu dans le passé est vécu à nouveau dans le souvenir. »88

Les expériences vécues influencent les expériences à venir dans le futur et la manière de
ressentir les émotions qui y sont associées grâce aux savoirs que l’on retire en les vivant. Ainsi,
lorsqu’on vit une situation similaire à ce qu’on a déjà vécu dans le passé, les émotions ressenties
seront en résonnance avec ce souvenir et rééprouvées à nouveau.

Si l’on rapporte cela à mon travail de recherche, nous pouvons affirmer que, si nous gardons
en mémoire nos expériences antérieures, elles influencent forcément nos pratiques
professionnelles car elles font partie de nous. N’exerçons-nous pas en fonction de ce que nous
sommes, et de ce que nos expériences nous ont appris ?

85
Mayen et Mayeux
86
Lainé, 2000, page 30
87
Mayen et Mayeux
88
Dewey
55
« La conception de tout parcours de formation est, de même, marquée par la volonté
d’articulation ou d’alternance entre théorie et pratique. »89
Une formation infirmière uniquement basée sur l’apport théorique semble inconcevable. Les
diplômés auraient des lacunes trop importantes. Cela rendrait impossible l’insertion
professionnelle. Il n’est pas non plus judicieux de tout baser sur la pratique.
Sans connaissances théoriques, le soignant pourrait être délétère au patient, par sa pratique
dénuée de repères théoriques pour la comprendre, l’orienter, la signifier et la questionner.

1.4 Les histoires de vie

Alex Lainé définit l’histoire de vie comme étant « la narration de faits temporels vécus par un
sujet, assortie du travail de retour réflexif qui vise à en faire apparaître le sens. »

« On peut dire que les histoires de vie contiennent toujours trois dimensions la vie, soit des
événements vécus par un sujet, le récit de cette vie sous une forme nécessairement sélective et
l’analyse réflexive qui parachève la production de sens entamée par le récit, y compris en le
modifiant. » 90

Nos histoires de vies personnelles font donc partie de notre biographie expérientielle. Elles
participent donc à la construction de notre identité et de nos pratiques professionnelles.

Il met cependant en lumière « l’écart entre une démarche de récit de pratiques strictement
limitées au champ des activités professionnelles publiques, et le large domaine de la vie tout entière,
incluant le registre de la vie affective et celui des affaires « privées. 91» Cela permet au soignant
d’être vigilant à la frontière entre ce qu’il peut partager et ce qu’il souhaite réellement dévoiler.

89
Dominicé 1996, « la formation expérientielle, un concept importé pour penser la formation », page 96
90
« Histoire de vie » par Alex Lainé dans L’ABC de la VAE de Jean-Pierre Boutinet
91
« Histoire de vie » par Alex Lainé dans L’ABC de la VAE de Jean-Pierre Boutinet
56
L’expérience, véritable atout dans la création de l’identité du soignant, comme de l’humain que
nous sommes peut réellement nous aider dans la gestion de nos émotions.

Cependant, c’est loin d’être suffisant, nous avons beau avoir de l’expérience, si nous ne savons
pas comment l’accueillir, l’analyser et composer avec, les situations difficiles vont réellement peser
sur nous et nos pratiques. Qu’est-ce-qui nous permettrait d’apprendre à nous connaître et à mieux
nous comprendre ?

II. Travail émotionnel

2.1 Définitions

Marc Loriol définit le travail émotionnel comme étant un « travail sur ses propres émotions et
ses représentations ». Selon lui cela peut soit constituer « un travail de contrôle de son humeur et
de son émotivité du moment, soit un travail sur ses représentations, sur la façon de percevoir et de
ressentir des évènements pénibles. »92
Pour lui et pour les infirmières qu’il a interrogées, cela revient à « se retirer provisoirement de la
relation et du travail », et « à prendre du recul », pour se préserver.

« Le concept de travail émotionnel reconnaît l’immense effort émotionnel qu’exige la prestation


de soins infirmiers, ainsi que la faillibilité humaine du personnel infirmier. »93

Arlie Hochschild, quant à lui, dit qu’il « fait référence aux efforts déployés par la travailleuse ou
le travailleur pour afficher les émotions que lui dictent les normes culturelles et sociales en place
plutôt que celles qu’elle ou il éprouve réellement.94 »

92
Marc Loriol dans « la fatigue, le stress et le travail émotionnel de l’infirmière » publié en 2001 par la
revue « Prévenir » n°40 « travail et santé » et proposé par HAL le 13 février 2009.
93
« Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept » écrit
par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
94
« Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept » écrit
par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
57
Dans le cadre d’une analyse du travail émotionnel dans le milieu professionnel celui-ci « renvoie
aux efforts d’autorégulation interne des émotions en milieu de travail. »95

Davantage nous apprenons à travailler sur les émotions ressenties en situation professionnelle,
plus « la connaissance de soi donne un recul qui permet d’affiner ses attitudes et ses réponses face
à chaque interlocuteur rencontré. »96
Bien que cela peut être difficile à mettre en place, cela « permet de supporter les pénibilités
psychiques propres au métier d’infirmière. »97 Il faut donc avoir conscience qu’un travail de
compréhension et d’analyse de nos émotions, ou de nos réactions, est essentiel à faire, et que
grâce à ce travail, nous serons en mesures de connaître nos limites.

Rapproché à notre question de recherche, ce travail personnel émotionnel est une nécessité. Il
est doublement bénéfique. Il ne permet pas seulement le bien-être du soignant, mais il agit
directement et positivement sur sa prise en charge du patient. Plus le soignant a l’expérience de
cette méthodologie de réflexivité et de ce travail d’introspection mieux il pourra le faire facilement.
En s’appropriant le concept de travail émotionnel Il n’aura plus nécessairement besoin d’en parler
en collégialité, ou entres pairs. Ce travail se fera en continu tout au long de sa journée de travail et
au cours de sa carrière.
Nous pouvons nous demander si ce travail doit être individuel, ou si cette pratique doit être
formalisée et imposée au sein des structures, pour qu’elles puissent prendre soin des soignants ?
Qu’est-ce qui relève du travail émotionnel individuel et ce qui est à partager en équipe, pour
pouvoir travailler ensemble et se soutenir ? Cette cohésion dans ce travail, nous permettrai d’être
ensemble auprès du patient. Pour pouvoir construire un travail d’équipe, il est essentiel d’avoir pu
transformer ses émotions en mots transmissibles à l’autre.

95
« Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept » écrit
par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
96
A. Manoukian, 2014, page 43
97
Marc Loriol dans « la fatigue, le stress et le travail émotionnel de l’infirmière »
58
2.2 Tiraillement entre nos émotions et notre pratique

La réalité du terrain et ses contraintes font que nous n’avons parfois pas autant de temps à
consacrer au relationnel qu’on le souhaiterait. Nous sommes alors tiraillés entre les impératifs des
gestes techniques et les soins relationnels, comme le sous-entend Formarier qui « précise que les
infirmières sont souvent déchirées entres les valeurs professionnelles et les charges de travail à
assumer. »98 Comment concilier congruence,99 authenticité et autres valeurs professionnelles aux
contraintes professionnelles ? Il y a probablement un début de réponse dans le recours, de manière
régulière, au travail émotionnel et à la « conscience réflexive de soi. »100
« Si le personnel infirmier est conscient des coûts personnels rattachés au caring,101 il ne
reconnaît pas encore les coûts personnels et professionnels de son travail émotionnel. Un lien
empirique existe entre le travail émotionnel, l’épuisement émotionnel et l’épuisement
professionnel.
Il a été démontré que l’épuisement émotionnel du personnel infirmier mène à la dépersonnalisation
des patients. »102

La plupart du temps, l’usure professionnelle survient insidieusement. Cela peut être causé
par de nombreux facteurs, cependant, la perte d’un idéal, la non écoute de ses ressentis, de son
stress et de sa fatigue sont les principaux. En prévenant ces situations, nous nous assurons du bien
être personnel et professionnel des soignants, mais aussi de la bonne prise en charge des patients.
Notamment en permettant la « collecte d’information, mais également le repérage des besoins du
patient.103

98
« Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept » écrit
par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
99
Alignement entre ce que l’on pense, ressent, montre et ce que l’on dit
100
Fawcett et collaborateurs cités dans « Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une
analyse évolutionnaire de concept » écrit par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
101
Prendre soin, prise en charge globale du patient
102
« Le travail émotionnel qui sous-tend les soins infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept » écrit
par Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson
103
Angélique Roux dans « Rationnalisation des émotions dans les établissements hospitaliers : pratique des
soignants face à un travail émotionnel empêché »
59
La revalorisation de ce travail, associé à l’utilisation des analyses de pratiques
professionnelles favorise cette double intersubjectivité.
« Même empêché (par le manque de temps, par des injonctions à cacher son ressenti), le travail
émotionnel est partout présent, que ce soit au détour d’un regard ou d’une réaction du patient
pendant un soin, ou lors d’échanges entre collègues, formels ou informels. »104
Effectivement, le travail émotionnel fait, inconsciemment et intégralement partie de notre pratique
professionnelle.

2.3 Prise en charge des patients et travail émotionnel

« Le fait que l’engagement émotionnel des infirmières envers leurs patients transcende les
limites des sentiments personnels, contribue à la qualité et à l’excellence des soins infirmiers. »
Huynh Truc, Marie Alderson et Mary Thompson démontrent ainsi les conséquences des frustrations
qu’un infirmier peut subir dans l’expression de son style professionnel105, que les transferts et
contre-transferts ne sont pas systématiquement nuisibles pour le patient ou le soignant et
l’importance de la prise en considération de l’expérience de chacun.

« Une des dimensions importantes de la prise en charge de la souffrance d’un individu confronté à
sa mort consiste à accueillir et à « écouter » l’expérience de celui qui va mourir. Elle implique une
investigation de la sphère privée de la personne, c’est-à-dire un travail sur son vécu, son histoire,
ses sentiments, son rapport à la maladie et à la mort. » 106

Nous nous intéressons ici à la spécificité de la prise en charge des patients en soins palliatifs
qui demandent une majoration du travail émotionnel au soignant. L’accueil d’émotions intenses et
bouleversantes, éprouvées par le patient et transmises au soignant rend cet instant unique. Pour
recevoir tout ce bagage émotionnel, le soignant doit être prêt.

104
Angélique Roux dans « Rationnalisation des émotions dans les établissements hospitaliers : pratique des
soignants face à un travail émotionnel empêché »
105
Yves Clot
106
M. Castra, maître de conférencier en sociologie, dans « travail émotionnel et compétences
relationnelles en soins palliatifs »
60
Cela consiste d’avoir déjà travaillé sur ses émotions difficiles ressenties dans des
expériences antérieures, ainsi que de s’attendre à devoir réitérer ce travail après avoir vécu une
nouvelle expérience éprouvante. L’expérience, personnelle ou professionnelle permet de faciliter
cet aller-retour continuel entre situation éprouvante et « mise à distance ». Il est certain que cette
alternance n’est pas toujours évidente à vivre. Le travail émotionnel peut s’avérer difficile,
cependant, c’est une solution pour acquérir de nouvelles compétences relationnelles et se préparer
à en vivre d’autres.

La prise en soin d’un patient nécessite des soins techniques, relationnels et un travail
émotionnel constant. L’analyse de nos pratiques professionnelles aide les professionnels à se poser
pour prendre le temps de se questionner sur leur pratique mais aussi sur la place des émotions sur
leur impact et les conséquences sur le patient ou le soignant. De la même manière qu’il faut de
l’expérience pour parvenir à faire continuellement un travail sur les émotions ressenties en
situation, il faut du temps et de l’expérience pour maitriser l’outil de l’analyse de pratiques, que ce
soit en individuel ou en collectif.

III. Analyse de pratiques professionnelles

3.1 Définitions

L’analyse est définie comme une « étude minutieuse, précise faite pour dégager les éléments
qui constituent un ensemble, pour l’expliquer, l’éclairer. »107 La pratique professionnelle est le « fait
d’exercer une activité particulière, de mettre en œuvre les règles, les principes d’une technique
professionnelle. »108

107
Dictionnaire Larousse
108
CNRTL
61
Nous pouvons donc en déduire que l’analyse de pratiques professionnelles est l’étude détaillée,
entre autres, des émotions ressenties en situation professionnelle qui interrogent, qui posent
problème dans le but d’améliorer ses pratiques et de transformer l’expérience en compétences.
C’est notamment comme cela que les praticiens arrivent à devenir et demeurer des professionnels
réflexifs.109

L’analyse de pratiques professionnelles est définie étant « une méthode de perfectionnement,


voire de formation, fondée sur l’analyse d’expériences professionnelles de terrain, récentes ou en
cours, présentées par leur principal acteur dans le cadre d’un groupe composé de personnes
exerçant la même profession. Le contenu apporté par les participants a trait à leur pratique et à
leur identité professionnelle. »110
Elle est aussi définie comme étant « une mise à distance de l’agir professionnel. Elle développe
la réflexivité et l’autonomie. Elle n’évalue pas les personnes mais donne du sens. »111

Elles ont pour but d’encourager « l’évolution de l’identité professionnelle des praticiens dans ses
différentes composantes : renforcer les compétences requises dans les activités professionnelles
exercées, accroître le degré d’expertise, faciliter l’élucidation des contraintes et enjeux
spécifiques de leurs univers socioprofessionnels, développer des capacités de compréhension et
d’ajustement à autrui. »112

Les analyses de pratiques ne sont possibles qu’après avoir vécu une situation
professionnelle. Cela revient à l’expérimentation d’une pratique et constitue donc une expérience
professionnelle.

109
« Être capable d’apprendre méthodiquement et régulièrement de l’expérience pour construire des
savoirs expérientiels susceptibles d’être réinvestis dans des situations analogues ». D. Schön
110
André Lévy
111
Marguerite Altet
112
Dominique Fablet dans « Les groupes d’analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout
formative »
62
Les analyses de pratiques professionnelles sont formatrices car elles permettent
d’apprendre de ses erreurs et de ses réussites pour réajuster ses pratiques et améliorer les
compétences, techniques et relationnelles. Nous savons que les APP permettent de prendre en
considération les émotions ressenties en situation et en simultané de les analyser.

Selon M. Fabre, la « théorisation de la pratique113 va consister dans un double travail, tant


sur soi-même que sur l’objet sur lequel porte la pratique. » Le travail émotionnel ainsi que les
analyses de pratiques sont donc sources de savoirs expérientiels.114 Dominique Fablet le sous-tend
en disant que l’APP « invite les participants à parler des situations rencontrées dans leur expérience
professionnelle. »115 Être en capacité de déceler ses propres émotions permet alors de s’en servir
« comme une force, ce qui permet de mieux comprendre, de mieux prendre soin. »116 C’est là tout
l’intérêt d’analyser ses pratiques professionnelles.

Pour revenir à notre problématique, l’analyse de pratiques, permet « l’explicitation du non


conscient expérientiel par la verbalisation. Cela donne un sens nouveau à l’expérience. »117

3.2 L’analyse de pratiques infirmières comme outil conduisant à


la réflexivité

L’APP est « demandée tout au long de la formation. Elle est nécessaire pour se positionner au
regard « du respect de la vie et de la personne humaine lors de l’exercice professionnel infirmier. »118

113
Autrement dit « analyse de pratiques »
114
Savoirs que l’on acquiert par l’expérience, par confrontation directe avec la situation
115
« Les groupes d’analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout formative ».
116
G.Y Pélissier J, page 42
117
P. Vermesch (1984) cité dans « Pratique professionnelle »
118
Jacques Bonnet, Rosette Bonnet et Philippe Viard dans « L’analyse de la pratique en formation
infirmière, vers une « clinique du sens » »
63
Selon Georges Blein,119 l’analyse de pratique, autrement appelée méthode d’analyse réflexive
est la « clé de voûte de l’enseignement des soins infirmiers. » Le référentiel de formation, qui définit
le rôle propre, comporte un élément d’analyse qui concerne l’analyse des situations de soins. 120

Comme le disait Yves Clot, en 2007, « un métier vivant est nécessairement nomade ». Notre
profession étant exercée par des humains, pour des humains, nous nous devons de, sans cesse,
chercher à améliorer nos modalités de prises en charges. Cela est impossible si nous ne souhaitons
pas réactualiser nos connaissances, chercher à développer de nouvelles compétences. Pour
parvenir à cette réflexivité,121 il est nécessaire d’alterner théorie, pratique, analyse de pratique.
Nous ne devons pas nous dispenser d’une ou de l’autre étape de l’apprentissage car « étudier sans
réfléchir est vain, réfléchir sans étudier est dangereux. »122

Le travail de l’étudiant à propos des « retours sur la pratique, la réflexion et le


questionnement »123 conduisant vers l’analyse de pratique professionnelle, l’amène à « construire
ses compétences en agissant avec les professionnels et l’aide à mesurer sa progression. »124 Ce qui
est vrai pour les étudiants, est également vrai pour les professionnels, par le recours à l’analyse de
pratiques, ils développent leurs connaissances et remobilisent régulièrement leurs compétences
infirmières. La répétition des pratiques permet de ne pas oublier, mais également de sans cesse
progresser.

« Un professionnel « compétent » n’est pas seulement celui qui veut bien faire ce qu’il doit
faire. Ce n’est pas du tout celui qui sait tout faire. C’est celui qui sait poser les bonnes questions
concernant sa propre pratique. »

119
Psychologue
120
Arrêté du 31 juillet 2009 modifié cité dans « L’analyse de la pratique en formation infirmière, vers une
« clinique du sens » »
121
Vial Michel défini un praticien réflexif comme un « sujet qui auto-évalue en permanence sa pratique, sans
l’arrêter, au cours de l’acte même, en continu, qui s’oriente dans le faisable à partir de possibles identifiés :
les valeurs professionnelles »
122
Confucius
123
Référentiel de formation, Berger Levrault, page 51
124
Référentiel de formation, Berger Levrault, page 51
64
En tant que professionnel, nous pouvons admettre de ne pas savoir, mais il nous est interdit
de ne pas nous poser des questions, et de ne pas en chercher les réponses. Nous sommes faillibles
mais nous ne pouvons pas être passifs. Nous devons être acteurs de notre formation, et chez les
infirmières elle est loin de s’arrêter à la formation initiale en IFSI, elle est en continu sur toute leur
carrière.

La réflexivité s’acquiert au cours d’un entrainement, cela nécessite d’analyser ses pratiques
régulièrement. Ce travail permet l’amélioration de notre pratique, en gagnant ainsi de l’expérience
suite aux situations déjà vécues. Cela est indispensable à la prise en charge sécurisée du patient et
à l’exercice infirmière conforme aux réglementations spécifiques à cette profession.

« La pratique professionnelle est à bien distinguer de l’expérience, dans la mesure où l’une


et l’autre sont traversées par des coordonnées temporelles différentes. L’expérience renvoie à une
réalité équivoque, tantôt située du côté de la mémoire à travers ce constat d’avoir de l’expérience,
tantôt positionnée dans le moment présent par le fait de mener une expérience. L’intérêt du recours
au concept de pratique est d’intégrer dans le même terme ces deux composantes : le fait d’avoir
déjà une expérience, le fait de mener présentement une expérience. »125
La pratique professionnelle qui est vécue sur le moment se transformera plus tard en
expérience, car peu importe la situation, il y a toujours quelque chose à apprendre. Au moment où
elle est vécue, elle mobilise consciemment ou non les expériences passées, mais comme il n’y a pas
encore eu un travail de prise de conscience, et de recul sur la situation, nous ne pouvons pas encore
la compter comme une expérience. La transformation d’une situation de pratique professionnelle
en expérience n’est pas innée, cela demande du temps et du travail.

125
Jean-Pierre Boutinet dans « pratique professionnelle »
65
Etape 4 : Méthodologie du protocole de recherche

I. Hypothèses de travail

A la suite de l’élaboration de la conceptualisation de l’expérience, du travail émotionnel et de


l’analyse de pratiques, nous avons commencé à recueillir des éléments nous permettant de
répondre à notre problématique.126 Nous savons à présent, qu’effectivement, le travail émotionnel
et l’expérience ont une place dans l’acquisition des compétences relationnelles et posturales. Nous
devons à présent trouver le moyen de les laisser s’exprimer sans restriction, en toute bienveillance.
L’analyse de pratiques invite des personnes de même profession à se réunir pour un moment
d’échanges à propos d’expériences et d’émotions antérieures ou en cours.
L’hypothèse que je dresse à partir de mes recherches est que : l’analyse des émotions dans le
cadre d’analyses de pratiques professionnelles permet de transformer l’expérience de l’étudiant
en savoirs expérientiels.
En formation infirmière, les étudiants doivent produire des analyses de pratiques à chaque
stage de manière systématique et obligatoire. Le but recherché est d’inviter l’étudiant à se
questionner sur la pratique induite par différents paramètres de la situation, les émotions en font
partie. Cela passe par un temps individuel d’écriture, qui parfois permet de soulager celui qui écrit.
Il permet également de garder en mémoire certains détails qui pourraient être oubliés au moment
du débriefing. Raphaëlle Jean-Louis, infirmière, a écrit un livre « Diplôme délivré(e) » où elle a
ressenti le besoin de raconter ses stages et particulièrement un qui a été extrêmement éprouvant
pour elle. C’est un besoin que je comprends, j’y ai également recouru à quelques reprises et
notamment après l’entretien avec madame V.
Il y aura par la suite une phase de confrontation des avis personnels et professionnels entre
étudiants encadrés par un formateur, ou bien uniquement entre le formateur et l’élève.

126En quoi le travail des émotions ressenties par le soignant en situation peut transformer son expérience
en ressource dans la relation de soin intersubjective ?

66
Ces échanges permettent d’apporter un regard neuf et extérieur sur une situation personnelle.
Cela permet d’enrichir les questionnements, les hypothèses et les stratégies d’améliorations des
apprentissages et des pratiques.
L’analyse de pratique permet, selon moi, de transformer une histoire de vie personnelle en
expérience professionnelle.

II. Public cible

Il me faut tester cette hypothèse auprès d’étudiants infirmiers qui ont vécu une situation
personnelle difficile et qui ont ressenti un impact sur leur vie professionnelle. Il faut que cet
événement ait fait écho à une situation de soins, et qu’ils l’aient traité en analyse de pratiques.
Cette enquête me permettra de confirmer ou infirmer mon hypothèse de départ. Les analyses de
pratiques étant au centre des formations infirmières, il m’a paru évident de m’adresser à des
étudiants pour avoir leur ressenti face à l’écriture et au partage d’émotions intimes et difficiles. Je
suis partie du principe qu’il serait plus simple pour moi d’aborder ces notions avec des infirmiers
en devenir, plutôt qu’avec des professionnels déjà confrontés au travail émotionnel et aux analyses
de pratiques de manière régulière et systématique. Les professionnels déjà en poste ont plus
d’expérience avec l’expression et le partage de leurs émotions que ce soit avec les patients ou en
équipe. Lorsqu’ils le font ils ne sont pas évalués, ils n’ont pas les mêmes peurs qu’un étudiant qui
se préserve lui, son stage ou sa formation selon le contexte en ne pas divulguant pas des choses si
intimes. Il m’a semblé important de connaître le positionnement des professionnels en devenir
pour observer ce que notre génération de diplômés, ou celles à venir pourraient devenir.

67
III. Outil d’enquête

Dans l’hypothèse où je pourrai mettre en œuvre cette enquête, j’ai fait le choix de mener des
entretiens semi-directifs. Le sujet étant délicat et personnel, je trouve cela plus pertinent que des
questionnaires. Je souhaitais rencontrer les étudiants et ainsi avoir des résultats qualitatifs. Cela
me permet également de m’assurer de la compréhension des questions et des termes employés.
En effet certains peuvent être légèrement difficiles à définir, comme, par exemple, le travail
émotionnel. S’il n’a pas été étudié au préalable, il peut être complexe à identifier. Je voulais
également avoir l’occasion de créer un échange interactif et doublement enrichissant. Il me serait
alors possible de faire ainsi partager le bénéfice de mes recherches, de mon expérience et de
récolter la vision de futurs membres de la profession au regard de son expérience et de son vécu
personnel.

3.1 Guide d’entretien

68
Thème Questions Questions de relances Indicateurs
A Avez-vous déjà eu Si oui : Combien de fois 0 - 2 - 4 - 6 - 8 - 10 -13 ou +
N recours à l’analyse de dans vos études ? A A chaque stage - A chaque
pratique quelles occasions ? situation difficile –
A
professionnelle ? Occasionnellement
L Si non : Pourquoi ? Pas envie - Pas besoin - Pas
Y obligatoire - Pas le temps -
S Difficulté à écrire - Difficulté à
E être confronté à des situations
S difficiles par écrit - Ne
comprend pas l’intérêt
Vous est-il déjà arrivé Si oui : Qu’avez-vous Bien-être - Soulagement – Vide
D d’avoir la sensation de ressenti à la fin de la
E devoir écrire une rédaction ? Discussion avec les proches,
S situation pour vous sentir Si non : Comment avec les pairs, les supérieurs -
mieux ? arrivez-vous à faire Repli sur soi
P sortir les émotions
difficiles ressenties en
R
situation ?
A
Pensez-vous que l’on Si oui lesquels ? Compétences relationnelles,
T peut sortir des Si non à quoi pensez- posturales
I compétences de l’analyse vous que sert l’APP ?
Q des émotions ?
U Apprécieriez-vous que Pourquoi ? Oui – Non
des APP soient mises en
E
place sur votre lieu de Oui : permet d’améliorer les
S
travail ? pratiques, renforce les équipes
par des confidences, mise en
P confiance
R Non : Perte de temps, mal à
l’aise à l’oral, préfère garder
O
127 ces émotions pour soi

127
Analyses de pratiques professionnelles
69
Croyez-vous qu’il soit Si oui pourquoi ? Souhait personnel d’être
possible d’être deux authentique, congruent,
personnes complétement Si non comment vous persuadé que cette gestion des
différentes au travail ? De en êtes rendus émotions est une contrainte
déposer ses émotions au compte ? professionnelle à respecter
vestiaire en arrivant et en pour le bien-être du soignant et
rentrant chez soi ? du patient
Pensez-vous que Oui – Non
l’expérience aide à la
gestion des émotions ?
Pensez-vous en Pourquoi ? Oui – Non
manquer ? En avoir
assez ?

E
Votre envie d’être Quel est votre projet Oui – Non
X infirmière ou de travailler professionnel ?
P dans ce secteur en Pédiatrie – gériatrie – réa -
E particulier a-t-il été induit urgences
par une expérience Si oui laquelle ?
R
personnelle ?
I Vous voyez vous travailler Vous en avez une vision Oui – Non
E en soins palliatifs positive ou négative ? Négative ou Positive
N Pourquoi ?
Avez-vous déjà eu Si oui à quelle Oui – Non
C
conscience de mettre en occasion ? Qu’avez-
E place des mécanismes de vous fait par la suite ?
défenses ?
Avez-vous déjà été dans Cela a-t-il été Oui – Non
des relations avec des bénéfique ou nuisible
contres transferts et des aux relations de soins ? Bénéfique – Nuisible – ni l’un ni
transferts ? l’autre

70
Savez-vous ce qu’est et Si oui, dis-moi ce que Oui - Non
en quoi consiste le travail vous savez
émotionnel ?
Si l’étudiant ne sait pas, prendre 5 minutes pour expliquer ce que c’est
Avez-vous conscience que Oui – Non
ce travail est éprouvant ?
Pensez – vous qu’un bon Pourquoi ? Oui – Non
soignant est quelqu’un Opérationnel - distance
T qui met de côté ses professionnelle
R émotions ?
A Pensez – vous que votre Si oui auprès ? de quels Oui - Non
formation vous prépare UE ? Soins relationnels
V
suffisamment à composer Si non, que cela vous
A avec vos émotions dans fait-il ressentir ?
I votre pratique ?
L Vous êtes-vous déjà Si oui quelles stratégies Oui - Non
rendu compte que vous avez-vous mis en
étiez moins disponible œuvre pour vous Repos, extériorisation
pour les patients lorsque rendre finalement
vous étiez préoccupés par disponible ? Colère – tristesse – sentiment
E des impératifs / Si oui, quel a été votre d’impuissance -
contraintes ressenti face à cela ?
M
personnelles ?
O Quels sont selon vous les Si vous n’en trouvez Vos proches - L’équipe -
T ressources que vous avez pas, quelle stratégie Psychologue
I à disposition pour gérer pourriez-vous mettre Coaching
O au mieux vos émotions ? en place pour en
développer de Echanges oraux ou écrits avec
N nouvelles ? des pairs, la hiérarchie... ?
N Quels seriez selon vous les Défaut de prise en charge du
E conséquences de la patient
mauvaise ou d’une Burn out
L
absence de gestion de ses
émotions ressenties en
situation sur la relation de
soin ? sur vous ? sur le
patient ?

71
Quel est votre vision de la Pourquoi ? Sens unique – Double
relation de soin ? à sens Oui – Non
unique ? double sens ? Patient = passif qui attend les
Considérez-vous que vous soins et les instructions
R ayez autant à apprendre Patient = être humain qui, avant
du patient que ce que vous de devenir patient, a été une
E avez à lui apporter ? personne à part entière qui a
L vécu et qui sait des choses, qui
A peut nous les apprendre
(patients experts…)
T
Quelle place lui donner Primordiale – Secondaire
I vous dans votre pratique ?
O Y-at-t-il un écart entre ce Ce décalage vous pèse-t- Oui – Non
que vous idéalisiez à il ?
N
l’entrée à l’école et ce que Oui – Non
vous pouvez réellement
D mettre en place ?
E Trouvez-vous que vous Pouvez-vous m’en dire Oui – Non
manquez de temps pour plus ? Tellement important pour moi
pouvoir vous consacrer au que je me concentre en priorité
S relationnel comme vous le sur le relationnel au détriment
O souhaiteriez ? des soins techniques, Projet
professionnel en lien avec la
I
relation de soin...
N Relation de soin importante mais
pas primordiale, priorités aux
soins techniques car manque de
temps, de personnels…
Relation de soin… Pas mon truc

72
Conclusion

J’ai choisi d’effectuer mon Travail de Fin d’Etudes sur une situation de soin qui a fait écho à une
expérience personnelle. A la suite de mon entretien avec madame V., je me suis beaucoup
questionnée. J’ai ressenti le besoin d’approfondir certaines notions telles que la relation de soins
et les soins palliatifs qui me tenaient à cœur. J’ai découvert le concept de travail émotionnel qui
mettait en mot ce que j’étais en train d’expérimenter et d’approfondir avec le coaching mis en
place avec ma référente de TFE, madame Mezi.

Ce travail m’a aussi fait approfondir le concept d’analyses de pratiques auquel nous sommes
sensibilisés en tant que futurs professionnels de santé. Mon point de départ était cette question
de départ provisoire, « En quoi le travail sur l’expérience de vie de l’étudiant infirmier peut-il être
une ressource au service d’une relation de soin intersubjective pertinente en situation de fin de
vie ? » Puis, grâce à la recension d’écrits professionnels, j’ai élaboré cette problématique définitive :
« En quoi le travail des émotions ressenties par le soignant en situation peut transformer son
expérience en ressource dans la relation de soin intersubjective ? »

Pour tenter de répondre à ce questionnement, j’ai développé les concepts d’expérience, de


travail émotionnel et d’analyses de pratiques professionnelles, ce qui, selon moi, représente des
composantes indispensables et indissociables à l’exercice de notre profession.

Cette évidence cache la complexité de leur prise en compte et de leur mise en place de manière
continue sur toute une carrière. Les débordements, épuisements professionnels, les conflits
soignants/patients ou bien au sein d’une même équipe, les déviances de pratiques liées aux
déformations professionnelles sont encore extrêmement présentes dans les lieux de soins. C’est
pourquoi j’ai trouvé pertinent de travailler sur ce thème, avec comme particularité d’avoir
considéré qu’un échange d’expérience personnelle pouvait devenir une force pour le patient,
comme pour le soignant.

73
Ce travail m’a énormément appris en connaissances méthodologiques, théoriques, et
littéraires. Cela a également renforcé ma connaissance en moi et en les autres.

Je me sens prête à composer avec toute la beauté et les désagréments que ce métier comporte
pour devenir la soignante que je veux devenir.128

Mon travail de recherche se termine, mais c’est loin d’être la fin des investigations infirmières
et de ma curiosité intellectuelle. Tout cela, j’en suis persuadée, me servira dans ma pratique.

Cette analyse est interminable.129 J’aurai pu continuer de développer ce travail en évoquant


l’intelligence émotionnelle, la résilience, le partenariat pour accentuer le lien spécifique qui peut
être tisser entre le patient et soignant, ou bien développer mes recherches sur les émotions.

128
Isabelle Rigault
129
« Analyse terminée, analyse interminable » Sigmund Freud
74
Table des références

➢ PHASE EXPLORATOIRE

Sitographie :

Cairn.info

ENT Académie Aix Marseille

YouTube

Dictionnaire Larousse

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL)

Supports pédagogiques, cadres formateurs à l’IFSI de la Capelette :

- UE 6.1 Semestre 1 « la recherche documentaire », « normes rédactionnelles des références

bibliographiques », « analyse de pratique »

- UE 3.4 Semestre 6 « méthodologie de la revue de littérature », « méthodologie de la

recherche »

- UE 5.6 Semestre 6 « phase conceptuelle », « les outils d’enquête »

Ouvrages :

Cifali, M. (2017, Août). Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique. Education et formation puf.

palliatifs, L. c. (s.d.). L'infirmier(e) et les soins palliatifs, prendre soin : éthique et pratique 4ème

édition.

Merkling, J. (2017). Les fondements de la relation de soin : savoirs essentiels, outils à mobiliser et

professionnalisation. (Broché, Éd.) Seli Arslan. Page 31

1
Abraham, S. (2015, Janvier). La relation de soin en fin de vie : Accompagner la quête de sens des

patients. (S. Arselan, Éd.)

Rispail, D. (2017). Mieux se connaître pour mieux soigner. Une approche du dévolloppement

perssonel en soins infirmiers. Broché

Gaudron S. Distance professionnelle et qualité du soin, 2009, ED Lamarre, 2ème édition

Hesbeen W., Prendre soin à l’hôpital, Edition Masson, 2007, page 37

DE HENNEZEL, M. Le souci de l’autre - Repenser la santé : pour une éthique du soin ». Editions

Robert Laffont 2004, page 179

Potier Marguerite. Dictionnaire encyvlopédie des soins infirmiers. Les fondamentaux. LAMARRE :

Rueil-Malmaison, 2002, page 28

Levrault, B. (Éd.). (1/01/2017). Formations des professions de santé : Formation Infirmier Receuil

des principaux textes relatifs à la profession préparant au diplôme d'Etat et à l'exercice de la

profession.

Articles scientifiques :

Mauro, C. (2013). Les soignants face à un idéal de soin dans l’accompagnement en fin de vie.

Jusqu’à la mort accompagner la vie, 113(2), 39-46. doi:10.3917/jalmalv.113.0039. Consulté le

octobre 2,2019

Méchin, O. (2013, mai 29). Effets sur les soignants de la douleur et de la souffrance des patients.

(E. Masson, Éd.) Consulté le octobre 2, 2019

Sadler, K. (2014, octobre 23). Comment soigner en étant soi-même touché par la douleur de

l'autre ? . Elsevier Masson. Consulté le octobre 2, 2019

2
Verdon, C., Lavoie, M. & Blondeau, D. (2013). Relation et communication : une différence

conceptuelle pouvant influencer l'exercice infirmier par le lien infirmière/soigné. Recherche en

soins infirmiers, 114(3), 92-92. doi:10.3917/rsi.114.0092. Consulté le novembre 2, 2019.

Acker, F. (2008). Infirmières : des pratiques en redéfinition ; une opportunité pour repenser

quelques dimensions du soin ? Recherche en soins infirmiers, 93(2), 61-67.

doi:10.3917/rsi.093.0061. Consulté le septembre 24, 2019.

Svandra, P. (2011). Le soin sous tension ? Recherche en soins infirmiers, 107(4), 23-37.

doi:10.3917/rsi.107.0023. Consulté le septembre 24, 2019.

Jenny, P. (2007). La gestion du deuil des soignants confrontés quotidiennement à la mort :

recherche dans une unité de soins palliatifs. InfoKara, vol. 22(1), 3-12. doi:10.3917/inka.071.0003.

Consulté le septembre 6, 2019.

Baussant, M. (2011, Juin). Accompagner le deuil : des repères pour les soignants. (Elsevier, Éd.) 10,

pp. 125-129. Consulté le octobre 2, 2019

Ehlinger, E. (s.d.). ATTRAVERSIAMO ! Traversons ! Educ-enjeux La boîte à idée du travailleur social.

Consulté le Mars 15, 2020

C. MARAQUIN, G. MASSON. Plaidoyer pour l’attachement entre les soignants et les personnes dont

ils prennent soin – Vie Sociale et Traitement N°107. Mars 2010.

V. MISTYCKI, N. GUIDENEY. Quelques apports de la théorie de l’attachement : clinique et santé

publique. Recherche en soins infirmiers N°89. Juin 2007

M. CASTRA. Faire face à la mort : réguler la « bonne distance » soignants-malades en unité de soins

palliatifs. Travail et Emploi N°97-Janvier 2004

Phaneuf M. L’infirmière peut-elle ressentir des émotions particulières pour un patient ou une

patiente ? PhD. Mars, 2018 Consulté le mars 22, 2020.


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Le Pen, C. (2009). « Patient » ou « personne malade » : Les nouvelles figures du consommateur de

soins. Revue économique, vol. 60(2), 257-271. doi :10.3917/reco.602.0257. Consulté le mars

23,2020.

Stern, D. (2005). Le désir d'intersubjectivité. Pourquoi ? Comment ?, Psychothérapies, vol. 25(4),

215-222. doi:10.3917/psys.054.0215. Consulté le mars 26,2020.

Simon, E. (2009). Processus de conceptualisation d'« empathie ». Recherche en soins infirmiers,

98(3), 28-31. doi:10.3917/rsi.098.0028. Consulté le mars 27, 2020.

Clot, Y., & Faïta, D. (2000, Avril). Genre et styles en analyse du travail : Concepts et méthodes.

Consulté le Novembre 22, 2019

Hesbeen, W. (2017, septembre 18). Finalités soignantes et moyens professionnels. (Elsevier, Éd.)

Consulté le avril 4, 2020

Thizy, C. (2013). L’écoute, un outil précieux aux soignants. Jusqu’à la mort accompagner la vie,

113(2), 47-53. doi:10.3917/jalmalv.113.0047. Consulté le avril 4, 2020.

Randin, J. (2008). Qu'est-ce que l'écoute: Des exigences d'une si puissante « petite

chose ». Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 7(1), 71-78.

doi:10.3917/acp.007.0071. Consulté le avril 4, 2020.

Articles de journaux :

Tirard, P. S. (2020, Février). L'authenticité, c'est bon pour le moral et la santé. Psychologies : Oser

être soi, Comment se libérer du regard des autres ? (406). Consulté le mars 15, 2020

Documentaire :

Tavernier, N., & Gil Rabier (Réalisateurs). (2000). Les derniers mots [Film]. Consulté le décembre 6,

2019 sur Youtube

4
➢ PHASE CONCEPTUELLE

Articles scientifiques :

Truc, H., Alderson, M. & Thompson, M. (2009). Le travail émotionnel qui sous-tend les soins

infirmiers : une analyse évolutionnaire de concept. Recherche en soins infirmiers, 97(2), 34-49.

doi :10.3917/rsi.097.0034. Consulté le mars, 23, 2020

Vial, M. (2005, février). Travailler les valeurs professionnelles ou comment se professionnaliser.

N°53. (S. cadres, Éd.) Consulté le mars 22, 2020

Lecomte, C. (2011). Analyse des pratiques et processus de subjectivation en situation

professionnelle. Nouvelle revue de psychosociologie, 11(1), 53-66. doi:10.3917/nrp.011.0053.

Consulté le avril 8, 2020.

Fablet, D. (2004). Les groupes d'analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout

formative. Connexions, no82(2), 105-117. doi:10.3917/cnx.082.0105. Consulté le avril 8, 2020.

Wittorski, R. (2008). La professionnalisation. Savoirs, 17(2), 9-36. doi:10.3917/savo.017.0009.

Consulté le avril 8, 2020.

Cadière, J. (2017). Introduction : Qu'est-ce que l'experience ?. Forum, n˚ 151(2), 8-12.

doi:10.3917/forum.151.0008. Consulté le avril 8, 2020.

Santelmann, P. & Aubret, J. (2005). L'analyse de l'expérience dans les pratiques professionnelles

et sociales. Savoirs, 8(2), 51-58. doi:10.3917/savo.008.0051. Consulté le avril 8, 2020.

Mayen, P. & Mayeux, C. (2003). Expérience et formation. Savoirs, 1(1), 13-53.

doi:10.3917/savo.001.0013. Consulté le avril 9, 2020.

Bonnet, J., Bonnet, R. & Viard, P. (2013). L'analyse de la pratique en formation infirmière: Vers une

« clinique du sens ». Communication & Organisation, 44(2), 177-1880. Consulté le avril 18, 2020.

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Castra, M. (2013). Travail émotionnel et compétences relationnelles en soins palliatifs. Dans :

Florent Schepens éd., Les soignants et la mort (pp. 123-135). Toulouse, France: ERES.

doi:10.3917/eres.schep.2013.01.0123. Consulté le avril 18, 2020.

Robin, J. (2009). Expérience personnelle et professionnelle. Dans : Jean-Pierre Boutinet éd., L'ABC

de la VAE (pp. 142-143). Toulouse, France: ERES. doi:10.3917/eres.bouti.2009.01.0142. Consulté le

avril 18, 2020.

Mayen, P. (2009). Expérience. Dans : Jean-Pierre Boutinet éd., L'ABC de la VAE (pp. 139-141).

Toulouse, France: ERES. doi:10.3917/eres.bouti.2009.01.0139. Consulté le 18 avril, 2020.

Lainé, A. (2009). Histoire de vie. Dans : Jean-Pierre Boutinet éd., L'ABC de la VAE (pp. 154-155).

Toulouse, France: ERES. doi:10.3917/eres.bouti.2009.01.0154. Consulté le avril 18, 2020.

Boutinet, J. (2009). Pratique professionnelle. Dans : Jean-Pierre Boutinet éd., L'ABC de la VAE (pp.

176-178). Toulouse, France: ERES. doi:10.3917/eres.bouti.2009.01.0176. Consulté le avril 18, 2020.

Loriol, M. (2001). La fatigue, le stress et le travail émotionnel de l'infirmière. Prévenir "Travail et

santé"(n°40) pages 183-188. <HAL Id (archives-ouvertes) : halshs-00361300 – 13 février 2009>.

Consulté le avril 26, 2020

Roux, A. (2013, janvier 1). Rationnalisation des émotions dans les établissements hospitaliers :

pratique des soignants face à un travail émotionnel empêché. (C. -R. norme, Éd.) Consulté le avril

26, 2020

➢ METHODOLOGIE DU PROTOCOLE DE RECHERCHE

Ouvrages

Jean-Louis, R. (2018). Diplôme délivré(e) : Parole affranchie d'une étudiante infirmière. Michalon.

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