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Bibliothèque des Écoles

françaises d'Athènes et de Rome

Le vin de l'Italie romaine. Essai d'histoire économique d'après les


amphores
André Tchernia

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, . Le vin de l'Italie romaine. Essai d'histoire économique d'après les amphores. Rome : Ecole française de Rome, 1986. pp. 5-
410. (Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, 261);

doi : https://doi.org/10.3406/befar.1986.1221

https://www.persee.fr/doc/befar_0257-4101_1986_mon_261_1

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BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME
Fascicule deux cent soixante et unième

LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ESSAI D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE


D'APRÈS LES AMPHORES

PAR

André TCHERNIA

ÉCOLE FRANÇAISE DE ROME


PALAIS FARNESE
1986
2e tirage

© - École française de Rome - 1986


ISBN 2-7283-0106-9

Diffusion en France : Diffusion en Italie :


DIFFUSION DE BOCCARD «L'ERMA» DI BRETSCHNEIDER
11, RUEDEMÉDICIS VIA CASSIODORO, 19
75006 PARIS 00193 ROMA

SCUOLA TIPOGRAFICA S. PIO ? - VIA ETRUSCHI, 7-9 - 00185 ROMA


A Jean Bonamour
Derrière un mur hérissé de tessons de bouteilles,
Deviner la promeneuse est un jeu facile pour les passants.
Mais deviner qui but toutes ces bouteilles
Avant de les briser en multiples tessons,
Mais deviner qui but toutes ces bouteilles, est un jeu plus difficile.

Robert Desnos, Fortunes (1942)


AVANT-PROPOS

Si je voulais nommer ici tous ceux qui d'une façon ou d'une


autre ont contribué à la naissance et à l'achèvement de cet
ouvrage, je commencerais par évoquer la mémoire du grand pastorien
René Legroux qui, quand j'avais à peine dix ans, m'a inculqué le
goût et le respect du vin.
Arrêtons là une liste qui serait interminable. J'essaierai de
reconnaître dans les notes mes dettes les plus criantes,
particulièrement envers tous ceux qui en France, en Italie, en Espagne, en
Allemagne m'ont fait examiner le matériel qu'ils avaient trouvé et
généreusement communiqué tout ce qu'ils savaient. L'exposé qui
va suivre est entièrement fondé sur leur travail.
Il y a pourtant cinq noms que je ne peux taire. Ceux de deux
institutions, d'abord. Le CNRS, par l'intermédiaire il y a déjà
longtemps de l'Institut d'Archéologie Méditerranéenne, et depuis des
années du Centre Camille Jullian et de la RCP 403, m'a préservé
de la recherche solitaire. Beaucoup des membres de ces
laboratoires sont devenus des amis; je ne saurais mesurer ce qu'ils m'ont
apporté humainement, intellectuellement, techniquement -
domaines inextricablement mêlés. Michel Rival, dessinateur au
Centre Camille Jullian, est l'auteur des cartes du vignoble italien : il
représente ici tous ses camarades. En m'accueillant ces dernières
années comme attaché de recherches, le CNRS m'a aussi permis
de consacrer l'essentiel de mon temps à la rédaction d'un ouvrage
qui sans cela serait loin de son achèvement.
A l'Ecole française de Rome, j'ai non seulement passé il y a
vingt ans trois années décisives, mais surtout reçu de ses
directeurs, de son dernier secrétaire général, des directeurs des études,
un accueil chaleureux et un concours sans faille chaque fois que
je suis retourné à Rome. C'est le centre de ralliement
incomparable où ceux qui s'intéressent à l'Italie romaine viennent
régulièrement s'abreuver.
XII LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Jacques Heurgon, Fausto Zevi, Antoinette Hesnard ont suivi


tous mes travaux, depuis bientôt trente ans pour le premier, vingt
ans pour le second, quinze ans pour la troisième.
En me faisant accéder à une conception différente de la
typologie, Antoinette Hesnard a renouvelé, il y a des années, mon
intérêt faiblissant pour les amphores. Sa confiance et son absence de
pitié ont combattu en moi les pesanteurs de l'âge et des fonctions.
La fréquence avec laquelle son nom apparaît dans les notes
témoignera assez de l'appui que j'ai pris sur ses travaux.
Auprès de Fausto Zevi j'ai non seulement appris des milliers
de choses, mais mesuré l'étendue de science et de culture qui font
un véritable archéologue classique, modèle toujours enrichissant
et souvent désespérant. Son indulgence infinie pour mes
ignorances, son goût de poursuivre malgré cela de longues et fraternelles
conversations, ont souvent servi d'aiguillon pour que j'essaie de
les combler.
L'amitié inébranlable, l'intérêt constant et la diplomatie
subtile de Jacques Heurgon ont fini par avoir raison de mon hostilité
aux travaux de plus de vingt pages. Nul autre que lui n'aurait su
m'inciter à entreprendre ce travail et m'encourager à le mener à
terme. Qu'il veuille bien accepter, en ce qu'il ne jugera pas
indigne, d'en partager la paternité avec l'auteur.
A tous trois j'exprime ici mes sentiments de profonde
reconnaissance.

J'adresserai encore des remerciements aux autres premiers


lecteurs de ce texte, présenté comme thèse d'Etat le 30 juin 1984 :
ceux des membres du jury que je n'ai pas encore cités, MM. Pierre
Grimai, Henri Le Bonniec, Claude Nicolet; des amis de
Cambridge, Sir Moses Finley, Peter Garnsey, Dick Whittaker, et d'Aix-en-
Provence, Bernard Liou et François Salviat. Leurs remarques
m'ont permis de redresser bien des imperfections. Marie-France
Giacobbi-Lequément, Armelle Guilcher, Mireille Pagni, François
Salviat et Paul Tchernia ont fait plus que m'aider à corriger les
épreuves, et je ne parviendrai pas à m'acquitter de la dette de
reconnaissance que j'ai contractée à leur égard. Le service des
publications de l'Ecole française a mis toute sa diligence à faire
paraître ce livre dans les meilleurs délais. Les erreurs et les fautes
qui subsistent malgré la générosité de tous ces concours ne
relèvent bien entendu que de l'auteur.
INTRODUCTION

Les réflexions qui font l'objet de cet ouvrage ont été suscitées
par l'établissement, au cours des quinze dernières années, d'une
série de données nouvelles sur les amphores à vin d'époque
romaine : l'identification d'amphores vinaires apuliennes, hispaniques -
tant de Bétique que de Tarraconaise -, gauloises, des précisions
apportées sur la typologie et l'origine des amphores italiennes de
la côte tyrrhénienne, la découverte d'ateliers à Cosa, à Astura,
dans les régions du Cécube et du Falerne, à Minturnes, à Forlim-
popoli, à Spello, les nouveautés chronologiques fournies par le
dépôt augustéen de La Longarina à Ostie, et les données
quantitatives apportées par la grande fouille des Thermes du Nageur à
Ostie, où les tessons d'amphores trouvés par milliers ont été
comptés niveau par niveau, tout cela - et j'en passe - forme un
bilan impressionnant dont les fils restaient à nouer avec les
sources antérieurement mises en œuvre, qui en reçoivent parfois une
lumière nouvelle. Les textes sur la consommation du vin italien en
Gaule à la fin de la République, ceux sur la présence à Rome sous
l'Empire de vin ordinaire venant d'Espagne, par exemple, se
comprennent avec plus de précision du moment que les amphores
viennent les nourrir de leur réalité matérielle et dénombrable.
Pour beaucoup, les pages qui suivent seront consacrées à la
confrontation de l'archéologie et des sources écrites. Elles
chercheront aussi à s'appuyer sur quelques idées générales souvent
fort simples, qu'enseigne l'histoire générale du vin - entre autres
la différence radicale, du point de vue économique, entre les vins
de cru et les vins de grande consommation. Idées qui ont parfois
fait défaut à ceux qui se sont risqués à décrire l'évolution du
vignoble italien.
Car le vin dans l'Antiquité romaine a inspiré depuis longtemps
de belles études spécialisées, souvent insérées dans des histoires
générales du vin, à commencer par celle qu'a publiée en 1596 l'ar-
chiatre de Sixte-Quint, Andréa Bacci, sous le titre de De naturali
vinorum historia, de vinis Italiae et de conviviis Antiquorum.
2 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

L'écho s'en retrouve encore dans les travaux, qui restent


importants, d'Alexander Henderson (1824) et, à travers lui, du Dr
Friedrich Basserman Jordan (1907). En France aussi, les ouvrages les
plus marquants ont été l'œuvre de techniciens avertis : Curtel
(1903) était directeur de l'Institut régional œnologique et
agronomique de Bourgogne et, dans sa préface à la somme de R. Billiard
(1913), l'inspecteur général de la viticulture P. Viala souligne
qu'elle n'est pas seulement le fait d'un historien et d'un
archéologue, mais aussi d'un «propriétaire et viticulteur dans l'important
vignoble du Beaujolais».
Aucun de ces livres, cependant, ni non plus ceux parus plus
récemment1, n'ont adopté un point de vue diachronique, si l'on
excepte une page rapide de R. Billiard. Les idées reçues sur
l'histoire de la production et du commerce du vin en Italie
proviennent avant tout d'ouvrages généraux sur l'économie, l'agriculture,
ou les agronomes. Résumons-les rapidement, puisqu'elles
représentent la base sur ou contre laquelle nous allons essayer de bâtir
une construction plus complexe.
R. Billiard a présenté un schéma très ramassé et très net qui
se résume facilement ainsi :
1) Jusqu'à la réduction de la Grèce en province en 146
av.n.è., phase de formation du vignoble «caractérisée par la rareté
relative des vins italiens et la suprématie des vins grecs».
2) Phase d'essor et d'apogée jusqu'aux Res Rusticae de Var-
ron (37 av.n.è.).
3) Premiers symptômes alarmants dans la préface du livre
II de Varron et, à partir de là, décadence, qui s'accomplit avec
Columelle, réduit à défendre la viticulture contre le grand nombre
de ceux qui ne la considèrent plus comme rentable : « Le désastre
est complet, la vigne est tombée dans le plus lamentable
discrédit».

1 P. Remark, qui avait déjà écrit une remarquable dissertation, De amphorarum


inscriptionibus quaestiones selectae, Tubingen, 1912, a réalisé avec son Der Weinbau
im Ròmerreiche, Munich, 1927, (110 p.), un petit chef-d'œuvre de concision. La
bonne introduction de W. Richter, Der Weinbau in Rômischen Altertum, Schaff-
hausen, 1932, mérite mieux que son sous-titre «Populàre Studie». Les trois tomes
luxueux de A. Mareschalchi et G. Dalmasso, Storia della vite e del vino in Italia,
Milan, 1931-1933, n'apportent guère de nouveautés en ce qui concerne l'Antiquité.
C. Seltman, Wine in Ancient World, Londres, 1957, ne présente aucun intérêt pour
nous. G. Hagenow, 4ms dem Weingarten der Antike, Mayence, 1978, vient de
reprendre avec bonheur la tradition allemande des ouvrages destinés au grand public.
INTRODUCTION 3

4) Un nouveau départ qui laisse pantois l'auteur lui-même :


«Cette période de déchéance fut suivie presque sans transition
d'une reprise extraordinaire de la viticulture : le relèvement fut si
brusque et si complet que dans l'espace d'un très petit nombre
d'années il aboutit à la surproduction et à la mévente et, comme
conséquence, au décret de Domitien de 92 ». R. Billiard arrête là
son histoire du vignoble romain.

A un épisode près, ce schéma est aussi, pour la période qui


l'intéresse, celui de R. Martin, amené, dans son ouvrage sur les
agronomes latins, à parler de l'économie agricole et, en y
accordant parfois une importance particulière, de l'économie du vin.
Jusqu'au milieu du Ier siècle av.n.è., l'agriculture et la viticulture
italiennes prospèrent. Les guerres civiles entraînent une crise : en
37, date de la préface du second livre de l'Economie rurale de
Varron, l'agriculture italienne connaît une récession générale; Rome
est contrainte «aux importations de blé, et même de vin» (c'est
l'auteur qui souligne). La reprise est rapide après la fin des
guerres civiles; l'éloge de l'Italie de Denys d'Halicarnasse2, qui
reprend celui du livre I de Varron, en fournirait le signe vers 15
av.n.è. Sous Néron, en revanche, R. Martin trouve dans Columelle
l'image d'une «économie agricole en plein marasme» : «Le
vignoble italien était si peu productif qu'il fallait importer des quantités
considérables de vin». Il repart aussi rapidement que chez R.
Billiard : «Dédaignée et dénigrée par la majorité des possidentes dans
les années 50, la viticulture avait connu de toute évidence,
quelques décennies après, un développement remarquable»3.
Se fondant tous les deux essentiellement sur les textes des
agronomes, R. Billiard et R. Martin parviennent donc à des
théories qui ne divergent que sur l'interprétation de la contradiction
bien connue entre l'éloge de l'agriculture italienne que fait Varron
dans la préface du livre I des Res Rusticae et la désolation qu'il
manifeste devant le Latium devenu importateur de produits
agricoles dans celle du livre II.
L'information de Rostovtzeff est beaucoup plus vaste : faisant
appel à des textes plus divers et plus nombreux, ainsi qu'aux
sources archéologiques, étendant son horizon à l'ensemble du monde

2Ant. Rom., I, 37, 2.


3 Billiard (1913), p. 94; Martin (1971), p. 257-310 et 370-375; Id., «Quelques
remarques concernant la date du Satiricon», dans REL, LUI, 1975, p. 199.
4 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

romain, il est conduit à interpréter différemment jusqu'aux


passages des agronomes qu'il rencontre dans son enquête.
Pour lui, avec l'arrivée de grandes masses d'esclaves, et
l'ouverture de marchés au nord et à l'ouest - la Gaule et l'Espagne -,
l'Italie reprend au IIe siècle av.n.è. le modèle de l'agriculture
«capitaliste» hellénistique, qui se concentrait sur la production
d'huile et de vin. Le vignoble s'étend jusqu'au règne d'Auguste, époque
de la plus grande prospérité italienne. Les préfaces de Varron ne
sont pas contradictoires : celle du livre II est une attaque contre
l'élevage. Avec Columelle, on s'aperçoit que la viticulture n'a plus
autant de succès : premiers effets de l'émancipation économique
des provinces. La fermeture de plus en plus complète des
débouchés qu'y trouvait le vin italien conduit à une crise de
surproduction qui provoque les mesures «protectionnistes» de Domitien.
Son édit «a sauvé la viticulture italienne, au moins dans une
certaine mesure ». Sur cette phrase prudente, Rostovtzef f laisse
l'histoire du vin italien échapper à ses préoccupations.
V. Sirago, dont le travail est centré sur l'époque de Trajan, est
le seul à avoir tenté de pousser les hypothèses plus loin dans le
temps. Il considère que la production des vignobles italiens
augmente jusqu'au début de l'époque flavienne, pour atteindre son
acmé entre 70 et 90 ap. J.-C. : la diminution des vignes de
Campanie après Auguste a été plus que compensée par l'accroissement
de celles du Latium. La discussion menée par Columelle témoigne
seulement de la résistance offerte par quelques-uns à l'extension
des vignobles. Les premières importations des provinces
commencent sous Néron : effet de l'affaiblissement de la production cam-
panienne. Ajoutées à l'accroissement de la production du Latium
et de la côte adriatique, elles provoquent une crise de
surproduction dont témoigne l'édit «protectionniste» de Domitien. Mais la
production italienne ne tarde pas à diminuer dans son ensemble
et, à partir de Trajan, les importations augmentent. La viticulture
italienne, déjà à toute extrémité sous Antonin le Pieux, a dû
disparaître ou se réduire au minimum au milieu du IIIe siècle4.
Une position aussi extrême est manifestement insoutenable :
les Italiens ne se sont mis ni à l'eau ni à la bière à partir des
Sévères5. Mais il n'est guère plus vraisemblable d'imaginer qu'entre

4 Rostovtzeff (1957), surtout p. 19-22, 30-36, 54-75, 91-105, 165-175, 192-204;


Sirago <1958), surtout p. 250-274.
5 Sur l'importance du vin en Italie au Bas-Empire, voir Chastagnol (1950 et
1960) et Ruggini (1961).
INTRODUCTION

100 av. n. è. (A) 0 :b) !C) 100 ap. n.è.

Schématisation des principales théories sur l'évolution de la viticulture italienne.


1 : R. Billiard. 2 : R. Martin, 3 : M. Rostovtzeff. 4 : V. A. Sirago.
A : Préface du second livre de Varron (37 av. n. è.). B : Traité de Columelle
(autour de 60). C : Edit de Domitien.

Columelle et Domitien le vignoble italien a pu, sans que des


événements extraordinaires n'interviennent, développer en trente ans sa
production et sa surface au point de passer de la déchéance à la
surproduction6. En ce qui concerne les importations provinciales,
les découvertes d'amphores à Ostie ont apporté un changement
fondamental en montrant que du vin de Bétique et de Tarraconai-
se arrivait à Rome au milieu du règne d'Auguste en quantités
apparemment aussi grandes ou plus grandes que sous les Fla-
viens. L'archéologie oblige désormais à s'écarter sensiblement de

6 R.Martin (1971, p. 373, n. 1) cite un parallèle à cet essor, celui de l'Italie


moderne importatrice jusque vers 1870 de 250.000 hl par an, et exportatrice vers
1900 de plus de 2.000.000 hl, mais il oublie que ces trente ans sont ceux de la crise
du phylloxéra en France.
6 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ces schémas de départ, et à refuser jusqu'à leur principe de


raisonnement fondamental selon lequel les importations de vin
provincial en Italie n'auraient d'autre cause et d'autre sens que la
décadence du vignoble intérieur.
C'est pourquoi les données tirées des amphores, que l'équipe
de l'Université de Rome qui a fouillé les Thermes du Nageur à
Ostie avait d'abord tenté d'intégrer dans les schémas de Rostovt-
zeff et surtout de Sirago7, ont déjà contribué, grâce aux mêmes
savants, à l'émergence du modèle autour duquel tournent
actuellement beaucoup des discussions sur l'histoire économique de
l'Italie romaine : celui de la naissance au IIe siècle avant notre ère
et de la mort au IIe siècle de notre ère, du «mode de production
esclavagiste»8. Fondée essentiellement, pour les Italiens, sur
l'archéologie rurale et l'étude de la distribution et de la densité des
villas, témoins architecturaux, donc archéologiques, d'un certain
type d'organisation des forces de production, cette théorie, qui
s'étaye sur les Formes de production précapitalistes de Marx, voit
dans l'Italie centrale tyrrhénienne, au cours des quatre siècles qui
ont suivi la seconde guerre punique, le lieu d'un mode de
production original, où manufactures (celles de céramique campanienne
et aretine sont les exemples les plus accessibles) et entreprises
agricoles développent une production orientée vers des marchés
souvent lointains grâce au rassemblement et à la coopération au
sein d'une même unité d'une force de travail servile. Quoique le
vin ne soit pas en général explicitement mentionné, la place des
vignobles dans l'agriculture spéculative de l'Italie centrale est si
évidemment primordiale que cette théorie les concerne au
premier chef. Préparé par un début d'enrichissement aux IVe et IIIe
siècles avant notre ère, le mode de production esclavagiste
s'impose à la faveur de la rupture sociale causée par la seconde guerre
punique. Il se perfectionne jusqu'au début des Julio-Claudiens,
quand les premiers signes de crise - précisément tirés de la moins
grande densité des découvertes d'amphores italiennes exportées -
viennent mettre en lumière la contradiction entre l'extension
croissante des unités productives et les conditions d'emploi de la
main-d'uvre servile. Victime, selon le schéma marxiste, de
l'inadéquation entre les rapports de production existants et l'accroisse-

7 Ostia, II, p. 122-127.


8 Staerman (1964, 1969 et 1975); Carandini (1979, 1980 b et préface à Kolendo,
1980); SRPS, passim, et la bibliographie citée aux notes 13 et 14 du chapitre V,
p. 262.
INTRODUCTION 7

ment des forces productives, le «système des villas» entre


nettement en décadence à la fin du Ier siècle et ne dépasse pas les
limites du IIe siècle de notre ère. Avec lui, chutent aussi les
productions de l'agriculture spéculative, avant tout celles du vin, et
encore plus leur mise en circulation commerciale.
Si différent que soit le type d'explication adopté, la
chronologie de ce dernier schéma ne s'écarte guère de celle de Rostovtzeff,
et je m'en rapprocherai parfois, au moins dans sa première partie.
Mais le niveau auquel j'ai voulu me situer n'est pas le même.
Entre les grandes synthèses sur l'agriculture, sur l'évolution de
l'économie du monde romain, sur les structures économiques et
sociales de l'Italie, et les publications de fouilles, un espace libre
m'a semblé s'étendre, où pouvait trouver carrière une étude
limitée à un seul produit et attentive à sa spécificité et à sa diversité.
Avec le problème de leur naissance au IIIe ou IIe siècle avant
notre ère et de leur disparition au IIe siècle après, les amphores de
l'Italie romaine ont déterminé les limites chronologiques de cet
ouvrage, dont elles forment la base principale. Je n'ai pas pour
autant cherché à entraîner le lecteur dans les méandres de toutes
les discussions qu'elles ont suscitées, dans tous les doutes qui
peuvent naître à propos d'attributions admises, dans tous les espoirs
que peuvent autoriser les idées ou les méthodes les plus récentes.
Qu'il juge par ce qu'il lira de ce à quoi il a échappé! Je n'ai pas
voulu, non plus, en règle générale, énumérer longuement des
listes de découvertes ou ajouter un ou deux points aux distributions
connues. J'ai tenté au contraire d'extraire des données celles qui,
en particulier au-delà d'un certain seuil quantitatif, pouvaient
avoir un sens pour l'histoire économique de l'Italie, et celles qui
éclairaient des problèmes controversés. Victime peut-être de la
méfiance qu\ntraîne une longue familiarité, ou de la haine
naturelle du chercheur envers son objet d'étude, je me suis défié des
amphores, et surtout de leur absence, comme de la peste. Cela
n'empêchera pas que leur étude n'apporte dans les années qui
viennent des faits nouveaux qui pèseront sur les hypothèses que je
propose. Même si j'ai laissé bien des points en suspens, il ne fait
pas de doute que beaucoup d'entre elles sont prématurées. Mais il
faut bien mesurer sa patience à la longueur de la vie. Les pages
qui suivent ne sauraient prétendre à la durée. Leur succès ou leur
échec pourra se connaître à leur fécondité, c'est-à-dire à leur
capacité d'orienter en fonction des solutions proposées le
rassemblement et l'organisation d'informations destinées à les étayer, les
préciser, les compléter ou les démolir.
CHAPITRE ?

DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS

«Le régime alimentaire des hommes commande toute


l'économie rurale, et jamais sans doute de manière plus impérieuse
qu'aux époques où les conditions d'existence demeurent
précaires ». En choisissant comme introduction cette formule de Georges
Duby1, j'avertis qu'il me paraît impossible de faire l'histoire de la
production et du commerce du vin sans s'attacher aussi à l'étude
des niveaux et de la répartition de sa consommation. Ce sont des
facteurs sur lesquels j'insisterai tout au long de cet ouvrage, pour
la simple raison qu'ils ont été beaucoup moins étudiés que les
conditions de la production et la structure de la propriété2. J'en
conduirai d'abord l'examen de façon synchronique, en prenant la
situation telle qu'on peut la saisir à la fin de la République et aux
premiers siècles de l'Empire, quitte à étudier au chapitre suivant
la genèse, sous l'effet des développements culturels de la société
romaine et de l'organisation de la production, d'un régime
alimentaire en partie fondé sur le vin.
Deux questions donc pour commencer : les Italiens de
l'époque que je viens de définir buvaient-ils tous du vin? Buvaient-ils
tous le même vin?

Cérès et Liber

Le vin tient une telle place dans la littérature latine que la


première question paraîtrait presque rhétorique, s'il ne fallait ré-

1 Duby (1962, I, p. 139).


2 Un exemple éloquent peut être tiré du chapitre V du livre d'A. J. Toynbee
(1965, II), intitulé The New Economie Opportunities and Demands in Post-Hanniba-
lic Peninsular Italy and its Cisalpine Annex : sur 34 pages, il consacre à la demande
exactement une ligne et demie, répétée deux fois (p. 160 et 165).
10 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

pondre à une mise en garde des historiens modernes. On a en


effet constaté depuis quelque temps qu'il a existé en France
jusqu'au XVIIIe siècle, et même dans les régions viticoles, «un
frappant contraste entre les paysans qui buvaient fort peu de vin et le
petit peuple des villes qui en buvait beaucoup»3. C'est ainsi qu'E.
Le Roy Ladurie, traçant récemment un tableau de la vie du
paysan bourguignon à partir de La vie de mon père de Rétif de la
Bretonne, remarque que le père de l'auteur, Edme Rétif, n'a bu du
vin, et fort peu, qu'une fois devenu patron. Ses ouvriers buvaient
de la piquette4. Même chose à Auxerre, dans le Lyonnais et le
Beaujolais.
Le tableau est toutefois très différent dans les régions
méditerranéennes. En Provence, dès les XIVe et XVe siècles, il n'est pas
d'alimentation concevable sans vin. L. Stouff avance, pour la
consommation moyenne par tête d'habitant, un chiffre très élevé :
près de 300 litres par an. A la même époque, les travailleurs des
fermes languedociennes boivent d'importantes quantités de vin :
un muid (2,67 hl), complété par 0,4 muid de piquette. La piquette
se retrouve dans les rations que le roi René fournit à ses bouviers :
2/5 de piquette et 3/5 de vin5; il ne faut donc pas oublier le rôle de
ce breuvage dans la boisson des paysans, même méditerranéens.
Dans l'esprit des Romains de la fin de la République et de
l'Empire, comme dans celui des Provençaux du XIVe siècle, le vin
est un élément fondamental de l'alimentation. Cérès et Liber
fournissent conjointement les produits les plus nécessaires à la vie. Du
pain, du vin, quelques légumes, voilà selon Horace ce qu'il faut
pour vivre. C'est exactement ce que dit, imprimée sur deux lampes
trouvées près de Poetovio, la formule Pauperis cena pane vinu
radie, qui entoure un panier contenant une rave, un pain rond et
une cruche6. L'aubergiste d'Aesernia facturait sous un prix unique

3 Dion (1959, p. 472).


4 Dans Duby, Wallon (1975, II, p. 478-479). Sur la nature de la piquette, voir
p. 19.
5 L. Stouff, Ravitaillement et alimentation en Provence aux XIVe et XVe siècles,
Paris-La Haye, 1970, p. 84 et 92-94; E. Le Roy Ladurie, Les paysans du Languedoc
(éd. abrégée), Paris, 1969, p. 49. Le chiffre de E. Le Roy Ladurie aboutit malgré
tout à une moyenne par tête nettement inférieure à celle indiquée par L. Stouff.
6 Varron, RR, I, 1, 5: [advocabo] Cererem et Liberum, quod horum fructus
maxime necessari ad victum; ab his enim cibus et potio venit e fundo; Horace, Sat.,
I, 1, 74-75; CIL, III, 14114, 13.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 11

le pain et le vin de son hôte7, et même dans les plus petits centres,
le pain et le vin formaient ensemble le complément nécessaire des
epulaes. On trouverait beaucoup d'autres exemples de ce couple
pain-vin. Ce sont, dans l'Italie romaine, les deux constituants
essentiels de l'alimentation et, sans doute, pour beaucoup, les seuls.
Les boissons de remplacement, comme la piquette, n'étaient
cependant pas inconnues, et leur rôle motive quelques hésitations
et quelques nuances9. Examinons de plus près la posca et la lora.

QU'EST-CE QUE LA POSCA?

La plus étrange à nos yeux de ces boissons est la posca, qui


caractérise surtout la consommation militaire. Les glossateurs et
les traités de médecine tardifs nous disent que la posca est un
mélange d'eau et a' acetum10. La bibliographie française, l'article
de la Real-Encyclopàdie par F. Wotke et le Thesaurus considèrent
qu'il s'agit d'eau et de vinaigre. Les publications anglaises
admettent au contraire qu acetum et d??? peuvent désigner du vin piqué,
voire du vin ordinaire; c'est du mélange de sour wine avec de
l'eau que serait faite la posca11.

7 CIL, IX, 2689 = ILS, 7478. Voir P. Flobert, «A propos de l'inscription d'Iser-
nia», dans Mélanges Wuilleumier, Paris, 1980, p. 121-129.
«Tchernia (1982).
9 La plus caractéristique est celle de P. A. Brunt qui, après avoir affirmé à la
p. 182 de son Italian Manpower (1971) : «Vin ordinaire ranked as a necessity (Cato
gave it to slaves) », s'est repenti dans une adjonction de la p. 709 : « Cato gave his
slaves not wine but lora, a beverage of which must was less than a fifth (De Agr.,
57, cf. 104); Pliny (XIV, 86) [. . .] says that such drinks inter vina operaria numeran-
tur; the free labourer could afford genuine wine no more than Cato's slave». En
fait, comme nous le verrons, les esclaves de Caton buvaient les deux.
l0CGL, VII, p. 110, s.v. : «Aqua cum aceto mixta, acetum cum aqua mixtum»
Mulomedicina, 822; Marcellus, De Med., 36, 51; Anthime, 58.
11 F. Wotke, s.v. posca, dans RE, XXII, 1, 1953, p. 420-421, suivi par Hagenow
(1978), p. 122-125; André (1968), p. 172. Contra : R. W. Davies, «The Roman Milita-
ry Diet», dans Britannia, 2, 1971, p. 122-142 (p. 124). Voir les dictionnaires de Lid-
del et Scott e de Lewis et Short s.v. d???, ?????at?? et acetum (Lewis et Short
traduisent cependant posca par acidulous drink of vinegar and water), et en règle
générale les traductions de l'édition Lb ou les papyrologues anglais (e.g. ad
P. Lond., 1245 («ordinary wine»), P. Beatty Panop., 33 et 245 et H. Cockle, «Pottery
Manufacture in Roman Egypt, A New Papyrus», dans JRS, 71, 1981, p. 87-97 :
«sour wine». P. Middleton (1983) insiste pour suivre Davies. Toutefois, R. L. Hun-
12 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Le vin piqué ne représente en fait que le premier stade de


l'attaque du vin par une bactérie du genre acetobacter; elle le
transforme inévitablement en vinaigre quelque temps après12. Il y a
continuité entre les deux états, que l'on distingue cependant
communément comme deux degrés différents du processus de
transformation.
Le Grec dispose d'un terme précis pour dire «vin piqué»:
?????? ?????, et un passage de Plutarque pose et tranche en même
temps le problème de la façon la plus claire : « Diogenianos a paru
faire erreur en soutenant que les augmentations et les diminutions
d'intensité ne créaient pas de différences et ne définissaient pas
d'espèces : s'il en était ainsi, nous ne dirions pas que le vinaigre est
différent du vin piqué»13. La distinction est donc bien réelle dans
l'esprit des Grecs : quoiqu'il ne s'agisse que d'une différence de
degré, un mot désigne le vinaigre, un autre le vin piqué. Les
Romains constataient évidemment la même chose, et faisaient
passer leur vin piqué de la cave à vin à la resserre à vinaigre 14.
Il y a cependant une série de textes où acetum et ????
s'entendent d'une boisson normale qui ne saurait être que du mauvais
vin. Mais ils sont tous chez les satiriques et les comiques15 et les
termes sont visiblement employés dans un sens métaphorique :
«du vrai vinaigre». Le glissement de sens est exactement le même
que pour le français «piquette» qui techniquement désigne
quelque chose de bien précis, et métaphoriquement du mauvais vin. Si
l'on parle de livraison de piquette aux armées dans un texte
officiel, ce sera de la piquette au sens technique, et pas une infâme
piquette au sens métaphorique : celle-là s'appellera tout
simplement du vin.

ter, dans sa récente édition des fragments d'Eubule, Cambridge, 1983, p. 150-151,
fait les mêmes distinctions que moi. Cl. Ricci (1924, p. 64-65), après avoir examiné
bon nombre de papyrus que je ne cite pas ici, laissait la question ouverte.
» Peynaud (1981, p. 236-238).
13 Plutarque, Symp., VIII, 9 (732) : ? ????e??a??? ??? ????? ?????? ?d??e? ?µ??
t?? ep?t?se?? ?a? a??se?? µ? p??e?? d?af???? µ?d? t?? ?????? ??ß?ß??e?? · ??t? ?a?
??t'
d??? ?????? f?s?µe? d?af??e?? ... Cf. De Stoicorum repugnantiis, 30 (1047 e).
14 Dig., XXXIII, 6, 9, 2 : «Si quis vinum quod habuit legavit, deinde hoc coacuit,
licet postea in aceti locum translatum sit a pâtre familias, vino legato continebitur*.
Tout le passage est intéressant pour notre propos.
15 Eubule, Fr. Corn. Gr. (Meineke), III, 264; Plaute, Rud., 237; Horace, Sat., II,
3, 116; Perse, 4, 32; Martial, X, 45, 5; XI, 56, 7; XII, 48, 13; Juvénal, 3, 292.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 13

La solution de Davies qui, après avoir traduit acetum par sour


wine, doit se résoudre à traduire vinum, dans les textes où l'on
livre aux armées à la fois posca et vinum, par vintage wine, est
visiblement désespérée. Ajoutons encore que la posca, à la
différence du vin, n'enivre pas (Plaute, Mil., 836). Dans le P. Beatty
Panop., les 10.000 setiers de vinaigre réunis pour la visite de
Dioctétien à Panopolis peuvent un instant paraître bien excessifs.
Mais on prépare en même temps 1.000 artabes, c'est-à-dire 35.000
litres, de lentilles. A supposer une consommation comparable à
celle du blé d'un litre de lentilles par homme et par jour, ce qui
est beaucoup, il faut y faire correspondre 0,15 litres d'ô^oç par
homme et par jour : consommation ridicule s'il s'agit de vin qu'on
dilue à moitié ou tout au plus avec deux fois son volume d'eau, et
au contraire vraisemblable s'il s'agit de vinaigre qu'on doit diluer
environ au dixième.
L'oxycrat et la posca sont donc bien faits avec du vinaigre.
Voulût-on admettre que le seuil entre vinaigre et vin piqué n'était
pas toujours net, et qu'on utilisait parfois du vin en train de
devenir vinaigre, que le résultat serait le même : la posca est de l'eau
acidulée par une très petite quantité de jus de raisin suivant sa
pente naturelle, qui est de finir en vinaigre et non en vin. La
tradition de cette boisson, qui n'a en réalité rien d'étrange, s'est
longtemps maintenue dans les pays méditerranéens. P. -A. Février
(1977) l'a notée dans La règle du maître au VIe siècle en Italie:
après le repas, les moines boivent un mélange d'eau chaude et de
vinaigre. Pour les périodes plus récentes, je renvoie à E. Peynaud
(1980, p. 165) : «Le vinaigre et le vin piqué coupés d'eau ont
représenté longtemps la boisson journalière des terriens et des manuels.
Ils faisaient la grimace et les buvaient quand même en
s'ébrouant», et à une réplique du beau film de Mario Monicelli,
Les Camarades, qui décrit une grève ouvrière au XIXe siècle :
«Donnez-nous d'abord quelque chose à boire», disent les visiteurs.
- «Nous n'avons plus que de l'eau et du vinaigre». - «C'est mieux
que rien».

LA CONSOMMATION DE L'ARMÉE : POSCA SEULE, OU POSCA ET VIN?

En ville, sans doute comme rafraîchissement des plus


pauvres, les Italiens de l'époque romaine buvaient de la posca : un
14 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

esclave fugitif de Vitellius s'en était fait vendeur à Pouzzoles16.


Les travailleurs en ont bu aussi, au moins sous la République :
Caton conseille de mettre parmi la gratification des cueilleurs
d'olives 2,65 litres de vinaigre par personne; il est vraisemblable
que c'est la base de leur boisson17. Mais la posca apparaît
beaucoup plus souvent dans les sources qui concernent la vie
militaire.
En campagne, Caton buvait de l'eau, mais il y ajoutait du
vinaigre quand il avait très chaud ; il fallait qu'il fût épuisé de
fatigue pour prendre un peu de vin ordinaire18. Ayant fixé une
éponge à la pointe d'un roseau, les légionnaires firent boire au Christ
mourant quelques gouttes de posca 19. Hadrien, à l'exemple de
Scipion Emilien, de Metellus et de Trajan, en buvait en Germanie
quand il voulait vivre comme les soldats et consommer
ostensiblement leur ordinaire20. Entre 212 et 217, la ß???? d'Arsinoé a
nommé une commission pour percevoir Gd??? ???????21. Nous venons
de voir qu'on en avait rassemblé 10.000 setiers pour les troupes
qui accompagnaient Dioclétien à Panopolis en 298 22, et le Code
Justinien précise en 360 que les soldats touchaient alors en
alternance un jour du vinaigre, un jour du vin23.
Au IVe siècle, l'annone militaire prend donc en charge le
ravitaillement des soldats aussi bien en vin qu'en posca. En a-t-il
toujours été ainsi? Nous touchons là au difficile problème des rations
militaires : les produits alimentaires autres que le blé - à côté du
vin, l'huile, le poisson salé et le garum, dont les amphores attestent
largement l'arrivée dans les camps militaires - ont-ils été apportés
sous l'autorité de l'intendance des légions, ou sous l'effet du
commerce libre? Ce problème, qui enveloppe celui de la fonction exac-

16 Suétone, Vitellius, 12.


17 Caton, De Agr., 144, 5.
18 Plutarque, Caton, I, 10.
19 Matthieu, 27, 48; Marc, 15, 36; Luc, 23, 36; Jean, 19, 29. Discussion récente
de la scène dans Hagenow (1982, p. 122-125).
20 SHA, Hadr., 10, 2; cf. Avid. Cass., 5, 3; Pese, 10, 3; Gord., 28,2.
21 P. Teb., II, 403. Cf. L. Lesquier, L'armée romaine d'Egypte, d'Auguste à
Dioclétien; Mémoires publiés par les membres de l'I.FA.O., 41, Le Caire, 1918, II,
p. 359.
22 P. Beatty Panop., I, 33 et 245. Voir encore P. Lond., 1245.
23 CJ, XII, 37 : «Milites nostros ita solere percipere, uno die vinum, alio die
acetum ».
DIVERSITÉ DES VINS. DIVERSITÉ DES BUVEURS 15

te des negotiatores des inscriptions de Gaule et de Germanie24, est


ou devrait être au cœur des débats sur le rôle du négoce dans la
société romaine. La rareté des sources le rend malheureusement
presque impossible à résoudre. Il me faut cependant prendre
position ici pour ce qui concerne le vin25.
On sait, en particulier par un passage de Polybe (VI, 39, 12) et
par le P. Lat. Gen. 1, qui date de 80 de notre ère, que les
légionnaires de la République et du Haut Empire percevaient leurs rations
moyennant une retenue fixe sur la solde. Elles ont ensuite été
distribuées gratuitement, en commençant par le blé, comme nous
l'ont appris les ostraka de Pselkis26, soit qu'un empereur
(Commode ou Septime-Sévère) l'ait globalement décidé, soit que l'habitude
s'en soit prise progressivement dans le cours du IIIe siècle27.
Les mêmes ostraka de Pselkis prouvent que sous Commode ou
sous Caracalla, selon la date qu'on veut leur attribuer, l'annone
fournissait aux soldats des rations de vin dont le prix était, à la
différence du blé, retenu sur la solde. Si le soldat n'en voulait pas,
il touchait une contrepartie en argent remise directement par le
cibariator. A partir de ce moment-là, les témoignages de
consommation de vin au titre des cibaria militum deviennent très
nombreux, en particulier dans les papyrus. De la viande et de l'huile
étaient également fournies28.

24 Voir la conclusion de l'article de C. R. Whittaker, « Late Roman Trade and


Traders», dans Garnsey, Hopkins, Whittaker (1983), p. 163-180.
25 Cl. Préaux, art. cité n. 26, p. 135, a affirmé que «l'usage du vin apparaît
assez tard dans l'armée romaine. Sous le Haut-Empire, jusqu'à Trajan, le soldat ne
buvait qu'eau et vinaigre». J. Lesquier, op. cit., n. 21, p. 361-362, me paraît avoir
pensé le contraire. J. Harmand, L'armée et le soldat à Rome de 107 à 50 av. notre
ère, Paris, 1967, p. 190 et n. 309, conclut, après avoir cité les contradictions de la
bibliographie antérieure, que la question est insoluble.
26 Je simplifie ici un problème compliqué et controversé, en suivant Cl. Préaux,
«Ostraka de Pselkis de la bibliothèque Bodléenne», dans Chronique d'Egypte, 26,
1951, p. 121-155. Voir R. O. Fink, Roman Military Records on Papyrus, Princeton,
1971, n°78, avec discussion et bibliographie.
27 Voir, pour s'en tenir à des travaux récents, D. Van Berchem, « L'annone
militaire est-elle un mythe?», dans Armées et fiscalité, Paris, 1977, p. 333-334; J. M. Car-
rié, «Les finances militaires et le fait monétaire dans l'Empire romain tardif»,
dans Les «dévaluations» à Rome, coll. EFR, 37, 1, Rome, 1978, p. 227-248 (239);
M. Corbier, «Dévaluations et fiscalités (161-235)», ibid., p. 273-301 (295).
28 Végèce, III, 3; IV, 7; C.J., XII, 37 (en 360); C. Th., VII, 4, loi 25 (en 398) et loi
6; SB, 7181 (en 220); P. Beatty Panop. (Dioclétien), 1, passim; 2, 109-112 (voir les
notes de Th. Skeat, p. 124); P. Oxy., IX, 1194 (vers 265), 2114 (en 316); P. Cairo
Goodspeed, XI, 7-8 (IVe s.); P. Rein., 56 (IVe s.); P. Lond., 249 (IVe s.).
16 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Pour trouver, aux époques antérieures, un texte donnant la


composition des fournitures de l'annone militaire, il faut
remonter à Polybe (VI, 39, 12) : au IIe siècle avant notre ère, il parle du
blé, de l'orge, des vêtements et des armes. Le P. Lot. Gen. 1 dit
simplement retenues in victum.
La posca paraît cependant si caractéristique de la
consommation du soldat discipliné qu'il est difficile de ne pas penser qu'il
s'agit d'une boisson réglementaire, fournie par les services de
l'intendance. On a en revanche plusieurs preuves que les soldats
achetaient du vin. Quand Metellus arrive en Afrique en 109 avant
notre ère, il trouve une armée gagnée par la paresse et la
débauche, qui se consacrait à de petits pillages afin d'échanger esclaves
et bétail razziés contre du vin apporté de l'extérieur par des
marchands29. Sous l'Empire, autour des camps permanents
s'installent des ganeae que les soldats fréquentent davantage quand la
discipline se relâche30.
On peut bien sûr admettre que ces achats se font en plus des
rations de vin allouées régulièrement par l'intendance. Mais ils
peuvent aussi suffire par eux-mêmes à expliquer les amphores
que les archéologues trouvent dans les camps, le sentiment de
pénurie qu'éprouvaient les troupes quand elles manquaient de vin,
et le souci qu'ont eu quelques évergètes de leur en procurer. En
153 avant notre ère, l'armée de Lucullus qui assiégeait Intercatia
dans le nord-ouest de l'Espagne souffrait de n'avoir ni vin, ni sel,
ni vinaigre, ni huile, et l'abus de lièvre sans sel donnait la colique
aux soldats31. En 38 avant notre ère, Hérode fait venir du blé, du
vin, de l'huile et du bétail pour l'armée de Silon, qui prétextait le
risque de disette pour menacer de quitter le siège de Jérusalem.
Huit ans plus tard, quand les troupes d'Auguste passent de Syrie
en Egypte, il fait en sorte qu'en traversant le désert elles ne
manquent ni d'eau ni même de vin : tour de force d'un personnage qui
a toujours cherché à éblouir le monde et particulièrement Auguste
par sa munificence32. En 122 ou 123 un évergète de Thessalonique
a fourni aux armées impériales de l'orge, du blé, des fèves et du
vin 33

29 Salluste, Jug., 44, 5.


30 Fronton, Ad Verum imp., II, 1, 19 (Naber, 128, 14). Voir R. W. Da vies, «The
Daily Life of the roman Soldier», dans ANRW, II, 1, 1974, p. 299-338 (332).
31 Appien, Iber., 54.
32 Flavius Josèphe, Ant. Jud., XIV, 408 et XV, 200.
3M£, 1921, 1.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 17

Dans les deux premiers exemples cités, le manque ou le don


d'huile accompagnent ceux de vin. Les utiliser pour montrer que
l'annone militaire prenait en charge les distributions de vin
impliquerait d'étendre la démonstration à l'huile. Cela me paraît
impossible, au moins pour l'époque républicaine : il n'y a, en Gaule
Chevelue, pas une seule amphore républicaine à huile, et il est exclu
qu'y aient été apportées les quantités notables qu'auraient
nécessitées des distributions régulières d'huile aux légions de César.
On avancera peut-être, pour le IIe siècle de notre ère, les
tonneaux trouvés réutilisés dans les ateliers de potiers du IIe siècle à
Aquincum, qui portaient l'inscription : immune in r(ationem)
val(etudinarii) leg(ionis) II ad(iutricis)34. Dispensé des portoria, le
vin qu'ils contenaient était l'objet d'un transport officiel à
destination de l'hôpital militaire du camp de la deuxième légion.
Ce serait plutôt l'exception qui confirme la règle. Le vin est le
principal médicament de l'Antiquité et la distribution de vin aux
soldats malades ne prouve rien quant à la composition de
l'ordinaire. Si les tonneaux destinés à l'infirmerie doivent porter une
inscription indiquant qu'ils sont détaxés, il faut que d'autres soient
arrivés dans le camp par un circuit commercial normal.
Restent les tonneaux représentés à plusieurs reprises sur la
colonne Trajane et la colonne Aurélienne35. Transportés sur des
bateaux ou sur des chars vers les camps militaires, ils sont parfois
escortés de soldats, et paraissent appartenir à des convois
officiels. On voudrait bien savoir s'ils contenaient du vinaigre ou du
vin.
Aucun document au total ne peut autoriser à trancher
nettement, mais nous verrons dans un instant qu'Auguste a refusé de
s'occuper du ravitaillement de Rome en vin et que l'annone
urbaine, après s'être souciée exclusivement du blé, a sans doute étendu
sa responsabilité à l'huile au IIe siècle, pour ne prendre le vin en
charge qu'à partir d'Aurélien à la fin du IIIe siècle. Une même évo-

34 V. Kuzsinszky, Das grofie ramisene Tòpferviertel in Aquincum bei Budapest,


Budapest, 1932 (en hongrois, résumé en allemand) -je connais cet ouvrage par le
CR de W. Kubitschek, dans Germania, 17, 1933, p. 236-237 -; R. W. Da vies, «The
Roman Military Médical Service», dans Saalburg Jahrbuch, XXVII, 1970, p. 92;
Ulbert (1959, p. 23).
35 K. Lehmann-Hartleben, Die Trajanssàule, Berlin et Leipzig, 1926, pi. II, LXII,
CXXIX; C. Caprino, A. M. Colini, G. Gatti, M. Pallotino, P. Romanelli, La colonna
di Marco-Aurelio, Rome, 1965, tav. XVII, fig. 35.
18 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

lution s'est probablement produite, avec une chronologie anticipée


- et peut-être variable selon les secteurs et les circonstances -
pour l'annone militaire. J'aurais peine à croire que sous la
République ou sous Auguste les troupes recevaient des rations de vin :
l'idéologie de la sobriété qui a joué contre la soif des habitants de
Rome a dû se traduire par les mêmes effets pour les troupes -
sauf congiaires exceptionnels. La situation a commencé à changer
avant la fin du IIe siècle. Il serait aventureux de préciser
davantage.
Mais, même avant cette date, et fût-ce sur le marché libre, les
troupes ont constitué des centres de consommation de premier
plan : deux légions rassemblent une population de buveurs
potentiels comparable à celle d'une ville importante et disposant en
outre de moyens monétaires modestes mais stables, pour ne pas
parler du butin.
La situation que j'ai décrite invite cependant à préciser et à
diversifier sur quatre points cette affirmation globale :
1) II n'y a aucune raison de négliger le rôle qu'a joué la pos-
ca dans la boisson militaire. Elle a certainement diminué la
consommation de vin. Le chiffre avancé tout récemment par Paul
Middleton (1983, p. 76) - un litre par homme et par jour - me
paraît être une exagération grossière, en tout cas pour la
République et probablement encore sous l'Empire.
2) Même faible, la consommation de vinaigre pour la posca
a joué un rôle vis-à-vis de la production, en particulier parce
qu'elle a garanti des débouchés pour des vins piqués invendables
autrement. La boisson officielle de l'armée a ainsi constitué un
marché marginal mais régulier et un facteur de sécurité pour les
vignobles d'abondance produisant un vin de conservation
difficile.
3) La consommation du vin a dû varier très fortement selon
la rigueur de la discipline à laquelle les troupes étaient soumises
et selon qu'elles faisaient campagne ou étaient stationnées dans
des camps fixes. C'est aux soldats en campagne que s'appliquent
les interdictions totales de boire du vin attribuées par les S.H.A. à
Avidius Cassius, alors légat en Syrie, et Pescennius Niger36.

La consommation a donc dû sensiblement augmenter avec


l'organisation du limes. Mais, en règle générale, l'armée a toujours

36 SHA, Avid., 5, 3 ; Pese, 10, 3.


DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 19

attiré les marchands de vin : sous la République, ceux qui


tournaient autour des camps pour en troquer contre du butin avec des
termes d'échange très favorables; sous l'Empire, ceux qui
installaient des tavernes dans les canabae.
4) Les généraux buveurs de posca sont restés l'exception.
Leurs états-majors et leurs amis n'en usaient certainement pas
davantage. Quoique l'observation reste à vérifier, la proportion
d'amphores de Falerne et des vins spéciaux de Cos et de Rhodes
paraît élevée dans plusieurs sites militaires de Germanie et de
Bretagne au début de l'Empire. Depuis le IIe siècle, les collègues de
C. Gracchus ont commencé par boire le vin des amphores qu'ils
rapportaient, selon lui, pleines d'or à Rome37, et ils en ont fait
venir de nouvelles une fois qu'ils les avaient vidées. Caton, qui ne
buvait presque jamais de vin, se faisait remarquer. Les grands
personnages en campagne et leur entourage ont certainement
constitué un facteur centrifuge important pour les vins de luxe,
qui s'est répercuté en outre sur l'élite indigène soucieuse de les
imiter38.

Le vilicus d'Horace et le vinaigre de figue :


les inégalités de la consommation italienne

Parmi la population civile, la posca ne paraît pas jouer un


grand rôle. Mais il existe un autre substitut du vin, la lora, que
boivent les esclaves des domaines agricoles. La recette en est
donnée par tous les agronomes : Caton {De Agr., 25), Varron (R.R., I,
54, 3), Columelle (XII, 40), Pline (XIV, 86). L'interprétation ne
suscite pas les mêmes controverses que celle de la posca : la lora est
de la piquette, qui se fait en passant de l'eau sur le marc après
pressurage. Comme le roi René à ses bouviers, Caton en donne à
ses esclaves pendant les trois mois qui suivent la vendange, et Var-

37 Plutarque, C. Gracchus, XXIII.


38 L'importance des effets de la consommation militaire sur l'économie,
d'abord soulignée par E. Gren, Kleinasien und der Ostbalkan in der Wirtschaftli-
chen Entwicklung der rômischen Kaiserzeit, Uppsala, 1941, est depuis peu mieux
mise en lumière : P. Middleton, «Army Supply in Roman Gaul : an Hypothesis for
Roman Britain», dans B. C. Burnham, H. Β Johnson (éds.), «Invasion and Respon-
se», BAR, British séries, 73, 1979; id. (1983); C. R. Whittaker, «Trade and frontiers
of the Roman Empire», dans P. Garnsey, C. R. Whittaker (éds.), Trade and Famine
in Classical Antiquity, Cambridge, 1983, p. 110-127.
20 LE VIN DE ^ITALIE ROMAINE

ron aux travailleurs agricoles pendant l'hiver : le temps qu'elle


peut se conserver. Après quoi, ils reçoivent du vin, et les esclaves
enchaînés de Caton, en tant que travailleurs de force, en touchent
près de trois quarts de litre par jour. Nous pouvons donc rassurer
P. A. Brunt39 : même si Pline appelle la piquette vinum operarium
(vin d'ouvrier), les paysans et les ouvriers agricoles ne s'y tenaient
pas exclusivement. Au IIIe siècle, Ulpien se demandera si la
nourriture stockée pour les travailleurs d'un domaine fait ou non
partie de Yinstrumentum legatum : il s'agit de pain et de vin, frumen-
tum et vinum ad cibaria paratum (Dig., XXXIII, 7, 12). De cet
étroit point de vue les esclaves, et déjà ceux de Caton, semblent
avoir été parfois mieux traités que les bouviers du roi René.
Pourtant il faut, là encore, se méfier des généralisations. Le
vilicus d'Horace est un esclave urbain promu intendant du
domaine de son maître en Sabine. Il pleure Rome, entre autres parce
qu'il n'a plus de vin à boire. Pourquoi ce fâcheux défaut? Parce
que le domaine est impropre à porter des vignes et qu'il n'y a pas
de taverne à proximité. Les esclaves enchaînés de Caton buvaient
du vin neuf mois par an; le vilicus d'Horace n'en a pas : c'est
simplement parce que le domaine de Caton à Vénafre produisait du
vin, et celui d'Horace non. Le maître de maison faisait bien venir
quelques amphores pour ses invités et pour lui, mais il ne se
mettait pas en peine de transport pour son intendant. Ses cinq
métayers ne devaient pas boire beaucoup eux non plus, en dehors des
jours où ils se rendaient à Varia, le municipe voisin sur la via
Valeria40.
La propriété d'Horace n'est pourtant guère éloignée de
vignobles sabins ou tiburtins. Mais le paysan boit son vin, l'ouvrier celui
de son maître, et s'il n'y en a pas, ils s'en passent. Tout au plus,
sans doute, en troque-t-on avec le voisin41. N'en achètent que les
propriétaires d'un certain rang.
Si cela est vrai du domaine d'Horace en Sabine, ce le sera
plus encore des régions où la viticulture est plus rare. Il y en avait,
au point qu'on y manquait même de vinaigre, et qu'il fallait le
faire avec des figues vertes42. On trouve à Pompéi, à Ostie et à Rome

3» Voir n. 9.
<° Horace, Ep., I, 14, 21-24.
41 Caton, De Agr., 5, 3, fait allusion à des prêts de vin. Noter cependant Varron,
I, 16, 2 : «Multi enim habent in praediis quibus frumentum aut vinum aliudve quid
desii inportandum », mais rien ne prouve que le vin était destiné aux travailleurs.
« COLUMELLE, XII, 37, 1.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 21

du vinaigre d'Egypte et d'Espagne43, et toutes sortes de vins


étaient disponibles dans les ports44, mais l'intérieur de l'Italie
n'était pas perméable à ces échanges. Ce serait une erreur d'y
chercher l'uniformité d'une économie de marché généralisée : les
écarts s'en sont tenus à ce qu'ils produisaient. Il vaut mieux le
savoir, même si le détail de ces différences échappe
inévitablement à l'historien.
Les villes et les grandes routes sont dans une autre situation :
elles ont leurs tavernes, et les villes sont ravitaillées
prioritairement par les vignobles locaux. Les riches peuvent y faire venir du
vin d'un peu partout : on a trouvé des timbres rhodiens à Bolsena
et à Alba Fucens. Mais cela ne va pas forcément plus loin. Une
caractéristique de la vita municipalis, selon Martial (IV, 66, 8), est
qu'on n'y boit point de vins étrangers : Vina ruber fudit non
peregrina cadus.
L'inégalité et la diversité sont donc la règle. La consommation
de vin était largement répandue jusque dans les campagnes, mais
à condition que la région fût viticole. Si la production était
insuffisante, on buvait de la piquette. Les citadins en revanche devaient à
peu près tous, et jusqu'aux esclaves, boire du vin. Mais
l'approvisionnement des villes était différent selon leur position
géographique : seuls les ports et celles situées sur de grands axes, dans la
plaine du Pô en particulier, bénéficiaient des avantages du grand
commerce. Ecrasant de ce point de vue, comme à beaucoup
d'autres, tout le reste de l'Italie, Rome, ainsi que toute capitale, ne
pouvait manquer de privilèges alimentaires, qui multipliaient le
poids de sa population.

La consommation de Rome

«A fabulons consumer of wine» a dit M. I. Finley45. Peut-on


essayer de quantifier cette impression, fût-ce pour arriver à un
simple ordre de grandeur? Le seul chiffre avancé jusqu'ici à ma

** NSA, 1933, p. 296 (= AE, 1934, 138); Ostia II, p. 131-133; Pline, NH, XIV, 102;
Martial, XIII, 122; Juvénal, XIII, 85.
44 Voir la variété des amphores à vin présentes sur une épave comme celle de
Giens : Rhodes, Chio, Cos, Apulie, Bétique, en plus d'une cargaison venant du
Latium.
45 Finley (1973, p. 206, n. 24).
22 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

connaissance, par H. J. Loane46, repose sur une analogie avec la


consommation de l'Italie dans les années 30 du XXe siècle : 1
hectolitre par personne et par an, ce qui fait un million d'hectolitres
pour une population d'un million d'habitants.
La base du calcul n'est pas bonne, car les conditions de la
consommation du vin à l'époque romaine ne sont pas celles du
XXe siècle. Comme le dit en note l'auteur elle-même, sans
pourtant chercher à évaluer l'impact du changement, «le vin tenait
aussi lieu de thé et de café» (ainsi, ajouterai-je, que d'alcool). Il
entrait surtout pour une part importante dans la ration calorique.
Il accompagnait toutes les distractions - bains, théâtre, lectures,
amphithéâtre47 - dans une ville où, pour la plèbe, la fréquentation
des tavernes faisait partie de la vie quotidienne48. La mode du
café à partir de la fin du XVIIe siècle, les changements plus
récents dans l'alimentation et les loisirs n'ont cessé de faire
reculer le rôle du vin. «La façon de vivre moderne a ruiné les vignes»
écrivait dès le XVIIIe siècle - en exagérant - l'économiste toscan
Pagnini49.
Les recherches récentes sur la consommation des villes
méditerranéennes du Moyen Age au XVIIIe siècle nous apprennent
deux choses : l'une est que les moyennes annuelles ont souvent
atteint des chiffres qui paraissent maintenant extraordinairement
élevés; l'autre est qu'elles ont pu varier du simple au triple dans le
temps et dans l'espace. A Palerme vers 1580, 83 litres seulement.
Mais 137 litres dans la même ville au milieu du XVIIe siècle, et 270
litres à la même époque dans la Rome des Papes où, de 1630 à
1812, la consommation oscille entre 280 et 200 litres sans jamais

46 Industry and Commerce of thè City of Rome, Baltimore, 1938, p. 16 (repris


par Tenney Frank, ESAR, V, p. 220). K. D. White (1970, p. 496, n. 55) ne dit pas
comment il en vient à supposer une consommation moyenne de deux pintes (un
peu plus d'un litre) par jour pour les citoyens romains.
47Kleberg (1957, p. 52 et 106); Pline, NH, XIV, 139; Sénèque, Epist., 122, 6;
Martial, I, 11 et VII, 51, 13.
48 Dion Cassius, LX, 6, 6-7 : Claude fait dissoudre les collèges rétablis par Cali-
gula et, «voyant qu'il ne servait à rien de prononcer des interdits contre la plèbe
sans amender aussi sa vie quotidienne, il ferma les tavernes où l'on se réunissait en
buvant». Sur la densité des tavernes, Martial, VII, 61.
49 Cité par E. Fiumi, « Economia e vita privata dei Fiorentini nelle rilevazioni
statistiche di Giovanni Villani», dans C. M. Cipolla, Storia dell'economia italiana,
Turin, 1959 (le phénomène est finement analysé p. 349-352); aussi Enjalbert (1975,
p. 92-96).
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 23

descendre en dessous de ce dernier chiffre50. Dans ces villes


pourtant, le nombre de non-buveurs ou de petits buveurs (couvents de
femmes) est élevé. Au XIVe siècle, la consommation de Florence
varie de 248 à 293 litres en moyenne par personne et par an. Celle
de Sienne atteindrait 419 litres51! A Gênes à la même époque 286
litres sont considérés comme une ration normale52. On trouve
encore des chiffres analogues à Toulouse au XVIIIe siècle53.
Ce genre de comparaison est évidemment moins mauvais
pour la Rome impériale qu'une référence aux chiffres globaux de
l'Italie d'il y a cinquante ans. Il ne faut toutefois pas oublier que
les Romains buvaient le vin encore plus coupé d'eau qu'au Moyen
Age et aux Temps Modernes, ce qui a pu avoir pour effet de
diminuer la consommation54.
Examinons donc les rares chiffres que nous puissions trouver
dans les sources anciennes. Horace propose un menu sans super-

50 M. Aymard, H. Bresc. « Nourriture et consommation en Sicile entre XIVe et


XVIIIe s.», dans Annales ESC, 30 (2-3), 1975, p. 596; J. Revel, «Les privilèges d'une
capitale : l'approvisionnement de Rome à l'époque moderne», ibid., p. 571.
51 E. Fiumi, loc. cit., n. 49. Pour Florence, les chiffres ont été légèrement
diminués par Ch. de La Roncière, «Le vignoble florentin et ses transformations au
XIVe siècle», dans Le vin au Moyen Age, production et producteurs (Actes du IIe
Congrès des Médiévistes de l'Enseignement Supérieur public, Grenoble, 4-6 juin
1971), Société des Historiens Médiévistes, 1978, p. 126 : 220 à 260 litres.
52 John Day, «Prix agricoles en Méditerrannée à la fin du XIVe s.», dans
Annales ESC, 16 (4), 1961, p. 638, n. 3.
53 B. Benassar, J. Goy, «Contribution à l'histoire de la consommation
alimentaire du XIVe au XIXe s.», dans Annales ESC, 30 (2-3), 1975, p. 414.
54 Je ne reviendrai pas sur cet aspect de la consommation. Voir Billiard (1913,
p. 218); Février (1977); Villard (1975, II p. 237-251); Hagenow (1982, p. 111-122).
Il faut seulement indiquer que le mélange, qui paraît maintenant barbare à l'œno-
phile, s'est pratiqué très longtemps, avec simplement plus de nuances que dans
l'Antiquité. En Italie aux XVIe et XVIIe siècle, les vins forts et chers se buvaient
coupés d'eau (Rendella (1639, p. 85) : «Vinum purum bibi non débet . . . Regulam
vero vini puri non bibendi intellege quoties vinum est praecellens, nom in vino
minus potente secus esset, possetque hoc casu quis sine aqua bibere nec peccaret»;
cf. J. Revel, art. cité, n. 50, p. 570); Montaigne (Essais, III, 13) dit qu'il trempait
son vin « plus souvent à moitié, par fois au tiers » : selon lui coutume française,
opposée à celle des Allemands; Louis XIV n'a jamais bu de vin pur (Enjalbert
(1975, p. 104)). En Angleterre à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, ce sont
au contraire les vins ordinaires que l'on mélange : Henderson (1824, p. 248)
explique le recul des clairets devant les rouges par la coutume « of using ail the ordina-
ry wines in a highly diluted state». L'article de P. Gillet, «De l'eau dans le vin»,
dans L'Histoire, 40, 1981, p. 87-88 laisse un peu le lecteur sur sa soif.
24 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

flu qui comporte un setier (0,54 1) de vin55. L'austère Auguste ne


dépassait jamais cette mesure56. Il me paraît que c'est la ration
d'un homme frugal, probablement inférieure à la moyenne. Nous
la retrouvons, peut-être au IIIe siècle, sur l'inscription du
voyageur d'Aesernia57 : habes vini (sextarium) unum, panem : a(ssem) /;
le tout pour un as. Ce n'est certainement pas en boisson que notre
voyageur a fait des excès cette nuit-là. A l'inverse, Martial (I, 27)
est ivre avec dix quincunces (= 2,27 1). Voilà les limites de notre
fourchette.
Les chiffres des rations réelles sont rares. Il y a le texte bien
connu où Caton fait le compte des quantités prévues pour ses
esclaves. Nous avons vu que les trois premiers mois après les
vendanges ils boivent de la piquette. La quantité n'est pas précisée.
Après, ils reçoivent une quantité croissante de vin : une hémine
par jour (0,27 1) pendant un mois, deux pendant les quatre mois
suivants, trois enfin pendant les quatre mois précédant les
vendanges. L'augmentation suit celle des rations de blé. Les esclaves
enchaînés, ajoute Caton, peuvent boire plus selon le travail qu'ils
font : il n'est pas excessif de leur donner dix quadrantals, c'est-
à-dire 260 litres, par an, ce qui fait une moyenne de 0,71 litre par
jour. Celle de la consommation des autres esclaves pendant les
neuf mois où ils boivent du vin s'élève, si l'on tient compte des
deux congés supplémentaires donnés pour les beuveries
exceptionnelles des Saturnales et des Compitales, à 0,65 litre par jour. Ce
sont là des données valables pour les esclaves de Caton au début
du IIe siècle avant notre ère58.
Je ne connais qu'un texte concernant précisément la ville de
Rome sous l'Empire. C'est l'inscription du collège d'Esculape et
d'Hygie (153 après J.-C), qui indique les quantités de vin prévues
pour les différents membres au cours de leurs cenae59. Le
quinquennal et le poter coltegli ont droit à neuf setiers (4,86 1), les
curateurs et autres dignitaires exempts de cotisation (immunes) à
six setiers, et les membres ordinaires à trois setiers (1,62 1). Il est
inutile de s'étonner des rations élevées du quinquennalis et des
curatores : elles correspondent simplement à une multiplication

55 Sai., I, 1, 74.
56 Suétone, Auguste, LXXVII, 3.
57 Voir n. 7.
58 Caton, De Agr., 57.
59 CIL, VI, 10234 = ILS, 7213; voir Tchernia (1982).
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 25

par deux et par trois des rations de base, à signification purement


honorifique60. Mais le litre et demi du populus a un sens : c'est ce
qu'on buvait à un banquet modeste sans être misérable, puisque la
sportule de deux deniers se range vers le bas des chiffres les plus
fréquents, entre celles à 8 et même 12 deniers et celles à un et
même un demi-denier61.
Maigres matériaux pour une évaluation, fût-ce approximative.
Ils ne laissent bien entendu rien voir des fluctuations
chronologiques qui n'ont pu manquer de se produire. Quel effet par exemple
ont pu avoir sur la consommation de vin les mesures restrictives
concernant les tavernes prises d'abord par Tibère et renouvelées
ou aggravées par Claude, Néron et Vespasien? Elles concernent la
vente des aliments - pâtisserie, puis viandes cuites - et non celle
du vin, mais, jointes à la fermeture par Claude des tavernes où se
réunissaient les collèges et à l'interdiction qu'il ajouta d'y vendre
de l'eau chaude, elles ont certainement diminué leur
fréquentation62. Claude lui-même, un de ses jours de verve, se mit à décrire
«l'abondance des tavernes d'autrefois, ou jadis même lui allait le
plus souvent chercher son vin». Il y a là de quoi rire, parce qu'un
homme de son rang n'aurait jamais dû le faire, et encore moins le
dire; mais aussi de quoi penser qu'il a dû se passer, entre Tibère
et Claude, quelque chose de fâcheux pour ces hauts lieux de la vie
quotidienne du peuple romain et de l'accroissement de la
consommation de vin63.
Si cependant l'on pense qu'un mauvais chiffre, fondé sur des
allusions éloignées dans le temps, vaut malgré tout mieux qu'une
impression non argumentée, nous dirons que sous l'Empire ne
boire qu'un setier est un signe de sobriété. Compte tenu des
apéritifs64, de ce qu'on buvait aux bains et au théâtre pour les riches, à
la popina pour la lie du peuple, la ration de l'individu mâle adulte
doit être sensiblement supérieure; elle devrait dépasser ce que
l'économe Caton donnait à ses esclaves deux siècles plus tôt. Les

60 Cf. CIL VI, 10295: «Quinquennalis immunis triplicarius», et Waltzing, I,


p. 402-403.
61 Duncan-Jones (1974), p. 140-141.
62 Suétone, Tibère, 34, 2; Claude, 38, 4; Néron, 16, 3; Dion Cassius, 60, 6, 7; 62,
14, 2; 65, 10, 3. Cf. Kleberg (1957, p. 101-104).
« Suétone, Claude, 40, 2.
64 L'usage de boire du vin avant les repas commence sous Tibère : Pline, NH,
XIV, 143; Sênèque, Epist., 122, 6.
26 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

participants aux banquets du collège d'Esculape et d'Hygie, en


revanche, buvaient sans doute ce jour-là un peu plus que
d'habitude. Un setier et demi (0,80 1) représente peut-être un minimum et
deux setiers (un peu plus d'un litre) un ordre de grandeur
acceptable pour la consommation de l'individu mâle adulte habitant
Rome sous l'Empire.
Ajoutons à l'incertitude de ces chiffres celle tout aussi grande
et bien connue qui concerne la composition de la population. En
appliquant à Rome dans son ensemble le chiffre indiqué par
Beloch pour la population libre de l'Italie - 35% de mâles adultes
- il n'y a pas de risque d'exagérer la consommation de vin65.
Admettons que les femmes sont un peu moins nombreuses - 30%
- et qu'elles boivent moitié moins que les hommes. Restent 35%
d'enfants qui, supposerons-nous, ne boivent point66. Nous
arrivons, pour la consommation annuelle moyenne par tête
d'habitant, à 146 litres par an (si l'homme adulte est supposé boire 0,80
litre par jour) ou 182 litres (s'il en boit un litre). Ces chiffres ne
sont pas contradictoires avec ceux qui sont observés entre le XIVe
et le XVIIIe siècle. Ils leur restent cependant nettement inférieurs,
sauf dans le cas de Palerme. Effet de l'habitude de boire le vin
mêlé d'eau ou excès de modestie dans nos estimations? Il est
évident qu'elles sont entachées de considérables incertitudes; ce n'est
pas par exagération qu'elles semblent le plus pécher.
Envisageons maintenant, pour calculer la consommation
globale de Rome, une hypothèse de population basse : 700.000
habitants, et une hypothèse haute : 1.000.000 d'habitants. Dans le
premier cas, la consommation minimale serait d'environ
1.000.000 hl; elle monterait plus probablement à environ
1.250.000 hl. Dans le second cas, la fourchette va d'environ
1.450.000 hl à environ 1.800.000 hl. Retenons donc que le chiffre
de 1.000.000 hl avancé par H. J. Loane ne peut être considéré que

65 J. Beloch, Die Bevôlkerung der grieschich-rômischen Welt, 1886 (réimpr.


anast., Rome, 1968), p. 376. Chiffre accepté par Brunt (1971, p. 117) et critiqué par
Hopkins (1978, p. 69), qui propose 30% en s'appuyant sur les U.N. Model Life
Tables, mais sans tenir compte du choix favorable aux mâles à la naissance. Pour
la population libre de Rome, U. Kahrstedt, dans L. Friedlânder, Darstellungen aus
der Sittengeschichte Roms, 10e éd., Leipzig, 1921 (réimpr. an., Stuttgart, 1964), IV,
p. 15, a proposé une proportion de mâles adultes bien plus forte: quasi 50%, et
pour le reste 25% de femmes et 25% d'enfants; il faudrait, dans cette hypothèse,
augmenter les chiffres de la consommation de vin d'environ 25%.
66 Ce n'était pas toujours le cas : CIL, X, 5853.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 27

comme un chiffre plancher. Il est fort possible qu'il faille, à


certaines époques, le doubler.
Voici, pour fixer les idées, la consommation de Paris à la fin
du XVIIIe siècle : 730.000 hl de vin (auxquels il faut ajouter
54.000 hl de bière), pour une ville d'environ 600.000 habitants67.
Celle de Rome a pu être entre une fois et demie et trois fois plus
forte : M. I. Finley n'avait pas tort de la dire fabuleuse. Il faut
encore souligner que, outre une population démesurée pour un
pays préindustriel de l'Occident méditerranéen, Rome concentre
des fortunes immenses et un pouvoir d'achat proportionnellement
supérieur à sa population. C'est là que nous trouverons le plus
puissant des moteurs de la production et des échanges, à la fois
pour les vins roturiers et pour les vins de qualité.

Annone urbaine ou commerce libre?

Qui s'est occupé de faire venir à Rome ces masses


considérables? Des distributions de vin régulières à prix réduit n'ont été
instituées qu'à partir d'Aurélien; il les a ajoutées à celles de blé,
d'huile et de viande qui existaient déjà68. Auparavant, une seule
mention de distribution exceptionnelle de vin, datant d'Antonin le
Pieux : Vini, olei et tritici penuriam per aerarti sui damna emendo
et gratis populo dando sedavìt69. Encore le triptyque blé-huile-vin
peut-il, dans l'Histoire Auguste, refléter davantage la situation à
l'époque de la rédaction des Vies qu'à celle d'Antonin le Pieux.
Plusieurs sources au contraire manifestent, à partir
d'Antonin, le souci qu'a eu l'annone d'assurer l'arrivée à Rome de
quantités d'huile suffisantes : toujours sous Antonin, deux dédicaces de
marchands d'huile au préfet de l'annone70 et la mission en 166
d'un adiutor praefecti annonae ad oleum Afrum et Hispanum re-
censendum71; de nouvelles distributions à la fin du règne de Marc-
Aurèle72; sous Septime-Sévère une procuratèle extraordinaire ad

67 Braudel (1979, I, p. 204).


68 SHA, Aur., 48, 1.
69SHA, Anton. Pius, 8, 11.
70 CIL, 1620 = /LS, 1342; CIL, VI 1625b = /LS, 2340; Pavis d'EscuRAC (1976,
p. 189-190).
71 CIL, II, 1180 = ILS, 1403; Pavis d'EscuRAC (1976, p. 433).
72 CIL, VI, 34001 = ILS, 9022.
28 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

olea comparanda per regionem Tripolitanam73 et l'instauration de


distributions gratuites régulières74.
Rien de tel pour le vin. Aucune des inscriptions élevées à
Rome par des négociants en vins, aucune de celles mentionnant à
Ostie les collèges d'importateurs de vin ne manifeste un lien
quelconque avec l'annone75. Au peuple qui lui demandait de remédier
à une pénurie de vin, Auguste, si l'on en croit Suétone, a répondu :
« Mon gendre Agrippa, en construisant plusieurs aqueducs, a
suffisamment pourvu à ce que personne n'eût soif»76. Il a ainsi
explicitement refusé de prendre la responsabilité de l'approvisionnement
de Rome en vin, alors qu'il l'a acceptée en 22 pour le blé. Suétone,
en rapportant cette réponse, paraît sensible au sens de la sobriété
qu'elle révèle, et Stace se référera encore à la même idéologie en
faisant l'éloge de l'édit de Domitien restreignant la culture des
vignes 77
Je crois donc, avec H. Pavis d'Escurac (1976, p. 165-201), que
le préfet de l'annone, jusqu'au IIIe siècle, n'a pris en charge que
deux denrées : le blé, puis à partir du IIe siècle, l'huile. Les
hypothèses que je formulerai dans les chapitres suivants se placeront
dans le cadre d'un commerce libre qui, pour les marchés
essentiels de Rome et des armées et a fortiori pour les autres, me paraît
avoir assuré la plus grande part des échanges.

«Les bons vins et les autres»78 : qualité et rang social

Nous aurons l'occasion d'examiner, en étudiant le début des


importations de vin des provinces à Rome, comment des arrivées
aussi massives ont pu être déclenchées par le seul jeu du marché.
Mais il faut commencer par préciser dès maintenant la nature
exacte du produit échangé et le statut des hommes qui le payaient

73 AE, 1973, 76; cf. D. Manacorda, «Testimonianze sulla produzione e il


consumo dell'olio tripolitano nel III secolo», dans D.Arch., IX-X, 1976-1977, p. 542-601.
14SHA, Sev., 18, 3. Voir encore Digeste, L, 4, 5.
75 CIL, VI, 712, 8826, 9627, 9671, 9676 (= ILS, 7486), 9679-9681, 9992, 9993
(=ILS, 7485), 33296, 33927; voir Waltzing, II, p. 96-100; pour Ostie: H. Bloch,
«Inedita Ostiensia I», dans Epigraphica, XVII, 1939, p. 37-40; NSA, 1953, p. 240 et
références; Meiggs (1973, p. 276-276, 283 et 288).
76 Suétone, Aug., XLII, 1 ; Dion Cassius, LIV, 11,7.
77 Stace, Silves, IV, 3, 11-12.
78 C'est le titre d'un petit livre plein d'acuité de P.-M. Doutrelant, Paris, 1976.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 29

et le consommaient. Car il est manifestement absurde, quoiqu'on


l'ait trop souvent fait, de considérer le vin antique comme un bien
économiquement homogène. La différence est évidente de nos
jours pour peu que l'on y refléchisse, que l'on achète quelquefois
du vin ou qu'on lise le journal. Elle a été superbement marquée
par Ricardo qui a mis les grands crus dans la catégorie des biens
dont la valeur ne dépend pas de la quantité de travail nécessaire
pour les produire : « II y a des choses dont la valeur ne dépend que
de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité,
leur valeur ne peut baisser par suite d'une plus grande
abondance. Tels sont les tableaux précieux, les statues, les livres et les
médailles rares, les vins d'une qualité exquise, qu'on ne peut tirer
que de certains terroirs très peu étendus, et dont il n'y a par
conséquent qu'une quantité très bornée»79.
Aux yeux des Anciens aussi, le vin se distinguait des autres
produits agricoles parce que les écarts entre ses variétés étaient
grands - bien plus grands, par exemple, qu'entre deux sortes de
lentilles ou de choux, dira Galien. Et Varron, en philologue: «Si
item discrimina magna essent olei et aceti et sic ceterarum rerum
eiusmodi in usu communi, dicerentur sic olea ut vina». Pline, lui,
prend les choses sur le ton de l'évidence : «Genera autem vini alia
aliis gratiora esse quis dubitet?»*0.
L'opposition la plus simple et la plus tranchée est celle des
vins jeunes et des vins vieux. Qu'est-ce qu'un vin vieux? Ulpien
s'est posé la question. Tel La Palice, il répond qu'«on reputerà
vieux le vin qui n'est pas nouveau», mais il ajoute avec plus de
précision : «C'est dire que le vin de l'année précédente sera mis au
nombre des vins vieux»81. Est donc vieux le vin qui a passé
l'année, autrement dit, l'été et ses chaleurs. C'est qu'un vin de plus
d'un an, s'il est encore buvable, manifeste par là un minimum de
qualité. Tant qu'ont duré, jusqu'à Pasteur, les procédés
traditionnels de vinification, il fallait de bons vins, et suffisamment forts,

79 D. Ricardo, Sur les principes de l'économie politique, ch. 1, section 1 {Œuvres


complètes, trad. fr. de M. M. Constancio et A. Fonteyraud, Coll. des Principaux
Economistes, Paris, 1847, p. 7).
80 Galien éd. Kùhn, VI, 808; Varron, LL, IX, 67; Pline, NH, XIV, 59. Ce
dernier ajoute en connaisseur : «Aut non ex eodem lacu aliud praestantius altero germa-
nitatem praecedere, sive testa sive fortuito eventu ».
81 Digeste, XXXIII, 6, 1 1 : « Vêtus accipietur quod non est novum : id est anni
prioris vinum appellatione veteris continebitur».
30 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

pour tenir douze mois. L'effet néfaste de la chaleur sur les vins
faibles était déjà bien connu au temps de Galien82.
Donc, pas de vin de qualité qui ne soit vieux. Le Dercyllus de
la lettre Vili d'Elien, qui a envoyé à la courtisane Opora des
cadeaux inspirés par son nom («Fruits de l'automne») se fait
vertement rembarrer : « II n'y a pas dans ce que tu m'envoies de quoi
te mettre en valeur auprès de moi; beaux cadeaux en effet que les
tiens, des fruits de deux sous et du vin dont la jeunesse fait un
affront!». Comme le scholiaste Porphyrion ne parvient pas à
comprendre comment Horace a pu qualifier le vin de Sabine de vile,
car c'est devenu de son temps un vin de prix, que l'édit de Dioclé-
tien cite à côté du Falerne parmi les grands crus, il en est réduit à
penser qu'Horace a voulu dire que son vin était jeune83. Le vinum
vêtus sequentis gustus vaut, dans l'édit de Dioclétien (II, 8-10), deux
fois plus cher que le vin paysan (vinum rusticum), qui est
évidemment du vin de l'année. Il vaut trois fois plus cher s'il est de
première qualité. Tous les bons crus doivent donc vieillir. Athénée (I,
26c-27b) donne avec précision la liste de l'âge optimal pour
chacun d'entre eux - entre cinq et vingt-cinq ans - et de nombreuses
inscriptions sur amphores parlent de l'âge, depuis les plus simples
qui disent seulement vin vieux, ou vin de tant d'années, jusqu'aux
plus élaborées qui indiquent non seulement la date consulaire de
la vendange mais aussi celle de la mise en amphore, après une
période de vieillissement en dolium qui peut aller jusqu'à cinq
ans84. On ouvre dans les grandes occasions une amphore centenai-

82 Ed. Kùhn, XI, 661-662 : «Τφ γαρ τους οίνους ασθενείς εν τε τφ ήρι και τφ
θέρει μεταβάλλειν τε και όξύνεσθαι, χειμώνος δ' έν ταίς οίκείαις φυλάττεσθαι
ποιότησιν, υπό θερμοΰ τισιν εδοξεν ή όξύτης γεννασθαι. Συναύξει δ' αυτών τήν
ύπόληψιν δ τε κινηθείς σφοδρότερον οίνος, δ τ' έν τοις πλοίοις μετακομισθείς
πορρώτερον. Και γαρ οι τοιούτοι πάντες, δταν ασθενείς ώσιν, οξύνονται τάχιστα».
Cf. Géoponiques, VII, 10 et 12-14.
83 Porphyrion, ad Od. I, 20, 1 (éd. F. Hauthal, réimpr. anast., Amsterdam, 1966,
p. 82) : « Vile prò non vetusto videtur dixisse. Alioquin Sabinum, si vetustum sit, non
est vile ». Porphyrion se trompe : Horace a mis le vin en amphore lui-même l'année
où Mécène, relevant d'une grave maladie, fut accueilli au théâtre par une ovation
populaire, peut-être huit ans plus tôt (voir Nisbet, Hubbard (1970, p. 244)). Sur le
vin de Sabine, cf. infra. Sur l'horreur du vin nouveau, voir encore Martial, X, 49,
3 ; etc.
84 Cf. par exemple : CIL, XV, 4539 = ILS, 8580 : Ti. Claudio P. Quinctilio cos. ad.
XIII k. Iun. vinum diffusum quod natum est duobus Lentulis cos. (le vin a été mis
en amphore le 20 mai 13 av. J.-C; il avait été récolté en 18 av. J.-C).
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 31

re85. On cherche à faire vieillir au moins un an même les vins de


seconde qualité, provenant de cépages non nobles : ils acquièrent
ainsi du prix86.
Ce sera le contraire au Moyen Age et à la Renaissance. Dès le
printemps, la plupart des vins commençaient à s'abîmer, et leur
prix baissait. Vers 1500, le tonneau de vieux bordeaux valait huit
fois moins qu'un tonneau de bon vin nouveau. Les bourgeois de
Bordeaux, du XIVe au XVIIIe siècle, n'ont cessé d'œuvrer pour
maintenir le privilège qui leur réservait, contre les vignerons du
haut pays de la Garonne et de ses affluents, une priorité pour
vendre le vin nouveau dès qu'il était fait en octobre et novembre : ils
s'assuraient ainsi l'exclusivité dans la période des plus hauts
prix87.
Il faut mettre cette différence à l'actif de la vinification
antique. L'application d'un enduit de poix bouillante stérilisait les
dolia où le vin achevait de fermenter et les amphores dans
lesquelles on le transportait. Plus imperméables à l'air que le tonneau,
elles étaient scellées soit d'un opercule de terre-cuite, soit d'un
bouchon de liège recouvert de pouzzolane88 qui permettaient les

85 Martial, VIII, 45; Juvênal, V, 36-37.


86 Columelle, III, 21, 6 et 10.
87 Dion (1959), p. 384-398; G. Fourquin, dans Duby, Wallon (1975, I, p. 464);
Braudel (1979, I, p. 201).
88 La plupart des amphores Dr. 1 sont fermées d'un bouchon de liège, parfois
percé d'un trou, surmonté d'un opercule de pouzzolane : Benoit (1952, p. 275-279
et 1961, p. 52-56); Carrazé (1975, p. 40); M. Anstett, «Note sur un bouchon de liège
dans un col d'amphore Dr. 1», dans CAS, V, 1976, p. 121-122; Tchernia, Pomey,
Hesnard (1978, p. 38 et pi. XVI). Semblent faire exception une partie des amphores
de l'épave de Spargi (Lamboglia (1961, fig. 19)). Les plus anciens bouchons de liège
connus doivent être ceux de l'épave de Bon-Porté : placés tout en haut du col, sans
être recouverts par un opercule de chaux ou de pouzzolane, enduits de résine, ils
obturent des amphores étrusques du VIe siècle avant notre ère (J.-P. Joncheray,
«L'épave grecque, ou étrusque, de Bon-Porté», dans CAS, V, 1976, p. 20). On les
trouve encore sur les amphores gréco-italiques, sans pouzzolane pour celles de
l'épave de La Secca de Capistello vers 300 av. n. è (Frey, Hentschel, Keith [1978,
p. 289]) et identiques à ceux des Dr. 1 pour celles de l'épave de La Chrétienne C au
IIe s. (Joncheray, 1975, p. 80-81); sans pouzzolane sur les «Pascual I» de l'épave de
Los Ullastres en Catalogne (F. Foerster, dans UNA, V, I, 1976, p. 89); sur les Dr. 2-
4 (Hesnard, 1981, p. 16): épave de Cavallo 1 (Bebko (1973, p. 3 et pi. VI)), de La
Tradelière (Fiori, Joncheray (1975, p. 61) et de Ladispoli (inédite, renseignement
P. A. Gianfrotta). En revanche des opercules de terre-cuite paraissent boucher les
Lamboglia 2 (épaves de Cavalière et de Punta de Algas (Charlin, Gassend, Lequé-
32 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

échanges gazeux très lents en principe nécessaires au


vieillissement du vin89. La disparition de ces bouchons jusqu'au XVIe ou
XVIIe siècle90 - les anciennes bouteilles n'étaient fermées qu'à
l'étoupe - va gêner considérablement la conservation des vins et la
fabrication de vins vieux ne recommencera qu'avec eux au XVIIIe
siècle.
L'âge se combine donc avec la qualité du cru pour créer dans
l'Italie romaine des vins de haut luxe91. Un riche se doit de boire
des vins vieux, et le goût de la consommation ostentatoire pousse
les plus maladroits d'entre eux à des excès que Pétrone et Martial
tourneront en dérision92.
Quant à la hiérarchie des crus eux-mêmes, qui se lit
facilement à travers les poèmes d'Horace et de Martial et le livre XIV
de Pline l'Ancien, elle était parfaitement codifiée et connue de
tous. L'étude du vignoble fournira l'occasion de dresser leur liste
pour chaque période. Ce qu'il faut souligner maintenant, c'est que
boire de grands crus était non seulement un plaisir, mais aussi
une façon de tenir son rang, de manifester sa richesse ou de faire
preuve d'élégance. Voilà pourquoi Opora recevait comme une
injure un cadeau de vin nouveau. R. G. M. Nisbet et Margaret
Hubbard ont montré que la fameuse invitation d'Horace à
Mécène : « Vile potabis modicis sabinum cantharis ...» {Odes, I, 20),
faisait partie d'une tradition littéraire : le poème d'invitation, où l'on
s'excuse d'offrir à son hôte un vin de second rang (mais pas du
vin nouveau!), tout en évoquant sa dignité eminente par le rappel
des grands crus qu'il boit d'habitude et dont il condescendra à se
passer ce jour-là93. Un bon témoignage de cette tradition est
représenté par un poème de Philodème qui invite L. Calpurnius Pison à
dîner en le prévenant qu'il ne trouvera pas de mamelles de truie

ment [1979, p. 23]), mais une amphore du même type a cependant été trouvée dans
l'épave de Giens avec un bouchon de liège en place (Formenti, Hesnard, Tchernia,
(1979)); les Dr. 6 de l'épave de La Tradelière (supra) et les Haltern 70 de celle de
Port-Vendres II avaient également reçu une fermeture de terre-cuite (Colls et al.
(1977, p. 33 et fig. 13, 1)). Voir Pline, NH, XVI, 34.
89 Cette idée traditionnelle n'est plus admise par l'œnologie moderne : Peynaud
(1981, p. 234 et 334-337). La valeur du bouchon de liège tient à ce qu'il assure
pendant longtemps un bouchage hermétique.
9° Braudel (1979, 1, p. 201).
91 Voir la question posée dans Martial, VII, 79, 2 : «Quaeris, quant vêtus atque
liberale?» : Quel était son âge, quelle était sa noblesse?.
« Pétrone, XXXIV, 6; Martial, III, 62, 2; XIII, 111 et 113.
93 Nisbet, Hubbard (1970, n. 81, p. 244-245). Cf. Epîtres I, 5, 1-6.
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 33

ni de vin de Chio - le premier des vins grecs, le vin des riches,


comme dit Varron94 - mais la compagnie d'amis sincères95. Le
piquant de l'affaire est que le même Pison, consul en 58, a été
injurié par Cicéron au long du In Pisonem de 55 av. J.-C, en des
termes qui visent à faire ressortir toute la grossièreté du
personnage. Ses mœurs déshonorent son rang. Même sa façon d'être
prodigue est indigne d'un ancien consul : chez lui la vaisselle est
vulgaire, la table médiocre, il achète son pain chez le boulanger
du coin (au lieu de le faire faire chez lui) et son vin en vrac à la
taverne voisine (au lieu de faire apporter une amphore de sa
cave)96 : c'est la distinction qu'on faisait encore naguère entre le
vin bouché et le vin acheté «à la tireuse».
Voilà donc Pison buveur de Chio pour qui veut le flatter, et
ivrogne au vin nouveau quand il faut montrer qu'il est indigne
d'avoir été consul. Un exemple plus triste achèvera de témoigner
du lien entre la hiérarchie sociale et la hiérarchie des vins. Au
moment des proscriptions de Marius, le grand orateur M. Anto-
nius, ancien consul, ancien censeur, trouve refuge chez un ami
courageux, mais qui n'est qu'un pauvre plébéien. Rome est sous la
terreur : Marius se promène dans les rues en faisant massacrer
tous ceux à qui il ne rend point leur salut. Mais le pauvre plébéien
ne va tout de même pas faire boire à M. Antonius le vin nouveau
et populaire (νέον και δημοτικόν) dont il use habituellement. Il
envoie un esclave (notons que le pauvre plébéien possède tout de
même quelques esclaves, ce n'est pas un misérable) acheter du
bon vin chez le plus proche marchand. Cela est si étonnant que le
marchand fait parler l'esclave. C'est ainsi que M. Antonius sera
trouvé et mis à mort : parce qu'il n'était pas décent qu'un
consulaire bût le même vin qu'un homme du peuple97.
Ces principes d'élégance alimentaire supposent que les grands
aient constitué des caves abondantes dont leurs héritiers
profiteront souvent98. Au temps où les vins grecs passaient encore pour
les meilleurs, Hortensius laissera 10.000 cadi de Chio99. Un siècle

94 Satires Ménippées, 104 (éd. Cèbe, 102).


95 Anthologie Palatine, XI, 44.
96 Cicéron, In Pisonem, 67 : «Panis et vinum a propala atque de cupa». Sur le
sens de cupa, voir infra, eh. V, p. 285-286.
97 Plutarque, Marius, 44, 2. Cf. encore Martial, XIII, 121, à propos du vin Péli-
gnien : «Marsica Paeligni mittunt turbata coloni: non tu, libertus sed bibat Ma
tuus ».
98 Cicéron, PhiL, VIII, 11 ; Horace, Odes, II, 14, 25; Martial, VI, 27.
99 Pline, NH XIV, 96.
34 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

plus tard, Sénèque fait allusion aux resserres remplies «du fruit
des vendanges de nombreuses générations» où les vins vieux sont
disposés par âges et par saveurs100. L'obligation sociale faite aux
plus nobles de boire et de servir de grands vins tirés de leur cave,
et le souci qu'ont eu les parvenus de les imiter 101 ont ainsi créé un
débouché très stable pour les meilleurs crus.
Que buvait-on quand on n'appartenait pas à cette élite
restreinte? Quels étaient par exemple les vins d'Horace, le poète latin
qui en a le mieux parlé? Même s'il est parfois difficile de
distinguer la confidence du topos littéraire, on peut se risquer à le
chercher. Le Cécube n'apparaît pas dans les poèmes à la première
personne. C'est à l'époque le meilleur vin italien102 et même Mécène
semble le réserver pour les jours de fête 103. Le Falerne en
revanche a accompagné, à en croire l'épître I, 14, 34, une période de sa
vie où Horace se piquait d'élégance. A ses invités, il sert d'autres
grands crus : du vin des Monts Albains à Phyllis, du Massique à
Messala, du vin de Calés à un certain Vergilius 104. Le reste du
temps, Horace ne boit pas n'importe quoi. C'est un amateur
éclairé qui fait longuement vieillir le vin qu'il met lui-même en
amphore105. Et quand il est en vacances, et qu'il veut être de belle

100 Sénèque, Epist., 114, 26; Quaest. Nat., IVB, 13, 3 (avec dans les deux cas
l'adjectif veterarius rarissime, appliqué une fois à vina et une fois à horrea). Cf.
Martial, X, 36, 5-6.
101 Trimalcion ne pouvait évidemment servir autre chose que du Falerne, mais
il faut toute sa sottise pour se vanter d'en faire boire à sa santé par les masseurs de
ses thermes, qui, pour comble, le répandent par terre : c'est un crime contre la
majesté du plus connu des vins italiens (Pétrone, XXXIV, 6 et XXVIII, 3). Voir
encore l'épitaphe du «bon viveur» d'Ostie, selon la jolie expression de Meiggs
(1973, p. 230), et l'orthographe incertaine d'un homme qui a plus sans doute rêvé
du Falerne qu'il n'en a dégusté: DM. \C. Domiti Primi \ Hoc ego su[m] in tumulo
\Primus notissimus ille\ Vixi lucrinis, potabi saepe Falernum \Balnia, vina, Venus
mecum senuere per annos\ Hec ego si potui, sit mihi terra lebis, etc. (CIL, XIV,
914 = Bucheler, 1318).
"» Pline, NH, XIV, 61.
mEpodes, IX, 1-4 (repostum ad festas dapes). Sur cinq autres mentions du
Cécube, trois sont accompagnées de formules analogues : depromere cellis avitis
(Odes, I, 37, 5-6); servata centum clavibus (Odes, II, 14, 26); reconditum (Odes, III,
28, 2).
104 Odes, IV, 11, 1-2; III, 21, 5-9; IV, 12, 14. Ce sont ces exemples qui posent un
problème pour le vile sabinum offert à Mécène dans l'Ode I, 20 et obligent à
recourir aux hypothèses de Kiessling et Heinze (Mécène vient à l'improviste, ou, mieux,
exige d'être reçu sans apprêts) ou de Nisbet et Hubbard (topos littéraire).
105 Odes, I, 20, 2-3. Le meilleur commentaire de ces vers (Graeca quod ego ipse
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 35

humeur, il refuse le petit vin du pays. Qu'il aille passser l'hiver à


Salerne ou à Vèlia, les vins de ces vignes-là ne pourront faire son
affaire. Il en fera venir du meilleur106. Pourtant, les paysans de
Salerne et de Vèlia buvaient bien, pendant ce temps, le vin de
leurs vignes. Ce ne sont pas eux, comme écrit Virgile, qui font des
excès de Massique107. A vrai dire, Horace poursuit en disant que
chez lui il est capable de supporter l'épreuve de n'importe quel
breuvage («Rure meo possum quidvis perferre patique»). Mais les
verbes parodiques qu'il emploie montrent assez que ce courage
n'est pas normal. Je doute qu'il ait bu autrement que par aventure
du vin de Véies : l'exemple même de l'extrême avarice, dans la
satire II, 3, 143-144, est de boire ce vin de peu de prix108 les jours
de fête et de la vappa le reste du temps. Nous arrivons en bas de
l'échelle : la vappa est le vin qui a subi une fermentation
secondaire, vin tourné, qui n'a pas tenu l'année109; il faut bien tenter de le
vendre pourtant; l'avare l'achète, le marinier qui conduit les
voyageurs sur le canal des marais Pontins s'en enivre110.
C'est la coupure la plus tranchée : le vin d'Horace est encore
plus éloigné du vin des paysans ou de celui de la plebs sordida que
du vin de Mécène. Rien ne montre mieux cette dichotomie que
l'extraordinaire prescription de Pline l'Ancien : «Les vins de
Campanie qui ont le moins de corps sont la boisson la plus saine pour
les gens bien nés; pour les gens du peuple qui sont en bonne
santé, c'est le vin qui plaît le mieux à chacun»111. Beau témoignage de

testa / conditum levi) est dans les représentations pompéiennes où l'on voit remplir
des amphores à partir d'une grande outre (le culleus) portée sur un char (cf. infra,
n. 126) : seuls les vins destinés pour une grande part à l'expédition par mer se
mettaient en amphore systématiquement à la production. Autrement, l'acheteur local
s'en occupait lui-même. Horace a acheté son vin en outre et réutilisé une amphore
grecque. Savoir si les amphores grecques avaient la propriété de bonifier les vins
est une autre affaire qui a déjà été abondamment discutée : voir Kiessling et Hein-
ze avec les références indiquées (surtout Columelle, XII, 28, 4) et Nisbet et Hub-
bard, p. 247-248.
106 Ep.,1, 15, 16.
107 Géorgiques, III, 526-527.
108 II est aussi cité par Martial (I, 103, 9; II, 53, 4; III, 49) dans des contextes
analogues et paraît être un des vins les plus médiocres et les moins chers que l'on
pût trouver à Rome.
109 Pline, NH, XIV, 124.
110 Satires, I, 5, 15. Cf. Perse, V, 77 et VI, 17.
111 Pline, NH, XXIII, 45 : «Saluberrimum liberaliter genitis Campaniae quod-
cumque tenuissimum, vulgo vero quod quemque juverit validum » (texte et
ponctuation de l'édition J. André).
36 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

la division précoce de la société romaine entre honestiores et


humiliores.
Retenons au total l'image d'une hiérarchie bien
compartimentée. On la respecte en général dans les dîners priés : l'hôte et ses
plus nobles amis boivent de grands vins, les clients de moins bons,
et de plus médiocres encore sont servis aux affranchis invités112.
Les jours de fête, chaque catégorie peut monter d'un cran, du
moins en ville. Horace boit du Falerne, mais les buveurs de vappa
doivent se contenter de passer du vin en vrac à l'amphore de «bon
vin», comme celle qu'offraient à leurs camarades les esclaves
membres du collège funéraire de Lanuvium le jour où d'aventure
on les affranchissait113.
Comment cette hiérarchie se réflétait-elle dans l'échelle des
prix? Le prix des vins vieux augmentait, d'après Pline, jusqu'à ce
qu'ils aient vingt ans, et quelques amphores exceptionnelles ont
atteint un prix fabuleux114. Mais le plus intéressant est l'écart
courant entre les vins ordinaires et les grands crus. Nous n'avons là-
dessus que deux sources claires, fort éloignées dans le temps : une
inscription de Pompei et l'édit de Dioclétien115. Trois catégories
dans le bar d'Hédoné à Pompei : le vin à un as, du meilleur à deux
as, le Falerne à quatre as. Quatre dans l'édit du maximum : le vin
paysan à huit deniers le setier, le vin vieux à seize ou vingt-quatre
deniers selon la qualité; le vin de cru - sept sont indiqués
nominalement, dont le Falerne - à trente deniers. Les deux textes sont
cohérents - le rapport entre les extrêmes de 1 à 4 en 79 dans la
taverne d'Hédoné est de 1 à 3,75 en 301 - mais ils ne nous
renseignent sur la hiérarchie des prix qu'à leur époque et dans leur
contexte116. Il est probable, en particulier, que le bar d'Hédoné ne

112 Pline !e jeune (Ep., 2, 6) n'approuve pas cette pratique, mais c'est lui qui se
distingue et étonne son voisin en lui expliquant que tous ses invités boivent le
même vin. Cf. Pline, NH XIV, 91 ; Juvénal, V, 24-37; Lucien, Saturnalia, 22 et 32.
113 CIL, XIV, 2112 = ILS, 7212. Une autre vini boni amphora est due, avec la
cotisation de 100 sesterces, par ceux qui entrent dans le collège.
114 Pline, NH, XIV, 57.
115 CIL, IV, 1679 et édit du maximum, II, 1-10.
116 II n'y a malheureusement à peu près rien à tirer, de ce point de vue, des
prix épars et souvent exceptionnels qu'on trouve par ailleurs : il serait par exemple,
quoiqu'ils se réfèrent sans doute tous les deux à la première moitié du IIe siècle
avant notre ère, absurde de comparer le prix extraordinairement bas donné par
Polybe, II, 15, pour le vin courant en Italie du nord (moins d'un as l'amphore) et
celui très élevé (100 deniers) indiqué par Diodore, XXXVII, 3, 4, comme exemple
des excès du luxe romain.
DIVERSITÉ DES VINS. DIVERSITÉ DES BUVEURS 37

vendait pas le Falerne le plus authentique et que le maximum des


prix fixé par l'édit de Dioclétien ne s'est pas fondé sur les plus
élevés qu'on pût trouver. La fourchette maximale, à l'époque de
l'éruption du Vésuve ne devait cependant pas être plus ouverte
que de 1 à 10 : c'est, selon Pline pour qui aucun produit ne connaît
un écart de prix aussi grand, la différence entre la meilleure
cannelle et les autres (NH, XII, 97).
Nous restons donc loin des différences entre les vins français
de la fin du XVIIIe siècle - 1 à 20 dans le Bordelais117 - ou du
début du XIXe siècle - 1 à 26 pour l'ensemble des vins118. C'est que
la notion de château ou de clos ne s'est affirmée qu'à ce moment-
là : un siècle plus tôt un Château Haut-Brion ou un Château
Latour ne valait que quatre ou cinq fois le prix d'un vin courant
du Bordelais. De même à Valladolid à la fin du XVIe siècle les prix
les plus extrêmes allaient de 1 à 9 ou de 1 à 10 119. Les grands crus
romains n'étaient eux aussi que des grands crus régionaux, sauf
réputation de bouche à oreille, qui existait certainement120, mais
n'est pas parvenue jusqu'à nous.

Les trois sortes de vignobles

Des prix allant au moins du simple au quadruple et très


probablement sensiblement davantage suffisent cependant à briser
l'unité du vin comme objet économique et comme produit
agricole.
Il ne faut donc pas oublier, s'agissant du vin romain, la
distinction des géographes entre trois types de vignobles et trois
organisations commerciales différentes121, même si elle omet
forcément des situations intermédiaires :
1) Le vignoble local, qui est le vignoble primitif; il produit
du vin, bon ou mauvais, pour les habitants de la région, qui ne
boivent guère que celui-là. C'est le genre de vignoble que l'on

117 Peynaud (1980, p. 155).


118 Henderson (1824, p. 370).
119 B. Benassar, «L'alimentation d'une ville espagnole au XVIe siècle», dans
Annales ESC, 1961, p. 728-740 (738).
120 Caton déjà conseillait de prendre garde à bien maintenir la réputation du
vin du domaine (De Agr., 25).
121 Galtier (1960, 1, p. 1-10).
38 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

devait trouver un peu partout dans l'Italie romaine. Il n'a


malheureusement pas d'histoire.
2) Le vignoble de cru est, au départ, un vignoble local de
qualité, produisant, à la différence de la plupart des autres, un vin
capable de vieillir et de supporter le transport. Des raisons qui
tiennent à la qualité du terroir et beaucoup à la géographie des
transports (présence d'une voie navigable, donc possibilité de
vente à distance) font que sa réputation dépasse un jour les limites
régionales. Comme sa vente à distance repose sur sa qualité, celle-
ci fera l'objet de soins particuliers, et dépassera celle d'un vin
local, même bon. Le vignoble de cru suppose évidemment une
clientèle riche et raffinée; il fait partie des caractères d'une
civilisation du luxe.
3) Le vignoble de masse produit de grandes quantités de
vin ordinaire et approvisionne des masses populaires même en
dehors de sa région de production. Son existence est liée à la
présence de grandes concentrations humaines et à la modicité des
coûts de transport. Un bon exemple, pour l'époque préindustrielle,
en est donné par le vignoble d'Orléans au XVIIIe siècle, dont
l'extension a été favorisée par l'ouverture du canal d'Orléans en 1692
et le creusement d'un canal latéral au Loing de 1719 à 1723, et qui
a formé une des sources principales du vin frelaté des marchands
parisiens122.

Cette division classique s'ajuste parfaitement aux types de


consommation que nous avons distingués : les vignobles locaux
ont fourni le vin des paysans et des habitants des municipes de
l'intérieur; les vins de cru ont été la boisson de la cour impériale,
des chevaliers et des sénateurs et de tous les parvenus qui
voulaient les imiter; il a bien fallu enfin, pour ravitailler la population
de Rome sous l'Empire, que se créent des vignobles de masse.
Les sources antiques nous renseignent très inégalement sur
ces trois types de vignobles. Les poètes parlent des vins de cru, les
médecins les prescrivent à leurs malades dans le monde entier, les
naturalistes, comme Pline, cherchent à en donner des listes aussi
complètes que possible123. Ces vins vieillissent par ailleurs en am-

122 Dion (1959, p. 564).


123 NH, XIV, 72 : «Nec negaverim alia esse digna fama, sed de quibus consensus
aevi judicaverit haec sunt ».
DIVERSITÉ DES VINS, DIVERSITÉ DES BUVEURS 39

phores, dont des vestiges, portant parfois une inscription peinte


avec le nom du vin, sont retrouvés par les archéologues.
Sur le vignoble local en revanche nous n'avons aucune raison
de savoir quoi que ce soit, si ce n'est par hasard. Qui aurait jamais
mentionné les vignes de Salerne et de Vèlia, si Horace n'avait pas
projeté d'y passer l'hiver? Quant aux traces archéologiques, il n'y
faut compter que par chance, car ce vin n'était pas normalement
mis en amphore à la production. Une part servait à la
consommation interne et ne faisait pas l'objet d'une vente. Si on le débitait,
cela se faisait directement à partir des dolia où le vin avait
fermenté124. Et le récipient de transport, à l'intérieur des limites
régionales, était l'outre : utres et surtout cullei, peaux de bufs
entiers dont la capacité sert d'unité de mesure du vin à la
production (20 amphores, 526 litres)125. Nous en avons gardé des
représentations éloquentes : deux sur les murs de Pompei 126, une sur un
couvercle de sarcophage du Musée du Latran127. Mais il n'en
subsiste naturellement aucune trace matérielle.
Restent les vignobles de masse. Les sources littéraires en
parleront beaucoup moins que des vignobles de cru parce que même
les écrivains techniques mentionnent plus volontiers les produits
qualitativement que quantitativement importants. Mais, si ces vins
ont fait l'objet d'un transport maritime à distance, les amphores
devraient témoigner pour eux en abondance. A condition toutefois
qu'ils n'aient pu être contenus que dans ce récipient classique du
commerce maritime. C'est là un problème capital pour
l'utilisation historique des données archéologiques. Il ne sera pas sans
nous créer, le moment venu, quelques problèmes.

124 Dig., XXXIII, 6, 15.


125 Caton, De Agr., 154; Pline, NH, VII, 82; Dig., XXXIII, 6, 3.
126 Les reproductions les plus accessibles sont dans Daremberg et Saglio,
Dictionnaire des Antiquités, 1. 1, fig. 286, et H. H. Tanzer, The Common People of
Pompei, Baltimore, 1934, fig. 21.
127 Reproduction dans Daremberg et Saglio, t. V, fig. 7514. Ce moyen de
transport était utilisé encore récemment: «On voit encore entonner et expédier des
outres de vin sur des chariots, principalement dans la Cerdagne. Cet usage se perd
peu à peu». (H. Aragon, La vigne dans l'Antiquité, Toulouse, 1916, p. 23, n. 1). Sur
le transport en outres entre le lieu de production et les lieux d'embarquement où le
vin était mis en amphores, voir Varron, RR, II, 6, 5.
CHAPITRE II

DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE

Que ce soit en s'appuyant sur Caton, comme on le fait depuis


longtemps, ou sur le développement des villas qui soulève tant
d'intérêt aujourd'hui, quelque justifiées que soient les limites
posées par P. A. Brunt et P. Veyne à l'extension de l'agriculture «de
plantation» en Italie, d'où elle n'a évidemment pas éliminé la
culture du blé, si prudent qu'on veuille se montrer sur la
chronologie exacte du phénomène, on doit bien reconnaître avec Keith
Hopkins que l'augmentation considérable de la production de vin
et d'huile en Italie pendant les deux derniers siècles de la
République fait l'objet d'un accord très général des historiens1.
J'essaierai dans ce chapitre de préciser la contribution que les
amphores peuvent apporter à l'histoire de l'essor du vignoble
italien.

1 II n'est pas dans mon propos de reprendre la littérature considérable qui


existe sur les transformations de l'agriculture italienne et les progrès des cultures
dites spéculatives après la seconde guerre punique. L'idée est déjà complètement
formée dans Mommsen, Rômische Geschichte, livre III, ch. XII et livre IV, ch. XI
(1854), ainsi que, parmi les commentateurs de Caton, chez H. Gummerus, Der
rômische Gutsbetrieb als wirtschaftlicher Organismus nach den Werken des Cato,
Varrò und Columella, Leipzig, 1906. A. J. Toynbee lui a donné beaucoup d'éclat
dans son Hannibal's Legacy, t. II, New- York, 1965, ch. IV et VIII. On trouve les
réserves de P. A. Brunt dans Social Conflicts in the Roman Republic, Londres, 1971,
p. 42-44 de la traduction fraçaise, Paris, 1979 (mais voir p. 38) et celles de P. Veyne,
dans Le pain et le cirque, Paris, 1976, p. 522, n. 310. Parmi les ouvrages les plus
récents, je m'appuierai principalement sur K. Hopkins, Conquerors and Slaves,
Cambridge, 1978 (dont je cite ici la p. 107), E. Gabba, «Le strutture agrarie
dell'Italia romana (IIIe-Ier sec. a.C), dans E. Gabba et M. Pasquinucci, Strutture agrarie e
allevamento transumante nell'Italia romana, Pise, 1979, p. 15-54 (repris dans L. Ca-
pogrossi Colognesi (éd.), L'agricoltura romana, Rome-Bari, 1982, p. 105-132) et sur
les trois volumes du recueil Società romana e produzione schiavistica, A. Giardina et
A. Schiavone éds., Rome-Bari, 1981 (cité désormais SRPS).
42 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

I
LES AMPHORES

Les GRÉCO-ITALIQUES ET LES Dr. 1

Leur filiation.

Quelles sont les premières amphores proprement romaines?


Les Dr. 1, a répondu J.-P. Morel, vases «antihelléniques, ou, si l'on
préfère anhelléniques. . ., produit aussi romain que possible, dans
lequel, aux dépens de l'élégance, fut recherchée avant tout la
commodité d'emploi»2. Elles ont mis longtemps toutefois à se dégager
d'un ancêtre dont les plus anciens exemplaires remontent au
IVe siècle : les amphores gréco-italiques. On suit assez bien
l'évolution qui mène d'un type à l'autre3, et la chronologie de sa phase
finale repose sur de bonnes données. Il n'y a pas encore de Dr. 1 à
Carthage avant 1464; on trouve en revanche, mêlées à des gréco-
italiques, des lèvres qui ne peuvent appartenir qu'à des Dr. 1 sur le
site de Numance détruite en 1335. Tout en étant bien conscient
que leur frontière n'est pas parfaitement tranchée et que les deux
types ont pu être produits côte à côte pendant un certain temps, je
crois donc possible de situer autour de 145-135 le passage d'une
forme à l'autre.
On est en effet débarrassé, pour la chronologie des Dr. 1, de la
datation haute qu'impliquait l'épave du Grand-Congloué, où
gréco-italiques et Dr. 1 ont longtemps été tenues pour appartenir au
même navire. Dans un travail encore inédit, Luc Long a démontré
sans doute possible que le gisement publié par F. Benoit
comportait en réalité deux épaves superposées, l'une chargée essentielle-

2 Morel (1976, p. 477-478).


3 Voir les planches de l'appendice I.
4 J.-P. Morel, « Observations sur la céramique à vernis noir de France et
d'Espagne», dans Archéologie en Languedoc, 1, 1978, p. 162, et «La céramique à vernis
noir de Carthage-Byrsa : nouvelles données et éléments de comparaison », dans
Actes du colloque sur la céramique antique, Carthage 23-25 juin 1980, Dossier 1 du
Cedac, Carthage, 1982, p. 47 et 63.
5 Je remercie E. Sanmarti Grego qui m'a fait examiner les tessons qu'il a
ramassés sur le site de Numance et réservé à Ampurias le meilleur accueil.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 43

Gréco-italiques

Dr. 1
44 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ment d'amphores gréco-italiques et de céramique campanienne A


qui date des toutes premières années du IIe siècle av. n.è., l'autre
d'amphores Dr. 1 au timbre de Sestius qui sont bien plus tardives.
L'étude du journal de fouille de F. Benoit à laquelle s'est livré ce
jeune chercheur montre que l'auteur a été bien discret en
n'accordant dans sa publication que trois lignes au fait que «une partie
du bordé, reconnue en 1954 vers le milieu du gisement, s'était
affaissée, le placage de plomb regardant le fond et les membrures
disposées horizontalement, à tel point que ce bordage avait été
pris un moment pour le pont du navire»6. En fait, la paroi avec
son placage de plomb et ses membrures a été retrouvée sur
presque toute l'étendue de la fouille. Il ne s'agit ni du pont7, qui ne
saurait être doublé de plomb et dont il faudrait penser qu'il s'est
retourné cul par-dessus tête, ni d'un élément de bordé glissé
mystérieusement entre les amphores, mais bel et bien des restes de la
coque de l'épave la plus récente. Elle sépare clairement les deux
cargaisons. L'hypothèse des deux épaves, qui n'apparaît nulle part
dans la publication, est émise et discutée à plusieurs reprises dans
le journal de fouille. Il faut là-dessus donner définitivement raison
aux doutes exprimés depuis longtemps par E. Thevenot (1954),
E. L. Will (1956 et 1979), et récemment réaffirmés, après une
discussion serrée, par W. Stòckli (1979, p. 115-118) et J.-P. Morel
(1981, p. 63).
On ne cherchera donc pas les Dr. 1 dans la première moitié
du IIe siècle av.n.è. Elles apparaissent au contraire un peu partout
à partir du début du dernier tiers de ce siècle : on en trouve à Fré-
gelles, détruite en 125 8, à Entremont, détruit en 1239, dans les
stratigraphies d'Ampurias entre 175 et 125 10. C'est de là que vient
la date consulaire la plus ancienne: 119 av.n.è., à moins que sur
l'inscription de Rome11 qui donne les noms de Q.Fabricius et
C. Sempronius, on n'admette que Q. Fabricius est un suffect qui
aurait remplacé M'Aquilius : façon très incertaine de dater cette
inscription de 129 av.n.è.

6 Benoit (1961, p. 17).


7 C'était l'idée de J.-Y. Cousteau, «Fishmen discover a 2,500 year-old Greek
Ship», dans National Géographie Magazine, janvier 1954, p. 1-36; il trouvait
cependant que ce pont était bien surchargé!
8 Je dois ce renseignement à F. Coarelli, que je remercie.
9 Benoit (1957, p. 264).
10 Nolla (1974 et 1977).
11 CIL, XV, 4946.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 45

L'aire de production.

La production des amphores Dr. 1 s'étend sur toute la côte


tyrrhénienne de l'Italie centrale, et peut-être plus bas12. La preuve
en a été fournie d'abord par les inscriptions peintes trouvées à
Rome au XIXe siècle sur des amphores jetées autour de 50 ap. J.-
C. comme remblai dans le fossé de l'enceinte servienne à
proximité du camp des cohortes prétoriennes. Elles ont été étudiées par
H. Dressel (1879), qui a déchiffré les noms des vins de Fondi, du
Cécube, du Falerne et peut-être de ceux de Formies et de Reggio
de Calabre13. Plus récemment les découvertes d'ateliers se sont
multipliées. La liste de ceux actuellement connus peut être
présentée dans le tableau ci-après (voir aussi la carte 1).
Cette liste est évidemment ouverte, et il est probable que
d'autres ateliers seront découverts dans les années à venir. Dès
maintenant des signes parfois sûrs indiquent encore d'autres zones de
production, principalement dans la région de Pompéi-Sorrente.
Une argile très reconnaissable, rouge sombre, à fracture très
irrégulière, parsemée de sable volcanique surtout visible sous la
forme de très petits points noirs, caractérise en effet des
amphores Dr. 2-4 timbrées au nom de L. Eumachius (le père ou le grand-
père de la donatrice de l'édifice d'Eumachia sur le forum de
Pompei) ou revêtues d'inscriptions peintes Vesuvinum ou Surrentinum
(vinum) 14. Ce genre de Dr. 2-4 vient manifestement de la région du
Vésuve. Tout à fait indépendamment, J.-Ma. Nolla Brufau a
remarqué qu'une argile particulière isolait un groupe de Dr. 1 parmi
celles qu'il trouvait à Ampurias; il les a appelées Dr. 1 «DB»15.

12 II y a eu à Belo en Bétique une production d'amphores ressemblant


beaucoup aux Dr. 1 (Cl. Domergue, Belo I, la stratigraphie, pubi, de la Casa de Velâz-
quez, série Archéologie, fase. 1, Paris, 1973), timbrées en particulier OP M. LVCRE-
TI. La forme des anses et l'argile orange permettent cependant d'isoler facilement
ces imitations. Quant à la possibilité de production de ce type d'amphore en Gaule,
elle vient d'être examinée par A. Sabir, F. Laubenheimer, J. Leblanc, F. Widemann,
«Production d'amphores vinaires républicaines en Gaule du Sud?», dans
Documents d'Archéologie Méridionale, 6, 1983, p. 109-112: ils ont abouti à une
conclusion presque entièrement négative.
liCIL, XV, 2, 4553-4555 et 4559-4564 (Falerne); 4545 (Cécube); 4566-4567
(Fund(anum)); 4556 (Fo(rmianum?)); 4590 (Regfhinum?)); le Tud(ernum) (4546)
me paraît tout à fait incertain.
14Tchernia, Zevi (1972, p. 37-40); Panella, Fano (1977, p. 144-151).
15 Nolla (1974 et 1977).
Types d'amphores
produites
Situation Observations
gréco-it Dr. 1 Dr. 2-4
Albinia + + + Traces d'au moins deux
sur la rive gauche de l'A
Portus Cosanus - + - Dépôt de fragments
d'amphores timbrées Ses(ti).
Arrière-pays de Cosa + +
Astura + + Atelier important, resté p
inédit parce qu'il est s
terrain militaire. Les
gréco-italiques semblent plus nomb
que les Dr. 1.
Terracine-Fondi (Cécube) Ces ateliers entourent le
1) Canneto ? + + Fondi. Celui de Torre Sa
2) Monte San Biagio + + + stasia, où les tessons co
3) Torre San Anastasia ? + plusieurs hectares, es
important.
Région de Minturnes : ? + +
1) Rive d. du Garigliano, env.
500 m avant les ruines de
Minturnes
2) Rive g. du Garigliano, près
du village de Corigliano
Sinuessa-Mondragone + + + Zone de fours s'étenda
près de 10 km le long de
au sud de Sinuessa.
Dugenta (sur la rive g. du Vul- + + - Petit atelier.
turne, à environ 2 km au nord
du village de Dugenta)
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 47

Elles présentent exactement la même argile que les Dr. 2-4 de


Pompei : pour plusieurs Dr. 1 de ce type, l'analyse
physico-chimique a confirmé un résultat que l'examen visuel suggérait déjà16.
Elles ont maintenant pu être repérées, souvent en proportion
importante, sur un grand nombre de sites, du Maroc à la Saône-
et-Loire17. Sur l'épave d'Anthéor (Chrétienne A), les bouchons os-
ques au nom de M. et C. Lassius renvoient aussi, quoiqu'ils
ferment des amphores dont l'argile a un aspect différent, à la région
de Pompei et de Sorrente18. On a peu de chance de retrouver les
dépotoirs d'ateliers enfouis dans la campagne ou sur le rivage
sous six mètres de lapilli, mais il est clair qu'il faut compter cette
région au nombre de celles qui ont produit une grande quantité
d'amphores Dr. 1.
Nos connaissances actuelles définissent donc, pour la
production des Dr. 1, une zone qui couvre l'Etrurie méridionale, le La-
tium, la Campanie et la lisière du Samnium. Les découvertes à
venir risquent-elles de déborder ces limites géographiques?
Peacock (1971, p. 164-65), en faisant l'étude pétrographique
d'amphores Dr. 1 a trouvé dans certains exemplaires des
inclusions granitiques: «si la production de cette forme se limite à
l'Italie» écrit-il, «une origine méridionale, vers la pointe du pied
de la botte italienne, est plus probable». La pétrographie
confirmerait ainsi l'inscription peinte parlant du vin de Reggio de
Calabre ou la mention des vins de Thourioi et de Lagaria par Strabon.
Il y a donc des raisons de penser que la fabrication des Dr. 1 s'est
étendue jusqu'à l'extrême sud de l'Italie.
En Etrurie, dans le Latium, en Campanie, les plus importants
des ateliers identifiés ont produit, avant les Dr. 1, des amphores
gréco-italiques. La remarque peut s'étendre à la région du
Vésuve : les amphores gréco-italiques tardives de l'épave de Filicudi A,
qu'on a datées de 180-170 (Morel, 1981 a, p. 63), mais que leur
forme placerait mieux vers le milieu du IIe siècle, sont faites en argile
«pompéienne». Comme la typologie n'est pas assez avancée pour

16 Travaux du Laboratoire de Ceramologie du CRA (URA n° 3), dans le cadre de


la RCP 403. Ces travaux ont aussi montré depuis que des amphores dont l'argile
aurait été qualifiée de «pompéienne» à l'examen visuel ne venaient probablement
pas de la région du Vésuve. Les ateliers cités sont étudiés par la même équipe.
17 Dchar Jdid au Maroc, Belo et La Loba en Espagne, Toulouse, La Lagaste et
les mines de l'Aude, Les Baux, Tournus. Voir Arcelin (1981, p. 118-120). Mes
remerciements à Cl. Domergue, R. Lequément, G. Rancoule et H. Vaussanvin.
18 Heurgon (1952).
48 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

permettre de dater les fragments recueillis sur les sites de


production de Cosa, d'Astura, du Cécube ou du Falerne, ce sont
actuellement les plus anciennes amphores produites dans l'Italie romaine
dont la date et la provenance paraissent relativement établies -
mais qu'on ne fasse pas dire à ce terminus ante quem plus que ce
qu'il ne dit.
Il y a au contraire plusieurs raisons de soupçonner, et une
d'affirmer, la production de gréco-italiques plus anciennes sur le
sol italien. L'argument le plus fort repose sur la lex Claudia de 218
qui interdit aux sénateurs de posséder des navires de plus de trois
cents amphores de capacité : à coup sûr des gréco-italiques. Les
vérifications archéologiques de ce texte sont moins nettes que lui.
Dans une note furtive, W. Johannowsky (1975, n. 102) assure
qu'il a trouvé des fragments d'amphores «locales» dans des
niveaux du IIIe siècle au pied des murs de Sinuessa. Les amphores
gréco-italiques du type la d'E. L. Will (1982), qui date du IIIe
siècle, sont fréquentes en Etrurie : elle en signale à Populonia, Cosa,
Orbetello, Pyrgi, Vulci, Viterbe, Savone, Orvieto. A l'Antiquarium
d'Orbetello, l'une d'elles porte sur la panse un graffito latin d'un
type très semblable à ceux - restés malheureusement presque
inédits - qu'on trouve sur les amphores de l'épave de Cala Rossa près
de Porto-Vecchio (Manacorda, 1981, tav. VI; Bebko, 1971, p. 46-
47). La Campanie et l'Etrurie sont donc de bons candidats à une
production d'amphores gréco-italiques dès le IIIe siècle.
Mais, dès le IVe siècle, des amphores qui sont les prototypes
de gréco-italiques étaient à coup sûr produites sur le littoral de la
Lucanie, du Bruttium et de la Sicile orientale 19. Les gréco-italiques
anciennes portent des timbres grecs, comme ceux de l'épave de La
Secca de Capistello à Lipari, que H. Blanck a rapprochés de
découvertes d'anses timbrées aux mêmes noms faites en Sicile.
L'épave date du tout début du IIIe siècle20. A cette époque, les
principaux centres de production se trouvaient en Grande-Grèce et
en Sicile.

19Chr. Van der Meersch, «Un groupe d'amphores commerciales magno-grec-


ques et siciliotes du IVe s. av. J.-C. », communication au colloque Les amphores
grecques, Ecole Française d'Athènes, sept. 1984.
20 H. Blanck, « Der Schif f sf und von der Secca di Capistello bei Lipari », dans
MDAI(R), 85, 1, 1978, p. 93-97; D. Frey, F. D. Hentschel, D. H. Keith, «Deepwater
Archaeology; The Capistello Wreck Excavation, Lipari, Aeolian Islands», dans
UNA, 7, 4, 1978, p. 279-280.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 49

Les plus anciens timbres latins : la piste sicilienne.

Un siècle plus tard, la datation de l'épave du Grand-Congloué


I (Morel, 1981a, p. 62), vers 200-190, fait désormais du timbre des
frères Ti. Q. luventii qu'on trouve sur les amphores gréco-italiques
de l'épave une des premières marques en latin sur amphore21.
Faut-il voir, dans la dénomination latine et le changement
d'alphabet, le signe d'un déplacement géographique de la production vers
l'Italie romaine? On serait tenté de le dire22, si A. Hesnard, dans
un article encore sous presse, n'attirait l'attention sur des
découvertes restées trop méconnues de marques latines en Sicile23. Sur
le Mont Eryx en particulier, la curiosité du baron Pepoli suscita,
au début des années 80 du XIXe siècle, la recherche d'anses
d'amphores timbrées qu'on rencontrait souvent dans la région. Des
fouilles permirent de récolter environ 800 marques dont 102
latines24. Une série particulièrement significative donne le même nom
en grec et en latin : huit exemplaires de G???? ?????O?, six de
C. ARISTO. Parmi cette collection, on trouve cinq exemplaires de
la marque d'un des deux frères luventii, Q. IVENTI et dix d'un
autre timbre célèbre, celui de Trebius Loisius (TR. LOISIO),
identifié depuis longtemps à un ???ß??? ???s???, débiteur du temple
d'Apollon à Délos en 161-162 et donateur du Sarapiéion25. Aucun
autre site n'a fourni de concentrations comparables.
Cette piste sicilienne pour les plus anciens timbres latins
serait d'autant plus intéressante qu'elle recoupe une indication
d'un ordre tout différent. Pline (XIV, 36 et 38) explique qu'au pied
du Vésuve et à Clusium, le cépage le plus répandu est originaire
de Sicile : c'est un plant d'abondance, la murgentina qui a fini par

21 Benoit (1961) n'a publié qu'un exemplaire de cette marque, mais deux autres
amphores gréco-italiques de l'épave portant le même timbre ont été retrouvées
depuis: Will (1982, n. 19). Deux ou trois timbres légèrement plus anciens ont été
trouvés à Pech-Maho ; le plus lisible, au nom de M. Lurius, est encore inédit : voir
Y. Solier, art. cité n. 156 et Empereur, Hesnard (sous presse), § 2.1.3.2.
22 Avec Manacorda (1981) et Will (1982, p. 348).
23 Empereur, Hesnard (sous presse), § 2.1.2.
24 A. Pellegrini, « Iscrizioni ceramiche d'Erice e suoi dintorni », dans Archivio
storico siciliano, XII, 1887, p. 184 sq.
25 H. Dessau, «Bemerkung zu einer Inschrift aus Delos», dans Hermes, 18,
1883, p. 153-156; J. Hatzfeld, «Les Italiens résidant à Délos», dans BCH, 36, 1912,
p. 46-47.
50 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

prendre le nom de pompeiana. Les Monts Albains, dont le vin est


célèbre, portent de leur côté des plants d'eugenia, «qu'envoyèrent
les collines de Tauromenium» (XIV, 25). Ces emprunts sont
anciens : Caton (De Agr., 6, 4), qui ne connaît que six cépages,
conseille déjà de planter l'eugénée dans les vignobles les mieux
exposés et la murgentine sur sol gras. Ils peuvent bien entendu
remonter à beaucoup plus haute époque. Mais ils s'expliqueraient
particulièrement bien si l'on pouvait constater que les vainqueurs
de la première et de la seconde guerres puniques se sont
intéressés en Sicile non seulement à l'élevage mais aussi à la viticulture.
En s'emparant du territoire d'Agrigente en 262, les Romains ont
rencontré la seule région d'Occident dont un texte nous dise
qu'avant l'époque romaine, au Ve siècle, elle ait été consacrée à la
culture de la vigne à grande échelle en vue du commerce
d'exportation26. Les marques que nous venons d'évoquer appartiennent
visiblement à des Italiens : les luventii et les Antistii sont de
grandes gentes de la République dont les premiers représentants
connus apparaissent en 197 pour la première, et dès 319 pour la
seconde27. Trebius est un prénom osque : il trahit l'origine du Loi-
sius qui fut negotiator à Délos et peut-être producteur de vin en
Sicile. Des gens comme eux, ayant mis la main sur des vignobles
siciliens sans renoncer à leurs terres en Italie, auraient pu
apporter à Pompei la féconde murgentina et dans les Monts Albains les
grappes sucrées de l'eugenia.
Toutefois, la multiplicité d'exemplaires d'un même timbre
n'est pas toujours un argument décisif en faveur d'une origine
locale, surtout quand plusieurs marques différentes sont
représentées côte à côte, comme c'est le cas dans les fouilles du Mont Eryx.
Il est en tout cas exclu de penser que les timbres qu'on y a trouvés
font partie des rebuts d'un atelier voisin. S'y opposent la grande
diversité des noms grecs et latins, la présence de marques rho-
diennes et ce qu'on sait des fouilles, où la céramique était mêlée à
des restes culinaires.
Peut-on penser du moins que les timbres les mieux
représentés marquent des amphores produites dans la région? Un
fragment d'anse trouvé près de Marseille et timbré au nom de Tr. Loi-
sios contient des inclusions volcaniques28 : dans le cas où les am-

26 Diodore, XI, 25, 5 et XIII, 81, 4-5. Cf. Toynbee (1965, p. 162).
27 RE, I, 2 (1894), col. 2545-2548; X, 2 (1919), col. 1361-1372.
28 II provient de l'oppidum de La Cloche. Je remercie M. Chabot qui nous a
autorisés à en prélever un échantillon et M. Picon qui l'a examiné et analysé.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 51

phores portant a nom auraient été produites en Sicile, ce serait


plutôt dans la région de l'Etna, à l'autre extrémité de l'île.
L'abondance des découvertes faites à côté du temple de Vénus Erycine
pourrait donc être plutôt, comme le pensait A. Pellegrini, un signe
de son opulence après la conquête romaine, de la richesse des
dons qu'on faisait à la déesse29, et de la position privilégiée, sur la
route de l'Afrique, du port voisin de Drepanum.
Reste tout de même que les quatorze exemplaires des
marques TAIOC APICTQN/C. ARISTO, inconnues ailleurs, font
problème, et que l'alternance du grec et du latin conviendrait bien à la
Sicile. La distribution de la marque de Tr. Loisios, qui est
largement répandue, ressemble de son côté plus à celle des Lamb. 2 du
sud de l'Adriatique qu'à celle des Dr. I30. Le prénom Trebius est
un prénom osque, mais on y verrait plus volontiers un Osque
d'Italie du sud, voire un Mamertin, qu'un Campanien.

Les liens entre la campanienne A et les amphores gréco-italiques.

En attendant que la poursuite des recherches permette une


détermination directe de l'origine des amphores, il faut faire
intervenir une donnée externe dans la discussion. Aussitôt après la
seconde guerre punique, une céramique, la campanienne A de
Naples, à vernis noir et pâte lie de vin, commence, pour la première

«Diodore, IV, 83, 1.


30 D'autres exemplaires en Sicile, à Licata et à Syracuse, cinq à Tarente, un à
Caulonia, Vibo Valentia, Ischia, Pompei, Carthage, sur l'oppidum de La Cloche
dans les Bouches-du-Rhône et au large de Port-Vendres, deux à Alexandrie et un à
Rhodes: CIL, I, 425 (Cf. Callender, N° 1737); CIL, X, 8041, 48 et 8051, 21; pour
Caulonia, P. Orsi, «Caulonia. Campagne archeologiche del 1912, 1913 e 1915»,
dans Monumenti Antichi, XXIII, 1914, p. 685-947 (p. 895 et fig. 129); pour Ischia,
A. Buchner, A. Rittman, Origine e passato dell'isola d'Ischia, Naples, 1948, p. 58 (on
a tendance à considérer, depuis cette publication, que le timbre de Tr. Loisius et les
autres estampilles trouvées à Ischia sont d'origine locale, mais le dépotoir du
Monte Vico est un dépotoir d'habitat et non d'atelier); pour Pompei, Arthur (1982,
p. 31, n. 14); pour Alexandrie et Rhodes, Will (1982, p. 350). Les timbres de la
Cloche et de Port-Vendres sont inédits. On appliquerait le même raisonnement à un
autre timbre ancien très répandu, celui de M. ANTESTIO, trouvé à Ischia et au Mt
Eryx avec ceux de Tr. Loisius, à Catane, Syracuse (CIL, X, 8051, 4), Carthage (CIL,
VIII, 22637, 11) et Constantine (A. Berthier, «Un habitat punique à Constantine »,
dans Ant. Afr., 16 1980, p. 23).
52 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

fois en Italie, à être produite et exportée en masse. Il est très


probable qu'elle était transportée comme cargaison complémentaire
sur des navires chargés de vin31. On en a au moins huit exemples :
dès le début du IIe siècle, les épaves du Grand-Congloué 1 et de
Riou dans la rade de Marseille, et par la suite celles du Lazareto à
Minorque, d'Estartit sur la côte catalane, d'Agde D, et d'Albenga,
Gênes-Pegli et Punta Scaletta sur la côte italienne32. Si les
amphores gréco-italiques de l'épave du Grand-Congloué 1 sont venues de
Sicile, la céramique a été chargée à l'occasion d'une escale en
Campanie ou, mieux, d'une rupture de charge. Il n'est certes pas
impossible que Pouzzoles soit devenu à la fin du IIIe siècle un
grand port d'entrepôt : cela ne concorderait pas mal avec
l'instauration du portorium en 199, et il y avait aussi des amphores rho-
diennes à bord de l'épave du Congloué. Mais l'hypothèse la plus
simple reste que l'essor de la production de céramique pour
l'exportation ait accompagné l'essor du commerce maritime du vin
local. Autrement, on aurait peine à rendre compte de la présence
de campanienne A en Sicile et à Carthage, où elle apparaît dès le
début du IIe siècle et voisine avec des amphores gréco-italiques33.
Au terme de cette longue discussion, je ne peux donc trancher
résolument ni en faveur de l'origine sicilienne, ni en faveur de
l'origine italienne des plus anciens timbres latins. Dans l'état
actuel des choses, la plus ancienne épave presque certainement
chargée d'amphores italiennes est, dans le deuxième quart du IIe
siècle, celle de Capo Graziano (Filicudi A), dont les amphores
présentent une argile qui a beaucoup de chances de venir de la région
du Vésuve. Mais rien n'autorise à penser que cette date est celle
d'un commencement.
Le problème de la répartition des gréco-italiques entre la
Sicile et l'Italie est un des plus intéressants de ceux que les recherches
en cours sur les amphores devraient permettre de trancher.
Contentons-nous, pour le moment, de souligner que les deux
hypothèses ne sont pas contradictoires : il peut y avoir eu dans la
première moitié du IIe siècle des timbres latins sur les amphores en
Sicile comme en Italie, et dès le IIIe siècle des amphores de cette

31 J.-P. Morel «La produzione della ceramica campana», dans SRPS, p. 88.
32 Voir la bibliographie dans Morel (1981a, p. 62-63), pour l'épave d'Agde
B. Liou (1973, p. 575-578), et pour celle du Lazareto, M. Fernandez-Miranda, M. Be-
lén, Arqueologia submarina en Menarca, Madrid, 1977, p. 83-94.
33 Voir n. 4.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 53

forme produites d'Agrigente à l'Etrurie. Si cela se vérifiait, il


faudrait, pour préciser la chronologie de l'essor des exportations de
vin italien, passer aux données quantitatives, et ce serait plus
difficile encore.

LES«LAMBOGLIA2)

En 1950, N. Lamboglia découvrait dans l'épave d'Albenga


deux amphores différentes des Dr. 1B qui en constituaient la
cargaison. Il les introduisit pour la première fois dans une
classification des amphores, en leur donnant le n° 2, qu'elles ont conservé
depuis avec le nom de leur inventeur34. Voyant qu'elles se
séparaient des amphores vinaires Dr. 1 qu'il comptait par milliers sur
le même site, il émit, avec prudence, l'hypothèse qu'elles
contenaient de l'huile. On l'a suivi, jusqu'à ce que R. Lequément fasse
observer qu'elles sont régulièrement poissées, ce qui exclut ce
contenu. Un exemplaire où subsistaient encore des restes de vin a
été trouvé sur l'épave de La Madrague de Giens35.

34 Lamboglia (1952 et 1955).


35Charlin, Gassend, Lequément (1978, p. 18-23); Formenti, Hesnard, Tchernia
(1978).
54 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Par opposition aux Dr. 1 qui caractérisent la côte


tyrrhénienne, les Lamb. 2 sont les amphores vinaires de la côte adriatique à
l'époque républicaine : leur extrême abondance dans les
découvertes sous-marines de la mer Adriatique en est un signe sûr. On
précise en général davantage. Ph. Désy (1983, p. 180) écrit, par
exemple : « Il ne fait plus de doute aujourd'hui que ces amphores sont
originaires d'Apulie». Cela est vrai, si l'on entend par là que tout le
monde admet cette origine sans la discuter36. Mais il n'y a pas
d'opinion admise sur les amphores qui repose sur moins de
données précises.
On a découvert d'importants fours d'amphores dans le
voisinage de Brindes37, et près d'Ugento dans le Salentin38 : ils
produisaient avant tout des amphores d'une forme différente qui sont les
vraies amphores à huile d'Apulie-Calabre. Il est possible, probable,
qu'on y a aussi trouvé des Lamb. 2 sans qu'on soit trop sûr de leur
production sur place39. Dans plusieurs cas, à Délos, les mêmes
noms timbrent les deux types d'amphores - mais ce sont des noms
grecs, probablement d'esclaves, comme Archelaos, et les
possibilités d'homonymie sont grandes.
Malgré ces incertitudes, j'admettrai avec l'opinion commune
qu'une partie des Lamb. 2 a été produite en Apulie-Calabre. Une
autre partie vient de régions situées nettement plus au nord40. A
Potentia par exemple, quelques kilomètres au sud d'Ancóne -
fondée par des Syracusains - la fouille d'un édifice rural a
récemment révélé des murs construits avec des fragments d'amphores

36 Voir encore Paterson (1982, p. 149) : « Characteristic containers for wine


from the area of Apulia and possibly Calabria at the end of the second century
B.C. and in the first half of the first century B.C. ». E. L. Will, dans The Anticythe-
ra Shipwreck . . . (1965, p. 11), situait déjà la fabrication de son type 7, qui
représente une des variantes de ce que les autres appellent Lamb. 2, dans les régions de
Brindes et de Tarente.
37 Ils sont restés insuffisamment publiés : voir B. Sciarra, « Un primo saggio di
scavi ad Apani», dans Museo «Francesco Ribezzo», Brindisi, Ricerche e studi, I,
1964, p. 39-43; Ead., «Alcuni bolli anforari Brindisini», dans Epigraphica, XXVIII,
1966, p. 122-134; Ead. (1972); G. Marangio, «Brindisi, contrada Giancola», dans
Museo «Francesco Ribezzo» . . ., XI, 1978, p. 182-183.
38 C. Pagliara, «Bolli anforari inediti da Felline», SCO, XVII, 1968, p. 227-231.
39 Désy (1983, p. 181, n. 22); sur ces amphores voir désormais G. Volpe, «Le
anfore romane del museo 'G. Fiorelli' di Lucerà» dans AFLB, XXV-XXVI, 1982-3,
p. 21-55 (28-36) et Empereur, Hesnard (sous presse), § 2.3.1.
40 L'examen de l'argile montre aussi qu'un petit nombre d'amphores de cette
forme ont été produites dans la région du Vésuve. Je n'en tiendrai pas compte ici.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 55

de ce type41, pratique qui n'est en général attestée qu'au voisinage


de fours.
Il n'existe en fait qu'une seule bonne localisation de
production d'amphores à vin républicaines sur la côte adriatique, et elle
est passée inaperçue. Dans les Notizie degli scavi di Antichità de
1882 (p. 149) on trouve une notice sur Atri (anciennement Hatria
ou Hadria, au sud du Picénum), avec l'information suivante: «A
breve distanza della città fu rinvenuta rotta in più pezzi una
anfora ansata, della quale fu pure trovato il coperchio in forma di
piccolo disco, col diametro di cm 10, avente nel centro un pomettino
intorno a cui in lettere arcaiche si legge HATRIA, bollo abbastanza
raro, sebbene non sia questo l'unico esempio del nome Hatria,
impresso su figulini di questa regione»42.
Un nom de ville, ou peut-être un nom de vin, Y Hatria(num) ,
imprimé sur un bouchon d'amphore, est à ma connaissance sans
autre exemple. Telle que nous la connaissons par les Notizie, cette
découverte garantit que la région d'Atri a été un lieu de
production d'amphores à une époque qui, compte tenu de l'archaïsme
apparemment manifeste des lettres, ne devrait pas être très
inférieure au milieu du IIe siècle av.n.è. Que ces amphores aient
contenu du vin se déduit de données postérieures : à partir d'Auguste
les textes se mettent à parler d'un bon cru produit près d'Hatria,
YHadrianum43.
S'agissait-il de Lamboglia2? Jusqu'à présent les plus anciens
exemplaires datés de ce type d'amphores ont été trouvés à Athènes
dans un remplissage du dernier quart du IIe siècle44. D'autre part,
il y a longtemps que l'hypothèse d'une filiation gréco-italique -
Lamb. 2, parallèle à celle des gréco-italiques vers les Dr. 1, a été
émise, et qu'on a pensé à une production de gréco-italiques sur la
côte adriatique de l'Italie45. Une amphore voisine de ce type, mais
présentant des caractères originaux, a été trouvée dans le niveau
de destruction de Corinthe (146 av. n.è)46. Les rares
rapprochements que je peux faire paraissent bien l'attribuer à la côte adria-

"NSA, XXXIII, 1979, p. 281-282.


42 Repris au CIL, I, 2, 2335 et CIL, IX, 6389, 3.
43 Voir infra, p. 167-168.
44 The Anticythera Shipwreck, n. 45.
45 Baldacci (1972 a, p. 109-110); voir Empereur, Hesnard (sous presse), § 2.1.2.3
et 4.
46 Grâce (1979, fig. 31). L'amphore est attribuée à l'Espagne (?).
56 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

tique. Je croirais donc volontiers pour ma part que l'amphore


dont l'opercule portait le timbre Hatria appartenait au même
type : une variété de gréco-italique qui donnera naissance aux
Lamb. 2.

II
LE TOURNANT DU IIe SIÈCLE : LA SOIF ET LA RICHESSE

Si, mettant entre parenthèses les incertitudes concernant


l'origine des amphores, on se contente d'une vue plus globale, un
point paraît hors de doute : le coup de fouet qu'a reçu le
commerce maritime du vin en Occident à partir de la fin de la seconde
guerre punique.
Je ne connais au IIIe siècle que quatre épaves de
gréco-italiques dans le nord de la Méditerranée occidentale47. Il n'y en a
aucune le long de la côte continentale française. Au IIe siècle au
contraire, sur ce seul littoral, R. Lequément et B. Liou (1975) en
comptent treize.
Toutefois, les épaves ne nous renseignent que sur le
commerce maritime. L'on aurait tort de fonder sur cette seule source la
chronologie du développement de la production. Les premières
exportations ont forcément été prélevées sur un vignoble
préexistant.
De leur côté, si les textes faisant allusion à des vignobles en
territoire romain au IIIe siècle sont rares et discutables, on ne peut
bien entendu pas tirer de là le moindre argument e silentio.
Examinons donc les indices d'existence de vignobles au IIIe siècle, et
ceux d'une rupture au début du IIe.

Les points de départ au IIIe siècle

La meilleure source parle de la côte adriatique. Après sa


victoire au lac Trasimène en 217, Hannibal traverse l'Ombrie et le

47 En Italie, épave de Cala del Diavolo, île de Monte-Cristo (Arch. Sub. [1982,
p. 65-68]); en Corse, Cala Rossa à Porto Vecchio (Bebko, 1971) et tour d'Agnello au
Cap Corse (Liou, 1982), en Catalogne, Ametlla de Mar (L. Villaseca Borras, «Nue-
vos hallazgos submarinos en Ametlla de Mar», dans A mpurias, XIX-XX, 1957-1958,
p. 237-241).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 57

Picénum; il arrive au bord de l'Adriatique, dans une région


particulièrement fertile, y fait reposer ses troupes et guérit les chevaux
de la gale en les lavant dans des flots de vin vieux, «vu
l'abondance de la production» (Polybe, III, 88, 1). Une telle abondance de
vin laisse supposer qu'il n'y avait guère de débouchés extérieurs.
On a plus de peine à croire avec Denys d'Halicarnasse (XIV,
8, 12) que la qualité des vins des Monts Albains a tant séduit les
Gaulois en 385 qu'ils y sont restés à boire, oubliant de prendre
Rome.
Dans YAger Falernus, Tite-Live (XXII, 15, 3) verrait des vignes
avant la deuxième guerre punique : Hannibal, en 217, après l'avoir
pillé et ravagé impunément sous l'œil de Fabius temporisant au
sommet du Mont Massique, n'y aurait pas hiverné parce que le
ravitaillement risquait de manquer dans un territoire plus
consacré aux vignes et aux cultures d'agrément qu'aux blés. Polybe (III,
92), rapportant les mêmes faits ne dit rien d'une agriculture
spécialisée dans YAger Falernus; il n'est pas exclu que Tite-Live ou sa
source aient antidaté la situation de leur époque48 : la vérification
des données de W. Johannowsky sur les amphores tranchera.
En dehors des témoignages directs, des vraisemblances
s'imposent. M. Torelli49 a récemment mis en relief l'existence au sud
de Rome, sur des flancs de coteaux, de soubassements de villas en
appareil polygonal, certainement antérieurs à la deuxième guerre
punique. Le vin comptait assurément parmi leurs productions, et
il devait répondre aux besoins de Rome. Au IVe siècle le vin
étrusque était peut-être encore exporté vers le Danube, la Rhénanie, la
Gaule du centre50. Il était connu en Grèce sous Alexandre51. Il est
bien peu probable que tous les vignobles y aient disparu avec la
conquête romaine pour réapparaître au IIe siècle. Voilà une raison
supplémentaire d'accepter l'hypothèse d'une production et d'un
commerce d'amphores gréco-italiques dans l'Etrurie romaine.
Quelles sont donc les raisons de voir un tournant dans l'essor
du vignoble au début du IIe siècle? Elles reposent moins sur des
signes (les villas ne se multiplient vraiment que dans la seconde
moitié du siècle) que sur des déductions. D'un côté, l'accroisse-

48 Johannowsky (1975, p. 5), suivi par Panella (1980, p. 252).


49 M. Torelli, « Osservazioni conclusive sulla situazione in Lazio, Umbria, ed
Etruria», dans SRPS, I, p. 421-426, s'appuyant sur Andreussi (1981).
50 Bouloumié (1981 et 1983).
51 Sopater, in Athénée, XV, 702 b.
58 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ment du commerce maritime suppose l'ouverture de nouveaux


marchés qui a dû favoriser les vignobles côtiers de l'Italie centrale
et provoquer leur développement. D'autre part, les nouvelles
conditions de l'agriculture italienne après la deuxième guerre
punique sont considérées comme propices à la viticulture et à
l'oléiculture : c'est parce qu'on pense que la structure sociale et le
système d'exploitation du sol ont changé qu'on fait de la villa cato-
nienne un trait caractéristique de l'après-deuxième guerre
punique.

La généralisation de la consommation de vin au IIe siècle

Les difficultés des paysans italiens, la concentration de la


terre entre les mains de propriétaires visant autant le marché que
l'autarcie, l'arrivée en abondance de la main-d'œuvre servile ont
modifié les structures de l'agriculture italienne dans un sens
favorable aux cultures arbustives, tandis que les importations de blé
sicilien allégeaient le souci du ravitaillement de Rome en blé : je
ne reviendrai pas sur une évolution maintes fois décrite.
Il a aussi fallu qu'existe l'autre face du phénomène : des
buveurs de vin plus nombreux. Où les a-t-on trouvés? La réponse
traditionnelle (Mommsen, Rostovtzef f) est : dans les provinces
occidentales. Que l'offre et la demande se soient nouées malgré la
difficulté des transports et l'opacité de l'information n'a pas paru
poser de problème. C'est pourtant un point crucial, qui mériterait
d'être élucidé plus en détail. Nous y reviendrons. Bien
évidemment, le jeu imbriqué des effets de l'offre et de la demande se
comprend plus facilement, à l'époque romaine, s'il commence à
fonctionner dans un cadre régional et si le vignoble italien trouve
au moins une partie de ses clients sur son sol. Aussi est-il
raisonnable de suivre ceux qui ont cherché une réponse italienne à la
question des débouchés.

L'urbanisation.

Rejoignant une brève indication d'A. J. Toynbee (1965, II,


p. 165), Keith Hopkins (1978, p. 107) suppose qu'ils ont été
constitués par «les paysans émigrés à Rome (ainsi que dans les autres
villes italiennes) et les nouveaux esclaves urbains». Il y a toujours
un lien entre la vigne et les villes, et le rôle joué par l'urbanisation
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 59

de l'Italie52 dans le développement du vignoble ne peut qu'être ici


aussi souligné. Mais elle n'aurait pas suffi à créer la situation que
j'ai décrite au chapitre précédent si un mouvement parallèle ne
l'avait accompagnée : l'entrée du vin dans le régime alimentaire.

Le pain.

Le couple pain-vin, que nous avons trouvé à la base de


l'alimentation romaine à la fin de la République et sous l'Empire ne
date pas des origines de Rome. Du vin, Pline (XIV, 90) dit qu'on fit
longtemps un usage très modéré (Diuque ejus rei magna
parsimonia fuit), sans qu'on sache comment interpréter ce longtemps.
Mais le pain est lui aussi d'introduction tardive.
La préparation traditionnelle des céréales pour les anciens
Romains est une bouillie, la puis. «Dans le théâtre de Plaute, les
Romains apparaissent aux Grecs comme des 'mangeurs de
bouillie'»53. La première boulangerie n'apparaît à Rome, selon Pline54,
qu'en 171 av.n.è. Auparavant l'on faisait le pain chez soi. Coutume
de riches : la plèbe urbaine n'avait pas de four à pain dans des
logements qui souvent ne comportaient même pas de cuisine.
L'apparition de boulangeries manifeste l'extension sociale d'un
aliment qui a commencé par être un trait de luxe et d'hellénisa-
tion.
Or, rouvrons le beau livre d'Emile Peynaud sur le goût du vin
(1980, p. 218-19). Il y oppose la soif physiologique et la soif
alimentaire qui accompagne la prise d'aliments: «La vraie mission
du vin est de satisfaire la soif alimentaire. . . Certains peuples, il
est vrai, ne prennent pas de boisson à tous les repas, mais alors,
généralement, ils ne consomment pas de pain et absorbent des
nourritures humides ». A. Maurizio, dans un non moins bel
ouvrage55, a depuis longtemps mis en relation l'abstinence et la consom-

52 Sur la croissance de Rome au IIe s., voir E. Gabba, « Urbanizzazione e


rinnovamenti urbanistici nell'Italia centro-meridionale del I sec. a.C», dans SCO, XXI,
1972, p. 73-111. Sauf pour Rome et Pouzzoles, l'auteur repousse l'urbanisation de
l'Italie au Ier siècle.
53 André (1981, p. 62-63). Voir aussi L. A. Moritz, Grain Mills and Flour in Clas-
sicalAntiquity, Oxford, 1959, p. XXII-XXIII et 149-150.
54 NH, XVIII, 107. Plaute, Asin., 200, parle de pistor, mais sans qu'on puisse
savoir s'il se réfère à une réalité grecque ou romaine.
55 A. Maurizio, Histoire de l'alimentation végétale, trad. fr., Paris, 1932, p. 270.
60 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

mation de bouillies: «Actuellement encore, tous les peuples


franchement mangeurs de bouillies sont des abstinents».
La disparition de la puis de l'alimentation urbaine a donc été
certainement un facteur puissant pour la généralisation de la
consommation de vin. C'est au cours du IIe siècle avant notre ère
que s'établit à Rome l'alimentation fondée sur le pain et le vin qui
va caractériser jusqu'à notre siècle la Méditerranée occidentale
latine et chrétienne.

Les femmes.

Un signe chronologiquement concordant de cette


généralisation est fourni par l'abandon de l'interdiction du vin aux
femmes56. Comme elle était écartée des libations, la femme était aussi
écartée de la substance qui leur est réservée, le temetum, «vin de
premier pressurage fermenté fait de raisins naturels, c'est-à-dire
non passerillés»57. Cet interdit paraît tomber en désuétude dans la
première moitié ou au milieu du IIe siècle. Polybe58 le mentionne
encore comme actuel au moment où il écrit, mais selon Pline
(XIV, 90), le dernier exemple de divorce fondé sur sa
transgression daterait de 194. On n'en retrouve plus par la suite de traces
que lorsqu'Auguste, ayant relégué sa fille Julie dans une île, lui
interdit aussi l'usage du vin : trait ostentatoire de traditionnalis-
me59. L'ivrognerie des femmes deviendra au contraire bientôt un
lieu commun des moralistes.

La création des grands crus

Si des buveurs de plus en plus nombreux exigent des


vignobles plus étendus pour les satisfaire, des buveurs de plus en plus
riches suscitent des vins de qualité. La hiérarchie sociale et la
hiérarchie des crus sont, nous l'avons vu, liées.
Caton sait déjà, bien entendu, qu'on peut faire des vins plus
ou moins bons. Il apprécie certains cépages plus que d'autres, le

56 Sur cet interdit, voir M. Gras (1983), qui en fournit enfin une explication
satisfaisante et fait table rase de la bibliographie antérieure.
57 André (1981, p. 172).
58 VI, 11 a, 4 (cité par Athénée, X, 440e-441).
59 Suétone, Aug., LXV, 6.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 61

Rhétique par exemple60. Il fait faire des vendanges tardives «ne


vinum nomen perdati {De agr., 25) - preuve que les vins
anciennement recherchés par les Romains étaient des vins liquoreux. Il y a
dans sa cella vinaria assez de dolia pour contenir cinq vendanges :
son vin pouvait vieillir, même si cette considérable capacité de
stockage paraît moins destinée à le bonifier qu'à spéculer sur la
cherté de certaines années61. Mais, pas plus que Plaute, il ne
nomme aucun vin italien du nom de son terroir. Les bons vins du
début du IIe siècle étaient ceux d'un tel ou d'un tel, pas encore
ceux d'une zone bien délimitée.

Chronologie.

De la création des appellations d'origine, Pline donne une


chronologie précise (XIV, 87 et 94-97). Selon lui, les vins italiens
n'ont commencé à acquérir leur renommée qu'après l'an 600 de
Rome. L'année du consul Opimius (121 av.n.è.) est restée fameuse
entre toutes dans l'histoire des grands millésimes. A ce moment-là,
on connaissait l'art de faire vieillir le vin, mais on ne distinguait
pas encore les crus par leur nom. La naissance du Falerne est
donc postérieure à l'année d'Opimius. Les autres crus ne sont
devenus fameux qu'après l'an 700 de Rome, et dans l'ensemble les
grands crus d'Italie n'ont supplanté ceux de Grèce qu'à l'époque
«de nos grands-pères» : sans doute vers la fin de la République.
Cette chronologie pose quelques problèmes, d'abord pour le
Falerne, qu'un paragraphe (287) du Brutus de Cicéron ferait
remonter beaucoup plus haut. Supposons, dit-il, un amateur qui
apprécie le Falerne ni trop jeune ni trop vieux; il ne choisira pas
les millésimes tout récents, mais n'ira pas chercher non plus les
années des consuls Opimius et Anicius - «Pourtant ce sont les
meilleurs millésimes» - «Je vous l'accorde, mais un vin qui a trop
de bouteille n'a plus la douceur que nous aimons; pour parler
franc, il n'est plus buvable». Opimius est, nous venons de le voir,

60 Dans ses Libri ad filium, d'après Servius ad Virgile, Géorgiques, II, 95-96.
61 De agr., 11, 1 et 3, 2. Les deux textes s'expliquent l'un par l'autre, et il faut
certainement, contre R. Goujard (1975), mais avec Gummerus (1906, p. 34) et
l'édition de A. Mazzarino, Leipzig, 2e éd., 1982, conserver en 11, 1 le texte des
manuscrits : « Ubi quinque vindemiae ... », sous peine de supposer au vignoble de Caton
un rendement très excessif de 84 hl/ha, malgré ses vendanges tardives (voir
l'appendice VII sur les rendements).
62 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

un consul de la fameuse année 121, Anicius, consul en 160, nous


mène plus haut encore, presque un demi-siècle avant la date
suggérée par Pline pour la naissance de l'appellation Falerne. On
croirait plutôt Cicéron que Pline et l'on choisirait la chronologie
haute s'il n'existait un autre terminus.
Polybe62 nous apprend qu'on produit à Capoue, avec des
vignes arbustives, un cru remarquable auquel aucun vin ne peut
être comparé. J. Heurgon63 a montré que par έν Καπύη, il fallait
entendre la région tout entière, et que le terroir de ce vin ne
pouvait être que celui du Falerne. Mais Polybe, qui pourtant parle
ailleurs du terroir nommé Falerne64, n'a visiblement pas de mot
pour dire «vin de Falerne». Or ce passage, qui appartient au livre
XXXIV, est certainement bien postérieur à 160; il infirme donc le
témoignage de Cicéron. Le Falerne anicien de son amateur ne
s'appelait pas encore «Falernum» quand il a été vendangé.
Il n'y a pas de mention du Falerne dans les textes avant
Catulle. Mais Dressel a trouvé au Castro Pretorio une amphore qui
portait l'inscription peinte Faî(ernum) Mas(sicum) avec la date
consulaire de 102 65. Puisque Pline laisse entendre que le Falerne a reçu
son nom bien avant les autres crus italiens, rien n'empêche cette
fois de voir là un terminus ante quem. J'admettrai pour ma part
que le plus ancien des crus italiens est probablement né pour
l'état civil peu après 120 av.n.è., et en tout cas pas avant le milieu
du IIe siècle.
Pour les autres crus, que la chronologie de Pline ne met guère
avant le milieu du Ier siècle, nous n'avons pas de recoupements
très nets. Horace est le premier auteur à en donner une liste un
peu longue, avec aux premiers rangs le Cécube et le vin des Monts
Albains. Cependant, Varron, dans ses Satires Ménippées, que J.-P.
Cèbe, après Cichorius, date d'avant 67, cite l'Ager Caecubus parmi
des sources proverbiales de richesse avec «l'île d'or», la Seplasia
de Capoue et le marché de Romulus66 : le vin qui en venait se
vendait certainement déjà très cher. La chronologie basse de Pline
n'est fondée que sur l'absence d'autres vins italiens que le Falerne

« XXXIV, 11, 1, cité par Athénée, I, 31 d.


63 J. Heurgon, Recherches sur l'histoire, la religion et la civilisation de Capoue
préromaine, des origines à la seconde guerre punique, BEFAR, 154, Paris, 1942,
p. 14.
64 Polybe, III, 92.
« CIL, XV, 4554.
66 Sat. Mén., 38 (éd. Cèbe, p. 144).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 63

parmi les quatre grands crus que César offrit au peuple pour ses
triomphes, et l'argument n'est pas très fort : César a pu vouloir
faire preuve de munificence en fournissant des vins étrangers.
On a, dans tous ces terroirs, fait du vin, et, comme le disait
Polybe, du très bon vin, longtemps avant que la terminologie des
crus ne se codifiât. Le texte du Brutus prouve qu'en 160 on
vinifiait dans ÏAger Falernus un vin de grande garde, qui était du
Falerne sans en porter le nom. Les amphores gréco-italiques des
alentours du lac de Fondi donnent un terminus du même ordre
pour le commerce du vin de l'Ager Caecubus. Elles tendent à
corroborer l'opinion de John D'Arms (1981, p. 36) selon qui la jetée
que M. Aemilius Lepidus avait en 179 fait construire sur les fonds
publics près de ses praedia de Terracine n'avait d'autre objet que
de faciliter l'exportation de ses vins.

Conditions.

Un long délai s'est donc écoulé entre la création des vignobles


et la diffusion des dénominations d'origine. Cela n'est pas
surprenant. Un grand cru ne naît pas de rien. C'est au départ un bon vin
local, fourni par un cépage et un terroir de qualité, et de surcroît
situé au bord de la mer, d'un fleuve ou d'une grande ville, donc
dans une position géographique facilitant sa commercialisation. Il
suffit alors que les circonstances, liées le plus souvent au pouvoir
et à la renommée de ses propriétaires ou de ses consommateurs,
favorisent son essor. Plus ses acheteurs tiendront à la qualité et
seront prêts à en payer le prix, plus sa culture et sa vinification
feront l'objet de soins : ainsi deviendra-t-il, peu à peu, un grand
vin. Les noms suivent; leur multiplication crée jusque dans le
langage un seuil entre les vins nobles et les vins roturiers, et accentue
la différence entre ceux qui produisent et boivent les premiers et
ceux qui se contentent des seconds.
Cela suppose une société hiérarchisée, où l'élite valorise
l'usage des bons vins et la propriété des grands crus, et dispose de
moyens suffisants pour cette forme d'investissement qu'est une
culture plus soignée et le vieillissement en dolium avant la vente.
Toutes ces conditions se sont trouvées réunies ou accentuées à
Rome dans le courant du IIe siècle.
Les grands vins ne tiennent pas, dans les topoi sur le luxe
romain, la place qu'y occupent les poissons rares ou les tables en
thuya. Ils ont pourtant bien joué leur rôle et nous avons là-dessus
un texte précis de Diodore de Sicile (XXXVII, 3, 2, 4) : «Dans leur
64 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

nouvelle situation, une fois vaincus la plupart des peuples


étrangers et venu le temps d'une paix durable, les Romains quittèrent
tout de leurs anciennes façons et tombèrent dans un genre funeste
d'émulation. Car les jeunes, avec la détente qui suit les guerres, se
tournèrent vers le luxe et la licence, faisant de l'argent le
pourvoyeur de leurs plaisirs. [. . .] Parmi les vins, celui qui n'offrait
qu'un agrément médiocre était méprisé, tandis que le Falerne, le
Chio et tous leurs rivaux faisaient l'objet d'une consommation
sans frein, ainsi que les meilleurs poissons et les autres finesses de
la table [. . .]. L'amphore de vin se vendait cent drachmes, celle de
salaisons du Pont quatre cents».
Diodore ramasse l'évolution décrite par Pline. Le principe qui
a mené à la naissance des grands crus reste clair. Enrichis et
hellénisés, les Romains ont appris à aimer les bons vins, à les payer
cher et à en faire étalage. Ils se sont d'abord tournés vers les vins
grecs, de Lesbos, de Chio, qui étaient alors les seuls vins de grand
renom: «Diu transmarina in auctoritate fuerunt» (Pline, XIV, 95).
En même temps arrivaient en Italie des esclaves orientaux, plus
savants vignerons et vinificateurs que les paysans romains; les
propriétaires de vignobles siciliens rapportaient de nouveaux
plants de qualité, comme l'eugenia dans les Monts Albains, et
l'expérience de la viticulture sicilienne; à partir de 146 s'y ajoute,
avec la traduction du traité de Magon, qui sera très largement
diffusée jusque dans les domaines eux-mêmes67, l'expérience
punique. Beaucoup de riches amateurs de grands crus étaient
propriétaires de vignobles. Ceux qui disposaient des terres les mieux
placées ont cultivé la qualité, non seulement parce que les bons vins
se vendaient cher, mais aussi parce que l'élégance était de se
fournir sur ses propres domaines68. Que la consommation des grandes
maisons de Rome ait été déterminante dans, l'essor des grands
crus et leur ait offert le marché le plus important paraît être une
évidence, confirmée du reste par Strabon (V, 4, 3) qui ouvre sa
phrase sur les grands vins de Campanie en disant: «C'est de là
que les Romains font venir leurs meilleurs vins. . . ». Mais on peut,
pour entrer plus avant dans le détail du mécanisme, ajouter une
remarque.
Xavier Laf on vient de mettre en relation la montée de la répu-

67 Heurgon (1976).
68 Voir Pétrone, Sai., XL VIII, et sur ce texte Finley (1978, p. 36) et Veyne
(1979, p. 270).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 65

tation du vin de Sorrente sous Auguste avec la multiplication des


villas maritimes dans la péninsule sorrentine à la fin du Ier siècle
av.n.è69. Cette observation perspicace vaut aussi pour les époques
antérieures. Les plus anciennes villas d'otium se multiplient, à
partir de 130-120, surtout dans trois zones: les Monts Albains, le
littoral de Sperlonga à Formies et la pointe du Cap Misène de
Cumes à Pouzzoles. Deux des grands crus - YAlbanum et le Cécu-
be - sont contigus de ces régions à la mode; le Falerne est à moins
de vingt milles romains de Cumes par la mer. Je croirais
volontiers que les triclinia de ces villas ont vu s'élaborer, dans les
dernières années du IIe siècle et la première moitié du Ier siècle, les
savantes différences entre le Cécube, le Fundanum et le Formia-
num, ou entre le vin de Calés, le Massique et les trois crus du
Falerne. Les sénateurs qui les produisaient, les buvaient et les
offraient à leurs amis imposeront leurs goûts à Rome et au monde
entier. Galien déjà avait bien compris que la nouvelle réputation
des vins italiens s'était fondée sur l'extension de la puissance
romaine70.

Quelle chronologie?

Peut-on choisir, à partir de ces remarques et à travers les


incertitudes constantes des dates que nous avons citées, entre une
chronologie haute qui verrait un changement rapide de
l'agriculture italienne au début du IIe siècle, et une chronologie plus basse
et plus lente? L'affirmation des grands crus semble bien avoir été
très progressive ; elle s'est poursuivie jusque dans le Ier siècle. Les
signes d'un accroissement de la consommation plébéienne sont
plus difficiles à dater, mais il est improbable qu'il se soit agi d'une
mutation brutale. Un développement continu, amorcé déjà au IIIe
siècle et se poursuivant jusqu'au premier, voilà l'hypothèse que je
retiendrais le plus volontiers71.
Elle s'accorde bien avec les observations faites depuis quelque
temps sur l'accroissement considérable de la richesse sénatoriale

69Lafon (1981, p. 334).


70 Ed. Kuhn, XIV, 28 : «πριν αύξηθήναι τήν 'Ρωμαίων δύναμιν, ενδοξον γεγενη-
σθαι τον Φαλερίνον ... ».
71 Dans le même sens, J. Heurgon (1976).
66 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

entre le milieu du IIe siècle et le Ier siècle72. Le luxe n'est pas venu
d'un coup avec les guerres orientales. Elle s'accorde aussi avec la
chronologie des villas les mieux étudiées : dans la plupart des cas,
l'archéologie ne les découvre qu'à partir du milieu du IIe siècle, et
les voit se développer beaucoup au tournant du Ier73. Des
amphores italiennes ont pourtant, comme nous l'avons vu, été sans doute
exportées bien plus tôt, et l'exploitation catonienne était déjà
clairement orientée vers la vente du vin. En essayant d'introduire des
données quantitatives, je chercherai maintenant à montrer
comment les exportations de Dr. 1, de Lamb. 2 et de gréco-italiques
s'articulent avec les données internes de l'Italie pour procurer
l'image d'une série de paliers successifs, au cours desquels les
exportations et la consommation intérieure se sont relayées
mutuellement, et qui, pour les propriétaires des vignobles les mieux
situés, ont constitué autant d'étapes dans l'accroissement des
profits qu'ils tiraient de leurs domaines.

III
LE COMMERCE MARITIME :
EXPORTATIONS ET IMPORTATIONS

Au prix d'une entorse à l'ordre chronologique, je


commencerai par étudier la distribution des amphores dont l'origine est
relativement bien établie : les Lamb. 2 et les Dr. 1 . Nous disposerons
ainsi d'une base plus solide pour examiner, en revenant en arrière,
les conditions d'établissement des circuits commerciaux.

Le manque de documents à Rome

Le commerce maritime du vin n'a évidemment pas laissé de


côté le plus grand centre urbain de l'Italie et il n'y a pas de raison
que n'ait pas existé là déjà sous la République un marché
primordial. Pourtant, autant les amphores le confirment à partir d'Au-

72 Frederiksen (1981, p. 269) s'appuyant sur I. Shatzman, Sénatorial Wealth


and Roman Politics, Coll. Latomus , Bruxelles, 1975.
73 J. H. D'Arms, Romans on thè Bay of Naples, Cambridge (Mass.), 1970; Lafon
(1981); Torelli (1981); Frederiksen (1981, p. 271); Celuzza, Regoli (1982, p. 41).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 67

guste, autant elles nous font défaut auparavant. Sur les 199
marques d'amphores publiées par Dressel en dehors de celles du
Monte Testacelo, cinq ou six seulement, dont une trouvée à deux
exemplaires et une à trois, appartiennent à des Dr. 1 74. Ce n'est pas
seulement le signe que ces amphores sont plus rarement timbrées
que beaucoup d'autres types, ce qui est vrai; c'est que nous
connaissons très mal les amphores républicaines de Rome. Sur les
neuf Dr. 1 dont nous venons de parler, six ont été trouvées dans le
dépôt du Castro Pretorio, qui s'est constitué après le milieu du Ier
siècle de notre ère, alors que, depuis plus de cinquante ans, ce
type d'amphores avait cessé d'être fabriqué. Que les objets qui en
viennent soient encore essentiels pour notre connaissance des
Dr. 1 à Rome est la preuve de l'indigence des documents
disponibles, qui n'est due qu'à notre mauvaise connaissance du matériel
céramique des niveaux républicains de Rome75.
A partir des Julio-Claudiens, les fouilles d'Ostie fournissent
des renseignements qui sont plus difficiles à recueillir pour
l'époque républicaine. Cl. Panella a cependant pu utiliser les résultats
d'un sondage pratiqué dans des niveaux républicains près du Cas-
trum : les Dr. 1 y représentent plus de la moitié des fragments
d'amphores76. Ce pourcentage repose malheureusement, selon
l'auteur, sur un trop petit nombre d'objets pour être vraiment
significatif, et, en l'absence d'indications chronologiques plus
précises, il ne contribue guère à répondre aux questions que poserait
notre propos. Il serait passionnant de suivre depuis l'époque des
gréco-italiques jusqu'à Auguste la part respective des amphores
grecques et des amphores italiennes dans les importations de
Rome, et, pour celles-ci la répartition entre les Lamb. 2 et les
différentes régions productrices de Dr. 1. Mais l'archéologie n'a pour
le moment rien à dire de probant là-dessus. Tournons-nous donc
vers d'autres sites et vers les provinces.

74 Les estampilles 3398, 3450, 3465, 3570 sont indiquées comme timbrant des
amphores Dr. 1 ; on peut au moins ajouter le timbre PILIP (3505), bien connu
ailleurs sur Dr. 1.
75 Dans les rares fouilles mieux publiées de niveaux du IIIe- Ier s., les fragments
de gréco-italiques et de Dr. 1 apparaissent et dépassent largement en nombre ceux
des autres amphores: cf. P. Gianfrotta, M. Polia, P. Mazzucato «Scavo nell'area
del Teatro Argentina» dans BCAR, 81, 1968-9, p. 25-114.
76 Panella (1981, p. 71 et 799).
68 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les Lamb. 2, principalement vers l'Orient

On trouve des Lamb. 2 de la côte d'Asie à celle d'Espagne, et


jusqu'en Atlantique, puisqu'un chalutier en a remonté une dans
ses filets au large de la Galice77. Mais la quantité des objets
découverts en Occident paraît nettement inférieure à celle de ceux
trouvés sur les sites de mer Egée.
Sous les eaux de la Méditerranée occidentale, deux épaves
seulement, près du Cap Bagur dans la province de Gérone, et près
de Carthagène, sont exclusivement ou principalement chargées de
ces amphores78. Dans d'autres cas, à Majorque, au large de
Marseille, sur l'épave du Cap Roux et sur la petite épave de
Cavalière79, les Lamb. 2 ne représentent qu'une part de la cargaison.
Souvent encore - à Albenga, La Chrétienne A, au Dramont A, à Giens,
à Les Nègres - il s'agit de quelques exemplaires isolés sur des
épaves de Dr. 1 80 : c'est pour cette raison qu'on avait au départ
considéré à tort les Lamb. 2 comme des amphores à huile. J'y verrai
pour ma part des amphores de bord, et le signe que les Lamb. 2
étaient souvent entreposées dans les ports de la côte tyrrhénienne
entre le détroit de Messine et Rome. Pour les raisons que je viens
d'indiquer à propos des Dr. 1, la rareté des découvertes à Rome
n'infirme pas cet argument indirect. On y note du reste un
exemplaire du timbre de Malleolus, caractéristique des Lamb. 2; deux
amphores ont été trouvées à Ostie, une à Nomentum, et quelques
autres exemplaires viennent de la côte tyrrhénienne : deux timbres
de Malleolus à Pompéi, des découvertes sous-marines dans les
ports d'Etrurie méridionale et plusieurs cols à Luni81.

77 TCHERNIA (1980).
78 F. Foerster et R. Pascual, « La nave romana de « Sa nau perduda », dans
RSL, XXXVI, 1970 (Hommage F.Benoit, IV, 1972), p. 273-306; J. Mas, «La nave
romana de Punta de Algas», dans Not. Arq. Hisp., XIII-XIV, 1971, p. 402-427; id.,
Perspectivas actuales de la arqueologia y su proyección submarina, Carthagène,
1972, p. 31-68.
79 J. Damiân Cerda, La nave romano-republicana de la colonia de San lordi, Ses
Salines, Mallorca (Monografias del Museo de Mallorca, 6), Palma de Mallorca,
1980; A. Tchernia, «Premiers résultats des fouilles de juin 1968 sur l'épave 3 de
Planier», dans Etudes Classiques, III, 1968-1970, p. 50-82; J.-P. Joncheray,
«Quelques amphores en provenance du Cap Roux», dans CAS, III, 1974, p. 163-166;
G. Charlin, J.-M. Gassend, R. Lequément (1978, p. 12-23 et n. 35).
"«Lamboglia (1952, p. 165); F. Benoit dans Gallia, XIV, p. 25, fig. 2, 18; For-
menti, Hesnard, Tchernia (1978); Beltrân (1970, p. 352).
81 Callender (1965, N° 1008); Zevi (1967); Forma Italiae, I, XII, 1976, Nomen-
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 69

En Espagne, M. Beltrân a dénombré treize points de


découvertes à terre ou dans des dépotoirs sous-marins. On peut voir six
amphores de ce type au musée de La Alcudia de Elche; le site le
plus riche doit être celui de la zone minière de Cabezo Agudo, près
de Carthagène : quatorze estampilles en provenant ont été
publiées il y a longtemps et elles semblent toutes appartenir à des
Lamb. 282. Plusieurs exemplaires ont été trouvés au début du
siècle au Portugal, à Mertola, sur le Rio Guadiana, en compagnie de
Dr. 1 C83 : ils sont certainement à mettre en relation avec le
commerce du métal.
Les découvertes sont plus rares en Gaule, où les deux
amphores visibles au musée de Vienne paraissent isolées à l'intérieur des
terres. Les vingt-cinq exemplaires récupérés entre 1967 et 1970
dans le golfe de Fos par un club de plongée représentent un
groupe exceptionnellement important, venant peut-être d'une épave
non identifiée. Ailleurs sur la côte, il n'y aurait pas tellement de
découvertes isolées à ajouter à celles d'Agde et d'Hyères que je
citais en 196984.
Les Lamb. 2 ne sont pas des raretés en Occident, mais il n'y a,
comme nous le verrons un peu plus loin, aucune commune
mesure entre le nombre de leurs découvertes et celui des Dr. 1. La
situation s'inverse en Adriatique et, pour autant qu'on puisse le
savoir, en mer Egée.
Produites sur sa côte occidentale, les Lamb. 2 sont
naturellement répandues sur les deux rives de la mer Adriatique. Plusieurs
épaves et gisements sous-marins ont été signalés, en particulier le

tum, N° 1, 25, fig. 15; Arch. Sub. (1982, p. 24-25 : Civitavecchia, plusieurs
exemplaires; p. 27 : Tarquinia; ibid. : Montalto di Castro); Luni, II, p. 234-235.
82 Beltrân (1970, p. 349-358); A. Fernândez de Avilês, «El poblado minerò ibe-
ro-romano del Cabezo Agudo en La Union», dans AEA, 46, 1942, p. 136-152 (voir
p. 147). La liste des découvertes du Levant espagnol peut s'allonger un peu avec
A. Ribera Lacomba et P. P. Ripolles Alegre, « Ânf oras de Benicarló y su zona
costerà», dans Cuad. de Prehist. y Arq. Castellonense, 4, 1977, p. 159-160 (Benicarló,
Torre d'Onda (Burriana), Castellón).
83 Β. Antonio de SA, «Exploraçôes arqueologicas em Mertola», dans Ο Arq. Por-
tuguês, XI, 1905, p. 95-100.
84 Gaîlia, XXVII, 2, 1969, p. 92. Voir depuis un exemplaire sur le littoral
gardois dans J. Granier, «Trouvailles fortuites et «glanes» archéologiques sur le
littoral gardois», dans RSL, XXXI, 3, 1965, p. 253-300 (voir p. 258-259) et des timbres
sur Lamb. 2 identifiés avec quelques doutes à Ensérune, Murviel-lès-Montpellier,
Montlaurès et Pech d'Empeissous par C. Lamour et F. Mayet, « Glanes amphori-
ques», dans Etudes sur Pézenas et l'Hérault, XI, 1980, p. 8-16 et XII, 1981, p. 3-18.
70 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

long de la côte croate, entre Rjeka et l'île de Rab85. Elles pénètrent


en grand nombre en Italie du nord, jusqu'à Aquilée et Milan86. Ce
sont elles, manifestement, qui ont servi de conteneur pendant le
trajet en mer pour les échanges dont parle la source de Strabon
(V, 1, 8) : du vin était acheminé par mer jusqu'à Aquilée, où des
Illyriens venaient le transvaser dans des tonneaux de bois qu'ils
remportaient chez eux. Ils fournissaient en contrepartie des
esclaves, du bétail et des peaux.
Beaucoup de renseignements potentiels existent sur la
diffusion des Lamb. 2 en mer Egée. Ils restent, hélas, potentiels parce
que Mme Elisabeth Lyding Will s'est fait réserver pendant trente
ans le monopole de l'étude des amphores romaines en
Méditerranée orientale sans rien publier d'utilisable sur le sujet87. Je
regrette d'avoir à commencer ce paragraphe par une phrase aussi
brutale, mais il n'y a pas d'autre moyen de faire comprendre au
lecteur le caractère à la fois compliqué, fragmentaire et incertain des
informations que je puis apporter. Ce qu'on peut savoir mène
d'abord à Délos. Les 496 timbres latins qu'y a dénombrés V. Grâce

85 Voir pour le littoral italien B. Sciarra, « Ricuperi sottomarini nel Brindisino »,


dans RSL, XXXII, 1966, p. 341-352; V. Righini, «Marche : Rinvenimenti di
insediamenti rurali», dans NSA, XXXIII, 1979, p. 282, et la bibliographie réunie par
G. Volpe, art. cit. η. 39 ; pour la Yougoslavie, C. Patsch, « Kleinere Untersuchungen
in und um Narona», dans Jahrbuch fur Altertutnskunde, II, 1908, p. 93, et surtout
V. Dautova-Rûsevljan, «Tipologia Kvarnerskih Anfora» dans Diadora, V, 1970,
p. 161-170; «Glavine, Rab, - hidroarheoloski nalaz amfora», dans Arheoloski Pre-
gled, XII, 1970, p. 101-102; «Zastino istrazivanje podvonog nalaza amfora na otoku
Rabu», dans Diadora, Vili, 1975, p. 89-102 (résumé en Italien). Ces derniers
articles, comme celui de F. Zevi cité n. 81, reflètent l'opinion dépassée que les Lamb. 2
venaient d'Istrie.
86 Baldacci (1967-1968, p, 13 et 16-23; 1972 a, p. 109-111 et 1972 b, p. 19-20).
87 Faut-il attendre encore la publication régulièrement annoncée de recherches
commencées en 1949 et qui devaient aboutir à un article prévu pour Hesperia, 1953
(cf. BCH, LXXVI, 1952, 2, p. 517), puis à un ouvrage qui en était en 1961 au stade
de « l'ultime révision du manuscrit » (E. Lyding Will, « Stamped Amphoras in the
Eastern Mediterranean Area», dans Year Book of the Am. Philosophical Soc, 1962,
p. 647)? Sur la façon qu'a E. Lyding Will d'utiliser sans les illustrer ni les justifier
les numéros de sa future classification, F. Zevi, dans un compte rendu de The Anti-
cythera Shipwreck Reconsidered (AC, XVIII, 1, 1966, p. 165) a présenté des
remarques auxquelles les quinze années passées depuis n'ont fait que donner de plus en
plus d'actualité. Toutes les observations inédites sur lesquelles je m'appuierai me
sont connues grâce à l'amitié de F. Salviat, de A. Hesnard et surtout de J.-Y.
Empereur qui, ces derniers temps, a heureusement pu se faire ouvrir les portes de
quelques dépôts, et que je remercie chaleureusement.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 71

en 1952 recouvrent «pour la quasi totalité des marques de Lamb. 2


et d'amphores à huile de Brindes»88. Les seuls objets publiés sont
une cinquantaine d'amphores dont J.-Y. Empereur vient de
signaler la découverte dans une cour à l'est du Lac Sacré89 et vingt-huit
timbres de l'îlot de la Maison des Comédiens, dont E. L. Will a
donné le texte en l'assortissant de références à sa typologie
inédite90. Vingt d'entre eux appartiennent à ses types 7 et 10. Des
recoupements subtils permettent de comprendre que ces numéros
correspondent à diverses variantes de ce que nous appelons
Lamb291. Dans les tiroirs des réserves de Délos, les timbres sur
Lamb. 2 sont aussi plus nombreux que ceux sur amphores «de
Brindes» (les types 11 et llb de la typologie d'E. L. Will), quoique
ces dernières soient plus fréquemment estampillées. E. L. Will
elle-même a fait, deux fois, une brève allusion à la grande
fréquence de ces amphores à Délos92 et J.-Y. Empereur a bien voulu
me préciser que, si le nombre des timbres romains y est
évidemment très faible par rapport à celui des grecs - en partie à cause
d'un usage beaucoup moins régulier du timbrage - la proportion
s'inverse pour les amphores intactes, parmi lesquelles les plus
nombreuses sont effectivement des Lamb. 2, dont une faible
proportion seulement est timbrée. «Le promeneur délien», écrivait-il
dans un mémoire inédit de l'Ecole d'Athènes, «fréquemment
heurte du pied quelque fragment d'amphore à paroi épaisse - la
plupart du temps il s'agit d'une Lamb. 2»93.
Les 'Ρωμαίοι de Délos ont donc fait venir d'Apulie de notables
quantités de vin. Etait-ce pour le boire ou pour le revendre?
J. Hatzfeld, qui s'était posé la question à propos de la corporation

88 Empereur (1982, p. 225).


89 J.-Y. Empereur, «Une cour remplie d'amphores à l'est du Lac Sacré», dans
BCH, 107, 1983, p. 882-886.
90 E. L. Will, « Les timbres amphoriques latins », dans Ph. Bruneau et al., L'îlot
de la Maison des Comédiens, Expl. Arch. de Délos, XXVII, Paris, 1970, p. 383-386.
Quelques autres timbres avaient été signalés il y a un siècle par Th. Homolle, « Les
Romains à Délos», dans BCH, VIII, 1884, p. 75-158 (120), et par Hatzfeld (1919,
p. 214, n. 4).
91 Pour le type 7, voir The Anticythera Shipwreck . . ., p. 11 et fig. 11, et pour le
type 10, V. Grâce et M. Savvatianou-Petropoulakou, dans Maison des Comédiens,
p. 283. Les deux seules amphores romaines de l'îlot de la Maison des Comédiens
dont une photographie est donnée (Pi. 45, N° D 122 et 123) sont des Lamb. 2.
92 Dans The Anticythera Shipwreck . . ., p. 11 et Maison des Comédiens, p. 383.
93 Voir aussi son appendice « Les amphores » à Ph. Bruneau, J. Ducat, Guide de
Délos, 3« éd., Paris, 1983, p. 97-98.
72 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

des olearii ou έλαιοπώλαι, connue sur des inscriptions, pensait que


«les amphores venues d'Apulie ou de Campanie sur des vaisseaux
d'origine italienne étaient déchargées à Délos pour y être vendues
aux commerçants de Laodicée, de Berytos ou d'Alexandrie»94.
Trente ans plus tard, M. Rostovtzeff disait au contraire qu'elles
«pouvaient n'indiquer qu'une importation destinée à la
consommation des nombreux Italiens résidant à Délos»95.
Les deux ont sans doute raison. Si l'on croit avec Appien (Mz-
thridatica, 28) qu'Archelaos en 88 a massacré à Délos vingt mille
étrangers, en majorité italiens, il y avait dans l'île une clientèle
abondante pour souhaiter consommer un vin qui lui était plus
familier que ceux de Grèce. La plupart des amphores romaines
trouvées à Délos viennent des maisons.
Mais les entrepôts n'ont guère été fouillés. La cinquantaine de
Lamb. 2 et les sept Dr. 1 C que J.-Y. Empereur vient de publier ont
été découvertes à proximité de l'Agora des Italiens, zone où
W. Déonna en 1926 disait ne trouver «guère que des magasins
renfermant une grande quantité d'amphores». Leur destination
commerciale paraît évidente. Il y a aussi des Lamb. 2 ailleurs en
Méditerranée orientale: à Athènes d'abord, en très grand nombre96; à
Rhodes, à Cos et dans les ports de la province d'Asie, quelques-
unes; à Alexandrie, où l'on dénombre environ 70 timbres et une
quinzaine de Lamb. 2 intactes dans les collections du Musée
Gréco-Romain97. Il est vrai que comme tous ces sites comptaient
probablement des groupes de 'Ρωμαίοι, cela ne résout pas l'ambiguïté
entre la consommation des Romains et la redistribution.
Plus importante me semble être la découverte récente d'une
épave de Lamb. 2 à Thasos. Que venait faire ce navire dans une île
réputée pour son vignoble et qui ne semble pas avoir abrité de
'Ρωμαίοι? Ceux d'Abdère en Thrace98, au nord de Thasos, étaient-
ils assez nombreux pour faire venir une cargaison de vin à leur

94 J. Hatzfeld, «Les Italiens résidant à Délos», dans BCH, XXXVI, 1912, p. 5-


218 (143-144).
*» SEHHW p. 1254.
96 E. L. Will, dans Maison des Comédiens, p. 383. Ces amphores forment de
très loin le groupe le plus nombreux dans les réserves des fouilles de l'Agora
d'Athènes.
97 Renseignements d'A. Hesnard et J.-Y. Empereur, sauf pour les trois Lamb. 2
que j'ai pu voir moi-même au musée de Bodrum (Halicarnasse).
98 Hatzfeld (1919, p. 23); Wilson (1966, p. 95).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 73

usage? Je chercherais plutôt la réponse dans un double


rapprochement : d'une part avec les amphores Lamb. 2 d'Aquilée et le
texte de Strabon sur les échanges de vin contre du bétail et des
esclaves, d'autre part avec la remarque de M. I. Finley sur la
position clef occupée par Thasos dans le trafic des esclaves thraces".
A la lisière nord-est du monde grec, l'échange du vin contre le
bétail et les esclaves est une tradition dont Polybe rappelle
l'existence à Byzance et Strabon à Tanaïs100. L'épave de Thasos montre
sans doute que, comme les négociants d'Aquilée et probablement
ceux de Narona en Illyrie, les 'Ρωμαίοι de la mer Egée, ou les
intermédiaires qui mettaient en relation le grand marché
d'esclaves de Délos avec les pirates et le monde barbare, l'avaient aux IIe
et Ier siècles reprise à leur compte101.
C'est une époque au cours de laquelle les relations entre la
mer Egée et l'Italie ont connu une activité particulière. Les
bateaux qui transportaient les esclaves, les marbres et les œuvres
d'art n'avaient rien à embarquer comme fret de retour, si ce n'est
des produits agricoles, et particulièrement ceux de la côte adriati-
que, bien plus éloignée du débouché romain que ceux de
Campanie. Comme on n'a aucun intérêt à faire naviguer un bateau à
vide, des facilités de transport exceptionnelles ont alors existé
dans le sens ouest-est. Le vin faisait partie des denrées contre
lesquelles les pirates ciliciens ou les chefs thraces échangeaient
facilement les premiers leurs proies et les seconds leurs serviteurs.
Sans doute le chargement des navires venant d'Orient était-il bien
plus souvent dirigé vers Pouzzoles et Rome que vers Tarente ou
Brindes. Mais les vins de la côte tyrrhénienne disposaient d'autres
marchés plus accessibles, Rome et les provinces occidentales.
Comme les navires qui repartaient vers l'Est ne cinglaient
probablement pas directement pour une traversée hauturière du détroit
de Messine au Cap Malée, ils n'avaient qu'un court détour et une
escale à faire pour charger les produits d'Apulie et éviter un
retour à vide.
Voilà les conditions qui ont favorisé l'essor du vignoble apu-
lien et qui ont permis aux communautés de négociants italiens ins-

99 M. I. Finley, «The Black Sea and Danubian Régions and the Slave Trade in
Antiquity», dans Klio, p. 51-59 (51).
100 Polybe, IV, 38, 4-5 ; Strabon, XI, 2-3 ; Cf. Ps.-Démosthène, Contre Lacritos,
34-35.
101 Sur Délos marché d'esclaves, voir Wilson (1966, p. 102-105).
74 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

tallés en Méditerranée orientale non seulement de continuer à


consommer le vin des cépages auxquels ils étaient habitués plutôt
que celui des îles grecques, mais encore de l'utiliser comme
monnaie d'échange contre les produits de l'Orient et du monde
barbare. Une étude plus fine de la répartition des Dr. 1 va nous
conduire pour l'Occident à une hypothèse voisine de cette dernière idée.

Les Dr. 1, particulièrement en Gaule

L'étude de la diffusion des Dr. 1 se présente dans des


conditions bien différentes, parce qu'elle peut reposer sur une quantité
de découvertes publiées considérable et que des cartes de
localisation ont déjà été dressées et commentées, pour l'Espagne,
l'Angleterre, l'ensemble de la Gaule ou des régions particulières comme
la Bretagne et l'isthme gaulois, et même, par Clementina Panella,
pour l'ensemble du monde romain102 (voir cartes 4 et 5).

Etat de la question.

Commençons par résumer les conclusions que cet auteur tire


de son tableau d'ensemble. Les Dr. 1 sont très rares en Orient (où
on en connaît cependant quelques-unes à Délos et à Athènes), ainsi
que sur les côtes de l'Adriatique et en Cisalpine (on n'en connaît
qu'à Narona et à Aquilée); elles ne sont, d'après elle, pas très
nombreuses en Afrique; en revanche plusieurs aires de concentration
de découvertes se trouvent en Angleterre, en Espagne et en Gaule,
où, sur certains sites (Toulouse, Mt Beuvray, Chalon, Jœuvres,
Essalois) la quantité des objets découverts est remarquable. Quant

102Beltrân (1970, p. 328, fig. 99): Espagne; Peacock (1971, p. 172): Gaule et
Bretagne ; D. Nash, « The Growth of Urban Society in France », dans B. Cunliffe et
T. Rowley (éds.), « Oppida : the Beginning of Urbanisation in Barbarian Europe »,
dans BAR, suppl. séries, 11, 1976, p. 95-133, fig. 8 : Gaule; W. Rodwell, «Coinage,
Oppida and thè Rise of Belgic Power in South-Eastern Britain», ibid., p. 181-368
(voir p. 237-241 et 318-321) : Bretagne; D. Nash, «Settlement and Coinage in Central
Gaul, c. 200-50 b.c.», dans BAR, suppl. séries, 39, 1978, p. 112 et 321-328 : Gaule;
Panella (1981, p. 56-57): monde romain; Galliou (1982, p. 126-127): ouest de la
France; Roman (1983, p. 228): isthme gaulois. On lit toujours avec profit l'article
d'O. Bohn, «Die àltesten rómischen Amphoren in Gallien», dans Germania, VII,
1929, p. 8-16. Je reprends dans les pages qui suivent, en la complétant ou en la
modifiant sur certains points, une étude qui a été publiée en anglais: Tchernia
(1983).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 75

aux blancs de l'Italie tyrrhénienne, ils doivent être considérés,


étant donné le manque de publications, comme peu significatifs.
Dans l'ensemble, la carte des Dr. 1 manifeste une expansion
commerciale dont l'importance fait contraste avec les données
valables pour l'époque antérieure. Les zones les plus intéressées
semblent être celles de plus ancienne romanisation, ou celles habitées
par des populations alliées comme les Eduens.
Il y aurait des nuances à apporter sur certains points. Les
Dr. 1 ne sont pas si rares à Délos : en en publiant sept exemplaires
avec les Lamb. 2 dont nous avons parlé tout à l'heure, J.-Y.
Empereur (1983) précise qu'il s'agit d'un type «bien représenté au
musée de Délos» - mais elles sont certainement beaucoup moins
nombreuses que les Lamb. 2.
Elles semblent en revanche franchement nombreuses au
Maroc, en particulier à Dchar Jdid et à Volubilis, surtout dans leur
variété à argile «pompéienne»; J.-P. Morel en a retrouvé
énormément dans les fouilles d'Hippone 103. Il est vrai que plus à l'est elles
se font très rares, par exemple à Benghazi où seuls quelques
fragments ont été trouvés, en quantité nettement inférieure à celle des
gréco-italiques, plus anciennes, ou des Dr. 2-4, plus tardives 104.

Le problème des cartes de diffusion.

L'essentiel n'est pas de signaler ces corrections mineures,


mais de peser la valeur des conclusions qu'on peut tirer de telles
cartes de localisation105. Pour interpréter la sienne, Cl. Panella fait
intervenir deux notions qui n'y apparaissent pas directement : la
fréquence des publications et la quantité des objets découverts. De
fait aucune des cartes que j'ai citées ne comporte de données
chiffrées sur le nombre d'objets découverts en chaque point, et l'on
ignore parfois si ces points représentent une amphore ou des
milliers. Aucune non plus n'a pu prendre en compte pour toute une
province la totalité des découvertes, ni même la totalité des am-

103 J.-P. Morel, «Recherches stratigraphiques à Hippone», dans BAA, 3, 1968,


p. 35-84; A. Hesnard, dans A. Akerraz et al., «Fouilles de Dchar Jdid, 1977-1980»
dans BAM, XIV, 1981-1982, p. 169-246 (202). Je remercie M. Euzennat des
renseignements qu'il m'a donnés sur Volubilis.
104 Riley (1981).
105 Morel (1981 b, p. 465) appelle «cartes de répartition» celles qui font
ressortir les données quantitatives, et «cartes de localisation» les autres.
76 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

phores publiées. Rien ne serait plus dangereux que de s'appuyer


sur une lecture brute de ces documents. Un exemple éloquent en
est fourni par la carte 5, où P. Galliou a reporté le résultat de ses
recherches personnelles en Bretagne : à y jeter un coup d'il, on
croirait que cette région est le grand centre d'importation du vin
italien en Gaule alors que c'est presque le contraire.
Faudrait-il alors attendre pour utiliser les données d'avoir
établi des cartes exhaustives qui pourraient prétendre indiquer tous
les points de découverte et pour chacun d'eux le nombre des
objets retrouvés? Ce rêve d'exhaustivité est le grand piège de
l'archéologie des objets nombreux. Même si elle était réalisable, ce
qui n'est pas le cas, une carte «exhaustive» ne le resterait que
quelques jours ou quelques mois et ne serait plus à jour au
moment de sa publication. Mais l'essentiel est qu'on se demande
trop peu de quelle population archéologique il serait bon
d'épuiser la liste. Est-ce celle des objets publiés? Chacun s'accorde à
reconnaître que la densité des publications reflète non seulement
celle des vestiges, mais encore, ou peut-être surtout, celle des
archéologues soucieux d'écrire, l'intérêt qu'ils portent aux objets
concernés, la facilité de les identifier, de les compter, et donc d'en
parler, etc. Cette liste peut donc être, selon les circonstances,
voisine ou très éloignée de celle des objets tirés de la terre. Est-ce alors
cette dernière qu'il faudrait dresser? Outre l'impossibilité
matérielle de la constituer à l'échelle de toute une province, quand il
s'agit de tessons très répandus et sans valeur muséographique,
l'inventaire des objets, même complet, continuerait à dépendre de
la densité des fouilles et des prospections; les comparaisons entre
différentes régions ne pourraient être significatives que si
l'activité archéologique était partout de niveau égal, ce qui n'est pas vrai.
En fait, l'exhaustivité n'aurait vraiment de sens que si elle portait
sur la totalité des vestiges enfouis dans la terre : voilà pourquoi
c'est rêver que de la souhaiter. Ajoutons encore que, s'agissant de
sites qu'on compte parfois par dizaines dans un seul département
français, et d'objets qu'on compte parfois par milliers sur un
même site, le problème n'est pas d'en dénombrer quelques-uns de
plus, mais de trouver une méthode pour utiliser ces grands
nombres et mettre en évidence des différences significatives.
Voilà pourquoi, après l'avoir souvent pratiqué, je ne crois pas
sensé de se livrer interminablement au jeu du dépouillement
complet des revues et publications locales. L'important est d'avoir une
idée, au moins grossière, du rapport entre la carte de diffusion
qu'on utilise et la réalité des vestiges enfouis. Il est indifférent, de
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 77

ce point de vue, que la carte repose sur des dépouillements


partiels, à condition qu'on n'y constate pas de biais trop marqués.
Mais il est indispensable de réaliser des tests qui mettent en
évidence le rapport cherché.

Le cas de la Gaule.

La chance veut que pour la Gaule trois bons tests soient


possibles : des prospections approfondies ont été menées récemment
dans les quatre départements de Bretagne, dans celui de Saône-
et-Loire et dans celui de l'Aude. Leur qualité paraît sensiblement
égale et rien ne manifeste que dans ces trois régions le rapport
entre les vestiges connus et les vestiges existants varie
sensiblement. En comparant ces résultats aux cartes déjà publiées, on
peut se faire une idée de la représentativité de ces dernières. Pour
la Bretagne, l'inventaire le plus complet jusqu'à ces derniers
temps, celui de Daphne Nash, signalait six points. A l'issue d'une
enquête menée par la Direction des Antiquités, P. Galliou en a
publié cinquante-cinq. Pour la Saône-et-Loire, où sept points en
tout étaient recensés, Hughes Vaussanvin vient de publier une
carte fondée sur des recherches personnelles : on peut maintenant
compter trente-quatre points. Dans l'Aude enfin, où toutes les
cartes notent une plus grande concentration de sites - treize d'après
Daphne Nash - Jean Guilaine et Guy Rancoule en connaissent
près d'une centaine. Dans ces trois régions, les sites de découverte
de Dr. 1 sont cinq à neuf fois plus nombreux que ceux recensés
par les synthèses générales : la proportion reste relativement
constante106.
Poursuivons le test en y intégrant les données quantitatives.
En Bretagne, il n'y a que 123 amphores réparties sur les
cinquante-cinq points de découverte : à peine de quoi parler de commerce.
La situation est bien différente en Saône-et-Loire,
particulièrement à Chalon-sur-Saône où, en 1842 et 1843, L. Landa a observé

106 Galliou (1982); Vaussanvin (1979); G. Rancoule et J. Guilaine, «La fin de


l'Age du Fer et les débuts de la romanisation dans les Corbières occidentales»,
dans L'Abri Jean Cros (J. Guilaine éd.), Toulouse, 1979, p. 439-446, n. 32. Je
remercie tous ceux qui ont complété au cours de nos entretiens mes renseignements sur
la diffusion des Dr. 1, particulièrement MM. Barruol, Domergue, Ferdière, Galliou,
Labrousse, Lequément, Py, Rancoule, Roman, Sablayrolles, Sanquer, Vaussanvin,
Vidal.
78 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

une drague qui détruisait un banc de sable sur la rive droite du


fleuve. «Ce que la drague a extrait là de poteries et d'objets
antiques», écrivait-il, «est inconcevable». Vingt-six ans plus tard, le
même Landa, rendu par l'âge plus soucieux de précision et de
données quantitatives, a continué ses observations sur une autre
drague qui retirait les anciens déblais de la première : «J'ai
compté plusieurs fois le nombre de pointes d'amphores contenues dans
10 m3 versés à l'extrémité du remblai, et j'ai trouvé le chiffre de 12
en moyenne. Or la quantité extraite étant de plus de 20.000 m3, il y
a donc déjà les restes de plus de 24.000 amphores ensevelies. Mais
le cube à extraire est de 10 à 20 fois plus considérable et
l'ensemble en est tout aussi riche, sinon plus, que celui extrait»107. Il n'est
pas précisé que ces 24.000 amphores calculées, ces 200 à 500.000
amphores présumées, sont toutes des Dr. 1. On peut cependant en
être sûr, puisque, parmi les amphores qui continuent d'être
retirées du lit de la Saône, les plus nombreuses sont de loin les Dr. 1,
et que viennent ensuite les amphores gauloises et les amphores
Dr. 20 qui n'ont ni les unes ni les autres de pied en pointe.
La description minutieuse et confuse des fouilles de Bibracte
laissée par Bulliot en 1899 ne donne pas beaucoup de chiffres,
mais elle est ponctuée, dans toutes les zones d'habitations
gauloises, par la mention de découvertes d'amphores ou de débris
d'amphores, souvent groupés dans des «creux cinéraires» qui
contenaient jusqu'à cinquante individus : «masses de débris», «monceau
énorme de tessons d'amphores» (p. 205), «quantité considérable
de poteries usuelles et d'amphores» (p. 243), «gisement très
considérable d'amphores cinéraires» (p. 285), etc.108. Il me paraît
probable que le total des individus représentés atteint quelques
milliers. Les autres sites de Saône-et-Loire ne sont évidemment pas
aussi riches que le grand oppidum des Eduens ou le port fluvial
de Cabillonum, mais on dénombre plus de cent individus sur cinq
sites : Cersot, Gigny et ceux qui avoisinent Tournus.
Pour l'Aude enfin, il suffit de compléter la citation de J.
Guilaine et G. Rancoule : «Plus d'une centaine de sites ont déjà été
recensés dans l'Aude, sites dont certains laissent voir des débris de

107 Cité dans L. Bonnamour, « Le port gaulois et gallo-romain de Châlon », dans


Mém. Soc. d'Hist. et d'Arch. de Châlon, 45, 1975, p. 63-65. Cf. A. Grenier, Manuel
d'Archéologie gallo-romaine, VI, 2, Paris, 1934, p. 564, n. 2.
108 Bulliot (1899). L'auteur a publié, pi. LX, quatre-vingt-quinze marques
d'amphores, dont la plupart doivent être sur Dr. 1.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 79

plusieurs milliers ou dizaines de milliers d'amphores italiques».


Ces chiffres élevés s'appliquent particulièrement à l'oppidum-
marché (selon l'expression des auteurs) de La Lagaste et à
l'oppidum minier de Lastours-Fournes dans la Montagne Noire.
D'autres oppida fournissent les vestiges de quelques centaines
d'amphores et les autres sites de quelques dizaines. Ces «énormes
quantités d'amphores»109 se prolongent en Haute-Garonne et, dans
une moindre mesure, en de nombreux points de la région Midi-
Pyrénées.
Le site de Gaule le plus riche en vestiges d'amphores Dr. 1 est
certainement Toulouse. M. Labrousse, retrouvant les termes de ses
collègues audois, parle de la «quantité prodigieuse d'amphores
vinaires que recèle le sol de Toulouse. Il s'en rencontre dans tous
les quartiers et les faubourgs de la ville»110. Elles viennent de puits
funéraires dont les ensembles les plus spectaculaires se trouvent
dans le quartier dit de La Férétra et, à cinq kilomètres de la ville,
sur le site de Vieille-Toulouse. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des
antiquaires toulousains ont déjà rappelé qu'en ces deux endroits
les paysans devaient «purger la terre» des morceaux d'amphores
pour pouvoir la labourer; «malgré ces soins, qui de temps
immémorial ont été réitérés, leurs charrues en déterrent sans cesse et le
fer, par le choc de ces briques, est continuellement émoussé»111.
En 1902, à La Férétra, L. Joulin a fouillé une superficie d'un
hectare et demi à l'occasion de la construction d'une caserne. «Il
reconnut 120 cavités funéraires et estima à 1 300 le nombre de ces
récipients retrouvés. Ce chiffre est probablement inférieur à la
réalité car les puits funéraires de la région toulousaine ne
contiennent guère moins de 40 à 50 amphores»112. Les découvertes se
poursuivent à l'heure actuelle sur un site qui doit couvrir une
bonne trentaine d'hectares.

109 G. Rancoule et J. Guilaine, art. cité, p. 444. Quarante-huit marques sur Dr. 1
ont été trouvées à la Lagaste : Rancoule (1980, p. 102-103).
110 M. Labrousse, dans Histoire de Toulouse, publiée sous la direction de
Ph. Wolff, Toulouse, 1974, p. 18-19.
111 Abbé Audibert, Dissertation sur les origines de Toulouse, Avignon et
Toulouse, 1764, p. 3, parlant de Vieille-Toulouse. Pour La Férétra, voir Guillaume du
Catel, Mémoires de l'Histoire du Languedoc, Toulouse, 1638, p. 128 : «Il y a un
terroir joignant la ville du côté de Château-Narbonnais où en labourant la terre on
rencontre des urnes toutes entières en si grand nombre qu'elles empêchent quasi
que la terre ne soit fertile».
112 Labrousse (1968, p. 155).
80 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Sur le plateau de La Planho et aux alentours, le témoignage


des amphores de Vieille-Toulouse est encore plus spectaculaire.
«Ce qu'on aperçoit d'abord sur cette surface», écrivait l'abbé Au-
dibert en 1764, «c'est une quantité incroyable de débris d'urnes
cinéraires en terre-cuite». En 1969, après deux siècles de culture
et de déblaiements, la situation ne paraît pas différente aux yeux
de M. Labrousse : «Partout des amphores ou des débris
d'amphores remblaient en masse les puits funéraires et apparaissent à la
surface des champs au moindre labour»113. En 1902, L. Joulin
avait l'impression que, dans la zone la plus riche de ce grand site,
ses sondages avaient «traversé sur une surface continue d'une
vingtaine d'hectares des couches épaisses de tessons d'amphores»;
il calculait qu'au moins 5 000 d'entre elles avaient été remuées au
cours de terrassements effectués en 1880114. On a récemment créé
sur ce site un terrain de golf : les débris d'amphores ont été
emportés à la voirie par camions. Ce sont au bas mot des
centaines de milliers d'amphores qui ont été retirées au cours des siècles
du sous-sol de Toulouse et de ses environs.
De nombreux autres sites riches en Dr. 1 se dispersent en
étoile autour de Toulouse115. A Eauze, chez les Ausques, «toute la
partie nord du plateau est jonchée de débris d'amphores italiques»116;
sur l'Ariège, à Auterive, Louis Latour a trouvé plusieurs tonnes de
fragments, qui viennent s'ajouter aux amphores «retrouvées de
tout temps»117; en remontant le Tarn, au niveau de la frontière de
la Transalpine, les amphores apparaissent «en grandes quantités»
à St-Sulpice-la-Pointe et, à Gaillac, «les pointes d'amphores sont
en certains endroits si fréquentes . . . qu'on s'en est servi . . . dans
la construction des maisons ou l'empierrement des petits
chemins»118. Plus au nord des découvertes nombreuses ont été signa-

113 Ibid., p. 156.


114 L. Joulin, «Les sépultures des âges protohistoriques dans le sud-ouest de la
France», RA, 1912, 1, p. 1-59.
115 Voir en général M. Labrousse (1968, p. 157-160): «[Toulouse]
approvisionnait tout l'ouest de la Provincia, l'Aquitaine indépendante et les peuples du sud de
la Grande-Celtique».
"6Gallia, 34, 1976, p. 485.
117 L. Latour, «Les fouilles gallo-romaines d' Auterive», dans Mém. Soc. Arch.
du Midi de la France, XXXV, 1970, p. 22.
118 Gallia, XX, 1962, p. 604-605 (St-Sulpice-la Pointe); J.-L. Riol, Le vignoble de
Gaillac depuis ses origines jusqu'à nos jours, Paris, 1913, p. 22, n. 3 (cité dans Dion
(1959), p. 106, n. 27).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 81

lées à plusieurs reprises à Rodez ou non loin119. La région de


grande densité de Dr. 1 la plus étonnante est sans doute la zone
minière de Ceilhes et Camarès, à cheval sur l'Aveyron et l'Hérault,
en lisière du Larzac : sur les crêtes qui séparent la haute vallée de
l'Orb de celle du Dourdon, des articles récents ont signalé en
moins de 150 km2 dix sites de découverte de nombreux tessons120,
et il faudrait sans doute étendre cette abondance à toutes les
Causses121.
Les remarques que je viens de présenter enrichissent
sensiblement l'image des cartes de diffusion. Bien entendu, quelques tests
supplémentaires, dans des régions qu'il faudrait sélectionner,
seraient bienvenus. A défaut de prospections systématiques,
avançons encore quelques renseignements. Les Dr. 1 sont présentes
par dizaines ou plutôt par centaines sur tous les oppida de
Provence ou du Languedoc oriental, mais leur nombre n'y atteint pas
les quantités énormes du Languedoc occidental122. L'oppidum de
l'Ermitage, près d'Alès, pourrait faire exception : tous les
fragments d'amphores n'y ont pas été recueillis, mais on y compte 29
marques123 (contre 48 à La Lagaste et 7 seulement à Nages). En
Gaule indépendante, l'oppidum le plus riche en fragments de Dr. 1
est peut-être Essalois chez les Ségusiaves : « On y ramasse une telle
quantité de ces débris que Gabriel Bulliot disait qu'on n'en trou-

119 Rodez: Gallia, XX, 1962, p. 552; XXIV, 1966, p. 416; XXXIV, 1976, p. 469;
XXXVIII, 1980, p. 469-471. Naucelle : Gallia, XXX, 1972, p. 477; XXXIV, 1976,
p. 468; XXXVI, 1978, p. 393.
120 E. Hédan et A. Vernhet, « Note sur le cuivre et ses alliages au Ier s. av. J.-C.
chez les Rutènes et les Gabales », dans Actes du 98e Congrès Nat. des Soc. Sav. (St-
Etienne, 1973), Paris, 1975, p. 71-75; R. Gourdiole, «Exploitations métallurgiques
antiques dans la haute vallée de l'Orb», dans Mines et mineurs en Languedoc-Rous-
sillon et régions voisines, de l'Antiquité à nos jours, recueil publié par la Fédération
historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Montpellier, 1977, p. 69-
87 ; G. Barruol et R. Gourdiole, « Les mines antiques de la haute vallée de l'Orb
(Hérault)», dans Mines et fonderies .... p. 79-94.
121 B. Payot, A. Vernhet, «Les civilisations de l'Age du Fer dans les Causses»,
dans La Préhistoire française, II, 1976, p. 694 : «Les amphores vinaires italiques du
type Dr. 1 ont véritablement inondé le marché gaulois. Tous les oppidums des
Causses en livrent des fragments innombrables».
122 L'exemple le mieux étudié est Nages : M. Py, L'oppidum des Castels à Nages
(Gard), XXXVe suppl. à Gallia, Paris, 1978, p. 247-251.
123 B. Dedet, J. Salles, «Aux origines d'Alès : recherches sur l'oppidum de
l'Ermitage (Gard)», dans Bull, de L'Ecole Antique de Nîmes, 16, 1981, p. 5-67.
82 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

vait nulle part autant, même au Mt Beuvray»124. Un peu plus en


aval de la Loire, Joeuvres passe aussi pour un site de découvertes
abondantes et à Roanne les fouilleurs ont qualifié d'« énorme la
masse encombrante des débris volumineux d'amphores à vin»125.
Si l'on descend encore le fleuve, on note que tous les sites gaulois
du Cher contiennent des Dr. 1 ; l'oppidum de Châteaumeillant en a
livré plus de trois cents126; elles deviennent plus rares en aval,
même s'il reste quelques sites relativement riches, mais plus
isolés, jusqu'à Angers 127. Leur rareté est plus nette encore en Basse-
Normandie : dans un inventaire fondé sur les sources
bibliographiques et sur le recensement des objets déposés dans les musées
et les collections particulières, E. Deniaux n'a pu trouver, pour les
trois départements de la Manche, de l'Orne et du Calvados, que
treize fragments répartis sur quatre sites 128. Une dernière série de
découvertes importantes est en revanche à attribuer aux oppida
du Haut-Rhin et du Haut-Danube : Uenze (1958) en mentionne une
douzaine pour les Dr. 1 qu'on y a trouvées. Le plus riche doit être
Bàie où des fouilles limitées ont permis à E. Major et plus
récemment à A. Furger-Gunti de trouver quelque 4.000 tessons - ce qui
ne fait pas beaucoup de centaines d'individus129. Pour les autres,
les quantités indiquées vont du «grand nombre» à quelques
dizaines130.

124 J. Renaud, «Notes sur l'oppidum d'Essalois (Loire), dans Ogam, XIV, 1962,
p. 60; cf. J.-P. Preynat, «L'oppidum d'Essalois», ibid., p. 287-314.
125 M. Bessou, cité par B. Dedet, J. Salles, art. cité n. 123, p. 62, n. 182.
126 E. Hugoniot, «Un nouveau dépôt d'amphores à Châteaumeillant», dans Cel-
ticum, VI (actes du IIIe Congrès int. d'études gauloises, celtiques et protoceltiques,
Châteaumeillant-Bourges, 27-30 juillet 1962), p. 171-180.
127 Environ 7 000 tessons, dont 154 fragments de cols, à Levroux (Indre)
(Bouyer, Buchsenschutz, 1983); dans l'Indre-et-Loire, à Vernou-sur-Brenne, 3.420
tessons représentant plus de quarante amphores (R. Maugard, « Un fossé-dépotoir
gaulois à Vernou-sur-Brenne; II, Etude du matériel céramique», dans Revue arch.
du Centre, XVI, 1977, p. 3-16) et voir P. Galliou (1982).
128 E. Deniaux, «Recherches sur les amphores antiques de Basse-Normandie»,
Cahier des Annales de Normandie, N° 12 B, Caen, 1980. Les résultats de cette
enquête ont été intégrés dans l'ouvrage de P. Galliou.
129 E. Major, Gallische Ansiedlung mit Gràberfeld bei Basel, Bâle, 1940, p. 39-41 ;
A. Furger-Gunti (1979).
130 A Manching, W. Stôckli (1979) n'a pas dû trouver plus de quarante
individus, mais à l'Altenburg-Rheinau près de Schaffhouse, les Dr. 1 sont aussi
nombreuses qu'à Bâle (F. Fischer, « Das Oppidum von Altenburg-Rheinau », dans Germania,
44, 1966, p. 286-311 (p. 203).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 83

Que peut-on conclure de l'examen auquel nous venons de


soumettre les cartes de diffusion? L'impression d'abondance qu'elles
donnaient se trouve pour beaucoup d'endroits très renforcée, et, à
plusieurs égards, ces cartes inévitablement très incomplètes
résistent bien à l'épreuve. L'adjonction de renseignements quantitatifs
accentue plus qu'elle ne modifie les indications sur la densité des
découvertes qu'on pouvait tirer de la simple répartition des points
telle qu'elle apparaît sur les cartes les plus générales. Les
départements où Daphne Nash mentionne le plus de sites sont, dans
l'ordre, l'Aude et l'Aveyron, le Tarn, l'Hérault et la Haute-Garonne : ce
sont ceux où nous avons trouvé le plus grand nombre de
gisements très abondants. Le blanc qui concernait la Normandie est
de son côté pratiquement confirmé par la rareté des découvertes
repérées par E. Deniaux et, s'il faut ajouter beaucoup de points en
Bretagne, cela fait très peu d'amphores. De la même façon, la
carte de répartition du timbre de Sestius, qui a été beaucoup étudié
ces derniers temps, paraît à elle seule reproduire assez bien les
résultats auxquels nous sommes parvenus (carte 6).
Au total, la plus grande densité d'amphores Dr. 1 se trouve
chez les Volques Tectosages et les peuples qui les entourent. Les
amphores étaient diffusées à partir de l'axe Narbonne-Toulouse :
rien d'étonnant à ce que Fonteius ait instauré là les portoria qui
grevaient le commerce du vin à destination des Gaulois. Dans
l'état actuel de nos informations, une seconde zone de
concentration - mais de densité plusieurs fois inférieure - paraît être le sud
de la confédération éduenne, avec Essalois, Juvres, Roanne,
Châlon, Bibracte. La partie orientale de la Transalpine, le territoire
des Arvernes, le Haut-Rhin et la route qui y mène pourraient venir
ensuite. Les fragments se font en revanche tout à fait rares dans
la Basse-Loire, la Bretagne, la Normandie et le Nord : là où les
cartes de diffusion publiées avant les recherches d'E. Deniaux et
de P. Galliou restaient quasiment blanches.

Comparaisons.

Les données quantitatives modifient davantage


l'interprétation quand on compare l'évidence des Dr. 1 en Gaule à d'autres
témoignages fournis par les amphores. En Angleterre, en
Espagne, les cartes de diffusion ne montrent pas une densité de points
bien inférieure à celle de la Gaule. Mais sur les sites bretons, les
découvertes ne comportent en général que quelques fragments ou
quelques amphores, souvent une seule, et quelques dizaines dans
84 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

deux cas seulement, Camulodunum et Hengistbury Head131. En


Espagne, les Dr. 1 sont «présentes dans presque tous les villages
indigènes» (Beltrân, 1970, p. 317). On trouve quelques milliers de
tessons à Ampurias, et leur quantité étonne les fouilleurs des
mines de la Sierra Morena et de Carthagène, de même que dans le
sud-ouest de la Gaule 132. Sur les oppida en revanche, les tessons de
Dr. 1 me paraissent se compter plus par dizaines ou par centaines
au maximum que par milliers133. Aucun des fouilleurs espagnols
n'a manifesté la surprise qui s'exprime si souvent sous la plume
de leurs collègues français devant les «masses énormes des
fragments de Dr. 1 ». Le nombre des estampilles publiées - et elles font
plus volontiers l'objet d'une publication que les fragments anépi-
graphes - appuie aussi l'idée d'une supériorité quantitative des
sites gaulois. Nulle part on ne trouve de chiffres approchant des
95 estampilles du Mt Beuvray, des 48 de La Lagaste, ni même des
29 de l'oppidum de l'Ermitage ou des 23 d'Ensérune.
Passons à un autre ordre de comparaison. Les amphores dont
le commerce est le plus connu en Occident sont les Dr. 20 qui, du
Ier au IIIe siècle de notre ère ont transporté l'huile de la vallée du
Guadalquivir. Leur carte de localisation est tout aussi impression-

131 Voir Peacock (1971); W. Rodwell, art. cité, n. 95; B. Cunliffe, Hengistbury
Head, Londres, 1978, p. 55-56; C.F.C. Hawkes et M. R. Hull, Camulodunum,
Oxford, 1947, p. 251.
132 Pour Ampurias, voir Nolla Brufau (1977); pour les mines, Cl. Domergue,
«La mine antique de Diógenes et Real», dans Mei. Casa Velàzquez, III, 1967, p. 39;
Cl. Domergue trouve aussi des milliers de tessons de Dr. 1 dans la mine de La Loba
(Sierra Morena) et dans celles de la région de Carthagène.
133 Dans l'important oppidum d'Azaila, J. Cabré, Ceramica de Azaila, Madrid,
1944, et M. Beltrân Lloris, Arqueologia e historia de las ciudades antiguas del Cabe-
zo de Alcalâ de Azaila (Teruel), Saragosse, 1976, ont publié une vingtaine d'ampho-
rès Dr. 1 intactes et six timbres. Mais les amphores semblent toutes avoir été
trouvées en un même point (Cabré, p. 7) et les auteurs ne parlent nulle part d'une
abondance particulière de tessons d'amphores. Ailleurs, la céramique
campanienne paraît souvent être plus abondante que les amphores, voire présente sans aucun
tesson d'amphore, ce qui est très rare en Gaule. Citons les publications suivantes :
A. Beltrân Martînez, « Excavación arqueológica en Contrebia Belaisca (Botorrita,
Zaragoza) 1980», dans Noticiario Arq. Hispânico, 14, 1983, p. 319-364; C. Araneguî
Gasco, Excavaciones en el Grau Veli (Sagunto, Valencia), Valence, 1982; P. Atriàn
Jordan, «El yacimiento ibèrico del «Alto Chacón» (Teruel)», Exe. arq. en Esp., 92,
1976; J. M. Luzón Nogué, «Excavaciones en Itàlica. Estratigrafia en el Pajar de
Artillo», Exe. arq. en Esp., 78, 1973; M. A. Martin Bueno et M. T. Andrés Rupérez,
«Nuevos despoblados ibéro-romanos en Aznara (Zaragoza)», dans Caesaraugusta,
35-36, 1971-1972, p. 167-186.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 85

nante que celle des Dr. 1 134. Mais on n'a jamais signalé en Gaule de
site où elles aient été trouvées par dizaines de milliers, et je ne
doute pas que les arrivées de vin italien au Ier siècle av.n.è. aient
été plus importantes que celles d'huile de Bétique sous l'Empire.
La quantité des épaves de Dr. 1 sur les côtes de la Méditerranée
française l'emporte aussi largement sur toutes les autres : si l'on
excepte la Corse, elles constituent plus du quart des épaves
connues de la Direction des recherches archéologiques
sous-marines135.

Un essai de quantification.

En m'appuyant sur leur nombre, j'ai tenté un essai de


quantification. Exercice des plus hasardeux, qui a pour seul avantage de
remplacer un adjectif que chaque lecteur peut interpréter à sa
guise par un chiffre clair sinon bien fondé. Les plongeurs ont
maintenant repéré et officiellement déclaré sur les côtes sud de la
France (sans la Corse) 44 épaves de Dr. 1. Essayons de deviner
combien ces épaves représentent de naufrages. Il faut tenir
compte de plusieurs facteurs : 1) De nouvelles épaves continuent à
apparaître : sur les 44 découvertes, 16 ont été faites ou confirmées
depuis 1975. On en trouvera encore. Mais je ne vois pas la
moindre possibilité de se faire une idée, même hasardeuse, de la
proportion des épaves qui restent à découvrir par rapport à celles
déjà découvertes. 2) Les épaves qui ont sombré en haute mer ne se
retrouvent pas. Celles qui se sont fracassées sur la côte ou ont
coulé sur un fond très faible ne laissent pas de traces; leurs débris
sont entièrement dispersés par la mer. D'autres s'ensablent
entièrement et disparaissent. Ce phénomène a été particulièrement
sensible sur la côte basse qui sépare Marseille de Narbonne. Sauf
dans le golfe de Fos, on n'y retrouve pratiquement pas d'épaves.
Peu de calculs ont été faits sur ce problème, qui pourrait sans
doute être mieux précisé. P. Throckmorton s'y est brièvement inté-

134 On peut consulter celle de R. Etienne dans Colls et al. (1977, p. 138) et celle
que j'ai donnée dans «Amphores et marques de Bétique à Pompéi et à Stables»,
dans MEFR, 1964, 2, p. 419-449. Toutes deux ne portent que sur la diffusion de
marques du Ier siècle de notre ère.
135 28 épaves sur 103 en 1975 : Lequément, Liou (1975). La proportion est
sensiblement la même à l'heure où j'écris : 44 épaves sur 153, comme B. Liou a eu la
gentillesse de me le signaler.
86 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ressé136 en étudiant les conditions de naufrage de 38 bricks de 18


canons de la Royal Navy construits au début du XIXe siècle : 16
naufrages ont eu lieu en haute mer, 21 navires se sont éventrés
sur la côte ou sur les récifs dans de telles conditions qu'on peut
penser que 7 épaves au maximum pourraient être retrouvées.
Prenons, faute de mieux, les proportions indiquées par les bricks de
Throckmorton. Mettant entre parenthèses le rapport inconnu
entre les épaves trouvées et les épaves trouvables, considérons donc
qu'à nos 44 épaves retrouvées correspondent deux fois plus
d'épaves dispersées et disparues. Total : 132 naufrages le long des côtes
de Gaule. Supposons encore qu'à peu près autant de navires ont
pu disparaître en haute mer, en doublant la Corse, et le long des
côtes italiennes - c'est à peu près la moitié du trajet. Total : 264
naufrages. Au XVIIIe siècle, les pertes au cours des voyages
d'Europe aux Antilles et en Amérique tournent autour de 2%137.
Utilisons ce coefficient quoique nos voyages soient bien plus courts : les
264 naufrages représenteraient 1 3 200 voyages pendant le siècle
qu'ont en gros duré les Dr. 1 : 132 voyages par an. Il y avait des
navires de 10 000 amphores et d'autres beaucoup plus petits, sans
doute plus nombreux. Devinons encore une moyenne : 2 000
amphores, qui contenaient 20 ou 25 litres de vin selon qu'il s'agit de
Dr. 1 A ou de Dr. 1 B. La quantité de vin exportée d'Italie en Gaule
monterait ainsi à autour de 60 000 hl de vin en moyenne par an
pendant un siècle.
Ce chiffre repose sur un échafaudage d'hypothèses qui
relèvent à chaque fois plus de la devinette que du calcul, et nul n'est
obligé de lui ajouter foi. Mais les bases d'où je suis parti, et
particulièrement le fait que je n'ai tenu compte que des épaves
actuellement connues, font que, s'il a un sens, ce ne peut être que celui
d'un chiffre plancher, certainement inférieur à la moyenne réelle.
Elle aurait, à ces comptes-là, plus de chances d'être deux ou trois
fois plus élevée. Avec un commerce de 120 ou 150 000 hl par an,
cinquante-cinq à soixante-cinq millions d'amphores auraient été
déchargées en Gaule pendant le siècle qu'ont en gros duré les
Dr. 1. Cela ne paraît pas invraisemblable au vu des observations
que nous avons faites sur le nombre des découvertes terrestres.
Les 120 000 hl par an ne sont pas incompatibles non plus avec la

136 P. Throckmorton, ShipwrecL· and Archaeology, Londres, 1970, p. 35-37.


137 Ch. Carrière, Négociants marseillais au XVIIIe siècle, Institut historique de
Provence, 1973, p. 608-609.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 87

production des vignobles de la côte tyrrhénienne sous la


République : A. Carandini vient de proposer pour celle du seul territoire
de Cosa un chiffre voisin de 50 000hl138. Ils ne représentent
qu'une faible proportion de la consommation de Rome à son
apogée.
Si l'on veut mieux saisir l'importance du commerce que
représentent 120 000 hl de vin, on les comparera aux 750 000 hl de
vins d'Aquitaine exportés annuellement par Bordeaux et les ports
gascons vers l'Angleterre dans les premières années du XIVe
siècle, avant que ne commence la guerre de Cent Ans. C'était, d'après
Ch. Higounet139, «le plus grand commerce international du monde
occidental médiéval».

Les destinataires.

A qui étaient destinées ces belles quantités de vin? Deux


catégories de consommateurs ont été proposées : les Gaulois et l'armée
romaine. L'un et l'autre ne s'excluent pas : il est évident que les
troupes et les colons installés en Transalpine ont bu du vin, et il
est non moins évident que celui des amphores trouvées sur les
oppida a été consommé par des Gaulois. La question est de savoir
quelle clientèle a justifié l'exceptionnelle quantité des arrivées de
vin en Gaule.
P. Middleton (1983, p. 76) a calculé qu'il y a eu presque
régulièrement quatre légions en Gaule au dernier siècle de la
République : à supposer que chaque homme ait bu quotidiennement son
litre, comme le font, dit-il, aujourd'hui les Français, cela fait
70.000 hl de vin par an, et les troupes romaines constituent le
débouché principal du commerce manifesté par les amphores.
J'ai dit plus haut pourquoi une consommation de cet ordre
me paraissait très exagérée. Mais le plus grave est que l'opinion de
P. Middleton heurte de front l'évidence archéologique des masses
d'amphores trouvées en nombre inhabituel dans les mines, les
oppida et les sites indigènes et parfois même datées en Gaule
indépendante de plusieurs décennies avant la guerre des Gaules140. Il

138 A. Carandini, «II vigneto e la villa del fondo di Settefinestre nel Cosano : un
caso di produzione agricola per il mercato transmarino», dans D'Arms, Kopff
(1980), p. 1-10.
139 Ch. Higounet, «Production et commerce du vin de Bordeaux aux XVIIIe et
XIXe siècles», dans Annales Cisalpines d'Histoire sociale, 1, 3, 1972, p. 49-62.
140 Par exemple à Tournus (M. Perrin, « Introduction aux importations
méditerranéennes dans la moyenne vallée de la Sâone aux âges du Fer », et « Les impor-
88 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

est vrai que l'on n'a pas, en Gaule, sous la République, de matériel
de camps militaires à comparer à celui des oppida. Mais c'est
précisément parce qu'ils ont laissé peu de traces archéologiques et
que le sol n'y était pas jonché de fragments d'amphores. Quand
une occupation militaire a succédé à un site indigène, comme sur
le Munsterhugel de Bâle, on note une chute de l'arrivée des
amphores à vin141. Le faciès des camps rhénans, où la part des
amphores à poisson salé et à huile est au moins aussi importante
que celle des amphores à vin, est tout différent de celui de la
Gaule sous la République.
Cela n'empêche pas qu'on trouve des Dr. 1 à Numance, ni que
les troupes romaines aient constitué, comme nous l'avons vu, un
important marché. Mais, dans le cas précis de la Gaule, les
résultats de l'archéologie sont clairs : c'est la consommation gauloise
qui rend compte d'une concentration d'amphores importées hors
de l'ordinaire. Celle des militaires n'a été qu'un appoint
supplémentaire. Les textes, de leur côté aussi, pointent bien dans la
même direction.
Le goût des Gaulois pour le vin était presque proverbial dans
l'Antiquité 142 : cela ne suffit pas à prouver qu'ils en importaient
beaucoup (et ils ne l'ont pas toujours fait), mais au moins qu'ils
étaient d'excellents clients potentiels. Un texte fameux et
longuement discuté du De Republica montre qu'en 129 les viticulteurs
italiens en profitaient déjà143. Pour Posidonius 144, au début du
Ier siècle av.n.è., les riches Gaulois boivent du vin de Marseille ou
d'Italie, tandis que la bière reste la boisson des pauvres. Diodore
(V, 26, 3), reposant sans doute sur Posidonius, permet d'entrer
plus avant dans le principe de l'échange quand il nous montre les

tations d'amphores du type Dr. 1 au Ier siècle av. J.-C. à Tournus (Saône-et-Loire) »,
dans «Découvertes archéologiques en Tournugeois », Bull, de la Soc. des Amis des
Arts et des Sciences de Tournus, LXXIV-LXXV, 1977, p. 65-82) et à Levroux
(Bouyer, Buchsenschutz, 1983).
141 Furger-Gunti (1979, p. 97). L'observation reste vraie même si l'on considère,
contrairement à l'auteur, les Haltern 70 comme des amphores à vin.
142Polybe, II, 19, 4; XI, 3, 1; Tite-Live, V, 33, 3 et 44, 6; Diodore, V, 26, 3;
Denys D'Halicarnasse, XIV, 8, 12; Plutarque, Camille, XV, 2; Appien, Celt., VII;
Polyen, VIII, 25, 1 ; Ammien Marcellin, XV, 12, 4.
143 Cicéron, De Rep., III, 9, 16. Le dialogue est censé se dérouler en 129 : à la
suite d'E. Badian (1969, p. 20) et de Chr. Goudineau dans Nicolet (1978, II, p. 687),
je crois préférable de renoncer à considérer que Cicéron a commis un
anachronisme.
144 15, 4 (Jacoby), dans Athénée, IV, 36 (152 c).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 89

chefs gaulois troquant leurs serviteurs contre des amphores de


vin : «Aimant le vin jusqu'à l'excès, ils engloutissent pur celui que
leur apportent les marchands ; ils boivent avec une passion
furieuse et se mettent hors d'eux-mêmes en s'enivrant jusqu'au sommeil
ou à l'égarement. Aussi beaucoup de marchands italiens, poussés
par leur cupidité habituelle, considèrent-ils comme un trésor le
goût des Gaulois pour le vin. Ils l'apportent en bateau par les
fleuves navigables ou en chariot par voie de terre, et en touchent un
prix incroyable : pour une amphore de vin, ils reçoivent un
esclave, échangeant la boisson contre l'échanson».
Du texte tant discuté du Pro Fonteio (XIX et XX), un point au
moins peut être tranché si l'on n'oublie pas qu'une phrase du
passage manquant nous a été conservée par Ammien Marcellin (XV,
12, 4) : Gallos posi haec dilutius esse poturos, quod UH venenum
esse arbitrabantur : «Après cela, les Gaulois boiront du vin coupé
d'eau, breuvage qu'ils considéraient comme un poison». Cicéron a,
sur le point du crimen vinarium, commencé sa défense par un
effet rhétorique, en accordant que l'accusation paraissait grave,
puisque les taxes illégales que Fonteius imposait sur le commerce
du vin grevaient un produit italien - vectigal enim esse impositum
fructibus nostris dicitur. Le raisonnement qui mène à la phrase
citée par Ammien Marcellin ne peut être que le suivant : s'il est
exact que les taxes affectent le vin italien, elles ne sont en rien
supportées par des citoyens, et n'ont d'autre effet que de rendre le
vin plus cher pour les Gaulois. Eux seuls pourraient se sentir
lésés. Et ils ont un moyen bien simple de compenser
l'augmentation de prix : qu'ils boivent leur vin mêlé d'eau, comme le font
tous les gens civilisés, au lieu de persister dans leur goût barbare
pour le vin pur! Ainsi compris, le texte de Cicéron prouve que,
comme l'ont déjà pensé M. Labrousse et G. Clemente 145, l'essentiel
du vin transitant par l'axe Narbonne-Toulouse était destiné aux
indigènes.
Moins utilisés jusqu'à présent, les textes de César sont tout
aussi éloquents. Quand il fait l'ethnologie des Nerviens ou des
Suèves, sa première notation concerne l'accès des marchands, que
les premiers interdisent et les seconds autorisent : «L'enquête que
fit César sur le caractère et les mœurs de ce peuple lui fournit les
renseignements suivants : les marchands n'avaient aucun accès

145 Labrousse, (1968, p. 143); Clemente (1974, p. 32).


90 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

auprès d'eux; ils ne souffraient pas qu'on introduisît chez eux du


vin ou quelque autre produit de luxe, estimant que cela amollissait
leurs âmes et détendait les ressorts du courage; c'étaient des
hommes rudes et d'une grande valeur guerrière». Voilà pour les Ner-
viens. Quant aux Suèves «ils donnent accès chez eux aux
marchands, plus pour avoir à qui vendre leur butin de guerre que par
besoin d'importations ... Ils prohibent absolument l'importation
de vin, parce qu'ils estiment que cette boisson diminue chez
l'homme l'endurance et le courage». On tire du rapprochement de
ces textes deux conclusions. La première est que la plupart des
peuples gaulois en dehors des Nerviens et des Suèves importaient
du vin. Sinon les indications négatives de César n'auraient pas de
sens. La seconde est qu'il associe étroitement les marchands, le
vin et la mollitia chaque fois qu'il pense à la civilisation gauloise.
Ainsi s'éclairent les premières lignes de la Guerre des Gaules :
«L'ensemble de la Gaule est divisé en trois parties . . . Les plus
braves de ces trois peuples sont les Belges, parce qu'ils sont les
plus éloignés de la province romaine et des raffinements de sa
civilisation, parce que les marchands y vont très rarement et, par
conséquent, n'y introduisent pas ce qui est propre à amollir les
cœurs»146. C'est dire entre les lignes (si l'on admet l'association
d'idée entre la mollitia et le vin que nous venons de noter) que la
Gaule Belgique importait beaucoup moins de vin que la Celtique et
l'Aquitaine : les cartes de diffusion indiquent à peu près la même
chose. Dans leur ensemble, les remarques textuelles sur les
exportations de vin italien en Gaule sont, pour l'époque républicaine,
exceptionnellement nombreuses et nettes, témoignage bien en
harmonie avec celui des amphores. L'importance de ces échanges
n'avait pas échappé aux contemporains.

Modalités et nature des échanges.

Je me suis longuement interrogé ailleurs (1983) sur leurs


modalités et sur les conditions qui les ont rendus possibles, et je ne
ferai ici que reprendre et parfois mettre à jour mes principales
conclusions. Les Dr. 1 ne sont pas les premières amphores d'Italie
à se trouver en nombre exceptionnellement élevé sur le sol
gaulois. A la fin du VIIe siècle et au VIe siècle av.n.è., les amphores

146 BG, II, 15, 4; IV, 2, 1; I, 1, 3 (trad. L.-A. Constans, Les Belles-Lettres, Paris,
1967).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 91

étrusques sont nombreuses sur tous les sites protohistoriques du


midi de la Gaule. A Lattes et à St-Blaise, par exemple, on compte
des milliers de tessons, qui sur ce dernier site représentent au
minimum 359 individus147. Aucune autre région intéressée par le
commerce du vin étrusque n'a livré des quantités comparables : à
cinq siècles de distance, la spécificité du marché gaulois apparaît
aussi nettement que pour les Dr. 1. C'est que l'intérêt des Gaulois
pour le vin est une constante qui ne relève pas tant, ou pas
seulement, d'une propension à l'ivrognerie, mais surtout de la
valorisation sociale d'un produit exotique, dont la culture, malgré
l'exemple de Marseille, ne se répandra largement en Gaule qu'avec
l'Empire romain. Comme l'or ou l'argent, le vin servait à démontrer
son faste dans les cadeaux réciproques et les fêtes qu'offraient les
chefs gaulois148. Sa possession est signe de suprématie, au point
que Daphné Nash a pu voir dans la possibilité qu'ont eue les
nobles gaulois d'acquérir du vin italien une des causes de
l'évolution vers une centralisation accrue que l'on constate en Gaule à
partir de la fin du IIe siècle av.n.è. 149.
Du jour où la conquête de la Transalpine et l'alliance éduenne
leur ont fourni les bases nécessaires, les négociants italiens sont
entrés largement en contact avec un marché exceptionnellement
favorable, et d'autant mieux que le monde gaulois est une
civilisation du potlatch. Au cours de festivités que le texte de Diodore
laisse deviner à l'arrière-plan de l'histoire du troc d'une amphore
contre un esclave, les nobles gaulois échangeaient des cadeaux
avec des gens qui voyageaient suivis de chars ou de bateaux pleins
de vin et apparaissaient comme les représentants du peuple
romain : voilà sans doute la forme qu'ont prise les commencements
de ce trafic.
Reste à savoir ce que les négociants italiens venaient chercher
en apportant le vin comme monnaie d'échange. Car leur objectif
n'était assurément pas de trouver, comme on l'a dit souvent, des

147 B. Bouloumié, «Les amphores étrusques de St-Blaise», dans RAN, IX, 1976,
p. 23-43; id. (1981 et 1982); id., L'épave étrusque d'Antibes et le commerce en
Méditerranée occidentale au VIe siècle av.J.C, Marburg, 1982, et surtout J.-P. Morel
(1981 b).
ne voir particulièrement le texte de Posidonius cité par Athénée, IV, 154 b-c et
son élucidation par M. Mauss, « Sur un texte de Posidonius, le suicide
contre-prestation suprême», dans RC, 42, 1925, p. 324-328 = Œuvres, III, Paris, 1969, p. 52-57.
149 The Growth of Urban Society in France, cité n. 102, p. 128.
92 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

débouchés pour des vins frappés d'une crise de surproduction


certainement imaginaire à une époque où les grands crus italiens
n'avaient même pas encore reçu de nom, mais d'utiliser la valeur
que les Gaulois prêtaient au vin pour se procurer, avec des termes
d'échange particulièrement favorables, les produits dont l'Italie
avait besoin. Lesquels? Des dépendants transformés en esclaves
dans l'acte d'échange, comme le dit Diodore : la présence
d'esclaves gaulois en Italie dans la guerre de Spartacus est assez nette, et
les allusions aux arrivées d'esclaves de Gaule suffisantes pour
qu'on puisse penser qu'ils représentaient, en particulier sur le
territoire éduen, une part notable des échanges. Mais il y a aussi une
relation évidente entre les grandes concentrations d'amphores
Dr. 1 et les zones minières. A partir de la vallée de l'Aude et du
seuil du Lauragais, les amphores ne se dirigeaient pas seulement
vers Toulouse, mais aussi vers les mines des Corbières et de la
Montagne Noire où on les retrouve autour des puits et jusque dans
les galeries. A partir de Toulouse, le vin se dispersait aussi bien
par le Tarn vers le nord-est et l'argent des Rutènes que par l'Ariè-
ge vers les mines de cuivre des Pyrénées et peut-être l'or de l'or-
paillage, et vers l'ouest en direction de l'or des Tarbelles et du fer
des Pétrocores150. On ne peut expliquer que par les mines
l'abondance de Dr. 1 dans la région perdue de Ceilhes-Camarès, ou le
fait qu'un département aussi reculé que l'Aveyron soit un des plus
riches de France en découvertes d'amphores. Il y a plus
d'amphores sur l'oppidum de l'Ermitage près d'Alès que sur les autres sites
du Languedoc oriental : c'est qu'il est situé sur la route de l'argent
des Gabales151. A l'époque du commerce étrusque, les plus grandes
concentrations de vestiges se trouvent aussi entre le littoral et les
Corbières, la Montagne Noire ou le sud des Cévennes et J.-P. Morel
(1981 b, p. 489-490) les a mises en relation avec les mines de
cuivre. On pensera encore au métal précieux pour les oppida du
Haut-Rhin, où l'orpaillage est attesté chez les Helvètes, et peut-

150 Sur les mines, voir «Mines et fonderies antiques de la Gaule», Table ronde
du CNRS, Toulouse, 21-22 nov. 1980, Paris, 1982, et J. Ramin, «L'espace
économique en Gaule; les documents historiques concernant les mines», dans Mélanges
Roger Dion, Caesarodunum, IX bis (R. Chevallier éd.), Paris, 1974, p. 417-437, avec
la bibliographie.
151 Voir n. 123. L'idée d'un échange du vin contre le minerai dans la région
d'Alès a été exprimée depuis longtemps par A. Robert, «Les oppida du Gard», dans
Celticum, XII, 1965, p. 207.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 93

être au fer chez les Bituriges, quoique les grands ferriers du Cher
ne semblent pas pouvoir être datés de l'époque républicaine152.
A la nature des cargaisons de retour près, et s'agissant de
quantités de vin sans doute très supérieures, nous retrouvons -
mieux étayé parce que le matériel est mieux publié en Occident et
fonde une étude de répartition - le second volet du modèle que
nous avions adopté pour expliquer la présence des Lamb. 2 en
Orient.

De republica, ///, 9, 16.

Avec le produit de ses vignes en plein développement, l'Italie


acquiert de la main-d'œuvre servile, du métal pour les armes et les
frappes monétaires, ainsi que, d'Orient, le luxe de la culture
artistique. Dans cette perspective, la célèbre interdiction faite aux
Transalpins de planter la vigne et l'olivier, si on veut y voir une
mesure politique intéressant l'Italie dans son ensemble, apparaît
comme une mesure impérialiste, mais non protectionniste : son
objectif serait de garantir la poursuite des échanges avec la Gaule,
qui commencent à prendre de l'importance, contre les timides
tentatives que font certains peuples pour créer leur propre
vignoble153 et d'assurer la permanence de la fourniture de métaux et
d'esclaves à l'Italie.
En soutenant cette théorie (1983, p. 100), j'ai écarté, à la suite
de Tenney Frank (ESAR, I, p. 173) et d'E. Badian (1968, p. 19 et
68), et au nom de l'absence de mesures parallèles, le motif
explicitement donné par Cicéron quand il nous fait connaître cette
mesure dans le De Republica : faire monter le prix des terres plantées
en vignes et en oliviers. Or nous allons trouver un peu plus bas,
sous Domitien, une interdiction de planter les vignes en ville qui
me semble avoir pour objet de défendre les intérêts des grands
propriétaires italiens et constitue un second exemple
d'intervention étatique en leur faveur. Qu'au sentiment des besoins de l'Ita-

152 Mais César, BG, VII, 22, 2, et Strabon, IV, 2, 2 (190), soulignent déjà
l'importance des mines de fer des Bituriges.
153 Dans la mesure où l'on ne sait pas si les pépins découverts dans les fouilles
appartiennent à des vignes sauvages ou à des vignes greffées, les seuls indices de
culture de la vigne en Transalpine sous la République en dehors du voisinage de
Marseille sont les dolia d'Ensérune timbrés d'une grappe de raisin (Jannoray
(1955), p. 262 et pi. XXI, 4-7).
94 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

lie en main-d'œuvre et en matières premières se soit mêlé pour les


sénateurs propriétaires de vignobles le souci de leurs intérêts
personnels est plus que vraisemblable. Même s'ils ne s'occupaient pas
directement de la commercialisation du vin, ils bénéficiaient très
largement de l'importance qu'il revêtait dans les trafics des nego-
tiatores.
Le texte du De Republica prouve qu'aux IIe et Ier siècles, le vin
a été consciemment utilisé comme instrument d'exploitation des
provinces marginales et des marches du monde barbare, à la fois
pour satisfaire les besoins de l'Italie et pour préserver
l'enrichissement de ses classes dirigeantes.

Les gréco-italiques, avant tout en Espagne

Quand et comment cela a-t-il commencé? Il faut demander la


réponse aux amphores gréco-italiques. Nous pouvons, dans la
perspective présente, négliger l'incertitude qui pèse sur leur
ne 154
L'illustration la plus éloquente de la progression des arrivées
de vin d'outre-mer nous est fournie en Gaule par les pourcentages
de \ oppidum de Nages près de Nîmes. Chr. Goudineau 155, d'après
les chiffres que lui a fournis Michel Py, a publié récemment un
tableau que je reproduis ci-dessous :

154 Je ne fais pas entrer en ligne dans ces incertitudes la possibilité d'une
origine espagnole qu'E.L. Will (1982) suppose pour beaucoup d'amphores
gréco-italiques. Des amphores proches des gréco-italiques on été produites à Ibiza (J. Ramôn,
La production ânforica punico-ebusitana, Ibiza, 1981, p. 112-113) mais elles se
reconnaissent facilement des autres et ne sont pratiquement pas diffusées. Il existe
à Ensérune une gréco-italique timbrée en lettres ibériques (Jannoray (1955,
pi. LUI, 3)), preuve irréfutable de fabrication en Espagne ou en Gaule du sud-
ouest : ce timbre est resté pour le moment isolé. En dehors de la distribution, le
seul argument que présente E. L. Will pour soutenir son hypothèse repose sur un
rapprochement (p. 355 et n. 36) entre l'argile des amphores de son sous-type «e» et
celle que j'ai définie comme «argile de Tarraconaise » en étudiant les Dr. 2-4. Je
n'ai jamais vu pour ma part, ni à Ampurias ni ailleurs, d'amphore gréco-italique
qui présentât une argile «de Tarraconaise». En revanche, beaucoup des amphores
qu'E.L. Will voudrait attribuer à l'Espagne présentent l'argile que j'ai appelée plus
haut «pompéienne» (Empereur, Hesnard (sous presse)).
155 « Marseilles, Rome and Gaul from the 3rd to the lst Century b.c.», dans
P. Garnsey, K. Hopkins, C. R. Whittaker (1983, p. 76-86 (p. 79)).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 95

AMPHORES MASSALIÈTES ET ITALIQUES


SUR L'OPPIDUM DE NAGES
(d'après Chr. Goudineau)

Pourcentage Amphores
Date amphores/
céramique locale Massa. % Ital. %

250 - 225 0,89 100 0


225 3,19 100 0
225 - 200 3,30 93,8 6,1
200 - 175 1,96 97,2 2,7
175 2,79 75 25
175 - 150 4,41 42,2 57,7
150 4,46 33 66
150 - 125 4,12 33 66
125 3,46 22,7 77,2
100 30,10 0,65 99,3
100 - 75 44,86 0,58 99,4

Pour le problème qui nous concerne, nous pouvons combiner


les deux colonnes et résumer les données de la façon suivante :

Date Pourcentage d'amphores


gréco-italiques ou Dr. 1 /céramique locale

Avant 225 0
De 225 à 175 0,1
Entre 175 et 125 2,25
De 100 à 75 37

L'absence totale ou la quasi-absence des gréco-italiques à


Nages avant 175 n'empêche pas qu'on en trouve ailleurs en Gaule
méridionale. F. Benoit (1957) avait donné une liste de sites - Pech-
Maho, Montfau, Magalas, Ensérune, Teste-Nègre, Les Pennes - à
laquelle E. L. Will (1982) ajoute Montlaurès, Agde, Peyriac-de-Mer.
Mais ces amphores ne se retrouvent en grand nombre - milliers
de tessons représentant autour de trois cents individus - qu'à
Pech-Maho, au sud de Narbonne, dans une région très liée à l'Es-
96 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

pagne156. Ailleurs, il s'agit d'exemplaires isolés ou peu nombreux.


Commentant son tableau, Chr. Goudineau, qui parle en
connaissance de cause, indique que «sur les sites méridionaux, après la
conquête de 125, la consommation de vin se multiplie environ par
dix». En Gaule intérieure, ajoute-t-il, «il s'agit moins d'une
multiplication que d'un prodigieux bond en avant qui ne connaît aucun
équivalent dans les habitats traditionnels du Midi de la Gaule». La
même remarque vaudrait pour les régions des Volques Tectosages
et des Rutènes, où des oppida comme La Lagaste et
Vieille-Toulouse, et l'exploitation même des mines, ne prennent de
l'importance que dans les dernières années du IIe siècle, après
l'apparition des amphores Dr. 1. Le vrai saut quantitatif, le décollage du
transport du vin vers la Gaule se fait dans les dernières années du
second siècle, sensiblement après la conquête de la Transalpine.
Le problème est que cette disproportion écrasante ne se
constate plus quand on compare le nombre des épaves. Dans leur
inventaire de 1975, R. Lequément et B. Liou comptaient sur la côte
méridionale de la Gaule 13 épaves de gréco-italiques contre 28 de
Dr. 1 157 : on est loin de la multiplication par dix et plus des sites
terrestres. Bien entendu, le nombre des épaves est trop faible pour
qu'on puisse en tirer des proportions bien établies. Il n'y a pas eu
ces dernières années de découverte de nouvelle épave de gréco-
italiques, alors que le nombre de celles de Dr. 1 est passé à 44 : la
proportion n'est plus de 1 à 2,2 mais de 1 à 3,4. Un éventuel
accroissement de la taille des navires pourrait aussi rendre moins
flagrante la discordance entre le résultat des fouilles terrestres et
celui des fouilles sous-marines. Les chiffres sont malgré tout si
nets que cette contradiction ne doit pas être entièrement
dépourvue de sens.
Il existe un moyen de la résoudre, au moins partiellement 158 :

156 Je dois à Y. Solier des renseignements qui complètent sa publication des


amphores à graf fîtes ibériques de Pech-Maho dans « Découvertes d'inscriptions sur
plombs en écriture ibérique dans un entrepôt de Pech-Maho (Sigean)», dans RAN,
XII, 1979, p. 55-124 et je lui adresse mes remerciements.
157 Lequément, Liou (1975, p. 79).
158 Comme on n'a pas de raison de supposer que le commerce vers l'Espagne
diminue au Ier s. av. n. è., si l'on augmentait trop la part des amphores
gréco-italiques dirigées vers ce pays, il faudrait aussi opérer une soustraction importante au
nombre des épaves d'amphores Dr. 1 en Gaule, et il deviendrait difficile de rendre
compte du nombre plus élevé d'amphores qu'on y trouve au Ier s. dans les fouilles
terrestres.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 97

supposer qu'une part importante des navires chargés de


gréco-italiques et naufragés le long de ses côtes n'avaient pas la Gaule pour
destination mais qu'ils étaient en chemin vers les rivages plus
lointains de l'Espagne. Or précisément, sur les côtes de Catalogne, et
particulièrement à Ampurias, le nombre des gréco-italiques est au
moins comparable à celui des Dr. 1 159. Quoiqu'on ne dispose pas
pour la côte espagnole de chiffres précis comme à Nages, le saut
quantitatif semble bien se faire là dans les premières années du IIe
siècle.
La distribution géographique des amphores fait apparaître
une autre différence entre la Gaule et l'Espagne. Pour plus
nombreuses qu'elles soient dans ce dernier pays, les gréco-italiques y
sont presque exclusivement cantonnées sur la côte romanisée. En
Gaule au contraire, quelques séries d'objets, qui font plus penser à
des arrivées occasionnelles qu'à un commerce régulier, ont
pénétré dans l'intérieur : à Châteaumeillant dans le Cher, à St-Gence
près de Limoges, à Toulouse et sur quelques sites de l'isthme
gaulois jusqu'à l'oppidum du Bois de Bordes près de Pau 160.
Toute autre comparaison, particulièrement en Orient, se
bornerait, faute de publications, à citer des découvertes isolées.
Retenons cependant qu'il y a peu de gréco-italiques à Délos (Will,
1982, p. 350) mais que beaucoup d'amphores et de fragments du
type 3 d'E. L. Will ont été trouvés à Corinthe associés aux débris

159Pascual Guasch (1968, p. 72) pour Ampurias, et pour son port de Riells-La
Clota, J. Nieto Prieto, J.-M. Nolla, «El yacimiento arqueológico submarino de
Riells-La Clota y su relación con Ampurias », dans VI" Congreso int. de Arqueologia
Submarina, Cariogena, 1982, Madrid, 1985, p. 265-284. Je remercie M. J.-M. Nolla et
M. E. Sanmarti des confirmations qu'ils ont bien voulu m'apporter.
160 J. Gourvest et E. Hugoniot, «Un emporium gaulois à Châteaumeillant
(Cher): l'oppidum de Mediolanum», dans Ogam, IX, 5-6, 1957, p. 341-346 (11
gréco-italiques) ; R. Juge et P. Dupuy, « Fouille de sauvetage de St-Gence,
Haute-Vienne», dans Revue arch. du Centre, VIII, 1, 1969, p. 24-36 (une quinzaine). Pour
l'isthme gaulois, Roman (1983, p. 220-221); G. Fabre, J.-P. Lescarret, «Découvertes
archéologiques sur l'oppidum du Bois de Bordes», dans Revue de Pau et du Béarn,
3, 1975, p. 7-24 (4 ou 5 fragments de lèvres appartiennent certainement à des
gréco-italiques, pace Roman p. 230), et surtout les articles tout récents de M. Vidal,
J. P. Magnol, « Les inscriptions peintes en caractères ibériques de
Vieil e-Toulouse», dans RAN, 16, 1983, p. 1-28, et de M. Lejeune, «Vieille-Toulouse et la
métrologie ibérique», ibid., p. 29-39 (je prends avec quelques réserves les conclusions sur
la présence de négociants italiens à Vieille-Toulouse avant 150). Pour l'Espagne,
Beltrân (1970, p. 341 et fig. 128).
98 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

de la destruction de 146av.n.è.161. J'ignore, puisqu'elle n'en a


jamais donné d'illustration, ce que représente le type 3 d'E. L.
Will, mais, à cette date, le seul type d'amphore italienne connu est
celui des gréco-italiques; voilà donc, en une phrase, une donnée
importante sur l'abondance de vin italien dans ce qu'on considère
souvent comme le grand centre des 'Ρωμαίοι avant Délos162.

Un modèle pour les exportations

Si insuffisants que soient, en dehors de la Gaule, les indices


que nous venons de passer en revue, une idée émerge
inévitablement au terme de leur examen. La chronologie paraît tout
bonnement établir un lien entre l'extension de la domination romaine
sur de nouveaux territoires et l'essor du transport maritime du
vin. La création des provinces d'Espagne, la mise en tutelle de la
Macédoine et de la Grèce et la conquête de la Transalpine
formeraient autant d'étapes de l'accroissement des exportations.
Une vision aussi simple des choses n'est, en l'absence de
données quantitatives généralisées pour l'étayer, qu'une hypothèse
hasardeuse. Elle a surtout pour elle la vraisemblance du passage
d'un commerce suscité par la présence romaine à des échanges
fructueux avec les populations locales. La difficulté des transports
et la rareté des informations rendent difficile, aux époques
préindustrielles, la naissance d'un nouveau courant commercial, sans
que des circonstances particulières le suscitent. En l'occurrence, il
est inévitable que soldats et magistrats aient attiré après eux des
transports de vin. Nous avons vu au chapitre précédent les merca-
tores et les Hxae qui accompagnaient les premiers, et les seconds
ne s'embarquaient pas sans leur cave: «Après avoir bu le vin
qu'ils avaient emporté, ils revenaient à Rome avec leurs amphores
pleines d'or et d'argent»163. Je n'irai certes pas jusqu'à penser,
comme on l'a fait164, que questeurs et prêteurs utilisaient le vin

161 Maison des Comédiens, p. 384.


162 Wilson (1966, p. 96).
163 Cette phrase fameuse de C. Gracchus est citée par Plutarque dans sa
Vie . . ., II, 5, et de façon voisine par Aulu Gelle, NA, XV, 12,4.
164 B. Van Rinsveld, «Cicéron, De Republica, III, 9, 15-16, date et but de
l'interdiction de planter des vignes et des oliviers en Gaule Transalpine», dans Latomus,
XL, 2, 1981, p. 280-299.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 99

pour de petits trafics. Mais les marchands attachés aux armées ne


se privaient certainement pas de le faire. Une fois les transports
de vin organisés pour satisfaire les besoins des citoyens romains,
les échanges avec les populations indigènes pouvaient facilement
se développer si les négociants y trouvaient leur avantage. Ils
étaient facilités, dans les provinces mises en exploitation, par le
besoin de fret de retour pour les navires, et parce que l'élite locale
imitait inévitablement la consommation du vainqueur.
Mais le trafic ne pouvait prendre une grande extension que
dans deux conditions. La première est que l'environnement social
et économique offrît des possibilités d'accroissement tant à la
consommation qu'aux échanges. La seconde est que les négociants
italiens pussent s'installer suffisamment commodément pour
mettre en place une infrastructure et pénétrer régulièrement
l'intérieur du pays. Les deux se sont réalisées à Délos à l'époque des
pirates et du commerce des esclaves et en Gaule à partir de la
conquête de la Transalpine. Les possibilités offertes par la société
gauloise sont manifestées dès le VIe siècle par les amphores
étrusques et massaliètes, et dans la première moitié du IIe siècle par la
pénétration sporadique d'amphores gréco-italiques sur quelques
sites de Gaule intérieure. Mais un commerce de grande ampleur
n'a pu alors s'instaurer, faute, pour Marseille, de pouvoir
suffisamment développer sa production, et, pour les autres, de
disposer sur place de comptoirs que Marseille ne remplaçait pas. C'est
pourquoi la mainmise sur la Transalpine, puis l'alliance éduenne,
en fournissant les bases et les entrepôts nécessaires et en
favorisant les contacts avec les chefs gaulois, vont provoquer un bond
dans les exportations et faire de la Gaule pendant un siècle
l'Eldorado des marchands de vin.
Les troupes et les Italiens établis dans les provinces ont donc
déjà créé par eux-mêmes un marché de consommation favorable
aux vignobles maritimes. Mais surtout, ils ont agi comme une
étincelle qui, quand les circonstances étaient favorables, a déclenché
un mouvement d'échanges d'une tout autre importance.
Une première étape de l'accroissement des transports
maritimes doit donc dater de la seconde guerre punique et s'orienter
principalement vers l'Espagne, où le vignoble local ne suffisait
sans doute pas à abreuver les troupes romaines. L'installation de
Ρωμαίοι en Orient, à Corinthe puis à Délos en constitue une
seconde. Il faudrait vérifier le rôle qu'a joué l'ouverture du marché
d'esclaves de Délos. En Occident, le bond en avant, qui va donner
à ces exportations une importance non négligeable par rapport à
100 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

la consommation intérieure, date du dernier quart du IIe siècle.


Les échanges inégaux sur lesquels il est fondé n'ont pu manquer
d'enrichir les négociants qui les assuraient et, directement ou
indirectement, les propriétaires des vignobles maritimes de la côte
tyrrhénienne.

Les importations de vin grec

Devant ce tableau euphorique des exportations, il peut


paraître étrange de constater que l'Italie n'a pendant tout ce temps-là
pas cessé de faire venir du vin grec. Les navires chargés de
Lamb. 2 qui se dirigeaient vers Athènes, Délos et Alexandrie en
croisaient d'autres qui gagnaient Rome pleins de vin de Lesbos, de
Chio ou de Cos. La préface du livre II de Varron est le texte le
plus célèbre sur ces importations. Elle a servi à bien des usages et
entre autres, nous l'avons vu en commençant, à soutenir qu'en 37
av.n.è., date de l'ouvrage de Varron, le vignoble italien était en
crise puisqu'il ne suffisait plus à ravitailler Rome.
En réalité, toute une série d'autres allusions l'encadrent, lui
retirent son caractère ponctuel et la relient aux importations de
vin de Chio que Diodore met à la naissance du luxe, à celles de vin
de Cos que supposent les recettes d'imitations données par Ca-
ton165 et, au-delà, aux mentions faites par Plaute (qui ne parle
jamais du vin italien) des vins de Chio, de Lesbos, de Thasos et de
Leucade 166. Je les ai rassemblées dans le tableau suivant.
161 Un sénatus-consulte interdit aux Aulu-Gelle, II,
principes civitatis qui s'offraient 24,2
mutuellement des banquets au
moment des Ludi Megalenses d'y
servir du vin étranger.
Milieu ou fin du Un juge manquant de conscience C. Titius, cité
IIe siècle professionnelle : Quid mihi negoti par Macrobe,
est cum istis nugatoribus? Quin Sat., III, 16, 14.
potius potamus mulsum mixtum
vino graeco?
Fin du IIe siècle L. Lucullus puer apud patrem Varron, livre IV
numquam lautum convivium vidit du De vita pop.

165Deagr., 112.
166 Plaute, Curculio, 78; Poenulus, 699.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 101

in quo plus semel graecum vinum rom., cité par


daretur. Pline, NH, XIV,
96.
Début Ier siècle C. Sentius (préteur en Macédoine Ibid.
en 92-98) a usé pour la première
fois du vin de Chio sur avis
médical.
89 Les censeurs P. Licinius Crassus Pline, XIV, 95.
et L. Iulius Caesar réglementent le
prix du vin grec 167.
Peu après 80 Verres, tuteur en Cilicie, après Cicéron, Verr.,
l'assassinat de son père, du fils du II, 1, 91.
questeur C. Publicius Malleolus,
pille l'héritage : Vina ceteraque
quae in Asia facilitine comparan-
tur, quae ille reliquerat, asporta-
vit.
Entre 73 et 70 Pendant la preture de Verres, des Cicéron, Verr.,
navires chargés de vin grec II, 5 (De suppl),
passent le long des côtes de Sicile. 146.
Entre 80 et 67 168 Divitum amphoras Chias ad com- Varron, Sat.
munem revocai matellam. Men., 104 (éd.
Cèbe 102, t. III,
p. 446).
Après ± 70 Philodème, invitant Pison, le Anth. Pal., XI,
prévient qu'on ne lui servira ni 44, 4.
mamelles de truie ni vin de Chio.
63 L. Lucullus, à son retour d'Asie, Varron cité par
distribue plus de 100.000 cadi de Pline, XIV, 96.
vin grec.
50 Hortensius laisse en mourant plus Ibid.
de 10.000 cadi de Chio à son
héritier.
46-45 César distribue du Chio et du Les- Pline, XIV, 97.
bos aux banquets offerts lors de
ses triomphes et de son 3e
consulat.
37 Igitur quod nunc intra murum Varron, RR, II,
fere patres familiae correpserunt préf. 3.

167 Je n'ai aucune explication à proposer pour le prix invraisemblablement bas


indiqué dans le texte, et qui a donné lieu à diverses propositions de correction.
Voir édition de André (1958, p. 123-124).
168 Ce sont les dates retenues, après Cichorius, par J.-P. Cèbe pour la
composition des Satires Ménippées (t. 1, p. XV-XIX de son édition).
102 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

relictis falce et aratro et manus


movere maluerunt in theatro ac
circo, quant in segetibus ac vinetis,
frumentum locamus qui nobis ad-
vehat, qui saturi fiamus ex Africa
et Sardinia, et navibus vindemiam
condimus ex insula Coa et Chia.
Entre ± 35 et Plusieurs mentions du Chio, du Horace, Epod.
19 Lesbos et du Cos chez les poètes. IX, 34; Sat. I, 10,
24; II, 3, 115; II,
8, 15 et 48; Od.,
III, 19, 5;
Properce, I, 14, 2;
Tibullell, 1, 28.

La continuité est évidente, et il n'y a pas de raison de référer


les remarques de Varron dans les Res Rusticae à une situation
nouvelle, créée par exemple par les guerres civiles. On ajoutera du
reste à ces témoignages celui que l'archéologie apporte pour un
autre vin, le rhodien. La présence en Italie des crus cités par les
textes n'est en effet pas attestée de façon visible par les amphores.
Cela s'explique aisément, non seulement par la rareté des
documents publiés, que nous avons déjà soulignée à plusieurs reprises,
mais aussi parce que le Chio et le Lesbos, qui sont de très grands
vins, n'ont certainement pas fait l'objet d'un commerce de masse,
et que leurs amphores ainsi que celles de Cos, comme elles sont
rarement timbrées, n'ont guère attiré l'attention, à l'exception de
celles du Ier siècle de notre ère découvertes à Pompéi.
En revanche le vin de Rhodes se transporte dans des
amphores qui jusqu'au IIe siècle av.n.è., sont toutes estampillées, et le
restent encore quelquefois au Ier169. Beaucoup de découvertes en
Italie sont restées inédites, mais ce qu'on connaît fait penser qu'il y
en avait quelques-unes un peu partout. Trois timbres ont été
signalés ces dernières années à Rome, mais, dès 1914, R. Paribeni
en publiait six trouvés dans la fouille des «Quattro tempietti» à
Ostie170. En Etrurie, quatre marques ont été trouvées à Luni;

169 Aussi a-t-on beaucoup exagéré l'importance relative de leur commerce :


Empereur (1982).
170 E. Gjerstad, Early Rome, Svenska Institutet i Rom, Skrifter, XVII, 3, 1960,
p. 235; NSA, 1970, p. 356; 1976, p. 261 ; R. Paribeni, «I quattro tempietti di Ostia»,
dans Monumenti Antichi, 23, 1914, p. 442.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 103

D. M. Taylor en a publié sept du IIe siècle et du début du Ier siècle


à l'occasion de son travail sur la céramique campanienne de
Cosa171; cinq autres viennent des fouilles de l'Ecole française de
Rome à Bolsena. Des amphores rhodiennes ont été signalées par
Henzen à Préneste dès 1865 172 et, il y a vingt ans, j'en ai vu
quelques-unes venant de Velletri dans une petite caisse du Musée des
Thermes. On en a trouvé à Pouzzoles, à Ischia et même à Pompéi :
quinze timbres de Rhodes et deux de Cnide dans un remblai
contemporain de la construction de la basilique dans le troisième
quart du IIe siècle, une époque où le vin de Pompéi s'exportait
déjà largement173. D'autres séries importantes viennent de
l'intérieur des terres, d'Alba Fucens - vingt timbres que V. Grâce date
pour la plupart de la fin du IIe siècle et des deux premières
décennies du Ier - et du Monte Vairano près de Campobasso 174. Une
nécropole du IIe siècle à Ancóne contenait plusieurs amphores
rhodiennes et une de Cnide, et des estampilles rhodiennes ont été
notées en plusieurs points de Cisalpine par P. Baldacci175.
L'importation en Italie de vins de Chio ou de Lesbos, qui sont
avec le Thasos les meilleurs vins grecs176, n'a rien pour
surprendre et n'aurait pas dû susciter d'inquiétude pour la vitalité du
vignoble italien. Quand ils ont commencé, à partir du milieu du
IIe siècle, à apprécier les meilleurs vins italiens, et même quand,
un peu plus tard, ils leur ont donné des noms, les riches amateurs
n'ont pas pour autant, comme le dit Pline (XIV, 95), entièrement
renoncé aux vins de la mer Egée, qui avaient auparavant constitué
seuls les boissons de luxe. Pour Horace, le Chio reste
manifestement le quatrième grand, aux côtés du Falerne, du Cécube et de
YAlbanum. Comme les Romains devenaient de plus en plus riches,

171 Luni H, p. 232-233 et 588; D. M. Taylor, «Cosa : Black Glaze Pottery», dans
MAAR, XXV (1957), p. 134.
172 Bull. Inst. Corr. Arch., 1865, p. 72 sq.
173 E. Laforgia, «La ceramica del tempio di Augusto a Pozzuoli», dans Puteoli,
IV-V, 1980-1981, p. 201-222 (217); P. Monti, Ischia, archeologia e storia, Naples,
1980, p. 147; NSA, 1951, p. 257-260.
174 F.J. de Visscher, F. Ruyt, S. J. de Laêt, J. Mertens, «Les fouilles d'Alba
Fucens, de 1951 à 1953, dans Ani. CL, 24 (1955), p. 82-93 (voir Maison des
Comédiens, p. 287) ; G. Bevilacqua, « Bolli anforari rodi dal centro sannitico di Monte
Vairano» dans Tituli, 2, 1980, p. 21-34.
175 L. Mercando, «L'ellenismo nel Piceno», dans Hell. in Mittelit., p. 160-176;
Baldacci (1972 a, p. 104-105).
176 Pline, XIV, 73, etc.
104 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ils en ont même fait venir bien davantage au milieu du Ier siècle
que cinquante ans plus tôt : c'est ce que Varron et Pline veulent
montrer. Le luxe est toujours dans la diversité. Au XVIe siècle
aussi, soixante qualités de vins différents arrivaient par mer à Rome,
un total annuel de 70.000 à 80.000 hi de vini navigati, «qui sont
fort onéreux»177. Pourtant, le Latium était couvert de vignes, et
l'archiâtre de Sixte-Quint, Andréa Bacci, avait du mal à
comprendre ce paradoxe : « Vineta circa urbem non modo in immensum
aucta, sed tota etiam haec Latii pars mutasse faciem visa est; quin
immo, id profecto mirum, ut cum in agro Romano jam videamus
vinearum ad infinitum accrevisse numerum, ac tantam Romanen-
sium vinorum habeamus copiant, ab externis tamen, ac advectitiis
undecumque vinis tanto haec alma urbs indigeat supplemento»179.
Au début du XVIIIe siècle, les Bordelais importaient du vin des
Canaries, de Porto, d'Espagne, de Champagne et de Tonnerre,
pour pouvoir «donner une touche personnelle et originale à un
repas ou à une fête»179. On multiplierait les exemples, et
l'étonnant serait qu'à Rome, la seule ville du monde antique où l'on
trouvait de tout180, les donneurs de dîners fameux n'eussent pas
cherché eux aussi à compliquer leur cave avec des vins étrangers.
César s'est montré fastueux en offrant comme épulon deux vins
grecs et un vin sicilien à côté du Falerne. Nasidienus, dans le
repas de mauvais goût qu'il offre à Mécène, suit la même règle -
mais avec des impairs de nouveau riche - en affichant qu'il
possède bien les quatre grands crus181. Voilà pourquoi les textes parlent
d'importations de vins de Chio et de Lesbos, et le font d'autant
plus volontiers qu'il s'agit de manifestations de luxe à
stigmatiser.

177 J. Delumeau, Rome au XVIe siècle, Paris, 1975, p. 52-53.


178 Bacci (1596, p. 278). Ce passage constitue précisément une réaction à une
citation de la préface de Varron : pour Bacci, qui ne met pas en doute la décadence
du Latium à la fin de la République, la situation incompréhensible est celle de son
temps.
179 A. Huetz de Lemps, Géographie du commerce de Bordeaux à la fin du règne
de Louis XIV, La Haye, 1975, p. 210-211.
180 Pline, XI, 240; Aelius Aristide, XIV, 11-13; Galien, XIV, 24 (Kùhn).
181 Horace, Sat., II, 8, 15-17. Nasidienus est doublement grossier, comme le
sera Trimalcion (Pétrone, XL VIII), d'abord en ne servant que deux vins sur les
quatre qu'il annonce posséder, ensuite en proposant à Mécène de les changer, ce
qui revient à l'interroger sur ses goûts et constitue une incongruité (cf. Plutarque,
Quaest. conv., VII, 6, 3 [708 c]).
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 105

La présence des vins de Cos et de Rhodes peut prêter


davantage à discussion, étant donné la peine que l'on a à se prononcer sur
leur qualité, qui doit être à peu près identique, puisque Pline nous
dit qu'il s'agit de vins très voisins l'un de l'autre.
Il ne les cite pas dans sa liste des plus grands vins
d'outremer182 et Horace ne mentionne le Cos que pour ses propriétés
médicales183. A Délos, au début du IIe siècle av.n.è., le vin de Cos
ne valait que la moitié ou les trois-quarts du prix du vin de Cni-
de184. Assurément, ni le Rhodes ni le Cos ne sont des grands crus.
Mais ce ne sont pas pour autant des vins ordinaires. Sinon, les
amphores de Cos ne vieilliraient pas quatre ans au soleil, comme
recommande de le faire la recette d'imitation de Caton. Faits avec
des raisins très sucrés185 et séchés en outre au soleil pendant trois
jours après la cueillette 186, ils subissent une addition d'eau de mer
avant fermentation187. Cela n'a pas contribué à leur donner bonne
réputation auprès des historiens modernes. Pourtant le salage des
moûts, qui a été longtemps pratiqué dans plusieurs régions de
France, passait non seulement pour mieux conserver le vin, mais
encore pour le bonifier en le clarifiant et en en relevant le goût188.
En fait les vins de Cos et de Rhodes sont des vins spéciaux,
variétés liquoreuses des te?a?ass?µe??? ou vina salsa 189, qualités
supérieures d'un type que Caton et Columelle appellent le vin grec et
dont ils expliquent les procédés de fabrication afin de permettre
aux Italiens d'en faire des imitations190. Pline ne pouvait pas les
mettre dans sa liste des grands crus parce qu'ils font partie d'une
classe à part : on le voit bien dans le plan du livre XIV, qui, tel

182 Pline, XIV, 79 et 73-76.


183 Sat., II, 4, 29.
184 Larsen, ESAR, IV, p. 391-394.
185 Pline, XV, 66.
186 Caton, De agr., 112.
187 Caton, ibid. ; Dioscoride, V, 6, 9 ; Pline, XIV, 78 ; Athénée, I, 32, c.
188 Columelle, XII, 21,4; Athénée, 1, 26 b. Chez les modernes, voir F. Turié, La
pratique du salage et la salure naturelle des vins, Paris, 1894; A. Pellicot, Le
vigneron provençal, Montpellier, 1866, p. 301. P. M. Fraser, Ptolemaic Alexandria,
Oxford, 1972, II, p. 283, n. 274, a déjà réagi contre l'interprétation péjorative du
salage des moûts.
189 Dioscoride, V, 19, 1.
190 Caton, De agr., 24 et 105 ; Columelle, XII, 37. Les recettes de Caton pour le
vin grec ne comportent pas les trois jours de séchage des grains de raisin qu'il
préconise pour le vin de Cos et qu'on retrouve chez Columelle pour le vin grec.
106 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

qu'il est exposé au livre I, répartit les vins célèbres en trois


catégories, vìna generosa, vina generosa transmarina, vini salsi genera.
Bien évidemment, ces vins spéciaux ne formaient pas
l'ordinaire du peuple de Rome, même s'il y goûtait sans doute un peu
plus souvent qu'au vin de Chio. Ni les uns ni les autres n'ont dû
être importés en grande quantité : même s'il peut y avoir en Italie
beaucoup de timbres rhodiens inédits, leur nombre reste sûrement
bien inférieur aux nombreuses découvertes de Sicile et sans
aucune commune mesure avec les 80.000 timbres rhodiens
d'Alexandrie191.
L'artifice de Varron dans la préface du livre II des Res Rusti-
cae est patent. Il est élégant du point de vue rhétorique, mais
absurde du point de vue économique, de mettre les importations
de blé et de vin grec à Rome sur le même plan. Les premières sont
dues à la taille de la ville et aux facilités du tribut, les secondes au
désir de variété des riches Romains et des clients des tavernes 192.
Le texte repose sur la fusion de deux topoi. L'un dit que tout
allait mieux, et surtout la production agricole, quand chacun
cultivait son lopin de terre et qu'on allait chercher Cincinnatus à sa
charrue193, l'autre qu'il est bon et moral de vivre en autarcie. Le
premier des deux, particulièrement cher à Varron dans toute son
uvre, est trop connu pour que j'aie besoin d'y revenir. Rappelons
qu'il constitue à lui seul la préface d'un autre traité d'agriculture :
le livre XVIII de Pline. Le second ne reflète pas seulement
l'inquiétude de voir le ravitaillement livré aux caprices de Neptune 194
ou de Mars, il s'enracine dans l'idéal grec d'autarcie comme
condition de la liberté. Un pays qui fait venir quoi que ce soit d'un
autre aliène son indépendance 195. On en trouve l'écho jusque chez

191 J.-Y. Empereur (1982) me reprocherait de ne pas tenir compte, dans cette
comparaison rhétorique, du fait que les importations ont commencé à Alexandrie
beaucoup plus tôt qu'à Rome.
192 F. De Martino (1979, I, p. 119) a déjà exprimé la même idée avec plus de
concision.
193 Cincinnatus n'est pas nommé par Varron, mais son histoire vient
naturellement sous la plume de Columelle (I, préf., 13) quand il s'exerce à développer la
préface de son prédécesseur. Voir une analyse voisine du texte dans E. Noè, « I
problemi del De re rustica di Varrone», dans Athenaeum, 65, 1977, p. 289-302.
194 C'est le problème de Tacite, An., XII, 43.
195 E. Will, Le monde grec et l'Orient, Paris, 1972, p. 202 et 632-634. Denys
d'Halicarnasse apprécie l'agriculture italienne parce que sa diversité permet à
l'Italie d'être le pays le plus apte à se suffire à lui-même (Ant. Rom., I, 7, 2) : il relie
le topos~ de l'autarcie à celui de la laus Italiae et cela donne l'inverse de Varron.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 107

Malthus 196. Le lien naturel entre ces deux topoi est que le luxe, en
augmentant les besoins, interdit l'autarcie 197. Varron en établit un
autre, par l'intermédiaire du thème de la solitudo Italiae. Puisque
les pères de famille ne résident plus sur leurs domaines agricoles,
la terre produit moins que du temps où les gens de bien, les
dictateurs et les imperatores la cultivaient personnellement - gaudente
terra vomere laureato et triumphali aratore dira Pline198. Donc il
faut importer.
Pour évidemment fausse que soit cette implication, la liaison
établie par Varron aura une belle fortune, puisqu'elle est reprise
dans un discours de Tibère 199 et que Columelle brode longuement
dessus dans sa propre préface. Il est plus surprenant que des
historiens modernes s'y soient aussi laissés prendre, et aient cru
pouvoir fonder sur quelques amphores de vin importé, ou sur
quelques allusions littéraires aux crus étrangers, des tableaux
dramatiques de crise de tout le vignoble italien.

IV
LA RÉPARTITION DE LA PROSPÉRITÉ

Confiants donc dans la prospérité du vignoble italien au


dernier siècle de la République, nous pouvons tenter maintenant de
voir comment il se répartit en Italie, d'abord sur le terroir, puis
entre les hommes. Ce sera une occasion de confronter les textes et
les sources archéologiques et d'examiner leurs concordances et
leurs décalages (voir carte 1).

196 T. R. Malthus, Essai sur le principe de population, trad. fr., Paris, 1845, I,
p. 397-398. On ne manquera pas de lire P. Veyne (1979, p. 261-280), même si
l'auteur envisage surtout l'autarcie individuelle et ne commente pas les textes discutés
ici, ainsi que les premières pages de «Rome devant la prétendue fuite de l'or»,
dans Annales ESC, 1979, p. 211-244.
197 Voir A. Oltramare, Les origines de la diatribe romaine, Genève, 1926, p. 49-
54 et 106-110.
198 XVIII, 19.
199 Tacite, An., III, 54.
108 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

La géographie du vignoble

Amphores et textes : les terroirs nobles. . .

Plusieurs auteurs de la fin de la République et du début du


règne d'Auguste, parmi lesquels Horace est le plus fin
connaisseur, permettent de bien restituer le classement des grands crus à
ce moment-là. Falerne et Cécube se disputent le premier rang; le
vin des Monts Albains est le troisième grand. Autour du territoire
du Falerne s'étendent quelques satellites d'excellente renommée :
le Massique, le vin de Calés et le Statanum; entre le Falerne et le
Cécube, le vin de Formies. Il n'y a par ailleurs que deux grands
crus marginaux : le vin de Tarente et le Rhétique de Vérone200. Ce
dernier porte le nom d'un cépage dont Caton, dans ses libri ad
filium, vantait déjà la qualité; Catulle, ingrat envers les vignobles
de son enfance, dont il ne buvait peut-être pas les meilleures
amphores, l'appréciera moins201. La réputation du Rhétique en
tant que cru est plus tardive et ne doit guère précéder Auguste,
dont il aura la faveur202. Citons encore, pour mémoire, les crus de
Privernum et de Velletri, donnés par Pline comme ayant joui un
certain temps de quelque réputation, et ceux de Thourioi et de
Lagaria, dont la date dépend de celle de la source de Strabon.
Les terroirs nobles sont donc pour les plus importants soit à
proximité de Rome - les Monts Albains - soit concentrés dans le
sud du Latium et le nord de la Campanie. Cette région est la seule
pour laquelle les indications des textes et celles des ateliers
d'amphores se recoupent bien - parce que ce sont à la fois des grands
crus et des vignobles maritimes. On n'a jamais, en effet, trouvé
d'ateliers d'amphores dans les Monts Albains, quoiqu'on ait une
bonne connaissance archéologique de la région. Pourtant ce grand
cru vieillissait certainement en amphores. Mais il n'y était pas mis
dans la région de production. Beaucoup de ses consommateurs

200 Le lecteur trouvera les références dans le tableau général des vins
(Appendice 2). Il pourra également consulter l'Appendice 3 : « Le Setinum, le Surrentinum et
les sources de Strabon et de Pline».
201 Servius, ad Georg., II, 95-96.
202 Suétone, Aug., LXXVII. Les fameux vers de Virgile, Georg., II, 95-96 : « . . . et
quo te carminé dicam / Rhaetica? Nec cellis ideo contende Falernis», parlent du
cépage mais le rapprochement avec les caves du Falerne montre que Virgile tend
déjà à passer de la notion de cépage à celle de cru.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 109

étaient à Rome, où l'on pouvait le transporter dans des outres sur


une courte distance avant que les négociants ou les acheteurs ne
le missent eux-mêmes dans des amphores de récupération, à la
façon d'Horace qui scellait son vin sabin dans une amphore
grecque203. Quand on l'expédiait par mer, il descendait peut-être,
comme le vin de Velletri, vers la région d'Antium, facilement
accessible du versant sud des Monts Albains, et bénéficiait là des
amphores de l'atelier de Torre Astura.

. . . et les vins sans nom.

Ces nobles terres n'étaient pas entièrement réservées aux


grands vins, toujours blancs, et fruits à cette époque de vendanges
tardives. J'ai affirmé ailleurs avec beaucoup d'assurance que les
amphores de l'épave de Giens avaient contenu du Cécube, puisque
leurs ateliers de fabrication jouxtent son terroir204. Mais le vin
qu'on y a retrouvé est du vin rouge, alors que le Cécube, selon
Dioscoride et Galien205, est un vin blanc qui devient couleur de feu
en vieillissant. Il faut donc admettre que, comme il arrive
régulièrement de nos jours, la région produisait, à côté de son grand vin
blanc doux, des vins plus ordinaires : c'est avec un de ceux-là
qu'on a chargé le bateau de Giens.
Situés dans des régions où aucun texte d'époque républicaine
ou augustéenne ne mentionne de vin de qualité, ni même
quelquefois de vin du tout, les autres ateliers d'amphores confirment que
l'on expédiait à distance même des vins ordinaires. Le vin d'Etru-
rie n'est pas cité entre Sopater au IVe siècle et Denys d'Halicarnas-
se et personne ne parlera jamais du vin de Cosa que les amphores
timbrées Sesti ont depuis trente ans rendu célèbre auprès des
archéologues. Pour la région de Minturnes, il faut se contenter des
saulaies, dont le De lege agraria de Cicéron révèle l'importance (II,
36) : il est probable qu'elles servaient à fournir en jougs et en liens
non seulement les vignes du Falerne206, mais aussi le vignoble
local. La seule référence explicite à des vignes dans la région du
Vésuve avant Columelle est à tirer de l'histoire de la révolte de
Spartacus : réfugiés sur les pentes du volcan, ses premiers parti-

203 Ode I, 20, 2-3.


204 Tchernia, Pomey, Hesnard (1978), p. 15.
205 Dioscoride, V, 6, 10; Galien (ed. Kuhn), VI, 809; X, 834.
206 Varron, RR, I, 8, 2-3.
110 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

sans se seraient laissés glisser le long d'une falaise à l'aide de


cordes faites de sarments de vignes pour échapper aux troupes de
Clodius Glaber207.
Au contraire, sur la côte sud de l'Adriatique, le témoignage
des amphores Lamb. 2 est bien étayé par les Res Rusticae de
Varron. D'abord dans le texte connu où il parle de troupeaux d'ânes
«appartenant par exemple à ceux qui, du territoire de Brindes ou
d'Apulie font transporter jusqu'à la mer à dos d'âne de l'huile ou
du vin, ou encore du blé et d'autres marchandises». Ensuite parce
que, sur les cinq exemples de conduite de la vigne énumérés par
Varron, trois sont pris dans la même région : Brindes et le
Tavoliere di Puglia. Ajoutons encore, non loin de là, la référence à un
procédé utilisé par les habitants d'Uria dans le Monte Gargano208.
Pour le Tavoliere di Puglia, les exemples de Varron ont été
illustrés par l'archéologie aérienne dès les années qui ont suivi la
dernière guerre mondiale : le caractère particulier du sol a permis à
J. Bradford d'y identifier non seulement des centuriations mais
aussi des traces de culture dont la disposition lui a fait le plus
souvent penser à des vignobles. G. B. D. Jones, qui depuis longtemps
étudie ces centuriations sur le terrain, vient de publier là-dessus
une note et de reporter sur une carte celles qui s'étendent autour
de Lucerà et de Foggia209. La culture associe la vigne à l'olivier.
Le mieux daté des systèmes étudiés, une division par scamnatio
près de Lucerà, paraît remonter à la fin du IIe siècle.
Deux grandes régions de viticulture ressortent encore du seul
témoignage des textes. La première, plantée de vignes
particulièrement fécondes, s'étendait du Picénum au delta du Pô, le long de
l'Adriatique et assez loin dans l'arrière-pays de l'Emilie. Nous
avons déjà vu qu'en 217 Hannibal avait trouvé grande abondance
de vin dans le Picénum. Un peu plus au nord, quelques parcelles
de Yager Gallicus détiennent, d'après Caton, un des records de
rendement du vignoble italien : plus de 200 hl/ha. Rien d'étonnant à

207 Florus, II, 8, 4. On peut aussi déduire l'existence du vignoble du Vésuve de


la comparaison avec l'Etna dans Strabon, V, 4, 8 (247).
208 Varron, RR, II, 6, 5 ; I, 8, 2 ; I, 8, 6 ; pour ce dernier passage, je suis, avec
l'édition de J. Heurgon (1978, p. 129), le texte des manuscrits, qui, du reste,
convient mieux que la correction Reatini aux autres données sur la géographie des
vignobles.
209 J. Bradford, «'Buried Landscapes' in Southern Italy», dans Antiquity,
XXIII, 1949, p. 58-72; G. B. D. Jones, «Il Tavoliere romano. L'agricoltura romana
attraverso l'aerofotografia e lo scavo», dans Arch. Ci., XXXII, 1980, p. 85-107.
DE CATON À HORACE : LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 111

ce que Strabon, ou sa source, trouve Ancóne sf?d?a e?????? et les


vignes des palus de Ravenne particulièrement fertiles210. Le
cépage y est la spionia, connue pour sa fécondité; ce nom vient peut-
être de celui de la ville de Spina, et il s'agirait alors d'un cépage
ancien de Cisalpine211. On lui doit sans doute aussi l'autre exemple
de grand rendement, cité par Varron : 300 hl/ha à Faventia212 -
chiffre qui reste tout à fait exceptionnel de nos jours.
Polybe et Strabon généralisent à toute la Gaule Cisalpine
l'abondance de vin, le premier dans le passage célèbre où il parle
du bas prix des produits agricoles en Italie du Nord, et
particulièrement de celui du vin, aussi bon marché que l'orge, le second en
apportant comme preuve l'énormité des foudres de la région,
grands comme des maisons213. Il est vrai que le territoire de Milan
est cité par Varron pour sa conduite de la vigne sur sarments et
ses arbusta grimpant le long des érables, que celui de Vérone est
rendu célèbre par le Rhétique et que la douceur du vin de Vénétie
- sans doute le même - aurait, d'après Florus, affaibli les Cim-
bres. On ne peut cependant généraliser jusque dans le détail. La
région d'Aquilée et la Vénétie orientale, par exemple, ne devaient
pas encore produire de vin au moment où l'auteur dont Strabon
s'inspire sur ce point remarquait qu'on y faisait venir par mer
celui que les Illyriens troquaient contre du bétail, des peaux et des
esclaves214.
La seconde région est celle que la consommation de Rome a
inévitablement fait naître dans ses alentours. Caton conseillait de
planter des vignes dans un fundus suburbanus et d'acheter ses
dolia à Rome (De agr. 7, 1 et 135, 1) : on n'en y aurait pas fait si
des clients ne s'étaient trouvés à proximité. La consommation
plébéienne est responsable du vin bon marché de Véies, honni par
Horace, Perse et Martial. Les vignes de Tibur, ou de Sabine sont
d'une autre qualité : pas encore des grands crus, mais du moins

210 Polybe, III, 88; Caton cité par Varron, RR, I, 2, 7; Strabon, V, 4, 2 (241) et
V, 1, 7 (214).
211 André (1952, p. 151-152), et voir l'appendice V sur les cépages.
212 Varron, RR, I, 2, 7. Des vignes existaient à Faventia en 82 av. notre ère
d'après le récit de la défaite des Marianistes Norbanus et Carbo près de Faventia,
dans Appien, BC, I, 91. Les chiffres cités par Caton et Varron, s'ils ne sont pas
mythiques, ne peuvent que correspondre à des années exceptionnelles.
213 Polybe, II, 15; Strabon, V, 1, 12 (218).
214 Strabon, V, 1, 8(214).
112 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

des vins honorables, qu'Horace (Od. I, 20, 1-4) met lui-même en


amphores pour les faire vieillir.
Car bien entendu, il n'y a pas d'amphores pour tous ces vins-
là. Portés en outres jusqu'aux débits de boisson de Rome, ils y
étaient vendus en vrac, de cupa. Pour le Picénum, il faut, nous
l'avons vu, être plus prudent. Mais dans la Cisalpine intérieure,
l'absence d'amphores tend à confirmer l'explication qui a été
donnée maintes fois pour les bas prix de Polybe : les vignobles
n'avaient que des débouchés locaux. Comme les cépages y étaient
féconds, le vin, dans les bonnes années, ne devait s'y vendre qu'à
grand-peine215.

Les blancs de la carte et l'archéologie rurale.

Il est bien évident que le dépouillement des sources littéraires


et l'inventaire des ateliers d'amphores ne livrent pas une image
complète du vignoble italien. En particulier au Ier siècle, avec
l'urbanisation qui a suivi la guerre sociale, de nombreux petits
vignobles locaux ont dû se développer autour des villes, sans que nous
ayons les moyens de le constater. On voudrait préciser le tableau
en faisant l'inventaire des vestiges d'installations viticoles. Il n'est
théoriquement pas impossible que le développement de
l'archéologie rurale permette un jour de le faire. La perspective en reste à
mon avis lointaine. Une seule villa viticole a été fouillée de façon
approfondie en dehors de la région de Pompei : celle de Settefi-
nestre dans YAger Cosanus216. L'examen des prospections de
surface se heurte à l'avancement inégal de la recherche selon les
régions, qui rend toute comparaison suspecte, à la rareté des sites
dont les dates d'occupation sont bien établies, et surtout à la
difficulté d'identifier les villas productrices de vin, et en particulier de
les différencier de celles qui ont fait de l'huile. La publication
récente de plusieurs volumes de la Forma Italiae et celle des syn-

215 Les autres mentions des vignobles sont sporadiques : dans l'île de Pandate-
ria, on garnit les vignes de pièges de peur qu'elles ne soient dévorées par les souris.
Entre Salerne et Vèlia, le vignoble produit un vin qu'Horace, qui va passer par là
des vacances, ne veut pas boire ; il venait pourtant, selon toute probabilité, de
cépages aminéens, qui ont d'abord été implantés en Italie dans le golfe de Posidonia au
sud de Salerne. Le cépage lucana enfin est cité par Caton, il devait constituer des
vignobles en Lucanie (Varron, RR, I, 8, 5; Horace, Ep., I, 15, 16; André (1952,
p. 129); Caton, De agr., 6, 4).
216 Carandini, Settis (1979).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 113

thèses qui viennent d'être réunies sous le titre «L'Italia:


insediamenti e forme economiche»217 ont cependant fait que j'ai
succombé à la tentation de pratiquer quelques sondages en cherchant les
établissements agricoles comportant des dolia ou des torcularia et
occupés à l'époque républicaine : une partie d'entre eux a
forcément produit du vin. J'en livre ici les résultats, en souhaitant
qu'ils ne soient pas surinterprétés218.
Les territoires les plus riches sont ceux de Canusium dans les
Pouilles (13 sites), de Cures Sabini en Sabine (9), de Tibur (6) et, au
pied des Monts Albains, de Bovillae (9), Apiolae (6), Tellenae (3)219.
Toutes ces régions ont déjà pour une raison ou une autre retenu
notre attention. La carte établie paraîtrait donc plutôt confirmée
s'il ne fallait ajouter qu'autour de Civitavecchia, que nous n'avons
pas eu encore à citer, S. Bastianelli a dénombré en 1939 plus d'une
cinquantaine de villas, comprenant toutes des restes de torcula-
rium. Un tiers d'entre elles environ remonterait aux IIe et Ier
siècles av.n.è.220. S'il s'agit bien, au moins pour une part, de pressoirs
à vin (et c'est l'hypothèse la plus probable), nous avons là un bon
exemple de vignoble dont ni les textes ni les amphores n'attestent
l'existence, même si son vin, produit sur une façade maritime, a
très vraisemblablement fait l'objet d'un transport par mer, peut-
être dans des conteneurs différents.
En ajoutant cette nouvelle région sur notre carte, nous ne
faisons qu'accentuer la prédominance des vignobles côtiers. Sur la
mer Tyrrhénienne, ils se taillent la part du lion dans tous les sites
favorables de la côte entre la presqu'île d'Orbetello et le golfe de
Naples. La viticulture spéculative n'était pas absente non plus de
la côte orientale. L'Apulie ne passe plus pour avoir été, après les
guerres puniques, entièrement réservée à l'élevage transhu-

217 Vol. I de SRPS.


218 Outre le volume I de SRPS, ont été dépouillés des tomes de la Forma Italiae
qui n'y sont pas pris en considération : Tuscana (VII, II) (1970), Sutrium (VII, VII)
(1980), Cures Sabini (IV, ?) (1980), Bovillae (?, XV) 1979. Les limites des indications
tirées de ces dépouillements sont illustrées par le fascicule de Nomentum (I, XII)
(1976) : on n'y trouvera aucun site du type cherché pour la simple raison que les
descriptions sont moins détaillées que dans les autres fascicules du Latium.
219 On compte encore deux sites à Sutrium, un à Préneste, à Astura, dans les
Marches et en Ombrie. Pour Canusium, le chiffre élevé doit être pondéré par la
modestie des établissements.
220 S. Bastianelli, « Gli antichi avanzi esistenti nel territorio di Civitavecchia »,
dans St. Etr., XIII, 1939, p. 396-397; SRPS, p. 408-409.
114 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

mant221; il faudra désormais compter aussi avec la côte au nord


du Monte Gargano, peut-être jusqu'à Ancóne.
Exagérée par la place privilégiée des grands crus dans les
textes et des amphores dans l'archéologie - autrement dit par la
place privilégiée donnée aux vins transportés à distance - cette
prédominance n'est cependant pas dépourvue de sens. Avec les
débouchés plus réduits du marché régional, les vignes de l'Italie
intérieure ne devaient pas faire l'objet d'une culture aussi
intensive. Aux régions que nous avons citées ont été réservées les
plantations régulières - progrès noté par Varron (I, 7, 2) - les «rangées à
perte de vue» de Falerne (Heurgon, 1976, p. 456). Il est probable
qu'ailleurs on pratiquait surtout la coltura promiscua - ceps mêlés
aux céréales ou aux légumes - encore dominante dans l'Italie du
XXe siècle222 et que la plupart des producteurs se passaient de
pressoirs. Ces cultures-là ont laissé bien moins de traces
archéologiques que les grandes villas. La plus grande rareté des sources
reflète une différence dans l'organisation de la production et dans
la dimension des profits.

Les propriétaires de vignobles et leurs profits

Reste à savoir en effet à qui sont échus les bénéfices tirés des
vignobles.

La petite propriété n'est pas impossible.

Traditionnellement, la viticulture est considérée comme une


culture «capitaliste» qui demande de gros investissements; c'est
une des raisons de l'extension des vignobles sur des terres passées
après la seconde guerre punique des mains des paysans à celles
des classes dominantes. Ce principe est vrai des vignobles de cru :
la main-d'uvre très qualifiée qu'ils demandent, l'abondance des

221 Brève mise au point de la question dans Gabba (1982, p. 179-180).


222 Cf. White (1970, p. 123-124); Caton, De agr., 27, et pour l'époque moderne,
Peyre (1922). Encore en 1964, la viticulture du Latium actuel (qui comprend
l'Etrurie méridionale et la Sabine) était répartie entre 65.000 ha de vignoble
spécialisé et 160.000 ha de coltura promiscua (Guida d'Italia del Touring-Club, Lazio,
Milan, 1964, p. 62).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 115

moyens de stockage nécessaires pour faire vieillir le vin, la


possibilité d'attendre un an ou plus pour vendre sa vendange
supposent des propriétaires disposant d'une bonne surface financière.
Ce n'est en revanche pas toujours le cas des vignobles locaux de
vin commun, qu'on appelle pour cela roturiers. Une vigne qu'on
travaille de ses propres mains et dont on vend le vin à peine fait
ne coûte pas très cher à entretenir. Elle ne demande pas de bétail
et peu de matériel si le raisin est simplement foulé. Une terre
pauvre, un coteau rocailleux suffisent à l'accueillir. Les plants
constituent la seule dépense d'investissement importante. Le petit
propriétaire ou le colon partiaire, en période d'expansion des vignes
et de montée des prix, peut être tenté par l'aventure. «Rien de tel»
dit E. Labrousse (1943, p. 428) «qu'une longue montée des profits
pour convertir en vignes les pentes de pierrailles. Il suffira à
l'exploitant de forcer le travail. Un supplément de capital n'est pas
indispensable ».

Peu de signes quelle ait bénéficié de l'essor du commerce.

La persistance, en Italie, malgré la concentration foncière


réalisée à partir du IIe siècle, de petites propriétés a été soulignée
à plusieurs reprises depuis quelques années223. Ont-elles pu
bénéficier de l'essor du commerce maritime? Il est difficile de
généraliser une réponse négative mais les seuls exemples postérieurs au
milieu du IIe siècle qu'on puisse apporter viennent du Tavoliere di
Puglia. A Canusium, la densité des établissements leur impose des
dimensions modestes, et l'usage de marier la vigne aux figuiers
(Varron, I, 8, 3) relèverait d'une technique locale et
traditionnelle224. Dans la centuriation qui s'étend entre Aecae et Foggia,
G. B. D. Jones (1980) n'a pas trouvé de constructions : les
vignerons devaient résider à Aecae ou à Arpi; il s'agissait sans doute des
petits propriétaires mis en place par les assignations. Mais non
loin de là, à Luceria, le même auteur calcule des plantations de
vignes et d'oliviers couvrant déjà 80 ou 90 jugères.

223 M. Frederiksen, « The Contribution of Archaeology to the Agrarian Problem


in the Gracchan Period», dans D.Arch., 4-5, 1970-1971, p. 330-357; Gabba (1982,
p. 131). Contra : Celuzza, Regoli (1982).
224 F. Grelle, «Canosa. Le istituzioni, la società», dans SRPS, I, p. 200; et
l'appendice de R. Moreno Cassano, ibid., p. 234.
116 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Deux points ressortent beaucoup plus clairement en faveur


des riches propriétaires. Le premier est que les très grands
bénéfices sont venus des vignobles de cru. Le second, que les
personnages importants n'ont pas dédaigné la possession de vignes moins
réputées.

La possession de vignes nobles parmi les exemples littéraires de


richesse proverbiale.

Dès le premier tiers du Ier siècle, Varron, dans les Satires


Ménippées (38) mettait l'Ager Caecubus au rang des sources
fabuleuses de richesse. Les grands crus ne cesseront plus d'apparaître
parmi les exemples topiques des possessions les plus lucratives.
Dans le De lege agraria (II, 66) Cicéron explique au peuple qu'il ne
suffit pas de distribuer des terres; encore faudrait-il savoir de
quelles terres il s'agit et si elles valent quelque chose : « Car c'est
sans doute une différence de rien du tout si l'on vous établit au
pied du Mont Massique ou ... ». Le texte est ensuite corrompu et
la fin de la phrase incompréhensible, mais il suffit pour notre
propos que le premier terme de l'alternative présente la région du
Falerne comme l'exemple même du terroir italien le plus
profitable qui soit. Elle jouera, ainsi que celle de Calés, le même rôle
dans les poèmes d'Horace225.
Cela suppose que les grands crus se soient vendus sur le
marché. Il n'est pas inutile de le préciser car les cadeaux et la
consommation ostentatoire des grands vins que l'on faisait chez soi ont pu
absorber une part importante de la production226. Mais nous
avons vu aussi, au chapitre précédent, qu'en 87 on pouvait acheter
dans les débits de quartier à Rome un vin «excellent et cher»227.
La commercialisation des grands crus a donc été suffisante pour
qu'ils enrichissent beaucoup leurs propriétaires.

Quelques noms de chevaliers et de sénateurs.

Des aristocrates : c'est une règle générale qu'on peut soutenir


pour la République romaine de quelques exemples. Dès 179,

™Epodes, IV, 13; Odes, I, 31, 9; III, 1, 9-10 et 43-44.


226 Cadeau de vin entre grands personnages : Cicéron, Verr., IV, 62. Voir Brunt
(1971, p. 708) et pour l'autoconsommation ostentatoire, les références de la n. 68.
227 Plutarque, Marins, 44, 2.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 117

M. Aemilius Lepidus, le constructeur de la Via Aemilia, avait un


domaine dans YAger Caecubus228. Pompée - qui possédait aussi
une belle cave, dont Antoine profitera229 - était propriétaire à
Albe, Formies et dans YAger Falernus : sans doute un grand
viticulteur230.
Mais il avait aussi hérité des terres de son père près de Fir-
mum au sud d'Ancóne et en possédait peut-être d'autres dans
YAger Gallicus : ce sont des zones de vignes d'abondance. Nous
avons, curieusement, plus de noms précis à lier à ces vignes-là
qu'aux terroirs nobles. Le chevalier L. Marcius Libo détient à Fa-
ventia le record absolu de la productivité au jugère (Varron, RR,
1, 2, 7). Les autres sont connus par les marques d'amphores.
La plus célèbre est celle de Sestius. Très répandue en Gaule,
elle timbre les amphores de la seconde épave du Grand-Congloué,
et vient d'un atelier de Cosa. On s'accorde à la mettre en relation
avec la famille du P. Sestius défendu par Cicéron, qui possédait
justement des terres à Cosa231. Celle de L. Lentu(li) P. f, sur l'épave
de Santa Severa, donne très probablement le nom du consul de
49 av. J.-C, L. Cornélius Lentulus Crus2*2. Il avait des propriétés
près de Minturnes, où nous avons localisé deux ateliers
d'amphores. Très connu aussi, le timbre du chevalier-négociant C. Rabirius
Postumus233 : il est estampillé sur des amphores Dr. 2-4 d'Apulie,
type dont nous parlerons au chapitre suivant234. Des Lamb. 2

228 Supra, p. 63. Sur les grands propriétaires de la région de Terracine, F. Coa-
relli, «I santuari del Lazio e della Campania», dans Les «bourgeoisies»
municipales italiennes. Colloque du Centre Jean Bérard (7-10 dèe. 1981), Paris - Naples, 1983,
p. 217-340.
229 Cicéron, Phil, XIII, 11.
230 1. Shatzman, Sénatorial Wealth and Roman Politics, Coll. Latomus, Bruxelles,
1975, p. 389-390.
231 Will (1979); Manacorda (1981); D'Arms (1981, p. 55-62).
232 P. A. Gianfrotta, dans Arch. Sub. (1982, p. 16-21); cf. aussi F. Coarelli, «II
commercio delle opere d'arte in età tardo-repubblicana », dans D. Arch., 1983,
p. 45-53 (voir p. 52-53).
233 Voir bibliographie et discussion dans SEHRE, p. 548 et Cl. Nicolet, « L'ordre
équestre à l'époque républicaine (312-43 av. J.-C.)», BEFAR, 207, Paris, 1966, I,
p. 307 et 360, II, p. 1000-1002. Son oncle Rabirius avait des propriétés à la fois en
Campanie et en Apulie.
234 A la distribution connue jusqu'à présent (Callender (1965), N° 1371 :
Coblence, Syracuse, Tarente) on peut ajouter trois exemplaires en Egypte, un dans le
Fayoum et deux au Musée d'Alexandrie, dont l'un est «sur anse simple» et l'autre
est «sur anse double»: il ne peut guère s'agir que d'un timbre présent à la fois,
118 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

enfin portent le nom de plusieurs esclaves de L. Malleolus. Ce


surnom est l'apanage d'une branche de la famille des Publicii qui,
depuis qu'un des leurs a, selon l'antique coutume, été cousu dans
un sac et jeté à la mer pour matricide en 101, préfèrent ne pas
mentionner leur gentilice. Quelques-uns de ces timbres sont bien
datés, sur l'épave de Planier 3, des alentours de 50 av.n.è., et ils
pourraient appartenir au fils du questeur de Dolabella assassiné
en 80235.
Voilà donc trois familles sénatoriales du Ier siècle qui
possédaient des vignes dans des terroirs sans renom particulier, l'une
en Etrurie, l'autre dans le sud du Latium, la troisième sur la côte
adriatique. Leurs produits ont atteint une diffusion
particulièrement dense (pour Sestius) ou particulièrement étendue (pour les
deux derniers) (voir cartes 6 et 7).

La commercialisation.

Resterait à savoir - question brûlante - si elles les ont


commercialisés elles-mêmes ou à travers des intermédiaires. Le fils de
P. Sestius et L. Lentulus Crus possédaient en propre des navires;
Cicéron profitait de ceux du second pour faire transporter les
statues qu'il achetait en Grèce. P. A. Gianfrotta en conclut que
Lentulus Crus chargeait sur ses bateaux à l'aller le vin de ses terres, et
au retour diverses marchandises dont des œuvres d'art : « On est
en somme en présence d'un cas assez évident de personnage de
rang sénatorial qui, transgressant les règles sur le commerce
maritime (antiquae . . . et mortuae . . . aux dires du même Cicéron
(Verr. V, 45)), non seulement s'occupe directement du transport
des produits de ses domaines fonciers sur ses propres navires. . .,
mais se trouve lourdement impliqué dans de multiples aspects des
spéculations maritimes».
Toute l'évidence de l'archéologie sous-marine ne va pourtant
pas dans ce sens. Sur l'épave de Santa Severa, l'estampille de
L. Lentulus Crus voisine avec une série d'autres marques portant
des noms d'esclaves qu'on retrouve sur l'épave du Dramont A.
L'un et l'autre navires ont contenu le vin des vignes de Lentulus

comme quelques autres, sur amphores « de Brindes » et sur Dr. 2-4 d' Apulie
(L. Criscuolo, «Bolli d'anfore greci e romani; la collezione dell'Università cattolica
di Milano», Studi di storia antica, 6, Bologne, 1982, p. 131).
2*RE, XXIII, 2 (1959), col. 1899-1902.
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 119

Crus. Mais les amphores du Dramont A sont fermées par des


bouchons portant le nom de Sex. Arrius, que Cl. Santamaria a
retrouvé il y a quelques années inscrit sur une des ancres de l'épave : ce
ne peut être que celui d'un armateur et négociant qui avait acheté
son vin à L. Lentulus Crus. On en dira autant des amphores de Ses-
tius au Grand-Congloué, dont l'opercule est timbré au nom de
L. Titius C. /.236. Ces bouchons épigraphes, qui donnent le nom du
négociant, souvent venu acheter le vin au domaine, comme on les
voit faire aussi bien chez Caton {De agr. 148 et 154) que chez Pline
le jeune (VIII, 2) ou dans le Digeste (XVIII, 6, 1), mériteraient
autant d'attention que les timbres imprimés dans l'argile des
amphores, qui désignent le propriétaire de l'atelier d'amphores ou du
domaine viticole - parfois, mais pas toujours, une seule et même
personne237. Pour le moment, les données de l'épigraphie des
amphores tendent plutôt à maintenir la séparation au moins
nominale entre la production et le négoce238.
Sans doute ne faut-il ni généraliser ni accepter dans son
excessive simplicité la notion de fonction commerciale sur
laquelle on raisonne le plus souvent en bloc. C'est une chose de vendre
du vin de ses domaines aux Romains résidant à Athènes, voire aux
οίνοπώλαι de Délos, et de rendre service à ses amis en leur
rapportant des statues; autre chose d'aller troquer du vin contre des
esclaves et de les mettre sur le marché en Italie. Je doute que les
sénateurs aient jamais pratiqué la seconde activité, si ce n'est
peut-être à travers des hommes de paille, dépendant d'eux soit
directement, soit pour la protection qu'ils recevaient dans les
provinces239. Avec les grands propriétaires, ces gens-là ont dû être les
principaux bénéficiaires du commerce du vin.

236 Cl. Santamaria, «Nouvelles recherches sur l'épave A du Cap Dramont. Qui
était l'armateur du navire?», dans Annales du Sud-Est Varois, VII, 1982, p. 7-9;
F. Benoit, dans Actes du IIIe Congrès int. d'arch. sous-marine, Barcelone, 1961,
Albenga, 1971, p. 150, et dans Gallia, XX, 1962, 1, p. 170; Benoit (1961, p. 54-55).
237 Digeste VIII, 3, 6. On a trouvé deux matrices pour imprimer ces bouchons,
l'une dans une épave d'Ibiza chargée de Dr. 1C et de Dr. 18 : B. Vilar Sancho,
«Sello inèdito de madera hallado en el pecio del Cap Negret», dans RSL, XXXII, 1966,
p. 323-336, et l'autre également sous la mer dans le golfe de Fos (communication
du colonel Monguilan, que je remercie). Les négociants les tenaient donc à bord
avec eux. Une étude de ces bouchons est en cours par les soins de A. Hesnard et
P. A. GlANFROTTA.
238 Dans le même sens, Paterson (1982, p. 154-155).
239 C'est la position de J. H. D'Arms (1981, p. 46-47).
120 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les profits des vignobles locaux.

Caton et Varron distinguent clairement deux débouchés


possibles pour le domaine, la ville voisine et les marchés plus éloignés
qu'on n'atteint que grâce à une bonne route, un fleuve ou la
mer240. Leurs lecteurs n'ont donc pas dû rester étrangers non plus
à la viticulture orientée vers le commerce régional. C'est là
pourtant, en particulier dans la coltura promiscua, que les petits
propriétaires ont pu le mieux trouver leur place. Ils n'ont pas fait les
mêmes bénéfices que les propriétaires de vignobles maritimes et
de grands crus. Ils ont supporté avec plus de peine les crises de
courte période que l'irrégularité des récoltes impose à la
viticulture à intervalles rapprochés, surtout quand ses débouchés sont
limités. Cela ne les a pas empêchés de vendre leur vin à la ville
voisine et de faire, bon an mal an, plus de profit avec leurs vignes
qu'avec leur blé, parce qu'une vigne produit en poids environ cinq
fois ce que donne la même étendue de terre à blé, ne se laisse pas
en jachère, se prête peu à l'autoconsommation et qu'en bref il
n'est pas de culture qui sur un plus petit espace, laisse davantage
de surplus.

La hiérarchie des cultures.

Aussi est-il bien naturel de voir Caton répondre sans faire trop
de nuances à un lecteur supposé l'interroger sur la meilleure
façon d'exploiter un domaine241 que, «de toutes les cultures et
dans le meilleur endroit, cent jugères de terre, la première est un
vignoble, notamment s'il rapporte beaucoup de vin»242. Suivent
huit autres sortes de cultures. Un jardin maraîcher occupe le
second rang (preuve que nous sommes bien à proximité d'une
ville), les bois taillis le septième. Comme il s'agit d'agriculture,
l'élevage n'entre pas en ligne de compte.

240 Caton, De agr., I, 3; Varron, RR, I, 16, 1-2.


241 On a proposé d'autres interprétations (cf. Dohr (1965, p. 48) et A. E. Astin,
Cato the Censor, Oxford, 1978, p. 346-348), mais celle-ci est étayée par les citations
des auteurs postérieurs à Caton, comme l'a montré L. Capogrossi Colognesi dans
SRPS, 1, p. 538. Voir Goujard (1975, p. 122, n. 16).
242 De agr., 1, 7: «Praedïum quod primum siet si me rogabis, sic dicam: de
omnibus agris optimoque loco, jugera agri centum, vinea est prima, vel si vino multo
est . . . » (texte et traduction Goujard [1975]).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 121

Les vignes et les forêts.

Je m'arrêterais là si cette hiérarchie des cultures n'avait été


mise en cause au nom d'un passage de Cicéron, et s'il ne fallait,
pour la seconde fois (mais pas la dernière) prendre position
contre une crise mythique.
Dans le De lege agraria (II, 48), prononcé en 63 et rédigé pour
sa publication en 60, Cicéron cite un proverbe : « il est comme un
héritier dissipateur qui vend ses forêts avant ses vignes». A. Ay-
mard a attiré l'attention sur ce texte en en concluant qu'à l'époque
«on considère d'un commun accord qu'un vignoble constitue,
pour un capitaliste, le pire des placements fonciers en Italie»243.
Nous voilà, dans cette interprétation, bien loin de Caton et de la
grande exportation des amphores au Ier siècle. Heureusement,
P. Veyne244 a depuis compris plus justement le passage en le
rapprochant d'une lettre où Pline le Jeune (III, 19, 5) parle d'un
domaine qui comprend des terres labourables, des vignes et des
bois; ces derniers ont l'intérêt de procurer un revenu modeste
mais fixe {«reditum sicut modicum ita statum»). Voilà la clef pour
comprendre le proverbe de Cicéron : il ne reflète pas une crise de
la viticulture, mais, comme tous les proverbes, un choix de
sécurité. Contre une culture spéculative, qui peut vous enrichir, mais les
mauvaises années, ou celles d'abondance excessive et de chute des
prix, ne rapporte rien, il représente une sorte de «un tiens vaut
mieux que deux tu l'auras» agricole. Caton, à en croire ce que
rapporte Pline l'Ancien (XVIII, 29-30), connaissait bien ces deux
options : la hiérarchie du De Agricultura répondait à la question
«quelle est la culture la plus rémunératrice (quaestuosissima)»,
mais quand on lui demandait quel est le revenu le plus sûr, il
mettait résolument l'élevage en tête. Au vrai, celui-ci ne fait pas partie
de l'agriculture au sens catonien. Mais, sur la fin de sa vie, cher-

243 A. Aymard, «Les capitalistes romains et la viticulture italienne», dans


Annales ESC, 1947, p. 257-365; «L'interdiction des plantations de vignes en Gaule
transalpine sous la République romaine», dans Mèi. Faucher, Toulouse, 1948, p. 27-47
(ces deux articles ont été repris dans Etudes d'Histoire ancienne, Paris, 1968, p. 409-
417 et 585-660).
244 «Autour d'un commentaire de Pline le Jeune», dans Latomus, 26, 3, 1967,
p. 729. P. Veyne a repris et étendu son propos dans les premières pages de « Mythe
et réalité de l'autarcie à Rome», dans REA, 81, 1979, p. 261-280. J.André, «La
vigne et la forêt», dans Mélanges Wuilleumier, Paris, 1980, p. 1-6, a inutilement
compliqué et rétréci l'interprétation.
122 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

chant pour être tranquille les placements sûrs (ασφαλή πράγματα


και βέβαια), il choisissait les pâturages et les bois «qui procurent,
disait-il, des revenus auxquels Jupiter lui-même ne peut porter
atteinte» (Plutarque, Coton, 21, 5). Sans doute pensait-il éviter
ainsi les craintes que l'agriculture proprement dite cause aux riches
propriétaires, inquiets, comme le décrira Horace (Odes III, 1, 29),
pour leurs «vignobles hachés par la grêle». Il ne faut pas voir là
un changement dans la hiérarchie acceptée des cultures245, mais
simplement dans la question posée (qui, cette fois, ne se limite pas
aux revenus de l'agriculture au sens strict) et, peut-être, dans la
mentalité de Caton. La querelle entre les deux tendances ne va pas
cesser; nous la retrouverons chez Varron et Columelle, opposant
toujours aux vignobles les pacages, les prairies, les forêts, et cela
seulement246.
Rien n'empêche donc de penser que, compte tenu des
différences dans les évolutions régionales, les viticulteurs tiraient dans
l'ensemble de leurs vignes autant ou plus de bénéfices à la fin de
la République que du temps de Caton. Même sous le triumvirat,
quand les confiscations de terres en faveur des vétérans
plongeront l'Italie dans une crise agricole profonde, la plupart des
grands vignobles, protégés par la puissance de leurs propriétaires,
resteront intacts247.

CONCLUSION

En un siècle et demi, le vignoble italien a certainement


beaucoup gagné en étendue. Surtout il a réalisé deux conquêtes
fondamentales : la qualité et la distance. Les grands crus ont été des
monuments durables, dont le plus ancien et le plus célèbre, le
Falerne, survivra peut-être quelque temps à l'Empire romain248.
Trouvées au Maroc, au Portugal, en Bretagne, en Angleterre vers
le couchant, dans les eaux de Thasos et à Alexandrie vers le levant,
les amphores à vin couvrent, au-delà des limites des armes
romaines, un territoire bien plus vaste que la céramique campanienne.
Un système d'échange, dont le principe même est d'être un com-

245 A. Giardina, « Allevamento ed economia della selva in Italia meridionale :


transformazioni e continuità», dans SRPS, I, p. 102-103.
246 Cf. infra, eh. IV, II, p. 209 sqq.
247 E. Gabba, «The Perusine War and Triumviral Italy», dans HSPh, 75, 1971,
p. 139-160 (p. 141 et 148).
248 Brouette (1949).
DE CATON À HORACE: LA QUALITÉ ET LA DISTANCE 123

mercé au-delà des frontières de l'Empire et de mettre en relation


une civilisation de vignerons avec des civilisations qui apprécient
le vin sans le produire, a étiré les routes des vins, même celles des
vins communs, alors que la règle générale est que seuls les grands
crus naviguent au loin.
L'expansion du vignoble a dû connaître deux étapes. La
première, peut-être déjà amorcée au IIIe siècle, occupe surtout la
première moitié du IIe siècle. Une série de facteurs se sont ligués pour
la déclencher : à l'intérieur de l'Italie, la généralisation de la
consommation du vin et la concentration des terres entre les
mains d'exploitants disposant de capitaux; venant de l'extérieur, le
blé de Sardaigne et de Sicile, qui permettait d'accorder plus de
place aux vignes dans les zones côtières en relation facile avec
Rome, et les esclaves qui fournissaient la main-d'œuvre plus
abondante réclamée par la viticulture; poussant à ouvrir les mers au
commerce, la demande des citoyens-soldats et des autres Italiens
s'installant dans les provinces.
Profitant de cet effet centrifuge et de l'accroissement de la
production, les échanges avec les populations non romaines se
sont développés, en Orient peut-être avec l'organisation du
marché d'esclaves de Délos, et en Occident après la conquête de la
Transalpine. Ce commerce absorbera plusieurs centaines de
milliers d'hectolitres de vin par an. Avec le changement d'échelle de
la fortune des élites et l'accroissement de la population de Rome,
il partage la responsabilité du grand développement des villas viti-
coles en Italie centrale tyrrhénienne, qui est beaucoup plus net à
partir de la fin du IIe siècle qu'auparavant249. Sur la côte adriati-
que, les traces archéologiques de la viticulture spéculative sont
moins visibles ou moins étudiées; il faudra les examiner non
seulement en Apulie mais plus au nord dans la perspective d'un
commerce qu'une meilleure connaissance des amphores romaines de
la mer Egée permettrait d'évaluer par rapport à celui de la mer
Tyrrhénienne.
De ces gains du IIe siècle, l'un, la création d'un régime
alimentaire fondé sur le pain et le vin, sera, à l'échelle historique,
définitif. Le second, la qualité fondée sur l'enrichissement de
l'aristocratie romaine, durera autant que celle-ci. Le réseau d'échanges
qui a inondé certaines régions d'amphores était en revanche
fragile. Il ne va pas tarder à se déformer, à se déplacer et,
quantitativement, à s'effondrer.

249 Voir n. 73.


CHAPITRE III

DE GRANDS CHANGEMENTS ENTRE


LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE

Le chapitre précédent s'achevait vers la fin de la République


sur le tableau d'un vignoble prospère, où les grands crus se
multipliaient et qui enrichissait ses propriétaires grâce à la clientèle de
l'élite romaine saisie par le goût du luxe, à la plèbe urbaine
mangeuse de pain et buveuse de vin, et à un commerce d'exportation
vers la mer Egée, l'Afrique occidentale, l'Espagne et surtout la
Gaule. Pourtant, à considérer le témoignage des amphores, nous
sommes déjà entrés à cette époque dans un demi-siècle de grands
changements. Les plus apparents sont, dans l'ordre de la
typologie, une modification générale de la forme des amphores et, dans
l'ordre de l'histoire commerciale, la réduction des meilleurs
débouchés extérieurs, voire l'inversion de certaines routes
commerciales. Je dis «à considérer le témoignage des amphores» car, du
début du règne d'Auguste à Scribonius Largus, Dioscoride et Colu-
melle sous Claude et Néron, rares sont les sources littéraires qui
nous parlent de vin, si du moins l'on n'admet pas de rapporter
systématiquement les observations de Strabon à la date de
rédaction, postérieure à la mort d'Auguste, du livre V de sa Géographie.
Les plus savants œnologues et viticulteurs ont pourtant vécu à
l'époque de Tibère et de Caligula : Celse, qui avait dû consacrer,
dans ses Res Rusticae, un livre sur cinq à la vigne et au vin, Iulius
Atticus et Iulius Graecinus, mis à mort en 39 ou 40, père
d'Agricola. Les deux derniers sont les seuls, à notre connaissance, qui
eussent écrit des ouvrages spécialisés sur le sujet. Columelle y a
largement puisé. Rien de tout cela ne nous est parvenu.
Mais la chance veut que ce demi-siècle ne manque pas de sites
archéologiques datés, et qu'en particulier le plus grand ensemble
d'amphores actuellement visibles remonte aux toutes premières
années de notre ère : il s'agit des objets retrouvés à La Longarina,
près d'Ostie. Quoiqu'il n'ait fait l'objet que d'une publication préli-
126 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

minaire1, ce dépôt jouera un rôle central dans des réflexions qu'il


faut commencer par une austère mise au point sur les données
fournies par les amphores.

I
LE TÉMOIGNAGE DES AMPHORES

La disparition des amphores à vin de la République

Les deux sortes d'amphores qui servaient, depuis le dernier


tiers du IIe siècle avant notre ère, à transporter le vin italien, les
Dr. 1 et les Lamb. 2, disparaissent toutes les deux dans les
dernières décennies du Ier siècle avant notre ère.
Les seize Dr. 1 portant des dates consulaires que H. Dressel a
trouvées dans les fouilles du Castro Pretorio voisinent avec des
amphores beaucoup plus récentes. Le dépôt n'a pas eu lieu avant
le milieu du Ier siècle de notre ère, et l'on s'attend donc à ce que
les Dr. 1 fournissent des dates plutôt tardives. De fait, celles-ci ne
se succèdent régulièrement que dans le dernier tiers du Ier siècle
av. J.-C. : 34, 25 (quatre exemplaires), 20, 19, 13, puis plus rien2.
Cette disparition de la forme autour de 10 av. J.-C. est confirmée
par les sites datés classiques. A côté de la richesse en Dr. 1 des
établissements gaulois de l'époque de la Tène III, les camps du
limes germanique n'en ont fourni que très peu de tessons, limités
aux sites augustéens. Qu'ils soient encore assez nombreux à Neuss
(dont on place l'installation en 16 av. J.-C.) rares à Oberaden (12
av. J.-C.) et presque inexistants à Haltern (8 av. J.-C.) coïncide
presque trop bien avec les dernières dates consulaires citées3. Les
fragments recueillis, en petit nombre, dans des sites ou des
niveaux plus tardifs (Camulodunum, niveaux flaviens ou du début

1 Hesnard (1980).
2 Zevi (1966, p. 212-213) et références indiquées au CIL, XV, 2.
3 Loeschcke, dans Albrecht (1942), type 77, p. 82-87; Vegas (1975, p. 44-45); à
Haltern une demi-amphore, trouvée en couverture d'un four de lampes
postérieurement à la publication de Loeschcke, a été publiée par A. Stieren, « Ronfiisene Tòp-
ferôfen im Lager Haltern», dans Germania, 16, 1932, p. 112-115, fig. 2. Sur la date
de Neuss, voir M. Gechter, « Die Anfànge des Niedergermanischen Limes », dans
BJ, 179, 1979, p. 1-138 (p. 100).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 127

du IIe siècle ap. J.-C. à Ostie), ont été à juste titre considérés
comme des résidus plus anciens4.
Aucune date consulaire sur amphore Lamb. 2 n'est connue, et
l'on est privé, pour chercher l'époque de leur disparition, de cet
élément de précision. On manque aussi des données
chronologiques que pourraient fournir les sites de mer Egée. Mais la
découverte en 1982 d'un vase de L. Sarius L.l. Surus sur une épave des
îles Tremiti5 permet de placer le naufrage dans la première moitié
du règne d'Auguste6. Elle transportait des amphores Lamb. 2 que
leur lèvre, plus haute que d'habitude, rapproche de la forme qui
leur succédera, les Dr. 6. On trouve également quelques rares
exemplaires de Lamb. 2 sur le limes germanique7. Il n'y en a pas,
en revanche, pas plus que de Dr. 1, sur le site de La Longarina,
autour du changement d'ère. La disparition des Lamb. 2 paraît à
peu près contemporaine de celle des Dr. 1.

Les nouvelles amphores vinaires italiennes

Sur la côte tyrrhénienne : les Dr. 2-4.

Le lecteur qui voudra bien se reporter au tableau de la p. 46


constatera qu'à l'exception du petit atelier de Dugenta sur le Vul-
turne et de celui d'Astura près à'Antium tous les lieux de
production de Dr. 1 et de gréco-italiques ont aussi fabriqué des Dr. 2-4,
amphores à anses bifides, imitées de celles de l'île de Cos. De
même, l'argile caractéristique de la région de Pompéi-Sorrente a
servi à façonner aussi bien des Dr. 2-4 que des Dr. 1. Il n'y a en
général pas d'interruption dans la production, mais simplement
remplacement d'une forme par une autre, comme le montrent
aussi les inscriptions peintes : le nom du vin de Falerne et celui du
vin de Fondi ont été retrouvés inscrits tantôt sur des Dr. 1, tantôt
sur des Dr. 2-4 8.

4 Peacock (1971, p. 178-179); Ostia III, p. 492.


5 A. Freschi, «II relitto Ά' delle tre Senghe (Isole Tremiti)», dans Arch. Sub.
(1982, p. 89-100).
6 Voir Chr. Goudineau, «Un nouveau vase de L. Sarius Surus», dans MEFR, 80,
1968, p. 527-545.
7 Une amphore au Musée de Cologne, quelques cols à Neuss.
*CIL, XV, 2, 4566-4569; CIL, XV, 2, 4553-4555, 4559-4564 et CIL, IV, 4313 et
5554. Pour les Dr. 2-4 de la région de Pompéi-Sorrente, voir p. 45.
128 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Dr. 2-4 de Pompéi

du Falerne

de Cos de Tarraconaise
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 129

Sur le versant adriatique : Dr. 2-4 en Apulie-Calabre. . .

La situation est plus complexe sur la côte adriatique. La


production de Dr. 2-4 y est attestée par la récurrence des mêmes
timbres (M. Arpini, Post(umi) Curt(ii), Vehili, Carito(nis)) sur des
amphores à huile dites de Brindes et sur des amphores Dr. 2-4
trouvées en particulier à Délos et à Alexandrie9. Il est possible qu'à
Felline, près d'Ugentum dans le Salentin, l'atelier de Pullus ait
produit des amphores Dr. 2-4 10. On en conclut que, si des Lamb. 2 ont
bien été produites dans les ateliers de la région de Brindes et du
Salentin qui ont surtout fabriqué des amphores à huile, les Dr. 2-4
leur ont succédé alors que les amphores à huile ne changeaient
pas de forme.

. . . et Dr. 6 plus au nord.

Quelques Dr. 2-4 viennent aussi d'Istrie, de la région d'Aquilée


et de l'Emilie11. Mais, au nord du Monte Gargano, les amphores à
vin les plus répandues sont les Dr. 6, forme issue des Lamb. 2.
Elles se sont substituées à ces dernières sur la côte du Picénum,
tandis qu'en Italie du nord la fabrication des amphores semble
naître avec elles.
On a tort en effet de limiter parfois encore la zone d'origine
des Dr. 6 à la Vénétie et à l'Istrie alors que les données disponibles
indiquent un arc qui, partant d'Aquilée, descend beaucoup plus
vers le sud, jusqu'à Yager Praetutianus, pénètre loin à l'intérieur
dans la plaine du Pô, mais, jusqu'à présent, n'inclut pas l'Istrie12.

9 F. Benoit, «Epaves de la côte de Provence», dans Gallia, XIV, 1956, 1, p. 26;


Hesnard (1980; p. 144) et voir ch. II, p. 117 et n. 234.
10 C. Pagliara, «Bolli anforari inediti da Felline», dans SCO, XVII, 1968, p. 227-
231.
11 Hesnard (1980, p. 144-145). Production minoritaire dans les ateliers de Sala
Baganza (infra η. 13) et de Forlimpopoli (p. 258).
12 II n'est pas exact que la figlino de Coponius ait été retrouvée à Bosco Siana
près de Pola : A. Gnirs, «Forschungen im sudlichen Istrien», dans JÔAI, IX, 1906,
Beibl., col. 46, signale bien la découverte du timbre, mais pas celle d'un atelier.
Parmi les autres indices d'origines à écarter : le timbre au nom des Gavii ne vient
pas forcément de Vérone (comme l'a fait remarquer E. Buchi (1974-1975, p. 440,
n. 14) à P. Baldacci: si le gentilice est particulièrement bien attesté à Vérone, on
connaît aussi plusieurs Gavii à Aquilée et quelques-uns dans d'autres villes d'Italie
du nord); on pourrait comprendre dans Baldacci (1972 b, p. 20) que l'inscription
peinte développée en De (praediis) D. D. Pliniorum est sur une amphore Dr. 6 mais
il s'agit en fait d'une amphore Baldacci III : là.., (1972 a, p. 129).
130 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Dr. 6 Baldacci III

L'atelier le plus incontestable a été découvert en 1981 à Sala


Baganza près de Parme, quand les travaux de construction d'un
égout ont partiellement détruit la partie inférieure encore intacte
d'un four de potier. Tout autour gisaient des déchets de cuisson,
tuiles et amphores, pour l'essentiel des Dr. 613. Toujours en Emilie,
mais moins loin de la côte, deux autres découvertes paraissent
probables. A Cesena, en 1902, un puits antique, repéré dans le
jardin public de la ville, donna lieu à une fouille. Il en reste quelques
dessins qui ont été publiés et commentés par Valeria Righini14.
Trente amphores avaient été récupérées au cours de la fouille :
vingt-neuf Dr. 6 et une amphore à pied annulaire. L'une d'elles
portait, d'après le document subsistant, la marque HOMVNC,
inconnue par ailleurs sur amphore, mais trouvée entre Cesena et
Rimini sur deux; tuiles15. C'est très probablement une marque
locale. Si l'on admet qu'elle timbrait une des Dr. 6 et non l'unique
amphore à pied annulaire, on tient là une preuve de production

13 M. Marini Cal vini, «Un impianto produttivo romano a Sala Baganza»,


Centro Studi della Val Baganza, 1981, p. 127-129. Je remercie M.-Br. Carre qui m'a
signalé cet article. On consultera maintenant son article « Les amphores de la
Cisalpine et de l'Adriatique au début de l'empire», dans MEFRA, 97, 1985, p. 207-245.
14 V. Righini, «Fittili romani di Cesena (scavo 1902)», dans Studi Romagnoli,
XIX, 1968, p. 281-285.
15 CIL, XI, 6689. 301.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 131

régionale. Le même auteur signale que trois cols d'amphore,


timbrés d'une marque elle aussi inconnue ailleurs - C. Aur(eli) Ar-
benn(i) - et «appartenant sûrement à la forme Dr. 6», ont été
trouvés dans la vallée du Lamone, entre Faenza (un peu plus haut sur
la Via Aemilia) et Brisighella, dans un site très riche en fragments
d'amphores «au point de faire penser à un grand dépôt». Cela,
ajoute l'auteur, «pourrait faire soupçonner qu'il s'agit des
produits d'une fabrique en activité dans la zone»16. Ce soupçon est
raisonnable : le principe selon lequel la découverte répétée d'une
seule marque sur un site limité riche en tessons d'amphores est un
indice d'atelier a été confirmé plusieurs fois. En attendant la
preuve que la découverte de ratés de cuisson apporterait, je me
risquerai d'autant plus à l'accepter que d'autres ateliers d'amphores
(produisant une forme différente et plus tardive, qui a peut-être
remplacé au IIe siècle les Dr. 6) ont été récemment identifiés sans
aucun doute sur la Via Aemilia entre Faenza et Rimini17.
Il existe aussi, sur la production des Dr. 6, des sources d'un
autre ordre. La première est l'élégante petite pyramide sépulcrale
d'un figulus d'Aquilée qui représente, sur ses trois côtés, le figulus
portant une amphore, ses instruments de travail dans la carrière
d'argile - le pic et la dolabre - et, enfin, une pile d'amphores que
leur longue pointe permet d'identifier comme des Dr. 6 (fig. 3). La
seconde est une inscription peinte sur une amphore Dr. 6 du Mag-
dalensberg que R. Egger a lue Praet/of18 : on n'interprétera pas la
première ligne p(oma) Raetica comme il le fait, mais bien plutôt
Praet(utianum vinum), vin de Yager Praetutianus, cité par Dioscori-
de, Pline et Silius Italicus. D'autres Dr. 6 sont estampillées au nom
d'un des amiraux d'Actium, consul suffect en 16 av. J.-C, L. Tarins
Rufus qui, selon Pline, se ruinera en fermes modèles dans le Picé-
num19. Ce timbre, comme l'a suggéré P. Baldacci20, est l'indice

16 V. Righini, «Sul commercio romano nella Cispadana», dans Rivista storica


dell'Antichità, I, 1971, p. 219-228. Voir aussi P. Monti, «Le ville romane del
Faentino», dans La villa romana, giornate di studi, Russi, 1970, Faenza, 1971, p. 75.
»7 Cf. infra, eh. V, p. 258.
18 R. Egger, «Die Ausgrabungen auf dem Magdalensberg, 1958 und 1959»,
dans Carinthia I, 151, 1961, p. 182-183, Abb. 100, 67. L'inscription mod(ii) II sur la
même amphore est d'une autre couleur et peut très bien se référer à une utilisation
secondaire de l'amphore.
19 Pline, NH, XVIII, 37.
20 Baldacci (1972 a, p. 129, App. VI et b, p. 20). J'ai certainement eu tort de
supposer à Tarius Rufus des domaines en Vénétie, à une époque où je limitais trop la
132 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

d'une production de Dr. 6 dans la région où Tarius Rufus était


propriétaire.
Le contenu vinaire de ces amphores est confirmé par les
inscriptions peintes trouvées à Rome. Deux d'entre elles sont assez
explicites. La première (CIL, XV, 4653) dit ceci : pr. idus No-
vem(b)res vinutn / in cuneum. Amfurae CCCLXXXIIX (le 14
novembre, vin mis en cave, 388 amphores). Il s'agit plutôt, dit F. Zevi
(1966), d'une «sorte de promemoria à usage interne de la cave que
d'une des étiquettes que l'on mettait aux amphores destinées à la
vente». Sans doute, le compte des amphores qui avaient été
déposées dans leur entrepôt en formant un coin (cuneus), un triangle si
l'on préfère, installation qui permettait de les retirer une à une
sans provoquer d'écroulement catastrophique et qui répond à la
disposition observée sur les bateaux21. Nous l'utilisons nous-même
quand nous rangeons dans d'étroits dépôts de nombreuses
amphores tirées de la mer. La seconde inscription (CIL, XV, 4582) est
plus simple : Mulsum fact [. . .] Nov(embres) (amphora) sum(m)issa
in veîusta(tem) = «vin miellé fait le. . . de novembre et mis à
vieillir»; s'y ajoute la date consulaire de 36 après J.-C. Les deux
amphores qui portaient ces inscriptions ont contenu du vin.
Complétons encore par divers autres indices : de nombreuses
inscriptions abrégées en VE ou VET, qu'il faut sans doute développer en
vet(us)22; la présence d'un enduit résineux à l'intérieur des
amphores de ce type, constatée au moins sur tous les exemplaires du
dépôt de La Longarina; enfin la parenté typologique entre les
Dr. 6 et les Lamb. 2, qui sont des amphores vinaires23.
En compagnie de quelques Dr. 2-4, les amphores Dr. 6 ont
donc servi à la commercialisation des vins d'une vaste zone qui
s'étend d'Aquilée au nord à l'ager Praetutianus au sud, à travers
les régions augustéennes de Vénétie, d'Emilie et du Picénum.

zone de production des Dr. 6 (« Une marque d'amphore au nom de P. Vedius Pol-
lio», dans RSL, XXV, 1973 (Hommage F. Benoît, III), p. 148).
21 Tchernia, Pomey, Hesnard (1978, p. 21-25). Sur ce sens de cuneus, voir
Caton, 113, 2, qui ne me paraît pas avoir été jusqu'ici correctement compris:
Amphoras in cuneum componito et instipato.
22 Voir Zevi (1966, p. 216-219); Dressel (1879, p. 51-53, 60 et 73-78); CIL, XV,
4582, 4653-4685.
23 La publication de F. Scafile (1980), qui signale la présence sur Dr. 6
d'inscriptions peintes garum geticum ou garum coktum pose un problème, mais les
adjectifs accolés à garum sont si étranges qu'il est difficile, en l'absence de fac-
similé des inscriptions, de se prononcer.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 133

II ne faut pas les confondre avec un autre type d'Italie du


nord, les amphores Baldacci III, que E. Buchi a peut-être eu tort
d'appeler 6 B. Les deux formes se distinguent très facilement dans
la plupart des cas24, mais ces Baldacci III portent à plusieurs
reprises les mêmes timbres que les Dr. 625. Cela veut
vraisemblablement dire qu'une partie d'entre elles viennent des mêmes
régions. Pas toutes : au moins pour leurs exemplaires les plus
tardifs, qui portent la marque très répandue de C. Laecanius Bassus,
peut-être le consul de 64 ap. J.-C, ou les timbres impériaux de
Domitien, Nerva, Trajan et Hadrien, une production en Istrie est
bien attestée26. On a peu d'indications sur le contenu de cette
dernière forme: probablement de l'huile; les Baldacci III se
distingueraient sous l'Empire des Dr. 6 par leur forme et leur contenu,
de la même facon que sous la République les amphores à huile
dites «de Brindes» se distinguaient des Lamb. 227.
Nous nous contenterons donc, pour notre propos, de prendre
en compte les Dr. 6, négligeant les Baldacci III et même les rares
amphores Dr. 2-4 d'Italie du nord.

24 Sur les problèmes des Dr. 6 et des Baldacci III, on verra Baldacci (1967-1968
- article dans lequel le lecteur doit prêter une grande attention aux addenda -;
1972 a; 1972 b) et Buchi (1971 et 1974-1975). Je m'écarte sensiblement des
conclusions de ces auteurs, à qui je suis redevable de l'essentiel des données utilisées. Cf.
M.-Br. Carre, art. cité n. 13.
25Aebidieni ou Ebidieni sur Dr. 6 : Baldacci (1967-1968, p. 23-24) et Buchi
(1974-1975, p. 566 et tav. iii, 9 b); sur Baldacci III : Musée d'Aquilée (photographie
communiquée par F. Zevi); - L. Salvi : Baldacci (1967-1968, p. 32); - Calvia Crispi-
nilla, ibid., p. 33-34. La liste s'allongerait beaucoup avec l'article de Scafile (1980),
si l'identification des types d'amphores n'y paraissait bien peu fiable.
26 A. Gnirs, « Eine ròmische Tonwarenfabrik in Fasana bei Pola », dans Jahr-
buch fur Alterîumskunde, IV, 1910, p. 79-88; «Ein antik-ròmische Tonwarenfabrik
und ihr Warendepot bei Pola» dans JÒAI, XIII, 1910, Beibl., col. 95-102; «Fasana,
neue Funde aus der Figlina des C. Laecanius Bassus», dans JÒAI, XIV, 1911, Beibl.,
col. 35-39; A. Degrassi, «Aquileia e l'Istria in età romana» et «L'esportazione di olio
e olive istriane nell'età romana», dans Scritti vari di Antichità, Rome, 1962, II,
p. 957 et 965-966.
27 Je pense à l'huile parce que celle d'Istrie est bien connue, parce que des
amphores Baldacci III paraissent associées à un établissement produisant de
l'huile à Cesano, près de Potenza Picena (NSA, 1979, p. 281-294), parce qu'une amphore
vient sans doute des domaines de Pline le Jeune (voir n. 12) et que l'huile des
alentours du lac de Còme est connue par des sources plus tardives (Claudien, Get.,
v. 319-320; Cassiodore, Variae, XI, 14, 3). Comme pour les Dr. 6, une difficulté
vient de deux inscriptions peintes sur des amphores de Milan : Ujiquamleri]
(Baldacci, 1967-1968, p. 15).
134 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

La chronologie du changement

P. Baldacci (1967-1968, p. 11) pense que les Dr. 6 se


développent à partir de 50 avant notre ère. On n'a en fait que peu de sites
datés pour étayer une chronologie. Le meilleur est pour le
moment constitué par le «mur d'amphores» qui formait un
soutènement au sud de la colline St-Louis à Carthage. A. L. Delattre (1894)
l'a fouillé à la fin du XIXe siècle et en a tiré treize inscriptions
donnant des dates consulaires; elles n'ont pas été mises en
relation avec la forme des amphores, mais, en s'échelonnant de 43 à
1 5 avant notre ère (neuf sur treize de 22 à 1 5), elles fournissent les
limites approximatives d'un dépôt qui comprend des Dr. 6 et en
particulier un timbre de M. Herennius Picens. Les estampilles de
L. Tarins Rufus, consul en 16 avant notre ère, renvoient à peu près
à la même époque. Rien de tout cela n'oblige à remonter avant la
fin du triumvirat ou le début du règne d'Auguste. En étendant
vers le nord la zone de production des Lamb. 2 et vers le sud celle
des Dr. 6, je laisse ouverte la possibilité que les secondes aient été
produites pour une part aux mêmes endroits que les premières28,
et qu'elles en représentent une forme plus évoluée. L'épave des
îles Tremiti, avec ses amphores un peu étranges, serait, au début
du règne d'Auguste, un signe de ce passage. Il faut cependant se
garder d'imaginer une évolution trop linéaire : ni les Lamb. 2 ni
les Dr. 6 ne constituent des catégories morphologiquement
homogènes, et les intermédiaires entre les deux formes ont pu présenter
beaucoup de diversité.
Le passage des Dr. 1 aux Dr. 2-4 est d'une tout autre nature.
Les formes n'ont aucun rapport entre elles. Il s'agit là du
remplacement délibéré des amphores issues des gréco-italiques par des
imitations d'autres amphores grecques, celles de l'île de Cos. Ce
remplacement ne s'est pas fait d'un coup, et les deux types ont
coexisté pendant trois ou quatre décennies. Au Castro Pretorio la
date consulaire la plus ancienne sur une Dr. 2-4 est de 28 ou 27
avant notre ère. Une inscription de Pompéi fait remonter plus
haut : 35 avant notre ère29. On ira encore plus loin, jusque vers le
milieu du siècle, en suivant un raisonnement d'A. Hesnard (1977),
qui a trouvé dans l'atelier de Canneto près de Terracine une anse

28 La similitude de l'argile entre certains exemplaires des deux types avait déjà
conduit J. A. Riley (1979, p. 153) à émettre la même hypothèse.
"CIL, XV, 4618; CIL, IV, 9313.
entre la mort de césar et CELLE D'AUGUSTE 135

d'amphore Dr. 2-4 portant un timbre de P. Veveius Papus imprimé


avec la même matrice que ceux des amphores Dr. 1 de l'épave de
Giens. Cette amphore ne peut être trop éloignée dans le temps de
la date du naufrage de Giens, que je situerais maintenant vers 60
ou même 70 avant notre ère. Quant aux Dr. 2-4 d'Apulie-Calabre,
la date traditionnelle du quasi abandon de Délos - avant le milieu
du Ier siècle - impose une chronologie analogue aux exemplaires
timbrés qu'on y trouve.
Pourquoi les producteurs de Dr. 1 ont-ils ainsi, petit à petit,
cessé de les faire et préféré une forme toute différente? La
question intrigue depuis longtemps. A. Hesnard a avancé avec
prudence que les Dr. 2-4 présentaient des avantages techniques et
économiques : un rapport plus favorable entre le poids du conteneur, le
volume qu'il occupe, et le contenu30. La réponse a quelquefois
paru insuffisante31.
Les qualités techniques des amphores, leur légèreté, leur
solidité, et vraisemblablement leur capacité n'ont certainement pas
laissé les Romains indifférents32. Encore faudrait-il, pour assurer
que ce souci a été la cause du passage des Dr. 1 aux Dr. 2-4,
démontrer que la forme et le mode de fabrication des amphores
de Cos permettaient de faire des vases dont les qualités n'auraient
pu être obtenues en conservant la forme générale des Dr. 1,
autrement dit que l'adoption d'un type nouveau était la condition de la
création d'un récipient plus efficace. Cette hypothèse est peut-être
liée au mode d'empilement dans les bateaux. En attendant qu'elle
soit étudiée avec plus de détail, la question ne peut que rester
ouverte.

LE SORT DES EXPORTATIONS DE LA CÔTE TYRRHÉNIENNE


VERS LE NORD ET L'OUEST

Quantités.

Il reste que, pour l'archéologue, ce changement radical de


forme devrait permettre de comparer l'étendue et l'intensité de la

30 Hesnard (1977, n. 28) : «Un volume de cargaison occupé par 4.500 Dr. 1 peut
contenir plus de 6.000 Dr. 2-4, soit un gain de 30% de vin transporté». L'ensemble
du problème a été repris par D. Manacorda (1981, p. 25).
31 Cf. Panella (1981, p. 59).
32 J'ai tenté de le montrer en m'appuyant sur Pline, NH, XXXV, 161 :
«Amphores et textes : deux exemples », communication au Colloque sur les amphores
grecques, Athènes, sept. 1984, sous presse dans suppl. au BCH.
136 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

diffusion des amphores italiennes avant et après le tournant des


années 50-20. On peut espérer saisir ainsi, de part et d'autre d'une
limite chronologique un peu élastique mais bien établie, les
ruptures ou les continuités des exportations italiennes.
Plusieurs raisons rendent l'opération moins facile qu'il n'y
paraît. La première est que les amphores de Cos n'ont pas été
imitées qu'en Italie. Quelques années plus tard, la Tarraconaise et
même la Narbonnaise se sont mises à en produire aussi. Les
amphores de Cos de leur côté continuaient à être exportées en
Occident. Déterminer la part de l'Italie suppose qu'une typologie
interne des Dr. 2-4 soit établie et qu'on sache identifier, sur des
caractères plus fins, les amphores de chaque région. Les
recherches entreprises depuis quelques années en ce sens ont beaucoup
avancé33 mais elles ne sont pas encore assez diffusées pour que les
publications de fouille les aient en général prises en compte.
Aussi m'abstiendrai-je, devant ces difficultés, et en l'absence
des tests auxquels j'avais pu soumettre la distribution des Dr. 1, de
reproduire ici les cartes de diffusion établies pour les Dr. 2-4
italiennes34, me contentant de dire que, même en mélangeant toutes
les Dr. 2-4 - italiennes, espagnoles, grecques -, la densité des
points en Gaule est très inférieure à ce qu'elle était pour les
Dr. 1.
Les données quantitatives sont plus significatives. Nous avons
vu qu'en beaucoup de points de Gaule on comptait les Dr. 1 par
milliers. La dizaine serait une unité de compte plus adéquate aux
Dr. 2-4. Prenons quelques sites comme exemples. Dans les couches
les plus anciennes de la mine de fer des Martys dans la Montagne-
Noire, R. Sablayrolles trouve autour du milieu du Ier siècle avant
notre ère une forte densité d'amphores Dr. 1. A partir d'Auguste, il
y a, toutes formes comprises, environ cent fois moins d'amphores,
alors que la quantité de céramique fine augmente. A Ampurias, où
l'on avait quelques milliers de Dr. 1, presque toutes les Dr. 2-4 sont
d'origine hispanique. Dans les sondages de la cathédrale de Bâle,
A. Furger-Gunti n'a trouvé qu'un fragment de col de Dr. 2-4,
contre 44 de Dr. 1 35. Les seuls sites où les Dr. 2-4 soient un peu

33 Panella, Fano (1977); Farinas del Cerro, Fernândez de la Vega, Hesnard


(1977); Hesnard (1980); Hesnard, Lemoine (1981) et surtout Hesnard (1981,
inédit).
34 Panella (1981); Hesnard (1981).
35 Je remercie R. Sablayrolles pour les renseignements sur les Martys; pour
Ampurias, Nolla (1974, p. 188); pour Bâle, Furger-Gunti (1979).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 137

plus nombreuses sont à chercher en Bretagne et dans les camps


du limes germanique : à Haltern, à Oberaden, à Neuss, les
chiffres, toutes provenances confondues, tournent autour de la
cinquantaine ou de la centaine de fragments de lèvres36. Il est bien
normal qu'elles soient là plus nombreuses que les Dr. 1, puisque
les plus anciens camps du limes germanique ne sont apparus que
dans les toutes dernières années de la production de ce type. Au
total, si l'on veut considérer l'ensemble de la Gaule - qui est la
région la mieux connue -, on enregistre probablement une chute
de l'ordre de cent à un entre la quantité de Dr. 1 et la quantité
globale des Dr. 2-4.
Les données de l'archéologie sous-marine vont dans le même
sens. Aux quarante-quatre épaves de Dr. 1 repérées le long de la
côte continentale française, on oppose seulement dix épaves de
Dr. 2-4. Sur ces dix épaves, six contiennent des amphores Dr. 2-4
de Tarraconaise, deux n'étaient que partiellement chargées de
Dr. 2-4 dont beaucoup paraissent être grecques et dans un cas
avoir contenu autre chose que du vin, et deux seulement étaient
chargées d'amphores Dr. 2-4 italiennes qui voisinaient avec des
dolia 37.

36 Voir le tableau d'E. Ettlinger (1977). A Neuss, j'ai compté cinquante-cinq


fragments de Dr. 2-4 (contre quarante-huit d'amphores rhodiennes). Ils me
semblent se diviser à peu près également entre Cos, l'Espagne et l'Italie, mais il faut
être prudent à l'égard de répartitions portant sur un échantillonnage si faible et
reposant le plus souvent, vu la petitesse des tessons, sur l'examen de l'argile. Mes
remerciements vont au Dr. Rtiger, au Dr. Gechter et à Mme Iris Vogel pour l'aide
chaleureuse qu'ils m'ont apportée.
37 Epaves avec Dr. 2-4 de Cos : La Tradelière (Liou (1973, p. 603 et 1975, p. 601-
603); Fiori, Joncheray [1975]); Dramont D (J.-P. Joncheray, «Contribution à
l'étude de l'épave du Dramont D, dite 'des Pelvis'», dans CAS, 1, 1972, p. 11-34 et 2,
1973, p. 9-48; Liou [1973, p. 595-596]). Avec Dr. 2-4 de Tarraconaise : Planier 1
(Benoit (1956, p. 26); M. L'Hour, «Les statuettes de bois de l'épave Planier 1 à
Marseil e», dans Archaeonautica, 4, 1984, p. 53-73); Petit-Congloué (Archéologie
sous-marine, catalogue d'exposition, Arles, juillet-octobre 1983, n° 366-371); Grand-Rouveau,
(Dix ans d'archéologie sous-marine en Provence orientale et en Corse, catalogue
d'exposition, Antibes, 1983, p. 47); Chrétienne H (Santamaria, 1984, p. 9-52); Dramont B
(F. Benoit, «Nouvelles épaves de Provence, II» dans Gallia, XVIII, 1960, p. 52-53);
une épave entièrement inédite à l'extrémité est de la Presqu'île de Giens (pillages) ;
et voir addendum bibliographique. Epaves italiennes : La Garoupe, près d'Antibes
(F. Benoit, «Travaux d'archéologie sous-marine en Provence», dans Actes du IIIe
Congrès International d'Archéologie sous-marine, Barcelone, 1961, Bordighera, 1971,
p. 146-148; P. Fiori, «Etude sur l'épave A de la Garoupe, dite 'des dolia'», dans
Cahiers d'Archéologie Subaquatique, I, 1972, p. 35-44); Grand-Ribaud D, près de
Porquerolles (inédite, fouilles d'A. Hesnard).
138 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les épaves de dolia.

Il faut s'arrêter un instant sur ce nouveau genre de


conteneur, qui retient depuis quelques années l'attention des
archéologues sous-marins et vient troubler nos décomptes.
Depuis des découvertes de 1957, l'une dans le golfe de Baratti
près de Populonia, l'autre à la pointe de La Garoupe près d'Anti-
bes, on sait qu'on trouve des épaves chargées de grands dolia
semblables à ceux qu'on enterrait dans les villas pour servir de cuves
à vin. Mais elles ne suscitent vraiment l'intérêt que depuis une
dizaine d'années, parce qu'on en a découvert plusieurs autres
après que l'Institut d'Etudes Ligures eut entrepris, à Diano
Marina, près d'Imperia, d'en fouiller une systématiquement.
L'interprétation de ces conteneurs a ainsi pu avancer38.
Quatorze dolia ont été retrouvés sur l'épave de Diano Marina.
Ils occupaient le centre du navire, tandis qu'aux extrémités un
chargement plus traditionnel d'amphores Dr. 2-4 était installé. Sur
l'épave profonde du Petit-Congloué, où les dolia sont restés en
place, il est clair, quoique la fouille soit incomplète, qu'ils étaient
accolés l'un à l'autre (fig. 1).
Il était sans doute difficile ou impossible de les déplacer, et
plus personne ne croit maintenant que ces énormes vases pesant
près d'une tonne faisait l'objet d'un commerce maritime pour eux-
mêmes. Ce sont des conteneurs installés à poste fixe, qui faisaient
de ces navires des sortes de bateaux-citernes. Dans la majorité des
cas, on a pu observer qu'ils étaient intérieurement enduits de poix,
ce qui exclut qu'ils aient contenu de l'huile et serait inutile pour
des grains39, et les amphores qui les accompagnent sont toujours
des amphores à vin. Je ne doute pas, pour ma part, que le contenu
des dolia ait été le même. Avec une capacité d'environ 3.000 litres,

38 Epave de Diano Marina : Pallarès (1981 b). Les autres épaves à dolia
publiées sont celles de La Garoupe (voir note précédente), du golfe de Baratti
(A. Olschki et G. Marinelli, « Ricerche subacquee nel golfo di Baratti », dans Actes
du IIe Congrès International d'Archéologie sous-marine (Albenga, 1958), Bordighera,
1961, p. 120-123) et de l'Ile-Rousse (Liou, 1973, p. 606-608). Trois sont inédites: à
Ladispoli, en Etrurie méridionale (fouille de P. A. Gianfrotta, voir // Giornale
dell'arte, N° 5, oct. 1983, p. 8), au Petit-Conglouë, près de Marseille (voir
l'addendum bibliographique) et au Grand-Ribaud (voir note précédente). Une a été
découverte il y a quelques années au Cap Bénat par Roland Blanc.
39 A La Garoupe, dans le golfe de Baratti, au Grand-Ribaud, au Petit-Conglouë,
à Ladispoli.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 139

les plus grands de ceux de Diano Marina pèsent vides le tiers de


leur contenu, alors qu'une amphore Dr. 1 pesait presque autant, et
une Dr. 2-4 de Pompei encore la moitié : il y a donc là un gain
technique et économique sensible qui explique leur usage.
Dans six sur huit des épaves à dolia connues, les amphores
qui complètent le chargement sont des Dr. 2-4. Des deux restantes,
l'une ne semble pas avoir contenu d'amphores (Populonia) et la
seconde (cap Bénat), a transporté des Dr. 1C de Pompei : c'est la
seule des épaves de ce genre qu'on puisse dater à l'heure actuelle
antérieurement au règne d'Auguste.
Ce mode de transport paraît donc solidement associé aux
Dr. 2-4 et il met sérieusement en cause l'opposition facile que nous
avons soulignée tout à l'heure entre la grande quantité de Dr. 1 en
Gaule et le petit nombre de Dr. 2-4. Nous ne savons pas dans quoi
on déversait à l'arrivée et on transportait ensuite le vin des dolia :
des amphores de récupération, des conteneurs en matière
périssable - outres, tonneaux gaulois? Quoi qu'il en soit, la diminution de
la circulation du vin en Gaule sous Auguste est moins forte qu'il
n'y paraît, puisqu'aux exemplaires retrouvés il faut ajouter le vin
contenu dans les dolia, qui n'a pas laissé sur terre de traces
identifiables et constituait dans ces épaves la plus grosse part de la
cargaison.
Il n'y a toutefois que trois épaves à dolia sur la côte
continentale française. L'une, au Petit-Conglouë, contenait des amphores
Dr. 2-4 d'Espagne (ou peut-être de Gaule); celle de La Garoupe,
des Dr. 2-4 de Pompei ; sur celle du Grand-Ribaud D, on a trouvé
aussi bien des Dr. 2-4 de Pompei que de Yager Falernus. Même en
admettant que les épaves de dolia se voient moins facilement que
celles qui sont entièrement chargées d'amphores et constituent
sur le fond de la mer un plus gros tumulus d'objets, le contraste
entre deux et quarante-quatre épaves chargées de vin italien reste
significatif40.

40 Une comparaison entre le nombre des épaves venant d'Espagne à partir


d'Auguste et le nombre de celles qui venaient d'Italie sous la République est en
revanche discutable : les bateaux italiens suivent jusqu'à Marseille une côte
rocheuse le long de laquelle les plongeurs retrouvent beaucoup d'épaves; ceux d'Espagne
ou n'ont qu'un court trajet à faire s'ils vont vers Narbonne, ou suivent jusqu'à Fos
une côte sableuse le long de laquelle on ne retrouve pas d'épaves : les traces sous-
marines qu'ils ont laissées ont donc toutes chances d'être bien plus rares que pour
les premiers.
140 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

En outre, toutes les épaves à dolia, sauf celle du golfe de


Populonia, contenaient aussi des amphores. On ne peut les
compter qu'au prix d'une fouille complète, et même alors, les pillages
qui ont presque toujours lieu avant l'intervention des
archéologues rendent difficile l'établissement de chiffres précis. A Diano
Marina, toutefois, F. Pallarès estime que le navire transportait, à
côté de ses dolia, au moins trois cents amphores, qui pouvaient
contenir environ 6.000 litres de vin : le sixième ou le septième de
ce que contenaient de leur côté les dolia. Multiplierait-on par sept
ou par huit le nombre des amphores Dr. 2-4 d'Italie trouvées en
Gaule, que leur nombre resterait plusieurs fois inférieur à celui
des Dr. 1. La diminution brutale des exportations de vin italien
vers l'Occident entre environ 40 et environ 20 avant notre ère me
paraît pouvoir être, malgré les dolia, considérée comme un fait
acquis.

LES AMPHORES VINAIRES HISPANIQUES ET GAULOISES

Le changement apparaît encore mieux si nous mettons en


parallèle la place exclusive du vin italien à la fin de la République
avec le rôle presque secondaire qui lui est laissé dans le commerce
en Occident à partir d'Auguste.
En dehors des Dr. 2-4 de Tarraconaise, auxquelles j'ai déjà fait
allusion, deux formes d'amphores à vin produites en Espagne font
leur apparition à l'extrême fin de la République. Comme elles sont
plus facilement identifiables, leur place dans le commerce se
mesure aussi plus facilement.

Le Bétique : Haltern 70" .

Autour de 70 avant notre ère, Posidonius, que Strabon suit


presque certainement dans ce passage de son livre III (2, 6),
affirmait déjà que la Bétique exportait «du blé, du vin, ainsi que de
l'huile dont l'excellence égale l'abondance» (trad. Fr. Lasserre).
Plus d'un siècle après, nous retrouvons trace du vin de Bétique
dans la préface du De re rustica de Columelle (I, préf. 20). Ces
deux sources littéraires étaient restées pour le vin sans
confirmation archéologique jusqu'à la fouille récente de l'épave de Port-

41 On les appelle aussi, moins souvent, Camulodunum 185, ou Vindonissa 583.


ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 141

Vendres II où plusieurs amphores ont conservé leurs inscriptions


peintes : sur trois Haltern 70, on lit def(rutum) / excel(lens), vin
cuit de première qualité42. Bien auparavant, S. Loeschcke (1942,
p. 100-101) avait attribué à la même forme trois autres
inscriptions peintes : une oliva / nigra / ex defr(uto), et deux oliva /
nigr(a) ex defr(uto) penuar(ia) excell(ens). «Les amphores de Port-

Vendres», écrit B. Liou dans la publication des inscriptions


peintes de l'épave, «nous permettent d'avancer une explication : les
olives en question auront été mises en fait dans des amphores à
defrutum ». Elles constituent, ajoute-t-il, « la première indication de
contenu indubitable pour ce type très répandu dans l'Occident
romain. Bien entendu, il serait absurde d'en inférer que toutes les
amphores Haltern 70 ont contenu du defrutum. Il n'est pas
absurde, en revanche, nous semble-t-il, d'affirmer dès maintenant qu'il
s'agit d'amphores vinaires».
On a depuis repéré à Amiens une nouvelle inscription : sapa,
synonyme de defrutum. Mais aussi, à Soissons, un exemplaire
mentionnant des olives au defrutum et, sur l'épave Sud-Lavezzi II,
des amphores de ce type remplies d'olives43. Il faudrait faire la

42 B. Liou et R. Lequément, dans Colls et al. (1977, p. 86-89).


43 R. Lequément, B. Liou, « Un nouveau document sur le vin de Bétique », dans
Archaeonautica, 2, 1978, p. 183-184; R. Lequément, J.-L. Massy, «Importation à
Soissons d'olives au defrutum», dans Cahiers archéologiques de Picardie, 7, 1980,
p. 263-266; Liou (1982, p. 444, n. 18).
142 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

part, dans les Haltern 70, des olives, du vin cuit et du vin normal,
contenu que les spécialistes d'amphores et moi-même avons
accepté à la suite de B. Liou. C'est évidemment celui qui devrait être
a priori le plus fréquent et je m'en tiendrai là pour le moment.
Ces amphores sont associées sur six épaves44, dont celle de
Port-Vendres II, à des amphores à huile ou à saumure venant
certainement de Bétique, et l'on peut sans risque leur attribuer la
même provenance. Les auteurs de la publication de l'épave de
Port-Vendres II tendraient à y voir plus précisément une
production de la vallée du Guadalquivir, voisinant à l'époque d'Auguste et
au Ier siècle avec celle des amphores à huile Dr. 20.
La date la plus haute qu'on puisse assigner aux amphores
Haltern 70 est fournie par un col de l'épave de Giens : nous ne
sommes pas éloignés de plus d'une dizaine d'années de la date à
laquelle renverrait le texte de Posidonius repris par Strabon. Mais
leur grande diffusion est plus tardive et ne devient nette que grâce
aux découvertes des camps augustéens du limes germanique. Sur
la plupart de ces sites, au moins jusqu'à Claude, la forme est bien
représentée sans jamais atteindre des nombres écrasants. Sa
présence en Gaule se limite presque exclusivement, pour le moment,
à la vallée du Rhône45.

La Tarraconaise : les Pascual 1 46.

Les treize ateliers d'amphores de la région de Barcelone dont


R. Pascual Guasch (1977) a fait l'inventaire ont fabriqué des

44 Trois en Corse : Tour-Ste-Marie {Gallia, XXVII, 1969, 2, p. 496-499), Lavezzi I


(Bebko [1971, p. 21]), et Sud-Lavezzi II (Liou [1982, p. 442-446]); une à l'île d'Elbe :
épave de Chiessi (Arch. Sub. [1982, p. 80-83]), une à Majorque (inédite, voir Colls et
al. [1977, p. 37]).
45 Pour la diffusion, voir les travaux de R. Lequément et B. Liou cités n. 42 et
43. Ebauche de synthèse quantitative sur les camps du limes dans Ettlinger (1977,
p. 16).
46 Sur la typologie de ces amphores, on peut voir Pascual Guasch (1962) et mon
article de 1971. R. Etienne (1977) a mis en doute l'origine espagnole de certaines
d'entre elles, en particulier de celles timbrées M. Porci : je renvoie sur cette
polémique aux mises au point récentes de F. Mayet, J.-L. Tobie (1982) et de Y. Roman
(1983, p. 174-180). La découverte de timbres de M. Porcius dans l'épave de Cap de
Vol (Nieto, Foerster, 1980), près de Port de la Selva, ainsi que la présence d'une
nombreuse série d'estampilles à Badalona tendent à confirmer l'origine catalane
des amphores ainsi timbrées; à l'argument - en soi peu décisif - tiré du silence des
sources littéraires sur le vin du Levant espagnol jusqu'à Martial, on peut aussi
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 143

Dr. 2-4 ; dix d'entre eux, également un autre type d'amphore, plus
proche des Dr. 1, les Pascual l47. La plupart des Pascual 1
trouvées dans des sites ou des niveaux bien datés appartiennent à la
période augustéenne, quelques-unes aux dernières années de la
République ou aux premières du règne de Tibère48. Parmi celles
publiées, la plus ancienne pourrait être la pointe estampillée que
P. Arcelin (1981, p. 121-122) a trouvée au col de La Vayède, près
des Baux-de-Provence, dans un milieu qu'il date de 55-40. Une
autre, encore inédite, dans l'épave du Dramont A, doit être à peu

opposer un passage de Strabon (III, 4, 16), curieusement méconnu de tous et de


moi-même, qui atteste l'existence de vignes sur la côte méditerranéenne de la
péninsule ibérique sous Auguste au plus tard. Voir la carte 8.
47 A cette série d'ateliers de Léétanie il faut ajouter en descendant vers le sud
ceux de Llavaneres et de Reus (Dr. 2-4) (Pascual Guasch [1962]), celui de Tivissa
au-dessus de l'Ebre (Pascual 1, Dr. 2-4 et autres) (J.-M. Nolla, J. PadrO, E. Sanmar-
tî, «Exploració preliminar del forn d'âmfores de Tivissa (Ribera d'Ebre)», dans
Cypsela III, 1980, p. 193-217), et beaucoup plus loin celui d'Oliva entre Valence et
Alicante (Aranegui [1981]).
48 Aux sites datés que j'ai cités en 1971 il faut ajouter ceux signalés par
F. Mayet, J. L. Tobie (1982), et, en dehors du sud-ouest de la Gaule, le dépôt de La
Longarina (Hesnard, 1980), un tumulus de Goeblingen-Nospelt au Luxembourg,
datable d'environ 10-5 avant notre ère, qui contient deux Pascual 1 entières
(G. Thill, dans Hemecht, 1966, p. 483 et 1967, p. 87 et 199), la fouille de La Favorite
à Lyon (Desbat, Picon [1984]), Cleavel Point, dans le Dorset (Williams [1981]), et
Pollentia (A. Arribas, M. Taradell, D. E. Woods, Pollentia I, Excavaciones en Sa
Portello, Alcudia (Mallorca), Excavaciones arqueolôgicas en Espana, 75, 1973,
p. 165).
144 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

près contemporaine49. Avec R. Pascual (1977) et A. Hesnard (1981),


on doit penser que ces amphores sont antérieures aux Dr. 2-4 de
Tarraconaise qui les auraient progressivement remplacées
pendant le règne d'Auguste, comme un peu plus tôt les Dr. 2-4 avaient
en Italie remplacé les Dr. 1. Dans l'épave de Los Ullastres, elles
étaient bouchées de liège, et quelques-unes contenaient encore des
restes de vin50.
Quatre cas d'imitation par des ateliers gaulois ont été relevés.
Mais, pour les exemplaires connus, les différences avec les
productions espagnoles sont assez nettes51. On étudie donc plus
facilement la diffusion du vin de Tarraconaise à partir des Pascual 1,
bien reconnaissables, qu'à partir des Dr. 2-4, dont les diverses
origines sont parfois encore difficiles à déterminer. Et l'on
commence à s'apercevoir de l'étendue de leur aire de distribution.
Comme le montre la carte de répartition de leur marque la
plus connue, celle de M. Porcius, elles sont particulièrement bien
représentées dans le sud-ouest de la Gaule (carte 8). Mais il y en a
aussi un bon nombre à Lyon dans la fouille augustéenne de La
Favorite et plus qu'on ne croit sur le limes germanique, où elles
ont été jusqu'à présent mélangées avec les Dr. 1 52. J'en ai compté
trente-deux fragments à Neuss, contre cinquante-quatre de
Dr. 2-4, toutes provenances confondues. Par Bordeaux et
l'Atlantique, elles ont atteint la Bretagne, la Normandie, la Bretagne
insulaire53. On en trouve également dans la vallée de la Loire54.
Elles sont, dans l'ensemble, beaucoup plus nombreuses que
les Dr. 2-4 italiennes. Une quinzaine d'épaves (de très petits
navires, il est vrai) ont été repérées sur les côtes catalane et françai-

49 Je remercie Cl. Santamaria d'avoir bien voulu me la montrer.


50 F. Foerster, dans UNA, V, 1, 1976, p. 89.
51 Voir infra, n. 59.
52Desbat, Picon (1984); Vegas (1975, p. 44-45): les profils et les timbres des
pi. 28, 16-18, et 29, 2-4, appartiennent à des Pascual 1.
53 R. Sanquer, chroniques de Gallia, 33, 1975, p. 357-358; 35, 1977, p. 350, 360;
Galliou (1982, p. 8 et 10); Deniaux (1980); Williams (1981).
54 En particulier dans les tombes du Berry (je dois ce renseignement à A. Fer-
dière, que je remercie; voir aussi Gallia, 38, 1980, p. 312). On n'utilisera pas sans
précaution la carte de diffusion des amphores de Catalogne de R. Pascual Guasch,
«The Catalan wine trade in the Roman Empire», dans UNA, 13, 3, 1984, p. 245-248 :
reposant sur un dépouillement des timbres sans examen direct du matériel, elle
doit avoir intégré bon nombre d'homonymes et pêche à la fois par excès et par
défaut, sans que les références qui permettraient de la contrôler y soient
fournies.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 145

se55. Les Pascual 1 sont largement majoritaires parmi les très


nombreux fragments récupérés lors des dragages de Port-la-Nau-
tique, sur un des étangs qui servaient de port à Narbonne56. Le
plus intéressant est de les voir succéder sous Auguste aux Dr. 1
dans le sud-ouest de la Gaule où celles-ci étaient particulièrement
nombreuses. On le note sur des sites précis, à Vieille-Toulouse,
Auterive ou La Lagaste57. Mais le phénomène est général :
«Invasion subite qui submerge l'Aquitaine» ont écrit récemment
F. Mayet et J. L. Tobie (1982, p. 13).
Dans le cours du IIe siècle, le vin italien, arrivant en quantités
considérables, paraît avoir bloqué dans le sud-ouest les
importations beaucoup plus réduites d'amphores ibéro-puniques
probablement fabriquées en Catalogne, de même qu'il a mis fin à la
présence, elle aussi réduite, des amphores massaliotes sur les oppida
de Provence et du Languedoc oriental58. Ce n'est plus le cas sous
Auguste: tout en restant bien loin des quantités des Dr. 1, les
amphores fabriquées sur le littoral catalan retrouvent dans le sud-
ouest de la Gaule une place que les fouilles illustrent chaque
année davantage depuis que ces amphores sont identifiées. C'est
du vin de Tarraconaise que boivent sous Auguste les Bretons de
Cleavel Point et d'Hengistbury Head, et il participe même très
sensiblement, ainsi que le vin de Bétique, à l'approvisionnement des
troupes stationnées sur le limes germanique. L'époque où les
arrivées de vin italien semblaient pouvoir satisfaire tous les besoins
est révolue, et avec elle celle dont les tessons d'amphores vinaires
se comptent par milliers dans les fouilles.

"Plusieurs sont encore inédites. Voir, pour la France, Liou (1973, p. 573,
n. 10); Liou (1975, p. 571); Lequément, Liou (1975, p. 79); pour l'Espagne, M. Oliva
Prat, « Estado actual de la arqueologia submarina en la Costa Brava » dans Actes du
IIe Congrès int. d'Archéologie sous-marine, Albenga, 1958, Bordighera, 1961, p. 221-
345; F. Foerster Laures, Notices sur l'épave de Los Ullastres (Gerona), dans UNA,
3, 2, 1974, p. 333-334; 5, 1, 1976, p. 89; 7, 2, 1978, p. 162; Nieto, Foerster (1980):
épave de Cap del Voi.
56 A. Bouscaras, « Les marques sur amphores de Port-La-Nautique », dans
Cahiers d'Archéologie subaquatique, III, 1974, p. 103-131; Liou (1973, p. 574-575 et
1975, p. 576).
57 Vieille-Toulouse : Gallia, 36, 1978, 2 p. 409-411 ; La Lagaste : Rancoule (1980,
p. 57) ; Auterive, communication personnelle de M. Louis Latour, que je remercie.
58 Y. Solier, «Céramiques puniques et ibéro-puniques sur le littoral du
Languedoc, du VIe siècle au début du IIe siècle avant J.-C», dans RSL, XXIV, 1968
(Hommage à F. Benoit, II), p. 127-150 (134-138). Pour les amphores marseillaises, Goudi-
neau (1983).
146 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les premiers ateliers gaulois.

Il faut attendre un peu plus longtemps pour que la Gaule


romaine produise ses propres amphores. Les ateliers, qui seront
nombreux à l'époque flavienne et auront alors une production
relativement standardisée, sont rares à la fin du règne d'Auguste
et fabriquent une grande variété de types : des Dr. 2-4, des
imitations plus ou moins lointaines des Pascual 1, des amphores à fond
plat fort différentes les unes des autres. Les deux plus anciens, en
fonction dans les dernières années du Ier s. av.n.è., sont ceux de la
Butte des Carmes à Marseille et de St-Côme près de Nîmes. Ils
produisaient plusieurs types d'amphores à fond plat. Un peu plus
tard, au tournant des règnes d'Auguste et de Tibère, trois autres
ateliers sont connus, dans le sud-ouest. Deux à proximité de Bé-
ziers, à Aspiran et à Corneilhan, un à Montans près de Gaillac.
Tous trois ont fabriqué des imitations de Pascual 1 et des
amphores à fond plat; le second, aussi des Dr. 2-4 59.
Ces ateliers témoignent de l'essor du vignoble du Midi de la
Gaule au cours de la seconde moitié du règne d'Auguste, dans des
régions qui étaient moins d'un demi-siècle plus tôt
consommatrices de vin italien. On les rapprochera d'un texte de Columelle (IV,
3, 6) qui raconte l'histoire de l'habile vigneron Paridius Veterensis,
un voisin du père de Iulius Graecinus, qui vivait à Fréjus à
l'époque d'Auguste. Il avait deux filles et un vignoble. Comme dot à
l'aînée, il donna le tiers de ses vignes, et continua pourtant à
vendanger autant de vin qu'auparavant; puis, autant à la cadette, et
ses revenus ne diminuèrent pas. « Décidément, une bonne
exploitation», comme le dit, après Columelle, Sir Ronald Syme (1977,
p. 378).

Le reliquat des exportations italiennes

Tout cela ne veut pas dire que le vin italien a totalement


disparu des provinces nord-occidentales, même après le règne
d'Auguste. On trouve encore du vin de Sorrente et des amphores de
Pompéi à Vindonissa (après 17). Les amphores du Falerne dessi-

59 Laubenheimer (1977) (à compléter par sa thèse sur La production des


amphores en Gaule Narbonnaise sous le Haut-Empire); Laubenheimer, Widemann (1977);
Genty, Fiches (1978); Bertucchi (1982); Roman (1983, p. 241); R. Lequêment,
«Informations archéologiques, Circonscription de Midi-Pyrénées» dans Gallia, 41,
1983, p. 499-500.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 147

nent par la côte de Provence (épave du Grand-Ribaud D,


Presqu'île de Giens, Fos) et les vallées du Rhône et du Rhin (Vaison,
Vienne, Augst, Neuss, Cologne) une route qui s'achève en Bretagne
à Stanmore (Middlesex, près de Londres), Heybridge et Camulodu-
num où elles semblent présentes à tous les niveaux jusqu'en 65 60.
C'est là un point qu'il serait intéressant de creuser : la part
des grands crus augmente-t-elle dans le commerce du vin italien?
Les progrès dans la typologie morphologique ou chimique des
amphores permettront de donner à cette question une réponse
fondée. A première vue, elle pourrait être positive.
On a au total l'impression que la fin des Dr. 1 laisse un vide
qui permet enfin de retrouver un schéma familier de l'économie
viticole. Privés de la source abondante des vins italiens troqués
contre leurs propres biens, les Gaulois vont s'approvisionner, dans
des proportions plus raisonnables, au plus proche des vignobles
existants : celui de Tarraconaise. Vingt, trente, ou quarante ans
plus tard, les vignes du midi de la Gaule se développent
suffisamment pour donner lieu à un commerce essentiellement dirigé vers
le nord, qui réduira les besoins en vin espagnol61. D'Italie - mais
aussi de Grèce62 - subsistent principalement des importations de

60 Amphore de Vindonissa avec une inscription peinte Surren(tinum) per(ve-


tus) : A. Grenier, Manuel d'archéologie gallo-romaine, t. VI, 2, Paris, 1934, p. 620-
621 ; timbre pompéien : Tchernia, Zevi (1972, p. 40, n. 2), d'après Pro Vindonissa,
1959-1960, p. 29 (la référence à Avenches est sans objet; voir Ettlinger [1977,
p. 10]). Amphores du Falerne : Giens : F. Carrazé, «De l'importance des objets
isolés dans la recherche archéologique sous-marine », dans Cahiers d'archéologie
subaquatique, V, 1976, p. 63-74 (71); Fos : inédites (prospections du club de plongée de
Port-de-Bouc) ; Vaison : inédites (Musée) ; Vienne : amphore du Musée et timbre
ATEMO à St-Romain-en-Gal ; Augst: O. Bohn, « Pinselschrif ten auf Amphoren aus
Augst und Windisch», dans AS4, 28, 1926, p. 197-212; Neuss : Vegas (1975, pi. 29, 6)
et observations personnelles; Camulodunum et Heybridge : profils reproduits dans
Hawkes, Hull (1947, pi. LXX-LXXII, types 182-183, p. 251); Stanmore: Guide to
the Antiquities of Roman Britain, The Trustées of the British Muséum, éds.,
Londres, 1964, p. 34). On en lit davantage là dessus dans la thèse (inédite) d'A. Hesnard
(1981); on se reportera aussi à Panella (1981, p. 76-78) qui signale plusieurs sites
supplémentaires.
61 II y a déjà dix tonneaux, de fabrication à coup sûr gauloise à Oberaden entre
12 et 9 av. J.-C. (Albrecht [1938, I, p. 19, pi. 20 et 38]). Leur interprétation n'est pas
facile : d'où venaient-ils? Contenaient-ils du vin ou de la bière gauloise? Sur
l'orientation vers le nord du commerce des plus anciennes amphores gauloises voir la
thèse de F. Laubenheimer.
62 J'ai compté quarante-huit fragments d'amphores rhodiennes à Neuss. Les
analyses réalisées au laboratoire de ceramologie du CRA montrent qu'elles vien-
148 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

grands crus comme le Falerne ou le vin de Sorrente que faisaient


évidemment venir les plus importants des Italiens installés en
Gaule et l'élite indigène qui se romanisait.

Les Dr. 6 sur les routes des Lamb. 2

Nous avons noté au chapitre précédent que les Lamb. 2


s'étaient exportées principalement en Orient. Il y en avait
cependant quelques-unes en Occident. Les Dr. 6 y sont en revanche
pratiquement absentes: M. Beltrân (1970, p. 387) n'a pu en trouver
que deux ou trois exemplaires en Espagne. On dirait à peu près la
même chose de la Gaule : presque rien dans les fouilles terrestres;
une seule épave, entre Marseille et Fos63 et quelques exemplaires
dans celle de La Tradelière64; dans la collection du Club de
plongée de Port-de-Bouc, cinq amphores retrouvées dans le golfe de
Fos - contre vingt-cinq Lamb. 2. C'est encore sur le limes
germanique que les fragments pourraient être les moins rares : les seuls
timbres sûrs d'Occident viennent de Mayence et de Neuss65.
En Orient en revanche, les Dr. 6, compte tenu de
l'insuffisance des publications, paraissent bien représentées. Délos
pratiquement abandonné, on ne dispose pas sous l'Empire de site
comparable, ce qui rend plus difficile la confrontation avec l'époque
républicaine. Deux timbres et vingt-trois pointes d'amphores Dr. 6
ont été trouvées dans le port de Corinthe; on compte plusieurs
dizaines d'exemplaires à Alexandrie, et la marque de Coponius est
arrivée jusqu'à Tarse66. Toutefois, dans les réserves des fouilles de
l'Agora d'Athènes, les Dr. 6 intactes, pour ne pas être rares67, sont

nent bien de Rhodes ou de son territoire. Voir Vegas (1975, p. 45 et pi. 29, 11),
Ettlinger (1977, p. 16) et Desbat, Picon (1984).
63 F. Carrazé, « De l'importance des objets isolés dans la recherche
archéologique sous-marine», dans Cahiers d'Archéologie subaquatique, V, 1976, p. 71-73.
64 P. Fiori, «Notes archéologiques (Alpes-Maritimes)», dans Cahiers
d'Archéologie subaquatique, I, 1972, p. 115-117; Fiori, Joncheray (1975).
65 Callender (1965, N° 1046 et 1717); Baldacci (1967-1968, N° 37 et 49). Le
profil de Vegas (1975, pi. 29, 1) appartient à une Dr. 6. Une marque THB inédite a été
trouvée à Neuss.
66 B. Adamsheck, Kenchreai, Eastern Port of Corinth, IV, The Pottery, Leyde,
1979, p. 109-110 (marques THB et [Sex] Iul(i) Orp(hei)); H. Goldmann, Excavations
at Gòzlu Kule, Tarsus. The Hellenistic and Roman Periods, Princeton, 1950. Pour
Alexandrie, renseignement de J.-Y. Empereur.
67 Deux estampilles seulement on été publiées au CIL, III (7039, 9 et 10), mais
un bon nombre de marques inédites viennent des fouilles de l'Agora d'Athènes.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 149

sensiblement moins nombreuses que les Lamb. 2. Le vin de la côte


adriatique ne donne pas l'impression d'avoir disparu de la mer
Egée et de la Méditerranée orientale. Au vu de ce qu'on peut
savoir actuellement, l'intensité des arrivées pourrait cependant
avoir diminué.

De nouveaux marchés pour les Dr. 6 et les Dr. 2-4 :


le Magdalensberg, Carthage, l'Inde

Les Dr. 6 et les Dr. 2-4 apparaissent enfin dans des sites où la
chronologie laissait peu de chances aux amphores de la fin de la
République d'être représentées : le Magdalensberg et Carthage.

Le Magdalensberg.

Dans les Alpes de Carinthie, à plus de mille mètres d'altitude,


le Magdalensberg est à la fin du IIe siècle avant notre ère le site
d'un oppidum du Regnum Noricum où les négociants romains
commencent déjà à apparaître, attirés par les mines de fer et le
commerce des métaux. L'établissement romain devient un centre
commercial important à partir de la fin de la première moitié du
Ier siècle. Après l'annexion du Norique - probablement en 15 av.
J.-C. - la ville s'enrichit de bâtiments publics et, dominant la route
d'Aquilée aux mines de fer et à la haute vallée du Danube, elle
sera le centre de la province romaine et une grande place de
commerce jusqu'à la fondation de Virunum sous Claude68.
Les rapports de fouille, régulièrement publiés depuis 1949,
fournissent une liste très complète de marques d'amphores, qui
n'ont malheureusement été mises en rapport avec une typologie
sommaire que dans le compte rendu de 1961. Elles suffisent
toutefois à illustrer la grande abondance des amphores d'Italie du
nord, parmi lesquelles les Baldacci III sont sensiblement plus
nombreuses que les Dr. 6. Neuf estampilles différentes connues

68 Mise au point sur le Magdalensberg de G. Piccotini, « Die Stadt auf dem


Magdalensberg - ein spàtkeltisches und fruhròmisches Zentrum in sudlich Noricum »,
dans Aufstieg und Niedergang der rômischen Welt, II, 6, 1977, p. 263-301, avec une
bibliographie des publications de marques d'amphores p. 293, n. 120.
150 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

sur cette forme, dont quatre en plusieurs exemplaires69, attestent


cependant l'exportation du vin d'Italie du nord et du Picénum
dans les Alpes de Carinthie.

Carthage.

A Carthage nous n'avons trouvé qu'un timbre connu sur Dr. 6


parmi les marques venant du mur de Byrsa publiées par Delattre.
L'examen du CIL, VIII est plus enrichissant : cinq autres timbres
de M. Herennius Picens, de nombreux THB et trois autres
estampilles70. Beaucoup d'amphores Dr. 6 sont visibles à Carthage, et
F. Zevi (1967, p. 28-29) a déjà souligné l'importance de leur
commerce qu'il a mis en relation avec les déductions coloniales de
César et d'Auguste. Il ne semble pas toutefois que la majorité des
Dr. 6 ait été trouvée dans le mur de Byrsa, où en particulier aucun
timbre THB n'est cité, et il est probable que l'exportation de ces
amphores n'a pris de l'ampleur que dans la dernière décennie
avant notre ère71.
Plus nombreuses encore sont les estampilles sur Dr. 2-4
italiennes, et plus spécialement pompéiennes, attestées cette fois en
série parmi les amphores du mur de Byrsa : cinq exemplaires du
timbre Hosti et surtout quarante de la signature de L. Euma-
chius12, qu'on ne connaît ailleurs - à Pompéi, Pouzzoles, Ostie,
Ampurias, Fos, Alésia et Tiddis73 - que par des échantillons isolés.
Une telle concentration des mêmes marques ne se rencontre
habituellement que sur les lieux de production ou sur un site
exceptionnel comme le Monte Testacelo. J'ai été tenté de l'expliquer par

69 M. Cor() Vit() (Baldacci, 1967-1968, p. 32, N°49); Ebidieni, 2 ex. {ibid.,


N°36); M. Herennius Phaedimus, 4 ex. {CIL, V, 8112, 4); Carinthia I, 151, 1961,
p. 184, N° 69; ibid., 159, 1969, p. 377, N° 72 et H. Vetters, G. Piccotini, «Die Ausgra-
bungen auf dem Magdalensberg, 1969 bis 1972», Magdalensberg-Grabungsbericht,
13, Klagenfurt, 1973, p. 313, N°4); Herennia (Baldacci, 1967-1968, p. 32, N°48);
Hilari (ibid., N°33); THB, 3 ex. (ibid., N°37); LNF (ibid., N°34); L. Tari Rufi, 2 ex.
(ibid., N° 35 et Carinthia I, 159, 1969, p. 368, N°23).
70 CIL, VIII, 22637, 50, 92 et 93; 47; 21 (Barbari); 25 et 26 (C. Caristanius Fron-
to);9\ (Stab( ) Appi).
71 Riley (1979, p. 154) opte pour les premières années après le changement
d'ère.
« Delattre (1894, N°25 et 30); CIL VIII, 22637, 31, 51, 91.
73 Aux références indiquées dans Tchernia, Zevi (1972, p. 37), ajouter Panella,
Fano (1977, p. 156) et J. Lassus, «L'archéologie algérienne en 1957», dans Lybica,
VI, 1958, p. 260. N° 14.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 151

des circonstances particulières - une série d'amphores provenant


d'une seule et même cargaison par exemple - et d'autant plus que
le même phénomène se reproduit dans le même «mur
d'amphores » pour un timbre tout différent : trente exemplaires de la
marque MAES(i) CELS(i), qui n'est publiée ailleurs qu'une fois et se
trouve sur des amphores à pied annulaire de Tarraconaise (Obera-
den 74) dont il n'existe nulle part de nombreux représentants74.
Mais J.-Y. Empereur m'a appris qu'il existait au Musée Gréco-
Romain d'Alexandrie deux ou trois dizaines de timbres de L. Eu-
machius avec d'autres timbres pompéiens. La concentration
d'exemplaires de cette signature à Carthage n'est donc plus
unique. Des amphores Dr. 2-4 à argile pompéienne ont en outre été
trouvées dans les récentes fouilles de Carthage, quoiqu'en moins
grand nombre qu'on ne s'y serait attendu d'après les données du
mur de Byrsa, et une épave paraît exister près du Cap Bon75.

Sur la route d'Alexandrie : Tripolitaine et Cyrénaïque.

Elles jalonnent également l'itinéraire Carthage-Alexandrie : à


Sabratha et Lepcis Magna « les amphores Dr. 2-4 sont présentes
dans tous les contextes archéologiques du début de l'Empire»76; à
Benghazi (Béréniké de Cyrénaïque) elles représentent (et
principalement celles à argile pompéienne) 6% de la céramique commune
trouvée dans les fouilles au début du Ier siècle de notre ère. Dans
le même site, les Dr. 6 occupent une place voisine, entre 5 et
6%77.
La situation des amphores italiennes en Afrique est donc
l'inverse de celle des Dr. 1 au siècle précédent : alors que ces
dernières n'étaient nombreuses qu'au Maroc et sur quelques sites
algériens, les Dr. 2-4 et les Dr. 6 sont bien mieux attestées entre
Alexandrie et Carthage que plus à l'ouest.

74Delattre (1894, N°33); CIL, VIII, 22637, 68. Cf. Loeschcke, dans Albrecht
(1942, p. 77).
75 J. A. Riley, dans J. H. Humphrey (éd.), Excavations at Carthage 1975, Conduc-
ted by the University of Michigan, vol. I, Tunis 1976, p. 111 (2% de la céramique et
4% des amphores); Hesnard (1981, N°286).
76 Ostia III, p. 673; Panella (1981, p. 77).
77 Riley (1979, p. 149-156); Id. (1981).
152 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Le problème du commerce de vin avec l'Inde.

S'agit-il de traces d'escales, ou le vin italien était-il destiné


essentiellement à la consommation des régions où nous trouvons
les amphores?
Depuis les fouilles d'Arikamedu et la découverte d'amphores
Dr. 2-4 et de céramique aretine en Inde78, l'idée d'exportation de
vin d'Occident vers l'Extrême-Orient à partir de l'époque
d'Auguste a eu quelque succès. En rassemblant, principalement d'après le
riche appareil de notes du mémoire de M. G. Raschke79, des
données sur la distribution des Dr. 2-4 en Inde, on peut en effet
dresser une carte alléchante (carte N°9). Voyons cependant les
chiffres, quand ils sont disponibles. Le seul site où l'on compte
plusieurs dizaines de fragments d'amphores Dr. 2-4 est Arikamedu :
cent seize, représentant autant de vases, d'après M. Wheeler -
mais seuls les quarante fragments dessinés présentaient des
formes caractéristiques, et il serait étrange que les soixante-seize
fragments de panse restants appartiennent à autant d'amphores
différentes. Parmi les profils dessinés, quelques-uns viennent sans
doute d'amphores italiennes, mais les mieux identifiables font
beaucoup plus penser à des amphores de Cos. A Nevasa, soixante-
trois fragments d'amphores ont été signalés; toutes les anses
identifiables dessinées sont rhodiennes. Il n'est cependant pas
impossible, d'après la description de l'argile, que la «variété 3» représente
l'argile pompéienne : il y en a deux tessons. Les amphores de Kan-
chipuram, citées parmi les importations par M. G. Raschke, sont
en réalité des amphores coniques, que M. Wheeler considère
comme locales dans sa publication d'Arikamedu80. Sur tous les autres
sites pour lesquels des chiffres sont indiqués, ils vont de un à cinq
tessons d'amphores.
L'archéologie ne fait que confirmer les indications du Périple
de la mer Erythrée : du vin d'Occident a été exporté en Inde, plus
précisément à Barygaza dans le golfe de Cambay et à Muziris sur

78 R. E. M. Wheeler, «Arikamedu, An Indo-Roman Trading Station on the East


Coast of India», dans Ancient India, 1946, 2, p. 17-45.
79 M. G. Raschke, « New Studies in Roman Commerce with the East », dans
ANRW, IX, 2, 1978, p. 671 et p. 1026, notes 1544-1548.
80 Nevasa : H. D. Sankalia, S. B. Deo, Z. d'ANSARi, S. Erhardt, From History to
Prehistory at Nevasa (1954-1956), Poona, 1960, p. 314-315, fig. 45 et 46. Kanchipu-
ram : notice dans Indiati Archeology, 1962-1963, p. 12 (voir pi. XXXVIII).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 153

la côte de Malabar; celui qu'on préférait venait d'Italie; mais il n'y


en avait pas beaucoup (ού πολύς)81. Le marché de l'Inde est plus
suggestif pour son éloignement et pour le prix des marchandises
qui en viennent qu'économiquement important pour le vignoble
italien, et les amphores de Carthage et d'Alexandrie étaient avant
tout destinées à la consommation locale82.

Les importations de Rome

II nous reste, pour achever de passer en revue les données


fournies par les amphores, à prendre en compte le principal
marché de consommation de l'Empire : la ville de Rome. Le gisement
de La Longarina à Ostie fournit un matériel exceptionnel pour
étudier les arrivées d'amphores par mer à l'époque d'Auguste. Il a
été découvert en 1974 quand des travaux ont mis au jour dans la
zone du Stagnum Ostiense de longues files d'amphores disposées
parallèlement par deux ou trois : vraisemblablement des vestiges
de drains destinés à assécher la limite sud du marécage. Une
fouil e de sauvetage très partielle a dégagé environ trois cent soixante
amphores83. La riche collection de céramique aretine qui les
accompagnait donne une chronologie précise : les formes sont celles
de Haltern; sur quatre-vingt timbres, on n'en compte qu'un in
planta pedis, trouvé en surface. Si l'on admet qu'il est postérieur
au dépôt des amphores, on dispose d'un terminus ante quem dans
la première décennie de notre ère pour tous les objets du
gisement. La typologie des amphores ne le contredit pas. Elle oblige
en outre, avec l'absence totale des Dr. 1, à considérer que la
chronologie de l'ensemble est relativement homogène : vingt ans au
maximum, peut-être moins, doivent séparer les objets les plus
anciens des plus récents.

81 Periplus maris Erythraei, 49 et 56. Cf. 6 pour une petite quantité de vin italien
exportée à Aksum en Erythrée.
82 D. Rathbone (1983 a) est arrivé, indépendamment, à la même conclusion
(p. 89) : «Of the Italian wine . . . which was imported into Alexandria in thè lst AD,
a small but quite regular amount was re-exported through Egypt's Red Sea
ports ».
83 Une brève notice sur la fouille a été donnée par R. Righi, dans Fasti Archaeo-
logici, XXVIII-XXIX, 1979, N° 10022, et une publication préliminaire des amphores
est due aux soins d'A. Hesnard (1980).
154 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Reprenons, à la suite d'A. Hesnard, le décompte des 181


amphores à vin :
Cos (Dr. 2-4 de Cos) : 4 2,2%
Bétique (Haltern 70) : 32 17,7%
Tarraconaise
(15 Pascual 1
1 1 Dr. 2-4 de Tarraconaise) : 26 14,3%
Italie du nord (Dr. 6) : 42 23,2%
Pompéi-Sorrente
(Dr. 2-4 à argile «pompéienne») : 50 27,6%
Falerne : 5 2,8%
Autres Dr. 2-4 : 14 7,7%
Amphores rhodiennes : 8 4,4%

Parmi les quatorze Dr. 2-4 dont l'origine n'est pas indiquée
dans ce tableau, trois doivent venir d'Italie du nord et une d'Apu-
lie. On ne peut rien dire de la provenance des dix autres.
Quoique les données chiffrées de cette qualité ne soient pas
fréquentes dans le domaine des amphores, ces pourcentages ne
constituent pas une statistique fiable des importations maritimes
de vin de Rome. L'échantillonnage reste trop faible (nos cent
quatre-vingt une amphores à vin représentent à peu près le
cinquantième de la cargaison d'un seul gros bateau et moins du
vingt-millième de la consommation annuelle de Rome) et l'on n'est jamais
sûr de la représentativité d'un dépôt d'objets archéologiques
constitué dans des conditions que nous ne connaissons pas. Rien ne
met toutefois particulièrement en garde contre le dépôt de La
Longarina; A. Hesnard a au contraire présenté une série
d'arguments pour montrer que les amphores qui y ont été trouvées
n'avaient pas été sélectionnées au moment de sa constitution. Que
les objets de fouille forment le plus souvent un échantillonnage
insuffisant au regard des exigences de la statistique est une règle
habituelle aux archéologues, qui laisse à nos conclusions le statut
d'hypothèse. Acceptant cette situation, je ne comparerai
évidemment pas à deux ou trois points près les groupes dont la liste vient
d'être donnée, mais je considérerai comme utilisable, jusqu'à
preuve du contraire, la répartition manifeste en groupes forts (de
14 à 27% des objets) et en groupes faibles (moins de 5%).
Il faut cependant souligner sans tarder une évidence à ne pas
oublier : les pourcentages des amphores d'Ostie ne représentent
aucunement ceux des vins consommés à Rome. Les produits des
vignes de la périphérie de la ville, des Monts Albains, de la Sabine
et de la vallée du Tibre ne sont pas passés par Ostie, et les vins les
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 155

plus voisins de Rome n'étaient même pas mis en amphores. Quant


au biais des dolia, il n'intervient pas de la même façon ici que
pour les exportations vers la Gaule, où nous cherchions à
comparer le témoignage des amphores Dr. 1 à celui des amphores Dr.
2-4. Si l'on admet que certains vins ont pu être transportés par
mer en dolia, il faut s'abstenir de nier en se fondant sur cette
seule raison le commerce d'une région dont les amphores seraient
absentes ou rares à Ostie. En revanche, la répartition en groupes
forts et en groupes faibles que j'ai proposée pour les importations
représentées dans le dépôt de La Longarina ne devrait pas être
trop modifiée par l'usage des dolia puisqu'ils ont jusqu'à présent
été trouvés associés à deux types d'amphores qui forment des
groupes forts, les amphores de Tarraconaise et celles de Pompei,
et qu'ils ne peuvent qu'en accentuer encore l'importance.
Quels faits peut-on au total retenir pour une construction
fondée sur les amphores de La Longarina? La disproportion entre le
nombre des amphores de Falerne - dont les textes attestent fort
bien le succès à Rome au début du règne d'Auguste - et celui des
amphores d'Espagne ou d'Italie du nord oblige à admettre qu'une
quantité de vin non négligeable est arrivée à Rome de ces régions
après une longue navigation. Malgré l'éloge de l'autarcie de l'Italie
par Denys d'Halicarnasse84, la Rome augustéenne et julio-clau-
dienne a importé du vin provincial. Diverses autres sources le
confirment. Pour l'Italie du nord, l'abondance des amphores Dr. 6
au Castro Pretorio, où le timbre THB en particulier a été retrouvé
à de très nombreux exemplaires85; pour la Tarraconaise, la
présence constante d'un nombre important de tessons d'amphores
attribuables à cette région dans les stratigraphies d'Ostie pendant
tout le Ier siècle86 et les témoignages littéraires sur le vin de Tarra-

84 Ant. Rom., I, 36-37, Cf. Martin (1971, p. 263).


85 Voici la liste des timbres sur Dr. 6 publiés par Dressel au CIL, XV : THB,
nbx. ex. (2905); Barbari et Barb( ), 13 ex. (3408); Bar(barus) \ Sex(ti) Iul(i) Orp(hei)
(3409); Bar(barus) \ C(ai) Iul(i) Poly(cleti) (3410); M. Cor( ) Vit( ) (3445: au lac de
Nemi ; pas d'indication de forme au CIL) ; PCSD (3420) ; C. Car(istani) Fron(tonis)
(3427); Euni( ) Trauli (3453); M(arci) Her(enni) Picent(is) (3466 sans indication de
forme); M(arci) Her(enni) Pris(ci) (3467); Sex(ti) Iul(i) Orp(hei) (3472); C.Iul(i)
Par() (3474); Livini (3480). LNF, 2 ex. (3490); Q. Ninni Secundi (3494); Pompusio-
rum (3507); Ponticuli (3508); SAF.P( ) (3519); M. Tatti Blandì (3534); Vibi (3544).
Voir aussi Dressel (1879, N°9, 17, 24, 30-51); Zevi (1967, p. 28) : «Le decine di
anfore Dr. 6 che affollano i depositi dei Musei Comunali e del Museo delle Terme » ;
E. Lissi, «Roma: piccolo deposito di anfore in via Alessandro Nelli», dans NSA,
1968, p. 10-15.
86 Tchernia, Zevi (1972); Ostia III, p. 501-504, et cf. ch. IV.
156 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

conaise et son importation à Rome. Il est vrai qu'aucun d'eux n'est


antérieur aux Flaviens; les plus nets sont à chercher dans Pline et
Martial87. Mais un des rôles essentiels de l'archéologie est
précisément de fournir, grâce au continuum que donnent dans les
meilleurs cas les vestiges étudiés en stratigraphie, l'extension
chronologique que les allusions littéraires recueillies selon le hasard de la
naissance des écrivains et de la fortune de leurs ouvrages ne
peuvent comporter. Le silence des sources sur le vin de Tarraconaise
avant Pline ne serait un argument contre son existence que si nous
avions dans les premières décennies de l'Empire des listes de vins
assez complètes pour que l'absence de cette province fût
remarquable : ce n'est pas le cas.
Pour la Bétique, il est en revanche intéressant que les
amphores de La Longarina se situent entre l'époque de Varron et celle de
Columelle, qui recopie presque exactement une phrase de la
préface du livre II de son prédécesseur, en remplaçant cependant les
vins de Cos et de Chio par ceux des Cyclades, de Bétique et de
Gaule88. C'est là un élément chronologique précieux, puisque le
dépôt de La Longarina, s'il fournit un terminus ante quem, ne
nous dit pas précisément quand ont commencé les importations
de vin provincial et que Posidonius, repris par Strabon (III, 2, 6),
parle déjà d'exportations de vin de Bétique autour de 70 avant
notre ère. Comparé à Columelle, le silence de Varron paraît
cependant significatif. Il y a sans doute eu, comme sur l'épave de
Giens, quelques amphores Haltern 70 en Italie avant la fin de la
République, mais les arrivées importantes doivent être
postérieures à 37 avant notre ère.
Le vin grec, à l'époque où s'est constitué le dépôt de La
Longarina, n'occupait pas une grande place : ni les amphores de Cos,
ni celles de Rhodes ne constituent un groupe fort. Ce n'est pas très
étonnant. Les amphores républicaines de Rome sont toutefois trop
mal connues pour qu'on puisse dire si ces chiffres sont aussi
représentatifs des époques antérieures ou si les importations de
Grèce sont sur le déclin.
Quant aux amphores italiennes, le tableau est marqué avant
tout par l'absence quasi totale d'amphores d'Apulie et la présence
massive de celles de Pompéi-Sorrente et des Dr. 6. Les amphores

87 Pline, NH, XIV, 71 ; Martial, I, 26, 9-10; VII, 53; XIII, 118.
88 Varron, RR, II préf. 3 ; Columelle, I, préf. 20.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 157

de Falerne sont dix fois moins nombreuses, et les 5,5% (dix


amphores) de Dr. 2-4 d'origine inconnue ne laissent guère de place
pour le commerce en amphores du vin des autres vignobles
italiens puisque l'Etrurie, le Cécube, éventuellement l'Italie du sud
doivent se les partager.

LE BILAN DU TÉMOIGNAGE DES AMPHORES

Résumons, au terme de cet examen, les principaux


enseignements que l'étude des amphores, prise en elle-même, invite à tirer.
Le vignoble italien n'évolue pas à la fin du Ier siècle av. J.-C. de la
même façon des deux côtés de la péninsule. Sur le versant
adriatique, les amphores vinaires d'Apulie-Calabre ne paraissent plus
avoir sous Auguste qu'une importance négligeable. En revanche,
les vins du Picénum, d'Emilie et de Vénétie passent du rang de
vins locaux à celui de vins exportés. Leur cheminement n'est pas
identique à celui des vins apuliens quelques dizaines d'années plus
tôt : vers l'ouest, ils ne dépassent presque jamais Rome, vers l'est
ils s'exportent peut-être en moins grande quantité, mais ils
disposent dans le Norique et en Afrique de débouchés nouveaux ou
accrus par rapport à ceux des vins apuliens. Il n'est pas sûr que
ceux-ci compensent ceux-là, mais l'essor du vignoble et du
commerce d'Italie du nord reste hors de doute.
Pour le versant tyrrhénien, on suit assez bien une route du
Falerne. Celle des vins de Pompéi-Sorrente mène en masse à
Rome, pour une part en Afrique orientale, plus rarement dans les
provinces occidentales. En Etrurie et dans la région du lac de
Fondi, les ateliers d'amphores ont continué à fonctionner après
l'apparition des Dr. 2-4, mais sans qu'on sache pour le moment où
allait leur production. Le phénomène le plus spectaculaire est la
diminution des exportations vers l'Espagne et la Gaule et le
développement du commerce du vin de ces provinces. On s'attendrait
à ce que la production italienne se fût repliée vers Rome mais la
concurrence, comme dirait Rostovtzeff, se fait sentir jusque-là,
puisque la capitale de l'Empire va chercher une partie de son vin
au fond de l'Adriatique et au-delà des colonnes d'Hercule.
Le tableau paraît en somme inquiétant pour les vignobles
traditionnels de la République. Il est plus voisin de celui que
Rostovtzeff brossait pour la fin des Julio-Claudiens et l'époque flavienne
(«les conditions du marché empiraient constamment avec le
développement économique des provinces occidentales») que de la
158 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

vision traditionnelle de l'époque augustéenne quand fleurissait la


céramique aretine et que les exportations de vin faisaient la
richesse de l'Italie grâce entre autres à «l'ouverture progressive de
débouchés nouveaux et sûrs en Gaule, en Espagne et dans les
provinces danubiennes»89. Bref, les conclusions tirées de l'étude des
amphores ne présentent pas toujours de cohérence interne et
entrent en contradiction avec la tradition historique bien établie
d'une agriculture italienne en pleine prospérité sous Auguste : il
faut les soumettre à une confrontation avec les autres sources et
leur chercher des justifications plus complexes que celles qui
reposent uniquement sur le jeu de vases communicants entre
l'exportation et la production.

II
CONFRONTATIONS ET INTERPRÉTATIONS

Les données fournies par les amphores n'ont en effet


commencé à être prises en compte que tout récemment, et sans qu'on
les discute à la lumière d'autres sources. Comme les amphores de
la côte tyrrhénienne sont les mieux étudiées, on réfléchit surtout
sur elles. La raréfaction de leurs exportations est sentie comme un
signe de crise, «le début de la fin de la viticulture à grande échelle
en Italie centrale»90. Deux interprétations s'en dessinent déjà.
La première y voit le premier signe de la «crise du mode de
production esclavagiste», conséquence de contradictions internes
dans l'évolution vers le latifundium d'une agriculture organisée en
villas et fondée sur le travail servile91.
La seconde revient classiquement au schéma de Rostovtzeff
en remontant sa date d'un siècle : la diminution des exportations
italiennes tient au développement de l'agriculture en Espagne et
en Gaule92. Nous allons mettre successivement ces deux théories à

89 SEHRE, p. 99, 66, 70.


90 Rathbone (1983 b), qui interprète la pensée de Cl. Panella (1981, p. 78) en
l'accentuant : elle ne parle que du commerce, non de la production.
91 Manacorda (1980, p. 177); Carandini (1981, p. 251). Sur la notion de «crise du
mode de production esclavagiste», voir p. 6-7 et ch. V.
92 Panella (1981, p. 78); Rathbone (1983 b, p. 164-165).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 159

l'épreuve, avant - cela va de soi - d'en proposer une autre, puis de


passer aux problèmes de la côte adriatique et de
l'approvisionnement de Rome.

CHANGEMENT OU CONTINUITÉ SUR LA CÔTE TYRRHÉNIENNE?

Condii quisque diem collibus in suis


Et vitem viduas ducit ad arbores;
Hinc ad vina venit laetus et alteris
Te mensis adhibet deum.

Le tableau idyllique que fait Horace du vigneron italien et en


général de l'agriculture de son pays dans la cinquième ode du
livre IV (v. 29-32) n'est pas forcément à prendre comme une
donnée économique, et le charme de l'évocation n'a pas peu contribué
à mériter leur place ici à ces vers. Des textes de ce genre fondent
en grande partie l'idée traditionnelle de la prospérité de
l'agriculture italienne sous Auguste; il n'est pas sacrilège de la mettre en
doute. Mais, en ce qui concerne le vin, voyons la réalité de textes
plus techniques.
Presque tous les vins dont nous avons trouvé le nom au
chapitre précédent seront encore cités par Columelle, Pline et Martial.
Les trois grands - le Cécube, le Falerne, l'Albanum - maintiennent
leur réputation. De nouvelles célébrités apparaissent sous Auguste
- les vins de Sétia et de Sorrente -, d'autres un peu plus tard - le
Gauranum, le Trebellicum de Naples, le Trebulanum93. Les vins de
moindre qualité, comme le vin de Sabine, les franchement
mauvais, comme le vin de Véies, ont leur place chez Martial comme
chez Horace. Pour trouver des traces de déclin ou de disparition,
on ne pourrait s'appuyer que sur Pline, XIV, 65 :
Nam Falerno contermina Statana ad principatum venere non dubie
palamque fecere sua quibusque terris tempora esse, suos rerum pro-
ventus occasusque. Iuncta Us praeponi solebant Catena et quae in
vineis arbustisque nascuntur Fundana et alia ex vicinia urbis, Veli-
terna, Privernatia.

Les vins de Velletri et de Privernum ne sont connus qu'ici et


dans Athénée, dont les renseignements sont indatables; le Funda-
num de Martial (XIII, 113) est opimien : exagération, mais l'épi-

93 Voir le chapitre suivant et les appendices 2 et 3.


160 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

gramme peut cependant faire allusion à une amphore conservée


depuis très longtemps. Quant au Statanum, Pline, qui est ici plus
clair sur sa décadence que sur celle des autres, le cite dans son
livre XXIII pour ses qualités médicinales : «Ab his [les vins de
Sorrente, d'Albe et le Falerne] Statana non longo intervallo afuerint»
(XXIII, 36). Peut-on tirer de l'emploi du parfait la confirmation de
sa disparition? Il paraît en fait préférable d'y voir l'expression de
l'affirmation atténuée, et J. André traduit justement «le Stata ne
leur serait guère inférieur». Toutefois, en ne prenant pas
l'affirmation à son compte, Pline montre qu'il connaît mal ce vin : signe
sans doute de sa rareté à l'époque. Mais on trouve encore son nom
sur une amphore du «second mur» de Carthage qui, plus tardif
que le premier, pourrait dater de l'époque de Tibère94 : rien ne
prouve que sa décadence remonte à Auguste. Le molle Calenum,
de son côté, forme encore à l'époque de Juvénal la boisson où de
riches matrones versent le poison qu'elles destinent à leur mari.
La portée du texte de Pline est d'autant plus faible que tous les
crus en décadence voisinent avec d'autres dont la réputation se
maintient : le Veliternum est proche de l'Albanum, le Fundanum
du Cécube, le Privernas du Setinum, le Statanum et le Calenum du
Falerne. S'il y a eu vraiment quelques reculs, il s'agit de rivalités
locales et d'effets ponctuels. Rien n'indique des difficultés plus
générales.
Là où l'archéologie rurale apporte sa voix, elle parle aussi,
comme on s'y attend, contre un déclin de prospérité sous Auguste.
Voyons les principales régions viticoles que nous avons notées.
Les grandes villas décorées de peintures du IIe style qui ont été
construites ou refaites autour de Pompei après la colonisation syl-
lanienne se maintiennent sans faiblir jusqu'au tremblement de
terre de 62. L'époque d'Auguste voit au contraire des constructions et
des agrandissements, comme celui du quartier servile de la villa
des Mystères95. Dans l'ager Falernus, W. Johannowsky, qui a mené
sur le terrain des prospections détaillées, ne note aucun signe de
décadence au début de l'Empire96. En conclusion d'une enquête
sur quelques territoires à l'est de Rome, entre autres Tibur, Pré-

94 Delattre (1906, N° 8).


95 R. C. Carrington, «Studies in the Campanian 'Villae rusticae'», dans/i?S, 21,
1931, p. 110-133; A. Maiuri, La Villa dei Misteri, 3e éd., Rome, 1960; E. La Rocca, M.
et E. De Vos, Guida archeologica di Pompei, Vérone, 1976, p. 335-348.
96 Johannowsky (1970-71 et 1975).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 161

neste, Tellenae et Apiolae, M. Andreussi (1981, p. 354) affirme


qu'« entre la fin du Ier siècle avant notre ère et le début du Ier siècle
de notre ère, on voit surgir partout des villas, que ce soit en plaine
ou sur les douces pentes des coteaux». Dans la région de Castrum
Novum, P. A. Gianfrotta (1981, p. 410) constate un intense
développement de l'occupation du sol entre la fin du Ier siècle avant notre
ère et le milieu du Ier siècle de notre ère, avec des villae rusticae
dans l'intérieur et des villae d'otium sur la côte. Ces dernières sont
parfois dotées dans la première moitié du Ier siècle de notre ère de
pressoirs et d'importants quartiers d'exploitation97. Dans la région
de Cosa enfin, les villas et la production de vin atteignent leur plus
grand développement entre le milieu du Ier siècle avant notre ère
et le milieu du siècle suivant98. Le seul territoire d'Italie centrale
tyrrhénienne pour lequel les prospections donnent à la fin de la
République des signes de décadence que leur auteur ait nettement
pris en compte est celui d'Itri, entre Fondi et Formies : M. de' Spa-
gnolis, qui en prépare le volume pour la Forma Italiae, constate
que les nombreuses constructions du IIIe et du IIe siècle avant
notre ère ont eu la vie courte et que beaucoup d'entre elles
disparaissent avant l'Empire. L'auteur pense que, selon le conseil du
proverbe cité par Cicéron dans le De Republica, les vignes et les
oliviers ont été remplacés par des pâturages et des bois99. Nous y
reviendrons.
Dans l'ensemble, nous ne pouvons que constater pour le
moment la contradiction entre les signes de permanence de l'appareil
de production, fournis de façon bien claire par les textes, les villas
et la majorité des ateliers d'amphores, et ceux du rétrécissement
des marchés d'outre-mer fournis de façon non moins nette par les
amphores exportées.
L'exemple le plus frappant est donné par l'ager Cosanus et ses
villas, dont l'une, à Settefinestre, a fait l'objet d'une fouille
modèle100. De là venaient en effet les Dr. 1 timbrées au nom de Sestius
dont l'épave du Grand-Conglouë II était chargée et qui sont si
répandues en Gaule jusqu'au milieu du Ier siècle avant notre ère.

97 Torelli (1970-71).
98 Celuzza, Regoli (1982, p. 42-43).
99 M. de' Spagnolis, « Ville rustiche e trasformazione agraria nel Lazio
meridionale», dans R. Lefevre (éd.), // Lazio nell'Antichità romana, Rome, 1982, p. 353-
364.
100 Publication préliminaire: Carandini, Settis (1979).
162 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les fouilleurs n'ont pas manqué de s'interroger sur le paradoxal


maintien des grandes villas viticoles dans le temps où
disparaissent les amphores timbrées Sesti101. Sans doute celles-ci ont-elles
pu, ou dû, être remplacées par des Dr. 2-4 non timbrées, mais la
gens Sestia elle-même n'est plus connue dans nos sources au-delà
de L. Sestius Quirinalis, consul en 23 avant notre ère, ou, au
maximum, d'un P. Sestius Quirinalis qui pourrait être son fils et dont
l'existence n'est attestée que par un timbre sur tuile de Luni. Et
l'on ne sait pas où les amphores de Cosa auraient pu trouver un
marché comparable à celui dont elles disposaient en Gaule sous la
République.
Doit-on voir là le signe, non de la fin de la production,
puisque les pressoirs de la villa de Settefinestre restent en fonction
jusque sous Trajan et qu'on n'enregistre pas de signe de
décadence des autres villas avant les dernières années du Ier siècle, mais
du moins d'un «repliement du vignoble sur lui-même»? Ou peut-
on malgré tout supposer que le commerce maritime du vin de
Cosa a continué sous l'Empire?
La question est pour moi rhétorique. Les habitants du terroir
n'ont pas bu à eux seuls les 49.000 hectolitres - selon l'estimation
d'A. Carandini (1980 a) - exportés quelques années plus tôt. Il n'est
pas possible d'admettre à la fois le «repliement sur soi-même» du
vignoble de Cosa et le maintien au même niveau de sa production.
Il est tout aussi impossible de penser que les effets de la perte des
marchés ne se seraient fait sentir qu'à échéance séculaire : si à
partir d'Auguste plus personne n'a bu le vin de Cosa que ses
propres vignerons et les habitants de la petite ville, ce n'est pas un
siècle, mais quelques années plus tard que l'essentiel du vignoble a
cessé de produire, et la majorité des pressoirs de fonctionner.
Quelle solution envisager alors? Une première remarque est
que l'on tend peut-être à surévaluer l'importance des exportations
des amphores de Sestius sous la République parce qu'elles sont
plus souvent timbrées que d'autres102. Le vignoble de Cosa n'a
jamais été le vignoble de Pompei. Je me montrerai aussi moins

101 Manacorda (1980).


102 Les analyses chimiques réalisées sur plus de cent tessons de Dr. 1 de La
Lagaste n'en ont attribué qu'à peine 15% à l'Etrurie, alors que les timbres de
Sestius y sont plus nombreux que partout ailleurs. Mais ce résultat ne peut pour le
moment être généralisé.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 163

hésitant que D. Manacorda pour admettre la possibilité d'un


marché des vins de Cosa à Rome, d'autant plus que la présence
probable de deux amphores à Athènes 103 interdit maintenant l'idée d'un
commerce exclusivement dirigé vers le nord à l'époque
républicaine. L'argument tiré de l'absence du timbre Sesti dans les fouilles
de Rome n'est pas décisif : nous avons vu que l'on y connaît en
général peu d'estampilles sur amphores Dr. 1, pour la simple
raison qu'aucun dépôt d'amphores constitué à l'époque républicaine
n'y a été découvert. Quand les débouchés gaulois se sont rétrécis -
et même avant - les viticulteurs de Cosa ne pouvaient trouver un
marché plus proche et plus vaste que celui de Rome. Trop
importante pour relever d'un simple vignoble local, la production de
Yager Cosanus est peu de chose au regard de la consommation de
la capitale.
On m'objectera sans doute qu'il n'y a pas beaucoup de place
pour les amphores de Cosa dans les dix Dr. 2-4 italiennes d'origine
non définie du dépôt de La Longarina. Mais, précisément, des
parages du Monte Argentario, la presqu'île qui s'avance en mer
entre Cosa et Albinia, ont été tirés de la mer une étonnante série
de dolia : trois trouvés près de Porto Santo-Stefano, au nord du
Monte Argentario, un à proximité de l'île de Giannutri, un au sud
de l'île de Montecristo, un enfin plus au large, entre Giannutri et
la Sardaigne. Deux autres découvertes, aux abords de
Civitavecchia, jalonnent sans doute la route de Rome104. Il est tout à fait
possible qu'on identifie un jour à Ostie un petit nombre de Dr. 2-4
de Cosa; il faudra sans doute leur ajouter le vin transporté en
même temps qu'elles en dolia.
En suggérant ainsi qu'à partir d'Auguste les dolia ont en
partie remplacé les amphores, et le marché de Rome celui des
provinces occidentales, nous résolvons la contradiction entre les données
fournies par les amphores et celles des textes et des villas. Mais
nous n'expliquons pas pourquoi le vin italien a cessé d'abreuver
les Gaules puisque rien au total n'indique, au contraire, que des
difficultés internes aient amenuisé la production au point de faire
cesser les exportations.

103 Will (1979, p. 346-347).


Arch. Sub. (1982, p. 25, 43, 53, 64).
164 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

LA CONCURRENCE DES PROVINCES?

Il faut donc se tourner vers l'autre explication, qui est simple


et facile. Si le vin italien a cessé d'être importé en Gaule et en
Espagne, c'est que ces territoires se sont mis à produire leur
propre vin. On pourrait ajouter, pour la Gaule, que l'interdiction de
planter la vigne faite à certains peuples transalpins selon le De
Republica de Cicéron a très bien pu être rapportée par César pour
récompenser leur fidélité pendant la guerre des Gaules : la
coïncidence chronologique serait bonne.
Ce système se heurte pourtant à de petits hiatus de date et de
quantités. La Gaule a constitué le plus grand marché du vin
italien, pôle d'attraction grâce auquel les amphores Dr. 1 se sont
répandues ailleurs en Occident. Or, le vin italien ne recule pas, au
début du règne d'Auguste, devant des amphores gauloises. Il s'en
faut de vingt, trente ou quarante ans. Les nouveaux ateliers de
Marseille et de St-Côme n'apparaissent que vers la fin de l'ère
païenne, ceux de la région de Béziers, que dans les dernières
années du règne d'Auguste, et leurs productions ne sont pas très
répandues. Au moins dans le sud-ouest de la Gaule, quand les
Dr. 1 disparaissent, ce sont des amphores de Tarraconaise qui,
tant bien que mal, prennent leur place.
Plutôt mal que bien. Même si l'on tient compte des dolia et du
vin de Bétique, on ne parvient pas, et de loin, à montrer qu'il
entrait en Gaule vers 15 avant notre ère autant de vin que
cinquante ans plus tôt. A cette date-là, on constate un creux et pas le
trop-plein qu'auraient dû provoquer la concurrence externe de
l'Espagne et sur place celle du vignoble local. A suivre dans le
détail l'évidence des amphores en Gaule, la théorie de la
concurrence des provinces ne tient pas. C'est le vide créé par la
raréfaction du vin italien qui a attiré, en quantités inférieures, le vin de
Tarraconaise, puis suscité, après de naturels délais, la création
d'un vignoble local.

LA RANÇON DE LA ROMANISATION

Revenons à notre analyse du trafic du vin en Gaule. Elle


suppose d'abord que les négociants romains aient traité avec des
chefs gaulois autonomes, maîtres de leurs biens et de leurs
dépendants, ensuite que le prestige du vin et son usage dans des redistri-
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 165

butions ostentatoires aient été un des caractères de la civilisation


gauloise.
La conquête césarienne et l'organisation des Trois Gaules par
Auguste ont évidemment provoqué dans toute la Gaule Chevelue la
rupture de la première condition. La Transalpine de son côté
n'était pas tout à fait une province normale : une administration
très lâche s'appuyait sur les structures hiérarchiques indigènes
laissées en place. Dans le Languedoc en particulier les reguli
gaulois s'étaient souvent maintenus après la conquête105. Même si des
rapports de dépendance ont sans doute subsisté106, l'organisation
administrative beaucoup plus stricte qu'Auguste et Agrippa ont
mise en place les a empêchés, entre autres, de vendre ouvertement
leurs serviteurs aux Romains et sans doute de disposer librement
et individuellement des produits des mines laissées aux cités107.
Attirés dans les villes avec les créations césariennes d'oppida
de droit latin, ils n'ont plus pratiqué le même genre d'évergésies.
Un Santon, C. Iulius Rufus, a, en 19 de notre ère, fait construire
l'amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon108. Ses ancêtres aux noms
celtes auraient peut-être, un siècle auparavant, distribué quelques
milliers d'amphores de vin.
Le trafic du vin reposait en somme sur l'existence au
voisinage de l'Italie d'une zone un peu indécise, où une province
administrée de fort loin avait conservé une organisation et des coutumes
traditionnelles, et où en revanche des Barbares comme les Eduens
étaient «frères et amis du peuple romain». L'œuvre
d'uniformisation et de romanisation qui commence à la fin de la guerre des
Gaules et se précise dans la première moitié du règne d'Auguste a
transformé ces conditions et du coup mis fin aux échanges. Le
sort des établissements du bassin de l'Aude que G. Rancoule
appelle des «oppida-marchés» en est l'illustration : ils naissent à la fin
du IIe siècle, en même temps que les amphores se multiplient,

105 Chr. Goudineau, « La romanisation des institutions en Transalpine », dans


Cahiers ligures de préhistoire et d'archéologie, 24, 1975, p. 26-34.
106 C. R. Whittaker, «Rural Labour in Three Roman Provinces», dans P. Garn-
sey (éd.), Non-Slave Labour in the Greco-Roman World, Cambridge, 1980, p. 73-99.
107 Cf. Suétone, Tib., XLIX, 2, et le lingot de plomb au nom des Ségusiaves
(F. Laubenheimer, Recherches sur les lingots de cuivre et de plomb d'époque romaine
dans les régions de Languedoc-Roussillon et de Provence-Corse, 3e suppl. à la RAN,
Paris, 1973, p. 128-129 et 197-198).
l0*CIL, XIII, 1036; P. Wuilleumier, Inscriptions latines des Trois Gaules, XVIIe
suppl. à Gallia, Paris, 1963, N°217.
166 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

commencent à décliner après la guerre des Gaules et sont


abandonnés avant le changement d'ère109.
Leur brève existence marque une période à part dans les
relations entre la Gaule et l'Italie, et les limites de la phase de grande
exportation du vin italien. Quelques années plus tard s'ouvrira
celle du développement des vignes gauloises. Dans l'intervalle, la
consommation de vin en Gaule a dû considérablement diminuer,
les amphores de Tarraconaise n'ayant remplacé que très
partiellement les Dr. 1.

L'abandon de Délos et les vignobles de l'Adriatique méridionale

En Orient, le fer a été porté dans le désordre qui favorisait le


commerce du vin par Pompée en 67 avant notre ère. En éliminant
la piraterie, il tarit la source des grands transports d'esclaves. A la
suite de quoi Délos se vide autour de 60-50 no. Ceux des 'Ρωμαίοι
qui s'installent ailleurs s'hellénisent, deviennent parfois
eux-mêmes viticulteurs à Cos ou à Chio111 et cessent de conserver avec
leur terre d'origine le lien qui les attachait à son vin. Ils
disparaissent en tant que consommateurs et en tant qu'agents
commerciaux; avec eux le marché spécifique de Lamb. 2 aussi.
Il serait intéressant, le jour où l'on disposera de meilleures
données chronologiques, de voir si la plupart des Lamb. 2
d'Occident ne sont pas postérieures à cette date : elles y auraient trouvé
à côté des Dr. 1 un marché de remplacement. De toute façon
éphémère.

Décadence probable du vignoble apulien.

Quel a été l'impact de ces changements sur les vignobles de la


côte adriatique? Nous avons vu que des Dr. 2-4 portant les mêmes
timbres que les amphores «de Brindes» ont été retrouvées à Délos
et, pour celui de Postumus Curtius, à Alexandrie. Aucun ne peut
dater d'après la fin de la République. Vers le changement d'ère,

109Rancoule (1980, p. 125-130).


110 Sur la décadence de Délos, j'adopte la théorie d'A. J. N. Wilson (1966,
p. 143), acceptée par J.-L. Ferrary dans Cl. Nicolet (éd.), Insula sacra, coll. EFR,
45, 1980, p. 38-39 : c'est la seule qui propose une explication précise et concrète.
111 Hatzfeld (1919, p. 151-154).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 167

une seule amphore du dépôt de La Longarina, à Ostie, paraît peut-


être, au vu de son argile, venir d'Apulie.
La difficulté qu'il y a à identifier les amphores Dr. 2-4
d'Apulie autrement que par leurs timbres peut toutefois rendre à bon
droit méfiant à l'égard de leur apparente rareté. Tournons-nous
donc vers les textes. Varron situait en Apulie quatre de ses six
exemples italiens de conduite de la vigne, et parlait des
exportations de vin de la région de Brindes. Par la suite, si le vin de
Tarente reste un grand cru connu jusqu'au IIe siècle, l'Apulie n'est
plus citée pour son vin que par Pline : au livre XVII, 166, quand il
parle de la conduite de la vigne sur cordes dans la région de
Brindes, particularité que signalait déjà Varron (I, 8, 2), et dans un
texte du livre XVIII, 336, qui conseille d'orienter les vignobles vers le
nord en Asie, en Grèce, en Espagne, sur les côtes de l'Italie, en
Campanie et en Apulie112.
Les vignes n'ont sans doute pas disparu de la côte
méridionale de l'Adriatique, mais la rareté des sources les concernant,
l'absence de toute mention de l'Apulie au livre XIV de l'Histoire
naturelle de Pline laissent penser que leur commerce a perdu
beaucoup de son importance. Les amphores à huile de la région de
Brindes disparaissent elles aussi après Auguste. L'image
traditionnelle d'une Apulie réservée aux moutons et au blé113 est sans doute
plus exacte pour l'Empire qu'à l'époque de la République.
Nous saisirions donc là plus nettement que sur la côte tyrrhé-
nienne un effet de la fermeture des débouchés provinciaux.
L'ensemble de la côte adriatique n'a pourtant pas été affecté : au nord
de l'Apulie apparaissent les Dr. 6 qui sont encore nombreuses en
Grèce sous Auguste.

Un grand cru pour l'exportation : /'Hadrianum.

Leur destination me semble toutefois avoir été bien différente


de celle des Lamb. 2. Les historiens de l'agriculture italienne n'ont
guère prêté attention à deux épigrammes de l'Anthologie grecque
où des poètes augustéens, Antiphilos de Byzance et Antipater de

112 Sur la vêtus dissensio concernant l'orientation des vignobles, voir Heurgon
(1976, p. 453).
113 Columelle, III, 8, 4; VII, 2, 3; Sênèque, Epist., 87, 7; cf. Sirago (1958, p. 69
et 220-222).
168 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Thessalonique, célèbrent ΓΆδριακόν νέκταρ contenu dans les


vases d'Adria (Άδριακον κύτος)114. Dioscoride cite de nouveau ce
grand cru vers le milieu du Ier siècle : voisin du Πραιτυτιανός, il
vient des alentours de la ville d'Hadria (Atri), au sud du Picénum.
Nous le retrouverons beaucoup plus tard chez Galien et
Athénée ; ses amphores - les Άδριαναί - sont mentionnées au IIIe siècle
dans des papyrus égyptiens115. Les Latins en revanche le
connaissent bien peu : Pline le situe mal, près à'Atria de Vénétie, le
séparant ainsi à tort de son voisin, le Praetutianum116, et, si Silius Itali-
cus fait une allusion à la richesse en vignes du territoire des Prae-
tutii, aucun autre texte latin ne nous parle de YHadrianum117.
Depuis longtemps, nous l'avons vu au chapitre précédent, on
met du vin en amphores à Hadria. Il semble bien que sous Auguste
se sont affirmés dans cette région d'ancienne viticulture des
grands crus dont le commerce devait être orienté plus vers
Athènes et Alexandrie que vers Rome. A partir de ce moment, les Grecs
mettront le vin italien au-dessus des leurs118, car l'évolution des
goûts n'est pas indépendante des conditions du pouvoir.
Dans l'interprétation que je propose, les exportations de la
côte adriatique vers la Grèce seraient avant tout sous l'Empire des
exportations de grands crus, et la plupart des Dr. 6 qu'on y trouve
viendraient des territoires à1 Hadria, des Praetuttii et peut-être
d'Ancóne où Pline situe un autre grand vin. L'archéologie
vérifiera un jour ces hypothèses, quand des données quantitatives seront
disponibles en mer Egée sur les Dr. 6 (elles devraient être moins
nombreuses que les Lamb. 2) et quand les progrès de la typologie
ou des analyses permettront de les répartir selon leurs
provenances.

114 Anthologie grecque, VI, 257, 2 (Antiphilos de Byzance); IX, 232, 1 (Antipater
de Thessalonique). Cf. XI, 24, 3 pour une mention favorable du vin italien en
général dans une autre épigramme d'Antipater de Thessalonique et XVI, 235.
115 Cf. infra, eh. V, p. 259-260.
116 Sur les problèmes topographiques et l'interprétation que j'ai adoptée, voir
l'appendice IV.
117 L'inscription peinte du CIL, XV, 4573, Ha[tr]anian(um) , sur une Dr. 3 du
Castro Pretorio, est d'interprétation très douteuse.
us voir pour le IIe s. Lucien, Nav., 23, et Alciphron, Ep. amat., IV, 13, 9.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 169

Les vins de l'Ager Gallicus, de l'Emilie et de la Vénétie119

Peu de grands crus.

Comme nous l'avons vu, la commercialisation maritime des


vins s'est en effet étendue à partir d'Auguste jusqu'à l'Emilie et à
la région d'Aquilée. Les allusions aux vignes et au vin de Cisalpine
sont fréquentes chez Pline. De nouveaux noms y apparaissent : le
vin de Cesena, le Maecenatianum, dont on ignore l'origine exacte,
pour ne pas parler du Pucinum qui ne doit qu'à la fidélité de Livie
d'être cité.
Mais Pline est seul à parler de ces vins comme de bons crus,
et il le fait en passant. Le Rhétique lui-même ne gardera pas
longtemps une réputation dont l'éminence n'est attestée que par
Virgile, Strabon et la Vie d'Auguste de Suétone : elle tenait
exclusivement sans doute à la faveur de l'Empereur, et le vignoble de
Vérone était trop loin de la mer pour soutenir les contraintes d'un
grand cru. Pline ne le cite qu'au rang des Caesenatiana et des Mae-
cenatiana, en rappelant l'estime dans laquelle le tenait Virgile,
mais sans la prendre à son compte. Martial, qui ne le fait pas
entrer dans la liste des grands vins de ses Xenia, ne le mentionne
qu'à propos des vases qui le contenaient, les mystérieux Panaca.
L'Italie du nord paraît au total porter davantage de vignobles
de grande production que de nobles crus. Nous avons vu, chez
Caton, les rendements records de YAger Gallicus, chez Varron
ceux de Faventia. Ajoutons-y, d'après Strabon, les vignes de
Ravenne. Si les amphores produites dans l'atelier de Cesena ont dû
transporter un vin honorable, celles de Faventia viennent d'une
région de vignobles d'abondance et celles d'Aquilée d'un territoire
où les vignes sont attestées sans qu'aucun nom de cru soit
connu120. Dioscoride expliquera que de façon générale les vins de
Cisalpine, dont les raisins mûrissent moins que dans la péninsule
ou en Grèce, s'aigriraient si on ne les résinait pas121.

119 Voir sur les vins d'Italie du nord Chilver (1941, p. 136-142), toujours utile,
quoique par endroits criticable.
120 Panciera (1957, p. 13-15).
121 Dioscoride, V, 34; cf. Pline, NH, XIV, 124, et Plutarque, Quaest. conv., V, 3,
1 (676 B).
170 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Comment donc ces vignobles d'abondance, qui pour la


plupart existaient déjà sous la République, ont-ils réussi à devenir
exportateurs au début du règne d'Auguste? Et pourquoi ont-ils
connu cette réussite au moment même où les vins d'Apulie se
retiraient des circuits du commerce? Double paradoxe, double
question, dont nous mettrons longtemps à épuiser toutes les
implications.

Les nouveaux débouchés : négociants et armées.

Si, dès la fin du IIe siècle, des marchands romains s'étaient


établis sur la pente sud du Magdalensberg, leur présence
s'accentue très sensiblement autour du milieu du Ier siècle, quand ils
construisent un « Forum des négociants italiens » que H. Vetters a
comparé à l'Agora des Italiens de Délos122. Quatre d'entre eux,
affranchis ou esclaves de familles commerçantes d'Aquilée,
consacrent l'admirable statue de bronze connue sous le nom d'Ephèbe
de VHelenenberg. Les inscriptions funéraires et les tesserae num-
mulariae fournissent les noms de vingt-quatre gentes italiennes
différentes et, vers le début du règne d'Auguste, les négociants
feront décorer leurs maisons de belles peintures du deuxième
style. Les fondations césariennes de Forum Iulii et de Iulium Carni-
cum entre Aquilée et les Alpes attestent aussi l'intensification des
relations entre l'Italie et le Regnum Noricum autour du milieu du
Ier siècle avant notre ère123.
D'autres négociants traversent les Alpes juliennes et, avant la
fin de la République, s'établissent à Nauportus 124, port fluvial où, à
soixante milles seulement d'Aquilée, les marchandises peuvent
emprunter un affluent de la Save et descendre jusqu'au Danube

122 H. Vetters, «Das Forum der Ròmische Hàndler im I. Jhdr. v. Chr.», dans
Carinthia I, 153, 1963, p. 40-48. L'auteur voudrait mettre en relation l'intérêt
croissant porté au Norique par les négociants italiens avec le sac d'Archelaos à Délos en
88 av. notre ère, mais les éléments chronologiques qu'il invoque me paraissent
plutôt pointer vers la fin de la première moitié du siècle que vers les années 80. Voir
G. Piccotini (1977, p. 268 et 277).
123 G. Piccotini (1977, p. 264, 292-293 et 297). Egalement G. Alfôldy, Noricum,
Londres, 1974, p. 44-47 et 70-74; G. Winkler, «Noricum und Rom», dans ANRW, H,
6, 1977, p. 183-262.
i2*ILLRP, 33 et 34 (CIL, III, 3776-3777); CIL, III, 3780 et 10721, datées aussi
d'époque républicaine (J. Sasel, «Emona», dans RE, suppl. XI, 1960, col. 562).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 171

après avoir franchi les Alpes par le plus facile de tous leurs
cols125. Ils sont accompagnés ou suivis par les armées romaines.
En 48 Gabinius a été le premier général romain à gagner 1*11-
lyrie par la route terrestre de la vallée de la Save : il n'atteindra
Salona qu'après de lourdes pertes et y mourra. Mais Nauportus est
peut-être resté occupé depuis cette époque126. En 35 une des
colonnes d'Octave prend sans doute la même route. Des combats
ont lieu contre les Carni (autour de Carnium) et les Taurisci sur le
cours supérieur de la Save127. Avec peut-être cinq légions128
Octave assiège personnellement Siscia et s'en empare. Deux légions et
demie y passeront l'hiver. On ignore leurs mouvements ultérieurs
mais il est probable qu'une garnison permanente restera à Siscia,
quartier général du premier limes illyrien129: la route des Alpes
juliennes est définitivement ouverte.
A partir de ce moment-là, ce ne sont certainement plus les
Illyriens avec leurs tonneaux, comme l'expliquait Strabon130, mais
les négociants romains qui font traverser les Alpes au vin venant
d'Aquilée. C'est par eux que passera le ravitaillement des armées -
jusqu'à dix légions - concentrées de nouveau à Siscia au cours des
campagnes beaucoup plus importantes du Bellum Pannonicum
(13-9 av. J.-C.) et de la révolte illyrienne (6-9 ap. J.-C). Des Italiens
résident donc, des armées parfois considérables tiennent garnison
ou font campagne dans une région qui alors ne connaît pas la
vigne et dont les populations indigènes boiront encore pour la
plupart à l'époque de saint Jérôme du ζύθον, «une boisson faite de
céréales et d'eau que le peuple de Pannonie et de Dalmatie appelle
sabaium dans son langage païen et barbare»131. Il a fallu les
approvisionner en vin. Marché bien différent de celui que
constituaient les Barbares illyriens sous la République : il ne s'agit plus

125 Cf. Strabon, VII, 5, 2 (314).


126 J. Sasel, loc. cit. et art. «Siscia», dans RE, suppl. XIV, 1974, col. 731, estime
qu'un contrôle militaire devait s'exercer sur Nauportus dès le milieu du Ier siècle
avant notre ère.
127 W. Schmitthener, « Octavians militàrische Unternehmungen in den Jahren
35-33 v. Chr.», dans Historia, VII, 2, avril 1958, p. 188-236; J. Sasel, «Die Limes-
Entwicklung in Illyricum », dans Actes du IXe Congrès international d'études sur les
frontières romaines, Mamaia, 1972, p. 195.
128 R. Syme, Danubian Papers, Bucarest, 1971, p. 138.
129 J. Sasel, ibid.; J. J. Wilkes, Dalmatia, 1969, p. 91.
130 Voir p. 70.
131 In Esaiam, VII, 19, 9 (292). Cf. Dion Cassius, XLIX, 36, 2-3.
172 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

d'un troc entre peuples de civilisations différentes, dans lequel les


termes de l'échange sont indéterminés, mais d'une vente (ou d'un
troc, peu importe) où le prix courant du marché est connu des
deux parties. Le coût du transport des vins du sud de l'Adriatique
- portés en outre à l'époque par le marché égéen - importait peu
dans le premier cas. Il devient un élément contraire quand il s'agit
de vendre du vin ordinaire aux légionnaires. Pour ce marché-là, la
position d'Aquilée est privilégiée : c'est celle, classique, des
vignobles de piémont et des marches septentrionales de la viticulture.
On devrait bien entendu appuyer cette hypothèse non
seulement sur le matériel archéologique du Magdalensberg, mais aussi
sur celui de l'Illyricum. Je n'ai malheureusement qu'un butin bien
maigre à fournir : un timbre de L. Tarins Rufus trouvé à Siscia 132.
Mais ni les fouilles de Nauportus ni le riche matériel
archéologique découvert à Siscia n'ont été pour l'essentiel publiés133: là
encore leur étude fournira, pour le schéma que je viens de
proposer, une validation ou une réfutation.

Les arrivées de vins communs à Rome

L'Italie du Nord.

Si ces débouchés voisins ont contribué à déclencher la


commercialisation des vins d'Italie du nord, les Dr. 6 ne se trouvent
pas que là : elles sont nombreuses à Carthage, à Ostie, à Rome.
Compte tenu de la méconnaissance de YHadrianum par les
Romains et du peu d'importance qu'ils semblent avoir accordé aux
autres grands crus de l'Adriatique, la plupart d'entre elles n'ont
pas dû y apporter des vins fins commandés par de riches
amateurs. Elles ont pourtant, comme celles de Bétique et plus que
celles de Tarraconaise, fait par mer un long et périlleux voyage. Plus
long que si Rome avait fait appel au vin apulien. Rien dans ce que
nous venons de dire ne permet de justifier qu'on trouve à Ostie
sous Auguste un nombre important d'amphores d'Italie du nord et
une seule amphore d'Apulie, et que les bateaux chargés des vins
d'Emilie ou d'Aquilée aient longé au tiers de leur trajet les vestiges

132 CIL, III, 12010, 30.


133 J. SaSel, art. «Siscia», dans RE, suppl. XIV, 1974, col. 726.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 173

d'un vignoble mieux placé pour ravitailler la capitale et pourtant


tombé hors de l'activité commerciale.
Nous butons là sur le second des paradoxes que nous avons
rencontrés tout à l'heure. Il s'inscrit dans une question de portée
plus générale : a-t-il pu exister à l'époque romaine, en dehors des
trafics à destination des peuples barbares, un commerce de vins
communs? Nous avons facilement expliqué au chapitre précédent
l'arrivée de vins grecs à Rome, parce qu'il s'agissait de grands
crus ou de vins spéciaux. La nouvelle richesse romaine la
justifiait, de même qu'au XVIe siècle la cour papale et la noblesse
romaine expliquent les 70.000 à 80.000 hi de vini navigati qui
entrent à Rome chaque année 134. De fait, quand il ne s'adresse pas
à des pays dépourvus de vignobles (et même en ce cas l'élite à
laquelle il est évidemment réservé ne se satisfera pas de vins trop
médiocres), le commerce à grande distance est normalement,
jusqu'au XIXe siècle, un commerce de vins de qualité. La demande
des grandes villes, si la consommation populaire s'y développe,
suscite la création d'un vignoble d'abondance, aux plants souvent
médiocres, dans leur voisinage immédiat. S'il ne suffit pas à leur
ravitaillement, d'autres vignobles du même genre se créent le plus
près possible au bord d'une voie de communication fluviale ou
maritime. Il faudra attendre le chemin de fer pour que le vin du
Languedoc prenne dans la consommation parisienne la place de
ceux d'Ile-de-France et de la région d'Orléans (reliée à Paris par le
canal d'Orléans) qui s'étaient à la fois développés et avilis à partir
du XVIIe siècle. On ne peut qu'adopter en règle générale la
formule de P. Villard (1975, p. 289) : «Remarque de tous les temps: le
vin ou l'alcool importés sont des produits de luxe».
C'est au nom de cette règle que P. A. Brunt, après avoir
constaté comme nous que les vins de Cisalpine n'ont pas une grande
réputation, s'est refusé à croire Pline (XVIII, 127) qui met le vin
au premier rang dans l'économie de l'agriculture de la
Transpadane : «Les profits - écrit-il (1971, p. 182 et 708-709) - n'ont pu
reposer que sur l'exportation des vins nobles. . . En Italie ou dans les
pays méditerranéens en général le vin de Cisalpine n'aurait pu
entrer en concurrence avec les produits des vignobles locaux que
s'il avait été de meilleure qualité». Et il dénie en conséquence tou-

134 J. Delumeau, Rome au XVIe siècle, Paris, 1975, p. 32-33; J. Revel (1975,
p. 570).
174 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

te valeur de vérité économique à la remarque de Pline, biaisée


selon lui par une attitude sociale. Les amphores Dr. 6 démentent
une interprétation reposant pourtant sur un raisonnement
historique légitime. Voyons ce qu'il en est des autres vins trouvés en
abondance à La Longarina.

Les vins de Tarraconaise et de Bétique.

L'Espagne a envoyé à Rome quelques grands crus, cités dans


la liste dressée par Pline et ailleurs : ceux de Tarragone, des
Baléares et de Lauro - ce dernier attesté aussi avant environ 50-60 ap.
J.-C. par des inscriptions peintes trouvées sur des amphores du
dépôt du Castro Pretorio et à Ostie135. Il n'est pas sûr que leur
renommée se fût déjà affirmée à l'époque d'Auguste, mais rien
n'interdit de le penser : le vin des Allobroges est déjà cité par Celse
alors que le vignoble de la Viennaise s'est développé après celui de
Tarraconaise. Quelques amphores Dr. 2-4 ou Pascual 1 de La
Longarina ont donc sans doute contenu ces grands vins.
Mais l'Espagne a aussi exporté à Rome le vin de Sagonte et
celui des plants d'abondance de la Léétanie. Le premier sera cité
par Juvénal et Fronton comme le type du vin grossier136; le
second compte, à l'époque de Martial, parmi les vins les plus
médiocres et les moins chers que l'on pût trouver dans les
tavernes de Rome, breuvage à recommander, selon lui, aux ivrognes
qui gâchent le massique en l'engouffrant à tire-larigot : «A copone
tibi faex Laletana petatur \ si plus quam decies, Sextiliane, bibis » 137.
Or la Léétanie est précisément la région où se concentrent la
grande majorité des découvertes d'ateliers d'amphores Pascual 1 et
Dr. 2-4 espagnoles. Beaucoup des amphores de Tarraconaise
trouvées à La Longarina ont certainement contenu ce vin exécrable.
Une confirmation moins anachronique mais géographiquement

135 Tarragone : Pline, XIV, 71; Silius Italicus, III, 369 et XV, 178; Martial,
XIII, 118; Florus, Vergilius orator an poeta, II, 8. Baléares : Pline, XIV, 71. Lauro,
Pline, ibid.; CIL, XV, 4577-4579; Ostia III, p. 131-133 (où il s'agit plus exactement
de vinaigre : Laur(onense) acet(um)).
136 Juvénal, V, 29; Fronton, Ep. de eloquentia, I, 1. Cf. CIL, XV, 2632: deux
amphores timbrées BC MATERNI | SAGYNTO et Araneguî (1981).
137 Martial, I, 26, 9-10. Cf. VII, 53 et Pline, NH, XIV, 71 (Laletana copia nobili-
tantur).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 175

imprécise vient d'Ovide, dont les vers de YArs Amatoria qui


conseillent à l'amant d'enivrer le portier de sa maîtresse au vin
d'Espagne («Fallitur et multo custodis cura Lyaeo \ illa vel Hispano
lecta sit uva iugo ») semblent bien vouloir dire qu'on peut à cet
usage se servir d'un vin de la plus basse espèce138.
Peut-on considérer, comme le voudrait R.Etienne139, qu'His-
panus dans ces vers s'applique plutôt à la Bétique qu'à la Tarraco-
naise? Ce serait tout bénéfice, puisqu'on disposerait alors d'une
indication sur la médiocre qualité du vin de Bétique qui, cité deux
fois seulement, ne fait jamais l'objet d'un jugement de valeur.
Strabon ne le mentionne, à la différence de l'huile, que pour
l'importance du commerce dont il fait l'objet, et non pour sa
qualité 140. On sait aussi que près de Cadix l'oncle de Columelle cultivait
de très belles vignes, partie en terrain marécageux et partie sur
des coteaux; il en stabilisait le moût en y ajoutant du sel et de
l'eau de mer, le clarifiait au plâtre, le renforçait au defrutum et
l'aromatisait au fenugrec141. Quoique l'illustre cultivateur - c'était
le plus diligent de toute la Bétique142 - usât certainement de ces
pratiques avec beaucoup de discernement et que le salage des
moûts ait des avantages que nous avons vus, les autres adjonctions
étaient dans l'Antiquité plus étrangères à l'élevage des vins de
grands crus qu'elles ne le sont, hélas, trop souvent aujourd'hui.
«Quant aux vins traités par le marbre, le plâtre ou la chaux, quel
est l'homme, même robuste, qui ne les redouterait?» demande
Pline. Et Columelle, un peu avant de parler des savantes techniques
de son oncle, le reconnaissait lui-même : « Les qualités de vin qui
peuvent vieillir sans traitement sont à nos yeux les meilleures»143.
Les vins de son oncle étaient élevés, selon des procédés qui
resteront classiques, pour être forts et durables, capables de supporter
un trajet maritime, mais ce n'étaient pas de grands vins. On est
donc en droit d'accorder quelque crédit à l'argument e silentio
fourni par l'absence dans la littérature de toute mention de
qualité, de tout nom de cru pour le vin de cette province et de la discré-

138 Ars amatoria, III, 645-646.


139 Etienne (1977, p. 312, n. 60).
140 III, 2, 6.
141 Columelle, RR, XII, 21, 3-4.
ÌA2Ibid., V, 5, 15.
143 Pline, NH, XXIII, 45; cf. XIV, 75 et éd. André (1958, p. 140); Columelle
XII, 19, 2.
176 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

tion qui l'entoure en général : il ne devait briller ni par l'excès de


ses défauts ni par l'éminence de ses vertus.

Ceux de Pompéi-Sorrente.

Les amphores que nous avons appelées pompéiennes étaient


vraisemblablement destinées aux vins produits entre le
promontoire de Sorrente et le Vésuve 144. Les cépages de cette région forment
un enchevêtrement complexe. Selon Columelle et Pline145,
l'aminée, cépage ancien et noble entre tous, couvre les collines de
Sorrente et le Vésuve. Voilà deux grands vins : l'un, à partir sans
doute de la fin de la République, rivalise avec les plus glorieux - le
Surrentinum -, l'autre - le Vesuvinum - n'est attesté que par des
inscriptions sur amphores146, mais Martial, qui qualifie les fruits
du vignoble du Vésuve de nobilis uva, ne laisse pas de doute sur sa
qualité. Le reste du territoire, en revanche, c'est-à-dire la vallée du
Sarno et les alentours du volcan, sont plantés de deux cépages
plus recommandables, d'après Pline et Columelle, pour leur
productivité que pour leur qualité : la vennuncuîa, qui fait un vin fort
de Sorrente au Vésuve, et ailleurs ne vaut pas grand chose; la
murgentina, cépage apporté de Sicile, qu'on appelle aussi
pompeiana 147. On en tirait sans doute le vin Pompeianum, sur la
qualité duquel les opinions divergent148 à partir d'une phrase de Pline
qui est seul à le citer. Elle termine la liste des vins que nous
appelons «vins de cru non classés» : «Nam» - dit Pline (XIV, 70) après
avoir parlé du Trifolinum - «Pompeianis summum decem anno-
rum incrementum est, nihil senecta conferente; dolore edam capi-
tum in sextam horam diei sequentis infesta deprehenduntur». Le
même mouvement se retrouve non loin, à propos du vin de
Signia : «Nam quod Signiae nascitur, austeritate nimia continendae
utile alvo, inter medicamina numeratur» (XIV, 65) et dans la liste
des grands vins grecs et orientaux : «Nam Mesogiten capitis dolores
facere compertum est, nec Ephesium salubre esse. . . » (XIV, 75). Il
s'agit dans tous ces cas du nam qui veut dire : «je ne parlerai pas

144 Panella, Fano (1977).


145 Columelle, RR, II, 2, 10; Pline, NH, XIV, 22.
146 CIL, IV, 2557-2559; CIL, VIII, suppl. III, 22640, 31.
147 Voir l'appendice V : « La classification des cépages d'après Pline et
Columelle».
148 Voir par exemple Remark (1927, p. 95), et Etienne (1977, p. 309).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 177

de ceci car. . . » 149. Autrement dit, Pline a trouvé le Pompeianum


dans ses fiches comme un «vin de cru non classé», mais,
personnellement, il préférerait l'éliminer de sa liste : aussi bien l'a-t-il
mis en queue. C'est donc un vin qui a un certain nom, mais un vin
discuté et discutable : qui en boirait après avoir lu Pline?
Il faut encore situer dans la région de Pompéi un dernier
cépage, Yholconia, dont le nom vient de celui d'une des plus
grandes familles de Pompéi, les Holconii. Il est lui aussi rangé par
Columelle et Pline parmi ceux qui brillent par l'abondance et non
par la qualité. Comme la gens Holconia a connu sa grande
prospérité à l'époque d'Auguste, on admettra que le cépage date au
moins de ce temps-là.
Autour de Pompéi les villas, dont les nouvelles découvertes
augmentent régulièrement le nombre, sont très denses entre la
ville et le Vésuve, à Boscoreale et à Boscotrecase, mais elles
s'étendent aussi plus au nord, jusqu'à Terzigno, et vers le nord-est, dans
la plaine du Sarno, sur le territoire de la commune de Scafati150.
On vient même d'en découvrir une au sud de Pompéi. La vigne
venait donc sur des terrains bien différents, tantôt alluvionnaires
et tantôt volcaniques.
Avec cette variété de sols et de cépages, il est certain que le
vignoble de Pompéi-Sorrente a produit des vins très divers. Un
nombre non négligeable d'amphores à «argile pompéienne»
trouvées à La Longarina ont sans doute contenu des grands crus de
Sorrente et du Vésuve, mais d'autres étaient assurément remplies
d'un vin à peine moyen.
Dans l'ensemble, les amphores présentes en grandes séries à
La Longarina ont dû apporter à Rome plus de vins courants que
de grands crus, et souvent, de Bétique et d'Italie du nord en
particulier, des vins traités pour leur assurer une conservation plus
facile.

Les explications possibles : Rome ville exceptionnelle

Quelles justifications apporter à ce commerce hors de


l'ordinaire avant le XIXe siècle?

149 Cf. Oxford Latin Dictionary, s.v. Nam, § 5.


150 Voir la carte de J. Day (1932) et une mise à jour récente de A. Casale,
A. Bianco (1979).
178 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

La première est une banalité simple, sur laquelle on ne peut


cependant trop insister. Pas plus qu'en blé ou en huile, la
campagne romaine ne pouvait ravitailler entièrement Rome en vin. Le
caractère exceptionnel des importations dans la capitale de
l'Empire est d'abord lié à l'existence d'une ville exceptionnelle, non
seulement pour son époque, mais aussi pour son milieu
géographique, bien moins favorable à l'agriculture et aux transports que
ne le sera la situation de Londres ou celle de Paris quand ces
villes, dix-huit siècles plus tard, égaleront la population de Rome.
D'où pouvait en effet venir le vin courant des Romains? Les
coûts élevés des transports terrestres font qu'à plus de quelques
dizaines de milles de distance, seul le transport par eau est
possible. Beaucoup de vin est certainement arrivé à Rome d'une part
des Monts Albains (surtout consacrés cependant à un vignoble de
qualité) et de la Sabine, d'autre part de la vallée du Tibre et du
Clanis : Pline le Jeune enverra par voie fluviale à Rome les
produits de son domaine de Tifernum Tiberinwn et le cépage murgen-
tina, dont nous avons vu la présence à Pompéi, est, selon Pline
l'Ancien, plus abondant encore à Clusium151. Mais il n'est pas sûr
que cet hinterland, même éloigné, ait suffi à répondre à la
demande que nous avons tenté de chiffrer au chapitre I très en gros
autour d'un million et demi d'hectolitres. Prenons le Bordelais et
le bassin de la Garonne au moment des records d'exportation vers
l'Angleterre entre 1305 et 1309: 800.000 hl partent de la Gironde
chaque année en moyenne 152. Il faut y ajouter la consommation de
Bordeaux estimée par H. Enjalbert (1975, p. 42) à environ 120.000
hl. Au total, une production commercialisée d'un million
d'hectolitres. Nous n'arrivons pas au seuil qui nous a paru le plus
vraisemblable pour la consommation de Rome. Pourtant la région
exportatrice d'Aquitaine, très riche en vignobles, s'étend non seulement
tout le long de la Garonne jusqu'à Toulouse, mais aussi dans les
basses vallées de la Dordogne, du Lot et du Tarn : le long de voies
navigables deux fois plus étendues que le Tibre, l'Anio, le Clanis. Il
faut ajouter toute la côte italienne de Cosa à Pompéi pour que les
possibilités des deux régions paraissent comparables. Encore doit-
on observer que dans l'Italie romaine les terroirs les mieux placés
- Yager Caecubus et Yager Falernus - sont, comme les Monts

151 Pline le Jeune, Ep., V, 6; Pline, NH, XIV, 38.


152 Les chiffres sont reproduits entre autres dans le tableau p. 130 de Histoire
de l'Aquitaine, Documents (Ch. Higounet, éd.), Toulouse, 1971.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 179

Albains, d'abord réservés à des vins de luxe. Malgré toutes les


incertitudes que comporte une comparaison aussi grossière et
anachronique que celle-là (je n'en trouve pas de moins mauvaise)
elle corrobore l'impression qu'il n'a pas dû être facile pour le
vignoble italien de grande consommation de suivre l'augmentation
de la population et de la demande romaines dans le cours du Ier
siècle avant J.-C. Rien d'étonnant que Suétone relate une pénurie
de vin qui, sous Auguste, fit gronder le peuple 153. Rien d'étonnant
que les vins de Campanie arrivant à Rome n'aient pas tous été de
grands vins et qu'un vignoble d'abondance ait pu se développer
très tôt dans la région de Pompéi.

Les avantages de l'Espagne

Géographie des transports. . .

Ces constatations peuvent aussi jouer un rôle pour justifier les


importations de vin de Tarraconaise : Tarragone, par la route
maritime directe des Bouches de Bonifacio 154, est plus proche de
Rome que Brindes. Les vignobles, ainsi qu'en témoigne la
localisation des ateliers d'amphores, sont voisins de la mer, parfois à la
toucher, jamais à plus d'une vingtaine de kilomètres. Dans ce
dernier cas, ils se trouvent, de surcroît, à proximité d'un des cours
d'eau qui encadrent Barcelone, le Llobregat au sud, le Besos au
nord. L'éloignement n'est pas tel que le vin de Tarraconaise n'ait
pu concurrencer celui de Lucanie ou du Bruttium et sa position
est plus favorable que celle de l'Apulie. C'est d'ailleurs de Léétanie
que vient, parmi les vins importés, celui qui fait le plus
indiscutablement partie des vins de dernière qualité.
Il en va différemment de la lointaine Bétique. Sans doute
peut-on dire, en faveur des facilités de transports, que son vin
voyageait à côté d'autres amphores, à huile, à salaisons, à garwn :
c'est ainsi du moins que se présentent les six épaves où l'on ait
jusqu'à présent retrouvé des amphores Haltern 70 155. La possibili-

153 Auguste, 42.


154 Bien attestée par les épaves où abondent les amphores Dr. 2-4 de
Tarraconaise : Cavallo 1, Perduto (W. Bebko [1971]), Ile Rousse, Sud-Lavezzi 3 (Liou [1973
et 1982] et voir l'addendum bibliographique).
155 Références n. 44.
180 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

té de réunir avec des produits différents d'importantes cargaisons


et de les charger sur de gros bateaux amoindrit les coûts. Mais
c'est là tout au plus un argument subsidiaire. Nous devons, pour
expliquer les importations lointaines, dépasser l'examen de la
géographie des transports et nous interroger sur la géographie de la
vigne elle-même, de ses façons culturales et de ses cépages.

. . . et conduite de la vigne.

Dans un passage au premier abord étrange, Scrofa exprime à


Varron l'opinion que les coûts d'exploitation d'un vignoble sont
excessifs par rapport au revenu qu'on peut en tirer (« Vineam sunt
qui putent sumptu fructum devorare ») et celui-ci lui répond par un
exposé sur les différents modes de conduite de la vigne. Deux
catégories principales : les vignes basses et sans appuis (humiles
ac sine ridicis), les vignes hautes, comme celles qu'on appelle
conjuguées {sublimes, ut quae appellantur iugatae). La culture de
ces dernières ne revient pas cher si l'on peut faire pousser sur le
domaine les échalas et les jougs, et pas trop cher s'ils poussent à
proximité en abondance (Haec ubi domo nascuntur, vinea non
metuit sumptum; ubi multa et propinqua villam, non valde»). Mais
elle est encore moins coûteuse s'il s'agit du premier type de
conduite de la vigne, en taille basse et sans appuis : «Ea minus
sumptuosa vinea quae sine jugo ministrai acratophoro vinum ». La
taille basse est pratiquée selon Varron en Espagne, en Asie, dans
l'île de Pandateria et à Uria sur le versant nord du Monte Gargano.
La taille haute et Yarbustum (vigne mariée aux arbres) forment en
revanche, mis à part ces deux exemples, le cas général en Italie.
Les exemples plus particulièrement cités sont ceux du Falerne,
d'Arpi, de Milan, de Brindes et de Canusium 156. Columelle et Pline

156 Varron, RR, I, 7, 10 et I, 8; cf. I, 16, 3. La composition du texte de Varron


n'est pas parfaitement claire; pour s'en tenir à ce qui nous intéresse, il cite dans la
phrase introductive l'Espagne comme exemple de territoire pratiquant la culture
de vignes humiles ac sine ridicis, mais dans le développement qu'il leur consacre, il
n'est plus question que de l'Asie, de Pandateria et d'Uria. Les vignes basses ne sont
pas divisées, comme elles le seront par Columelle (RR, V, 4, 1 et De arb., IV, 1) et
Pline (XVII, 164) en vignes rampantes et vignes en gobelet (cf. White [1970,
p. 231]) : il ne parle que des premières alors que le second type de taille existait
certainement déjà. Varron a-t-il oublié une fiche entre le début de la rédaction du
développement et sa fin? Ces incertitudes ne me paraissent pas en tous cas de
nature à faire douter du témoignage initial sur la pratique de la taille basse en
Espagne.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 181

sont plus nets encore sur cette répartition géographique des deux
types principaux de conduite de la vigne : l'Italie ne connaît pas la
vigne basse, qu'elle soit rampante ou taillée en gobelet sine admi-
niculo, alors que les provinces, sans ignorer la vigne sur joug, la
pratiquent couramment157. C'est en particulier le cas de la
Bétique, ce qui n'a rien de surprenant puisque la taille en gobelet
paraît être d'origine punique158.
Voilà un avantage évident du vignoble espagnol sur le
vignoble italien. A-t-il vraiment dans l'économie de la vigne
l'importance quasi exclusive que semble lui donner Varron dans sa réponse
à Scrofa? Quasi exclusive, non; très marquée, oui. Se posant une
question voisine de celle de Scrofa (nous y reviendrons au
chapitre suivant), Columelle répond plus complètement que Varron : si
la viticulture quelquefois n'est pas rentable, c'est l'effet des
erreurs des viticulteurs ; il y en a six : mauvais choix du cépage,
mauvais élevage du jeune plant, mauvais choix du terrain,
mauvaise disposition des ceps, préparation insuffisante de Yinstrumen-
tum de la vigne - c'est-à-dire des jougs et des échalas -, recherche
excessive du rendement. Le profit qu'on peut tirer de la vigne
dépend donc de beaucoup d'éléments, mais, du point de vue des
coûts d'exploitation, ce sont bien les supports que Columelle met
aussi en avant avec insistance : «cum ea res si omissa sit, plurimas
opéras nec minus arcam patris familiae semper exhauriat». Il est
plus catégorique encore que Varron : «Si l'on n'en dispose pas au
domaine, il n'y a pas de raison de planter une vigne puisqu'il
faudrait alors aller chercher à l'extérieur tous les tuteurs nécessaires :
non seulement, comme dit Atticus, le prix d'achat obère alors les
comptes de l'intendant, mais c'est en plus une pénible corvée de
les réunir»159.

157 Columelle, RR, IV, 1, 5; 33, 6 et V, 4, 1. Pline, XIV, 13; XVII, 185.
158 Le développement de Columelle sur la vigne «quae sine adminiculo suis viri-
bus consistit» va dans les RR, V, de 5, 1 à 5, 15. Sous cette rubrique on trouve
indiquée la méthode utilisée en Bétique par l'oncle M. Colutnella pour protéger ses
vignes de YEurus (5, 15) et une référence à Magon pour la technique de plantation.
L'origine carthaginoise de la taille en gobelet est plus nettement indiquée dans le
De Arboribus, IV, 1-2, si l'on adopte la correction de Lundstròm : a Poenis usurpata
pour aponis urpata.
159 III, 3, 5 et IV, 30, 1 : «Quibus si deficitur agricola, causant faciendi vineta
non habet, cum omnia, quae sunt necessaria, extra fundum quaerenda sint; nec
emptionis tantum, sicut ait Atticus, pretium onerai vilici rationem, sed est etiam
comparano molestissima ».
182 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Varron, Iulius Atticus, Columelle : l'accord des agronomes est


complet. L'usage des échalas et des jougs pose en vérité toute une
série de problèmes qui dépassent celui du prix d'achat éventuel.
Même s'ils poussent dans la propriété du viticulteur, il faut
réserver une part non négligeable du sol à la culture des roseaux, des
saules, des genévriers, des chênes ou des châtaigniers qui en sont
la matière : selon Iulius Atticus, trois jugères et demi pour vingt-
cinq de vignes, c'est-à-dire 12% du terrain160. Il faut être attentif à
cette culture pour laquelle Columelle et Pline, dans les livres
consacrés à la viticulture, donnent de longs conseils161. Il faut
transporter le bois, tailler les pieux, les renouveler régulièrement,
les retailler même tous les ans s'ils ne sont pas faits dans les bois
adéquats 162, et un esclave ne peut tailler par jour que soixante-dix
échalas de la meilleure qualité (ridicaé) ou cent vingt pieux de
qualité inférieure {pali) 163 : entre un et deux mois de travail pour
préparer les échalas d'un hectare de vigne164. Il faut enfin
attacher la vigne aux tuteurs ou aux arbres avec des brins de saule ou
d'autres arbustes 165 : une journée de travail pour lier les ceps sur
quinze arbres166. L'arbustum, dont la rentabilité a fait l'objet d'une
polémique historique entre Saserna et Tremelius Scrofa 167, coûtait
fort cher parce qu'il fallait aussi élever et tailler avec soin les
arbres sur lesquels grimpaient les ceps 168.
Les confirmations pratiques de ces servitudes ne manquent
pas. Dans deux villas de Boscoreale des graffiti font le compte des
pali mis en réserve, en distinguant, pour la première, ceux qui ont
été appointés des autres : «Palos acutos DCCCXL \ qui non acuti
CDLX | summa MCCC» (CIL, IV, 6886); «in acervo magno pali sunt
MXXIII» (CIL, IV, 6887). Quand, à Petelia, dans le Bruttium, Ma-
nius Meconius Leo lègue par testament une vigne d'aminée aux

160 Columelle, RR, IV, 30, 2. Voir White (1970, p. 245) sur l'ensemble de la
question.
161 Columelle, IV, 30-33; Pline, XVII, 141-152.
162 Columelle, IV, 30, 2; XI, 2, 90; Pline, XVII, 174.
163 Columelle, XI, 2, 12.
164 Environ 4.000 ceps d'après les intervalles indiqués par Pline, XVII, 171 et
les découvertes de W. Jashemski (1979) à Pompéi.
165 Caton, De Agricultura, 6, 4; Columelle, RR, IV, 13 et 20; Pline, XVII, 209.
166 Pline, XVIII, 241.
167 Columelle, III, 3, 2 et Pline, XVII, 199.
168 Pline, XVII, 200-203; cf. White (1970, p. 236).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 183

Augustales pour qu'ils ne manquent pas de vin au cours de leurs


banquets publics, il prend bien soin de préciser que ses héritiers
devront fournir chaque année, en les prélevant sur les autres
propriétés qu'il leur a laissées, les pieux nécessaires pour échalasser
la vigne : sans quoi les Augustales n'auraient probablement pas eu
les moyens de la cultiver169. Le cas échéant, on allait voler les
échalas dans le champ du voisin170. Pour saisir de façon plus
générale l'importance de cette contrainte, relisons simplement un
paragraphe de l'introduction de Roger Dion. Aux époques
médiévales et modernes, en France, c'est le vignoble septentrional qui
usait de tuteurs, alors que la viticulture méditerranéenne
échappait à l'obligation d'étayer ses vignes : «Elle se trouvait affranchie
par là même d'une servitude dont on mesure la gravité quand on
lit, dans les documents concernant les vignobles du reste de la
France, les doléances des vignerons en quête de bois de soutien
pour leurs vignes». Dans les vignes qu'entretient le Chapitre de
Saint-Paul près de Lyon au XVe siècle, l'échalassage représente,
en effet, plus du tiers des frais d'exploitation171. Et comment ne
pas évoquer ici la maison gasconne où Charles Samaran passa son
enfance jusqu'à ce que le phylloxéra en ravageât les vignes? Le
chemin qui y menait était ombragé d'acacias parce qu'«on avait
pensé au bois imputrescible dont on fait les échalas»172.
A l'époque d'Auguste c'est le vignoble provincial qui
échappait, au moins pour une part, à la servitude des échalas et des
jougs ou de Yarbustum. Il y a là certainement, pour le vin
espagnol, un facteur important de limitation des coûts et
probablement d'augmentation des rendements : comme la culture des ceps
taillés en gobelet est plus facile, elle est mieux faite, et le
rendement est meilleur; quant aux vignes rampantes, elles donnent un
mauvais vin, mais en grande abondance173. Or le rendement, plus
encore sans doute que le type de conduite, est l'élément
fondamental dans la formation du coût du vin : que l'on prenne les
extrêmes modernes ou antiques, les différences de productivité

169 CIL, X, 114 = ILS, 6468.


™ Digeste, XLIII, 24, 11, 3.
171 Dion (1959, p. 6); Lorcin (1978, p. 19-24).
172 Ch. Samaran, Enfance et jeunesse d'un centenaire, Paris, 1979, p. 13. Cet
aspect de l'économie viticole a été récemment aussi souligné par J. André (1980).
173 Columelle, De Arb., IV, 2; Pline, XIV, 13.
184 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

vont facilement de un à quinze174. Il faut donc examiner


maintenant la géographie des cépages d'abondance. Nous y trouverons
de quoi comprendre aussi le commerce du vin d'Italie du nord,
qui est privé des avantages notés jusqu'ici en faveur de la Bétique
et de la Tarraconaise.

La géographie des cépages sous Auguste

Quel vin fallait-il à la plèbe et aux tavernes de Rome? Un vin


bon marché, donc, entre autres, provenant de plants féconds. Cela
peut suffire s'il s'agit des vignobles suburbains. Mais à partir du
moment où le vin populaire vient de plus loin, il faut aussi qu'il
soit capable de supporter le voyage et de rester stocké quelque
temps. Où trouve-t-on, à l'époque d'Auguste, des cépages dont les
produits répondent à ces conditions? Examinons d'abord un
auteur plus tardif, Columelle, qui donne non seulement, comme
Pline, son classement commenté des cépages, mais surtout l'écho de
l'opinion commune de son temps : la palme du plant le plus
fécond est disputée entre la biturica, la spionia, la balisca et Yarce-
laca. Quand ailleurs Columelle veut reprendre des exemples de
grande fécondité, il cite encore Yarcelaca, la balisca et la
biturica175. Que sait-on de ces quatre cépages?
La biturica et la balisca font partie de la seconde catégorie du
classement de Columelle et de Pline176 - cépages ignobiles, mais
qu'on peut recommander pour leur fertilité et qui dans certains
terroirs donnent un vin qui vieillit bien. Ce sont de loin les
meilleurs de la catégorie, à la fois pour le rendement, la robustesse du
plant et la qualité d'un vin qui se bonifie avec l'âge : après quinze
ans, on ne le distingue plus d'un vin noble177, il rivalise même avec
X'Albanum. La biturica est probablement le plant des Bituriges
Vivisques à l'embouchure de la Garonne178, la balisca, dont les
habitants de Dyrrachium chantent les louanges, s'appelle coccolo-

174 Voir l'appendice VII sur les rendements.


175 RR, III, 7, 1; III, 2, 28; III, 9, 1 et 3.
176 Vojj- là-dessus et pour les références aux textes cités par la suite sans notes
l'appendice V : «La classification des cépages d'après Columelle et Pline».
177 Columelle, RR, III, 21, 10.
178 R. Etienne, Bordeaux antique, Bordeaux, 1962, p. 102-108, a montré que la
thèse de R. Dion sur l'origine cantabrique de ce plant ne tenait pas.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 185

bis en Espagne. Les Espagnols en distinguent deux variétés et


vendangent ses raisins les derniers : ces détails, indiqués par Pline,
montrent bien l'importance qu'avait prise dans cette province un
cépage qui, nous dit J. André (1952, p. 148), «cultivé tant en Epire
qu'en Espagne, semble un plant ancien de grande extension
recommandé pour sa fécondité et sa résistance». La biturica et la
balisca n'étaient pas pour autant déjà cultivées en Italie à l'époque
d'Auguste : nous n'en entendons pas parler avant Columelle (III, 9,
3), pour qui elles ont été importées tout récemment : «Nuper ac
modo plane longinquis regionibus arcessita ».
Dapsilis musto, la spionia est, pour Columelle et Pline, un
cépage de troisième catégorie, qui ne vaut que par sa fécondité. Il
est, selon Pline, particulier au territoire de Ravenne (Ravennati
agro peculiaris), ce qui à son époque est certainement exagéré,
puisque Columelle conseille, de façon générale, de le planter au
même titre que les autres plants d'abondance 179. Le nom viendrait
peut-être de celui de la ville de Spina, ce qui indiquerait un cépage
ancien de Cisalpine180. Strabon signale à Ravenne une vigne qui
pousse dans les marais et donne des fruits abondants : il s'agit
certainement de la spionia. Elle forme sans doute aussi les vignes des
marais de Padoue. Et l'on ne peut s'empêcher, en voyant
mentionner ce cépage particulièrement fécond à Ravenne, de penser aux
rendements prodigieux des vignes voisines de Faventia et de
Rimini, mentionnés par Caton et Varron, et dont nous avons parlé. Il
n'est pas possible, même si Columelle se plaît à le penser, que ce
soient des aminées qui aient donné là deux cents ou trois cents
hectolitres à l'hectare181. La spionia a donc beaucoup de chances
d'être le cépage des vignes d'abondance des côtes d'Italie du nord,
dont l'extension, particulièrement en Emilie, ne laisse en tout cas
pas de doute.
Dans le classement des cépages, ni Columelle ni Pline ne
parlent de la qualité du vin des plants de spionia. On jugerait, d'après
la catégorie assignée au plant, qu'il ne valait pas grand-chose.
Mais à la fin du livre III (21, 10), Columelle le cite aux côtés de la
biturica et de la balisca comme produisant un vin qui finit, si l'on
parvient à le garder plus de quinze ans, par rivaliser avec les vins

179 III, 21, 3 et 10.


180 André (1952, p. 151-152).
181 Cf. infra, ch. IV, p. 197-199.
186 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

nobles : cette longévité, peut-être favorisée par l'adjonction de


résine, concorde bien avec la fréquence des inscriptions vet(us)
que nous avons observée sur les amphores Dr. 6 de Rome.
Quant à Yarceraca ou arcelaca, c'est le cépage le plus fécond
de tous, mais son vin ne vaut rien : «vino quidem vix annua ac
vilitatis cibariae sed ubertate praecipua»1*2. Pline, contre
Columelle, y voit un synonyme de Yargitis dont Virgile a vanté la fécondité
et la robustesse : ce sont bien en effet les qualités de Y arcelaca.
Aucune indication sur la répartition géographique de ce cépage ne
nous est parvenue. Quoi qu'il en soit, la fragilité de son vin le
rendait probablement intransportable et il n'a pas dû jouer un grand
rôle dans les importations maritimes de Rome.
Cherchons, à l'inverse, quels sont à haute époque les cépages
caractéristiques de l'Italie péninsulaire. La réponse de Columelle
est là-dessus sans équivoque : une grande majorité d'aminées. S'il
croit que ce cépage noble a connu dans le passé de grands
rendements, c'est parce que les vignes de Faventia et de Rimini,
remontant à l'époque de Caton et à celle de Varron, ne peuvent, selon
lui, avoir été plantées que d'aminées183.
A côté des aminées, nous trouvons mentionnées en Italie par
Caton (que cite Varron) 184 l'eugenia, la petite helvola, la murgenti-
na, Yapicia, la lucana. Ajoutons, en les empruntant à Virgile,
Yargitis, la psithia, la raetica, la preda, et à Horace la vennuncula 185.
Certains de ces cépages - Yapicia et la lucana - ne sont plus cités
après Caton et Varron. Les qualités des autres, d'après Columelle
et Pline, apparaissent dans le tableau donné en appendice : on y
compte des cépages nobles (eugenia, psithia selon Pline), des
cépages de seconde catégorie (helvola, preda, argitis) sans fécondité
particulière sauf le dernier, un cépage d'Italie du nord (raetica),
noble dans son terroir, de troisième catégorie ailleurs, enfin deux

182 « Elle donne, il est vrai, un vin qui ne dure qu'un an et un méchant raisin de
table, mais sa fécondité est extraordinaire» (Pline, NH, XIV, 35, trad. André,
1958).
183 III, 9, 3 : «.Nam quemadmodum Terentius Varrò, et ante eum Marcus Cato
posset adfirmare sescenas urnas priscis cultoribus singula vinearum jugera fudisse, si
fecunditas amineis defuisset, quas plerumque solas antiqui noveranti».
184 Caton, De Agr., 6, 4; Varron, RR, 1, 25.
185 Virgile, Géorgiques, II, 94-96; Horace, Sat., II, 4, 71 (où la vennuncula est
citée pour son raisin de table comme dans Columelle, XII, 45, 1, qui confirme
l'ancienneté du plant).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 187

cépages de troisième catégorie - féconds mais donnant un vin


sans grande qualité : la murgentina et la vennuncula.
Ces deux derniers sont, avec la noble eugenia et la raetica, les
seuls sur la géographie desquels nous ayons, grâce à Pline, des
renseignements. Nous avons déjà vu qu'ils occupent
probablement, entre Pompei et Stables, la vallée du Sarno. Un autre cépage
de troisième catégorie, Yholconia, rivalise avec eux. On trouve
encore la vennuncula à Terracine, sous le nom de numisiana, et la
murgentina à Chiusi, sous le nom de pompeiana.
A s'en tenir donc aux sources dont nous disposons, la liste des
régions plantées en cépages d'abondance à l'époque d'Auguste est
courte : l'Espagne avec la balisca ou coccolobis, l'Emilie avec la
spionia, Pompei avec la vennuncula, la murgentina et Yholconia,
Chiusi avec la pompeiana et Terracine avec la numisiana. Le vin
de Chiusi arrivant à Rome par voie fluviale, elle correspond
exactement (sauf pour Terracine) aux origines des groupes d'amphores les
mieux représentés dans le gisement de La Longarina.
Voilà la meilleure clef pour comprendre les importations de
vin à Rome sous Auguste. Sur un territoire qui nous a paru déjà
étroit par rapport à la demande de la capitale de l'Empire, étaient
avant tout plantées des vignes de faible rendement, mal adaptées
aux besoins de la plèbe urbaine. A Pompei, en Léétanie, en Bétique
et en Cisalpine, des plants de plus grande production pouvaient
fournir en revanche des vins communs en quantité, et surtout des
vins joignant l'abondance et le bon marché à une qualité passable
et à une bonne stabilité, le vinum vêtus sequentis gustus, vin vieux
de seconde qualité, dont parlera l'édit de Dioclétien et qui est
typiquement un vin de taverne.
Les vins de cette catégorie ne sont évidemment pas entrés en
concurrence avec les grands crus italiens qui ont continué à se
développer, comme nous le verrons au chapitre suivant. Les
vignobles les plus proches ou les mieux placés pour ravitailler
Rome, quels que fussent leurs cépages, ont de leur côté profité des
avantages de leur position. Mais celle de l'Apulie n'était pas assez
bonne pour que des vignes peu fécondes, mais sans renom
particulier, pussent garder à Rome une large clientèle. A un trajet
maritime bien plus long que de Cosa ou de Pompei s'ajoute le fait
que les vignobles n'étaient pas, ou pas tous, au voisinage immédiat
de la mer : le transport par animaux de bât, dont parle Varron,
devait grever sensiblement les coûts. Ni l'élite ni la plèbe n'étaient
intéressées par ces vins-là. Le cas d'Itri, seule zone avec l'Apulie-
Calabre où paraissent se manifester des signes de décadence, s'ex-
188 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

plique de façon analogue. Il ne s'agit ni d'un grand cru ni d'un


vignoble d'abondance, ni d'un vignoble côtier. Ses vins ont dû
s'exporter sous la République en même temps que ceux plus
fameux de Formies, de Fondi et du Cécube, mais, une fois taris les
débouchés faciles, ni leurs rendements ni leur position ne
pouvaient leur ouvrir le marché de Rome.

L'augmentation de la consommation de Rome

Cette explication des permanences et des changements du


vignoble italien ne se confond pas, même si elle s'en rapproche,
avec le principe de la concurrence des provinces. Les vignobles
qui glissent hors des circuits commerciaux n'ont pas été
directement tués par la concurrence de ceux d'Espagne ou d'Italie du
nord. Ils ont, comme les autres, subi le choc de la fermeture des
meilleurs débouchés outre-mer, mais sans pouvoir trouver à Rome
le marché de remplacement que l'augmentation de la
consommation populaire a procuré à d'autres.
Car le maintien de la plupart des vignobles italiens au
moment où l'exportation outre-mer diminue et où l'on voit arriver à
Rome du vin d'Espagne et d'Italie du nord ne peut s'expliquer que
par une forte progression de la consommation urbaine.
Le vin est un produit très élastique dans les situations de
rareté. Second aliment de base après le pain, il subit le contrecoup de
ses fluctuations : le prix du vin baisse quand celui du blé
augmente, parce qu'il n'y a plus d'argent pour en acheter186 et,
inversement, c'est le premier produit sur lequel se porte la demande
populaire si le blé n'a pas épuisé ses ressources187.
En 58, Clodius a fait instituer des distributions de blé gratuit à
Rome. Elles y ont vraisemblablement attiré une population
plébéienne supplémentaire188; elles ont laissé en outre à celle qui
était déjà là un plus grand pouvoir d'achat, qui permettait de boi-

186 Hopkins (1978, p. 74 et 108); Braudel (1979, 1, p. 202).


187 v0ir Quesnay, cité par Braudel (1979, II, p. 150); «Ceux qui ne mangent que
du pain de blé noir et qui ne boivent que de l'eau voudraient pouvoir manger du
pain de froment et boire du vin», ou l'exemple de Barcelone à la fin du XVIIIe
siècle : une phase de prospérité exceptionnelle fait monter de 46% en douze ans la
consommation de vin dans les tavernes alors que la population n'augmente que de
22% (P. Vilar, La Catalogne dans l'Espagne moderne, Paris, 1962, t. III, p. 55).
188 P. A. Brunt, «The Army and the Land in the Roman Revolution», dans JRS,
52, 1962, p. 69-86.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 189

re plus de vin, ou du vin au lieu d'eau, et de se réunir plus souvent


autour d'une table de taverne189. Il est possible que les premières
importations de Bétique, favorisées par l'existence d'un commerce
du métal déjà organisé, datent de cette époque-là.
La brutale diminution - de 320.000 à 1 50.000 - du nombre des
bénéficiaires du blé gratuit par César, suivie des difficultés de
ravitaillement provoquées par les guerres civiles, a dû arrêter
assez vite la progression de la consommation. Mais elle aura
repris en 36 après la défaite de Sextus Pompée et avec les
considérables largesses de la première partie du règne d'Auguste 190
jointes à la remontée jusqu'à plus de 200.000 du nombre des ayants
droit au blé gratuit. La pénurie de vin dont Auguste a refusé de
s'occuper191 peut être due à une année de mauvaises vendanges;
elle s'explique sans doute aussi par l'accroissement de la
consommation, et les murmures de la plèbe témoignent en tout cas que le
vin faisait désormais partie de ses exigences quotidiennes. De la
même façon, l'organisation des transports de blé d'Egypte sous
Auguste laisse supposer une forte augmentation de la
consommation du blé, qui ne peut guère s'expliquer que par l'augmentation
de la population de Rome et de son pouvoir d'achat 192.

LA TRANSMISSION DE LA DEMANDE

Mais les conditions d'arrivée des blés, qui ont toujours


préoccupé les autorités, étaient bien différentes de celles des vins, dont
Auguste a refusé de se soucier. Il reste donc à comprendre
comment la demande romaine a pu se répercuter jusqu'en Bétique, en
Tarraconaise et au fond de l'Adriatique. Nous avons en effet
admis qu'il n'y avait pas un marché italien homogène; il n'y en
aura pas plus un siècle plus tard quand Pline le Jeune se plaindra
de ne pas récolter assez de vin dans sa propriété de Toscane et
trop dans celle de Transpadane, où les prix s'effondrent193. Le

189 K. Hopkins (1978, p. 74 et 108) a déjà souligné les effets de l'accroissement


du pouvoir d'achat de la plèbe.
190 Voir Tenney Frank, ESAR, V, p. 14-15.
191 Voir p. 28.
192 Meiggs (1973, p. 472-473).
193 Ep., IV 6, 1 : «La grêle a jeté bas mes récoltes en Toscane; de Transpadane
je reçois des nouvelles d'une très grande abondance, et d'un égal effondrement des
prix».
190 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

même manque de perméabilité paraît a fortiori vrai des relations


entre l'Italie et les provinces.
Cependant, Rome forme un cas à part. En relation avec tous
les ports du monde, c'est la ville où l'on trouve de tout 194. Le
commerce y connaît moins qu'ailleurs l'obstacle du monopole : les
redistributeurs sont si nombreux que les circuits exclusifs qui, par
tradition, inertie ou clientèle devaient s'établir facilement dans les
plus petits centres ou pour des marchandises d'usage moins
général que le vin ne pouvaient se maintenir longtemps dans son cas.
Les vignobles en question se trouvent d'autre part dans des
régions desservies par les ports les plus fréquentés de Méditerranée
occidentale : Aquilée, Ravenne, Tarragone, Cadix. Des marins qui
ont couru les tavernes de Rome quelques semaines plus tôt y
débarquent presque quotidiennement. On y est au courant de ce
qui se passe dans la capitale, et sa mercuriale n'y reste pas
inconnue; entre ces ports et Rome, l'obstacle de «l'opacité de
l'information»195 n'existe pas. A cet égard, l'installation de la flotte militaire
à Ravenne après Actium, les voyages d'Auguste en Dalmatie et en
Italie du nord entre 35 et 33 et son séjour à Tarragone de la fin de
27 à 25 n'ont pu que favoriser les échanges entre Rome et l'Emilie
ou la Tarraconaise.
Comment s'est fait le premier pas, se sont fabriquées les
premières amphores? Il serait intéressant qu'une chronologie fine
permît de savoir si, pour la Tarraconaise et pour l'Italie du nord,
le vin s'est d'abord dirigé vers Rome ou vers les marchés voisins
de la Gaule ou des provinces danubiennes. La mise en place des
premières structures du commerce à la faveur d'une demande
voisine paraîtrait plus facile à comprendre, mais rien pour le
moment ne permet d'établir cette priorité.
Le lien entre l'essor du commerce du vin et la colonisation
constitue une autre hypothèse à examiner. L'usage de l'amphore,
et non du tonneau gaulois, en Narbonnaise, l'adoption d'un type
probablement imité des Dr. 1 à la place des amphores en obus de
tradition punique en Tarraconaise, attestent au moins le caractère
romain des instruments de transport. Démontrer dans le détail
une relation entre l'installation de colons et la commercialisation
du vin est pourtant difficile. En Narbonnaise, si les ateliers créés à

194 Pline, NH, XI, 240; Aelius Aristide, XIV, 11-13; Galien, XIV, 24 (Kuhn).
195 La formule est de P. Veyne, Le pain et le cirque, Paris, 1976, p. 104.
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 191

la fin du règne d'Auguste à Corneilhan et à Aspiran sont sur le


territoire de la colonie de Béziers, les plus anciens, à Marseille et à
Nîmes, ne dépendent pas de colonies romaines. Le cas des
amphores Pascual 1 de Tarraconaise est plus compliqué encore. Les
villes les plus proches des ateliers de Léétanie, Baetulo (Badalona) et
Iluro (Matarô) semblent être des fondations romaines de la fin du
IIe ou du début du Ier siècle, peut-être pour la première un
oppidum civium Romanorum formé par des vétérans de Marius196.
Environ un demi-siècle d'écart avec la date admise de l'apparition
des Pascual 1 ne permet pas, même en tenant compte des délais
de mise en culture, d'établir une relation ponctuelle entre
l'installation de citoyens romains et le commerce maritime du vin. Les
choses vont mieux, si, en suivant de récentes suggestions de
R. Syme 197, on fait de la ville la plus importante de la région, Bar-
cino, une colonie césarienne et non augustéenne comme le dit la
tradition : les importants ateliers du Llobregat sont sur son
territoire. Cela conduirait à adopter, pour les plus anciennes amphores
Pascual 1, une date qui ne serait guère antérieure à 40. Ce n'est,
pour le moment, ni impossible, ni définitivement établi. Comme
on le voit par cet exemple, ni la chronologie de la fondation des
colonies, ni celle de la création des ateliers d'amphores ne sont
assez précises et sûres pour fonder solidement une mise en
relation entre les amphores et les installations romaines dans les
provinces.
Une autre piste, sans doute plus solide, est à retenir. Les
timbres sur Pascual 1 et sur Dr. 6 livrent quelques noms de
personnages importants. Un ou deux sur Pascual 1 : celui de Cn. Cornélius
Lentulus Augur, consul en 14 avant notre ère, proconsul d'Asie en
2-1, qu'Auguste avait comblé de richesses - parmi lesquelles, sans
doute, ses terres de Tarraconaise198; peut-être celui de C.Mussi-
dius Nepos : la famille sénatoriale des Mussidii compte sous
Auguste un consul et proconsul en Sicile, et le gentilice n'est pas très
fréquent, mais les prénoms des personnages connus se limitent à

196 J. Guitart Durân, Baetulo, Badalona, 1976; J. Bonamusa i Roure, «Eis ori-
gens de Matarô», dans Quaderns de Prehistoria i Arqueologia de Matarô i del Mares-
me, 10, 1980, p. 314-320.
197 R. Syme, «Rival cities, notably Tarraco and Barcino», dans Ktema, 6, 1981,
p. 271-286. Pour la position classique (fondation vers 15 av. n. è.), voir J.-N. Bonne-
ville, «Aux origines de Barcino romaine», dans REA, LXXX, 1978, p. 37-71.
198 Gianfrotta (1982).
192 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Lucius et Titus 199. Sur les Dr. 6, le cas le plus flagrant est celui de
L. Tarius Rufus, consul en 16 avant notre ère, qui avait acheté des
terres dans le Picénum grâce à la fortune que lui avaient value sa
carrière militaire et les libéralités d'Auguste200. Un M. Herennius
Picens a été consul suffect en 1 de notre ère, et son père M.
Herennius, qui portait peut-être le même cognomen, en 34 avant notre
ère. Le timbre, daté entre 43 et 15 à Carthage, conviendrait mieux
à ce dernier. E. Deniaux (1979, p. 643-644) voudrait qu'avec Tarius
Rufus il eût fait partie de familles de fidèles envoyées par Auguste
dans diverses régions pour favoriser l'adhésion de l'Italie. Mais
son raisonnement s'appuie sur l'opinion maintenant dépassée que
toutes les Dr. 6 viennent d'Istrie. Puisque l'on en a fabriqué dans
le Picénum, il est vraisemblable d'interpréter le surnom Picens
comme un cognomen d'origine, et d'accepter l'idée de Munzer201
pour qui les consuls de 34 et de 1 descendraient de Ti. Herennius,
un des chefs des Marses et des Picentins dans la guerre sociale : ce
seraient, cette fois, des propriétaires locaux parvenus sous
Auguste au consulat. Un peu plus tard, les initiales T.H.B. sont
probablement celles du père de T. Helvius Basila, légat de Tibère202.
Mécène a donné son nom à un des vins d'Italie du nord, le Maecenatia-
num. Ajoutons encore - last but not least - le nom de Livie trouvé
sur une amphore du Magdalensberg, Dr. 6 ou Baldacci III, on ne
sait203. P. Baldacci pense, sans doute avec raison, qu'elle était
propriétaire du vignoble qui, près de la source du Timave, produisait
en quantité infime son vin préféré, le Pucinum; elle possédait
probablement, dans la même région, des terres plus étendues. Ses
amphores pourraient avoir contenu du vin des alentours d'Aqui-
lée.
C. R. Whittaker vient de mettre en relief la concomitance
entre les variations des importations de Rome et l'émergence de
groupes de sénateurs des différentes provinces. Il l'attribue au

199 Ibid., p. 478; RE, XVI, 1, 1933, col. 900-901; PIR2, V, 2, N» 754-757. Le
timbre sur Pascual 1 est signalé par A. Hesnard (1980, p. 145).
200 Pline, NH, XVIII, 37. Cf. Baldacci (1967-1968) et T. P. Wiseman, New Men in
the Roman Senate, Oxford, 1971, p. 264, avec références.
201 RE, VIII, 1, 1912, col. 665. La prosopographie des Herennii a été reprise
dans son ensemble par E. Deniaux (1979).
202 O. Bohn, «Amphorenschicksale», dans Germania, 1925, p. 78-85; Baldacci
(1967-1968); PIR2, IV, 2, p. 62, N°67.
203 Baldacci (1967-1968, p. 43, N° 73).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 193

rôle qu'ont joué les produits des domaines provinciaux dans le


ravitaillement des grandes maisons de Rome, de leurs esclaves,
dépendants et clients204. Ces grands personnages avaient aussi les
moyens de mettre leurs produits sur le marché de Rome;
autoconsommation et commercialisation n'allaient pas l'un sans
l'autre.
Bien entendu, tous les propriétaires de vignobles en
Tarraconaise ou sur l'Adriatique n'étaient pas des sénateurs ou des
proches de l'Empereur. Sur les Pascual 1, le nom de M. Porcius est,
selon moi, celui d'un Espagnol anciennement romanisé; d'autres,
comme Iulius Theophilus, peuvent appartenir à des affranchis
impériaux. Mais ceux des propriétaires qui appartenaient à l'élite
romaine avaient évidemment le pouvoir d'organiser, eux-mêmes
ou par personnes interposées, le transport des produits de leurs
domaines et de les imposer sur le marché de Rome. La ruine de
L. Tarius Rufus (peut-être avait-il voulu faire de trop bons vins)
montre qu'ils ne réussissaient pas toujours. Mais, si les conditions
économiques étaient favorables, ils pouvaient frayer la voie d'un
nouveau courant commercial. Il n'est pas impossible de remonter
plus haut que les marques d'amphores connues et de se demander
si Pompée n'a pas joué un rôle dans le déclenchement du
commerce du vin du Picénum, ou quelle part ont pu prendre les Balbi au
développement de l'agriculture et des pêcheries en Bétique.

RÉCAPITULATION

La deuxième moitié du Ier siècle avant notre ère voit


disparaître le commerce de troc qui avait valu depuis un siècle au vin
italien une expansion mondiale. Un Empire mieux clos et mieux
policé le rend impossible ou inutile. Une économie du vin beaucoup
plus familière s'instaure : on va chercher son vin au plus près, et
le vignoble se développe rapidement vers le nord, si le climat lui
est favorable. L'Italie continue à exporter ses grands crus, dont le
nombre et la réputation ne font que croître, et à fournir du vin
aux troupes et aux communautés italiennes installées dans les
provinces. L'abondance de marques pompéiennes à Carthage au
début du règne d'Auguste s'explique par la colonisation : de grands
vignobles existaient au temps de Carthage punique, mais ils

204 C. R. Whittaker, « Trade and Aristocracy in the Roman Empire », dans


Opus, 1985, (sous presse).
194 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

avaient certainement disparu avec la destruction de la ville et la


suppression de tout débouché urbain; il fallait bien que les colons
césariens et augustéens fissent venir du vin de l'extérieur en
attendant de vendanger les vignes qu'ils n'ont pas dû tarder à planter.
Nous entrons, avec l'Empire, dans le schéma que des auteurs
comme M. Crawford et P. Middleton205 voudraient appliquer à la
République.
On s'attendrait à ce que la diminution brutale des
exportations eût causé un effondrement des vignobles italiens. Mais, pour
la plupart, les ateliers d'amphores continuent à produire et les
villas à prospérer. C'est que, si grande qu'ait été, par exemple,
l'importance du marché gaulois, elle reste plusieurs fois inférieure à
celle que va atteindre le marché de Rome au cours de ces mêmes
années. La chance a voulu que le moment où les exportations se
sont beaucoup réduites fût inclus dans un demi-siècle qui a vu la
consommation de Rome fortement augmenter pour parvenir aux
chiffres considérables - autour d'un million cinq cent mille
hectolitres - que nous avons tenté de calculer plus haut.
Les arrivées des vins d'abondance tirés des cépages productifs
d'Espagne et d'Italie du nord n'ont pas empêché les vignobles
côtiers de l'Italie tyrrhénienne de réorienter vers Rome leur
commerce.
Deux ateliers d'amphores seulement ont produit des Dr. 1
sans poursuivre par les Dr. 2-4. Le premier est situé à Astura près
d'Antium et il devait fournir des amphores pour les vins voisins,
ou ceux venant de Velletri et des Monts Albains, qu'on embarquait
pour les provinces. S'ils ont, à partir d'Auguste, pratiquement
cessé de se vendre ailleurs qu'à Rome, on ne s'est plus mis en peine
d'un trajet maritime pour une aussi courte distance. L'atelier
d'amphores au bord de la mer n'avait plus de raison d'être, à la
différence de ceux des terroirs plus éloignés de la capitale, pour
les vins desquels le transport par bateaux continuait à s'imposer.
Le second est un petit atelier sur le Vulturne, à la lisière du
Samnium et de la Campanie. Comme dans le cas d'Itri, le vignoble
qu'il servait, à l'intérieur des terres, faisait des vins sans renom
qu'on transportait aux côtés des amphores du Falerne. Eux non
plus n'ont pas résisté à la fin des échanges avec les régions du
nord-ouest.

205 M. Crawford, intervention au colloque SRPS., III, p. 271-283; Middleton


(1983).
ENTRE LA MORT DE CÉSAR ET CELLE D'AUGUSTE 195

Des traces de disparitions locales ou, dans le sud de


l'Adriatique, plus étendues, existent donc. Que les grands vignobles côtiers
et les villas qu'on y avait construites se soient en général
maintenus ne signifie pas que rien n'a changé. L'âge d'or d'un commerce
exceptionnel se termine. On entre dans une économie viticole
normale, avec sans doute son cortège naturel de crises périodiques,
que l'espacement des sources interdit de suivre dans le détail.
Nous allons constater au chapitre suivant une transformation
interne des vignobles, qui traduit sans doute la diminution des
profits que même les plus favorisés des propriétaires de domaines
d'Italie centrale plantés en aminées ont dû dès lors ressentir.
CHAPITRE IV

VRAIES ET FAUSSES CRISES


SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS

ι
NOUVEAUX CÉPAGES ET NOUVEAUX CRUS

L'extension des cépages d'abondance

Ecrivant sous Néron, Columelle nous apprend qu'auprès de


presque tous les viticulteurs «prévaut depuis longtemps l'idée
invétérée que les aminées sont frappées de stérilité naturelle et
congénitale»1. Peu avant son époque, on a fait venir d'outre-mer
les plants de biturica et de balisca qui donnent beaucoup plus de
vin. Ce sont eux que les vignerons apprécient désormais, avec la
spionia d'Italie du Nord et, malgré son vin exécrable, Yarcelaca2, le
plus fécond de tous. Aucun de ces quatre noms, qui tiennent une
grande place dans les listes de Columelle et de Pline, n'est
mentionné dans les textes de l'époque républicaine3. En face de
l'augmentation de la consommation urbaine et populaire, et après la
découverte de cépages provinciaux plus féconds, le vieux cépage
des vins de garde de l'Italie péninsulaire ne faisait plus le poids
que s'il se trouvait en situation de produire de grands vins.
Columelle mène en faveur des aminées un combat d'arrière-
garde et de mauvaise foi4. Obligé de reconnaître la vérité des criti-

1 m, 7, 2.
2 III, 7, 1 et 9, 1-3. Il ne faut pas interpréter dans un sens trop restrictif nuper
ac modo plane longinquis regionibus arcessita (9, 13), puisque (7, 1) la balisca et la
biturica paraissent déjà répandues et appréciées de la majorité des viticulteurs.
Leur introduction pourrait remonter au règne de Tibère. Celui de Néron (Etienne
[1962, p. 103]) est trop tardif.
3 Sauf si Yargitis, connu de Virgile, est, comme le pensait Pline, un autre nom
de Yarcelaca.
4 III, 7, 2 et 9, 1-4.
198 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

ques dont elles font l'objet, il s'appuie sur la fertilité


exception el e de quelques ceps et propose de les sélectionner en en tirant des
marcottes : on obtiendrait ainsi des vignes aussi fécondes que
celles en vogue et produisant un vin aussi noble que les aminées.
Malheureusement, des deux exemples de fécondité avancés par
Columelle, l'un est de faible valeur et l'autre faux. Il a possédé,
dans ses domaines d'Ardea, d'Albe, de Carseoli, quelques très gros
ceps d'aminées qui produisaient chacun une amphore et demie de
vin sur joug, et dix amphores en treille ! Mais ces monstres, préci-
se-t-il, étaient très peu nombreux; leur propriétaire n'a
probablement pas eu l'occasion de goûter leur vin sans qu'y fût mêlé le
produit préférable de ceps d'une taille plus ordinaire.
Le second exemple est fondé sur le raisonnement suivant : les
plus grands records de production connus sont ceux mentionnés
par Caton et Varron à Faventia et à Ravenne; or, en leur temps,
l'Italie ne connaissait guère que les aminées; donc celles-ci
peuvent avoir un rendement extraordinaire. La déduction aurait
quelque chance d'être exacte en Italie péninsulaire; elle est
certainement fausse en Italie du Nord, parce que le territoire des aminées
ne s'étend pas jusque là. Nous avons déjà vu que ces records, qui
resteraient à peine égalés de nos jours, doivent être dus à la spio-
nia
Après avoir pensé avec son prédécesseur Graecinus qu'il ne
fallait planter des cépages nobles que si les conditions étaient
favorables et choisir des plants de haut rendement dans tous les
autres cas (III, 2, 31-32), Columelle s'est mis à poursuivre un rêve
impossible : celui de combiner la qualité du vin et sa quantité.
Dans tous ces textes, il parle avec optimisme d'expériences qu'il
n'a pas encore faites. Si intéressante que soit la place qu'occupe
dans son livre l'idée de sélection, elle ne peut résoudre la
quadrature du cercle de la viticulture. «Il y a vin et vin, et une loi
naturelle, pratiquement impossible à transgresser, demande de choisir
entre la qualité et la quantité»6. Columelle, par endroits7, montre
qu'il le sait; cela ne l'empêche pas de rêver à des aminées douées
de rendements fabuleux, ni de terminer la liste des cépages par la

5 Quelques auteurs modernes ont suivi Columelle et se sont laissé convaincre à


tort de la fécondité des aminées : par exemple Olck, s.v. Aminea, RE, I, 2 (1894),
col. 1836 et R. Goujard (1975, p. 142).
6 J'emprunte cette phrase à M. Lachiver (1982, p. 126).
7 III, 2, 31.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLA VIENS 199

mention d'un plant précoce dont il vient d'apprendre l'existence :


le dracontion (il n'a pas encore de nom latin) rivaliserait en
fécondité avec Yarcelaca, la balisca et la biturica, et donnerait un vin
aussi généreux que les aminées8. On n'en entendra plus jamais
parler.
Pline se laissera embarquer sur la même pente quand, dans
un passage parfois mal compris, il regrettera que les méthodes
d'Acilius Stenhelus, qui ont fait rendre près de 150 hl/ha à un
vignoble voisin de Nomentum, n'aient pas été appliquées aux
terroirs des grands crus du Cécube et de Sétia : comme si on eût pu
le faire sans les dénaturer complètement, et comme si Pline ne le
savait pas, lui qui accuse les vignerons du Falerne d'avilir leur vin
en cherchant le rendement plus que la qualité9.
Quand il est question de cas concrets, la théorie fait place à
l'expérience. On voit réapparaître sous la plume de Columelle les
cépages appréciés de la majorité de ses collègues. Il faudrait, dit-il
à deux reprises, parvenir à séparer soigneusement les différents
cépages plantés dans une vigne afin d'éviter de vendanger
ensemble des raisins de maturité différente. On obtiendrait ainsi un vin
plus homogène, meilleur et de plus longue conservation 10. Au livre
XII, 47, 6, Columelle imagine, comme application de ce conseil,
une vigne plantée de trois cépages nobles : les apianes, les nomen-
tanes ou faeciniae et les aminées. Mais il insiste davantage (au
livre III, 21, 3 et 10) sur l'exemple d'un vignoble qui serait planté
en cépages d'abondance, avant tout des nouveaux plants. Qu'il
serait beau de voir bien rangées d'un côté les bituricae, de l'autre
les helvolae, ailleurs les arcelacae, les baliscae ou les spioniael
Comme le vin serait meilleur si l'on vendangeait et vinifiait
séparément les raisins de la biturica, de la balisca et de la spionia ! Et si
Columelle cite encore les aminées à plusieurs reprises, c'est
toujours à propos de vins spéciaux et souvent sans doute d'après des
sources antérieures11. Leurs rivales à hauts rendements dominent
désormais les vignobles de vin courant d'Italie centrale.
Il existe un autre signe du développement de ce genre de
cépages dans les décennies centrales du Ier siècle. Au troisième
chapitre de son livre III, Columelle expose un calcul sur la renta-

8 m, 2, 28.
9NH, XIV, 52 et 62; cf. 36.
10 Le même conseil est donné par Pline, NH, XVII, 187.
11 IX, 13, 5 et 8; XII, 19, 2; 33; 35; 38, 2; 42, 1.
200 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

bilité des vignes qu'il a sans doute repris de Graecinus, et dont


nous reparlerons. Iulius Graecinus, à l'époque de Tibère ou de
Caligula, fondait ses estimations sur un rendement de 20 hl/ha,
qu'il considérait comme un minimum pour une vigne bien
soignée, fût-elle plantée de cépages peu fertiles. Chiffre raisonnable,
comparable aux rendements des meilleurs crus actuels ou aux
moyennes françaises du XIXe siècle12. Avant même d'exposer le
raisonnement de son prédécesseur, Columelle annonce un
désaccord : selon lui, une vigne bien soignée doit rendre 40 hl ou au
minimum 30 hl/ha. A peine reprend-il la parole qu'il va encore
plus loin : « Pour notre part, dit-il, nous pensons que les vignes qui
produisent moins de trois cullei par jugère (60 hl/ha) doivent être
arrachées». Que veut dire «arrachées», sinon remplacées par
d'autres, au rendement meilleur parce que formées de plants plus
jeunes ou plus féconds? On ne doit pas, dit Columelle ailleurs (III, 2,
31) conserver des plants qui ne se révéleront pas satisfaisants à
l'usage. Si l'on peut donner un sens aux différences entre
Graecinus et Columelle, c'est bien celui de l'extension en Italie centrale -
au moins dans les régions d'Etrurie méridionale, de Sabine et du
Latium que Columelle semble connaître le mieux -, vers le second
quart du Ier siècle, de cépages d'abondance moins généralisés
auparavant.
Nous assistons à une adaptation du vignoble aux conditions
économiques créées par l'urbanisation et la consommation
populaire : il faut satisfaire la soif grandissante du peuple de Rome,
malgré son médiocre pouvoir d'achat. La même demande a
provoqué le début des importations provinciales; la transformation
agricole répond plus lentement.
Doit-on donc, reprenant un terme de Roger Dion, parler d'un
avilissement du vignoble d'Italie centrale, comparable par
exemple à celui du vignoble parisien à la fin du XVIIIe et au XIXe
siècle, où, sous l'effet de l'invasion du gamay «déloyal» et de la
fumure intensive avec les gadoues urbaines les rendements ont
atteint des chiffres incroyables et la qualité sombré au plus bas13?
Oui et non, avec plus de non que de oui. Oui dans la mesure où les
causes et les effets sont en gros les mêmes : introduction de
cépages plus productifs pour satisfaire la demande urbaine. Non parce

12 On les trouve par exemple dans M. Lachiver (1982, p. 144). Voir l'appendice
VII sur les rendements.
13 Ce phénomène a été étudié par Roger Dion (1959, p. 532-539) et récemment
par M. Lachiver (1982, p. 126-155).
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 201

qu'au moins deux des cépages anciens, la biturica et la balisca,


s'ils n'ont pas la noblesse des aminées, ne font cependant pas du
mauvais vin. Non parce que la fumure intensive n'a jamais été
employée14. Columelle ne traite pas des vins fins, mais il ne
s'adresse pas non plus à des producteurs de vins grossiers à
écouler aussitôt après la récolte; il souligne l'avantage qu'il y a à
pouvoir attendre près d'un an pour mettre ses vins en vente et
recommande l'usage des apothèques où le vin vieillit artificiellement à la
fumée15. Les vins vraiment communs restent ceux de Léétanie et
de Sagonte. Non encore, parce que nous ne sommes pas à la
périphérie immédiate de Rome : le seul vin que nous y connaissions, le
vin du Vatican, était bien, lui, un vin de la plus basse espèce. Non
enfin parce que les grands crus proches de Rome, comme YAlba-
num, se sont maintenus, et que d'autres, comme le Tiburtinum,
seront même créés plus tard.

Les nouveaux grands crus jusqu'à Pline

De fait, au moment où les cépages d'abondance peuplaient les


vignobles anonymes d'Italie centrale, la prospérité des grands
crus, dont nous avons dressé la liste pour la fin de l'époque
républicaine, ne se démentait pas. Les plus importants d'entre eux,
YAlbanum, le Cécube, les vins du Falerne et de Calés sont toujours
aux premiers rangs pour Pline au début des Flaviens et (sauf pour
le Cécube) pour Juvénal au début du IIe siècle. Il est vrai que Pline
se lamente sur la malhonnêteté et l'esprit de lucre des vignerons
qui trafiquent leur vin et cherchent la quantité plus que la
qualité 16 : réflexions éternelles qui ne sont pas utilisables
historiquement.
On constate au contraire que les trois grands d'Horace et de
Denys d'Halicarnasse ne restent pas longtemps seuls. Ils sont
rejoints par une série d'autres vins de luxe dont la liste va
s'allonger, non sans polémiques entre amateurs, dans le cours du Ier
siècle17.

14 Columelle, RR, II, 14, 2; XI, 2, 87; De arb., V, 4.


15 III, 21, 6; I, 6, 20.
16 NH, XIV, 62; XXIII, 33.
17 Le lecteur trouvera dans les tableaux de l'appendice 2 les références des
textes auxquels il sera fait allusion dans les paragraphes suivants et se reportera
éventuellement aux brèves notices qui y sont jointes sur quelques grands crus.
202 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Leurs premiers et leurs plus grands rivaux apparaissent sous


Auguste, sur la péninsule de Sorrente et à Sétia, qui du haut de
son escarpement domine les marais Pontins. Le Surrentinum n'est
cité qu'une fois par Horace : la gastronome Nasidienus y mêle de
la lie de Falerne. Nasidienus est ridicule par ses excès et l'étalage
qu'il fait de sa science, non par ses erreurs; Columelle (XII, 30)
conseille le même procédé pour traiter des vins trop durs ou peu
réussis : le vin de Sorrente, à l'époque du second livre des Satires,
est donc encore un vin qui a besoin d'être trafiqué. Quarante ou
cinquante ans plus tard, Strabon le voit devenir un rival des plus
grands, depuis qu'on s'est aperçu qu'il lui fallait vingt ou vingt-
cinq ans pour mûrir. Ses vignes, citées par Ovide, sont alors
célèbres, même s'il ne s'impose pas sans réserves : d'après Pline (XIV,
64) Tibère le traitait de vinaigre de race et Caligula de noble vin
tourné. Polémiques qui prouvent qu'il avait déjà pénétré à la cour
impériale18. A partir du milieu du Ier siècle, il n'a plus d'ennemis.
C'est pour Perse un cru réservé aux grandes maisons, pour
Columelle, sans discussion possible, un des quatre meilleurs du monde.
Il maintient son rang chez Pline, chez les poètes de la fin du Ier
siècle et du début du second, chez Galien et dans l'édit du
maximum de Dioclétien, bref, pendant toute la période que couvre
notre enquête et au-delà.
Le Setinum aura moins de peine à s'imposer car il bénéficiera
du plus puissant des moyens publicitaires : la faveur d'Auguste et
de la plupart de ses successeurs, dont il sera le vin préféré19.
Quand il apparaît pour la première fois dans les textes, chez
Strabon, il est déjà au nombre des six plus grands. Si Columelle ne le
met pas dans sa liste, limitée aux quatre premiers, on le retrouve
au faîte de la gloire chez Pline et surtout chez Martial et Juvénal
qui le choisissent presque aussi souvent que le Falerne comme
exemple de vin de luxe.
La seconde génération des nouveaux grands crus est
constituée par ceux dont le nom apparaît pour la première fois dans
Pline. Le cru du Mont Gaurus, au-dessus de Pouzzoles, est le plus
ancien et le plus connu de ceux-ci. La date consulaire d'une
amphore de Pompéi, 43 ou 47, prouve son existence dans la pre-

18 Sur le lien entre l'essor de la qualité du vin et celui des villas dans la
péninsule de Sorrente, voir Lafon (1981, p. 334).
19 D'après Pline, XIV, 61. Suétone (Awg., LXXVII) accorde la préférence
d'Auguste au Rhétique.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 203

mière moitié du Ier siècle. Au livre III comme au livre XIV de


Pline, il fait partie de la liste des premiers crus. Sa place est
confirmée par Florus et par Marc-Aurèle, qui dans une lettre à Fronton
le prend pour exemple de grand vignoble. La réputation récente
d'une série d'autres vins est explicitement mentionnée par Pline :
«Depuis peu, la Campanie a fait accéder de nouveaux noms à la
célébrité, effet soit d'une culture soignée, soit du hasard : le Tre-
belîicum, à quatre milles de Naples, le Caulinum, près de Capoue,
et le Trebulanum, dans le territoire qui porte le même nom. Au
reste, parmi les vins plébéiens, elle n'a cessé de tirer gloire aussi
du Trifolinum». Ni le Caulinum ni le Trebulanum ne sont
autrement connus, et ils n'ont pas dû acquérir un renom durable. Le
Trebellicum en revanche ne doit pas être différent de i'Amineum
de Naples dont Galien parle à plusieurs reprises. Quant au
Trifolinum, dont on ignore la localisation exacte, il sera, tout plébéien
qu'il fût, mis au septième rang des crus italiens par Martial et
considéré comme parent du Surrentinum par Athénée. Deux
amphores portant son nom ont été trouvées à Pompéi; l'une porte la
date consulaire de 60.
Nous avons désormais une hiérarchie des crus complètement
développée, qui comporte toute une série d'échelons
intermédiaires. Le dernier siècle de la République a été l'époque de la
création des grands crus; la dynastie julio-claudienne a vu leur
diversification. Aux trois régions de grands vins d'Horace (Albe, Cécube-
Fondi, Massique-Falerne-Calès) sont ainsi venues s'ajouter quatre
autres : Sétia dans le Latium, et autour de la baie de Naples, qui se
taille la part du lion, le Mont Gaurus, les collines de Naples et la
péninsule de Sorrente. L'afflux de la haute société à Baies, et la
grande consommation de vin qu'elle y faisait20 n'est peut-être pas
étrangère à cette localisation.

L'influence des médecins

«Le plus bel éloge qu'on pût faire d'un vin au Moyen-Age»
écrivait R. Dion21, «était de le présenter comme une source de
santé. La médecine médiévale considérait en effet le vin comme l'un
des principaux breuvages curatifs et elle le faisait entrer dans la

20Sénèque, Epist., 51, 4.


21 Dion (1959, p. 403-403; cf. p. 559 et 561-562).
204 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

composition de nombreux remèdes. . . L'approbation du médecin


était donc fort utile à quiconque voulait donner notoriété au
produit de ses vignes». Ces phrases s'appliquent mot pour mot à
l'Antiquité. Hippocrate, Dioscoride, Galien, ont été d'excellents
œnologues. Erasistrate a valu, selon Pline (XIV, 73), sa renommée au vin
de Lesbos au IVe siècle avant notre ère. A Rome, Asclépiade de
Pruse a sans doute décrit pour la première fois, dans le second
quart du Ier siècle avant notre ère, les effets des différents vins sur
la santé; j'attribue à Sextius Niger, qui était de son école, le noyau
de la classification des grands crus de Pline22. Comme l'a dit J.
André (1958, p. 11) «Ce sont les médecins qui classèrent les crus,
déterminèrent leurs propriétés, leurs qualités et leurs défauts».
Au Ier siècle de notre ère en Italie, l'apparition de nouveaux
grands crus passe d'abord par un souci, ou un prétexte, de
salubrité. Pourquoi Auguste et la plupart des Julio-Claudiens ont-ils bu
du vin de Sétia, et suscité sa vogue dans une société aux yeux fixés
sur le prince? Parce que des «expériences avérées» montraient
qu'il était plus digeste que les autres vins. Pourquoi le Sorrente
a-t-il atteint une réputation que Tibère estimait imméritée? C'est
qu'il était recommandé aux convalescents pour sa minceur et son
caractère salutaire. Les médecins, disait l'Empereur, ont comploté
en sa faveur23.
Les grands vins de la République sont des vins liquoreux
qu'on laissait souvent madériser : le vin d'Albe, qui, à en croire
Denys d'Halicarnasse dont il était le préféré, ressemble à du vin
miellé ; le Cécube, qui devient fauve en vieillissant ; dans une
moindre mesure, une des deux variétés du Falerne - l'autre, qui passait
pour du vin austerum quand elle était comparée à ces vins-là,
paraîtra douce plus tard en face des vrais austera, le Signinwn et
le Marsum. Le Setinum reste un vin épais, peut-être assez voisin
du Falerne doux, quoique moins fort. Caton, pour maintenir la
réputation du domaine, voulait faire cueillir le raisin surmûri24 :
on augmentait ainsi la concentration en sucre. Il restera encore
sous les Flaviens, chez des viticulteurs modèles, des exemples de

22 M. Wellmann, «Sextius Niger. Eine Quellenuntersuchung zu Dioscorides»,


dans Hermès, 24, 1889, p. 530-569; et voir l'appendice III.
23 Pline, NH, XIV, 61 et 64.
24 Caton, De Agr., 25 : «Facitoque studeas bene percoctum siccumque légère, ne
vinum nomen perdati. Cf. Virgile, Georg., II, 409-410 : «Sarmento et vallos primus
sub teda referto ;/ postremus metito».
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 205

vendanges extraordinairement tardives : dans sa propriété de


Baies, Faustinus, l'ami de Martial, rentre des raisins après le mois
de novembre!25. De ces récoltes on pourrait dire, comme Emile
Peynaud (1980, p. 193) pour celles de la Gironde dans les années
trente, qu'« elles donnaient des vins blancs, dorés, gras, rôtis,
gagnant en fût et en bouteille un fondu et une sève supplémentaires.
De tels vins ont disparu et on ne saurait les refaire».
Ils n'avaient pas entièrement disparu dans l'Italie du Ier siècle,
mais ils s'étaient faits rares. Les vendanges avaient été avancées :
«Vindemiam antiqui numquam existimavere maturam ante aequi-
noctium; jam passim rapi cerno» note Pline (XVIII, 315). Les
médecins recommandaient alors à la bonne société des vins moins
onctueux, plus fluides ou plus minces, et des vins moins sucrés
qui convenaient évidemment mieux à l'usage de plus en plus
abondant et quotidien qu'on en faisait. Qu'on voie là-dessus le conseil
général de Pline : pour les gens bien nés, les vins les plus sains
sont les vins de Campanie qui ont le moins de corps - le contraire
des grands vins républicains26. Le Sorrentin est le premier à être
loué pour sa tenuitas, qui ne l'empêche pas d'être extrêmement
vineux. C'est sans doute ce manque de corps que lui reprochaient
Tibère et Caligula. Le Gauranum sera le premier grand vin léger,
à la fois mince de substance et peu chargé d'alcool - λεπτός τη
συστάσει et ύδατώδης dira Galien27.

Les nouveaux grands crus à la fin du Ier siècle et au-delà

Sous les mêmes effets, la diversification des grands crus va se


poursuivre à l'époque des Flaviens et même sous les Antonins,
avec l'accession à la renommée de vins très austères28 qu'on

25 Martial, III, 58, 7-9.


26 Ibid., XXIII, 45: «Saluberrimum liberaliter genitis Campaniae quodcumque
tenuissimum». J'adopte ici la traduction exacte de Littré, «corps» ne devant pas
s'entendre du caractère plus ou moins alcoolique du vin, mais de sa substance
onctueuse ou fluide.
27 Je suis ici Galien contre Athénée, qui dit exactement le contraire.
28 Je calque le latin austerus en employant un terme utilisé dans le vocabulaire
de la dégustation pour désigner un vin à la fois acide et astringent, mais avec une
connotation péjorative qu'il ne faut pas mettre dans l'adjectif latin. Les vina
austera s'opposent aux vins doux parce que les saveurs acides et astringentes s'opposent
206 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

buvait cent ans plus tôt comme des potions. Croissant sur le
versant nord-est des Monts Lépins, au-dessus de la Via Latina, l'âpre
vin de Signia est dès l'époque de Tibère un remède célèbre contre
le relâchement d'entrailles. Mais il va trouver à la fin du siècle
encore plus austère que lui avec le vin des Marses. On le voit alors
passer au statut de vin consommable. Pline hésite à l'inclure dans
sa liste des meilleurs grands crus, et l'en écarte par le nam au sens
de «Je n'en parle pas, car. . .» dont j'ai signalé l'emploi au chapitre
précédent : «Je ne le cite pas car, étant trop austère, il se range
parmi les remèdes». Mais, s'il l'avait retenu, c'eût été au rang des
vins d'Albe et de Sorrente. Signe de discussions comparables à
celles qui avaient accompagné l'essor du Sorrentin. Galien estimera
que le Signinum, une fois vieilli - ce qui lui fait perdre de l'astrin-
gence - est un très beau vin; Marc-Aurèle n'aimerait ni en manger
les raisins ni en boire le moût mais lui non plus ne paraît pas
hostile au vin de Signia une fois mûr29.
Martial se fait peut-être l'écho du même genre de polémique
quand il s'acharne contre les vins encore plus durs des Marses et
des Péligniens, comme il le fait contre le vin de Marseille. Même
critiqués, les uns et les autres trouvent place dans ses xenia.
Savoir si le vin des Marses atteindra au IIe siècle le statut de grand
cru dépend de la position qu'on adopte à l'égard du manuscrit de
Fronton : «Nam decem partibus tuas Hueras légère malim quant
omnes Marsicos aut Gauranos palmites ». Kiessling corrigeait Mar-
sicos en Massicos, ce qui est bien tentant. Si l'on retenait avec Van
den Hout, le texte des manuscrits, il faudrait admettre qu'à
l'époque de Marc-Aurèle, il y avait chez les Marses des vignobles aussi
réputés que ceux du Mont Gaurus30.
Nos sources permettent encore de déceler deux vignobles qui
vont se hisser tardivement à la notoriété : celui de Sabine - ou du
moins certains crus de Sabine - et celui de Tibur. Les deux
vignobles sont déjà mentionnés par Horace et par Pline, ainsi que, pour
le Sabin, par Strabon, mais pas en tant que grands crus. Le vile
Sabinum qu'Horace offre à Mécène a été beaucoup discuté, et il y
a assurément de la coquetterie dans ce vile : Horace n'aurait pas

ensemble aux saveurs sucrées (Peynaud [1980, p. 158]). On pourrait traduire par
« sec », mais on ne rendrait pas l'idée d'âpreté et de verdeur qu'il y a dans austerus ;
«dur» conviendrait bien mais risque d'être pris pour encore plus péjoratif.
29 Galien, éd. Kuhn, X, 831 et XIV, 15; Fronton, Ad Marcum Aurelium, IV, 4.
30 M. P. J. Van Den Hout, éd. de Ai. Cornelii Frontonis epistulae, Leyde, 1954.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 207

proposé une infâme piquette à un grand seigneur31. Il a fait


vieillir lui-même en amphore son vin de Sabine pendant plusieurs
années, huit peut-être; dans l'ode I, 9, il en tire de sa cave une
autre amphore de quatre ans d'âge, propre à le réjouir au coin du
feu. Il est cependant clair que ces amphores sont loin de pouvoir
rivaliser avec les grands crus dont Mécène faisait son ordinaire.
Pour la région de Tibur, le texte d'Horace ne fait qu'attester la
présence de vignes. Pline ne cite ni le Tiburtin ni le Sabin dans sa
liste exhaustive des crus dont la réputation fait l'objet d'un accord
général32, et ne parle de leurs terroirs qu'à propos des cépages qui
y sont plantés. Martial n'a que du mal à dire du Sabin. Avec
Galien en revanche, apparaît la mention de leurs variétés nobles
(ευγενείς) qu'il range aux côtés des vins de Sorrente, des Marses et
de Signia; au IIIe siècle, Porphyrion sera bien gêné par le vile
Sabinum d'Horace, car le Sabinum qu'il connaît est un vin de
luxe : « Vile prò non vetusto videtur dixisse. Alioquin Sabinum, si
vetustum sit, non est vile».
Le Tiburtin et le Sabin sont des vins sensiblement moins durs
que les vins des Marses ou de Signia, mais leur essor fait
cependant partie du succès général des austera, qui n'ont cessé de se
multiplier en face des doux à partir d'Auguste. Ils constituent la
dernière génération des nouveaux grands crus de l'Italie romaine,
et nous saisissons ainsi les origines de tous ceux qui seront cités
trois siècles après Auguste par l'édit du maximum de 301 : le Pice-
numn, le Tiburtinum, le Sabinum, le Surrentinum, le Setinum et le
Falernum, auquel il faut ajouter une dénomination par le cépage
et non par l'origine : YAminaeum.
Il y a eu entre temps deux déchets et une transformation de
taille. Le vin de Tarente, encore cité par Martial, Stace et Juvénal
ne l'est plus jamais après. Galien, à deux reprises, signale qu'à son
époque le terme Cécube n'indique pas une dénomination
d'origine, mais un type de vin vieux. Cela confirme les remarques de
Pline (XIV, 61), selon qui le Cécube est en train de disparaître «du
fait de l'incurie des vignerons, de l'exiguïté du vignoble, mais
encore plus à cause du canal navigable que Néron avait entrepris

31 Voir les commentaires raisonnables de R. Nisbet et M. Hubbard (1970,


p. 120).
32 Cf. NH, XIV, 72.
33 Cette dénomination doit représenter l'ensemble des crus Hadrianum, Praetu-
tianum et Palmense, sur lesquels voir l'appendice IV.
208 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

de creuser du lac de Baies à Ostie ». La date précise de cette


disparition, qu'on aurait tendance à placer entre la rédaction du livre
XIV de l'Histoire naturelle et celle du livre XXIII34, pose
cependant des problèmes puisque Martial parle à neuf reprises du Cécu-
be comme d'un grand vin et précise comme Strabon et Vitruve
qu'il vient dans les marécages du lac de Fondi. Mais ni Stace ni
Juvénal ne prononcent son nom, et, en tout cas, il n'existait plus
au IIe siècle.
Le cas de X'Albanum est plus obscur. Le vin épais de Dioscori-
de, particulièrement doux de Pline35, était bien celui que Denys
d'Halicarnasse comparait à du vin miellé. Ce n'est plus celui de
Galien. Pline signalait déjà l'existence de deux variétés : à côté du
praedulce quelques vins rares étaient austères. Les variétés de
Galien sont parallèles à celles des deux Tiburtins ou Sabins : la
noble est austère, l'autre est un vin peu vineux, mince, blanc, bon
à boire jeune. Tout se passe comme si le vin liquoreux d'Albe,
célèbre jusqu'à Martial et Juvénal, avait ensuite cédé la place à des
vins traités tout différemment, et sans doute de réputation
inférieure.

Changement et continuité

II faut dire que ces grands vins liquoreux, fruits de vendanges


tardives et de raisins atteints de pourriture noble sont à la fois
d'un faible rendement et de vinification difficile par manque
d'acidité. Le vigneron prend en les fabriquant de grands risques
que leur prix élevé compense inégalement selon les années. En
diffusant le goût de vins plus secs, plus fluides et plus légers, les
médecins allaient dans le sens d'une plus grande facilité technique
et d'une meilleure sécurité économique. Ainsi s'explique le
passage, entre Horace et Strabon, d'un côté, et Galien de l'autre, d'une
liste de grands crus dominée par les vins liquoreux à une liste où
les vins secs sont en majorité.

34 XXIII, 35: «Caecuba non jam gignuntur». La formule est plus affirmative
que celle du livre XIV, surtout si l'on y traduit intercidit par un présent, comme je
l'ai fait par analogie avec le exolescit du paragraphe suivant. Le Cécube est encore
mentionné quatre fois par Pline.
35 NH, XIV, 64.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLA VIENS 209

Rien dans cette évolution ne constitue un signe de décadence


économique globale. Qu'il y ait eu chemin faisant des difficultés
locales d'adaptation et des modifications d'équilibre
micro-économique est certain, comme il est certain que nous avons à peine les
moyens de les entrevoir, et parfois de façon douteuse. Même dans
le cas de la disparition du Cécube, il est difficile de ne pas suivre
Pline, qui en a été le témoin oculaire, et de chercher d'autres
causes que les dégâts occasionnés par le creusement du canal de
Néron.
Pour la fin de la République nous avons donné comme preuve
de la valeur et de la rentabilité des terroirs de grands crus leur
récurrence chez Horace parmi les exemples de richesse. On trouve
les mêmes allusions chez Martial et chez Juvénal à propos du
Falerne, du Setinum, du Trifolinum et du Gauranum30. Au début
du IIe siècle, la possession de vignobles de grands crus, qu'ils
fussent anciens ou récents, était toujours considérée comme une des
sources des plus grands revenus possibles.

II
COLUMELLE, III, 3

Le tableau que je viens d'esquisser en me fondant sur les


textes littéraires, agronomiques et médicaux n'a guère de rapport
avec les idées avancées jusqu'à présent sur l'évolution du vignoble
italien au Ier siècle de notre ère. L'attention pour cette période
s'est concentrée avant tout sur un texte de Columelle et sur l'édit
de Domitien interdisant de planter de nouvelles vignes. Il faut
examiner maintenant ces deux problèmes.

Le texte de Columelle

La préface des Res Rusticae de Columelle développe celle du


livre II de Varron, exercice de style classique dans la littérature

36 Falerne : Juvênal, VI, 150; Setinum : Martial, IV, 64, 34; IX, 22, 3; XI, 29, 6;
Trifolinum : Juvênal, IX, 56, Gauranum : ibid., 57.
210 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

romaine. On aurait tort d'appliquer les idées qu'on y trouve à


l'époque précise où écrivait Columelle, et il me suffit de renvoyer
à ce que j'ai dit plus haut du texte de Varron. Mais Columelle a
aussi écrit en introduction à ses préceptes sur la création des
vignobles quelques pages inquiétantes qu'il faut citer en détail :
«Avant de parler de création de vignobles», dit-il, «je ne pense pas
hors de propos de donner pour ainsi dire des fondations à cette
discussion future, de manière que, l'ayant examinée à fond, nous
tenions pour tranchée la question de savoir si la culture de la vigne
enrichit ou non les propriétaires fonciers. De fait, il est à peu près
inutile de donner des règles pour planter des vignes, tant qu'on n'a
pas répondu positivement à cette question : faut-il oui ou non en
avoir du tout? Or une si grande majorité des gens est dans le doute
à cet égard que beaucoup d'entre eux reculent et ont peur devant
ce type d'utilisation de la terre; ils jugent préférables des prés, des
pâturages ou des forêts;
[2] je ne parle pas de la vigne mariée aux arbres, car même parmi les
autorités de l'agronomie il y a eu là-dessus une vive controverse,
Saserna refusant ce type d'exploitation, alors que Tremelius Scrofa
l'approuvait chaudement. Nous apprécierons cet avis en son lieu;
en attendant, il faut commencer par montrer à ceux qui
s'intéressent à l'agriculture qu'il n'y a pas de revenu plus élevé que celui
fourni par les vignes.

Columelle insère alors une série d'exemples de vignes aux


rendements exceptionnels, tous supérieurs à 100 hl/ha - ceux cités par
Caton et Varron à Faventia (316 hl/ha) et dans l'Ager Gallicus (210
hl/ha), ceux obtenus par l'affranchi Acilius Stenhelus dans une
propriété de Nomentum achetée par Remmius Palémon sur
laquelle Pline (NH XIV, 48-51) fournit plus de détails, ceux que Silvi-
nus et lui-même ont par extraordinaire fait donner à de petits
secteurs de leurs vignobles de Caere (105 hl/ha)37. Voilà des vignobles
qui rapportent plus que les prairies, les pâturages et les forêts,
pour ne pas parler du blé!

37 II me paraît impossible de suivre A. Tovar, « Columela y el vino de Jerez »,


dans Homenaje al Profesor Carriazo, III, Séville, 1975, p. 399-404, qui propose de
localiser le Ceretanum de Columelle à Cerei, près de Jerez de la Frontera, que nous
connaissons par une monnaie césarienne. Columelle s'adressait à des lecteurs
italiens qui n'auraient jamais pensé à cette localité ignorée des textes, alors que la
ville de Caere leur sera venue tout naturellement à l'esprit, de même que pour le
vin Caeretanum cité deux fois par Martial.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLA VIENS 211

[4] «Pourquoi donc», poursuit-il, «la viticulture a-t-elle une si


mauvaise réputation? Graecinus a dit que ce n'était pas l'effet de ses
propres défauts, mais de ceux des hommes».

Suit l'énumération de toutes les fautes et négligences auxquelles,


selon l'auteur du De vineis, se laissent aller habituellement les
vignerons.
[6] «Et ils se plaignent de ce que la vigne ne les paie pas de retour,
alors que c'est eux qui l'ont ruinée, par cupidité, par ignorance ou
par négligence.
[7] Pourtant, ceux qui auront joint le soin au savoir, obtiendront - je
ne dis pas quarante ou au moins trente, ce qui est mon avis - mais
vingt amphores par jugère, ainsi que le suppose Graecinus, dans un
calcul, reconnaissons-le, du rendement minimal, et ces gens-là
n'auront pas de mal à augmenter leur patrimoine davantage que
ceux qui ont choisi de s'en tenir à leur foin et à leurs légumes».

Le paragraphe se termine par le calcul des coûts et des profits


d'un vignoble de sept jugères.
Ce texte important est donc une réponse à l'opinion de la
majorité, selon qui il vaut mieux exploiter un domaine en
pâturages et en forêts plutôt qu'en vignes. Elle se fonde sur une
argumentation en trois parties : des exemples de rendements très
élevés, qui laissent à n'en pas douter un bénéfice important; une
analyse des causes du décri des vignes (le laisser-aller) et enfin une
démonstration chiffrée du revenu élevé que peut procurer un
vignoble bien mené. L'indication liminaire de la mauvaise
réputation des vignes auprès des agriculteurs et le calcul final ont fait
l'aubaine des historiens qui ont vu ou non dans la première le
signe d'une décadence catastrophique du vignoble italien38, et ont
trouvé dans le second l'occasion de refaire un des rares calculs de
coûts et de profits que les textes anciens nous aient livrés.

Le calcul

Je n'ajouterai pas mon nom à la longue liste de ceux qui ont


reproduit les chiffres de Columelle, ont refait ses calculs, et dé-

38 Cf. supra, p. 2-5. G. Papasogli, L'agricoltura degli Etruschi e dei Romani (cité
par R. Goujard [1975, p. 123]) et Tenney Frank, An Economie History of Rome,
New York, 1920, p. 422-423, ont déjà critiqué, le premier contre Billiard, le second
contre Rostovtzeff, les surinterprétations de la préface de Columelle.
212 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

couvert les lacunes de ses comptes39: rien sur le supplément de


main-d'œuvre pour la vendange, rien sur l'entretien de l'esclave
vinitor, rien sur la villa et Yinstrumentum nécessaire à la culture
et à la vinification, pas de calcul des amortissements. Il n'est pas
exact non plus qu'une vigne atteigne son plein rendement après
deux ans, mais seulement après quatre ou cinq (et même sept
selon Pline, NH, XVII, 182). Ces reproches ont trouvé leur
couronnement dans une étude très fouillée de R. P. Duncan- Jones qui a
en outre mis en cause les chiffres mêmes de Columelle : prix de la
terre trop élevé, coût de l'installation du vignoble trop élevé, mais
rendement à l'hectare trop élevé aussi. Corrigeant donc les
données de Columelle et refaisant ses calculs, Duncan-Jones conclut
d'une part qu'une vigne à petit rendement et donnant un vin de
petit prix fait perdre de l'argent - «Ce n'est pas», précise-t-il,
«spécialement surprenant, (. . .) mais c'est bien différent du message
d'encouragement que Columelle tente de transmettre à ceux qui
envisagent d'investir dans la vigne»; il admet d'autre part que, si
le terrain était bien choisi, la viticulture pouvait en effet rapporter
davantage que la plupart des autres cultures40. Columelle, en fait,
n'a jamais dit autre chose.
Le travail de Duncan-Jones a été aussitôt, et légitimement,
critiqué de toutes parts41. Il aura eu pour principal mérite de
montrer les difficultés et les limites de ce genre de tentative de
quantification de la rentabilité. Changer, au terme de raisonnements

"Mommsen, RG, 1, p. 843; Weber (1891, p. 227); Billiard (1913, p. 139);


Frank, ESAR, V, p. 149-151; Yeo (1952 b, p. 474-477); G. E. M. De Sainte Croix,
«Greek and Roman Accouting», dans A. C. Littleton, B. S. Yamey (éds), Studies in
the History of Accounting, Londres, 1956, p. 14-74 (p. 38); White (1970, p. 243-244 et
268-269); Martin (1971, p. 370-372); Finley (1973, p. 117); De Martino (1979, II,
p. 233), et voir notes suivantes. Le premier auteur à avoir tenté d'introduire le coût
des dépenses d'amortissement dans les calculs antiques me paraît être le pasteur et
agronome écossais A. Dickson, 1 1776, dans son ouvrage posthume The Husbandry
of the Ancients, Edimbourg, 1788, p. 104-112.
40 Duncan-Jones (1974, p. 39-52).
41 Voir les comptes rendus de J. Andreau, dans REA, 76, 1974, p. 444-449; de
M. Frederiksen dans JRS, 67, 1977, p. 199-201 ; de A. N. Sherwin- White dans Clas-
sical Review, XXVI, 1976, p. 244-246; de H. W. Pleket dans Gnomon, 1977, p. 55-
63; R. Etienne, «La comptabilité de Columelle», dans Les «dévaluations» à Rome,
2, coll. E.F.R., 37, Rome, 1980, p. 121-128; M. I. Finley, «Le document et l'histoire
économique de l'Antiquité», dans Annales ESC, 37, 1982, p. 697-711 et tout
récemment un long article d'A. Carandini, «Columella's Vineyard and the Rationality of
the Roman Economy», dans Opus, II, 1, 1983, p. 177-204.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 213

implexes reposant sur des bases incertaines, quelques-uns des


chiffres de Columelle en espérant ainsi parvenir à un calcul plus
exact est une entreprise désespérée, dont on ne pourrait tirer
éventuellement un peu de sens que si les résultats obtenus étaient
d'un ordre de grandeur totalement différent de ceux proposés par
le texte antique, ce qui n'est pas le cas. Espérer que les chiffres
des textes ou ceux qu'on leur substitue réprésenteront une
moyenne valable pour l'Italie et même les provinces, et regretter de ne
pas trouver dans le texte de Columelle «un exemple sérieux de
rentabilité type d'un vignoble» est encore plus éloigné de la
réalité : ce vignoble type n'a jamais existé, parce qu'il y a en Italie toute
une série de vignobles différents selon le vin qu'ils produisent, le
mode de conduite de vigne qui y est adopté, la région où ils sont
situés, la distance qui les sépare des voies d'eau et des villes, et le
rôle que chacun remplit. Il n'y a pas non plus de prix moyen du
vin, que l'on calculerait à partir de quelques tarifs de tavernes
pompéiennes, pas plus que l'on n'établirait un prix moyen du vin
français en additionnant et en divisant les prix affichés dans deux
bars pour le ballon de rouge ordinaire, le verre de
beaujolais-vil age et la coupe de champagne; il s'agit en réalité de produits
différents, dont la moyenne n'a pas de sens.
Sur le fond des choses, on s'en tiendra à ce que W. Kula a
montré, il y a déjà longtemps, à propos des domaines féodaux
polonais. Dans un système économique où les biens et les forces
productives ne sont pas tous régis par le marché, il est aussi
impossible de décider de la rentabilité en généralisant les
évaluations monétaires qu'en ne tenant pas compte du tout des
transferts internes au domaine : l'historien moderne ne peut exploiter à
cette fin des calculs du type de celui de Columelle42.

42 W. Kula, Théorie économique du système féodal, trad. fr., Paris-La Haye,


1970, eh. Ili A et VI. On doit à l'article d'A. Carandini cité ci-dessus l'intéressant
rapprochement avec les remarques de Kula, mais, en affirmant à plusieurs
reprises que les transferts internes peuvent être considérés comme gratuits, A.
Carandini ne me paraît pas interpréter correctement la pensée de ce dernier : voir Kula,
p. 20-21 : «Si l'on faisait le bilan d'une entreprise féodale quelconque selon les
méthodes propres à la comptabilité capitaliste, on trouverait pratiquement
toujours que l'entreprise travaille à perte. Au contraire, si l'on ne tenait aucun compte
des éléments n'ayant pas nécessité de mise de fonds, le résultat montrerait en
général un bénéfice très important ... Le premier résultat est sans contredit
absurde ... Le deuxième résultat, selon lequel toutes ou presque toutes les entreprises
rapporteraient toujours d'énormes bénéfices, est également invraisemblable».
214 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

II n'a pas à lui reprocher non plus d'en avoir adopté le


principe. Dès 1937, Mickwitz a expliqué qu'il utilisait tout simplement la
comptabilité en usage, dont le but était essentiellement
d'empêcher les détournements. Les papyrus de Zenon montrent qu'au
IIIe siècle avant notre ère, sur son domaine du Fayoum,
Apollonius ne comptabilisait pas plus que Columelle les amortissements
et ne transformait pas en coûts chiffrés les transferts internes de
produits comme le blé du vinitor : cela ne commencera, d'après
Mickwitz, qu'à la fin du XVIIIe siècle43 et ne sera en fait que très
rarement pratiqué. Cette forme de calcul n'était donc pas
étrangère aux lecteurs de Columelle, et ses chiffres leur paraissaient
sûrement plausibles. Mais l'absence de chapitres comme la
main-d'œuvre supplémentaire pour les vendanges, ou l'amortissement des
échalas, qu'il faut renouveler fréquemment, est particulièrement
malheureuse dans l'usage qu'il en fait : une comparaison
théorique entre la rentabilité de la viticulture et celle des pâturages et
des forêts, qui demandent peu de main-d'œuvre et peu
d'investissements. Pour ces cultures-là, du reste, Columelle ne présente pas
le calcul analogue qui devrait fonder la confrontation. Il indique
seulement (III, 3, 3) le revenu brut qu'elles passent pour
procurer : cent sesterces au jugère, contre trois cents pour un vignoble
dans son hypothèse la plus basse.
La comptabilité du De re rustica ne nous renseignera donc pas
sur le revenu viticole au milieu du Ier siècle de n. è. Il est plus
intéressant pour notre propos de nous interroger sur le dispositif
et les intentions du texte.

Columelle et Graecinus

Un certain nombre de commentateurs ont négligé une


remarque simple, qui n'est pas sans importance pour la chronologie.
C'est que l'essentiel du plaidoyer en faveur de la viticulture, l'ana-

A. Carandini accorde en conséquence beaucoup trop de crédit à la comptabilité de


Columelle. Sur la place (limitée) du calcul dans la mentalité des propriétaires, voir
les observations pertinentes de Cl. Nicolet (1982, p. 895-7).
43 Mickwitz (1937). Pour des problèmes identiques à propos des comptes d'un
propriétaire normand au début du XIXe siècle, voir B. Garnier, « Comptabilité
agricole et système de production : l'embouche bas-normand au début du XIXe siècle »,
dans Annales ESC, mars-avril 1982, p. 320-343.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 215

lyse des causes de sa mauvaise réputation et sans doute le calcul


de rentabilité lui-même44 sont repris de Graecinus. Or le sénateur
Iulius Graecinus, père de Iulius Agricola dont la fille épousera
Tacite, a été mis à mort par Caligula en 39 ou 40. Si donc la
mauvaise réputation de la viticulture contre laquelle Columelle et
Graecinus se sont tous les deux dressés est signe de crise, cette
crise n'a pas commencé sous Néron mais sous Tibère; elle a duré,
à tout le moins, pendant tout le second tiers du Ier siècle.

RES INFAMIS OU UBERRIMUS REDITUS?

L'inférence toutefois ne me paraît pas assurée. Ce n'est pas la


première fois que nous rencontrons des signes de rejet de la
viticulture et que nous avons à écarter les surinterprétations
auxquelles ils ont donné lieu. Le proverbe de Cicéron sur l'héritier
prodigue qui vend ses forêts avant ses vignes était de la même eau45. La
viticulture a toujours eu ses ennemis : ceux qui ne veulent pas
prendre le risque d'une culture spéculative, soumise aux
irrégularités du climat, demandant une attention constante et une main-
d'uvre abondante. Cette querelle n'était pas absente des traités
d'agronomie antérieurs et nous la trouvons déjà chez Varron (I, 8,
1), quand Scrofa marque son désaccord avec la hiérarchie des
cultures de Caton qui met la vigne au premier rang : « Il y en a qui
pensent», dit-il, «que par la dépense elle engloutit le rapport». Et
il préfère, pour sa part, les bonnes prairies. Il en va de même des

44 II y a deux interprétations de la phrase de Columelle, III, 3, 7 : «Nec in hoc


errât, quippe ut diligens (mss. diligenter) ratiocinator calculo posito videt (mss. vide-
re et) id genus agricolationis maxime rei familiari conducere », selon que l'on
ponctue après ratiocinator (le diligens ratiocinator est Graecinus - solution de ?. B. Ash
dans l'édition Loeb, 1960) ou après videt (le diligens ratiocinator est indéterminé -
solution de S. Hedberg dans l'édition d'Uppsala de V. Lundstrôm, A. Josephson,
S. Hedberg, 1968, et de W. Richter dans la récente édition de la Tusculum-Buche-
rei, Munich et Zurich, 1982). Dans ce dernier cas, la construction de l'infinitif
conducere est bien peu naturelle, mais le calcul apparaît comme étant de Columelle
lui-même, ce qui semble plus conforme à sa présentation dans la suite du texte (III,
3, 11 : «hic calculus quem posuimus ...»). Si l'on adopte la première interprétation,
le principe du calcul est de Graecinus, sa présentation et les chiffres sur lesquels il
se fonde sont, sauf pour le rendement, revus par Columelle. C'est celle que je
préfère, avec Marquardt (1866, p. 445) et L. Capogrossi Colognesi (1981, p. 452).
45 Cf. supra, p. 121-122. Le rapprochement a déjà été fait par H. W. Pleket, art.
cité n. 41, p. 58.
216 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

agriculteurs que Columelle prend à partie et de ceux qui mettaient


en pratique le proverbe de Cicéron : ils ne planteraient pas des
oliviers ou du blé plutôt que des vignes. Ce qu'ils leur préfèrent, ce
sont les cultures qui coûtent peu et rapportent régulièrement :
prairies, pâturages et forêts. Voilà l'école de pensée pour qui la
vigne est res infamis. Rien d'étonnant à ce que ces prudents soient
majoritaires. A. Dickson, au XVIIIe siècle, avait bien compris le
problème dans le même esprit que Graecinus et Columelle : « Il y a
des récoltes qui demandent non seulement plus de culture que les
autres, mais aussi que cette culture soit donnée avec plus
d'attention et d'exactitude. C'est pourquoi il arrive souvent que la récolte
dont la culture demande le moins d'attention et le moins
d'exactitude soit plus profitable au paysan. De ces différentes façons de
voir les choses naissent les différences d'opinion des gens en ce
qui concerne la valeur comparée des diverses récoltes»46.

LA FASCINATION DU RENDEMENT

Que la vigne ait beaucoup de détracteurs n'est donc pas une


nouveauté, et il n'y a pas à tirer de là l'idée d'une crise de la
viticulture sous Tibère, Claude et Néron. La façon qu'ont Graecinus
et Columelle de leur répondre est en revanche originale. A la
même objection, Varron (I, 8, 2) répondait : prenez bien garde à
faire pousser les échalas sur votre domaine, ils ne vous coûteront
rien. Réponse un peu courte. L'allusion aux critiques de Scrofa
contre la classification des cultures de Caton paraît être avant tout
un artifice rhétorique pour introduire une dissertation sur les
différents modes de conduite de la vigne. Graecinus et Columelle
prennent les choses au sérieux, entrent dans bien plus de détails et
adoptent un principe tout différent : pour qu'un vignoble rapporte
de l'argent, il faut en obtenir un bon rendement; pour obtenir un
bon rendement, il faut connaître son métier et se donner du mal
(cum scientia sodare diligentiam, III, 3, 7); fidèle à la voluntas
impendendi (I, 1, 18), Columelle, le seul défenseur dans
l'agronomie romaine de l'investissement à risque et de l'agriculture
intensive47, ajoute à titre personnel : ne lésinez pas sur les dépenses

46 Dickson (1788, p. 182). Cf. Mommsen, RG, I, p. 843, n. 34.


47 Mickwitz (1937, p. 586); Martin (1971, p. 315-316 et 378).
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 217

annuelles (IV, 3, 3), achetez cher un excellent vinitor (III, 3, 8),


changez vos plants s'ils ne produisent pas assez (III, 3, 11).
Varron présentait les records historiques de productivité dans
YAger Gallicus et YAger Faventinus comme des curiosités qui
entraient dans le cadre d'un éloge de la fertilité de l'Italie. Pour
Columelle ce sont des modèles à atteindre. L'ensemble du texte
que nous étudions est dominé par ces exemples et ceux plus
récents que Columelle y ajoute. Il n'a jamais voulu dire que toute
vigne était rentable. Tout son raisonnement tend au contraire à
prouver que seules le sont celles qu'on travaille suffisamment bien
pour qu'elles produisent beaucoup48. Il y a chez lui une véritable
fascination des rendements élevés49, que partagera sans doute
Sénèque puisqu'il affirme comme une évidence (Ep., 41, 7) que la
vertu propre de la vigne est la fécondité et que cet homme de
discernement achètera à prix d'or le domaine de Remmius Palémon
à Nomentum, rendu célèbre par les monceaux de raisins qu'il
produisait. On la retrouve encore chez Pline quand il raconte avec
admiration cette histoire (XIV, 47-52).
Varron, citant peut-être inexactement sa source, fait dire à
Caton qu'un vignoble est la plus profitable des cultures s'il produit
un vin abondant et de qualité50. Graecinus ne pratique plus ce
mélange des genres: «Là où beaucoup d'avantages locaux nous
inviteront à planter un cépage noble, choisissons-en un de bonne
race; mais si rien ou peu de chose ne nous y incite, attachons-nous
plutôt à la fécondité, car les différences de prix ne sont pas
proportionnelles aux différences de rendement» (III, 2, 31).
Doit-on voir dans cet art du choix économique, dans la
recherche du rendement et dans les efforts de calcul l'émergence au
début du Ier siècle d'une rationalité économique fondée sur le
calcul? Columelle en commençant son ouvrage s'adresse bien aux
propriétaires «qui ont à cur de se fixer un plan rationnel pour
augmenter leur patrimoine en pratiquant l'agriculture» (I, 1, 3).
Et il est difficile de ne pas rapprocher son calcul du chapitre sur
les vignes des Voyages en France d'Arthur Young51. Polémiquant

48 Cf. IV, 3, 5 et voir Martin (1967, p. 76).


49 Outre les textes déjà cités, voir III, 6, 1.
50 RR, I, 7, 9 : «.Ubi vineae possint esse bono vino et multo». Les manuscrits de
Caton, 1, 7 disent simplement « Vinea est prima, vel si vino multo est»; voir Goujard
(1975, p. 123, n. 17 du ch. 1).
51 Young, (1931, t. 2, p. 680-721).
218 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

contre «l'idée si répandue ici - il faut dire presque


universellement - que les provinces vinicoles sont les plus pauvres et que la
culture de la vigne est malfaisante pour les intérêts nationaux», ce
dernier s'appuie, comme Columelle, sur des calculs de coûts et de
profits. La démarche est très voisine. Mais l'exécution est bien
différente : les moyens comptables d'Arthur Young sont d'un tout
autre ordre, et, au lieu d'un exemple abstrait, il prend 23 cas
concrets et se méfie des moyennes. Plût au ciel que nous eussions
les mêmes données pour l'Antiquité!
Il ne fait pas de doute que Columelle traite de l'agriculture
avec beaucoup plus d'exactitude que ceux de ses prédécesseurs
dont nous avons conservé les uvres. Son ambition de rationalité
est elle aussi patente52. Mais elle a des limites par moments tout
aussi manifestes. La ratio rei familiaris augendae du livre I se
réduit à la lecture des bons auteurs et la répartition des cépages
d'abondance et de qualité opérée par Graecinus n'empêche pas de
cultiver l'utopie des aminées à haut rendement. Il est bien vrai
qu'un vignoble mal entretenu ou surexploité périclite rapidement
et qu'en l'entourant de soins attentifs et réguliers on en augmente
la production. Mais il ne suffit pas d'être un bon vigneron pour
obtenir de hauts rendements. Pour l'essentiel, ils dépendent du
type de cépage. Les viticulteurs du temps de Columelle, qui
couvraient d'éloges la biturica, la spionia, la balisca et Yarcelaca (III,
7, 1) s'en étaient empiriquement rendu compte. En revanche les
exhortations à l'industria de Graecinus, et plus encore l'éloge des
investissements coûteux de Columelle ne seront pas toujours bien
reçus, comme le montre la polémique anti-columellienne de Pline :
«Rien n'est moins avantageux que de très bien cultiver» (XVIII,
38). Polémique où M. Frederiksen a vu la réponse du sens pratique
au perfectionnisme théorique53 : celui-ci n'a pas dû se montrer
très efficace. Les nouveaux plants d'abondance l'étaient
davantage.

Deux ou trois Narbonnais, un ou deux Espagnols :


L'APPORT DE L'ÉLITE PROVINCIALE

Dans le passage que nous étudions, Columelle a privilégié


l'aspect théorique et l'aspect moral de la mentalité d'un milieu nou-

52 Voir Capogrossi Colognesi (1981 b, p. 452-453) et les passages qu'il cite.


53 Frederiksen (1980). Sur l'antagonisme de Pline et de Columelle, voir Le
Bonniec (1948) et Martin (1971, p. 376-381).
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 219

veau auquel appartiennent les auteurs des traités de viticulture du


début de l'Empire. En dehors des Saserna, les agronomes de la
République, Caton, Tremelius Scrofa, Varron, étaient de grands
personnages de l'aristocratie romaine. Il n'en est plus ainsi sous
les Julio-Claudiens. On ne sait rien de la vie de l'encyclopédiste
A. Cornélius Celsus, si ce n'est qu'il a écrit dans la seconde moitié
du règne de Tibère. Il avait, dans ses livres sur l'agriculture,
beaucoup parlé de la vigne, et apporté des nouveautés fondamentales à
la classification des cépages. W. Krenkel le verrait bien originaire
de Tarraconaise54. Iulius Atticus, auteur, toujours sous Tibère, du
premier traité spécialisé sur la vigne, est probablement Gaulois,
peut-être de Vienne; son disciple Iulius Graecinus, premier
sénateur de sa famille, vient lui, certainement, de Fréjus55. Leurs
surnoms font peut-être allusion à des qualités d'hellénisation qui ne
seraient pas étrangères à leur science en viticulture, acquise au
contact des Marseillais. Le chevalier Iulius Moderatus Columella
est pour sa part originaire de Gadès, et il s'est sans doute instruit
auprès de son oncle, le plus attentif des agriculteurs de Bétique56.
Le dédicataire du De re rustica, P. Silvinus, voisin de Columelle à
Caere, pourrait même être un autre Narbonnais57.
Tous ces auteurs font partie des élites provinciales du début
de l'Empire, qui, reprenant les qualités des bourgeoisies
municipales et des homines novi de la République représentent, selon une
formule de Sir Ronald Syme, «l'énergie et l'industrie contre la
superbe nobiliaire, et aussi contre l'inertie des nobiles». Ils ont
appris la viticulture dans leur pays d'origine et possèdent
désormais des domaines en Italie. Voilà les nouvelles autorités sur la
vigne58. Exerçant les qualités d'énergie et d'industrie que Graeci-

54 W. A. Krenkel, «A. Cornélius Celsus», dans Argentea aetas, in memoriam


E. Mormorale, Università di Genova, Pubblicazioni dell'Ist. di Filologia Classica, 37,
1973, p. 17-28. Les arguments restent forcément ténus: sur quatre inscriptions
mentionnant des Comelii Celsi (pour ne pas parler de celle de Rome, CIL, VI,
36285, qui fait peut-être allusion à l'écrivain), une vient de Tarragone et deux de
Narbonne.
55 Syme (1977, p. 38). Tout le paragraphe qui suit s'appuie sur cet article et sur
le premier chapitre des Colonial Elites, du même auteur, Oxford, 1958. Pour
Silvinus voir aussi son «Pliny the Procurator», dans HSCIP, 73, 1969, p. 201-236 (§ IX)
et, pour Graecinus, AE, 1946, 94.
56 R. Etienne, « Production vinicole et esclavage chez Columelle », dans Index,
VIII, 1978-1979, p. 206-213 (voir p. 209).
57 Syme (1977).
58 Cf. Columelle, III, 17, 4 et IV, 8, 1.
220 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

nus recommande aux autres, ils parviennent parfois, comme le


dira Tacite, à une vieillesse opulente59, et parfois se ruinent,
comme Tarius Rufus, victime de ses essais de viticulture modèle dans
le Picénum60. Leur apport réel à la viticulture italienne tient
moins à leurs vertus ou à leurs efforts de rationalisation qu'à leur
expérience acquise dans les provinces de cépages et de façons
culturales différents. Ce sont eux, bien évidemment, qui ont
apporté de leurs pays les plants espagnol et gaulois, la balisca ou la
biturica, et d'Italie du Nord la spionia, pour ne pas parler de la
tarière gauloise «qui creuse sans brûler» et améliorera, si l'on en
croit Pline (XVII, 116), la technique de la greffe en Italie.
Confrontés à la viticulture italienne existante, ils ont mis en
uvre une meilleure répartition de la qualité et de l'abondance, et
l'ont diffusée. Caton et Varon ne classaient les cépages que par
rapport aux terroirs avec lesquels ils s'accordaient ou non; les
premières indications sur leur fécondité et la qualité des vins
produits sont dans les Géorgiques61 ; la première codification
systématique selon ce point de vue pourrait être due à Celse.
C'est essentiellement dans cette mesure que l'on peut parler
d'une rationalisation de la viticulture. Mieux que Columelle, Iulius
Graecinus, avec son choix délibéré entre vignobles de cru et
vignobles d'abondance, en est l'illustration.

Conclusion

Récapitulant cette longue analyse du texte de Columelle, nous


conclurons qu'il n'y a pas grand-chose à tirer ni du calcul de
rentabilité ni du décri dans lequel serait tombée la viticulture aux
yeux de la majorité des propriétaires. Les exhortations au
rendement que prodiguent les nouveaux spécialistes provinciaux de la
vigne et du vin paraissent plus riches de sens : elles confirment et
expliquent à la fois l'introduction des nouveaux cépages
d'abondance dans les vignobles sans renom particulier de l'Italie
centrale. Si les rendements se sont au moins par endroits élevés
sensiblement, le moyen ne peut en être cherché que là.

s» Tacite, An., III, 55.


«° Pline, NH, XVIII, 37.
61 II, 96-100.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 221

Je ne crois pas exact de parler de crise du vignoble italien,


mais on peut parler d'une crise des aminées. Elle a évidemment
totalement épargné les grands crus et les vignobles déjà plantés en
cépages d'abondance comme celui de Pompei. Les autres se sont
adaptés, sauf les moins bien situés, qui n'ont pas résisté aux
changements.
Il reste que dans l'ensemble les chances de s'enrichir en
faisant à l'aveuglette n'importe quelle forme de viticulture, qui ont
sans doute existé par endroits au moment de la création du
vignoble et des grandes exportations, avaient disparu à l'époque de
Graecinus et de Columelle. On peut peut-être, au point où nous
sommes parvenus, ne pas dénier tout sens au fait que, selon ce
dernier, les ennemis de la vigne, partisans des prés et des forêts,
sont majoritaires : ils ont quelques bonnes raisons d'être plus
nombreux qu'à l'époque de Caton.
Il est difficile de se prononcer pour les vignobles de
l'intérieur, mais sur la côte tyrrhénienne tout porte à penser que les
surfaces plantées n'ont pas diminué. Les conditions économiques
de la viticulture sont cependant devenues différentes. Sur un
marché qui atteint son équilibre, on ne peut plus se permettre de faire
n'importe quoi. Caton (I, 7) disait : «vinea est prima, vel si vino
multo est ». Columelle aurait, je pense, supprimé le vel. A son
époque, la bonne formule pourrait être : «vinea est prima, si modo
vino multo aut bono est».

III
LES DEUX ÉDITS DE DOMITIEN

L'édit de Domitien interdisant de planter de nouveaux


vignobles en Italie et prescrivant d'arracher la moitié de ceux des
provinces est l'autre texte-pivot sur lequel s'est appuyée l'histoire de
la viticulture italienne sous l'Empire.

Les sources et leurs interprétations

Nous connaissons bien cette mesure grâce à plusieurs textes :


deux allusions de Philostrate, une de Stace et surtout un passage
précis de Suétone : « Une année où les vendanges étaient particu-
222 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

lièrement abondantes alors qu'il y avait pénurie de blé, il estima


que l'on négligeait les emblavures par excès d'engouement pour
les vignes, et il fit un édit selon lequel on n'en planterait plus de
nouvelles en Italie, et on les arracherait dans les provinces, en en
laissant subsister au plus la moitié. Puis il renonça à le faire
exécuter»62.
Partant de là, les historiens se sont affrontés sur deux lignes
d'interprétation. Les uns, rejetant comme insincère la motivation
indiquée par Suétone, ont vu dans l'édit une mesure
protection iste destinée à défendre le vignoble italien contre la concurrence
des provinces. D'autres n'ont pas cru devoir mettre en doute le
souci d'assurer de meilleures récoltes de blé63. Dans l'un comme
dans l'autre camp, des auteurs ont pris l'édit de Domitien comme
signe d'une extension excessive et d'une surproduction de longue
durée du vignoble italien64. Selon certains, les exhortations de
Columelle à planter des vignes auraient eu trop de succès65. Pour
les tenants du protectionnisme s'y est ajouté l'effet de la
concurrence des provinces : l'édit serait le signe avant-coureur de la
décadence du vignoble italien.
Nous touchons là une question de méthode qui mérite d'être
explicitée. Les sources littéraires sur l'histoire économique de
l'Antiquité sont naturellement trop espacées pour qu'on décrive
ses vicissitudes autrement que dans la longue durée. Elles ont
pourtant tout autant de chances de faire allusion à des
phénomènes de courte période, plus faciles à appréhender par les
contemporains. Mais, à les prendre ainsi, il n'y aurait plus de récit
continu : aussi faut-il à tout prix y voir des signes d'évolution longue.

«Suétone, Domitien, VII, 2; cf. XIV, 5; Stace, Silves, IV, 3, 11-12;


Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, VI, 42; Vies des sophistes, 580.
63 Parmi les principaux tenants de la première thèse, citons Mommsen, RG, V,
p. 98-99; Reinach (1901, p. 359-367); G. Sal violi, Le capitalisme dans le monde
antique, Paris, 1906, p. 196-197; Rostovtzeff, SEHRE, p. 202-203; Yeo (1952 a, p. 334);
Sirago (1958, p. 256) et encore tout récemment E. Lo Cascio, «Modo di produzione
schiavistico ed esportazioni italiche», dans Opus, I, 2, 1982, p. 389-397. Parmi ses
adversaires, Frank, ESAR, V, p. 141-142 et 183; R.Etienne, «Rome eut-elle une
politique douanière?», dans Annales ESC, 1952, p. 371-377 (avec bibliographie
complémentaire, p. 373); Jones (1974, p. 137); Duncan-Jones (1974, p. 35, n. 4); Finley
(1973, p. 212, n. 47); Levick (1982).
64 En particulier Rostovtzeff, loc. cit., et Sirago (1958, p. 256-264).
65 Martin (1971, p. 372-373). L'idée est déjà dans O. Seeck, Geschichte des
Untergangs der Antiken Welt, Stuttgart, 1921, 1. 1, p. 371-372.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 223

En l'occurrence, tout le problème a été d'évacuer ou d'oublier


le début du texte de Suétone : Ad summam quondam ubertatem
vini. Beaucoup n'en ont pas parlé. Salomon Reinach l'a
froidement contredit : «Il apparaît clairement que l'état de choses
constaté par Domitien n'est pas accidentel, que ce n'est pas le résultat
d'une année particulièrement mauvaise pour les céréales et bonne
pour la vigne; il s'agit d'un phénomène économique qui devait
durer depuis assez longtemps pour que l'empereur tentât de
remédier au mal par un remède aussi radical que son décret».
A partir du moment où «il apparaît clairement» que les
choses sont exactement à l'inverse de ce que dit Suétone, il est facile
de conserver le même état d'esprit pour corroborer cette
interprétation de l'édit de Domitien par des textes à peu près
contemporains de Martial. Une des épigrammes souvent citées à l'appui
d'une crise de surproduction dit ceci (XII, 76) :
«L'amphore de vin, on la donne pour vingt as, et le boisseau de blé
pour quatre. Ivre et lourd d'indigestion, l'agriculteur est dépourvu
de tout».

C'est manifestement une allusion à une crise d'abondance


agricole excessive et de mévente. Mais s'agit-il d'une année trop
féconde, cette fois aussi bien en blé qu'en vin, ou de la longue
durée? Martial, comme il convient à un auteur d 'épigrammes, est
attentif à tout ce qui pique l'intérêt dans l'actualité. Les trop
bonnes ou trop mauvaises vendanges ne lui échappent pas, et le
caractère ponctuel de ces deux vers ne fait pas de doute quand on
les rapproche de deux autres épigrammes sur les vendanges : en I,
56, c'est une année de vin trop léger («Tourmentée par de
perpétuels orages, la vendange est toute trempée : le voudrais-tu cabare-
tier, que tu ne pourrais nous vendre du vin pur»); en IX, 98, une
récolte à peu près nulle presque partout.
A Ravenne (second texte souvent cité), il vaut mieux posséder
une citerne qu'une vigne; le cabaretier voleur y vend le vin pur au
client qui l'a demandé mêlé d'eau : c'est que l'eau y vaut plus cher
que le vin (III, 56 et 57). Nouvel embarras de Salomon Reinach,
qui doit cette fois-ci procéder à une extension non plus dans le
temps mais dans l'espace. En voici les termes: «Martial écrivait
pour des gens qui n'avaient pas besoin d'un commentaire pour
l'entendre. Evidemment, à Rome, on était fort bien informé de la
mévente des vins dans la région de Ravenne; et ce ne devait pas
être une simple crise locale, sans quoi elle n'eût intéressé que les
Ravennates. C'était l'annonce d'un état de choses dont on s'inquié-
224 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

tait déjà partout, qui allait s'aggraver dans les années suivantes et
provoquer le décret de Domitien ». La réalité est encore inverse :
tout le piquant de l'épigramme repose sur le paradoxe d'une
situation locale qui s'explique par deux particularités : l'une, bien
connue, est que dans les marais entourant Ravenne poussaient des
vignes d'une exceptionnelle fécondité; l'autre, indiquée plus tard
par Sidoine Apollinaire (I, 5, 6), est qu'on avait le plus grand mal à
y trouver de l'eau potable.
L'édit de Domitien reste donc un signe isolé de surproduction.
Ponctuelle ou durable? U a fallu attendre Roger Dion pour que la
mesure de l'empereur romain fût éclairée par des
rapprochements avec de nombreux actes analogues décidés en France et
ailleurs du XIVe au XVIIIe siècle66. Mais le défenseur des bons vins
qu'est l'auteur de l'Histoire de la vigne et du vin en France n'a
donné qu'une analyse partielle des motifs de ces mesures. Visant les
vins communs produits dans les vignobles de plaine, ceux qui se
sont étendus sur les terres à blé, elles seraient suggérées au
souverain par les plus considérables des viticulteurs, «ceux qui
prennent une part active au commerce d'exportation du vin, et sont
par là même intéressés à maintenir la qualité qui assure la
répartition des crus». Il est certain que le grand propriétaire installé
depuis longtemps verra d'un mauvais il, quand le prix du vin
s'effondre, les vignobles de production facile qui ont pu s'étendre
en période de vin cher sur des terres alluviales. Mais cette force
sociale n'est ni la seule ni la première à agir. La célèbre thèse
d'Ernest Labrousse fournit une explication plus complète67.
En période de pain cher, les milieux populaires accusent la
vigne d'avoir usurpé des terres à blé; l'imputation est, par
exemple, fréquente dans les cahiers de doléances au moment de la
grande crise des céréales de 1789. «L'administration», ajoute
E. Labrousse, «préoccupée par la question des subsistances, fait
parfois chorus». La plus célèbre de toutes les mesures restrictives,
l'arrêt de 1731, qui défend «de faire de nouvelles plantations de
vignes dans l'étendue des provinces et des généralités du royaume,
et de rétablir sans une permission expresse de Sa Majesté celles

66 Dion (1959, p. 131-133 et 597-602). En dehors de la France, voir dans L.


Bellini (1948, p. 428, n. 1) la mention d'une interdiction de planter de nouvelles vignes
dans le statut de Sassari en Sardaigne, qui date de 1316.
67 E. Labrousse, La crise de l'économie française à la fin de l'Ancien Régime et
au début de la Révolution, Paris, 1943, p. 584 et p. 601-604.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 225

qui auraient été deux ans sans être cultivées», avait autant pour
objectif de réserver des terres aux céréales et aux pâturages que
de remédier à la dépression de courte durée qui pesait alors sur le
marché des vins. J'ajouterai que le souci de l'approvisionnement
en blé prend facilement une connotation morale : comment peut-
on consacrer la terre à produire ce qui sert à l'ivresse alors que
manque ce qui sert à la vie? Elle est manifeste dans l'éloge que
fait Stace de Domitien pour avoir restitué «à la chaste Cérès des
arpents qui depuis longtemps lui étaient refusés et des terres qui
apprennent la sobriété», mais elle n'est pas difficile à déceler non
plus dans des textes d'époque toute différente, par exemple au
XVIIIe siècle, chez l'abbé Antonio Ponz voyageant en Catalogne :
«S'il y avait assez de grains et d'huile pour chaque village et que le
reste du terrain fût livré aux vignes, à la bonne heure! Mais que
les champs tout entiers et les meilleures terres soient vignes, non
pas!»68, ou chez Arthur Young voyageant en France: «de
nouveaux vignobles étaient créés ou en train de se créer sur des terres
à blé alors que le peuple mourait de faim par manque de
pain » 69
Tout converge donc à nous ramener sur un terrain familier :
la préoccupation constante des empereurs d'assurer l'annone de
Rome et d'éviter les disettes et des émeutes comme celle qui valut
quelques émotions à Claude70. Puisque les causes des édits
d'interdiction et des plaintes du XVIIIe siècle sont précisément celles
qu'allègue Suétone pour l'édit de Domitien, et qu'elles sont tout à
fait vraisemblables dans le contexte de l'Italie romaine, on aurait
bien tort de mettre en doute la parole de l'historien romain71.

68 A. Ponz, Viage de Espana, Madrid, 1772-1794, t. XIII, VI, 53, cité par P. Vilar
(1962, II, p. 322).
69 Young (trad. fr., 1931, t. II, p. 717). Voir encore Dion (1959, p. 594 et 601).
70 Une part du ravitaillement de Rome en blé a toujours été assurée par
l'Italie : voir P. Pomey et A. Tchernia, « Le tonnage maximum des navires de commerce
romains», dans Archaeonautica, 2, 1978, p. 239, et G. Rickmann, The Corn Supply of
Ancient Rome, Oxford, 1980, p. 101-104.
71 B. Levick (1982) a voulu mettre l'édit en relation avec la famine d'Antioche
de Pisidie qu'a tenté de combattre le légat L. Antistius Rufus {AE, 1935, 126).
Toutefois, les différences des climats en Méditerranée ne permettent pas d'en inférer
une disette générale autour de 91 ou 92, et Domitien avait certainement plus
tendance à s'inquiéter, comme ses prédécesseurs, du sort de la plèbe de Rome que de
celle d'Antioche. Il reste que, si, comme on le verra plus loin, l'édit est
probablement postérieur de quelques années aux événements d'Antioche de Pisidie, l'expé-
226 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Cela établi, rien ne prouve que ces craintes et ces indignations


soient en général fondées. L'interdiction de 1731 a été édictée
après que le prix du vin eut subi une baisse brutale entre 1725 et
1729, mais il avait déjà commencé timidement à remonter en
1730, et, entre 1732 et 1734, il connaîtra une très forte hausse,
sans que bien sûr l'arrêt d'interdiction, aussitôt tourné de mille
manières, y soit pour rien72. Quoiqu'il ait été finalement aboli en
1759, la prospérité du revenu viticole se maintiendra jusqu'en
1780, le vignoble gagnant du terrain, mais progressivement et
dans une mesure qui n'excédait pas l'accroissement de la
population. De même, s'il y a bien eu, dans les dix années précédant la
Révolution, une dépression du revenu des vignerons, déclenchée
par trois vendanges exceptionnelles en 1780, 1781, 1782, il n'y a
pas eu à ce moment-là de multiplication des vignes qui justifierait
les plaintes des Cahiers. Dès 1791, les prix du vin vont au contraire
recommencer à monter. Aucune de ces sources n'autoriserait à
parler de véritable surproduction structurelle.
Ne faisons donc pas trop fonds de notre côté sur l'édit de
Domitien. Il implique sans doute que le vignoble n'était pas en
phase de régression, mais il ne veut pas dire qu'il atteignait ses
limites et se trouvait victime d'une crise profonde de
surproduction. Le plus raisonnable est de s'en tenir à Suétone et d'y voir
l'effet d'une année de trop belles vendanges et de trop petites
moissons.
Les partisans de l'interprétation protectionniste mettront en
avant, comme vient de le faire E. Lo Cascio, la différence de
traitement entre l'Italie (interdiction de planter de nouvelles vignes) et
les provinces (ordre d'en arracher la moitié) : ce serait le signe
d'une volonté d'assurer la répartition et la spécialisation des
économies agraires à l'intérieur de l'Empire, en réservant
essentiellement les provinces au ravitaillement en blé de Rome. A.H.M.
Jones (1974, p. 137) a depuis longtemps répondu qu'il s'agit
simplement là d'un exemple «des privilèges traditionnels de l'Italie,
dont l'exemption de taxe foncière était la manifestation
principale; ce traitement favorable était sans aucun doute dû au fait que

rience de famines récentes dans les provinces a pu jouer un rôle dans la


détermination de l'empereur d'y faire arracher la moitié des vignes.
72 E. Labrousse, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au
XVIIIe s., Paris, 1943, p. 271 et 275.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 227

les sénateurs auraient été fâchés d'avoir à détruire la moitié de


leurs vignobles».
L'édit de Domitien paraît au total avoir été souvent
surinterprété à tous égards. Tel qu'il est, il peut être entendu strictement
dans les termes de Suétone et ne nous apprend rien d'autre que la
vitalité du vignoble italien à la fin du Ier siècle et l'existence d'une
ou plusieurs années de récoltes surabondantes73. Je dis tel qu'il
est, car cette conclusion trop nette va être immédiatement remise
en question.

DOMITIANUS PROHIBUIT VITES IN URBIBUS SERI.

Il nous reste en effet à citer une dernière source. Dans sa


chronologie, Eusèbe de Cesaree place en 92 une défense faite par
Domitien de planter des vignes en ville74. Comme le sens de cette
mesure n'a pas paru bien clair (que sont donc ces vignes en ville?),
mais qu'il s'agit visiblement toujours de restreindre l'expansion
des vignobles, tout le monde, sauf Roger Dion, a assimilé cette
interdiction et l'édit que nous venons d'étudier. Cela a permis de
le dater de 92 et de ne pas se préoccuper des mystérieux vignobles
urbains.
De belles recherches archéologiques menées à Pompéi de
1966 à 1976 par Wilhelmina F. Jashemski éclairent cependant la
phrase d'Eusèbe de Cesaree et permettent de lui donner un sens
précis75. Expliquons-les brièvement. Les plantes de Pompéi ont été
détruites par l'éruption du Vésuve. Leurs racines se sont
progressivement décomposées, laissant dans la terre des cavités que les
lapilli ont comblées peu à peu. A condition que la végétation
poussée postérieurement aux fouilles ne les ait pas détruites, ces
cavités peuvent être vidées, puis remplies de plâtre ou de ciment pour
former un moulage de la racine. Le principe est le même que
celui qui a permis de réaliser les célèbres images des corps des
victimes de l'éruption. Une fois extraits du sol, ces moulages per-

73 C'est la position que, plus confusément, j'avais adoptée en 1971, p. 83-84.


74 Chronique Hiéronymienne, 217e Olympiade (éd. Fotheringham, Londres,
1923, p. 273) : Domitianus prohibuit vîtes in urbìbus seri. Repris par le Chronicon
Paschale sous l'année 90.
75 Jashemski (1979, p. 188-242). Bibliographie sur les nombreux articles
préliminaires publiés par l'auteur à la p. 341.
228 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

mettent dans beaucoup de cas, et en particulier pour la vigne,


l'identification de la plante. L'examen des espaces libres de Pom-
péi a eu pour résultat de faire retrouver à l'intérieur de la ville
non seulement des jardins potagers, mais aussi plusieurs vignes.
On pouvait s'attendre aux treilles et aux tonnelles, bien connues
par la copa de YAppendix Vergiliana et les peintures murales. Elles
sont en effet fréquentes, en particulier dans les auberges (Ins. I,
14, 2; VI, 1, 1; VI, 2, 4; VII, 11, 11-14). Il est plus neuf d'avoir
identifié dans le jardin de la taverne d'Euxinus, près de
l'amphithéâtre, 32 pieds de vigne. Petite plantation d'environ 200 m2, mais
qui se prolongeait à côté dans le jardin de la demeure personnelle
de l'aubergiste, et pouvait lui fournir une partie du vin qu'il
débitait. Le jardin de IX, 9, 6-7 est à peine plus grand ; cinq racines de
ceps, dispersées, y ont été identifiées ; leur petit nombre est dû aux
dégâts causés dans le sous-sol par la végétation moderne et l'on
peut considérer que ce jardin était, au moins en partie, planté de
vignes. Il appartenait à un marchand de vin (114 amphores ont été
trouvées dans la maison); un dolium y était enterré, que le produit
des ceps remplissait sans doute pour une part. Derrière la maison
du navire Europa (I, 15, 3) s'étendait un jardin de rapport
d'environ 1.500 m2, qui combinait verger, potager et vignoble. Sur 417
racines, 162 appartiennent à coup sûr à des ceps, encore jeunes.
Un espace libre dans l'insula III, 7 est occupé par environ 400 m2
de vignes, avec un triclinium d'été couvert par une treille.
Derrière la boutique I, 20, 5 sont enterrés neuf dolia dans un terrain où
semblent s'être combinés arbres et pieds de vignes «permettant à
la famille de produire son propre vin et peut-être un surplus pour
la vente»76. Mieux : deux véritables petits vignobles, avec leurs
installations de vinification, ont été aussi identifiés.
L'un appartient à la taverne des gladiateurs (I, 20, 1), à côté
de la porte de Nuceria. Il n'y a pas de presse - les grappes étaient
sans doute simplement foulées -, mais une cave avec une cuve de
fermentation. Enfin - et c'est là le résultat le plus important de
ces recherches - ce qu'on appelle le forum boarium (II, 5) était en
réalité un vignoble couvrant deux jugères et comptant peut-être
4.000 pieds. 2.014 racines ont été moulées sans que la totalité du
terrain soit étudiée. Le vignoble était divisé en quatre par des
allées recouvertes d'une treille. Dans le coin NW un bâtiment abri-

76 W. F. Jashemski, «The Gardens of Pompei, an Intérim Report», dans Chrona-


che Pompeiane, I, 1975, p. 48-81 (p. 69).
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 229

tait une presse et dix dolia d'une capacité totale d'environ 120
hectolitres. Dans deux triclinio, d'été, l'un à côté des installations de
vinification, l'autre à l'entrée ouvrant sur l'amphithéâtre, et dans
une taberna donnant sur la via dell'Abbondanza, le propriétaire
vendait son propre vin.
Il est vrai que, pour les plus importantes, ces vignes se
trouvaient autour de l'amphithéâtre, dans une partie de la ville qui n'a
jamais été complètement occupée par des constructions, et où les
cultures pouvaient disposer d'espace77 : c'est le cas du vignoble du
forum boarium, de la maison du navire Europa, de la taverne des
gladiateurs et de celle d'Euxinus, de la boutique I, 20, 5. Nous
sommes bien cependant à l'intérieur de l'enceinte urbaine. Et les
ceps de IX, 9, 6-7 sont dans une zone normalement bâtie, ainsi
bien sûr que les tonnelles. On ne négligera pas entièrement
l'importance de ces dernières : du XIVe au XVIe siècle, les treilles des
jardins des hôtels seigneuriaux ou bourgeois ont fourni en France
une bonne part du petit vin destiné aux serviteurs; les bonnes
années, les propriétaires le vendaient à «huis coupé et pot
renversé»78.
Voilà donc bien des vignes en ville, comme celles qu'interdira
Domitien. Quelques centaines ou quelques milliers de ceps,
souvent liés à un débit de boisson. Elles sont bien différentes de celles
qui font partie des luxueuses implantations du rus in urbe : il y
avait des vignes dans le parc de la Maison Dorée et ailleurs à
Rome, par exemple chez les riches amis de Martial, dans le beau
domaine de Sparsus et, sous serres, dans la domus d'Entellus79.
Ces manifestations de luxe ne suffiraient pas à rendre
compréhensible l'interdiction de Domitien. Il en va différemment des petits
vignobles de Pompéi, et l'on peut naturellement supposer - ne fût-
ce qu'au vu de comparaisons faciles avec d'autres époques - qu'il
en existait dans beaucoup d'autres villes, et notamment à Rome.

Deux mesures différentes

La formule d'Eusèbe de Cesaree n'a donc rien d'absurde. Ce


qui serait en revanche absurde c'est qu'un empereur eût formulé

77 Cf. E. La Rocca, M. et A. De Vos, Guida archeologica di Pompei, Vérone, 1976,


p. 21.
78 Dion (1959, p. 478).
79 Suétone, Néron, XXXI, 2; Martial, VIII, 68; XII, 57, 21 ; voir aussi les horti
vinearii du Digeste, L, 16, 198.
230 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

dans un même édit une interdiction sans restrictions de planter de


nouvelles vignes, et l'interdiction bien plus modeste d'en planter
dans les villes. Les deux mesures ne peuvent être contemporaines;
il faut les disjoindre et y voir deux actes différents.
Nous perdons dans l'opération la date traditionnellement
attribuée à l'édit d'interdiction générale de Domitien. Il semblerait
logique que l'interdiction limitée fût antérieure à l'autre; l'édit
d'interdiction générale se situerait alors après 92. Mais ce n'est
pas sûr, car la formule de Suétone «nec exsequi rem perseveravit»
autorise aussi la supposition inverse: n'ayant pu faire appliquer
l'interdiction générale, Domitien aurait par la suite, ou à la place,
tenté de promulguer une limitation plus acceptable. Une meilleure
indication peut peut-être se tirer de l'allusion flatteuse que fait
Stace à l'édit dans un poème daté de 95 (Silves, IV, 3, 11-12). S'il
est vrai que Domitien a rapidement renoncé à le faire appliquer, il
faut qu'il ait été alors tout récent : 94 ou 95. Nouvelle preuve qu'il
ne peut se confondre avec celui de 92.
Nous sommes donc en face de deux mesures séparées tendant
à limiter les vignobles. Si la première m'a paru pouvoir
s'expliquer essentiellement par une disette de grains, la seconde n'est
pas susceptible de recevoir la même justification. Les arguments
que j'ai développés en faveur d'une interprétation minimaliste de
l'interdiction de Domitien, dont on devrait se garder de tirer des
conclusions portant sur la longue ou la moyenne durée, perdent
aussi un peu de leur force à partir du moment où le problème
s'est posé deux fois en quelques années. Bien entendu, il peut y
avoir eu plusieurs trop bonnes récoltes de suite; de là viennent en
général les crises graves, quoique passagères, de surproduction.
Les chances qu'a cette hypothèse d'être la bonne sont toutefois
moins assurées. Il ne sera peut-être pas mauvais de se tourner
vers le passé proche du vignoble italien, pour voir si nous y
décelons des évolutions plus profondes, qui se combineraient avec les
causes de Suétone pour expliquer l'édit de Domitien.
Dans ce passé, un seul événement nous est bien connu :
l'éruption du Vésuve en 79.

80 AP. J.-C, UN RUDE HIVER POUR LES BUVEURS

Au chapitre précédent, j'ai essayé de montrer que s'étendait


sans doute au pied du Vésuve, jusqu'à Pompéi, Stables et Nuceria,
le plus grand vignoble d'abondance de l'Italie tyrrhénienne. Le 24
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 231

août 79, six mètres de cendres et de lapilli ensevelirent des


centaines de villas vinicoles et les raisins déjà mûrs d'où l'on allait tirer
quelques semaines plus tard des dizaines de milliers d'hectolitres
de vin.
Il est étrange que personne ne se soit jamais demandé ce que
l'on a bu à Naples, à Pouzzoles, et même à Rome cet hiver-là. La
vie n'a pas dû être facile pour les ivrognes. Les années suivantes
non plus. On a sans doute remédié à la pénurie en important
davantage. Mais le vin s'est forcément très sensiblement renchéri,
surtout en Campanie, sans doute aussi à Rome et à Ostie où l'on
trouve dans les niveaux julio-claudiens et au début des Flaviens
beaucoup de fragments d'amphores pompéiennes. Les bénéfices
des producteurs se sont accrus, ce qui a incité chacun à planter
des vignes nouvelles et à étendre les vignobles existants. Les
difficultés des consommateurs se sont accrues elles aussi, et un plus
grand nombre d'entre eux a cherché à faire son propre vin,
comme le faisaient déjà quelques taverniers de Pompéi. Voilà
pourquoi il est très vraisemblable que dans les années qui ont suivi
l'éruption du Vésuve les vignes ont effectivement gagné sur les
terres à blé et se sont aussi multipliées dans les petits jardins des
domus urbaines et les espaces libres des villes80.
Il faut quatre ou cinq ans pour que de jeunes ceps atteignent
leur plein rendement. Le mouvement d'extension des vignes a dû
se produire pendant toute cette période et la dépasser peut-être un
peu compte tenu de la lenteur habituelle des réactions de
l'agriculture à l'évolution de la demande. Dix ou douze ans plus tard,
ses conséquences ont joué à plein. Autour de 90, la production
vinicole de l'Italie centro-meridionale a dû se rapprocher de son
niveau antérieur; les courants d'importation éventuellement
déclenchés par la disparition du vignoble de Pompéi avaient acquis
de la stabilité. La situation était mûre pour qu'à la première
vendange plus abondante que la moyenne se produisît un brutal
décrochage des prix. Les producteurs traditionnels, qui avaient
bénéficié d'une décennie d'euphorie, ont cherché des
responsables. Ils ont mis en accusation d'une part l'autoconsommation et

80 Pour un exemple de développement des vignes en ville en période de


difficultés d'approvisionnement, voir la situation de Lyon au XIVe siècle : comme les
Routiers ecumeni le pays et rendent le ravitaillement incertain, les coteaux de
Fourvière et de la Croix-Rousse, qui sont à l'intérieur des remparts, se couvrent de
vignobles (Lorcin, 1978).
232 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

les vignes des petits jardins urbains, qui, selon eux, réduisaient les
débouchés, d'autre part les vignobles récemment plantés. On les
verrait bien expliquant que la nature n'a pas destiné les ceps aux
terres à blé ni aux jardins des villes; respectons l'ordre du monde
en laissant les fruits de Bacchus à leur place traditionnelle et
légitime, et tout ira mieux. Il suffisait aussi d'une disette en blé pour
que la plèbe romaine et les services de l'annone s'inquiétassent de
la diminution des emblavures, qui avait en l'occurrence un début
de réalité. Dans l'interdiction des vignes en ville, c'est la force
sociale des grands propriétaires de vignobles qui joue seule contre
l'autoconsommation de sa clientèle urbaine et les petits trafics
entre voisins. Dans la défense des emblavures, le peuple mangeur
de blé, l'administration et les propriétaires de vignobles se
trouvent conjugués, comme ils le seront en France à plusieurs reprises
de la fin du Moyen Age à la Révolution81.
L'interprétation que je viens de proposer des deux édits de
Domitien comporte deux conséquences. La première est qu'il y a
bien eu une crise du vignoble de l'Italie centrale tyrrhénienne
dans les dernières années du Ier siècle, si du moins on tient à
employer ce mot rebattu et dévalué. Crise de surproduction dans
la mesure où la décennie précédente a été une période de sous-
production. Retour de l'onde de choc de la destruction du
vignoble pompéien. Rien ne prouve qu'il s'agisse d'une crise
structurel e. Il n'y a pas de raison que la production intérieure des villes et
la diminution des emblavures aient eu l'importance excessive
qu'on leur accordait.
La seconde est que, si rien ne ramène à l'interprétation
protectionniste, l'interdiction de planter des vignes en ville contraint

81 A. Sartori, dans un article paru en 1984, («L'editto di Domiziano sulla


viticoltura; indistintamente repressivo ο accortamente selettivo?», dans RIL, 115,
1981, p. 97 - 128) a lui aussi mis en relation l'édit de Domitien avec l'éruption du
Vésuve, et surtout avec la concession par Domitien de la propriété des subcesiva à
leurs possessores : l'édit serait dirigé contre des vignobles de qualité en train de se
développer sur ces territoires généralement situés en zone de collines. Si
l'évocation de la destruction du vignoble autour du Vésuve et l'idée que Domitien
défendait les intérêts sénatoriaux nous sont communes, nos interprétations divergent sur
tout le reste, parce que, s'appuyant sur la description qu'il trouve dans V. A. Sirago
(1958), A. Sartori part d'une géographie des vignobles bien différente de celle que
j'ai proposée, qu'il admet trop de communication entre le marché des grands crus
et celui des vins ordinaires et qu'il se prive de tout rapprochement avec l'époque
moderne.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 233

en revanche à accepter une interprétation marchande d'une


décision impériale. L'objectif est bien de défendre les revenus et la
valeur des terres des grands propriétaires - les sénateurs et sans
doute le domaine impérial - en protégeant leurs principaux
débouchés, les villes d'Italie centrale82. En ce sens, la mesure de
Domitien rejoint l'interdiction de planter la vigne et l'olivier faite
aux Gaulois deux siècles plus tôt, et renforce la valeur des motifs
qu'en donnait Cicéron : accroître le prix de nos vignobles et de nos
oliveraies. Mais les débouchés ont changé : le marché exceptionnel
qu'a constitué la Gaule à la fin de la République n'existe plus; les
villes italiennes sont désormais, comme il est naturel, le lieu de
consommation principal du vin italien.

IV
ET LES AMPHORES?

Si je n'ai pas encore parlé des amphores, ni par conséquent


de l'évolution des arrivées de vins étrangers, ce n'est pas
seulement, ami lecteur, parce que la céramique ne fait rire personne, ni
J.-P. Morel83, ni toi-même, et qu'après avoir dû commencer les
chapitres précédents en en ingurgitant de longues pages tu avais
droit cette fois à un début moins rébarbatif. C'est aussi parce
qu'elles entrent dans l'ère des tempêtes et qu'à mesure qu'on
avance dans le premier siècle et au-delà l'interprétation de leurs
présences et de leurs absences devient de plus en plus difficile.

Les sources ·. avant tout les stratigraphies d'Ostie

II nous faut comparer aux données fournies pour l'époque


augustéenne par le gisement de La Longarina des découvertes

82 Pour une révision des idées traditionnelles sur les mauvais rapports entre
Domitien et le Sénat après 89, voir B. W. Jones, Domitian and the Sénatorial Order,
Philadelphie, 1979.
83 J.-P. Morel, «Céramique à vernis noir du forum et du Palatin», 3e suppl. aux
MEFR, Paris, 1965, p. 7. L'auteur a assuré à J.-P. Sartre un succès qu'il n'aurait
autrement jamais connu auprès des archéologues.
234 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

d'époque julio-claudienne et flavienne. De quoi disposons-nous


pour le faire? D'abord des amphores dites du Castro Pretorio
publiées il y a plus d'un siècle par Dressel (1879) dans un article
célèbre. Retrouvées au cours des travaux de construction d'un
nouveau quartier dans la zone du camp des cohortes prétoriennes
de l'ancienne Rome, derrière l'actuel Museo Nazionale Romano,
elles avaient servi à combler la dépression laissée par l'ancien
fossé de la muraille servienne. La date consulaire la plus récente est
de 45 ap. J.-C. On peut supposer que le comblement a eu lieu tout
au début de la seconde moitié du Ier siècle. Mais le dépôt contenait
de nombreuses amphores beaucoup plus anciennes84 et il ne
fournit pas un panorama exact de celles qui arrivaient à Rome sous
Claude. D'autre part, sur les centaines d'amphores récupérées,
Dressel, fidèle à sa tâche de rédacteur du tome du Corpus Inscrip-
tionum Latinorum consacré à Yinstrumentum domesticum de
Rome, n'a publié que celles qui portaient des inscriptions peintes
et des timbres. On ne peut donc faire les mêmes décomptes qu'à
La Longarina.
En revanche, les stratigraphies d'Ostie, partiellement publiées
et étudiées, fournissent quelques décomptes portant sur des
tessons, sans que le problème de leur représentativité - rapport entre
le nombre des fragments et le nombre des individus -, plusieurs
fois évoqué85, ait été résolu. Pour notre propos, l'ensemble le plus
important sera désormais constitué par le matériel des Thermes
du Nageur. Fouillés de 1966 à 1975 par l'Institut d'Archéologie de
l'Université de Rome, leurs niveaux ont fait l'objet d'une
publication encore incomplète, mais très détaillée, dont les quatre gros
volumes offrent un panorama fondamental de la céramique
d'Ostie des Flaviens au IVe siècle, et les meilleures mises au point
actuelles sur les types d'amphores représentés.
A travers les chiffres de La Longarina et ceux des
stratigraphies des Thermes du Nageur, on peut suivre, comme Cl. Panella
(1981) l'a fait, l'évolution des pourcentages des différents types
d'amphores représentés. Il faut cependant prendre garde que,
s'agissant de pourcentages, la modification d'un élément fait
varier tous les autres. Si les arrivées d'un produit augmentent, on
aura l'impression fausse que celles des autres diminuent, et vice

84 Voir supra, p. 67 et 126.


85 Tchernia, Zevi (1972, p. 50-51); A. Carandini, dans Ostia III, p. 99; Cl.
Panella, ibid., p. 527, 553, 593; D. Manacorda, dans Ostia IV, p. 126, 228, et compte
rendu de Recherches . . ., dans DArch., VII, 1973, p. 407-416.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 235

versa. Cl. Panella86 l'a expliqué elle-même à l'aide d'un amusant


dessin, que je reproduis page 239. En suivant pas à pas
l'augmentation ou la diminution des arrivées de telle région, on présuppose
que le volume global des amphores importées à Ostie est resté
constant, ce qui est peut-être en gros vrai à certaines époques,
mais certainement pas à d'autres.
La règle, au mieux probable, que le cas échéant j'essaierai de
suivre est la suivante : si plusieurs produits évoluent parallèlement
dans un même sens, alors qu'un produit isolé évolue en sens
inverse, c'est vraisemblablement une modification des quantités réelles
des arrivées de ce dernier qui provoque le rééquilibrage de
l'ensemble des pourcentages.
Les deux écueils que nous avons signalés à propos du dépôt
de La Longarina doivent être également gardés en mémoire. Le
premier est qu'une partie du vin importé par mer n'arrivait pas en
amphores mais dans les navires équipés de dolia. Le second est
qu'en étudiant le matériel d'Ostie, nous avons en vue le
ravitaillement de Rome, mais que toutes les arrivées de la campagne
romaine, de la Sabine et de la vallée du Tibre risquent de nous
échapper, sauf si ces vins-là ont descendu le Tibre jusqu'à Ostie
pour y être consommés.
Ces précautions prises, je fournis ici deux tableaux
rassemblant les données d'Ostie sur les amphores à vin d'Auguste aux
IIIe-IVe siècles. Le premier indique les pourcentages des différents
types d'amphores à vin par rapport à toutes les amphores
décomptées, le second les pourcentages des différentes amphores à
vin entre elles (voir pages suivantes).
Nous sommes principalement concernés dans ce chapitre par
le matériel d'un remblai, élevé autour de 90 pour surélever le sol
de tout un quartier d'Ostie. Il forme la couche V des Thermes du
Nageur, dans laquelle la majorité du matériel, antérieure à la
constitution du remblai, paraît appartenir à la fin du règne de
Néron et au début de l'époque flavienne jusqu'aux premières
années du règne de Domitien. Accessoirement, nous pourrons nous
fonder aussi sur la couche IV, correspondant aux premières
transformations des Thermes, qui contient du matériel des règnes de
Domitien et de Trajan87.

86 Dans Opus, II, 1, 1983, p. 72-73.


87 Sur la fouille et son interprétation, A. Carandini, dans Ostia III, p. 100-103, et
A. Carandini, Cl. Panella, ibid., p. 654-696 ; sur les amphores, Cl. Panella, ibid.,
p. 463-633.
Ostie, dépôt de La Longarina et Thermes du Nage
Pourcentages des différentes amphores vinaires par rapport à la t
Type d'amphore Auguste Flaviens Trajan M
Dr. 1 (résidus) 1,9 1,4
D
a
CO .4, 18 18,6 8,1
Pompei : 13,9 (avec celles (avec celles cf.
fc Dr. 2-4
Falerne : 1,4 d'Italie du d'Italie du «vinaires
? : 2,7 nord) nord) ince
Dr. 6 11,6
s
Ì3 '-g Dr. 2-4 de l'Adriatique 1,1 ? ?
S 'C
ce
Type « Forlimpopoli »
Vi)
i5 g Type «Spello» 3,5 4,3
ow
g.| Dr. 2-4 (plus Pascual 1 7,2 8,7 2,9
e-1« o§ sous Auguste)
11 Haltern 70 8,9
(suite)
Type d'amphore Auguste Flaviens Trajan Ma
«Gauloises» 5 22,4 24,5
CS 4) = 25,5 = 27,6
«Gauloises» 4 3,1 3,1
Egéennes 3,3 0,6 5
Tripolitaine 4,9 2,1
Maurétanie Césarienne
Vinaires d'origine Dr. 2
incertaine fond
Total des découvertes 360 amph. 161 fr. de 171 fr. de 658 f
recensées bords bords
% des amphores vinaires 50 63,7 51,4
Pourcentages des amphores vinaires entre elles
Type d'amphore Auguste Flaviens Trajan Ma
Dr. 1 (résidus) 3 2,7
4) 0)
^ 'S 36
" Pompei : 27,6 voir
fc
>-> Dr. 2-4 29,4 15,7
Falerne : 2,8 vinair
? : 5,5 d'origine in
Dr. 6 23,2
4) ÇT
Ì3 *S Dr. 2-4 de l'Adriatique 2,2 ? ?
£* 'u
ce
Type « Forlimpopoli »
ÊSS Type «Spello» 4,9 8,3
Tarra- Dr. 2-4 (plus Pascual 1 14,3 13,7 5,6
conaise sous Auguste)
Bétique Haltern 70 17,7
«Gauloises» 5 35,3 47,5
3£ = 40,2 = 53,5
OCd 4)
«Gauloises» 4 4,9 6
Egéennes 3,3 1 9,7
Tripolitaines 7,8 4
Maurétanie Césarienne
Vinaires d'origine Dr. 2
incertaine Fond
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 239

Periodo A Periodo B

^ yt

Strato 2 Strato 1

% période A % période B

Amphores blanches 50 80

Amphores noires 50 20

Déductions de l'archéologue :
1) Pendant la période A les importations de produits contenus dans
les amphores blanches et dans les amphores noires sont
équivalentes VRAI
2) Pendant la période B, les importations «blanches» sont bien plus
importantes que les «noires» VRAI
3) Les importations «blanches» ont beaucoup augmenté à la
période B FAUX
(d'après Cl. Panella)
240 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Enfin, on ne peut passer sous silence la grande collection


d'amphores de Pompei, partiellement étudiée pour le moment.
Elle ne peut évidemment être comparée aux amphores de Rome et
d'Ostie; la plupart des objets y sont, comme on pouvait s'y
attendre, d'origine locale. Mais leur étude permet cependant de poser
certains problèmes, et nous commencerons par là.

Les amphores de Pompei et les importations d'Orient

De toutes les amphores de Pompei, le groupe le plus


important est constitué par des Dr. 2-4, que j'ai définies au chapitre
précédent. Un travail systématique, portant sur un échantillon de 190
amphores de ce type les a réparties, sur la base d'une étude
statistique des données morphologiques, en dix classes d'importance
très inégale. La prise en compte de l'aspect de l'argile et des
inscriptions peintes encore lisibles autorise des regroupements et, en
passant sous silence les nuances et les prudences des auteurs88,
nous pouvons reconnaître dans les Dr. 2-4 de Pompei trois
catégories principales. La première (groupes 1, 2, 3 et 4 de Cl. Panella)
présente l'argile caractéristique que nous avons appelée
précédemment «pompéienne». Les six ou sept inscriptions peintes
significatives retrouvées parlent de vins du Vésuve ou de Sorrente. Les
lieux de fabrication devaient se trouver à l'intérieur de ces limites.
Il s'agit de vin de la région, et il n'y a rien d'étonnant à ce que
cette catégorie soit de loin la plus nombreuse : 62% des objets
étudiés, proportion qui augmenterait beaucoup, étant donné le choix
de l'échantillonnage, si la totalité des amphores de Pompei était
prise en compte.
Maintenant mieux connus qu'au temps de l'article de Cl.
Panella et M. Fano, leurs groupes 8 et 9 peuvent être attribués à la
région du Falerne89. Ils représentent 11% des objets étudiés.
L'homogénéité de la dernière catégorie (groupes 5, 6, 7)
repose moins sur la forme, qui pose des problèmes complexes, que sur
la récurrence d'inscriptions écrites en grec, à quoi s'ajoute, dans
un cas, la mention Choum vêtus, vieux vin de Cos. Elle forme 7%

88 Panella, Fano (1977).


89 Hesnard, Lemoine (1981).
sous les julio-claudiens et les flaviens 241

des objets. Le reste du matériel étudié est constitué d'amphores


isolées. Voilà ce qu'apporte l'étude de cet échantillon très partiel.
De tous les grands crus, ceux du Vésuve et de Sorrente sont
les plus voisins de Pompei, et il est normal qu'ils y soient
représentés plus que les autres. Les amphores de la première catégorie
ont aussi contenu, et sans doute pour la plupart, les vins plus
ordinaires produits autour de la ville par les plants de murgentina,
d'holconia et de vennuncula. Les plus riches citoyens ont fait de
leur côté venir du Falerne et quelques autres grands vins : des
inscriptions sur d'autres amphores attestent la présence du Gaura-
num, du Trifolinum, peut-être d'un vin des colles Leucogaeae
voisines du mont Gaurus; sur une peinture, le client d'une taverne
réclame une coupe de vin de Sétia90.
Les problèmes commencent avec le vin de Cos. Il y a, au CIL
IV, presque autant d'inscriptions mentionnant ce vin mêlé d'eau
de mer que celui de Sorrente (12 contre 13). S'agit-il
d'importations du Dodécanèse, ou d'une imitation italienne dont Caton (De
Agr., 112) donnait déjà la recette? Il faut intégrer cette question à
celle de l'ensemble des inscriptions grecques sur les amphores de
Pompei. Elles sont très nombreuses, et l'on a parfois pensé qu'il
fallait simplement y voir l'effet d'un usage de la langue grecque
par les commerçants de la région, ou par des esclaves d'origine
grecque chargés d'écrire sur les amphores. Cl. Panella a opposé à
cela un raisonnement à mes yeux décisif : pour toutes les formes
d'amphores qui portent des inscriptions en grec, la typologie
aurait à elle seule au moins suscité l'hypothèse d'une origine
grecque possible. Il y a conjonction entre l'épigraphie et la
morphologie, et donc peu de doute que les amphores sur lesquelles on
trouve des inscriptions grecques viennent bien de Grèce. Une origine
grecque devient par là probable pour d'autres groupes importants
d'amphores vraisemblablement vinaires trouvées à Pompei. C'est
en particulier le cas pour une série d'amphores classées sous la
forme Pompei VIII - le CIL IV, y recense 31 fois l'inscription ??t-
t???, qui pourrait renvoyer à la ville Cretoise de ??tt?? -, pour les
formes XXVII et XXVIII, et bien entendu pour les amphores de
forme rhodienne, le n°XLII des tables du CIL IV91.

90 CIL, IV, 1292; voir dans l'appendice VI la liste des noms de vins donnés par
le CIL, IV.
91 Panella (1974-1975).
242 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Amphores grecques de Pompei

Pompei VIII

-m

Pompei XXVII-XXVIII Agora d'Athènes G 197


SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 243

Pompei XIII Pompei XXXVI = Dr. 43

Rhodienne
244 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Tout cela fait des centaines d'amphores grecques à Pompei,


qui semblent avoir avant tout contenu des vins spéciaux, les te?a-
?ass?µ???? de Cos et de Rhodes, le passum ou ?????? de Crète et
de Rhodes92, et de rares échantillons de grands crus, Cnide ou
Chio. L'intérêt de l'Italie pour ces sortes de vins, que nous suivons
depuis la République, ne semble donc pas se démentir sous les
Flaviens, au moins à Pompei. La présence des amphores grecques
est en effet moins nette à Ostie. Il est vrai que celles de Cos n'y ont
pas encore été isolées des autres Dr. 2-4. Mais les autres formes
égéennes présentes à Pompei sont soit quasiment absentes (pour
les XXVII-XXVIII du CIL IV et les G 197 de l'Agora d'Athènes),
soit très rares (les amphores rhodiennes et les Dr. 43) dans les
niveaux flaviens des Thermes du Nageur. Les importations de vin
de mer Egée semblent beaucoup moins importantes à cette
époque à Ostie qu'à Pompei. On peut y voir l'effet des relations
privilégiées entretenues entre la Campanie et l'Orient, particulièrement
pour le transport du blé d'Alexandrie, qui arrivait alors
régulièrement à Pouzzoles. Deux trajets maritimes différents étaient
possibles. L'un suivait la côte d'Afrique. Mais l'autre remontait vers le
nord, en suivant ou non la côte syrienne, et passait par Rhodes et
la Crète. Il était facile d'y charger, à titre de marchandise
supplémentaire, des amphores de vin qui, apportées en Campanie à peu
de frais, pouvaient être vendues dans la région sans que leur prix
fût excessivement grevé de frais de transport.

LA PERMANENCE DES AMPHORES DE TARRACONAISE ET DE POMPEI À OSTIE

Du gisement augustéen de La Longarina aux niveaux flaviens


des Thermes du Nageur, la constance des pourcentages des
amphores de Tarraconaise et de Pompei est remarquable.
A l'époque flavienne, celles de Tarraconaise représentent
autour du quart des amphores Dr. 2-4 retrouvées. A La Longarina,
les amphores de même provenance, représentées alors à la fois
par les Pascual 1 et les Dr. 2-4, occupaient une part presque
identique de l'ensemble équivalent. On enregistre la même stabilité

92 G???? sur f. VIII : CIL, IV, 6324; sur le sens de ?????? = passum, Dioscoride,
V, 6, 4 et V, 19, 1, et André (1958, p. 113). Voir les autres références dans
l'appendice VI et, sur le passum de Crète, Pline, NH, XIV, 81, et XX, 208; Martial, XIII,
106; Juvénal, XIV, 270.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 245

rigoureuse par rapport à la totalité des amphores vinaires : 14% à


La Longarina comme dans la couche V des Thermes du Nageur.
Fausto Zevi et moi-même avions suivi leur présence depuis Tibère
à côté des amphores de Pompéi dans deux autres sondages
d'Ostie93. Les couches XI et XII des Thermes de Neptune, datant du
règne de Claude, étaient alors le seul milieu à avoir fourni un
nombre important de tessons : 178 fragments d'amphores Dr. 2-4.
Environ un quart d'entre eux pouvait être attribués à la Tarraco-
naise, et un nombre presque exactement équivalent à la région de
Pompéi.
Les amphores à «argile pompéienne» n'ont pas été
systématiquement décomptées à part dans la publication des Thermes du
Nageur. Mais, si l'on peut faire des attributions risquées en s'en
tenant à la description des argiles, on trouve que, dans l'ensemble
des couches V et IV des Thermes du Nageur, un tiers des
fragments de Dr. 2-4 (contre la moitié à La Longarina) et un peu plus
de 10% du total des amphores vinaires (contre un peu plus de 25%
à La Longarina) viennent de la région du Vésuve : diminution
attendue, puisque, pour faire des décomptes, j'ai dû considérer
ensemble des niveaux dont le matériel va de Néron à Trajan, et se
trouve donc être en bonne partie postérieur à l'éruption du
Vésuve.
Bien entendu, ces chiffres ont à peine une valeur indicative;
de plus, ils seraient déjà modifiés par les progrès de la typologie.
En 1972 nous avions laissé près de la moitié des fragments des
Dr. 2-4 sans nous prononcer sur leur origine. Les nouvelles
recherches typologiques, en particulier le travail encore inédit
d'A. Hesnard, permettraient d'identifier au moins la grande
majorité des bords et des anses. Il reste que l'archéologie confirme bien
les témoignages de Pline et de Martial sur le vin de Tarraconaise,
et que son arrivée à Rome a sans aucun doute été continue
d'Auguste à Domitien, de même que la consommation à Rome de vins
produits sur les pentes et au pied du Vésuve était loin d'être
négligeable en 79.
Pour le reste, la comparaison du dépôt de La Longarina et des
niveaux flaviens d'Ostie apporte plus de différences que de
ressemblances.

93 Tchernia, Zevi (1972).


246 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Les nouveautés ·. l'apparition des amphores vinaires


de Gaule et de Tripolitaine

Alors que Varron s'indignait des importations de vin de Cos et


de Chio, Columelle, qui développe le même thème en suivant de
près son modèle, change l'origine des vins: «Nous faisons nos
vendanges dans les Cyclades, en Bétique et en Gaule»94. Il est
facile, pour la Bétique et la Gaule, de faire des rapprochements avec
les amphores et, particulièrement dans le dernier cas, avec les
inscriptions mentionnant le vin de Béziers, portées sur deux
amphores Dr. 2-4 trouvées dans le dépôt du Castro Pretorio {CIL, XV,
4542-4543). Voilà les preuves les plus anciennes de la présence de
vin gaulois à Rome. Avec le texte de Columelle comme avec les
amphores, nous sommes dans la première moitié ou au plus tard
vers le milieu du Ier siècle.
A cette époque-là des Dr. 2-4 ont été produites en Gaule, à Cor-
neilhan, à Marseille, à Velaux. Mais les typologistes n'ont pas
encore bien isolé les Dr. 2-4 gauloises des autres et nous n'avons
aucune indication sur leur quantité à Ostie ou ailleurs. On peut
cependant affirmer qu'elle n'a pas pu être comparable à celle des
amphores gauloises à fond plat qu'on voit apparaître dans les
niveaux flaviens des Thermes du Nageur et s'y tailler tout de suite
la part du lion95.

«Gauloise 5» «Gauloise 4»

94 Columelle, I, préface 20.


95 Voir Ostia III, p. 541-555, 669, 677, 683; Ostia IV, p. 145-149.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 247

Les inscriptions peintes découvertes sur celles de l'Anse Saint-


Gervais ont mis hors de doute le contenu vinaire de ces amphores
à fond plat96. Elles sont, dans les publications des Thermes du
Nageur, réparties en deux formes : « Ostia LX », traditionnellement
appelée «Pélichet 47», et qui a reçu, dans le travail de Fanette
Laubenheimer sur la production des amphores en Gaule, le n° 4
de sa classification des amphores gauloises ; « Ostia L », qui est son
n° 5. Près de trente-cinq ateliers produisant tantôt l'une tantôt
l'autre de ces deux formes ont été reconnus ces dernières années
en Narbonnaise, de l'Aude aux Alpes-Maritimes. Tous ceux que
l'on peut dater sont postérieurs au milieu du Ier siècle97. Nous
avons vu qu'au début du règne de Tibère le nombre des ateliers
était beaucoup plus limité. Les amphores qu'ils produisaient ont
alors fait l'objet soit d'un commerce purement régional, soit d'une
diffusion exclusivement orientée vers le nord. Aucune amphore à
fond plat attribuable à la Gaule ne semble avoir été trouvée dans
le dépôt du Castro Pretorio ni dans les niveaux claudiens des
sondages d'Ostie. A Pompéi, il n'y a qu'une amphore «gauloise 5» et
pas de «gauloise 4»98.
Il semble donc clair que la production d'amphores à vin s'est
très fortement développée en Gaule méridionale après le milieu du
Ier siècle de notre ère, peut-être plus précisément à l'époque fla-
vienne. C'est en tout cas à cette époque que le nombre des
fragments d'amphores auxquels on attribue une origine gauloise
s'accroît très brusquement à Ostie. Dans la couche V des Thermes du
Nageur plus de 40% des amphores vinaires sont attribuées à la
Gaule - contre moins de 30% à l'Italie et moins de 15% à
l'Espagne. Leur présence augmente encore dans les niveaux IV, datant

96 Liou, Marichal (1978).


97 Outre la thèse de F. Laubenheimer, voir principalement ses « Amphores
gauloises de la région de Nîmes», dans Caesarodunum, 12, 1977, p. 197-226; F. Wide-
mann, F. Laubenheimer, J.Leblanc, «Amphorae Workshops in Western Narbon-
nensis, the Non-Resolution Space Problem», dans les comptes rendus du 1979
Symposium on Archaeometry and Archaeological Prospection (Londres, 28-31 mars
1979); P. Fontes, F. Laubenheimer, J.Leblanc et al., «Nouvelles données
analytiques et typologiques sur les ateliers de production d'amphores en Gaule du Sud »,
dans Revue d'Archéométrie 5, suppl, 1981 (Actes du XXe Symposium int. d'Archéo-
métrie), vol. III, p. 95-110. Sur l'atelier de «Gauloises 5» ou «Ostia L» à Fréjus,
D. Brentchaloff, « L'atelier du Pauvadou, une officine de potiers f laviens à
Fréjus», dans RAN, XIII, 1980, p. 73-114, et la chronique de Gallia, 37, 1979, 2, p. 525-
526.
98 Ostia III, p. 554 et 669.
248 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

de Domitien à Trajan. Quelques éléments ont fait que Cl. Panella


s'est demandé s'il ne s'agissait pas là d'une anomalie non générali-
sable ; mais l'importance de ces amphores à Ostie à partir de la fin
du Ier siècle est désormais confirmée par l'analyse en cours du
plus gros dépôt de tessons d'amphores des Thermes du Nageur,
trouvé dans «l'Area NE» et daté de 160 à 180".
Il est probable qu'antérieurement au milieu du Ier siècle
quelques amphores non identifiées d'Ostie et d'ailleurs viennent de
Gaule; à l'inverse, nous verrons au chapitre suivant qu'il n'est pas
certain que toutes les amphores attribuées aux formes «gauloises
4» et «gauloises 5» y aient été exclusivement fabriquées. Mais,
même ainsi, il doit rester vrai que la quantité des amphores
venues de Gaule a beaucoup augmenté à Ostie entre Néron et
Domitien.
Un peu plus tôt, sans doute, que les amphores gauloises, mais
en sensiblement moins grand nombre, apparaissent à Ostie des
amphores que leurs anses bifides feront rattacher au groupe des
Dr. 2-4, mais qui se distinguent de toutes les autres par leur petite
taille et leur col court. On en connaît aussi trois exemplaires à
Pompéi (forme XXXV) et un à Rome. Des ateliers produisant ce
type d'amphores ont été trouvés près de Tripoli. Plus de 7% des
amphores vinaires d'époque flavienne à Ostie sont attribuées à ce
type. Plusieurs fragments en ont également été découverts dans la
«Casa delle Pareti Gialle», où les plus anciens tessons sont
présents dans un niveau qui n'est pas postérieur au début du règne de
Claude. Nous avons là, apparemment, les premiers indices de la

99 Ostia HI, p. 681 et 683; Ostia IV, p. 146. Les «gauloises 5» sont plus
nombreuses au Ier siècle, et les « gauloises 4 » au IIe.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLA VIENS 249

pénétration sur le marché de Rome du vin africain qui, au début


du IIIe siècle, prendra, avec les amphores de Maurétanie
Césarienne, une place nettement plus importante100.

La disparition des amphores Dr. 6 et Haltern 70

A la présence sous les Flaviens de ces amphores inconnues


dans le dépôt de La Longarina s'oppose une double disparition :
celle des Haltern 70 et des Dr. 6.
Trois bords en tout de Haltern 70 ont été signalés dans les
niveaux flaviens des Thermes du Nageur, alors que 32 amphores
de ce type sont présentes à La Longarina, sur 181 amphores à vin.
Nous y avions aussi compté 41 Dr. 6. Il n'y a qu'un fragment de
cette forme dans les zones publiées des mêmes thermes et, si
quelques échantillons ont été trouvés ailleurs, leur nombre reste «très
modeste»101.
Les fouilles d'Ostie ne font en l'occurrence que confirmer la
disparition générale de ces deux types à l'époque flavienne 102.
Mais elles pourraient s'y être faites rares sensiblement plus tôt. La
publication des niveaux claudiens des sondages de la «Casa delle
Pareti Gialle» n'indique aucun fragment de Haltern 70 et un seul
de Dr. 6 103. Les Haltern 70 n'apparaissent pas non plus dans la
table typologique de Dressel. Quelques exemplaires existent
pourtant dans les réserves de la Commune de Rome au Marché de Tra-
jan, à côté des amphores trouvées au Castro Pretorio; leur origine
est incertaine. Sept exemplaires sont signalés à Pompéi, et il y en a
aussi quelques uns à Herculanum 104. De nombreux fragments ont
été trouvés dans les fouilles de Luni et six amphores sur l'épave de

100 Ostia III, p. 479-481 ; p. 673; Panella (1981, p. 68-69).


101 Cl. Panella, « Annotazioni in margine alle stratigraf ie delle terme Ostiensi
del Nuotatore», dans Recherches .... p. 83, fig. 18-19; Ostia III, p. 521 et 664-666;
Ostia IV, p. 364-365.
102 Pour les Dr. 6, P. Baldacci (1968, p. 12) prend une bonne marge en les
faisant exister jusqu'en 90; B. Liou est au contraire un peu pressé en faisant
disparaître les Haltern 70 au milieu du Ier siècle (Colls et al. [1977, p. 35]) : cf. les
exemplaires de Pompéi, d'Herculanum et du dernier niveau de Camulodunum.
103 Zevi, Pohl (1970, p. 127, N° 323 et n. 2).
104 Colls et al. (1977, p. 379) et D.Manacorda, «Anfore spagnole a Pompéi»,
dans L'instrumentwn domesticum di Ercolano e Pompei nella prima età imperiale
(Quaderni di cultura materiale, 1, Rome, 1977, p. 121-133 [p. 129]).
250 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Chiessi à l'île d'Elbe105. Leur absence à Ostie est dans ces


conditions surprenante, et l'on peut se demander s'il ne faudrait pas
attribuer à cette forme, encore mal définie par exemple à l'époque
de la publication des sondages de la «Casa delle pareti gialle»,
quelques fragments d'amphores venant des niveaux claudiens 106.
La préface de Columelle montre bien qu'il y avait encore, de son
temps, des importations de vin de Bétique.
Un problème encore plus net se pose à propos des Dr. 6, qui, à
la différence d'Ostie, sont très nombreuses à Rome. Cl. Panella107
y a vu un effet de la spécificité du marché de Rome, dont je
douterais, sauf en ce qui concerne la taille. Je me demande pour ma
part si la plupart des Dr. 6 de Rome ne sont pas pré-claudien-
nes 108. Les exportations d'Italie du nord vers la capitale n'auraient
été importantes que sous Auguste et au début des Julio-Claudiens.
Nous verrons un peu plus bas que cette hypothèse se heurte à
d'autres difficultés. En réalité, l'étude de niveaux d'Ostie situés
entre Auguste et les Flaviens serait indispensable pour qu'on pût
parler en connaissance de cause et émettre autre chose que des
hypothèses gratuites.

Les difficultés de l'interprétation

Les témoignages archéologiques que nous avons passés en


revue peuvent cependant s'intégrer dans une interprétation aussi
tentante que périlleuse. Malgré les doutes que j'ai voulu laisser
subsister, il est loisible de supposer qu'à la fin des Julio-Claudiens,
les importations de vin d'outre-mer étaient bien inférieures à ce
qu'elles avaient été sous Auguste : plus guère de Haltern 70, plus

105 Luni II, p. 247 et 540; Arch. Sub. (1982, p. 80-83) (la marque d'amphore Sae-
nian(enses) ne s'oppose pas à la datation vers le début des Flaviens suggérée par la
céramique).
106 Zevi, Pohl (1970, p. 182, N° 297). Les trois bords trouvés à Gabii (M. Vegas,
«Rômische Keramik von Gabii, Latium», dans BJ, 168, 1968, p. 49, N° 185 b)
viennent d'un milieu probablement pré-claudien.
107 Ostia III, p. 665.
108 Beaucoup des amphores timbrées du Castro Pretorio semblent porter des
signatures datant de l'époque d'Auguste : très nombreux exemplaires du timbre
THB {CIL, XV, 2905), duquel les six amphores portant une inscription peinte au
nom de M. Utanius Hymenaeus doivent être contemporaines {CIL, XV, 4657). La
seule date consulaire sur Dr. 6 est de 36 {CIL, XV, 4582). Voir Zevi (1966, p. 219).
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 251

de Dr. 6, pas encore beaucoup d'amphores gauloises. A l'époque


flavienne au contraire le nombre de ces dernières s'élève
brutalement, au point de créer un pic dans la proportion du total des
amphores vinaires par rapport à l'ensemble des amphores
identifiées des Thermes du Nageur (voir le diagramme de la p. 293).
Si l'on admet que la consommation de vin à Rome est restée
constante109, le déclin vers le milieu du Ier siècle des arrivées de
vins venus de loin à Ostie s'accorderait bien avec l'idée, que j'ai
tirée du texte de Columelle, d'une amélioration de la productivité
des vignobles communs du Latium et de l'Italie tyrrhénienne. Au
moment de l'éruption du Vésuve, la pénurie brutale causée par la
destruction du vignoble pompéien aurait au contraire, en
attendant que les autres vignobles italiens aient le temps de s'étendre,
provoqué l'arrivée massive des produits du vignoble gaulois, qui
se trouvait être à la fois le plus proche et en plein développement.
Une hypothèse comme celle-ci semble à première vue ajuster
convenablement, pour le Ier siècle, les conclusions fondées sur les
textes et les données fournies par les amphores. Elle se heurte
pourtant à deux difficultés.
La première est que, dans le remblai élevé autour de 90 qui
forme la couche V de la fouille des Thermes du Nageur, la
majorité de la céramique appartient au règne de Vespasien. Au moins
pour une part, l'accroissement de la proportion d'amphores
vinaires est dû à la conjonction sous les Flaviens des amphores
pompéiennes et des amphores gauloises. L'anomalie constituée dans
les chiffres du premier et du second siècle par la proportion
excessive des amphores vinaires sous les Flaviens n'est pas un
argument suffisant pour dissocier chronologiquement les deux
types d'amphores et supposer que les gauloises sont plus tardives.
Même s'il s'en faut de peu, la chronologie proposée actuellement
par l'archéologie ne corrobore pas la mise en relation entre les
arrivées de vin gaulois et la destruction du vignoble pompéien. On
pensera peut-être au tremblement de terre de 62. Mais c'est la
présence des amphores pompéiennes dans les niveaux flaviens d'Ostie
qui fait alors problème : tout lien entre le déclin ou l'arrêt de la
production pompéienne et l'apparition de nouvelles amphores

109 Sur les mesures restrictives concernant les tavernes, qui pourraient
autoriser l'hypothèse d'une diminution de la consommation, et donc des importations,
voir ch. I, p. 25.
252 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

suppose qu'on opère une séparation artificielle entre des tessons


trouvés ensemble dans le même niveau des Thermes du Nageur.
La seconde difficulté concerne les Dr. 6. Si, avec les Haltern
70, le commerce du vin de Bétique disparaît définitivement de nos
sources, il n'en va pas de même pour le vin de la côte adriatique.
Un type d'amphore à fond plat, dont des ateliers ont été retrouvés
en Emilie, apparaîtra à Ostie dans les niveaux de la seconde moitié
du IIe siècle. Nous en reparlerons au prochain chapitre. Dès le
début de ce siècle l'inscription de Cn. Sentius Félix, gratis adlectus
à la fois inter navicularios maris Hadriatici et ad quadrigam fori
vinari atteste l'existence à Ostie d'un corps de naviculaires de la
mer Adriatique auxquels le commerce de vin n'était certainement
pas étranger110. Il y avait à ce moment-là, de toute évidence, une
organisation stable et des «liens réguliers et non sporadiques [. . .]
noués entre les régions de l'Adriatique et Ostie»111. S'étaient-ils
dénoués pendant plus d'un demi-siècle, entre les Dr. 6 et
l'inscription de Cn. Sentius Félix? Je n'ai pas parlé jusqu'ici des amphores
Dr. 2-4 d'Italie du Nord, présentes à trois exemplaires seulement
dans le dépôt de La Longarina. A. Hesnard les attribuait alors à
l'Istrie, mais des traces de leur production ont été décelées dans
un des ateliers d'Emilie producteur d'amphores à fond plat. Les
timbres qu'on connaît sur ces amphores - aux noms de C. Laeca-
nius Bassus, Calvia Crispinilla, et T. Palfurius Sura - datent tous de
la seconde moitié du premier siècle. Ce dernier timbre a
précisément été retrouvé sur l'épaule d'une amphore Dr. 2-4 des niveaux
flaviens d'Ostie112. Peut-on admettre que suffisamment de Dr. 2-4
de l'Adriatique se cachent parmi les Dr. 2-4 d'Ostie pour rétablir le
lien entre les Dr. 6 et les amphores à fond plat? Il faudrait, pour
répondre pouvoir opérer parmi les Dr. 2-4 italiennes d'Ostie une
répartition régionale plus fine.

110 CIL, XIV, 409. Voir encore CIL, VI, 9682 = ILS, 7277 (L. Scribonius Ianua-
rius est à la fois négociant en vins et curateur du corps des naviculaires de la mer
Adriatique; l'inscription vient très probablement d'Ostie); eh. V, p. 258-9, et en
général, Meiggs (1973, p. 275-276); M. Cébeillac-Gervasoni, F. Zevi, «Révisions et
nouveautés pour trois inscriptions d'Ostie», dans MEFRA, 88, 1976, 2, p. 607-637
(610-611). Sur le forum vinarium d'Ostie, M. Fasciato, «Ad Quadrigam fori vinarii.
Autour du port au vin d'Ostie», dans MEFR, LIX, 1947, p. 65-81, et la critique de
Meiggs (1973, p. 288).
111 M. Cêbeillac, art. cité à la note précédente.
112 Hesnard (1980, p. 145); Ostia II, p. 127-131.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 253

Ces problèmes nous font mieux saisir comment les difficultés


s'amoncellent à partir des Julio-Claudiens devant qui veut
interpréter les données proposées par l'étude des amphores. D'une
part, la mise en relation de l'évidence archéologique avec des faits
ponctuels se heurte à la marge d'imprécision chronologique que
la plupart des fouilles laissent inévitablement subsister. D'autre
part, les arguments reposant sur la disparition d'un type
d'amphores sont de plus en plus sujets à caution à mesure qu'on s'aperçoit
que les formes d'amphores ont changé ou se sont diversifiées à
l'intérieur d'une même aire de production plus souvent qu'on ne
le croyait : il y a eu en Emilie fabrication de Dr. 6, de Dr. 2-4 et
d'amphores à fond plat. Le passage des Dr. 1 aux Dr. 2-4 ne nous
avait pas trop gênés parce que les amphores de la côte tyrrhénien-
ne commencent à se reconnaître assez bien et parce que plusieurs
ateliers ont pu être examinés. Ce n'est pas le cas dans d'autres
régions ou à d'autres périodes : nous retrouverons ce problème au
centre de nos réflexions dans le chapitre suivant.
Il me paraît inutile dans ces conditions, d'ajouter aux
hypothèses séduisantes mais chancelantes que je viens d'émettre
d'autres théories qu'il n'est pas difficile d'élaborer mais qui seraient
tout aussi peu étayées113. En revanche, un nouvel indice
concernant la production italienne mérite d'être creusé : il nous
permettra d'apporter une dernière touche au tableau lacunaire qui peut
être brossé pour le Ier siècle de notre ère.

Les amphores de Spello

Encore plus discrètement que les Dr. 2-4 de Tripolitaine, avec


cinq fragments de col dans le niveau V et sept dans le niveau IV,
apparaissent à Ostie sous les Flaviens des amphores à panse en
toupie, pied annulaire et petite lèvre plate114. Leur distribution,

113 C'est ainsi qu'on pourrait faire appel, pour expliquer l'accroissement des
arrivées de vin gaulois, à l'entrée au Sénat sous Claude de notables de la Gaule
celtique et au développement en Narbonnaise, dans les sept ans qui ont précédé la
rédaction du livre XIV de Pline, d'un cépage particulièrement résistant, la carbuni-
ca (Pline, NH, XIV, 43).
114 Les auteurs des publications d'Ostie l'appellent «Ostia III, fig. 369». Cf.
Ostia III, p. 472-474, Ostia IV, p. 370-371 ; Panella (1981, p. 80). Les chiffres cités ici
font partie des données inédites que m'a communiquées Cl. Panella.
254 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

telle qu'elle est connue actuellement, dessine une aire bien


circonscrite : Ostie, Luni, Bolsena, la villa de Settefinestre près de
Cosa, Cures Sabini, et pour les découvertes sous-marines, les

ges de Gravisca, de Civitavecchia et de Pyrgi115. En 1981, Cl. Panel-


la pensait à une origine en Etrurie méridionale. Un atelier a été
découvert tout récemment près de Spello en Ombrie116. Cela ne
contredit pas forcément l'hypothèse de Cl. Panella et l'aire de
production a très bien pu s'étendre de l'autre côté du Tibre. Mais
l'atelier de Spello appelle l'attention sur un cépage peu connu :
Yhirtiola ou irtiola. Des quatre plants d'abondance venus si
récemment à la connaissance de Columelle qu'il n'a pu juger de la
qualité de leur vin, c'est le seul qu'on retrouve cité par Pline. «Vhirtio-
/a», nous dit le Naturaliste (XIV, 37), «est propre à l'Ombrie, aux
territoires du Mévanate et du Picénum». Maevania, aujourd'hui
Bevagnia, est à moins de dix kilomètres de Spello, de l'autre côté
de la vallée. L'hirtiola s'y est apparemment répandue entre
l'époque de Columelle et celle de Pline, et les amphores du type de
Spello commencent à apparaître à Ostie dans le même intervalle.
On assiste bien là, dans la vallée du Teverone, du Topino et du
Clitumne, à la création d'un nouveau vignoble commercial. Au
fond de cette vallée, Spolète, vers la fin du siècle, produira un vin
d'un certain nom que Martial cite à plusieurs reprises avec la
même ambiguïté que le vin des Marses. Le vin de ce nouveau

115 Luni II, tav. 153, 7; I. Sortais, dans MEFRA, 1974, 1, p. 361-371, N° 167-1,
163-2, 150-1 ; Arch. Sub. (1982, p. 17, fig. 11 ; p. 24, fig. 43; p. 27). Découvertes
inédites à Cosa et Cures Sabini : remerciements à Cl. Panella et Ma.-Pia Muzzioli.
116 Panella (1981, p. 80). Le four de Spello sera publié par la Dott.ssa Dorica
Manconi; je la remercie de m'avoir signalé sa découverte et de m'avoir autorisé à
en parler.
SOUS LES JULIO-CLAUDIENS ET LES FLAVIENS 255

vignoble d'Ombrie descendait évidemment à Rome par le Tibre.


Rapprochons-le des deux autres témoignages de commerce de vin
par le Tibre que nous avons.
Le premier est un vers de Juvénal (VII, 121), qui se plaint des
médiocres cadeaux réservés aux avocats : un jambon desséché,
une jarre de thon salé, quelques oignons ou «du vin descendu par
le Tibre, cinq amphores en tout»117. On a l'impression que comme
le vin de Léétanie pour Martial, le vin arrivant par le Tibre est
pour Juvénal un type connu à Rome de vin très bon marché. Le
second est à tirer des renseignements que nous donne Pline le
Jeune sur ses rapports avec les négociants en vin qui achetaient sur
pied les vendanges de la villa de Tifernum Tiberinum (VIII, 2). Il
se trouve que ces deux textes datent du début du IIe siècle.
Il n'est pas impossible qu'à partir du milieu du Ier siècle, la
haute vallée du Tibre ait pris plus d'importance dans le
ravitaillement de Rome en vin. A la fin de la République, les vignobles
côtiers profitaient de leur position à la fois pour ravitailler Rome
et pour exporter outre-mer. Quand, sous Auguste, les exportations
ont très sensiblement diminué, la situation des vignobles proches
du Tibre est devenue tout aussi bonne, sinon meilleure. Il n'est pas
surprenant de les voir se développer dans le courant du Ier siècle,
et l'éruption du Vésuve aura sans doute accéléré ce mouvement.

Ainsi que sous Auguste, la consommation de Rome apparaît


comme le moteur principal des transformations que j'ai cru
pouvoir déceler. L'évolution du goût de la cour impériale, guidée par
ses médecins et imitée par la noblesse, entraîne la création de
nouveaux grands crus, aux qualités différentes de ceux de la
République. L'accroissement de la consommation de vin populaire avait
sous Auguste rapidement déterminé le début des importations.
Avec le retard habituel de la production agricole le vignoble ita-

117 «... aut vinum Tiberi devectum, quinque lagonae». Le λάγυνος est
classiquement un vase à une anse, bas, pansu, à épaule carénée et à long col, mais le terme
s'emploie sous l'Empire en grec (voir ch. V, p. 279) comme en latin pour désigner
des amphores de transport : peut-être celles à fond plat et à panse en toupie du
genre des amphores de Spello.
256 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

lien a réagi sous les Julio-Claudiens. Le changement des cépages,


la croissance de nouveaux vignobles, les effets de l'éruption du
Vésuve ont tous dépendu de l'existence des centaines de milliers
de buveurs de vin rassemblés dans la capitale, et des dizaines de
milliers qui peuplaient les trois ou quatre autres grandes villes
italiennes.
CHAPITRE V

LES INCERTITUDES DE L'ARCHÉOLOGIE


À PARTIR DES ANTONINS

Pour le IIe siècle, les meilleures données archéologiques sur


les arrivées de vin à Ostie sont à chercher dans le plus grand
dépôt de tessons d'amphores et de céramique des Thermes du
Nageur - un véritable petit Monte Testacelo, dit Cl. Panella. Situé
dans «l'area NE», il est daté de 160 à 180. Le matériel y est
beaucoup plus riche que dans les niveaux précédents, et 658 fragments
de lèvres d'amphores ont pu y être recueillis et étudiés.
A la différence des ensembles sur lesquels nous nous sommes
fondés jusqu'à présent, ce dépôt n'est pas encore publié en détail,
et je dois à Cl. Panella les données quantitatives sur lesquelles
nous allons nous appuyer1.

Anciennes et nouvelles amphores

La proportion de l'ensemble des amphores vinaires par


rapport au total des fragments découverts et décomptés chute
sensiblement : 42%, au lieu de 51% sous Trajan. Sans atteindre la part
écrasante qu'elles représentaient alors, les amphores «gauloises» -
désormais représentées presque exclusivement par les
«gauloises 4 » ou « Ostia LX » ou « Pélichet 47 » - continuent à dominer. Si
elles ne forment plus que 15% du total des amphores, elles
dépassent encore le tiers des amphores vinaires. Aucun des autres
groupes n'atteint la moitié de leur nombre. De ceux que nous avons

1 Avec mes plus vifs remerciements pour la générosité avec laquelle elle m'a
apporté ces informations précises et inédites, je lui exprime ici ma reconnaissance
pour des années de débats et d'influences réciproques, qui ont souvent suscité les
progrès de ma réflexion et comptent parmi les motifs de la rédaction de cet
ouvrage.
Des informations préliminaires sur le dépôt de l'«area NE» ont été publiées
dans Ostia IV, Panella (1981) et Carandini-Panella (1981).
258 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

rencontrés sous les Flaviens, le groupe des Dr. 2-4 de Tripolitaine


(ou Pompéi XXXV) augmente un peu. La proportion des amphores
d'origine égéenne s'était déjà accrue à l'époque de Trajan et elle
reste à peu près au même niveau. Mais les types d'amphores
représentés sont différents de ceux de l'époque flavienne. Les
amphores «de Spello» s'affirment nettement : avec 48 fragments
de bords, elles prennent la seconde place derrière les
«gauloises 4», et représentent 16% des amphores vinaires. Enfin apparaît
- 4,7% du total et 10% des amphores vinaires - le nouveau type
d'amphores de la côte adriatique auquel j'ai fait allusion au
chapitre précédent2. Voisines dans leur forme générale des amphores
de Spello, elles s'en distinguent en particulier par une lèvre
toujours arrondie. Une série de découvertes de dépotoirs d'ateliers

Amphores de Forlimpopoli

faites depuis 1929 à Forlimpopoli (Forum Popili sur la Via Aemi-


lia) et récemment étudiées par T. Aldini, a permis d'identifier,
sinon de circonscrire, leur zone d'origine, et, quoiqu'elles n'aient
pas été davantage décrites ou illustrées, il est très probable que les
amphores à fond plat venant de fours découverts à
Sant'Arcangelo di Romagna, un peu plus bas sur la Via Aemilia, dans l 'arrière-
pays de Rimini, appartiennent au même type3. Nous avons vu que

2 p. 252.
3 T. Aldini, «Anfore f oropopiliensi », dans Arch. CL, XXX, 1978, p. 236-245.
D. Bernardi, Guida di Sant'Arcangelo di Romagna, Sant'Arcangelo di Romagna,
1974. Les auteurs des publications d'Ostie appellent ces amphores «Ostia I,
À PARTIR DES ANTONINS 259

l'épigraphie atteste, au début du IIe siècle, un commerce de vin


entre l'Adriatique et Ostie. Les negotiantes vini supernat(es) et Ari-
min(enses) qui apparaissent dans une inscription de 251 (CIL, VI,
1101 = ILS, 519) ont des rapports encore plus étroits avec nos
amphores, puisque Rimini est le port de Forlimpopoli et de
Sant'Arcangelo di Romagna.

Les exportations de la côte Adriatique vers l'Orient

La publication de la poterie romaine de l'Agora d'Athènes


signale, dans un contexte de la première moitié du IIIe siècle, une
amphore intacte identique à celles de Forlimpopoli, et des
fragments d'au moins trois autres. Les auteurs d'Ostia HI et IV
connaissent encore des amphores appartenant sans aucun doute à
ce type à Utique et à Benghazi, ainsi qu'une épave sur la côte
yougoslave4.
Nous avons déjà vu que les données quantitatives étaient
difficiles à établir pour les Dr. 6 en mer Egée; a fortiori pour ces
amphores encore mal connues, et les quelques découvertes que
j'ai pu citer sont peut-être des pierres d'attente que de nouvelles
identifications viendront compléter et éclairer.
Car deux textes témoignent de leur côté de la poursuite du
commerce de grands vins italiens vers la Grèce. Adimante,
personnage imaginatif du Navire de Lucien, rêve à ce qu'il ferait s'il
possédait le navire alexandrin en escale forcée au Pirée, ou, mieux,
s'il déterrait dans sa cour un trésor de mille médimnes d'or :
«Repas servis dans de l'or, salaisons d'Ibérie, vin d'Italie, huile d'Ibé-
rie elle aussi, miel de chez nous». Sous la plume d'Alciphron, une
lettre de courtisane décrit les plaisirs d'une bien réjouissante
séance de culte champêtre des Nymphes. Parmi les charmes de la
journée figure la qualité du vin «qui n'était pas du pays, mais italien,
du genre dont tu dis avoir acheté six petits cadi à Eleusis, un vin
tout à fait délicieux, et il y en avait tant qu'on en voulait»5. Mieux
encore qu'à l'époque d'Auguste dans les poèmes de XAnthologie
grecque, le vin italien apparaît donc au IIe siècle en Grèce comme

fig. 451-452» ou «Ostia IV, fig. 440» : cf. Ostia III, p. 482-485; Ostia IV, p. 229-230 et
370-371 ; Panella (1981), p. 80.
4 Robinson (1959, p. 69, N° K. 114); Ostia III, p. 484; Ostia IV, p. 371.
5 Lucien, Le navire ou les souhaits, 23; Alciphron, Ep. amat., IV, 13, 9.
260 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

le vin de luxe par excellence, celui dont rêvent les pauvres et que
boivent les riches quand ils font la fête.
Si nous relions les éloges de Lucien et d'Alciphron à ceux de
Dioscoride et d'Antiphilos de Byzance6, nous penserons que ce vin
italien vient, plutôt que de la côte tyrrhénienne, de la région de
grands crus qui s'étendait autour à'Hadria (Atri) et de X'Ager Prae-
tutianus. L "Αδριανός est cité à plusieurs reprises par Galien et,
plus intéressant encore, dans trois papyrus égyptiens du IIIe
siècle, dont l'étude vient d'être reprise par D. Rathbone7. On y trouve
mentionnés du vin 'Αδριανός, des Άδριανά (κεράμια) et des Άδρια-
ναί. Ce féminin pluriel étrange semble s'appliquer aux amphores
importées. Comme pour YHadrianum de Pline, le sens
géographique exact de l'adjectif pose un problème : côte adriatique dans son
ensemble, Atria ou Hadria (Atri)? Fidèle à mon analyse des textes
du Ier siècle, j'opterai, avec D. Rathbone, pour cette dernière ville
et plus généralement pour les vignobles de cru du sud du Picé-
num. Ce sont leurs vins, très vraisemblablement, que l'édit de Dio-
clétien appellera simplement Picena.
Les amphores de Forlimpopoli ne viennent pourtant pas
d'une région de grands crus, au contraire. Il faut donc penser
qu'en dehors de ceux des alentours de la Via Aemilia, il y a eu,
produisant des amphores identiques ou différentes, d'autres
ateliers sur la côte adriatique et particulièrement dans le Picénum.
Les archéologues, comme l'a suggéré D. Rathbone, doivent encore
compléter le tableau des amphores à vin produites en Italie aux IIe
et IIIe siècles8.

La disparition des amphores de l'Italie tyrrhénienne


et de la tarraconaise

Venons-en maintenant à ce qui constitue, pour les amphores


vinaires du IIe siècle, le plus grand sujet de débat. Dès 1965,
M. H. Callender, en s'appuyant avant tout sur des données de
fouilles anglaises et allemandes, constatait qu'aucun exemplaire

6 Voir p. 167-168.
7 Rathbone (1983 a, p. 90-94).
8 Sans qu'on soit assuré que leur origine est locale, on peut voir plusieurs
amphores à fond plat et panse en toupie différentes de celles de Forlimpopoli dans
une publication détaillée de nécropoles des Marches : Mercando (1974).
À PARTIR DES ANTONINS 261

de Dr. 2-4 ne devait recevoir une date postérieure à 130. Un an


plus tard, F. Zevi discutait d'une date consulaire de 146 ap. J.-C.
lue par Dressel sur une amphore «semblable à la forme 3».
Comme cette date est trop basse par rapport aux autres témoignages
concernant les Dr. 2-4, F. Zevi proposait d'attribuer l'inscription,
ainsi que le suggère la formule «formae 3 similis» à une amphore
voisine de celles que connaissait Dressel, mais «différant
évidemment par quelque aspect des habituelles»9. Il avait très
probablement raison. Il existe encore des amphores à anses bifides au
milieu du IIe siècle. Nous avons parlé de celles de Tripolitaine
(Pompéi XXXV), et une série découverte à Porto Recanati, sur
l'Adriatique, dans un contexte du milieu du IIe siècle, a été
rapprochée par A. Hesnard de plusieurs autres amphores trouvées à Col-
chester, Augst, Lyon, Fos-sur-mer et dans l'épave du Dramont D 10.
Ces amphores-là ont traversé le Ier siècle et survivent encore au
milieu du second. Mais, quoiqu'ayant des anses bifides et pouvant
être appelées Dr. 2-4, elles n'en sont pas moins différentes des
types de Pompéi, du Falerne et de Tarraconaise que nous
connaissons bien à Ostie au Ier siècle de notre ère.
A l'époque de Trajan, ces dernières se sont déjà réduites dans
les niveaux des Thermes du Nageur à 6% des amphores vinaires
pour la Tarraconaise et 15% pour l'Italie. Les fouilleurs
considèrent que sous Marc-Aurèle, leur production n'est plus attestée par
le matériel de «l'area NE»11. On n'y a en effet trouvé que trois
tessons de Dr. 2-4 de Tarraconaise : certainement des résidus. Il
est un peu plus hasardeux d'écarter de la même façon un groupe
de 22 fragments de lèvres de Dr. 2-4 attribué soit à l'Italie, soit à
une origine inconnue : il représente 7% des amphores vinaires.
Admettons cependant, pour les amphores Dr. 2-4 italiennes, le
terme de disparition, afin de poser le problème de la façon la plus
simple. S'il ne s'agit pas de cela, au moins s'agit-il d'un
effondrement spectaculaire, puisque sous les Flaviens, elles formaient le
tiers des amphores à vin trouvées dans les Thermes du Nageur, et
qu'elles se réduisent un siècle plus tard à 7% tout au plus. Nous
nous trouvons donc confrontés, dans la seconde moitié du IIe siè-

9 Callender (1965, p. 12); Zevi (1966, p. 215); cf. CIL, XV, 4585.
10Mercando (1974, p. 142-445, fig. 26, 126, 203, 207, 208); Hesnard (1981,
p. 187).
11 Ostia III, p. 682; Panella (1981, p. 65 et 75); Carandini, Panella (1981,
p. 490).
262 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

cle, à l'absence ou à la quasi-absence, à Ostie et ailleurs, des


amphores vinaires d'Espagne et de l'Italie tyrrhénienne, dont le
nombre a jusqu'à présent formé une des bases essentielles de nos
réflexions.
La disparition des amphores Dr. 2-4 prend un relief
particulier pour les historiens de l'Italie, parce qu'elle tombe dans la
période, aux limites assez élastiques, où la production de
l'agriculture spéculative, née à l'époque des guerres puniques, aurait
commencé à entrer en décadence. Pour Rostovtzeff, les effets de la
concurrence des provinces se font sentir à partir de Néron. Pour
Sirago, le manque de main-d'œuvre pèse gravement sur la
production à partir de Trajan12. Encore que le modèle de Rostovtzeff
continue à jouer un grand rôle, ces schémas ont cédé le pas depuis
quelques années aux discussions autour de la «crise du mode de
production esclavagiste». Avancée d'abord par E. M. Staerman13,
cette notion est devenue, pour la brillante équipe italienne de
l'Institut Gramsci, un thème central, exposé en particulier par
Andréa Carandini14. Illustrée en Etrurie, dans le Latium et en
Campanie par l'apparition des grandes villas au IIe siècle avant
notre ère, l'exploitation esclavagiste subit, selon lui, entre les Ju-
lio-Claudiens et la fin des Antonins, une crise due aux
contradictions internes du système : avec le passage de la moyenne
propriété au latifundium, le nombre des esclaves concentrés sur un même
domaine augmente et l'appareil de surveillance devient alors si
lourd qu'il obère la rentabilité. De là la disparition des grandes
villas à agriculture intensive orientée vers le marché, souvent
d'outre-mer, au profit de latifundia cultivés par de petits colons,
esclaves ou libres. Dans cette nouvelle organisation, les avantages
de la coopération disparaissent. Le nombre de bouches à nourrir
augmente, parce que le colon a une famille : il lui faut donc plus

12 Voir supra, p. 4-5.


13 E. M. Schtajerman, Die Krise der Sklavenhalterordnung im Westen des rômis-
chen Reiches, Berlin, 1964 (en russe, Moscou, 1957); id. [Staerman], La schiavitù
nell'Italia imperiale, Rome, 1975 (en russe, Moscou, 1971).
14 Carandini (1979); Carandini (1980 b) et les trois volumes de Società romana e
produzione schiavistica (1981). Mise au point claire, à la lumière des concepts
marxistes qui sous-tendent la théorie, par F. Favory, «Validité des concepts
marxistes pour une théorie des sociétés de l'Antiquité», dans Klio, 63, 2, 1981, p. 313-
330, et critique de ses points faibles par M. I. Finley, Ancient Slavery and Modem
Ideology, Londres, 1980, p. 131-136 et «Problems of Slave Society: Some Reflec-
tions on the Debate», dans Opus, I, 1, 1982, p. 201-210.
À PARTIR DES ANTONINS 263

de blé. De plus, le métayage n'est en général pas favorable à la


viticulture15. En conséquence, pensent les tenants de cette théorie,
la production commercialisable du domaine diminue ou se tarit
devant une agriculture assurant avant tout l'autosuffisance des
colons et du propriétaire absentéiste : voilà pourquoi il n'y a plus
de Dr. 2-4 16.
Il ne saurait bien entendu entrer dans mon propos de discuter
ici l'ensemble d'une thèse qui met en cause tous les problèmes de
la propriété esclavagiste, de sa reproduction et de l'instauration
du colonat. Je ne crois cependant pas que le passage du faire-
valoir esclavagiste direct à l'exploitation par colons ait forcément
entraîné partout la fin de la commercialisation du vin. Il est vrai
que le faire-valoir direct ou par régisseur domine en général la
viticulture. Mais le métayage est loin d'y être inconnu; il revient
en divers lieux et à diverses époques, entre autres (mais pas
seulement) à la faveur des contrats de complant dont la Lex Manciana
et la Lex Hadriana donnent un exemple à l'époque romaine17. Le
Digeste connaît le colon vigneron 18. Pline continuait à attendre des
revenus de ses terres mises à part de fruit 19 : quelle que fût leur
condition, les colons n'étaient pas laissés libres de cultiver comme
ils l'entendaient et les propriétaires n'auront pas en général
renoncé à la viticulture tant que le vin aura pu être commercialisé,
c'est-à-dire tant que les villes en auront consommé20.
Bon nombre de domaines viticoles sont à coup sûr entrés aux
Ier et IIe siècles dans le latifundium impérial. D. Manacorda (1980)
a cherché à en cerner le détail pour la région de Cosa : l'essentiel
de ceux des Domini Aenobarbi avec Néron, l'ensemble du Monte
Argentario sous Marc-Aurèle, et probablement quelques autres. A
Albe, où les empereurs ont possédé depuis Auguste plusieurs vil-

15 La première idée est explicitée par L. Capogrossi Colognesi (1981a, n. 2); la


seconde est une idée répandue que je trouve exprimée par exemple par Rostovt-
zeff (1957, p. 203).
16 Cl. Panella, A. Carandini, dans Ostia III, p. 676 et 683; Panella (1980) et
(1981, p. 65-66). Cf. Rathbone (1983b, p. 165).
17 Inscriptions d'Henchir-Mettich (CIL, VIII, 25902) et d'Ain-Djemala (CIL, VIII,
25943). Exemples médiévaux : Dion (1959), et modernes : Rendella (1639, p. 28-29);
Le Roy Ladurie dans Duby, Wallon (éds.) (1975, II, p. 256).
18 XIX, 2, 15, 5-6 et 2, 61.
19 Pline Le Jeune, £p., IX, 37.
20 Cf. M. Corbier, « Proprietà e gestione della terra : grande proprietà fondiaria
ed economia contadina », dans SRPS, I, p. 427-444 (voir p. 442).
264 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

las, il est possible que l'essentiel de Yager soit devenu leur


propriété avant Ulpien21. Dans l'Ager Falernus, une importante inscription
que M. Pagano a récemment fait connaître, mentionne un
affranchi impérial proc(urator) reg(ionis) Fal(ernae) et Stat(anae); elle
n'est pas antérieure aux Flaviens; l'auteur la rapproche à juste
titre de celle de M. Aurelius Félix, reg(ionarius) region(is) Sta-
ta(nae), père d'un Nicianus Aug(usti) n(ostri) verna : autre
affranchi en charge des propriétés impériales sur le terroir du Statanum
à l'époque de Marc-Aurèle22.
Nous trouverons à Cosa des signes flagrants de déclin que
D. Manacorda a mis en relation avec l'incurie de la bureaucratie
impériale. L'Albanum de son côté a changé de nature dans le
courant du IIe siècle et ne sera plus cité parmi les grands crus de
l'édit du maximum. Ce n'est pas le cas du Falerne. Il est en réalité
difficile de généraliser systématiquement une vision trop noire de
l'administration impériale, en particulier dans le cas des grands
crus, qui constituaient un élément de prestige auquel l'empereur
devait être attentif.
Je choisirai plutôt, avant d'interpréter le problème
archéologique de la disparition des Dr. 2-4 à la lumière d'un système où le
poids de la théorie est considérable, de retourner aux sources qui
font l'objet de cette étude, en me demandant si cette disparition
est nécessairement la conséquence et la preuve de la fin, sinon
peut-être de la production, du moins du commerce interrégional
du vin23.

Villas et amphores en Italie :


des ajustements chronologiques difficiles

E. M. Staerman, en se fondant sur des sources littéraires, épi-


graphiques et juridiques voyait les affranchis et les esclaves colons
commencer à remplacer l'utilisation en faire-valoir direct de la

21 Sirago (1958, p. 73).


22 M. Pagano, «Due iscrizioni latine da Mondragone», dans RAAN, LV, 1980,
p. 5-12.
23 J'ai donné des indications préliminaires sur ma position dans «Quelques
remarques sur le commerce du vin et les amphores», dans D'Arms, Kopff (1980,
p. 305-312). Elles n'ont convaincu ni Cl. Panella (1981) ni J. Paterson (1982), mais
ont été mieux accueillies par M. Pagano (art. cit n. précédente) et P. Arthur
(1982).
À PARTIR DES ANT0NINS 265

main-d'uvre servile vers le milieu du IIe siècle de notre ère.


C'était le début de la crise du mode de production esclavagiste24.
Reprenant ce modèle sous l'éclairage des données archéologiques,
Andrea Carandini se trouvait, pour l'agriculture, en face de deux
sources, les amphores et les villas. L'étude des premières propose
dans l'état actuel de la recherche, deux moments de rupture :
l'époque d'Auguste, quand les exportations se raréfient, et celle
d'Hadrien, quand les Dr. 2-4 disparaissent. Voyons ce qu'il en est
pour les villas.
La chronologie fournie par la fouille modèle de la villa de Set-
tefinestre dans la Valle d'Oro près de Cosa paraît parfois servir de
base aux généralisations25. Elle prend un poids particulier puisque
la villa n'est pas éloignée de l'atelier des célèbres amphores de
Sestius. Les trois pressoirs à vin, comme l'unique pressoir à huile,
ont cessé d'être utilisés à la fin du Ier siècle ou au début du IIe;
l'exploitation se serait peut-être alors orientée vers la
cerealiculture avant d'être abandonnée avant la fin de l'époque antonine,
pour ne plus connaître que des réutilisations sporadiques et
misérables26. On se gardera bien entendu de lire dans les phases d'une
seule villa l'histoire de la production agricole de toute l'Italie
centrale tyrrhénienne. La chronologie est toutefois corroborée, pour
le territoire de Cosa, par les prospections réalisées par l'équipe qui
a fouillé à Settefinestre. Dans la Valle d'Oro, les deux-tiers des 32
villas recensées, dont beaucoup produisaient aussi de l'huile ou du
vin, semblent avoir elles aussi été abandonnées dans la seconde
moitié du IIe siècle; quelques-unes s'étaient déjà éteintes à la fin
du Ier siècle ou au début du IIe. Aucun nouvel établissement ne
s'est implanté à l'époque antonine. Un peu plus au nord, dans la
vallée de l'Albegna, qui débouche de l'autre côté de la presqu'île
du Monte Argentario - là encore au voisinage d'un atelier
d'amphores Dr. 1 et 2-4 - la plupart des grandes fermes et quelques
villas disparaissent aussi au IIe siècle; il en reste cependant six
pour continuer leur activité jusqu'au IVe siècle27. Une recherche

24 La schiavitù nell'Italia imperiale, Rome, 1975, p. 57 et 68. Malgré une


perspective toute différente, P. Veyne, « Le dossier des esclaves colons romains », dans
RH, 537, 1981, p. 3-25, croit aussi à la multiplication des petites tenures serviles à
la fin du IIe siècle.
25 La remarque a déjà été faite par M. Torelli, dans Opus, I, 2, 1982, p. 434.
26 Carandini, Settis (1979, p. 92); Carandini (1980 a); Carandini, Tatton-Brown
(1980, p. 16); Carandini, préface à Kolendo (1980, p. LIV-LV).
27 Celuzza, Regoli (1982, p. 44); I. Attolini, F. Cambi, M. Celuzza, E. Fentress,
266 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

antérieure, portant sur l'ensemble du territoire de Cosa, plaçait


une crise rurale générale un peu plus tard, dans le cours du IIIe
siècle, mais notait aussi des difficultés et des disparitions au
tournant du Ier et du IIe siècle. Sur la presqu'île du Monte Argentario
et sur les îles de Giglio et de Giannutri, le déclin paraît brutal
entre 100 et 150; peu de sites restent occupés après cette date28.
Un peu plus au sud de l'Etrurie maritime, entre Centumcellae
et Pyrgi, P. A. Gianfrotta voit aussi un tournant au milieu du IIe
siècle : au grand nombre de sites datant du Ier siècle et de la
première moitié du IIe, succèdent «très peu de témoignages datables
des périodes ultérieures (environ 1/5 du total)»29. Même
chronologie dans une étude menée sur l'Ombrie d'après les publications et
les archives de la Surintendance de Pérouse : l'occupation des
villas s'interrompt dans le cours du IIe siècle, en même temps que
s'achève l'activité des fabriques de tuiles. Les auteurs soulignent
cependant que la villa de Pline à Tifernum Tiberinum, a continué
son activité dans la seconde moitié du IIe siècle en devenant
propriété impériale30. Le problème de l'Ombrie est particulièrement
épineux du point de vue des amphores, puisque les signes de
décadence y contrasteraient avec une production de conteneurs dont
l'avènement, à la fin du Ier siècle, est encore récent.
Une autre zone d'Etrurie méridionale a, comme YAger Cosa-
nus, fait l'objet de prospections systématiques. Décidées en 1954
par son directeur J. Ward-Perkins et menées depuis par l'Ecole
Britannique de Rome, elles ont commencé par la région de Véies
et se sont maintenant étendues vers le nord sur plus de 1000 km2
dans une zone qui atteint à l'Ouest le lac de Bracciano et Sutri, et
comprend YAger Veientanus, YAger Capenas, YAger Faliscus et

M. Pasquinucci, E. Regoli, «Ricognizione archeologica nell'^ger Cosanus e nella


valle dell'Albegna. Rapporto preliminare 1981», dans Archeologia medievale, IX, 1982,
p. 365-385. On peut tirer le même genre de conclusion du second rapport publié
par cette équipe sous le même titre: «Rapporto preliminare 1982/1983», ibid, X,
1983, p. 439-465.
28 Dyson (1978). Les travaux de la Wesleyan University, conduits par S. L.
Dyson, ont été assez vivement critiqués par l'équipe de fouille de Settefinestre
dirigée par A. Carandini, mais, au niveau où nous nous plaçons, les résultats des deux
recherches ne sont pas contradictoires.
29 «Le testimonianze archeologiche del territorio tra Centumcellae e Pyrgi»,
dans SRPS, I, p. 407-412.
30 D. Manconi, M. A. Tomei, M. Verzar, «La situazione in Umbria dal III a.C.
alla tarda-antichità», dans SRPS, I, p. 371-406.
À PARTIR DES ANTONINS 267

même, au-delà du Tibre, YAger Eretanus. Il y avait certainement


beaucoup de viticulture dans cette région, à Véies en particulier,
où le vin (fort mauvais) est attesté par les textes et par des traces
de tranchées de plantation de vignes datant du début de
l'Empire31, mais aussi dans YAger Capenas, où M. Pallotino a fait fouiller
en 1934-35 une villa avec torcularium32, très probablement dans
YAger Eretanus sabin et sans doute ailleurs. Si le double
mouvement d'un extraordinaire essor de l'occupation des sols à partir de
la conquête romaine et surtout aux IIe-Ier siècles avant notre ère, et
d'un déclin marqué à époque ultérieure est en parfaite harmonie
avec les observations faites dans YAger Cosanus, la chronologie
attribuée au déclin n'est pas tout à fait la même. Parmi les sites du
IIe siècle, les Britanniques comptent encore près de 30% de
nouveaux établissements. Ils ne font commencer la récession qu'au
début du IIIe siècle33. Même conclusion dans la Forma Italiae de
Cures Sabini : à une occupation intensive du sol pendant le Ier
siècle avant notre ère et les deux premiers siècles de notre ère,
succède au IIIe siècle une «énorme contraction» du nombre des sites34.
Dans le Latium, à proximité de Rome, région pour laquelle on
dispose de plusieurs volumes de la Forma Italiae, la synthèse qu'a
dressée M. Andreussi ne fournit pas un tableau homogène35. A
côté de territoires où les villas ne paraissent pas se maintenir

31 Potter (1979), p. 125-126.


32 M. Pallotino, «Capena. Resti di costruzioni romane e medioevali in località
Montecatino », dans NSA, 1937, p. 7-28.
33 ?. ?a?a?e, L.Murray Threipland, J. Ward-Perkins, «The Ager Veientanus,
North and East of Rome», dans PBSR, XXXVI, 1968, p. 150-153; Potter (1979,
p. 133-140); Celuzza, Regoli (1982). Pour les fouilles récentes d'Anguilara Sabazia,
près du lac de Bracciano : D. Whitehouse, « Le mura di Santo Stefano (Anguilara
Sabazia, Roma) ; seconda relazione provvisoria », dans Archeologia medievale, Vili,
1981, p. 561-566 (p. 565 : «Nel secondo secolo, la campagna attorno a S.Stefano
aveva una popolazione molto più elevata rispetto ai tempi precedenti. Questo
aumento di siti rurali ... e stato notato lungo tutta la zona del progetto « South
Etruria» della British School. »); Id., «. . .ultima relazione provvisoria», ibid., IX,
1982, p. 319-323; Id., «'Le mura di S. Stefano' (Anguilara) e la campagna romana
alla fine dell'epoca imperiale », dans R. Lefevre (éd.), Il Lazio nell'Antichità
romana, Lunario romano, XIII, Rome, 1982, p. 155-167.
34 M. P. Muzzioli, Cures Sabini, Forma Italiae, IV, II, 1980, p. 43 et 46-47.
35 Andreussi (1981); ajouter deux nouveaux volumes de la Forma Italiae : G. M.
De Rossi, Bovillae, 1979 (voir en particulier p. 18) et Z. Mari, TiburlII, 1983 (p. 35-
36 : même si l'identification et la chronologie des sigillées claires paraissent
discutables, l'abondance de sigillée claire A confirme l'importance de l'occupation au IIe
siècle ; la sigillée claire C, qui apparaît vers 230, est plus rare).
268 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

longtemps sous l'Empire (Cora), d'autres présentent bon nombre


de constructions nouvelles au IIe siècle et une continuité
d'occupation jusqu'à l'Antiquité tardive (Bovillae, Préneste). Dans
l'ensemble, l'activité édilitaire paraît encore importante au IIe siècle et les
villas subsistant jusqu'au IIIe siècle et même après ne sont pas
rares. La seule fouillée récemment (entre 1976 et 1980) est située
sur la via Gabina : un pressoir à huile et peut-être des signes de
production de vin y apparaissent après Hadrien; elle cesse d'être
occupée dans la première moitié du IIIe siècle36. Parmi les plus
durables, celle de Casal Morena, sur la Via Latina, avant Ad Deci-
mum, mérite qu'on lui fasse un sort si l'on s'intéresse au
commerce du vin. Dans l'angle nord-ouest de ce bel édifice de plus de
3000 m2, une pièce trapézoïdale est décorée d'extraordinaires
peintures représentant des dolia avec leurs couvercles : sur une paroi,
six dolia; sur l'autre, quatre; dans les deux cas, au registre
supérieur, des pampres; encore des dolia sur chacune des faces d'une
base octogonale soutenant un grand pilier au centre de la pièce
(fig. 6 et 7); ailleurs des scènes liées à la vigne et au vin. Ces
peintures sont datables de la fin du IIIe siècle ou du début du IVe
siècle; elles appartiennent à l'une des dernières réfections du
bâtiment37. Voilà sans aucun doute, au IVe siècle, une villa en ordre
de marche qui produisait du vin pour le marché de Rome.
On manque de renseignements pour le Latium du sud et la
Campanie. Toutefois, dans YAger Falernus, qui nous intéresse au
premier chef, W. Johannowsky pense, au vu de l'abondance de
céramique sigillée claire C, que les établissements agricoles ont été
occupés jusqu'au Bas-Empire38. Mais les deux seules villas
fouillées, sur la colline de Francolise, à la lisière nord du territoire du
Falerne, ont été désertées sous les Antonins39. Il est vrai qu'elles
produisaient de l'huile, ce qui les rend peu représentatives de

36 W. Widrig, «Two Sites on the Ancient Via Gabina», dans Painter (1980,
p. 119-140); P.Oliver Smith et W. Widrig, «Roma; Loc. Tor Bella Monaca, Villa
rustica romana; relazione preliminare sulle campagne di scavo 1976 e 1977
nell'agro romano», dans NSA, 1981, p. 99-114.
37 De Rossi, Bovillae, cit. ?. 35, p. 98-155. Voir fig. 2.
38 Johannowsky (1975, p. 29); Id., «Testimonianze materiali del modo di
produzione schiavistico in Campania e nel Sannio Irpino », dans SRPS, I, p. 308.
39 P. V. Blanckenhagen, M. A. Cotton, J. B. Ward-Perkins, « Two Roman Villas
at Francolise, Prov. Caserta. Interim Report on Excavations 1962-1964», dans
PBSR, XXXIII, 1965, p. 55-69; M. A. Cotton, intervention dans DArch., IV-V, 1971,
p. 473-476; M. A. Cotton, The Late Republican Villa at Posto, Rome, 1979.
À PARTIR DES ANT0NINS 269

YAger Falernus proprement dit. On a pu cependant, au vu de leur


exemple et du modèle de la villa de Settefinestre, avancer contre
Johannowsky que des prospections superficielles risquent de faire
prendre des traces de misérables réoccupations pour des signes de
continuité et qu'avant l'abandon de profonds changements
peuvent avoir lieu dans la nature des cultures et dans le mode de
production40. Pareilles suppositions ne sont pas forcément
déraisonnables, mais elles ne s'imposent pas non plus.
Voilà, me semble-t-il, l'essentiel des témoignages auxquels
peut penser Andrea Carandini pour conclure que «les villas
esclavagistes sont généralement abandonnées autour de la fin de
l'époque des Antonins ou au début de celle des Sévères». T. W. Potter
laisse la porte ouverte à une chronologie plus longue quand il
parle du déclin des grandes villas «largement attesté sur le versant
ouest des Apennins, à la fois en Etrurie et en Campanie, à partir
de la fin du IIe et du début du IIIe siècle»41. On ne chicanera pas
ces excellents spécialistes de l'archéologie italienne. L'un et l'autre
généralisent manifestement à partir du territoire dont ils se sont
occupés de près. Il n'est pas possible de savoir, d'après les
données publiées, si leur désaccord vient d'une appréciation
dif érente des termini fournis par la céramique ou d'une réelle divergence
dans le matériel recueilli42.
Notre propos est différent. De l'exposé détaillé de l'évidence
concernant les villas ressort, je l'espère, clairement, que leur
décadence ne peut, au mieux, être mise en relation avec la disparition
des Dr. 2-4 qu'en Etrurie maritime.
Même dans cette région, la fin des amphores, au plus tard
sous Hadrien, marquerait mieux le début du déclin des villas que
son achèvement. D. Manacorda (1980) place bien plus tôt encore,
au début des Julio-Claudiens, le «repliement sur soi-même» du
vignoble : dans cette hypothèse, plus d'un siècle se serait écoulé
avant que la chute de la production commerciale ne fît sentir son
effet sur l'occupation du sol.
De fait, quiconque veut s'appuyer directement à la fois sur les
données des amphores et sur celles des villas est obligé par l'ab-

40 Panella (1980, p. 257, n. 18); cf. Celuzza, Regoli (1982, p. 46).


41 Carandini (1979, p. 129); Potter (1980, p. 77).
42 Je partage les regrets exprimés par J.-P. Morel dans Opus, II, 1, 1983, p. 308
sur l'absence d'explicitation des données de la céramique dans Potter (1979), et je
les étends aux publications parues jusqu'à présent sur la région de Cosa.
270 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

sence d'une bonne coïncidence chronologique d'allonger la notion


de crise jusqu'à la longue ou la très longue période. S'appuyant
explicitement sur le bilan des amphores dressé par Cl. Panella en
1981, A. Carandini place au commencement de l'Empire le début
du déclin du mode de production esclavagiste, et la conclusion de
la crise, d'après le témoignage des villas, à l'époque de Commode
ou au début du règne des Sévères43. La disparition des Dr. 2-4
autour du règne d'Hadrien ne joue pas un rôle majeur dans
l'élaboration du modèle qui en retour n'en fournit pas de justification
précise. Si la contradiction entre les deux types de sources
archéologiques est moins flagrante qu'à l'époque d'Auguste, leur
rapprochement est loin de jeter une lumière décisive sur le sort du
vignoble au IIe siècle. Supposer une reconversion très étendue à la
cerealiculture ou à l'élevage sous Trajan ou sous Hadrien
demanderait qu'on expliquât aussi comment la plupart des villas ont pu
se maintenir un demi-siècle ou un siècle dans cette voie pour
disparaître après.
Le niveau de généralité auquel se place ce modèle n'est peut-
être pas non plus le plus approprié à notre problème. Il n'y a pas
beaucoup de régions dont on doive penser qu'elles produisaient
des Dr. 2-4 au début du IIe siècle. Pour des raisons contingentes, le
Cécube et le vin pompéien ont disparu sous les Flaviens. Dans la
région de Rome, où aucun atelier d'amphores n'a jamais été
signalé, nous avons admis que le transport en outres était l'hypothèse la
plus probable. On ne sait comment voyageaient la plupart des
nouveaux grands crus du Ier siècle. La liste des terroirs pour
lesquels des découvertes d'ateliers ou les inscriptions peintes sur les
amphores de Pompei attestent la mise du vin en Dr. 2-4 est
limitée : le Trifolinum, les grands crus de Sorrente, du Falerne et du
Mont Gaurus, et les vins plus communs de Minturnes et de Cosa,
pour ne pas citer les régions du Cécube et de Pompei dont je viens
de parler. C'est dans YAger Falernus, sur la péninsule de Sorrente
ou dans la vallée du Liris qu'une étude plus approfondie de la
chronologie des villas permettrait de résoudre l'aporie où mènent,
en l'état actuel des connaissances, les situations contradictoires de
YAger Cosanus (disparition des amphores dans le courant du Ier
siècle ou au début du IIe, et de la plupart des villas sous les Anto-
nins), de l'Ombrie (disparition des villas au IIe siècle, persistance

43 Carandini (1981, p. 252); Id., «Sottotipi di schiavitù nelle società


schiavistiche greca e romana», dans Opus, I, 1, 1982, p. 197 (conclusion de la crise entre
Trajan et Commode).
À PARTIR DES ANTONINS 271

de la production d'amphores) et du Falerne (disparition des


amphores et à première vue, persistance des villas). En attendant que
cette étude soit faite, nous devons nous tourner vers un autre pays
producteur de Dr. 2-4 où de nombreuses villas sont connues : la
côte de Tarraconaise. Le travail est facilité par l'existence d'un
catalogue très complet et d'une synthèse brève et précise rédigés
par J. G. Gorges.

... ET ENCORE PLUS EN ESPAGNE

Il y a en Espagne trois régions où les restes de villas sont très


denses44 : le littoral de Catalogne, et en particulier, de part et
d'autre de Barcelone, le Maresme et le Panades; la région de Lérida,
toujours en Catalogne, mais à l'intérieur des terres, sur un
affluent de l'Ebre, le Sègre; celle de Valence et de Sagonte. La
première et la dernière ont été productrices de vin; de là vient
l'essentiel des Dr. 2-4 hispaniques45.
Que sait-on de la prospérité de ces deux régions au moment
de la disparition des amphores? Pour J.-G. Gorges, entre la fin du
Ier siècle et les invasions des années 260, «l'exploitation des
territoires déjà considérés s'intensifie, spécialement pendant toute la
durée du IIe siècle. . . Petit à petit, le nombre de villas ne cesse de
s'accroître sur la majeure partie du littoral méditerranéen». Les
recherches très approfondies que M. Prevosti a menées dans le
Maresme sur l'habitat rural des territoires de Baetulo (Badalona)
et d'Iluro (Matarô) ont abouti à une conclusion identique :
l'époque de plus grande prospérité lui paraît être le IIe siècle. De fait,
dans les trente-huit cas (sur 264 villas identifiées) où la céramique
a pu être recueillie en quantités suffisantes et étudiée de près, on
s'aperçoit que la sigillée claire A est la céramique la mieux
représentée et que des exemplaires de ses formes tardives (Lamb. 9 et
10 A) sont présents sur à peu près tous les sites46.

44 J. G. Gorges, Les villas hispano-romaines, Publications du Centre Pierre


Paris, Paris, 1979, p. 38. On peut également consulter l'ouvrage luxueux mais moins
complet de Ma.-Cruz Fernândez Castro, Villas romanas en Espana, Madrid, 1982.
45 Pascual (1977); Araneguî (1981).
46 M. Prevosti i Monclus, Cronologia i poblament a l'àrea rural d'Iluro, 2 vol.,
Matarô, 1981; Ead., Cronologia i poblament a l'àrea rural de Baetulo, Monografias
Badalonenses, 2, 1981. Le même auteur a récemment donné une synthèse avec des
tableaux généraux : « L'estudi del mon rural roma, un programa metodologie »,
dans Fonaments, 4, 1984, p. 161-211.
272 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Bien entendu, l'occupation de certaines villas a cependant


cessé avant le IIIe siècle. C'est par exemple le cas, au nord de la zone
étudiée par M. Prevosti, de celles de Turò del Roser (près de Calel-
la) et de Mas Carboti (près de Tossa de Mar) : des fouilles récentes
ont mis en évidence leur abandon dans les années 60-70 47. Mais
cette date précoce ne se relie pas mieux à celle de la raréfaction
des Dr. 2-4, qui ne se fait sentir à Ostie que dans les niveaux datés
de Domitien-Trajan et non dans ceux du début des Flaviens.
Plus nettement encore que pour l'Italie, la chronologie
fournie par l'archéologie rurale ne coïncide pas avec celle proposée
par les amphores. Là aussi, la persistance des villas en l'absence
d'amphores a conduit à parler de reconversion des cultures. La
vigne aurait cédé la place aux céréales. Mais les habitants de
Tarraconaise ne sont pas morts de faim quand ils exportaient
beaucoup de vin, et l'on voit mal comment les propriétaires de la
célèbre villa de Torre Llauder, et d'autres au IIe siècle, auraient pu,
comme ils l'ont fait, embellir leur demeure de luxueuses
mosaïques après avoir remplacé le commerce du vin par la vente locale
de blé excédentaire. La leçon à tirer est que l'archéologie ne se
prête pas toujours à une lecture historique évidente et immédiate.
Dans l'incertitude où nous laisse cet examen, il faut chercher
ailleurs et voir si d'autres sources lèvent la contradiction entre
l'archéologie des villas et celle des amphores.

Les sources littéraires : Galien et Fronton

Plus de poètes, plus d'agronomes : il n'y pas, dans la seconde


moitié du IIe siècle, beaucoup de textes de nature à fournir des
allusions aux bons et mauvais vins. Il serait absurde d'opposer la
rareté des sources postérieures à Hadrien à l'abondance de celles
du Ier siècle. La quantité ne fera rien à l'affaire.
La chance veut cependant qu'un des meilleurs connaisseurs
en vin de l'Antiquité, Galien, ait écrit dans la seconde moitié du
IIe siècle. Galien est un adepte de la méthode expérimentale et de
l'observation personnelle. Il ne répète pas sans vérification les
bruits qui courent; en bon pharmacien, il contrôle lui-même la
qualité des produits qui entrent dans ses préparations et se fait

47 Catalogue de l'exposition L'Arqueologia i la nostra historia, Barcelone, 1983,


p. 54-56.
À PARTIR DES antonins 273

adresser pour cela par ses amis et relations les herbes


authentiques des provinces les plus éloignées48. Ces qualités font litière des
possibilités d'accusation d'anachronisme : Galien n'aurait pas
parlé des vertus d'un vin qui n'existait pas à son époque. A cette
source, je n'ajouterai qu'un autre texte également au-dessus de tout
soupçon d'anachronisme : la correspondance de Fronton.
Avec le secours de ces deux auteurs, nous allons tenter de
reconstituer, pour les régions qui nous préoccupent, le tableau du
vignoble entre 150 et Septime-Sévère, et de le comparer à celui
que dessinent à la fin du Ier siècle et dans les deux premières
décennies du IIe les textes de Martial, Silius Italicus, Stace,
Juvénal et Soranus dans la traduction de Caelius Aurelianus
(carte 3)49.

a) La Tarraconaise.

Pline, Martial, Silius Italicus, Florus, ont parlé des vins de


Léétanie, qui sont mauvais, et de ceux de Tarragone, qui sont
bons50. Juvénal (V, 29) offre une allusion un peu plus discutable
au vin de Sagonte, qui est à son époque un vin commun importé à
Rome, comme le vin de Léétanie. Sa présence y est déjà attestée
dans la première moitié du Ier siècle par une amphore Dr. 2-4 du
Castro Pretorio timbrée BC MATERNI SAGYNTOsK
Il n'existe par la suite plus qu'une seule mention de vin
espagnol à Rome; elle concerne précisément le vin de Sagonte. Dans
une lettre à L. Verus ou à Marc-Aurèle52, leur professeur
d'éloquence conseille de ne pas refuser d'utiliser des mots choisis s'ils
viennent d'eux-mêmes à l'esprit : ce serait aussi peu naturel que si

48 Ed. Kuhn, VI, 806; XIV, 3; XIV, 67-68. Sur l'historicité de Galien et
l'authenticité de l'essentiel du Corpus Galenum, voir la discussion équilibrée et les
conclusions positives de J. Scarborough, «The Galenic Question», dans Sudhoffs Archiv,
(Wiesbaden), LXV, 1981, p. 1-30.
49 Je ne fais entrer en ligne de compte ni Pline l'Ancien pour le Ier siècle, parce
que sa liste exhaustive ne fournirait pas un terme de comparaison équilibré, ni
Athénée pour le IIe, parce que sa liste me paraît reposer sur des sources
hétéroclites et n'avoir aucune valeur chronologique.
50 Pline, XIV, 71 ; Martial, I, 26, 9-10; VII, 53, 6; XIII, 118; Silius Italicus, III,
369; XV, 177; Florus, Vergilius orator an poeta, II, 8.
51 CIL, XV, 2632; cf. CIL, II, 6254, 9 et Araneguî (1981).
52 Ep. de eloquentia, I, 1 = Naber 115.
274 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

l'invité d'un heureux propriétaire de vignobles de Falerne refusait


de boire le grand vin produit par son hôte, et lui demandait du vin
de Crète ou de Sagonte qu'il faudrait - malheur! - acheter chez
un boutiquier. Le vin de Sagonte est évidemment pris là comme le
type même d'un vin roturier, l'inverse du Falerne : à la fois
continuité et confirmation du texte de Juvénal. Tout unique qu'elle soit,
cette mention est décisive pour notre problème : il arrivait à Rome
sous Marc-Aurèle, bien après la disparition des Dr. 2-4 de
Tarraconaise, du vin du Levant espagnol.

b) L'Etrurie.

Martial parle une fois des vignes et deux ou trois fois du vin
de l'Etrurie, avec des appréciations ambiguës53. La seule région de
production plus précisément mentionnée est Caere, à propos du
bon vin qu'y fait son ami Nepos, et du domaine d'un Hilarus que
Martial doit connaître aussi.
Le vignoble n'a pas disparu à l'époque de Galien et il doit
connaître une certaine diversité. Certains vins sont légers, bons à
boire jeunes (VI, 806; X, 833); d'autres sont produits par des
cépages aminéens et sont certainement des vins de garde (VI, 335).
Quant à l'infâme vin de Véies, que Martial couvre trois fois de ses
sarcasmes, Galien n'a évidemment aucune raison d'en parler.

c) La Sabine.

Martial n'aime pas le vin sabin, qu'un hôte grossier lui a fait
boire encore jeune. Soranus le recommande une fois parmi les
vins légers. Galien en parle bien davantage. Il distingue les
variétés nobles, comparables au Sorrentin, de celles qui donnent un vin
particulièrement fluide et léger. Nous avons, au chapitre
précédent, mis le vin noble de Sabine au nombre des plus récents des
nouveaux grands crus. Il se retrouve dans la liste de l'édit du
maximum en 301.

53 Deux ou trois fois selon que l'on accepte ou non le texte de Friedlànder pour
IX, 2, 6 : Tusci pulla venena cadi ; certains manuscrits donnent Corsi. Ce serait une
appréciation très défavorable du vin étrusque qui apparaît comme médiocre ou
discutable en I, 26 et semble cité favorablement en XIII, 118.
À PARTIR DES ANTONINS 275

d) Le Latium.

Commençons par les trois plus grands crus, qui sont


abondamment cités par Martial et, pour les deux premiers, par les
autres poètes et par Soranus. L'Albanum existe toujours à l'époque
de Marc-Aurèle, mais ce n'est plus le même vin. Il n'apparaîtra
pas parmi les grands crus de l'édit de Dioclétien. Le vignoble n'a
pas disparu, mais c'est peut-être un cas - le seul - d'avilissement
d'un grand cru.
Le Setinum qui, pour Martial, Stace, Silius Italicus et Juvénal,
rivalise avec le Falerne, et qui est encore cité par Soranus, est le
grand absent des ouvrages de Galien. Le mystère vient de sa
réapparition dans l'édit du maximum.
Quant au Cécube, sa production avait déjà reçu un coup fatal
au moment du creusement du canal de Néron. Il est normal que
Martial soit le dernier à le citer en tant que cru.
En revanche, le vin de Signia s'est sans doute acquis dans la
seconde moitié du IIe siècle une réputation qu'il n'avait chez
Martial que comme remède contre le relâchement d'entrailles. Marc-
Aurèle, qui n'était encore que le fils adoptif d'Antonin, va faire les
vendanges à Signia. Ces raisins acerbes lui font peur et, écrit-il à
Fronton, qui vendange pendant ce temps-là en Etrurie ou en
Campanie, il préférera le vin fait à l'imbuvable moût. C'est ainsi qu'on
fait la grimace en goûtant aussitôt après les vendanges les plus
prometteurs des grands crus du Médoc, qui doivent attendre des
années pour s'ouvrir. Pour Galien, le Signinum est un beau vin
fort, qui doit vieillir.
Tous les autres vins du Latium connus à partir de la fin du Ier
siècle sont voisins de Rome54. Le vin de Nomentum est cité trois
fois par Martial : c'est qu'il y possédait un domaine. Le silence de
Galien en regard ne signifie rien. Celui du Vatican, qui rivalisait
avec le vin de Véies comme exemple de la pire piquette, n'a pas
non plus de raisons d'apparaître sous sa plume. Que Galien ne
dise rien du vin de Préneste, pourtant connu de Martial et de
Soranus, paraît plus significatif. Mais il parle en revanche du vin
de Gabies, qui n'est cité que par lui, et de celui de Tibur dont les
références antérieures sont les mêmes que celles du Prénestin.

54 Le Fundanum datant prétendument de l'époque d'Opimius de Martial, XIII,


113, ne peut être inclus dans les vins attestés à la fin du Ier siècle de notre ère.
276 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Au total, on retire l'impression qu'il y a sans doute eu


quelques évolutions et changements locaux; mais, sauf, pour la région
du Cécube, rien ne porte à penser que la viticulture du Latium n'a
pas globalement conservé ses positions.

e) La Campanie.

Martial mentionne des vignes à Baies et Juvénal sur les


collines dominant Cumes. Nous pouvons passer rapidement là-dessus;
les secondes forment simplement le versant occidental du
vignoble du Mont Gaurus et Martial ne parle des premières que parce
qu'elles sont incluses dans le domaine de son ami Faustinus.
On admet en général que le vignoble du Vésuve n'a pas été
replanté après l'éruption de 79. De toutes les villas fouillées, une
seule a montré des traces de réutilisation, en particulier une base
de torcularium au-dessus des cendres55. Pourtant, Dion Cassius,
qui décrit le Vésuve en activité, voyait de nombreuses vignes
autour de son sommet56. On ne peut rien dire de l'importance
économique que revêtait alors ce vignoble. Les traces d'un unique
pressoir ne plaident pas en sa faveur. Mais le texte de Dion
Cassius est irréfutable : le vignoble a été partiellement recréé, ce
qu'on n'aurait sans doute pas fait dans une période de décadence
généralisée des vignes campaniennes.
A proximité de Naples, Pline signalait la naissance récente
d'un nouveau grand cru, le Trebellicum. Les auteurs de la fin du
Ier siècle et du début du IIe n'en parlent pas, mais c'est sans doute
lui que Galien connaît bien sous le nom d'Amineum de Naples.
Arrivons-en enfin aux terroirs que nous avons considérés
comme cruciaux pour interpréter la disparition des Dr. 2-4 : YAger
Falernus, la péninsule de Sorrente, le Mont Gaurus, YAger Trifoli-
nus. Tous, cela va de soi, sont bien attestés chez les auteurs de la
fin du Ier siècle et du début du second. Tous se retrouvent cités
par Galien, le Trifolinum deux fois, le Gauranum «qui croît sur la

55 G. Cerulli Irelli, «San Sebastiano al Vesuvio. Villa rustica romana», dans


NSA, suppl., 1965, XIX, p. 161-178. De façon plus générale : Ead., «Intorno al
problema della rinascita di Pompei », dans Neue Forschungen in Pompeji (B. Andreae et
H. Kyrielis éds.), Recklinghausen, 1975, p. 291-298.
56 Dion Cassius, 66, 21, 3 : καί αύτοϋ τα μέν άκρα και δένδρα και αμπέλους πολ-
λας έχει, ό δε δή κύκλος άνεΐται τφ πυρί, καί άναδίδωσι της μέν ημέρας καπνον, της
δε νυκτός φλόγα.
À PARTIR DES ANTONINS 277

colline de Pouzzoles» (XIV, 16), trois fois, et les deux autres bien
davantage. Le Sorrentin est resté le grand vin de garde que nous
connaissons, participant à la fois du sec et du doux, très
chaleureux malgré sa fluidité. Le Falerne peut manifestement conserver
la palme du vin le plus célèbre du monde. Trop fameux pour que
l'exiguïté du terroir puisse répondre à la demande, il suscite la
fabrication et la mise en vente de falsifications. Galien, qui sait se
garder de ces pièges, le fait entrer dans la composition de ses
meilleurs thériaques. Il en définit soigneusement les deux variétés
(X, 831-2, XIV, 19-24, 76-77). Sous la plume de Marc-Aurèle et de
Fronton, le Falerne est l'exemple-type du grand cru, et le Gaura-
num voisine une fois dans ce rôle avec lui.

La persistance de la production et du commerce


des grands crus de campanie

Ces textes apportent pour moi une réponse décisive à la


question posée. Les grands vins de Campanie n'ont pas cessé d'être
produits quand les amphores Dr. 2-4 ont disparu. Là où nous ne
les trouvons plus, l'absence des amphores n'est pas
nécessairement le signe de la ruine du vignoble. Dira-t-on que c'est au moins
celui de la ruine du commerce, et que ces vins, qui n'étaient plus
mis en amphores, n'ont plus dépassé les marchés locaux57?
L'idée de vin réservé au marché local est contradictoire avec
celle de grand cru. J'ai déjà indiqué que le prix élevé auquel il se
vend suppose une clientèle d'élite, rassemblée dans les grandes
villes, à Rome en particulier, ou dans des lieux de villégiature à la
mode. Ni une réputation universelle, ni une place dans les
prescriptions médicales ne se soutiennent avec le seul marché local. A
ces principes généraux s'ajoutent encore des textes irréfutables.
C'est à Rome que Galien a bu pour la première fois du Falerne
doux (VIII, 774), à Rome que par la suite, pour préparer ses
antidotes, il trouvait le meilleur Falerne (XIV, 24). Le vin de Sorrente
est connu de tout le monde : «Que faut-il en dire? Chacun sait déjà
en effet qu'il n'est pas mûr avant vingt ans ou presque, qu'il est
alors à son mieux, qu'il reste longtemps buvable, et ne contracte
pas facilement d'amertume, rivalisant en qualité avec le Falerne»
(XIV, 15). Mieux encore, le seul texte qui parle de l'exportation

57 Ostia III, 683; Panella (1981, p. 65); Carandini, Panella (1981, p. 490).
278 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

d'un vin dans le monde entier est de Galien; il s'agit du Falerne et


de ses falsifications : « On le produit en effet en petite quantité
dans une étroite région de l'Italie, et il est exporté dans tout
l'Empire romain comme s'il s'agissait vraiment de ce vin-là, alors que
d'autres sont préparés pour l'imiter artificiellement par des gens
habiles à ces manipulations» (XIV, 77). Ces falsifications, dont le
principe est, hélas, ancien et général58, n'ont certainement pas
empêché l'authentique Falerne de jouir du même succès mondial
auprès de ceux qui savaient le reconnaître et pouvaient se
l'offrir.

Des amphores différentes

A ce point de la démonstration, la charge d'avancer des


hypothèses sur les conteneurs qui ont remplacé les Dr. 2-4 nous
incombe.
Ne revenons pas sur les épaves de dolia. A une exception près
- sur la première des découvertes de ce genre, aucune amphore
n'a été signalée - celles que l'on connaît avaient aussi chargé des
Dr. 2-4, ou, dans un cas, des Dr. 1. Mes raisonnements ont jusqu'à
présent été fondés là-dessus. Si l'usage des dolia fait que les
quantités commercialisées sont plusieurs fois supérieures à ce que les
trouvailles d'amphores feraient croire, celles-ci restent
l'indicateur du commerce maritime. J'ai, d'autre part, tenu l'usage des
dolia pour limité aux régions où l'on en a des traces
archéologiques, soit qu'ils se retrouvent sur les mêmes épaves que les
amphores de Pompéi et de Tarraconaise, soit qu'on en ait repéré
plusieurs le long des côtes de l'Etrurie méridionale. On pourrait bien
sûr supposer qu'à partir d'un certain moment leur emploi s'est
étendu et qu'ils ont ici ou là totalement remplacé les amphores. Ce
serait, en l'état actuel des découvertes archéologiques, une
hypothèse gratuite. Nous trouverons plus de matière en examinant les
deux solutions qui restent possibles : le changement de type
d'amphores et l'apparition du tonneau.
J'ai déjà tenté d'attirer l'attention sur deux textes de Galien
qui prouvent l'existence d'amphores destinées les unes au
transport du vin sicilien, les autres au transport du Falerne au IIe
siècle. Parlant de YAmineum de Sicile, Galien en distingue deux

Cf. Pline, NH, XIV, 66 et XXIII, 33; Martial, I, 18.


À PARTIR DES ANTONINS 279

variétés : celle qui est salutaire à l'estomac se transporte dans de


petits λαγύνοι, celle qui lui est néfaste dans de grandes amphores
(κεράμια). Voilà deux types d'amphores que nous ne connaissons
pas encore en archéologie. Quant au vin de Falerne, qui formait le
fond des antidotes opiacés destinés à Marc-Aurèle, Galien le
choisissait avec le plus grand soin. Parcourant les caves du palais
impérial, il lisait sur des amphores (κεράμια) de Falerne la date
consulaire qui y était inscrite, goûtait pour commencer les
amphores vieilles de plus de vingt ans (c'est-à-dire un peu trop) et,
partant de là, descendait la suite du temps jusqu'à trouver des
amphores dont le vin n'avait encore contracté aucune amertume.
Ainsi choisissait-il pour Marc-Aurèle un Falerne d'âge optimal
(XIV, 26). Les amphores qu'il passait en revue ont bien existé, et il
faudra un jour découvrir leur forme.
En étudiant les papyrus égyptiens dont j'ai déjà parlé à
propos des amphores de l'Adriatique, D. Rathbone pose, pour le IIIe
siècle, le problème dans des termes identiques. Les trois papyrus
qui parlent de vin et d'amphores de l'Adriatique, ainsi qu'un
quatrième de la même époque, mentionnent aussi des Άμινναΐα κ(ερά-
μια) ou des Άμειναΐαι59. Ces amphores «aminéennes» ont-elles
bien contenu du vin italien? Nous venons de voir qu'il existait,
hors de l'Italie, de l'Aminéen sicilien; il y en avait aussi dans
d'autres provinces : le mieux attesté est celui de Béziers60. Mais, en
l'occurrence, les amphores d'Aminéen sont associées trois fois - et
deux fois accolées - à celles de l'Adriatique. D. Rathbone en déduit
à juste titre qu'elles ont plus vraisemblablement contenu les vins
du versant opposé de l'Italie - c'est-à-dire le Surrentinum, l'Ami-
neum de Naples, ou celui d'Etrurie dont parle Galien. Et il conclut
ainsi son étude: «les documents devraient à tout le moins mettre
les archéologues en éveil à l'égard de découvertes possibles
d'amphores italiennes. Dans ce contexte les données du IIIe siècle sont
particulièrement intéressantes parce qu'elles tempèrent d'un point
d'interrogation la conception de plus en plus répandue, fondée
essentiellement sur les données archéologiques italiennes, selon
laquelle la viticulture italienne a achevé son déclin vers le milieu
du IIe siècle, après quoi l'Italie, loin d'exporter du vin, en
importait furieusement des provinces occidentales». J'irai encore plus
loin que l'auteur sur deux points : le premier est que l'idée de la

59 Rathbone (1983 a, p. 90-94).


60 Liou, Marichal (1978, p. 179).
280 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

décadence de la viticulture connaît un succès déjà ancien dû à


Rostovtzeff et que seuls ses signes et ses causes diffèrent dans les
débats actuels; le second est que les textes que nous venons de
passer en revue font plus que poser un point d'interrogation. Bien
évidemment, ces sources écrites n'apportent aucune donnée
quantitative et ne garantissent pas la permanence du niveau de la
production. Mais, si l'on s'en tient au point de vue de la typologie des
amphores, elles mettent hors de doute que des formes que nous
n'avons pas encore identifiées ont été produites en Sicile, dans la
région du Falerne et ailleurs dans l'Italie tyrrhénienne à proximité
de vignobles plantés de cépages aminéens.
Une première indication archéologique en ce sens vient d'être
donnée par Paul Arthur qui a prospecté les ateliers d'amphores du
Falerne et publié plusieurs formes nouvelles qui lui paraissent y
avoir été produites entre la fin du Ier siècle et le IIIe siècle. Un type
original se dessine, qu'on ne connaît encore que par son col et des
anses massives qui peuvent contribuer à faciliter son identifica-

Atelier du Falerne Atelier de Minturnes

Neuss
À PARTIR DES ANTONINS 281

Autres cols du Falerne

tion. Je connais à Neuss un col de ce type61; sa chronologie


comme son contenu devront être mieux assurés. Les autres formes
d'amphores publiées par P. Arthur ne semblent pas, pour le
moment, se prêter à des rapprochements probants.

A FOND PLAT ET PANSE EN TOUPIE?

A côté de ces découvertes présentées encore de façon


préliminaire, la discussion typologique doit être menée sur un plan plus
général. Au terme d'une étude sur les amphores du Cécube et du
Falerne, A. Hesnard62 émettait une hypothèse qu'il est intéressant,
après quelques années, de relire en détail : «Nous n'avons pas
rencontré sur les sites d'ateliers de tessons d'autres types d'amphores
qui auraient succédé aux Dr. 2-4. On peut penser que c'est
justement parce qu'il n'y en a pas. On peut aussi imputer cette lacune
aux hasards inhérents aux prospections de surface dont on a déjà
vu les effets. On peut enfin imaginer que ces témoins existent mais
que nous ne savons pas les reconnaître comme tels. Dans cette
dernière optique, les seuls tessons ainsi interprétables rencontrés
sur le terrain seraient des fonds plats de pots de céramique
commune qui, malgré leur petit diamètre, pourraient appartenir à des
amphores à fond plat. Rien ne permet actuellement d'avancer que
le vin du Falerne a été exporté dans des amphores à fond plat. On
peut néanmoins remarquer combien l'importance de ces
amphores a été sous-estimée jusqu'à présent; elles représentent à Ostie,
dès Auguste et plus encore au IIe siècle de notre ère, une part
grandissante des amphores importées. Les seules bien étudiées
sont les gauloises, mais d'autres ont été fabriquées dans diverses

61 Arthur (1982); M. Gechter, «Die Anfànge des Niedergermanischen Limes»,


dans BJ, 179, 1979, p. 1-118, fig. 30, 3 (le rapprochement repose sur un examen
personnel des cols d'amphores cités).
62 Hesnard, Lemoine (1981, p. 263). L'idée est déjà dans Nolla (1974, p. 195).
282 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

régions autour de la Méditerranée et en Italie même. On pourrait


alors penser à la diffusion progressive d'un nouveau modèle
d'amphores qui se généralise au cours du Ier siècle de notre ère jusqu'à
supplanter les Dr. 2-4 et dont la forme difficilement différenciable
de celle des pots à usage domestique explique le silence de la
documentation archéologique pour ce IIe siècle».
L'hypothèse reposait sur l'existence d'amphores à fond plat
probablement vinaires fabriquées en petit nombre en Tarraconai-
se dès Auguste - les Oberaden 74 -, sur la présence dans l'épave
de la Madrague de Giens et à La Longarina de quelques petites
amphores à fond plat résinées, et sur les découvertes de Forlimpo-
poli, qu'on ne connaissait alors que par un mémoire préliminaire
de T. Aldini. Il a depuis précisé que les amphores à fond plat
étaient associées dans l'atelier à une production de Dr. 2-4,
auxquelles elles ont peut-être succédé. A Ostie à la fin du IIe siècle et
plus encore au IIIe siècle, la quasi totalité des amphores vinaires
ont un fond plat. Avec la forme « Kapitàn II », même des amphores
fabriquées en mer Egée adopteront alors ce modèle de
construction63.
Il y a donc de forts arguments pour laisser envisager au
IIe siècle le développement d'une κοινή dans les amphores
vinaires, comparable à l'envahissement des Dr. 2-4 à la fin de la
République et au début du règne d'Auguste64. Les raisons en seraient
analogues : avec un poids de 9 à 12 kg pour une capacité souvent
supérieure à 30 1, des amphores de ce type présentent un rapport
contenant/contenu bien plus favorable encore que les Dr. 2-4 65. La
forme et la minceur des parois exigent, pour le transport, l'usage
du paillage, bien visible sur les amphores gauloises du monument
de Neumagen et de bas-reliefs de Narbonne et de Cabrières d'Ai-
gues66. Peut-être aura-t-il fallu attendre sa généralisation pour que
ce type d'amphores remplace les Dr. 2-4.
Trois indications récentes permettent de faire un pas de plus
dans le sens de cette hypothèse. En premier lieu, les amphores de

63 G. Kapitàn, «Le anfore del relitto romano di Capo Ognina (Siracusa)», dans
Recherches .... p. 243-252, fig. 4; Ostia III, p. 592-599; Ostia IV, p. 227.
64 L'idée a aussi été exprimée par G. Bertucchi (1982, p. 160).
65 Voir Liou, Marichal (1978, p. 149); G. Bertucchi, «Amphore et
demi-amphore de Marseille au Ier siècle avant J.-C», dans RAN, XVI, 1983, p. 89-102 (100-102)
et la thèse de F. Laubenheimer.
66 W. von Massow, Die Grabmàler von Neumagen, Berlin, 1932, fig. 129; Espé-
randieu, II, 685; IX, 6699.
À PARTIR DES ANTONINS 283

Spello ajoutent à celles de Forlimpopoli un second type


d'amphores à fond plat fabriquées en Italie. Il y en a peut-être un
troisième. Quand B. Liou a étudié les inscriptions peintes sur les
amphores découvertes dans l'anse St-Gervais à Fos, il a trouvé, portées
sur des fragments de « gauloise 4 » et de « gauloise 5 », trois
inscriptions Mas( ) Vetu(s), Vet(us) Mas( ) et Mas( ) seul. Tout-à-fait
logiquement et légitimement, entre les deux développements
possibles Mas(sicum) et Mas(siliense) , il a opté pour le second : «Mas»,
écrivait-il, «fait bien sûr penser à Mas(sicum). Mais le Massique. . .
ne saurait avoir été transporté dans ces amphores de Gaule»67. La
chance a voulu que, depuis, sur un fragment appartenant à un des
deux types précédents, fût trouvée une inscription donnant en
toutes lettres le nom de Massicum68.
Cela n'exclut pas tout à fait la lecture Mas(siliense) sur les
autres amphores, encore que le principe de la mise en série doive
faire préférer l'interprétation Mas(sicum). Mais voilà au moins
une amphore apparemment gauloise qui a contenu du Massique.
Le dépotoir de l'anse Saint-Gervais est un dépotoir terrestre que
l'affaissement du rivage a submergé, et deux hypothèses sont
possibles. Ou bien le Massique a été transvasé à Fos dans une
amphore gauloise, après avoir été transporté dans un autre conteneur.
Ou bien la région du Mont Massique a produit des amphores à
fond plat identiques aux amphores gauloises.
C'est en tout cas ce qui s'est passé sur un atelier de Tarraco-
naise. A Llafranch, sur la côte catalane, au sud d'Ampurias, un
dépotoir d'atelier, utilisé depuis le changement d'ère jusqu'au
milieu du IIIe siècle, a livré, avec des fragments surcuits et de la
céramique locale, beaucoup de restes d'amphores : en petit
nombre, des Pascual 1 et des Dr. 7-13, en grand nombre, des Dr. 2-4 et
des amphores à fond plat. Ces dernières sont indiscernables des
amphores «gauloises 4 »69. Dans l'état actuel de l'analyse typologi-

67 Liou, Marichal (1978, p. 147).


68 Allusion dans Bertucchi (1982, p. 160). Quatre autres inscriptions Mas(si-
cum) vet(us) sur « gauloise 4 » ont été retrouvées depuis la publication de Liou,
Marichal (1978), trois à Fos et une à Lyon, ainsi qu'une inscription Mas(sicum)
Amin(eum) (!) à Fos. Je remercie Bernard Liou de m'avoir fourni, parmi beaucoup
d'autres, ces importants renseignements.
69 J.-Ma. Nolla, J.-Ma Canes, X. Rocas, « Un f orn romà de terrissa a Llafranc
(Palafrugell, Baix Empordà). Excavacions de 1980-1981», dans Ampurias, 44, 1982,
p. 147-143. Je remercie F. Laubenheimer de m'avoir confirmé qu'elle ne distinguait
pas les amphores à fond plat de ce four de ses « gauloises 4 ».
284 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

que, rien n'empêche de supposer qu'un certain nombre


d'amphores produites en Tarraconaise se cachent parmi celles qu'on
attribue à la Gaule. L'ensemble de ces données prouve de toute façon
que, ni pour la Tarraconaise ni pour la Campanie, l'absence des
Dr. 2-4 ne signifie forcément l'arrêt du commerce du vin.
Bien entendu, on ne lève pas ainsi toutes les difficultés. Il n'y
a pas, dans les bouches de Bonifacio, d'épave d'amphores à fond
plat, alors qu'on en compte quatre chargées d'amphores de
Tarraconaise70. Toutefois, un coup d'œil aux pourcentages des
amphores vinaires à Ostie sous Trajan et Marc-Aurèle (tableau p. 238)
permet de préciser un peu les problèmes.
Entre les Flaviens et Trajan la part des Dr. 2-4 italiennes
tombe de 30 à 15% : rien d'étonnant du moment qu'il n'y a plus de vin
pompéien. Celles de Tarraconaise passent de 13,7 à 5,6%, tandis
que les amphores «gauloises» montent de 40 à 53,5%. Il y a bien la
place, dans cette augmentation, pour un nombre suffisant de
« gauloises 4 » fabriquées en Tarraconaise.
Sous Marc-Aurèle, les Dr. 2-4 italiennes, en principe,
n'existent plus. Mais d'où viennent les 16% d'« amphores d'origine
incertaine», qui deviennent soudain un des groupes les plus importants
parmi les amphores vinaires? La seconde incertitude concerne la
chute de la proportion des amphores «gauloises» : à la baisse des
exportations de quelle province faut-il en donner la
responsabilité?
Il y a encore, pour le IIe siècle, trop d'incertitudes dans
l'origine géographique de beaucoup des amphores à vin pour que des
hypothèses sérieuses sur les chiffres d'Ostie puissent être
soutenues. La situation est à certains égards comparable à celle qui
régnait il y a quinze ans pour les Dr. 2-4, quand on croyait que
toutes celles d'Occident avaient été faites en Campanie. On y verra
plus clair le jour où une répartition des amphores dites gauloises
entre leurs diverses origines possibles aura été faite et le nombre
des amphores d'origine incertaine réduit. Mais la partie ne sera
pas pour autant gagnée, car nous allons trouver une autre raison
de nous défier des arguments e silentio concernant les amphores
de la fin du IIe siècle.

70 Epaves de Cavallo 1, de Perduto 1 (Bebko, 1971), de Sud-Lavezzi 2 (Liou,


1982, p. 446-450) et d'Est-Perduto (voir addendum bibliographique).
À PARTIR DES ANTONINS 285

L'extension de l'usage du tonneau

Chacun sait que le tonneau est un des fleurons de la


civilisation celte. On ne date pas son apparition, mais il est déjà attesté
par César au temps de la guerre des Gaules71. A partir de
l'Empire, les découvertes et les représentations se multiplient en Gaule,
sur le Rhin et sur le Danube. G. Ulbert a décompté dix-huit sites
où des restes de tonneaux ont été découverts le long de ces
fleuves72. Quant aux représentations, plusieurs sont célèbres : le
monument de Neumagen, le bas-relief de Langres, celui de Cabrières
d'Aiguës, pour ne pas parler des tonneaux représentés sur la
colonne Trajane et la colonne Aurélienne73.

L'Italie : le terme cupa.

La situation est toute différente en Italie, Gaule cisalpine


comprise. Il est vrai que Strabon parle des ξύλινοι πίθοι de cette
dernière région : plus grands que des maisons, ils témoignent de
l'abondance du vin74. Bien évidemment, il s'agit de foudres et non
de tonneaux de transport. Ceux-ci n'apparaissent qu'une fois dans
son texte et, précisément, ils appartiennent aux Illyriens qui
viennent à Aquilée avec leurs propres moyens de transport charger du
vin de la côte adriatique (V, 1, 8). Jusqu'au IIIe siècle, le terme
cupa, attesté dès Varron75, n'indique que des cuves pour faire fer-

71 BG, VIII, 42, 1 (à Uxellodunum) ; BC, II, 11, 2 (à Marseille). Voir E. Sereni,
« Per la storia delle più antiche techniche e della nomenclatura della vite e del vino
in Italia», dans Atti e memorie dell'Accademia Toscana di Scienze e Lettere «La
Colombaria», XXIX, 1964, p. 76-204, eh. XXXIII : «I Galli e l'arte del bottaio».
72 G. Ulbert, « Ròmische Holzfàsser aus Regensburg », dans Bayerische Vorges-
chichtbtàtter, 24, 1959, p. 6-29, avec une jolie carte des découvertes de tonneaux qui
s'étend à l'Angleterre et a été reproduite par J. Viérin et Ch. Leva, « Un puits à
tonneau romain avec sigles et graffiti à Harelbeke», dans Latomus, XX, 1961, p. 759-
784.
73 La bibliographie a été recueillie par J. Kolendo, « Etudes sur les inscriptions
de Novae; stèle funéraire d'un negotiator vinarius avec représentation de
tonneaux», dans Archaeologia (Varsovie), XVI, 1965, p. 132-138. Sur le bas-relief de
Langres voir le récent article de M. Molin, « Le chariot des vendanges de Langres »,
dans Gallia, 42, 1984, p. 97-114.
74 V, 1, 12. La même remarque vaut pour Pline, XIV, 132.
75 Ménippées, 116 (Cèbe, 114), et De vita pop. Rom., Nonius, p. 544. G. Colonna,
«Nomi etruschi di vasi», dans Arch. CL, XXV-XXVI, 1973-1974, p. 132-150 (146) a
286 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

menter ou pour conserver le vin, soit au domaine - les vasa


vinaria, id est cuppae et dolia, quae in cella defixa sunt de Scaevola76 -,
soit dans les tavernes ou les maisons. Le seul «tonneau» découvert
à Pompéi appartient à cette catégorie : il est décrit par Matteo
Della Corte comme un «tonnelet en bois en forme de tambour muni
d'un tuyau de bronze avec son robinet»77. Et c'est ainsi qu'il faut
interpréter le passage où Cicéron, pour prouver la vulgarité de
Pison, lui reproche d'acheter son vin de cupa : à la cuve de la
taverne de son quartier78.
La périphrase compliquée qu'utilise Pline pour dire que des
tonneaux gaulois faits de bois d'if ont causé des empoisonnements
mortels (XVI, 42 : vasa etiam viatoria ex ea vinis in Gallia facta
mortifera fuisse compertum est) me paraît une bonne preuve qu'il
n'existait pas à son époque de terme latin pour désigner un
tonneau de transport. C'est un terminus post quem pour
l'introduction de l'usage du tonneau en Italie.
Le terminus ante quem est un texte d'Ulpien qui, à côté des
bêtes de somme, des chars, des bateaux et des grandes outres,
classe les cuppae parmi les instrumenta qui servent à transporter à
l'extérieur les produits du domaine79. En 238, Maximin, près
d'Aquilée, fait traverser le Sontius à son armée sur un pont de
tonneaux qu'il a ramassés chez les vignerons en fuite. Hérodien a
autant de peine à dire tonneau en grec que Pline en avait en latin
un siècle trois quart plus tôt : «οίνοφόρα σκεύη περιφερούς ξύλου,
οίς έχρώντο μεν πρότερον οί κατοικουντες ες ύπηρεσίαν εαυτών, ώς

donné une interprétation de ce dernier passage qui fait remonter l'usage de la cupa
dans les banquets aux VIIe-VIe siècles avant notre ère.
76 Dig., XXXII, 93, 4. Cf. XXXIII, 7, 8 : «/n instrumento fundi ea esse quae fruc-
tus quaerendi, cogendi, conservandi gratta parata sunt; Sabinus enumerai . . . conser-
vandi, quasi dolia, licei defossa non sint, et cuppae »; Pline, XXIII, 63 : «Vini faeci-
bus tanta vis est ut descendentes in cupas enecet»; CIL, V, 984 : «Praedia cum vini
cupis ».
77 M. Della Corte, Pompei, I nuovi scavi e l'anfiteatro, Pompéi, 1930, p. 29
(découverte faite dans la maison Reg. I, ins. VII, N° 5).
78 In Pisonem, 67. La même interprétation vaut pour les passages où les deux
sens seraient possibles, comme Pétrone, Sat., 60, 3. Elle a déjà été défendue par
J. B. Keune, art. Dolium, RE, suppl. III, 1918, col. 342-346, et J.André (1958,
p. 132).
79 Dig., XXXIII, 7, 12, 1 : sed et ea, quae exportandorum fructuum causa paran-
tur, instrumenti esse constat, veluti iumenta et véhicula et naves et cuppae et culei.
Les cupae ou cuppulae différentes des cupae immobiles du Dig., XXXIII, 6, 3
pourraient être aussi des tonneaux de transport.
À PARTIR DES ANTONINS 287

παραπέμπειν τον oivov ασφαλώς τοις δεομένοις»80. L'Histoire


Auguste, pour le même événement, parlera simplement de cupae81. A
la fin du IIIe siècle, une inscription célèbre donne en détail le tarif
de toutes les manutentions subies par les tonneaux de vin qui
arrivent par le Tibre et sont transportés au Temple du Soleil et vidés
dans les cuves de l'Annone82. Au Ve siècle enfin, dans une novelle
de Valentinien III, le mot cupa, comme depuis longtemps ampho-
ra, a fini par prendre un second sens : celui d'une unité de mesure
pour la capacité des bateaux. Le tonneau de jauge navale est
neρ 83

Les représentations de tonneaux en Italie. . .

Je ne connais pas en Italie de découverte de restes de


tonneaux. Le climat se prête moins bien que celui du Rhin et du
Danube aux milieux humides anaérobies qui seuls permettent la
conservation du bois. En revanche, l'iconographie, d'abord
sporadiquement, puis très nettement à partir du milieu du IIIe siècle,
confirme l'extension de son usage.
Mettons à part les deux stèles de Q. Veiquasius Optatus et de
Rinnius Novicius trouvées près de Cuneo, la première à Bene
Vagienna {Augusta Bagiennorum), et la seconde à Caraglio.
Exécutées dans la tradition piémontaise du goût pour les images de la
vie quotidienne, elles ne concernent guère notre problème, parce
que les vignobles du Piémont n'ont certainement pas joué un
grand rôle dans le commerce du vin, et parce qu'elles
appartiennent à la région d'Italie qui entretient les relations les plus étroites
avec la Gaule Celtique84.

80 VIII, 4, 4 : « des récipients pour contenir du vin faits de bois arrondis, dont
les habitants du pays se servaient auparavant pour leur propre usage, afin
d'envoyer le vin en toute sécurité à leurs clients».
81 SHA, Maximini, 22, 4 : ponte itaque cupis facto Maximinus fluvium transivit.
"2 CIL, VI, 1785 = 31931 ; cf. J. Rougé, «Ad Ciconias nixas», dans REA, 59, 1957,
p. 320-328.
83 Novelles de Valentinien III, 29.
84 C. Carducci, « Influences et traditions celto-gauloises dans les sculptures du
Piémont romain», dans Le rayonnement des civilisations grecques et romaines sur
les cultures périphériques, VIIIe Congrès int. d'archéologie classique, Paris, 1963,
p. 199-201, pi. 24, 1 ; Arte e civiltà romana nell'Italia settentrionale, I, Bologne, 1964,
pi. 118; Espêrandieu, I, 4; Cf. CIL, V, 7682 et 7837.
288 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Plus curieuse est la représentation donnée par un bas-relief


du Musée Capitolin (fig. 2), venant de la collection Albani et dont
l'origine exacte est inconnue. Au registre inférieur, une barque
chargée d'un tonneau passe sous l'arcade de la jetée d'un port; le
registre supérieur représente un paysage sacré, avec un temple,
une colonne et des animaux. Contre Wickhoff, qui voulait le
placer au IIe siècle, Schreiber en avait fait un bas-relief alexandrin
d'époque augustéenne. Rostovtzeff l'a rapproché à juste titre de
paysages campaniens du IIIe style pompéien, et Erika Simon le
date du milieu du Ier siècle85.
Cette date entre en conflit avec le terminus post quem que j'ai
fixé pour l'usage du tonneau en Italie d'après Pline. Il ne serait
peut-être pas impossible de retarder jusqu'à la fin du Ier siècle la
date du bas-relief, mais cette représentation de tonneau resterait
de toute façon chronologiquement très isolée, et elle est difficile à
interpréter pour notre propos.
Les autres témoignages sont du IIIe siècle et après. A Aquilée,
la tombe du vigneron L. Cantius Acutus est ornée d'un tonneau et
d'une faix vinitoria (fig. 4,1) : belle confirmation du texte d'Héro-
dien. A Ancóne, un sarcophage de la seconde moitié du IIIe siècle
fabriqué à Ravenne, est connu sous le nom de sarcophage du
marchand de vin. Il représente deux personnages entourant deux
tonneaux posés l'un sur l'autre. Le marchand de vin tient de la main
gauche une pipette de dégustation et de la droite une coupe à
omphalos. L'acheteur, dont la main droite, tendue, est abîmée,
tient une bourse dans la gauche : c'est une scène de dégustation
avant la vente (fig. 4,2) 86.
A Rome, les représentations deviennent très nombreuses à
partir de l'époque tétrarchique. R. Turcan signale onze sarcopha-

85 Th. Schreiber, « Die hellenistischen Reliefbilder und die augusteische


Kunst», dans JDAI, 1896, p. 79-101; M. Rostovtzeff, «Die hellenistisch-ròmische
Architekturlandschaft», dans MDAI(R), 26, 1911, p. 1-186 (p. 105); E. Simon, dans
W. Helbig, Fùhrer durch die òffentlichen Sammlungen klassischer Altertumer in
Rom, 5e éd., Tubingen, 1966, t. II, N° 1381. Je remercie mes collègues et amis P.-A.
Février et F. Zevi qui m'ont apporté le concours de leurs lumières dans la datation
de ce monument ou des suivants, et Patrice Pomey, qui a attiré mon attention sur
le bas-relief du Musée Capitolin.
86 La stèle d'Aquilée (CIL, V, 8356) a été souvent reproduite : G. Brusin, Aqui-
leia e Grado, Padoue, 1956, p. 145, fig. 82; Buchi (1974-1975, p. 436, fig. 3), etc. Pour
le sarcophage d'Ancóne, voir H. Gabelmann, Die Werkstattgruppen der oberitalis-
chen Sarcophage, suppl. aux BJ, Bonn, 1973, N°81.
À PARTIR DES ANTONINS 289

ges à strigiles sur lesquels est figuré un tonneau : là où les strigiles


se rejoignent, il suffit de combler le vide qu'ils laissent dans leur
partie supérieure en dessinant les cerclages pour que l'image du
tonneau apparaisse87. On en voit sur quelques grandes peintures
des catacombes. L'une, qui décorait la voûte d'un arcosolium du
cimetière de Sainte Agnès, a été publiée par Bosio : un gros
tonneau est posé sur un char attelé de deux bœufs (fig. 5,1)88. Deux
sont célèbres : celle de Y arcosolium des marchands de vin dans la
catacombe de Vibia montre dix tonneaux empilés; dans le
cimetière de Priscilla, des phalangarii saisissent un tonneau avec deux
longues perches qu'ils portent sur leurs épaules; deux autres les
attendent89. Plus éloquents encore sont les nombreux petits
tonneaux dessinés sur les couvercles des loculi : j'en ai trouvé douze
publiés sans me donner trop de peine90 et les spécialistes
d'archéologie chrétienne en connaissent des dizaines d'inédits91
(fig- 5,2).

. . . et en Espagne.

Les sources concernant le tonneau en Espagne sont beaucoup


plus rares, mais elles ne sont pas inexistantes. Il y a d'abord la
nombreuse série de monuments funéraires en forme de tonneaux
trouvés dans le Sud de la Lusitanie : D. Julia en compte
maintenant trente-sept92. Ce n'est certainement pas par hasard qu'ils sont
concentrés dans la région des Celtici qui va de l'Anas au Tage. De

87 R. Turcan, Les sarcophages romains à représentations dionysiaques, BEFAR,


210, Paris, 1966, p. 321, n. 1.
88 A. Bosio, Roma sotterranea, Rome, 1632, p. 475.
89 A. Ferrua, «La catacomba di Vibia», dans Rivista di archeologia cristiana, 47,
1971, p. 50-53; G. Wilpert, Le pitture delle catacombe romane, Rome, 1903, pi. 202;
cf. Daremberg et Saglio, s.v. Phalangarii.
90 A. Bosio, Roma sotterranea, Rome, 1632, p. 505; P. Aringhi, Roma sotterranea
novissima, Rome, 1651, 1. 1, p. 523; M. A. Boldetti, Osservazioni sopra i cimiteri dì
Santi Martiri ed antichi cristiani, Rome, 1720, p. 164 et 368; Cabrol et Leclerq,
Dictionnaire d'Archéologie chrétienne, 1. 1, 5.v. amphora, p. 1704, fig. 437, et s.v.
dolium, t. IV, 1, p. 1275-1276, fig. 3814-3817; ICVR, III, 7542; 8127; IV, 10801; VI,
15661.
91 Je remercie M.-Br. Carre et Ph. Pergola des précisions qu'ils m'ont
apportées.
92 Voir la carte de répartition qu'elle a dressée dans « Les monuments
funéraires en forme de demi-cylindre en Tarraconaise », dans Mèi. Casa Velâzquez, I, 1965,
p. 29-54.
290 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

la même région provient une des deux représentations de tonneau


connues en Espagne : sur une stèle funéraire du Musée de Mérida,
un personnage vêtu d'une longue tunique à larges manches ouvre
le robinet d'un tonneau pour remplir une coupe. Œuvre locale, la
stèle date de la fin du Ier siècle ou plutôt de la première moitié du
IIe siècle. Avec la dernière image nous quittons le pays des Celtici
pour celui des Cantabres. Près de Flaviobriga (Castro Urdiales), a
été trouvée une coupe d'argent dont l'intérieur est décoré de bas-
reliefs décrivant des activités d'une station thermale : Salus Umeri-
tana, d'après l'inscription qui fait le tour de la coupe93. La
dernière scène montre un personnage versant dans un gros tonneau
posé sur un char attelé de deux mules le contenu. . . d'une
amphore d'eau thermale. Il est vraisemblable que la source se trouvait à
proximité du lieu de découverte, et cette coupe, qui paraît dater
du IIe siècle - et peut-être même, si l'on suit Garcia y Bellido, du
Ier -, étend l'usage du tonneau au-delà de la région des Celtici et
même au-delà de son contenu privilégié, le vin.
Il n'y a aucune preuve directe que le tonneau ait pu servir au
transport du vin de la région qui nous préoccupe, la côte de Tar-
raconaise. Mais celle-ci se trouvait en contact à la fois avec
l'Espagne intérieure, la Gaule et par ses relations maritimes avec l'Italie.
Il est difficile d'affirmer que les régions de Barcelone, de Tarrago-
ne et de Sagonte ont été entièrement épargnées par l'essor d'une
technique qui désormais les assiégeait de toute part.

Problèmes de chronologie et de répartition.

A Rome en tout cas, le tonneau faisait partie au IVe siècle des


objets familiers de la vie quotidienne. Il est impossible d'utiliser
les chiffres d'Ostie sans en tenir compte.
A partir de quand et pour quelles régions? L'iconographie du
tonneau ne se répand pas en Italie avant le milieu du IIIe siècle.
Mais l'argument e silentio qu'on tirerait de l'absence de
représentations au IIe siècle n'a pas beaucoup de force, parce que les
images de la vie quotidienne sont bien plus rares sur les monuments
de cette époque qu'au IIIe et au IVe siècle. La phrase d'Ulpien sur
le transport en cupae des produits du domaine reste un bon
terminus ante quem : l'usage du tonneau a gagné l'Italie au plus tard à

93 A. Garcia y Bellido, Esculturas romanas de Espana y Portugal, Madrid, 1949,


N°» 324 et 493. Cf. SEHRE, Pi. XXXV.
À PARTIR DES ANTONINS 291

la fin du IIe siècle; il s'est vraisemblablement étendu dans le cours


du IIIe siècle.
Les monuments que j'ai cités ne garantissent pas non plus
l'usage du tonneau ailleurs que dans le nord de la Ligurie, le nord
de la mer Adriatique, et à Rome, où ils pouvaient venir de partout.
Mais on aurait tort de limiter trop étroitement sa zone
d'utilisation. Le terme cupa ne serait pas devenu au Ve siècle une unité de
jauge navale s'il n'avait pas été largement répandu.
Son emploi n'a pas complètement éliminé l'amphore. Les
Άδριαναΐ et les Άμμειναΐαι des papyrus égyptiens le prouvent. La
même coexistence a été possible en Gaule : la reconstitution du
monument de Neumagen mêle les tonneaux et les amphores
«gauloises» paillées; sur un bas-relief bien connu, trouvé à Cabrières
d'Aiguës, au pied du Luberon, une barque tirée par des hâleurs
transporte deux tonneaux, tandis qu'au registre supérieur une
sorte d'étagère soutient sept amphores à fond plat, quatre
«gauloises 4» et trois de forme différente entourées de paille ou d'osier.
Le bas-relief n'est pas antérieur au IIIe siècle; l'on pense
généralement qu'il s'agit d'une scène de halage sur la Durance ou sur le
Rhône94. Les tonneaux ne venaient sans doute pas de bien loin :
illustration d'un mélange serré des deux types de récipients. On
peut se demander si, pour les régions méridionales de la Gaule
Narbonnaise, il a toujours existé, ou si, là aussi, le tonneau a
gagné aux IIe-IIIe siècles sur la production d'amphores. Il est
difficile de dire au nom de quoi s'est faite leur répartition. Sur la côte
adriatique de l'Italie, le tonneau est particulièrement attesté à
Ancóne et à Aquilée, alors que les amphores subsistent pour \'Ha-
drianum. On serait tenté de penser que le premier s'est répandu
dans les vignobles d'abondance de Vénétie orientale, d'Emilie et
des Marches, tandis que les secondes continuaient d'être
employées pour les vins fins du sud du Picénum. Logique de notre
point de vue - les vins destinés à vieillir sont mis dans des
récipients plus étanches à l'air -, ce principe resterait à prouver par
des exemples plus nombreux. Il n'empêcherait pas une
imbrication plus étroite encore des amphores et des tonneaux.
Les marges d'incertitude, tant chronologiques que
géographiques, sont donc très grandes. Faisons une dernière tentative pour

94 Monument de Neumagen : W. von Massow, Die Grabmàler von Neumagen,


Berlin, 1932, 1, p. 210, fig. 130; Bas-relief de Cabrières d'Aiguës : Espérandieu, IX,
6699. Cf. Ostia IV, p. 147-149.
292 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

les réduire en examinant l'évolution des proportions des trois


grands produits qui arrivaient à Ostie en amphores : vin, huile et
dérivés de poisson. Les progrès du tonneau devraient se traduire
par une diminution de la part des amphores à vin.

LA COURBE DES DIFFÉRENTS PRODUITS DANS LES AMPHORES D'OSTIE"

La chute des amphores à vin à partir des Flaviens est


l'élément le plus spectaculaire de cette courbe. Au degré le plus naïf,
on en déduirait que la part du vin dans le régime alimentaire des
Romains a fortement diminué. Absurdité évidente en face des
innombrables témoignages des sources écrites et quand on sait
que, pendant la même période, Aurélien a inauguré les
distributions de vin à tarif préférentiel. Après ce que nous venons de dire,
la courbe semblerait plutôt traduire de facon éloquente les
progrès du tonneau. Un examen de détail montre que ce n'est pas si
simple.
Entre Trajan et Marc-Aurèle, la chute des amphores à vin (qui
passent de 51,5% à 42% du total) justifie la montée parallèle des
pourcentages d'amphores à huile et à poisson : il s'agit
vraisemblablement, si l'on admet le principe que j'ai énoncé p. 235, d'une
diminution réelle des arrivées de vin en amphores. Elle porte
exclusivement sur les amphores Dr. 2-4 et sur celles de forme
«gauloise». C'est dans ce tronçon de la courbe qu'il serait le plus
commode d'invoquer le remplacement des amphores par les
tonneaux. Mais nous sommes au milieu du IIe siècle, c'est-à-dire
encore assez loin du terminus ante quem, que j'ai fixé à la fin du même
siècle. L'hypothèse n'est pas à écarter, mais elle ne peut être
étayée par d'autres témoignages.
De Marc-Aurèle aux Sévères, la pente de la courbe devient
très faible et la montée du nombre des amphores non identifiées
suffirait à rendre compte de la baisse commune des pourcentages
de toutes les autres amphores. C'est pourtant à ce moment-là que
le remplacement ponctuel d'un type d'amphores par des tonneaux
paraît le mieux prouvé : les amphores «de Forlimpopoli» passent
de 1 1 à 4% des amphores vinaires, précisément quand les textes et

95 J'utilise de nouveau ici les pourcentages du dépôt de La Longarina et des


Thermes du Nageur; voir les tableaux p. 236-238.
À PARTIR DES ANTONINS 293

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Courbes des différents produits dans les amphores d'Ostie


294 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

l'iconographie attestent l'usage du tonneau à Aquilée et à Ancóne,


et l'épigraphie la persistance du commerce de vin entre la région
de Rimini et Ostie.
Entre la fin des Sévères et le IVe siècle, le bouleversement est
complet : hausse brutale des amphores à dérivés de poisson, qui
prennent la première place96, effondrement du vin. Cet
effondrement est alors causé par la diminution du nombre des amphores
de Maurétanie Césarienne et de Mer Egée, dont les pourcentages
avaient considérablement augmenté lors de la période précédente.
Je n'ai pas d'argument en faveur d'un passage au tonneau en
Afrique et en Méditerranée orientale. Une autre explication s'impose
ici. La population de Rome a sans aucun doute beaucoup diminué
au IVe siècle, et les besoins alimentaires de la ville aussi.
L'ensemble des arrivées de vin, d'huile et de poissons en saumure a décru.
Mais les produits de la mer, sur cette côte médiocrement
poissonneuse, devaient de toute façon être importés, alors que le vin du
Latium et de la vallée du Tibre pouvait désormais satisfaire une
plus large part d'une population en baisse. Le vin des distributions
mises en route par Aurélien est fourni par des prélèvements
fiscaux sur les propriétaires des deux diocèses italiens. Il y a
certainement eu, au IVe siècle, une réelle diminution des besoins et des
arrivées de vin provincial. Il n'est donc pas nécessaire d'invoquer
un nouveau remplacement d'amphores par les tonneaux. Si ceux-
ci sont devenus alors plus familiers aux habitants de Rome, ils ne
venaient pas forcément de loin. Peut-être ont-ils pris non
seulement à certains endroits la place des amphores, mais encore celle
des outres97.
Le mouvement de la courbe obéit visiblement à des causes
trop complexes pour être mis en relation avec un seul phénomène.
En ce qui concerne le tonneau, elle n'apporte une confirmation
apparemment nette que pour le nord de l'Adriatique au début du
IIIe siècle et pose au total plus de questions qu'elle n'en résout.

96 A la suite des découvertes de contenus dans les épaves de Pampelonne et de


la pointe de La Luque, je range les « amphores cylindriques du Bas-Empire » parmi
celles consacrées au transport de produits de la mer : R. Lequément, « Une épave
du Bas-Empire dans la baie de Pampelonne», dans RAN, IX, 1976, p. 177-188
(181).
"C'est à ce rôle que voudrait les cantonner, je suppose. Cl. Panella (1981,
p. 75).
À PARTIR DES ANT0NINS 295

LE BILAN DES INCERTITUDES

Au terme d'un chapitre consacré à mettre en doute tous les


témoignages que semblent porter les amphores, j'ai le sentiment
d'avoir coupé la branche sur laquelle nous étions assis. Pour qui
veut étudier le commerce du vin en partant des découvertes
d'amphores, la situation est devenue intenable. En commençant déjà
nous avons constaté, avec les gréco-italiques, des incertitudes
d'origine qui ont rendu la tâche moins simple et les résultats
moins sûrs qu'il n'y pouvait paraître. Ces difficultés culminent
avec les amphores à fond plat du IIe siècle. Depuis Auguste, les
épaves de dolia compliquent encore les choses. Avec l'extension de
l'usage du tonneau, le sol se dérobe sous nos pas. Il faut marquer
le terme d'une enquête désormais privée de ses bases, en tentant
simplement de récapituler ce que nous savons et ce que nous
ignorons.
1) La disparition des Dr. 2-4 ne peut certainement pas être
considérée comme une preuve de la disparition des vignobles
concernés ou de la fin du commerce de leurs vins. A Forlimpopoli
et à Llafranch existent les premiers signes de remplacement de
Dr. 2-4 par des amphores à fond plat. Les inscriptions de Fos
pourraient laisser penser qu'il en a été de même dans la région du
Falerne. On ne peut tout à fait exclure non plus qu'en certains
endroits le tonneau ait joué un rôle dès la première moitié du
IIe siècle : ceux des colonnes Trajane et Aurélienne, en particulier,
pourraient bien avoir transporté du vin d'Italie du Nord vers les
armées du Danube.
2) A la fin du IIe siècle les meilleurs vignobles de l'Italie
n'ont dans l'ensemble pas déchu. La production et le commerce
des grands vins campaniens se poursuit, ainsi que sur la côte
adriatique, celle de YHadrianum. Dans le Latium, l'Albanum se
transforme et se dégrade peut-être un peu, mais d'autres vins
accèdent à la réputation : ceux de Signia, de Tibur et de Sabine.
Que le commerce des grands crus ait porté sur une petite quantité
de vin précieux réservé à l'élite, comme on l'a souligné
récemment98, est presque une tautologie et n'est certainement pas une
nouveauté. Le Falerne d'Horace ne faisait partie de la vie quasi
quotidienne que pour les plus grands personnages, et Pline ironi-

98 Panella (1980, p. 256); Arthur (1982, p. 33).


296 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

sait sur la faible proportion des mortels qui pouvaient user de ces
vins-là".
Nous retrouvons la plupart des grands vins de Galien dans la
liste de l'édit du maximum (II, 1) en 301 : Picena, Tiburtina,
Sabina, Aminea, Saitia, Surrentina, Falerina. Le vin de Sétia semble
réapparaître, alors que l'Albanum, le Trifolinum et le Gauranum
font défaut. Mais Symmaque observera encore le vignoble qui
couvre les sommets du Mont Gaurus, et il est possible que
Gauranum et Trifolinum aient été désignés, dans ledit de Dioclétien, par
la dénomination de cépage Amineum. VExpositio totius mundi
(LV), dans une liste des vins italiens, reprendra les premiers
nommés de l'édit de Dioclétien : Picénum, Sabinum, Tiburtinum et y
ajoutera le Tuscum. Quant au Falerne, il est encore cité par
Macrobe, et, sans doute, par des auteurs plus tardifs, comme un vin
contemporain 10°. Ces grands crus ont eu la vie dure, parce que les
principes d'élégance alimentaire de la noblesse romaine n'ont
guère changé.
3) Le silence des textes n'a jamais rien signifié pour les
vignobles d'abondance et celui des amphores ne signifie
désormais plus rien non plus. Nous ne pouvons attendre de ces sources
que des renseignements positifs, qui n'ont rien de limitatif. Par les
amphores, nous savons que les vins de l'Emilie d'une part, ceux
du territoire de Spello, et peut-être plus largement de la moyenne
vallée du Tibre, arrivaient en abondance à Rome sous
Marc-Aurèle. Hérodien (VIII, 2, 3), à propos du siège de 238, insiste sur la
richesse en vignes du territoire d'Aquilée et sur le commerce
destiné aux pays dépourvus de vin de l'Illyrie et du Danube. La
situation n'était certainement pas différente à l'époque de Marc-Aurèle.
Le grossissement des effectifs de l'armée du Danube - peut-être
130 000 hommes en 166 - et les séjours de Marc-Aurèle à Aquilée
et à Carnuntum ont certainement eu, dès le IIe siècle, un effet
bénéfique sur les vignobles d'abondance et de qualité du golfe
Adriatique. Ailleurs, il faudrait recourir, en faisant un saut de plus
de deux siècles, à des sources beaucoup plus tardives : Saint Am-
broise, Symmaque, le Code Théodosien, Cassiodore. Je ferai
simplement remarquer ici que les historiens de l'Antiquité tardive
n'ont jamais douté que les vignes sont restées une constante du

99 XXIII, 33 : «Quin, ut constarent sententiae, quota portio mortalium his generi-


bus posset uti? Jam vero nec proceres usquam sinceris ... ».
100 Brouette (1949).
À PARTIR DES ANT0NINS 297

paysage agraire de beaucoup de régions de l'Italie, et que le


ravitaillement de Rome en vin, ou à tout le moins les distributions
officielles, ont été assurées par les vignobles italiens101.
4) Les recherches sur l'évolution de l'habitat rural ne sont
vraiment avancées qu'en Etrurie méridionale.
Près de la côte, entre le Monte Argentario et Pyrgi, les équipes
italiennes ont constaté, dans le courant du IIe siècle, une diminu-
tion très nette (mais non une disparition) du nombre des villas,
dont beaucoup étaient viticoles. Dans l'intérieur, les recherches de
l'Ecole Britannique à Rome manifestent une décadence au moins
aussi spectaculaire, mais qui ne commencerait qu'au début du
IIIe siècle. La différence de chronologie est importante : elle
permet ou non de voir dans les épidémies attestées sous les règnes de
Marc-Aurèle et de Commode la cause de la disparition des
établissements agricoles102. Le déclin du vignoble d'Etrurie méridionale
ne fait pas de doute. Mais il n'est légitime ni de parler de
disparition totale, ni d'étendre la décadence à l'ensemble de l'Italie
tyrrhénienne, et surtout pas aux alentours de Rome, où le
témoignage des villas, même si elles n'ont pas fait l'objet d'études
systématiques, semble parfois aller à l'inverse103.
5) «A notre époque», écrit le grand historien de Venise
Frédéric C. Lane, «l'emploi des containers a révolutionné la marine
marchande. Au Moyen Age, le passage des jarres antiques aux fûts
de bois représentait une révolution du même ordre»104.

101 Chastagnol (1950) (1960); Ruggini (1961, avec une liste des sources pour
l'Italie du Nord p. 534-5); K. Hannestad, L'évolution des ressources agricoles de
l'Italie du IVe au VIe s. de n. è, Copenhague, 1962.
102 Tandis que A. Carandini et son équipe voient dans les disparitions de villas
l'effet de la crise du mode de production esclavagiste, T. W. Potter (1979, p. 144),
met au premier plan le déclin démographique. Ce type d'explication, passé au
second plan à la suite des comptes rendus sévères que M. I. Finley et A.
Momigliano ont faits du livre de A. R. Boak, Manpower Shortage and the Fall of the Roman
Empire, Ann Arbor, 1955, revient en ce moment à la surface, non sans raison :
E. Lo Cascio, « Gli alimenta e la ' politica economica ' di Pertinace », dans Rivista di
Filologia classica, 108, 1980, p. 264; Id., «A proposito del IV capitolo di Ancient Sla-
very and Modem Ideology : movimenti demografici e trasformazioni sociali tra
Principato e Basso-Impero», dans Opus, I, 1982, p. 147-159.
103 D. Rathbone est allé dans son compte rendu de SRPS (1983 b, p. 165)
jusqu'à parler d'une «croissance des villas dans le Latium aux IIe et IIIe siècles».
104 F. C. Lane, « Progrès technologique et productivité dans les transports
maritimes de la fin du Moyen Age au début des Temps Modernes», dans RH, 510, 1974,
p. 278.
298 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Pour l'Italie, cette révolution n'a pas eu lieu au Moyen Age,


mais au IIe ou au IIIe siècle de notre ère. Avec d'autres, comme la
substitution du codex au papyrus, ou le début de l'usage fréquent
du moulin à eau, elle fait partie des progrès technologiques qui se
manifestent autour du IIIe siècle, et qui restent à étudier en détail.
Elle fixe aussi la limite d'une étude systématiquement fondée sur
les amphores.
7) Une remarque peut cependant être encore présentée sur
les niveaux d'Ostie datés des Sévères. La répartition des amphores
vinaires y subit de profonds changements : les amphores de la
mer Egée deviennent largement majoritaire (45% des amphores
vinaires), suivies par celles de Maurétanie Césarienne105, qui dès
leur apparition forment plus du quart des amphores à vin. Ces
dernières sont contemporaines de l'apparition des amphores à
huile de forme «Africaine I», venant de Byzacène, et de la montée
générale des produits africains, qui est en train de devenir un des
thèmes centraux de l'histoire économique du monde romain106.
L'essor des importations de mer Egée prend de son côté un
sens particulier si on le rapproche du texte de Fronton que j'ai
cité plus haut : déjà sous Marc-Aurèle, le vin de Crète était un vin
commun courant à Rome, comme celui de Sagonte. Ce paradoxe
étrange est sans doute explicable. Au chapitre précédent, nous
avons justifié la plus grande abondance d'amphores égéennes à
Pompei qu'à Ostie par les facilités de relations entre l'Orient et la
Campanie que créaient les mouvements de la flotte d'Alexandrie.
A une époque indéterminée entre la fin de la construction du port
de Trajan et le règne de Commode 107, la flotte du blé d'Alexandrie
a cessé d'aborder à Pouzzoles pour se rendre directement au Por-
tus. Les facilités de transport ont été transférées à Ostie, au Portus
et à Rome, où s'ouvrait aux vins roturiers un marché infiniment
plus vaste qu'en Campanie. Ainsi se justifie la présence d'un vin

105 La démonstration qu'avait faite R. Lequément du contenu vinaire de ces


amphores en s'appuyant sur l'observation des traces de résine («Le vin africain à
l'époque impériale», dans Ant. Afr., 16, 1980, p. 185-193) vient d'être confirmée par
la présence de ?a??a? dans une des listes d'amphores à vin données par les
papyrus égyptiens étudiés par D. Rathbone (1983a, p. 91).
106 La formulation la plus nette et la plus récente est d'A. Carandini, « Pottery
in the African Economy», dans Garnsey, Hopkins, Whittaker (éds.) (1983), p. 145-
162.
«"/G, XIV, 918.
À PARTIR DES ANT0NINS 299

ordinaire de Crète à Rome, et l'augmentation des arrivées de mer


Egée en général, en même temps que se vérifie notre hypothèse
sur les proportions inverses de l'époque flavienne.

* * *

A la révolution créée dans les sources archéologiques par


l'usage du tonneau, il faut ajouter celle créée dans l'organisation
du commerce par l'instauration, probablement avec la réforme
fiscale de Dioclétien, des vina fiscalia. Les vignobles de l'Italie
sont désormais soumis à des prélèvements tributaires destinés à
Rome et aux armées, dont les troupes, au moins depuis la fin du
IIe siècle, touchent des rations de vin. Ces réquisitions fiscales
changent complètement les conditions de la production et du
marché : là où elles pèsent trop lourd, la viticulture tend à être
abandonnée. L. Ruggini (1961, p. 35-56) en a décrit les effets négatifs
mais sélectifs sur les vignobles de l'Italie annonaire, en particulier
quand, de Constance à Valentinien I, les propriétaires de
l'essentiel du territoire ont pu pratiquer Yadaeratio, la cmptio du vin se
faisant uniquement sur le territoire de Cesena, qui s'est trouvé
cruellement frappé.
Toute mon étude a été fondée sur l'hypothèse d'un commerce
libre et d'une absence d'intervention de l'Annone. Avec des
vignerons cherchant à échapper au fisc et des vins transportés en
tonneaux, c'est une phase toute différente de l'histoire des vignobles
de l'Italie qui s'ouvre pour l'Antiquité tardive.
CONCLUSION

A la question posée par Cl. Nicolet (1977, p. 105) : «les


vicissitudes du vignoble italien - devrait-on dire des vignobles?», j'ai
voulu répondre résolument oui.
Les sources ne permettent malheureusement pas les études
régionales fines qui, pour un historien moderne, devraient
précéder la synthèse. Elles privilégient les vins qui ont fait l'objet d'un
commerce à distance, surtout par mer, et laissent dans l'ombre la
plupart des autres. J'ai, en gros, abouti à une division
quadripartite en croisant deux distinctions : les grands crus et les vignobles
d'abondance d'une part, la côte tyrrhénienne et la côte adriatique
d'autre part. Les vignobles liés à Rome par voie fluviale, ceux de
la Sabine et de l'Ombrie, ne se distinguent déjà que plus
confusément.
L'histoire des grands crus se lit dans les textes, et elle est
relativement simple.
Les premiers s'élaborent au IIe siècle avant notre ère, et on
n'en connaît encore que trois à la fin de la République : le Falerne,
le Cécube et le vin des Monts Albains. D'importantes créations ont
lieu sous Auguste, à Sétia, sur la péninsule de Sorrente, autour
d'Hadria. Ils continueront à se diversifier pendant près de deux
siècles, sous l'effet de l'évolution du goût qui autorisera, à côté des
vins liquoreux, tardivement vendangés, des premiers temps, la
naissance de grands crus plus secs, mais toujours blancs. La
stabilité de ces vignobles est bien mise en lumière par la liste de l'édit
de Dioclétien en 301 : sur six noms, quatre existaient déjà sous
Auguste (en admettant que le Picénum est un nouveau nom de
YHadrianum), deux sont des créations du IIe siècle.

* * *

Dans quelques cas, amphores et textes s'éclairent


réciproquement de façon cohérente pour témoigner de transports de masse,
302 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

exportations ou importations. Ces phénomènes hors de l'ordinaire


sont les plus intéressants.
A partir des guerres puniques, la situation politique et sociale
de l'Italie y a créé de grands besoins, entre autres de
main-d'uvre servile et de métal. Le vin italien, comme fret de retour, a
profité des mouvements de navires que ces transports ont suscités;
surtout, il a, quand Rome s'est trouvée au contact de peuples
barbares qui pouvaient contribuer à les alimenter, servi d'objet
d'échanges.
La quantité invraisemblable d'amphores Dr. 1 qu'on découvre
sur les lisières du Massif Central, de Toulouse à Aies et entre la
Saône et la Loire, est la trace la plus spectaculaire de ces trafics.
Mais les Lamb. 2 de la côte adriatique couvrent de l'Atlantique à
l'Asie mineure et à Alexandrie une aire aussi étendue que les Dr. 1
de la côte tyrrhénienne et les ????p??a? de Délos ne s'y étaient pas
installés pour vendre quelques dizaines d'amphores. Il y a
véritablement eu, dans la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère
et les trois premiers quarts du Ier, un grand commerce maritime
du vin italien.
En 67, Pompée porte en Orient un coup décisif aux pirates qui
jouaient le rôle d'intermédiaires pour ravitailler l'Italie en
esclaves. En 51, César achève la conquête de la Gaule Chevelue, qui
sera organisée par Auguste au début de son règne. Dans
l'ensemble, celui-ci crée un Empire aux frontières plus nettes et moins
perméables, à l'administration plus stricte et dans lequel
l'exploitation directe des ressources par l'Etat prend une plus grande
place. Avec un monde barbare reculé beaucoup plus loin, les
échanges ne s'arrêtent pas tout à fait, mais ils deviennent négligeables à
côté de ce qu'ils étaient.
Si vif que soit mon souci de me limiter strictement au vin, il
faut bien avouer maintenant qu'en parlant de son exportation, je
parle des exportations agricoles de l'Italie : en Occident du moins,
les amphores à huile qui accompagnent parfois les Dr. 1 sont
quelques dizaines de fois moins nombreuses. Le grand commerce des
produits agricoles de l'Italie a donc été une parenthèse qui n'a pas
duré beaucoup plus d'un siècle.
L'illusion de la continuité a été donnée par la diffusion de la
céramique aretine qui, ayant été étudiée dès le XIXe siècle, a pris
chez les historiens un poids exagéré. La rupture est pourtant
claire aussi dans ce domaine. La production en grande série de la
céramique étrusco-campanienne à vernis noir, dont la vaste
diffusion sous la République est maintenant bien connue, était liée au
CONCLUSION 303

commerce du vin : les grands ateliers sont à Naples, au voisinage


du Vésuve et de Pompei, à Calés, derrière le Falerne, et en Etrurie
méridionale, où leur emplacement exact n'est pas encore connu,
mais où la production d'amphores et les villas viticoles sont aussi
bien attestées. Ils disparaissent quand se ralentissent les
transports d'amphores outre-mer. Leur succède une céramique d'abord
fabriquée à Arezzo, puis bientôt à Pise, qui en tout cas prenait la
mer près de l'embouchure de l'Arno. Elle apparaît au milieu du Ier
siècle et se répand partout sous Auguste. Or on connaît bien, pas
très loin de Pise, un matériau dont l'exploitation commence
autour du milieu du Ier siècle avant notre ère, se développe
considérablement sous Auguste et qui sera exporté dans le monde entier :
le marbre de Carrare. Il me paraît hautement vraisemblable que
la céramique aretine l'a accompagné sur mer comme la
céramique à vernis noir accompagnait le vin. L'ère des exportations
agricoles s'est bien achevée avec le type de commerce à termes
d'échange inégaux qui les avait suscitées. Dans la nouvelle phase
de l'économie viticole, où la plèbe de Rome et l'armée deviennent
les principaux clients des vignobles d'abondance, il faudra
davantage compter avec les coûts de production.

*
* *

Les Gaulois ont peut-être bu plus de 100.000 hl de vin italien


par an. Les habitants de Rome, même au début du Ier siècle avant
notre ère, en buvaient certainement déjà bien davantage. Sous
Auguste, Rome est devenue un gouffre de vin quasi insatiable.
Quand on y suppose un million d'habitants, ce qui n'est pas
invraisemblable, on oublie quelquefois qu'aucune ville de Méditerranée
occidentale n'approchera ce chiffre avant le XXe siècle. Dans les
dernières années du XIXe siècle, la plus grande, Naples, avait
530.000 habitants. La plupart des traits originaux de l'économie de
l'Empire romain viennent de l'énormité de sa capitale.
Aussi ne faut-il pas exagérer, même sous la République et
bien plus encore sous l'Empire, l'importance relative du
commerce d'exportation. Rome est de loin le plus grand marché. Les
vignobles côtiers de l'Italie et ceux voisins du Tibre ne suffiront
pas longtemps à le satisfaire. Sa population a imposé dès Auguste
l'importation de vins d'Espagne et du nord de l'Adriatique, et la
nature de sa demande a suscité, peut-être à partir de Tibère, le
remplacement des anciens cépages italiens par des plants
importés plus féconds.
304 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

*
* *

Pour l'utilisation historique des données archéologiques, la


céramique est un piège, parce qu'elle se conserve mieux que les
autres matériaux. Comme toute interprétation de l'archéologie,
celles que j'ai présentées reposent sur des hypothèses sans
lesquelles on ne pourrait donner de sens aux découvertes. L'une d'elles
est que l'essentiel du vin transporté par mer était mis en
amphores. Elle est acceptable tant que le contraire n'est pas prouvé, mais
on n'a plus le droit de prendre le risque d'être pris au piège quand
on en voit les dents.
J'ai expliqué pourquoi le risque supplémentaire créé par les
épaves de dolia me paraissait pouvoir être pris. Les tonneaux font
pencher la balance vers l'abstention. A partir de la fin du IIe
siècle, les amphores peuvent encore révéler des faits ponctuels, elles
ne peuvent plus fonder des conclusions systématiques.
Comme il faut attendre la fin du IVe siècle pour retrouver
quelques allusions dans des textes bien ancrés chronologiquement,
l'archéologie rurale est seule à porter témoignage sur les
vignobles d'abondance à partir de l'époque des Sévères. Les
développements récents qu'elle a pris révèlent qu'à un moment, à mes yeux
encore incertain, de la seconde moitié du IIe siècle quelque chose
de grave s'est passé pour l'occupation du sol dans toute la région
riche en vignobles qui, au nord de Rome, va de la côte de l'Etrurie
méridionale à la Sabine et à l'Ombrie. Ailleurs, on ne sait pas.
Tant qu'une démonstration plus précise d'un déclin antérieur
n'aura pas été faite, il est difficile de ne pas penser aux épidémies
récurrentes sous Marc-Aurèle et Commode. La viticulture, qui
demande une main-d'uvre abondante, est sensible aux reculs
démographiques.
Avec l'apparition du tonneau en Italie et l'abandon dans une
région de beaucoup de villas viticoles d'ancienne production, nous
butons sur deux domaines particulièrement litigieux de l'histoire
sociale de l'Antiquité : la technologie et la démographie. En
suggérant que la substitution des Dr. 2-4 aux Dr. 1 et l'usage des dolia
sur les navires peuvent s'expliquer par de meilleurs rapports
contenu-contenant, j'ai admis qu'un certain rationalisme
économique pouvait présider au choix des moyens de transport. Sans
doute faudrait-il lier l'apparition de ces nouveaux conteneurs vers la
fin de la République et au début du règne d'Auguste aux nouvelles
CONCLUSION 305

conditions du commerce : trajets souvent plus courts, pour


lesquels la résistance des amphores devient une qualité secondaire
par rapport à leur maniabilité, peut-être aussi des contraintes
économiques plus strictes.
De leur côté, les tonneaux, comme les moulins à eau, vont
entrer dans l'usage en Italie plusieurs siècles après être venus à la
connaissance des Romains. Faudrait-il, comme Marc Bloch (1935)
l'a fait pour le moulin à eau, lier l'extension de l'emploi du
tonneau à un recul démographique? Et, à partir de quel état de la
recherche archéologique pourra-t-on vraiment parler de recul
démographique?
Cette question relève d'une interrogation plus générale : peut-
on espérer que les progrès de l'archéologie combleront bientôt
quelques-unes des lacunes qui empêchent souvent d'écrire une
histoire ancienne autre qu'imaginaire? Ma réponse est oui, si deux
conditions sont respectées. La première est que les archéologues
sachent argumenter leurs résultats pour d'autres qu'eux-mêmes.
La seconde est qu'on mesure la valeur des hypothèses qu'il faut en
tout état de cause avancer, et qu'on n'hésite pas à les modifier
quand de nouvelles découvertes, cheminement normal, les
invalident.
APPENDICES
APPENDICE I

TYPOLOGIE DES GRÉCO-ITALIQUES ET DES DR. 1 :


ÉTAT DE LA QUESTION

1 - La différenciation des gréco-italiques et des Dr. 1

Le terme de « gréco-italique » a été, comme le dit D. Manacorda, « créé


en son temps avec bonheur par Fernand Benoit», pour désigner des
amphores à panse en toupie, chronologiquement antérieures aux Dr. 1 l.
Le terme peut en effet être considéré comme heureux, puisque la forme
est peut-être née en Sicile avant d'être produite en Italie centrale.
Mais la filiation est évidente entre les plus tardives de ces
gréco-italiques et un groupe de Dr. 1 qui ne s'en distinguent que par leur plus grand
allongement2. Comme personne n'a jamais indiqué exactement la
frontière entre les deux dénominations entrées pourtant depuis longtemps dans
la pratique archéologique, il subsiste une zone d'incertitude, illustrée
entre autres par une amphore de l'épave de Punta Scaletta. Ν. Lamboglia
(1964) l'appelle Dr. 1, mais F. Laubenheimer (1980) préférerait la ranger
parmi les gréco-italiques et, de fait, je ne lui trouve pas de caractères qui
permettraient de la séparer de l'ensemble de celles de l'épave de Filicudi
A (Capo Graziano) telles qu'on peut les voir au Musée de Lipari et que la
plupart des archéologues appellent gréco-italiques3.
Afin de régulariser le langage, j'use du terme de gréco-italique pour
les amphores dont le rapport «hauteur totale moins la pointe» sur «lar-
geur maximale
i » est inférieur
. c. . a, 2,9
,n (. HP+HC + HL < 2,9). et du , terme
LP
Dr. 1 pour les autres4. Ce rapport permet d'inclure dans le groupe des
gréco-italiques une amphore de La Ciotat que le fondateur de la termino-

1 Manacorda (1981, p. 22); Benoit (1957).


2 La continuité a été soulignée par Uenze (1958, p. 11-12), Stôckli (1979) et
surtout Laubenheimer (1980, p. 319-322).
3 M. Cavalier, «L'épave de Capo Graziano», dans Archeologia (Paris), 17, juil.-
août 1967, p. 39-41 (dans Archeologia subacquea, 2, cité dans l'addendum
bibliographique, les amphores de cette épave sont maintenant appelées Dr. 1); Morel
(1976); Empereur, Hesnard (sous presse). Stôckli (1979, p. 154), place l'amphore
de Punta Scaletta dans un « Ubergangsf eld » entre les gréco-italiques et les Dr. 1 A.
4 Pour les règles de segmentation, voir E. Hamon, A. Hesnard, « Problèmes de
documentation et de description relatifs à un corpus d'amphores romaines», dans
Méthodes classiques et méthodes formelles .... p. 17-33.
DÉFINITIONS DES DRESSEL 1 A, B, C
DRESSEL 1 A DRESSEL 1 Β
(ou Républicaine III A) (ou Républicaine III B
Lamboglia Benoit Stòckli Lamboglia Benoit
CAPACITÉ ± 20 1 17 à ± 26 1 26 à 27 1
24 1
HAUTEUR TOTALE ± 1 m 1,15 à 1,20 m
Hauteur courte >4<5,6 <5cm plus haute « atteint
cm 6-8 cm »
g Profil inclinée profils plus ou verticale
divers moins
verticale
0 à < 17,6 cm
l'embouchure
Hauteur court
J Profil cylindrique légèrement
ο tronconi-
que
Liaison avec la angle angle angle vif «a tendance à an
panse arrondi plus faire un angle
rondi droit avec la
panse »
Position du plus à plus
point d'inflexion l'intérieur rieu
S entre la courbe mat
< concave de la 0
ω liaison l'am
le et la courbure
convexe de la
liaison épaule-
panse
Inclinaison plus
l'hor
PANSE basse plus haute «en ogive» plus
et plus fine que
ANSES légèrement verticales sect
flexueuses gros
PIED [? le texte hauteur cylindrique h
est ment allongé in
ré par une re: drique avec >
faute < 12,5 cm fond plat
pression]
312 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

logie, F. Benoit, y a explicitement rangée5, quoiqu'elle se trouve à la


limite. Il fait aussi entrer parmi les gréco-italiques l'amphore de Punta
Scaletta. C'est à une définition ainsi conçue que s'appliquent les données
chronologiques que j'ai exposées p. 42-44. Ainsi isolé des Dr. 1, le groupe des
gréco-italiques reste très hétérogène, et il conviendrait de lui trouver des
subdivisions, comme l'a fait E. L. Will (1982) avec un bonheur inégal.

2 - Les subdivisions internes des Dr. 1

Définition typologique.

Une autre répartition entrée dans la pratique archéologique sans que


des définitions correctes en soient fournies est celle des Dr. 1 en trois
variantes : 1 A, 1 B, 1 C. Il a fallu attendre plus de vingt ans pour qu'on
démontre que cette division établie par N. Lamboglia (1955, p. 246-248),
reprise par F. Benoit (1957, p. 263-272), et très généralement utilisée
depuis, ne permet pas de classer la totalité des Dr. 1. Les définitions des
deux archéologues n'étaient ni identiques, comme on peut le voir dans le
tableau ci-dessus, ni exemptes de défauts formels. Lamboglia, en
indiquant la lèvre inclinée comme un des caractères des Dr. 1 A, entrait dès
l'abord en contradiction avec le matériel qu'il voulait définir, puisque
dans l'épave du Grand-Congloué, qui a été le point de départ de ces
recherches, les amphores timbrées Sestius ont tantôt une lèvre oblique et
tantôt une lèvre verticale. Plus claire et plus précise que la plupart des
définitions archéologiques, celle de Benoit reposait sur des critères
quantifiés : la hauteur totale, la hauteur de la lèvre, la capacité.
Malheureusement, le dernier critère n'a pas été utilisé, car il demande des amphores
parfaitement intactes et une vérification incommode; le premier laisse
entre les amphores de 1 m de haut et celles supérieures à 1,15 m un vide
qui ne correspond pas à la réalité : si l'on appliquait rigoureusement la
définition proposée, il faudrait considérer comme inclassables les objets
mesurant par exemple 1,10 m; il en va de même pour ceux qui présentent
des caractères dont la simultanéité n'est pas prévue, et F. Benoit, dans
l'article même où il pose ses définitions, y contrevient aussitôt, en
incluant dans les Dr. 1 B, à la suite de N. Lamboglia, des amphores de
l'épave de Spargi qui ne mesurent qu'un mètre de haut mais dont la lèvre,
selon lui, atteint 6 cm, ce qui du reste n'est pas exact6. W. Stôckli, à l'oc-

5 Benoit (1957, p. 255, fig. 7).


6 La démonstration de ces difficultés a été faite récemment dans un grand
détail par F. Laubenheimer (1980), et plus sommairement par A. Furger-Gunti
(1979) et H. Gallet de Santerre à propos des amphores d'Ensérune («Ensérune,
les silos et la terrasse est», XXXIXe suppl. à Gallia, Paris, 1980, p. 136-140).
APPENDICE I 313

casion de la publication des amphores de Manching, a repris récemment


le problème. Outre qu'elle se fonde sur un matériel restreint, son étude a
le défaut de prendre comme horizon l'idée certainement erronée d'une
évolution linéaire et continue qui aurait conduit des amphores
gréco-italiques aux Dr. 1 Β en passant par les 1 A7. Mais les critères de distinction
auxquels il s'arrête sont précis, clairs et cohérents.
Les amphores Dr. 1 de l'épave de Spargi, que j'ai eu la chance de
pouvoir étudier récemment8, constituent l'exemple le plus éloquent de
l'insuffisance de la tripartition traditionnelle. Elles se répartissent
visiblement en deux groupes. Le premier entre parfaitement bien dans la
définition des Dr. 1 A : hauteur de 99 à 102 cm, courtes lèvres inclinées, de 3,5 à
3,9 cm. Le second comporte des amphores un peu plus hautes, à lèvres
moins inclinées et plus longues. Par opposition aux premières, on aurait
tendance à les appeler, avec N. Lamboglia, F. Benoit et F. Pallarès,
Dr. 1 B. Mais elles ne ressemblent pas davantage aux Dr. 1 Β des épaves
de Giens, d'Albenga ou du Dramont A, et si l'on passe aux mesures
(hauteur 103 à 106 cm, lèvres de 4 à 5,6 cm, hauteur du pied 10,5 à 14 cm),
rien n'autorise à les ranger dans la définition fournie des Dr. 1 Β par
F. Benoit ou W. Stòckli. On dirait exactement la même chose de l'épave Β
de Sant'Andrea (Arch. Sub., 1982, p. 72-78).
Seuls en fait deux regroupements s'imposent au sein des Dr. 1 avec
une compréhension et une extension suffisantes. Le premier est celui des
Dr. 1 Β au sens strict, selon la définition de F. Benoit et W. Stòckli :
hauteur supérieure à 1,10 m; angle vif à la liaison haut de panse/bas de panse
(l'« épaule »), hauteur du pied supérieure à 1 5 cm. Toutes les amphores
dont la lèvre fait plus de 5,5 cm appartiennent à cette forme (ou à des
Dr. 1 C), mais des amphores à lèvre plus courte peuvent aussi y être
rangées. Ces amphores constituent la cargaison de plusieurs grandes épaves
bien connues: Albenga, Dramont A, Santa-Severa, Plane 1, Planier 3,
Giens, Pointe de Carqueiranne9. Le second groupe est celui des Dr. 1 C,

7 Cette idée sous-tend le parti de tous ceux qui, après N. Lamboglia, ont
cherché à ranger les Dr. 1 selon l'inclinaison décroissante de la lèvre qui refléterait un
ordre chronologique : O. Uenze (1958) se heurte à plusieurs contradictions (voir
p. 12 et le compte rendu d'E. Ettlinger, dans Germania, 38, 1960, p. 440-442); J.-P.
Joncheray (1976) aboutit à des regroupements tout à fait personnels; W. Stôckli
(1979), après avoir rangé les amphores de Manching selon ce critère, porte lui-
même le fer dans son propre système, p. 126. Voir sur ce problème A. Hesnard,
dans Tchernia, Pomey, Hesnard (1978, p. 42-44).
8 Mes remerciements vont à la Surintendante des Antiquités de Sassari, Dotts-
sa. Fulvia Lo Schiavo, et à la Directrice de l'Institut d'Etudes Ligures, Dottssa.
Pallarès, pour les facilités de travail qu'elles m'ont procurées et la peine qu'elles se
sont donnée de m'accueillir avec la gentillesse qui leur appartient. Voir Lamboglia
(1961) et Pallarès (1981a).
'Lamboglia (1952); Santamaria (1961); Gianfrotta (1971), Lequément, Liou
(1976), Tchernia (1971), Carrazé (1976), Hesnard, dans Tchernia, Pomey, Hesnard
(1978).
GRECO - ITALIQUES
Secca di Capistello Grand Congloué 1
(Lipari) (Marseille)
Mont Rose La Ciotat
(Marseille)
Dr. 1 A
Epave de l'îlot Barthélémy
(Saint-Raphaël) (Bouchon
APPENDICE I 317
(ΛS,
(Ν 00
g Ι
ΟSiΡ,
Ι
318 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE
APPENDICE I 319
2
Ο.
6
<—ι
υ
Q
320 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

pour lesquelles on utilisera la définition de F. Laubenheimer résumée


dans le tableau précédent.
En dehors de ces deux groupes dont l'homogénéité s'impose à l'œil,
on peut si l'on veut tenter de créer de nouvelles sous-catégories des Dr. 1 :
F. Laubenheimer (1980) l'a fait en définissant avec précision des
amphores de Ruscino, qui représentent un groupe de Dr. 1 A proches des gréco-
italiques; un autre groupe pourrait être constitué par une partie des
amphores des épaves de Spargi et de Sant'Andrea B. Mais on n'épuiserait
pas ainsi toutes les possibilités.
Comme aucune donnée externe ne vient pour le moment prêter un
sens (chronologique ou géographique) à ces regroupements, ils
constituent des exercices presque académiques, et je préférerais pour ma part
appeler provisoirement 1 A, en en élargissant la définition, toutes les
amphores qui ne sont ni des 1 Β ni des 1 C au sens strict de ces termes.

Chronologie.

En revanche, la distinction entre Dr. 1 A et Dr. 1 Β a certainement un


sens chronologique, même si celui-ci n'est pas parfaitement clair. Les
Dr. 1 Β semblent apparaître plus tard que les Dr. 1 A : la plus ancienne
bien datée est de 97 avant notre ère 10. Dans les dix dernières années de la
première moitié du Ier siècle avant notre ère, la proportion des fragments
des deux types s'inverse dans les fouilles, et les Dr. 1 Β deviennent
nettement plus nombreuses que les Dr. 1 A11, même si celles-ci continuent à
être retrouvées à leur côté après 50 et peut-être jusqu'à la fin des Dr. 1 12.

10 Trouvée au Castro Pretorio, elle portait une date consulaire maintenant


effacée, mais a pu être identifiée par A. Hesnard, parce qu'elle porte un graffito
également publié par Dressel au CIL, XV, 4537. Quoique celui-ci la qualifie de «Dr. 1
similis », ce qui signale plus souvent des Dr. 1 A, et que la lèvre manque, sa panse,
et en particulier sa pointe, la font entrer sans aucun doute dans la définition des
Dr. 1 B. Je ne connais pas en revanche la forme exacte de la « Dr. 1 Β » trouvée par
F. Coarelli à Frégelles (donc avant 125) et je n'en ferai pas pour le moment un
pivot chronologique.
11 Zevi (1968, p. 214); Lunill, p. 237; Stôckli (1979, p. 177); Vaussanvin (1979,
p. 110-112); Furger-Gunti (1979, p. 93-94), Rancoule (1980, p. 48, 50, 99); G. Ran-
coule et L. Rigaud, «La fosse à amphores N°38 de Lacombe, commune de Las-
tours (Aude)», dans Bull. Soc. d'Et. Scientif. de l'Aude, LXXVIII, 1978, p. 30 : «Pour
notre part, nous avons trouvé ce type 1 A dans des milieux au plus tôt
contemporains de la création de la colonie romaine de Narbonne, mais paraissant presque
toujours antérieurs à la guerre des Gaules. Au-delà de cette date on constate une
raréfaction assez nette de ce modèle qui est remplacé par des types plus évolués
(surtout du type 1 B)». La répartition des deux types en Bretagne insulaire (1 A
majoritaire à Hengistbury Head, 1 B dans l'est - Hertforshire et Essex -) a été mise
en relation avec la révolte des Vénètes en 56, qui aurait mis fin au commerce avec
Hengistbury Head, et avec les liens noués entre Rome et les Trinovantes après les
campagnes de César en 55 et 54 (Williams [1981]).
12 Furger-Gunti (1979, p. 98).
APPENDICE II

MENTIONS DE VINS ET DE VIGNOBLES


DANS LES TEXTES DE CATON A GALIEN

Dans les tableaux qui suivent, les vignobles sont classés par régions
augustéennes, du nord au sud pour le versant tyrrhénien et du sud au
nord pour le versant adriatique, puis par ordre alphabétique des noms
latins. On trouvera à la suite des tableaux, p. 342-344, de brèves
remarques techniques sur quelques crus importants.
322 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

Denys Autres
Régions République Horace, d'Hali- auteurs Dioscoride, Pline
augustéennes Virgile carnasse, d'Auguste Columelle l'Ancien
Strabon à Néron

Ligurie
En général Strabon, IV, XVI, 124;
6,2 XVII, 21
Alba Pompeia XVII, 25

Genua XIV, 68

Etrurie
En général Denys, I, 37,2 XIV, 24;
XVII, 21

Arretium XIV, 36

Caere Col., III, 9, 6

Clusium XIV, 38

Florentia XIV, 36
Graviscanum XIV, 67

Luna XIV, 68

Pisae XIV, 39

Statoniense XIV, 67

Veientanum Hor., Sat., II, Perse, V. 147


3, 143

Ombrie versant
tyrrhénien
En général XIV, 37;
XVII, 171

Carsulae XVII, 213

Maevania XIV, 37
APPENDICE II 323

Florus, Fronton,
Silius Soranus Galien Quelques
Martial Italicus, (dans la trad. (éd. Kuhn),
Aretaeus Athénée
auteurs
plus Epigraphie Remarques
Juvénal
Stace, de Caelius Medicus tardifs
Aurelianus) (éd. Hude)

III, 82, 22

1,26. 6; IX. Galien, VI, Exp. totius


2. 6 (?); 57, 335; 806; X, mundi, LV
7; XIII, 833
118

VI, 73, 3; Voir p. 210


XIII, 124

I, 103, 9; CIL, XV, Vin rosé de


II, 53, 4; 4595 très
III, 49 mauvaise qualité

(à suivre)
324 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

(suite)

Denys Autres
Régions d'Hali- auteurs Dioscoride, Pline
augusteennes République Horace,
Virgile carnasse, d'Auguste Columelle l'Ancien
Strabon à Néron

Spoletium

Tifernum Tibe-
rinum

Tuder XIV, 36

Latium
Albanum cf. Denys Hor., Sat., II, Denys, Ant. Diosc, V, 6, XIV, 25; 30;
d'H., XIV, 8, 8, 16; Od., rom., 1,37,2; 6; Col., III, 2, 64; XXIII,
12 IV, 11,2 XIV, 8, 12; 16; 8, 5; 9, 2 33; 35; 36
Str., V, 3, 6

Ardea Col., III, 9, 2

Aricia cf. Pline, NH, XIV, 12;


XIV, 12 XVI, 213
Caecubum Hor., Epod., Str., V, 3, 5 Vitruve, Diosc, V, 6, III, 60; XIV,
IX, 1, 1 et et 6 VIII, 3, 12 7; 6, 11; Col.. 52; 61; XVI,
39; Sat., II, III, 8, 5 173; XVII,
8, 15; Od., I, 31; XXIII,
20, 9; 37, 5; 35
II, 14, 25;
III. 28, 3

Formianum Hor., Od., I,


20, 11; III,
16,34
Fregellae Col., III, 2,
27

Fundanum Str., V, 3, 6 XIV, 65


APPENDICE II 325

Florus, Fronton,
Silius Galien Quelques
Soranus (éd. Kuhn). auteurs
Martial Italicus, (dans la trad. Epigraphie Remarques
Stace, de Caelius Aretaeus Athénée plus
Juvénal Aurelianus) Medicus tardifs
(éd. Hude)

VI, 89; I, 27b


XIII, 120;
XI V, 116
Pline le j.,
Ep., V, 6, 9;
VIII, 2, 1

CIL., XV,
4546 (??)

XII, 48, 11; Stace, Silv., Cael. Aur., Galien, VI, I, 33a CIL., XV, Voir p. 50,
XIII, 109 IV, 8, 39; Ac, 11,211 275; 334; 4531 108, 204, 208
Juv., V, 33; 806; X, 485; et appendice
VI, 365, 15; 833; XIV, 15- III
XIII, 214 16
Columelle y
avait une
propriété
Mauvais et se
vend mal
II, 40, 5 Galien, VI, I, 27a CIL., VI, Voir p. 62,
III, 26, 3 805; 809; X, 9797 (= ILS 109, 207-208
VI, 27, 9 834 5173; Bûche- et notice ci-
X, 98, 1 ler. 29) CIL, après
XI, 56, 11 XV, 4545-48
XII, 17, 6
60, 9; XIII,
115
I, 27e CIL, IV, 5577
CIL, XV,
4556 (?)
Connu seule-
mentparlecé-
page Fregella-
na nigra
XIII, 113 Aret., 128. CIL, XV, Voir
14 4566. 4568-9 appendice III

(à suivre)
326 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

(suite)

Denys Autres
Régions d'Hali- auteurs Dioscoride, Pline
augustéennes République Horace,
Virgile d'Auguste Columelle l'Ancien
carnasse,
Strabon à Néron

Gabianum

Labicanum

Latiniense XIV, 67

Nomentanum Col, III, 2,14- XIV, 23;


15; 3, 3 XIV, 48-49

Praenestinum

Privernas XIV, 65

Setinum Str., V, 3, 6 et III, 60; XIV,


10 52; 61; XXIII,
36

Signinum Str., V, 3, 10 Celse, IV, 12, Diosc., V, 6, XIV, 65


8 ; Scribonius 10 XXIII, 36
Largus, 112;
113
APPENDICE II 327

Florus, Fronton,
Silius Soranus Galien Quelques
Italicus, (dans la trad. (éd. Kuhn). auteurs Epigraphie Remarques
Martial Stace, Aretaeus Athénée plus
de Caelius Medicus tardifs
Juvénal Aurelianus) (éd. Hude)

Galien, VI,
334

I. 26f

I, 105, 1; I, 27b Connu par le


X, 48, 19; nom du
XIII, 119 cépage Nomen-
tana, le
vignoble très
fécond de
Remmius Pa-
laemo et la
propriété de
Martial.

I. 26e

IV. 69, 1; Sii. It.. VIII. Cael. Aur. CIL, IV, Voir p. 204
VI, 86; 376-7; Stace, Ac, II, 212 1292; CIL, et appendice
VIII, 50, Silv., II, 6, VI, 9797 (= III.
19; IX, 2, 90; Juv., V, ILS 5173 =
5; 22, 3; X, 34; X, 27 Bùcheler,
14, 5; 36, 29);
5; 74, 11; CIL, VIII,
XI, 29, 6; 22640, 30;
XII, 17, 5; édit du max.
XIII, 23; II. 5
112; 124;
XIV, 103

XIII, 116 Sii. It., VIII, Cael. Aur. Fronton, Ad I, 27b CIL, XV, Très austère.
378 Tard., IV, 71 Af. Caes., IV, 4740 (??) D'abord
4, 2 = Naber médical, puis
67 ; Galien, grand cru.
VI, 334; 337; Voir p. 205-
X, 831 ; XIII, 206
659; XIV,
15; Aret.,
128, 14

(à suivre)
328 LE VIN DE L'ITALIE ROMAINE

(suite)

Denys Autres
Régions