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FRÉDÉRIC DARD

LA PELOUSE
À Gil et Lucien SAILLET, avec toute mon affection.

F. D.
CHAPITRE PREMIER

Quand je l’ai vue monter dans ma voiture, j’ai cru qu’elle voulait la voler
et je me suis précipité hors du restaurant, ma serviette à la main. Une fois
dehors, dans la cruelle lumière de midi, je l’ai trouvée installée à la place du
passager, feuilletant un guide touristique. Elle était petite, rougeaude, avec
des cheveux sans couleur rendus poisseux par l’eau de mer. Elle avait enfilé
une veste de plage en tissu-éponge vert et de l’eau dégoulinait sur son cou
pour se perdre dans l’ouverture de son maillot de bain. Mon ombre
brusquement projetée sur les pages de son livre a attiré son attention. Elle a
levé les yeux sur moi et s’est mise à me considérer posément, cherchant à
comprendre ce que lui voulait ce garçon en boxer-short qui pétrissait
bêtement une serviette à petits carreaux rouges et blancs. Chose curieuse,
c’est moi qui me sentais gêné. Nous nous sommes regardés un bon moment
de la sorte. Elle paraissait parfaitement tranquille, comme quelqu’un qui a
le bon droit de son côté.
– Excusez-moi, ai-je fini par bredouiller, c’est… c’est ma voiture…
Elle possédait d’épais sourcils qu’elle ne devait jamais épiler et qui
donnaient de la profondeur à son regard clair. Ils se sont froncés sous l’effet
de la surprise.
– Je ne comprends pas ; votre voiture ? a-t-elle murmuré.
Elle était Anglaise et parlait le français avec un accent quasi parodique.
Elle avait une petite voix qui ne lui allait pas du tout. Cela me fit penser à
ces westerns mal doublés dans lesquels la fille du shérif a une voix pointue
de petite fille bêtifiante. Ça m’a irrité.
– Vous êtes assise dans ma voiture ! ai-je lancé d’un ton plus que
maussade. C’est pas que j’aie le sentiment de la propriété exagérément
développé, mais j’aimerais néanmoins savoir pourquoi.
Elle écoutait attentivement, remuant les lèvres pour articuler « à blanc »
certains mots dont le sens ne lui paraissait pas évident. On aurait dit une de
ces divas d’opéra qui chantent mentalement la partition de leur partenaire
au moment du grand duo. Elle a fermé son livre et s’est mise à regarder
autour d’elle d’un air apeuré. Puis, sans transition, elle a éclaté de rire et
m’a désigné une M.G. blanche, toute pareille à la mienne, stationnée devant
mon propre véhicule. L’immatriculation était britannique.
– Oh ! Je suis réellement navrée ! a gazouillé la jeune femme en ouvrant
la portière.
J’ai ri à mon tour de sa confusion. C’était exactement le genre d’erreur
qu’on peut commettre dans la cohue de Juan-les-Pins au mois d’août,
lorsqu’on quitte la plage avec du sable, du sel et du soleil plein les yeux.
– C’est la même, n’est-ce pas ? a-t-elle dit en me montrant l’autre M.G.
– On dirait les deux sœurs, ai-je convenu.
– Les coussins de la vôtre sont rouges aussi.
– Oui. Mais sur la vôtre le volant est à droite !
Elle s’est assombrie comme si ma remarque la désobligeait.
– C’est stupide. Je ne comprends pas…
– Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
– Comment j’ai pu faire l’erreur.
Et puis elle est redevenue tout à coup très British. Elle a réalisé qu’elle
parlait à un monsieur qui ne lui avait pas été présenté et m’a laissé en plan
sur le seuil du restaurant de bois qui sentait la piscine flottante. Je suis allé
achever mon repas en m’efforçant de ne pas regarder dehors. Quand je suis
ressorti, la M.G. de l’Anglaise avait disparu.
J’ai pris place au volant de la mienne et j’ai roulé en direction de mon
hôtel qui se trouvait un peu en dehors de la ville. Chaque jour, après le
déjeuner, j’allais faire la sieste dans ma chambre car je passais des nuits
blanches à cause de la boîte de nuit en plein air qui sévissait à vingt mètres
de là. C’est en sautant de mon auto découverte que j’ai aperçu son sac de
plage. Elle l’avait oublié sous le tableau de bord et je ne l’ai pas aperçu plus
tôt parce qu’il était noir, comme la moquette garnissant le plancher de la
M.G. Il contenait un roman anglais, un flacon d’embrocation, des lunettes
de soleil, une serviette et un minuscule lion en peluche. Il y avait un millier
de francs dans l’étui à lunettes en matière plastique dorée. Cet oubli m’a
tracassé. Je n’avais pas envie de me mettre à la recherche de la fille
rougeaude pour lui restituer son bien. J’ai pris le sac et l’ai jeté dans la
partie de l’armoire que je n’utilisais pas.
Il faisait doux dans ma chambre. Les volets fermés assuraient une ombre
presque fraîche et filtraient les bruits sirupeux de l’après-midi alors que la
nuit ils n’arrivaient pas à endiguer le vacarme du « Makao ». Je me suis
allongé nu sur mon lit. J’ai croisé les bras derrière ma tête et je me suis mis
à rêvasser. À cet instant de la journée j’étais lucide et apaisé. C’était surtout
le matin, après quelques heures d’un mauvais sommeil, que je me sentais
déprimé. La vie alors me paraissait creuse et je haïssais ces vacances.
Je devais les passer en compagnie de Denise ; seulement, deux jours
avant notre départ nous avions rompu sous un prétexte des plus futiles. Un
moment j’avais failli annuler mon départ, mais je m’étais dit que la Côte
d’Azur constituerait un heureux dérivatif et j’étais parti tout de même.
Depuis je le regrettais. Pour affronter des lieux de plaisir il faut être
heureux, sinon ils vous apparaissent plus déprimants que les autres. À vrai
dire, je n’éprouvais pas un très vif chagrin, plutôt une espèce d’intense
désenchantement qui me rendait faible.
Je ressentais aussi le lancinant tourment d’un regret physique. Avec
Denise, l’amour était un acte facile et rassurant. J’ai fini par m’endormir,
comme les autres jours. Et comme les autres jours aussi, je me suis réveillé
vers quatre heures. J’ai rendu la chambre ombreuse à l’implacable soleil.
Les bruits avaient changé de qualité. C’était le moment où la voix
rocailleuse de la mer dominait le vacarme de Juan.
Je ne pensais plus à l’Anglaise du matin.

Le soir, lorsque aucun spectacle ne me tentait, j’allais passer une heure


ou deux au Casino. Je ne suis pas joueur, mais j’aime l’ambiance des salles
de jeux. Il y règne une atmosphère solennelle et tendue qui m’émoustille.
Ces visages graves et blêmes sous les lumières des tables et qui s’efforcent
à l’impassibilité m’émeuvent. Si l’Enfer comporte un personnel, je suis
persuadé que celui-ci se recrute parmi d’anciens croupiers. La tranquillité
désinvolte de ces gens contraste tellement avec la fausse tranquillité des
clients qu’elle en devient démoniaque. Je ne m’asseyais jamais à une table,
car je jouais peu et sans obéir à ces martingales ingénieuses dans lesquelles
s’obstinent la plupart des joueurs. Je m’arrêtais de préférence aux tables de
roulette et je jouais deux ou trois fois de suite un numéro plein. Avant de
placer ma mise, je me concentrais comme un athlète avant de risquer son
exploit. Je pensais fortement un chiffre et il finissait par me sembler si
évident, qu’un instant plus tard je m’étonnais de voir la boule tomber dans
un autre. J’avais l’impression que le hasard s’était trompé ou qu’il m’avait
honteusement bafoué.
Ce soir-là, je me rappelle avoir joué le 5, puis le 14 et encore une fois le
5. En quelques minutes j’ai perdu quinze mille francs. C’était rituel. Je
jouais alors une dernière fois mais d’une autre manière : en plaçant quinze
mille francs sur le rouge. Si le noir sortait, j’avais perdu trente mille francs
au cours de ma soirée, mais si c’était le rouge j’étais rentré dans mes
débours et je quittais le Casino. Cette méthode de gagne-petit aurait fait
sourire un vrai joueur ; d’ailleurs, je surprenais les regards ironiques de
certains habitués qui avaient suivi mes mises. Je m’en moquais. Je suis le
fils de petits boutiquiers de province et mes parents m’ont enseigné avant
toute chose la valeur de l’argent.
Un peu honteux, j’ai misé trois plaques de cinq mille francs sur le rouge.
Comme je retirais ma main, j’ai aperçu, de l’autre côté de la table, une
ravissante jeune femme qui me souriait. Elle tenait une petite pile de
plaques dans sa main gauche. Elle a compté quinze mille francs de jetons et
les a posés sur le noir sans cesser de me regarder. Son geste ressemblait à
un défi et me surprenait. Je me demandais où j’avais vu cette fille. Le
croupier a mis la roulette en mouvement et a lancé la boule de sa petite
pichenette rituelle.
Je ne perdais pas la jeune femme des yeux, me demandant toujours dans
quelles circonstances nous nous étions connus. Il me semblait que cela
datait de longtemps. Je cherchais un autre visage sur ses traits, comme on
s’obstine à vouloir retrouver une figure d’enfant sur ceux d’un adulte.
Le rouge est sorti. La fille a eu une petite moue de déception et c’est à
cette expression contrariée que je l’ai reconnue. Il s’agissait de mon
Anglaise du matin. J’étais éberlué par le sortilège. Comment la fille
rougeaude de la M.G. avait-elle pu se transformer ainsi en une élégante et
jolie fille ? J’ai contourné la table pour m’approcher d’elle.
– Quelle heureuse surprise !
– Vous oubliez de ramasser votre gain, a-t-elle chuchoté en montrant le
vaste tapis vert.
J’ai haussé les épaules d’un air dégagé.
– Je redouble, ai-je murmuré en m’efforçant de prendre le ton badin de
quelqu’un pour qui ce genre de mise n’est que broutille.
– J’ai eu tort de jouer contre vous !
Elle avait adopté une coiffure relevée qui mettait en valeur ses cheveux
châtains aux reflets roux. Ceux-ci étaient tenus ramassés sur le sommet de
la tête par une chaînette d’or dont les mailles serrées ressemblaient à des
écailles de poisson. Le matin je l’avais crue rougeaude, en fait il s’agissait
d’un coup de soleil. Son maquillage assez sobre prenait sur ce fond de teint
naturel un relief étonnant. Elle portait une robe verte, peu décolletée ; et elle
avait épinglé sur sa poitrine une rose en dentelle noire. Sa toilette ne venait
sûrement pas de Paris ; elle n’avait pas beaucoup de « chic » mais elle lui
allait bien.
J’ai entendu cliqueter la boule sur sa piste d’acajou. Cette fois, c’est le
noir qui est sorti, engloutissant mes trente mille francs. J’en ai profité pour
entraîner mon interlocutrice vers le bar.
– Champagne ?
Elle a ri.
– Bien sûr, les pauvres Anglais ne perdent jamais l’occasion d’en boire.
– Vous savez que vous avez oublié votre sac de plage dans ma voiture ?
– Je sais. Ça m’a ennuyé à cause des lunettes, mais j’espérais vous
revoir…
Elle espérait me revoir à cause des lunettes de soleil, et pourtant la façon
dont elle l’a dit m’a fait du bien. Je ne pouvais pas m’empêcher de la
regarder. Elle avait du charme, de la grâce, une beauté douce que je n’avais
jamais rencontrée jusqu’alors.
– Pourquoi me regardez-vous ainsi ? a-t-elle fini par demander. J’ai
quelque chose ?
– Oui. Vous êtes belle !
Elle a détourné les yeux, puis, après un léger temps, elle a déclaré :
– La première fois que je suis venue en France c’était avec un voyage
organisé. J’étais jeune fille. Avant le départ le guide nous a fait tout un tas
de recommandations, entre autres il nous a dit que la première chose que
fait un Français lorsqu’il est seul avec une femme c’est de lui dire qu’elle
est belle.
– Heureux de ne pas vous décevoir, mademoiselle…
– Madame !
– Oh ! pardon. Je ne me suis pas encore présenté : Jean-Marie Valaise.
– Mon nom est Faulks, Marjorie Faulks.
Le serveur apportait le champagne et s’apprêtait à nous servir. Mais je lui
ai dit de laisser la bouteille se frapper davantage. Car j’avais envie de
prolonger au maximum ce tête-à-tête.
– Je vous ai dit que vous étiez belle parce que ce matin je n’ai pas eu
cette impression, ai-je déclaré froidement.
Elle a hoché la tête.
– Ce matin vous me preniez pour une voleuse, et puis je venais de quitter
la plage et j’étais rouge comme un homard. Néanmoins je crois que c’est
maintenant que vous vous trompez : je ne suis pas jolie.
Je l’ai encore regardée sans pudeur, comme on regarde un portrait. Était-
elle jolie ? Peut-être pas, en effet. Elle avait une bouche d’Anglaise, avec
avantage à la mâchoire supérieure. Elle devait lire mes pensées car elle a
promené l’ongle de son pouce sur sa lèvre du haut.
– Et puis il y a aussi mes taches de rousseur, a-t-elle soupiré.
– On dirait des bulles de champagne.
– Des quoi ?
– Des bulles… Vous ne connaissiez pas le mot ?
– Non.
Je lui ai montré la bouteille de Pommery.
– Regardez, c’est ça.
Elle a pris une expression émerveillée et elle a répété plusieurs fois le
mot bulle avec ravissement, en regardant mousser le champagne, mais elle
le prononçait « boule » et malgré ma leçon de diction, tout ce que j’ai pu
obtenir ç’a été un « bioule » presque clownesque. J’ai remarqué avec
surprise que sa voix avait perdu de sa gracilité. Elle n’était plus aiguë
comme le matin.
Nous avons bu une première coupe. Marjorie fermait les yeux pour
mieux savourer le breuvage. Tout à coup, la pensée m’est venue qu’elle ne
devait pas être seule sur la Côte. Lorsqu’elle avait pris place dans ma M.G.,
elle s’était mise à la place du passager et elle paraissait attendre quelqu’un.
Cette idée m’a vaguement affligé.
– Vous habitez l’hôtel ?
– Non, je suis chez des compatriotes qui ont loué une villa au Cap
d’Antibes.
– Vous êtes ici pour longtemps ?
– Je reprends l’avion demain soir.
Ma déception avait quelque chose de physique. J’étais le garçon qui fait
du pied à sa voisine, qui se réjouit en constatant qu’elle ne retire pas sa
jambe, et qui finit par découvrir qu’il s’agit du pied de la table.
– Dommage.
Le champagne m’a paru tiède et trop vert.
– Oui, dommage. J’adore la Côte d’Azur. Tous les Anglais… D’ailleurs
ce sont eux qui l’ont découverte, n’est-ce pas ?
– En effet, ç’a été très longtemps une colonie britannique. Vous êtes ici
avec votre mari ?
– Non, il n’a pas pu prendre encore de vacances cette année à cause de
son travail. Il est architecte et il construit en ce moment une grande école
dans la banlieue de Londres. Et vous, qu’est-ce que vous faites ?
– Des kilomètres, ai-je répondu. Je vends des machines à calculer pour le
compte d’une firme américaine.
– Et vous en vendez beaucoup ?
– Je ne sais pas exactement ; il me faudrait une machine à calculer…
Nous avons bavardé près d’une heure, dans le ronron du Casino. Des
serpents de fumée blême sinuaient autour des lampes et les yeux nous
cuisaient. Marjorie s’est dressée si brusquement que je n’ai pas réalisé tout
de suite qu’elle partait.
– J’ai rendez-vous avec mes amis, et je suis terriblement en retard. Merci
pour le champagne…
– Et votre sac de plage ! ai-je bredouillé, ahuri par sa brusquerie.
– À quel hôtel êtes-vous descendu ?
– Le Palmier Bleu, c’est…
– Je le ferai prendre ! Adieu !
Elle s’est fondue à travers la foule. J’aurais voulu lui courir après, mais
j’avais la bouteille de champagne à régler et le barman était occupé.
CHAPITRE II

Ce soir-là, j’ai un peu bu dans l’espoir de m’étourdir, mais tout ce que


j’ai récolté, ç’a été un vilain mal de crâne.
Je suis rentré tard à l’hôtel. J’avais une soif terrible et j’ai bu l’eau fade
du robinet sans parvenir à l’étancher. Comme cette eau, ma vie avait un
goût de tuyauterie rouillée. À travers les fentes des volets, je voyais
clignoter l’enseigne verdâtre du « Makao ». Quand on regardait palpiter
cette lumière un peu longtemps, on avait envie de hurler. Comme les autres
nuits, je me suis endormi vers quatre heures du matin. Au réveil, mon mal
de crâne ne s’était pas dissipé et je me suis traîné misérablement sous la
douche. Les mille aiguilles du pommeau m’ont fait du bien. J’alternais le
chaud et le froid, le dos rond, offrant ma nuque douloureuse à cette averse
féroce.
Après un bon café et de l’aspirine, je me sentirais ragaillardi. J’irais
lézarder sur la plage et la vie se remettrait en mouvement, comme le
malaxeur d’un pétrin mécanique. Je serais happé et entraîné dans la ronde.
Que pouvais-je souhaiter d’autre ? Les vacances, avec le soleil, le casino,
les soupes de poissons ? Et puis Paris et le téléphone de Denise ! Et mes
clients auxquels je prouverais les mérites de la machine à calculer A.C.T. À
défaut de foyer j’avais des habitudes. Je claquais des dents sous mon
peignoir de bain et je décidai de retourner cinq minutes au lit afin de me
réchauffer. Mais quand je suis entré dans ma chambre, Marjorie s’y
trouvait, sagement assise dans l’unique fauteuil provençal, les mains
croisées sur un genou. Elle portait un short blanc et un maillot de marin à
rayures. Elle ne s’était pas maquillée et avait noué ses cheveux derrière la
tête avec un ruban. Mon air effaré a paru la ravir.
– Je sais que ça ne se fait pas, a-t-elle dit, mais la Côte d’Azur est le
genre d’endroit où l’on a envie de faire ce qui ne se fait pas.
Je me sentais gauche et abruti dans mon peignoir, avec l’eau qui
dégoulinait dans mes cheveux et le long de mes jambes. Je ne savais que lui
dire. Je ne pouvais même pas lui proposer un siège puisqu’elle était déjà
assise.
– Je suis venue moi-même chercher le sac. Hier je vous ai quitté si
brusquement… J’ai frappé, vous savez. Mais avec le bruit de la douche…
Vous ne fermez jamais votre porte à clé ?
– Pas à l’hôtel.
– Pourquoi ?
– Pour que les personnes comme vous puissent entrer, probablement.
Au lieu de sourire, elle s’est rembrunie comme si je l’avais profondément
vexée. J’ai senti qu’elle hésitait à partir. Mais elle est restée. Son regard
pâle errait par la fenêtre ouverte. Le paysage qu’on découvrait n’était pas du
tout celui qu’on pouvait attendre d’un endroit aussi réputé : des pylônes, des
immeubles, un garage.
Un mécano en combinaison bleue lavait une vieille voiture qui n’en
valait pas la peine. On n’entendait que le bruit sifflant du jet sur la
carrosserie. Je suis allé ouvrir l’armoire et j’ai saisi le sac de plage.
– Tenez, votre bien…
Elle a mis le sac sur ses genoux. Je ne sais pourquoi elle avait cette
expression à la fois apeurée et boudeuse. Elle me faisait songer à une petite
fille qu’on a sermonnée en public et qui se retient de pleurer.
– C’est vraiment gentil d’être venue, Mrs Faulks.
– Vous pouvez m’appeler Marjorie.
– Merci, j’en mourais d’envie, c’est un si joli prénom. Pour moi,
Marjorie, lorsqu’on le prononce à la française, est l’équivalent de Ma Jolie.
Comme je ne disposais pas d’autre siège, je me suis assis sur le lit, en
prenant soin de tirer les pans du peignoir sur mes jambes velues.
Maintenant elle regardait la photographie de Denise posée sur la table de
chevet. L’image se trouvait dans un petit cadre de cuir, c’est Denise elle-
même qui me l’avait donnée en me faisant jurer de l’emporter toujours en
voyage.
– C’est votre sœur ? a demandé Marjorie.
– Non, quelle idée !
– Elle vous ressemble.
– Alors c’est un phénomène d’osmose : j’ai vécu près de six ans avec
cette femme.
– Et maintenant ?
– Maintenant c’est provisoirement fini.
Elle était intéressée et me regardait avec son air attentif, soucieuse de
comprendre chaque mot.
– Qu’est-ce que ça veut dire « provisoirement fini » ?
– Ça veut dire qu’une ou deux fois par an nous nous disons adieu, mais
que nous nous retrouvons trois semaines plus tard. L’un des deux téléphone
à l’autre et tout continue.
– C’est l’amour ?
– Un certain aspect de l’amour.
– Un jour vous ne vous téléphonerez plus.
– Je sais. Peut-être ce jour est-il arrivé.
– Elle est jolie.
– Beaucoup plus que sur cette photographie.
– Elle doit avoir beaucoup d’esprit. Elle a les yeux vifs.
– Oui, elle en a beaucoup.
– Vous habitez ensemble ?
– Non, c’est pourquoi notre liaison s’éternise.
– Elle fait quelque chose ?
– Elle a une petite maison de couture près des Champs-Élysées. Un
magasin grand comme cette chambre… Elle n’a jamais plus de trois ou
quatre robes à vendre, mais ces trois ou quatre robes ne ressemblent à
aucune autre.
Maintenant elle en savait plus sur Denise que sur moi-même. Chose
curieuse, Denise venait de constituer soudain une sorte de lien entre nous.
Elle patronnait nos relations.
– Vous partez toujours ce soir ?
– Toujours, mon mari m’attend.
– Et lui, c’est quel genre ?
– Le genre sérieux. Il est grand, maigre, avec la pomme d’Adam qui
pointe.
– Vous n’avez pas d’enfant ?
– Non.
Nous n’avions plus rien à nous dire. Elle s’est dressée, a tiré sur son
short, comme le font toutes les femmes. Elle tenait la ficelle de son sac noir
d’un seul doigt et le balançait doucement. Parfois le sac frappait ses belles
jambes brunies avec un bruit mat. Je sais reconnaître les gens malheureux,
surtout ceux qui font des efforts pour cacher leur détresse. J’ai senti que
cette fille charriait un chagrin qu’elle voulait garder secret, mais le chagrin
est comme la rouille : il finit toujours par refaire surface, quelle que soit la
couche de peinture qu’on applique dessus.
– Bon, eh bien, je vous quitte…
C’était un instant infiniment fragile, qu’un mot, qu’un geste ou même un
regard pouvait anéantir.
– Ravie de vous avoir connu, monsieur Valaise.
Nous nous sommes serré la main et elle est sortie. J’aurais dû la
raccompagner jusqu’à la porte, mais je suis demeuré assis sur mon lit, la
tête basse, en proie à une angoisse indéfinissable. Chaque femme a un
rayonnement particulier ; celui de Marjorie se manifestait surtout
lorsqu’elle venait de quitter une pièce. C’était comme si elle avait été
encore là et c’était plus émouvant, plus fort, que lorsqu’elle était vraiment
là. Je regardais le fauteuil tendu de cretonne verte et rose. J’avais le
sentiment effroyable d’avoir raté quelque chose de beau. Quelques secondes
plus tôt, tout était possible. Il aurait suffi d’un rien. Un rien dont elle – ou
moi – aurait pu prendre l’initiative. Mais elle n’avait pas osé, et moi non
plus. Un peu de lumière avait palpité entre nous, et maintenant c’était fini.
La porte s’est rouverte, timidement. Elle se tenait dans l’encadrement,
sans oser franchir le seuil. Tout à l’heure elle avait pénétré dans ma
chambre vide comme en terrain conquis, et voilà qu’elle avait peur de
rentrer. J’ai vu qu’elle me tendait quelque chose : c’était le petit lion de
peluche qui se trouvait dans son sac de plage.
– Tenez, a-t-elle balbutié, ça vous fait plaisir ?
Je me suis dirigé vers la porte. Ce n’est pas le fétiche que j’ai saisi, mais
son poignet. Je l’ai attirée dans la chambre, j’ai repoussé la porte d’un coup
de coude et j’ai pris Marjorie dans mes bras. Elle n’a eu aucun mouvement
de défense, aucun frémissement. Elle était passive comme un noyé qu’on
hale dans le courant. Et le plus étrange, c’est qu’à ce moment-là je l’ai bel
et bien comparée à un noyé. Pesante et docile jusqu’à l’inertie, elle s’est
laissée aller contre moi. Elle a blotti son front dans l’ouverture du peignoir
de bain et n’a plus bougé. Un peu plus tard j’ai relevé sa tête doucement, et
j’ai vu qu’elle pleurait.
– Dites-moi ce qui ne va pas, Marjorie…
Elle s’est ressaisie aussi vite qu’elle avait flanché. Le temps d’un
battement de cils et elle avait de nouveau les yeux secs, tandis qu’une
expression volontaire durcissait ses traits.
– Excusez-moi, je suis stupide.
Elle m’a fourré d’autorité le lion dans la main.
– Je l’appelle Pug parce qu’il ressemble à un chien que j’avais quand
j’étais petite. J’espère qu’il vous portera bonheur.
Elle a ajouté avec un petit sourire confus :
– Soignez-le bien !
C’était une simple petite babiole de bazar et pourtant j’ai compris qu’elle
représentait un sacrifice pour Marjorie.
Le minuscule lion avait une tête débonnaire et sa crinière faisait un peu
songer à la barbe de Fidel Castro ; du sable blanc sortait par une légère
entaille qu’il portait au côté.
– Je le soignerai bien, ai-je promis.
Cette scène un peu ridicule évoquait pour moi un film qui avait
bouleversé mon enfance. C’était l’histoire d’un aviateur qui partait à la
guerre avec, autour du cou, un petit ours de peluche que lui avait offert sa
femme jeune mariée. Un jour de combat aérien il oubliait l’ours dans sa
chambre et, naturellement, se faisait descendre en flammes par un avion
allemand. Le film s’achevait sur un gros plan de l’ours abandonné sur le
couvercle d’une cantine. J’avais pleuré plusieurs soirs en pensant au petit
animal abandonné qui symbolisait à mes yeux toutes les amours perdues,
tous les destins gâchés, toute la misère du monde.
– Est-ce que je pourrai vous écrire, Marjorie ?
Ma question a paru la surprendre.
Et puis son visage s’est illuminé et elle a lancé d’une voix radieuse,
chantante :
– Oh ! oui…
– Merci. Seulement il me faudrait votre adresse.
Elle s’est quelque peu rembrunie.
– Mon adresse, ce n’est pas possible. Envoyez votre lettre à la poste
restante du Bureau Central à Londres.
– D’accord.
– Vous êtes sûr que vous aurez envie de m’écrire ?
– Oui.
– Je ne voudrais pas que vous vous forciez. Promettez-moi de m’écrire
seulement si vous en avez très envie !
– Je vous le promets.
Quelques secondes plus tôt j’aurais pu l’embrasser, l’entraîner peut-être
jusqu’à mon lit. Mais nous étions redevenus un monsieur et une dame qui
se connaissaient à peine et nous nous sommes serré la main.
CHAPITRE III

Elle ne devait pas avoir tourné le coin de la rue que j’avais déjà
commencé ma lettre.

« Chère Marjorie,
Lorsque je vous ai trouvée dans ma voiture, j’aurais dû me mettre au
volant sans vous laisser le temps d’en descendre et démarrer comme un
fou… »

J’ai écrit six pages que j’ai eu envie de jeter à la corbeille car j’étais
certain qu’elles ne pouvaient traduire, voire même seulement refléter, mon
état d’âme.
Il y a des êtres dont on fait la connaissance, et puis il en est d’autres
qu’on rencontre et qu’on reconnaît. Ces derniers habitent en vous depuis
toujours. J’avais « reconnu » Marjorie. Depuis qu’elle ne se trouvait plus
dans la pièce, son souvenir se fortifiait. J’avais passé six ans avec Denise,
mais le bilan de notre liaison était inexistant. Tandis qu’en moins d’une
heure avec Mrs Faulks je me sentais enrichi. Je me suis abstenu de relire ma
lettre, sachant bien qu’alors je ne l’aurais pas postée.
La journée a été bizarre : ni triste ni joyeuse. Elle était blanche comme le
ciel. En jetant ma lettre dans une boîte, j’avais en somme déclenché un
mécanisme et je ne pouvais rien décider tant que ce mécanisme n’aurait pas
accompli sa fonction.
J’ai flemmardé sur la plage, indifférent aux autres baigneurs et à la mer
incroyablement verte qui bousculait la ligne d’horizon. Je n’ai pas déjeuné
ni fait de sieste l’après-midi. Lové dans l’ombre ronde d’un parasol, je
rampais hargneusement dans le sable pour la poursuivre à mesure qu’elle se
déplaçait.
Je me disais que Marjorie se trouvait encore à Juan pour la journée.
J’aurais pu essayer de la chercher à travers la populace en délire, mais je
n’en avais nulle envie. Désormais il fallait passer un peu de temps avant de
risquer des retrouvailles. J’avais besoin de l’attendre ! Lorsque j’ai regagné
mon hôtel en fin d’après-midi, j’avais faim et j’étais fatigué d’être resté si
longtemps immobile dans le sable. Le patron de l’hôtel qui coltinait un
panier plein de langoustes m’a interpellé.
– Monsieur Valaise ! Vous avez vu la dame qui vous attend dans le
patio ?
J’ai ressenti un coup de chaleur derrière mon crâne.
– Une dame ! ai-je bredouillé en regardant les langoustes agiter
gauchement leurs antennes.
L’hôtelier était un gros type sympathique, éternellement vêtu d’une
chemisette bleue et d’un pantalon de lin. Il manquait des boutons à l’une et
à l’autre. Il a cligné de l’œil.
– Une dame plutôt pas mal.
Marjorie ! J’ai foncé à travers le hall de l’établissement. Derrière il y
avait une espèce de patio où les pensionnaires de l’hôtel prenaient un
dernier drink le soir avant de se coucher. Un bassin garni de carreaux verts,
quelques bananiers et un palmier dont le tronc ressemblait à de la peau
d’éléphant, donnaient à l’endroit une note exotique.
Denise m’attendait dans une balancelle dont les chaînes miaulaient
doucement sous son poids. Ma déception a été si forte que j’en ai eu comme
une nausée.
Je me suis approché de la balancelle d’un pas harassé. Denise portait un
tailleur de soie blanche. Elle avait posé ses chaussures afin de replier ses
jambes sous elle et ses deux souliers fins, tissés de fils d’or, avaient quelque
chose d’incongru sur le dallage du patio.
– Ta joie fait peine à voir, a-t-elle déclaré avec un grand rire triste.
Elle était belle, excitante. Autour d’elle flottait le parfum discret du Paris
élégant. Elle était vraiment Paris.
– Je ne m’attendais pas à ta visite, ai-je murmuré en lui donnant un baiser
qui manquait de chaleur.
– Ma visite ! Tu as de ces mots ! Comme si nous nous rendions visite, toi
et moi !
Elle m’a caressé le visage d’un geste plein de douceur et de tendresse.
– M’aurais-tu remplacée, par hasard ?
– Tu es bête !
Elle m’a regardé jusqu’au fond de l’âme, puis a hoché la tête comme un
médecin qui réserve son diagnostic.
– Ça m’a pris d’un seul coup, a-t-elle soupiré en continuant de passer sa
main veloutée sur mon visage piqueté de grains de sable ; ce matin encore
je ne savais pas que j’allais venir. C’est à midi, sur les Champs-Élysées, que
le cafard m’a sauté dessus, en passant devant une agence de voyages. La
force évocatrice des affiches, c’est tout de même quelque chose, non ? Je
suis entrée pour demander s’il y avait un avion pour Nice dans l’après-midi
: il y en avait un. Tu m’aimes encore ?
– Je t’aime.
– Ça se passait comment, sans moi ?
– Ça se passait.
– Mal ou bien ? Allons, sois au moins galant : mens-moi.
– Ça ne se passait pas trop mal. C’était gris, c’était tiède, c’était mou,
c’était neutre, c’était…
– Bon, ça va. Pour moi aussi. Des conquêtes ?
– Non.
Le visage de Marjorie s’est imposé à mon esprit, avec une force
excessive et il a commencé de se désagréger. Tout s’est brouillé, tout s’est
déplacé comme lorsqu’on fait un faux mouvement en posant la dernière
pièce d’un puzzle.
– Tu ne vas pas me faire croire que tu es vierge ?
– Je ne vais peut-être pas te le faire croire, mais c’est pourtant la vérité.
Elle s’est redressée et, du bout des pieds, a cherché ses chaussures sur les
dalles. Une grosse libellule bleue et verte s’affairait sur une feuille de
bananier comme un minuscule hélicoptère en détresse.
– Ton hôtel n’est pas mal, mais le quartier ressemble un peu à Asnières,
tu ne trouves pas ?
– Je préfère Asnières, ai-je assuré.
Elle a éclaté de rire. Elle était debout, ayant réintégré ses chaussures et
me tendait la main, en un geste d’invite plein de promesses.
– Tu viens ?
Ses valises étaient dans le hall, près du portemanteau. Le patron qui nous
guettait s’est approché au moment où je saisissais les poignées.
– Laissez, monsieur Valaise, je vais vous les faire monter.
– Pas la peine !
Comme nous étions dans l’escalier, il a demandé en essayant de ne pas
laisser exploser le rire qu’il contenait à grand-peine.
– Deux petits déjeuners pour demain ?
– C’est ça : deux !
CHAPITRE IV

Le lendemain, en m’éveillant, je me suis senti en accord parfait avec


l’univers. J’étais joyeux et détendu. Pourquoi avais-je la sensation
réconfortante d’avoir échappé à un danger ? Cela ressemblait à une
convalescence.
Je me suis levé sans peine, plein d’une merveilleuse allégresse. Le soleil
entrait par les interstices des volets, criblant la chambre d’éclaboussures
d’or. Je suis allé jusqu’à la croisée et j’ai entrebâillé les persiennes. Le
garagiste d’en face fourbissait une petite voiture de sport écarlate qui
ressemblait à un jouet. C’est en le regardant que, par association d’idées,
j’ai repensé à Marjorie Faulks. Jusqu’alors son souvenir m’avait abandonné.
Elle ne me tourmentait plus. C’était déjà devenu un visage improbable,
parmi tant d’autres. Mon coup de foudre de la veille me surprenait.
Comment avais-je pu éprouver cette flambée passionnée pour cette aimable
petite Anglaise en vacances ?
– Tu diras ce que tu voudras, mais il n’a jamais fait un soleil pareil à
Asnières !
Denise mettait sa main en parade devant ses yeux car un rayon de soleil
l’aveuglait. J’ai fait jouer l’un des volets pour lui épargner cet
éblouissement. Elle était nue sur le lit. Les draps repoussés traînaient sur le
plancher.
– C’est vraiment formidable, a-t-elle soupiré en mettant ses bras en croix.
– Quoi donc ?
– L’été ! La Côte ! Le soleil… Dire qu’il existe des esquimaux dans des
maisons de glace en ce moment ; et des Anglais sous des parapluies.
Des Anglais sous des parapluies ! J’ai imaginé Marjorie Faulks dans
Regent Street, sous un parapluie bleu. J’espérais ardemment qu’elle n’irait
pas chercher ma lettre. En tout cas, si elle m’écrivait, j’étais bien décidé à
ne pas lui répondre. Comment avais-je pu tourner six pages de déclarations
enflammées à cette inconnue ? Je la revoyais dans ma M.G. et je retrouvais
mon irritation de la première minute. Avec son coup de soleil et ses cheveux
collés par l’eau de mer, elle m’avait paru laide. Et j’avais détesté sa voix
acide.
– À quoi penses-tu, homme de ma vie ? a demandé Denise qui ne cessait
de m’observer.
– Je ne pense pas, je flotte.
– Tu flottes sans moi. J’ai l’impression qu’il t’est arrivé quelque chose.
– Un accident ?
– Il y a des accidents psychologiques.
J’ai fait un bond de trois mètres pour plonger à ses côtés sur le lit. Les
ressorts du sommier ont eu un glapissement sinistre. Agenouillé près de
Denise, je lui ai toqué le front comme on toque à une porte.
– Dites, ma bonne dame, ça m’a l’air un peu vide là-dedans, ce matin !
Tu viens me parler d’accident psychologique à l’instant précis où je me sens
heureux à crier.
– Je sais ce que je dis !
Je ne voyais pas où elle voulait en venir. Denise n’était pas du tout le
genre de fille qui parle par énigmes. C’était une personne spontanée et qui
savait rester directe même lorsqu’elle faisait de l’humour.
– Tu ne m’aimes plus, Jean-Marie !
– C’est une blague ? ai-je murmuré.
Mais dans mon for intérieur je ne me sentais pas faraud.
– Hélas non !
– Si tu penses une chose pareille, Denise, je vais te détester. Tu sais bien
que je ne peux me passer de toi. Hier je trouvais la vie infumable et ce
matin j’ai envie de chanter.
– Qu’est-ce que ça prouve ? Que tu avais besoin de faire l’amour et que
tu en avais assez d’être seul. Vois-tu, Jean-Marie, ce qui moralement
différencie le plus un homme d’une femme, c’est leur psychologie. Un
homme est toujours surpris d’apprendre que la femme qu’il aime ne l’aime
plus. Il faut qu’elle le lui annonce, et encore il s’obstine à croire qu’elle lui
ment. Tandis que la femme sait que son amant ne l’aime plus avant qu’il en
ait lui-même conscience.
Elle parlait gravement, en regardant le plafond, mais son petit sourire
ironique restait fiché au coin de sa bouche.
– Espèce de petite garce ! ai-je pesté en sortant du lit, on dirait que tu fais
exprès de bousiller ma journée.
Elle m’a tendu ses beaux bras voluptueux.
– Viens me pardonner, mon bel égoïste !

Pendant quatre jours nous nous sommes comportés comme deux gosses
avides de soleil et de liberté. J’ai toujours trouvé infiniment niaises ces
scènes de film qui nous montrent un couple se poursuivant sur une plage et
culbutant dans la vague. Un chromo ! Mais nous vivons de chromos. Notre
existence s’efforce de ressembler aux illustrations des calendriers des postes
: des plages, la montagne, une maison drapée de lierre, des gosses sur une
balançoire et des chatons dans une corbeille capitonnée ! Pendant ces quatre
jours je n’ai plus repensé à Marjorie Faulks. Elle s’était égarée en moi
comme la plupart des femmes que j’avais déjà croisées sur ma route.
C’est le cinquième jour que l’événement s’est produit. Nous descendions
de notre chambre en tenue de plage et Denise est allée accrocher la clé au
numéro de notre casier.
Je l’attendais dans le hall en regardant les femmes de service coltiner des
ballots de linge. L’air sentait l’essence chauffée.
– Tiens : courrier !
Denise s’avançait en brandissant sur sa raquette de badminton une
enveloppe de forme allongée. Le timbre était à l’effigie d’Élisabeth II.
J’ai brusquement haï cette écriture penchée et riche en fioritures, propre à
tous les Anglais.
Cette petite gourde émotive avait trouvé ma lettre et y répondait. J’ai
croisé le regard goguenard de Denise.
– Tu ne lis pas ?
– Qu’est-ce que ça peut être ? ai-je balbutié en saisissant le message.
– L’accident ! a-t-elle répondu en faisant tournoyer sa petite raquette. Ne
fais pas l’hypocrite, mon petit J.-M. : c’est l’accident qui t’écrit.
J’aurais voulu protester, prendre une attitude dégagée, je me sentais
ridicule, mais je ne pouvais proférer un mot. Pour me donner une
contenance et cesser de fixer Denise avec ces yeux écrasés de confusion,
j’ai ouvert l’enveloppe d’un coup de dent rageur et j’ai retiré une lettre
fendue en deux dont il m’a fallu raccorder les morceaux pour pouvoir la
lire.

« Je ne sais pas si vous connaissez Londres, et pourtant depuis trois jours


vous y habitez… »

La musique a le pouvoir de modifier en quatre secondes un état d’âme.


Cette première phrase, ç’a été comme quelques mesures de Mozart. J’ai eu
immédiatement dans le cœur un hymne magique et l’absence de Marjorie
m’a fait l’effet d’un coup de poing à la gorge. Les lignes se déboîtaient car
mes mains tremblaient d’émotion, faisant osciller les deux parties de la
lettre.

« … je sais maintenant que mon pays est une île, Jean-Marie et que j’y
suis en exil. Exilée de vous ! Et pourtant je ne vous connais pas. Je me
rappelle un regard, une intonation, la couleur de votre peau là où votre joue
se creuse… »

– Il est arrivé quelque chose ? a demandé soudain Denise.


J’ai secoué la tête négativement. Et pourtant si : il était arrivé quelque
chose.
– Tu es pâle comme la mort.
– Mais non !
– C’est grave ?
– Attends, tais-toi…
Elle est partie. J’ai vu son ombre souple s’étirer sur le carreau du hall. Et
puis le grand rectangle lumineux de l’entrée l’a absorbée. J’aurais peut-être
dû lui courir après, mais je ne m’en sentais pas le courage.

« … j’ai à côté de moi un dictionnaire anglais-français. Mais je ne l’ai


pas ouvert une seule fois, Jean-Marie. Il m’est si facile de vous écrire. Je
suis un peu comme cette petite sainte de chez vous qui a été capable de
raconter ses apparitions dans toutes les langues…
« … je pars huit jours en Écosse, provisoirement seule, mon mari ne
devant me rejoindre que la semaine prochaine. Je serai au Learmonth Hotel
d’Édimbourg. C’est là que vous pourrez m’écrire si vous en avez encore
envie. C’est là que vous pourriez me voir si… »

La lettre s’arrêtait net. Elle ne l’avait même pas signée. Elle avait voulu
la clore sur cet appel.
CHAPITRE V

Je pensais que Denise m’attendait dans ma M.G. remisée sous un toit de


« cannis » près de l’hôtel, mais elle n’y était pas. Je me suis mis à rouler
lentement en direction de la plage. J’empruntais notre itinéraire habituel en
regardant soigneusement les trottoirs déjà encombrés. J’ai aperçu Denise
dans la foule. Elle portait un short bleu pâle, très court, qui ne cachait rien
de ses longues jambes brunes et une espèce de chasuble blanche en tissu
éponge. Ce vêtement était plus blanc que tous les objets blancs d’alentour ;
blanc jusqu’à l’éblouissement. Denise se cravachait les jambes avec sa
raquette en marchant et, de fait, elle avançait à une allure que je ne lui
connaissais pas.
Je l’ai dépassée de deux mètres et j’ai stoppé.
– Je peux vous conduire quelque part, belle personne pressée ?
Un cantonnier qui balayait le long du caniveau s’est figé pour me
contempler avec un rien d’admiration. Puis il a regardé Denise en se
demandant si « ça allait rendre ». Ça a rendu. Sans un mot, sans une
réaction, elle a pris place dans ma voiture.
– Merci pour ton attitude, ai-je grommelé en démarrant.
– Je te demande pardon.
C’était plutôt inattendu de la part de Denise. Elle avait horreur de devoir
s’excuser, surtout lorsqu’elle avait tort.
– Tu es inouïe, ai-je ajouté pour bien affirmer mon avantage. Sais-tu
seulement qui m’écrivait ?
– Une Anglaise que tu as rencontrée au début de ton séjour ici, a-t-elle
répondu. Une Anglaise sur qui ton charme a opéré et qui n’arrive pas à
oublier vos folles étreintes.
Ce n’était pas exactement du persiflage ; seulement une petite amertume
de femme jalouse. Les folles étreintes mises à part, Denise avait tout
deviné.
– L’histoire ne mérite même pas la grimace que tu fais, ai-je assuré en lui
caressant doucement la cuisse.
Je lui ai relaté ma rencontre avec Marjorie. Elle faisait semblant de ne
pas m’écouter et de ne s’intéresser qu’au mouvement de la circulation.
Nous roulions au pas et je devais marquer des haltes prolongées dans les
carrefours. Des crieurs de journaux en maillots rayés proposaient des
catastrophes aux clients des terrasses. Il y avait déjà dans l’air des senteurs
de safran et d’huile chaude. Devant le hall des attractions, des gamins
s’exerçaient au tir électronique sur des ours pressés qui tournaient en rond
dans des cages de verre. Lorsque le « rayon de la mort » les atteignait, les
ours interrompaient leur cheminement, se dressaient en poussant un grand
cri caverneux, puis pirouettaient et fuyaient dans le sens contraire. Le
crépitement des détonations et la clameur des ours foudroyés dominaient le
brouhaha de la ville. Denise regardait les allées et venues balourdes des
plantigrades sur un fond de sous-bois qui ressemblait à un décor de
patronage. Je lui parlais de Marjorie, d’un ton que j’estimais badin, mais
elle ne s’intéressait, semblait-il, qu’à ces jeux de fête foraine.
– Tu vois bien qu’il n’y a pas là matière à me faire une scène ?
Elle m’a regardé. Elle avait une manière bien à elle de plonger dans mes
pensées les plus secrètes. Puis elle a retiré de son sac de plage ses lunettes
de soleil et les a posées sur son nez. Nous n’avons plus dit un mot jusqu’à la
plage.

Les vieux habitués des cafés de sous-préfectures ont le goût du rituel


moins développé que les usagers d’une plage. C’est au bord de la mer qu’on
contracte le plus vite des habitudes. Chacun y a sa place, son parasol, son
ombre, son sable et son transat. Ce sont là des biens auxquels on s’accroche
farouchement. Nous étions à l’arrière-plan de la plage, près du jeu de
volley-ball. Notre parasol était tout bleu, nos transats aussi. Lorsque nous
arrivions, le parasol était fermé et nous ne l’ouvrions pas tout de suite.
Denise s’oignait d’ambre solaire. Je lui en passais dans le dos et je courais
me laver les mains au robinet car j’avais horreur de ce contact poisseux.
Ensuite nous restions une bonne heure à rissoler. Je lisais le journal tandis
que Denise se faisait bronzer scientifiquement. Quand elle s’estimait cuite à
point, elle ouvrait le parasol et se remettait à parler d’une belle voix
languissante qui me donnait envie d’elle.
Ce matin-là, j’avais omis d’acheter le journal et nos habitudes s’en sont
trouvées perturbées. J’ai essayé de m’anéantir dans la fournaise, de ne plus
penser, mais la lettre de Marjorie Faulks dansait dans ma tête. « Je sais
maintenant que mon pays est une île et que j’y suis en exil… Exilée de
vous… »
Les joueurs de volley sont arrivés en se bousculant. C’étaient de
magnifiques jeunes gens que lorgnaient toutes les dames de la plage. Denise
avait choisi le sien : un grand blond beau et bête qui se comportait comme
s’il avait vécu devant un miroir. Nous l’avions baptisé Narcisse. Denise
m’avouait qu’elle lui céderait volontiers, « parce que c’est une ravissante
petite brute », plaidait-elle. Son rêve, ç’avait toujours été de faire l’amour
avec un docker. Elle prétendait que les intellectuels tuent l’amour en le
compliquant.
– Tu as vu, Narcisse a encore changé de boxer-short aujourd’hui, ai-je
chuchoté.
Elle était à plat ventre sur son transat non déplié. Elle a soulevé la tête,
entrouvert un seul œil, avec cette économie de mouvements dont font
preuve les gens soûlés de soleil. Puis son œil s’est refermé, sa tête est
retombée et elle est restée inerte un bon moment. Je regardais des bâtiments
de guerre américains ancrés au large. Ils paraissaient anachroniques à
proximité de ces baigneurs. Des hors-bord bourdonnaient. Des skieurs
défilaient sur une ligne d’horizon infiniment proche, de l’allure mécanique
des ours de tout à l’heure.
– Elle t’écrit en anglais ou en français ?
J’ai poussé un interminable soupir.
– Écoute, Denise, tu ne vas pas…
– Non, je ne vais pas. C’était simplement pour savoir.
Sa peau luisait comme du noyer encaustiqué. Elle a eu un léger rire.
– Toi et une Anglaise, c’est assez… particulier à comprendre, tu admets ?
Je n’admettais pas. J’étais en pleine crise : le côté 40 de fièvre avec les
dents qui claquent et la sueur qui vous glace le dos.
J’ai ouvert le parasol et me suis traîné dans son ombre gondolée. Je
venais de réaliser une chose inouïe : ça n’était plus possible, Denise et moi.
Nous n’avions plus rien de commun. Autour de nous c’était la foire
habituelle. Parfois, le ballon des volleyeurs bondissait à nos pieds, nous
éclaboussant de sable.
À un moment donné, c’est Narcisse qui est venu chercher la balle, de sa
démarche précieuse de dindon arpentant une plaque chauffée à blanc. Les
poils blonds de ses jambes brunies brillaient comme des fils d’or.
Il m’a dédié une moue hautaine qui pouvait passer pour un salut et il s’est
arrêté auprès de Denise, son ballon sous le bras, conquérant et fat.
– Comment est le soleil, ce matin ? lui a-t-il demandé en mettant dans
cette banale question tout son potentiel de séduction.
Denise n’a pas rouvert les yeux.
– Comme vous : il ressemble à la lune ! a-t-elle articulé.
Le dadais est parti, vexé à mort, tandis que ses camarades se claquaient
les cuisses.
– Pourquoi lui as-tu dit ça ? ai-je protesté.
– Pour être méchante, on a l’impression que ça soulage.
– Tu es jalouse ?
– Oui. Il n’y a pas de quoi s’en vanter.
J’ai pris la lettre déchirée de Marjorie dans la poche de mon short et je
l’ai jetée devant le nez de Denise.
– Lis, tu verras…
– Je verrai quoi ?
Je comprenais bien que mon geste était inutile et de mauvais goût,
pourtant, comme tous les hommes qui aiment une nouvelle femme,
j’éprouvais la nécessité d’avoir l’opinion de l’ancienne.
– Je ne sais pas, lis !
Elle a lu. Sans se hâter, en tenant les deux parties de la lettre parfaitement
raccordées. Sa main ne tremblait pas.
Je guettais ses réactions. J’avais la main en visière devant mes yeux car
le soleil venait d’envahir mon visage.
Lorsqu’elle a eu fini de lire, Denise m’a rendu la lettre.
– Drôle de fille ! Assez inattendue pour une Anglaise, me semble-t-il.
Intéressante, romanesque, un peu mystérieuse, mais à coup sûr très
accrochée. Avec ce genre de personnes c’est toujours beau quand ça
commence parce qu’elles vous prennent au début pour des êtres
d’exception.
Une flambée de colère m’a secoué.
– Quelle psychologie !
– Je sais ce que je dis. Elles ont besoin d’Ivanhoé à longueur d’existence
et comme elles en ont besoin, elles le trouvent. Et puis elles s’aperçoivent
au fil des jours qu’Ivanhoé est en réalité architecte ; qu’il a un club, des
pantoufles, des maux de gorge ; qu’il se rase et qu’il reprend de la
blanquette de veau lorsqu’il aime ça. Alors le mirage s’effrite, c’est normal.
Elle s’est dressée sur les coudes pour me regarder.
– Tu as besoin d’être Ivanhoé, chéri ? Avoue ! Tous les hommes, va !
C’est pourquoi au début les petites femmes comme celle-là ne se trompent
qu’à demi. Qu’est-ce que tu vas faire : aller en Écosse ?
– Arrête tes bêtises, veux-tu ?
– Mais, elle t’attend, Jean-Marie. Elle t’attend, tu n’as donc pas lu entre
les lignes ? On ne pose pas un lapin à une femme qui vous attend à
Édimbourg lorsqu’on est à Juan-les-Pins.
– Écoute, Denise, si tu ne te tais pas immédiatement, je vais faire quelque
chose de très déplaisant.
Elle a regardé mes mains crispées sur les montants du transat et m’a souri
tristement.
– Viens jouer au badminton, ça détend.
– Ça n’est pas encore l’heure !
– Allons donc : les héros n’ont pas d’heure !
Je suis allé jouer en rechignant. Je ratais le volant au moins une fois sur
deux. Ce petit projectile emplumé qui virevoltait entre nous me semblait
affreusement idiot.
À un certain moment il est allé très haut dans le ciel, sur un smash trop
nerveux de Denise. J’ai contemplé sa chute tourbillonnante. Il n’en finissait
pas de tomber. Ma pensée allait plus vite que lui. Je me disais : « Si je n’ai
pas pris de décision avant qu’il ait touché terre, tout est fini. » Le volant
s’est enfoncé dans le sable avec un bruit fluide. Je l’ai ramassé, mais au lieu
de le lancer à Denise avec ma raquette je le lui ai porté.
– Viens, ai-je murmuré, rentrons. Je pars en Écosse.
Elle a fait un signe d’acquiescement.
J’ai bien vu que ma décision ne la surprenait pas. Elle semblait presque
soulagée.
– Mon pauvre Ivanhoé, a-t-elle soupiré. Tu ne peux pas t’imaginer
combien les héros sont bêtes !
CHAPITRE VI

Je suis arrivé à Londres le même soir. J’espérais prendre un autre avion


pour Édimbourg, mais une grève du personnel navigant venait d’éclater en
Grande-Bretagne et j’ai dû me rabattre sur le chemin de fer. À la gare de
King Cross on m’apprit qu’il y avait un train de nuit pour Édimbourg et
qu’il restait encore des places disponibles, mais on était évasif quant au
départ du train. Le mouvement de grève semblait devoir s’étendre à
l’ensemble des transports. Certains trains de banlieue ne fonctionnaient déjà
plus et des débrayages commençaient sur le réseau. J’ai réservé néanmoins
une couchette en implorant le ciel pour qu’IL permît le départ de mon train.
Je ne pensais qu’à Marjorie. C’était devenu une idée fixe et plus la distance
diminuait entre nous, plus mon besoin de la retrouver se faisait impétueux.
C’était puissant, c’était merveilleux et douloureux aussi. Cela m’exaltait et
me rendait triste. Je pensais sans pitié à Denise. Elle m’avait accompagné
avec la M.G. jusqu’à l’aéroport de Nice.
En me quittant, elle avait murmuré :
– Je resterai ici jusqu’à la fin du mois. Si tu n’es pas de retour d’ici là, je
rentrerai à Paris avec ta voiture et la conduirai à ton garage.
Puis elle m’avait tendu machinalement ses lèvres et je l’avais embrassée
rapidement.
Le départ de mon train était prévu pour onze heures du soir. Il se trouvait
bien sur son quai à dix heures trente, mais il était seul dans la gare et ne me
disait rien qui vaille. Une atmosphère bizarre régnait dans la station. Elle
me rappelait la guerre. Tout était silencieux et crispé autour de moi.
Quelques porteurs noirs s’activaient sans bruit, escortant des voyageurs
maussades jusqu’à leur compartiment. J’ai déposé ma valise dans le mien et
me suis mis à arpenter le trottoir gris pour user mon énervement. J’ai
remonté le convoi et je me suis aperçu qu’aucune locomotive n’y était
attelée.
Si ce train ne partait pas, je chercherais une chambre pour la nuit et, le
lendemain matin, je me mettrais en quête d’une voiture de louage. Combien
me faudrait-il de temps pour rallier Édimbourg ? Deux jours peut-être. Je
savais combien les routes anglaises sont étroites et combien y est lente la
circulation.
À onze heures moins le quart une machine est entrée dans la gare. Son
ahanement emplissait l’immense hall d’un fracas miraculeux. Le train a eu
un sursaut, le heurt des tampons s’est répercuté à l’infini. À onze heures
précises nous nous ébranlions. Je n’osais me réjouir, redoutant un faux
départ. Mais non : accoudé à la fenêtre du couloir, j’ai vu s’amenuiser le
hall triste aux lumières livides où des files de chariots morcelées
ressemblaient à des tronçons de serpent. Les cadrans géants des horloges
sont devenus peu à peu des pastilles lumineuses, inexpressives.
Une banlieue laide et mouillée, dessinée à l’encre de Chine, a commencé
de défiler de plus en plus vite le long de la voie. Lorsque j’ai reçu une
escarbille poisseuse dans l’œil, j’ai remonté la vitre, rassuré.

Je dormais profondément, lorsque le steward a frappé à ma porte. C’était


un grand type maigre et antipathique au visage triangulaire.
Sa veste lie-de-vin était maculée de suie. J’ai soudain réalisé que le train
était stoppé et j’ai cru que cet escogriffe à tête d’espion venait m’annoncer
que nous étions immobilisés en rase campagne.
– Il est six heures, Sir. Nous arrivons à Édimbourg dans une heure !
Comme par enchantement, le train s’est remis en marche. Le steward me
tendait un petit plateau étroit contenant un petit déjeuner des plus frugaux.
Le café était pâle et sans saveur et la galette sablée s’est pulvérisée lorsque
j’y ai planté les dents. L’odeur de draps poussiéreux, de robinetterie rouillée
et de suie ; le paysage sinistre qui ballottait sous des trombes d’eau
n’altéraient pas mon enthousiasme. Dans une heure je serais à Édimbourg.
J’allais retrouver Marjorie Faulks. Ivanhoé ! Denise ne se trompait pas : je
jouais bien un rôle de héros, seulement j’avais l’intention de me comporter
en héros en apportant à Marjorie l’amour et le soutien qu’elle espérait de
moi.
La gare d’Édimbourg n’était guère plus réjouissante que celle de King
Cross, pourtant il y régnait une animation plutôt réconfortante. Un train qui
arrive est toujours plus joyeux qu’un train qui part. Venant en droite ligne
de Juan-les-Pins, je n’avais naturellement pas d’imperméable ; aussi, avec
mon vêtement léger, me sentais-je un peu stupide sous la marquise de la
gare où je faisais la queue pour prendre un taxi. Mon complet de soie
sauvage gris perle n’était pas du tout la tenue idéale pour affronter l’Écosse,
fût-ce au mois d’août.
La gare se trouve dans une sorte d’immense fosse. Lorsque le taxi a
émergé de la rampe qui y accède, j’ai découvert Édimbourg d’un seul coup
d’œil. Noire, austère et formidable, la ville de granit sombre m’a semblé
surgir du passé. Je pense qu’à cet instant j’ai confusément pressenti le
drame que je devais y vivre.
Le taxi suivait Princes Street, les Champs-Élysées d’Édimbourg. C’est
une voie très large, bordée d’un côté par des immeubles modernes, et de
l’autre par une profonde vallée aménagée en jardins publics. Au-delà de
cette vallée se dresse le vieil Édimbourg sur son piton rocheux, avec sa
forteresse dentelée, noire et sinistre, dont les meurtrières démasquent une
artillerie désuète. Les policemen ne ressemblaient pas du tout à ceux de
Londres. Ils portaient des casquettes plates et des blouses blanches, comme
les employés de certaines maisons de transport. J’espérais tomber au milieu
d’une population en kilt, mais les passants étaient vêtus de complets de
confection assez mal ficelés ; ils avaient l’air pauvres et satisfaits.
Mon taxi a quitté Princes Street et ses magasins pour plonger dans une
autre vallée. Nous avons franchi un pont et débouché sur une artère plantée
d’arbres qui n’était plus tout à fait une avenue et pas encore une route. Des
bus de couleur rougeâtre, à impériale, se succédaient en une étrange théorie.
Le taxi a viré sec sur la chaussée et s’est arrêté derrière un car de grand luxe
en provenance de Suède. Des vieilles dames mistifrisées péroraient autour
du véhicule en compagnie de quelques messieurs infirmes ou gâteux.
J’ai lu l’enseigne au fronton d’un immeuble rébarbatif comme un édifice
public. Un néon anémié fulgurait dans ses tubes : « Learmonth Hotel ».
Elle était là, dans cette forteresse de granit noir. Mon cœur s’est mis à
caracoler dans ma poitrine. L’imminence des retrouvailles me faisait
trembler d’émotion.
Comme je m’avançais vers l’entrée de l’hôtel, un Écossais en kilt vert,
coiffé d’un haut bonnet de poils noirs, est sorti. Tout de suite je l’ai pris
pour un militaire. Il avait une lourde cape jetée sur l’épaule et tenait à plein
bras une cornemuse ventrue hérissée de cornets noirs.
Sa cape, son kilt, son pourpoint et la panse de la cornemuse avaient été
taillés dans le même drap à carreaux verts et rouges. Le musicien est resté
dans l’encadrement de la porte et s’est mis à jouer un air du folklore. Les
touristes suédois se pâmaient de plaisir et le photographiaient à qui mieux
mieux. La musique nasillarde me semblait être un hymne de bienvenue. Je
regardais la sévère façade de l’hôtel, détaillant chacune des fenêtres dans
l’espoir de découvrir le visage de Marjorie. Mais les clients du Learmonth
devaient être blasés car les croisées restaient vides.
Lorsque le musicien a eu achevé son morceau, il s’est avancé vers moi et
a saisi mon bagage d’autorité. Il s’agissait du portier de l’hôtel : un grand
gaillard roux aux yeux délavés.
Il m’a guidé dans le hall. Je n’avais jamais vu semblable réception au
cours de mes voyages. Le sol était couvert d’une moquette écossaise dont
chaque bande différait, de même que le papier des murs. C’était délirant et
un caméléon eût explosé dans ce décor bigarré. Un comptoir en forme de
proue était planté au milieu de tout cela comme un bateau échoué sur une
grève. Le propriétaire par contre ressemblait à mon hôtelier de Juan. Plus
rond, plus rose, plus chauve, il m’a accueilli avec une vague défiance : ce
client qui débarquait à sept heures et demie du matin sans avoir réservé le
troublait. Ma peau bronzée, mon complet tapageur (ici il s’avérait
importable) me rendaient singulièrement « voyant ».
Il m’a néanmoins loué une chambre, mais en me demandant de patienter
car elle ne se trouvait pas encore disponible. J’ai failli lui demander
d’appeler Marjorie, pourtant, à la dernière minute je me suis abstenu. Son
mari devait la rejoindre dans cet établissement et je ne voulais pas risquer
de la compromettre. J’ai mis ma valise sous une banquette et j’ai attendu
l’heure du breakfast. Au bout d’une heure les clients de l’hôtel ont
commencé de descendre, se dirigeant vers la salle à manger. C’étaient des
gens âgés pour la plupart et je compris que le Learmonth travaillait avec des
agences de voyages. J’en conclus que les croisières organisées ne recrutent
que des veuves, des vieilles demoiselles ou des ménages podagres. D’autres
bus arrivaient devant l’hôtel et chaque fois le joueur de cornemuse reprenait
son harnachement pour donner l’aubade aux arrivants. Mon impatience
grandissait. N’était-ce pas stupide d’avoir fait un tel voyage pour attendre
sur un bout de banquette, des heures d’affilée, celle que je venais
retrouver ?
Je suis allé au dining-room et j’ai pris des œufs au bacon. La salle
immense ressemblait à un réfectoire de pensionnat. Les vieilles dames
américaines poussaient des glapissements de pintades effarouchées et
riaient haut, à tout propos. Un vieux bonhomme du Texas coiffé d’un
ahurissant chapeau de paille à large bord et l’oreille farcie d’un appareil
acoustique compliqué, mangeait du porridge à la petite cuillère. La bouillie
dégoulinait sur sa cravate peinte à la main. Un cow-boy gâteux, c’était
plutôt cocasse et pourtant je n’avais pas envie de sourire. J’étais inquiet. Il
me semblait qu’il était arrivé quelque chose à Marjorie. La salle de
restaurant s’est vidée. Je tressaillais chaque fois qu’une femme passait près
de ma table. Bientôt je me suis retrouvé seul parmi les serveuses en bonnet
blanc qui poussaient des chariots chargés de vaisselle sale.
Je suis retourné dans le hall bigarré. Sur l’un des murs s’étalait un grand
panneau de bois sur lequel on avait cloué en croisillons des rubans écossais.
Les gens de la réception répartissaient le courrier sur ce panneau en glissant
au petit bonheur les lettres sous des rubans. Chacun venait pêcher son
courrier. Je me suis mis à chercher avec frénésie le nom de Marjorie. J’étais
presque certain de ne pas le trouver.
Il y était pourtant.
Mais sur le télégramme que j’avais expédié la veille de Juan-les-Pins et
que personne n’avait encore décacheté.
CHAPITRE VII

Ce petit rectangle blanc et bleu était terrible comme un faire-part. Il


exprimait l’absence de Marjorie avec une éloquence si poignante que les
larmes m’en sont venues aux yeux.
Puis, presque immédiatement je me suis dit qu’il ne s’agissait peut-être
pas de mon télégramme. Alors j’ai fait une chose très indélicate : j’ai ouvert
le pli. Ma déception m’a puni de mon audace.

« J’ARRIVE MON AMOUR.


JEAN-MARIE VALAISE »

La brièveté du texte qui ressemblait à un cri de gloire avait quelque chose


de sinistre maintenant. Honteux et désespéré, j’ai replié le message et l’ai
remis sous son ruban. Personne ne m’avait vu. Cet hôtel était plus animé
qu’une gare routière. Des tas de gens se pressaient dans le hall avec leurs
bagages. Ils partaient soudain à l’assaut d’un car pullman tandis que
d’autres arrivaient, accueillis par les accents geignards de la cornemuse.
Le patron m’a aperçu et a levé un bras. Je me suis précipité, plein d’un
brusque espoir :
– Votre chambre est prête, Sir.
Il ne s’agissait que de cela. Déjà le boy-piper empoignait ma valise et
m’entraînait vers l’escalier. Il gravit les marches devant moi, en respirant
très fort, comme un bûcheron au travail. Ses poumons semblaient
désemparés lorsqu’il ne soufflait pas dans sa monstrueuse tétine aux
mamelles de bois noir. Il avait de gros mollets couverts de poils roux et
dans l’une de ses chaussettes était fichée la classique dague écossaise à
virole d’argent ciselé.
Dans ma chambre aux dimensions inhumaines un architecte astucieux
aurait pu aménager un logement de trois pièces. Le plafond était à quatre
mètres du sol et le bas de la fenêtre m’arrivait à la poitrine ; j’aurais été plus
à mon aise sur la scène du Châtelet. En m’y retrouvant seul j’ai réalisé que
la notion d’emprisonnement est bien plus forte dans une vaste cellule que
dans une petite. La pièce m’écrasait, sa moquette écossaise et son papier
peint bariolé me donnaient la nausée. Je me suis laissé tomber dans un
fauteuil et j’ai essayé de faire le point de la situation.
Vraisemblablement, Marjorie Faulks avait dû remettre son voyage en
Écosse. Sans doute m’en avait-elle averti, mais j’étais parti avant de
recevoir sa lettre. Que pouvais-je faire ? Lui télégraphier poste restante à
Londres en lui demandant de me fixer un rendez-vous ? Je ne voyais rien
d’autre à tenter pour parvenir à la joindre. Et puis un nouvel espoir m’est
venu : mon télégramme avait peut-être eu du retard, n’était arrivé au
Learmonth que ce matin ? Marjorie dormait peut-être encore de l’autre côté
de la cloison ! Ou bien encore elle avait omis la veille de consulter le
panneau du courrier… Il se pouvait aussi qu’elle ne fût pas encore arrivée à
Édimbourg. Sur sa lettre elle m’annonçait son départ pour l’Écosse mais
sans me préciser le jour. Pourrait-elle venir rapidement avec cette grève des
transports qui semblait vouloir s’étendre ? Je suis redescendu à la réception.
En bas, le tohu-bohu des autocars venait de cesser et le hall était vide.
L’hôtelier buvait du thé derrière les vitres de la réception.
– Excusez-moi, lui dis-je, auriez-vous parmi vos clients Mrs Marjorie
Faulks, de Londres ?
Il grignotait un biscuit qu’il trempait dans sa tasse de thé. Il l’a fini avant
de m’adresser une mimique évasive, puis il promenait sa langue sur ses
gencives avec application tout en feuilletant le registre des entrées.
– Elle serait ici depuis quand ?
– Depuis deux jours au plus…
Son index se promenait sur les lignes du registre. Il descendait très vite
les longues colonnes de noms et s’est échoué sur la feuille blanche.
– Non, Sir, je n’ai personne à ce nom.
– En ce cas, Mrs Faulks a dû réserver et va arriver.
Il a poussé le livre vers moi ; je croyais que c’était pour me le donner à
consulter, mais il voulait que j’y inscrive mon nom et mon adresse. J’en ai
profité pour revérifier les entrées de ces deux derniers jours, ce qui a mis le
bonhomme de méchante humeur. Son regard clair s’est durci.
– Vous voulez bien vérifier dans vos réservations ? ai-je murmuré.
Il a ouvert un cahier beaucoup plus petit et l’a compulsé très rapidement.
– Cette dame fait partie d’un voyage organisé ?
– Non, je ne te pense pas.
– Je n’ai rien de retenu isolément, Sir.
– Mais vous avez un télégramme pour elle ! ai-je protesté…
Je me suis approché du panneau, le doigt tendu, mais le télégramme avait
disparu.

Affolé, je me suis mis à détailler chaque missive. Peut-être avais-je glissé


le câble sous une autre enveloppe ? Je soulevais chacune d’elles une à une.
L’hôtelier n’aimait pas ça du tout et il me le fit comprendre en venant me
rejoindre devant le panneau.
– Voici dix minutes, un télégramme destiné à Mrs Marjorie Faulks se
trouvait là, déclarai-je avec force. Qui répartit le courrier ?
– Moi, Sir.
– Vous devez vous rappeler ce télégramme. Il est arrivé hier…
– Il est arrivé plusieurs télégrammes hier, Sir.
Ses pommettes s’empourpraient et son regard se faisait de plus en plus
fixe.
– Voyons, essayez de vous souvenir…
– Mon hôtel est une étape pour les circuits touristiques, Sir. Je n’ai pas le
temps d’apprendre le nom de mes clients. Il en débarque plus de cent
chaque jour qui repartent le lendemain. Nous nous contentons de placer le
courrier en évidence sans nous occuper des noms.
J’ai senti qu’il allait exploser et j’ai essayé de le calmer par un sourire
contrit.
– Oh ! je comprends. Excusez-moi. Seulement il n’en reste pas moins
vrai que le télégramme en question se trouvait ici il y a moins d’un quart
d’heure et qu’il n’y est plus. Qui l’a pris, si ce n’est Mrs Faulks ?
Cet hôtelier était un homme logique et la logique de mon raisonnement
l’a intéressé. Il a glissé sa langue sous sa lèvre inférieure pour tendre la
peau de son menton. Il était rasé de frais et sentait la savonnette.
– Eh bien, je suppose, Sir, que la dame en question pensait descendre à
mon hôtel. Seulement hier le Learmonth était complet. Alors elle sera allée
ailleurs et ce matin elle est passée ici pour y prendre son courrier, cela
arrive.
Je l’aurais embrassé. Il avait certainement vu juste !
– Vous étiez à la réception tout à l’heure, vous n’avez pas vu une jeune
femme aux cheveux châtains roux ?
– Le hall était plein, Sir, vous l’avez peut-être remarqué ?
– Et hier ? Si elle est descendue ici pour prendre une chambre, vous
n’avez pas pu ne pas la voir !
Il s’est recueilli en faisant pointer sa langue sous sa joue gauche.
– Je ne me rappelle pas avoir vu une jeune femme, Sir. Mais je ne passe
pas toute la journée derrière mon guichet. Je demanderai à ma femme
lorsqu’elle descendra.
– Merci.

Sur une console s’empilaient des dépliants relatifs à Édimbourg. L’un


d’eux comportait la liste des principaux hôtels de la ville. Je l’ai pris et je
suis sorti.
La pluie venait de cesser et un timide soleil du nord pâle et cotonneux
faisait miroiter la chaussée. J’ai attendu le passage d’un taxi, mais il n’en
venait pas et je me suis contenté d’un autobus pour gagner le centre de la
ville.
J’ai prospecté tous les hôtels mentionnés sur mon dépliant. Cela m’a pris
trois grandes heures et n’a donné aucun résultat. Nulle part on n’avait vu
Marjorie Faulks ni entendu parler d’elle. J’étais mort de fatigue et très
abattu par ce mystère. Tout cela ressemblait à une monstrueuse farce.
En entrant au Learmonth j’espérais qu’il y aurait du nouveau, mais
personne ne m’avait demandé et l’épouse de l’hôtelier, une petite personne
brune à l’air préoccupé et réprobateur, était certaine qu’aucune jeune femme
correspondant à la description de Marjorie n’était venue retenir de chambre
la veille. Le nom de Faulks ne lui disait rien non plus.
CHAPITRE VIII

Une vraie journée de cauchemar !


Désemparé, je musardais le long des vitrines de Princes Street, regardant
les maigres étalages d’un œil indifférent. Tout me paraissait très laid et
sinistre : les passants et les immeubles, les objets et le temps. La pluie
tombait sporadiquement. Il y avait de brusques ondées qui cessaient
brusquement sans que le ciel s’éclaircisse !
Il se produisait dans les nues boursouflées un gargouillement de
tuyauterie surmenée. Rien ne parvenait à me distraire, pas même les
militaires en tartan qui déambulaient sur les trottoirs.
Dans les jardins de Princes Street, au creux du vallon séparant la nouvelle
ville de l’ancienne, un orchestre jouait des airs du folklore tandis que de
nombreux couples dansaient au son de la musique. La plupart portaient le
costume national et seule différait la couleur des tartans. Des promeneurs se
massaient sur les gradins pour les regarder. En bout d’estrade, une femme
boulotte aux allures de girl-scout lançait des directives à un micro, d’une
voix rocailleuse et autoritaire.
À gauche et à droite de cette espèce de théâtre de verdure s’étendaient
des pelouses tondues de près, d’un vert poireau, agrémentées çà et là de
massifs de fleurs. La population y folâtrait sitôt que se produisait une
éclaircie, en étendant des imperméables dans l’herbe rase. Des amoureux
allongés hanche contre hanche se cajolaient sans pudeur sous le regard des
passants qui empruntaient les petites allées bitumées.
À huit heures du soir il faisait presque beau. Le jour semblait s’être
brusquement épanoui et la luminosité était si vive qu’on se serait cru à trois
heures de l’après-midi. Je suis entré dans un restaurant car je mourais
pratiquement de faim. L’établissement comportait deux niveaux et pour le
dîner, seule fonctionnait la salle du premier. Je me suis installé à une petite
table près d’une baie vitrée qui dominait tout Princes Street.
Le soleil faisait miroiter les pelouses, et dorait les créneaux de la
Citadelle. Pourquoi n’avais-je pas Marjorie en face de moi ? Que s’était-il
produit ? Qui donc avait pris mon télégramme au panneau du Learmonth ?
Une serveuse revêche, laide et vieillotte, a pris ma commande. J’ai choisi
du saumon frais et un « lamb with mint sauce ».
La nourriture était fade et les pommes frites accompagnant le mouton
pratiquement crues. J’ai noyé le tout dans du Ketchup en me persuadant que
c’était comestible. Les convives qui m’entouraient manquaient de vie. Ils
étaient mornes et silencieux et quand les nécessités du service les
obligeaient à parler, ils se croyaient obligés de chuchoter comme à l’église.
Leur présence me devenait odieuse. Je préférais regarder la perspective
formidable de Princes Street, avec sa rangée d’immeubles, sa large chaussée
sillonnée de bus à deux étages et ses jardins en pente, au fond desquels les
couples en costume continuaient de danser des quadrilles aux figures
compliquées. La seule chose amusante dans ce décor morose, c’était les
voyageurs des autobus, du moins ceux qui occupaient l’impériale. Ces
derniers se trouvaient presque à mon niveau et leur grave défilé me
rappelait celui des ours de Juan-les-Pins dans leurs cages de verre. Un
important trafic s’écoulait sur la vaste artère. Les bus se succédaient comme
à la sortie d’un dépôt au petit matin. Tout à coup j’ai sursauté. À l’avant
d’un autobus bordeaux, je venais d’apercevoir Marjorie. Je me suis levé
comme un fou, renversant ma bouteille de bière sur la nappe. Plaqué contre
la vitre panoramique, j’adressais des signes désespérés à Marjorie, mais il y
avait le fossé et la rumeur de Princes Street entre nous et depuis son siège
haut perché, la jeune femme ne me voyait pas, bien que le bus fût arrêté à
un feu rouge.
Elle portait un imperméable noir, luisant comme la peau d’une otarie, et
elle avait ses cheveux noués par un ruban de velours. Je subissais un
véritable supplice.
J’étais là, à dix mètres d’elle et je ne pouvais capter son attention ! Son
bus repartait. Je n’avais pas le temps matériel de payer ma note, de dévaler
l’escalier et de courir derrière le gros véhicule. Prendre un taxi ? Un coup
d’œil en bas m’a renseigné : il n’y en avait aucun en stationnement. J’ai eu
le réflexe de m’assurer du numéro de l’autobus : c’était le 12.
Je l’ai suivi des yeux. De loin, à cause de son toit arrondi, il ressemblait à
un énorme scarabée. La serveuse étanchait ma bière répandue avec des
gestes appuyés, lourds de réprobation. Elle avait des yeux gris bordés de
rouge et des cils mités qui palpitaient lorsqu’on la regardait. Dans le
restaurant, un profond silence régnait, qui m’était dédié et qui me conspuait.
J’ai demandé mon addition. La serveuse a pris un malin plaisir à me la faire
attendre.

Maintenant tous les magasins étaient fermés, le trafic venait de cesser et


Princes Street baignait dans la torpeur d’un dimanche soir. Il faisait grand
jour, le ciel s’était dégagé et le soleil brillait mais la ville venait de
s’endormir. Les grands immeubles de granit noir ressemblaient à de
monstrueux mausolées. Il n’y avait plus personne au théâtre de verdure et
sur l’esplanade du château on ne voyait plus aucun touriste. On eût dit
qu’une alerte venait de chasser les gens dans les caves. C’était angoissant
comme la certitude d’un danger imminent dont on ne connaît pas la nature.
J’ai gagné le prochain arrêt d’autobus ; presque toutes les lignes en usage
dans la cité passaient par ce point névralgique et les poteaux marquant les
points de stationnement hachaient la perspective du trottoir. J’ai découvert
celui du bus 12 près du carrefour et je me suis mis à attendre.
Au bout de dix minutes il est arrivé un véhicule quasiment vide. Je suis
resté sur la plate-forme près du receveur. Il m’a dit qu’il faisait une
« lovely » soirée, mais je n’étais pas d’humeur à lui faire la causette et je lui
ai répondu que je ne comprenais pas l’anglais.
L’autobus roulait vite. Cette ville était toute en montées et en descentes.
Je me laissais emporter dans les larges artères silencieuses, regardant à
pleins yeux ces falaises de granit percées de fenêtres dans l’espoir de
découvrir la retraite de Marjorie. J’aurais dû me réjouir de la savoir à
Édimbourg, mais au contraire je mourais d’inquiétude. Lorsque je l’avais
aperçue sur l’impériale du bus je n’avais eu qu’une idée : attirer son
attention. Mais maintenant, à tête reposée, je revivais la scène et j’étais
frappé par l’attitude prostrée de la jeune femme. Je ne l’avais vue que trente
secondes et d’assez loin, mais cela avait suffi pour que j’enregistre
mentalement son expression soucieuse. Je savais qu’il se passait quelque
chose de grave de son côté. Quelque chose qui l’avait obligée à modifier ses
projets. Où était-elle maintenant ? J’aurais voulu pouvoir suivre le circuit de
l’autobus numéro 12 en hurlant son nom tous les dix mètres. À mesure que
le lourd véhicule se déplaçait, mon affolement croissait.
Nous traversions maintenant une banlieue lugubre avec des fabriques,
des gazomètres et des immeubles de plus en plus bas. Les boutiques
s’espaçaient. Des voies ferrées débouchaient soudain d’un portail,
traversaient la rue pour pénétrer dans une cour d’usine…
Le 12 a stoppé. Je croyais qu’il s’agissait d’un nouvel arrêt, mais les
ultimes occupants sont descendus : des hommes de modeste condition,
coiffés d’archaïques casquettes. Ils coltinaient tous une mallette à victuailles
et leur fatigue était peinte en gris sur leurs visages roux.
– Terminus, Sir.
CHAPITRE IX

Je suis revenu à pied vers le centre de la ville en suivant en sens inverse


le parcours du 12. Entre mon point de départ et le terminus il y avait sept
arrêts. Je faisais appel à un sixième sens illusoire pour tenter de deviner
celui où elle était descendue.
J’ai éliminé les trois derniers parce qu’ils se trouvaient dans une zone
vraiment trop faubourienne. À partir de l’endroit où les immeubles
redevenaient cossus je me mis à examiner attentivement chaque façade,
espérant découvrir un hôtel qui aurait échappé à ma « tournée » du matin. Je
n’en ai rencontré qu’un, et encore il s’agissait plutôt d’une pension de
famille. J’y ai sonné pourtant. Une vieille dame aux cheveux bleus est
venue m’ouvrir, craintive. Elle portait des lunettes aux verres épais qui lui
donnaient un regard de grenouille. Elle m’a dit que c’était complet. Je lui ai
demandé si Mrs Marjorie Faulks habitait chez elle et elle m’a assuré que
non.
Le reste du chemin a été pour moi un véritable calvaire. Non seulement
je m’intéressais aux immeubles du parcours, mais de plus je me livrais à des
explorations dans les rues transversales. C’était fatigant et c’était déprimant
parce que je ne me faisais pas d’illusion quant aux résultats de mes
recherches. On ne déniche pas une jeune femme à dix heures du soir, dans
les rues vides d’Édimbourg. Les immeubles rébarbatifs noircissaient,
devenaient plus farouches, plus inhumains à mesure que l’ombre prenait
possession de la cité. Il faisait encore jour mais déjà les lampadaires étaient
éclairés. Un vent en provenance de la mer du Nord soufflait dans les rues en
pente ; chaque rafale semait sur les pavés gras une volée de gouttes d’eau ;
ce n’était pas de la vraie pluie, mais des miettes d’embruns arrachées à des
vagues proches.
Je n’avais plus rien à espérer de cette solitude de pierre. Les murailles qui
abritaient Marjorie ne me la rendraient pas ce soir-là.

La patronne du Learmonth Hotel lisait un roman cartonné dans le hall.


L’établissement était calme. Le bag-piper, en bras de chemise, déballait une
caisse de Ginger Wine et les flacons à capsule rouge s’alignaient comme
des quilles autour de lui.
J’ai demandé ma clé. Je ne me rappelais plus le numéro de ma chambre
et l’hôtesse a dû consulter son registre.
– Quelqu’un vous a demandé ! m’a-t-elle annoncé.
J’ai bondi.
– Mistress Faulks ?
– Non, un homme.
J’ai été sidéré.
– Un homme comment ?
– Je l’ignore, il a téléphoné.
– C’était un Français ?
– Non, Sir.
– Comment s’appelait-il ?
– Il n’a pas dit son nom, Sir.
– Il a laissé un message pour moi ?
– Aucun.
– Il rappellera ?
– Il n’a pas précisé.
Elle me tendait ma clé. J’avais la chambre numéro 14.
Je n’arrivais pas à quitter mon interlocutrice. Ce nouveau mystère me
pétrifiait.
– Cet homme, Madame, m’a demandé… par mon nom ?
Elle a eu l’air étonné.
– Certainement, Sir.
– Il voulait me parler ?
– C’est-à-dire… il voulait savoir si vous étiez descendu à l’hôtel.
– À quelle heure a-t-il appelé ?
– Dans l’après-midi, je ne saurais vous préciser l’heure, Sir.
Que pouvais-je lui demander de plus ? Depuis mon arrivée j’avais
l’impression d’agacer les Écossais. Tout à l’heure, la vieille dame aux
cheveux bleus avait eu, à travers ses monstrueuses lunettes, le même regard
poliment réprobateur. Et un peu plus tôt, au restaurant, la serveuse, en
épongeant ma bière renversée, m’avait fait comprendre à sa manière que ma
place n’était pas ici. Jusqu’au receveur de l’autobus 12 qui m’avait lancé un
« Terminus, Sir » lourd de je ne savais quel mépris. Pourtant, en général les
gens me prennent vite en sympathie. Cela aussi constituait en soi une
espèce de mystère.
J’ai acheté un journal anglais. Il y en avait plusieurs piles sur le comptoir
de la réception. Un titre menaçant annonçait la grève totale des transports
dans toute la Grande-Bretagne.
Pour un temps indéterminé j’étais prisonnier à Édimbourg.

À mon réveil ma chambre était pleine de soleil et pendant un certain


temps je me suis cru à Juan-les-Pins. Cette sensation a été si intense que j’ai
tâté le lit à ma droite pour chercher le contact de Denise. Denise dormait à
deux mille kilomètres de là.
Il était à peine sept heures et une journée d’été, miraculeuse pour
l’Écosse, commençait. Par la terrifiante fenêtre, je découvrais, au-delà des
toits noirâtres, un ciel méditerranéen, sans le moindre flocon de nuage. J’en
ai déduit que mes affaires allaient s’arranger, les mystères s’éclaircir et
qu’avant midi je tiendrais Marjorie dans mes bras.
Dans la rue, la cornemuse du bag-piper nasillait déjà, annonçant l’arrivée
d’un car de touristes. J’ai pris une douche et commandé un pot de café noir.
Je n’avais pas envie d’affronter les vieilles ladies enfanfreluchées du
dining-room.
Une heure plus tard, frais et dispos, plein d’énergie et d’espoir, je montais
dans un 12 à la station de Princes Street.
Cette fois le véhicule était comble. La ville, ce matin-là, dégageait une
sourde allégresse. Elle me parut solide et aimable. Ce n’était plus le rude et
déprimant amoncellement de granit qui m’avait tellement déprimé la veille,
mais une pittoresque cité qui bravait les ans et défiait l’avenir. Au lieu de
rester sur la plate-forme du bus, ce qui m’obligeait de découvrir les rues « à
reculons », je suis monté sur l’impériale et j’ai eu la chance de trouver une
place à l’endroit même qu’occupait Marjorie la veille. Vus d’en haut, les
trottoirs devenaient une attraction et je participais à la vie des immeubles. Je
continuais de chercher un hôtel qui aurait pu échapper à mes investigations
de la soirée : il n’y en avait pas d’autre sur le parcours.
À travers les hautes fenêtres, je voyais des hommes le torse nu et des
femmes en peignoirs. Je plongeais dans des intérieurs solennels et rococos,
butinant çà et là des images fugaces à travers lesquelles pourtant je prenais
conscience de la ville. Des livreurs en uniforme déposaient des bouteilles de
lait sur les paillassons. Les voitures rouges des postiers, pareilles à des
autos de pompiers, zigzaguaient d’un trottoir à l’autre, et sur leurs portières
fourbies, les armes dorées d’Élisabeth II étincelaient dans le soleil. Des
voyageurs s’interpellaient, échangeant toujours la même phrase joyeuse :
« Lovely day today ! »
Ce soleil les étourdissait comme un petit vin capiteux. Au fil des arrêts,
un même panneau se répétait au-dessus de certaines portes : Bed and
breakfast. La veille, je ne les avais pas remarqués.
Ç’a été pour moi un trait de lumière : il n’y avait pas que des hôtels pour
héberger les voyageurs débarquant à Édimbourg. Beaucoup de particuliers
louaient une partie de leur logement, comme cela se pratique en France
dans certaines régions touristiques ! Bed and breakfast !
Le lit et le déjeuner du matin…
Je suis descendu de l’autobus. Je me trouvais à trois arrêts de Princes
Street. Pour procéder de manière rationnelle j’aurais dû revenir à mon point
de départ afin de commencer la visite des Bed and breakfast, mais j’étais
trop impatient pour ordonner mes recherches.
Je suis allé sonner à la première porte sommée d’un écriteau. Un grand
type à tête de cheval est venu m’ouvrir.
– Excusez-moi, Sir. Auriez-vous comme locataire…
J’ai carillonné ainsi dans une quinzaine de maisons. Ce n’était pas
l’heure de se présenter chez des particuliers, même quand ils avaient la
chambre de leurs parents morts ou de leur fils soldat à louer, et ils me le
faisaient sentir en me claquant la porte au nez après de rogues :
– Pas de Mrs Faulks, Sir !
Si je continuais de la sorte, on allait vite me montrer du doigt à
Édimbourg, mais ces recherches obstinées avaient un côté passionnant. Il
était presque grisant de débarquer dans ces intérieurs, le matin, de découvrir
des couloirs lambrissés pleins de cache-pots de cuivre et de vieilles
gravures. J’entendais gargouiller les salles de bains et pleurnicher des
gosses mal réveillés. Parfois, à travers un entrebâillement de porte, je
découvrais le visage aux aguets d’une femme décoiffée.
– Non, Sir, je n’ai pas de Mrs Faulks chez moi !
Dans l’un des appartements, un petit Carlin hargneux m’a accueilli par
des aboiements féroces. Sa maîtresse a dû le tenir par le collier sinon il se
serait jeté sur moi pendant que je formulais mon éternelle question.
J’avais commencé ma prospection à rebours, c’est-à-dire en revenant
vers Princes Street. Si Marjorie était descendue dans un Bed and breakfast,
elle avait dû choisir une maison proche du centre.
Au début je comptais les immeubles auxquels je sonnais, mais à la
longue j’ai perdu le fil.
Celui vers lequel je m’avançais maintenant était une belle demeure
massive qui conservait les signes d’une opulence passée. Le perron,
beaucoup plus large que ceux des autres maisons, était flanqué de deux
lampadaires de cuivre étincelant. Le panneau proposant les chambres se
distinguait mal car il était minuscule. Le – ou plutôt la – propriétaire
éprouvait une certaine pudeur à améliorer ses ressources de cette manière.
Je pressentais une vieille dame ruinée ou une digne veuve s’obstinant à
conserver une demeure trop lourde pour ses revenus.
J’ai sonné et presque aussitôt une galopade a retenti au-delà de la porte ;
elle s’est achevée par un choc sourd qui a fait vibrer le chambranle. Une
main incertaine a tripoté la serrure et l’épais panneau alourdi de ferrures
s’est ouvert, me découvrant un aimable petit garçon blond, tout frisé, qui
m’a contemplé de bas en haut avec intérêt.
Une voix chantante de vieille femme maniérée a déclamé, quelque part
dans la maison :
– Veux-tu faire attendre un instant, David ? J’arrive tout de suite !
David a eu un signe de tête affirmatif en réponse à cette injonction. Je lui
ai souri, mais il est resté grave et attentif.
Le hall, dont les dimensions respectables soulignaient l’importance de
cette maison, était peint en blanc et son dallage disparaissait sous des tapis
encore opulents. Une galerie aux balustres de bois tourné le dominait.
Soudain une porte du premier s’est ouverte. Ce devait être celle d’une salle
de bains. Je m’attendais à en voir surgir la vieille dame dont je venais
d’entendre la voix, mais c’est Marjorie qui est apparue. Elle portait un
peignoir blanc et elle avait une serviette nouée autour de la tête. En me
découvrant, elle a eu un soubresaut et j’ai cru qu’elle allait crier de surprise.
Au même moment, l’hôtesse est sortie d’une pièce du bas.
C’était une dame moins âgée que je ne le supposais. Boulotte, trop
fardée, vêtue d’une robe trop chamarrée, elle braquait sur moi un face à
main suranné. Tout se déroulait simultanément et sur deux niveaux
superposés. La propriétaire me gratifiait d’un signe de tête tout en
m’inspectant à travers ses verres, et Marjorie, épouvantée, m’adressait une
mimique éloquente pour m’implorer de ne pas lui adresser la parole.
– Vous désirez, Sir ?
– Auriez-vous une chambre disponible ?
– Non ! Je regrette !
En haut, Marjorie venait d’entrer dans sa chambre et j’ai cru percevoir un
bruit de voix.
– Excusez-moi, madame…
– Vous êtes français !
– Oui.
– Vraiment navrée, mais j’ai du monde…
Elle concluait d’un sourire affable en caressant la tête du petit garçon.
Pour la première fois depuis mon arrivée dans cette ville quelqu’un
paraissait me témoigner une sympathie spontanée. Je lui ai décoché un
irrésistible sourire. Elle hébergeait Marjorie et c’était à mes yeux la plus
belle des qualités. Je me suis retiré avec une inclinaison cérémonieuse qui
l’a remplie d’aise.
Une fois dehors, j’ai traversé la chaussée pour mieux voir la façade de la
maison. J’ai aperçu le petit visage anxieux de Marjorie derrière une fenêtre
du premier. Elle me regardait sans bouger. Il y avait dans sa personne un je-
ne-sais-quoi d’affaissé et de brimé. Que lui était-il donc arrivé ? Quelqu’un
qui se trouvait sans doute dans l’autre partie de la pièce a dû lui adresser la
parole car elle s’est retournée pour répondre. Je risquais d’attirer l’attention
en demeurant piqué devant l’immeuble.
Je me suis éloigné lentement, cherchant désespérément un refuge
quelconque qui m’aurait permis de surveiller la maison sans être vu. Mais la
rue ne comportait que des demeures particulières sans porche. J’ai parcouru
une centaine de mètres sans trouver le moindre abri. J’atteignais le
carrefour. À cet endroit le quartier paisible se dégageait de sa torpeur et
s’animait quelque peu. J’ai acheté un journal à un marchand en plein air.
L’imprimé constituait un paravent bien précaire, mais c’était mieux que
rien.
Je me suis mis à attendre dans une zone d’ombre. Depuis ce carrefour je
pouvais voir la maison de Marjorie. À un beffroi tout proche neuf heures
ont sonné.
CHAPITRE X

Au bout d’un quart d’heure le marchand de journaux, un petit vieux vêtu


d’une vareuse de marin trop grande pour lui, s’est mis à me contempler
avec étonnement. Un homme qui guette n’a pas la même attitude qu’un
homme qui attend. Je l’inquiétais un peu. Je l’ai vu parlementer avec un de
ses clients qui, lui aussi, s’est mis à me dévisager d’un œil critique. Avec
mon complet de soie sauvage et ma peau ocre, je passais aussi inaperçu
qu’une mouche dans un bol de lait. Si ma surveillance devait s’exercer
longtemps encore, je risquais d’avoir des désagréments.
Une demi-heure s’est écoulée ; puis une heure. Je tremblais
d’énervement. Le vieux marchand ne me quittait plus des yeux. Je me suis
approché de lui après avoir repéré le nom des rues.
– Je vous demande pardon, ai-je murmuré.
Vous n’auriez pas vu stationner une voiture française, tout à l’heure,
avant que j’arrive ? Des compatriotes m’avaient donné rendez-vous à
l’angle d’East London Street et de Castle Row, et ils n’ont pas l’air
d’arriver souvent.
Le marchand de journaux m’a décoché un sourire contrit, riche en
chicots.
– Rien vu, Sir.
– J’ai idée qu’ils m’ont posé un fameux lapin. Je vais tout de même
attendre encore un moment. C’est la première fois qu’ils viennent à
Édimbourg et il se peut que…
Je n’ai pas continué. Un couple arrivait sur l’autre trottoir et la femme de
ce couple était Marjorie. Elle faisait de louables efforts pour ne pas regarder
dans ma direction, mais je compris qu’elle m’avait repéré. Son compagnon,
un homme grand et maigre, portait un complet sombre et un chapeau de
feutre gris à larges bords. Un appareil photographique dans sa gaine de cuir
lui battait les flancs. Ils se sont arrêtés de l’autre côté de la rue et Marjorie a
traversé brusquement la chaussée pour venir acheter un journal. Je
l’observais à la dérobée et j’ai vu qu’elle laissait tomber intentionnellement
une boulette de papier sur le trottoir. Elle a rejoint son compagnon et le
couple s’est éloigné. J’ai mis le pied sur la boulette, n’osant la ramasser tout
de suite à cause du marchand de journaux.
– C’est une voiture française de quelle marque ?
Je regardais le petit vieux, sans comprendre sa question. Il n’était pas
rasé et des poils blancs ternissaient sa barbe rousse. Il sentait mauvais. Le
col de sa vareuse, luisant de crasse, avait l’air d’être en toile cirée.
– Comment ?
– L’auto de vos amis ?
– Une Citroën, vous connaissez ?
– Bien sûr, on en voit pas mal par ici.
J’ai laissé choir mon journal afin de ramasser la boulette de papier. Elle
était tiède encore d’avoir séjourné dans la paume crispée de Marjorie.
J’ai fait quelques mètres et je l’ai dépliée en tremblant.

Cher Jean-Marie,
Merci, merci, merci.
Merci d’être là. Hélas, mon mari m’a accompagnée. Je vous expliquerai.
Trouvez-vous à partir de cinq heures ce soir dans les jardins de Princes
Street, non loin du kiosque à musique.
Je vous aime.
Votre « Ma Jolie ».

Dans un grand mouvement de ferveur j’ai pressé puérilement ce morceau


de papier sur mon cœur.
Je vous aime ! Elle l’avait écrit.
Là-bas, au bout d’East London Street, le couple était encore visible. J’ai
eu envie de leur courir après, de saisir Marjorie par la main et de l’entraîner
avec moi.

*
Afin de tuer le temps j’ai fait une chose plutôt ridicule pour un homme
dans ma situation : j’ai visité la ville à bord d’un car spécialisé bourré de
touristes britanniques. Le chauffeur était un solide vieillard à la peau
luisante qui portait des lunettes cerclées d’or et qui faisait lui-même les
commentaires dans un micro fixé sur sa poitrine. Il arrêtait son véhicule,
devant des maisons où avaient habité des gens dont il citait les noms avec
emphase mais qui m’étaient rigoureusement inconnus.
Lorsque ses explications étaient trop détaillées, il se levait, se tournait
vers les voyageurs et surveillait son monde comme un pion surveille des
élèves turbulents. Contrairement à la plupart des guides, il semblait savoir
ce qu’il disait et tenait à ce qu’on s’y intéresse. J’ai ainsi visité les
principaux édifices d’Édimbourg : le château, le palais de Marie Stuart, la
cathédrale, le parlement et une foule d’autres endroits sans doute dignes
d’intérêt, mais qui me firent bâiller d’ennui.
Dès quatre heures, j’étais sur Princes Street. J’ai franchi un portillon de
fer accédant au jardin et dévalé la rampe conduisant aux pelouses. Une
douce fraîcheur régnait au creux du vallon séparant les deux villes. Les
pelouses vertes sentaient l’herbe tendre. On les avait ratissées et tondues
avec tant de soin qu’elles ressemblaient, pour employer un cliché d’écolier,
à des tapis verts. Des massifs de fleurs, bien léchés, d’où l’on avait banni
jusqu’au moindre pétale flétri, composaient des décorations géométriques
au centre des pelouses moutonnantes. Les allées découpées au rasoir se
faufilaient dans l’immense jardin en de savants entrelacs. À cause du beau
temps, le public s’avérait plus nombreux que la veille. Des gosses
dépenaillés buvaient aux fontaines en éclaboussant les passants. Sur
l’estrade du théâtre de verdure, la grosse dame installait son micro. Déjà des
couples de danseurs en costume arrivaient.
Les jeunes filles en robes blanches ou bleues portaient, attachés sur
l’épaule, des sashes de laine fine aux couleurs de leur clan. Les musiciens
en smoking râpé discutaient autour du piano à queue. J’ai repéré un banc de
pierre près du théâtre, à quelques mètres de la guérite servant de caisse. Un
vieux monsieur coiffé d’un chapeau melon buvait du thé dans un gobelet de
carton. Une bouteille thermos et un sachet de biscuits posés à ses côtés
rehaussaient son aspect de clown exécutant son pauvre numéro.
Il avait le nez violacé, les paupières inférieures rouges et tombantes et ses
mains tremblaient.
– Lovely day, Sir.
– Lovely day ! ai-je approuvé.
Oui, il faisait une belle journée. Une journée qui ravissait les Écossais.
Certains n’y avaient pas cru et déambulaient, nantis d’un imperméable ou
d’un parapluie.
Les musiciens avaient pris place derrière leurs pupitres et accordaient
leurs instruments. La speakerine a fait une annonce. Puis la musique a
attaqué un air simpliste mais spontané et bien rythmé. La danse a
commencé. Les passants ont envahi les gradins.
Je regardais désespérément autour de moi à mesure que l’heure du
rendez-vous approchait. Je n’apercevais pas Marjorie et je craignais qu’elle
ait eu un empêchement de dernière minute.
Il s’est produit un phénomène analogue à celui du matin : sans que je les
aie vus arriver ils ont été là tous les deux. Il la tenait par le bras, la pressant
vers l’entrée du théâtre. Mon regard a croisé celui de Marjorie et j’ai cru y
lire une confuse promesse. Je ne sais ce qui a alerté M. Faulks : il s’est
retourné brusquement avant d’entrer par le portillon automatique. Et c’est
moi qu’il a fixé, tout de suite, avec des yeux fulgurants, froids comme du
verre. Ça a duré une fraction de seconde, et néanmoins j’ai eu le sentiment
qu’il savait qui j’étais et ce que je faisais là. Puis les Faulks se sont anéantis
dans la foule.
Je ne savais ce que je devais faire. Je retrouvais les émois et les frayeurs
d’un collégien soupirant devant la porte d’une femme mariée. D’ailleurs,
depuis quelques jours je me comportais comme un gamin amoureux.
Le vieux bonhomme au melon s’est versé une nouvelle tasse de thé et a
grignoté deux biscuits. Tout en mangeant il fredonnait l’air que jouait
l’orchestre.
– Vous aimez les danses écossaises, Sir ? m’a-t-il demandé pendant une
interruption.
– Follement.
– Ah ! c’est un très beau folklore. Un folklore guerrier !
– Lovely race, ai-je ironisé.
Il a approuvé énergiquement.
– Oui, en vérité, Sir, lovely race ! Puis-je vous proposer une tasse de thé ?
– Non, merci, je n’aime pas les tisanes.
Le vieux a failli me jeter son gobelet à la figure, mais je n’ai pas eu le
temps de jouir de sa colère. Marjorie venait de quitter le théâtre, seule. Elle
ne se dirigeait pas dans ma direction, mais au coup d’œil qu’elle me lança,
je compris que je devais la suivre. Elle marchait vite, la tête rentrée dans les
épaules comme un prisonnier qui s’évade et qui franchit une zone éclairée.
Elle a gagné une belle pelouse en pente située derrière la scène du théâtre.
Je l’ai rejointe. Elle m’attendait, immobile, les bras ballants, les yeux clos,
incapable d’esquisser le moindre geste. Je l’ai prise dans mes bras et l’ai
pressée contre moi en soupirant :
– Enfin…
Je n’avais jamais connu un bonheur aussi vrai, aussi farouche, aussi total.
Son cœur cognait avec une violence effrayante.
– Oh ! Jean-Marie, a-t-elle dit en rouvrant les yeux, vous êtes bien plus
beau et bien plus fort que dans mon souvenir.
Puis elle m’a refoulé d’un mouvement plus tendre encore que mon
étreinte.
– Il a tout découvert, Jean-Marie.
J’avais beau être dans une lumière bleue, c’est le genre de révélation qui
vous coupe un peu le souffle.
– Comment cela ?
– Il ne devait me rejoindre que dans huit jours, mais au dernier moment il
a cru me faire une bonne surprise en m’annonçant qu’il partait avec moi…
Elle parlait avec saccades, en jetant des regards terrorisés autour d’elle.
– Il faut que je me dépêche, il croit que je suis aux toilettes, si jamais il…
Puis, reprenant son récit, elle poursuivit :
– Nous sommes arrivés avant-hier. Au Learmonth il n’y avait plus de
place, vous comprenez ?
Je comprenais très bien et je commençais d’entrevoir la suite.
– Alors nous sommes allés dans ce Bed and Breakfast qu’il connaissait
de réputation. Hier il est passé à l’hôtel sans me le dire, pendant que j’étais
dans la salle de bains, et il a trouvé le télégramme que vous m’avez adressé.
– Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Il avait des doutes ?
– Les hommes jaloux en ont toujours. Et puis je pense que je ne devais
plus être moi-même depuis mon retour de France. C’est pourquoi,
d’ailleurs, il a voulu m’accompagner ici.
– Et alors ?
– Non, il faut que j’aille le rejoindre, Jean-Marie ! Il le faut !
– Mais, mon télégramme… Que vous a-t-il dit ?
– Il me l’a montré et m’a demandé ce que ça signifiait.
– Et que lui avez-vous répondu ?
– La vérité, que pouvais-je faire d’autre ? a balbutié Marjorie en
blottissant son front contre moi.
– Sa réaction ?
Nevil n’a pas de réaction ! Les serpents au moins en ont une puisqu’ils
mordent. Nevil est un serpent qui ne mordrait pas. C’est affreux, Jean-
Marie ! Que vais-je devenir !
Je l’ai embrassée, lentement, de toute mon âme.
– Nous allons partir, ma chérie.
– Mais il ne me laissera pas… Maintenant il faut que je m’en aille, il le
faut absolument. Rendez-vous sur cette même pelouse demain à la même
heure.
Elle m’a embrassé sur la bouche, à la volée. Puis elle s’est enfuie en
direction du théâtre, mais, ayant franchi une dizaine de mètres, elle est
revenue à moi avec un petit air contrit.
– Je suis navrée, Jean-Marie : pouvez-vous me prêter un penny ? C’est
pour rentrer au théâtre : on ne donne pas de billet, il y a un tourniquet… Et
il a pris tout l’argent que j’avais dans mon sac…
Elle était écarlate de confusion comme si elle venait de me demander une
somme exagérée.
J’ai pris une pièce d’un penny, j’ai embrassé l’effigie de George VI et la
lui ai glissée dans le creux de la main.
– Voulez-vous quelques livres, Marjorie, pour le cas où…
– Non, oh ! non, merci. S’il les trouvait, il comprendrait !
Quand elle n’a plus été là je me suis allongé sur la pelouse, les bras en
croix, comme je le faisais naguère sur le sable de Juan-les-Pins.
Et comme à Juan, j’avais la tête en plein soleil.
CHAPITRE XI

Le lendemain, j’ai quitté le Learmonth avec armes et bagages. Mon


départ n’était pas motivé par la peur que pouvait m’inspirer Nevil Faulks. Je
ne le redoutais pas et je lui aurais volontiers cassé la figure. Mais il me
parut plus prudent, pour la sécurité de Marjorie, de laisser croire à son
époux que j’avais regagné la France.
Il avait déjà téléphoné une fois à l’hôtel pour s’assurer de ma présence à
Édimbourg et il rappellerait encore, très probablement. Si on lui apprenait
ma fuite, il relâcherait sa surveillance et nous pourrions mieux organiser
notre vraie fuite, Marjorie et moi. J’étais bien décidé à l’enlever, à la faire
divorcer et à l’épouser. Je l’aimais d’un amour si parfait qu’aucune autre
solution ne me venait à l’esprit.
J’ai expliqué au propriétaire du Learmonth que j’avais fait la
connaissance de compatriotes à moi et que je profitais de leur auto pour
regagner Londres, la grève des transports n’ayant pas l’air de vouloir cesser.
Je comptais bien qu’il répéterait cela à Faulks. La seule chose qui me
tourmentait un peu, c’étaient les réactions de Marjorie si son mari la mettait
au courant de mon départ. Je redoutais qu’elle prenne pour de la lâcheté ce
qui n’était que de la prudence et cette crainte attisait encore mon impatience
de la retrouver sur la pelouse de Princes Garden.
J’ai transporté mes pénates dans un hôtel plus modeste mais plus central
que le Learmonth. L’établissement était tenu par le frère et la sœur, gens
graves et respectables. Il ressemblait à un curé et elle… à la sœur d’un curé.
L’unique servante de l’hôtel faisait également très servante de presbytère.
J’ai passé ma journée à lire la bible anglaise à couverture de cuir rouge
trônant sur ma table de chevet. De temps à autre je caressais la crinière de
Pug, le lion de peluche, en lui chuchotant qu’il allait bientôt retrouver sa
maîtresse.
À cinq heures j’étais sur la pelouse et j’avais le cœur battant. Marjorie
pourrait-elle s’échapper ? Quelle astuce avait-elle trouvée pour endormir la
jalousie vigilante de son mari ?
À cinq heures dix elle est arrivée d’un pas rapide dans l’allée serpentine.
Elle portait un tailleur bleu clair, en tissu léger, car il faisait aussi beau que
la veille. Elle avait une silhouette de jeune fille et ses taches de rousseur
pétillaient.
– Allons plus loin, m’a-t-elle lancé en guise de salut.
L’orchestre du théâtre de verdure jouait les mêmes airs vieillots que la
veille. On entendait la voix masculine de la speakerine boulotte lancer des
directives aux danseurs et ceux-ci scandaient leur quadrille en frappant dans
leurs mains avec un ensemble presque parfait.
Elle m’a pris la main et m’a entraîné plus loin, dans une région plus
tranquille des jardins. À cet endroit la pelouse s’incurvait. Les jardiniers
municipaux avaient préparé un immense massif en découpant le gazon,
mais rien encore n’y était planté.
– J’avais peur de ne pas vous voir, Marjorie.
– J’avais promis.
– Et votre mari ?
– Il avait rendez-vous avec un confrère d’Édimbourg, sur un chantier ;
comme il ne pouvait m’emmener, il m’a ordonné de l’attendre dans ma
chambre.
– Il a téléphoné au Learmonth ?
– Je ne sais pas ; il ne me parle presque pas.
Je lui ai expliqué que j’avais quitté l’hôtel, et pourquoi je l’avais quitté.
Elle hochait la tête en m’écoutant.
– Vous avez bien fait, Jean-Marie. Il se peut, en effet, qu’il ait appelé.
Nous allons partir, Marjorie.
Elle m’a fixé avec cette mine sérieuse d’étudiante qui cherche à
comprendre ; puis des larmes ont envahi son regard.
– C’est sérieux ?
– Tout ce qu’il y a de sérieux, mon amour. Vous refusez ?
– Oh ! Jean-Marie…
Nous nous sommes assis dans l’herbe drue d’un seul mouvement.
– Nous nous connaissons à peine, a-t-elle objecté.
– Justement : nous aurons toute la vie pour faire connaissance, ma chérie.
C’est elle qui m’a embrassé. Et puis je lui ai rendu son baiser. Nous
étions devenus indifférents à tout ce qui nous entourait. Cette pelouse nous
faisait l’effet d’un nuage voguant à deux mille mètres dans le ciel pur de
l’été.
– Vous avez dû beaucoup souffrir avec cet homme, n’est-ce pas ?
– Oui, m’a-t-elle répondu, mais je préfère ne pas en parler pour l’instant.
Plus tard, je vous raconterai.
On pouvait mesurer la qualité de sa peine à sa pudeur. Les vraies
détresses n’ont pas le courage de s’exprimer. Se confier dénote encore des
ressources d’énergie. Marjorie était au bout du rouleau. J’étais arrivé dans
son existence à l’instant où elle allait abdiquer et s’embaumer vivante dans
l’affreuse indifférence des épouses résignées.
– Où irons-nous ? a-t-elle questionné timidement.
– À Paris, bien sûr.
– Mais quand ? On ne peut plus circuler en ce moment : il n’y a ni train
ni avion. Il n’y a même plus de bateaux pour les passagers. La grève est
totale et on dit qu’elle risque de durer.
– Je louerai une voiture.
Elle a secoué la tête.
– Hier, Nevil a voulu en louer une chez Hertz : ils n’ont plus un seul
véhicule disponible !
C’était un obstacle fâcheux à notre projet. J’ai réfléchi tout en caressant
la main de Marjorie.
– Écoutez, mon amour…
– Jean-Marie, a-t-elle interrompu, je voudrais que vous me tutoyiez.
Comme en anglais le tutoiement n’existe pas, ce serait merveilleux.
– Ce sera facile, je te tutoie déjà par la pensée…
Un nouveau baiser plus passionné encore que les précédents a scellé cette
sage décision.
– Écoute, les services publics fonctionnent toujours. Nous allons prendre
un bus pour la banlieue la plus lointaine. Et une fois hors d’Édimbourg nous
dénicherons bien une discrète auberge où nous pourrons attendre la fin de
cette satanée grève.
Cette auberge, je la voyais : une vieille demeure au toit d’ardoise, revêtue
de lierre. J’imaginais la salle à manger avec ses boiseries bien cirées et sa
cheminée monumentale.
– Tu veux bien ?
J’avais soudain peur qu’elle refuse d’aller au bout de l’aventure. Mais
elle a acquiescé d’un signe de tête qui exprimait nettement sa
détermination.
– Je vais passer à mon hôtel prendre mes bagages, pendant ce temps tu
achèteras des vêtements car il n’est pas question que tu retournes à East
London Street. Puis tu enverras un message à ton mari pour lui annoncer
que tu pars avec moi et que tu entends demander le divorce… Non ?
Elle n’a rien répondu. Elle regardait quelque chose derrière moi. Sollicité
par la fixité de son regard, j’ai tourné la tête. Je me suis trouvé face à deux
jambes de pantalon plantées dans la pelouse, à cinquante centimètres de
mon dos. Tout là-haut, il y avait le visage blanc et glacé de Nevil Faulks.
CHAPITRE XII

Cela m’a rappelé un accident de voiture qui m’était arrivé huit ans plus
tôt sur une route en corniche. J’avais une 4 cv à cette époque, je l’avais fait
« gonfler » et je me permettais des 130 qui sidéraient les autres
automobilistes. Nous étions quatre copains épris de vitesse et je roulais à
tombeau ouvert lorsqu’un pneu avait éclaté. La petite voiture dont je n’étais
plus maître avait décrit une formidable embardée et piqué droit en direction
du vide.
Personne n’avait crié à bord du véhicule. Nous étions restés muets à force
d’horreur, d’extase et de fatalisme. Et puis l’auto avait percuté une borne de
si judicieuse manière qu’elle s’y était empalée sans qu’aucun de nous fût
blessé. Le miracle !
Ce que j’avais éprouvé alors ressemblait à de la déception. J’étais
obscurément déçu d’avoir compris et accepté ma mort et de ne pas l’avoir
reçue.
Le visage de Faulks, c’était l’auto sans direction. Le revolver qu’il tenait
c’était le ravin. Marjorie et moi étions les passagers impuissants qui
fonçaient vers l’anéantissement. Nous n’avons pas proféré le moindre son.
La mort venait de débarquer sur notre nuage et nous ne pouvions que la
subir.
Là-bas, l’orchestre jouait une espèce de mazurka désuète et la dame du
micro encourageait ses élèves en poussant des cris quasi militaires.
Sur des pelouses voisines, des couples folâtraient. Tout était inhumain à
force d’indifférence. Cet homme allait nous tuer au milieu de l’inattention
générale. Je me remémorais un dessin humoristique montrant un homme
pendu dans un jardin public surpeuplé. Personne ne le remarquait.
Personne dans Princes Garden ne remarquait qu’un mari jaloux braquait
un pistolet sur sa femme et son complice.
Nevil Faulks a ployé ses longues jambes et s’est laissé tomber à genoux.
Il tenait le canon de son arme pointé entre nous, et c’était diaboliquement
habile car une infime torsion de poignet pouvait lui permettre de tirer sur
l’un puis sur l’autre. On ne peut trouver sympathique le monsieur qui va
vous vider un chargeur de pistolet dans le corps, mais celui-ci était pire
qu’antipathique. Il personnifiait le salaud dans les moindres détails. Il fallait
le regarder de près et avec l’attention que je lui portais pour voir à quel
point il avait des traits anguleux, hachés de rictus naturels.
Son nez évoquait le bec d’un rapace et ses yeux noirs enfoncés sous leurs
arcades proéminentes faisaient penser à ceux de quelque singe malfaisant.
Un être profondément vénéneux et dangereux.
– Je vous ai suivie, Marjorie, murmura-t-il. Je me doutais que vous alliez
rejoindre cet homme.
Il avait une voix basse et sourde, si caverneuse que j’ai cru à un
enrouement.
– Voyez-vous, Marjorie, je pense qu’il faut être réaliste dans la vie et
savoir admettre la défaite. Vous ne m’aimez plus : vous ne m’avez jamais
aimé. Soit, je l’admets. Seulement, ce que je n’admets pas, c’est que vous
en aimiez un autre, c’est pourquoi je vais vous tuer.
Marjorie a émis une légère supplique :
– Nevil…
– Non, ne compliquez pas encore un moment très délicat. Recueillez-
vous ! Personnellement je ne suis pas du tout convaincu de l’existence de
Dieu, pourtant c’est une hypothèse dont il vaut mieux tenir compte au
moment de disparaître.
Il ne s’adressait qu’à elle, feignant de me traiter par le mépris.
Néanmoins son regard oblique continuait de me surveiller.
– Dites, mister Faulks, me suis-je entendu croasser, si nous discutions un
peu avant l’irréparable ?
– Nous n’avons rien à nous dire.
L’instant avait quelque chose d’incroyable. Nous étions accroupis en
rond sur cette pelouse comme pour un pique-nique. À moins de trente
mètres un orchestre jouait, des gens dansaient, des amoureux
s’embrassaient. La bonne rumeur de Princes Street coulait dans le vallon. Et
nous vivions un drame affreux, un drame glacé. Cet homme implacable, fou
de jalousie, savourait notre agonie, jouait pour ainsi dire la scène au ralenti
comme s’il espérait nous faire mourir de frayeur avant de nous tirer dessus.
Je n’avais plus la force de lui parler, sachant combien c’était inutile et
déshonorant. Marjorie non plus. Elle me regardait avec des grands yeux
cernés par l’effroi. On eût dit que c’était moi qu’elle suppliait.
Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser le fol espoir qui l’habitait.
Elle attendait une tentative de moi. Elle me reprochait ma passivité. Chère
Marjorie ! Comme elle avait raison ! On ne se laisse pas abattre comme un
bœuf en baissant la tête. Les gens résignés sont les grands perdants de ce
monde. Je n’étais pas assis sur l’herbe mais sur mes talons. D’une détente je
pouvais plonger en avant et culbuter Nevil Faulks.
Il tirerait, mais sans pouvoir viser.
J’ai agi presque au rythme de ma pensée, comme en état second. Je
n’avais pas à décider, mes membres obéissaient à mon imagination, non à
ma volonté. J’ai fait un bond de léopard et ma tête a percuté quelque chose
de dur qui devait être la tête de Faulks. Il a poussé un cri escamoté. J’ai
entendu un frou-frou de jupes. Le crâne me faisait mal, mal au point que je
me demandais s’il ne m’avait pas tiré dessus. Mais les étincelles d’or qui
brouillaient ma vue se sont volatilisées. J’ai eu une notion précise de la
scène. Faulks était tombé à la renverse. Son bras droit se trouvait à l’équerre
et Marjorie s’était accroupie dessus, maîtrisant le bras armé dans la mesure
de ses forces. Sa jupe s’était retroussée et j’ai eu une vision fulgurante de
ses dessous blancs et de ses cuisses.
– Le revolver ! haletait la jeune femme. Vite, Jean-Marie ! Prenez !
Nevil faisait des efforts désespérés pour dégager sa main crispée sur
l’arme. Il tordait son poignet, de gauche à droite, désespérément.
J’ai mis ma main sur le revolver. Il a fallu ouvrir un à un ses doigts
crispés. Il les refermait au fur et à mesure. Puis j’ai donné un coup de poing
terrible sur cette main obstinée. Il a lâché l’arme. Au lieu d’essayer de la
reprendre, il a roulé d’une détente sur le côté. Sa main gauche s’est nouée
au cou de Marjorie.
– Jean-Marie, a-t-elle supplié d’une voix cassée.
J’ai dirigé le canon de l’arme vers la figure de Faulks, par-dessus l’épaule
de Marjorie. C’était simple et j’agissais avec méthode. Mon index s’est
enroulé autour de la détente et le coup est parti. À bout portant la détonation
n’a pas été forte et je me souviens que cela m’a un peu surpris. Nevil a eu
un soubresaut. Sa main gauche a lâché prise. Il a eu un brusque élan,
comme pour tenter de se mettre debout, puis il est tombé la face contre
terre. Un peu de fumée sortait du revolver, légère et incertaine comme celle
qui s’échappe d’une cigarette qu’on a jetée sans l’éteindre. Marjorie s’est
penchée sur son mari et a mis la main sur le visage de celui-ci. Lorsqu’elle
l’a retirée ses doigts étaient pleins de sang et, avec un frisson de dégoût, elle
a longuement essuyé sa main dans l’herbe.
– Il est mort, a-t-elle déclaré d’un ton uni.
Je venais d’assassiner un homme ! La vision d’une hideuse potence s’est
profilée sur la pelouse.
Le drame s’était déroulé au ras de terre. Marjorie s’est relevée en
regardant autour d’elle avec application. Tout était parfaitement tranquille.
À cause du tintamarre s’élevant du théâtre de verdure personne n’avait rien
entendu. À cause du creux où nous nous trouvions, personne n’avait rien
vu. Cela paraissait incroyable et cependant c’était l’exacte vérité : je venais
de tuer un homme dans un jardin public, en plein soleil, en présence d’un
bon millier de personnes. Une fois de plus j’ai pensé au dessin humoristique
représentant le type pendu dans un square.
– Partons vite, a ordonné Marjorie.
J’avais toujours le revolver à la main. Elle m’a secoué le poignet pour me
le faire lâcher. Elle avait récupéré et me prenait en charge. Elle a jeté un
coup d’œil sur la pelouse comme pour s’assurer que nous n’avions rien
perdu. L’herbe était nette autour du cadavre.
– Il faut prévenir la police ! ai-je balbutié en m’éloignant.
Elle n’a rien répondu. Nous marchions côte à côte dans l’allée conduisant
au théâtre. J’étais fourbu comme après une grosse dépense physique. Tel un
aveugle j’avançais auprès d’elle, en me répétant avec une délirante
obstination : « J’ai tué un homme ! J’ai tué un homme ! J’ai tué un
homme ! »
CHAPITRE XIII

J’ai regardé l’homme préposé au portillon. Il était petit, carré et


ressemblait à un singe. Des touffes de poils jaillissaient de ses oreilles. Une
grosse chaîne de montre en nickel était fixée à son revers de veste flétri.
– Donnez deux pennies ! m’a soufflé Marjorie.
Je me suis fouillé. J’ai posé deux pennies sur la tablette de cuivre et
l’homme a appuyé sur la pédale qui libérait le portillon. Marjorie m’a
poussé. J’aurais dû normalement m’effacer pour la laisser passer la
première, mais j’ai obéi à sa pression et je suis entré. Les gradins étaient
inégalement garnis. Nous avons pris la première travée qui s’offrait et je me
suis trouvé assis auprès d’un vieil Écossais en kilt. Il s’agissait de quelqu’un
de la bonne société, ses manières plus que sa tenue en répondaient. Il portait
une veste courte, bien ajustée, une chemise blanche à jabot, un béret à
ruban. Un « sporran » de cuir à fermoir d’argent ciselé pendant sur son
ventre.
Je contemplais fixement le terre-plein, au bas de l’estrade, où la foule
compacte des danseurs se trémoussait, sur l’estrade les vieux musiciens
jouaient comme des automates et la musique qu’ils fabriquaient était une
musique pour automates ! La dame du micro, avec sa jupe de rude drap, ses
chaussettes et son corsage trop rempli, continuait de guider les entrechats
des danseurs de ses cris gutturaux.
– Nous devrions aller à la police, Marjorie.
J’avais parlé très bas, elle a entendu pourtant. Sans me regarder, les yeux
également braqués droit devant elle, Marjorie a répondu :
– Non. Folie !
– C’était de la légitime défense, ai-je repris du même ton plaintif, en
proférant les mots du coin de la bouche.
– La police ne le croira pas.
– Qu’allons-nous faire ?
– Rien. À la fin du spectacle rentrez à votre hôtel, je vous appellerai dans
la soirée. Comment s’appelle-t-il ?
– « Fort William’s Hotel ».
– Maintenant ne me parlez plus.
– Mais…
Elle s’est levée et a quitté notre travée, comme si elle trouvait sa place
inconfortable. Je l’ai aperçue qui remontait les gradins. Elle a disparu parmi
les spectateurs ravis qui applaudissaient la fin de la danse avec chaleur.
Jamais de ma vie je ne m’étais senti aussi abandonné.
La situation affreuse dans laquelle j’étais plongé me paraissait
incroyable. Elle ressemblait à un délire d’ivrogne. Je tenais une fameuse
cuite, mais les effets se dissiperaient : ils ne pouvaient pas ne pas se
dissiper. Il est des réalités qu’on ne peut accepter et qu’on doit pouvoir
anéantir à force de refus.
J’étais assis dans un théâtre de verdure aux côtés d’un vieux gentleman
écossais en jupe, écoutant une mauvaise musique, regardant sauter des
couples idiots. Et derrière le théâtre il y avait le cadavre d’un homme que je
venais de tuer. La femme de cet homme regardait le même spectacle à
quelques mètres de moi. Mes doigts sentaient la poudre. Tout se mettait à
tourner dans mon esprit. Mes pensées formaient un carrousel d’images plus
ou moins nettes. Je voyais le corps de Nevil, recroquevillé sur l’herbe. Je
voyais la figure révulsée de Marjorie pendant qu’il tentait de l’étrangler. Je
sentais encore dans ma main le tressaillement monstrueux de l’arme au
moment du coup. Quand, nous étant remis debout, nous avions constaté que
personne n’avait assisté au drame, nous avions ressenti un intense
soulagement, et pourtant, cette absence de témoins constituait notre perte.
Maintenant il n’y avait que notre version du drame à offrir à la police.
Si les flics ne l’acceptaient pas, nous étions perdus. Soudain tout le
monde s’est levé, comme les spectateurs d’un match de football lorsqu’un
but vient d’être marqué. J’ai sursauté. Il me semblait qu’on venait
d’apporter le cadavre de Nevil Faulks sur l’estrade et il m’a fallu un certain
temps pour réaliser que le spectacle était terminé et que les gens s’en
allaient. En sortant du théâtre j’ai regardé alentour. J’étais certain
d’apercevoir un groupe de policiers et d’infirmiers sur la sinistre pelouse,
mais je n’ai vu personne. Le cadavre de Faulks n’était pas encore
découvert.

Je suis rentré à mon hôtel sans avoir revu Marjorie. Je l’avais cherchée
désespérément dans le flot des spectateurs remontant les allées de Princes
Garden, mais en vain. J’ai supposé qu’elle n’avait pas attendu la fin du
programme pour s’en aller.
Avant de gagner le « Fort Wilham’s Hotel » je me suis attardé sur le
trottoir de Princes Street qui surplombait la vallée. On dominait les jardins.
J’apercevais encore de nombreux couples attardés sur les pelouses. Des
enfants jouaient au ballon. Des vieilles gens palabraient sur les bancs. Je ne
pouvais apercevoir la seule partie du jardin qui m’intéressât car la masse de
l’estrade me la masquait. Là-bas, le corps sanglant de Nevil Faulks…
N’aurions-nous pas dû lui mettre son revolver dans la main pour faire croire
à un suicide ? Ou bien lui prendre son portefeuille afin d’accréditer la
version d’un crime crapuleux ?
Tout cela me semblait bien sommaire et je comprenais pourquoi la
plupart des assassins commettent des maladresses.

Mon hôtel était proche. Je m’y suis réfugié avec un certain soulagement,
mais ce sentiment de relative sécurité a été de courte durée. J’avais hâte de
recevoir le coup de téléphone de Marjorie. Maintenant nous avions besoin
de nous concerter, notre salut dépendant de la parfaite concordance de nos
déclarations futures. Je ne représentais que la moitié du drame, en somme,
et sans l’autre moitié j’étais infiniment vulnérable. Le soleil pâlissait dans
les vitres de ma fenêtre. J’ai eu une poignante nostalgie de Juan-les-Pins. À
cette heure, la Côte d’Azur devenait folle. Le bruit, le soir, le safran, les
femmes, le Casino.
Le Casino !
Je me suis rappelé la table de jeux autour de laquelle j’avais retrouvé
Marjorie. Maintenant ce n’était plus le noir ou le rouge que j’étais en train
de jouer, mais un numéro plein. Et sur ce numéro je déposais mes biens, ma
liberté et ma vie. S’il ne sortait pas…
Ivanhoé ! Le vaillant héros avait libéré sa dame de son méchant seigneur
tyrannique. Seulement au lieu de recevoir les congratulations du bon roi
Richard, il risquait fort d’être récompensé par une corde de chanvre.
Denise avait raison : les héros sont bêtes.
On a frappé à ma porte. C’était la servante de l’établissement.
– On m’appelle au téléphone ? ai-je demandé.
– Non, Sir. Je voulais savoir si vous dîniez ici, il va être l’heure du
service…
– Non, je n’ai pas faim.
– À votre service, Sir.
J’ai attendu plus de trois heures, allongé sur mon lit. Marjorie ne
m’appelait toujours pas. Un bruit de fourchettes montait du rez-de-chaussée
par les fenêtres ouvertes, puis j’ai entendu crisser les roues caoutchoutées
du chariot à desservir les tables.
Ensuite ç’a été le silence confit de l’Écosse, le soir.
Un silence à peine troublé, de temps à autre, par des bruits de robinetterie
ou par des grincements de portes. Plus rien. Ma montre indiquait dix heures
et demie. Ne pouvant plus y tenir, je suis sorti de ma chambre et j’ai dévalé
l’escalier de bois garni d’une moquette à fleurs.
Les hôteliers et deux vieilles clientes regardaient la télévision dans un
cagibi attenant au hall. Les spasmes lumineux du tube cathodique
éclairaient ces visages étrangers de sa lumière vénéneuse, durcissant les
traits et enfonçant les yeux. Sur l’écran, un grand type frisé, qui ressemblait
à Danny Kaye, racontait des boniments que je ne parvenais pas à saisir.
Parfois l’un des téléspectateurs poussait un petit gloussement ridicule. Le
vieil hôtelier à tête de curé triste s’est avisé de ma présence dans
l’encadrement de la porte.
– Asseyez-vous, Sir ! a-t-il proposé.
– Non, merci. Je sors un instant pour prendre l’air.
– La porte de l’hôtel reste ouverte ?
Il s’est dressé, mécontent parce que je l’arrachais à sa distraction favorite.
– Non, Sir, vous comptez rentrer tard ?
– Je ne sais pas. Je suis sujet à des insomnies et seule une bonne
marche…
– Je vais vous prêter une clé, a-t-il décidé à regret.
Et il est allé la décrocher à un tableau derrière la caisse.
Je venais de refermer la porte sur moi et je m’apprêtais à dévaler le
perron de l’hôtel lorsque j’ai entendu sonner le téléphone. Je suis revenu
comme un fou dans le hall douillet. La sonnerie continuait et les patrons ne
se pressaient pas d’aller décrocher. J’avais envie de me précipiter sur
l’appareil mural. Mais le patron du « Fort William’s » s’est décidé. Il me
regardait en répondant, surpris de me voir immobile et attentif près de lui
alors que je venais de quitter l’hôtel.
– Pour vous, Sir.
Je lui ai littéralement arraché le combiné des mains.
– Mister Valaise ?
C’était une voix d’homme, basse et agressive.
– Lui-même.
– Mistress Marjorie me charge de vous dire qu’elle vous attendra dans
dix minutes à l’angle de Princes Street et de Frederik Street.
– Qui êtes-vous ?
– Un barman.
– C’est Mrs Marjorie qui…
Il avait déjà raccroché. J’ai posé à mon tour le combiné et je me suis
attardé dans l’ouverture de la porte pour regarder à la télé un jeune Hindou
qui jonglait diaboliquement avec des poignards.
Moi aussi j’étais en train de jongler. Je jonglais avec des bombes.
L’artiste a laissé tomber un de ses couteaux et tout le monde a crié dans
le salon. Je suis parti en me demandant si je devais considérer sa maladresse
comme un mauvais présage.
CHAPITRE XIV

Bien qu’il ne fût guère plus de dix heures et demie, un théâtre se vidait
déjà. Dans cette ville la vie s’arrête tôt. En très peu de temps la foule des
spectateurs a été dispersée et je me suis retrouvé seul dans un quartier cossu
et vide dont les immeubles de pierre prenaient sous la lune des aspects de
citadelles. Frederik Street est une des rues en pente qui débouchent dans
Princes Street. Lorsque je suis arrivé à l’intersection de ces deux voies,
Marjorie ne s’y trouvait pas encore. Je l’ai attendue, adossé au rideau de fer
d’un magasin. La nuit était claire comme certaines nuits d’hiver. L’air
immobile ne portait aucun écho. De temps à autre, un passant pressé
surgissait dans la lumière des lampadaires et se fondait dans des zones
obscures. Un autobus complètement vide a tourné la rue en ferraillant ; ce
devait être le dernier.
À l’idée de retrouver Marjorie, je me sentais quelque peu ragaillardi et je
me reprenais à espérer.
Ensemble nous parviendrions peut-être à nous en tirer. J’avais à ce point
besoin de la serrer contre moi que la perspective même de mon arrestation
ne m’épouvantait plus. Quelques heures avec elle et je serais comblé !
J’attendais tout de cet instant. Demain il ferait jour et la vie pourrait nous
accabler de ses maléfices ; cela n’aurait plus d’importance puisque enfin
j’aurais pu vivre cette nuit avec elle.
Mais onze heures ont sonné dans le lointain, bientôt repris par les autres
clochers de la ville, et Marjorie n’apparaissait toujours pas. Au cours des
vingt premières minutes, j’étais tellement certain de la voir que son absence
ne m’avait pas inquiété. Ça m’a pris tout à coup ! Une abominable angoisse
aussi douloureuse qu’un mal physique. Une main d’acier me broyait la
gorge. Je me suis mis à faire les cent pas, tantôt dans Princes Street, tantôt
dans Frederik Street, courant soudain de l’une à l’autre rue parce qu’il me
semblait voir une ombre ou entendre un pas. Il ne passait plus personne. Au
ciel, une lune immense et bête éclairait ma détresse. Marjorie ne viendrait
pas. On avait dû l’arrêter dans ce bar d’où elle m’avait fait appeler.
D’ailleurs si elle m’avait fait téléphoner au lieu de me parler elle-même,
c’était parce qu’on la suivait. Je ne voyais pas d’autre explication. Il n’y
avait pas d’autres explications ! En ce moment elle était assise devant des
flics qui lui posaient des questions. Je l’imaginais, fragile et apeurée dans
un fauteuil administratif, tandis que des hommes rudes cherchaient à lui
faire avouer qu’elle avait tué son mari. Cette perspective me fut intolérable
et je poussai une plainte de désespoir. Le cher visage de Marjorie avec ses
taches de rousseur et ses beaux yeux pathétiques ! L’odeur de Marjorie ! Le
goût de ses lèvres ! Sa tiédeur d’oiseau…
– Quelque chose qui ne va pas, Sir ?
J’ai sursauté en voyant un agent de police immobile devant moi. Avec
son uniforme noir et sa casquette plate il avait l’air d’un employé des
Pompes funèbres. Son regard vigilant ne me quittait pas.
– J’attends quelqu’un.
– Dans la rue et à pareille heure !
À pareille heure ! J’ai eu envie de lui raconter Juan-les-Pins à pareille
heure ! Paris à pareille heure ! Le reste du monde à pareille heure ! Il
gardait une nécropole et n’en savait rien.
Je ne pouvais plus rester. Cela faisait une heure que j’attendais et je ne
me faisais plus d’illusion.
– Vous devriez rentrer chez vous, Sir !
Il me prenait pour quelque ivrogne. Édimbourg en était plein. Dans la
journée j’avais croisé une quantité de types aux yeux mi-clos qui parlaient
tout seuls avec l’air de marcher en dedans d’eux-mêmes.
– Lovely night, Sir.
– Lovely night ! ai-je répondu en fonçant vers le bar Royal.

En effet c’était une jolie nuit.


Une jolie nuit pour vivre le plus sinistre des cauchemars.
Un ultime espoir me soutenait. Mais le carrefour était vide. Frederik
Street partait à l’assaut de sa colline et semblait s’arrêter dans le ciel. Des
nuages gris, éclairés par la lune, arrivaient de la mer en se bousculant.
J’ai aperçu un bruit menu : ce n’était que le vent qui soufflait un papier.
Qu’était-il arrivé à Marjorie ? L’avait-on appréhendée ? Ou bien, prise de
peur, avait-elle quitté la ville ? Il me restait encore un endroit à visiter : le
bed and breakfast où elle logeait. Mais m’y présenter et la réclamer à
pareille heure était de la dernière témérité.
CHAPITRE XV

Un chat roux comme de la marmelade d’orange trottinait au ras des


façades. Il paraissait avoir mille pattes. En m’apercevant il s’est engouffré
par un soupirail et sa brusque disparition a ajouté à mon désespoir. Pendant
trois ou quatre secondes, ce chat inconnu avait constitué une présence.
Je me tenais au pied de l’orgueilleux perron de la demeure qu’habitaient
les Faulks. La lune l’éclairait à plein et les marches blêmes
m’épouvantaient comme s’il se fût agi des degrés d’un échafaud.
La porte bardée de pentures noires était plus rébarbative qu’une porte de
prison. J’ai gravi l’escalier en me disant que jamais je n’oserais sonner et
j’ai sonné, bien persuadé que je saurais quoi dire si d’aventure on
m’ouvrait. Le carillon argentin a dû s’entendre dans toute la rue. Il m’a
surpris moi-même comme si on avait crié mon nom derrière moi.
En tout cas, il ne semblait pas avoir troublé la léthargie de la rue, ni
même celle de la maison. Les vibrations de la sonnette se sont enfoncées
dans l’immensité de la nuit et le silence s’est rétabli, aussi dense et uni
qu’avant.
Ma visite nocturne comportait décidément un trop gros risque. J’ai battu
en retraite comme un malfaiteur surpris. Je descendais la dernière marche
du perron lorsqu’une voix est sortie de l’obscurité :
– Que désirez-vous ?
Elle tombait du premier étage. J’ai levé la tête, pétrifié. Ça ne venait pas
de la fenêtre de Marjorie, mais d’une autre croisée située beaucoup plus à
gauche de la façade. Il me semblait confusément déceler la tache claire d’un
visage.
–…
– Eh bien, je… j’ai un message pour Mrs Faulks !
Voilà ! Maintenant je ne pouvais plus reculer. Si Marjorie avait été
arrêtée je n’allais plus tarder à connaître le même sort.
Ce devait être la propriétaire du bed and breakfast qui parlait, il me
semblait reconnaître sa voix maniérée.
– Un message pour Mrs Faulks ! Et de la part de qui, ce message ?
Dans l’obscurité elle n’avait pas reconnu en moi son visiteur du matin
(ou plus exactement de la veille car il était bientôt une heure). Je pouvais
encore profiter de cette aubaine et détaler. Mais une force impérieuse me
rivait au trottoir. Et cette force s’appelait l’amour. Je tirais des conclusions à
une allure vertigineuse. Je me disais « elle est ici ! Si Marjorie ne se trouvait
pas dans la maison, la vieille me l’aurait signifié avant d’ergoter comme
elle le faisait. J’allais la retrouver enfin. Que m’importait alors la folie de
cette visite ! »
– C’est de la part de son mari ! ai-je lancé, époustouflé par ma propre
audace.
– Oh ! je vois ! Attendez, je descends.
Un rectangle de lumière jaune s’est découpé dans la masse noirâtre de la
façade. En ombre chinoise j’ai reconnu la silhouette rondelette de la dame
au face à main. Je guettais attentivement la fenêtre de Marjorie, espérant
découvrir le visage anxieux de ma bien-aimée derrière la vitre, mais elle ne
se manifestait pas. Il m’a fallu patienter cinq bonnes minutes avant de
percevoir un glissement de pantoufles. La porte s’est légèrement et
lentement entrouverte après que plusieurs loquets eussent été actionnés.
Une chaîne de sûreté retenait le vantail. Par la fente je découvrais en partie
la vieille logeuse. Elle portait une chemise de nuit alourdie de dentelles,
par-dessus laquelle elle avait passé une robe de chambre en satin bleu qui
devait dater de la reine Victoria. Dans son émoi elle avait oublié son face-à-
main sur sa table de nuit. Sans son corset et son harnachement de personne
grassouillette elle ressemblait à un sac de farine. Ses yeux inquiets
cherchaient à percer l’obscurité dans laquelle je me blottissais
instinctivement.
– Mrs Faulks est ici, n’est-ce pas ?
– Elle dort !
Ô bonheur ! Je venais enfin de retrouver Marjorie. Quelques mètres nous
séparaient ; une vieille lady et trente centimètres de chaîne seulement
s’interposaient entre elle et moi.
– Il faut que je lui parle immédiatement.
– Mais je vous reconnais ! s’est alors exclamée mon interlocutrice, vous
êtes venu demander une chambre dans la journée !
– En effet… Mais il ne s’agit plus de cela. J’ai une communication pour
Mrs Faulks, de la part de son mari !
– Vous le connaissiez donc ?
– C’est lui qui m’avait donné l’adresse de votre maison, ai-je affirmé
avec aplomb.
J’étais prêt à débiter n’importe quoi. Je voulais revoir Marjorie tout de
suite et je ne savais même plus ce que je disais.
– Mais comment se fait-il ?…
– Un malentendu, j’ignorais lors de ma visite qu’il se trouvait en Écosse.
Et puis nous nous sommes rencontrés tout à l’heure dans Princes Street. Et
il m’a chargé de contacter sa femme. C’est très important !
Les mots que je débitais si follement, au hasard de l’inspiration,
constituaient peut-être les brins de chanvre de la corde qui allait me pendre.
Ça n’avait plus d’importance.
– Je vous en prie, madame ! C’est très important ! Très important !
Elle a été touchée par mon exhortation. D’un geste maladroit elle a
dégagé la chaînette et m’a ouvert la porte.
– Asseyez-vous, Sir. Je vais la prévenir.
Deux banquettes tendues de velours pourpre se faisaient vis-à-vis dans le
hall. Je me suis assis sur l’une d’elles et j’ai regardé la grosse vieille gravir
les marches en soufflant. Elle a disparu au tournant de l’escalier, mais à
cause de sa respiration de plus en plus haletante il n’était pas difficile de
suivre son cheminement. Elle a frappé à une porte, doucement d’abord, puis
un peu plus fort. Mon sang bouillait dans mes oreilles. Marjorie était-elle
vraiment dans sa chambre ? Peut-être l’hôtesse le croyait-elle, mais en
réalité la jeune femme avait dû ressortir subrepticement dans la soirée pour
me téléphoner. Un incident que je n’arrivais pas à imaginer l’avait
empêchée de venir au rendez-vous qu’elle m’avait fixé.
– Qu’est-ce que c’est ?
Une voix venait de répondre. Basse, peureuse, ensommeillée. Mais sans
erreur possible, c’était celle de Marjorie.
– Pardonnez-moi, chère Mistress Faulks, mais il y a là un monsieur qui
veut vous parler de la part de votre époux.
– Un instant !
J’ai perçu un léger piétinement juste au-dessus de ma tête. La porte s’est
ouverte et les deux femmes se sont mises à chuchoter. Puis la propriétaire
est redescendue en ahanant.
– Elle arrive ! m’a-t-elle annoncé. Elle semble très inquiète. Il n’est rien
arrivé de fâcheux à Mr Faulks au moins ?
Il était arrivé quelque chose d’extrêmement fâcheux à Mr Faulks mais il
n’était pas question que j’en fasse état. Ce n’était pas le moment. Pas le
moment du tout !
La bonne dame attendait, espérant des choses. Elle n’osait pas me
questionner et devait se demander comment elle allait faire pour assister à
l’entretien sans paraître indiscrète.
Marjorie est apparue au tournant de l’escalier. Elle portait une robe de
chambre rose pâle serrée à la taille et ses cheveux tombaient à leur guise sur
ses épaules. Dans la lumière du hall, ils m’ont paru beaucoup plus clairs que
d’habitude. Elle ressemblait à Ophélie. Cramponnée à la rampe, elle dardait
sur moi un regard incrédule.
– Que venez-vous faire ici ! a-t-elle crié. En voilà assez ! Allez-vous-en !
Allez-vous-en tout de suite ou j’appelle la police ! Et Nevil ! Qu’avez-vous
fait à Nevil ?
Il arrive à des somnambules de se réveiller nus au milieu des Champs-
Élysées. Ce qu’ils peuvent éprouver alors ne donne qu’une faible idée de ce
que j’ai ressenti à cet instant. Marjorie, ma chère Marjorie, pour qui j’avais
entrepris ce voyage insensé, pour qui j’avais tué un homme, Marjorie était
devenue une ennemie. Elle me regardait comme me regardaient la plupart
des gens d’ici, d’un œil mécontent et agressif.
Je me suis avancé vers l’escalier. La grosse hôtesse qui se trouvait sur
mon passage a exécuté un mouvement de parade comme si elle s’attendait à
ce que je la frappe ! Marjorie a gravi deux marches à reculons, soucieuse de
maintenir la distance nous séparant.
– Marjorie, ai-je supplié. Voyons, ma chérie, je vous en prie, je vous en
supplie !
Cette fois elle a crié. Le plus hallucinant, c’était que son cri ne semblait
pas feint !
– Partez ! Mistress Morthon ! Chassez-le pour l’amour du ciel ! cet homme
est fou !
La vieille couinait de frousse. La scène était odieuse.
– Marjorie ! Vous…
Elle n’a pas attendu la fin de ma phrase et s’est élancée dans l’escalier. Sa
porte a claqué fortement. J’ai entendu le bruit sec de la clé dans la serrure.
Hébété, j’ai considéré la digne Mrs Morthon comme si elle pouvait
m’expliquer la conduite de Marjorie.
– Ne me touchez pas ! a-t-elle balbutié en reculant encore jusqu’au mur.
J’ai hoché la tête.
– Ridicule, ai-je soupiré en m’éloignant.
Le chat roux vadrouillait de nouveau dans la rue déserte au moment où je
suis sorti. Mais il a regagné son refuge en m’apercevant.
CHAPITRE XVI

Je marchais au hasard, mais avec notre subconscient, le hasard est une


illusion et je me suis retrouvé dans cette éternelle Princes Street qui était en
quelque sorte l’épine dorsale de la ville. Tout en avançant je répétais à voix
haute : « Cet homme est fou ! Cet homme est fou ! » Plus que tout le reste,
c’était cette phrase qui m’avait déchiré. C’était par ces quatre mots que
Marjorie m’avait renié. Pourquoi cette atroce volte-face ? Par lâcheté ? Elle
avait eu peur en m’apercevant. Elle s’était dit que je la perdais en venant
sonner chez la dame Morthon. Ou peut-être sa peur avait-elle une autre
source. Je l’effrayais PARCE QUE J’ÉTAIS UN MEURTRIER !
Elle avait flanché d’un seul coup et son amour pour moi s’était
transformé en haine. Pauvre Ivanhoé ! Pauvre héros berné !
J’étais perdu. Marjorie avait choisi de me sacrifier. Qui sait même si elle
corroborerait ma version du meurtre ? La fille que je venais d’apercevoir
dans l’escalier de Mrs Morthon était prête à tout pour préserver sa liberté.
Denise m’avait prévenu : tous les hommes sont des héros pour ce genre de
femme… au début !
La Grande-Bretagne m’accablait durement. Je m’y sentais déjà
prisonnier. Cette damnée grève des transports m’empêchait de fuir. Ah !
pouvoir prendre un avion et me retrouver en France. Me terrer dans un petit
hôtel de Paris ou dans un bistro de village…
J’ai traversé la chaussée pour aller m’accouder à la barrière surplombant
la vallée. Princes Garden avait sombré dans un noir visqueux. J’avais
l’impression qu’un torrent de boue glissait au fond du gouffre. Pouvait-il
emporter au sein des profondeurs la misérable carcasse de Nevil Faulks ! Je
continuais de détester cet homme, mort, comme je l’avais détesté vivant.
Son cadavre gisait-il toujours sur la pelouse ? Probablement pas. La police
était en train d’enquêter à son propos, cherchant dans quel hôtel il était
descendu. Mais comme elle ne pouvait visiter en une nuit tous les bed and
breakfast d’Édimbourg, ce n’est que par les journaux du lendemain que l’on
apprendrait le drame chez Mrs Morthon.
Deux éventualités s’offraient à moi : mourir ou aller me coucher.
Je suis allé me coucher.

Je me suis réveillé au petit matin. La pluie était revenue et cinglait les


vitres de ma chambre avec une hargne toute neuve. J’étais en sueur,
j’étouffais. Cette lugubre réalité qui m’attendait au bord de mon lit, patiente
comme la mort, m’a mis k.-o.
Je me suis levé en titubant. J’avais les dents râpeuses. J’ai plongé ma tête
dans le lavabo et me suis offert pendant un court laps de temps les délices
d’une asphyxie glacée. Lorsque j’ai été habillé je me suis aperçu que j’avais
omis de me raser. Il était six heures vingt. Le temps couvert étouffait le jour
dans une grisaille chargée d’eau. J’ai décidé que je me raserais plus tard.
Peu importait ma mine. Je n’avais plus personne à séduire ici.
La servante du « Fort William’s Hotel » était la seule personne levée avec
moi. Elle préparait les tables dans le dining-room pour le breakfast. Une
réconfortante odeur de café embaumait tout le rez-de-chaussée. Je lui ai
demandé si je pouvais en avoir une tasse et elle m’a servi un petit déjeuner
complet à une table du fond. Pendant que je me sustentais, elle fourbissait
les boiseries cirées de la pièce en chantonnant. À un moment donné elle
s’est redressée et m’a regardé, écarlate d’être restée penchée en avant trop
longtemps.
– Lovely day ! lui ai-je dit étourdiment.
Ça l’a fait éclater de rire. Elle m’a montré la fenêtre donnant sur un
maigre jardin bordé de hauts murs.
– Lovely pluie !
– Vous avez le journal ?
Pas encore. Le marchand de journaux ne passe qu’à sept heures.
J’ai vidé ma tasse et me suis dirigé vers la porte.
– Vous n’avez pas d’imperméable, Sir ?
– Non.
– Ni de parapluie ?
– Non plus.
– Voulez-vous que je vous en prête un ?
Un parapluie permet de dissimuler son visage. J’ai pensé que ça me
rendrait moins repérable. Elle est allée au réduit à balais et a sorti d’un
vieux cache-pot une brassée de parapluies, oubliés sans doute par des
clients.
– Choisissez.
J’en ai pris un au hasard.
Il avait un manche gainé de cuir noir.
– Merci. Je vous le rendrai tout à l’heure.
– Cela ne presse pas, Sir.
Il valait mieux que cela ne pressât pas car elle risquait fort de ne jamais le
revoir. Peut-être que des flics attendaient devant la porte qu’il soit l’heure
légale pour venir m’arrêter ?
Il n’y avait que des voitures vides en stationnement. La rue grise et
mouillée ressemblait à la rue d’un port un matin de tempête. Un vent
violent soufflait, donnant aux passants d’étranges démarches torves. Dans
Princes Street la librairie n’était pas encore ouverte, mais on vendait déjà
les journaux dans son hall. J’ai acheté un quotidien d’Édimbourg. Un titre
gras s’étalait sur toute la page annonçant : « Grèves : pas de solution ».
Hâtivement j’ai parcouru la première page à la recherche d’un autre titre
beaucoup plus sensationnel : on ne faisait pas mention du meurtre. Il n’y
avait rien non plus sur les autres feuilles. Par acquit de conscience j’ai
acheté un autre journal. Il ne contenait que les nouvelles du premier,
présentées de la même manière et presque en mêmes caractères. Donc le
cadavre n’était pas encore découvert au moment de la mise sous presse des
journaux. J’ai jeté les deux quotidiens dans une corbeille de fer fixée à un
lampadaire.
Première journée d’un meurtrier. Qu’allais-je faire ? Je ne pouvais pas
fuir, l’absence de tous moyens de locomotion me rivant à cette ville. Je ne
pouvais pas rejoindre Marjorie puisque désormais je n’étais plus pour elle
qu’un assassin haïssable ! L’inertie me pesait. Les immeubles noirâtres
m’étouffaient et je croyais voir, dans chaque passant ruisselant de pluie, un
policier chargé de me maîtriser. Des idées de suicide me taraudaient et
j’avais du mal à résister à cette louche tentation. Le besoin de mourir, à
certains moments, est aussi impérieux que le besoin de vivre. Il ressemble
au sommeil qui submerge implacablement les sens et l’esprit. Mais mourir
comment ? On peut être désespéré et demeurer douillet. J’ai toujours
redouté la douleur parce que ne l’ayant jamais subie vraiment. C’est une
question d’imagination.
Il m’est alors venu une idée, tellement enthousiasmante qu’elle m’a causé
une véritable joie : aller à la police et tout dire. À quoi servait d’errer
misérablement dans cette cité étrangère en attendant qu’un flic me mette la
main sur l’épaule ! Oui : me constituer prisonnier et tout dire. Tout !
Il ne devait pas être difficile de prouver que le revolver appartenait à
Nevil Faulks ! Les jurys écossais devaient bien admettre la légitime
défense. Par contre, je savais qu’ils réprouvaient l’adultère. Ce qui, chez
nous, constitue toujours une circonstance atténuante : la passion prend en
Grande-Bretagne un caractère aggravant.
J’ai traversé le carrefour principal de Princes Street et me suis approché
de l’agent qui faisait la circulation. Ce dernier avait endossé un
imperméable blanc et mis une housse en matière plastique sur sa casquette.
– Pouvez-vous m’indiquer le bureau principal de police, Sir ?
Cela se trouvait dans l’ancien Édimbourg, de l’autre côté de la vallée.
L’agent a poussé l’obligeance jusqu’à me conseiller le numéro du meilleur
bus qui s’y rendait. Seulement je n’étais pas pressé d’y arriver. Je tenais à
marcher longuement sous ce parapluie d’emprunt. L’essentiel était que je
sache où aller. Maintenant j’avais tout mon temps. Les gouttes d’eau
crépitaient sur la soie tendue comme sur un toit de tôle.
Le bas de mon pantalon était tout trempé et mes trop fines chaussures
d’été prenaient l’eau. D’une allure molle j’ai suivi une allée plongeant en
pente douce vers le théâtre. Sous la pluie la vaste estrade ressemblait à ces
hangars d’aéro-clubs qu’on est tout surpris de découvrir en bordure d’un
champ. Un feston de guirlandes mouillées pendaient du cadre de scène.
Je ne pouvais faire autrement que d’aller jeter un coup d’œil sur la
pelouse. C’était plus fort que moi. L’assassin ne revient-il pas sur les lieux
de son forfait ? Une curiosité morbide me poussait à opérer ce détour. J’ai
contourné le bâtiment et pris l’allée rose menant vers la cuvette où j’avais
tué Faulks. Les choses continuaient de me paraître irréelles. Je me disais
que je n’avais jamais possédé de parapluie et je me sentais gauche avec ce
manche de cuir dans la main. Je le tenais légèrement incliné devant moi, ne
me réservant qu’un angle de vision de deux mètres. Le patron de mon hôtel
de Juan aurait affirmé avec son bel accent fleuri que « je me faisais
languir ».
Et c’était vrai. Le doute constituait un précaire refuge. De même que je
me rendais à la police en retardant le moment d’y parvenir, de même
j’arrivais à l’endroit du drame en retardant l’instant de savoir si le corps s’y
trouvait ou non.
J’ai reconnu le futur massif de fleurs en forme d’étoile. La terre en était
grasse et légèrement bleutée. Quelques pas encore. Je me suis immobilisé.
J’ai écarté le parapluie, comme un funambule assurant son équilibre. Le
cadavre était là, ruisselant. Et le revolver mouillé brillait dans l’herbe à ses
côtés. Je n’ai pu m’empêcher de toucher la jambe de Nevil Faulks.
Espérais-je donc un miracle ? Il était roide comme du bois. La balle avait
traversé sa tête de part en part et derrière son crâne une affreuse bouillie
violine poissait ses cheveux.
J’ai posé mon parapluie à la renverse dans l’herbe. La pluie ne tombait
plus que par brèves bourrasques. C’était un reste de crachin poisseux qui
vous salait le visage.
Si se recueillir c’est arracher son esprit aux choses de la terre, je crois
m’être pleinement recueilli devant la dépouille de Nevil Faulks. J’ai envié
ce corps désert. Une phrase de l’office des morts me revenait en mémoire :
« Nous qui avons à mourir. »
J’avais à mourir. Ce serait peut-être pour bientôt, car se trouverait-il un
tribunal assez clément pour m’absoudre de ce meurtre ? Non, à la vérité, je
ne le pensais pas. J’ai imaginé une Cour britannique, avec les magistrats en
perruques. Ils me terrifiaient comme des êtres appartenant à une autre
planète.
Je ne voulais pas qu’ils me jugent. Je n’étais pas de leur race !
Étrange confrontation que celle du meurtrier et de sa victime sur cette
vaste pelouse. À la verticale se dressait le château formidable, avec ses
donjons et ses créneaux, ses couleuvrines de bronze dérisoirement braquées
sur la ville neuve, sa salle des armures, sa salle des joyaux, ses chapelles
dont l’une était tapissée de drapeaux en charpie. Ce soir, ou demain peut-
être, les policiers procéderaient à une reconstitution, mais ce serait un
vivant qui tiendrait la place du mort. Un homme qui, après le coup de feu,
se relèverait et rentrerait chez lui, dans une de ces maisons hermétiques et
douillettes où le jour pénétrait avec difficulté.
Pour l’amour de Marjorie ! Cela faisait titre de roman pour midinette.
Couverture bleu pastel et titre en « anglaises » romantiques ! Pour l’amour
de Marjorie !
Était-ce bien de la légitime défense ? J’essayais d’analyser mes faits et
gestes et mes pensées au moment du drame. Nevil serrait sa femme à la
gorge ; il l’étranglait. Je tenais l’arme. J’aurais pu secourir Marjorie sans
tuer son mari. Un coup de crosse sur la nuque aurait suffi à lui faire lâcher
prise. Mais non : j’avais braqué délibérément le canon de l’arme sur son
visage. Et sans hésiter j’avais tiré. Il s’agissait bel et bien d’un assassinat !
Quatre ou cinq secondes de préméditation suffisaient à me confondre.
J’ai regardé les environs, du même regard que j’avais eu la veille après le
coup de feu. Comme la veille, Princes Garden était calme. Au loin, très
loin, je voyais s’activer deux jardiniers autour d’un massif. Un troisième
passait une tondeuse à moteur dont les pétarades se répercutaient dans le
vallon. Un couple d’amoureux se promenait, près de l’horloge florale : des
employés sans doute venus faire en cet endroit discret leur provision de
baisers et de serments avant d’aller au travail.
J’ai ramassé mon parapluie et j’ai fait demi-tour.

– Une pelle comment, Sir ?


Je n’étais pas fixé et j’ai eu un geste évasif.
Le marchand quincaillier, un vieux bonhomme chauve, au nez violacé,
me considérait à travers un archaïque lorgnon.
– C’est à quel usage, Sir ?
Je ne pouvais pas lui répondre que c’était pour enterrer un monsieur dans
une pelouse.
– Pour le camping, ai-je répondu.
– Je vois !
Il est allé prendre deux pelles dans un casier. C’étaient de solides outils
au fer épais dont le manche court se terminait par une poignée triangulaire.
Les deux pelles ne différaient que par leurs dimensions. J’ai choisi la plus
petite et il m’en a fait un beau paquet avec du carton ondulé.
Je trouvais mon plan insensé, mais depuis le début de cette histoire
j’optais systématiquement pour le déraisonnable. Je m’étais dit, en me
recueillant devant la dépouille de Faulks, que si je parvenais à différer de
quarante-huit heures au moins la découverte du cadavre, je pourrais peut-
être rentrer en France malgré la grève. Un itinéraire fantaisiste se composait
dans mon esprit : faire du stop jusqu’à un port de la côte Atlantique. Fréter
un bateau de pêcheur pour me faire conduire en Irlande. Là-bas il ne devait
pas y avoir de grève et je pourrais prendre un train pour Shannon, l’aéroport
international où faisaient escale les longs courriers transocéaniques.
Quarante-huit heures de répit. Même pas… Trente heures devaient suffire.
Au lieu de faire du stop, je pouvais acheter un vélomoteur. Ce serait plus
sûr. Combien de temps fallait-il pour aller jusqu’à Glasgow ?
En sortant de la quincaillerie j’ai eu la surprise de constater qu’il faisait
presque beau temps. Le ciel venait de se vider et le soleil se faufilait à
travers des nuages débonnaires. Il y eut instantanément beaucoup de monde
dans les rues.
Comme j’arrivais près du cadavre, mon sang s’est glacé. Une jeune
maman et sa petite fille de trois ou quatre ans survenaient en babillant.
L’enfant tenait sa mère par la main et s’arrêtait parfois pour cueillir une
pâquerette sur le gazon. La femme portait un imperméable gris avec des
épaulettes et sa chevelure rousse miroitait à travers un capuchon de
plastique.
Elle allait voir le corps. Elle ne pouvait pas ne pas le voir. Je me suis
accroupi près de Nevil.
– Vous avez tort de vous allonger dans l’herbe humide, mon vieux ! C’est
comme ça qu’on attrape des rhumatismes.
J’ai ri, d’un pauvre rire moins gai que le grincement d’une girouette. La
femme et l’enfant sont passées. Elles regardaient le cadavre.
– Pourquoi il s’est couché, le monsieur ? a gazouillé la petite fille.
– Parce qu’il a sûrement trop fait de footing, Sally.
Elles allaient à une allure d’escargot. Je redoutais que la femme ne soit
prise d’un doute et qu’elle rebrousse chemin pour voir de plus près cet
homme couché à plat ventre dans l’herbe mouillée. Mais elle l’avait oublié,
trop accaparée qu’elle était par son enfant. Lorsqu’elles ont eu disparu, je
me suis mis au travail. Celui-ci n’avait rien de compliqué. Il suffisait de
creuser un trou dans la terre défoncée du massif. Un trou suffisamment
grand pour héberger la carcasse de Nevil Faulks. J’agissais furtivement,
avec une précipitation de fox-terrier. La terre mouillée collait à la pelle. J’ai
fait une espèce de fossé en répartissant la terre sur deux côtés. Toutes les
vingt secondes je stoppais mon ouvrage pour regarder autour de moi. Les
jardins commençaient de se peupler d’une foule d’oisifs.
J’ai vu s’approcher un couple de vieilles gens nantis de pliants. Ils se sont
installés à une vingtaine de mètres de moi et ont déployé leur attirail. Le
soleil est apparu brusquement, radieux, entre les nuages, faisant miroiter les
pelouses humides. J’ai rouvert mon parapluie et l’ai placé au-dessus de la
tête défoncée de Nevil. Ainsi il avait l’air de dormir. Que faisait Marjorie
pendant ce temps-là ?
Se contentait-elle d’attendre ou bien, à bout de nerfs, n’allait-elle pas tout
révéler à la police ? Ce que j’entreprenais me condamnait irrémédiablement
car l’inhumation du cadavre avait quelque chose d’assez crapuleux.
Comment faire admettre ensuite que j’avais tué cet homme parce qu’il me
menaçait ?
Le couple âgé possédait un chien tenu en laisse. Un affreux roquet blanc
à taches noires. Lorsqu’il a été installé, le monsieur a libéré l’animal. Après
quelques détours, l’animal s’est précipité vers le mort en aboyant. Il avait
un œil vairon et c’était le plus ignoble cabot de la création. La dame là-bas
s’égosillait à le rappeler, mais le chien ne voulait rien entendre. J’essayai en
vain de le refouler avec le bout du pied.
Voyant cet insuccès, le bonhomme s’est amené. C’était un petit type
édenté, avec une tête de valet de chambre à la retraite. Son menton et son
nez avaient tendance à fraterniser. Il brandissait la laisse du chien d’un air
menaçant mais l’animal s’en moquait complètement.
– Ici, Pudding ! As-tu fini !
Il l’a saisi par le collier. Le mousqueton de la laisse a claqué et il a
entraîné son affreux roquet. Dans le mouvement une patte arrière du chien a
heurté le bec du parapluie. Le léger pavillon de soie a roulé sur lui-même,
découvrant presque entièrement Faulks. Ç’a été une minute terrible pour
moi. Le vieux bonhomme a été frappé par la position bizarre de mon
compagnon et par son immobilité absolue.
– Il est malade ? m’a-t-il demandé.
J’ai eu la force de sourire et de cligner de l’œil.
– Une indigestion de whisky ! On a veillé toute la nuit chez moi, et j’ai
voulu qu’il prenne l’air avant de retrouver sa femme. Elle n’est pas
commode.
« Mais il dort comme une marmotte !
Le vieillard a découvert ses gencives blanches et vides.
– Vous devriez le couvrir un peu ; dans le gazon mouillé, ce n’est guère
prudent.
Il s’est éloigné, halant le chien redevenu silencieux. J’avais peur qu’il se
penche et voie l’affreuse blessure qui moussait sur la nuque de Nevil.
J’avais peur qu’il tourne la tête à droite et aperçoive ma bêche de camping
plantée dans la terre du massif. J’avais peur surtout qu’il s’intéresse à mon
visage décomposé. Heureusement c’était un très vieil homme. Sa femme et
l’horrible Pudding accaparaient toutes ses pensées.

Le trou était assez grand. Mais comment traîner le cadavre dedans sans
être vu des deux petits vieux ? Il a fallu que j’attende leur départ. Assis en
tailleur à quelques centimètres du mort, j’usais ma fébrilité en mâchant des
brins d’herbe. Parfois, je changeais Faulks de position en le poussant du
pied afin de faire croire à mes voisins de pelouse qu’il remuait dans son
sommeil. Deux interminables heures ont passé ainsi. Je sentais la folie me
gagner. Le soleil semblait faire de lents ricochets dans les nuages blancs. Il
disparaissait, revenait pour replonger presque aussitôt. La pelouse
s’éclairait et s’assombrissait. Le parapluie inscrivait une ombre farfelue
autour du buste de Faulks et cette ombre s’évanouissait avant de se
reformer. Je finissais par m’engourdir. J’oubliais où je me trouvais et ce que
je faisais là. J’avais sommeil. Lorsque j’étais sur le point de fermer les
yeux, la vérité m’administrait une violente bourrade et je sursautais comme
lorsqu’on rêve à une chute dans le néant.
– Veux-tu te taire, Pudding !
J’ai regardé vers eux. Ils partaient. Le chien aboyait de nouveau, mais
d’allégresse cette fois. C’était la dame qui se cramponnait à la laisse tandis
que le vieux refermait les pliants et passait son bras sous la toile des
dossiers pour les coltiner plus aisément.
Leurs gestes lents, leurs parlers nasillards et monocordes me parurent
plus pénibles à supporter que l’attente qui venait de précéder.
Ils sont partis. Au dernier moment, l’homme s’est tourné vers moi et m’a
adressé un signe de tête.
CHAPITRE XVII

Le trou n’était guère profond ; aussi lorsque j’ai eu ramené la terre sur le
corps de Faulks, une butte oblongue traversait le massif. Je l’ai égalisée de
mon mieux pour qu’elle n’attire pas l’attention. Ensuite j’ai fait le tour du
massif afin de considérer ce dernier sur tous ses angles. Il n’offrait rien de
suspect et la butte qui m’inquiétait pouvait sembler intentionnelle. Quelque
peu rassuré, j’ai enveloppé la pelle dans son carton initial en me demandant
où j’allais l’abandonner.
Dans Princes Garden c’était trop risqué. Sur les pelouses rasées de près,
une simple capsule de bouteille paraissait incongrue. La découverte d’un
semblable outil, si impropre au jardinage, aurait pu inquiéter les préposés à
l’entretien, et – qui sait ? – faire découvrir la tombe clandestine.
J’ai quitté l’affreuse pelouse, mon parapluie sous un bras, ma pelle sous
l’autre. L’herbe était quelque peu éraflée sur la distance où j’avais traîné le
corps, mais la prochaine pluie, qu’on devinait imminente, redonnerait tout
son nerf au gazon. Mes chaussures et le bas de mon pantalon étaient
terriblement crottés. Je me suis nettoyé de mon mieux avant de remonter
dans Princes Street, mais j’avais hâte de prendre un bain et de me changer.
Tout en regagnant le « Fort William’s Hotel », je m’étonnais de penser à
Marjorie sans éprouver de chagrin. La triste besogne que je venais
d’accomplir m’avait comme guéri d’elle. Déjà, à Juan-les-Pins, au
lendemain de son départ, ma passion s’était soudainement éteinte pour se
rallumer au reçu de sa lettre. Cela ressemblait à de l’envoûtement. Loin
d’elle je redevenais lucide.

Dans la rue tranquille, l’hôtel ne se distinguait des autres immeubles que


par les lettres d’or peintes sur l’imposte. Cette discrétion avait un je ne sais
quoi de rassurant. Je me suis demandé, en montant le perron, si je n’allais
pas m’octroyer quelques heures de sommeil avant d’entreprendre mon
équipée, car j’étais mort d’épuisement. La fatigue me rendait imprudent. Il
fallait réagir. Si je commençais à tricher, je finirais par attendre la fin de la
grève pour m’en aller.
La servante nettoyait le carreau du hall à grande eau. Elle était à genoux
sur le dallage et sa maigre croupe de chèvre pointait misérablement. Elle a
tourné la tête à mon entrée et m’a regardé sans aménité.
– Voici votre parapluie, Miss. Je vous remercie : il m’a été très utile.
Comme elle ne bronchait pas, les mains à plat sur sa serpillière
limoneuse, j’ai ajouté :
– Où dois-je le déposer ?
– Si vous voulez bien me le confier, Sir ?
J’ai regardé en direction de la voix et ce que j’ai vu m’a fait l’effet d’une
magistrale paire de gifles. Un homme de taille moyenne vêtu d’un
imperméable noir et qui tenait son feutre entre deux doigts venait de
s’avancer dans l’encadrement de la porte du salon.
– Par ici, m’a-t-il dit en s’effaçant pour me laisser entrer dans la petite
pièce où, en bonne place, trônait le poste de télévision.
Je suis entré.
– Inspector Brett !
J’ai fait « oui » de la tête, mornement, comme si j’avais toujours connu
l’existence d’un inspecteur Brett.
Le patron de l’hôtel se trouvait dans la pièce. Il avait tenu compagnie au
policier en lui fournissant sans doute le maximum de renseignements à mon
sujet.
Le regard hautement réprobateur dont il m’accablait était presque
comique. Le bonhomme « chargeait » comme un mauvais cabot.
– Vous êtes bien Mister Jean-Marie Valaise ? (il prononçait Djian-Merry
Velaïse).
– Parfaitement, pourquoi ?
Le plus curieux, c’est que l’inspecteur m’avait bel et bien pris mon
parapluie des mains et qu’il l’avait accroché à son bras.
– Je suis navré de vous importuner, Mister Valaise, mais je vais vous
demander de bien vouloir m’accompagner à mon bureau.
Je connaissais la formule. Et je me suis dit « C’est foutu ». Étant étudiant,
j’avais passé un concours d’admission à une grande école, et je l’avais raté.
Je me revoyais, compulsant la liste dactylographiée des candidats reçus. Je
ne trouvais pas mon nom qui aurait dû être affiché dans les tout derniers à
cause de mon initiale « V ». J’avais pensé « c’est foutu » avec délectation.
C’est savoureux, l’échec, c’est grisant. Moins que la victoire sans doute,
mais en profondeur ça va tellement plus loin…
– À quel sujet, monsieur ?
– Je voudrais recueillir votre témoignage à propos d’une certaine affaire.
– Ne pouvez-vous le recueillir ici ?
– Cela me paraît difficile.
En cet homme il y avait toute la placidité et l’obstination de la police. Il
avait un front proéminent, dégarni et rose. Un nez comme une cerise, des
pommettes rouges et le regard atone mais obstiné.
– Et si je refusais de vous suivre ? ai-je demandé d’un ton irrité.
Il ne s’est pas fâché mais a sorti un papier gris de sa poche.
– J’ai une convocation, Sir. Pardonnez-moi de ne pas vous l’avoir
présentée tout de suite.
– En ce cas je vous suis.
– Cela me paraît plus raisonnable.
– Ne pourrais-je me raser auparavant ?
Je venais de repenser à la bêche boueuse enveloppée dans son carton. Je
la tenais toujours sur le bras. S’il m’accordait la permission de faire toilette,
je trouverais peut-être le moyen de m’en débarrasser. Je regrettais de ne
l’avoir pas jetée dans un égout, ou même dans une corbeille à déchets
municipale.
– Je préfère que nous en terminions au plus vite, Sir. Il est probable que
nous n’en aurons pas pour longtemps.
C’était courtois mais ferme. Il ne m’aurait servi à rien d’insister.
– En ce cas, allons-y.
Nous avons repassé la porte du petit salon. Le policier s’est arrêté,
surpris. J’ai vu ce qui le faisait tiquer : les empreintes boueuses de mes
semelles sur le carreau mouillé. La servante continuait de frotter. Elle
n’avait pas encore vu combien j’avais souillé son ouvrage. Le regard un
instant stoppé du flic a suivi les traces. Il est arrivé à mes chaussures
crottées et il a reniflé à deux ou trois reprises sans rien dire. Après quoi il a
poursuivi son chemin vers l’entrée, en faisant de grandes enjambées pour ne
pas marcher dans le mouillé. Je pensais désespérément : « Je dois coûte que
coûte me défaire de cette saloperie de pelle. »
Mais comment ?
L’oublier dans le hall ? Le patron en la trouvant la porterait à l’inspecteur
Brett.
J’étais dehors, au côté du policier, avec toujours mon paquet mal ficelé
sous le bras. Lui continuait de tenir mon parapluie. Sans doute était-ce
machinal ? Dans ce pays les gens viennent au monde avec un parapluie à la
main. L’inspecteur avait dû oublier que ça n’était pas le sien.
Une grosse Jaguar noire surmontée d’une coupole bleue stationnait dans
une rue voisine. Ce détail m’a fait tiquer. Si Brett avait éloigné le véhicule
de police alors qu’on pouvait stationner devant l’hôtel, c’était pour ne pas
attirer mon attention. Il pensait donc que la vue de cette auto aurait pu me
mettre en fuite. S’il pensait cela, c’est qu’il m’estimait coupable d’un délit
important.
Un flic en uniforme attendait, adossé au capot. En nous voyant il a repris
sa place au volant et a fixé une sangle de sécurité en travers de sa poitrine.
Brett a ouvert une portière arrière. En montant j’ai fait semblant de
trébucher et j’ai jeté mon paquet compromettant sous la voiture. Je me suis
assis, l’air très détendu et je me suis offert le luxe de saluer le conducteur. Il
n’a pas bronché, attendant que Brett eût pris place.
L’inspecteur s’est laissé tomber à mes côtés avec un soupir d’aise. Il
tenait la pelle de camping sur ses genoux.
CHAPITRE XVIII

L’hôtel de police avait au moins quatre cents ans et devait être classé
monument historique. Sa façade était de toute beauté. Avant d’en passer le
seuil, j’ai admiré les fenêtres à meneaux et la corniche sculptée.
L’intérieur ne correspondait pas du tout à ce que laissait présager le
pignon. L’immeuble avait été évidé comme une coquille de noix et l’on
avait reconstruit de grands bureaux modernes, très clairs, où abondaient le
chrome et le formica. L’inspecteur Brett m’a invité à m’asseoir et a ôté son
imperméable. Dessous il portait un costume marron triste, un peu fripé,
dont les larges revers « frisaient ». Il a accroché l’imperméable noir ainsi
que son vieux feutre au portemanteau, puis, après une courte hésitation, a
déposé le parapluie et la pelle sur son bureau, comme s’il les considérait
déjà comme des pièces à conviction. Pendant le trajet, il n’avait cessé de
palper le paquet pour deviner son contenu.
À la fin le carton s’était crevé à l’endroit du fer et le policier avait eu de
la boue aux doigts.
Il s’est assis. Sur son sous-main garni d’un buvard vert, il y avait une
chemise ouverte. Elle ne protégeait qu’une seule feuille de papier sur
laquelle on avait griffonné des notes. Brett les a parcourues avant de parler.
– Vous connaissez Mrs Marjorie Faulks, Sir ?
– En effet.
– Et Nevil Faulks, son époux ?
– Je n’ai pas cet honneur.
J’ai perçu un bruit ténu comme un grignotement de souris. J’ai vu qu’il y
avait un petit micro braqué devant moi sur le bureau. Brett venait de
déclencher un magnétophone. Il a vu que je regardais le micro et, pour la
première fois depuis notre rencontre, a eu un léger sourire.
– Oh ! oui. Je dois vous prévenir que tout ce que vous direz désormais
pourra éventuellement être retenu contre vous. Vous vous appelez Jean-
Marie Valaise, n’est-ce pas ?
– Vous me l’avez déjà demandé et j’ai répondu oui.
– Vous habitez Paris ?
– 26 rue des Plantes !
– Votre profession ?
– Représentant en machines comptables.
– Depuis quand connaissez-vous Mrs Faulks ?
J’ai fermé les yeux. J’avais l’impression que Marjorie occupait mon
existence depuis des années.
– Je l’ai connue la semaine dernière à Juan-les-Pins.
– Dans quelles conditions ?
– Elle s’était trompée de voiture et avait pris place dans la mienne.
– Et vous l’avez revue après cet incident ?
– Au Casino, d’une façon purement fortuite.
– Ensuite ?
– Elle avait oublié son sac de plage dans mon auto, elle est venue le
récupérer à mon hôtel.
– Et puis ?
– Et puis voilà ! Pourquoi ces questions, Inspecteur ?
À cause de ce micro, je n’avais pas l’impression de parler au policier,
mais de m’adresser à des auditeurs invisibles. C’était comme une présence
nombreuse mais impalpable autour de moi. J’étais cerné par des
phantasmes.
– Mrs Faulks est venue déposer une plainte contre vous, Mister Valaise.
– Quoi !
– Elle prétend que, depuis cette rencontre sur la Côte d’Azur, vous ne
cessez de la poursuivre de vos assiduités. Vous avez mis en péril la paix de
son foyer. Vous auriez même proféré des menaces contre son époux !
Une Marjorie toute nouvelle m’apparaissait : perfide et calculatrice. Une
fameuse garce ! Elle avait décidé de me faire endosser seul le meurtre du
mari. Son plan machiavélique me donnait la nausée ; je n’avais même pas la
force de lui en vouloir. J’ai songé à la plage de Juan, à Denise, aux repas
dans le restaurant de planches qui sentait le bateau-lavoir, à ma chambre
chaude en face du garage…
J’avais abandonné tout cela pour un rêve imbécile. Je m’étais perdu
gratuitement, croyant aimer cette fille à demi folle.
Comme je ne répondais pas, Brett a insisté :
– Réponse ?
– C’est faux.
– En ce cas pourquoi lui avoir écrit cette lettre d’amour ?
Il a pris dans un tiroir une feuille dactylographiée et m’a expliqué :
– Ceci est la traduction anglaise de votre lettre. L’original se trouve
présentement à notre laboratoire.
Ils avaient bien employé leur matinée. Presque aussi bien que moi !
– Il est exact que j’ai été amoureux de Mrs Faulks, mais je nie l’avoir
poursuivie de mes assiduités, Inspecteur.
– Vous niez vous être présenté cette nuit, vers une heure, à son
logement ?
– Non, mais…
– Vous avez affirmé à la logeuse que Mr Faulks vous avait chargé d’un
message pour sa femme, exact ?
– Il s’agissait d’une ruse pour être reçu…
– Pourquoi vouliez-vous être reçu à pareille heure ?
Je n’ai su quoi répondre. À quoi bon lutter puisque je coulais à pic !
– Vous saviez que Mr Faulks ne se trouvait pas chez Mrs Morthon ?
– Pas du tout !
– Si, puisque vous avez prétendu venir de sa part !
Il me considérait de son œil neutre, ses grosses mains couvertes de poils
roux posées à plat sur le dossier. Il n’avait pas cette expression de chat aux
aguets qu’on prête aux policiers. Ce devait être un homme consciencieux
qui faisait son travail sans passion, sa principale arme étant la logique.
Je me suis raclé le gosier.
– J’ignorais que Mr Faulks eût accompagné sa femme à Édimbourg.
– Vraiment ?
– Je l’ignorais !
– Pourtant Mrs Faulks prétend que vous l’avez abordée alors qu’elle se
trouvait en compagnie de son mari.
– Elle ment.
– Pourquoi mentirait-elle ?
– Je l’ignore, mais elle ment !
– Pourquoi aurait-elle déposé une plainte contre vous ?
– J’aimerais le savoir.
– Vous n’avez pas vu les Faulks ensemble ?
– Non.
– Vous n’avez pas fixé rendez-vous à Mr Faulks à l’angle de Frederik
Street et de Princes Street vers onze heures du soir ?
Alors là, j’ai été frappé de stupeur. Jusqu’ici il y avait une certaine
logique dans la perfidie de Marjorie. Je comprenais parfaitement son
dessein : me faire passer pour un tourmenteur maniaque. Elle devait se dire
qu’en me signalant à la police elle se couvrait en m’accablant. Mais
pourquoi diable brouillait-elle ses cartes avec cette sotte histoire de rendez-
vous fixé longtemps après le meurtre de Nevil ? Je ne comprenais pas et ça
m’inquiétait autant que l’accusation informulée dont j’étais l’objet.
– Je n’ai jamais fixé rendez-vous à Mr Faulks.
– En ce cas, que faisiez-vous cette nuit à l’angle de Frederik et Princes
Street ?
– J’attendais Mrs Faulks. C’est elle qui m’avait donné ce rendez-vous.
Elle n’y est pas venue et c’est pourquoi, inquiet, je me suis rendu à sa
pension.
– Quand vous a-t-elle donné rendez-vous ?
– Elle m’a fait téléphoner par l’employé d’un bar. Il était onze heures
moins vingt !
– Aux dires de sa logeuse, Mrs Faulks n’a pas quitté sa chambre de la
soirée.
– Écoutez, Inspecteur, je crois que Mrs Faulks est une garce et Mrs
Morthon une vieille folle.
– Vous portez là une grave accusation, Mr Valaise. Mrs Morthon est la
veuve du colonel Morthon qui s’est particulièrement distingué au cours de
la dernière guerre.
– On peut être la veuve d’un colonel et être cinglée ! ai-je tonné, ma
colère l’emportant. En voilà assez, Inspecteur ! Ainsi Marjorie Faulks
prétend que je l’importune ? Elle veut me faire passer pour quelque névrosé
à idée fixe. Je vais vous prouver le contraire : lisez-vous le français ?
– Très mal !
– Eh bien, puisque vous avez des traducteurs, faites-vous donc traduire
cette lettre écrite de la main de Marjorie. Je l’ai reçue voici quatre jours à
Juan-les-Pins.
J’ai pris dans mon portefeuille la lettre passionnée qui avait décidé de
mon voyage.
Je me félicitais de l’avoir conservée. Grâce à elle j’allais pouvoir
confondre cette garce.
Le policier a saisi le papier. Puis il a appuyé sur le bouton d’un
interphone.
– Envoyez-moi Morrow ! a-t-il murmuré.
Un instant plus tard, un grand diable maigre qui louchait affreusement est
entré. Brett lui a tendu la lettre en lui demandant de traduire. L’arrivant
possédait parfaitement le français, car sa traduction a été quasi instantanée.
Le menton dans sa forte main, l’Inspecteur a écouté. Il n’était pas possible
de deviner ses pensées car son visage demeurait farouchement inexpressif,
avec même cet air d’ennui poli qu’on adopte lorsque le petit garçon de vos
amis se met au piano. Quand la lecture a été achevée, Brett a pris ma lettre
et l’a glissée dans le dossier.
– Je vous la rendrai un peu plus tard, Mister Valaise. Vous avez
l’enveloppe ?
– Non, je l’ai jetée.
Il a reniflé, puis, se retournant vers son collaborateur :
– Ça va, Morrow, je n’ai plus besoin de vous.
Nous avons été seuls de nouveau. Seuls avec ce micro qui captait
perfidement jusqu’à mes moindres soupirs.
– Je vais vous demander de patienter un instant dans la pièce à côté, Sir.
Si vous voulez vous faire apporter un repas, mes hommes sont à votre
disposition.
Il s’est encore servi de l’interphone pour donner ses instructions. Un
agent en uniforme est entré.
– Par ici, Sir !
Je le suivais docilement lorsque la voix de Brett a retenti.
– Oh ! Mister Valaise, s’il vous plaît…
Il venait de déchirer le carton emballant la pelle. Sur son bureau, l’outil
prenait une signification terrible.
– Serait-il indiscret de vous demander pourquoi vous vous promenez en
ville avec une pelle toute boueuse ?
– Je l’ai trouvée.
C’était lamentable et j’avais honte de me montrer à ce point piteux.
D’un signe de tête à l’agent, Brett lui a fait signe de m’emmener.

La pièce voisine était beaucoup plus petite que le bureau de l’Inspecteur.


Elle était meublée de deux tables et d’une série de sièges en tubes d’aciers
pareils aux chaises des restaurants à prix fixe. Sur l’une des tables il y avait
deux téléphones et une machine à écrire, sur l’autre quelques revues
techniques consacrées à l’industrie automobile britannique. L’agent m’a fait
asseoir et m’a demandé si je désirais boire ou manger. Je lui ai répondu que
non. Alors il s’est mis à sa machine en me demandant de l’excuser et il a
continué de dactylographier en un grand nombre d’exemplaires un texte
écrit menu sur des feuilles volantes. Il était jeune et appliqué.
Je me suis mis à feuilleter les revues. J’avais la flemme de lire l’anglais
et je me contentais de regarder les photographies des voitures. Les
publications étaient déjà anciennes et les véhicules qu’elles célébraient
commençaient à se démoder.
La porte s’est ouverte sur Brett. Il tenait la pelle à la main et n’a fait que
traverser la pièce, Il m’a souri au passage et c’est en arrivant à l’autre porte
qu’il m’a lancé avant de sortir :
– Oh ! Mister Valaise, vous ai-je dit que Nevil Faulks n’est pas rentré
chez lui de la nuit ?
CHAPITRE XIX

Depuis que j’étais en Écosse, j’avais passé mon temps à attendre.


Édimbourg, pour moi, était un morne purgatoire où je devais expier mes
fautes en guettant une sonnerie ou l’arrivée de quelqu’un. Les heures
rampaient autour de moi. J’espérais toujours que la vie allait retrouver son
rythme normal, mais elle continuait de stagner et je m’y enlisais comme
dans un marécage putride. J’ignore combien de temps je suis demeuré assis
devant ces revues loqueteuses qui sentaient l’Angleterre et qui en avaient la
grave tristesse. Je percevais des allées et venues chez Brett et dans le
couloir, des bruits de voix, des sonneries. Il y avait aussi les ronflements de
moteur dehors et le lourd ferraillement des autobus. Mon gardien ne
semblait pas avoir mission de me surveiller : il sortait fréquemment de la
pièce, me laissant seul. À un moment donné il est allé dans le bureau de
Brett et en a ramené une bobine de magnétophone. Il possédait lui-même un
appareil et il y a logé la bande magnétique. Elle contenait ma conversation
avec l’Inspecteur. Grâce à une pédale, l’agent déclenchait puis arrêtait le
déroulement de la bobine phrase après phrase. Il écrivait à toute volée notre
conversation sur sa machine neuve et ne paraissait pas s’intéresser à ce qu’il
transcrivait. Je me demande même s’il a vraiment réalisé que j’étais l’un
des interlocuteurs du dialogue.
Lorsqu’il s’est octroyé une cigarette, après avoir bien travaillé, il m’en a
proposé une. J’ai refusé. Étais-je détenu ou simplement témoin ? Quelle
aurait été sa réaction si je m’étais levé en déclarant que je rentrais à mon
hôtel ? Pour tâter le terrain j’ai demandé les toilettes.
– Dans le couloir, Sir. La porte du fond.
Lui continuait de martyriser le clavier de son Underwood. Je suis sorti,
inexplicablement ravi par cette apparente liberté. Mais comme je
débouchais dans le couloir, un timbre a résonné et un flic est apparu. Il s’est
assis sur une banquette de cuir sans me regarder. Il y avait de forts barreaux
à la fenêtre des lavatories. Quand je suis revenu dans le bureau du
secrétaire, j’ai été stupéfait d’entendre ma voix.
« Écoutez, Inspecteur, je crois que Mrs Faulks est une garce et Mrs
Morthon une vieille folle… »
L’agent a levé la tête distraitement. Je ne l’intéressais pas. Un moment
plus tard, j’ai reçu la visite d’un monsieur préoccupé vêtu d’une blouse
blanche. Il tenait une boîte de carton sans couvercle d’une main et un
couteau de vitrier de l’autre.
– Vous permettez, Sir ?
Il s’est agenouillé devant moi et a soulevé l’un de mes pieds. Puis il a
placé sa boîte vide sous mon soulier avant de racler ma semelle avec sa
spatule. La boue maculant mes chaussures et qui commençait de sécher est
tombée dans la boîte en carton avec un bruit d’averse. Le monsieur en
blouse ressemblait à un vendeur de chaussures.
– Je vous remercie, Sir.
Du temps s’est écoulé encore et j’ai failli demander une collation, mais je
n’avais pas envie de m’alimenter dans ce bureau de police.
C’eût été abdiquer. Alors je me suis endormi, le buste collé au dossier de
ma chaise, ma tête appuyée contre la cloison.
Le jeune agent tapait toujours à la machine. Et ma voix s’échappait par à-
coups du magnétophone, une drôle de voix que je n’arrivais pas à accepter
car la peur lui donnait un bien étrange accent.

– Mister Valaise, s’il vous plaît !


J’ai sursauté, mon coude a glissé et j’ai manqué basculer de mon siège.
Brett se tenait en face de moi. Il venait sûrement de déjeuner et il était tout
congestionné.
– Passons dans mon bureau, voulez-vous ?
Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de demander l’heure ? Cela me
paraissait la chose la plus importante du monde.
– Il est deux heures de l’après-midi, Sir.
Il a cru que ma question était une sorte de reproche car il a ajouté en
m’escortant :
– Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre aussi longtemps, seulement
quelques vérifications étaient nécessaires, vous le comprenez ?
– Quelles vérifications ?
– Nous allons en parler. Vous n’avez besoin de rien ?
– Si, d’un verre d’eau.
Mon court sommeil m’avait flanqué la gueule de bois.
– Vous êtes sûr de ne pas vouloir un verre de bière ?
Que devrais-je déduire de cet excès d’attentions ? Que mon affaire
s’arrangeait ?
– Je préfère l’eau, Inspecteur.
Il y avait un placard dans son bureau. Celui-ci se divisait en deux parties.
La première servait de penderie, l’autre était un lavabo. Il a saisi un verre
sur une petite étagère et l’a rincé longuement avant de me le présenter plein
jusqu’au bord. L’eau avait un petit arrière-goût de chlore, comme toutes les
eaux urbaines. Pendant que je buvais, Brett a brandi la lettre de Marjorie.
– J’ai fait procéder à une analyse graphologique de cette lettre, Mister
Valaise. J’ai le regret de vous dire que ce n’est pas Mrs Faulks qui l’a
écrite !
Je l’ai regardé pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un piège. Ensuite
j’ai fini mon verre d’eau. Ce nouveau mystère me dépassait.
– Qu’en dites-vous ?
Il fallait réfléchir. Le mystère, ça n’existe pas. Ce n’est qu’une illusion
comme le hasard. Avec un peu de raison on en vient à bout.
– Comment vous êtes-vous procuré un spécimen de son écriture ?
– Mon Dieu, de la manière la plus simple : en lui faisant tracer quelques
lignes sur un papier !
Il avait le papier en question dans le dossier et me l’a tendu
obligeamment ainsi que la lettre.
– Regardez : j’ai poussé la conscience jusqu’à lui faire écrire le même
texte. Le traducteur prétend que celui que Mrs Faulks a rédigé devant nous
est truffé de fautes. Elle écrit très, très mal votre langue. Quant aux
caractères, vous voyez bien qu’ils n’ont rien de commun avec ceux de la
première lettre.
– Elle a déguisé son écriture !
– Non, monsieur.
Il a dit « monsieur » en français, avec un accent si épouvantable que je
n’ai pu retenir un sourire.
– L’expert est formel : ce n’est pas la même personne qui a rédigé ces
deux lettres et la première a sans doute été écrite par un homme !
Il m’a repris les documents et les a replacés dans son dossier. Brett avait
changé d’attitude. Ce n’était plus le policier prudent et neutre du matin,
mais un homme déterminé, sûr de son fait.
– Nevil Faulks n’a toujours pas reparu, Mister Valaise.
– Qu’y puis-je ?
– L’analyse de la boue crépissant vos souliers indique que c’est la même
que celle qui adhérait au fer de la pelle que vous avez… trouvée ! Au fait,
où l’aviez-vous… trouvée ?
Je me suis abstenu de répondre.
– Chez un quincaillier de Charlotte Street, n’est-ce pas ?
Il s’est levé et a décroché un parapluie au portemanteau. C’était celui que
m’avait prêté la servante du Fort William’s Hotel.
– On a découvert des traces de sang séché à l’intérieur de la soie,
poursuivit Brett. Le laboratoire se livrera à un examen plus approfondi,
mais nos chimistes sont d’ores et déjà persuadés qu’il s’agit de sang
humain.
Il a déposé le parapluie en travers de son bureau, le bout gainé d’acier se
trouvant pointé vers moi.
– Voulez-vous me montrer vos mains, Mister Valaise ?
Je les ai tendues misérablement. À la maternelle, jadis, une grosse
institutrice sévère nous passait chaque matin l’inspection des mains. J’ai
retrouvé le même geste craintif qu’autrefois. Un geste que je n’avais pas
refait depuis au moins vingt-cinq ans ! Et Brett a fait ce que faisait la
maîtresse : il a retourné mes mains en me tordant légèrement les poignets.
– Vous ne portez aucune écorchure, Sir. Comment ce sang est-il venu sur
cet objet ? C’est du sang frais, or le parapluie a séjourné plusieurs mois
dans un placard avant qu’on ne vous le prête.
Je ne pouvais m’empêcher d’admirer la technique du policier. Il avançait
dans son enquête comme un faucheur dans un champ de luzerne. Devant
lui, les obstacles tombaient régulièrement et la vérité se faisait, aussi nette
que les gazons de Princes Garden.
– Vous possédez de fort belles mains, Mister Valaise. Sont-ce des mains
d’assassin ?
Je les ai laissées retomber le long de mon corps avec accablement.
– Hélas, oui ! ai-je soupiré.
CHAPITRE XX

J’étais assis dans le fauteuil en face de Brett. Le magnétophone faisait


entendre son petit zonzonnement électrique. Lorsque j’interrompais ma
confession, ce bruit m’affolait et me forçait à poursuivre. J’ai pris les choses
par le commencement, c’est-à-dire depuis le moment où, déjeunant dans le
restaurant de Juan, j’avais aperçu une femme dans ma voiture. Je lui ai
raconté la rencontre au Casino, le sac de plage qu’elle était venue récupérer
à mon hôtel. Je lui ai dit avec quelle fougue j’avais écrit ma lettre. Je lui ai
parlé de Denise et de nos quelques jours d’insouciance.
– Je ne connais pas la Côte d’Azur, a déclaré Brett avec mélancolie.
Son exclamation m’a fait chaud au cœur. Mais très vite il a retrouvé son
expression attentive et bourrue. Je pense que le magnétophone lui faisait un
peu peur à lui aussi. Il n’y laissait tomber que des phrases professionnelles.
Lorsque j’en suis arrivé au chapitre de la lettre de Marjorie, j’ai saisi le
bras de l’Inspecteur dans un mouvement irréfléchi. Je voulais absolument le
convaincre.
– C’est elle qui l’a écrite, Inspecteur ! Je vous jure que c’est elle. Votre
expert se trompe ou bien… Non, attendez, je crois comprendre : elle avait
peur de son mari jaloux. N’aurait-elle pas fait copier sa lettre par une amie
par mesure de précaution ?
Brett n’a rien répondu. Il caressait ses joues roses, rasées de près sur
lesquelles la digestion mettait en relief de menues veines violacées.
– Vous ne me croyez pas ?
– Poursuivez, Mister Valaise.
J’ai poursuivi : le télégramme ; mon arrivée à Édimbourg ; ma stupeur de
ne trouver personne au Learmonth ; mes recherches ; le bed and breakfast
de Mrs Morthon ; mon attente au coin de la rue et…
– Grand Dieu, Inspecteur ! Je vais vous prouver que Marjorie était bien
d’accord avec moi !
Je me suis fouillé vigoureusement et j’ai trouvé ce que je cherchais : une
petite boulette de papier. Je l’ai défroissée entre le pouce et l’index tout en
traduisant le texte pour Brett.

Cher Jean-Marie,
Merci, merci, merci.
Merci d’être là. Hélas mon mari m’a accompagnée. Je vous expliquerai.
Trouvez-vous à partir de cinq heures ce soir dans les jardins de Princes
Street, non loin du kiosque à musique.
Je vous aime.
Votre « Ma Jolie »

– Elle a laissé tomber ce billet devant moi lorsqu’elle est passée au bras
de son mari.
Brett l’a pris et a rouvert le dossier contenant les spécimens d’écritures.
– Ce n’est pas Mrs Faulks qui a écrit ceci ! a-t-il déclaré.
J’ai ressenti ce vacillement intérieur qui ressemblait aux atteintes d’un
mal implacable. Il s’était produit sûrement une confusion dans les analyses
graphologiques. J’avais beau faire des efforts, tourner et retourner le
problème, je ne lui trouvais pas d’autre solution.
Toujours calme, toujours précis, Brett a murmuré :
– Continuez, Mister Valaise.

Lorsque ma confession a été achevée, l’Inspecteur a stoppé le


magnétophone.
– Merci. Vous êtes désormais en état d’arrestation !
Des gardiens sont venus me chercher. Ils m’ont entraîné dans des
couloirs qui n’en finissaient pas. Un vrai labyrinthe dont l’issue débouchait
probablement dans la salle des exécutions !

*
L’endroit où l’on m’a enfermé ne ressemblait pas à une cellule ; ou du
moins ne correspondait pas à l’idée que je me faisais d’une cellule. C’était
une vraie chambre, assez modeste, avec un lit de bois blanc, un lavabo et
une commode. La fenêtre, certes, était garnie de barreaux, mais elle n’était
pas vitrée avec des verres dépolis. Elle donnait sur une petite rue en pente
au bas de laquelle s’élevait un immense édifice noir. Des gens tranquilles
vaquaient à leurs occupations. J’apercevais la boutique d’un brocanteur
dans la vitrine duquel trônait une énorme cornemuse à panse rouge. De loin,
l’instrument ressemblait à une petite vache aux pattes graciles. Un gardien
m’a servi un repas sur un plateau : du haddock poché et une tranche de veau
agrémentée de pommes de terres mal cuites. Parce que j’étais Français, sans
doute, on y avait joint une corbeille pleine de petits pains. Ces aliments
avaient un goût triste de friture refroidie qui était le goût de la cuisine
écossaise. J’ai peu mangé. D’ailleurs je n’avais pas faim. Quand j’ai eu fini
j’ai frappé à la porte car la vue de ces reliefs m’écœurait. Mais personne
n’est venu. Alors je me suis étendu sur le lit pour réfléchir. En fermant les
yeux, j’avais l’impression d’être encore à Juan-les-Pins.
J’aurais donné le peu de temps qui vraisemblablement me restait à vivre
pour retrouver les odeurs et les bruits capiteux de la Côte…
Ils sont venus chercher le plateau. Ils étaient deux. Redoutaient-ils
soudain que j’essaie de m’évader ? L’idée ne m’en serait sûrement pas
venue. La perspective d’errer dans cet Édimbourg hostile me terrifiait plus
que la prison. Ici au moins je n’avais plus à décider. Je laissais se dérouler
les événements, les mains croisées derrière la tête. Aux autres d’agir ! Aux
autres de comprendre ! Moi je déclarais forfait. J’avais commis une folie et
je me préparais à la payer. Le secret de l’existence, le grand secret, c’est
l’acceptation. L’homme qui se soumet à son destin est un homme heureux !
Les deux gardiens sont repartis, mais juste comme ils refermaient la porte,
un troisième est venu me chercher pour me conduire au bureau de Brett.

L’Inspecteur fumait une pipe noire lorsqu’on m’a introduit chez lui. Il a
relevé la tête et a posé précipitamment sa pipe dans un cendrier comme s’il
avait honte de fumer devant un inculpé.
Il me regardait drôlement.
– Vous avez retrouvé le cadavre ? ai-je demandé en m’asseyant.
Je commençais à prendre des habitudes dans ce bureau. Le dossier
vertical et les accoudoirs fuyants du siège me devenaient familiers. J’ai
aimé l’odeur aromatique du tabac blond. La pipe en s’éteignant grésillait
doucement.
– Un instant, je vous prie !
Brett a mis une bobine neuve sur le plateau de son magnétophone, puis le
ronron menu du moteur a repris, lancinant à vous flanquer la nausée.
– Nous avons exhumé Nevil Faulks, en effet.
Il hésitait à poursuivre ; sans doute avait-il une question délicate à me
poser et il cherchait à l’aborder convenablement.
– Mister Valaise…
J’ai apprécié sa courtoisie. En France, les policiers n’appellent pas les
assassins « Monsieur ».
– Mister Valaise, il y a quelque chose qui ne va pas dans votre déposition.
Vous prétendez avoir tué Nevil Faulks peu après cinq heures de l’après-
midi, n’est-ce pas ?
– Et je le réaffirme car c’est la vérité !
– Non !
– Je vous jure que…
– Ne jurez pas !
Il était devenu mauvais. Sa belle patience l’abandonnait.
– Faulks a été tué entre onze heures et minuit ! Le médecin légiste est
formel !
– Mon Dieu, ai-je balbutié, il a agonisé pendant six heures ! Et nous qui
l’avions cru mort !
– Il a bien été tué sur le coup, la balle lui ayant traversé le cerveau ! Vous
voulez faire admettre la légitime défense et impliquer Mrs Faulks dans ce
crime ; mais c’est un très mauvais système, Mister Valaise. Car cela vous
oblige à changer l’heure du meurtre pour accréditer votre thèse.
Malheureusement pour vous, Nevil Faulks a dîné avec sa femme dans un
restaurant d’Aberdeen Street à sept heures. Ensuite il est rentré chez Mrs
Morthon, toujours en compagnie de son épouse. Vers dix heures il a reçu un
coup de fil de vous, c’est Mrs Morthon qui a pris votre appel et qui l’a
branché dans la chambre des Faulks. Elle est catégorique : le demandeur
avait l’accent français ! Un peu plus tard, Nevil Faulks vous a rappelé pour
vous dire qu’il arrivait au rendez-vous que vous lui fixiez et il est parti.
J’étais tout à coup exilé dans une quatrième dimension. Brett croyait se
déplacer en terrain solide, mais moi je savais qu’il marchait sur de la
fumée ! Et de la fumée d’opium encore ! La vérité je la connaissais ;
seulement, à la suite de je ne savais quelle savante machination, elle n’avait
plus l’air vraie.
Tout le monde mentait pour sauver Marjorie.
– C’est impossible. Inspecteur. impossible ! Je l’ai tué à cinq heures !
Sa hargne a fait place à de la pitié.
– Vouz niez un faisceau d’évidences. Peut-être ce système ébranlerait-il
un jury français, Mister Valaise. Mais il n’est pas de nature à entamer la
sérénité des jurés britanniques, pensez-y !
J’ai croisé mes mains jusqu’à ce que mes doigts deviennent violets. Je
comprenais que des types se frappent la tête contre les murs. Une envie de
tout briser et de me rouler par terre bouillonnait en moi.
– Inspecteur ! Ou bien je suis fou à lier ou bien Marjorie Faulks s’est
assuré la complicité de plusieurs personnes afin de rester en dehors de tout
ça !
La figure de Brett a pâli et ses petites veines ont viré au bleu.
– Je ne pense pas que vous soyez fou, Mister Valaise, mais je pense qu’il
ne vous déplairait pas de passer pour tel ! De cinq heures à six heures, Nevil
Faulks discutait dans le bureau d’une grosse entreprise de travaux publics
en compagnie de trois respectables gentlemen. Au restaurant d’Aberdeen
Street, avant de passer à table, il a pris un cocktail au bar avec sa femme. Le
barman, le maître d’hôtel et la serveuse ont formellement reconnu son corps
voici une demi-heure ! Et il en est de même de Mrs Morthon ! Auriez-vous
le culot d’affirmer que tous ces gens mentent pour sauver Mrs Faulks ?
Il m’a semblé que je courais, les yeux bandés, sur la corniche d’un toit.
Après tout, j’étais peut-être fou ? La folie aussi est une illusion.
Le policier s’était calmé. Il a pris sa pipe, nerveusement, l’a tétée à deux
ou trois reprises et l’a reposée après avoir hésité à la rallumer.
– Cette nuit, un agent de police vous a interpellé à l’angle de Frederik
Street et de Princes Street. Vous avez prétendu attendre un ami.
– C’était Mrs Faulks que j’attendais.
Il a ri, d’un rire insultant, bref et hargneux comme le coup de dent d’un
chien méchant.
– Et ne la voyant pas venir vous êtes tout bonnement allé chez elle ! Ne
pensez-vous pas que vous manquez un peu de logique ?
Un temps. Le ruban magnétique de l’électrophone tournait à vide. J’ai
pensé au secrétaire dans le bureau à côté. Cela lui donnerait un grand répit.
Il se demanderait si l’interrogatoire n’était pas terminé.
– Vous avez prémédité votre crime, Mister Valaise.
– Non !
– Si ! le revolver qui a tué Faulks est de marque française !
Ce nouveau coup bas m’a décontenancé.
– Alors ? a insisté Brett.
– Voyez-vous, Monsieur Brett, lorsqu’on vit des minutes pareilles, on
devrait pouvoir se réveiller !
– C’est tout ce que vous avez à me dire ?
– C’est tout, Inspecteur. J’ai bien tué Nevil Faulks, mais je l’ai tué à cinq
heures, en présence de sa femme et pour défendre celle-ci.
Il a soupiré.
– Si bien qu’une demi-douzaine de personnes qui l’ont vu et qui lui ont
parlé pendant et après cette heure-là seraient victimes d’une hallucination
collective ?
– Elles confondent peut-être.
– Un sosie, n’est-ce pas ? Ou qui sait, un frère jumeau ? Allons, allons,
Mister Valaise, je croyais les Français plus cartésiens !
– J’ai tué Faulks vers cinq heures, à quelques minutes près.
– Et le corps est resté sur la pelouse ?
– Oui.
Mister Valaise, je crains fort que vous soyez obligéde trouver autre chose.
HIER SOIR, COMME CHAQUE SOIR, LES JARDINIERS DE PRINCES GARDENT ONT
TONDU LES PELOUSES.TOUTES LES PELOUSES. S’ILS AVAIENT TROUVÉ UN CADAVRE
ILS L’AURAIENT DIT !
CHAPITRE XXI

À l’époque où j’étais étudiant, un condisciple bien introduit dans les


milieux cinématographiques m’avait permis de faire de la figuration dans
un film. La scène où j’avais… figuré était une scène d’Assises. Je faisais un
spectateur ! Le metteur en scène nous avait demandé de prendre un air
captivé en fixant une petite ampoule située au-dessus de la caméra. Il
m’avait semblé terriblement difficile de ne pas regarder dans l’objectif ;
j’étais conscient que cet effort mental devait transparaître à l’écran. Mais
une fois le film terminé, je n’apparaissais que quelques fractions de seconde
et mon visage ne sollicitait pas davantage l’attention qu’un pavé dans une
rue pavée !
Lorsque, le lendemain, on m’a déféré devant un jury, j’ai évoqué le
tournage de ce vieux film. J’avais l’impression que Brett mis à part, tous les
autres protagonistes de la scène étaient des « frimants » et qu’une voix
perdue dans le noir allait crier de couper.
J’assistais à cette étrange cérémonie avec un souverain détachement ;
comme si je n’en étais pas le héros mais seulement un obscur figurant aussi
anonyme qu’un grain de caviar dans sa boîte. Le coroner, un gros monsieur
mafflu, à favoris blondasses, expliquait à un groupe de petits bourgeois
intimidés les circonstances du drame.
Marjorie a été appelée. Quand elle est entrée dans la salle, j’ai cru que
j’allais m’évanouir tant a été vive mon émotion. Elle était plus belle que
jamais. J’ai admiré son attitude pleine de pudeur et de tact. Elle ne jouait
pas à la veuve éplorée, ne portait pas de vêtements de deuil prématurés et
s’était fardée normalement. Une jeune Anglaise dont la dignité forçait le
respect ! C’est tout juste si ses pommettes rougies laissaient entendre
qu’elle avait beaucoup pleuré. Elle savait encaisser les plus gros malheurs
vaillamment et j’ai lu sur les visages crispés l’admiration que cette petite
garce provoquait.
D’une voix neutre, sans passion et sans haine, elle a expliqué de quelle
façon nous nous étions connus en France, et comment je l’avais aussitôt
harcelée de mes entreprises. À l’écouter, si calme et si sûre d’elle-même, je
me prenais à douter de moi. Marjorie soutenait mon regard et je ne lisais
dans ses yeux tranquilles que tristesse et pitié. Elle laissait entendre que
j’étais un maniaque, un obsédé sexuel. Pour se débarrasser de moi, elle
m’avait annoncé son départ pour l’Écosse et elle le regrettait amèrement
maintenant que j’avais tué son mari et brisé sa vie ! Sa stupeur avait été
immense lorsqu’elle m’avait vu surgir dans le bed and breakfast de Mrs
Morthon.
– À cet instant, avoua la chère âme, j’ai eu un funeste pressentiment. J’ai
mis mon mari au courant de la situation afin qu’il ne soit pas surpris par les
agissements de Mister… heu… je m’excuse mais je ne me rappelle plus son
nom.
Elle a expliqué ensuite, de sa voix menue mais ferme que, le jour du
meurtre, je l’avais suivie jusqu’au théâtre de verdure. Je m’étais assis à ses
côtés, continuant de l’accabler de mes déclarations enflammées. Elle avait
été obligée de s’enfuir. Le vieil Écossais en kilt qui se tenait à mes côtés
dans la travée est venu en témoigner.
À dix heures du soir, toujours selon Marjorie, j’avais appelé son mari
chez Mrs Morthon. Je voulais le voir d’urgence. Comme il ne se montrait
pas très chaud pour une rencontre nocturne, je lui avais dit de réfléchir et de
me rappeler à mon hôtel. C’est ce que Nevil Faulks s’était décidé à faire
après s’être accordé une demi-heure de réflexion, malgré les supplications
de son épouse que la perspective d’un tel rendez-vous terrorisait.
Tout cela était magistralement construit. J’écoutais cette histoire, sachant
bien qu’elle était entièrement fausse, et me demandant par quel prodige
Marjorie était parvenue à la mettre d’aplomb. Mrs Morthon vint à son tour,
dans un beau manteau rouge à col de fourrure, confirmer les dires de sa
pensionnaire. Elle s’était peinte en guerre et faisait un peu « Folle de
Chaillot ». L’Inspecteur Brett lui succéda à la barre. Il fit un résumé très
succinct de son enquête et l’étaya par la lecture de mes dépositions. Ensuite
le Coroner me demanda si j’avais quelque chose à objecter.
Alors je lui répétai ma version, parce que c’était la vérité et que je ne
pouvais dire autre chose que cette vérité. Mais je vis bien que personne ne
me croyait. J’eus beau prendre un ton mesuré, m’efforcer d’être
convaincant, je ne rencontrais que des regards incrédules ou méprisants.
Effectivement, le jury me déclara coupable du meurtre avec préméditation
de Nevil Faulks et m’avertit que je serais traduit devant la Cour de Justice
d’Édimbourg à la prochaine session pour y être jugé.

Avec préméditation. Cela signifiait la mort. Mon procès ne serait que la


formulation solennelle de la sentence.
Comme je quittais la salle et traversais entre mes gardiens une
antichambre aux sombres boiseries, j’aperçus Brett dans l’embrasure d’une
croisée. Il fumait sa pipe noire en reniflant. Il était un peu pâle et son nez en
cerise remuait comme celui d’un lapin. Je ne vis personne avec lui, mais
j’eus l’impression que c’était moi qu’il guettait. Effectivement, il se
détourna pour me voir passer. Alors je m’arrêtai pile, comme se cabre un
cheval. Mes gardiens en furent surpris et se hâtèrent de m’accrocher le bras.
– Je voudrais vous dire un mot, Inspecteur.
Il y eut une fugace lueur d’intérêt dans ses yeux et il s’approcha de notre
groupe.
– Monsieur Brett, lui dis-je, je suppose que votre travail est terminé. Mais
moi je vous supplie de poursuivre votre enquête. Je suis prêt à signer une
déclaration par laquelle je reconnaîtrais avoir tué Faulks avec préméditation
si cela peut vous rassurer, mais je veux, avant de payer, savoir comment sa
femme s’y est prise pour faire croire que je l’ai tué entre onze heures et
minuit alors que je l’ai tué à cinq heures ! Vous êtes, j’en suis sûr, un
policier intègre, Monsieur Brett. Je compte sur vous !
Nous nous sommes dévisagés un instant. Il continuait de fumer sa pipe
sans rien dire. J’ai senti un immense chagrin monter jusqu’à mes yeux. Des
larmes ont ruisselé sur mes joues ; je ne pouvais les essuyer car les gardiens
me tenaient toujours par le bras.
– Je l’ai tué à cinq heures, Inspecteur. Je l’ai tué à cinq heures ! Vous
avez le devoir de me croire !
Un homme qui pleure est toujours un spectacle gênant, surtout pour un
monsieur né en Grande-Bretagne. Brett a froncé son petit nez de lapin rose
et m’a tourné le dos sans dire un mot.

Je n’étais plus dans l’hôtel de police, mais dans une vraie prison, et ma
cellule était une vraie cellule, conforme à la tradition.
Lorsqu’un chien va mourir, il se couche en rond au fond de sa niche et, la
tête sur les pattes, il attend sa fin. Je me suis allongé à plat ventre sur l’étroit
lit de fer et j’ai attendu la mienne. Un calme étrange est venu. Marjorie et
ses sortilèges, les juges anglais et leurs sentences sont passés au second
plan. Je me suis retrouvé en tête à tête avec ma conscience, c’est-à-dire avec
mon crime. Je l’avais bel et bien prémédité : oh ! pas pendant plusieurs
jours bien sûr, mais pendant plusieurs secondes. Cela ne revenait-il pas au
même ? Je sentais encore dans ma main le contact du revolver. Je voyais le
rictus de Faulks. J’avais tué par haine. Et le cri de détresse de Marjorie
n’avait rien fait à la chose.
J’étais depuis toujours un meurtrier, car ce qu’on est susceptible de
devenir en trois secondes, ne l’est-on pas en puissance depuis sa naissance ?
– Eh bien alors, ai-je soupiré, qu’on me pende et que tout soit dit !

Le lendemain matin, je dormais profondément lorsqu’un gardien est venu


me chercher. Il m’a conseillé de faire ma toilette, ce qui m’a quelque peu
surpris. J’étais rasé de frais en pénétrant dans le bureau du directeur. Brett
s’y trouvait, flanqué de deux de ses hommes. À sa vue, je n’ai pu réprimer
un mouvement d’allégresse.
– Vous avez du nouveau, Inspecteur ?
Il était plus renfrogné que jamais. On voyait sur son front l’auréole
violette que la doublure de cuir de son feutre y avait imprimée. Il portait un
costume clair et, machinalement, j’ai tourné la tête vers la fenêtre : il faisait
beau.
– Vous allez nous suivre pour une petite vérification, s’est-il borné à
répondre.
L’un de ses hommes s’est approché de moi avec des menottes, mais Brett
l’a stoppé d’un geste. Je me suis hâté de glisser mes mains dans mes
poches.

Une fois dans la cour de la prison nous avons pris place dans un vieux
taxi noir. L’un des inspecteurs s’est mis au volant. Brett s’est assis à mes
côtés tandis que son second collaborateur s’installait sur l’un des deux
strapontins disponibles. Ce dernier, je m’en suis aperçu seulement à ce
moment-là, portait une blouse blanche sous sa veste.
– Où allons-nous ?
– Vous le verrez !
Il reniflait plus fort que les autres jours. Il avait dû se raser en hâte car
des touffes de barbe subsistaient sous son menton. Le taxi roulait vite. Il y
avait encore peu de monde dans les rues. Je reconnaissais des carrefours,
des monuments. Édimbourg avait bien pris sa place dans ma mémoire et
j’avais la sensation d’y avoir vécu des années. Nous avons descendu une
rue en pente dont un côté bordait les vallonnements de Princes Street.
« C’est pour la reconstitution », me suis-je dit. Et cette perspective m’a
consterné car je ne me sentais pas capable de parodier une scène aussi
affreuse ! D’autant plus que les policiers ne l’admettraient pas puisqu’elle
supposait la présence de Marjorie.
Contre toute attente, au lieu de nous arrêter devant les jardins, nous avons
continué notre route. Le taxi a longé un instant Princes Street, puis a
obliqué sur la droite pour suivre les méandres compliqués d’une place
balisée pour les besoins de la circulation. Enfin nous nous sommes engagés
dans une rue large, courte et silencieuse, bordée de maisons grises. Le
conducteur a stoppé entre deux perrons, le long d’une grille noire. Je ne
comprenais rien au comportement des policiers. Celui qui se tenait sur le
strapontin est descendu et s’est engouffré dans la maison la plus proche.
Nous nous sommes mis à attendre. Le flic du volant fumait ; Brett jouait
avec le gros gland de velours de l’appuie-main.
– Et maintenant ? ai-je demandé d’un ton suppliant.
Mon compagnon a haussé les épaules.
– Pourquoi ne parlez-vous pas, Inspecteur ? Vous trouvez que je n’ai pas
les nerfs suffisamment ébranlés ?
– Je n’ai rien à vous dire, Mister Valaise !
Il regardait avec insistance le perron que venait de gravir son adjoint en
blouse blanche. J’ai fait de même et un bon quart d’heure s’est écoulé. Je
n’en finirais donc jamais d’attendre dans cette damnée ville ! Lorsque
j’aurais la corde autour du cou, me faudrait-il encore patienter avant que la
trappe cède sous mes pieds ?
Le deuxième flic est apparu en haut des marches. Mais il n’était pas seul.
Un homme l’escortait. Un grand type brun et pâle. À sa vue, le monde s’est
arrêté de tourner pendant un temps infini. J’avais la bouche grande ouverte
mais je ne pouvais dire un mot. J’essayais de tendre la main, mais mon bras
était en plomb.
– Qu’est-ce qui ne va pas, Mister Valaise ? a questionné Brett de sa voix
paisible où perçait pourtant une légère ironie.
– L’homme ! L’homme ! ai-je croassé.
– Eh bien ?
– C’est NEVIL FAULKS !
CHAPITRE XXII

Ce que j’éprouvais était inconcevable. Je ne puis exprimer mon


incrédulité, ma frayeur et mon espoir. Je redoutais de me tromper et je me
demandais si je n’avais pas perdu la raison. J’étais avide de regarder
l’homme de plus près. Brett m’a retenu au moment où j’allais foncer hors
de la voiture.
– Calmez-vous.
Sa voix bourrue contenait une chaleur inhabituelle.
– Je m’attendais un peu à votre réaction, a-t-il ajouté.
Dans un éclair j’ai revécu la scène du meurtre. Faulks goguenard et
féroce qui brandissait son revolver. Notre courte lutte et l’étranglement de
Marjorie. Et puis cette balle que je lui avais tirée délibérément, en pleine
tête. Son crâne était devenu instantanément une monstrueuse chose
sanglante. Il s’était allongé dans l’herbe, mort ! Vraiment mort ! Et le
lendemain matin, il était roide sous la pluie et le sang séché recouvrait sa
tête d’un atroce crépi violacé. Non, l’homme qui déambulait dans la rue et
me tournait maintenant le dos ne pouvait être Nevil Faulks. Ce devait être
son frère jumeau, ou son fantôme… Mais ce ne pouvait être l’homme que
j’avais tué et enterré dans la terre noirâtre de la pelouse.
– Rattrapons-les, ai-je supplié, je veux le voir de plus près.
– Vous le verrez tout à l’heure, Mister Valaise. Mon adjoint le conduit à
mon bureau où vous pourrez le contempler tout à votre aise. Seulement,
auparavant j’aurai eu une conversation avec lui…
– Ce n’est pas Nevil Faulks, n’est-ce pas ?
– En effet, ce n’est pas Nevil Faulks.
– Son frère ?
– Non plus. Cet homme s’appelle William Brent.
– La ressemblance est forcenée.
– Je ne pense pas.
– Je vous jure que si !
– Et moi je vous jure que non. Ils sont grands et minces l’un et l’autre,
mais c’est tout. Brent n’est même pas brun comme l’était Faulks.
J’ai regardé les deux hommes qui s’éloignaient.
– Mais si, voyons, regardez : cet homme est brun !
– Parce qu’il a les cheveux teints !
Il fouilla sa poche intérieure et en retira le paquet de paperasses qui la
gonflaient et déformaient sa veste. Il y avait de tout : des coupures de
journaux, des circulaires dactylographiées, des lettres et des photographies.
Brett a saisi l’une des photos et me l’a proposée. C’était le portrait d’un
homme ascétique, aux sourcils charbonneux et à la glotte terriblement
saillante.
– Je vous présente feu Nevil Faulks, Mister Valaise !
J’ai secoué la tête.
– Non, Inspecteur ! vous vous trompez : je n’ai jamais vu cet homme.
– Si ! Le matin où, guettant Marjorie Faulks, vous l’avez aperçue de
l’autre côté de la rue au bras de son mari, vous m’avez dit qu’elle avait
traversé la chaussée pour s’approcher de vous. Vous n’avez eu d’yeux que
pour elle. Son compagnon est resté pour vous une silhouette, car vous ne
vouliez pas attirer son attention. On ne regarde jamais beaucoup les gens
dont on ne tient pas à être vu.
– Mais je l’ai revu l’après-midi même au théâtre de verdure. Et nos
regards se sont croisés !
– Ça ne devait plus être Nevil Faulks, mais l’autre, Mister Valaise.
Il a cogné à la vitre avec son alliance. C’était la première fois que je
remarquais cet anneau. Jusque-là, je n’avais jamais pensé que Brett pût être
marié. C’était une machine à me confondre, un fonctionnaire chargé de
m’envoyer à la potence le plus rapidement possible ! Cet anneau d’or m’a
fait imaginer un appartement, une femme, des enfants, des objets, des
odeurs… Il habitait quelque part dans cette ville de granit. Peut-être étions-
nous passés devant son domicile ?
Le faux taxi s’est remis en route. Nous avons dépassé l’adjoint de Brett et
le dénommé Brent à vive allure au moment où ils s’apprêtaient à traverser
la rue. Les deux hommes devisaient et Brent n’a pas vu mon visage
bouleversé collé à la lunette arrière du véhicule.
– Où vont-ils ? ai-je balbutié.
Je craignais que l’homme ne disparût à tout jamais comme
disparaissaient les sorcières dans les vieilles légendes. Cette terre d’élection
des fantômes qu’est l’Écosse me semblait propice à tous les sortilèges.
– Ils vont à la police, mais Brent croit qu’il va à l’hôpital.
– Comment cela ?
– Mon adjoint s’est fait passer pour un infirmier. Il lui a dit que Mrs
Faulks venait d’être victime d’un accident de la circulation et qu’elle le
réclamait.
– Mais pourquoi ce mensonge ?
– Pour m’assurer que cet homme connaît bien Mrs Faulks. Il la connaît
puisqu’il a suivi Lawrence. Je ne suis pas mécontent de ma petite ruse.
Brett jubilait. Il a allongé ses jambes sur le strapontin baissé et a croisé
ses mains sur son ventre. Un long soupir satisfait a fusé de ses narines
renifleuses.
– Lovely day, ne trouvez-vous pas, Mister Valaise ? Oh ! pendant que j’y
pense, j’ai du courrier pour vous.
En geignant il a fouillé ses pauvres poches surmenées. Une lettre pliée en
deux est apparue. Elle venait de France et j’ai reconnu l’écriture élégante de
Denise.
– C’est arrivé hier soir au Learmonth Hotel et je me suis permis de
l’ouvrir. Son contenu ne vous sera peut-être pas agréable, Mister Valaise,
pourtant il vous aura probablement sauvé la vie.
J’ai lu :

Cher Mufle,
Ivanhoé Ier était-il cocu ? Mystère ! En tout cas Ivanhoé II l’est, lui ! Ça
s’est passé le lendemain de ton départ. Qui ? Narcisse, le beau blond de la
plage. Il a la peau comme du satin et il joue au volley comme un champion,
mais au lit il continue de penser à lui. La seule vraie satisfaction que ce
magnifique idiot m’a apportée n’est pas d’ordre physique, mais d’ordre
moral. Figure-toi qu’il m’a demandé de tes nouvelles (pas par sympathie
mais parce qu’il craignait ton retour). Je lui ai raconté ton idylle avec la
grande Albion et sais-tu ce qu’il s’est écrié, le bel ange ? Il a dit : « J’espère
que ça n’est pas celle qui m’a fait le coup de l’auto. » Je l’ai questionné. Pas
d’erreur, c’est ta bonne dame ! Pour lier connaissance avec des messieurs
sans perdre son standing elle se trompe d’auto ! Fallait y penser ! Avec
Narcisse le coup a échoué car elle n’était pas son genre. Elle avait aussi
oublié son sac de plage dans sa bagnole, mais il s’en est aperçu à temps, lui.
Bref, tu serais le roi des pigeons que ça ne me surprendrait qu’à moitié.
Tu vas peut-être me trouver méchante ? C’est vrai, mais que veux-tu : ce
que les femmes ont de plus fragile après leur vertu, c’est leur amour-propre.
Un mot gentil tout de même pour terminer : tu me manques.
Je te…
Denise.

J’ai replié la lettre. J’étais amer et mort d’humiliation.


– Cette lettre a été la charnière de mon enquête, Mister Valaise. En la
lisant j’ai brusquement compris que vous ne mentiez pas et que vous étiez
davantage une victime qu’un meurtrier. Rien de tel qu’une conviction de ce
genre pour faire phosphorer le cerveau d’un flic !
Mon mutisme l’a incité à me regarder. Je devais avoir une drôle de tête
car il s’est mis à renifler dans son coin en regardant défiler la cohorte des
monstrueux autobus.
« Tu serais le roi des pigeons que ça ne me surprendrait qu’à moitié ! »
Que valait-il mieux ? Être un assassin ou un pigeon ? Pourquoi
considérai-je comme une faillite l’abandon de mon personnage de meurtrier
retors ? Brett ne me méprisait-il pas davantage comme victime que comme
coupable ? Le roi des pigeons ! Ivanhoé Ier était-il cocu ! Je me sentais au
bout de la société, dans des limbes fumeuses où se groupaient en un
troupeau frileux tous les pauvres types de mon espèce. Idéaliste berné !
Héros ridiculisé ! Amant bafoué !
Dans le fond, le seul moment où j’avais vraiment fait figure de héros,
c’était lorsque la veille, le jury m’avait reconnu coupable de meurtre avec
préméditation.
– Comment avez-vous fait, monsieur Brett ?
Il rêvassait de son côté et a mis quelques instants à s’arracher à sa
méditation.
– Fait quoi, Mister Valaise ?
– Pour découvrir la vérité ?
– J’ai épluché soigneusement toutes les déclarations du dossier : les
vôtres et celles des témoins.
– Alors ?
– Alors un détail a retenu mon attention : Mrs Faulks et Mrs Morthon
assuraient que vous aviez appelé Nevil Faulks au téléphone, puis qu’il vous
avait rappelé. Je suis retourné à votre hôtel et le tenancier a été formel :
vous n’aviez téléphoné à personne. Seulement il n’était pas certain que vous
soyez demeuré toute la soirée dans votre chambre. Il se trouvait à la
télévision et vous auriez pu ressortir entre neuf heures et dix heures et
demie. Je me suis donc rabattu sur le second coup de fil : celui que Nevil
avait donné pour confirmer le rendez-vous. Dans ce bed and breakfast c’est
la logeuse qui demande les communications et les branche dans les
chambres de ses locataires. Comme elle n’a pas de mémoire, elle inscrit le
numéro à composer sur un tableau noir. Ce tableau est couvert de numéros.
Aucun ne correspondait au numéro de téléphone du Fort William’s Hotel.
Or vous aviez reçu l’appel au Fort William’s !
J’ai admiré le travail avec sincérité.
– Vous êtes un flic de première grandeur, monsieur Brett.
– Merci.
– Et ensuite, qu’avez-vous fait, s’il n’est pas trop indiscret de vous le
demander ?
– Mes hommes se sont attelés à la vérification de tous les numéros
griffonnés sur le tableau. Nous avons fini par en trouver un d’intéressant.
C’était celui d’un studio meublé. Il avait été loué la veille du jour où les
Faulks avaient débarqué à Édimbourg à un certain Mr Brent, habitant
Londres. J’ai voulu voir à quoi ressemblait le quidam en question. Je me
suis mis à le guetter et il est arrivé…
Brett n’a pu résister : il a sorti sa pipe de sa poche et s’est mis à la
bourrer précipitamment. Il avait hâte de tirer quelques bouffées avant
d’arriver à l’hôtel de police.
– Et après, Inspecteur ?
– Quand Brent est arrivé au volant d’une M.G. claire, j’ai senti que j’étais
sur la bonne voie. Je me suis alors permis une petite indélicatesse : une fois
qu’il a été chez lui j’ai fouillé la M.G. bien que je n’aie aucun mandat. J’y
ai trouvé… disons, heu… la clé de l’énigme ! Je vous la montrerai tout à
l’heure à mon bureau.
*

– Entrez, Mrs Faulks ! Je m’excuse pour cette convocation précipitée…


Elle a pénétré dans le bureau de sa démarche légère. Cette fois elle était
en noir et avait omis de se farder. Ses taches de rousseur ressemblaient à des
éclaboussures d’acide sur sa peau. En me voyant, elle a eu un léger
froncement de sourcils, puis elle a détourné la tête pour bien signifier son
intention de m’ignorer désormais.
Brett se montrait empressé, presque galant.
– Prenez ce fauteuil. J’espère que vous n’aviez pas de rendez-vous urgent
ce matin ?
– J’allais rentrer à Londres !
– Les transports sont toujours en grève pourtant !
– En corbillard, riposta-t-elle sèchement.
– Oh ! excusez-moi, Mistress Faulks ! Où avais-je la tête !
Puis s’asseyant en face d’elle sur le coin du bureau, Brett murmura en la
regardant bien dans les yeux :
– Je croyais que vous rentriez dans la M.G. de Mister Brent !
La figure de Marjorie a pris une vilaine teinte terreuse. Deux cernes
bleutés se sont inscrits sous ses yeux et j’ai eu l’impression que son visage
s’allongeait.
Un léger zonzonnement se faisait entendre : celui du magnétophone de
Brett. Cette fois il me parut la plus ineffable des musiques.
– J’ignore de qui vous parlez, Inspecteur.
Brett ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un objet enveloppé dans une
étoffe blanche.
Il écarta l’étoffe et un revolver apparut. Je crus le reconnaître.
– Je parle du monsieur à qui appartient cette arme étrange.
Il abaissa un bouton de son interphone.
– Venez un instant, Morrow, et munissez-vous d’une blouse blanche.
Quelques minutes passèrent. Brett balançait sa jambe en reniflant.
Marjorie, le regard brouillé par l’angoisse, considérait le revolver et
respirait difficilement. Quant à moi, il me semblait assister à quelque
spectacle incantatoire dont j’avais du mal à suivre le déroulement.
Morrow, le traducteur français qui louchait affreusement, est entré. Il
avait endossé une blouse trop grande pour lui dont les pans lui battaient les
chevilles.
– Hello, Morrow, blagua Brett qui était d’humeur mutine, vous a-t-on
jamais tiré dessus à bout portant ?
L’autre eut un mimique effarée.
– Une balle en plein cœur, mon cher ! Vous allez voir !
Brett pointa l’arme sur la poitrine de Morrow et pressa la détente. Une
grosse détonation fit trembler les objets posés sur le bureau. Un mince
nuage de poudre serpenta dans la pièce au gré des courants d’air. Je regardai
avec stupeur la blouse de Morrow. Un instant je crus que Brett avait tué son
collaborateur car une large tache de sang s’étalait sur la poitrine du bigleux.
– La poudre a brûlé un peu la blouse, Sir ! fit observer flegmatiquement
Morrow.
– Aux frais de l’administration ! dit Brett.
Et se tournant vers moi :
– On ne pourra plus parler après ça de l’avarice écossaise, n’est-ce pas,
Mister Valaise ?
– C’est l’arme dont je me suis servi l’autre jour sur la pelouse, n’est-ce
pas ?
– Oui. Elle ne tire que des capsules d’hémoglobine. Néanmoins l’illusion
est parfaite. Mrs Faulks vous a entraîné rapidement afin que vous n’ayez
pas le temps de déceler la supercherie. Brent s’est relevé et s’est nettoyé. Il
avait dû se munir de ce qu’il fallait pour ça. Le soir, on vous a fait quitter
votre hôtel pour que vous n’ayez pas d’alibi. C’est Brent qui a appelé.
Certain que vous naviguiez dans la ville déserte, il est allé rejoindre le
malheureux Faulks qui l’attendait et l’a conduit jusqu’à la pelouse. J’ignore
encore le prétexte dont il a usé pour l’entraîner dans cet endroit désert.
Cette fois il lui a tiré une vraie balle dans la tête et c’était du vrai sang qui
masquait le visage de Faulks lorsque vous l’avez trouvé le lendemain matin.
Tu serais le roi des pigeons que…
Marjorie comprenait que tout était perdu et se figeait dans une
impassibilité inhumaine. Elle regardait par la croisée un monde dont elle
était désormais exclue.
– Votre comportement a dépassé leurs espérances, Mister Valaise ! Ces
gens vous avaient assigné un rôle que vous avez tenu avec un rare brio !
Brent est votre amant, naturellement, Mistress Faulks ?
Elle n’a pas répondu.
– Et vous vouliez vous débarrasser de votre mari. Le crime était
savamment échafaudé. Géniale, votre idée de vous assurer la collaboration
d’un innocent venu de loin et peu familiarisé avec le pays où devait
s’accomplir le meurtre !
Dans sa bouche, le mot « innocent » avait quelque chose de péjoratif. À
moins que je ne me fasse des idées ! Lorsqu’on est le roi des pigeons on a
tendance à trouver des sous-entendus partout.
Il est allé à la porte donnant sur le couloir et a lancé de sa voix forte
d’homme triomphant :
– Entrez donc, Mister Brent.
Avant qu’il pénètre dans le bureau, je me suis approché de Marjorie, j’ai
pris son menton dans la main et je l’ai regardée ardemment.
– Et si je n’avais pas tiré ? ai-je balbutié. Hein, Marjorie, si je n’avais pas
tiré, tout aurait été fichu ?
Elle a eu un petit sourire énigmatique.
– Si vous n’aviez pas tiré, Jean-Marie, j’aurais tiré, moi ! Cela serait
revenu au même, non ? Vous êtes un galant homme !
J’ai dû rougir. J’ai murmuré un timide « merci » car ce qu’elle disait me
réconfortait un peu.
Brent a pénétré dans le bureau. Il ne se faisait plus d’illusions et, quand il
nous a aperçus, il a eu un léger hochement de tête soumis.
– Asseyez-vous, Mister Brent. C’est vous qui avez écrit la lettre d’amour
expédiée à Mister Valaise, n’est-ce pas ?
Il fallait être un flic pour poser en priorité une question aussi secondaire à
un homme accusé d’assassinat.
Brent a acquiescé sèchement.
– Je vous préviens que tout ce que vous direz désormais…
– Je sais, Inspecteur.
– C’est vous aussi qui avez écrit le mot que Mrs Faulks a lâché sur le
trottoir ?
– Naturellement.
– Comment se fait-il que Mrs Faulks l’ait eu sous la main à ce moment-
là ?
– Elle devait le déposer au Learmonth. Lorsqu’elle a aperçu M. Valaise,
elle a préféré lui remettre le mot de cette manière !
– Et si j’avais eu le loisir de voir le mari en détail ? ai-je objecté.
Brent a tourné la tête vers moi.
– Marjorie vous aurait dit ensuite qu’il ne s’agissait pas de son mari mais
d’un ami…
Marjorie ! Il avait prononcé ce nom d’une façon extraordinaire. On
comprenait, à l’intonation, qu’il l’aimait et qu’il l’aimerait comme un fou
jusqu’au bout de leur aventure.
Je l’ai un peu envié !
– Qu’avez-vous dit à Faulks pour l’amener à sortir à une heure aussi
tardive ?
– J’étais au courant de ses affaires par Marjorie. Je l’ai appelé de la part
d’un de ses clients qui devait partir en croisière le lendemain matin. J’ai
prétexté une décision de dernière heure… Il était couché et a failli ne pas
venir.
– C’est moi qui l’ai incité à se relever pour y aller. Et c’est alors qu’il a
rappelé Willy pour lui dire que c’était d’accord !
On arrivait au meurtre, au vrai. J’éprouvais une brusque pudeur à assister
à l’entretien.
– Puis-je quitter cette pièce, Inspecteur ? Je n’ai plus rien à y faire !
Brett m’a coulé un regard surpris, mais je crois qu’il a compris.
– Pourrais-je voir le corps de Nevil Faulks ? ai-je demandé.
Cette requête pouvait sembler incongrue, et pourtant elle s’expliquait.
– Ce n’est pas possible pour l’instant, a dit Brett, mais sachez que Brent
et Faulks portaient le même costume. Que vous n’ayez rien remarqué le
lendemain sur la pelouse n’est pas surprenant étant donné les circonstances.
– Je peux sortir ?
– De la pièce, oui, mais pas de l’immeuble. Vous restez tout de même
inculpé de dissimulation de cadavre, Mister Valaise. Je n’ai pas qualité pour
vous libérer.
CHAPITRE XXIII

Le jury l’a fait le lendemain.


Lorsque le roi des pigeons se trouve embarqué dans une pareille
machination, on ne peut éprouver pour lui qu’une immense indulgence.
Mon acquittement a coïncidé avec la fin de la grève et c’est Brett qui
s’est débrouillé pour m’avoir une place d’avion.
Bref, deux jours plus tard j’arrivais à Juan-les-Pins. Il était dix heures du
matin et Denise se trouvait déjà sur la plage.
Elle était seule sous notre parasol. En quelques jours, elle était devenue
noire comme un pruneau.
Elle a reconnu mon ombre avant de m’apercevoir moi-même et elle a
relevé vivement la tête.
– Tiens, le retour d’Ivanhoé ! a-t-elle soupiré.
Je me suis laissé tomber dans le sable brûlant à ses côtés.
Je regardais autour de moi, cherchant les volleyeurs des yeux, mais le
filet n’était même pas tendu.
– C’est Narcisse que tu cherches ?
– Oui.
– Il n’est pas encore arrivé, mais rassure-toi, je t’ai menti : il n’y a jamais
rien eu entre nous.
– Tu dis ça pour…
– Je dis ça parce que c’est vrai. En t’écrivant cette lettre, j’ai obéi à un
moment de colère. Lorsqu’on consacre sa vie à un saligaud, on a bien le
droit de piquer une crise, non ?
– Mais alors, ce que tu disais à propos de Marjorie et de…
– Bobard ! En tout cas, je n’ai pas été si mal inspirée puisque ça t’a fait
revenir. Car avoue que sans ce détail tu ne serais pas revenu.
– En effet, c’est à cause de ce détail !
J’ai eu un grand rire féroce. Un rire qui mordait l’univers ! En voulant se
venger, Denise m’avait sauvé la vie !
– Pourquoi ris-tu ?
– Parce que je suis heureux !
– Dis donc…
– Oui, mon amour ?
– Si… si ç’avait été vrai, moi et Narcisse, qu’est-ce que tu aurais fait ?
– Je ne sais pas.
– Tu l’aurais tué ?
– Peut-être…
– Allons donc, tu n’en serais pas capable.
Mon rire a disparu, j’ai rampé sous le parasol jusqu’à ce que j’aie la tête
à l’ombre. Et c’est seulement un peu plus tard que, d’une voix rauque, j’ai
répondu :
– Si !

FIN
L'auteur
Frédéric Dard est né le 29 juin 1921 à Bourgoin-Jallieu en Isère et mort le
6 juin 2000 à Bonnefontaine, en Suisse. Après la guerre, alors qu’il vit à
Lyon, il décide de monter à Paris où il signe avec le Fleuve Noir et Armand
de Caro. Ensemble, ils publient, entre 1949 et 2001, les cent soixante-
quinze aventures du commissaire San-Antonio, qui sont l’un des plus gros
succès de l’édition française de la deuxième moitié du XXè siècle.
Parallèlement aux San-Antonio, Frédéric Dard écrit, sous son nom et sous
de multiples pseudonymes, des romans noirs, des romans de littérature
générale, des nouvelles ainsi qu’une multitude d’articles. Débordant
d’activité, il est également auteur dramatique, scénariste et dialoguiste de
films
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Ce livre a été numérisé avec le soutien du Centre National du Livre.
© 1952, Fleuve Noir, département d'Univers Poche
© 2013, 12-21, un département d’Univers Poche,
pour la présente édition numérique

ISBN : 978-2-265-09588-5

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client.
Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de
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