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COLLECTION CURSUS • LINGUISTIQUE

– Introduction – ombre de mots français sont opaques, sinon même étrangers, pour un nombre
croissant de locuteurs natifs.

Alphabet phonétique et valeur des signes


Chapitre I - Qu’est-ce que la morphologie ?

Questions de domaines et de frontières

La diversité du lexique français

Problèmes d’objectifs et de démarches

Chapitre II - Principaux outils de la description morphologique


Plusieurs classes de mots

Des mots aux morphèmes

Problèmes de segmentation

Chapitre III - Racines et radicaux

La notion de racine

Problèmes de repérage

Des racines catégorisées

Précisions terminologiques

Chapitre IV - Thèmes et formes thématiques

De la racine au thème

De l’analyse étymologique à la description synchronique

Chapitre V - La suffixation : Noms et Adjectifs

Un processus fondamental

Les suffixes de N et de A en français moderne

Propriétés des suffixes dérivationnels

L’interprétation des suffixes

Problèmes de variation en genre

La spécificité de -at

Chapitre VI - La suffixation : Verbes


Une dérivation peu claire

Les Verbes dénominaux

Les Noms déverbaux

Des verbes appréciatifs

Des verbes factitifs

Les verbes dérivés de mots-thèmes

Chapitre VII - La suffixation : réitération et lacunes

Réitération de la suffixation

Lacunes et structuration du lexique

Chapitre VIII - La préfixation


Problèmes de repérage

Préalables méthodologiques

Les préfixes du français moderne

Chapitre IX - La flexion des Noms et des Adjectifs : Genre et Nombre

Spécificité des morphèmes flexionnels

Le genre et le nombre : quelques précisions

Les morphèmes de genre : masculin / féminin

Les morphèmes de nombre : singulier / pluriel

Observation des données

Chapitre X - La flexion verbale : Nombre et Personne

La flexion verbale

Schéma d’une forme verbale

Les morphèmes flexionnels de nombre et de personne

Du schéma morphologique aux formes de surface

Chapitre XI - La flexion verbale : Modes et Temps


Les modes et temps « personnels »

Les modes « impersonnels »

Un suffixe proprement aspectuel

Qu’est-ce qui caractérise le 3e groupe ?

Chapitre XII - Des frontières incertaines

La catégorisation des unités lexicales

La structure argumentale

L'accord

DOCUMENTS

Document 2 De l’oral à l’écrit : Transcription des variations vocaliques

Document 3 Étymologie et synchronie

Document 4 Un échantillon de vocabulaire savant

Document 5 Problèmes de féminins

Document 6 Quel statut pour les pronoms personnels ?


Document 7 Un problème de conjugaison : couvrir

Document 8 Les adverbes en -ment

ANNEXES

Annexe 2 Supplétion lexicale

Annexe 3 Le vocabulaire savant du français moderne sous ses différentes formes

Annexe 4 Du latin au français

– Glossaire –

Bibliographie

– Index –
© Armand Colin, Paris, 2005, pour la présente édition
© Armand Colin/VUEF, Paris, 2001
978-2-200-24568-9
Sous la direction de Michèle Perret
Deuxième édition revue et actualisée

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction par tous procédés, réservés pour tous
pays. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des
pages publiées dans le présent ouvrage, faite sans l’autorisation de l’éditeur, est illicite et constitue une
contrefaçon. Seules sont autorisées, d’une part, les reproductions strictement réservées à l’usage privé
du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, les courtes citations justifiées
par le caractère scientifique ou d’information de l’œuvre dans laquelle elles sont incorporées (art. L.
122-4, L. 122-5 et L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle).
ARMAND COLIN ÉDITEUR • 21, RUE DU MONTPARNASSE • 75006 PARIS
COLLECTION CURSUS • LINGUISTIQUE
DANS LA MÊME COLLECTION
J.-M. ADAM, La Linguistique textuelle. Introduction à l’analyse textuelle des discours.
A. AUTCHLIN, J. MOESCHLER, Introduction à la Linguistique contemporaine.
C. BAYLON, P. FABRE, Initiation à la Linguistique.
J. GARDES-TAMINE, La Grammaire, 1. Phonologie, morphologie, Texicologie, 2. Syntaxe.
J. GARDES-TAMINE, La Rhétorique.
J. GARDES-TAMINE, La Stylistique.
J.-M. GOUVARD, La Pragmatique. Outils pour l’analyse littéraire.
J.-F. JEANDILLOU, L'Analyse textuelle.
P. LÉON, Phonétisme et prononciation du français.
A. MARTINET, Éléments de linguistique générale.
A. NIKLAS-SALMUNEN, La Lexicologie.
C. TOURATIER, La Sémantique.
– Introduction – ombre de mots français sont opaques, sinon même
étrangers, pour un nombre croissant de locuteurs natifs.
Cette observation, assez banale, a sans doute des causes multiples que l’on n’entreprendra pas de
démêler ici.
En effet, par-delà les débats sur le déclin de l’enseignement du latin et ses effets, il est un point qui
reste incontournable, et auquel trop peu d’attention a été accordée : pour plus de 80 %, le stock de
mots constituant le lexique du français moderne provient du latin.
Et ce fait, résultat d’une histoire plus que millénaire, partagée d’ailleurs par l’ensemble des autres
langues européennes dites romanes, n’est pas sans conséquences. D’autant que la part la plus
importante de ce vocabulaire d’origine latine, qui nous est parvenue par le biais d’une transmission
savante, est restée extrêmement proche des mots-souches du latin, dans leur forme sinon toujours dans
leur interprétation – encore que bien souvent une part non négligeable de cette interprétation reste
étroitement dépendante de l’organisation interne de ces mots.
Car une grande partie de ces mots français venus du latin sont aussi des mots construits, en ce sens
qu’ils sont constitués d’éléments différents mais organisés selon des principes précis, qui les rendent
par là même repérables. Des principes d’organisation qui ne sont d’ailleurs pas propres au français ;
ils proviennent au contraire d’un fonds très ancien, l’indo-européen, dont avait déjà hérité le latin, et se
retrouvent aujourd’hui dans toutes les langues romanes.
Il en découle donc un rapport au latin, inéluctable, mais qui ne passe pas nécessairement par
l’apprentissage de la langue latine. C'est ce qu’avaient bien compris tous ceux qui, de la fin du XIXe
siècle jusqu’aux années 1960 environ, surent s’appuyer sur cette partie de la linguistique qui
s’intéresse à la forme des mots et à la part d’interprétation qui y liée – la morphologie – et en tirer le
meilleur parti pour étudier le lexique, et en présenter les grandes caractéristiques en des termes
parfaitement accessibles à des non-latinistes.
Après quelques décennies d’oubli, la morphologie commence à retrouver la place qui lui est due,
dans le champ de la recherche linguistique, comme dans celui de la formation. Et c’est dans cette
démarche de renouveau que se situe cet ouvrage, construit dans une optique descriptive et résolument
synchronique. Il ne s’agit pas en effet de raconter la longue histoire des mots depuis leur souche latine
jusqu’à leur forme actuelle, tout cela a déjà été fait, et fort bien. Il s’agit bien plutôt de proposer un
panorama ordonné de la façon dont sont construits les mots d’aujourd’hui, de leur structure interne et
de leur fonctionnement, à l’intérieur d’un système vivant, toujours à l’œuvre dans la création incessante
de mots nouveaux.
Cet ouvrage, qui paraît aujourd’hui dans la collection Cursus, est une nouvelle édition de l’ouvrage
publié en 2001 dans la collection Campus. Il a été revu et actualisé, avec une refonte de la présentation
en conformité avec la maquette de cette collection.
L’organisation globale de l’ouvrage reste articulée en trois parties.
– La première consiste en un exposé théorique (organisé en douze chapitres), que l’on s’est efforcé
de rendre le plus accessible possible, et dont la lecture ne nécessite aucune connaissance préalable du
latin.
– La seconde partie propose une série de documents qui, sur un certain nombre de points abordés
dans les chapitres théoriques, et à partir de données diverses (textes ou corpus construits), constituent
une illustration des méthodes d’observation et de réflexion propres à la morphologie descriptive.
– La troisième partie rassemble en annexe des documents plus élaborés, non commentés, et dont le
seul objet est d’éclairer et compléter tel ou tel point de l’exposé théorique.
Un glossaire clôt cet ensemble, où les lecteurs pourront toujours trouver, en rappel, les définitions
des termes un peu spécialisés utilisés au fil des chapitres, ainsi qu’une bibliographie générale destinée
à étoffer les brèves références fournies à la fin de chaque chapitre.
Un index enfin doit permettre à chacun de retrouver rapidement les différents passages traitant d’une
même notion.
Cet ouvrage reste conçu comme une introduction, avec les limites inhérentes à ce genre de
présentation.
Le parti pris de ne proposer qu’une description du fonctionnement morphologique du français
moderne, pourra de même être contesté, ainsi que l’approche morphématique sur laquelle celle-ci
repose. On n’a pas manqué de signaler les données qui posent problème à cet égard, même si cela ne
permet pas de conclure à l’inutilité d’une analyse en morphèmes dont les psycholinguistes ont au
contraire fait valoir l’importance et l’intérêt en matière d’acquisition et de mémorilation lexicales.
La présentation de certaines notions, du côté de la sémantique lexicale ou de la création de nouveaux
mots, n’a été qu’esquissée. Mais il existe d’autres ouvrages auxquels tout lecteur intéressé peut se
reporter.
Nous espérons que, tel qu’il est aujourd’hui présenté, cet ouvrage continuera de donner à tous ceux
qui le liront le goût de l’interrogation et de l’investigation morphologiques, qui ne sont nullement
réservées aux spécialistes, mais appartiennent de droit à tous ceux qui parlent le français, comme
langue maternelle ou langue seconde.
Alphabet phonétique et valeur des signes
Chapitre I

Qu’est-ce que la morphologie ?

Questions de domaines et de frontières

Des points de vue différents sur la langue

Il est admis que les mots sont associés pour former des phrases.
Mais les mots – et donc les phrases dans lesquelles ils se trouvent – différent entre eux à la fois par
la forme et par le sens : ainsi cliché et tableau, qui renvoient à des objets du monde différents, se
distinguent également en ceci qu’ils commencent par des sons consonantiques différents – [k] / [t], et se
terminent par des sons vocaliques différents [e] / [o]. Et c’est ce qui fait que Un cliché a été vendu se
distingue de Un tableau a été vendu.
Mais les phrases diffèrent aussi par leur construction, et ces différences de construction peuvent
entraîner des variations de la forme des mots. Ainsi Un cliché a été vendu est considéré comme une
phrase passive, dans laquelle le mot cliché est un sujet, alors qu’il est un objet dans la construction
active On a vendu un cliché. Dans l’une et l’autre phrases, si le mot cliché conserve la même forme de
singulier, celle du verbe a été modifiée, passant de a été vendu à a vendu.
En revanche si l’on passe de Des clichés ont été vendus à On a vendu des clichés, le mot clichés,
ici sous une forme de pluriel, ne change pas d’une phrase à l’autre, mais entraîne dans la phrase
passive le pluriel du verbe : ont été vendus, alors que le verbe de la phrase active ne subit aucune
modification et reste au singulier.
Dans certains cas, c’est la construction elle-même qui requiert qu’un mot ait telle forme plutôt que
telle autre, comme dans Tu m’attends ce soir, où le pronom de 2e personne est sujet vs Pierre te
regarde, où ce même pronom de 2e personne est objet.
Comme le laissent voir ces quelques exemples, l’étude d’une langue suppose que l’on prête attention
aux différents éléments dont elle est constituée : sons, constructions, sens, et formes des mots.

Des champs d’étude reconnus

Dit autrement, et en termes un peu plus théoriques, la linguistique descriptive se subdivise en


différents champs, selon le point de vue qui se trouve privilégié.
- La phonologie se préoccupe des unités sonores telles qu’elles sont organisées en système
dans chaque langue prise individuellement, tandis que la phonétique s’intéresse surtout à la
nature et aux caractéristiques physico-acoustiques de ces unités sonores.
- La syntaxe étudie les constructions des groupes de mots et des phrases, mais aussi les
éléments d’interprétation liés à ces constructions, comme dans Viens-tu ce soir ?, interprété
comme un tour interrogatif, en face de Tu viens ce soir, interprété comme un tour déclaratif.
- La sémantique s’intéresse à l’interprétation des unités lexicales, mais aussi à celle des
phrases envisagées comme des ensembles structurés, et aux problèmes d’interprétation liés
à l’enchaînement des phrases entre elles.
- La morphologie enfin, comme l’indique le terme lui-même construit à partir de deux mots
d’origine grecque, se préoccupe surtout de la forme des mots, dans leurs différents emplois
et constructions, et de la part d’interprétation liée à cette forme même.

Mais des domaines aux frontières incertaines

Les choses cependant ne sont pas aussi simples, ni les frontières entre ces différents domaines aussi
tranchées que pourrait le laisser penser cette rapide présentation. Ainsi apparaît-il aujourd’hui assez
difficile de traiter de problèmes relevant de la syntaxe sans les relier à l’interprétation des structures
étudiées, comme en témoignent les grandes théories linguistiques actuelles.
Mais cela est spécialement vrai de la morphologie, dont le domaine s’est trouvé contesté à partir des
années 1960, en particulier par N. Chomsky, le fondateur de la grammaire générative, dans son ouvrage
traduit en français sous le titre Principes de Phonologie générative : pour lui, la forme des mots
n’était que l’ultime étape du composant de la grammaire chargé de donner une forme sonore aux unités
lexicales insérées dans des structures syntaxiques. La morphologie s’est alors diluée dans ce qu’on a
appelé la « morphophonologie ». Et si l’on parle davantage aujourd’hui de morphologie dans le cadre
chomskyen, il s’agit plutôt d’une morphologie « distribuée » que d’un composant à part entière dans
une grammaire formalisée.
De même certains se sont demandé si l’on pouvait vraiment traiter de la forme des mots sans prendre
en compte les constructions dans lesquelles ces mots pouvaient se trouver : la forme différente du
verbe selon qu’il s’agit d’un tour actif ou d’un tour passif, comme on l’a vu plus haut, en est un
exemple particulièrement éclairant. Et l’on parle alors de « morphosyntaxe » pour traiter des formes
que peuvent prendre certains mots dans des contextes syntaxiques tout à fait spécifiques.
Il s’agit là de problèmes réels, et sur lesquels on reviendra plus longuement en fin d’ouvrage.

Une reconnaissance fluctuante

Si les frontières entre domaines linguistiques ne sont pas toujours nettes, et si la morphologie s’est
ainsi trouvée mise en cause lors de l’émergence d’une linguistique plus formalisée, il n’en a pas
toujours été ainsi.

• La grande époque de la morphologie

Au XIXe siècle en particulier, c’est à partir de la forme des mots, et notamment de leurs
ressemblances formelles, que, donnant corps à ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de
grammaire comparée (ou historique), des grammairiens allemands et français ont d’abord élaboré
l’hypothèse d’une origine commune à de nombreuses langues ; puis ils ont démontré l’unité de ces
langues dans une seule famille dite indo-européenne, par référence à leur extension géographique.
Cet intérêt pour la morphologie ne s’est pas démenti durant près d’un siècle, ainsi qu’en témoignent
les travaux de A. Meillet et E. Benveniste sur les langues indo-européennes et les langues classiques,
de K. Nyrop, A. Darmesteter, et un peu plus tard, de P. Fouché sur le français, ou encore en Amérique
du Nord, de E. Nida sur les langues amérindiennes.
Et les manuels de grammaire (grammaire française, grammaire de l’ancien français, grammaire
latine) en témoignaient à leur façon, qui ont été longtemps beaucoup plus morphologiques que
syntaxiques.

• Le retour à la morphologie

L’essor et le succès de la grammaire générative, liés en partie à la personnalité de N. Chomsky, ont


contribué à occulter tous ces travaux, trop vite oubliés sinon même décriés. Cependant plusieurs
décennies après, et alors que devenaient plus visibles les limites d’un modèle génératif trop strictement
syntaxique, on a pu observer un réel « retour » vers la morphologie. Non que celle-ci ait tout à fait
retrouvé la place qu’elle mériterait, mais les recherches se sont multipliées, selon des orientations
théoriques assez diverses, générative avec M. Aronoff, S. Scalise ou S. Anderson, catégorielle,
naturelle avec W. Dressler, associative avec D. Corbin et de son équipe, prosodique encore ou plus
sémantique avec I. Mel’cuk et son monumental Cours de Morphologie générale, lexématique enfin
selon les courants de recherches plus récents.
Et c’est dans ce contexte de redécouverte que s’inscrit délibérément le présent ouvrage.

La diversité du lexique français

La tâche de la morphologie étant ainsi esquissée, et avant de passer à un travail plus précis de
description, il convient de rappeler quelques caractéristiques de ce stock de mots constituant ce que
l’on appelle le lexique du français et qui sera l’objet de cette description.

Les langues romanes

Dans la vaste famille des langues indo-européennes, le français appartient à la branche plus
restreinte des langues romanes, qui ont en commun de descendre du latin.
Le latin lui-même ne fut d’abord qu’une petite langue parlée dans la seule péninsule italique, mais
qui s’est propagée largement tout autour de la Méditerranée, du fait de la nature conquérante des
habitants de Rome, et de la constitution d’un empire.
Cependant le latin qui s’est ainsi répandu au fur et à mesure que se construisait l’empire romain,
était lui-même une langue « éclatée ». Non seulement il s’agissait beaucoup plus de la langue des
soldats et des commerçants que de celle des lettrés, mais les réalités socioculturelles, objet des
échanges quotidiens, étaient très différentes d’un bout à l’autre du territoire dépendant de Rome. Par
ailleurs les soldats et colons romains s’adressaient à des autochtones, qui parlaient d’autres langues, et
ont appris le latin comme langue seconde. Le latin a sans doute fini par supplanter ces langues
autochtones, mais il y a laissé aussi sa structure sonore, une partie de sa structure syntaxique, et
beaucoup de son vocabulaire. Ces nouvelles variétés du latin ont été elles-mêmes mises en contact
avec la langue d’envahisseurs (germaniques, slaves, arabes) ou de voisins divers, qui y ont à leur tour
introduit des éléments étrangers. Le latin, dont dérivent les langues romanes, dit bas latin, n’est donc
pas le latin classique, et n’est même pas unique, ce sont des latins, dont les formes ont été en grande
partie reconstituées par les linguistes, sur la base de ce qu’ils savaient déjà.
Du latin aux langues romanes contemporaines

Des langues doublement latines

Néanmoins, dans aucune des régions où s’est peu à peu répandu le latin, le cheminement du latin, ou
plutôt du bas latin, jusqu’aux langues romanes actuelles ne s’est effectué de façon uniforme. Dans
toutes ces langues le stock lexical moderne n’est pas homogène, mais se répartit en deux grandes
classes – le vocabulaire « populaire » et le vocabulaire « savant » – aux caractéristiques formelles
aisément repérables, qui tiennent elles-mêmes à des modes de transmission différents.

• Le vocabulaire populaire

Il provient essentiellement du jeu de l’évolution phonétique, qui a affecté au fil des siècles aussi
bien les voyelles que les consonnes des mots latins. Beaucoup de mots courants du français moderne –
tels ami, chaud, échelle, faim, île, louve, pauvre, sel – représentent ainsi des cas d’évolution
régulière, conformes à ces lois phonétiques générales, dont le détail se trouve très bien décrit dans les
ouvrages de phonétique dite historique.

• Le vocabulaire savant

Le vocabulaire issu de cette transmission populaire était avant tout un vocabulaire concret, de
paysans et de soldats. Avec la renaissance intellectuelle, qui s’est effectuée lentement du VIIIe siècle au
XIIIe siècle, le besoin de désigner des abstractions n’a cessé de grandir, en même temps que se
multipliait le nombre de ceux qui connaissaient le latin classique. Entre le XIVe siècle et le XVIe
siècle, ces savants, et les traducteurs de textes latins en particulier, ont entrepris une véritable « re-
latinisation » du français, par la transcription en français de milliers de mots latins, doublant ainsi
pratiquement le volume du vocabulaire français.
Mais au moment de cette re-latinisation, certaines des lois phonétiques qui avaient affecté les mots
latins dans la transmission populaire, avaient cessé de jouer, si bien que ce vocabulaire d’origine
savante reste très proche dans sa forme des mots latins ainsi réintroduits. C’est ce qui explique la
présence en français moderne d’innombrables couples de mots dont l’un est d’origine populaire et
l’autre d’origine savante, tels réduire/réduction, nager, nage/natation, suivre, suite/ séquence, etc.
(pour des exemples plus complets, voir le tableau proposé en annexe en fin d’ouvrage).
Et comme le même phénomène a joué aussi dans les autres langues romanes, il existe entre elles
toute une part de vocabulaire savant très proche, et parfois même strictement identique dans la graphie,
sinon dans la prononciation. Ces termes, issus d’une re-latinisation tardive, se retrouvent également
dans certaines langues européennes d’origine germanique, tels l’anglais ou l’allemand.

Les langues romanes régionales

Ce que nous appelons aujourd’hui « le français », dénommé aussi français « national » ou, plus
couramment, « standard » ou « courant » et qui est la langue de l’administration et des grands médias,
écrits et oraux, n’est en fait qu’une des variétés du français issues du bas latin, telle qu’elle s’est
développée dans la partie nord de la France, et plus spécialement en Ile-de-France, et qui s’est
imposée à l’ensemble du territoire pour des raisons historiques et politiques.
Néanmoins les langues issues du latin et dont il reste encore des traces vivantes de nos jours sur le
territoire national, sont beaucoup plus diverses et se rassemblent en deux grands groupes
géographiquement délimités, et repérés par la façon dont s’est peu à peu dit le oui : les langues dites
d’oïl dans la moitié nord de la France, les langues d’oc, dans la moitié sud, à quoi il faut ajouter le
franco-provençal à l’est de la partie centrale, le catalan dans la partie orientale des Pyrénées et le
corse, lui-même proche de l’une des langues régionales aujourd’hui encore attestées en Italie (on
n’oublie évidemment pas ces autres langues régionales que sont le breton, le basque et l’alsacien, mais
celles-ci ne sont pas issues du latin).
Ces langues romanes régionales ont été longtemps désignées, et continuent d’être désignées parfois
par les termes de « dialectes » et « patois », longtemps ressentis comme péjoratifs, mais qui sont liés
en fait au domaine d’extension géographique et davantage encore au nombre de locuteurs pratiquants.
Ces variétés régionales se caractérisent aujourd’hui, le plus souvent, sur un fonds commun, par
certaines particularités – phonétiques, syntaxiques, mais surtout lexicales, ainsi qu’en témoigne la série
des dictionnaires des français régionaux parus ces dernières années – qui sont le propre d’une région
donnée, et qui piquent la curiosité de ceux qui viennent « d’ailleurs ».
Quelques régionalismes lexicaux

midi bader ‘attendre, béer’

id. bader qqun ‘être en admiration

devant qqun’

id. niston ‘enfant, petit’


zone d’oïl de l’Ouest bourrier ‘poussière, détritus’

id. loche ‘limace’

id. pochon ‘sac en papier’

id. tralée ‘ribambelle’

région nord et Belgique chicon ‘endive’

id. ducasse ‘fête locale’

id. savoir ‘pouvoir’

Le français hors de France

Il faut enfin rappeler que, en relation à la façon dont s’est faite la diffusion du latin en même temps
que les conquêtes romaines, ce que nous appelons le français s’est constitué et répandu au-delà de ce
que sont aujourd’hui les frontières politiques de la France, et se trouve parlé et officiellement reconnu
dans une partie de la Belgique et de la Suisse actuelles.
Des raisons politiques et historiques font que le français a été également exporté dès le XVIIe siècle
en Amérique du Nord, où il est encore parlé en Acadie, Louisiane, et surtout au Québec, et à partir du
XIXe siècle et avec la colonisation, en Afrique et en Océanie, où il s’est souvent maintenu comme
langue véhiculaire après l’indépendance de la plupart de ces pays.
Là encore le français, tel qu’il est aujourd’hui parlé dans ces différents lieux, se distingue du
français standard, par des différences phonétiques et syntaxiques plus ou moins accentuées, mais
toujours et surtout par des particularités lexicales, liées dans certains contextes, à l’emprise d’une
autre langue géographiquement dominante (l’anglais souvent).
Quelques particularismes lexicaux du français hors d’Europe

Zone géographique Terme utilisé Équivalent standard

jaser bavarder

Acadie, Québec patates pilées patates écrasées en purée

il fait frette il fait froid

St-Pierre-et-Miquelon en avoir par-dessus les cheveux en avoir assez

Burkina-Faso berceuse bonne d’enfant, nounou

Rwanda, Zaïre tomber faible s’évanouir

Cameroun glisser pour qqun avoir un faible pour qqun

métro français de France

Antilles être crabe être timide

bélangère aubergine
blocus embouteillage
Haïti
arriver en roue libre arriver en auto-stop

La Réunion greveur gréviste

tombaliste fabricant de cercueils


Maurice
brassière soutien-gorge

Les emprunts

Si la majeure partie du lexique français moderne vient du latin (et parfois du grec classique, souvent
par l’intermédiaire du latin) selon le double cheminement rappelé plus haut, on estime néanmoins à
environ 13 % du vocabulaire total les mots empruntés à des langues étrangères.
Parmi les langues ainsi représentées dans le français, et sur près de 4 200 mots courants d’origine
étrangère, selon le décompte de H. Walter, dans L’aventure des mots français venus d’ailleurs (1997),
l’anglais viendrait aujourd’hui en tête (25 % de ce stock), suivi de près par l’italien (prédominant
jusqu’au milieu du XXe siècle, 16 %, dont : gazette, sentinelle, bandit, frégate, corsaire, banquet...),
le germanique ancien (13 %, dont : bûche, mât, jardin, marquis, sénéchal...) – surtout la langue des
francs, le francique – et par les autres idiomes gallo-romans (11 %). Viennent ensuite l’arabe et les
langues celtiques, qui précèdent l’espagnol et le néerlandais, l’allemand moderne et les dialectes
germaniques.

Problèmes d’objectifs et de démarches

Pour qui entreprend de proposer un panorama ordonné des différents types de formes des unités
lexicales composant le français moderne, et de la part d’interprétation qui y est liée, plusieurs voies
sont possibles.

L'approche historique et étymologique

Cette première approche, qui a été longtemps prédominante, et considérée comme évidente en
relation aux recherches de la grammaire historique du XIXe siècle, consiste à rendre compte de la
forme des mots et de leur interprétation en établissant de quelle façon ils sont reliés aux unités qui les
précèdent historiquement, et dont ils proviennent.
Dans cette optique, il a toujours été plus facile d’établir l’histoire de la formation des mots, et de
leurs formes successives que celle de leurs éventuels changements de sens, surtout pour les mots – les
plus nombreux – venant du latin.
Car la souche latine de ces mots est généralement connue, et les règles et lois phonétiques expliquant
le passage (qui s’est toujours fait par étapes) du mot latin au mot moderne sont également bien établies
et à peu près datées.
On se contentera d’en rappeler ici les traits essentiels, présentés de façon plus synthétique dans le
tableau placé en annexe 4 (et inspiré de l’ouvrage de S. Reinheimer et L. Tasmowski, Pratique des
langues romanes, 1997).
Ces changements phonétiques ont affecté l’ensemble du mot latin, voyelles et consonnes, mais selon
des principes différents.
a Les voyelles elles-mêmes ont évolué de façon différente selon qu’elles étaient accentuées ou
non, et appartenaient à une syllabe ouverte (qui se terminait sur un son vocalique) ou à une
syllabe fermée (qui se terminait sur un son consonantique) 1 ; les voyelles accentuées ont
souvent changé de timbre, les voyelles inaccentuées ont presque toujours disparu ; elles se
sont en outre souvent nasalisées lorsqu’elles étaient suivies des sons consonantiques m ou n,
et ont subi des modifications particulières au voisinage d’un i.
b L'évolution phonétique des consonnes s’est faite selon plusieurs paramètres : leur propres
caractéristiques articulatoires, leur place dans le mot, leur contexte vocalique ou semi-
vocalique, enfin leur éventuel groupement.
Certaines ont disparu, en modifiant éventuellement le timbre de la voyelle précédente, beaucoup se
sont transformées, de façons diverses selon leur place dans le mot.
Ce type d’approche est remarquablement illustré par l’ouvrage que P. Fouché a consacré à l’histoire
du verbe français (1930).
L'histoire du changement éventuel d’interprétation des mots depuis le latin jusqu’au français, est plus
problématique, même lorsque ces différences de sens sont flagrantes, car les causes de ces
changements, qui ne sont pas forcément parallèles aux changements de forme des mots, et dont la
datation est souvent incertaine, ne sont ni homogènes ni toujours évidentes. C’est ce dont tentent
néanmoins de rendre compte les dictionnaires étymologiques, dont le plus représentatif sur le français
reste celui de W. von Wartburg, réduit, avec la collaboration de O. Bloch, à un Dictionnaire
étymologique de la langue française, tout à fait accessible à un public non spécialiste. C’est ce dont
témoigne aussi, beaucoup plus récemment, le Dictionnaire historique de la langue française de A.
Rey aux éditions Le Robert.

La recherche d’un système

Si l’on ne peut nier l’apport inestimable de cette démarche historique et étymologique, celle-ci
aujourd’hui ne saurait suffire. Le Cours de linguistique générale de F. de Saussure a été à cet égard
déterminant, qui a établi qu’une langue est un système dont tous les éléments sont mutuellement
dépendants et se définissent les uns par rapport aux autres.
Dans le domaine particulier de la morphologie lexicale, et pour ce qui concerne le français, le
premier a en avoir tiré les conséquences a été P. Guiraud, dans son ouvrage de 1967 consacré aux
Structures étymologiques du lexique français, puis ultérieurement dans son Dictionnaire des
étymologies obscures.
L'étude de la néologie, c’est-à-dire des termes nouveaux entrés récemment dans le lexique du
français, a conduit également à s’interroger sur les règles implicites qui sont alors en jeu, et qui font
que, sur le plan de la forme comme de l’interprétation, ces mots nouveaux sont considérés comme
conformes au système du français, ou que certains mots, non attestés dans les dictionnaires de langue,
apparaissent néanmoins comme « possibles » par rapport à ce système, contrairement à d’autres jugés
absolument impossibles.
Selon cette optique, il s’agirait donc davantage de faire apparaître comment les mots du lexique sont
morphologiquement constitués en un système structuré, et quelles sont les règles – touchant à leur forme
comme à leur interprétation – qui en régissent aujourd’hui le fonctionnement, et sont susceptibles de
rendre compte de la création, jamais terminée, de mots nouveaux.
Des mots possibles aux mots nouveaux

Verbes Noms Adjectifs

conciliabuler dérisoireté fessu

concubiner dérobeur infiable

fierauder émotionnement laineté

dérespecter heureuseté maisonnier(e)

s’encolérer mensongerie

noctambuler négraille

vantardise tremblade

Exemples extraits de Raphaël Confiant : Le meurtre du Samedi-Gloria, Collection Folio.

C’est en ce sens plutôt que se situeront les descriptions proposées dans cet ouvrage, même si l’on ne
se refusera pas parfois de confirmer certaines analyses par des arguments d’ordre étymologique.

Régularités et exceptions

Si l’on ne peut douter que l’ensemble du stock lexical d’origine latine forme un système
morphologiquement structuré, il serait cependant illusoire de croire que ce système puisse être d’une
cohérence sans faille.
La forme des mots, et leur rassemblement en classes ordonnées sont certes régis par de grands
principes, qui seront successivement présentés et expliqués, mais sont dus aussi, sans aucun doute, à
l’analogie, c’est-à-dire à cette recherche des proportions (au sens mathématique de ce terme) que
beaucoup estiment fondamentale en linguistique. Il ne fait guère de doute que l’analogie a joué, et
continue de jouer, un rôle régulateur très important en morphologie. C’est à elle par exemple que sont
attribués certains phénomènes de régularisation en matière de flexion et même de dérivation, même s’il
demeure bien difficile d’apprécier exactement sa portée.
Malgré cela il n’est guère possible d’éviter les cas résiduels, c’est-à-dire ces petits groupes de mots
qui n’entrent pas dans les descriptions proposées et peuvent apparaître comme autant d’exceptions au
fonctionnement présenté. On ne cherchera pas à les masquer, mais il ne serait guère raisonnable non
plus de conclure à la non validité de l’ensemble du système à partir de quelques exemples résistants.
Dès lors qu’elle s’est constituée au cours du temps, et qu’elle a toujours été partagée par un corps
social placé sous le signe de la diversité, la langue n’a cessé d’être traversée d’influences multiples,
dont les traces se sont surtout inscrites dans le lexique, et y restent aujourd’hui encore spécialement
visibles.
Résumé
La linguistique descriptive se subdivise en différents champs, selon le point de vue qui est privilégié : phonologie, syntaxe,
sémantique, morphologie, même si les frontières entre ces différents domaines ne sont pas et ne peuvent pas être nettement
tranchées. Cela est spécialement vrai de la morphologie, souvent tirée du côté de la phonologie ou de la syntaxe, mais dont la
tâche propre demeure l’étude de la forme des mots, dans leurs différents emplois et constructions, et de la part d’interprétation
liée à cette forme.
Le travail de description morphologique entrepris ici porte sur le lexique du français moderne, qui est essentiellement
d’origine latine, mais où se repèrent deux ensembles bien distincts selon le mode de transmission, populaire ou savant, par
lequel s’est effectué ce passage du latin au français.
Cette description peut se faire d’un point de vue historique et étymologique, ou synchronique. C’est cette dernière approche
qui sera ici privilégiée.

Suggestions de lecture

BLOCH O. & WARTBURG W., 1991 [1932], Dictionnaire étymologique de la langue française. Paris, PUF. 9e éd.
En référence à la méthode historique, l’étymologie y est conçue comme une histoire des mots et des notions qu’ils expriment
entre le latin et l’époque actuelle. Rangés par ordre alphabétique, les mots, dont l’apparition est datée, sont groupés en familles,
les dérivés se trouvant sous le terme simple. De consultation facile et agréable, l’ouvrage ne comporte pas d’index.
PERRET M.,1998, Introduction à l’histoire de la langue française, Paris, A. Colin.
Comme l’indique le titre, une introduction très claire et accessible, où sont présentés les repères et les mises au point
indispensables à une étude du français moderne.
REY A. (dir.), 1992, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert.
Ouvrage très accessible, et passionnant à consulter. Les mots sont rangés par ordre alphabétique, et les dérivés regroupés
sous le terme simple. Contient en outre d’excellents articles encyclopédiques concernant les idiomes liés au français et le
français lui-même, ainsi que sur les notions de linguistique utiles à la compréhension de l’ouvrage. On pourra consulter avec
profit les articles sur : « l’étymologie », « le français, évolution d’une langue », « dialectes et patois », « l’emprunt », « le latin »,
« les langues romanes », « la néologie ».
REINHEIMER S. et TASMOWSKI L., 1997, Pratique des langues romanes, Paris, L'Harmattan.
Une introduction remarquablement claire aux structures phonétiques, phonologiques, morphologiques et lexicales des langues
romanes. Par-delà la partie phonétique, un peu technique, l’ensemble de l’ouvrage est tout à fait accessible. La partie
consacrée au « dictionnaire roman minimal », très facile, ouvre beaucoup de perspectives.

1 Ces notions d’accent et de syllabe seront reprises et précisées dans le chapitre 2.


Chapitre II

Principaux outils de la description morphologique

Plusieurs classes de mots

Un rapide coup d’œil sur l’ensemble des mots constituant le lexique du français, fait vite apparaître
qu’on peut les répartir en plusieurs classes d’après leur structure formelle.

Les mots non construits

On trouve d’abord des mots, ou plutôt des unités lexicales, constitués d’une suite de sons – et donc
de signes graphiques – qui apparaissent insécables, c’est-à-dire qui ne peuvent être segmentés sans que
l’existence du mot en tant que tel en soit affectée, et que l’on passe alors au niveau des phonèmes (en
eux-mêmes dépourvus d’interprétation, ce que A. Martinet a appelé la seconde articulation, par
opposition à la première, qui est celle des mots pourvus de sens). Ainsi l’unité lexicale lac est-elle
constituée de trois phonèmes [ /1 / - / a / - / k / ], l'unité lexicale arbre de quatre phonèmes [ / a / - / R /
- / b / - / R / ], et chacune n’existe que par la succession de ces phonèmes, dans cet ordre précis.
Cette suite de phonèmes est associée à une interprétation considérée comme évidente et nécessaire
pour un locuteur francophone, ainsi, dans le cas de lac, celle de « grande étendue d’eau située à
l’intérieur des terres », ou dans le cas d’arbre celle de « grand végétal ligneux porteur de branches à
partir d’une certaine hauteur ».
Mais ce rapport entre sons et sens est néanmoins « arbitraire », comme l’a souligné Saussure, en
ceci que rien dans la suite de sons considérée, en dehors de l’habitude propre à une communauté
linguistique, n’impose la relation au sens qui lui est habituellement liée. À cet égard la relation du mot
arbre à l’objet du monde extérieur reconnu comme tel, ne peut en rien s’expliquer par la suite de sons [
/ a / - / R / - / b / - / R], pas plus que la réalité extralinguistique désignée par le mot lac n’est « mieux »
désignée par la suite de sons [lak] que par la suite [ze] correspondant au mot allemand See.
De ce point de vue, les unités lexicales suivantes, étiquetées comme des noms ou des adjectifs,
peuvent être de la même façon considérées comme des mots non construits :
clair [klεR] adjectif
cal [kal] nom
foudre [fudR] nom
ferme [fεRm] adjectif
mur [myR] nom
sol [sɔl] nom

dont la relation à des objets ou des propriétés extra-linguistiques ne peut s’expliquer par la suite
ordonnée de sons qui les constituent.
Les mots construits

À l’inverse des précédentes, ces unités lexicales sont constituées d’une suite de sons sécables, c’est-
à-dire qu’il est possible de segmenter en plusieurs éléments, que l’on peut retrouver dans d’autres mots
du lexique.
Si l’on considère les unités lexicales : il apparaît que chacune d’entre elles peut être segmentée en
plusieurs éléments distincts (séparés conventionnellement par le signe +) sans que l’on tombe pour
autant dans la seconde articulation.

lavage
enseignement
contraction
pierreux

lav+age
enseigne+ment
contract+ion
pierr+eux

En effet si l’on oppose lavage à d’autres autres unités lexicales, également segmentables, telles que
lav+eur ou batt+age, on peut déduire à partir des segments qui leur sont communs :
- qu’une partie de l’interprétation partagée par lav+age et lav+eur est liée à l’élément lav-,
qui porte l’idée de « nettoyer avec un liquide »,
- qu’une partie de l’interprétation partagée par lav+age et batt+age est liée à l’élément -age,
qui porte l’idée de « action de » (laver ou battre).
De la même façon, si l’on oppose pierreux à pierr+aille ou lait+eux, on peut aussi déduire :
- qu’une partie de l’interprétation partagée par pierr+eux et pierr+aille est liée à l’élément
pierr-, qui porte l’idée de « matière minérale solide »,
- qu’une partie de l’interprétation partagée par pierr+eux et lait+eux est liée à l’élément -eux,
qui porte l’idée de « qui est de la nature de, qui ressemble à ».
On pourrait mener le même raisonnement à partir d’enseignement en l’opposant à enseign+ant et
régle+ment, ou à propos de contraction en l’opposant à contract+ile et confess+ion.
On peut en tirer aussi que l’interprétation globale des unités lexicales ainsi segmentables est
compositionnelle, c’est-à-dire qu’elle résulte de la mise en relation des différents segments qui les
composent : lavage s’interprète en effet comme « l’action de nettoyer avec un liquide », battage
comme « l’action de frapper à plusieurs reprises », pierreux comme « qui ressemble à un certain type
de matière minérale solide (appelée pierre) », etc.
Les éléments ainsi repérables par segmentation dans certaines unités lexicales sont globalement
appelés des morphèmes. Mais sous cette dénomination très générale se trouvent réunis des éléments
dont les caractéristiques et le fonctionnement ne sont pas homogènes. Ainsi, et si l’on reprend les
exemples ci-dessus, les deux morphèmes constitutifs ont des propriétés très différentes.
- En termes de productivité d’abord, ceux qui apparaissent en début de mot (lav-, enseigne-,
contract-, pierr-) ne se retrouvent, avec la même interprétation, que dans un nombre
relativement réduit d’autres unités lexicales (une dizaine au plus), alors que ceux qui sont en
fin de mot (-age, -ment, -ion, -eux) se retrouve, avec une interprétation identique, dans des
centaines et, pour certains, dans des milliers d’autres unités lexicales.
- Les morphèmes en seconde position (-age, -ment, -ion, -eux) n’ont aucune autonomie
linguistique, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent fonctionner seuls dans la langue, alors que ceux
qui sont en première position ne sont pas toujours dépourvus d’autonomie. Ainsi la suite de
sons [pjεR] qui apparaît en tête de pierreux, peut être employée seule dans une phrase, avec
la même interprétation que dans pierr+eux (même si la transcription graphique implique
alors un -e final).
- C'est la part d’interprétation liée au premier élément qui apparaît la plus importante, celle en
tout cas qui autorise la mise en relation à des objets du monde extérieur et permet de
différencier entre eux les mots construits – d’où le terme de morphèmes lexicaux par lequel
on les désigne parfois.
- Les morphèmes apparaissant en seconde position sont en revanche beaucoup plus divers, et
n’ont pas de ce fait de dénomination globale unique. Ils n’en sont pas moins distingués en
classes très précises, comme on le verra plus loin, selon la nature du lien qui les unit au
morphème précèdent, et le rôle qu’ils remplissent vis-à-vis de celui-ci.

Les mots composés

S’il y a accord assez général sur l’existence d’une classe de mots qui seraient « composés », la
façon dont cette classe peut être définie est moins évidente, et il n’y a pas toujours unanimité à ce sujet.
On se contentera ici de dire qu’un composé comporte deux termes – éventuellement construits –, qui se
conjoignent en une unité lexicale nouvelle à interprétation unique et constante, et qui doivent être
identifiables pour le locuteur. Car si le sens de chacun des termes pris isolément n’a pas un rapport à
peu près intelligible avec celui du composé, le composé ne peut être reconnu comme tel. C'est le cas
d’un certain nombre de mots du français moderne, par exemple plafond (= plat-fond), averse (= à la
verse), dorénavant (= d’ore en avant), à propos desquels le sentiment de la composition est
complètement aboli.
Ceci étant, il n’est pas facile de répartir les composés du français moderne en classes homogènes,
dans les mesure où les critères de forme et d’interprétation entre les termes constituants ne se
recouvrent pas strictement.
Du point de vue de la forme, on peut cependant distinguer :
- les composés dans lesquels les deux termes sont soudés graphiquement. Beaucoup sont
d’origine savante, construits à partir de termes venant du grec et du latin, et repérables à une
fréquente jonction vocalique entre le premier et le second terme (-i- si le premier est
d’origine latine, -o- s’il est d’origine grecque), par exemple :
(agri = champs / cole = qui cultive)
agricole
> relatif à la culture des champs
(pesti = peste / fér+é = qui porte)
pestiféré
> qui porte la peste, infesté par la peste
(miso = qui déteste / gyne = femme)
misogyne
> qui déteste les femmes
(morpho = forme / log+ie = étude)
morphologie
> étude des formes

Mais on trouve aussi des composés ainsi soudés à partir de mots français :

portemanteau, portefeuille, tournebroche

- les composés dont les deux termes peuvent être graphiquement séparés par un trait d’union,
sans pourtant que ce trait d’union soit régulier ; ils sont très nombreux, et majoritairement
d’origine française, mais ils ne sont pas également enregistrés dans les dictionnaires.
D’éventuelles sous-classes peuvent être repérées selon l’appartenance catégorielle de chacun
des termes constituants :
N-N : chêne-liège, roman-photo, oiseau-mouche
A-A : aigre-doux, clair-obscur, sourd-muet
N-A : état civil, sang-froid
A-N : morte-eau, bas-breton, rouge-gorge
V-N : garde-barrière, lance-missiles, porte-bagages, sèche-cheveux
V-V : pousse-pousse, laisser-faire, savoir-vivre
Prép / Adv-N :en-tête, arrière-cour, sans-cœur

- les composés comportant plus de deux éléments, et que E. Benveniste appelle pour cette
raison des « conglomérés » :

chaud et froid, main-d’œuvre, pied-à-terre,


va-nu-pieds, va-et-vient, à la va-vite

- enfin un type, qui n’est pas toujours bien reconnu dans sa nature propre de composé, et qui
consiste en un groupe entier de lexèmes, reliés par divers procédés, et formant une
désignation constante et spécifique :

pomme de terre, robe de chambre, clair de lune armoire à provisions, machine à


écrire, avion à réaction, voiture d’enfant, etc.

Du fait de sa souplesse, ce type de composé, que E. Benveniste appelle « synapsie », est


extrêmement productif en français moderne, notamment dans les nomenclatures techniques.
Les interprétations de ces composés sont extrêmement variées, et ne sont pas forcément homogènes à
l’intérieur d’une même classe formelle. Car ce qui apparaît pertinent à ce propos, ce n’est sans doute
pas tant la structure strictement formelle des composés, que les relations – d’ordre syntaxique –
qu’entretiennent entre eux leurs éléments, et dont la plus fréquente est un rapport de détermination. Cela
conduit à se demander si la composition relève bien de la seule formation des mots, ou appartient à la
syntaxe, au même titre que la construction de la phrase. C’est la question que posait déjà A.
Darmesteter à la fin du XIXe siècle dans son Traité de la formation des mots composés, et à laquelle
E. Benveniste répondra clairement en 1966-1967 dans ses articles sur la composition nominale.

Où situer les mots composés ? Les réponses de A. Darmesteter et E. Benveniste


Dans l’introduction à son Traité de la formation des mots composés, publié en 1875, A. Darmesteter se pose en effet la
question : « Et d’abord, dans le groupement des faits très nombreux qui s’imposent à notre étude, à quel principe de
classification s’attacher ? »
Après avoir examiné « les différents points de vue qui s’offrent à l’esprit suivant que l’on considère les mots composés dans
leur forme extérieure ou dans leur constitution intime », il explique :

« Il ne reste qu’une seule classification vraiment rigoureuse, celle qui repose sur l’analyse intime des procédés
logiques que l’esprit met en œuvre pour former les mots composés. […] Et ici il ne faut point craindre de faire à
l’analyse psychologique une place trop grande dans une question de simple linguistique ; car ce n’est pas, en
somme, à la partie de la grammaire qui traite de la formation des mots, c’est à la syntaxe qu’appartient la
composition, et sa théorie rentre toute entière dans celle de la composition de la phrase. […] Un mot composé est
une proposition en raccourci […] ».

Près de cent ans plus tard, dans son article Fondements syntaxiques de la composition
nominale, publié en 1967, E. Benveniste sera beaucoup plus net encore :

« Personne ne contestera que les particularités formelles des mots composés intéressent en effet la
morphologie nominale, notamment les variations caractéristiques d’un thème nominal entre l’état de forme libre et
celui de membre de composé, cette variation étant justement une des marques, parfois la marque unique, de la
composition. […]
Mais la considération morphologique laisse sans réponse et à vrai dire ne permet même pas de poser le
problème fondamental : quelle est la fonction des composés ? […]
Pour répondre à cette question, il faut, à notre avis, envisager les composés non plus comme des espèces
morphologiques, mais comme des organisations syntaxiques. La composition nominale est une micro-
syntaxe. Chaque type de composés est à étudier comme la transformation d’un type d’énoncé syntaxique libre ».

Les mots tronqués

On désigne ainsi les mots amputés d’une partie de ce qui les constitue comme mots, sans pourtant
que leur interprétation en soit nécessairement affectée. Ces mots tronqués, dont les formes sont très
diverses, appartiennent surtout à la langue orale familière ; pour cette raison, ils ne sont pas toujours
répertoriés dans les dictionnaires, et n’ont pas de forme écrite bien fixée.
appart = appartement
assoc(e) = association
cata = catastrophe ou catamaran (contexte sportif)
compèt(e) = compétition
compil(e) = compilation
kiné = kinésithérapeute ou kinésithérapie
perf = perfusion (contexte médical) ou performance (contexte sportif)

C'est sans aucun doute à propos de ces mots tronqués que les recherches de la morphologie
prosodique se sont avérées pertinentes, et il semble bien qu’en français (comme d’ailleurs dans
d’autres langues), la troncation opère surtout en fonction d’un schème prosodique, en l’occurrence
disyllabique.

Des mots aux morphèmes

Comme on vient de le voir, un grand nombre de lexèmes du français peuvent donc être segmentés en
éléments ou morphèmes distincts ; se dessine ainsi un niveau d’analyse – le niveau proprement
morphologique – qui n’est ni celui des mots, ni celui des sons, mais qui n’en a pas moins une réelle
pertinence linguistique.
Cette opération de segmentation permet ainsi de distinguer des morphèmes aux caractéristiques et au
fonctionnement variés, qui seront repérés par des dénominations différentes, qui reflètent elles-mêmes
un statut théorique différent.

La racine

C'est cette portion de terme qui est à la fois porteuse de l’identité du lexème (cette partie
d’interprétation qui le différencie de tous les autres lexèmes), et insécable sous peine que soit perdue
cette identité lexicale. Dit autrement, il s’agit de cette partie du lexème qui constitue la limite de la
segmentation. C’est à ce morphème que l’on donne le nom de « racine », de façon figurée, par
référence aux différents types de végétaux, car c’est ce morphème que l’on retrouve, avec
d’éventuelles modifications phonétiques, dans d’autres lexèmes, et qui en même temps les rassemble
en ce que l’on appelle une famille morphologique.
Tel est le cas, par exemple, de lac [lak], digne [diɲ] ou encore jeune [ƷŒn], qui ne peuvent être
segmentés, mais auxquels sont liées, par la forme et le sens, les mots construits lac+ustre, dign+ité,
jeun+esse.
Mais c’est aussi le cas de batt- [bat] dans batt+re

De la racine au thème

Une racine – mais pas forcément toutes les racines ou n’importe quelle racine, comme on le verra –
peut être accompagnée d’un « allongement », qui se présente comme une suite d’éléments, susceptible
d’avoir une forme pleine (constituée d’un son vocalique suivi d’un son consonantique, soit VC) ou une
forme réduite (constituée d’un seul son V ou d’un seul son C).
Cet allongement constitue avec la racine un ensemble morphologique spécifique, que l’on est en
droit d’appeler « thème », à la suite des comparatistes, et qui peut servir de point d’ancrage à divers
processus de construction de mots.

[[CVC] Racine + [VC]Allongement ]Thème

Ainsi en est-il du mot form+at, où la partie initiale form- [fɔRm] est la racine, et la partie finale -at
l’allongement de forme VC, et leur assemblage constitue un « thème », sur lequel sont construits les
mots format+ion, format+eur, format+if.

Racine et radical

Certains mots du français ne sont ni monosyllabiques, ni réductibles par segmentation à un


morphème lexical monosyllabique, auquel pourrait être attribué le statut de racine, mais ils sont
néanmoins le point de départ d’autres mots construits. Tels sont par exemple les termes poisson ou
lacune, auxquels sont liés les mots construits poissonn+eux, poissonn+ier, lacun+aire.
Comment nommer ces termes, en particulier lorsqu’on les considère en tant que partie constituante
de tous ces autres mots construits qui forment avec eux une « famille », parfois fournie, et tiennent
d’eux une part de leur interprétation ?
C'est à leur propos que l’on parle alors plutôt de radical, mais en donnant à ce terme le sens
strictement restreint de « point de départ », sans que rien soit dit sur le statut théorique précis de cet
élément point de départ.

Préfixes et suffixes

De part et d’autre de la racine (éventuellement prolongée en thème) ou du radical, peuvent


s’observer des éléments dépourvus d’autonomie lexicale, en ce sens qu’on ne peut pas les trouver
seuls dans une phrase – d’où leur nom général d’« affixes », qui signifie « fixés, attachés » à un autre
élément qui leur sert en quelque sorte de support.
Selon leur position par rapport à ce support, on distingue de façon plus précise :
- les préfixes, qui précèdent le radical,
- les suffixes, qui le suivent.

• Les suffixes

Ils ne constituent pas une classe homogène, et l’on s’accorde à les répartir en deux grandes classes
distinctes, en fonction de leurs caractéristiques de fonctionnement et de leur interprétation.

a. Les suffixes dérivationnels

Ils servent à former des mots construits.


La plupart d’entre eux comportent un son vocalique (soit à l’initiale du suffixe soit après un son
consonantique), et ils contribuent donc à allonger d’une syllabe par rapport au radical les mots où ils
apparaissent.
Ils sont porteurs d’une interprétation très générale (« action de », « qui est en rapport ou en relation
à », etc.) qui se combine à celle du support auquel ils sont attachés.
Ainsi en est-il, par exemple, de :
-age repérable dans batt+age, verniss+age
-ure dans pel+ure, racl+ure
-aire dans scol+aire, aliment+aire
-ique dans désert+ique, tyrann+ique

La plupart des dictionnaires (dont Le Petit Robert 1) fournissent une liste des suffixes du français,
mais on peut s’apercevoir que ces listes ne sont pas concordantes, et diffèrent même assez
sensiblement d’un dictionnaire à l’autre. Cela tient à ce qu’il n’est pas toujours évident de déterminer
où et comment un mot construit peut ou doit être segmenté, et que les décisions concernant cette
segmentation dépendent en fait de choix ou de prises de position d’ordre théorique.

b. Les suffixes flexionnels

Ils sont porteurs d’indications d’ordre grammatical (genre, nombre, personne, temps, mode), tels :
-s, qui indique le pluriel, dans les Noms et les Adjectifs
-e, qui marque le féminin, dans les Adjectifs
et toutes les terminaisons propres à la conjugaison des verbes.
Ces suffixes se trouvent toujours tout à fait en fin de mot, après ceux que l’on appelle dérivationnels,
et ils se succèdent dans un ordre contraint.

• Les préfixes

Si la liste des suffixes du français moderne est loin d’être unanimement admise, celle des préfixes
l’est encore moins, parce qu’il n’existe pas de définition claire et stable de ce type d’affixes, qui en
permettrait un repérage facile.
Il existe néanmoins quelques préfixes largement reconnus, visibles dans de nombreuses unités
lexicales, et qui sont productifs en ce sens qu’ils contribuent encore à la formation de mots nouveaux,
tels de-, re-, ou encore en-, comme dans dé+faire, re+dire, en+cercl+er.

Jonctions et joncteurs

Lorsque deux termes se suivent dont l’un se termine par un son consonantique, et l’autre par un son
vocalique, alors ces deux sons sont prononcés de façon liée.
Dans le cas de mots différents et graphiquement distincts, ce type d’enchaînement, plus connu sous le
nom de liaison, est aujourd’hui encore tout à fait régulier :
Lesenfan(t)(s) [ lezãfã]
nours [nuRs] Le
enfants sonten vacances [l ez ãfãstãvakãs]
Des phénomènes de même ordre peuvent s’observer à l’intérieur d’un mot construit, à la limite entre
morphèmes, notamment lorsque le radical se termine par un son vocalique, et que le suffixe commence
lui aussi par un son vocalique. Le son de transition qui se développe alors n’est pas toujours inscrit
dans la graphie, telle la semi-voyelle [j] dans certaines formes conjuguées : ri+ons [Rijɔ ] (pour des
commentaires plus détaillés, voir document 1), mais certains liens, de type consonantique, font
aujourd’hui régulièrement partie de la forme sonore et graphique des mots, comme dans :
clou [klu] > clou+t+ier [klutje]
cauchemar > cauchemar+d+er
banlieue > banlieu+s+ard.

Et si dans de nombreux cas, l’élément de jonction est de type phonétique, et destiné à faciliter
l’enchaînement sonore d’un morphème à un autre, il est d’autres cas où il apparaît plus satisfaisant
d’attribuer à certains éléments de jonction un statut non phonétique, et proprement morphologique, en
relation à la structure du mot construit où ils apparaissent. Tel est par exemple le cas du -i- qui
apparaît entre le radical et le suffixe dans les mots construits à finale -té, notamment lorsqu’il y a
réitération de la suffixation :
combat+if if > combat+iv+i+té
danger+eux > danger+os+i+té
périod+ique > périod+ic+i+té

On peut sans doute interpréter de la même façon le -u-, correspondant à [ɥ], que l’on observe dans
certains mots construits tels que fact+u+el ou torrent+u+eux.

Problèmes de segmentation

L’opération de segmentation, ou découpage, des unités lexicales, apparaît ainsi au cœur de la


description morphologique. Mais cette procédure ne va pas de soi, et pose un certain nombre de
problèmes, qui obligent en retour à préciser les choses.

Formes orales ou formes écrites ?

Dans la mesure où toute langue est d’abord, et fondamentalement parlée, il pourrait sembler évident
que l’on ne doit travailler que sur les formes orales des mots. C’est le choix des morphophonologues,
qui essaient de rapporter les différences de forme entre les mots aux règles régissant le système sonore
de la langue à laquelle ils appartiennent. À l’appui de leur position, ils ne manquent pas de faire valoir
que la transcription écrite a toujours été seconde, et qu’on peut en modifier volontairement les
principes (comme en témoignent les réformes orthographiques) alors que les changements de
prononciation, qui font que le français du XXe siècle diffère de celui du XVIIe siècle, se sont faits, et
continuent de se faire imperceptiblement, en dehors de toute intervention humaine.
Mais en même temps, en relation à la diffusion des objets imprimés, et au développement de la
lecture et des échanges écrits, l’écrit apparaît comme un facteur de frein à l’égard de certains
changements linguistiques. C'est ce qui explique sans doute que la langue française semble avoir moins
changé depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, qu’entre le XVe et le XVIIIe siècles. C'est ce qui
explique aussi qu’avec le développement du tourisme, certains noms de lieux (ou toponymes) soient de
plus en plus articulés par les non-natifs selon les règles générales de la prononciation du français écrit,
au détriment de la prononciation régionale. Tel est le cas du nom de ville Sainte-Menehould,
généralement prononcé [mənəuld] au lieu de [mənu].
Une décision sur ce point important n’est pas sans conséquences pour la description morphologique.
On le montrera à partir de quelques exemples simples.
À propos de la conjugaison du verbe, à l’oral (étudié par A. Martinet en 1979 dans sa Grammaire
fonctionnelle du français), ce que l’on appelle le présent de l’indicatif des verbes du 1er groupe ne
comporte que trois formes : [ʃãt] qui vaut pour les 3 personnes du singulier et la 3e du pluriel, [ʃãt ɔ ]
qui correspond à la 1re personne du pluriel, [ʃãte] qui correspond à la 2e personne du pluriel, alors
qu’on repère cinq terminaisons différentes à l’écrit : chante (1re S et 3e S), chantes (2e S), chantons (1re
P), chantez (2e P), chantent (3e P). Sans doute trois de ces terminaisons écrites sont-elles sans
réalisation sonore, encore que quelques-unes peuvent être audibles dans certains tours interrogatifs
avec inversion du pronom sujet par exemple, comme dans chantent-ils [ʃãtətil] en face de ils chantent
[ilʃãt].
De même de nombreux adjectifs se distinguent par la présence au féminin d’un son consonantique
final qui est absent au masculin, tels petite [pətit] vs petit [pəti], alors que le signe graphique t de
transcription de ce son [t] est présent dans la forme écrite du masculin, mais sans réalisation sonore.
Pour ces différentes raisons, on ne se limitera pas dans cet ouvrage à l’étude des seules formes
orales des mots du français, et l’on tentera de proposer une description morphologique du français
moderne qui permette d’en comprendre le fonctionnement complexe, dans lequel des marques
graphiques apparemment « muettes » ne sont pas forcément sans rapport avec des phénomènes d’ordre
phonétique, et sont le reflet d’un fonctionnement morphologique plus complexe que ne peuvent le
donner à penser certaines présentations traditionnelles.

Un phénomène régulier de troncation

En effet, et comme l’a très bien montré F. Dell (dans Les règles et les sons, 1973, chapitre 4), il est
plus simple de rendre compte des différences sonores de genre qui caractérisent certains adjectifs à
partir de la forme orale du féminin : celle-ci étant marquée par un son consonantique final, on peut
considérer que la forme orale du masculin en est dérivée par troncation de ce son consonantique.
Il apparaît en effet que parmi les sons consonantiques du français, ceux qui appartiennent, d’après
leur mode d’articulation, à la classe des occlusives (p, t, d notamment) ont comme propriété de
s’effacer en fin de mot – ou de morphème – s’ils ne sont pas suivis d’un son vocalique.
Dit autrement une occlusive tombe
- en finale absolue de mot :

c’est peti(t) # # [pəti]


en face de : elle est petite # # [pətit]

- en fin de mot si le mot suivant commence par un son consonantique :


peti(t) # clou [pətiklu]
en face de : petit # ami [pətitami]

- en fin de morphème si le morphème suivant est consonantique :

peti(t)+ s # ami + (s) [pətizami]


en face de : petit + e + s # ami + e + (s) [pətitzami]

Ces rapides exemples (repris à F. Dell) montrent bien que, même s’il n’est pas toujours prononcé
dans tous les contextes, le t final de l’adjectif petit fait partie intégrante de ce mot, de même que la
marque de pluriel -s est bien un morphème, même si on ne l’entend pas toujours.
Comme on le reprendra plus loin, cette règle de troncation, qui s’applique à différentes catégories
de mots et de morphèmes, permet ainsi de rendre compte de façon plus simple et unifiée du
fonctionnement du genre, mais aussi du nombre et de certaines particularités de la conjugaison, en
même temps que de certaines disparités entre formes orales et formes graphiques.

Segmentation et syllabation

Si la segmentation est un opération morphologique qui consiste à opérer certains découpages à


l’intérieur d’une unité lexicale pour en faire apparaître la structuration interne en morphèmes, elle doit
être soigneusement distinguée d’un autre type de découpage, d’ordre phonétique, correspondant à ce
que l’on appelle la syllabation.

• Syllabe et syllabation

On désigne sous le terme de syllabe tout groupe de sons consonantiques et vocaliques qui est
prononcé d’une seule émission de voix. Et la syllabation, qui relève, de l’avis des spécialistes, d’une
compétence innée, consiste donc à découper une suite phonique (mot ou groupe de mots) en syllabes.

La syllabe
En termes plus techniques, la syllabe française répond au patron général de la syllabe reconnu par de nombreux
phonologues, et est constituée de deux parties :
- la première, dite « attaque », est non obligatoire, et comporte un ou deux sons
consonantiques ;
- la seconde, dite « rime », comporte un noyau vocalique nécessaire, et une « coda », elle-
même formée d’un ou deux sons consonantiques.

Même si cela est encore objet de débats entre spécialistes, il est assez généralement admis qu’une
syllabe orale – la seule qui ait une signification linguistique, et la seule dont il sera parlé dans ces
pages – comporte obligatoirement un noyau vocalique (noté V), qui peut être précédé et suivi d’un (ou
deux) son(s) consonantique(s) (noté C).
Cela revient à dire qu’une syllabe peut être réduite à un seul son vocalique, mais jamais à un seul
son consonantique. Dit autrement encore, un seul son vocalique peut correspondre à un mot d’une seule
syllabe, et se trouver ainsi porteur d’une interprétation, tel est le cas de eau [o] ou an [ã], il n’en sera
jamais de même d’un seul son consonantique, qui reste toujours sans interprétation.
Une syllabe qui se termine sur un son vocalique, c’est-à-dire de forme V (réduite alors au noyau
vocalique) ou CV, est dite « ouverte » : par exemple [o], [bu], [Ri].
Une syllabe qui se termine sur un son consonantique, c’est-à-dire de forme VC ou CVC, est dite «
fermée » : par exemple [ɔR], [kɔl].
Si toutes les langues ont des syllabes, toutes n’ont pas le même type dominant de syllabe. En
français, et à la différence de nombreuses autres langues, la syllabation est surtout ouverte.
À cette distinction entre syllabes ouvertes et fermées se trouvent étroitement associées les
distinctions qui opposent en français :
- les voyelles dont le timbre est ouvert : / a /, / ε /, / ɔ /, / œ /,
- et les voyelles dont le timbre est fermé : / a /, / e /, / o /, / ø /,
et que reflètent en partie les transcriptions graphiques, telles a / â, è / é1.
On observe en effet une assez stricte répartition, illustrée par les exemples ci-dessous, et selon
laquelle :
- dans une syllabe ouverte, la voyelle est fermée :

peau [po], pré [pRe], tas [ta]

- dans une syllabe fermée, la voyelle est ouverte :

mer / mère [mεR], col [kɔl], bac [bak]


Ceci établi, il n’y a pas recouvrement entre segmentation morphologique et syllabation, pour des
raisons qui apparaîtront plus clairement par la suite, mais qu’on peut résumer rapidement de la façon
suivante : parce qu’elle est fondamentalement ouverte en français, et qu’elle opère le plus souvent sur
des unités lexicales rassemblées en groupes syntaxiques (groupe du nom, phrase), la syllabation a pour
effet d’abolir les frontières
- d’une part entre morphèmes à l’intérieur d’une unité lexicale isolée,
- et d’autre part entre mots à l’intérieur de l’unité syntaxique qu’est la phrase.
Ainsi l’unité lexicale lavage, dont on a déjà parlé plus haut, peut être segmentée en deux
morphèmes : lav+age, mais elle compte deux syllabes : [la // vaƷ], la première ouverte, la seconde
fermée, et comme on peut le voir, les frontières entre morphèmes et syllabes ne sont pas identiques.
Le mot misère, en revanche, qui est non construit, compte deux syllabes, [mi // zεR], dont la
première est ouverte, et la seconde fermée ; mais le mot misérable, de la même famille morphologique,
qui compte deux morphèmes : miser+able, comporte trois syllabes : [mi // ze // Rabl], la première et la
seconde ouvertes, la troisième fermée. On peut remarquer en outre que le changement de nature de la
seconde syllabe (fermée dans misère, ouverte dans misérable) a pour effet de modifier le timbre du
noyau vocalique, et par contrecoup la transcription graphique de celui-ci (è > é). On verra plus loin
l’importance de ce genre de modification dans le cas particulier de la conjugaison.
Si l’on considère maintenant la phrase ils partent en avion, celle-ci comporte quatre éléments
lexicaux, mais cinq syllabes qui, pour trois d’entre elles, chevauchent les frontières entre mots [il //
paR // tã // na // vjɔ ].
Si ces quelques exemples peuvent paraître limpides, il n’en est pas toujours ainsi, et l’on verra plus
loin que certaines divergences d’analyse relèvent d’interférences persistantes entre ces deux types de
découpage.

• Accent et accentuation

Ces interférences sont entretenues en outre par un autre phénomène, d’ordre prosodique, qui n’a pas
été, et ne reste pas sans effet sur la forme des mots.
Ce que l’on appelle accent correspond à une proéminence repérable dans la chaîne sonore, où elle
joue un rôle contrastif. Cette proéminence, toujours liée à la syllabe, se définit par une augmentation de
l’intensité (émission de voix plus forte), de la hauteur (émission de voix plus aiguë), et de la durée
(émission de voix plus longue), de la voyelle qui constitue le noyau de cette syllabe.
En français, et à la différence d’autres langues voisines (anglais, allemand, espagnol, italien, entre
autres), l’accent a une place fixe, sur la voyelle de la dernière syllabe d’un mot ou d’un groupe de
mots, et se repère davantage à une tenue plus longue de la voyelle accentuée, qu’à des changements
d’intensité et de hauteur qui sont peu marqués – d’où la réputation faite au français de langue « molle »,
pratiquement inaccentuée.
Mais si la place de l’accent est fixe par rapport au mot, toute modification dans la forme du mot
risque d’entraîner un déplacement de l’accent. Et c’est effectivement ce qui se produit si l’ajout d’un
morphème contribue à allonger le mot, comme dans la conjugaison par exemple.
Pour reprendre l’exemple déjà commenté du présent de l’indicatif des verbes du 1er groupe,
lorsqu’on passe de [ʃ~a t] (1re S / 2e S / 3e S / 3e P) à [ʃã / tɔ ] (1e P) ou [ʃã // te] (2e P), on passe d’une
forme ayant une seule syllabe, fermée, à des formes de deux syllabes, toutes deux ouvertes ; mais du
fait de cette augmentation syllabique, l’accent se trouve automatiquement déplacé : alors que dans le
cas de [ʃãt] il était placé sur la voyelle de l’unique syllabe, porteuse par ailleurs du sens lexical du
verbe, dans le cas de [ʃã // tɔ ] ou [ʃã // te], il se trouve sur la voyelle de la seconde syllabe,
correspondant à la terminaison, et la première syllabe est inaccentuée.

• Alternances vocaliques

Dans cet exemple, la voyelle de la première syllabe, qui est nasale, ne change pas de timbre lorsque
l’accent passe sur la seconde syllabe. Mais il n’en est pas toujours ainsi, et le timbre d’une voyelle
centre de syllabe peut se trouver modifié selon qu’elle est accentuée ou inaccentuée. Ainsi en est-il des
termes morphologiquement reliés, clair [klεR] et clarté [klaR // te], où la modification du timbre de la
voyelle - / ε / - / a / - tient au seul déplacement de l’accent, dans une syllabe qui reste fermée malgré
l’ajout d’un morphème.
Ces modifications, connues sous le nom d’alternances vocaliques, ont joué un grand rôle dans
l’histoire du français. Certaines, comme on le verra, sont encore très repérables dans quelques familles
de mots, même si elles ne sont peut-être plus toutes productives.
Mais celles qui sont encore très visibles, dans la conjugaison notamment, tiennent au fonctionnement
entremêlé du déplacement de l’accent et d’éventuelles modifications syllabiques liées à l’ajout de
morphèmes.
C’est ce qu’on observe par exemple, toujours dans le cas du présent de l’indicatif, pour un certain
nombre de verbes du 1er groupe, tel céder : ainsi passe-t-on d’une forme [sεd] / cèd(e) qui comporte
une seule syllabe fermée, dont la voyelle est ouverte et accentuée, à des formes [se // dɔ ] / céd+ons ou
[se // de] / céd+ez de deux syllabes : la première, désormais ouverte, a une voyelle fermée et
inaccentuée, et c’est la seconde, également ouverte, qui a une voyelle accentuée (pour des
commentaires plus détaillés, voir document 2).
Ces différents points se trouvant ainsi éclaircis, dans la suite de l’ouvrage, les exemples seront
plutôt donnés sous leur forme graphique, par commodité, même si l’on discute à leur propos de
syllabation et d’accentuation. Pour éviter néanmoins toute ambiguïté, et comme ci-dessus, on se
contentera de signaler parfois par des parenthèses les signes graphiques sans réalisation sonore, et par
un corps spécial la voyelle accentuée. Les transcriptions phonétiques ne seront pas systématiquement
fournies, sinon lorsqu’il s’agira d’expliquer tel ou tel point de façon plus détaillée.

Résumé
Les mots constituant le lexique du français se répartissent en plusieurs classes d’après leur structure formelle. On peut
distinguer ainsi, selon qu’ils sont ou non sécables – sans que l’on passe pour autant au niveau de la seconde articulation, celle
des phonèmes –, les mots non construits, les mots construits, les mots composés, les mots tronqués.
Cette opération de segmentation, ou découpage, des unités lexicales, qui permet de repérer des morphèmes variés, apparaît
ainsi au cœur de la description morphologique, mais il semble difficile de la mener sur la seule forme orale des mots, étant
donné le rôle important du phénomène de troncation en français.
Par ailleurs la segmentation est un découpage morphologique, à la différence de la syllabation, qui représente un découpage
d’ordre phonétique. D’un point de vue méthodologique, il est essentiel que ces deux types de découpage soient clairement
distingués, même si la syllabation, et l’accentuation qui lui est liée, ne sont pas sans répercussion sur la forme des mots.

Suggestions de lecture
DARMESTETER A., 1875, Traité de la formation des mots composés dans la langue française, Paris, Champion.
DARMESTETER A., 1972 [1877], De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française, Genève,
Slatkine Reprints.
Malgré leur relative ancienneté, ces ouvrages de Darmesteter, très descriptifs, demeurent de bonnes introductions à ces
questions de formation des mots composés ou de création de mots. L’abondance des exemples en rend la lecture plutôt facile.
GARDE P., 1968, L'accent, Paris, PUF, Collection SUP.
Dans une collection de vulgarisation à destination de l’enseignement supérieur, une introduction un peu datée peut-être, mais
claire, sur la nature de l’accent et de l’accentuation.
LÉON P.R. 1992, Phonétisme et prononciations du français, Paris, Nathan.
Un exposé très clair sur les principes fondamentaux du phonétisme français, accompagné de cas d’application et de leurs
corrigés.
MORTUREUX M.-F., 1997, La lexicologie entre langue et discours, Paris, SEDES.
Un ouvrage très accessible, et qui, par bien des aspects (le chapitre 4 notamment, consacré à la composition) constitue une
sorte de prolongation de quelques-uns des points abordés ici.

1 Les réalités phonétiques sont un peu plus complexes, en relation au point d’articulation des voyelles – avant / arrière (a / a), arrondi /
non arrondi –, et à leur degré d’ouverture (ε / e, œ / ø, ɔ / o). Cf. B. Tranel, The Sounds of French. An introduction, 1987, p. 30.
Chapitre III

Racines et radicaux

La notion de racine

Comme il a été dit rapidement dans le chapitre précédent, on donne le nom de « racine » à cette
partie du lexème qui constitue la limite de la segmentation, à la fois porteuse de l’identité du lexème
(cette partie d’interprétation qui le différencie de tous les autres lexèmes), et qui est insécable sous
peine que soit perdue cette identité lexicale. C'est ce morphème que l’on retrouve, avec d’éventuelles
modifications phonétiques, dans d’autres lexèmes, dont le rassemblement constitue ce que l’on appelle
une famille morphologique.

De l’indo-européen au français moderne

Si cette dénomination de racine a quelque chose de figuré, elle n’en a pas moins un statut théorique
précis, mis en lumière par les comparatistes du XIXe siècle, et fort bien résumé par E. Benveniste dans
un chapitre de son ouvrage consacré aux Origines de la formation des noms en indo-européen.
D’après ces grammairiens, dont les conclusions s’appuient sur l’étude de vastes données, la racine
indo-européenne se définit par les caractéristiques suivantes :
- elle est monosyllabique, c’est-à-dire constituée d’une seule syllabe, qui est elle-même
trilitère, c’est-à-dire formée de trois lettres-sons, dont une voyelle V (en l’occurrence la
voyelle fondamentale e) entre deux consonnes C différentes : CVC ; et cette définition doit
être entendue littéralement et phonétiquement, et non au sens où l’emploient les spécialistes
des langues sémitiques pour caractériser le schéma uniquement consonantique de la racine
dans ces types de langues ;
- avec un suffixe spécifique (caractérisé par une forme alternante) et un élargissement, cette
racine indo-européenne peut fournir deux thèmes alternants aux caractéristiques structurales
précises.
Le caractère forcément abstrait des reconstructions de la grammaire comparée, tout autant que le jeu
des règles phonétiques au cours du temps, excluent sans doute que l’on retrouve dans chacune des
langues reconnues comme indo-européennes des racines qui correspondraient point par point, et de
façon visible, aux caractéristiques résumées ci-dessus. Mais ces résultats peuvent servir de piste pour
explorer le fonctionnement morphologique du français moderne.
Et l’on observe de fait dans le lexique actuel nombre d’unités lexicales monosyllabiques, constituées
de deux sons consonantiques de part et d’autre d’un noyau vocalique, telles
– parmi les noms : bol [bɔl], lac [lak], mur [myR],
– parmi les adjectifs : digne [diɲ], jeune [ƷŒn], mince [mε s] rare [RaR], vide [vid], auxquels on
peut ajouter dur [dyR], mat [mat], sûr [syR], vil [vil], dont le féminin est marqué par le seul ajout d’un
e graphique, sans répercussion sur la forme phonique du masculin.
Le pluriel ne modifie en rien ces caractéristiques, ni pour les noms ni pour les adjectifs. Et c’est
bien cette suite de sons consonantiques et vocaliques qui assurent à chacune de ces unités lexicales son
sens et son individualité.
C’est donc cet ensemble minimal (insécable) de sons organisés de façon structurée autour d’un
noyau vocalique, et pourvus d’une interprétation, que l’on est en droit de considérer comme une racine.
Et celle-ci sera définie en retour comme la plus petite suite de sons ordonnés pourvus d’un sens et
qui assurent à une unité lexicale son individualité parmi l’ensemble des autres unités du lexique.
Lorsque cette suite minimale correspond en outre, comme dans les exemples ci-dessus, à des unités
lexicales catégorisées et susceptibles de fonctionner comme têtes dans des groupes syntaxiques, on
peut alors parler de Noms-racines et d’Adjectifs-racines. Et c’est à partir d’eux que seront formés, par
des procédés que l’on verra plus loin, d’autres unités lexicales, diversement catégorisées, mais dont le
sens est fondamentalement dépendant de celui de la racine : lac / lacustre, mur / mural, digne /
dignité, jeune / jeunesse, mince / minceur, rare / rareté, dur / dureté, mat / mater, sûr / sûreté...

Diversité structurale des racines du français moderne

Si le noyau vocalique apparaît essentiel pour que l’on puisse reconnaître aussi bien une syllabe (qui
est d’ordre phonétique) qu’une racine (qui est une notion morphologique), il n’en est pas de même des
sons consonantiques entourant ce noyau vocalique, qui peuvent manquer, ou au contraire précéder
seulement, ou suivre seulement le noyau vocalique, et ne sont pas soumis à une stricte unicité.
Ainsi peut-on opposer V dans eau [o], qui est ici un nom-racine, à *C ou *CC, qui ne peuvent
constituer à eux seuls des racines - p ou s ou tr ne sont porteurs d’aucun contenu sémantique minimal -,
à la différence de CV ou CCV comme dans pou [pu] ou sou [su] ou trou [tRu].
Mais si les possibilités d’association d’un son V et de sons C apparaissent relativement diverses en
français moderne, et presque toutes illustrées par des unités lexicales monosyllabiques autonomes,
elles ne sont cependant pas illimitées, et sont dépendantes de fait des contraintes définissant la syllabe
(où tous les enchaînements, consonantiques notamment, ne sont pas possibles). On peut cependant
observer :
Ces diverses possibilités sont illustrées par près de 3 000 unités lexicales, étiquetées Noms et
Adjectifs, dont 200 seulement à initiale V. Dans les cas les plus fréquents, où le noyau vocalique est
entouré de un à trois sons consonantiques, on peut remarquer tout d’abord que le maximum de trois
sons consonantiques ne se trouve pas à la fois avant et après le son vocalique, et d’autre part que les
groupes de deux ou trois sons consonantiques contiennent le plus souvent [1] ou [R], plus rarement [s],
c’est-à-dire des sons consonantiques qui ont eu une évolution phonétique spécifique dans l’histoire du
français, comme on aura l’occasion de le voir plus loin.
Mais le nombre de ce que l’on peut reconnaître comme des racines monosyllabiques est bien plus
important encore, si l’on accepte de considérer comme telles les morphèmes précédant la terminaison
d’infinitif, c’est-à-dire, selon une analyse provisoire bien que traditionnelle, -e(r) / [e] pour les verbes
du 1er groupe, -ir / [iR] pour ceux du second groupe et quelques verbes du 3e groupe, -oir / [w a R] ou -
r(e) / [R] pour le reste du 3e groupe :
Problèmes de repérage

L'origine diverse des mots du lexique

Mais du fait de la double origine du lexique, populaire et savante, le repérage des racines n’est pas
toujours aussi évident.
On a vu en effet (cf. chapitre 1) qu’au moment où s’est faite la réintroduction de termes latins dans le
vocabulaire du français, certaines des lois phonétiques qui avaient affecté les mots latins dans la
transmission populaire, avaient cessé de jouer, si bien que ce vocabulaire d’origine savante reste très
proche dans sa forme des mots latins ainsi réintroduits. C’est aussi ce qui explique la présence en
français moderne d’innombrables couples de mots provenant d’un même mot latin, dont l’un est
d’origine populaire et l’autre d’origine savante (voir la liste d’exemples donnée en annexe 1).
Mais une observation attentive de ces couples de mots fait apparaître plusieurs particularités.
• Dans d’assez nombreux cas le mot d’origine populaire, qui provient directement du mot latin,
est non construit et souvent monosyllabique, alors que le terme d’origine savante est presque
toujours un mot construit dans lequel le mot latin occupe la position de radical, précédant un
suffixe dérivationnel ; et ce radical, qui a la même interprétation que le terme « populaire »,
mais qui est dépourvu d’autonomie lexicale, est parfois disyllabique :
angle angul+aire *angul 1
cercle circul+aire *circul
corps corpor+el *corpor
diable diabol+ique *diabol
femme fémin+in *fémin
nom nomin+al *nomin
nombre numér+al *numer
peuple popul+aire *popul
temps tempor+el *tempor
jeune juvén+ile *juven

• L’élément radical d’origine savante, toujours sans autonomie lexicale, peut être
monosyllabique, mais il se différencie néanmoins toujours du terme d’origine populaire par
un timbre vocalique différent :
mois mens+u+el*mens
fleuve fluv+i+al *fluv
clair clar+té *clar
pair par+i+té *par
sourd surd+i+té *surd

Ces différences de timbre, liées à la syllabation et l’accentuation, relèvent des alternances


vocaliques signalées au chapitre 2. Elles constituent un ensemble fini, et ne sont pas productives en
français moderne.
Quelques alternances vocaliques lexicales

fleur flor+al

/ œ / - / ɔ / heure hor+aire

odeur odor+at

honneur honor+able

clair clar+té

/ ε / - / a / pair par+i+té

mer mar+in

sel sal+in

main man+u+el

/ ε /-/ a / faim (af)fam+é

nain nan+isme

vain van+i+té

pain pan+é

étaim étam+é

gloire glor+i+eux

/ wa /-/ ɔ / mémoire mémor+able

histoire histor+ique

victoire victor+i+eux

• Dans quelques cas au contraire, c’est le mot d’origine populaire qui est dissyllabique (à
initiale é-), et le radical savant (à initiale s- suivi de C) qui est non autonome et
monosyllabique :
école scol+aire *scol
éponge spong+i+eux *spong
étoile stell+aire *stell
étude stud+i+eux *stud

Des voies d’approche différentes

Quelle analyse proposer du radical de ces mots d’origine savante, et comment rendre compte du lien
qui l’unit au mot d’origine populaire ?
Dit autrement, face à deux formes proches et qui partagent une même interprétation, y a-t-il une
forme à laquelle attribuer le statut de racine, et laquelle ?
Cette question ne se pose évidemment pas si l’on se place d’un point de vue étymologique, car on
part alors nécessairement de la forme latine, dont on connaît les modifications successives jusqu’à la
forme moderne par le biais de règles phonétiques historiques largement établies.
Telle est la démarche de J. Picoche dans son Dictionnaire étymologique du français. Elle se
contente en effet de regrouper les mots français étymologiquement liés sous des « bases » diverses,
elles-mêmes rassemblées sous les deux classes de « mots populaires » et « mots savants ». Et elle
réserve le terme de racine à la seule racine indo-européenne reconstruite, brièvement évoquée en tête
de chaque article avec les principaux termes latins qui y étaient liés (pour un exemple commenté, voir
le document 3). Une telle position est cohérente du point de vue étymologique qui est celui de l’auteur,
même si l’on peut penser, comme on le montrera plus bas, que le nombre de « bases » présentées
pourrait certainement être réduit, comme on va le voir, à condition de reconnaître la notion de thème.
Mais cette question n’est pas sans intérêt si l’on a comme objectif de décrire le système
morphologique du français en synchronie, c’est-à-dire tel qu’il fonctionne aujourd’hui, et d’en
expliquer le fonctionnement.
Il n’est cependant pas facile d’y répondre, car il s’agit là d’un domaine encore peu exploré, à cause
du poids de la démarche historique, et le problème s’avère plus complexe encore si l’on tente de
prendre également en compte les formes parallèles des autres langues romanes.
On peut néanmoins observer que dans ces mots d’origine savante, qui sont des mots construits pour
la plupart, l’élément support des suffixes dérivationnels, et porteur de l’interprétation proprement
lexicale, est fréquemment monosyllabique.
Dans la suite de cet exposé, on essaiera donc de réserver le terme de racine à ces morphèmes
lexicaux monosyllabiques, autonomes ou non autonomes selon leur origine populaire ou savante, qui
répondent au schéma théorique rappelé plus haut. Et l’on utilisera le terme de radical pour désigner les
morphèmes lexicaux non monosyllabiques, d’origine savante ou populaire, et qui servent de support
aux affixes.
On signalera enfin, avant d’y revenir plus bas, que les mots construits à partir de racines ou radicaux
savants sont beaucoup plus nombreux que les mots construits à partir de racines ou radicaux
populaires. Il suffit de feuilleter le Dictionnaire étymologique de J. Picoche pour en avoir
confirmation.
En particulier d’assez nombreux mots d’origine populaire, monosyllabiques, n’ont pratiquement pas
de dérivés, ou très peu, en particulier ceux qui se terminent par un son vocalique, éventuellement
nasalisé, tels : faim, main, pain, foi, loi, mois. Et les mots construits qui leur sont apparentés par le
sens, sont tous dérivés à partir des radicaux savants.
Des racines catégorisées

Que les racines aient ou non une autonomie dans la langue, qu’elles soient d’origine populaire ou
savante, il est assez couramment admis qu’elles sont pourvues d’une appartenance catégorielle («
être_un » N, ou A, ou V), au même titre que les unités lexicales figurant dans un dictionnaire de langue.
Cela cependant n’est jamais nettement affirmé, et la tradition lexicographique ne reconnaît guère les
racines2, surtout non autonomes (à l’exception notable du Robert Méthodique, repris et réédité en 2003
sous le nom de Nouveau Robert méthodique ou Brio), même si les choses changent un peu avec la
construction de dictionnaires automatisés, aux objectifs plus divers que les dictionnaires de langue.

Catégories lexicales

Quelques rappels d’abord, pour mieux comprendre l’enjeu de la question : dès l’antiquité il a été
reconnu que tous les termes constituant le lexique d’une langue n’avaient ni les mêmes propriétés ni les
mêmes modes de fonctionnement dans une phrase, et qu’il était possible de les regrouper en classes
distinctes, appelées catégories ou parties du discours, et construites sur la base de ces propriétés et de
ces caractéristiques (morphologiques, syntaxiques, interprétatives, entre autres). Dans les langues de la
famille indo-européenne, et plus particulièrement les langues issues du latin, on reconnaît
traditionnellement une dizaine de catégories (nom, verbe, adjectif, adverbe, article, pronom,
préposition, conjonction, interjection) ; certaines de ces catégories – le nom, le verbe, l’adjectif – sont
des classes ouvertes (les éléments qui les constituent ne forment pas une liste fermée, et de nouveaux
éléments peuvent s’y ajouter), et elles sont susceptibles en outre de fonctionner comme centre d’un
groupe syntaxique, d’où l’expression de « catégories majeures » par laquelle on les désigne parfois.

Racines et catégories

Attribuer une étiquette catégorielle à une racine, et en particulier lorsqu’elle est non autonome, cela
revient donc à reconnaître qu’elle partage quelques-unes des propriétés définitoires de la catégorie de
même nom.
C'est admettre notamment
- d’une part que cet objet linguistique spécifique qu’est la racine est pourvu d’un contenu
interprétatif propre, lié à la suite de sons dont il est constitué, et qui la différencie des autres
racines, au même titre qu’une unité lexicale non construite ;
- et d’autre part qu’il a, du fait même de cette appartenance catégorielle, des capacités
spécifiques à fonctionner dans certaines configurations morphologiques et syntaxiques.
Il semble assez évident qu’une racine, même non autonome, possède une part d’interprétation : tel
est le cas de spong + i + eux par exemple, où le suffixe -eux qui porte l’idée de « qui est de la nature
de, qui ressemble à » ne peut avoir vraiment de sens qu’en relation à l’élément spong- ; et compte tenu
du sens global de spongieux, on est donc conduit à poser que cet élément spong- possède un contenu
interprétatif proche de celui de l’unité lexicale autonome éponge, étiquetée Nom. Comme par ailleurs
le suffixe -eux peut être adjoint à des unités lexicales N autonomes, tels vent > vent+eux, chance >
chanc+eux, danger > danger + eux, on peut en déduire que cette racine spong- a un fonctionnement
morphologique qui la rapproche de ces Noms autonomes. Et il ne semble donc pas déraisonnable
d’attribuer à la racine spong- une étiquette catégorielle de N (qui était par ailleurs celle du mot-source
latin).
Outre un contenu interprétatif indéniable, c’est aussi à cause de cette capacité à être le support de
certains suffixes plutôt que d’autres que l’on a toujours, sinon clairement, attribué aux racines une
étiquette catégorielle. Et c’est ce qu’expriment à leur façon les dictionnaires lorsqu’ils précisent à
quel(s) types de bases peuvent s’adjoindre les différents suffixes énumérés.
Même si elle ne semble pas avoir toujours été suffisamment approfondie, cette position
traditionnelle n’en est pas pour autant inexacte, et c’est celle que nous adopterons ici. Sans cependant
occulter les conséquences, descriptives et théoriques, d’une telle analyse, ni dissimuler quelques-uns
des problèmes qui en découlent et sur lesquels nous reviendrons dans le chapitre consacré à la
suffixation.

Précisions terminologiques

Des termes imprécis

À la différence du terme de racine ceux de radical et de base n’ont pas de statut théorique précis, ni
de définition structurale explicite. Cela explique qu’ils soient utilisés bien plus fréquemment, parfois
l’un pour l’autre, et de façon générale pour désigner dans les mots construits tout segment non terminal,
éventuellement déjà construit, et qui est considéré comme le support d’autres segments morphologiques
placés à sa droite.
Ainsi se trouvent qualifiés de « radical » ou de « base » des éléments morphologiques assez
hétérogènes, entre autres :
- dans les formes verbales, les segments lexicaux précédant les terminaisons, et qui peuvent
avoir des formes variables, dans le cas du 3e groupe notamment, tels décev- et déç- dans
décev + oir / déç + u, ou pouv- et peuv- dans pouv + ons / peuv + ent ;
- tout ce qui précède un morphème terminal dans les mots construits comportant plusieurs
segments morphologiques, aussi bien par exemple constitut- dans constitut+ion que
constitut+ion dans constitut + ionn+el.
On reviendra plus loin sur ces exemples, pour montrer qu’on peut en proposer une description plus
rigoureuse, à partir de quelques notions plus strictement définies.
Sont aussi considérés comme des radicaux certains mots du français qui ne sont ni monosyllabiques,
ni réductibles par segmentation à un morphème lexical monosyllabique, auquel pourrait être attribué le
statut de racine, mais qui sont néanmoins le point de départ de familles morphologiques, parfois
fournies.
Tel est le cas du mot émail, point de départ de : émaill + age, émaill+ er, émaille + rie, émaill +
eur / euse, émaill + ure. Il est évident qu’on ne peut le segmenter en *ém+ail, même si l’on peut
envisager l’existence d’un morphème -ail, repérable dans bét+ail, port+ail ou vitr + ail. Car dans ces
trois derniers mots, l’élément qui précède -ail, monosyllabique, est porteur d’une part d’interprétation
que l’on retrouve dans les mots bête, porte, vitre. Rien de tel pour les sons initiaux de émail, qui n’ont
aucune signification, et c’est le mot émail en son entier qui est pourvu de sens – et qui se trouve
qualifié de « radical » dans les mots construits qui lui sont liés.
Tel est le cas encore de savon ou poisson, auxquels sont liés les termes poissonne + rie, poissonn
+ eux, poisonn + ier / ière d’un côté, savonn+age, savonn+er, savonne+rie, savonn+ette,
savonn+eux, savonn+ier / ière de l’autre, malgré l’existence d’un son terminal [ɔ ] / -on, repérable
dans aigl+on, ball+on, sauvage+on.
Il est d’autres cas beaucoup plus nets encore à propos desquels, et malgré une origine latine établie,
aucune segmentation n’apparaît même envisageable, tels mansuétude, ou encore lacune, scandale,
auquel sont pourtant liés lacun + aire, lacun + eux et scandal + eux.

Racine et radical

Comment nommer ces termes plurisyllabiques, en particulier lorsqu’on les considère en tant que
partie constituante de tous ces autres mots qui forment avec eux une « famille » et tiennent d’eux une
part de leur interprétation ?
Peut-on les considérer comme des racines, et juger que, du fait de l’évolution des langues issues de
l’indo-européen, le français moderne aurait un stock de racines de structures diverses ? Mais une
réponse positive équivaut à modifier la définition de la racine, et notamment à remettre en cause son
caractère monosyllabique. En fait il s’agit là d’une question qui reste ouverte et n’a pas été encore
véritablement explorée.
Dans l’état actuel des choses, il semble donc plus prudent de parler alors de radical, mais en
donnant à ce terme le sens strictement restreint de « point de départ », sans que rien soit dit sur le statut
théorique précis de cet élément point de départ.

Résumé
D’un point de vue morphologique, une racine se définit comme la plus petite suite de sons pourvus d’un sens, et qui assurent
à une unité lexicale son individualité parmi l’ensemble des autres unités du lexique.
D’un point de vue théorique, une racine est constituée d’un noyau vocalique, entouré de deux sons consonantiques
différents.
Et, même si les possibilités d’association d’un son V et de sons C apparaissent un peu plus diverses par rapport à ce schéma
théorique, la notion de racine demeure pertinente pour la description morphologique du français.
Les racines ont également une propriété importante pour la description morphologique : elles sont pourvues d’une
appartenance catégorielle, au même titre que n’importe quel mot figurant dans un dictionnaire de langue.
Pour des raisons variées cependant, la segmentation ne permet pas toujours de repérer un noyau lexical qui aurait les
caractéristiques structurales d’une racine. On désigne donc par le terme de radical ces noyaux de formes diverses, mais qui
n’en jouent pas moins le même rôle qu’une racine dans le processus de construction des mots.

Suggestions de lecture
BENVENISTE E., 1935, Origine de la formation des noms en indo-européen, Paris, Maison-neuve.
Le chapitre 9, intitulé « Esquisse d’une théorie de la racine », constitue le meilleur résumé des travaux des comparatistes à
ce propos. Accessible, y compris à des non-latinistes, même s’il demande sans doute un certain effort de lecture.
BOUFFARTIGUE J. & DELRIEU A.-M., 1996, Les racines latines, Paris, Belin.
Reprise, sous une présentation plus aérée, d’un ouvrage initialement paru en 1981 sous le titre Trésors des racines latines,
et dont l’objectif est de faire découvrir les multiples relations existant entre les mots du français moderne et leurs sources
latines. L’ordre de présentation adopté peut parfois être discuté, de même que certaines explications un peu trop simplifiées.
De lecture facile, cet ouvrage est néanmoins un bon outil pour qui souhaite accroître ses connaissances lexicales.
GUIRAUD P., 1994 (1982), Dictionnaire des étymologies obscures, Paris, Payot.
Limité au seul français commun contemporain, un inventaire alphabétique des quelque 1500 termes dont les étymologies sont
mentionnées comme « inconnues », « obscures » ou « douteuses » dans le Dictionnaire étymologique du français de Bloch
et Wartburg, et qui sont reprises d’un point de vue structural et morpho-sémantique.
PICOCHE J., 1983, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert, édition de poche, 1994.
L'originalité de ce dictionnaire étymologique par rapport aux autres, tient à ce que, s’appuyant sur la seule forme des mots, il
présente systématiquement des familles historiques complètes au niveau du français moderne, où l’opposition entre mots
populaires et mots savants apparaît très nettement. Conséquence de ce choix initial : tous les mots ne se trouvent pas retenus
comme mots-entrées, ce qui rend le recours à un index final indispensable, et complique un peu la consultation de l’ouvrage.
L'un des meilleurs outils actuels en matière de familles dérivation-nelles, passionnant à compulser.

1 L'astérisque signale que cette suite ne constitue pas un mot attesté, ni même possible, en français.
2 Du moins en ce qui concerne les langues vivantes modernes, car on connaît des dictionnaires de racines indo-européennes, par exempe
Watkins, 1985.
Chapitre IV

Thèmes et formes thématiques

De la racine au thème

Certaines racines – pas n’importe lesquelles, mais on n’en discutera pas immédiatement – peuvent
être accompagnée d’un « allongement » dont les formes répondent à un schéma structural précis et qui
constitue avec la racine un ensemble morphologique spécifique, que l’on est en droit d’appeler « thème
», à la suite des comparatistes.
Même s’il n’est guère mentionné, sauf parfois à propos de la conjugaison, ce thème, qui a une
fonction particulière dans le processus de construction des mots, a une réelle signification
morphologique, et permet de donner une vision plus ordonnée du stock lexical.

Formes de l’allongement thématique

Celui-ci se présente comme une suite d’éléments, susceptible d’avoir une forme pleine ou une forme
réduite.
• Sous sa forme pleine cette suite est constituée d’un son vocalique suivi d’un son
consonantique, soit VC ; le son V est [a] (éventuellement affaibli en [ə]), ou [i], plus
rarement [y] ; le son C est [t] ou [s].
• Sous sa forme réduite, elle est constituée d’un seul son V ou d’un seul son C.
Ce qui donne les possibilités suivantes, toutes observables dans le lexique d’aujourd’hui :

V C

forme pleine a t a t

i t

forme réduite e / é -

u -

- t

- s

Cet allongement constitue donc avec la racine un « thème », selon le schéma structural
[ [CVC]Racine +[VC]Allongement]Thème

Du fait de son origine, cet allongement thématique, dont la forme reste très proche des formes
latines, se repère surtout après des racines ou radicaux lexicaux de type verbal, et il apparaît
aujourd’hui comme l’une des marques les plus visibles du vocabulaire d’origine savante.
C'est cet allongement que l’on retrouve clairement, sous sa forme pleine, dans toute une série de
mots construits du français moderne, tels que : mais aussi sans doute dans des unités lexicales comme :
pour ne s’en tenir ici qu’à des unités dissyllabiques.

cré+at+ion, cré+at+eur, cré+at+if, cré+at+ure


don+at+ion, don+at+eur
form+at+ion, form+at+eur
fin+it+ion
pun+it+ion
par+ut+ion

form+at
cant+at(e)
faill+it(e)

En outre, et comme dans les autres langues romanes, cette suite thématique joue un rôle essentiel
dans la conjugaison des verbes, comme on le verra plus loin.

Spécificité de l’allongement thématique

Cette suite a une fonction tout à fait particulière par rapport aux autres segments morphologiques qui
interviennent dans le processus de construction des mots.
Elle joue tout d’abord un rôle strictement morphologique de jonction entre la racine et ces segments-
là (tels -ion ou -eur dans les exemples cités plus haut), et à ce titre, elle a un rôle classificatoire
puisqu’il est possible de repérer, parmi les racines comme parmi les morphèmes de construction des
mots, ceux qui acceptent cette suite, et ceux qui l’excluent. Ainsi se trouvent mis à jour dans le lexique
des ensembles et des sous-ensembles, dont on verra plus loin qu’ils recouvrent souvent, et de façon
strictement synchronique, les ensembles habituellement repérés par les étiquettes de « savant » et «
populaire » par allusion à la façon dont les termes qui les constituent sont reliés à leur origine latine
(cf. chapitre 1).
Mais il semble qu’elle ait aussi un certain contenu interprétatif, qui, à la différence des autres
segments de construction des mots, serait essentiellement aspectuel, et plus précisément lié à la notion
d’accompli. Ainsi un format n’est que ce qui résulte de l’effectuation de l’acte de mettre en forme, une
faillite désigne la situation résultant de la défaillance effective (d’une entreprise ou d’un commerçant).
De l’analyse étymologique à la description synchronique

Le découpage ici proposé s’écarte quelque peu des analyses strictement étymologiques, sans pour
autant les contredire. C'est sans doute l’occasion de faire percevoir en quoi différent une démarche
étymologique et une description synchronique, et pourquoi on privilégie ici plutôt la seconde.

La démarche étymologique

Selon les travaux d’inspiration étymologique, le verbe latin avait plusieurs formes nominales (c’est-
à-dire sans marques de personne) ; parmi celles-ci, les deux formes invariables dénommées « infinitif
présent » (actif) et « supin » étaient formés à partir des morphèmes -re et -tum adjoints à la racine ou
au radical lexical, éventuellement élargis par une voyelle thématique ; et selon que cette voyelle
thématique était présente ou absente, la conjugaison était dite thématique ou athématique (avec un
préfixe a-, d’origine grecque, à valeur négative).
Par exemple :

Il est admis de la même façon, comme l’a très bien résumé E. Benveniste, que ce morphème -tum de
supin (qui appartenait à cette partie de la conjugaison dite du passé) est étroitement apparenté à un
suffixe de noms abstraits -tus à valeur subjective, qui s’opposait à la fois au suffixe -tio, à valeur
objective, et au suffixe d’origine indo-européenne -tor, réservé aux noms d’agent.
Le français savant ayant hérité de nombreux mots latins ainsi construits, il a paru « naturel » de les
segmenter en fonction de ce qu’en disait l’étymologie, mais en ignorant tout de même la voyelle
thématique. D’où cette multiplication courante des suffixes, par exemple -ion, -tion, -ation, -ition / -
eur, -ateur, -iteur / -ure, -ature, -iture, qui ne donne pas une vision d’ensemble très économique ni
satisfaisante de ce vocabulaire savant d’origine latine.

Le point de vue synchronique

Dans une optique synchronique, et pour faire mieux ressortir la structuration du lexique
contemporain, il semble plus satisfaisant de poser un seul suffixe, qui aura donc la forme minimale
commune à tous ces mots savants terminés par -ion, ou -eur, ou -ure. On segmentera donc :
datat+ion, abolit+ion, finit+ion, act+ion, démiss+ion ventilat+eur, rect+eur, rédact+eur, défens+eur filat+ure, garnit+ure,
pourrit+ure

Ce faisant, on adjoint de fait l’initiale t- des différents suffixes latins – tels du moins qu’ils étaient
reconnus par l’étymologie – soit à ce qui reste repérable comme une voyelle thématique, soit au radical
verbal.
Mais par comparaison avec les formes d’infinitif en rapport avec ces différents noms construits : on
est conduit à reconnaître que le radical commun à ces unités lexicales, a deux formes, dont l’une est
allongée par rapport à l’autre, et constituée le plus souvent d’une V + t.

dat+er / datat+ion, fin+ir / finit+ion, ag+ir / act+ion ventil+er / ventilat+ion, défend+re / défens+eur fil+er / filat+ure, garn+ir /
garnit+ure

Et pour unifier cette description, on posera que, dans les cas des couples tels que démett+ re /
démiss+ ion, défend+ re / défens+ eur, dans lesquels il n’y a pas de voyelle thématique, l’une des
formes doit néanmoins être considérée comme une forme allongée par rapport à l’autre. Le radical
retenu ainsi comme forme allongée sera évidemment celui qui précède les suffixes -ion, et -eur. Quant
au -s- qui précède ces suffixes, et qui résulte d’une modification phonétique d’origine latine et qui n’est
plus productive en français moderne, il est possible alors de le considérer comme une variante
consonantique de l’allongement dans certains contextes.

Une place importante dans le lexique du français

Ainsi définies et constituées, les formes thématiques occupent une place tout à fait spécifique en
français moderne.
Elles sont d’abord le seul support possible de certains suffixes, tels - ion ou -if, observables dans
plusieurs milliers de mots, tels ac + t + ion / ac + t + if, aud + it + ion / aud + it + if, form + at + ion,
mut + at + ion, etc. ;
Mais elles peuvent aussi avoir une autonomie lexicale, et l’on peut relever toute une série de mots,
N ou A, terminés par -at(e), -it(e), -t(e) ou -s, qui sont des mots-thèmes, par exemple :
- répertoriés dans les dictionnaires comme des N, de genre variable :
agrég+at ac+t(e)
form+at sec+t(e)
mand+at tact+t
cant+at(e) trac+t
faill+it(e) rap+t
scrip+t
command+it(e) cour+s / cour+s(e)
flux, afflux

- répertoriés comme des A :


renég+at,e exac+t,e
complexe
confu+s,e
diffu+s,e

Questions de prononciation
On remarquera que, dans les mots-thèmes monosyllabiques, la troncation des consonnes occlusives finales ne joue pas : on
prononce [takt], [trakt], [rapt] ; à la différence du disyllabique exact encore prononcé au masculin [eɡza], mais de plus en plus
fréquemment [eɡzakt], par une sorte de régularisation de la prononciation entre formes partageant certaines particularités
graphiques.

À noter que, même si les dictionnaires ne l’expriment pas toujours clairement, ces termes véhiculent
souvent dans leur interprétation quelque chose qui est de l’ordre de l’accompli (un résultat ou une
propriété acquise). Ainsi un « acte » suppose une réalisation, et est considéré de ce fait, comme le dit
Le Petit Robert, « dans son aspect objectif plutôt que subjectif » ; un « agrégat » ne peut se dire que du
résultat de l’assemblage d’éléments divers, etc. Et, comme on l’a déjà signalé plus haut, cette valeur
fréquente d’accompli tiendrait à la forme thématique elle-même, et à l’allongement qui la caractérise,
en relation à son origine latine.

Quel statut morphologique pour l’allongement thématique ?

S’il contribue ainsi à la construction d’unités lexicales qui peuvent être autonomes, cet allongement
thématique n’a-t-il pas un comportement morphologique proche de celui des suffixes ?
Il en partage de fait quelques propriétés distinctives puisqu’il n’a pas d’autonomie linguistique, mais
contribue à l’interprétation du mot construit dans lequel il apparaît.
Peut-on pour autant le considérer comme un suffixe à part entière ? Si oui, à quelle classe de suffixes
appartiendrait-il, dès lors qu’il est admis que les suffixes du français se répartissent en deux classes
aux caractéristiques différentes, celle des suffixes dérivationnels et celle des suffixes flexionnels ?
Il serait en fait prématuré de tenter de trancher dès maintenant sur cette question. On sera sans doute
mieux à même de le faire lorsqu’on aura étudié de plus près (dans les chapitres 5 et 11 notamment) les
caractéristiques des différents suffixes dérivationnels et flexionnels, et examiné un plus grand nombre
de données.

Des réseaux lexicaux très structurés

La reconnaissance de racines et de thèmes permet encore de comprendre le lien entre des unités
lexicales qui, ayant une même origine latine, ont une part d’interprétation en commun, mais qui ont
cependant des formes différentes : les unes proviennent en effet, par voie populaire ou par voie
savante, du radical d’infinitif présent du verbe latin, tandis que les autres sont dérivées du radical du
supin.
Tel est, par exemple, le cas du verbe moderne conduire qui provient de l’infinitif présent du verbe
latin conducere, selon une dérivation populaire qui explique à la fois le groupe vocalique -ui- et la
forme conduis- du radical aux personnes du pluriel du présent de l’indicatif. Tandis que conducteur
est un mot construit sur le radical du supin de ce même verbe latin conductum.
On peut encore citer (des commentaires plus détaillés sont donnés dans le document 4, et des
exemples plus nombreux dans l’annexe 3) :

< Radical d’infinitif présent latin < Radical de supin latin

Dérivation populaire Dérivation savante Dérivation toujours savante

ag + ir act + ion

céd + er cess + ion

conduis + ent conduct + eur

construis + ent construct + ion

convert + ir convers + ion

cour + ir curs + if

dis + ent dict + ion

évad + er évas + ion

fais + eur fact + eur

fond + re fus + ion

gér + er gest + ion

immerg + er immers + ion

joign + ent jonct + ion

lis + ent lect + eur

nou + er (con)nect + eur

pouss + er puls + ion

protég + er protect + ion

rég + ir rect + eur

romp + re rupt + ure

voi + r vis + ion


Ces réseaux sont en fait plus complexes, dans la mesure où
- les dérivés actuels à partir de la forme thématique, héritée du supin latin, ne se limitent pas
aux seuls noms en -ion,
- les dérivés actuels à partir de l’infinitif latin, sont construits sur un radical qui est parfois
passé en français moderne sous une double forme, populaire et savante.
Ainsi a-t-on :
ag+ir, ag+ent, ag+ence et ac+t+ion, ac+t+if, ac+t+eur
rég+ir, rég+ent, rég+ence rec+t+eur, rec+t+ion
mut+ant mut+at+ion
rap+ace rap+t

mais :
fuir (pop.) fug+ace (sav.) fug+it+if
cour+ir (pop.) (con)curr+ent (sav.), (con)curr+ence
et cour+s / cour+se cur+s+if (sav.)

En dépit de leurs différences formelles apparentes, ces unités lexicales sont réellement apparentées,
en ceci qu’elles dérivent d’une même racine. Et il n’est pas satisfaisant de les considérer, comme on le
trouve parfois, comme des cas de supplétion lexicale.

• La supplétion lexicale

Par souci de cohérence avec les définitions proposées, ce terme de supplétion lexicale – qui
implique une idée de remplacement pour combler un manque – doit en effet être strictement réservé à
ces couples (ou plus) d’unités lexicales :
- dont les formes sont vraiment différentes, parce que construites sur des racines ou radicaux
différents,
- mais qui sont néanmoins sémantiquement apparentés, parce que leurs radicaux (d’origine
diverse) sont synonymes.
Tels sont par exemple (pour une liste plus longue, voir en annexe 2) :
aveugle céc+i+té
enfant puér+il
chemin itinér+aire
cheval équ+estre

Résumé
Certaines racines sont accompagnées d’un « allongement » susceptible d’avoir une forme pleine : VC, ou une forme réduite :
V ou C.
Cet allongement constitue avec la racine un ensemble morphologique spécifique – un « thème » –, qui peut servir de point
d’ancrage à divers processus de construction de mots.
Cet allongement thématique se repère surtout après des racines ou radicaux lexicaux de type verbal, et il apparaît
aujourd’hui comme l’une des marques les plus visibles du vocabulaire d’origine savante.
Ces formes thématiques occupent une place tout à fait spécifique en français moderne. Elles sont le seul support possible de
certains suffixes et peuvent aussi avoir une autonomie lexicale.
La reconnaissance de ces formes thématiques permet aussi de mieux comprendre les différences formelles existant entre
des unités lexicales reliées par ailleurs par le sens et une même origine latine.

Suggestions de lecture
BENVENISTE E., 1935, Origine de la formation des noms en indo-européen, Paris, Maison-neuve.
La notion d’allongement est très clairement présentée dans le chapitre 9, « Esquisse d’une théorie de la racine », déjà
signalé.
Chapitre V

La suffixation : Noms et Adjectifs

Un processus fondamental

On désigne sous ce terme de suffixation tout ce qui a trait à la dérivation de mots construits par ajout
d’un affixe à la suite de (on dit aussi : à droite de) la racine ou du radical.

Propriétés générales des suffixes

D’où le nom de suffixes donnés à l’ensemble, important, des morphèmes susceptibles de


correspondre à ce fonctionnement, et dont on rappellera d’abord brièvement les caractéristiques
essentielles :
- ils n’ont aucune autonomie linguistique, en ce sens qu’ils ne peuvent apparaître seuls dans
une phrase ;
- ils ont une interprétation très générale, mais repérable dans l’interprétation globale du mot
construit où ils apparaissent ;
- ils ont la propriété tout à fait particulière de déterminer l’appartenance catégorielle (c’est-à-
dire « être_un » N ou un A, etc.) du mot construit résultant.
Chacun de ces points néanmoins soulève des questions qui vont être reprises au fil de ce chapitre.

Critères de classement des suffixes

Si l’existence de suffixes dérivationnels ne soulève guère de discussion, et est considérée comme


nécessaire à la description du français, et des langues romanes, il n’y a plus du tout le même accord
dès lors qu’il s’agit d’en dresser la liste.
Car les principes de repérage de ces suffixes sont loin d’être unanimement admis, tout comme les
critères de segmentation dont ils dépendent étroitement. On a déjà eu l’occasion d’en fournir quelques
exemples dans les chapitres précédents.
Mais au-delà des enjeux théoriques que suppose la segmentation, et qui continuent de n’être pas
toujours bien saisis, les listes de suffixes proposées différent selon la hiérarchie établie entre les
différents principes de classement possibles.
On peut en effet ranger les suffixes
- selon leur origine : c’est le choix de K. Nyrop dans sa Grammaire historique de la langue
française (tome 3), qui distingue les suffixes latins, eux-mêmes séparés selon leur formation
populaire ou savante, des suffixes d’origine étrangère et « de formation française » ;
- selon leur capacité catégorielle : c’est ce que propose J. Dubois (1962) et ce que font
souvent les dictionnaires ;
- selon les radicaux auxquels ils peuvent s’adjoindre ;
- selon leur disponibilité, ou leur productivité, dans le français d’aujourd’hui ;
- ou tout simplement par ordre alphabétique, comme le fait Le Petit Robert 1 dans sa dernière
édition de 1993.

Évaluation de ces différents critères

En fait aucun de ces principes de classement n’est vraiment contestable, sauf peut-être l’ordre
alphabétique – encore que celui-ci n’apparaisse pas complètement déplacé dans un dictionnaire… En
effet :
• Parmi les suffixes d’origine latine, le type de formation, populaire ou savante, n’est pas
négligeable, dans la mesure où l’on peut observer des suffixes ayant une origine latine
commune, et de ce fait des caractéristiques proches, et néanmoins des formes sonores et
graphiques distinctes en relation à leur mode de formation différent, par exemple :

Formation populaire ← Latin → Formation savante

-ier -arius -aire

-el -alis -al

-ain / -ien -anus -an

• Les caractéristiques des racines, populaires ou savantes, sont également déterminantes, dans
la mesure où certains suffixes ne s’adjoignent qu’à des radicaux populaires et d’autres qu’à
des radicaux savants, selon une répartition assez stricte.
Ainsi a-t-on par exemple,
- après un radical de forme populaire, les suffixes :
-age doublage, grattage, lavage, métissage
-ment amaigrissement, encerclement, jugement, règlement
-eur / -euse batteur, agrafeuse, soudeur
-esse faiblesse, rudesse, sagesse
-is abattis, fouillis, lavis, semis
-rie conserverie, laverie, sournoiserie
-ier / -ière jardinier, pétrolier, baleinière, rizière
-eux / -euse chanceux, venteux

- après un radical de forme savante, les suffixes :


-ion inscription, punition, décontraction, démission
-eur / -rice professeur, tracteur, cantatrice, génératrice
-if / -ive actif, défensif, duratif
-ent(e) agent, président, régent
-ence affluence, déficience, régence, résurgence
-aire articulaire, déficitaire, réfractaire
Et si l’on peut trouver à la suite d’un radical savant quelques suffixes liés aux radicaux populaires,
alors que l’inverse ne semble pas attesté, cette sorte de « discordance » est marquée par la présence
d’un joncteur (voir plus loin) :
-i / u+eux / euse infectieux, spongieux, délictueux, torrentueux

- mais certains suffixes peuvent apparaître aussi bien après un radical populaire qu’après un
radical savant, tels :
-ure pelure, contracture
-oir / -oire grattoir, balançoire, conservatoire, diffamatoire

• La productivité des suffixes ne peut être non plus négligée, même si cette notion est utilisée
de façon pas toujours uniforme, pour désigner aussi bien leur rendement respectif dans
l’ensemble du lexique contemporain, que leur capacité à former de nouveaux mots.
- Ainsi, avec plusieurs milliers, les mots en -ion sont-ils bien plus nombreux que les mots en -
esse, qui ne dépassent guère la centaine.
Rendement de quelques suffixes

Suffixes Nombre de mots (chiffres indicatifs)

-ion N 2 400

-ment N 1 200

-age N 1 400

-isme N 850

-rie N 700

-eur Nm 600

-rice Nf 20

-euse Nf 130

-ure N 400

-oir Nm 200

-oire Nf 40

-oire Adj 110

-esse Nf 100

-aire 700

(a)-ble Adj. 700

(i)-ble Adj. 145

-if Adj. 450


-ien Adj. 400

(D’après le Petit Robert électronique)

- La capacité du suffixe -rie à former de nouveaux mots – croissanterie, sandwicherie,


pelucherie – est assez évidente aujourd’hui, comme celle du suffixe -ier / -ière, et beaucoup
plus importante que celle du suffixes -ence, vieilli et limité aux langues de spécialité. Mais
sur ce point précis l’évolution du système suffixal est complexe, et il peut arriver que des
suffixes dont on avait noté le recul redeviennent ultérieurement productifs sous l’effet de
causes diverses.
• La faculté des suffixes à déterminer l’appartenance catégorielle du mot dérivé dans lequel ils
apparaissent est souvent considérée comme le critère de classement le plus évident. À juste
titre sans doute, car il s’agit en effet d’une propriété essentielle par rapport aux préfixes.
Mais c’est aussi le point à propos duquel les analyses divergent de façon persistante, et où
les difficultés sont réelles. On y reviendra plus bas.

Les suffixes de N et de A en français moderne

Pour toutes ces raisons, les tableaux ci-dessous ne prétendent nullement apporter une réponse
définitive à tous les problèmes évoqués. Ils ne représentent qu’une tentative de classement établi en
relation aux notions proposées dans les précédents chapitres, et qui apparaissent déterminantes dans le
fonctionnement des suffixes, à savoir : catégorie du suffixe, catégorie du radical, forme du radical.
Quelques points seront ensuite repris, qui contribueront à éclairer les choix effectués et le classement
présenté.
Suffixes de N les plus fréquents et / ou productifs
On citera aussi, bien qu’ils soient notoirement moins fréquents, et pratiquement plus productifs
aujourd’hui, ces autres suffixes de N, tous féminins :
-ade colonn+ade, œill+ade, bouscul+ade, gliss+ade
-aie chên+aie
-aison livr+aison, pend+aison
-ance } obéiss+ance, venge+ance
-ence } présid+ence, audi+ence
-ie jalous+ie, fol+ie, baronn+ie, tyrann+ie
-ise bêt+ise, franch+ise, prêtr+ise, convoit+ise

à quoi l’on ajoutera


-or-esse } doct+or+esse
-er-esse } veng+er+esse

sur lesquels on reviendra plus bas.


Suffixes de A les plus fréquents et / ou productifs

On peut ajouter à cette liste ces quelques autres suffixes de A moins fréquents, et peu productifs :
-ent,e adhér+ent, résid+ent
-ien, ienne coméd+ien, grammair+ien, rabelais+ien

Propriétés des suffixes dérivationnels

Des suffixes monosyllabiques

La reconnaissance d’un allongement thématique permet non seulement de réduire le nombre des
suffixes, comme on l’a vu dans le chapitre précédent, mais d’en proposer une définition structurale
homogène.
Il apparaît en effet qu’à l’exception du suffixe non productif -aison, tous les suffixes de N et A
peuvent être considérés comme monosyllabiques, constitués le plus souvent d’un son vocalique V
initial suivi d’un son consonantique C.
Les racines ou radicaux, et l’allongement thématique, se terminant de leur côté le plus souvent par un
son consonantique, l’enchaînement du radical ou de l’allongement thématique et du suffixe se fait
naturellement, sans problèmes phonétiques ; en revanche, étant donné la prédominance de la
syllabation ouverte en français, le découpage syllabique occulte cette frontière morphologique entre le
radical et le suffixe (ce qui explique les erreurs de segmentation déjà signalées) :
lav+age la // v+age
sem+is is se // m+is
gratt+oir gra // tt+oir
vent+eux ven // t+eux
altér+at+ion al // té // ra // t+ion
perfor+at+ion per // fo // ra // t+ion
pun+it+ion pu // ni // t+ion

Dans les quelques cas au contraire où le suffixe est à initiale consonantique, tels -ment, -rie, -té,
l’adjonction de ce suffixe à un radical se terminant par un ou deux sons consonantiques peut poser
problème dans la mesure où n’importe quelle suite de consonnes n’est pas admise ni possible en
français. On observe alors fréquemment entre le radical et le suffixe un élément vocalique qui est
véritablement un joncteur entre le radical et le suffixe ; par ailleurs ce dernier n’est pas altéré par la
syllabation :
règl+e+ment rè // gle // ment
ferm+e+té fer // me // té

Mais tous les éléments de jonction repérables entre le radical et le suffixe ne relèvent pas de raisons
phonétiques. Dans le vocabulaire savant en particulier, il semble que le -i- de jonction qui apparaît
souvent entre le radical et le suffixe n’ait d’autre signification que morphologique, destiné à marquer la
frontière morphématique :
précoc+i+té pré // co // ci // té

La présence d’un tel joncteur morphologique est assez régulière en cas de réitération de la
suffixation :
variable > vari+a+bil+i+té
éditeur > édit+or+i+al
constitutionnel> constitut+ionn+al+i+té

• Le suffixe -bl(e) / -bil-

Ce sont ces considérations qui permettent d’avancer que, contrairement à une présentation établie, le
-a- et le -i- qui précèdent couramment ce suffixe d’Adjectif, comme dans :
lav+a+ble incorrupt+i+ble
fatig+a+ble admiss+i+ble

ne font pas partie du suffixe ; ils doivent plutôt être considérés comme des éléments de liaison
(voyelle thématique ou joncteur proprement dit) entre le radical et le suffixe, et leur forme dépend de la
nature populaire ou savante du radical.
Sans doute, ainsi réduit à -bl(e), ce suffixe pourrait sembler en contradiction avec la structure
monosyllabique qui vient d’être proposée comme caractéristique des suffixes du français moderne.
Mais il n’en est rien, comme le prouve la forme -bil- qu’il prend obligatoirement dès qu’il est lui-
même suivi d’un autre suffixe :

fatig+a+bil+i+té
admiss+i+bil+i+té

La forme du suffixe est donc -bil-, et la réduction de -bil- à -bl(e) en fin de mot, par chute de la
voyelle entre les deux consonnes, résulte d’une règle de phonétique historique qui explique par ailleurs
certains doublets populaires / savants, tels que :
table tabul+at+ion
règle régul+at+ion
mus cle muscul+at+ion
cercle circul+aire
siècle sécul+aire
spectacle spectacul+aire

Des variantes allomorphiques

La forme, sonore et graphique, du suffixe peut changer selon qu’il se trouve à la fin d’un mot
construit, et accentué, ou qu’il est lui-même suivi d’un autre suffixe, et par conséquent inaccentué. D’où
le terme d’allomorphe (c’est-à-dire de « forme autre ») par lequel on désigne ces formes alternantes.
Cela s’observe surtout à propos de suffixes d’adjectifs :
danger+eu(x) danger+os+i+té
tempor+el tempor+al+i+té
afric+ain afric+an+iste
histor+iqu(e) histor+ic+i+té
permiss+if, iv(e) permiss+iv+i+té

La question se pose alors de savoir quelle est la forme qui peut ou doit être considérée comme
première par rapport à l’autre, qui en serait dérivée par des règles prédictibles. Cette question n’est
pas sans importance si l’on entreprend de construire un système de règles morphologiques
dérivationnelles, dont l’application pourrait être automatisée. Et dans cette optique, il faudrait sans
doute considérer comme primitive la forme non finale et non accentuée, dont la forme finale et
accentuée dériverait par le simple jeu de règles phonétiques régulières en français, et notamment : la
nasalisation d’une voyelle suivie d’une consonne nasale (comme dans afric+ain [ε ]), et la
modification vocalique en rapport avec la syllabation et l’accentuation (comme dans tempor+el).

Des suffixes homonymes ?


Si l’on l’on peut, grâce à la reconnaissance de l’allongement thématique et à des principes de
segmentation plus stricts, proposer ainsi une liste de suffixes plus restreinte et plus homogène, une
description synchronique ne peut éviter de poser quelques suffixes homonymes, en ceci qu’ils ont des
formes sonore et graphique identiques, mais qu’il convient néanmoins de les distinguer, compte tenu de
leurs différences de fonctionnement et d’interprétation.

• Le suffixe -eur

Ainsi en est-il du suffixe de Nom féminin -eur, qui s’adjoint à des radicaux adjectivaux, et donne
des noms abstraits exprimant en général la qualité exprimée par l’adjectif :

blancheur, froideur, grandeur, hauteur, largeur

Il doit évidemment être distingué du suffixe -eur à valeur agentive qui s’adjoint à des radicaux de
type verbal, et dont les formes associées de féminin varient selon l’origine populaire ou savante du
radical :

chanteur / chanteuse, trieur / trieuse


perforateur / perforatrice, conducteur / conductrice

• Le suffixe -age

Le suffixe -age soulève des questions proches. Sans doute les dérivés dans lesquels il apparaît sont-
ils tous et toujours masculins, mais son interprétation diffère totalement selon que le radical auquel il
est adjoint est de type verbal ou de type nominal ; dans un cas le dérivé est un nom d’action, dans le
second il indique soit un ensemble soit un état :

assembl+age, doubl+age, lav+age


feuill+age, ombr+age, esclav+age, veuv+age

En outre dans le premier cas, le suffixe -age est terminal, et aucun autre suffixe ne peut lui succéder ;
dans le second cas au contraire, les termes suffixés peuvent être parfois le point de départ de nouveaux
dérivés, tels

ombrag+eux, ombrag+er
esclavag+iste
Il semblerait donc plus satisfaisant de considérer qu’on a ici deux suffixes différents et homonymes.

• Le suffixe [waR]

L'analyse qui doit être proposée à propos du suffixe [waR] qui possède une double graphie -oir et -
oire, est moins évidente ; en effet :
- on l’observe après des radicaux de type verbal, populaires aussi bien que savants, avec une
interprétation globalement instrumentale ;
- sous la forme graphique -oir les mots où il apparaît sont considérés comme des Noms, mais
sous la forme -oire ils peuvent être analysés comme des Noms ou comme des Adjectifs ;
- sous la forme graphique -oire les Noms sont le plus souvent considérés comme féminins,
mais pas toujours

Nm : arrosoir, binoir, grattoir, encensoir


Nf : baignoire, balançoire, patinoire
Nm : conservatoire
A : diffamatoire, exécutoire, jubilatoire

A-t-on ici affaire à un seul suffixe, ou non ? L’identité d’interprétation, notamment à la suite d’un
radical de formation populaire, oriente vers un seul suffixe, qui serait plutôt adjectival, et la forme -
oire ne serait alors qu’une forme de féminin par rapport à -oir. Mais il faut expliquer alors pourquoi
tous ces mots de formation populaire sont considérés comme des Noms, tantôt masculins (en -oir) et
tantôt féminins (en -oire), mais dont le genre est stable. D’un autre côté, après un radical savant, la
forme est très régulièrement -oire, et les mots dérivés sont analysés comme des Adjectifs sans
différence formelle de genre…
Au vu de ces rapides observations, il semble clair que la question posée n’est pas sans rapport avec
la catégorisation des mots dérivés. Ce qui renvoie au problème déjà évoqué de la capacité reconnue
aux suffixes de définir l’appartenance catégorielle des dérivés.

L'appartenance catégorielle des dérivés

Comme on l’a dit, si cette propriété générale des suffixes est largement admise, il n’y a plus le même
accord dès qu’il s’agit d’attribuer à chaque suffixe une capacité précise de catégorisation. Et les
hésitations des dictionnaires en témoignent abondamment.
En fait, et comme le fait voir un examen rapide des tableaux proposés, les suffixes catégoriseurs de
Noms sont reconnus, et admis (à un ou deux cas près sur lesquels on reviendra), alors que les suffixes
d’Adjectifs le sont moins, comme en témoigne la double catégorisation des dérivés, très fréquente dans
les dictionnaires.
Cette différence d’analyse tient sans doute à l’ambiguïté des critères retenus pour définir la
catégorie d’Adjectif.
La variation morphologique en genre (une forme pour le masculin, une pour le féminin) est souvent
considérée comme décisive, mais elle n’est pas toujours attestée, et certains adjectifs (dits pour cette
raison « épicènes ») ne la connaissent pas.
D’autres critères sont alors utilisés parmi lesquels la distribution du mot dérivé, c’est-à-dire son
environnement dans une suite syntaxique. Il est ainsi admis que, si un mot dérivé suit un article, alors
ce dérivé doit être un Nom, indépendamment d’une possible variation en genre, alors que, s’il suit un
Nom, alors il doit être un Adjectif : et si un même dérivé peut suivre aussi bien un Nom qu’un article,
alors on l’analysera tantôt comme un Adjectif, et tantôt comme un Nom :

l'[exécut+if]Nom, la [jardin+ière]Nom, le [nuclé+aire]Nom un enfant [colér+ique]Adj

des produits [pétroliers]Adj, un [pétrolier]Nom

C’est ainsi que procèdent les dictionnaires, et l’ordre dans lequel ils proposent cette double
appartenance catégorielle dépend surtout de la date d’apparition de chaque emploi, mais parfois aussi
de leur fréquence.
On se trouve ici dans ces zones d’interférence entre domaines linguistiques différents qui ont été
signalées dès le premier chapitre. Mais cette question de la délimitation des frontières, qui n’est pas
chose aisée, est en même temps suffisamment importante pour qu’un chapitre spécifique lui soit
consacré en fin d’ouvrage.

L’interprétation des suffixes

L'interprétation des mots construits n’est pas très bien présentée dans les dictionnaires. Et les
définitions proposées ne laissent pas toujours bien voir ce qui est d’ordre compositionnel et résulte de
la mise en relation du radical et du suffixe, et ce qui touche à la capacité de dénotation du mot ainsi
construit, et qui est davantage d’ordre socioculturel.
Sans doute cela tient-il à ce que la plupart des suffixes ont une part d’interprétation très générale.
Beaucoup sont sémantiquement très proches, et ce qui les différencie en fin de compte tient plus à leur
origine, populaire ou savante, et au type de radical auquel ils sont adjoints.
On peut néanmoins distinguer quelques grandes interprétations et les différents suffixes énumérés
servent à former
- des noms d’action :

-age, -ment, -ion

- des noms d’agent :


-eur / -euse, -eur / (r)-ice, -eur / -or+esse

- des noms d’instruments :

-oir / -oire

- des noms impliquant un résultat ou un état résultatif

-is, -ise, -rie, -ure

- des termes impliquant un rassemblement ou une réunion

-age, -aie

- des noms abstraits

-esse, -té, -isme

- des adjectifs ou des noms impliquant une relation ou une propriété, en rapport avec le radical

-ier / -ière, -ain / -ien, -el / -al, -if, -aire, -ique, -iste

On ne peut expliquer ici en détail toutes ces interprétations, on se contentera donc de quelques
commentaires sur des suffixes particulièrement représentés dans le stock lexical du français moderne.

Interprétation des suffixes les plus fréquents

• Les suffixes -age, -ment, -ion

Adjoints à des radicaux exprimant une idée verbale, ils servent à construire des Noms d’action en
relation à ces radicaux verbaux, mais sans être cependant interchangeables.
Les suffixes -age et -ment s’adjoignent en effet à des radicaux de type populaire, tandis que le
suffixe -ion suit des radicaux de type savant, et plus précisément des formes thématiques.
De ce fait les mots en -ion ont souvent une valeur d’action envisagée comme étant ou devant être
accomplie, que n’ont pas les mots en -age ou en -ment.
Ces deux suffixes n’en sont pas pour autant totalement synonymes : le suffixe -age implique
davantage l’effectuation de ce qu’exprime le radical verbal, à la différence du suffixe -ment, qui
indiquerait plutôt un résultat acquis. Ces différences d’interprétation, qui ne sont cependant pas
toujours perceptibles en cas de doublets, correspondraient, selon J. Dubois (1962), à l’emploi transitif
ou intransitif du verbe tenant lieu de radical :
réglage règlement
lavage lavement
blanchissage blanchissement / blanchiment
endigage endiguement
emboîtage emboîtement

• Le suffixe -eur

Masculin, avec ses diverses variantes de féminin, il sert à former des Noms d’agent, quel que soit le
type de radical auquel il est adjoint. Ces mots en -eur indiquent donc essentiellement celui qui effectue
vraiment ce qu’indique le radical verbal, et servent surtout à désigner des humains, hommes ou
femmes, envisagés dans leur activité d’agent ; ils sont employés alors soit dans leur forme de masculin,
soit dans celle de féminin (qui n’est pas toujours possible, après certains radicaux savants, voir le
corpus commenté dans le document 5)

balay+eur / +euse, blagu+eur / +euse, jou+eur / +euse,


pay+eur / +euse, tri+eur / +euse
accusat+eur / accusat+rice,
défens+eur, profess+eur

Mais ils sont aussi de plus en plus utilisés pour désigner des machines, envisagées dans leur rôle
d’agent effectueur :

doseur, démarreur, diffuseur


agrafeuse, trieuse
aspirateur, perforateur, saturateur
excavateur / excavatrice

• Le suffixe -ier / -ière

À la différence du suffixe -eur, ce suffixe, adjoint surtout à des radicaux nominaux, sert à désigner ce
« dont la fonction est en rapport avec » ce qu’indique le radical. Du fait de cette interprétation, les
mots en -ier / -ière servent à dénoter des entités extrêmement diverses (humains aussi bien qu’objets),
mais repérées par leur seule relation à ce qu’exprime le radical. D’où la pluralité fréquente des sens
répertoriés par les dictionnaires, tels :
pétrolier : 1. navire conçu pour le transport du pétrole
2. industriel lié aux sociétés pétrolières
jardinier / ière :personne cultivant les jardins
1. caisse à fleurs
jardinière :
2. mets composé d’un mélange de légumes cuits

Et il est clair en même temps que la capacité référentielle de ces termes (c’est-à-dire leur capacité à
dénoter une entité du monde extra-linguistique) reste complètement ouverte (pour un commentaire plus
complet, voir chapitre 12).

• Les suffixes exprimant le résultat

Ils se distingueraient en ceci : -is présenterait davantage le résultat comme acquis, et constituant de
ce fait quelque chose de précis et dégagé de l’action dont il est issu, tandis que -ure désignerait plutôt
le résultat en relation à la durée de l’action dont il est issu.

• Quelques particularités

Quelques suffixes enfin ont la capacité de s’adjoindre soit à des mots déjà composés soit même à
des structures phrastiques :
haute lisse / basse lice > haut licier / bas licier
fil-de-fer > fil-de-fériste
je m'en fous > je-m’en-foutisme / je-m’en-foutiste

Les exemples attestés ne sont cependant pas très nombreux ; le plus souvent en effet, si suffixation il
y a, le suffixe est adjoint à un composé synthétique savant, pendant du nom composé :
planche à voile > veli+planch+iste
Ile-de-France > franc+il+ien

Des suffixes appréciatifs

Il faut signaler également, même s’ils sont beaucoup moins productifs que les suffixes énumérés dans
les tableaux des pages 67 et 68, le nombre non négligeable de suffixes de Noms et d’Adjectifs qui
n’ont de valeur qu’appréciative, c’est-à-dire qui n’ont d’autre rôle que de permettre l’expression d’un
jugement ou la détermination d’une valeur.

Il vaut encore la peine de noter que les interprétations dominantes sont diminutives, et souvent aussi
dépréciatives (c’est-à-dire exprimant le peu de valeur ou de prix).
• Suffixes de N et A appréciatifs
Il est cependant permis de se demander si ces suffixes fonctionnent tout à fait comme les suffixes de
Noms et d’Adjectifs vus plus haut, et notamment s’ils ont la même capacité à catégoriser.
Si l’on en juge en effet, d’après les exemples ci-dessus, les mots construits à l’aide de ces suffixes
conservent souvent la même catégorie que celle du mot radical auquel les suffixes sont adjoints :

A > A : propre / propret, pâle / pâlot, lourd / lourdaud


N > N : vin / vinasse, pierre / pierraille, maison / maisonnette

Il n’y a qu’après un radical verbal que le mot dérivé est tantôt A et tantôt N (et notamment lorsque le
suffixe a une forme de féminin) :
V > A : pleur+er / pleur+ard
V > N : trouv+er / trouv+aille, mouill+er / mouill+ette,
oubli+er / oubli+ette

On reviendra sur ce point dans le chapitre suivant.

Problèmes de variation en genre

S'il peut sembler normal qu’un suffixe d’adjectif connaisse éventuellement une variation en genre,
qui peut être sonore et / ou graphique, cela semble plus inattendu lorsqu’il s’agit d’un suffixe de nom,
dans la mesure où la non-variabilité en genre passe pour l’une des propriétés définitoires de la
catégorie.
Que penser à cet égard des mots en -eur, dérivés de radicaux de type verbal, qui sont considérés
assez unanimement comme des N, mais sont accompagnés de formes diverses de féminin :

trieur / trieuse
éditeur / éditrice
docteur / doctoresse
vengeur / vengeresse

En termes de dénombrement, certains de ces féminins ne sont guère représentés dans le lexique : Le
Petit Robert ne cite aucun autre terme formé comme doctoresse, et en parallèle à vengeur /
vengeresse, n’offre guère que demandeur / demanderesse et pécheur / pécheresse…
En dépit de leur petit nombre, ces termes sont intéressants du point de vue morphologique, et
permettent de revenir sur le cas particulier du suffixe de N -esse (pour des commentaires plus
détaillés, voir document 5).

• Le suffixe -esse

Ce suffixe de N féminin apparaît en effet dans deux contextes très différents (reflet d’une origine
double) :
- après des Noms masculins, et le N dérivé ne diffère du N radical que par l’ajout de la notion
de « féminin », et sert à désigner l’équivalent femme (ou femelle) du N masculin :

comte / comt+esse diable / diabl+esse nègre / négr+esse âne / ân+esse tigre /


tigr+esse
- après des Adjectifs, et le N dérivé désigne la qualité liée à l’adjectif radical :

faible / faiblesse sage / sagesse triste / tristesse

Laissant de côté la question de savoir si l’on a affaire en synchronie à un suffixe unique ou deux
suffixes homonymes, on s’attardera plutôt sur la spécificité du suffixe -esse, qui, dans un cas au moins,
n’a d’autre rôle que d’être un marqueur dérivationnel de « féminin » (comme l’ont clairement souligné
les grammairiens J. Damourette et E. Pichon). Les mots doct+or+esse ou veng+er+esse doivent donc
être analysés comme les mots comt+esse ou négr+esse : simplement le suffixe -esse de féminin est
ajouté à des mots masculins déjà suffixés en -eur ; et cet ajout entraîne un déplacement de l’accent de
mot, et par contrecoup la modification vocalique du suffixe -eur > -or- (savant) ou -er- (populaire).

• Les noms en -eur

Si l’on examine maintenant les couples savants, tels que : comment analyser la forme du féminin ?

créateur / créatrice éditeur / éditrice fondateur / fondatrice protecteur / protectrice

En termes étymologiques, et dans la mesure où il s’agit d’une reprise du latin -trix, c’est une
segmentation -trice qui est habituellement proposée (par K. Nyrop par exemple) et retenue (à
l’exception notable de Damourette et Pichon).
Mais, dans une optique synchronique, et par cohérence avec ce qui a été suggéré dans le chapitre
précédent, on doit considérer que le -t-appartient à l’allongement thématique, et la segmentation est
alors :

cré+at+rice éd+it+rice fond+at+rice protec+t+rice

Il est probable en outre que le -r- initial de ce suffixe doive être interprété comme le reste d’un
suffixe masculin, auquel aurait été adjoint une marque supplémentaire de féminin. Mais on n’entrera
pas ici plus avant.

Le mystère d’un féminin « savant »


La segmentation des mots savants féminins que reprend K. Nyrop, passe pour étymologique, en référence à une terminaison
latine -trix, souche de la forme française, et considérée elle-même comme une marque de féminin.
Mais cela est-il bien assuré ? On peut s’interroger en lisant l’analyse que proposent A. Meillet et J. Vendryes dans leur
Grammaire comparée des langues classiques à propos du couple de mots latins genitor (père) / genetrix (mère) – à
l’origine des mots français savants géniteur / génitrice :

[geni] racine + [tor] suffixe [gene] racine + [t r] suffixe + [ix]

Ces différences de formes, expliquent-ils, illustrent un phénomène d’alternance, général en


indo-européen. Dans tout élément morphologique en effet, la seule partie stable est la partie
consonantique, la partie vocalique est sujette à alternance, et celle-ci comporte plusieurs
degrés : plein (voyelle brève), allongé (voyelle longue), zéro (c’est-à-dire absence de
voyelle, aujourd’hui notée souvent ø).
Ajouté à la racine *gen- (qui signifie « engendrer, naître »), le suffixe qui sert à former des
noms d’agent est constitué des deux consonnes t et r, avec une voyelle intermédiaire qui peut
donc être présente, et longue (au masculin), ou absente (au féminin).
Dans ce dernier cas, le suffixe -tr- est suivi d’un autre suffixe -ic- (-ix avec la désinence
de cas) qui servait à désigner spécialement des femelles.
La structure décrite par Meillet et Vendryes est donc la même que la structure proposée ici
pour rendre compte de certains noms féminins en -esse, et représente un mode d’expression
du féminin des noms d’agent très ancien.
Si l’on voulait établir un strict parallélisme entre ces formes modernes, il faudrait alors
poser :
[veng]+[eur] [lect]+[eur]
[veng]+[er] + [esse] [lect ]+[ø r]+[ice]

Genre et sexe

Reste alors le cas des couples de mots d’origine populaire, les plus nombreux, tels que : crieur /
crieuse, trieur / trieuse, vendeur / vendeuse, dans lesquels le féminin est marqué par un morphème -e
(avec un passage à la forme -euse, très ancien dans l’histoire de la langue), qui semble identique au
morphème flexionnel de féminin -e, courant dans le fonctionnement des adjectifs.
Cette formation de féminin peut-elle conduire à une remise en cause de la catégorisation de ces
termes qui seraient non pas des N, mais des A ? Ou bien faut-il admettre que la variation en genre
caractérise les N tout autant que les A ?
À cette dernière question, et dans la pratique, les grammaires pédagogiques et les dictionnaires ont
toujours répondu de façon positive, sans peut-être mesurer la portée et les conséquences d’une telle
position qui revient à gommer la spécificité des catégories N et A, dès lors que leur fonctionnement se
confond plus ou moins.
Sans entrer dans un long débat, peu approprié dans cet ouvrage, on peut cependant rappeler quelques
points.
• La variation en genre caractérise essentiellement les adjectifs, en relation sans doute au fait
qu’ils expriment surtout des propriétés attribuables à des objets variés du monde
extralinguistique.
Les noms en revanche sont étrangers à la variation en genre, bien qu’ils aient un genre, mais
celui-ci est fixe, et à certains égards arbitraire.
• Une seule classe de noms se distingue à ce propos, celle des noms désignant des êtres sexués.
Car la différence sexuelle se manifeste dans la langue :
- Lorsqu’il y a un terme spécifique pour désigner un animé en relation à sa spécificité sexuelle,
le genre grammatical de ce nom est en accord avec cette caractéristique : le mot homme est
masculin, le mot femme féminin, le mot vache féminin, le mot cheval masculin, etc.
Mais, d’un point de vue linguistique, cela ne signifie en rien que femme « est le féminin » de
homme ni jument celui de cheval ou étalon, comme la forme grande « est le féminin » de
grand, ou bonne le féminin de bon, par l’ajout du morphème flexionnel de féminin.
- Mais il n’y a pas toujours de tels couples de termes pour désigner des animés sexuellement
distincts ; le plus souvent au contraire il n’existe qu’un seul terme, valable à la fois pour le
mâle et la femelle, et de genre arbitraire, tels les noms baleine et girafe, qui sont féminins,
ou le nom crapaud, qui est masculin.
- Parfois, mais il s’agit de cas peu nombreux, et le procédé n’est plus productif, le nom de la
femelle peut être repéré par l’ajout du marqueur dérivationnel -esse au nom masculin
désignant le mâle : ânesse, tigresse.
- Enfin la désignation de l’animal femelle par simple ajout d’un -e flexionnel est rare : chat /
chatte, chien / chienne, lapin / lapine, renard / renarde, lion / lionne.

De truie à cochonne
Pour désigner cet « animal au corps épais, dont la tête est terminée par un groin, qui est domestiqué et élevé pour sa chair »,
le français moderne ne manque pas de mots…
1. Le couple de termes porc / truie, considérés comme des Noms, l’un masculin qui désigne l’animal mâle, et l’autre
féminin, qui désigne l’animal femelle.
Au mot porc sont morphologiquement liés :
pourceau, dérivé d’un diminutif latin,
porcelet, qui désigne aujourd’hui un jeune porc.
Le mot truie, quant à lui, reste isolé dans le lexique.
2. Le mot goret, diminutif d’un terme disparu de l’ancien français, désigne aujourd’hui un jeune porc.
3. Le terme plus fréquent de cochon, est présenté dans les dictionnaires comme Nom et comme Adjectif.
– En tant que Nom, il désigne l’animal élevé pour l’alimentation, et le plus souvent châtré, en opposition à verrat, également
Nom, et qui désigne le porc mâle employé comme reproducteur.
Dans certaines locutions du type… comme un cochon, il désigne un personnage grossier, physiquement ou moralement ;
– En tant qu’Adjectif, il dénote à la fois la saleté physique et un comportement sexuel réprouvé.
Cet Adjectif a un féminin cochonne, par adjonction du suffixe flexionnel -e à une forme de masculin qui ne peut être
considérée aujourd’hui comme suffixée.
Ce féminin s’emploie plus souvent pour désigner la saleté seulement, alors que le masculin s’emploie avec les deux valeurs
signalées.
De cochon sont dérivés :
cochonner, qui signifie « salir » ou « faire salement »,
cochonnaille, utilisé dans la restauration pour désigner des charcuteries,
cochonnerie, qui désigne des choses sales, sans valeur ou obscènes.

Retour aux noms populaires en -eur

Après ces brefs rappels, et pour en revenir aux couples d’origine populaire en -eur / -euse, ce -e qui
marque le féminin ne peut guère recevoir d’autre analyse que celle de marque flexionnelle.
Mais si l’on veut conserver au suffixe -eur son statut de suffixe de N, tout en maintenant que la non
variation en genre est une propriété inhérente de la catégorie du Nom, comment expliquer, sinon
justifier, ce qui apparaît comme une négation de cette propriété ?
Plutôt que de négation, impliquant une irrégularité du système, il vaut sans doute mieux parler de
distorsion, c’est-à-dire de gauchissement par rapport à ce système, et lier cette distorsion à la valeur
clairement agentive du suffixe. Un nom en -eur désigne en effet celui qui effectue réellement ce
qu’indique le radical verbal : un crieur, c’est celui qui crie effectivement, de même qu’un trieur est
celui qui effectue un travail de triage. Par ce qu’elle implique d’activité consciente et / ou volontaire,
l’agentivité apparaît comme caractéristique surtout des êtres humains. Les noms en -eur désigneraient
donc essentiellement des êtres sexués, et c’est à cette interprétation spécifique que serait lié ce
fonctionnement morphologique particulier de variation en genre. Et si aujourd’hui, de nombreux noms
en -eur désigne aussi des objets ou des machines : c’est dans la seule mesure où ceux-ci sont alors
perçus comme des agents effectuant (mécaniquement) une tâche précise.

une agrafeuse une batteuse un diffuseur un pousseur

À cet égard, et en dépit de cette variation en genre, le suffixe -eur diffère profondément du suffixe -
ier. Dépourvu de valeur agentive, ce dernier ne peut être considéré comme un suffixe de N, et la
variation en genre qui le caractérise reflète au contraire son statut adjectival.

La spécificité de -at

Comme on a pu le voir, le morphème -at n’a pas été intégré dans les tableaux proposés, alors qu’il
figure habituellement dans les listes de suffixes fournies par les dictionnaires ou les grammaires.
C'est que, même s’il contribue à la dérivation de mots construits, ce morphème n’est pas vraiment
semblables aux autres suffixes dérivationnels énumérés plus haut.
À la suite d’un radical d’origine savante, il semble assez clair que le morphème -at n’est rien
d’autre que l’allongement thématique, et les unités lexicales dans lesquelles il apparaît appartiennent à
cet ensemble de mots-thèmes signalé dans le chapitre 4. Le fait que -at puisse être alors suivi des
suffixes -ion, -if ou -oire, qui ne s’adjoignent qu’à des radicaux thématiques, confirme cette analyse :
agglomér+at agglomér+at+ion
agrég+at agrég+at+ion
altern+at altern+at+ive
attent+at attent+at+oire
exsud+at exsud+at+ion
granul+at granul+at+ion
habit+at habit+at+ion
lég+at lég+at+ion

La valeur aspectuelle que l’on peut discerner dans la plupart de ces mots-thèmes en -at tient à la
présence de cet allongement thématique et à l’interprétation d’accompli qu’il garde de ses origines.
On le trouve enfin adjoint à des radicaux plus divers ou même à des mots déjà construits, où il
oriente de la même façon l’interprétation de ces unités lexicales qui ont en commun de désigner des
situations résultant de l’attribution d’une fonction ou des rassemblements organisés à partir de ce
qu’indique le radical :

maréchal+at principal+at patron+at tutor+at élector+at actionn+ar+i+at

Cela suffit-il à en faire un suffixe dérivationnel ?


On pourrait être tenté de répondre par l’affirmative à cette question, déjà soulevée dans le chapitre
précédent. Il n’est pas évident pourtant qu’une telle analyse soit satisfaisante, dans la mesure où cet
élément -at ne partage pas vraiment toutes les propriétés des suffixes dérivationnels.
Il s’en distingue au contraire sur quelques points importants.

L'appartenance catégorielle

Au vu des seuls exemples brièvement présentés ci-dessus, on pourrait certes en conclure que cet
allongement thématique est plutôt proche des suffixes dérivationnels, dès lors qu’il partagerait avec
eux cette capacité à déterminer l’appartenance catégorielle des termes où ils apparaissent, qui passe
pour une propriété caractéristique.
Néanmoins, et bien qu’il s’agisse le plus souvent de Noms, on peut observer que ces Noms en -at
sont de genre variable, masculins le plus souvent, comme ci-dessus, mais parfois aussi féminins, tel
cantate.
Ils peuvent être aussi à l’occasion, considérés comme Noms, et néanmoins présentés sous une
double forme, comme s’ils connaissaient une variation en genre, comme renégat / renégate.
On a déjà observé, certes, le même phénomène à propos de certains noms en -eur, mais cette
variation était dans certains cas suffixale, et pas seulement marquée par l’ajout d’une marque
flexionnelle de féminin. Par ailleurs il a semblé possible de lier cette variation en genre à
l’interprétation agentive du suffixe -eur.

L'interprétation

Rien de tel en ce qui concerne -at, qui n’a aucune interprétation agentive. Sa valeur est, comme on
l’a vu, plutôt aspectuelle, et plus précisément liée à la notion d’accompli, qui semble surtout
caractéristique des morphèmes flexionnels.
Du coup la question se déplace : plutôt qu’un suffixe dérivationnel, ce morphème thématique ne
ressemblerait-il pas davantage aux suffixes flexionnels ? Mais cette question, qui excède l’objet de ce
chapitre, sera reprise plus loin, dans le cadre mieux approprié de l’étude de la flexion verbale, et plus
particulièrement dans le chapitre 11.

Résumé
On désigne sous le terme de suffixation tout ce qui touche à la dérivation de mots construits par ajout d’un affixe à droite de
la racine ou du radical.
Les morphèmes répondant à ce fonctionnement, appelés suffixes, ont un certain nombre de propriétés caractéristiques, dont
celle de déterminer l’appartenance catégorielle du dérivé résultant de leur adjonction.
Les principes de repérage des suffixes du français moderne ne sont pas unanimement admis, ce qui explique la variété des
listes proposées dans les grammaires et les dictionnaires.
Le classement proposé ici a été établi en relation aux notions déjà vues – racine, allongement thématique – qui apparaissent
déterminantes dans le fonctionnement des suffixes.
Les suffixes ont une interprétation très générale, et peuvent être de ce fait sémantiquement proches, et ce qui les différencie
est le plus souvent d’ordre morphologique (caractéristiques du radical, possibilités d’association entre radicaux et suffixes).
Certains suffixes peuvent connaître une variation en genre, attendue dans le cas des suffixes adjectivaux. Sur ce point les
noms en -eur laissent voir un fonctionnement particulièrement complexe.
Cependant l’allongement thématique, qui semble fonctionner parfois comme un suffixe dérivationnel, se distingue pourtant de
l’ensemble des suffixes dérivationnels par quelques propriétés spécifiques.

Suggestions de lecture
BÉCHEREL D., 1981, « Différenciation morpho-sémantique des suffixes nominalisateurs de l’adjectif », Cahiers de
Lexicologie, 45-59.
Un panorama commenté des différents suffixes de noms adjoints à des radicaux adjectivaux.
DUBOIS J., 1962, Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain, Paris, Larousse.
Une présentation des principaux suffixes dérivationnels, suivie d’une tentative d’appréciation de leur productivité.
LEEMAN D., 1992, « Deux classes d’adjectifs en -ble », Langue française 96, 44-64. PLÉNAT M., 1988, « Morphologie
des adjectifs en –able », Cahiers de grammaire 13, Université de Toulouse-Le Mirail, 101-132.
Un même objet d’étude, deux approches tout à fait différentes, à étudier conjointement pour cette raison même.
PICHON E., 1942, Les principes de la suffixation en français, Paris, d’Artrey. Rassemblement d’une série d’articles
parus dans Le Français moderne entre 1934 et 1939, et qui conservent une certaine valeur descriptive.
WINTHER A., 1975, « Note sur les formations déverbales en -eur et en -ant », Cahiers de Lexicologie, 56-84.
Article intéressant surtout pour les données explorées.
Chapitre VI

La suffixation : Verbes

Une dérivation peu claire

La dérivation d’unités lexicales reconnues comme verbes est souvent présentée comme évidente et
peu problématique, sans doute parce que la présence de morphèmes flexionnels spécifiques ne permet
pas de douter de leur appartenance catégorielle, à la différence de ce qui se passe parfois à propos des
dérivés nominaux et / ou adjectivaux.
Dans son ouvrage sur la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française, A.
Darmesteter se contente de parler du « suffixe » -er, et K. Nyrop ne va guère plus avant lorsqu’il
explique dans sa Grammaire historique que la dérivation verbale peut être « immédiate », par simple
ajout de -er ou de -ir, ou « médiate » par l’intermédiaire de suffixes spécifiques comme -fier, -iser, -
asser ou -ailler entre autres, sans s’interroger apparemment sur la différence de statut de ces différents
morphèmes.
Un morphème flexionnel – en l’occurrence une terminaison d’infinitif – peut-il donc fonctionner en
même temps comme un suffixe dérivationnel ? La réponse n’a rien d’évident, contrairement à ce que
présentent les auteurs cités. Mais il n’est pas certain non plus que ce soit en ces termes que la question
doive être posée.

• Une classe composite

Si l’on examine la liste très longue – plus de 5 500 dans Le Petit Robert – des unités lexicales
considérées comme des verbes, et présentées à ce titre dans les dictionnaires avec une terminaison
d’infinitif (selon une tradition lexicographique ancienne), il apparaît vite que l’on a affaire à une classe
très composite.
Ce que l’on appelle la conjugaison de ces verbes (c’est-à-dire l’ensemble des formes que chacun
peut prendre) varie d’abord selon qu’ils appartiennent à l’un des trois groupes reconnus par les
nomenclatures officielles : le 1er dont l’infinitif est en -er, le 2e dont l’infinitif est en -ir et le participe
présent en -issant, le 3e qui rassemble tous ceux qui n’appartiennent pas aux deux groupes précédents.
Ce 3e groupe constitue aujourd’hui une classe fermée (aucun nouveau verbe n’est susceptible de s’y
intégrer) de quelque 370 unités ; le 2e groupe, qui comporte environ 400 unités, reste faiblement
productif ; le seul groupe qui soit vraiment productif aujourd’hui est le 1er, et il rassemble plusieurs
milliers d’unités.
Mais au-delà de cette classification traditionnelle (sur laquelle on reviendra dans le chapitre 10), il
est également possible de distinguer les verbes selon le type de radical précédant le morphème
d’infinitif.
On peut ainsi repérer :
- des verbes dont le radical, dépourvu d’autonomie lexicale, est porteur néanmoins de
l’interprétation qui les distingue des autres verbes. Dans la mesure où ce radical est souvent
monosyllabique, on parlera alors de racine, celle-ci est catégorisée V, et peut donc recevoir
les morphèmes flexionnels propres au verbe.
Tels sont par exemple :

[aim] V+er [chôm] V+er [entr] V+er [opt] V+er [part] V+ir

- des verbes dont le radical peut fonctionner de façon autonome, et correspond à une unité
lexicale indépendante, étiquetée tantôt comme A et tantôt comme N :
[content]+er / content A [bois]+er / bois N
[jalous]+er / jaloux, se A [boulonn]+er / boulon N
[séch]+er / sec, sèche A [fraud]+er / fraude N
[vid]+er / vide A [graiss]+er / graisse N
[jardin]+er / jardin N
[maigr]+ir / maigre A
[klaxon]+er / klaxon N

Lorsque ces verbes appartiennent au 1er groupe, leur interprétation est presque toujours factive,
impliquant
- que le sujet « rend A » ou « est A »
contenter = « rendre[quelqu’un] content »
sécher = « rendre [qqun / qqe chose] sec »
vider = « rendre [quelque chose] vide »
jalouser = « être jaloux de quelqu’un »

- que le sujet fait quelque chose « en relation avec N »


frauder = « commettre une fraude »
boiser = « garnir de bois »
boulonner = « fixer avec des boulons »
graisser = « enduire de graisse »

Lorsque le verbe appartient au 2e groupe, et qu’il est lié à un A, il indique plutôt un processus en
cours :

maigrir = « devenir maigre »

Du fait de ces interprétations, les A et les N radicaux sont considérés comme premiers, c’est-à-dire
préexistant aux verbes, qui en seraient donc « dérivés », selon un processus qui reste à préciser.
Et comme la plus grande partie des verbes ayant ce fonctionnement et cette interprétation ont un
radical N, ils sont souvent appelés V « dénominaux » (c’est-à-dire qui dérivent de N).
Il est pourtant d’autres cas dont l’analyse apparaît plus problématique :
- Certains verbes, appartenant surtout au 1er groupe, sont en rapport avec des Noms, mais dont
l’interprétation ne permet pas de poser qu’ils « dérivent » de ces Noms.
Au contraire, la forme comme l’interprétation de ces Noms est si proche de celle des Verbes
qu’ils sont couramment présentés comme dérivant au contraire des Verbes, et dénommés N «
déverbaux » (c’est-à-dire qui dérivent de V).
Tels sont :
cass+er / casse = « action de casser »
dout+er / doute = « état de celui qui doute »
gard+er / garde = « action de garder »
vol+er / vol = « action de voler »

- D’autres verbes sont liés, par leur forme et leur interprétation, à des A ou des N existant de
façon autonome dans le lexique, et proches à ce titre des verbes dénominaux vus plus haut.
Ils s’en distinguent cependant en ceci qu’ils ne peuvent exister comme V qu’à la condition
d’être préfixés, car les formes non préfixées semblent toutes exclues de la langue, d’où le
terme de « parasynthétiques » par lequel on les désigne, par allusion à un mode de formation
supposant l’adjonction concomitante des éléments qui se trouvent de part et d’autre du
radical :
ap+proch+er proche *procher
en+chaîn+er chaîne *chaîner
a+viv+er vif, vive *viver
em+pot+er / dé+pot+er pot *poter
en+vas+er / dés+en+vas+er vase *vaser

Les problèmes que pose la dérivation de ces différents types de verbes ne sont pas du tout de même
ordre. On les examinera successivement avant d’aborder la question des suffixes proprement verbaux.

Les Verbes dénominaux

Donner à un morphème flexionnel, en l’occurrence celui d’infinitif, le statut de suffixe, comme le


font les études traditionnelles, est une façon de régler le problème sans vraiment le traiter. Car la
véritable question est celle-ci, qui peut être formulée de plusieurs façons :
- Quelles sont les propriétés des morphèmes flexionnels qui leur permettent de s’adjoindre à
des racines ou des radicaux non verbaux ?
- Quelles sont les caractéristiques des Noms susceptibles d’être suivis de morphèmes
flexionnels ?
Car si ce type de dérivation est particulièrement productif en français, il semble néanmoins que bien
des verbes dénominaux n’aient souvent qu’une existence plutôt éphémère tels compagnonner (<
compagnon), victimer (< victime) ou encore boulotter (< boule, au sens de « rouler doucement
»), relevés chez des auteurs du XIXe ou du XXe siècle, mais qui ne sont plus répertoriés dans les
dictionnaires.
Il ne paraît pas possible en outre, contrairement à ce que laisse entendre A. Darmesteter, de former
des verbes nouveaux à partir de n’importe quel Nom, par simple addition des terminaisons verbales :
on a bien saler et poivrer, construits à partir de sel et poivre, mais pas *moutarder à partir de
moutarde, on a encore beurrer à partir de beurre, mais pas *confiturer à partir de confiture ni
*légumer à partir de légume.
On ne peut pas non plus déduire de la seule présence d’adjectifs dérivés de Noms et terminés par -é
ou -ée à l’existence de verbes parallèles susceptibles d’être conjugués : vallonné et vanillé
appartiennent au lexique du français et sont cités dans les dictionnaires, mais pas *vallonner ni
*vaniller.
On pourrait envisager que ces limitations, qui ne sont même pas encore bien décrites en français,
soient d’ordre socioculturel : pourquoi en effet ne dit-on pas en français *bicycletter alors que le
verbe parallèle fietsen est possible en néerlandais ?
Ce type d’explication ne saurait cependant suffire, et il faut à l’évidence chercher davantage du côté
de la sémantique lexicale telle qu’elle s’est développée ces dernières décennies : à l’aide de structures
de traits (c’est-à-dire de propriétés générales hiérarchisées) il est apparu possible en effet de
décomposer de façon fine à la fois le sens des unités lexicales, et les grandes notions (état, activité,
événement) sous lesquelles sont souvent regroupés les verbes.
Mais, pour prometteuses qu’elles soient, ces recherches ne sont pas suffisamment avancées pour
qu’il soit possible d’en tirer déjà des réponses précises au problème ici posé.
À ces verbes dénominaux sont fréquemment liés des Noms d’action suffixés en -age :

Comme on l’a vu plus haut, cette interprétation est couramment attribuée au suffixe -age défini
comme désignant l’action « exprimée par le verbe ». Si cela ne semble pas vraiment contestable, la
dérivation supposée n’en pose pas moins problème, car si l’on accepte que le suffixe -age se substitue
à une marque flexionnelle, elle-même adjointe à un Nom tenant lieu de radical, comment ce radical N
dépourvu de marques flexionnelles peut-il conserver quelque chose de ce qu’exprimait le verbe ? Mais
cela revient en fait à s’interroger sur la nature et l’ordre des processus morphologiques caractérisant la
dérivation, et sur la façon dont les termes construits à partir d’un même radical sont structurés à
l’intérieur d’une famille morphologique. Ces points seront repris plus loin.

Les Noms déverbaux

Ce type de N, qui reste aujourd’hui relativement productif, se caractérise par un certain nombre de
propriétés remarquables :
- ces noms ont toujours un sens très proche de celui des verbes auxquels ils sont liés par la
forme, comme en témoignent les définitions des dictionnaires ;
- toujours catégorisés comme des N, ils sont tantôt de genre masculin et tantôt de genre
féminin :

le doute, le vol, la charge, la fouille, une attrape

Ce sont les noms les plus anciens qui sont au masculin, toutes les créations récentes sont au féminin :

la gagne, la glisse

Il existe parfois des doublets, l’un masculin, l’autre féminin :

le don / la donne
un casse / la casse
un saut / une saute (de vent ou d’humeur)

Ils entrent fréquemment dans des tours semi-figés et syntaxique-ment contraints :

être à la coule / à la traîne


vendre à la coupe
partir à la dérive
pleuvoir à verse
tomber à la renverse
un chemin de traverse…

- ils sont couramment considérés comme dérivés des verbes proches, pour des raisons surtout
diachroniques, dans la mesure où leur entrée dans le stock lexical est postérieure (pour
autant qu’on puisse en juger) à celle du verbe.

Pourquoi le féminin ?
Toutes les grammaires signalent que les noms déverbaux, qui étaient surtout de genre masculin au Moyen Âge, sont
aujourd’hui régulièrement de genre féminin, avec un -e final. Ainsi s’opposent dans le français moderne

d’un côté : le cri, le retard, le retour, le réveil, le trot


et de l’autre : la baisse, la brouille, la fouille, la marche, la nage, la réclame, la trace,…

Mais à quoi peut tenir cette modification de genre, et comment expliquer ce fonctionnement
moderne ?
La seule explication linguistiquement valable, et à laquelle se rallie K. Nyrop, est la
suivante : dès lors qu’il s’agit du radical verbal, et dans la mesure où celui-ci est terminé le
plus souvent par une consonne, le -e final n’a d’autre rôle que de préserver cette consonne
aussi bien de la troncation (qui joue dans trot et retard prononcés [tRo] et [RətaR]) que de
certaines altérations phonétiques liées à cette position finale (telle la nasalisation de la
voyelle précédente, comme dans [d~ɔ ] face au radical verbal [dɔn]). Ainsi se trouve
sauvegardé le rapport entre les verbes et les « déverbaux » féminins, au contraire de certains
« déverbaux » masculins.
Ce -e final, qui n’est autre que le -e souvent appelé « muet » (très bien étudié par F. Dell),
a pu être rapproché de la marque flexionnelle de féminin, et c’est ce qui expliquerait le
basculement de ces noms vers le genre féminin.

Mais poser que ces Noms dérivent des verbes apparentés ne va pas sans poser problème. En effet, si
l’on admet que le verbe est premier et que le nom en dérive, le passage de l’un à l’autre ne semble pas
pouvoir se faire par ce processus d’ajout, qui est observable dans tous les autres cas de dérivation
suffixale, et considéré à ce titre comme caractéristique de la suffixation. Il faut au contraire poser un
processus inverse de suppression des marques flexionnelles de verbe, décrit dans certains ouvrages
sous le terme de « dérivation régressive ».
D’autres solutions ont été proposées, qui tentent de contourner le caractère singulier d’une telle
dérivation. La plus connue, également exploitée en morphologie flexionnelle, consiste à poser un
suffixe zéro, souvent noté [Ø], qui aurait le même statut et le même fonctionnement que les autres
suffixes du français, et qui s’en distinguerait seulement en ce qu’il serait dépourvu de forme sonore, et
donc graphique. Les noms déverbaux seraient donc normalement suffixés, par ajout d’un suffixe à un
radical de type verbal, et la forme apparente de ces noms tiendrait seulement aux particularités de ce
suffixe Ø. Et les paradigmes dérivationnels (c’est-à-dire l’ensemble des morphèmes susceptibles
d’apparaître de façon alternative après une racine ou un radical) seraient ainsi à la fois complets et
réguliers :
En fait et par-delà ces divers traitements, c’est sans doute la dérivation « régressive » elle-même,
qu’ils sont censés expliquer, qui n’a rien d’évident, et qui pose problème. Pourquoi ces N « déverbaux
» seraient-ils « dérivés » des verbes ? Et pourquoi ne pas les considérer comme des racines verbales
nues, dont le fonctionnement comme Noms serait seulement dû à leur contexte syntaxique ? Outre sa
simplicité, cette analyse expliquerait leur interprétation, qui n’est pas strictement celle des verbes
apparentés. Bien souvent en effet, lorsqu’ils sont employés au singulier et sans complément, ces N ont
un sens abstrait, proche de la simple notion : courir pour la gagne, par exemple, ce n’est pas
exactement la même chose que courir pour gagner et encore moins que courir pour un gain. Mais on
se trouve là à nouveau à ces frontières entre des domaines linguistiques différents, mais qui ne peuvent
pas être, et ne sont pas, complètement étanches.
On peut cependant ajouter que c’est sans doute l’existence de ces Noms déverbaux, à interprétation
notionnelle, qui bloque l’apparition d’infinitifs « substantivés », c’est-à-dire précédés d’un article et
employés comme des noms.
On en trouve quelques-uns certes : mais leur nombre est très limité, tout autant que leur emploi. Et ce
fonctionnement spécifique tient sans doute à ce que ces verbes n’ont justement pas de Noms déverbaux
qui leur soient liés.

l’être, le souvenir, le lever, le coucher, le devoir…

Des verbes appréciatifs

Une partie des suffixes dits verbaux ne diffèrent en rien des suffixes appréciatifs à partir desquels
sont dérivés des Noms et des Adjectifs, et les verbes dans lesquels ils apparaissent, fort peu nombreux
de façon générale, ont les mêmes valeurs diminutive ou péjorative que ces noms ou ces adjectifs.
Suffixe
Exemples
Forme Interprétation

-aille idée de répétition > idée dépréciative cri+aill+er, disput+aill+er, traîn+aill+er

-asse valeur péjorative et dépréciative rêv+ass+er, traîn+ass+er, fin+ass+er

-on valeur diminutive et itérative chant+onn+er, mâch+onn+er

-ard, -arde nuance péjorative flemm+ard+er

-âtre indique une qualité approchante > idée dépréciative fol+âtr+er

-el- valeur diminutive craqu+el+er

-et, -ette -ot, -otte valeur diminutive parfois dépréciative vol+et+er fris+ot+er, tap+ot+er, viv+ot+er

-in, -ine valeur diminutive trott+in+er

Mais le fait que les mêmes suffixes appréciatifs puissent ainsi s’adjoindre à des Noms, des Adjectifs
et des Verbes conduit à s’interroger sur leur statut.
Si l’on observe en outre que, dans la plupart des cas, le terme construit issu de leur adjonction
conserve une appartenance catégorielle identique à celle du radical de départ :

on est conduit à se demander si ces suffixes appréciatifs possèdent bien, au même titre que les
suffixes de noms et d’adjectifs étudiés plus haut, cette capacité à catégoriser considérée comme une
propriété définitoire des suffixes. Il est vraisemblable que non, en dépit de quelques cas de
discordance catégorielle
enfant enfant+in
trouver trouv+aille,
fin fin+ass+er

mais qui ne suffisent pas à remettre en cause l’hypothèse suggérée, d’autant que leur interprétation
appréciative n’est même pas assurée.

Des verbes factitifs


Beaucoup plus productifs que les appréciatifs, ces verbes, dont l’interprétation est factitive
(indiquant que le sujet du verbe est la cause de l’action, sans forcément agir lui-même), se présentent
sous deux formes différentes.

Deux classes différentes

- Les uns (une centaine environ en français moderne) ont une terminaison -fi+er, issue d’un
verbe latin de la famille de « faire », et qui autorise à penser que ces verbes (mis à part
quelques-uns) sont en réalité des composés synthétiques, constitués de deux éléments reliés
entre eux par un joncteur -i-, et qui se succèdent dans un ordre contraint : d’abord un N ou un
A, d’origine savante le plus souvent, avant le V, auquel ils sont liés comme le seraient des
compléments syntaxiques :
bon+i+fier divers+i+fier
pac+i+fier cod+i+fier
pétr+i+fier fruct+i+fier
raré+fier liqué+fier

- Les autres (plusieurs centaines aujourd’hui) ont une terminaison -is+er, à valeur factitive
mais aussi itérative, que l’on observe surtout après des adjectifs, éventuellement construits :
brutal+is+er fertil+is+er
américan+is+er tranquill+is+er

et sont les seuls à propos desquels il soit possible de parler éventuellement de suffixe : cet
élément -is- n’a en effet aucune autonomie dans la langue, mais il semble pourvu d’une
appartenance catégorielle dans la mesure où il ne peut être suivi que par des morphèmes
flexionnels.

Des adjectifs apparentés

À ces verbes sont liés des A, qui leur sont apparentés par la forme comme par l’interprétation.
– À côté des verbes en -fi+er, on trouve en effet des adjectifs, également composés, dont le second
élément -fique, sous une forme longue qui comporte un son consonantique [k] transcrit -qu(e), est en
fait le même que le second élément des verbes en -fi+er (et sans rapport évidemment avec le suffixe
adjectival -ique) :
pac+i+fique honor+i+fique
frigor+i+fique calor+i+fique
sopor+i+fique

Le premier élément, qui est le plus souvent un N d’origine savante, comme dans les exemples ci-
dessus, peut aussi être un élément de type adverbial, comme dans

béné+fique malé+fique
Et si l’on a parfois des couples V / A, tels pacifier / pacifique, cela ne constitue pas du tout l’état de
fait le plus fréquent.
– À côté des verbes en -is+er, on observe des adjectifs en -is+ant (présentés parfois aussi comme
des N par les dictionnaires), dont la terminaison -ant ressemble à la marque flexionnelle de participe
présent, tels

tranquill+is+ant fertil+is+ant

Mais tous ces adjectifs ne sont pas forcément en rapport avec un verbe attesté, tels : en revanche, il
peuvent être liés à des mots en -isme ou -iste :

communisant communisme communiste

gauchisant gauchisme gauchiste

comme le sont certains verbes en -is+er


américaniser américanisme américaniste
helléniser hellénisme helléniste

communisant gauchisant rhumatisant

Cela laisse ouverte la question de savoir si, compte tenu des ces rapprochements et des
ressemblances évidentes entre ces différents suffixes, il est possible ou non, en termes synchroniques,
d’établir un lien entre eux.

Les verbes dérivés de mots-thèmes

Il est assez courant de considérer que les noms d’action en -age, -ment et -ion sont dérivés des
verbes apparentés, ce qui revient à conférer au verbe le statut d’unité lexicale préétablie. Une telle
façon de voir, entretenue sans doute par l’existence de dictionnaires de conjugaison, masque de fait un
certain nombre de phénomènes morphologiques intéressants.
C'est en effet à partir d’un radical thématique – qui peut-être attesté dans le lexique comme N ou A,
mais qui ne l’est pas forcément – que sont dérivés non seulement les noms en -ion du français moderne,
mais également un certain nombre de verbes, tous du 1er groupe :
[contracte] A contract+ion contract+er
[diffus] A diffus+ion diffus+er
[inverse] A invers+ion invers+er
[compresse] N compress+ion compress+er
[progrès] N progress+ion progress+er
[projet] N project+ion projet+er
[transit] N transit+ion transit+er
[contact] N contact+er
[course] N cours+er
[crédit] N crédit+er
[enquête] N enquêt+er
[prétexte] N prétext+er
[respect] N respect+er
disjonct+ion disjonct+er
divis+ion divis+er
explos+ion explos+er
inject+ion inject+er
inspect+ion inspect+er

Tous ces verbes ont aussi en commun d’avoir une interprétation factive, comme l’attestent les
définitions de dictionnaires, le plus souvent construites par simple reprise du mot-thème : ainsi
enquêter, c’est « faire une enquête », quêter = « faire la quête », progresser = « faire des progrès »,
contacter = « établir un contact », etc.
Et, comme le prouvent de façon concordante les datations proposées dans les dictionnaires, la quasi-
totalité de ces verbes sont entrés dans le lexique postérieurement aux mots-thèmes et aux noms en -ion.
Néanmoins, et contrairement à ce que l’on pourrait attendre, la présence de ces verbes dérivés de
formes thématiques, n’a pas entraîné de nouvelles dérivations nominales en -age ou -ment. On n’a pas
dans le lexique :

et il semble bien que ce soit la présence dans le lexique d’une forme thématique catégorisée comme
N qui soit la cause de ces blocages.
On relève évidemment quelques cas discordants, tels :
compact compacter compactage
collecte collecter collectage

mais qui ne changent pas vraiment les observations présentées et les explications proposées, pas
plus que ne les mettent en cause ces quelques exemples de réitération du suffixe thématique avant le
suffixe de N -ion, qui ne sont que des reprises du latin :
Résumé
Ce que l’on rassemble sous le terme de dérivation de verbes, recouvre en fait des phénomènes divers.
En effet certains verbes présentés comme dérivés sont construits à partir de noms ou d’adjectifs autonomes par simple ajout
du morphème d’infinitif, tandis que d’autres, et en particulier ceux qui ont une valeur appréciative, impliquent l’ajout de ce qui
apparaît comme de véritables suffixes dérivationnels.
La dérivation de verbes dits « dénominaux » semble assez productive, même si elle ne peut se faire à partir de n’importe
quel nom, et que les conditions qui la permettent soient encore mal connues
En revanche la dérivation des noms « déverbaux » a longtemps été considérée comme problématique. Les traitements le
plus souvent proposés (suffixe zéro, dérivation régressive) ne sont pas morphologiquement convaincants. Il apparaît bien plus
satisfaisant de considérer ces noms comme les racines verbales nues, d’autant que cette analyse permet de rendre compte
aussi de leur interprétation spécifique, et de comprendre leur genre aujourd’hui toujours féminin.
Quant aux factitifs, les uns doivent plutôt être considérés comme des composés synthétiques, tandis que les autres impliquent
effectivement l’ajout d’un suffixe spécifique.

Suggestions de lecture
KERLEROUX F., 1996, La coupure invisible. Études de syntaxe et de morphologie, Lille, Presses du Septentrion.
Un très bon chapitre 4 consacré aux noms déverbaux et aux différents traitements qui en ont été proposés.
MAROUZEAU J., 1952, « Composés à thème verbal », Le Français moderne, 81.
MAROUZEAU J., 1952, « Thèmes verbaux en français », Le Français moderne, 161.
À partir de l’étude des composés du type garde-chasse, porte-drapeau, une analyse pertinente, et très accessible, du
premier élément, dont la forme rejoint celle des noms déverbaux.
MERK G., 1970, « Déverbaux, formes raccourcies, formations régressives », Travaux de Linguistique et de Littérature de
l’Université de Strasbourg 8, 167-189.
Chapitre VII

La suffixation : réitération et lacunes

Réitération de la suffixation

Le processus de suffixation peut être réitéré. C'est-à-dire qu’à partir d’une suite déjà suffixée, et
pourvue d’autonomie lexicale, peut être dérivé un autre mot construit par adjonction d’un autre suffixe :
édit+eur > édit+or+i+al
constitut+ion > constitut+ionn+el

et cette opération peut être encore répétée :


édit+or+i+al > édit+or+i+al+iste
constitut+ionn+el> constitut+ionn+al+i+té

Ce processus de réitération, auquel est souvent liée la présence de joncteurs, est reconnu et signalé,
mais il semble cependant plus contraint qu’on ne le laisse habituellement entendre.

Suffixes terminaux

Tout d’abord tous les suffixes de N et de A n’ont pas cette capacité de pouvoir être suivis d’un autre
suffixe.
Certains suffixes sont donc « terminaux » (ce qui est noté par le signe #), en ce sens qu’ils stoppent
le processus de dérivation.
Mais parmi ces suffixes terminaux,
• les uns s’adjoignent directement et exclusivement à la racine ou au radical (éventuellement
allongé), jamais à un autre suffixe. Tels sont :
- les suffixes -age et -ment, lorsqu’ils forment des noms d’action par adjonction
à un radical de type verbal :

lav+age #, graiss+age # abatt+e+ment #, discern+e+ment #

- le suffixe -eur / -euse de noms d’agent, après un radical d’origine populaire

cri+eur #, pouss+eur #
- les suffixes à valeur instrumentale -oir / -oire

baign+oire # diffam+at+oire #, conserv+at+oire #

- les suffixes à valeur résultative, après un radical d’origine populaire

sem+is #, fouill+is # pel+ure #, coup+ure #

- le suffixe -esse

ân+esse # faibl+esse #

• les autres peuvent s’adjoindre soit à un radical soit à un autre suffixe figurant déjà dans un
mot construit
- les suffixes de noms abstraits -té, -isme, -iste

précoc+i+té, divers+i+té danger+os+i+té admiss+i+bil+i+té,


permiss+iv+i+té, constitut+ionn+al+i+té pur+isme / pur+iste,
fémin+isme / fémin+iste afric+an+iste, édit+or+i+al+iste

- le suffixe -rie

sournois+e+rie, pirat+e+rie

Contraintes d’ordre

En fait, les suffixes susceptibles d’entrer dans un processus de réitération sont peu nombreux, et
surtout d’origine savante :

-ion,
-aire, -el / -al, -bil-

Et leur éventuelle successivité répond à des contraintes d’ordre très strictes.


- Le suffixe de nom d’action -ion peut être suivi de divers suffixes, mais lui-même ne peut
apparaître qu’immédiatement après une forme thématique :
démiss+ionn+aire, gest+ionn+aire, vis+ionn+aire constitut+ionn+el, direct+ionn+el,
opérat+ionn+el abolitionnisme / abolitionniste

- Les suffixes d’adjectifs -el / -al peuvent apparaître soit après un radical savant, soit après les
suffixes savants -ion, et très rarement -eur ; sous la forme -al, ils peut également être suivis,
avec ou sans jonction morphologique des suffixes -té, -isme, -iste :

fratern+el décis+ionn+el édit+or+i+al besti+al+i+té constitut+ionn+al+i+té

- Le suffixe -aire peut apparaître après un radical ou un thème savant, ou après le suffixe -ion,
et il peut être suivi des suffixes -té, -isme ou -iste :

insul+aire command+it+aire divis+ionn+aire circul+ar+i+té

- Le suffixe -bil- / -ble peut s’adjoindre à un radical non savant ou un thème savant, mais
toujours avec une voyelle de liaison, -a- dans un cas et -i- dans l’autre, et il peut être suivi
du suffixe -té :

fatig+a+bil+i+té conduct+i+bil+i+té

Une productivité assez limitée

Il apparaît en fait que les mots construits par réitération de la suffixation sont assez peu nombreux,
surtout par rapport aux mots construits servant de point de départ à ce processus de réitération.
Ainsi décompte-t-on environ 2 400 mots suffixés en -ion, mais Le Petit Robert n’en propose que 80
en -ionn+el, et 3 en -ionn+al+iste :

fonctionnaliste distributionnaliste proportionnaliste

50 à peine en -ionn+aire, et 1 seul en -ionn+ar+isme

fonctionnarisme
Les noms d’agent en -eur, construits sur des radicaux de type verbal, sont également très nombreux,
mais on n’en décompte guère que 4 qui puissent recevoir le suffixe -(i)al parmi lesquels un seul peut
être à nouveau suffixé :
cens+eur cens+or+i+al
dictat+eur dictat+or+i+al
édit+eur édit+or+i+al édit+or+i+al+iste
inquisit+eur inquisit+or+i+al

De tels décalages conduisent à s’interroger sur les raisons de ces limitations, et par-delà sur le
processus de réitération de la suffixation lui-même qu’il convient sans doute de réexaminer.

Faux suffixes et chaînes dérivationnelles

Si l’on examine en effet les mots construits contenant plusieurs suffixes, il s’avère souvent que l’un
au moins de ces morphèmes, généralement le premier (c’est-à-dire le plus à gauche) de la chaîne
suffixale, ne peut sans doute pas être considéré comme un suffixe, même s’il en a la forme.
Ainsi a-t-on : dérivés de aliment, document par ajout du suffixe -aire.

aliment+aire, document+aire

Mais il ne semble pas possible de segmenter aujourd’hui : comme on peut le faire à propos de
rende+ment ou lave+ment.

ali+ment, docu+ment

Car les éléments initiaux ainsi dégagés sont dépourvus d’interprétation, et ne contribuent pas à
l’interprétation globale de chacun de ces mots. On ne peut donc pas leur attribuer le statut de racine ou
de radical.
On a de même : dérivés de université, volonté, par ajout du même suffixe -aire.

universitaire, volontaire

Mais il ne semble pas davantage possible de segmenter et, même si l’on retrouve le mot univers,
celui-ci ne contribue pas à l’interprétation actuelle du mot université.

univers+i+té, volon+té

On pourrait tenir le même raisonnement encore à propos de notariat, salariat, dérivés de notaire,
salaire, mais qui ne peuvent pas davantage être segmentés en not+aire, sal+aire.
Il apparaît ainsi que de nombreux mots construits comportent moins de suffixes qu’on ne pourrait le
penser de prime abord.
Certains l’ont peut-être été dans un état passé de la langue, mais ils ne le sont plus, et forment
aujourd’hui ces radicaux complexes (évoqués au chapitre 3), susceptibles de recevoir un suffixe,
parfois deux, mais pas plus

L'existence des ces chaînes dérivationnelles permet donc de tester le statut non suffixal de certaines
fins de mots, et confirme en même temps de façon indirecte que certains suffixes, parmi lesquels -ment
et -té, sont bien terminaux.

Enchaînements catégoriels

Les limitations observées tiennent aussi, vraisemblablement, à des contraintes encore mal explorées,
en relation aux types d’enchaînements catégoriels liés à ce processus de réitération.
Étant admis que les racines (ou radicaux) sont catégorisé(e)s, et que les suffixes sont catégoriseurs,
il a toujours été observé qu’un mot construit par suffixation avait le plus souvent une appartenance
catégorielle différente de celle du radical (ou du mot autonome) dont il était dérivé.
On passe ainsi d’un Nom à un Adjectif, ou d’un Adjectif à un Nom :

De même en cas de réitération de la suffixation :


On peut sans doute trouver des exemples en contradiction avec ces observations, mais il s’agit
surtout :
- des Noms en -esse lorsque ce suffixe de N n’exprime que le pendant féminin d’un Nom
masculin :
[comte]N [comt+esse]N
[prince]N [princ+esse]N
[tigre]N [tigr + esse]N

- des Noms en -rie, dans la mesure où ce suffixe de N est l’un des rares suffixes ayant vraiment
la capacité de s’adjoindre à des radicaux N aussi bien que V ou A :
[hôtel]N [hôtelle+rie]N
[lait]N [laite+rie]N
[lit]N [lite+rie]N
[tuile]N [tuile+rie]N
[pirate]N [pirate+rie]N

- des Noms en -isme, formés sur quelques Noms en -ion (une trentaine seulement) :
[abolition]N [abolitionnisme]N
[abstention]N [abstentionnisme]N

Les autres exemples que l’on peut relever sont peu nombreux, et ne reflètent pas un fonctionnement
régulier :
[bord]N [bord + ure]N
[voile]N [voil+ure]N
[gros]A [gross+ier]A

On ne présentera pas ici d’explication systématique de ces phénomènes qui restent à ce jour encore
peu explorés, tout comme la sémantique lexicale dont ils relèvent. Et l’on se contentera seulement de
proposer quelques remarques à titre de pistes de réflexion.
Il est clair, comme le rappellent N. Flaux et D. Van de Velde dans leur étude des Noms en français,
que la suffixation est l’un des moyens de construire des Noms abstraits, l’abstraction consistant à
séparer une propriété de l’objet dans lequel elle peut s’exprimer, pour la considérer séparément, de
façon isolée.
C'est le rôle que jouent les suffixes de N -té et -esse adjoints à un radical A : la rich+esse ou la
bon+té ne sont rien d’autres que des Noms abstraits exprimant la propriété « riche » ou « bon »
indépendamment de l’objet auquel ces propriétés peuvent s’appliquer.
C'est aussi, à certains égards, le sens des suffixes -ise et -isme, dans des mots comme
bêt+ise, franch+ise, prêtr+ise, traîtr+ise
ou améric+an+isme, arriv+isme, classic+isme,
libéral+isme, social+isme

qui sont également des Noms abstraits.


Qu’est-ce qui différencie aujourd’hui ces différents suffixes ?
Au-delà de raisons historiques – origine latine, date d’apparition dans le lexique –, il apparaît qu’ils
ne sont pas également productifs : les suffixes -ise et -esse sont peu représentés dans le lexique (à
peine une centaine de termes) et ne sont pas créateurs de mots nouveaux, à la différence des suffixes -té
et -isme.
Ils différent aussi en partie par le type de radicaux auxquels ils peuvent s’adjoindre, beaucoup plus
divers dans le cas de -isme que dans celui de -ise.
Enfin dans le cas où la catégorie du point de départ et celle du point d’arrivée de la chaîne
dérivationnelle sont identiques (N > N, A > A), l’interprétation du terme qui constitue le point
d’arrivée apparaît toujours plus restrictive que celle du point de départ : ainsi en est-il de
abolitionnisme par rapport à abolition, même si tous deux sont des termes abstraits, ou encore de
grossier par rapport à gros.

Lacunes et structuration du lexique

Quelles que soient les séries dérivationnelles repérables en français moderne, aucune n’est
absolument régulière, en ceci que des dérivés envisageables (par adjonction d’un suffixe à un radical
par ailleurs connu et observable dans d’autres unités lexicales dérivées) ne sont pas attestés.
Ces irrégularités, largement admises même si elles sont encore assez mal connues et
superficiellement décrites, ont longtemps été rapportées à des raisons historiques ou étymologiques.
Celles-ci ne sont évidemment pas sans valeur, mais elles ne sont sans doute pas suffisantes dès lors
qu’on essaie de s’interroger sur la façon dont le lexique se trouve organisé aujourd’hui.

• Les lacunes dans les N -ion

Un point en tout cas semble assez évident : le lexique constitue un ensemble placé sous le signe de
l’économie, et un certain principe de non-redondance (c’est-à-dire de non-répétition et non-
coexistence d’unités lexicales ayant à peu près le même contenu interprétatif) permet de regarder de
façon nouvelle des lacunes persistantes. Les noms en -ion en sont une assez bonne illustration.
Ces noms sont en effet, comme on l’a vu, dérivés de formes thématiques. Or il apparaît vite que,
parmi les formes thématiques repérables en français, certaines ne sont pas accompagnées d’un nom en -
ion, alors même qu’un mot en -io (d’où viennent la plupart des noms français en -ion) était attesté en
latin, et que d’autres dérivés français sont construits sur ces mêmes formes thématiques, par exemple :
*curion curs+if
*défenion défens+if
*effection effect+ifif
*scription script+eur
*taction tact+ile

Mais si l’on y prend garde, on peut constater qu’en parallèle à tous ces dérivés (en -if, -eur, etc.)
attestés, existe une unité lexicale catégorisée N et réduite au seul thème, comme le prouve leur finale -
t- ou -s-caractéristique, même si celle-ci n’est pas régulièrement prononcée :
cursif [course]N
défensif [défense]N
effectif [effet]N
scripteur [script]N
tactile [tact]N

et l’on pourrait citer encore : respect, discours, recours, offense, précepte…


Sans doute ce genre de répartition n’est-il pas absolument strict, et notamment lorsque les mots-
thèmes sont passés en français comme des A : leur présence ne semble pas alors avoir bloqué l’entrée
dans le lexique de N en -ion construits sur la même forme thématique :
[contracte]A contract+ion
[correct]A correct+ion
[diffus, e]A diffus+ion
[divers, e]A divers+ion
[infect, e]A infect+ion

Les données bien entendu ne sont pas toujours aussi nettes, et l’on peut trouver parfois en
concurrence à la fois un mot-thème et un nom en -ion, mais il semble alors que le mot-thème
(catégorisé N ou A) soit pourvu d’une interprétation concrète tandis que le N dérivé en -ion a une
valeur plus abstraite, d’ordre notionnel :
[accès]N access+ion
[acte]N act+ion
[collecte]N collect+ion
[progrès]N progress+ion
[concis]A concis+ion
[correct]A correct+ion
[inverse]A invers+ion

Ces différences d’interprétation sont assez perceptibles pour des locuteurs natifs, et elles
apparaissent liées bien moins à l’appartenance catégorielle du mot-thème qu’à la présence ou à
l’absence dans le lexique d’un mot en -ion, lui-même dérivé du thème.

Résumé
Un nouveau suffixe peut être ajouté à une suite déjà suffixée, et pourvue d’autonomie lexicale, c’est ce qu’on appelle la
réitération de la suffixation.
Souvent présentée comme allant de soi, cette opération de réitération est en fait beaucoup plus contrainte qu’il n’y paraît, et
moins productive qu’il n’y semble.
Quelles que soient les séries dérivationnelles repérables en français moderne, aucune n’est absolument régulière, et des
dérivés qui seraient envisageables (par adjonction d’un suffixe à un radical par ailleurs connu et observable dans d’autres unités
lexicales dérivées) ne sont pas attestés.
Ces irrégularités ont longtemps été rapportées à des raisons historiques ou étymologiques. Celles-ci ne sont évidemment pas
sans valeur, mais elles ne suffisent pas à expliquer la structuration actuelle du lexique. À cet égard, l’examen des lacunes dans
les noms en -ion s’avère très révélatrice.
Suggestions de lecture
HUOT H., 1997, « À propos des nominalisations en -ion : mots-thèmes et lacunes dans les séries dérivationnelles du
français », Travaux de linguistique 34, 5-19.
Une étude détaillée des lacunes dans les mots en -ion.
ZWANENBURG W., 1981, « Le principe du blocage dans la morphologie dérivationnelle », in S. Daardel & M. Gerritsen,
Linguistics in the Netherlands, Amsterdam.
Chapitre VIII

La préfixation

Problèmes de repérage

Si la liste des suffixes du français moderne est loin d’être unanimement admise, celle des préfixes
l’est encore moins, parce qu’il n’existe pas de définition claire et stable de ce type d’affixes, qui en
permettrait un repérage facile.

L'origine latine

D’un point de vue étymologique, les préfixes du français sont pour la plupart issus de préfixes latins,
qui étaient eux-mêmes d’anciennes prépositions ou particules peu à peu soudées à différents radicaux
dont ils modifiaient ainsi l’interprétation.
Mais cela ne suffit pas à éclairer la description du français moderne.
Dès le latin en effet et par le jeu de règles phonétiques propres au latin, il y a eu « assimilation »
entre les sons consonantiques terminaux de ces prépositions-préfixes et l’initiale consonantique des
radicaux, c’est-à-dire que les caractéristiques (ou traits pertinents) des premiers se sont modifiés au
contact des seconds, changeant ainsi parfois nettement la physionomie sonore du terme préfixé. Par
ailleurs, et en relation aux modifications syllabiques et accentuelles dues à la présence d’un préfixe, le
timbre vocalique de la racine s’est trouvé lui aussi modifié.
Ainsi existait-il déjà en latin de nombreux verbes préfixés mais dont la forme différait de celle du
verbe simple dont ils étaient dérivés, par exemple :
- à partir de reg + e + re / rec + tum « diriger en droite ligne » :
cor+rig+e+re / cor+rec+tum« rendre droit, redresser »
e+rig+e+re / e+rec+tum « élever, dresser, relever »

- à partir de leg + e + re « recueillir, rassembler, lire » :


col+lig+e+re / col+lec+tum« rassembler, amasser »
de+lig+e+re / de+lect+um « choisir, cueillir »
e+lig+e+re / e+lec+tum « prendre, choisir (par vote) »

- à partir de mitt+ere / missum « envoyer » :


admittere / admissum « admettre »
committere / commissum « mettre ensemble, comparer »
demittere / demissum « laisser tomber, cesser »
remittere / remissum « relâcher, faire remise de »
submittere / submissum « mettre sous »
transmittere / transmissum« envoyer au-delà, transmettre »
Lors de la re-latinisation du français, un grand nombre de ces préfixés sont entrés dans la langue, et
l’on en trouve de nombreuses traces aujourd’hui encore dans le vocabulaire de formation savante, avec
des familles de mots formellement ressemblantes, mais sans grand rapport sémantique les unes avec les
autres, ni avec le verbe simple auquel elles restent cependant morphologiquement liées : (pour un
tableau plus complet de la famille morphologique de mettre, voir document 3).

corriger, correction, correcteur


élire, électeur
remettre, rémission
soumettre, soumission
transmettre, transmission

Ces difficultés d’appréciation sont aggravées de ce que de nombreux préfixés latins sont aussi entrés
dans la langue par le biais de la formation populaire.
Si bien qu’entre le jeu de l’assimilation (toujours à l’œuvre en français moderne) et cette double
voie de transmission, de nombreux mots du français proviennent effectivement de préfixés, mais dont
on se demande si l’on peut encore les considérer comme de véritables préfixés reliés à un radical
unique.
Dit autrement : à quoi peut-on reconnaître un mot préfixé ?
Ce qui débouche sur une autre question : quels sont les préfixes hérités du latin qui peuvent être
considérés comme des préfixes du français moderne ?

Préfixation ou composition ?

S'il est admis que les préfixes ont un rapport étroit avec les prépositions, s’ensuit-il que toute unité
lexicale à l’initiale de laquelle peut être repérée une préposition, doive être tenue comme préfixée, par
exemple :
contre-épreuve contre-enquête
contre-emploi contre-espionnage

Si la graphie en deux parties séparées par un trait d’union incite plutôt à répondre ici par la
négative, et à considérer ces termes comme des mots composés, les avis sont-ils aussi assurés à propos
de ou de verbes comme

contrepartie, contrepoids ou contrevent

contredire, contresigner ou contrevenir ?

On découvre ainsi que la frontière entre mots préfixés et mots composés n’est pas nettement tracée,
et qu’un certain nombre de mots, clairement constitués de deux parties, sont néanmoins considérés
comme des préfixés et non comme des composés lorsque le premier élément constitutif n’est ni un
verbe ni un nom ni un adjectif, et plus facilement encore si ce premier élément est d’origine grecque.
Ainsi en est-il de termes comme :
poly+céphale = qui a plusieurs têtes
poly+game = qui a plusieurs femmes
bi+game = qui a deux femmes en même temps
poly+glotte = qui parle plusieurs langues
pluri+lingue = qui utilise plusieurs langues
pluri+annuel = = qui dure plusieurs années
bis+annuel = qui revient tous les deux ans

ou encore :
anticoagulant = qui empêche la coagulation du sang
antiride(s) = qui prévient les rides

Préalables méthodologiques

Si l’on souhaite ne pas multiplier les préfixes, et parvenir à délimiter de façon claire la classe des
mots préfixés, il faudrait sans doute commencer par définir plus nettement la classe des mots
composés, bien que cela ne soit pas non plus facile, comme on l’a vu rapidement dans le chapitre 2.
On peut cependant proposer quelques pistes.

Une classe plus clairement définie

Si l’on admet qu’un composé comporte deux éléments radicaux, qui peuvent être autonomes ou pas,
mais qui se conjoignent en une unité lexicale nouvelle à interprétation constante et dans laquelle ces
deux éléments sont identifiables, alors il faut admettre en corollaire qu’il n’y a pas de limitation
catégorielle sur le type de radicaux susceptibles de figurer dans un nom composé. À cet égard, et quels
qu’en soient l’origine et le degré d’autonomie, les prépositions pourvues d’un sens plein, les éléments
ayant une interprétation locative, temporelle ou quantitative devraient être considérés comme des
parties de mots composés dès lors que le terme dans lequel ils figurent (avec ou sans trait d’union) est
pourvu d’une interprétation unique, mais dans laquelle ils restent repérables.
Sont donc également des mots composés, outre les mots cités ci-dessus, ceux qui comportent les
éléments initiaux suivants :
bi- =« deux » bicentenaire, bilabial, bipolaire
circum- =« autour » circumpolaire
demi demi-frère
entre entre-deux, entrecôte
équi- =« égal » équidistant, équiprobable
extra- =« en dehors » extra-terrestre, extra-parlementaire
infra- =« en dessous » infrarouges, infrastructure
inter- =« entre » interarmes, interligne, intersyndical
juxta- =« près de » juxtalinéaire, juxtaposer
micro- (gr.) =« petit » microchirurgie, micro-onde(s)
mini- =« très petit » minibus, minijupe
mono- (gr.) =« seul » monogame, monocylindrique
multi- =« beaucoup » multicoque
omni- =« tous » omnisports
post- =« après » postopératoire, postcure
pré- =« avant » préavis, préfabriqué, prépayé
pro- =« pour » prochinois, pro-français
sans sans-abri, sans-gêne
semi- =« à moitié » semi-aride
sous sous-préfet, sous-alimenté, sous-louer
sub- =« sous » subtropical
super =« au-dessus » supermarché
sur surclasser, suréquiper, surpasser
trans- =« à travers » transocéanique
ultra- =« au-delà » ultrason, ultraviolet
uni- = « un » unicellulaire, uniflore, unijambiste

Des critères de reconnaissance croisés

Pour beaucoup d’autres termes en apparence préfixés, les choses sont sans doute plus complexes,
d’autant que les recherches à ce propos restent peu nombreuses.
Il semble en fait que doivent s’entrecroiser les critères formels et les critères sémantiques. Il
apparaît ainsi que le rapport au radical simple doit rester perceptible, mais cela n’est pas suffisant, et
il est indispensable qu’une part d’interprétation soit partagée par le radical simple et le radical
préfixé.
Ainsi, et pour s’en tenir aux termes dont l’élément initial, sous des formes diverses, a pour origine le
ad latin à valeur directionnelle :
• Un certain nombre de préfixés d’origine latine passés en français ne sont plus aujourd’hui
interprétables comme des préfixés, malgré un éventuel lien formel avec un terme non préfixé
attesté, lorsqu’il n’y a plus de rapport sémantique évident avec ce terme, par exemple :

accéder accepter accueillir affecter

• Dans un certain nombre d’autres cas, et malgré le lien formel avec un radical non préfixé
attesté, il y a hésitation, lorsque le lien sémantique avec ce radical non préfixé est mal perçu
pour des raisons manifestement diverses, mais encore peu claires ; ces termes sont alors
interprétés de façon globale, et le préfixe n’a pratiquement pas de visibilité sémantique :

accoucher (s’) accroupir affronter affûter

• Mais les choses ne sont pas toujours faciles à trancher et l’on peut observer pas mal
d’hésitations et de fluctuations parmi les locuteurs natifs. Qu’en est-il par exemple de :
accommoder affamé
accompagner affilier
accoutumer affirmer
• En revanche la perception du préfixe est nette lorsque le préfixé et le terme non préfixé sont
liés à la fois par la forme et par l’interprétation (comme en attestent d’ailleurs les
définitions lexicographiques) :
accroître / croître affabuler / fabuler
acclimater / climat affaiblir / faiblir
(s’) accouder / coude affadir / fade
affermir / ferme
accoupler / couple
affiner / fin

et les modifications éventuellement dues à l’assimilation ne constituent nullement un obstacle,


comme le prouvent tous les préfixés suivants :

a+grand+ir, a+moll+ir, a+nobl+ir, a+viv+er ag+grav+er al+long+er an+nul+er ap+profond+ir ar+rond+ir as+soupl+ir
at+trist+er

Les préfixes du français moderne

On pourrait confirmer ces propositions par d’autres exemples, mais dont l’intérêt n’est pas
primordial dès lors qu’il s’agit ici non pas d’étudier de façon exhaustive le lexique français, mais
plutôt d’en faire apparaître le fonctionnement morphologique.

Des préfixes peu nombreux

Ceci posé, quels sont les éléments que l’on peut reconnaître aujourd’hui comme des préfixes, même
si tous les mots en tête desquels on peut les observer ne peuvent sans doute pas être également analysés
comme des préfixés ?
• Des éléments pourvus d’une valeur très générale – directionnelle, associative ou privative,
négative – mais repérable dans l’interprétation globale du mot préfixé.
• Des éléments généralement monosyllabiques, et qui peuvent avoir une double forme
(populaire et savante) ou connaître des variantes allomorphiques en rapport avec l’initiale
du radical.
• Des éléments enfin qui restent productifs, et susceptibles de jouer un rôle dans la création de
mots nouveaux.
Répondent à ces différents points :
à valeur directionnelle
a- / ad- (sav.) a+grandir, a+planir, af+faiblir, al+léger
ad+joindre
à valeur associative
co+détenu, co+directeur, co+équipier
co- / con-
co+locataire, co+production, co+signataire
con+citoyen, col+latéral
à valeur privative ou directionnelle
é+bourgeonner, é+brancher, é+créter, écourter
é- / ex- (sav.) ef+feuiller, ef+filer, es+souffler,
ex+hausser, ex+porter, ex+patrier, ex+humer
ex+territorialité
à valeur directionnelle ou factitive
en+cadrer, en+detter, en+ivrer
en- / em- / in- (sav.)
em+poisonner
im+porter, in+humer
à valeur privative
dé+centraliser, dé+coloniser, dés+hériter
dé- / dés- / dis- (sav.) dé+raison, dés+avantage
dé+loyal, dés+obligeant
dis+continuité, dis+semblable
à valeur réitérative
r(e)- / ré-
r+appeler, ré+ajuster, re+prendre
à valeur négative
in-
in+traduisible, im+poli, il+légitime, in+consolé

La perception de la préfixation est renforcée, notamment lorsqu’il s’agit de termes construits sur des
radicaux savants, du fait que de nombreux préfixés vont fréquemment par paires qui ne s’opposent que
par le préfixe :

défaire / refaire inhumer / exhumer impulser / expulser inhaler / exhaler importer / exporter

Il peut même y avoir parfois réitération de la préfixation, sous condition apparente que les préfixes
n’aient pas même valeur :

r+af+fermir ré+im+porter / ré+ex+porter ré+im+planter

Cette possibilité semble spécialement ouverte avec le préfixe re- de réitération, et de nombreux
termes ainsi préfixés paraissent « possibles », et sans doute déjà passés dans la langue, même s’ils ne
sont pas encore entrés dans les dictionnaires, tels :

ré+in+humer ré+ex+pulser

Préfixes et catégorisation

Les préfixes ont-ils la capacité de déterminer l’appartenance catégorielle des dérivés en tête
desquels ils apparaissent ?
On considère généralement que non, et cette différence de comportement constituerait même aux
yeux de certains l’un des points d’opposition les plus manifestes entre préfixes et suffixes.
Il y a assurément pas mal de données à l’appui de cette position :
A > A : loyal / déloyal, semblable / dissemblable lisible / illisible, poli / impoli éligible / rééligible latéral / collatéral
N > N : avantage / désavantage, raison / déraison ouverture / réouverture, mariage / remariage locataire / colocataire,
citoyen / concitoyen conscience / inconscience
V > V : baisser / abaisser, joindre / adjoindre faire / défaire, habiller / déshabiller dire / redire, donner / redonner exister /
coexister, habiter / cohabiter

Mais les données sont cependant moins évidentes qu’il n’y paraît au premier regard.
On peut remarquer d’abord qu’à l’instar des suffixes, la plupart de ces préfixes ne peuvent pas
s’adjoindre indifféremment à n’importe quel radical ; et même lorsqu’on les trouve adjoints à des
radicaux diversement catégorisés, c’est rarement dans les mêmes proportions :
- c’est dans la dérivation de verbes que la plupart de ces préfixes apparaissent le plus
productifs ;
- la construction de noms préfixés est beaucoup moins fréquente, et limitée à dé- / dis- et
surtout re- ;
- quant au préfixe négatif in-, il est presque exclusivement lié à des adjectifs et participes
passés, et avec des particularités d’emploi sur lesquels on reviendra plus bas.

Les verbes « parasynthétiques »

Mais si ces préfixes sont ainsi liés surtout aux verbes, c’est dans la mesure où nombre de ces verbes
en tête desquels ils apparaissent sont des verbes dits « parasynthétiques ».
Ces verbes, déjà signalés au chapitre 6, et qui vont souvent par paires, tels : ont ceci de particulier
que leur dérivation, à partir d’un radical qui peut-être adjectival ou nominal, suppose l’adjonction
concomitante des éléments qui se trouvent de part et d’autre de ce radical :

embarquer / débarquer empoter / dépoter emboîter / déboîter envaser / dévaser

appauvrir, avilir
à partir d’un A : dévitaliser
enivrer
atterrir
à partir d’un N : débourser, décolérer
endetter, endimancher

Les verbes non préfixés ne sont pas attestés, et ne sont jamais entrés dans la langue, ils semblent
donc faire partie de ces mots jugés « impossibles » : mais des adjectifs et noms préfixés ne sont pas
davantage attestés et semblent tout autant « impossibles » :

*pauvrir, *vilir, *vitaliser, *ivrer


*terrir, *bourser, *colérer, *detter, *dimancher

*appauvre, *avil, *devital, *enivre


*atterre, *debourse, *décolère
*endette, *endimanche

Compte tenu de ces caractéristiques, la dérivation de ces verbes apparaît comme une mise en cause
de la concaténation, c’est-à-dire de l’enchaînement linéaire des différents morphèmes constitutifs d’une
unité lexicale.
D’autant qu’il a toujours été considéré, et notamment en morphologie dérivationnelle, qu’à chaque
étape de son fonctionnement, nécessairement ordonné, la concaténation aboutissait à une unité
reconnue, comme on peut le vérifier dans le cas particulier de la réitération de la suffixation, ou même
de la préfixation.
On peut en effet passer de 1 à 2 et 3 :

Il n’y a évidemment rien de tel dans le cas des verbes parasynthétiques, puisqu’aucun ordre
dérivationnel n’est envisageable sans une étape intermédiaire « impossible » :

Ce sont des données de ce type qui laissent voir les limites d’un traitement de construction des mots
par concaténation de morphèmes, et qui ont conduit au développement d’une morphologie dite
lexématique, où l’unité de base n’est plus le morphème mais le mot. Dans cette approche, les relations
entre mots morphologiquement apparentés sont simplement enregistrées, et ce que l’on considère
comme des morphèmes dans l’analyse morphématique est présenté comme une série de similarités
phonologiques et sémantiques entre des ensembles de mots reliés entre eux par un schéma
morphologique indiquant ces traits communs. Et il n’est plus besoin d’un quelconque ordre de
dérivation, ces schémas morphologiques autorisant les relations entre mots de façon non ordonnée.
Dans le cas des verbes parasynthétiques, il apparaît qu’ils ont, dans leur ensemble, une
interprétation factitive et inchoative, qui semble liée aussi bien à la marque flexionnelle qui suit le
radical qu’au préfixe qui le précède, notamment lorsque celui-ci a une valeur directionnelle. On
pourrait alors fort bien envisager que ces éléments interprétatifs soient exprimés par des traits, situés à
un niveau différent de celui des morphèmes, mais reliés à certaines parties de ces mots. On n’entrera
cependant pas plus avant dans un traitement qui relève encore largement de la recherche linguistique.
On retiendra seulement de cette rapide présentation des verbes parasynthétiques que, quel que soit le
traitement qu’on en propose, la présence du préfixe semble cruciale. Ce qui pourrait signifier que les
préfixes, ou du moins certains d’entre eux, ne sont sans doute pas totalement dépourvus d’une certaine
capacité à catégoriser les unités lexicales qu’ils contribuent à faire exister.
Le préfixe négatif in-

Ce préfixe, qui peut prendre les formes il-, im-, ir par assimilation avec les initiales consonantiques
l-, m-, r- des radicaux auxquels il est adjoint, s’observe dans près d’un millier de mots, dont plus de
600 catégorisés comme adjectifs, et semble caractéristique d’un vocabulaire d’origine savante.
En tête d’adjectifs, ce préfixe se trouve lié
- soit à des adjectifs de formation savante :

in+digne, in+juste

- soit à des formes thématiques ou des participes passés, mais ces formes participiales
résultantes ne sont pas toujours reliées à des infintifs attestés, alors que l’infinitif non
préfixé existe :

in+divis, in+édit, in+tact in+animé, *inanimer / animer im+puni, *impunir / punir


in+connu, *inconnaître / connaître

Il apparaît souvent associé à des suffixes adjectivaux, eux-mêmes liés à des radicaux savants, mais
les verbes en rapport avec ces radicaux ne sont jamais préfixés :

in+défend+a+ble / défendable / défendre / *indéfendre in+access+i+ble / accessible / accéder / *inaccéder in+vis+i+ble /


visible / voir / *invoir in+act+if, in+offens+if il+lég+al, in+amic+al, im+mort+el im+puiss+ant, im+prud+ent, in+croy+ant,
in+cohér+ent im+popul+aire, in+volont+aire

Il est exceptionnellement associé au suffixe non savant -eux, lui-même précédé d’un joncteur
morphologique -i- ou -u- attendu dès lors que le radical est savant :

ir+révérenc+i+eux, ir+respect+u+eux

Tous ces adjectifs préfixés sont toujours interprétés comme les contraires des adjectifs non préfixés.

Un autre préfixe négatif


À côté du préfixe négatif in-, extrêmement productif en français, fonctionne un autre préfixe a-, d’origine grecque, qui a la
même valeur négative et privative que in-.
Peu productif, et plutôt cantonné dans le vocabulaire technique savant, on l’observe néanmoins dans quelques mots courants,
où sa valeur préfixale est nettement perçue du fait de la présence dans le lexique d’autres unités lexicales non préfixées et
sémantiquement proches :

amoral « qui n’a pas de sens moral »


apatride « qui n’a pas de patrie légale »
aphone « qui n’a plus de voix »
asexué « qui n’a pas de sexe »
atonal « qui ne relève pas du système tonal »
atone « qui n’est pas tonique »

On le trouve aussi dans le vocabulaire linguistique :

agrammatical asémantique athématique

Le préfixe in- apparaît aussi en tête de quelques centaines de noms, quasiment toujours en relation
avec des suffixes nominaux, et plus précisément les suffixes -ion et -té :
inattention invisibilité
indivision indivisibilité
inorganisation invincibilité
indéfectibilité
indifférenciation
incorruptibilité

On pourrait être tenté de déduire de cet ensemble de données que ce préfixe négatif in- n’a pas de
capacité catégorielle propre, et que les termes en tête desquels il se trouve reçoivent leur appartenance
catégorielle soit de leurs radicaux soit de leurs suffixes.
Mais là encore, les choses apparaissent plus complexes.
– Compte tenu du grand nombre de termes qui sont à la fois préfixés par in- et suffixés, on est fondé
à se demander comment ils sont dérivés.
A-t-on par exemple :

1. vis+i+ble> 2. in+vis+i+ble > 3. in+vis+i+bil+i+té ou 1. vis+i+ble> 2. vis+i+bil+i+té > 3. in+vis+i+bil+i+té

Dit autrement, le préfixe négatif in- s’adjoint-il à l’adjectif visible ou au nom visibilité ?
– Si dans cet exemple, il peut sembler possible d’hésiter, parce que l’adjectif et le nom ont tous deux
un contraire, il est d’autres cas où cette hésitation n’est pas de mise.
On peut ainsi avoir mais il paraît difficile d’envisager une autre dérivation, qui supposerait un terme
intermédiaire non attesté :

1. corruptible > 2. incorruptible > 3. incorruptibilité

1. corruptible > 2. *corruptibilité > 3. incorruptibilité

– Dans quelques cas enfin, la dérivation des préfixés pose des problèmes analogues à ceux que
posent les verbes parasynthétiques.
Comment sont dérivés par exemple les termes invincibilité et indéfectibilité, alors que les adjectifs
et les noms non préfixés ne sont pas attestés :

De ces données, on peut sans doute conclure que le préfixe in- est étroitement lié à la catégorie de
l’adjectif, et que les noms en tête desquels il apparaît sont seulement et toujours dérivés à partir de
l’adjectif préfixé.
Comme pour les verbes parasynthétiques, l’approche lexématique, basée sur le mot, peut sembler
mieux à même de rendre compte de certains couples de termes attestés dont l’un commençant par in-
est interprété comme le contraire de l’autre. Il n’est pas évident cependant que ce type d’approche
permette de mieux rendre compte de termes comme invincible et indéfectible, sans contreparties
positives auxquelles ils puissent être reliés, et dont les éléments constituants repérables n’ont eux-
mêmes aucune autonomie.
Il apparaît en fait que ces pistes de recherche ici simplement évoquées ne pourront s’avérer
fructueuses qu’à la condition que soient d’abord précisément décrites des données qui restent
aujourd’hui encore mal explorées.

Des composés négatifs

Il pourrait sembler naturel de rapprocher des mots préfixés en in-, très nombreux, d’autres mots,
beaucoup moins nombreux, constitués de deux parties presque toujours séparées par un trait d’union,
dont la première est l’adverbe négatif non, et la seconde un nom ou un adjectif :
non-assistance
non-belligérance non-belligérant
non-conformisme non-conformiste
non-directivité non-directif
non-figuratif
non-fumeur
non-paiement
non-sens
non-violence non-violent

Il semble en fait que ces tours ne puissent être assimilés aux préfixés. Ils s’en distinguent au
contraire à plus d’un titre :
- par leur interprétation d’abord : alors que les préfixés en in- fonctionnent souvent comme des
contraires en relation au terme non préfixé, les termes construits avec l’adverbe négatif non
expriment seulement le refus ou rejet de ce que signifie l’élément qui vient en seconde
position ;
- par leur fonctionnement ensuite, qui ne semble guère contraint comme peut l’être parfois celui
des préfixés en in-.
Ces différences permettent de penser que l’on a affaire dans ce cas à des composés plutôt qu’à des
préfixés, et que ce type de composition peut être une alternative qu’offre la langue en cas d’absence de
préfixés en in-.
Car il y a évidemment des lacunes dans le système de la préfixation négative ; le lexique n’a pas
*indirectif, *inassistance, *infumeur.
Mais comme on l’a vu dans le chapitre précédent, ces lacunes sont encore peu décrites, et mal
éclaircies pour cette raison même.

Résumé
Si la liste des suffixes du français moderne est loin d’être unanimement admise, celle des préfixes l’est encore moins, parce
qu’il n’en existe pas de définition claire et stable, qui en permette un repérage facile.
Du coup la frontière entre mots préfixés et mots composés n’est pas nettement tracée. Il est clair pourtant que de
nombreuses unités lexicales, constituées de deux éléments dont le premier a une interprétation locative, temporelle ou
quantitative doivent plutôt être considérés comme des mots composés (synthétiques ou non). Ceci étant, si l’on entrecroise des
critères de reconnaissance formels et sémantiques, les éléments que l’on peut reconnaître aujourd’hui comme des préfixes
productifs, ne sont pas très nombreux, et sont pourvus d’une valeur très générale (directionnelle, associative ou privative,
négative), néanmoins repérable dans l’interprétation globale du mot préfixé.
En dépit des positions courantes, les préfixes ne sont pas sans lien avec l’appartenance catégorielle des mots dérivés en tête
desquels ils se trouvent, et ils jouent un rôle déterminant, quoiqu’encore mal connu, dans la dérivation de tours dits «
parasynthétiques ».

Suggestions de lecture
PICHON J., 1986, Morphosyntaxe du français. Étude de cas, Paris, Hachette.
À consulter en particulier les pages 11-25 consacrées aux préfixes négatifs. Une exploration intéressante des données.
REINHEIMER-RIPEANU S., 1974, Les dérivés parasynthétiques dans les langues romanes : roumain, italien,
espagnol, français, La Haye, Mouton.
Un travail qui fait bien apparaître que l’on retrouve les mêmes fonctionnements et les mêmes problèmes dans toutes les
langues romanes.
CORBIN D., 1982, « Contradictions et inadéquations de l’analyse parasynthétique en morphologie dérivationnelle », in
Théories linguistiques et traditions grammaticales, Lille, Presses Universitaires de Lille, 181-224.
Un bilan un peu technique des difficultés que pose la dérivation des tours parasynthétiques.
Chapitre IX

La flexion des Noms et des Adjectifs : Genre et Nombre

Spécificité des morphèmes flexionnels

Les morphèmes flexionnels s’adjoignent à un radical ou un mot déjà construit, comme les
morphèmes dérivationnels. Mais ils se distinguent néanmoins de ces derniers par un ensemble de
propriétés spécifiques.
- Ils ne peuvent apparaître qu’en fin de mot, après les suffixes dérivationnels s’il y en a.
- Ils ne peuvent pas s’adjoindre indifféremment à n’importe quel radical ou mot construit, mais
ne déterminent pas, en principe, la catégorie des mots issus de leur adjonction.
- Ils ne sont pas forcément exclusifs les uns des autres, mais leurs possibilités d’association en
fin de mot, construit ou non, sont contraintes, tout autant que l’ordre dans lequel ils se
suivent éventuellement.
- Ils n’ont d’autre valeur que grammaticale, ce qui ne signifie pas qu’ils sont dépourvus de
contenu interprétatif, mais ce qu’ils expriment n’est pas d’ordre lexical, et touche seulement
à ces indications indispensables pour que les mots soient assemblés de façon à former des
phrases grammaticalement correctes.
- Enfin, la plupart, réduits à un seul morphème consonantique, ne sont pas syllabiques et sont
soumis en fin de mot à la règle phonétique de troncation.
Dans les langues de la famille indo-européenne, les principales indications grammaticales fournies
ainsi par ces affixes spécifiques concernent
- les cas, qui expriment les différentes fonctions syntaxiques (sujet, complément, etc.) que
peuvent recevoir les noms selon leur position dans la phrase,
- le genre, qui repose sur la répartition des noms dans diverses classes nominales, définies
d’après quelques propriétés précises (telles que la nature de la reprise pronominale, ou
l’accord de l’adjectif),
- le nombre, qui repose sur la possibilité d’isoler et de compter certains des objets désignés
par les noms,
- la personne, en référence aux participants de l’acte de communi-cation (celui qui parle, celui
à qui l’on s’adresse, celui ou ce dont on parle),
- le temps, qui traduit certaines catégorisations du temps « naturel » (présent, passé, futur),
- le mode, ou la modalité, qui concerne le type de communication institué par le locuteur
(assertion, interrogation, ordre ou souhait), et l’attitude du sujet parlant à l’égard de son
propre énoncé (l’assumant ou ne l’assumant pas, par exemple : je dis que... en face de : je
dirais que...),
- l’aspect, qui exprime la représentation que se fait le locuteur du procès exprimé par le verbe
(durée, déroulement, achèvement...).
Les morphèmes de cas, hérités du latin, ont disparu du français dès le XIIe siècle, ce qui ne veut pas
dire qu’il n’en reste pas des traces, mais celles-ci ne sont plus repérables que dans certaines classes
de pronoms dont les formes varient selon les fonctions : qui / que dans les pronoms relatifs-
interrogatifs, et toute la série des pronoms personnels dits faibles (c’est-à-dire non accentués) tels : je /
me, tu / te, il / le / lui / leur.
Et le français moderne ne connaît plus désormais que des morphèmes flexionnels de genre, de
nombre, de personne, de temps et de mode, qui s’adjoignent pour l’essentiel

aux adjectifs et aux pronoms : genre, nombre


aux noms : nombre (très exceptionnellement genre, comme on l’a vu)
aux verbes : temps, mode, personne, nombre (genre, dans le seul cas du participe passé)

Le genre et le nombre : quelques précisions

Il est courant d’entendre dire ou de lire que le français possède deux genres : le masculin et le
féminin, alors que le latin dont il provient en connaissait trois : le masculin, le féminin et le neutre ; et
qu’il possède de même deux nombres : le singulier et le pluriel, à l’image du latin, mais à la différence
du grec ancien qui distinguait, outre le singulier et le pluriel, ce que l’on appelait le duel (c’est-à-dire
la capacité de concevoir et désigner la dualité).
Pour être fréquentes, de telles formulations n’en sont pas moins ambiguës et elles contribuent à
entretenir une certaine confusion entre ce qui est d’ordre conceptuel, et ce qui est d’ordre
morphologique.
Sur un plan conceptuel, parler de « nombre », c’est manifester la capacité de concevoir le
dénombrement, ou décompte, et de distinguer entre « un » et « plus de un ».
Mais en termes de langue, comme l’a bien démontré J.-C. Milner, c’est la notion de « quantité » qui
s’avère plutôt pertinente, et qui recouvre aussi bien le dénombrement, lié au décompte, que la mesure,
qui n’en implique pas. La distinction singulier / pluriel, évidemment observable, s’en trouve néanmoins
quelque peu modifiée.
Les choses sont moins claires en ce qui concerne le genre, assez spontanément interprété en termes
sémantiques, par référence à ce que l’on appelle le genre « naturel » : compte tenu de leurs propriétés,
les objets du monde sont envisagés et classés selon plusieurs types d’oppositions : personnes / objets,
animés / non animés, mâle / femelle.
D’un point de vue grammatical en revanche, la langue distingue effectivement entre masculin et
féminin, et il n’y a aucun nom du français qui ne soit pourvu d’un genre, fixe et non modifiable, mais
celui-ci est arbitraire en ce sens qu’il n’a le plus souvent rien à voir avec les distinctions sémantiques
évoquées ci-dessus.
Par quels morphèmes la langue exprime-t-elle ces différentes notions ? Et ces notions sont-elles bien
toutes exprimées effectivement par des morphèmes ?
Les morphèmes de genre : masculin / féminin

Pour repérer à quels morphèmes peut être éventuellement attribuée la capacité d’indiquer le genre,
on s’appuiera sur l’exemple des Adjectifs, dans la mesure où la variation en genre est considérée
comme une propriété définitoire de cette catégorie, et qui la distingue de celle des Noms (en dépit des
rares cas signalés au chapitre 5).

Observation des données

Effectivement, même si ce n’est pas vrai de tous les adjectifs, nombre d’entre eux exhibent des
formes différentes pour le masculin et le féminin, par exemple :

Ces différences ne sont pas de même nature à l’oral et à l’écrit :


• à l’oral, le féminin se termine le plus souvent par un son consonantique, absent au masculin ;
• à l’écrit, le féminin ne se distingue du masculin que par un -e final supplémentaire, et parfois
le doublement de la lettre-consonne qui précède ce -e (pour des raisons que l’on ne
détaillera pas ici).
Les différences entre les formes orales s’expliquent essentiellement par la règle de troncation
(présentée au chapitre 2) : lorsque l’adjectif se termine par un son consonantique, celui-ci tombe
normalement au masculin parce qu’il se trouve en fin de mot, et s’il ne tombe pas au féminin, cela tient
à ce que, du fait de l’ajout du -e, il ne se trouve plus en fin de mot.
Qu’elle soit ainsi immédiatement perceptible (à l’écrit) ou par son effet (à l’oral), c’est donc la
présence d’un -e / [ə] qui apparaît comme le signe essentiel distinguant la forme de féminin de celle de
masculin.
Inversement, il apparaît que le masculin ne porte aucun morphème spécifique, qui serait en quelque
sorte parallèle à ce -e du féminin.
On peut remarquer que les quelques noms d’animaux présentant une variation en genre, sont tout à
fait conformes à ce schéma de fonctionnement : chat / chatte, chien / chienne, lapin / lapine, lion /
lionne.

Féminin et dérivation
Si la présence d’un -e final apparaît comme la marque du féminin, elle a aussi pour effet de préserver la forme sonore du
radical, plus précisément de préserver la consonne finale de ce radical de diverses modifications sonores susceptibles de
l’affecter en fin de mot (troncation, assourdissement entre autres).
C'est cette forme non modifiée du radical qui apparaît comme la forme propre du radical, sur laquelle sont éventuellement
adjoints des morphèmes dérivationnels ou flexionnels :

veuf / veuv+e > veuv+age gro(s) / gross+e > gross+eur vif / viv+e > a+viv+e+r beau / bell+e > em+bell+i+r

À cet égard, les formules courantes, selon lesquelles les dérivés se construisent sur le
féminin des adjectifs, ne sont pas exactes, car ce n’est pas le féminin en tant que marque
d’une opération morphologique qui autorise la dérivation, mais c’est sur la forme propre du
radical que se font les dérivations, et cette forme propre est mieux sauvegardée au féminin
qu’au masculin.

Analyse morphologique

Que conclure de ces observations concernant la façon dont le genre est aujourd’hui marqué en
français ?
Deux analyses sont en fait possibles :
- ou bien on pose que chaque genre est marqué par un morphème spécifique, dont l’un, celui du
masculin, aurait la forme Ø (selon un traitement déjà signalé au chapitre 6 à propos des
noms « déverbaux »), et l’on a ainsi un paradigme de genre qui est complet et régulier :

masculin : A+Ø féminin : A+e

- ou bien on pose que le français n’a plus aujourd’hui qu’un seul morphème de genre – féminin
–, et que ce qu’on appelle masculin n’est rien d’autre que l’absence de ce morphème -e de
féminin, ou, dit autrement, le non-féminin :

masculin : A féminin : A+e

Pour des raisons que l’on reprendra plus bas, cette seconde analyse semble préférable, même si elle
n’est pas la plus fréquemment admise.
Elle permet en outre de mieux rendre compte de la prétendue primauté du masculin. Car il ne s’agit
nullement de « prééminence », mais si le masculin est le non-féminin, alors dès qu’il n’y a pas de
raison grammaticale contraignante d’employer le féminin, on utilise le masculin, par défaut en quelque
sorte.
Un procédé de différenciation très ancien
Comme l’a très bien résumé A. Meillet, en indo-européen, cette langue-mère préhistorique d’où proviennent le latin et toutes
les langues de la famille indo-européenne, le féminin n’était qu’une subdivision du genre « animé » qui s’opposait au genre «
inanimé » ou « neutre » (à proprement parler : « qui n’est ni l’un ni l’autre », c’est-à-dire ni masculin ni féminin). Et la forme du
féminin était dérivée de la forme du masculin par l’ajout d’un suffixe.
Le masculin est donc le genre commun, et le féminin en est seulement une différenciation.

On notera enfin qu’un certain nombre d’adjectifs (dits « épicènes ») n’ont qu’une forme, dont on ne
peut dire qu’elle indique le masculin ou le féminin :

dense, ferme, jeune, pâle,...

En fait ces adjectifs ne sont pas marqués en genre, et un genre ne peut leur être éventuellement
attribué qu’au travers du phénomène d’accord.
Il y a cependant dans la langue quelques classes de mots, qui connaissent une variation en genre tout
à fait spécifique :

l’article (au singulier seulement) : le / la


le pronom personnel complément : le / la
l’article possessif : mon / ma, ton / ta, son / sa

Même si leur origine latine et leur évolution sont connues, ces différentes formes n’en constituent
pas moins des exceptions au fonctionnement général du français moderne, et c’est uniquement leur très
grande fréquence d’usage qui explique leur stabilité et leur maintien.

Les morphèmes de nombre : singulier / pluriel

À la différence du genre, la variation en nombre n’est pas propre aux Adjectifs, mais caractérise
aussi les Noms et les Verbes.
Les marques propres au Verbe seront étudiées plus bas.

Observation des données

En ce qui concerne les Noms et les Adjectifs (aussi bien au féminin qu’au masculin, à l’exception de
ceux qui sont terminés par un -s), on peut faire des observations proches de celles faites à propos du
genre : à l’écrit, il n’y a de morphème repérable que pour le pluriel, et rien ne distingue le singulier :
grand / grand+s grande / grand+e+s
petit / petit+s petit+e / petit+e+s
joli / joli+s joli+e / joli+e+s
niais niais+e+s
garçon / garçon+s
table / table+s
arbre / arbre+s

Ce morphème -s, qui suit toujours la marque de féminin s’il y en a une, ne s’entend pas à l’oral du
fait de la règle de troncation (présentée au chapitre 2, et souvent rappelée), et ne réapparaît qu’en
contexte d’enchaînement, où il est alors prononcé [z].

Analyse morphologique

On proposera donc un traitement parallèle à celui présenté pour le genre :


singulier N
pluriel N + s

le singulier n’étant donc que le non-pluriel.


La capacité de recevoir ce morphème de pluriel définit une classe particulière de Noms, dits
dénombrables, susceptibles d’être l’objet d’un décompte, tels chaise, livre, enfant, par opposition à
ceux qui ne le sont pas, comme chance, peine ou vin.
Mais justement l’analyse proposée se trouve renforcée par le fonctionnement de ces N non
dénombrables, car, pour exprimer à leur propos le prélèvement d’une certaine quantité, on ne dispose
que d’un tour syntaxique, dans lequel le N est toujours employé au singulier :

de la chance du (=de le) vin

Et si le pluriel peut parfois être employé : l’interprétation de ces N en est immédiatement modifiée,
et bascule du côté du dénombrement : des chances, ce sont « des occasions spécifiques d’avoir de la
chance », des vins, ce sont « des marques différentes de vin ».

des chances des vins

Le même basculement interprétatif est observable dans le cas des noms déverbaux ou de certains
suffixes abstraits lorsque l’on passe du singulier au pluriel (qui n’est d’ailleurs pas toujours possible) :
la triche -
la tricherie les tricheries
la gourmandise les gourmandises
la dérive les dérives

Pluriels « irréguliers »
Certaines graphies de pluriel, tels chevaux, sont couramment présentées comme des « exceptions ». Elles sont liées en fait à
l’évolution phonétique particulière du l d’origine latine, selon sa position dans le mot.
À l’intérieur d’un mot, après voyelle et devant consonne, ce l s’est vocalisé, c’est-à-dire changé en un son vocalique qui
s’est combiné avec la voyelle précédente. De nombreux mots du français moderne en portent la trace comme autre,
cheveu(x), poumon, coupable, et leurs doublets savants en témoignent : altér + i + té, chevel + ure, pulmon + aire, culp + a +
bil + is + er
Le l s’est donc normalement vocalisé devant le -s de flexion du pluriel, entraînant ensuite à partir du XVIe siècle une série de
réactions des différentes formes de singulier et de pluriel les unes sur les autres, compliquées par les initiatives de certains
imprimeurs en matière de transcriptions graphiques.

Ces classes de mots, qui connaissent une variation en genre tout à fait spécifique, n’ont en général
qu’une forme de pluriel, valable pour le féminin aussi bien que pour le masculin. Mais en dépit d’une
segmentation parfois envisageable, rien ne prouve que cette forme de pluriel doive être analysée
comme un masculin singulier suivi du morphème de pluriel -s :

article : les (? le+s)


possessif : mes, tes, ses
démonstratif : ces (? ce+s)

Les éléments que l’on appelle les pronoms « personnels » (voir document 6) n’ont cependant pas le
même fonctionnement selon qu’ils ont une forme de sujet ou de complément.
Les pronoms compléments n’ont de forme spécifique de pluriel qu’à la 3e personne, et cette forme
unique les peut reprendre des noms masculins aussi bien que féminins. Comme pour l’article, il semble
peu probable que cette forme puisse être segmentée en : le+s.
Il n’en est pas de même en revanche pour les pronoms sujets de 3e personne. Leurs formes ne se se
distinguent de celles de singulier que par un -s final qu’il y a tout lieu de considérer comme le
morphème de pluriel :
il / elle il+s / elle+s

• Un / une / des

À noter aussi que l’article indéfini, qui n’est autre que le premier des noms de nombre, connaît une
variation en genre régulière :

un / une
Chacune de ces formes est susceptible de recevoir une marque de nombre : mais ces formes de
pluriel ne s’emploient plus en français moderne que dans les tours : les uns les autres / les unes les
autres.

un+s / un+e+s

Quant au des, qui est couramment présenté comme l’article indéfini pluriel, il ne peut en aucune
façon être considéré comme le pluriel morphologique de un, et ne peut se comprendre qu’en relation au
schéma syntaxique général des expressions de quantité.
Selon J.-C. Milner, à qui l’on doit les études les plus pertinentes à ce propos, toute expression
exprimant la quantité a en effet la forme où de et le s’effacent éventuellement selon la nature de
l’élément de Nombre qui apparaît en position initiale.

[ Nombre - de - le - N ]

Par ailleurs, la liste – fermée – des noms de nombre (un, deux, trois, etc.) comporterait un nom de
nombre particulier qui, à la différence des autres noms de nombre, exprimerait non pas une valeur
numérale précise, mais seulement le nombre indéterminé. Sans forme sonore ni graphique (ce qui est
noté Ø), il pourrait, du fait même de cette indétermination, être utilisé aussi bien avec les termes
comptables comme livre, qu’avec ceux qui ne le sont pas, comme chance ou vin.
On aurait ainsi :
• L'accord

On ne saurait terminer ce chapitre sans dire quelques mots d’un phénomène étroitement lié aux
marques de genre et de nombre, et que l’on appelle l’accord.
On désigne sous ce terme ce qui passe pour une contrainte exercée par un élément sur un ou
plusieurs autres éléments du groupe ou de la phrase où il se trouve.
Et l’on considère habituellement qu’il s’agit alors d’une sorte de transfert d’une ou plusieurs
catégories morphologiques (le genre et le nombre, mais aussi la personne) associées à certains termes
(le nom ou le pronom) sur d’autres termes (l’article, l’adjectif, le verbe).
Ainsi dans les groupes : la forme de l’article et de l’adjectif serait déterminée dans un cas par le mot
fille, qui est du féminin, et dans l’autre par le mot enfants, qui est masculin, mais qui est ici au pluriel.

la petite fille les petits enfants

Dans les phrases : la forme de 3e personne du pluriel du verbe serait déterminée par celle du sujet,
c’est-à-dire dans un cas le groupe nominal les enfants, qui est au pluriel, et dans l’autre le pronom
personnel qui est au masculin et à la 3e personne du pluriel.

les enfants jouent ils chantent


S'il y a unanimité dans la reconnaissance du phénomène, il y a en revanche beaucoup plus
d’incertitude et de flottement sur la façon d’en rendre compte. Il n’est d’ailleurs pas évident qu’il
s’agisse d’un processus relevant seulement de la morphologie. C'est pourquoi on y reviendra de façon
un peu plus détaillée dans le chapitre 12.

Résumé
À la différence des morphèmes dérivationnels, les morphèmes flexionnels n’ont d’autre valeur que grammaticale, ce qui ne
signifie pas qu’ils sont dépourvus de contenu interprétatif, mais ce qu’ils expriment n’est pas d’ordre lexical.
En ce qui concerne le genre et le nombre, il importe de distinguer soigneusement entre ce qui est d’ordre conceptuel et ce
qui est d’ordre morphologique.
À cet égard, les différentes faces des oppositions masculin / féminin et singulier / pluriel ne sont pas également repérées par
des morphèmes spécifiques.
En outre, d’un point de vue linguistique, l’opposition de nombre n’est qu’un aspect d’une opposition plus large de quantité,
dont l’expression est tantôt morphologique et tantôt syntaxique.

Suggestions de lecture
DUBOIS J., 1965, Grammaire structurale du français, Paris, Larousse.
Les deux premières parties sont entièrement consacrées au nombre et au genre, dans une constante comparaison entre
l’oral et l’écrit.
MILNER J.-C., 1978, De la syntaxe à l’interprétation, Paris, Le Seuil.
Une excellente présentation du fonctionnement des expressions quantitatives en français moderne. À lire surtout en tout
début d’ouvrage l’analyse très convaincante de un / des.
PERRET M., 1998, Introduction à l’histoire de la langue française, Paris, Armand Colin.
À consulter surtout, dans le chapitre 9 « La formation du français : le groupe nominal », les pages consacrées à l’origine des
formes de pluriel et du genre des noms.
ROCHE M., 1992, « Le masculin est-il plus productif que le féminin ? », in Langue française 96, 113-124.
Une exploration de la façon dont le genre se distribue aujourd'hui dans le lexique.
Chapitre X

La flexion verbale : Nombre et Personne

La flexion verbale

La flexion verbale constitue sans doute l’un des points de la morphologie du français où les erreurs
d’interprétation et d’analyse sont les plus répandues et les plus ancrées. Les innombrables mémentos
de conjugaison n’y sont sans doute pas pour rien, qui, en accordant une priorité absolue aux questions
d’orthographe, occultent de fait les niveaux d’analyse appropriés.
Un point notamment n’est pas clairement montré, et qui est pourtant capital : comme en latin,
l’ensemble des morphèmes constituant la flexion proprement verbale est le plus souvent adjoint à des
radicaux allongés par une voyelle, dite pour cette raison « voyelle thématique ».

Quelques distinctions morphologiquement pertinentes

• Formes simples et formes composées

En français moderne, la conjugaison se caractérise par la coexistence


- de formes verbales simples : (nous) chantons, (vous) reviendrez,
- et de formes verbales composées, constituées de deux éléments, un participe passé porteur du
sens lexical et un auxiliaire (être ou avoir) porteur des morphèmes flexionnels : (nous)
avons marché, (ils) ont téléphoné.
Cette différence entre formes simples et formes composés peut servir à indiquer des oppositions
d’ordre temporel (et de chronologie relative en particulier), mais elle sert aussi, et souvent davantage,
à exprimer une opposition d’ordre aspectuel, entre le non-accompli (formes simples) et l’accompli
(formes composés).
Les morphèmes flexionnels susceptibles d’apparaître sur l’auxiliaire ne se distinguant pas cependant
de ceux des formes simples, on se limitera ici à l’examen des seules formes simples, à partir
desquelles il est possible de poser et traiter toutes les questions morphologiques que pose la flexion
verbale.

• Formes finies et formes non-finies

On rassemble sous le terme de formes « finies » les formes verbales porteuses d’indications
morphologiques de personne, car celles-ci apparaissent toujours à la fin de la forme verbale, en
dernière position, et ne peuvent être suivies d’aucun autre morphème flexionnel.
Les formes « non finies » sont par voie de conséquence celles qui ne portent pas de morphèmes de
personne, telles l’infinitif et le participe.

• Modes et temps

Les « modes » constituent une façon de regrouper les formes verbales en relation à la manière dont
le sujet parlant se situe par rapport à son énoncé, et le prend en charge.
Ces réactions s’organisent de fait autour de deux grands pôles : prise en charge effective et assertion
(indicatif), distanciation et non-assertion (subjonctif, impératif, infinitif), avec pas mal de variantes
interprétatives.
Cette manière de se situer vis-à-vis de son énoncé n’est pas totalement indépendante de la décision
de s’assumer ou non en tant que sujet parlant, si bien que les oppositions morphologiques de modes
recoupent souvent, mais pas totalement, les distinctions entre formes finies et formes non-finies. Les
modes qui ne peuvent recevoir de marques de personne sont dits « impersonnels » (infinitif, participe),
ceux qui le peuvent sont dits « personnels » (indicatif, subjonctif, et, avec de fortes restrictions,
impératif).
Le terme de « temps », quant à lui, est extrêmement ambigu en français. Car il est utilisé pour
désigner aussi bien le concept de temps que le paradigme grammatical qui l’exprime. On ne peut sans
doute modifier des appellations traditionnelles très anciennes (Damourette et Pichon s’y sont risqués
sans vraiment de succès...), et on les conservera ici sans en discuter, mais il est tout à fait nécessaire de
garder à l’esprit cette distinction essentielle, car le temps chronologique et le temps grammatical ne se
recouvrent pas nécessairement.

• Série du présent / série du passé

La plupart des verbes qui relèvent du 1er groupe ont un radical dont la forme (sonore, sinon
graphique) est stable dans toute la conjugaison. Les quelques modifications repérables (commentées
plus longuement dans le chapitre suivant et dans le document 2), et qui affectent la voyelle radicale,
sont dues au déplacement de l’accent du radical sur la terminaison entre les formes singulier et celles
de pluriel :
il sème nous semons
il cède nous cédons
ils boivent nous buvons
il vient nous venons

Mais il arrive aussi que le radical verbal du présent (de l’indicatif), et des paradigmes qui lui sont
liés dans ce que l’on appelle la « série du présent », soit différent de celui du passé-simple, et des
formes qui lui sont liées dans ce qui constitue la « série du passé » :
nous vivons ils vécurent
ils naissent ils naquirent

Héritées du latin, ces oppositions ne sont évidemment pas productives, et ne peuvent qu’être
enregistrées ; elles permettent néanmoins d’éclairer certains points du fonctionnement de la
conjugaison.
Schéma d’une forme verbale

Ceci étant, il apparaît que toute forme verbale simple peut être expliquée à partir d’un schéma (ou
patron) dans lequel différents éléments se succèdent, de gauche à droite, dans un ordre contraint :

Radical

C'est l’élément porteur du sens lexical ; sous sa forme minimale, il correspond à ce que l’on a
appelé plus haut la racine, mais, comme on l’a vu, il peut être construit, et comporter à ce titre un
suffixe appréciatif ou factitif.

Voyelle thématique

Elle correspond, sous une forme réduite, à l’allongement de la racine ou du radical (cf. chapitre 4).
- Si la voyelle thématique est présente (au présent de l’indicatif ou à l’infinitif), on dit alors
que la conjugaison est thématique :

aim+e+r fin+i+r

- Si la voyelle thématique est absente (au présent ou à l’infinitif), alors la conjugaison est dite
athématique :

vend+re conclu+re

Les verbes à conjugaison athématique sont peu nombreux, et rassemblés dans ce que l’on appelle le
e
3 groupe.
La voyelle thématique peut avoir différents timbres :
– a éventuellement affaibli en e, que l’on observe dans les verbes constituant le 1er groupe,
– i dans les verbes du 2e groupe,
– oi dans quelques verbes du 3e groupe,
– u qui apparaît seulement au passé simple et au participe passé de quelques verbes du 3e groupe.

• Un effacement régulier
Enfin, cette voyelle thématique a ceci de particulier qu’elle tombe très régulièrement devant toute
terminaison vocalique. Comme on le verra plus loin, cette règle d’effacement permet de rendre compte
de la plupart des formes conjuguées.

• Un allongement particulier

Dans les verbes du 2e groupe, et dans quelques paradigmes seulement (participe présent, présent de
l’indicatif (au pluriel), imparfait, subjonctif présent), la voyelle thématique est suivie par un élément
consonantique -ss- :

Cet allongement provient d’un suffixe verbal propre au latin où il avait une valeur « inchoative »,
indiquant le commencement d’une action. Aujourd’hui, cet allongement n’est plus aussi strictement
inchoatif, et indique plutôt une action en train de se faire, impliquant une certaine durée.
Ainsi, « devenir maigre » ou « gros » ne peut se faire en l’espace d’un instant, mais implique une
certaine durée, et c’est ce qu’expriment les verbes maigrir et grossir, à la différence de calmer par
exemple dont l’appartenance au 1er groupe n’a rien d’étonnant, dans la mesure où un retour au calme
n’exige pas nécessairement une certaine durée.
Cette valeur inchoative et durative demeure assez perceptible dans l’ensemble des verbes du 2e
groupe, et c’est sans doute à cause de cela que cette conjugaison n’est plus que faiblement productive.

Morphèmes flexionnels

On les désigne plus habituellement par les termes de « désinences », dans la tradition étymologique,
ou de « terminaisons », dans les ouvrages pédagogiques. Mais c’est à leur propos qu’il y a le plus de
malentendus, entretenus par une terminologie pour le moins ambiguë. Car les dénominations courantes
des différents paradigmes verbaux, héritées de l’histoire, ne reflètent pas du tout le véritable
fonctionnement de la conjugaison. On verra néanmoins que ces dénominations, difficilement
modifiables du fait de la tradition, n’ont qu’une importance relative dès lors que se trouvent mis en
lumière les grands principes de ce fonctionnement.

Les morphèmes flexionnels de nombre et de personne

Comme l’a très bien montré E. Benveniste, le verbe est, avec le pronom1, la seule espèce de mots
qui distingue la personne, et l’énumération des personnes constitue à proprement parler la conjugaison.
D’après une classification héritée de la grammaire grecque, on en distingue trois, définies par leur
relation à l’acte de communication : la 1re personne désignant « celui qui parle », la 2e « celui à qui on
s’adresse », et la 3e « celui qui est absent ».
Cette dernière formulation, reprise des grammairiens arabes, fait bien voir la disparité entre cette 3e
personne et les deux autres : la forme de 3e personne comporte bien une indication d’énoncé sur
quelqu’un ou quelque chose, mais non rapporté à une « personne » spécifique.
C'est ce qui explique que, dans de nombreuses langues, il existe une opposition formelle entre cette
e
3 personne et les deux autres. Et cela vaut toujours pour le français moderne.

Au singulier

Soit le paradigme du présent de l’indicatif (qui ne porte aucune marque de mode ni de temps, comme
on le verra plus bas), dans les trois groupes reconnus, aux seules personnes du singulier :
Les morphèmes de personne au singulier

Au 2e et au 3e groupes, et qu’il y ait ou non une voyelle thématique :


- ces morphèmes de personne sont réduits à un seul élément consonantique, et sont donc non
syllabiques. Cela explique qu’ils ne soient pas repérables à l’oral, du fait de la règle de
troncation, mais il n’est pas possible pour autant de nier leur existence dans le français
d’aujourd’hui, d’autant qu’ils redeviennent audibles dans certains contextes
d’enchaînement : je voisencore... [Ʒəvwazakɔ].
- la 3e personne [t] s’oppose aux deux autres, qui ne sont pas morphologiquement distinguées
[z], sinon par les pronoms (souvent dits de conjugaison) qui les précèdent de façon quasi
obligatoire en français moderne : je fini + s / tu fini + s.
Le 1er groupe se distingue des deux autres à la fois à la 1re personne, dépourvue de morphème -s, et
à la 3e, dépourvue de morphème -t. On y reviendra plus bas.
En revanche, il est clair que le -e qui suit le radical a un réel statut de voyelle thématique, et ne peut
en aucune façon être considéré comme un e dit muet, dont le seul rôle serait de sauvegarder la forme
sonore du radical, et encore moins comme une désinence de mode ou de temps (cf. chapitre 11).
Étant donné ce caractère consonantique, la présence de ces morphèmes flexionnels en fin de forme
verbale n’a aucun effet sur la place de l’accent, qui se trouve toujours sur la voyelle (en gras dans le
tableau ci-dessus) de la dernière syllabe orale, c’est-à-dire sur la voyelle thématique dans le 2e
groupe, et sur la dernière voyelle du radical dans les autres. Dans le 1er groupe, la voyelle thématique
étant le [ə] central, celui-ci n’est pas toujours prononcé, n’est donc pas centre de syllabe ni susceptible
de recevoir l’accent, et il n’a d’autre effet que de bloquer la troncation de la consonne finale du
radical.

Au pluriel

Compte tenu de leur définition comme participants à l’acte de communication, les 1re et 2e personnes
sont uniques, et ne peuvent donc pas avoir à proprement parler de pluriel. C'est pour cette raison que
certains travaux proposent un décompte différent pour le singulier (1-2-3) et pour le pluriel (4-5-6).
On n’adoptera pas ici cette présentation, dans la mesure où elle contribue à faire des personnes du
singulier et du pluriel deux ensembles différents, gommant ainsi des ressemblances formelles pourtant
essentielles, et qui confirment que l’opposition entre les 1re et 2e personnes et la 3e, observée au
singulier, reste valable au pluriel.
Les morphèmes de personne au pluriel

Par rapport au singulier, et quelle que soit la personne, les morphèmes de pluriel sont composés de
deux éléments, le premier vocalique et le second consonantique.
Comme au singulier, cet élément consonantique final tombe régulièrement, du fait de la règle de
troncation, mais il réapparaît en contexte d’enchaînement : nous chantonsen chœur [nuʃta zɔ kœ], vous
chantezen chœur [vuʃa teza kœR], ils chantenten chœur [ilʃa təta kœR].

Des morphèmes propres à l’expression de la personne

Au-delà des graphies, c’est le même son consonantique final [z] qui s’observe à la 1re et à la 2e
personnes, et s’oppose au [t] de la 3e. Il est permis alors de se demander, à la suite de Damourette et
Pichon, si les distinctions proprement personnelles sont bien différentes au singulier et au pluriel.
Ces deux grammairiens répondent par la négative, à juste titre.
Mais cela signifie par contrecoup à la fois que les distinctions de nombre et de personne ne se
confondent pas, et que le nombre n’est vraiment marqué qu’au pluriel, d’une façon somme toute
conforme au fonctionnement général du nombre, tel qu’il a été décrit plus haut.
De toutes ces remarques, on peut déduire que les morphèmes personnels de nombre et de personne
se présentent en français moderne comme suit :

Du schéma morphologique aux formes de surface

Balancement de l’accent

• 1re et 2e personnes

Tout élément vocalique étant apte à devenir noyau de syllabe, la présence d’un morphème vocalique
aux 1re et 2e personnes du pluriel a pour effet que ces formes verbales ont une syllabe de plus qu’au
singulier. Et conformément aux règles d’accentuation rappelées au chapitre 2, l’accent est alors
déplacé du radical sur la terminaison :

C'est ce déplacement de l’accent qui explique un certain nombre de variations formelles du radical
(dans le 1er et surtout le 3e groupes) ou alternances vocaliques (signalées au chapitre 2) ; ces
alternances sont relativement régulières, au contraire de ce qui est dit à ce propos dans les ouvrages
pédagogiques.

• 3e personne

À la 3e personne en revanche, l’élément vocalique étant le [ə] central, celui-ci n’est pas toujours
prononcé, et bloque seulement la troncation de la consonne finale du radical ; mais certains
enchaînements (cf. ci-dessus) confirment sa présence. Néanmoins, et à la différence de ce que l’on
observe aux 1er et 2e personnes, ce [ə] n’est jamais accentué et l’accent reste placé, comme au singulier,
sur la dernière voyelle du radical :
il chant(e) ils chant(ent)

Coalescence

Lorsque le morphème vocalique [ ə ] de 3e personne du pluriel est précédé par un son vocalique – quel qu’en soit le statut :
morphème d’imparfait par exemple, ou finale vocalique de radical –, il y a à l’oral « coalescence », c’est-à-dire contraction des
deux sons vocaliques en un seul, au profit du premier, à la différence de l’écrit qui maintient l’autonomie des différents
morphèmes :

1 : effacement de la voyelle thématique devant son vocalique


2 : coalescence des deux sons vocaliques
3 : troncation des morphèmes consonantiques en fin de mot

Présence / absence de la voyelle thématique

Comme il a été signalé, la voyelle thématique s’efface normalement devant un morphème vocalique.

• Dans les verbes du 1er groupe

Ainsi s’expliquent dans tous les verbes du 1er groupe les différences morphologiques entre les
formes personnelles du pluriel du présent de l’indicatif, où cette règle d’effacement opère
normalement, et celles du singulier, où elle ne peut s’appliquer.
La voyelle thématique au présent de l’indicatif du 1er groupe
• Dans les verbes du 2e groupe

Dans les verbes du 2e groupe en revanche, au pluriel, la voyelle thématique est protégée de
l’effacement par l’allongement consonantique qui la suit, et qui est repérable dans quelques paradigmes
seulement, toujours signalés dans les ouvrages pédagogiques :
pluriel du présent de l’indicatif :nous finiss+ons
imparfait : il finiss+ait
subjonctif présent : que tu finiss+es
participe présent : finiss+ant

Mais comme on le verra plus bas, ces paradigmes ont tous des morphèmes flexionnels (de mode, de
temps ou de personne) vocaliques.
En revanche les paradigmes où cet allongement est absent ont tous des morphèmes flexionnels
consonantiques :
singulier du présent de l’indicatif :fini+t
futur : il fini+ra
conditionnel présent : nous fini+rions
infinitif : fini+r

et sans doute aussi, comme on le verra,


La voyelle thématique dans les verbes du 2e groupe
Dans toutes ces formes, l’absence de cet allongement peut normalement s’expliquer par la règle de
troncation, qui serait ici à la fois sonore et graphique.
On peut en déduire que, en dépit des différences formelles apparentes, cet allongement caractérise la
conjugaison du 2e groupe dans son entier ; et cela explique mieux l’interprétation inchoative qui y est
liée de façon constante, indépendamment des modes, temps ou personnes.

Cas particuliers

Si le tableau de la page 149 résume ce que l’on peut considérer comme le fonctionnement régulier
des marques verbales de nombre et de personne, ces marques ne s’observent pas pour autant dans tous
les paradigmes verbaux.
Il y a distorsion notoire dans les cas suivants :
- aux 1re et 3e personnes du singulier de l’indicatif présent, du futur, du passé simple, du
subjonctif présent :
je chant(e) il chant(e)
je chanterai il chantera
je chantai il chanta
que je chant(e) qu’il chant(e)

- à la 1re personne du singulier du subjonctif imparfait :

que je chantass(e)
- aux 3 personnes du pluriel du passé simple.

nous chantâm(es) vous chantât(es) ils chantèr(ent)

Mais ces distorsions ne sont pas toutes de même ordre, dans la mesure où il y a tantôt absence des
morphèmes flexionnels attendus, et tantôt présence de morphèmes spécifiques.
– L'absence du morphème -t- la 3e personne du singulier.
On peut penser que, même s’il n’est pas réalisé, ce morphème reste latent, comme le prouvent les
tours à inversion, où l’on voit réapparaître un élément -t- que des raisons phonétiques ne suffisent pas à
expliquer, notamment lorsque la forme verbale se termine par un -e / [’ə] :

Chante-t-il ? Viendra-t-elle ? Aussi prouva-t-il… Puisse-t-il entendre…

– L'absence d’un morphème -s à la 1re personne du singulier.


Qu’il s’agisse ou non d’une forme issue de réfections analogiques (tel le présent de l’indicatif), cette
absence est plus difficile à justifier en synchronie, et l’on n’en proposera ici aucune explication.
– La forme vocalique -ai- de la 1re personne du singulier au futur et au passé-simple
Cette forme n’a évidemment pas la même origine ni la même histoire dans les deux cas ; mais
qu’elle soit la trace du verbe avoir au futur, ou qu’elle représente une variante vocalique de la voyelle
thématique au passé-simple, il s’agit ici de particularités que l’on ne peut qu’enregistrer dans une
description synchronique.
– Les morphèmes de pluriel du passé simple
Bien qu’issus du latin, ils n’en constituent pas moins une spécificité du passé-simple, et l’on peut
considérer qu’ils contribuent ainsi à distinguer encore aujourd’hui la série du passé de la série du
présent. Il est néanmoins intéressant d’observer que ces morphèmes de pluriel se terminent par les
mêmes éléments consonantiques (-s, -s, -t) que les autres terminaisons de pluriel, et réapparaissent de
la même façon en cas d’enchaînement.

Résumé
Les morphèmes verbaux sont le plus souvent adjoints à des radicaux allongés par une voyelle, qui n’est qu’une des formes
de l’allongement thématique, et qui est dénommée pour cette raison « voyelle thématique ».
Ils s’intègrent dans un schéma structural précis où les différents éléments constitutifs de toute forme verbale se succèdent
de droite à gauche selon un ordre contraint. Le verbe est, avec le pronom, la seule espèce de mot qui reconnaît la personne, et
l’énumération des formes liées à l’expression de la personne constitue ce qu’on appelle la conjugaison.
À l’image du latin dont il provient, et selon une classification ancienne, le français distingue trois personnes, définies par leur
relation à l’acte de communication. Cela implique une disparité fondamentale entre la 3e personne et les deux autres, que
confirment tout à fait les marques morphologiques, pas vraiment différentes au singulier et au pluriel. Cela signifie par
contrecoup que les marques de nombre et de personne ne se recouvrent pas, et que, conformément à ce qui a été vu, le
nombre n’est vraiment marqué de façon spécifique qu’au pluriel.

Suggestions de lecture
BENVENISTE E, 1966 [1946], Structure des relations de personne dans le verbe, repris dans Problèmes de
linguistique générale, Paris, Gallimard, 225-236.
L'une des meilleures études, très accessible, sur le système des personnes dans le verbe.
DAMOURETTE J. & PICHON E., 1911-1940, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française,
Paris, d'Artrey, 3e vol., §§ 807-856.
Par-delà une terminologie un peu exubérante – mais qui se veut toujours morphologiquement fondée… –, une étude de la
flexion verbale du français qui reste aujourd’hui l’une des plus fines, et des plus intéressantes.
DUBOIS J., 1967, Grammaire structurale du français : le verbe, Paris, Larousse.
La première tentative systématique de classement des verbes du français en fonction de leurs différents radicaux. Si les
résultats proposés peuvent prêter à discussion, ils n’en constituent pas moins un ensemble de données utile.
MARTINET A., 1979, Grammaire fonctionnelle du français, Paris, Didier.
Un des premiers ouvrages à visée pédagogique à avoir tenté de décrire la conjugaison des verbes à la fois sous leurs formes
orales et sous leurs formes écrites.

1 Sur les problèmes particuliers d’analyse que posent les pronoms « personnels », voir les explications fournies dans le document 6 déjà
cité.
Chapitre XI

La flexion verbale : Modes et Temps


La question qui se pose à propos des modes et des temps est la même qu’à propos du genre et du
nombre : toutes les dénominations habituelles correspondent-elles à des morphèmes repérables, ou, dit
autrement, la segmentation des différentes formes verbales fait-elle toujours apparaître des morphèmes
spécifiques qui confirmeraient la terminologie courante ?

Les modes et temps « personnels »

Indicatif et subjonctif

Malgré des dénominations distinctes, l’indicatif et le subjonctif ne sont pas également repérés par
des morphèmes particuliers.
Seul le subjonctif est marqué par un morphème spécifique [ə], à l’écrit -e-, contrairement à
l’indicatif, qu’aucun morphème ne distingue, et qui n’est donc, à certains égards que le non-subjonctif.
En dépit de sa forme -e-, identique en apparence à celle de la voyelle thématique -e- des verbes du
er
1 groupe, ce morphème de subjonctif ne peut être confondu avec celle-ci étant donné la forme -i- qu’il
prend devant les morphèmes vocaliques des 2e et 3e personnes du pluriel. Et c’est au contraire la
voyelle thématique qui s’efface régulièrement devant ce morphème de subjonctif, notamment dans tous
les verbes du 1er groupe, comme le montre le tableau ci-dessous.
À cet égard, il importe de ne pas se laisser abuser par les dénominations traditionnelles : et si l’on
parle de subjonctif « présent » et subjonctif « imparfait », il ne s’agit pas d’une opposition d’ordre
temporel, comme celle que l’on peut observer à l’indicatif entre le présent et l’imparfait. En effet
- c’est le même morphème de subjonctif -e- que l’on trouve au subjonctif présent et au
subjonctif imparfait ;
- mais au subjonctif imparfait ce morphème -e- est précédé par un allongement -ss-, d’origine
latine (où il avait également valeur de subjonctif), et qui est repérable aujourd’hui dans tous
les verbes, indépendamment de la présence ou de l’absence d’une voyelle thématique ; s’il
permet effectivement de distinguer le subjonctif imparfait du subjonctif présent, cet
allongement -ss- n’en a pas pour autant de valeur temporelle, il ne fait que réitérer la valeur
de subjonctif déjà exprimé par le morphème -e- ;
- enfin et à la différence du subjonctif présent construit sur le radical de la série du présent (tel
qu’il apparaît à l’indicatif présent), le subjonctif imparfait est toujours construit sur le
radical de la série du passé (tel qu’il apparaît au passé-simple), comme le prouvent les
quelques verbes du 3e groupe ayant des radicaux distincts pour les deux séries.
Indicatif et Subjonctif

Les temps de l’indicatif

S'il n’a pas de marque de mode, l’indicatif connaît en revanche des distinctions morphologiques de
temps.
Mais on n’observe de morphèmes spécifiques qu’à l’imparfait et au futur, aucun morphème ne
caractérise le présent, et ce que l’on désigne sous ce terme n’est donc rien d’autre morphologiquement
que le non-imparfait et le non-futur.
Comme le morphème du subjonctif, dont il est néanmoins distinct, le morphème [ε] / -ai- d’imparfait
connaît une variante allomorphique [i] / -i- devant les morphèmes vocaliques de 1re et 2e personnes du
pluriel. Et lorsqu’il y a une voyelle thématique, celle-ci s’efface normalement devant ce morphème
d’imparfait, comme devant tout morphème vocalique :
Présent et Imparfait de l’Indicatif
Futur et conditionnel présent

L'analyse morphologique de ce que l’on appelle aujourd’hui le futur n’est pas évidente, dans la
mesure où ce paradigme ne provient pas directement du latin, comme la plupart des autres formes
verbales, mais d’un tour périphrastique formé à partir de l’infinitif et du verbe avoir, et dont il reste
quelques traces dans des tours comme j’ai à téléphoner.
C'est ce qui explique les formes inhabituelles du singulier, ainsi que celle de 3e personne du pluriel :

Comment convient-il d’analyser ces formes morphématiques de futur ? Vaut-il mieux les considérer
dans leur globalité ou distinguer le -r- initial en lui restituant son statut originel (historique) de
morphème d’infinitif ?
On ne peut sans doute répondre à ces questions sans avoir d’abord regardé ce que l’on appelle le
conditionnel présent.
Celui-ci apparaît en effet caractérisé par un morphème complexe à initiale r-, suivi d’un élément
vocalique [ε] transcrit -ai-, et qui prend la forme -i- devant un autre son vocalique :
je chant+e+rai+s nous chant+e+ri+ons
tu chant+e+rai+s vous chant+e+ri+ez
il chant+e+rai+t ils chant+e+rai+ent

ce qui le rapproche à la fois du futur, par le -r- initial, et de l’imparfait par l’élément -ai- / -i-.
On pourrait en tirer argument pour donner un statut spécifique à ce -r- initial. Dans une perspective
synchronique, ce n’est sans doute pas la solution la plus satisfaisante, sauf à conférer à ce -r- initial
une valeur modale, que peut avoir parfois le futur et qui est également attribuée au conditionnel
présent, mais qui ne suffit pas cependant à en faire un mode à part entière.
En effet, même si, dans certains de ses emplois, le futur peut avoir parfois une interprétation modale,
il n’est pas du tout évident que celle-ci puisse être toujours rapportée à ce morphème -r-. Et la valeur
modale du conditionnel semble davantage liée aux tours syntaxiques dans lesquels il peut apparaître
qu’aux seules caractéristiques morphologiques de la forme verbale.
Par ailleurs, il semble bien qu’en français moderne, mode et temps soient mutuellement exclusifs,
comme le laisse voir l’indicatif, qui peut afficher des marques temporelles dans la seule mesure où il
n’a pas de véritable marque modale.
Or les éléments morphologiques qui apparaissent derrière le -r- initial conservent de leur origine
une valeur temporelle, qui sert aujourd’hui encore à distinguer entre le futur et le conditionnel.
Il semble donc préférable de traiter le futur et le conditionnel présent comme des temps intégrés
dans le paradigme de l’indicatif, et d’analyser leurs marques morphologiques de façon globale.
Le conditionnel sera donc marqué par un morphème -rai-, avec une variante allomorphique -ri-
devant une marque de personne vocalique, et le futur par un morphème -ra-, dont le second élément
vocalique s’efface devant un autre son vocalique.
Futur et conditionnel présent

Mais si ce traitement a l’avantage de faire ressortir les ressemblances morphologiques entre le futur
et le conditionnel présent, il laisse sans explication les formes de 1re personne du singulier et de 3e
personne du pluriel du futur, qui conservent un caractère d’exception par rapport à l’ensemble des
marques courantes de nombre et de personne.
Il est sans doute possible de traduire les oppositions temporelles en jeu à l’indicatif, en termes de
traits, inspirés de ce qui se fait en phonologie, où les différents caractères jugés pertinents sont
appréciés en termes de présence, marquée par un signe +, ou d’absence, marquée par un signe –.
Il apparaît ainsi que, indépendamment des dénominations habituelles, les différents paradigmes
s’opposent entre eux à partir d’un couple de traits binaires [± Passé] et [± Futur] :
indicatif présent indicatif imparfait [- Passé] [- Futur] [+ Passé] [-Futur]
indicatif futur [- Passé] [+Futur]
conditionnel [+ Passé] [+Futur]
présent conditionnel présent [+ Passé] [+Futur ]

Le passé simple

Si le passé-simple appartient légitimement à l’indicatif, il se distingue des autres temps de


l’indicatif par différentes particularités, qui expliquent son appartenance à une « série du passé »,
selon l’opposition présentée en introduction du chapitre précédent.
Spécificité du passé-simple

- Si la conjugaison du passé-simple est le plus souvent thématique, elle ne l’est pas toujours,
comme le prouve le verbe tenir.
- Parmi les voyelles thématiques repérables, il en est une, -u-, qui ne s’observe qu’au passé-
simple de certains verbes, et sauf exception (tel mourir), dans les participes passés
correspondants :
il voulut voulu
il courut couru

- Au 1er groupe, sans être complètement différente de celle du présent de l’indicatif, la voyelle
thématique s’en distingue cependant par une différence de timbre, à quoi s’ajoutent d’autres
modifications de timbre à la 1re personne du singulier et à la 3e du pluriel.
- Certains verbes, dans le 3e groupe uniquement, présentent un radical de passé-simple distinct
de celui du présent :
il tient il tint
il naît il naquit
il vit il vécut

- Mis à part ces particularités touchant au radical ou à la voyelle thématique, il n’y a pas de
morphème de temps qui soit propre au passé-simple.
- Au singulier, et à l’exception des 1re et 3e personnes du singulier dans les verbes du 1er
groupe, dont il a déjà été parlé, les morphèmes de nombre et de personne sont réguliers, et
conformes à ce qui a été vu plus haut. Il peut donc arriver, comme dans le 2e groupe, que
rien ne distingue morphologiquement le passé-simple du présent de l’indicatif. Mais cela
n’est pas le plus fréquent, et dans le 1er comme dans le 3e groupes, le passé-simple se
distingue toujours clairement du présent, au niveau de la voyelle thématique ou du radical.
- Ce sont en fin de compte les morphèmes de nombre et de personne du pluriel qui distinguent
le plus nettement le passé-simple de tous les autres temps finis. Il en a déjà été parlé au
chapitre précédent.

Une vieille histoire assez embrouillée


Outre l’accent aigu et l’accent grave, ces signes diacritiques servant à noter la différence d’ouverture (toujours pertinente
aujourd’hui) entre le é fermé [e] et le è ouvert [ε], le français – seul parmi les autres langues romanes – dispose également
d’un accent circonflexe.
Entré tardivement dans l’orthographe du français – vers 1740 – cet accent du souvenir (selon la formule de F. Brunot,
reprise par B. Cerquiglini en titre de l’ouvrage qu’il lui a consacré), a d’abord été destiné à remplacer un s étymologique
devenu muet devant une consonne (bête pour beste). Mais comme ces s muets avaient pour effet d’allonger la voyelle
précédente, le circonflexe a été considéré comme un signe indiquant aussi la longueur d’une voyelle.
Aujourd’hui où ces différences de longueur vocalique se sont presque complètement estompées, le circonflexe ne note plus
que l’ouverture de ces anciennes voyelles longues, et se trouve ainsi en concurrence avec l’accent grave.
Dans les quelques formes verbales, où il apparaît, pas toujours d’ailleurs de façon strictement étymologique (passé-simple :
chantâmes, chantâtes, finîmes, finîtes, subjonctif imparfait : chantât, finît), et où il peut avoir parfois encore un rôle distinctif,
servant à différencier ces formes d’autres formes verbales homonymes (présent de l’indicatif : finit), il est devenu surtout une
sorte de marque graphique propre à ces formes.

• Une règle d’amputation

D’un point de vue synchronique, les cas problématiques concernent essentiellement les passés
simples à voyelle thématique -u-, que l’on observe aujourd’hui dans les verbes du 3e groupe, que ceux-
ci aient un infinitif thématique (en -oi+r notamment) ou athématique (en -re). Ceux qui posent
particulièrement problème sont ceux (une dizaine) dont le passé-simple apparaît monosyllabique face à
un imparfait dissyllabique :
il but / il buv+ai+t il crut / il croy+ai+t
il dut / il dev+ai+t il lut / il lis+ai+t
il put / il pouv+ai+t il plut / il plais+ai+t
il sut / il sav+ai+t il tut / il tais+ai+t

Si l’histoire de ces formes est connue, et leur évolution depuis le latin conforme aux règles de
phonétique historique, elles ne peuvent s’expliquer aujourd’hui (comme l’avaient déjà proposé
Damourette et Pichon, et comme l’ont repris plus récemment des études concordantes) que par une
règle d’amputation qui, sous l’effet de la voyelle thématique -u-, efface successivement la consonne
finale du radical, quand il y en a une, puis la voyelle radicale :
b(uv) + u cr(oi)+ u
d(ev) + u l(is) + u
p(ouv) + u pl(ais) + u
s(av) + u t(ais) + u

Mais cette règle ne joue pas lorsque le radical verbal se termine par une liquide (l ou r), elle est
également stoppée par un -l- :

il cour+u+t / il cour+ait il mour+u+t / il mour+ait il val+u+t / il val+ait il voul+u+t / il voul+ait nous résol(v)+ons / nous résol+û
+mes

Cette règle d’amputation semble bien liée à la voyelle thématique - u-, et la seule « exception »
concerne le verbe mettre, dont le passé-simple présente une voyelles thématique -i- :

il mit < m(ett)+i+t / il mettait

L'impératif

L'impératif se distingue des autres modes ou temps par une interprétation particulière (injonction
faite à l’interlocuteur), qui explique en retour qu’il soit limité aux seules personnes 1 (pluriel) et 2
(singulier et pluriel) participantes de l’acte de communication.
Il n’a pas de morphèmes spécifiques, et ce sont les formes du présent de l’indicatif (ou du subjonctif
présent pour les verbes être, avoir, savoir) qui sont utilisées au titre de formes supplétives, sauf dans
les verbes du 1er groupe, où la 2e personne du singulier de l’impératif ne comporte pas de -s- (en
conformité avec l’impératif latin dont il provient), mais ce -s- se retrouve néanmoins lorsque
l’impératif a pour complément en ou y :

C'est dire que l’assimilation morphologique de l’impératif au présent de l’indicatif, qui a commencé
très tôt dans l’histoire de la langue, continue de se poursuivre, comme semblent le prouver les erreurs
de graphie très fréquentes à la 2e personne du singulier.
Et ce qui distingue aujourd’hui l’impératif du présent de l’indicatif, indépendamment de ses
conditions pragmatiques d’emploi, c’est bien davantage l’absence de tout pronom sujet (tu / nous /
vous).

Les modes « impersonnels »

L'infinitif

Contrairement à ce que laissent croire les présentations habituelles, il n’y a qu’un morphème
d’infinitif, [R] transcrit -r, valable pour tous les verbes, thématiques ou non.
Lorsqu’une voyelle précède ce morphème -r, il s’agit toujours d’une voyelle thématique, qui est
régulière dans tous les verbes du 1er et du 2e groupes : chant+e+r, fin+i+r, mais occasionnelle dans
ceux du 3e groupe : dorm+i+r, ten+i+r, sav+oi+r, val+oi+r.
Lorsqu’il n’y a pas de voyelle, il s’agit d’un verbe athématique, et le morphème d’infinitif suit
directement le radical, que celui-ci se termine par une consonne, comme dans vend+re, ou par une
voyelle, comme dans conclu+re ou ri+re. Le -e- qui apparaît alors derrière ce morphème d’infinitif n’a
d’autre valeur aujourd’hui que phonétique.
À noter cependant, dans tous les verbes du 1er groupe, la prononciation particulière de l’infinitif :
chante(r) / [ʃãte], avec modification du timbre de la voyelle thématique, qui se trouve alors accentuée,
et troncation du morphème d’infinitif, qui ne s’entend plus que dans certains contextes d’enchaînement :
chanteren travaillant /[ʃa teRãtRavajã].

• Ajout d’une consonne

Dans certains infinitifs athématiques, et dont le radical se termine par un son consonantique, un son
consonantique de transition s’est développé au cours de l’évolution de la langue entre la consonne
finale du radical et le morphème consonantique de l’infinitif.
Cet ajout reste aujourd’hui visible dans certains infinitifs, mais ne s’est pas généralisé au reste de la
conjugaison. On a donc :
il naiss+ai+t naître
il plaign+ait+t plaindre
il joign+ait+t joindre
il dissolv+ai+t dissoudre

(à quoi s’est ajouté dans ce dernier exemple une chute de la consonne finale du radical et la
vocalisation du l).
Il arrive que cet ajout se soit généralisé dans toute la conjugaison du verbe, qui est donc aujourd’hui
régulière : pondre.

Le participe

Le français moderne connaît deux formes de participe, l’un dit présent, et l’autre passé.

• Le participe présent

Il ne connaît en français moderne qu’une forme, invariable, -ant / [ã], à valeur de non-accompli, que
l’on retrouve dans tous les groupes et les types, thématiques ou athématiques, de conjugaison :

parl+ant fin+iss+ant conclu+ant cour+ant

• Le participe passé

Il se distingue du participe présent à la fois par la diversité des morphèmes qui l’expriment, et parce
qu’il présente des variations régulières de genre et de nombre.
Les morphèmes observables sont

– tantôt vocaliques : -é, -i, -u


– tantôt consonantiques : -s, -t

Les verbes du 1er groupe ont tous un participe passé en -é :

chanté, jeté, cédé,…

Les verbes du 2e groupe ont tous un participe en -i :

fini, crépi, défini,…

Ce sont les verbes du 3e groupe qui ont les participes les plus variés :

en -i : senti, dormi
en -u : couru, voulu, lu
en -s : mis, pris
en -t : mort, écrit…

Si l’on y prend garde, ces morphèmes sont en fait exactement semblables aux différentes variantes,
vocaliques et consonantiques, de l’allongement thématique dont il a été question au chapitre 4.
Il y a donc de bonnes raisons de penser que ce qu’on appelle le participe passé n’a pas de
morphèmes propres comme peuvent en avoir les divers modes ou temps présentés dans les pages
précédentes, et ne représente qu’une variante morphologique, réduite à un seul élément, vocalique ou
consonantique, de ce qui a été présenté comme thème.
À l’appui de cette analyse, on peut avancer différents arguments.
- Ce rapprochement entre « participe passé » et allongement thématique n’a rien d’étonnant
dans la mesure où, comme on l’a vu, l’allongement thématique s’observe essentiellement
après des radicaux catégorisés comme V.
- De même l’interprétation d’accompli généralement reconnue aux participes passés est aussi
celle de nombreux mots-thèmes.
- Il n’est pas non plus étonnant que participes passés et mots-thèmes puissent parfois se
recouvrir :

la table est mise / la mise à prix cela est permis / le permis de conduire

- Comme les thèmes, certains participes passés (à finale consonantique) peuvent être suivis de
morphèmes dérivationnels :

écrit+ure joint+if, joint+ure peint+ure confit+ure

Un suffixe proprement aspectuel

Si cette analyse des marques du participe passé a quelque pertinence, elle permet en même temps de
revenir sur la question ouverte dans les chapitres 4 et 5 à propos du statut de l’allongement thématique,
pour tenter d’y apporter enfin une réponse.
À partir de l’examen des mots en -at, on a vu qu’il était difficile de traiter cet élément comme un
véritable suffixe dérivationnel.
Mais de ce qui précède, il semble tout aussi difficile d’intégrer les diverses formes de cet
allongement à la classe des morphèmes flexionnels.
Elles n’en partagent d’ailleurs pas tout à fait les propriétés : elles n’ont aucun lien avec l’expression
de la personne, et ne semblent pas non plus avoir de valeur proprement modale, à la différence de
l’infinitif, qui est tout à fait apte à exprimer des valeurs liées à la non-assertion (souhait, réfutation,
injonction) comme dans :

Ah, dormir !
Moi, faire cela !
Ne pas fumer / Ne pas se pencher au dehors
Agiter avant d’ouvrir

Du coup il n’existe d’autre alternative que d’en faire un suffixe spécifique, et qui se distinguerait des
autres classes de suffixes par plusieurs propriétés :
- sa valeur serait strictement aspectuelle,
- il serait dépourvu de capacité catégorielle, même si, du fait de sa valeur aspectuelle, il
semble avoir plus d’affinités avec la classe des adjectifs qu’avec celle des noms ; et à ce
titre il serait susceptible de recevoir des marques de genre.
Une telle analyse présente l’avantage à la fois de rassembler dans un même groupe un vaste
ensemble d’unités lexicales, mais d’en expliquer en même temps de façon cohérente la diversité
formelle.
Il n’est pas impossible alors de l’étendre au participe présent, dont le morphème n’aurait d’autre
valeur qu’aspectuelle, à ceci près qu’il exprimerait le non-accompli.
Le français moderne aurait ainsi un suffixe aspectuel, dont la double valeur pourrait être exprimée
par un trait binaire [ ± accompli], et qui se réaliserait sous des formes diverses, résumées dans le
tableau suivant :
Suffixe aspectuel

[ – accompli ] [ + accompli ]

-ant -at
Forme pleine
-it

-e / -é

-u
Forme réduite
-t

-s

C'est cette spécificité qui expliquerait que ce suffixe ne soit pas lié seulement aux radicaux verbaux
– même s’il leur est associé de façon privilégiée – et puisse s’adjoindre parfois, sous pas mal de
formes, après des radicaux non verbaux, conférant ainsi à l’unité lexicale résultante la valeur
aspectuelle propre à la forme suffixale adjointe.
Ainsi peut-on avoir, sans verbes parallèles attestés, et sous une forme de masculin ou de féminin,
entre autres exemples :

rhumatis+ant(e), communis+ant(e)
vanill+é(e), lact+é(e)
assiett+ée
feuill+u(e), moustach+u(e)

Quant à l’appartenance de certains mots ainsi suffixés à la classe des noms, même si elle apparaît
souvent stabilisée dans le lexique contemporain, elle résulterait davantage du contexte syntaxique,
comme on le verra au chapitre suivant, que de la présence de ce suffixe.

Qu’est-ce qui caractérise le 3e groupe ?

Le regroupement des verbes du français en 3 groupes date seulement du début du XXe siècle, en
relation à la décision (1910) de publier une nomenclature officielle, dont une bonne part perdure
aujourd’hui encore dans le vocabulaire des ouvrages pédagogiques.
Par souci de simplification, et pour ne pas multiplier les sous-classes, on a réuni alors dans un seul
groupe, le 3e, tous les verbes qui ne fonctionnaient pas comme le verbe chanter (infinitif en -e+r, 1er
groupe, le plus important et le plus régulier) ou le verbe finir (infinitif en -i+r, participe en -iss+ant, 2e
groupe, également régulier).
Ces verbes ainsi regroupés, par défaut en quelque sorte, sont peu nombreux : moins de 400, et une
centaine de fait, si l’on ne décompte pas tous les verbes préfixés dont la conjugaison est semblable à
celle du verbe simple. Mais ils sont souvent considérés comme le rassemblement et l’illustration de
toutes les exceptions possibles. Le Bescherelle d’ailleurs ne consacre-t-il pas quelque 65 tableaux-
types différents (sur 88 !!) à ce seul 3e groupe ?

Un fonctionnement conforme aux règles générales

Ces verbes n’ont pas tous une flexion identique, certes, mais ils n’en fonctionnent pas moins selon
les mêmes grands principes phonétiques et / ou morphologiques repérables en français moderne :
- troncation d’une finale consonantique en fin de mot ou de morphème ;
- balancement de l’accent entre radical et terminaison ;
- alternances vocaliques du radical en relation à la place de l’accent et à la syllabation orale ;
- présence / absence d’une voyelle thématique entre radical et marques flexionnelles.
Il faut distinguer par ailleurs ce qui relève de la morphologie générale ou flexionnelle, à quoi on
s’est limité dans cet ouvrage, et ce qui relève de la transcription graphique, ou pour faire plus bref, de
l’orthographe.
Les correspondances phono-graphiques constituent en effet un ensemble codé, qui s’est constitué tout
au long de l’histoire, et qui possède une certaine cohérence, même si celle-ci n’est pas toujours
absolue.
Même s’ils ne le disent pas clairement, les innombrables mémentos de conjugaison, dont le plus
célèbre est le Bescherelle (sans guère de rapport, dans son état actuel, avec l’ouvrage source, publié
avant 1850…), s’en tiennent essentiellement aux variations orthographiques.
Ce qui les entraîne à multiplier des tableaux-types qui ne sont pas tous morphologiquement justifiés.
Car les variations orthographiques que l’on peut observer dans certains verbes ne sont pas propres à la
conjugaison, et sont toutes également repérables dans certains noms ou adjectifs dérivés, les effets
phono-graphiques dus à l’ajout d’un morphème étant toujours les mêmes indépendamment de la nature
du radical ou du suffixe.
Ceci dit, ce qui distingue ce 3e groupe des autres, ce ne sont pas des principes différents de
fonctionnement, mais plutôt que ces principes ne s’exercent pas de façon uniforme dans toute la
conjugaison.
Ainsi se trouvent accentuées des oppositions qui ne sont guère visibles dans les autres groupes, en
particulier la série du passé face à celle du présent, et dans la série du présent, l’infinitif face aux
autres formes finies.

• La voyelle thématique

Beaucoup de verbes ne sont ni complètement athématiques, ni complètement thématiques. La plupart


sont athématiques à l’infinitif et aux temps constituant la série du présent, et presque tous thématiques
au passé-simple (sauf tenir et venir). Ils n’en sont pas tous pour autant également thématiques au
participe1.
Par ailleurs, là où il y a une voyelle thématique, le timbre de celle-ci peut varier selon les modes et
les temps.
Si la plupart de ces variations ont des causes historiques connues, on ne peut guère que les
enregistrer en synchronie.
La voyelle thématique dans les verbes du 3e groupe

• La troncation d’un son C en fin de morphème ou de mot

On l’observe surtout au présent de l’indicatif des verbes athématiques : la finale C du radical tombe
devant les morphèmes flexionnels C de personne, qui tombent aussi en fin de mot.

tu ba(t)(s)
tu me(t)(s)
tu ren(d)(s)

Cette troncation de la finale C du radical est bloquée aux 1re et 2e personnes du pluriel dont les
morphèmes sont vocaliques.

nous battons
nous mettons
nous rendons
Cette troncation peut être seulement orale – ce qui est le plus habituel en français –, mais elle peut
être aussi graphique, si bien que certains verbes présentent ainsi un radical à C finale, parfois dit «
long », aux 1e et 2e personnes du pluriel, opposé à un radical sans C finale, et dit « court » pour cette
raison, aux 1re, 2e et 3e personnes du singulier :
il dor(t) nous dormons
il plai(t) nous plaisons

• Les alternances vocaliques du radical verbal

Celles-ci sont liées au balancement de l’accent, qui se trouve sur la dernière voyelle de ce radical
aux 1e, 2e et 3e personnes du singulier ainsi qu’à la 3e personne du pluriel de l’indicatif présent, mais
pas aux 1re et 2e personnes du pluriel.
À ces alternances peuvent s’ajouter d’autres modifications phonétiques, telle la nasalisation de cette
voyelle radicale lorsque le radical se termine par une nasale.
Et les données s’avèrent parfois plus complexes encore dans la mesure où le son vocalique qui
caractérise les morphèmes flexionnels de pluriel n’est pas également apte à être prononcé et à recevoir
l’accent.
À la différence des [ɔ (z)] et [e (z)] des 1re et 2e personnes en effet, le [ə (t)] de la 3e personne n’est
jamais accentué et ne sert qu’à bloquer la troncation de la C finale du radical.

Mais des oppositions diverses et croisées

En fait, ces différents phénomènes interfèrent nécessairement, et c’est cela sans doute qui contribue à
l’opacité de ce 3e groupe.
On peut observer en effet :
- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, à l’oral seulement, sans alternance
vocalique :
tu ba(t)+(s) nous batt+ons, ils batt+ent
tu ren(d)+(s) (s) nous rend+ons, ils rend+ent

- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, à l’oral et à l’écrit, sans alternance


vocalique :
il dor+(t) nous dorm+ons, ils dorm+ent
il li+(t) nous lis+ons, ils lis+ent
il vi+(t) nous viv+ons, ils viv+ent
il nui+(t) nous nuis+ons, ils nuis+ent
il sui+(t) nous suiv+ons, ils suiv + ent
il plai+(t) nous plais+ons, ils plais+ent

- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, à l’oral seulement, avec alternance


vocalique, uniquement orale, et due à la syllabation :

syllabe ouverte > voyelle fermée : aux 1e, 2e et 3e pers. Sing.


et 1e et 2e pers. Plur.
tu me(t)+(s), nous me / tt+ons, vous me / tt+ez
[e] [e] [e]
syllabe fermée > voyelle ouverte : à la 3e pers. Plur.
ils mett+(ent)
[ε]

- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, à l’oral et à l’écrit, avec alternances


vocaliques, orales et écrites, qui peuvent être : entre le singulier et le pluriel :
je sais, tu sais, il sait nous savons, vous savez, ils savent
je vaux, tu vaux, il vaut nous valons, vous valez, ils valent

je bois, tu bois / ils boivent nous buvons, vous buvez


je dois, il doit / ils doiv+ent nous devons, vous devez
je reçois, il reçoit / ils reçoiv+ent nous recevons, vous recevez

ou bien entre : les 1re, 2e, 3e du sing., 3e du plur. d’un côté et les 1re et 2e du plur. de
l’autre :

- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, avec alternances de la V radicale, dues


à la fois

à l’accentuation : V accentuée aux 1e, 2e,3e Sing. et 3e Plur.


V inaccentuée aux 1e et 2e Plur.
et à la syllabation : syllabe ouverte > V fermée aux 1re et 2e sing.
syllabe fermée > V ouverte à la 3e Plur.

- un radical « court » au singulier et « long » au pluriel, avec alternances de la V radicale dues


à la fois
je tiens, il tient ils tienn+ent nous tenons, vous tenez
je viens, il vient ils viennent nous tenons, vous tenez

à l’accentuation : V accentuée aux 1e, 2e et 3e Sing. et 3e Plur.


V inaccentuée aux 1e et 2e Plur.
à la nasalisation de la V radicale aux 1e, 2e et 3e Sing
mais dénasalisation à la 3e Plur.
Résumé
La terminologie courante en matière de modes et de temps n’est guère confirmée par l’analyse morphologique.
En particulier le subjonctif seul est marqué par un morphème spécifique, à la différence de l’indicatif qu’aucun morphème ne
distingue, et qui n’est, à certains égards, que le non-subjonctif.
S'il n’a pas de marque de mode, l’indicatif connaît en revanche des distinctions morphologiques de temps, contrairement au
subjonctif.
Néanmoins à l’intérieur de l’indicatif, le passé-simple se distingue des autres temps par diverses particularités
morphologiques, de même que le futur et le conditionnel, que la morphologie ne permet pas d’assimiler à un mode.
Du côté des modes impersonnels, il est permis de penser que ce qu’on appelle le participe passé n’a pas de morphèmes
propres comme peuvent en avoir d’autres modes ou temps, et que ses différentes terminaisons se confondent avec les formes
de l’allongement thématique.
Il apparaît en retour que cet allongement doit être analysé comme un véritable suffixe aspectuel, dont les propriétés
spécifiques expliquent le fonctionnement
Les verbes rassemblés dans le 3e groupe fonctionnent selon les mêmes grands principes phonétiques et morphologiques à
l’œuvre dans tout le stock lexical du français. Ce qui les distingue des deux autres groupes, c’est seulement que ces principes
ne s’exercent pas toujours de façon uniforme dans toute la conjugaison.

Suggestions de lecture

PICOCHE J. et MARCHELLO-NIZIA C., 1994, Histoire de la langue française, Paris, Nathan, 3e éd.
Voir surtout le chapitre 4, La morphologie, pour une mise en perspective historique des questions traitées dans les chapitres
9, 10 et 11.
PINCHON J. et COUTÉ B., 1980, Le système verbal du français, Paris, Nathan.
PLÉNAT M., 1981, « L'"autre" conjugaison ou de la régularité des verbes irréguliers », in Cahiers de grammaire 3,
Toulouse, Université de Toulouse-Le Mirail.
Dans une optique morphophonologique, une interrogation intéressante sur les verbes considérés comme irréguliers.

1 Sur les problèmes que posent une dizaine de verbes, dont couvrir, voir les commentaires plus détaillés dans le document 7.
Chapitre XII

Des frontières incertaines


Sur nombre de points, il ne semble pas y avoir de frontières assurées entre les différents domaines
de l’analyse linguistique.

La catégorisation des unités lexicales

Comme on l’a vu, de nombreuses unités lexicales, construites ou non construites, sont souvent
pourvues par les dictionnaires de plusieurs étiquettes catégorielles, selon une pratique qui soulève des
problèmes divers.
Sur le plan théorique d’abord, et si l’on tient que l’attribution d’une étiquette catégorielle n’est
qu’une façon de distinguer les mots en classes différentes au vu de leurs propriétés, est-il possible
qu’une même unité lexicale soit pourvue de plusieurs étiquettes catégorielles ? En d’autres termes,
peut-on envisager qu’une même unité lexicale puisse à la fois « être_un N », c’est-à-dire avoir les
propriétés d’un N et « être_un A », et avoir les propriétés d’un A, sans que se trouve remise en cause
la façon dont sont définies les catégories ?
Si l’on accepte qu’une même unité lexicale puisse ainsi être pourvue de plusieurs étiquettes
catégorielles, y a-t-il une hiérarchie entre ces étiquettes ? Dit autrement, y a-t-il une catégorie qui serait
en quelque sorte « primitive » par rapport à l’autre, ou plus « fondamentale » que l’autre ? Et si oui,
laquelle, et comment en décider ?
Les réponses à ces questions s’avèrent tout à fait capitales en morphologie, car c’est la propriété
reconnue aux suffixes de déterminer l’appartenance catégorielle du mot dérivé par suite de leur
adjonction qui en serait infirmée ou au contraire confirmée.
Mais ces questions ne sont pas sans rapport avec la question plus générale de ce que l’on appelle le
« changement catégoriel », et selon laquelle une unité lexicale pourvue d’une appartenance catégorielle
pourrait se voir attribuer ultérieurement une autre appartenance catégorielle.

Le « changement » catégoriel : un phénomène très général

Sous des dénominations diverses (dont celle de « dérivation impropre »), cette notion de
changement catégoriel est largement admise dans la tradition grammaticale. Mais au-delà des quelques
cas auxquels elle est le plus souvent limitée – l’« adjectif substantivé », l’ « infinitif substantivé »,
entre autres –, il n’est guère de catégorie qui ne puisse être affectée par ce phénomène.
On peut en effet trouver :
un ruban orange, le style Louis XVI
N > A
cet homme est vieux jeu, un film culte
N > Adv. parler musique, vert bouteille
A > N = « adjectif substantivé »
le petit, le nouveau, l’oral
une droite, une perpendiculaire
un vomitif
A > Adv. boire frais, taper dur, chanter faux
Adv. > N le bien, le mal
Adv. > A un homme bien, un vin extra
le commerçant / la commerçante
V p. prés. > N
un étudiant / une étudiante
une rue passante,
V p. prés. > A
une personne charmante
la traversée, un meublé, un métré
V p. passé > N
un reçu, une prise, un mort
V inf. > N = « infinitif substantivé » ou « substantif verbal »
le boire, le rire
un va-et-vient, un va-nu-pieds
V formes finies > N
un rendez-vous, un laissez-passer
Prép. > N le pour, le contre
Prép. > Adv. venir avec, venir sans
Gr. Prép. > N un en-tête, les sans-domicile-fixe
Phrase > N un m’as-tu-vu, le qu’en dira-t-on

Les limites des solutions morphologiques

Le changement catégoriel a longtemps été considéré comme un phénomène strictement


morphologique, en conséquence de quoi divers traitements en ont été proposés.
L'un consiste à le traiter à la façon de la suffixation et à utiliser la notion de suffixe zéro (déjà
évoqué au chapitre 6) pour en rendre compte. Considéré comme un véritable suffixe, si ce n’est qu’il
est sans forme sonore ni graphique, ce suffixe zéro fonctionne en conséquence comme les autres
suffixes et se trouve pourvu des mêmes propriétés, parmi lesquelles celle d’assignation catégorielle. Et
c’est donc par l’ajout de ce suffixe zéro qu’une unité lexicale pourvue d’une étiquette catégorielle
changerait d’appartenance catégorielle, un peu de la même façon que la réitération de la suffixation
s’accompagne d’une modification catégorielle du dérivé.
Une autre solution, proposée par D. Corbin, n’est guère différente de la précédente, en dépit d’un
habillage technique différent. Le changement catégoriel relèverait d’une « règle de conversion
morphologique », qui, sans toucher à la forme du mot, en modifierait seulement l’appartenance
catégorielle et par voie de conséquence son contenu interprétatif.
Dans l’un et l’autre cas, le traitement proposé, sans le moindre élément discret, et donc repérable,
qui en soit l’indice, n’offre guère de prise précise à la manipulation et à la réfutation, et l’on sait
depuis K. Popper que, sans possibilité de falsification, il ne peut y avoir de proposition scientifique
assurée.
Ces traitements ont en outre ceci de problématique que, si l’on se réfère aux seuls exemples donnés
ci-dessus, il faudrait accepter ou bien que le suffixe zéro soit pourvu de n’importe quelle appartenance
catégorielle, ou qu’il y ait autant de règles de conversion morphologique qu’il y a de possibilités de
passage d’une catégorie à d’autres.
C'est pourquoi un traitement de ce phénomène qui serait strictement morphologique, n’est guère
plausible.
Et il vaut sans doute mieux se demander si l’on ne se trouve pas là dans ces zones de frontières mal
définies entre différents domaines linguistiques.

Une solution syntaxique

L. Tesnière a été le premier à en présenter, dans ses Éléments de syntaxe structurale, une approche
plus clairement syntaxique par le biais de la notion de translation. Néanmoins, et même si ses analyses,
que beaucoup redécouvrent aujourd’hui, témoignent d’une grand sens linguistique, le traitement formel
qui en est proposé apparaît aujourd’hui un peu dépassé.
À cet égard, la solution avancée par J.-C. Milner dans son Introduction à une science du langage,
et qui est d’ordre syntaxique, paraît beaucoup plus intéressante.
Selon les propositions de l’auteur, l’analyse syntaxique distingue les termes (c’est-à-dire les unités
lexicales), et les positions qu’occupent ces termes, les uns et les autres étant pourvus de diverses
propriétés, parmi lesquelles l’appartenance catégorielle. Et l’objet de la syntaxe consiste à rendre
compte de la façon dont ces positions peuvent être occupées par des termes.
On peut constater qu’il y a en général un rapport d’harmonie, et plus précisément d’homonymie entre
l’appartenance catégorielle d’un terme et l’étiquette catégorielle de la position occupée par ce terme.
Ainsi une position syntaxique étiquetée Groupe Nominal accueille de manière privilégiée des termes
appartenant à la catégorie Groupe Nominal, ce qui est noté : (Les crochets carrés indiquent la position
syntaxique, accompagnée sur la droite de son étiquette catégorielle ; à l’intérieur de ces crochets carrés
se trouve désigné par son appartenance catégorielle le terme qui occupe cette position syntaxique.)

[GN]GN

À cet égard certaines positions sont monocatégorielles en ce sens qu’elles n’accueillent qu’un seul
type de catégorie, et que les catégories étrangères n’y apparaissent que de manière exceptionnelle et
par distorsion. C'est le cas notamment des positions étiquetées Groupe nominal, Groupe verbal,
Groupe adjectival, Groupe prépositionnel,… en bref les positions que l’on peut appeler canoniques,
par rapport à une structure phrastique reconnue comme fondamentale.

La distorsion catégorielle

Par rapport à ce fonctionnement général, on peut cependant observer des cas de distorsion
catégorielle, c’est-à-dire de non-coïncidence entre l’étiquette de la position et l’appartenance
catégorielle du terme (ou de la séquence) occupant(e).
De façon plus précise, cela signifie que, dans une position syntaxique étiquetée GN par exemple,
peuvent se trouver des termes qui n’ont pas la même étiquette catégorielle, tels qu’un Adjectif ou un
Verbe à l’infinitif, et cette non-coïncidence est notée :
[(A)]GN ou [(V)]GN

(entre les crochets carrés marquant la position syntaxique, le terme occupant cette position
syntaxique se trouve toujours désigné par son appartenance catégorielle, mais la mise entre parenthèses
signale la distorsion entre l’appartenance catégorielle de ce terme occupant, et l’étiquette catégorielle
de la position occupée).
Mais par la position syntaxique GN qu’ils occupent ainsi, ces termes A ou V vont pouvoir tenir
(dans la phrase) le même rôle syntaxique que n’importe quel terme étiqueté GN habituellement attendu
dans cette position.
Une telle analyse présente bien des avantages :
- elle explique qu’un terme puisse avoir une fonction syntaxique un peu inattendue par rapport
à celle qui lui est ordinairement reconnue, et qui est en effet celle de la position syntaxique
qu’il occupe de façon habituelle ;
- elle explique en même temps qu’en tant que terme, il conserve néanmoins quelques-unes de
ses propriétés intrinsèques qui le distinguent des autres termes.
Enfin l’appartenance catégorielle d’un terme apparaît bien comme l’une de ses propriétés
individualisantes, qu’il conserve indépendamment des positions syntaxiques qu’il peut occuper, et qui,
dans le cas des mots construits, peut lui être attribuée par le biais d’un suffixe.
En conséquence également, la longue énumération présentée plus haut doit évidemment être revue et
explicitée, et en particulier la notation strictement descriptive retenue alors. En effet la catégorie « de
départ » (à gauche du signe >) représente l’appartenance catégorielle du terme envisagé, tandis que la
catégorie « d’arrivée » (à droite du signe >) correspond de fait à l’étiquette catégorielle de la position
syntaxique occupée par ce terme.
Ainsi par exemple, N > A ne signifie pas qu’un N « devient un A », mais qu’un N peut occuper par
distorsion une position syntaxique d’Adjectif.
Ces notations devraient donc être modifiées de la façon suivante :
N > A [(N)]A un ruban [ (orange) N ]A
N > Adv. [(N)]Adv. parler [ (musique) N ]Adv.
A > N [ (A) ]N le [ (petit) A ]N
A > Adv. [ (A) ]Adv. boire [ (frais) A ]Adv.
Adv. > N [ (Adv.) ]N le [ (bien) Adv. ]N
Adv. > A [ (Adv.) ]A un homme [ (bien) Adv. ]A
V p. prés. > N [ (V. p. prés.) ]N un [ (étudiant)V. p. prés ]N
V p. prés. > A [(V. p. prés.) ]A une rue [ (passante) V. p. prés ]A
V p. passé > N [(V. p. passé) ]N un [ (meublé) V. p. passé ]N
V inf. > N [ (V inf.) ]N le [(boire) V inf ]N
Prép. > N [ (Prép.) ]N le [ (pour) Prép ]N
Prép. > Adv. [ (Prép.) ]Adv. venir [ (avec) Prép ]Adv.
Gr. Prép. > N [(GPrép)]N un [ (en-tête) GPrép ]N
Phrase > N [ (Phrase) ]N le [ (qu’en dira-t-on) Phrase ]N

Il n’est donc nul besoin de parler de « changement » catégoriel, là où il n’y a, de fait, que distorsion
entre un terme et la position syntaxique qu’il occupe de façon un peu exceptionnelle.
Il n’est pas davantage besoin de « règles » morphologiques particulières, et incertaines, là où l’on
peut rendre compte des données observables par un fonctionnement syntaxique fondamental, et qui est
l’insertion d’un terme dans une position syntaxique, lors de la réalisation d’une phrase.
Le suffixe -ier / -ière

Cette analyse par distorsion catégorielle a un autre intérêt. Elle fait mieux apparaître en effet, en
même temps qu’elle les éclaire, certaines particularités de fonctionnement et d’interprétation des unités
lexicales ainsi pourvues par les dictionnaires de plusieurs appartenances catégorielles, et qui sont
souvent masquées par le mode de présentation des articles de dictionnaires.
Les mots suffixés en -ier / -ière, déjà mentionnés à plusieurs reprises, en fournissent une bonne
illustration. Relativement nombreuses – Le Petit Robert en compte plusieurs centaines –, ces unités
lexicales qui connaissent une variation formelle de genre, ont ceci de particulier qu’elles sont
accompagnées d’étiquettes catégorielles assez diverses :
Adj. baleinier / -ière, huilier / -ière
Adj. et Nom hôtelier / -ière
Adj. et Nom masc. sucrier
Nom masc. et adj. pétrolier
Adj. fém. palière, poulinière
Adj. fém. et Nom fém. portière
Nom masc. amandier, baguier, chalutier
Nom fém. cuisinière, salière

Par ailleurs, certains de ces mots n’ont qu’une forme attestée, celle de masculin ou celle de féminin.
Dans ce cas, ils sont toujours étiquetés comme des noms, et accompagnés d’une définition stable. Tels
sont les Noms masculins qui désignent des arbres : ou les Noms féminins qui désignent des lieux :

abricotier, amandier, bananier, cerisier

champignonnière, rizière

Beaucoup, pourvus d’une double forme, de masculin et de féminin, sont néanmoins présentés comme
des Noms, et sont accompagnés d’une définition stable de la forme « personne qui fait quelque chose »
en relation au radical :
ânier / -ière = personne qui conduit les ânes
caissier / -ière = personne qui tient la caisse

Mais le plus souvent ils sont accompagnés de plusieurs définitions, totalement hétérogènes :
canotier = rameur sur un canot, chapeau de paille à fond plat
câblier = navire pour le transport de câbles, fabricant de câbles

En fait c’est cette diversité même d’étiquetages catégoriels et de définitions qui pose problème, et
fait douter de l’adéquation linguistique de telles présentations.
La variation de ces mots, d’une façon morphologiquement conforme à la variation en genre, autorise
plutôt à penser que ce suffixe est fondamentalement un suffixe d’adjectif.
Simplement les adjectifs ainsi suffixés occupent tantôt une position syntaxique d’adjectifs – il s’agit
alors de la relation attendue d’homonymie catégorielle entre le terme et la position –, et tantôt une
position de Nom – et il s’agit alors de distorsion catégorielle –.
Quant à la diversité des interprétations, elle ne fait que refléter la diversité sémantique des radicaux
auxquel ce suffixe peut être adjoint. Ce suffixe n’a en fait pas d’autre interprétation que « dont le rôle
ou la fonction est en rapport avec » ce qu’indique le radical. C'est ce contenu très général qui explique
le rendement des mots construits en -ier / -ière, utilisés pour désigner des personnes et des choses qui
n’ont pas de dénomination spécifique, et qui ne sont nommées que par leur seule relation à ce
qu’exprime l’élément radical et à quoi leur fonction les rattache. Ainsi pétrolier ne signifie rien de
plus que « en relation au pétrole », et peut être pour cette raison utilisé aussi bien à propos d’un navire
que d’un industriel travaillant dans le pétrole, dans une position syntaxique d’adjectif, comme dans
l’industrie pétrolière, ou dans une position syntaxique de nom comme dans le pétrolier s’est échoué
sur les rochers. Et c’est ce contexte syntaxique (plus précisément le sens du N tête dans le premier cas,
celui du verbe dans l’autre) qui oriente l’interprétation particulière à donner à pétrolier.

La structure argumentale

Dans un article sur les nominalisations paru dans les années 1970, et qui contribua beaucoup à
modifier les points de vue, Chomsky fut l’un des premiers à faire remarquer tous les points de
convergence entre la construction syntaxique d’un verbe, tel détruire dans l’ennemi détruit la ville et
celle du nom d’action qui lui est morphologiquement lié, souvent désigné sous le terme de «
nominalisation », tel le nom destruction dans la destruction de la ville par l’ennemi.
Si ce type de relation n’est plus traité techniquement tout à fait comme le proposait Chomsky, il n’en
reste pas moins pris en compte par toutes les théories actuelles, qui essaient de rendre compte des
réseaux de relations à la fois syntaxiques et sémantiques reliant entre elles des unités lexicales
morphologiquement proches.
À cet égard, la notion de structure argumentale, largement reconnue aujourd’hui, est effectivement
plus complexe, mais elle est aussi plus intéressante d’un point de vue descriptif comme sur un plan
théorique.
De quoi s’agit-il ?
Certains verbes sont considérés comme des opérateurs, qui ne peuvent se réaliser dans une structure
syntaxique qu’en association avec un certain nombre d’autres éléments, appelés leurs arguments.
Ces arguments occupent les uns et les autres des positions syntaxiques très précises par rapport au
verbe, et tirent en même temps de ces positions une partie de leur interprétation.
Ainsi le verbe lire ne peut habituellement fonctionner qu’en association à deux éléments x et y, ce
qui se note : lire (x, y) ; l’un - x - sera dans une position syntaxique de sujet par rapport au verbe lire,
en même temps qu’il en tirera une interprétation agentive : celui qui effectue l’acte de lire ; et l’autre -
y - sera dans une position syntaxique d’objet par rapport à lire, dont il tirera l’interprétation de : ce sur
quoi porte le fait de lire.
Et dans la phrase : cet homme lit le journal, par-delà leur contenu lexical propre, les termes homme
et journal tirent une partie de l’interprétation qu’ils ont dans cette phrase de leurs positions
syntaxiques respectives par rapport au verbe lit, et de ce que celles-ci impliquent, tel que l’un, homme,
est considéré comme un agent et l’autre, journal, comme un objet.
Ce type de relation se retrouve effectivement dans les groupes nominaux dont l’élément tête est une
unité lexicale morphologiquement liée à un verbe opérateur, et en particulier les noms d’action suffixés
en -age, -ment, -ion ainsi que beaucoup de noms déverbaux :

[ le cinéaste repère les lieux ]Phrase /


[ le repérage des lieux par le cinéaste ]GN
[ le directeur présente le projet ]Phrase /
[ la présentation du projet par le directeur ]GN
[ ce service renouvelle les cartes ]Phrase /
[ le renouvellement des cartes par ce service ]GN
[ cet homme donne ses tableaux au musée ]Phrase
[ le don de ses tableaux au musée par cet homme ]GN

Sans doute certains points pouvaient-ils se trouver à l’occasion signalés dans les grammaires, telle
la double interprétation possible d’un tour comme la critique de Chomsky, où Chomsky peut avoir une
interprétation agentive : Chomsky critique…, ou objective : on critique Chomsky.
Ce qui fait l’intérêt des descriptions actuelles, c’est leur caractère systématique, et la relation
explicite établie entre des positions syntaxiques et des interprétations.
Mais on voit bien en même temps combien s’estompent les frontières entre la syntaxe et la
morphologie : où en effet doivent être notées ces propriétés particulières qui caractérisent les noms
d’action suffixés et les noms déverbaux ? En syntaxe ? Dans le lexique ? Ou en morphologie, comme
une propriété liée aux suffixes eux-mêmes ?
Des réponses à ces questions ne sont envisageables qu’à la condition qu’elles soient étayées par des
observations détaillées du comportement lexical et syntaxique des unités lexicales concernées. Compte
tenu de leur grand nombre, il s’agit d’un travail aujourd’hui encore à peine défriché, en dépit de
quelques explorations prometteuses (comme celle de H. Ulland, 1993).

L'accord

Comme il a été brièvement indiqué en fin de chapitre 9, à l’intérieur de certaines structures


syntaxiques (groupe nominal, phrase), les différents éléments constitutifs de ces structures partagent les
mêmes marques grammaticales (genre, nombre, personne), et de ce partage dépend la bonne formation
syntaxique de ces structures :
[ les petits enfants ]GN *[ le petit enfants ]GN
[ les enfants jouent ]P *[ les enfants joue ]P

Mais il est admis aussi que tous ces éléments n’ont pas la même capacité intrinsèque à recevoir ces
marques morphologiques, et que certains (article, adjectif, verbe) ne peuvent que les recevoir des
autres (nom, pronom) par une sorte de transfert.
On désigne donc sous le terme d’accord ce qui passe pour une contrainte exercée par un élément sur
un ou plusieurs autres éléments du groupe ou de la phrase où il se trouve.
Pour être traditionnelle, cette analyse ne va pas sans poser problème.
Qu’est-ce exactement que ce « transfert » de catégories morphologiques, et surtout comment opère-t-
il ?
Comment la catégorie du féminin, liée au mot fille, « passe »-t-elle à l’adjectif, en sorte que celui-ci,
pour être reconnu comme féminin, doit recevoir un morphème spécifique ?
Comment la catégorie du pluriel et celle de 3e personne, portées par le mot enfants, « passent »-
elles au verbe, en sorte que celui-ci ait une forme repérée à la fois comme un pluriel et une 3e
personne ?
Il n’est évidemment pas possible de reprendre ici en détail toute la problématique de l’accord, à
quoi se sont heurtées toutes les théories linguistiques contemporaines.
On se contentera seulement d’en signaler quelques points saillants, et seulement en ce qu’ils
manifestent l’intrication de la morphologie et de la syntaxe.
Les problèmes ne sont d’ailleurs pas vraiment de même ordre selon que l’on parle du groupe
nominal ou de la phrase

Dans le groupe nominal

Dans la plupart des approches syntaxiques, il est admis qu’un groupe ne peut exister qu’à partir d’un
élément nécessaire, qui joue le rôle de « tête » du groupe, et autour duquel les autres éléments, qui
n’ont pas tous le même caractère de nécessité, sont hiérarchiquement et linéaire-ment ordonnés.
Un « groupe nominal » n’existe donc qu’à partir d’un nom « tête », qui peut être facultativement
accompagné d’un adjectif (ou d’une relative), mais qui est toujours précédé d’un article :

[la petite[fille]N ] GN

Pour cette raison, il a longtemps semblé naturel de considérer que c’était le nom, en tant que tête du
groupe, qui transférait ses caractéristiques grammaticales aux autres éléments du groupe dans sa
dépendance.
Mais les choses ne sont pas si simples que cela, car si un nom est pourvu d’un genre de façon
intrinsèque (et sans que ce genre soit morphologiquement marqué), il n’en est pas de même du nombre :
par quel processus un nom tête se trouve-t-il affecté d’un nombre, qui sera, lui, marqué par un
morphème spécifique ?
Par ailleurs quand et comment les éléments qui se trouvent dans le dépendance de ce nom tête, ont-
ils reçu ces caractéristiques de genre et de nombre en sorte que ce soit la bonne forme moprhologique
qui soit insérée dans la position syntaxique adéquate ? Ou bien faut-il admettre que la forme
morphologique d’une unité lexicale puisse être modifiée après qu’elle ait été insérée dans une position
syntaxique donnée ?
Pour résoudre ces difficultés, des solutions diverses ont été proposées, dont l’une consiste à traiter
les informations grammaticales sous forme de traits : [± féminin] [± pluriel].
Ces traits sont alors affectés à la position syntaxique la plus élevée, celle de GN (noté aussi N’’
dans la notation barre), qui domine la structure dans son ensemble, et d’où ils descendent par un
processus dit de « percolation » d’abord sur toutes les autres positions syntaxiques définissant la
structure, puis sur les termes insérés dans ces positions. Enfin la réalisation de ces traits en morphèmes
spécifiques relèverait ultérieurement de règles phonologiques.

Dans la phrase

Les problèmes sont plus difficiles en ce qui concerne la phrase.


L'analyse traditionnelle elle-même, selon laquelle le verbe s’accorde avec son sujet, est sans doute
moins assurée qu’il n’y paraît de prime abord. Elle peut paraître adaptée aux données du français, où,
mis à part l’impératif, aucun verbe fini (c’est-à-dire pourvu de marques flexionnelles de personne) ne
peut fonctionner sans qu’un sujet soit exprimé, au moins sous la forme d’un pronom de conjugaison (ce
qui néanmoins laisse entière la question du transfert de ces marques flexionnelles d’un élément à
l’autre). Mais il n’en est pas de même dans l’ensemble des langues romanes, où une phrase déclarative
peut être constituée d’un seul verbe fini.
De telles observations ont conduit certains à remettre en cause l’analyse syntaxique de la phrase
elle-même.
Selon leurs propositions, la phrase aurait un élément tête au même titre que les autres groupes
majeurs, c’est la flexion verbale proprement dite qui jouerait ce rôle, et qui occuperait à ce titre une
position syntaxique spécifique.
D’un point de vue syntaxique, ces propositions ne sont peut-être pas sans intérêt, mais il en découle
quelques conséquences non mineures :
- La partie lexicale d’un verbe et sa partie flexionnelle se trouvent complètement dissociées, et
insérées de fait dans des positions syntaxiques différentes ; leur réunion, indispensable pour
que la phrase soit bien formée, suppose donc une opération de déplacement (quelle qu’en
soit l’orientation).
- Même si elle se voit attribuer une position syntaxique spécifique, la flexion verbale n’est
cependant pas traitée comme un terme, mais comme un ensemble de traits (de mode, temps,
nombre, personne), pourvu d’une forme sonore par des règles phonologiques ultérieures.
On ne discutera pas plus avant de ces divers traitements bien brièvement esquissés, et que l’on a
présentés seulement pour faire entrevoir la complexité de ce qui est si couramment désigné sous ce
simple terme d’accord, et qu’au travers de l’accord, on se trouve à nouveau à un carrefour où se
rejoignent et s’entremêlent la morphologie, la syntaxe et la phonologie.

Résumé
Une série de phénomènes – le changement catégoriel, les nominalisations, l’accord (dans le groupe nominal ou la phrase) –
laissent voir combien il est difficile de tracer des frontières nettes entre les différents domaines linguistiques, et notamment
entre la morphologie et la syntaxe. Si le pouvoir explicatif semble parfois pencher en faveur de la syntaxe – c’est le cas du
changement catégoriel –, les choses sont le plus souvent beaucoup plus enchevêtrées, dans le cas de l’accord en particulier.

Suggestions de lecture
KERLEROUX F., 1996, La coupure invisible. Études de syntaxe et de morphologie, Lille, Presses du Septentrion.
Un ouvrage consacré presque entièrement à ces problèmes de frontières entre la syntaxe et la morphologie, extrêmement
clair, même s’il demande une certaine attention de lecture, et qui laisse bien voir la méthodologie de l’observation et du
raisonnement linguistiques. À lire notamment les chapitres 2, sur « l’infinitif substantivé », 3, sur « l’adjectif substantivé », et 4,
sur « les noms déverbaux ».
MILNER J.-C., 1989, Introduction à une science du langage, Le Seuil.
Dans cet ouvrage, qui demande une certaine attention de lecture, on lira surtout la 2e partie, spécifiquement consacrée aux
notions de terme et de position syntaxique.
NOAILLY M., 1990, Le substantif épithète, Paris, PUF.
Un ouvrage tout entier consacré aux Groupes nominaux de la forme [(Art) N1 N2] où le second N occupe une position
d’adjectif épithète vis-à-vis du premier. Une exploration approfondie des ces tours, à la fois syntaxique et sémantique.
WILMET M., 1999, Le participe passé autrement, Paris-Bruxelles, Duculot.
Sur un point qui reste le symbole des problèmes d’accord, ce petit livre à visée pédagogique présente une mise en
perspective syntaxique du phénomène, intéressante et stimulante.
DOCUMENTS
Document 1

Questions de transitions

Comment s’expliquent les variations graphiques observables :


- entre la 3e personne du singulier et la 1re du pluriel de l’indicatif présent,
- entre la 3e personne du singulier de l’indicatif présent et la 3e du singulier du futur des verbes
ci-dessous ?

Les verbes ici rassemblés appartiennent pour 8 d’entre eux au 1er groupe, et sont donc thématiques,
et pour 4 d’entre eux au 3e groupe, et sont athématiques. Mais ils ont tous en commun d’avoir des
radicaux qui, au lieu de se terminer sur un son consonantique C (comme c’est le cas le plus fréquent en
français) se terminent sur un son vocalique V.
Que va-t-il alors se passer lorsque cette finale V va se trouver en contact avec des morphèmes
flexionnels également vocaliques ?
L'indicatif présent apparaît à ce propos un excellent observatoire, dans la mesure où les morphèmes
flexionnels de 1re et 2e personnes du pluriel, à initiale vocalique, vont se trouver directement au contact
de la finale V du radical par le seul jeu des règles habituelles de la conjugaison examinées aux
chapitres 10 et 11 : effacement ou absence de la voyelle thématique, absence de marques propres à
l’indicatif et au présent.
Mais ce que l’on pourra tirer de ces observations ne saurait être tenu pour établi si l’on ne confronte
pas ces résultats au fonctionnement d’autres formes, en l’occurrence celles de 3e personne du singulier
de l’indicatif présent, où le morphème de personne est soit absent, soit consonantique, et celle de 3e
personne du singulier du futur dont le morphème de temps commence par un son consonantique.
Ceci étant, que peut-on tirer de l’observation des formes de 1re personne du pluriel de l’indicatif
présent ?
On constate d’abord que, sur le plan de la graphie, dans 7 cas sur 12, le radical ne subit aucune
altération, et demeure identique dans les trois paradigmes retenus, quelle que soit la marque
flexionnelle qui suit :

cré+ons, cri+ons, ri+ons, clarifi+ons, salu+ons, englu+ons, conclu+ons

Mais du point de vue sonore, ces 7 verbes ne présentent pas la même homogénéité :
- en 1, 11 et 12, la finale V du radical et le morphème V de personne conservent l’un et l’autre
leur intégrité, sans aucun enchaînement sonore entre eux, il y a hiatus :

[kRe//ɔ ], [ãɡly//ɔ ], [kɔ kly//ɔ ]

- en 2 et 3, l’enchaînement du radical et du morphème de personne entraîne l’apparition d’une


semi-voyelle de transition [j], mais qui n’altère pas la finale vocalique du radical :

[kRijɔ ][Rijɔ ]

- en 4 et 10, cet enchaînement entraîne une modification sonore de la finale V du radical, qui
s’affaiblit en semi-voyelle correspondante :
[i] > [j] : [klaRi//fj ]
y] > [ɥ] : [ sa//lɥ]

et le découpage syllabique en est modifié, par rapport aux formes de 3e personne du singulier
de l’indicatif présent et du futur.
Dans les autres cas, on observe des modifications qui sont à la fois graphiques et sonores.
Dans le cas des verbes du 3e groupe (5 et 6), ces modifications graphiques semblent propres à cette
forme de 1re personne du pluriel de l’indicatif présent (on les retrouverait néanmoins à l’imparfait),
mais on ne les observe pas aux formes de 3e personne du singulier de ce même indicatif présent et du
futur.
Dans le cas des verbes du 1er groupe, ces modifications graphiques (que l’on retrouve également à
l’imparfait) sont également visibles à l’infinitif, devant la voyelle thématique.
Ces modifications graphiques sont liées à des modifications sonores impliquant dans tous les cas
l’apparition d’une semi-voyelle de transition entre le radical et la marque flexionnelle ; la forme
sonore du radical n’est pas altérée, et reste identique à ce qu’elle est aux formes de 3e personne du
singulier de l’indicatif présent et du futur, elle n’est pas non plus affectée par le découpage syllabique :

[fɥi // jɔ ], [kRwa // jɔ ], [netwa // jɔ ], [ese // jɔ ], [apɥi // jɔ ].

Reste à rendre compte du y graphique de ces différentes formes. D’après N. Catach, dans son
excellent Dictionnaire historique de l’orthographe française, ce y, qui aurait servi initialement à
noter la semi-voyelle intervocalique [j] (ou yod), aurait peu à peu « contaminé » le timbre de la
voyelle précédente, et parfois aussi sa graphie. Ce phénomène de contamination concerne
essentiellement trois voyelles : a, o, u, d’où les graphies aujourd’hui observables.
À remarquer qu’en français moderne, certains verbes ont tendance à conserver ce yod dans toute la
conjugaison, ce qui donne lieu à deux prononciations et deux graphies :

il paie [pε] / il paye [pεj]


il paiera [pεRa] / il payera [pεjRa]
Document 2
De l’oral à l’écrit : Transcription des variations vocaliques

il sème il cède

nous semons nous cédons

il sèmera il cèdera

il pèle il appelle

nous pelons nous appelons

il pèlera il appellera

il achète il jette

nous achetons nous jetons

il achètera il jettera

Tous ces verbes du 1er groupe se conjuguent de façon tout à fait régulière.
Ils ont juste comme particularité commune d’avoir un radical à finale consonantique, précédée d’un
son vocalique E, qui peut être ouvert ou fermé.
Et leurs variations graphiques ne sont que le reflet :
- des modifications syllabiques et accentuelles en rapport avec les différents morphèmes
flexionnels,
- des modifications du timbre de la voyelle radicale selon la nature de la syllabe,
- des principes de transcription phono-graphiques de ces sons vocaliques.
On observe en effet :

Cette opposition vocalique [ε] / [ə] se transcrit -è- / -e-


Ce sont exactement les mêmes découpages syllabiques du radical selon les personnes et les temps, et
les mêmes changements vocaliques dans les verbes peler, appeler, acheter, jeter :
La seule différence entre ces 4 verbes tient à ce qu’il existe dans l’orthographe du français une
double transcription du son [ε],

soit par un diacritique : -è-


soit par le redoublement de la lettre-consonne suivante : -ll- ou -tt-

Ainsi s’opposent : mère et dette, pelle


Les propositions de modifications orthographiques de 1992 ont tenté d’intervenir sur ce point, sans
grand succès.
C'est le même fonctionnement également que l’on retrouve dans le verbe céder, à ceci près que la
variation vocalique du radical oppose un [ε], transcrit -è-, et un [ e ], transcrit -é- :
il cède [sεd]
nous cédons [se // dɔ ]
il cèdera [sεd//Ra]

En termes de rendement, on décompte :


- sur le modèle de céder : environ 200 verbes
- sur le modèle de appeler : environ 60 verbes
- sur le modèle de jeter : environ 60 verbes également
- sur le modèle de semer : moins d’une vingtaine de verbes
Document 3
Étymologie et synchronie

L'article « FOI » du Dictionnaire étymologique du français de J. Picoche

FOI famille d’une racine ind.-eur. *bheidh- « avoir confiance », représentée en latin par :
1 fides « foi, croyance au sens religieux », « engagement solennel, serment », « bonne foi,
loyauté », d’où
a fidelis « à qui on peut se fier » ; infidelis, -itas,
b perfidus « trompeur », et perfidia ;
2 fidere, lat. vulgaire *fidare « se fier »; d’où
a fiducia « confiance » et bas-lat. jur. fiduciarius,
b confidere « avoir confiance » ;
c diffidere « manquer de confiance »,
d lat. médiéval affidare « se fier » ;
3 foedus, foederis « traité », qui a dû à l’origine, désigner un acte engageant la foi ; d’où
foederatus « allié », puis bas-lat. foederare « unir par une alliance », et foederatio ;
enfin confoederare et con-foederatio.
I. mots populaires, empruntés ou demi-savants
A. FOI (pop), XIe s. : fides
B. FÉAL (demi-sav.), XIIe s. : var. de feeil (pop.) de fidelis
C. base -fier-, -fi-

1 FIER (pop.) XIe s., XVIIe s. seulement pron. : *fidare ; FIABLE, FIABILITÉ XXe s.
2 FIANCER XIIe s.-XVIIe s. « prendre un engagement », XIIIe s. « promettre le mariage » : de
l’anc. fr. fiance « engagement », dér. de fier ; FIANÇAILLES XIIe s.
3 DÉFIER (pop.) XIe s. « renoncer à la foi jurée » : dér. de fier ; DÉFIANCE XIIe s. « défi » et
DÉFI XVe s. ; SE DÉFIER XVe s. et DÉFIANCE XVIe s. sens mod. d’après le lat. diffidere.
4 CONFIER (demi-sav.) XIVe s. : adaptation d’après fier du lat. confidere ; CONFIANT XIVe
s. ; CONFIANCE XIIIe s. : adaptation, d’après fiance, de confidentia.
5 MÉFIER, MÉFIANCE (pop.) XVe s. : dér. de fier ; MÉFIANT XVIIe s.
D. AUTODAFÉ → AGIR I. A. 7.
II. mots savants
A. base -fid-
1 FIDÈLE Xe s., rare avant le XVIe s. : fidelis ; INFIDÈLE XIIIe s. : infidelis ; INFIDÉLITÉ
XIIe s., FIDÉLITÉ XIVe s. : infidelitas, fidelitas → FÉAL.
2 PERFIDE Xe s. rare avant le XVIIe s. ; PERFIDIE XVIe s. : perfidia.
3 CONFIDENCE XIVe s.-XVIIe s. « confiance », XVIIe s. sens mod. ; CONFIDENT XVe s. «
qui a confiance » : confidens ; XVIe s. sens mod. sous l’influence de l’it. confidente ;
CONFIDENTIEL, -ELLE-MENT XVIIIe s.
4 FIDÉICOMMIS XIIe s. lat. jur. fidei commissum « confié à la bonne foi ».
5 AFFIDÉ XVIe s. : it. affidato, de affidare.
6 FIDUCIAIRE XVIe s. : fiducarius.
7 FIDÉISME, -ISTE XIXe s. théol. : dér. sur fides.
B. base -fed-
1 CONFÉDÉRER, CONFÉDÉRATION XIVe s. : confoederare, confoederatio.
2 FÉDÉRATION XIVe s., puis XVIIIe s. : foederatio ; FÉDÉRÉ XVIe s. puis XVIIIe s. :
foederatus ; FÉDÉRER, FÉDÉRATIF, FÉDÉRAL, -ALISME, -ALISTE, -ALISER XVIIIe s.

Structure de l’article

Cet article fait bien percevoir la démarche strictement étymologique sur laquelle est construit ce
dictionnaire.
La racine indo-européenne est d’abord rappelée, avec une signification générale qui se retrouve, de
façon plus ou moins proche, dans tous les termes qui y sont liés. Une « famille » étymologique est donc
unifiée, comme s’emploie à le montrer cet article, à la fois par la forme et par le sens.
Sont ensuite énumérés tous les termes latins reliés à cette racine, et dont sont dérivés les termes
français modernes attestés, avec leurs interprétations essentielles.
Puis commence l’article lui-même et l’énumération des 41 mots français existants qui en font partie,
et qui sont rassemblés en deux grandes parties selon leur formation populaire ou savante.
Sous chacune de ces rubriques, ces termes sont rangés en fonction de leur date d’apparition dans la
langue, depuis le Xe siècle jusqu’au XIXe siècle – sur une étendue temporelle qui prouve la vitalité de
la création lexicale.
Ces différents termes sont parfois accompagnés d’une brève interprétation, mais uniquement lorsque
celle-ci a varié au cours du temps.
Enfin chaque terme est explicitement mis en rapport avec le terme latin dont il est dérivé. mais sans
explication sur le processus de dérivation (dont les règles sont supposées connues) ni sur la structure
morphologique du mot.
Il vaut enfin la peine de noter le très petit nombre de termes de formation populaire : foi, qui n’a
aucun dérivé, fier / confier / défier / méfier et la dizaine de termes qui leur sont liés, face à la
trentaine de mots de formation « demi-savante » ou savante. Cette disproportion est une constante du
lexique français.

Approche synchronique
Il est assez évident que, dans une optique de description synchronique, tous ces termes ne resteraient
pas ainsi rassemblés. Mais comment pourraient-ils être alors regroupés ?
Sans entrer dans les détails, on peut néanmoins proposer les pistes suivantes :
• Étant donné leur racine commune fid-, à quoi reste lié l’idée d’engagement, de parole donnée,
foi resterait associé à fidèle, leurs différences apparentes n’étant qu’une illustration
supplémentaire des doublets existant en français, et reflétant les deux types de formation
populaire et savante.
Resteraient regroupés avec ces termes d’autres mots dans lesquels se retrouve cette même racine -
fid-, et leurs dérivés, par suffixation ou préfixation, et qui ont aussi en commun une part
d’interprétation organisée autour de la notion de foi.

foi fidèle > fidélité infidèle > infidélité perfide > perfidie fidéisme

Mais peut-on joindre à cet ensemble confident, et les termes qui lui sont liés, ou encore affidé ?

confident confidence confidentiel > confidentiellement

On retrouve à propos de ces mots les questions déjà signalées concernant les préfixés d’origine
latine, qui ne sont plus vraiment interprétés aujourd’hui commes des préfixés.
• Seraient également regroupés, mais traités à part, compte tenu d’une interprétation commune
de réunion, consentie sans doute par engagement réciproque, mais ressentie comme
autonome par rapport au contenu de foi, tous les termes construits sur un radical
synchronique féder- / fédér+at- avec allongement :

fédérer fédéral > fédéralisme, fédéraliste, fédéraliser fédération, fédératif confédérer


confédération

• Reste enfin tous les termes construits à partir d’un radical fi- éventuellement préfixé :

(se) fier > fiable > fiabilité (se) défier, défi, défiance confier, confiance, confiant
méfier, méfiance, méfiant

Si le verbe simple fier conserve aujourd’hui une interprétation qui peut le rapprocher de foi, qu’en
est-il exactement de confier, défier et méfier ?
Et convient-il de rapprocher de confier le terme confident (et les quelques autres qui lui sont liés),
malgré un radical de forme différente ?
Le verbe mettre et les verbes qui lui sont liés

Ces questions sont illustrées de façon encore plus criante, presque caricaturale, par le verbe mettre
et les verbes « préfixés » qui lui sont liés, et dont la préfixation est d’origine latine. Il en découle que
la plupart de ces verbes ne sont plus sentis vraiment comme des préfixés liés à mettre, et n’ont guère
de rapport d’interprétation avec le verbe mettre.
Tous ces verbes ont des familles lexicales, qui ne sont pas strictement identiques, mais dont les
formes dérivées sont parallèles, et construites sur un double radical : populaire -mett- / savant (et
allongé) -mitt- / -mis(s)- (on peut remarquer à nouveau le tout petit nombre de mots construits sur le
radical populaire par rapport à ceux qui sont de formation savante).
Est-il possible cependant d’opérer des regroupements parmi tous ces termes, et comment ? On
retombe sur les questions et les problèmes soulevés au paragraphe précédent, et qui ne sont pas faciles
à résoudre Mais s’employer à leur trouver des réponses constitue l’un des enjeux d’une démarche
morphologique synchronique.
Document 4
Un échantillon de vocabulaire savant
Qu’est-ce que l’observation de l’ensemble de termes ci-dessous permet de dire à propos du
vocabulaire savant ?

Assez peu nombreux (par rapport aux mots en -ion par exemple), ces termes en -ence / -ent n’en sont
pas moins relativement fréquents et occupent à ce titre une place visible dans le lexique du français.

Des formes savantes

D’origine savante, construits sur le radical de l’infinitif présent de verbes latins, ces termes vont le
plus souvent par couples, le terme en -ent provenant directement du participe présent latin, et celui en -
ence d’un dérivé nominal construit sur le participe présent latin. Ce qui explique que l’appartenance
catégorielle des termes en -ence soit stable, et uniforme dans tous les dictionnaires, tandis que celle
des mots en -ent est plus fluctuante.
Leur origine savante explique également qu’ils sont construits sur des racines, sans autonomie dans
le lexique du français moderne, et cependant pourvues d’un contenu interprétatif propre. Néanmoins, et
comme on l’a déjà vu ailleurs dans l’ouvrage, ces racines sont souvent précédées de préfixes, qui
contribuent à en modifier le sens, si bien que des mots unis morphologiquement par la forme de leur
racine, ne sont pas toujours sémantiquement proches, comme on peut s’en rendre compte avec :

con+curr+ence / -ent oc+curr+ence / -ent ré+curr+ence / -ent

En fait nombre de ces termes vont ainsi par groupe de deux ou trois termes construits sur une même
racine, mais plus ou moins éloignés du fait de cette préfixation d’origine latine, comme : ou encore :

con+verg+ence / -ent di+verg+ence / -ent

pertin+ence / -ent im+pertin+ence / -ent

Et la racine peut être encore le point de départ de néologismes, tel urger, considéré comme familier
dans les dictionnaires, mais tout à fait entré dans la langue.

Appartenance catégorielle

Si les mots en -ence sont régulièrement considérés comme des Noms, de genre féminin, les mots en -
ent ne sont pas tous toujours analysés comme des Adjectifs. Certains peuvent être pourvus d’une
double appartenance catégorielle, A et N, tels : adhérent et concurrent, mais aussi, au-delà du corpus
proposé, résident ou patient, par exemple. D’autres enfin sont analysés comme des Noms : affluent,
pénitent.
La double catégorisation A et N n’est pas propre à ce suffixe, et peut même apparaître comme une
confirmation du statut adjectival de ce suffixe -ent, car on la retrouve avec la plupart des suffixes
adjectivaux, et on sait qu’elle résulte de la confusion entre la structure strictement morphologique d’un
terme et son emploi possible dans différents contextes syntaxiques.
La catégorisation comme N est beaucoup moins fréquente. On peut penser qu’elle tient à l’étroite
spécialisation de désignation de certains termes, tel affluent qui signifie seulement « qui coule vers »
mais qui n’est aujourd’hui utilisé qu’à propos de cours d’eau. C'est la raison pour laquelle certains
dictionnaires choisissent parfois de proposer deux entrées différentes, pour l’Adjectif, au sens plus
général, et pour le Nom au sens plus restreint, comme c’est le cas de incident dans Le Petit Robert.

Réitération de la suffixation

D’une partie de ces mots sont dérivés, par réitération de la suffixation, des adjectifs en -iel :
concurrentiel, -ielle résidentiel, -ielle
séquentiel, -ielle démentiel, -ielle
présidentiel, -ielle torrentiel, -ielle
pénitentiel, -ielle

Ces adjectifs sont-ils construits à partir des Noms en -ence ou des Adjectifs en -ent ?
Si l’opération de suffixation se fait d’une catégorie vers une autre, alors il vaut sans doute mieux
poser que ces Adjectifs dérivent des Noms en -ence, et cela expliquerait par ailleurs que l’on puisse
avoir séquentiel alors qu’il n’y a pas d’adjectif *séquent attesté.
Quant au -i- qui précède le suffixe -el, il ne semble pas possible de le considérer comme le résultat
d’un processus phonologique de palatalisation (c’est-à-dire de mouillure de la consonne finale du
premier suffixe) qui serait lié à la structure phonologique du terme de départ, et serait pour certains
encore vivace aujourd’hui Car tous les termes auxquels sont liés ces adjectifs en -iel ne vérifient pas
les contextes supposés déclencher ce processus. Il est beaucoup plus satisfaisant de considérer ce -i-
comme une marque morphologique de jonction, en relation à la forme savante du terme de départ.

Une classe particulière

Parmi les mots en -ence, une quarantaine ont ceci de particulier qu’entre ce qui apparaît comme la
racine lexicale et le suffixe -ence se trouve intercalé une suite -(e)sc-, également repérable dans les
adjectifs en -ent parallèles.
Cette suite correspond à un suffixe latin, qui avait la forme -sc- et pouvait être adjoint à des radicaux
verbaux, pour former de nouveaux verbes à valeur inchoative (« se mettre à, être en train de devenir »
x ou y). C'est le même suffixe que celui que l’on a vu dans les verbes du 2e groupe, où il s’est transmis
par voie populaire sous la forme -ss.
En tout cas, dans ces termes d’origine savante en -escence, ce suffixe inchoatif a conservé non
seulement sa forme latine d’origine, mais aussi son interprétation, et tous ces termes, N ou A, sont
clairement inchoatifs : l’adolescence, c’est proprement la période de la vie durant laquelle on est « en
train de devenir adulte », la déliquescence cet état où les choses sont « en train de se dissoudre », etc.
Et c’est sans doute cette valeur inchoative qui a assuré le maintien de ces termes dans le lexique
français.
Document 5
Problèmes de féminins
Tous les termes de « métiers » peuvent-il avoir un féminin ?

avocat / avocate

magistrat / magistrate

candidat / candidate

agent / ? agente apprenant / ?? apprenante

président / présidente enseignant / enseignante

mandant / mandante

savant / ? savante

assistant / assistante

?? assistant social / assistante sociale

?? sage-femme

acteur / actrice assesseur

électeur / électrice censeur

facteur / factrice successeur

directeur / directrice possesseur

recteur / ? rectrice défenseur

orateur / ? oratrice précurseur

procurateur / procuratrice proviseur

compositeur / ? compositrice

instituteur / institutrice

sculpteur / ?? sculptrice

défendeur / défenderesse

demandeur / demanderesse

chasseur / ?? chasseresse

docteur / ?? doctoresse maire / mairesse


ministre / ?? ministresse maître / maîtresse

poète / ?? poétesse hôte / hôtesse

chef / ?? chefesse

patron / patronne / patronnesse

garçon / garçonne

prieur / prieure auteur / ?? auteure

supérieur / supérieure professeur / ?? professeure

ingénieur / ?? ingénieure

médecin / ??

doyen / ?? doyenne

chirurgien / chirurgienne

écrivain / ?? écrivaine

conseiller / conseillère

élève

secrétaire

juge

Il n’est pas question de répéter ici un certain nombre de commentaires d’ordre socioculturel sur la
répartition des rôles sociaux ou sur la hiérarchie sociale des métiers et des responsabilités, qui
expliqueraient aussi bien des féminins reconnus que certains féminins refusés, ou encore certains
changements de sens entre le masculin et le féminin. D’autant que les choses bougent tout de même
avec le temps et la généralisation du travail féminin dans toutes les couches sociales, et que certains
noms féminins se répandent peu à peu, pas nécessairement d’ailleurs comme en avait décidé le
législateur.
Il s’agit plutôt, en rapport avec l’objet de cet ouvrage, de tenter de voir ce que le système
morphologique permet, et ce qu’il n’autorise pas, sans être pour autant « défaillant », comme il est dit
parfois, un tel terme n’étant guère approprié en matière de langue.

Des formes féminines régulières

Peuvent sans problème recevoir une marque de féminin les mots construits avec des suffixes (ou ce
qui ressemble à des suffixes) d’adjectifs, ou dont la catégorisation n’est pas clairement déterminée (tel
l’allongement thématique, comme on l’a vu), c’est-à-dire :
- les mots en -ent et -ant, qui correspondent morphologiquement à des participes, de formation
populaire (en -ant) ou savante (en -ent, parfois aussi en -ant) ;
- les noms en -at, lorsqu’il sont utilisés pour désigner des êtres humains en référence à leur
activité sociale.
L'inégal emploi des masculins et des féminins relève alors des habitudes sociales, et de l’inégal
accès des hommes et des femmes aux activités ainsi désignées. Mais les féminins se régularisent
lentement au fur et à mesure que les femmes deviennent plus nombreuses dans certains emplois.
Néanmoins les choses sont sans doute plus complexes, comme le prouve le terme d’apprenant,
introduit dans les textes pédagogiques – et toujours au pluriel –, mais qui n’est pas du tout utilisé au
féminin singulier ni dans la vie quotidienne des établissements scolaires, où tout le monde continue de
parler des élèves ; outre qu’il a pour lui le poids de la tradition, ce dernier terme est en effet d’un
emploi plus facile du fait de son caractère épicène (c’est-à-dire sans variation morphologique entre le
masculin et le féminin)

Les noms d’agent en -eur

Sur les racines ou radicaux savants – verbaux le plus souvent, et accompagnés d’un allongement
thématique de forme pleine ou réduite –, c’est un féminin en -rice qui répond au masculin en -eur.
Lorsque le radical allongé se termine par un -t, le féminin savant en -rice demeure disponible,
comme le prouve le terme de factrice, de plus en plus régulièrement utilisé, même s’il est actuellement
limité au secteur postal.
En revanche lorsque le radical allongé se termine par un -s, ce féminin est morphologiquement
bloqué. Ce blocage est vraisemblablement dû originellement à des règles de phonétique latine, dans la
mesure où des masculins en -or liés à ces radicaux sont attestés (defensor), mais semblent sans
féminins parallèles en -rix. Il semble qu’il en soit de même en français moderne, où, dans un mot, le
groupe -sr-, sans voyelle d’appui entre les deux consonnes, ne correspond pas à une suite de sons
possible en français moderne. Les très rares exceptions relevées dans Le Petit Robert (israélite,
disruptif) ne peuvent passer pour des contre-exemples convaincants, dans la mesure où l’un est un
dérivé construit sur un nom propre (donc non soumis aux règles générales du français), et le second un
préfixé, au sens spécialisé et introduit récemment dans la langue.
La question est alors : est-il possible de donner tout de même un féminin à ces mots savants en -eur,
dont le radical se termine par -s (ou -ss) ?
– Pourquoi ne pas emprunter la forme de féminin populaire en -euse, du type chanteur / chanteuse ?
Mais on a vu que n’importe quel suffixe ne pouvait pas s’adjoindre à n’importe quel radical, qu’il
existait des liens très forts entre les radicaux et les suffixes en relation à leur origine populaire ou
savante, et que les distorsions – limitées – étaient le plus souvent marquées par un joncteur de type
morphologique -i- ou -u-, tels infectieux ou torrentueux. Mal reconnu, ce fonctionnement des jonctions
morphologiques reste encore peu décrit, mais on ne peut que constater que des termes comme
*assessieuse, *possessieuse, *provisieuse ne sont jamais entrés dans la langue, attestant ainsi
indirectement d’un blocage assez fort, mais qui reste à expliciter.
– Pourquoi ne pas utiliser le suffixe de féminin -esse ?
Un peu pour les raisons qui viennent d’être dites. Ce suffixe, de forme populaire, ne peut être
facilement adjoint à des radicaux savants. Par ailleurs, il n’est plus très productif, et souvent d’emploi
restreint quand il est attesté (tels demanderesse / défenderesse, employés dans la seule langue
juridique, ou chasseresse, accolé presque uniquement au nom mythologique de Diane).
– Pourquoi ne pas ajouter tout simplement un -e de féminin ?
C'est la solution adoptée par le Québec, qui a officiellement imposé des termes comme
professeur+e, auteur+e, et préconisée par certains.
Cet ajout d’un -e semble avoir été inspiré par des termes comme prieur / prieure, supérieur /
supérieur, qui fonctionnement certes comme des noms, mais qui n’en gardent pas moins pas mal de
traces syntaxiques et morphologiques de leur origine latine où ils étaient des adjectifs comparatifs. À
cet égard le féminin supérieure n’a rien que de très normal, mais cela ne signifie pas pour autant que ce
soit une solution adaptée pour les noms d’agent. Et ce n’est sans doute pas un hasard si la solution
québécoise n’a pas vraiment été adoptée par les autres pays francophones.
En fait, et faute de solution morphologique possible, ces noms d’agent sont de plus en plus traités à
la façon des termes épicènes (c’est-à-dire non marqués en genre), qui sont distingués seulement par la
forme de l’article qui les précède. On entend dire de plus en plus : le professeur / la professeur
(surtout sous la forme tronquée : la prof ’), le proviseur / la proviseur, à l’image de : la ministre, la
juge, tout à fait passés dans la langue.
Document 6
Quel statut pour les pronoms personnels ?

On distingue couramment parmi les pronoms personnels


- ceux qui sont dits « forts », susceptibles de recevoir l’accent, et qui peuvent être disjoints de
la forme verbale, tels moi, toi, etc.
- ceux que l’on appelle « faibles », qui ne sont pas accentuables, et qui précèdent le verbe dont
ils ne peuvent pas être séparés, sinon par d’autres pronoms faibles (et quelques rares
éléments ayant les mêmes caractéristiques qu’eux, dont l’élément négatif ne) : je, tu, me, te,
etc.
Il n’est pas question de reprendre ici en détail des différences de fonctionnement syntaxique entre
ces deux classes de pronoms, forts et faibles, qui ont été très bien mises en évidence par E. Benveniste.
L'objet de ce document est davantage d’examiner quel statut doit, ou peut, être attribué aux pronoms
faibles.
Ceux-ci ne pouvant fonctionner en effet qu’en s’appuyant en quelque sorte sur un élément-« hôte »,
ici le verbe – d’où le terme de « clitiques » par lequel ils sont souvent désignés aujourd’hui –, la
question, morphologique, qui se pose est plus précisément la suivante :
- Si ces pronoms sont ainsi étroitement liés au verbe, ne feraient-ils pas partie de la forme
verbale ?
- Et le schéma général de la forme verbale, proposé dans le chapitre 9, ne doit-il pas être
revu ?
Dit autrement, les pronoms faibles seraient-ils des affixes ?
La question divise toujours les spécialistes, et l’on ne prétendra pas trancher ici de façon assurée sur
un problème difficile, d’autant que toute décision à ce sujet n’est pas sans implications théoriques
importantes.
On se contentera de montrer comment des données peuvent être étudiées et utilisées pour poser et
défricher un problème linguistique. On s’en tiendra également, et par souci de clarté, aux seuls
pronoms singulier, dont le fonctionnement est suffisamment exemplaire pour qu’il ne soit pas
indispensable de scruter davantage ces données.
Ceci posé, il s’avère d’abord nécessaire d’établir une distinction claire d’abord entre les pronoms
sujets : je, tu, il / elle, et les pronoms compléments : me, te, le / la / lui, puis parmi les pronoms sujets,
entre ceux de 1re et 2e personne et ceux de 3e personne, les seuls à connaître une distinction de genre.

Les pronoms sujets

je / tu

À la seule exception de l’impératif dont c’est justement l’une des caractéristiques (ex. 6), aucune
forme finie de 1re ou 2e personne ne peut fonctionner, à l’oral comme à l’écrit, sans être précédée d’un
pronom sujet, d’où le terme de pronoms de conjugaison par lequel ils sont parfois désignés dans les
ouvrages pédagogiques ; c’est aussi la raison pour laquelle ces pronoms figurent ordinairement dans
tous les tableaux de conjugaison.
Même en cas de coordination (ex. 2 et 3), la suppression du pronom sujet semble exclue, de façon
nette à l’oral où la reprise de je ou tu est constante, avec quelques exceptions peut-être à l’écrit, sous
condition que les deux verbes soient sémantiquement apparentés : je dis et redis…, je dis et répète…
C'est un point par lequel le français se distingue de certaines langues romanes, telle l’espagnol, où
les pronoms sujet sont ordinairement omis.

il / elle

Ce pronom de 3e personne peut être omis dans n’importe quelle phrase dès lors qu’y figure un sujet
syntaxique, groupe nominal ou nom propre (ex. 4), et en cas de coordination (ex. 5).
En revanche, à l’oral, la présence d’un sujet syntaxique n’empêche pas celle du pronom sujet devant
le verbe : mon père il est en voyage, ma mère elle dit que… Il semble même que cette reprise du sujet
syntaxique par le pronom, sans pause entre les deux, devienne de plus en plus le tour courant dans les
échanges oraux quotidiens.

La place par rapport au verbe

Si ces pronoms précèdent le plus souvent le verbe, ils peuvent néanmoins le suivre, dans certains
tours interrogatifs en particulier (ex. 7 et 8).
Enfin, lorsqu’ils précèdent le verbe, ils peuvent pourtant en être séparés par d’autres pronoms
personnels – deux au plus – qui sont alors nécessairement des compléments (ex. 9, 10 et 11).

Les pronoms compléments

La place par rapport au verbe

Le plus souvent, ces pronoms précèdent immédiatement le verbe, en ce sens qu’aucun élément, sinon
un autre pronom complément, ne peut s’intercaler entre eux et le verbe. Et s’il y a un pronom sujet,
celui-ci les précède nécessairement (ex. 9,10,11).
Ils peuvent néanmoins suivre le verbe lorsque celui-ci est à l’impératif (ex. 12 et 13).

Un ordre contraint

Quelle que soit leur place avant ou après le verbe, dès qu’il y a deux pronoms compléments, ceux-ci
se suivent dans un ordre contraint (ex. 10,11,13). On n’insistera pas pourtant sur ces contraintes, bien
décrites par ailleurs, car il ne semble pas qu’elles contribuent à éclairer la question posée.

Quel statut pour ces pronoms ?

Ces propriétés rapidement énumérées, qu’est-il possible d’en tirer ?

Les pronoms compléments

Compte tenu de leur lien étroit avec leur verbe, et bien qu’ils ne soient jamais graphiquement
attachés au verbe, à la différence des préfixes, il ne serait pas déraisonnable d’envisager que ces
pronoms soient considérés comme des affixes du verbe, sans pour autant qu’on puisse les rapprocher
vraiment des préfixes. Ils formeraient plutôt une classe spécifique d’affixes, dont les propriétés et la
place parmi l’ensemble des affixes du français, demanderait à être soigneusement précisée.
On pourrait alors envisager que le schéma de la forme verbale soit élargie, en sorte que les clitiques
y aient une place reconnue, à gauche du radical :

Une telle solution ne résoud évidemment pas le problème que pose la place de ces pronoms
compléments à droite du verbe lorsque celui-ci est à l’impératif. On pourrait envisager que cette place
à droite du verbe soit secondaire, et provienne d’une opération de déplacement, qui pourrait affecter
aussi bien les pronoms (de la gauche vers la droite) que le reste de la forme verbale (de la droite vers
la gauche), mais de telles opérations relèvent davantage de la syntaxe que de la morphologie.

Le pronom sujet

Il semble plus difficile d’attribuer ce même statut d’affixe au pronom sujet, en dépit de ses
propriétés de clitique. Car s’il est indispensable, notamment aux 1re et 2e personnes, il n’en est pas
moins plus éloigné du verbe, et peut en être séparé par des éléments divers.
À cet égard, le pronom sujet ressemble davantage à l’article, qui a lui aussi des propriétés de
clitique, et précède le nom, mais qui peut cependant en être séparé par d’autres éléments, dont les
adjectifs. On pourrait alors attribuer au pronom sujet un statut proche de celui de l’article, considéré
comme un Spécificateur du Nom. Mais là encore, il semble qu’un tel traitement, qui demanderait
évidemment à être approfondi, relève de la syntaxe plutôt que de la morphologie. Par ailleurs, la façon
de traiter le changement de place du pronom sujet par rapport au verbe dans le cas des tours
interrogatifs demeurerait problématique, en même temps que ce changement de place rend moins
probant le parallélisme avec l’article, qui, en français, ne peut jamais se trouver après le nom.
Document 7
Un problème de conjugaison : couvrir

Une dizaine de verbes (couvrir, ouvrir, offrir, souffrir et leurs dérivés) présentent diverses
particularités de conjugaison :
- l’infinitif est thématique, caractérisé par une voyelle -i- que l’on retrouve de façon attendue
au futur ;
- mais le présent de l’indicatif laisse voir un -e-, et son paradigme est en tous points identique
à celui des verbes du 1er groupe ;
- le participe passé est marqué par un -t- (un seul son consonantique correspondant à la forme
réduite de l’allongement thématique), mais sur un radical différent de celui du reste de la
conjugaison, avec un
-e- entre les deux sons consonantiques qui terminent ce radical.
Le reste de la conjugaison ne pose pas de problèmes :
- le passé-simple est marqué par une voyelle thématique -i- ;
- les paradigmes du subjonctif et du conditionnel sont conformes à ce qui est attendu.
Le problème central est donc celui du -e- que l’on trouve au présent et au participe passé, et qui du
fait d’une place différente dans les deux cas, n’a peut-être pas le même statut morphologique.

Le présent

Comme il a été vu dans le chapitre 11, à propos du 3e groupe, un infinitif thématique n’entraîne pas
que toute la conjugaison soit de la même façon thématique. On ne peut donc trop vite conclure que le -
e- visible au présent de l’indicatif est également une voyelle thématique.
Un certain nombre d’observations iraient même à l’encontre d’une telle analyse :
- la voyelle thématique -a-, dont le -e- n’est qu’une forme affaiblie, ne se trouve que dans le 1er
groupe (dont elle constitue d’ailleurs la caractéristique), jamais dans les deux autres
groupes, caractérisés au contraire par les voyelles thématiques -i-, -u- au passé simple ou -
oi- dans certains infinitifs ;
- ce qui distingue le 3e groupe des deux autres, c’est justement que le présent de l’indicatif y
est, de façon très générale, athématique ; seuls semblent faire exception à cet égard la
dizaine de verbes étudiés ici ainsi que les verbes cueillir et assaillir, et leurs rares dérivés.
Si l’on examine maintenant comment fonctionnent ces présents athématiques du 3e groupe, on peut
remarquer que :
- la plupart de ces verbes ont un radical qui se termine par un seul son consonantique,
normalement tronqué à l’oral, parfois aussi dans la graphie, devant les morphèmes
consonantiques des personnes du singulier :
je ba(t)s nous battons,
je ren(d)s nous rendons,
je lis nous lisons,
je vis nous vivons,
je bois nous buvons

- il n’y a pas davantage de problèmes de jonction lorsque le radical a une finale vocalique :
je fuis nous fuyons,
je conclus nous concluons

En revanche si le radical se termine par deux sons consonantiques, dont la liquide [R], c’est la place
de cette liquide qui s’avère déterminante :
- lorsque [R] est en première position, avant l’autre son consonantique, l’adjonction des
morphèmes personnels de singulier provoque la troncation orale, et le plus souvent aussi
graphique, de ce son consonantique final :
je per(d)s nous perdons,
je dors nous dormons,
je sors nous sortons,
je sers nous servons
je pars nous partons

- mais lorsque [R] est en seconde position, l’adjonction des morphèmes personnels
consonantiques pose problème dans la mesure où les consonnes liquides échappent à la
règle de troncation, et toute suite de trois sons consonantiques semble exclue en français.
Il faut alors admettre que, pour éviter ces blocages, il y a eu emprunt à la conjugaison du 1er groupe
de terminaisons qui présentent un double avantage : elles sont compatibles avec la finale radical C +
[R] et elles sauvegardent l’intégrité morphologique du radical. Cet emprunt, qui relève de l’analogie,
semble s’être fait très anciennement.
Mais s’il y a emprunt aux personnes du singulier, cela ne signifie pas pour autant que les formes du
pluriel soient également reprises de la 1e conjugaison.
En termes méthodologiques, il n’est pas bon de multiplier les solutions spécifiques lorsque celles-ci
ne sont pas indispensables.
À cet égard, il n’y a pas de raison contraignante de traiter les formes de pluriel comme celles du
singulier, et de postuler une voyelle thématique qui s’effacerait devant les morphèmes vocaliques de
personne.
Rien ne s’oppose au contraire à ce que le pluriel du présent de l’indicatif soit considéré comme
athématique, en conformité avec le fonctionnement général des présents du 3e groupe. Les morphèmes
de pluriel étant à initiale vocalique, leur adjonction à un radical terminé par C + [R] ne pose en effet
aucun problème.
De même, et dans la mesure où le morphème de subjonctif est vocalique, la dérivation des formes du
subjonctif présent ne pose pas davantage de problème.

Le participe passé

L'adjonction du morphème consonantique -t- au radical terminé par C + [R] pose les mêmes
problèmes que celle des morphèmes personnels de singulier au présent de l’indicatif.
Pourquoi alors sa forme diffère-t-elle de celle du présent de l’indicatif ?
Les causes en sont connues, et ces variations aujourd’hui observables reflètent l’histoire phonétique
des formes latines originelles dont les voyelles sont tombées ou se sont maintenues selon la place de
l’accent.
Si l’on veut traiter les choses en termes synchroniques, ce -e- qui apparaît au participe passé, dans
le radical, entre la liquide [R] et le son consonantique C qui le précède, ne peut avoir d’autre statut que
celui de voyelle d’appui, insérée entre la première et la seconde consonnes dans une suite de trois
consonnes, qui est, sinon exclue, du moins extrêmement contrainte en français.
Document 8
Les adverbes en -ment

À côté des morphèmes dérivationnels étudiés dans les chapitres 5 et 6, et à partir desquels sont
formés des Noms, des Adjectifs et des Verbes, le français moderne possède un suffixe d’Adverbe, et
un seul, dont la forme - ment s’adjoint à des radicaux adjectivaux, si bien qu’en dépit de son
homonymie avec le suffixe de N -ment, il ne peut être confondu avec celui-ci.
Issu d’une construction latine périphrastique, ce qui explique son lien avec les seuls radicaux
adjectivaux, ce suffixe est relativement productif puisqu’on peut décompter dans Le Petit Robert près
de 1 250 adverbes en -ment.
Ce suffixe adverbial peut suivre des adjectifs non suffixés, comme : ou de forme thématique, tels :
mais il suit très souvent des adjectifs déjà construits eux-mêmes. Néanmoins il ne suit pas n’importe
quel suffixe d’adjectif, ni avec le même rendement : il semble surtout lié aux adjectifs en -ique, en
–eux /-euse, en –a / i+ble, en -al ou -el, et en –if / -ive.

fière+ment chère+ment ferme+ment vaine+ment

docte+ment exacte+ment

Ceci posé, on se bornera dans ce document à l’examen de quelques points significatifs.


Sur quel radical adjectival le suffixe adverbial -ment est-il adjoint ?

Étant donné le -e- qui précède le suffixe -ment, il est considéré comme allant de soi que ce -e-
représente la marque de féminin, et l’on en déduit que le suffixe adverbial est adjoint à la forme
féminine de l’adjectif. Cette analyse serait confortée de ce que, dans le cas de radicaux adjectivaux
déjà suffixés, et lorsque le suffixe d’adjectif connaît une double forme selon le genre (-if / -iv+e, -eux /
-eus+e, -ier / -ièr+e, -el/ -ell+e) c’est la forme suffixale de féminin qui précède le suffixe -ment
adverbial.
En termes synchroniques, ce type d’analyse n’a pourtant rien d’évident : comme on l’a vu à propos
de la règle de troncation, présentée au chapitre 2, c’est plutôt la forme de féminin (sans le -e
flexionnel, bien entendu) qui doit être considérée comme la forme de base de l’adjectif, dont celle de
masculin est dérivée par diverses modifications phoniques, parmi lesquelles, outre la règle de
troncation (qui ne joue qu’à l’oral), l’assourdissement des consonnes sonores finales, représenté dans
la graphie.
Du coup une autre analyse est envisageable, déjà proposée dans le traitement de certaines
suffixations, et selon laquelle le -e- serait non pas la marque flexionnelle du féminin, mais seulement
une marque de transition, phonique et graphique, entre un radical à finale consonantique et un suffixe
adverbial à initiale consonantique, destinée à sauvegarder la structure du mot construit et l’intégrité des
différents morphèmes concernés.
On peut s’attendre alors à ce que ce son de transition ne soit pas présent lorsque le radical
adjectival se termine par un son vocalique, comme on l’observe en effet :

joliment, hardiment, vraiment absolument, éperdument, ingénument

On peut trouver sans doute quelques cas pas tout à fait conformes, sortes de résidus historiques
(crûment, continûment, avec un accent circonflexe), mais l’analyse proposée n’en est pas invalidée
pour autant, et s’avère tout de même plus intéressante dès lors qu’elle permet de rendre compte de la
dérivation des adverbes en -ment par un traitement unique, et qui ne fait jouer que des règles très
générales, à l’œuvre dans toute la morphologie du français.

Les adverbes en -ément

Eu égard à la dérivation proposée, les adverbes en -ment dérivés d’adjectifs terminés par le son
vocalique [e] / -é ont une forme attendue, et régulière, en -ément :

(mal)aisément, censément, forcément, obstinément, sensément, séparément

En revanche, dans une vingtaine de cas, la forme en -ément, régulièrement employée aussi bien à
l’oral qu’à l’écrit, semble plus problématique :
- à la suite d’adjectifs radicaux comportant en finale une voyelle nasalisée suivie ou non de
[s] :
immense / immensément commun / communément
dense / densément importun / importunément
intense / intensément opportun / opportunément

- à la suite d’adjectifs, qui sont en fait des formes thématiques dont l’allongement est en [s] :
ainsi que :
conforme / conformément commode / commodément
énorme / énormément profond / profondément
uniforme / uniformément obscur / obscurément

confus / confusément diffus / diffusément exprès / expressément précis / précisément


indivis / indivisément

Il semble difficile de rendre compte des ces adverbes autrement que par des processus analogiques,
qui n’expliquent pas bien néanmoins la forme, inattendue, de impunément.
C'est sans doute leur fréquence d’emploi qui a contribué au maintien de ces formes.

Les adverbes dérivés des mots en -ant / -ent

Ils ne sont pas très nombreux aujourd’hui, et à l’exception de présentement, présentent tous une
forme -amment, -emment, qui n’est évidemment pas conforme à ce que donnerait le traitement
synchronique proposé. Selon K. Nyrop, cette forme serait la trace d’une époque où ces adjectifs
n’avaient pas de forme de féminin différente de celle du masculin, l’adjonction du suffixe à un radical à
finale consonantique aurait alors provoqué la chute de cette finale consonantique, et celle-ci aurait
ensuite entraîné à la fois la dénasalisation du son vocalique radical et l’assimilation des nasales. C'est
un traitement que l’on peut conserver en synchronie pour rendre compte de cette classe d’adverbes en -
ment, même s’il ne semble plus productif. On aurait donc :

plaisant + ment > plaisan- + ment > plaisam + ment

Lecture complémentaire
MØRDRUP O., 1976, « Une analyse non-transformationnelle des adverbes en –ment », in Études Romanes 11.
ANNEXES
Annexe 1

Doublets lexicaux
populaires / savants

Mots français d'origine pop. < Mots latins → Dérivés français sur base latine sav.

a. noms > dérivés A/N

air aer, aeris aérien

âme anima animé

angle angulus angulaire

bain balneum balnéaire

bête bestia bestial

bois boscus bosquet

boeuf bos, bovis bovin

bouche bucca buccal

cendre cinis, cineris incinérer

cercle circulus circulaire

chair caro, carnis carné

chaleur calor, caloris calorique

cheveu capillus capillaire

chien canis canin

corps corpus, corporis corporel

crime crimen, criminis criminel

doigt digitus digital

douleur dolor, doloris indolore


eau aqua aqueux

été aestas, aestatis estival

faim fames famélique

femme femina féminin

feuille folia, pluriel de folium (dé)foliation

fièvre febris fébrile

fils filius filial

fleur flos, floris floral

fleuve fluvius fluvial

foi fides fidèle

foudre fulgur, fulguris fulgurant

frère frater, fratris fraternel

gloire gloria glorieux

goût gustus déguster

grain granum granulé

heure hora horaire

honneur honor, oris honorer

île insula insulaire

jour diurnus diurne

juge judex, judicis judiciaire

lait lac, lactis lacté

langue lingua lingual

lettre littera littéral

lèvre labia labial

lieu locus local

livre liber, libri libraire

loi lex, legis légal

main manus manuel

mémoire memoria memorial, mémorable


mer mare marin

mois mens, mensis mensuel

nez nasus nasal

nom nomen, nominis nominal

nombre numerus numéral

nuit nox, noctis nocturne, noctambule

oeil oculus oculaire

paix pax, pacis pacifique

peuple populus populaire

pied pes, pedis pédestre

pierre petra pétrifier

pluie pluvia pluvial, pluvieux

poil pilus pileux

poudre pulvis, pulveris pulvériser

racine radix, icis radical

raison ratio, rationis rationnel

roue rota rotatif, rotation

sang sanguis, sanguinis sanguinaire

sel sal, salis salin

siècle saeculum séculaire

temps tempus, temporis temporel

voix vox, vocis vocal

échelle scala scalaire

école schola scolaire

épine spina spinal

éponge spongia spongieux

état status statutaire

étoile stella stellaire

étude studium studieux


espèce species spécial

esprit spiritus spirituel

estomac stomachus stomacal

b. adjectifs > dérivés N/V

autre (de deux) alter, -era, -erum altérité

chauve calvus, a, um calvitie

clair, e clarus, a, um clarté

courbe curvus, a, um incurver

double duplex, icis duplicité

doux, douce dulcis, is, e édulcorer

faux, fausse falsus, a, um falsifier

froid, e frigidus, a, um frigide, frigorifier

haut, e altus, a, um altitude

ivre ebrius, a, um ébriété

jeune juvenis, is, e juvénile

libre liber, -era, -erum liberté

muet, -te mutus, a, um mutisme, mutité

mûr maturus mature

neuf novus, a, um novateur, rénover

pair, e par, paris parité

pauvre pauper, -eris paupérisme

saint, e sanctus, a, um sanctifier

seul solus, a, um solitaire, solitude

sourd, e surdus, a,um surdité

vrai, e verus, a, um vérité

c. verbes > dérivés A/N

conduire (con)ducere, (con)ductum ductile

courir currere, cursum cursif

croire credere, creditum crédible


douter dubitare, dubitatum dubitatif

fendre findere, fissum fissure

fondre fundere, fusum fusion

fuir fugere, fugitum fugitif

lier ligare, ligatum ligature

prouver probare, probatum probatoire, probant

rompre rumpere, ruptum rupture

voir videre, visum visible

écrire scribo, scriptum scripteur


Annexe 2
Supplétion lexicale
On parle de supplétion lexicale à propos d’unités lexicales, dont les formes sont différentes, car
construites sur des radicaux différents, mais qui sont néanmoins sémantiquement proches, parce que
leurs radicaux respectifs sont synonymes.

Unité lexicale du français Dérivé construit à partir d'un radical latin différent mais
Exemples d'emploi
moderne synonyme

1. < latin

ajouter addit+ion, addit+if produit additif

argent pecuni+aire aide pécuniaire

aveugle céci+té

bouche or+al

brûler combust+ible

campagne rural

chemin itinér+aire

cheval équ+estre concours équestre

côté latér+al

préparation
cuisine culin+aire
culinaire

doux, douce léni+fiant propos lénifiants

droit jur+iste

enfant puér+il arguments puérils

entendre aud+ible

feu igni+fuge substance ignifuge

forêt sylv+estre

graisse adip+eux tissu adipeux

jeu lud+ique

labourer ar+able terre arable

travaux
maison dom+estique domestiques

manger comest+ible denrées comestibles

mouton ov+in race ovine

noyau nuclé+aire énergie nucléaire

ouvrir apert+ure

parler locut+eur

parole verb+al

peau cut+ané maladie cutanée

pierre lapid+aire formule lapidaire

prison carcér+al

tête capit+al, décapit+er peine capitale

ville urb+an+isme plan d’urbanisme

2. < germanique

bois lign+eux tissu ligneux

guerre bell+iqueux propos belliqueux

jardin horti+cole exposition horticole

traitement
marcher ambulat+oire
ambulatoire

ramper rept+ile

tirer tract+ion, tract+eur


Annexe 3
Le vocabulaire savant du français moderne sous ses différentes formes
Annexe 4
Du latin au français

Modification des sons vocaliques Sous accent


Hors accent
Principales modifications des sons consonantiques
– Glossaire –
Accent : proéminence repérable dans la chaîne sonore, où elle joue un rôle contrastif. Cette
proéminence, toujours liée à la syllabe, se définit par une augmentation de l’intensité (émission de voix
plus forte), de la hauteur (émission de voix plus aiguë), et de la durée (émission de voix plus longue),
de la voyelle qui constitue le noyau de cette syllabe.
Affixe : morphème sans autonomie linguistique, mais pourvu d’une certaine part d’interprétation,
susceptible de s’adjoindre à une racine ou un radical pour aboutir à un mot dérivé (ou construit). Parmi
les affixes, on distingue les préfixes, qui précèdent le radical, des suffixes qui le suivent. On appelle
affixation le procédé de formation des mots qui consiste à adjoindre un élément appelé affixe à une
racine ou un radical.
Allomorphe : se dit des formes variables que peut prendre un morphème en fonction du contexte.
Alternances vocaliques : se dit des différences de timbre des voyelles figurant dans une racine, un
radical ou un suffixe, en relation à la place de l’accent et à la syllabation, qui peuvent se trouver
modifiées par l’adjonction de morphèmes (dérivationnels ou flexionnels), par exemple : clair/ clarté, il
cède/nous cédons, il meurt/vous mourez, dangereux/dangerosité.
Appréciatif : se dit des mots ou des suffixes qui portent en eux-mêmes l’expression d’une
évaluation, assumée par le locuteur.
Assimilation : se dit de la modification subie par un phonème au contact d’un phonème voisin, et qui
consiste pour les deux unités en contact à avoir des traits articulatoires communs.
Catégorie : classe dans laquelle on range des objets de même nature, partageant les mêmes
propriétés. Selon le domaine d’application, on aura des catégories lexicales (N, A, V, etc.) ou
syntaxiques (GN, GV, etc.) ou morphologiques (Racine, Suffixe, Préfixe, etc.). Tout élément de la
langue peut être ainsi repéré par un certain nombre d’étiquettes catégorielles, qui indiquent dans
quelles classes il se trouve.
Composition : procédé de formation des mots par réunion de deux éléments radicaux qui se
conjoignent en une unité lexicale nouvelle à interprétation constante et dans laquelle ces deux éléments
sont identifiables. Ces deux éléments constitutifs peuvent conserver une certaine autonomie, y compris
graphique, ou être réunis en une unité lexicale synthétique.
Concaténation : enchaînement linéaire des éléments constitutifs d’un élément linguistique de niveau
supérieur. La concaténation a longtemps été considérée comme caractéristique du fonctionnement
linguistique, syntaxique ou morphologique.
Dérivation : de façon générale désigne le processus de formation de mots construits par affixation.
Employé seul, il s’oppose alors à composition.
Distribution : désigne l’ensemble des environnements représentatifs d’un élément donné. Ces
environnements, dits encore contextes, sont constitués des unités qui précèdent ou qui suivent cet
élément.
Étymologie : recherche des rapports qu’un mot entretient avec une unité plus ancienne, qui en est
l’origine, et qui peut appartenir à une autre langue (le latin pour la plupart des mots du français
moderne) ; étude de l’évolution phonétique, morphologique ou sémantique du mot depuis cette origine
jusqu’à la forme moderne.
Factitif : désigne une forme de l’aspect verbal, par laquelle est exprimé que le sujet est la cause de
l’action exprimée par le verbe sans en être l’agent direct. La modalité factitive peut se manifester au
niveau du lexique, de la construction des mots, ou encore de la syntaxe.
Flexion : se dit de l’ensemble des formes que peut prendre une racine ou un radical (verbal, nominal
ou adjectival) selon différents paramètres (cas, genre, temps, personne, etc.), eux-mêmes marqués par
des affixes spécifiques. La flexion des verbes constitue la conjugaison.
Graphème : signe graphique utilisé pour transcrire un son, par exemple la lettre d représentant le
son [d]. Parce que le français ne dispose que de 26 signes graphiques (l’alphabet hérité du latin) pour
36 sons différents, il est rare que la correspondance entre signes graphiques et sons soit bi-univoque
(c’est-à-dire : à un son correspond un signe graphique et un seul, et réciproquement). Du coup les
correspondances phono-graphiques du français sont complexes, et l’ensemble des principes qui les
régissent constituent ce que l’on appelle l’orthographe.
Groupe syntaxique : ensemble de plusieurs termes organisés autour d’un terme jouant le rôle de «
tête », qui donne son nom au groupe, et dont les autres dépendent. Ainsi un groupe nominal (GN) est
organisé autour d’un N tête, qui est lui-même précédé d’un article (ou déterminant) et suivi
éventuellement d’un élément qui peut être un adjectif ou une relative. Les grandes fonctions (sujet,
objet) concernent toujours un groupe syntaxique dans son ensemble.
Inchoatif : se dit des éléments propres à indiquer le début d’une action envisagée dans son
déroulement. Le français possède quelques préfixes et suffixes à valeur inchoative : le -ss- des verbes
du 2e groupe, ou l’élément -sc- dans certains noms ou adjectifs en -ence ou -ent.
Joncteur : tout élément linguistiquement repérable à la limite de deux segments. Dans un mot
construit, l’intégrité des morphèmes constitutifs peut être sauvegardée de différentes façons, et entre
autres par la présence de joncteurs spécifiques, phonétiques ou morphologiques.
Lemme : forme d’un mot considérée comme représentative de l’ensemble des formes que peut
prendre ce mot, par exemple la forme du masculin singulier pour un adjectif, ou celle de l’infinitif pour
le verbe.
Lexème : unité de base du lexique, caractérisé par sa capacité dénominative.
Lexique : ensemble des lexèmes d’une langue.
Morphème : le plus petit élément significatif, isolé par segmentation d’un mot, le plus souvent
dépourvu d’autonomie linguistique.
Morphème dérivationnel : tout morphème contribuant à la formation d’un mot construit. Parmi
l’ensemble des morphèmes dérivationnels, on distingue ceux qui précèdent le radical (préfixes) et ceux
qui le suivent (suffixes).
Morphème flexionnel : morphème susceptible de s’adjoindre à certains radicaux ou certains mots, y
compris construits, et porteur d’indication de type grammatical (genre, nombre, mode, temps,
personne). Ces morphèmes flexionnels ne peuvent s’adjoindre indifféremment à tous les radicaux ;
ceux qui sont exclusivement liés aux radicaux verbaux constituent un ensemble spécifique, et sont
appelés aussi désinences ou terminaisons.
Mot : équivalent courant de lexème.
Mot composé : unité lexicale comportant deux termes, éventuellement construits, qui se conjoignent
pour donner une unité lexicale nouvelle à interprétation unique et constante
Mot construit : unité lexicale susceptible d’être segmentée en divers morphèmes significatifs.
Mot tronqué : mot amputé d’une partie de ce qui le constitue comme mot, sans pourtant que son
interprétation en soit nécessairement affectée.
Paradigme : de façon générale, on appelle paradigme tout rassemblement d’éléments linguistiques,
quel que soit le principe qui conduit à les réunir en classe. Dans la tradition historique, et pédagogique,
un paradigme désigne surtout la liste des éléments susceptibles de commuter, c’est-à-dire de se
substituer les uns aux autres, dans un même environnement (ou contexte) ; de ce fait, les éléments
constituant une telle liste appartiennent souvent à la même classe morphologique ou morphosyntaxique.
Tel est le cas des morphèmes susceptibles de suivre un radical verbal, et qui constituent la flexion
verbale.
Phonème : élément sonore du langage, en tant qu’il joue un rôle distinctif dans une expression
phonique, indépendamment de la façon dont il peut être effectivement réalisé par chaque locuteur. Le
son /R/ est un phonème du français, qu’il soit roulé, comme dans certaines régions, ou non, comme
c’est le cas le plus fréquent.
Préfixe : affixe placé à gauche d’un radical, et formant avec celui-ci un dérivé (ou mot construit),
souvent de même catégorie syntaxique que le radical.
Racine : ensemble minimal (insécable) de sons organisés de façon structurée autour d’un noyau
vocalique, et pourvus d’une interprétation. Dans les langues de la famille indo-européenne, la racine,
monosyllabique, est trilitère, c’est-à-dire de forme CVC, constituée de trois lettres-sons, dont une
voyelle V entre deux consonnes différentes. Une racine n’a pas toujours d’autonomie linguistique, mais
elle est généralement pourvue d’une appartenance catégorielle. Elle peut recevoir un allongement, pour
former un thème. À une racine ou un thème peuvent être le plus souvent adjoints des morphèmes
dérivationnels ou flexionnels.
Radical : ensemble de sons pourvus d’un sens lexical, de formes plus diverses que la racine, mais
susceptible comme elle de recevoir des affixes et de servir ainsi de point de départ à une dérivation.
On peut aussi définir le radical comme ce qui, dans un mot construit, n’est pas un affixe, et auquel est
lié l’interprétation lexicale.
Segmentation : opération qui consiste à découper une unité lexicale en ses différents éléments
constitutifs, et morphologiquement significatifs.
Suffixation : désigne tout ce qui a trait à la dérivation de mots construits par adjonction d’un affixe à
la suite, c’est-à-dire à droite, de la racine ou du radical.
Suffixe : désigne tout élément susceptible d’être adjoint à une racine ou un radical, et dont résulte un
mot construit. En français, les suffixes n’ont pas d’autonomie linguistique (ils ne peuvent fonctionner
seuls dans une phrase), ils ont une interprétation très générale, mais repérable dans l’interprétation
globale du mot construit où ils apparaissent, enfin ils déterminent l’appartenance catégorielle du mot
construit résultant.
Supin : l’une des formes nominales du verbe latin, dont le radical, allongé par rapport à celui de
l’infinitif présent, se retrouve dans de nombreux termes français d’origine savante
Supplétion lexicale : on désigne par là les couples (le plus souvent, mais pas uniquement) d’unités
lexicales dont les formes sont vraiment différentes parce que construites sur des racines ou radicaux
différents, mais qui sont néanmoins sémantiquement apparentées, parce que leurs radicaux (d’origine
diverse) sont synonymes, par exemple : enfant / puéril, chemin / itinéraire, aveugle / cécité.
Syllabation : opération qui consiste à découper une suite phonique (mot ou groupe de mots) en
syllabes ; la capacité à syllaber serait innée, quelle que soit la langue acquise comme langue
maternelle.
Syllabe : groupe de sons consonantiques et vocaliques prononcé d’une seule émission de voix. La
syllabe orale, la seule qui ait une signification linguistique, comporte obligatoirement un noyau
vocalique V, qui peut être précédé et suivi d’un (ou deux) son(s) consonantique(s) C. Une syllabe est
dite ouverte lorsqu’elle se termine sur un son vocalique : CV, fermée lorsqu’elle se termine sur un son
consonantique : CVC ; en français, la syllabation du français est surtout ouverte.
Synchronie : on dit d’un fait de langue qu’il est synchronique lorsque les éléments et facteurs pris en
considération appartiennent à un seul et même moment, et il est diachronique lorsque les éléments et
facteurs en jeu appartiennent à des moments différents. Mais ces deux points de vue n’ont pas été
toujours clairement distingués, et ils ne sont peut-être pas totalement dissociables.
Thème : ensemble formé par une racine accompagnée d’un allongement, qui est lui-même constitué
de deux éléments, l’un vocalique et l’autre consonantique : VC, ou d’un seul élément, qui peut être
vocalique ou consonantique : V ou C.
Troncation : se dit de l’effacement oral de certains sons consonantiques en fin de mot ou de
morphème, lorsqu’ils ne sont pas suivis d’un son vocalique. Cet effacement peut être aussi graphique
dans la conjugaison de certains verbes du 3e groupe.
Voyelle thématique : se dit du son vocalique qui « allonge » certaines racines (ou radicaux),
notamment dans la conjugaison des verbes, et qui apparaît éventuellement entre le radical et les
morphèmes flexionnels.
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– Index –

accent, 36
– et accentuation, 36
balancement de l’-, 37, 149
– circonflexe, 161
accord, 138, 182-184
adjectif(s), 67-69, 178-180
– et verbes factitifs, 98-100
– parasynthétiques, 125
adverbe(s), 217
allomorphe, 71
allongement
– inchoatif, 144, 202
– du subjonctif, 156
– thématique, 53-55
alternances
– vocaliques, 45-46, 191
amputation, 161
analogie,17
argumentale
structure -, 180
assimilation, 113
assourdissement, 133

base, 50

catégorie, 48
racine et -, 48
catégoriel
appartenance -, 48, 73, 85, 120, 176-178, 200
changement -, 108, 174
distorsion -, 176
enchaînements -, 107
coalescence, 150
conditionnel, 157

découpage :
voir « segmentation »
dérivation, 63, 89, 92, 133
– et lacunes, 110
féminin et -, 133
dialecte, 13

e « muet », 95, 147, 163


étymologie, 15, 46, 55, 193

futur, 153, 157

genre, 130-131
masculin, 133
féminin, 81, 133, 203
– des adjectifs, 132
– des noms en -eur, 76, 80, 205
– des noms déverbaux, 95
– et sexe, 81-83

I
imparfait : voir « indicatif » et
« subjonctif »
impératif, 162
indicatif, 142, 155
imparfait, 156
présent, 150-151, 156-157
futur, 157-159
indo-européen, 41, 134
inchoatif, 144, 202
infinitif
morphème de -, 163
– présent latin, 55-56, 59, 227-230
J
jonction
– et allongement thématique, 55
– morphologique, 30-31, 55, 65, 70, 206
– phonétique, 30, 187-189

mode, 142, 155


morphème, 27
– dérivationnel, 29
– flexionnel, 30, 89, 145
– inchoatif, 144, 202
mots
– construits/non construits, 21-22
– composés, 24, 126
– nouveaux, 16-17
– possibles, 16
– thèmes, 53-54, 100
– tronqués, 27

nasalisation, 15, 47
néologie, 16
nombre, 130-131
singulier/pluriel, 134-139
– et quantité, 131, 137, 147
un/une/des, 137
noms
– déverbaux, 94
– en -eur, 76, 80, 83

paradigme, 95-96
parasynthétique, 92, 121, 125
participe
– présent, 164
– passé, 164-165
passé simple, 152, 159
personne
1e/2e/3e -, 32, 145-149, 152
– singulier, 146-147
– pluriel, 147-148, 153
populaire
doublets -/savants, 64, 221-223
radical -, 46, 65
suffixes -, 65
transmission -, 11, 59, 64
préfixe, 29-30, 118-120
– et catégorisation, 120
– et composition, 115-116
– et origine latine, 113, 195-197
– négatif, 123-124
présent : voir « indicatif » et
« subjonctif »
pronom personnel, 207-211

racine, 27-28, 41-44


– et catégorie, 48
radical, 50-51

savant(e)
doublets populaires/ -, 64, 221-223
radical -, 45, 105
suffixes -, 64, 67-68
transmission -, 11, 59, 64, 202
vocabulaire -, 199-202, 231-234
segmentation, 21-22, 27, 31-32
– et syllabation, 34, 69
subjonctif, 142
imparfait, 152, 156
morphème de -, 155
présent, 152, 156
suffixation
réitération de la -, 103, 201
suffixe(s), 29, 63
– appréciatifs, 77-78, 97
– aspectuel, 165-166
– dérivationnel(s), 29
– de noms, 67, 78, 81
– d’adjectifs, 68, 78, 178-180
– d’adverbes, 217-220
– de verbes, 98
chaînes -, 106
paradigme -, 95-96
propriétés des suffixes -, 69
– flexionnel(s), 30, 129
– de genre, 130, 132-134
– de nombre, 131, 134-138, 145-148
– de personne, 145-148
– de mode, 155-156
– de temps, 156-163
propriétés des suffixes -, 129
– homonymes, 71
– monosyllabiques, 69
– terminaux, 103
– zéro, 95, 133, 175
interprétation des -, 74-77
productivité des -, 65-66, 106, 110
propriétés générales des -, 63
supin, 55-56, 59
supplétion lexicale, 60, 225-226
syllabe, 34-35
– fermée, 15, 35
– ouverte, 15, 35
synchronie, 47, 56, 195-196
système, 16-47
T
temps, 142, 156-160
thème, 28, 53-54
mots -, 54, 57, 100
thématique
allongement -, 28, 53-54, 55, 166-167
voyelle -, 53, 144, 147, 150-152, 160, 162, 168-169
athématique, 144, 163
trait, 93, 159
troncation, 33, 146, 151-152, 167
– graphique, 152, 169
– orale, 152, 169
V
verbes
– appréciatifs, 97
– factitifs, 98-99
– dénominaux, 92
– et mots-thèmes, 100-101
– parasynthétiques, 92, 121-122
forme verbale, 143, 210
groupes, 90, 150-151, 167-171

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