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Revue juridique de l'Ouest

La fraude en Entreprise dans un contexte de crise


Didier Danet

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Danet Didier. La fraude en Entreprise dans un contexte de crise. In: Revue juridique de l'Ouest, N° Spécial 2010-4. Crise et
gouvernance de l'entreprise. pp. 27-37;

doi : https://doi.org/10.3406/juro.2010.4221

https://www.persee.fr/doc/juro_0990-1027_2010_hos_23_4_4221

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27

Didier DANET
Maître de Conférences, Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr
Institut de l'Ouest - Droit et Europe

Les enquêtes sur la fraude dans les entreprises réalisées en 2009 par les
cabinets Price WaterhouseCoopers1 (PWC) et Ernst & Young2 (E&Y) ont reçu
une attention particulière de la part de la presse économique3. Faute de pouvoir
rendre compte de toute la richesse des résultats obtenus, la plupart des articles en
ont retenu les trois points suivants :
• La fraude a augmenté substantiellement (elle « double », elle
« bondit ») dans les entreprises françaises depuis le début de la crise et notre pays
connaît une situation particulièrement difficile si on la compare au reste de
l'Europe ou du monde ;
• La crise est en partie responsable de cette montée de la fraude en
ce qu'elle crée un climat propice à l'acceptation de pratiques déviantes ;
• La situation justifie une attention particulière au problème de la
fraude et le développement des procédures de contrôle interne susceptibles de la
prévenir et de la traiter.
Le propos principal de cet article n'est pas de revenir sur les résultats
factuels des enquêtes. Attendus sur certains points (la montée de la fraude ou les
propositions de renforcement des mesures de prévention et de détection), ces
résultats sont en revanche d'une plus grande originalité lorsqu'ils mettent en
évidence des moteurs généralement ignorés de la fraude ou font apparaître
l'efficacité toute relative des mécanismes de détection pourtant vantés par les
thuriféraires de la « Corporate governance » et introduits dans notre droit positif

1 - D. Perrier et J-L. Dl Giovanni, « Enquête sur la fraude dans les entreprises en temps de crise »,
PriceWaterhouseCoopers., 2009.
32 - Ernst
Voir par
& Young,
exemple «: Enquête
Anonyme,2009
« Lasurcrise
la fraude
accroît
en d'un
entreprise
tiers le», risque
2009. de fraude économique », L 'Agéfi
Luxembourg, 1er Décembre 2009 ; A. Bekhtaoui, «Certaines fraudes en entreprises sont liées à la
crise», VExpansion.com, 20 mai 2010 ; C. Gatinois, «La crise a renforcé la fraude au sein des
entreprises», Le Monde, 21 Novembre 2009 ; J-Y. Guerin, «La fraude en entreprise bondit avec la
crise », Le Figaro, 19 Novembre 2009 ; Y. Hulman, « La crise pousse les cadres à commettre plus de
fraudes », Le Temps, 20 Novembre 2009 ; M. JASOR, « L'inquiétante montée de la fraude dans
l'entreprise », Les Echos, 29 Avril 2010 ; Y-M. Le Reour, « Les cas de fraude en entreprises ont doublé
en Europe occidentale depuis 2008 », L'Agefi Quotidien, 20 mai 2010 ; M. Rosemain, « La fraude en
hausse dans les entreprises européennes », Les Echos, 21 Mai 2010 ; C. Tridon, « La crise favorise la
fraude en entreprise », Décision-Achats.fr, 30 Avril 2010.
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depuis une dizaine d'années. Globalement convergentes, les deux enquêtes


diffèrent sur certaines de leurs conclusions du fait de la rédaction des
questionnaires ou de la constitution des échantillons interrogés (I). En dehors de
l'aspect factuel et comme toutes les enquêtes sur le crime ou la délinquance,
celles qui portent sur la fraude dans les entreprises sont sous-tendues par une
conception particulière de la nature et de la place respectives de la norme et de la
déviance dans la culture et les valeurs des organisations. Toute enquête sur la
fraude est en même temps discours implicite de l'enquêteur sur sa conception
particulière de la fraude, de ses enjeux matériels et intellectuels et sur les
politiques de prévention et de lutte qui lui paraissent les plus appropriées (II). Ce
discours n'est pas separable de celui sur la gouvernance dont il est la déclinaison
dans le domaine « obscur» des pratiques déviantes. La nature des fraudes
recherchées, les priorités définies dans les politiques de prévention et de lutte
contre les fraudeurs, l'attitude des entreprises vis-à-vis de la fraude font partie
intégrante de la gouvernance générale des organisations et, à ce titre, elles sont
révélatrices des conceptions culturelles et du système de valeur qui les sous-
tendent (III).

I - LA CONVERGENCE GLOBALE DES RESULTATS OBTENUS DANS LES


ENQUETES SUR LA FRAUDE

Les deux enquêtes publiées par PWC et E&Y se différencient sur


certains points essentiels de leur construction comme le montre le tableau
suivant.

Emst Price
&. Young WaterhouseCoopers

Taille des entreprises >5000 <= 1000

Position des personnes interrogées Cadres Cadres dirigeants

Implantation géographique Monde Europe


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L'enquête d'Ernst et Young concerne donc des entreprises plus grandes


où les procédures de contrôle de type bureaucratique sont sans doute plus
développées. Elle porte sur un cercle plus large que celle de PWC qui se
concentre sur la fraude vue par les dirigeants. Elle englobe des pays où le niveau
présumé de la fraude est plus important en moyenne que celui des économies
européennes.
En dépit de cette différence significative des échantillons sollicités, les
résultats obtenus sont globalement convergents. Ils font apparaître une
augmentation sensible des cas de fraude dans la période récente et suggèrent que
ceux-ci devraient encore se développer dans les années à venir. La crise
économique est volontiers mise en avant comme facteur permissif, voire
déclenchant, de l'accroissement constaté ou attendu.
Facteur permissif, la crise crée un climat propice à l'extension des
comportements déviants de l'ensemble des acteurs du système économique.4 Les
licenciements qu'elle engendre agissent de deux manières à cet égard. D'une
part, ils frappent les équipes d'audit chargées de prévenir et de détecter les
fraudes, ce qui réduit la fréquence ou l'intensité des contrôles, procure des degrés
de liberté supplémentaires aux fraudeurs actifs et encourage les fraudeurs
potentiels à passer à l'acte puisque le risque d'être pris diminue. D'autre part, les
licenciements font peser sur les salariés qui demeurent en place une pression
accrue en matière de productivité. Craignant de voir leur rémunération diminuer
ou leur emploi supprimé s'ils ne remplissent pas des objectifs plus difficiles à
atteindre du fait de la crise, les salariés se montreraient plus enclins à adopter des
comportements frauduleux (corruption, falsification des documents
commerciaux...).
Facteur déclenchant de fraude, la crise le devient lorsqu'elle favorise des
opérations particulièrement propices à des manoeuvres déviantes. Il en est ainsi
des fusions qui s'opèrent entre des entreprises dont les cultures, les politiques ou
les procédures sont aux antipodes les unes des autres. Les fusions de ce type sont
autant d'espaces ouverts à la fraude et fragilisent les possibilités de contrôle et de
détection des comportements irréguliers. De même, les délocalisations vers des
pays qui pratiquent le dumping juridique et éthique encouragent l'adoption des
usages locaux avec un risque non négligeable de gangrène pour l'ensemble de
l'entreprise.

4 - Voir dans ce sens : J.-C. Svare, "Fraud in a Down Economy", Internal Auditor 66, n°. 5, Octobre
2009, pp. 32-36. (en particulier le tableau des principaux risques de fraude élaboré par Raytheon)
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En matière de prévention et de détection des comportements frauduleux,


les deux enquêtes insistent, mais est-il besoin de le préciser, sur la nécessité de
développer les procédures ad hoc : audit interne, renforcement des mesures de
contrôle administratif, codes de conduite... Même si leur efficacité demeure
relative puisque ces dispositifs de contrôle ne permettent de repérer qu'une
minorité des fraudes constatées, l'enquête « confortera l'attitude des entreprises
qui continuent de développer des programmes de prévention et de détection ».5
Elles montrent également une priorité croissante attachée à la lutte contre la
fraude, à la fois dans le déploiement de mesures visant à lutter contre les
pratiques déviantes mais aussi dans le renforcement des sanctions prises à
rencontre des fraudeurs.
Au-delà de ces convergences substantielles, les deux enquêtes
aboutissent à des interprétations différentes du phénomène frauduleux sur un
point important : de qui faut-il se méfier prioritairement ? Pour Perrier et Di
Giovanni, la principale menace vient des « middle managers ». Bon connaisseur
des systèmes et des procédures, le middle management est en mesure de les
contourner plus facilement, ce qui constitue le mécanisme élémentaire des
détournements d'actifs et des fraudes comptables qui forment le gros des fraudes
constatées par les entreprises. « Ce constat nous paraît d'autant plus préoccupant
que cette catégorie de personnel constitue une population clef au sein de
l'entreprise sur laquelle la direction se repose et en qui elle a toute confiance. »6
A l'inverse, dans l'enquête d'Ernst & Young, une majorité très importante des
répondants considère que le risque de fraude le plus élevé se situe au niveau des
cadres dirigeants, près de 40% des personnes interrogées considérant que les
dirigeants de leur entreprise ne font que parfois, rarement, voire jamais, preuve
d'un niveau d'intégrité élevé.7 Au regard des échantillons interrogés, il ressort
sans surprise que « la fraude, c'est les autres ».
Bien que les convergences l'emportent globalement, les éléments de
divergence doivent cependant recevoir une attention particulière dans la mesure
où ils sont l'expression du relativisme inhérent à toute étude sur la déviance et la
criminalité. En l'espèce, la fraude dans les entreprises est analysée en relation
avec la crise économique selon un modèle culturel, des normes et des valeurs qui
ne sont pas explicites mais qui n'en existent pas moins et se rattachent pour

- D. Perrier et J.-L. Di Giovanni, « Enquête sur la fraude dans les entreprises en temps de crise
PriceWaterhouseCoopers., 2009, p. 3.
67 - ERNST
D. Perrier
& YOUNG,
et J.-L.«DiEnquête
Giovanni,
2009 ibid.
sur lap. fraude
13. en entreprise », 2009, p. 1 3.
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l'essentiel à la vision dominante du gouvernement d'entreprise telle qu'elle


s'exprime au travers des thèses de la « corporate governance ».

II - GOUVERNANCE, CRISE, FRAUDE : QUELS LIENS DE CAUSALITE ?

Les études de PWC ou E&Y ne font nullement état du « substrat


conceptuel » sur lequel se fondent leur approche et les modalités de leur étude.
Ainsi, l'étude de PWC se donne pour objet « d'analyser l'incidence de la crise
économique sur le risque de fraude et sur l'attitude adoptée par les entreprises
face à ce risque ». La nature et le sens de la relation entre crise et fraude de
même que la dénonciation des comportements frauduleux y sont posées comme
allant de soi et n'appellent aucune explication ou justification. En première
analyse, nul ne songerait à contester a priori le fondement d'une étude sur la
fraude dans les entreprises ou la pertinence de recommandations visant à en
prévenir, en détecter et en combattre les effets. Pour autant, au-delà de la
réprobation spontanée qu'elle peut susciter, la fraude est d'abord le résultat d'une
construction sociale reposant sur des valeurs et des normes propres qui renvoient
à un certain état des pratiques de gouvernance. Or celui-ci se caractérise depuis
une vingtaine d'années par un discours dominant qui vise à faire adopter par
l'ensemble des pays européens un modèle particulier, celui de la « corporate
governance » qui reflète la vision anglo-américaine du fonctionnement des
entreprises et, plus largement, de la vie en société. Les normes et les valeurs
propres à ce modèle définissent en creux une certaine conception de la déviance,
des principes qui doivent guider la politique à mener et les mesures techniques à
mettre en place.8 La « corporate governance » a ainsi produit un déferlement de
discours valorisant une forme d'éthique bien particulière qui a envahi tous les
niveaux de gouvernance publique ou privée. « Tout se passe comme si les
dimensions relativistes de l'éthique et de la morale étaient évacuées sous le coup
d'une indignation morale alimentée au plan des symboles par des scandales
retentissants »9. Mais, à chacun ses scandales et ses indignations prioritaires.
Chez les cadres dirigeants, le scandale de référence semble être celui de la
Société Générale et la menace principale, celle de cadres intermédiaires présentés

8 - Sur l'enracinement de l'éthique des affaires dans les cultures nationales, voir les travaux de Samuel
Mercier, par exemple S. Mercier, « L'éthique dans les entreprises », Nouv. éd. La Découverte, 2004.
9 - D. Pelletier et A. Beaulieu, « Éthique et gouvernance : un regard criminologique », La Revue des
Sciences de Gestion, Direction et Gestion, n°. 239, 2009, pp. 1 15-126.
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comme capables de mettre à mal les procédures de contrôle bureaucratique dont


le législateur français s'est fait le promoteur inlassable depuis le tournant du
millénaire et dont le président de la Société Générale était l'un des plus fervents
zélotes. Au contraire, chez les cadres intermédiaires, la menace prégnante est
celle représentée par des dirigeants avides, qui, comme dans le cas d'Enron,
disposent du savoir et du pouvoir nécessaire pour donner des activités de
l'entreprise l'image nécessaire à la croissance exponentielle de leurs
rémunérations jusqu'à l'écroulement du château de cartes comptable qu'elle est
devenue par leur faute. Il n'existe donc pas un « fraudeur type » dont les
enquêtes donneraient le même portrait robot mais une pluralité de fraudeurs
potentiels qui forment autant de centres de gravité possibles pour les politiques
de prévention et de lutte menées par les entreprises. Il en va de même pour ce qui
concerne les valeurs et les normes ou les mesures de lutte contre la fraude. Les
cibles retenues ne sont donc pas neutres ; elles reposent bien sur des « substrats
conceptuels » que l'analyse permet de mettre en évidence.
Il conviendrait en premier lieu de s'interroger sur le statut de la crise et le
sens des relations possibles entre les trois notions qui font l'objet des enquêtes
commentées : la gouvernance, la crise et la fraude. Dans les deux cas, PWC
comme E&Y, le développement des comportements frauduleux apparaît certes
comme l'un des fruits vénéneux de la crise. Mais, celle-ci n'est pas seule en
cause. Nombre de fraudes trouvent leur origine dans la rigidité excessive de la
gouvernance des firmes en temps de crise. Au premier rang des facteurs de
risques pour l'entreprise figurent les pratiques managériales d'équipes
dirigeantes qui ne revoient pas leurs attentes et leurs méthodes de gestion à la
lumière des effets de la crise et maintiennent les objectifs assignés à leurs équipes
sans tenir compte du contexte récessif et/ou des réductions d'effectif. Il en résulte
une pression croissante sur le niveau des rémunérations ou des bonus, voire sur
l'emploi, pression qui pourrait être limitée par une révision temporaire des
attentes en fonction de la conjoncture économique. Le manque de confiance dans
la direction de l'entreprise et la menace sur les primes et rémunérations sont deux
fois plus souvent citées en France que dans le reste de l'Europe parmi les facteurs
favorisant l'adoption de comportements frauduleux.10 La fraude apparaît ainsi
comme la réponse d'agents incapables de remplir des objectifs devenus
impossibles à atteindre et qui trouvent dans des formes de déviance multiples le
moyen de soutenir une pression excessive pesant sur les éléments fondamentaux
de leur activité salariée. « C'est pourquoi nous considérons que [les entreprises]

10 - ERNST & YOUNG, « Enquête 2009 sur la fraude en entreprise », 2009, p. 6.


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devraient faire preuve de plus de réalisme dans la définition de leurs objectifs en


temps de crise. »n La remarque est d'importance puisqu'elle indique clairement
que les politiques de lutte contre la fraude ne peuvent pas se contenter de
mesures techniques d'audit interne et qu'elle suggère qu'une partie de la solution
réside dans la révision des pratiques de gouvernance, notamment le retour à des
rapports entre dirigeants et salariés qui ne soient plus seulement construits sous
l'égide de la théorie de l'agence et dans la crainte de voir « pactiser » dirigeants
et salariés en vue de spolier les actionnaires.
Il conviendrait ensuite de s'interroger sur la part réelle de la crise dans
les choix en matière de gouvernance auxquels le risque de fraude peut
directement être imputé. Il faudrait avoir la mémoire bien courte pour ne pas voir
que la crise n'a pas donné naissance, même si elle a été l'occasion de les
amplifier, aux pratiques managériales en ING : reengineering, delayering,
flattering, downsizing, outsourcing... qui sont autant de facteurs d'aggravation du
risque de fraude tels qu'ils sont décrits dans les enquêtes. Le développement de
la fraude est donc autant la conséquence structurelle d'un certain style de
gouvernance et de priorités managériales centrées sur la maximisation de la
valeur pour l'actionnaire que le fruit d'une crise dont il suffirait de sortir pour
que la fraude redevienne marginale et que les fraudeurs reviennent à des
comportements conformes aux normes du droit positif et de l'éthique.

III - LUTTE CONTRE LA FRAUDE ET CULTURE DE GOUVERNANCE

Si l'on en vient maintenant au substrat culturel qui sous-tend les analyses


et les recommandations des enquêteurs, on ne sera pas surpris de leur
rattachement direct aux principes de la « corporate governance ». De manière
plus précise, l'attention portée à la lutte contre la fraude est le corollaire de
principes prétendument vertueux : la transparence, les procédures
bureaucratiques de contrôle, la culture de la conformité, le discours éthique
généralisé, le contrôle réciproque des individus... toutes choses dont l'efficacité
apparaît pour le moins douteuse mais que le législateur français s'est
consciencieusement attaché à « copier - coller » dans notre Droit, y compris
lorsque, comme dans l'exemple du rapport sur les procédures d'audit interne que
la loi présentait imposer à toutes les sociétés anonymes12, la transposition

" - D. Perrœr et J-L. Di Giovanni, «Enquête 2009 sur la fraude dans les entreprises en temps de
crise », Price WaterhouseCoopers., 2009, p. 7.
12 - S. Sylvestre, « Le contrôle interne, » Les Petites Affiches, n°. 228, 2003, p. 87.
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conduisait à des mesures manifestement absurdes.13 La conformité aux normes


légales et éthiques, qui a été présentée comme la réponse aux fraudes massives
de la fin du siècle dernier et dont l'inefficacité prévisible s'est vérifiée moins de
dix ans plus tard14, a donné lieu à une avalanche de dispositifs divers dont le trait
commun est de renforcer systématiquement le formalisme de la vie
entrepreneuriale et sociétaire et les procédures de contrôle à caractère
bureaucratique. Cette culture de la « compliance » renchérit les coûts de la
coordination et du contrôle et soulève des objections doctrinales nombreuses15.
Elle peut ainsi être interrogée sur sa productivité, c'est à dire sur le rapport des
résultats obtenus aux coûts engagés. Or, s'agissant des résultats obtenus,
l'enquête de PWC montre que les procédures d'audit interne ne sont qu'à
l'origine de 17% des fraudes constatées dans les entreprises, ce pourcentage
ayant par ailleurs reculé significativement depuis le milieu des années 2000 16.
Cette procédure à caractère formel et bureaucratique est aujourd'hui à peine plus
efficace que des approches plus souples comme les programmes de « risk
management ».17 Si l'on cumule l'ensemble des dispositifs spécifiquement
consacrés à la détection des fraudes, ils ne permettent de découvrir que moins de
la moitié des fraudes constatées en 2009. La majorité de ces dernières est donc
découverte grâce à des dispositifs informels ou qui ne sont pas conçus à cette fin.
Compte tenu de ces résultats pour le moins modestes en dépit de l'augmentation
incessante des dispositifs et des mesures qui tendent' à les renforcer18, il est
permis de s'interroger sur la balance coût / avantage des dispositions nouvelles
prises sur la recommandation des théoriciens de la « corporate governance ».
Globalement, ces dispositions semblent moins efficaces que les modes
traditionnels et informels du contrôle social, que celui-ci soit le fait des
personnels de l'entreprise ou de ses parties prenantes extérieures.

13 - C. Champaud et D. Danet, « Gouvernance et transparence. Loi pour la confiance et la


modernisation de l'économie », RTDCom, 2005, p.747.
14 - D. DANET, « Misère de la corporate governance », Revue Internationale de Droit Économique, 2008,
pp. 407^33 ; K. Jamal, "Mandatory Audit of Financial Reporting: A Failed Strategy for Dealing with
Fraud
15 - B. ",Fasterling
AccountingetPerspectives
J.-C. Duhamel,
7, n°. 2,"LeMaiComply
2008, pp.
or explain:
97-1 10 la transparence conformiste en droit des
sociétés" Revue Internationale de Droit Economique XXIII, n°. 2, 2009, pp. 129-157.
16 - Le pourcentage de fraudes constatées dont l'audit interne est à l'origine de la découverte est passé de
26% à 1 7% entre 2005 et 2009 PWC, p. 1 1
17 - Les programmes de risk management ont permis de découvrir 14% des fraudes constatées en 2009,
PWC Ibid.
- Tout en constatant l'inefficacité des mesures prises pour renforcer la capacité des procédures à
prévenir les fraudes massives des dirigeants malhonnêtes, certains auteurs n'en préconisent pas moins de
poursuivre dans la voie du contrôle bureaucratique. Voir par exemple C. Yilmaz, C. Elitas et M.
ERKAN, "From Accounting Scandals to Global Crisis," Suieyman Demirel University, The Journal of
:

Faculty of Economics & Administrative Sciences 14, n°. 2, Juillet 2009, pp. 141-156.
35

A cet égard, on soulignera que le constat ainsi dressé quant aux modes de
détection de la fraude invalide très largement le discours en faveur du «
whistleblowing » que les partisans de la « corporate governance » avaient tenté
de généraliser dans notre pays au prétexte de l'alignement présenté comme
incontournable sur les normes de la loi Sarbanes Oxley19 ou de la soumission aux
« impératifs » de la globalisation économique et financière.20
Fort heureusement, les autorités indépendantes, la CNIL21 et, plus
encore, les juridictions judiciaires ont limité le développement de ces dispositifs
de délation au motif de l'atteinte portée aux libertés individuelles22. L'enquête de
PWC constate de manière largement euphémisée que « la part [des fraudes
détectées par les dispositifs d'alerte éthique] laisse entrevoir une certaine
inefficacité des dispositifs en place, voire l'absence de ce type de procédure
découlant des contraintes légales attachées à certains pays ».23 Contrairement au
discours tenu par les promoteurs du « whistleblowing » et dont le retour
d'expérience américain avait déjà montré les faiblesses24, la soumission des
entreprises françaises à une loi extra-territoriale ou à des modes managériales
n'était ni un impératif (l'obligation est assez largement méconnue sans que cette
méconnaissance n'ait produit les effets catastrophiques annoncés) et, lorsqu'elle
est respectée, son efficacité s'avère pour le moins douteuse.
Il n'est pas moins intéressant de relever que la découverte d'une fraude
conduit à une répression plus rigoureuse de la part des entreprises victimes. Le
fraudeur est aujourd'hui l'objet d'une procédure de licenciement quasi
systématique alors que, dans la période précédant la crise, le licenciement n'était
mis en oeuvre que dans moins de la moitié des cas. Il n'est pas ici question de
porter un jugement sur la légitimité de la sanction mais de constater que la
philosophie des entreprises en matière de lutte contre la fraude a évolué dans le
sens de la « tolérance zéro », typique de la culture américaine des années 1980 et

- Voir l'exemple de la société Clarion cité par J.-C. Rouers, « "Compliance" chez CLARION », Rev.
Intern. Psychosociologie XIV, n°. 3, 2008, pp. 153-163.
20 - B. Pereira, « Chartes et codes de bonne conduite : le paradoxe éthique », Management et avenir 1 ,
n°. 21,2009, pp. 26-43.
21 - 1. Rapp et R. Perray, « Whistleblowing ou dénonciation : la CNIL sépare le bon grain de l'ivraie»,
Lamy Droit de l'immatériel mars 2006, p. 46.
22 - J.-F. FORGERONet A. Fievet, Note sous TGI Lyn, 19 sept. 2006 CGT du Rhône c/ Bayer
Corporation, Gaz. Palais 18 janvier, n°. 18, 2006, p. 38 ; L. Gamet, « Le whistleblowing (ou le salarié
mouchard), » Bull.Joly Sociétés, 2006, p. 307.
23 - D. Perrier et J.-L. Dl Giovanni, « Enquête sur la fraude dans les entreprises en temps de crise »,
PriceWaterhouseCoopers, 2009, p.l 1.
24 - H. ROSSBACHER, "Whistleblowing and the American experience: has anything changed ?," Journal of
Financial Crime 1 1 , n°. 3, 2004, pp. 260-261 .
36

des politiques de lutte contre la délinquance conduites par les édiles des grandes
villes républicaines. Ici encore, le « substrat conceptuel » est clairement celui de
la « Corporate governance » et des valeurs propres à l'éthique du capitalisme
américain. La généralisation d'attitudes inspirées par la « tolérance zéro »
témoigne d'un processus de transformation du modèle de contrôle social et le
passage d'une analyse en termes de « réduction des méfaits » à une volonté
d' eradication de tout comportement contraire aux lois, au règlement intérieur ou
à l'éthique de l'entreprise.
L'enquête de PWC semble vouloir indiquer qu'un changement s'est
opéré dans les entreprises qui seraient ainsi passées d'une conception « latine »
où certaines fautes sont traitées au cas par cas et où le fonctionnement du
système entrepreneurial s'accommode de pratiques déviantes juridiquement
condamnables mais socialement acceptées (tant qu'elles demeurent dans des
limites raisonnables) comme le « coulage » ou la « perruque » à une conception
« anglo-américaines » où la « conformité » est érigée en vertu cardinale et ne
supporte pas la moindre flétrissure. Si le modèle américain de la « tolérance
zéro » avait fait la preuve définitive de son efficacité dans la lutte contre la
criminalité, la double extension de son domaine d'application (à l'Europe latine
et à la vie des entreprises) pourrait s'en revendiquer. Mais les travaux de
sociologues comme Bernard E. Harcourt ont montré que les politiques de ce type
ne donnent souvent pas l'ordre mais simplement l'illusion de l'ordre25 et, à
l'instar des contrôles bureaucratiques de la loi SOX, peuvent recouvrir les pires
turpitudes sous le voile de la régularité administrative.

CONCLUSION
En tant que pathologie des systèmes de gouvernance, la fraude et le
traitement dont elle est l'objet dans les entreprises forment un excellent
révélateur de la culture et des valeurs qui prévalent dans les organisations
productives. Sur ce point, les enquêtes de PWC et E&Y font clairement
apparaître des analyses et des pratiques qui traduisent la montée des thèses de la
Corporate governance alors même que leurs insuffisances sont pleinement mises
en lumière par la crise actuelle et que leur inadaptation au contexte culturel et
organisationnel français se mesure à des résistances qui prennent tantôt la forme

- B. HARCOURT, "Illusion of Order: The False Promise of Broken Windows Policing.," American
Journal of Sociology 111, n°. 5, Mars 2006, pp. 1625-1628 ; B. HARCOURT et J. LUDWIG, "Broken
Windows: New Evidence from New York City and a Five-City Social Experiment.," University of
Chicago Law Review 73, n°l, 2006, pp. 271-320.
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de l'inertie face à des injonctions législatives (procédures d'audit sur l'audit) et


tantôt celle de l'opposition sociale ou contentieuse face à des innovations
managériales (whistleblowing). Il ne s'agit pas ici de dire que les entreprises
doivent baisser la garde en matière de lutte contre la fraude mais de souligner que
les arbitrages actuels en matière de prévention et de répression s'attachent
prioritairement à une forme particulière de fraude et de fraudeurs, laissant ainsi
des espaces largement ouverts à des formes de fraudes particulières dangereuses
par leur sophistication et les dégâts financiers et sociaux qu'elles sont
susceptibles de provoquer. Il nous semblerait pertinent qu'en période de crise, la
lutte contre la fraude ne soit pas seulement dictée par une conception étriquée et
partielle de l'entreprise mais fasse l'objet d'une approche renouvelée susceptible
d'éviter la stigmatisation d'une partie du personnel (le middle management) et
qui fasse l'objet d'un consensus au sein de l'entreprise de sorte à mobiliser des
systèmes de prévention fondés sur le contrôle social informel plutôt que sur les
procédures bureaucratiques dont l'expérience montre la fragilité et l'inefficacité.

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