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Émile Zola, Thérèse Raquin (1867)

CH. 26:
Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumière, elle ne vivait plus
assez pour les séparer et les défendre contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu’elle était là,
qu’elle les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient Camille et cherchaient à le
chasser. Alors, ils balbutiaient, ils laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent
par tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant laquelle il parla comme un
halluciné. Brusquement, la paralytique comprit.
Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une telle secousse, que
Thérèse crut qu’elle allait bondir et crier. Puis elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de
choc fut d’autant plus épouvantable qu’il sembla galvaniser un cadavre. La sensibilité, un instant
rappelée, disparut ; l’impotente demeura plus écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d’ordinaire,
étaient devenus noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
Jamais désespoir n’était tombé plus rudement dans un être. La sinistre vérité, comme un
éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en elle avec le heurt suprême d’un coup de foudre. Si
elle avait pu se lever, jeter le cri d’horreur qui montait à sa gorge, maudire les assassins de son fils,
elle eût moins souffert. Mais, après avoir tout entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et
muette, gardant en elle l’éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et Laurent l’avaient liée,
clouée sur son fauteuil pour l’empêcher de s’élancer, et qu’ils prenaient un atroce plaisir à lui
répéter : « Nous avons tué Camille », après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui étouffait ses
sanglots. L’épouvante, l’angoisse couraient furieusement dans son corps sans trouver une issue. Elle
faisait des efforts surhumains pour soulever le poids qui l’écrasait, pour dégager sa gorge et donner
ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement elle tendait ses dernières énergies ; elle sentait
sa langue froide contre son palais, elle ne pouvait s’arracher de la mort. Une impuissance de
cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient à celles d’un homme tombé en léthargie qu’on
enterrerait et qui, bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit sourd des pelletées
de sable.

CH. 27 :
« Hé ! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite les doigts… Elle
désire sans doute quelque chose. »
Thérèse ne put répondre ; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le labeur de la paralytique, elle
regardait la main de sa tante, blafarde sous la lumière crue de la lampe, comme une main
vengeresse qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
« Pardieu ! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose… Oh ! nous nous comprenons bien tous
les deux… Elle veut jouer aux dominos… Hein ! n’est-ce pas, chère dame ? »
Mme Raquin fit un signe violent de dénégation. Elle allongea un doigt, replia les autres, avec
des peines infinies, et se mit à tracer péniblement des lettres sur la table. Elle n’avait pas indiqué
quelques traits, que Grivet s’écria de nouveau avec triomphe :
« Je comprends : elle dit que je fais bien de poser le double-six. »
L’impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le mot qu’elle voulait écrire.
Mais, à chaque instant, Grivet l’interrompait en déclarant que c’était inutile, qu’il avait compris, et
il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
« Que diable ! laissez parler Mme Raquin, dit-il. Parlez, ma vieille amie. »
Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l’oreille. Mais les doigts de la paralytique
se lassaient, ils avaient recommencé un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot
qu’en s’égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne pouvant lire, forçant
l’impotente à toujours reprendre les premières lettres.
« Ah ! bien, s’écria tout à coup Olivier, j’ai lu, cette fois… Elle vient d’écrire votre nom,
Thérèse… Voyons “Thérèse et…” Achevez, chère dame. »
Thérèse faillit crier d’angoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cirée, et
il lui semblait que ces doigts traçaient son nom et l’aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
s’était levé violemment, se demandant s’il n’allait pas se précipiter sur la paralytique et lui briser le
bras. Il crut que tout était perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, en voyant
cette main revivre pour révéler l’assassinat de Camille.
Mme Raquin écrivait toujours, d’une façon de plus en plus hésitante.
« C’est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d’un instant, en regardant les époux.
Votre tante écrit vos deux noms : “Thérèse et Laurent” »
La vieille dame fit coup sur coup des signes d’affirmation, en jetant sur les meurtriers des
regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts s’étaient roidis, la volonté
suprême qui les galvanisait lui échappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son
bras, et de nouveau s’emparer de son poignet. Elle se hâta, elle traça encore un mot.
Le vieux Michaud lut à haute voix :
« Thérèse et Laurent ont… »
Et Olivier demanda :
« Qu’est-ce qu’ils ont, vos chers enfants ? »
Les meurtriers, pris d’une terreur folle, furent sur le point d’achever la phrase tout haut. Ils
contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d’un coup, cette
main fut prise d’une convulsion et s’aplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de
l’impotente, comme une masse de chair inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le
châtiment. Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et Laurent goûtaient
une joie si âcre, qu’ils se sentaient défaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur
poitrine.
Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le moment était venu de
reconquérir son infaillibilité en complétant la phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on
cherchait le sens de cette phrase :
– C’est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Je n’ai pas
besoin qu’elle écrive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit… Elle a voulu dire : “Thérèse
et Laurent ont bien soin de moi.” »
Grivet dut s’applaudir de son imagination, car toute la société fut de son avis. Les invités se
mirent à faire l’éloge des époux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame.
« Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a voulu rendre hommage
aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille. »
Et il ajouta en reprenant ses dominos :
« Allons, continuons. Où en étions-nous ?… Grivet allait poser le double-six, je crois. »
Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa main venait de la
trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, maintenant ; jamais plus elle ne pourrait la soulever.
Le ciel ne voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen de faire connaître
aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. Et la malheureuse se disait qu’elle n’était plus
bonne qu’à aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se sentant inutile
désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du tombeau.

Cf. https://fr.wikisource.org/wiki/Atar-Gull/27

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