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> L’Europe

de 1945 à nos jours

Les élèves en Terminale L et ES étudient l’ensemble de la séquence.


Les élèves en Terminale S sont dispensés de l’étude de cette séquence.

Séquence 3-HG00 167

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Chapitre 1 > La construction européenne de
1945 aux années 1980 ..........................................................................................
171

A De l’idée européenne à l’aube de sa réalisation 1945-1957

B De 1957 à 1973, la Communauté Économique Européenne (CEE) à Six

C Du Marché Commun à la Comunauté Européenne, 1973 - années 80

Chapitre 2 > Le temps des démocraties populaires (1948-1989) ........


194

A La soviétisation de l’Europe de l’Est : 1945-1953

B Le temps des crises et des stratégies réformistes : 1953-1968

C La « souveraineté limitée » et l’émergence des sociétés civiles : 1968-1985

D Le temps des turbulences ou la fin des démocraties populaires : 1985-1990

Chapitre 3 > Les enjeux européens depuis 1989 .....................................................


219

A Élargissements et approfondissement

B De très nombreux défis à relever

Sommaire Séquence 3-HG00 169

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ontenu du chapitre 1

La construction européenne de 1945 aux années 1980

Problématique :
Pourquoi la construction européenne fut-elle essentiellement économique et non politique de ses débuts
aux années 1980 ?

Plan : traitement
Notions-Clés Repères
de la problématique
Introduction Partir d’une carte de l’état de l’Europe unifiée
en 2003.
Repérer les dates clés de la construction euro-
péenne à travers une chronologie.

A De l’idée européenne à l’aube


de sa réalisation 1945-1957 « Etats-Unis d’Europe » – fédéralisme – suprana- Etudier une déclaration fondatrice : Churchill
tional – confédéral – unionistes – Congrès de la en 1946
 Un contexte international porteur
HAYE – Conseil de l’Europe – Convention euro- Etudier un texte fondateur : la mémorandum
 Les pères fondateurs et leurs valeurs péenne des droits de l’homme – endiguement Schuman de 1950
– plan Marshall – OECE – Union Occidentale Etudier une caricature britannique sur la CECA
 Premières réalisations… et échecs – OTAN (1950)
Démocrates-chrétiens – MRP – CDU Analyser une affiche de propagande pour la CED
Benelux – CECA – Haute Autorité – CED- (1954)
Gaullistes – UEO – plan BEYEN-SPAAK-BECH
– conférence de Messine

B De 1957 à 1973, la Communauté


Economique Européenne (CEE)
à Six
 Les institutions du Marché Commun « Trente Glorieuses » – marché unique – FSE Etudier le traité fondateur de la CEE (1957)
 Des réalisations plus ou moins – BEI – Euratom – consultatif – Commission Retenir l’organisation des institutions de la CEE
– Conseil des ministres – directives – Parlement (organigramme)
spectaculaires européen .
 L’épine gaullienne PAC – prix d’orientation – prix d’intervention
– FEOGA – prélèvements –restitution –« arran-
 Le Royaume-Uni aux portes du gement de Luxembourg » – plan MANSHOLT
Marché Commun – union douanière – TEC – GATT – « sommet »
– « serpent monétaire européen »
Confédération – « Europe des Patries » – traité
franco-allemand de 1963 – politique de la
« chaise vide » – veto
Travaillistes – Commonwealth – AELE

C Du Marché Commun à la
Communauté Européenne, 1973
- années 80
 De l’europessimisme à la relance Désordre monétaire – MCM – Thatcher – CIG – Observer une caricature des conseils (dessin de
de la construction européenne : les SME – Acte Unique – Convention de Schengen Plantu 1987)
Adhésions politiques – EEE
évutions institutionnelles
Quotas – QMG – « gel des terres » – « jachère »
 Les élargissements – aides compensatoires – « Europe bleue » - TAC
 Des champs d’action de plus en plus – IFOP – FEDER – Erasmus – ACP – Convention
de Lomé – « guerres douanières »
élargis

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L’Europe de l’Ouest en construction
jusqu’à la fin des années 80

M algré la diversité linguistique et religieuse, une fragmentation politique très marquée, des identités
nationales fortes et rivales, des Européens depuis le XVIe siècle n’ont jamais cessé de rêver d’unité
pour l’Europe. Les précédentes tentatives d’union se sont réalisées par le fracas des armes, au temps
de Napoléon 1er surtout, et restèrent toutes éphémères. Le XXe reprend le rêve de Victor Hugo des «
Etats-Unis d’Europe » et le réalise enfin. La boucherie franco-allemande de 1914-1918 fait prendre
conscience à Briand et Stresemann dans les années 20 de la nécessité de construire une Europe pacifiée
et fédérale basée sur la réconciliation franco-allemande. Mais c’est un rêve non relayé par les opinions
publiques. La 2nde guerre mondiale déchire à nouveau l’Europe, l’exigence de son unification n’en est
désormais que plus pressante.
De nos jours, 60 ans après, le chemin parcouru est impressionnant :

Document 1
L’Union Européenne de 15 à 27

Jan Mayen (Norv.)

* seule la RFA est entrée


1 : SLOVÉNIE
dans le marché commun en 1957.
2 : CROATIE Iles Feroe
3 : MACÉDOINE (Dan.) Pays membres de l'UE au 1er mai 2004
4 : BELGIQUE FINLANDE
9 : PAYS-BAS 1995
10 : LUXEMBOURG Pays entrés en 2004

Pays entrés en 2007


ESTONIE
SUÈDE
1995 Candidature en suspens
1973 DANEMARK LETTONIE
1973
IRLANDE LITUANIE
1973
ROYAUME-
UNI 1957
5
POLOGNE
1957 4 ALLEMAGNE*
6 1957 REP.
1957 TCHÈQUE
SLOVAQUIE
1995
FRANCE
SUISSE AUTRICHE
1957 HONGRIE
1 ROUMANIE
2
PORTUGAL
1986
Andorre ITALIE
ESPAGNE BULGARIE
1957
1986 3

GRÈCE TURQUIE
1981

MAROC
MALTE
CHYPRE
ALGÉRIE TUNISIE

0 300 km

Séquence 3-HG00 171

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À partir du noyau des Six (Benelux, Allemagne, Italie, France), la CEE s’est élargie à 9 autres pays,
d’abord vers l’Europe du Nord-Ouest en 1973, puis vers l’Europe méditerranéenne dans les années
1980 enfin vers le Grand Nord et l’Autriche en 1995. A l’exception de la Norvège et de la Suisse, toute
l’Europe occidentale est intégrée dans l’Union Européenne. L’Europe centrale et orientale est en voie
d’intégration : 8 PECO (pays d’Europe centrale et orientale) la rejoignent en 2004 + 2 îles méditerra-
néennes : Malte et Chypre.
Toutefois, notre carte reste par trop simplificatrice, de quel Europe s’agit-il ? Une Europe économique,
politique, monétaire ? Il y a tant de nuances qui incluent ou excluent les différents territoires européens.
Et c’est l’histoire de la construction européenne qui permet d’expliquer ces singularités.

Quelques dates-clés dans la construction européenne, de 1945 à la fin


des années 1980

Septembre 1946 Discours de Churchill sur les Etats-Unis d’Europe

Mars 1947 Benelux : Union douanière entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg

Décembre 1947 Coordination des Mouvements Pour l’Unification européenne

Avril 1948 Création de l’OECE

Mai 1948 Congrès de la Haye

Avril 1949 Signature du Traité de l’Atlantique Nord

Mai 1949 Création du Conseil de l’Europe

Mai 1950 Mémorandum Schuman

Novembre 1950 Convention européenne des droits de l’homme

Avril 1951 Traité instaurant la CECA

Mai 1952 Traité sur la CED

Août 1954 Rejet par les députés français de la CED

Octobre 1954 Création de l’UEO

Mai 1955 Plan BEYEN – SPAAK – MONNET sur la relance de l’Europe

1-2 juin 1955 Conférence de Messine

Mars 1957 Signature des traités de ROME : CEE et EURATOM

Janvier 1960 Création de l’AELE

Août 1961 1re candidature du Royaume-Uni à la CEE

Janvier 1962 Création de la PAC

Janvier 1963 Veto de DE GAULLE quant à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE

Janvier 1963 Traité franco-allemand de coopération

Juin 1965 Crise entre la France et les 5 autres partenaires de la CEE au sujet de la PAC

Janvier 1966 Compromis de Luxembourg

Mai 1967 2e candidature du Royaume-Uni (+ celles du Danemark et de l’Irlande)

Novembre 1967 2e veto français

Juillet 1968 Réalisation du marché commun des produits industriels

Décembre 1969 Sommet de la HAYE sur l’élargissement de la CEE

Avril 1972 Création du Serpent Monétaire Européen

Juillet 1972 Accords CEE – AELE sur le libre-échange

Janvier 1973 Entrée du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark dans le CEE

Février 1975 1re convention de LOME entre la CEE et les pays ACP

Mars 1975 Création du FEDER (Fonds européen de développement régional)

172 Séquence 3-HG00

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Mars 1979 Entrée en vigueur du SME (système monétaire européen)

Juin 1979 1res élections du Parlement européen au Suffrage Universel

Octobre 1979 2e convention de LOME

Janvier 1981 Entrée de la Grèce dans la CEE

Janvier 1983 Naissance de l’Europe « bleue »

Mars 1984 Institution des quotas laitiers

Juin 1984 Conseil européen de Fontainebleau, ristourne accordée au Royaume-Uni

Juin 1985 Accord de Schengen

Janvier 1986 Entrée de l’Espagne et du Portugal dans la CEE

Février 1986 Signature de l’Acte Unique

Juillet 1987 Entrée en vigueur de l’Acte Unique

Juin 1989 1res étapes du plan Delors vers l’Union Economique et Monétaire (UEM)

A De l’idée européenne à l’aube de sa réalisation


1945-1957
1945, l’Europe n’est plus qu’un champ de ruines ; à l’ouest les armées américaines sont accueillies en
libératrices, à l’est l’Armée Rouge s’installe. L’affaiblissement des Etats européens est tout autant
économique que diplomatique ; chaque partie du « continent », occidentale comme orientale, est
en voie de satellisation. Paradoxalement, ce contexte international de sujétion va permettre
l’affirmation de l’idée européenne.

 Un contexte international porteur


Winston Churchill, qui n’est plus aux affaires depuis juillet 1945,multiplie les discours visionnaires ; en
mars 1946 il dénonce à Fulton l’existence d’un rideau de fer qui sépare l’Europe, en septembre 1946
à Zürich il lance une idée encore saugrenue : « les Etats-Unis d’Europe ».

Document 2
L’appel de Churchill

Je voudrais vous parler de la tragédie de l’Europe, ce continent magnifique, qui comprend les
régions les plus belles et les plus civilisées de la terre, qui a un climat tempéré et agréable et qui
est la patrie de tous les grands peuples apparentés du monde occidental. L’Europe est aussi le
berceau du christianisme et de la morale chrétienne. […] Elle est le point de départ de la plus
grande partie de la culture, des arts, de la philosophie et de la science du passé et du présent. Si
l’Europe pouvait s’entendre pour jouir de cet héritage commun, il n’y aurait pas de limite à son
bonheur, à sa prospérité, à sa gloire, dont profiteraient ses 300 ou 400 millions ‘habitants. […]
En quoi consiste ce remède ? Il consiste à recréer la famille européenne, cela dans la mesure du
possible, puis à l’élever de telle sorte qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la
liberté. Il nous faut édifier une sorte d’Etats-Unis d’Europe. […]
Dans cette tâche impérieuse, il faut que la France et l’Allemagne s’associent. La Grande-Bretagne,
la famille des peuples britanniques, la puissance Amérique, et j’en ai confiance, la Russie aussi
doivent être les amis et les soutiens de la nouvelle Europe et défendre son droit à la vie. Par
conséquent je vous dis : Que l’Europe ressuscite !
W. Churchill, discours de Zurich, 19 septembre 1946.

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Questions  Qu’est-ce qui fait l’unité de l’Europe selon Churchill ?

 Quelle conception politique de l’Europe implique l’expression « Etats-Unis d’Europe » ?


Pourquoi « édifier une sorte d’Etats-Unis d’Europe » ? Utilisez le texte et mobilisez vos
connaissances pour répondre à cette question

 Quel paradoxe annonce le dernier paragraphe ?

Réponses  – sa géographie : « régions les plus belles »… « un climat tempéré et agréable »


– sa religion : « berceau du christianisme et de la morale chrétienne »
– sa civilisation et son ancienneté : « point de départ de la plus grande partie de la culture, des
arts… »

 L’expression « Etats-Unis d’Europe » implique une conception fédéraliste de l’Europe. Une


association fédérale suppose un pouvoir central – supranational ici – et une large autonomie laissée
aux Etats ; cette expression est particulièrement trompeuse car en fait Churchill y était hostile.
Plus que le contenu, c’est l’effet d’annonce pour un orateur talentueux comme Churchill qui compte.
Pour lui, 3 raisons motivent la création d’« une sorte d’Etats-Unis d’Europe » :
– « la paix », que ne se reproduisent plus les guerres civiles européennes que furent la Grande
Guerre et la 2nde guerre mondiale,
– « la sécurité », n’oublions pas le rideau de fer annoncé dès mars 1946 et la menace soviétique
qui se précise : l’Armée Rouge reste en place en Europe orientale ; les élections libres promises à
Yalta n’ont pas lieu et la guerre civile éclate en Grèce,
– « la liberté ». Constituer l’Europe, ce serait créer un môle de résistance au totalitarisme sovié-
tique ; n’oublions pas non plus que la démocratie n’est pas la règle en Europe, des dictatures
traditionalistes se maintiennent à l’ouest : Portugal de Salazar, Espagne nationaliste de Franco.

 Dans la fin de son discours, Churchill fonde « la nouvelle Europe » sur le couple franco-allemand :
« que la France et l’Allemagne s’associent » ce qui se comprend, ce sont 2 grands adversaires irré-
conciliables depuis 1870 ! Le paradoxe tient en ce que son pays, le Royaume-Uni, reste à l’écart
de cette construction rêvée. L’Europe de Churchill est d’abord continentale.

La position de Churchill est représentative des positions pro-européennes dans l’immédiat après-guerre
par l’esprit de réconciliation et de paix qu’elle promeut ; par les inquiétudes géopolitiques qu’elle
sous-entend, cependant dès 1945 les « Européistes », comme on les appelait parfois, sont divisés
quant à l’Europe qu’ils veulent mettre en place.

On repère 2 conceptions dominantes et opposées :

– la conception « fédéraliste » en faveur d’une fédération, d’une union étroite entre Etats euro-
péens avec un gouvernement européen fort,
– la conception « confédérale », plus souple, celle de Churchill en fait, partisane d’une coopération
approfondie entre gouvernements européens mais sans renoncement à la moindre parcelle
de souveraineté nationale. Les tenants de cette position sont alors appelés « unionistes » par
référence au mouvement créé par Churchill en mai 1947 : «United Europe Movement.»
Malgré leurs divisions, les mouvements fédéralistes et unionistes se réunissent en mai 1948 à LA
HAYE dans un grand « Congrès de l’Europe ». Churchill préside le congrès ; sont présentes près de
800 personnes influentes dans leur pays dont de nombreux parlementaires. De ce vaste congrès paneu-
ropéen sort une double proposition afin de réaliser l’union politique et économique européenne :
– instituer une assemblée européenne délibérante
– créer un conseil extraordinaire de l’Europe.

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Les divisions entre fédéralistes et unionistes ne sont jamais surmontées ; c’est pourquoi, et après
négociations entre gouvernements, la 1re réalisation européenne est un compromis insatisfaisant.
Le 5 mai 1949 est signé à Londres le statut du Conseil de l’Europe. Ce nouvel organisme reste
consultatif (pour satisfaire les unionistes) mais propose des objectifs que les fédéralistes n’auraient
pas pu renier : « le but du Conseil de l’Europe est de réaliser une union plus étroite entre ses membres
afin de sauvegarder et de promouvoir les idéaux et les principes qui sont leur patrimoine commun et
de favoriser leur progrès économique et social ».
Plus concrètement, le Conseil de l’Europe regroupe 10 pays d’Europe occidentale – uniquement, et
cela à son importance, nous y reviendrons – : Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Royaume-Uni, Norvège,
Suède, Italie, Irlande, France, Danemark en mai 1949 ; le conseil s’élargit à la Turquie et à la Grèce
fin 1949, et surtout à la RFA dès 1950.
Le Conseil de l’Europe avait pour fonction initiale de créer une convergence européenne par des
institutions communes, par un effort d’harmonisation des législations nationales européennes ; cette
ambition dans les faits s’est réduite à peu.
Le Conseil de l’Europe est doté de 2 institutions principales et siège à Strasbourg :
– une Assemblée parlementaire consultative, composée de délégués nommés par les parlemen-
taires nationaux,
– un Comité des ministres, constitué par les ministres des Affaires étrangères ou de leurs délégués,
qui, à huis clos, adoptent à l’unanimité les recommandations proposées par l’Assemblée.
Le Conseil est doublement limité : le vote à l’unanimité réduit les possibilités d’accord et les
champs de compétence du Conseil sont restreints aux domaines juridiques et culturels (alors que
ses statuts prévoyaient une action commune dans les domaines économique, social, culturel, scientifique,
juridique et administratif ».
L’apport du Conseil à l’histoire européenne n’est pas décisif mais pas négligeable non plus : tout un
personnel s’est formé à la tractation, son 1er président Paul-Henri SPAAK (voir plus loin). Le Conseil a
également adopté des textes majeurs comme en 1950 la Convention européenne des droits de
l’homme dont est née en 1953 la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg ; elle
a cette originalité de recevoir les plaintes de personnes s’estimant victimes de violations des principes
énoncés par la Convention. Notons que la France l’a partiellement entérinée en 1973 seulement, et
dans sa totalité en 1981 (une fois la peine de mort abolie) !
Au final, le Conseil de l’Europe est un club des démocraties européennes. Cela se confirme par
l’adhésion du Portugal et de l’Espagne après 1974-1975, des anciennes « démocraties » populaires
après 1989… à ce jour, 43 Etats la composent soit toute l’Europe sauf Andorre, Monaco, et le Vatican ;
mais sur lequel on ne peut fonder aucun espoir de construction européenne.
Le regain des mouvements européens de 1945 à 1949 aboutit au Conseil, une voie de garage pour
la construction européenne. L’impulsion vient d’ailleurs ; on peut sans caricaturer affirmer que la
construction européenne est fille de la guerre froide.
Dans le cadre de leur politique d’endiguement ou containment, les Etats-Unis entendent stopper
partout dans le monde la spectaculaire progression du communisme soviétique. Marshall, secrétaire
d’Etat, affirme que c’est la misère qui fait le lit du communisme, et de fait en France comme en Italie le
parti communiste est le 1er parti politique après guerre (comptent aussi pour expliquer ce poids politique
le rôle des communistes dans la Résistance et l’héroïque guerre de partisans des Soviétiques). Aussi,
en juin 1947 est décidé l’European Recovery Program, un vaste plan d’aide aux économies européen-
nes ruinées afin de permettre leur relèvement (et des débouchés pour les Américains). Cette aide est
conditionnée par une coopération plus étroite entre les pays bénéficiaires ; Marshall est très explicite
sur ce point : « Il faut que les pays de l’Europe se mettent d’accord… Ceci est l’affaire des Européens.
L’initiative, à mon avis, doit venir de l’Europe ».
Aussi est créé une organisation de coopération : l’OECE en avril 1948 (l’Organisation européenne
de coopération économique, présidée dès le début par P. H. Spaak. L’OECE, devenue OCDE en
1960, se voit attribuer un triple rôle : répartir l’aide américaine, favoriser la concertation entre
gouvernements européens bénéficiaires et favoriser les échanges commerciaux.
L’aide accordée est considérable : près de 13 milliards de dollars, essentiellement des dons
répartis entre 16 pays mais surtout, + de 60 % entre 4 pays, respectivement le Royaume-Uni,
la France, la RFA et l’Italie. La concertation entre Etats se développe ponctuellement mais il n’y a

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pas en réalité de vraie concertation d’ensemble, de programmation cohérente à l’échelle européenne.
Quant aux échanges commerciaux, ils progressent, et c’était là une des exigences des Etats-Unis, grâce
à l’abaissement des barrières douanières, des contingentements… Ces échanges se font non seulement
avec les Etats-Unis mais aussi entre Etats européens.
Pour les 16 pays d’Europe occidentale qui ont accepté le plan Marshall, le bilan économique
est très favorable ; l’effort de reconstruction et d’investissement est lancé, l’entrée dans
les « Trente Glorieuses » assurée. Pour les Etats-Unis, l’objectif politique est atteint, la prospérité
progressivement s’installe et éloigne la menace communiste.
Pour la construction européenne, le plan Marshall est décisif par le contexte qu’il créée. En
effet, en Europe occidentale, une zone économique dynamique émerge sous le patronage
américain ; surtout dans le cadre de l’injonction du plan Marshall à coopérer, des habitudes
de concertation, de tractation entre politiques européens se sont prises. Elles ne cesseront plus,
même si elles seront loin d’aboutir à chaque fois.
L’impression de « communauté de destin » pour l’ouest européen se précise avec le durcissement
de la guerre froide dès 1948. En 1948, c’est à la fois le coup de Prague et le début du blocus
de Berlin. L’URSS fait peur. Au printemps 1948, les communistes prennent le pouvoir par la force en
Tchécoslovaquie créant une « démocratie » populaire, tuant ainsi la seule démocratie parlementaire
stable en Europe centrale depuis 1919. Toujours au printemps 1948, Staline entreprend le blocus terrestre
de Berlin Ouest et pendant un an, la ville sera ravitaillée par le pont aérien américain ; finalement le
« petit père des peuples » cèdera. Pour les démocraties libérales européennes, l’enseignement à
en tirer est clair : leur sécurité est menacée par l’URSS et seule la puissance américaine avec
son parapluie nucléaire les empêchera de tomber dans la sphère d’influence soviétique. Dès
1947, les Etats ouest-européens se sont préoccupés de leur sécurité. Le 4 mars 1947, la France et le
Royaume-Uni signent une 1re alliance militaire : l’Union Occidentale ; la Belgique, les Pays-Bas
et le Luxembourg les rejoignent un an plus tard après le coup de Prague. C’est un traité d’aide et
assistance au cas où l’un d’entre eux serait agressé. Mais sans la puissance américaine, cette alliance
est de peu de poids. Les Européens demandent aux USA d’entrer dans l’alliance, et le 4 avril 1949
leurs efforts aboutissent avec la signature du traité de l’Alliance Atlantique Nord incluant
USA, Canada, les 5 de l’Union Occidentale plus l’Italie, le Portugal, la Norvège, le Danemark
et l’Islande. En 1952, la Grèce et la Turquie les joignent, puis la RFA en 1955. L’OTAN, l’or-
ganisation militaire du traité, dès 1951 garantit la sécurité ouest-européenne par l’intégration
des forces armées sous direction américaine et la présence de troupes américaines sur le
sol européen.
En 1949, la guerre froide a créé en Europe 2 zones d‘influence rivales ; à l’est le camp des « démocraties
populaires », à l’ouest le camp des démocraties libérales capitalistes et atlantistes (membres de
l’Alliance Atlantique). Une communauté de destin est désormais possible à l’ouest : les intérêts écono-
miques et géopolitiques sont convergents.
Pour faire l’Union, il faut encore la volonté. Celle-ci existe…

 Les pères fondateurs et leurs valeurs


Ils ont tous en commun d’appartenir au même courant politique, ils sont démocrates chrétiens. Leurs
partis politiques participent tous à des coalitions gouvernementales dans l’immédiat après-guerre, il
s’agit du MRP (Mouvement Républicain Populaire) en France, de la CDU (Union démocrate chrétienne)
en Allemagne, du parti démocrate-chrétien en Italie, du parti chrétien social en Belgique.
Ces partis peuvent être classés au centre-droit ; ils sont résolument démocrates et partisans d’un
régime parlementaire plutôt que présidentiel ; en économie ils restent des libéraux modérés avec
de fortes préoccupations sociales, d’où leur attachement à l’« état providence » ; sur le politique, l’an-
ticommunisme et leur atlantisme les caractérisent. L’Europe occidentale telle qu’elle se dessine en
1948 leur conviendrait si l’on y ajoutait plus d’intégration économique et politique.
De leur appartenance démocrate-chrétienne découlent 2 aspects fondamentaux et qui vont informer
toute la construction européenne jusqu’à nos jours :
– un aspect négatif, cette tradition si typique des élites catholiques de faire à la place de… (des
citoyens) plus qu’avec… et d’éloigner les populations des décisions pour les réserver à des

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initiés, d’où le reproche continuel et parfois injuste adressé aux autorités européennes de quelque
époque que ce soit d’être composées de technocrates irresponsables,
– un aspect positif, le pragmatisme. Chaque occasion est bonne à saisir. Les démocrates-chrétiens n’ont
pas d’idéologie politique ou économique devant laquelle il faut se plier à l’inverse des communistes,
des libéraux ou des nationalistes. Pensons à Monnet déclarant en 1950 : « action concrète et résolue,
portant sur un point limité mais décisif » ou à Schuman la même année : « l’Europe ne se fera pas
d’un coup… elle se fera par des réalisations concrètes ».

Ces pères fondateurs sont finalement peu nombreux. Vous devez retenir :

Paul-Henri Spaak Chef du gouvernement belge, 1er président de l’OECE, puis 1er président de l’Assemblée du Conseil de
l’Europe et dont le rapport en 1955 servit de base aux discussions qui aboutirent en 1957 à la création
du Marché Commun.

Alcide de Gasperi Président du Conseil en Italie dans l’immédiat après-guerre, père de la démocratie parlementaire ita-
(1881-1954) lienne.

Konrad Adenauer Avocat, maire de Cologne de 1917 à 1933, destitué par les nazis, grande figure du Zentrum (parti centriste
(1876-1967) catholique auto-dissout au début de la période nazie) ; en 1945, il crée la CDU puis est élu chancelier
de la RFA en 1949 poste qu’il garde jusqu’en 1963. Pour lui, la construction européenne permet à la
RFA de réintégrer le concert des nations et d’échapper à un rapport de tutelle avec les Alliés.
Jean Monnet Il commence en 1919 une brève carrière diplomatique à la SDN comme secrétaire général adjoint qu’il
(1888-1979) quitte dès 1923. Il réapparaît en 1938 au service de l’Etat comme négociateur dans l’achat d’avions
aux Etats-Unis ; pendant la guerre il participe comme fonctionnaire britannique au Victory Programm,
se joint à de GAULLE. En 1945, il est commissaire général au plan. Il est l’éminence grise des hommes
politiques français pro-européens, il propose en 1950 la CECA et la CED…

Robert Schuman Député de Moselle dès 1919, réélu jusqu’en 1940, membre du gouvernement Reynaud, il est arrêté à la
(1886-1963) défaite par les Allemands. Après 1945, il est l’un des fondateurs du MRP, ministre dès 1946, président
du Conseil en 1947-1948 puis ministre des affaires étrangères de 1948 à 1953. Il est avec Adenauer
l’homme du rapprochement franco-allemand, base de la construction européenne. Plus tard, de 1958
à 1960, il est président de l’Assemblée parlementaire européenne.

C’est d’ailleurs Robert Schuman, dans une déclaration solennelle du 9 mai 1950, sur la base d’un
mémorandum proposé par Jean Monnet qui lance officiellement la construction européenne.

Document 3
Robert Schuman lance l’idée européenne

La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable
au maintien des relations pacifiques. En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d’une
Europe unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. L’Europe n’a pas été
faite, nous avons eu la guerre.
L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble ; elle se fera par des
réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. Le rassemblement des nations euro-
péennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. […]
Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande de
charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la parti-
cipation des autres pays d’Europe.
La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et
l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. L’établissement
de cette unité puissante de production, ouverte à tous les pays qui voudront y participer […],
jettera les fondements réels de leur unification économique.
Déclaration solennelle du gouvernement français faite par Robert Schuman
ministre des Affaires étrangères, le 9 mai 1950.

Séquence 3-HG00 177

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Questions  Pourquoi faut-il faire l’Europe selon Schuman ?

 Quelle est sa méthode ?

 Que propose-t-il concrètement ?

 En 1950, d’où pouvaient venir les résistances et oppositions à l’idée européenne selon
Schuman ?

Réponses  La génération de Schuman a été traumatisée par la guerre : « l’Europe n’a pas été faite, nous
avons eu la guerre » ; l’objectif premier du ministre des Affaires étrangères français est d’empê-
cher tout retour de la guerre : « toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement
impensable, mais matériellement impossible » ; il faut « que l’opposition séculaire de la France et
de l’Allemagne soit éliminée ».
 Schuman est un pragmatique et un réaliste. Il faut partir de ce qui est vraisemblable plutôt que
de grandes théories générales : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction
d’ensemble ; elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de
fait ». Schuman propose une construction européenne fondée sur le rapprochement franco-alle-
mand : « toucher au 1er chef la France et l’Allemagne » soit les 2 grandes puissances de l’Europe
traditionnellement rivales. Cette base sera ensuite « ouverte à la participation des autres pays
d’Europe ». Schuman espère créer « une solidarité » en vue de « leur unification économique » ; sa
conception de l’Europe fédérale (qui n’apparaît pas ici) est mise en retrait ; pour la réaliser, il passe
par l’économie… ensuite viendra le temps de la construction politique.
 Concrètement, Schuman propose « la mise en commun des productions de charbon et d’acier »
(manière de surveiller le voisin allemand au cas où il aurait l’intention de réarmer) mais la princi-
pale nouveauté est dans la création d’une institution supranationale : « placer l’ensemble de la
production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune » ; c’est un
pari politique de taille car il implique un abandon – même partiel et limité – de souveraineté.
 Les propositions européennes de Schuman pouvaient rencontrer 4 grands obstacles :
– en 1950, tous les contentieux de la guerre ne sont pas réglés, et notamment celui de la Sarre,
grande région allemande productrice de charbon que la France continuait de revendiquer ;
– pour les gaullistes, tout abandon de souveraineté est inacceptable ;
– pour les communistes, c’est remettre en scène l’ogre allemand, menacer la mère-patrie soviétique,
favoriser le « grand capital » des maîtres de forge ;
– enfin, il fallait dépasser les réserves des opinions publiques, surtout française, encore très
anti-allemande en 1950.

 Premières réalisations… et échecs

Une coopération étroite entre nations européennes était possible comme l’ont prouvé en 1947 la
Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas en créant le Benelux ; ces 3 pays instaurent un tarif
douanier commun et un marché commun en supprimant les barrières douanières entre eux. D’autres
projets ont été envisagés mais ont échoué comme celui de l’Union Scandinave en 1949 ou l’Union
douanière franco-italienne en mars 1949.

La CECA En 1950, Schuman propose aux Allemands la mise en commun de leur production de charbon
et d’acier. La proposition reçoit un écho très favorable car les deux nations sont complémentaires sur
ce point : l’Allemagne a d’importantes ressources en charbon tandis que la France est bien dotée en
fer. Konrad Adenauer répondit avec enthousiasme car c’était un moyen pour lui d’échapper à la tutelle
des Alliés et d’assurer le relèvement économique de la RFA.

178 Séquence 3-HG00

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Document 4
La CECA vue par un caricaturiste britannique : Le Pont de la Concorde

Caricature de Llingworth parue dans Punch, 1950. © Punch Cartoon Library

Questions  Décrivez la scène.

 Quels enseignements généraux peut-on en retirer ?

Réponses  De part et d’autre d’un fossé, 2 hommes se font face ; Schuman au 1er plan et Adenauer au
2nd. Chacun représente leur pays, Schuman et Cie, c’est la France, Adenauer AC, la RFA. Schuman
guide une poutrelle d’acier estampillée : « Coal and steel plan » ou plan du Charbon et de l’Acier,
qui servira de lien, de pont entre les 2 pays. Mais la rencontre n’est pas sans sous-entendus et
réserves : soupçon (« suspicion »), méfiance (« mistrust »).
 C’est une caricature britannique, et cela a son importance. Elle témoigne de la méfiance et du
scepticisme britannique sur la proposition Schuman, elle garde son intérêt en en qu’elle révèle :
le rapprochement franco-allemand était un moyen pour chacun des 2 partenaires de se
surveiller et de se neutraliser.

Malgré l’opposition des communistes en France qui y ont vu une Europe des cartels, des grands
patrons, de DE GAULLE « un méli mélo de charbon et d’acier », malgré l’hostilité du patronat
français qui craignait la concurrence étrangère et les réserves britanniques (les travaillistes sont au
pouvoir et ne veulent pas de cette « Europe des patrons »), le traité de la Communauté européenne
du Charbon et de l’Acier est signé le 18 avril 1951. Communauté européenne car l’Italie et
les 3 pays du Benelux ont joint la France et la RFA.

Séquence 3-HG00 179

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La CECA devient effective en juillet 1952, c’est la 1re étape dans la construction européenne
et une relative réussite. Pour qu’elle fonctionne, des institutions sont mises en place avec une
Haute Autorité de 9 membres, c’est l’exécutif de la CECA. Le Conseil des ministres des 6 Etats
membres contrôle la Haute Autorité et se charge de faire appliquer les décisions de cette dernière.
2 autres organismes la complète : une Cour de justice de 7 juges pour trancher les différends et
veiller au respect du traité et une assemblée parlementaire (dont les députés sont choisis au sein
des parlements nationaux).

L’existence de la Haute Autorité est d’une importance cruciale ; c’est elle qui décide. Par son indé-
pendance à l’égard des gouvernements, la Haute Autorité est un organisme supranational (dont le
1er président est d’ailleurs Jean Monnet en août 1952) ; ses ressources sont prélevées sur la production
(1 %) et non des dotations des Etats membres. En cela, il y a construction européenne.

Dans les faits, le CECA a mis en place un marché commun du charbon et de l’acier, elle a favorisé les
échanges entre Etats membres dans ses domaines de compétence. Ce fut une réussite économique ;
la CECA a contribué par l’importance de ses investissements à moderniser la sidérurgie européenne
toutefois son action sociale, réelle, fut insuffisante face aux nécessaires reconversion consécutives à
la modernisation : entre 1954 et 1972, 460 000 travailleurs du secteur charbonnier ont bénéficié de
ses aides. Il y eut des limites : la CECA n’a pu empêcher la crise charbonnière à partir de 1958.
Pendant les Trente Glorieuses, les hydrocarbures supplantent le charbon. Cette évolution structurelle
dépassait les moyens d’action de la CECA. La Haute Autorité n’a guère pu, non plus, influer sur la
tendance à la cartellisation des grandes sociétés sidérurgiques : en 1953 elles produisaient 40 % de
l’acier, en 1970 60 %…

La CED La Communauté européenne de Défense est un projet plus ambitieux. Cette fois, on dépasse l’ap-
proche strictement économique pour une intégration plus politique et ici militaire.

Ce projet naît du contexte tendu de la guerre froide, la guerre de Corée commence, des millions
de signatures approuvent l’appel de Stockholm. Communisme rime encore avec pacifisme dans les
opinions publiques. Reste que pour les politiques et les stratèges ouest-européens un problème de
taille est en suspens : quel statut accorder à la nouvelle RFA née en 1949 ? Quelle armée pour
cet Etat ? Qui la dirigera ? René Pleven, président du Conseil propose en octobre 1950 de créer une
armée européenne de 100 000 hommes avec un commandement unique et intégré, dans laquelle serait
comptée l’armée allemande. Cette proposition a l’appui des Etats-Unis, en effet les Etats-Unis estiment
le réarmement de la RFA urgent. Dès mai 1952, un accord intervient qui instaure la création de
la CED en même temps qu’il autorise le réarmement allemand. Le projet est approfondi pour
regrouper à la fois CECA et CED en une structure supranationale.

Pour être réalisée, la CED devait être ratifiée par les Parlements nationaux. En 1953, les 5 partenai-
res de la France ont tous ratifié le traité, seule la France traîne les pieds. Il faut dire que les
divisions sont profondes.

180 Séquence 3-HG00

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Document 5

Paul Colin «affiche en faveur de la CED, 1954»


© Bridgeman-Giraudon.
© Adagp, Paris 2009

Questions  Comment est représentée la CED ? Qu’est-ce que cela signifie ?

 Quel groupe politique ne pouvait qu’y être hostile ?

Réponses  La CED est représentée comme un bouclier parsemé de drapeaux des Six, elle est donc pensée
comme une alliance défensive : « pour la paix ».
 Parmi les 2 menaces identifiées, le corbeau à croix gammée rappelle un passé révolu mais le cor-
beau à faucille et marteau insinue la menace soviétique. Le Parti communiste français, au pas avec
le Kominform, solidaire de la Mère patrie soviétique ne pouvait interpréter la CED que comme un
agression contre l’URSS.
De fait, seuls les chrétiens-démocrates sont favorables à la CED ; le président du Conseil Pierre
Mendés France est hésitant et peu engagé, les gaullistes vitupèrent contre cet abandon de sou-
veraineté, les communistes s’érigent contre le « réarmement revanchard allemand » anti-soviétique. Le
30 août 1954, l’assemblée nationale dit NON au projet de CED par 319 voix contre 264.
L’échec est cuisant, voire humiliant pour les chrétiens-démocrates français. Ses conséquences sont
considérables et parfois paradoxales :
– la RFA intègre l’OTAN en 1955 et se remilitarise… sous tutelle américaine et non européenne.
Elle intègre avec l’Italie l’Union Occidentale qui devient l’UEO (Union de l’Europe Occidentale),
substitut à la CED !
– la construction européenne subit son plus grave échec, on peut la penser irrémédiablement com-
promise en 1954 mais le pragmatisme des chrétiens-démocrates va spectaculairement la relancer
en quelques mois.
– Plus grave, l’échec de la CED tue pour longtemps, jusqu’à la fin des années 1980, tout projet
d’union politique et toute idée de politique étrangère commune.

Séquence 3-HG00 181

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Vers le Marché En 1954, la construction européenne n’est pas complètement bloquée ; pour l’intégration militaire,
Commun c’est exclu, pour l’intégration politique également mais l’intégration économique amorcée par la CECA
fonctionne. C’est dans cette direction que les partisans de l’Europe impulsent la relance du projet
communautaire européen.
Ce sont les pays du Benelux qui en sont à l’initiative. Ils proposent en mai 55 le plan BEYEN-
SPAAK-BECH ; ce dernier élargit les politiques communes aux domaines des transports, de l’énergie
(notamment l’énergie atomique) et propose plus vaguement la création d’un Marché commun. Dès lors,
les tractations commencent entre chefs de gouvernement des 6 de la CECA ; un accord est obtenu dès
mai 1955 pour relancer la construction européenne, symbolisé un mois plus tard par la confé-
rence de Messine dans laquelle les Six s’engagent à « franchir une nouvelle étape… d’abord dans le
domaine économique » avec comme objectif général : « maintenir à l’Europe la place qu’elle occupe
dans le monde, pour lui rendre son influence et son rayonnement et pour augmenter d’une manière
continue le niveau de vie de la population ». Un comité d’experts et de délégués gouvernementaux
est chargé de définir les modalités concrètes, les grandes lignes de ce Marché commun, comité présidé
par Paul-Henri Spaak. Le rapport Spaak, bilan des travaux du comité, est adopté comme base
de travail et de négociation aux traités sur le Marché Commun et l’Euratom, traités signés le
25 mars 1957 au Capitole à Rome.

B De 1957 à 1973, la Communauté Économique


Européenne (CEE) à Six
 Les institutions du Marché Commun
Dans le traité créant le Marché Commun sont rappelés ses objectifs et principes :

Document 6
Le traité de Rome instituant la CEE – 25 mars 1957

Article premier. – Par le présent traité, les hautes parties contractantes instituent entre elles
une Communauté économique européenne.
Art. 2. – La Communauté a pour mission, par l’établissement d’un marché commun et par le
rapprochement progressif des politiques économiques des Etats membres, de promouvoir un
développement harmonieux des activités économiques dans l’ensemble de la Communauté, une
expansion continue et équilibrée, une stabilité accrue, un relèvement accéléré du niveau de vie,
et des relations plus étroites entre les Etats qu’elle réunit.
Art. 3. – Aux fins énoncées à l’article précédent, l’action de la Communauté comporte, dans les
conditions et selon les rythmes prévus parle présent traité :
a. l’élimination, entre les Etats membres, des droits de douane et des restrictions quantitatives à
l’entrée et à la sortie des marchandises, ainsi que toutes autres mesures d’effet équivalent ;
b. l’établissement d’un tarif douanier commun et d’une politique commerciale commune envers
les Etats tiers ;
c. l’abolition, entre les Etats membres, des obstacles à la libre circulation des personnes, des
services et des capitaux ;
d. l’instauration d’une politique commune dans le domaine de l’agriculture
e. l’instauration d’une politique commune dans le domaine des transports ; […]
i. la création d’un fonds social européen, en vue d’améliorer les possibilités d‘emploi des tra-
vailleurs et de contribuer au relèvement de leur niveau de vie ;
j. l’institution d’une banque européenne d’investissements, destinée à faciliter l’expansion éco-
nomique de la Communauté par la création de ressources nouvelles ;
k. l’association des pays et territoires d’outremer, en vue d’accroître les échéances et de poursuivre
en commun l’effort de développement économique et social.

182 Séquence 3-HG00

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Questions  Qui sont les « hautes parties contractantes » de l’article 1 ?
 Dans quel contexte économique est instaurée la Communauté ?
 Quels sont les principales actions prévues par le traité ?
 Quels organismes nouveaux sont prévus ? Quel est leur rôle ?
 Que faut-il comprendre par « pays et territoire d’outremer » ?
 Comment qualifier l’Europe communautaire ainsi mise en place ?

Réponses  Il s’agit des 6 pays membres de la CECA : Benelux, Italie, RFA et France. Le Royaume-Uni s’est
à nouveau exclu de lui-même, il avait participé aux négociations préparatoires mais a refusé toute
idée d’intégration.
 Ce sont les Trente Glorieuses, un essor économique prodigieux et sans précédent.

 – un marché unique interne (a) sans douane et externe (b) : « tarif douanier commun »
– un espace de « libre circulation des personnes, des services et des capitaux » (c)
– des politiques communes, agricoles (d), dans le domaine des transports (e)
 Deux organismes nouveaux sont prévus :
– un fonds social européen (i) avec comme rôle : « améliorer les possibilités d’emploi des tra-
vailleurs et contribuer au relèvement de leur niveau de vie ». Plus concrètement, le FSE fut créé en
septembre 1960, il agit sur la formation professionnelle, la mobilité géographique des travailleurs
avec comme action prioritaire de favoriser les reconversions. Les interventions du FSE sont restées
limitées dans la mesure où les bénéficiaires ont toujours été les Etats et non les particuliers ; les
Etats contributeurs s’efforçant de récupérer systématiquement leur mise. Le FSE n’a donc pas été
un outil de solidarité communautaire de 1960 à 1972 ; réformé en 1972 il sert en fait à financer
l’intégration européenne.
– une banque européenne d’investissement (j) avec comme rôle : « faciliter l’expansion écono-
mique ». La BEI accorde des prêts pour la reconversion ou la modernisation des industries, pour
l’aide au développement des régions en retard, c’est son action principale, notamment en faveur
du Mezzogiorno italien, financer de grands travaux, ou encore accorder des prêts aux « pays et
territoires d’outremer ».
 Les « pays et territoires d’outremer » sont essentiellement les colonies françaises (et belge pour
le Congo) africaines plus les confettis éparpillés aux 4 coins du globe : Martinique, Guadeloupe,
Polynésie, Réunion…
 L’Europe ainsi mise en place est une grande aire de libre-échange avec cependant une coordina-
tion centrale ; c’est une Europe économique libérale, en rien politique et avec des préoccupations
sociales réelles (FSE) mais réduites.
Au-delà des objectifs, passons au concret du fonctionnement de la CEE. Les Traités de Rome donnent
naissance à la fois au Marché Commun mais également à l’Euratom ou CEEA = Communauté
Européenne de l’Energie Atomique, en vigueur au 1er janvier 1959. L’objectif essentiel de l’Euratom
est de valoriser l’utilisation de l’énergie nucléaire (civile) en mettant en commun recherche, savoirs,
capitaux, en favorisant la mobilité des techniciens et les investissements. Quelques réalisations concrètes
virent le jour avec 4 centres de recherche et 5 centrales nucléaires dont Chooz au Nord de la France.
Assez vite, l’Euratom a piétiné ; les Français engagés dans leur programme nucléaire militaire
refusant de coopérer. La CEEA signée en même temps que la CEE lui est donc très secondaire…
Les institutions de la CEE sont un compromis original ; elles forment une organisation interna-
tionale et non comme la Haute Autorité de la CECA une organisation supranationale. Plusieurs
indices le prouvent :
– la CEE ne dispose pas de ressources propres, d’« impôt européen » ; ses ressources sont des
contributions des Etats membres : 28 % pour l’Allemagne, idem pour la France et l’Italie, 7,9 %
pour les Pays Bas comme pour la Belgique, 0,2 % pour le Luxembourg,
– le Parlement européen n’a qu’un rôle consultatif et de plus il n’est que l’émanation des parle-
ments nationaux,
– le pouvoir de décision ne revient pas à la Commission comme pour la Haute Autorité de la
CECA mais au Conseil des ministres !

Séquence 3-HG00 183

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L’organisme central est la Commission. Constituée de 9 membres nommés pour 4 ans par leur
gouvernement respectif et siégeant à Bruxelles, la Commission est à l’initiative de proposi-
tions faites au Conseil sur des points techniques ou politiques ; de plus elle veille au respect des
traités, exécute (applique) les politiques communes décidées. Elle gère le budget au moyen d’un
administration subdivisée en 20 directions générales, et élit pour deux ans un président. La Commission
est le véritable centre d’impulsion de la Communauté, c’est d’elle que partent les novations et autour
d’elle que se forment les 1res administrations de fonctionnaires européens.
Le Conseil des ministres est composé des représentants de chacun des 6 gouvernements.
C’est l’autre partie de l’exécutif européen en ce qu’il adopte le budget et les directives de la
Commission, il les rend exécutoires. Chaque Etat des Six préside pour 6 mois et à tour de rôle le
conseil des ministres. Le Conseil reste souple et varie en fonction des thèmes à traiter, ce sont
les ministres spécialisés qui alors se retrouvent : agriculture, industrie… Dans les faits, les gouverne-
ments ont des représentants permanents à Bruxelles pour assurer la continuité des travaux
du Conseil, c’est le Coreper (sur le schéma).
Le Parlement n’a qu’un rôle consultatif et de contrôle. L’assemblée parlementaire de la CEE
devient Parlement européen en 1962 quand elle fusionne avec celles de la CECA et de l’Eura-
tom. Le Parlement siège à Strasbourg, est composé de 142 députés désignés par les parlements
nationaux : 36 pour la France, autant pour l’Allemagne, l’Italie, 14 pour la Belgique comme pour les
Pays-Bas, 6 pour le Luxembourg. Le Parlement formule des avis, est consulté sur les propositions de
la Commission, le seul véritable pouvoir en sa possession est le vote au 2/3 de ses membres d’une
motion de censure permettant de renverser la Commission. Jamais ce pouvoir se sera utilisé dans
l’Europe des Six !
Le Comité économique et social est composé de 101 personnes nommées par le conseil des minis-
tres ; il se veut représentatif de la vie économique et sociale avec différentes activités représentées :
agriculteurs, artisans, patrons, syndicalistes…
La Cour de justice siège à Luxembourg ; elle est compétente à la fois pour la CEE, la CECA et
l’Euratom et se compose de 7 puis 13 juges nommés pour 6 ans ; elle se prononce sur les différends
entre gouvernement et Commission, veille au respect du droit communautaire et établit une
jurisprudence européenne quand de nouveaux conflits sont à trancher.
La pratique impose quelques modifications institutionnelles. D’abord par souci de clarification et
de fonctionnalité, les 3 exécutifs de la CECA, d’Euratom, de la CEE fusionnent. La décision est
prise en 1965 ; elle devient effective en 1967. La Commission passe alors à 14 membres. Ensuite,
les chefs d’Etat ou de gouvernement ont pris l’habitude de se réunir ; ces « sommets » rares
au début (1961,1967) ont fini par devenir des réunions décisionnelles comme à LA HAYE en
1969 où l’on décide un 1er élargissement, l’octroi à la Communauté de ressources propres
(1 % de TVA). Ces sommets sont appelés à s’institutionnaliser après 1975.

 Des réalisations plus ou moins spectaculaires

La PAC C’est la principale réalisation du Marché Commun et elle n’entre en vigueur qu’en janvier 1962
soit plus de 4 ans après le traité de Rome. Ce retard s’explique par les enjeux propres au secteur agri-
cole ; la France est déjà la 1re puissance agricole des Six avant la PAC tandis que l’Allemagne
est importatrice mais les produits agricoles français sont trop chers par rapport au marché
mondial.
La PAC est fondée sur 3 piliers :
– créer un marché commun agricole.
Cela passe donc par une libre circulation des produits agricoles entre les 6 Etats de la
Communauté ; c’est aller à l’encontre des traditions de marchés protégés d’où d’âpres négocia-
tions. Cette libre circulation n’est effective qu’en 1970 pour la plupart des produits agricoles, on
négocie « par paquets » c’est-à-dire groupe de produits ainsi le marché unique des céréales,
viande porcine ou volailles est réalisé dès juin 1967, janvier 67 pour les fruits et légumes
et seulement juin 1970 pour les vins.

184 Séquence 3-HG00

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– Fixer un prix unique et commun des produits.
Cet objectif n’est applicable qu’une fois le marché commun réalisé pour le produit en question ;
c’est pourquoi la fixation des prix communs date des années 1967-1968. C’est le conseil des minis-
tres (de l’agriculture) qui fixe ces prix mais les intérêts des Six sont divergents, les uns achetant
tandis que les autres vendent d’où des négociations – marathon. Dans ces négociations, 2 prix
sont fixés : le prix d’orientation ou prix d’objectif est le prix souhaitable pour un produit
selon les ministres ; le prix d’orientation ou de soutien est un prix minimum garanti aux
producteurs ; la Communauté par ses organismes spécialisés achète les produits agricoles au prix
d’intervention quand les prix du marché lui sont inférieurs. Pour fonctionner, ce système nécessite
des fonds important, ce sera le rôle du FEOGA (Fonds d’Intervention et de Garantie Agricole),
constitué de contributions des Etats membres. Le FEOGA garantit un revenu minimal aux agri-
culteurs par le système du prix d’intervention. Les produits ainsi achetés sont soit détruits, soit
stockés en cas de surproduction. Le FEOGA aide aussi les agriculteurs en finançant la modernisation
des exploitations et des structures agraires.

– Protéger le marché commun agricole.


Le système du prix d’intervention ne peut fonctionner que si le Marché Commun agricole est pro-
tégé, en effet très souvent le prix d’intervention est supérieur au prix du marché mondial.
Aussi pour garantir l’étanchéité du Marché Commun sont mis en place les prélèvements et resti-
tutions. Quant un produit est importé en dehors du Marché Commun, une taxe est prélevée pour
aligner son prix sur celui garanti dans la Communauté, c’est le prélèvement. Autant alors acheter
au sein du Marché Commun ! Pour exporter, alors que les prix mondiaux sont inférieurs au prix
d’intervention, une subvention est accordée aux exportations, son montant équivaut à la différence
entre le prix européen garanti et le prix mondial, c’est la restitution.
On le perçoit bien vite, la PAC coûte cher et ne peut guère s’autofinancer ce qui était prévu pour
janvier 1965, les prélèvements devant combler les restitutions. Plus grave, la PAC favorise les Etats
producteurs, surtout la France, au détriment des Etats importateurs comme l’Allemagne. La PAC
devient objet de rivalités intra-communautaires d’où des crises spectaculaires comme celle
de 1965, nous y reviendrons. Pour la PAC, cette crise se solde par le compromis de Luxembourg
de janvier 1966 et un accord en mai selon lequel les prélèvements couvriraient les restitutions pour
90 % tandis que le reste serait comblé par des contributions des Etats. Dans les faits, les contributions
initialement provisoires (3 ans) ont été maintenues.
La crise du financement de la PAC cache une autre crise plus profonde du secteur agricole à savoir
des structures agraires inadaptées, un nombre encore trop grand d’agriculteurs. C’est pour-
quoi le vice-président de la Commission Sicco Mansholt proposa en décembre 1968 une réforme
de l’agriculture dans la CEE dans laquelle le prix d’intervention serait abaissé, la concentration
d’exploitation et la cessation d’activité pour les agriculteurs favorisées : « il faut que le taux annuel
de diminution de la population agricole soit notablement accéléré… de 1970 à 1980, la superficie
agricole utilisée devrait être réduite d’au moins 5 millions d’hectares… il doit être possible… de
réduire progressivement le coût des interventions sur le marché lui-même ».
Le plan Mansholt suscite de très vives manifestations agricoles, à Bruxelles même ; son analyse, d’une
incontestable justesse économique, sous-estimait le coût social. Les Etats, notamment la France, plus soucieux
de satisfaire leur clientèle électorale paysanne ont enterré le plan. Le problème posé reste entier.

L’Union douanière C’était l’objectif le plus immédiat du traité de Rome, créer un marché sans barrières douanières ni
contingentement. Un calendrier assez souple de désarmement douanier avait été programmé dès 1957 ; le
but devant être atteint au 1er janvier 1970. Dans les faits, ce fut plus rapide que prévu : - 40 % dès 1961,
- 30 % dès 1965 et au 1er juillet 1968 le marché commun des produits industriels est réalisé.
Cette union est décisive car elle a contribué à dynamiser les économies ouest-européennes dans les
années 1960 : le commerce intra-communautaire quadruple jusqu’à 1968 ; de plus, les entreprises
désormais mises en concurrence sont contraintes de se moderniser et de gagner en productivité.
Comme pour les produits agricoles, on cherche à protéger ce marché commun émergent aussi dès
1968 est adopté un tarif extérieur commun. De 1958 à 1968,on a progressivement harmonisé les
droits de douane sur les importations hors Communauté. Ce tarif alimente en partie le budget de la
Communauté mais il a fallu le réviser à la baisse dans le cadre des négociations du GATT et notamment
du Kennedy Round.

Séquence 3-HG00 185

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La réalisation rapide et spectaculaire du marché commun pour les produits industriels s’accompagne
d’un paradoxe, c’est-à-dire que ne fut pas entreprise une politique industrielle commune malgré
quelques déclarations officielles allant en ce sens. Il y a bien eu des programmes industriels euro-
péens mais dans lesquels la Communauté en tant que telle n’est pas impliquée ; on pense au
programme Concorde dans l’aéronautique conclu dès 1962 entre la France et le Royaume-Uni
ou à la naissance du consortium Airbus dès 1970. Cette absence de politique industrielle a favo-
risé les investissements américains dans la Communauté au point qu’on peut se demander si les FMN
américaines n’ont pas été les principales bénéficiaires du Marché Commun.

Un rêve encore Ce n’est pas un objectif premier du traité de Rome aussi les membres de la Communauté ne se sont-ils
irréalisable : guère donné les moyens de la réaliser. L’union économique et monétaire commence sérieusement
l’Union monétaire à être envisagée lors du sommet de La HAYE (décembre 1969) à partir du mémorandum Barre
(alors vice-président de la Commission) ; cet objectif est précisé dans le rapport Werner qui sert de base
pour un accord en 1971 selon lequel en 1980 l’Union serait réalisée avec parité fixe entre les monnaies.
En réalité, aucun des Etats membres n’était encore prêt à abandonner ses prérogatives monétaires
au profit d’une institution supranationale. A partir de 1971, le contexte change (Cf. chapitre 1
séquence 1), le dollar n’est plus convertible en or et les monnaies flottent les unes par rapport aux
autres même si les fluctuations sont plus ou moins encadrées.
Pour éviter de trop grands désordres monétaires qui fragiliserait le Marché Commun, les Six
décident en mars 1972 de limiter plus étroitement les fluctuations entre les monnaies de la
zone communautaire à 2,25 %, c’est le « serpent monétaire européen » auquel adhèrent les
livres sterling et irlandaise… pour le quitter à peine 6 mois plus tard !

 L’épine gaullienne
1958 marque les débuts effectifs de la Communauté européenne, une Communauté pensée et voulue par
les démocrates-chrétiens européens. Or 1958, c’est aussi une rupture majeure dans l’histoire politique
française avec le retour dès mai 1958 de de Gaulle au pouvoir ; désormais les démocrates-chré-
tiens français sont marginalisés politiquement. Or de Gaulle a une conception bien personnelle de
l’Europe, qui n’est pas celle des Pères Fondateurs ; voilà qui aide à comprendre le relatif immobilisme
dans la construction européenne pendant les années 1960.
Charles de GAULLE mène une politique extérieure de grandeur ; la Communauté ne l’intéresse
que si elle est un outil qui assure grandeur et indépendance pour la France. Avec de Gaulle, c’est le
retour en force des idées de confédération (refus d’abandonner toute parcelle de souveraineté au
profit d’institutions supranationales) or les pères fondateurs étaient fédéralistes. C’est un revirement
complet. L’Europe de de Gaulle est plus large géographiquement : « de l’Atlantique à l’Oural », ce ne
peut être l’Europe intégrée de Schuman mais plutôt l’Europe des Etats, des patries. En 1960, dans une
conférence de presse, il affirme : « des Etats qui sont les seules entités qui aient le droit d’ordonner
et l’autorité pour agir. Se figurer qu’on peut bâtir quelque chose qui soit efficace pour l’action et qui
soit approuvé par les peuples en dehors et au-dessus des Etats, c’est une chimère ». De Gaulle pose
là un problème essentiel, celui de la légitimité des instances supranationales. En 1962, il réitère plus
méchamment sa critique : « il n’y a que les Etats qui soient… valables, légitimes et capables »… « Je
ne crois pas que l’Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses
Français, l’Allemagne avec ses Allemands… ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe… s’ils avaient
pensé, écrit en quelque espéranto ou « volapük » intégrés ».
Son « Europe des patries », il la conçoit aussi sur l’axe franco-allemand. Il entend établir offi-
ciellement la réconciliation franco-allemande, recevant Konrad Adenauer en juillet 1962 dans la
cathédrale de Reims. Un traité franco-allemand est signé en janvier 1963, texte ambitieux qui
prévoit une concertation de leurs politiques étrangères, un rapprochement des doctrines de défense, un
échange de personnel militaire et une multiplication des échanges en matière d’éducation, jeunesse…
C’était pour de Gaulle une base pour créer son Europe des patries indépendante des Deux Grands.
Or les successeurs d’Adenauer ne l’ont pas suivi, le traité a certes été ratifié mais les Allemands ne se
sont pas désolidarisés de leurs alliances militaires avec les Etats-Unis (vitales à leurs yeux) ni de leur
conception plus fédéraliste de la Communauté. Y voir ici la naissance de l’Axe franco-allemand,
moteur de la construction européenne est sinon une imposture, au minimum abusif.

186 Séquence 3-HG00

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De Gaulle n’est pas homme à se ployer et ses partenaires de la CEE l’apprirent à leurs dépens en 1965.
La PAC est en pleine crise de financement or la France en est la plus grande bénéficiaire. Ses
partenaires demandent un contrôle par le Parlement du budget du FEOGA ; de Gaulle refuse net et
choisit la politique de la chaise vide. Pendant 6 mois, de juin 1965 à janvier 1966, la France
déserte les institutions de la CEE, paralysant son fonctionnement. Le différend est réglé en
janvier 1966 par l’arrangement de Luxembourg. C’est un compromis aux conséquences catastro-
phiques pour la construction européenne ; désormais le droit de veto d’un Etat est de fait reconnu
quand ses intérêts vitaux sont en jeu, le recours à la majorité qualifiée est dans la pratique invalidé.
Le recul par rapport aux souhaits des Pères Fondateurs est impressionnant !
La position française intransigeante et à contre-courant conduit à son isolement au sein de la
Communauté ; les refus d’intégrer le Royaume-Uni (nous allons y revenir plus amplement ci-après)
de de GAULLE l’illustrent à merveille. Ce n’est pas tant le refus gaullien, dûment motivé par le refus
d’« une Communauté atlantique colossale sous dépendance et direction américaines et qui aurait tôt
fait d’absorber la Communauté européenne » (conférence de presse de janvier 1963) que l’attitude
personnelle, arrogante et sans concertation du président français qui eut des effets désastreux
sur nos partenaires.
Après le départ de de Gaulle en 1969, la construction européenne se débloque. En somme, de
Gaulle a été une force d’inertie voire de réaction dans l’histoire de la construction européenne, pourtant
quelques unes de ses intuitions comme le refus obstiné du Royaume-Uni dans la Communauté se sont
avérées cruellement justes…

 Le Royaume-Uni aux portes du Marché Commun

Dès le début de l’histoire de la construction européenne, les Britanniques se sont mis d’eux-mêmes
hors-jeu par leur refus de toute intégration européenne. Churchill était déjà favorable à l’association , et
quand la CECA est mise en place, les travaillistes prennent prétexte la constitution de cette « Europe des
patrons » pour refuser toute intégration. Jusqu’au début des années 1960, les Britanniques sont tenaillés
entre leurs liens privilégiés avec la Commonwealth et surtout les Etats-Unis d’une part, et leurs voisins euro-
péens d’autre part ; ils sont favorables à une Europe associative (des Etats) réduite à sa plus simple
expression, un large espace de libre-échange sans le moindre organisme supranational.
La constitution du Marché commun en 1958 va à l’encontre de leurs intérêts économiques immédiats
et de leurs conceptions politiques aussi répliquent-ils aussitôt en négociant dès décembre 1958
l’AELE (l’Association Européenne de Libre Echange) avec 6 autres pays européens : Suisse,
Suède, Norvège, Danemark, Autriche et Portugal ; celle-ci est ratifiée en 1960. L’AELE dans sa
zone a mené une même politique de désarmement douanier, terminée en janvier 1967 mais sans insti-
tutions supranationales, ni Commission. Mais c’est une réalisation moins ambitieuse et beaucoup plus
incomplète que le marché commun car seuls les produits industriels sont concernés (pas de PAC), aucun
tarif extérieur commun n’existe et l’AELE est outrageusement déséquilibrée au profit du Royaume-Uni.
L’AELE est avant-tout une machine de guerre conçue contre la CEE.
Pourtant, à 2 reprises pendant les années 1960, le Royaume-Uni va demander son intégration
à la Communauté. C’est que le contexte change : le Commonwealth régit de moins en moins
le commerce extérieur britannique, le Royaume-Uni est isolé et n’est plus nécessairement
le partenaire privilégié des USA, ce serait plutôt la RFA, et plus imprévu l’AELE ne connaît pas le
dynamisme de la CEE. Il s’avère assez vite que le Marché Commun est le principal partenaire
commercial de tous les pays de l’AELE, y compris le Royaume-Uni. Dès 1961-62, les 7 de l’AELE
demandent soit l’adhésion, soit l’association à la CEE.
Les 1res négociations d’adhésion du Royaume-Uni eurent lieu de 1961 à 1963 ; on le sait,
elles échouèrent sur le refus catégorique de de Gaulle qui voyait dans les Britanniques un cheval
de Troie américain dans la CEE, mais les Britanniques ne se sont pas encore résolus à choisir entre le
Commonwealth et la CEE, les concessions nécessaires n’ont pas été faites ainsi refusaient-ils le tarif
extérieur commun !
Une 2nde tentative est lancée par le travailliste Harold Wilson (la précédente avait été à l’initiative des
conservateurs). Le Royaume-Uni pose sa candidature à l’entrée dans la CEE en mai 1967 de même
que le Danemark, l’Irlande et la Norvège. Les Britanniques prennent acte du poids croissant des
échanges avec la CEE (20 % en 1966). Alors que les 5 partenaires de la France dans la CEE se déclarent
favorables, De GAULLE enterre le projet par son veto unilatéral.

Séquence 3-HG00 187

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C’est finalement le départ de de Gaulle en 1969 qui va permettre aux Britanniques de rejoindre
la CEE. Son successeur, Georges Pompidou, infléchit la politique extérieure intransigeante gaullienne et
au sommet de la HAYE en 1969, les Six se mettent d’accord sur l’élargissement et l’ouverture de
négociations. Ces négociations durèrent près de 2 ans et furent âpres au sujet du désarmement douanier
(effectif en 1977), des produits agricoles ; les Britanniques obtiennent un financement réduit de la CEE
(déjà !). Avec le Royaume-Uni, 3 autres pays signent leur adhésion à la CEE en 1972 (Irlande, Danemark,
Norvège), cette adhésion devient effective au 1er janvier 1973. L’AELE est en voie de décapitation ! Les
populations des pays candidats ont du se prononcer sur l’adhésion et toutes la ratifièrent sauf
la population norvégienne qui dit NON à 53 % en septembre 1972 par référendum. Notons
que Pompidou organisa en avril 1972 un référendum en France pour que la population se prononce sur
l’adhésion britannique, le résultat fut positif à plus des 2/3 mais les absentions furent phénoménales :
39 % des inscrits. Déjà l’Europe ne fascine plus guère. Pourtant, 9 Etats la composent déjà.

C Du marché commun à la communauté européenne,


1973-1989

 De l’europessimisme à la relance de la construction


européenne ; les évolutions institutionnelles
Plusieurs éléments contribuent à créer un climat morose au sujet de la Communauté dans les années
1970 et 1980.
A partir de 1974, la conjoncture économique se dégrade ; les économies ouest-européennes sont
confrontées aux difficultés économiques des « 20 ou 30 calamiteuses » : l’inflation s’envole jusqu’au
début des années 1980, le chômage explose au point de devenir un enjeu politique majeur. C’est là une
tendance générale car les Etats de la Communauté n’évoluent pas tous dans le même contexte
ainsi le Royaume-Uni est moins vulnérable aux aléas pétroliers puisqu’il dispose d’importantes réserves en
Mer du Nord or ce n’est ni le cas de la France, de l’Allemagne ou de l’Italie. Chaque pays de la Communauté
entreprend sa propre politique économique pour atténuer les effets de la « crise » avec des résultats plus
ou moins heureux. L’absence de politique économique concertée à l’échelle communautaire a
des effets redoutables. Par exemple en 1981-1982, la France opère une politique de relance alors que ses
voisins mènent des politiques d’austérité libérale, il en résulte des tensions inflationnistes et monétaires.
Les spéculateurs jouent sur la valeur des monnaies et amplifie le désordre monétaire : le mark devient la
monnaie européenne forte tandis que le franc français, la lire italienne se dévalorisent. Dans l’optique du
marché commun, c’est plus que fâcheux puisque cela perturbe les échanges au sein de la Communauté
: comment fixer les prix d’intervention communs de la PAC si la valeur des monnaies de la Communauté
ne cesse de changer ? C’est pourquoi on a inventé les MCM (montants compensatoires monétaires)
qui corrigent à la hausse ou à la baisse les différentiels de prix entre pays européens. Pour le citoyen de
base, MCM + prix d’intervention + négociations marathon, cela finit par être incompréhensible, nébuleux.
Il y a de quoi être sceptique sur la solidité du Marché Commun.
L’autre élément qui nourrit l’europessimisme est l’attitude britannique. Les faits donnent raison à
de Gaulle, l’intégration du Royaume-Uni à la CEE est ratée, jamais jusqu’à nos jours ce pays n’a
respecté les règles communautaires européennes. A peine entré, en 1974, le 1er ministre travailliste
demande une renégociation du traité notamment une moindre contribution à la Commmunauté et
une réforme de la PAC. Un accord partiel règle cette 1re demande. Mais en 1979, les conservateurs
prennent le pouvoir avec à leur tête la « dame de fer », le 1er ministre britannique Margaret
Thatcher, celle-ci exige une nouvelle renégociation, elle s’insurge contre le fait que le Royaume-
Uni contribue plus qu’il ne reçoit en retour de la Communauté d’où son slogan lapidaire : « I want
my money back ! ». L’intransigeance britannique a créé un climat de crise aiguë au sein de
la Communauté jusqu’en 1984, quelques accords partiels entre-temps ont bien été signés mais la
sortie de crise n’est engagée qu’en 1984 lors du Conseil européen de Fontainebleau où, dans un
arrangement, un milliard d’ECU (la monnaie de compte européenne, European Currency Unit, mélange
des différentes monnaies de la Communauté) lui est versé. L’attitude britannique s’explique par le coût
dispendieux de la PAC, dont elle demande une réforme que la France freine de toute ses forces…

188 Séquence 3-HG00

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Avec Thatcher, c’est le retour en force de la conception confédérale de l’Europe : « Les Etats-Unis
d’Europe ? Un fantasme irréalisable, né d’esprits farfelus qui feraient lieux de réfléchir avant de parler ».
Son hostilité à l’égard de l’intégration européenne est motivée par un néolibéralisme dogmatique.
Son successeur conservateur John Major (1990-1997) et même Tony Blair, du New Labour, ne remettent
pas en cause cette méfiance à l’égard des « technocrates bruxellois », et cela est fondamental : le
Royaume-Uni a développé une logique dérogatoire : il ne ratifie ni Schengen, ni l’euro…

Document 6
Les exigences budgétaires britanniques vues par Plantu en 1987

© PLANTU
Malgré Thatcher, la construction européenne avance grâce à l’action du couple franco-allemand
Valéry Giscard d’Estaing – Helmut Schmidt. Cela se traduit par 4 innovations majeures dans les
années 1970 :
– à partir de 1975, des ressources propres sont attribuées à la Communauté : une partie de la
TVA, les droits de douane du TEC (Tarif Extérieur Commun) plus quelques prélèvements agricoles. Pour
contrôler la bonne utilisation de ces fonds par la Commission, une Cour des Comptes européennes
est créée en 1975,
– le conseil est officialisé dans son rôle directeur des institutions européennes. Jusqu’à sa
création officielle en décembre 1974, le Conseil était informel (Conseil au sens de réunion des chefs
d’Etats et de gouvernements) mais lors des conférences inter-gouvernementales (CIG) des décisions
importantes se prenaient (Cf. en 1969 La Haye ; en 1973 Copenhague, en 1974 Paris). Après 1974,
le Conseil est la principale institution de la Communauté avec comme rôle de définir la politique
générale de la Communauté. Le Conseil se substitue au conseil des ministres (qui continue d’exister
comme lieu de concertation et de négociation) comme instance décisionnelle,
– à partir de juin 1979, les députés du Parlement européen sont élus au suffrage universel
direct. C’est un progrès important dans la démocratisation des institutions européennes. Les députés
sont élus pour 5 ans avec un nombre de représentants fixe par pays : en 1979, 410 députés dont
81 pour la RFA, la France, le Royaume-Uni et l’Italie, 25 pour les Pays-Bas etc. Ce nombre a ensuite
évolué avec les différents élargissements et la réunification allemande de 1990. Progressivement, les
prérogatives du Parlement se sont étoffées : en 1975, il acquiert des compétences budgétaires,
– en 1979 est créé le SME, système monétaire européen afin de palier à l’instabilité monétaire
au sein de la Communauté. Le SME cherche à stabiliser les parités entre monnaies en limitant les
fluctuations comme le faisait le serpent monétaire mais en étant plus souple, permettant des réajus-

Séquence 3-HG00 189

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tements. Nous ne développerons pas car le SME a échoué mais cet échec est essentiel car c’est
lui qui a rendu indispensable la marche accélérée vers l’union économique et monétaire. De
l’échec du SME est né l’euro.
La relance de la construction européenne est spectaculaire dans les années 1980 ; c’est la
volonté de 3 hommes : François Mitterrand, président de la République française à partir de mai
1981 jusqu’à 1995, Helmut Kohl, chancelier allemand de 1981 à 1996, Jacques Delors, président de
la Commission de 1985 à 1995.
Ce sont les élargissements de la Communauté qui ont imposé son approfondissement (le ren-
forcement de l’intégration européenne). Le symbole de cet approfondissement est l’Acte Unique
européen, adopté lors du Conseil européen de Luxembourg de décembre 1985, entré en vigueur
au 1er juillet 1987. L’Acte Unique annonce pour 1993 un marché intérieur communautaire
unifié soit un marché commun des produits industriels et agricoles, ce qui est déjà réalisé mais aussi un
grand marché ouvert à la libre-circulation des capitaux et des personnes, ce qui implique une certaine
harmonisation fiscale.
Pour faciliter la libre-circulation des personnes au sein de la Communauté, la Convention de
Schengen a été élaborée en 1985, malheureusement signée seulement en 1990 et par 5 Etats (les
Six de Rome moins l’Italie) avant de s’élargir en 1992 à l’Espagne et au Portugal, à la Grèce en 1995, à
l’Italie et l’Autriche en 1998… Concrètement, au sein de l’espace Schengen, les contrôles aux frontières
sont supprimés. Dès lors s’impose une coopération douanière, juridique, policière accrue entre les Etats
de la zone Schengen.
L’Acte Unique est bien plus qu’un Grand Marché pour 1993. Il comporte d’importantes évolutions
institutionnelles : il institutionnalise le Conseil européen et le charge de « donner les impulsions
nécessaires à l’union » et d’élaborer « les orientations politiques générales ». Sa périodicité de réunion
est de 2 par an (juin et décembre) ; le Conseil est présidé pour 6 mois par chacun des chefs d’Etat
ou de gouvernement de la Communauté à tour de rôle. L’Acte unique rénove le processus
de décision : la majorité remplace l’unanimité. L’Acte Unique renforce le rôle du Parlement en
attribuant à ce dernier un droit de codécision avec le Conseil dans certains domaines, il créée l’« avis
conforme » c’est-à-dire que le Parlement européen doit ratifier toute adhésion de nouveaux Etats à
la Communauté ou tout accord de coopération extérieure.

 Les élargissements
En 1981, la Grèce entre dans la CEE. Depuis 1961, la Grèce était un Etat associé à la CEE ; ce n’est
qu’après la chute de la dictature des colonels en 1974 que les négociations d’adhésion sont
envisageables. Elles durent près de 5 années car la Grèce diffère nettement des Neuf, c’est
alors un Etat assez pauvre, essentiellement agricole, peu industrialisée. L’entrée de la Grèce est
réalisée officiellement en 1981 mais un temps de transition est décidé : 5 ans pour l’agriculture,
7 ans pour la pêche, 5 ans pour un désarmement douanier complet. La Grèce bénéficie des fonds
communautaires c’est-à-dire qu’elle reçoit plus qu’elle ne contribue.
L’intégration du Portugal et de l’Espagne en 1986 à la CEE relève de la même logique, ce sont
des pays méditerranéens, agricoles et de jeunes démocraties à consolider. La « Révolution des
œillets » en 1974 a mis fin à la dictature au Portugal comme la mort de Franco en 1975 en Espagne.
Ce sont des adhésions fondamentalement politiques. Leur demande d’adhésion date de 1977 et
les négociations d’entrée ont été particulièrement âpres. L’élargissement au sud méditerranéen est
inédit, car ce sont des pays pauvres, surtout le Portugal, donc cela signifie pour les Neuf un effort
financier important ; de plus ce sont des Etats agricoles or la PAC absorbe déjà les 2/3 du budget
communautaire. Les produits espagnols (vins, fruits et légumes, pêche…) concurrencent gravement
les producteurs italiens et français et risquent de compromettre le développement des régions médi-
terranéennes déjà en difficulté comme le Mezzogiorno. Comme pour la Grèce, un temps de transition
est décidé après l’adhésion officielle de 1986 avec désarmement douanier effectif en 1993, intégration
complète dans le marché agricole en 1995…
Déjà, à cette époque, on pense les élargissements futurs. Le rapprochement entre CEE et AELE
est relancé en 1989, il aboutit à la constitution de l’EEE (Espace Economique Européen) pour
janvier 1993 : zone de libre échange entre CEE et AELE. En cela, c’est un prélude à l’adhésion de
l’Autriche, de la Suède et de la Finlande à l’Union Européenne en 1995, 3 pays membres de l’AELE.

190 Séquence 3-HG00

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 Des champs d’action de plus en plus élargis
Les champs d’action de la Communauté sont de plus en plus étoffés, on retrouve d’abord l’inévitable
PAC.

 La PAC Du côté des quantités produites, c’est un succès au-delà de toute espérance au point que cela
devient un gouffre financier. Les prix garantis ont généré une surproduction structurelle. Les
années 1980 sont celles des « torrents de laits et de vin, des montagnes de beurre ». La PAC
devient ingérable, on a privilégié la garantie des prix sur la modernisation des agricultures ; la France
en est la principale bénéficiaire. On sait le grief des Britanniques contre cette PAC dispendieuse, et
progressivement la France, isolée, a du accepter des renégociations et réformes de la PAC comme
l’établissement des quotas laitiers en 1984, des QMG (quantités maximales garanties) en
1988 pour les céréales et les oléagineux avec « gel des terres », de la généralisation des «
jachères » en 1992 pour produire moins (contre des aides directes aux agriculteurs), la sta-
bilisation des fonds destinés à l’agriculture à partir de 1999 avec baisse progressive des prix
d’intervention, incitation à la reconversion et amélioration de la qualité des produits en contrepartie
d’aides directes compensatoires.

 « L’Europe En 1983, la CEE adopte une politique commune de la pêche distinguant la zone côtière accessible
Bleue » aux seuls pêcheurs de l’Etat riverain et la zone communautaire, accessible aux pêcheurs de toute la
CEE, établissant des TAC, « totaux de capture autorisés » ou quotas pour la préservation des res-
sources, et incitant à la réduction des tonnages. L’adhésion de l’Espagne modifie la donne car c’est
un Etat disposant d’une importante flotte de pêche. Ultérieurement, l’Europe bleue a été réformée
en 1992 : taille des filets autorisés, baisse des quotas, restructuration des flottilles d’où la création de
l’IFOP (Instrument Financier d’Orientation de la pêche) en 1994 pour les financer. Cette réforme
est encore en cours avec comme axe prioritaire la préservation des ressources, donc des baisses de plus
en plus drastiques des quotas et des prises.

 La politique Cette politique commence véritablement en 1975 avec la création du FEDER (Fonds européen
régionale de développement régional). Le FEDER cofinance des aides aux entreprises et à la réalisation
d’infrastructure dans les régions défavorisées essentiellement dans le sud italien, en Espagne,
Grèce, Portugal, Irlande et Royaume-Uni dans le cadre de projets. Cette politique, dont les fonds ont
été multiplié par 13 entre 1973 et 1987 a été réformée en 1988 avec la définition de 3 types
de régions : les régions en retard de développement, plus aidées comme l’Irlande, la Grèce, le
Portugal, le Mezzogiorno ; puis, les zones de reconversion industrielle (les ex-« pays noirs ») enfin
les zones rurales défavorisées comme les montagnes…

 L’éducation En tant que telle, elle ne relève pas de la Communauté ni de l’Union, mais dans les années 1980
ont été mis en place des programmes visant à favoriser la mobilité des étudiants comme
Erasmus en 1987 avec octroi de bourse. Ce programme a été complété par SOCRATES (échange
d’enseignants, partenariat entre établissements) et LEONARDO DA VINCI.

 Les relations La Communauté a entrepris une politique de coopération avec les PED. Ce sont essentiellement
extérieures les conventions de Lomé, signées en 1975 pour la 1re, puis 1979, 1984, 1989. Ce sont des
accords avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) portant sur l’aide au développement,
les relations commerciales (accès facilité au Marché Commun en franchise) et garantissant le
prix de certains produits. De 21 pays ACP en 1975, on est passé à 71 pays ACP en 2000 ; l’aide
accordée allant de 3,5 milliards d’ECU de 1975 à 1980 à 8,5 de 1985 à 1990 puis 13 milliards d’euros
de 1990 à 2000.

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C’est avec les USA que les rapports sont les plus conflictuels. Les USA ont toujours contesté la PAC
et son marché protégé, en plus des préférences douanières accordées par la Communauté à certains
PED qui concurrencent leurs exportations agricoles. Des épisodes de guerres douanières se sont
répétés en 1985 sur les pâtes alimentaires européennes sur lesquelles les USA augmentent les droits
de douane, en 1986-1987 sur les vins et fromage, en 1989 en réponse au refus européen des viandes
américaines aux hormones. Ces conflits sont en voie d’apaisement dans le cadre des négociations du
GATT puis de l’OMC : accords de Blair House de 1992 mais sont toujours susceptibles de réapparaître
sur des productions litigieuses : OGM. Les mêmes controverses commerciales se retrouvent sur les
produits industriels avec une véritable « guerre de l’acier » dans les années 1980, la rivalité Boeing-
Airbus aujourd’hui et la querelle autour des subventions publiques.
On notera tout de même des absences : toujours pas de politique industrielle digne de ce nom ;
les politiques de transport et d’environnement ne commencent à avoir quelque consistance
qu’à partir des années 1990, quant à la politique sociale, elle reste de papier.
Fin 1988, la Communauté est à Douze. L’Acte Unique lui dresse un horizon de Grand Marché Unique
pour 1993.
Puis survient 1989, le rideau de fer s’écroule. L’Europe est alors à repenser politiquement et géographi-
quement. Des bouleversements d’ampleur sont à réaliser et des défis de taille sont à surmonter…

192 Séquence 3-HG00

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ontenu du chapitre 2

Le temps des démocraties populaires (1948-1989)


Problématique : Comment l’Union soviétique a-t-elle réussi à maintenir sa domination sur l’Europe de
l’Est pendant plus de quarante ans ?

Plan : traitement de la problématique Notions-Clés Repères

Introduction Europe de l’Est – Démocraties populaires.

A La soviétisation de l’Europe de
l’Est : 1945-1953
 L’Est européen en 1945 : des facteurs Mosaïque ethnique – partis communistes Interpréter une carte politique : expliquer les
favorables à la révolution communiste objectifs des conquêtes territoriales d’un empire.
 La mainmise de Moscou sur l’Europe Glacis défensif – « tactique du salami » – « Coup Etudier un témoignage : montrer le rôle et les réac-
de l’Est de Prague » tions d’un acteur d’un événement historique
 Les démocraties populaires : les Démocraties populaires – modèle soviétique
nouveaux satellites de l’URSS – soviétisation
 Les purges ou la bolchevisation des Crise yougoslave – titisme – purges stalinien- Etudier une caricature : analyser la compo-
partis communistes nationaux nes sition et interpréter le dessin et souligner la
portée du document

B Le temps des crises et des


stratégies réformistes : 1953-1968
 1953 année cruciale ou le « nouveau Communistes « staliniens » et « libéraux – émeu-
cours » tes de Berlin
 Les révolutions polonaise et hongroise Rapport secret – « humanisation » du système
d’octobre 1956 : la première secousse – assouplissement doctrinal – Révolutions popu-
laires
majeure du bloc de l’Est
 Les différentes voies du « socialisme « Socialisme national » – dictature communiste
national » – « Printemps de Prague »

C La «souveraineté limitée» et
l’émergence des sociétés civiles :
1968-1985
 Des expériences d’ouverture… Doctrine de la « Souveraineté limitée » – libé-
 … à la montée de la contestation des ralisation
Lire une déclaration politique : extraire des
Sociétés civiles – Accords d’Helsinki – KOR
sociétés civiles informations et les interpréter
– Charte 77 – Jean-Paul II
 Solidarnosc et les événements de Grève de Gdansk – Solidarnosc – répression de
Pologne, une contestation populaire de décembre 1981
plus en plus forte

D Le temps des turbulences ou la


fin des démocraties populaires :
1985-1990
 L’ « effet » Gorbatchev Désengagement militaire soviétique Etudier un programme politique : commenter
 Les révolutions de 1989 : « en Démocratie pluraliste – « automne des peuples » un texte et souligner sa portée historique
Pologne ça a pris 10 ans, en Hongrie – chute du mur de Berlin – la « Révolution de
10 mois, en Allemagne de l’Est et en velours » – insurrection roumaine
Tchécoslovaquie 10 jours»

Séquence 3-HG00 193

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Le temps des démocraties
populaires (1948-1989)

C ertains habitants de l’ex-Europe de l’Est regrettent aujourd’hui les avantages procurés à l’époque
communiste (peu ou pas de chômage, des congés payés, des soins gratuits, une certaine promotion
sociale, l’alphabétisation, un idéal de fraternité et de dévouement…). C’est la récente et difficile tran-
sition vers la démocratie et l’économie de marché de cette partie de l’Europe qui explique en grande
partie ce sentiment diffus de nostalgie du temps des démocraties populaires.
Le terme Europe de l’Est sera utilisé plus dans un sens politique que géographique. Il recouvre une
partie de l’Europe orientale, centrale et balkanique avec les huit Etats communistes de RDA,
Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie, Bulgarie et Albanie.
Le sort de l’Europe de l’Est constitue dès 1945 l’un des enjeux cruciaux dans la lutte qui s’engage entre
les Etats-Unis et l’Union soviétique pour la définition d’un nouvel équilibre mondial. A peine libérés de
l’emprise hitlérienne ces peuples sont récupérés par le jeu d’intérêts qui les dépassent. Il faut dire que
dans l’histoire cet espace fut souvent sous influence étrangère : Autrichiens, Russes, Turcs et Prussiens
du 18e au début du 20e siècle, Russes et Allemands dans les années 1930.
Dans le contexte naissant de la guerre froide les communistes de ces pays, épaulés par les Soviétiques s’em-
parent du pouvoir en quelques années et mettent en place un nouveau type d’Etat : les DEMOCRATIES
POPULAIRES où « le pouvoir appartient au peuple, où la grande industrie, les transports et
les banques appartiennent à l’Etat et où la force dirigeante est constituée par le bloc des
classes laborieuses de la population ayant à sa tête la classe ouvrière ».
Chaque « nation » accepte en apparence de faire partie du camp socialiste et adopte le modèle soviéti-
que. Il faudra que les Hongrois, les Tchécoslovaques puis les Polonais tentent de sortir de ce camp pour
que l’on s’aperçoive que l’univers socialiste est clos et sous domination soviétique.
Comment l’Union soviétique a-t-elle réussi à maintenir sa domination sur l’Europe de l’Est pendant
plus de quarante ans ?

A La soviétisation de l’Europe de l’Est : 1945-1953

Comment expliquer la conversion en quelques années de cette partie de l’Europe au com-


munisme ?
La présence de l’Armée rouge en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Pologne
et encore plus pour la partie orientale de l’Allemagne a davantage joué que la position de proximité
géographique avec l’URSS.
Le contexte international est sans doute encore plus déterminant. En 1945, l’Allemagne et l’Italie
vaincues, la France et la Grande-Bretagne considérablement affaiblies, seule l’Union soviétique est en
mesure de contrôler l’est de l’Europe. Surtout le début de la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS
est décisif sur le processus révolutionnaire. Il pèse beaucoup sur les hésitations de Staline
lequel en 1945 n’a pas pour plan de transformer les pays d’Europe de l’Est en Etats communistes.

 L’Est européen en 1945 : des facteurs favorables à


la révolution communiste
Il est indispensable de dresser un tableau succinct de l’Europe orientale de l’après-guerre afin de bien
saisir comment l’URSS a pu si rapidement favoriser la mise en place de régimes communistes.

194 Séquence 3-HG00

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 Sur le plan C’est une mosaïque de plusieurs nations importantes :
ethnique – les Slaves avec sept nations (Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes, Croates, Serbes et Bulgares) ;
– les Allemands, les Hongrois, les Roumains et les Albanais ;
– sans oublier les minorités turque et grecque.
A l’intérieur de chaque Etat un groupe centralise souvent le pouvoir (Tchèques en Tchécoslovaquie, Serbes
en Yougoslavie) d’où des rancœurs profondes qui joueront sur le cours des événements.

 Sur le plan Les divisions accentuent ces tensions nationales.


religieux La ligne de partage entre le monde catholique romain et le monde orthodoxe passe à l’intérieur de
l’Europe orientale, à l’intérieur même des nations. La Yougoslavie est le pays où ces différences de
confessions sont les plus marquées (Serbes orthodoxes, Slovènes et Croates catholiques). Les Polonais
catholiques ont toujours été hostiles aux Allemands protestants et aux Russes orthodoxes. Il faut aussi
compter les musulmans en Albanie, en Bosnie, en Macédoine et en Bulgarie.

Sur le plan Ces pays partagent sensiblement le même sort à savoir un quasi sous-développement lié à
social et des structures socio-économiques archaïques.
économique Plus de la moitié des habitants sont des paysans excepté dans quelques régions comme la Tchécoslovaquie,
l’ouest de la Pologne et certaines villes industrielles telles Budapest, Belgrade et Zagreb. C’est l’Europe
des grands domaines fonciers, des techniques agricoles arriérées et des faibles rendements. Les com-
munistes sauront exploiter les frustrations de cette paysannerie misérable.

 Sur le plan On observe une grande diversité. Ces Etats-nations sont tous récents sauf la Pologne et la
politique Hongrie qui ont été par le passé de véritables puissances européennes.
Ils sont nés pour les uns à la fin du 19e siècle aux dépens de l’Empire ottoman (Roumanie en 1878,
Bulgarie en 1908 et Albanie en 1912) et pour les autres en 1918 sur les décombres des empires aus-
tro-hongrois et allemand (Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne et Yougoslavie dont le noyau serbe est
indépendant depuis 1878).
Dans l’entre-deux-guerres l’Europe orientale s’est orientée vers des régimes autoritaires. Seule la
Tchécoslovaquie a construit une véritable démocratie. La faiblesse de la démocratie et du respect
de la légalité expliquera la facilité avec laquelle s’imposeront les méthodes musclées des
communistes.

Autre question incontournable : quelle est la situation du communisme dans ces Etats ?
Le socialisme y est apparu à la charnière du 19e et du 20e siècle. La séparation se fait entre les
pays où existe une classe ouvrière (Allemagne, Tchécoslovaquie) et dans lesquels la sociale-démocratie
semble l’emporter et ceux où la paysannerie domine avec des partis marxistes influents (Roumanie,
Pologne et Bulgarie).
En 1945 après six ans de répression nazie le communisme dans les pays est-européens est
faible : à l’état groupusculaire en Roumanie, quasi inexistant en Hongrie, complètement désorganisé
en Pologne, réduit à l’état de clandestinité en Allemagne. La Bulgarie, la Yougoslavie et l’Albanie
ont eux des partis communistes forts, structurés et populaires ; c’est là que les chances révolutionnaires
sont les plus fortes. En Tchécoslovaquie le communisme est resté une force de premier plan mais
parmi d’autres. Les partis communistes locaux n’ont aucune légitimité autre que celle de la présence
soviétique sauf en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie.

Séquence 3-HG00 195

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Document 1
L’expansion du communisme en Europe de l’Est dans les années 1940

NORVÈGE FINLANDE

Leningrad
Mer RUSSIE
Mer Estonie
du Baltique
Nord SUÈDE Moscou
Lettonie
IRLANDE
1945 Lituanie
ROYAUME-
OCÉAN Minsk
UNI
PAYS-BAS Berlin POLOGNE Biélorussie
ATLANTIQUE Manche RDA 1947
BELGIQUE Varsovie
1949
Kiev
LUX.
RFA Prague
TCHÉCOSLOVAQUIE Ukraine
FRANCE

Budapest Moldavie
SUISSE
HONGRIE
1949 ROUMANIE

ITALIE 1947
Belgrade Bucarest
YOUGOSLAVIE Mer Noire
PORTUGAL 1945 BULGARIE
ESPAGNE 1946
Tirana Sofia
1946
ALBANIE
TURQUIE
GRÈCE
Mer Méditerranée

Territoires occupés par


URSS Territoires annexés par l'Armée rouge en 1945
l'URSS en 1939-40
États d'Europe centrale ennemis
de l'URSS pendant la guerre
Limites des républiques Démocraties populaires
soviétiques 1946 Dates d'entrée dans le bloc communiste

Questions  Comment les Soviétiques se sont-ils constitués un double glacis défensif sur leur frontière
occidentale ?
 Comment s’est réalisée cette expansion ?

 Quel est l’objectif de Staline ?

Réponses  – Ils ont d’abord établi un glacis interne de la Baltique à la Mer Noire avec une ceinture de cinq
Républiques soviétiques allant de l’Estonie à la Moldavie.
– ils ont ensuite renforcé cette barrière avec un glacis externe composé d’une chaîne d’Etats satellites
s’étirant de la RDA à la Bulgarie.
 – par des annexions territoriales effectuées au début de la Seconde Guerre mondiale (des trois
pays Baltes à la Bessarabie sur les rives de la Mer Noire).

196 Séquence 3-HG00

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– en favorisant la mise en place de régimes communistes dans la partie orientale de l’Europe entre
1945 et 1949. On distingue les pays dont les territoires sont entièrement occupés par l’Armée rouge
(Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie et Bulgarie) et ceux qui ont libéré leurs territoires
presque seuls (Yougoslavie et Albanie).
– en soutenant la guérilla communiste en Grèce qui a échoué.
– en s’appuyant sur des partis communistes puissants dans les pays d’Europe occidentale comme
la France et l’Italie.

 L’obsession de Staline est la création d’une zone de sécurité sur sa frontière occidentale pour
rendre impossible le retour de l’influence allemande ou de toute autre puissance dominatrice (de
Napoléon 1er à Hitler, le danger vient de l’ouest). Il lui faut donc en Europe orientale des gou-
vernements « démocratiques » favorables à son égard.

 La mainmise des communistes sur l’Europe


de l’Est
A Yalta, les Alliés paraissent s’entendre sur les futurs régimes à donner aux pays libérés d’Eu-
rope. La décision est prise : ils devront choisir leur gouvernement à la suite d’élections libres.
Il s’agit dans l’esprit des futurs vainqueurs de mettre en place des « fronts nationaux » en constituant
des gouvernements qui rassemblent, autour d’un programme commun de reconstruction, le maximum
de mouvements politiques de la droite nationaliste aux communistes.
Les consignes données aux partis communistes nationaux par Staline sont de participer à ces coalitions
gouvernementales et d’y acquérir dans un premier temps le plus d’influence possible.
La prise du pouvoir par les communistes se fait schématiquement en trois phases successives :
– le contrôle des gouvernements issus des « fronts nationaux ». Grâce à l’appui de l’Armée rouge
les communistes s’assurent les ministères-clés (Intérieur, Justice, Police),
– la prise définitive du pouvoir après une période plus ou moins longue à la suite de parodies
d’élections libres et de coups de force,
– l’élimination des adversaires politiques.
Dressons une typologie générale des révolutions communistes en Europe orientale.

La révolution En juin 1945 les communistes polonais, contrôlés par les Soviétiques, sont maîtres des ministères de
polonaise : l’armée, de la police et de l’intérieur. Les Alliés font pression pour qu’il y ait des élections libres. Les
un 1er test communistes qui ont compris les phénomènes électoraux et qui sont plus proches des revendications
concrètes des populations (réforme agraire, nationalisation de l’industrie) obtiennent 83 % des voix
dans le nouveau gouvernement. Dès lors la coalition ne veut plus rien dire. Les élections générales qu’ils
organisent dans un climat de terreur en 1947 leur donnent une large majorité. La Pologne devient une
démocratie populaire.

Les révolutions La Yougoslavie et l’Albanie se libèrent presque seuls sans l’appui de l’Armée rouge. Il en résulte des
nationales régimes communistes plus indépendants vis-à-vis de Moscou.
En Yougoslavie le Parti communiste a judicieusement déclaré être un modèle de cohabitation des
peuples (Serbes, Croates, Slovène, Albanais, Grec) fondé sur un principe d’égalité. En mars 1945 les
Soviétiques veulent imposer un gouvernement de coalition à Tito jugé trop « libre ». Mais celui-ci
obtient 90 % des voix et fait proclamer la République. L’Etat plurinational yougoslave est reconstruit
sur le modèle de l’URSS. La victoire communiste est autant due à leur programme de fédération des
nationalités qu’à la manipulation des élections.
L’Albanie suit sensiblement le même chemin que la Yougoslavie. En novembre 1944 Hodja prend la
tête du gouvernement qui prononce la déchéance du roi et élimine rapidement les forces politiques non
communistes (en particulier le clergé catholique). Dès janvier 1946 la République populaire d’Albanie
est proclamée.

Séquence 3-HG00 197

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Les révolutions La Bulgarie et la Roumanie connaissent une évolution rapide et similaire vers le communisme.
partielles Il existe en Bulgarie une tradition slave russophile. Le parti communiste joue un rôle déterminant dans
la résistance. Après la libération du pays en septembre 1944 par l’Armée rouge, il occupe les postes clés
du gouvernement de coalition. En octobre 1946 les élections se déroulent dans un climat de terreur et
l’opposition ne peut pas s’exprimer. Le résultat : 55 % des voix vont aux communistes. Entre 1947 et
1948 ils interdisent les autres partis. La coalition est définitivement supprimée. En 1949 la République
populaire est proclamée.
En Roumanie au départ la population n’est pas prosoviétique mais plutôt tournée vers l’Occident. Le
Parti communiste n’est pas prestigieux mais il a deux atouts : une milice ouvrière armée et le contrôle
de la presse et de la radio. En février 1945 il organise une manifestation très violente à Bucarest et
l’Armée rouge désarme les troupes de la capitale. Moscou oblige le roi à mettre un homme à eux à
la tête du gouvernement. Désormais les communistes possèdent les ministères de l’Intérieur et de la
Justice. En 1946 ils contrôlent tout le pouvoir.

Les révolutions La Hongrie et la Tchécoslovaquie ont connu longtemps une véritable coalition puis évoluent de la
difficiles même manière brutalement vers un régime communiste.
La HONGRIE connaît la révolution la plus douloureuse d’Europe de l’Est. Sa libération est dra-
matique (les violences de l’Armée rouge laissent un souvenir durable chez les Hongrois). Le nouveau
régime naît dans un climat de terreur exceptionnelle. Au départ 85 % des votes vont à l’opposition
communiste. Les communistes adoptent comme chez les voisins la « tactique du salami ». Il s’agit
de « débiter » les partis politiques en rondelles en s’attaquant d’abord au plus puissant, puis de les
faire disparaître en les dressant les uns contre les autres. Grâce au contrôle du ministère de l’Intérieur
ils déclarent l’existence d’un complot contre l’Etat et se débarrasse Parti des petits propriétaires. Dès
février 1947 le gouvernement n’est plus maître de la situation.
Les communistes ont su sans terroriser les populations et sans faire appel aux troupes soviétiques
renverser la situation à leur profit en deux ans.
La TCHECOSLOVAQUIE reste dans les mémoires à cause du « coup de Prague ».
En 1945 toutes les conditions sont réunies pour former un Etat prosoviétique. Les Tchèques et les
Slovaques n’ont pas oublié qu’à l’époque des accords de Munich en 1938 seule l’URSS a voulu inter-
venir pour les sauver. Un gouvernement de coalition se constitue et les élections se déroulent dans un
climat serein. Le Parti communiste jouit d’une forte position : 114 députés sur 300, un million et demi
d’adhérents, le contrôle des syndicats et des ministères de l’Intérieur, de l’Information et des Finances.
Début 1948, alors que pour les chancelleries occidentales la Tchécoslovaquie est perdue pour le
« monde libre », les communistes s’infiltrent dans les mouvements de jeunesse et les coopératives tout
en poursuivant leur propagande jusque dans les campagnes.
Le tournant est le « coup de Prague ». Le 13 février 1948 les ministres « libéraux » décident de tenter
un coup de force. Ils demandent à ce que le ministre communiste de l’Intérieur cesse le noyautage
de la police. Ils menacent de démissionner le 19 février si rien n’est fait. Ils veulent ainsi contraindre
le président de la République Benes à dissoudre le gouvernement. Les communistes utilisent ce délai
de six jours pour préparer une contre-offensive. Ils proclament que cette menace n’est qu’un complot
contre-révolutionnaire. Du 19 au 25 février 1948 c’est l’incertitude de part et d’autre.

Document 2
Le « coup de Prague »

Le Parti communiste donna à ses hommes de confiance des instructions orales selon lesquelles les
manifestants devaient se rendre à la place Saint-Venceslas au château où demeurait le président
de la République pour l’obliger à accepter la démission des douze ministres et à ratifier la liste
du nouveau gouvernement (…).
Vers quatre heures, Zenki, Drtina, Krajina, Firt (ministres libéraux démissionnaires) et moi nous
retrouvâmes chez Stransky (idem) pour attendre le coup de téléphone qui devait nous appeler
auprès du président. Comme rien ne venait, j’appelai le château pour demander si nous serions
encore reçus ce jour-là. A mon ahurissement on me répondit que le Président venait de donner
son accord à la nouvelle liste présentée par Gottwald et que celui-ci était sur le point d’annoncer
la nouvelle au public. »
H. Ripka, « Le Coup de Prague », © Éditions PLON.

198 Séquence 3-HG00

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Questions  Que veulent Gottwald et les communistes ?

 Expliquez le « coup de Prague » du 25 février 1948.

 Quelle est l’issue de la crise ?

Réponses  Ils veulent un changement gouvernemental en obligeant le président de la République Benes « à


accepter la démission des douze ministres et à ratifier la liste du nouveau gouvernement » composé
selon leurs souhaits majoritairement de communistes.
 Les communistes lancent plusieurs démonstrations de force :
– ils font défiler des milices ouvrières « Pour la premières fois, les milices ouvrières circulèrent dans les
rues de la capitale » qu’ils arment et qu’ils font marcher dans la rue pour intimider la population ;
– les manifestants procommunistes défilent devant le château où réside le chef de l’Etat pour
influencer sa décision « les manifestants devaient se rendre à la place Saint-Venceslas au château
où demeurait le président de la République » ;

 Selon le témoignage de l’auteur (impliqué dans le gouvernement démissionnaire) le président


Benes finit par accepter la démission des ministres libéraux à leur grande surprise « A mon
ahurissement ». Il autorise la formation d’une nouvelle équipe essentiellement communiste. Ce
qu’il ne sait pas encore c’est que ce jour-là le parti social-démocrate (dont les communistes avaient
infiltré l’aile gauche) bascule du côté des communistes et leur donne ainsi la majorité à l’Assemblée.
Benes qui a longtemps hésité veut être du côté de la majorité car il est profondément attaché à la
démocratie. Cette « alliance » politique scelle le sort du pays.
Des élections ont lieu en mai 1948 : elles donnent le choix entre le Front national ou les bulletins
blancs. Près de 90 % des électeurs votent pour le front national. Le 9 juin Benes démissionne à
son tour et est remplacé par le communiste Gottwald.
Dès lors la Tchécoslovaquie s’aligne sur les autres pays de l’Europe de l’est.
L’Allemagne de l’Est constitue un cas à part. C’est un morceau du territoire de l’ennemi nazi que
Staline entend conserver et administrer seul. Il autorise la reconstitution de partis « antifascistes » mais
dans la réalité il n’accepte que la création d’un parti unique (fusion du parti communiste et du parti
social-démocrate) le parti socialiste unifié (SED). Constitué sur le modèle soviétique, le SED contrôle
rapidement le « Front national » où les partis libéraux et chrétiens n’ont plus aucune autonomie.
Finalement c’est la guerre froide qui a poussé les Soviétiques à accélérer à partir de 1947
un processus de communisation qu’elle était en mesure d’imposer dès 1945. La politique sta-
linienne a tenu compte des conditions spécifiques de chaque pays : si elle appuie énergiquement les
communistes bulgares, roumains et polonais, elle conseille au contraire la modération aux communistes
tchécoslovaques. Dans cette conquête du pouvoir les communistes ont été aidé par la médiocrité des
adversaires conservateurs (sauf en Tchécoslovaquie). Ils ont su leur opposer des partis organisés et
cohérents et faire jouer la présence des soldats soviétiques.
En quelques années a eu lieu l’enfermement de la plupart de ces partis communistes Est-européens dans
un système verrouillé par l’URSS. C’est seulement plus tard que les habitants du bloc de l’Est prendront
conscience de l’irréversibilité de la situation. Le communisme a gagné environ près de 93 millions
de personnes et s’est étendu sur un territoire dépassant 1 250 000 km2 .

 Les démocraties populaires :


les nouveaux satellites de l’URSS
Il s’agit juste de faire un rapide aperçu de la structure des démocraties populaires à la fin des années
1940. Partons de la définition officielle de démocratie populaire : c’est un type d’Etat « où le pouvoir
appartient au peuple, où la grande industrie, les transports et les banques appartiennent à l’Etat
et où la force dirigeante est constituée par le bloc des classes laborieuses de la population
ayant à sa tête la classe ouvrière ». A priori il s’agit d’une démocratie avec un système représentatif
combiné à une économie socialiste dans laquelle les moyens de production appartiennent à l’Etat.

Séquence 3-HG00 199

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En fait les mutations politiques de l’Europe de l’Est ont été précédées de nombreuses transformations
économiques et sociales (réformes agraires et industrielles). La soviétisation de l’Europe de l’Est
est un ensemble de mesures visant à fonder des régimes communistes sur le modèle sovié-
tique par :

La transformation Les démocraties populaires créées entre 1945 et 1948 se sont données des constitutions très voisines
des institutions calquées sur celle de l’URSS. Dans de nombreux cas ces constitutions ont été entièrement remaniées
entre 1950 et 1952. Ce sont celles qui subsisteront. Deux types se dégagent :
– celles qui s’inspirent directement de la constitution soviétique (Albanie, Bulgarie, Hongrie,
Roumanie et Yougoslavie).
– celles qui conservent certains traits de la période précédente (Pologne et
Tchécoslovaquie).
Partout (sauf en Yougoslavie) on aboutit à un système monocaméral (une seule assemblée) avec des
élections au suffrage universel. Dans la plupart des pays socialistes un praesidium détient collecti-
vement les pouvoirs de chef de l’Etat (la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Yougoslavie résisteront au
moins un temps). Aucune de ces constitutions n’a retenu la séparation des pouvoirs considérée
comme un principe du droit bourgeois.
Dans la réalité et au moins jusque 1956 les partis communistes nationaux ont tiré leur légitimité de la
répression, de la terreur et de l’intimidation.

L’industrialisation, L’URSS en même temps que sa conception dictatoriale du pouvoir leur a transmis ses méthodes d’indus-
le plan et trialisation, sa religion du planning, sa foi en la mécanisation, en l’électrification et en la construction. Il
la production faut utiliser au maximum les ressources naturelles vers l’industrie de base (sidérurgie, métallur-
gie, mines, chimie lourde) sauf pour les pays « sous-développés » (Roumanie, Bulgarie et Yougoslavie)
où il faut d’abord moderniser l’agriculture.
L’URSS leur a aussi communiqué sa contradiction majeure avec d’un côté la priorité absolue
à l’économie et à la production et de l’autre côté des lois et des mécanismes de marché
bafoués par la planification centralisée.
Dans les faits le démarrage de l’industrialisation reste lent à cause de la rareté des capitaux et des exi-
gences des Russes. Le COMECON (voir séquence 1 chapitre 3) donne une couverture juridico-idéologique
à cette exploitation des démocraties populaires. Il se borne à organiser les échanges et à promouvoir
une collaboration technique (envoi d’ingénieurs soviétiques dans les pays « frères »).

La collectivisation L’Union soviétique est encore le seul modèle imposé et les démocraties populaires la considèrent comme
de l’agriculture « l’agriculture la plus évoluée du monde ». Après la mort de Staline en 1953 la Hongrie et la Pologne
procèderont à une modeste décollectivatisation. La production agricole demeure complètement
socialisée avec l’obligation faite aux paysans de travailler dans des fermes collectives apparte-
nant à l’Etat. On y retrouvera les mêmes maux qu’en URSS : faibles rendements, absentéisme,
problèmes de distribution…

La mise au pas Dans son effort d’endoctrinement le pouvoir communiste se heurte aux Eglises notamment catholiques
de l’église très influentes sur les populations. Les communistes sécularisent les biens ecclésiastiques, encou-
ragent les prêtres « patriotiques » et révoquent les récalcitrants. Ils procèdent à des arrestations,
des inculpations qui débouchent parfois sur des condamnations sévères comme en Tchécoslovaquie,
en Hongrie et en Pologne.

L’instrumentali- Toute la culture doit servir l’action du pouvoir. La foi communiste s’organise dans le parti qui devient
sation de l’instrument pour capter la conscience des masses. Le parti est indivisible, juste et infaillible. On
la culture multiplie les moyens de propagande : mouvements pour la paix, syndicats, organisations de jeunesse,
des femmes, des étudiants, organisations sportives et même confessionnelles appliquant à tous les
instructions du ministre de la culture populaire. Les journaux, la radio, les salles de réunions diffusent
cette propagande tandis que les arts et les sciences se voient imposer des normes à respecter.

200 Séquence 3-HG00

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 Les purges ou la bolchevisation des partis
communistes nationaux
Une première vague de purge frappe la base des partis communistes.
Entre 1945 et 1948 les adhésions aux partis communistes gonflent et passent de quelques dizaines
de milliers à plusieurs centaines de milliers dans chaque pays. Arrivent des transfuges de droite, des
anciens membres des partis fascistes, des bureaucrates à la recherche d’une garantie pour leur poste. Il
en résulte un aspect hétérogène. Leurs convictions sont partout douteuses. Une purge administrative
s’impose pour redonner aux partis communistes des démocraties populaires un noyau dur
formé d’une élite politique. Ces éliminations visent en priorité les personnes d’origine bourgeoise
ou celles dont la moralité est peu fiable. En tout elle concerne 15 à 20 % des membres.
Ces purges modifient profondément le climat politique car ceux qui restent durcissent leurs
positions à l’égard des non communistes.
La deuxième phase des purges frappe le sommet. C’est celle qui aura le plus de retentissement.
Ces purges dites staliniennes (1948-1952) n’ont pas pour but de s’attacher des hommes dévoués. Elles
sont la répétition d’un phénomène historique qui a eu lieu dix ans plus tôt en URSS.
Le tournant est le conflit entre l’Union soviétique et la Yougoslavie de 1948.
On peut le considérer comme la première crise du bloc de l’Est. En effet il ouvre la voie à une
véritable révolution : pour la première fois la supériorité de l’URSS est contestée.
Selon Tito un Etat socialiste peut avoir des intérêts opposés à ceux de l’URSS. Staline considère cette
position comme une hérésie. Le danger de contamination est réel car de nombreux communistes en
Europe orientale sont proches de Tito. Il faut absolument empêcher que se diffuse la rébellion titiste
contre l’autorité centrale.
Le 28 juin 1948 Tito est condamné par le Kominform. C’est seulement en 1949 que les autres
partis communistes est-européens apprendront que Staline a tout fait pour éliminer Tito (en mars 1948
une tentative de révolution de palais échoue pour le renverser). Mais le parti communiste yougoslave
a tenu bon et s’est rassemblé derrière son chef.

A l’été 1949 Staline lance une première vague de purge contre le « nationalisme bourgeois ».
Il l’expérimente d’abord en Pologne où il existe un courant favorable au communisme national de
Gomulka. Il est éliminé du poste de secrétaire du parti sans que le pays ne réagisse.
La répression est plus violente en Hongrie avec le procès de Rajk et en Bulgarie avec celui de Kostov.
L’arrestation de Rajk en mai 1949 est un événement considérable tant sa position semble puissante. En
septembre il est jugé puis pendu. Son procès est représentatif des purges : il a été accusé de trahison
(il aurait vendu son pays à la Yougoslavie). Kostov est accusé d’être un agent britannique favorable au
plan Marshall. Il est pendu en décembre 1949. Mais c’est le dernier grand procès public car il s’est bien
défendu. Les procès auront désormais lieu à huis clos pour éviter toute publicité.
Puis c’est le tour des « éléments cosmopolites ».
Cette élimination est teintée d’antisémitisme avec en novembre 1951 l’arrestation de Slansky (Secrétaire
général du parti communiste tchécoslovaque depuis 1945, il a été l’un des organisateurs du « coup de
Prague ») en Tchécoslovaquie. En novembre 1952 a lieu son jugement avec quatorze autres accusés
(onze au total sont juifs). Ils sont accusés de collusion avec les organisations sionistes. Onze sont
condamnés à mort. En Roumanie ce sera Anna Pauker qui sera ainsi destituée.

B Le temps des crises et des stratégies réformistes :


1953-1968

Dès la disparition de Staline la nouvelle direction soviétique comprend qu’un « nouveau cours » s’im-
pose dans ses relations avec les démocraties populaires. Il s’agit plus d’une adaptation que d’une
rupture.

Séquence 3-HG00 201

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 1953, année cruciale ou le « nouveau cours »

Il faut bien comprendre que chaque affaiblissement du pouvoir soviétique entraîne une
libéralisation dans les démocraties populaires.
La mort de Staline en mars 1953 en est l’exemple le plus saisissant. Rappelons qu’il a toujours
considéré les pays de l’Europe de l’Est comme partiellement responsables des malheurs de son propre
pays. Il a voulu leur faire payer la note. D’où une politique apparemment contradictoire : d’un côté il
soutient les équipes au pouvoir, de l’autre il effectue des prélèvements considérables sur les économies
(démontage de 20 % des usines en Allemagne, prélèvement des récoltes de céréales en Hongrie,
réquisition du bétail et du pétrole en Roumanie, fourniture de charbon par la Pologne et achat à
faibles prix de marchandises industrielles à la Tchécoslovaquie).
La collectivisation forcée et la privation des libertés provoquent chez les habitants de tous ces pays
une sourde hostilité. Le moindre indice de relâchement ne pouvait dans ces conditions que
provoquer des réactions de rejet.

Sur le plan politique Le climat change dès 1953 :


– au sommet les nouveaux maîtres du Kremlin (Malenkov, Khrouchtchev et Molotov) convoquent les
dirigeants des pays frères à Moscou afin de les encourager à établir chez eux une direction collégiale.
Ils le font sans enthousiasme mais en Roumanie, Bulgarie et Albanie les dirigeants résistent. Une
compétition oppose désormais dans tous les partis communistes les « staliniens » (autrement dit
les conservateurs) aux « libéraux » (ceux qui veulent introduire plus de libertés dans le système).
On retrouvera cette confrontation jusqu’à la chute des démocraties populaires en 1989-
1990.
– à la base la contestation vient de jeunes intellectuels et d’ouvriers sincèrement communistes
pour lesquels il faut assainir le parti. Ils se réunissent pour discuter, forment parfois des cercles
(Tordu en Pologne, Petöfi à Budapest, Praxis en Yougoslavie, Literarnü Novni en Tchécoslovaquie). Ce
sont des laboratoires d’idées où se développe une première forme de contestation.
Moscou sait que l’état de mécontentement observé dans plusieurs pays satellites a atteint un tel niveau
qu’il risque de provoquer des explosions. Aussi le terme de « dictature du prolétariat » commence à
disparaître du vocabulaire soviétique remplacé de plus en plus par « légalité socialiste ».

Sur le plan social Les transformations sont indéniables.


Le pouvoir est toujours détenu par le parti mais pour s’industrialiser rapidement il faut des cadres com-
pétents d’où l’effort considérable accompli dans le domaine de l’enseignement et de la recherche.
Apparaît une nouvelle stratification sociale que l’on observe aussi en URSS :
– le nombre d’ouvriers augmente considérablement (ainsi en Pologne il passe de 800 000 en 1938
à 6 millions en 1960 !) sans que leurs conditions de travail s’améliorent.
– émerge une élite technicienne composée de savants, d’ingénieurs, d’économistes et d’étudiants.
Elle entre en conflit avec l’appareil du parti qu’elle juge incompétent à diriger une société
industrielle moderne. Elle veut concilier socialisme, démocratie et nation de manière à ce que le
monde ouvrier soit satisfait (par l’extension de mesures telles que la généralisation des couvertures
sociales, les congés payés ou les possibilités d’ascension sociale). Après 1956 cette élite techni-
cienne a plus de pouvoir et devient elle-même attachée à ses privilèges.
Un lien se noue ainsi entre le pouvoir et les sociétés civiles, à tâtons, en achetant les uns (pro-
motion sociale) et en flattant les autres (petite liberté d’expression donnée aux intellectuels).
Mais le printemps 1953 est marqué par la multiplication des conflits sociaux. A chaque fois, et ce sera
vrai jusqu’à la fin des démocraties populaires, c’est une hausse des prix, une augmentation
des normes ou une suppression des primes qui joue le rôle de détonateur. Les ouvriers réclament
partout une amélioration de leurs conditions de vie (cruelle pénurie des biens de consommation).
C’est en RDA que la première véritable étincelle éclate. La création de la RDA en 1949 entraîne
l’arrêt des démontages d’usines. L’URSS veut désormais redonner vigueur à l’industrie allemande.
L’objectif est double : fournir des matières premières aux autres démocraties populaires et montrer aux
Allemands de l’Ouest que la RDA peut accroître considérablement le niveau de vie de ses habitants.

202 Séquence 3-HG00

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Le rythme d’industrialisation trop rapide provoque les émeutes de 1953. En juin 1953 la
population de Berlin réclame l’amélioration de l’approvisionnement en produits alimentaires. Des
grèves éclatent à Berlin-est et dans d’autres villes comme Leipzig. Les nouveaux dirigeants
soviétiques demandent à Walter Ulbricht, secrétaire général du SED, de lâcher du lest. Ce
stalinien endurci refuse. Les 16 et 17 juin 1953 les milices est-allemandes épaulées par des
chars soviétiques répriment sévèrement la manifestation.
Mais de manière générale la pression populaire des années 1953-1955 entraîne un assouplis-
sement, certes timide mais réel, des contraintes économiques (en RDA augmentation des retraites
et des salaires des mineurs, amélioration du rationnement, des logements et de la santé ; en Hongrie
autorisation des petits ateliers de production ; en Tchécoslovaquie augmentation des revenus).

Sur le plan international La déstalinisation a des effets contradictoires :


– d’un côté la détente avec en mai 1955 la réconciliation de Khrouchtchev et Tito à Belgrade. C’est
très important car Moscou reconnaît implicitement l’existence de plusieurs voies au socia-
lisme. Tito a exigé de son hôte un communiqué dans lequel il admet à la fois les fautes passées de
l’URSS à l’égard de la Yougoslavie et le droit de celle-ci à exercer sa souveraineté à l’intérieur du camp
socialiste. C’est un acte sans précédent dans les rapports entre communistes,
– de l’autre côté le regel avec le même mois la signature du Pacte de Varsovie (voir séquence 1
chapitre 2, 2e partie B.1) qui fournit une base juridique au maintien des armées soviétiques sur le
territoire des « pays frères ».

 Les révolutions polonaise et hongroise d’octobre


1956 : la première secousse majeure du bloc de
l’Est

La déstalinisation devient officielle lors du XXe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique
(PCUS) en février 1956. Nous intéressent ici seulement les conséquences sur les démocraties populai-
res : comment ce congrès a t-il encouragé sans le vouloir les révoltes polonaise et hongroise ?
Outre les crimes commis par Staline, le rapport de Khrouchtchev dénonce son « intransigeance »
dans ses relations avec les autres Etats socialistes. Ces erreurs sont présentées une nouvelle
fois comme une déviance indépendante de l’infrastructure économique et sociale (« C’est la faute à
Staline et pas au système communiste »). Les Polonais et les Yougoslaves rendent rapidement le
rapport public et les autres dirigeants est-européens tentent en vain de le garder secret (les
Occidentaux en assurent la diffusion des deux côtés du rideau de fer).

Ce rapport a un énorme impact psychologique dans les pays d’Europe orientale :


– il clarifie les rapports de force dans chaque parti communiste (entre conservateurs et libéraux) et
marque la fin du système de gouvernement par la Terreur ;
– il pousse au desserrement des liens avec l’Union soviétique ;
– il ébranle la foi de millions de communistes et suscite l’espérance d’une « humanisation » du
système, d’une réforme qui tiendrait compte des aspirations élémentaires des populations domi-
nées (un certain degré de sécurité et de liberté des personnes, le respect des traditions nationales
et religieuses, la fin des camps de travaux forcé et de la Terreur, la fin de l’isolement international et
une amélioration du niveau de vie) ;

Pourquoi des révolutions en Pologne et en Hongrie ? Pour Staline c’étaient les deux seuls vrais
Etats d’Europe centrale. Il a voulu en 1947 les briser mais il a échoué. Il a seulement réussi à les humilier
suffisamment pour en faire les premiers insurgés.

L’éclatement de la révolution hongroise dans la nuit du 23 au 24 octobre 1956 est une


surprise dans le monde entier, à l’Est comme à l’Ouest. Pourtant on l’oublie trop souvent la
contestation antistalinienne commence en Pologne.

Séquence 3-HG00 203

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Le 26 juin 1956 à Poznan plus d’un demi million d’ouvriers se mettent en grève. Ils réclament la fin
de la misère, l’organisation d’élections libres et le retrait de l’Armée rouge. Ils attaquent le palais de
justice et la prison. L’armée et la milice interviennent soutenus par des chars et des avions qui sont
lancés contre la foule. On relève 53 morts et 300 blessés chez les insurgés. Les dirigeants prétendent
qu’il s’agit de délinquants et d’agents de l’impérialisme.
En août 1956 Wladyslaw Gomulka, emprisonné depuis 1951, est réintégré dans le parti communiste
nommé le POUP (parti ouvrier unifié polonais). Il dispose vite de l’appui du peuple, des ouvriers des
grandes entreprises, de la police secrète, des gardes-frontières, des troupes de sécurité intérieures et
des centristes du parti. L’agitation prend de l’ampleur.
Seul un compromis permet d’éviter le pire. Le 19 octobre 1956 jour où Gomulka accède au pouvoir
Khrouchtchev débarque à Varsovie (les chars du Pacte de Varsovie sont prêts à intervenir). Gomulka
promet au maître du Kremlin qu’il restera fidèle à l’alliance soviétique, qu’il ne remettra pas en cause
le communisme, ni le rôle du parti. En échange Khrouchtchev lui laisse la possibilité de réformer son
pays de manière audacieuse :
– abandon de la collectivisation et nouveau modèle de planification,
– libéralisation de la presse et de l’Université,
– reconnaissance des conseils ouvriers et augmentation des salaires,
– et même l’ouverture de négociations avec les Etats-Unis en vue d’obtenir une aide économique !
Khrouchtchev parvient à éviter in extremis la confrontation armée avec la Pologne en donnant
une solution politique à la crise.
La contagion gagne la Hongrie voisine mais les choses vont prendre ici une tournure dra-
matique.
Sur fond de crise économique l’agitation s’accentue chez les intellectuels et les étudiants au printemps
1956. Des manifestations éclatent à l’automne réclamant le retour d’Imre Nagy, écarté du pouvoir en
1955 car favorable à une démocratisation du parti.
Le 23 octobre 1956 plus de 100 000 jeunes manifestent à Budapest. Ils clament leur solidarité
avec la Pologne. La radio refuse de diffuser leurs revendications et dans la nuit la manifestation se
transforme en lutte armée. Les dirigeants hongrois font appel aux blindés soviétiques stationnés dans le
pays. L’insurrection s’accentue avec le ralliement aux émeutiers d’une partie des troupes et des ouvriers
de la banlieue. Le 24 octobre Nagy est installé à la tête du gouvernement. Il lance désespérément un
appel à la cessation des combats mais les groupes armés improvisés résistent.
La direction du mouvement échappe autant au pouvoir qu’à l’opposition.
Sous le regard stupéfait du monde entier la Hongrie offre le spectacle d’une révolution
populaire quasi unanime. En quelques jours partout sur les chantiers, dans les usines et dans
les campagnes se forment des conseils révolutionnaires qui envoient des représentants à la
capitale. La guerre civile s’installe. Battues et démoralisées les troupes soviétiques se retirent
à partir du 30 octobre le jour même où le parti communiste est dissous en Hongrie.
Le communisme semble balayé. Nagy tente de reprendre la situation en main et pour calmer les
Hongrois il proclame la neutralité du pays, le multipartisme et dénonce le Pacte de Varsovie.
Tous les dirigeants communistes (y compris Mao) estiment dangereux le risque de contagion de cette
révolte. Ils craignent que cette remise en cause des principes de base du communisme ne vienne saper
leur autorité. Le 31 octobre 1956 le Kremlin décide l’intervention massive des troupes soviétiques.
Le 4 novembre 1956 à l’aube quatre divisions soviétiques et un millier de chars appuyés par
l’aviation cernent Budapest. Après une semaine de combats de rue d’une rare violence la
résistance est brisée. Environ 20 000 insurgés sont morts (ceux pris avec les armes à la main
sont exécutés). Des dizaines de milliers d’autres fuient vers l’Autriche. La police soviétique
déporte 15 000 Hongrois. Nagy et plusieurs de ses complices sont arrêtés et emmenés en
Roumanie (lui sera exécuté en 1958). Le parti communiste est rétabli. La Hongrie réintègre le
Pacte de Varsovie.
L’ordre rouge règne à Budapest. Moscou montre ainsi clairement jusqu’où peuvent aller les pays
de l’Est : il n’est pas question de sortir du bloc socialiste et le monopole du parti communiste ne
peut pas être remis en cause. Le regel est dès lors inévitable avec la mise au pas des intellectuels en
Tchécoslovaquie, en RDA, en Bulgarie, en Albanie et même en Pologne.

204 Séquence 3-HG00

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 Les différentes voies du « socialisme national »
Au cours des années 1950 et 1960 une coupure se fait dans le camp socialiste. Chaque démocratie
populaire développe un « socialisme national » c’est-à-dire adapte les directives soviétiques en fonctions
de son pays, de sa société, de son histoire, de son économie, de sa religion, de ses modes de vie etc.
Un premier groupe de trois démocraties populaires se détache, à des degrés divers, de la
domination soviétique : la Yougoslavie, l’Albanie et la Roumanie.
Le communisme en Yougoslavie ne s’est pas remis de la rupture de 1948. Il a développé un modèle
particulier décentralisé et autogéré qui tient grâce à :
– la ligue communiste yougoslave ;
– l’armée transnationale (forte de 250 000 soldats) dominée par les Serbes de Bosnie et de Croatie et
plus de deux millions de combattants chargés de la défense territoriale (chaque commune, chaque
entreprise possède sa brigade) ;
– le sentiment de constituer une communauté perpétuellement menacée par le bloc communiste.
Sur le plan économique la grande réforme de 1965-1966 a fait de l’économie yougoslave
la plus libérale du monde communiste instituant une large liberté des prix, un abandon de la
planification centrale, la concurrence entre les entreprises. La Yougoslavie devient une « société de
consommation ». La main-d’œuvre jouit d’une certaine liberté de mouvement. Cela n’empêche
pas les grèves de se multiplier dans les années 1961-1965.
L’Albanie entre en dissidence avec Moscou. Lors du schisme entre les deux grands du communisme
mondial en 1961, l’Albanie se range du côté de Pékin. Hodja, souverain absolu d’un Etat très centralisé
se place sous la protection de la Chine et en quelques mois la part du commerce extérieur de son pays
avec le géant asiatique passe de 4 % à 47 %. Dès lors pour trente ans le petit Etat riverain de
l’Adriatique se trouve à peu près coupé du monde extérieur.
La Roumanie offre un paradoxe : c’est un pays stalinien qui apparaît parfois antisoviétique.
Située dans une zone moins vitale pour la défense du bloc elle a pu jouir d’une autonomie. Bien que
méfiant à l’égard des Russes, le chef d’Etat roumain Gheorghe Gheorghiu-Dej donne des gages de
fidélité à l’URSS qui retire ses troupes en 1958. Il obtient même une réelle indépendance :
– en 1963 il noue des contacts avec les Etats en mauvais termes avec l’URSS ;
– il ne s’aligne pas sur le « Grand Frère » à l’Onu.
Nicolae Ceausescu qui le remplace en 1965 poursuit sa politique de distanciation :
– en 1968 il n’intervient pas dans la répression de Prague ;
– en 1969 il reçoit le président américain Nixon.
Mais la « voie roumaine vers le socialisme » commence à se transformer en dictature per-
sonnelle. Le Conducator (titre que porte le président Ceausescu) devient la figure emblématique
du chef stalinien et concentre peu à peu tous les pouvoirs (Secrétaire général et président de la
République). Il met en place un culte de la personnalité, chasse les intellectuels, interdit les
journaux étrangers et les importations de livres. Il pratique le népotisme en plaçant ses proches
aux postes clés de l’Etat (sa femme est membre du bureau politique et son fils président de l’Union des
étudiants). La terreur politique s’installe durablement dans les années 1970.
L’économie n’est pas brillante, c’est le niveau le plus bas des pays socialistes. Les Roumains vivent
dans la misère, le rationnement. Mais comme le risque de libéralisation du pays est exclu les dirigeants
soviétiques laissent faire. Ils peuvent difficilement condamner la Roumanie qui dans un certain sens
reste un bon élève.
Le second groupe se constitue des Etats communistes « obéissants » à l’Union soviétique à
savoir la RDA, la Hongrie, la Pologne et la Bulgarie.
La République Démocratique d’Allemagne devient un modèle de réussite économique et politique
en s’alignant totalement sur l’URSS. De toutes les démocraties populaires elle enregistre les meilleurs
scores économiques (mêmes supérieurs à ceux de l’URSS).
Le territoire de la RDA est une grande zone agricole dans l’ensemble pauvre. Il n’existe presque
plus d’industrie depuis que la Silésie a été rattachée à la Pologne. L’objectif est de créer une
industrie de base et un réseau de transport autour du lignite devenu la base de l’énergie.

Séquence 3-HG00 205

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Les résultats sont spectaculaires. En quelques années la RDA affiche :
– le plus haut niveau de vie de l’Est ;
– des prestations collectives et sociales importantes (accès gratuit aux établissements de
l’enseignement secondaire et supérieur, égalité des salaires entre les hommes et les fem-
mes) ;
– le développement d’une industrie de qualité (optique, mécanique, imprimerie…) notamment
en Saxe.
Les changements sociaux induits par cette marche forcée à l’industrialisation sont considérables. Le pays
se constitue la plus forte classe ouvrière tandis que la paysannerie est bouleversée et que les classes
moyennes fuient vers l’Ouest (trois millions d’Allemands) jusque 1961 date à laquelle les dirigeants
font construire le Mur de Berlin.
La Hongrie tente de se constituer en modèle original.
Les années qui suivent les événements de 1956 sont celles d’un considérable durcissement du
parti communiste hongrois. Par contrecoup la population se détache encore plus du système. Kadar
qui dirige le pays augmente le niveau de vie de 30 % pour calmer le mécontentement de la population.
Mais c’est seulement après 1962, lorsque Khrouchtchev débarrassé de Molotov donnera un second
souffle à la déstalinisation, qu’il met en œuvre une politique réformiste. Il introduit son pays au seuil
de la société de consommation le rapprochant ainsi de l’Occident et lui assurant une existence
plus confortable que ses voisins. Il entame en même temps une prudente libéralisation destinée à
se rallier les intellectuels : des non communistes sont nommés à la direction des administrations.
La Pologne vit quelques années de réelle libéralisation. Le niveau de vie des habitants s’amé-
liore (augmentation des salaires réels de 29 % de 1956 à 1959) mais les difficultés économiques
et le « durcissement » de Gomulka montre rapidement la fragilité de l’expérience.
La Pologne s’attache avant tout à prévenir ce qu’elle appelle l’esprit de revanche de l’Allemagne et
s’appuyant sur l’Union soviétique elle encourage la consolidation du « triangle de fer » (Pologne
– RDA – Tchécoslovaquie). Elle n’hésite pas de ce fait à intervenir contre l’insurrection praguoise pour
préserver une position stratégique dans le bloc dont elle fait partie.
La Bulgarie se présente comme un satellite exemplaire. Todor Jivkov, Secrétaire général du parti,
est un fidèle allié (il prend position pour Moscou lors du conflit qui l’oppose à la Chine). Il lance quel-
ques réformes qui font progresser l’industrialisation et l’éducation. Mais le pays dépend crucialement
de l’URSS avec laquelle elle réalise 50 % de son commerce extérieur. Là aussi le régime dérive peu à
peu en dictature personnelle.
Après 1964 un nouvel affaiblissement de prestige de la direction soviétique (consécutif à la
succession de Khrouchtchev) entraîne une poussée d’antisoviétisme.
C’est en Tchécoslovaquie que cette contestation est la plus forte.
Ce sont les étudiants qui remettent en cause la politique gouvernementale. Les écrivains réunis en
congrès à Prague en juin 1967 prennent en charge leurs revendications. Pendant plusieurs mois Antonin
Novotny, chef du parti communiste, tente de briser le mouvement mais il se heurte à l’intérieur du
parti à l’opposition de plus en plus vive des libéraux groupés autour d’Alexandre Dubcek, secrétaire
du parti communiste slovaque. La fronde touche l’élite technicienne et les ouvriers. En janvier 1968,
il cède son poste à Dubcek. Ce communiste sincère veut concilier socialisme et liberté tout en évitant
le sort de Nagy.
Fin mars 1968 les événements s’emballent : c’est le « printemps de Prague ». Les dirigeants du parti
adoptent un « programme d’action » : pluralisme politique, liberté de presse, droit de voyager
à l’étranger, réhabilitation des victimes des purges.
Le rétablissement des libertés essentielles inquiète les responsables des démocraties populaires de
Bulgarie, de Hongrie, de Pologne, de RDA et d’Union soviétique. Ils n’acceptent pas que la Tchécoslovaquie
quitte « la communauté socialiste » en remettant en cause sa participation au pacte de Varsovie. Si la
Tchécoslovaquie se détache de cette alliance défensive, l’Union soviétique perdra une pièce majeure
de son dispositif de défense. En juillet 1968 ils menacent indirectement leurs homologues tchécoslo-
vaques en les rendant responsables de leur mise en danger. Dubcek ne se laisse pas intimider. Cette
attitude lui vaut une grande popularité à l’été 1968 mais elle radicalise Moscou. Dubcek va trop loin.
Léonid Brejnev incarnant la tendance dure du PCUS l’emporte et décide d’intervenir avec ses quatre
fidèles alliés.

206 Séquence 3-HG00

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Le 21 août 1968 l’Armée rouge et les chars du pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie
et occupent Prague sans y rencontrer de résistance armée. La population observe les consi-
gnes du parti. Les Russes arrêtent Dubcek et ses compagnons. Si l’opération militaire est une
réussite, sur le plan politique c’est un échec. Le parti fait corps avec la population (au contraire de
la Hongrie) et les prosoviétiques sont écartés du comité central qui appelle à la résistance légale.
Brejnev doit négocier et le 26 août 1968 un accord est signé à Moscou. L’équipe Dubcek reste au
pouvoir mais elle doit rétablir la censure et épurer le parti. Les troupes soviétiques restent stationnées
dans le pays. La répression tchécoslovaque enterre le rêve du « socialisme à visage humain ».
L’URSS a clairement montré une nouvelle fois qu’elle veut rester seule à la tête de l’Europe
de l’Est. La cohésion du camp socialiste est rétablie cependant l’Albanie en profite pour rompre défi-
nitivement avec les Soviétiques. La Yougoslavie et la Roumanie ont protesté contre cette intervention
musclée, de même que les partis communistes italien et espagnol (alors clandestin).

C La « souveraineté limitée » et l’émergence


des sociétés civiles : 1968-1985

Le PCUS décide de reprendre les démocraties populaires en main par une « normalisation » :
c’est l’application de la « doctrine Brejnev » formulée en juillet 1968 et baptisée par Tito la
« doctrine de la souveraineté limitée ».
Le journal de la Pravda la définit ainsi en septembre 1968 : « les peuples des pays socialistes, les partis
communistes ont la liberté politique de déterminer les voies de développement de leur pays. Cependant,
aucune décision de leur pari ne doit causer du tort au socialisme dans leur pays, soit aux intérêts fon-
damentaux des autres pays socialistes (…). Cela signifie que tout parti communiste est responsable
devant son peuple mais aussi devant tous les pays socialistes ».
Il en résulte un droit d’intervention institutionnalisé de l’URSS et de ses associés du pacte de Varsovie
non pas de façon automatique (comme en 1956 à Budapest) mais en associant un débat préalable
entre les membres du camp socialiste (comme en 1968 à Prague).
Pendant 10 ans l’URSS et ses alliés réussissent à maintenir dans le glacis une assez remarquable stabilité.
Pourtant derrière cette façade se poursuit l’éloignement du modèle soviétique.

 Des expériences d’ouvertures…


Les années 1970 voient une évolution contradictoire : un resserrement apparent du bloc et la recherche
par les dirigeants nationaux de formules politiques et économiques nouvelles. Il n’est plus possible
dans les pays industrialisés d’Europe orientale, après 30 ans de planification autoritaire
et de dictature bureaucratique, de garder le cap malgré de réels progrès économiques et
sociaux.
Alors que le bloc est en pleine stagnation économique, la Pologne, la Hongrie et moindrement la
Tchécoslovaquie expérimentent une certaine ouverture. Elles présentent un assouplissement du pouvoir
et une amélioration de l’économie. Brejnev l’accepte car il souhaite en retour améliorer l’image
du mouvement communiste international.

La Pologne En décembre 1970 le gouvernement décide d’augmenter les cadences et les prix des denrées alimentaires
devient tout en bloquant les salaires. A la veille de noël 1970 une véritable émeute touche les ports
un laboratoire du littoral de la Baltique. La répression est violente (450 tués). Le Kremlin s’inquiète. La seule
d’idées nouvelles solution pour ne pas se couper de la base ouvrière est le remplacement de Gomulka par Gierek.
Pour la première fois dans un pays communiste, un mouvement parti de la base ouvrière a
réussi à renverser le gouvernement. C’est le premier réveil de la société civile.

Séquence 3-HG00 207

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La Pologne entre pour dix ans dans une phase d’expérimentation idéologique, sociale et économique.
L’opposition s’affirme et devient de plus en plus puissante avec le recours fréquent et inédit à des son-
dages d’opinion et à des dialogues directs avec les ouvriers. Les intellectuels représentent une force
traditionnelle dans ce pays. Ils sont en contact permanent avec le reste du monde (nombreux
exilés) et font circuler grâce aux éditions clandestines en plein essor une information qui
manque dans les autres démocraties populaires. S’effectue pour la première fois en Europe
de l’Est une fusion entre les intellectuels et les ouvriers. La Pologne devient une véritable société
en « dissidence » avec ses réseaux d’éducation et d’information parallèles.
En même temps une nouvelle politique économique privilégie l’amélioration de la consom-
mation des ménages. De 1971 à 1974 le pouvoir d’achat des Polonais augmente en moyenne de 7 %
par an (chiffres toujours à prendre avec précaution). Si la crise ne se fait sentir qu’après 1975 c’est parce
que les crédits occidentaux servent à financer les biens de consommation plus abondants (par exemple
une petite voiture sous licence Fiat). Reste que l’agriculture ne nourrit toujours pas correctement la
population (la viande est rare et coûteuse).

La Hongrie Kadar continue de lâcher du lest : les candidatures multiples sont acceptées, la collectivisation est
s’affiche comme assouplie, un vent de liberté souffle sur les entreprises, la police se fait plus discrète, les visas sont
le pays le plus accordés plus facilement pour voyager à l’Ouest…
« libéral » du camp
L’augmentation du niveau de vie et des salaires profite surtout à un groupe de privilégiés
socialiste
(dirigeants des entreprises d’Etat, professions libérales, artisans et commerçants…) au détriment des
ouvriers qui pour deux millions d’entre eux sont en dessous du minimum vital. La prospérité est
cependant incontestable avec ses signes comme les embouteillages à Budapest, l’absence de queues
devant les magasins, la diffusion des appareils électroménagers, l’essor du tourisme étranger… Les
progrès économiques sont incontestables (meilleures conditions de vie, de travail, de logement de la
population) et la Hongrie devient la deuxième puissance économique derrière la RDA.
Le régime semble jusque 1980 avoir le consensus des ouvriers et des paysans. La flexibilité de ce
« socialisme de marché » a permis d’éviter l’explosion sociale.
En fait l’opposition surtout présente à Budapest est moins forte qu’ailleurs.
Pour les générations polonaises et hongroises qui ont vécu ces brusques améliorations, il y
aura un effet de nostalgie pour le « paradis perdu » qui motivera après 1989 des voix pour
les partis ex-communistes.

En Tchécoslovaquie En avril 1969 l’équipe Dubcek est éliminée et le parti est transformé en parti d’élite.
la « normalisation » L’intelligentsia est épurée jusque 1974 : les universitaires, les journalistes, les savants et les écrivains
se poursuit sous sont souvent obligés d’abandonner leurs postes pour des activités manuelles. La culture est à nouveau
Husak mise en tutelle, les syndicats et les unions d’étudiants purgées.
Gustav Husak le nouveau maître du pays veut améliorer le niveau de vie des habitants afin de les couper
des intellectuels contestataires. Le gouvernement s’oriente vers un socialisme d’ « abondance » :
le parc automobile double, le plein emploi semble assuré, 73 % des ménages ont la télévision,
on compte 150 000 résidences secondaires dans le pays, le tourisme se développe…
Cet essor économique n’entraîne pas le ralliement enthousiaste des masses au régime. Husak
le Slovaque n’est pas adopté par les Tchèques. Entre le pouvoir et le peuple existe un vide presque total.
Les troupes soviétiques bien que discrètes restent présentes, le pays est encore sous surveillance.

 … à la montée de la contestation des sociétés


civiles
Le conflit fondamental oppose dans ces pays le parti qui monopolise le pouvoir politique, économique
et les moyens d’informations à la société civile dont il prétend contrôler, diriger, modeler toutes les
manifestations.

208 Séquence 3-HG00

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Jusqu’à la fin des années 1960 la résistance de ces sociétés civiles est clandestine, sporadique
et passive. Elle devient à partir des années 1970 ouverte, organisée et active. Elle s’étend
dans certains pays à des secteurs entiers de la communauté sociale (intellectuels, étudiants,
ouvriers, Eglise). Pourquoi ce réveil des sociétés civiles ?

Plusieurs facteurs de plus ou moins grande importance jouent selon les pays :
– on ne croit plus en la capacité réformatrice du parti ni en l’idéologie marxiste-léniniste (les inégalités
sociales ne diminuent pas) ;
– la jeunesse turbulente est difficile à embrigader ;
– l’exemple des dissidents soviétiques (Soljenitsyne, Sakharov) influence les milieux d’opposants ;
– le nationalisme n’a pas disparu ;
– l’attrait des démocraties occidentales sur certaines couches de la population…

Deux événements internationaux stimulent la dissidence des intellectuels :


Les accords d’Helsinki d’août 1975 ouvrent une véritable brèche dans l’autorité soviétique.

Document 3
Acte final de la conférence d’Helsinki, 1er août 1975

« 1. Egalité souveraine, respect des droits inhérents à la souveraineté.


Les Etats participants respectent mutuellement leur égalité souveraine (…) et le droit de chacun
d’entre eux de choisir et de développer librement son système politique, social, économique
(…).
2. Non-recours à la menace ou à l’emploi de la force.
Les Etats participants s’abstiennent dans leurs relations mutuelles, ainsi que dans leurs relations
internationales en général, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force.
3. Inviolabilité des frontières.
Les Etats participants tiennent mutuellement pour inviolables toutes les frontières ainsi que
celles de tous les Etats d’Europe et s’abstiennent donc maintenant et à l’avenir de tout attentat
contre ces frontières. (…)
6. Non-intervention dans les affaires intérieures.
Les Etats participants s’abstiennent de toute intervention, directe ou indirecte, individuelle ou
collective, dans les affaires intérieures ou extérieures relevant de la compétence nationale d’un
autre Etat participant, quelles que soient leurs relations mutuelles. (…)
7. Respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Les Etats participants respectent les droits de l’homme et les libertés fondamentales, y compris
la liberté de pensée, de conscience, de religion ou de conviction pour tous, sans distinction de
races, de sexe, de langue ou de religion. Ils favorisent ou encouragent l’exercice effectif des
libertés et droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et autres qui découlent tous
de la dignité inhérente à la personne humaine et qui sont essentiels à son épanouissement libre
et intégral. »

Questions  Présenter le document.

 Quels articles remettent en cause le pacte la domination soviétique sur l’Europe de


l’Est ?
 Quel article est fondamental pour les dissidents ? Justifier votre réponse.

 Quel article favorise paradoxalement l’URSS ?

Séquence 3-HG00 209

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Réponses  Ce sont cinq articles du texte qui clôture la Conférence sur la Sécurité et la Coopération de l’Europe
(CSCE) qui s’est tenu à Helsinki en Finlande de 1973 à 1975 (nature). Cette conférence internatio-
nale regroupe les 33 pays d’Europe (sauf l’Albanie), l’URSS de Brejnev et deux pays américains les
Etats-Unis de Gérald Ford et le Canada (auteurs). Pour la première fois depuis 1945 les « deux »
Europe discutent de leur avenir commun dans le contexte de la détente entre les deux Grands.

 L’article 2 stipule que chaque Etat européen signataire peut « choisir (…) librement son système
politique, social, économique » ce qui rejette théoriquement la soviétisation de l’Europe de l’Est.
L’article 3 précise que tous les pays s’engagent à ne pas utiliser leurs armées dans leurs « relations
mutuelles, ainsi que dans leurs relations internationales » ce qui empêche théoriquement les troupes
du pacte de Varsovie d’intervenir dans un pays même s’il fait partie de cette alliance militaire.
Mais dans leur application ces accords ont été finalement suivis de peu d’effets ; cette déclaration
de principe ayant une valeur morale et politique plus que juridique.

 L’article 7 concernant le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Les
Soviétiques ne se rendent pas compte en signant cet acte final de ses effets dévastateurs.
Les opposants tchèques et polonais s’en serviront désormais comme une base de droit national
et international solide face au pouvoir communiste. Ils critiqueront ainsi les entraves faites aux
déplacements des personnes contraires à l’« l’exercice effectif des libertés », les licenciements auto-
ritaires prétextant les « droits économiques », les discriminations culturelles ou religieuses au nom
de « la liberté de pensée, de conscience, de religion », les barrages faits à l’entrée des universités
invoquant les « droits sociaux ».

 L’article 3 qui reconnaît « pour inviolables toutes les frontières ainsi que celles de tous les Etats
d’Europe ». Les accords d’Helsinki profitent aussi à Moscou car en énonçant ces principes de l’in-
tégrité territoriale, de l’inviolabilité des frontières et de la pérennité des situations issues de 1945
(autrement dit la présence militaire) ils confirment sa domination en Europe de l’Est.

En juin 1976 la conférence des partis communistes d’Europe à Berlin renforce l’audience des
opposants. Les déclarations de Berlinguer pour l’Italie, de Carrillo pour l’Espagne et de Marchais pour
la France vont toutes vers une demande d’élargissement des libertés politiques et sociales en Europe
de l’Est. Ces prises de position mettent les autorités communistes dans une situation embarrassante :
si elles répriment l’opposition elles passeront pour des Etats répressifs et néostaliniens.
Le pouvoir oscille ainsi entre dureté et permissivité :
– d’un côté il combine harcèlement administratif et intimidation ; il pousse les uns à l’exil et d’autres
en hôpital psychiatrique ; il arrête puis libère ;
– de l’autre il importe des journaux, des livres, des films étrangers et cesse le brouillage radio.
Il n’en reste pas moins que des noyaux de contestation se créent un peu partout.
En Pologne sous la forme de comités dont le KOR (Comité de Défense des ouvriers) fondé par
des intellectuels en juin 1976 ; il possède rapidement plusieurs publications. En 1977 les organisations
indépendantes fleurissent avec en particulier le Mouvement de Défense des Droits de l’Homme qui met
en place des permanences dans plusieurs villes polonaises tandis que des étudiants de Varsovie et de
Cracovie dispensent des cours sur des thèmes jusque là interdits.
En Tchécoslovaquie où la «Charte 77» est lancée à Prague le 1er janvier 1977 par 240 intel-
lectuels (dont le poète Vaclav Havel) et hommes politiques. Il ne s’agit pas d’une organisation
politique (sinon la police l’aurait interdite). C’est un manifeste demandant le respect des droits de
l’homme et l’application concrète des accords d’Helsinki .Les auteurs sont poursuivis (interrogatoires,
procès) mais en général ils refusent de céder à la pression de l’exil.
Autre composante essentielle de cette société civile qui se réveille : les ouvriers.
L’histoire des ouvriers des pays de l’Est depuis le début des années 1950 est une suite de réformes
(notamment économiques) qui n’aboutissent pas. Les ouvriers en augmentation se réveillent et sortent
du lourd paternalisme étatique. Toutefois on distingue deux groupes :
– La Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie où les ouvriers déçus se détournent de plus en plus des
communistes. C’est là qu’ils vont jouer un rôle contestataire croissant.

210 Séquence 3-HG00

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– La Bulgarie et la Roumanie, où les sociétés sont atomisées et où la terreur quotidienne et insidieuse
est plus présente. Le lien social de substitution est le communisme national. Les dirigeants, pour
affirmer leur dictature, s’efforcent de rechercher les traces de leur grandeur passée de
leur pays.
L’Eglise reste une formidable structure d’encadrement à peu près intacte.
Dans le monde catholique la grande date reste 1978. Le cardinal Karol Wojtyla, archevêque de
Cracovie, est alors élu pape sous le nom de Jean-Paul II. Ses prises de position sont déterminantes
par leur exemplarité :
– il désavoue les « prêtres patriotes » que le pouvoir polonais utilise pour diviser le clergé ;
– en juin 1979, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des millions de
Polonais se rassemblent en toute liberté à Varsovie, à Cracovie et dans d’autres villes à l’occasion
d’une visite du pape. Lors de ce voyage, il demande aux autorités polonaises d’arrêter les poursuites
contre les opposants ;
– il apporte son soutien personnel à toutes les communautés catholiques et à tous les dissi-
dents d’Europe de l’Est ;
– il encourage ses propres médias à aller dans son sens (radio Vatican émet en seize langues euro-
péennes) ;
– surtout il utilise les valeurs de l’Evangile comme la primauté de l’homme la plus subversive
dans ces régimes autoritaires.
Son message fédère tous les catholiques. L’influence de l’Eglise catholique grandit à un tel point
en Pologne que la police politique surveille les prêtres faisant des « messes patriotiques ». Mais ces
mesures ne font que renforcer le sentiment religieux très vif chez 80 % des Polonais.
Dans les autres pays socialistes d’Europe l’Eglise a accru son influence sur les jeunes, les
femmes et les ouvriers. Le réveil de la foi est inversement proportionnel à la capacité de
convaincre de la doctrine soviétique. Un retour de spiritualisation traverse les pays est-européens
de tradition catholique notamment en Tchécoslovaquie où la propagande athée a été la plus virulente
d’Europe centrale. On note la multiplication des positions dissidentes chez les ecclésiastiques que se
soient les églises évangéliques en RDA où l’Eglise orthodoxe en Roumanie qui critique les persécutions
religieuses.
Une question se pose : cette société civile émergente va t-elle affronter le parti-Etat ?
C’est en Pologne qu’elle s’affirme avec le plus d’ampleur et de force.

 La naissance de Solidarnosc et les événements


de Pologne, une contestation populaire
de plus en plus forte

A la fin des années 1970 et au début des années 1980 une crise sans précédent touche l’Europe de
l’Est : les économies sont paralysées, dépassées, sous-productives et les travailleurs sont démotivés. Les
Etats socialistes dépendent trop des importations occidentales pour les matières premières et
les produits semi manufacturés (fin des années 1970 : 6 milliards de dollars, fin des années 1980 :
55 milliards de dollars !). Enfin les relations commerciales avec l’URSS se dégradent considérablement
(par exemple la Pologne doit acheter le pétrole soviétique qui aligne ses prix sur les cours mondiaux en
hausse constante). Incontestablement ce contexte économique sinistré pèse sur les événements
des années 1980. Les populations de l’Est ont ressenti les effets de la crise plus tardivement
mais plus durement que celles de l’Ouest.
La Pologne lance le coup d’envoi de cette contestation de la société civile en deux temps :
En juin 1976 une hausse autoritaire des prix alimentaires met le feu aux poudres. Les grèves éclatent
dans tout le pays. Les intellectuels apportent des éléments de réflexion aux ouvriers : il faut contenir
la protestation dans les entreprises et dialoguer avec le parti en ayant des représentants indépendants
et reconnus par l’Etat.

Séquence 3-HG00 211

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Le parti communiste reste figé et l’opposition s’organise :
– des clubs se constituent avec des intellectuels catholiques, communistes et « sans parti » ;
– une cinquantaine de journaux contestataires publiés sans autorisation circulent dans tous les
milieux ;
– des embryons de syndicats s’organisent.

En 1980 les événements se précipitent. La pression ouvrière vient toujours des difficultés économi-
ques qui s’aggravent. Le pays est épuisé (23 milliards de dettes, échec de la « méritocratie sociale »,
corruption répandue de la nomenklatura, accroissement des inégalités, développement de l’économie
parallèle). Au début de l’année 1980 les prix des produits de premières nécessités flambent : le sucre
augmente de 100 %, la viande de 60 %, le beurre de 50 % etc.

Parti fin juillet 1980 de Lublin, un mouvement de contestation populaire gagne de proche en proche
d’autres villes. Le 4 août à Gdansk (ancienne Dantzig) 17 000 ouvriers des chantiers navals
Lénine se mettent en grève pour protester contre le licenciement d’un représentant syndical.
Solidarnosc, syndicat indépendant et autogéré crée durant l’été 1980 par les ouvriers des
chantiers navals de Gdansk, entre sur la scène nationale avec son président Lech Walesa
(ouvrier électricien). Ce syndicat prend la direction de la contestation. Il a trois axes de lutte :
– la défense des droits civiques comme la liberté d’expression ;
– la garantie des droits sociaux comme la liberté de s’organiser ;
– l’assurance des droits nationaux avec le droit à la souveraineté.

Le mouvement s’étend et le 20 août le gouvernement d’Edward Gierek arrête 20 dissidents dont des
animateurs du KOR. Les grèves se multiplient. Gierek cède le 31 août en signant un accord avec
Lech WALESA. Sont alors reconnus le droit de grève et l’existence légale des syndicats, le paiement des
journées de grève et l’augmentation des salaires, la limitation de la hausse des prix, l’établissement d’un
système de retraite, la liberté d’expression et de publication et la libération des opposants arrêtés.

Pendant 18 mois existe un compromis, sans précédent dans les démocraties populaires, entre
le parti communiste polonais et des millions d’ouvriers prudemment mais fermement soutenus
par l’Eglise. Walesa devient le leader charismatique de l’opposition populaire. La victoire s’explique
avant tout par l’unité d’action des intellectuels, des ouvriers et de l’Eglise.

L’année 1981 voit l’irrésistible ascension du général Jaruzelski au sein de l’appareil dirigeant polonais.
En février il devient le chef du gouvernement et en décembre il finit par concentrer tous les pouvoirs.
Entre temps la pénurie alimentaire s’aggrave et Solidarnosc qui regroupe désormais dix millions de
membres, organise une « marche à la faim ».

A la fin de 1981 le risque de contagion est trop fort. Moscou réagit pour briser Solidarnosc et la contes-
tation permanente. Il faut rétablir l’autorité du parti. C’est la dernière crise importante qui secoue
le bloc. Jaruzelski veut de son côté éviter le bain de sang. Dans la nuit du 12 au 13 décembre
1981 il instaure l’état de siège avec l’accord des Soviétiques. Les frontières sont fermées, le
couvre-feu de 22 heures à 6 heures du matin est établi, les réunions sont interdites, le droit
de grève est suspendu, les écoles et les universités sont fermées, la peine de mort peut être
prononcée, les entreprises sont militarisées, plus de 5 000 arrestations sont effectuées…

Les combats entre la milice et les ouvriers font des morts. La direction de Solidarnosc est
presque entièrement neutralisée et le syndicat est interdit. Lech Walesa est placé en résidence
surveillée. L’état de guerre sera seulement levé en juillet 1983 !

Unanimement condamné par les Occidentaux, cette reprise en main est au contraire bien
accueillie par les pouvoirs communistes de l’Est (surtout en Tchécoslovaquie et en RDA).

Ces événements montrent que la société civile entière peut se mobiliser pour peu qu’elle dispose de
structures pour s’exprimer. Désormais de nombreux observateurs étrangers se posent le ques-
tion de savoir combien de temps encore les dirigeants communistes pourront imposer leur
domination à ces nouvelles forces sociales.

212 Séquence 3-HG00

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D Le temps des turbulences ou la fin des démocraties
populaires : 1985-1990
La question se pose : comment le système soviétique si puissant et si parfaitement organisé
en apparence a t-il pu s’effacer sans résister ?

 « L’effet » Gorbatchev
Gorbatchev prend la tête de l’URSS en 1985 à l’âge de 54 ans. C’est un pur produit du système qui
a suivi une carrière classique d’apparatchik au sein du parti (spécialisé dans les questions
agricoles) à l’issue de laquelle il entre en 1978 dans le Comité Central puis au Politburo. En
dehors du parti sa compréhension de la réalité russe et du monde extérieur est assez limitée.
Il est conscient que dès la fin des années 1970 le système soviétique est en perte de vitesse en dehors
du parti. Mais il reste persuadé que le communisme est réformable si on lui ajoute un peu de
marché et un peu de démocratie sans pour autant toucher au parti. Il veut comme Khrouchtchev
en son temps dégripper les rouages d’une économie paralysée.

Document 4
« La politique étrangère de Gorbatchev »

« Le principe de la nouvelle approche est simple : la guerre nucléaire ne peut être un moyen de
parvenir à ces objectifs, qu’ils soient politiques, «économiques, idéologiques ou autres. Cette
conclusion est réellement révolutionnaire car elle équivaut à se débarrasser des notions tradi-
tionnelles de guerre et de paix. La guerre nucléaire est insensée ; elle est irrationnelle. Il n’y aurait
ni vainqueurs ni vaincus dans un conflit nucléaire généralisé : la civilisation mondiale périrait
inévitablement. Ce serait un suicide plutôt qu’une guerre au sens conventionnel du terme. (…)
La sécurité universelle à notre époque repose sur la reconnaissance du droit de chaque nation
à choisir sa propre voie vers le progrès social, sur la renonciation à l’ingérence dans les affaires
intérieures des autres Etats, sur le respect des autres combiné à une vision objectivement auto-
critique de notre propre société. Une nation peut choisir le capitalisme ou le socialisme. C’est son
droit souverain. Les nations ne peuvent ni ne doivent calquer leur vie sur celle des Etats-Unis ou
bien celle de l’Union soviétique. En conséquence, les positions politiques devraient être dénuées
de toute intolérance idéologique. »
Mikhaïl Gorbatchev

Questions  Présenter le document.


 Qu’est ce qui provoque le changement de cap de la politique étrangère soviétique ?
 Quelles sont les répercussions pour l’Europe de l’Est ?

Réponses  C’est un extrait d’un ouvrage intitulé « Perestroïka » (nature) écrit par Mikhaïl Gorbatchev (auteur)
et publié deux ans après son arrivée au pouvoir à la tête de l’URSS (contexte historique). Ce livre,
véritable best-seller de l’époque, peut être considéré comme une explication et une justification de
son programme politique (idée générale).
 Une nouvelle détente dans les relations internationales et une volonté commune de la part des
Soviétiques et des Américains de mettre un terme à la surenchère de l’armement nucléaire. Il invoque
une raison morale : « la guerre nucléaire est insensée ; elle est irrationnelle. Il n’y aurait ni vainqueurs
ni vaincus dans un conflit nucléaire généralisé : la civilisation mondiale périrait inévitablement »
mais il oublie de dire que son pays ne peut plus financer l’augmentation spectaculaire des
dépenses militaires (elles sont estimées entre 30 et 40 % du budget dans les années 1980 !).

Séquence 3-HG00 213

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 Il annonce la fin de la logique des blocs : « Les nations ne peuvent ni ne doivent calquer leur vie
sur celle des Etats-Unis ou bien celle de l’Union soviétique » et celle du pacte de Varsovie : « la
renonciation à l’ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats ».
Son arrivée au pouvoir marque le début des bouleversements. Ses volontés de réformes à l’intérieur
de son pays et ses initiatives sur le plan international déstabilisent le bloc en quelques années.
Il semble convaincu de la nécessité de moderniser les liens entre l’Union soviétique et l’Europe de l’Est.
Il sait que les Soviétiques sont désormais incapables de protéger leurs alliés de l’Est.
Il imagine alors pouvoir inverser l’ordre des choses en ralliant les contestataires des démocra-
ties populaires à un socialisme moderne. Il ne mesure pas ni l’hostilité profonde des peuples
à l’encontre de ces régimes, ni la décomposition des partis communistes ni surtout le rejet
populaire du soviétisme.
S’engage alors une politique de permissivité offrant une large marge de manœuvre aux opposants.
L’accumulation des décisions de Gorbatchev donne l’impression d’un changement irréversible.
Il veut mettre en place une économie mixte où les communistes restent au pouvoir mais en changeant
de « look », en s’associant largement à l’opposition pour obtenir une nouvelle légitimité.
En 1987 il met fin à la doctrine de la « souveraineté limitée » ce qui revient à dire que l’URSS
abandonne ses conquêtes d’après-guerre. Elle n’est plus en mesure de supporter le coût économique,
financier et militaire de ce glacis. La peur de l’intervention soviétique semble disparaître.
La course aux armements épuise littéralement l’Union soviétique. Gorbatchev y met un terme. En
décembre 1988 il annonce à l’Onu la réduction unilatérale des forces conventionnelles :
10 000 chars et 500 000 soldats dont la moitié sont présents en Europe orientale.
A la fin septembre 1989 il est plus libre car il s’est débarrassé des conservateurs de son entourage.
Il voyage dans les capitales de l’Est (accueils triomphants) où il prononce les discours de sa
nouvelle politique. Ainsi à Belgrade il défend les « voies nationales vers le socialisme ».
Puis il annonce ne plus utiliser la force. Cette décision perturbe de nombreux dirigeants est-européens
et même les Occidentaux qui craignent une intervention violente de leur part. Mais elle précipite l’ef-
fondrement du communisme en Europe orientale.
En effet les élites et les peuples d’Europe orientale ont pour leur part une vision plus claire de la
situation. Gorbatchev a tracé la limite du possible. Apparaît cependant une ligne de partage : les plus
indépendants (Hongrie, Pologne) s’alignent sur Gorbatchev et les plus soviétisés (Tchécoslovaquie, RDA,
Tchécoslovaquie, Bulgarie) le considèrent comme un traître au socialisme.

 Les révolutions de 1989 : « En Pologne ça a pris


10 ans, en Hongrie 10 mois, en Allemagne de l’Est
et en Tchécoslovaquie 10 jours »

A quoi ressemblent ces révolutions de 1989 ? Outre l’aspect imprévisible des soulèvements popu-
laires on retrouve ici les caractéristiques des révolutions depuis deux siècles :
– la relation étroite entre le politique et l’économique. L’ampleur de la crise économique devenue
quasi structurelle est d’autant plus mal supportée par les populations que l’ouverture sur le monde
occidental (presse, télévision, voyages…) rend les écarts de niveau de vie criants. Plus que les sta-
tistiques difficiles à interpréter vu leur manipulation par les économistes officiels, ce sont certains
indicateurs de la qualité de vie des populations qui révèlent l’étendue de la faiblesse du système :
espérance de vie en diminution dans tous les pays de l’Europe de l’Est, dégradation effarante de
l’environnement et vieillissement des infrastructures, pénurie chronique des logements et de tous les
produits considérés en Occident comme des biens de consommation les plus indispensables.
– le contexte favorisant la propagation de la crise (voir partie précédente).
– le rôle moteur joué par tel ou tel pays. Partie de Pologne et de Hongrie la vague d’émancipation
de 1989 s’étend par contagion aux autres pays. Ironie du sort, la théorie des « dominos », que les
stratèges américains du Pentagone appliquaient dans les années 1960 au « monde libre » gagné par la
contagion communiste, illustre parfaitement les bouleversements que va connaître le bloc de l’Est.

214 Séquence 3-HG00

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En quoi ces révolutions de 1989 se singularisent-elles ?
– Elles sont pacifiques et spontanées et s’enchaînent en général dans la douceur. Des régimes repré-
sentatifs se mettent plus où moins facilement en place. Leurs dirigeants et les groupes protestataires
ne trouvent pas en face d’eux des forces répressives (sauf en Roumanie). Partout les dirigeants
communistes sont complètement dépassés.
– Elles restent assez illisibles : continuité ou rupture ? La rupture ne fut ni entièrement réformiste,
ni pleinement révolutionnaire mais un mélange des deux.
– Il est difficile de dater le début du processus révolutionnaire. Novembre a été le mois le plus
spectaculaire de cette année « révolutionnaire » : chute du Mur de Berlin, évincement de Jivkov en
Bulgarie et début de la « révolution de velours » à Prague.

Voici maintenant le film de ces premières révolutions télévisées du monde.

La Pologne ou Après une succession de grèves, le pouvoir tient en avril une table ronde avec Solidarnosc (en 1988
la « révolution Walesa permet la reprise du travail dans la Pologne en grève et redevient un interlocuteur acceptable)
lasse » et les autres opposants. Ces négociations débouchent sur un texte décisif qui rétablit les syndicats (fin
de la clandestinité de Solidarnosc) et surtout qui fait entrer doucement la démocratie pluraliste :
– un président de la République élu pour six ans avec des pouvoirs considérables (il est convenu que
Jaruzelski sera président) ;
– un Parlement aux larges compétences composé de deux chambres élues au suffrage universel, la
Diète et le Sénat (où Solidarité obtiendra 99 sièges sur 100).
En juillet Jaruzelski est élu d’extrême justesse président (Walesa ne tardera pas à le remplacer) et en
septembre 1989, pour la première fois dans l’histoire des démocraties populaires, un gouver-
nement est confié à un non communiste. Le processus de l’« automne des peuples » est lancé.

La Hongrie ou la Le changement de régime est encore plus rapide. Début 1989 les mouvements issus de la
course vers l’Etat dissidence deviennent de véritables partis organisés avec des programmes. La presse, la radio,
de droit la télévision ne respectent plus les consignes du parti. Le climat politique est celui d’une attente
impatiente. Dans tout le pays un sentiment de délivrance et d’opportunisme historique fait jour. On
a plus peur depuis que l’URSS a retiré ses troupes du territoire.

A la fin du printemps 1989 à la suite également d’une table ronde les communistes proposent le mul-
tipartisme, la légalisation des syndicats, l’établissement d’un régime semi-présidentiel, l’abolition de
la censure et le démantèlement d’une partie de la nomenklatura.
C’est aussi au printemps 1989 que la Hongrie prend une décision lourde de conséquences
en décidant l’ouverture de sa frontière avec l’Autriche. En septembre les barbelés sont enlevés.
L’URSS ne s’y oppose pas. Dès l’été 1989 des dizaines de milliers d’Est-allemands en vacances en Hongrie
commencent à fuir vers l’Autriche.
Le 23 octobre 1989 lors des premières élections entièrement libres le pouvoir passe légale-
ment aux mains de l’opposition.
La RDA, la Tchécoslovaquie et la Bulgarie n’ont pas connu ce processus de transformation par
le haut. Les dissidences sont trop faibles pour provoquer seules la fin du régime. L’effet de contagion
est essentiel pour une contestation de rue qui s’est enhardie et qui a fait pression sur les dirigeants
pour qu’ils cèdent la place. Le choc le plus spectaculaire est celui que vit la RDA.

L’Allemagne : Ici la transition démocratique ne peut avoir qu’un profil particulier : la réunification.
de l’exode
Dans les années 1980 les deux parties de l’Allemagne se sont rapprochées imperceptiblement. Dans
à l’unification
l’esprit des Allemands de l’Ouest c’est une coexistence pacifique qui pourrait un jour se transformer en
réunification. Pour le dirigeant de la RDA Erich Honecker, profondément stalinien, il faut tirer bénéfice
de la richesse du voisin de l’Ouest et éviter qu’un désir incontrôlable de rapprochement ne naisse chez
les habitants.

Séquence 3-HG00 215

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Pour faire reculer Honecker il faut que les masses se mettent en mouvement. Fin septembre dans
plusieurs villes le peuple manifeste (ce qu’il n’avait pas oser faire depuis 1953 !) aux cris de « Nous
voulons partir » (déjà 100 000 d’entre eux ont fui vers la RFA depuis le début du mois). D’immenses
manifestations populaires suivent à Berlin-est, à Dresde et à Leipzig en octobre 1989. Un certain nombre
d’hommes politiques conscients de la nécessité de changement organisent, avec l’accord de Moscou,
la destitution d’Honecker le 18 octobre 1989.
Mais les remplaçants sont dépassés face à la pression de la rue qui s’enfle : un million de
personnes défilent dans le pays le 4 novembre 1989 pour réclamer la réunification. Cette
revendication est accueillie fraîchement par les Soviétiques (Gorbatchev la juge même inacceptable) et
avec modération par les Occidentaux (Anglais et Français sont hantés par la résurrection d’une puissante
Allemagne unifiée au cœur de l’Europe).
Le gouvernement démissionne à son tour. La décomposition interne de la RDA crée un vide car
le pouvoir ne contrôle plus rien. Devant la poussée populaire, le porte-parole du gouvernement,
craignant une ruée massive des Berlinois sur le Mur, annonce trop tôt à la télévision dans la soirée
du 9 novembre 1989 que le Mur est ouvert. Le lendemain matin des milliers de Berlinois se ruent
à l’Ouest et le monde assiste en direct à l’écroulement du Mur. Dans les jours qui suivent ce sont
trois millions de compatriotes qui les imitent (la plupart rentreront chez eux par la suite).
C’est la chute du symbole le plus criant de la guerre froide.
En janvier 1990 le siège central de la Stasi (police politique détestée) est pris d’assaut à Berlin-Est. Au
printemps le pays sombre dans la paralysie (grèves, débrayages, effondrement de la production). Le
peuple est-allemand réclame de plus en plus fort la réunification. Kohl ne peut rester inerte tant la
pression est forte. Mais la réunification ne peut être réalisée sans l’aval des grandes puissances
victorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Elles donnent leur accord et de son côté Kohl doit
reconnaître le caractère définitif de la frontière occidentale de la Pologne (la ligne Oder-Neisse).
Le 3 octobre 1990 (moins d’un an après la chute du mur) c’est l’unification officielle de l’Allema-
gne. L’Allemagne réunifiée devient emblématique d’une nouvelle Europe.

En Tchécoslovaquie : La Tchécoslovaquie est un peu à part. Le régime est resté très homogène refusant le dialogue
la « Révolution avec des intellectuels préférant des modes de contestations pacifiques. En pays tchèque, ce qui
de velours » mobilise les foules, ce sont la démocratie et les libertés tandis qu’en pays slovaque c’est l’émancipation
nationale.
L’ouverture de la frontière entre la Hongrie et l’Autriche fait de Prague une étape incontour-
nable sur la route de la liberté des Allemands. Elle implique du coup la Tchécoslovaquie dans
la libéralisation. Dans le courant de l’été manifestations et pétitions se multiplient avec en retour des
arrestations. Les événements de Berlin déclenchent à partir du 17 novembre une vague de manifestations
pacifiques : la jeunesse estudiantine descend dans la rue.
Le pouvoir qui n’a pas su se rénover n’a de choix qu’entre plus ou moins de conservatisme. Il ne peut
que s’écrouler d’un seul coup. A la fin du mois le Parlement abolit le rôle dirigeant du parti
communiste et reconnaît le multipartisme. Puis un cabinet d’« entente nationale » se forme
avec une majorité de non communistes. Les 28 et 29 décembre 1989 Aleksandr Dubcek est élu
président du Parlement et Vaclav Havel président de la République. La Tchécoslovaquie sort
radicalement du soviétisme.

En Bulgarie et en Roumanie l’idéologie communiste a fait son temps. C’est le nationalisme


qui devient extrêmement porteur. Le ciment est plus l’intimidation, anticipation de la terreur,
que la violence proprement dite.

La Bulgarie ou la Tout au long de l’année 1989 les intellectuels sont réprimés. Les concessions du gouvernement restent
révolution par insuffisantes. C’est également à la suite de manifestations de grande ampleur à Sofia et dans
mimétisme d’autres villes du pays qu’en novembre une révolution de palais téléguidée par Moscou
renverse Jivkov au pouvoir depuis 35 ans.

216 Séquence 3-HG00

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La Roumanie : plus Le passage vers la démocratie se fait dans la violence. Le régime du conducator a installé une
tard, plus vite et terreur policière incarnée par la sinistre police politique, la Securitate. Après les importantes
plus violemment grèves de mineurs de la vallée de Jiu en 1977 et le soulèvement des ouvriers de Brasov en 1987 tout
deux violemment réprimées, on sent qu’une nouvelle révolte finirait encore dans le sang.
Pourtant la contestation reprend. Le 17 décembre 1989 la population de Timisoara se soulève à la suite
de l’agression d’un pasteur hongrois par la police. La répression fait plusieurs centaines de morts. Des
manifestations ont lieu en Transylvanie et dans plusieurs villes. Elles sont partout écrasées.
L’acte décisif se joue à Bucarest le 21 décembre lors d’une manifestation de soutien à
Ceausescu (organisée par lui-même). Ce jour là des centaines de milliers de personnes se sou-
lèvent. L’insurrection s’étend à toutes les villes marquant le début d’une semaine révolution-
naire. L’armée bascule du côté du peuple et les chars prennent d’assaut le palais présidentiel
de Bucarest défendu par la Securitate. Dans l’intervalle Ceausescu et son épouse sont arrêtés et après
un simulacre de procès ils sont exécutés fin décembre 1989. Ces images sont montrées à la télévision
roumaine pour provoquer un choc dans l’opinion et chez les partisans du dictateur.
On n’a pas fait toute la lumière sur cette révolution largement mise en scène par les médias. Ce qui
se passe ici en décembre 1989 c’est d’abord une révolution d’appareil : le remplacement de la vieille
équipe par une nouvelle équipe issue du même vivier. La population apeurée et affamée a été d’une
certaine façon manipulée. Il n’existe pas de dirigeants de l’opposition, pas d’élite alternative. La vraie
révolution populaire aura lieu au printemps 1990 avec les étudiants relayée par la société civile.

Conclusion Les événements de 1989 ont surpris et par leur soudaineté et par leur intensité. La carte du continent a
subi pacifiquement sa plus profonde modification depuis 1945. Jamais on a vu un empire se disloquer
sans être défait sur un champ de bataille.
C’est le déclenchement de la guerre froide qui à la fin des années 1940 a transformé le camp
des démocraties populaires en un bloc monolithique complètement inféodé à l’URSS. C’est
dans la guerre froide que l’URSS a été battu : ses ambitions de supergrand ont soumis à une
épreuve insoutenable ses infrastructures défaillantes.

Mais surtout le communisme a trahi ses promesses. Toutes les thérapies appliquées après Staline
échouent. Seule la peur d’une nouvelle intervention maintient en vie les régimes déclinants. La volonté
de ne pas céder à la réforme est un élément essentiel de la pérennité du pouvoir communiste. Après
avoir atteint un certain degré de développement à la fin des années 1960, toutes les démocraties
populaires se trouvent dans de graves tensions. La vague contestataire des années 1970 ne cesse de
prendre de l’ampleur.
Les révolutions de 1989 sont donc l’aboutissement d’un long processus d’effritement et marquent aussi
le début d’une révolution d’une ampleur et d’une profondeur inconnues au début des années 1990.

Séquence 3-HG00 217

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ontenu du chapitre 3

Les enjeux européens depuis 1989

Problématique :
L’élargissement à 25 de l’Union Européenne est-il compatible avec l’approfondissement européen ?

Plan : traitement
Notions-Clés Repères
de la problématique
A Elargissement et
approfondissement
 La Communauté devient l’Union CIG – Traité de Maastricht – Acte Unique – Etudier les objectifs du traité de Maastricht.
Européenne Approfondissement – PESC – UEM – « citoyen- Etudier une déclaration hostile au traité (Phil.
neté européenne » – UE – majorité qualifiée Séguin en 1992)
– unanimité – souverainisme.
 L’union économique et monétaire SME – dévaluation – IME (Institut monétaire
européen) – SEBC (système des banques cen-
trales) – BCE (banque centrale européenne) – cri-
tères de convergence - euro - Pacte de stabilité.
 Un élargissement accéléré : de 12 à Länder Est allemands – EEE – PECO.
15, et de 15 à 25
 Vers une constitution européenne ? Crise de 1994 –traité d’Amsterdam (1997) Retenir la carte : « Une Europe à géométrie
– traité de Nice (2001) – pondération des voix variable ».
– Conseil européen - Convention Mesurer à travers un tableau de statisti-
ques les représentations des Etats de l’Union
Européenne.
Connaître l’organisation des institutions de
l’Union Européenne (organigramme).

B De très nombreuses défis à


relever
 Démocratiser les institutions Désintérêt des opinions publiques – participation Examiner un constat rapporté par un journa-
électorale. liste
 Définir une politique étrangère
PESC – coopération entre Etats – politique com- Examiner une caricature et savoir la relativiser.
commune munautaire – OTAN – Eurocorps – haut représen-
 Où se termine l’Europe ? tant de la PESC – guerre en Irak (2003)
Critères d’adhésion de Copenhague (1993) – le
 Des politiques communes à cas turc.
approfondir Natura 2000 – Protocole de Kyoto – Agence
européenne de l’environnement – ESA (European
Space Agency) – Pacte de Stabilité.

218 Séquence 3-HG00

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Les enjeux européens
depuis 1989

L e 11 novembre 1989, le « mur de la honte » qui coupait hermétiquement Berlin s’écroule, et par rico-
chets, les démocraties populaires est-européennes tombent les unes après les autres en cette même
année. La configuration géopolitique de l’Europe est radicalement bouleversée : l’Allemagne se réunifie
(la RFA avale la RDA en octobre 1990). L’URSS disparaît fin 1991. La construction européenne était
jusqu’en 1989 une construction ouest-européenne : que faire alors de cette Europe orientale
retrouvée : l’intégrer ou l’associer ? Quel poids pour l’Allemagne dans la Communauté, une
fois celle-ci réunifiée ? En 1989-1990, la Communauté est à la croisée des chemins, elle est menacée
d’implosion par la surpuissance allemande – du moins certains le croient-ils – ou de dilution avec les
demandes d’adhésion qui se multiplient. Que faire ? Un tournant s’impose : il faut encore approfondir
la Construction européenne et en même temps l’élargir, deux approches nécessaires, plus ou
moins simultanées mais contradictoires l’une de l’autre. De cette contradiction découle la plupart
des enjeux européens depuis 1990.

A Elargissements et approfondissements
 La Communauté devient l’Union Européenne
Cette évolution prolonge l’Acte Unique européen de 1986 mais elle est aussi le fruit d’une peur,
en effet François Mitterrand s’inquiète de la réunification allemande et plus encore de Margaret
Thatcher. Mitterrand craint la surpuissance allemande avec ses 80 millions d’habitants, c’en serait fini de
la parité franco-allemande dans la Communauté. Même s’il s’en défend dans ses déclarations, Mitterrand
n’a pas compris sur l’instant l’ampleur et l’irréversibilité des bouleversements à l’est. Helmut Kohl,
le chancelier allemand, a réaffirmé son engagement européen, et en quelque sorte l’approfon-
dissement de l’Europe au début des années 1990 est un deal entre les 2 hommes pour faire passer la
réunification allemande.
C’est au sommet de Dublin en 1990 que les 2 hommes prennent l’initiative de relancer la
construction européenne. Deux CIG (Conférences Intergouvernementales) sont organisées en 1991
sur l’union économique et monétaire et sur l’union politique. Leurs travaux servent de base aux accords
de Maastricht de décembre 1991 (ville néerlandaise où se tient le conseil européen), accords
transformés en traité signé le 7 février 1992.

Document 1
Le traité de Maastricht

Par le présent Traité, les Hautes Parties contractantes instituent entre elles une Union européenne,
ci-après dénommée « Union ».
Le présent Traité marque une nouvelle étape dans le processus créant une union sans cesse plus
étroite entre les peuples de l’Europe, dans laquelle les décisions sont prises le plus près possible des
citoyens. […]
L’Union se donne pour objectifs :
– de promouvoir un progrès économique et social équilibré et durable, notamment par la créa-
tion d’un espace sans frontières intérieures, par le renforcement de la cohésion économique et
sociale et par l’établissement d’une union économique et monétaire comportant, à terme, une
monnaie unique, conformément aux dispositions du présent Traité ;

Séquence 3-HG00 219

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– d’affirmer son identité sur la scène internationale, notamment par la mise en œuvre d’une
politique étrangère et de sécurité commune, y compris la définition à terme d’une politique de
défense commune, qui pourrait conduire, le moment venu, à une défense commune ;
– de renforcer la protection des droits et des intérêts des ressortissants de ses Etats membres par
l’instauration d‘une citoyenneté de l’Union ;
– de développer une coopération étroite dans le domaine de la justice et des affaires intérieures ;
– de maintenir intégralement l’acquis communautaire et de le développer […].

Questions  En quoi Maastricht prolonge-t-il l’Acte Unique ?

 Quel terme marque une évolution vers l’approfondissement ?

 Quelles nouveautés apporte le traité de Maastricht ?

Réponses  Maastricht prolonge l’Acte Unique en poursuivant la logique du Grand Marché : « promouvoir
un progrès économique et social équilibré et durable, notamment par la création d’un espace sans
frontières intérieures, par le renforcement de la cohésion économique et sociale ». C’est l’aspect
économique du traité de Maastricht. D’ailleurs, de nouveaux secteurs sont désormais objet de
politique commune : les transports, les télécommunications, l’énergie…
 Le nouveau terme qui symbolise l’approfondissement est bien sur « Union ». Une fois ratifié par les
Douze, le traité donne un nouveau nom à la Communauté : Union Européenne, car désormais
la construction européenne, c’est bien plus qu’un assemblage économique.
 Les nouveautés annoncées par le Traité de Maastricht sont considérables ; Maastricht
annonce :
– « Une union économique et monétaire comportant, à terme, une monnaie unique », c’est
l’aspect monétaire du traité de Maastricht. Pour réaliser cette union monétaire et économique,
il faut au minimum coordonner les politiques économiques des pays de l’Union, c’est pourquoi
est prévue pour 1994 la création d’un Institut monétaire européen puis ultérieurement mais sous
condition d’une Banque centrale européenne.
– Une politique étrangère commune, la PESC : « affirmer son identité sur la scène internationale,
notamment par la mise en œuvre d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC) ».
N’oublions pas qu’il s’agit d’un traité, ce sont des ambitions qui sont affichées et pas nécessaire-
ment la réalité de leur application ; il précise même : « y compris à terme [on ne précise pas de
date butoir] la définition d’une politique de défense commune, qui pourrait [notez le conditionnel]
conduire, le moment venu, à une défense commune ». En fait, si l’on sort de ce document qui est
l’introduction du traité et que l’on entre dans le contenu même, on verrait en partie V sur la PESC
des précisions selon lesquelles la PESC relève de la coopération intergouvernementale, donc
de la volonté des Etats membres, et non de la politique communautaire, négociable à
la majorité qualifiée. Cela a son importance !
– Une citoyenneté européenne : « renforcer la protection des droits et des intérêts des ressortis-
sants de ses Etats membres par l’instauration d’une citoyenneté de l’Union ». Concrètement, le
traité accorde le droit de vote et d’être élu dans l’Etat de résidence pour tout ressortis-
sant de l’union aux élections européennes et municipales sous condition d’un certain nombre
d’années de résidence. La PESC + la citoyenneté européenne constituent l’aspect politique du
traité de Maastricht.
– Enfin, Maastricht ajoute « une coopération… dans le domaine de la justice et des affaires inté-
rieures ».

Le traité de Maastricht est donc essentiel, il crée l’Union Européenne, effective au 1er novembre
1993, naissance officielle de l’UE. C’est donc une union économique, politique et monétaire.
Maastricht consacre les évolutions institutionnelles de l’Acte Unique comme la réforme du
processus décisionnel au Conseil : la majorité qualifiée remplace l’unanimité, et surtout accorde
de nouveaux droits d’initiative à la Commission et renforce le Parlement européen désormais

220 Séquence 3-HG00

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associé à la nomination des membres de la Commission, désormais détenteur d’un pouvoir de codécision
avec le Conseil sur certains sujets avec droit de veto.
Il était prévu que ce traité entre en fonction au 1er janvier 1993 et non le 1er novembre comme ce
fut la cas, c’est que la ratification du traité a été chaotique. Le Danemark a une première fois refusé
par référendum en mai 1992 avant de dire OUI un an plus tard en mai 1993, le Royaume-Uni ne l’a
ratifié qu’en août 1993. En France, François Mitterrand avait choisi la voie référendaire pour le ratifier,
manière de souligner l’importance qu’il lui accordait, or les résultats sont très serrés : 51,05 % de OUI
(septembre 1992). La campagne âpre a révélé la coupure entre les élites citadines pro-européennes et
les opposants, d’une grande variété, inquiets d’une Europe technocratique, marchande, où l’identité
française se diluerait. Parmi ses opposants, émerge un fort courant, le souverainisme, illustré par la
campagne de Philippe Séguin.

 L’Union économique et monétaire

L’Union économique et monétaire (UEM) est une promesse du traité de Maastricht ; la crise très
grave du système monétaire européen (SME) en 1992-1993 : dévaluations de la lire (italienne),
de la livre irlandaise, de la peseta (espagnole), de l’escudo (portugais), attaques spéculatives contre le
franc français, a précipité la marche vers l’Union monétaire.

Le traité de Maastricht a donné un calendrier à l’UEM (la libre circulation des capitaux relève de
l’Acte Unique et est réalisée en 1990) :

1993-1994 Convergence des politiques économiques et monétaires.


1er janvier 1994 Création de l’IME (Institut Monétaire Européen) installé à Francfort dont le rôle est d’encadrer
plus étroitement la coordination des politiques monétaires et de préparer la future monnaie unique.
1er janvier 1999 Ñaissance de la monnaie unique, écu, avec donc une parité des monnaies qualifiées fixe et irrévoca-
ble, création du SEBC (système européen des banques centrales) avec une Banque Centrale euro-
péenne (BCE) à Francfort gouvernée par un directoire qui applique la politique monétaire décidée
par le conseil des gouverneurs (organisme où sont représentées les banques centrales nationales),
une politique coordonnée et autonome à l’égard de toute pression gouvernementale.

Le traité de Maastricht précise aussi les 5 critères de convergence à respecter pour être qualifié
à la monnaie unique, des critères monétaires et surtout budgétaires :
 Le déficit public ne doit pas dépasser 3 % du PIB ;
 La dette publique ne doit pas dépasser 60 % du PIB ;
 L’inflation ne doit pas être supérieure de 1,5 % à celles des 3 Etats membres ayant la plus
faible (inflation).
 Les taux d’intérêt à long terme ne doivent pas dépasser de plus de 2 % celui des 3 Etats
membres ayant la plus faible inflation.
 Enfin, pendant 2 ans au moins, les monnaies doivent respecter les fluctuations prévues
par le SME (système monétaire internationale), soit 2,25 %.

Ce sont là des principes. La marche à la monnaie unique fut dans l’ensemble appliquée comme prévue.
L’IME est en place dès 1994.

Au Conseil européen de Madrid de décembre 1995 sont décidés le nom de la monnaie unique,
l’euro (€) et sa date de naissance : 1er janvier 1999. Le choix des monnaies qualifiées est prévu
pour 1998, l’année 1997 étant considérée comme référence. Seraient qualifiées les monnaies
respectant les 5 critères de convergence du traité de Maastricht. Et au 1er janvier 1999, en
même temps que l’euro serait mise en place la BCE, remplaçant l’IME ; on commencerait à
frapper et émettre les pièces de monnaie et billets avant que ceux-ci n’entrent en circulation
au 1er janvier 2002, les monnaies nationales devant s’effacer complètement au 1er juillet 2002. Ce
calendrier de Madrid a bien été respecté.

Séquence 3-HG00 221

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Tout le problème était en fait dans la liste des pays susceptibles d’adopter l’euro, donc respectant
les critères de convergence. En 1995, seuls 2 pays les respectaient : le Luxembourg et l’Allemagne !
L’effort de rigueur budgétaire a donc été considérable pour les pays candidats à l’euro comme la France
ou l’Italie… Pour les Allemands, très attachés à leur monnaie, le Deutsche Mark, et traumatisés par
son effondrement – naufrage en 1923, l’euro n’était concevable que comme monnaie stable et
forte aussi émirent-ils l’idée d’un Pacte de Stabilité.
C’est au conseil européen de Dublin de décembre 1996 qu’a été adopté le Pacte de Stabilité
selon lequel tout pays participant à l’euro et dont le déficit budgétaire dépasse les 3 % du PIB
serait sanctionné par de lourdes amendes (sauf si une récession supérieure à 2 % arrivait, hypothèse
hautement improbable !). Six mois plus tard, le Conseil européen d’Amsterdam l’officialise…
Comme prévu, en 1998 est dressée la liste des pays qualifié à l’euro ; ils sont 11 (Allemagne,
France, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Italie, Espagne, Portugal, Finlande, Autriche, Irlande),or il y
a de quoi être surpris. En effet, seuls 3 pays respectent alors les critères de convergence de
Maastricht : le Luxembourg, la Finlande et la France ; on n’a pas tenu compte du critère de la dette
supérieure à 60 % du PIB pour les 8 autres pays. C’est également en 1998 qu’est précisée par l’Ecofin
(ou Conseil des ministres des finances de l’UE) la parité des monnaies par rapport à l’euro, par exemple
1 euro = 6,55957 FF. La Grèce est finalement qualifiée sur le tard en mai 2001. Au 1er janvier
2002, l’euro circule dans 12 pays de l’Union, seuls le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède n’en
ont pas voulu ; les Suédois ont dit NON par référendum fin 2003.
L’UEM est donc incomplète, c’est néanmoins par sa réussite une étape majeure dans l’appro-
fondissement de la construction européenne. Les citoyens européens peuvent percevoir tous les
jours qu’ils sont européens, ce n’est pas rien ! L’euro a plus fait pour l’idée européenne que toutes les
déclarations, conseils ou traités depuis sa fondation.

 Un élargissement accéléré : de 12 à 15,


et de 15 à 27

1990, En octobre 1990, l’Allemagne se réunifie, la RFA absorbe la RDA, en conséquence les Länder orien-
la réunification taux allemands entrent dans la Communauté. Cet élargissement territorial ne pose donc aucun
allemande problème politique, seule la politique régionale de la Communauté est à redéfinir car les Länder
de l’ex-RDA sont sinistrés économiquement et connaissent de très graves difficultés à se convertir vers
l’économie de marché : chômage élevé, niveau de vie inférieur à celui de l’ouest. Cette réunification
pose néanmoins le problème de la représentativité de l’Allemagne dans la Communauté puis Union
Européenne : faut-il lui accorder plus de voix au Conseil ? plus de députés au Parlement européen ?
seule la dernière proposition est réalisée : les députés allemands à Strasbourg passent de 81 en
1979 à 99 en 1994.

1995, l’UE à 15 C’est un élargissement qui ne pose pas de problèmes insurmontables. On a vu qu’il était préparé par
avec la Suède, la l’existence de l’EEE (espace économique européen) à partir du 1er janvier 1993 (cette vaste zone de
Finlande et libre-échange associant UE et AELE). L’EEE concerne 5 Etats extérieurs à l’UE, dont la Suisse qui ne le
l’Autriche ratifia pas. Restent 4 Etats : Autriche, Suède, Norvège et Finlande qui ont tous posé leur candidature
à l’entrée dans l’UE.
Les 4 candidatures sont acceptées lors du Conseil européen de Copenhague en juin 1993, leur entrée dans
l’Union étant effective au 1er janvier 1995 après, bien sûr, les ratifications d’usage. L’acceptation
rapide de ces candidatures s’explique, ce sont de « bons candidats » dans la mesure où ce sont
tous des pays riches ; pour 3 d’entre eux leur PNB par habitant est même supérieur à celui de l’UE,
ce sont donc des contributeurs nets potentiels. Leur appartenance à l’AELE puis EEE les a déjà
rapproché de l’UE ; avant même leur adhésion, l’UE est déjà, et de très loin, leur principal partenaire
commercial : + de 50 % de leurs échanges internationaux, au minimum, se font avec l’UE.
Quelques dossiers pouvaient prêter à difficulté et ont été surmontés : l’agriculture, la protection de
l’environnement et le statut politique des candidats. L’agriculture scandinave est tributaire de contraintes
naturelles très marquées (grand nord arctique) de même que pour l’autrichienne (montagnes), c’est pour-

222 Séquence 3-HG00

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quoi elles étaient traditionnellement protégées. Appliquer la PAC, ce serait les ruiner pourtant ces Etats
n’ont obtenu aucune mesure d’adaptation temporaire sur ce point si ce n’est des aides aux paysans. Les
4 candidats ont également un souci très marqué de protection de l’environnement, pour l’UE le problème
est de faire accepter ses propres règles et normes environnementales. Des dérogations temporaires ont
été accordées, l’une, spécifique, continue en Autriche qui interdit le passage des poids lourds étrangers
les plus polluants dans ses vallées alpines. Enfin, 3 des candidats sont neutres en 1993. Ce statut entre
en contradiction avec la définition de la PESC, de fait ils abandonnent tous leur neutralité, dont
l’intérêt, d’ailleurs, était devenu nul avec la disparition de l’URSS et du bloc communiste.
Tous ratifient leur adhésion, avec enthousiasme en Autriche (+ de 66 % de OUI en juin 1994),
de justesse en Suède (52 de OUI en novembre 1994) sauf, une fois de plus, la Norvège qui, au
dernier moment, le 28 novembre 1994, finit par dire NON à 52 % !

2004-2007, L’élargissement du 1er mai 2004 est inédit à plusieurs titres. D’abord par son ampleur, ce sont
le « grand bond en 10 Etats d’un coup. La population de l’Union passe de 385 millions à 15 à 461 millions à 25,
avant » à 27 jamais jusqu’ici un élargissement n’avait abouti et concerné plus de 3 Etats. Ensuite, par la nature des
pays intégrés, la plupart des PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale) ont des niveaux de vie
faibles, ainsi le revenu par habitant pour 2001 calculé en dollar montre une moyenne de 3 300 pour
les 3 Etats baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), de 4200 pour les PECO (Hongrie, Pologne, Tchéquie,
Slovaquie) sauf la Slovénie près de 10 000 alors que celui-ci est de 24 000 pour les Pays-Bas, 22 600
pour la France et 23 700 pour l’Allemagne… Et même si les 2 îles méditerranéennes qui adhèrent avec
les PECO, Malte et Chypre, sont relativement riches, l’élargissement de 2004 modifie à la baisse, pour
le moment, la richesse par habitant de l’Union. Entre Est et Ouest, l’Union présente désormais des
contrastes de développement très marqués. Jamais l’Union n’avait intégré des Etats aussi pauvres,
ainsi le PIB cumulé des PECO anciennement communistes = 6 % de celui des Quinze ! L’élargissement
à 25 est un pari, et cela d’autant plus quand on se rappelle le coût de la réunification allemande.

C’est que le « grand bond en avant » est un élargissement très politique et idéologique. Il s’agit
d’effacer la «balafre» du rideau de fer et de consolider l’existence des jeunes démocraties
est-européennes ; les arrière-pensées géopolitiques ont compté avec la volonté de créer une zone
de stabilité à l’Est pourtant en proie aux bouffées xénophobes et nationalistes ; pensons au conflit en
ex-Yougoslavie, précisément en Bosnie de 1992 à 1995. L’UE n’avait aucun intérêt à ce qu’un tel conflit
ne se reproduise à ses portes. Traditionnellement , les anciens géographes enseignaient depuis Pierre Le
Grand que l’Europe allait de l’Atlantique à l’Oural, c’est là une construction purement idéologique
: pourquoi là et pas ailleurs ? Or pour nombre de contemporains, l’élargissement de mai 2004
confirme ce postulat, ce que reprend l’historien et ancien ministre des affaires étrangères polonaises
GEREMEK quand il parle « de réconcilier l’histoire et la géographie »... de l’Europe.

Comme pour les élargissements précédents, l’adhésion des Dix a été préparée par la signature
d’accords d’association entre l’UE et ces pays, dès 1991 pour la Pologne et la Hongrie, 1993
pour la Tchéquie et la Slovaquie, 1995 pour les 3 Etats baltes. Néanmoins, de très sérieux
problèmes restent en suspens vu le profil des Dix nouveaux Etats membres : ce sont, comme la
Pologne, des pays essentiellement agricoles, le budget de la PAC, déjà énorme, risque de ne pas
suffire. Quel sera le prix à payer pour les Dix ? Et pour les agriculteurs ouest-européens ? La politique
régionale doit être revue au profit des PECO en gros retard de développement donc des régions
de l’UE actuellement aidées ne le seront plus. Enfin, que dire du travail d’assimilation de l’acquis
communautaire à réaliser ? Ce sont des traités, des lois, des règlements de l’Union à intégrer ou
substituer aux législations existantes !

C’est le Conseil de Luxembourg en décembre 1997 qui lance le processus d’adhésion, le traité
d’adhésion est signé le 16 avril 2003 et ensuite les Dix candidats l’ont tous très largement ratifié
par référendum en 2003, seule Malte avec 53,6 de OUI s’est montrée plus réservée. Depuis 2000,
des aides de pré-adhésion leur sont versées pour moderniser leur agriculture, financer des investisse-
ments industriels et des infrastructures auxquelles s’ajoutent les prêts de la BEI (Banque Européenne
d’Investissement). L’Agenda 2000, le cadrage financier adopté à Berlin en 1999 a prévu des aides de
40 milliards d’euros de 2004 à 2006.

Depuis 2007, la Roumanie et la Bulgarie ont rejoint l’U.E.

Séquence 3-HG00 223

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 Vers une constitution européenne ?
Les institutions nées à Maastricht ont connu de très sérieuses difficultés d’application. En
1994 éclate une très grave crise institutionnelle au sujet de la minorité de blocage au Conseil des
ministres, les Britanniques et les Espagnols refusant qu’elle passe de 23 à 27 voix. Un faux compromis
est conclu qui officiellement amène à 27 la minorité de blocage mais dans les faits la maintient à 23.
Une urgence se fait jour : il faut réformer les institutions. Comment faire fonctionner l’UE à 15 et
pire à 25 si déjà à 12 cela ne fonctionne pas ?
Le traité d’Amsterdam adopté en 1997 cherche à répondre à ces difficultés en créant « une Union
plus proche des citoyens » et en la dotant d’institutions plus efficaces, en réaffirmant la nécessité
de la PESC avec la nomination d’un haut représentant. Le traité, comme les précédents est un
compromis et entre en vigueur le 1er mai 1999.
Il renforce les pouvoirs du Parlement, raréfie le recours à l’unanimité au Conseil des ministres
et permet « une coopération renforcée » entre certains Etats de l’Union seulement, donc
implicitement une Europe à géométrie variable ; c’est déjà le cas avec l’euro et Schengen.

Document 2
Une Europe à géométrie variable
Jan Mayen (Norv.)

ISLANDE
˛
Limite de l'espace Schengen

1 : SLOVÉNIE Membres de la zone euro €


2 : CROATIE Iles Feroe
3 : BOSNIE (Dan.)
Pays membres de l'UE au 1er mai 2004
4 : SERBIE FINLANDE
5 : MONTÉNÉGRO
6 : MACÉDOINE € Pays entrés en 2004
7 : ALBANIE
NORVÈGE
8 : BELGIQUE
9 : PAYS-BAS Pays entrés en 2007
10 : LUXEMBOURG ESTONIE
SUÈDE
Candidature en suspens
€ DANEMARK LETTONIE
?¥¬ RUSSIE
IRLANDE LITUANIE

ROYAUME-
UNI
9
€ BIÉLORUSSIE


8
€ POLOGNE
ALLEMAGNE

€ 10 REP. TCHÈQUE
UKRAINE
FRANCE SLOVAQUIE

€ SUISSE AUTRICHE
HONGRIE
1 ROUMANIE
PORTUGAL € 2

3
€ € Andorre ITALIE
5
4
BULGARIE
ESPAGNE

6
7
GRÈCE TURQUIE

MAROC
MALTE CHYPRE
TUNISIE
ALGÉRIE

0 300 km

224 Séquence 3-HG00

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Le traité de Maastricht est dans les faits très décevant car il ne touche pas le cœur du problème déjà
soulevé en 1994 : le système de décision au Conseil des ministres avec les minorités de blocage et la
pondération des votes.
C’est pourquoi la réforme des institutions est aussitôt relancée car tous la savent nécessaire et indis-
pensable mais personne ne veut en faire les frais. Les tractations aboutissent au très médiocre traité de
Nice signé en février 2001, un compromis qui ne vaut guère mieux qu’Amsterdam mais conçu comme
provisoire : le nombre de députés au Parlement augmente, chaque Etat aura un seul commissaire donc
25, le système de pondération des voix au Conseil est revu, le vote à la majorité qualifié encore étendu.
En somme, rien n’est réglé.

Document 3
La représentation des Etats membres d’après le traité de Nice
(en vigueur au 1er janvier 2005)

Voix au Députés au Voix au Députés au


Pays Pays
Conseil Parlement Conseil Parlement
Allemagne 29 99 Slovaquie 7 13
France 29 72 Finlande 7 13
Royaume Uni 29 72 Danemark 7 13
Italie 29 72 Irlande 7 12
Espagne 27 50 Lituanie 7 12
Pologne 27 50 Lettonie 4 8
Pays-Bas 13 25 Slovénie 4 7
Belgique 12 22 Luxembourg 4 6
Grèce 12 22 Estonie 4 6
Portugal 12 22 Chypre 4 6
Tchéquie 12 20 Malte 3 5
Hongrie 12 20 2007
Suède 10 18 Roumanie 14 33
Autriche 10 17 Bulgarie 10 17
TOTAL 345 732

Finalement, les institutions européennes évoluent peu ; l’échafaudage général reste proche de celui
proposé par le traité de Rome (voir chapitre 1 Séquence 3), quelques rééquilibrages ont lieu au profit
du Parlement.

Document 4
➠ Voir page suivante, l’organigramme simplifié des institutions européennes en 2004.
A connaître !
Au vu de cet organigramme, on comprend que les réformes institutionnelles espérées depuis 1994
n’ont pas eu lieu, c’est pourquoi une autre initiative a été prise, beaucoup plus ambitieuse à
Laeken en décembre 2001 : la « Convention pour l’avenir de l’Europe ».
Présidée par Valéry Giscard d’Estaing, l’ancien président de la République française de 1974 à 1981,
un homme profondément européen, la Convention réunissait des représentants des Etats membres et
candidats à l’UE, de diverses institutions, nationales et communautaires. Son rôle : donner à l’UE
une Constitution.
Du 28 février 2002 au 18 juillet 2003, celle-ci s’est réunie et propose enfin un projet novateur sur
le plan institutionnel.

Séquence 3-HG00 225

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Les institutions de l’Union Européenne (2004)

226 Séquence 3-HG00

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– Un président du conseil européen élu pour 2 ans et demi.
– La création d’un ministre des affaires étrangères.
– La généralisation du vote à la majorité qualifiée au Conseil des ministres.
– Une représentation parlementaire réellement proportionnelle à la population de chaque
Etat.
– Un président de la Commission élu par le Parlement sur proposition du Conseil.
– Une Commission réduite à 15 membres.

Aussitôt publié, le projet de Constitution pour l’Europe est contesté par 2 Etats : la Pologne et l’Es-
pagne. La 1re veut une référence explicite à Dieu et au christianisme, la 2nde conjointement avec
la Pologne refuse que soient revues à la baisse les 27 voix pondérées qu’on leur accordait.
Le compromis de Nice, pourtant provisoire, n’est pas négociable à leurs yeux. D’où l’échec du Conseil
européen de Rome en décembre 2003.
En 2005, le projet de Constitution est repoussé par les Français et les Néerlandais, ce qui mar-
que un incontestable coup d’arrêt. Un nouveau traité est en cours de ratification (Traité de Lisbonne)
les Irlandais votent pour la 2e fois à l’automne 2009 ; tandis que les Polonais ratifient le traité après la
réponse positive des Irlandais, la République Tchèque fait attendre sa décision (octobre 2009).

B De très nombreux défis à relever

 Démocratiser les institutions

C’est une exigence très ancienne et qui repose sur un double constat :
D’une part, « une citoyenneté européenne » bien peu consistante. Etre citoyen européen, c’est
pouvoir voter aux législatives européennes, aux municipales dans un autre pays de l’Union, c’est passer
librement une frontière au sein de l’espace Schengen… cela demeure un peu court !

D’autre part, les centres décisionnels de l’Union, Conseil des ministres et commission, ne sont
pas élus par la population européenne mais nommés par les Etats membres : pas de président
de l’Union élu au suffrage universel direct …

La démocratisation encore incomplète des institutions européennes ainsi que leur complexité,
le sentiment de leur inefficacité, nourrissent un ressentiment anti-européen ou le désinté-
rêt des opinions publiques pour la construction européenne. Prenons le cas des élections au
Parlement européen, la participation ne cesse pas de baisser : 63 % en en 1979, 56,8 % en 1994,
51 % en 1999 (23, 3% au Royaume-Uni en 1999 !) ; le scrutin de juin 2004 est un bon test pour vérifier
si cette tendance se confirme.

Séquence 3-HG00 227

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 Définir une politique étrangère commune

Document 5
L’impuissance de l’Europe
Face aux conflits du continent
Plantu, l’Express, 5 janvier 1995

Cette nécessité est née de l’écroulement du


bloc communiste est-européen et de l’implo-
sion de l’URSS en 1989 et 1991. Auparavant,
la construction européenne s’était réalisée sous
le patronage états-unien. La fin de la guerre
froide et la nouvelle instabilité qu’elle crée
en Europe impose la définition d’une politi-
que étrangère commune. Celle-ci est prévue
dans le traité de Maastricht de 1992, reprise
dans celui d’Amsterdam en 1997 mais la PESC
(Politique Etrangère et de Sécurité Commune)
ainsi définie relève de la coopération entre
Etats et non de la politique communautaire.
En tant que telle, elle ne relève pas de la res-
ponsabilité de l’UE mais de celle des Etats.
Un 1er tournant intervient lors du conflit you-
goslave et plus précisément lors de la guerre de
purification ethnique entreprise par les Serbes en
Bosnie de 1992 à 1995 ; les Européens se révè-
lent impuissants à régler un conflit sanglant
à leurs portes ; le crédit de l’Union – même si
jamais on ne lui a donné les moyens institution-
nels, financiers et humains de conduire la PESC
– est atteint, en effet c’est l’intervention états-
unienne qui permet d’aboutir aux accords
de paix de Dayton en 1995. Le même cas se
reproduit au sujet du Kosovo en 1999 (les Serbes
de Serbie entreprenant à nouveau une politique
de « nettoyage ethnique » dans la province du
Kosovo) ; ce sont les bombardements aériens
de l’OTAN qui font plier Milosevic, donc les
USA aidés de la France et du Royaume-Uni et
non l’Union Européenne. Sur le plan diploma-
tique, l’UE ne pèse rien.
Ne croyons pas cependant que les Européens
soient restés dans l’immobilisme de 1993 à
2000 ; dès 1992 la coopération franco-alle-
mande permet la création de l’Eurocorps, un
corps d’armée multinational européen (d’abord
franco-allemand puis belge, espagnol). Le traité
d’Amsterdam de 1997 prévoit la nomination
d’un haut représentant de la PESC, celui-ci est
© PLANTU nommé en juin 1999 et n’est autre que Javier
Solana, ancien secrétaire général de l’OTAN
(donc sous tutelle états-unienne). Cette nomination est très révélatrice d’une carence essentielle de la
PESC : l’absence de commandement intégré des forces armées des Etats de l’Union. La volonté
de construire une défense commune européenne existe cependant comme en témoigne la déclara-
tion de St Malo (1998) franco-britannique ; en 2003 existe au moins une force de réaction rapide de
60 000 soldats. C’est un début.

228 Séquence 3-HG00

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Le 2nd tournant intervient en 2002-2003 avec la crise irakienne. Les Etats de l’Union se sont
ouvertement déchiré au sujet de la politique de G.W. Bush : la guerre en Irak était-elle légitime ? La
France et l’Allemagne ont clairement dénoncé l’impérialisme et l’unilatéralisme états-unien, la
France menaçant de se saisir de son droit de veto au conseil de Sécurité de l’ONU ; à l’inverse
le Royaume-Uni (en fidèle allié), l’Espagne, l’Italie, le Danemark plus certains des futurs Etats
membres de 2004 comme la Pologne ont non seulement soutenu la nécessité de déclarer la
guerre mais y ont (modestement, sauf pour les Britanniques) participé à cette guerre. Comment
dès lors définir une PESC, basée sur la coopération entre Etats de l’Union si les divergences
sont si marquées ? L’extension de l’OTAN à l’ancien bloc communiste (les Etats-Unis y ont encore une
image de libérateur) est aujourd’hui un obstacle au développement d’une PESC autonome.

 Où se termine l’Europe ?

➠ Reportez vous à la carte : Une Europe à géométrie variable.


Si l’on a en tête de faire coïncider l’Union Européenne avec l’espace « géographique » du «
Vieux Continent », on conviendra alors que l’Union est inachevée ; des espaces échappent encore
à l’Union Européenne : la Suisse, la Norvège qui ont refusé ; tous les Etats de l’ex-Yougoslavie
à l’exception de la Slovénie ; la Turquie, l’Ukraine, la Russie… le Caucase.

Les critères d’adhésion ont été définis à Copenhague en 1993 :


– Disposer d’institutions stables et démocratiques garantissant le respect des droits fonda-
mentaux.
– Partager le même modèle économique libéral
– Accepter l’acquis communautaire.
Ces critères, plus ou moins respectés (notamment le 1er) expliquent pourquoi l’adhésion de la
Roumanie et de la Bulgarie a été retardée à 2007 et pourquoi l’adhésion d’Etats comme la Serbie,
la Biélorussie est inenvisageable à ce jour. Sans aller jusqu’aux territoires ancienneme,nt soviétiques,
portons le regard sur un cas particulier et exemplaire : la Turquie.
La demande d’adhésion est ancienne : avril 1987 ; des accords d’association existent depuis
1963. Pourtant, la Turquie n’est pas dans l’UE. Comment l’expliquer ? L’argument le plus classi-
quement avancé est le non respect, en tout cas encore très aléatoire, des droits de l’homme – pensons
à la situation des Kurdes ; sur ce point, les critères de Copenhague ne sont pas complètement respectés
mais des améliorations sont nettes et indéniables (abolition de la peine de mort …). Ce qui motive le
refus n’est pas là, les causes profondes sont nombreuses et plus moins avouables :
– Chypre est membre de l’Union depuis mai 2004, or l’île est divisée en 2 zones, grecque
et turque. La zone nord est encore envahie par la Turquie et donc ne peut être dans l’Union.
Comment dès lors accepter dans l’Union un Etat qui envahit un autre Etat de l’Union ?
– La Turquie reste un PED très agricole. L’insérer dans l’UE, c’est prendre le risque d’accentuer les
mouvements migratoires vers l’Allemagne et la France ; la Turquie a encore une natalité de
PED, c’est déjà 66 millions d’habitants en 2001, d’ici 30 ans, ce serait l’Etat le plus peuplé
de l’Union !
– La Turquie, même si elle est un Etat laïc, est un pays presque exclusivement musulman, or les
pays européens traditionnels de l’Union sont tous, sinon chrétiens, du moins de culture
chrétienne !
Il faut avoir en tête tous ces non-dits pour comprendre les réserves des politiques européens sur la
demande d’adhésion turque, voire leur hostilité déclarée comme celle de Valéry Giscard d’Estaing, le
président de la Convention. Quoiqu’il en soit, le cas de la Turquie est exemplaire ; il conduit les Etats
de l’Union à définir leur espace et ses délimitations, à préciser leur projet, à dire « qu’est-ce
qu’un pays européen ?» ce qui jusqu’ici n’a jamais été effectué.

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 Des politiques communes à approfondir
Nous n’évoquerons que les grands traits pour saisir l’ampleur et la nature des problèmes qui se posent
à l’Union Européenne .

Politique Commune Les problèmes actuels


 L’environnement Celle-ci a enfin été initiée au début des années 1990 avec la célèbre « NATURA 2000 » qui crée toute une série
de zones protégées ; l’UE a ratifié le protocole de Kyoto et s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet
de serre. Depuis 1994, une Agence européenne de l’environnement fonctionne. Cette politique se traduit par la
multiplication de directives et normes de la Commission, parfois très tatillonnes.
Deux problèmes restent à régler :
Faire appliquer ces directives (pensons aux chasseurs français !)
Définir une politique environnementale de prévention et de gestion des catastrophes écologiques (pensons à la
Marée Noire consécutive à l’échouage du Prestige en 2002 au large de la Galice polluant tout le littoral atlantique de l’Union,
du Portugal à la Belgique).
 La recherche Une politique industrielle à échelle européenne n’existe toujours pas ; un embryon de politique de recherche
existe avec l’ESA (European Space Agency) – mais cela relève plus d’une politique de coopération inter-étatique que de la
politique communautaire –, avec Eurêka depuis 1985 mais c’est très insuffisant.
Si les USA et le Japon consacrent plus de 3% de leur PIB à la recherche, ce n’est pas le cas de la plupart des pays de
l’Union, d’où l’accroissement d’un phénomène inquiétant : la « fuite des cerveaux » vers les USA (des Britanniques,
c’est une tradition ; mais également des Français et des Allemands, et là par son ampleur, c’est une nouveauté).
 La politique sociale Depuis 1989, existe une « Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux » mais cela demeure une
proclamation d’intention. Le traité d’Amsterdam de 1997 réaffirme cette ambition.
Cette politique s’est traduite concrètement par des directives :
Limitation du temps de travail maximal hebdomadaire à 48 heures (1993)
Existence du comité d’entreprise européen (1994)
Congé parental (1995)
Textes sur les discriminations (1997 et 1999)
+ quelques programmes de lutte contre l’exclusion et la pauvreté.
Soyons clairs, c’est dérisoire par rapport aux enjeux actuels.
L’UE arrivera-t-elle à surmonter les divisions entre néo-libéraux et partisans d’une législation sociale protectrice
minimale ?
 La politique régionale A 25, l’UE est devenue un ensemble extrêmement hétérogène. Fin 2003, les dirigeants européens ont gelé toute
augmentation des crédits de la politique régionale pour s’en tenir au niveau prévu par l’AGENDA 2000 ; cela
implique des redéploiements de crédits : des espaces longtemps aidés ne le seront plus : Espagne, anciennes
régions industrielles en reconversion de France, Royaume-Uni, Belgique…
 La PAC Les réformes entreprises depuis les années 1990 sont insuffisantes, son coût exorbitant ; avec l’élargissement
à 25, la PAC va se transformer en un épouvantable pataquès. Un compromis est intervenu en juin 2003 avec
découplage des aides directes agricoles, désormais conditionnées au respect de l’environnement et de la sécurité
alimentaire. Celui-ci ne règle rien.
 Le Pacte de Stabilité En 2003, la Commission a condamné la France et l’Allemagne pour non respect du pacte de stabilité qui garantit
l’UEM ; les 2 Etats ont échappé à une sanction grâce à une décision favorable de l’Ecofin, le conseil des ministres
des finances de l’Union.
Cette crise révèle un double problème, d’inégale importance :
D’abord, les critères de convergence ne sont-ils pas trop sévères ? Faut-il les assouplir ?
Plus fondamental : cette crise révèle une grave carence et une contradiction dans l’UEM qui pourrait lui être fatale
si elle n’est pas résolue : il existe une politique commune monétaire (l’euro) mais pas de politique économique
commune.
Dans cette crise, se télescopent les 2 conceptions contradictoires de l’Europe : fédérale (politique monétaire),
confédéral (politique économique) : Comment s’il n’y a pas harmonisation cela peut-il fonctionner sur le long
terme ? Il faudra trancher.
 Les politiques fiscales Il n’y a toujours pas d’harmonisation fiscale (TVA, impôts, épargne), comment dès lors éviter les délocalisations
intra-européennes ? Comment éviter la mise en concurrence des régions de l’Union entre elles ? Comment main-
tenir la cohésion de l’Union ?

L’UE début XXIe forme un ensemble géographique assez vaste, qui recoupe l’essentiel du « Vieux
Continent » mais de quelle Europe s’agit-il ? Une Europe à plusieurs vitesses ? Une vaste zone de
libre-échange ?
Et si la construction européenne n’était qu’une illusion : l’UE n’est-elle finalement que l’addi-
tion d’intérêts nationaux ? La construction européenne est-elle soluble dans l’élargissement
et le libre-échange ? Espérons que non. ■

230 Séquence 3-HG00

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