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Cat & Yusuf : La réconciliation

Posted by: Tariq Ramadan


in Articles
12 Avr 2011
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Je me souviens des années soixante et soixante- dix, de cette époque musicalement si


particulière. Tous les genres se mêlaient dans une effervescence de créativité, de non
conformisme, de quête de sens et de renouveau tout à fait singulière et parfois déroutante. En
juillet 1975, dans les rues de Londres, on pouvait entendre les chansons de Cat Stevens tourner
en boucle. Un timbre de voix, une qualité musicale et un talent reconnus de tous avec, de
surcroît, des paroles qui traduisaient un cheminement, une recherche, la poésie de la vie et des
souffrances, la paix comme les enfants, les séparations comme la mort. Peace Train, Wild World,
Lady d’Arbanville, Father and Son, étaient autant de titres qui atteignaient les sommets des hits et
exprimaient l’univers intérieur riche, complexe, et parfois torturé, de Cat Stevens.

Quelques années plus tard, en 1977, Cat Stevens allait se convertir à l’islam et rompre avec la
musique. Il expliquera plus tard son choix et la nécessité pour lui de faire une coupure avec son
passé de star et de musicien. Dans sa compréhension première de l’islam, la musique n’avait pas
sa place et cela correspondait de plus à son propre besoin naturel de se séparer d’un univers où
il était devenu une “idole” avec cette hypertrophie de l’apparence et de l’avoir. Il avait besoin de
silence, d’intimité et d’être. Le voyage devenait intérieur, spirituel, exigeant : Yusuf Islam, son
nom de converti, ne pouvait pas, ne pouvait plus être et se retrouver en Cat Stevens.

Pendant les années qui ont suivi, Yusuf va s’engager dans différents projets de première
importance. A l’analyse, chacun d’entre eux porte la marque des aspirations de Cat et de
l’orientation de Yusuf. Il fonde des écoles insistant autant sur les méthodes d’excellence que les
objectifs éthiques. Il crée une organisation de solidarité qui finance des projets à travers le
monde et il est l’un des premiers à se rendre à Sarajevo pour défendre et célébrer la culture
bosniaque à travers l’art et les chants. Il écrit des ouvrages, compose des chansons pour les
enfants et des anacheeds (chants islamiques) dans lesquels il évite les instruments de musique, à
l’exception des percussions selon l’un des avis des ‘ulama (savants) musulmans. Un champ
d’activités très large et un don de soi sans limite : Yusuf est l’homme d’une spiritualité, l’homme
d’une cause et d’une vision : ce qu’il disait hier en musique, il le réalise alors concrètement au
nom de sa foi avec son engagement pour l’éducation, la solidarité, l’amour et la paix. Mais sans
musique : Yusuf ne veut plus être Cat.

Il y aura, au demeurant, l’épisode de l’affaire Rushdie qui a choqué beaucoup de ses amis et
admirateurs. Se pouvait-il qu’un homme qui a passé son temps à chanter la vie, l’amour et le
sens; puis s’est engagé à l’éducation des enfants et à la solidarité et à la paix, soutiennent l’appel
d’un gouvernement à tuer un homme? Je m’étais de suite opposé à la fatwa en affirmant que
cette dernière était plus politiquement motivée qu’islamiquement fondée. Quand, des années
plus tard, en 1994, j’ai rencontré pour la première fois Yusuf Islam, j’avais de fait deux questions à
lui poser. L’une concernait son soutien à la fatwa et l’autre était liée à sa position quant à la
musique en islam.
Il m’expliqua de suite, et très clairement, sa position sur la question. Interrogé par les médias sur
la question du blasphème en islam, il avait répondu que selon les textes de la Torah juive, de la
Bible chrétienne et du Coran, la condamnation du blasphème était effectivement la mort. Cette
réponse dans l’absolu, fondée sur les textes scripturaires, n’était pas du tout un soutien à la
fatwa qui selon lui était un acte de vengeance non légitimé qui, de plus, ne respectait pas le droit
britannique et international. La position était explicite. Nous étions en désaccord néanmoins sur
l’autre question de la musique. Je lui avais soumis des avis différents sur la question et lui avais
suggéré de revenir à la musique avec son talent et sa créativité. Il n’était pas d’accord car alors il
pensait que les instruments de musique n’étaient pas permis en islam, et surtout parce qu’il avait
besoin de ce couper de ce monde. Même en désaccord avec sa position sur la question de la
musique en islam, comment ne pas comprendre son besoin de se couper de ce passé si intense,
si envahissant, si perturbant parfois. Yusuf n’a jamais cessé d’être hanté par la lumière ou
l’ombre de Cat; soit dans le cheminement personnel, soit par la célébrité d’antan, soit enfin dans
le regard des autres, musulmans ou non. Cat habitait Yusuf.
Le temps est passé… 28 ans. Les enfants ont grandi et ce sont eux qui vont permettre au père
Yusuf de retrouver l’enfant Cat. Yusuf va ressentir le parfum musical de Cat au détour de la
guitare de son fils trainant comme une erreur dans une chambre. Une belle erreur, une chance.
Cette guitare, une vieille amie de Cat, va appeler Yusuf et célébrer la réconciliation du passé et du
présent, de la star et du croyant, de l’art et du sens. Il faut en être heureux et en tirer des
enseignements. Yusuf revient à la musique, avec sa force, sa voix, et son humanité. Avec sa
guitare, il chante la vie, l’amour, la guerre, l’environnement ou la liberté : il chante l’humain et
l’universel, sans cesser d’être musulman, il dit l’intimité de chacun et l’espérance de tous. Il
reprend ses tubes anciens qui déjà traduisaient ses doutes et ses espoirs, l’universelle humanité
de l’homme. Cat et Yusuf ne font qu’un. Enfin.

Pour les musulmanes et les musulmans à travers le monde, son histoire et son évolution sont de
belles leçons. On parle de “chants islamiques” (anacheeds) qui auraient une caractéristique
“islamique” car on y parle de thèmes religieux, ou parce qu’il n’y a pas d’instrument de musique,
ou parce que l’on y fait usage de textes coraniques ou traditionnels. Ce seraient les seules chants
permis (halal) en islam et la seule créativité autorisée. Il existe certes des savants qui défendent
cette position mais elle n’est de loin pas la seule. Dans Être Musulman Européen (écrit en1996),
j’exposais ces avis et prenais une position claire sur la musique en islam. Elle est permise et il faut
que les musulmanes et les musulmans se réconcilient avec l’art, la créativité, et l’imaginaire dans
toutes ces dimensions. Portés par leur éthique, ils ne doivent pas s’enfermer derrière le
qualificatif “islamique” qui finit par les isoler, les étouffer et les priver de toute énergie créatrice
dans l’univers de l’art, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la littérature, etc. Les
musulmans sont sur la défensive et éprouvent le constant besoin de tout qualifier d’ “islamique”
pour se rassurer et établir la norme. Le souci éthique n’impose pas l’obsession et l’hypertrophie
des normes “licite” et “illicite” (halal et haram). Ainsi tout chant, tout expression artistique, qui
célèbre l’être humain, l’amour, la justice, la dignité, le sens, la paix, etc. est conforme à l’éthique
musulmane de fait et n’a pas besoin de surqualification supplémentaire. Le sens, les aspirations
et l’édification humaine se sentent et se vivent et n’ont pas besoin d’un cadre normatif qui les
bride et finit par les annihiler. L’expression des finalités éthiques en art transcendent les
appartenances singulières et réconcilient l’universel des intimités humaines qui se sentent
grandir, s’élever, s’épanouir, vibrer, s’humaniser, se pacifier, se régénérer par la musique, la voix,
la main, la plume ou le pinceau. La musique peut-être une prière, un tableau un chemin, une
chanson une histoire : tant que l’art dit l’être humain, ses blessures, ses espoirs, ses larmes, ses
sourires et ses quêtes, il est l’universel langage des humains et peut réaliser par l’imaginaire,
l’émotion et le cœur ce que tous les dialogues de la raison et des civilisations ne peuvent offrir.

Vrai. Yusuf habitait Cat avant que Cat ne deviennent Yusuf. Un paradoxe que les traditions
soufies nous enseignent depuis si longtemps. Il fallait que Cat se mette en route vers Yusuf pour
que Yusuf retrouve et comprenne les secrets de Cat. Une quête et un beau cheminement :
l’artiste et le croyant chantent d’une même voix désormais. Parce que la foi et l’art sont amis du
beau et qu’il s’agit au fond d’une histoire d’amour : “Dieu est beau et Il aime la beauté”, comme Il
aime les créateurs du beau, amis du sens et de l’espérance.

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