Vous êtes sur la page 1sur 21

Algérie : Les années de sang et les complicités de la France

par Silvia Cattori*

L’indépendance n’a pas permis à l’Algérie de sortir de la violence. Loin s’en faut. Le pouvoir n’a pas été
rendu au peuple, mais a été accaparé par un groupe, initialement choisi par la France pour protéger ses
intérêts. Pour se maintenir, ce groupe n’a pas hésité à manipuler des islamistes et à plonger le pays dans un
nouveau cycle de violence. Dans un ouvrage documenté, « La colonie française en Algérie. 200 ans
d’inavouable », Lounis Aggoun dénonce un système élaboré par des Algériens avec le soutien de la France,
puis des Etats-Unis, au détriment de tout un peuple.

14 OCTOBRE 2010

Thèmes
AfriCom : Contrôle de l’Afrique

Silvia Cattori : Votre ouvrage « La colonie française en


Algérie. 200 ans d’inavouable » [1] est très impressionnant. 600 pages, denses, captivantes,
s’appuyant sur une ample documentation, qui parlent avec empathie d’un peuple maltraité, mis
à genoux. On comprend que c’est là le récit d’un homme meurtri par la souffrance de son
peuple, résolu à se confronter à cette réalité brutale, à la vérité. Est-ce comme cela que vous le
vivez ?

Lounis Aggoun [2] : Je ne souhaite pas mêler mes écrits au flot intarissable de contresens et de
contrevérités qui font office de littérature sur l’Algérie. Comment ne pas être meurtri lorsqu’on
est le témoin permanent du spectacle de son peuple martyrisé ? Comment ne pas être révolté
ensuite de voir le tyran se draper de vertu et se présenter comme le garant de la liberté, le
meurtrier, le violeur, le voleur, le voyou, en somme tout ce qui fait l’Etat algérien, venir
quotidiennement nous asséner ses leçons de morale ? Il n’y a pas de juste milieu dans le drame
algérien. Il y a d’un côté le territoire des colons (les nouveaux s’entend) et de l’autre celui des
colonisés, qui vivent une réalité affreuse. Une fois que l’on a pris conscience de cela, pouvons-
nous simplement vaquer à nos occupations ? J’ai beau essayer, je n’y arrive pas.

Silvia Cattori : L’histoire récente de l’Algérie, de ses relations avec la France, relève du
mensonge permanent, dites-vous dans votre livre. La France, voulant préserver coûte que
coûte ses intérêts stratégiques en Algérie, a-t-elle vraiment œuvré de façon à ce que, après
1962, l’Algérie ne puisse pas accéder à la pleine possession de sa souveraineté ? L’Algérie

1
comptait-t-elle davantage pour la France, que d’autres anciennes colonies ?

Lounis Aggoun : Les choses ne se présentent pas de façon aussi manichéenne. Cela dit,
l’œuvre faussement libératrice du général de Gaulle en Afrique est connue. Comment croire
qu’il ait conçu en Algérie le projet contraire à celui qui était le sien dans le reste du continent ?
Cela ne revient pas à dire qu’il souhaitait le malheur des Algériens. Loin s’en faudrait. Mais
entre son projet, d’une Algérie indépendante entre les mains d’un pouvoir garant des intérêts
français (cela, ce sont ses propres propos qui l’attestent) et la concrétisation (une dictature
abominable qui a exacerbé toutes les turpitudes de l’ancien colon), il y a une marge et un fleuve
de sang. Les dérives du pouvoir après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sont de la
responsabilité des Algériens (quelles que soient les influences extérieures, qui sont réelles).
Mais le mensonge originel (et il est colporté par ceux-là mêmes qui prétendent militer pour la
vérité et l’histoire) consiste, un demi-siècle après, à nier qu’au départ il y a une volonté du
pouvoir français de noyauter l’administration algérienne. Après, c’est une trivialité de dire que
l’apprenti-sorcier a perdu le contrôle de sa créature diabolique. C’est tout cela que j’ai souhaité
documenter dans cet ouvrage, en m’appuyant non pas sur des racontars mais sur les
déclarations des plus hauts responsables concernés au sein de l’Etat français et du pouvoir
algérien. La vérité est là, écrite par bribes. J’ai simplement réuni les bribes et la vérité émerge,
aveuglante. Il suffit de vouloir la regarder en face, pour tenter de reconstruire le futur sur des
assises saines ; ou détourner les yeux et continuer à fonder les relations entre les deux pays sur
des sables mouvants. Les faiseurs d’opinion pourront continuer (je ne me fais aucune illusion)
à prétendre que la France n’est pour rien dans le désastre algérien après l’indépendance et que
ceux qui affirment le contraire ne sont que des excités immatures ; les faits sont accablants et la
démonstration restera.

Silvia Cattori : L’affirmation que l’Indépendance a été suivie « d’une première décennie
d’élimination des élites et de noyautage » met à mal la vision romantique qui avait cours dans
les années 60-70, d’une Algérie socialiste triomphante, admirable, toute engagée dans le
soutien des mouvements de libération, dotée de brillants diplomates, forte d’une remarquable
politique étrangère ? Etait-ce une vision totalement erronée ? Pouvez-vous expliciter ?

Lounis Aggoun : Entre les envolées lyriques de Houari Boumédiène [3] sur la scène
internationale et la réalité qu’il imposait au peuple algérien, il y a la différence entre le jour et
la nuit. Et comme dans toute illusion, les déconvenues sont d’autant plus douloureuses que le
rêve était beau. Quant aux brillants diplomates (et il n’est pas question de dire qu’il n’y en eut
pas), ils n’ont servi que de caution à des politiques qui relèveraient du crime contre l’humanité
si une justice internationale pouvait se pencher sur la question. Au demeurant, la réponse à
votre question est simple : la qualité de cette administration peut aisément se mesurer au fait
que l’un de ses plus éminents membres, Abdelaziz Bouteflika, est devenu président en 1999,
près de quarante ans après avoir jeté les jalons de la dictature algérienne ; et qu’il poursuit son
œuvre dévastatrice en ce moment même. Il faut toujours se méfier des histoires romantiques.
C’est la vocation de l’élite de ne pas y sombrer. Or, des observateurs et les commentateurs de
tous ordres continuent de colporter des sornettes qui justifient le maintien d’un pouvoir dont ils
se prétendent les opposants.

Silvia Cattori : Vous avez sans doute des raisons qui vous permettent d’associer Ahmed Ben
Bella à Boumediene et Bouteflika. Ben Bella, invité à la tribune de grands rassemblements, et
fort applaudi, comme je l’ai constaté au Forum social européen (FSE) à Florence en Italie, en
novembre 2002, demeure très estimé. Qu’a-t-il en commun avec eux ?

Lounis Aggoun : Ben Bella, c’est l’homme qui a confisqué la liberté aux Algériens. À ce titre,
il endosse la plus lourde responsabilité dans le malheur de son peuple. Depuis qu’il a été déchu,
je ne crois pas avoir entendu dans sa bouche un début d’autocritique. Au contraire, chaque fois
qu’il intervient, c’est pour accabler les meilleurs cadres politiques de la Révolution et pour
2
justifier le sort qui leur a été réservé (souvent leur meurtre). Qu’il fasse illusion dans les forums
mondiaux est significatif de l’efficacité du travail des historiens et des journalistes. Quant aux
organisateurs de ces forums, ils sont souvent ceux-là mêmes qui ont été bercés par l’aventure
romantique que vous évoquez ; et ils ne souhaitent pas plus que les autres qu’on détruise leurs
idoles. Ils sont nombreux dans la mouvance communiste qui, après s’être trompés en 1938 en
soutenant Staline (avant de se ressaisir – une fois n’est pas coutume – dans la Résistance), puis
en 1956 en votant les pouvoirs spéciaux à l’armée (ils soutiendront de la même façon une autre
sale guerre en 1992, en prétendant vouloir sauver les Algériens d’eux-mêmes, et en relayant
une politique proprement génocidaire, baptisée sans complexe « éradication »), ont cru se
refaire une virginité en soutenant le pouvoir totalitaire qui s’installait en Algérie. Ils ont fait de
ce soutien l’œuvre positive de leur vie. On aura alors beau les mettre aujourd’hui face à
l’évidence, ils préféreront détourner les yeux.

Mais votre question mérite d’être élargie. Lorsqu’on découvre les affres du pouvoir actuel, les
crimes du précédent paraissent en comparaison véniels (les 200 000 morts de la décennie 1990
sont un crime de masse ineffaçable, mais les menées destructrices à l’œuvre en ce moment
auront à long terme des conséquences plus graves encore). Au vu de la décennie 1990, celle de
1980 avec Chadli paraît avec le recul somme toute assez douce. Et si l’on tient compte des
affres de la décennie 1980 de Chadli, le règne de Boumediene paraît relever de l’âge d’or de
l’indépendance algérienne. Connaissant les abominations du régime de Boumediene, l’ère de
Ben Bella (où s’est pourtant fondée la dictature) paraît donc relever d’une époque de rêve.
Outre que le temps apaise les malheurs engendrés par les pouvoirs successifs, cela traduit la
descente inexorable aux enfers des Algériens. C’est cette réalité que j’ai aussi voulu retracer
dans ce livre. Quant aux organisateurs de forums sociaux, il n’est jamais trop tard pour sortir de
l’univers onirique où ils se complaisent et l’on peut espérer qu’ils cesseront de mêler leur
énergie à celle des extrêmes qu’ils prétendent combattre…

Silvia Cattori : Tous les chapitres de votre livre sont passionnants et méritent débat.
J’aimerais m’entretenir avec vous en particulier de ces événements que vous décrivez avec
précision et qui, dès 1988, préparent le pire. Je crois que peu de gens savent ce qui s’est
réellement passé tout au long de ces « années de sang ». Tout cela est terriblement accablant.
Jusqu’à quel point le visage de l’Algérie a-t-il été bouleversé à jamais ? Quand pourra-t-on
dire que tout cela appartient au passé ?

Lounis Aggoun : Un peuple en cage ; voilà ce que sont les Algériens aujourd’hui. Pour s’en
échapper, des hommes et des femmes liquident tous leurs biens pour s’acheter un hypothétique
passage en Europe. Sur des barques délabrées qui coulent sitôt en haute mer, ou sur des bateaux
en courant le risque d’être jetés par-dessus bord par des équipages qui ne souhaitent pas avoir
des ennuis avec les services d’immigration des pays où ils accostent. Si l’âme du peuple
algérien s’échine à échapper à la furie, le paysage dans lequel évolue la population a été quant à
lui totalement abîmé.

Les Algériens souhaitaient la liberté ; on les a plongés dans la dictature. Ils ont voulu imposer
la démocratie en 1988 ; on les a plongés dans l’horreur. Aujourd’hui, ils ne connaissent que des
ennemis : ceux-ci se bousculent devant chez eux pour s’accaparer les richesses (pétrole, gaz,
minerais, …) que recèle leur sous-sol. Il y a aussi ceux qui vendent des armes au régime qui les
assassine. Ceux qui voudraient les sauver de leur prétendue propension à la barbarie et qui
viennent expérimenter sur eux l’arsenal de la terreur. Ceux qui les accusent de tous les
malheurs du monde et qui, au nom de cela, s’arrogent le droit de les piller. N’oublions pas les
médias et les élites occidentales qui désinforment à leur sujet quand elles s’expriment sur eux
et qui se volatilisent lorsqu’il devient impératif de les défendre. Dans dix ans, on découvrira
que les opérations qui se mènent aujourd’hui – par un gouvernement qui est reçu en grande
pompe dans les salons occidentaux – relèvent de crimes contre l’humanité. Et l’on assistera
alors non pas à la condamnation de ces crimes, mais à l’élaboration de nouveaux crimes plus
3
abominables encore, qui empêcheront l’opinion occidentale de s’appesantir sur ceux
d’aujourd’hui. Et aujourd’hui donc, naturellement, pour éviter que soient traités les crimes de la
décennie 1990, le pouvoir est en train de tenter de corrompre la population dans ce qu’elle a de
plus intime, ses ressorts sociaux. Et ce pays que je vous décris est dépeint dans les colonnes des
médias français comme un Eldorado économique, un exemple de démocratie.

Silvia Cattori : Aujourd’hui, il est devenu clair pour vous que le Groupe islamique armé (GIA)
était une émanation de la Sécurité militaire algérienne, une « organisation écran ». Cela était-
il déjà clair pour vous dans les années 90 ?

Lounis Aggoun : Cela était clair pour les rescapés des massacres à l’instant même où ils
enterraient leurs proches. Mais que vaut la parole d’un supplicié quand personne ne consent à
l’écouter, et même à l’entendre ? Il suffit de ne pas se départir de ce qui est le propre de
l’homme, la faculté à raisonner, pour savoir que si certains attentats étaient bien l’œuvre des
islamistes radicaux, les plus emblématiques, ceux qui ont eu le plus grand retentissement en
Occident, étaient bien trop bénéfiques pour le régime, et pour lui seul, pour ne pas être
suspects : il était essentiel que l’on ne s’interroge pas sur l’identité de leurs véritables
commanditaires. Mais que vaut de savoir, que vaut même que tout le monde sache si les seules
paroles que l’on entende dans les médias français, aujourd’hui, 10 ou 20 ans après les faits,
ressassent la même rengaine falsificatrice. Ceux qui, il y a quinze ans, affirmaient déjà que les
émirs les plus sanguinaires, Djamel Zitouni et Ali Touchent par exemple, étaient des agents du
DRS (Département du renseignement et de la sécurité) comptent parmi les grands responsables
des services de sécurité français. C’est l’un de ces secrets de Polichinelle. Cela n’empêche pas
les médias de faire comme si personne ne savait et de débiter des contresens à longueur de
journal.

Silvia Cattori : Ceux qui sont au courant de ces pratiques secrètes relevant de la « stratégie de
la tension », utilisées par les États à l’insu de leurs citoyens, [4] savent, ou peuvent
immédiatement comprendre, que tout ce que vous décrivez et qui paraît appartenir à
l’inimaginable est malheureusement bien réel, à savoir qu’une poignée de généraux algériens
ont délibérément plongé leur propre pays dans le chaos dans le but d’en accuser le Front
Islamique du Salut (FIS), [5], et que la « guerre d’éradication » contre les islamistes avait des
mobiles cachés. Mais le grand public, qui est désinformé, qui ignore tout de ces stratégies
machiavéliques, comment pourrait-il imaginer que les coupables ne sont pas les islamistes
mais les généraux qui les manipulent ? Le peuple algérien sait-il ce qui se trame
véritablement ?

4
Lounis Aggoun : D’abord, pour être viable, un gros
mensonge doit se fonder sur une part de vérité. Des islamistes radicaux, il y en a eu en Algérie
et il y en a toujours. Des islamistes désireux de plonger le pays dans la terreur, il y en a. Des
islamistes qui souhaitent rééditer contre le colon intérieur les « exploits » de la génération de
1954, il y en a. Mais, comme dans toute société, ils sont une ultra-minorité, que les ressorts
démocratiques existant auraient pu cantonner dans cette dimension marginale. Le pouvoir, dont
les desseins détestables sont avérés, a planifié (il s’agit d’une préméditation et non pas d’une
dérive) de se greffer sur cette minorité, qu’il a grossie de ses propres effectifs, pour pousser les
islamistes non pas à la modération mais à la radicalisation. À titre d’exemple, le « majliss
echoura » du FIS, son instance dirigeante, est passé à un moment sous le contrôle absolu du
DRS ; certains de ses dirigeants sont aujourd’hui des ministres de Bouteflika ou des députés et
offrent leur pays au pillage international. De tous les leaders de premier rang, seul Ali Benhadj
était sans doute un homme sincère.

Comment échapper à la désinformation ? Les Algériens savent et ne sont pas dupes. Je ne parle
évidemment pas des Algériens que les journalistes et les entrepreneurs français croisent dans
les bars de l’Alleti ou l’Aurassi et pour qui la vie est belle. Je parle de l’Algérie profonde,
l’Algérie du troisième collège. Quant aux Français qui souhaitent échapper à l’aveuglement, ils
savent qui il faut lire et qui il faut écouter. J’ajouterais que « les Français de la France
profonde » subissent aujourd’hui les mêmes coups de boutoirs de la part de l’Etat français et
sont victimes au même titre que les Algériens. C’est pour cela que dire la vérité, entière, quand
on la connaît, partout où l’occasion se présente, est une opération de salubrité publique, qui
dépasse le cadre de l’Algérie. Car le monde entier prend un bien mauvais chemin, et ce qui est
devenu le quotidien des Algériens risque fort de se « globaliser ». Et l’on accusera ensuite les
Français de ne pas avoir été assez courageux pour parer des offensives contre lesquelles ils
seront alors devenus impuissants…
Mais votre question doit être examinée avec plus de recul. Dans une manipulation, il ne faut
pas confondre manipulateur et manipulé(s), tout comme il faut distinguer le désinformateur des
personnes qu’il abuse. Il ne faut pas retomber dans ce travers algérien qui consiste à accuser la
victime d’être victime. Une société reste complexe. Et si la grande masse consacre le peu
d’énergie dont elle dispose pour s’en sortir, se dépêtrer de la glu où on l’a piégée, elle ne peut
pas être accusée d’être mal informée, d’être mal avisée. Le tort en revient à ceux dont la
vocation est de l’informer et de l’aviser. Je ne crois pas que le peuple aime qu’on lui mente. En
tout état de cause, tous ceux que j’ai croisés à la suite de mes interventions m’ont demandé,
sitôt leur lecture achevée, de leur en dire davantage et m’ont même parfois sermonné d’avoir
atténué l’âpreté d’une information. Aucun parmi eux ne m’a jamais accusé d’en avoir trop dit.
5
En revanche, la plupart des « gardiens des lignes éditoriales » qui m’ont sollicité pour écrire se
sont empressés de me poser des garde-fous. M’ont reproché d’en dire trop, de décrire une
vérité trop crue. En somme, ils me demandent de maquiller la vérité pour, pensent-ils, ne pas
effaroucher le lecteur. Ignorent-ils que la moindre brèche dans une vérité empoisonne cette
vérité et la tue ?

Silvia Cattori : Durant ces années de répression sauvage, François Mitterrand était au
pouvoir en France. Vous ne semblez pas avoir apprécié les implications de son gouvernement
dans ce dossier. Celui-ci a-t-il favorisé la politique de ces généraux algériens qui multipliaient
les opérations sanglantes contre leur peuple ? Les a-il réellement considérés comme « le
rempart contre l’islamisme radical du FIS » ?

Lounis Aggoun : L’alibi du « rempart contre le terrorisme » est commode. C’est une grosse
ficelle pour masquer des rapts à grande échelle. La responsabilité de François Mitterrand est
monumentale. Je l’ai démontrée. Mais Mitterrand est un homme et la politique est œuvre
collégiale. Il a présidé des gouvernements de gauche, et des gouvernements de droite. De tous
les hommes politiques qui l’ont entouré, ils ne sont pas nombreux à pouvoir se targuer d’avoir
montré un sens de l’honneur concernant les relations avec l’Algérie. Si la responsabilité est
partagée, celle de François Mitterrand crève tous les plafonds en ce sens qu’il avait le pouvoir
d’agir dans un sens noble et il a systématiquement agi de façon détestable. Il y aurait des livres
entiers à écrire sur la question…

Cela étant, les dangers de l’islamisme radical ne doivent pas être minimisés. Et bien des
anciens leaders du FIS (ceux qui aspiraient à redonner au peuple algérien sa dignité, même au
prix de contorsions culturelles discutables) endossent une lourde responsabilité pour avoir, par
inadvertance, contribué à plonger le pays dans le chaos. Pire, 20 ans après les faits, ils se
murent encore dans le silence et refusent d’apporter le témoignage qui pourrait aider les
observateurs à comprendre mieux l’histoire récente de leur pays. En d’autres mots, ils refusent
délibérément d’aider leur peuple à connaître la vérité qui lui permettrait de s’affranchir des
tyrannies qu’il subit. Exemple parmi d’autres, il est plus qu’évident qu’Abassi Madani, leur
chef, travaillait main dans la main avec le DRS. Ils sont nombreux à pouvoir apporter leur
témoignage. Ils ne le font pas. Cette faute est encore plus mortelle que les conséquences de leur
amateurisme d’il y a 20 ans.

Silvia Cattori : L’Elysée ne pouvait pas ignorer que les attentats qui faisaient des milliers de
morts étaient contrôlés par les services secrets algériens. Quel intérêt avait la France à mettre
un terme au processus de démocratisation en Algérie et à se servir de l’instrumentalisation de
la menace islamiste ?

Lounis Aggoun : La réponse à votre question peut tenir en un livre. C’est même celui que je
viens de faire publier. L’intérêt de la France et de François Mitterrand n’est pas de ces choses
auxquelles on peut répondre ponctuellement par un oui ou un non. C’est affaire de dynamiques,
d’engrenages, de realpolitik, de prédations économiques, de chantages, de préjugés, d’esprits
de revanche mal consommé, de peur parfois, etc. Il ne faut d’ailleurs pas confondre l’intérêt de
la France et celui de ses gouvernants. Chaque jour qui passe montre qu’ils sont mêmes
antinomiques.

Silvia Cattori : Pour n’avoir pas accepté la poursuite du processus démocratique en Algérie,
et avoir approuvé l’interruption par la force de l’accès au pouvoir du Front Islamique du Salut
(FIS), les puissances occidentales ont donc permis aux généraux algériens d’ouvrir les portes
de l’enfer ?

Lounis Aggoun : Encore une fois, les dynamiques et les engrenages à l’œuvre s’étalent sur des
années, des décennies. Si l’on avait expliqué aux dirigeants français que l’interruption de la
6
démocratie en Algérie en 1991 engendrerait la décennie morbide que l’on a connue, sans nul
doute qu’ils auraient réfléchi à deux fois. Mais l’art d’un manipulateur est de faire que les
décisions et les actes qu’il demande d’entériner ou de soutenir masquent les conséquences qui
en découleraient. Une fois que les conséquences se révèlent, il est trop tard, il faut faire avec le
réel, et éviter que les choses empirent, et donc soutenir une dictature qu’il suffit de présenter
comme un rempart contre le pire.

Mais avant d’aller plus loin, je voudrais rétablir un fait. On prétend depuis 20 ans que la
démocratie en Algérie va porter les islamistes au pouvoir. Il n’y a rien de plus faux. Les
islamistes, au plus fort de leur mobilisation, c’est-à-dire à un moment où le régime a neutralisé
toutes les forces démocratiques et aidé le FIS à se structurer, n’ont pas joui d’une popularité
dépassant 30 %. En juin 1991, des élections législatives auraient dû porter au pouvoir une
coalition démocratique. Les généraux algériens ont simulé une guerre civile qui a duré une nuit
pour mettre fin au processus démocratique et éliminer le seul gouvernement qui ait œuvré dans
l’intérêt du peuple algérien, le gouvernement Hamrouche. Sitôt le processus électoral
interrompu (avec les applaudissements du pouvoir français), le DRS a désigné un
gouvernement avec pour objectif de lancer un autre processus électoral dont l’objectif était de
faire gagner le FIS et de justifier la fin de la démocratie que le peuple ne méritait pas. Six mois
d’une gigantesque manipulation après, le général Larbi Belkheir, maître d’œuvre de cette
opération, annonce cette victoire soigneusement planifiée des islamistes. On connaît la suite.

Silvia Cattori : Qu’en est-il, depuis la disparition de Larbi Belkheir et Smaïn Lamari, des
relations entre le régime de Bouteflika et l’Elysée ? Et des actes que l’on attribue à Al-Qaida
au Maghreb islamique (AQMI) ? Qui se cache derrière ce nom ?

Lounis Aggoun : La réponse à votre question tient en une phrase : L’AQMI et le DRS sont une
même organisation. Le reste est littérature. Les déboires de la France avec le pouvoir algérien
viennent de ce que ses plus fidèles agents (Larbi Belkheir et Smaïn Lamari) sont décédés
respectivement en 2010 et en 2007. La France se retrouve donc avec un interlocuteur qui n’est
pas dans les mêmes dispositions à leur égard. Le maître actuel du régime, Toufik Mediene,
préfère jouer d’autres cartes, américaine, chinoise, etc. C’est cette guerre souterraine qui se
traduit sur le terrain par des enlèvements, et des humiliations à répétition infligées par l’AQMI
(le DRS) à la France. Le pire, c’est que ni les hommes politiques, ni les journalistes, qui ont
pratiqué le mensonge permanent, ne peuvent expliquer les vrais dessous. Et ce sont les experts-
imposteurs habituels que l’on retrouve sur tous les plateaux de télévision. Des manipulateurs
pour qui la vie des otages compte pour quantité négligeable.

Silvia Cattori : Vous revenez à maintes reprises sur le rôle de Jack Lang, Hubert Védrine,
Jean-Louis Bianco, Jacques Attali. Pourquoi ces personnages-là, si prisés par nos médias
encore aujourd’hui, sont-ils plus particulièrement blâmables ?

Lounis Aggoun : Ces hommes sont quelques-uns des bons conseillers du pouvoir de l’ombre
en Algérie, autour de Larbi Belkheir. Ils sont donc, à des degrés divers, les architectes de
l’œuvre de cet homme : la destruction de l’Algérie et le renvoi de son peuple dans les affres
d’une colonisation pire que la colonisation, et qui n’ose pas dire ce qu’elle est…

7
Entretien avec Lounis Aggoun (2/2)
Algérie : Les années de sang et le rôle des agents d’influence
par Silvia Cattori*

Les crimes commis par le régime militaire algérien sous couvert de lutte contre le terrorisme ont été
blanchis dans la presse internationale par des agents d’influence. Au centre de ce dispositif, observe
Lounis Aggoun dans un entretien avec Silvia Cattori, des tireurs de ficelles (Jacques Attali, Bernard-
Henry Lévy, etc.) et des second couteaux peu scrupuleux (Yasmina Khadra, Daniel Leconte, Xavier
Raufer, Mohamed Sifaoui etc.).

14 NOVEMBRE 2010

Al Qaida au Magreb Islamique (AQMI), un pseudo groupe islamiste contrôlé par le DRS
algérien, sert à justifier la guerre au terrorisme et les pleins pouvoirs du régime militaire
algérien.

Cet entretien fait suite à :


« Algérie : Les années de sang et les complicités de la France ».

Silvia Cattori : En 1999 les téléspectateurs francophones ont pu voir, horrifiés, « Bentalha autopsie
d’un massacre » [1] ; ce reportage montrait que, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, l’armée
algérienne avait sauvagement tué quelque deux cents villageois. En vous lisant on comprend que ces
révélations n’avaient alors pas réussi à lever le voile sur les crimes d’État. Notamment à cause de
« l’influence de Bernard-Henri Lévy [2] et d’une brochette d’intellectuels négatifs, André
Glucksmann [3], Denis Jeambar [4], Daniel Leconte [5], etc.), bien secondés par des hommes
politiques influents », dont Jack Lang et Hubert Védrine. Pouvez-vous expliciter comment cette
« influence » s’est manifestée ?

Lounis Aggoun : Il faut d’abord saluer la rédaction de France 2 qui a eu le courage de présenter ce
document ; il y avait à cette époque Paul Nahon et Bernard Benyamin. Elle n’a plus osé reproduire
l’expérience, depuis notamment qu’Arlette Chabot en a été nommée directrice et où la culture du
mensonge a atteint une apogée.

8
Bernard-Henri Lévy, milliardaire français néoconservateur. Il contrôle d’une main de fer le
contenu idéologique d’une grande partie des médias et de l’édition en France.

Concernant Bernard-Henri Lévy (surnommé BHL), on connaît son rôle habituel dans la galaxie
médiatique et l’influence néfaste qu’il a exercée en 1998 en publiant dans Le Monde – à la suite
d’une visite de deux jours sous escorte militaire en Algérie – un texte où il exonérait les généraux
algériens de tous leurs crimes, hormis peut-être, disait-il, celui d’incompétence.

Permettez que je cite un extrait de la réponse de Pierre Bourdieu à Bernard-Henri Lévy, qu’aucun
média n’a jugé opportun de publier, et qui illustre bien le personnage :
« Tous ceux qui ont été là, jour après jour, pendant des années, pour recevoir les réfugiés algériens,
[…] qui se sont mobilisés, dès juin 1993, dès les premiers assassinats, non seulement pour apporter
secours et protection autant que c’était possible, mais pour essayer de s’informer et d’informer, de
comprendre et de faire comprendre une réalité complexe, et qui se sont battus, inlassablement […]
pour arracher la crise algérienne aux visions unilatérales, tous ces intellectuels de tous les pays qui
se sont unis pour combattre l’indifférence ou la xénophobie, pour rappeler au respect de la
complexité du monde en dénouant les confusions, délibérément entretenues par certains, ont soudain
découvert que tous leurs efforts pouvaient être détruits, anéantis, en deux temps trois mouvements.
Deux articles écrits au terme d’un voyage sous escorte, programmé, balisé, surveillé par les
autorités ou l’armée algérienne, qui seront publiés dans le plus grand quotidien français, quoique
bourrés de platitudes et d’erreurs et tout orientés vers une conclusion simpliste, bien faite pour
donner satisfaction à l’apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation
humaniste. Un meeting unanimiste regroupant tout le gratin de l’intelligentsia médiatique et des
hommes politiques allant du libéral intégriste à l’écologiste opportuniste en passant par la
passionaria des "éradicateurs" [6]. Une émission de télévision parfaitement unilatérale sous des
apparences de neutralité. Et le tour est joué. Le compteur est remis à zéro. L’intellectuel négatif a
rempli sa mission : qui voudra se dire solidaire des égorgeurs, des violeurs et des assassins, –
surtout quand il s’agit de gens que l’on désigne, sans autre attendu historique, comme des "fous de
l’islam", enveloppé sous le nom honni d’islamisme, condensé de tous les fanatismes orientaux, bien
fait pour donner au mépris raciste l’alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque ? […] » [7]

Bernard-Henri Lévy, ce médiocre penseur présenté partout comme un intellectuel, cet essayiste
engagé aux côtés des puissants — en l’occurrence, des criminels de masse — a réussi à mettre sous
chape un mouvement d’opinion naissant en France, favorable au peuple algérien.

9
Le massacre de Bentalha (22 septembre 1997)

Cela se passait quelques mois après le massacre de Bentalha où, rappelons-le, les militaires qu’il
exonérait ainsi de toute responsabilité, avaient planifié et exécuté — en encadrant des escadrons de la
mort constitués de terroristes « islamistes » à leur solde — le massacre indicible d’un millier de
personnes en quelques heures de la nuit, dans un secteur soigneusement balisé par l’armée qui, pour
toute intervention, s’est bornée à empêcher les populations des villages voisins de porter secours aux
assiégés, et à barrer la route aux victimes pour les forcer à regagner les lieux du massacre.

Le jour où cette vérité — que ne contestent que ces « agents » de la désinformation — sera admise
par les médias, Bernard-Henri Lévy apparaîtra sous son vrai visage : celui du complice de bien des
crimes de masse, de bien des crimes contre l’humanité, et le receleur des spoliations qui en
découlent. En attendant, il est considéré comme le philosophe contemporain le plus talentueux du
monde.

En vérité, les élucubrations de Bernard-Henri Lévy ne font illusion que dans le microcosme
médiatique-politique français qui, contre l’évidence, et de façon délibérée, tente d’imposer une vision
binaire du monde où il y a d’un côté les bons démocrates, eux, le Bien, et de l’autre les « islamo-
terroristes » et leurs complices, c’est-à-dire tous ceux qui ne prennent pas ce qu’ils professent pour
argent comptant, le Mal. Et si Bernard-Henri Lévy a cette influence, c’est qu’il peut compter sur de
solides soutiens dans les médias.

10
Daniel Leconte, journaliste français néoconservateur et producteur associé à Bernard-Henry
Lévy

Sur Arte, une chaîne télévisuelle qui ne manque pourtant pas de compétences, de journalistes et
d’historiens intègres, Daniel Leconte sévit en potentat et semble détenir un pouvoir exorbitant. Qu’il
y officie comme journaliste à l’éthique problématique, passe encore, étant donné que c’est le sport
national. Mais il est aussi copropriétaire — avec Bernard-Henri Lévy — d’une maison de
production, Docs en stock, où il réalise des films très contestables du point de vue de la déontologie
et de la rigueur. Arte et France télévisions sont devenus un terrain conquis où tous ses films sont
diffusés, sans restriction. Les trusts sont interdits dans tous les domaines, sauf dans les médias, où
Bernard-Henri Lévy et Daniel Leconte jouent sur du velours.

C’est donc dans ce cadre qu’Arte a organisé une soirée Thema où Bernard-Henri Lévy et Leconte ont
déversé leur fiel sur le plateau et au travers de reportages où la partialité était le moindre de leurs
défauts. Le matraquage fait ensuite son œuvre, le dogme défendu par cette cohorte malfaisante étant
le suivant : les tueurs à l’œuvre en Algérie étaient, de manière évidente, uniquement les fanatiques
islamistes comme l’affirmaient les généraux au pouvoir ! Ainsi décrétés innocents par essence, les
vrais criminels, pour l’essentiel des agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité),
des escadrons de la mort, des ninjas, des milices, purent poursuivre leur œuvre en toute impunité. Et
si, ma foi, quelques dérapages étaient à déplorer, ils étaient selon lui parfaitement excusables
puisqu’ils avaient pour mission pionnière de barrer la route à la « barbarie islamiste » menaçant la
France et l’Occident.

Faire passer des généraux génocidaires pour les sauveurs du monde, voilà l’œuvre en Algérie de
Bernard-Henri Lévy, ce « Mickey Mouse » — la comparaison est d’Emir Kusturica, à l’occasion du
conflit des Balkans où Tartarin-BHL avait commis des engagements analogues — de la pensée
intellectuelle. On connaît aussi son engagement en faveur de la politique israélienne et contre le
peuple palestinien, son acharnement contre l’Iran, le Venezuela de Chavez et j’en passe.

L’effet immédiat a été de stopper net le mouvement d’opinion naissant. Ce n’est pas sans
conséquence pour le peuple algérien, qui a continué à subir les meurtres de masse sans qu’il soit
possible à quiconque, dans le monde entier, de protester, sous peine d’être accusé de soutenir le
fanatisme islamique. Concrètement, le régime, qui était sur le point d’être dénoncé à l’échelle
mondiale, en est sorti blanchi, renforcé, et légitimé à poursuivre son action meurtrière.

Bernard-Henri Lévy et Daniel Leconte, en anges de la terreur, endossent une lourde responsabilité
dans la mort violente de dizaines de milliers d’innocents massacrés après leur intervention, l’armée
jouissant d’une impunité acquise grâce à ce blanc-seing.

Si l’Algérie était indépendante aujourd’hui, elle serait fondée à les traîner devant les tribunaux
internationaux pour complicité de crimes contre l’humanité. Au lieu de cela, Bernard-Henri Lévy est
toujours l’ambassadeur de la position française dans le monde ; et Daniel Leconte continue de
déverser à la télévision son venin sur les Maghrébins et les immigrés musulmans, car il voit des
barbares dans toutes les banlieues défavorisées entourant Paris.

Silvia Cattori : Tout cela est ahurissant ! La « brochette » des personnalités que vous incriminez
dans votre livre s’allonge au fil des pages : Jack Lang, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco, Jacques
Attali, Jean-Louis Bruguière [8], Antoine Sfeir [9], Daniel Leconte, Franz-Olivier Giesbert,
Guillaume Durand, Yves Calvi, Mohamed Sifaoui, Yasmina Khadra. Ces gens que vous regroupez,
qu’ont-ils en commun ? Ont-ils une égale responsabilité dans la collaboration avec « ce simulacre
d’Etat » algérien, au cours de ces « années de sang », de cette « sale guerre » qui a fait plus de
200 000 morts ? Selon vous, quelle place occupent précisément Mohamed Sifaoui et Yasmina
Khadra ?

11
Mohamed Sifaoui, journaliste algérien néo-conservateur

Lounis Aggoun : Mohamed Sifaoui est un homme prêt à « éradiquer » un peuple si cela peut lui
apporter une minute de « gloire » à la télévision. Il est une bénédiction pour ce milieu où il fallait un
« bougnoule de service ». Il a un profil idéal pour professer la haine du musulman, la haine du jeune
de banlieue qui, dans sa dialectique, rêverait de terroriser l’Europe ; la haine des Algériens qui, de
son point de vue, sont indignes de la démocratie et ne sauraient rien en faire sinon élire des terroristes
à leur tête ; la haine des immigrés qui, prétend-il, n’auront de cesse que lorsqu’ils auront islamisé la
France. S’il se conduit de la sorte, ce n’est nullement par conviction, mais parce que c’est
l’islamophobie qui paie en ce moment ; il professerait la même haine contre le Français s’il était à
Alger, la haine du Satan judéo-américain s’il était en Iran, qu’il prend soin de déverser devant des co-
invités triés sur le volet et aussi acharnés que lui.

Voici une anecdote. Invité par I-Télé [10] après un terrible attentat à Alger, je croise Mohamed
Sifaoui dans les couloirs, lui aussi convié à réagir à l’événement. Après m’avoir serré la main pour
jauger mes intentions, et ayant estimé la consistance de ma poignée de main par trop molle,
présageant une attitude hostile à son égard, il se laisse maquiller, fait quelques pas dans le couloir,
puis se jette sur son manteau et s’éclipse en simulant une crise, accusant la rédaction d’insulter la
mémoire des victimes en donnant la parole à des individus comme moi. Simulacre d’indignation
pour éviter d’être confronté à un contradicteur en direct, sans échappatoire possible. En différé, il
aurait pu exiger que soient coupées les séquences dérangeantes pour lui, comme il le fit un jour dans
l’émission télévisée Arrêt sur images où il avait exigé rien de moins que la censure d’Olivier Roy,
réduit à faire de la figuration sur le plateau.

Voilà pour la méthode du « combattant de la démocratie » Sifaoui. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
On croirait que la rédaction d’I-Télé trouverait intolérable qu’un simple invité lui dicte sa conduite et
s’interdise de le solliciter à nouveau. Mais une rédaction n’est pas un corps uni et l’inénarrable
Robert Ménard [11] — le plus grand pourvoyeur d’agents du Département du renseignement et de la
sécurité algérien, dans les médias français du temps où il était directeur de Reporters sans frontières
— le reçoit en octobre 2010 dans une parodie de débat musclé qui n’avait d’autre but que la
promotion du dernier ouvrage de Sifaoui. Ce dernier préconisa qu’Eric Zemmour soit interdit de
parole à la télévision publique dans son propre pays, au prétexte qu’il est raciste — en somme, un
ultra-raciste devisant avec un autre sur le sort à donner à quelqu’un qui l’est nettement moins qu’eux
deux —, Ménard, devenu de façon instantanée, après une virée décevante dans les pays du Golfe, où
comme chacun sait, règne partout la plus grande liberté de la presse, l’intellectuel-scientifique-
moralisateur-paternaliste, qui trouve tout ce qui le dérange « ridicule », « stupide même », devenu
l’âme en quelque sorte de la chaîne quand son patrimoine intellectuel repose sur deux idées
simplistes, en concordance de vues avec Sifaoui, qu’il ressasse à longueur d’interviews : « La
12
France, terre chrétienne » et les « Arabes, réfractaires à la démocratie ».

Les médias français, et des hommes comme Jean-François Kahn ou Paul Amar, promeuvent un
Mohamed Sifaoui qui, s’il parvenait au pouvoir, les enverrait au bûcher sans la moindre hésitation.

Mohammed Moulessehoul (alias Yasmina Khadra), officier algérien chargé de la répression


contre les islamistes en Oranie. Il se retire soudain de l’armée, signe des romans et incarne
depuis une fausse opposition à celle-ci.

Le cas de Yasmina Khadra – pseudonyme de Mohammed Moulessehoul – se veut plus subtil. Ayant
anéanti l’opposition, les généraux algériens avaient besoin de quelqu’un pour l’incarner dans les
médias français. D’où la pseudo-retraite de l’armée de cet homme pour personnifier une opposition
dans un univers où toute entorse à la version officielle est interdite. Un prétendu opposant qui a
justement pour particularité d’être toujours en phase avec les projets du DRS et qui colle
parfaitement avec le discours officiel. Son rôle : sous-estimer la menace ou la nier lorsqu’elle existe
et l’inventer quand elle n’existe pas. Un agent parachuté derrière les lignes ennemies pour faire son
œuvre de sabotage de la démocratie, en quelque sorte. Un « intellectuel » qui se croit digne des
meilleurs prix littéraires français et qui serait bien en peine de produire une dissertation digne d’un
élève de terminale si elle ne lui était pas soufflée par une brigade de rédacteurs du DRS. Un rôle qu’il
peut jouer d’autant plus facilement que, à l’instar de Sifaoui, le terrain est balisé devant lui pour qu’il
ait rarement à faire face à un contradicteur qui l’affronte sur le fond.

Mais l’ambition de M. Moulessehoul (Khadra) bute contre une réalité incontournable : il ne sait pas
s’exprimer, ce qui l’oblige à restreindre ses interventions à la télé aux opérations de promotion de
« ses » ouvrages où un discours indigent vient systématiquement contredire l’érudition supposée des
textes qu’il signe. Un vrai débat résoudrait la question en une seule fois et établirait de façon
irrévocable que Sifaoui et Khadra sont les ennemis du peuple algérien, les ennemis de la démocratie,
les alliés du terrorisme international, les alliés des stratèges de la tension, bref, tout ce qui constitue
un bon agent du DRS.

Silvia Cattori : Un passage de votre livre (page 535) me semble également éclairer des
manipulations qui ont entouré la guerre contre le peuple d’Afghanistan [12] et continuent
d’alimenter la propagande contre l’Iran, propagée en sous main, par Israël [13] : « Ceux qui ont
délibérément soutenu un programme qui proclame ouvertement l’éradication d’une partie de la
population, ceux qui ont offert leur aide à une tyrannie sur le point d’être démasquée, et ont assuré le
relais de leur propagande à un régime mafieux, ne sont pas de simples spectateurs mais des
complices. Le journaliste, l’expert médiatique, l’homme politique, peuvent gripper cette machine, or,
ils n’ont contribué qu’à huiler ses mécanismes. Il s’agit là du stade suprême de la complicité. (…)
13
C’est cette tâche ignoble qu’ont froidement accomplie Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann,
bien secondés par Daniel Leconte et quelques autres leaders d’opinion en 1998. (…) Non contents de
ne rien faire au bénéfice des victimes, ils ont activement milité pour empêcher la mobilisation de
s’organiser pour freiner les bourreaux… » Ce passage a de quoi inquiéter sur les complicités qui
contribuent à assurer une audience à ces personnages machiavéliques. Avec ce que l’on sait
aujourd’hui de leur alignement [14] sur Israël et les néoconservateurs, on en déduit qu’ils ne sont
pas arrivés sur ce terrain par hasard, par erreur !? Sont-ils attachés à un appareil précis ?

Lounis Aggoun : Je me garde d’énoncer des choses dont je ne sais rien et je m’efforce de ne rien
écrire que je ne serais capable de défendre devant un jury d’assises. Je me contente de ce je sais pour
certain et cela est déjà suffisamment accablant pour cette communauté parasite. Pour autant, les
réseaux financiers, industriels, médiatiques, intellectuels, etc., sont bien documentés par de
nombreux ouvrages parus ces dernières années. Et les méfaits avérés de Bernard-Henri Lévy sur le
peuple algérien sont suffisamment graves pour qu’il soit inutile d’en rajouter. Chacune de ses
interventions a été une atteinte à la simple raison, une atteinte à l’humanité.

Silvia Cattori : « Entendre les médias traiter de sujets concernant les Algériens est pénible »,
écrivez-vous, à la fin de votre ouvrage. En quoi les chaînes télévisées TF1 et France 2 [15], que vous
appelez à ne plus regarder, sont-elles plus particulièrement blâmables ? Pensez-vous que leurs
rédactions savaient que les massacres attribués au Front Islamique du Salut (FIS) ou au Groupe
islamique armé (GIA), faisaient partie d’une « stratégie de la tension » soutenue par des grandes
puissances, dont la France ? Est-ce pour étouffer « l’inavouable » qu’elles continuent de solliciter
Alain Bauer [16] et Xavier Raufer [17], que vous dites appartenir à une « nouvelle classe d’experts,
d’agents d’influence ayant fait carrière dans les services » ?

Lounis Aggoun : Je dis simplement que, quand on a compris que TF1 fabrique du mensonge, que
son journal télévisé ne fait pas de l’information mais du bourrage de crâne pour rendre le cerveau de
son auditoire « disponible » pour Coca-Cola — selon les termes de son ancien président —, il faut
être logique avec soi-même et ne pas contribuer à grossir les audiences qui légitiment ses agressions
contre la vérité. Cela étant, TF1 est une entreprise privée qui n’a pas vocation à informer mais à aider
son patron à gagner des contrats pour bétonner le monde [18] ; et elle le fait somme toute bien. Le
cas de France 2 est plus grave puisque son ambition proclamée est d’informer et qu’elle a une
mission de service public qui devrait lui interdire de jouer avec la vérité. Or, sa rédaction réalise le
tour de force de faire pire que TF1. Quand Monsieur Pujadas ment, il trahit la confiance de ceux qui
financent son salaire, c’est plus pénible. La seule justification qu’il donne à ses trahisons est que ses
pourfendeurs sont populistes et jouent le jeu du Front National (FN).

Il ne serait pas très compliqué de démontrer que David Pujadas — tout comme Daniel Bilalian avant
lui — ont plus contribué au succès des thèses du FN que Jean-Marie Le Pen lui-même. Et depuis que
Nicolas Sarkozy a repris dans des termes encore plus crus les thèses du FN, elles trouvent subitement
grâce aux yeux de Pujadas.

14
Christian de Bongain (Alias Xavier Raufer), journaliste et criminologue français. Il a travaillé
pour diverses couvertures de la CIA, dont le National Strategy Information Center de Bush
père.

En voyant les avions percuter les Tours Jumelles, Pujadas a eu cette réaction consternante :
« Génial ! ». On devine aisément ce que les propagandistes auraient fait de ce moment « culte » de
télévision s’il s’était agi d’un « jeune de banlieue ». Le passage aurait tourné en boucle dans tous les
films, comme preuve irréfutable de la barbarie terroriste qui menace aux portes de Paris. S’agissant
de Pujadas, tout le monde s’est accordé pour lui trouver des circonstances atténuantes ! Les loups
n’ont pas la réputation de s’entredévorer. Et dans cet univers de prosélytisme islamophobe, un
Xavier Raufer est une perle : « Il n’y a que parmi les chercheurs du CNRS qu’on croit encore que
l’islam n’est pas un danger », affirmait-il devant Yves Calvi il y a quelques années. Tandis que,
évoquant les tortures dans la prison d’Abou Ghraïb, Antoine Sfeir disait : « On ne fait pas d’omelette
sans casser des œufs. » Pas davantage de protestations. On est pourtant bien sur la télévision
publique. On peut multiplier à l’infini les citations d’interventions de Jean-Louis Bruguière, Louis
Caprioli, Roland Jacquard, Paul Ammar, Daniel Leconte, Philippe Val, etc., qui sont des hymnes
racistes, islamophobes, des déclarations qui n’ont rien à envier aux outrances du leader du FN.

Silvia Cattori : Cette « deuxième » guerre d’Algérie n’a-t-elle pas conduit au climat de méfiance et
de rejet que les Arabes musulmans connaissent aujourd’hui, notamment en France ? Et au fait que
les Algériens, où qu’ils se trouvent, ont des raisons d’être inquiets ? En somme tout s’est déroulé
comme les stratèges d’Etat le voulaient ?

Lounis Aggoun : La stratégie de la peur n’est pas nouvelle. Les généraux algériens voulaient garder
le pouvoir, quitte à « éliminer deux millions d’Algériens ». Voilà la chose faite.

Silvia Cattori : En Algérie, la vérité est dangereuse pour ces dirigeants qui n’ont pas la conscience
tranquille. Mais est-ce aussi le cas en France ?

Lounis Aggoun : Le fait que la vérité soit dangereuse n’empêche pas les Algériens de la réclamer,
au péril de leur vie. Le courage des familles de victimes du terrorisme et de leurs comités de défense
— qui ont préféré l’honneur dans le dénuement aux millions que les généraux étaient prêt à leur
verser pour obtenir leur démission et leur silence — est infiniment plus méritoire que tous les livres
que l’on peut publier à l’abri de la répression immédiate. Et ils sont nombreux à écrire des vérités
accablantes en Algérie même. Le seul journal qui ait annoncé la sortie de mon livre ne se trouve pas
en France ; c’est le Quotidien d’Algérie, et c’est pour en dire du bien. Les médias français occultent
systématiquement les efforts incessants des Algériens pour recouvrer un peu de dignité et la
souveraineté sur leur propre terre. Une grande partie du drame algérien se vit hélas en France de
15
même que s’y situe le nœud gordien de sa résolution. Mais les médias français ont atteint un tel stade
de compromission qu’ils pratiquent l’omerta dans une mesure plus importante encore qu’en Algérie,
où certaines révélations parviennent à filtrer, à la faveur de luttes de clans qui se traduisent par des
règlements de comptes dans les médias.

Silvia Cattori : Il existe des gens qui ont une exigence de vérité, mais le grand public n’y a
quasiment jamais accès. Ce ne sont pas eux qui sont généralement invités à s’exprimer. Vous leur
faites honneur dans votre livre du reste. Je pense à ce témoin important de la collusion franco-
algérienne : Lucile Schmid [19] Y a-t-il une autorité qui leur fait barrage ?

Lounis Aggoun : C’est même une règle que les seuls qui soient admis dans le débat en France se
situent aux extrêmes et que ceux qui peuvent contribuer à la concorde entre les peuples algérien et
français sont systématiquement bannis des médias. L’ambassadeur des Nations Unies à Alger, Paolo
Lombo, fut invité à quitter le territoire après les inondations de Bab-el-Oued, en 2001, quand il
déclara que les Algériens avaient besoin de liberté et de démocratie et non qu’on leur donne du pain.
Un téléthon organisé en grande pompe — couronné par un match de football Algérie-OM — a réuni
2 milliards de dinars dont les habitants de Bab-el-Oued n’ont jamais vu la couleur.

Tout le monde peut constater au quotidien — au point que ça en devient caricatural — que chaque
fois que quelqu’un est disposé à dénigrer le peuple algérien et à vanter les mérites du pouvoir
militaire, il est accueilli avec force compliments sur tous les plateaux de télévision. A contrario,
quiconque prend la défense du peuple et critique le régime en est aussitôt banni : Bourdieu y était un
paria, François Burgat y est inexistant, et Olivier Roy en a complètement disparu. On peut multiplier
les exemples à l’infini, de spécialistes de l’Algérie, d’anciens journalistes du Monde et de Libération
— qui ont vécu dans le pays et l’ont aimé — qui ne sont jamais invités à s’exprimer. Anne Dissez
était présente dans les bureaux du FIS en décembre 1991, et a été témoin direct, lors de l’annonce des
résultats de l’élection, du blêmissement du dirigeant du FIS de l’époque, Abdelkader Hachani (un
intellectuel, attaché à la démocratie et à l’intérêt de son pays, et non moins islamiste), qui ne
souhaitait nullement la victoire. Hachani a été assassiné depuis par le DRS parce que ne cadrant pas
bien avec l’image de l’islamiste égorgeur de bébés que les généraux voulaient présenter ; Anne
Dissez a été quant à elle invitée à quitter le pays, manu militari. Jean de la Guérivière, Georges
Marion, José Garçon, Florence Aubenas, Joëlle Stoltz, je pourrais vous citer une longue liste de
journalistes capables de parler intelligemment de l’Algérie et qu’on ne peut accuser d’être des
fanatiques de l’islam. Outre d’interdire l’accès à ces « intellectuels positifs », on dissuade les
journalistes encore attachés à quelque probité intellectuelle en mettant au placard quiconque
s’aventure à inviter ces empêcheurs de désinformer en rond.

Je ne parle évidemment pas des Algériens, suspects par postulat. Personne ne trouve sidérant que,
depuis la décennie 1990, tout ce que l’Algérie a engendré comme grands esprits se soit totalement
volatilisé. Ne reste à offrir au public français que le discours indigent de Mohamed Sifaoui et
Yasmina Khadra. Au génocide physique succède l’extermination médiatique de tous les intellectuels
algériens dans le paysage audiovisuel français.

Le pouvoir français, les médias français, sont sous influence directe des services algériens ; ce n’est
un secret pour personne. En fait, en l’état actuel des choses, il n’y a rien que le pouvoir algérien ne
puisse se permettre en France. Il peut faire exploser des bombes, assassiner des hommes, semer la
terreur, et ce sont les médias et les hommes politiques français qui viendront à son secours pour
proclamer qu’il est insoupçonnable. Le pouvoir qu’exerce Alger sur Paris est exorbitant. Quiconque
détient un pouvoir ou une influence a été acheté par les généraux durant l’année 2003, joliment
baptisée « année de l’Algérie en France » ; les réfractaires sont quant à eux graduellement écartés.
Des milliards ont été déversés pendant toute une année sur tous ceux qui se déclaraient disposés à
faire la promotion du régime, à « collaborer » avec l’Algérie comme le répétait alors le VRP de
Bouteflika, Cheb Mami. Le scandale Khalifa, et ses 7 milliards d’euros de fonds dilapidés (qui ne
sont que la partie émergée de l’iceberg de la spoliation), n’est pas une affaire algéro-algérienne, c’est
16
presque une affaire franco-française ; l’Algérie n’a fait, comme toujours, que fournir le fric.

Silvia Cattori : J’aimerais revenir sur les relations entre le régime de Bouteflika et l’Elysée et sur
des actions que l’on attribue à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) évoquées lors du précédent
entretien. En effet celui-ci a suscité un abondant courrier de lecteurs qui, à ma surprise, paraissent
convaincus que les actes attribués par les divers pouvoirs à l’AQMI sont manipulés par l’État
algérien avec la complicité de services français notamment !

Lounis Aggoun : Je vous le disais précédemment : AQMI, c’est le DRS. Rendez-vous compte qu’au
moment où le monde occidental proclame dans une belle unanimité que le terrorisme est le fléau
primordial à combattre, les intéressés se donnent comme préalable de leurs investigations d’exclure
de la liste des suspects le principal coupable. Le DRS a beau signer ses actes terroristes, les juges, les
politiques, les médias et les policiers français concernés, organisent des mascarades pour le disculper
et pour tenter d’identifier un coupable par essence impossible à confondre puisqu’il est, par décret,
insoupçonnable. Restent les lampistes, ceux qui se sont pris les pieds dans le filet, Khaled Kelkal,
Boualem Bensaïd, Rachid Ramda et consorts, qui endossent une bien lourde responsabilité au regard
de leurs capacités réelles, et que les divers protagonistes (policiers, chroniqueurs judiciaires,
jusqu’aux associations de victimes) acceptent comme les parfaits boucs émissaires pour évacuer le
problème en se donnant bonne conscience — les personne arrêtées sont, à un degré ou un autre,
coupables — pendant que les commanditaires des actes en cause sont reçus avec faste à l’Elysée
pour organiser le pillage des ressources de l’Algérie.

Tout cela conduit à dire que l’AQMI a de beaux jours devant elle. Mais le nom de cette organisation
est en soi un chef d’œuvre de manipulation. En quatre mots, on met au ban de l’humanité, sans autre
justification que celle de voir ces mots ainsi accolés, l’islam et tous les peuples du Maghreb, en les
liants à Al-Qaïda et Oussama Ben Laden. On prétend, dans une déclaration, que l’organisation est
soutenue par Al-Qaïda et financée par des pays et des organisations très riches et, dans la même
phrase, qu’elle a besoin d’enlever des Européens pour se financer. On affirme un moment qu’elle est
suréquipée — sans que jamais, au grand jamais, les intérêts du régime algérien contre qui elle est
censée se battre soient mis en danger — et l’instant d’après que c’est une armée de gueux. On prête à
l’organisation le dessein de mener une guerre totale aux envahisseurs et aux Occidentaux, et tout le
monde trouve normal qu’elle n’ait jamais attenté à leurs intérêts — et surtout pas aux étasuniens qui
pullulent dans la zone — quand le désert, où elle est censée vivre « comme un poisson dans l’eau »,
recèle des milliers de kilomètres de pipelines qu’il serait très aisé de faire exploser.

On affirme l’organisation décimée et, sans transition, que le demi-millier de ses soldats contrôle un
territoire grand comme l’Europe de l’Ouest, dans un terrain parmi les plus hostiles de la planète, où
se concentrent pourtant les forces armées de quatre pays qui, officiellement, les traquent, avec
l’appui des forces spéciales de la France, de l’OTAN, des USA, etc. On proclame que ces terroristes
sont capables de frapper où ils veulent, quand ils veulent, et chaque fois qu’ils frappent, c’est dans un
dessein trouble mais dont on découvre tôt ou tard qu’il sert des objectifs purement crapuleux, qui
n’ont en tout cas strictement rien à voir avec un quelconque mobile religieux. On prétend ces
hommes irréductibles et on diffuse régulièrement leurs sommations contre tel ou tel pays s’il ne se
conforme pas à leurs exigences, abroger la loi sur la burqa en France par exemple. Est-ce à dire que
si la France se plie à cette exigence, AQMI accepterait de la laisser piller les pays du Sahel de ses
ressources ?

Comment concilier cela avec le dessein initial d’Al-Qaïda, qui est de mener une guerre totale contre
les Occidentaux ? Jamais AQMI — et, avant elle le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le
combat) ou encore le GIA — n’a commis un acte, en 20 ans d’existence à maintenant, qui ait
contribué à affaiblir le régime et à servir le peuple. On peut aisément prouver que chacune de ses
actions d’envergure est intervenue à un moment clé qui a eu pour conséquence de desservir le peuple
algérien et de renforcer le régime.

17
Amari Saïfi (alias Abderazak el Para ou Abou Haydara), dit « le Ben Laden du Sahara »,
leader du GSPC. Ce « terroriste islamiste » est en réalité l’ancien commandant de la garde du
ministère de la Défense algérien et un agent du Département de renseignement et de sécurité
(ex-Sécurité militaire)

Dans la littérature foisonnante sur AQMI, qui rappelle que Amara Saïfi [20], alias Abderazak El-
Para, alias « le Ben Laden du Sahara », vit paisiblement au club des Pins à Alger, après avoir été
présenté comme celui qui a conduit au ralliement du GSPC à Al-Qaïda ? Tout ça pourrait être
loufoque, mais des « experts », des « spécialistes », des « directeurs d’instituts », de « centres de
recherche », d’« observatoires », se relaient sur tous les plateaux télévisés pour nous conter, sans
rire, une fable qui ne tient que parce qu’elle est énoncée sans contradicteur, par des individus qui
peinent à masquer leur filiation avec les services secrets, les centrales mêmes qui gagnent à diffuser
toutes ces intoxications. Tous ces pouvoirs illimités, de police, de justice, de médias réunis, ne
parviennent pas à produire une version des faits qui puisse résister à la moindre contradiction. C’est
pour cela que s’impose le bannissement de toute parole se démarquant de l’histoire officielle.

La lutte antiterroriste à l’échelle mondiale telle que la conduisent les décideurs actuels et leurs
propagandistes est un échec patent. Elle n’a pas pour conséquence de diffuser la démocratie là où elle
est inexistante, elle l’anéantit là où elle existait. C’est exactement l’objectif des terroristes. La seule
réponse concrète des pouvoirs occidentaux consiste à proposer des mesures de fichage de la
population, la multiplication des systèmes de surveillance, de biométrie, et donc à anéantir tout ce
que les démocraties ont de démocratique. Et pour quel résultat « pragmatique » ?

La présence de Français dans le Sahel risque à la longue d’être intenable. L’intérêt stratégique - si
l’on aborde la question du point de vue purement cynique de l’intérêt français - est pourtant vital.
Roland Jacquard, Xavier Raufer, Antoine Sfeir, Louis Caprioli, Jean-Louis Bruguière, Mohamed
Sifaoui, voilà les ennemis de la France, car ils sont les complices directs du terrorisme international,
leur discours étant axé de sorte à disculper les vrais commanditaires et à tout mettre sur le compte de
lampistes.

Alors, AQMI, c’est le DRS. Tous ceux qui prétendent le contraire sont de dangereux contrefacteurs.
Leur discours n’est que de l’incantation, doublée d’artifices qui ne doivent rien à la déontologie :
feindre d’ignorer l’existence d’ouvrages qui attestent de la réalité de certains faits, pour ne pas avoir
à donner écho à des vérités dérangeantes ; imposer la charge de la preuve à la victime, quand elle
devrait incomber à celui qui accuse.

Je mets au défi quiconque, parmi tous ceux qui détiennent ces pouvoirs — de médias, de police, de
justice, de politique et d’investigation de tous ordres —, d’apporter le moindre élément qui ne soit
18
pas du ragot invérifiable, de prétendus attentats déjoués, de confidences d’agents secrets qui n’ont de
vocation qu’à épater la galerie sans que leurs auteurs soient tenus d’apporter la moindre esquisse de
preuve ; tout cela doublé d’un soupçon insidieux qui pèse contre quiconque apporte la contradiction
de vouloir favoriser le terrorisme d’être un « conspirationniste », ce qui permet de l’écarter à
moindre frais, de la manière dont on procède dans les dictatures.

Je mets au défi tous ces « experts » réunis, de présenter un seul élément tangible de ce qu’ils
avancent sur AQMI, sinon des messages virtuels, envoyés par des terroristes virtuels, via des
émissaires virtuels, qui attestent de thèses grotesques, qui se sont déroulés selon des scénarios
rocambolesques, et énoncées devant des journalistes qui semblent n’avoir pour tout cahier des
charges que de gober d’autant plus volontiers le mensonge que celui-ci est gros. Jacquard, Bruguière,
Sifaoui, Sfeir, Raufer et autres Guidère — la nouvelle version BCBG (Bon chic bon genre) de
l’expert qui se fout de vous — n’ont pas ambition de mettre fin au terrorisme ; ils favorisent sa
dissémination et légitiment l’instauration de la dictature dans les sociétés occidentales.

Fin novembre 2010, Nicolas Sarkozy participera à une réunion de l’Union pour la Méditerranée.
Lorsque l’on verra à la télévision les chefs d’Etats ainsi réunis, nous pouvons être certains d’avoir
face à nous quelques-uns des plus sûrs commanditaires et organisateurs du terrorisme international et
leurs complices ainsi que les receleurs de leurs actions. C’est ainsi qu’une poignée de prédateurs
exercent leur férule sur la quasi-totalité de l’humanité, en lui attribuant les méfaits dont ils sont les
instigateurs, puis en lui imposant d’apporter la preuve de son innocence après lui avoir ôté tous les
moyens qui leur permettrait de la réunir.

Il est temps que cela s’arrête. Cela peut se faire en ne laissant plus passer le mensonge. En mettant
les propagandistes, où qu’ils s’expriment, sur un plateau de télé ou dans un bar, face à l’évidence : ils
sont les complices indiscutables du terrorisme. Ils seraient bien en peine de vous prouver le
contraire ; malgré les pouvoirs et les moyens infinis dont ils disposent. Mettre fin au plus grand fléau
de l’humanité, le terrorisme, mérite bien un débat entre gens sérieux, tout de même ! Or, Mohamed
Sifaoui, la flétrissure suprême de la pensée, est considéré par les médias français comme le summum
de l’intellectuel arabe. C’est criminel.

Silvia Cattori : Votre précédent livre, qui a rencontré un large public, a été occulté par les grands
médias. Pensez-vous que celui-ci ait des chances de connaître un meilleur accueil médiatique ?

Lounis Aggoun : Lorsqu’on prétend aligner la chronique insoutenable de 200 ans de faits
inavouables, on ne peut pas espérer voir les relais du mensonge permanent faire la promotion d’un
ouvrage qui dépeint leur propre faillite. Quand bien même chacun verrait 99 raisons d’en parler —
notamment parmi ceux qui prétendent militer pour la vérité, contre les médias conventionnels —,
l’ouvrage recèle une centième vérité dérangeante pour lui. Il préférera donc occulter les 99 qu’il
voudrait promouvoir pour ne pas donner crédit à cette centième qui l’accable. La difficulté est alors
de concilier cette entorse avec la promesse de déontologie qu’il a placée sur le frontispice de son site,
mais l’art du mensonge n’est-il pas de savoir se mentir à soi-même ? Recensez toutes les personnes
qui auraient une petite raison de participer à l’omerta et vous aurez une idée du drame algérien. Les
généraux ne sont que le couronnement d’une faillite qui dépasse hélas largement les frontières du
Club des pins [21].

Pour espérer un soutien médiatique, il faut être poli. Le hasard a voulu que mon livre paraisse un
mois avant un autre, tout entier consacré à l’inavouable histoire de François Mitterrand et la guerre
d’Algérie [22] qui est un chapitre parmi une vingtaine du mien. L’excellent ouvrage de François
Malye et Benjamin Stora a bénéficié d’un accueil enthousiaste tandis que le mien est salué par
l’omerta. Pourquoi ? Au-delà de la bienveillance tout à fait légitime des médias pour l’historien
respectable qu’est Benjamin Stora, il y a une autre dimension plus contestable. Leur livre est un peu
de l’histoire au passé simple quand le mien est à l’imparfait. Mon livre a une projection dans le

19
présent quand le leur est presque un solde de tout compte contre un homme qui ne peut plus nuire.

Or, et c’est une dimension dérangeante de mon livre, les démêlés de Mitterrand avec l’Algérie ne se
sont pas arrêtés en 1982 en votant l’amnistie des généraux français putschistes et en redonnant aux
généraux algériens — non moins putschistes — une partie des archives qu’ils ont aussitôt mises sous
scellés, et interdites d’accès. Ils se sont poursuivi par-delà sa mort même. Le mien ne s’arrête pas là
où c’est commode, il démontre qu’à partir de 1982, Mitterrand n’a eu de cesse de reprendre les
événements là où ils étaient quand de Gaulle l’a « spolié » du pouvoir en 1958. Et que la « sale
guerre » commencée en 1990, avec ses éclaboussures en France même, et encore à l’œuvre
aujourd’hui, malgré les apparences, est la conséquence directe de cette obsession algérienne de
François Mitterrand. L’histoire est bien accueillie tant qu’elle est inoffensive, tant qu’elle n’est pas
dérangeante au présent pour « l’establishment ».

À la sortie de Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats [23], dans une interview accordée au
Quotidien d’Oran, avec Mohammed Harbi — et sans que la question du journaliste ne s’y prête
vraiment — Gilbert Meynier évoque, sans le citer, « un ouvrage paru récemment » qui expliquerait
tout « par la manipulation ». Le DRS a dû apprécier. Si ce qu’il proclamait, qu’on ne peut pas tout
expliquer par la manipulation, est une vérité générale indigne d’un grand esprit comme lui, telle n’a
jamais été notre intention. Nous avons simplement démontré par A+B que, à propos d’un certain
nombre d’affaires sur lesquelles circulent des thèses mensongères, la main du DRS est patente. Pour
contester notre ouvrage, il aurait été intellectuellement honnête de recenser explicitement les points
de notre démonstration sur lesquels il n’était pas d’accord. Nous attendons toujours. Il n’y a jamais
eu le moindre démenti sur aucune des accusations très graves, avec le nom des coupables, qui se
trouvent dans le livre ; l’histoire nous a donné raison sur de nombreux dossiers — celui du meurtre
barbare des moines de Tibhérine, par exemple —. Pourtant, le mensonge et la vérité officielle
perdurent, qui font des Algériens un peuple de terroristes en puissance et une nuisance pour leurs
voisins, et des généraux meurtriers les gardiens de la liberté et les parangons de la démocratie.

En tout état de cause, quand le moindre fait divers aux antipodes donne lieu à des dépêches et à des
brèves sur les chaines d’info en continu, les médias français oscillent entre le silence total sur
l’Algérie et le mensonge avéré des « intellectuels négatifs ». Et quand cela s’impose, entre le
meilleur, qu’incarnent ces historiens qui ont produit une part importante de la connaissance sur
l’Algérie, et le pire, incarné par Mohamed Sifaoui et Mohamed Moulessehoul / Yasmina Khadra, il y
a un vide inexplicable sinon par la volonté de plaire au régime des généraux. Où est passée la
« masse manquante », des centaines de milliers d’intellectuels, de journalistes, de scientifiques, de
chercheurs, de cadres de haut vol, que chacun n’aurait aucun problème à trouver dans son
environnement immédiat ? Il suffit de ne pas poser la question pour qu’elle n’appelle aucune réponse
dérangeante.

Bref, quand la vérité historique n’est pas mensonge, elle doit être calibrée pour être
« commercialisable ». L’histoire est devenue un fonds de commerce que ses « légitimes »
propriétaires — ils se partagent l’espace avec des charlatans de tous ordres, de faux prophètes, des
imposteurs, des apprentis-sorciers, pour tout dire des terroristes — gèrent avec science. Et,
épisodiquement, au compte-goutte, ils concèdent une vérité dérangeante, à raison d’un succès de
libraire par an. À ce rythme, il faudrait un siècle de succès de librairie pour espérer voir émerger
enfin, par reconstitution de bribes, une vérité entière. Pendant ce temps, un peuple se meurt. C’est un
peu lourd comme sacrifice à consentir pour ne pas commettre de crime de lèse-autorité médiatique.

Silvia Cattori : En conclusion, quelles perspectives pour l’Algérie ?

20
Jacques Attali, économiste et essayiste français, né à Oran. Scribe du président François
Mitterrand, il joua un rôle central dans les relations franco-algériennes et le développement du
pouvoir militaire.

Lounis Aggoun : Le problème de l’Algérie ne se résoudra pas tant que la France est sous influence
algérienne. Et vice versa. Le principal problème est d’ordre médiatique, lié directement à
l’information. Ce n’est pas un hasard si celui qui a aidé Larbi Belkheir et son cabinet noir à
s’approprier l’Algérie dans les années 1980, l’architecte de la décomposition du pays, le concepteur
du libéralisme sauvage (la forme moderne de la tyrannie) et barbare qui a ruiné l’Algérie, est celui-là
même à qui Nicolas Sarkozy confie le soin de dresser la liste des « réformes », l’arsenal de la
spoliation du peuple par les puissants, à mener en France : Jacques Attali. Un homme omniprésent
dans les médias français.

Nous somme à un carrefour de l’humanité. Ou les peuples parviennent à renverser la vapeur en


reprenant les rênes de leur destin, ou ils s’engagent dans un monde de terribles féodalités. Ayant
compris cela, la question est de savoir si nous, le peuple, allons les laisser nous mener docilement à
l’abattoir. J’ai répondu qu’il fallait une révolution et que la révolution consiste non pas à sombrer
dans le piège de la violence — dont les seuls bénéficiaires sont les puissants, les dictateurs, les forces
occultes, les apprentis-sorciers, les vendeurs d’armes, les prédateurs de tous poils, les manipulateurs,
les garants du mensonge officiel, les terroristes — mais tout simplement à exiger la vérité. La
révolution, ce peut être aussi simple qu’une carte postale envoyée assidument, une fois par mois —
au coût d’un timbre-poste, et jusqu’à ce que l’équité soit rétablie — à la rédaction de France 2, à
David Pujadas, à Arlette Chabot, pour les rappeler à leur mission d’informer ; à un député, à un
président, à tous ceux qui ont trahi, pour leur signifier que l’on ne votera pas pour eux la prochaine
fois. Et de tenir parole !

Silvia Cattori : Je vous remercie.

21