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Canelle Nassara

RESTES AU SOLEIL

M2 ENSA-V
2021 - 2022
Mercredi et les encombrants.

Je me souviens que petite je n'aimais pas ça. Vraiment


pas du tout ça : les encombrants. Ce dont je me rappelle
c’est que c’était souvent de nuit, le premier mercredi de
chaque mois. Quelques fois la voiture ralentissait et puis
Maman qui disait “je m'arrête pas longtemps c’est juste
pour regarder” comme pour justifier son geste devant
mes désapprobations. Elle s’approchait alors de tas de
trucs sur le trottoir, soulevant parfois quelques planches
mouillées par la pluie. Puis finalement, depuis la vitre
on distingue un pot. Un pot de fleur. Un seul instant
d'inattention et voilà la portière du coffre déjà grande
ouverte et le pot monté en voiture. Une fois dans le
coffre, ça ne servait plus à rien de protester. Sa prochaine
destination était soit le garage, soit la pièce sous le grenier
à pain, en face de la maison. Un pot de fleur dans le coffre
c'était pas ce qu’il y avait de plus gênant. Plus désagréable
encore, c'est lorsque ces encombrants envahissaient
la banquette arrière ou nous étions assis. Là vraiment
à travers mes yeux d’enfant c’était terrible parce qu’ils
prenaient toute la place.

Aujourd'hui, les plantes s’y sont succédées, mais le pot


est toujours là, il prône sur la terrasse.

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RESTES AU SOLEIL

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INTRODUCTION

Il me plaît de dire qu’Agnès, je l’ai rencontrée sur un mur.


Lors d’une visite à Paris. Nous marchions alors en groupe
et puis à une intersection, devant le café Daguerre Village.
Pour la première fois, on me parle d’elle, une réalisatrice
qui aurait fait des films dans le quartier. Au cours de la
visite, nous croisons beaucoup de cabanes composées de
bon nombre d’éléments détournés. On peut reconnaître
des objets, une certaine logique d’assemblage, de
réemplois et puis une forme d’intelligence constructive.
On passe ensuite devant un jour de sous-sol qui nous
propose des livres. La Agnès en question est peinte
sur le mur d’en face. C’est la première fois que je vois
son portrait. Alors je prends en photo la fresque, sur le
moment sans trop savoir pourquoi.

Mes questionnements débutent autour de ces émergences


informelles sur les trottoirs. Ces compositions qui
émergent spontanément à partir d’initiatives autonomes.
La ville exprime des intentions claires, un consensus
officiel vers lequel s’axe son développement. Ces
moments peuvent apparaître alors comme subversifs au
regard des codes établis. Lorsqu’on parle d’informel et
de cabane, on en rencontre les artisans. Pour une grande
partie des cas, ces fabricants proviennent d’en dehors
des frontières (migrants). Parfois ils sont “d’autant

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RESTES AU SOLEIL

plus étrangers qu’ils sont tenus à l’écart [de nos villes]”1,


relégués aux couches précaires et irrégulières de la
société. Ils peuplent les interstices de la ville. Une bâche,
une planche, une tôle, une chaise de jardin,… Autant de
fragments qui permettent d’entrevoir brièvement ces
existences précaires que l’on capte derrière les façades
de la ville.

C’est vers l’expression de ces petites individualités que


je m’interroge et aussi la coexistence de monde et de
mémoires qu’elle laisse supposer. La plupart des volumes
consultés lors de mes recherches sous-entendent une
certaine ambition politique à peine dissimulée. Le
recyclage et la récupération, beaucoup en dépendent.
C’est d’ailleurs ce dont parle Agnès Varda dans son
film Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), dont l’histoire
se poursuit dans le film Deux ans après (2002). De ces
visionnages, se dégage non seulement mon sujet, mais
aussi une grande liberté dans les choix, la composition et
le traitement de mes terrains d’investigation.

Je voudrais porter mon regard sur les relations que nous


entretenons avec ce que l’on jette.

Au cours de cet écrit, je chercherais à saisir l’impact des


dimensions sociales et culturelles des individus lorsqu'il
est question de trier et jeter, et surtout lorsqu’il s’agit de
recyclage et de réemploie. Nous développerons autour
de ces thématiques à travers trois hypothèses, qui seront
1 Michel Agier dans Paris refuge, cherche à afficher la figure de
l’étranger comme être humain avant tout et non comme ennemi parvenu. Il
présente également le migrants à travers trois catégories : celui en “errance”,
un chemin sans retour ni ligne d’arrivée à la différence de l’Odyssée du migrant
[…] ; le “paria”, indésirable maintenu aux frontières et le “métèque”, étranger
exploitable [...], présent dans la ville mais sans accès à la cité, c’est-à-dire sans
droits (les sans papiers).

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développées plus tard dans chacune des parties. J’énonce
comme première hypothèse de travail, que “les ramas de
la ville seraient les résidus des matériaux qui la constituent”.
Ce qui m’amène à une seconde hypothèse qui serait
que “les restes sont finalement des objets médiateurs dont
peuvent s'emparer les individus pour retrouver un lien
social”. Enfin troisième hypothèse : “subvenir à ces besoins
à travers ce que la ville rejette peut parfois devenir le biais
par lequel on s’y intègre”. Cette même essence dont est
faite la ville serait réemployée de façon spontanée, voire
sauvage, comme portail à la cité. Les choix, les stratégies,
l’ordonnance des restes, leur lieu d’implantation sont
autant d’éléments qui supposent le développement d’une
culture à partir de ce qui est délaissé. Mieux comprendre
pour peut-être ainsi mieux pratiquer un procédé qui
s’annonce devenir inévitable pour l’ensemble de la
population au cours des prochaines décennies. Au fil de
ces pages, je mènerais une enquête sur l’intelligence du
geste, les mécaniques et constructions sociales en cause
lorsque l’on emploie les résidus comme matériaux, et
cela, à travers différents terrains. J’aborderais au cours
de ces observations et de ces recherches différentes
notions des sciences humaines et architecturales comme
le quotidien, l’usage, l’imaginaire ou le vernaculaire.

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RESTES AU SOLEIL

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L'OBJET

Pour commencer, définissons ce que nous jetons. Les


déchets constituent un amas tout venant d’éléments
qui sont passés par un usage premier. Ils sont, ce qu’on
pourrait appeler un sous-produit de notre propre activité.
Plus largement le synonyme reste désigne “l’élément
subsistant d'un ensemble dont l'intégrité ou la totalité n'a
pu être conservée”1. Il n’est, bien sûr, pas question ici
de restes archéologiques. Cependant le concept induit
une forme d’histoire matérielle propre. Octave Debary,
anthropologue français désigne cela par la “puissance
narrative et mémorielle” des objets. Ce que nous jetons,
ce sont des morceaux qui, durant un temps, ont fait
partie de notre existence. Lorsque que l’on se débarrasse
de nos déchets, apparaît l’idée de rejet et d’une forme
de déresponsabilisation de ce dont nous nous sommes
servis. Avec la croyance que d'autres, peut-être, s’en
occuperont pour nous.

Dans le film Les Glaneurs et la Glaneuse, nous partons avec


Agnès Varda à la rencontre de ceux qui se préoccupent de
ce qu’il passe après l’usage. De ceux qui par nécessité,
éthique, ou création, s'emparent de ces résidus. Tout
au long de la pellicule, elle nous filme les patates, les
camions, le gâchis et ses mains qui vieillissent. Elle mêle

1 Selon définition du CNRTL.

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RESTES AU SOLEIL

à la fois le documentaire et l’autoportrait. A travers un


sujet sociologique, elle s’autorise des détours et avec sa
caméra, propose un regard atypique qui allège le ton au
service de la thématique. Ce reportage de cinéaste se plie
à la réalité du glanage et ces détours et prend le temps
de recueillir les témoignages qui font grandir le propos.
Le glanage devient le biais de la rencontre. Agnès Varda
laisse le sujet introduire une manière de filmer, et ces
entretiens mener au développement de ces chapitres.

La nature des matériaux amène à différentes possibilités


de recyclage et de formes de réemplois. Il est important
de différencier les raisons et les fins qui nous poussent à
s’en resservir. Essayons de comprendre ce qui amène à
la matière à cette condition de détritus, pour mieux saisir
les raisons qui poussent à l’extraction de cette position
de matière dévalorisée.

Poubelle et vanité

“Les ordures, par définition, c’est un truc dont on ne


veut pas entendre parler” - Jérémie Cavé, urbaniste et
chercheur en écologie territoriale. En France, et plus
généralement dans les sociétés occidentales, le système
de traitement des déchets est invisibilisé. Que ce soit
dans la sphère domestique avec les poubelles dissimulées
sous l’évier, ou dans l’espace public, les déchets on les
“ranges”. Leur vision est presque inacceptable ou du
moins foncièrement déplaisante. “Il y a quelque chose
de profondément tabou autour du déchet, associé à l'idée

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STERREMOS

de souillure et perçu comme éminemment dégrante”2. Le


déchet est un produit rendu culturellement intolérable.
D’après Baptiste Monsaigeon 3“je jette ce que je ne suis
pas [...] ce que je jette c’est une partie de moi, un miroir”.
Presque de manière métaphysique, les détritus renvoient
à une forme de mort et de décrépitudes. Une idée qui
touche intimement la conscience des individus. On place
dans la poubelle ce dont on a plus envie de s’occuper.
Évincer les déchets par une porte de sortie, qui derrière
ces paroies opaques rends c’est particules matérielles
anonymes. Il transparaît aussi la volonté de se détacher
de ce qui embarrasse, d’enfouir la honte que l’on voudrait
dissimulée. Cette inertie attribuée aux rebuts est aux
antipodes d’un modèle de société productiviste.

Les premiers trous à déchets dans nos sociétés modernes


apparaissent d’ailleurs vers la fin du XIXème siècle et
début du XXème en Angleterre. On a alors commencé
à remplir d'énormes excavations, relativement
étanchéifiés pour y stocker des poubelles et cela pour une
durée indéterminée. En France, quelques années plus
tard, débutent les éliminations par incinérations. Puis,
vers la fin des années 90, avec l’éveil des consciences
écologiques, sont instaurées les premières consignes
de tri et la démocratisation du recyclage. Néanmoins, le
prétendu recyclage des déchets à pour conséquences
directes de déculpabiliser la consommation, notamment
de produits jetables, comme si, cette sur-production
2 Jérémie Cavé, urbaniste, chercheur en écologie territoriale,
enseignant à sciences po Toulouse, membre de l'atelier d'écologie politique
de Toulouse (Atécopol) La ruée vers l’ordure, Conflits dans les mines urbaines de
déchets, PUR 2015.
3 Baptiste Monsaigeon, sociologue et maître de conférences à
l'université de Reims Champagne Ardenne Homo detritus, Critique de la société
du déchet, Seuil 2017.

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RESTES AU SOLEIL

n’avait pas d’impact. Comme ci le tri empêchait de


jeter. L'institutionnalisation du traitement des déchets
a dérobé leur présence de la vue et des consciences.
L'empreinte écologique est masquée par un système
ou la production est mise en avant et les montagnes de
gaspillage structurel sont déportées. Le traitement est
invisibilisé et éclipse la notion de finitude de nos usages.

Aujourd'hui, la filière du déchet est un marché


d'envergure mondiale. Il est traité à l’international par
plusieurs acteurs et entreprises. Comme tout marché,
le secteur se développe selon des règles commerciales,
et se trouve limité par la quantité de matière disponible.
Pour le législateur, “un déchet n’est pas assujetti à la taxe
sur la valeur ajoutée” nous dit Dominique Maguin (ex-
Président de FEDEREC, du BIR, d'EURIC président de la
CMP). C'est-à-dire qu’il n’a pas de valeur. Celle-ci lui est
conférée par la suite après une multitude d'opérations
et de traitements qu’il va recevoir pour le retransformer
et en faire à nouveau une matière première exploitable
(selon nos critères actuels de production). C’est après cela
qu’il se voit assujetti à la TVA. Non traité, cette matière ne
possède juridiquement aucune valeur.

“Le recyclage exprime l’idée d’une économie circulaire, en


évitant l’épuisement des ressources en se servant de ce qui
est déjà produit. Le vrai recyclage c’est ça, on régénère la
matière”, explique dans un podcast Nathalie Gontard,
directrice de recherche à INRAE (Institut national
de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et
l'environnement). Cependant, cette régénération de la
matière n’est applicable qu'à peu de matériaux seulement.
Par exemple, moins de 50% des emballages plastiques mis

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sur le marché sont recyclables4. De nouveaux produits
inondent le marché avant qu’il existe des solutions pour
les traités. De surcroît, pour être recyclés, les plastiques
doivent être de composition “simple”, “non-multicouche”
ou “non polluée" sinon on ne sait pas non plus les
traiter. Par ailleurs, ces processus de fragmentation
de la matière demande une énergie considérable et la
qualité de l'objet après restructuration peut diminuer.
On parle alors de décyclage pour pallier à l’entropie des
matériaux. L'exploitation de ces produits est minée par
une lourdeur réglementaire et les nouveaux moulages se
trouvent relégués la plupart du temps à d'autres usages,
aux normes moins exigeantes. Enfin, il est difficile
d’évaluer la rentabilité écologique de ces processus au vu
du manque d'information et de critère d’évaluation sur
le long terme.

Maman

Après toutes ces recherches d'informations je me suis


sentie un peu dépassée. Le recyclage m’a finalement
paru très lointain. Lorsque je tri chez moi dans les
poubelles que l'on ramasse pour moi, je ne recycle pas
forcément. Dans son livre Recyclage, le grand enfumage,
Flore Berlingen explique qu’il y a une dé-corrélation

4 Flore Berlingen (militante de l'écologie et des communs, ex-


directrice de l'association Zero Waste France) Recyclage, le grand enfumage
- Comment l'économie circulaire est devenue l'alibi du jetable, Editions Rue de
l'Echiquier, 2020

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RESTES AU SOLEIL

entre le geste de tri de l'usager et le recyclage effectif. Ma


réflexion se tourne donc vers les recycleurs, qui sont-ils
? et si finalement leur place dans cette société n’était pas
partagée à d’autre échelle, que finalement cette gérance
ne se trouverait pas ailleurs Et comme lorsque j’étais
enfant, j’ai posé la question à maman :

- Je voulais te demander, comment ça a commencé ?


Qu’en est-ce que tu as commencé à récupérer des choses
comme ça ?

“J'avoue que quand mes parents les faisaient aussi ça avant,


j’avais un peu honte, mais quand j'ai emménagé seule, j'ai
commencé à récupérer des choses. J'avais peu d'argent
et je voulais un appartement aménagé. On m’a d'abord
prêté, puis donné des objets, des meubles... J’en ai aussi
acheté d’occasion. Et puis lorsque je suis passée dans la
rue, j'ai trouvé à l'occasion des choses qui m’ont paru fort
intéressantes : des coffres, des fauteuils en rotin… Des trucs
même plus beaux que ce que je possédais déjà. Et puis à force,
au fur et à mesure, moi j'ai appris à rénover et à retaper. Et
j'ai trouvé beaucoup de satisfaction dans le fait de redonner
vie à des objets qui n'en ont plus. Et puis c'était quelque
chose de personnalisé que personne d'autre n'avait. Et moi,
j'ai toujours aimé aussi un peu tout ce qui est ancien, mais
réactualisé. Comment ça a commencé ? C'est ça ?” - Oui,
c'est ça, comment ça à commencé ? “Voilà, c'est comme ça
a commencé quoi.”

- D'accord ? Et puis après ?

“En fin de compte, au fur et à mesure du temps, les choses


s'installent. C'est-à-dire que, j'ai trouvé des choses pour moi,
j'en ai donné parce qu'il y a des choses dont je ne me servais

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pas. Les gens étaient très contents de pouvoir récupérer des
choses comme ça. Il trouvait que je leur donnais des choses
de qualité et moi je leur rendais service parce qu'en fin
de compte, je trouvais ça dommage de me débarrasser de
choses… ou trouver des choses qui peuvent servir”

- J'ai l'impression que c'est ça a commencé avec des choses


très concrètes, très pratiques, avant de prendre des
formes un peu plus extrapolées, avec les lampes. L'art,
les toiles, la création… Que finalement, c'est devenu une
composante essentielle, dans ton quotidien, quand tu
crées…

"C'est-à-dire qu'au tout départ, j'ai trouvé énormément de


satisfaction à créer à partir de d'éléments… Des rebuts, des
choses qu'on met à l'écart [...]. Les lampes, la mosaïque, le
collage, les toiles… Mais les façons de faire les objets avant
est très différente de la façon de faire des objets maintenant.
Les composants, les matériaux étaient beaucoup mieux faits
avant et beaucoup plus solides. Tu ne peux pas avoir cette
qualité-là maintenant…”

- Ou c'est plus rare. “Oui, ou c'est rare ou c'est très cher.”

“Donc cette qualité était accessible soit par des vide-greniers,


soit des dépôts-ventes, soit par des encombrants, etc… Et
c'était accessible et facilement retapable. Et puis après tu as
un truc vraiment plus original, plus sympa… Après je n'ai
fait quasiment que créer qu’à partir de récupération."

- Finalement, même les supports, c'était de la récup'.

“Et puis maintenant je prends peut-être un ou deux trucs


par an… Et encore ! Une fois par an. J'ai déjà assez de choses

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RESTES AU SOLEIL

pour pouvoir moi-même bosser quoi. J'ai pas le temps déjà


de rénover tout ce que j'ai en tête. Je ne peux pas faire que
d'entasser.”

- À quel moment tu t'es senti un peu dépassé par… “... Les


envies ?” - Oui.

“Bah… le fait d'être maman, parce qu'en fin de compte, j'avais


autre chose à faire quoi. J'ai fait des choses que bien plus
tard. Quand vous étiez un peu plus grands."

- Les expositions et ce genre de choses… ?

“Ça, c'était bien plus tard, quand vous étiez plus grand… Et
puis c'était quelque chose d'essentiel pour moi, même si je ne
travaillais pas à ce moment-là là-dedans. C'était quelque
chose d'essentiel pour moi de créer à partir de récupération.”

- Pour toi, où se situe la différence entre les vieilles choses


et les choses délaissées que tu récupères ?

“Il peut y avoir des choses jetées neuve où contemporaines.


Où voilà ça c'est pas forcément des vieilles choses, des vieilles
choses ont une histoire et elles sont pas forcément jetées non
plus. Il y a des gens qui jettent des vieilles choses, oui. Mais
ce n'est pas forcément ce qu'on entend… L'idée, c'est pas
forcément quelque chose qui est vieux, c'est quelque chose
qui peut resservir.”

- Ou qui a du charme…”Oui”

"Déjà, à l'époque, quand je prenais les choses dans les


encombrants, c’était comme un cadeau, comme Noël. Et
j'avais déjà en tête ce que je voulais en faire.”

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- Est ce qu’à partir d'un moment, tu as perdu ce que tu
voulais faire lorsque tu ramassais ?

“Non, c'est après. Parce qu'en fait compte j'ai pas le temps
de faire ce que j'ai envie. Puis il y a pas que le temps, il faut
avoir les bras, le physique aussi pour poncer tout ça, Et c'est
très dur, hein !”

- Est ce que si tu avais beaucoup plus de moyens, tu


penses que tu continuerais quand même de prendre le
temps pour ces choses jetées ?

“Non peut-être pas jeter… Mais ce sont des choses que j'ai
déjà récupérées, j'en ai déjà pas mal, j'aime bien mais je
deviendrais plus exigeante sur ce que je veux trouver.

C'est-à-dire que, au fur et à mesure du temps, tu ne peux


pas tout récupérer, donc tu affines et tu aiguises un petit
peu ta façon de voir les choses par rapport à ce que tu vas
récupérer.”

- Tu me disais tout à l'heure, que pour toi que le recyclage


était une question de moyen ?

“À l'origine, oui, j'étais jeune. Comme beaucoup de jeunes,


par l'idée de prendre des choses de mes parents ou des
vieilles choses récupérées et cetera… Mais le truc est arrivé
au fur et à mesure. En fin de compte, il a fallu que je retape
un bureau avec une vieille table,... Avec un morceau, une
porte en verre, une vieille table, une armoire… Enfin plein
de choses comme ça.”

“Voilà, en fait, j'aime la transformation, je trouve que c'est


quelque chose le pouvoir de transformation qu'on a quand
on récupère quelque chose de comme ça… C'est hallucinant

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RESTES AU SOLEIL

quoi. On est presque des magiciens. Ce pouvoir, il est très


satisfaisant intérieurement.”

- Et est-ce que tu sais ce que tu jettes ?

“Est-ce que je jette déjà ? *rires* Oui, je jette, oui ça m'arrive


de jeter. On fait beaucoup d'encombrants maintenant… Ils
ont fait leur vie… Je les avais récupérés aussi et puis bon, on
peut pas non plus éternellement garder les choses.”

- Qu'est-ce que tu penses qu'il va se passer une fois qu'il


sont dehors ?

“Oui, je sais qu'il y a des personnes qui passent derrière moi


pour reprendre des choses encore de ce que je jette. Par
exemple, les ferrailleurs, il récupère tout ce qui est à base
de ferraille et pour pouvoir en vivre. D'autres personnes, ça
peut être une planche. Je me suis aperçu que, quand même,
c'est quelque chose qui ne se faisait pas beaucoup il y a 25-
30 ans, c'était surtout les vieux. Là, ça s'est démocratisé. Et
puis c'est devenu une mode. Dans le vent quoi et puis avec
les trucs d'Internet, et cetera, les réseaux sociaux, les gens
ont fait des groupes de récupération. Ils donnent des conseils
aux autres… Et maintenant les trucs, c'est incroyable quoi.
Ils s’en sont emparé.”

- Est-ce que tu penses que cette mode va passer ?

“J'espère pas. J'espère pas parce qu'on ne peut pas faire de


l'hyper consommation à n'en plus finir parce que, en fin
de compte, dans les entreprises, c'est ça, c'est toujours plus,
toujours plus, toujours plus… On fait toujours plus son
ventre. Et quand on vend plus et ben on jette plus et notre
Terre ne peut pas, ne pourra jamais soutenir ça et donc il

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faut absolument que les gens se réveillent. On ne peut pas
éternellement créer des produits comme ça et qui font des
déchets sur la Terre… C’est hallucinant.”

- Il n'y a que 14 % des déchets que l'on met dans la poubelle


recyclable, qui sont réellement recyclés. Il y a 8 % qui
sont décyclés, c'est-à-dire qui sont recyclés pour en faire
d'autres matériaux. “14 % dans tout ce qui est jeté, tu veux
dire ?” - Oui. “Ça fait pas beaucoup.”

“Et puis il y avait autre chose, par exemple, moi, j'aime bien
les vieux téléphones. Peut-être parce que je n'avais pas
le droit de téléphoner petite et j'étais tellement contente
d'avoir un téléphone que je m'amusais pendant des heures et
des heures avec ce téléphone à cadran que je faisais tourner.
C'était vraiment une satisfaisant…Un truc qu'on disait pas
à l'époque, c'était ‘satisfaisant’, mais j'éprouvais du plaisir à
le faire. Et il y a plein de petits objets comme ça, je ne sais
pas vraiment pourquoi je les aime bien.”

“Ah, il y a aussi un truc qui est quand même important, c'est


que… Bon. C'est vrai que c'était une nécessité d'argent au
tout départ, pour me loger et meubler l'appartement, mais il
y a aussi un truc qui était important, c'est que moi, j'aimais
bien aussi l'art africain et l'art africain ne se trouvait pas
partout.”

“L'art africain ‘récent’ ne m'intéressait pas énormément et


je ne voulais pas ni du trop récent ni trop trop vieux, parce
que le trop vieux, il peut avoir servi à faire des choses…
Voilà, magique. J'en sais rien. Enfin bon, peu importe, je
voulais quelque chose d'un intermédiaire et ce n'est qu'en le
voyant que je pouvais savoir. Et l'accessibilité de ce genre de
chose, soit tu vas chez les brocanteurs et ça coûte un bras, les

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RESTES AU SOLEIL

choses très vieilles. Et puis il y a des choses qui ont été volées,
qui ont servi… Je parle d’avoir les objets traditionnels. Tu
vois ? Je voulais pas avoir les objets des sorcelleries, des
croyances, des divinités... Je voulais pas, moi je voulais
des objets africains particulier et le seul endroit, c'était
chez les particuliers et donc les vide-greniers et les dépôts
ventes. J'ai beaucoup été dans les vide-greniers et les dépôts
ventes aussi par cet intermédiaire là de l’art africain. J’y
allais parce que je faisais,.. bon bah j'aime pas trop le mot
‘collection’ mais j'aime certaines belles pièces.”

"Je pense que ça ne vient pas tout seul. Je pense que c'est au
fur et à mesure des années. De mûrir un peu les choses… En
tout cas pour moi, voilà, après je connais des personnes qui
achètent tout et qui achètent tout neuf, I. par exemple. Elle
ne peut pas acheter quelque chose de… de passé. Je peux
comprendre hein… Moi le truc, c'est que cette envie je suis
pas sûr qu'elle soit soutenable, elle peut pas être soutenable.”

“Il y a aussi quelque chose qui me dérange, c'est qu'avant, il y


avait plein de petits métiers. Tu vois ? Que ce soit le cordonnier,
et cetera. Et encore, avant, les chaussures étaient très solides.
On n'allait pas chez le cordonnier comme ça chaque année
pour récupérer... Non, on allait pour réparer vraiment des
chaussures et les chaussures durent très longtemps. Moi je
me souviens petite, j'ai des chaussures…je grandissais pas
beaucoup des pieds, mais des chaussures qui ont durées quoi.
Tu tombais le machin était un peu râpé, tu les cirais et puis
c'était bon, c’était vraiment de bonne qualité… Il y a eu un
moment donné, là, ça a commencé à faire n'importe quoi et
là ça va un peu mieux. Mais il faut quand même mettre le
prix, ouais.”

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LE LIEN

A Paris, à Marseille, à Madrid et puis dans toutes grandes


villes apparaissent des dispositifs informels. De typologie
et de nature variées, ils s'inscrivent dans ces lieux au
travers de multiples stratégies. En s’appuyant sur ce qu’il
reste, ils s’approprient, délimitent, et personnalisent des
espaces, parfois ils finissent même, par leur présence
quotidienne, à marquer des repères pour les autres. Les
restes permettrait de constituer différentes formes de
résistance face à des stratégies d’effacement et de mise
à l’écart. À travers l’exemple du Camden Bench, Mickaël
Labbé démontre « la multiplication des stratégies
urbaines d’exclusion et de contrôle au service du polissage
des villes de plus en plus obsédées par [leur] image »5. Il
apparaît une tension entre les ambitions d’une ville lisse
et aseptisée et l’apparition de ces organismes informels.
Cependant les relations de coexistence qu’entretiennent
ces deux systèmes se déclinent et se complexifient. Il
y des degrés d’impact et d'influence, mais aussi une
forme d’expression culturelles dans ces sujets. Il devient
dès lors essentiel de définir ces éléments, avant de les
questionner.

5 Mickaël Labbé, philosophe, présente dans son ouvrage Reprendre place,


contre une architecture du mépris des interrogations sur l’hostilité des villes
à travers des exemples d’architecture conçue pour évincer les populations
considérées comme indésirables.

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RESTES AU SOLEIL

Les chaises, 2021. Canelle Nassara ©

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"Il me semble que la misère
serait moins pénible au soleil "
Charles Aznavour

Marseille

Vendredi 18 juin, 8h50 – Le trajet en bus a été long mais


la nuit très courte. Je descend le quai suivit du roulis
de la valise. Au sortir de la gare, le soleil irradie déjà le
parvis. Le ciel étend son bleu. En dessous, le paysage se
décline sur les reliefs de Marseille. Les tuiles des toits
sont presque rouges. Les façades paraissent vieilles mais
belles. J’observe du haut des marches l’effervescence qui
monte dans les ruelles. Il est encore tôt mais il commence
déjà à faire chaud. Une à une, je descends les quelques
marches vers le trottoir et sur la gauche, sous l’ombre
d’un feuillage, je vois des chaises.

Les chaises – 1 place des Marseillaises

Ces chaises on les a ramenées là. Sous la douce ombre


d’un flamboyant. Elles ne sont pas sur le sol en bitume,
non, elles sont posées sur le remblai. L’herbe y est jaune
d’avoir trop séchée. Elles ne sont pas sur le même niveau
que le trottoir. Juste une cinquantaine de centimètres
au-dessus. Devant, il y a une marche haute. Derrière, un
muret les séparant de la chaussée. L’endroit est jonché
de canettes, bouteilles d’eau vides, tickets, plastiques
et papiers. Pourtant il paraît agréable de s'y retrouver.
Les quatre chaises qui se font face s’accordent avec les
couleurs du feuillage. Il y a une chaise verte style bistrot

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RESTES AU SOLEIL

avec une assise en cannage en rotin. Une chaise avec


une coque moulée en plastique grise dont les pieds
sont en métal brillant. Puis un fauteuil de bureau noir.
L’assise et le dossier sont rembourrés. Il a l'air d’être le
plus confortable des quatre. Son seul pied se termine
en étoile, mais plein de poussière de terre. La dernière
est une chaise de conférence, la même que l’on retrouve
dans la salle d’attente chez le médecin ou dans une
salle de réunion. Le dossier est légèrement incliné. Il
est rembourré, tout comme l’assise, d’un matelassage
vert bouteille. On aurait dit que chacune des chaises
dégageait une personnalité, pourtant ces assises vides
sont restées anonymes.

Toutes ces chaises ont été extraites de leur contexte


initial. À partir de l’initiative spontanée d’un groupe, ces
éléments ont été choisis puis ramenés ici. Les chaises
qui sont disposées là n’ont que pour seul point commun,
leur fonction. Les milieux auxquels elles renvoient ne
permettent à aucun moment une telle rencontre. Il serait
sûrement impossible de trouver ailleurs une pareille
composition. Ces objets construisent une identité unique.

Les chaises sont posées là, sous l’ombre d’un arbre en


fleur. Sur un sol naturel, le seul sur un rayon de plusieurs
dizaines de mètres. Elles se trouvent à la fois au centre
mais aussi paradoxalement en retrait de l’espace public.
Leur emplacement témoigne de l’élaboration d’une
stratégie d’implantation. Ce qui présume à son tour une
vaste connaissance du terrain et du contexte urbain.

L’emplacement et la disposition du mobilier construisent


une forme d’intimité au sein de l’espace public, non sans

22
rappeler celle que l’on retrouve dans les jardins. Bien
qu’il n’y ai personne, j’ai l’impression que je ne dois
pas m’asseoir. Ces chaises ont été choisies, introduites
puis réinventées au profil d’un groupe que l’on peut
imaginer autour. Au milieu des zones de passage, ces
sièges font société. Ils créent des codes en supposant
une familiarité entre les personnes qui s’y retrouvent.
Les assises tournées vers un même sens appellent à
l’échange et au dialogue. Ces chaises produisent une
logique de groupe auquel je n'appartiens pas. En effet,
les autres lieux d’assise dans l’espace public sont codifiés
autrement. Un banc par exemple, présente une fonction
semblable. Cependant les individus sont côte à côte et
non face à face comme pour nos chaises. Sur un banc,
on ne se connaît pas forcément. L’objet n’amène pas à la
discussion mais plutôt à l’attente et la contemplation. Par
ailleurs, d’autres dispositifs urbains peuvent prêter au
détournements, comme l’on prend parfois les marches
pour s’asseoir.

Paris
Mezan – 3 avenue de la Porte d’Orléans

29 septembre 2021 - Je suis descendue et il était sur le


chemin, mais j’étais pressée. Ça aurait pu être un autre.
Je ne m’en rappelle plus.

19 octobre 2021 - Il était 20h55, il faisait nuit. Je l’ai pris en


photo alors qu’il remballait son étale.

25 octobre 2021 - Il était 19h, je rentrais du travail. Je

23
RESTES AU SOLEIL

Maison à ciel ouvert. Square du Serment de Koufra – Rue de


la Légion étrangère, Paris 75014. 2021. Canelle Nassara ©

24
prends le bus à Porte d’Orléans (je pense ici au nom de
l’arrêt de bus que j’emprunte et pas à toute la zone que
l’appellation peut définir), c’est un point de chute. De là
où j’habite c’est par là que j’entre dans Paris. Et parfois,
de là où j’en sors aussi lorsque je prends le bus ou la
voiture.

Quand j’arrive depuis le sud, il y a d’abord le périphérique


et le boulevard extérieur qu’emprunte le bus. Puis
l’avenue de la porte d’Orléans où le bus tourne et où il se
gare. C’est le terminus, tout le monde descend et marche
pour rejoindre le métro ou le tram sur le boulevard
intérieur. Entre, il y a des immeubles avec des commerces
à leurs pieds. En plan, la configuration de ces bâtiments
rappelle le dessin des fourmilières. Ce sont des cités
jardins. Lorsque je prends le bus au retour, je vais au
même arrêt. Ce jour-là, je suis descendue du tram, j’ai
pris le trottoir des cités jardins puis j’ai traversé l’avenue
Paul Appell pour rejoindre le trottoir des arrêts de bus.
Après le passage piéton, le trottoir s’élargit. En fait, on
dirait presque une place. Il y a un large bâtiment un peu
sur la gauche, c’est une piscine, ces murs s’étendent
derrière les arrêts de bus et bordent un peu cet espace
de passage et d’attente. Avant c’était un chantier, il y avait
des palissades et encore avant il y avait un grillage et une
sorte de terrain vague je crois. Mais sur le plus court
chemin qui relie les arrêts de bus et les autres mobilités,
il y a des vendeurs. Il y a Mezan et un autre monsieur
qui fait griller du maïs sur un caddie. Ou plutôt dans un
tonneau sur un caddie. Mezan lui vend des fruits.

Ce jour là, quand j’arrive du tram, il est de dos. Au


pied d’un panneau publicitaire comme pour signaler

25
RESTES AU SOLEIL

sa position. Il est là, tourné vers les arrêts où les gens


arrivent et peut-être aussi vers les gens qui attendent.
Je pense qu’ils sont sa clientèle. Il a construit un étale
avec les cagettes des fruits qu’il propose et puis des
morceaux de carton posés au-dessus pour le plateau.
Derrière lui, il y a un caddie rouge et bleu avec dedans
d’autres cagettes, des sacs plastiques, du papier journal
et un carton encore fermé. Je veux lui parler alors j’ouvre
mon porte-monnaie et je trouve quelques pièces qui
me serviront de prétexte. Sur son petit étale il y a 6 ou
7 produits différents. Je regarde se faire une transaction
puis vient mon tour. Aujourd’hui il est mon commerçant
et moi je suis sa cliente. J’entame la discussion. À ce
moment-là, je ne connaissais pas encore son nom mais
j’ai appris qu’il venait du Bangladesh et qu’il habitait
porte de Saint-Ouen. Il a fait des études en Italie qu’il a
dû quitter pour des raisons administratives. Mais surtout,
il préférait que nous parlions en anglais. Le français est
pourtant la langue avec laquelle il communiquait avec
les autres clients mais notre discussion s'est éternisée
durant plusieurs minutes. Je pense que c'était plus facile
pour lui de s’exprimer et de se faire comprendre. Nous
avons donc discuté ainsi durant une petite dizaine de
minutes. Je lui ai demandé la provenance de ces produits
car cela m'intéressait en tant que cliente. Puis je lui ai
demandé où est ce qu'il avait acheté ces produits car
cela m'intéressait dans le cadre de mon étude. Ainsi il
m’expliqua qu’il appartenait à un petit groupe d’environ
six ou sept personnes et qu'ensemble ils allaient acheter
différents produits chez un grossiste (qu’il n’a pas nommé)
et puis surtout des fruits. Je crois que la plupart du temps
ces aliments peuvent être consommés très rapidement

26
sans beaucoup de préparation. Le raisin, les clémentines
peuvent être mangées sur le trajet, les mangues et
les avocats le soir en arrivant chez soi. D'ailleurs il n’y
avait pas de légumes sur l’étale de Mezan. C'était notre
premier échange et j’ai dû y mettre fin pour rattraper le
bus qui partait déjà. Durant le trajet je préparai ce que
j’allais pouvoir dire pour une prochaine fois.

29 octobre 2021 - Il est presque 17h. Aujourd'hui il pleut


beaucoup mais mon vendeur est toujours là. Il se protège
avec un parapluie, moi je n’en ai pas, si je sors maintenant
je vais être trempée. Alors le l’observe de loin abritée
sous le auvent du bar. Ça sent la cigarette.

L’autre vendeur qui cuisinait du maïs sur un caddie est


partit s'abriter sous la corniche bétonnée de la piscine.
Je crois que mon vendeur tient à son emplacement. Par
la suite, je l’ai toujours retrouvé au même endroit lors
de tous mes passages. Mon vendeur est en fait au bord
d’une ligne invisible. Un chemin qu'empruntent tous
les voyageurs qui proviennent ou qui rejoignent des
différentes mobilités. En venant du bus, cet emplacement
fait de ce morceau de trottoir son territoire. Celui d’après,
le territoire de ceux qui font la manche et surtout de
l’épicerie à qui il fait concurrence. La police est stationnée
à côté. Je quitte mon abri. Finalement, même par temps
de pluie les affaires sont bonnes, Mezan a sa petite
clientèle. Je regarde encore quelques transactions. Des
prix ronds sont écrits à l’encre noire sur des morceaux
de carton devant chacune des familles d’articles. D'autres
cartons encore sont retournés sur ce qui sert de table
et permettent de surélever les produits comme sur des
présentoirs. Les bananes sont un peu plus abîmées que

27
RESTES AU SOLEIL

l’autre fois. Tout ce qui peut être empilé est monté en


pyramide. C'est ce que je vois parfois dans les marchés.
Mais je ne l’ai jamais vu ni au supermarché ni devant
les épiceries. Lorsque Mezan s'aperçoit de ma présence,
il me fait passer de l'autre côté de ce qui constitue son
échoppe et il me prête son parapluie. Je le remercie. Je lui
pose la question si la police que je vois stationnée à côté
ne le dérange pas mais ça va. Il me dit que quelquefois
ils viennent le voir, un peu comme un avertissement et
quelques rares autres fois on lui demande de partir. Ont
lui rappelle peut-être ainsi l’informalité de son petit
commerce. Je lui demande aussi ces horaires de travail.
Il arrive aux alentours de dix ou onze heures avec le
caddie. Quand il termine le soir vers 20h ou 21h, il met
ses produits dans une safe place. Un endroit à l'abri, pour
ne pas avoir à beaucoup déplacer ces marchandises et
où il peut les retrouver le lendemain. Puis il rentre chez
lui, se lave, mange et puis effectue d’autres activités
quotidiennes. Je crois qu’il n’aime pas trop mon anglais,
il a dit que je pouvais utiliser Google traduction si je
voulais. Je lui achète d'autres fruits en partant et il me
fait cadeaux d’autres, alors je lui laisse ma monnaie.

18 novembre 2021 - Cela faisait longtemps que je n'étais


pas venue. Je pensais qu’il serait sûrement partit. Mais
Mezan était toujours là, sous le panneau publicitaire
avec le même caddie derrière lui. Par sa présence
quotidienne, ces rituels, sa position, il s'inscrit dans le
paysage. Sa constance marque un repère à la fois spatial,
temporel et social. Mezan s’inscrit dans un modèle de
consommation de proximité. Son commerce est un
commerce d’opportunités qui révèle la mise en œuvre de
différentes stratégies.

28
LA NORME

Observons maintenant le recyclage lorsqu’il devient


le référentiel de consommation. Ce que j’entends par
cette expression, c’est le rapport à l’usage (et à l’usure)
qu’une société entretient avec ces objets du quotidien.
Ces termes signifient que selon les pays, les régions,
les cultures, les classes sociales et les origines des
populations, les degrés d’usages et d’exploitation de la
matière et des objets varient. L’usage et l’exploitation
renvoient entre autres au nombre de fois qu’un objet ou
matériaux est réemployé ou retransformé.

Au travers d’exemples de situations où le recyclage


apparaît d'abord comme une nécessité, il apparaît que la
disponibilité des ressources premières ou transformées
n’est pas la même selon les quartiers, les villes ou les
régions du monde. Nous pouvons établir d’après les
observations effectuées à mon échelle qu’un recyclage
n’est pas le même selon les niveaux de développement. Ce
mot exprime l’idée d’une prise d’ampleur, d’importance,
de qualité, mais porte aussi le sens d’amélioration.
Lorsqu'il s’agit de pays ou de régions, ce terme s’appuie
sur différents indicateurs pour mesurer l'amélioration
globale et durable des conditions de vie et richesses

29
RESTES AU SOLEIL

d’un territoire6. Presque paradoxalement, alors que le


développement de certaines régions apparaît comme
moins avancé, on constate un usage sur un temps
plus long de la matière, sous des formes plus diverses
et originales des objets lorsque les moyens sont bien
moins avancés. Le recyclage au sens strict7 ici ne
nécessite pas de re-transformation de la matière. Cet
examen personnel s’appuie sur une idée d’épuisement
du matériel et des objets à disposition, qui finalement
se trouvent constamment réinventée en fonction des
besoins. Parallèlement, l’estimation de ces éléments
évolue, il y a bien sûr leur valeur marchande, mais
également une valeure imaginaire8 de par l’affect, mais
aussi au travers de la mémoire qu’ils véhiculent comme
le développe Octave Debary9. Cet anthropologue français
étudie dans ces écrits notamment les objets et les
restes. A travers musées et vide-greniers, il enquête sur
la “puissance narrative et mémorielle" de ces objets et
mène une forme “anthropologie du temps”, témoignage
de leur histoire.

Parfois, il n’est plus question de seulement jeter ses


poubelles en les triant, mais de vivre avec ce qui est
produit. Ces restes ne sont plus alors des rejets, issus
d'une intense consommation, mais aussi une ressource.
L’idée de matière première peut alors perdurer au fil des

6 Définition géographique. “Le développement d’un pays a été


pendant longtemps [été mesuré par] son produit intérieur brut (P.I.B.) –, l’état
de développement des nations est désormais analysé en termes de développement
humain. Ainsi, […] la notion de développement met l'accent sur des aspects
qualitatifs [...] de son état social”. Encyclopédie Larousse 2022 (en ligne).
7 C'est-à- dire, étymologiquement la réinsertion dans un cycle.
8 Voir affective, car le temps et le rôle de ces éléments permettent
de construire une fiction autour de ces objets, leur conférant une valeur tout
autre et - au sens strict du terme - inestimable.
9 Anthropologue français, né en 1972.

30
usages. Le sens des restes n’est plus tout à fait le même
selon le référentiel. Cet épuisement de la consommation
se retrouve dans les habitudes et dans le quotidien,
qui amène à la banalisation du remploi comme à son
délaissement.

“A golden foot, a silver heart and an iron hat.”

Bewegungen eines nahen Bergs


(Déplacements d'une proche montagne),
un film de Sebastian Brameshuber

Le film commence un peu comme un conte. Il était une


fois dans les montagnes de fer… Le sujet se situe dans les
Alpes autrichiennes, près d’une vieille mine d’extraction.
Les reliefs sont couverts de hautes et sombres forêts que
les brumes de l’Erzberg enrobent. A leur pied, il y a un
large hangar à trois pans.

Le documentaire s’ouvre sur un plan séquence d’une


caméra placée sur le tableau de bord d’une voiture. Elle
roule et le paysage défile. Puis elle s’arrête sur un parking
presque vide et un homme sort du véhicule. Il glisse un
papier dans une portière puis repart. C’est Cliff et il vient
de poser sa carte de visite. Cliff travaille dans le large
hangar au pied des montagnes. Il est le sujet de plusieurs
plans fixes qui constituent la majorité des plans du
documentaire. La caméra filme sans que le protagoniste
ne pose un regard dessus. Il désosse les carcasses des

31
RESTES AU SOLEIL

voitures à la force des bras. Des bruits de ferraille, des


tintement, puis le silence et le vent. Du liquide noir qui
coule des réservoirs tenus par des ceintures de sécurité…
C’est comme si l’on suspendait les organes des machines
pour qu’il se vide lentement. Il effectue des gestes, sûrs
et variés. Il tape, il dévisse, il emballe des moteurs, les
prend et les pose. Les plans et les lumières sont belles,
claires et froides. Mais il fait aussi quelquefois sombre,
lorsque le ciel se couvre ou quand la caméra filme de nuit.
Les couleurs, c’est la peinture sur les voitures.

Cliff prospecte et rachète des voitures d’occasion parfois


il les démonte, parfois il les répare. Puis il les envoie
complètes ou en pièces détachées au Nigéria, le pays
dont il est originaire. Mais souvent des gens viennent, ils
lui négocient des pièces, des pneus, des voitures entières,
c’est tout une économie. Les échanges varient : des fois
fermes et puis d'autres où s'accordent les deux parties.
Ça parle d’année du véhicule, de kilométrage, de rouille
et surtout du prix. Le documentaire ne nous exprime
pas de chronologie claire. Parfois l’on reconnaît les
saisons chaudes où Cliff peut faire sécher son linge au
soleil et puis les saisons froides où des nuages de vapeur
s’échappent à chaque respiration. Certains passages du
documentaire affichent un grain. La pellicule vient d’une
caméra plus âgée mais le réalisateur a souhaité réutiliser
quelques passages d’un film antérieur d'Of Stains, Scrap
and Tires (2014), tourné en 16mm dans le même garage
automobile. Ainsi se confond le temps, le rythme est lent,
les images se posent. Il y a le jour et il y a la nuit, mais
surtout il y a Cliff qui travaille. Un plan noir, on ne voit
rien mais on entend la nuit et ces grillons. Ce ne sont
pas les sons des Alpes de Styrie. Une voiture arrive, ces

32
phares qui éclairent faiblement la porte, l’intérieur du
garage, on reconnaît les banquettes où quelques fois Cliff
s’assoit et un moteur cellophanée. Au cœur de la nuit, un
mythe d’éternité :

A golden foot, a silver heart and a iron hat

“ Un pied en or, un cœur en argent ou un chapeau de fer.


L’or durerait le temps d’un souffle, l’argent toute une vie, le
fer l'éternité. C’est ce que le génie des eaux aurait dit aux
hommes affamés et curieux qui l’avaient fait prisonnier. Sa
proposition était une issue à l’esclavage. Le pied en or, le
cœur en argent et le chapeau de fer. Les hommes ayant choisi
l’éternité, le génie des eaux leur pointa du doigt une proche
montagne, durant une année, ils creusèrent à la sueur de
leur front pour extraire tant et tant l’airain. Tous les doutes
sur la promesse du génie des eaux furent ainsi dissipés. Dès
qu’il l’eurent délivré de ses chaînes, il disparut dans les eaux
sombres. Seul son rire continua de résonner dans les vallées
laissant les hommes sans voix.”10

La nuit, le froid, le jour et le feu. Cliff cuisine et mange


dehors, dans une sorte d’annexe près du hangar, sous
un appentis, il y a son nécessaire de cuisine. Une table,
des marmites, une grille de cuisson, un couteau et des
ingrédients. Il lave ses vêtements avec de l’eau puisée
dans la rivière et les étend sur le grillage. Avec cette eau,
il nettoie aussi les voitures. Plus tard, on le voit se changer
au milieu du hangar avec le linge qui a séché au soleil.
Dans le film, Cliff est seul la plupart du temps. Lorsqu’il

10 Cette partie du texte est la retranscription d’un conte (traduit). Il est


énoncé par la voix de Cliff, alors que la caméra filme la nuit. Ce conte apparaît
en tant que référence directe aux mines de fer proches du lieu où se situe le
tournage.

33
RESTES AU SOLEIL

travaille, lorsqu'il attend, lorsqu’il mange et aussi lorsqu’il


se rase dans le rétroviseur d’une voiture. Les voitures
entreposées là trouvent ainsi un usage intermédiaire
autre que celui pour lequel elles ont été conçues et autre
que celui pour lequel elles sont destinées. Elles meublent
ce garage comme le mobilier occupe une maison. Le
mécanicien déambule entre elles, il y mange, il s’y assoit,
s’y contemple, s’y réfugie parfois. Cliff s’en sert par des
usages détournés en y conciliant les registres de ces
activités. Avec ces habitudes domestiques et ces gestes,
il cumule le statut de son lieu de travail avec celui de lieu
de vie. On dirait presque qu'il y habite. Pourtant, on ne
le voit jamais y dormir. Il a un chat aussi. Il s'appelle Biki.

Un jour, un camion porte-conteneur est venu pour


charger quelques véhicules avec une grue. Les voitures
qui sont envoyées sont optimisées et on y glisse
beaucoup de choses et puis on en retire d’autres. “Les
portières se vendent mal” selon le mécanicien. Elles
sont parfois retirées pour gagner du poids. Le coffre et
la banquette arrière des véhicules complets reçoivent
les pièces de voitures détachées. Après l'envoi, Cliff
retourne retirer des fusibles. Son ami Magnus arrive
dans le champ. "Tu sais pourquoi les affaires sont bonnes
? Parce que le gouvernement à augmenter les taxes. Ils
se dépêchent, les Nigérian ont le sens des affaires”. Ça
parle de nourriture, le prix des fusibles retirés se compte
en assiettes de plantains et en gros poissons. Cliff n’a
pas pris sa pause, “ici il faut travailler pour manger”. Il
est difficile de cerner les limites de son travail. Son ami
Magnus Ogbonna est toujours en bleu de travail. Quand il
termine, il l'enlève et puis monte dans sa Volkswagen. On
peut reconnaître une forme de rituel qui permet de sortir

34
de son cadre professionnel. Lorsqu’il prend sa voiture,
on peut l’imaginer retrouver d’autres occupations plus
personnelles. Une forme de passage se matérialise.

Dans ce garage il y a des pneus, des moteurs V6 de


Audi, des pare-chocs, et puis pleins d’autres pièces. On
assiste à des discussions qui commencent avant nous et
se terminent après. On comprend un peu en regardant.
C’est comme un texte à trou, des brides de quotidien
pour finalement comprendre l’essentiel. Le sujet est
là mais il y a quelques fois un peu de fantastique, des
objets apparaissent hors champ et dans les discussions
des protagonistes mais s’évanouissent quand la caméra
se tourne vers eux. On l'appelle sur son téléphone et il
sourit. Les gens viennent ici car c'est moins cher, “je
ne veux pas en commander des neufs” dit un jeune
homme venus trouver des pneus pour sa Golf. Parfois
certains services se font contre certaines opportunités.
On propose parfois des véhicules à Cliff. D’autres à des
garages concurrents.

Avec d'autres clients, ça parle du temps d’ici et maintenant,


et du temps de là-bas, en Afrique en décembre il y a
toujours du soleil. D’après une acheteuse, “la police a
dit Cliff c’est un chic type”. Toujours des moteurs que
l’on emballe. et puis que l’on charge dans des voitures.
Aujourd’hui, il raconte à Magnus qu’il s’est déplacé dans
une ville éloignée pour l’achat et le remorquage d’une
occasion. Seulement en arrivant sur place, il découvre
que le véhicule a été vendu à quelqu’un d’autre, il est
amer et déçu. Magnus lui est très en colère mais selon
Cliff “dans ce pays un accord oral n’est pas un contrat, tu
peux le résilier à tout moment." Une chose qu’il met en

35
RESTES AU SOLEIL

Sebastian Brameshuber ©

36
perspective par rapport au pays d’où il vient. Là-bas, des
contrats engageant beaucoup d'argent et de moyens se
concluent par des poignées de main. On peut ici entrevoir
l'importance de la culture orale dans les échanges de ce
pays.

Le documentaire se termine sur un plan séquence d’une


caméra placée sur le tableau de bord d’une voiture. Elle
roule et la ville défile. Puis elle s’arrête au milieu d’une
rue pleine de monde et un homme sort du véhicule. C’est
Cliff et il demande de la place dans la rue pour pouvoir se
garer. Au Nigéria, les rues fourmillent, un grand contraste
entre le calme des montagnes bleues et les rues ocres
de terres remplies de monde. Il décharge les moteurs
emballés de sa camionnette irisée et des centaines de
pièces. Au milieu de ce butin posé à même le sol, il y a Cliff
qui préside. Il fixe les prix et les négociations vont vite
car il y a beaucoup de demandes. Plus tard, on le suivra
longtemps dans la forêt, jusqu’à ce que le soleil se couche.
Au cœur de la nuit, un mythe d’éternité. L’histoire est à
nouveau contée dans le noir.

Le film se finit dans les Alpes, sur une route enneigée, la


caméra sur le tableau de bord avec en bande sonore le
bruit de la forêt nigériane.

___

L’histoire de cet homme qui nous est comptée à travers


la caméra du réalisateur est presque comme suspendue
dans le temps. Il était un temps ou Clifford Agu réparait
les voitures. Il n’y a pas d'hier ni vraiment d'aujourd'hui,
il y a simplement Cliff et le travail. Ces habitudes et ces
gestes si caractéristiques. Ce film est le résultat de mois

37
RESTES AU SOLEIL

voir des années de tournage. Les événement se succèdent


pourtant le calme et le silence de la temporalité de ces
montagnes nous est retranscrit. La contemplation
semble être le mot d’ordre de la direction artistique, on
contemple derrière la caméra, et on contemple parfois
aussi ce que notre mécanicien contemple lui-même. Le
réalisateur est sur cette scène mais toujours en retrait, il
garde une distance avec le sujet, le laissant ainsi librement
interagir avec ses voitures, son environnement et les
multiples intervenants. Nous nous retrouvons plongés
dans une observation consciente. A différents moments,
il est difficile de ne pas chercher à comprendre ce que fait
le mécanicien, ce dont il parle. Chaque scène constitue
la retranscription d’un instant, la position de la caméra
nous place en observateur et en libre interprète de ce
qui se déroule sous nos yeux. D’une esthétique sobre, ce
documentaire n’affiche qu’un minimum de procédés. À
travers cette économie, le contraste avec sa grande force
n’est que plus saisissant. L’économie est présente ainsi
tant dans la forme que dans le sujet.

C’est pour cette efficacité du propos sous couvert d’une


apparente sobriété et aussi notamment pour le rapport
qu’il développe avec le réemploie que j’ai choisi ce film.
Très très littéralement Cliff recycle, et ce qu’il recycle ce
sont des objets : les voitures, et ce qui compose ces objets
à bien des échelles. Que ce soit ici en Autriche, au Nigéria
ou au Bénin, Cliff réintroduit la matière. Il revend pièces,
pneus, moteurs… Ce rapport prend une dimension
presque méditative à travers l'œuvre. La légende que
nous conte Cliff, parle de matière éternelle. Cette
histoire choisit fait échos au lieu, au théâtre de ce film.
Ce garage dans les montagnes est en effet tout proche des

38
mines de Styrie. Ces mines à ciel ouvert sont exploitées
depuis l’Antiquité. La matière continue d'être extraite
de nos jours mais ce n’est point sa forme brute que Cliff
exploite. C’est à travers le traitement de cette matière
déjà transformée que se traduit cette idée d’éternité. Le
concept prend sens en ces lieux par l’histoire et la légende
prend corps dans la petite entreprise de Cliff.

Tout au long du documentaire, des gens viennent. C’est


par eux que nous connaissons Cliff, et puis que nous
comprenons son travail, sa personnalité, et le rapport
qu’il entretient avec l’autorité publique. Il a son garage,
propriété légale et ces ambitions pour le terrain devant
“qui n’appartient à personne”. D’une certaine façon,
son activité rend service et débarrasse les villes du
stationnement de véhicules vieillissants ou inutilisables.
La compilation de véhicules et de pièces à laquelle il
procède permet de constituer une bibliothèque de
produits. Il acquiert ainsi une grande connaissance des
véhicules qui lui sont vendus et par la grande variété de
manipulations auxquelles il procède, il développe un
grand savoir-faire. Ce qu’il propose c’est une solution
économique (tant au niveau des prix que sur le plan
matériel). Bien des profils d’acheteurs se présentent au
garage de Cliff mais ils ne paraissent guère posséder
beaucoup de moyens. Certains viennent d’Autriche,
d’autres de plus à l’est encore. Finalement derrière
ce documentaire apparaissent dès questionnements
profondément humains et sociaux. On voit apparaître
des questions de classes, d’économie, de géopolitique et
d’immigration. Malgré l’expatriation de son activité, Cliff
conserve un lien très présent avec ces origines. Elles
font d’ailleurs partie des destinations de son travail. Ce

39
RESTES AU SOLEIL

sont toujours ces référentiels qui transparaissent lors de


ces échanges et de l’attribution d’une valeur marchande.
Mais c’est non sans une certaine sagesse qu’il fait avec
les référentiels du pays dans lequel il vit et travaille. Il
apprend la langue, les codes et à vivre avec le temps d’ici.

Au Nigéria, en Afrique et puis dans beaucoup de régions


ensoleillées, la vie se déroule en grande partie à l'extérieur.
Le grand garage au pied de l’Erzberg n’est pas fermé
et tout un pan est ouvert sur l’extérieur. On observe
évoluer notre mécanicien tout au long des saisons et
du temps entre les murs poreux du garage. Une activité
qu’il mène à l'abri de la neige et de la pluie, mais qui
reste exposée au grand froid et aux fortes chaleurs. Les
seuls intérieurs clos dans lesquels nous l’accompagnons
sont les habitacles des véhicules. C’est ainsi soumis aux
rigueurs du climats et des intempéries que Cliff exerce
son activité professionnelle. Mais c’est également dans
ce même cadre que nous le suivons effectuer ces tâches,
qui habituellement, nous renvoie au registre domestique.
Nous parlons ici entre autres de faire la cuisine, de laver
le linge et même de quelques tâches qui relèvent même
de l’hygiène corporelle. Pour ce qui est de la cuisine, se
trouve un espace détachée de l’immense hangar. Une
petite dépendance en parpaing au toit de tôle. Contre le
mur extérieur et à l’abri sous le prolongement du toit, se
trouve un vieux barbecue et son unique grilloir11. Nous
le voyons cuisiner au feu, dans de grandes marmites à
l’extérieur noircies. La table sur laquelle il prépare, et
mange aussi surment, est en bois, assez large et couru
d’un banc pour s'asseoir. L’eau que nous voyons est

11 Gril d'un four.

40
puisée à la rivière qui s'écoule depuis les montagnes.
Elle est coûteuse, d’une certaine façon, car bien que
abondante, elle est obtenue au prix de l’effort et Cliff
l’utilise avec parcimonie. Cette économie du quotidien,
plus que consciente, apparaît au travers la vie de cet
homme comme naturelle12. Ce mot traduit ici à la fois la
spontanéité, mais également la constance de sa présence
au fil des jours. Tant dans les tâches, que dans le repos, la
sobriété est l’inclinaison vers laquelle tend son quotidien.
Il met de l'implication et de la rigueur dans l’ordinaire
comme au travail. l’un comme l’autre sont rythmés
par de petits rituels et des rencontres spontanées. Les
limites de ces territoires se confondent et les habituels
outils d'analyse du quotidien ne permettent guère de
dessiner une frontière concrète entre le domestique et
le professionnel.

Dans ce théâtre au creux des montagnes, le garage fait


scène, on en voit le devant et les abords, l’intérieur mais
jamais l’envers. On devine une pièce derrière, comme
une loge ou des coulisses, ce qui renforce l’idée d’un
dispositif scénique. On ne se sait pas ce qu’il s'y passe,
seulement on voit Magnus en sortir quelques fois. Nous
savons aussi qu’une route se situe derrière nous (la
caméra), souvent on entend les voitures mais on ne les
voit pas rouler. Ce cadre fixe est régulièrement repris.
Comme peintes, les cimes immobiles des sapins servent
de toile de fond. On devine seulement le mouvement des
nuages qui les traversent. Dans les rares mouvements de
caméra, on suit Cliff dans le garage. La composition est
un enchaînement de plan séquence qui nous place, nous
12 Ce terme est employé ici pour qualifier l’aspect instinctif de
l’économie au travers des activités du mécanicien.

41
RESTES AU SOLEIL

spectateurs, dans une certaine forme de lenteur ce qui


malgré la courte durée de ce film, nous fait ressentir le
temps qui passe au rythme des journées dans le garage.
On se rapproche de l’unité de temps et de lieux. Comme
si ce documentaire se déroulait à huis clos. Quelquefois il
y a la voiture et cette impression d'écran projeter puis les
rues de Lagos, seule autre scène, décor et sujet d'autres
plans fixes. En un sens, ce film rappelle l’existentialisme
et sa retranscription dans le théâtre de l’absurde. Il se
déroule sans réel scénario écrit apparent, pas de script,
point de tirade et chaque personnage interprète son
propre rôle. Le format et les procédés employés nous
permettent de capter la temporalité dramatique et à la
fois de sentir proche du personnage principal.

Sebastian Brameshuber ©

42
Ainsi, après des années de travail, ce que rapporte sous
nos yeux le réalisateur, c'est l’histoire d’un homme.
Sebastian Brameshuber nous conte Cliff et Cliff nous
conte le recyclage des voitures, le fer et l'éternité. Il leur
donne du temps, les répare, les démonte ou les détourne
et prolonge leur durée vie en faisant émerger des usages
tierces. Il nous montre qu’il est possible d’aller plus
loin en exploitant toutes les échelles. De sa structure
jusqu’à ces composants. Tout au long de la pellicule,
émergent des thématiques sociales, humaines et même
philosophiques. On assiste également à la construction
de contrastes saisissants entre des pays, des cultures, des
modes de vie et des gens. Je crois que ce documentaire
apparaît comme un exemple d’économie et de frugalité,
et peut-être par cette retranscription sensible, nous
apparaît plus accessible.

Bénin

Après 5000 km, la mer et le désert, il y a un petit pays


d’Afrique bordé au sud par l’océan Atlantique et au
nord par le fleuve Niger. De la côte jusqu’au fond des
terres, on y parle près d’une cinquantaine de langues
et dialectes et la population béninoise compte plus de
treize millions d’individus. On communique en français,
fon majoritairement, mina, yoruba,... Autrefois Royaume

43
RESTES AU SOLEIL

du Dahomey13, on y pratique encore le Vaudou14 et les


cultes animistes, mais aussi le Christianisme au sud et
au centre, puis l’Islam principalement au nord du pays.
Il n’est pas rare d’assister à l’association des pratiques
et des rites15. Dans certaines familles il est possible de
croire en Dieu, de pratiquer le christianisme et pourtant
d’être également initié au Vaudou et ces rituels secrets.
Les membres parlent les langues du culte et sont présents
lors des cérémonies et à l'invocation des ancêtres. Les
ethnies, les cultures et les influences étrangères s’y
mélangent et forment la diversité de ce pays.

J’y suis allée cet hiver16. C’est la saison sèche et l’harmattan


souffle un vent sec chargé des poussières du désert. Il
fait chaud, très chaud même si la nuit est tombée. Dans
le quartier de Cadjèhoun où habite ma grand-mère, l'air
porte des odeurs de plastiques brûlés et les effluves
des eaux. Même en cette saison, le sud reste une région
humide et Cotonou est bornée au nord par le lac Nokoué,
au sud par l’Atlantique, et traversée par la lagune.
Cernée par ces eaux douces et salées, la région est assez
marécageuse, ce qui contribue à l’humidité ambiante.
Le climat est tropical et l’air lourd. A l'inverse, le nord
est plus aride, surtout en cette saison. Les quelques
13 Dan-ho-mè en fon signifie “dans le ventre de Dan'', selon l'histoire
Dan serait le premier dignitaire du plateau d’abomey (future capitale du
royaume du Dahomey), sur le corps duquel les fondations du royaume auraient
été bâties.
14 Écrit et prononcé Vodoun en locale
15 Précision tout de même quant à la grande complexité de ce sujet.
Durant des années, le mouvement général tendait à la perte des rites locaux
et pratiques traditionnelles, notamment dû à sa faible considération au sein
des institutions et au colonialisme entre autres. D’autres facteurs sociaux s’y
additionnent également. Cependant la dernière décennie a vu émerger un
regain d’attrait pour ces rites originels et la religion Vaudou. Chaque année on
célèbre le culte et ces événements amènent de plus en plus de spectateurs.
16 Saison relative à mon pays de départ (France). Séjour effectué en
Janvier 2022, qui correspond à la saison sèche sous climat équatorial.

44
reliefs du pays sont recouverts d’une flore jaunissante.
Les cours d’eaux affluents des fleuves se tarissent et le
sol des plaines et plateaux rocheux craquelle sous cette
sécheresse annuelle.

Au Bénin j’y vais assez régulièrement avec ma famille


et depuis mes premiers mois. Il y ce sentiment
d'appartenance, ces rituels familiers, ces discussions
animées et puis parfois ces silences collectifs qui
contrastent. Puis il y a toute cette façon de célébrer avec
entrain. On mange, on chante et on danse. Après la fête,
on débarrasse, on range et puis on jette. Les déchets
produits ici on en voit partout mais aussi nulle part.

Les maisons

Après toutes ces années, ces visites et ces invitations je


n’ai (étonnamment) jamais pu jeter mes déchets dans une
poubelle. Du plus loin que je me souvienne, il m’arrivait
de les confier parfois à ma mère sans plus me demander
ce qu’elle en ferait (elle me confia plus tard qu'elle-même
les confiait à quelqu'un d’autre). Je ne me rappelle pas
exactement du moment de ma prise de conscience de
l’endroit où je jetais mes déchets - peut-être à l’école
maternelle - mais au Bénin je sais que je ne m’en souciais
point. Ma serviette en papier, le verre en plastique dans
lequel j’avais bu ou mes bidons17 d’eau j’en perdais la trace
après qu’ils aient fini entre les mains d’une vidomegon.

17 Terme local pour désigner les bouteilles en plastique.

45
RESTES AU SOLEIL

En fon, ce mot désigne les enfants placés.


Etymologiquement le mot vi veut dire enfant, peu
importe son genre, et l’expression signifie littéralement
“enfant auprès d’une tierce personne”18. Au Bénin, dans
les sociétés ajda-fon, les enfants constituent une
“richesse communautaire”19. Leur éducation ne revient
pas seulement aux parents mais également à la famille
élargie, et même à la collectivité. Il arrive souvent que
les enfants se fassent réprimander par un voisin ou
même un passant lorsqu’ils font des bêtises hors du
foyer. Ils se retrouvent parfois confiés ou placés auprès
de proches, des membres de la famille d’un cercle plus
ou moins éloigné. Parfois chez des grands-parents pour
soutenir et assister, ou bien chez des oncles ou tantes
(effectifs ou d’appelation), dans le but de multipilier
son contexte évolutif et d'asseoir son éducation chez
d’autres personnes. C’est, dans ces sociétés, un moyen
d’apprentissage et de socialisation important pour les
jeunes et une marque de confiance qui renforce les liens
chez les adultes.

Dans les sociétés béninoises, la jeunesse représente


“une main-d’œuvre importante, une aide indispensable,
une assurance pour la vieillesse”. Les moins de 18 ans
représentent aujourd’hui près de 50% de la population.
Très tôt les enfants doivent intégrer les codes et contribuer
à la production du groupe auquel ils appartiennent,
que ce soit la famille, le village ou autre. Les jeunes se
retrouvent ainsi impliqués dans les tâches ménagères,

18 Traduction reprise de l’article de Simona Morganti, « À l’écoute des


« victimes » : les défis de la protection des vidomègon au Bénin », Autrepart, vol.
72, no. 4, 2014, pp. 77-94.
19 Citation reprise de l’article de Simona Morganti.

46
la cuisine, et aussi, selon les situations, aux revenus du
groupe et contractent une activité économique.

Au Bénin et également de façon assez répandu en


Afrique de l’ouest20, les enfants migrent spatialement et
à travers différents contextes sociaux. C’est une pratique
à la fois historique et traditionnelle, et les enfants
se voient compléter leur éducation par différentes
formes de travail. Pour les filles ce sont souvent des
emplois commerciaux, comme vendeuse sur l’étale ou
ambulante, ou bien domestique, elles intègrent alors
une maison et se chargent des tâches quotidiennes
contre une rémunération. On croise parfois quelques
garçons dans ce contexte mais on leur réserve surtout
les travaux physiques comme le travail au champs, cela
surtout en milieu rural. Les tuteurs des enfants que
l’on catégorise en tant que vidomegon, ont l’obligation
implicite de promouvoir leur éducation en les scolarisant
ou en dispensant une formation professionnalisante
(couture, coiffure, etc,...) et de subvenir à ses besoins
quotidiens qu’ils soient en matière d’habillement, de
santé, alimentaire ou autres. Cependant les statuts de
jeune travailleur et de vidomegon se confondent souvent,
et il existe de nombreux abus quant à leur condition. D’où
l’intérêt des instances nationales et internationales de la
protection de l’enfance pour ces mineurs.

Ces jeunes, j’en croise beaucoup, dans chaque maison


dans laquelle je passe. Certaines je les connais plus
personnellement, il y a Abi (Abigaëlle) et Belly, chez un

20 Jacquemin (2012) décrit des mécanismes très semblables de «


louage » de main-d’œuvre dans le secteur du service domestique juvénile à
Abidjan où, contrairement à Cotonou, le système des agences informelles de
placement est très répandu.

47
RESTES AU SOLEIL

de mes oncles, Rollande chez un autre et Lucie chez


ma grand-mère. Elles nous accompagnent quelquefois
lors de célébrations, de réceptions ou de fêtes de fin
d'année. Petites, nous jouions aussi beaucoup ensemble.
Je les vois grandir, puis partir lorsqu’elles sont en âge de
quitter leur statut. Parfois ce sont les enfants mêmes des
employés de maison. Il arrive aussi dans certains cas que
les gens du personnel aient eux-même des employés.
Ces pratiques créent un brassage socioculturel au sein
des tranches de la population et amènent dans beaucoup
de cas à des changement d’échelon social21.

La présence quasi systématique de cette assistance


domestique établit une sorte de voile sur les pratiques
du quotidien (et de la cuisine entre autres) pour ce qui ne
font pas partie du logis. Certaines tâches domestiques ne
sont ainsi réservées qu’à la catégorie des gens de maison.
Cette sphère est aussi très majoritairement réservée aux
femmes. De mon statut d’invitée je n’ai que très rarement
pu mettre les pieds en cuisine. Difficile de trouver la
poubelle même si je devine pourtant bien sa présence.

Maintenant adulte, j’ai décidé de mener mon enquête.


Au cours de ce voyage j’ai habité principalement chez
mon oncle et sa femme. Dans les premiers jours de mon
séjours, nous avons été reçu chez la mère de ma tante.
Pour moi cette personne était au début de la rencontre
une connaissance dont je n’avais que de vagues souvenirs,
pour elle, j'étais comme la fille de sa fille et par conséquent
bien que je ne soit pas de sa lignée, je devenais sa petite
fille. La famille dans les sociétés fon, est une notion

21 Pour qualifier, l’idée d’une augmentation des revenus et d’une


amélioration du niveau de vie.

48
élargie. Y intégrer des individus de par une appellation
familière est une marque de respect et de considération.
De plus chercher à définir les réels liens de parentés
est perçu comme une forme de mise à distance avec les
autres et est assez mal sentit. Une "sœur" peut-être une
sœur de sang comme la demi-sœur d’une demi-sœur.
Une grande-tante peut etre une tante ou une grand
mère selon le degré de proximité et de complicité de la
relation. L’ordre générationnel est fondamental et est
traduit à travers ces identifications. Les liens de parenté
généalogiques restent connus et sont les éléments sur
lesquels sont basées les appellations effectives. Ces
dénominations révèlent, déterminent et codifient le
type de relations que les individus développent les uns
envers les autres. Ils peuvent ainsi évoluer selon les
contextes pour faire comprendre la nature des liens au
yeux des autres. Ces titres n’établissent pas forcément
de liens réciprocité. Ici je suis la fille de ma tante mais
celle-ci reste ma tata. Je suis la petite-fille de notre hôte,
je l’appelle donc mémé. Mémé nous reçoit et nous installe
au salon. Elle offre du tissu à l'aîné de mes cousins et puis
m’en offre également avant de nous mettre à table. Une
fois terminé, je commence à débarrasser les assiettes et
demande la fameuse poubelle pour y mettre les détritus.
On m’indique la cuisine. J’ai au passage, dans ma poche
l’autre raison (un peu plus honteuse) de ma venue en
cuisine : une protection hygiénique que je souhaiterais
jeter moi-même car il n’y a pas non plus de poubelle
dans la salle de bain.

De façon assez généralisée, les plans des maisons sont


assez simples et récurrents. Typologiquement, le plan
présente un portail qui donne sur la rue, cet élément

49
RESTES AU SOLEIL

sépare très explicitement le public du privé. Souvent


ouvert ou entrebâillé, il indique la présence ou non des
occupants de la maison, puis d’une certaine manière la
volonté ou nom de recevoir de la visite. Ce portail s’ouvre
ensuite sur une cour intérieure ou bien un jardin (qui
agit comme un espace tampons avant l’intérieur). Enfin,
en bord ou en centre de parcelle, se trouve le bâtiment
d’habitation sans étage (la plupart du temps) et tout en
longueur. Il comprend le séjour, ouvert sur la cour ou
le jardin, qui est la pièce où l’on reçoit22. Cette pièce
comprend un mobilier assez classique hérité en partie
de la culture coloniale (table du salon et de la salle à
manger, fauteuils, canapés, chaises, buffet ou cellier)
puis télévision (et accessoirement un ventilateur). Après
il y a une salle d’eau présentant des toilettes ici ou en
extérieur. Il y a ensuite des chambres, entre une et trois
la plupart du temps. Enfin, à l'extrémité du bâtiment se
trouve la cuisine.

Je m’y rend donc avec ma pile d’assiette dans les bras.


Aussitôt passé la porte, je semble surprendre les deux
femmes qui se trouvaient là. Elles s’empressent de venir
me décharger, je leur demande alors où je peux jeter
l'assiette de restes, d’os et de mouchoirs usagés. Elles
me l’ôtent également et la pose sur un rebord, elles me
remercient puis je comprends que ma place est attendue
et aussi contenue au salon. Malgré cela j’y retourne à
nouveau et encore avec de quoi jeter, mais je retrouve de
nouveaux face une des deux filles de toute à l'heure. L’une
d'elle récupère l’objet et, malgré ma requête, m’assure
qu’elle va s’en charger. Ce jour-là je n’ai pas trouvé de
22 Précision sur l’importance de l'accueil chez les populations
béninoises qui s'accompagnent de rituel de bienvenue.

50
poubelle. Nous sommes partis et je suis rentrée avec
ma protection jetable dans la poche. Cette expérience
présente finalement une illustration concrète de la place
des membres du foyer et de celles des invités. Les tâches
et les rôles de chacun m’apparaissent à l'occasion de ces
échanges et du quotidien des familles.

Au cours du reste de mon voyage j’ai été hébergé chez


plusieurs personnes et différents membres de ma
famille proche. Les maisons m’étaient plus familières et
le nombre de jours que j’y ai passés m’ont permis à la
fois d'intégrer ce quotidien mais aussi, d’une certaine
manière, de légitimer ma participation. Peu à peu, j’ai
quitté le statut d’invitée pour me rapprocher de celui de
membre du foyer. La phrase “tu es ici chez toi” marque
un tournant. J’ai observé, puis je me suis mise à plus
amplement contribuer aux tâches du quotidien. J’ai
constaté une forme de légère réticence dans les débuts
(et cela surtout en cuisine). Cet ordinaire et ces formalités
sont le résultat d’un apprentissage et d’une adaptations
empiriques propres à chaque ménage, ce qui, finalement,
explique cette réserve car le bien-faire devient une notion
relative. Ces savoir-faires se transmettent la plupart du
temps de façon genrée, de femmes à femmes, comme
les rôles et les attitudes le sont d’hommes à hommes23.
L’organisation de la famille est fondée sur l'ascendance
paternelle et sa position physico-sociale. Le père est
l’instance décisionnaire, la première source économique
et également la figure d’autorité du foyer. C’est le plus
souvent proche des siens que s’établit la famille. Après

23 Dans un schéma “classique” d’un couple parental homme/femme


avec enfants, qui représente la majorité des cas. Cependant il existe de
nombreuses exceptions notamment dans les situations de monoparentalité.

51
RESTES AU SOLEIL

un mariage la femme peut même venir habiter dans


la maison de son époux, ou le couple peut s’installer à
proximité de la famille du mari. Dans le langage courant
on attribue souvent donc la propriétée du lieu à celui
de l’homme ou de sa famille, (on se rend “chez W.” par
exemple). La mère est la maîtresse de maison, elle gère les
affaires courantes, le rythme du quotidien et l’intendance.
“La vie quotidienne pèse de tout son poids sur « les femmes
» en général; elles la subissent plus que « les hommes »,
malgré de très notables différences selon les classes sociales
et les groupes. Leur situation résume la quotidienneté” 24(H.
Lefebvre) Puis une forme de hiérarchie s’établit avec
l'ordre des naissances. Ces positions se retranscrivent
dans le reste de la société et le droit d'aînesse est un
aspect fondamental qui codifie les relations sociales avec
le reste de la population. En fon, fofo signifie “grand-
frère” et dada signifie “grande-soeur”. Ces appellations
sous-entendent une forme d'autorité et traduisent aussi
un sens du devoir envers les plus jeunes. Ces thermes
sont utilisés entre enfants d’une même fratrie mais aussi
dans des relations dans un cadre familliale plus élargi
(comme avec de grands cousins) ou encore dans certaines
transactions commerciales où les vendeurs établissent
une forme de familiarité comme argument de vente.

Les jours passent et j'apprends en faisant. Les actions qui


m'étaient confiées, d'abord de manière partielles, le sont
maintenant dans leur globalité. J’ai accès à de nouveaux
espaces et de nouveaux objets. J’obtiens finalement
le droit de jeter. Les contenants à restes sont placés en
cuisine ou à l’extérieur et je me rends compte qu’ici
24 H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Paris, L'Arche, t. 2, 1961, p.
17.

52
(aussi) on tri beaucoup. Seulement on classe et on recycle
différemment. Lors de la répartition, on se concentre sur
la matérialité des éléments jetés, puis particulièrement
sur la fonction et la spécification de ces objets. Les verres
sont les plus durables. Leur matérialité permettant
un cycle de vie long, ils sont consignés. Les vendeurs
monnayent les bouteilles de verre à capsules, à l’unité
ou casiers, en comptant tant le prix du contenant que
celui du contenu. Si elles sont rapportées, les contenants
sont rachetés puis re-centralisés pour être désinfectés
et remplis à nouveau. Ainsi on constate la circulation
des bouteilles de bière et de sodas dans des états
d’usure plus ou moins criants, avec parfois les courbes
ou le goulot blanchi. On réserve ensuite les bouteilles
avec bouchons, qu’elles soient de verre ou de plastique,
elles seront également vendues. “On garde les bouteilles
là” Abi me montre des sacs de toiles et un carton dans
un étroit couloir entre le mur d’enceinte et la maison.
“Une dame vient nous racheter ça. Elle passe de maison en
maison avec son sac sur la tête pour après les vendre au
marché” - ahhh… “Dantokpa là” - Oui je vois. “Après c’est
la dedans ils mettent apéritifs25 [me montre une bouteille
en verre] et pâtes d’arachide [me désigne un ancien pot de
mayonnaise], etc,...” - Oui, je reconnais les bouteilles. Il
est important qu’elles conservent leur bouchon pour en
faire des contenants à peu près hermétiques, sinon leur
valeur diminue. Outre la reconversion en contenants
alimentaires, les bouteilles servent également de
réservoir aux essenceries26 pour les nombreux vendeurs
25 Souvent des cacahuètes grillées et salées, des noix de cajoux, des
casse-dents (petits sablés sucrés, à la farine de blé et frits).
26 Ce terme local désigne les étales des vendeurs de carburant (non
réglementé) que l’on croise très souvent sur le bord des routes. Ils proposent
du carburant à bas prix importé du Nigéria et sont très demandés.

53
RESTES AU SOLEIL

non conventionnés. Il y a ensuite les canettes en


aluminium qui sont recyclées à l’échelle locale que je
présenterais plus loin. “ça aussi [les canettes] tu peux les
vendre au fabricant de marmites” m’explique Abi. Enfin,
il y a les bacs de tout-venant où l’on met tout ce que l’on
à pas pu garder ou mettre de côté avant la poubelle, les
détritus alimentaires, les plastiques percés ou déchirés,
les emballages,... Après leur ramassage la plupart seront
incinérés et/ou enterrés.

Ce que j’observe et comprend aussi c’est que la poubelle


n'est pas réellement un élément institutionnalisé. Il
n’a pas de figure fixe dans le sens qu'aucun objet ne
lui est associé de façon formelle, cela peut être un sac
en plastique, un sac de ciment (en toile cirée), un seau,
une bassine, etc… rigide ou non, avec ou sans couvercle.
La poubelle comme objet défini devient presque
représentative d’une certaine aisance financière. En
témoigne le fait que l’objet en lui-même soit un élément
coûteux. Il est aussi rare d’en voir que de les posséder.
L’objet est d’ailleurs le sujet de convoitise car souvent
volé puis détourné pour le transport de produit ou les
réserves d’eau. Ce qui est signifié par le terme poubelle
est finalement tant ce qui, par sa fonction, recueille les
déchets, mais aussi - selon le référentiel culturel - ce qui,
de par sa forme, initie cette action de jeter. D’autre part,
en discutant avec mon entourage j'apprends qu’il y a à
peine quelques années le ramassage des ordures était
payant. Cet argument économique devient saisissant
dans un contexte où la majorité de la population ne
possède des revenus que très modestes. Il devenait à
cette époque moins coûteux de gérer ces déchets soi-
même que de les confier au services publique. Il n’existe

54
pas (d’après mes informateurs et mes observations) un
système développé de bennes ou de poubelles publiques.
La centralisation n’est effectuée que par ramassage à
domicile. Ce qui n’est pas jeté dans les poubelles finit par
terre. Les très populaires sac en plastique noir se retrouve
partout. Il jonche le sol et accompagne les restes de tous
horizons, qu’ils soient organiques, animal ou dérivés de
pétrochimie. Très souvent l’on repère des tas d’ordures
encore fumants après avoir été brûlés et dont les restes
volent au vent. Il existe ainsi une institutionnalisation du
traitement des déchets mais il persiste une très grande
partie à l’état sauvage que les populations se voit faire-
fasse.

A Cotonou (et dans tout le pays), une grande partie de


la population ne possède pas d’adresse postale ou
d’établissement formel, ce qui rend la collecte des ordures
que très partielle. De plus, l'accès aux habitations est
parfois difficile selon les quartiers, où l'état et la taille des
voies peuvent empêcher la circulation. Le tissu urbain de
la plus grande ville du pays est relativement dense27. Il
peut être décomposé sur plusieurs couches. Tout d'abord
celle des axes, des routes et le tracé cadastral. Puis il y a
la répartition officielle du

parcellaire. Cette répartition est cartographiée et


est (théoriquement) administrée. Enfin, il y a la très
prépondérante couche de l'usage, qui, appuyée sur
les précédentes, constitue finalement le réel tissu
urbain. Ce niveau me permet de redéfinir les pratiques
effectives de la ville, car en effet beaucoup d'éléments

27 Même si la majorité des bâtiments ne font pas plus de deux ou trois


étages, les maisons sont peuplées d'environ ou 7 personnes en moyenne.

55
RESTES AU SOLEIL

échappent à la représentation officielle. Le tissu urbain


est mouvant et évolue très rapidement. Cette couche
s'établit sur les précédentes mais se traduit dans un
vocabulaire matériel non péren. De nombreux déchets
sont également produits à cette échelle. N'étant pas
concerné par le ramassage les gens vivent avec, forcé
visuellement et physiquement de les considérer. Le bâti
se caractérise par des constructions peu régulières mais
qui présentent des programmes multiples comme des
habitations, de façon assez récurrente, des boutiques,
des échoppes, des ateliers de couture, des salons de
coiffure puis même des appentis et espaces de stockage.
Ces éléments sont bâtis en bois (planches et petit bois),
en pailles, en tôles (plates ou ondulées), et puis avec
toutes sortes d'éléments de récupération, naturels ou
bon marché. Ces cabanes peuvent être groupées ou
bien seulement appuyer sur le bâti présent comme pour
soutenir leur existence. Ces modèles peu professionnels
dépendent beaucoup des opportunités et des capacités
de réemplois et de renouvellement des occupants. Ces
constructions sont informelles, au sens qu’elles ne sont
pas réalisées dans un cadre légal, pourtant leur présence
importante les rendent inéluctablement tolérées par
les institutions. Par exemple, de nombreux terrains
constructibles en périphéries de Cotonou sont occupés
par des taudis, certains plus ou moins qualitatifs. De
nouveaux propriétaires achètent des parcelles pour
construire en zones résidentielles. Seulement la
construction est coûteuse et les chantiers prennent des
années (voir des dizaines d’années). Beaucoup profitent
de ces opportunités pour occuper les terrains encore
vides. Parfois ils négocient l’occupation moyennant

56
service de surveillance ou de sécurité des lieux, une
participation au chantier ou plus rarement un loyer. La
plupart du temps, les gens s’établissent jusqu'à ce qu’on
leur demande de partir. Les cabanes disparaissent mais
réapparaissent ailleurs dans la ville.

Ces modèles d’habitations sont présents dans la


conscience collective ce qui concrétise d’autant plus
leur existence. Ces lieux ont des noms, il est possible
de s’y rendre en demandant son chemin car ils sont
parfois connus voire réputés pour certains services
ou leur cuisine. Ces lotissements sauvages hébergent
une grande partie de la population. Beaucoup sont
issus de milieux ruraux, mais ces espaces regroupent
aussi des gens avec peu ou pas moyens et des migrants
de pays frontaliers. Le pourcentage d’habitants
concernés par ces établissements temporaires persiste
de manière importante. Le nombre de foyers vivant
de cette façon amène à considérer ces constructions,
ponctuelles ou regroupées comme une catégorie dont
il faut se préoccuper. La précarité tend à amener la
récupération, comme la recherche d'activités lucratives,
en tant qu’élément vital. Se développe ainsi de nombreux
commerces de proximité, de petits établissements
commerciaux très demandés comme des réparateurs,
des épiceries ou des moulins, dont le développement
s'appuie grandement sur l’exploitation de ce qui est jeté.

57
RESTES AU SOLEIL

Les Yovo28

Je rencontre une famille de français lors d’une réception


donnée chez mon oncle. Ils sont cinq : les parents Céline
et Aurélien, et puis trois enfants, Jules, Hortense et Lyson.
Ensemble, ils voyagent depuis plusieurs mois un peu
partout. Ils ont fait le sud de l’Europe en camping-car
en passant par la Suisse, l’Albanie, la Croatie et la Grèce
entre autres, jusqu’en Turquie. Ils sont tous les cinq
originaires de Saint-Malo en Bretagne et c’est la première
fois que cette famille mettait les pieds sur le continent
africain. Hésitant d'abord entre plusieurs destinations,
ils ont finalement choisi de venir au Bénin. Lors de notre
rencontre, ils y passaient ainsi un peu plus de deux mois
avant de remonter vers le Maroc et l’Espagne. La famille
loge à quelques rues de chez mon oncle W. , dans la
maison que mes parents ont fait construire à Cotonou.
Les allées pour venir sont en terre et les façades le long
du chemin alternes entre décors moulé, peinture, crépis
blanc, tôle et palissade. Pour venir à pied, il faut passer
devant de jeunes et belles maisons et aussi devant des
cabanes habitées sur les terrains encore vierge.

Ils sont arrivés avant tout le monde, vers 19 heures, il


faisait encore jour, c'était juste avant que le soleil ne se
couche. Et ils sont restés les premiers jusqu’à ce que la
nuit soit tombée. Bien que arrivés à l’heure indiquée,
ils découvrent avec étonnement que lorsqu’on indique
28 Ce mot est utilisé par les populations fongbé pour appeller les
personnes de couleur blanche (ou métisse), mais signifie en réalité “rouge”.

58
une fourchette horaire dans ce pays, c’est très souvent
l’horaire le plus tardif qu’il faut prendre en compte.
Les autres convives arrivent au fur et à mesure, ce sont
des membres de la famille, des proches, des amis. On
m’assoit à la même table que les parents de la famille
française et nous discutons avec les autres invités de leur
initiative, de leur voyage, de leur impression sur le Bénin.
Je leur parle de mon mémoire et de ce que j’écris et cela
semble les intéresser beaucoup, ils souhaitent volontiers
partager leur avis et leur point de vue sur le pays et sur
ceux qu’ils ont traversé.

Nous commençons par parler des déchets et à quel point


ils sont choqués d’en voir autant jonchés le sol. “On en
voit partout quasiment, surtout les plastiques, y'a des tas
d’ordures là, là et là et puis les gens les brûlent, ‘fin de ce
côté là c’est terrible” d'après Aurélien. Céline acquiesce
mais cependant, nuance le propos par rapport aux pays
qu’ils ont déjà traversés. En effet, au Bénin il semblerait
qu’il existe une notion de préservation des sites, des
intérieurs, de l’espace domestique, des cours et des
abords. Ils ont vu beaucoup de gens balayer et puis
assurer le nettoyage de sites naturels, patrimoniaux
et aussi des nouvelles infrastructures routières. Les
détritus semblent ainsi passer de statut selon les espaces,
et vont d’indésirables, presque honteux à tolérés dans
d'autres. Leur stupéfaction est surtout provoquée par
la vision du déchet qui contraste beaucoup avec l'image
des villes occidentales que l’on tente de rendre lisses et
aseptisées. Il se trouve que dans la réalité, le traitement
des déchets en France se base sur ces mêmes procédés
pour leur élimination. A la différence près, que ce sont
des sociétés spécialisées, des “professionnels du déchets”

59
RESTES AU SOLEIL

qui se chargent de leur disparition, du moins en partie. Le


système de collecte est institutionnalisé et les tâches sont
déléguées à différents corps. Il y a d'abord le ramassage
et l’acheminement vers un centre de tri. Ou finalement la
selection effectué à notre échelle domestique lorsqu’on
choisit la poubelle jaune par exemple, n’est respecter
qu’a 14% et correspond à la part de produit réellement
recyclé. Ce recyclage effectué, demande, par ailleurs,
une dépense d’énergie considérable car il opère une
transformation de la matière à l’échelle moléculaire
en altérant la structure du matériau. Le reste est soit
incinéré, soit enterré, soit exporté vers ailleurs, l’Asie
notamment mais aussi l'Afrique et puis de nombreux
autres pays en développement. Ici la famille se retrouve
face à ce qu’elle ne voit pas derrière là paroie du sac. Ce
sont finalement des gens comme eux, à l'échelle du pays,
qui doivent traiter avec toute cette matière esseulée.

Cette présence constante de débris dans les rues est ce


qui les trouble le plus, a fortiori car cela n’est, selon eux,
pas là où ils sont “censés être”. Ce n’est pas le seul endroit
d’ailleurs où cela les as choquées. Quelques semaines
auparavant, lorsqu’ils se trouvaient en Turquie pour deux
ou trois mois, ils ont été confrontés à ce même constat
frappant.

“En Turquie on dirait que les gens n'ont aucune conscience


de ce qu'est un déchet, il y en a partout, les chiens aussi on
en croise beaucoup [...]. On a visité des sites magnifiques
mais avec des canettes, des bouteilles, des plastiques partout
sur le sol, ce qui est dommage après parce que les déchets
pourrissent le site”. Les deux parents s’expriment à tour
de rôle. “Une fois, on est partis visiter des collines [blanches

60
de calcaires] avec des bassins en terrasse de sources chaudes29,
vraiment un endroit magnifique. Puis ils y avaient un
groupe de personnes avec leur guide qui se sont ramenés. On
les a regardé écouter les explications, puis on voit le guide
terminer sa présentation, s'enfiler la fin de sa canette et la
jeter par-dessus la falaise. Alors là on les as regardé avec
des yeux… mais ébahis, enfin c’est juste pas possible quoi.
Vraiment, à la fois ça manque de poubelle mais en plus les
gens ne respectent rien.”

- Et au Bénin ? “Au Bénin c’est différent. - Au Bénin


il y beaucoup de réemploi et les gens sont un peu plus
respectueux.”

- Dans quel sens ? “Les gens ne jettent pas n’importe quoi,


‘fin on en a vu jeter des peaux d’oranges, des eaux usées,...
mais on les voit réutiliser plein de truc - Les bouteilles en
plastique - et puis ce qu’il reste on dirait que c’est ce dont
ils ne savent vraiment pas quoi en faire.” Ce que je sous-
entendais dans ma question était plutôt envers quoi se
tournait le respect selon eux. Si finalement ce que se
couple exprimait à travers cette idée de considération
était dirigé à l’égard le sol, du lieu ou bien était-ce de
l’estime pour la matière encore entre leur main. D’après
ce qu’il ont pu voir, il semblerait qu’il existe une réelle
considération pour la sainteté et la salubrité de certains
lieux. Un point qui renvoie à la notion de sacré30. De plus,
en voyant beaucoup de gens balayer la terre, le couple
suggère une appréciation pour un sol sans détritus, mais
29 Site de Pamukkale (pamuk = coton et kale = château en turc), proche
de la ville de Denizli (Turquie). Présente des sources à haute teneur en calcaire
qui s’écoulent d’une colline et en formant au fil des années de petites vasques,
qui en débordant créent de petites cascades.
30 Un des fondements de la religion et de la culture indigène est le lien
avec la nature. Entitée qu’il faut remercier et respecter.

61
RESTES AU SOLEIL

attribue l’état actuel à un manque de moyen, d’éveil et


d'éducation sur les déchets et leur traitement.

On aborde ensuite le sujet du recyclage, je m’exprime


en disant que “au Bénin on recycle beaucoup”. Ils me
reprennent en disant qu'au Bénin “Il y a beaucoup de
réemplois”. Je présente alors ma définition basée sur
le sens étymologique qui semble finalement les faire
reconsidérer leur conception de ce qu’est le recyclage.
En effet, le recyclage est au sens strict la réintroduction
dans un cycle. D’après cette définition, il s’agit dans nos
sociétés de la “réintroduction dans un cycle de vie et dans un
cycle économique” selon Dominique Maguin31. J'apprends
au fur et à mesure des échanges que cette famille, que,
comme de nombreux foyers français, ils trient leurs
déchets, qu’ils sont très attentifs en ce qui concerne les
sujets d’écologie. Ils ont d’ailleurs choisi de ne pas utiliser
de moyen de transport individuel. Cependant il se heurte
à la réalité du pays dans lequel il se trouve actuellement.
La circulation y est imprévisible et difficile (lorsqu’on
n’y est pas habitué) et où les moyens de locomotion
sont uniquement routiers. Les gens circulent pour la
majorité en voitures ou motos. Il existe de nombreux
types de taxis à deux, trois ou quatre roues et puis des
transports en bus pour rejoindre les destinations les
plus éloignées. Ce parc automobile est constitué à plus
de 95% de seconde main. Le couple français observe et
réalise que le curseur placé sur les niveaux d’utilisation
est très avancé et cela à l'échelle du pays. Pour Céline
“Si le pays et la population avaient les mêmes moyens que
31 Dominique Maguin (ex-Président de la Fédération Professionnelle
des Entreprises du Recyclage, du BIR, d'EURIC, actuel président de la
Compagnie des Matières Premières), fort de 46 années de métier dans la filière
du recyclage papier et carton.

62
les pays d’Europe, [peut-être que l’expérience] serait
la même qu'en Turquie, ici c’est la précarité qui pousse à
réutiliser.” Il m’a paru dès lors pertinent de chercher si
cette hypothèse se confirmait pendant la suite du voyage
: les habitants ont-ils la politique de leurs moyens ou les
moyens de leur politique ? Enfin la soirée se termina pour
le mieux et la famille m’invita à venir dormir chez eux /
moi, dans les prochains jours. On prononça un discours
de remerciements avec une mention spéciale pour cette
famille de voyageurs, en soulignant leur démarche, leur
choix et proclamant que la porte de chacun des convives
leur était grande ouverte.

Quelques jours plus tard, je retrouve la famille française


à l’étage de la maison qu’ils habitent durant ces vacances.
Les parents comme les enfants viennent m'accueillir au
portail d’entrée en rez-de-chaussée. Nous montons à
l’étage et puis commençons à échanger ensemble. De là-
haut nous avons une vue sur le quartier et le contraste
entre maison de béton et taudis. Nous parlons de leur
première expérience puis des habitudes, pratiques, codes
et appellations qu’il n’est pas toujours évident de saisir
lors d’un premier voyage. D’autant plus, lorsque qu’il n’y
a personne pour vous introduire et faciliter l'insertion
locale. Ici, les connaissances et les rencontres se fondent
la plupart du temps sur la présentation par des personnes
de confiance. Un guide local peut être une personne de
confiance, à la condition qu’il paraisse familier aux gens
à qui l’on vous présente en parlant la langue notamment,
en utilisant les codes ou en présentant des points
communs (prénom, vécu, profession, scolarité,...) ou des

63
RESTES AU SOLEIL

origines commune32. Le relationnel est le composant


fondamental de la société béninoise, il est même vital
pour les individus. L’isolement peut devenir un synonyme
de mort sociale et en amener en conséquence direct, une
mort biologique. Par exemple, lorsqu'un membre de la
famille est malade, ses proches se tournent vers son
entourage (familial, voisinage,...) et porte une quête afin
que les individus se cotisent et aident à payer les frais
médicaux. Cette solidarité mutuelle est portée par la
notion de devoir envers les autres.

Les parents comme les enfants sont par ces voyages


également à la recherche de liens. Ils me parlent du
rapport avec le voisinage modeste, les habitants des
taudis, avec qui ils échangent d'abord de façon naïve, mais
saisissent un certain enjeux et intérêt économique qui les
déçoit. Ils sont les rares blancs du quartier mais aussi les
rares blancs à l’échelle de la population béninoise33. La
plupart sont aussi des touristes comme eux. Ils attirent
l’attention des habitants et surtout celle des enfants qui
scandent Yovo ! yovo ! et entament des danses, cours
ou chantent en français. Parfois, “ils les appellent même
lorsqu'ils sont sur le balcon”, me dit la mère.

Je joue avec les trois enfants tout au long de l'après-midi.


Jules, Hortense et Lyson ont respectivement 12, 10 et 6 ans.
Nous goûtons et dinons tous ensemble. Les habitudes, la
cuisine et la pratique de la maison contrastent avec ce à
quoi je faisais attention ces derniers jours. Je comprends

32 Qu’il ne soit pas non plus motivé par une quelconque dessein
d'escroquerie.
33 La population béninoise est constituée à 99% d'africains et d’ethnie
locale, le pourcentage restant est composé d’expatriés, de travailleurs ou
d'investisseurs européens mais aussi d’autres pays.

64
que beaucoup de leurs repères sont bouleversés,
notamment leur habitudes de consommation. Aurélien,
par exemple, me raconte qu'au marché, “On ramène
nos sacs de courses mais ils nous mettent à chaque fois des
doubles sacs plastiques noirs et nous on leur dit “mettez
dans les sacs directement” et ils mettent tout avec…”. Ils
vont souvent faire leurs courses au grand supermarché
français qui propose majoritairement des produits
d’importation. Pour ce qui est des produits maraîchers,
ils essaient de se tourner vers les vendeurs et vendeuses
locaux mais font souvent face à une inflation des prix
de part leur couleurs de peau et les stéréotypes du pays
quant à leur condition financière. Beaucoup tentent de se
faire des marges sur les produits en proposant des prix
plus élevés, mais ces tarifs restent négociables et c’est
d’ailleurs une constante dans tout ce genre d’échanges :
chaque prix est discutable (lorsqu’il ne relève pas d’une
institution)34. Les commerçants exposent même souvent
un plaisir manifeste à faire la discussion avec les clients.
La soirée se poursuit. Les discussions et les récits de
voyages se voient complétés par de nombreuses photos.
Céline m’en montre une plus particulièrement, avec
dessus les enfants qui ramassent les déchets dans l’eau
claire d’une rivière. C’était en Bosnie, et une nouvelle
fois la maman revient sur la considération des déchets
dans les Balkans, “on dirait qu’il n’y a pas d'éducation par
rapport aux déchets”. Elle m'en envoie aussi une autre,
prise au Bénin interdisant le dépot d'ordures devant
une décharge sauvage. Après la fin du reportage, nous
partons tous nous couchés.

34 Pour l’achat de nourriture, les taxis motos, les tailleurs… et bien des
commerces le prix se marchande.

65
RESTES AU SOLEIL

Céline Perronnerie ©

66
Le lendemain, nous nous retrouvons pour le petit
déjeuner. Il y a du lait, du beurre, de la confiture et de la
pâte à tartiner. Il y a aussi du pain et de la brioche récupéré
en bas et quelques yovo-doko qui sont de traditionnels
beignets sucrés. Au Bénin, les petits déjeuners sont variés,
souvent salés (omelettes, sardines, sandwich,...) mais il
existe beaucoup de bouillies (de tapioca, de riz, de maïs
et autres granules) que l’on accompagne généralement
d’arachides, de noix de cajoux, ou de biscuits et beignets.
Dans une chambre je remarque une table de nuit faite
à partir des gros bidons d’eau de 5L. Le plastique est
découpé, il y a un plateau avec du carton et puis deux
compartiments avec des crayons, des feutres et quelques
jouets. J’en parle d’abord à Céline, puis à Hortense. Très
heureuse de cette initiative de ces enfants, la mère
m’explique que ce ne sont pas les seuls éléments qui ont
été créés par ces enfants. Je m’adresse alors à la cadette
: - Ta maman m'a expliqué que vous avez fait des jouets
avec le plastique des bidons ? “Ah oui on a fait un snack
! et c’est Jules qui a fait la table de nuit.” Elle me montre
alors des morceaux découpés dans la paroie en plastique,
avec un papier et des aliments dessinés dessus. - Et
comment avez-vous eu l’idée de faire ça ? “Bah comme
ça je pense qu’on s'ennuyait." Nous parlons ensuite de
certaines réalités du pays auxquelles ils sont confrontés,
du traitement des enfants auxquels ils assistent mais
aussi de l’envie de créer du contact avec d'autres enfants,
le fait que les échange soit très souvent basé sur des
rapports matériels “A la fois ce sont des enfants qui n’ont
pas grand-chose…” - Vous les regardez jouer du coup ?
“Avec la roues ?” - Oui, enfin les autres jeux aussi. “La roue
ils courent après, des fois avec des bâtons. Ils se battent aussi

67
RESTES AU SOLEIL

mais vraiment ‘fin c’est violent” - Ça te choque ? “Un peu”.

Après cette conversation je m’installe pour travailler au


salon. Je suis suivi par Hortense, qui s’assoit à côté de
moi. Je la sens curieuse de mon travail, “J’arrive pas à
jeter un papier par terre” me dit-elle.

- Pourquoi ? “Bah parce que c’est pas bien, ça pollue et puis


yen a deja plein partout… Après (elle comprend un peu leur
conditions de vie) ils ont d'autres choses à gérer…”

- Est ce que t'as remarqué qu’ils balayent le sol, la terre


même ? “Oui, c’est même des balais où on se baisse. Ils font
des tas de déchets après.”

- Oui, souvent ils les brûlent ou parfois il y a une mini


camionnette verte de marque chinoise qui ramasse les
poubelles. La dernière fois j’étais seul chez tonton W.
et c’est moi qui l'ai sorti quand ils ont sonné. Ils l’ont
vidée dans une mini benne et c’était je crois la première
fois que je les voyais. “Ici on paye la poubelle mais pas le
ramassage c’est ce que nous a expliqué Abraham35 [...] aussi
plusieurs fois il les brûle dans le jardin, nous on a pas mis
une seules poubelle dans le camion du coup [et on met aussi
les bouteilles de côté parce que] Abraham récupère aussi les
bidons et les bouteilles il les donne à des bonnes dames et je
crois qu’elle les vendent ensuite au grand marché 36”

Je les vois finalement adopter cette nouvelle forme de tri.


Un grand sac noir sur le sol de la cuisine sert de poubelle

35 Le gardien qui vient tous les soirs.


36 Dantokpa.

68
ménagère. Il y a les casiers à bouteille de verre derrière le
frigo et puis sur un côté d'innombrables bidons d’eau, dont
certains déjà découpés. “Finalement, cela ne change pas
tant que ça” me dit Aurélien à propos du tri. A la différence
que sans ramassage régulier et spécifié, les voilà faisant
face à ce qu’ils délaissent. Contraint finalement de les
traiter eux-même ou bien de les exploiter. Les enfants
sont les premiers à s’en accommoder, ils utilisent les
plastiques comme récipient, gobelets de douche, pots de
peinture, dînette, des décorations de Nöel... peu importe
comment cette matière est réemployée cela paraît
toujours préférable que de les glisser sous l'anonymat du
sac poubelle. L’imaginaire et la créativité sont stimulés
à travers ce processus de réécriture des fonctions des
objets. Ils pensent et réinventent l’usage car ils en ont la
possibilité et le matériel à disposition. Cette émergence
est spontanée et présente un caractère presque naturel à
son apparition, comme si les conditions étaient réunies
pour que l’idée naisse dans l'esprit de ces enfants.

D’autre part, le fait aussi d’habiter durant plusieurs


mois dans un endroit neutre ou impersonnel semble
pousser à soit à acquérir soit à produire des éléments
familiers. Le logement qu’ils occupent, j’y est moi même
habité, je constate ainsi quelques changements dans
l’investissement de l’espace, notamment du séjour et
de la cuisine. En effet, on y diversifie les fonctions et on
investit davantage les coins par exemple. Je les quitte en
fin d’après-midi, suite à une courte sortie à la plage où
personne ne se baigne car les courants atlantiques sont
forts et dangereux. Après ces échanges et ces partages,
il ressort que selon eux la consommation de produits
neufs dans le pays est limitée. Non seulement beaucoup

69
RESTES AU SOLEIL

de ces produits proviennent de l’exportation et leurs prix


sont trop élevés comparé au niveau de vie et très peu de
personnes parmi la population peuvent se le permettre.
Les marchés proposent ainsi beaucoup de seconde
main de pays plus développés, c’est même la norme. Un
produit acheté est exploité jusqu'à la limite physique de
ces composants. On utilise, on répare et puis lorsque que
ce n'est plus possible on utilise les pièces détachées. On
a à faire à “une population de bricoleurs et de débrouillards"
( Jules).

Les marmites en aluminium

En arrivant dans le quartier de Cadjèhoun ce jour-


là, je croise des enfants déchargeant des sacs remplis
de canettes devant une sorte de cabanon accolé à une
maison. Arrivé à la maison familiale je demande donc des
informations au sujet de cette pratique. On m'explique
donc que ces enfants ramassent toutes les canettes
d'aluminium qu’il trouve pour se faire de l’argent de
poche en les vendant à des fabricants de marmites. Mon
père me racontait qu’il faisait la même chose étant petit.
Il me détail un peu plus le procédé : "Il faut ramasser
l'aluminium, et le plus répandu c’est les canettes, parce que
sa température de fusion est accessible de façon artisanale, il
y a aussi des bonne femmes qui ramassent, les enfants que tu
as vus, etc…". Il est aussi possible de venir les déposer soit-
même, c'est un procédé accessible par tous les habitants
du quartier, on peut aller négocier des tarifs pour ces
objets issus de la fonte et du moulage de l'aluminium en

70
ramenant ainsi de la matière première. On produit ici
quantité de marmites à partir de moulage de terre, mais
aussi des réchauds à charbon, des cuillères... "D'abord
ils broient les canettes pour en faire un produit qui se fond
mieux. Ensuite il le met dans un four de terre jusqu'à sa
température de fusion. Pendant ce temps ils fabriquent le
moule.” La température de fusion de l'aluminium est
de 640° mais pour être coulé il doit être chauffé à 880°.
Cette température peut être atteinte avec des fours
rudimentaires et du charbon de bois que l'on brûle. Le
moulage se fait avec un mélange sablo-argileux humide
que l’on surnomme le sable “vert”. Relativement fin, ces
particules se durcissent en étant compactées et résistent
ainsi au contact du métal en fusion. Le moulage se fait
en plusieurs étapes, jusqu'à l'obtention d’un moule de la
contre forme de l’objet dans lequel on coule l'aluminium
en fusion. L’alliage est obtenu à partir des canettes, des
marmites déjà trop usées que l’on refont une nouvelle
fois et puis parfois quelques autres résidus métalliques.
Un fondeur fabrique en moyenne environ 5 marmites par
jour. J'observe le processus accompagné de mes petites
cousines et j’en commande une pour le lendemain
pour 1800 FCFA (soit l'équivalent de 2,80€ environ). En
discutant du sujet avec une de mes tantes qui habite un
autre quartier un peu moins populaire, j’apprend qu’il
existe un même atelier à quelques rues de chez elle.

Au Bénin on cuisine souvent dehors, pour cela on


utilise un réchaud à charbon du même matériau que les
marmites. Ils sont d'ailleurs produits au même endroit.
Ces éléments se retrouvent dans presque toutes les
cuisines, et cela peu importe le niveau économique. La
pratique est populaire et répandue à travers tout le pays,

71
RESTES AU SOLEIL

tant la consommation de ces objets recyclés que dans la


vente de ces matières premières. Le recyclage s'effectue
ici à l'échelle du quartier et favorise les relations entre
les acteurs. Les gens ont cette possibilité, d'opter pour
une solution économique en revalorisant des éléments
considérés comme des déchets.

Le marché

Tous les cinq jours c’est jour de marché. A travers tout


le pays, les commerçants se réunissent à de grands
emplacements dédiés. Le plus grand de tous est celui
de Dantokpa. Un immense rassemblement à ciel ouvert,
le plus grand de toute l'Afrique de l’Ouest. Dan est une
divinité du panthéon Vaudou. C’est un dieu à l'apparence
de serpent à qui l’on attribue abondance, richesse et
prospérité. En fon, Dan-to-kpa veut dire "À côté du lac
de Dan”. Sa figure, incarné par un fétiche, se trouve au
sein même de grand marché. Un autel lui est dédié et
reçoit régulièrement des offrandes. Le noyau construit
se trouve en plein cœur de Cotonou et Tokpa donne son
nom au quartier qu'il occupe. Toujours animé, on vient
de partout pour y commercer toute la semaine. Vendeurs
comme acheteurs en provenance du Nigeria, du Togo,
du Ghana, du Congo, du Cameroun, et bien d'autres
s’y massent pour monnayer au détail ou en gros. En
constante effervescence, Tokpa culmine au cinquième
jour, où il se dilate démesurément et envahit les ruelles
adjacentes. Ce gigantesque marché tentaculaire s’étale
tant et tant qu’il en devient difficile d’en déterminer

72
les contours. On évalue sa dimension à une vingtaine
d’hectares, des dizaines de milliers de boutiques, et plus
d’un million d’acheteurs quotidiens37. On y trouve de
tout : des fruits, des denrées alimentaires, de la sape38,
des bijoux, de la quincaillerie, des pièces détachées, de
l’artisanat et puis mille et une chose encore. Le franc
CFA est la devise dominante des transactions, mais il
est possible d’en utiliser d'autres comme le naïra (₦),
la monnaie nigériane. Produits, qualités, vendeurs et
acheteurs d’Afrique centrale et occidentale y convergent
et positionnent le lieu en plaque tournante du commerce
international.

Pour comprendre peut-être un peu mieux, Tokpa est


réparti selon des départements. Les sô [sɔ], nom qu’on
attribue à ces zones ou quartiers, correspondent à
des compartiments géographiques spécialisés. Il y a
le quartier des pêches, de la viande, des légumes et
fruits, des épices et des farines,… Celui des fripes, des
vêtements, chaussures et accessoires est celui de Missebo.
Il constitue un détachement à part entière et est lui-
même subdivisé. Beaucoup de particuliers, couturiers
et créateurs s’y approvisionnent. La consommation
de vêtements dans ce pays, et de façon répandue en
Afrique de l’Ouest, est fondée sur un modèle de pièce à la
demande. On choisit ces tissus, la matière, les motifs, la
qualité puis on va voir un couturier pour qu’il produise
un modèle sur mesure. Dans la majorité des cas, ce

37 Données basées sur l’ouvrage de Thierry Paulais et Laurence


Wilhelm, Marchés d'Afrique (Karthala Editions, 2000). Au vu de l'âge de la
source, les données sont largement dépassées mais permettent d’établir un
ordre de grandeur.
38 Vêtement, habit. “En Afrique, art de s’habiller avec élégance et à la
dernière mode”. Dictionnaire Larousse.

73
RESTES AU SOLEIL

modèle revient bien moins cher que le prêt-à-porter


importé. Les prix varient en fonction de la coupe, de la
difficulté de la couture, des fioritures et extras que l’on
peut ajouter (broderies, bijoux, strass,...). Les commandes
sont efficaces et rapidement effectuées lorsqu’il s’agit
de coupes traditionnelles. Le développement de ce
secteur du marché à absorber bon nombre d'habitations
environnantes, les transformant en boutiques et ateliers.
Cet étalement est strictement horizontal. En effet, plus de
80 % des boxes du premier et second étage des bâtiments
construits à cet effet sont inoccupés et ceci, depuis la
création du marché. L'inoccupation des compartiments
à l'étage est un phénomène retrouvé dans plusieurs
marchés ouverts en Afrique. Le fait est que le chiffre
d'affaires des marchands se quantifie à la journée et
repose avant tout sur le nombre d’acheteurs qui passent
devant les étales. La proximité de l’emplacement avec
les points d'entrées et avec les artères de flux majeurs
de consommateurs est donc cruciale. La majorité
des marchands se trouvent donc au sol, ce qui rend la
densité si importante qu’il devient souvent compliqué
de circuler vers les étages. Les niveaux supérieurs sont
ainsi occupés par des commerces plus spécialisés, et
réservés à un public de connaisseurs. On y trouve des
remèdes et médecines traditionnelles, l'étalage de toute
une pharmacopée alternative et le marché des féticheurs
qui présente de nombreux objets chargés de sens ou de
puissances magiques présumées.

Ce phénomène d’étalement se poursuit dans tous les


autres quartiers du marché, et cela, dans toutes les
directions, jusqu'à dépasser même la frontière terrestre
en s'entendant sur la lagune. Le marché ne flotte pas

74
non, il repose sur les quantités innombrables de déchets
produits et non traités lors de ces concentrations
générales quotidiennes. Les proportions titanesques
et l’ampleur des activités rendent le traitement des
problématiques de gestion et de salubrité difficilement
gérable par les administrations en charge. Dantokpa
est tenu par la Sogema (Société de gestion des marchés
autonomes). Depuis 2003, cet organisme relève du
Ministère chargé de la décentralisation. Chaque
exposant doit s'acquitter du paiement d’un loyer lorsqu'il
occupe des locaux, ou d’une taxe de redevance à la
société d’exploitation lorsqu’il commerce en extérieur.
L’entreprise de son côté tente d'administrer cet énorme
dispositif de production et de consommation intensive.
Elle procède parfois notamment à des délogements
de grande ampleur sur les berges occupées, dans une
optique d'assainissement.

A la recherche de situation et de produit, j’y accompagne


mes tantes plusieurs fois au cours de mon séjour. On y
remplit nos anciens sacs de ciment, vidés et nettoyés. On
croise ces sacs soigneusement roulés sur presque tous
les étalages où ils sont vendus avec les autres produits
en guise de sac de courses. Les vendeurs sont la plupart
du temps des vendeuses. Au Bénin, c’est le métier le plus
répandu chez les femmes et les filles. Dans beaucoup
de cas les vidomègon suivent leur patronne au marché,
portent les produits, assistent et vendent à côté ou en
itinérance. La profession apparaît comme genrée mais
révèle aussi plusieurs faits de société. Dans la majorité
des cas, il s’agit de commerce de denrées alimentaire,
ce qui,dans ce pays, est affaires de femme, comme peut
l’être la cuisine et les courses. Les plus à l’aise tiennent

75
RESTES AU SOLEIL

des boutiques en rez-de-chaussée qu'elles ont pu


acheté ou bien reçues de leurs parents. Ces boutiques
on en trouve dans les hangars ou au pied des façades
extérieurs des bâtiments et représentent à peu près 16%
des commerces. Parfois on construit des extensions dans
le prolongement des édifices pour pallier aux petites
dimensions intérieurs. A Tokpa 67 % des installations
sont fixes et 33% sont considérées comme mobiles ou
itinérantes. On trouve ensuite énormément d’apatams
qui sont les petites paillotes en bois construites par les
vendeurs de produits vivriers. Ces étales offrent près de
5 000 places supplémentaires. L’inventaire d’un étale est
constitué par les vendeurs eux(elles)-même. On y trouve
au minimum un tabouret pour s'asseoir et un panier,
un tissu, natte, voire une petite planche surélevée pour
les marchandises. Puis le mobilier présent se diversifie,
avec des tables de toutes les dimensions, des bassines,
des coupelles tressées, et surtout de larges parasols de
métal rouillé et tissus. Ils couvrent une immense partie
du marché, et protègent les commerçants d’un fort soleil.
Les allées restent la plupart du temps sous la lumière
des rayons. En y regardant de plus près, de ces parasols
aucuns n’est semblable à l’autre. Malgré leurs mesures
variées, ils forment une canopée de toile, dont l’ombre
délimite les espaces d’exposition des commerçants.
Ces parasols sont tous faits à partir de restes de métal
ou d’aciers. On peut reconnaître à leur pied des jantes
perforées auxquelles on a soudé des tubes de sections
circulaires ou carrées. Le mât s’élève ensuite jusqu'à la
rondelles qui est en réalité un plateau (les mêmes que
l’on utilisé pour changer les vitesses sur un vélo) de
sur laquelle on vient fixer des tiges d'aciers en guise de

76
balaine. Ces tiges d’acier (les mêmes que l’on emploie
pour armer le béton) dessinent les rayons sur lesquels
on fixe une toile aux franges larges et parfois déchirées.
Enfin la goupille qui sert à maintenir le tout ouvert, est
la pièce la plus aléatoire de tout l’assemblage. Cela peut
être une petite tige avec un anneau comme un clou, une
visse ou un tournevis au pas cassé. J’ajoute à cela que,
pour l’heure, je n'ai vu aucun parasol conventionnel39
dans les allées de Tokpa et que ces assemblages forment
le vocabulaire le plus répandu de toute cette zone
mercantile. Leur ombre complète celle des kanter, qui
sont des dispositifs également informels. On fixe sur les
poteaux, un plateau de planches ou de feuilles tressées
de 2 m × 2 m ou de 3 m × 2 m. Ils bordent les boulevards et
les allées du marché. En longeant le canal sur le chemin
retour, on passe au devant de nombreuses vendeuses de
contenants. Je retrouve alors des milliers de bouteilles
de plastique et de verre à vendre. Remplissant des sacs
de jute et des paniers par dizaines. Elles trouvent ici une
valeur marchande même si elles sont entièrement vidés
de leur contenue. Elles sont vendues pour elles-mêmes,
leur fonction et leur potentiel qu’il subsiste après une
première utilisation.

Pour y aller, tout le monde le sait. Il existe plusieurs routes


et plusieurs entrées selon ce que l’on cherche mais très
souvent on y rentre par le carrefour de Dantokpa ou le canal.
Il est possible de pénétrer à l’intérieur en véhicule plus
ou moins loin selon les jours. Pour les profanes, Dantokpa
peut ressembler à un gigantesque labyrinthe. Lorsqu’on
y déambule, les sols, les constructions environnantes,

39 Ici, pièces issues d’une production spécialisée.

77
RESTES AU SOLEIL

la disposition des étales, tout change de façon radicale.


On parcourt les ambiances et les environnements à la
recherche de produits et denrée. Je me sens égarée car
enfoncée où nous sommes, je ne sais pas si je suis en
mesure de retrouver mon chemin. Malgré mes tentatives
d’établir une représentation mentale, il m’est impossible
de situer à quelle distance je suis de la route ou vers où je
me dirige. Je suis mes guides en essayant de comprendre
la manière qu’ils ont de s’y repérer. Je les vois avancer
de dos, presque de profil lorsqu’elles croisent des gens
en sens inverse. Du monde, il y en a partout. Parfois on
emprunte des passages sous des constructions, puis des
ruelles. Les lumières et les températures changent aussi.
On s’arrête et lorsque je demande où l'on va, Tata rit et
me demande si je suis perdue, je lui répond que oui. Elle
ajoute alors en repartant “Il faut suivre les chemins”. Ce
que je commence à saisir alors c’est que la manière dont
les gens se repèrent en ses lieux n’est pas forcément
représentative de l’espace réel. L’image et les trajets
créés ne sont pas une reproduction psychique fidèle et
absolue, mais plutôt une cartographie mentale subjective.
Cette projection est non polarisée mais divisée en zones
articulées les unes aux autres. Les chemins s’empruntent
comme une suite de combinaisons en passant par des
lieux clés qui servent de repères (le canal, l’entrepôt,...).
Tous les sens entrent en jeu ici car ce sont également les
éléments de contextes qui permettent de se situer dans
cet environnement. Finalement les zones intérieures
paraissent plus calmes que les périphéries animées à
l’interface avec la ville.

A l’échelle de l’espace urbain, ces mécanismes de


repère d’espaces sont les mêmes. Les zémidjan sont des

78
exemples clés de cette capacité d’orientation spatiale
qui ne s'appuie sur aucune carte, aucun plan ou autre
support graphique. Les zem constituent le moyen
de transport le plus populaire du pays. Ce sont des
taxi-motos, un phénomène aujourd’hui très répandu
en Afrique de l’Ouest mais dont le pays est un des
précurseur. En fon zémidjan se traduit par “emmène-moi
vite”. Les zémidjan-man possèdent une connaissance
approfondie de la ville, de ses routes et de leurs détours.
A la fin de de nos emplettes, c’est avec l’un d’eux que nous
rentrons, nos sacs entre les cuisses. J’en emprunte bon
nombre durant la suite de mon voyage pour des trajets
et des déplacements plus ou moins éloignés. Le trajet,
sa distance entre le point de départ et la destination, se
calcule en temps et surtout en carburant (350 FCFA le
prix d’1,5L). Une moto peut transporter jusqu'à quatre ou
cinq (voir six) personnes et des cargaisons plus cocasses
les unes que les autres (poulet, cochon, fagot, panier,
miroir de porte de placard..). Je constate surtout que leur
carte mentale est constamment enrichie par un apport
oral, de part les indications faites lors des courses ou
bien de conversation entre conducteurs. Outre le cadre
institutionnel, le système d’adresses n’est pas utilisé par
le reste de la population. Peu explicite, il n’est exprimé
que par une suite de chiffres et de lettres. L’orientation se
développe à travers des appellations et des descriptions
partagées par la population citadine. Par exemple,
lorsque que je veux aller chez ma grand-mère, j'indique
le pont avant l’échangeur de cadjèhoun, puis je guide le
taxi jusqu’au domicile.

79
RESTES AU SOLEIL

80
CONCLUSION

Au cours de ces investigations, la production de déchets


apparaît comme une constante inéluctable. Cette
production continue est propre à l’homme, mais aussi
à la nature elle-même. Après le passage de nombreuses
formes de vie végétales ou animales, il subsiste une
trace de leur existence terrestre pour un temps plus ou
moins long. Au sein de l’ordre naturel, les résidus sont
“proportionnels” à la vie de ces êtres vivants. De surcroît,
au sein de cette biomasse, il y existe entre un quart et
un tiers d’organismes spécifiés ou affiliés à l’élimination
de ces résidus. Seulement, à l’air de l’anthropocène, la
production actuelle à très largement outrepassé les
limites de nos existences. Nous fabriquons avant de
savoir quoi en faire, et impactons l'avenir bien au-delà
de notre discernement.

Étudier la question des déchets sous un prisme multiple


introduit une importante notion de relativité sur la
considération des rebuts dans nos sociétés. La nature
des actions et des traitements qui gravitent autour des
restes acquièrent ainsi une diversité bien plus large et
conduit notamment à l’étude et l’analyse de contextes
socio-culturels. On s'aperçoit alors que cette variété,
quant au statut de ce que l’on jette, est anthropique.
Elle émane de la construction sociale que le groupe a
établie, mais aussi de la condition et des moyens de

81
RESTES AU SOLEIL

chaque individu. Ce cadre définit tout autant qui sont


les recycleurs de ces groupes sociaux. Les restes donne
des rôles, mais intérrogent aussi la définition des limites
sociales et la symbolique collective.

Au Bénin, je relève un empowerment40 des citoyens


dans le traitement des déchets. C’est-à-dire que, faute
de capacité et de moyen, les habitants se retrouvent
nombreux à assumer et gérer le résidus de la sous-
production. Cette matière, présente au quotidien, est
partiellement métabolisée. Cela, à l'échelle globale du
pays (trans-spatialement et trans-économiquement).
On favorise l'exploitation des objets et de ces composants
jusqu'à presque atteindre les limites de l’entropie de
la matière. Cependant, ce qui n’est assimilé est laissé
presque à l’état sauvage.

En France, le tri, au nom de la bonne conscience


éthique et écologique, à tendence à invisibiliser le
déchet. Informer les populations, les confrontées à ce
très large dépassement de nos capacités de traitement
pourrait être un déclencheur du ralentissement de la
consommation, comme il semble aparaitre au cours de
ces dernières années.

Pour terminer, ce travail de recherche m’a permis


d’aller loin dans ma propre introspection. Il m'a fallu
questionner et investiguer mes origines et mes propres
constructions sociales.

40 Mise en pouvoir, responsabilisation ou l'octroi de plus de pouvoir


aux individus ou au groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques,
politiques ou écologiques auxquelles ils sont confrontés.

82
GLOSSAIRE

anthropocène : proposition d'époque géologique qui


commencerait lorsque l'influence de l'être humain sur la géologie
et les écosystèmes est devenue significative à l'échelle de l'histoire
de la Terre.

détournement : usage tierce d’un objet, différent de ce pourquoi


il a été conçu initialement.

couches informelles : interstices qui permettent de développer


des usages temporaires, régis par des volontés et des intentions
propres.

empowerment : Mise en pouvoir, responsabilisation ou l'octroi


de plus de pouvoir aux individus ou au groupes pour agir sur
les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques
auxquelles ils sont confrontés.

reste : Terme générique pour exprimer ce qu’il subsiste après


l’usage.

quotidien : Le lieu et le temps où l'être humain s'accomplit.


Réalité sociale considérée dans ce qu'elle a de répétitif, d'habituel,
d'obligatoire, à la fois superficiel (la banalité, la trivialité, le
répétitif) et profond. (H. Lefebvre).

recyclage : réintroduction dans un cycle.

83
RESTES AU SOLEIL

référentiel de consommation : le rapport à l’usage qu’une


société entretient avec ces objets du quotidien. Cette expression
signifie que selon, les pays, les régions, les cultures, les classes
sociales et les origines des populations, les degrés d’usages et
d’exploitation de la matière et des objets varient. L’usage et
l’exploitation exprime entre autres le nombre de fois qu’un objet
ou matériaux est réemployé ou transformé.

vidomegon : enfant placé auprès d’une personne tierce pour


parfaire son apprentissage, son éducation, ou pour le travail.

zémidjan : Model de taxi moto très populaire au Bénin.

84
BIBIOGRAPHIE

AGIER Michel, BOUILLON Florence, GIROLA Claudia, KASSA


Sabrina, VALLET Anne-Claire (dir.), Paris refuge - Habiter les
interstices, Éditions du Croquant, coll. « Carnets d’exil », 2011.

AGIER Michel, PRESTIANNI Sara, « Je me suis réfugié là ! » -


bords de routes en exil, Éd. Donner Lieu, 2011.

BECKETT Samuel, En attendant Godot, Éditions de Minuit,


Paris, 1952.

BRAND Magdalena, CEREGHETTI Sara, CONLON Tiana,


DEBARY Octave, MERIMINODVanessa, 2006. « Muséographie
du temps qui passe. A propos d’une exposition réalisée avec
le Musée d'ethnographie de Neuchâtel ». ethnographiques.org,
Numéro 9 - février 2006.

CAVÉ Jérémi, La ruée vers l’ordure, Conflits dans les mines


urbaines de déchets, PUR, 2015

JACQUEMIN Mélanie, « Migration juvéniles féminines de


travail en Côte d’Ivoire », Journal des africanistes, vol. 81, n° 2,
p. 61-86, 2011.

JACQUEMIN Mélanie, « Petites bonnes » d’Abidjan. Sociologie


des filles en service domestique, Paris, L’Harmattan, 213 p. 2012.

LABBÉ Mickaël, Reprendre place - Contre l’architecture du


mépris, Payot, 2019.

85
RESTES AU SOLEIL

LEFEBVRE Henri, Critique de la vie quotidienne, Paris, L'Arche,


t. 2, 1961.

MERMIER Franck, SCHWERTER Stéphanie, BONTEMPS


Véronique (dir.), Les villes divisées - Récits littéraires et
cinématographiques, Presses Universitaires du Septentrion,
2019.

MARCHAIS Gauthier, « Règles publiques, règles privées : les


taxis-motos au Bénin », L'Économie politique, 2009/1 (n° 41),
p. 59-68.

MONSAIGEON Baptiste, Homo detritus, Critique de la société


du déchet, Seuil 2017

MORGANTI Simona, « À l’écoute des « victimes » : les défis de


la protection des vidomègon au Bénin », Autrepart, 2014/4 (N°
72), p. 77-94.

PAULAIS Thierry, WILHELM Laurence, Marchés d'Afrique,


Karthala Editions, 2000

ROMAINVILLE Michel, « Les routes africaines de l’aluminium


», Techniques & Culture, 51 | 2009, 74-97.

ZENEIDI-HENRY Djemila, « La rue domestiquée » p.20 à


32. In : Espaces domestiques, construire, habiter, représenter,
Béatrice COLLIGNON et Jean-François STASZAK (eds), Bréal,
Paris, 2004.

86
FILMOGRAPHIE

BRAMESHUBER Sebastian, Web Bewegungen eines nahen


Bergs (Déplacements d'une proche montagne), Mischief
Films, Panama Film, Le Fresnoy/Studio national des arts
contemporains, 2019.

CANTALAPIEDRA Sonia, Dans l’ombre du Minotaure : La


Grande Borne (1967-2007), Paris : Zaradoc [éd. , prod.], 2010

DREXEL Claus, Au bord du monde, Arte France développement


[éd., distrib.], 2015

MENDES Sam, American Beauty, DreamWorks SKG, 1999

PAPAZIAN Jean-Michel, Nettoyeurs (Les), Les Poissons


Volants, 2007

VARDA Agnès, Les Glaneurs et la Glaneuse, Ciné Tamaris,


2000

VARDA Agnès, Deux Ans Après, Ciné Tamaris, 200

87
RESTES AU SOLEIL

VIDEOS & PODCASTS

La leçon de cinéma d’Agnès Varda (Les glaneurs et la glaneuse)


- ARTE Cinema. https://www.youtube.com/watch?v=-
1e8H2b_4TY

#11 Et si le recyclage ce n'était pas écologique ? - Y'a le


feu au lac | Podcast sur Spotify. https://open.spotify.com/
episode/27YFHULzZTtkOVUUZiw1NZ

#1. Episode 1 - La filière papiers/cartons : éclairage sur les


grandes transformations en cours à l'aune de l'histoire - Les
chroniques du recyclage | Podcast sur Spotify. https://open.
spotify.com/episode/1UvbSLIrFCTaengWFsQEUG

Le recyclage est une ordure - Vivons heureux avant la fin


du monde | Podcast sur Spotify. https://open.spotify.com/
episode/0SXQuk8rwmPidso61vVdCa

88
REMERCIEMENTS

Je remercie mes parents, ceux à qui je dédie également


ce mémoire, pour l’avoir rendu possible, pour leur
participation et leur relectures.

Je remercie également mes professeurs de mémoire,


Madame Maud Santini, Madame Sophie Brones et Monsieur
Éric Chauvier, pour leur encadrement et leurs conseils.

Chers cousins de Marseilles, merci

Un grand merci à la famille Perronnerie, pour nos échanges


et d’avoir accepté leur publication.

Mes sincères remerciements à ma famille du Bénin. Mémé,


chers tantes, chers oncles, merci du fond du cœur pour
votre accueil et votre générosité.

Enfin, j’adresse mes remerciements à Suzanne, Khadija,


Laura, Soumaya, Tea, Léa, Mélodie et Antoine pour
les conversations et les relectures qui ont contribué à
l’enrichissement de ce mémoire.

89
RESTES AU SOLEIL

90

TABLE DES MATIÈRES

Mercredi et les encombrants


INTRODUCTION
L’OBJET
Poubelle et vanité
Maman
LE LIEN
Marseille.
Les chaises – 1 place des Marseillaises, 13001,
Marseille
Paris
Mezan – 3 avenue de la Porte d’Orléans
LA NORME
Bewegungen eines nahen Bergs (Déplacements
d'une proche montagne), un film de Sebastian
Brameshuber
Bénin
Les maisons
Les Yovo
Les marmites en aluminium
Le marché
Conclusion
Remerciements
GLOSSAIRE
BIBLIOGRAPHIE
FILMOGRAPHIE
VIDÉO ET PODCAST

91
Canelle Nassara

RESTES AU SOLEIL

A travers différents terrains, ce texte raconte le rapport


que les gens entretiennent avec la matière qui réside
après l’usage. Il fait apparaître les conditions sociales et
culturelles des individus lorsqu'il est question de tri, de
recyclage et de réemploie.

Mémoire de Master d'Architecture sous la direction de


Maud Santini, Sophie Brones, Éric Chauvier

M2 ENSA-V
2021 - 2022

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