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ment
s'en
sor-
tir fémi-
#1 nismes
noirs
Mettre en théorie
et en pratique
le principe
de déplacement
4
Rencontre
5

Entretien avec
Françoise Vergès.
"Mettre en théorie et en
pratique le principe de
déplacement"
Comment S'en Sortir ? [En ligne],
n°1 | 2015. En ligne depuis le 20 mai
2015. URL : https://commentsen-
sortir.files.wordpress.com/2015/06/
css-1_2015_verges_mettre-en-pratique-
et-en-theorie-le-principe-de-deplace-
ment.pdf
Françoise Vergès est actuellement titulaire de la chaire « Glo-
bal South(s) » au Collège d’études mondiales à Paris, Consulting
Professor au Goldsmiths College de Londres et chargée de mis-
sion pour le Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes. En
France, on la connaît surtout pour avoir présidé le Comité pour
la mémoire et l’histoire de l’esclavage, et pour ses travaux sur
les mémoires de l’esclavage, Frantz Fanon, Aimé Césaire, l’em-
pire colonial, le musée postcolonial, et les processus de créoli-
sation dans les mondes de l’océan Indien. Ses recherches et ses
engagements sur ces sujets puisent dans son expérience itiné-
rante entre Nords et Suds. Elle est née en 1952, elle a grandi à
La Réunion mais c’est au lycée français d’Alger qu’elle a obtenu
son baccalauréat. Dans les années 70, elle a vécu à Paris où elle
a commencé une licence en arabe et chinois avant de s’orien-
ter vers le journalisme et l’édition féministes. Elle a voyagé au
Chili et en Union soviétique pour recueillir des témoignages de
femmes en lutte. En 1983, elle s’est installée au États-Unis où
elle a poursuivi sa formation universitaire en Women’s Studies et
en science politique. Son rapport au féminisme est déterminé
par ces circulations et il marque ses engagements militants,
professionnels et universitaires. Françoise Vergès a été à Paris
l’une des protagonistes du mouvement de libération des femmes
dans les années 70. Comment, venue des (post)colonies, consi-
dérait-elle ce mouvement ? Comment reconsidérer aujourd’hui
l’histoire française du féminisme à l’aune de l’expérience des
colonisées ?

Comment S'en Sortir ? – Vous avez été engagée dans le mou-


vement de libération des femmes lorsque vous avez émigré en France
dans les années 70. Vous avez milité dans l’un de ses courants, le
groupe Psychanalyse et Politique (Psychépo), dirigé par Antoinette
Fouque. Vous avez été journaliste pour Des femmes en mouve-
ments de 1978 à 1983 et éditrice, entre 1979 et 1982, aux éditions
des femmes pour la collection « Femmes en lutte de tous les pays ». Les

6 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
militantes réunionnaises, martiniquaises, guadeloupéennes, 7
guyanaises, issues des outre-mer, semblent avoir été rares dans
le MLF. Leur histoire reste méconnue. Dans quelle mesure
votre expérience réunionnaise puis algérienne a-t-elle déter-
miné votre engagement féministe ?
Françoise Vergès – Oui, on peut dire que ces deux
expériences vécues constituent une trame, une archive
vivante où se fonde mon engagement. D’une part, ma
vie, mon enfance, mon adolescence à La Réunion qui
sont fondamentales, d’autre part, mes années en Algé-
rie. Ce n’est pas simplement d’avoir grandi dans un pays
qui avait été une colonie esclavagiste, puis une colonie
post-esclavagiste, puis une colonie d’assimilation, d’ex-
périmentation de la politique assimilatrice, mais c’est
d’avoir été témoin de ce que fait la misère, de ce que pro-
duit la peur, de ce que produit le conformisme, de ce que
produit tout un apparatus idéologique d’écrasement. Et
par conséquent, d’avoir aussi été témoin de l’incroyable
courage physique et moral que peuvent montrer des
gens face à des systèmes qui vous poussent absolument
à vous conformer. L’injonction assimilatrice punit féro-
cement les personnes qui osent résister. La lente répres-
sion des sens, des rêves, des imaginaires que constitue
la politique assimilatrice n’est pas négligeable ; elle est
d’ailleurs le thème de toute une littérature.
Mes parents, qui étaient des militants communistes,
féministes et anticolonialistes, nous emmenaient par-
tout, dans les campagnes chez les ouvriers agricoles,
dans les bidonvilles, parmi les ouvriers comme dans les
milieux aisés. Ils nous ont appris à être à l’aise partout,
mais aussi à observer et comprendre. J’ai vu ce que la
misère faisait aux femmes. Je voyais des femmes d’une
trentaine d’années se débattre pour vivre avec six, sept
ou huit enfants. J’ai aussi compris assez tôt que l’État
exerce un pouvoir, un pouvoir répressif, et que s’il
vous prend pour cible il n’hésite pas à frapper. Dans les
années 1960, la vie politique était très violente. Michel
Debré, qui fut député pendant plusieurs décennies, avait
fait de l’île son fief où expérimenter des politiques de répression
et d’assimilation. Souvenez-vous qu’il était fermement opposé à
l’indépendance de l’Algérie et aux droits des femmes, une oppo-
sition qui est sans doute en lien. Il n’allait pas « perdre « cette île
de l’océan Indien, dans le contexte de la décolonisation et de la
Guerre froide. Donc : fraudes électorales, c ensure de la presse,
intimidations, répression, clientélisme, et résistance.
Il y a toute une violence que j’ai mise en mots plus tard mais que
j’ai observée très tôt. J’ai vu des gens en sang, des militants du
Parti communiste réunionnais frappés par la police, emprison-
nés, privés de travail, de papiers. Lorsque mon père est entré
en clandestinité (1964-1966), cet aspect de l’État comme ins-
trument répressif est devenu très clair 1. J’ai connu les perqui-
sitions de police à 6 heures du matin ; nous étions suivis, ma
mère était menacée. J’avais alors douze ans, j’étais encore une
enfant. Mes frères étaient encore plus jeunes, j’avais une sœur
plus âgée. J’ai donc pris conscience assez tôt de l’État et du rôle
de la loi, à la fois comme recours et comme complice des poli-
tiques de représailles.
J’ai appris à ne jamais sous-estimer ce que la peur installe,
comme consentement à la répression, à la norme, pour éviter
de devenir une cible, de « se faire remarquer ». La construction
d’un « il vaut mieux faire comme on te le dit : si tu fais comme ça,
tout ira bien ». Alors on tourne la tête de l’autre côté, on évite
de voir et de protester, on se dit que si ces personnes sont har-
celées par l’État, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison. À La
Réunion, cette norme a été associée à une forme d’économie de
rattrapage liée au colonialisme et au néolibéralisme dont l’in-
jonction est la suivante : « Il existe une norme que tu dois désirer,
elle est non seulement la plus formidable, mais la seule désirable.
Donc, fais tout pour y arriver. « Évidemment, vous n’y arrivez
jamais. Et cette norme, c’est celle de la fiction de l’homme blanc
bourgeois et européen. Avec l’autre fiction, pas très loin der-
rière, d’une femme blanche, à l’identité essentielle, bourgeoise,

8 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
européenne. Nous devons adorer cette icône, cette idole, 9
l’homme blanc bourgeois, européen, tout ce qu’il aurait
fait, tout ce qu’il aurait inventé : les droits, l’industrie,
1
l’entreprise, la ville, la culture, etc. Bien sûr, rien n’est En 1964, Paul Vergès, édi-
dit du processus de fabrication de cet homme blanc et de teur de Témoignages, jour-
nal du Parti communiste
sa compagne, du processus de leur blanchiment, de leur
réunionnais, est accusé
construction comme « Blancs ». Cette norme qui est liée par la cour dejustice de
à l’économie symbolique de rattrapage s’impose à travers La Réunion de « menacer
le désir, pas seulement à travers la répression. Elle est la sécurité de l’État « pour
avoir publié des articles
rendue désirable à travers tout un vocabulaire, autre- dénonçant la répres-
fois celui de la francité, aujourd’hui celui de la société de sion des manifestant·es
consommation : « Devenez cet individu moderne, mondia- algérien·nes le 17 octobre
lisé, et vous serez heureux.  »  1961 à Paris. Il refuse de
comparaître et entre en
J’ai aussi fait l’expérience de la misogynie, du sexisme. clandestinité entre mars
Je ne voudrais pas faire ma Cosette. J’ai eu une enfance 1964 et juillet 1966.
formidable. J’ai des souvenirs d’incroyable liberté, de
courir dans les ravines, de jouer sous la pluie, de fêtes,
de jeux, de manger des fruits verts à même l’arbre, de la
beauté des paysages, de l’océan… J’ai eu le privilège de
naître dans une famille d’intellectuels, je voyais toujours
mes parents avec un livre à la main, on était encouragés à
poser des questions, à être curieux. Mais lorsque je suis
devenue adolescente, c’est-à-dire à l’âge de l’émergence
d’une sexualité, j’ai rencontré un incroyable confor-
misme : quand vous sortiez, on vous demandait avec qui
vous sortiez, qui étaient les garçons avec qui vous étiez.
Je trouvais ça insupportable. J’avais été élevée dans une
famille où on poussait les filles à être absolument indé-
pendantes. Du coup, j’étais vraiment stupéfaite. Je sor-
tais avec une bande de copains, surtout des garçons, car
les filles, mes copines de lycée, ne pouvaient pas sortir.
C’était à la fin des années 1960. On allait dans les dan-
cings. Ma mère recevait un rapport pratiquement le len-
demain : « Oh, on a vu votre fille. . .  ». C’était absolument
insupportable. Et le lycée était d’un ennui ! Si peu de mes
amies lisaient alors que je dévorais des romans, allais
avec ma mère aux rares ciné-clubs. J’allais dans les mee-
tings politiques. Je m’intéressais à ce qui se passait dans
le monde. Et le monde militant dans lequel j’évoluais était aussi
très pluriel, très ouvert. On passait d’une marche dans le feu
à une fête de baptême, d’un kabar maloya 2 à un dancing, d’un
péplum à un film de la Nouvelle Vague.
J’ai voulu connaître mon pays, le découvrir en marchant. À
l’époque, ça ne se faisait pas du tout, il n’y avait pas toute cette
publicité d’aujourd’hui : « La Réunion de tous les paysages.  » « On
partait quinze jours ou plus, on dormait à la belle étoile. Ça m’a
fait connaître mon pays. J’ai marché partout, j’ai connu Mafate 3
avant que ça ne devienne le parc naturel de la « tradition » et de
l’exotisme. Dans les montagnes, je me disais « c’est là que les
marrons marchaient », « c’est ça qu’ils ont vu », « c’est là qu’il
rêvaient ». Je voyais aussi comment les gens vivaient dans les
coins les plus reculés. La nuit, qui peut être si belle à La Réu-
nion, et la nature m’ont beaucoup marquée. J’ai vu à quel point
la nature pouvait modeler l’imagination, la manière de vivre, la
manière d’habiter un pays. La Réunion, l’île physique avec ses
cyclones, son volcan, ses ravines, ses forêts, s’est profondément
imprimée dans mon esprit. En résumé, l’île reste ce concentré
de vies extrêmement dynamiques, de résistances quotidiennes,
de petites choses comme de grandes choses.
J’ai atterri en Algérie par une suite de hasards. D’une part, je
voulais vraiment quitter La Réunion même avant d’avoir obtenu
mon bac, d’autre part, je voulais connaître un pays qui était
devenu indépendant de la France. Je voulais savoir comment ça
s’était passé, car j’avais grandi dans un pays qui ne l’était pas.
J’avais beaucoup entendu parler de la lutte du peuple algérien.
Mon père avait été poursuivi pour avoir reproduit des articles
condamnant la torture, mon oncle avait défendu les natio-
nalistes algériens, Djamila Bouhired, une des héroïnes de la
Bataille d’Alger, était devenue ma tante. . . Je n’étais pas spon-
tanément attirée par la France. Je n’ai jamais très bien compris
pourquoi, mais je n’ai pas fait partie de ces colonisés qui avaient
l’adoration de la France. J’aimais énormément la littérature

10 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
française, je connaissais très bien l’histoire de France, 11
je ne ressentais aucune hostilité, mais je voulais aussi
ouvrir mes horizons. Je suis allée à l’école française, j’ai
2
appris à lire en français, je chantais des chansons fran- Réunion festive qui peut
çaises, la France était très présente, mais elle était un des se tenir en tout lieu, au
cours de laquelle on joue,
éléments de mes identifications.
on chante, on danse la
J’arrive donc en Algérie. D’abord, j’ai absolument adoré musique maloya. Rythmé
ce pays. J’ai beaucoup circulé : la Kabylie, les Aurès, le par des percussions, créé
Sud. . . Et en même temps, c’était en 1970, 1971. Pour par des hommes et des
femmes détenu·e dans les
les filles c’était insupportable. J’avais des copines algé- plantations, le maloya est
riennes. On allait à la plage, on était interpellées par la l’un des genres musicaux
police : « Ton père, ton frère, il sait où tu es ? » Mes amies majeurs de La Réunion.
devaient se cacher, mentir à leur famille, à leurs frères. Musique métissée d’ap-
ports malgaches, africains,
C’était des filles de la bourgeoisie algérienne, elles allaient indiens et créoles, il est
au lycée français, au lycée Descartes d’Alger, comme moi. aux Réunionnais·es ce que
Un harcèlement quotidien. le blues est aux Africain·es-
Américain·es.
Il y avait cependant un bouillonnement culturel extrê-
3
mement riche. Alger était encore la capitale culturelle Région montagneuse où
du « tiers-monde ». La cinémathèque avait une program- se réfugiaient autrefois les
marrons.
mation extraordinaire. Tout le cinéma du tiers-monde
y était invité et j’y ai développé ma cinéphilie. J’ai aussi
beaucoup fréquenté le théâtre de Kateb Yacine. Les gens
qui animaient la Cinémathèque ou le théâtre étaient très,
très ouverts. Ils voyaient arriver la jeune fille de dix-sept
ans que j’étais et m’accueillaient. Je me suis fait des amis.
Il y avait au lycée Descartes des enfants de réfugiés poli-
tiques fuyant la dictature militaire au Brésil, les guerres
coloniales au Mozambique, en Angola. On formait une
bande de copains qui partageaient le sentiment que le
monde était vaste et passionnant.
Mes parents m’avaient enseigné une cartographie du
monde qui excédait les frontières de l’île ou l’axe Réu-
nion / Paris. À son arrivée en 1954 à La Réunion, ma
mère avait ouvert une librairie, la « Librairie des Masca-
reignes », dans la rue où se trouvait l’école centrale 4. Elle
a été obligée de la fermer parce que personne n’achetait
de livres. La majorité de la population était analphabète
et les autres ne lisaient pas ou très, très peu. Tous les
livres sont donc revenus chez nous. On a grandi avec une biblio-
thèque formidable, des romans sud-américains, américains,
russes, anglais, français, une littérature totalement en contraste
avec le Lagarde et Michard de l’école. Mes parents recevaient des
journaux du monde entier. Des gens venaient voir mon père, ils
arrivaient d’autres pays du monde. Mes parents voyageaient.
Ils sont allés au Vietnam du Nord pendant la guerre, ils rap-
portaient des témoignages, des reportages. . . En Algérie, cette
conscience d’un monde transversal s’est renforcée.
J’y ai vu des traces de la guerre, les bâtiments des SAS 5 dans les
montagnes, mais aussi des gens traumatisés. Ça a été un deu-
xième terrain pour observer ce que la violence fait aux gens.
J’ai vu que ça laisse des traces indélébiles, que ça ne s’efface pas
comme ça, qu’on peut vraiment abîmer les gens avec la violence.
Et qu’il faut y penser. Mais aussi, quelle pulsion de vie ! Quel
humour ! J’ai découvert Oum Kalsoum, la musique algérienne,
la musique du Sud, les auteurs algériens… L’Algérie a été pour
moi une deuxième archive, extrêmement importante.
J’ai passé mon bac de justesse et je suis venue en France, à Aix-en-
Provence, pour entreprendre des études d’arabe et de chinois.
J’ai tenu trois mois. Trop froid, trop dur. Je suis repartie en
Algérie où j’ai passé encore une année. J’apprenais l’arabe et je
participais à la vie culturelle et intellectuelle. En mai, je ne sais
plus pour quelles raisons, je suis allée en France et j’ai assisté au
défilé du 1er Mai. Il y avait des femmes du MLF. J’ai attrapé des
tas de journaux, des tas de tracts. Ça me semblait formidable.
De retour en Algérie, mes copines algériennes voulaient quitter
le pays. Qu’allais-je y faire ? Je n’y voyais plus mon avenir. J’ai
donc quitté l’Algérie et j’ai émigré en France. J’ai vécu dans une
communauté qu’on avait installée dans le 18e arrondissement de
Paris : une copine algérienne, un Réunionnais, deux Français et
puis moi. D’autres sont venus après. On s’est impliqué·es dans
les luttes antiracistes, notamment à Barbès, dans le Secours
Rouge, le soutien au Larzac, à Lip, dans le Groupe d’information

12 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
sur les prisons, l’antipsychiatrie. Je fréquentais aussi le 13
Cercle Elisabeth Dimitriev, un groupe féministe. Je me
4
suis engagée dans la campagne pour la légalisation de Laurence Vergès est
l’avortement en participant aux manifs, en distribuant née en France, à Ivry-
sur-Seine, en 1924.
des tracts sur les marchés. . . Avec ma copine algérienne,
Elle s’engage dans la
Ida, on était très avides, on glanait. On faisait des petits Résistance pendant la
boulots, on vivait en communauté, on était dans une Seconde Guerre mondiale
émulation culturelle et politique constante. et milite après-guerre dans
la section coloniale du
À l’été 1972, j’ai participé à la rencontre de la Tranche- Parti communiste français.
sur-Mer, le premier rassemblement féministe euro- Lorsqu’elle émigre à La
péen 6. Ida et moi avons fait du stop, on y est allées le Réunion en 1954, elle
nez au vent. On n’était associées à aucun groupe, mais rejoint le Parti communiste
réunionnais et devient
on voulait aller voir, écouter. Plus tard, j’ai commencé l’une des dirigeantes de
à aller à des réunions de Psychépo, et j’y suis restée. La l’Union des femmes de La
question de la psychanalyse m’intéressait énormément, Réunion.
5
et ça m’a un tout petit peu éloignée des autres groupes Les SAS, ou « sections
de femmes. La question de l’inconscient, le fait qu’on administratives spécia-
lisées « ont été créées
soit agi par l’inconscient, comment se construisent la
en 1955 par Jacques
masculinité, la féminité ? J’avais plus ou moins compris Soustelle, alors gouverneur
à La Réunion et en Algérie qu’il y a autre chose qui nous de l’Algérie, dans l’objectif
anime que la raison ou les intérêts. L’inconscient, la d’abattre le FLN. Sous
couvert de moderniser les
mélancolie, le deuil, les névroses, étaient des question- régions rurales, il s’agissait
nements plutôt mal considérés dans l’extrême gauche. Et d’intensifier le quadrillage
pourtant. . . à voir comment l’inconscient agissait dans militaire du territoire, de
ces groupes ! contrôler et de réprimer la
population.
Tout en commençant à m’impliquer à Psychépo, je conti-
6
nuais à militer ailleurs : les luttes contre le racisme, les Du 25 juin au 2 juillet
luttes anti-impérialistes, les manifestations contre la 1972, à l’initiative du
groupe «  Psychanalyse et
guerre au Vietnam, les comités Palestine, les campagnes
Politique  », une rencontre
d’alphabétisation de vieux travailleurs immigrés à qui internationale de femmes
on apprenait à lire leur fiche de paie. . . On est aussi s’est tenue dans un
« intervenu·es sur une usine » comme on disait, l’usine centre de vacances à La
Tranche-sur-Mer. Elle a
Alstom à Saint-Ouen. Je connaissais les ouvriers à La réuni environ trois cent
Réunion, mais pas la classe ouvrière française. Je ne peux femmes venues d’Angle-
pas dire que j’ai bien connu les ouvriers français, mais terre, de Belgique, de
le peu de contacts que j’ai eus m’a enseigné des choses : Hollande, de Suède, d’Alle-
magne, de Suisse, d’Italie,
l’entrée à l’usine alors qu’il fait encore nuit, les cafés d’Espagne, de France et
autour, l’humour, la lutte âpre… J’ai aussi découvert les des États-Unis.
conditions des femmes ouvrières. Ce n’était pas abstrait. C’était
très concret. Je participais aussi à des rencontres d’Antillais-
Guyanais-Réunionnais. À la suite de la Convention du Morne
Rouge 7, je m’impliquais dans le débat sur l’avenir de ces terres.
Je militais auprès de l’Union générale des travailleurs réunion-
nais en France (UGTRF). On se battait notamment pour l’abro-
gation de l’ordonnance Debré et pour que ses victimes puissent
rentrer au pays 8. On a manifesté devant le Conseil d’État pour
soutenir les grévistes de la faim qui réclamaient son abrogation.
. . On allait à Rouen, à Toulouse, à Lyon ou ailleurs pour ren-
contrer des Réunionnais ; on discutait de leurs conditions de vie
et de travail. . . L’organisation des immigrés réunionnais sous la
direction de Gervais Barret 9 était très forte à l’époque.
Je me disais que je ne pouvais pas être exclusivement dans un
groupe féministe. Je trouvais qu’on n’y discutait pas suffisam-
ment du racisme, des immigrés, du colonialisme. Je gardais
donc un pied dans d’autres formations, d’autres activités. Je n’ai
jamais été totalement « encartée », comme on dit. Ce n’est qu’à
partir de 1979 que le plus gros de mon militantisme a été à Psy-
chépo. Mon identité postcoloniale, c’est peut-être ça mon « iden-
tité réunionnaise », a déterminé mon intérêt pour les luttes
contre le racisme, contre le colonialisme ou l’impérialisme. Elle
a modelé mon engagement féministe : je me suis intéressée au
mouvement des femmes noires qui militaient notamment au
tout début, contre l’excision, aux groupes de femmes antillaises.
Aucune lutte ne peut être envisagée sans tenir compte de
la place qu’y ont les femmes non blanches ou les minorités
sexuelles ou culturelles. Dans l’UGTRF, quelques-unes d’entre
nous ont apporté cette dimension à la lutte contre le BUMI-
DOM. Il promettait je ne sais quoi aux femmes réunionnaises
qu’il faisait émigrer en France, mais beaucoup se retrouvaient
sans formation ou alors destinées à devenir des domestiques (il
n’y a pas eu que ça, mais cet aspect était scandaleux). C’est dans
cette continuité que je me suis plus tard engagée dans la collec-

14 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
tion « Femmes en lutte de tous les pays » aux éditions des 15
femmes.
7
Le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migra- Les 16, 17 et 18 août 1971
tions dans les départements d’outre-mer) est un orga- au Morne Rouge, en Mar-
tinique, des organisations
nisme public créé par Michel Debré en 1963, opérationnel et partis politiques de La
jusqu’en 1982. Il visait à faire émigrer en France les jeunes Réunion, de la Guyane,
Réunionnais·es, Martiniquais·es et Guadeloupéen·nes sans de la Martinique et de la
qualification et voué·es au chômage. Ces jeunes recevaient un Guadeloupe se réunissent
en convention et se posi-
aller simple pour la France avec la promesse d’une formation tionnent pour l’autodéter-
professionnelle et d’un emploi. Cette politique voulait pallier mination.
le manque de main-d’œuvre en France mais aussi empêcher
8
la participation de cette jeunesse aux luttes de décolonisation, L’ordonnance Debré est
qui étaient alors très vigoureuses, en particulier à La Réunion promulguée par le Premier
ministre en 1960 dans
autour du Parti communiste réunionnais. Elle a concerné le contexte de la guerre
au total 160 000 migrant·es. Selon Gilles Gauvin 10, 53% d’Algérie : elle stipule que
de la population réunionnaise migrante via le BUMIDOM tous les fonctionnaires en
était constituée de femmes. Vous avez donc milité aux côtés de service dans les départe-
ments d’outre-mer dont
ces Réunionnaises. Leur histoire reste totalement ignorée, de le comportement est de
même que les luttes de solidarité les concernant. Pouvez-vous nature à troubler l’ordre
nous en dire un peu plus à ce sujet ? public peuvent être exilés
L’UGTRF tenait des stands à la fête de L’Huma, ça nous en France, sur décision
du préfet. Elle a frappé
permettait de rencontrer des Réunionnais autour d’un plusieurs Guyanais, Marti-
kari, d’un petit coup de rhum. . . Elle organisait aussi niquais, Guadeloupéens et
des bals. Beaucoup, beaucoup de Réunionnais venaient. Réunionnais.
C’était l’occasion de rencontrer des Réunionnaises, de
9
discuter avec elles. . . Leur situation était moins connue Gervais Barret fut l’un
que celle des Martiniquaises ou des Guadeloupéennes. des fondateurs de l’Union
générale des travailleurs
Certaines étaient recrutées dans les hôpitaux, à la RATP
réunionnais en France en
ou aux PTT. Dans les postes de catégorie C, il ne faut 1963. Il était l’un des exilés
pas l’oublier. Mais elles étaient bien moins nombreuses de l’ordonnance Debré.
que les Antillaises dans les entreprises publiques parce
10
que l’émigration réunionnaise a été plus tardive et plus Michel Debré et l’île de La
faible que celle des Antilles. Les Réunionnais et les Réunion. Une certaine idée
de la plus grande France.
Réunionnaises ont surtout travaillé dans le privé. Les
Lille, Presses du Septen-
Réunionnaises étaient très dispersées, il n’y avait pas de trion, 2006.
lieux de travail où les rencontrer de manière collective.
J’ai finalement rencontré des jeunes femmes, sans doute
contactées dans les bals qu’on organisait. On les a invitées dans
la communauté, à nos réunions militantes du dimanche après-
midi. Elles cachaient qu’elles venaient nous voir, car elles avaient
très peur d’être renvoyées au pays pour avoir rencontré des
gens de l’UGTRF. Elles nous ont raconté leur quotidien. C’est
comme ça qu’on a appris que certaines, à leur arrivée en France,
étaient rassemblées à Crouy-sur-Ourcq, dans une maison louée
par le BUMIDOM. Crouy-sur-Ourcq était assez loin de Paris,
en Seine-et-Marne. Pour y aller, il fallait prendre le train. Les
femmes y étaient rassemblées à leur arrivée en France pour rece-
voir pendant quelques semaines une « formation » : apprendre
à faire le ménage, le repassage, la cuisine. . . Certaines étaient
placées en « stage » chez des bourgeois pour voir si elles allaient
convenir. Ça m’avait rendue absolument folle de rage. Le fait
qu’on les fasse venir pour qu’elles deviennent domestiques me
rendait folle de rage. Toujours cette racialisation de la main-
d’œuvre. Ça continue aujourd’hui d’ailleurs : il n’y a qu’à voir
celles qui s’occupent des personnes âgées ou des enfants. C’est
la racialisation du care.
On s’est demandé quelle action entreprendre. On a décidé d’oc-
cuper Crouy-sur-Ourcq, pour faire un barouf et protester. On
nous avait dit que ces femmes ne pouvaient pas venir à Paris,
car les billets de train étaient chers ; elles n’avaient pas d’argent
et elles n’avaient aucun repère à Paris. Il y avait donc un accrois-
sement de l’isolement, un affaiblissement de l’autonomie. Leur
dépendance était organisée : vous êtes moins autonome quand
vous ne savez pas où aller et comment. Un dimanche après-
midi, on s’est donc rendu·es à Crouy-sur-Ourcq avec des copines
militantes de l’UGTRF et deux ou trois copains. Il y avait du
brouillard, je suppose que c’était l’hiver. C’était absolument
sinistre. Il n’y avait rien. Dans ce petit bled, elles n’avaient rien
à faire. Et ces jeunes femmes noires, tout le monde les regardait
lorsqu’elles sortaient. Elles restaient donc à l’intérieur de la mai-
son. On a poussé la porte, on est rentré·es, on a jeté des tracts,

16 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
on a protesté, on a dit aux filles qu’il fallait se battre. . 17
. On est parti·es avant l’arrivée de la police. Ça a été un
coup comme ça, mais qui n’a pas été suivi parce que très
peu d’organisations s’intéressaient à leur sort, que ce
soient les organisations d’immigrés, les organisations
d’extrême gauche françaises ou les organisations syndi-
cales. Sous l’appellation générique « les immigrés », on
parlait surtout des hommes. Ce qui arrivait aux femmes
suscitait très peu d’intérêt, encore moins ce qui arrivait
aux Réunionnaises.
L’UGTRF avait un petit journal de six à huit pages, Com-
bat réunionnais, et nous avons consacré un numéro spé-
cial à ces femmes. Par la suite, on a essayé de continuer
à organiser les femmes réunionnaises, mais on n’a pas
réussi. Il y a eu beaucoup de femmes dans l’immigration
réunionnaise, beaucoup plus qu’on ne le pense, mais
elles sont restées assez « invisibles ». C’était très diffi-
cile de les identifier. Et puis, ce qu’on voulait n’était pas
nécessairement ce qu’elles voulaient.

Le BUMIDOM a été une politique migratoire instaurée


pour conjurer les luttes de décolonisation. Cette politique
coloniale faisait émigrer la jeunesse pauvre de peur qu’elle
ne rejoigne le Parti communiste réunionnais. Elle s’est
accompagnée d’une politique de limitation des naissances :
les familles réunionnaises étaient jugées trop nombreuses,
les femmes trop fécondes. Les Réunionnaises ont donc été
soumises à cette politique : contraception et avortement
leur ont été imposés alors même que cela restait illégal en
France. Vous militiez en France pour la légalisation de
l’avortement. Est-ce que vous articuliez cette lutte avec les
batailles menées à La Réunion contre cette politique anti-
nataliste ?
Absolument. Je savais ce qui se faisait à La Réunion,
les avortements puis les formes de contraception bru-
tale qui étaient imposées. Je connaissais l’incroyable
discours contre la natalité de ces femmes « qui font des
enfants comme des lapines ». C’était d’un racisme ! Il y
avait une chose que je trouvais fondamentale, non négociable,
c’est que les femmes aient un droit sur leur corps. Ça me
rendait dingo que des hommes puissent décider de ce qu’on
allait faire de notre corps. Ce principe de base n’était pas en
contradiction avec les politiques racialisées de contraception
et d’avortement. Là, c’étaient les représentants de l’État post-
colonial qui décidaient du corps des femmes. J’étais tout à
fait consciente de ça, mais c’était difficile à faire entendre en
France. Je n’ai aucun souvenir d’une action de solidarité avec
les femmes réunionnaises, il y a eu des articles ici et là, mais
une vraie campagne de solidarité, non.

Vous avez publié ces articles dans la presse réunionnaise, dans Com-
bat réunionnais et dans Témoignages, mais pas dans la presse du
MLF. Il y a peu de traces de la situation des femmes des postcolonies
dans les archives de la presse féministe en France.
Je me souviens d’avoir réussi à faire passer un article concer-
nant des Mauriciennes dans Des femmes en mouvements. C’était
au début des années 1980. Leur migration était organisée par
des agences matrimoniales pour qu’elles viennent épouser des
paysans français qui ne trouvaient pas d’épouses. Dans leur
pays, elles vivaient dans une grande misère et épouser un Blanc,
en France, c’était une manière de sortir de cette misère. Elles
se retrouvaient femmes de paysans dans la Creuse, le Tarn ou
le Limousin 11. Toutes ces histoires n’ont pas été dramatiques
et tragiques, mais c’était quand même un trafic. Ça me rappe-
lait d’autres histoires dont j’avais été témoin étant petite. Des
annonces étaient publiées dans le journal Le Chasseur français
qui était très distribué à La Réunion : « cherche femme. . .  ». Je
me souviens de femmes qui étaient parties pour ne plus être
domestiques. Il y avait des échanges de lettres, puis le type
payait le voyage et faisait venir la femme. Pour elles, c’était un
moyen d’échapper à la misère. Mais ce qu’elles allaient trouver
de l’autre côté, on n’en savait pas grand-chose 12. Aujourd’hui, à

18 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
La Réunion, une nouvelle forme d’échange sexuel est en 19
place. Il y a des pages entières d’annonces qui précisent
quelle partenaire est souhaitée : Malbaraise, « Kafrine
11
chaude »… Ce peut être aussi « un » partenaire. Et l’émis- Voir « Blancs sur Noires »,
sion radio « Chaleurs tropicales », qui est très populaire, Des femmes en mouve-
ments, n° 1, décembre
est aussi assez parlante sur les mœurs sexuelles. La pros-
1977, p. 88-90.
titution est assez cachée, elle existe surtout en apparte-
12
ment. Dans la rue, ce sont surtout des femmes malgaches Voir « Folle de rage », Des
qui sont souvent l’objet d’abus et de violences. Il y a des femmes en mouvements,
n° 1, décembre 1977, p. 88.
associations qui interviennent, mais elles sont souvent
très paternalistes.

Quel regard portiez-vous sur les militantes du MLF, sur leur


intérêt ou désintérêt par rapport aux questions liées à l’im-
périalisme, à l’internationalisme ou aux femmes immigrées,
aux femmes des outre-mer ?
Je me souviens d’une réflexion qu’on m’avait faite : « Oh,
mais ça c’est Françoise avec son tiersmondisme encore ! » 
Le MLF était assez franco-centré. Il y a eu des exemples de
solidarité et d’intérêt pour les luttes des femmes antillaises
et d’ailleurs, mais le processus de décolonisation du mou-
vement féministe ne s’est pas engagé.
Évidemment, il y a toujours des exceptions, mais, en géné-
ral, le mouvement féministe français n’a jamais été très
ouvert à toutes ces questions. Souvenez-vous que le fémi-
nisme français s’est allié en majorité à la mission coloniale
civilisatrice, au républicanisme colonial. Le mouvement
féministe français ne s’est pas fondé sur l’anticolonialisme
et l’anti-esclavagisme. Heureusement, il y a quelques
figures qui se dégagent pour faire un peu moins honte,
mais vous n’avez pas comme en Angleterre ou aux États-
Unis un mouvement féministe qui se fonde sur l’anties-
clavagisme, certes avec ses contradictions et ses trahisons,
mais malgré tout avec une notion des intersections.
À Psychépo, je me souviens de la présence de femmes
corses et de quelques Algériennes, mais je n’ai pas
souvenir d’une réflexion profonde sur le racisme, les
héritages du colonialisme ou la manière dont les mouve-
ments de gauche avaient été contaminés par la ligne de couleur.
Des femmes ont publié l’ouvrage d’Angela Davis, Femmes, race et classe
(1983), des témoignages de femmes salvadoriennes, chiliennes. .
. Psychépo a organisé des pétitions internationales de soutien à
Nawal El Saadawi 13, à des femmes emprisonnées au Salvador, ou
pour protester contre la peine de mort contre Jiang Qing, l’épouse
de Mao Zedong, car nous pensions que la campagne contre elle
était très misogyne. On ne peut donc pas dire qu’il n’y ait rien eu.
Et du côté des groupes féministes trotskystes, l’intérêt pour les
luttes des femmes non européennes était plus marqué.
Mais je pense qu’au MLF, très peu avaient vécu hors de France.
Il n’y avait que très peu de conscience des autres situations, du
poids du racisme. Ces autres situations restaient abstraites.
J’entendais : « les femmes sont écrasées en Iran » ou « donc on
va faire des choses pour elles », « donc on va faire un article ».
Mais il y avait une conscience très faible de ce qu’est vraiment
une guerre impérialiste, de ce que c’est l’exploitation de la masse
de gens dans le monde, la création de personnes « superflues »,
écrasées, opprimées et qui doivent se battre chaque jour pour
survivre.
Mon expérience au mouvement des femmes a aussi été celle
de luttes intestines violentes. La solidarité n’est pas spontanée
parce que vous êtes du même sexe, de la même couleur ou de la
même religion. Jalousie, envie, luttes pour le pouvoir ne nous
étaient pas étrangères. J’en étais. À Psychépo, j’ai été quelqu’un
au centre du pouvoir, car c’était un groupe hiérarchisé, mais
à cause de mes autres identifications, je pense, j’espère, avoir
toujours gardé quelque chose qui me rattachait au monde non
blanc.

Dans les publications des éditions des femmes, la dimension interna-


tionaliste est frappante. Néanmoins, la dimension impériale française
semble totalement effacée.
Cette dimension n’a jamais été abordée. C’était le point aveugle.

20 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
J’ai été au Chili pour recueillir les témoignages de 21
femmes 14 ou en Russie pour rencontrer les féministes
publiant les Samizdat 15. J’étais très active dans la soli-
13
darité avec les femmes du Salvador ou encore dans le Nawal el Saadawi,
soutien à Nawal El Saadawi. Mais je n’ai pas réussi à militante féministe égyp-
tienne, écrivain et médecin
égratigner le franco-impérial. Les femmes esclaves, les
psychiatre, est empri-
femmes colonisées, ça n’existait pas. Ça n’existait pas. sonnée le 6 septembre
Il n’y avait même pas conscience que la France avait 1981 au Caire après s’être
été une puissance impériale. Et qu’elle l’était encore. opposée à la loi du parti
unique édictée par Anwar
Ça a été un des écueils sur lesquels je suis partie. El Sadat.
Lorsqu’on observe les histoires du féminisme qui ont été
14
écrites en France, on s’aperçoit que la plupart sont des Collectif des femmes en
histoires totalement franco-centrées. Elles évoquent des lutte au Chili et Carmen
Gloria Aguayo de Sota,
batailles dans le MLF, qui sont très intéressantes, mais
Chilenas, Paris, éditions
elles ne disent pas grand-chose de ses limites idéolo- des femmes, 1982.
giques internes qui ont fait que ce mouvement n’a pas su
15
s’intéresser à la société telle qu’elle devenait. Collectif de rédaction
En 1982, 1983, il y a eu des bagarres terribles à l’intérieur de l’Almanach, Femmes
et Russie, Paris, éditions
du MLF qui ont contribué à l’affaiblissement du fémi-
des femmes, 1980 ; Collec-
nisme. Psychépo avait déposé une propriété sur le label tif des femmes
MLF. La maison d’édition des femmes était en sommeil, de Leningrad, Des femmes
j’étais au chômage. Fin 1983, je suis allée aux États-Unis russes, Paris, éditions des
femmes, 1980.
pour des raisons personnelles, et j’y suis restée. J’ai tra-
vaillé deux ans comme femme à tout faire pour des Fran-
çaises qui m’exploitaient complètement. Au bout de ces
deux ans, je suis partie et j’ai fait en sorte de rentrer aux
États-Unis de manière légale. Parce que j’étais illégale. Je
vous passe toute une série de détails personnels.
En 1985, j’ai vécu au Mexique plusieurs mois à attendre
que mon entrée aux USA soit régularisée. J’ai fait l’expé-
rience du « passage de la frontière ». L’hystérie autour de
la question de la frontière avec le « Sud », tracée par la
frontière avec le Mexique, émergeait avec force aux États-
Unis. Les guerres au Salvador, au Guatemala, au Hon-
duras, poussaient des femmes et des hommes vers « El
Norte ». J’ai observé de visu en quoi consiste le processus
par lequel un État vous fait passer pour vous accepter.
C’est un peu : « Mets-toi à genoux et embrasse nos pieds pour
que nous t’acceptions.  » C’est un processus qui vous met en dette.
Un processus de petites et grandes humiliations, d’angoisse, de
stress, d’inquiétude. Même moi qui étais citoyenne européenne,
donc qui n’avais pas à repartir dans un pays en guerre si je n’étais
pas acceptée, j’ai connu tout cela. Mais tout autour de moi, il y
avait des hommes et des femmes qui n’avaient pas ce privilège
d’être citoyenne d’un pays puissant. Je me souviens que nous
avons été séparées des hommes pour les examens médicaux.
Je bavardais avec ces femmes. Elles venaient du Salvador, du
Honduras, du Guatemala, du Mexique, elles essayaient de fuir
la misère et la guerre. Elles dormaient la nuit devant le consulat
américain pour être là les premières, elles restaient des heures
sous le soleil à attendre. L’examen médical a été une totale humi-
liation. On était à moitié nues, vêtues d’une petite robe en papier
ouverte sur nos fesses, en rang devant un médecin homme qui
nous auscultait les unes après les autres, tâtait nos seins, regar-
dait dans notre bouche. . .
Je vivais dans un petit village au sud de Tijuana. Je venais au
consulat US à Tijuana pratiquement deux fois par semaine
pour mes papiers. Je les ai finalement obtenus et je suis pas-
sée aux Etats-Unis, à San Diego où j’ai repris les études que je
n’avais jamais faites, après avoir travaillé quelques mois comme
femme de ménage dans une agence qui employait surtout des
Mexicaines. À l’Université, je suis entrée en contact avec des
personnes qui travaillaient sur la question de la frontière, de
la frontera, et j’ai pris contact avec des artistes et des féministes
chicanas et latinas. Parmi mes professeures, certaines sont deve-
nues des amies pour la vie. J’avais choisi de faire deux B. A. en
Women’s Studies et Political Science, de les faire en deux ans – je
n’avais plus vingt ans – et d’obtenir la plus haute distinction
pour pouvoir postuler en doctorat dans une grande université.
En 1989, j’ai été admise à l’Université de Berkeley. J’ai rejoint
les luttes contre la guerre au Salvador et contre l’invasion du
Panama. Je suis allée avec des amies féministes américaines faire

22 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
des enquêtes sur les violations des droits des femmes au 23
Salvador et au Panama. Au Salvador, on a été arrêtées et
jetées en prison. Là encore, expérience de la peur et de la
solidarité. Les femmes qui nous avaient invitées se sont
mobilisées tout de suite, elles risquaient bien plus que
nous. À l’époque, San Francisco était au cœur de l’émer-
gence des théories queer et des luttes contre le sida. Avec
des amies que je m’étais faites, nous avons organisé une
conférence annuelle féministe et transdisciplinaire à
l’Université. Nous luttions contre l’effacement des diffé-
rences que j’avais connu en France et pour l’analyse en
intersection.

Quels ont été vos liens avec les féministes qui militaient à La
Réunion ?
J’ai grandi avec des femmes de l’Union des femmes de La
Réunion (UFR) puisque ma mère, Laurence Vergès, en a
été l’une des dirigeantes 16. J’ai donc bien connu ces mili-
tantes de la première génération, Isnelle Amelin, Odette
Mofy, Bernadette Léger. . . Je suivais ma mère dans les
bidonvilles, on y rencontrait les femmes qui travaillaient
comme bonnes, comme lavandières, tout ce qui faisait
que La Réunion tenait debout. Tout ce travail invisible,
absolument invisible, jamais compté, tout ce fameux
travail dit « domestique ». Puis, dans les années 70, j’ai
connu la deuxième génération de militantes, celles que je
voyais quand j’allais à La Réunion, celles avec qui je dis-
cutais. Ces militantes étaient plus offensives. Leurs dis-
cours ne se limitaient plus aux questions sociales, elles
abordaient les questions liées à la sexualité.
Aujourd’hui, le discours sur les femmes battues occupe
le terrain, mais c’est l’idéologie de la protection qui
domine. Or, c’est une idéologie qui vous impose de vivre
selon les règles dictées par votre protecteur. Ce n’est pas
de l’autonomie. C’est le protecteur qui vous dit comment
vous devez vivre, comment vous devez vous présenter.
Si vous sortez de ce cadre, vous ne serez pas protégée. Si
vous apparaissez comme une victime, vous serez proté-
gée. Si vous sortez de là, vous ne le serez pas. Ensuite, on a l’im-
pression qu’à La Réunion il n’y a que des femmes battues. Que
font les femmes autrement que d’être battues ? On ne sait pas.
On ne sait plus ce que pensent les femmes à La Réunion. Elles
sont contraintes de tenir le discours qu’on leur impose pour être
entendues. Les Réunionnaises peuvent-elles parler 17 ? Si elles
adoptent ce vocabulaire, on les entendra. Si elles sortent de ce
vocabulaire, on ne les entendra pas. Non seulement on ne les
entendra pas, mais on les ignorera. Ça ne veut pas dire qu’elles
ne parlent pas. Ça veut dire qu’on n’entend pas celles qui sortent
du discours imposé.

Et aujourd’hui, comment voyez-vous le mouvement féministe ?


Il y a des féminismes, mais quand on a dit ça, on n’a pas dit
grand-chose. Sans parler d’un féminisme universel, y a-t-il des
frontières ? Par exemple, est-ce qu’une féministe doit soutenir
les luttes des gays, lesbiennes et transsexuel·les quelle que soit la
« culture » où elle vit ? L’appel à la « tradition », que faut-il en pen-
ser quand on sait que la tradition n’existe pas en soi, qu’elle est
configurée et reconfigurée ? La religion et le féminisme ? Classe
et sexe, Nation et sexe, guerre et sexe, capitalisme et sexe… Il y
a toute une bibliothèque sur ces questions, toute une réflexion
des féministes africaines-américaines, sud-américaines, afri-
caines, asiatiques à laquelle j’ai assisté et contribué quand je
vivais aux États-Unis. Tout un décentrement d’un féminisme
jusqu’ici associé à l’Occident.
Il y a de plus en plus d’échanges Sud-Sud, de plus en plus de
relectures du religieux, des mouvements émancipateurs, de la
sexualisation de la marchandise… Les mouvements des peuples
autochtones posent de nouvelles questions sur la relation à la
nature, à la communauté, à la terre. Les nouvelles formes de
colonisation requièrent un nouvel effort de pensée : comment
répondre aux nouvelles formes de démesure, de pillage, de spo-
liation ?

24 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
Il faudrait sans doute aussi que les sciences humaines 25
et sociales sachent mieux converser avec les sciences du
vivant. Toutes ces découvertes en biologie sur l’environne-
ment, sur le langage, sur l’évolution, comment les penser
16
quand nous étudions les différences de sexe et de genre ? La première organisa-
En France, le mouvement féministe ne pourra pas faire tion féministe naît à La
Réunion en 1946 : c’est la
l’économie de sa propre décolonisation, d’un retour sur
section réunionnaise de
une histoire complexe avec d’un côté des figures comme l’Union des femmes fran-
Louise Michel, qui prend le parti des Kanaks, et, de çaises. Elle est animée par
l’autre, des figures progressistes ou révolutionnaires des communistes réunion-
naises. Elle réclame l’abo-
qui se voient comme les guides de l’émancipation et qui lition du régime colonial
parlent pour toutes les femmes. Renouveler l’écriture de privant les Réunionnaises
cette histoire, en montrer les complexités, les écueils, les de leurs droits politiques
contradictions. Le féminisme a toujours été divers, et et sociaux. En 1958,
les militantes inscrivent
il l’est encore, mais sur la question de l’Empire il reste l’autodétermination dans
assez inaudible. Aujourd’hui, la présence de l’islam, des leurs objectifs et fondent
femmes immigrées, les nouvelles formes de racialisation l’Union des femmes de La
Réunion.
du travail posent des questions urgentes.
À La Réunion et dans les autres territoires postcoloniaux 17
Référence à la question
de la République, je pense que le même processus doit posée par Gayatri
Chakravorty Spivak :
être à l’œuvre. Y a-t-il un féminisme réunionnais ? Doit-il
« Can the subaltern
être une simple copie du féminisme français ou doit-il speak ? ». Voir la traduc-
élaborer une pratique et une théorie qui tiennent compte tion de son essai : Les
du passé esclavagiste et colonial, de la pluralité de la subalternes peuvent-elles
parler ? Paris, Amsterdam,
population, de la situation de dépendance à la France ? 2009 [1988].
Il y a eu de profondes mutations dans la société réu-
nionnaise : depuis 1946, elle a été multipliée par trois ;
le monde rural s’est effondré sous les coups de la réor-
ganisation de l’industrie sucrière ; la société de consom-
mation a transformé les manières de vivre, de recevoir et
de se présenter ; les inégalités se sont creusées ; la société
a ses « people », ses élections de Miss ; des liens se sont
recréés avec les pays d’origine, mais l’université produit
peu de théorie ; et il y a le côté « île de tous les métissages », qui
d’une part décrit une réalité, pourrions-nous dire, mais,
de l’autre, masque un racisme proprement réunionnais,
celui du « sujet français » de la « colonie qui colonise ». Je
proposerais, mais ce n’est qu’une proposition, je n’y suis
pas, une extrême attention aux paroles des femmes des classes
les plus pauvres, moins de femmes « éclairées » qui sauraient
mieux ce qui convient aux femmes. Une vraie relation avec les
femmes malgaches, mauriciennes, africaines et indiennes, les
femmes du monde indiaocéanique, et finalement un peu plus
de théorie.
Mais aucun processus d’émancipation ne se fera en vase clos. Il
faut de la circulation, de la confrontation d’idées, accepter d’être
remis en question, être assez humble. Ce n’est pas facile, comme
ce n’est pas facile de reconnaître qu’on s’est laissé·e séduire par
des idéologies de pouvoir et de maîtrise. Mais c’est libérateur, je
peux vous le dire pour être passée par là.
Je pense qu’il faut mettre en théorie et en pratique le principe de
déplacement, faire le pas de côté nécessaire pour ne pas s’enfon-
cer dans l’illusion d’une vérité révélée et établie quand il s’agit
de faire avec des êtres humains, donc avec des êtres humains
soumis à des contextes changeants et animés de passions et de
sentiments. Le féminisme n’est, nulle part, une vérité révélée,
mais un outil pour penser la situation des femmes, leur oppres-
sion et leur émancipation qui se fait et se fera en intersection
avec d’autres luttes.

Entretien réalisé par Myriam Paris en janvier


2013

26 Myriam Paris,« Entretien avec Françoise Vergès. "Mettre en théorie et en pra-


tique le principe de déplacement" », Comment S'en Sortir ? [En ligne] , n° 1 | 2015
27
la revue
chez iXe : Sommaire :

CSS#1 — 2015 Introduction


Du côté obscur : féminismes noirs
féminismes noirs — Keivan Djavadzadeh
& Myriam Paris
« Les murs ren-
versés devien-
Rencontre
nent des Mettre en théorie et en pratique
le principe de déplacement
ponts. » — Françoise Vergès

Manifeste
Être Noire et femme : un double
péril
— Frances M. Beal

Traverse
Les hétérotopies du féminisme noir 
— Elsa Dorlin & Myriam Paris
Bulletin d'adhésion
À retourner avec un chèque bancaire à :
Éditions iXe – 28, bd. du Nord
77520 Donnemarie-Dontilly

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la revue sur féminismes
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Introduction « Le jeu de qui ? » Les politiques sexuelles


Du côté obscur: féminismes noirs aux Antilles françaises
— Keivan Djavadzadeh & Myriam — Vanessa Agard Jones
Paris
Féministes de tous les pays, qui lave vos
Rencontre chaussettes ? — Sara Farris
Mettre en théorie et en pratique
le principe de déplacement Arsenal
— Françoise Vergès Générations Audre Lorde ; Autour
du documentaire Audre Lorde. The
Frictions Berlin years 1984 to 1992, Dag-
Vers une conscience radicale : la libération mar Schultz, Allemagne, 2012
féministe mizrahie pour une pensée — Noemi Michel & Eva Rodriguez
émancipée — Tal Dor
The Birth Of Chinese Feminism. Essential
Visages noirs, sorcières et racisme Texts in Transnational Theory, Lydia
contre les filles — Sharon Kinsella H. Liu, Rebecca E. Karl, Dorothy
Ko, New York Columbia University
La Doudou contre-attaque : Press, 2013 — Julie Abbou
Féminisme noir, sexualisation
et doudouisme en question dans l’entre- Théories féministes et queers décolo-
deux-guerres — Jacqueline Couti niales : interventions Chicanas et
Latinas états-uniennes, Les cahiers
Femmes modernes Et de traditions du CEDREF, éditions iXe, 2011
musulmanes. Traduction de la — Gianfranco Rebucini
modernité coloniale dans les rhéto-
riques des féministes anticolonialistes Angela Davis, Blues Legacies and Black
— Karima Ramdani Feminism, New York, Vintage
Books, 1999 — Keivan Djavazadeh

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