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Travaux de l'Institut

Géographique de Reims

Géographie et aménagement
Pierre Merlin

Résumé
L'aménagement peut être défini comme l'action volontaire de disposer avec ordre, dans le temps et dans l'espace, tout ce qui
influe sur les activités et le mode de vie des hommes, à différentes échelles (aménagement du territoire, aménagement
régional, urbanisme). L'aménagement n'est ni une science, ni une technique, ni un art, mais une praxis, une action volontaire
réunissant des pratiques plurielles. Les géographes, qui ont trop souvent accaparé ce domaine, peuvent y jouer un rôle majeur
à condition d'abandonner toute prétention à l'omnicompétence et de mettre en valeur l'apport spécifique de leur discipline, la
connaissance des interactions entre milieu physique et sociétés humaines.

Abstract
Planning can be defined as the action of organizing in space and in time everything that conditions human activities. It is neither
a science nor a technique or an art, but a praxis, a volunteer action including manifold practices. Geographers, who have
attempted to monopolize planning in France, can play an important role, provided they renounce any claim to omnicompetence
and insist upon their specific ability, the knowledge of interactions between the natural environment and the human societies.

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Merlin Pierre. Géographie et aménagement. In: Travaux de l'Institut Géographique de Reims, n°79-80, 1990. 20 ans de TIGR,
20 ans de géographie. pp. 21-28;

doi : https://doi.org/10.3406/tigr.1990.1257

https://www.persee.fr/doc/tigr_0048-7163_1990_num_79_1_1257

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T mvaux de l'Institut de Géographie
de Relmf, n° 79-80, 1991, pp. 21-28

GEOGRAPHIE ET
Paris
Université
MERLIN
Pierre
I de
AMENAGEMENT il

Mots-clés : aménagement - formation des aménageurs


Résumé - L'aménagement peut être défini comme l'action volontaire de disposer avec ordre, dans le
temps et dans l'espace, tout ce qui influe sur les activités et le mode de vie des hommes, à différentes
échelles (aménagement du territoire, aménagement régional, urbanisme). L'aménagement n'est ni une
science, ni une technique, ni un art, mais une praxis, une action volontaire réunissant des pratiques
plurielles. Les géographes, qui ont trop souvent accaparé ce domaine, peuvent y jouer un rôle majeur à
condition d'abandonner toute prétention à l'omnicompétence et de mettre en valeur l'apport spécifique de
leur discipline, la connaissance des interactions entre milieu physique et sociétés humaines.
Key-words : planning - planning education
Abstract - Planning can be defined as the action of organizing in space and in time everything that
conditions human activities. It is neither a science nor a technique or an art, but a praxis, a volunteer
action including manifold practices. Geographers, who have attempted to monopolize planning in France,
can play an important role, provided they renounce any claim to omnicompetence and insist upon their
specific ability, the knowledge of interactions between the natural environment and the human societies.

L'association de l'intitulé d'une discipline particulière - la géographie - et d'un champ


professionnel - l'aménagement - semble tout aussi naturelle aux géographes qu'elle paraît choquante aux
non géographes. Avant de trancher la question de la légitimité des géographes à se considérer une
vocation particulière à être aménageurs, il est nécessaire d'entreprendre un détour théorique : on
s'interrogera sur la définition de l'aménagement et sur son statut scientifique. (1)

(1) Voir notre introduction à Merlin P., Choay F. et alii. Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement. Paris, PUF, 1988, 744 p
Voir aussi Merlin P. Géographie de l'aménagement. Paris PUF, 1988, 334 p. et Merlin P. Géographie et aménagement des
transports.Paris, PUF, 1990 (sous presse).
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QU'EST-CE QUE L'AMENAGEMENT ?

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Ce qu'elle dit, c'est que l'aménagement est un acte volontaire, qui a pour objet d'introduire
l'ordre, ou au moins un ordre, jugé préférable à un autre. Ce qu'elle dit presque, c'est que cet ordre
s'établit dans l'espace (disposer). On devrait dire dans un espace, car l'aménagement peut s'entendre à
des échelles très variables : l'échelle de la planète (il rejoint alors la géopolitique), celle de la Nation
(aménagement du territoire), de la région (aménagement régional), etc. jusqu'à l'échelle de très petites
unités spatiales : la commune, le quartier, voire un bâtiment ou même un local. La définition
précédente sous-entend en outre que l'aménagement ne s'exerce pas seulement dans l'espace, mais
aussi dans le temps : l'ordre recherché dépend de ce qui a été "disposé" auparavant et il marquera
l'espace pour l'avenir. L'aménagement est donc indissociable de la géographie, mais tout autant de
l'histoire et de la prospective. Enfin, ce que la définition du dictionnaire ne dit pas, c'est ce qui doit
être disposé avec ordre. On peut compléter la définition : l'aménagement est l'art de disposer des
hommes, sur leur mode de vie. C'est d'ailleurs le sens de la définition du Robert : organisation globale
de l'espace, destinée à satisfaire les besoins des populations intéressées en mettant en place les
équipements nécessaires et en valorisant les ressources matérielles". Cette dernière définition a le mérite
de préciser la notion de "disposition avec ordre" en soulevant implicitement la dialectique entre
l'équipement et la préservation des ressources naturelles. Il n'y a donc pas lieu d'opposer, comme on le
fait trop souvent, aménagement et environnement. L'aménagement de l'espace, c'est à la fois son
équipement et la mise en valeur de l'environnement.
L'aménagement est par essence global. Tel est bien le cas lorsqu'on évoque l'aménagement du
territoire, les grands aménagements régionaux ou l'aménagement d'une ville. On utilise cependant
souvent le terme en lui accolant un adjectif qui caractérise une action plus spécialisée, sectorielle : on
parle d'aménagement agricole, d'aménagement industriel, d'aménagement touristique. De même, on
évoque souvent un milieu particulier - aménagement de la montagne, du littoral, de l'espace rural - ou
un type d'équipements - aménagement hydraulique, routier, portuaire, des transports, etc. Ce qui
précède conduit à affirmer avec force que toute action sectorielle d'aménagement doit être
impérativement resituée dans le cadre global de l'action de l'homme dans l'espace. Ainsi, l'aménageur
des transports se distinguera-t-il du simple expert dans ce domaine par son souci d'utiliser les
infrastructures de transport comme un moyen, de valoriser l'espace, comme un outil efficace d'une
politique d'aménagement global ou au contraire comme un moyen de protéger une zone naturelle en
évitant que des moyens de transport trop commodes, en améliorant son accessibilité, ne compromettent
sa préservation.
L'aménagement est un concept qui n'a été édicté et théorisé (à peine) que récemment, même si,
en ce domaine comme en tant d'autres, la "chose" a existé avant le "mot". Les Néerlandais, luttant de
tout temps contre la mer, construisant des polders dès le Xlle siècle, planifiant leurs villes et leurs
villages en traçant digues et canaux, étaient déjà des aménageurs : il en est resté, chez leurs
descendants, un sens inné de la valorisation de la moindre parcelle d'espace, de l'intégration des
apports de chaque époque historique dans le paysage. On pourrait évoquer les Chinois, l'Egypte
antique, le réseau routier romain, support de l'organisation de l'Empire ou le chemin de fer trans¬
américain accompagnant le front pionnier vers l'Ouest, etc.
En France, le terme n'est apparu dans le vocabulaire officiel qu'au lendemain de la première
guerre mondiale, dans la loi CORNUDET (1919), la première à imposer, dans certaines communes,
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l'établissement d'un "plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension". Son emploi ne concerna


des échelles plus vastes que celle des communes qu'avec les lois de 1928 et 1932 évoquant
l'aménagement de la région parisienne (mais on reste encore confiné à l'aménagement urbain) et
surtout, après la deuxième guerre mondiale, avec le concept d'aménagement du territoire. C'est la
Reconstruction qui conduisit à créer une direction de l'aménagement du territoire puis, en 1963, une
délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR) dont le titre souligne la
volonté de considérer le territoire national et la région comme les échelles privilégiées. De
l'aménagement du territoire, plusieurs définitions autorisées peuvent être citées :
- "géographie prospective et délibérée des établissements humains" (Pierre Randet, qui fut
directeur de l'aménagement du territoire) ;
- "remodèlement de la structure et de la figure de la France" (Charle de Gaulle).
On préférera la définition suivante, en partie inspirée de textes d'Olivier Guichard et de Jérôme
Monod, les deux premiers délégués à la DATAR : "disposer avec ordre, à travers l'espace d'un pays, et
dans une vision prospective, les hommes et leurs activités, les équipements et les moyens de
communication qu'ils peuvent utiliser en prenant en compte les contraintes naturelles, humaines et
économiques, voire stratégiques"(l). Ces diverses définitions ont en commun d'insister sur les
dimensions spatiales, mais aussi prospective, et sur le caractère volontaire de l'aménagement du
territoire.
On l'a dit, la France n'a en rien innové. L'aménagement du territoire, sans le mot, existait
dans tous les grands empires comme chez tous les peuples confrontés à une nature difficile. En tant que
politique officielle, il est apparu entre les deux guerres mondiales en U.R.S.S., avec la recherche d'un
équilibre entre l'Ouest européen (où étaient concentrés la population et l'industrie) et l'Est asiatique
(riche en espace et en matières premières) ; en Italie, avec la volonté de mise en valeur du Mezzo giorno,
enfin en Grande-Bretagne qui craignait, à la fin des années 1930, qu'une excessive concentration des
hommes et des industries ne constituât une faiblesse dans une guerre mondiale qu'on pressentait devoir
être largement aérienne.
Les motivations des politiques d'aménagement du territoire, mais aussi de l'aménagement
régional, se retrouvent à travers ces quelques exemples : développement des potentialités offertes par la
nature, équipement des régions délaissées, préoccupations stratégiques (militaires ou politiques),
réduction des disparités. Plus tard, s'y ajoutera le souci d'évolution, de reconversion des zones
développées, mais dont les activités dominantes sont en déclin.

LE STATUT SCIENTIFIQUE DE L'AMENAGEMENT

l'aménagement
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Serait-ce une science, c'est-à-dire un ensemble de connaissances reposant sur des concepts
propres et recourant à des constructions théoriques élaborées à partir de ces concepts ? A vrai dire, les
concepts se distinguent mal de ceux des disciplines scientifiques, exactes ou humaines. Polarisation est
empruntée à l'économie (François Perroux), décentralisation à la science administrative, effet induit ou
multiplicateur d'emplois à l'économie à nouveau, front pionnier ou région à l'histoire et à la
géographie, etc. Quant aux constructions théoriques, elles ont surtout concerné l'urbanisme et ont plus

(1) Merlin et Choay, 1988, op. cit.


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souvent relevé de l'utopie que d'une approche raisonnée (1) .Certes, quelques auteurs, et non des
moindres, ont prétendu conférer à leurs discours un statut scientifique. Ildefonso CERDA, en 1867 :
" l'urbanizacion réunit toutes les conditions nécessaires pour occuper une place distincte parmi les
sciences qui enseignent à l'homme le chemin de son perfectionnement (...). C'est une véritable science
"(2). Il faisait allusion aux mutations techniques liées à la révolution industrielle, à la révolution des
transports et bientôt (de façon prémonitoire) à celle des communications. La science urbanistique lui
apparaissait comme un ensemble de propositions déduites de l'analyse de l'urbanisation, d'où on peut
déduire des lois. Ceci impliquait collecte systématique d'informations (qu'il sera le premier à évoquer,
bien avant les surveys de GEDDES) et analyse recourant en particulier à l'histoire et à la biologie. Plus
d'un demi-siècle plus tard, la revendication d'un statut scientifique deviendra incantatoire chez Le
Corbusier : "Une doctrine architecturale s'esquisse déjà, internationale, fondée sur la science et la
technique (...). Les preuves de laboratoire existent". Et de parler de plan "juste, vrai et exact" pour sa
Ville radieuse (1935), poussant le terrorisme intellectuel jusqu'à déclarer "La culture est un état d'esprit
orthogonal" (Urbanisme , 1923). Pour lui, la science se réduisait à une géométrie qui ne connaissait que
l'angle droit. Il est d'ailleurs piquant d'observer que ce sont les urbanistes, parmi les différentes
échelles de l'aménagement, qui ont le plus constamment revendiqué un statut scientifique, alors que
leurs propositions étaient en même temps les plus subjectives, les plus spontanées. L'aménagement
régional a également eu son école théorique. Mais celle-ci, de Johann-Heinrich Von Thunen (Der
isolierte Staat auf Beziehung... 1826-1863) pour l'économie agricole, et Alfred Weber (Uber der
Standort der Industriel 1909) pour les localisations industrielles jusqu'à August Lôsch (Die railmliche
Ordnung der Wirtschaft, 1940) et sa théorie des régions, s'est toujours considérée comme une branche -
l'économie spatiale - à vrai dire très minoritaire, d'une discipline classique, l'économie. Après la
deuxième guerre mondiale, le relais a bien été pris par Walter Isard (Location and space
economy, 1956) qui a tenté de créer une science régionale autonome, mais celle-ci ne s'est jamais
imposée.
L'aménagement (comme l'urbanisme) ne peut pas prétendre à un statut scientifique. S'agirait-il
d'une technique, c'est-à-dire des procédés, des méthodes, d'un art ou d'une fabrication ? Mais y a-t-il
des méthodes propres à l'aménagement ? Peut-être puisqu'on les enseigne. Et pourtant, aucune de ces
méthodes n'est spécifique ni généralement acceptée . On illustrera ce fait par un exemple : celui de
l'aménagement des transports, où précisément un important effort de méthode a été entrepris, au point
qu'on puisse citer des centaines, voire des milliers de publications à caractère méthodologique (3).
Jusque vers 1960, on se limitait à une approche économique sommaire : évaluation des coûts, des
dépenses de fonctionnement et des recettes prévisibles d'une nouvelle infrastructure. Dans les années
1960, on a développé, aux Etats-Unis et en France, une méthodologie reposant sur des modèles
mathématiques, définis et ajustés après analyse de la mobilité observée (4). Cette méthode a été
largement utilisée pour prévoir les réseaux d'autoroutes et de transports ferrés, urbains (R.E.R. en
France) et interurbains (T.G.V.). Mais elle a aussitôt été critiquée, souvent avec fondement, sans que
les auteurs de ces critiques, qui dominent aujourd'hui dans la littérature spécialisée, n'aient pu mettre
au point une méthodologie alternative. Pour l'analyse régionale, certains auteurs ont cru trouver leur
salut dans l'emploi des méthodes d'analyse des données, et en particulier dans l'us et l'abus de l'analyse
factorielle (5). Mais ces méthodes, qui ne sont en rien spécifiques de l'aménagement, se sont largement

(1) CHOAY F. - L'urbanisme, utopies et réalités - Paris : Seuil, 1965 (2e ed. 1979), 448 pages.
(2) Cerda I. - Teoria general de la urbanization y application de sus principios y doctrinas a la reforma y ensanche de Barcelona -
Madrid, 1867. Traduction, présentation et adaptation françaises par Lopez de Aberasturi (Antonio). La théorie générale de l'urbanisation
- Paris : Seuil, 1979
(3)Merlin P. - la planification des transports urbains, enjeux et méthodes Paris : Masson, 1984, 220 p. Voir aussi Merlin P. -
Bibliographie sur la planification des transports urbains - Paris, PUV, 1984, 206 p.
(4) Merlin P. - les transports parisiens - Paris, Masson, 1967, 495 p.
Stopher P.R. et Meyburg A.H. - Urban transportation modelling and planning - Lexington (Mass.) : Heath, 1975, 347 p.
(5) Pumain D. et Saint Julien Th., Les dimensions du changement urbain, Paris, CNRS, 1979, 204 p.
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révélées brutales car ne pouvant être efficacement utilisées que si on avait une connaissance du domaine
étudié si profonde... qu'on pourrait éviter d'y revenir.
L'aménagement n'étant ni une science, ni une technique, serait-il un art, une "manière de faire
les choses selon les règles, expression d'un idéal de beauté..." (Larousse). Mais les seules règles qui
régissent l'aménagement sont celles - fluctuantes - de la législation. Encore le droit de l'aménagement et
de l'urbanisme est-il considéré par les juristes comme un "droit bâtard", dépourvu d'unité et de rigueur.
Et peut-on décemment invoquer un idéal de beauté quand on est confronté quotidiennement au paysage
que nous ont légué les aménageurs ?
En fait, l'aménagement, ni science, ni technique, ni art, est une praxis , une action, parce qu'il
est avant tout intervention volontaire. Il est aussi une pratique, c'est-à-dire exercice d'application,
d'exécution, manière de faire, usage, confrontation aux réalités, hésitation... Il repose autant sur
l'expérience que sur la connaissance. Praxis et pratiques sont plurielles : celle de l'élu, celle du chef de
service d'une administration territoriale, celle du juriste qui établit les "règles", celle de l'organisme
aménageur qui prépare plans et terrains, celle de l'architecte ou du planificateur qui conçoit un projet,
celle des entreprises qui le réalisent.

LA PLACE DES GEOGRAPHES

L'aménagement ainsi démystifié, dépourvu des oripeaux de ses prétentions scientifiques,


techniques ou artistiques, quelle peut y être la place du géographe ? Il faut d'abord observer la lutte de
pouvoir et le partage des tâches qui s'est opéré, en particulier en France. Tandis que les ingénieurs des
ponts et chaussées - qui avaient pourtant jugé ce champ indigne d'eux à la Reconstruction - ont accaparé
dans les années 1960, avec la création de la DATAR (1963), puis le ministère de l'Equipement (1966),
les postes de responsabilité administrative (et la direction des organismes opérationnels publics), avant
d'être eux-mêmes contestés par les énarques, les architectes (accolant sur leur carte de visite la
qualification d'urbaniste, qui n'est pas protégée, à celle d'architecte qui l'est) en ont fait autant dans la
pratique constructive, mais aussi, bien qu'ils y soient peu préparés, dans le secteur des cabinets
d'études. Restent les champs de l'enseignement supérieur et de la recherche. Les géographes, profitant
du faible intérêt manifesté par leurs concurrents des disciplines voisines (économistes, sociologues,
historiens) s'y sont précipités, timidement d'abord (années 1960 où la géographie hésitait à se
compromettre en étant "appliquée", puis goulûment dans les années 1970 où les diplômes de géographie
sont devenus des diplômes de "géographie et d'aménagement", voire d' "aménagement", sans qu'un
contenu pluridisciplinaire vienne justifier ce qui peut apparaître comme un simple "ravalement de
façade".
Toute démarche d'aménagement est en effet, par essence, pluridisciplinaire. Au plan de la
culture, l'aménageur doit être rompu à l'appréhension de l'espace et à celle du temps. La géographie
est, avec l'architecture, la seule discipline fondamentale qui ait fait de l'espace l'objet de son
intervention. On doit de même souligner le rôle de l'historien en tant que spécialiste de l'approche
temporelle. En revanche, d'autres sciences humaines ont négligé les dimensions spatiales et temporelles
qui auraient pu leur accorder une place importante dans l'aménagement. C'est surtout le cas de
l'économie. On a vu que l'économie spatiale n'avait été qu'une branche mineure, marginalisée.
Aujourd'hui encore, la démarche des économistes les conduit peu à raisonner en intégrant l'espace.
L'économie urbaine ou régionale reste très marginale. Les sociologues et les politologues ont fait une
irruption massive dans le champ de la recherche urbaine. Si en France Maurice Halbwachs a pu montrer
( les expropriations et le prix des terrains à Paris, 1909) que la sociologie pouvait, autant que le
raisonnement économique, expliquer la formation des rentes foncières, cette voie n'a pas été prolongée.
Max Weber (Die Stadt, 1921) a une démarche plus historique, définissant des types de villes par leurs
traits caractéristiques. Aux Etats-Unis, l'école de Chicago (Burgess, Park) a souligné, dans l'entre
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deux-guerres, les rapports entre les espaces urbains et les différentes communautés, ethniques en
particulier, montrant les voies de la désintégration des villes et suggérant a contrario les moyens de
l'assimilation. Mais la sociologie urbaine devait connaître sa période la plus brillante avec les auteurs
marxistes (H. Lefebvre, La révolution urbaine, qui la entrainée à sa quasi-disparition : le reflux de
l'idéologie marxiste, les conclusions systématiques destructives de certains auteurs (Castelles, La
question urbaine, 1972), l'échec de leurs prévisions (mai 1968 n'a pas conduit à la révolution annoncée)
les ont déconsidérés et poussés à un repli vers d'autres domaines d'investigation.
Les historiens, quant à eux, ont joué un rôle considérable dans l'accumulation des
connaissances. Leurs études sur les villes, depuis Camillo Sitte (Der Stàdtebau, 1889) attirant
l'attention sur le patrimoine que constituent les ensembles anciens, jusqu'à celles de l'équipe d'André
Chastel sur la persistance du parcellaire (Système de l'architecture urbaine, 1977), en passant par les
travaux de Lewis Mumford The culture of cities, 1938) et de Pierre Landevan {Histoire de l'urbanisme,
1926 - 1941 - 1952) n'ont sans doute pas été assez prises en compte par les aménageurs et par les
urbanistes, au moins jusqu'au déclin récent de l'influence du mouvement moderne. A l'échelle de la
région, ce sont des historiens auxquels est reconnu le rôle fondateur. Ce sont eux (Giraud-Soulavie dès
1782, puis Elis de Beaumond et Dufrenoy, 1842, enfin, André Siegfried plus près de nous) qui ont
montré le lien entre la géologie, la végétation, les modes d'exploitation rurale et les styles de vie. Ce
sont eux encore qui ont tenté de cerner le concept de région, partant des bassins hydrographiques puis
des divisions héritées de l'histoire (Auguste Longnon, Etude sur les pagi de la Gaule, 1865 - 1872 ;
Vidal de la Blache, Des divisions fondamentales du sol français, 1888 - 1889), etc. Aujourd'hui,
l'histoire des techniques semble être une voie féconde pour comprendre les enjeux spatiaux et la
longévité de certains choix d'aménagement (André Guillerme, Les temps de l'eau, 1983).
Mais les historiens, s'ils ont souvent joué un rôle fondateur, n'ont jamais cherché à pousser
leur avantage par une prétention à occuper le terrain opérationnel. Les juristes, d'une autre façon, se
sont également cantonnés à leur domaine de spécialité, créant ainsi chez nombre d'aménageurs non
expérimentés un "complexe du juridique" qui les pousse à rechercher la solution aux problèmes qu'ils
décèlent dans des mesures législatives et réglementaires. Et c'est paradoxalement le juriste qui doit leur
rappeler qu'une mesure juridique a peu de chances d'être efficace si elle ne traduit pas un état de la
société, au besoin préparé par un mouvement d'opinion, parti d'un diagnostic résultant des enquêtes.
Ainsi, le géographe a souvent trouvé le champs largement libre devant lui. Seul l'architecte
pouvait lui disputer le privilège de l'approche spatiale, mais il se limitait le plus souvent à l'échelle
urbaine et visait en priorité les commandes de construction. Le géographe présente pour
l'administrateur - en France, le plus souvent un ingénieur des ponts et chaussées ou un énarque -
l'avantage d'être prêt à se confronter avec le terrain et l'habitude de mener des enquêtes. Peu importe si
cette aptitude à se "salir les bottes" le détourne du diagnostic synthétique : il apporte les matériaux
bruts que d'autres exploiteront. Peu importe si ses méthodes d'enquête manquent souvent de rigueur
(abus de la description monographique) : l'aménagement n'a pas de prétention scientifique. Bref, le
géographe se présente comme le parfait exécutant, laborieux, dénué de prétentions quant à l'originalité
des solutions qu'il propose. Et puis, n'est-il pas souvent seul ? Les formations d'aménageur ne sont-
elles pas essentiellement assurées par des géographes, rarement soucieux d'apporter plus qu'une vague
teinture des autres disciplines ?
On l'a compris : cette voie, qui a été suivie depuis deux décennies, et en particulier en France
à la fin des années 1970, avec les encouragements du ministre des Universités de l'époque, est une
fausse piste. Les géographes ont un rôle majeur à jouer dans l'aménagement parce qu'ils sont formés à
appréhender les problèmes spatiaux. Ils ne joueront correctement ce rôle qu'à une double condition :
mettre en valeur ce qui, dans leur discipline, les distingue des autres sciences humaines ; intégrer
l'apport des autres disciplines ou intégrer leur apport propre au sein d'une équipe pluridisciplinaire.
L'originalité des géographes, au delà de la prise en compte de l'espace, réside dans la
connaissance des déterminants du milieu physique. Alors qu'un économiste pourra fort bien le
remplacer pour étudier la localisation des activités, le démographe pour prévoir les besoins en
logements, le sociologue pour déceler les aspirations des populations, l'historien pour caractériser les
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éléments du patrimoine à mettre en valeur, le géographe seul est capable de faire comprendre
l'importance de la géologie dans le choix des zones constructibles, celui de l'hydrologie dans une
politique d'aménagement rural, les caractéristiques de la flore et de la faune, mais aussi du sol et du
climat, qui commandent la stratégie de protection des espaces naturels. Or, trop souvent, par une
aberration suicidaire, les étudiants géographes qui s'orientent vers des filières "aménagement" se
coupent - ou sont coupés par les programmes d'enseignement - de cette connaissance des milieux et des
méthodes d'analyse correspondantes, qui précisément constituent l'apport original, irremplaçable par
d'autres, de sa formation. Les géographes, tout en multipliant les pétitions de principe sur l'unité de
leur discipline, ont presque toujours considéré que l'aménagement était une extension de la géographie
urbaine et régionale. Le géographe-aménageur se voit préparer à mener des enquêtes, à décrire des
mécanismes opérationnels, à effectuer des analyses et des évaluations pour lesquels il n'a ni les bases
conceptuelles (la géographie en est, il est vrai, fort dépourvue, mais ce serait là le sujet d'un autre
article) ni les outils méthodologiques. Ceux-ci se résument le plus souvent à la cartographie et à
quelques rudiments statistiques (et parfois informatiques), rarement maîtrisés, qui conduisent à l'emploi
abusif de méthodes stéréotypées (corrélations, régressions multiples, analyse factorielle en particulier)
utilisées sans réflexion théorique. Mais trop souvent le géographe aménageur ne sait pas tirer les
enseignements qu'apporte la carte géologique, les données climatiques (le rôle des vents, des
précipitations occultes, etc.), l'analyse de la végétation et des sols, voire n'est plus capable de décrire
correctement un site ou un paysage. Cette carence des sciences humaines, en compensant ses faiblesses
théoriques par sa disponibilité à entreprendre des relevés et des descriptions fastidieuses, est en grande
partie responsable de l'oubli des contraintes du milieu par les aménageurs, de la coupure entre
aménagement et environnement dont on a dit qu'ils devraient être intimement mêlés.
Car la seconde carence du géographe vis-à-vis de l'aménagement est la prétention, qui lui est
inculquée dès sa formation, à l'omnicompétence. Ses maîtres lui font croire que la géographie aurait
vocation à être une discipline de synthèse (ce qui constitue une contradiction dans les termes), l'incitant
ainsi à s'aventurer dans le champ des sciences humaines voisines. Mais la géographie de la population
n'est qu'un pâle décalque de la démographie, qui n'en a pas la rigueur d'analyse. La géographie
économique ne maîtrise pas les concepts et les outils mathématiques de l'économie. La géographie
humaine et sociale ignore tout autant les concepts et les méthodes rigoureuses d'enquête de la
sociologie, etc.
La formation de l'aménageur doit être richement pluridisciplinaire. Ceci doit être compris sur
trois plans : celui des programmes d'enseignement qui doivent intégrer le droit, l'économie, la science
politique et administrative, l'histoire, la sociologie, la démographie, au même titre que la géographie,
qui doit initier aux techniques de l'espace (transports, réseaux souterrains, etc.), familiariser avec la
culture architecturale ; mais aussi celui du recrutement des enseignants, qui doivent représenter un
équilibre entre ces multiples disciplines qui concourent à l'urbanisme ; et celui du recrutement des
étudiants qui doivent représenter la même diversité. Les futurs aménageurs, au cours de leur formation,
comprendront alors les démarches des autres disciplines, avec plus pour objectif d'être capables de
dialoguer avec eux que de se substituer à eux, tout en étant susceptibles d'aborder un problème
d'aménagement de plusieurs points de vue à la fois.
La formation des aménageurs, plus encore que celle des urbanistes, est, sur ce plan,
sérieusement déficiente en France. Combien de licences, voire de MST ou même de DESS
d'aménagement, où l'essentiel du corps enseignant est composé de géographes, dont la plupart n'ont
aucun contact professionnel avec l'aménagement, sont par exemple incapables de procurer des stages -
élément indispensable de la formation - à leurs étudiants ? Combien de diplômes soi-disant
pluridisciplinaires, mais en fait douillettement réfugiés au sein d'un département ou d'une UFR de
géographie, avec quelques cours alibis dans d'autres disciplines, parfois même assurés par des
géographes ou par des professionnels géographes de formation ?
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Et combien de ces formations de géographes de l'aménagement - qui s'intitulent aménageurs


parce qu'on espère des débouchés plus large - accordent une place importante à l'étude du milieu
naturel (1)?
Le géographe n'a aucun droit à prétendre accaparer l'aménagement et à monopoliser la
formation des aménageurs. Il doit y participer, avec et au même titre que les spécialistes d'autres
disciplines, mais en affirmant, comme eux, sa spécificité. Les géographes se condamnent s'ils mettent
dans leur poche le drapeau de leur discipline, comme s'ils n'en mettent pas en valeur, dans les champs
pluridisciplinaires, l'originalité - l'étude du milieu et de ses rapports avec l'homme - de leur apport.

(1) Signalons a contrario l'originalité, depuis vingt ans du Centre d'études supérieures en aménagement (CESA) de Tours et la tentative
que représentent les magistères en aménagement de Tours et de Paris I -Paris VIII vers une pluridisciplinarité très ouverte.

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