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AU CARREFOUR DU SIONISME ET DE L’ISRAËL ÉTERNEL

Shmuel Trigano

In Press | « Pardès »

2015/1 N° 57 | pages 7 à 12
ISSN 0295-5652
ISBN 9782848353340
DOI 10.3917/parde.057.0007
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-pardes-2015-1-page-7.htm
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S ionisme et judaïsme,
l’avenir du message
de l’Israël éternel
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Introduction

Au carrefour du sionisme et de l’Israël éternel


Shmuel Trigano

L e sionisme politique, à ses origines, fut à la fois une rupture et un


  accomplissement du point de vue du judaïsme. Une rupture, à
l’évidence, pour être né, s’être développé et avoir réussi dans un milieu en
rupture de ban avec la religion ou simplement assimilé.
Pour ce qui est de la rupture, c’est là un jugement qui peut être défendu,
même si l’on prend en considération quelques faits qui pourraient le contre-
dire. Herzl eut quelques prédécesseurs issus du monde rabbinique parmi
lesquels le rabbin visionnaire de Sarajevo, Yehuda Alkalay (1798‑1879),
qui précède de 17 ans le Herzl de L’État juif. Herzl lui-même ne serait pas,
selon certains auteurs, l’intellectuel assimilé que l’on croit couramment 1.
Enfin si Herzl a conçu et rendu public son message au sein du judaïsme
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assimilé et en Europe de l’Ouest, c’est en Europe centrale et de l’Est,
dans le monde méditerranéen et au Moyen-Orient, donc loin des foyers
de l’assimilation, que sa bonne nouvelle a été entendue.
Pour ce qui est de l’accomplissement, c’est la réussite du sionisme
qui parle pour elle-même. Le sionisme a donné vie et consistance aux
promesses de la prophétie au regard des critères fondamentaux qu’avait
développé la doctrine messianique : le refleurissement de la Terre d’Israël,
le rassemblement unique dans l’histoire de tous les exils du peuple
d’Israël, et même la révélation dans le Tiers-monde de Juifs inconnus
auparavant, première occurrence de l’apparition du peuple juif comme
ensemble sur la scène internationale, depuis le premier exil à Babylone,
l’édification d’une souveraineté et d’un État qui tiennent la route face
à une adversité planétaire, elle-même signe des temps prophétiques, la
reviviscence de la langue hébraïque et jusqu’au développement consi-
dérable de l’étude de la Torah. L’ironie veut qu’Israël est même devenu

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le centre de l’ultra-orthodoxie qui ne le reconnaît pas. Le sionisme est


par ailleurs la seule idéologie juive moderne qui a survécu au naufrage
de la Shoah, celle qui ne s’est pas trompée dans son analyse stratégique
et son évaluation du destin juif. Herzl s’adressait aux Juifs d’Europe
40 ans avant la Shoah.
Ce qui est certain de toutes façons, c’est que le sionisme politique
n’est pas né dans le cadre du judaïsme rabbinique de son époque ni
dans son milieu qui, la plupart du temps, s’est opposé à lui (ce qui ne
fut pas le cas du judaïsme en monde sépharade) et dont une grande part
aujourd’hui encore est restée en dehors de son action historique. Son
projet impliquait à l’évidence une rupture avec la tradition juive dans la
mesure où il recherchait la « normalisation » des Juifs, en droite ligne
de la « régénération des Juifs » que la Révolution française avait mise en
œuvre avec l’émancipation. Le retour à Sion devait permettre aux Juifs
de devenir « comme les autres », c’est-à-dire de s’assimiler en masse et
donc de s’éloigner du judaïsme, défini comme une réalité de l’exil, pour
ne pas dire rompre avec lui. Le paradoxe veut que, ce faisant, le sionisme
incarnait une fidélité – jamais atteinte à travers l’histoire – à l’antique rêve
et promesse prophétiques du retour des exilés à Sion : plus qu’un rêve,
une injonction de la Halakha, en leur assurant une réussite incomparable
au regard de l’histoire.
La réalité est encore plus complexe quand on considère son rapport
aux Juifs assimilés. S’il faisait miroiter la possibilité d’une assimilation
collective (aux standards de l’Europe émancipatrice), il n’en représentait
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pas moins une rupture sur ce plan-là avec la judaïcité assimilée de
son temps. Il prônait en effet une auto-émancipation et non plus une
émancipation, non plus l’accession des Juifs à la citoyenneté individuelle
de l’État-nation européen, mais la fondation d’une citoyenneté juive
destinée à une nation juive dans un État-nation juif. C’était bien le cas de
tous les États-nations européens où les Juifs se découvraient pourchassés
comme un peuple maudit avec l’apparition de l’antisémitisme, une
idéologie moderne s’en prenant à leur condition de peuple désormais
souterraine. Herzl fut ainsi en butte aux Israélites français, allemands,
anglais, etc.
Sur ce plan-là, cette infidélité à la charte de l’émancipation des Juifs
incarnait une fidélité au judaïsme, dans son sens absolu et pas relatif
au xix e siècle, à savoir la conscience et la volonté d’être un peuple,
un peuple lié par l’alliance sinaïtique, ce à quoi le judaïsme émancipé
avait dû renoncer. Si l’on voulait approfondir, on pourrait avancer que,

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Au carrefour du sionisme et de l’Israël éternel

paradoxalement, seul le sionisme fut fidèle à l’émancipation car il eut la


force d’ajouter à une citoyenneté individuelle un État démocratique, ce
qui fut la voie de toute la modernité européenne. Lui seul se souvînt qu’il
existait un peuple juif 2.
C’est à ce carrefour de la rupture et de l’accomplissement que la division
se produit dans une méconnaissance réciproque de leurs tenants. Les uns,
réputés « laïques », restent dans la rupture avec le judaïsme, réputé exilique
et archaïque – quoique dans des modalités diverses –, les autres, réputés
« religieux », restent dans la rupture avec le sionisme, réputé irreligieux –
quoique dans des versions différentes et à des degrés différents.
Ces derniers dénient l’accomplissement objectif des attentes prophé-
tiques, les premiers leur dette envers elles et donc le corpus qui les a
portées et faites vivre sauf que celui-ci ne se voit concéder une valeur
conservatoire et identitaire.
La question se pose néanmoins avec plus de force pour le monde
religieux, c’est-à-dire du point de vue du judaïsme. Comment a-t-il pu
rater le coche de la naissance de cette longue pérégrination vers un État
juif encore loin d’être finie aujourd’hui ? Cette question se pose effecti-
vement dans une moindre mesure au monde juif non religieux et laïque
sauf s’il se demande si la longue histoire dont il est le rejeton n’avait eu
pour seul but que de créer un petit État du Moyen-Orient, à l’instar d’un
Monténégro perdu dans les Balkans (pour recourir à une comparaison qui
a une histoire). La question est d’autant plus pressante que la modernité
à laquelle ce projet s’adossait est en pleine décomposition et alors que le
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nouvel antisémitisme s’attaque à la normalisation des Juifs, c’est-à-dire à
la solution étatique.
C’est à la première question que ce colloque est consacré. Elle est
en général peu abordée, si ce n’est dans le milieu du sionisme religieux,
mais ici aussi avec toute une gamme d’opinions, de celle qui affirme la
précellence du judaïsme religieux sur la politique d’Israël à celle qui prône
un modus vivendi défini comme le statu quo.
Comment pourrait-on renouveler la réflexion ? Une réflexion qui verrait
dans le fait que le judaïsme institué ait raté le coche (et le rate toujours)
un signe d’un effort à faire pour se hausser à hauteur d’une expérience
inédite qui a pour nom la souveraineté ? Soit une économie inédite de l’être
juif qui verrait la convergence de la Edat Bnei Israel et du Am Israel, du
peuple et de sa personne métaphysique, qui verrait la remise en scène de
la condition collective du peuple d’Israel, un « peuple-église » comme j’ai
eu l’occasion de le définir 3.

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Si je tentais une image, qui fut l’objet d’un livre de jeunesse 4, je dirais
que le sionisme politique a conduit le peuple juif au pied du Sinaï. Nous
sommes, depuis, entrés dans la période des 40 jours de l’absence de Moïse.
Les textes rassemblés dans ce dossier ont été présentés le dimanche
22 novembre 2015, à l’occasion du Colloque international de l’Université
populaire du judaïsme 5.

NOTES

1. Weiss.
2. Ce qui ne fut pas vraiment le cas du Buind qui ne voyait la condition de peuple juif
que limitée aux Juifs polonais et encore, uniquement les prolétaires…
3. S. Trigano, Politique du peuple juif, François Bourin, 2013.
4. S. Trigano, La Nouvelle Question Juive, l’avenir d’un espoir, 1979, Folio Gallimard.
5. < http://www.unipopu.org > ; Université du judaïsme en ligne avec le Campus numérique
juif Akadem : < http://universitedujudaisme.akadem.org >), avec le soutien de la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah, la Fondation Rothschild-Institut Alain de
Rothschild, la Fondation Hulya.
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