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UNIVERSITE DE KINSHASA

FACULTE DES SCIENCES ECONOMIQUES

COURS D’ECONOMIE DU DEVELOPPEMENT


1ère Licence

Professeur :
Jean G. NYEMBO-SHABANI

Année Académique
2008-2009
Economie du développement -1-

En 1979, la Turquie n’exportait que 3% de sa


production, contre 25% en 2007 ! Comment passe-t-on
de 3 à 25% ? D’une industrialisation archaïque, repliée
sur elle-même, au dynamisme, à l’exportation ? Du
Tiers-Monde au statut de « dragon » économique, en
l’espace de vingt-cinq ans seulement ? ».

Guy SORMAN

« Pour un économiste contemporain, l’enjeu n’est pas de


comprendre la pauvreté, puisque, depuis l’origine des
temps, elle est le lot commun de l’humanité. Mieux vaut
s’interroger sur les causes de l’avance occidentale et, à
partir de là, sur les conditions éventuelles de sa
replicabilité».

Guy SORMAN

« (…) L’objectif essentiel de l’économie du


développement est de rechercher à comprendre le
processus qui permet de transformer une collectivité au
taux d’épargne de 5% en une collectivité affichant un
taux d’épargne de 12%.»

Arthur LEWIS
Economie du développement -2-

TITRE I

LA PREEMINENCE DES FAITS ECONOMIQUES


DANS LA MARCHE DU MONDE
Economie du développement -3-

« L’économie est une facette omniprésente de tous les


événements qui agitent le monde».

Professeur Mark EYSKEENS

« Avant –hier les rois demandaient aux sorciers et autres


prêtres l’onction qui les légitimeraient. Hier ce fut le
général victorieux ; aujourd’hui l’économiste».

Professeur Jacques SAPIR


Economie du développement -4-

CHAPITRE PREMIER

L’ECONOMIE COMME POLE D’ATTRACTION DES


SOUCIS PERSONNELS DE L’HOMME
Economie du développement -5-

« Mais l’homme n’est pas qu’esprit. Les nécessités


économiques sont aussi un pôle d’attraction de ses
préoccupations et de son activité. Elles sont
impérieuses[…] ».

Le Révérend Père KAELIN, o.p


Economie du développement -6-

1.1. La place des soucis économiques personnels dans les


préoccupations majeures de l’être humain.

L’histoire nous apprend que le souci dominant de l’homme a toujours


été de nature économique : gagner sa vie et pourvoir aux besoins
de sa famille. Telle est sans aucun doute la préoccupation
essentielle qui détermine principalement le degré de
satisfaction, sinon de bonheur de la plupart des hommes.

Au psychosociologue Hadley CANTRIL nous devons les résultats


d’une de ses enquêtes sur les soucis personnels et essentiels des
citoyens de douze pays, riches et pauvres, communistes et non
communistes, répartis sur cinq continents1. Pour cette enquête,
l’auteur a demandé à chaque personne interrogée de définir dans
ses propres termes « Le meilleur des mondes possibles ». Ce qui
revient à spécifier une série des conditions d’existence qui
amèneraient la personne interrogée à estimer qu’elle vit pleinement
sa vie, c'est-à-dire qu’elle est heureuse parce qu’elle est satisfaite
de la vie qu’elle a choisi de vivre.

Comme le montre le tableau 1.1, ayant classé ses références en


neuf catégories, CANTRIL fait ressortir une orientation des
préoccupations remarquablement semblables d’un pays à l’autre.
En effet, il se constate que, dans tous les pays, les soucis
économiques personnels sont très nettement ceux qui sont
mentionnés le plus fréquemment et cela malgré la présence parmi
les neuf catégories d’une catégorie distincte « emploi ou situation
professionnelle », qu’on peut logiquement intégrer à celle des
préoccupations économiques.

1
CANTRIL Hadley, The Pattern of Human Concerns, in EASTERLIN Richard A, La
Croissance Triomphante sur le XXIè siècle, Paris, Nouveaux Horizons, 1996, pp.148 - 151
Economie du développement -7-
Economie du développement -8-

Viennent ensuite les préoccupations se rapportant à la famille et à


la santé. Par contre, celles relatives aux grands problèmes
internationaux ou nationaux comme la guerre, les libertés politiques
ou civiques et l’égalité sociale ne sont mentionnées que par une
faible proportion des personnes interrogées.

Pour tout dire, les soucis personnels concernant l’économie, la


famille et la santé – mais surtout l’économie – ont une
importance prépondérante dans les pays du monde entier, les
préoccupations plus larges d’ordre politique ou social étant
reléguées loin derrière les préoccupations économiques. Il coule
de source qu’entre les hommes et les femmes de la planète, le
consensus règne sur cette conclusion. Il est particulièrement
important de noter que ce consensus est fondé sur l’expérience et
des données vérifiables, empiriquement démontrables et ce, par-
delà les clivages et les préférences politiques et les désordres
théoriques. On se réfère ici aux travaux d’une génération
d’économistes dont l’ambition est d’aborder les sciences sociales,
les sciences politiques et l’histoire en faisant recours aux outils
mathématiques pour décrire, comprendre et prévoir les
comportements collectifs. Nous en parlerons plus loin.

1.2. La croissance comme une réalité fondamentale de notre


ère, le pivot de nos aspirations terrestres.

Le tableau 1.1 de la page précédente dégage la similarité dans les


modalités générales de la vie humaine, c'est-à-dire la similarité
dans les préoccupations individuelles du genre humain. Chez tous
ceux qu’intéresse la marche du monde, cette observation fait
l’unanimité. Ce qui nous amène à avancer l’idée selon laquelle la
croissance est une réalité fondamentale de notre ère. Elle
accapare notre vécu quotidien. D’où l’affirmation du professeur
Mark EYSKENS, convaincu que :
Economie du développement -9-

«L’économie est une facette omniprésente de tous les


événements qui agitent le monde. Que le citoyen s’y
intéresse ou non, elle l’enserre dans un filet quasi
inextricable de faits et d’interrogations »1

Comme pour faire écho à cette assertion, le professeur Achille


HANNEQUART renchérit en termes ci – après :

« [...] la croissance économique des sociétés et la richesse


des nations sont à l’avant-plan des préoccupations »2

Telle est aussi la conviction de Richard A. EASTERLING persuadé


que :

« Le Depuis le milieu du XX è siècle, la caractéristique


essentielle de l’histoire est le phénomène de la croissance
économique moderne. Dans les régions où elle a
commencé, cette croissance a plus que décuplé le niveau
de vie matériel de l’individu moyen et totalement
transformé la vie de tous les jours fait est là. ? »3

D’où l’intérêt spécifique que revêt la croissance dans la marche du


monde et dans le vécu quotidien d’une large frange de l’ensemble de
la population mondiale au point de considérer la croissance comme
le seul avenir souhaitable et possible.

Tout en décriant l’aura trop exagéré dont jouissent aujourd’hui la


science économique et les économistes de talent, le professeur
Jacques SAPIR finit par émettre malgré tout sur la même
longueur d’ondes que bon nombre de ses pairs puisqu’il observe que
:

1
EYSKENS M., L’économie pour tous, Bruxelles, Editions Labor, 1989, p.9
2
HANNEQUART A., Histoire économique de l’Europe, Bruxelles, Editions de Boeck, 1993, p.v
3
EASTERLING R.A. Op. cit
Economie du développement - 10 -

«Le fait est là. Avant-hier les rois demandaient aux


sorciers et autres prêtres l’onction qui les légitimerait.
Hier ce fût le général victorieux ; aujourd’hui
l’économiste? »1

Allant plus loin, l’auteur va jusqu'à témoigner que :

«Pas de journaux ou de chaînes radio et télévision qui


n’ait « son » économiste aux indiscutables références
universitaires, voire même son émission spécialisée. Peu
de gouvernements qui ne s’enorgueillissent d’en compter
en leur sein. Allons plus loin, peu de démocraties qui,
progressivement, ne remettent leur destin entre les mains
de collèges d’experts économiques, que ce soit sous la
forme de banques centrales indépendantes ou de comités
chargés de réguler les marchés. L’expertise économique
semble devoir inéluctablement borner la démocratie. On
peut s’en offusquer comme on peut s’en réjouir. On peut y
voir une abdication de la souveraineté populaire comme
on peut estimer que ce mouvement constitue une montée du
principe de compétence»2

Cette vision du Professeur SAPIR est conforme à la réalité,


surtout depuis la formidable explosion de l’économie industrielle
éclatée en Angleterre vers la fin du XVIIIè siècle, avant de
déferler sur l’ensemble de l’Europe et de l’Amérique du Nord. En
effet, depuis lors les faits sociaux qui se produisent en vue de
l’acquisition et de la consommation des richesses tiennent le haut
du pavé dans l’éventail des événements et des préoccupations qui
rythment la marche du monde tout en s’imposant à l’être humain
et aux nations modernes comme une donné naturelle.

1
EYSKENS M., L’économie pour tous, Bruxelles, Editions Labor, 1989, p.9
2
Sapir J., Les trous noirs de la science économique. Essai sur l’impossibilité de penser le
temps et l’argent, Paris, Editions Albin Michel. 2000, page 13.
Economie du développement - 11 -

Il est donc évident que la prépondérance des intérêts économiques


dans les soucis personnels du genre humain n’est nullement une vue
de l’esprit. Ainsi que le confirment les chiffres du tableau 1.1 et les
analyses de la nouvelle génération des économistes, ladite
prépondérance est fondée non seulement sur les enquêtes
d’opinion, mais aussi sur des faits quantifiés1. Elle mérite de ne pas
être négligée ni ignorée et ce, dans la mesure où elle rappelle à
ceux qui ont la charge de la marche du monde que les intérêts
commandent l’histoire tout en confirmant que les individus sont
mûs par la recherche de leurs intérêts matériels. Ce qui conduit à
toujours garder à l’esprit que la quête du mieux-être ou sa
conservation est le moteur des sociétés humaines.

«Bien entendu, d’autres motivations existent, de caractère


passionnel ou idéologique, mais elles ne sont pas
indispensables pour échafauder des modèles de
comportement collectif. Un modèle fondé sur le seul critère de
l’intérêt matériel suffit à décrire le mouvement des sociétés,
parce que les individus agissent comme s’ils étaient
économiquement rationnels ; le fait qu’à titre personnel
certains le soient ou non, ou que d’autres facteurs
interviennent, ne modifie pas ce modèle collectif ? »2

Tout bien considéré, les faits conduisent à percevoir la croissance


comme une valeur universelle. Largement partagée par le plus
grand nombre possible d’hommes et de femmes de notre ère, cette
réalité plonge ses racines dans la conviction selon laquelle
l’aspiration au mieux-être matériel est comptée parmi les plus
importants droits fondamentaux humains. C’est pourquoi la solution
du problème posé par la prépondérance des intérêts économiques
dans les préoccupations personnelles des individus est le souci le

1
C’est là le résultat des travaux d’une nouvelle génération d’économistes dont l’ambition est
d’absorber les sciences sociales, les sciences politiques et l’histoire en faisant recours aux outils
mathématiques pour décrire, comprendre et prévoir les comportements collectifs.
2
ACEMOGLU DARON, un SORMAN Guy, L’économie ne ment pas, Paris, Fayard, 2008, p.37,
ACEMOGLU appartient à cette nouvelle génération d’économistes résolus de lier les
comportements collectifs aux mathématiques..
Economie du développement - 12 -

plus constant et le plus permanent des Etats respectés dans le


monde.

En tout état de cause, la voie qui mène de la pauvreté à la


prospérité est celle qui s’efforce de prendre en compte le fait que
les gens agissent selon les bénéfices et avantages qu’ils peuvent
tirer de leurs actions. C’est pourquoi, ainsi que les faits en font foi
et comme il ressort du tableau 1.1., les soucis économiques
personnels accaparent les préoccupations majeures de l’homme.
C’est là une réalité qui se comprend aisément puisque dans les
circonstances normales, toutes choses égales par ailleurs, la
réussite économique et l’aisance matérielle constituent la source
essentielle d’ascension qui permet à l’homme d’accéder à un éventail
de choix plus large, à plus de dignité, à davantage de liberté.

Ainsi, pour un grand nombre d’hommes et de femmes de la


planète, la croissance est perçue comme une valeur en soi. Pour
les pays développés et les nations émergentes, elle paraît aussi
naturelle que l’oxygène que l’on respire. Aussi rares sont-ils les
destins personnels qui ne sont pas plus ou moins dictés par la
prospérité économique.

Cependant, tout calcul fait, on ne sait pas mesurer


mathématiquement le bonheur. Il n’empêche que selon les
résultats des enquêtes d’opinion, les pays où l’on se déclare en
moyenne plus heureux sont ceux qui connaissent la prospérité
économique mesurée par le P.I.B. ou même par un autre agrégat
macro-économique, comme le taux d’épargne et d’investissement
d’une communauté donnée.

En effet, il saute aux yeux que la prospérité économique dont jouit


une nation conditionne la bonne gouvernance, l’amélioration de la
qualité de vie, l’éducation, l’extension des libertés individuelles,
Economie du développement - 13 -

l’accès à un éventail de choix plus large, la jouissance des droits


humains, l’espérance de vie, l’émancipation des femmes.

Le moins que l’on puisse dire est que si la croissance ne fait pas
le bonheur, elle y contribue très largement, raison pour laquelle
il importe d’explorer les voies et les moyens susceptibles de
l’atteindre. Le bien-être individuel est étroitement fonction du
succès de cette quête de la croissance.

Plus près de nous, c'est-à-dire dans les pays subsahariens, connus


pour leur pauvreté chronique, l’expérience, les faits et nombre
d’auteurs ont mis à jour une forte corrélation entre la croissance
économique et la diminution de la mortalité infantile, la possibilité
de manger davantage ainsi que d’acheter plus de médicaments
nécessaires à la bonne santé. De même l’évolution positive du P.I.B
par habitant influe favorablement sur la condition des femmes
opprimées par les us et coutumes. Elle permet à la femme de
recouvrer sa dignité bafouée par la pauvreté.

1.3. Les bienfaits de la maîtrise des faits économiques

Le tout premier bienfait de la maîtrise des faits économiques est


d’ouvrir la clé de la croissance, ce processus qui différencie l’être
humain de l’animal, en faisant de l’homme plus homme. Il sied, à
ce propos, de souligner que pour Adam SMITH, la vie économique,
en particulier l’économie de marché, est guidée par l’appétit de
l’argent, mieux la soif d’accumulation des signes monétaires. C’est
ce qu’on appelle la quête infatigable du pouvoir d’achat. C’est un
fait et nul ne peut y trouver à redire. Il vaut mieux le savoir et en
tenir compte et ce, tout au long de notre séjour terrestre.

Le pouvoir d’achat a pour principale fonction de traduire en actes


les avantages de la plus grande liberté et de l’extension du choix
que la croissance offre au genre humain. En d’autres termes, c’est
par le pouvoir d’achat que l’homme se rend capable à mieux
Economie du développement - 14 -

accroître sa liberté ainsi que ses droits fondamentaux et à


bien les défendre.

Ainsi, lorsqu’Adam SMITH, parle de l’appétit de l’argent, il pense


à autre chose d’infiniment plus utile et plus opérationnelle et cette
autre chose n’est que l’outil, le moyen qui permet le bien-être,
l’amélioration de l’existence, l’accès à l’abondance matérielle.

Pierre MOUSSA est du même avis puisqu’il soutient que :

«L’appétit pour l’argent, n’est rien d’autre, au moins à son


premier stade, que cette recherche du bien-être pour soi-
même et pour la cellule familiale, lorsqu’elle s’effectue dans un
monde de liberté : l’argent est ce qui permet d’acquérir les
éléments de bien-être que l’on désire, en établissant soi-
même ses priorités, ce qui est une forme de la liberté […] »1

Plusieurs siècles avant, ARISTOTE avait émis sur la même longueur


d’ondes. En effet, dans son Ethique à Nicomade, il défend la thèse
selon laquelle : la richesse n’est évidemment pas le bien que nous
recherchons ; c’est seulement une chose utile, un moyen en vue
d’autres choses.

C’est dire que la richesse n’est pas recherchée pour elle-même,


mais pour le pouvoir d’achat qu’elle met à la disposition de l’argent
économique. Et par ailleurs, la finalité de ce pouvoir d’achat est de
contribuer à la libération de l’homme en lui procurant les
moyens de son élévation sociale et en l’aidant à accéder à
certaines de ses aspirations.

1
MOUSSA P. La roue de la fortune. Souvenirs d’un financier, Paris, Librairie A. Fayard, 1989,
P.292
Economie du développement - 15 -

Nul doute que le pouvoir d’achat engendré par la croissance donne


à l’être humain l’occasion de décider du cours de son existence par
l’augmentation de son éventail de ses libertés. Rendant possible
l’accès de l’homme aux biens et aux services disponibles et
contribuant grandement à l’ascension sociale de celui-ci, ce pouvoir
d’achat n’est certainement pas indépendant de la croissance. Il en
est un des fruits.

Cette vision des choses explique que la lutte pour la croissance qui
entre autres entraîne dans son sillage la quête infatigable du
pouvoir d’achat est une entreprise exaltante, irrésistible,
émouvante et grandiose. C’est une aventure inéluctable qui, si
périlleuse qu’elle soit, permet de conduire le genre humain d’un
univers de souffrances indicibles vers une perspective de lumière
et de vie, vers une existence plus digne.

Autrement dit, toutes choses égales par ailleurs, la croissance se


mesure par la capacité de l’homme de vivre le type de vie qu’il
souhaite vivre. Pour ce faire, il importe de jouir d’une certaine
prospérité matérielle mesurée par le pouvoir d’achat disponible. Ce
qui fait que celui-ci est indissociablement lié à la croissance
puisqu’il libère l’homme de certaines de ses contraintes tant
matérielles qu’intangibles, accroît sa liberté en augmentant les
possibilités et l’éventail de son choix. Il est inséparable de la
croissance. Pour tout dire, la croissance est inséparable du pouvoir
d’achat. Sans ce dernier, elle ne sera d’aucune utilité.

Pour conclure, l’accord est unanime pour reconnaître que la maîtrise


efficace des faits économiques permet à tout individu ou à toute
nation d’élargir la marge de ses libertés, d’accéder à une vie
créative, épanouissante et susceptible d’assouplir les contraintes
matérielles et socio-psychologiques qui pèsent sur ses aptitudes à
faire des choix et à participer aux décisions qui déterminent le
cours de son existence.
Economie du développement - 16 -

En d’autres termes, l’accès à la croissance permet à l’homme d’être


maître de son destin, le capitaine de son âme et à l’Etat d’être
respecté dans le concert des Nations surtout dans la mesure où il
réussit à promouvoir le développement de façon à ce que les fruits
de ce processus permettent à chaque citoyen d’améliorer son bien-
être et d’étendre la marge des ses libertés.

De façon plus précise, un des bienfaits de la maîtrise rationnelle


des faits économiques est de permettre à l’homme de vivre le type
de vie qu’il a choisi de vivre. Cette conviction emporte les suffrages
de l’opinion. Elle recueille l’assentiment général d’une large frange
de la population mondiale. Elle est à la base de la fantastique
mobilisation des énergies humaines, consentie en vue d’échapper à
la morbidité évitable en arrimant la planète à l’économie moderne,
à la mondialisation et à la communication globalisées.

Toutes choses égales par ailleurs, la maîtrise efficace des faits


économiques constitue la source principale des transformations
opérées dans les conditions de vie des habitants de l’Occident, de
l’Amérique du Nord, du Japon et tout récemment des Nations
émergentes des continents Américain et Asiatique. Ces
transformations sont partout bien accueillies puisqu’elles influent
favorablement sur l’extension des libertés ; l’adoucissement des
conditions d’existence par l’application des progrès techniques et
technologiques ; l’augmentation des possibilités du bien-être ;
l’amélioration de la santé publique du plus grand nombre ; la
généralisation de l’éducation ; l’allongement de l’espérance de vie ;
le raccourcissement des distances grâce aux moyens de
communication modernes, telles par exemple les nouvelles
technologies de l’information et de la communication qui viennent
de réduire la planète aux dimension d’un petit village de brousse...
Economie du développement - 17 -

A l’heure actuelle, mis à part les humanitaires et les organisations


caritatives, les problèmes essentiels de l’Afrique noire ne sont pas
pris en considération dans le concert des Nations. En fait foi,
l’article du journaliste de Jeune Afrique, François SOUDAN qui
rapporte avec humour le mépris des occidentaux face aux
« jérémiades » des leaders noirs quant au sort réservé aux
difficultés économiques qui ne cessent de les assaillir. L’auteur
révèle que :

«C’était le jour de l’Afrique, lundi 7 juillet, en ouverture


du sommet du G8 à Tokyo, au Japon. Le matin, après avoir
reçu chaleureusement les sept présidents invités, venus du
lointain continent pauvre leur exposer leurs doléances, les
chefs d’Etat des pays les plus riches de la planète leur firent
gentiment la leçon. Côté bonne gouvernance et lutte contre
la corruption, vous n’en faites pas assez, leur dirent-ils on
attend mieux de vous, l’aide, ça se mérite. Et puis, il y a
cette fâcheuse affaire du Zimbabwe : comment pouvez-vous
encore tolérer parmi vous l’ogre Mugabe ? Pour mieux
enfoncer le clou et parce qu’une image, dit-on, vaut mille
mots, le Premier ministre britannique Gordon Brown
sortit de ses dossiers une photo horrible : celle d’un
militant de l’opposition Zimbabwéenne mutilé à mort par
les sbires du « Comrade Bob ». Sûr de son effet, il la fit
circuler, déclenchant chez l’ultra-sensible Angela Merkel
un « Mein Gott » effaré. Cet épisode macabre eut sur
l’estomac des grands de ce monde une conséquence
immédiate : il leur ouvrit l’appétit. Cela tombait bien il
était l’heure de déjeuner. Au menu : une demi-douzaine de
plats. Les convives s’extasièrent. « ce n’est rien, leur
répondit le très affable Premier ministre Japonais Fukuda,
vous n’avez rien vu, attendez ce soir »
Retour, plutôt gai, en salle de réunion. Les Africains
étaient toujours là, sages, convoqués et un peu remontés.
D’emblée, ils reprochèrent aux membres du G8 de ne pas
avoir tenu leurs promesses en matière d’aide publique au
Economie du développement - 18 -

développement. Il est vrai qu’une fois déduites les


annulations de dettes, l’APD de la France, par exemple,
est à ses propres engagements ce que le bonzaî est au
baobab. Nous consentons à injecter 60 milliards de dollars
dans vos économies d’ici à 2013, leur fut-il répondu, à
condition bien sûr que vous vous débarrassiez de
l’horrible Mugabe. Abdoulaye Wade tenta bien d’objecter
que les ventres creux ne se nourrissent pas des promesses
non tenues et que la crise alimentaire était infiniment plus
lourde de menaces pour le continent que celle du
Zimbabwe. A la simple évocation des assiettes vides, les
grands se remémorèrent les alléchantes promesses de leur
hôte. Il était l’heure de repasser à table. Le repas fut
succulent, un festival de gastronomie nippone. Pas moins
de dix huit plats, bœufs de kyoto ( un must), crème au
sésame, thon rouge au shiso, langouste au vinaigre de
Tasasu, soupe au crabe, agneau de lait aux cèpes et au
miel de lavande, fromages, dessert fantaisie « spécial G8,
champagnes et vins de cinq continents. Les convives,
grisés, n’eurent pas des mots assez sucrés pour féliciter
leur hôte. Le lendemain, tous – à l’exception de George
W.Bush, hélas – promirent de se retrouver l’an prochain en
Italie pour un nouveau rendez-vous culinaire d’exception.
Cette fois, ce sera au tour de l’ami Silvio de régaler ses
copains au bord du gouffre. Faut-il en rire, ou en
vomir ? »1

Voilà la raison qui explique largement que l’actualité internationale


continue à se dérouler presqu’exclusivement dans les nations qui
ont réussi à réserver une réponse appropriée à l’omniprésence
des faits économiques dans le vécu quotidien de leurs citoyens.
C’est le cas des pays de l’hémisphère Nord et des nations
émergentes confinées aujourd’hui en Amérique latine, aux Moyens
et Extrême Orients.

1
SOUDAN F, « Diner de gala » in jeune Afrique, n°2479, Edit orial, paris 2008, p6
Economie du développement - 19 -

La réalité des faits montre que cela n’est pas encore le cas dans
l’ensemble des Etats Subsahariens. Pour n’avoir pas encore été
capables de dompter efficacement les faits économiques, ces Etats
sont historiquement inexistants. Ils sont exclus de la scène
politique à l’échelle mondiale. Leur sort affecte peu la marche du
monde et le caractère de la civilisation planétaire.

Il en résulte que, dans le concert des nations la voix des Etats


nègres ne pèsent pas. Mieux, elle est totalement inaudible.
Aujourd’hui, les Etats subsahariens disparaîtraient de la terre, le
monde ne se portera pas plus mal tant leur contribution dans les
activités de production, de savoir et de création est tenue, sinon
inexistante.

Notre conclusion est qu’ayant décroché de toutes les mutations


économiques et scientifiques qui caractérisent la planète depuis le
milieu des années 1950, le sous – continent noir est laissé à son
triste sort, condamné à végéter. C’est que sa pauvreté et son
indigence dérangent surtout qu’elles ne sont pas une fatalité,
encore moins l’accomplissement de la malédiction divine. Elles sont
tout simplement le résultat de son incapacité de se prendre à
charge par la mise en œuvre des institutions et des moyens
susceptibles de lui permettre d’apporter une réponse positive,
rationnelle et efficace au problème posé par la prééminence des
faits économiques dans les soucis personnels de ses habitants.
Economie du développement - 20 -

1.4. La confrontation idéo-politique Est-Ouest, conflit d’essence


économique

La thèse de l’omniprésence de l’économique dans les préoccupations


majeures des individus et des Etats est entre autres confirmée
par l’impitoyable concurrence idéo-politique qui près d’un demi-
siècle a mis aux prises l’Est à l’Ouest. Les éléments qui, à première
vue, semblent ne rien à avoir avec les faits économiques, sont en
réalité soumis à la force d’attraction de la pesanteur économique.
Il ne fait aucun doute que les relations internationales
tumultueuses et qui ont culminé pendant les six dernières
décennies du siècle écoulé avaient pour but essentiel la conquête
du leadership économique.

Rappelons que cette confrontation en apparence idéologique avait


opposé les Etats Euro-occidentaux américains, partisans de
l’économie capitaliste et l’ex. URSS en tête de l’ensemble de ses
pays satellites, défenseurs acharnés de l’économie communiste. A
ce groupe, il faut ajouter la Chine, la Corée du Nord, Cuba et
l’Albanie.

Ce qui était en question, c’était la supériorité de la productivité


économique d’un système idéo-politique sur l’autre. Et ce, en dépit
de toutes les phraséologies à caractère idéo-politique que la
confrontation a alimenté pendant plus d’un demi-siècle, tout en
régulant les relations internationales entre toutes les nations du
monde.

Ainsi, pendant près de la dernière moitié du siècle précédent, les


relations internationales étaient dominées par la confrontation de
deux systèmes politico-idéologiques diamètrement opposés : la
démocratie populaire d’une part et la démocratie pluraliste et
représentative de l’autre. La première est caractérisée par
Economie du développement - 21 -

l’existence d’un système politique qui n’admet qu’un seul parti, le


parti unique, exerçant tous les attributs du pouvoir de l’Etat.

La deuxième par contre définit un système d’organisation de la vie


politique accordant un rôle prépondérant aux partis dans le choix
des gouvernants. En outre, la démocratie pluraliste et
représentative reconnaît les droits de l’homme et pour commencer
la liberté de conscience et la répartition des pouvoirs du moins
dans ses principes fondamentaux.

Source des conflits permanents, la confrontation politico-


idéologique Est-Ouest avait failli déboucher sur une troisième
guerre mondiale à l’aube des années 1960. Ce fut à l’occasion de
l’installation à Cuba de fusées balistiques par l’ex-U.R.S.S. La
guerre froide qui a divisé le monde en deux blocs hégémoniques,
prêts à s’affronter militairement a été alimentée par la
confrontation Est-Ouest.

Géographiquement, la démocratie populaire régnait en maître


absolu en ex. URSS et dans l’ensemble de ses satellites de l’Europe
de l’Est. A ces nations, il faut ajouter le Vietnam, l’Albanie, la
Corée du Nord, la Chine, Cuba et toute une kyrielle des Etats
extrême-orientaux. Jusqu’au mois d’Août 1991, un homme sur trois
sur la terre, vivait dans le régime de la démocratie populaire.

De son côté, la démocratie pluraliste et représentative s’est


solidement implantée en Amérique du Nord, dans la totalité des
pays de l’Europe de l’Ouest, membres de l’ex-Communauté
Economique Européenne et/ou des pays européens regroupés dans
l’Association de Libre-Echange. Le Japon, les « dragons » du Sud-
Est Asiatique et l’ensemble des nouveaux pays industrialisés (N.P.I)
asiatiques sont à compter parmi les pays vivant dans le système
d’organisation politique animé par la démocratie pluraliste et
représentative.
Economie du développement - 22 -

Au plus fort de leur confrontation les deux systèmes politico-


idéologiques s’avéraient inconciliables, chacun étant sûr de sa
supériorité sur l’autre. Ainsi, tout citoyen de l’ancienne U.R.S.S.,
par exemple, qui aurait osé mettre en question l’efficacité
opérationnelle de la démocratie populaire devait savoir qu’il
s’exposait soit à être pendu haut et court, soit à être fusillé, soit
à être condamné à la peine des travaux forcés à perpétuité, soit à
être enfermé pour le reste de ses jours dans un asile d’aliénés.
Ainsi, douter de l’efficacité de la démocratie populaire conduisait à
être traduit devant les tribunaux pour le fait constitutif
d’infraction à la loi pénale. Cette situation n’a pas encore changé en
Chine, en Corée du Nord, à Cuba.

Pour ce qui concerne la démocratie pluraliste et représentative,


tout le monde a en mémoire les désastres qu’elle a causés dans les
pays africains et latino-américains. Tout quiconque ne partageait
pas les axiomes de ce système politico-idéologique était considéré
comme un ennemi à abattre un individu dangereux qu’il fallait
réduire au silence et donc détruire physiquement. Les U.S.A.
fermaient les yeux sur toutes les atrocités qui pouvaient être
commises au nom de la défense de la démocratie pluraliste et
représentative. Ils encourageaient les dictatures, les pendaisons,
les assassinats en vue d’anéantir tous ceux qui ne trouvaient pas
leurs intérêts dans la démocratie aux couleurs américaines. C’est
pour pouvoir installer la démocratie pluraliste et représentative et
combattre la démocratie populaire que les U.S.A. avaient envahi
militairement le Vietnam de HO CHI MINH en déversant sur le
pays de celui-ci des bombes au napalm et en détruisant toutes les
infrastructures.

Dans l’ancienne colonie belge, Patrice Emery LUMUMBA et


plusieurs de ses collaborateurs et partisans ont été immolés sur
l’autel des intérêts de la démocratie pluraliste et représentative.
Economie du développement - 23 -

En Afrique du Sud, Nelson MANDELA avait été embastillé et


condamné à perpétuité parce que soupçonné d’être l’apôtre du
communisme alors que son pays avait choisi la voie de la démocratie
pluraliste et représentative.

Tout compte fait, l’essentiel est que la confrontation politico-


idéologique Est-Ouest étant d’ordre économique. La démocratie
pluraliste et représentative n’avait qu’une seule et unique raison,
celle de se vouer totalement à la promotion du capitalisme, mieux
de l’économie capitaliste. Celle-ci a pour dogme la libre fixation
des prix sur le marché et la libre propriété des moyens de
production. Son essor est fondé sur la recherche du profit qui
n’est permise que dans l’économie de marché. Quant à la
démocratie populaire, elle a pour socle le communisme, l’économie
communiste. Celle-ci prône l’abolition de la propriété privée au
profit de la propriété collective, et, notamment, la
collectivation des moyens de production et la répartition des
biens de consommation selon les besoins de chacun.

Comme toile de fond, la confrontation Est-Ouest n’avait pour


mobile essentiel que de démontrer la suprématie d’un système
politico-idéologique de l’un sur l’autre. Et la démonstration de cette
suprématie passait inéluctablement par la meilleure maîtrise des
faits économiques. C’est dans cette perspective que du haut de la
tribune des Nations Unies à New-York, Nikita KROUCHTCHEV,
alors Secrétaire Général du parti Communiste Soviétique, devait
déclarer en 1960 que l’économie de son pays rattraperait celle des
U.S.A en l’an 2000. L’arme à laquelle songeait Nikita
KROUCHTCHEV pour atteindre l’objectif qu’il s’était assigné
n’était pas représentée par son arsenal de bombes
thermonucléaires, mais tout simplement par l’efficacité de la
planification de l’économie nationale de manière à faire croître
le P.I.B. dans des proportions exceptionnelles.
Economie du développement - 24 -

Pour nous résumer, l’essence de la confrontation Est-Ouest était


de prouver lequel de deux systèmes d’organisation politique qui se
partageaient le monde était le plus apte à réserver une réponse
adéquate au problème de l’omniprésence des faits économiques
dans tous les événements qui agitent le genre humain.

Il y eut un 09 novembre 1989. Ce jour-là, les jeunes Allemands de


l’Europe de l’Est osèrent défier la puissante « Armée rouge » en
franchissant le mur de Berlin. A la surprise générale, ils réussirent
avec panache leur exploit. De ce fait, ils sont devenus les hérauts
de plus de trois millions de frustrés de l’Allemagne Occidentale.
Bien entendu, frustrés de retombées de l’expansion de l’économie
capitaliste. Le résultat final fut la destruction du « Rideau de
fer » et la mise à mort tant de la démocratie populaire que de
l’économie communiste dans la presque totalité des pays de l’Est de
l’Europe, y compris l’Albanie et même la Russie elle-même.

La date du 09 novembre 1989 est significative dans la mesure où


elle a décrété l’effondrement du communisme et mis en évidence la
victoire du capitalisme. Toutes choses égales ailleurs, cette
victoire de la démocratie pluraliste et représentative incarne la
capacité du capitalisme à réserver une réponse appropriée à une
des interrogations majeures de l’humanité présente, à savoir
comment procéder pour que la croissance économique devienne
le patrimoine commun de l’humanité et comment faire pour
qu’elle se poursuive à jamais. De là à croire que la démocratie
pluraliste et représentative offre à l’homme la seule voie pour
résoudre un des problèmes essentiels de son existence terrestre,
il n’ya qu’un pas… vite franchi par une large frange de l’opinion
mondiale.
Economie du développement - 25 -

Se posant la question de savoir comment expliquer la chute


inattendue et brutale de l’URSS et ses satellites, Jean ZIEGLER
est formel et répond que :

« Les raisons en sont nombreuses. Les principales sont


d’ordre économique. Le caractère totalitaire de l’appareil
politique et la corruption tuant toute initiative privée, la
productivité de l’économie soviétique ne cessait de se
détériorer »1.

Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, la date du 09 novembre


1989 est significative dans la mesure où elle a décrété
l’effondrement du communisme comme système économique et mis
en évidence l’efficacité du capitalisme, soit de l’économie de
marché. Autant dire que cette victoire de la démocratie
pluraliste et représentative incarnerait la capacité de
l’économie capitaliste à réserver une réponse appropriée à l’un
ses soucis personnels majeurs du genre humain, à savoir la
maîtrise des faits économiques pour le bonheur de chacun et de
tous.

La preuve en est administrée par la décision de la quasi-totalité


des anciens satellites de l’URSS de rejoindre en toute liberté
l’Union Européenne. Ce faisant, ils sont passé dans les fourches
caulines du capitalisme intégral : l’acceptation du dogme de la
propriété privée des moyens de production et d’échange. Ce
dogme justifie la recherche du profit, la glorification de
l’initiative individuelle et de la concurrence entre les
entreprises, l’abolition du système du parti unique farouche
ennemi de la liberté de conscience.

1
Jean ZIEGLER, Les Nouveaux Maîtres du Monde, Paris, Editions Fayard, 2002, p.39.
Economie du développement - 26 -

Même la partie-mère du communisme, la Russie des Tsars, a fini


par emboîter le pas à ses ex. satellites. En témoignent les
privatisations des entreprises autrefois publiques, l’essor fulgurant
de la classe des capitalistes favorisés par la mise en place des
mécanismes de l’économie de marché, fondée sur le sacro-saint
principe de la libre fixation des produits échangés. Tout ceci à la
suite des réformes politiques qui ont entre autres aboli le parti
unique en faveur du multipartisme intégral. Le pouvoir politique
russe ne peut plus jeter en prison tout quiconque qui exerce sa
liberté de conscience.

Et que dire de la Chine ? Bien entendu, elle garde encore la toute


puissance du parti communiste. Mais pour combien de temps encore
lorsque l’on sait que depuis l’avènement au pouvoir de Deng
ZIAOPING, la Chine a libéralisé à outrance l’économie. La ville de
Shanghai n’est-elle pas devenue une des plus importantes places
boursières du monde ? Rien ne caractérise mieux le capitalisme que
la création et le fonctionnement des Bourses de valeurs. Grâce à la
privatisation de son économie, depuis près de vingt ans, le taux de
croissance de la Chine oscille entre 8% et 10% par an. En novembre
2001, l’Empire du Milieu a été admis à l’OMC. On sait que cet
organisme multilatéral ne regroupe que des pays qui jouent le jeu
de l’économie de marché, c’est-à-dire régulée par les mécanismes
du capitalisme.

Tout donne donc à croire que l’eldorado existe. Il s’étendrait à


l’intérieur des frontières des pays à économie de marché. Ceux-ci
permettent au genre humain de s’enrichir facilement et de mener
une vie très agréable. Ce qui constitue le premier souci personnel
de l’homme. Or, seuls la croissance et le développement sont à
même de satisfaire cette légitime aspiration au bonheur. D’où
l’importance capitale de la lutte pour la maîtrise des faits
économiques, plus spécialement de la connaissance des conditions
requises pour passer du monde de la pauvreté, de la pénurie, des
Economie du développement - 27 -

famines et des privations à celui né de la Révolution Industrielle de


la fin du XVIIIè siècle et qui est fondé sur la mise en valeur des
mécanismes régissant l’économie de marché.

1.5. A la recherche d’une vie meilleure : l’Occident


capitaliste ou la mort

La vie est un combat. L’essentiel de ce combat est


d’ordre économique. Avec l’avènement survenu en Europe le 09
novembre 1989, pour une très large frange de l’opinion mondiale, le
capitalisme a gagné sur toute la ligne. Le sort en est jeté : un
jour ou l’autre les peuples et les dirigeants des pays encore
communistes emprunteront la même voie que les masses et les
autorités des anciens pays ex-communistes de l’Europe de l’Est.
L’Albanie a déjà franchi le rubicon.

En attendant les effets de la résurrection de la Chine, la réussite


économique de l’Occident capitaliste force le respect et
l’admiration. Aussi est-ce la raison pour laquelle cette partie du
monde est devenue un pôle d’attraction d’émigration pour
différents peuples de la planète à la recherche d’une vie meilleure.
Dès la disparition du Rideau de fer en 1989, les citoyens des ex-
satellites de l’ancien empire soviétique se sont précipités en
masses et en ordre dispersé vers l’Union Européenne. Ils n’ont pas
hésité à adorer ce qu’ils haïssaient hier (le capitalisme) et haïr ce
qu’ils adoreraient naguère (le communisme).

Et que dire de l’Afrique ? Des millions de ses ressortissants,


chassés par la misère, ne jurent que de la quitter au profit de
l’Occident capitaliste. Rien ne peut les arrêter, y compris le risque
de la mort. A ceux qui veulent les persuader de ne pas tenter
l’aventure, car ils vont au suicide, ils leur répondent : « comment
des personnes déjà mortes peuvent-elles se suicider ? ». Dans ce
Economie du développement - 28 -

monde où les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les


riches de plus en plus riches, les premiers n’ont qu’un rêve qu’ils
veulent coûte que coûte réaliser : l’Occident capitaliste ou la
mort.

D’où le drame de ces jeunes subsahariens qui se blottissent dans la


cage des trains d’atterrissage des avions en partance en Europe
Occidentale ou en Amérique du Nord. Ils arrivent à leur
destination congelés et donc morts. Ainsi, le 16 novembre 2004, un
corps d’un passager clandestin, « Malien de 20 ans », a été
découvert à l’aéroport parisien de Roissy Charles-De-Gaulle dans le
train d’atterrissage d’un avion Air France en provenance de
Bamako. Un cas similaire avait été mis au jour en mai de la même
année sur un vol en provenance de Madagascar, toujours à Roissy.

Cependant la stratégie qui interpelle davantage tant l’opinion


africaine qu’internationale est celle vécue par deux jeunes
guinéens Alacine KEITA (14 ans) et Fodé TOURE KEITA (15 ans).
Vêtus d’un simple short, de sandales et d’une chemisette, ils furent
le 28 juillet 1999 les passagers clandestins du vol 520 Sabena
Airlines en provenance de Conakry (Guinée) et à destination de
Bruxelles (Belgique). Leurs corps congelés furent trouvés
découverts le 3 août dans le train d’atterrissage arrière droit de
l’avion à l’aéroport international de Bruxelles. Dans leurs affaires,
les garçons transportaient dans des sacs plastiques leurs
certificats de naissance, leurs cartes de scolarité, des photos et
une lettre. Cette lettre, écrite dans un français imparfait, fut
largement publiée dans les médias du monde entier. En voici le
texte intégral :
Economie du développement - 29 -

«
Excellences, Messieurs les membres et
responsables d’Europe,
Nous avons l’honorable plaisir et la grande
confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de
l’objectif de notre voyage et de la souffrance de nous,
les enfants et jeunes d’Afrique. Mais tout d’abord,
nous vous présentons les salutations les plus
délicieuses, adorables et respectées dans la vie. A cet
effet, soyez notre appui et notre aide. Vous êtes pour
nous, en Afrique, ceux à qui il faut demander au
secours. Nous vous en supplions, pour l’amour de
votre continent, pour le sentiment que vous avez envers
votre peuple et surtout pour l’affinité et l’amour que
vous avez pour vos enfants que vous aimez pour la vie.
En plus, pour l’amour et la timidité de notre créateur
Dieu le tout-puissant qui vous a donné toutes les
bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien
construire et bien organiser votre continent à devenir
le plus beau et admirable parmi les autres. Messieurs
les membres et responsables d’Europe, c’est de votre
solidarité et votre gentillesse que nous vous crions au
secours en Afrique. Aidez-nous, nous souffrons
énormément en Afrique, nous avons des problèmes et
quelques manques au niveau des droits de l’enfant.
Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la
maladie, le manque de nourriture, etc. Quant aux
droits de l’enfant, c’est en Afrique, et surtout en
Guinée nous avons trop d’écoles mais un grand
manque d’éducation et d’enseignement. Sauf dans les
écoles privées où l’on peut avoir une bonne éducation
et un bon enseignement, mais il faut une forte somme
d’argent. Or, nos parents sont pauvres et il leur faut
nous nourrir. Ensuite, nous n’avons pas non plus
d’écoles sportives où nous pourrions pratiquer le
football, le basket ou le tennis.
C’est pourquoi, nous, les enfants et jeunes Africains,
vous demandons de faire une grande organisation
efficace pour l’Afrique pour nous permettre de
progresser.
Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et
exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en
Economie du développement - 30 -

Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la


pauvreté et pour mettre fin à la guerre en Afrique.
Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous
demandons de nous aider à étudier pour être comme
vous en Afrique. Enfin, nous vous supplions de nous
excuser très très fort d’oser vous écrire cette lettre en
tant que Vous, les grands personnages à qui nous
devons beaucoup de respect. Et n’oubliez pas que c’est
à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse
de notre force en Afrique.
Ecrit par deux enfants guinéens, Yaguine Koita et
Fodé Tounkara ».

Trois leçons sont à tirer de ce drame. La première est que ces


jeunes qui quittent l’Afrique dans des conditions aussi précaires
savent qu’ils risquent certainement la mort. La deuxième est qu’au
point de vue social et économique l’ensemble de pays subsahariens
n’offrent pas à leur jeunesse des meilleures perspectives d’avenir.
Celle-ci végète dans la pauvreté, la misère et l’indigence sans aucun
espoir d’en sortir. De ceci, il ressort que les jeunes de l’Afrique
Noire se considèrent déjà condamnés à une mort certaine et
ignoble. C’est la troisième leçon. N’ayant donc pas de choix, ces
jeunes se décident de tenter l’aventure.

Ainsi Alacine KEITA et Fodé TOURE KEITA savaient avant de


partir qu’ils allaient mourir parce qu’ils ont écrit leur lettre trois
jours avant leur départ. Cette lettre est en tout cas assez
révélatrice des conditions d’existence des jeunes en Afrique. Ils
sont candidats à l’émigration clandestine en Europe ou au choix de
la mort. Lorsqu’on leur dit qu’en choisissant le voyage en Europe,
c’est la voie du suicide, les candidats à l’émigration clandestine
répondent que : « en Afrique nous sommes déjà morts ! Quelqu’un
qui est déjà mort peut-il encore se suicider ? ». Pour ces jeunes
Africains donc, ils doivent partir de l’Afrique même si c’est pour
mourir.
Economie du développement - 31 -

Alacine KEITA et Fodé TOURE KEITA ne sont pas seuls. Ils ont
plusieurs émules. Le jeune sénégalais Bouna KIADE est l’un d’entre
ceux-ci. En effet, voulant se rendre clandestinement en Europe, ce
dernier n’a pas trouvé mieux que s’accrocher à un aéronef. Il
faisait cinquante degré sur une altitude de 10.000 Km. Il a fait
malgré tout le voyage. On l’a ramené dans son pays. N’ayant pas de
choix, il a refait le voyage, mais tragiquement cette fois !
Y’a-t-il une preuve plus éloquente de l’incapacité de l’Afrique
subsaharienne à réserver une réponse adéquate aux faits
économiques que ce spectacle de ses jeunes enfants prêts à se
suicider en lieu et place de croiser les bras et de regarder
l’horizon, un horizon qu’ils ne sont pas sûrs de voir le lendemain ?

Ceci explique qu’il y a à peine deux ans que des centaines de millions
d’Africains tentaient la traversée clandestine de la Méditerranée
par les enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta qui jouxtent le
Maroc. Après avoir causé des milliers des morts, cette voie est
désormais hermétiquement fermée. De trois mètres, les grillages
se dressent à présent sur six mètres. De deux côtés de ce rideau
de fer, les forces de sécurité espagnole et marocaine veuillent au
grain. On estime à environ 20.000 le nombre des africains morts
lors des assauts meurtriers de Ceuta et Melilla, certains ayant été
abattus par les forces de sécurité espagnoles, qui avaient fait
usage de balles réelles.

Cependant, depuis le renforcement des barrières autour de Melilla


et de Ceuta dans le Nord du Maroc, les clandestins en majorité
subsahariens ne se sont pas du tout découragés. Ils ont jeté leur
dévolu sur la Mauritanie et même le Sénégal afin d’atteindre
Economie du développement - 32 -

l’archipel espagnol des îles Canaries. Ainsi chaque jour, des


centaines de personnes originaires de l’Afrique Noire s’entassent
dans des bateaux de pêche et des embarcations de fortune loués
ou achetés au port autonome de Nouadhibou situé au nord de la
Mauritanie. Elles prennent la destination des îles Canaries, endroit
à partir duquel elles tentent, par la suite, d’entrer illégalement en
Europe par Madrid.

En mars 2006, s’est tenue à Bruxelles la conférence internationale


pour la migration. A ce forum, coorganisé par la Belgique et
l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), le
ministre belge de la Coopération au Développement, Armand De
DECKER, a porté à la connaissance de l’assistance l’information
selon laquelle plus de 500.000 candidats à l’émigration clandestine,
provenant de l’Afrique Subsaharienne, attendaient au moment où
se tenait la conférence aux frontières de la Mauritanie. Une autre
source renseigne que chaque clandestin doit payer l’équivalent de
1000 euros pour décrocher son ticket pour les îles Canaries, un
voyage, long de près de 700 Km, qui dure quatre à cinq jours.

Pour éviter de devoir payer une telle somme, certains candidats à


l’émigration clandestine préfèrent toutefois se débrouiller, eux-
mêmes, pour rallier le territoire espagnol. La solution ? L’achat
d’une pirogue, dont le prix n’excède généralement pas les 500
dollars. Mais l’arrivée aux îles Canaries n’est pas garantie, surtout à
bord d’embarcations aussi précaires et surtout peu adaptées à la
navigation en haute mer.

C’est pourquoi que tous les jours des Africains meurent avant
d’avoir eu la possibilité de réaliser leur rêve : fouler le sol
européen. Quand ils échappent à la mort, des centaines d’entre eux
tombent au bout de leur chemin de croix dans les mailles des filets
des garde-côtes mauritaniens, sénégalais ou espagnols. Interceptés
ou retrouvés perdus en haute mer dans un état de déshydratation
Economie du développement - 33 -

avancée, c’est dire entre la vie et la mort, ramenés sur la terre


ferme, soignés et rétablis, rares sont ces rescapés qui ne disent
pas tout haut : « si jamais on a une autre possibilité, on reprendra
la mer sans hésitation ! ».

Nicolas SARKOZY, ministre français de l’Intérieur, est l’auteur


d’une loi qui durcit les conditions d’entrée et de séjour des
Etrangers en France, loi prônant l’immigration « choisie » au
détriment de l’immigration « subie ». SARKOZY est traité par un
grand nombre d’Africains et leurs dirigeants de « xénophobe-
raciste ». Les plus déçus sont les ressortissants des anciennes
colonies françaises qui vont jusqu’à taxer le ministre du « petit
Nicolas de Neuilly, de Hongrie et de Grèce », voulant préciser par
là que l’intéressé est lui-même un immigré, puisque né en Hongrie et
de père hongrois en plus !

Or, ce que Nicolas SARKOZY dit tout haut, la plupart des Français
le disent tout bas. Au jour d’aujourd’hui, la France est en récession.
Elle n’a plus les moyens de laisser ses frontières grandement
ouvertes, comme elle le faisait jusqu’au milieu des années 1980.
N’est-ce pas un Premier ministre socialiste français, Michel
ROCARD, qui, en son temps, avait dit : « La France ne peut pas
accueillir toute la misère du monde ? ». Elle n’a plus assez de
travail pour ses propres enfants. Doit–elle en accepter 100.000
autres chaque année par « dette coloniale » peut-être, ou pour
toute autre réparation ?

Il est évident que de tels propos provoquent l’ire des Africains


candidats ou non à l’émigration clandestine. Ils profitent de
l’occasion pour rappeler aux Français que pendant des siècles, la
France a activement participé à la traite des Noirs, développant un
commerce négrier unique dans l’histoire. De fait, la traite des
Noirs a coûté la vie à des dizaines de millions d’Africains qui ont
été arrachés à leur continent et expédiés dans des conditions
Economie du développement - 34 -

atroces au-delà de l’Océan. La France a été l’un des pays qui a le


plus économiquement bénéficié de ce macabre commerce.

D’autres arguments sont avancés pour stigmatiser la méchanceté


des Français envers les ressortissants de ses anciennes colonies
africaines. Entre autres arguments, on citera l’ingratitude de la
France qui a utilisé pendant la 1ère et la 2ème guerres mondiales des
combattants africains. Ceux-ci étaient enrôlés de force dans
l’armée française pour aider la France à se débarrasser des
Allemands. Ils étaient la chair à canon sur le champ de bataille. On
les utilisait pour détecter la présence ennemie. Ils étaient les
premiers aux fronts. Ils n’étaient pas des soldats de profession.
Ce sont des gens qu’on ramassait à la hâte dans les villages. On leur
faisait une « formation militaire » accélérée. La plupart d’entre eux
sont morts. Ils sont morts au service de la France. Et aujourd’hui,
les enfants de ceux qui ont donné leur vie pour sauver la France
sont des indésirables dans celle-ci ! Haro donc sur la France
hypocrite, ingrate, criminelle, cynique, exploitrice des Noirs et
pilleuse des ressources naturelles de l’Afrique… !

Comme le renard de la fable de la FONTAINE et donc par dépit,


nombreux sont ces Africains qui, après plusieurs tentatives
d’évasion vers la France, se répandent dans des propos méprisant
l’ « eldorado » tant convoité et ce en termes ci-dessous :

La France de Nicolas SARKOZY occulte les vrais problèmes : la


construction européenne qui est au point mort à la suite du NON
des Français au referendum sur la Constitution ; la perte
d’influence de la France même à Bruxelles où le Français Jacques
BARROT est obligé de se contenter du maroquin des transports ;
les frais d’inscription et de scolarité sont de plus en plus
exorbitants dans les facultés ; la dégringolade du pouvoir d’achat
alors que le même illusionniste Nicolas avait dit à Bercy avoir
baissé les prix.
Economie du développement - 35 -

Ces amertumes propos se terminent par féliciter le Premier


Ministre espagnol, ZAPATERO, qui a la sagesse d’avouer que pour
sa compétitivité l’Espagne a besoin de bras, et on n’en trouve pas
assez à domicile, on régularise. N’en déplaise à Nicolas SARKOZY !

Cependant, la France n’est pas seule mener la politique


antimigrationniste. Qu’ils soient ex-colonisateurs ou non, les pays
Européens tentent tous de combattre les flux migratoires. De plus
l’Europe Occidentale n’est pas non plus seule dans cette croisade
contre l’immigration clandestine. L’Amérique elle aussi est
confrontée à ce problème d’endiguer par tous les moyens les flux
migratoires clandestins, alimentés au départ des pays latino-
américains. Pour ce faire, le Président G.W.BUSH vient de faire
ériger un mur de plusieurs kilomètres pour mettre son pays à l’abri
de l’émigration clandestine en provenance de Mexique. De peur que
des flux migratoires clandestins des nations du Sud ne perturbent
l’économie américain, l’actuel Président des Etats-Unis n’a pas
hésité un seul moment à affecter à la surveillance de la frontière
mexico-américaine plus de 6.000 soldats !

Mais les Africains et les Latino-Américains ne sont pas les seuls


candidats à l’émigration clandestine en Europe capitaliste et aux
Etats-Unis. En effet, se joignent à eux des clandestins asiatiques
en direction surtout de l’Europe via les îles Canaries ou encore l’île
italienne de Lampedusa. On citera entre autres les clandestins
originaires du Pakistan, d’Inde et du Bangladesh.

Nous devons nous rendre à l’évidence que la rage à l’émigration est


une rage pour trouver hors de son continent ce que son pays
n’offre pas : du travail. Il s’ensuit que la lutte américaine et
européenne contre l’immigration clandestine est une lutte contre
l’emploi des jeunes en Afrique et ceux des (pays pauvres
Economie du développement - 36 -

d’autres continents. Il n’y a que la création des conditions


d’emploi pour les jeunes qui pourra diminuer les flux migratoires
vers les pays développés de l’hémisphère Nord. C’est dire que
l’émigration clandestine a pour cause principale l’incapacité
avérée des Etats Sud à maîtriser les faits économiques à la
satisfaction de la majorité de leurs populations.

*
* *

Quelle conclusion faut-il tirer des lignes qui précèdent ? C’est


que l’Occident capitaliste (l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du
Nord) constitue la première partie du monde où la prédominance
de l’économie dans les soucis personnels du genre humain a
trouvé une réponse positive. Mieux que les autres peuples du
monde, ceux de l’Occident chrétien et capitaliste ont été les
premiers à avoir connu une opulence sans précédent. Même les
imaginations les plus fécondes n’auraient pu envisager au début du
XVIIIè siècle ce niveau de développement deux siècles après.

Au-delà de la sphère purement économique, les mutations


concernent tous les domaines. Un modèle dominant
d’organisation politique s’est imposé : la gestion démocratique,
la participation publique, la bonne gouvernance, le respect des
droits de l’homme, l’économie de marché, l’interdiction du
travail des enfants, la lutte contre la corruption, les politiques
macro et micro-économiques et des systèmes financiers fiables,
l’existence des conditions institutionnelles favorables, la
création et le développement des institutions d’éducation
propices, la maîtrise continue de la science en vue de
domestiquer sans cesse la nature pour le bien de l’être humain.
Ces acquis présentent l’avantage d’avoir stimulé l’extension de
l’éventail des choix, l’augmentation du nombre effectif de
possibilités ouvertes à l’homme.
Economie du développement - 37 -

Inutile de se voiler la face, c’est pour fuir la misère, la pauvreté,


l’indigence et les privations de tous genres qu’en désespoir de
cause des millions de ressortissants africains, asiatiques et latino-
américains se bousculent aux frontières de l’Amérique du Nord et
de l’Union Européenne, très souvent au péril de leur vie. Aussi si
les citoyens ouest-européens, américains, canadiens et leurs
dirigeants cachent à peine leur arrogance et ne s’empêchent
nullement de se conduire en maîtres absolus du monde comme si
le Créateur leur a confié – à eux exclusivement - le soin et la
responsabilité de régenter l’univers, de le parachever, le
perfectionner et le rendre plus vivable, plus sain et plus
humain, c’est parce qu’ils se sont avérés aptes à donner une
réponse appropriée au problème soulevé par l’omniprésence des
faits économiques dans les préoccupations majeures de
l’humanité.

1.6. L’accès à la croissance et au développement comme droit


humain inaliénable et le plus fondamental

A toute chose malheur étant bon, la réussite économique des pays


développés a déterminé les hommes et les femmes des nations
pauvres à percevoir le développement comme une valeur à portée
universelle. C’est dire qu’un des avantages des contacts entre pays
développés et Etats sous-développés est d’amener ces derniers à la
reconnaissance comme œcuménique des objectifs économiques
que s’assignent les premiers. D’où la prise de conscience du Tiers
Monde de faire de sorte que la croissance et le processus appelé
développement se produisent nécessairement partout dans l’univers
où les conditions mentales et institutionnelles le permettent. Cette
prise de conscience a l’avantage d’amener les pays pauvres à se
rendre compte que l’accès à la croissance et au développement
Economie du développement - 38 -

économiques est pour eux un droit qu’ils ne peuvent jamais se


permettre d’aliéner et, ce à n’importe quel prix. Mais la jouissance
de ce droit passe inéluctablement par la maîtrise des connaissances
qui rend une nation apte de faire croître sensiblement son
économie et de mettre les fruits de cette croissance à la portée
de l’ensemble de la population.

Il arrive souvent que l’exploitation des conditions de la croissance


soit précédée par le déclenchement des conflits armés et des
guerres civiles. Ceci est particulièrement vrai lorsque la prise de
conscience de son état de pauvreté conduit une nation à se
persuader qu’elle est pauvre non par décret divin, mais à la suite de
divers autres faits évidents, dont les trois principaux sont :

- L’économie nationale est soumise à ne servir que des intérêts


économiques de l’étranger à la suite des effets de la
colonisation ou des lois économiques injustes et scélérates ;
- L’économie nationale ploie sous l’emprise d’un régime
patrimonial, régime dans lequel les dirigeants confondent leurs
poches et les caisses de l’Etat tout en érigeant pour règle la
défense des intérêts exclusifs des liens de parenté et de
famille1 ;
- L’économie nationale est entre les mains d’une classe politique
qui n’obéit qu’aux diktats des maîtres et grands chefs
étrangers qui ne pensent qu’à se servir aux dépens des
intérêts capitaux de la communauté autochtone.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent la lutte du peuple


chinois et sa « Longue Marche » sous la conduite de Mao ZEDONG.
Elles sont d’essence purement économique, à savoir donner à
l’Empire du Milieu les moyens de sa promotion économique par
1
Lire pour ce faire SMITH Stephen, La Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Paris, Hachette
Littérature, 2003, pp144-156
Economie du développement - 39 -

l’utilisation de toutes ses potentialités naturelles et humaines.


Le cœur du problème était d’arracher la Chine à la pesanteur des
intérêts de l’Etranger et de développer des usines modernes alors
considérées comme nécessairement synonymes de fabrication des
produits utilitaires au profit de la grande masse.

Pour réussir ce pari, il était urgent de créer une économie nationale


dynamique et prospère. Elle était appelée à prendre en charge tous
les secteurs d’activité de la vie sociale : de la santé à l’éducation,
de l’énergie électrique à l’eau potable, de l’habitat salubre aux
transports modernes, de la production agricole aux infrastructures
industrielles. Il coule de source que pour parvenir à lancer dans de
tels projets, le « Grand Timonier rouge » était conscient de la
nécessité de réserver une réponse positive au problème de
l’omniprésence des faits économiques dans la marche du monde. On
se rappellera à ce propos qu’en 1949, l’année de la proclamation par
Mao ZEDONG de la République populaire de Chine, les Chinois
vivaient dans une misère écrasante, alimentée par des famines
endémiques. Cet état de pauvreté absolue était à la base des taux
de mortalité extrêmement élevés.

Il a suffi de quelques années seulement pour que disparaissent


l’indigence et le marasme antérieurs en faveur d’un niveau de vie
certes austère mais décent. Si les années 1950 sont caractérisées
par la recherche d’une voie spécifiquement chinoise vers le
développement et sont marquées par des affrontements violents en
matière de doctrine et de politique de développement, il n’en
demeure pas moins que :

« La période de reconstruction a été très rapide. En trois ans, un


travail très intense de remise en ordre a été accompli avec une
grande efficacité. Dans le domaine minier et industriel, les
installations existantes ont été remises en marche et ont dépassé
rapidement leur record historique antérieur de production. Dans le
secteur commercial, la réorganisation du commerce extérieur par
Economie du développement - 40 -

des compagnies mixtes ou d’Etat a permis l’équilibre des échanges,


tout en évitant l’exportation de produits de première nécessité pour
le marché extérieur, et l’importation des produits destinés à la
consommation de luxe ; la réorganisation du commerce intérieur a
permis de rétablir les relations interrégionales et surtout de nouer
un courant d’échanges important entre campagnes et villes,
notamment en supprimant les marges exorbitantes et en
approvisionnant les régions rurales en biens manufacturés.
Dans le domaine agricole, la fin de la guerre civile a permis
naturellement la reprise de la production normale, tandis que le
rétablissement du réseau de transport et les échanges avec les villes
devenaient des facteurs de croissance. L’ampleur et la rapidité de la
réforme agraire (1950-1951) ne semblent pas avoir entraîné des
effets de recul de la production, même si la transformation des
rapports de production qui en résultait était trop récente pour
devenir un facteur positif.
Le résultat d’ensemble de cette période de reconstruction a été la
stabilisation des prix, l’expansion de la production industrielle sans
investissement nouveau important mais avec un fort développement
de l’emploi, et l’expansion de la production agricole. Avec les
changements structurels radicaux qui avaient été apportés dans la
propriété des moyens de production et l’organisation des échanges,
les conditions étaient réunies pour faire démarrer un développement
systématique et cohérent envisagé avec un horizon de temps assez
large1 ».

Aujourd’hui, grâce à Deng ZIAOPING, le successeur de Mao


ZEDONG, la Chine a, du point de vue de la croissance économique,
sauté des siècles en bondissant d’un coup du Moyen Age au XXIè
siècle. Du reste, en cette aube du présent siècle, l’Empire du Milieu
est devenu en géant économique redoutable, en voie d’être la
deuxième puissance industrielle de la planète derrière les U.S.A. Il
est actuellement l’un des pays qui attirent le regard du monde
entier. Aucune puissance ne voudrait se passer de lui ou des
avantages qu’offre son économie. Il devient l’ « eldorado » où tout
groupe mondial se doit d’être présent. C’est qu’il a pris au sérieux

1
PEEMANS J. Ph., L’économie chinoise à la lumière de la Révolution culturelle, Louvain,
Editions de l’Institut de Sociologie, 1969, p.13
Economie du développement - 41 -

l’omniprésence des faits économiques dans les préoccupations


majeures de l’humanité présente. Et la réponse réservée à ce
problème s’est avérée très productive. Elle lui a permis d’accéder
au premier plan de la scène économique du monde.

L’action de Hô CHI MINH est à inscrire dans la même perspective.


Au demeurant, celui-ci passe pour être le premier émule du Grand
Timonier rouge. Pour libérer son pays de l’emprise politique et
économique de l’Etranger, il n’a pas hésité à se battre pendant plus
d’un demi-siècle, convaincu que pour une nation qui se respecte la
croissance économique est un droit inaliénable. En effet, il a eu à
combattre en tout premier lieu les forces armées japonaises qu’il a
poussées à la capitulation en 1945. Il s’est par après attaqué à
l’armée de l’empire français qu’il écrasa à Dien Bien Phû en 1954. Il
a par la suite fait face avec détermination à l’armada et aux B.2
américains ainsi qu’à plus d’un million des « marins » de la plus
grande puissance militaire et industrielle de la planète, les U.S.A.

Fort de la légitimité de sa lutte, le leader Vietnamien infligea aux


U.S.A. leur première et unique défaite militaire depuis le 4 juillet
1776, jour de la déclaration de leur indépendance. En effet, la
puissante armée américaine fut contrainte de déposer les armes le
30 avril 1975, à la suite de la prise de la ville de Saïgon, rebaptisée
Hô Chi Minh ville peu après.

Tout comme celle de Mao ZEDONG, la lutte de Hô CHI MIHN


était d’essence économique. Elle avait pour objectif ultime de
conduire le Vietnam vers plus de mieux-être, plus de bonheur,
plus de prospérité. Elle était la voie obligée de permettre à la
nation vietnamienne de prouver sa capacité de maîtriser les faits
économiques, omniprésents dans presque tous les problèmes de
l’heure. La lutte de Hô CHI MIHN donne déjà des résultats
concrets. Ainsi, le Vietnam est aujourd’hui le premier producteur
et exportateur du riz dans le monde. Il est près de ravir au Brésil
Economie du développement - 42 -

la place du premier producteur et d’exportateur du café au niveau


mondial. Sa devise économique est qu’en matière de production :
chaque année mieux que l’année dernière. C’est dire que le Vietnam
est en passe de devenir un monde fondé sur une foi dans le progrès
économique. Où va-t-il ? Il est en train d’entrer de frapper à la
porte des nations émergentes, trente ans après sa victoire
militaire sur les Etats-Unis.

Nous ne devons cependant pas laisser l’impression que l’utilisation


de la violence en vue de déboucher sur la maîtrise des faits
économiques est le fait exclusif des pays pauvres de l’hémisphère
Sud. Rien n’est plus faux. En effet, au commencement étaient la
rapine, la piraterie, le brigandage, les guerres, en vue de piller
les ressources d’autres pays. David S.LANDES parle à ce propos
du « monde de la richesse et des canons » de la « rapine et les
prises de navire » pour définir la maîtrise des faits économiques
entre les 15è et 17è siècles.

A l’époque, dans les eaux orientales écrit-il :

« (…) tout le monde se livrait à une plus ou moins


grande échelle au banditisme y compris les requins
locaux qui tendaient des embuscades aux petits bateaux
et qui, aujourd’hui encore, attaquent les réfugiés sans
défenses. Mais les Anglais étaient les maîtres dans ce
domaine, les pirates des pirates. Aucun navire n’était
trop gros pour eux. Cette stratégie n’était pas
mauvaise : si vous ne pouvez gagner de l’argent par le
commerce, prenez celui de ceux qui réussissent »1

A dire vrai, cette stratégie a été payante. Pour preuve, on


citera DIGBY qui témoigne en ces termes :

1
LANDES David S., Richesse et Pauvreté des Nations. Pourquoi des Riches ? Pourquoi des Pauvres, Paris, Albini Michel, E. 2000,
p.193
Economie du développement - 43 -

« Le rapport entre le début de la saignée indienne par


l’Angleterre et le rapide développement de l’industrie
britannique n’est pas un hasard ».

Et l’auteur de reprendre la citation de Brooks ADAM qui


écrit :

« Probablement depuis le début du monde, aucun


investissement n’a produit autant de bénéfices que le
pillage de l’Inde et que la révolution industrielle en a
bénéficié immédiatement »

Cette façon de réserver une réponse positive au problème du


primat de l’économie dans la marche du monde n’a pas du tout
disparu de nos jours. Bien au contraire, nombreux sont encore ses
émules. Ils se recrutent parmi les pays rangés dans le club des
nations hautement développées et donc industrialisées. C’est
particulièrement le cas des U.S.A. qui ont décidé d’abattre le
régime de Saddam HUSSEIN pour s’emparer par la force des
armes des richesses pétrolières de l’Irak. Toutes les raisons sont
bonnes à avancer pour justifier leur action. Ainsi en août 1990, le
président G. BUSH senior a monté l’opération « Bouclier du
désert » contre l’Irak sous prétexte de riposter à l’annexion du
Koweït par Saddam HUSSEIN, opération transformée par la suite
en « Tempête du désert ». Elle a nécessité l’envoi de 550.000
soldats dans le Golfe. Le contrôle des ressources pétrolières en
était l’enjeu principal.

Un peu plus de dix ans après, ce fut le tour de G.BUSH junior


d’anéantir sous les bombes l’Irak et de mettre ce qu’il en restait
sous la tutelle de la puissante Amérique. Le prétexte avancé était
de faire disparaître à jamais « les armes à destruction massive ».
Le président américain savait très bien que l’Irak n’en possédait
pas. En fait, le but ultime était de mettre sous contrôle américain
les fabuleuses richesses pétrolières irakiennes.
Economie du développement - 44 -

La colonisation, les grandes découvertes des explorateurs du XVè –


XVIè siècle, la traite des Noirs, tout comme la mondialisation,
obéissent tous particulièrement aux motivations économiques en
faveur des nations de l’hémisphère Nord. Elles ont contribué à leur
façon de confirmer la thèse de la prééminence de l’économie dans
les problèmes auxquels est confrontée l’humanité présente. En
réalité, l’Occident est allé en Afrique pour dominer politiquement
ce continent et s’approprier d’énormes richesses naturelles de
celui-ci et de se construire économiquement à partir de ces
richesses pillées. Une partie de ce que l’Occident est aujourd’hui a
coûté très cher aux Africains, car il s’est construit en partie sur le
sang, les cadavres et les cimetières des peuples africains.

*
* *

Le moins que l’on puisse dire est qu’un nombre croissant des
problèmes de l’heure sont totalement ou partiellement de
nature économique. Pour celui ou celle qui cherche à comprendre le
monde qui nous entoure, la science économique est devenue
indispensable. Pour tout quiconque se préoccupe de tenter de
résoudre le problème de la pauvreté et de la marginalisation du
Tiers Monde, la maîtrise de l’économie du développement revêt une
importance cruciale. En effet, cette branche importante des
sciences économiques se définit comme l’analyse économique
appliquée au processus de développement et à l’étude des pays
sous-développés.

Aussi, pour les futurs cadres et dirigeants des nations


présentement pauvres, en l’occurrence les étudiants du cycle
supérieur d’enseignement, quoi de plus beau, quoi de plus impérieux,
Economie du développement - 45 -

quoi de plus exaltant, quoi de plus intéressant, de plus productif


aussi que d’acquérir des connaissances approfondies des problèmes
économiques auxquels se heurtent leurs Etats respectifs. Leur
ambition n’est-elle pas de faire de sorte que ces derniers occupent
dans un proche avenir de la scène économique mondiale ?

Comme il sera démontré plus loin, l’histoire économique de


l’humanité nous apprend que nulle situation n’est définitivement
acquise, qu’il faut peu décennies pour assister à des
bouleversements profonds, et qu’on ne saurait avoir un jugement
pertinent sans prendre du recul. Ainsi, en 1900, la Grande Bretagne
dominait économiquement le monde. Un demi-siècle plus tard, elle
est devenue une puissance économique moyenne.

De même le Japon était un pays féodal au XXè siècle. Il est à


l’heure actuelle la deuxième puissance industrielle du monde, juste
derrière les U.S.A. Il est même le premier producteur mondial des
véhicules automobiles. Qui aurait dit par exemple, au sortir des
années 1970, que les entreprises industrielles des cinq « dragons »
du Sud-Est Asiatique inquièteraient l’Occident en 1990 dans la
mesure où des pans entiers des industries américaines et
européennes ne cessent de disparaître en raison de la concurrence
montante dont elles sont l’objet, tant sur leurs marchés nationaux
que sur leurs principaux débouchés à l’exportation ?

Le palme d’or dans ce domaine revient à la Corée du Sud. En effet,


dans les années 1970, qui pouvait oser parier que cette ancienne
colonie du Japon serait comptée en cette aube du XXIè siècle
parmi les plus grands producteurs mondiaux d’automobiles,
Nombreux sont les véhicules Hyundai en circulation à travers les
rues de Kinshasa. Ils sont le symbole de la réussite industrielle et
technologique de la Corée du Sud, encore pays sous développé dans
les années 1960.
Economie du développement - 46 -

*
* *

Les pays sous-développés du monde, y compris les Etats


subsahariens ne sont pas encore parvenus à produire des
améliorations économiques et sociales visibles. Mais ils ne sont pour
autant victimes d’aucune fatalité de la pauvreté, de la misère, de
l’indigence. Mon père était analphabète. Devant les difficultés
scolaires qu’éprouvaient certains de mes jeunes frères, il ne
cessait de leur inculquer un principe qui voulait que si les autres
étaient capables de réussir, eux aussi étaient capables de réussir.

Cette proposition qui ne pas scientifique, s’est révélée vraie en ce


qui concerne certains pays naguère classés dans le club des nations
pauvres : le Brésil, l’Argentine, le Chili, le Mexique, l’Egypte, la
Tunisie et la pléiade des pays Sud-Est asiatique, par exemple. Ce
qu’ils ont pu faire, l’Afrique Subsaharienne, peut aussi le faire. Elle
n’est frappée par aucune malédiction.
Economie du développement - 47 -

CHAPITRE DEUXIEME

LE PROCESSUS APPELLE LE DEVELOPPEMENT


Economie du développement - 48 -

« Le processus que nous appelons


développement économique est aussi, à long
terme, le cheminement qui assure, pour la
grande majorité de l’humanité, le modelage des
institutions politiques, sociales et économiques
de l’avenir. De l’issue de cette gigantesque
entreprise dépendra le caractère de la
civilisation du monde pour les nombreuses
générations à venir, non seulement dans les
pays pauvres et qui militent pour leur existence,
mais aussi dans les pays riches et nantis »

ROBERT L.HEILBRONER

« L’histoire montre que dans tous les pays,


particulièrement dans le Tiers Monde au cours
des dernières décennies, la notion de
développement ne se limite pas à celle d’essor
économique : elle inclut aussi tous les
problèmes liés à la condition de l’homme et à
ses espérance»

H.W.ARNDT
Economie du développement - 49 -

2.1. CROISSANCE ET DEVELOPPEMENT : CONCEPT

On aura remarqué que tout au long des lignes qui précèdent nous avons
parlé tantôt de la croissance, tantôt du développement. Les deux termes
sont-ils synonymes et donc interchangeables ? Peut-on employer l’un pour
l’autre et vice-versa ?

En fait, avant les années 1940, l’utilisation de l’expression


« développement économique » était extrêmement rare. Les économistes
assimilaient alors le développement à la croissance du revenu réel par
habitant. Dans cet ordre d’idées, on était amené à interpréter le
processus de développement en termes quantitatifs. On notera que
Simon KUZNETS est le premier économiste à avoir attiré l’attention sur
l’importance du produit national par habitant en tant qu’un des plus sûrs
indicateurs universels du développement.

Dans cette perspective, une hausse importante et cumulative du produit


national par habitant devient signe d’une élévation du niveau de vie et donc
d’une amélioration des conditions d’existence. Croissance et
développement seraient donc interchangeables. Ce qui serait fort commode
si les indicateurs de croissance étaient en même temps indicateurs de
développement. La croissance se mesure. Or, malgré la tentation qu’on
en a, il ne peut en être de même du développement.

Le monde est en pleine croissance. C’est une banalité de le dire. Tout le


monde parle de l’accélération de l’histoire. Tout le monde observe que
l’histoire s’accélère. Le mouvement ne s’est pas ralenti. Il s’est même
encore amplifié. D’année en année les progrès s’accentuent. Les vitesses
d’un continent à l’autre s’améliorent. Le grand espace est désormais
Economie du développement - 50 -

presque conquis. Non seulement on peut quitter le domaine de l’attraction


terrestre, mais ce qui est encore plus étonnant, car on sait bien qu’un
atterrissage est plus difficile qu’un envol, on peut revenir sur terre à
quelques kilomètres du point choisi. Bientôt l’homme ira en touriste visiter la
lune ou la planète mars et donc s’y poser et s’y séjourner ! L’atome est de
mieux en mieux dissocié, lui dont le nom voulait dire : qui ne se
dissocie pas.

*
* *

Pour être plus concret, la croissance est l’un des thèmes préférés des
économistes depuis les années 1960. C’est bien à juste titre. Ne sommes-
nous pas arrivés à cette période de l’histoire humaine où la marche
ascendante des choses est devenue plus frappante qu’à aucun autre
moment de l’existence ? Il est donc juste que l’on consacre le meilleur de
ses réflexions à analyser les formes et les vitesses de la croissance selon
les pays, selon les régions, selon les secteurs, à mesurer les avances et les
retards de chacun, à supputer les étapes futures, à proposer des politiques
d’harmonisation, en aidant les attardés, en faisant prendre aux plus avancés
conscience de leurs responsabilités.

Le nombre des ouvrages consacrés à ces problèmes s’accroît lui-même


d’année en année. On ne compte plus le nombre des thèses de doctorat qui
portent sur le sujet. Personne n’aura dans sa vie le temps de les lire tous. Ils
redisent du reste tous les mêmes choses. Il ne faut pas s’en plaindre.
L’essentiel serait de retenir les idées fondamentales qui les sous-tendent,
entre autres celles qui conduisent à affirmer que la croissance est
mesurable.
Economie du développement - 51 -

En effet, la croissance est définie comme une élévation rapide et durable de


la production par personne, avec une variation concomitante des
changements des techniques entraînant des nouvelles proportions des
facteurs de l’allocation des ressources du pays.

Il ne fait aucun doute que la croissance économique est conditionnée tout


d’abord par la quantité et la qualité des facteurs de production. Mais
elle dépend aussi de la stabilité politique et de l’efficacité des politiques
économiques mises en œuvre.

La réalité des faits révèle que la force motrice de la croissance économique


est un corps de connaissances scientifiques et techniques toujours plus
vaste issu d’une nouvelle méthodologie empirique et expérimentale qui s’est
graduellement imposée au cours de la révolution scientifique. Ce qu’il ya
plus à souligner, ce sont de grands changements dans les méthodes de
production économique. Celles-ci toujours nouvelles accroissent la
production par tête du travailleur.

*
* *

Face au développement, la caractéristique essentielle de la croissance est


qu’elle est mesurable en termes mathématiques. Vue sous cet angle, la
distinction entre croissance et développement est devenue banale : le
développement ne se mesure pas. Il s’éprouve. Il est toujours de l’ordre
qualitatif. Il est amorcé à partir de la métamorphose des mentalités et
de la transformation des institutions.
Economie du développement - 52 -

Le professeur François PERROUX le définit comme

« […] la combinaison des changement


mentaux et sociaux d’une population qui la
rend apte à faire croître cumulativement et
durablement, son produit réel global »1

Les changements mentaux et sociaux dont question ci-dessus


évoquent la transformation des facteurs culturels, les traits les plus
immatériels d’une civilisation : religion, préjugés, attitudes à l’égard de
travail, de l’argent et du temps, comportement envers le changement,
valeurs, éducation, statut et condition de la femme, nature et éthique
du pouvoir, vision de soi et du monde extérieur. Pour F.PERROUX, le
développement se situerait en amont de la croissance et c’est lui qui
rend possible l’apparition et le déroulement de celle-ci.

Dans cette perspective - qui est aussi la nôtre – pour qu’il y ait
croissance, il est nécessaire que les facteurs culturels ci-dessus mentionnés
subissent une profonde métamorphose afin de répondre aux exigences
d’une économie moderne. Autrement dit, dans la croisade pour la
croissance, les changements des mentalités et des institutions ainsi
que le regard que l’homme porte sur lui-même et sur le monde, la
conception qu’il a de sa vie sur terre se situent en amont des facteurs
matériels de production tels que les ressources naturelles,
l’équipement, l’expansion des marchés, l’accumulation des capitaux,
les progrès de la technique.

1
F. PERROUX, l’Economie du XXè siècle, paris,P.U.F. 1962
Economie du développement - 53 -

Ce qu’il importe de retenir est que le développement n’est pas


économique au sens de comptable, c'est-à-dire un domaine où tout est
compté mathématiquement, où tout est mesuré par des agrégats
quantifiés. Le développement est solidement assis sur une combinaison
des transformations des mentalités et des institutions, des comportements
et des habitudes qui permet le démarrage d’un processus de croissance du
revenu global réel et ce, de façon durable et auto - entretenue.

*
* *

Le développement, tel qu’il vient d’être décrit, est fondamentalement une


transformation, ou encore une amélioration qualitative et durable d’une
société dans ses compartiments politique, économique et social ainsi que
les modes de fonctionnement. A l’encontre de la croissance, il est moins
un problème économique qu’un état d’esprit. Ainsi, nombreux sont ceux
pour qui le développement se confond avec la notion d’être et la
croissance avec celle d’avoir. Précisément l’être ne se mesure pas. Il se
sent. Il est toujours de l’ordre qualitatif. Il n’en est pas de même du
concept croissance qui insiste sur l’avoir, la possession des biens
matériels.

Mais on admet implicitement que cette quantité d’avoir, cette jouissance


des biens matériels conduit à une amélioration de l’être. Cette remarque
nous amène à insister sur le fait que la croissance ne naît, ne démarre, ne
se développe et ne se maintient que dans une société qui a déjà réussi à
transformer ses mentalités de manière à permettre l’augmentation
cumulative et durable du produit réel global.
Economie du développement - 54 -

D’où l’on peut dire que dans les débuts du progrès économique, c’est
le processus de développement qui apparaît et sa maturité entraîne le
développement moderne. Mais au fur et à mesure que tous les
comportements humains, les structures et les institutions se mettent
en branle, développement et croissance deviennent des termes qui
s’entraînent l’un et l’autre. Dans cet ordre d’idées, on parle de
l’économie du développement lorsqu’il s’agit de parler du processus
devant se dérouler dans les pays sous-développés alors que la
croissance est réservée aux pays développés.

2.2. LA FINALITE DE DEVELOPPEMENT

2.2.1. La solution de tous les problèmes lies à la condition de l’homme


et à toutes ses aspirations

Nul doute que tout être humain aspire à la joie de vivre, à plus de mieux-
être, à se mouvoir pleinement dans un monde meilleur. Du reste, cette
aspiration vers un monde meilleur différencie à elle seule l’homme de
l’animal. L’importance primordiale accordée à la maîtrise des faits
économiques ne s’explique que parce que cette maîtrise permet de
concrétiser l’aspiration au bonheur et à la liberté qui sommeille en
chaque individu.

Gardons cependant à l’esprit que dans notre entendement, le


développement ne se limite pas à l’essor économique, à l’augmentation des
agrégats macro-économiques, tels que le Produit National Brut et la
Formation Brute de Capital. Nous excluons toute tentative de présenter le
développement exclusivement sous la forme du degré d’exploitation des
ressources mises à notre disposition par la nature et de l’allocation que
opération de leur transformation en fait entre membres de la collectivité.
Economie du développement - 55 -

Sinon le développement serait un phénomène essentiellement économique


puisque c’est là même la définition de l’économie, plus précisément de la
croissance économique.

*
* *

En réalité, bien compris et appréhendé, le développement inclut tous les


problèmes liés à la conditions de l’homme et à toutes ses aspirations :
entre autres l’accès à une bonne éducation, à la connaissance
scientifique, à la santé, à l’habitat, à l’alimentation, à l’énergie bon
marché, à l’eau salubre, l’allongement de l’espérance de vie, la bonne
gouvernance, la reconnaissance pleine et entière de la participation et
du leadership féminins dans la vie politique, économique, sociale et
culturelle ; la liberté du choix de son conjoint, de son emploi, de sa
discipline sportive, du type de sa formation, du lieu de sa résidence ;
l’ouverture d’esprit ; la vision de soi, de ses semblables et du monde.

Ce sont là des facteurs immatériels qui, associés aux éléments représentés


par les indicateurs matériels de la croissance, amènent à considérer le
développement comme un phénomène global. Comme tel, le processus
devient avant tout changement des sociétés, profonde métamorphose
de la vie sociale. D’où il s’impose naturellement comme un acte
authentique de l’histoire de l’humanité, une entreprise qui dépasse
certainement en ampleur et en portée toute autre aventure humain.
Economie du développement - 56 -

2.2.2. L’extension des libertés humaines

Pour plus de cent pays, le développement signifie quelque chose de moins


pompeux et d’infiniment plus important : la chance inespérée de devenir
une entité personnelle, de vivre tout simplement. Et par-delà cette
immense répercussion du développement sur les existences qui sont
vécues aujourd’hui se dessine l’influence beaucoup plus considérable sur
celles qui seront vécues demain1.

Tout bien considéré, le développement implique une mutation de la


société dans toutes ses composantes : structures mentales, socio-
culturelles, politiques, institutionnelles, éducationnelles, religieuses,
économiques et même sportives. Vu sous cet angle, il est
véritablement une œuvre colossale. Il ne peut dès lors se présenter
que comme le cheminement qui assure, pour la grande majorité de
l’humanité, le modelage de toutes les institutions, la métamorphose de
la société, la transformation des mentalités et de la perception que l’on
a de soi et du monde.

*
* *

Ces évidences amènent à considérer que nulle entreprise humaine n’est


aussi prometteuse, magnifique et grandiose que la mise en branle du
processus de développement dont la finalité principale est de faire de
l’homme plus l’homme. Nous entendons par là que la finalité de
développement est de donner à l’être humain les moyens d’améliorer
sa personnalité par une meilleure connaissance, une plus réelle
1
HEILBRONER l. Robert. Le Grand Essor. La lutte pour le développement
économique, op.cit.p.3
Economie du développement - 57 -

liberté, une plus saine perception de lui-même, de ses semblables et


du monde dans lequel il vit.

Les experts des Organisations des Nations Unies en adoptant « les


Objectifs du Millénaire », d’éminents économistes en faisant leur cette
notion de finalité de développement font honneur à Amartya SEN, Prix
Nobel d’économie en 1998. En effet, cet auteur compte parmi les premiers
économistes qui ont popularisé l’idée selon laquelle l’extension sans
cesse des libertés réelles dont jouissent les individus est la finalité
principale du développement. Sous sa plume, on peut lire que :

« En se focalisant sur les libertés humaines, on évite une définition


trop étroite du développement, qu’on réduise ce dernier à la
croissance du produit national brute, à l’augmentation des revenus,
à l’industrialisation, aux progrès technologiques ou encore à la
modernisation sociale. Il ne fait aucun doute que la croissance du
PNB ou des revenus revêtent une grande importance en tant que
moyens d’étendre les libertés dont jouissent les membres d’une
société. Mais d’autres facteurs déterminent ces libertés : les
dispositions économiques ou sociales, par exemple (il peut s’agir de
tous les moyens qui facilitent l’accès à l’éducation ou à la santé) et,
tout autant, les libertés politiques et civiques (pensons ici à la liberté
de participer au débat public ou d’exercer un droit de contrôle). De
la même manière, l’industrialisation, le progrès techniques ou les
avancées sociales contribuent, dans une large mesure, à étendre la
liberté humaine, mais d’autres influences, là encore, sont aux
sources de la liberté. Si la liberté est ce que le développement
promeut, alors c’est sur cet objectif global qu’il faut se concentrer et
non sur un moyen particulier ou un autre, ni sur une série
spécifique d’instruments. Percevoir le développement en termes
d’expansion des libertés substantielles nous oblige à maintenir
l’attention sur les fins en vue desquelles le développement est
important sans la dévier vers de simples moyens qui parmi d’autres,
jouent un rôle significatif au cours du processus »1.

1
AMARTYA SEN, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté.
Economie du développement - 58 -

L’expansion des libertés humaines est donc à considérer comme


l’objectif primordial du développement. Il s’ensuit la relativisation des
indicateurs traditionnels et fragmentaires tels que le P.N.B, le progrès
technique, la formation brut du capital, l’industrialisation, la multiplication
des gratte-ciel et des supermarchés. Quelle que soit l’importance accordée
à ces indices contingents et conditionnels, ils ne sont pas les critères
essentiels du développement, encore moins les fins de celui-ci.

2.2.3. L’extension de l’éventail du choix humain

L’idée de base due aux analyses de Amartya SEN est que la promotion
des libertés est à la fois un puissant facteur du changement social et
économique et un indicateur de l’extension de l’éventail du choix
humain1. Il y a plus. La liberté de choix est appréhendée comme critère
principal du développement. Pour cette raison, l’accès à un très large
éventail du choix humain est considéré désormais comme critère principal
et objectif prioritaire du développement.

Peter BAUER est à ce propos plus explicite et particulièrement plus


convaincant. Sa religion, ne laisse l’ombre d’aucun doute. Il l’exprime en
termes ci-dessous :
« Je considère, écrit-il, l’extension de l’éventail des
choix, c’est-à--dire l’augmentation du nombre effectif
de possibilités ouvertes aux gens, comme l’objectif
prioritaire et le critère principal du développement
économique et j’estime toute mesure principalement
par son effet probable sur l’éventail des choix ouverts
aux individus »2

1
SEN Armatya, idem
2
Cité par Armatya SEN
Economie du développement - 59 -

*
* *

Prix Nobel d’Economie en 1979, Arthur W. LEWIS émettant sur la même


longueur d’ondes souligne lui aussi que le développement vise avant tout à
augmenter « l’éventail du choix humain ». Il est cependant important de
ne pas perdre de vue que ce critère et cet objectif - l’éventail du choix
humain – ne peut en aucun cas se concentrer exclusivement sur « la
croissance de la production par habitant », se limiter uniquement aux
seuls biens et services relevant de l’activité de production.

Il n’en demeure pas moins que, dans des circonstances données, la


croissance de la production, la hausse des revenus et la création des
emplois étendent l’éventail des choix humains. Toutefois, comme il a été dit
précédemment, les choix conséquents sur les sujets décisifs dépendent
aussi de beaucoup d’autres facteurs, plus particulièrement les facteurs
intangibles. Le fil conducteur qui sous-tend notre enseignement veut que
n’étant pas un phénomène exclusivement économique et donc quantitatif, le
développement est aussi mesuré par notre capacité de vivre le mode
de vie que nous avons raison de souhaiter. Dans ce contexte, le
processus est appelé à élargir le degré de satisfaction des nécessités
humaines, qui ne peuvent pas toutes être quantifiées, c’est-à-dire liées
aux activités de production des biens matériels et des services.

2.2.4. L’élargissement du degré de satisfaction des nécessites


humaines

On peut illustrer cette vision des choses par quelques exemples concrets,
c’est-à-dire réellement et régulièrement vécus dans la vie de tous les jours.
Le premier exemple est l’issue heureuse de l’action énergique d’une large
Economie du développement - 60 -

fraction du peuple d’Ukraine visant à invalider l’élection truquée et


manipulée de leur Premier ministre aux dépens du leader du parti de
l’opposition, Monsieur Victor LOUCHTCHENKO, et au mépris des lois et
règles de la démocratie pluraliste et représentative.

Le deuxième cas est le droit dont jouissent les ressortissants des pays
membres de l’espace Scheigen, droit de se déplacer sans visa à l’intérieur
des frontières de cet espace géo-politique. La troisième illustration est la
victoire de la presse et du peuple anglais dont la pression a conduit à la
démission du Ministre de l’Intérieur pour avoir enfreint les us et coutumes de
l’Europe. Le quatrième exemple est donné par la liberté offerte à chaque
citoyen des Vingt-sept Etats membres de l’Union Européenne de s’installer
et d’être employé sans aucune entrave dans le pays de son choix, mais
membre de cette institution supra-nationale. Le cinquième cas est cette joie
immense que ressent une jeune fille française de souche, autorisée à
épouser un homme de race noire, à l’encontre des avis de ses parents,
mais en conformité avec les lois de la République française.

Tous ces succès, toutes ces conquêtes qui mènent vers


l’accomplissement des aspirations de tous genres et vers
l’amélioration sensible de la condition humaine ne peuvent pas être
appréhendées par des statistiques de production des biens et ne
peuvent donc en aucun cas être saisies par des agrégats macro-
économiques. Pourtant, ils contribuent grandement à l’élargissement du
degré de satisfaction des nécessités humaines. Ce qui constitue une des
fins du processus de développement.
Economie du développement - 61 -

2.2.5. La contribution à la connaissance et à la défense des libertés et


des droits humains

De ce qui précède, il est permis de conclure que le développement est aussi


désiré parce qu’en sus de la perspective de l’expansion des libertés et de
l’éventail des choix qu’il offre aux individus, il met l’homme dans les
dispositions psychologiques capables de l’aider à arracher son droit
d’aller et venir, son droit à l’intégrité physique, son droit au travail, son
droit de participer aux décisions politiques du pays auquel il
appartient, son droit d’exercer de hautes fonctions publiques et de
réclamer l’égalité devant la loi, son droit de briguer le fauteuil et les
charges du Magistrat suprême, son droit de choisir de vivre la vie qu’il
souhaite à condition de ne pas aller à l’encontre de l’intérêt public.

Certes, ce sont là des droits spécifiques à tout homme. Mais ils ne peuvent
cependant pas être évalués quantitativement, c’est-à-dire par les outils
économiques traditionnels tels que le volume des exportations des biens
industriels, la formation brute du capital, la croissance du P.N.B, l’ampleur
des applications des innovations technologiques. L’essentiel pour la
nouvelle vision des choses est que les droits ci-dessus mentionnés
constituent à la fois les fins et les critères du processus de
développement et seul l’avancement de celui-ci permet de les
connaître, d’en user et de bien les défendre.

Dans ce contexte, allant de pair avec la liberté et l’extension des choix


ouverts aux individus, le développement est avant tout un devoir avant
même d’être un droit. Il est une réalité fondamentale de notre ère. Il est
le vrai défi lancé de nos jours au genre humain. Il accapare les
préoccupations essentielles des nations modernes. Il est
Economie du développement - 62 -

inéluctablement appelé à se réaliser quoi qu’il en coûte. Différenciant


l’être humain de l’animal, il fait de l’homme plus que l’homme.

2.3. LES CONQUETES PROMETHEENNES, ESSENCE DU


DEVELOPPEMENT

Nous devons au Professeur de l’Université Catholique de Louvain


(Belgique) Léon H DUPRIEZ le génie d’avoir popularisé les conquêtes
prométhéennes comme le symbole du premier pas de l’homme dans le
processus de développement présenté comme le fruit de l’asservissement
de la nature à la volonté de l’être humain. Le but poursuivi est de permettre
à l’homme d’accéder à un haut degré du bien-être spirituel et matériel en se
libérant des contraintes de la nature et en compensant par son intelligence
les insuffisances et les limites inhérentes à cette dernière.

De l’avis de David S.LANDES, pendant les temps immémoriaux, étaient la


famine, la pauvreté, la précarité. La vie était courte, brute et misérable. Le
monde connu était celui où les hommes naissaient « naturellement,
biologiquement, un peu comme les bêtes et mourraient en moyenne avant
trente ans, victimes des famines périodiques, des épidémies liées à la sous-
alimentation et de l’immémoriale oppression du sacré, c’est-à-dire du
pouvoir 1.

Vint Promethée, un personnage de la mythologie grecque. Un jour, face à


la misère de l’humanité et aux fléaux de tous genres, il décida d’aller
affronter les dieux et après une lutte ……et atroce leur arracha le feu qu’il
donna aux hommes. Dans la mythologie grecque, le feu était le symbole de
la science, du savoir, de l’intelligence. Par son geste et sa lutte contre les
dieux, Promethée permit à l’homme d’accéder à un certain niveau de bien-
1
LANDES David S., Richesse et Pauvreté des Nations, Pourquoi des Riches ? Pourquoi des
Pauvres, Albin Michel, Paris, 2000, p.257
Economie du développement - 63 -

être, de développement et de s’arracher à la pesanteur de la misère et de la


pauvreté.

Ainsi, Promethée est considéré comme le premier metteur en œuvre du


processeur de développement, le premier metteur en œuvre de son propre
destin. Il est en quelque sorte co-créateur de l’humanité puisqu’il participe à
la création du monde en perfectionnant l’œuvre divine par la soumission de
la nature à la volonté de l’homme.

Il n’ya développement que là où l’homme, aux fins de servir ses desseins,


de satisfaire ses besoins, asservit à sa volonté la nature, l’agresse, la
domestique, la conquiert en vue de lui arracher les secrets qu’elle recèle
afin de les mettre à la disposition de l’humanité. Promethée est le premier
personnage qui a montré à l’homme la voie à suivre pour conjurer les périls
naturels qui l’accablent pour alléger le fardeau de l’existence humaine, pour
reculer la pénurie, la famine et l’oppression due à l’indigence, aux maladies,
à la réduction de l’espérance de vie et pour créer de nouvelles conditions de
son épanouissement tant spirituel que matériel.

Ce sont là les fruits de ce que l’on appelle le processus du


développement. Il en résulte que l’essence du développement réside
dans les conquêtes prométhéennes qui en domestiquant la nature donnent
un sens à la vie sur terre. Ce faisant, par le développement l’homme
s’approprie l’œuvre de Promethée en ce sens que se montrant capable de
traiter la nature comme une machine que l’on peut connaître, maîtriser et
perfectionner, il crée un monde où la vie est possible et agréable pour
tous et donc engage l’humanité sur le chemin de l’épanouissement de
l’individu, de tout individu et de tous les individus.
Economie du développement - 64 -

De là à croire que le développement se mesure par l’ampleur de


l’asservissement, de la domestication des facteurs naturels, il n’ya qu’un
pas…trop vite franchi.

2.4. LE DEVELOPPEMENT EST LE FAIT DE L’ASSERVISSEMENT DE


LA NATURE A LA VOLONTE DE L’HOMME

Le processus appelé développement est principalement le résultat de la


soumission de la nature à la volonté de l’homme. En d’autres termes, le
développement économique est le résultat de l’œuvre de la transformation
de la nature par l’être humain.

On ne dira jamais que la nature n’est pas du tout bienveillante envers


l’homme. Au contraire, elle lui est hostile, et même plus, très extrêmement
hostile. A l’exemple de Prométhée, il revient à l’homme de lui livrer sans
cesse la lutte en vue de la contraindre et satisfaire ses besoins.

Du reste, c’est là la mission que l’être humain a reçu de Dieu dès l’instant
où celui-ci décide de le créer à son image, selon sa ressemblance avec la
mission exaltante de parfaire la création en amendant, cultivant, soumettant
la terre et domestiquant tout ce qui remue sous les cieux. Le pouvoir que
l’homme reçoit du créateur sur la nature fait de lui co-créateur de l’humanité.
Maîtriser la création, gérer la nature, pour le bien de tous, c’est cela
développer ; ce qui revient de Dieu en se libérant des contraintes, des
entraves de la nature.

La prémisse initiale sur laquelle nous devons fonder la science de


développement économique est que ce processus n’apparaît et ne se
maintient que là où l’homme a décidé d’entrer en lutte contre la nature
pour l’assujettir, la domestiquer, la soumettre à sa volonté pour le bien
Economie du développement - 65 -

de la multitude. Autrement dit, c’est en mobilisant certains facteurs naturels


et mes génies de son propre génie que l’homme donne un élan au
processus du développement. Cette aventure dépasse certainement en
ampleur et en portée toute autre entreprise humaine. Elle est indissociable
du combat que l’homme est appelé à livrer contre la nature – et aussi contre
ses propres penchants – en vue d’améliorer ses conditions d’existence
terrestre.

Il n’ya pas très longtemps le processus de développement était une denrée


très rare et que ne se partageaient que les hommes et les femmes de la
race blanche, mis à part l’Empire du Milieu, le Japon, qui amorça son
décollage économique dans le sillage de la restauration Meiji qui a permis à
ce pays de connaître une révolution en 1867-1868. Le monde a changé
depuis peu.

Oui, il ne fait aucun doute que depuis qu’elle a apparu en Angleterre, la


Révolution Industrielle qui a vu la vie de l’homme changer et son bien-
être sensiblement amélioré n’a irradié qu’une infime partie du monde et le
développement qu’elle a suscité a - tout au cours du XXè siècle –
péniblement atteint les berges du continent africain, du Moyen-Orient, de
quelques pays de l’Extrême – Orient et de l’Amérique latine.

Le XXè siècle est en train de bouleverser complètement la carte


économique de l’humanité en enfantant les pays émergents, ceux que l’on
appelle parfois les « BAICOS ». B pour le Brésil. R pour la Russie. I pour
Inde. C pour la Chine. Les quatre géants. Et O’s pour others, les autres
futurs grands, ou les uns peu moins grands, ceux qui ont été regroupés
comme les « next twenty » - la Turquie, le Mexique, l’Afrique du Sud, le
Nigeria, l’Indonésie, le Vietnam et quelques autres.
Economie du développement - 66 -

Pendant que les vieux pays industrialisés font du place, les pays émergents
passent la surmultipliée.

« Deux chiffres résument à eux seuls le nouveau monde


et la montée des pays émergents : ils concentreront
100%de la croissance de l’économie mondiale en 2009
et 100% de la croissance de la population mondiale
entre 2008 et 2009 »1

C’est là le résultat de la croissante contre la marginalisation et la pauvreté


que les leaders de ces nations dû mener. Pour ce faire, ils considèrent des
privations de toutes sortes et d’énormes sacrifices dans le seul but de voir
leurs populations arrachées à la pesanteur du sous-développement, de
l’indigence, de la misère, de la précarité. Ils n’ont pas lésiné sur les moyens
pour vaincre toutes les résistances tant matérielles qu’intangibles.

Dans leur ensemble, la lutte pour le développement est inéluctable. C’est la


raison pour laquelle ils travaillent comme les damnés, mobilisent toutes les
facultés intellectuelles et toutes leurs énergies, à un degré exceptionnel de
tension. Nombreux d’entre eux n’ont pas du tout le temps ni le goût de
s’enrichir et de s’amuser. Ce qui les amuse, leur faire plaisir et les faire
courir, c’est la promotion du développement économique de leurs
territoires respectifs.

A les garder travailler et agir, sur les scènes internationales, on n’est pas
surpris de constater que les dirigeants politiques, l’intelligence et l’élite
managériale des BRICOS conçoivent le développement comme un combat
contre l’anonymat et la misère, comme une course contre la montre en vue
d’éloigner au plus vite leurs concitoyens du seuil de la pauvreté. Ce faisant,

1
PIGASSE Matthieu et FINCHELSTEINT Gilles, le monde d’après, une crise sans précédent,
Paris, plan, 2009, p.117
Economie du développement - 67 -

il leur faut marcher à grandes enjambes sur la longue route menant de la


pénurie à l’abondance, de la précarité au développement.

2.5. LE DEVELOPPEMENT ET LA NATURE COMME DON GRATUIT DE


DIEU A L’HOMME

A première vue, l’action de l’être humain s’exercerait sur un bien


préalablement créé. Elle mettrait en jeu des facteurs naturels
gratuitement donnés par le Créateur. Il peut y avoir une part de vérité
dans cette façon de penser et de considérer le rapport entre Dieu et
l’homme en ce qui concerne l’essentiel du processus de développement,
conçu comme l’asservissement de la nature à la volonté de l’être humain.

Il importe cependant de garder à l’esprit que l’économie moderne ignore


la gratuité. Ainsi, l’objectif ultime de l’activité économique, c’est la
CONSOMMATION. Celle-ci réalise par la satisfaction des besoins humains.
La science économique fait état de trois besoins fondamentaux à satisfaire
prioritairement : se nourrir, se vêtir, se loger. Pour satisfaire ces besoins
fondamentaux le Seigneur Dieu a mis gratuitement à la disposition de
l’homme les facteurs naturels.

Cependant, tout en étant en quelque sorte un don gratuit, la nature n’est


pas bienveillante pour l’homme. Elle lui est même, le plus souvent,
très hostile, n’hésitant nullement à l’anéantir. Pour l’utiliser aux fins de
satisfaire nos besoins, il est nécessaire de l’agresser, de la domestiquer, de
la dompter en vue de leur arracher les secrets qu’elle recèle et garde
jalousement.

A simple titre d’illustration, considérons le besoin de se loger. On ne


trouve que rarement dans la nature les éléments susceptibles d’être utilisés
Economie du développement - 68 -

à l’état brut pour servir d’abri à l’homme. L’argile est un des matériaux de
construction par excellence et elle est très répandue dans la plupart des
régions du monde. Elle sert à la fabrication des briques, des tuiles, des
pavements du moins dans le domaine de construction des abris. Mais pour
nous être utile, elle doit subir au préalable une transformation quelque peu
profonde, sans oublier qu’elle peut parfois être extrait d’un gisement au
moyen d’engins mécaniques. Autrement dit, la nature n’est pas utile dans
l’état brut tel qu’elle se présente dans l’environnement. Elle subit une
transformation de la part de l’homme qui doit l’adapter à ses besoins. Tel est
par exemple le cas du cuivre exploité par la Gécamines.

On sait que ce produit est particulièrement recherché pour véhiculer


l’énergie électrique. A partir de la matière première brute, le malachite, les
fils électriques nécessaires sont obtenus à la suite des divers et successifs
traitements que subissent le minerai. N’étant pas utilisé à son état naturel,
celui-ci est transformé par le travail de l’homme pour devenir le fils
électrique ou tous les autres matériaux nécessaires au transport de
l’énergie électrique.
Toutefois, livré cet état, le fils électrique n’est pas en mesure d’éclairer la
maison. Il est nécessaire qu’il soit couplé avec une source d’énergie
représentée entre autres par un barrage hydroélectrique. Or celui-ci
nécessite la domestication d’un cours d’eau en vue de créer pour l’homme
une source d’énergie électrique. Ce à quoi il faut ajouter que les portes et
les fenêtres qu’elles soient en bois, en fer ou en aluminium ne sont pas un
don gratuit de la nature. Elles sont elles aussi les produits des résultats de
l’œuvre de la transformation de celui-ci par l’être humain.

Au bout de compte, la domestication de la nature à la volonté de l’homme


dépend étroitement d’autres éléments, les facteurs culturels et la mise en
valeur des facultés intellectuelles qui entrainent la maîtrise de la science, la
Economie du développement - 69 -

connaissance des lois de la nature, l’esprit d’invention scientifique. Tous ces


facteurs puisent leurs sources dans un fait culturel puissant qui n’est autre
qu’une profonde modification du regard de l’homme porté sur lui-
même.
Ce qui n’est possible que dans un cadre socio-culturel déterminé. La
culture judéo-chrétienne tient pour évident que l’homme n’es pas en
équilibre avec le milieu. Cette culture judéo-chrétienne a profondément
marqué la science. Elle a insufflé à celle-ci une inquiétude perpétuelle qui
fait qu’elle se remet elle-même continuellement en question, poussée par la
certitude que le monde, crée par Dieu, n’est pas parfait et doit être pénétré
rationnellement par l’homme.

Vu sous cet angle, le développement est aussi et surtout un phénomène


fondamentalement culturel. Nous en viendrons plus loin. En attendant,
contentons-nous d’observer que les actions résolues de Promethée mettent
à l’avant-plan sa dimension culturelle, la vision qu’il a de l’individu et du
monde, sa mutation dans les modes de pensée, la transformation de ses
mentalités, ses préoccupations à relever les défis lui lancés par la nature.

2.6. LE DEVELOPPEMENT, CHANTIER JAMAIS FERME

2.6.1. Une bataille jamais gagnée et une soif jamais étanchée.

Le développement est considéré comme un effort universel, continuel et


ininterrompu de l’être humain pour améliorer sa condition d’existence. Ce
qui veut dire que, appréhendé comme la marche vers le mieux-être, le
développement est un processus qui ne s’arrête pour ainsi dire jamais.
Il s’ensuit qu’aucune économie nationale, quelle que soient ses
performances techniques, l’ambition de ses animateurs, ne peut jamais
Economie du développement - 70 -

engendrer une croissance susceptible d’arriver à saturation. La croissance


économique d’un pays est donc un mouvement qui une fois amorcé est
condamné à se poursuivre sans fin.

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre et apprécier le sens des
énergies et des efforts que ne cessent de déployer les peuples des pays
hautement industrialisés en vue de consolider davantage leurs libertés,
d’accroître sensiblement leur mieux-être, d’étendre largement l’éventail de
leurs choix, de satisfaire de plus en plus les aspirations de leurs peuples,
d’améliorer sans désemparer les conditions d’existence de ceux-ci. Il serait
dès lors irrationnel de comparer la marche vers le développement à
l’exercice d’un alpiniste désireux d’atteindre le sommet le plus élevé d’une
montagne, le pic du mont Ruwenzori par exemple. Une fois son objectif
atteint, l’alpiniste ne peut aller plus haut. Il n’a que deux choix : soit camper
sur place, soit reprendre le chemin en sens inverse. Quitte à tenter de
nouveau l’expérience sur une autre montagne.

Il va de soi qu’il ne peut en être de même en ce qui concerne la course vers


le développement. En la matière, aucun pays ne peut prétendre avoir
définitivement gagné la bataille de la croissance économique.
L’observation des faits révèle que tous les Etats du monde sont en
développement. A.K CAIRNCROSS l’atteste en ces termes :

« Il n’est pas un seul pays qui ne soit sous-développé, au


moins en un certain sens de ce terme dont on a usé et
abusé. Même en Amérique du Nord et en Europe
occidentale les possibilités de développement demeurent
immenses. De nouvelles occasions de croissance
surgissent à mesure que les débouchés existants sont
exploités, et la limite extrême du progrès des techniques
Economie du développement - 71 -

se trouve toujours très éloignée du domaine plus rassis


de l’exploitation commerciale »1

Ainsi la soif de croissance, synonyme de la quête du bien-être, ne


s’assouvit jamais, l’éventail des aspirations et des besoins humains
étant sans limite. Depuis la Révolution Industrielle, l’Occident ne cesse
d’accumuler la connaissance scientifique pour mieux percer les mystères de
l’univers physique aux fins de moderniser son appareil économique. Le
principal objectif visé est l’amélioration continuelle du mieux-être de la
population par une transformation profonde de la société et de la face
du monde.

Il en est résulté des progrès les plus révolutionnaires et les plus


impressionnants en matière de la croissance économique et des
innovations technologiques. Or, malgré toutes les performances et
prouesses technologiques qu’enregistrent les économies des pays
hautement industrialisés, les poteaux indicateurs conduisant à la
prospérité montrent que ces derniers continuent d’accélérer leur
course de vitesse vers plus de développement, plus de croissance,
plus de modernité, plus de mieux-être, plus d’augmentation du nombre
effectif de possibilités ouvertes aux gens.

C’est là une évidence confirmant les fins de la vie économique, à savoir


l’extension des libertés dont jouissent les individus, l’expansion de l’éventail
du choix humain, l’amélioration des conditions d’existence, la satisfaction
des aspirations des gens, sans oublier l’accès à la prospérité matérielle,
levier par excellence de la libération de l’homme. La recherche visant à
atteindre ces objectifs étant permanente, il en résulte qu’aucune barrière,

1
CAIRNCROSS A.K., Les ressorts du développement économique, Paris, Tendances
Actuelles, 1962, p 63
Economie du développement - 72 -

aussi haute soit-elle, n’est infranchissable, n’est trop élevée pour la


croissance économique fondée sur la maîtrise de la science et la
jouissance d’une culture orientée vers le progrès.

2.6.2. La croissance engendre la croissance

Le professeur Joseph E. STIGLITZ se fait l’écho de cette évidence en


formulant la thèse selon laquelle :

« L’une des grandes leçons de la science économique


moderne, c’est que la croissance engendre la
croissance ; si l’économie a progressé cette année, il est
probable qu’elle progressera encore l’an prochain et
l’année d’après. Une croissance plus élevée est
stimulante, elle entraîne davantage de recherche et
d’investissements »1

Prenons à simple titre d’exemple l’économie américaine. Elle s’impose


comme la locomotive de l’expansion économique, technologique et
commerciale du monde. Pourtant, pour les Américains la bataille de
développement est loin d’être gagnée. C’est pourquoi ils ne cessent
d’investir d’énormes capitaux pour créer de nouvelles richesses et de
nouveaux emplois.

Alors que l’on s’y attendait le moins, les Américains ont, au soir du
XXème siècle, surpris le monde entier en faisant évoluer l’humanité vers
une communauté unique par la mise sur le marché de Nouvelles
technologies de l’information et de la communication (N.T.I.C). Fruit du
génie de l’homme, ces dernières ont considérablement reculé les limites
de la croissance permise par la Révolution Industrielle de la fin du
XVIIIè siècle, révolution économique caractérisée principalement par

1
STIGLITZ J. E., Quand le capitalisme perd la tête, Paris, Edition Fayard, 2003, p 87
Economie du développement - 73 -

l’emploi intensif de la machine en vue de multiplier la force musculaire de


l’homme pour produire des biens matériels et des services.

L’utilisation stratégique des technologies de l’information et de la


communication contribue à élargir considérablement l’éventail des activités
de production et de services. A simple titre d’illustration, elle a entre autres
redynamisé le secteur des télécommunications. En l’espace de neuf ans –
de 1992 à 2002 – le poids de ces dernières a doublé au sein de l’économie
américaine.

Dans le même laps de temps, les deux tiers de nouveaux emplois créés aux
Etats-Unis et le tiers de nouveaux investissements y réalisés ont été le fait
de la croissance de la révolution intervenue dans le secteur des
télécommunications.1 Ce à quoi il importe d’ajouter que les postes de travail
offerts à l’économie américaine par les Nouvelles technologies de
l’information et de la communication sont particulièrement très bien
rémunérés.

C’est dans ce contexte que de nouvelles richesses et de nouvelles grosses


fortunes ont fait leur apparition avec comme conséquence la poursuite sans
fin du développement par l’accroissement des besoins de l’homme et la
multiplication des moyens de les satisfaire. On retiendra que ces nouvelles
grosses fortunes ne se recrutent pas parmi la catégorie d’agents
économiques qui tirent l’essentiel de leur prospérité matérielle en
investissant tout ou partie de leurs économies en Bourse.

Bien au contraire, leur destin ne se joue nullement « à la corbeille », mais


dans leur soif de créer réellement des richesses et des emplois très
rémunérateurs, dans leur quête de faire progresser le bien-être humain
1
Les données chiffrées ci-dessus sont tirées de l’ouvrage de STIGLITZ J. E. Quand le
capitalisme perd la tête op. cit.
Economie du développement - 74 -

grâce à la mise à profit de la matière grise, le plus puissant facteur du


progrès. Le fait essentiel à retenir est que les nouvelles grosses fortunes
créées par l’utilisation de Nouvelles technologies de l’information et de
la communication sont à ranger dans le club des innovateurs, des
entrepreneurs schumpétériens.

Et, tout bien considéré, ces entrepreneurs de la fin du XXè siècle se


distinguent de leurs prédécesseurs par le fait qu’ils opèrent dans le secteur
de la production des idées pour la meilleure gestion des savoirs en
tournant le dos au terrain de la croissance de type fordiste. On sait que la
croissance de type fordiste est fondée sur un couple particulier : une
production de masse et une consommation de masse des biens matériels et
des services en veillant à l’utilisation rationnelle de la main-d’œuvre et à la
maîtrise de la gestion de stocks.

La révolution numérique confirme que l’économie moderne, née à la fin


du XVIIIè siècle en Europe Occidentale, ne cesse de progresser au fil des
ans, d’influer constamment sur l’augmentation du niveau de vie, de
conquérir des vastes espaces des libertés individuelles, d’étendre
considérablement le nombre de choix offerts à l’homme. En fait, une fois
mis en branle, les mécanismes de l’expansion de l’économie moderne ne
peuvent pas se trouver devant une barrière infranchissable. D’où la
conviction maintes fois confirmées, à savoir que le développement est un
chantier jamais fermé.

2.6.3. La révolution industrielle est permanente

Si la soif du bien-être n’est jamais étanchée, si la croissance n’arrive jamais


à saturation, c’est que la Révolution Industrielle est permanente. Pour
relever le défi de la pauvreté en vue de permettre l’amélioration du bien-être
Economie du développement - 75 -

humain, l’extension des libertés individuelles et l’expansion de l’éventail du


choix, l’homme est obligé de créer des emplois rémunérateurs, susceptibles
d’accroître le pouvoir d’achat pour être à même de satisfaire largement les
besoins dont une des caractéristiques principales est de se multiplier à
mesure de l’évolution de l’économie. Cependant la mise à disposition des
postes de travail suppose au préalable la création des richesses de plus en
plus abondantes, variées et sans cesse renouvelées. C’est là la condition
sine qua non pour que le gâteau de la prospérité à répartir chaque année
s’accroisse régulièrement, d’année en année, pour rencontrer les exigences
du croît démographique et de la hausse permanente du niveau de vie.

Dans ce contexte, le développement repose essentiellement sur le


dynamisme des innovateurs, créateurs des richesses. L’estime dont ces
derniers jouissent dans la société est proportionnée à leur pouvoir de
relancer sans cesse l’activité alors que les technologies antérieures ayant
soutenu jusqu’à présent la croissance sont arrivées à maturité. Une
technologie arrivée à maturité n’engendre plus d’accroissement important
de productivité et provoque par conséquent le ralentissement de la
croissance. La fonction principale, sinon primordiale, des innovateurs
est de repousser les limites de la croissance grâce à la mise en
application de nouveaux progrès techniques majeurs.

La crise économique que le monde a connue entre la fin des années 1970
et au début des années 1980 est due à l’arrivée à maturité des technologies
ayant soutenu la croissance née de la Révolution Industrielle du XVIIIè
siècle et celle de l’après - guerre. Cette crise a pris fin grâce au
développement et à l’utilisation des nouvelles innovations dans les
domaines de l’électronique, de l’informatique, de l’automatisation, de la
télématique, de la robotique, de la bureautique, de la biotechnologie, de
l’atome, des nouveaux métaux et nouvelles matières… Ainsi, l’action des
Economie du développement - 76 -

innovateurs revient à rendre permanente la révolution industrielle de


sorte que l’économie moderne née à la fin du XVIIIè siècle en Occident
s’affirme comme un mouvement qui se poursuit sans discontinuer.
C’est que la science ouvre à l’homme des possibilités illimitées. Il appartient
à l’humanité, à la communauté des scientifiques, de décrypter les lois de
l’univers et d’en assujettir les forces pour notre plus grand bien.

En fait, l’homme n’est homme que dans la mesure où il s’aventure à enrichir


les connaissances scientifiques pour s’aider à toujours mieux dominer la
planète. Cette soif de savoir explique l’existence des hommes et des
femmes qui, par l’innovation technologique, modifient constamment
les structures de l’économie mondiale et stimulent la croissance. Il est
évident que ces hommes et ces femmes créateurs des nouvelles richesses
et que Joseph SCHUMPETER appelle innovateurs apparaissent à chaque
crise économique, à chaque ralentissement de la croissance dû à l’arrivée à
maturité de technologies en vigueur.

Ce qui démontre à suffisance comment et par quelle voie le développement,


une fois mise en branle sur des bases saines, devient un mouvement qui ne
s’arrête plus. A chaque étape de la relance de la croissance à la suite
d’une application et d’une accélération des innovations technologique
apparaissent de nouvelles richesses, de nouveaux innovateurs et de
nouvelles classes de milliardaires en dollars américains, classes
d’hommes et de femmes à la base de la découverte et de l’exploitation
de nouvelle innovations technologiques venues prendre la place de
celles qui sont arrivées à maturité.

Il est cependant impérieux d’insister sur le fait qu’à l’origine des grandes
inventions techniques qui caractérisent la culture occidentale, il n’y a pas eu
le désir de satisfaire le besoin de gagner beaucoup d’argent, mais le goût,
Economie du développement - 77 -

pour ainsi dire, alchimique de connaître et de transformer le monde, et


parfois même le désir chrétien de délivrer les travailleurs du poids de la
fatigue servile, donc d’aider le prochain comme dans le cas du piétiste
EULER qui inventa le turbine.

Tout compte fait, c’est l’invention qui crée le désir et même le besoin de
confort et non pas le contraire. Aujourd’hui, nous pouvons désirer le
micro-ordinateur, l’Internet comme la télévision et éprouver la nécessité du
téléphone mobile, mais le fait de ne pas les posséder n’a certainement pas
rendu malheureux ceux qui ont vécu avant nous c’est-à-dire avant de les
avoir mis sur le marché, à la disposition de la majorité des habitants de la
planète.

Le point essentiel à retenir est que si la course vers le développement ne


s’arrête jamais, c’est essentiellement parce qu’elle est étroitement
dépendante des actions résolues de l’homme. En effet, au centre du
problème de développement, on trouve l’homme : homme de science,
homme de conception et de réflexion, homme d’Etat, homme de rue,
citoyen simple mais honnête et ayant une mentalité tournée vers le progrès
grâce à la culture de certaines vertus.1 L’une des plus déterminantes de ces
dernières, c’est la confiance sans faille dans le pouvoir de l’homme
d’apprivoiser la nature en vue de lui dérober les secrets qu’elle
renferme afin de les mettre au service de l’amélioration des conditions
d’existence.

En d’autres termes, si la course vers l’épanouissement et la libération de


l’homme est condamnée à se poursuivre à jamais, c’est uniquement parce
qu’aucun des progrès du processus de développement n’est tombé du ciel.
Chacun d’eux est le fruit du travail et du talent d’hommes et de femmes
1
MABIKA KALANDA, La remise en question. Base de la décolonisation mentale, Bruxelles,
Editions Les Remarques Africaines, 1969.
Economie du développement - 78 -

qui consacrent leur existence à améliorer celle des autres. Ils


travaillent aujourd’hui à imaginer les innovations qui changeront la
condition humaine au cours des prochaines décennies, mieux des
prochains siècles et pourquoi pas au cours des prochains millénaires !

Tout ceci confirme à quel point la marche vers le développement ne s’arrête


jamais. C’est là le résultat des actions résolues de l’homme, symbole de
défi et de refus. Défi de l’esprit engagé dans la lutte de l’expansion
économique grâce à l’accumulation de la connaissance scientifique,
dynamisée par une culture acquise au changement ; refus de
considérer comme définitive l’actuelle condition d’existence

2.6.4. L’économie mondiale n’est cependant pas caractérisée par une


croissance ininterrompue

On soulignera cependant qu’il n’est nullement question de prétendre que


l’économie mondiale est caractérisée par une croissance ininterrompue.
Mieux vaut regarder la vérité en face : il y a toujours eu des hauts et des
bas dans l’expansion de l’économie du monde. C’est d’ailleurs là un des
traits essentiels qui caractérisent l’économie de marché depuis deux cents
ans. C’est dire que l’augmentation du niveau de vie que connaissent les
pays industrialisés depuis la première Révolution Industrielle du XVIIIè
siècle ne s’est pas toujours déroulée sans heurts. Des crises conjoncturelles
ont interrompu les perspectives d’accroissement du niveau de vie. Elles les
ont parfois infléchies.

L’exemple dramatique, à cet égard, demeure la grande crise des années


1930. On citera également la récession des années 1974 – 1982 qui a suivi
le déclenchement de la crise pétrolière et s’est accompagnée d’une inflation
galopante. Elle a aussi causé d’énormes dégâts au point d’inciter un grand
Economie du développement - 79 -

nombre d’individus à se mettre à douter de la validité de la notion de la


croissance économique, allant jusqu’à plaider pour l’organisation de la
croissance zéro. L’idée de la croissance zéro fut popularisée par le premier
et célèbre Rapport du Club de Rome paru en 1969, sous le titre Les
limites de la croissance.

Depuis 1985 – 1986, ce pessimisme se conjugue au passé du moins dans


l’ensemble de pays industrialisés. En effet, dans ces nations la croissance
économique s’est à nouveau redressée à partir de la deuxième moitié des
années 1980. Les statistiques américaines indiquent qu’au cours de l’année
2003, l’économie des Etats-Unis a enregistré un taux de croissance annuel
de 7,2%. L’amélioration de l’emploi a visiblement relevé le moral des
Américains, qui ont vu l’économie créer 286.000 emplois en un seul
trimestre de l’année précitée.

Le moins que l’on puisse dire est que depuis la Révolution Industrielle de la
fin du XVIIIè siècle, l’économie mondiale se relève toujours après chaque
chute et ce, pour aller encore de l’avant et battre tous les records de
croissance antérieurs. La raison en est que l’intelligence humaine est
toujours en éveil pour gratifier l’humanité de nouvelles activités
économiques. Ce qui confirme la conviction selon laquelle :

«[…] si la nature est sujette à des rendements


décroissants, l’homme est sujet à des rendements
croissants [....] La connaissance est notre moyen de
production le plus puissant : elle nous permet de
dominer la nature et satisfaire nos besoins. »1

En conséquence, ni les ressources naturelles, ni les capitaux ne constituent


la base essentielle de la richesse des nations. Ils sont des facteurs passifs.

1
MARSHALL A., cité par BRASSEUL J., in Les nouveaux pays industrialisés, Paris, Editeur
Armand Colin, 1993, p. 64
Economie du développement - 80 -

L’homme seul est l’agent actif. Il accumule le capital qu’il fructifie. Il exploite
par sa connaissance les ressources naturelles pour répondre aux besoins
de la communauté. Il construit les organisations sociales, économiques et
politiques pour mettre en branle le processus de développement, le
maintenir et le consolider jusqu’en faire un phénomène qui progresse de
manière durable et cumulative.

C’est dans cet esprit que chaque fois qu’une technologie avancée ayant
soutenu la croissance pendant plusieurs années arrive à maturité,
l’intelligence humaine qui crée sans cesse de nouvelles activités
économiques entre en jeu pour offrir à l’humanité d’autres
opportunités pour que le développement se poursuive à jamais. Une
des preuves les plus récentes de cette évolution est la « révolution de
l’ingénierie génétique », rendue possible grâce à des découvertes
spectaculaires et extraordinaires intervenues dans la biotechnologie.

Appliqués à l’agronomie, les résultats de l’ingénierie génétique s’avèrent


capables d’apporter des solutions techniques à de nombreuses contraintes
qui pèsent sur les productions agricoles et leur valorisation. Bien utilisés, ils
contribuent à combattre efficacement la faim, à assurer la sécurité
alimentaire en reculant les limites de la nature.

Les produits agricoles que la révolution de l’ingénierie génétique est


parvenue à mettre sur le marché ont reçu le nom des Organismes
Génétiquement Modifiés (O.G.M.). Introduits dans l’environnement dès
1996, ils ont rapidement connu un succès retentissant en Amérique du
Nord, en même temps que la réticence du consommateur européen jusqu’à
ce jour. Dans les années 1980, les meilleurs experts n’auraient parié sur
l’ingénierie génétique végétal avant l’an 2000.
Economie du développement - 81 -

A l’heure actuelle, nombreux sont les pays émergents acquis à la


consommation des O.G.M. en vue de résoudre l’un des problèmes
essentiels auxquels l’humanité est affrontée, à savoir la progression de la
pauvreté, de la misère, de l’indigence, de la malnutrition, de la sous-
alimentation, de la faim. La Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, l’Afrique du
Sud, l’Egypte… sont à compter parmi ces pays.

L’ingénierie génétique est donc porteuse d’avenir en matière de


développement. Elle ouvre la voie aux recherches les plus audacieuses. On
sait désormais cloner des mammifères, c’est-à-dire reproduire des animaux
exactement conformes à l’original. La reprogrammation génétique de
cellules est en cours d’expérimentation pour lutter contre certaines
maladies. Mieux, il est des domaines où cette recherche a déjà eu des
fruits.

Par ailleurs, la détermination complète du génome humain devrait se


terminer d’ici un an c’est-à-dire en 2005. Les biotechnologies sont déjà en
plein essor. Les perspectives de progrès en matière de développement et
du bien-être humain sont immenses. Ainsi grâce au bénéfice de la maîtrise
de la technique de clonage végétal et animal, l’économie indienne s’attend
à la création de 100.000 postes de travail d’ici cinq ans.

C’est dans cette perspective que le processus de mécanismes de


développement se poursuit quasiment sans discontinuer. En réalité en
filigrane de cette évolution se dressent les actions résolues de l’homme dont
la conséquence est de prendre en charge l’avenir de l’humanité. Principale
raison pour laquelle le développement est un combat qui n’est jamais
gagné.
Economie du développement - 82 -

Pour l’homme la soif est plus importante que la boisson qui l’étanche.
Tant qu’il est insatisfait, il est parfaitement humain. D’où le légitime
refus de considérer que quel que soit le niveau de développement atteint,
l’homme peut être saturé de toutes ses aspirations, éteindre tous ses désirs,
parvenir à satisfaire tous les besoins de son bien-être, de son
épanouissement et de sa libération. C’est dans cette perspective qu’il faut
inscrire la révolution et la montée du Net, désigné plus haut sous le vocable
des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
L’invention et l’expansion de l’utilisation du Net démontrent à suffisance
comment e par quelle voie le développement, une fois mis en branle sur des
bases saines, devient un mouvement qui ne s’arrête plus. A chaque étape
de la relance de la croissance à la suite d’une application et d’une
accélération des innovations technologiques, apparaissent de nouvelles
richesses, de nouveaux innovateurs et de nouvelles classes de milliardaires
en dollars américains, classes d’hommes et de femmes à la base de la
découverte et de l’exploitation de nouvelles innovations technologiques
venues prendre la place de celles qui sont arrivés à maturité.

*
* *

En fait, l’homme n’est homme que dans la mesure où il s’aventure à enrichir


les connaissances scientifiques pour s’aider à toujours mieux dominer la
planète. Cette soif de savoir explique l’existence des hommes et des
femmes qui, par l’innovation technologique, modifient constamment les
structures de l’économie mondiale et stimulent la croissance. Il est évident
que ces hommes et ces femmes créateurs des nouvelles richesses et que
Joseph SCHUMPETER appelle innovateurs apparaissent à chaque crise
économique, à chaque ralentissement de la croissance due à l’arrivée à
maturité de technologies en vigueur.
Economie du développement - 83 -

En bref, le développement est une bataille jamais gagnée, une soif jamais
étanchée, un chantier jamais fermé parce que le propre de l’activité
économique est de durer jusqu’à la fin des temps1. L’essence de l’homme
est donc d’être un insatisfait de développement durant tout le temps de sa
vie.

2.7. APPARITION D’UNE NOUVELLE REVOLUTION INDUSTRIELLE :


LA REVOLUTION NUMERIQUE

2.7.1. LES DIFFERENTS TYPES DE LA REVOLUTION INDUSTRIELLE

Comme rappelé dans les lignes qui précèdent, l’économie moderne tire sa
source de la Révolution Industrielle qui éclata en Occident à la fin du XVIIIè
siècle. Cette révolution économique a conduit à une organisation
systématique et scientifique de la production, à un accroissement de la
productivité, à la croissance auto-entretenue et au phénomène de
modernisation, mais aussi à la destruction des anciennes structures
industrielles.

Il serait cependant erroné de croire que la révolution industrielle en tant que


telle n’a été qu’un phénomène historique appartenant définitivement au
passé. Bien au contraire elle se poursuit de nos jours, en vagues
successives. La connaissance et le savoir-faire sont cumulatifs de sorte
qu’une technique supérieure, une fois connue, tend à supplanter les
méthodes plus anciennes, les technologies qui ont porté ces dernières sur
les fonts baptismaux étant arrivées à maturité.

Trois types de révolution industrielle peuvent être distingués. Cependant, le


troisième type a permis en son sein la naissance d’une autre révolution

1
GUITTON H., Maîtriser l’Economie, Paris, Fayard, 1967, p.150
Economie du développement - 84 -

économique, caractérisée par le recul de l’industrie en faveur des services,


en tant que principal moteur d’expansion.

Le premier type est celui qui a apparu à la fin du XVIIIè siècle, d’abord en
Angleterre pour s’étendre à toute l’Europe ensuite. Il apporta l’avènement
de l’augmentation constante du niveau de vie, ce qui constitue une
prestation formidable, inimaginable au cours des siècles écoulés. Ce
premier type de révolution industrielle repose principalement sur la
multiplication de la force musculaire de l’homme par la mise en fonction
de la machine. Les inventions technologiques qui relèvent de cette
catégorie vont de l’invention de la machine à vapeur, du métier à tisser
mécanique, du marteau-piqueur à la production d’énergie dans des
centrales nucléaires ultra-modernes.

Le deuxième type de révolution industrielle s’applique à multiplier les


capacités de déplacement. Il vise tous les moyens de transports et de
communications. Il prit cours avec l’apparition de train à vapeur et se
poursuit de nos jours avec le train à grande vitesse (T.G.V.) l’avion
supersonique à l’instar de Concorde, Airbus A3XX capable de transporter
d’un seul trait 800 voyageurs, le rayon laser, les satellites de
communication, les vaisseaux spatiaux habités ou non.

Pour ce qui est du troisième type de révolution industrielle, il est en train de


s’accomplir sous nos yeux. Il consiste entre autres à multiplier un certain
nombre de capacités intellectuelles de l’homme. Il couvre un large
éventail de domaines. Les plus connus sont l’informatique, la robotique, le
logiciel et les matériels des ordinateurs, la biotechnologie, la découverte de
nouveaux métaux et des nouvelles matières, le laser, la supraconductivité,
le développement de l’énergie atomique et les nouvelles recherches
concernant la fusion de l’atome, les manipulations génétiques notamment
Economie du développement - 85 -

en botanique, les énormes progrès réalisés par la médecine, la


collaboration très intense entre la médecine et toute une série d’applications
techniques, les voyages interplanétaires mais aussi les découvertes faites
au plus profond des océans et dans le cerveau même de l’homme,
probablement le dernier des continents inexplorés.

2.7.2. DE LA PRODUCTION DE BIENS ET SERVICES A LA PRODUCTION


DES IDEES

Le troisième type de révolution industrielle vient d’être renforcé par la


découverte et l’utilisation des Nouvelles technologies de l’information et de
la communication. Cette nouvelle branche d’activité est devenue l’élément
le plus important des transformations de notre société, la clé de voûte du
bien-être de l’économie du XXIè siècle. Elle est particulièrement dominée
par l’informatique qui dans sa forme actuelle peut être considérée comme le
quatrième type de révolution industrielle : la révolution numérique. Le
professeur Joseph E. Stiglitz a consacré beaucoup de temps pour mettre en
évidence l’importance capitale que revêt la nouvelle science de
l’information.1 Celle-ci est en train de transformer le monde des affaires de
façon plus fondamentale et durable que ne l’ont fait les autres technologies
au cours de l’histoire.

C’est dans ce contexte qu’il n’existe pratiquement plus d’organisation qui ne


fasse appel à la technologie de l’informatique, qu’il s’agisse de créer des
produits et des services, d’analyser la demande du marché afin d’y
répondre, ou encore de prendre des décisions en toute connaissance de
cause. C’est dire que la nouvelle science de l’information représente une
force considérable, capable de bouleverser le mode de fonctionnement des
organisations. Ainsi, en un temps record, les effets d’entraînement induits

1
Voir STIGLITZ J.E., Principes d’économie moderne, op. cit.
Economie du développement - 86 -

par les Nouvelles technologies de l’information et de la communication se


sont étendus sur l’ensemble de la planète jusqu’à transformer profondément
le monde des affaires en révolutionnant la façon dont ces dernières doivent
désormais se faire.

Dans ses débuts, plus précisément en 1983, l’informatique réalisait déjà,


aux Etats-Unis, 200 millions de chiffre d’affaires. Ce qui plaçait le secteur en
deuxième position après le pétrole. Il était alors trois fois plus important que
l’acier et deux fois plus puissant que l’automobile. Mais avec un taux de
croissance annuel d’environ 20%, l’informatique a pu réaliser plus d’un
milliard de dollars de chiffre d’affaires pendant la dernière décennie du XXè
siècle. Cette performance l’a placée en tête de tous les secteurs de
l’industrie américaine. L’ère de l’informatique a ainsi supplanté celle de
l’industrie.

Il s’ensuit que la nouvelle science de l’information a profondément


transformé la nature des services et des produits. Les unités de mesure
conventionnelles que sont le temps, l’espace et le volume ne sont plus
vraiment adaptées à l’ère de l’informatique. Contrairement aux biens
standardisés produits en série, les services électroniques, tels que ceux que
fournit une banque, par exemple, ne se mesurent pas en économies
d’échelle, ni en biens corporels. Les résultats sont instantanés, les
distances n’entrant plus véritablement en ligne de compte.

Plus que le télégraphe, la radio, la télévision, l’automobile, le train et l’avion


les Nouvelles technologies de l’information et de la communication - le
micro-ordinateur, l’informatique, le logiciel, l’internet, la téléphonie mobile –
annulent les distances, rendent possibles les échanges instantanés entre
Economie du développement - 87 -

les habitants de la terre et réduisent la planète aux dimensions d’un village.1


Nous sommes donc en train d’assister à l’implantation de la première
civilisation planétaire.

La caractéristique principale de la révolution numérique est d’entraîner la


recomposition des savoirs et de la connaissance avec comme conséquence
de donner naissance à ce que l’on a baptisé la « nouvelle économie »,
grâce à laquelle le rythme du progrès technologique lui-même est modifié et
le taux de croissance de la productivité propulsé à des niveaux jamais
atteints depuis un quart de siècle ou davantage. Deux siècles plus tôt, le
monde avait connu une révolution économique, la révolution industrielle, au
cours de laquelle l’économie avait changé de base : elle était passée de
l’agriculture à l’industrie. La nouvelle économie représente un
bouleversement tout aussi colossal : de la production des biens, on passe à
celle des idées. Cette dernière repose sur le traitement d’information et non
sur la gestion d’une main-d’œuvre ou de stocks2.

Le résultat de cette profonde métamorphose économique est qu’au cours


de la dernière décennie du XXè siècle, la croissance économique dans les
pays développés atteignit des taux qu’on n’avait jamais vus en une
génération. Cette évolution est pratiquement caractérisée par la création de
nouveaux biens et services et l’ouverture de nouveaux marchés. Ce qui
confirme que la soif du bien-être, de l’épanouissement et de la libération de
l’homme n’est jamais étanchée.

1
MAROIS M. La légende des millénaires. Réflexion sur le vertige de la science et de la
condition humaine, Lausanne, Editions l’Age d’Homme, 1992, p 73
2
STIGLITZ J.E., Quand le capitalisme perd la tête, op. cit. p 38
Economie du développement - 88 -

2.7.3. LE COUP D’ACCELERATEUR DE LA REVOLUTION DU GENIE


GENETIQUE SUR LA CROISSANCE ECONOMIQUE DE NOTRE TEMPS

De ce qui précède, il résulte qu’à l’échelle mondiale le développement


progresse au rythme de l’expansion exponentielle. Cette dernière suggère
qu’à travers :
«[…] le temps opératoire, les incitations à l’expansion se
maintiennent en rapport avec les niveaux atteints par la
production, sans que l’action de freins s’intensifie avec le
passage du temps »1.

On soulignera cependant qu’il n’est nullement question de prétendre que


l’économie mondiale est caractérisée par une croissance ininterrompue.
Mieux vaut regarder la vérité en face : il y a toujours eu des hauts et des
bas dans l’expansion de l’économie du monde. C’est d’ailleurs là un des
traits essentiels qui caractérisent l’économie de marché depuis deux cents
ans. C’est dire que l’augmentation du niveau de vie que connaissent les
pays industrialisés depuis la première Révolution Industrielle du XVIIIè
siècle ne s’est pas toujours déroulée sans heurts. Des crises conjoncturelles
ont interrompu les perspectives d’accroissement du niveau de vie. Elles les
ont parfois infléchies.

L’exemple dramatique, à cet égard, demeure la grande crise des années


1930. On citera également la récession des années 1974 – 1982 qui a suivi
le déclenchement de la crise pétrolière et s’est accompagnée d’une inflation
galopante. Elle a aussi causé d’énormes dégâts au point d’inciter un grand
nombre d’individus et en développement à se mettre à douter de la validité
de la notion de la croissance économique, allant jusqu’à plaider pour
l’organisation de la croissance zéro. L’idée de la croissance zéro fut

1
REUSS C., KOUTNY E., TYCHON L, cité par NYEMBO SHABANI in L’industrie du cuivre
dans le monde et le progrès économique du Copperbelt africain, Bruxelles, La Renaissance
du Livre 1975 p 25
Economie du développement - 89 -

popularisée par le premier et célèbre Rapport du Club de Rome paru en


1969, sous le titre Les limites de la croissance .

Depuis 1985 – 1986, ce pessimisme se conjugue au passé du moins dans


l’ensemble de pays industrialisés. En effet, dans ces nations la croissance
économique s’est à nouveau redressée à partir de la deuxième moitié des
années 1980. Les statistiques américaines indiquent qu’au cours de l’année
2003, l’économie des Etats-Unis a enregistré un taux de croissance annuel
de 7,2%. L’amélioration de l’emploi a visiblement relevé le moral des
Américains, qui ont vu l’économie créer 286.000 emplois en un seul
trimestre de l’année précitée.

Le moins que l’on puisse dire est que depuis la Révolution Industrielle de la
fin du XVIIIè siècle, l’économie mondiale se relève toujours après chaque
chute et ce, pour aller encore de l’avant et battre tous les records de
croissance antérieurs. La raison en est que l’intelligence humaine est
toujours en éveil pour gratifier l’humanité de nouvelles activités
économiques. Ce qui confirme la conviction que :
«[…] si la nature est sujette à des rendements décroissants,
l’homme est sujet à des rendements croissants [....] La
connaissance est notre moyen de production le plus
puissant : elle nous permet de dominer la nature et satisfaire
nos besoins. »1

En conséquence, ni les ressources naturelles, ni les capitaux ne constituent


la base essentielle de la richesse des nations. Ils sont des facteurs passifs.
L’homme seul est l’agent actif. Il accumule le capital qu’il fructifie. Il exploite
par sa connaissance les ressources naturelles pour répondre aux besoins
de la communauté. Il construit les organisations sociales, économiques et
politiques pour mettre en branle le processus de développement, le

1
MARSHALL A., cité par BRASSEUL J., in Les nouveaux pays industrialisés, Paris, Editeur
Armand Colin, 1993, p. 64
Economie du développement - 90 -

maintenir et le consolider jusqu’en faire un phénomène qui progresse de


manière durable et cumulative.

C’est dans cet esprit que chaque fois qu’une technologie avancée ayant
soutenu la croissance pendant plusieurs années arrive à maturité,
l’intelligence humaine qui crée sans cesse de nouvelles activités
économiques entre en jeu pour offrir à l’humanité d’autres opportunités pour
que le développement se poursuive à jamais. Une des preuves les plus
récentes de cette évolution est la révolution de l’ingénierie génétique,
rendue possible grâce à des découvertes spectaculaires et extraordinaires
intervenues dans la biotechnologie.

Appliqués à l’agronomie, les résultats de l’ingénierie génétique s’avèrent


capables d’apporter des solutions techniques à de nombreuses contraintes
qui pèsent sur les productions agricoles et leur valorisation. Bien utilisés, ils
contribuent à combattre efficacement la faim, à assurer la sécurité
alimentaire en reculant les limites de la nature.

Les produits agricoles que la révolution de l’ingénierie génétique est


parvenue à mettre sur le marché ont reçu le nom des Organismes
Génétiquement Modifiés (O.G.M.). Introduits dans l’environnement dès
1996, ils ont rapidement connu un succès retentissant en Amérique du
Nord, en même temps que la réticence du consommateur européen jusqu’à
ce jour. Dans les années 1980, les meilleurs experts n’auraient parié sur
l’ingénierie génétique végétal avant l’an 2000.

A l’heure actuelle, nombreux sont les pays émergents acquis à la


consommation des O.G.M. en vue de résoudre l’un des problèmes
essentiels auxquels l’humanité est affrontée, à savoir la progression de la
pauvreté, de la misère, de l’indigence, de la malnutrition, de la sous-
Economie du développement - 91 -

alimentation, de la faim. La Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, l’Afrique du


Sud, l’Egypte… sont à compter parmi ces pays.

L’ingénierie génétique est donc porteuse d’avenir en matière de


développement. Il ouvre la voie aux recherches les plus audacieuses. On
sait désormais cloner des mammifères, c’est-à-dire reproduire des animaux
exactement conformes à l’original. La reprogrammation génétique de
cellules est en cours d’expérimentation pour lutter contre certaines
maladies. Mieux, il est des domaines où cette recherche a déjà eu des
fruits.

Par ailleurs, la détermination complète du génome humain devrait se


terminer d’ici un an c’est-à-dire en 2005. Les biotechnologies sont déjà en
plein essor. Les perspectives de progrès en matière de développement et
du bien-être humain sont immenses. Ainsi grâce au bénéfice de la maîtrise
de la technique de clonage végétal et animal, l’économie indienne s’attend
à la création de 10.000 postes de travail d’ici cinq ans.

C’est dans cette perspective que le processus de mécanismes de


développement se poursuit quasiment sans discontinuer. En réalité en
filigrane de cette évolution se dressent les actions résolues de l’homme dont
la conséquence est de prendre en charge l’avenir de l’humanité. Principale
raison pour laquelle le développement est un combat qui n’est jamais
gagné.

2.7.4. LA NON-SATURATION DES BESOINS, FRUIT DES ACTIONS


RESOLUES DE L’HOMME

Si la course vers le développement ne s’arrête jamais, c’est


essentiellement parce qu’elle est étroitement dépendante des actions
Economie du développement - 92 -

résolues de l’homme. En effet, au centre du problème de développement,


on trouve l’homme : homme de science, homme de conception et de
réflexion, homme d’Etat, homme de rue, citoyen simple mais honnête et
ayant une mentalité tournée vers le progrès grâce à la culture de certaines
vertus.1 L’une des plus déterminantes de ces dernières, c’est la confiance
sans faille dans le pouvoir de l’homme d’apprivoiser la nature en vue de lui
dérober les secrets qu’elle renferme afin de les mettre au service de
l’amélioration des conditions d’existence.

En d’autres termes, si la course vers l’épanouissement et la libération de


l’homme est condamnée à se poursuivre à jamais, c’est uniquement parce
qu’aucun des progrès du processus de développement n’est tombé du ciel.
Chacun d’eux est le fruit du travail et du talent d’hommes et de femmes qui
consacrent leur existence à améliorer celle des autres. Ils travaillent
aujourd’hui à imaginer les innovations qui changeront la condition humaine
au cours des prochaines décennies, mieux des prochains siècles et
pourquoi pas au cours des prochains millénaires !

La meilleure preuve, c’est l’exploration de la Lune par les sondes mises en


orbite autour d’elle, par les vaisseaux spatiaux américains du programme
Apollo, par les engins automatiques déposés à sa surface par les Russes et
par les astronautes américains qui y ont mis pour la première fois les pieds
le 21 juillet 1969 lors de la mission Apollo XI. Cette exploration a
considérablement fait progresser notre connaissance de la physique et de la
chimie du sol lunaire tout en suscitant d’immenses espoirs pour
l’exploitation économique des principaux minéraux découverts à l’occasion
de cette aventure scientifique, notamment le silicium, l’aluminium, le fer, le
titane, le calcium, le magnésium.

1
MABIKA KALANDA, La remise en question. Base de la décolonisation mentale, Bruxelles,
Editions Les Remarques Africaines, 1969.
Economie du développement - 93 -

Dans le même ordre d’idées, on mentionnera l’extraordinaire exploit des


scientifiques américains qui viennent de réussir à poser sur Mars deux
robots – Spirit et Opportunity, en l’espace de trois semaines. Ils ont donné
un coup d’envoi à la plus ambitieuse mission jamais menée sur la planète
rouge. Trois mois d’exploration à la recherche d’eau et de traces de vie
présente ou passée.

Cependant, force est de reconnaître que bien avant Spirit et Opportunity les
chercheurs avaient réussi à placer la sonde Mars Express en orbite autour
de la planète rouge. Cette sonde vient de localiser pour la première fois de
façon directe la présence d’eau sous forme des glaces. Les scientifiques le
soupçonnaient depuis une trentaine d’années, se fondant sur des
indications indirectes dont les dernières ont été fournies en 2002 par la
sonde américaine Mars Odyssey. Aujourd’hui, les hommes de sciences ont
donc la preuve qu’ils cherchaient, ayant découvert sur Mars une importante
quantité d’eau sous forme de glace. La vie humaine y est donc possible et
la croissance économique y est appelée à s’auto-entretenir grâce à la mise
en valeur des ressources naturelles qui n’attendent que leur exploitation par
l’homme.

Le président américain George W. Bush n’a pas manqué l’occasion de dire


tout haut que l’objectif primordial des Etats-Unis, c’est d’exploiter
intensément les ressources minières enfouies dans le sous-sol de la Lune
et de Mars. Il a même ajouté que la mise en valeur des richesses de ces
deux planètes est susceptible de renforcer considérablement la puissance
économique, industrielle et technologique de l’humanité, les Etats-Unis et
ses citoyens nettement en tête. Cette ambition explique la reprise des vols
habitables vers la Lune pour y installer une station relais nécessaire à
l’exploitation de la planète Mars. De façon plus précise, les Etats-Unis
envisagent de construire sur la Lune des stations y permettant la vie des
Economie du développement - 94 -

hommes et l’exploitation intense de Mars, de telle façon que la croissance


de l’économie moderne née à la fin du XVIIIè siècle continue sa course
sans désemparer tout en influant considérablement sur le niveau de vie de
la population.

Tout ceci confirme à quel point la marche vers le développement ne s’arrête


jamais. C’est là le résultat des actions résolues de l’homme, symbole de défi
et de refus. Défi de l’esprit engagé dans la lutte de l’expansion économique
grâce à l’accumulation de la connaissance scientifique, dynamisée par une
culture acquise au changement ; refus de considérer comme définitive
l’actuelle condition d’existence.

2.7.5. LE DEVELOPPEMENT, COURSE - POURSUITE ENTRE MOYENS


DE SATISFACTION ET BESOINS DE L’HOMME

L’idée selon laquelle la course vers le développement et la croissance ne


s’achève jamais est liée à cette autre qui renseigne que l’on n’arrête pas le
progrès. Celui-ci, comme le développement et la croissance, est désiré
parce qu’il rend possibles l’épanouissement, la libération de l’homme et
l’amélioration du bien-être.

Les Européens comme les Américains du Nord et les Japonais sont


accoutumés à une augmentation constante de leur bien-être. Ils trouvent
tout à fait normal que leur niveau de vie réel s’accroisse annuellement. C’est
que leurs besoins augmentent ou se multiplient à mesure qu’augmentent les
moyens de les satisfaire. Ces derniers s’appuient sur les découvertes
scientifiques et le progrès technologique et sont rendus possibles grâce à
une certaine vision du monde solidement indissociable de la culture.
Economie du développement - 95 -

Ainsi, dire que la marche vers le bien-être ne s’arrête jamais, revient à


considérer le développement comme une sorte de course-poursuite
entre moyens de satisfaction et besoins de l’homme. On n’échappe dès
lors pas à l’impression que depuis la Révolution Industrielle et les
innovations en chaîne qu’elle ne cesse de susciter, s’est enclenché dans le
monde un mécanisme de multiplication et de création de besoins qui se
propage sans discontinuer. La conséquence en est que, dans la perspective
des mécanismes de développement, l’homme n’est jamais réellement
satisfait. Il souffrirait du complexe de l’enfant gâté, d’autant plus boudeur
qu’il reçoit davantage de jouets.1

Et, tout considéré, en matière de la croissance économique, pour tout être


humain, rien n’est jamais assez bien. Telle est sa nature. En définitive,
pour l’homme la soif est plus importante que la boisson qui l’étanche.
Tant qu’il est insatisfait, il est parfaitement humain.2 D’où le légitime
refus de considérer que quel que soit le niveau de développement atteint,
l’homme peut être saturé de toutes ses aspirations, éteindre tous ses désirs,
parvenir à satisfaire tous les besoins de son bien-être, de son
épanouissement et de sa libération.

1
EYSKENS M., L’économie pour tous, op. cit. 26
2
Ibidem
Economie du développement - 96 -

CHAPITRE III

LE DEVELOPPEMENT EST AUSSI ET SURTOUT UN


PHENOMENE FONDAMENTALEMENT CULTUREL
Economie du développement - 97 -

3.1. LA CULTURE COMME MOTEUR DU DEVELOPPEMENT

Chaque fois qu’il est question de la conquête du processus de


développement, il est nécessaire de ne pas focaliser l’attention
exclusivement sur la domestication de la nature en vue de lui arracher les
secrets qu’elle recèle. En effet, l’expérience accumulée depuis des
décennies révèle que la mise en branle du processus de développement ne
dépend pas uniquement de la capacité de l’homme à maîtriser la science et
à l’accoupler avec la technique. Elle est aussi intimement indissociable de la
culture, entendue comme ce que l’homme a de plus intime en lui, à savoir
ses valeurs, ses croyances, ses mentalités, ses habitudes, sa religion, ses
préjugés, ses attitudes à l’égard de l’argent, ses comportements envers le
changement, sa vision de soi et du monde extérieur ainsi que ses
comportements internes inhérents à sa nature humaine et à sa personnalité
propre. On comprend dès lors qu’elle apparaisse aux hommes comme l’un
de leurs biens les plus précieux, dont ils sont les plus jaloux.1

La façon dont l’être humain perçoit la matière, le temps, le travail, les


échelles de valeurs et sa destinée sur terre est le fait de sa culture
fortement incrustée dans son âme. La façon dont nous vivons, dont nous
organisons l’autorité, dont nous produisons, dont nous situons la femme
dans la société, dont nous élevons nos enfants, dont nous traitons
l’étranger, dont nous concevons la hiérarchie des métiers, dont nous nous
comportons devant les obstacles nous imposés par la nature relève de la
civilisation et donc de notre culture. Il en est de même des institutions que
nous nous donnons et qui sont conformes à nos mentalités, à la conception
que nous avons de nous-mêmes et du monde.

1
GARDET M. L., Interpénétration des cultures, in La culture et les cultures ( ouvrage collectif ),
Beyrouth, Union Catholique des Intellectuels du Liban, 1956, p.137.
Economie du développement - 98 -

Nul doute donc que le développement, bien compris, est en


grande partie, un fait culturel. La production et l’allocation des ressources
économiques résultent de certains comportements des agents sociaux et
ceux-ci sont guidés par les ressorts culturels, les mentalités, les institutions
et l’idéologie caractéristiques de la société. Aussi, s’il est vrai que pour qu’il
y ait développement, il est nécessaire que la nature soit considérée comme
une machine que l’on peut connaître, maîtriser et perfectionner, il est tout
aussi vrai que le même processus ne peut apparaître et se consolider que
dans une société qui jouit d’une culture qui offre à l’homme une
prédisposition indéracinable au refus de la pauvreté. Lorsqu’il arrive à un
individu de se mouvoir dans un tel type de culture, il est certain qu’il
deviendra persévérant, énergique et son courage le rendra irrésistible parce
qu’animé de soif de vaincre l’adversité et de s’organiser pour rendre sa vie
meilleure et digne.

La confiance en soi, la force de caractère et la ténacité dans les


desseins, la résolution et la détermination, le courage devant l’adversité, la
soif de puissance et de vaincre, la curiosité, le refus de la pauvreté et de la
défaite, la quête sans limite du mieux-être sont là les quelques traits
importants de la culture qui permet à l’homme d’asservir la nature pour son
bien-être, pour se libérer de la faim et de privations.

Il revient qu’en matière des avancées de développement, la maîtrise de


la science, et donc la connaissance scientifique, n’est pas seule en jeu. Elle
doit compter énormément avec le fait culturel qui d’ailleurs le plus souvent
fait la différence. A ce propos, Edgar Pisani nous rappelle opportunément
que culture et développement sont deux aspects complémentaires d’une
même problématique :
Economie du développement - 99 -

« […] la culture est le moteur et surtout le régulateur du


développement tandis que le développement favorise
l’accroissement des potentialités créatrices, la participation
des hommes à la création des valeurs culturelles ».1

Seule cette double dimension permet d’accomplir une œuvre qui ne


soit pas artificielle. A ce propos, il importe de garder à l’esprit que la culture
est le principal facteur explicatif de la précocité de la croissance industrielle
de l’Angleterre dans l’ensemble de l’Europe et du monde.

3.2. LA CULTURE COMME PRINCIPALE FACTEUR EXPLICATIF DE LA


PRECOCITE DE LA CROISSANCE INDUSTRIELLE DE LA GRANDE-
BRETAGNE

Pourquoi la Grande-Bretagne s’est-elle développée et industrialisée


bien avant tous les autres pays d’Europe ? Sous un certain angle, il est
facile de répondre à cette question. Dès le début du XVIIIè siècle, la
Grande-Bretagne était très en avance dans le domaine de l’industrie rurale
(le travail à façon), terreau de la croissance ; dans l’utilisation du
combustible fossile et dans la technologie de ces secteurs cruciaux qui
seraient le noyau de la Révolution industrielle : textile, fer, énergie et
machines. A cela, il faut ajouter l’efficacité de l’agriculture commerciale et
des transports britanniques2

Cependant, dire cela revient seulement à parler des faits (quoi et


comment) et non des causes (pourquoi), à décrire et non à expliquer.
L’avancée britannique se double d’une transformation mentale. Cette
métamorphose, cette révolution culturelle n’est pas affaire de chance, d’un
simple « concours de circonstances ». Il est possible de trouver des raisons
1
PISANI E., La Main et l’Outil. Le développement du Tiers Monde, Paris, Editions Robert
Laffont, 1983, p.
2
Voir LANDES David S., Richesse et Pauvreté des Nations, op.cit.p.281.
Economie du développement - 100 -

à cela et derrière ces raisons d’autres raisons encore. Dans les grandes
choses l’histoire déteste le hasard. Aussi la supériorité technologique
précoce de la Grande-Bretagne dans ces secteurs clés est en soi une
réussite - ni un don de Dieu, ni un hasard, mais le fruit de la valeur de sa
culture, de ses mentalités, de ses comportements, de ses institutions, de la
perception qu’elle a d’elle-même, du monde, de la nature.

Parmi les valeurs caractéristiques des sujets de Sa Majesté, on citera


entre autres, la confiance en soi pour relever les défis, la soif de
puissance et de vaincre, le refus de la défaite, la résolution et la
détermination, l’indépendance d’un esprit critique toujours en éveil,
l’ingéniosité, l’inventivité et l’imagination, la vision de soi, de la société
et du monde ainsi que l’échelle des valeurs des métiers et des
professions.

Le fait central est que l’Angleterre s’est faite elle-même et à partir de


son génie propre. Il est ici question de relativiser les atouts d’ordre
matériel. En effet, d’autres pays européens jouissant d’avantages
comparables ont mis des décennies à suivre l’exemple britannique. Par
ailleurs, très nombreux sont les pays subsahariens qui disposent d’atouts
d’ordre matériel beaucoup plus importants que la Grande-Bretagne. Ils
continuent pourtant à végéter et à connaître des taux de croissance
négatifs.

Lorsqu’on affirme que les atouts du développement précoce de


l’Angleterre demeurent d’ordre immatériel, il est nécessaire de ne pas
perdre de vue que les termes comme la culture, les valeurs, les croyances,
la résolution… n’ont pas la faveur des économistes qui préfèrent recourir
aux facteurs quantifiables, plus précisément définissables.
Economie du développement - 101 -

Cependant, la vie étant ce qu’elle est, il est difficile de ne pas parler


de ces choses (valeurs et institutions), qui deviennent « propensions »
sous la plume de Walt ROSTOW et « capacités sociales » chez Moses
ABRAMOWITZ. Tout plutôt que d’appeler un chat un chat. La confiance de
l’homme en lui-même est une des valeurs fondamentales à la base de la
réussite des entreprises britanniques dans nombres de secteurs de la vie
sociale. Depuis des temps reculés, plus précisément à partir de la Réforme,
la nature est pour l’Anglais une machine qu’on peut connaître,
maîtriser et perfectionner. Nés libres, car créés à l’image et à la
ressemblance de Dieu lui-même, comme d’ailleurs l’ensemble du genre
humain, les sujets de Sa Majesté – dans leur perception du monde –
sont persuadés qu’ils ont le privilège sur toutes les autres créatures
d’être nés pour commander, pour domestiquer et non pour obéir et
subir.

C’est dans ce contexte idéologique que, en conformité avec la


doctrine de Francis BACON, tout en acceptant la chute de l’homme, les
sujets de Sa Majesté ont toujours cru qu’ils peuvent, par l’exercice de
leur raison et au prix d’immenses efforts, construire, sur terre une
société où serait recréée l’abondance de l’Eden et supprimer, sinon
tous, du moins bien des péchés. Aussi le travail, la malédiction de la
créature déchue, peut leur fournir le moyen de s’élever à nouveau.

Grâce à cette vision des choses, la nostalgie d’un âge d’or ancien se
métamorphose en espérance d’une vie meilleure sur terre, à la portée des
forces humaines. C’est dire que la philosophie anglaise a compris bien
avant les autres civilisations occidentales que l’âge d’or appartient au
futur, mais au futur sur terre et celui-ci peut être construit grâce à la
maîtrise que l’homme est capable d’exercer sur la nature. Dans cette
Economie du développement - 102 -

perspective, la leçon de la Réforme est plus que salutaire : elle oriente la


pensée britannique à considérer que le péché originel, qui tout au long
des siècles avait résumé la tristesse de l’humanité souffrante, peut
être chargé d’un sens nouveau : la confiance en soi, la confiance de
l’homme pour relever les défis demeure même dans la défaite.

C’est une conception neuve, originale et dynamique de la nature


humaine. Elle contribue à conjurer l’ombre de péché originel que l’humanité
traînait après elle depuis tant de siècles. C’est là une des conséquences de
la Réforme sur l’âme britannique. L’expérience révèle que les vertus les
plus en vue pour relever les défis de la misère, de la pauvreté et de
l’indigence sont la confiance en soi, le courage devant l’adversité, la
soif de puissance et de vaincre, le refus de la défaite, la résolution et la
détermination, l’indépendance d’un esprit critique toujours en éveil.

Tous ces facteurs, porteurs d’une croissance économique durable, ne


peuvent jamais être réduits et exprimés en équations mathématiques. Et
pourtant ce sont eux – moins que les facteurs matériels (capitaux,
ressources naturelles, travail) – qui expliquent le développement
économique précoce de l’Angleterre. Ce à quoi il faut ajouter à l’actif de ce
pays un autre facteur tout aussi intangible. C’est que la Grande-Bretagne
eût tôt l’avantage d’être une nation.

Par ce terme, il faut entendre une unité politique et sociale


consciente de son image et de son être propre, caractérisée par une
identité et une loyauté communes, et par une égalité de statut civique.
Les citoyens d’une telle nation sont plus enclins au dépassement de soi,
plus sensibles aux encouragements, aux initiatives de l’Etat et,
réciproquement, l’Etat sait mieux ce qu’il doit faire notamment en accord
avec les forces vives de la société. C’est la raison pour laquelle forte des
Economie du développement - 103 -

valeurs de sa culture, des leçons de la Réforme et de sa conscience de


constituer une nation dans les termes que nous venons de définir,
l’Angleterre s’est muée très tôt en une société en quête du progrès
matériel et de l’enrichissement général. Le creuset du lit de la
modernisation de l’Angleterre ainsi que de sa précoce maturité économique
sont constituées par les facteurs culturels et intrinsèques du peuple anglais
comme dit plus haut. Ces facteurs sont représentés entre autres par les
valeurs, les croyances, la conception qu’on a de soi et du monde, le
comportement envers le temps et l’argent, les institutions qu’on se donne en
toute liberté. Mais ce n’est pas tout. En effet, il faut encore ajouter que leur
culture pousse les Anglais à choisir les individus selon leurs compétences et
leur mérite relatif, les promouvoir et les rétrograder selon leurs résultats.
D’autre part, une des caractéristiques des valeurs intrinsèques des Anglais
est de permettre aux individus de jouir pleinement des fruits de leur travail.

Ces valeurs qui favorisent la croissance et stimulent le


développement ne vont pas sans leurs corollaires : égalité des sexes (ce qui
double la vivier des talents), absence de discrimination fondée sur des
critères non pertinents (race, sexe, religion, etc.), et aussi préférence pour la
rationalité scientifique (les moyens appropriés aux fins) contre la magie et la
superstition (irrationalité).

Une telle société jouirait également du type d’institutions sociales et


politiques qui favorisent la réalisation de ses objectifs plus généraux,
institutions qui, par exemple,
1. garantiraient les droits à la propriété privée, afin d’encourager
l’épargne et l’investissement ;
2. garantiraient les droits à la liberté individuelle, les protégeant contre
les abus de la tyrannie et le désordre privé (criminalité et
corruption) ;
Economie du développement - 104 -

3. feraient respecter les droits de contrat, explicites et implicites ;


4. assureraient un gouvernement stable, pas nécessairement
démocratique, mais régi par des règles connues du public (un
gouvernement par la loi et non par les hommes) ; dans le cas d’un
système démocratique, c’est-à-dire fondé sur des élections
périodiques, la majorité l’emporte mais ne viole pas les droits des
perdants, qui acceptent leur défaite en attendant un retour de
fortune issu des urnes ;
5. assureraient un gouvernement attentif, à l’écoute des doléances, et
disposé à redresser les torts ;
6. assureraient un gouvernement honnête, de sorte que les acteurs
économiques ne soient pas tentés de rechercher des avantages et
des privilèges dans le cadre du marché ou à l’extérieur ; dans le
jargon économique, il ne devrait pas y avoir de rentes de situation
ou de faveurs ;
7. assureraient un gouvernement efficace de maintenir les impôts à
un niveau bas, de contenir les prétentions du gouvernement sur le
surplus social et d’éviter les privilèges1

Pour clore cette partie, nous aimerions souligner l’importance que la


Grande-Bretagne accordait, dès cette époque, au temps et aux gains de
temps, parce que rien n’illustre mieux ses priorités. Deux exemples de
preuves « indirectes » : premièrement l’intérêt passionné accordé à la
connaissance de l’heure et deuxièmement l’accent mis sur la rapidité des
transports.

Au XVIIIè siècle, les Britanniques étaient les premiers producteurs et


consommateurs de garde-temps au monde, dans les campagnes comme
dans les villes, à la différence des autres sociétés d’Europe. Ils en

1
LANDES David S, Richesse et Pauvreté des Nations, op.cit pp 286 - 287
Economie du développement - 105 -

fabriquaient d’excellents à bon marché ; ils les produisaient en masse et les


vendaient à bas prix, si nécessaire à crédit. Ils les volaient et les
revendaient ; si vous ne pouviez vous offrir une montre neuve, vous pouviez
en acheter une vieille auprès d’un receleur. Les gens pauvres désireux
d’avoir une montre pouvaient s’associer en « tontine » pour en acquérir une
et tirer au sort qui en serait l’heureux possesseur.1

Les valeurs culturelles rappelées ci-dessus sont si familières- (c’est


pourquoi nous les jugeons modernes) qu’elles nous semblent aller de soi.
Mais à l’époque où l’Angleterre avait amorcé son développement, elles
représentaient une révolution mentale par rapport aux normes anciennes et,
au cours des siècles et en divers lieux, elles ont été adoptées malgré une
résistance opiniâtre. Aujourd’hui encore, plus particulièrement en Afrique
Subsaharienne, l’ordre ancien est loin d’avoir complètement disparu.

L’intérêt que ces valeurs culturelles représentent pour notre cours est
qu’acclimatées au fait mental Chinois, l’Empire du Milieu a, en matière du
développement économique, sauté du Moyen Age au XXIè siècle. Les
lignes qui suivent vont dans ce sens. Elles montrent comment sous
l’impulsion de Deng ZIAOPING, la Chine a rattrapé son retard vis-à-vis de
« petits dragons » et comment elle est en train de devenir la locomotive
économique du monde entier, y compris les pays de l’Europe et de
l’Amérique du Nord. C’est que la population chinoise a accepté de
transformer ses mentalités pour répondre aux exigences de l’économie
moderne. Elle a tourné le dos à certaines culturelles qui l’isolaient de
grandes mutations de l’humanité moderne. Nous reviendrons plus loin sur
ce sujet.

1
Idem pp 294-295.
Economie du développement - 106 -

3.3. LES ATOUTS DE LA CULTURE

Les lignes qui précèdent expliquent le rôle primordial et irremplaçable de la


culture dans le déclenchement du processus de développement. A l’envolée
de l’économie industrielle du Royaume Uni, d’autres pays ouest-européens
jouissant d’atouts matériels comparables (ressources naturelles, capitaux,
main-d’œuvre). Pourtant, ils ont mis des décennies pour lui emboîter le pas
à la Grande-Bretagne. Il apparaît à l’observation que le secret du ressort
déclencheur précoce anglais réside dans le fait culturel, c’est – à – dire
dans les comportements sociaux des hommes, dans leurs mentalités, dans
leurs structures sociales, dans leurs habitudes, dans leur façon
d’appréhender leur destinée sur terre, dans la vision qu’ils ont de l’univers
physique et de leur responsabilité de connaître et de transformer
profondément celui-ci.1

Bien avant les autres peuples de l’Occident, les sujets de Sa Majesté


avaient traduit en actes la vision du monde, de l’homme et du travail léguée
à l’humanité par la culture judéo-chrétienne. Plus que les autres peuples du
monde, les Anglais sont persuadés que créés à l’image et à la
ressemblance de Dieu, ils ont été placés dans un monde inachevé. Pour
eux, le Créateur leur a confié le soin et la responsabilité de gérer l’humanité,
de la perfectionner et de la développer.

Plus que d’autres hommes habitant la planète, les sujets de Sa Majesté


sont conscients qu’ils ont été créés pour être les maîtres de la nature,
l’employer à leur profit, la transformer selon leurs besoins. Ils ont la ferme
conviction qu’ils ont le devoir de découvrir la matière, la mission de
l’exploiter, de la parachever, de l’utiliser à leur guise. La création se continue

1
Ibidem
Economie du développement - 107 -

par eux. Par leur travail, les Anglais se persuadent d’être co-créateurs
puisque continuateurs de l’œuvre divine.

C’est dire que la conception que les Britanniques ont du monde, d’eux-
mêmes et de leur destinée sur terre les conduit à se croire maîtres de toutes
les créatures parce que créés pour commander, pour domestiquer et non
pour obéir, subir et être dominés. Pour eux, la terre est destinée à leur
fournir tous les biens qui leur sont nécessaires. Pour cela, il importe de
s’organiser pour qu’il en soit ainsi. C’est dans cet esprit que les Anglais sont
persuadés que l’âge d’or appartient au futur, mais au futur sur terre. La
conséquence en est que c’est vers l’avenir qu’il faut tourner les yeux pour
qu’au terme d’un combat épuisant mais exaltant chacun accède au
« paradis intérieur beaucoup plus heureux ». « Beaucoup plus heureux » ;
ainsi les valeurs séculières sont-elles sacralisées.1

Par ailleurs, plus que toute autre nation européenne, l’Angleterre a fait
siennes les idées de la Réforme du Révérend Martin Luther. C’est pourquoi
les Anglais se mirent à prôner la liberté de conscience et n’hésitèrent pas à
orienter leur pensée de manière à arriver à considérer que le péché originel,
qui tout au long des siècles avait résumé la tristesse de l’humanité
souffrante, peut être chargé d’un sens nouveau : la confiance du sujet de Sa
Majesté pour relever les défis même après une défaite, car l’homme déchu
est virtuellement capable de s’élever plus haut qu’Adam. Ainsi, le travail,
malédiction de la créature déchue, pouvait désormais fournir aux
Britanniques le moyen de s’élever à nouveau. C’est là une doctrine rien
moins qu’orthodoxe qui contribua certainement à conjurer l’ombre du péché
originel que l’humanité traînait après elle depuis tant de siècles.2

1
POSTAN M. HILL Ch., Histoire économique et sociale de la Grande – Bretagne. Tome 1. Des
origines au XVIIIè siècle, Paris, Editions du Seuil, 1977, pp. 414 - 415
2
Ibidem
Economie du développement - 108 -

Autant dire que, tout en acceptant la chute de l’homme à la suite du


péché originel, les Anglais forts des idées de la Réforme tiennent pour
admis qu’ils peuvent, par l’exercice de leur raison et au prix d’immenses
efforts, construire sur terre une société où serait recréé l’abondance de
l’Eden et supprimer, sinon tous, du moins bien des péchés. C’est là une
conception neuve, originale et dynamique de la nature humaine. Grâce à
elle, la nostalgie d’un âge d’or ancien se métamorphosa en espérance d’une
vie meilleure sur terre, à la portée des forces humaines. Cette vision du
futur, dégagée d’un millénarisme élémentaire, explique en partie
l’acharnement de l’âme anglaise à se lancer, la première, dans l’aventure
de la Révolution Industrielle considérée comme une croisade contre
l’univers physique en vue de lui dérober pour le bien-être de l’homme les
secrets qu’il recèle.

*
* *

En d’autres mots, c’est le fait culturel qui est à la base de la précocité de


l’industrialisation de la Grande-Bretagne. Mais qui dit culture pense avant
tout à l’incessante mise à jour des représentations de l’homme et du monde.
C’est la nouvelle façon d’appréhender l’homme et l’univers – c’est-à-dire la
transformation des mentalités et la réorientation des modes de pensée de
l’époque – qui a poussé Prométhée à affronter les dieux pour le bien
matériel de l’humanité.

La nouvelle manière de concevoir initiée par Prométhée est de placer


l’homme au centre de l’univers, en l’aidant à s’intéresser désormais à la
nature face aux préoccupations de mériter le ciel. Cette façon de voir ouvre
la voie à la laïcisation de celle-ci. Cette dernière est désormais destinée et
Economie du développement - 109 -

transformée à des fins humaines et l’individu ne doit plus se conformer à


elle.

Les nouvelles manières de penser et dont les nouvelles représentations de


l’homme et du monde, indissociables à la culture sont à la base des
avancées du processus du développement. Elles se situent en amont de la
croissance économique. C’est grâce à elle que Prométhée a dû décider
réussir sa croisade contre les petits dieux.

3.4. Le développement et le changement dans les modes de pensée


sont indissociables

3.4.1. Au commencement était la très forte emprise de la religion dans


le culturel et l’orientation des modes de pensée

Par mode ou système de pensée, nous entendons une manière de voir et


de raisonner qui se traduit dans des comportements et dans des dispositifs
techniques. Le changement dans les modes de pensée vise les nouvelles
visions, les nouveaux comportements, les nouvelles représentations de
l’homme et des choses qui l’entourent, la mutation dans la façon de penser
et de concevoir l’homme et le monde. Sans le changement du système de
pensée, de la manière de voir et de raisonner, il n’y a pas de
développement. Le plus important est que les modes de pensée, les
manières de voir et de raisonner, l’ensemble des comportements et des
raisonnements ne peuvent être dissociés de la culture. Ils en sont le socle,
le substrat.

Comme dit ci-dessus, le développement ne peut apparaître et se consolider


que dans une société dans laquelle s’opère une mutation dans la façon de
penser, de concevoir l’homme et le monde, dans les fins que l’individu
assigne à sa propre existence. Pour confirmer notre thèse, nous avons
Economie du développement - 110 -

porté notre choix sur l’Occident médiéval chrétien, compte tenu de la


disponibilité des écrits et des enseignements que nous a laissés l’histoire de
cette partie du monde lorsque l’on jette un regard sur sa civilisation tout au
long de la période du Moyen Age chrétien. Il n’y a pas une voie africaine de
développement, ni une voie indienne ou brésilienne de développement. Il
n’y a que des principes universels qui s’appliquent à toute nation
soucieuse et désireuse d’améliorer la prospérité individuelle de la
majorité de ses citoyens.

Pour revenir à l’Occident médiéval chrétien, il importe de noter que pendant


la première moitié de cette époque et dans le domaine de la vision que l’on
avait de l’homme et du monde, au commencement était la religion
chrétienne. Elle pèse de tout son poids sur la manière dont les hommes se
gouvernent, s’expriment, aussi bien en société que dans l’art ou dans la
philosophie.

C’est dire qu’à cette époque, était utile, ce qui était utile à la
communauté à laquelle on appartenait. Etait nécessaire, ce que
l’Eglise définissait comme tel. Comme la communauté était d’essence
religieuse, l’Eglise dictait en définitive les règles de l’utile et du
nécessaire. Cette façon de penser dérive du rôle dominant de l’Eglise dans
la création de l’idéologie sociale. Ce qui explique que pendant une partie
importante de l’époque médiévale chrétienne, les règles du jeu social
étaient définies par la religion. C’est elle qui dicte l’ordre, qui fixe la place de
chaque pièce, elle qui imprime les consciences, elle qui détermine les
comportements, elle enfin qui fabrique la peur. L’homme accepte la société
telle qu’elle est puisqu’elle correspond à la volonté de Dieu, et il se soumet
à des forces qu’il ne peut, et ne veut, combattre.
Economie du développement - 111 -

Dans une telle société, la volonté de l’homme pris individuellement n’est rien
contre le déchaînement des éléments naturels, contre la colère divine ou les
agissements des démons. L’effort de l’homme est tout entier tourné vers la
sauvegarde de son âme et la protection des siens dans un monde pénétré
de surnaturel où les comportements sont dictés par la hantise de l’au-delà.

En définitive, la religion tisse des liens étroits entre des hommes solidaires
entre eux par le lignage ou par leur association dans des confréries, des
groupements de quartier ou de voisinage. La solidarité est telle entre les
parents que l’acte d’un individu engageait toute sa parenté. Ainsi, cette
solidarité de lignage se traduisait aussi dans les actes économiques : par
exemple, la vente d’un bien devait absolument être soumise à l’approbation
de l’ensemble des parents. Cette caractéristique de solidarité des hommes
par des liens de lignage comme par ceux des clans et des tribus en Afrique
constitue, on s’en doute, une entrave particulièrement forte au
développement des échanges.

3.4.2. Dieu est la conséquence de toute chose

Dans une société dominée par la suprématie de la pensée religieuse, la


cause première de toute chose, c’est Dieu. Dieu a créé le monde et le
gouverne. Ainsi les hommes vivant dans une telle société voient, dans la
moindre perturbation de l’ordre habituel du monde, l’annonce de menaces
de toute nature que l’on peut essayer de conjurer par la pénitence ou par
des prières appropriées. Dès lors, il est difficile pour l’homme de se
gouverner soi-même et de commander les choses de la nature. Le
monde réel, observable par l’homme, cache en réalité des forces que
l’on ne peut maîtriser. Autrement dit, l’individu, par son propre effort, ne
peut rien contre ces forces cachées, contre les manifestations hostiles
des forces de la nature. Le seul et unique moyen dont il dispose pour venir
Economie du développement - 112 -

à bout du déchaînement de la nature est de se réfugier dans la prière pour


implorer la protection divine, à moins de s’adresser à un saint protecteur et
bienveillant ou aux esprits des ancêtres. C’est la conséquence du fait que
l’individu – compte tenu de sa dimension culturel – s’avoue vaincu face aux
déchaînements des éléments naturels, déchaînements considérés comme
la colère divine.

Dans un tel environnement socio-culturel, l’homme idéal est donc celui


qui évite l’expérience scientifique. Il est dès lors considéré comme
normal parce qu’il prend place dans une société harmonieuse dont les
règles sont dictées par Dieu. En plus, l’homme idéal est bien sûr chrétien. Il
reste à sa place, obéit à son maître et cherche dans la pénitence le
moyen d’assurer le salut de son âme.

Il va de soi que dans la perspective de cette manière de penser l’homme,


les choses et la nature, la société elle-même doit être gouvernée, non par
les hommes, mais par Dieu : « il n’y a pas d’autorité qui ne viennent de
Dieu ». Autrement dit, les pouvoirs spirituels et temporels doivent être
confondus pour le bien de l’homme et de l’humanité toute entière, car la
société terrestre est pécheresse et l’homme soumis à de mauvaises
passions.

3.4.3. La théologie, première dans l’ordre des savoirs

La théologie est donc première dans l’ordre des savoirs. C’est pourquoi
les intellectuels du Moyen Age occidental sont des théologiens et des
chrétiens. Des enseignements de Saint Augustin, ils retiennent l’idée selon
laquelle Dieu est source de la connaissance et de tout l’intelligible.
Comme Créateur, Il est l’origine de toute vérité et la science doit veiller
à chercher ce qu’il a voulu.
Economie du développement - 113 -

Ainsi, selon l’augustinisme, il existe deux sortes de savoirs : profanes et


divins, et les premiers doivent être au service des seconds. La science
ne peut donc se constituer comme champ autonome de savoir
puisqu’elle doit avant tout servir Dieu. La vérité même étant le
domaine réservé de Dieu, l’homme de science, selon Saint Thomas, se
doit d’observer la création pour conclure que Dieu existe.

Dans la nature, on peut voir toutes sortes de phénomènes qui ont une
cause, mais cette cause a toujours une cause première, Dieu. L’homme et
le monde sont donc à l’image de Dieu : on peut partir du monde, ou de
l’homme, pour remonter à Dieu, qui est l’essence de toute chose. Il en
résulte que le savant doit rechercher les causes secondes, en révéler
l’ordre que Dieu a établi et ce pour arriver à respecter les lois que le
Créateur nous a données. Ainsi, les lois que détermine le savant sont en
réalité définies par le Dieu Créateur dont il ne faut en aucun cas contester la
suprématie.

On le voit, le savant ici ne peut dire le vrai, car le vrai est propre au divin : la
vérité est le monopole de Dieu. A fortiori, l’idée de définir les règles de
l’efficacité n’existe pas au Moyen Age, comme dans toute société humaine
dans laquelle la religion codifie les comportements et détermine les façons
de penser l’homme et la nature. Suivant cette conception de la vie, la
raison doit être au service de Dieu. La pensée médiévale est une pensée
chrétienne et la théologie est la seule science vraie puisqu’elle vient
confirmer le message divin. L’enseignement est lui aussi religieux, c’est
l’affaire des clercs. L’essentiel du savoir médiéval provient de l’Antiquité et
l’expérimentation y tient donc peu de place.

L’homme de science est un commentateur, car le commentaire est à la base


de toute connaissance religieuse, et donc de toute connaissance tout court.
Economie du développement - 114 -

En effet, on ne peut expérimenter Dieu. La vérité est dans les textes ;


elle n’est pas à rechercher dans l’application de la raison sur les
choses et le monde qui entourent les hommes. Le rôle des théologiens
est de confirmer, par la raison, la présence et le message de Dieu.

3.4.4. La conception de l’ordre avant l’intrusion de la pensée


marchande

La théologie, comme science première du Moyen Age, va aussi définir le


type idéal du pouvoir politique. Celui-ci se conforme aux comportements
codifiés selon les préceptes religieux. Il s’ensuit que le rôle dominant dans
l’élaboration du pouvoir politique appartient exclusivement à l’Eglise.

Pour bien jouer son rôle de structure idéologique, celle-ci introduit l’idée
d’une société à trois ordres qui ont chacun leurs devoirs et leur place
dans la société : les chevaliers doivent combattre, les paysans doivent
travailler, les clercs doivent prier. En plus, ces trois parties de la société
coexistent et ne souffrent pas d’être disjointes ; les services rendus par l’une
sont la condition de l’œuvre des deux autres ; chacune à son tour se charge
de soulager l’ensemble.

Ce schéma politique tripartite exprime la réflexion par les hommes


d’Eglise de ce que doit être un pouvoir politique idéal où chaque
homme occupe une place définie selon un ordre voulu par Dieu. C’est
la diversité même des fonctions et des conditions qui assure l’unité de la
société par leur complémentarité. Si les trois fonctions ont une utilité sociale,
elles sont toutefois hiérarchisées car la bonne société repose sur une
« inégalité nécessaire ». Et c’est le rapport au divin qui détermine cette
inégalité :
Economie du développement - 115 -

- ceux qui prient (hommes de Dieu, les clercs) sont placés tout en haut
de la hiérarchie sociale ;
- puis viennent ceux qui combattent au nom de Dieu (les chevaliers) ;
- et enfin ceux qui travaillent : ceux qui sont contraints d’aliéner la force
de leurs bras au servir d’autrui.

La logique du système, le mode de pensée, est que l’ordre du monde


terrestre doit répondre à l’ordre du monde céleste, car l’ordre est un
attribut de la société parfaite. Le pouvoir temporel est donc confondu
avec le pouvoir spirituel. Les deux pouvoirs sont exercés par les gens
d’Eglise. Ceux-ci communiquent directement avec l’ordre céleste.

Les nobles arrivent en deuxième position : ils sont chargés de combattre les
ennemis de l’Eglise. Le troisième ordre, celui de ceux qui travaillent, est au
service des puissants. Pendant une longue partie du Moyen Age, la valeur
du travail est nulle, seul le travail de la terre est reconnu comme ayant
une utilité sociale. Il faudra attendre le relâchement de cette mentalité qui
considère l’oisiveté comme noble et le travail comme une forme vile, pour
que d’autres métiers acquièrent une place dans la société.

Quoi qu’il en soit, le pouvoir politique au cours d’une longue partie de


l’ère médiévale chrétienne est conforme à la structure idéologique de
l’Eglise. Il obéit aux préceptes de l’ordre chrétien et même rural. A propos
du schéma trifonctionnel conçu par l’Eglise, il importe de garder à l’esprit
qu’il visait à maintenir les travailleurs, les pauvres, dans la soumission aux
deux autres classes, mais aussi à soumettre les nobles, les chevaliers et les
guerriers aux prêtres, pour en faire les protecteurs de l’Eglise et de la
religion1.

1
Voir Le Golf, la civilisation de l’occident médiéval, Arthand, Paris, 1984, p.294
Economie du développement - 116 -

Il va de soi que la pierre angulaire d’une telle conception du pouvoir


politique est que la société humaine ne peut être que gouvernée par
Dieu. Seul le Créateur dispose de l’autorité de commander les
hommes, les choses et le monde. Autrement dit, les pouvoirs spirituels
et temporels doivent être confondus. L’idée selon laquelle seul un
gouvernement chrétien des hommes peut produire une vraie justice va
traverser tout le Moyen Age. Dans cette perspective, l’Etat devient un
corps animé grâce aux bienfaits de Dieu, dirigé par la souveraine
équité et régi par les règles de la raison. Le Prince et le Roi sont des élus
de Dieu ; ils doivent donc faire respecter la loi de Dieu sur terre et sur les
hommes, aidés en cela par les ecclésiastiques qui sont les premiers
interprètes de la Bible. En cas de non respect de la loi, le Prince et le Roi
se verraient excommuniés et dépouillés de leurs pouvoirs.

Ce qui confirme que le pouvoir spirituel est premier puisque la vérité


première est divine. L’Etat de raison doit donc être un Etat chrétien et
l’Eglise peut excommunier et déposer les rois, car la raison doit avant
tout servir la foi. Ainsi, pendant cette période, partout on rêve
d’organisation hiérarchique et d’unité spirituelle, partout on cherche à
étendre la catholicité, partout on construit une politique idéale, où le pouvoir
temporel est ou bien absorbé par le pouvoir spirituel, ou bien subordonné à
ce pouvoir. On le voit, la notion actuelle de trois pouvoirs indépendants l’un
de l’autre est inconnue pendant une longue durée du Moyen Age chrétien.
Les pouvoirs législaLtif, Exécutif et Judiciaire étaient tenus par une même
Autorité – le Seigneur, le Roi, ou le Prince – mais sous l’œil vigilant des
clercs, sous la supervision de l’Eglise.
Economie du développement - 117 -

3.4.5. La conception médiévale chrétienne de l’homme

Et que devient l’homme dans un tel système de penser le monde ? Il est


pris dans un réseau d’obéissances, de soumissions, de solidarités. Il
appartient d’abord à une famille et il est ensuite comme « absorbé » dans
une communauté élargie, la seigneurie à laquelle il est rattaché. Au-delà de
la peur de l’Enfer et de l’omniprésence du péché qui concernent tous les
hommes du Moyen Age, l’individu a le sentiment d’appartenir à un lignage
où le père de famille a toute autorité sur ses descendants dont il assure la
subsistance.

Ces multiples familles composent par leur intégration à la communauté


élargie (seigneurie, village, voire quartier) la société médiévale.
L’intégration est d’autant plus aisée que la religion exerce son emprise
sur tous. Et c’est en définitive la religion qui tisse le lien entre des hommes
solidaires entre eux par le lignage ou par leur association dans des
confréries, des groupements de quartier ou de voisinage. La solidarité est
telle entre les parents que l’acte d’un individu engageait toute sa parenté.
Ainsi, cette solidarité de lignage se traduisait aussi dans les actes
économiques : par exemple, la vente d’un bien devait a absolument
être soumise à l’approbation de l’ensemble des parents. Cette
caractéristique des liens constituait, on s’en doute, une entrave
particulièrement forte au développement des échanges.

Voilà donc un individu pris dans de multiples chaînes de dépendances mais


aussi de bienveillances réciproques, car la charité, vertu première, est au
centre du dispositif social. L’individualisme est condamné et l’orgueil
considéré comme un péché grave . L’isolement condamne l’homme,
l’exclut de la société. L’exclu est celui que l’on ne connaît pas, qui
Economie du développement - 118 -

n’appartient à aucune famille et donc à la communauté chrétienne. C’est


aussi le vagabond, celui qui ne reste pas à sa place.

Deux facteurs menaient à la marginalisation : une vie solitaire, à l’écart


des communautés humaines (vie choisie ou imposée) et l’exercice de
certains métiers reprouvés, et qui restaient en dehors du système de
répartition des tâches considérées comme utiles à la société. Etait
alors utile, ce qui était utile à la communauté à laquelle on appartenait.
Etait nécessaire ce que l’Eglise définissait comme tel. Comme la
communauté était d’essence religieuse, l’Eglise dictait en définitive les
règles de l’utile et du nécessaire.

Le fait le plus important à garder à l’esprit est que dans une telle société,
l’individu n’existe pas et ne peut donc être réellement maître de son
destin. Il ne peut même pas songer à conquérir sa liberté pour affirmer
son identité propre. Monopole de Dieu, la maîtrise de son destin
échappe à son pouvoir. Il en résulte que la volonté de l’homme pris
individuellement ne peut absolument rien contre les éléments naturels
qui l’oppressent et l’agressent. Dans cet ordre d’idées, il est impensable
que l’individu envisage la possibilité de tenter à domestiquer la nature en
vue d’en tirer une certaine utilité pour lui-même et ses semblables. Bien au
contraire, sa religion est de vivre en harmonie avec les éléments naturels.
Son effort de l’homme est tout entier tourné vers la sauvegarde (la
« salvation ») de son âme et la protection des siens dans un monde
pénétré de surnaturel ou les comportements sont dictés par la hantise
de l’au-delà. Ainsi, selon la conception médiévale du monde, il est
interdit à l’homme de transformer la nature pour ses fins. Bien au
contraire, il a le devoir de conformer à elle de peur de troubler
l’harmonie et l’ordre voulus par le Créateur.
Economie du développement - 119 -

Dans une telle communauté humaine, la mentalité de l’individu est avant


tout une mentalité religieuse. L’homme accède à la connaissance à
travers les signes que lui adresse Dieu. L’effort de raison doit donc
être tout entier tendu vers la consolidation des vérités révélées.
L’homme lui-même est soumis à la volonté divine et sa place dans la
société fixée une fois pour toutes.

3.4.6. L’éclosion de nouvelles manières de penser l’homme et le


monde : la logique marchande

Cette conformité de pensée qu’affiche l’individu pétri de l’idéologie de


l’Eglise, le marchand l’ébranle dans ses multiples activités et, plus
encore, par sa tournure d’esprit. C’est pourquoi, entre autres raisons,
il est suspect aux yeux de l’Eglise.

En premier lieu, les décisions et les comportements du marchand sont


avant tout guidés par l’accumulation des richesses. Le marchand lui-même
a soif de se gouverner, lui et ses affaires, d’une façon rationnelle pour
atteindre son but qui est la fortune. Son effort ne vise pas la quête de
Dieu, mais le gain. Dans ses correspondances et ses entretiens, il place le
gain en tête de ses préoccupations : la réussite même de sa vie se
mesure non au mérite d’aller au ciel qu’à l’importance de son
portefeuille, des richesses accumulées.

Avant l’apparition des marchands dans l’économie chrétienne médiévale, la


vie sociale était dominée par des gens d’Eglise et d’armes. Les marchands
constituaient un groupe relativement marginal, objet de mépris et de
suspicion, le travail étant perçu comme le châtiment du péché originel,
forme de pénitence pour les hommes sur terre. Pour l’Eglise, le travail
représentait la malédiction imposée à Adam pour avoir commis le
Economie du développement - 120 -

péché originel. Il exprimait cette souffrance imposée aux hommes


coupables d’avoir enfreint l’interdit.

Le marchand ne peut pas exercer son métier dans un environnement socio-


culturel dominé par un tel mode de pensée. Dans un monde où l’Eglise en
se hissant au faite de la société et en imposant son idéologie donne
obligation à l’individu de ne chercher à extraire aucune utilité de son
activité économique. Son labeur ne répond qu’à la seule nécessité de
vivre en évitant de déchaîner la colère de Dieu. Dans une telle société,
la grande masse de la population ne cherche pas à s’enrichir dans cette
économie de subsistance ; elle recherche une protection et une sécurité
minimales en repoussant les peurs et les menaces qui l’assaillent. Quant
aux puissants, leur supériorité vient de leur rang, nobiliaire ou
ecclésiastique.

Beaucoup plus significatif est que la légitimité de ces puissants est


incontestée du plus grand nombre et elle s’accroît avec le nombre
d’hommes qu’ils protègent. Leurs dépenses sont alors somptuaires et ne
procèdent d’aucune accumulation, d’aucun calcul, au sens économique
contemporain. Etre puissant, c’est posséder des terres et des hommes, et
éviter de pratiquer des métiers déshonorants comme être marchand ou
banquier.

Mais un peu plus tard, le marchand mit en œuvre ses pratiques


commerciales et introduisit dans la société des nouvelles de penser
l’homme, l’homme avec les autres et l’homme dans le monde.

Ces innovations mirent à mal le pouvoir temporel de l’Eglise. Elles eurent en


effet pour conséquence d’inciter l’individu de prendre conscience de son
existence, pour se détacher de ses anciens rapports aux autres et au
Economie du développement - 121 -

monde, et de s’engager dans la lutte visant à domestiquer, à maîtriser la


nature, les éléments naturels.

Rien n’aurait été possible sans aucune activité de pensée. C’est à la suite
de nouvelles manières de penser que l’individu prend conscience qu’il peut
concurrencer Dieu dans le gouvernement des choses et des hommes. Ce
sont des pratiques marchandes qui révèlent ce mouvement et cette
conscience. Parfois, elles l’anticipent, elles l’annoncent et les marchands
sont alors suspectés. Toujours, elles l’encouragent, l’amplifient, et ils sont
alors respectés. C’est dans cette perspective que l’affirmation de l’individu
va rendre possible le processus de développement en commençant par la
naissance et l’extension du capitalisme marchand. Il est évident que cette
affirmation a exigé une nouvelle conception de l’homme, du monde et de la
politique.

Selon la théologie de l’Eglise médiévale, il est difficile de ne pas pécher


quand on fait profession d’acheter et de vendre. On ira jusqu’à souligner
que le commerce, considéré en lui-même, a un caractère honteux. Voilà le
marchand rejeté par l’Eglise chrétienne, en compagnie des prostituées, des
jongleurs, des cuisiniers, des soldats, des bouchers, des cabaretiers et
aussi des avocats, des notaires, juges, médecins, chirurgiens, etc.

Quels sont les motifs de cette condamnation ?

Il y’a d’abord le but même du commerce : le désir du gain, la soif de


l’argent, le lucre. Saint THOMAS déclare que le commerce est blâmé à
bon droit parce que de lui-même il satisfait à la convoitise du lucre qui, loin
de connaître quelque borne, s’étend à l’infini. La première cause de la
condamnation du marchand, c’est donc, par le but qu’il se propose –
le profit, la richesse – de commettre à peu près inévitablement l’un des
Economie du développement - 122 -

péchés capitaux : la cupidité. Plus précisément, le marchand et le


banquier sont appelés par leur métier à accomplir des actions condamnées
par l’Eglise, des opérations illicites dont la plupart rentrent sous la
dénomination d’usure.

Par usure, l’Eglise entend en effet toute tractation comportant le paiement


d’un intérêt. Par là, le crédit, base du grand commerce et de la banque, se
trouve interdit. En vertu de cette définition, tout marchand – banquier,
pratiquement, est un usurier. Les raisons alléguées par l’Eglise pour la
condamnation de l’usure sont multiples. On n’en citera que deux, l’une tirée
de l’Ancien Testament, l’autre du Nouveau. Le premier, extrait du
Deutéronome – et complétant d’ailleurs un texte de l’Exode XXII, 25, et un
du Lévitique XXV, 33-77, soit :
« Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent
ni pour vivre, ni aucune chose qui se prête à intérêt. »

Les paroles du Nouveau testament sont placées dans la bouche même du


Christ qui dit à ses disciples :

« Si vous ne prêtez qu’à ceux dont vous espérer


restitution, quel mérite avez-vous ? Car les pécheurs
prêtent aux pécheurs afin de recevoir l’équivalent …
Prêtez sans rien espérer en retour et votre récompense
sera grande » (Luc, VI, 34-35.

L’EGLISE éprouve donc la difficulté à admettre que l’argent lui-même


puisse engendrer l’argent et que le temps – celui, d’une façon
concrète, qui s’écoule entre le prêt et son remboursement – puisse
aussi faire naître de l’argent. La première considération qui a conduit au
fameux adage « l’argent ne fait pas de petits », vient d’ARISTOTE et s’est
répandue au XIIIè siècle avec les œuvres et les idées de ce philosophe.
Economie du développement - 123 -

On notera que la théorie de la monnaie de l’époque, en niant la valeur


du crédit, provoque un divorce entre la pensée chrétienne et
l’évolution économique. Plus grave peut-être, car elle met en jeu des
structures mentales plus complexes encore et plus fondamentales, est la
conception chrétienne du temps. Pour certains théologiens chrétiens, par
la pratique de l’intérêt on « vend le temps ». Or celui-ci ne peut être
une propriété individuelle. Il n’appartient qu’à Dieu. Ainsi, la réflexion
chrétienne s’avère incapable de parvenir à des conceptions économiques,
ne pouvant s’échapper d’un cadre théologico-moral étroit, quels que soient
les considérables efforts des penseurs et juristes du XIIIè siècle.

Mais malgré l’hostilité de l’Eglise à l’endroit de leur métier, malgré des


sanctions encourues : des peines spirituelles d’abord (excommunication et
privation de sépulture ; des peines temporelles ensuite (obligations de la
restitution des bénéfices illicites ; certaines incapacités civiles, telles que la
non –validité des testaments des marchands tant que la réparation de leurs
péchés en matière économique n’aura pas été faite), forts de leurs
nouvelles façons de penser, les marchands résistèrent et continuèrent à
exercer leurs activités sans se cacher.

Avec l’expansion du métier de marchand, la valeur sociale du travail


s’affirme, non plus de manière négative, afin d’éviter les risques
encourus par l’oisif, mais comme moyen d’assurer son salut en exerçant un
travail qui concourt au bien commun. Le travail devient ainsi un moyen
d’assurer son salut, l’instrument de son rachat et sa dignité : l’homme va
pouvoir désormais se constituer à travers le métier exercé.

C’est dans cette perspective que l’on assiste à un effritement progressif de


la toute puissante idéologie religieuse. Le nouveau mode de pensée
place en son centre l’individu et son intérêt particulier et non plus le
Economie du développement - 124 -

groupe et ses traditions. L’idéologie marchande va jusqu’à dire que si


Dieu a créé le monde par un acte de volonté libre, alors l’homme lui aussi,
est libre. Ici les relations entre les hommes sont des relations de volonté à
volonté.

C’est de cette manière que l’individualisation progresse. L’homme prend


ainsi conscience de son individualité dans le rôle économique qu’il
assume.il prend conscience de soi. La maîtrise du destin n’est plus le
monopole de Dieu. L’individu affirme désormais son identité propre. Il
progresse sur un chemin qui l’aidera à devenir réellement maître de son
destin.

Pour l’idéologie marchande, si Dieu est bien le souverain de toute chose, la


cause première des signes, des planètes et de leur mouvement, il offre la
possibilité à l’âme humaine de se gouverner dans le monde. Si cette
dernière devient libre, l’homme peut donc contredire les prédictions.

Le mérite de la nouvelle manière de penser l’homme et le monde est l’idée


de séparer l’ordre naturel de l’ordre surnaturel. Cette étape est
fondamentale dans le changement des modes de pensée. En effet, elle a
pour signification le déplacement de l’intérêt pour le monde céleste vers
le monde de la nature. C’est là le grand pas vers la laïcisation de la
pensée et donc de la désacralisation de la nature. Ce qui pousse l’esprit
humain à la soif des conquêtes de la nature, de l’univers naturel, la soif de
pénétrer les causes secrètes des choses. Ce qui ne peut être rendu
possible que grâce à l’emprise de l’esprit scientifique. Celle-ci va de pair
avec la pratique scientifique de la recherche expérimentale par laquelle
l’homme acquiert la compréhension des sciences naturelles, des sciences
médicales, physico-chimiques, et, à vrai dire, de tout ce qui est dans le ciel
et sur la terre.
Economie du développement - 125 -

Enfin de compte, l’homme est doué de raison et de foi mais aussi de liberté.
Il est capable, en partie, de maîtriser son destin, notamment par son travail.
Il peut être l’artisan de sa vie, de même que Dieu a été l’artisan du monde.
L’homme se montre alors comme l’égal de son Créateur dans la mesure où
il peut créer les instruments de sa libération : la pensée, la raison, la
philosophie, le système technique.

Se faisant, l’homme se présente désormais comme un artisan et le monde


comme une fabrique, un atelier. Toute œuvre est œuvre du Créateur, œuvre
de la nature, ou de l’homme –artisan imitant la nature. Plus qu’une
réhabilitation du travail, cette formule exprime à elle seule la libération en
train de se faire, l’individu en train de se forger en forgeant le monde,
monde bientôt à son image et non à l’image de Dieu.

Cette conviction résulte de la nouvelle manière de penser l’homme et le


monde. Elle est fondée sur la séparation entre spirituel et naturel, entre
ordre spirituel et ordre temporel. Elle rend possible la maîtrise des
choses, la domestication de la nature par les hommes. Le but de l’homme
n’est plus le ciel, mais l’organisation de l’univers. Pour ce faire, il est
impérieux de saisir des lois régissant celui-ci et de les comprendre par
l’expérimentation ou le raisonnement.

A la base de cette mutation de l’esprit se trouve l’idée d’un homme qui a


confiance en lui-même pour organiser le monde et en restituer l’image.
Ce nouveau système de pensée amène l’économie – au détriment de la
théologie et de la religion – à occuper dans la société une place
centrale.
Economie du développement - 126 -

C’est grâce à ce changement dans les modes de pensée que


l’Occident médiéval chrétien a pu franchir une étape décisive dans le
cadre de la réorientation des aspirations, des habitudes, des idées et
des buts, réorientation nécessaire à l’accumulation des richesses, à
l’apparition du processus de croissance durable et auto-entretenue.

Ce changement dans les modes de pensée contribua à différencier de plus


en plus nettement la société d’Europe occidentale de tout ce qui a pu
précéder et exister ailleurs dans le monde. C’est aussi ce changement dans
le monde de pensée dans la seconde moitié de l’ère médiévale qui fut le
point de départ du retard qu’accuse aujourd’hui l’Afrique subsaharienne
dans la course vers le développement par la maîtrise des choses et des
hommes, de la nature et de l’univers, du temps et de l’espace.
Fondamentalement, il s’agit d’un passage qualitatif d’une société à
une autre, impliquant une redistribution profonde des rapports de
pouvoir. Le mérite de la pensée marchande est d’avoir placé en son centre
l’individu et son intérêt particulier et non plus la course vers le ciel auprès de
Dieu.

3.4.6.

Les conséquences des pratiques des marchands sur la marche du monde


est la volonté de maîtriser la nature. En effet, par nécessité et par utilité, il
conteste l’ordre existant. Par nécessité, car la réussite de ses affaires
exige la maîtrise des éléments naturels ; le marchand doit maîtriser le destin
de ses marchandises, veiller à ce qu’elles arrivent à bon port ; donc ne pas
laisser prise au hasard du monde. Par utilité, car son objectif premier n’est
plus celui de sauver son âme et celle des siens, mais de faire des
bénéfices. Les choses qui l’entourent doivent donc être destinées à
accroître son profit ; il doit en extraire l’utilité économique.
Economie du développement - 127 -

Cet état d’esprit annonce la laïcisation de la pensée, de la nature et de


l’ordre social. Car c’est par l’action de sa raison que le marchand
devient maître de son destin et peut commander les forces de la
nature. La Providence ou Dieu n’est plus sollicité pour faire fortune et
domestiquer les obstacles naturels qui se dressent sur le chemin de la
réussite.

Le marchand ne doit pas dépendre du hasard mais au contraire commander


les événements. L’individu devient un être existant et agissant pour son
compte personnel, pour son propre bénéfice, sans avoir de compte à
rendre aux autres et, dans une moindre mesure, à Dieu. Le marchand
doit s’efforcer en toute occasion de maîtriser ses affaires, et donc de ne pas
faire intervenir le hasard, la magie, la Providence ou le Créateur.

S’il est exact que le libéralisme économique ne peut naître sans l’abandon
de la transcendance divine, ce mouvement est entrepris bien avant le
XVIIIè siècle, par les marchands du Moyen Age. Si la science n’est pas
encore convoquée pour déterminer la norme, pour dire le vrai – au Moyen
Age, c’est la religion qui remplit ce rôle - du moins grâce à la pensée
marchande les hommes vont prendre conscience qu’ils peuvent maîtriser
les choses notamment l’espace et le temps. C’est dire que les marchands
sont au centre des transformations mentales qui ont fait naître un
autre monde, le monde fondé sur la conviction du progrès et de la
prospérité individuelle. De l’effort entrepris par le marchand et visant à
donner à l’homme la maîtrise de son destin est née l’idée de séparer
l’ordre naturel de l’ordre surnaturel.

Pour ce qui concerne notre cours, le fait le plus important est que le vecteur
dominant de cette mutation du mode de pensée, c’est le commerce. Ce
Economie du développement - 128 -

commerce, qui, dénigré par les religieux et les nobles, a fini par modeler
l’expansion et s’est imposé comme le moyen par lequel on concilie et on
traite la paix et l’amour entre tous les hommes car il est le fondement de
toute civilisation humaine policée, même si les contractants n’obéissent pas
à la loi divine et ne croient pas à la vérité révélée et ni dogme chrétien.

L’occasion nous est donnée de conclure par ce mot décisif prononcé plus
tard par Tomé PIRES à savoir que :

« Le négoce des marchandises est si nécessaire que


sans lui le monde ne pourrait survivre ; c’est lui qui
ennoblit les rois, qui grandit les peuples et anoblit les
villes, et qui fait la guerre et la paix dans le monde. La
pratique de la marchandise est honnête. Je ne parle pas
de son usage, tenue en haute estime : quelle chose
peut être meilleure que la vérité ? » (1).

Pour nous résumer, grâce au métier du marchand, grâce à la pensée


marchande, une nouvelle mentalité est née. Celle-ci est à la base de la
suprématie de l’Occident en matière du processus de développement et ce,
pendant près de dix siècles. L’erreur décisive de l’empire portugais, ce fut
que le conquérant ne sut se faire commerçant, ni administrer en tant que
marchand. L’Italie, la Hollande et l’Angleterre ont échappé à ce piège et se
sont affermies dès la fin du Moyen Age comme des grandes puissances
commerciales mondiales de toute première place.

Pour nous résumer, l’emprise de la pensée marchande est liée au


déplacement de l’intérêt pour le monde céleste vers le monde naturel.
C’est ce que l’on appelle la laïcisation de la pensée qui va de pair avec la
désacralisation de la nature. Ce qui constitue le tournant le plus
fondamental de la pensée occidentale et le point de départ du processus de

1
GODINHO V.M., Les Découvertes, XVè – XVIè siècles, une révolution des mentalités, Paris, Les
éditions Autrement, 1990, p.88
Economie du développement - 129 -

développement moderne, sans lequel il n’y aurait pas eu la Révolution de


Prospérité grâce à l’expansion de la croissance économique durable et
auto-entretenue.

Tout compte fait, l’affirmation de soi sans laquelle le processus appelé


développement aurait été impossible, s’est exprimé sous diverses formes et
a exigé des séparations fondamentales :
- séparation entre l’individu et la communauté et reconstruction d’autres
liens fondés sur la rencontre d’intérêts ;
Séparation entre naturel et surnaturel qui va rendre possible la maîtrise des
choses par des hommes ;
Séparation entre ordre temporel et ordre spirituel qui met fin à la société des
ordres et donne naissance aux Etats – nations capables d’unifier les
territoires.

Dans cette nouvelle conception des hommes et des choses, l’activité


économique occupe une place centrale : elle redéfinit les mécanismes
de l’intégration des hommes par la place du travail et la place de
l’homme dans une société fondée sur le travail ; elle explique le monde
par des idées rationnelles, elle est en charge de la matérialité et non de
la spiritualité ; elle donne aux Etats des moyens de leur politique, par
l’impôt.

3.4.6. L’emprise du mode de pensée marchande sur la maîtrise


du temps

Au Moyen Age, Dieu est le maître incontesté du temps. Longtemps, les


hommes ne font guère l’effort d’en prendre la mesure. Les systèmes de
mesure ne sont pas codifiés, unifiés. Or le programme marchand ne peut
laisser le temps en l’état. Il doit créer des repères codifiés, standardisés,
Economie du développement - 130 -

pour pouvoir s’accorder. L’accumulation et la compétition, par le calcul


rationnel qu’elles sollicitent, exigent une emprise sur le temps.

De fait, le temps du Moyen Age n’est pas un temps utilisable par le


marchand. Il ne lui permet pas de se projeter dans l’avenir, de programmer
ses activités. Le temps appartient à Dieu, c’est un temps qui se répète. Ce
sont les cycles naturels ou religieux qui scandent les moments isolés,
dépourvus d’enchaînements véritables.

Les événements sont rapportés à Dieu et non à des actions ou à des


causes humaines, car l’homme n’a pas d’emprise sur le monde qui
l’entoure. Jouer avec le temps, c’est concurrencer Dieu, comme le fait
l’usurier, c’est donc mettre son âme en péril. La société médiévale aspire
à la reproduction simple de l’existant : c’est le cycle. En définitive, le
changement voulu, dicté, par l’homme s’avère impossible.

Une demande sociale pour le temps réglé, progressif, permettant de


programmer les activités s’affirme à partir des XIIè et XIIIè siècles.
Cette demande n’est pas le fait de la masse de la population qui vit de la
terre et se satisfait des rythmes naturels, agraires. Elle est le fait de l’Eglise
avec ses règles de prières : le souci religieux de la ponctualité incite les
hommes d’Eglise à rechercher les moyens de mesurer précisément le
temps pour mieux fixer les heures de la liturgie.

C’est aussi une demande en provenance des marchands, car avec


l’expansion du commerce on se met à compter le temps et organiser les
activités. Cette demande va entraîner une grande innovation médiévale,
l’horloge mécanique, qui au XIIIè siècle apparaît dans les villes. Les
historiens placent au centre de cette exigence du temps mesuré les
marchands : le temps laïc, urbain, rationnel … est né probablement sous
Economie du développement - 131 -

l’influence du marchand, qui connaît sa valeur, doit prévoir ses voyages,


arrêter ses comptes, calculer les taux de change ; le patricien ou le maître
qui désire éviter les tricheries possibles de ses ouvriers a certainement agi
dans le même sens. En effet, le temps mécanisé de l’horloge permet de
fixer de repères normés à l’activité mercantile, mais aussi plus
généralement à l’action des hommes.

Le temps normé, mécanisé ou non, instaure une discipline et des rappels à


l’ordre économique. C’est le temps utilisable par le marchand, pour deux
raisons au moins :
1) Il permet un calcul sur le temps, et le temps c’est déjà à l’époque de
l’argent. L’argent ne doit jamais dormir, mais s’accumuler avec le
temps. De son côté, le banquier transforme le temps en marchandise.
Pour les hommes d’affaires, la mécanisation du temps leur permet de
penser la vitesse, de rechercher les moyens d’accélérer les
mouvements des hommes et des marchandises en comparant les
temps, les délais (de livraison, de production, de circulation) ; bref
d’agir sur des facteurs mesurables pour accroître les richesses.
2) Le temps normé est un langage qui permet de coordonner les
activités. L’horloge unifie le temps, accorde ainsi les participants.
L’unification du temps sur le territoire permet d’organiser l’expansion
commerciale. Jacques Attali, reprenant une partie des travaux sur le
temps, peut ainsi affirmer : la normalisation (du temps) est le résultat
de la pression des marchands, pour qui le bon fonctionnement des
pressions des foires exige l’unité du temps et le synchronisme des
mesures du temps au cours de l’année. La normalisation du temps
vise à réduite les incertitudes pour assurer l’efficacité du programme
marchand en produisant des régularités, des scansions précises, en
garantissant aussi le renouvellement des occurrences, et la possibilité
des rencontres.
Economie du développement - 132 -

Le temps mécanisé, c’est celui de l’organisation, du travail à définir, à


décomposer en étapes, c’est celui des délais et des échéances qu’il
faut respecter ; c’est aussi le temps des bilans quand le temps n’est
plus à employer mais à évaluer. D’utilisable, le temps devient utile quand
le marchand se l’approprie dans son propre intérêt : l’usurier bien sûr qui en
fait commerce, le changeur qui réalise des opérations d’une place à l’autre,
mais tous les hommes d’affaires aussi quand il s’agit de resserrer les délais,
de raccourcir les échéances, de réduire les pertes de temps, de vendre à
crédit, d’améliorer l’enchaînement des opérations commerciales ou
productives. Connaître le temps, c’est pouvoir agir sur les choses, les
faire évoluer selon sa volonté, c’est annoncer le progrès comme
finalité, et non respecter la tradition.

L’horloge est ainsi un instrument du pouvoir des marchands sur le monde.


Son utilisation révèle la volonté mercantile de maîtriser et de posséder. Son
fonctionnement en lui-même est indépendant de toute contingence,
culturelle, environnementale, climatique. Il ne peut être entravé par quelque
tradition ou manifestation religieuse ; il doit s’écouler. Le hasard est
maîtrisé, rien ne peut avoir de prise sur le temps que le seul effort du
marchand veut instaurer au reste du monde, l’emprise aussi de l’objet
technique sur la nature mystérieuse, l’emprise du calcul rationnel,
décomposé en étapes, sur le raisonnement symbolique, un comportement
réfléchi, un effort volontaire et non tributaire d’un destin écrit par le Créateur.
Maître de lui, le marchand cherche à maîtriser le temps pour réduire la
confusion des choses, et imposer sa discipline aux hommes.

Si les marchands furent les premiers à comprendre rapidement l’intérêt de


l’horloge, des pendules et du temps pour leur métier, c’est qu’ils savaient
déjà dès cette époque qui « le temps, c’est l’argent ».
Economie du développement - 133 -

3.4.7. La pensée marchande et le savoir pouvoir

L’attitude des marchands est aussi une attitude particulière devant le savoir,
la connaissance. Parce qu’ils cherchent à exercer un pouvoir sur elles pour
ne plus en dépendre mais au contraire pour les maîtriser, leurs
comportements n’obéissent plus à la simple nécessité de vivre, de survivre,
de respecter les commandements de Dieu et de Ses représentants sur
terre. Or, les structures du savoir au Moyen Age ne répondent pas encore
aux exigences de l’économie marchande. Mais, à partir des XIIè et XIIIè
siècles, certains textes vont venir accréditer l’idée selon laquelle l’homme
n’est plus simplement tributaire d’événements inexplicables. La raison
humaine s’affirme. Les structures politiques elles-mêmes en seront
bouleversées. Pour l’heure, il nous faut comprendre selon quels principes et
quelles modalités opèrent les débuts de la rationalisation.

Le marchand a joué un rôle capital dans la naissance et le développement


d’une culture laïque. Par sa mentalité, il vise à l’utilité, au concret, au
rationnel. Pour ce faire, il a soif d’une instruction solide. C’est dans quatre
domaines surtout que le marchand a influencé l’enseignement : l’écriture, le
calcul, la géographie, les langues vivantes.

Tout le bagage intellectuel, tout l’outillage culturel va dans les voies


divergentes de celles de l’Eglise : connaissances techniques
professionnelles et non théoriques et générales ; sens de la diversité et non
l’universel qui conduit par exemple à l’abandon du latin pour les langues
vulgaires ; recherche du concret, du matériel, du mesurable.

Il n’est pas jusqu’à l’influence de l’essor commercial sur le recrutement


universitaire qui n’inquiète et ne mécontente l’Eglise. Les facultés les plus
fréquentées sont celles qui conduisent à des métiers laïques, ou semi-
Economie du développement - 134 -

laïques, plus lucratifs : la faculté de Droit et celle de Médecine. La première


forme ces notaires rendus de plus en plus nécessaires aux XIIIè siècle par
le développement des contrats commerciaux. La seconde débouche sur ce
métier souvent mixte de médecin-apothicaire, voire épicier, qui tient
fréquemment le haut du pavé dans la société bourgeoise.

3.5. Le développement et la nécessité de mise à jour incessante des


représentations de l’homme et du monde

Les pages qui précèdent expliquent que la façon d’appréhender l’homme et


l’univers – c’est-à-dire la transformation des mentalités et la réorientation
des modes de pensée – occupe le premier rang dans l’apparition du
processus de développement. En d’autres termes, l’émergence de
l’économique découle en tout premier lieu de la manière de concevoir la
place de l’homme dans l’univers, de l’intérêt désormais accordé à la nature
face aux préoccupations de mériter le ciel, de profondes mutations dans la
pensée, les comportements, la conception du monde, les mentalités, les
croyances.

Ces différentes mutations de l’esprit ont ouvert la voie de la laïcisation de la


nature. Celle-ci est désormais destinée à être transformée à des fins
humaines et l’individu ne doit plus se conformer à elle. Celui-ci devient un
être existant et agissant pour son compte personnel, pour son propre
bénéfice, sans avoir de compte à rendre aux autres et, dans une moindre
mesure, à Dieu. C’est ce que l’on a appelé l’affirmation de soi et la
désacralisation de la nature. Ces mouvements ne peuvent être opérés qu’à
la suite de l’émergence des nouvelles manières de penser l’homme,
l’homme avec les autres et l’homme dans le monde.

Ce nouveau état d’esprit tout particulier est à la base de l’expansion


économique observée dans le monde. Grâce a lui, l’individu a pris
Economie du développement - 135 -

conscience de son existence, s’est détaché de ses anciens rapports aux


autres et au monde. Ainsi, l’Eglise du Moyen Age, a donné à la société
féodale l’inspiration idéologique sans laquelle aucune société ne peut
montrer la stabilité et la densité nécessaires à son développement : la
justification des fonctions sociales. Elle introduisit l’idée d’une société à trois
ordres qui avaient chacun leurs devoirs et leur place dans la société : les
chevaliers devaient combattre, les paysans devaient travailler, les clercs
devaient pier.

Cette division des tâches se présente de la manière suivante : les uns


prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent. Ces trois classes
coexistent grâce à la relation vassalique consacrée religieusement par
l’Eglise. Grâce à celle-ci, les trois ordres ne souffrent pas d’être disjoints. Ils
se soutiennent mutuellement. Ils sont interdépendants entre eux.

Cependant, de marginal au début de l’ère médiévale, le marchand va


devenir progressivement à partir du XIIè siècle une figure dominante,
importante de la société. Or ce personnage devenu central à partir du XIIè
siècle ne figure pas dans les trois ordres imposés par l’Eglise. En
conséquence, l’enrichissement des marchands devait rompre les anciennes
relations traditionnelles et leur donner à ces derniers un niveau plus élevé
d’aspiration. Il en résulte que les personnages les plus neufs de l’époque,
ceux qui maniaient de nouveaux outils et de nouveaux concepts, n’étaient
même pas présents dans la théorie des trois ordres ! L’armature culturelle
féodale était fissurée, ne correspondant plus aux exigences de l’heure. Elle
handicapait donc le développement.

D’où l’irruption dans la société d’une nouvelle idéologie, l’idéologie


marchande. Celle-ci a sa propre logique. Cette dernière est fondée sur la
séparation entre naturel et spirituel, entre ordre temporel et ordre
Economie du développement - 136 -

spirituel. Elle rend possible la maîtrise des choses, la domestication de


la nature par les hommes. Cette nouvelle conception des hommes et des
choses amène l’économique – au détriment de la théologie – à occuper
dans la société une place centrale. C’est dans ce cadre que le rôle
idéologique de l’Eglise se trouve affaibli au fil des années.

Un autre mode de pensée est ainsi imprimé. Il influence l’échelle sociale.


Désormais, en lieu et place de l’Eglise et des clercs, c’est le marchand qui
devient le personnage le plus central de la société. Il occupe
maintenant le haut du pavé dans la hiérarchie sociale. Une mutation
dans la hiérarchie des valeurs des métiers se produit alors. Au sommet de
la hiérarchie, on trouve ceux qui détiennent un capital financier assez
considérable, c’est-à-dire les marchands ou les hommes d’affaires.

L’idéologie chrétienne, qui constituait une force motivante de la vie sociale


au cours des premiers siècles du Moyen Age laisse désormais la place à
l’idéologie marchande. Celle-ci est née de la nouvelle perception que
l’homme a de lui-même : il s’affirme et prend conscience de son
individualité dans le rôle économique qu’il assume. Il apprend à se
gouverner soi-même, à domestiquer et commander les forces de la
nature.

Cette idéologie marchande qui se substitue à celle de l’Eglise est tellement


profonde qu’elle amène progressivement les clercs et le haut – clergé à
accepter idéologiquement la position conquise par le marchand dans la
société médiévale sur le plan économique et politique. Il y a d’abord la
considération des risques encourus par le marchand. Ils sont évidents
quand le marchand subit un dommage réel. Dans le cas, comme par
exemple s’il a subi un retard dans le remboursement, il doit recevoir une
compensation dont on admet bientôt qu’elle n’a plus à se camoufler sous le
Economie du développement - 137 -

nom d’amende mais peut s’appeler « intérêt ». D’autre part, le prêteur se


prive d’un bénéfice possible voire probable, en immobilisant dans ses prêts
de l’argent qui aurait pu lui servir immédiatement par ailleurs.

Naguère déconsidéré, le métier des marchands revêt désormais une


évidente utilité pour la société. En allant chercher au loin des
marchandises nécessaires ou agréables, des denrées et des objets
introuvables en Occident, les marchands fournissent aux diverses classes
de la collectivité nationale ce dont elles ont besoin. D’où l’émergence de
cette nouvelle façon de penser qui considère que les marchands
travaillent pour le bénéfice de tous et font œuvre d’utilité publique en
apportant, en emportant et en exposant les marchandises dans leurs
magasins et dans les foires. Les hommes de l’Eglise vont jusqu’à dire qu’il y
aurait une grande indigence en beaucoup de pays si les marchands
n’apportaient ce qui abonde en un lieu dans un autre où ces mêmes choses
font défaut. Aussi, ils peuvent à juste titre recevoir le prix de leur travail, ce
qu’ils appellent « profit ».
Il est utile à ce propos de rapporter un éloge vibrant des marchands exprimé
sous la plume du franciscain espagnol Francis EXIMENIS (Valence, 1385-
1386) :
« La terre où transitent d’abondantes marchandises est
riche, fertile, pacifiée. Les marchands doivent donc
être aidés plus que les autres laïcs. Ils sont la vie de la
terre, le trésor de la chose publique, la nourriture des
pauvres, le bras de toute bonne affaire et la perfection
de toute chose. Sans marchands les communautés
déclinent, les princes deviennent des tyrans, les jeunes
se perdent et les pauvres pleurent » (1)

C’est dans ce cadre que le grand commerce international devient désormais


une nécessité voulue par Dieu. Il entre dans le plan de la Providence. Et y

1
Cité par CONTAMINE P. BOMPAIRE M., LEBOCQ S., SARRAZIN J.L., l’économie médiévale,
Paris, Armand Colin, 1997, P.382
Economie du développement - 138 -

entre du même coup le marchand, personnage bien faisant, providentiel,


membre essentiel, par son activité, de la société chrétienne. Cette
transformation des mentalités à l’égard du métier des marchands est
tellement profonde que le commerce, dénigré naguère par les religieux et
les nobles, est désormais considéré comme le moyen par excellence par
lequel les sociétés humaines se développent, comme le fondement de toute
société politique.

D’où cet hymne aux vertus du commerce, hymne écrit et chanté par
Vitorino Magalhâes GODINHO en ces termes :

« (…) par la marchandise, par l’élargissement du


marché à l’échelle du globe, une nouvelle mentalité est
née, grâce à laquelle l’homme apprend à se situer dans
l’espace de la perception visuelle et de la géométrie,
dans le temps de la date, de la mesure et du
changement, à s’orienter grâce au chiffre, objet de
vérification, commençant ainsi à forger l’instrument
qui va lui permettre de séparer le réel de la gangue du
fantastique. » (1)

A travers cet hymne à la gloire du commerce transparaît une autre profonde


réorientation de la pensée. Il s’agit de l’affirmation de la valeur sociale du
travail. Celui-ci n’est plus considéré de manière négative, mais comme
moyen de concourir au bien commun, au progrès de la société. Désormais,
l’homme n’existera que par son travail, seule voie de la connaissance des
lois de la nature, seule voie offerte pour assujettir la nature, la domestiquer
en vue de lui arracher les secrets qu’elle renferme, secrets qui seront mis à
la disposition de la communauté pour le bien de ses membres. C’est par le
travail seul que l’homme peut maîtriser son destin et justifier son existence.

1
GODINHO V.M., Les découvertes. XVè-XVIè : une révolution des mentalités, op.cit.p.88
Economie du développement - 139 -

Derrière cette réhabilitation de la valeur travail, se profile une autre mutation


dans la façon de penser. Il s’agit de l’instrument pour mesurer la productivité
de celui-ci : la nouvelle conception de temps favorisée par l’invention de
l’horloge mécanique. En obligeant l’autorité ecclésiastique à faire sonner les
heures à intervalles réguliers de 60 minutes, le pouvoir temporel attaquait la
suprématie des habitudes religieuses et liturgiques. L’Eglise fut donc
obligée de donner priorité aux intérêts temporels des marchands et des
hommes d’affaires au détriment des exigences de l’éternité, de servir Dieu.

La sonnerie régulière des cloches apporta une régularité jusque là inconnue


dans la vie professionnelle. Les cloches de la tour d’horloge commandèrent
même la vie de tous les jours. On mesurait le temps, on le servait, on le
comptait, on le rationnait et l’Eternité cesse progressivement d’être la
mesure et le point de convergence des actions humaines. Si les
commerçants et les banquiers furent les premiers à comprendre rapidement
l’intérêt de l’horloge et des pendules, c’est qu’ils savaient déjà que « le
temps, c’est l’argent ».

Ce n’est là qu’un très petit condensé de nouvelles visions, de nouveaux


comportements, de nouveaux systèmes de pensée, de nouvelles manières
de voir et de raisonner à la base de l’expansion économique et de l’essor
technologique dont fait montre le Moyen Age, l’Occident médiéval chrétien.
Pour expliquer la mise sur orbite d’une économie nationale et la maîtrise
des progrès technologiques rien n’est plus capital que le changement
d’esprit, la mutation dans la façon de penser et de concevoir l’homme et le
monde.

C’est dire que le développement ne peut être rendu possible qu’à la suite
d’une profonde métamorphose de la mentalité générale, c’est-à-dire grâce à
de remarquables et positives transformations dans l’environnement socio-
Economie du développement - 140 -

culturel, dans la vision que l’homme a de lui-même, de la société, de la


manière, de l’espace et donc de l’univers. D’où le rôle capital que joue la
culture dans la mise en branle du processus de développement.
Economie du développement - 141 -

CHAPITRE IV

LE DEVELOPPEMENT EST AUSSI LE FAIT DE


CHANGEMENT DANS LES INSTITUTIONS
Economie du développement - 142 -

« Ce sont des combinaisons nouvelles d’institutions qui


marquent les périodes successives de développent ? ».

Jacques FREYSSINET

« Chaque nation est (…) relativement d2veloppable, si


ses institutions s’y prêtent».

Guy SORMAN

« Le développement est le fait de changement dans les


institutions

François PERROUX
Economie du développement - 143 -

4.1. La place des institutions dans le développement

Le chapitre qui précède a montré que les transformations des mentalités et


surtout les nouvelles manières de penser l’homme, le monde et la nature
caractérisent le développement, mieux elles sont à la base de la naissance
et de l’expansion du processus appelé développement, celui-ci devant se
situer en amont de la croissance économique. Selon Jacques
FREYSSINET, c’est par l’intermédiaire des institutions que l’on peut
appréhender correctement le développement. En effet pour cet auteur :

«Ce sont des combinaisons nouvelles d’institutions qui


marquent les périodes successives de développement »1

Cette façon de penser renvoie à la célèbre thèse du Professeur


François PERROUX pour qui :

«Le développement est le fait de changement dans les


institutions »2

A l’évidence la dimension culturelle appréhendée par les cultures, les


mentalités, les habitudes, les comportements à l’égard de l’argent, de
l’autorité et du travail, la vision de soi et du monde extérieur constitue la
valeur sur lesquelles sont fondées les institutions. En d'autres termes,
celles-ci sont le substrat de toutes les valeurs culturelles qui régissent la
société. Ainsi, une nation qui ne confère pas à la démocratie une certaine
valeur se dotera des institutions, dominées par des pouvoirs totalitaires
caractérisés par le déni des droits de l’homme, l’absence de légalité, le
refus du pluralisme, l’interdiction de la critique et le mépris de l’individu.

1
FREYSSINET J. Le concept de sous-développement, La Haye, Paris, New-York, Editions
Mouton, 1966, p.118
2
PERROUX F. Cité par J. FREYSSINET.
Economie du développement - 144 -

Dans cette perspective, l’alternance constituera un crime et la loi ne


sera pas une règle qui s’impose à tous de manière neutre et équitable.
Les relations avec le pouvoir seront toujours personnalisées. L’Etat sera
considéré comme une propriété privée.

Guy SORMAN a mis en évidence l’importance des institutions dans le


démarrage ou l’enlisement d’une économie nationale en accordant aux
choix politiques et aux institutions plus d’attention qu’aux facteurs naturels,
tels que le capital, le travail et les ressources naturelles. C’est que pour cet
auteur, les institutions politiques sont décisives pour comprendre le
fonctionnement et la persistance des économies sous-développées.1

Pour Guy SORMAN :

« Chaque nation est (…) relativement d2veloppable, si


ses institutions s’y prêtent».2

En accord avec cette manière de penser et suite aux difficultés des pays
sous-développés d’amorcer leur développement, Elias GANNAGE enfonce
le clou en écrivant que :

«Quand on tente de formuler une politique de


développement, on se heurte à une série de problèmes
auxquels les autorités responsables n’ont pas
toujours accordé l’attention voulue. Préoccupés par
les aspects économiques du développement, les
dirigeants orientent leurs efforts sur les options à
prendre au sujet de l’industrialisation ou de la
modernisation de l’agriculture, de la pratique d’une
économie ouverte ou repliée sur elle - même. Ils se
penchent aussi sur les problèmes stratégiques de
financement »3.
1
SORMAN ., La Nouvelle Richesse des Nations, op. cit. p. 100
2
idem
3
GANNAGE E., Institutions et Développement, Paris, P.U.F., 1966, p.9
Economie du développement - 145 -

Il est prouvé que les éléments d’une telle politique économique restent
sans effets positifs, s’ils ne s’accompagnent pas des transformations dans
les structures de base. La plus importante de celles-ci est représentée par
les institutions. L’ajustement et la révision des institutions économiques,
politiques et sociales, en fonction d’un plan général de développement,
apparaissent, de l’avis de Elias GANNAGE, comme une tâche de première
urgence pour les pays du tiers - monde.

Nous ajouterons que ce fait est aussi vrai en ce qui concerne la


croissance économique des pays développés. En témoigne l’évolution
institutionnelle des pays de l’Europe Occidentale dans le cadre de la
création, du fonctionnement et de la consolidation de la Communauté
Economique Européenne devenue depuis l’Union Européenne. Chaque
étape franchie sur le parcours de la réalisation de l’initiative européenne a
été favorisée par la mise en œuvre des institutions adaptées aux réalités et
mentalités de l’heure. Il ne fait aucun doute que le cadre institutionnel d’un
pays peut favoriser ou freiner la croissance, selon qu’il laisse place ou non
à une liberté de manœuvre suffisante pour l’action des hommes.

Il en résulte que :
«… les décisions économiques portant sur les
institutions sont la pierre d’angle de toute la politique
de développement. Les négliger ou les reléguer à
l’arrière-plan (…), c’est compromettre tous les
mécanismes de croissance, car il n’est pas possible
d’élaborer un dispositif d’incitation, d’agir sur le
milieu humain comme réaliser un aménagement
adéquat du territoire, sans un environnement fait
d’institutions, de croyances et d’attitudes aptes à
permettre l’accélération du développement ».1

1
Ibidem ,
Economie du développement - 146 -

Ce qui est évident, ce que les constructeurs de modèle de croissance


classique ou néo-classique comme Joseph SCHUMPETER ou
W .W.ROSTOW ont totalement négligé la prise en compte des institutions.
De tels modèles de croissance se coupent de l’histoire des pays que l’on
étudie. Or, une théorie du développement n’est porteuse d’espoirs que si
elle est théoriquement expressive et se fonde sur une détermination
institutionnelle des fonctions.

C’est là une exigence absolue lorsqu’on étudie le développement des


économies au stade de gestation. La croissance de ces économies n’est
concevable que par et à travers un bouleversement des institutions. Il
revient donc que la transformation des structures institutionnelles est une
condition nécessaire au développement. Le changement des mentalités, les
modifications des habitudes, les métamorphoses des cultures et de la vision
de soi et du monde extérieur sont appréhendées par l’intermédiaire des
institutions. On sait que les changements de ces facteurs immatériels
définissent le processus de développement. D’où l’importance stratégique
des aménagements institutionnels.

Le problème crucial est alors de rechercher dans quelle mesure les


institutions socio - politiques africaines constituent des facteurs inhibiteurs
du développement et dans quel sens il faut les orienter pour qu’elles
permettent l’apparition et l’accélération de la croissance. Cependant,
réadapter les institutions aux exigences de la nouvelle donne est une
entreprise particulièrement très pénible, voire très douloureuse. En effet,
cette entreprise implique nécessairement le bouleversement d’anciennes
traditions établies, sans avoir la garantie du succès de nouvelle institutions
qu’il s’agit d’introduire.
Economie du développement - 147 -

C’est pourquoi cette tâche d’imposer des institutions appropriées


revient en priorité et presque exclusivement aux pouvoirs publics. Dès lors,
le développement économique d’un pays dont la croissance est encore
dans la phase de balbutiements implique l’action de l’Etat dans le
changement des institutions. A dire vrai, dans les pays du tiers-monde aux
économies aussi fragiles que celle de la République Démocratique du
Congo, les institutions sont destinées à assurer les effets d’entraînement
qui, dans les économies avancées, proviennent du jeu des mécanismes
exclusivement économique, telles que les augmentations des
investissements financiers, les découvertes et applications de nouvelles
technologies, la formation des hommes.

Dans une telle perspective, toute politique de développement dans le


tiers-monde a pour objet essentiel d’éliminer tous les blocages inhérents
aux institutions inadaptées. Les institutions que se donne un pays peuvent
favoriser le développement ou le bloquer. Idée qui rejoint la thèse de
François PERROUX, thèse selon laquelle le développement est suscité
et entretenu par les changements dans les mentalités. Chaque étape,
chaque niveau du développement économique requiert au préalable la
mise en place de nouvelles institutions.

Qui dit institutions ne vise pas seulement les institutions politiques, mais
l’ensemble des institutions qui composent une nation : famille, mariage,
système éducatif et sanitaire etc. mais compte tenu de leur impact et nous
nous limiterons aux institutions politiques.
Economie du développement - 148 -

4.2. La prééminence des Institutions dans la marche économique


de l’Europe contemporaine

A l’échelle du continent européen, la constitution d’une Communauté


Economique exceptionnelle dynamique et les énergies mises à contribution
pour la consolidation de cette œuvre témoignent de l’omniprésence des faits
économiques dans les préoccupations majeures des dirigeants politiques,
des innovateurs et entrepreneurs de cette partie du monde.

Communément appelée, le Marché Commun Européen, la Communauté


Economique Européenne (CEE) a été créée par le Traité de Rome du 25
mars 1957. Ce traité entra en vigueur le 1er janvier 1958. La communauté
ainsi constituée comptait au départ six pays membres : la Belgique, la
République Fédérale d’Allemagne, la France, l’Italie, le Luxembourg et les
Pays-Bas.

Cependant cette institution fut précédée par d’autres dont la première est le
BENELUX créé en 1944. Il fonctionna comme une union douanière entre la
Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Il entra en vigueur à partir de
1948. La deuxième institution de l’ORGANISATION EUROPEENNE DE
COOPERATION ECONOMIQUE (OECE). Créée le 16 avril 1948, elle fut
chargée à l’origine (1948-1959) de répartir l’aide américaine (Plan Marshall).
En 1961, elle est devenue l’ORGANISATION DE COOPERATION ET DE
DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE (OCDE). La fonction de cet organisme
est de coordonner les politiques économiques des Etats membres, soit 27
en l’année 2000.

La troisième institution est la COMMUNAUTE EUROPEENNE DU


CHARBON ET DE L’ACIER (CECA). Fondée le 18 avril 1951, elle instituait
Economie du développement - 149 -

pour ces deux produits une intégration et une rationalisation de la


production entre six Etats : les pays du BENELUX, la République Fédérale
d’Allemagne, la France et l’Italie. la quatrième institution est le MARCHE
COMMUN créé par le Traité de Rome le 25 mars 1957, EUROPEEN à voir
le jour sur la longue route qui conduit à la construction d’une économie
intégrée au centre du continent européen. Il lui avait été assigné la tâche
d’engager les six pays de la CECA dans une union douanière
progressive. A partir de 1970, elle reçut la mission de créer une union
économique et d’instituer pour ce faire la COMMUNAUTE ECONOMIQUE
EUROPEENNE (CEE).

Pour son meilleur fonctionnement en vue d’atteindre les objectifs lui


assignés, cette dernière institution fut dotée des organismes suivants : un
Conseil, une Commission, un Parlement (élu depuis 1979 au suffrage
universel), une Cour de Justice, un Conseil Economique et Social, une
Banque Européenne d’Investissement, un Fonds Social Européen, un
Fonds Européen d’Orientation et de Garantie Agricole, une
Communauté Européenne de l’Energie Nucléaire (ERATOM) et un
Fonds Européen de Développement.

Le Danemark, l’Irlande et la Grande-Bretagne, en adhérant à la CEE


le 1er janvier 1973, portèrent le nombre des Etats membres de la
Communauté à 9 pays. La Grèce les rejoignit le 1er janvier 1981, l’Espagne
et le Portugal le 1er janvier 1986. A cette dernière date, comptant 12 Etats
membres et environ 320,7 millions d’habitants et donc de consommateurs
contre 234 millions aux Etats-Unis d’Amérique, la CEE affichait un produit
intérieur brut équivalant aux 3/4 du produit national brut américain. A la
même date, l’institution économique européenne s’imposait comme le plus
grand exportateur et importateur du monde, le premier producteur mondial
Economie du développement - 150 -

d’acier, le plus important constructeur d’automobiles et la deuxième


puissance économique planétaire.

Il est utile de souligner que les initiatives européennes en vue de


concrétiser les préoccupations économiques du continent ne se limitent pas
à la CEE. On mentionnera à ce propos la création de l’ASSOCIATION
EUROPEENNE DE LIBRE-ECHANGE (AELE). Elle représente un
groupement de pays constitué en 1960 pour favoriser entre eux la libre
circulation des marchandises. L’adoption de l’ACTE UNIQUE en 1986 a
incité les pays de l’AELE à rechercher une meilleure intégration avec la
CEE. Cette initiative a abouti à la signature du Traité de Porto en 1992, qui
crée l’ESPACE ECONOMIQUE EUROPEEN (EEE). Celui-ci constitue une
zone de libre-échange de plus de 380 millions de consommateurs en
rassemblant quinze Etats de la CEE et de trois pays de l’AELE : la Norvège,
l’Islande et le Liechtenstein.

Aujourd’hui l’ensemble de pays européens frappe à la porte de la


CEE. Il faut à ce propos signaler que, boudant l’OUA (l’ORGANISATION
DE L’UNITE AFRICAINE), le Royaume du Maroc se bat depuis plusieurs
années déjà pour adhérer à ce qui est devenu sans conteste la locomotive
de l’économie européenne et dont les effets se font sentir sur le continent
noir puisque 80% du commerce extérieur de celui-ci a la CEE pour origine
et destination.

Stimulée par les résultats exceptionnellement remarquables qu’elle


affiche depuis sa création, la CEE s’est muée depuis le 1er novembre 1993
en UNION EUROPEENNE (UE). L’objectif que celle-ci poursuit est
l’unification politique des pays membres en vue de former un
ensemble économique et monétaire inter-Etats de façon à ce que
Economie du développement - 151 -

l’Europe devienne sur l’échiquier politique mondial une puissance


égale à son poids économique, c’est-à-dire considérable.

La création de l’UNION EUROPEENNE est le couronnement du


processus de l’intégration des économies de l’Europe de l’Ouest, processus
qui a pris son départ depuis la création de la CECA par Robert SCHUMAN
et Jean MONNET. L’objet du projet de l’ « UNION EUROPEENNE » était
de réaliser après l’intégration des activités et secteurs de production une
intégration monétaire complète. Le défi à relever revenait à demander aux
Etats membres à renoncer à leur souveraineté monétaire ainsi qu’à
l’utilisation du taux de change comme instrument d’ajustement économique
en cas des chocs exogènes.

Comme pour la mise sur pied de la COMMUNAUTE ECONOMIQUE


EUROPEENNE (CEE), il a fallu passer par plusieurs étapes avant de doter
l’UNION EUROPEENNE de l’instrument privilégié de sa politique, à savoir à
la monnaie unique, communément appelée l’ « EURO ». Ces étapes
correspondent aux différentes institutions mises en chantier en vue de
l’avènement de l’intégration monétaire européenne symbolisée aujourd’hui
par le triomphe de l’ « EURO ».

A. Le SYSTEME MONETAIRE EUROPEEN (SME). Elle fut créée en 1979 pour


donner plus de vigueur aux économies des pays membres de la CEE en visant à
réaliser la stabilité des taux de change entre les différentes monnaies des Etats
intéressés. Cette institution donna naissance à l’EUROPEAN CURRENCY UNIT
(ECU), comme unité de compte monétaire.

Avec la destruction du « Mur de Berlin » et la dissolution des régimes


soviétiques dans l’Est de l’Europe, il fut créé une BANQUE EUROPEENNE
POUR LA RECONSTRUCTION ET LE DEVELOPPEMENT (BERD). La
Economie du développement - 152 -

fonction de cette institution bancaire était d’aider et de stimuler la croissance


économique dans les pays européens qui naguère étaient acquis aux vertus
de l’idéologie communiste.

B. L’ACTE UNIQUE est la deuxième institution créée sur la voie devant


mener à l’UNION EUROPEENNE. Il entra en vigueur en 1993, l’année de
sa création. Son objectif était d’autoriser les capitaux financiers à circuler
librement dans les territoires des pays membres de la CEE.

C’est en fait cet ACTE UNIQUE qui enterra définitivement la CEE


pour donner naissance à l’UNION EUROPEENNE.

C. LE TRAITE SUR L’UNION EUROPEENNE. Le 07 février 1992, fut signé


le Traite de Maastricht. Il entra en vigueur le 1er novembre 1993. Son nom
officiel est le Traité sur l’UNION EUROPEENNE. Il poursuit la nouvelle
politique visant le renforcement de l’intégration monétaire européenne.

Dans ses dispositions communes, il stipule entre autres que :

« L’Union se donne pour objectif de promouvoir un progrès


économique et social équilibré et durable, notamment par la
création d’un espace sans frontières intérieures, par le
renforcement de la cohésion économique et monétaire
comportant, à terme, une monnaie unique »

LE TRAITE DE MAASTRICHT a donc mis en place une UNION


EUROPEENNE ET MONETAIRE (UEM). Il est évident que la préoccupation
fondamentale de l’UEM est essentiellement d’ordre économique. Cependant
en filigrane pointe l’espoir de voir la stabilité économique déboucher – à
terme – sur une stabilité politique et pourquoi sur l’instauration d’un Etat
européen avec un seul Président et une seule chambre des Représentants.
De la sorte, la prospérité économique est sensée contribuer à la
Economie du développement - 153 -

construction d’un îlot de paix sur un continent qui fut, deux fois dans
l’histoire du siècle passé, ravagé par des guerres mondiales.

D. L’INSTITUT MONETAIRE EUROPEEN. Il est installé à Francfort


(Allemagne). Il fut créé le 1er janvier 1994. L’objectif lui assigné était de
parvenir à la mise en vigueur du SYSTEME EUROPEEN DE
BANQUES CENTRALES avec en son sein la BANQUE CENTRALE
EUROPEENNE, indépendante des gouvernements nationaux. La
création de cet organisme bancaire supranational est un événement
révolutionnaire qui s’est produit sous nos yeux.

En effet, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des Etats


indépendants ont décidé volontairement de renoncer à l’un des attributs
essentiels de leur souveraineté : leur pouvoir régalien de battre monnaie.
C’est là une des leçons à retenir par des Chefs d’Etat et de gouvernement
des pays du Tiers-Monde, très frileux envers tout ce qui concerne la marge
de leurs pouvoirs dans l’exercice de leurs fonctions.

E. LA MONNAIE UNIQUE (l’EURO). C’est depuis le 1er janvier 1999 que


l’EURO est devenu la monnaie officielle de onze pays de l’UNION
EUROPEENNE. A cette date, il était utilisé par près de 290 millions
d’Européens, répartis en Allemagne, en Autriche, en Belgique, la Finlande,
la France, en Espagne, en Irlande, en Italie, dans le Grand-Duché de
Luxembourg, dans les Pays-Bas et au Portugal. Ce nombre de onze Etats
aurait même pu être treize ou quinze, si Londres, Copenhague ou
Stockholm avaient surmonté leurs phobies politiques.

Il est cependant utile de garder à l’esprit qu’au 1er janvier 1999,


l’EURO était utilisé comme monnaie scripturale (cartes de débits / crédits,
virement ; chèques bancaires). Il a continué à fonctionner sous cette forme
Economie du développement - 154 -

jusqu’au 1er janvier 2002. A partir de cette date, les pays membres de l’UEM
commençaient à utiliser l’EURO comme monnaie fiduciaire en lieu et
place de diverses monnaies nationales. C’est dire qu’à la date d’aujourd’hui,
chaque Etat membre de l’UEM couvre tous ses paiements et transactions
commerciales en se servant des billets et des pièces de monnaie affichés
de l’EURO. La zone EURO représente effectivement un nouveau pas
qualitatif sur la voie de l’intégration européenne et de la maîtrise des faits
économiques. Les Etats concernés sont parvenus à contrôler leur taux
d’inflation qui ne peut plus dépasser 2% tandis que la croissance
économique est inéluctablement appelée à se consolider et à s’accélérer.

Pour mémoire, cette zone EURO compte déjà près de 300 millions de
consommateurs. Son produit intérieur brut équivaut le tiers de l’ensemble de
pays de l’OCDE. Son taux d’ouverture à l’économie mondiale est nettement
supérieur à celui des Etats-Unis d’Amérique. Le moins que l’on puisse dire
est que l’ « Euroland » s’impose comme une entité économique de taille et
apte à concurrencer âprement les économies américaine et japonaise.

C’est d’ailleurs pour ce motif que l’EURO a été conçu. Ceux qui l’ont
conduit aux fonts baptismaux espéraient qu’il serait si attractif qu’il en
résulterait une confiance universelle en sa valeur, un surcroît
d’investissements à venir de partout et donc une augmentation sensible de
l’activité de production au niveau du sous-continent européen. L’Europe de
l’Ouest aura acquis ainsi par cette unification économique et monétaire un
poids plus important dans le monde des affaires internationales face au roi
Dollar Américain et au Yen Japonais.

Les économistes ne démentiront certainement un des leurs, Robert


MUNDELL, Prix Nobel de l’Economie. Pour ce savant, l’introduction de
l’EURO pourrait s’avérer comme l’événement monétaire international le plus
Economie du développement - 155 -

marquant et le plus significatif depuis que le dollar américain a remplacé la


livre sterling comme monnaie pilote mondiale1.

Quatre faits majeurs méritent d’être soulignés. Le premier est la


confirmation de l’omniprésence de la primauté de l’économie dans la
marche de l’Europe Occidentale. La conception qui prévaut depuis plusieurs
années dans toute l’Europe est guidée par la prééminence des Institutions,
incessamment renouvelées en vue d’épouser le temps. Leur fondement
repose que les quatre objectifs suivants :

• Le primat des marchés


• la concurrence
• l’interdiction des monopoles et des préférences nationales
• Le libre jeu des entreprises.

C’est une conception très défendable et cohérente. Elle s’appuie sur une
incontestable réalité : l’interpénétration croissante des économies et le
fait qu’aucune entreprise ne peut plus faire d’investissements
importants que dans la perspective d’un marché européen, et même le
plus souvent mondial. D’où le phénomène des fusions entre entreprises
de grande taille, fusions qui concernent même des banques de grande
renommée1. Leur caractéristique essentielle est d’ignorer les frontières
nationales.

Le deuxième fait est qu’au nom de la primauté de l’économique, la réalité du


pouvoir échappe de plus en plus aux Etats. Ainsi dans la plupart des
domaines qui intéressent le vécu quotidien des Européens, c’est la

1
Wall Street Journal, 30 mars 2000
1
NYOTA – NGUNGWA NYEMBO Joëlle, Fusions et acquisitions bancaires Européennes : causes
et implications sur la concurrence, Mémoire, Université Catholique de Louvain, Promotion 2000 -
2001
Economie du développement - 156 -

Commission de Bruxelles qui prend les décisions. Parmi ces pouvoirs


régaliens auxquels les Chefs d’Etat renoncent figure celui qui constitue
l’essence même de « l’imperium » étatique, à savoir le pouvoir de battre
monnaie et de conduire la politique monétaire. Quelle leçon pour les
dirigeants du Tiers-Monde si frileux pour la liberté de leurs actions !

Le troisième fait est que la prospérité économique est considérée comme la


clé pour ouvrir la porte de la future « République Capitaliste
Européenne ». En effet, l’avancée économique n’est qu’une étape décisive
sur la voie menant à la création d’une Europe Politique Unie, la future
« République Capitaliste Européenne ». Ce serait là l’apothéose d’une
œuvre dont la première date de près de cinquante ans. Le monde assister
alors au rayonnement d’un modèle social et culturel qui mériterait de faire
école sur une planète ravagée par la misère et la pauvreté de masse, des
coups d’Etat, des rébellions, des guerres et des exclusions de vie politiques
d’innombrables représentants de larges opinions nationales.

Le quatrième fait met en évidence l’importance primordiale des actions


résolues de l’homme dans les avancées économiques alors que les théories
classiques privilégient les facteurs de production naturels : le capital, les
matières premières et la main d’œuvre. L’avènement de la monnaie unique
européenne montre à quel point le cours de l’histoire peut souvent être
infléchi par l’action résolue de certains hommes. L’Union Economique et
Monétaire est l’œuvre de la vie de trois hommes : Helmunt KOHL,
François MITTERAND et Jacques DELORS. Sans ce trio, l’Europe
n’aurait pas connu son accomplissement historique.

Cette Europe, ils l’ont consolidée, cahin-caha, en conjuguant leurs efforts.


Ils lui ont donné un nom, l’Union, et un projet ambitieux, L’Euro H. KOHL a
Economie du développement - 157 -

dû se retirer précisément au moment où son œuvre s’accomplissaitr1. F.


MITTERAND n’est plus et le troisième, pour avoir renoncé à succéder à
celui-ci observe aujourd’hui l’avènement de l’extérieur. Ainsi vont les grands
hommes : les fruits de leurs visions politiques sont souvent cueillis par
d’autres qui, parfois, sous-estiment les risques qu’ils ont pris pour dompter
le cours de l’Histoire.

Il est bien entendu que H.KOHL, F.MITTERAND et J.DELORS ont eu des


précurseurs. Parmi les plus célèbres, on citera les deux fondateurs de la
C.E.C.A., à savoir Robert SCHUMAN et Jean MONNET. Mais le Général
Charles de Gaule, le Chancelier Konrad ADENAUER, le Président Valery
GISCARD D’ESTAING et le Chancelier Helmut SCHMIDT ont eux aussi
joué un rôle prépondérant dans la concrétisation de ce grand dessein
européen. En tous ces prestigieux opérateurs et acteurs politiques, l’Europe
contemporaine a trouvé pour la conduite des affaires de l’Etat, des hommes
providentiels, visionnaires et intrépides.

Armé d’un idéal d’accomplissement individuel et national fondé sur la


pratique d’une Etique d’excellence et de haute performance, critères de
cotation des entreprises modernes, ces hommes ont eu soin de mobiliser au
profit de l’Europe un potentiel de disponibilité, de volonté, de foi,
d’engagement. Ils ont compris à temps la place des Institutions fiables
dans la croisade contre la misère, l’indigence, la marginalisation, la
pauvreté. Chaque étape de la croissance économique, chaque niveau de
développement de ses Institutions.

Pour tout dire, un demi-siècle après sa fondation, pour répondre au primat


des faits économiques dans la marche de l’univers, l’Union Européenne

1
A la veille de l’entrée en vigueur de son œuvre, H. KOHL a été battu aux élections. D’où sa
décision de se retirer de la vie politique.
Economie du développement - 158 -

(U.E) peut se prévaloir d’accomplissements remarquables. Elle est passée


de six à vingt-cinq et est devenue une grande puissance commerciale.

L’Union Européenne doit sa réussite en grande partie à ses Institutions


dominées par leur nature particulière et leur mode de fonctionnement. En
effet, l’Union Européenne n’est pas une fédération comme les Etats-Unis.
Elle n’est pas une organisation de coopération entre gouvernements à
l’instar des nations Unies. Les pays qui forment l’U.E. (ses Etats membres)
restent des nations souveraines et indépendantes, mais ils exercent leur
souveraineté en commun pour acquérir sur la scène mondiale une
puissance et une influence qu’aucun d’entre eux ne saurait posséder seul.

Le partage de la souveraineté signifie, dans la pratique, que les Etats


membres délèguent une partie de leurs pouvoirs de décision aux Institutions
Européennes qu’ils ont mises en place, de sorte que les décisions sur
certains thèmes d’intérêt commun peuvent être arrêtées par un processus
démocratique au niveau européen.

Les trois principales institutions ayant pouvoir de décision sont :

• Le Parlement Européen, qui représente les citoyens


européens et dont les membres sont élus au suffrage direct ;
• Le Conseil de l’Union Européenne, qui représente les Etats
membres ;
• La Commission Européenne, qui a pour mission de défendre
les intérêts de l’union dans son ensemble.

Ce « triangle institutionnel », définit les politiques et arrête les actes


législatifs (directives, règlements et décisions) qui s’appliquent dans toute
l’U.E.
Economie du développement - 159 -

Les règles et les procédures que les Institutions doivent observer sont
définies dans les traités, qui sont adoptés par les Chefs d’Etat et les
Premiers Ministres des Etats membres et ratifiés par leur Parlements.

En principe, il appartient à la Commission de proposer de nouveaux actes


législatifs européens, mais c’est au Parlement et au Conseil de les adopter.

La Cour de Justice veille au respect du droit communautaire et la Cour


des Comptes Européenne supervise le financement des activités de
l’Union.

Cinq autres instances complètent le tableau :

- Le Comité des Régions représente les autorités régionales et locales ;


- La Banque Centrale Européenne est responsable de la politique
monétaire européenne ;
- La Banque Européenne d’Investissement finance les projets
d’investissements de l’U.E.
- Le Médiateur européen protège les citoyens et les entreprises de
l’U.E. contre les risques de mauvaise administration.

De surcroit, les agences spécialisées ont été créées pour remplir certaines
missions techniques, scientifiques ou administratives.

Sans les institutions politiques qu’elle s’est données, l’Europe Occidentale


ne serait pas celle qu’elle est aujourd’hui. Encore, faut-il remarquer que les
institutions ciblées ci-dessus ont pour but essentiel d’accompagner la
croissance et le développement. Mais elle ne sont pas seules à réaliser
cette mission.

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