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Postface

Une constance historique qui pourrait jouir de la dignité d’une loi sociale, permet de
remarquer que le « développement » des sociétés, repose presque toujours sur la
dialectique de la tragédie et de l’utopie. C’est en effet dans l’expérience des grandes
tragédies que sont très souvent nées les plus grandes utopies. L’utopie ici, ayant pour
fonction d’empêcher que la tragédie ne revienne. Or, c’est là que le continent africain
apparait comme une énigme : sa singularité historique se perçoit depuis près de deux
siècles, dans la récurrence de la tragédie. Ici, tout se passe comme si la tragédie allait
toujours revenir ; comme si elle était le « revenant » qui ne cesse de hanter les individus
et les sociétés ; comme si elle était l’horizon naturel et permanent des gens. C’est ainsi
que la plupart des réflexions critiques sur les sociétés africaines, butent presque
toujours sur ce paradoxe : la tragédie comme condition historique permanente.

Les figures historiques de cette tragédie pourraient se visualiser notamment dans une
diversité d’épreuves synthétisées :
- dans la longue durée historique de notre rencontre heurtée avec les mondes
européens (la traite négrière, le colonialisme et le néocolonialisme) ;
- dans l’expression la plus inhumaine de nos fratricides internes (la hantise de la
sécession, les guerres civiles, les frictions de nos tribalités pouvant conduire au
génocide comme ce fut le cas au Rwanda en 1994) ;
- dans l’expérience de la vulnérabilité culturelle et de la versatilité spirituelle qui
aggrave le processus de « paupérisation anthropologique » (Engelbert MVENG)
de nos compatriotes, notamment des plus jeunes ;
- dans l’expérience du chô mage massif et de la pauvreté la plus abjecte (les cycles
de famine, de sécheresse, etc.).
L’une des figures les plus cruelles de cette tragédie se visualise surtout dans les
statistiques de la souffrance dans sa manifestation la plus physique : la maladie.
L’Afrique dans son exubérance démographique est une terre surpeuplée de malades :
C’est le continent qui a l’espérance de vie la moins élevée du monde. C’est le continent
où 90% des décès causés dans le monde par le paludisme sont enregistrés. C’est le
continent qui porte plus du quart du poids mondial de la tuberculose. C’est le continent

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qui à lui seul porte 25% de la charge mondiale de la maladie avec paradoxalement 1.3%
des travailleurs de la santé. C’est le continent qui héberge les 70% des personnes
séropositives dans le monde…
Dans ce contexte, l’Afrique reste une question. La forme interrogative que le continent
represente lorsqu’on regarde le planisphère, prend tout son sens. L’actualité de cette
question peut se formuler comme suit : Comment faire pour que demain, ces
statistiques tragiques soient démenties ? Comment faire pour que la tragédie de la
pauvreté et de souffrances causées par elle, laisse place à l’utopie de la prospérité,
de la vie simplement, et surtout de « la vie en abondance » ?

Ce qui frappe lorsqu’on relit à trois décennies de recul, le livre de Venant EKENGELE,
c’est l’incroyable constance que le continent assume. La lancinante question du
développement reste d’une brulante actualité. Le Développement, ce mot valise, héritage
conceptuel et idéologique d’une tradition évolutionniste recyclée, a fini par devenir un
projet utopique de transformation qualitative du vécu collectif.

Ce discours premier récapitule dans une incroyable finesse et une érudition rare, les
enjeux critiques auxquels les sociétés africaines font face dans leur capacité à s’auto
régénérer, par-delà les blessures de histoire. Même si la rhétorique publique du jour
suggère que l’on envisage le devenir de nos sociétés à travers le miroir de
« l’émergence », il ne s’agit en somme que de la même finalité : Comment construire
pour soi-même, un vécu moins marqué par la peine, la souffrance et la pénurie ?
Comment échapper au soupçon d’être des héritiers d’une malédiction testamentaire ?
Comment assumer une identité positive qui puisse projeter de nos sociétés une image
moins misérabiliste et nos éviter ces formes nouvelles d’impérialisme humanitaire qui
se recyclent ?

Ces grandes questions interpellent les penseurs. Les pistes qu’explore l’auteur dans ce
bref et profond essai restent d’une incroyable fécondité. Les expériences de servitude
économique et politique volontaire restent à déconstruire. La réflexion sur les systèmes,
structures et philosophie de savoir est absolument à creuser sous le mode de l’urgence.
L’on peut alors considérer cette phrase comme un impératif historique catégorique :
« L’Afrique devra se doter de ses maitres à penser, qu’ils soient morts ou vivants. Ces
maitres à penser ne doivent pas forcément des hommes politiques. Descartes, ni Karl Marx
n’ont jamais brigué un mandat ». Et d’ajouter cet avertissement et cette prophétie

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redoutable : « Un peuple aux structures archaïques propres à nos sociétés, à
l’intelligentsia muselée et traquée, est voué à la servitude ou à la disparition ».

Ce livre doit pouvoir être lu, relu, discuté dans la plupart des programmes
d’enseignement en sciences sociales des universités du continent, pour inspirer de
manière critique les nouvelles élites intellectuelles et politique qui viennent.

Yaoundé 10 février 2021

Armand LEKA ESSOMBA


Sociologue
Chef de Département de Sociologie
Directeur exécutif du Laboratoire Camerounais
d’études et de Recherches sur les Sociétés contemporaines (CERESC)
Université de Yaoundé I

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