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Mme Michèle Verdelhan-

Bourgade

Procédés sémantiques et lexicaux en français branché


In: Langue française. N°90, 1991. pp. 65-79.

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Verdelhan-Bourgade Michèle. Procédés sémantiques et lexicaux en français branché. In: Langue française. N°90, 1991. pp. 65-
79.

doi : 10.3406/lfr.1991.6196

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1991_num_90_1_6196
Michèle VERDELHAN-BOURGADE
Université Paul Valéry
Montpellier

PROCÉDÉS SÉMANTIQUES ET LEXICAUX


EN FRANÇAIS BRANCHÉ

L'évolution de la linguistique dans la seconde moitié du XXe siècle


aura peut-être fait tomber deux mythes : celui de l'homogénéité de la
langue et celui de la stabilité dans une tranche de temps limitée. Diversité
et variabilité paraissent actuellement caractériser l'objet de l'étude,
devenu par là moins facilement saisissable dans son ensemble. Décrire le
français suppose la question : quel français parlons-nous ? Et surtout que
signifie « parler français » ? Les facteurs géographiques, culturels et
sociaux de la variation linguistique se combinent avec l'évolution explos
ivedes moyens de communication pour faire du français une langue-
mosaïque en mouvement. Le français bouge, et bouge à chaque instant,
comme l'écrit G. Mounin l et cela, non seulement dans son lexique mais
aussi dans sa syntaxe, même dans un laps de temps assez court.
Ce mouvement du français est particulièrement perceptible dans ce
qu'on appelle le français « branché » qu'on se propose ici d'examiner. Le
présent article laissera de côté les marques des changements syntaxiques,
qui ont fait l'objet d'un autre travail 2, pour s'attacher au fonctionnement
sémantique et lexical de cette zone langagière. On se demandera notam
mentsi on peut relever dans le français branché des procédés particuliers
de formation du mot et du sens, ou bien si au contraire cette variété de
français s'inscrit directement dans l'histoire de la langue, en forgeant « ses
innovations par des procédés parfaitement traditionnels 3.

Caractères généraux du français branché 4

Etre branché, c'est être « au courant » de ce qui se fait, « en prise


avec » le monde et l'évolution de la communication : c'est ainsi que pour

1. G. Mounin, « Quelques observations sur le lexique français d'aujourd'hui », Europe,


n° 738, Paris, 1990.
2. M. Verdelhan-Bourgade, « Communiquer en français contemporain : "Quelque part
ça m'interpelle", phénomènes syntaxiques en français branché », La Linguistique, vol. 26,
fasc. 1, Paris, 1990.
3. C. Duneton, Avant-Propos au Dictionnaire du français branché, par P. Merle, Parie,
Seuil, 1986.
4. Le développement suivant reprend en partie un texte déjà publié dans Europe n" 738.

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suivre le progrès technique le terme a pu un moment être remplacé par
câblé et son verlan bléca sans que d'ailleurs ces termes arrivent véritabl
ement à s'imposer. Dans tous les cas la préoccupation majeure du branché
est d'être averti des moindres frémissements de l'actualité : les créations
langagières qui en découlent sont-elles forcément éphémères ? Si certaines
productions sont manifestement des арах, d'autres semblent s'intégrer de
façon plus durable, peut-être parce que certains procédés de formation
utilisés correspondent à une évolution en profondeur du lexique français.
Quelques précautions doivent être prises dans la présentation du
français branché. Celui-ci ne peut se réduire en effet à un français
anglicisé : l'anglomanie existe certes et elle influence le langage branché ;
elle n'en est toutefois qu'une composante parmi d'autres, peut-être
particulièrement irritante pour les défenseurs d'une langue « pure », mais
qui ne doit pas cacher les autres caractères.
On ne peut non plus ramener cette variété à une catégorie socio
professionnelle. C. Hagège 5 oppose fréquemment dans Le Français et les
siècles la langue de la publicité, du commerce, du sport, à une « langue
courante » débarrassée notamment de l'excès anglicisant. Or, loin d'être
cantonné à un milieu professionnellement délimité, le français branché
peut être considéré comme la « langue courante » de nombreux individus
aux professions diverses. Il sévit aussi dans des quotidiens ou des
magazines à grand tirage, comme Libération ou le Nouvel Observateur,
voire Le Monde : leurs centaines de milliers de lecteurs représentent un
groupe large et varié, qui ne peut être rattaché à un seul secteur
professionnel.
De même le langage branché n'est-il pas le seul fait des « jeunes ».
Certes les moins de vingt ans en usent ; mais le « branché » des écoliers
diffère de celui des lycéens ou des étudiants 6 : le « parler jeune » est une
entité linguistique à nuancer. D'autre part, s'il présente des faits
communs à d'autres zones du parler branché, il n'en utilise pas toutes les
ressources, notamment en matière d'invention lexicale, et il a ses vocables
spécifiques.
Faut-il voir en fin de compte dans le français branché un argot
moderne ? Tout dépend de la conception que l'on se donne de l'argot. Si
l'on s'en tient à la définition du Robert, à savoir que c'est « un ensemble
oral des mots non techniques qui plaisent à un groupe social », on
s'aperçoit que celle-ci ne cadre pas avec ce qu'on sait du français branché :
qu'il n'est pas seulement oral, mais aussi écrit, et qu'il présente des
caractères syntaxiques, ce qui en fait autre chose qu'un « ensemble de
mots ». Plus satisfaisante pour notre objet est la définition adoptée par le
Trésor de la Langue française : « langage ou vocabulaire qui se crée à

5. С Hagège, Le français et les siècles, Paris, Odile Jacob, 1987.


6. Comme le fait apparaître l'enquête menée par G. Bensimon-Choukroun pour le Centre
d'Argotologie, Documents de travail n° 8, déc. 88.

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l'intérieur de groupes sociaux (...) et par lequel un individu affiche son
appartenance au groupe et se distingue de la masse des sujets parlants ».
En effet, à condition de ne pas être réduit à un vocabulaire, l'usage du
français branché semble être un signe de reconnaissance, non d'un groupe
restreint et clos, mais de toute une couche de la population : celle qui lit
les journaux, va aux spectacles, s'intéresse à la mode, à l'actualité. Classe
moyenne, intellectuels, cadres, enseignants, usent couramment d'une
variété de langage dont on ne saurait attribuer la paternité aux seuls
publicitaires. Il y a une mouvance large du branché.
Aussi, si l'on veut parler d'argot, sera-ce plutôt dans le sens d'une
création collective de connivence entre individus variés qui se veulent
cependant tous « en phase avec » leur temps. On en traquera pour ce
travail les manifestations sémantiques et lexicales apparues principal
ement dans l'écrit de presse, Libération, Actuel, Nouvel Observateur, de 1987
à 1989.

Les changements sémantiques

Le vocabulaire du français branché comporte en effet deux aspects :


la création lexicale proprement dite et l'utilisation détournée de termes
déjà existants.
La plupart des changements sémantiques peuvent se rapporter à des
procédés traditionnels. Certains s'analysent en termes de tropes.
— Métonymies : un cuir a d'abord désigné un blouson fait dans cette
matière, puis l'individu porteur du vêtement. On avait le même phéno
mèneavec les blousons noirs des années 60 mais avec le cuir la relation de
contiguïté s'est établie à deux niveaux successifs. On a de même une toile
désignant « un film », une caisse pour une « voiture ».
— Synecdoques : ce pourrait être le cas par exemple pour baskets
dans « lâchez-moi les baskets ! » signifiant « laissez-moi tranquille », les
baskets étant un élément de la vêture reflétant la personnalité de
l'individu décontracté.
On trouve l'association d'une métonymie et d'une synecdoque dans le
terme emprunté à l'anglais de skin, abréviation de skin-head, la « peau du
crâne », désignant un crâne rasé, puis celui qui s'en orne d'où un
néo-fasciste supposé.
— Métaphores fonctionnant par similarité de sens : c'est le trope le
plus fréquent. C'est le cas par exemple de brancher et câbler, galère : si
« c'est galère », c'est particulièrement difficile ; mais aussi avec langue de
bois dont l'opacité égale la raideur, allumé, « fou furieux, obsédé, fonceur »
(comme une fusée dont on aurait mis à feu les moteurs ?), ou la zone ! « la
honte ! »

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Certains faits sont plus complexes. Overdose est-il une métonymie ou
une simple catachrèse 7 lorsqu'il désigne un « ras-le-bol » de quelque
chose ? Et meule associe métonymie et métaphore : d'appareil qui polit en
tournant, on est sans doute passé à la seule idée de rotation mécanique
puis à celle de tout appareil qui tourne, notamment la mobylette.
Les tropes toutefois n'assurent pas l'explication de tous les phéno
mènes de changement de sens. Glauquerie, « sac d'embrouilles », qui est
loin de son sens habituel de « bleu-vert », et qui connaît par là une
diffusion nouvelle dans un milieu qui n'en avait peut-être pas un usage
aussi fréquent, chez les jeunes notamment. De même craindre connaît une
grande fortune en français branché, dans des expressions comme «ça
craint », « ce mec il craint ». Craindre ne comporte ici strictement aucune
idée de danger. C'est être mauvais, ou moins bon que ce qu'on prétend, ou
sale, ou laid, ou victime de tout jugement négatif. Il est particulièrement
difficile de repérer là la mise en œuvre des figures sémantiques habituelles
et cette opacité pourrait montrer que l'évolution ne suit pas forcément les
chemins balisés. D'autres exemples sont du même type : trouer au sens
d'« étonner fortement », ou raide pour « très », dans raide jalmince, « très
jalouse » 8. Dans ce dernier cas, est-on passé par l'entremise d'expressions
comme raide mort, ou je suis raide, « sans argent », venu de l'argot, pour
faire de raide l'expression de quelque chose d'excessif ? Comme pour
craindre, le changement sémantique s'accompagne d'un changement
syntaxique.
Non seulement les mots connus changent de sens mais ce sens est
fluctuant et la polysémie règne. C'était déjà le cas pour craindre ci-dessus,
ce l'est encore plus pour assurer, son complémentaire. Henriette Walter 9
explique qu'assurer est particulièrement flou ; on le trouve en effet aux
sens de « affirmer sa personnalité », « avoir le pouvoir », « réussir », « être
compétent en quelque chose », et le slogan « Elles assurent en Rodier »
montre des femmes alliant avec assurance une vie professionnelle réussie
et des préoccupations familiales. De même super possède-t-il une grande
plasticité qui s'organise autour de l'idée de tout jugement valorisant : si
c'est super, c'est donc bien ou très bien, beau, intéressant, agréable à
entendre, à voir, à faire, à porter... Le flou de l'expression trouve son
apogée dans l'omniprésence du ça : ça craint et ça parle.
Parfois même cette polysémie va jusqu'à attribuer des sens contra
dictoires à un même mot. C'est trop peut signifier un jugement positif ou
négatif. Un cas frappant est celui de bonjour ; dans le slogan « Un verre
ça va, trois verres bonjour les dégâts ! », bonjour présente les dégâts qui
arrivent, ce qui est assez conforme à son acception courante, mais dans
« Avec la grippe, bonjour les vacances ! » il prend le sens inverse de

7. Le sens strict du terme est celui d'un « excès de drogue ».


8. Claire Bretecher, Agrippine, in Le Nouvel Observateur.
9. Henriette Walter, Le français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont, 1988.

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« adieu » ; quant à l'histoire de Coluche où « Les nœuds (de linge) qui ont
été à l'eau, bonjour ! », elle utilise bonjour au sens de « impossible à
défaire » !
Le français branché signifie d'ailleurs assez fréquemment le contraire
de ce qu'il semble vouloir dire. L'antiphrase est ainsi un procédé courant.
Lorsqu'on dit que X est une bête, il faut comprendre par là qu'il est à la
fois remarquablement travailleur et intelligent ; si « ça va faire mal », c'est
qu'on s'achemine sans doute vers un grand succès. Le parler branché use
aussi d'euphémismes et de litotes : « c'était pas triste », donc c'était empli
de péripéties, pas forcément amusantes d'ailleurs ; lorsque c'est difficile,
« ce n'est pas évident », et si c'est particulièrement intéressant, « c'est pas
dégueu ». Dire qu'on n'aime pas vraiment quelque chose c'est avouer qu'on
ne l'aime pas du tout. On peut remarquer que nombre de jugements
appréciatifs se font ainsi souvent par formes négatives. Fausse prudence
d'un intellectualisme par ailleurs péremptoire ?
Le procédé n'est certes pas nouveau en français, mais le français
branché semble l'exploiter avec une certaine faveur, ce qui donne le
sentiment au non-initié de se trouver devant un langage dont il reconnaît
les mots sans comprendre la signification ; n'est-ce pas là la marque de
l'existence d'une « classe » qui connaît, elle, toutes les règles du décodage ?
En parlant branché, on s'intègre ainsi à une élite, qui sait manipuler le
langage. Ce caractère apparaît plus nettement encore à travers l'organi
sationdu lexique.

L'organisation lexicale

A. Lee emprunts ou résurgences

On les évoquera rapidement, car ils font l'objet de nombreuses études


particulièrement en ce qui concerne l'influence de l'anglais.

1. Les anglicismes

Le français branché en fait certes un usage abondant : sur 375 mots


du Dictionnaire du français branché, 93 proviennent de l'anglais selon des
modalités diverses.
Il y a emprunt pur et simple lorsque les mots anglais sont pris tels
quels, dans leur forme et dans leur sens : gay, dreadlocks, too much. Parfois
la forme est adaptée aux règles françaises par composition : top-niveau,
vidéodisque par exemple dont le deuxième terme est français ou francisé,
disque compact où c'est l'ordre des termes qui a été francisé. Parfois c'est
le sens qui subit une modification dans le passage au français, comme dans
le cas de stress. Parfois encore le mot anglais permet la formation d'un

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derive français, comme nous le verrons plus loin. Hagège (op. cit.), qui
analyse toutes les facettes de cette interpénétration du français et de
l'anglais, montre ainsi que l'anglais agit souvent comme un catalyseur qui
permettrait la création de mots nouveaux sur des règles françaises.

2. Les emprunts aux vocabulaires spécialisés

Bon nombre de termes anglais proviennent du vocabulaire de la


drogue : trip, junkie, se shooter, par exemple, ainsi que des mots français :
planer, poudre, accro, abréviation de « accroché », signifiant d'abord
« dépendant de la drogue », puis « fanatique » de n'importe quoi.
Henriette Walter en a établi une liste dans le lexique des Mouvements de
mode expliqués aux parents 10. Il ne faudrait pas croire cependant que
parce qu'il utilise le vocabulaire de la drogue, le français branché est un
langage de marginaux. Le cadre policé comme le khâgneux peuvent
parfaitement se dire accros du vélo ou du saut à l'élastique et se shooter au
chocolat. Mais ce n'est sans doute pas un hasard si ce sont les magazines
et les journaux les plus ouverts aux marges sociales, comme Actuel ou
Libération, qui usent dans leur écrit de cette zone du lexique.
A côté de cet apport massif, on peut noter celui très important
également du vocabulaire de la psychologie et de la psychanalyse, le
domaine du psy : jouissif, jouir, jouissance, sado et son complément maso,
hystéro, investir, somatiser ; on a noté le ça omniprésent, on y ajoutera У ego
et le vécu qu'il est capital A"1 assumer quelque part. Mais le français branché
fait appel à bien d'autres langages spécialisés ; celui des affaires : marché
porteur, terrain, produit, celui de l'informatique : initialiser, finaliser,
traiter des données, celui du sport : rouler, leader, voire le vocabulaire
militaire : se positionner, cible, créneau, stratégie, campagne, ou celui du
show-business : starité, cadrage.

3. L'emprunt à l'argot

De nombreux mots ou expressions proviennent en outre de l'argot


traditionnel, par exemple balais au sens de « années », naze, « fou »,
baston, « bagarre », lourder, « mettre à la porte ». Mais le français branché
utilise en outre des procédés de création de mots propres à l'argot, comme
les abréviations en -o ou -os sur lesquelles on reviendra plus loin, et surtout
le verlan. Celui-ci fournit des termes très usités tel que barjot, verlan de
jobard, « dingue », ou ripou, « pourri », rendu célèbre par le film Les

10. M. Obalk, A. Soral, A. Pasche, Les mouvements de mode expliqués aux parents, Paris,
Robert Laffont, 1984, Lexique établi par Henriette Walter.

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ripoux и. D'autres sont plus rares mais témoignent de la vitalité du
procédé, ainsi les gnolguis ou « guignols » de Claire Brétécher dans le
Nouvel Observateur.

B. Procédés de structuration du lexique


Nous examinerons successivement sous cet intitulé les procédés de
composition, truncation, dérivation.

1. La composition
Hagège (op. cit., p. 28) juge que « les composés ne constituent pas un
champ privilégié d'emprunt », et ce n'est pas en effet dans l'emprunt à
l'anglais que se remarquent principalement les faits de composition. Mais
ceux-ci existent avec vitalité en dehors des anglicismes dans le français
branché.
En adoptant la définition de la composition donnée par Hagège,
« association de mots existant librement par ailleurs », on peut retrouver
quelques-uns des procédés courants :
— adjectif + nom : spécial-cul
— adverbe + verbe : le mieux-disant culturel
— adjectif + adjectif : punky-funky (anglicisme).
Le moyen de composition le plus prolifique en français branché
semble être l'alliance nom + nom. Les exemples abondent : un film-culte,
la beauté-recentrage, une émulsion-gel, V État-fatalité, la politique- spectacle et
la moto-crottes. On peut voir là une influence de la composition anglaise ;
cela correspond au souci de créer un concept nouveau par le rapproche
ment brutal de deux termes appartenant à deux champs différents : la
politique-spectacle ne signifie pas seulement que la politique s'apparente
à un spectacle, mais désigne un certain type d'émissions télévisées à
caractère politique.
Certains composés posent des problèmes d'analyse. Qu'est-ce par
exemple que top-niveau ? Un composé d'adjectif + nom ou de deux
noms ? La frontière est de plus parfois floue entre composition et
dérivation. C'est le cas par exemple de groupes en - о comme politico-socio
culturel : ici chaque terme ne jouit pas d'une complète autonomie ; est-ce
donc un dérivé plutôt qu'un composé ? Ne peut-on y voir de préférence un
fait de « recomposition » au sens d'André Martinet, à partir d'éléments
qui peuvent s'associer à d'autres ? Politico est ainsi utilisé comme élément
plein dans d'autres combinaisons, par exemple une affaire politico-
judiciaire. Sur le même modèle fonctionnent d'autres groupes en - o, qui
marquent notamment le souci d'évoquer le caractère interne d'un phéno
mène: franco-français, mitterrando-mitterrandien, socialo-socialiste.

11. Autre exemple : « Les policiers ripoux sénégalais se tirent ailleurs », Titre de
Libération, 14-14-87.

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D'autres procédés apparaissent comme un peu moins traditionnels.
Ce sont notamment :
— les composés sur noms propres ou assimilés. On peut être ainsi
tontonmaniaque ou michoumaniaque selon que l'on est partisan frénétique
de François Mitterrand ou de Michel Rocard. On peut aussi être atteint de
Gorbymania envers Gorbatchev ou de Reaganmania ;
— les composés d'abréviation. Le docu-télé fait écho à une super-prod
fresque désignant le film Lawrence d'Arabie. Le procédé est paradoxal en
soi, puisqu'il réunit deux manipulations inverses, une qui raccourcit,
l'autre qui rallonge ;
— les mots-valises du type superblime (super + sublime) auxquels
Alain Finkielkraut avait déjà consacré en 1979 un petit Fictionnaire 12.
Un mot-valise très répandu est fanzine (fanatique + magazine) qui
désigne des journaux bricolés par des amateurs passionnés ce qui a amené
le journal Le Monde à proposer un concours de fanzines !
— les composés par répétition. Dur-dur est un peu passé de mode,
mais limite-limite indique avec vigueur le caractère risqué d'une opéra
tion;
— les composés à rallonge, peut-être le phénomène de composition le
plus marquant du français branché. Ils fonctionnent de plusieurs façons :
par juxtaposition, comme dans un contexte politico-culturel, qui pourrait
aussi bien être économico-socio-culturel ; juxtaposition encore dans la
blonde-tueuse-égérie-pasionaria ; par subordination aussi, comme dans
V être-non-femme, V entre-deux-tours, des trop-sous-tous-rapports. On cons
tate donc une tendance à l'accumulation des termes et la composition en
trois voire quatre éléments devient ainsi fréquente, du moins dans l'écrit.
La linéarité du message rend difficile l'usage de ce procédé à l'oral, ce qui
explique sans doute qu'on ne le trouve guère dans le langage des jeunes,
lycéens ou étudiants.

2. Les abréviations
Face à l'allongement des composés, on constate la vitalité du
mouvement inverse, celui de l'abréviation, et on a vu que les deux
tendances pouvaient se combiner. Les abréviations se font principalement
par troncation et par siglaison.

a) La troncation
Elle s'opère aussi bien sur mots anglais que sur mots français. Nous
avons déjà noté skin abrégé de skin- head ; on peut y ajouter cold venu de
cold-wave, qui désigne un type de musique électronique et d'humain

12. A. Finkielkraut, Ralentir : mots-valises, Paris, Seuil, 1979.

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blafard. Le phénomène n'est pas récent et Hagège a signalé les change
ments de sens qu'a pu entraîner cette manipulation de mots anglais
(dancing, parking par exemple).
Sur les mots français, la truncation peut prendre diverses formes.
— Les abréviations en - о ou en - os, qu'Henri Mitterrand attribue au
XIXe siècle et à une origine argotique 13. Ce procédé est très vigoureux en
français branché, par exemple :
• en - о : ado, afro, alcoolo, êcolo, fluo, folklo, intello, maso, parano,
ramollo, crado ;
• en - os ; musicos, classicos, craignos, matos, redhibos, ringardos, la
finale -s- étant généralement prononcée.
— Les apocopes en consonnes ou groupes de consonnes sont égal
ement très nombreuses. Parmi les plus courantes on peut citer apport,
beauf, deb. (ou de6s), un loub (ou loubs), petit déj, provoc. transf. scenar,
« gratter des scenars » revenant à « écrire des scenarios ». Parfois la
troncation s'accompagne d'une modification de la consonne : tac pour
« taxi ».
— Les apocopes en voyelle. Certaines sont déjà anciennes, comme la
Sécu, un psy. D'autres plus récentes semblent échapper à une loi
commune. Si « catastrophe » s'abrège au préfixe en cata, ce n'est pas du
tout le cas pour créa, « créatif », bourge, « bourgeois », giga, « gigantes
que », résulte, « résultat, réu, « réunion », reco, « recommandation »,
séropo, « séropositif ». La coupure semble obéir à une logique plus écrite
qu'orale et conserve toujours suffisamment du début du mot pour
permettre la compréhension. Les abrégés en voyelle sont quelquefois
concurrencés par leur équivalent terminé par une consonne : on peut ainsi
porter un fute ou un futal, « pantalon », un sousti ou un soutif, « soutien-
gorge ».
— Les abréviations d'abréviations sont le stade ultime de cette
tendance au raccourcissement. Crado, lui-même abrégé de cradingue,
« sale », emprunté à l'argot, devient crade, beaucoup plus branché. De
même fafa, abrégé de « fasciste » des années soixante, à côté de facho,
s'est-il à son tour abrégé en faf, à ne pas confondre avec les fafs, « les
papiers », venu de l'argot.
Le phénomène des abréviations n'est certes pas nouveau dans le
lexique français. Mais dans ses manifestations en français branché, il se
caractérise par deux tendances principales : la multiplication des abrégés
terminés en consonnes ou groupes de consonnes et une certaine anarchie
par rapport aux règles précédemment observées par les lexicologues, la
coupure au préfixe par exemple ; on trouve redif, « rediffusion » à côté de
chef de fab, « chef de fabrication » ou de nêgo, « négociation ». Les

13. H. Mitterand, Les mots français, Paris, PUF, 1963.

73
aphérèses, ou abréviations qui ôtent le début des mots pour n'en conserver
que la finale, étant rarissimes, comme tiags pour santiags, sorte de
« bottes », on peut se demander si seul le début des mots n'est pas utile à
la compréhension, celle-ci fonctionnant ensuite par hypothèses.

b) La siglaison
Le français branché ne fait pas des sigles un usage bien différent de
celui de l'ensemble du français contemporain où ils sont fort nombreux
pour désigner divers organismes politiques, syndicaux, sociaux, culturels,
internationaux, des sociétés, des procédés techniques ou industriels. Les
sigles les plus fréquents du français branché renvoient à des personnes,
PPDA représentant Patrick Poivre d'Arvor, journaliste, et G.P. Georges
Pébereau, financier. Ils peuvent désigner aussi des groupes musicaux,
ainsi OTH, ou des attitudes : BCBG a été remplacé un temps par NAP,
« Neuilly-Auteuil-Passy », indiquant un « bon genre ». On en trouve aussi
dans le domaine des médias : le journal télévisé est devenu le JT (« jité »)
et un LP (« elpé ») est un disque 33 tours, un « long playing record ». La
manie de la siglaison peut conduire à des superpositions : le PAF apparu
récemment comme « paysage audiovisuel français » s'ajoute au « plan
académique de formation » de l'Éducation nationale et a pu être détourné
en « paysage de l'actionnariat français » à l'occasion de scandales finan
ciers ! Le français branché des affaires, le Tapseg, ou langage Tapie-
Séguéla, comme l'épingle joliment Actuel u, pratique couramment ГГОС
ou « initialisation du concept » ; Actuel cite LDCDLM, initialisation du
slogan « La drogue c'est de la merde », tentée et réussie par la revue
Création n° 221. A partir de là tout est possible et à titre de plaisanterie
Actuel propose NDPAMMQJSDLPEMCPDUB, siglant Ne dites pas à ma
mère que je suis dans la publicité, elle me croit pianiste dans un bordel, titre
d'un ouvrage d'un publicitaire connu, Jacques Séguéla, qui use lorsqu'il
écrit de sigles abondants. Mais en dehors de ces cas extrêmes et des
exemples relevés ci-dessus, la siglaison n'est pas une caractéristique du
français branché.

3. La dérivation
En raison de l'abondance des dérivés, on distinguera deux grands
domaines de dérivation, sur mots anglais et sur mots français, ceci étant
uniquement une question de support et non de procédés utilisés, qui sont
de nature semblable.

a) La dérivation sur mots anglais


C'est un phénomène d'une grande vitalité en français branché.
Invasion du français par une langue étrangère et donc décadence, ou, au

14. Actuel, novembre 1987.

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contraire, réactivation du lexique au moyen de procédés traditionnels,
comme l'affirme Hagège ? En tout cas les exemples se bousculent de cette
intégration du vocabulaire anglais dans des cadres linguistiques français.
Parmi ces dérivés on en trouve beaucoup correspondant à des formes
verbales, plus particulièrement des verbes en -er : briefer, « informer »,
flasher, « ressentir une sensation vive », se shooter, « se droguer » et par
extension « se faire plaisir », collapser, « s'effondrer », smurfer, « danser le
smurf », sponsoriser, sniffer, « renifler de la drogue », ne sont que quelques
exemples. Pas de verbes en -ir, -oir ou -re : les nouveaux verbes s'alignent
sans risque sur le modèle de la première conjugaison. Même chose en ce qui
concerne les participes passés, par exemple bodybuildé, « musclé par
appareils », lookê, « qui a une certaine allure » looké punk, ou encore booké,
qui se dit entre autres d'un modèle qui a un livre de références. On ne
trouve ces quatre derniers termes que sous la forme de participes passés.
Un cas curieux est celui que flippé qui dans « un gars complètement
flippé » semble bien avoir un sens passif, alors que le verbe flipper « être
déprimé », est intransitif : « je flippe ». Quelques participes présents
émaillent aussi le langage branché : outre flippant, on trouve également
stressant, flashant et même swingant, devenu adjectif dans l'exemple « une
section de violons swingante et exubérante », lu dans le Nouvel Observat
eur.
Certaines de ces dérivations verbales ne consistent pas en une simple
adaptation du mot anglais au cadre français au moyen d'un suffixe ou
d'une désinence. Il arrive que la dérivation s'accompagne d'un change
ment de sens du mot anglais. On ne reviendra pas sur l'étude de flipper,
de stresser ou de squatter proposée par Hagège (op. cit., pp. 62-63), ou sur
celle de zapper menée par Henriette Walter (op. cit., p. 285). On
remarquera seulement que squatter a remplacé squattériser, encore employé
mais jugé dépassé, et que zapper est à l'origine d'une famille de mots, le
zapping étant le « fait de changer de chaîne » et « le salaire du zappeur »
le titre d'une chronique de télévision de Libération !
Peut-être moins vivace mais présente tout de même est la formation
d'adjectifs ou de noms sur des radicaux anglais. Parmi les adjectifs on en
trouvera avec les suffixes -eux, comme hardeux, « de style hard » ou
folkeux, « adepte de la musique folk », -oïde dans punkoïde, « genre
punk », ou -os comme coolos, équivalent de cool adapté à la vogue des
terminaisons en -os. Parmi les noms on notera des dérivés utilisant le
suffixe -erie désignant l'action ou son résultat : killerie, « caractère
extraordinaire », new-waverie « appartenance à la new-wave », mouve
mentde mode du début des années 1980. D'autres suffixes servent à
former des noms : le punk a donné naissance à la punkette et tous deux
participent de la punkitude. Le suffixe -eur déjà noté dans zappeur se
féminise dans la shooteuse, « la seringue » ; mais la dérivation nominale est
beaucoup moins active que la dérivation verbale et donne lieu à un
nombre réduit de formations.

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b) La dérivation « franco-française »
On examinera successivement les préfixes et les suffixes les plus
employés.
— Les préfixes
En première ligne se trouvent dé- et re-. Dé- sert à former par exemple
déconstruire et démariage et indique l'acte inverse de celui que suppose le
radical. Re - se laisse rarement remplacer par « à nouveau », excepté dans
revisité, ou lorsqu'il est employé absolument : « Et re- une grève ! » II
semble plutôt indiquer dans d'autres cas un mouvement de retour vers
une origine : se recentrer, qui a donné recentrage, ou se ressourcer par
exemple.
On choisira ici de traiter néo-, anti-, télé-, hyper-, sur-, archi-, pro- et
contre- comme des préfixes et non comme des éléments de composition. On
notera ainsi l'existence des néo-cyniques, celle de la télé-criée ou de la
télé-marchandise. Hyper- et archi- font recette dans les appréciations
depuis hyper-juge jusqu'à archi-tout (le comble !). Anti- a permis de créer
la « ligne anti-tonton », c'est-à-dire opposée à celle de François Mitterrand,
et peut se trouver associé à des termes très divers, adjectifs ou noms pour
la plupart. De même pour pro-, qui permet d'être indifféremment
pro-irakien ou pro-Thatcher.
Du côté des préfixes privatifs, on pourra remarquer la concurrence
que se livrent in- et non-. Leur sens n'est pas identique. In- marque bien
la privation et sert à former des mots très usités tels que incontournable ou
incommunicabilité. Non- indique la négation, l'absence. Le fait a été
signalé par Aurélien Sauvageot en 1972 dans son Analyse du français
parlé 15, mais il se trouve largement répandu à l'écrit en français branché.
On avait les non-fumeurs, on a vu apparaître les non-voyants, les
поп-entendants, les non-croyants, les non-vivants. Est-ce un souci de clarté
et de fermeté ou au contraire d'atténuation de l'expression qui ferait
préférer non-vivant à « mort » ou non-voyant à « aveugle » ? Excepté pour
non-croyant, non- dans ces emplois ne sert pas à replacer in-, mais à nier
l'existence d'un fait. D'où des usages fréquents dans la presse : pour
Jacques Séguéla par exemple il existe des stars et des non-stars, et un
journaliste a pu écrire à propos du pont de l'île de Ré, qui n'avait pas
encore reçu d'autorisation administrative au moment de son inaugurat
ion, qu'il s'agissait de la non-inauguration d'un non-pont !
— Les suffixes
Plusieurs suffixes servent à former des noms, notamment :
• -ité qu'on trouve dans starité, « qualité de star », scientificité, francité,
« qualité de français », plus ou moins « assumée » ;

15. A. Sauvageot, Analyse du français parlé, Paris, Hachette, coll. F, 1972.

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• -tude marquant aussi l'état, la qualité. À côté de punkitude déjà noté,
il existe fêminitude, rouquinitude ;
• -isme, présent mais sans excès, dans chiraquisme par exemple ou dans
gogotisme, « fait de se comporter comme un naïf », bécébégisme, sur le sigle
BCBG;
• -erie qui a une productivité très importante en français contemporain,
où il permet de former des noms désignant des lieux où se fait une action
et non plus l'action elle-même ou l'état comme dans son sens traditionnel.
C'est ainsi que sont apparus de nombreux noms de boutiques en -erie :
briocherie, animalerie, jardinerie, coifferie. Dans cette zone très spéciale du
langage contemporain qu'est le français branché, -erie semble plutôt
retrouver son sens traditionnel, qu'il soit associé à des radicaux anglais ou
français, dans babaterie, « état de l'adepte du mouvement baba » ou dans
soifferie, « fait d'être assoiffé » ;
• -tique. Autrefois plutôt suffixe d'adjectif, il s'est trouvé activé par le
développement des techniques liées à la communication et à l'information,
d'où la prolifération des communicatique, bureautique, télématique et
productique. Il existe aussi des bijoutiques où -tique relève à la fois de
« boutique » et d'« informatique » par un amalgame audacieux. Le
langage branché fait grand usage de termes en -tique : la problématique
remplace souvent le simple « problème » et la mercatique l'« étude de
marché ». Le magazine Actuel peut ainsi créer Vapprentique pour la
« leçon » et C. Brétécher dans Le Nouvel Observateur la musitique, ou
« domaine des activités musicales ».
Dans l'ensemble nombreux et varié des suffixes nominaux de la
langue, le français branché en privilégie donc un petit nombre. Il est
remarquable que ces suffixes indiquent souvent l'état, la qualité : -tude,
-erie, -ité, -isme, auxquels il faudrait ajouter -ose, comme dans la sinistrose,
sont en quelque sorte des variantes d'une même attitude générale, la
caractérisation de l'être plutôt que du faire. Celui-ci est par contre marqué
dans des combinaisons de suffixes comme isation : starisation, monétisation
et son contraire démonétisation, médiatisation qui s'amplifie en surmédiat
isation.La dérivation peut ainsi être complexe, associant préfixes et
suffixes, selon des modèles bien ancrés dans la langue.
Face à l'importance de la dérivation nominale, les formations
d'adjectifs ou d'adverbes sont beaucoup plus h'mitées. Les suffixes
d'adjectifs sont principalement -eux, -oïde, -esque et -iste. -Eux s'articule
surtout sur des supports d'origine anglaise comme babateux ou sert à
former des appréciations grossières : foireux, cacateux. -Oïde prend un sens
particulier associé à l'adjectif génial auquel il donne un superlatif,
génialoïde, alors que son sens habituel est plutôt celui de « dérivé », ce qui
était le cas pour punkoïde déjà signalé. Quant à -esque, présent dans
ubuesque, qui en français branché caractérise tout ce qui est légèrement
différent de la norme, il est également utilisé dans le vocabulaire politique

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avec une connotation péjorative : une réforme peut être léotardesque ou
rocardesque, le jugement qu'on porte sur elle n'est guère favorable. On
ajoutera à ces suffixes, les -vore, -phile, -lâtre qui indiquent un attrait
important pour quelque chose : on peut ainsi être papivore, caninophile ou
zoolâtre. Enfin, en ce qui concerne les adverbes, on n'a relevé ici qu'un seul
cas de création, avec le suffixe -ment, seul vivant en français contempor
ain : élitairement, qui suit la règle normale de formation des adverbes en
-ment.
Beaucoup plus abondante est la dérivation verbale qui, comme on l'a
vu à propos des radicaux anglais, suit le modèle de la première conjugai
son, en -er ou en -iser. -Iser garde dans l'ensemble son sens de « transfor
mer », plus net dans vedettariser ou dans modéliser que dans médiatiser,
surmêdiatiser, initialiser. La plupart des verbes en -er dérivent de noms ;
ainsi zoner, « errer dans la zone, sans but », synonyme de glander, plus
ancien, galérer qu'on peut traduire approximativement par « avoir des
difficultés », (« Sommes-nous condamnés à galérer ? » s'interroge un très
sérieux tract politique d'octobre 1987), boutiquer. L'énoncé « ceux qui
boutiquent leur bibine at home », relevé dans Libération du 14.10.87,
rassemble ainsi plusieurs marques du français branché : la dérivation,
l'emprunt à l'argot et à l'anglais. On s'arrêtera quelques instants sur
dérilarynxer, « faire rire », qui associe à un mot-valise composé de rire et
de larynx un dérivé à préfixe dé- et suffixe verbal. La complexité de cette
forme est caractéristique de la tendance au compliqué du langage branché.
Quelques verbes se forment sur un adjectif, comme positiver rendu célèbre
par le slogan « Avec Carrefour je positive » apparu sur les murs de France
fin août 1988. On pourra noter également au titre de la dérivation verbale
l'usage de formes de participe présent là où le verbe lui-même n'existe pas
ou bien est peu usité. C'est le cas de beuflant, équivalent de « sidérant »,
qu'on peut attribuer à un verlan approximatif de « flambant » ou à
l'expression plus ancienne « un effet bœuf » alors que « beufler » n'existe
pas.

Conclusion

La plupart des procédés mis à l'œuvre dans la structuration du sens


et du lexique ne sont donc pas des nouveautés dans la langue française. On
peut toutefois noter quelques cas qui ne se laissent pas facilement réduire
à des types traditionnels. En matière sémantique par exemple, on assiste
à des changements de sens difficilement identifiables par les tropes
reconnus, ainsi qu'à des effets importants de polysémie provoquant
parfois des contradictions. Dans le domaine du lexique, la composition à
rallonge qui aboutit à des formations démesurées, le développement
anarchique des abréviations, le foisonnement de la dérivation qui n'utilise
pas forcément préfixes et suffixes dans leur sens traditionnel, tout cela

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témoigne à la fois de la grande vitalité des structures lexicales en même
temps que de tentatives pour en briser le cadre. La communication des
années 80, tout en se coulant pour une grande part de ses productions dans
les moules déjà répertoriés, se veut résolument créative et originale.

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

DEPECKER, L., PAGES, A. : Guide des mots nouveaux, Paris, Nathan, 1985.
DESIRAT, C, HORDE, T. : La langue française au XXe siècle, Paris, Bordas,
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WALTER, H. : Le français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont, 1988.

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