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HUGO

Le Dernier Jour d’un condamné


Le Dernier Jour
d’un condamné
Édition avec dossier
de Marieke Stein
n° 1315 / 2,80 €

I. P O U R Q U O I É T U D I E R
LE DERNIER JOUR D’UN
CONDAMNÉ
EN CLASSE DE SECONDE ?

A ula titre des objets d’étude inscrits au programme de


classe de seconde figure l’argumentation, sous la
dénomination « Démontrer, convaincre et persuader ». Cet
intitulé invite à faire « percevoir et comprendre les diffé-
rences mais aussi les liens entre démontrer – dans le
domaine des vérités vérifiables – et convaincre et persuader,
en s’appuyant sur des arguments rationnels ou sur des fac-
teurs affectifs ». Si les Instructions officielles préconisent,
pour ce faire, l’étude d’un groupement de textes et de
documents (éventuellement iconographiques), c’est que
trouver conjuguées en une seule et même œuvre toutes les
démarches argumentatives citées peut apparaître comme
une gageure, et qu’il convient, dans ce domaine, de privilé-
gier une démarche comparatiste, afin de mettre en avant la
singularité des textes. Pourtant, Le Dernier Jour d’un
condamné de Victor Hugo semble pouvoir relever le défi
d’une étude unifiée des stratégies argumentatives que les
documents d’accompagnement engagent à envisager. En
outre, le thème de la peine de mort, qui fait du journal fictif
du condamné hugolien un plaidoyer vivant pour son abo-
lition, appelle maints rapprochements avec des textes
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d’auteurs aussi divers que Montesquieu, Beccaria, Voltaire,


Lamartine, Camus ou Badinter 1.
L’étude de l’argumentation à travers Le Dernier Jour d’un
condamné prend une dimension résolument concrète et
citoyenne, qui ne saurait laisser les élèves indifférents. À
visage humain, l’approche des stratégies argumentatives l’est
encore en ce que l’œuvre de Victor Hugo se présente sous la
forme d’un texte marqué au sceau d’une subjectivité qui livre,
en apparence sans médiation, le témoignage d’un homme à
ses semblables. L’intimité dans laquelle l’auteur fait pénétrer
le lecteur suppose aussi constamment un retour sur le dis-
cours et les effets poursuivis par le récit. La forme narrative
qu’emprunte l’argumentation dans Le Dernier Jour d’un
condamné garantit une entrée en matière facilitée dans un
objet d’étude réputé aride et difficile d’accès ; cela constitue
également une forme d’initiation à l’argumentation indirecte,
à laquelle les élèves seront confrontés l’année suivante, à
l’occasion de la préparation des épreuves de français du
baccalauréat. La palette des registres mobilisés par Hugo
dans son œuvre, du pathétique au lyrique en passant par le
polémique, permet enfin de compléter efficacement l’étude
de l’argumentation et de satisfaire ainsi les exigences des pro-
grammes.

II. T A B L E A U SYNOPTIQUE DE LA SÉQUENCE

L’étude de l’argumentation en classe de seconde s’inscrit


dans la lignée de l’enseignement délivré en français au
collège ; c’est pourquoi on peut envisager de l’aborder assez
tôt dans l’année. Néanmoins, la forme narrative dans laquelle
se coule le plaidoyer hugolien en faveur de l’abolition de la
peine de mort rend préférable de placer la séquence qui suit
après l’étude d’un récit – roman ou nouvelle –, afin que,
familiarisé avec les notions fondamentales de la narratolo-
gie, l’élève dispose de repères qui éclairent sa lecture du Der-
nier Jour d’un condamné. Idéalement, on placera les deux
premières séances à la veille de vacances (celles de Noël, par
exemple), durant lesquelles l’œuvre prescrite sera lue ; le

1. Dans cette perspective, on pourra se reporter avec profit à l’antholo-


gie, La Peine de Mort, de Voltaire à Badinter, éd. Sandrine Costa, Flam-
marion, « Étonnants Classiques », 2001.
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Séance Support Objectifs Activités


Séance 1 Couverture, Présenta- Contextualiser l’œuvre Observation du para-
Introduction à la lec-tion (p. 7-26), Chro- et son thème dans la texte ; lecture docu-
ture du Dernier Jour nologie (p. 177-182), production hugolienne mentaire
d’un condamné de Dossier (p. 159-167), et dans l’histoire lit-
Victor Hugo. illustration : Le Bour- téraire

Le Dernier Jour d’un condamné


reau, de V. Hugo
(p. 175).
Séance 2 Présentation (p. 18- Analyser l’énoncia- Lecture cursive ; traite-
Leçon sur la préface 24), préface de 1832 tion ; déterminer la ment d’un question-
de 1832. Éléments (p. 29-51), manuel de fonction et la visée du naire ; prise de notes.
pour l’étude du texte littérature de l’élève. discours préfaciel ; re- Repérages sur la pré-
argumentatif. voir les notions fonda- face.
mentales relatives au
discours argumentatif.
Séance 3 Chapitre I (p. 67-68). Comprendre comment Traitement par écrit
Lecture analytique la plongée in medias d’un questionnaire.
de l’incipit. res dans l’univers du
condamné conditionne
la lecture de l’œuvre et
la réception de l’argu-
mentation indirecte qui
s’y déploie.
Séance 4 Chapitres VI et VII Mettre en œuvre une Travail de rédaction.
Écriture de transfor- (p. 75-77). stratégie d’argumenta-
mation. tion ; élaborer un cir-
cuit argumentatif ; mo-
biliser les procédés
d’écriture adéquats.
Séance 5 Chapitres VIII à XII Identifier les princi- Lecture cursive ; re-
Synthèse sur les (p. 77-83) paux registres litté- pérages sur le texte.
registres. et chapitres XXXIII à raires ; analyser les
XXXVI (p. 120-124). procédés sur lesquels
ils reposent ; prendre
la mesure de leurs
effets sur le lecteur.
Séance 6 Chapitre XIII Analyser et interpré- Traitement par écrit
Lecture analytique. (p. 83-90). ter le motif de la spé- d’un questionnaire.
cularité inscrit au
cœur de la scène du
ferrage du forçat.
Séance 7 Chapitres XLVII à XLIX Montrer comment l’ac- Traitement par écrit
Lecture analytique. (p. 134-141). mé du récit rallie dé- d’un questionnaire.
finitivement le lecteur
à la cause de l’aboli-
tion de la peine de
mort.
Séance 8 Une comédie à pro- Mettre en regard des Problématiser un cor-
Travail sur un cor- pos d’une tragédie documents pour faire pus de textes ; lire à
pus. (p. 53-65). ressortir leur singula- haute voix ; engager
Dossier (p. 147-158). rité ; s’initier à la lec- une réflexion sur la
Illustrations. ture de l’image. littérature.
Séance 9 Adaptation du Der- Engager une réfle- Questionnaire.
Évaluation. nier Jour d’un con- xion sur l’adaptation
damné (film de Mi- d’une œuvre littéraire
chel Andrieu, CRDP à l’écran ; comparer la
de Franche-Comté, force de persuasion/
2002). conviction de deux
modes d’expression
artistiques.
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travail d’analyse proprement dit commencera au retour des


congés scolaires. La relative brièveté de l’ouvrage et la sim-
plicité apparente de sa construction, liée au découpage des
chapitres, devrait encourager la lecture intégrale.
La séquence, qui prend pour objet d’étude « Démontrer,
convaincre et persuader », se donne pour perspective domi-
nante l’« étude de l’argumentation et des effets sur le destina-
taire », et pour perspectives complémentaires l’« étude des
genres et des registres » et l’« approche de l’histoire litté-
raire ». Composée de neuf séances qui croisent lecture analy-
tique d’extraits, comparaison de textes et synthèse portant sur
l’œuvre entière, la séquence nécessite qu’on lui consacre
quatre semaines d’étude environ et se clôt sur une évaluation
à la fois sommative et formative.

III. D É R O U L E M E N T DE LA SÉQUENCE

SÉANCE 1
INTRODUCTION À LA LECTURE DU ROMAN

→ Présentation (p. 7-26) ; Dossier (p. 159-167) ; Chronolo-


gie (p. 177-182) ; couverture de l’édition GF.

Objectif : Contextualiser l’œuvre et son thème dans la pro-


duction hugolienne et dans l’histoire littéraire

• La couverture de l’édition
On ouvrira la séquence par le commentaire de la couver-
ture de l’édition GF, en demandant aux élèves les réflexions
que celle-ci leur inspire et ce que ses détails laissent augurer
de l’œuvre.
Le titre du livre permet tout d’abord de déterminer le
genre littéraire auquel il appartient : l’ultime journée d’un
homme condamné porte à penser que va être mené le récit des
instants d’existence qui restent à vivre à un individu promis à
la mort ; à ce stade, on ignore encore qui en sera le narrateur ;
les élèves, qui n’ont pas encore effectué la lecture intégrale,
peuvent alors pencher pour une narration à la troisième per-
sonne dans la mesure où, en toute logique, un homme mort ne
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peut raconter ses derniers moments de vie ; il s’agira, pour


eux, d’infirmer ensuite cette hypothèse en identifiant la forme
du journal.
La couverture présente l’intérieur d’une cellule : la repro-
duction en noir et blanc donne une tonalité lugubre à l’en-

Le Dernier Jour d’un condamné


semble, mais accuse aussi les contrastes de lumière. À la
noirceur et à la vétusté de l’endroit s’oppose la luminosité
éblouissante de l’extérieur, symbolisée par la fenêtre et les
rayons qui se font jour dans l’interstice des barreaux. En
surimpression, on peut lire des noms propres, des dates, des
slogans, et des traits qui rendent compte des journées passées
en captivité. Ces patronymes renvoient explicitement aux
chapitres XI et XII (p. 80-82), qu’on fera lire aux élèves à cette
occasion. On soulignera alors qu’à l’inverse de ces condam-
nés, le personnage de Victor Hugo conserve l’anonymat et
que son crime n’est nulle part raconté. On demandera aux
élèves de s’interroger sur ce qui peut leur apparaître d’emblée
comme une lacune du texte, mais garantit, en réalité, l’univer-
salité de sa portée.

• Étude du paratexte
On poursuivra par la consultation de la chronologie située
en fin de volume (p. 177-182) : cela permettra de rappeler la
date de l’abolition de la peine de mort en France, le 9 octobre
1981, et de montrer combien cette cause tourna presque à
l’obsession chez l’écrivain en son temps. Dans cette optique,
on fera se reporter la classe à la reproduction du dessin de
Hugo intitulé Le Bourreau (p. 175) : ce portrait qui figure
dans une série de croquis rassemblés sous le titre Le Poème
de la sorcière – œuvre picturale qui donne à voir les juges et
les tortionnaires d’une jeune femme accusée de sorcellerie
sous l’Inquisition et exécutée pour cette raison – ne manque
pas, par son caractère bestial, de frapper l’imagination de
celui qui le regarde ; il traduit aussi une vision sombre qui
hante l’écrivain, et que l’on retrouve dans d’autres croquis
(voir ci-après, p. 29).
Enfin, on complétera le lancement de la séquence par la lec-
ture de la Présentation du texte par Marieke Stein (p. 7-26),
notamment les sections « Le Dernier Jour d’un condamné,
roman d’analyse et drame intérieur » (p. 9-15) et « Victor
Hugo à la torture » (p. 15-18), en faisant le lien avec les
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textes documentaires livrés dans le Dossier, notamment le


discours prononcé par l’auteur à l’Assemblée sur « La peine
de mort », le 15 septembre 1848 (p. 159-161), le plaidoyer à
la cour d’assises « Pour Charles Hugo » (p. 161-163) et
l’adresse « Aux habitants de Guernesey » de janvier 1854
(p. 163-167). Ce sera l’occasion d’engager une réflexion sur
le travail de l’écriture, la production et la singularité de ces
textes, et de souligner le caractère inouï du Dernier Jour d’un
condamné au sein de l’histoire littéraire. Dans cette perspec-
tive, on insistera sur la manière dont s’est transmué le combat
de Victor Hugo, tout ancré dans la réalité de son temps, en
une œuvre de fiction, qui atteint à l’universalité et à l’éternité.

SÉANCE 2
LEÇON SUR LA PRÉFACE DE 1832

→ Préface de 1832 (p. 29-51).

Objectif : Analyser l’énonciation ; déterminer la fonction et


la visée du discours préfaciel ; revoir les notions fonda-
mentales relatives au discours argumentatif ; distinguer les
grandes démarches entrant dans l’argumentation.

• Questionnaire de lecture
Afin d’identifier les enjeux de la préface et ceux de l’œuvre
à laquelle elle introduit, on soumettra, après lecture, les ques-
tions suivantes à la classe. On proposera aux élèves de se
reporter préalablement à la partie de la Présentation consacrée
à ce texte liminaire, « De l’obsession personnelle au texte de
combat : ce que disent les trois préfaces » (p. 18-24).
1. Qu’est-ce qu’une préface ? Pourquoi peut-on dire que
celle du Dernier Jour d’un condamné est double ? Que nous
apprend-elle sur la publication de l’œuvre et sur les volontés
littéraires de son auteur ?
2. Étudiez l’énonciation : qui parle ? à qui ? où ? quand ?
comment ? pourquoi ?
3. Quelle est la thèse défendue par l’auteur dans son texte ?
À quelle position s’oppose-t-elle ? Quels sont les arguments
mobilisés pour défendre celle-là ou réfuter celle-ci ? Vous
paraissent-ils s’adresser à la raison du lecteur ou à ses
sentiments ?
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4. Identifiez les valeurs (morales, sociales) au nom des-


quelles Victor Hugo prend la parole.
5. Quelles ambitions la préface assigne-t-elle au récit qui
lui fait pendant ?

Le Dernier Jour d’un condamné


• Éléments de réponse
Ce questionnaire doit amener les élèves à cerner la valeur
programmative de la préface-gigogne, qui en rassemble en
réalité deux, l’une courte datant de 1829 (p. 29), année de
parution du Dernier Jour d’un condamné, l’autre ajoutée en
1832. Cette double préface fait du récit à venir un témoignage
en forme de plaidoyer pour l’abolition de la peine de mort ; à
travers en particulier l’identification de l’énonciateur et de
l’énonciataire, il s’agit de voir comment ce texte s’institue en
« tribunal » (p. 41) de l’exécution capitale contre laquelle
s’élève la voix de l’auteur-procureur dans son réquisitoire,
face à ceux qui se réclament d’en être les défenseurs au nom
de l’ordre public.
À cette occasion, on notera combien se fait discrète la
présence du pronom de la première personne du singulier,
comme s’il s’agissait déjà pour l’écrivain de s’effacer der-
rière le discours à venir du condamné. Le « nous », qui inclut
l’ensemble des abolitionnistes, se trouve directement opposé
au « vous » désignant les partisans du maintien de la peine de
mort ; au reste, le texte est adressé à « quiconque juge »
(p. 30), ce qui englobe les juges mais également tout lecteur
favorable à la mise à mort des criminels.
La mise en scène judiciaire à laquelle se livre Victor Hugo
permet d’aborder la typologie des discours argumentatifs
(épidictique, judiciaire, délibératif) et de remonter aux ori-
gines de l’argumentation et de la rhétorique qu’elle met en
œuvre. Les réponses des élèves devraient aussi permettre
qu’on aborde la distinction entre démontrer, convaincre et
persuader. Les arguments et contre-arguments relatifs à la
peine capitale (retranchement de la société du coupable/isole-
ment de celui-ci en prison ; possibilité de la fuite hors de
l’univers carcéral/renforcement des rondes des gardiens ; puni-
tion humaine/châtiment divin ; mise à mort pour l’exemple/
ruine de la morale humaine et destruction de la sensibilité par
l’exemple, p. 43-44) se rattachent ainsi à la sphère ration-
nelle. À l’inverse, la mobilisation du registre pathétique, à
travers les choix du lexique (champs lexicaux du malheur et
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de la misère), les gradations (« le sommait […], le pressait, le


poussait, le secouait, lui arrachait, […] se mettait en travers
de tout, l’investissait, l’obsédait, l’assiégeait », p. 31), les
anaphores (« chaque fois », p. 31), l’allégorie d’une justice
dégradée (« Thémis », p. 50), cherche à toucher les senti-
ments du lecteur.

• Éléments pour l’étude du texte argumentatif


On reviendra dans un premier temps sur les composantes
essentielles du texte argumentatif : thème ; thèse soutenue ;
thèse rejetée ; argument et contre-argument ; exemple. On
vérifiera que ces notions sont bien acquises, en demandant
aux élèves de restituer le circuit argumentatif dessiné par la
préface, en s’aidant des réponses qu’ils auront données, en
particulier, à la question 3. On reviendra sur les exemples
invoqués par Victor Hugo – ceux notamment qui regardent la
barbarie de la guillotine –, et on amènera les élèves à s’inter-
roger sur leur fonction : exécution de Pierre Hébrard, en sep-
tembre 1831, à Albi et non Pamiers (comme le corrige la
note 1, p. 39) ; condamnation d’une femme à Dijon, p. 41.
Ces exemples, qui pouvaient paraître de simples illustrations,
adoptent en fait un statut argumentatif : ils font office de
preuve de l’horreur de la peine de mort (démontrer) et, simul-
tanément, font surgir des images à même de frapper l’esprit
du lecteur (persuader).
Dans un second temps, on définira les trois manières dif-
férentes d’emporter l’adhésion d’un destinataire pour qu’il
adopte la position du locuteur :
– démontrer en prouvant la véracité de la thèse défendue
par des arguments irréfutables et admis de tous ;
– convaincre en amenant le destinataire à reconnaître
rationnellement que l’opinion que l’on défend est vraie, la
sachant cependant non admise de tous ;
– persuader en faisant appel aux sentiments et à l’émotion
du destinataire.
La distinction entre ces premiers termes se trouve notable-
ment éclairée par Le Dernier Jour d’un condamné, où Hugo
a essentiellement recours à la persuasion et à la conviction (la
thèse qu’il défend a ses opposants dans les rangs des partisans
de la peine de mort et nécessite un interlocuteur pour être
accréditée, ce que ne suppose pas la démonstration).
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SÉANCE 3
LECTURE ANALYTIQUE DE L’INCIPIT

→ Chapitre I (p. 67-68).

Le Dernier Jour d’un condamné


Objectif : Comprendre comment la plongée in medias res
dans l’univers du condamné conditionne la lecture de
l’œuvre et la réception de l’argumentation indirecte qui s’y
déploie.

• Questionnaire de lecture
1. Étudiez l’énonciation. En quoi diffère-t-elle de celle de
la préface ? Que traduit l’emploi de la modalité exclamative ?
Quelle est la valeur du présent ?
2. Montrez que le chapitre repose sur une opposition entre
« autrefois » et « aujourd’hui ». Repérez ce qui relève respec-
tivement de ces deux moments de la temporalité. Comment
interprétez-vous leur confrontation ?
3. Étudiez les moyens par lesquels Victor Hugo parvient à
faire entrer le lecteur dans l’intimité de la situation et des pen-
sées du condamné.
4. Identifiez le thème majeur de cet incipit : en quoi décide-
t-il de l’orientation de l’argumentation ?
5. Quel est l’effet produit par ce début de récit ?

• Éléments de réponse
L’étude de l’énonciation doit faire émerger la dimension
indirecte que prend l’argumentation par opposition à celle,
directe, qui avait cours dans la préface. Le « je » ne renvoie
plus à l’auteur mais à un condamné à mort dont le lecteur
ignore tout encore. Le présent d’énonciation (« Je suis cap-
tif », p. 67) fait coïncider temps du récit et temps de l’his-
toire. La forme du récit, assimilé à un monologue intérieur à
la première personne, donne la parole à un être que l’enfer-
mement a réduit de fait au silence. Par ce tour de force, Victor
Hugo immerge le lecteur dans l’univers du narrateur-person-
nage jusqu’à provoquer l’identification du premier au second.
Cette assimilation est encore favorisée par l’immixtion dans
la rêverie du personnage, marquée au sceau de l’épouvante
(p. 68). La réactivation des souvenirs de l’homme libre
(p. 67), dont la force et la valeur se trouvent renforcées par la
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captivité même, produisent chez le lecteur un sentiment


d’empathie et de pitié. Ainsi mis en condition, ce dernier est
rendu d’autant plus réceptif au plaidoyer qui va être déve-
loppé par la suite : il est amené à prendre conscience de sa
liberté, dont le condamné est à jamais coupé, voué à ne plus
vivre que dans l’instant, avec pour seul horizon sa propre
mort.

• Suggestion de plan pour une lecture analytique


I. Une énonciation de journal intime
1. La situation du condamné
2. L’identification possible du lecteur
3. La distance tragique : terreur et pitié

II. La plongée dans l’univers carcéral


1. L’opposition entre « autrefois » et le hic et nunc du texte
2. De l’emprisonnement du corps à l’enfermement de
l’esprit
3. Le double cauchemar du condamné (physique et moral)

III. Une ouverture pathétique


1. La propagation des sentiments (horreur et indignation)
2. La force de l’allégorie de la pensée
3. Une imagerie de l’effroi

En guise de prolongement à l’étude de l’incipit, on pourra


faire lire la section « Le Dernier Jour d’un condamné, ou le
supplice du lecteur » de la Présentation (p. 24-26).

SÉANCE 4
ÉCRITURE DE TRANSFORMATION

→ Chapitres VI et VII (p. 75-77).

Objectif : Mettre en œuvre une stratégie d’argumentation ;


élaborer un circuit argumentatif ; mobiliser les procédés
d’écriture adéquats.
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• Travail préparatoire
Pour préparer le travail d’écriture, on demandera aux
élèves de lire les chapitres VI et VII (p. 75-77). En classe, on
reviendra sur les principaux enjeux de ces pages pour vérifier
qu’elles ont bien été comprises.

Le Dernier Jour d’un condamné


La question centrale abordée par ces chapitres réside dans
la possibilité et la nécessité d’écrire, ainsi que dans le sens
d’un tel geste. Dans un premier mouvement (p. 75), le
condamné dénie toute utilité à la rédaction de ses états
d’âme ; ses arguments portent sur l’absence de justification à
l’acte d’écrire et sur l’absence de contenu digne d’être dif-
fusé. Cependant, dans un second temps (p. 76), il reconnaît
une vertu à sa démarche, à la fois pour lui-même et pour les
autres (p. 77).

• Exercice
On proposera le sujet suivant : Imaginez la lettre qu’un
juge lisant les lignes du condamné lui écrirait pour le
conforter dans la démarche qu’il a choisie. Pour ce faire,
vous mobiliserez trois arguments distincts relevant respecti-
vement de la démonstration, de la conviction et de la
persuasion ; chacun sera assorti d’un exemple emprunté au
Dernier Jour d’un condamné.

Parmi les critères possibles d’évaluation de la production


écrite, on pourra retenir :
– le respect de l’énonciation épistolaire,
– la construction de l’argumentation,
– la mise en œuvre d’arguments rationnels et faisant appel
aux sentiments du destinataire,
– l’exploitation de la lecture de l’œuvre.

SÉANCE 5
SYNTHÈSE SUR LES REGISTRES

→ Chapitres VIII à XII (p. 77-83) et chapitres XXXIII à XXXVI


(p. 120-124).

Objectif : Identifier les principaux registres littéraires ; ana-


lyser les procédés sur lesquels ils reposent ; prendre la
mesure de leurs effets sur le lecteur.
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• Identification des principaux registres littéraires


On établira une liste des principaux registres littéraires et
on demandera aux élèves de faire correspondre à chacun l’émo-
tion ou la réaction qu’il cherche à susciter chez le lecteur, en
passant notamment par l’histoire littéraire ou par l’étymo-
logie.
– Registre comique : le rire.
– Registre tragique : la terreur et la pitié.
– Registre dramatique : la tension, le suspens.
– Registre pathétique : la tristesse et la compassion.
– Registre fantastique : la peur, l’angoisse et l’hésitation
entre une interprétation rationnelle et une interprétation surna-
turelle des faits relatés.
– Registre épique : l’admiration.
– Registre lyrique : l’émotion.
– Registre oratoire : l’impression, voire l’admiration pour la
qualité du discours.
– Registre didactique : l’enseignement.
– Registre épidictique : l’admiration ou le mépris.
– Registre polémique : l’indignation.
– Registre satirique : la moquerie.
On demandera ensuite aux élèves d’identifier la présence
éventuelle de ces registres dans les chapitres VIII à XII (p. 77-
83) et XXXIII à XXXVI (p. 120-124), et de dégager les procédés
liés respectivement à leur mise en œuvre.

• Le registre dramatique
Le chapitre VIII verse dans le registre dramatique avec des
références multiples aux événements : « Trois jours de délai »
(p. 77), « Huit jours d’oubli », « Quinze jours d’attente »,
« classement, numérotage, enregistrement », « Quinze jours
pour veiller à ce qu’il ne vous soit pas fait de passe-droit »,
« Trois jours » (p. 78). Les faits s’enchaînent ici sur un
rythme soutenu qui accroît la tension de l’attente et précipite
l’issue fatale pour le condamné, grâce notamment à l’abon-
dance de phrases nominales. Le chapitre se teinte simultané-
ment d’ironie avec l’évocation des raisons des lenteurs
administratives : « car la guillotine est encombrée, et chacun
ne doit passer qu’à son tour », « passe-droit », « le substitut
du procureur général se dit, en mettant sa cravate […] », « si
le substitut du greffier n’a pas quelque déjeuner d’amis »
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(p. 78) – autant de phrases et d’expressions qui soulignent


l’inconscience des représentants chargés de l’application de
la peine de mort.

• Le registre pathétique

Le Dernier Jour d’un condamné


Le chapitre IX fait appel au registre pathétique : les réfé-
rences à l’épouse, à la « petite fille de trois ans douce, rose,
frêle, avec de grands yeux et de longs cheveux châtains »
(p. 78 ; voir aussi p. 79 : « Mais ma fille, mon enfant, ma
pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette heure,
et ne pense à rien, c’est celle-là qui me fait mal »), ou encore
à la mort de la « pauvre vieille mère » (« elle a soixante-
quatre ans, elle mourra du coup », p. 79) inspirent une pro-
fonde compassion pour la famille du condamné, sinon pour
lui-même.

• Le registre réaliste
Le registre réaliste apparaît nettement dans les cha-
pitre X et XI : la minutie avec laquelle est menée la descrip-
tion du cachot (p. 79-80) et la précision qui préside à la resti-
tution des inscriptions portées sur les murs de la cellule signe
la volonté de Victor Hugo de produire des effets de réel ;
ceux-ci contribuent à l’impression de resserrement et à celle
d’angoisse, qui lui est conjointe. Tout concourt à enfermer le
lecteur avec le condamné dans ce qui apparaît comme la pré-
figuration d’un tombeau.

• Le registre fantastique
Au chapitre XII, le registre fantastique se fait jour : parce
que le condamné prend conscience des crimes de ceux qui
l’ont précédé dans la cellule (p. 82), il verse dans une forme
d’hallucination ; il croit voir les lettres de leur nom inscrit sur
le mur se mouvoir et les assassins surgir face à lui (p. 83),
leur tête dans la main. Le motif de l’araignée associé à cette
macabre procession dessine une représentation infernale,
dont le lecteur devient le témoin.

• Le registre lyrique
Le registre lyrique se trouve convoqué au chapitre XXXIII :
le condamné fait advenir sous sa plume des souvenirs de jeu-
nesse « doux, calmes, riants, comme des îles de fleurs sur ce
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gouffre de pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans


[s]on cerveau » (p. 120), tels ses premiers émois amoureux
avec « la petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands
cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues
roses, l’Andalouse de quatorze ans, Pepa » (p. 121). Dans ce
chapitre, l’accent est mis sur la subjectivité du locuteur et sur
sa sentimentalité ; la simplicité du récit combinée aux images
connotant l’innocence et la nature (« comme des îles de fleurs
sur ce gouffre de pensées noires et confuses », p. 120 ;
« comme le corset d’une abeille », p. 121 ; « J’avais le para-
dis dans le cœur », p. 122) donne une allure poétique au pas-
sage en son entier.

• Le registre tragique
Les chapitres XXXIV et XXXVI puisent dans les ressources
du registre tragique : la montée du tragique, dans ces cha-
pitres, se fait inexorable, qui enferme les réflexions du
condamné dans la conscience de sa mort imminente. Espace
tragique, les tours de « Notre-Dame » (p. 124) symbolisent la
destinée d’un homme isolé de la communauté des vivants,
qui n’a comme issue que le vide et qui est voué irrémédia-
blement à disparaître. Dimension essentielle de toute tra-
gédie, le temps travaille le récit du condamné en profondeur :
le passé n’est plus que de l’ordre du souvenir ; le présent lui
est en quelque sorte étranger comme le suggère le cha-
pitre XXXV où il est fait mention de l’activité des hommes
libres indifférents à son sort (p. 123) ; le futur lui est inattei-
gnable, ce que souligne l’emploi des temps lorsqu’il envisage
qu’on découvre un jour son récit : « Si on lit un jour mon his-
toire, après tant d’années d’innocence et de bonheur, on ne
voudra pas croire à cette année exécrable, qui s’ouvre par un
crime et se clôt par un supplice : elle aura l’air dépareillée. Et
pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n’étais pas
un méchant ! » (p. 123).
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SÉANCE 6
LECTURE ANALYTIQUE :
LE FERRAGE DES FORÇATS

→ Chapitre XIII (p. 83-90).

Le Dernier Jour d’un condamné


Objectif : Analyser et interpréter le motif de la spécularité
inscrit au cœur de la scène du ferrage des forçats.

• Questionnaire de lecture
1. Quel est l’épisode raconté au chapitre XIII ? Montrez que
le récit emprunte son modèle aux formes dramatiques (comé-
die, tragédie).
2. Quel sens faut-il donner au renversement de situation
pour le condamné qui, de spectateur, devient lui-même objet
de spectacle ?
3. Par quels moyens Victor Hugo condamne-t-il la prison
et le bagne ?
4. Quelle est la fonction de l’argot dans le texte ? Quels
sentiments et impressions l’auteur cherche-t-il à produire à
l’endroit de l’univers carcéral et de ceux qui le peuplent ?

• Éléments de réponse
Au travers de ces questions, il s’agit de mettre en évidence
les emprunts du récit aux modèles du théâtre comique ou tra-
gique et de voir comment l’observateur de la scène devient
subrepticement observé. Ce retournement de situation équi-
vaut pour le condamné à un retour sur lui-même et à sa condi-
tion marquée au sceau de la fatalité et de la mort. Cette spé-
cularité invite aussi le lecteur à une réflexion sur la danse
macabre à laquelle il est convié. L’immersion dans l’univers
de la prison semble donc avoir pour fonction d’entraîner,
chez lui, une prise de conscience qu’encouragent encore la
pitié mêlée de répulsion que Victor Hugo fait éprouver pour
les forçats.

• Le spectacle du ferrage des forçats


Au chapitre XIII, le condamné assiste au ferrage de ceux qui
vont gagner le bagne de Toulon. Transféré dans une cellule
pourvue d’une fenêtre, il assiste à la scène selon un point de
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vue privilégié, celui d’un spectateur à part entière. On notera


la présence du champ lexical du spectacle, avec les termes
« loge », « fête », « amusera », « acteurs », « spectateurs »,
« cérémonie » (p. 84), « masque de démons » (p. 85), « Trois
actes à ce spectacle» (p. 88), « spectacle étrange » (p. 89). La
scène est campée dans la cour de la prison et l’expression
« midi sonna » (p. 85) évoque les trois coups du lever de
rideau. Le découpage de la scène en « trois actes » fond le
récit dans le moule du drame :
– acte I, l’arrivée des forçats ;
– acte II, l’habillement ;
– acte III, le ferrage.
Les mots « fête » et « amusement » (p. 84), « cris de joie »,
« chansons » (p. 85), « acclamations », « applaudissements »
(p. 86) connotent d’abord un divertissement comique ; cepen-
dant, l’arrivée de la pluie et la dégradation humiliante qu’elle
inflige encore aux futurs bagnards fait basculer la scène dans
le genre de la tragédie. Le lexique de la misère, à la fois
concrète et morale, ancre définitivement l’épisode dans le
registre tragique : « forçats nus et ruisselants sur le pavé » ;
« Ils grelottaient, leurs dents claquaient ; leurs jambes mai-
gries, leurs genoux noueux s’entrechoquaient ; et c’était pitié
de les voir appliquer sur leurs membres ces chemises trem-
pées, ces vestes, ces pantalons dégouttants de pluie » (p. 87) ;
« Il y en eut qui pleurèrent ; les vieux frissonnaient et se mor-
daient les lèvres. Je regardais avec terreur tous ces profils
sinistres dans leurs cadres de fer » (p. 88).
De spectateur, le condamné devient objet de spectacle par
un renversement de situation saisissant : la scène à laquelle il
vient d’assister se meut en répétition générale de ce qui
l’attend sous peu. Digne de l’enfer, la danse macabre des for-
çats constitue une véritable « image du sabbat » (p. 89). La
force visuelle se combine avec celle, auditive, qui donne à
entendre le parler argotique des prisonniers (p. 85), pour pro-
duire un effet de « couleur locale ». L’immersion du lecteur
dans l’univers carcéral donne naissance aussi bien au senti-
ment de pitié qu’à celui de répulsion, voire d’horreur, pour un
monde d’où l’humanité s’est retirée.
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• Suggestion de plan pour une lecture analytique

I. Une scène inspirée du genre dramatique


1. Le dispositif du théâtre
2. Une atmosphère de comédie

Le Dernier Jour d’un condamné


3. Un renversement tragique

II. L’observateur observé


1. Le retournement de situation
2. Une répétition générale
3. La condamnation en miroir

III. Le lecteur : un spectateur en surplomb


1. Les « jumelles » du condamné
2. De l’horreur…
3. … à la pitié

SÉANCE 7
LECTURE ANALYTIQUE :
LA FIN DU ROMAN

→ Chapitres XLVII-XLIX (p. 134-141) ; illustration de Louis


Boulanger (p. 149).

Objectif : Montrer comment l’acmé du récit rallie dé-


finitivement le lecteur à la cause de l’abolition de la peine
de mort.

• Questionnaire de lecture
1. Montrez que le temps de la narration coïncide dans ce
passage avec le temps de l’action. Quel est l’effet ainsi créé ?
2. Quelle image l’auteur cherche-t-il à donner du
condamné à mort ? du bourreau ? de la foule qui s’amasse
pour contempler le « spectacle » ? Cherche-t-il à faire
prendre parti au lecteur ?
3. Étudiez les images successivement convoquées dans le
texte. Quelle est leur fonction ?
4. Quels éléments fondent la vraisemblance de cet ultime
épisode ?
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La vraisemblance des dernières pages maintient le lecteur


en haleine et en alerte jusqu’à l’exécution. Elle repose en
partie sur la coïncidence entre les événements relatés et leur
retranscription par le condamné. L’emploi du passé composé
renforce encore cette proximité, jusqu’au présent d’énoncia-
tion final (« il me semble qu’on monte l’escalier », p. 141),
qui confond la perception et le geste de l’écriture. La mention
des lieux successivement traversés par le condamné à mort
et situés dans un espace restreint (« le quai au Fleurs »,
p. 138 ; « le Pont-au-Change », p. 138 ; « Saint-Jacques-la-
Boucherie », p. 138 ; jusqu’à l’« Hôtel de Ville », p. 134,
depuis lequel il consigne ses derniers instants) produit un
effet de ralenti, comme s’il s’agissait d’étirer l’espace-temps
quand on le sait bientôt réduit à néant. La « Note de l’édi-
teur » (p. 134) se charge de renforcer encore le réalisme de la
fin du récit.
C’est la compréhension et non la condamnation qu’appelle
ici l’auteur. Seule la mise à mort judiciaire paraît être coupable
de la cruauté du bourreau, de l’avidité sanguinaire de la popu-
lace et de la « médiocrité » du condamné. Le lecteur est placé
en position d’observateur lucide et ne peut désormais que
témoigner en faveur de l’abolition de la peine de mort ; il est
amené à se désolidariser de la foule des « mille têtes hurlantes
du peuple entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier
du Palais » (p. 136) et peut-être à diffuser auprès d’elle le
message dont est porteur Le Dernier Jour d’un condamné.
À titre de prolongement, on rapprochera la description de
la « populace » amassée sur la place de l’Hôtel de Ville de
l’illustration de Louis Boulanger donnée dans le Dossier
(p. 149), qui représente la charrette du condamné (1829) :
elle permet de souligner l’engouement sanguinaire et mor-
bide du peuple pour les scènes d’exécution autant que son
inconscience (noter, à ce sujet, le sourire affiché par une
femme au premier plan du tableau) et son ignorance de l’hor-
reur de la peine de mort.

• Suggestion de plan pour une lecture analytique

I. Une fin en temps réel


1. La coïncidence entre temps du récit et de la narration
2. La recherche de la vraisemblance
3. La dimension réaliste
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II. L’ambiguïté des acteurs de la cérémonie


1. Le condamné aux antipodes de l’héroïsme
2. Une foule en délire
3. Le bourreau, personnage oxymorique

Le Dernier Jour d’un condamné


III. Une écriture performative
1. Un style saisissant
2. Un plaidoyer en acte
3. Une redéfinition du rôle de l’écrivain ou l’engagement
en littérature

SÉANCE 8
TRAVAIL SUR UN CORPUS

→ Une comédie à propos d’une tragédie (p. 53-65) ; Dos-


sier (p. 147-158).
→ Lecture d’image : Le Pendu et Un juge mécontent, de
Victor Hugo.

Objectif : Mettre en regard des documents pour faire res-


sortir leur singularité ; s’initier à la lecture de l’image.

• Étude d’un corpus de textes


On demandera aux élèves de lire la première partie du dos-
sier de l’édition GF qui porte sur la genèse et la réception de
l’œuvre (p. 147-158) ; puis de lire et de mettre en voix le
texte intitulé Une comédie à propos d’une tragédie (p. 53-
65), qui accompagnait la troisième édition du Dernier Jour
d’un condamné.
On interrogera les élèves sur la raison qui a présidé au rap-
prochement de ces différents textes. On analysera les réac-
tions de rejet que l’ouvrage de Victor Hugo a suscitées chez
les lecteurs de son temps et on cherchera à en comprendre les
motivations, notamment le reproche d’immoralisme.

• Lecture d’image : dessins de Victor Hugo


Pour conclure, on ouvrira la réflexion au champ pictural,
en soumettant deux dessins de Victor Hugo, dont le premier
est reproduit ci-après (p. 29).
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Un juge mécontent
Voir ci-contre.

Le Pendu
Le gibet de potence représenté dans le célèbre lavis Le
Pendu (1854) apparaît moins comme une illustration de ce
qu’était la peine de mort avant l’invention de la guillotine qu’il
ne révèle une conception de l’écriture. Pour Victor Hugo, il
s’agit de penser une langue qui soit comme un dessin, dont la
signification ne relève pas de l’intelligible mais du sensible,
qui se donne à voir pour rompre l’accoutumance, compagne
des idées reçues, des préjugés, de l’idéologie, de sorte qu’elle
soit dès lors une langue qui donne à penser. Au discours inef-
ficace et compromis sur la peine de mort, l’artiste substitue un
langage conçu comme un signe, dont la violence bat en brèche
et abîme radicalement tout raisonnement justificatif. C’est
mettre en avant l’obscurcissement du discours par l’idéologie
et la nécessité de chercher une autre forme d’évidence. On
comprend alors l’effet de clair-obscur très net sur le dessin : il
faut d’abord voiler, noircir pour qu’ensuite la vérité se révèle
éclatante. On clora l’étude en interrogeant la classe sur l’effica-
cité du plaidoyer hugolien qui met le lecteur face à l’horreur
évidente de la peine de mort.

SÉANCE 9
ÉVALUATION

Visionnage de l’adaptation cinématographique du Dernier


Jour d’un condamné par Michel Andrieu (CRDP de Franche-
Comté, 2002). La comparaison de l’œuvre littéraire avec
l’œuvre filmique devrait permettre aux élèves d’apprécier la
singularité de la première, et de faire valoir les connaissances
acquises au cours de la séquence.
Les questions qui suivent peuvent tenir lieu d’évaluation :
1. À quelle catégorie littéraire se rattache Le Dernier Jour
d’un condamné ? Justifiez votre réponse en vous appuyant
sur des indices précis. Comment la forme filmique en rend-
elle compte ?
2. Le metteur en scène a procédé à des coupes dans
l’œuvre de Victor Hugo : quelles sont-elles et quelles en sont,
selon vous, les raisons ? En revanche, il s’est autorisé certains
ajouts. Qu’apportent-ils ?
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© Photo RMN/Bulloz

Un juge mécontent
de Victor Hugo
Paris, musée Victor Hugo
« Pas content d’entendre clabauder contre la peine de mort.
Qu’est ce que c’est que toutes ces déclamations-là ! »
Cette caricature donne à voir un juge dont l’allure générale – bras croi-
sés, lèvres grimaçantes, regard dissimulé par les lunettes, air renfrogné –
suggère le mécontentement, mais aussi l’absence totale de compassion.
Quoique réalisée par Victor Hugo dans les années 1860, elle semble faire
écho à la préface Une comédie à propos d’une tragédie qui accompa-
gnait la troisième édition du Dernier Jour d’un condamné en 1829. Ce
texte, qui prend la forme d’une conversation mondaine portant sur le
Dernier Jour, met notamment en scène un « gros monsieur » et un
« monsieur maigre », qui n’ont de cesse de critiquer le roman de Hugo,
et dont on apprend qu’ils sont respectivement juge et procureur du roi…
Les répliques qui leur sont attribuées, de fait, semblent annoncer la
légende de ce portrait à charge : « La peine de mort ! à quoi bon
s’occuper de cela ? Qu’est-ce que cela vous fait, la peine de mort ? Il faut
que cet auteur soit bien mal né, de venir nous donner le cauchemar à ce
sujet avec son livre ! » (p. 61).
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3. Comment comprenez-vous le jeu entre images en noir et


blanc et images en couleurs ? À quoi renvoient-elles respec-
tivement ?
4. Caractérisez les mouvements de la caméra. Quelle impres-
sion cherchent-ils à produire sur le spectateur ?
5. Comparez les visées respectives du texte et de son adap-
tation filmique. Quel vous semble être le parti pris du réa-
lisateur ? En quoi diffère-t-il éventuellement de celui de
l’écrivain ? Livrez votre point de vue sur la transposition
effectuée et concluez sur l’efficacité argumentative de l’un ou
de l’autre mode d’expression artistique.

• Éléments de correction
La forme du journal est rendue par les scènes récurrentes
dans le film où l’on voit le condamné écrire, et par les gros
plans sur les réalités de l’écriture (feuille blanche, plume,
encre, ratures, biffures…). S’il reprend le mode de narration, le
réalisateur procède à des coupes dans le texte de Victor Hugo :
absence de la scène du ferrage des forçats, suppression du
détail de l’araignée, omission de la rencontre entre le
condamné et sa fille sont les plus significatifs. Ces coupes
s’expliquent sans doute pour des raisons matérielles ou tech-
niques mais peut-être s’agit-il de centrer tout l’intérêt du spec-
tateur sur la personne du prisonnier. En revanche, au début in
medias res du livre, le réalisateur préfère une forme d’introduc-
tion (pour mettre le spectateur en condition ?) et donne l’ini-
tiale « K. » au protagoniste, en référence à Kafka. L’univers
carcéral est filmé en noir et blanc, alors que les scènes qui font
référence au monde libre sont en couleurs ; cette opposition
donne l’impression que ces dernières sont hors champ, qu’elles
relèvent du seul imaginaire du condamné. Les plans rappro-
chés dominent, qui placent le spectateur dans une sorte d’inti-
mité avec le personnage ; la caméra, le plus souvent fixe, opère
des mouvements lents qui matérialisent la lenteur des dernières
heures de l’homme voué à la mort et son impuissance à agir
face à l’inéluctabilité de la peine qu’il encourt.

IV . O R I E N T A T I O N S BIBLIOGRAPHIQUES

Voir la Bibliographie p. 183 sq.

Hélène BERNARD

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