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Mots

Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, tome 1


Sabine Pétillon-Boucheron

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Pétillon-Boucheron Sabine. Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, tome 1. In: Mots, n°31, juin 1992. 1789 :
Révolution française / 1989 : Bicentenaire. Gestes d'une commémoration. pp. 128-133;

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XVI et Marie-Antoinette, où les Français rejouent la Révolution
sans la guillotine !
Le Bicentenaire, quant à lui, suscite un consensus sur l'entretien
du souvenir qui n'exclut ni les craintes d'une récupération politique,
ni les sentiments de saturation ou d'exaspération face à la
promotion médiatique et l'offensive commerciale. La
commémoration « donnée » ou « reçue » se caractérise par un effet de
« distanciation », une « mise à distance » du rituel et des pratiques
commémoratives. En ce sens, le Bicentenaire est révélateur de la
conjoncture politique tout comme sa manifestation emblématique :
le défilé-opéra, « La Marseillaise », de Jean-Paul Goude — créateur
qui se « plaît à exaspérer les stéréotypes » — au cours de laquelle
les lectures de la fête se démultiplient par réfraction. Ainsi, la
projection rêvée d'un espace civique planétaire se réfléchit dans
la démythification du passé.
A l'épreuve du Bicentenaire, les entretiens, dépouillés,
interprêtés nous questionnent aussi sur nos pratiques sociales et
politiques.
« Le changement change et la perception du changement dans
le changement change aussi », écrivent les auteurs.
Cette enquête pluri-disciplinaire, loin d'évacuer les mythes, s'en
nourrit, s'approprie les enjeux et rejeux de la Révolution et
réconcilie « mémoire et rationnalité ». Mais, d'évidence dans cet
écosystème historique, les auteurs sont de leur temps, des acteurs
impliqués dans une redéfinition du politique.
Maryline Crivello

Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, Les interactions verbales,


tome 1, Paris, A. Colin, 1990, 318 p.

Le premier tome des Interactions verbales présente un double


intérêt : s'inscrivant dans la continuité problématique des
recherches de Catherine Kerbrat-Orecchioni (L'implicite et L'énon-
ciation chez le même éditeur), il s'offre également comme la
première synthèse présentant les bases théoriques et les outils
descriptifs de l'analyse des interactions verbales. Cet ouvrage
constitue donc, en même temps qu'une excellente introduction au
domaine, un outil de travail efficace.
L'objet du premier chapitre est de montrer que ces théories
mobilisent les acquis de l'analyse du discours, de la linguistique
énonciative et de la théorie des actes de langage. Tous les modèles

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d'analyse conversationnelle se fondent sur la reconnaissance des
unités transphrastiques (analyse du discours), s'élaborent autour
du cadre contextuel (énonciation), et fondent l'acte de langage
comme l'unité de base de toute conversation. Ainsi l'approche
interactionniste peut être définie comme une pragmatique du
troisième type : « Parler, c'est échanger, et c'est changer en
échangeant » (p. 17).
Cette troisième dimension s'établit sur les notions de « validation
interlocutive » et d'« influences mutuelles ». Le destinateur, au fur
et à mesure de son intervention, émet des signaux phatiques
verbaux (du type « tu vois », « tu comprends »), ou non verbaux
(il dirige son regard et son corps vers son interlocuteur). De
même, le destinataire émet des signaux régulateurs de type verbal
(du type « je vois », « d'accord »), de type para-verbal, et non
verbal (hochement de tête en signe d'acquiescement, sourires,
etc). Ces signes forment ce qu'on appelle la « validation
interlocutive ». Mais il ne suffit pas de parler. Si l'analyse des
conversations est interactionniste, c'est parce qu'elle envisage la
conversation comme une interaction. Parler, c'est interagir, d'où
la notion d'« influence mutuelle » qui définit la conversation comme
un moyen d'agir sur l'autre et de changer certaines données du
réel.
Ces deux définitions vont de pair avec une définition non
unilatérale de la communication. Celle-ci se bâtit autour d'un pôle
émetteur qui prend en compte l'existence de son interlocuteur :
« Parler, c'est anticiper le calcul interprétatif de l'autre » (p. 25).
Grâce à la notion de « calcul interprétatif », le destinataire entre
de plain-pied dans cette communication élargie puisque c'est avec
et par lui que s'élabore l'émission. L'auteur cite une très belle
phrase de Barthes : « L'homme parlant /.../ parle l'écoute qu'il
imagine à sa propre parole » (p. 14). Cette conception bilatérale
de la communication entraine une redéfinition de la compétence,
définie initialement par Chomsky comme la capacité abstraite à
produire et interpréter des énoncés. L'interactionnisme propose
une définition plus large de la compétence comme l'ensemble des
aptitudes du sujet parlant à communiquer efficacement dans des
situations socio-culturelles spécifiques. On pourrait dire de cette
définition interactionniste qu'elle relève de l'« à-propos » : « La
compétence communicative apparait comme un dispositif complexe
d'aptitudes, où les savoirs linguistiques et les savoirs socio-culturels
sont inextricablement mêlés » (p. 31). Cette compétence induit la
maîtrise du para-verbal et du non verbal, ainsi que celle des
règles d'appropriation contextuelles des énoncés produits. La

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gestion des tours de parole et la connaissance des règles de
politesse font partie intégrante de cette compétence élargie. Les
théories interactionnistes qui placent le contexte socio-culturel au
cœur de leurs recherches font de la compétence linguistique un
« extrait » de la compétence communicative globale.
L'auteur analyse ensuite les composantes de base de l'interaction.
Le contexte fait un retour en force d'autant plus remarqué que
les corpus analysés sont pour la plupart authentiques ; enregistrés,
voire filmés. Le contexte est au centre même de l'analyse dans
la mesure où il détermine le(s) sens des énoncés. Les ingrédients
du contexte sont fort divers. Le cadre spatio-temporel est envisagé
dans sa concrétude : l'interaction a-t-elle lieu dans un espace privé
ou public ? Combien y a-t-il de participants ? Autant de
paramètres qui ont une fonction déterminante dans la gestion commune
des buts. Le but « se localise quelque part entre le site (qui a
sa propre fonction ) et les participants (qui ont leurs objectifs) »
(p. 79). On peut donc définir le but comme l'objectif des locuteurs,
objectif qui est de l'ordre du faire penser et du faire faire. Autre
ingrédient majeur du contexte : les participants. Leur âge, leur
fonction sociale, leur aspect physique voire vestimentaire sont
autant d'indices de contextualisation dont il convient de tenir
compte aussi bien dans le choix des buts que dans l'analyse de
l'interaction.
Ces différents traits permettent de définir l'interaction comme
« la rencontre où le groupe se structure autour d'un foyer commun
et où il y a concentration unique de l'attention intellectuelle et
visuelle officiellement admise, concentration que tous les
participants à part entière contribuent à maintenir » (p. 119). Cette
définition de l'interaction permet, avec la notion de cadre commu-
nicatif, d'établir une typologie des interactions selon leur degré
de ritualisation. On distingue ainsi la conversation, qui a un
caractère débridé et familier, dont les participants se comportent
en égaux, de la discussion, déjà plus argumentative ; puis du
débat, qui implique une gestion ferme de la part du modérateur.
La gradation formelle conduit vers deux types d'interaction souvent
étudiés : l'entretien et l'interview dont les rôles interactionnels
sont fortement dissymétriques et qui offrent, par leur degré de
ritualisation élevé, une « prise » plus facile à l'analyse.
L'auteur, dans une troisième étape, tente de dégager les règles
structurales de l'interaction. Il est d'abord question de la gestion
des tours de parole déterminée par le contexte et les rôles
participatifs de chaque intervenant. Le tour de parole repose sur
un mécanisme d'alternance « à tour de rôle », il est défini comme

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la contribution d'un locuteur déterminé à un moment déterminé
du déroulement de l'interaction. Quelles sont les propriétés
essentielles de ce système ? La fonction locutrice doit être occupée
successivement par les différents acteurs de l'interaction (chacun
doit être entendu même dans les situations — souvent ingérables —
de polylogue). Il convient qu'une seule personne parle à la fois
(respect de la parole de l'autre). Les silences, souvent mal vécus,
sont évités : il doit toujours y avoir quelqu'un qui parle, l'écueil
de toute interaction n'est autre que le silence.
Cette version revisitée des règles conversationnelles peut sembler
idyllique, on la trouve cependant lorsque la gestion des tours de
parole est convenablement menée, encore faut-il respecter les
règles qui régissent cette alternance. L'alternance s'opère à une
place transitionnelle possible marquée par des signaux de fin de
tour. Ces signaux peuvent être de nature verbale (l'énoncé est
syntaxiquement et sémantiquement achevé), de nature prosodique
(courbe intonative descendante), ou mimo-gestuelle : le locuteur
en possession du « fil de la conversation » transmet celui-ci au
next speaker par des regards soutenus ; en cas d'échec il aura
recours à une formule d'invitation au discours. Soyons clair, ce
modèle idéal est rarement réalisé, seuls les analystes s'en plaignent,
qui ont souvent à travailler sur des corpus rétifs ; quant aux
usagés de la conversation, force est de constater qu'une partie de
leur plaisir discursif réside dans la transgression inconsciente mais
régulière de ces règles. Que serait une conversation où chacun
respecterait les temps et les tours de parole, les thèmes et les
rôles discursifs impartis ? On a bien plus souvent affaire à des
ratés conversationnels : silences trop longs entre les tours, ou bien
interruptions incessantes de la part des auditeurs en mal de leur
tour. La conversation, malgré les règles qu'elle établit (mais
surtout grâce à la transgression délectable de ces normes) apparaît
le plus souvent comme le lieu d'une lutte parfois acharnée pour
la prise de parole.
L'auteur achève son panorama avec la présentation d'un modèle
hiérarchique qui entend rendre compte de l'organisation globale
et locale des interactions. On trouve cinq rangs pertinents dans
l'analyse d'une conversation. Pour ce qui est des unités dialogales,
elles sont au nombre de trois : l'interaction, la séquence et
l'échange. Viennent ensuite, pour les unités monologales,
l'intervention puis, bien sûr, l'acte de langage. L'interaction est, par
définition, l'unité de rang supérieure. « Pour qu'on ait affaire à
une seule et même interaction, il faut et il suffit que l'on ait un
groupe de participants modifiable mais sans rupture, qui, dans un

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cadre spatio-temporel modifiable mais sans rupture, parlent d'un
sujet modifiable mais sans rupture » (p. 216). La séquence, unité
de deuxième rang, est définie comme un bloc d'échanges reliés
par un fort degré de cohérence sémantique et/ou pragmatique. On
parle ainsi de séquence d'ouverture et de séquence de clôture,
celles-ci sont en général fortement ritualisées (donc plus facilement
repérables) et elles encadrent le corps de l'interaction qui est lui-
même constitué d'au moins une séquence. Dernière unité dialo-
gale : l'échange. Beaucoup plus complexe, l'échange est la plus
petite unité dialogale ; c'est avec l'échange que commence le
dialogue au sens strict (instauration et flux de la communication).
L'échange est formé des unités monologales que sont l'intervention
et l'acte de langage. On définit l'intervention comme la contribution
d'un locuteur particulier à un échange particulier. La notion
d'intervention pose des problèmes de définition fort intéressants.
En effet, si un locuteur émet un régulateur du type « hm », faut-
il considérer qu'il s'agit d'un tour de parole ou d'une intervention ?
Les écoles s'affrontent. Pourtant, on voit mal comment un tour,
unité purement formelle, ne serait pas doté d'un contenu. Dans
cette perspective, le tour coïnciderait avec la séquence. Si l'on
définit la séquence par le degré d'apport personnel, il faut revoir
les régulateurs du type « hm », « oui », « alors ? » avec cette
notion, encore à approfondir, d'apport personnel. L'intervention
s'offre à l'analyse par le biais ultime de la notion d'acte de
langage,. qui constitue l'unité de base de la grammaire
conversationnelle, c'est la raison pour laquelle toutes les théories
s'accordent pour le resituer dans le saint des saints : le contexte.
« Si un énoncé tel que " il est 8 heures " peut, hors contexte,
être défini comme une assertion à valeur informative, cette
caractéristique est manifestement insuffisante pour rendre compte
des différentes valeurs qu'il peut recevoir en contexte » (p. 230).
On retrouve ici l'opposition communément admise entre l'illocu-
toire et le perlocutoire. Mais une des conséquences de la prise
en compte du champ des actes de langage est l'élargissement
abusif et anti-opératoire des listes d'actes de langage. Certains
théoriciens zélés vont jusqu'à en définir vingt-deux ( A. Sinclair
et R. M. Coulthard, Toward an analysis of discourse, Londres,
Oxford University Press, 1975 ), ce qui implique souvent, et c'est
regrettable, une coïncidence entre le lexique et la typologie. Quelle
différence notable entre la demande, la requête, la sollicitation,
et le souhait ?
L'auteur procède enfin à une étude détaillée et un tantinet
poussive de l'échange comme unité minimale, avant de conclure

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sur les problèmes en suspens et la nécessité d'ajouter à l'analyse
des contraintes du système celle des contraintes rituelles (ce qui
fera l'objet du second tome de cet ouvrage).
Synthèse indispensable, l'ouvrage ne manque pas d'humour, ce
qui ne gâche rien. Quelques réserves cependant. Les introductions
et les conclusions manquent parfois de concision et de
problématiques. Il n'y a pas d'index, et la bibliographie ne donne pas
accès à tous les titres cités en cours de développement.
Sabine Pétillon-Boucheron

Nina CATACH, L'orthographe en débat. Dossiers pour un


changement, Paris, Nathan-Université, 1991, 304 p.

Les échos des « propositions de rectification » faites à


l'Académie, qui les a approuvées, par le Conseil supérieur de la langue
française continuent à se propager. La parution en septembre
1991 du numéro 28 de Mots a été suivie en octobre par la
publication de cet ouvrage, qu'a signé l'artisane de la réforme,
N. Catach. A mettre dans toutes les mains. Il s'agit d'une mise
au clair de l'état actuel du débat et de ses conséquences pratiques.
Une série d'exposés courts et limpides présentent chacun des
arguments favorables aux rectifications ; le plaidoyer entraine
l'adhésion par sa rigueur et sa tolérance, refusant les fausses
querelles et les anathèmes absolus. Car il est évident que bien
des adversaires du « Rapport » académique ne l'ont tout
simplement pas lu. Personne ne songe à trahir la langue ni à détruire
la grammaire. C'est à leur être plus fidèles que les réformateurs
s'emploient.
Au service de la transcription écrite du français : la simplification
et la clarification. Dans toutes les langues, en particulier latines,
l'effort s'est fait et continue à se faire contre les surcharges, les
emprunts inassimilables, les exceptions inapprenables, les inutilités
entachées d'erreurs ou d'illogismes, la place première restant
dévolue à l'oral. Dans toutes les langues, sauf en France... Oui,
les enfants payent cher le refus d'abandonner certaines « habitudes
visuelles ». Oui, le français n'est plus du latin culpabilisé d'avoir
trop évolué. Oui, nous sommes victimes d'une fétichisation qui
confond langue et orthographe. Oui, rectifier des anomalies et
simplifier des séries ne fera qu'aider à l'apprentissage par les
étrangers d'un français un petit peu rajeuni dans son apparat
imprimé.

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