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Texte de Jean-Pierre Fleury,

Docteur en Sociologie de l'Université de Nantes,


publié à l'occasion du 23 juin 2011 et de la candidature, à
l'Académie française, d'Olivier Mathieu (dit Robert
Pioche) au fauteuil de Claude Lévi Strauss.

TA’WEN-Ã-NALIK-TU1
ANIMISTE SUPPLIQUE
AU SOLSTICE D’ÉTÉ CHANTÉE
POUR QUE RENAISSE
EN VÉNÉRABLE CONFRÉRIE
UN NOBLE ANTHROPOLOGUE

Ce texte est publié, sur Scribd, sous sa forme actuelle (31


mai 2011), afin qu'on puisse le lire avant le 23 juin 2011
(élection à l'Académie française) ; mais il sera très
probablement amplifié dans l'avenir.

1
En mamãindê, dialecte nambikwara du nord, littéralement : forêt (ta’wen), infixe du génitif (ã),
souvenir, pensée (« nalik » qui se décompose en « na », tête et « lit » (arriver) qui se phonétise
« lik » devant un « t »), suffixe des substantifs (tu) ; autrement dit : "la pensée sauvage". Ou si
l’on préfère : la passe (en) tête de la forêt (vierge).
I
La hotte du Père Noël
Lévi-Strauss fut un sage et comme tout sage, il fut admiré d'une toute
petite élite de pairs ou d'honnêtes gens cultivés, mais ignoré pour ne pas
dire moqué, « condescendé » par l'opinion dite publique.

Les panégyriques post mortem des journalistes ne changent rien à son


statut de prêcheur dans le vide.

L'amérindien, tout Primitif (ne riez pas, ne vous moquez pas des seuls
êtres humains aptes encore à survivre dans les pires conditions terrestres, ce
que tout civilisé serait incapable, du moins à long terme, sans médecine,
commerce au coin du bois ou feu dans un abri de fortune), tout Primitif
donc a le respect austère et pointilleux de la Nature et de son équilibre ainsi
que sa déesse-mère la Terre. La gratter simplement pour en tirer profit
déchire le cœur aux plus farouches chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, si ce n’est
en quelque jardin discret, secret à effleurer sa croûte respectable, oui sa
peau. Nature et Culture ne font qu'un chez eux. Espèce humaine et croûte
terrestre, comme fut titré l’un des ouvrages posthumes de Bordiga.

Claude Lévi Strauss fut des grands dans la contrée reculée des
anthropologues, tel un Malinowski ou encore un abbé Breuil, un
Haudricourt, un Leroi-Gourhan qui, chacun en leur domaine, ont réalisé à
la fois œuvre scientifique (de "sciences humaines") et œuvre poétique. Lire
ou contempler Les Argonautes du Pacifique Occidental, Les Nuer, Quatre
Cents Siècles d’Art Pariétal, L'Homme et la Charrue à Travers le Monde 2
et Préhistoire de l'Art Occidental relève pour tous, tout autant du plaisir
esthétique que du plaisir de découvrir des mondes ignorés. L’œuvre écrite
du spéléologue « à l’ancienne » Norbert Casteret, récits quasi romanesques
qui ont bercé ma jeunesse, est de la même trempe. Il en va de même pour
Lévi-Strauss, connu par moi nettement plus tard, sans doute de la bande le
plus philosophe et moraliste (dans le sens du terme à l'époque classique).

2
L’un de ses nombreux ouvrages, celui-ci écrit en collaboration avec Mariel Jean-Brunhes
Delamarre géographe et ethnologue.
Oyons donc, des limbes d'un au-delà des cieux, les remembrances
d’un vieillard, tout sauf idiot, à une vieille Dame que nous voulons croire
non indigne, et qui dans la hotte en bois du Père Noël a dressé des écrits de
sa complainte au supplicié. Bribes éparses de mémoires, dispersées aux
vents perdus de sa mémoire.

Le supplicié est évidemment le Père Noël. Le Père Noël Supplicié3, et


non pas quelque être humain ni autres Yéchoua, Yasû`a, 'Îsâ, Iesous, ou
Iesus4. Lévi-Strauss ne croyait ni en ce galiléen des pourtours nordiques du
protectorat romain israélite et demi-juif, ami des Samaritains purs et durs,
moqué par les patentés pharisiens de la capitale judéenne voisins des
Philistins, contrée qui connaît encore un succès mondial, ni en YHWH dieu
sans image d'origine égyptienne, sanhédrin ou autres Yaya samaritain ou
encore moins ‘Allah.

Lévi-Strauss n’est pas même athée, mais plutôt indifférent ou ami des
religions-philosophies orientales et du Bouddha stoïque et contemplatif. Et
de ses formes les plus douces. Il nous dit exactement, il suffit de le lire ou de
l’écouter, voix lointaine déjà :

Non vraiment la religion ne m’intéresse pas. Et si je devais avoir des


préoccupations de ce côté-là, mes sympathies iraient plutôt vers
certaines religions extrême-orientales. (in : Le Quotidien de Paris du 2
octobre 1989)

Il aurait sans doute pu faire sienne cette conclusion à une allégorie de


Volney qui conclut une longue réflexion agacée par les doctes dogmes,
interdits ou inquisitions et doctrines religieuses, réflexion destinée aux
imam, an aotrou eskobl 5, rabbinim et autres cléricatures des adorateurs de
tout et surtout du Grand Rien :

– En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant


d'études ni de raisonnemens : montrez-nous quelle est la religion qui
remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.

3
Cf. Le Père Noël supplicié aux éditions des Sables, sur la route de l'Eglise à Pin-Balma, 1996.

4
Yasû`a est le nom de l’oint Jésus dans la Bible des chrétiens arabes et 'Îsâ celui du prophète Jésus
fils de la vierge Maryam, précurseur, annonciateur du Prophète (sic).
5
Littéralement "le monsieur évêque » en breton.
Aussitôt, chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à
toute autre, il s'éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus
violente (opus cité, ci-après).

Le Père Noël, il s’agit de Moş Crăciun, Moş Creationis, le Vieux,


l’Ancêtre Création 6, qui rôde encore en l'antique forêt de mythes roumaine
dénommée Codru, la Vieille Forêt, quelque forme grecque voire celtique du
nom dénomination de l'arbre ou du chêne, l'Arbre de Vie, l'arbre par
excellence, le bois de qualité, dur comme fer, le robuste pilier qui soutient
les Cieux. Chez les grecs antiques, le chêne était dédié, consacré à Zeus ; il
parlait aux initiés et en ses divers bruits de feuillage et de ramées au souffle
du vent, les prêtres rendaient oracles et prophétisaient.

Le Supplicié. Il s’agit d’un fait divers des années d’après-guerre où


les catholiques du coin, voulant reprendre du poil de la bête, au 24
décembre 1951, avaient brûlé un mannequin du Père Noël sur le parvis de
la cathédrale de Dijon, en présence de centaines d’enfants. Sacrilège.
Exécution d’un usurpateur accusé de paganiser la fête de Noël, alors même
que c’est le christianisme qui a récupéré la fête du solstice d’hiver, celle de
la régénérescence du Soleil et partant de la Nature, au profit de la naissance
du Christ régénérant non plus la nature et la vie terrestre mais l’humanité
éternellement pécheresse d’avoir goûté, dès ses origines, la pomme du
Savoir qui nomme, dirige les choses et la nature, les autres êtres vivants, et
pour finir modèle la glaise et le sol même de la Terre nourricière, autant
d’actions réservées aux dieux afro-asiates d’entre Nil et Mésopotamie.

Aux temps antiques, à la fin des Saturnales, les Romains brûlaient le


roi de la fête à l’autel du dieu-ogre insatiable qui avait dévoré ses enfants7.
Le nom de Saturne viendrait dit-on de *sa(e)tori-no qui signifierait : « qui
se manifeste dans l'impulsion ». On rapproche le nom de Saturne de celui
du dieu védique Savitar qui, comme lui, à l'origine serait un « impulseur »
des biens, idée que l'on retrouve dans les réjouissances et les cadeaux des
Saturnales, la période qui précède le solstice d'hiver, dont la fête de Noël est
un lointain avatar, et qui avait pour but de ressouder la société à l'heure du
solstice d'hiver, fête à la fois du vieux déclin et du renouveau, d'une jeunesse
6
du latin « creatio, creationis », création, génération.

7
Saturne une des anciennes divinités romaines, est un deus otiosus, dieu en sommeil une
bonne partie de l’année ;lors des Saturnales, on le libère des bandelettes dont il est lié le
reste de l’année. Il a été assimilé à Cronos le père « infantophage » de Zeus.
solaire retrouvée. L'un des aspects de l'éternel retour des saisons. Puis avec
le temps, logiquement, Saturne fut associé au cycle de l'agriculture.
« Inciter, vivifier, stimuler », Savitar est l'aspect actif du Soleil, le soleil en
tant qu'énergie qui stimule le monde par opposition à Sûrya qui est le soleil
en tant que réalité matérielle, présence au ciel, maître du ciel et de la
lumière du jour. Principe primordial. L’un agit, l’autre a créé et maintient.
C'est une forme d'opposition ou de dualité, de complémentarité plutôt, que
l'on retrouve entre Réa8 et Aton. Réa « celui qui fait », s'est créé lui-même
en se nommant, comme il créa l'univers et les éléments de la vie en les
faisant sortir du Noun, l'océan primordial. Réa est également le maître de
l'année. Le jour de l'an est le jour de la naissance ou de la renaissance de
Réa, vers la mi-juillet correspond au début de la crue du Nil . Aton est le
principe visible de Réa, ou d'Atoum-Réa, Atoum ou Toum signifierait quant
à lui l'Indifférencié. Aton est la personnalisation du disque solaire. Ce n'est
pas le démiurge du monde, principe créateur de la Nature, mais son
symbole et sa réalité présente, son principe abstrait mais également actif en
tant que lumière. Le nom d'Akh-én -Aton ne signifie-t-il pas : Éclat d'Aton.

À l’origine, nous disent les amérindiens Pueblo, les Katchina volaient


les enfants, mais les hommes les firent renoncer à la condition qu’ils
puissent revenir, année après année, danser dans les villages, en masques et
costumés. Mais la place des enfants est ailleurs, « non pas avec les masques
et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts ». Car en fait les
enfants sont les vrais Katchina, la réalité du monde qui se renouvelle et sort
du rêve, loin de l’illusion des masques portés par les plus anciens, les
prochains mortels. La mascarade est triste et gaie à la fois. On y fête les
ancêtres et la continuité ténue de la vie dont les enfants sont les garants.

La Toussaint est une autre réminiscence de la puissance vitale des


morts, Hallowen dans les contrées celtes du nord (non son affadissement
contemporain ridicule, sa fade folklorisation) est un dialogue entre la Mort
et les jeunes enfants, un défi aux vivants vieillissants.

Donner à croire au Père Noël, aux petits enfants naïfs, ignorants ou


étonnés de la Mort, c’est dire que le merveilleux existe et rappelle aux
adultes qu’il faut croire en la Vie, voire en ses sens cachés. C'est une forme
d'initiation, de transmutation des éléments saisonniers, une transaction
entre générations, entre initiés et non-initiés, et surtout, ceci marque la
8
Râ ou Rê avec une voyelle longue, que nous rendons personnellement par Réa.
permanence d’une opposition entre vivants et morts et autres ancêtres
réincarnés dans les jeunes enfants. L'éternelle renaissance en et par Mithra
ou Mitra. « L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une
roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte
affirmation » affirme Zoroastre. Roue de la fortune ou roue de l'infortune,
du malheur d'exister ? Symbole de la sagesse hindoue...

Mais si l’on en revient au Père Noël Supplicié… comment ne pas


noter que dans toutes les sociétés, les enfants sont « une incarnation
traditionnelle des morts », conclut Claude Lévi-Strauss, or tandis que les
païens prient les morts, intercesseurs et protecteurs, les mânes du culte des
ancêtres, les chrétiens prient pour les morts. Ils sont finalement moins
croyants en l’éternité des âmes, moins "mémorialistes" que les païens
puisqu’ils situent dans le prolongement de la pensée juive réaffirmée par
Saint Jean dans son Apocalypse que l’Éternité n’est pas encore advenue, est
une eschatologie. 9

Nous avons dit l’indifférence de Lévi-Strauss vis-à-vis de la religion,


du moins pour son quant-à-soi. Il aurait pu faire sienne tant d'idées de
Volney 10, ce talentueux philosophe, moraliste et orientaliste, considéré à
juste titre comme l'un des plus puissants précurseurs des ethnologues,
anthropologues et sociologues des XIXe et XXe siècles, doublé d'un talent
d'écrivain, voire de poète, auteur injustement oublié. Dans « Les Ruines ou
Méditations sur les révolutions des empires, par M. Volney, député à
l'Assemblée nationale de 1789 », dont l'édition originale fut publiée à
Genève en 1791 11 nous rencontrons de très nombreux morceaux de choix
comme celui-ci :

9
À ne pas confondre avec la scatologie judaïque qui fait baigner le mauvais frère Jésus dans un
chaudron d’excréments brûlants pour toute éternité.
10
Volney est un pseudonyme, un nom de plume formé avec le Vol de Voltaire et le Ney de
Ferney. De son vrai nom : Constantin, François Chasseboeuf de La Giraudais, né à Craon
en Anjou en 1757, mort à Paris en 1820, comte et pair de France, personnage fortement
misanthrope et misogyne.
11
sixième [et derniere] édition corrigée de nouveau par l’auteur, Baudouin frères, Paris,
1820.
Maintenant, si vous résumez l’histoire entière de l’esprit
religieux, vous verrez que dans son principe il n’a eu pour
auteur que les sensations et les besoins de l’homme ; que l’idée
de Dieu n’a eu pour type et modèle que celle des puissances
physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal, c’est-à-
dire en impressions de plaisir ou de douleur sur l’être sentant ;
que, dans la formation de tous ces systèmes, cet esprit religieux
a toujours suivi la même marche, les mêmes procédés ; que dans
tous, le dogme n’a cessé de représenter, sous le nom des dieux,
les opérations de la nature, les passions des hommes et leurs
préjugés ; que dans tous, la morale a eu pour but le désir du
bien-être et l’aversion de la douleur ; mais que les peuples et la
plupart des législateurs, ignorant les routes qui y conduisaient,
se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées, du vice et
de la vertu, du bien et du mal, c’est-à-dire de ce qui rend
l’homme heureux ou malheureux ; que dans tous, les moyens et
les causes de propagation et d’établissement ont offert les mêmes
scènes de passions et d’évènemens [sic], toujours des disputes de
mots, des prétextes de zèle, des révolutions et des guerres
suscitées par l’ambition des chefs, par la fourberie des
promulgateurs, par la crédulité des proxélytes, par l’ignorance
du vulgaire, par la cupidité exclusive et l’orgueil intolérant de
tous : enfin, vous verrez que l’histoire entière de l’esprit
religieux n’est que celle des incertitudes de l’esprit humain, qui,
placé dans un monde qu’il ne comprend pas, veut cependant en
deviner l’énigme ; et qui, spectateur toujours étonné de ce
prodige mystérieux et visible, imagine des causes, suppose des
fins, bâtit des systèmes ; puis, en trouvant un défectueux, le
détruit pour un autre non moins vicieux ; hait l’erreur qu’il
quitte, méconnaît celle qu’il embrasse, repousse la vérité qui
l’appelle, compose des chimères d’êtres disparates, et rêvant
sans cesse sagesse et bonheur, s’égare dans un labyrinthe de
peines et de folies. »

(…)

Ainsi parla l’orateur des hommes qui avaient recherché


l’origine et la filiation des idées religieuses…
Et les théologiens de divers systèmes raisonnant sur ce
discours : « C’est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à
rien moins qu’à renverser toute croyance, à jeter
l’insubordination dans les esprits, à anéantir notre ministère et
notre puissance : c’est un roman dire les autres, un tissu de
conjonctures dressées avec art, mais sans fondement. Et les
gens modérés et prudens ajoutaient : Supposons que tout cela
soit vrai, pourquoi révéler ces mystères ? Sans doute nos opinions
sont pleines d’erreurs ; mais ces erreurs sont un frein nécessaire
à la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans,
pourquoi le changer aujourd’hui ? »

Et déjà la rumeur du blâme qui s’élève contre toute nouveauté,


commençait de s’accroître, quand un groupe nombreux
d’hommes des classes du peuple et de sauvages de tous pays et
de toute nation, sans prophètes, sans docteurs, sans code
religieux, s’avançant dans l’arêne, attirèrent sur eux l’attention
de toute l’assemblée ; et l’un d’eux, portant la parole, dit au
législateur :

« Arbitre et médiateur des peuples ! depuis le commencement


de ce débat, nous entendons des récits étranges, inouis pour
nous jusqu’à ce jour ; notre esprit, surpris, confondu de tant de
choses, les unes savantes, les autres absurdes, qu’également il ne
comprend pas, reste dans l’incertitude et le doute. Une seule
réflexion nous frappe : en résumant tant de faits prodigieux,
tant d’assertions opposées, nous nous demandons : Que nous
importent toutes ces discussions ? (pages 257 à 260)

Du jardin des Hespérides,


J'ai jeté, moi la Discorde,
"Une pomme à la plus belle !"
Pomme d'or…

Puis tant de pommes du ciel mais


Ont tombé de l’escarcelle
Du Dragon quand Hêraklès
Le chassa…
Enchaînant, pomme de coing,
Pomme en noix de galle au chêne,
Coin de pin, pomme de chien
La cruelle…12

La Concorde, en désespoir,
Transforma les autres fruits
En oursins, pommes de mer,
Ou de terre :

En des choux, laitues pommées,


"Artichau" dont la bonté
Sur la carde a excédé,
Dit Paré ;

De grenade ou bien d’orange,


De citron, la pomme rose,
En pomme de paradis 13
Africain.

Du côté d'Amerigo,
La moisson fut conséquente
Et le vol de ses contrées
Achevé.

Emmêlant le Bien, le Mal


Et la Mort avec la Vie,
La tomate et la patate 14
Ont souri ;

Car en nos pays lointains,


Nous rappelle un Olivier 15
Qui n'a pas vécu en serf
12
Fruit mortel de la belladone mandragore.
13
Ancien nom ou surnom de la banane.
14
Comme plusieurs fruits ou légumes (tubercule en particulier)
d'Amérique le reste de la plante est toxique ou même, sous certaines
conditions, les parties habituellement comestibles.
15
Il s'agit d'Olivier de Serres cf Le Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs, d’Olivier de
Serres, seigneur du Pradel, dans lequel est représenté tout ce qui est requis et nécessaire pour bien
dresser, gouverner, enrichir et embellir la maison rustique première édition en 1600 .
Ni en serre :

Oui ! les Pommes d'Amour,


De merveille, et dorées,
Servent-elles
À couvrir cabinets et tonnelles ;
Et la Vie
Ainsi va, en raison d'espérer,
Lors que Sol et Nature
Et l’Eau donnent des ailes.

*
II
Le Sage émerveillé
Idylle amère. De là-haut, de là-bas, de tout là-bas si loin, ou d’ici-bas
– De Près et de Loin – ou plutôt d’aussi loin que la Matrix a enseveli ses
restes, très loin même – « ounkén » dit-on en langue nambikwara du
dialecte latoundé… dit-on, ou disait-on ? – si Loin du Brésil, et plus encore
du Mato Grosso, au cœur du continent enchanté des Cros, réminiscence de
La Pensée Sauvage, de la pensée tout court, de celle dont Claude Lévi-
Strauss, poète un peu froid et distant, non réservé et pudique, qui disait en
digne héritier de l’Ordre du Soleil Levant et en substance : les religions sont
des représentations comme les autres, des images de l'humanité pensante,
des rites curieux, moraux, souvent intransigeants, au mieux des rêves ou
autres utopie ad patres auxquels je dénie toute spécificité supra-humaine.
Claude nous dit encore :

Je ne verrais aucun inconvénient à appeler Dieu une sorte de


pensée diffuse dont on concevrait qu'elle soit répandue dans tout
l’univers et qui se manifesterait à des degrés différents chez les
animaux supérieurs et inférieurs, dans les plantes même,
jusqu’aux plus modestes. (La Croix, janvier 1979)

La pensée est une fleur, plus fleur des champs que fleur de culture,
plus Flor des poètes qu'oignon de tulipe calibré, transmuté, voire bulbe
infertile, bubon ogéhèmisé. Pitoyables coopératives agricoles ! Ô
conservateurs et diffuseurs d'espèces rares ou négligées, bouilleurs de cru
du cru, oui, la Pensée est Sauvage.

Les mânes, « l'âme-sa » 16 de quelque ancêtre nambikwarien


murmure, glisse, coule au loin, sa question lancinante et liquide :

– Vous semblez fuir … semblez fuir, tout ce qui a trait … ce qui a


trait à la politique ?!

Claude Lévi-Strauss, alerte encore, se reprenant bien vite, rameutant


ses esprits :
16
-sa suffixe catégoriel de la typologie agglutinante du mamaindé qui réunit : liquide, gaz,
son, parole, air, vent, et plus généralement tout ce qui coule.
– Oui, je le fuis [… je le fuis… long silence]. J’ai beaucoup fait de
politique à la SFIO étant jeune. Je me suis retrouvé secrétaire général
des Étudiants socialistes à vingt ans. Je me sentais engagé, parce que
j’avais la naïveté de croire qu’en raisonnant bien on peut fabriquer
une société bonne. Mais je me suis trompé à double titre.
Premièrement avec l’idée qu’il suffisait de bien raisonner et d’avoir
les idées claires pour concevoir et réaliser la société idéale.
Deuxièmement, j’étais pacifiste en 1938. Quand on s’est trompé à ce
point là, il n’y a plus qu’une chose à faire : se taire pour le restant de
sa vie. Pas plus que l’ordre du monde, l’ordre social ne se plie aux
exigences de la pensée. 17

C’est l’indifférence bouddhique. Mais qu'on l'entende bien, c'est


cette indifférence de surface qui faisait dire à Han Ryner en son Petit
Manuel Individualiste (de 1903... plus d’un siècle, déjà!) :

La société est inévitable comme la mort. Sur le plan matériel, notre


puissance est faible contre de telles limites. Mais le sage détruit en lui
le respect et la crainte de la société comme il détruit en lui, la crainte
de la mort. Il est indifférent à la forme politique et sociale du milieu
où il vit comme il est indifférent au genre de mort qui l'attend.

Et il ajoutait : « Le sage sait qu'on ne détruit ni l'injustice sociale ni


l'eau de la mer. Mais il s'efforce de sauver un opprimé d'une injustice
particulière, comme il se jette à l'eau pour sauver un noyé. » Ou encore :
« Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut agir sur les
foules, et qu'on n'agit point sur les foules par la raison, mais par les
passions. »

Pour Claude Lévi-Strauss, c'est plus précisément la contemplation et


l'émerveillement et le partage sous forme écrite, photographique parfois,
dessinée (mais pour lui seulement), et la grande tolérance, la tolérance
suprême et détachée. C'est in fine l’extase et la saine révolte écologique, car

17
Fusion de deux extraits d’entretiens à L’Express (de mai 1988) et au Quotidien de Paris
(du 2 octobre 1989). Il aurait pu dire à la suite de Georges Soulès plus connu sous le nom de
plume de Raymond Abellio, ingénieur et écrivain gnostique, qui lui vira collaborateur, mais qui
auparavant milita à la Sfio : « Avec une équipe de la section socialiste, je passai une partie de mes
nuits à coller des affiches. » (in Ma Dernière Mémoire, 1971-1980).
aux yeux de Bouddha, toutes les espèces se valent dans la nature ; et
l’homme n’y a aucun privilège.

Émerveillement, émotions vitales, émotivité, émotions, désir insatiable


de toujours faire de la moindre tirolhanébiin-kshéré (vieille femme qui ne
peut plus faire l’amour), la tendre et belle monodwinu-kshéré (jeune femme
désirable). Les Nambikwara, d'ailleurs, n’ont-ils pas qu’un seul mot pour
dire "jeune" et "joli" et qu’un autre pour dire "vieux" et "laid" ?

L’attitude nambikwara envers les choses de l’amour peut se résumer


dans leur formule : tamindige mondage, traduite littéralement, sinon
élégamment : « Faire l’amour, c’est bon. » 18 J’ai déjà noté l’atmosphère
érotique qui imprègne la vie quotidienne. Les affaires amoureuses
retiennent au plus haut point l’intérêt et la curiosité indigènes ; on est avide
de conversations sur ces sujets, et les remarques échangées au campement
sont remplies d’allusions et de sous-entendus. Les rapports sexuels ont
habituellement lieu la nuit, parfois près des feux du campement ; plus
souvent, les partenaires s’éloignent à une centaine de mètres dans la
brousse avoisinante. Ce départ est tout de suite remarqué, et porte
l’assistance à la jubilation ; on échange des commentaires, on lance des
plaisanteries, et même les jeunes enfants partagent une excitation dont ils
connaissent fort bien la cause. Parfois un petit groupe d’hommes, de jeunes
femmes et d’enfants se lancent à la poursuite du couple et guettent à travers
les branchages les détails de l’action, chuchotant entre eux et étouffant leurs
rires. Les protagonistes n’apprécient nullement ce manège dont il vaut
mieux, cependant, qu’ils prennent leur parti, comme aussi supporter les
taquineries et les moqueries qui salueront le retour au campement. Il arrive
qu’un deuxième couple suive l’exemple du premier et recherche l’isolement
de la brousse.

Pourtant, ces occasions sont rares, et les prohibitions qui les limitent
n’expliquent cet état de choses que partiellement. Le véritable
responsable semble être plutôt le tempérament indigène. Au cours des
jeux amoureux auxquels les couples se livrent si volontiers et si
publiquement, et qui sont souvent audacieux, je n’ai jamais noté un
18
Plus précisément : je fais l'amour, c'est bon. Tamindige, se décompose littéralement en "ta" (je,
moi) suivi de "minẽ" (père, avec apocope du son "in" ) clos par les suffixes de temps et de verbe :
di-gé. cf Garvin Paul L. Esquisse du système phonologique du Nambikwara-Tarunde. In Journal
de la Société des Américanistes. Tome 37, 1948. pp. 133-189.
début d’érection. Le plaisir recherché paraît moins d’ordre physique
que ludique et sentimental. C’est peut-être pour cette raison que les
Nambikwara ont abandonné l’étui pénien dont l’usage est presque
universel chez les populations du Brésil central. En effet, il est
probable que cet accessoire a pour fonction, sinon de prévenir
l’érection, au moins de mettre en évidence les dispositions paisibles du
porteur. Des peuples qui vivent complètement nus n’ignorent pas ce
que nous nommons pudeur : ils en reportent la limite. Chez les
Indiens du Brésil comme en certaines régions de la Mélanésie, celle-ci
paraît placée, non pas entre deux degrés d’exposition du corps, mais
plutôt entre la tranquillité et l’agitation.

Toutefois, ces nuances pouvaient entraîner des malentendus entre les


Indiens et nous, dont nous n’étions responsables ni les uns ni les
autres. Ainsi, il était difficile de demeurer indifférent au spectacle
offert par une ou deux jolies filles, vautrées dans le sable, nues comme
des vers et se tortillant de même à mes pieds en ricanant. Quand
j’allais à la rivière pour me baigner, j’étais souvent embarrassé par
l’assaut que me donnaient une demi-douzaine de personnes - jeunes
ou vieilles - uniquement préoccupées de m’arracher mon savon, dont
elles raffolaient.

Ce texte tout empli d'émotions, de sensibilité, de sensualité à fleur de


peau, de compassion, d'adhésion contenue, d'amour pour des êtres perdus
dans la nature si sauvage – texte de vrai poète – est extrait de Tristes
Tropiques (1955). L’atmosphère y est incroyablement « naïve », paisible et
quasiment dans l’ordre des choses de la philosophie du bon sauvage
insouciant et joueur de Jean-Jacques, si loin des Tropiques du Cancer et du
Capricorne d’un Henry Miller urbain et quelque peu mécanique et amoral
(ce que ne sont jamais les primitifs qui vivent entourés de tabous les plus
divers).

Pourtant, nous y sommes quand même un peu, du côté du tropique


du Capricorne en pays nambikwara et du côté du tropique du Cancer, en
cette contrée maritime de charme sauvage et serein de Big Sur, El Pais
Grande del Sur californien. Mais à l'écart des rares villas de colons, que
reste-t-il aujourd'hui des Esselen, Ohlone et Salinan, ces trois tribus
amérindiennes dont les langues sont pour l'essentiel mortes en nos jours de
morne décroissance morale et de l'Esprit et dont les vestiges archéologiques
montrent qu'ils y ont vécu pendant des milliers d'années en nomades, et
qu'ils vivaient de la chasse en des forêts de séquoias depuis longtemps
exploités, détrites, abattues par les assassins sacrilèges de la Vie.
III

La débandade matérialiste
Argent, Veau d'Or, économie frileuse ou folle, esprit destructeur,
utilitaire, mentalité non partageuse, technique tout autant au service du
mal, de l'avilissement ou de l'abêtissement, que du bien, qu'êtes-vous à
l'échelle du monde, je veux dire de l’Univers ou du simple Soleil, le solitaire,
notre bienfaiteur ?

Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer


dans le vide creusé par notre fureur, tant que nous serons là et qu’il
existera un monde montrant la voie inverse de notre esclavage, la
contemplation procurera à l’homme l’unique faveur qu’il sache
mériter. Contempler un minéral, respirer le parfum d’un lis, échanger
un clin d’œil alourdi avec un chat. Rien qui croise l’humain. (Tristes
Tropiques)

Esprit salutaire de Claude Lévi-Strauss : «… à cette heure de


déliquescence où le siècle se dissout dans les brouillards des décadents »,
comme l'écrivait Francis Maratuech 19, en ce cinquantenaire de
déconsécration, de décommémoration, d’un « travail de mémoire à
l’envers », dans le silence blafard et la nuit noire de la nullité de pensée des
médiocres imposteurs, ébahis avinés du sang des masses, qui nous
dirigent vers le gouffre profond de notre déconfiture humaine et terrestre,
au Nirvana des âmes supérieures, émotives et brisées, j’ai rencontré un bon,
nous dit Claude. Un samaritain note de très bon ton, de très bon teint, un
samaritain 20 médecin des pauvres ("médecin des pauvres, le salopard", ont
toujours éructé ses petits contempteurs riquiquis) ; il a nom Ferdinand
Bardamu.

19
dans la revue le Feu Follet dont il était le directeur-fondateur (in volume 1885-1886).
20
Et non pas un Saint Maritain, ni un Jacques Maritain qui, élevé dans un milieu anticlérical,
eut pour parrain, ainsi que sa femme d'origine juive russe et uktainienne, Léon Bloy.
Il chante, il nous en musique21 au ton juste le « foutu poète» (comme disait
Gilbert-Lecomte de l’un de ses amis). Écoutons les puissantes scansions de
notre désespéré « rêvasseur bardique », cet autre être brisé d’humain, cet
espèce de pouilleux de la trempe de Nerval, Nietzsche, Bloy (d'autres
finalement mystiques et tant poètes, mais d'autant de mystères), en sa rage
impuissante d’écorché-vif dont la conscience est taraudée d’infinie
désespérance, ce génie rigodon, ce damné prophète :

Le petit chat / mutin, lutin, / tout bondissant / devant la porte, / s’y


reconnaît / bien mieux que nous / dans les dix mille / secrets du
monde. / Nous sommes devenus les plus stupides, les plus emmerdants
de tous les animaux créés. Pesanteur matérialiste, ankylose
dogmatique pontifiante à fins utilitaires. Tout nous condamne. Nous
ne jouons plus avec rien, nous utilisons tout pour plus vite tout
détruire. 22

L’imagination matérialiste nous condamne à l’infini dans la


destruction, la philosophie matérialiste, la poésie matérialiste, nous
mènent au suicide par la matière, dans la matière … Les hommes
épris de matière sont maudits. Lorsque l’homme divinise la matière il
se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées … sont maudites.
Monstrueuses cafouilleries, virulentes anarchies cellulaires, vouées
dès le chromosome à toutes les cancérisations précoces, leur destin ne
peut être qu’une décomposition plus ou moins lente, plus ou moins
grotesque, plus ou moins atroce.

Les Mystiques des Républiques ne proviennent d’aucune âme


avouable, ce sont les produits honteux de têtes crapautiques, les jus de
quelques épileptoïdes, de quelques camouflés satrapes … en complot
de nous détruire. Pourquoi nous le dissimuler ? … Démocraties …
Républiques faillies, tout autant de lupanars … d’épiceries
complotiques à centuple fond, filiale de la grande imposture
mondiale, de la fantastique carambouillerie … où tout ce que nous
21
Extrait du Littré : MUSIQUER 1°V. n. Terme familier. Faire de la musique. Après dîner on fit
apporter de la musique ; nous musiquâmes tout le jour au clavecin du prince, J. J. ROUSS.
Conf. VIII. 2°V. a. Mettre en musique. Il n'y a pas six vers de suite qu'on puisse musiquer,
DIDEROT, cité par CASTIL BLAZE, l'Art des vers lyriques, p. 103. Presque tous les maîtres
ont musiqué le Demofonte, l'Artaserse, la Didone, CASTIL BLAZE, l'Opéra italien,
Introduction.
22
Tous les paragraphes et extraits qui suivent sont des morceaux choisis de Céline.
apportons d’efforts, de valeur, d’espoirs, vient culbuter aussitôt, se
résoudre dans l’infection, l’ordure, la charognerie … Éperdus de
matérialisme, passionnés de « choses », de luxe, de pondérable, de
raisonnable, de bouffable, de roulable, de vendable, de ventrable, la
matière nous a muflisés, avilis, banalisés, ahuris, affadis, asservis à en
dégueuler de nous connaître.

Qu’offrez-vous ? Que promettez-vous ? … Je vous offre, cul-bas, des


autos ! des radios ! du plein la fraise ! plein la cravate ! plein les
mires ! plein les miches ! plein les ouïes ! plein la mitrailleuse ! plein la
jalousie ! plein la sépulture !

Vinasse, Borniol et Circenses.

Le sympathique et lucide Boris Vian en fit son commentaire, qu’en


son style, il chantonne encore de là-haut, ou des Enfers de temps à autre.
C’est la Complainte du Progrès :

Autrefois pour fair’ sa cour / On parlait d'amour. / Pour mieux


prouver son ardeur / On offrait son cœur / Maintenant, c'est plus
pareil / Ça change, ça change / Pour séduire le cher ange / On lui
glisse à l'oreille : /

Ah Gudule, / Viens m'embrasser, / Et je te donnerai.../ Un frigidaire, /


Un joli scooter,/ Un atomixer / Et du Dunlopillo ; / Une cuisinière /
avec un four en verre / Des tas de couverts / Et des pell’s à gâteau ! /
Une tourniquet-teu / Pour fair’ la vinaigret-teu / Un bel aérateur /
Pour bouffer les odeurs / Des draps qui chauffent, / Un pistolet à
gaufres / Un avion pour deux / Et nous serons heureux ! /

Autrefois s'il arrivait / Que l'on se querelle / L'air lugubre on s'en


allait / Laissant la vaisselle / Maintenant que voulez-vous / La vie est
si chère / On dit : "rentre chez ta mère" / Et on se garde tout : /

Ah Gudule, / Excuse-toi, / Ou je reprends tout ça... / Mon frigidaire, /


Mon armoire à cuillères / Mon évier en fer, / Et mon poêle à mazout /
Mon cir’-godasses, / Mon repasse-limaces / Mon tabouret-à-glace / Et
mon chasse-filous ! / La tourniquet-teu / À fair' la vinaigret-teu / Le
ratatine-ordures / Et le coupe-friture / Et si la belle / Se montre encore
rebelle / On la fiche dehors, / Pour confier son sort.../ Au frigidaire, /
À l'efface-poussière / À la cuisinière, / Au lit qu'est toujours fait / Au
chauffe-savat's, / Au canon à patates / À l'éventre-tomate, / À
l'écorche-poulet ! /

Mais très très vite / On reçoit la visite / D'une tendre petite / Qui vous
offre son cœur / Alors on cède / Car il faut qu'on s'entraide / Et l'on
vit comme ça / Jusqu'à la prochain’ fois / Et l'on vit comme ça /
Jusqu'à la prochain’ fois / Et l'on vit comme ça / Jusqu'à la prochain’
fois !

J'y vois là quelque réclame, quel publicité en noir et blanc d'une


revue jaunie des années cinquante, j’y retrouve la trivialité béate et « beaux
costumes » des personnages bouffons, en particulier la tortillante, moulée
en son tailleur, héroïne du film Mon Oncle de Jacques Tati, déambulant sur
quelques plots de pierre semés sur la pelouse de son minuscule jardin
d’agrément de son pavillon "moderniste" à la cuisine nickel d’avant-garde
et porte du garage se résolvant en divers presse-boutons électriques. Mais…
le prophète embraye de nuevo :

Le fanatisme objectiviste nous tue. L’homme vole ? mais c’est un


étron qui s’envole, l’esprit ne s’enlève pas, jamais la pensée ne s’est
tenue plus basse, plus rampante, moins ailée, moins délivrante.

Spirituellement, nous sommes retombés à zéro, atterrants, ennuyeux


à périr. Tous nos Arts le prouvent … Obscènes, grotesques sans le
savoir, très pompeusement, machinalement. Les lamas dans toute leur
crasse tourbillonnent aussi leurs petits moulins à prières,
machinalement, majestueusement.

Foutre des poésies mécaniques ! Poésie est morte avouons-le ! Tous


nos Arts gisent grotesques, lourds rebuts raisonnants, surchargés
d’astuces malheureuses, de mufleries tragiques.

Nos sociétés croulent sous les richesses matérielles, mais elles crèvent
de pauvreté spirituelle.

Ô Petits moulins à prières et autres moulinettes des thuriféraires


liturgiques encenseurs du progrès. Encensoir, ostensoir et matin du grand
soir, au rendez-vous des imbéciles, fadaise déiste et chrétienne. Et en son
style plus tendre et plus précieux, plus réfléchi, plus lent, plus méthodique,
moins viscéral, précieux, mais tout aussi décidé et clair, Abel Bonnard alors
déchu de l’Académie française :
Grand changement dans l'esprit de l'Humanité divisée anciennement
en nomades et en sédentaires ! Aujourd'hui, c'est le sédentaire même,
lui qui ne peut rester/demeurer tranquille et ressent le désir
irrépressible de se déplacer.

Il ne faut pas confondre, cependant, ce désir avec le goût du voyage,


qui est chose distincte. Le plaisir du voyage consiste à aller en des
villes élues d'avance, selon l'idée que l'on a d'elles et la
jouissance/plaisir que l'on espère ressentir à les visiter. Il importe
peu, le chemin qu'il y aura à parcourir, car le meilleur agrément est
celui des arrêts.

En revanche, ceux qui au lieu de voyager se déplacent, recherchent


seulement le mouvement en lui-même. De leurs itinéraires est exclu
l'idée de toute préférence et de programme. Ils se meuvent pour se
mouvoir sans aucune autre finalité.

Ceci suffit pour nous montrer jusqu'à quel point nos contemporains,
bien qu'ils croient satisfaire leurs goûts, obéissent à cette tyrannie
invisible qui se nomme «l'esprit du temps».

(…)

Quelque chose d'analogue arrive aujourd'hui. Tout le monde se sent


entraîné par un rythme frénétique. Mais à la différence des danseurs
de la légende, on ne voit pas le sorcier qui joue de la flûte. C'est
l'esprit du monde nouveau.

(…)

Le pire de cette vie actuelle est que les forces uniquement matérielles
brisent par leur action continue des modes de vie vénérables ; de
même, à mesure qu'au XVe siècle l'artillerie récemment inventée
battit en brèche les solides forteresses du Moyen Âge.

Il ne disparaîtrait pas celui qui dit que ce changement est fatal et fatal
aussi l'abaissement de la valeur de l'homme que cela en résulte ;
d'autres se demandent s'il y a moyen d'empêcher une telle
dégradation. Ce serait très difficile. Pour le tenter, cela, il y aurait à
se représenter en premier le péril en toute son extension et après
déployer une énergie inébranlable.
La question reste ainsi posée et l'homme actuel doit décider s'il se
laissera mettre en déroute : roulé par les facteurs matériels d'une
force accablante, ou s'il essayera de les dompter, les soumettant à son
âme. 23

23
Extrait de l’article El automovil, paru dans La Vanguardia Española du mardi 27
septembre 1955. Traduit par nous-même.
IV
Pauvres poètes
Le poète autrefois a tout créé. Le poète est un démiurge. Dêmiourgos,
dêmi-ourgos, le (grand) architecte, le (dieu) ouvrier. "Poieô" signifie "faire"
dans les sens de "créer, façonner, former, fabriquer" ; le "poiêtês" (latin :
poeta) est le créateur, c'est la langue grecque antique qui le dit, l'affirme et
le maintient, le poète plus encore que le simple aède, troubadour et chantre
antique ou même que le philosophe, et pourtant… ; " ê poiêsis" (latin :
poesis) n'est rien que " la création, l'acte de créer" et "to poiêma" (latin :
poema) est "la chose faite par excellence, l'œuvre".

Le poète est celui qui fait, qui crée, il est aussi celui qui sait, qui a
deviné ou réglé l’incompréhensible, qui détient le sens de la vie. La vérité et
la beauté. C’est cet être bicéphale, mi aède ni devin, relié à la fois à la tribu ,
ou à la cité antique, et au dieu suprême de la cité et partant au panthéon des
cieux, abîmes terrestres ou aquatiques, faits d’emprunts et réemplois divers
comme pierres et briques de vieilles urbanités, faits de manifestations
différées, revisitées, faits d’oubli et de mort des dieux, de renaissances,
d’éternels retours.

Le poète autrefois fut aussi le druide, être intégralement d’oralité qui


voyait en l’écriture une source absolue de malheur et de malédiction comme
certains primitifs voient dans le miroir ou l’appareil photographique un
moyen diabolique de lui voler son image et partant son âme et sa pensée.
Ô ! les plaques votives qui nous ont livré des bribes de notre vieille langue
gauloise, ces plaques votives des fontaines consacrées, que dites-vous sinon
la malveillance ou parfois la rédemption divinatoire recherchée
désespérément en préjugés ! Mais que signifie « druide » en langue gauloise
sinon : « celui qui a la Science de l’Arbre » 24 science magique de l’arbre
sacré et consacré, ceint de gui, sperme-poison des dieux. Chez les gaulois,
les druidès étaient rien de moins que ceux qui possédaient la connaissance,

24
De "dru", arbre et "wéid", connaître.
le savoir de l'Arbre 25 par excellence, le chêne : arbre du Monde, pilier divin
de l'univers et du ciel.

Le chaman lui-même en son genre, en est un, d’être d’exception, sinon


un poète Comme le rappelle notre Claude en ses Tristes Tropiques, oui
« tristes » car il en avait compris tout le malheur, un certain bonheur perdu,
dégénéré, brisé et toute l’illusion, en sa prime majorité, d’un paradis
rousseauiste qui n’existe nulle part :

Les hommes ne sont pas tous semblables, et même dans les tribus
primitives, que les sociologues ont dépeintes comme écrasées par une
tradition toute-puissante, ces différences individuelles sont perçues
avec autant d’application que dans notre civilisation dite
'individualiste'.

Le Chaman est à la préhistoire de la culture, poète, artiste, médecin, demi-


dieu sacré, il fut de ceux qui décorèrent au fond du gouffre éclairé de
torches, aux prémices infernales, à la porte des entrailles terrestres, les
parois de Lascaux, d'Altamira, ou encore des falaises australes ou
sahariennes et autres lieux d'oublis, perdus pour nombre d'entre eux. Ah !
Vallée des Merveilles gravées emparquée mais malgré tout dénaturée,
régulièrement vandalisée par de civilisés curieux crétins. Préhistoire de
l'Art occidental, livre considérable d'André Leroi-Gourhan. Œuvre de
poète, son auteur était sonneur de cornemuse bardique à ses heures qui
étaient celles de l’éveil aux aurores. Mais c'est une autre histoire.

En des temps plus rapprochés, le chaman ou son double, fut de ceux qui
créèrent les dieux des cités, les vieux mythes poétiques, mais aussi
l'arithmétique, l'astronomie, l'écriture, l’agriculture raisonnée mais aussi
sans doute… les castes, les classes sociales et les états ; et j'en passe, enfin le
début de nos malheur de civilisés plus ou moins urbanisés, plus ou moins
esclavagisés. Dans La Pensée Sauvage, Lévi-Strauss nous signale :

Quand nous commettons l’erreur de croire le sauvage exclusivement


gouverné par ses besoins organiques ou économiques, nous ne
prenons pas garde qu’il nous adresse le même reproche, et qu’à lui,
son propre désir de savoir paraît mieux équilibré que le nôtre.

25
Tandis qu'en grec ancien, "druas, druados" est la dryade, la nymphe attachée à un arbre.
Besoin est-il de rappeler la justesse d’une telle « pensée de civilisé »
qui a tout prendre – derrière la technique, les machines, l’horaire de trains,
les files aux caisses des supermarchés, les immeubles démesurés et aux
autres normes, les téléphones portables et les autoroutes qui ne mènent à
rien de bon et voyagent du banal – est encore moins libre dans sa marche et
démarche vitales que le premier venu des gueux primates de l’espèce de
l’homo erectus ; non ! des nobles et fiers Bororo par exemple aux panaches
colorés faits de plumes d’arara,26 autrement humains, robustes et beaux que
la déliquescente espèce d’oies gavées des « cités du progrès » poussant
péniblement un chariot de victuailles industrielles douteuses ou aseptisées,
des tonnes de futurs excréments débiles. Moins esclave de ces tabous que
des saisons, du don des Cieux et de la Terre, le primitif se rit, se moque,
ignore ou juge « fou » le pire esclavage d’homme à homme qui fut et qui a
nom pognon, thune ou pèze et j'en passe et partant salariat, cet esclavage
librement consenti. Comme l’écrivait Boris Vian : « Le travail ? C’est
horrible, cela rabaisse l’homme au rang de la machine » .

Là-bas même, en ces contrées lointaines, dès qu’il arrive dans le


Nouveau Monde en 1935, où il a ses premiers contacts avec les Indiens
Caduvéo et Bororo, Lévi-Strauss constate les ravages causés par
l’Occident : Amérindiens en haillons, populations décimées par les
épidémies et les massacres, nature dégradée. À l’inverse, le spectacle des
magnifiques Bororo, le renforce dans l’idée que nous avons détruit une vie
splendide et que le colonialisme est un échec pour l’homme, d'ailleurs tant
pour le « civilisé » que pour le « sauvage ».

Le colonialisme est toujours une défaite pour les deux camps,


l'immigration une autre forme de colonisation encore plus insidieuse et
perverse, une invasion feutrée, la défaite d’une civilisation et d’une culture
quand les éléments allogènes n’ont mis le pouvoir ni l’envie d’intégrer un
autre monde, une autre culture si ce n’est pour eux de faire d’une terre
d’accueil illusoire un eldorado d’entourloupe. Et que dans le même temps,
et plus encore des indigènes amorphes contemplent béats et laissent faire
annihilés contents, ébahis de l’esbroufe, satisfaits de leur propre niaiserie et
décadence si peu virile qui se laisse insulter à tour de bras des pires travers
de la société. Oui, il est de bon ton de traiter de raciste, de mauvais frère
celui qui accueille, donne et subit, qui n’a rien demandé ; celui qui ne s’y
26
ara, arar en langue tupi
reconnait plus dans ses sportifs mercenaires ou dans ses hommes politiques
interlopes, si peu incrustés dans la terre, le terreau national et continental
que les profiteurs allogènes dénomment sans vergogne « fumier » tout en y
nageant. Aux deux bouts des classes sociales : même et unique
internationale d’exploiteurs et de dominateurs. Chacun à sa manière.
Quand, de plus, ses allogènes entendent même déroger et s’affirmer en tant
que communautés ethniques et religieuses séparées, ou pire encore :
associations de couleur ! dernier scandale.

Pendant ce temps, les cultures régionales finissent de mourir à petit


feu, les communautés locales, les communautés de travail de plus en plus
déqualifié ou parcellisé, sans métier, polyvalentes dans la débine, dominées
par la machine et les logiciels, croupissent dans l’individualisme, tandis
qu’ailleurs les sociétés et les peuples primitifs moisissent de plus en plus
dans l’acculturation. Oui, alors que les éléments les plus décidés des
sociétés tribales, claniques et de type féodal investissent les cœurs de la dite
civilisation à la recherche d’une part du gâteau, qui de jour en jour
s’amoindrit, se liquéfie entre les doigts des puissants, les membres des
sociétés dites primitives errent comme des gueux sur une Terre qui les
oublie. À moins que ce ne soit eux-mêmes qui oublient leur Déesse. Décatie
la déesse. Abandonnée, pillée, rançonnée ; défigurée des rides, sillons,
billons des hommes qui ont perdu tout respect de la nature, de la Terre et
d’eux-mêmes en tant que dépositaires de la Pensée et de l’Humanité
réfléchies. Ah ! l’irréflexion des « sots savants » ! que nous serons, nous et
nos descendants, amenés à subir un long temps, comme les dénommait et le
prétendait Axelos !!! Ô les belles abîmes à venir, Ah ! le beau désert en
perspective, uniforme et mondialisé… Oh, Malthus, le fléau d’une pléthore
d’êtres humains, primates discutables !

Il y a du Pascal ou du Bloy en cette adoration mystique de ce qui seul


élève l’humanité, et la fait sortir de sa gangue de glaise, de ce Respect sans
dieux chez Claude pour la sacraliser, mais tout en amour, beauté, vérité,
élans vitaux. Il est tel en son anthropologie, en sa quasi archéologie
ethnographique ou ethnologique, de la lignée, de la même trempe que le
chaman des peintures rupestres, le poète ou le druide divin qui désigne les
choses et les actions visibles et invisibles, qui compte, étudie le ciel, ordonne,
modèle, récrée en permanence à sa manière diffuse, multiforme, diversifiée
et riche, les vieux mythes du dieu, des dieux de la Nature et de l’Art. Il y a
du Hello même en lui, Hello qui affirmait que « l’homme qui aime n’est
jamais médiocre », 27 ou encore que « les mots sont du pain ou du poison » –
le Cru et le Cuit–, que du Miel aux Cendres « celui qui aime la grandeur et
qui aime l’abandonné, quand il passera à côte de l’abandonné reconnaîtra
la grandeur, si la grandeur est là » – résumé de la vie d’ethno-
anthropologue de notre Claude.

Lévi-Strauss aimait l’humanité, l'aimait trop si l'on peut dire, du


moins celle des origines, si tant est que l’on puisse l’appréhender encore,
partant l’humanité « sauvage et primitive » (sic), qui n’est ni sauvage ni si
primitive que ça. « J’aimais la musique également, qui fut l’autre moitié de
ma vie », nous souffle aussi Claude qui s’en nourrissait, s’en vivifiait, se
supportait, se stimulait par la musique tout en écrivant ; tels firent, font,
feront tant d’autres écrivains des temps dits modernes à gramophones,
phonographes, magnétophones, postes à galènes et autres instruments du
même genre. Lévi-Strauss n’avait pas l’amour frelaté.28 Il nous parut
quelque peu à l’écart, misanthrope et désabusé, inconsolable, rançon de la
Sagesse, vers la fin de sa vie, mais sans doute encore étonné, émerveillé par
le Monde n’oubliant jamais, comme le disait Bardamu que « sans Poésie,
sans ferveur altruiste brûlante… » prétendre vouloir changer le monde des
humains, pour le bonifier est un leurre grotesque, une mascarade macabre,
car seul compte bonne « folie, avant tout, par-dessus tout Poésie. »

Lévi-Strauss a passé sa vie à nous dire et redire que notre esprit est
dans la nature, non à côté, qu’il n’y a pas de différence entre celui qui
observe et veut comprendre et le monde observé. Que les hommes ne sont
pas des dieux, qu’ils sont uniquement les témoins démunis d’une nature
omnisciente. Que l’infime être terrestre dénommé « être humain » est
embarqué en une arche terrestre, sous le globe du ciel infini, fait d’un
espace-temps si limité à l’échelle de l’Univers. Lévi--Strauss n’a rien à dire
sur le destin de l’homme, il décrit à sa manière, décrit l’essence de l’homme,
n’attend rien d’autre de lui. Il affirme que les religions ne sont que
représentations et que l’âme de l’homme est insondable. Linguiste, il
rappelle qu’il n’y a pas d’homme, en nul lieu sans langage articulé, tout

27
Voir sa quadrilogie (magique) Mythologiques, t. I : Le Cru et le Cuit, Paris, Plon, 1964. ; t. II :
Du miel aux cendres, Paris, Plon, 1967. , t. III : L'Origine des manières de table, Paris, Plon, 1968.
; t. IV : L'Homme nu, Paris, Plon, 1971.

28
Regarder , écouter, lire ; Paris, Plon, 1993, résume les ferments de sa vie intellectuelle
primitif qu’il fût et que le sauvage a jeu complexe du langage, a nuances à
l’infini, a tout ce qui fait notre grandeur et notre petitesse angoissante à la
fois d’êtres perdus dans le vide abyssal accroché à du rien qui se tient,
moins formé de matière que de force d’attraction ou de répulsion entre des
éléments infiniment petits noyés dans le vide. Que la sagesse est partout et
plus encore en ces contrées perdues en harmonie avec la nature, harmonie
on en convient sévère, difficile, sans intermédiaires, sans média, si ce n’est
ces bons chamans qui soignent l’âme et le corps avec leurs plantes et leurs
grigris, enfin toujours avec sincérité ; qui soignent rien de moins que « de la
mort » ou que « du malheur » plus encore que « l’inconvénient » d’être né.

Qui dira le courage des primitifs à supporter la vie, leur environnement, la


souffrance, la solitude, l’attente de la fin. Alors accordons-leur à eux, le
droit de faire des plantes alcaloïdes des plantes sacrées, des cache-misère. Ô,
veaux amorphes, mes contemporains, cochonnailles d’abattoir et mauvaise
graisse, confortables progressistes et humanistes, socialistes milliardaires,
« réacteurs » d’importance étroite et vile, que vous susurrent l’âme des
rivières ? si ce n’est, comme énonçait le prophète bougon, que…

Rien ne peut modifier, atténuer, exalter le ton, la valeur, la joie d’une


âme. Propagandes, éducations, violences, intérêts, souffrances, et
même le fameux Amour n’atteignent pas l’âme. L’âme s’en fout.

Le fond d’un homme est immuable. L’âme n’apprend rien, n’oublie


rien. Elle n’est pas venue sur la terre pour se faire emmerder. L’âme
n’est chaude que de son mystère. Elle y tient. Elle le défend. Elle y
tient par-dessus tout, envers et contre tout. La mort qui refroidit tout
ne saisit pas toujours l’âme, elle se débrouille.

L’airain, le platine, le diamant ne sont que flexibles, ductiles,


capricieuses, très impressionnables substances comparées à l’âme, à
l’effroyable immuabilité d’une âme.

Rien ne peut l’atteindre. Du premier au dernier souffle la même


pauvreté, la même richesse, exactement. Tous les bavardages, toutes
les menaces, tous les charmes, tous les subterfuges flanchent, se
dissipent devant sa porte, ne pénètrent jamais. Rien ne peut
l’appauvrir, rien ne peut l’enrichir, ni l’expérience, ni la vie, ni la
mort. Elle s’en va comme elle est venue, sans rien nous demander,
sans rien nous prendre.
Âmes libres et légères, âmes lourdes de chagrin, de malheur ou
d’orage belliqueux, de sérénité, de torture ou démesure, de vérité,
véracité, mensonge, esprit malin et de fureur, d’innommable
dégueulasserie barbare ou de bienveillance et complaisance niaiserie.
Autant d’hommes et de femmes, autant d’animaux et de plantes,
autant d’âmes. Myriades d’âmes mortes et renaissances, récurrentes,
hindoues. Âmes de fer, âme d’éther ou de serge. Louange de l’âme
désespérée des pierres. De l’âme des gens. De l’âme de gentes aux
dieux souvent insidieux, odieux, offensants, intransigeants et
intolérants, tant pour l’intra que pour l’extra. L’âme en souffrance
souvent, mais jamais en souffrance de penser, condamnée à la Pensée.
À la nostalgie, la mélancolie, le petit bonheur, le grand chagrin, les
phantasmes, le rêve, les vaines utopies… L’âme est toujours libre
dans la limite de ses préjugés, acquis, innés, des modes, libre de
penser ce qu’elle veut, en droit ou de travers, en mystères,
caricatures, raison plate ; libre de penser ce qu’elle veut, pour elle, en
elle, jusqu’à ce que mort s’ensuive. La pensée accordée ou non à son
temps, son espace, son milieu. Au centre, en périphérie ou à la marge
ultime… En une langue, en dix langues et en toute folie. Mais qui a
l’outrecuidance de décréter où commence et où s’achève la folie ?
Qui éconduit ? Qui délivre des sauf-conduits ?

Âme individuelle, âme d’un peuple ou d’un continent, le principe est


le même. L’âme en Tables de la Loi lamentables est la pire des
abominations morales, et physiques car elle définit, décrète sui generis qui
sera paria. Plus encore qu'un Hutu pour un Tutsi, le paria est quelque Twa,
quelque pygmée absolument non malfaisant mais abhorré de tous, Hutu et
Tutsi réunis. Mais au fond de son âme à lui, qui ne ressemble à aucune
autre en ce monde , si ce n’est en celle de quelques vieux morts respectables
connus ou inconnus, ou d’enfants pas encore nés, le paria a Raison éternelle
et brisée avec lui. Il est de ceux qui chantent les mythes et la multiplicité, la
diversité des âmes libres, la luxuriance des légendes, la foison des mythes
séculaires, non leur mort ou leur expression exclusive, totalitaire et
irrécusable. Le droit au mythe est aussi le droit de ne pas croire. Le droit
de croire à ce qui est Mythe ou Histoire que l’on veut, s’en jamais en
imposer la croyance à qui que ce fût, surtout dans une constitution ou une
loi, la meilleure soit telle, je veux dire la mieux attentionnée. L’enfer regorge
de bonnes intentions…

Toute loi mémorielle, inscrite dans le Codex des lois d’un État, est une
régression, un élément d’inconstitutionnalité « démocratique » – des grec
dêmos, peuple et cratos, gouvernement – un déni de Liberté d’Expression,
de Conscience et de Publication. Nouvelle forme de dictature,
d’intolérance, de tyrannie. De charia laïque, enfin, pas tant que ça laïque.
Retour en force des cléricatures. L’histoire des peuples demande toujours à
être revisitée, comme l’histoire des langues ou des plantes cultivées.
Revisitée, mais non pas érigée en dogmes et doctrines relevant de la
croyance et de la religion de qui que ce soit. À chaud, les interdits sont
grotesques, mesquins, inclinant, déclinants, déférents, bas, rendent mon
âme suspicieuse encore plus vive, encore plus contestataire, encore plus
dissidente et déviante des « bonnes » mœurs morales, éthiques, esthétiques
du moment. Tout peuple qui s’endort s’esclavagise, vend à l’encan son âme
aux mercenaires, aux colons immigrés maffieux et autres communautés et
sectes allogènes, tue sa communauté nationale et même continentale ; il
n’est que de voir l’état déplorable de la Vieille Europe pour s’en rendre
compte : Malthus est chez nous perdant ; le métissage généralisé, qui n’est
pas qui ne sera jamais en l’état actuel du monde une élévation culturelle et
morale ; est une calamité, le déclin, la chute finale de l’Intelligence, de la
Culture, la paupérisation achevée de l’humanité entière face à une
oligarchie fermée et communautariste elle-même décadente faite
d’empereurs d’opérette, de seigneurs barbares, d’analphabètes cruels aux
commandes d’un bateau ivre de pirates, pitoyables déchets humains sans
foi ni loi, si ce n’est les leurs de fois et de lois ; l’Omerta, la contrebande et
l’esclavage salarié annoncé comme le Paradis même pour l’immense
majorité du monde. Supra autorité, gang international des malfaisants non
élus, d'inconnus même et autres auto-élus, en divers entités officieuses ou
officielles comme le FMI, et les banques en général, le Capital est érigé en
malheur, en malheur entretenu, en guerre froide. Le partage ne pourrait
que l’annihiler, le détruire, le rendre risible et vain. Il ne construit rien, il
détruit tout. Il n’a aucune valeur humaine, réellement humaine en soi. Le
monde n’est pas Beau, la Technique pavoise sur le vide. Espionnite 29, gels
29
J’apprends par ces temps-ci, la découverte à partir de satellites nord-américains, des sites
de dix-sept pyramides de l’Égypte antique, j’eusse préféré leur non-découverte de cette
manière techniciste : ils tuent tout, même le rêve, la Lune, le plaisir de chercher en aveugle
ou par le raisonnement, le plaisir sacré de la saine découverte. Résolution des caméras
de comptes bancaires, non prescription de délit, droit d'ingérence (sic),
criminel de guerre et autres fadaises à sens unique, comme si la guerre
n’était pas un crime en soi. L’encore Belle Terre devient une vaste prison,
sans lieu de fuite ou de simple tranquillité. Un lieu sans repos. Fait de
bruits et d’éclairs. Fulgurences de malheur. Devenu pire que le Meilleur des
Mondes, le Jardin des Délices, volet enfer du triptyque, et 1984 réunis.

Mon beau navire, ô ma mémoire,


Avons-nous assez navigué,
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir ?

Oui, Guillaume. Bonne mémoire, et belle : nostalgies, mélancolies,


utopies vaines. Patrimoine individuel, familial, collectif, qu’en est-il ?
Mémoire de soi, mémoire en soi, en soie… en soif aussi de dominer,
d’annihiler pour certains la mémoire tout aussi légitime et concurrente de
celles des autres. Et à ce jeu, l’Histoire prend souvent le pas sur le Mythe.
Règne à chaud des beaux bobards. Le temps a besoin du temps pour
acquérir quelque sérénité un minimum objective et à froid, détachée des
passions bassement humaines. Tout Sage, tout vrai philosophe détaché des
contingences de la cité, le sait et le répète depuis des siècles, pour ne pas dire
des millénaires. Rien n’est bon dans l’urgence, le lit des vainqueurs ou les
intérêts politiciens du moment ; toujours datés, souvent ridicules et risibles
ou cruels le temps passant.

La guérilla face aux media a du mal à se faire entendre du grand


nombre. Les manuels scolaires sont souvent réécrits, comme l’histoire
officielle de tant et plus de dynasties tant stalinienne ou « démocratique »
que chinoise antique efface les noms des parchemins, les visages des photos
ou des films officiels et salissent les morts vaincus. Notre Histoire
contemporaine n’y échappe pas, à cette règle éternelle, avec le silence
complice et lâche des histrions spécialistes ou généralistes fonctionnaires
historiens des écoles et des universités. Toute histoire officielle est par
définition suspecte, d’autant plus si elle s’appuie sur des jugements
militaires d’après-guerre (le lot commun de l’histoire humaine) des
interdits (bourgeois, prolétariens ou nobles, de concurrents divers, etc.) et
pire encore de lois pour sa « juste application ». On est là au niveau de la

satellites : un mètre carré !


religion officielle, des dogmes et doctrines, et en ce domaine lorsque qu’un
mythe est (con)sacré croyance officielle et d’État indiscutable, patent et plus
encore invérifiable, on ne sort pas de l’expression d’une religion, d’un
aspect religieux de la pensée. On y joue avec l’invisible et l’impalpable, loin
des raids bombardiers des lâches. L’histoire connaît des milliers de
mensonges établis en dogmes, tous les mensonges religieux drainé par des
siècles et des siècles de diverses superstitions dont on n’aurait rien à dire si
elles ne furent souvent totalitaires, exclusives, mortifères, cruelles,
inhumaines ; en particulier lorsque religion et État ne faisait qu’un, ce qui
est d’ailleurs encore le cas de certaines contrées terrestres qu’il est inutile
de nommer.

L’axiome, le postulat, le syllogisme plutôt, pour ne pas dire le lieu-


commun est simplissime : par définition, le vainqueur (autrement il ne
serait pas le vainqueur mais le vaincu) a toujours raison de son côté, bon
droit, bonne justice, heureuses guerres (et engins de guerre) et légitimes,
bonheur et progrès ; et le vaincu, justes châtiments, horreur absolue,
barbarie et malheur. Car une bonne part de l’Histoire n’est histoire que de
conflits d’intérêts, de force et de pouvoir, recherche de prestige, dictature et
tyrannie de diverses minorités. La guerre n’est jamais, d’où l’intérêt de
broder, de faire des héros, de détruire l’adversaire en l’avilissant. Depuis la
nuit des temps, les dieux eux-mêmes sont mortels et les demi-dieux sont
parfois massacrés de révolution de palais en assassinats divers, devant des
peuples cois, asservis, manipulés. Depuis la nuit des temps les tailleurs de
pierre buchent à la masse et au ciseau les cartouches de Pharaon pour le
renvoyer dans la nuit du néant ou pour qu’un autre s’accapare son œuvre,
enfin, l’œuvre de ses architectes, maçons, charpentiers, manœuvres de basse
besogne…

Or, le propre de toutes les sciences, du moins de celles qui ne sont pas
bridées par le religieux ou le préjugé imbéciles (citons Galilée, mais il y en
eut bien d’autres), y compris bien sûr des sciences que l’on dit humaines est
d’être révisées, revisitées en permanence. Du moins depuis quelques siècles,
un peu plus tolérants en ce domaine. Mais à Athènes aussi ou à Sumer ou en
Égypte antique, où transparait des formes de Raison, de pensée logique et
de Science derrière dogmes et doctrines heureusement souvent multiples,
concurrentes ou mieux syncrétiques, rien n’était encore figé en ce domaine.
La diversité, c’est la vie… la tolérance même et l’enrichissement des
savoirs.

Depuis que le monde humain écrit des bribes de son histoire entre
réalité et mythe, l’Histoire vraie ou tout au moins vérace – car la globalité
des faits, des biographies de tous les hommes qui nous ont précédés, nous
échappera toujours – a convenu avec sagesse qu’il faut parfois des siècles
voire des millénaires pour faire la lumière sur le passé. Et d’autant plus
qu’il est proche de nous, car il est encore source d’enjeux de pouvoir ou de
prestige divers (idéologiques, politiques, religieux…) Laissons Cauchon
brûler et rebrûler dix fois Jeanne d’Arc, laissons passer le temps. L’âme en
dit toujours long, presque trop long lorsqu’on lui laisse le temps. L’âme des
choses, des faits, des gens. Dérangeant, s’il en est ; toujours !

Mais où sont, que sont devenus les poètes ? Pour nous narrer épiques,
les grands faits d’arme ? Tout est devenu piteux, fors la médiocrité, la
bassesse, la lâcheté. Il n’y a plus d’Homère des temps modernes. Il est vrai
qu’entre libre arbitre et intime conviction, liberté de pensée, d’expression et
de publication, les vrais poètes sont depuis quelques siècles fortement
entachés d’esprit iconoclaste.

Mais, moi Zoroastre, en vérité, je vous le dis :

Le mal que font les bons est le plus nuisible des maux... La bêtise des
bons est une sagesse insondable... C'est le créateur qu'ils haïssent le
plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeurs, le briseur, c'est
lui qu'ils appellent criminel ... Car les créateurs sont durs... Les
esprits soumis sont la règle... Car les bons ne peuvent pas créer : ils
sont toujours le commencement de la fin… « Nous avons inventé le
bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l'œil.
V
Immémoral
Les lois ne pourront jamais rien contre la Pensée Libre, non la Libre Pensée
association reconnue d’intérêt public qui peut ester en justice et injustice, à
bon ou mauvais escient, corporation frelatée, ersatz anodin et sectaire qui
ignore tout du vrai et positif sens du Sacré lié à l'essence même et si
pitoyable de l'Homme. Ce qui en fait sa grandeur même. Toutes les ligues
de vertus, de bonnes vertus dans l’air du temps ne valent tripette devant la
liberté totale de pensée. Les biens attentionnés sont toujours ridicules, pipés
trompeurs trompés, ayatollahs, chefs de propagande, agents des ministres
de l’information, estacades dans l’air du temps, « pédagogues » – ô le beau
mot qu’ils ont déchu, renversé de son piédestal, ces politicards tartempions
– quand les media imbéciles, grotesques et propagandistes (redondances) en
leur concert de klaxons plus ou moins accordés, ou en leur silence éclatant
éditent, étiquettent, récompensent, mettent aux nues puis tirent sur les
ambulances et surtout… anathémisent.

Lévi-Strauss fut un amoureux de la « pensée sauvage » et des mythes,


mais uniquement de ceux, dits primitifs, qui livrent des représentations
variées de l’existence et de la présence des hommes au monde, riches
d’expériences primordiales en contact étroit avec la Nature, et de valeurs
très dissemblables, constituant un patrimoine en déclin, un chef d'œuvre en
très grand péril. Dans deux grandes conférences prononcées à l’Unesco,
Race et histoire (1952) et Race et culture (1971), il plaida pour le respect des
différences, tout en sachant qu’il parlait dans le vide. En dernier des
Mohicans (cf. James Fedimore Cooper), en dernier des Rois de Thulé (cf.
Claude Malaurie, Les Derniers Rois de Thulé). Tels sont tout en livres, les
rayonnements éternels, ou presque de ses Sages. Les vrais révolutionnaires,
ceux de l'esprit, de la volonté individuelle, de l'élévation. D'une véritable
Révolution Culturelle. Éternel retour des prémices sacrées. Ernest Hello
écrivait en son temps, dans L’Homme, édité en 1872 :
Dans l’ordre physique et dans l’ordre moral, nous ne croyons à notre
rayonnement que dans la mesure précise où nous le voyons s’exercer.
Qu’éprouverions-nous, si nous voyions tout à coup l’universalité de ce
rayonnement, que nous croyions si restreint ? Que deviendrions-nous
si nous apercevions de nos yeux l’action que nous avons sur les
Chinois par le rayonnement de notre âme, rayonnement actif et
invisible, aussi réel qu’il est oublié ?

Histoire de Lynx… Les Paroles ont été Données… Le Regard s’est Éloigné…
La Voie des Masques s’est ouverte, La Potière Jalouse a jasé… Ah !
connaître L'Autre Face de la Lune, à l’ancienne. T’ont-ils bien même violé
le sol, ces petits hommes, derniers des hommes, t’ont-ils « vidés de ton
pipeau », ma Lune ? Pégase en rit, en hennit, en gémit, la vieille rosse
virevoltante, le bon génie. Au grand spectacle hollywoodien, le récit est
illusoire, le film médiocre, antipoétique à souhait mon bon Méliès, en faux
acteurs et mauvais studio tralala… Mais c’est encore un autre ahan, une
autre fantasia pour les smalas du déclin.

Agonie 30

Ma pensée, ô toi l'indigène,


Es-tu morte d'un gène usé,
Aux eaux de Seine ou de Javel ?
Ou sans gêne, ogéhèmisée
Au cloaque des eaux d'égouts ?
Glissant tes os, déchet putride,
Au quai de Conti, impromptue !

Triste Occident,
Triste "progrès" des oxydants !
Pauvres tropiques
Où sont perdus tes utopiques ?

30
Substantif (du verbe « agoniser ») ou participe passé au féminin du verbe « agonir »
Emmonnayés !…
Hirsutes !...
Meurtris, perclus
De forclusion académique,
Au cœur du FMI ; au cœur de l'infamie.

Dans les halliers de voix profondes,


Aux hurlements de Caipora,
La forêt souffre aux jours immondes ;
Ô, reviens-nous Curupira !
Ta sagesse, en Chaman perdu,
Hante encore, aux cerveaux des druides,
Une étoile en Pensée Sauvage !

Entre la définition neutre de 1962 :

L’ethnologue respecte l’Histoire, mais il ne lui accorde pas une


valeur privilégiée. Il la conçoit comme une recherche
complémentaire de la sienne : l’une déploie l’éventail des sociétés
humaines dans le temps, l’autre dans l’espace. (La Pensée
Sauvage, 1962)

et celle de 1993, plus ambiguë, ou plus exactement sur le terrain de la


mémoire où on l'emmène qui n'est pas le sien, du moins lorsqu'il s'agit
d'idéologie politico-religieuse :

J’aurais essayé de montrer qu’on ne peut rien comprendre ou


juger que grâce à la mémoire … Il n’y a que par le passé qu’on
peut comprendre le présent … Mais, je n’aime pas le mot
« devoir » … Je n’aime pas les thèmes qui ont une connotation
morale. (in Le Figaro, 26 juillet 1993)

un cataclysme est passé ( à l’échelle de la bêtise et de la bassesse humaine) ;


je vous laisse deviner lequel ; qui a mis à mal le sens commun, le simple bon
sens si l’on préfère, et qui imposa à Lévi-Strauss d’arrondir les angles de sa
pensée pour l’accorder aux lieux- communs de Messieurs Prud’homme,
Piplet, Bonhommet, Pécuchet et autres Bouvard contemporains de l’opinion
dite publique, mais qui n’est jamais que celle d’un tout petit groupe de
gens, quelque maffia médiateuse, faisant et défaisant les modes, les bonnes
mœurs et les bons mots, se repassant l’un l’autre les mêmes plats de mets
frelatés, ce qu’eux-mêmes dénomment parfois avec dégoût et non sans
crapuleuse ironie "le politiquement correct" (invention qui arrive tout droit
des États-Unis). Incroyable niaiserie flagorneuse, haineux conformisme
maffieux... Fait d’abrutis, de crétins, de jobards. D’ahuris !

Vous voulez un exemple, un seul, de la non-pensée de notre époque, de sa


niaiserie ; voici ce qu’écrivait récemment quelque universitaire post-pubère
en mal d’emploi de patentée :

La menace négationniste est encore présente et la légitimité qu’on


donne à ces « assassins de la mémoire » est toujours dangereuse.
Prenons juste un exemple, l’Académie française vient d’accepter
Olivier Mathieu, négationniste franco-belge,31 à la candidature d’un
fauteuil vacant. Comment est-ce possible ? N’est-ce pas trop
d’honneur accordé à un auteur antisémite et négationniste tel que
lui ? Peut-être que je devrais essayer moi aussi de m’y inscrire à
l’Académie française et qu’ils me le donneront le siège de Lévi-
Strauss ! Je suis scandalisée de voir ainsi l’importance accordée à ces
auteurs comme si le négationnisme qui ne choque plus, était rentré
dans les mœurs. »

Passons sur le style approximatif ; mais de ce texte, toutes les propositions,


tous les mots presque seraient à reprendre, à entourer de rouge et à
commenter. On croit rêver, on se demande si l’on n’a pas atteint le degré
zéro de la pensée et surtout de la liberté de pensée. Nous avons là
l'expression d'une pensée catéchisme, un exemple patent de la liberté de
non-pensée et de l’intolérance perroquet. Comme disait Vian : « Les gens
sans imagination ont besoin que les autres mènent une vie régulière. »

Je crains fort que cette réflexion universiteuse 32 dénote un


appauvrissement manifeste de l’intelligence. Ce texte montre une
incroyable intolérance, un esprit sectaire pour ne pas dire totalitaire, étroit,
obtus. Et surtout une incroyable méconnaissance de ce qu’est l’Académie
française et du simple fait que l’on est encore – malgré certaines lois
délirantes, sans parler d'un tas de lois inutiles, futiles ou caduques ou

31
Ce genre d'expression comme « franco-belge », me fait toujours penser à « franco-
russe » qui pour moi, m'évoque toujours deux choses : les emprunts d'avant la révolution
russe et surtout une marque d'entremets qui a bercé ma jeunesse.
32
C'est-à-dire : universitaire et vaseuse.
inapplicables, ajoutées à une somme d’interdits divers médiatisés – dans un
État de Droit. Pourquoi Olivier Mathieu ne pourrait-il pas se présenter à
l'Académie française? Ou mieux encore : pourquoi un écrivain, quel qu'il
soit, ne pourrait-il pas se présenter à l'Académie française? Le règlement de
l'Académie ne dit-il pas que "toute personne peut postuler à un fauteuil" ?
Olivier Mathieu (lequel, faut-il le rappeler, a suscité la "une" du journal
"Le Figaro" du 8 avril 2011, sous la plume d'Etienne de Montety, lors de sa
précédente candidature au fauteuil de Maurice Druon, le 7 avril) n'est-il
pas toute personne?

Curieux démocrates lorsque - pour certains - "démocratie" rime


avec "censure, dictature, totalitarisme, démagogie et manipulation à peine
voilée des masses"… Dictature certes, mais sur une masse d’amorphes
aussi ; nivellement par le bas certes, mais d'un tas d'imbéciles heureux.
Dans Contes et Facéties, Nerval présente l’un de ses personnages de la façon
suivante : « Il n'était pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes
simples, d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. » Je crois y voir
une définition de l’homme présent. Comme dirait l'autre – comme dirait
l’autre dont on ne connait jamais le nom, le visage, l’identité – cette
"écrivaine", cette petite fille qui a écrit ce petit propos niaiseux est tout
juste un microbe à la Zigounette.

Comme l’écrivait encore Gérard (in La Bohème Galante) : « Il est


dangereux de passer trop tôt pour un écrivain de bon sens : c’est le privilège
des médiocrités mûres. »
VI
Pitoyables sous-prométhéens
Il n’est jamais humainement bon, eh non ! d'irriter, de mettre en
colère, d’indisposer la Nature ou de la bricoler minablement, en médiocres
démiurges, gigantesque hérésie pour l’Homme (ce microbe) et la Terre,
mais misérable incontinence à l’échelle d’un monstre atomique comme le
Soleil qui lui-même n'est rien à l'échelle infinie de l'Univers. La Nature est
toujours gagnante et n'a pas d'état d'âme. Elle ne connaît ni le bien ni le
mal, seul importe que l'enchaînement de la matière perdure à son rythme et
non pas à celui de l'homme, minable assassin de sa propre espèce et de son
environnement.

Sais-tu que c’est toi que tu tues en tuant la forêt, en forant les abîmes
et entrailles de la Terre aux enfers de feu ? Inexorable et prévisible,
manifestement débile, sacrilège homo fric, homo dégoûtation, minus
habens. Et même lorsque tu te prends pour l'Aigle noir, tu es moins
puissant fort et rusé que le moindre mulot. Écoute ce conte : "Le Mulot,
apologue, par Léon Bloy33 " :

Je tiens cet apologue de l'étonnant Villiers de l'Isle-Adam qui me le


raconta dans la boue glacée d'une nuit de ce dernier carnaval, à
l'issue d'un étrange festin de conspirateurs.

Après maints propos dénués d'illusions sur la vomitive dégoûtation


des allégresses ambiantes et après constatation unanime de l'évidente
décrépitude de l’avenir :

— Savez-vous, me dit-il tout à coup, avez-vous jamais entendu


raconter comment le petit mulot tue le grand aigle? Je vais vous
l'apprendre.
Le petit mulot disgracié de la nature et crevant de faim, trottine et
rampe sur la maudite terre. Sans orgueil comme sans ambition, il
vaque à de chétives nourritures pour la sustentation de son chétif

33
Revue Le Feu Follet, in volume 6, juin 1885-mai 1886.
corps d'enfant
de mulot.

Le chauffe-pieds de Jupiter, l'aigle immense et terrible plane là-


haut, roi des volatiles superbes, immergé dans la pourpre et l'or,
souffletant de ses puissantes ailes la face éclatante du soleil.

D'un œil infaillible, il aperçoit le petit mulot, l'imperceptible petit


mulot, au profond de la cuvette de fange, et la vue de ce Pauvre
met le grand aigle en appétit.

Sans doute, il trouverait d'autres aliments pour son estomac royal,


de plus dignes proies. 11 n'aurait qu'à croiser sur quelque autre
habitant de l'air ses irrésistibles ongles, acérés et longs comme huit
poignards.
Il trouverait des colombes, régal de sacrilège, qui ne lui
résisteraient guère, peut-être même d'autres aigles comme lui,
qu'il combattrait dans l'océan de lumière et dont la résistance
grandirait encore un peu plus son
cœur.

Mais c'est le petit mulot qu'il veut.

Cette misérable bouchée, dédaignée des chiens et des serpents,


réveille son appétit sommeillant par l'effet de la coutumière
pratique des hautes ripailles.
Il descend des airs avec une incroyable majesté, rapetissant ses
brassées concentriques, comme s'il enroulait spiralement un cône
dont la pointe menacerait la terre, comme s'il était lui-même tout
un gouffre dévalant
de l'espace.

Soudainement il s'arrête, et puis il tombe en coup de foudre.


Mais le petit mulot l'a fort bien aperçu dès le premier instant et
son petit oeil noir a lancé un tout petit éclair de défi à cet énorme
oeil de flamme qui le dardait de deux mille mètres. Et il attend
sans bouger de l'épaisseur d'un cheveu son effroyable ennemi qui
arrive comme la tempête, pennes vibrantes, serrés ouvertes, Cou
tendu, rostre béant.
Quelle pitié ! On voudrait qu'elle essayât au moins de prendre là
fuite, cette pauvre petite vermine, ce rien du tout d'indigent
mineur, on voudrait qu'il disparût dans quelques trou de la terre
qui, pour cette fois du moins,
lui serait pitoyable et salvatrice !

Mais il n'est plus temps, l'aigle va l'atteindre...

Il ne l'atteint pas et son formidable bec s'enfonce pleutrement dans


la boue.
Qu'est-il donc arrivé? Presque rien.

Un peu avant la fin de la dernière seconde, le petit mulot a


imperceptiblement déplacé son petit corps et, maintenant, il est sur
la tête du grand aigle et il ronge la cervelle du contempteur de
l'astre du jour.

Celui-ci bondit jusqu'au ciel. II gonfle les nues de sa clameur, il


épouvante les solitudes de son désespoir, il fait vingt lieues, cent
lieues dans l'azur qu'il retient à la couleur de son sang plus fort
que jamais dans son
agonie, éperdu, désespéré, sublime... et vaincu.

Le petit mulot continue son repas avec tranquillité. Il sait bien ce


qu'il fait et cela ne l'épouvante pas du tout d'être emporté si
prodigieusement au-dessus de son ténébreux terrier.

Le grand aigle meurt enfin et retombe lourdement sur le sol tant


méprisé.
Alors, tous les petits mulots accourent en grande allégresse à
l'inespérée bombance, non sans avoir rendu grâces au Dieu des
pauvres mulots pour le bienfait de cette charogne palpitante qui
leur vient des cieux.

Comme l’écrivait Céline: «Depuis la Renaissance l’on tend à


travailler de plus en plus passionnément pour l’avènement du Royaume des
Sciences et du Robot social.» Oui, déjà les pièces à machines, les
machineries faisant circuler l’eau dans les parcs à la françaises fleuris
d’antiques pourtant, annonçaient tranquillement et artistiquement ce
déluge de fer, de feu, de laideur.
Alors, l’Homme en tout ça ? Et son « destin » ? … sa destinée ? el
desdichado ? " On peut supposer chez lui (…) un appétit inconscient de se
détruire, car autrement on ne saurait expliquer comment il est parvenu à
accumuler catastrophe sur catastrophe, comment surtout il a réussi à se
placer lui-même devant la catastrophe", écrit Emil Cioran dans "Le
Sentiment que tout va mal" 34 où il fustige «les apôtres modernes de la
science », « ceux qui portent la responsabilité d’avoir forcé l’intimité de la
matière, les disciples de Prométhée, fauteurs d’une inouïe débandade
cosmique, les « civilisés » en somme ». Les scientistes illuminés, les savants
du malheur (pour ne pas dire, de l'horreur) forcenés à la Oppenheimer,
Joliot-Curie dignes staliniens, et autres anges du mal tel ce pacifiste
atomiste et sioniste Einstein (double aberration). Et Émil ajoute : "Pendant
longtemps on a paradoxalement appelés éclairés les esprits entichés
d’illusions, ceux qui, obnubilés par l’enthousiasme, croyaient en l’homme,
en sa capacité de triompher du mal en lui et hors de lui." Or, "connaître
c’est céder à une tentation dangereuse (…) on ne se passionne pas
impunément pour le savoir (…) l’arbre de la science est l’antidote de
l’arbre de la vie." Car, à rien de moins, "connaître (…) c’est violer le secret
des choses." "On nous a dit que nous serons sauvés par la science, qu’elle
nous rendra puissants. Eh bien, puissants nous le sommes à tel point que
nous accepterions n’importe quoi pour nous débarrasser de notre fâcheuse
suprématie. Le savoir comme fléau !" 35 Poursuivons encore avec ce
dernier :

Le sentiment que tout va mal a existé à toutes les époques, et à juste


titre, puisque depuis toujours les hommes n’ont pas trouvé plaisir
plus grand qu’innover dans l’art de se rendre malheureux les uns les
autres. Quand les conservateurs affirment que la société actuelle est
mauvaise mais que celle qui lui succédera sera pire, on est irrité et
même exaspéré. Pourtant l’histoire confirme ce diagnostic sans
34
(document manuscrit de 1981-1982 bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, reproduit par le
Magazine littéraire numéro de mai 2011)
35
Technique vaine : par exemple, on soigne comme jamais de maladies ou de malformations
autrefois mortelles, tout en créant une bonne partie de nouvelles maladies, nées du mode de vie,
d'alimentation etc. , y compris bon nombre de maladies mentales, difficultés psychiques, déprime,
stress et autre mal de vivre par les formes mêmes que développent la société et le monde du travail
ou l'ennui, l’inutilité, l'uniformisation, la productivité, le déclin du métier, du travail bien fait, du
savoir-faire et du savoir tout court, la perte du travail en équipe et la non-reconnaissance sont
institués valeurs intrinsèques, quasi suprêmes, mais partant également contreproductives.
nuances. Que faire ? Devenir bouddhiste, ou alors s’aveugler et
consentir au Progrès ? Le rôle de cette superstition qui remonte à
Condorcet a été énorme. L’idée de Progrès est une forme atténuée
d’utopie, un délire apparemment sensé, sans lequel les idéologies du
siècle dernier, pas plus que celles du nôtre, n’auraient été possibles.
L’originalité du tournant historique dont nous sommes témoins
consiste dans la mise en cause de ce délire, dans une lucidité fatale, –
éveil libérateur et désespérant tout ensemble. Les vieilles catégories
de « droite » et de « gauche » nous semblent dépassées. Nous pouvons
évidemment nous en servir à l’occasion, mais au fond elles ne font
qu’escamoter l’essentiel. Pourquoi souscrire à des chimères au point
de les proclamer, de les organiser en corps de doctrine ? Il n’est
personne aujourd’hui qui croit vraiment à l’avenir, j’entends :
personne de normal. Des fous, oui.

(…)

Si l’Histoire a un sens, ce ne peut être que celui d’infirmer toutes les


visions monumentales [Hegel, Marx, tout système philosophique en
général] et faussement généreuses qui ont tenté de l’interpréter ou de
le reconstruire, de la refaire…

L’idée de catastrophe est peut-être moins importante que celle


d’impasse. Car c’est cela le devenir historique : un défilé d’impasses,
une succession de situations bloquées, une immobilité en marche (…)
L’histoire comme la vie en général, se déroule mais ne progresse pas.
Est-ce qu’on peut dire (…) : je progresse vers la vieillesse ? je
progresse vers la mort ? On y va, et c’est tout. Ainsi en est-il de
l’histoire universelle, et même de l’Esprit absolu de Hegel.

Impasses, ou tels est le mot. Myriades d’impasses, de régressions même, et


de déchéances. Au niveau de la Culture en général et de l’Art en
particulier, Céline y voit, derrière le scientisme, le technicisme et
l’utilitarisme, la mort de l’émotion. La mort de l’expression émotive. La
mort du droit à diffuser, rendre public, ses émotions dites en art et avec art.
Les bonnes avec les mauvaises, le receveur fera son tri.

Vous l’aurez l’art robot…


La vie est un immense bazar où les bourgeois pénètrent, circulent, se
servent… et sortent sans payer… les pauvres seuls payent… la petite
sonnette du tiroir-caisse… c’est leur émotion… les bourgeois, les
enfants petits bourgeois, n’ont jamais eu besoin de passer à la
caisse… Ils n’ont jamais eu d’émotion… D’émotion directe,
d’angoisse directe, de poésie directe, infligée dès les premières années
par la condition de pauvre sur la terre.

À la moindre incitation sentimentale ils gonflent, ils explosent en mille


excréments infiniment fétides. Il n’est qu’un maquis de salut pour
tous ces robots sursaturés d’objectivisme. Le sur-réalisme. Là, plus
rien à craindre ! Aucune émotivité nécessaire. S’y réfugie, s’y
proclame génie qui veut !

Le sur-réalisme, prolongement du naturalisme, art pour robots


haineux, instrument du despotisme, d’escroquerie, d’imposture… Le
sur-réalisme prolongement du naturalisme imbécile, sécateur, férule
des eunuques… c’est le cadastre de notre déchéance émotive….
l’arpent de notre charnier, de notre fosse commune de crétins
idolâtres Aryens, cosmiques, jobards et cocus… Et puis, c’est
entièrement tapé !… Admirablement… pour nos gueules!...

Le plus dépouillé… le plus objectif des langages c’est le parfait


journalistique, objectif, langage Robot.

Plus besoin d’avoir une âme en face des trous pour s’exprimer
humainement…

La dictature des larves est la plus étouffante, la plus soupçonneuse de


toute. Du moment où elles gouvernent tout peut se violer, s’engluer,
se travestir, se trafiquer, se détruire, se prostituer. N’importe quelle
croulante charognerie peut devenir à l’instant l’objet d’un culte,
déclencher des typhons d’enthousiasme, ce n’est plus qu’une banale
question de publicité, faible ou forte, de presse, de radio, c’est-à-dire
en définitive, de politique et d’or…

Et n’importe quelle baliverne robotique triomphe ! Nous y sommes…

Ils avilissent et salissent le beau passé, le triste présent et ruinent le


futur, plus aucun sens de l’honneur, de la pure grandeur, des véritables
valeurs. Le sacré ? Massacré, avili. Espérance ? Désespérant désespoir !
Le mur est trop visible et on y va tout droit, gaiement ! Sans rechigner, sans
regimber, en simple constat d’impuissante niaiserie. Autrefois, Saint-
Amour de Cri-Nu, notre valeureux poète baroque – aujourd’hui totalement
oublié, annihilé – chantait déjà, ne disant pas autre chose, psalmodiait à vif
son…

Hymne à Belzébuth.

Pauvre Terre ô notre Mère !


Vieille Mer au goût amer !
Notre frère, un papillon
De l'éther…

Qui, en l’air, a l’air prospère


Et s’affaire en tourbillons,
Nous confère, antique pair,
Un mystère :

Mille et cent beaux cotillons,


Tout dansant, sont terre-à-terre
Et l’encens qui les altère
Va billon ;

Si tu sens qu’ils te confèrent,


Cœur en sang plus dur que fer,
Toi, pur-sang, leurs tortillons
Éphémères,

Alors fuit, Esprit de verre,


Car le buis du goupillon
Tue sans bruit et perce en vers
Dure-mère...
VII
La religion du respect de la Terre.
Extrêmement méfiant sur la question de l’humanisme, même et
surtout le mieux attentionné, Lévi-Strauss n’accordait aucune valeur à ce
mot en tant qu’il incarnait le pouvoir exorbitant des hommes à vouloir
coloniser la Terre et humaniser les dieux, les forces de la nature voire
l’univers, notre coin de cosmos riquiqui. Prétention infernale et grotesque
inscrite dans les fondations même de toute la pensée judéo-islamo-
chrétienne selon laquelle la créature humaine – et elle seule – a été créée à
l’image de Dieu, prétention sacrilège à tout prendre, mais qui en toute
logique devrait d’ailleurs amener les hommes à se faire tous manichéens ou
adorateurs de Belzébuth ou autre Méphistophélès. Car telle est la réalité
des hommes qui, selon Cioran, sont marqués par un destin inexorable et
tragique, tragi-comique pour les plus marqués d'acerbe ironie. Cioran, ce
fils de pope, en nihiliste indépassable, en pessimiste ébahi, médusé, tétanisé
de doute mystique sur dieux, diables et sens du monde et pour qui "
l’homme est vicié dans son essence et (…) maudit depuis toujours, quelles
que soient les conditions extérieures, sociales ou autres, dans lesquelles il
vit".

Pour lui l’homme est cet "insupportable enfant gâté qui a occupé trop
longtemps la scène philosophique et empêché tout travail sérieux en
réclamant une attention excessive" Autrement dit : humanisme mal
ordonné commence par soi-même. Lévi-Strauss rejette un humanisme qui
fait de l’homme le seigneur absolu de la création, un humanisme sans vertu,
ni devoir, partisan et dévoyé. « Un humanisme bien ordonné ne commence
pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le
respect des autres avant l’amour-propre ». 36

On ne saurait mieux, ni plus. Sauf à amplifier la thèse d’exemples


incommensurables et plus nombreux qu’infini.

36
Comme la différence que l'on établit entre un homme pacifique et un pacifiste, il conviendrait
d'établir une différence entre "être humain" (sans –isme) et "humaniste". On a vu tant et plus de
pacifistes ou de pseudo humanistes se faire les pires bellicistes et tortionnaires ou les thuriféraires
des dictatures. Mais on n'a rarement vu un simple être humain et pacifique déroger.
Première mutilation culturelle, dont s’ensuivirent tant d’autres
mutilations technicistes et scientistes, l'homme a commencé par se couper
de plus en plus fortement de la nature; il a ainsi cru effacer son caractère le
plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Ce qui n'était
pas encore le cas aux origines des cités et de l'écriture ou les dieux savaient
encore nous le rappeler. Dieux, demi-dieux trop faiblement humains.
Champ ouvert laissant libre cours avec le temps à toujours plus d'abus
scandaleux, déviances barbares et aberrations. En s’arrogeant le droit
grossier et sacrilège de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en
accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, en conférant à certains ce
qu’il ôtait à d’autres, l’Homme, l’homme occidental en ces derniers siècles –
et autrefois colon, aujourd’hui largement colonisé en retour – a ouvert un
cycle maudit. Écoutons Claude Lévi-Strauss :

… Que règne enfin l’idée que les hommes, les animaux et les plantes
disposent d’un capital commun de vie, de sorte que tout abus commis
au dépend d’une espèce se traduit nécessairement, dans la philosophie
indigène, par une diminution de l’espérance de vie des hommes eux-
mêmes. Ce sont là autant de témoignages peut-être naïfs, mais
combien efficaces d’un humanisme sagement conçu, qui ne commence
pas par soi-même mais fait à l’homme une place raisonnable dans la
nature, au lieu qu’il s’en institue le maître et la saccage, sans même
avoir égard aux besoins et aux intérêts les plus évidents de ceux qui
viendront après lui…

Dans le comité de parrainage des Amis de la Terre association née en


1970, on retrouve entre autres, à côté de Théodore Monod et Jean Rostand,
Claude Lévi-Strauss, car il n’y a pas de contradiction et une véritable
adéquation entre le relativisme de la diversité, l’humanisme de l’équilibre
(ce qu’on appelle des écosystèmes en écologie), l’amour de la Terre et le
respect de la Nature et partant de la matière, des êtres animés et inanimés.
Là est la vraie Sagesse. Celle qui divinise la Vie. L’éternel retour
dionysiaque de la vie.

Bien longtemps avant la mode de l'écologie (allégée comme une


nourriture de régime), Lévi-Strauss note déjà, parmi les désastres qui
guettent la planète, le nivellement à venir de la diversité humaine,
remarquant en Inde « des populations médiévales précipitées en pleine ère
manufacturière et jetées en pâture au marché mondial » comme il en fut de
même à l'orée de notre ère industrielle européenne. Il constate la
désagrégation généralisée des organisations sociales traditionnelles, laissant
des hommes « lâchés dans un néant engendré par l’Histoire, agités en tous
sens par les motivations les plus élémentaires de la peur, de la souffrance et
de la faim" . Il pourrait ajouter que le mal a atteint le cœur même du
monde spectaculaire-marchand qui est en voie de déposséder la masse
humaine de tout : biens, avoirs, savoirs, métiers, entraide, communautés
vivantes, langues, en autant d'interdits dressés par des lois, des taxes, des
impôts, des droits et contraintes productives diverses. Petit exemple,
l'homme moyen qui a perdu tout sens de la culture agricole, à l'heure où
l'on fait disparaître les bouilleurs de cru – tout en accordant de nouveau,
mais uniquement aux gros industriels, de produire de l’absinthe ! Absinthe
bénéfique puisqu’industrielle ! – ignore tout de la production de son
alimentation, de l’uniformisation des semences, de la stérilité de celles-ci, de
l’interdit porté sur les semences non reconnues, sous couvert de santé et
autres fadaises. De l’emprise totalitaire du Capital sur tous les domaines de
la vie, de la survie, de la non-vie …

Car il n’existe plus d’agora, de communauté générale ; ni même de


communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions
autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs d’une seule
entreprise ; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui
sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du
discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer.
Il n’existe plus maintenant de jugement, garanti relativement
indépendant, de ceux qui constituaient le monde savant ; de ceux par
exemple qui, autrefois, plaçaient leur fierté dans une capacité de
vérification, permettant d’approcher ce qu’on appelait l’histoire
impartiale des faits, de croire au moins qu’elle méritait d’être connue.
Il n’y a même plus de vérité bibliographique incontestable, et les résumés
informatisés des fichiers des bibliothèques nationales pourront en
supprimer d’autant mieux les traces. On s’égarerait en pensant à ce que
furent naguère des magistrats, des médecins, des historiens, et aux
obligations impératives qu’ils se reconnaissaient, souvent, dans les limites
de leurs compétences : les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur
père.
(Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Editions
Gérard Lebovici, Paris 1988)
Galvaudé progrès à vide… On peut être effrayé non seulement par les
monstres destructeurs (bombes, engins géants de travaux publics, etc.) mais
aussi par l'emprise sur le cerveau humain de l’homme du commun des
machines en général (automobile, train, avion, électro-ménager, téléviseur,
ordinateur, téléphone portable, etc.) et pour certains sur leur contenu
(l’ensemble des média et du monde dit du spectacle industrialisé comme le
cinéma). La technique tue l'homme, l'humanité, le caractère humain de
l'animal dénommé "homme". Destructeurs et amuseurs publics de concert
(j’y intègre les larbins politiciens), nous proposent le vil et fuyant spectacle
d’un monde immonde, ignare dans ses savoirs hyper-parcellisés eux-mêmes.

Fini, bien fini le concept d’honnête homme, l’esprit des humanistes


renaissants touche à tout. Les immondices sont érigées en chefs d’œuvres,
la décadence révélée inéluctable, la dépossession généralisée. La masse
avachie et l’œil glauque, s’ébaudit de l’argent qui n’est rien d’autre que le
cache-sexe-appauvri (je parle du sexe) de la décrépitude sociale,
psychologique, morale. Monde sans valeur, unissant la sauvagerie d’un
Capital qui a perdu tout sens commun, tout sens du commun, et la
propagande insidieuse de La Pravda 37 modernisé, aseptisée (pourquoi
forcer son talent quand on n'a plus affaire à des fauves mais à des moutons
bêlant), des meilleurs moments de l’Idéologie froide et, du Viol des Foules
largement consentantes.

Ainsi, agités par leurs propres passions, les hommes en masse ou en


individus, toujours avides et imprévoyans [sic], passant de l'esclavage à la
tyrannie, de l'orgueil à l'avilissement, de la présomption au
découragement, ont eux-mêmes été les éternels instrumens [sic] de leurs
infortunes. (Volney opus cité page 66)

À l’intention d’hypothétiques archéologues de l’an 3000, comme le lui


demandait, tel en jeu, quelque journaliste de revue, Lévi-Strauss dit de son
côté :

Je mettrai dans votre coffre des documents relatifs aux dernières


sociétés primitives en voie de disparition, des exemplaires d’espèces
37
La Vérité en russe, aussi véritable que L'Humanité, journal néo-
stalinien, est humaine.
végétales et animales proches d’être anéanties par l’homme, des
échantillons d’air et d’eau non encore pollués par les déchets
industriels, des notices et illustrations sur des sites saccagés par des
installations civiles et militaires. Mieux vaut laisser quelques
témoignages sur tant de choses que, par notre malfaisance et celle de
nos continuateurs, ils n’auront pas le droit de connaître : la pureté des
éléments, la diversité des êtres, la grâce de la nature, la décence des
hommes.

Dit-il autre chose que Cioran ? Cioran dit-il autre chose que lui ?
Chacun a ses mots, son axe d’approche, mais le fond est unique et
foncièrement pessimiste. Né d’un engagement sincère et naïf, celui de la
jeunesse chez l'un comme l'autre, qui avec le temps et parfois même assez
rapidement confère aux plus perspicaces que rien ne peut évoluer des
mentalités humaines et que le progrès réel (ou apparent) technique arrivé à
un certain stade, que la médiatisation à outrance, que l’outil pour l’outil ne
sont pas un bienfait mais un fléau pour l’Homme en général. 38

Plus encore : source de profit capitalistes sans limites, la masse


atomisée consomme et suit toutes les modes : automobile, téléphone, gadgets
ménagers, électrophone hier et magnétoscope, ordinateur, télévision, etc.
Triomphe du changement permanent des modèles et de la camelote.
Triomphe du trivial , de l'outil qui libère l’homme de certaines tâches pour
mieux l’enfermer dans d’autres, de l’outil devenu gadget pour ne rien voir,
ne rien dire, ni écouter, et partager d'humain ou d'artistique, au milieu
d’une cacophonique assourdissante et de la lumière des lampions de la
publicité. Dans un néant en boucle, d'assommoir à bestiaux de médiocrité
et de vulgarité, c’est à l’œuvre le nivellement "démocratique et humaniste"
(sic) par le bas. Le triomphe de la non-culture, de l'esprit moutonnier,
conformiste et confortable. Y compris chez les rebelles et autres bouffons de
la société qui n'amuse que les cerveaux englués par l'image prégnante de la
marchandise. L’instinct grégaire et l’instinct du loup en meute, tel est la
base intellectuelle et morale, agissante (praxis) de l’homme moyen. Les
pires instincts.

Aussi peut-on dire que la résistance est dure. Exercice périlleux.


Véritable sacerdoce à voir comment réagissent les uns et les autres aux
38
La faute en serait-elle aux premiers primates intelligents qui se risquèrent à polir, à briser ou à
tailler un galet ou une pierre en silice, pour en faire un outil, voire une arme ?
scandales financiers, politiques, et autres, aux faits du monde, mieux vaut
être sourd, aveugle. Mais quand on n’est pas encore totalement eunuque ou
castrat, on ne peut se taire et ignorer l'état de déliquescence morale de notre
pays et de l'Europe en particulier, l’état de délabrement consubstantiel et
total des dites élites, l'amorphisme généralisé englué dans le conformisme et
le confort matériel qui a toujours été le grand ennemi de toute révolte. Et
l’on se dit que l’humanité est mal en point, que l'avenir n’est pas radieux
alors que tout pourrait le laisser croire et surtout que l’on ne peut pas
compter sur de grosses troupes pour renverser l’hydre hideuse, hyper
techniciste, utilitariste, pécuniaire, anti nature et sous culturelle, qui nous
dégénère.

Lévi-Strauss répondait ainsi à une question de journaliste ainsi


formulée : que diriez-vous de l’avenir ?

Ne me demandez rien de ce genre. Nous sommes dans un monde


auquel je n'appartiens déjà plus. Celui que j'ai aimé avait 1,5
milliard d'habitants. Le monde actuel compte 6 milliards
d'humains. Ce n'est plus le mien. Et celui de demain, peuplé de 9
milliards d'hommes et de femmes, même s'il s'agit d'un pic de
population, comme on nous l'assure pour nous consoler, m'interdit
toute prédiction.

Déjà, bien plus tôt en sa vie, dans Tristes Tropiques, il affirmait en une
portée plus générale :

Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les


institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurais passé ma vie à
inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère
d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun
sens, sinon peut être celui de permettre à l’humanité d’y jouer son
rôle.

"La décadence latine" titrait vers la Belle Epoque, un de ses ouvrages


Joséphin Péladan, dit le Sâr Pédalant par ses si nombreux détracteurs ; de
nos jours où la décadence humaine est généralisée, car elle n'est pas
uniquement celle de la civilisation de la Vieille Europe et quelques autres,
ou toutes les cultures s’abîment en une même uniformisation dégénérée,
voilà cet adage, cette réalité tangible affirmée par Lévi-Strauss dès lors
qu’il découvrit les méfaits des colons, de ses armées, ses religieux, son
argent, ses institutions sur l’humanité en général et les primitifs en
particulier. Écoutons Cioran nous dire à sa manière la même vérité :

Dans un coin d’Argentine ne subsistaient avant-guerre qu’une


quarantaine de représentants d’une tribu d’indigènes. N’ayant plus
aucune envie de travailler, ils sombrèrent dans une apathie complète
et répondaient à ceux qui essayaient de les remonter : « Nous sommes
les derniers, nous sommes les derniers. »

(…)

La vision du dernier homme, de cette pourriture morale et physique,


a toujours hanté les esprits : comment admettre que d’un animal qui
s’est voulu maître de l’univers ne subsiste plus que la caricature de
lui-même ?

(Cioran, opus cité)

Aussi, aurez-vous beau dire et répéter en compagnie de Charles d’Orléans :

Allez-vous en, allez, allez !

Soucys, soings et mélencolie !

… rien n’y fait et ni fera jamais. Dehors le vent pousse. En dedans le dor
matador dort, lent, dolent, indolent. Lancinant et tenace dor :

Ta-‘yaih-thã-tu -ã- hãi-khanẽn-tu-wô, Sõna thothon-latha-wa. 39

Derrière cette lourde, mais précise syntaxe nambikwara se cache (à


peine) un propos universel désignant clairement : Le Soleil noir de ma
mélancolie ! Dans l'attente d'un Orlando furioso d’or…

Jean-Pierre FLEURY,
Docteur en Sociologie de l'Université de Nantes,
directeur des "Editions des Petits Bonheurs",

39
mot à mot : en mamadindê, Ta-‘yaih-thã-tu (Ma tristesse) -ã- (par) hãi-khanẽn-tu-wô
(cette boule, ô) ; Sõna thothon-latha-wa (ce Soleil noir qui est).
texte écrit sur Claude Lévi-Strauss à l'occasion de la candidature d'Olivier Mathieu (dit
Robert Pioche), le 23 juin 2011, à l'Académie française, au fauteuil laissé vacant par le
décès de M. Lévi-Strauss.

Ce texte (que nous avons voulu publier avant le 23 juin 2011) sera probablement encore
corrigé, amplifié et augmenté, dans l'avenir.

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