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AUX SOURCES DE L'AUTORITARISME EN AFRIQUE : DES IDÉOLOGIES ET

DES HOMMES

Daniel Bourmaud

De Boeck Supérieur | « Revue internationale de politique comparée »

2006/4 Vol. 13 | pages 625 à 641


ISSN 1370-0731
ISBN 9782804151645
DOI 10.3917/ripc.134.0625
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-
comparee-2006-4-page-625.htm
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Revue Internationale de Politique Comparée, Vol. 13, n° 4, 2006 625

AUX SOURCES DE L’AUTORITARISME EN AFRIQUE :


DES IDÉOLOGIES ET DES HOMMES

Daniel BOURMAUD

La généralisation des autoritarismes dans l’Afrique postcoloniale est communé-


ment analysée comme la conséquence de variables sociales, économiques ou cul-
turelles propres aux sociétés africaines. Sans nier leur importance, il convient
aussi de prendre en compte les idéologies des élites dirigeantes. Les idéologies
postcoloniales n’ont jamais pensé la question démocratique pour elle-même mais
valorisé des mythes, privilégiant l’unité au détriment du pluralisme libéral. Les
autoritarismes puisent dans un fonds commun idéologique, mais se déclinent aussi
de façon spécifique en fonction de la personnalité des chefs d’État. Ceux-ci contri-
buent à déterminer le degré de coercition des autoritarismes de même qu’ils pèsent
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directement dans les processus de démocratisation.

La question de la nature des régimes politiques africains postcoloniaux fait


l’objet d’un consensus au sein de la communauté des africanistes, tout au
moins pour toute la période de la guerre froide. L’autoritarisme s’est géné-
ralisé en Afrique subsaharienne au lendemain des indépendances et a per-
duré vaille que vaille jusqu’à la fin des années 1980. C’est avec la dernière
décennie du vingtième siècle que l’Afrique est entrée dans une crise des
autoritarismes, le débat restant ouvert quant à l’interprétation des mutations
entamées depuis maintenant quelque quinze années.
Ce consensus sur l’autoritarisme a donné lieu à de multiples explications
qui, par-delà leur diversité, convergent autour d’une vision que, pour aller
vite, nous qualifierons de structurelle. Les racines de l’autoritarisme se
nichent soit dans les structures économiques, soit dans les structure sociales,
soit dans les structures culturelles. Les théoriciens de la dépendance illustrent
sans doute de la façon la plus limpide qui soit la prédominance du facteur
économique sur la forme du système politique. Ils ne jouissent en l’espèce
d’aucun monopole. Les tenants du développementalisme, au demeurant très
divers, attribuent également au facteur économique un rôle primordial dans
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les configurations que peut revêtir le pouvoir politique 1. Mais le facteur


économique n’opère pas de façon isolée. Il se combine aussi aux éléments
constitutifs de la stratification sociale ainsi qu’aux tensions liées aux con-
flits de valeurs. Le clivage tradition/modernité ou centre/périphérie, à l’inté-
rieur des sociétés africaines, résulte de la combinaison de ces différentes
variables 2. Dans tous les cas, le politique apparaît comme la résultante de
déterminismes enchâssés dans les structures des sociétés. En réaction, entre
autres, à la double hégémonie dépendantiste et développementaliste a émergé
en France un courant dit de « la politique par le bas » qui, au-delà de ses inno-
vations, a conservé une approche structurelle du politique. Les formes de la
vie sociale (religieuse, identitaire…) et les dynamiques qu’elles engendrent
façonnent le politique entendu, dans cette perspective, dans un sens très large,
comme les processus de sédimentation des conflits et de leurs solutions.
L’ouvrage de Jean-François Bayart, L’État en Afrique, constitue à cet égard,
l’expression emblématique de cette vision où le politique relève d’une tota-
lité sociale qui, dans le cas africain, impose le détour par la sociologie his-
torique mais aussi l’anthropologie (sans laquelle la « politique du ventre »
demeure une énigme) 3.
Jean-François Médard occupe une place singulière dans ce paysage.
Nourri du développementalisme, il en tirera des éléments substantiels de sa
sociologie politique. Les catégories auxquelles il a eu recours (néo-patri-
monialisme, clientélisme…) en portent la marque. Mais, il s’est davantage
employé à « typifier » l’État africain, dans une démarche comparative qu’à
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en rechercher les causes profondes ou premières. Si l’État était néo-patri-
monial et les régimes politiques autoritaires, ils le devaient à des causes
multiples et non à un facteur unique. Sans réfuter le poids des structures
sociales ou culturelles, Jean-François Médard reconnaissait l’influence
d’autres variables souvent négligées ou niées. Dans un article intitulé
« Autoritarismes et démocraties en Afrique noire 4 », il soulignait l’impor-
tance de légitimation idéologique dans le fonctionnement des autoritaris-
mes, de l’élément psychologique lié à la personnalité du leader ou encore
des institutions 5. Bref, il existait selon lui une pluralité de facteurs qui enga-
1. Notre propos n’est pas ici de faire un bilan de la littérature sur la question. En langue française,
l’ouvrage classique de : BADIE B., Le développement politique, Paris, Economica, 5e édition, 1994,
constitue une synthèse de référence. En langue anglaise, on pourra consulter : LEYS C., The Rise and
Fall of Development Theory, James Currey, Indiana University Press, 1977.
2. COULON C., « Système politique et société en Afrique noire », Revue Française de Science Politique,
1972, p.1063 et s.
3. BAYART J.-F., L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.
4. MÉDARD J.-F., « Autoritarismes et démocraties en Afrique noire », Politique Africaine, 1991, 43,
p. 92-104.
5. À propos des discours, Jean-François Médard écrivait que « le fait que personne ne croit à ces discours
ne veut pas dire qu’ils soient inefficaces » (op. cit., 1991, p. 94). Plus loin, il insistait sur « la dimension
psychologique » de la violence politique qui « n’est pas quelque chose de purement mécanique ou techni-
que » (ibid., p. 98). De même, les institutions telles que le parti unique ne devait pas être sous-estimée en
raison de « l’articulation de la légitimation idéologique et de l’encadrement politique » (ibidem p. 94).
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geaient à sortir du « tout social » pour tourner le regard vers d’autres hori-
zons. C’est ce que nous voudrions faire dans cette brève contribution en
revenant sur la formation des autoritarismes africains. Il ne s’agit pas encore
une fois de nier les déterminants de tous ordres, historiquement constitués,
qui ont pu infléchir les systèmes politiques africains dans un sens autori-
taire. Mais, si le jeu de ces déterminants contribue à créer une disposition à
l’autoritarisme, il n’en épuise pas l’explication. Sauf à sombrer dans une
conception de l’histoire obéissant au principe de la nécessité, il convient en
effet de revenir aux stratégies des acteurs, c’est-à-dire à leurs représentations.
L’orientation d’une société, et en l’espèce d’un système politique, résulte
aussi des conceptions qui prévalent au sein de l’élite dirigeante. L’Histoire
des idées et des idéologies en vigueur au moment des indépendances reste
sans doute à écrire. Néanmoins, il est frappant de constater combien la ques-
tion démocratique est absente du débat politique et intellectuel. Les catégo-
ries avec lesquelles est analysé et conçu le pouvoir politique privilégient
une vision non pas antidémocratique, comme ont pu l’être les idéologies
totalitaires du XXe siècle, mais une vision qui exclut la possibilité démocra-
tique. Ce quasi-consensus, constitutif d’une démocratie impensée, ne se
décline pas sous la forme d’un autoritarisme africain. Là encore, comme l’a
montré Jean-François Médard, il existe des mises en forme de l’autorita-
risme dont la diversité renvoie au poids du facteur individuel, chaque diri-
geant déclinant, avec son coefficient personnel, l’idéologie dominante de
l’époque.
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La démocratie impensée. Le principe d’unité

Au moment des indépendances, les élites africaines ne pensent pas la ques-


tion démocratique. Non qu’elles l’écartent directement, dans une opposition
de principe. Mais, les catégories avec lesquelles elles pensent le pouvoir ls
conduisent à laisser en marge la préoccupation démocratique. Démonétisée
sur le marché occidental des idées, la démocratie ne fait pas partie de la boîte
à outils offerte aux élites dirigeantes africaines. En occident, les idées libéra-
les sont largement déqualifiées au profit d’une vision essentiellement cons-
tructiviste des sociétés que Raymond Aron a disséquée sans complaisance 6.
Le discours anti-colonial en porte la marque. La colonisation est critiquée
d’abord en raison de l’exploitation du colonisé, de son aliénation et de la vio-
lence commise à son endroit. La décolonisation est ainsi pensée d’abord
comme un acte d’émancipation. Le contenu de l’indépendance obéit à la
vision constructiviste ambiante qu’experts et militants déclineront à l’envi.

6. La publication de l’ouvrage de Raymond ARON : ARON R., L’opium des intellectuels, Paris,
Hachette, Pluriel, 1955, dresse un bilan impitoyable du champ des idées dans l’après-guerre, en pleine
décolonisation.
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C’est dans ce contexte que les élites africaines pensent leur indépendance.
Réplique des schèmes dominants de la pensée occidentale, les élites africai-
nes vont produire et partager une idéologie commune qui prédispose peu à
la mise en place de régimes démocratiques 7. Les mythes qui fondent le sou-
bassement de l’idéologie privilégient une vision unitaire de la société au
détriment du pluralisme. Ils forment un triangle magique de la pensée, cou-
ronné par les socialismes africains dont la référence épargnera peu d’États
africains.

Le triangle magique : développement, nation, État

Le terme démocratie est pratiquement absent du vocabulaire politique.


Trois mots monopolisent le discours : développement, nation, État. Ils bali-
sent l’ordre des priorités et contribuent à délimiter une vision du politique
où le pluralisme s’efface derrière l’exigence d’unité.
Le développement fait partie de l’identité même des nouveaux États
indépendants. Il est concomitant avec l’émergence de la critique anticolo-
niale qui émerge après la deuxième guerre mondiale. Le procès du colonia-
lisme repose sur l’accusation d’une exploitation des ressources du colonisé,
de son appauvrissement et, partant, de son sous-développement. Le tiers-
monde, dont l’Afrique est partie prenante, trouve son commun dénomina-
teur dans une situation qui résulte directement de l’action conduite pas le
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colonisateur. L’hégémonie du discours économique élude la question poli-
tique où, plus précisément, en fournit une lecture atrophiée. La priorité est
d’extraire l’Afrique de sa condition de dénuement. Les sciences sociales de
l’époque sont, à cet égard, sans ambiguïté. Pour nous limiter à quelques
références à succès de l’époque, de René Dumont 8 à Albert Meister 9 en
passant par Samir Amin 10, Arrighi Emmanuel 11 ou Tibor Mende 12, quelles
que soit par ailleurs l’ampleur de leurs divergences, le facteur économique
prime. Le débat est vif sur la question du développement, sur les stratégies
à mettre en oeuvre, mais il converge implicitement dans son postulat initial :

7. Nous empruntons à Emilio Gentile la définition de l’idéologie : « L’idéologie n’est pas seulement
une élaboration logique et rationnelle, comme un système philosophique ou une théorie scientifique.
Dans toute idéologie entre une part d’émotion, une part mythique, une part normative, une part logique;
toute idéologie a une fonction pratique, non pas théorique; elle propose des modèles de comportement,
plutôt qu’elle ne suggère des méthodes de connaissance », dans GENTILE E., Qu’est-ce que le fascisme ?
Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, folio, 2002, p. 126.
8. DUMONT R., L’Afrique noir est mal partie, Paris, Seuil, 1962.
9. MEISTER A., L’Afrique peut-elle partir ?, Paris, seuil, 1964.
10. AMINS., L’Afrique de l’Ouest bloquée, Paris, Editions de Minuit, 1971 et Le développement inégal,
Paris, Editions de Minuit, 1973.
11. EMMANUEL A., L’échange inégal, Paris, Maspéro, 1969.
12. MENDE T., De l’aide à la recolonisation, Paris, Seuil, 1972.
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faites du développement, le reste vous sera donné de surcroît. Sortir du colo-


nialisme, c’est se développer car, par définition, le développement est
l’envers de la colonisation. Lorsque le débat prend une allure politique, il se
situe à l’échelle internationale. Il s’agit alors de savoir qui sont les véritables
amis des nouveaux États indépendants. Le clivage entre impérialistes et
anti-impérialistes fait alors rage et détermine les jugements que l’on porte
sur le positionnement politique de tel ou tel État nouvellement indépendant.
Mais, in fine, il repose toujours sur le primat de l’économique, jamais sur la
forme du pouvoir et la nature du régime. Cette quasi-absence de jugement
dans le discours idéologique est confortée par le fait que, de leur côté, les
sciences sociales sont majoritairement sous l’emprise du paradigme du
développement. Dans leur ouvrage consacré aux « Sciences sociales et
développement », André Guichaoua et Yves Goussault dressent un bilan
lumineux de la situation à l’époque : l’analyse politique, au sens de la
science politique, est résiduelle face à l’écrasante domination des autres
sciences sociales, notamment la sociologie et l’économie qui, toutes deux,
ont fait du développement un de leurs objets de prédilection 13. Le discours
politique est donc d’autant plus enclin à faire du mot développement un de
ses objets fétiches que le discours scientifique lui apporte en l’espèce une
caution au moins sémantique, et souvent intellectuelle.
Le terme nation constitue le second terme de la trilogie. L’Afrique des
indépendances n’a rien inventé, reprenant à son compte le discours commun
au fondement de toute contestation coloniale. Le nationalisme des élites
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dirigeantes est à la mesure du vide ressenti devant ces nouveaux espaces
politiques, hérités des découpages coloniaux. Chacun pressent les difficul-
tés à produire de l’unité avec des sociétés nationales très largement for-
melles, sans enracinement dans l’Histoire et donc sans véritable identité
commune. Que signifie être Gabonais ou Congolais ou Zambien au début
des années 60 ? Les subdivisions territoriales créées par les colonisateurs
ont perturbé les appartenances collectives précoloniales sans créer de com-
munauté de substitution. Le constat dressé par Georges Balandier dans
Anthropologie politique (dénaturation des unités politique traditionnelles,
dégradation par dépolitisation, rupture de systèmes traditionnels de limita-
tion du pouvoir…) 14 ne se limite pas à la sphère des analystes. Il est intime-
ment partagé par les acteurs qui voient dans l’idéologie de la nation l’issue
aux fractures identitaires accumulées par l’Histoire coloniale. Le quasi-con-
sensus autour de la question des frontières coloniales décrétées immuables

13. GUICHAOUA G. et GOUSSAULT Y., Sciences sociales et développement, Paris, Armand Colin,
Coll. Cursus, 1993. Les auteurs soulignent (p. 116 et ss.) combien les travaux de science politique de
l’époque, sous l’emprise du développementalisme, voient dans les formes autoritaires du pouvoir des
moments nécessaires et inévitables dans le processus de modernisation.
14. BALANDIER G., Anthropologie politique, Paris, PUF, 1967, p. 186 et ss.
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par l’OUA, dès 1963, souligne, au-delà des calculs de pouvoir chez les nou-
veaux dirigeants africains, combien le réalisme s’impose. Sous peine de
créer des cataclysmes en chaîne, il va falloir ériger une nouvelle identité à
l’intérieur des cadres territoriaux dessinés par les puissances coloniales. La
nation va faire office de ciment. Elle symbolise la nouvelle unité dans une par-
faite synthèse où se conjuguent l’identité assignée par l’ordre des choses mais
aussi la promesse de lendemains meilleurs. La « communauté imaginée »
selon l’expression de Benedict Anderson devient l’un des mythes les plus
mobilisateurs dans des sociétés africaines orphelines d’un passé enseveli. Cer-
tes, d’aucuns s’efforceront de le réhabiliter sur des modes au demeurant très
différents, de Senghor avec la négritude à Mobutu avec la « doctrine » de
l’Authenticité. Mais la réactivation du passé s’inscrit dans la perspective de
l’utopie collective. Les leaders africains, là non plus, n’innovent pas. Ils
reflètent le climat de l’époque où les « jeunes nations » 15, « prolétaires » 16
détiennent les clés de leur émancipation et leur progrès.
L’État enfin. Il ponctue cette idéologie ternaire en se présentant comme
l’instrument pratique du développement et de la nation. Sans l’État l’idéo-
logie tourne à vide. Comment faire du développement dans des économies
privées de capitaux propres et de capitalistes indigènes ? On sait que le
débat sur l’existence de bourgeoisies africaines a alimenté toute une
réflexion dans les années 70, en particulier autour des deux cas qui préfigu-
raient ce que pourraient être des politiques de développement réussies, le
Kenya et la Côte d’Ivoire 17. Le débat peut apparaître rétrospectivement
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comme désuet. Il a néanmoins mis en exergue le poids essentiel de l’État
dans le fonctionnement de l’économie. De façon générale, les différentes
écoles de l’économie du développement, quelles qu’aient pu être par
ailleurs leurs divergences théoriques, ont convergé autour de la nécessité
« d’un rôle majeur de l’État dans la mise en oeuvre et le contrôle du proces-
sus de croissance aussi bien au niveau des ressources nationales que de la
mobilisation des soutiens populaires » 18. Dans les faits, l’absence ou la fai-
blesse d’une classe d’entrepreneurs en Afrique subsaharienne a débouché
15. La revue Croissance des Jeunes Nations, lancée en 1961 par Georges Hourdin, symbolise particuliè-
rement l’optimisme et le volontarisme qui habitent les militants d’obédience chrétienne d’alors. Le vocable
nation fait partie de ce vocabulaire qui tombera en désuétude rapidement. En 1980, la revue changera de
nom pour se dénommer simplement Croissance.
16. Pierre Moussa sera en 1959 l’auteur d’un livre qui fera date en partie en raison de son titre
évocateur : Les nations prolétaires, publié aux Presses Universitaires de France en 1959.
17. Le « Kenya debate » a été particulièrement dense. Voir, entre autres, les contributions de SWAIN-
SON N., “The Rise of a National Bourgeoisie in Kenya”, Review of African Political Economy, vol. 4,
n° 8, spring 1977, et de LANGDON S., “The State and Capitalism in Kenya”, Review of African Political
Economy, vol. 4, n° 8, spring 1977. On pourra aussi consulter Colin LEYS, op. cit., 1977, (tout spécialement
le chapitre 7, Learning from the Kenya Debate). Sur la Côte d’Ivoire, l’ouvrage dirigé par Yves-André
FAURE et Jean-François MEDARD : FAURE Y.-A. et MEDARD J.-F., État et bourgeoisie en Côte
d’Ivoire, Paris, Karthala, 1982 constitue la référence.
18. GUICHAOUA A. et GOUSSAULT Y., op. cit., 1993, p. 15.
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sur un transfert massif de compétences en direction de la sphère publique.


Le développement était tellement érigé en mythe que tous les moyens de la
puissance publique devaient être déployées à cet effet. Les États ont ainsi
connu une véritable hypertrophie, avec une démultiplication de leurs struc-
tures bureaucratiques : ministères, administrations diverses et entreprises
publiques. Peu de domaines sont restés en dehors de leur champ de compé-
tence. La place centrale accordée à l’État dans les travaux de science politi-
que n’est que le reflet du rôle capital qui lui a été dévolu dans les faits. « État
à tout faire », il a été érigé en grand organisateur de l’économie et de la
société, grâce notamment l’outil de la planification, en charge de la produc-
tion, des investissements, de la collecte du surplus et de sa répartition à tra-
vers par exemple les caisses de stabilisation, mais aussi responsable de
l’éducation et de la solidarité… Bref, patrimoine de tous, l’État africain a
été conçu et idéalisé comme un État providence, lieu d’accomplissement du
bien-être matériel des sociétés et lieu de mise en forme du lien social. À tra-
vers l’État, c’est la nation qui se projetait. Que les logiques de fonctionne-
ment de ces appareils étatiques aient été très éloignées des principes qui les
fondaient relève du truisme. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont balisé
l’horizon idéologique des sociétés et des élites dirigeantes et, par là, façonné
le politique en réduisant l’espace du pluralisme idéologique. Comment pou-
vait-on être contre les idéaux du développement, de la nation et de l’État
sauf à s’ériger en ennemi du bien commun, sans rompre l’unité ainsi créée.
Les socialismes africains seront l’expression synthétisée de ce triangle à la
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fois mythique et magique.

La synthèse socialiste : africaniser l’occidentalisation

L’Afrique des indépendances se déploie à un moment où le socialisme


constitue une référence intellectuelle et politique en vogue en Occident. Ses
multiples déclinaisons doctrinales, pour l’essentiel puisées dans la matrice
originelle du marxisme, participent d’une hégémonie dans le champ des
idées. Peu de régimes africains échapperont à son emprise, même symboli-
que 19. Le mot séduit et donne naissance à toute une gamme de versions.
Certains États se revendiquent du socialisme scientifique, comme le Mali en
1961, mais ils ne sont qu’une minorité. La majorité se retrouve derrière la
bannière des socialismes africains. Le pluriel s’impose tant les contributions
des leaders, de Senghor à Nyerere en passant par Amilcar Cabral, Sekou
Touré, Kwame Nkrumah ou Kenneth Kaunda pour ne citer que quelques
19. Le Kenya, pourtant assimilé au modèle capitaliste, fera lui aussi du socialisme sa référence officielle
dans un document officiel de 1969. Peu importe le crédit que les dirigeants accordaient à ce ralliement.
Il s’agissait bien entendu d’un comportement opportuniste destiné à séduire en priorité les intellectuels,
plus que sensibles à ce thème comme le montreront les débats qui traverseront l’université et la presse.
632 Daniel BOURMAUD

noms, abondent 20. Chacun s’est employé à apporter sa pierre à l’édifice : il


est vrai que la légitimation, pour un dirigeant, se mesure aussi à son aptitude,
réelle ou supposée, à être producteur d’idéologie. À ce jeu les prestations sont
inégales. Il n’en demeure pas moins des invariants. Pour les tenants d’une
approche « scientifique » du socialisme africain, dans la lignée de leurs sour-
ces occidentales, l’accent mis sur la domination économique conduit à éluder
la question du pluralisme politique. La démocratie est réalisée quand les mas-
ses sont au pouvoir. Le parti unique en est la traduction directe.
Mais les socialismes africains non matérialistes tels qu’élaborés par
exemple par deux de leurs figures emblématiques, Senghor ou Nyerere,
n’échappent pas aux charmes de l’unité au détriment du pluralisme. Tout en
reprenant à leur compte le terme occidental de socialisme, ils l’africanisent
en en faisant une propriété des sociétés africaines précoloniales. Dans une
conférence donnée en 1964 à l’université de Strasbourg, Senghor précise sa
conception de la société africaine, fondamentalement une 21. C’est une com-
munauté dit-il, qui trouve son principe dans « l’un-animité ». Senghor uti-
lise à dessein le tiret (-) pour mieux mettre en exergue l’étymologie latine :
la société africaine est une âme, un esprit commun (« con-spiration ») qui
habite tout le groupe. Cette unité anthropologique distingue irréductible-
ment les sociétés africaines des sociétés européennes. Autant ces dernières
sont divisées, autant les premières forment un tout indissociable hérité
d’une longue tradition. A l’individu occidental, Senghor oppose la personne
africaine qui irrigue la culture négro-africaine. L’harmonie naturelle rythme
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les échanges dans une vision mythifiée du monde précolonial, juste et équi-
libré. Dans un texte de 1939 (déjà !), Senghor décrit sur le mode bucolique
la société africaine : « Le Nègre avait résolu le problème dans un sens
humaniste. Le sol, de même que tout ce qu’il porte - fleuves, rivières, forêts,
animaux, poissons - est un bien commun (…). D’autre part, les moyens de
production sont la propriété commune du groupe de travail ou de la corpo-
ration. Il en résulte que la propriété des produits agricoles et artisanaux est
collective (…). D’où cet avantage capital : chaque homme est assuré, maté-
riellement, du « minimum vital » selon ses besoins. Quand la récolte est
mûre, dit le Wolof, elle appartient à tous » 22. Julius Nyerere n’est pas en
reste. Retournant la critique d’occidentalisation des idéologies africaines
qu’incarne le socialisme, le président tanzanien fait du socialisme un attri-
but par excellence du monde africain. Ici pas de classes sociales. Autant les
20. Dresser une liste exhaustive de tous les États qui, à un moment ou à un autre, ont épousé l’idéologie
socialiste serait trop long. On se référera à l’ouvrage de Yves Benot : BENOT Y., Indépendances afri-
caines. Idéologies et réalités, Paris, Maspero, 1975, ainsi que CHALIAND G., Mythes révolutionnaires
du tiers-monde. Guérillas et socialismes, Paris, Seuil, 1976.
21. Les contributions de Léopold Sédar SENGHOR consacrées au socialisme sont regroupées dans ses
écrits intitulés « Liberté ». Voir plus précisément SENGHOR S., Liberté 2, Nation et voie africaine du
socialisme, Paris, Seuil, 1971 et Liberté 4, Socialisme et planification, Paris, Le Seuil, 1983.
22. Cité par Yves BENOT, op. cit., 1975, p. 55-56.
Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes 633

sociétés européennes peuvent être divisés sous l’effet de leur économie et


de leur culture, autant les colonisés ont su développer un lien social autour
de la « familialité » (Ujamaa) 23, gage d’égalité et constitutive d’un socia-
lisme qui préexistait au socialisme occidental.
Ce socialisme africain permet de synthétiser toutes les aspirations et de
surmonter toutes les contradictions qui s’offrent aux peuples décolonisés.
En retrouvant l’inspiration socialiste initiale, les sociétés africaines peuvent
affronter les défis du développement, de la nation, de l’État en subvertissant
les contraintes que les termes supposent. La nation est déjà préconstituée
dans la communauté précoloniale. Il suffit de revitaliser le lien détruit par le
moment colonial. Le développement, quant à lui, est possible dès lors que
l’Afrique retrouve son indépendance. « Uhuru na maendeleo’ proclame
Julius Nyerere. « L’indépendance c’est le développement ». Le passé est
dans le présent tandis que le futur est en marche. Dans un télescopage des
temporalités, l’idéologie abolit les leçons tirées des faits. Le développement
occidental résulte d’un processus long, pluriséculaire. Le développement de
l’Afrique est à portée de main puisqu’il suffit de renouer avec la magie du
passé pour maîtriser les clés de la modernité. Quant à l’État, il est par voca-
tion l’expression matérielle du socialisme retrouvé.
Dans un tel échafaudage, le pluralisme n’a guère de place. Tout milite
pour l’unité d’une société réconciliée avec elle-même par les vertus de
l’indépendance. La démocratie au sens libéral est absente ou retranscrite
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selon le code africain en vigueur. Les institutions qui la portent sont détour-
nées de leur signification selon le même procédé. Pour Senghor, le parti uni-
que africain n’a rien à voir avec le parti unique de type totalitaire qui est un
parti d’élite. Le parti unique en Afrique est un « parti de masse, où tout
adulte, voire tout adolescent des deux sexes a vocation d’entrer. On y entre
en initiation comme jadis, dans le Bois sacré ». Le présidentialisme ne con-
duit pas à l’institutionnalisation de l’abus de pouvoir. Il consacre une
« personne », « l’élu de dieu par le Peuple ».
Les catégories ainsi activées illustrent le vide de la pensée démocratique
libérale en Afrique. Il n’existait pas au moment des indépendances de
démocrates, sauf exception. L’ensemble des élites, y compris ceux qui fai-
saient fonction d’opposants, communiait dans une même vision unitaire de
la société, articulée autour des mêmes mythes. Que la démocratie n’ait pu
s’enraciner ne tient sans doute pas à la seule absence de démocrates de con-
viction à l’époque. Mais, le système de valeurs en place n’en favorisait
guère l’éclosion. Les idéologies et représentations contribuent à expliquer
la généralisation du cadre autoritaire. Elles éclairent aussi la diversité des
configurations autoritaires qui s’y sont enracinées.
23. Voir notamment NYERERE J., Ujamaa. Essays on Socialism, Londres, Oxford University Press, 1977.
634 Daniel BOURMAUD

Les Hommes de l’autoritarisme

La matrice idéologique organisée autour du triangle magique se retrouve à


peu près partout en Afrique subsaharienne. Pourtant les situations varient
considérablement. Jean-François Médard a proposé une typologie des ces
configurations dans l’article, déjà cité, sur autoritarismes et démocraties en
Afrique noire. Nous voudrions partir de ce modèle pour en extrapoler les
implications au rôle du facteur personnel dans les processus d’institutionna-
lisation des régimes autoritaires africains ainsi que dans les aléas des pro-
cessus de démocratisation.

Facteur personnel et variations autoritaires

Le poids du facteur personnel est le plus souvent négligé dans l’analyse du


pouvoir, au moins par la science politique. Les Historiens font preuve de
moins de réticence. Les travaux sur le nazisme par exemple mettent aux pri-
ses aujourd’hui deux écoles, les intentionnalistes et les fonctionnalistes, les
premiers accordant au personnage de Hitler, à son système de valeurs et à
ses « intentions » une capacité explicative centrale dans l’évolution et les
décisions du régime 24. Il ne s’agit naturellement pas d’établir une assimila-
tion entre les régimes autoritarismes africains et le système nazi, mais plus
simplement d’attirer l’attention sur la question méthodologique du facteur
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personnel dans la compréhension des réalités politiques.
Dans les travaux africanistes, pour les raisons évoquées en introduction,
le rôle des dirigeants inspire peu la réflexion. L’ouvrage de Robert Jackson
et Carl Rosberg fait office d’exception 25 dans une littérature dominée par les
facteurs structurels. Jean-François Médard, de son côté, suggère implicite-
ment d’emprunter cette voie dans sa distinction des types d’autoritarisme.
Les trois modèles proposés (sultanisme, autoritarisme dur et autoritarisme
modéré) reposent sur trois variables spécifiques : le degré de patrimonia-
lisme, le mode de gestion patrimonial et, enfin, « la vitalité de la société
civile » 26. Dans ces trois variables, l’une renvoie directement à la question
du leader, c’est le mode de gestion patrimonial qui dépend étroitement de
celui qui exerce le pouvoir. Le sultanisme en est la forme par excellence à
travers ses « grandes figures » telles Idi Amin Dada en Ouganda ou Jean
Bedel Bokassa en Centrafrique. A leur propos, Jean-François Médard note
qu’il s’agit de « régimes personnels dans lesquels la variable individuelle et
24. Voir notamment BURRIN P., "Le Führer : un dictateur absolu ?", Les Collections de l’Histoire, n°
18, 2003. Voir aussi JÄCKEL E., Hitler idéologue, Paris, Gallimard, 1995.
25. JACKSON R.H. et ROSBERG C.G., Personal Rule in Black Africa : Prince, Autocrat, Prophet,
Tyrant, University of California Press, 1982.
26. MEDARD J.-F., op. cit., 1982, p. 96-97.
Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes 635

donc, il faut bien le dire 27, la personnalité du tyran, joue un rôle décisif (…).
On ne doit pas oublier, ajoute-t-il, que la violence est exercée par des hom-
mes et qu’elle n’est pas produite seulement par des systèmes ». Comment
comprendre en effet le délitement des systèmes politiques, le chaos de cer-
tains États, sans être obligé de se retourner vers l’acteur en position d’inflé-
chir le cours des choses dans un sens le plus souvent tragique ? Un homme
politique, y compris en Afrique, est aussi un entrepreneur qui articule des
ressources aux fins de conquérir le pouvoir et, éventuellement de le conser-
ver. A ce jeu, certains sont plus subtils ou moins violents que d’autres. Rien
dans le cours de l’Histoire de l’Ouganda ne prédispose à la course à l’abîme
entamée par Idi Amin. Rien ne l’obligeait à expulser brutalement l’ensem-
ble de la communauté indienne au risque de saper l’un des piliers vitaux de
l’économie. Rien ne l’obligeait à revendiquer une parcelle de territoire tan-
zanien au risque d’entraîner une réplique de l’armée tanzanien qui sera fatale
au chef ougandais. En Centrafrique, rien n’obligeait Bokassa à se faire sacrer
empereur, sauf un délire personnel. La liste pourrait être allongée. Dans tous
les cas, l’analyste est bien ramené à une variable individuelle qui seule per-
met de saisir la bifurcation d’un système politique dans une direction cata-
clysmique. Que la science politique répugne à prendre en compte cette
variable ne doit pas masquer qu’il y a là un « inexpliqué » que seul le facteur
personnel peut résoudre.
Mais, quid des autres autoritarismes ? Le poids des variables « degré de
patrimonialisme » et « société civile » exclut-il le facteur personnel ? Pour
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Jean-François Médard, la distinction entre les autoritarismes durs et modé-
rés tient au dosage différent de la violence et de la distribution des ressour-
ces. La typologie est séduisante. D’un côté des régimes où la violence est
centrale mais, en même temps, institutionnalisée à travers des instruments
répressifs qui fonctionnent « efficacement », en particulier la police. De
l’autre, des régimes où la régulation se fait en recourant de façon plus mar-
ginale à la contrainte physique et où la société dispose de libertés partielles
mais contrôlées. L’intérêt de la typologie est qu’en mettant en évidence des
différences (qui sont le plus souvent gommées par les analyses englobantes
à l’échelle continentale), l’analyste est convié, au-delà de leur description,
à en rechercher les causes. Jean-François Médard en suggère deux, sans les
approfondir : le rôle du droit qui serait, écrit-il, plus « vivace » dans
l’ancienne Afrique anglaise que dans l’ancienne Afrique française et, on l’a
dit, la « vitalité de la société civile. Peut-on aller plus loin ? En effet, il est
difficile de dresser une ligne de partage historique entre les autoritarismes
selon les influences coloniales. Chaque variante de l’autoritarisme est équi-

27. C’est nous qui soulignons. À travers ce qui peut apparaître comme une concession sous forme
d’excuse, Jean-François Médard n’exprime-t-il pas les limites des approches exclusivement structurelles
ou systémiques ?
636 Daniel BOURMAUD

tablement répartie. De même serait-il hasardeux d’identifier des types


d’autoritarisme selon des cohérences régionales, caractérisées par des varia-
bles sociales, culturelles ou économiques homogènes. La dissémination des
autoritarismes sur l’ensemble du continent, de façon territorialement aléa-
toire, conduit à se tourner vers la variable individuelle. Sans doute, celle-ci
n’explique-t-elle pas tout, mais il serait périlleux de s’en priver. Il existe
bien, dans des régimes autoritaires, institutionnalisés autour de la figure pré-
sidentielle, une façon de faire de la politique qui renvoie à la personnalité
des dirigeants. Si tous ont assimilé l’idéologie constitutive de l’autorita-
risme, chacun l’a déclinée en fonction de son idiosyncrasie. La Tanzanie ou
le Sénégal ont été autoritaires mais de façon modérée parce que Julius Nye-
rere et Léopold Sédar Senghor, tous deux pétris de valeurs chrétiennes et
intellectuel raffinés 28, répugnaient à la violence et à se mettre du sang sur
les mains. Cela ne signifie pas qu’ils étaient des naïfs ou des faibles mais
leur comportement politique et partant la forme du régime politique dont ils
avaient la charge en ont porté la marque. L’un et l’autre, exception en Afri-
que, abandonneront volontairement le pouvoir alors que rien ne les y obli-
geait. Tous deux pourtant ont été à l’origine de socialismes africains qui ne
correspondaient pas aux règles de la démocratie libérale. Mais, bien que
producteurs d’idéologies autoritaires, ils ont inscrit leur pratique dans la
modération. Jomo Kenyatta et Félix Houphouët Boigny de leur côté ont pra-
tiqué avec une dextérité remarquable un art de la distribution qui visait à ne
laisser personne en dehors du partage, fût-il inégal, des ressources. Chacun
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était convié au « banquet » national, même si certaines places autour de la
table étaient préférables à d’autres. La corruption était à la fois massive
mais contrôlée. Cela n’a pas empêché leur main de fer de s’abattre quand il
le fallait sur les opposants ; cependant il s’agissait d’épisodes isolés dans
une pratique du pouvoir qui autorisait une liberté relative.
Les configurations d’autoritarisme dur ne peuvent également être plei-
nement comprises qu’en introduisant dans l’analyse la personnalité du leader
politique. Comment comprendre l’étrangeté malawite sous Kamuzu Banda,
emprisonnant et éliminant sans trembler ses opposants si l’on ne tourne pas
le regard vers le système de valeurs très personnel du personnage ? Médecin
formé aux États-Unis et en Angleterre, entretenant des relations diplomati-
ques (et amicales) avec l’Afrique du sud de l’apartheid, il n’éprouve que
mépris pour ses concitoyens noirs, incapables de se gouverner. Seul un pou-
voir fort peut ordonner une société aussi spontanément anarchique qu’il
convient de discipliner par tous les moyens. Les individus sont prisonniers
d’un code de conduite qui réglemente la tenue vestimentaire (pas de panta-
lon pour les femmes), la coupe de cheveux (sus aux cheveux longs pour les
28. La biographie de Senghor est sans doute plus connue que celle de Nyerere, pourtant traducteur de
deux œuvres de Shakespeare en kiswahili : Le Marchand de Venise et Jules César.
Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes 637

hommes), la décoration dans les bureaux où rien sur les murs ne doit occu-
per une place plus élevée que le portrait du président à vie… Comment saisir
la déliquescence du Congo-Zaïre de Mobutu sans faire appel à l’intelligence
diabolique et au cynisme de l’homme ? Sans doute l’aveuglement du colo-
nialisme belge n’avait-il pas préparé au mieux le passage à l’indépendance.
Sans doute la guerre du Congo ne prédisposait-elle pas le pays à l’unité
nationale dans un territoire aussi diversifié ethniquement et linguistique-
ment. Mais, dans ce contexte chargé d’embûches, Mobutu s’est employé à
éliminer, flatter, corrompre, s’enrichir, détruire aussi tout ce qui pouvait
faire obstacle à son pouvoir, quand bien même celui-ci fût-il réduit, dans les
dernières années du régime, au périmètre d’un bateau isolé sur le fleuve
Zaïre. Et quid de Sékou Touré, Ahidjo, Moussa Traoré et tant d’autres qui
ont imprimé leur marque autoritaire sur les systèmes politiques qu’ils diri-
geaient. Le leader contribue donc directement à déterminer le degré d’auto-
ritarisme d’un système politique. Les types autoritaires distingués par Jean-
François Médard ne découlent pas de forces profondes macro-sociales mais
de stratégies d’acteurs, qui de par leur position sont à même d’orienter le
système politique dans un sens ou dans un autre.

Facteur personnel, mutations autoritaires et démocratisation

Cette capacité de l’acteur à peser sur le régime, les institutions et leur fonc-
tionnement est-elle à même d’entrer dans l’explication des processus démo-
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cratiques ? La question mériterait une analyse en propre que nous ne pouvons
faire ici. Nous nous contenterons, à ce stade, de quelques pistes de réflexion
tirées de l’observation des faits.
On a vu que les autoritarismes, même s’ils étaient liés à des variables
structurelles historiquement construites, découlaient aussi d’une idéologie
consensuelle constitutive de l’autoritarisme. Ces éléments se sont conjugués
pour produire des formes autoritaires sur l’ensemble du continent, pendant
pratiquement trois décennies. Le basculement qui s’opère dans la dernière
décennie du XXe siècle a été le plus souvent analysé comme le résultat
d’une double contrainte externe mais, aussi, et pour certains surtout, d’ordre
interne : les contestations et les mobilisations des sociétés se retournant
contre les pouvoirs en place illustrent la permanence des dynamiques socia-
les comme variable explicative du politique. Loin de nous l’idée de nier la
réalité de ces éléments. Néanmoins, il nous semble une nouvelle fois utile
de réintroduire aussi le recours à l’acteur pour saisir les divergences de tra-
jectoire suivies par les différents États africains.
Pour cela, sans doute n’est-il pas superflu de revenir, très brièvement, sur
l’exception du Botswana. Voilà bien un cas dérangeant tant il perturbe le
fonctionnement, soigneusement huilé, des modèles explicatifs. Depuis son
638 Daniel BOURMAUD

indépendance en 1966, ce petit État d’Afrique australe a toujours connu un


régime démocratique. Certes, la démocratie botswanaise n’était pas par-
faite, mais elle correspondait au moins à la définition, comme l’a d’ailleurs
écrit Jean-François Médard, minimale, c’est-à-dire procédurale de la démo-
cratie 29. On peut trouver beaucoup de défauts au régime botswanais mais il
est difficilement contestable que la corruption y a été beaucoup moins accu-
sée que dans le reste de l’Afrique, que l’efficacité économique a produit des
résultats tangibles en termes de développement et que le pluralisme a tou-
jours prévalu. Or le Botswana réunissait autant de facteurs favorables à
l’autoritarisme que ses homologues africains. Il est riche, très riche, en
minerais convoités, notamment le diamant, ce qui aurait dû exacerber les
tendances patrimoniales et, partant, l’autoritarisme. Il est dirigé depuis le
début par un parti dominant, le Botswana Democratic party, qui n’a jamais
perdu une élection nationale. Il est présidé par le même leader, Seretse
Khama, jusqu’à la mort de celui-ci en 1980. En dépit de ces prédispositions,
le Botswana n’a jamais succombé à la pente autoritaire qui, d’une certaine
façon, lui tendait les bras. Certains ont vu dans la domination quasi institu-
tionnalisée du BDP et du président Khama des signes, parmi d’autres, d’un
autoritarisme larvé 30. Il est vrai que les pouvoirs présidentiels sont très
étendus 31. Mais le raisonnement peut facilement être retourné. Pourquoi ne
pas avoir, comme cela s’est passé ailleurs, mis sur pied un parti unique après
la victoire aux premières élections qui ont suivi l’indépendance ? Pourquoi
avoir toujours laissé une opposition exister et s’exprimer ? Pourquoi avoir
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maintenu les libertés publiques fondamentales et limité considérablement
les pratiques d’enrichissement personnel ? Il y a dans le cas Botswanais un
« inexpliqué » sauf à se tourner vers la personnalité du leader. Seretse
Khama était tout simplement un démocrate convaincu qui ne voulait pas
d’un régime autoritaire pour son pays. Cette conviction n’a pas mis le
Botswana à l’abri des dérives, des abus ou des scandales. Mais il s’agit là
de travers inhérents à toute démocratie dès lors qu’on accepte le postulat
que la démocratie est un idéal-type à partir duquel s’évaluent les situations
réelles. Le Botswana était (et est toujours) une démocratie au sens procédu-
ral ou institutionnel, avec les effets que cela suppose. Les autres États afri-
cains ne l’étaient pas. C’est toute la différence.
L’enjeu de la démocratisation s’éclaire dès lors d’un jour nouveau.
Encore une fois, qu’il y ait des variables lourdes contraignant les acteurs ne
29. MÉDARD J.-F., « Gouvernance, démocratie et développement : l’Etat modèle au Botswana et le
défi des années 1990 », Colloque d’Ebenhausen sur les “State Dynamics”, 12-14 octobre 1999.
30. GOOD K., “Authoritarian Liberalism: a Defining Characteristic of Botswana”, Journal of Modern
African Studies, vol. 14, no 1, 1996.
31. Voir sur ce point notre article : BOURMAUD D., « Droit et politique : vers un modèle austral ? »,
Afrique contemporaine, 1997, n° 184, p. 65-78. Pour une approche générale du Botswana, on se reportera
à : COMPAGNON D. et MOKOPAKGOSI B.T., (dir.), Le Botswana contemporain, Paris, Karthala, 2001.
Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes 639

fait pas de doute. Mais, les acteurs ne sont les prisonniers d’un système qui
les obligerait à jouer des partitions écrites par avance. Les exemples tirés
des premières années qui ont suivi le déclenchement des processus de
démocratisation l’attestent comme les mécanismes de consolidation ou de
délitement aujourd’hui. On sait que la transition béninoise doit beaucoup à
l’acceptation par Kérékou, après moult hésitations, d’une conférence natio-
nale qui devait ouvrir la voie au scénario que l’on sait. La Zambie est rede-
vable au président en place depuis l’indépendance et chef du parti unique,
Kenneth Kaunda, d’avoir accepté sa défaite (qu’il n’imaginait pas) lors
des élections de 1992. Il est vrai que pour Kaunda, autocrate somme toute
modéré, le pas à franchir était moins grand que pour un autocrate dur. A
l’opposé, Mobutu Sese Seko s’est méthodiquement employé à faire échouer
la conférence nationale zaïroise aux seules fins de garder le pouvoir. Il le
perdra par la guerre. Autant d’États, autant de trajectoires singulières, sur un
fond de tableau identique : le triangle magique qui fondait l’idéologie auto-
ritaire est épuisé. La même référence idéologique, autour du paradigme de
la bonne gouvernance s’impose d’autant plus que les pressions internatio-
nales pèsent en ce sens. Les gouvernants et aspirants-gouvernants jouent en
fonction des nouvelles règles du jeu, soit pour les accompagner, soit pour
les manipuler, soit pour les refuser. Le président du Gabon, Omar Bongo,
expliquait benoîtement à ses pairs africains, après la conférence de la Baule
en 1990 32, que chacun se devait de tirer les conclusions du changement en
cours et qu’il convenait de démocratiser… pour garder le pouvoir. Seize ans
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après, Bongo est toujours en poste et fait office de doyen des chefs d’État
africains 33. Certains ont eu des comportements plus vertueux à l’instar de
Alpha Oumar Konaré au Mali dont le rôle dans la difficile transition
malienne s’est avéré essentiel, de même que celui de l’actuel chef de l’État,
Amadou Toumani Touré.
Si les acteurs n’ont pas toutes les cartes en main pour permettre la réus-
site d’une transition, ils ont par contre suffisamment de ressources pour
l’enrayer, quitte à créer le chaos. L’effondrement économique du Zimba-
bwe ne peut s’expliquer autrement que par la stratégie totalement cynique
de son président, Robert Mugabe, d’empêcher toute alternance. Derrière le
rideau de fumée d’élections pluralistes 34, le pouvoir en place a pratiqué une
politique systématique de répression, de violences contre l’opposition par-
tisane et syndicale, d’expropriation brutale contre les fermiers blancs au
profit des membres du parti présidentiel. Il n’existe peut-être pas d’exemple
32. C’est à la Baule que s’était tenu en 1990 le Sommet France-Afrique. A cette occasion, le président
Mitterrand avait fait savoir que dorénavant la politique de la France en Afrique tiendrait compte des
efforts de chaque pays en matière de démocratie.
33. Omar Bongo est président du Gabon depuis 1967.
34. Mw MAKUMBE J., COMPAGNON D., Behind the Smokescreen. The Politics of Zimbabwe’s 1995
General Elections, University of Zimbabwe Publications, 2000.
640 Daniel BOURMAUD

plus limpide où le pouvoir d’un homme en Afrique peut déboucher sur une
tragédie. Si l’on extrait du champ politique zimbabwéen la variable
« Mugabe », tous les autres éléments militaient pour une transition pacifi-
que et réussie à la démocratie au point que le pays pourrait faire aujourd’hui
figure de modèle. Faisons un instant de la politique-fiction. Remplaçons
Robert Mugabe par Nelson Mandela. Chacun peut écrire la suite…
La Côte d’Ivoire constitue aussi un cas de figure tout à fait pertinent à cet
égard, avec une spécificité : la crise gravissime tient non pas à l’entêtement
d’un homme mais à une faillite collective de l’élite politique ivoirienne. Il
serait caricatural de méconnaître les facteurs structurels : la question foncière
et la question des « étrangers » 35, originaires de l’ancienne Haute-Volta
(aujourd’hui Burkina Faso), de la Guinée ou du Mali. Mais, aucune de ces
variables ne suffit à expliquer l’enchaînement des événements. Aucun des
membres de la classe dirigeante, de Konan Bédié à Gbagbo en passant par
Ouattara ne voulait courir le risque de perdre une élection et d’être conduit
à renoncer au pouvoir. Or il n’existe pas de démocratie sans acceptation par
les candidats en concurrence de la possibilité de la défaite. Le défi central
ivoirien ne réside pas dans un quelconque déterminisme socio-économique
(même si ce facteur pèse dans le cours des choses) mais dans une absence
de convictions démocratiques chez les gouvernants et ceux qui aspirent à
l’être. Les problèmes réels, qu’ils soient fonciers ou identitaires, sont instru-
mentalisés dans des stratégies de pouvoir qui d’emblée récusent le cadre de
la confrontation démocratique et de ses conséquences. Toutes les réformes
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peuvent être imaginées. Aussi pertinentes soient-elles d’un point de vue
technique (telles qu’une réforme du droit foncier et de l’accès aux titres de
propriété), elles ne régleront pas la question. Tant que la culture démocrati-
que n’aura pas pénétré un minimum les consciences, toute issue à la fracture
ivoirienne relèvera de l’illusion.

Conclusion

Au terme de cette analyse, la question de l’autoritarisme, et donc de la


démocratie, mérite d’être abordée de façon différente des interprétations
classiques. Il ne s’agit pas de verser dans une relecture de l’Histoire à partir
des « grands hommes ». Les contraintes de structure, sociale et économi-
que, existent et il serait aberrant de les récuser. En revanche il est un fait que
ces contraintes n’enserrent pas les dirigeants dans un « prêt-à-porter » poli-
tique. Les gouvernants disposent de ressources propres qui leur permettent
d’influencer puissamment la nature du régime politique. Les différents
35. Les estimations sur les « étrangers » par origine ou par ascendance, varient entre 30 et 40% de la
population totale résidant en Côte d’Ivoire.
Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes 641

types d’autoritarisme tiennent largement aux stratégies et aux projets de


ceux qui exercent le pouvoir. Ces stratégies et ces projets s’inscrivent dans
un système construit de représentations, constitutives de l’idéologie. Le fait
que le cadre idéologique proposé à l’Afrique au moment des indépendances
ait privilégié, quel que soit par ailleurs les nuances, le principe d’unité au
détriment du pluralisme a contribué à formater les valeurs politiques et donc
les formes de pouvoir. L’exception botswanaise s’explique par la dissidence
idéologique de Seretse Khama, étranger aux valeurs dominantes de son épo-
que. Du coup, la question démocratique peut être appréhendée en des termes
différents. Le cadre idéologique dominant, et contraignant, auquel sont sou-
mis les États africains, se résume à la « bonne gouvernance ». Il y aurait
beaucoup à dire sur les rapports ambigus entre gouvernance et démocratie 36.
Mais, il est un fait que cette idéologie pèse sur tous les États. Les dirigeants,
comme au moment des indépendances, épousent cette vision du pouvoir
avec toutes les variations que l’on peut observer. Certains y adhèrent inti-
mement, d’autres par pur opportunisme et quelques-uns, les nouveaux dis-
sidents, la récusent avec énergie. Les scénarios à l’œuvre aujourd’hui en
Afrique illustrent la diversité des chemins empruntés. Comme quoi, l’Histoire
est au moins autant le fait des élites que des masses.
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36. Voir à ce sujet dans l’ouvrage dirigé par MILACIC S., La crise de la démocratie représentative,
Bruxelles, Bruyants, 2006, notre contribution : BOURMAUD D., « Concept mou, idéologie dure. La
gouvernance contre la démocratie représentative ? ».

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