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La fabrique du patrimoine

« De la cathédrale à la petite cuillère »


Nathalie Heinich

Éditeur : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la


Culture
Année d'édition : 2009
Date de mise en ligne : 27 mai 2016
Collection : Ethnologie de la France
ISBN électronique : 9782735117772

http://books.openedition.org
Édition imprimée
ISBN : 9782735112647
Nombre de pages : 283
 

Référence électronique
HEINICH, Nathalie. La fabrique du patrimoine : « De la
cathédrale à la petite cuillère ». Nouvelle édition [en ligne].
Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009
(généré le 02 juin 2016). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/editionsmsh/2642>. ISBN :
9782735117772.
Ce document a été généré automatiquement le 2 juin 2016.
© Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009
Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
Par quelles opérations un édifice ou un objet se trouve-t-il
intégré au corpus du patrimoine ? Quelles sont les étapes de
la "chaîne patrimoniale", depuis le premier regard jusqu'à
l'éventuelle obtention du statut juridique de "monument
historique"  ? Quels sont les critères mis en oeuvre par les
chercheurs de l'Inventaire pour décider que tel château,
telle ferme, tel tableau d'église possède ou non une valeur
patrimoniale  ? Quels émotions animent les mobilisations
des profanes en faveur des biens à préserver ? Et
finalement, sur quelles valeurs fondamentales repose la
notion même de patrimoine ?
Telles sont les questions auxquelles répond de livre, à partir
d'enquêtes au plus près du terrain. Car c'est dans le détail
des procédures, des propos enregistrés, des scènes et des
gestes observés que l'on peut réellement comprendre
comment - c'est-à-dire pourquoi - les limites du patrimoine
n'ont cessé, en une génération, de s'étendre, englobant
désormais non seulement la "cathédrale" mais aussi la
"petite cuillère" - selon les mots d'André Chastel définissant
le service de l'Inventaire  -, voire, tout récemment, la borne
Michelin.
Appliquant à la question patrimoniale les méthodes de la
sociologie pragmatique, cette étude s'inscrit dans la
perspective d'une sociologie des valeurs, tentant d'élucider
ce qu'on entend aujourd'hui dans notre société par
l'ancienneté, l'authenticité, la singularité ou la beauté  - et
ce qu'on en attend.
Avant-propos

Ce livre est principalement issu de deux enquêtes : l’une,


menée en 1984 à la demande de la mission du Patrimoine
ethnologique du ministère de la Culture, sur les boutiques à
décor ancien de Paris, qui venaient d’être inscrites à
l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques 1  ;
l’autre, menée en 2004-2005 à la demande du service
chargé de l’Inventaire du patrimoine (sous-direction de la
Documentation, des Études et de l’Inventaire), sur les
critères de choix utilisés par les chercheurs de l’Inventaire 2
. Dans le premier cas, il s’agissait d’analyser le rapport
profane à la patrimonialisation, dans le contexte le moins
favorable qui soit (petits commerçants, clients interrogés
dans leur relation quotidienne à un lieu destiné avant tout à
l’échange marchand). Le second relève du cas de figure
diamétralement opposé : des experts mandatés par
l’administration pour instituer bâtiments et objets dans un
cadre défini d’emblée comme patrimonial.
Ce grand écart ne pouvait qu’exacerber la conscience de la
variabilité et, partant, de la relativité des évaluations voire,
en amont, des perceptions, qui permettent de faire exister la
qualification d’objet de patrimoine – qualification d’ailleurs
assez récente sur le plan historique. La tentation aurait été
grande de se satisfaire de ce constat paradoxal, en se
contentant de « démontrer » le caractère « socialement
construit » d’un objet perçu par le sens commun comme
intrinsèquement doté d’une valeur intemporelle et
universelle. Mais j’ai préféré me demander ce qui, au-delà
des différences d’une époque à une autre, d’un milieu à un
autre, d’un contexte à un autre, demeure commun dans les
façons de regarder le patrimoine – et plus précisément le
patrimoine in situ, à l’exclusion du patrimoine de collection
(musées, archives…). J’ai été aidée en cela par quelques
détours, qui m’ont ramenée au patrimoine, à travers l’étude
de l’Inventaire, par d’autres chemins que ceux qui m’y
avaient introduite à travers le cas des boutiques.
Premièrement, le détour par la question de la perception
esthétique, grâce à cet autre objet-frontière qu’est l’art
contemporain, m’a incitée à interroger les opérations par
lesquelles un objet se voit proposé, refusé et finalement
accepté au titre d’œuvre d’art (Heinich 1998a, 1998b).
Deuxièmement, le détour par la sociologie des valeurs,
opéré à partir du travail de Luc Boltanski et Laurent
Thévenot sur les opérations de justification, a orienté ma
problématique vers le système des valeurs sous-jacentes
aux évaluations (Boltanski & Thévenot 1991) : l’usage qui
sera fait de leur modélisation en attestera l’importance pour
cette recherche, qui a également bénéficié de l’approche
originale proposée par Michèle Lamont (Lamont & Thévenot
2000).
Troisièmement, le détour par les méthodes de la sociologie
pragmatique me permettra, mieux que je n’avais su le faire
à propos des décors de boutiques, de mettre à profit
l’approche ethnographique dans le terrain de l’Inventaire ; à
cet égard, le travail de Bruno Latour sur le Conseil d’État
(Latour 2002) a été une source d’inspiration permanente,
dont témoigne ne serait-ce que le titre de ce livre,
volontairement calqué sur le sien – ce que l’auteur voudra
bien, je l’espère, considérer comme un hommage 3 .
Un quatrième détour s’est présenté avec la problématique
de l’« artification » – l’ensemble des processus par lesquels
une activité en vient à être qualifiée d’artistique, un produit
d’œuvre d’art, une personne d’artiste – qui fait l’objet,
depuis plusieurs années, d’un séminaire codirigé avec
Roberta Shapiro dans le cadre du lahic 4 (Heinich & Shapiro
2009).
Enfin, le cinquième détour a été l’épineuse question de la
normativité : abordée à travers les différentes sciences
sociales et humaines dans un séminaire codirigé de 2005 à
2007 avec Esteban Buch et Jean-Marie Schaeffer dans le
cadre du cral (Centre de recherches sur les arts et le
langage), à l’École des hautes études en sciences sociales,
cette question m’a permis de porter mon attention sur le
statut des jugements de valeur dans le contexte scientifique
du travail de l’Inventaire, et sur les moments de
basculement entre description et évaluation.
Plusieurs articles ou communications à des colloques, tirés
de ces deux enquêtes, ont servi de bancs d’essai pour
différents aspects de ce livre, qui n’en retient souvent que
l’essentiel 5 . Outre les responsables de ces revues et les
organisateurs de ces colloques, je remercie les collègues
qui, en m’invitant à exposer mes recherches dans leurs
séminaires, m’ont permis d’affiner le travail au contact de
leurs suggestions ou de leurs objections : Hervé Glevarec
(séminaire du clerse à l’université de Lille) ; Béatrice
Fraenkel (séminaire du groupe Anthropologie de l’écriture à
l’ehess) qui, en orientant mon regard sur la question de
l’inscription, et en re-situant la question du pragmatisme
dans ses origines linguistiques, m’a aidée à construire une
observation plus dynamique des procédures complexes
utilisées par les chercheurs de l’Inventaire ; Daniel Fabre
enfin qui, en constituant son laboratoire, le lahic, à partir
d’un cas emblématique d’« émotion patrimoniale », et en
organisant durant plusieurs années un séminaire sur ce
thème, m’a incitée à renouer la chaîne entre expertise
savante et rapport profane au patrimoine.
Mes remerciements vont également, bien sûr, à ceux qui
m’ont permis de réaliser les deux enquêtes
susmentionnées : tout d’abord, Isac Chiva à la mission du
Patrimoine ethnologique, ainsi que Denis Chevallier, qui en
a suivi la réalisation. Vingt ans plus tard, Michel Melot, alors
sous-directeur de la Documentation, des Études et de
l’Inventaire, n’a pas seulement eu l’idée de cette seconde
enquête (menée, tout à fait par hasard, à la date
anniversaire de la création du service, et juste avant que
n’intervienne sa décentralisation), mais l’a aussi
constamment fait profiter de son intelligence, au double
sens d’acuité et de complicité intellectuelles. Sa réalisation
a largement bénéficié du soutien d’Isabelle Balsamo et
d’Hélène Verdier, qui m’ont aidée à définir la stratégie
d’enquête et à m’orienter dans les arcanes du service,
tandis que Judith Kagan, Pascal Liévaux et Bernard Toulier
ont contribué à améliorer une version antérieure du présent
ouvrage. Je tiens également à remercier tous ceux –
conservateurs, inspecteurs, organisateurs de stages – qui
m’ont reçue ou qui ont accepté ma présence lors de
réunionsou sur le terrain. Par souci de ne pas personnaliser
une étude qui avait pour objet non des individus mais des
modes de fonctionnement, je ne peux que remercier
collectivement la douzaine de chercheurs qui ont subi
patiemment mes incessantes et lassantes questions :
quoique anonyme, ce remerciement n’en est pas moins
sincère, car cette recherche n’aurait pu exister sans eux
(c’est ce même souci d’anonymat qui motive l’utilisation du
masculin/neutre pour désigner tous les « chercheurs »,
« enquêteurs », « chargés d’études », « conservateurs »,
alors même que la majorité d’entre eux sont des femmes).
Il me reste à remercier pour finir les collègues au contact de
qui j’ai pu découvrir, enrichir ou discuter tel ou tel aspect de
ce travail. Au sein du cral, je suis infiniment redevable,
concernant la définition du jugement esthétique, aux
travaux théoriques de Gérard Genette et de Jean-Marie
Schaeffer, ainsi qu’aux nombreux échanges que j’ai eus
avec ce dernier, notamment sur le statut de la normativité.
Au sein du lahic, Daniel Fabre a été un constant exemple de
curiosité intellectuelle et de sens de la synthèse entre de
multiples objets et disciplines (en particulier à travers les
journées d’études sur les « émotions patrimoniales » et sur
les « transferts de sacralité ») ; j’y ai bénéficié également
des discussions avec mes collègues du groupe
« artification », notamment Roberta Shapiro et Michel Melot,
ainsi que des apports de Dominique Poulot à l’histoire du
patrimoine, de Jean-Louis Tornatore à la question du
patrimoine industriel, et de Chiara Bortolotto à la notion de
patrimoine immatériel. Au sein du gspm (Groupe de
sociologie politique et morale), j’ai déjà mentionné
l’importance du travail théorique effectué par Luc Boltanski
et Laurent Thévenot, auquel se sont ajoutés les dispositifs
d’observation du travail d’expertise expérimentés par
Francis Chateauraynaud et par Nicolas Dodier, ainsi que les
contributions pénétrantes de Danny Trom sur la cause du
paysage. Enfin, mes collègues du csi (Centre de sociologie
de l’innovation) de l’École des mines, et en particulier
Antoine Hennion, ont été une source constante de réflexion
grâce aux multiples désaccords qui nous permettent,
malgré tout, de dialoguer parfois…
Qu’il me soit permis pour finir de rappeler que la recherche
empirique a un coût, et la liberté intellectuelle une
condition : c’est dire que sans le ministère de la Culture, les
deux enquêtes qui sont à la source de ce livre n’auraient pu
être financées ; sans l’ehess, les équipes auxquelles
j’appartiens ou ai appartenu ne m’auraient pas offert le
soutien à la fois logistique et intellectuel dont tout
chercheur a besoin ; et sans le cnrs, je n’aurais pu consacrer
l’essentiel de mon temps à la recherche de terrain, à la
documentation, à la réflexion et, finalement, aux
publications, sans lesquelles ce livre n’existerait pas.

Notes
1 «  Décor et commerce dans les boutiques de Paris  », rapport d’enquête,
ministère de la Culture, direction du Patrimoine, mission du Patrimoine
ethnologique, association adresse, 1985 (non publié).
2L’Inventaire et ses critères, rapport de recherche pour le ministère de la Culture,
lahic, 2006 (non publié).
3 C’était déjà l’expression utilisée par Sabine Rozier dans son article « La fabrique
du patrimoine : interprétations et usages de la citadelle de Blaye » (Rozier 1996).
4 Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture.
5 Les lecteurs intéressés par de plus amples développements pourront consulter :
sur l’histoire et la définition des monuments historiques, Heinich (2008b [1986]);
sur la notion de patrimoine culturel immatériel, Heinich (2008a) ; sur les différents
types d’énoncés à propos du patrimoine et les principes de méthode d’enquête,
Heinich (2008c)  ; sur les commissions de protection du patrimoine, Heinich
2009b ; sur la patrimonialisation des décors de boutiques, Heinich (1984) ; sur les
procédures de repérage et de sélection de l’Inventaire, Heinich (2009c)  ; sur le
statut du goût dans les jugements de valeur, Heinich (2007b) ; sur la définition de
l’authenticité, Heinich à paraître (a)  ; sur les opérations cognitives présidant aux
principaux critères de l’Inventaire, Heinich à paraître (b) ; sur les problèmes posés
par l’inventaire du mobilier religieux, Heinich (2009a)  ; sur la double définition,
esthète et scientifique, du critère de beauté, Heinich (2006b) ; sur la relation entre
patrimoine et art, Heinich (2009e).
Introduction. L’inflation patrimoniale

Il y a quarante ans, le mot « patrimoine » n’existait pas au sens où nous


l’entendons aujourd’hui, du moins pour le grand public : il n’apparaissait
que dans quelques rares circulaires administratives 1 . D’ailleurs, le terme
proposé par l’historien d’art André Chastel, et adopté par le ministre André
Malraux, lorsque fut créé en 1964 le service de l’Inventaire, nous apparaît à
présent comme une assez lourde périphrase, héritage du xixe siècle :
« Inventaire général des monuments et richesses artistiques de la France »
– autrement dit, inventaire du patrimoine.
À partir des années 1970, les choses se sont précipitées : après que
l’unesco eut voté en 1972 une Convention pour la protection du patrimoine
culturel mondial, 1975 fut désignée « année européenne du patrimoine » ;
trois ans plus tard fut créée au sein du ministère de la Culture la toute
nouvelle « direction du Patrimoine » ; et la décennie suivante s’ouvrit avec
l’«  année du patrimoine », en 1980. Aujourd’hui, on ne compte plus les
usages du terme, devenu familier à tout un chacun. Et au-delà de la
sémantique, l’économie témoigne de ce que la chose elle-même – si du
moins « chose » il y a, ce que nous examinerons tout au long de ce livre –
n’est pas une mince affaire : le secteur du patrimoine génèrerait en France
pas moins de 44000 emplois directs (Greffe 2003).
Des monuments au patrimoine
À l’origine, on parlait plutôt de « monuments ». Mais quelle origine ? Les
spécialistes s’accordent pour faire remonter l’histoire du patrimoine à la
Révolution, lorsque, après la destruction des symboles de l’aristocratie et
de l’Église, fut créée dès 1790 une « Commission des monuments », suivie
en 1794 d’un « Rapport sur les destructions opérées par le vandalisme et
sur les moyens de le réprimer » remis par l’abbé Grégoire – inventeur,
donc, du terme vandalisme (« Je créai le mot pour tuer la chose », écrivit-il
même) 2 .
La génération suivante vit la création du premier poste d’inspecteur des
monuments historiques, confié en 1830 à Ludovic Vitet ; puis les premiers
inventaires, grâce aux tournées d’inspection effectuées par Prosper
Mérimée dans les provinces françaisesde 1834 à 1860 (Fermigier 1986) ;
et, en 1837, la constitution d’une commission des Monuments historiques,
témoin d’une institutionnalisation de l’érudition qui voit également la
création de la Société des antiquaires de Normandie en 1824, de la Société
de l’histoire de France en 1833, et de la Société française d’archéologie en
1834.
Après ces premières tentatives d’administration vint l’encadrement
juridique : en 1887, une loi instaura le classement au titre des monuments
historiques, par le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, des
« immeubles par nature », des « immeubles par destination », ainsi que
des « objets mobiliers », appartenant à des personnes publiques ou
privées, dont la conservation peut avoir du point de vue de l’histoire ou de
l’art un « intérêt national » 3 . Elle fut relayée par la loi de 1913, sorte de
charte des monuments historiques : celle-ci introduisait à côté du
« classement » un niveau moins élevé de protection, l’«  inscription à
l’inventaire supplémentaire des monuments historiques » ; elle intégrait
pleinement les objets mobiliers ; et, surtout, elle autorisait le classement
d’office (sans accord du propriétaire), par lequel la notion de « contrat »
faisait place désormais à celle de « servitude d’utilité publique ».
D’autres dispositions administratives et juridiques ne tardèrent pas à
compléter la loi de 1913 : création à l’hôtel de Sully de la Caisse nationale
des monuments historiques en 1914 ; établissement d’un droit de
préemption de l’État sur toute vente publique en 1921 ; protection des
sites en 1930, des fouilles archéologiques en 1941, des abords en 1943,
des collections scientifiques en 1946, des secteurs sauvegardés en 1962,
des réserves naturelles en 1976, des archives en 1979, du patrimoine
ethnologique en 1980 ; création des « zones de protection du patrimoine
architectural et urbain » (zppau) en 1983, des « commissions régionales
du patrimoine historique, archéologique et ethnologique » (corephae),
ainsi que d’un collège régional du patrimoine et des sites en 1984 – ces
deux organismes régionaux ayant été remplacés en 1997 par une seule
commission, la commission régionale du patrimoine et des sites (crps). En
1996 fut également créée la Fondation du patrimoine, association loi de
1901 visant à préserver le petit patrimoine non protégé. À partir de 2005
(arrêtés pris en 2004), deux sous-directionsdu ministère de la Culture sont
directement concernées par le patrimoine, au sein de la direction de
l’Architecture et du Patrimoine (dapa) : celle « des Monuments historiques
et des Espaces protégés », et celle « de l’Archéologie, de l’Ethnologie, de
l’Inventaire et du Système d’information ».
Voilà qui suffit à suggérer la spectaculaire extension de la notion de
patrimoine dans le courant du xxe siècle. Elle mérite qu’on en résume les
multiples aspects.
Extensions
L’extension du patrimoine fut, tout d’abord, chronologique : des œuvres de
l’Antiquité, redécouvertes à la Renaissance, on est passé à celles du Moyen
Âge, réhabilitées au xixe siècle sous l’impulsion de Viollet-le-Duc, puis aux
productions des périodes moderne et contemporaine (la loi de 1913 ne
comptait qu’une dizaine de monuments du xixe siècle, et l’Opéra Garnier
ne fut classé en totalité qu’en 1923). Celles-ci toutefois n’ont été prises en
compte dans la dernière génération que de façon hésitante, avec des
résistances plus ou moins vives : maints ouvrages du xixe et du xxe siècle
furent détruits, soit au nom d’un impératif de modernisation, soit au nom
des exigences du « bon goût » (ou des deux à la fois) ; et si le Grand Palais
ou la gare d’Orsay ont échappé de peu à la démolition, en revanche les
pavillons de Baltard aux Halles furent détruits au début des années 1970 ;
quant à la tour Eiffel, elle ne fut classée qu’en 1964 (Sire 2005  : 64). Reste
que le terminus ad quem – la limite de prise en compte des œuvres – n’a
cessé de glisser en s’ouvrant vers le présent ; pour endiguer ce
mouvement, la Commission supérieure des monuments historiques décida
en 1950 de ne retenir que les œuvres dont l’auteur était né depuis cent
ans au moins (règle transgressée toutefois au profit de la chapelle de
Ronchamp de Le Corbusier, des bâtiments d’Auguste Perret ou du Palais
idéal du facteur Cheval, qui fut classé monument historique en 1969 au
terme d’une bataille acharnée, menée jusqu’à la Chambre des députés) ;
ensuite, on appliquera le principe selon lequel on ne protège pas une
œuvre artistique dont l’auteur est encore vivant (Untermaier 1986). Mais là
encore, l’acculturation des experts à l’architecture moderne accentue
toujours plus les risques de transgression de ce qu’on pourrait appeler un
« principe de précaution esthétique », diamétralement opposé au
« principe de précaution patrimoniale », qui inciterait à étendre la
politique de protection à tout l’existant.
L’extension a été, par ailleurs, topographique : compte tenu des effets de
la modernisation (urbanisation croissante, aménagements routiers, etc.), et
de l’expansion du tourisme, le monument a vu sa valeur s’étendre au-delà
de ses propriétés intrinsèques, relevant de l’histoire de l’art, pour englober
la qualité de son environnement, le charme de ses abords, l’authenticité
du paysage qui l’entoure. C’est ainsi qu’à partir de 1930 ont été
successivement désignés à la protection, bien qu’ils ne soient pas eux-
mêmes des monuments, les abords, les sites, les secteurs urbains. Puis, au-
delà des paysages, c’est la nature même – et non plus seulement les objets
produits par l’homme – qui va devenir un bien patrimonial, dès les années
1970 avec l’apparition, dans les conventions internationales, de la notion
de « patrimoine naturel ».
La troisième extension de la notion est d’ordre catégoriel : elle a consisté à
ouvrir la catégorie « monument historique » non plus seulement à des
monuments prestigieux (palais, églises, grands ouvrages d’art) mais aussi
à des œuvres valant moins pour leur adéquation aux canons de
l’esthétique traditionnelle que pour leur singularité (tel le célèbre Palais
idéal du facteur Cheval), ou bien encore, à l’opposé, pour leur valeur de
témoignage sur la vie quotidienne traditionnelle, les transports, le
commerce, l’industrie : fermes et locaux agricoles, fontaines, lavoirs, croix
de chemin, moulins, fours, instruments d’artisanat rural, ou encore halles,
cafés, salles de cinéma ou de théâtre, décors de boutiques, éléments de
mobilier urbain, enseignes, voire gares, mines ou usines (ainsi apparurent
dans les années 1970 les « écomusées »). C’est ce qu’on nomme parfois le
« nouveau patrimoine », qui doit souvent son émergence à l’action des
associations locales (Glevarec & Saez 2002), soutenues à partir du début
des années 1980 par les pouvoirs publics : en 1980 fut créée une cellule
du ministère de la Culture chargée de concevoir une politique du
patrimoine industriel (Fabre2000b : 3), et en 1981 le Sénat ouvrit une
ligne budgétaire pour subventionner le « patrimoine rural non protégé »
par la loi de 1913 (Lamy 1992  : 140).
Dans le monde savant, l’essor du nouveau patrimoine a été porté par la
pénétration de l’histoire du folklore dans l’archéologie et l’histoire de l’art,
après la création des premiers musées consacrés à la culture paysanne
dans le dernier quart du xixe siècle. Aujourd’hui, l’intérêt des ethnologues
pour l’étude et la conservation des pratiques de notre propre culture
nourrit ce mouvement, récent, de « patrimonialisation » 4 tous azimuts,
dont témoigne notamment la création, au début des années 1980, de la
« mission du Patrimoine ethnologique » au sein de la direction du
Patrimoine du ministère de la Culture 5 . Peu après apparaîtront les
premières mesures de patrimonialisation de la gastronomie (Csergo 1997).
Enfin, la notion de « lieux de mémoire », apparue dans les années 1980
grâce aux travaux de l’historien Pierre Nora, s’est vite concrétisée par la
protection de demeures témoignant « du caractère ou du mode de vie
d’hommes ou de femmes devenus célèbres et appartenant à l’histoire
nationale » : telles les maisons de Bonaparte à Ajaccio, de Clemenceau à
Moret-sur-Loing, du maréchal Foch à Tarbes, de Gambetta à Sèvres, du
général de Gaulle à Lille, ou encore la chambre de Van Gogh à l’auberge
Ravoux d’Auvers-sur-Oise, « classée en 1987, avec l’ensemble de son
mobilier, y compris sa lampe à pétrole » (Sire2005  : 76-77).
Cette extension de la catégorie se traduit dans les statistiquesdes
bâtiments protégés : les monuments historiques, dans leur acception
traditionnelle (architecture militaire, manoirs et châteaux), passentde
86  % en 1962 (sur un total de 74 classements et 214 inscriptions) à 30  %
en 1982 (sur un total de 123 classements et 268 inscriptions) ; cette
baisse spectaculaire en valeur relative est due à l’intérêt accru porté à
l’architecture religieuse (de 6  % à 25  %), à l’architecture rurale,
longtemps condamnée à l’invisibilité (de 0  % à 17  %), aux ensembles
urbains (de 3  % à 15  %), àl’architecture industrielle, elle aussi prise en
compteuniquement dans la dernière génération (de 0  % à 5,5  %), tandis
quel’Antiquité et la préhistoiremaintiennent une proportion à peu près
constante (de 6  % à 8  %) (Agnus & Zadora 1987). Quant aux objets
mobiliers, on estimait en 2004 que la base de données du ministère de la
Culture contenait plus de 10000 objets d’art classés au titre des
monuments historiques.
Enfin, la quatrième et dernière extension de la catégorie « monument
historique » a été d’ordre proprement conceptuel, en touchant au principe
fondamental de qualification de l’objet. L’on est passé en effet de la
logique de l’unicum, s’intéressant exclusivement aux œuvres uniques ou
exceptionnelles (ainsi, les premiers monuments subventionnés en 1840
avaient été l’abbaye de Silvacane, le palais de Jacques Cœur à Bourges, les
remparts d’Aigues-Mortes, le pont du Gard, l’église de Montmajour) à la
logique du typicum, visant l’élément d’une série, d’un ensemble, voire
d’un contexte. La valeur de l’objet tient alors non plus à sa rareté, voire à
son unicité, mais à sa typicité, en tant qu’il cumule toutes les propriétés
caractéristiques de sa catégorie.Quoique appliquée plutôt (nous y
reviendrons) dans le domaine scientifique de l’Inventaire, cette logique
permet par exemple de protéger – mais plutôt par l’inscription que par le
classement – une maison à colombages, un décor de boutique, une ferme
ancienne. C’est d’ailleurs à partir du service de l’Inventaire que l’extension
des processus de patrimonialisation – qu’elle soit chronologique,
topographique, catégorielle ou conceptuelle – s’est faite de la façon la plus
marquée, notamment avec la réforme de 1991 6 .
C’est ainsi que la dernière génération a vu une spectaculaire extension de
la notion de monument historique, qui se rapproche toujours davantage de
celle, plus générale, de « patrimoine » – notion qui elle-même s’est
étendue au point de finir par désigner « l’ensemble des objets qui ont
perdu leur valeur d’usage » (Leniaud 2007). On en est arrivé à un total de
plus de 43000 monuments protégés en 2007 (dont environ 14900 classés
et 28300 inscrits), avec une moyenne annuelle de 140 classements, alors
que dans les premières années (de 1836 à 1840) il n’y avait eu que 13
classements 7 . Comme le dit l’historien François Hartog : « Au cours de
ces années [1980], la vague patrimoniale, en phase avec celle de la
mémoire, a pris de plus en plus d’ampleur jusqu’à tendre vers cette limite
que serait le « tout-patrimoine ». Tout comme on annonce ou réclame des
mémoires de tout, tout serait patrimoine ou susceptible de le devenir. La
même inflation semble régner. La patrimonialisation ou la muséification a
gagné, se rapprochant toujours plus du présent. Il a même fallu stipuler,
par exemple, « qu’aucune œuvre d’architecte vivant ne saurait légalement
être considérée comme monument historique ». C’est là un indice très net
de ce présent s’historisant lui-même » (Hartog 2003  : 85).
Cette inflation tous azimuts du corpus patrimonial s’est accompagnée,
logiquement, d’une tout aussi spectaculaire inflation éditoriale : à partir
des années 1980, on ne compte plus les revues 8 , colloques 9 , thèses,
articles et, bien sûr, ouvrages consacrés au patrimoine (Poulot 2006).

L’inflation éditoriale
Ne citons ici que quelques ouvrageset articles marquants, pour la
période 1980-2000 :
– 1980  : Marc Guillaume, La Politique du patrimoine (Galilée) ; Jean-
Pierre Babelon, André Chastel, « La notion de patrimoine » (Revue de
l’art) ; Jacques Rigaud, « Mémoire collective et patrimoine
architectural » (Monuments historiques).
– 1982  : Max Querrien, Pour une politique du patrimoine. Rapport au
ministre de la Culture (La Documentation française).
– 1984  : traduction de Aloïs Riegl, Le Culte moderne des monuments :
son essence et sa genèse, [1903] (Éditions du Seuil).
– 1985  : Jean-Pierre Bady, Les Monuments historiques en France (PUF,
Que sais-je ?) ; Jean-Pierre Rioux, « L’émoi patrimonial » (Le Temps de
la réflexion).
– 1986  :André Chastel, « La notion de patrimoine », in Pierre Nora
(dir.), Les Lieux de mémoire (Gallimard) ; Yves Jégouzo (dir.), Droit du
patrimoine culturel immobilier (Economica).
– 1990  : Henri-Pierre Jeudy (dir.), Patrimoines en folie (Ministère de la
Culture et de la Communication/Éditions de la Maison des sciences de
l’homme).
– 1992  : Jean-Yves Andrieux, Le Patrimoine industriel (puf) ; Françoise
Choay, L’Allégorie du patrimoine (Éditions du Seuil) ; Jean-Michel
Leniaud, L’Utopie française. Essai sur le patrimoine (Mengès).
– 1994  : Françoise Dubost, Vert patrimoine. La constitution d’un
nouveau domaine patrimonial (Ministère de la Culture et de la
Communication/Éditions de la Maison des sciences de l’homme).
– 1996  : Yvon Lamy, L’Alchimie du patrimoine. Discours et pratiques
(Éditions de la MSHA) ; Jean-Marie Poli, La Protection des biens
culturels meubles (lgdj).
– 1997  : Pierre Nora (dir.), Science et conscience du patrimoine.
Entretiens du patrimoine (Fayard/Éditions du Patrimoine) ; Dominique
Poulot, Musée, nation, patrimoine (Gallimard).
– 1998  : Roland Recht, Penser le patrimoine. Mise en scène et mise en
ordre de l’art (Hazan).
– 1999  : Régis Debray (dir.), L’Abus monumental. Entretiens du
patrimoine (Fayard/Éditions du Patrimoine).
– 2000  : Daniel Fabre (dir.), Domestiquer l’histoire. Ethnologie des
monuments historiques (Ministère de la Culture et de la
Communication/Éditions de la Maison des sciences de l’homme).
Internationalisation
Le phénomène n’est pas seulement français, ni même national : la
nécessaire protection des « monuments historiques », puis du
« patrimoine », s’est manifestée au niveau international dès l’entre-deux-
guerres. La Société des Nations organisa en 1931 à Athènes le premier
congrès international des architectes et techniciens des monuments
historiques, qui donna lieu à une charte.
Celle-ci sera suivie de la charte de Venise en 1964, qui élargit notamment le monument
historique à la notion de site. En 1964 également fut fondé l’icomos, Conseil international des
monuments et sites, sous le patronage de l’unesco – lequel engagea en 1972 un inventaire
du patrimoine mondial, grâce à une Convention pour la protection du patrimoine mondial,
culturel et naturel, ratifiée par près d’une centaine d’États. Elle avait été précédée, en 1970,
par une Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher
l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels  ; suivra en
2001 une Convention sur la protection du patrimoine culturel subaquatique  ; en 2003, une
Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel ; en 2005, une Convention
pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.
L’extension au niveau international de la notion de patrimoine à une
dimension « immatérielle » mérite qu’on s’y attarde un peu, tant elle est
paradoxale. Ce qu’on appelle en anglais intangible cultural heritage
recouvre, selon l’article 2 de la Convention (entrée en vigueur en 2006, et
dont les premières inscriptions sont prévues pour 2009), « les pratiques,
représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les
instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés –
que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus
reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce
patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est
recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur
milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure
un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le
respect de la diversité culturelle et la créativité humaine ». On trouve par
exemple, dans la liste des « quatre-vingt-dix chefs-d’œuvre du patrimoine
oral et immatériel de l’humanité », le carnaval de Binche en Belgique, le
Ballet royal du Cambodge, le chant polyphonique géorgien, le théâtre
sanscrit Kutiyattam, l’espace culturel de la place Jemaa el-Fna à Marrakech,
les fêtes indigènes dédiées aux morts du Mexique, le système de divination
Ifa du Nigeria, les danses et discours chantés du Tonga, la fabrication des
tissus d’écorce en Ouganda, les dessins sur le sable de Vanuatu…
(Bortolotto 2007 ; Ciarcia 2006.)
Centré au départ sur la tradition orale, le spectacle vivant traditionnel, les
rituels, ce « patrimoine culturel immatériel » apparaît comme une version
modernisée de ce qu’on ne nomme plus guère aujourd’hui le « folklore » –
mot tombé en disgrâce auprès des ethnologues 10 . Mais en cherchant à
sauvegarder, par la labellisation ou la subvention, des biens aussi
impondérables que des chants, des cérémonies, des coutumes, le
législateur se trouve pris dans une contradiction irréductible entre la
logique patrimoniale de l’intemporalité ou de la pérennité, visant à faire
perdurer certains biens dans le long terme, et la logique pratique de la
performance, constitutivement contextuelle, processuelle, et éphémère.
Autant le dispositif patrimonial est adapté à des objets, à des images, à
des inscriptions – en d’autres termes, à des arts « autographiques » au
sens du philosophe américain Nelson Goodman –, autant il peine à intégrer
des pratiques en situation, dont l’authenticité réside précisément dans le
caractère contextuel et éphémère de leur performance – comme le sont les
arts « allographiques » (Goodman 1990 [1968]).
Cette contradiction pose quelques problèmes de présentation et, surtout,
de fixation de ce « patrimoine immatériel », mal reproduit par la
photographie ou le film, encore moins bien par le texte, et qui ne peut, par
définition, se muséifier – sauf à se réduire aux simples témoignages
matériels des pratiques en question, dans la perspective désormais
classique d’un « musée des arts et traditions populaires ». Entre le
processus de « sauvegarde », impliquant des catalogues, des bâtiments,
des règles administratives 11 , et l’«  immatérialité » des biens concernés,
impliquant des processus labiles et forcément évolutifs, il existe, sinon une
incompatibilité, du moins une tension constitutive, qui fait du patrimoine
culturel immatériel un passage à la limite dans le processus international
d’extension conceptuelle de la notion de patrimoine.
On ne s’étonnera pas dans ces conditions de l’extrême variabilité des définitions du
«  patrimoine  » selon les pays, telle que la révèle un sondage européen réalisé en 2007 par
l’institut ipsos : « Les Français l’identifient surtout à des monuments historiques (63  %), loin
devant l’histoire et les modes de vie (48  %), la littérature (19  %), la philosophie et les grands
courants d’idées (14  %) […]. Les Allemands, en revanche, privilégient l’histoire et les modes
de vie (52   %) avant les monuments historiques (38   %), puis la littérature (27   %) et la
musique (22  %). Si les Hongrois placent en première ligne l’architecture (51  %), l’histoire et
les modes de vie arrivent assez vite après (43  %), ainsi que la littérature (25  %), la musique
(28   %) et la peinture (19   %). Surprise pour l’Italie, qui accorde certes la première place à
son riche patrimoine bâti, mais avec seulement 38   %. Les Italiens insistent, en ordre
dispersé, sur la musique (18  %), l’archéologie (16  %) et la peinture (16  %). Les Finlandais,
qui font peu de cas de l’architecture (28  %), préfèrent assimiler le patrimoine à l’histoire et
aux modes de vie (42  %), mais aussi à la littérature (26  %) et à la musique (23  %) 12 . »
Le culte moderne du patrimoine
Selon l’enquête sur les pratiques culturelles des Français réalisée
périodiquement par le ministère de la Culture, 71  % des Français
interrogés en 1997 déclaraient avoir visité un monument historique au
cours de leur vie, et 30  % dans les douze derniers mois (ils étaient 32  %
en 1981, et 28  % en 1989) – soit à peu près autant qu’un musée (Donnat
1998). Au total, les monuments historiques avaient reçu plus de
15 millions de visites en 1995, dont plus de 4 millions d’entrées annuelles
pour la tour Eiffel, suivie de Versailles, le Louvre, le château de
Chenonceau, l’Arc de triomphe, le Mont-Saint-Michel, les tours de Notre-
Dame, le château de Chambord, la Sainte-Chapelle (Davallon 1991).
Pourquoi donc un tel intérêt pour le patrimoinedans le monde
contemporain ? Répondre à cette question exige que l’on commence par
distinguer les différentes catégories de valeurs impliquées dans le
patrimoine et, pour cela, les différentes catégories d’objets patrimoniaux.
C’est ce que fit en son temps l’historien d’art autrichien Aloïs Riegl en
s’intéressant au « culte moderne des monuments » : remarquant que
peuvent être considérés comme des monuments historiques aussi bien des
édifices dont la fonction était d’emblée symbolique (arcs de triomphe) que
des édifices utilitaires mais à dimension monumentale (châteaux, palais),
ou des objets construits dans un but utilitaire mais investis ensuite d’une
valeur esthétique ou historique (par exemple les ponts, les lavoirs, les fours
à pain aujourd’hui « classés »), il proposa de répartir les monuments en
trois catégories : les plus spécifiques, et qui furent d’emblée considérés
comme tels, sont les monuments intentionnels, « œuvres destinées, par la
volonté de leurs créateurs, à commémorer un moment précis ou un
événement complexe du passé » ; moins nettement repérables car
susceptibles d’être constitués comme tels postérieurement à leur
construction matérielle, les monuments historiques sont « ceux qui
renvoient encore à un moment particulier, mais dont le choix est
déterminé par nos préférences subjectives » ; enfin, définis de façon plus
extensive et plus récente, les monuments anciens recouvrent « toutes les
créations de l’homme, indépendamment de leur signification ou de leur
destination originelles, pourvu qu’elles témoignent à l’évidence avoir subi
l’épreuve du temps ».
Ainsi, trois grands types de valeurs se dégagent, dont aucune –
remarquons-le – n’est proprement esthétique : la valeur de
commémoration ou, comme on dirait aujourd’hui, de « mémoire », la
valeur historique 13 , et la valeur d’ancienneté 14 . Le poids accordé à ces
différentes valeurs varie avec l’évolution historique du rapport aux
monuments : l’Antiquité privilégiait les monuments religieux, portés par
une intentionnalité commémorative ; le xixe siècle s’intéressa non
seulement aux monuments intentionnels, mais aussi à ceux investis d’une
valeur historique et artistique ; enfin, « le xxe semble devoir être celui de la
valeur d’ancienneté » (Riegl 1984 [1903] : 56). C’est dire qu’on observe
une triple progression de la notion de monument : quantitative (du moins
au plus nombreux), diachronique (selon le temps) et, enfin, culturelle,
selon la capacité d’appréhender le patrimoine comme un moyen de
perception du temps.
Reste une question non résolue : faut-il chercher l’explication du culte
toujours accru des monuments du côté de leurs concepteurs (mécènes,
pouvoirs publics, artistes…) ou du côté de leurs récepteurs, contemporains
ou postérieurs à leur érection ? C’est la question que pose opportunément
l’ethnologue Daniel Fabre dans son commentaire de ce texte canonique :
«  Le mode de présentation de Riegl induit une certaine confusion quant à la source de la
valeur dominante du monument  : est-elle du côté du concepteur ou du récepteur  ?
L’intentionnalité commémorative est la seule qui soit clairement située du côté du premier. Le
classement historique est un fait mixte  : ce sont les experts et le public d’aujourd’hui qui
relèvent, au sens propre, les plus dignes traces du passé ; même si celles-ci étaient soumises
à une relecture actuelle  ; c’est le cas, en particulier, des édifices religieux. L’ancienneté, en
revanche, se révèle comme un pur fait de réception » (Fabre 2000c : 205).
En l’absence d’une claire spécification de ces différents niveaux, toute
tentative d’explication du culte moderne du patrimoine demeure
hypothétique. Ces hypothèses n’en sont pas moins intéressantes et
suggestives. Nous en retiendrons trois : la réponse de l’historien, la
réponse du sociologue, la réponse de l’anthropologue.
Du côté des historiens, l’émergence de la notion de monument historique a
souvent été expliquée comme une réaction à la destruction : on commence
à voir ce qui a disparu, à aimer ce qui n’est plus, à vouloir conserver ce qui
a été détruit – bref, à apprécier « la beauté du mort », selon la frappante
expression appliquée par des historiens à la culture populaire (Certeau,
Julia & Revel 1970). C’est ainsi qu’en France, l’expression « monument
historique » apparut pour la première fois dans un recueil d’antiquités
nationales publié en 1790, car c’est bien dans la Révolution que cette
notion trouve son origine, par cet apparent paradoxe, souligné par
l’historien Dominique Poulot, qu’est « la conservation révolutionnaire des
œuvres de l’Ancien Régime », contrecoup des destructions iconoclastes
perpétrées à partir de 1789 (Poulot 1985). C’est donc au nom de la
conservation que grandit l’intérêt pour le patrimoine et l’indignation contre
son « saccage » (Pillement 1943), visant, comme le remarquait un juriste,
à « préserver les œuvres d’art contre les multiples dangers qui les
menacent, au nombre desquels on peut citer la ruine par incurie, le
vandalisme par insouciance, le dépeçage par cupidité, la défiguration par
ignorance, la restauration par mauvais goût, et même le vandalisme par
occultation » (Brichet 1952).
Du côté des sociologues, c’est une hypothèse analogue qui émerge dans
les années 1980 avec la vogue patrimoniale : l’intérêt pour le patrimoine
croît avec la destruction, non plus par la violence révolutionnaire, mais par
la modernisation industrielle, notamment après la Seconde Guerre
mondiale. Citons ainsi – parmi d’autres exemples de ce type d’analyse – la
synthèse proposée par l’économiste Marc Guillaume :
«  L’impératif industriel reste plus que jamais à l’ordre du jour en ces temps de compétition
mondiale exacerbée. L’impératif de la conservation lui est subordonné et il est souvent
contradictoire. L’écho qu’il suscite est en réalité l’expression douloureuse de cette
subordination et de cette contradiction. Une protestation contre une évolution économique et
technique qui impose sa loi à tous – même au pouvoir politique. Une pratique contre-
dépendante de la consommation et de sa logique de l’éphémère. Une réserve à l’égard de
ce qui est aujourd’hui perçu de l’avenir et en particulier une tentative de conjurer la perte de
l’histoire propre d’un espace national qui se dilue dans le système capitaliste mondial  »
(Guillaume1980  : 12).
Plus subtilement, certains distinguent, à l’intérieur du processus général
de modernisation, la phase d’urbanisation et la phase d’industrialisation,
l’une et l’autre engendrant par contrecoup un attachement au passé
menacé 15 .
Assez différente est la réponse de l’anthropologue, qui opère une
spectaculaire généralisation du problème, dans l’espace et dans le temps.
Selon Maurice Godelier, toute société distingue trois catégories de choses :
celles qu’il faut vendre, celles qu’il faut donner, et celles qu’il faut garder.
«  Pour produire une société, il faut combiner trois bases et trois principes. Il faut donner
certaines choses, il faut en vendre ou en troquer d’autres, et il faut toujours en garder
certaines. Dans nos sociétés, vendre et acheter sont devenus l’activité dominante. Vendre,
c’est séparer complètement les choses des personnes. Donner, c’est toujours maintenir
quelque chose de la personne qui donne dans la chose donnée. Garder, c’est ne pas séparer
les choses des personnes parce que dans cette union s’affirme une identité historique qu’il
faut transmettre, du moins jusqu’à ce qu’on ne puisse plus la reproduire. C’est parce que ces
trois opérations – vendre, donner et conserver pour transmettre – ne sont pas les mêmes
que les objets se présentent selon ces trois contextes soit comme des choses aliénables et
aliénées (des marchandises), soit comme des choses inaliénables mais aliénées (les objets de
don), soit comme des choses inaliénables et inaliénées (par exemple, les objets sacrés, les
textes de loi) » (Godelier 2007 : 87-88 16 ).
« Conserver pour transmettre » : on a là la définition exacte de tout
patrimoine, qu’il soit familial, national ou international. Et il suffit, dans la
phrase suivante, de remplacer « dieux » ou « esprits » par « aïeux » ou
« prédécesseurs » pour constater que cette analyse s’applique
parfaitement à la notion, si familière, de « patrimoine » dans nos sociétés
occidentales modernes : « Venons-en aux choses qu’il ne faut ni vendre ni
donner, mais qu’il faut garder, par exemple les objets sacrés. Ceux-ci se
présentent fréquemment comme des dons, mais des dons que des dieux
ou des esprits auraient faits aux ancêtres des hommes, et que leurs
descendants, les hommes actuels, doivent garder précieusement et ne
doivent ni vendre ni donner. De ce fait, ils se présentent et sont vécus
comme un élément essentiel de l’identité des groupes et des individus qui
en ont reçu le dépôt » (ibid. : 82-83). En d’autres termes, le patrimoine
constitue la version immanente et laïcisée de l’objet sacré : lequel,
« source de pouvoir dans et sur la société », se présente – à la différence de
l’objet de valeur – « comme inaliénable et inaliéné » (ibid. : 83). Bref, le
culte moderne du patrimoine serait, à la lumière de cette analyse, la
conséquence d’un « transfert de sacralité », l’objet patrimonial prenant la
place du « trésor », religieux ou royal, dans le système symbolique des
sociétés modernes soumises au processus de « désenchantement »
analysé, à la suite de Max Weber, par le philosophe Marcel Gauchet (1985).
Mon propos toutefois n’est pas d’expliquer les causes de l’inflation
patrimoniale, mais d’en décrire et d’en comprendre les modalités : le
« comment » va ici remplacer le « pourquoi ». Car il existe différentes
manières d’aborder la question du patrimoine, chacune apportant ses
zones d’ombre en même temps que ses lumières. Passons-les brièvement
en revue, avant de clore cette introduction par quelques précisions de
méthode à l’usage des chercheurs en sciences sociales.
Des façons de définir le patrimoine
Finalement, qu’est-ce donc que le patrimoine ? C’est à cette question que
ce livre tentera de répondre, à sa manière. Mais pour permettre au lecteur
de bien situer cette « manière », il convient de la replacer dans l’ensemble
des postures possibles face à ce type de questions.
Une première façon de répondre à la question « Qu’est-ce que le
patrimoine ? » relève de la tradition philosophique : elle consiste à
dégager, par la réflexion abstraite, les traits définitionnels propres à la
notion de patrimoine, soit a priori – c’est l’approche ontologique –, soit ex
post – c’est l’approche analytique. C’est de cette dernière posture que
relevait l’ouvrage classique d’Aloïs Riegl sur le culte des monuments,
proposant une typologie des monuments historiques qui reste applicable à
ce que nous nommerions aujourd’hui le « patrimoine ». Remarquons que
l’approche ontologique est consubstantiellement normative : en disant ce
qu’«  est », par principe, un objet patrimonial, on se donne du même coup
les moyens de dire si tel ou tel objet, selon qu’il correspond à la définition,
« est » ou « n’est pas » – au sens de « doit être considéré comme » – un
objet de patrimoine, donc susceptible d’être qualifié comme tel, au double
sens de « défini » et de « valorisé ».
Une deuxième façon de définir le patrimoine relève d’une analytique des
objets, construite à partir de la description d’une variété d’éléments
considérés comme relevant de la catégorie en question. C’est ainsi que
l’histoire de l’art établit des corpus d’objets patrimoniaux et les soumet à
l’analyse, iconographique, iconologique ou stylistique. La bibliographie ici
est innombrable, car de telles études abondent, même si elles sont
inégalement fouillées ou, au contraire, synthétiques. Là, la dimension
normative peut être explicite, lorsque la description s’accompagne d’un
commentaire sur la valeur esthétique, ou implicite, lorsque le seul choix de
l’objet, et la minutie du travail effectué à son propos, suffisent à en
indiquer la valeur aux yeux de l’historien d’art.
Une troisième modalité de définition est d’ordre expressément et
unilatéralement normatif : elle consiste à édicter les principes selon
lesquels doit être menée l’action en faveur du patrimoine. De « Qu’est-ce
que le patrimoine ? » la question se retraduit alors en « Comment faut-il
sélectionner et protéger les objets patrimoniaux ? ». On sort là du domaine
universitaire pour entrer dans la politique ou l’administration culturelle,
qui opère avec des lois et des décrets, des directives et des manuels à
l’usage des « opérateurs » du patrimoine, ceux qui le gèrent ou l’étudient.
Cela va du rapport parlementaire (tel celui de Yann Gaillard au Sénat en
2002) à l’article de cadrage (tel celui d’André Chastel sur « Le problème de
l’Inventaire général » en 1964) ou de discussion des méthodes 17 , et
même, au plus haut degré de généralité, à l’invocation philosophique des
valeurs à défendre en matière de politique patrimoniale, comme avec le
fameux Musée imaginaire d’André Malraux en 1965.
Une quatrième approche, plus récente dans l’histoire des disciplines
intellectuelles, relève plutôt de l’histoire culturelle : elle consiste à
s’intéresser moins à l’objet lui-même qu’à ses représentations, en étudiant
les définitions autorisées que nous venons d’évoquer – conceptions
philosophiques, commentaires esthétiques, directives politiques ou
administratives – pour en dégager les principes sous-jacents. Là, on n’est
plus dans la réflexion abstraite du métaphysicien, ni dans la description
raisonnée des objets chère à l’historien d’art, ni dans la pratique de
l’administrateur, mais dans l’analytique des textes, propre à l’historien des
représentations. Ce type d’études s’est considérablement développé à
partir des années 1980, à l’époque où le patrimoine faisait l’objet, en
France, d’un intense investissement collectif, tout à la fois financier,
administratif, axiologique, intellectuel ; à partir de 1994, les « Entretiens
du patrimoine », organisés régulièrement sous la responsabilité de
chercheurs renommés, leur ont fourni un cadre institutionnel, oscillant
entre l’histoire pure, sur le versant descriptif, et le pamphlet, sur le versant
normatif. Car le phénomène de l’inflation patrimoniale a fini par attirer des
critiques – tel Régis Debray stigmatisant « l’abus monumental », voire la
« tragédie » de la transmission patrimoniale (Debray 1999a) –, face au
risque potentiel de voir transformé le territoire des vivants, selon la célèbre
image suggérée par Borges, en une vaste carte, tracée à son exacte
dimension afin d’en assurer l’immortalisation.
Les cinquième et sixième approches – et nous nous arrêterons là – relèvent
l’une et l’autre de la sociologie, dans la mesure où elles enquêtent, avec
les méthodes de l’investigation empirique, sur les opérations et les
opérateurs de la patrimonialisation, sans se limiter aux principes énoncés
abstraitement ni aux corpus ainsi constitués ; mais l’une et l’autre sont
bien différentes. La première de ces deux approches sociologiques relève
d’une sociologie explicative des discours et des pratiques de
patrimonialisation, qui s’intéresse à la relation entre le rapport au
patrimoine et ses déterminants extérieurs : âge, sexe, origine sociale,
niveau d’études, religion, etc. C’est à ce courant que la sociologie de la
culture de Pierre Bourdieu a donné ses lettres de noblesse (Bourdieu
1979), en y ajoutant une dimension critique : soit par la mise en évidence
de la « violence symbolique » associée à toute entreprise de
« légitimation » ; soit par la désidéalisation des choix patrimoniaux,
rapportés non à des principes ou à des valeurs, selon la causalité invoquée
par les acteurs (du type : « Cet objet appartient au patrimoine en raison de
son ancienneté »), mais à des intérêts et à des « positions dans le champ »,
selon la logique dévoilée par le sociologue (du type : « Ses origines sociales
prédisposent cet acteur à privilégier le critère de l’ancienneté).

Une approche critique


On trouve un exemple de cette posture critique appliquée à la question
du patrimoine dans un article paru en 1982 dans la revue Actes de la
recherche en sciences socialessous le titre « La Chartreuse de Mirande.
Le monument historique, produit d’un classement de classe ». L’auteur
y interprète l’action patrimoniale comme une opération,
premièrement, de reproduction des privilèges de la part des
propriétaires, permettant « à des groupes précisément localisés et
socialement homogènes de conserver intact et de reproduire leur
environnement quotidien, en évitant de le partager » ; deuxièmement,
de conservation d’un « ordre social » et d’un « ordre esthétique »
(« sous le prétexte de la conservation des formes ainsi classées, le
classement peut être aussi utilisé pour sauvegarder un espace
architectural et, par là, un espace social, la conservation d’un ordre
social allant de pair avec la conservation, garantie par le droit, d’un
ordre esthétique ») ; troisièmement, d’utilisation de l’art aux fins de
renforcer le « capital social » par du « capital symbolique » (« seul
semble déterminant l’intérêt privé d’une famille bénéficiant, au moins
localement, d’un fort capital social et pour laquelle le classement
assure, outre un renforcement du capital symbolique par
l’intermédiaire de l’œuvre d’art reconnue et donc classée, des
subventions pour sa perpétuation ») ; quatrièmement, de manipulation
intéressée du droit, qui « sert ou peut servir d’alibi à un groupe social
pour imposer des formes urbaines qui perpétuent ce à quoi il est
habitué ». La conclusion coule de source : « Le beau n’est donc pas
cette catégorie ineffable qui serait un pur donné mais c’est, bien au
contraire, le jugement social d’un moment porté par la classe sociale
qui en a le droit » (Aguilar 1982  : 79-86).

Ce n’est pas de la même tradition sociologique que relève la sixième et


dernière approche, qui sera la nôtre ici : celle qui décrit les opérations de
patrimonialisation, en tâchant non pas de les expliquer par des causalités
externes, mais d’en expliciter les raisons, les principes effectifs, les
logiques suivies plus ou moins consciemment par les acteurs dans la
situation concrète de confrontation à un objet susceptible de
patrimonialisation. Il s’agit là de comprendre les opérations patrimoniales
dans leur signification aux yeux des intéressés, en s’attachant à toutes les
composantes de la situation observée – mots, gestes, objets, actions de
tous ordres. C’est la perspective dite « compréhensive », à laquelle s’ajoute
une méthodologie proche à la fois de l’ethnologie (cf. par exemple
Rozier1996 ; Bonnot2004 ; Tornatore 2004) et d’un courant récemment
développé en sociologie : celui de la sociologie dite « pragmatique », sur
laquelle nous allons revenir.
Précisons que ces six façons de définir le patrimoine ne sont pas des catégories, découpant
les éléments répertoriés selon le principe discontinu de l’exclusion/inclusion, mais des types,
organisant leur répartition selon des axes continus. Dans cette perspective, relevant de la
tradition wébérienne (Schnapper 1999), un texte – ou tout autre élément emprunté à la
réalité – peut relever de plusieurs types, s’il possède des traits appartenant aux uns et aux
autres  : auquel cas il sera peu «  typique  », alors qu’un texte correspondant à un trait
définitoire majeur sera dit « typique ». L’existence de textes composites – par exemple entre
spéculation philosophique et description historique, ou entre prescription normative et
réflexion sur les principes – n’invalide donc pas la typologie qui, comme toute typologie, ne
délimite pas des frontières, mais dessine l’espace des possibles en en précisant les
orientations.
Questions de méthode
L’ouvrage qu’on va lire tire l’essentiel de son matériau d’une enquête qui a
consisté à observer, en situation réelle, les chercheurs de l’Inventaire
lorsqu’ils choisissent d’intégrer ou pas un bâtiment ou un objet dans leur
corpus. Face à la diversité de leurs pratiques, on a adopté le parti pris de se
concentrer sur ce que les acteurs ont en commun dans l’expérience en
question : en d’autres termes, sur les ressemblances – dans une
perspective classique en sociologie du travail. Ce faisant, on a renoncé à
une autre perspective, devenue familière dans la sociologieactuelle : celle
qui consiste à mettre en évidence les différences d’une catégorie d’acteurs
à une autre, de façon à expliquer celles-ci par des paramètres extérieurs à
la situation, tels que l’origine sociale, l’âge, le sexe ou le niveau d’études.
Cette perspective, largement popularisée par les sondages d’opinion puis
par la sociologie de Bourdieu, a son intérêt dans une visée à la fois
prédictive, explicative et, éventuellement, critique, cherchant à mettre au
jour les inégalités illégitimes et à dénoncer les formes de domination.
Mon propos est très différent : ce qu’il s’agit de mettre au jour, ce sont les
conditions implicites de l’action, ses logiques à la fois familières et non
sues, comme l’est pour un locuteur la grammaire de la langue qu’il
pratique, du moins tant qu’il n’en a pas appris les principes à l’école. En
d’autres termes, il s’agit non d’expliquer mais de comprendre, en les
explicitant, les fondements de l’expérience des acteurs, et les contraintes
auxquelles ils sont soumis. C’est pourquoi n’ont été convoqués ni les
cursus des chercheurs de l’Inventaire, ni leurs propriétés socio-
démographiques, mais bien plutôt leurs mots, leurs gestes, leurs outils,
leurs techniques. Que le lecteur veuille bien considérer qu’il ne s’agit pas
là d’une coupable ignorance des règles de la méthode sociologique
(lesquelles sont parfaitement connues, aujourd’hui, par des milliers de
sociologues, dont je suis), mais de l’expérimentation résolue d’une autre
méthode, pour une autre sociologie.
Cette perspective compréhensive se double d’une dimension qu’on
nomme aujourd’hui « pragmatique », en ce qu’elle s’appuie sur l’«  action
située » : autrement dit, les actions réelles observées en situation. C’est
dire qu’il s’agit obligatoirement d’une sociologie d’enquête, et non pas de
spéculation abstraite ; et d’enquêtes « enracinées » (grounded) dans un
contexte spatio-temporel précis, plutôt que reposant sur des investigations
déconnectées de tout contexte réel, comme dans les sondages ou les
entretiens 18 . En ce sens, sa référence principale n’est pas le courant
pragmatique en philosophie (Dewey 2005 ; Shusterman 1992),
contrairement à ce qui se dit parfois ; en effet, si celui-ci constitue une
avancée en matière de contextualisation, c’est uniquement par rapport à
une tradition philosophique dont la discipline sociologique a déjà périmé,
de par sa nature même, la dimension ontologisante ; de sorte que les
propositions des philosophes pragmatistes apparaissent souvent, aux yeux
du sociologue, comme des évidences. Plus pertinente est la référence au
pragmatisme en linguistique, puisque celui-ci invite à réorienter l’objet de
la discipline vers les usages concrets de l’échange linguistique plutôt que
vers les principes abstraits de fonctionnement du langage, ou d’une langue
19 . L’analyse conversationnelle a d’ailleurs représenté un parfait exemple

d’intersection entre la linguistique pragmatique et le courant


interactionniste dans la sociologie américaine (Goffman 1981).
En France, les méthodes pragmatiques en sociologie se sont développées
dans les années 1980 et 1990, autour de Bruno Latour d’abord 20 , de Luc
Boltanski et Laurent Thévenot ensuite, qui ont formé de jeunes chercheurs
adeptes des enquêtes de terrain où la micro-observation des situations
concrètes s’allie à de fortes modélisations théoriques 21 . L’une des
caractéristiques saillantes de ces approches est l’extension des éléments
pertinents, incluant toutes les catégories d’«  actants » (Greimas & Courtès
1979), humains et non-humains, de sorte que les objets occupent une
place importante dans l’observation. Parallèlement, cette focalisation sur
l’ensemble des éléments sollicités par les acteurs dans la situation étudiée
oblige le chercheur à prendre en compte toute la gamme des actions – non
seulement discursives, mais aussi gestuelles et graphiques –, et des
opérationsqui les rendent possibles ou qui en résultent : sémantiques,
juridiques, administratives, etc. C’est dire qu’une enquête de sociologie
pragmatique est à l’opposé d’une analyse de discours (Chateauraynaud
1991 ; Dodier 1991 ; Benatouïl 1999).
L’approche pragmatique redonne leur place aux objets comme aux sujets
en tant que les uns et les autres agissent, au lieu de les considérer comme
des supports passifs de projections – projections des catégories sociales, ou
des représentations collectives, sur les sujets percevant les objets. De
même que les images, pour l’historien d’art d’origine allemande Ernst
Gombrich, ont une certaine efficacité sur celui qui les regarde (Gombrich
1971), de même les objets ont une agency, une capacité d’agir sur les
sujets, selon l’anthropologue anglais Alfred Gell (1998). Complémentaire à
l’agency des objets, la notion d’affordance, proposée par le psychologue
américain James J. Gibson, renvoie à ce qui, dans les objets, donne une
« prise » à l’action des humains (Gibson 1977).Il s’agit là d’une avancée
notable pour la sociologie de la perception, puisqu’une telle notion permet
de conjuguer l’action exercée par l’objet sur les humains et l’action exercée
sur les objets par les humains, sans privilégier aucune de ces deux
dimensions mais, au contraire, en les nouant dans l’observation concrète
des situations. Du même coup, cette prise au sérieux des possibilités que
les objets offrent – ou interdisent – à l’action permet de relativiser la
pertinence des théories constructivistes : si le rapport au monde est, en
partie, « socialement construit », il n’en reste pas moins largement formaté
par des contraintes extérieures aux humains.
C’est cette méthode de sociologie pragmatique qui a été utilisée dans
l’enquête sur l’Inventaire du patrimoine, destinée à dégager les critères en
fonction desquels les chercheurs de ce service incluent ou non un bâtiment
ou un objet quelconques dans le corpus patrimonial. Pour accéder à
l’explicitation de ces critères, on a privilégié les situations de controverses
ou d’incertitudes, pour remonter à partir de là aux principes de description
et d’évaluation effectivement sollicités dans la pratique de terrain. Le mot
« effectivement » est important : car la réalité des pratiques n’est pas
toujours conforme aux prescriptions officielles formulées par le « bureau de
la méthodologie » du service de l’Inventaire, dans les divers « livrets »
édités depuis sa création. En outre ces prescriptions, assez générales, sont
loin de couvrir tous les cas de figure rencontrés sur le terrain face à des
objets problématiques, ou à des principes parfois contradictoires entre eux.
Compte tenu de ce décalage entre les normes théoriques et les pratiques
réelles, il était exclu de procéder par questionnaires écrits distribués aux
chercheurs : les réponses n’auraient fait que redoubler l’énoncé de la
règle, c’est-à-dire les prescriptions édictées par le bureau de la
méthodologie. À l’autre extrémité du spectre, il aurait été également
inutile de se plonger dans l’analyse rapprochée du contenu des dossiers :
les descriptions inscrites par les chercheurs de l’Inventaire ne donnent pas
directement accès aux critères de choix, de sorte que ces dossiers
demeurent des « boîtes noires » pour l’observateur tant qu’il n’observe ou
n’interroge pas les auteurs de ces descriptions. Restait donc à investiguer
les pratiques elles-mêmes, par l’observation ou le commentaire réflexif des
acteurs, en les comparant entre elles et en les confrontant éventuellement
aux textes officiels. On a donc choisi de procéder essentiellement par
observation directe des acteurs en situation, en les accompagnant sur le
terrain et en notant leurs façons de procéder. On a sélectionné pour cela
quatre directions régionales aux caractéristiques assez différentes quant à
leur histoire, leur profil, leurs pratiques, de façon à constituer un
« échantillon contrasté » d’une douzaine de chercheurs, hommes et
femmes, jeunes et vieux, statutaires et vacataires, travaillant sur des
inventaires topographiques ou thématiques, en architecture ou en objets
mobiliers.
Cette méthode toutefois a des limites évidentes, du fait quele travail des
chercheurs de l’Inventaire est le plus souvent solitaire, et qu’ilimplique un
haut degré d’intériorisation des savoir-faire. Cette prégnance de l’implicite
est d’ailleurs la règle plutôt que l’exception dans toute situation
d’évaluation : sans que les choses soient forcément « cachées »,
« dissimulées », comme le suppose la sociologie critique, elles sont le plus
souvent non dites, simplement parce qu’elles vont de soi, ne nécessitant
pas l’explicitation. Dans ces conditions, on ne pouvait guère espérer que
les critères de choix s’explicitent spontanément, par exemple sous la forme
d’une discussion entre deux chercheurs ou d’une réflexion à voix haute. Il a
donc fallu recourir à deux autres procédures pour compléter l’observation
directe : le questionnement in situ et le retour sur dossiers – l’un comme
l’autre faisant appel aux capacités de réflexivité des acteurs.
Tout d’abord, sur le terrain, l’observateur – le sociologue – s’est placé en
situation de formation, en interrogeant les chercheurssur les raisons de
leurs décisions : « Et là, pourquoi vous ne le prenez pas ? » ; « Et ça, vous
le notez où ? » ; « Qu’est-ce qui vous pose problème, ici ? » ; « Pensez-vous
que tous vos collègues feraient la même chose ? » – etc. C’était bien sûr
une situation de formation fictive, puisque le chercheur savait bien qu’il
avait affaire non pas à un jeune collègue inexpérimenté mais à un
sociologue, chargé d’une enquête par sa direction – si même il n’imaginait
pas une inspection déguisée 22 .
L’autre complément à l’observation directe a consisté à interroger certains
chercheurs non plus sur le terrain, dans le cadre de leur travail de repérage
et de sélection, mais dans leurs bureaux, où ils enregistrent les données
recueillies et préparent leurs dossiers de façon à les restituer sous une
forme standardisée 23 . Là, on leur a demandé d’aller chercher dans leur
ordinateur des cas difficiles, problématiques, qu’ils ont eu du mal à traiter,
quelle qu’en soit la raison ; et d’expliciter face à ces images les données du
problème, et la façon dont ils l’ont résolu. En effet, c’est toujours en
partant des situations problématiques, controversées, conflictuelles, qu’on
accède le plus aisément aux principes d’action, car c’est dans ces
occasions qu’ils sont explicités, que ce soit pour soi-même ou pour autrui.
Il s’agissait donc bien d’analyser l’action en situation réelle, même si cette
action est complétée par son explicitation, ou si la situation est revécue à
la demande du sociologue plutôt qu’expérimentée en direct. Bref, c’est la
réflexivité de l’acteur qui constitue ici la principale ressource
méthodologique, en complément de l’observation directe.
Une quarantaine d’heures d’entretiens ont ainsi été recueillies. Ils ont été
complétés par des photographies et par les documents écrits dont
disposent les chercheurs (cahiers des charges, archives, formulaires,
notices, typologies, etc.), ainsi que par le suivi de plusieurs stages de
formation organisés à Paris, et par quelques entretiens informels avec
différents responsables – administrateurs, chargés d’enseignement,
inspecteurs. Mais l’essentiel de l’analyse s’est focalisé sur le recueil des
propos des chercheurs, opéré non pas, comme dans les entretiens
classiques, par des questions uniformes posées hors contexte, mais par des
questions ciblées sur les objets concrets auxquels le chercheur a affaire,
soit dans le présent de son travail, soit dans le retour après coup. Ces
entretiens, une fois transcrits, ont fait l’objet d’une analyse thématique.
Ce parti pris méthodologique a forcément pour point de départ une micro-
analyse. Celle-ci exige d’être complétée, au minimum, par un travail de
contextualisation, qui permette de replacer l’objet observé dans
l’ensemble plus général dont il fait partie de façon à en expliciter les
tenants et aboutissants, les principes généraux qu’il permet de révéler.
C’est pourquoi notre périple commencera, en première partie, par une
description synthétique de la « chaîne patrimoniale » dont le service de
l’Inventaire est un maillon. La deuxième partie se concentrera sur le
moment où le patrimoine se fabrique en s’instituant par l’organisation
administrative du regard scientifique, à travers le travail de l’Inventaire.
Toutefois la perspective adoptée ne sera pas celle d’une sociologie des
organisations, qui détaillerait les modes de fonctionnement administratif
du service : elle relève, partiellement, d’une sociologie du travail,
restituant les procédures observées par les chercheurs ; et surtout, d’une
sociologie des valeurs, centrée sur lescritères utilisés pour intégrer les
œuvres dans le corpus et, à travers eux, les valeurs et registres de valeurs
pertinents. C’est cette remontée aux valeurs qui fera l’objet de la troisième
partie, visant l’explicitation des grands principes qui fondent, dans son
ensemble, la fabrique du patrimoine.

Notes
1 Selon André Desvallées (1995), il fut adopté progressivement dans les années 1960-1970,  après
avoir été utilisé dans la définition des missions du ministère des Affaires culturelles d’André Malraux,
probablement par des administrateurs exerçant des fonctions à l’unesco.
2 Cf. notamment Leniaud 2002 ; Poulot (1985) ; Poulot (1986) ; Poulot (1997) ; Poulot (2001).
3 «  Elle pose comme principe que l’immeuble classé ne pourra être détruit, même en partie, ni être
l’objet d’un quelconque travail de restauration sans le consentement du ministre, et prévoit des
sanctions civiles en cas de non-respect de cette règle.  Elle prévoit aussi le classement d’office, par
décret en Conseil d’État, des biens appartenant à des collectivités publiques si celles-ci s’entêtent à
refuser le classement » (Sire 2005). Cf. aussi Dussaule (1974).
4 Retenons ici la définition du terme proposée par Pascal Dibie : « La patrimonialisation, invention des
conservateurs (à entendre dans tous ses sens) soutenus par des gestionnaires et conseillés par des
anthropologues, est ce processus par lequel un collectif humain cherche à conserver en l’état le passé,
ou à le ressaisir afin de le mettre en collection, autrement dit en évidence » (Dibie 2006  : 101).
5 Dès 1979 avait été mise en place la commission de préfiguration du Conseil du patrimoine
ethnologique, placée sous la responsabilité d’Isac Chiva de 1984 à 1988 (Fabre 1986, 2000b).
6 « En s’intéressant à des objets, à des bâtiments, à des traces parfois très humbles, mais également
à de vastes ensembles témoignant de l’urbanisme d’hier, les services de l’Inventaire, en principe
cantonnés au repérage et à l’étude, ont contribué à élargir en pratique toujours davantage le champ
d’application de la valeur monumentale » (Fabre 2000b : 5).
7 « L’État n’est propriétaire que de 4  % d’entre eux (cathédrales, palais nationaux, châteaux acquis
ou reçus en donation), alors que les communes en possèdent plus de 43   %, les autres collectivités
territoriales et les institutions publiques indépendantes comme l’Institut de France près de 3  % et les
propriétaires privés 50   %. Le patrimoine est en outre réparti sur tout le territoire puisque 68   % du
parc des monuments classés sont disséminés parmi les quelque 35  000 communes de moins de
5 000 habitants » (Sire 2005  : 85).
8 Telles que Monuments historiques, Monumental, Cahiers de l’École nationale du patrimoine,
Patrimoine, In Situ…
9 Notamment les Entretiens du patrimoine  : Science et conscience du patrimoine (sous la dir. de
Pierre Nora, 1994)  ; Patrimoine, temps, espace (François Furet, 1996)  ; Patrimoine et passions
identitaires (Jacques LeGoff, 1997)  ; L’abus monumental (Régis Debray, 1999)  ; Ville d’hier, ville
d’aujourd’hui (François Loyer, 2001) ; Le regard de l’histoire (Henry Rousso, 2003).
10 Sur le passage du folklore à l’ethnologie, cf. notamment Jeannot (1988).
11 La définition par l’unesco du patrimoine culturel est la suivante  : «  Antiquités, objets de collection,
services des musées, services des archives (documents, enregistrement de manifestations du
patrimoine culturel immatériel, etc.), services de conservation de sites historiques et de monuments ;
services liés à la sauvegarde et à la transmission des rituels, récits, contes, etc. »
12Le Monde, 20 mars 2007.
13 « Nous appelons historique tout ce qui a été, et n’est plus aujourd’hui » (Riegl1984 [1903] : 37).
14 « Dans cette prétention à une validité universelle, qu’elle partage avec les valeurs sentimentales de
la religion, réside la signification profonde […] de cette nouvelle valeur de remémoration, que nous
appellerons dorénavant « valeur d’ancienneté » » (Riegl 1984 [1903] : 46).
15 «  D’un point de vue synthétique, il semble que deux périodes sont concernées qui peuvent se
confondre dans la représentation qu’en donnent les individus. D’une part l’articulation du xix e au
xx e siècle, d’autre part celle de la décennie 1970. La première rupture identifiée est celle de
l’urbanisation, aussi de la révolution industrielle. La seconde rupture désigne autant un moment
matériel qu’une rupture dans l’ordre culturel. Elle s’articule autour des années 1960-1970, où un ordre
de normes et de valeurs est rompu dans le cadre général d’une poursuite des transformations de la
société industrielle. Si les deux périodes sont ainsi mélangées c’est sans doute que, pour la
représentation « populaire » ou ordinaire, elles sont liées par un fil, que désignerait de façon ample le
terme général de modernité.  » (Glevarec 2006   : 27). Pour une analyse fine, précisément située, de
l’impact des transformations de la dernière génération dans le monde rural, cf. Dibie (2006).
16 Godelier reprend là une proposition déjà développée dans un précédent ouvrage, L’Énigme du don ,
où il s’appuyait sur les travaux de l’anthropologue Annette Weiner pour affirmer le lien consubstantiel
entre les objets non vendables – destinés soit à être donnés, soit à être gardés – et la féminité, du fait
que les femmes en sont, au moins dans les sociétés étudiées, les gestionnaires privilégiés (Godelier
1996 : 50).
17 Cf. par exemple Monique Chatenet, «  Rapport de synthèse  : les méthodes d’enquête et de
sélection  » (Chatenet 1993)  ; Xavier de Massary, «  Sélection raisonnée et connaissance globale du
patrimoine bâti  » (Massary 2001)  ; Jean-Marie Pérouse de Monclos, «  Problèmes de méthode  : la
sélection et la description des œuvres » (Pérouse de Monclos 1984) ; Nicole de Reyniès, « L’inventaire
des œuvres mobilières » (Reyniès 1984) ; Yves-Jean Riou, « Inventaire et documentation, inventaire et
publication » (Riou 1984).
18 Sur la notion de grounded , typique de l’approche ethnométhodologique, cf. Schütz (1987 [1945]) ;
pour une présentation de quelques courants récents de « sociologie de l’action », cf. Corcuff (2007).
19 Cf. Austin (1970 [1962])  ; Benveniste (1966). Sur l’apport de la linguistique aux méthodes
pragmatiques en sciences sociales, cf. Fraenkel (2003, 2007).
20 Cf. notamment Akrich, Callon & Latour (2006) ; Hennion, Maisonneuve & Gomart (2000).
21 Cf. notamment Bessy & Chateauraynaud (1995) ; Dodier (1993) ; Thévenot (2006).
22 En termes goffmaniens, les réponses aux questions du sociologue faisaient passer la situation du
« cadre primaire » (le travail du chercheur de l’Inventaire) au « mode » de la répétition pédagogique ;
et cette situation pouvait être aussi « recadrée » par le chercheur comme une « fabrication » prenant
la forme d’une inspection dissimulée par une fausse enquête sociologique (Goffman 1992 [1974]).
23 Ce double dispositif d’observation – sur le terrain, en enregistrant systématiquement tout ce qui
advient dans une journée de travail, et dans les bureaux, en orientant le retour réflexif vers les
situations problématiques – rejoint la méthode observée par Nicolas Dodier dans son étude sur la
médecine du travail  : «  des observations systématiques de séquences d’action, et l’ouverture d’un
suivi des histoires pour certains cas » (Dodier 1993  : 62).
I. La chaîne patrimoniale
1. L’organisation de la chaîne

«  Quand on voit une maison comme ça, est-ce qu’on peut hésiter
beaucoup sur son intérêt, sur le plan du coup d’œil, simplement  ? C’est
du schiste, hein, mais c’est de la pierre de taille, quasiment, ce n’est pas
du moellon  ! Regardez la polychromie… Il n’y a pas une pierre, là, qui
n’est pas à sa place  ! Tout était exactement à sa place… C’est
impeccable  ! Regardez les petits décors, là  ! Venez voir, là  ! De quand ça
date  ? Quatrième quart XVI. Un volume impeccable, la charpente est en
place, tout est en place  ! Je peux vous dire qu’après trente-cinq ans de
carrière à l’Inventaire, j’estime qu’elle se classe dans le «  top ten  » des
maisons que j’ai pu visiter  !  »
Une ferme menacée
Assis devant son ordinateur, ce chercheur appartenant à un service
régional de l’Inventaire général raconte en fulminant l’échec de ses
tentatives pour faire protéger cette ferme qui menace de tomber en ruine
(cf. photo page précédente). «  Moi, j’ai été très naïf  ! Il fut un temps où je
me disais, connaître, c’est déjà protéger. C’était très naïf. Le but que se
donne l’Inventaire, c’est d’abord de connaître  : de faire émerger, d’aller
chercher sur le terrain des choses qui ont de l’intérêt, en se disant, ça va
aider les communes dans la gestion du patrimoine  : tintin  ! […] Enfin,
cette maison est bien menacée  ! Alors à quoi ça sert de faire cinq cents
notices de maisons sur une commune quand on en a une comme ça,
extraordinaire, un totem de l’architecture d’ici, et qu’on n’arrive même
pas à la faire protéger, alors qu’on alerte des gens  !  »
De cet exemple, retenons trois leçons. La première est que le rapport au
patrimoine peut engager une expertise bien spécifique, inaccessible au
profane  : ici, la datation, la connaissance des matériaux et de la
typologie, ainsi qu’un vocabulaire spécialisé. Par exemple, l’expression «  
à sa place  », «  en place  » signifie conforme aux propriétés de sa
catégorie, c’est-à-dire non «  dénaturé  » ou «  remanié  », donc
authentique car demeuré semblable à ce qu’était le bâtiment à l’origine  :
origine elle-même relativement lointaine, ce qui ajoute la rareté à la
pureté du cas (nous y reviendrons en troisième partie, de même que nous
verrons au chapitre 3 comment s’exerce cette expertise à l’intérieur de la
chaîne patrimoniale).
La deuxième leçon est que l’expertise n’interdit pas pour autant
l’émotion  : le ton de voix, l’excitation perceptible face à l’image, le désir
de faire partager son admiration, témoignent de l’investissement affectif
de ce chercheur rodé – il est l’un des plus anciens dans le service – mais
néanmoins passionné, que de longues années au service de l’Inventaire
n’ont manifestement pas blasé. Cette émotion face au patrimoine, les
experts la partagent avec les profanes  : lesquels n’ont guère, eux, la
ressource de l’expertise, mais sont capables de mobilisations
spectaculaires pour obtenir l’intégration ou le maintien d’une œuvre dans
le corpus patrimonial, comme nous le verrons plus loin.
Enfin, la troisième leçon est que l’entrée dans la chaîne patrimoniale ne
va pas de soi, même appuyée par la double ressource de l’expertise et de
l’émotion, et même pour un objet doté de ces deux qualités constitutives
du patrimoine que sont l’ancienneté et l’authenticité. «  Tintin  !  » résume
le chercheur désabusé, qui croyait «  naïvement  » que la connaissance du
patrimoine – mission de l’Inventaire auquel il a consacré toute sa vie
professionnelle – peut «  aider  » à sa protection matérielle. En effet, cette
ferme n’est entrée dans le corpus patrimonial que symboliquement, par
les mots et par les images, grâce à sa sélection dans le domaine «  
inventaire  » de la base nationale du patrimoine architectural, où elle
dispose d’une fiche détaillée, rédigée par ce même chercheur (cf. infra)  ;
mais sur le plan matériel, elle n’a pas réussi son entrée dans la chaîne
patrimoniale  : elle disparaîtra donc, très probablement, d’ici un certain
temps.
Notre chercheur explique en effet que, dans un tel cas, la protection au
titre des monuments historiques n’est pas envisageable, car «  ce type de
patrimoine est jugé trop modeste par les responsables de
l’administration, déjà submergés par le parc des protections existantes,
qui se chiffrent par milliers  ». Lui-même a tenté par différents moyens de
convaincre les services concernés de protéger cette ferme, mais en vain  :
impossible de la faire «  inscrire  » (à l’Inventaire supplémentaire des
monuments historiques) à cause d’un problème avec le propriétaire et
d’une succession problématique  ; et «  l’inscription d’office n’a aucun
intérêt car on ne peut pas obliger un propriétaire récalcitrant  ». Bref, ni
les habitants ni l’administration des Monuments historiques ne sont selon
lui suffisamment sensibilisés à l’architecture rurale pour déployer
l’énergie nécessaire à la conservation de ce spécimen.
Il faudrait donc imaginer une autre forme de protection de ce type
d’architecture, dit «  vernaculaire  »  : par exemple la prise en charge par
la municipalité dans un but de réhabilitation, mais un tel dispositif pose
de gros problèmes, juridiques et économiques  ; ou encore une forme de
protection au niveau régional, mais, estime-t-il, «  ce serait certainement
difficile car il faudrait convaincre de nombreux intervenants qui n’ont pas
nécessairement un intérêt spontané, ceci est un euphémisme, pour cette
architecture régionale. Le milieu associatif de la région, qui compte des
associations actives et reconnues, n’a pas cependant l’assise et l’autorité
pour faire progresser un dossier de ce genre, à mon avis  ». Les choses
sont encore compliquées du fait que la ferme est située dans la
campagne, à quelques kilomètres du bourg, et que son état s’est
beaucoup dégradé récemment  : «  En 1998, elle était encore en état et
habitée, mais quelques années plus tard j’ai pu constater son abandon
total et sa dégradation  : lierre couvrant toute la toiture nord, portes
ouvertes à tout vent, bref la ruine n’était pas loin. Si dans ce cas on veut
être lucide, il faut admettre que c’est foutu.  »
Le destin probable de cette ferme remarquable est donc, à terme, la
destruction totale  : c’est le degré zéro sur l’échelle de la protection.
Viennent ensuite  : la destruction partielle  ; la rénovation dénaturante  ;
le maintien en l’état par les propriétaires du moment  ; et, enfin, l’entrée
dans la «  chaîne patrimoniale  », c’est-à-dire l’ensemble des éléments «  
classés, inscrits ou repérés pour leur intérêt patrimonial  ». Cette entrée
dans la chaîne peut se faire soit, au minimum, par la description dans la
base de données de l’Inventaire général (dont bénéficie cette ferme),
mais qui n’a pas d’effets sur la protection matérielle  ; soit par le
déplacement de certains éléments, en cas de muséification  ; soit par
l’inscription à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques  ;
soit par l’instance de classement au titre des monuments historiques, en
cas d’urgence  ; soit enfin par le classement monument historique. Nous
verrons toutefois que même cette consécration suprême ne suffit pas
toujours à sauvegarder l’intégrité de l’œuvre, comme en témoignent
diverses controverses et mobilisations postérieures à la protection.
Protection immatérielle
Le premier maillon de cette «  chaîne patrimoniale  » est donc assuré par
l’Inventaire général du patrimoine culturel, dont la mission est de «  
recenser, étudier et faire connaître toute œuvre susceptible de constituer
un élément du patrimoine national  ». Les résultats de son travail ayant
valeur non pas juridique mais essentiellement scientifique, il est le moins
visible et le moins connu du grand public. En effet, il est chargé d’assurer
une protection non pas matérielle, par des subventions pour travaux,
mais symbolique, par l’étude, sous forme de traces écrites ou
iconographiques – telle cette photographie de la ferme du xvie siècle.
Contrairement à ce que l’on croit souvent, cet «  Inventaire général des
monuments et richesses artistiques de la France  », pour reprendre la
dénomination sous laquelle il fut créé en 1964, n’a rien à voir avec l’«   
Inventaire supplémentaire des monuments historiques  », créé en 1913,
permettant ce qu’on appelle «  l’inscription à l’Inventaire  », autrement dit
le stade inférieur de protection avant le «  classement  » au titre des
monuments historiques (c’est d’ailleurs pour éviter cette confusion qu’en
2006, avec la loi de décentralisation, on a rebaptisé l’Inventaire
supplémentaire «  liste supplémentaire  »). La grande différence entre les
deux, c’est que l’Inventaire général n’a aucune incidence juridique  : il
n’assure qu’une protection immatérielle, par le recensement et l’étude –
ce pourquoi il ne coûte rien d’autre que les salaires de ses quelque trois
cents chercheurs, dont une partie rémunérés sur contrats avec des
collectivités locales. C’est dire que «  nombre d’œuvres sélectionnées par
l’Inventaire sont en fait condamnées à disparaître  », n’ayant «  pas
vocation à être protégées  » (Massary 2001b  : 106).
Théoriquement, il existe une articulation, dans la chaîne patrimoniale,
entre protection immatérielle, par l’Inventaire général, et protection
matérielle, par les Monuments historiques. Tout d’abord, les résultats de
l’Inventaire sont «  susceptibles d’aider le maire et ses collaborateurs
dans l’établissement du POS ou la délimitation d’une zone de protection
du patrimoine architectural et urbain  » (Le Patrimoine mode d’emploi,
s.d.  : 39)  ; mais en réalité, la collaboration est laissée aux initiatives
locales et aux aléas des sensibilités personnelles, et les travaux de
l’Inventaire sont souvent mal connus des intéressés. Par ailleurs, les
chercheurs de l’Inventaire peuvent utiliser leurs études pour faire «  
remonter  » un dossier auprès des recenseurs des Monuments historiques,
dans le but d’obtenir une mesure de protection dans les crps
(commissions régionales du patrimoine et des sites), auxquelles
participent d’ailleurs les conservateurs de l’Inventaire depuis la réforme
de 1991  ; mais de fait, le lien est faible entre les deux services, laissé aux
initiatives personnelles et à la qualité des relations nouées entre les uns
et les autres.
C’est donc seulement avec les CRPS que, un cran plus haut dans la
chaîne, on entre dans la protection non plus immatérielle, conférée par
l’étude, mais proprement matérielle, conférée par le statut juridique et
administratif.
Protection matérielle
Le patrimoine, au sens de la loi de 1913 sur la protection des monuments
historiques, se subdivise en cinq catégories  : immeubles, abords des
édifices, objets mobiliers et immeubles «  par destination  » (tels que les
vitraux), grottes ornées, orgues historiques. Trois mesures de protection
peuvent leur être appliquées.
La première mesure est l’inscription à l’Inventaire supplémentaire des
monuments historiques, pour laquelle l’administration n’est pas tenue de
recueillir l’accord du propriétaire, lequel se doit simplement d’informer le
représentant de l’État de toute intention de modification (aménagement,
destruction, déplacement, restauration) et d’accepter le contrôle des
interventions opérées, par l’architecte de son choix et avec,
éventuellement, une subvention publique 1 . La deuxième mesure est
l’instance de classement, procédure d’urgence limitée dans le temps. La 
troisième mesure enfin est le classement proprement dit, décidé
indépendamment de l’accord du propriétaire, et qui interdit destruction,
déplacement, modification, restauration, réparation de l’édifice sans
accord préalable du ministère, les travaux autorisés devant s’effectuer
sous surveillance de l’administration des Affaires culturelles  ; en
contrepartie, les abords en sont protégés (aucune construction neuve ne
peut y être adossée sans autorisation, aucune modification ne peut
intervenir dans son champ de visibilité sans l’accord de l’architecte des
Bâtiments de France), et les travaux peuvent bénéficier d’un concours
technique du service des Monuments historiques ainsi que d’un concours
financier de l’État, avec possibilité d’avantages fiscaux pour le
propriétaire.
Une demande d’inscription se fait à l’initiative d’un particulier, d’une commune, ou encore
d’un responsable des Monuments historiques, qui s’adresse au conservateur des
monuments historiques de la drac (direction régionale des affaires culturelles) pour les
immeubles, et au conservateur des antiquités et objets d’art pour les objets. Une
commission se réunit périodiquement pour examiner les dossiers  : en 1985 ont été créées
les corephae (commissions régionales du patrimoine historique archéologique et
ethnologique), remplacées en 1999 par les crps (commissions régionales du patrimoine et
des sites). La commission se prononce par un vote, entériné par la décision du préfet de
région pour les immeubles, et du préfet de département pour les objets.
La démarche est la même pour une demande de classement, qui sera également
examinée par la crps   ; mais la décision sera prise par le ministre de la Culture après
consultation, à Paris, de la csmh (Commission supérieure des monuments historiques). Il
faudra ensuite recueillir l’avis du propriétaire, prononcer le classement sous la forme d’un
arrêté, notifier l’arrêté au propriétaire, faire transcrire la décision au bureau des
hypothèques et, enfin, publier au Journal officiel la liste des immeubles classés.
Entre science et administration
À l’intérieur de la direction du Patrimoine du ministère de la Culture, le
service de l’Inventaire général et le service des Monuments historiques se
distinguent nettement par leurs fonctions, de connaissance pour le
premier, de protection pour le second, même si l’un comme l’autre
exercent des fonctions d’identification et de sélection. Ainsi les
chercheurs de l’Inventaire, comme les recenseurs des Monuments
historiques, travaillent sur le terrain seuls ou à deux, puis constituent les
dossiers dans leurs bureaux  ; mais seule l’administration des mh réunit
ensuite des commissions d’experts, à la fois administratives et
scientifiques, habilitées à juger si un dossier peut bénéficier ou non d’une
mesure de protection juridique et d’aide financière.
Cette nette différenciation entre protection matérielle, par les mesures
administratives de classement ou d’inscription, et protection immatérielle
ou symbolique, par l’intégration au corpus de l’Inventaire général, va
d’autant moins de soi qu’il existait à l’origine une visée de
complémentarité entre les deux  ; elle avait été explicitée dès les
premiers textes, qui faisaient de l’Inventaire le prolongement scientifique
des mesures administratives  : «  L’établissement d’un inventaire
monumental tendra à la même politique d’intégration de ce Patrimoine
dans la vie nationale. […] Il aura, bien entendu, pour but fondamental
d’établir le dossier scientifique de chaque monument classé ou figurant à
l’Inventaire administratif afin d’en préciser la valeur artistique, historique
ou archéologique  ; il éclairera les décisions en ce qui concerne les
travaux de conservation. Des commissions régionales et une commission
nationale devront en préparer l’établissement  » (Chastel 1984  : 16). En
outre, dans d’autres sections de l’administration culturelle telles que les
Archives, ou les Musées, ainsi que dans d’autres pays, les deux fonctions,
administrative et scientifique, vont de pair.
Cette césure entre Inventaire et Monuments historiques, née de la définition initiale,
exclusivement scientifique, des objectifs du premier, est propre à la France   : «   Dans de
nombreux pays, la distinction entre inventaire et protection juridique n’apparaît pas
fondamentale. Or, quels que soient les efforts, légitimes, pour rapprocher les deux
pratiques, il n’en va pas de même en France  : Inventaire général et Monuments historiques
ne se distinguent pas seulement par des finalités différentes, trivial constat, mais
n’obéissent pas à la même logique   » (Leniaud 1997). Une telle situation a régulièrement
fait l’objet, sinon de dénonciations ouvertes, du moins de tentatives de réformes par le
rapprochement administratif des deux services. Ainsi, l’arrêté ministériel du 14 mai 1991
instituait la sous-direction de l’Inventaire général, de la Documentation et de la
Protection du patrimoine, mettant en place des «   programmes d’étude en vue d’une
protection raisonnée   »   : «   Ce dernier point […] était en germe dans le projet initial de
l’Inventaire mais trouvait là un début de réalisation administrative. Courant 1993, une
réorganisation administrative supprimait cet aspect du travail de l’Inventaire   » (Magnien
1998  : 545).
Mais pour certains, la divergence des logiques respectives rend «   illusoire   » la possibilité
d’un rapprochement, qui ferait perdre ses moyens à chacun des deux services au lieu de
les cumuler  : «  La réforme organisée par l’arrêté du 14 mai 1991 a donc consisté à confier
à l’Inventaire général le soin de désigner les édifices susceptibles d’être protégés  : pourquoi
le considérable travail d’inventaire ne déboucherait-il pas, au terme d’une sélection
typologique, sur la définition d’une politique de protection   ; n’y a-t-il pas un gâchis
administratif et scientifique à opérer autrement   ? Entreprise pourtant illusoire   : la
nécessaire lenteur de la démarche de l’Inventaire, scientifique et systématique, ne répond
pas aux urgences, car les démolisseurs n’attendent pas l’achèvement des campagnes
thématiques   ; pas plus à l’affectivité des groupes sociaux qui, indépendamment de telle
démarche scientifique, souhaitent la protection de tel Monument plutôt que tel autre. Bref,
la réforme ne répond ni aux exigences ni aux aspirations du «   terrain   ». Et si l’Inventaire
est susceptible d’y perdre sa dimension scientifique, le monument historique l’est d’être
dépouillé de ce qui lui reste de dimension symbolique  » (Leniaud 1994  : 124-125).
Il apparaît que plus on est proche de l’Inventaire et de ses exigences
concrètes, plus on est sensible à sa spécificité et donc réticent à le tirer
vers une démarche de protection administrative  : les chercheurs et
responsables de ce service sont les premiers à affirmer que «  l’Inventaire
n’a ni le devoir ni le pouvoir de prescrire  » (Melot, non publié)  ; alors que
plus on le considère de l’extérieur, plus on perçoit les inconvénients, voire
les aberrations d’une scission administrative aussi prononcée entre
l’étude et la protection  : c’est le cas des deux rapports du sénateur Yann
Gaillard et de Jean-Pierre Bady, le premier stigmatisant un «  
cloisonnement  » qui «  ne manque pas d’étonner  » (Gaillard 2002), le
second insistant sur la «  liaison  » à assurer entre les deux services (Bady
2002).
Quoi qu’il en soit, avant d’en arriver à une quelconque protection, encore
faut-il que l’objet en question soit vu, regardé, repéré, investi comme
digne d’attention et de préservation. Ce peut être, nous le verrons, le fait
d’un regard profane (propriétaires, élus, voire simples citoyens mobilisés
autour d’une cause)  ; mais c’est avant tout le résultat d’un regard expert 
 : celui des spécialistes des Monuments historiques, ou des chercheurs 2
de l’Inventaire. Voyons de quelle façon ils opèrent.
Notes
1 L’inscription « n’apparaîtra pour les objets mobiliers et immeubles par destination qu’en 1970, et
uniquement pour les œuvres appartenant à des collectivités publiques » (Sire 2005  : 65).
2 La terminologie n’est pas précisément fixée au service de l’Inventaire, ou l’on parle d’«   
enquêteurs  » aussi bien que de «  chargés d’étude  » ou de «  chercheurs  ». C’est ce dernier terme
que nous utiliserons.
Couverture
Informations bibliographiques
Pages introductives
Sommaire
Avant-propos
Introduction. L’inflation patrimoniale
I. La chaîne patrimoniale
1. L’organisation de la chaîne
2. L’entrée dans la chaîne : le travail de l’expertise
3. L’entrée dans la chaîne  : le travail de l’émotion
4. Épines patrimoniales : des biens communs mal
partagés
II. Le service de l’inventaire
5. Généalogie d’une administration
6. La construction d’un regard collectif
7. Le rapport aux valeurs
III. Les critères de patrimonialisation
8. Critères prescrits univoques
9. Critères prescrits ambivalents
10. Critères latents
11. Critère proscrit : la beauté
12. Axiologie du patrimoine
Conclusion. L’administration de l’authenticité
Épilogue. Vers une sociologie des valeurs
Références Bibliographiques
Index des noms
Table des illustrations
Table des encadrés
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