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JEAN-LOUIS VIEILLARD-BARON

UNE PRESENCE TOTALE AU REEL : LAVELLE ET LA REALITE FINIE

À méditer :
« Une réalité en soi ne peut exister que pour soi et non pour un autre. Elle est cette
intimité à soi qui constitue précisément un esprit. La métaphysique, si elle est la
science de l’être, ne peut être que la science de l’esprit ». (IS p.58)

(Conférence tenue à Toulouse le lundi 23 novembre


2015)

On suivra l’ordre des raisons : non pas l’ordre chronologique des


pensées de Lavelle, mais l’ordre des textes, en allant du plus évident
au plus secret, en approfondissant l’intimité de l’être. De la catégorie
de réalité à la réalité de l’esprit, en passant par la participation à la
« présence totale ».

LA RÉALITÉ EN ET POUR SOI


C’est dans l’Introduction à l’ontologie que Lavelle déploie son
analyse des catégories. La « réalité » est l’une de ces catégories (§ 33 -
§ 43). La réalité est l’être manifesté, tandis que l’existence est l’être
saisi en tant qu’il se manifeste. En ce sens la réalité est objective : elle
est impersonnelle et dépourvue d’intériorité. La réalité, c’est l’être qui
s’offre à nous du dehors. Mais la realitas de l’être (pour montrer
qu’elle n’est pas formelle) est dite ens realissimum, par où elle devient
essentia. Tel est le sens scolastique de la réalité. La réalité ne se
confond pas avec l’existence, puisque nous disons que notre existence
se réalise ou s’actualise.
D’où vient le préjugé en faveur du réalisme ? Celui qui n’a
jamais fait de philosophie pense qu’il est bon d’être réaliste 1. La
peinture « réaliste » flatte le bon sens des spectateurs ; mais, comme le
1
. Voir Émile Zola, Mes Haines (Paris, Charpentier, 1895), « Proudhon et Courbet ».
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montre Marion dans son Courbet ou la peinture à l’œil, la réalité n’est


pas si facile à déterminer. Pour Courbet, ce serait « le paysage sans
modèle ». La réduction de la réalité à la donnée des sens (comme la
pratique l’impressionnisme) est nulle et non avenue. Le préjugé
réaliste a pour pendant le préjugé intellectualiste, qui fait du concept la
réalité véritable. Les deux positions sont intenables.
La réalité a toujours une relation avec le moi. Ce qui caractérise
la réalité, c’est la « jonction si étroite de l’universel et de
l’individuel » (p. 112). La réalité est-elle le non-moi ? La réalité ne
peut jamais être rien de plus qu’une apparence, mais elle n’est pas
pour autant une illusion. Réalité signifie efficacité : le terme allemand
de Wirklichkeit désigne ces deux aspects de la notion. La réalité est
toujours en acte.
« Ainsi il n’y a pas de réalité du devenir, mais seulement de la
coupe que je fais à chaque instant dans le devenir » (p.119, note 1) ; en
ce sens la réalité est une vue immobile d’une mobilité fondamentale à
savoir le devenir. L’idée de la « coupe transversale » prise sur un
mouvement, sur un élan, provient de Bergson. La simultanéité de deux
instants provient de la démarche par laquelle nous n’épousons pas le
mouvement par la pensée, mais nous le sectionnons en prenant des
coupes.
LA PARTICIPATION
La clé de l’ontologie lavellienne est la participation. Celle-ci est
relation, non substance. En tant que conscience, nous participons au
Tout de l’être qui nous englobe.
La puissance est condition de la réalité. Etant esprit, je suis
conscience, et celles-ci est « le lieu où toutes les possibilités
deviennent puissances » (IS, p.52). Mais ce qui différencie possibilité
et puissance, c’est que celle-ci devient réelle et s’actualise. S’il est vrai
que les puissance ne sont pas un pur néant, « elles ne font qu’un avec
l’efficacité pure », autrement dit « une activité absolue qui s’engendre
elle-même éternellement », mais qui est divisée et qui s’adapte eux
besoins de chacun. Nous vivons l’expérience fondamentale du passage
incessant de la puissance à l’acte.
L’intervalle définit le lieu de notre participation, le fait que notre
action n’est pas identique à l’Acte pur et absolu, mais qu’elle y
participe.
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LA PRÉSENCE
La philosophie de Louis Lavelle est ontologique. Le réel, c’est
l’être. Il y a corrélation entre l’apparition de la diversité des choses à
la conscience et la manifestation de l’universelle présence : c’est que
« la présence pure précède et soutient toutes les présences
particulières » (PT, p.159).
La présence, c’est l’équivalent de ce que Heidegger appelle
Dasein, à savoir l’existence comme être-là.
Le contenu de la présence peut bien être modifié ; la présence
reste. « C’est l’identité de la présence dans laquelle il pénètre qui
donne à chaque objet son caractère concret et lui assigne une place
dans le même univers ».
Nécessité de la totalité : le Tout exprime l’indivisibilité toujours
présente de l’acte par lequel l’Être peut être posé. Être, Acte et Tout
sont indissociables.

Chez Bergson le Tout désigne l’univers ; il oppose, en


corrélation, le Tout et le moi. Chez Lavelle, il y a participation. Le
moi participe au Tout.
L’idée d’interpréter l’acte de l’esprit comme un acte intemporel
provient de l’interprétation plotinienne de la subjectivité kantienne.
Kant disait simplement que le « je pense » (sujet en acte) accompagne
toutes nos représentations. Ce n’est pas une réflexion du sujet sur lui-
même. Mais l’esprit cartésien des Français comprend l’ego
transcendantal à partir de l’ego de Descartes : impersonnel et subjectif
à la fois. C’est l’esprit pur accomplissant l’acte de connaissance.
LA RÉALITÉ DE L’ESPRIT
Pour Kant, le réel est ce qui résiste au pouvoir constructeur de
l’intellect ; il nous est donné par l’intuition. Cette conception de la
réalité comme ce qui est donné est reprise par Bergson. Pour Hegel, la
réalité effective, au contraire, est ce que l’esprit se donne à lui-même.
L’effectivité de l’Idée est ce fait que l’Idée est capable de se donner à
elle-même la réalité.
Lavelle a laissé un grand texte sur « la réalité de l’esprit », qui
nous fait voir une proximité inattendue avec Hegel. L’esprit est réel
dans la mesure où « il n’est jamais un objet qui soit donné, mais un
acte qui s’accomplit » (colloque d’Agen, p.104).
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La réalité de l’esprit est la réalité d’un pouvoir (ce sont les


puissances du moi) ; l’esprit est puissance de produire la
représentation, mais aussi puissance de vouloir, et de vouloir la
représentation. Le désir de vérité est la réalité de l’esprit.
Le fait de nier la réalité de l’esprit est inscrit dans la nature
même de l’esprit : il est un acte suprême et indépendant ; le parti pris
des choses, l’habitude de tout objectiver niera nécessairement l’esprit.
C’est là que Lavelle se distingue de Platon. L’Idée n’est pas pour lui la
réalité même, car elle est une Forme ; elle existe par elle-même.
Bergson écrit « si l’on tenait les Formes (= Idées) pour de simples
vues prises par l’esprit sur la continuité du devenir, elles seraient
relatives à l’esprit qui se les représente, elles n’auraient pas
d’existence en soi » (EC, ch.IV, p. 320/766). Chez Bergson, l’idée
n’est qu’une coupe transversale prise sur la réalité du devenir ; en ce
sens il est foncièrement anti-platonicien. Chez Lavelle, la durée n’est
pas la réalité même ; mais pas davantage l’Idée.
L’esprit dont la réalité est le pouvoir a en lui-même le pouvoir de
se nier : l’être n’est pas objet, il est réel en tant qu’il est esprit. La
puissance négatrice de l’esprit lui permet de déjouer les apparences
d’objectité, de nous séparer du monde et de le spiritualiser. Lavelle
prend l’exemple de la transformation d’une perception en souvenir,
qui est un acte de spiritualisation.

La réalité de l’esprit entraîne chez Lavelle plusieurs pistes de


réflexion : 1 – celle sur les puissances du moi ;
2 – celle sur le temps et l’éternité ;
3 – celle sur la participation.
La participation : pour nous, participer, c’est créer notre propre
essence à partir de l’existence qui nous est donnée.
Le temps est le moyen de cette participation. Il a pour essence
d’être le passage de la possibilité à l’actualité. Mais le temps n’est pas
sans l’espace : « toute donnée s’offre à nous dans l’espace, mais
seulement en vertu d’un acte que nous ne pouvons accomplir que dans
le temps » (DIS, p. 55)
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PRÉSENT ET PRÉSENCE :
La présence totale est liée au présent, qui est valorisé par Lavelle
à la suite de saint Augustin. « Si c’est dans le présent que le sujet
perçoit ce qui l’entoure, c’est aussi dans le présent qu’il remémore son
passé et qu’il anticipe son avenir » (PT p.165). En fait les choses
doivent s’inscrire dans l’être absolu, « mais elles le font par
l’intermédiaire de la conscience individuelle » (ibidem).
Il y a lieu d’opposer le réel et l’imaginaire. C’est à voir. Quel est
le statut de l’imaginaire chez Lavelle ? Il n’y a pas de théorie de
l’imagination, mais une compréhension de l’art comme réconciliation
du sensible et de l’intelligible (Les Puissances du moi, p. 207 sqq). Le
monde dans lequel nous vivons est un monde de choses ; l’art nous
montre que ces choses sont des apparences dont il révèle la
signification. L’apparence a un sens positif en ce qu’elle témoigne et
manifeste d’une réalité. Dans l’art, c’est la chose représentée qui
montre sa richesse intérieure, son affinité avec nos désirs, sa présence
qui nous comble. L’art substitue à la réalité pesante une apparence
dématérialisée dont la seule présence produit en nous une émotion
spirituelle (p.208). C’est la « serpentine », invisible mais présente, qui
fait l’unité de la figure représentée ; Ravaisson y fait allusion à propos
de Léonard de Vinci. Gian Paolo Lomazzo, théoricien de la peinture
au seizième siècle, y verra tout le secret de la peinture (le premier des
arts pour Léonard) car elle donne à la peinture la plus grande grâce ;
Daniel Arasse écrit que « l’artiste qui veut donner grâce et vie à ses
figures doit adopter la forme serpentine, qui représente la “tortuosité
vivante d’un serpent en mouvement, ce qui est exactement la forme de
la flamme qui ondoie” et il ne doit pas la suivre seulement dans
l’ensemble de la figure mais dans chacune de ses parties » (Léonard
de Vinci, p. 419 ; Paris, Hazan, 2ème édition, 2003). Et Arasse
rapproche cela de la théorie du feu chez Aristote, « l’élément le plus
actif de tous, et la forme de sa flamme la plus apte au mouvement ».
Le réel fait couple avec le virtuel ; et en ce sens il rapproche de
l’actuel. Il n’y a pas chez Lavelle une thématique de la virtualité
analogue à celle de Bergson, qui oppose le possible (logique) et le
virtuel (vivant). Pour Lavelle, l’être total implique une infinité de
virtualités et ne réalise actuellement que l’une d’elle ou quelques-unes
d’entre elles (IS, pp. 125-128).
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La philosophie de Lavelle connaît-elle la réalité du paysage ?


Non, car elle ne connaît que la profondeur sensible, la perception,
indument privilégiée d’Alain à Merleau-Ponty.
Le paysage, c’est l’espace ouvert, presqu’illimité. Lavelle a
réfléchi sur le mystère du sentiment de la profondeur d’un espace. La
réalité du paysage, c’est la réalité d’un intangible. Jamais nous ne
saisissons l’espace comme tel. Pour beaucoup d’hommes, l’espace est
seulement un lieu, autrement dit un espace utilitaire. C’est l’espace de
la maison, ou bien l’espace de la chasse. Ce ne sont pas des paysages.
Pour qu’il y ait paysage, il faut la notion du voyage. Il est possible que
la peinture de paysage ait contribué fortement à notre perception du
paysage ; c’est ce que suggère Kenneth Clark, le grand historien de
l’art anglais, qui signale que cette représentation du paysage ne
commence qu’au dix-septième siècle. Alain Roger parle de
l’artialisation du paysage (Court traité du paysage, Paris, Gallimard,
1997), mais le sentiment du paysage, de l’espace ouvert, de l’air libre,
ne renvoie pas à l’espace pictural fermé du tableau.
Le paysage est dans la réalité. Les paysages imaginaires sont en
quelque sorte un contresens. Le thème « troubadour » allemand,
wandern in der weite Welt, me semble une juste vision du monde.
S’ouvrir au monde par la marche pacifique, sans arrière-pensée
politique ou avant-gardiste. Même aujourd’hui, on peut voir le
paysage de Berlin sans politique ni avant-garde : le Berlin qui est ville
et bois et rivières ; la vastitude parsemée d’usines.

Ce que Lavelle a montré, c’est que l’espace et le temps sont


nécessaires à la réalité de l’intervalle. Le temps est le principe qui lie,
alors que l’espace est celui de la séparation. Dans Du Temps et de
l’éternité, Lavelle consacre un chapitre au temps et à l’espace
ensemble. L’inscription du moi dans l’être nous renvoie, non
seulement au temps pour que notre activité puisse se déployer dans la
durée, mais à l’espace en tant que présence que nous ne pouvons que
subir et qui est la présence même du monde. Présence extérieure,
purement phénoménale, mais nécessaire et distincte de la présence
intérieure de l’Etre lui-même. Espace et temps ne peuvent être
dissociés : pour que notre activité s’engage dans le temps comme
processus, il faut que nous nous rendions passifs à l’égard de l’être qui
nous impose sa présence dans le simultané de l’espace (p.50).
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Kant montre l’idéalité de l’espace et du temps en tant qu’ils ne


sont pas des choses mais des formes de la sensibilité, et relèvent ainsi
de la subjectivité transcendantale. Mais il y a des lieux où temps et
espace montrent leur unité et leur consistance : la résistance, le corps
vivant, le mouvement. L’association du temps et de l’espace ne
signifie pas leur parallélisme. Ce ne sont pas des réalités du même
genre. Le temps est insaisissable, non l’espace. Le dualisme, ou plutôt
la dualité, est indépassable en idée, mais il est toujours déjà dépassé
dans la réalité concrète. Ainsi on peut soutenir que l’espace et le temps
sont des conditions de la réalité, de toute réalité.
Ainsi, conclut Lavelle, « si l’intervalle qui sépare la possibilité et
l’actualité se trouve être justement le temps, c’est dans l’espace que
son actualisation se produit » (p.81). La phénoménalité en général est
spatio-temporelle. L’actualisation du possible dans l’espace n’est pas
seulement sa manifestation : c’est une incarnation. Maine de Biran
parlait à ce sujet de « résistance ».

De là les très belles analyses de Lavelle sur la réalité de l’avenir.


On doit distinguer la réalité du présent comme actualité, et la réalité de
l’avenir qui est en fait la réalité du passé comme avenir spirituel. La
rétention des souvenirs est un processus de dématérialisation et de
spiritualisation. Ce qui nous est présent dans le passé, c’est, non pas
les souvenirs que nous remémorons comme passé, mais les souvenirs
que nous « dédatons », que nous transformons dans notre présent.
Toutes nos idées sont des souvenirs dédatés. Le passé n’est pas ce qui
est accompli et immuable ; ce passé, c’est ce que nous voulons comme
passé. Mais le passé vivant, c’est tout ce que nous mettons en œuvre
dans notre présent.

Le passé réalise une double spiritualisation : de la chose et de


l’événement. Celle-ci se réalise ou par le souvenir ou par la
signification. La mort, l’absence spirituelle, sont cause de malheur.
Mais la réalité de l’esprit se montre dans le fait que, s’il réussit à
surmonter la déchirure de la séparation, reçoit de cette séparation
même une extraordinaire impulsion. Auguste Comte appelle
« immortalité subjective » le fait que nous portons en nous l’essence
de la personne disparue, non pas comme dans un tombeau intérieur,
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mais comme dans une activité spirituelle qui la fait à chaque instant
être et ressusciter.
L’immortalité subjective n’a-t-elle de réalité que pour moi ? Et
dans le dialogue que je poursuis avec la personne disparue, ne fais-je
pas la question et la réponse ? En réalité, ceci vaut aussi bien pour
toutes les autres personnes que je côtoie : « la réalité et l’efficacité de
leur présence sont toujours proportionnelles à la valeur même de
l’idée que je me fais d’eux et qui constitue la réalité spirituelle qui
nous est commune » ; (p.118)
La société spirituelle accomplie suppose notre propre mort et pas
seulement celle des absents.

Abréviations :

IS = De l’intimité spirituelle
DA = De l’Acte
PT = La Présence totale
PM = Les Puissances du moi

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