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Communication au Colloque international

« Arquitecturas celestiales ».

Barcelone. 13-15 septembre 2006.

Universitat Politecnica de Catalunya.

Le Château aventureux de la légende du Graal

et l’architecture céleste.

Georges Bertin.

« Le mystère du Graal affirme au cours des siècles, une présence, mais la présence

d’un non dicible, d’un indicible qui exige cependant d’être questionné (…) tant de

fois signalée chez les Celtes, chez les Iraniens, les Latins, les Grecs, les Arabes et

bien entendu dans le corpus de l’Occident chrétien.. c’est quelque chose apporté du

Ciel sur Terre ".

Gilbert Durand,

" Beaux Arts et Archètypes, la religion de l’Art,

Paris, PUF, 1989.

Résumé.

Au cœur de la quête du Graal du roman arthurien, apparaît le mythe du Château

Aventureux vers lequel convergent les trois chevaliers au cœur pur dont un seul

d’entre eux, Galaad, fils de Lancelot du Lac, contemplera les mystères ineffables.

Archétype du centre de l’Univers qui y prend naissance, c’est là que la voie de la

hiérophanie s’effectue, là où les trois niveaux cosmiques sont communicants (Terre,

Ciel, Régions inférieures).

Du point de vue d’une anthropologie du sacré, cet archétype révèle le système du

monde.
Nous appuyant sur les modes de compréhension de l’anthropologie durandienne,

nous montrerons que l’architecture céleste du Château Aventureux doit son

universalité à une double origine : orientalo-iranienne et occidentalo-celtique.

Mots clés : château aventureux, imaginaire ascensionnel ou mystique, axe cosmique,

sacré, héros arthurien.

…„ƒ

Sommaire.

Le motif du château aventureux dans les romans arthuriens,

Le conte du Graal de Chrétien :

Perceval au château aventureux

Gauvain au Palais de la Merveille,

Le chevalier à la charrette :Lancelot au Palais de la Merveille.

Le roman en prose : Lancelot, Galaad au château du riche Roi Pêcheur.

Interprétations : Orient et Occident, origines.

Conclusion.

…„
Le motif du château aventureux dans le roman arthurien.

Perceval au château aventureux.

Dans le roman de Chrétien[1], Perceval (v 2984) au cours de sa quête arrive près

d’une rivière au pied d’un belvédère, il regarde ce cours d’eau rapide et profond ,

longe la rive jusqu’à une falaise rocheuse qui venait battre le courant de la rivière,,

il voit une barque qui descend , l’homme installé à la proue pêche à la ligne , Perceval

demande à passer : remontez par cette faille ménagée dans la roche, et quand vous

arriverez en haut, vous verrez devant vous, dans un vallon, une maison où j’habite

avec rivière et bois à proximité ».

Perceval avance . Alors, il voit apparaître devant lui, dans un vallon, le sommet d’une

tour. « On n’aurait jamais trouvé d’ici jusqu’à Beyrouth une tour aussi belle ni bien

construite ».

Et le roman nous décrit cette tour : « elle était carrée, faite de roche bise, avec

des tourelles sur son enceinte. La grande salle se trouvait devant la tour et les

galeries d’entrée, sur le devant de la salle ». Le jeune homme descend , passe le

pont-levis, le franchit . Quatre jeunes gens l’attendent, le désarment, l’habillent

d’un manteau d’écarlate flambant neuf puis le conduisent jusqu'aux galeries. Et le

roman d’ajouter « sachez qu’on n’en aurait pas trouvé d’aussi belles jusqu’à Limoges

en chevauchant bien ».

Il arrive devant le seigneur du lieu vêtu de noir, devant un feu qui brûlait entre

quatre colonnades, le manteau de la cheminée est en airain. Son hôte lui remet un

épée au pommeau d’or le meilleur d’Arabie ou de Grèce , au fourreau brodé à la

mode de Venise. La salle était éclairée par un grand luminaire portant autant de

chandelles qu’on peut en mettre dans une habitation. Commence alors une étrange

procession : un jeune homme sort tenant une lance blanche qui saigne, il passe entre
le feu et le lit où Perceval et son hôte sont assis, puis deux jeunes gens arrivent

tenant des chandeliers en or fin décorés d’émaux avec 10 chandelles, suit un graal

tenu par une demoiselle qui s’avançe avec les jeunes gens, belle, élégante et parée

avec goût. « Quand elle fut entrée dans la salle en tenant le graal, dit le texte,

Après cette demoiselle une si grande clarté se répandit que le chandelles perdirent

de leur clarté comme font les étoiles quand se lève le soleil ou la lune ». Arrive

ensuite une autre demoiselle qui tient un tailloir en argent. « Le graal était d’or pur

et fin, on y voyait des pierres précieuses de plusieurs sortes, les plus riches et les

plus chères que l’on puisse trouver en mer ou sur la terre car les pierres du graal

surpassaient toutes les autres , sans aucun doute » (v 3232).

On connaît la suite, Perceval n’ose poser aucune question à son hôte sur la

signification de ce cortège céleste. Il passe la nuit au Palais Aventureux, dédaigne

la demoiselle qui vient honorer sa couche et se retrouve le lendemain, seul au milieu

des prés, tandis que le château et le palais ont disparu, comme si le charme s’était

rompu…

Gauvain au château de la Merveille.

Le Conte du Graal de Chrétien présente une autre vision du château de l'au delà, il a

nom château de la Merveille ou château aux demoiselles, c'est le lieu de résidence

des Reines Mortes, ce qui signifie clairement son appartenance céleste. Après sa

rencontre avec la Maligne Demoiselle, Gauvain s'en va par des forêts sauvages et

solitaires ; il arrive dans une campagne découverte devant une rivière profonde si

large que « ni fronde, ni mangonneau, ni perrière n'avaient pu atteindre l'autre rive

pas plus qu'arbalète ne saurait lancer son trait jusque là » (v 7232). Et le roman de

décrire le château : il est construit sur une falaise, sa robustesse et sa richesse en

ont fait la plus riche forteresse qui aie été vue par les hommes. Sur un rocher

naturel, a été édifié un palais de marbre brun. On y voit bien 500 fenêtres, toutes

occupées par des dames et des demoiselles qui regardent devant elles les prés et
les vergers fleuris (v 7247). Les demoiselles sont vêtues de satin, pour la plupart,

de tuniques aux couleurs variées, de robes de soie brodées d'or. Aux fenêtres,

elles montrent leurs visages gracieux et leurs corps radieux « visibles à l'extérieur

depuis la ceinture » (v 7256). Suit alors un épisode de défi chevaleresque dont

Gauvain sort victorieux, puis une embarcation le conduit au château. Passant la nuit

chez le nautonier, il apprend que le château est gardé par 500 arcs et arbalètes et

qu'une dame de très haut lignage y est venue s'y retirer. avec sa fille et la fille de

sa fille. Quant à la grande salle du château, elle est bien protégée grâce à un art

magique. Un savant en astrologie, que la reine a amené avec elle, a installé dans ce

château « d'étranges merveilles dépassant tout ce que vous avez pu entendre », et

« aucun chevalier couard n'y peut survivre ». Suit alors la description des gardes:

500hs assurent le service armé:

· 100 sans barbe ni moustaches,

· 100 commencent à en avoir,

· 100 rasent ou taillent leur barbe,

· 100 ont le poil plus blanc que laine,

· 100 sont grisonnants.

Il y est aussi des dames âgées qui n'ont ni mari ni seigneur et qui tiennent

compagnie aux deux reines. Toutes attendent le chevalier qui les gouvernera et

donnera aux dames des seigneurs.

Gauvain annonce qu'il va rompre l'enchantement et monte sur son palefroi, ils

arrivent au pied d'un escalier sur la façade du palais, rencontrent un estropié qui

porte une jambe artificielle en argent, l'entrée du palais est très haute, ses portes

riches et belles, tous les gonds et les gâches sont en or fin. Une porte est en ivoire

sculpté en surface, une autre en ébène, chacune est ornée de pierres précieuses.

Le sol du palais est fait de carreaux verts, vermeils, violets et bleus. C'est un bel

ouvrage, poli à la perfection, au milieu de la salle du palais, un lit tout en or aux


cordages en argent ; à chaque nœud du sommier est suspendue une cloche, sur le lit

une couverture en soie, chaque colonne du lit est surmontée d'une escarboucle qui

répand une plus grande clarté que celle de 4 cierges allumés. Il repose sur des

têtes grotesques aux joues grimaçantes munies de 4 roues si rapides et mobiles

qu'un seul doigt les meut. Le palais a 400 fenêtres fermées et 100 ouvertes.

Gauvain veut s'asseoir sur le Lit de la merveille, le nautonier le met en garde : ce

sera au péril de sa vie, il le fait, commencent alors divers enchantements: les

cordes font entendre un gémissement, les clochettes sonnent, toutes les fenêtres

s'ouvrent, une volée de flèches s'abat sur lui, dont certaines le blessent, un lion

bondit pour l'attaquer, Gauvain lui tranche la tête.

Arrivent alors des jeunes gens qui se mettent à son service , et une jene fille entre

dans la salle belle et séduisante avec un diadème d'or sur sa tête, ses cheveux

étaient blonds comme l'or, sa face blanche rehaussée d'une enluminure de pure

couleur vermeille, et d'autres jeunes filles très belles ainsi qu'un jeune homme

richement vêtu, tous font allégeance à Gauvain. On le vêt d'hermine. Le nautonier

lui apprend alors qu'il ne pourra jamais ressortir du château Gauvain est triste.

Paraissent les reines mortes. Suit alors un étrange interrogatoire au cours duquel la

reine le questionne sur son appartenance à la maison d'Arthur et lui fait donner

maints détails sur les personnages passés et présents de cette cour, comme si elle

les avait tous bien connus. Il dîne ensuite en compagnie de 150 jeunes filles. Après

un nouveau défi et l'arrivée de la maligne demoiselle , Gauvain s'évade en se jetant

au milieu du Gué périlleux et regagne la terre ferme.

Un chevalier de rencontre lui révèle le sens des ce qu'il vient de vivre, la reine

rencontré est Ygerne, la mère d'Arthur, l'autre sa propre mère et la jeune fille, sa

sœur. La château se nomme La Roche de Champguin, "on y trouve maintes bonnes

étoffes vermeilles et couleur sang, ainsi que du drap d'écarlate".

De retour au château, Gauvain rencontre sa sœur au lit de la Merveille et lui

rapporte une petite émeraude" du pays de l'autre rive ".


Lancelot au palais de la Merveille dans Le Chevalier à la Charrette de Chrétien

de Troyes.

Le Château de la Merveille voit concrétiser en la parachevant la quête héroïque de

Lancelot en même temps qu'elle apporte de précieuses informations sur la fonction

qu'il occupe dans le roman. Arrivés à l'heure de basses vêpres, devant un château

très puissant, Lancelot (qui se fait porter en charrette pour répondre à une

injonction de sa dame) et ses compagnons (Gauvain et un nain) rencontrent la plus

belle demoiselle de la contrée, une pucelle. Elle les invite et leur fait préparer deux

lits mais jette un interdit sur le troisième " où ne saurait prendre de repos que

celui qui l'a mérité, sauf à le payer très cher ".

Lancelot ne tient pas compte de l'interdit. A minuit, une lance au pennon enflammé

jaillit comme foudre " qui faillit le clouer au lit où il gisait ". Lancelot l'esquive,

éteint le feu, prend la lance puis se recouche. Au matin, les chevaliers voient passer

un cortège de deuil mené par la reine. Ils se lancent à sa poursuite. Parvenus à un

carrefour, ils rencontrent une demoiselle qui leur apprend que ce cortège est celui

de Méléagant, fils de Baudemagu, roi de Gorrre, qui emmènent la reine prisonnière.

Lancelot "oublie qui il est" et entre dans une profonde songerie dont il ne sortira

que pour combattre à son avantage un chevalier gardien d'un gué.

Cette nouvelle aventure s'achèvera en un moutier où le chevalier Lancelot trouve un

moine qui le conduit dans un cimetière renfermant des tombes, sur celles-ci, les

noms de nombreux chevaliers d'Arthur. Une grande tombe est au centre, dont la

dalle ne fut jamais soulevée par force humaine. Lancelot s'en saisit et la lève

facilement, délivrant ainsi les prisonniers de ce royaume "d'où nul n'échappe". Il a

vaincu le signe même de la mort, effort symbolique qui montre les capacités du

héros à passer d'un monde à l'autre, et encore des chevaleries terrestres aux
chevaleries célestes marquées par le moine. Ses nouveaux passages seront dés lors

spirituels.

Il apparaîtra également dans le récit consacré à la « Queste del saint Graal »,

partie d’un autre roman arthurien, l'immense Lancelot en Prose ou corpus Lancelot

Graal, postérieur de quelques quarante ans au roman de Chrétien, lequel campe

aussi le château aventureux comme lieu de séjour céleste.

Lancelot dans la Quête del Saint Graal.

Lancelot, au terme de son errance, arrive devant un castel de belle apparence. Le

texte précise que derrière le château une « porte restait ouverte nuit et jour qui

donnait sur l'eau ». Deux lions en gardent l'entrée. Lancelot met l'épée à la main

mais une main enflammée venue du ciel le désarme. Il passe alors entre les lions et

remonte la maîtresse rue jusqu'au Castel, en gravit les degrés sans rencontrer ni

homme ni femme et entend une voix qui célèbre " gloire et louange au père des

cieux". La porte s'ouvre et, dans une grande clarté, le Saint Graal lui apparaît servi

par des anges. Un vieillard célèbre la messe et élève le Graal , au moment de la

consécration. Au dessus des doigts du prêtre Lancelot voit trois hommes, dont

deux d'entre eux remettent le plus jeune aux mains du prêtre qui en semble

accablé.

Lancelot vole à son secours mais est expulsé et reste inanimé 24 jours et 24 nuits :

"j'ai vu de si grandes et si heureuses nouvelles que ma langue ne saurait les redire

car n'étant pas chose terrestre mais chose spirituelle». Demeurant au château il

verra le Graal couvrir les tables de mets abondants. Mais Lancelot n'achève pas, on

le remarque, le aventures du Graal et ne mène pas la Quête à son terme. Il en ira

autrement de son fils Galaad.


Galaad au Château aventureux.

Parvenu au terme de sa propre quête, Galaad retrouve Perceval et Bohort et tous

trois chevauchent longtemps pour parvenir au château de Corbenic.

" Quand le roi le reconnut, leur joie à tous fut grande, car ils savaient bien que leur

venue marquait la fin du castel, qui avait tant duré ". A l'heure de vêpres, au milieu

d'un grand vent, une voix d'au delà se fait entendre: « que ceux qui ne doivent pas

s'asseoir à la table de Jésus Christ s'en aillent, car voici le temps où les vrais

chevaliers vont être nourris de céleste nourriture". Restent alors Pellés, Eliézer

son fils, une pucelle nièce du roi , la plus religieuse, et viennent alors neuf

chevaliers armés , trois gaulois, trois irlandais, trois danois, tous s'inclinent devant

Galaad, le conviant à s'asseoir. On voit alors sortir d'une chambre un lit de bois

porté par les demoiselles où gît un prud'homme couronné. Tous sortent.

Galaad reste seul, il lui est alors révélé qu'il s'agit de Joséphé le premier évêque,

mort depuis 300 ans, que Notre Seigneur consacré en la cité de Sarraz au palais

spirituel. Suit alors le cortège du Graal : un cierge, une toile de soie vermeille, une

lance qui saigne et que l'on tient au dessus du Saint Vase. Joséphé prend une hostie

dans le Vase et une figure d'enfant apparaît descendant du ciel. La messe dite,

Joséphé vient donner un baiser à Galaad et l'on voit sortir un homme dont les pieds

et les mains saignent. Galaad a alors connaissance du Saint Graal et à la question qui

lui est posée de savoir où il sera le lendemain, il répond: "en la cité de Sarraz au

palais spirituel". Galaad guérit alors le Roi Méhaignié avec le sang de la lance et les

trois compagnons sortent pour gagner la mer où les attend la nef de l'épée à

l'étrange baudrier. Le Saint Graal s'y trouve, ils montent à bord. Galaad annonce

alors sa mort ) ses compagnons, il se couche dans le lit où se trouve la table

d'argent qui porte le Saint Graal recouvert d'une soie vermeille, il y dort
longtemps. Quand il s'éveille, il voit la Cité de Sarraz, une voix leur enjoint de

sortir de la nef et portant la table d'argent en la Cité et de ne pas la poser avant

d'être au Palais Spirituel. Un an après, Galaad devient le seigneur du pays, et verra,

au Palais Spirituel, les mystères du Saint Vase. Il mourra après en avoir contemplé

les merveilles.

§. §. §.

Pour résumer la description de ces châteaux de l’au delà : ils sont riches, puissants,

inaccessibles, bâtis sur le roc, surmontés d’une haute tour, environnés d’une eau

hostile très difficile à franchir par des moyens humains. Il sont défendus par des

interdits et gardés par des lions, ou des chevaliers hostiles, il s’y produit des

épreuves auxquelles les héros doivent échapper. Leur séjour y est au demeurant

très agréable, servi par des demoiselles gracieuses et dévouées aux héros, habités

par des personnages disparus du monde vivant. Il s’y déroule d’étranges rites

sacrés et les héros peuvent y recevoir, s’ils le méritent l’illumination après la

contemplation de figures célestes. Leurs noms mêmes indiquent leur nature

différente, étrangère au contexte dans lesquelles les héros arthuriens évoluent

habituellement : Palais de la Merveille, Château Aventureux, Palais Spirituel,

Corbenic, cité de Sarraz... Nous sommes bien là dans un « inter monde » remplis

d’intersignes dont il nous reste à envisager les origines.

Interprétation : le château aventureux et le palais spirituel.

Ces récits mettant en scène dans les romans étudiés, celui de Chrétien et Le Roman

en prose, le château aventureux ont plusieurs points communs.

D'abord le château est décrit dans son architecture comme céleste, en témoigne la

description des tours, et en même temps proche des eaux qu'il faut aux héros

franchir pour changer de rive aborder l'autre pays, accéder au palais spirituel.
On retrouve bien ici la conjonction des régimes de l'image décrits par Gilbert

Durand, héroïque quand l'architecture guerrière vient souligner les exploits

guerriers (les défis) des héros partis en quête, en errance, et leur accès au

mystères que le passage des eaux vient euphèmiser. Le climat du régime nocturne

des images entre ici en résonance avec la mystique qui se dégage des récits.

La quête du Graal n'est pas tant quête terrestre que céleste et les architectures,

les dispositions des espaces visités par les héros ne peuvent que le souligner.

Philippe Walter a bien montré[2] que le palais où se rend Gauvain dans le Conte du

Graal est une résidence immergée tandis que la maison du roi pêcheur se trouve

dans un val auquel on peut accéder après avoir traversé un fleuve que n'enjambe

aucun pont.

Pour Perceval, il montre qu'il n'existe pas plus de moyen matériel d'accéder à la

demeure mystérieuse du roi pêcheur. La maison apparaît mystérieusement dans un

vallon à proximité tandis que le paysage terrestre se transforme magiquement en

paysage aquatique. Ceci renvoie pour lui à une mémoire archaïque, en fait un vieux

récit celtique exploité par Chrétien de Troyes. Si le roi pêcheur ne peut se porter

sur ses jambes, est-ce pare qu'il est anguipède? a un corps en forme de poisson ?

Pour lui l'Ile du Saumon et la maison du roi pêcheur sont les deux variantes d'un

lieu de l'Autre Monde où l'on en pénètre que difficilement par une entrée étroite

et où se déroule un rite particulier autour du repas.

Le texte renvoie pour lui à la sagesse celte et à la connaissance dont le saumon est

le symbole, celui de l'acquisition de la science sacrée conférée par le roi pêcheur

(fonction sacerdotale, initiatique).

Le mythe de Lancelot, tel que nous l’avons étudié ailleurs[3], s’inscrit d’abord dans

un espace et dans un temps mythiques qui participent de sa fondation en tant que

héros des passages.

Pour ce qui est de ses chevaleries terrestres, elles sont bien terminées puisque

Lancelot finira dans une tour, prisonnier sur parole. Sa prison, qu’il regagne aprés
d’ultimes combats, où il triomphe anonyme, ne préfigure-t-elle pas son abandon du

monde terrestre? Dans le roman en prose, il embrassera la vie religieuse en se

retirant dans un moutier parés l’écroulement des chevaleries arthuriennes.

La Tour, chez Chrétien, n’est-elle pas située au royaume de Gorre (ou de Voire, Ile

de Verre d’où nul n’échappe, Sid?). Cet épisode, préparé par celui du château fée,

est introduit par celui où Lancelot triomphe des enchantements. On voit deux

images du chevalier s’imposer dans ces passages:

- celle du champion, du guerrier combattant, vainqueur des éléments, des chevaliers

félons et des animaux monstrueux, mais on remarquera que ces actions héroïques

ne sont ni gratuites ni aveugles, qu’elles participent sans doute encore de la

première fonction, car justicières lorsqu’il s’agit de défendre l’honneur Arthur et

de punir des outrances,

- celles du magicien, capable de se jouer des enchantements du lit de la Merveille,

qui reçoit des signes du ciel (le nom sur la pierre tombale, le bouclier ressoudé)

lesquels marquent bien son statut d’intermédiaire, de passeur, d’exécutant du plan

divin.

Première et deuxième fonction sont ici indissolublement liées et l’on voit que les

romanciers n’entendent pas priver les représentants de la première fonction des

valeurs de la deuxième.

La dominante mystique présente un ensemble de rencontres avec des personnages

sacrés au coeur de Nature, au Château aventureux au milieu des eaux, domaine du

riche roi pêcheur ; elle nous semble analyser un régime d'images nocturnes marqué

par le réalisme sensoriel, prolongeant le temps de la grotte aquatique. Il est repris

par celui de la coupe, dans lequel les principes d'analogie et de confusion jouent à

plein. Les origines aquatiques de Lancelot sont, tout au long du roman des Enfances,

redoublées par divers épisodes des passages de l’eau.

Le château du riche roi pêcheur lui-même est sis au milieu d’une île et l’on n’y

accède que par mer. On y retourne et on en revient comme le flux y porte les héros
et comme il finit par les emporter en l’Ile d’Avalon. La figure du temps s’ordonne ici

au cycle, elle est soulignée par les généalogies qui conduisent Lancelot et, après lui,

Galaad, à réaliser la Quête.

Du point de vue d’une anthropologie du sacré, cet archétype révèle le système du

monde, soit :

1) un lieu sacré qui constitue une rupture dans l’homogénéité de l’Espace : c’est ce

que souligne Philippe Walter quand il insiste sur la rupture de continuum spatio

temporel impliqué par les descriptions dans l’accès au château aventureux ou au

palais de la merveille (il n’existe pas de pont, ni de bateau, il faut s’engager dans un

val sans retour, profiter d’une anfractuosité), comme le fait que les chevaliers qui

s’y exercent doivent d’une certaine façon se défaire de leurs réflexes

chevaleresques (l’interdiction faite de combattre les armes à la main).

L'atmosphère de merveilleux qui baigne les descriptions contenues dans ces romans

ne doit pas conduire à en négliger la haute valeur, non seulement symbolique, mais

mystique. La terre de Sarraz n'est pas une terre imaginaire ; c'est une terre

imaginale, pour reprendre l'adjectif forgé par Henry Corbin, la terre d'émeraude

que le soufisme iranien appelle Hurqalya, élément essentiel de l'élaboration du

mythe du Graal. Le palais du prêtre Jean des récits ésotériques soufis « où nul

manger ni boire n'y est appareillé" sinon en une écuelle, un gril et un tailloir,

ressemble de bien près au château du Roi-Pêcheur du Conte du Graal de Chrétien

de Troyes, où Perceval assiste au cortège où se succèdent la lance qui saigne, le

Graal et le tailloir d'argent. Le pilier occupe le centre du palais et d'où, par la grâce

de Dieu, sourdent une eau et un vin qui rassasient ceux qui en boivent. Il rappelle

exactement le pilier dans lequel, selon le Roman en prose, Joseph d'Arimathie fut

enfermé par les Juifs et où il survécut sans eau ni nourriture par la seule vertu du

Graal. Quant à cette table où toutes viandes "sont appareillées par la grâce du
Saint Esprit", n'est-elle pas la préfiguration parfaite de la Table Ronde telle

qu'elle fut instituée par Joseph d'Arimathie et perpétuée par le roi Arthur ?

Les points de rencontre sont si nombreux et parfois si précis qu'on ne peut se

permettre d'omettre, non seulement de lire, mais de méditer sur ces textes dont

la poésie sert magistralement l'imagination du lecteur. Les perspectives ouvertes

par les multiples éléments qui y sont répandus à profusion transcendent le temps,

l'espace, cette vision linéaire dans laquelle nous contraint l'histoire des hommes. Le

Royaume qui s'ouvre à nous n'est pas de ce monde. Le Saint Palais qui en fait l'âme

est, par la grâce de Dieu, chambre de paradis pour l'enfant à venir, "prêtre selon

l'autel et roi selon justice et droiture", prêtre-roi selon l'ordre de Melchisedech ?

Il s’agit bien d’un intermonde spirituel, d’une cité métaphysique, espace en pointillés

réunissant Orient et Occident et qui organise cette correspondance en un vaste

archipel, comme l’a établi Mireille Segos[4]. Il est surtout paradis personnel, et la

quête des héros arthuriens est aussi celle de l’individuation[5].

2) une ouverture qui symbolise cette rupture, lieu de passage, : le domaine où les

héros pénètrent est régi par les demoiselles, qui font entrer le chevalier dans un

lieu de douceur et de luxe, un véritable paradis, où vie et mort, souvenirs et projets

n’ont plus court. Ce sont encore elles qui emmènent les héros arthuriens vers le

SID des celtes (Avalon), ou encore la cité de Sarraz, leur dernière demeure. La

rupture est ici double, avec l’univers organisé par les rites chrétiens qu’ils ont connu

jusqu’ici et la référence explicite à la fois aux traditions celtes mais encore à la

Tradition orientale, celle des récits visionnaires, soit la terre de Hurqâlya et ses

cités.

3) une communication avec le Ciel exprimée par des images (Axis Mundi, pilier,

échelle, montagne, arbre) : c’est la fonction de ces châteaux érigés sur une falaise

qui se dressent face au ciel et dont les constructions viennent surdéterminer la


fonction ascensionnelle (tour magnifique et audacieuse). Nous constatons qu’elle est

ici euphémisée par le contexte. Alain Labbé[6] a bien développé ce point de vue

dans un article sur les formes et figures du château du Graal, quand il montre que

ce roman montre des dispositions particulières de l’espace castral au regard des

schémas usuels du temps. Si en général la salle est à l’étage, elle est dans Perceval

directement accessible de plain pied. Après être entré à cheval directement dans

la cour (on retrouve aussi cette disposition dans d’autres romans arthuriens), il voit

dans l’ordonnancement axial loges > salle > tours une organisation plus ecclésiale que

castrale, ce qui montrerait la fonction symbolique de ces lieux voués à l’élévation

des âmes. La description du foyer central aux quatre colonnes d’airain est ainsi

celle d’un ciborium, « salle quarree autant longue comme lee » (en langage

compagnonnique on parlerait d’un carré long), s’écarte du type médiéval courant «

un plan centre dans lequel les loges forment comme le portique d’un paradisos,

l’implicite martyrium abritant la mystérieuse sacralité du graal et de la lance ». Et

d’en référer à Georges Dumézil ans cette coordination des deux fonctions

ecclésiale (le paradis) et guerrière (la tour).

Ces récits de l’Ascension céleste sont aussi à mettre en relation avec les

représentations eschatologiques des récits d’Avicenne et de Sohravardi dont Henri

Corbin nous a révélé que les traductions avaient cours dans l’occident médiéval dés

le, 13ème siècle[7]. Comme les héros arthuriens , les prophètes ou pélerins

participent à une ascension mystique qui les conduit jusqu’aux mystères du 9 ème ciel

où il connaissant la conjonction de L’Esprit saint avec leur âme. (Nous retrouvons

cette redondance du chiffre neuf, celui de l’initiation dans la Quête del Saint

Graal). Comme l’oiseau avicennien, l’exilé sohravardien, Galaad est un pèlerin qui ne

marche plus seul, il est en compagnie du messager du roi, de guides…Le Château

céleste est le lieu de cette initiation, il est monde intermédiaire situé entre le

cosmos physique et le monde des pures intelligences, désigné, chez Sohravardi,

comme l’Orient intermédiaire. C’est le monde où s’opère la transmutation de toutes


choses en symboles à la fois autonomes et transcendants. Les familiers du Roi

sublime y habitent des cités, (la cité de Sarraz) occupent de hauts châteaux et des

édifices magnifiques, plus solides que le diamant. Comme les héros orientaux, les

occidentaux « ont reçu le pouvoir de contempler le palais le plus élevé et de se tenir

autour »[8].

4) ceci nous conduit directement vers le Centre du monde, axe cosmique autour

duquel le Monde s’étend, (la Montagne cosmique, la pays le plus haut, le Golgotha, la

Kaâba, le Mont Aventureux), ce qui fait que les Villes saintes sont centre du monde,

que les Temples sont des répliques de la montagne cosmique, que les fondements

des temples plongent dans les régions inférieures. La présence de l’eau noire,

rugissante et des cavernes qui entourent les châteaux célestes viennent là encore

en manifester la présence, il n’existe pas, dans le roman arthurien, de solution de

continuité entre le monde souterrain et le monde céleste. Dans le roman arthurien,

l’espace aventureux est valorisé dans un vision du monde centripète; relavant du

chaos il devient cosmos harmonieux[9], et les épreuves accomplies pour le

franchissement de ces espaces par les héros accédant en des pays en manque de

souverains, revisitent l’organisation de l’espace temps quand Gauvain en devient le

roi et Galaad le roi prêtre, forme achevée de l’ordre indo européen. On pourrait

aussi avec Michel Pastoureau, gloser sur la redondance de la couleur rouge dans ces

scènes, couleur dont il nous a montré ce qu’elle avait à voir avec la souveraineté.

Conclusion.

Le récit mythique arthurien comme les récits celtes ou orientaux sont des récits

symboliques, les espaces qu’ils mettent en scène « lieux singuliers, multiples et

vécus. Ces espaces singuliers sont fondés sur une étendue spirituelle, un « lieu pour

l’imagination, espaces profonds, intermédiaire entre le monde des formes

immuables et le monde sensible où les choses sont vouées à périr. Ils déterminent,

comme l’a écrit Magali Humeau, les « temps » de tout récit, temps sempiternel,

temps sans fin puisque voués à la répétition de la récitation ou de la relecture, (…)


temps mythiques comme ces espaces mythiques dont il s’agit désormais. Elle

rappelle que Gilbert Durand réconcilie le temps avec l’imaginaire : un « temps

retrouvé », recommencement, récit, fondateur du mythe et que ce temps du mythe

mène à un espace que Durand place désormais comme seconde forme a priori de la

fantastique[10] ».

Fonction du mythe qui consiste à se dresser en ces endroits comme force

subjective face à des futurs hypostasiés, face aux terreurs de l’histoire. Et nous

avons souligné le « non où » de ces architectures célestes que sont les châteaux du

graal.

Car, écrit encore notre collègue Frédérique Lerbet Sereni, « le mythe est une

histoire vraie, en ce sens qu’ « il décrit (...) l’irruption du sacré qui fonde réellement

le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui... Ce particulier de l’universel, et,

réciproquement, l’universel « ontologique » nous atteint nous, lecteur du 21ème

siècle, parce que le mythe a cette particularité de transcender l’histoire

particulière, généalogiquement particulière de chaque situation, pour atteindre

chacun. A la fois il nous atteint hors contexte et nous permet de re penser nos

sensibilités et nos connaissances dans leur contexte actuel.

C’est le nouage de l’imaginaire et du symbolique incarné dans des êtres non-réels,

qui, peut-être, contribue à nous construire dans notre réalité vibrante.[11] »

Et nous rejoindrons ici le philosophe René Guénon[12]: « quand les traditions se

réfèrent à ces ailleurs où perdurent les mainteneurs de La Tradition, écrivait-il

dans Le Roi du Monde, elles ne font pas autre choses que d’affirmer qu’aucune

entreprise humaine, culture, civilisation, ne peut apparaître ni se maintenir sans un

minimum de référence à la problématique qui constitue la figure de l’homme ».

Alors, le château aventureux figure d’une architecture céleste, certes, mais dans la

mesure où c’est bien de la construction de notre temple intérieur qu’il s’agit, est le

symbole et la figure récurrente et pérenne de l’aspiration « célestielle » du pèlerin

de l’absolu qui sommeille en chacun.


Bibliographie sommaire.

BERTIN Georges, La Pierre et le Graal, Paris, Vega, collection Horizons initiatiques,

2006.

BERTIN Georges, La Quête du Saint Graal et l'Imaginaire, Condé-sur-Noireau, Ch.

Corlet, 1997. Préface de Gilbert Durand.

Chrétien de TROYES, Le Chevalier de la charrette, édition bilingue de A. Foulet et

Karl O. Uitti, Paris, Bordas, Classiques Garnier, 1989.

Corbin, Henri, Avicenne et le récit visionnaire, Berg, 1973 ;

Durand Gilbert, Science de l’homme et Tradition, Paris, Berg International,

collection l’Ile Verte, 1979.

Guenon René, Le roi du monde, Paris, Editions traditionnelles, 1950.

La Légende arthurienne et la Normandie, sous la direction de J.-Ch. PAYEN, Condé-

sur-Noireau, Corlet, 1983.

Les romans de la Table Ronde, la Normandie et au delà, sous la direction de Michel

Pastoureau, Condé-sur-Noireau, Corlet, 1987.

La quête du Graal, Paris, Gallimard, La Pleiade, 3t. 1998-2003.

MARX Jean, La Légende arthurienne et le Graal, Paris, P.U.F., 1952.

Walter Philippe, Perceval, le pêcheur et le Graal, Imago, 2004.

Georges Bertin.

Angers, Prats de Mollo, Lugnasad, 2006.

[1] Nous utilisons comme sources, les éditions de référence soit : la Quête du Graal

parue chez Gallimard, collection de la Pléiade, 3t. et, pour le Lancelot en prose, la

collection Lettres Gothiques parue en Livre de Poche ainsi que le manuscrit du Mans

du 13ème siècle la Quête du Grand saint Graal, auquel nous avons accès.
[2] Walter Philippe, Perceval, le pêcheur et le graal, Imago, 2004, p.206 sq.

[3] Bertin Georges, La quête du Saint Graal et l’imaginaire, Corlet, 1997.

[4] Segos Mireille, BBSIA, 2003, p. 489.

[5] Bertin Georges, La pierre et la graal, Vega, 2006.

[6] Labbé Alain, Formes et figures du château du Graal, in BBSIA, 194, p 413.

[7] Corbin, Henri, Avicenne et le récit visionnaire, Berg, 1973.

[8] Ibidem, p. 163.

[9] Voicea Mihaela, La déconstruction de l’espace dans le cycle du Lancelot Graal,

BBSIA, 2003, p. 503

[10] Humeau Magali, L’espace/temps dans l’enseignement du dessin technique,

communication au CRAI, Angers, 2004.

[11] Lerbet Frédérique, Mythe et Education, à paraître Dervy.

[12] Guénon René, Le roi du monde, Paris, Editions traditionnelles, 1950.