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Revue économique

Structures de marché et formes de concurrence


Monsieur Joseph Hatem

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Hatem Joseph. Structures de marché et formes de concurrence. In: Revue économique, volume 12, n°3, 1961. pp. 500-513;

http://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1961_num_12_3_407470

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5oo

STRUCTURES DE MARCHÉ
ET FORMES DE CONCURRENCE

Cournot est parti du monopole simple pour construire un schéma de


concurrence pure et parfaite. Il suffit, pensait-il, d'adjoindre à cette unité
d'autres unités toujours plus nombreuses pour que soit de plus en plus
réduite l'influence exercée par chaque firme sur ses concurrentes et pour
que soit ainsi atteinte cette forme parfaite de marché qu'était, aux yeux
des classiques, le marché de concurrence. C'est en passant progressivement
de l'analyse des prix et des quantités en régime de monopole à l'analyse
de ces variables en régime de concurrence qu'il aborde ce problème
justement célèbre de deux vendeurs offrant sur un marché concurrentiel, l'un
du zinc, l'autre du cuivre à des producteurs de laiton (1).
Depuis la controverse entre Cournot et Bertrand, la discussion reste
ouverte, et la bibliographie de ce secteur de la théorie des prix est
devenue l'une des plus importantes de la science économique, mais le terme
lui-même d'oligopole a acquis une stabilité et une sorte de vie propre.
Son usage et les diagnostics qu'il fonde se répandirent avant que les
problèmes et les phénomènes qu'il recouvre ou signale n'aient reçu des solutions
et des interprétations satisfaisantes. Il n'est presque plus d'analyse réelle
ou monétaire, de structure ou de conjoncture qui ne l'utilise chaque fois
que la matière observée se trouve régie par un petit nombre de centres
de décision, ou chaque fois que le tissu économique présente en certains
de ses secteurs plus de résistance ou exerce plus de pression qu'en d'autres.
En effet, le genre d'analyse et de séquences que l'étude de l'oligopole
offre, est celui qui convient le mieux à la mise en ordre et à l'élucidation
des phénomènes qui impriment leur marque au monde économique
contemporain : phénomènes de groupes, de grandes unités nationales ou inter-

1. A. Couknot, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie


des richesses. Nouvelle édition publiée avec une introduction et des notes
de G. Luttaixa, Paris, M. Rivière, 1938.
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nationales et de concentration industrielle qui, loin d'être les dernières


manifestations du capitalisme, s'organisent au contraire pour durer,
modifier et plier à leurs propres visées et plans les règles du jeu économique.
Il est peu de chance que l'interprétation de ce monde puisse se faire
à l'aide des premières théories de l'oligopole occupées à rechercher des
équilibres de quantités (Cournot) ou de prix (Bertrand). Elles restent trop
apparentées, par les motivations et les conduites qu'elles mettent en scène,
à l'ensemble de la théorie classique des prix, dont elles sont en définitive
partie intégrante, pour décrire autre chose que des adaptations. Les
équilibres dont il importe d'analyser la nature et de retracer le déroulement
sont des équilibres de forces (2) entre unités géantes capables aussi bien
de s'infliger des pertes que de coopérer au sein de coalitions. Il est douteux,
dès lors, que les courbes traditionnelles d'offre et de demande et le genre
d'informations et de données qu'elles contiennent ou auxquelles elles
renvoient constituent les seuls éléments du problème, et suffisent à éclairer
l'action des vendeurs. La décision de A sur les prix ou les quantités ne
dépend pas seulement de la forme et de la position de ses courbes de
coûts, mais des réactions probables de ses rivaux : B, C, D... Ces réactions
et les motifs qui les sous-tendent sont variables d'un individu à l'autre,
d'une conjoncture à l'autre, de même qu'elles sont diversement appréciées
par ceux par l'action desquels elles sont déclenchées.
Dans une situation où la décision de la firme dépend des décisions
des autres partenaires, il devient impossible de déterminer un point
d'équilibre dont découlerait une solution unique.
Faut-il parler d'indétermination ? Oui, répond Fr. Machlup (3) dans
la mesure où indétermination signifie multiplicité de solutions et où
celles-ci sont recherchées par des traitements élaborés pour des situations
essentiellement différentes tels que les marchés de concurrence et de
monopole. Ici et là les vendeurs sont isolés et sans influence les uns sur les
autres, quoique pour des raisons dissemblables.
L'appareil traditionnel d'analyse, utilisant des fonctions de coût et des
fonctions d'utilité, sert à délimiter une zone à l'intérieur de laquelle
plusieurs solutions existent qui rendent compte de la manière dont se forment
prix et quantité sur un marché oligopolistique.

2. Cf. Gaibbaith, Le capitalisme américain. Le concept du pouvoir


compensateur. Trad. M.-Th. Génin. Paris, Librairie Médias, 1956.
3. Fr. Machlup, « Oligopolistic indeterminacy », Weltwirtschaftlichen
Archiv, Band 68, 1952, Heft I : 1.
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L'effort de la théorie contemporaine a consisté à analyser cette zone,


ses limites et les phénomènes dont elle est le siège. Elle l'a fait en s'en-
gageant dans deux voies : l'une sociologique et institutionnelle mettant
l'accent sur la lutte dans les relations entre les firmes, l'autre
mathématique analysant l'activité économique en termes de « jeu » et de stratégie.

1. Le social et l'institutionnel.

Dès que l'on abandonne les hypothèses de la concurrence complète et


que l'on aborde des structures de marché comprenant des éléments
d'oligopole ou de monopole, le social et l'institutionnel s'introduisent dans les
schémas d'explication.
Les conduites économiques apparaissent comme des conduites humaines.
Elles utilisent pour s'exercer les armes classiques des prix et des quantités
mais aussi les luttes, les pressions et les persuasions. Elles tirent leur
efficacité d'une série de facteurs aussi bien économiques qu'extra-économiques.
Ce sont pour les firmes : la dimension et l'étendue de leurs réserves; les
alliances qu'elles concluent à titre personnel ou fonctionnel avec des
centres actifs de l'économie, l'habileté et la sûreté de jugement de leur
chef, leur accès à des sources d'information.
Tout autant que le profit, des motifs comme la puissance, le prestige
ou la sécurité peuvent expliquer et fonder les conduites des agents
économiques. Cet aspect des conduites et des motifs, tenu pour
extra-économique par la pensée classique, est ce qui constitue la trame même de la
vie économique au sein des marchés où les vendeurs soutiennent entre eux
des relations d'interdépendance.

2. Le jeu et la stratégie.

Entre les conduites économiques et les jeux de stratégie il n'existe pas


seulement des points d'analogie mais des rapports de « stricte identité » (4) .
Ceci, d'après les auteurs de la Théorie de Jeux, est parfaitement clair
pour des marchés (duopole, oligopole, monopole bilatéral), où le résultat
recherché par chacun des vendeurs ne dépend pas de sa seule action mais
aussi des conduites et des réactions de ses autres partenaires. Chaque
vendeur est confronté avec deux séries de variables. L'une porte sur les

4. J.V. Neumann and O. Mobgenstebn, Theory of games and economic


behavior, Princeton, Princeton university Press, 1Ö47, p. 2.
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éléments physiques de sa production, sur les caractéristiques de la demande,


sur tous éléments qui, s'il était en situation de « vendeur isolé » sur le
marché, suffiraient à sa politique de maximation. L'autre série de variables,
soumise à l'aléa des conduites rivales, introduit un facteur d'incertitude
dans la manière dont le vendeur maxime son profit ou tout résultat jugé
par lui utile. Pour lever cette incertitude, le vendeur devra, en toute
éventualité, même lorsque les conduites de ses rivaux lui sont le plus
défavorables, agir de telle sorte qu'il obtienne toujours le meilleur résultat,
ou celui qu'il estime le moins mauvais.
Les cheminements qui viennent d'être sommairement évoqués, mettent
l'accent sur deux aspects de la concurrence : la lutte et la stratégie qui
prennent une signification particulière dans Competition among the Few,
de W. Fellner (5).

Se servant des théories du duopole, W. Fellner vise à en élargir le


champ d'application (oligopole, oligopoloïde et monopole bilatéral); il les
enrichit d'une psychologie plus réaliste; il étend le nombre des variables
initialement contenues; il rattache son schéma d'explication à un milieu
donné : institutionnel et même éthique. Les fonctions d'offre et de
demande sont confinées dans un rôle de garde-fou; elles ne forment de
part et d'autre qu'une sorte de lisière enfermant une zone de contrats
possibles (« bargaining ranges ») . Ces fonctions traditionnelles de
production et d'utilité ne préjugent aucune politique particulière tendant à
atteindre tel point dans la zone qu'elles cernent plutôt que tel autre. Que
se passe-t-il dans cette zone ? Ses limites sont-elles extensibles ? Ses
différents points intérieurs possèdent-ils les mêmes propriétés pour les
différentes stratégies de marché ? Y a-t-il un point privilégié dans le sens de
l'équilibre ? L'équilibre lui-même est-il concevable ?
Nous reprendrons le raisonnement de l'auteur sous les deux rubriques
suivantes : 1. Structures oligopolistiques et conduites convergentes; 2. Profit
du groupe et profit de la firme.

5. W. Fetxner, Competition among the few, oligopoly and similar


market structures, New York, A. Knopf, 1949.
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Structure« oligopolistiques et conduites convergente«

a) L'interdépendance conjecturale. — Chaque firme de ce groupe


est d'une taille telle que tout mouvement de sa part retentit sur les variables
du marché. Ce problème se pose lorsque le groupe concurrentiel se rétrécit
de manière que chaque individu (vendeur ou acheteur, dans le cas où la
variable est la quantité) vende ou achète une partie tellement importante
du marché que son action se répercute sur les autres vendeurs ou acheteurs.
L'individu devra dès lors tenir compte de la réaction possible des
concurrents en réponse à sa propre politique.
Dans les modèles de Cournot, de Bertrand ou d'Edgeworth, les parties
étaient supposées réagir à une valeur donnée de la variable (output ou
prix) du concurrent. Leur comportement était fondé sur une variation
conjecturale nulle. Ainsi, elles pouvaient tracer leur courbe d'offre
individuelle en soustrayant de la demande du marché (elle aussi connue)
l'offre du concurrent. Ce modèle de comportement ne satisfait plus, car
il est construit sur une hypothèse fausse : la constance de la variable
du concurrent. En réalité, chaque duopoleur entreprend une action en
conjecturant une réaction particulière de la part de l'autre, en même temps
que ce dernier agira en fonction de ce qu'il suppose être la réaction de
son rival. Dans cet état d'interdépendance, la courbe d'offre pour le
vendeur ou la courbe de demande perdent leur signification et sont même
inexistantes, car la politique individuelle ne dépend pas seulement de la
fonction de production (coûts), et de la fonction d'utilité (demande), mais
également de l'attitude et de la politique du ou des concurrents. Cette
interdépendance conjecturale est pour Triffin (6) une caractéristique
essentielle du duopole. Il en va de même de l'oligopole; il reproche à J. Robinson
de l'avoir négligée; le critère de l'élasticité de la demande à l'entreprise
n'ayant d'utilité que pour l'étude d'une firme isolée.
Si l'emploi des fonctions de production et d'utilité n'est pas adéquat
pour l'étude de la formation des prix et des quantités relatifs dans ce
domaine du « few » et s'il faut absolument un outil d'analyse, c'est aux

6. « Monopoly in particular equilibrium economics », Econometrica,


avril 1941.
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courbes d'indifférence — telles que Pareto (7) voulait qu'elles fussent


construites — qu'il faudrait recourir. Elles permettent, en effet, d'intégrer
dans un même diagramme un certain nombre de variables (prix, output,
coût de vente, différenciation du produit, etc.) pour des valeurs
alternatives des variables du concurrent. Mais l'emploi de ces courbes ne nous
permettra pas pourtant d'analyser ce qui se passe dans un milieu
dynamique; il ne nous livrera qu'une vision statique ou, à la limite, une vision
de statique comparative. Nous préférons la méthode de Fellner qui consiste
à recenser et à relier les variables du marché par harmonisation des forces
relatives des parties dans un schéma d'explication qui, bien que flou ou
moins mécaniciste, a cependant l'avantage d'être dynamique. Cette méthode
est celle des quasi-ententes qui naissent d'une situation d'interdépendance
conjecturale.

b) La coordination spontanée. — La deuxième caractéristique du


« petit nombre » est la coordination spontanée des différentes politiques
individuelles des entreprises oligopolistiques. C'est, en quelque sorte, la
traduction sur le plan positif de l'interdépendance conjecturale. Comme
cette dernière, elle apparaît lorsque l'importance relative de la firme est
grande dans ses relations avec le marché. Il n'est point nécessaire que le
marché soit uniquement formé de grandes unités; celles-ci peuvent
coexister avec des entreprises atomiques; la coordination spontanée s'en trouvera
alors plus réduite.
Dans un milieu concurrentiel atomique, pour que les firmes s'entendent
sur un comportement concerté, sur une quasi-entente, il faut qu'elles soient
animées d'un esprit de corps — hypothèse peu vraisemblable — ou qu'elles
subissent, pour ce faire, une contrainte extérieure pénalisant celui qui ne
s'y conforme pas (l'organisation syndicale du travail). Lorsque le milieu
concurrentiel se réduit à quelques grandes unités, chacune saura
d'expérience que, si elle s'écarte de cette coordination spontanée qui s'est traduite
par une quasi-entente, les autres membres à leur tour ne manqueront pas
d'y contrevenir. Ainsi la sanction attachée à la violation d'une quasi-entente
n'appartient pas à une idéologie ou à un principe supérieur, mais c'est
un élément intrinsèque du mécanisme de la coordination fondée sur un

7. Contrairement à Edgeworth, Pareto voulait partir des courbes


d'indifférence données par l'expérience pour construire son équilibre, et
refusait de les dégager d'une base subjective (ophélimité). Cest l'intention que
nous retenons, peu importe si Pareto y a échoué ou réussi.
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calcul mercantile : la crainte des représailles que cette violation entraînera


de la part des autres. Est-ce à dire que ces entérites ou quasi-ententes
lieront les concurrents indéfiniment et sans modification ? Pour l'instant,
nous ne faisons que poser la question.
Hides (8), dans son compte rendu sur Marktform und Gleichgewicht,
estime que : « C'est un des grands mérites de Chamberlin, dans son
analyse du duopole, d'avoir montré comment le modèle de marché doit
conduire à une combinaison tacite (quasi-entente) et c'est une sérieuse lacune
chez Stackelberg de n'y avoir pas prêté attention ». Outre une différence
de terminologie, la solution suggérée par Chamberlin s'éloigne de celle
de Fellner. Pour le premier, lorsque les influences « directes et
indirectes » (9) sont prises en considération, le résultat est identique à celui
engendré par un monopole.
A ce niveau de l'analyse, nous voyons sans peine comment Fellner peut,
contrairement aux théories classiques de l'oligopole, parler d'une maxi-
mation du profit global du groupe. Cette idée qui forme le soubassement
de son schéma théorique pur est l'aboutissement logique des prémisses
dont il est parti.
Sous un climat oligopolistique, les parties sont interdépendantes et elles
en sont conscientes. Après une période de concurrence par le prix pour
jauger leur force relative, elles préféreront, si elles sont rationnelles, aux
impasses auxquelles aboutissent les duopoleurs de Bertrand et d'Edge-
worth, une coordination tacite de leur politique respective. Cette
coordination spontanée sera d'autant plus complète que la « maturité » de
l'oligopole considéré est avancée; elle tendra ainsi à englober toutes les variables
de marché (prix, output, produit et coût) dans une quasi-entente. En
présence de ce « pool » des ressources des firmes et pour une courbe de
demande donnée à l'industrie, il devient possible de choisir le point sur
cette courbe rendant le profit du groupe maximum. Cette maximation
globale du profit assure, de plus, aux différentes firmes la part maximum de
profit individuel que leur permet d'atteindre leur force relative sur le
marché.
Chamley, se servant de la technique des courbes d'indifférence et de
réaction (à la Stackelberg) , démontre l'existence d'une « courbe des
ententes » formée par les points de tangence des lignes d'indifférence de

8. The Economie Journal, juin 1935, p. 334.


9. L'effet indirect, c'est l'effet de la politique d'un duopoleur sur lui-
même conjugué avec l'effet de la politique de l'autre vendeur.
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A et B prises deux à deux. Les différents points de cette « courbe des


ententes » permettent à « plusieurs vendeurs étroitement interdépendants,
de réaliser chacun à part soi la recette nette maximum, sans égard pour
l'intérêt des partenaires et donc pour le montant de la recette globale.
Celle-ci dépendra d'un rapport de forces entre les intérêts en conflit» (10).
Les courbes de réaction de Fellner, dans son modèle de transition vers
les quasi-ententes, intègrent ce rapport de forces resté extérieur au système
de Chamley. Construites par le satellite, elles délimitent une zone de
valeurs aux variables du marché telle qu'en choisissant un point dans cette
zone, le choix que le leader aura fait ne donnera pas aux satellites une
part de profit plus grande que celle qu'ils auraient eue en considération
de leur force relative.
Toujours dans le cadre de la théorie pure de l'oligopole, Fellner
distingue deux modèles de quasi-ententes, deux méthodes susceptibles d'offrir
aux parties la recette individuelle optimum par maximation des profits de
l'industrie.

Pour un oligopole indifférencié. Si les différentes entreprises possèdent


des courbes de coûts identiques et horizontales, la coordination (quasi-
entente) doit régler le sort des seules variables classiques, c'est-à-dire les
prix et les quantités. Les variables modernes dynamiques sont des
paramètres, hors de l'atteinte de la concurrence. Comme il n'y a pas de
différenciation de produit, le prix sera unique sur le marché et par conséquent
un simple partage du marché suffira à rendre maxima les profits de
l'industrie oligopolistique et, par ricochet, les recettes individuelles des parties.
Cet iso-partage de marché est, en même temps, un iso-partage de profit.
Une seule limitation : dans le cas où les courbes de coûts, bien
qu'identiques, sont décroissantes ou croissantes, le « pool » de l'output ou celui
du profit deviennent nécessaires à cette maximation.
Le processus menant à cet iso-partage du marché est différent suivant
que l'industrie est orientée par un leader ou non. Dans le premier cas,
celui-ci choisira sur la courbe de réaction du ou des satellites, ci-dessus
décrite, un point tel qu'ils ne puissent obtenir plus que ce à quoi ils ont
« droit » en considération de leur force relative. Dans le modèle
symétrique (absence de leader), l'iso-partage du marché est précédé d'une période
de tâtonnements par variation du prix.

10. P. Chamley, L'oligopole, Collection Théoria, P.U.F., 1944, p. 63.


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Pour un oligopole différencié. C'est alors l'entrée en scène des variables


dynamiques (11). L'hypothèse simplificatrice de l'identité et de
l'horizontalité des coûts des différentes entreprises est nécessairement écartée. Ce
cas se distingue du précédent par l'arbitrage des acheteurs; c'est de leur
choix que vont dépendre, pour des prix identiques, les partages du marché
ou des profits en fonction des différences de qualités que présentent les
produits et de la plus ou moins grande intensité et efficacité de la
publicité qui les entoure. La coordination devra être ici plus étroite; elle doit
dégager, étant donné les différences de qualité des produits, leur coût de
vente, une différence de prix entre les diverses marques telle qu'une courbe
d'iso-partage de profit offre à chacun la recette optimum. Une telle
pratique suppose la coordination des diverses productions et un système de
compensation inter-firmes. En réalité, cette dernière exigence nous éloigne
de l'entente tacite. Des négociations deviennent alors nécessaires,
aboutissant à de véritables ententes.
Le principe sous-jacent de la maximation du profit global du groupe
oligopolistique ne pouvait être traité à l'aide des instruments d'analyse
des vieux théoriciens de l'oligopole. La courbe de réaction (Cournot)
notamment, était construite sur une fausse conjecture de comportement
(variable paramétrique du concurrent). Améliorée par la possibilité de sa
variation conjecturale différente de zéro, cette courbe restait encore
applicable à un comportement fondé sur la seule maximation du profit
individuel. Fellner entreprend alors de construire une courbe de réaction
contenant un élément d'entente, de façon que ses différents points puissent
être acceptés par les parties, leader comme satellite, et en second lieu qu'elle
puisse refléter leur force relative. Il y aura vraisemblablement, au lieu
d'une courbe de réaction, toute une zone limitée par deux de ces courbes
qui remplissent cette double caractéristique en tous leurs points.

II

Profit du groupe et profit de la firme

Sous l'angle de la théorie pure, la maximation du profit ne souffre pas


de limitation, pourvu que cette politique s'entende de la longue période
et que le profit soit convenablement défini par toute la constellation des

11. Variation du produit, variation spatiale, variation du coût.


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conditions qui le rendent, avec ou sans croissance, reproductible de période


en période. Dans un schéma de concurrence pure et parfaite, la technique
de la maximation est objective et mécaniciste. L'individu placé en face
d'un système! de courbes et pour un prix sur lequel il sait n'avoir aucune
influence, rend ses recettes maxima en produisant un output égal à
l'abscisse du point d'intersection de ses courbes de coût moyen et de
coût marginal (longue période).
En réalité, et pour des structures de marché oligopolistiques, l'activité
économique peut être divisée analytiquement en deux démarches : l'une
correspondant à un comportement créateur du profit et l'autre à un
comportement distributeur du profit. L'explication concurrentielle les
confondait pour deux raisons : 1° l'agent économique est sans influence sur le
prix courant de son produit et sur les prix des facteurs; 2° sa politique
se limite à un déplacement sur l'axe des x de manière à atteindre un output
rendant égaux ses coûts moyens et marginaux. Aucune alternative ne se
présente.

a) Le comportement créateur du profit. — Le concept de profit,


tel qu'il apparaît à travers l'optique concurrentielle, ne peut être manié
dans une situation monopolistique ou oligopolistique sans en spécifier et
en préciser le contour. La méthode marginaliste — maximation du profit
par égalisation du coût marginal et du revenu marginal — bute contre un
obstacle : l'imprécision des prévisions des profits espérés. Pour éviter les
pertes dues à un déplacement vers la gauche de la courbe de demande
et vers le haut de la courbe de coût, l'entrepreneur se constituera une
marge de sécurité qui lui permettra de faire face à ces déplacements sans
subir des pertes. Il peut alors s'appliquer à maximer cette marge ou
préférer une solution intermédiaire entre cette politique et celle de la
maximation du profit. Si l'on intègre les considérations de longue période, il
apparaît plus logique de parler de la maximation de la valeur nette
présente de l'entreprise pour rendre compte des limitations à l'exploitation
des opportunités de courte période que posent les phénomènes de
complémentarité ou de substitution d'un même produit dans le temps, la
concurrence potentielle des « outsiders » et la possibilité d'un interventio-
nisme de la part de l'Etat ou de groupes d'intérêts lésés. Ce concept de
la valeur nette de l'entreprise correspond aux profits espérés augmentés
des gains de capital espérés. Cette notion rappelle ce que H. Denis qualifie
d' « élévation de rendement du capital ».
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Le profit ainsi défini, il convient d'étudier l'influence du comportement


du groupe oligopolistique sur sa grandeur globale réelle et non plus
théorique. En d'autres termes, nous abandonnons le schéma de la maximation
pure pour déterminer la grandeur du profit en fonction des relations qui
se nouent entre firmes oligopolistiques.
Nous avons vu qu'il existe dans l'oligopole une tendance vers la
maximation du profit de l'industrie. Normalement, pour que toutes les firmes
s'y conforment, il faut que le marché soit « transparent », et qu'elles
sachent reconnaître le point qui rende le profit global maximum,
interpréter correctement tout mouvement du rival et distinguer un mouvement
entrepris en vue de cette maximation ou en vue d'une « concurrence au
couteau ». En fait, aucune firme ne peut connaître exactement ce point
et n'est en mesure de sonder les intentions véritables du ou des
concurrents. La crainte qu'un déplacement vers une quasi-entente ne soit
considéré par les autres comme ouvrant une période de concurrence agressive,
freine cette tendance vers la maximation et réduit le montant du profit. Ce
comportement, a-t-on dit, crée un coude dans la courbe de demande au
prix courant, et la courbe de revenu marginal correspondante présentera
une discontinuité.
Ajoutons que parmi les variables du marché, il en est dont la grandeur
ou les manifestations ne peuvent être correctement prévues pour une période
relativement longue. Leur valeur aujourd'hui ne peut être connue, «
capitalisée », de manière à1 être contrôlée par la quasi-entente qui doit refléter
la force relative de chaque firme du groupe. Ces variables dynamiques se
rapportent aux améliorations des méthodes de production, à la variation
du produit et à la publicité, et ne sont pas soumises au mécanisme de la
coordination spontanée. De même que restent en dehors des quasi-ententes
(par refus du pool) et font dévier de la maximation du profit global,
les différences de coût entre les firmes et la non-homogénéité des produits.
Ces variables demeurent soumises à la concurrence. Ainsi la coordination
spontanée sera moins complète et le profit de l'industrie inférieur au profit
global possible. Il faut noter cependant l'existence d'une sorte de cycle
oligopolistique : lors de la naissance du groupe, toutes les variables, y
compris le prix, sont l'objet d'une concurrence. Plus tard, celle-ci ne
portera plus sur les prix, et lorsque l'oligopole aura attient sa maturité, elle
sera éliminée des variations dynamiques, ou du moins, elle sera
sérieusement limitée. La quasi-entente complète devient dès lors possible tant
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que les forces relatives sont connues et stables. Dès qu'elles varient, la
quasi-entente est rompue et un nouveau cycle recommence.
Cette analyse des relations entre firmes nous a permis de déterminer
l'une des bornes de la zone des contrats possibles, la fonction d'offre,
l'autre borne étant constituée par la fonction d'utilité. Ce sont les deux
composantes du profit global qu'il convient à présent d'imputer aux
différents oligopoleurs.

b) Le comportement distributeur du profit. — Nous avons vu


que les fonctions traditionnelles délimitent une zone de contrat mais
qu'elles sont incapables de déterminer le point dans cette zone dont vont
dépendre les prix et les outputs relatifs. Le problème de leur formation
est bien trop complexe pour qu'il soit résolu par les courbes d'offre et de
demande individuelles. Nous avons vu même que celles-ci sont
inexistantes dans une structure oligopolist! que. Il faut recourir à un autre
appareil d'analyse : la force contractuelle relative à la firme. Celle-ci dépend
de données extérieures et de données de structures internes de l'entreprise.
1° Données extérieures ou institutionnelles : c'est en quelque sorte le
climat social (degré d'évolution de la société), politique (libéralisme ou
dirigisme) et la phase de conjoncture (prospérité ou dépression) dans
lesquels baigne l'agent économique.
2° Données internes ou structurelles : la force relative de la firme est
accrue par la concentration du pouvoir dans l'entreprise, par ses avantages
de coûts, la supériorité de son produit, la technique de ses ventes et par
un état favorable de sa trésorerie.
Lorsque tous ces éléments sont connus et correctement interprétés par
les parties, qu'aucune ne surestime sa propre force ou reste mal informée
de celle du concurrent, l'indétermination dans la zone des contrats est
levée et chaque firme reçoit le profit qui correspond à sa force
contractuelle. Ce partage des gains n'est pas stable ; tout changement dans la force
relative nécessite une nouvelle appréciation des données du marché.
Se reconnaître indépendantes n'implique pas que les parties cesseront
de tendre à la maximation de leur profit individuel. Seul le hasard fera
que la somme des recettes individuellement maximées dégagera le profit
global le plus grand (12). Cette remarque de Rothschild soulève la ques-

12. Rothschild, « Fellner on competition among the few », Qva/rt. Journ.


of Economics, février 1952.
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tion de la stratégie d'élimination. Il semble que le mécanisme de


coordination spontanée de Fellner soit incompatible avec une telle attitude.
D'ailleurs, celui-ci note que la concurrence par le prix n'est jamais la principale
caractéristique de l'oligopole. C'est seulement une méthode pour jauger
(« testing ») la force relative de l'adversaire. Cette opinion méconnaît le
travail préparatoire à la quasi-entente. En effet, étant donné la technique
de la courbe de réaction de Fellner, nous savons que si le satellite traçait
une courbe de réaction lui adjugeant une recette supérieure à celle
correspondant à son « bargaining power » réel, le leader refuserait de choisir
ses valeurs sur cette courbe. Une période d'instabilité s'ensuivrait qui
pourrait être fatale au satellite si sa force relative était très au-dessous de celle
du concurrent, ou, si les forces relatives étaient sensiblement égales, qui
pourrait être l'occasion pour les parties de mieux apprécier leur puissance
relative et d'arriver ainsi à une quasi-entente. La « quasi-agreement » est
en quelque sorte le résultat d'une sélection au cours de laquelle les plus
faibles (13) auront été éliminés pour laisser la branche oligopolistique entre
les mains de partenaires de taille comparable. L'oligopole pourrait ainsi
être défini comme une structure pour « les forts », mais non pour les
« violents » (14) .
La quasi-entente n'est donc pas une hypothèse particulière qui détourna
l'attention de Fellner des autres stratégies : élimination et influence. Elle
les contient toutes en ce qu'elle prend pour cadre la longue période et
par là intègre l'effet d'une concurrence potentielle; en effet, ceux qui ont
été éliminés peuvent tôt ou tard reprendre la lutte. Nous sommes loin
des duopoleurs qui ne voient pas « plus loin que leur nez » comme Edge-
worth définissait ceux de Cournot. Ici, ils sont d'une rationalité parfaite;
tout est prévu, rien n'est laissé au hasard (15).

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L'étude de l'oligopole de Fellner émerge dans une période où les


notions accoutumées ont subi de sérieuses atteintes. La « scientification »

13. Etant donné l'exigence de la maximation du profit de l'industrie.


14. Le « leader » de Fellner joue le rôle d'un arbitre qui ayant sondé
les possibilités du marché comme les intentions des parties et défini leurs
« droits » (leurs forces relatives) leur impartit des positions dont la
combinaison dégage pour le groupe en tant qu'un tont, le produit maximum pour
le plus grand intérêt de tous.
15. L'étude du milieu social et éthique proposée par Fellner comme
déterminant la force relative de la firme est, à cet égard, symptomatique.
MARCHÉ ET CONCURRENCE 513

de l'économique obtenue par une représentation mécaniste de l'activité et


des relations économiques est une démarche de l'esprit, et ne peut être
davantage. Cette optique laisse échapper trop de phénomènes réels,
surtout lorsqu'il s'est agi d'explorer des ensembles réduits (monopole
bilatéral, oligopole). La formation des prix dans ces structures doit
apparaître comme un rapport de forces entre les partenaires et entre ceux-ci
et « l'environnement ». Si un équilibre est concevable, c'est à ce double
équilibre qu'il faut penser et non pas à l'équilibre des quantités
demandées et des quantités offertes. « La force, le pouvoir et la contrainte» (16)
sont des biens économiques dont il faut faire le raccord à la théorie
économique. En ce sens, l'analyse de la « relative strength » de Fellner est
une première ébauche qui tend à rechercher les coordonnées de la force
de l'agent économique dans les différents milieux sur lesquels se situe
son activité. Le marché n'est plus un espace bi-dimensionnel (output et
prix) ; d'autres dimensions sont à prendre en considération. A la variation
du produit (et de l'espace) et à la variation de la publicité employées
par Fellner, il faut, à notre avis, ajouter une cinquième dimension :
l'environnement. Peut-être nous permettra-t-elle, conjuguée avec l'analyse de
Fellner d'une part, et les enseignements des théories sur la concurrence
monopolistique d'autre part, de faire le chemin inverse de celui pratiqué
par Cournot ? Pourrions-nous, en d'autres termes, en partant d'un état
concurrentiel intégral suivre les transformations structurelles d'une firme
ou d'un groupe de firmes qui les conduisent au marché oligopolistique ?
Cette évolution a-t-elle été historiquement observée; n'est-elle pas en
contradiction avec la théorie de l'évolution de Schumpeter ? Il n'est pas sans
intérêt, pour la théorie comme pour la politique, de savoir à partir de
quel état (de concurrence ou de monopole) sont nées les industries oligo-
polistiques concrètes. L'étude de la dimension de la firme (17) et de sa
croissance dans un environnement dynamique, pourrait constituer un travail
d'approche pour libérer progressivement la firme du réseau du « grand
nombre » et l'introduire dans le « royaume du petit nombre ».

J. HATEM

16. Fr. Perboux, « Esquisse d'une théorie de l'économie dominante ».


Economie appliquée, août-sept. 1948.
17. Feixnek, Competition among the few, pp. 44 et suiv.

Revue Economique — M>3 , 1961 33

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