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MONIER

Pères

de l'Église latine
MORCEAUX CHOISIS

CLASSE DE CINQUIÈME

SIXIÈME ÉDiTiON

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PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSTELGUE
J. DE GIGORD, Éditeur

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PROPRIÉTÉ DE

J. DE GIGORD

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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Morceaux choisis des Pères de l'Église latine, annotés


à Fusage des classes. In -18 raisin cartonné.
Classe de cinquième 2 >>

Classe de quatrième 2 »

Classe de troisième 2 »
MORCEAUX CHOISIS
DES PÈRES DE L'ÉGLISE LATINE

PAR

M. L'ABBE MONIER

CLASSE DE CINQUIÈME

SIXIEME EDITION
REVUE ET CORRIGÉE

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PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE
J. DE GIGORD, Éditeur
RUE CASSETTE, 15

1912
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J
PREFACE
DES PRÉCÉDENTES ÉDITIONS

PREMIERE EDITION — 1869

De la polémique encore récente, et trop ardente peut-être,


entre les partisans des classiques païens et ceux des classiques
chrétiens, il est sorti comnrie un compronnis qui réunit aujour-
d'hui les champions des deux camps.
De part et d'autre, on est resté d'accord que, sans exclure les
classiques païens, qui resteront toujours les modèles de la
meil leure latinité, on devait admettre, dans une mesure légitime,
les classiques chrétiens, qui égalent souvent les premiers par
la beauté littéraire et les surpassent presque toujours par la
noblesse des sentiments et Télévation des pensées.
Ce principe posé et admis, il restait à en faire l'application.
Pendant que les latinistes discutaient, un modeste et pieux
savant préparait ia conclusion pratique du débat, en consacrant
ses veilles à l'étude de la Patrologie latine.
Les Mélanges littéraires de l'abbé Gorini, renfermant plus de
1^000 extraits empruntés à cent auteurs chrétiens, avec notices,
notes et une excellente traduction en regard, présentent, par le
nombre, la variété, le choix et le goût des citations, la collection
classique la mieux étudiée et la plus complète qu'on puisse désirer.
C'est de ce riche fonds que nous avons tiré les Nouveaux
Classiques latins, que nous ofTrons en toute confiance à ceux
qui veulent améliorer l'enseignement en y introduisant l'élé-
ment chrétien.
C'est une pensée chrétienne qui a inspiré notre travail. Nous
le dédions et confions au zèle des maîtres chrétiens: c'est sur
eux que nous comptons, après Dieu pour lui faire porter des
,

fruits.

DEUXIÈME ÉDITION — 1873


En faisant paraître, il y a peu d'années, le premier volume
de nos Nouveaux Classiques latins , nous recommandions cette
modeste publication au zèle de tous ceux qui ont vraiment à
cœur défaire passer dans le domaine de la pratique le programme
que le Saint-Siège traçait à l'enseignement chrétien, dans la
célèbre encyclique qui mit fin, en 1853, à la conlroverse sur les
classiques: ,..ut... germanam dicendi eloquentiain scribendique
elegantiam, tum ex sapientissimis sanctoricm Patrum operibus,
tum ex clarissimis etfinicis scriptoribus ab omni labe purgatis,
addiscere... valeant.
Notre appel a été entendu.
La preuve en est dans cette deuxième édition dont nouscommen-
VI AVANT-PROPOS
çons aujourd'hui la publication, et à laquelle nous avons été obli-
gés de mettre la main presque avant rachèvement de la première.
La preuve en est surtout dans Jes transformations pro-
fondes que nous y avons fait subir à notre travail, et qui,
pour la plupart, sont le fruit des avis aussi judicieux que
bienveillants par lesc|uels un grand nombre de maîtres chrétiens
ont bien voulu, ainsi que nous les y avions invités, nous trans-
mettre les résultats de leur expérience de sorte que, à partir de
:

cette édition, nos Classiques pourront à bon droit être considérés


par nos zélés correspondants comme une œuvre collective, la-
quelle, s'il plaît à Dieu et s'ils veulent bien, de leur côté, nous
continuer leur précieux concours, ira toujours en s'améliorant.
La première amélioration introduite dans ce volume consiste
dans le choix même des extrails, qui a été revu avec le plus
grand soin, dans le but particulier de rendre les exercices de
version plus accessibles à l'intelligence des élèves.
Dans le même but, nous avons multiplié les notices et préam-
bules destinés à donnera l'élève une idée générale de chaque frag-
ment à traduire, en le transportant, par l'exposé hi-torique des
circonstances, dans le milieu oij se meut la pensée de l'auteur.
C'est là aussi l'objet principal des notes abondantes que
nous avons ajoutées au bas des pages, et dans lesquelles nous
avons le plus souvent visé à l'explication des choses plutôt qu'à
celle des mots.

AVANT-PROPOS
DE LA TROISIEME EDITION
En donnant au public cette troisième édition de nos Extraits
des Pères latins, nous obéissons au vœu plusieurs fois exprimé,
et d'une façon trop bienveillante pour nous, dans les récents
congrès de V Alliance des maisons d'éducation chrétienne ^
Cette bienveillance même nous imposait le devoir de rendre
ces modesies classiques moins indignes de la faveur qui leur
était accordée : nous les avons donc soumis à une nouvelle et
sévère revision.
La plupart des textes ont été scrupuleusement collationnés
sur les édiiions critiques parues dans ces dernières années, en
particulier sur celles du Corpus de l'Académie de Vienne.
Les notes ont été pareillement revues avec soin. Elles s'atta-
chaient plutôt dans les éditions précédentes , à l'explication des
,

C'est aux membres de ces con-


^ M»-"Martin notre éminent collabo-
,

grès que se rapportait par antici- rateur de la première heure Gratu-


:

pation la parole que le Souverain laiur autem tibi Sanctissimus Pater


Pontife daignait adresser dans une quod tiio operi bénévole n a, jamfavor
lettre latine du 28 mars 1874, à prudentium vlrorum accesserit.
AVANT-PROPOS VII

choses; nous avons cru devoir y faire une plus large part aux
observations grammaticales, en signalant au passage les expres-
sions et les tours contraires aux bons usages de la langue.
C'était là, nous semblait- il, l-- meilleur moyen de prévenir
Tunique objection sérieuse que l'on puisse opposer à l'introduc-
tion des auteurs chrétiens dans l'enseignement classique.
Un autre procédé plus radical a été indiqué dans ces derniers
temps : il consisterait à corri.trer les textes eux-mêmes pour les
rendre entièrement conformes aux règles communes exposées
dans les grammaires.
Certes, l'idée de proposer à nos jeunes élèves, comme sujet
d'exemce, un latm remanié ou de faciure moderne ne nous
défdaît aucunement. Nous approuverions fort, nous désirerions
même qu'un bon latiniste fit pour l'histoire ecclésiastique ce
que Lhomond a fait [)Our les hommes illustres de Rome. Mais
il faut convenir pourtant que la lecture du De vins, quelque
intéressante qu'elle puisse être, ne dispensera jamais ae celle
de Tite-Live ou delacite, et nul n'osera proposer de ramener
ces derniers, en les dépouillant de leurs idiutismes, au type
cicéronien.
Ce que nous ne ferions pas pour Tacite, nous pouvons d'au-
tant moins le faire pour nos auteurs chrétiens que la langue
de ceux-ci n'est point pour nous une langue morte cette langue, :

nous la parlons, nous prêtres, tous les jouis, et nos élevés,


dans une certaine mesure, la parlent avec nous.
Nous leur donnons à lire, et même à apprendre par cœur le
Nouveau Testament* or les idiotismes de la langue des Pères
se rencontrent à chaque pas dans notre Vulgate latine : porte-
rons-nous la main sur ce texte consacré?
Nous récitons, et nos élèves récitent avec nous leurs prières
en latin : nous déciderons- nous à raiurer la formule du signe
de la croix, qui s'ouvre par un emploi incoirecl de la [>répo-
sition in^? corrigerons -nous, dans la première invocation du
Pater, ce pluriel du mot caelum, dont on ne trouve qu'un seul
exemple dans Lucrèce 2, et, au premier article du symbole des
apôties, la construction Credo m
Deum, dont la théologie
nous fait admirer le sens profond, mais dont les dictionnaires
ne nous offrent aucun exeniple classique 3?
Enfin, nos élèves nous servent le messe il nous faudra donc :

modifier, à leur intention, dès Vlntroiho ad allare Dei, ce sin-


gulier altare plus étranger encore à la langue clasnque que le
pluriel de caelum^, et cette formule de l'évangile, In illo tem-
pore, qui ne s'emploie correctemejit, comme chacun sait, que
dans le sens de « en cette circonstance critique ^ ».
On le voit, le système proposé nous mènerait bien loin.
Il nous a donc semblé qu'il valait mieux respecter les textes,

^ Voir plus bas, p. 10, n. 7. Cf. ^ Cf. p. 107 , n. 5.


page 107, note 2. "*
Cf. p. 219, n. 7.
* Cf. p. 66, n. 3. /N 5 Cf. p. 72, n. 2.
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yiii AVANT-PROPOS
et que les droits de la latinité classique seraient suffisamment
sauvea^ardés en sisfnalant à l'attention du lecteur les formes do
lan orage qui s'en éloignent.
C'est ce que nous avons essayé de faire dans nos annotations.
D'aucuns nous reprocheront de l'avoir fait avec une excessive
prolixité; d'autres, au contraire, nous reproclieronl peut-être
trop de parcimonie. Les derniers auraient raison, si nous avions
eu la prétention de donner de nos textes un commentaire com-
plet. Mais telle n'était pas noire pensée. C'est aux professeurs
que nous nous adressons la plupart du temps, et nous le faisons
au moyen de simples indications, qu'il ne leur sera pas difficile de
compléter par analogie, surtout s'ils veulent bien recourir aux
ouvrages spéciaux auxquels nous nous référons de temps en temps.
Avec ces précautions l'explication des auteurs chrétiens, loin
,

de présenter des inconvénients, aura un double avantage.


Par cette confrontation perpétuelle entre les deux îangues,
le professeur aura souvent l'occasion de mieux faire comprendre
à ses élèves, en l'exposant avec plus de précision, la portée des
règles classiques. Non que nos textes chrétieiis soient destinés
à jouer, dans l'enseignement du latin, le rôle détestable de ces
exercices de cacographie usités autrefois daus les écoles. Les
particularités de la langue des Pères, surtout dans les extraits
que nous choisissons, sont rarement des fautes brutales : elles
sont plutôt le résultat de cette évolution naturelle dr nt M. Gaston
Boissier, dans une de ses leçons au Collège de France, saisis-
sait déjà les premiers symptômes dans la lanprue philosophique
de Cicéron, et qui, sous l'action des changenents apportés dans
les idées et dans les mœurs par l'influence du christianisme et
par les révolutions sociales ^, a préparé l'avènement de nos idiomes
modernes. Aujourd'hui que les programmes imposent à nos
élèves l'étude des origines de notre langue, on estimera peut-
être que le travail de comparaison auquel nos textes chrétiens
les convient, peut avoir, même à ce point de vue, son intérêt
particulier.

* C'est l'idée que S. S. Pie IX insimularunt veteris sermonis ;


exprimait magistralement dans le dum patet, linguam, utpote men-
fameux bref par lequel, s' adressant tis, morutn, usum, publicoruin
au cardinal d'Avanzo, il commentait enuntiationem necessario novam
,

lui-même, le le^ avril 1875, les pres- induere debuisse formam post in-
criptions de son encyclique de 1853 : vectam a Christo legem , quse sicuti
Acceptissimam hàbemus erudi- consortium humanum extulerat et
tam epistolam a te concinnatam refinxerat ad spiritualia. sic indi-
de mixta latinse linguss institu- gebat nova eloquii indole ah eo
tione. Scitissime namque ab ipsa discreta , quod societatis carnalis.
vindicatur decus Christianœ lati- fluxis tantum addictœ rébus, inge-
nitatis quam multi corruptionis
, nium diu retulerat.
MORCEAUX CHOISIS
DES PÈRES DE L'EGLISE LATIxNE

SAINT CYPRIEN
Une des choses qui nous frapperont le plus dans les Clas-
siques chrétiens dont nous commençons l'élude, c'est l'admi-
rable accord qu'ils ne cesseront jamais de nous présenter entre
le langage de l'écrivain et les exemples de sa vie. Celte har-
monie de la parole et de l'action que les anciens réclamaient
,

en théorie, mais qui leur faisait si souvent défaut en pratique,


nos auleurs nous l'olTriront toujours, et ce sera là le principal*
secret de leur éloquence.
Fénelon en faisait particulièrement la remarque au sujet de
l'illustre écrivain dont nous venons de placer le nom en tête
de ce volume. Qu'il eût les défauts littéraires de son siècle
et de son pays, on ne saurait le nier, et il ne pourrait guère en
être autrement ; mais à travers ces défauts « on voit partout
une grande âme, une âme éloquente, qui exprime ses senti-
ments d'une manière noble et touchante ^. »
Ces qualités, nous aurons l'occasion de les voir briller d'une
manière spéciale dans les quelques fragments que nous emprun-
terons, dans le volume suivant, au traité de l'Exhortation au
martyre, que le saint évêque écrivit vers 2o6 pour préparer
ses frères et son peuple à la persécution qui s'annonçait. Dans
ces instructions pour les jours de péril, on sent vraiment res-
pirer son àme on sent l'homme dont la vie était déjà une
:

éloquente exhortation, et qui allait bientôt, par sa mort héroïque,


donner à son traité le plus dramatique des commentaires.

* Dialogues sur l'éloquence.


2 SAINT GYPRIEN
C'est à ce dernier titre que nous
ici les prin- allons insérer
cipales scènes de la passion de l'illustre évêque de Carlhage,
après les avoir fait précéder de la courte notice biographique
que saint Jérôme lui consacre dans son livre de Viris illus-
tribus.

Notice sur saint Cyprien.


Gyprianus Afer primum gloriose rhetoricam docuit
, , ;

exinde suadente presbytère Gaecilio ^


, a quo et cogno- ,

mentum sortitus est^, Christianus factus, omnem sub-


stantiam suam^pauperibus erogavit, ac post non multum
temporis electus in presbyterum, etiam episcopus Gartha-
giniensis constitutus esi^. Hujus ingenii superfluum est
indicem texere cum sole clariora sint ejus opéra. Passus
,

* Ce prêtre, au rapport du diacre vent chez les auteurs ecclésiastiques,


Pontius, le premier historien de dans le sens de « patrimoine, fortune,
saint Cyprien, s'appelait plutôt biens, avoir » idées que les auteurs
:

Csecilianus. classiques rendaient par les péri-


2 Cognometitum : on dit plus phrases subsiaaiia facWlatum,
:

ordinairement cognomen. D'ailleurs, paternorum b'inoruw ,7'ei/amUiaris.


saint Jérôme paraît ici s'être mépris; ^ Ces trois événements de la con-

car Cœciliusest unnomen et non un version de saint Cyprien de sa pro-


,

cognomen : et, si la relation de noms motion au sacerdoce et de son élé-


qu'il suppose entre le prêtre et son vation à l'épiscopat, se placent dans
néophyte était réelle, c'est le pre- le court intervalle de l'an 246 à l'an

mier qui aurait dû s'appeler Cœci- 249. Le diacre Pontius nous signale
lius et le second Cœcilianus : or, ce fait comme étant, à sa connais-
c'est tout le contraire. Quant au sance, la première exception à la
nom de Thnscius, que prend saint règle posée par l'Apôtre (I Tim.,
Cyprien en tête d'une de ses lettres III, 6 ) de ne point ordonner les néo-

{Gyprianus^ qui et Thascius, ep. 66). phi/tes. Indépendamment des talents


il paraît, la formule même l'indique, exceptionnels de l'illustre néophyte,
n'avoir été qu'une dénomination prouvés déjà par sa lettre à Donat,
familière, une sorte de sobriquet, dont la composition remonte à cette
par lequel les païens se plaisaient à période , cette exception était suffi-
désigner le grand évêque; et si le samment motivée par cette solidité
proconsul comme nous le verrons
, de vertu et cette grandeur de carac-
plus loin l'emploie dans son inter-
, tère, qui, selon le mot du pieux
rogatoire, c'est sans doute avec une biographe, le faisaient paraître
intention ironique. évêque avant que de l'être. Nous
2 Su.h.^tatitia, proprement «sub- verrons saint Ambroise renouveler
stance » expression postérieure à
, le même miracle.
Auguste. Elle est prise ici, et sou-
SAINT GYPRIEN
est sub Valeriano et Gallieno principibus, persecutione
octava, eodem die quo Romae Cornélius, sed non eodem
anno*.
S. Hier., de Viris illustribus , c. 67.

II

Premier interrogatoire de saint Cyprien.

Nous rempruntons aux actes proconsulaires, qui nous en ont


été conserves. On ï^ait avec quel zèle pieux les chrétiens s'effor-
çaient de se procurer dans les greffes mômes des persécuteurs
les procès-verbaux de la terrible procédure. Ils y parvenaient
souvent, et les Actes des martyrs que nous possédons ne sont
la plupart du temps qu'une simple transcription de ces docu-
ments olficiels, où l'on reconnaît sans peine, nous dit M9' Frep-
pel, « le slyle sobre et ferme qui distingue les actes judiciaires
de l'ancienne Home 2. »>

Imperatore Valeriano quartum tertium con-


et Gallieno
sulibus^, tertio calendarum Septembrium *, Carthagine
in secretario ^, Paternus proconsul Gypriano episcopo
dixit Sacratissinii ^ imperatores Valerianus et Gallienus
:

litteras ad me dare dignati sunt, quibus praeceperunt eos


qui Romanam religionem non colunt, debere Romanas

^ Saint Cyprien subit le martyre langue latine, p. 150, n. 6.


en 258, et le pape saint Corneille ^ Tertio (die) calendai-um : on
en 253. Saint Jérôme associe le nom dit plus ordiuairemt^nt. calendas
de ces deux saints à cause de leur (s.-ent. avte) : (n. le troisième iour
commerce épistolaire, qu'il a men- avant les calendes de septembre, » ce
tionné dans un article précédent, qui répond au 30 août.
et qui nous fournira des citations ^ Secretarium, proprement « lieu

dans le volume de la Troisième. retiré », a servi, dans la langue ju-


^ Saint Cyprien et V Église d'A- ridique , à désigner la salle où les
frique au iiF siècle, 20* leçon. juges siégeaient, à cause de.^ déli-
3 C'est-à-dire l'an 257. Sur l'em- bérations secrètes qu'ils y avaient
ploi do quartum, et non quarto, entre eux.
dans le sens de « pour la quatrième ^ '
ur l'emploi de l'épithète sacra-
fois », voir la très piquante histoire tissimus ou ôeio-aro;, en parlant
racontée par Aulu-Gelle (x, 1 ) et des empereurs vivants, voir E. Beur-
citée par Barraiilt dans son excel- lier, le Culte impérial, p. 52.
lent Traité des synonymes de la '
4 SAINT CYPRIEN
caerimonias recognoscere^. Exquisivi ergo de nominetuo:
quid mihi respondes ?
Gyprianus episcopus dixit : Ghristianus sum , et episco-
pus. Nullos alios deos novi, nisi unum et verum Deum,
qui fecit caelum et terram, mare et quae in eis sunt
omnia ^. Huic Deo nos Christiani deservimus hune :

deprecamur diebus ac noctibus pro nobis et pro om- ,

nibus hominibus et pro incolumitate ipsorum impe-


ratorum ^.
Paternus proconsul dixit In hac ergo voluntate persé-
:

véras ?
Gyprianus episcopus respondit Bona voluntas qu^ :

Deum novit immutari non potest.


Paternus proconsul dixit Poteris ergo, secundum prae-
:

ceptum Valeriani et Gallieni, exsul ad urbem Gurubita-


nam'* proficisci^?
Gyprianus episcopus dixit Proficiscor. :

Paternus proconsul dixit Non solum de episcopis,


:

verum etiam de presbyteris mihi describere ^ dignati sunt.


Volo ergo scire ex te, qui sint presbyteri qui in hac civi-
tate consistunt.
Gyprianus episcopus respondit Legibus vestris bene :

atque utiliter censuistis^ delatores non esse. Itaque detegi


et deferri a me non possunt. In civitatibus autem suis
invenientur.

^ Recoffnoscere, dans le sens de le proconsul affecte à l'égard de


agnoscere, <t tenir pour vrai. » Le l'évêque. Voir, à ce sujet, les judi-
verbe « reconnaître » a d'ailleurs le cieuses réflexions de Mf' Freppel,
même sens dans notre langue. uhi supra, page 478.
2 Ps. CXLV, 6. ^ Describere, pour prsescribere,

3 Voir les beaux développements avec la nuance de sens qu'entraîne


que Tertullien donne à cette pen- souvent la particule de en compo-
sée dans son Apologétique. (Vol. de sition « donner des ordres précis ,
,

Rhétorique : Conduite des chrétiens déterminés spécifiés. » y

à l'égard de Tempereur.) Censere^ dans le sens de « dé-


"^

Cu?'uM.9, ville nommée par Pline,


'*
cider, décréter », se dit proprement
située dans la Zengitane, aujour- des décisions du sénat, comme ju-
d'hui Hurbah. bere de celles du peuple. Sur les lois
^ On remarquera dans cette contre les délateurs voir, en parti-,

phrase, comme d'ailleurs dans tout culier, Plin., Paneg. Traj., xxxiv
ce dialogue, le ton de politesse que et XXXV,
SAINT CYPRIEN 5

Paternus proconsul dixit : Ego hodie in hoc loco


exquiro.
C^^prianus dixit : Cum disciplina prohibeat, ut quis se
ultro ofrerat*,et tuae quoque censurae- hoc displiceat, nec
offerre se ipsipossunt sed a te exquisiti invenientur.
:

Paternus proconsul dixit A me invenientur. Et adjecit : :

Praeceperunt etiam ne in aliquibus locis conciliabula


,

fiant, nec cœmiteria ^ ingrediantur. Si quis itaque hoc tam


salubre praeceptum non observaverifc, capite plectelur.
Gyprianus episcopus respondit : Fac quod tibi praece-
ptum est.
TunC^ Paternus proconsul jussit beatum Cyprianum
episcopum in exsilium deportari.
Acta proconsularia sancli Cypriani episcopi et martyris,
c. 1 et 2.

III

Un confesseur à des confesseurs.


(Mélanges, t. I, p. 97.)

En même temps pour l'exil de Curube, un grand


qu'il partait
nombre d'évêques, de prêtres, de ministres inférieurs et de
simples fidèles, subissant avec plus de rigueur les efîets de la
persécution, étaient emmenés en sens opposé pour être appli-
qués en divers lieux aux rudes travaux des mines. Du fond

Saint Cyprlen nous exposera,


* Paul emploie pour désigner les morts:
dans sa dernière lettre à son peuple, ceux qui dorment Quant ti
! —
les motifs de cette discipline. l'ordonnance que le proconsul rap-
Censura y selon le sens premier
^ pelle, 11 faut, pour en comprendre
de ceyiseo, f( appréciation, avis, opi- la portée, se souvenir que les
nion. » Tortullien nous a, de fait, chrétiens se réunissaient, en temps
conservé le mot d'un proconsul à de persécution, dans les catacombes
propos des chrétiens qui Amenaient qui leur servaient de cimetières.
se dénoncer eux-mêmes :
'Û Ô£tXo\, ^ Le chroniqueur chrétien prend

si ÔiXcTE à7:oôvr,o-x£iv, y.py,(xvoù: ici la parole pour conduire le


Y) Ppdxo'J; s/Exe. récit jusqu'au deuxième interroga-
«^
Cœmiterimn , lieu du sommeil : toire, qu« nous citons plus loin. Sur
expression inspirée à l'Église par l'expression beatum , voir p. 6, n. 7.
cette formule touchante que saint
6 SAINT CYPRIEN
de son exil, Cyprien, demeurant toujours l'âme de son peuple,
leur écrivit une lettre circulaire pour exciter et soutenir leur
courage. Avec une éloquence qui s'élève un moment jusqu'au
lyrisme, le vieil évêque les félicite d'avoir été appelés à souffrir
pour Jésus-Christ. C'est un confesseur parlant à des confes>eurs
dans Tattente du prochain combat qui va les réunir bientôt
dans un commun triomphe.

Gyprianus Nemesiano, Felici, Lucio, alteri Felici,


Litleo, Poliano, Victori, Jaderi , Dativo* coepiscopis, item
compresbyteris et diaconis^ et ceteris fratribus^in métallo
constitutis ^, martyribus ^ Dei Patris omnipotentis et Jesu
Ghristi Domini nostri et Dei conservatoris ^ nostri, aeter-
•nam salutem.
Gloria quidem vestra poscebat beatissimi ' ac dile-
,

ctissimi fratres, ut ad conspectum atque ad complexum


vestrmn venire ipse deberem^, nisi me quoque ob confes-

^ Nous retrouvons tous ces noms cation, voir Quatrième, p. 16, n. 8.


dans les actes des différents con- ^ Conservator, « Sauveur » ex-
:

ciles de Carthage que yaint Cyprien pression empruntée à Ja langue


présida pendant son illustre épis- classique, qui en faisait l'épithète
copat. ordinaire des dieux. C'est le mot
2 Coepiscopi, compresbyteri, «col- Salvator, inusité chez les Latins,
lègues dans répiscopat, collègues ou qui n'appartenait qu'à la langue
dans le sac< rdoce. » rustique, qui a prévalu dans la
3 Remarquer l'énumération dos langue chrétienne. « Salvare et Sal-
noms des évêi^ues sans aucune con- vator, » nous dit saint Augustin,
jonction copulative, et, au contraire, « non fuerunt haec Latina, ante-
dans la seconde partie de l'adresse, quam veniret Salvator quando ad
:

la répétition de et entre chaque Latinos venlt, et haec Latiua fecit. »


terme et le terme suivant ce sont : (Serm. 299.)
les deux tournures entre lesquelles 7 Beatissimi, « Bienheureux » ou
on a le choix en latin, quand il c( très saints ». Remarquer que les
s'agit de relier entre eux plus de mots beati et sancti
n'avaient pas
deux termes. Dans le premier cas, encore le sens liturgique qu'ils ont
on peut aussi relier le dernier terme aujourd'hui, pour désigner ceux qui
aux précédents par que; mais le sont l'objet d'un culte public dans
relier par et, comme nous avons l'Église. (Voir Martigny, Dict. des
l'habitude de le faire en français, antiq. chrétiennes , au mot Saint,)
serait une incorrection.
(Cf. Rie- ^ Venire deberem pour venirem :

mann Syntaxe
. latine
^ 271,§ a.) à mesure qu'on s'éloigne de l'époque
^ Voir, sur la condition des chré- classique, le verbe debere tend à
tiens condamnés aux mines , M. de ne plus jouer que le rôle de verbe
Rossi, Bfill. arch.y 1868, p. 17. auxiliaire. (Voir Gœlzer, Etude sur
^ MartyrLbus : sur cette qualifi- la latinité de saint Jérôme, p. 148.)
SAINT CYPRiEN t

sionem nominis* relegatum praefiniti loci termini coerce-


rent. Sed quomodo possum repraesento^ me vobis, et ad
vos. etiamsi corpore et gresbu verûre non dalur, dile-
ctione tamen et spiritu venio, exprimens litteris animuna
meum, quo in istis virtutibus et laudibus vestris lœlus
exsulto, partici[>em me computans vobis, etsi non pas-
sione corporis, consortio caritntis. An ego possim ^ tacere
et vocem meam siientio premere, cum de carissimis meis
tam multa et gloriosa cognobcani quibus vos divina ,

dignatio"* honoravit?...
Imposuerunt quoque comp^des pedibus vestris , et
membra felicia ac Dei templa ^ infamibus vinculis lis^ave-
runt, quasi cum
corpore ligetur et spiritus, aut aurum
veslrum Terri contagione maculetur. Dicatis Deo homi-
nibus et fidem suam reli2:iosa virlute teslanlibus orna-
menta sunt ista, non vincula, nec Christianorum pedes
ad infamiam copulant, sed clarificant ad coronam. pedes
féliciter vincti, qui non a fabro, sed a Domino resolvun-
tur! pedes féliciter vincti, qui ilinere salutari ad para-
disum diriguntur! pedes in seculo^ ad prsesens ligati,
ut sint semper apud Deum liberi! pedes compedibus
et traversariis intérim cunclabundi, sed celeriter ad
Christum glorioso itinere cursuri" I

^ CovfessioveiYi nominis, en fous- compose de deux propositions qui


entendant Christi. La langue chré- ne peuvent pas être vraies à la fois
tienne a même dit simplement con- l'une et l'autre, ce qui est ici le cas :

fiteor, confessio, con/essor, en sous- An egi> possim..., cum œgnoscam...?


entendant complètement l'objet de (Cf. Riemann, § 281 , rem. 2.) Pour
l'aveu, et tn donnant à ces mors, l'emploi du subjonctif po>si77i, voir
qui dans le langaiie classique dé- le même auteur,rem. 3.
§ l/JS,
signent l'aveu d'une faute, un sens Dignatio « bonté, » du verbe
^ ,

glorieux et héioïque. dignor, dans le sens de « vouloir


- Dans le sens propre et classique bien daigner ».
,

du mot re/)ra?.'<e7iio,« rendre présent. )) ^ Expression de saint Paul I Cor., :

^ Quoique la particule av ne doive in, 16; VI, 19.


régulièrement s'employer qu'au se- ^ /// seculo. On sait que, dans le
cond terme d'une Interrogation, on Nouveau Testament et dans toute
la rencontre parfois au commence- la langue chrétienne, les mots se-
ment d'une phras", lorsque cette nthun, scciilaris, servent à désigner
phrase renferme une première in- le temps, les choses du temps, par
terrogaiion dlssinmlée. Cela arrive opposition à l'éternité.
particulièrement quand la phrase se ^ « pieds que les ceps et les en-
8 SAINT CYPRIEN
Quantum vult, hic vel invida
crudelitas vel maligna
nexibus vos suis et vinculis teneat, cito a terris et pœnis
istis ad cœlorum régna venietis. Non fovetur in metallis
lecto et culcitis corpus, sed refrigerio et solatio Ghristi
fovetur. Humi jacent fessa laboribus viscera ^, sed pœna
non est cum Christo jacere. Squalent sine balneis membra
situ et sorde deformia; sed spiritaliter '^
intus abluitur
quod foris carnaliter sordidatur. Panis illicexiguus; at
non in solo pane^ vivit homo (Luc, iv, 4), sed in sermone
Dei. Vestis algentibus deest sed qui Ghristum induit ^ et,
;

vestitus abundanter et cultus est. Semitonsi^capitis capillus


horrescit;.sed, cum sit caput viri Christus^, qualecumque
illud caput deceat necesse est, quod ob Domini nomen
insigne est. Omnis ista deformitas, detestabilis et tetra
gentilibus quali splendore pensabitur Secularis ' haec et
,
I

brevis pœna quam clari et aeterni honoris mercede muta-


bitur, cum, secundum beati Apostoli vocem, transforma-
verit Dominus corpus humilitatis nostrœ conformatum ^
corpori claritatis suœ (Phil., ni, 21) 1

Sed nec in illo, fratres dilectissimi, aUqua potest aut


religionis aut fîdei jactura sentiri, quod iUic nunc sacer-
dotibus Dei facultas non datur offerendi et celebrandi

traves retardent aujourd'hui, mais •^


Jn, marquant l'instrument, le
qui... i> Remarquer, dans tout ce moyen : hébraïsme sur lequel cf.
passage, l'emploi de la rime s'accor- p. 10, n. 7.
dant bien avec le mouvement ly- Rom., xiir, 14; Gai., m, 27.
•^

rique. ^Semitovsi : néologisme. Les


^ Ne point ouDlier que viscera, condamnés aux mines avaient la tête
dans le sens propre, signifie la chair : à demi rasée.
ce que par synecdoque qu'il
n'est ^ Raison mystique apportée par

désigne, dans un sens restreint, les saint Paul lui-même dans un sujet
parties iniernes du corps, entrailles, analogue. (I Cor., xi, 3.) Avoir soin,
etc. Ici, au contraire, il est employé l)our faire ressortir la pensée de
dans un sens plus large, pour le l'auteur, de traduire uniforinément
corps lui-même. le mot caput par « chef >\
- Spiritus, proprement <c souftie, ')->
Voir plus haut, p. 7, n. 6.
"^

s'entend, chez les classiques, de l'âme ^ Le texte grec porte cûtJ.aop 90 v,

au point de vue physiologique. que la Vulgate traduit ici par con-


Mais, dans la langue chrétienne , il figuratum, mais qu'elle rend ailleurs
estemployé, ainsi que ses dérivés, (Rom., VIII, 29 ) par une expression
pour désigner la vie surnaturelle et analogue à celle de saint Cyprien.
tout ce qui s'y rapporte.
SAINT CYPRIEN 9

sacrificia divina ^ Celebratis immo atque offertis sacrifi-


cium Deo pretiosum pariter et gloriosum, et plurimum
et
vobis ad retributionem prsemiorum cselestium profuturuni,
cum Scriptura divina loquatur, et dicat Sacrificium Deo :

spiritus contribulatus : cor contritum et humiliatum Deiis


non despicit. (Ps. l, 19.) Hoc vos sacrificium Deo offertis,
hoc sacrificium sine intermissione die ac nocte celebratis,
hostiœ facti Deo, et vosmetipsos sanctas atque immacu-
latas victimas exhibentes... ^.

'Ep. 76, éd. Hartel.

IV

Nouvelle annonce de l'orage.

Pendant que Cyprien était en exil à Curube, Galérius Maxi-


«
mus avait succédé à Aspasius Pateiuius dans le proconsulat
de l'Afrique. Un des actes du nouveau magistrat fut de rappeler
révoque à Carlhage, pour lui permettre de résider aux portes
de la ville, dans une propriété que le saint avait vendue au
commencement de sa conversion, mais qui lui était revenue
par suite de quelque pieuse largesse. Ces mesures contradic-
toires et ces tergiversations à l'égard des chrétiens firent circuler
diverses rumeurs dans le peuple. On se demandait quelle était
en réalité la teneur de l'édit impérial, et si les proconsuls ne
l'interprétaient pas au gré de leur caprice. Dans cette incer-
titude, Cyprien résolut d'envoyer à Rome quelques chrétiens
pour s'informer du véritable état des choses. Les communica-
tions entre Carthage et la capitale de l'empire étaient faciles,
et la réponse ne pojivait pas tarder d'arriver. Elle arriva en
effet, plus mauvaise encore qu'on ne l'avait supposé. Valérien
venait d'adresser au Sénat un rescrit dont Cyprien se hâta
de transmettre le contenu à un évèque, Successus, en le priant
de communiquer la pièce au reste de leurs collègues 3. »

^ Texte précieux en faveur de la lat., § 398, h.)


doctrine catholique sur le saint - L'auteur cite ensuite le texte,
sacrifice de la messe. Remarquer, entier de saint Paul (Rom., xii,
au commencement de la phrase, 1 et 2), dont il vient de résumer
inillo, «dans ce fait que...» annon- la pensée.
çant la proposition iquod illicnunc... 3 M^r Freppeî, uhi supra, p. 4lu.
(Cf. Riemann, § 172 ; Madvig, (?ra;?i.
10 SAINT CYPRIEN
Cyprianus Successo fralri salutem.
Ut non vobis in continenti ^ scriberem frater caris- ,

sime, illa res fecit-, quod universi clerici^ sub ictu*


agonis constiluti recedere istinc^ omnino non polerant,
parati omnes pro animi sui devotione ad divinam el caele-
stein glorinm. Scialis autem eos venisse quos ad Urbem
propter hoc miseram, ut, quomodocumque de nobis rescri-
ptum^ fuisset, exploratam sibi veritalem ad nos perfer-
rent. Multa enim varia et incerta opinionibus venlilantur.
Quse autem sunt in vero"^, ita se habenl rescripsisse Vale- :

rianum ad senatum ut episcopi et presbyteri et diaconi^


in continenti animadvertantur ^; senatores vero et egregii

^ In continenti, tout de suite,^c ou qui, servant on justice pour


immédiatement » expression em- : désigner l'adversaire, exprime une
pruntée à la langue du droit. idée de mépris, prend, dans les bas
^ Facere ut^ avec un nom de temps, la valeur d'un démonstratif
chose pour sujet, pour signifier «être général et sert Indistinctement pour
cause » , ne se rencontre pas dans tous les cas.
la langue classique. •^
On
appelait réécrits les ordon-
•^
Ciericus ce clerc, » et clerus^ nances des empereurs rendues en
« clergé » (de xXyjpo; , ce sort , » et réponse à une demande. Quelques
par suite «portion d'héritage »), lignes plus loin l'acte impérial va
parce que, selon le mot de saint être appelé oratio : c'est le nom que
Jérôme à Népotien, îe clerc est prenait l'ordonnance de l'empereur
l'héritage du Seigneur et que le quand elle était signifiée au sénat.
Seigneur est son héritage. Les clercs Hac oratione sancimus..., lisons-
servaient ordinairement de cour- nous dans le code Théodosien.
riers pour porter les lettres des "^
In vero, pour vera; comme <n
évêques. Voir, dans le volume des veritate, pour vere : hébraï-mes très
Humanités, les premières lignes de usités dans la Vulgate, où la pré-
la lettre de saint Sidoine citée sous position in, comme la préposition
ce titre Citoyen.
: le correspondante en hébreu, sert h
* Sub: cette expression
ictu qui exprimer une foule de rap[)orts di-
,

peut se traduire littéralement dans vers : le moyen, l'instrumenr, le but,


notre langue, a pour elle en latin la fin , etc.
l'autorité de Sénèque. ( Cons. ad ^ Voir page 6 , notes 2 et 3.

Marc, IX, fin.) ^ In continenti, dans le sens in-


au lieu de hinc. On sait
^ Istinc, diqué plus haut; nous voyons, en
que, dans la latinité ecclésiastique, effet, par le traité de Lapsis, cap. iir,
la différence entre les divers dé- que les édits impériaux donnaient
monstratifs is, hic, iste, ille , ainsi parfois un jour de réflexion aux
qu'entre les adverbes qui en dérivent, chrétiens avant de les soumettre
ne se fait plus sentir. Iste particuliè- à la vindicte légale. Quant à la —
rement,qui, chez les classiques,se rap- tournure de la phrase, remarquons
porte proprement à la 2^ personne, que dans là langue classique on
SAINT CYPRIEN 11

viri * et équités Romani, dignitate amissa, etiam bonis


spolientur, et, si adenaptis facultatibus Cliristiani esse
perseveraverint, capite quoque multentur matronœ, ;

ademptis bonis, in exsilium relegentur Cœsariani ^ ;

autem, quicumque vel prias confessi fuerant vel nunc


confessi fuerint, confiscentur ^, et vincti in Csesarianas
possessiones adscripti ^ mittantur.
Subjecitetiam Valerianus imperator orationi suse
exemplum litterarum quas ad praesides provinciarum de
nobis fecit quas litteras quoLidie speramus venire,
;

stantes secundum fidei firmitatera ad passionis^ toleran-


tiam, et exspectantes de ope et indulgentia Domini vitae
aeternse coronam. Xystum autem in cœmiterio animad-
versuai sciatis octavo iduum Auguslarum die ^, et cum
eo diacono.s quatuor Sed et huic persecutioni quotidie
'^.

dirait : ut in episcopos... animad- des fidèles de Rome. Le chevalier


vertatur. La même ierégularité de Rossi, dans sa Rome souterraine,
grammaticale se reproduira deux a surabondamment prouvé que le
fois encore dans la suite de la théâtre du martyre de ce pape fut
lettre. le cimetière de Prétextât, et non celui
^ Egregii viri : expression passée de Saint-Callixte, comme on l'avait
depuis dans le formulaire de la no- cru jusqu'à aujourd'hui. Ce dernier
blesse impériale. Voir les Mélanges, cimetière fut seulement le lieu de
1. 1, p. 1.^4, note. sa sépulture, les fidôl s ayant voulu
2 Csesarinni, nom donné par le réunir ses restes à ceux de ses pré-
code Justinien (X, i, 5) et le code décesseurs dans la fameuse crvpte
Théodosicn ( X vu ) à une certaine
, de Saint -Sixte, découverte en 1854
classe d'employés de province. par l'illustre archéologue.
•^
Conflscari., appliqué à la per- ^ Le bréviaire romain fait men-

sonne, « être frappé de confiscation » , tion de deux diacres, Félicissime


employé dans ce sens par Suétone. et Agapit, qui souffrirent la mort
{Aug., XV Tih., xl; Calig., xlt.)
; avec le pape saint Sixte. Mais le
* Adscriptif ou adscripticii, nom chevalier de Rossi a prouvé qu'il s'a«
que le code Justinien donne aux git ici d'un autre groupe de quatre
serfs attachés h un domaine et de- diacres, Januarius, Magnus, Vin-
venant partie du fonds. centius etStephanus, dont il est fait
^ Passio, dans le sens de c: souf- mention h part, parce que, après
france, supplice » des martyrs, n'ap- avoir partagé le martyre de leur
partient qu'à la langue chrétienne. pontife, ils le suivirent dans sa sé-
^Le pape saint Sixte II soi fifrlt pulture de Saint-Callixte, tandis que
sa pafision dans le ctmeMèrc même les reliques des deux premiers res-
où il avait été surpris présidant, tèrentù Prétextât. Ce sont ces quatre
contrairement à l'édit Impérial diacres que le pape saint Damase,
mentionné plus haut, l'assemblée dans une inscription que nous lirons
i2 SAI^'T CYPRIEN
insistunt praefecti in Urbe^
qui sibi oblati fuerint, ut, si
animadvertantur, et bona eorum fisco vindicentur. Haec
peto per vos et ceteris collegis nostris innotescant, ut
ubique hortatu eorum possit fraternitas^ corroborari et ad
agonem spiritalem ^ praeparari, ut ^ singùli ex nostris
non magis mortem cogitent quam immortalitatem, et
plena fide ac tota virtute Domino dicati gaudeant magis
quam timeant in hac confessione^, in qua sciunt Dei et
Christi milites non perimi, sed coronari.
Opto te, frater carissime, semper in Domino bene
valere.

Ep. 80.

Testament de Févêque.
(Mélanges, t. I. p. 123.)

L'orage annoncé ne larda point à éclater. Le nouveau pro-


consul, qui se trouvait alors à Utique, envoya des soldats
avec Tordre d'arrêter le chef de PÉglL^e de Carthage et de
ramener à son tribunal. Mais, averti à temps et jugeant qu'il
était convenable que ce dernier sacrifice de sa vie s'accomplît
au milieu même du peuple auquel il devait ses exemples,
Cyprien se déroba quelque temps aux poursuites en se réfu-
giant dans une retraite plus sûre. Et c'est de là que, tout en
se préparant à la mort, l'évêque, vigilant jusqu'à la fin, adressa
à son peuple ses derniers avis dans la lettre suivante, « admi-
rable mélange, nous dit Ms'' Freppel 6, de foi, de tendresse,

plus loin, désigne par ce titre propre de préfets de Rome; car,


d'honneur : Comités Xysti. (Cf. outre que le préfet à Rome était
Rome souterraine, il cemetero di uaique, ce magistrat était désigné
Calisto ,1. I , c. XV
Bulletin archéo-
; par la formule de prcefectus UrM
logique, 1S63. Cf. aussi L. Duchesne, ou UrMs, mais non in Urhe.
dans ses savantes notes sur le Liber ^ Fraternitas : cf. p. 67, n. 4.

pontijlcalis , le seul document par Cf. page 8, note 2.


'^

lequel nous aient été conservés les ^ Ut, « en sorte que » cf. Riem.,
:

noms des quatre diacres.) p. 330.


^ Prsefecti, dans le sens général ^ Cf. page 7, note 1.
de magistrats, et non dans le -sens 6 Ubi supra, page 412.
SAINT CYPRIEN 13
de fermeté et de prudence pastorale. » C'est le testament de
révoque.

Gyprianus presbyteris et diaconis et plebi universae*


salutem.
Gum perlatum ad nos fuisset, fratres carissimi, frumen-
tarios ^ esse misses qui me Uticam perducerent, et con-
silio carissimoram persuasum esset ut de hortis nostris^
intérim secederemus, justa interveniente causa, consensi,
eo quod congruat episcopum, in ea civitate in qua Ecclesiae
dominicae praeest, illic Dominum confiteri'*, etplebem uni-
versam praepositi prsesentis confe.-sione clarificari. Quod-
cumque enim sub illo confessionis momento confessor
episcopus lo(]uitur, adspirante Deo, ore omnium loquitur.
Ceterum mutilabitur honor Ecclesiaenostrse tam gloriosae,
si ego episcopus allerius Ecclesiae praepositus, accepta apud
Uticam''^ super confessione*^ sententia, exinde martyr ad
Dominum proficiscar, quandoquidem ego et pro me et
pro vobis apud vos confiteri, et ibi pati, et exinde ad
Dominum proficisci orationibus continuis deprecer et votis
omnibus exoptem et debeam. Exspectamus ergo hic, in
secessu abdito constituti adventum proconsulis Cartha-
,

ginem redeuntis, audituri ab eo quid imperatores" super


Christianorum laicorum^ et episcoporum nomine manda-
verint, et dicturi quod ad horam^Dominus dici voluerit.
Vos autem, fratres carissimi, pro disciplina quam
de mandatis Dominicis a me semper accepistis, et, secun-

* Cf. page 6 notes 2 et 3.


, prosateurs à partir de Tacite. (Cf.
- hes /ru m entair es étaient à l'ori- Gœlzer, Latinité de saint Jérôme,
gine un corps d'employés chargés p. 331.)
de pourvoir à l'entretien des légion:? :
^ Super, avec l'abl., dans le sens
ils devinrent dans la suite des offi- de ce au sujet de » appartient à la ,

ciers de police. langue familière.


*^
Saint Cyprien désigne ainsi la ^ On sait que Yalérien avait
villa où il faisait sa résidence, et associé son fils Gallien à l'empire :

dont Msr Freppel nous a parié plus nous avons trouvé leurs deux noms
haut, p. 9. mentionnés plus haut en tête des
•^
Conjlteri, confessio : cf. p. 7, n. 1. actes proconsulaires.
^Ayucl^ à la question uhi : con- ^ Laicus, de Xao;, désigne le
struction ir régulière qu'il ne faut simple fidèle, par opp. au clerc ce ï> :

pas imiter, quoiqu'on la rencontre cf. p. 10, n. 3.


déjà dans les comiques et dans les ^Ad horam, selon les circonstances.
14 SAINT CYPRIEN
dum quod, me
tractante, ssepissime didicistis, quietem
et tranquillitatem tenete, nec quisquam vestrum aliquem
tumultum fratribus ^ moveat, aut ultro se gentilibus^ offe-
rat. Apprehensus enim et traditus ^ loqui débet siqui- :

dem"^ Deusin nobis positus illa horaloquatur, qui nos con-


fiteri magis voluit quam profîteri ^. Quid autem de cetero
nos observare conveniat antequam in me super eonfes-
sione nominis Dei proconsul sententiam ferat, instruente
Domino in commune^ disponemus.
Incolumes vos, fratres carissimi, Dominus Jésus in
Ecclesia sua permanere faciat^ et conservare dignetur.
Ep. ult.

VI

Seconde arrestation de Févêque.

Le proconsul ne tarda point à rentrer à Carthage. Fidèle à


sa promes-e, Cyprien reparut aussitôt dans sa villa, attendant
sans provocation, mais aussi sans frayeur, l'heure du sacrifice.

* Fratribus, non point « parmi Patris vestri, qui loquitur invobis,


mais « contre ses frères ».
ses frères », (Matth., X, 19 et 20.)
C'était là, en effet, un des motifs ^ Siquidem, dans le sens d'enim :

de la discipline que saint Cyprien acception qui peut se réclamer de


a rappelée dans son premier inter- rares exemples à l'époque classique
rogatoire, et qui interdisait les pro- (Brut., X, 39), mais qui s'est uni-
vocations inconsilérées. versalisée dans les âges postérieurs.
2 Gentilis , dans la langue sainte, ^ C'on^ie7'i,confesser purement et
« gentil, païen, » (de gens, nation), simplement iprofiteri, confesser hau-
par opposition aux chrétiens et aux tement, spontanément faire parade,

juifs formant le peuple choisi. de son aveu distinction marquée


:

^ Faire ressortir ces deux parti- par Cicéron dans le texte suivant :

cipes placés en tête : <r quand


C'est « Ita libenter confltetur, ut non
on est arrêté et livré qu'on... » Le solum fateri, sed etiam profiteri
mot tra^litus fait d'ailleurs allusion videatur. » ( Cœcin., ix.)
aux termes mêmes de la promesse '*
In commune , pour l'intérêt
que saint Cyprien va rappeler : commun.
Cum au'em tradent vos, nolite co- '^
Facere avec l'infinitif ; tour fa-
(jitare quomodo, aut quid loqua- milier et poétique , qui s'est généra-
7nini : dabitur enim i^obis in illa lisé dans la langue ecclésiastique.
liora, quid loquamini : non enim ( Cf. Riemann, Syntaxe latine, § 180,
vos estis quiloquimini, sedSpiritus rem. 4.)
.

SAINT GY PRIE N 15

et s'y préparant par tous les acles ordinaires de la vie épis-


copale.
Mais nous laissons ici la parole au propre diacre de Tévôque,
nous dépeignant, dans son récit de l'arreslalion, Tatlilude ferme
et proiiii)te de son maître, et rémotion du peuple célébrant
autour de la prison la veillée du martyre c'est uue des belles :

pages de la notice quMl a laissée sur la vie et la passion de


notre saint, et que nous avons déjà mentionnée plus haut (p. 2,
note 1)

Hi erant quofidiani actus destinati ad placentem Deo


hosiiam * sacerdotis, cum ecce proconsulis jussu ad hortos
ejus cum militibus suis princeps ^ repente subitavit, immo,
utverius dixerim^, subitasse'^se credidit. Undeenim posset
tanquam improvise impetu mens semper parata subitari?
Processit ergo jam certus expungi ^ quod diu fuerat retar-
datutn processit animo sublimi et erecto, hilaritatem
;

praelerens vultu, et corde virtutem. Sed dilatus in crasti-


num ad domum principis a praetorio revertebatur, cum
,

subiîo per Garthaginem totam sparsus rumor increbuit,


produclum esse jam Thascium^, quem, praeter celebrem
gloiiosa opinione notitiam, etiam de commemoratione
praeciarissirai operis^ nemo non noverat.

^ Expressions de saint Paul dans


, pas dans la langue classique.
le pas>-ase cité plus haut. (Cf. p. 9, ^ Expungi, « être ra3^é, » et par
n. 1.) Hostiavi, dans le sens de ext., (( être acquitté » l'évoque con-
:

c( sacrifice », signification propre de sidère sonmartyre comme une dette


l'expression grecque 6j(Ttav. dont le payement a été longtemps
^ Princeps offlcii, ou simplement retardé. Quant à la tournure certus
princeps : on nommait ainsi le prin- expungi, se rappeler que les poètes
cipal officier du préfet, à qui reve- et les proateurs de l'époque impé-
nait le soin d'ordonner les arresta- riale construisent avec l'inf. les
tions. Il est permis de voir dans son adj. qui signifient : « habile à, ca-
intervention personnelle en l'affaire iable de , » peritus, idoneus, bonus,
de saint Cyprien une marque de nescius indocilis etc. ; « d» sireux
, ,

déférence donnée à rillut«tre pré- de, décidé à, » avidus, cupidus,


venu. Voir la Notitia imperii certus, piger, lassus, lentus, etc.;
romani analysée par M. Guizot
, « content de, » contentas ; « facile,
dans la 2e leçon de Vllist. de la ci- utile ù faire, digne d'ètie fait, « fa-
vilisation en France. cilis, digmis, etc. Cette tournure
^ Sur l'emploi de ce parfait du s'est géuér.ilisée dans le latin ecclé-
subjonctif, voir Rieraann, § 152. siastique. (Cf. Riemaun,§ 246, rem. 1.)
^ Suhitare, de subitus, surprendre ^ Voir lanote 2 de la page 2.
par un coup soudain, ne se trouve "^
Il s'agit de la belle conduite
,

46 SAINT GYPRIEN
Concurrebant undique versus* omnes ad spectaculum
nobis pro devotione fidei gloriosum gentilibus- et dolen- ,

dum. Receptum eum tamen et in domo principis consti-


tutimi una nocte continuit custodia delicata ^ ita ut ,

convivae ejus et cari in contubernio ex more fuerimus^.


Plebs intérim tota sollicita ne per noctem aliquid sine
conscientia sui^ fieret, ante fores principis excubabat.
Goncessit ei tune divina bonitas, vere digno, ut Dei popu-
lus etiam in sacerdotis passione vigilaret^.

S. Pontius diaconus, de Vita et Passione sancti Cypriani,


c. 15.

VII

Le martyre.

Enfin jour se lève, le jour marqué de Dieu, le jour promis !


le
s'écrie le narrateur, dont le récit devient un chant de triomphe.
Mais à ce chant de triomphe nous préférons encore la narra-
tion nue des actes proconsulaires. Rien de plus émouvant que
cet impassible procès -verbal de l'interrogatoire ces oui et ces :

non, que la conscience oppose simplement au froid question-


naire de la légalité armée du glaive; ce Deo grattas de la litur-
gie répandant à la sentence de mort; puis, le sacrifice même
s'accomplissant avec une sorte de solennité liturgique, au milieu
des diacres et des sous -diacres assistant leur évêque comme
à l'autel; enfin le triomphe des funérailles mentionné, sans

de saint Cyprien pendant la peste sainte Perpétue, et dont Chateau-


qui venait de désoler Carthage. Le briand a fait l'une des scènes les
diacre Pontius nous décrit, au chap. plus dramatiques de ses Martyrs.
IX et X de son opuscule, l'impres- ^ Conscientia, connaissance com-

sion profonde que le dévouement de mune à plusieurs : voir la première


l'évêque avait produite sur les gen- phrase de la 1" Catllinaire. Sui, et
tils eux-mêmes. non dits, comme se rapportant à
^ Ver!<us, dans le sens adverbial. une personne mentionnée dans la
2 Gentilibus : cf. p. 14, n. 2. prop. principale et dont la prop.
"^
Delicata, <^ pleine de ménage- subordonnée représente la pensée,
ments :employé dans ce sens par
ï> rcf. Riemann, § 9.)
Sénèque et par Cornélius Nepos. Allusion aux vigiles solennelles
^
•^
Exemple du souper libre, cœna par lesquelles les chrériens se pré-
libéra^ mentionné dans les actes de paraient aux fêtes des martyrs.
,

SAINT CYPRIEN li

mort obscure du persécuteur: c'est


réflexion, à côlé de la l'élo-

quence des choses, que nulle autre éloquence n'égale.

Et ila octava décima calendarum octo-


altéra die
Lrium, mane multa turba convenit ad Sexti^, secundum
prceceptum Galeri Maximi proconsulis. Et ita idem Gale-
'^

rias Maximus proconsul eadem die Cyprianum sibi ofTerri


jiraecepit in atrio Sauciolo^ sedenti. Cumque oblatus fuis-
set, Galerius Maximus proconsul Cypriano episcopo dixit :

Tu es Thascius Gyprianus"^?
Gyprianus episcopus respondit Ego sum ^. :

Galerius Maximus proconsul dixit Tu papam^te sacri- :

lcga3 mentis hominibus prœbuisti ?


Gyprianus episcopus respondit Ego. :

Galerius Maximus proconsul dixit Jusserunt te sacra- :

tissimi imperatores caerimonari^.


Gyprianus episcopus dixit Non facio. :

Galerius Maximus ait Gonsule tibi. :

Gyprianus episcopus respondit Fac quod tibi praece- :

ptum est. ïn re tam justa nulla est consultatio.

^ Ad (sous-ent. pagum) Sexti, un champ attenant à la demeure du


faubourg de Carthage, où le pro- proconsul et appelé pour ce motif
consul avait, par raison de santé, arfer Sexti.
fixé sa résidence. La description ^
Voir plus haut, p. 2, n. 2.
qu'en fait le diacre Pontius semble ^
Cette réponse et la suivante
l'identifieravec « cette région de nous donnent des exemples de la
Megara,qui, depuis vingt-cinq siècles, tournure la plus usitée en latin
est peuplée de villas, et où sont en- pour répondre « oui i> ou « non »
core aujourd'hui les résidences d'été et qui consiste à répéter, avec ou
du Bey, du Résident général, de sans négation, le mot de la ques-
toutes ICs autorités ou notabilités tion sur lequel portait l'interroga-
de Tunis. » ( P. Monceaux Hist. , litt. tion.
de VAfr. chr., t. ii, p. 372.) ^ Le nom de pape, qui signifie
* Galeri : cette forme primitive simplement père, a été longtemps
du génitif des noms en tus a per- donné indifféremment à tous les évè-
sistépour les noms propres. ques. Ce fut saint Grtgoire YII qui,
h'atrhim Sanciolum était un
•^
en 1076, réserva ce titre à l'évêque
endroit du prétoire où se faisaient de Rome, chef de l'Église univer-
quelquefois les exécutions d'où ce : selle.
nom de Sauciolum, cruel diminutif Ccerimoniariy verbe déponent
"^

de Smicium. Quant au supplice de formé de ccerimonia « pratiquer ,

snint C3'prion, nous allons voir plus les cérémonies, » s.-ent., de la reli-
loin qu'il eut lieu en plein air, dans gion de Rome ce que, dans le pre-
;

1^
i8 SAINT GYPRIEN
Galerius Maximus collocutus cum consilio ^ senten-
tiam vix et aegre ^ dixit verbis hujusmodi : Diu sacrilega
mente vixisti et plurimos nefanae
, tibi conspirationis
homines aggregasti, et inimicum te diis Romanis et religio-
nibus sacris constituisti, nec te pii et sacratissimi principes
Valerianus et Gallienus Aui^usti, et Valerianus nobiiissi-
mus Caesar^, ad sectam cserimoniarum suarum revocare
"^

potuerunt. Et ideo, cum sis nequissimorum criminum


auctor et signifer^ deprehensus, eris ipse docurnento his
quos scelere tuo tecum aggregasti sanguine tuo sancietur :

disciplina. Et his dictis, decretum ex tabella recitavit^ :

Thascium Gyprianum gladio animadverii placet '^.

Cyprianus episcopus dixit Deo gratias ^. :

Post hanc vero sententiam turba fratrum dicebat :

Et nas cum ipso decollemur^. Propter hoc tumultus fra-


trum exortus est, et multa turba eum prosecuta est. Et

mier interrogatoire, l'on appelait discipline militaire « porte -éten-


:

Bomanas ctBrimonias. Nous disons dard. » Cicéron réunit aussi ces deux
eu français, avec une ellipse pareille: expressions iSiill., xii, 34).
« sacrifier, i) ^ Après avoir fait le résumé de

Voir plus haut, page 3, note 5.


^ la cause, le juge prononçait la sen-
Vix et œgre : expressions syno-
'^
tence écrite sur une tablette. Ex
nymes se renforçant l'une l'autre. tabella pronunciare sententiam, dit
Ces h sitntions du juge s'expliquent Suétone.
probaliltment par de maladie
l'état
"^
Sur l'emploi du mot anîmad-
qui l'avait déjà forcé, la veille, de vert% voir plus haut, pagf 10, note 9.
surseoir au jugement, et auquel il — Placet^ dans le sens juridique.
succomba quelques jours après. « nous arrêtons, noirs ordonnons. »
5 Lemi»ereur Valérien en arn-,
^ C'est ici que s'arrêtent, à pro-

vant k l'empire, avait donné à son prement parler, les actes proconsu-
premier fils Gallien le titre d'Au- Inires. Mais les chr«^tiens. en trans-
gu-te et au second, qui portait
, crivant les procès -verbaux de l'In-
aussi le nom de Yalérien, celui de terrogatoire, qui se terminaient par
ێsar. la sentence du juge, y ajoutaient
^ Serta, non pas dans le sens souvent, en forme d'épilogue, le récit
particulier de « secte, » mais dans de la mort du martyr et la descrip-
le sens général, très classique et tion de ses funérailles. Cet épilogue,
conforme à l'étymologie (via secta), d'ailleurs, conserve, comme ou va le
de « système de conduite, parti, voir, la sobriété de l'acte officiel et
genre de vio qu'on embrasse, voie semble affecter de répéter les for-
ouverte où l'on s'engage ». mules Et ita^ et ita idem.
:

^ Auctnr^ « instigateur, promo- 9 Les disciples du Sauveur disaient

teur. » Signifer exprime la même aussi : Eamus et nos, ut moriamur


idée par une image empruntée à la cum eo. ( Joan., xi. 16.)
SAINT CYPRIEN 19

ita idem Cyprianus in agrum Sexti productus est, et ibi se


byrro exspoliavit, et genu in terra flexit, et in oralio-
nem se Domino prosiravit. Et cum se dalmatica exspo-
liasset, etdiaconibus^ tradidisset, in linea'^ slelit et cœpit
spiculatorem ^ sustinere"^. Cum venisset autem spiculalor,
jussit suis ut eidem spiculatori viginti quinque aureos
darent. Linleamina vero et manualia ^ a fratribus ante
eum mittebantur ^. Postea vero beatus Cyprianus manu
sua oculos sibi texit. Qui cum lacinias manuales liirare
sibi non poluisset, Julianus presbyter et Julianus subdia-
conus ei ligaverunt.
Ita bealus Cyprianus passus est ejusque corpus pro- ;

pter genlilium curiositatem ^ in proximo posi um est.


Inde per noclem sublatum cum cereis et scolacibus ^, ad

^ On rencontre souvent dans la signent une certaine classe de soldats


langue ecclésiastique la forme cor- chargés principalement de la garde
rompue diacon, onis, au lieu de du prince, et que l'on- employait
la forme régulière diaconvs, i. dans les exécutions.
^ Nous voyons indiqués ici trois ^ Sustinere, dans le sens d' « at-

vêtements difft'rents que saint Cy- tendre )>, comme dans la Vulgate
prien portait l'un sur l'autre , et (Marc, XIV, 34 et Act., xx. S).
dans lesquels Baronius croit avec ^ Manuale, et plus loin, lacinia

raison déi-ouvrir l'origine de plu- manualis, linge que l'on portait à


sieura vêtements encore en usage la main ou sur le bras gauche c'est :

dans les rércmonies e<clésiastlqnes : l'origine de l'ornement que la litur-


linea, grand vêtement blanc que gie a conservé sous le nom de ma-
l'évêque garde pour le martyre; nipule.
dalmatica, h ibltà grandes manches ^ D'autres Actes ajoutent ne :

tisité en Dalmatie, et que l'historien sanctus cruor dcfiuens ahsorberetiir


Lampride nous montre porté par terra.
les empereurs Coinmode et Hélioga- 7 c( Pour satisfaire la curiosité
bale ; et enfin byrrus, casaque de des gentils. » Le diacre Pontius nous
couleur ronsse (Tî'jppo;;) que l'on a, en effet, décrit plus haut l'émo-
portait sur les autres habits pour tion que l'arrestation de saint Cy-
se préserver de la pluie, et que men- prien avait causée au miieu même
tionne Snlpice Sévère (Dial. i, 14). de la population païenne. Posifum
2 Spiculator, de spiciilum^ satel- rxprinie l'exposition du corps par
lite armé d'un épleu, se trouve dans opposition ù la pompe funèbre, aux
la Vulgate (Marc, vi, "27). Mais le funérailles proprement dites, qui
texte grec, et même le fameux Co- vont être exprimées par les mots
dex Armatinus do la Vulgate por- sublatum et dednctum est.
tent CTTiexo'jXaTopx, speculatorem, Scolacrs^ a torches
**
» mot d'o- :

mot venant du verbe apeculor^ et rigine grecque, que l'on rencontre


par lequel les historiens latins dé- dans quelques auteurs chrétiens et
,

20 SAINT CYPRIEN
areas^ Macrobi Gandidiani procuratoris, quse suut in via
Mapaliensi juxta piscinas^, cum voto et triumpho magno
'^

deductum est. Post paucos autem dies Galerius Maximus


proconsul decessit.
Passas est autem beatissimus Gyprianus martyr die
octava décima calendarum octobrium, sub Valeriano et
Gallieno imperatoribus régnante vero Domino nostro
;

Jesu Christo, cui est honor et gloria in secula seculo-


rum"^. Amen.

qui, par son étymologie (axoTvtoç, de Ilapalia, La position de ce fau-


tordu, tortu), correspond parfaite- bourg « est bien connue le nom
:

ment h notre mot français. même s'en est conservé dans le nom
* Le mot area (en général, « tout du village moderne de la Malga,
espace de terre uni, place vide » : au nord-ouest de Byrsa. La Via
Area propria dicitur locus vacuus, Mapaliensis était probablement
dit le grammairien Festus)a servi, cette grande voie carrossable qui
surtout en Afrique, à désigner les aujourd'hui encore, conduit de la
cimetières chrétiens. On sous-entend Malga à Sidi-bou-Saïd. )) (P. Mon-
le mot sepulturarum, lequel, d'ail- ceaux, ubi supra, p. 373.)
leurs, se trouve exprimé dans Ter- 3 « Les Piscines dont parle le

tuliien (Ad Scap.^ c. m). chroniqueur sont donc les Grandes


Via Mapalensis littéralement
2 , Citernes de la Malga. » (Ibid.)
le chemin des cabanes, de mapalia ^ La locution sebula seculoritin
ou magalia, mots puniques employés estempruntée à la langue hébraïque
dans ce sens par Virgile, Salluste, et s'emploie dans un sens intensif.
Tite-Live, etc. Nous savons par Ex. Cseli cœlorum, Virgo virginum^
:

Plante (Pcen., prol., lxxxvi) qu'un generationes generationnm, etc.


faubourg de Carthage portait le nom
SAINT HILAIRE DE POITIERS

Saint Hilaire, évêque de Poitiers, fut au quatrième siècle,


dans les solennels débats que souleva l'hérésie d'Arius, un de?
plus intrépides champions de la vérité chrétienne.
Le moment n'est pas encore venu pour nous d'étudier ses
écrits de polémique religieuse, qui réclament, nous dit saint
Jérôme, des esprits plus formes ^
Mais si les écrits du saint docteur ne s'adressent point aux
lecteurs enfantins, il faut excepter pourtant la lettre que nous
allons lire et qui fait un gracieux contraste, dans l'arsenal de
fer où nous la rencontrons.
Cette lettre est adressée à sa petite fille Abra; car, avant
de se donner à Dieu par le sacerdoce, Hilaire avait été engagé
dans du mariage, et il lui était resté de cette union
les liens
une unique, qu'il laissa, en quittant le monde, à la garde
fille

de son épouse. Mais en se séparant, selon la discipline de


l'Église, de ce qu'il avait aimé dans le siècle, Tévêque ne se
crut pas obligé de renoncer aux saintes affections que Dieu
avait iDénies; et, du fond même de son exil en Orient, au milieu
de ses luttes contre Constance, sa pensée se reportait avec
amour vers la jeune enfant qui grandissait loin de lui.
Sous le voile d'une ingénieuse allécrorie, c'est une pieuse
exhortation à la virginité que Tévêque adresse à sa fille, et,
avec une grâce ineffable, on sent dans ses paroles se mêler
la tendresse du père et la foi de Tévêque, nourrie de la Bible
et du Cantique des cantiques-. Rien de touchant comme de
voir l'héroïque athlète, le tribun chrétien, au moment même
ot. il fulminait contre l'empereur ses brûlantes invectives,
s'abaisser à balbutier la langue des petits enfants, nous mon-
trant une fois de plus, selon le mot du poète,

Que les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père 3.

Saint Hilaire mourut en 367.

^ vt A lectione fratrum slmpli- - M. de Bazelaire, dans Wni-


ciorum procul est. » {E-p. lviit, ad versité catholique, t. XI, p. 86.
Paulinum.) Voir cette lettre citée 2 Victor Hugo.
dans le vol. des B umanités.
,-

22 SAINT HILAIRE DE POITIERS

VÏII

Lettre à sa fille Abra.


(Mélanges, t. I, p. 223.)

Dîlectissimae Abrse ^ Hilarius in Domino salutem.


filiae

Accppi litleras tuas, in quibus intelliiJ^o desiderantem


te mei esse et certum ita habeo
: sentio enirn quantum :

praeseuLia horum^qui amantur optabilissil. Et quia gravem


tibi esse absentiam meam scirem"^, ne me forte impium
esse erera te existimares, qui tam diu a te abessem, excu-
sare libi et profectionem meam et moras volui, ut intelli-
geres me non
impie tibi, sed utiliter déesse. Namque cum
unicam, ita, quantum a me est, et unanimem
te, filia, ut
habeam, vellem te pulcherrimam omnium et sanissimam
vivere.
Nuntiatum ergo mihi est, esse quemdam juvenem
habenlem margaritam et vestem inaestlmabilis pretii :

quam quis ab eo posset mereri, super humanas divi-


si

tias et salutem et dives et salvus fleret. Ad hune, his


auditis profectus sum
,
ad quem cum per multas et
:

longas et difficiles vias venissem, videns eum statim pro-


cidi. Adest enim tam pulcher juvenis, ut ante conspectum
ejus nemo audeat consistere. Qui ubi me procidisse vidit,
interrogari me jussit quid vellem et quid rogarem : et ego

^ Ahra^ nom tout à fait grec, employé comme adj. verbal, pour
àopa proprement a douce, délicate».
,
exprimer la disposition- permanente,
Un grand nombre de noms propres et, à ce titre, gouvernant le gén.
usités dans la Gaule aux premiers ^ De ceux qui » se rendrait dans
((

siècles de notre ère nous présentent la langue classique par eorum qui.
la même particularité, et nous Hic qui, iïle qui, signifient pro-
attestent ainsi d'une manière frap- prement : « celui-ci qui, celui-là qui.»
pante l'influence grecque dont Mais nous avons déjà signalé Cp. 10,
M. Ampère nous a tracé le tableau n. 4) la tendance du latin ecclésias-
dans un chapitre curieux de son 1ique à confondre la valeur des divers
Eist. liti. de la Finance avant le démonstratifs.
xne siècle (t. I p. 98 ch. ).
, , .5 ^ Il faudrait q"ia,..sciel)am, car

^ Desidero, dans le sens précis de cette propr.causale représente la pen-


« regret ». Remarquer le participe sée de celui qui parle. Cf. p. 56. n. 3.
,

SAINT HILAIRE DE POITIERS 23

respondi audisse me de veste sua ^ et margarita et ob


, ,

id venisse; et si eam mihi dignaretur praestare, esse mihi


filiam quarn vehemenler diligerem, cui hanc vestem atque
margariiam quaererem. Et inter hœc prostratus in laciem
fleo plurinium, et noclibus atque diebus ingeiniscens
rogo uti audire dignaretur^ pre^em meam.
Post quae, quia bonus est juvenis et melius illo nihil
est, ait mihi Nosti hanc vestem atque hanc margarilam,
:

quam a me lacrymis rogas uti eam fîliae tuae concedam?


Et ego respondi illi Domine, auditu cognovi de ipsis, et
:

fide credidi et scio quia^ o[)timae sunt, et salus vera est


:

hac ve>te hac margarita ornari. Et stalim mini-


uti, et
stris suis praecepit, ut mihi et vestem hanc et margaritam
ostenderent et conCestim ita fit. Ac vestem primo vidi
: :

vidi, fiiia, vidi''* quod eloqui non possum. Numquid non

^ La grammaire exigerait ejus. quia, quoniam, avec l'indicatif ou


M. Riemann fait observer ( Etudes le subjonctif, dans le sens du grec oti

sur la langice et la grammaire de ou bien ui^. Les savants discurent


Tite-Live, 148) que, « dans le
p. sur l'origine de cet emploi de qu^d,
latin populaire, les règles pour l'em- que l'on rencontre déjà, à l'époque
ploi du réfléchi et du démonstratif archaïque, dans la langue vulgaire.
ont été motus strictement observées L'emploi de quia esL plus rare et
que dans la prose iitiéraire. » remonte moins haut il est probable
:

^ D'après les principes sur la que cette tournure a été empruntée


concordance des verbes principaux au grec, qui, après les verbes seii-
et des verbes subordonnés, 11 fau- tiendi, emploie quelquefois O'jvexa,
drait rogro uti digne.tur. Remarquons oOoTjvExa et O'.OTt, au lieu de oTt.
toutefois que dans la phrase prin- Quant à l'emploi de quoniam, 11
cipale, le présent rogo est employé est encore plus rare, ('ette tournure
pour le passé; or 11 arrive, dans ce a pas é du laiin ecclé^iastlquo dans
cas, aux meilleurs auteurs d'établir les langues romanes, et, en p^rti-
ainsi Taccord avec la pensée plutôt culi^r, dans le français, oii la con-
qu'avec les mots. Nous lisons dans jonction que remplace partout la
Cicéron uue phrase tout à fait ana- proposition iufinitive des Latins. (Cf.
logue h celle de notre autour : Riemann, SyntK.re latine, p. 265;
<t DIodorns... propinquo sno scriMt Gœlzer, Etude sur la latinité de
ut iis, ^ui a Verre venissent, res- saint Jérôme, p. 375-384 Max;

ponderet. » ( Verr., iv, 18.) Cf. Bonnet, le latin de Grég. de Tours,


Riemann, § 236, rem. 2. p. 660.)
•^
Les auteui-s chrétiens emploient ^ Vidi...vidi... vidi... Qui no
très fréquemment, au lieu de la pro- serait touché de cet enthou>iasrae
position intinitive, que les verb»s du vieillard se faisant enfant avec
sentiendi et declarandi réclament son enfant ?
après eux, les conjonctions quod,
^

24 SAINT HILAIRE DE POITIERS


sericum secundum subtilitatem ejus spartum^ erat?Num-
quid candori ejus nives comparatae non nigrescebant? Num-
quid aurum juxta fulgorem ejus non lividatur? Ipsa enim
multicolor, et nihil prorsus comparatum ei polerat aequari.
Post quani ^ vidi margaritam qua visa, slatim concidi. Non :

enim potuerunt oculi mei su^tinere tantum ejus colorem.


Namnec caeli, nec lucis, nec maris, nec terrae species
pulchritudini ejus poterat comparari.
Et cum prostratus jacerem, ait mihi quidam de^
assistentibus Video te sollicitum et bonum patrem esse,
:

et hanc vestem atque hanc margaritam ad filiam tuam


desiderare sed ut magis desideres, ostendo tibi quid
:

adhuc hsec vestis atque margarita boni habeat. Vestis hœc


'*

nunquam tineis comeditur, non usu atteritur. non sorde


inficitur, non vi scinditur, non damno amittitur : sed
semper talis qualis est permanet. Margaritae vero haec
virtus est, ut si quis eam
non segrotet, non induerit,
senescat, non moriatur. Nihil omnino in se habet, quod
sit noxium corpori sed utenti ea nihil accidit, quod aut
:

mortem afferat, aut setatem demutet, aut impediat sani-


tatem. Quod ubi audivi, filia, exanimari magis desiderio
margaritae et vestis istius'' cœpi : et sicut prostratus jace-
bam, indeficienti fletu et intenta oraticwie juvenem precari
cœpi, dicens Domine sancte, miserere preci meae^, et
:

miserere sollicitudini et vitse meae. Si enim hanc vestem


mihi et margaritam non concedis, miser futurus sum,
filiamque meam viventem perditurus ego propter hanc :

vestem et margaritam peregrinari volo. Sois, Domine,


quia tibi non mentior '.
Postquam vocem meam audivit, jubet^ me levare:

^ Spartum, du grec o-TcapTov, postérieure à Auguste.


d sparte, » sorte de joue, dont on ^ Istius : impropre. Cf. p. 10, n. 5.

faisait des nattes grosi^ières. ^ Misereor veut régulièrement le


^ Sous-ent. vestem. génitif après lui. On trouve néan-
^ La langue classique emploie très moins le datif dans Hygin, gram-
bien de dans le sens partitif. Ainsi mairien du temps d'Auguste.
Cicéron « Quidam de collegis no-
:
7 Cf. II Cor., XI, 31. Pour la

stris. i> (Fam., xi, 21.) construction de la plirase,cf p. 23, n.3. .

^ Adhuc, pour etiam , insuper ^ Il faut sous - entendre mihi.


jpraeterea, n'appartient qu'àla période Mais, même en rétablissant ce ré-
,

SAINT HILAIRE DE POITIERS 25

et ait mihi Moverunt me preces et lacrymse tuas, et bene


:

est quorl hoc credidisti*. Et quia dixisti, te pro hac mar-


garita ipsam vitam tuam velle impendere, non possum
eam tibi negare; sed scire debes proposituni et voluntatem
meam. VesLis, quam ego dedero, talis est, ut si quis voluerit
veste alia colorata et serica et aurata uti, vestem meam
capere non possit-. Sed illi dabo eaui, quae contenta sit,
non serico habitu, sed nativis coloribus et insumptuoso
textu vestiri^: ita ut, propter consuetudinem, purpuram
perangustam vestis habeat, non etiam purpura ipsa difîun-
datur in vestem Margarita vero, quam a me petis, naturae
**.

^jus est, ut habere nemo possit, qui margarilam aliam


habuerit;quia aliae margarita3 aut de terra, aut de mari^
sunt; mea autem, ut ipse tu vides, speciosa et pretiosa,
incomparabilis et caelestis est nec dignatur ibi esse ubi,

aliœ sunt. Non enim rébus mpeis convenit cum rébus homi-
nis quia qui veste mea et margarita ulitur, in aeternum
:

sanus est; non febre exardescit, non vulneri patet ^, non

gime, cette construction, assez com- dance de vanité mondaine d'em-


la
mune dans la Vulgate et dans les piéter toujours sur lerang supérieur
auteurs chrétiens, n'est pas à imiter : en élargissant cette marque de dis-
elle est très rare dans la latinité tinction. (Voir Martigny, Dict. des
classique. Cicéron a dit pourtant : antiq. chréL, aux mots Clavus et
« HîB mihi litterasjubcntadpristinas Vêtements des ecclésiastiques. Le
cogitiitiones reverti. » (AU., ix, 13.) savant auteur relate dans ce der-
^ Cf. Riemann,§ 172. nier article l'opinion assez plausible
^ C'est la même
pensée que saint qui voit dans le- clavus, que l'on
Cyprien exprime par cette sentence : finit par porter séparé de la tu-
« Sericum et purpuram Indutne nique, l'origine de l'ornement sacré
Christum induere non possunt. >^
que l'Église a conservé sous le nom
(De discipl. et hab. Virginum.) d'étole.
^ Sur l'emploi de contentas avec ^ Outre ses acceptions classiques,
l'Infinitif, voir p. 15, n. 5. la prép. de sert couramment, dans
^ Les vêtements des personnes de le latin ecclésiastique, à exprimer
haute condition étaient ornés, chez l'origine, la cause, l'instrument, la
les Romains, de bandes de pourpre matière, emploi étranger à la langue
appelées clavl, et dont la largeur classique ou réservé à la poésie,
variait selon le rang ou la dignité mais qui est passé dans nos langues
de la personne. Il y avait une lar- romanes, où la prép. de est d'un
geur déterminée pour l a dignité usage presque universel.
sénatoriale (îat^da^ms), une autre ^ Vulnei-i patere , (c être cxpos'j
pour les chevaliers iangustidavus). aux blessures : » expression de Tite-
•Or, naturellement, c'était la ten- |
Live (XXX, xxxix).
26 SAINT HILAIRE DE POITIERS
annis demutatur, non morte dissolvitur; sequalis^ enim
semper et aeternus est. Ego tamen hanc vestem et hanc
margisritam meam petenti tibi dabo, ut eam filiae tuae per-
feras. Sed prius scire debes quid velit filia tua. Si se hujus
veslis et margaritae meae dign^m ^ laciat, id est, si vestes
sericas et aura tas et infectas habere noluerit, si omnem
margaritam alteram oderit, tune haec quœ me rogas tibi
praestabo.
Post quam vocem, filia, laetus exsurgo; et secretum
hoc habens, hanc ad te epistolam feci rogans te per :

multas lacrymas meas, ut te huic vesti et margaritae


reserves, neque miserum senem tali damno tuo tacias,
si hanc vestem et hanc margaritam non habueris. Testor
autem tibi, fîlia, Deum caeli et terrse, quia ^ nihil hac
veste atque hac margarita preliosius est-: et tui juns est,
ut hanc habeas. Tu modo, si quando tibi vestis alia affe-
ratur, vel serica, vel infecta "*, vel deaurata, dicito ei qui
tibi offert Ego vestem alteram exspecto, propter quam
:

pater meus a me tamdiu peregrinatur, quam mihi quae-


rit, quam non possum habere si hanc habuero. Sufficit
mihi lana ovis meae, sufficit mihi color quem natura
attulit, sufficit mihi textus insumptuosus ceterum :

vestem ilJam desidero quae dicitur non absumi


,
non ,

atteri, non scindi. At vero si tibi margarita offeratur,


aut suspendenda collo, aut digito coaptanda, di<*es ita :

Non mihi impedimento sint istae inutiles et sordidae mar-


garitae sed exspecto illam pretiosissimam, pulcherrimam
:

et^ utilissimam. Credo patri m^o, quia et ille ei,qui hanc


spoporjdit sibi , credidit, propter quana mihi significavit
se etiam mori velle hanc exspecto, hanc desidero, quae
:

mihi praestabit salutem et aeiernitatem.


Ergo, filia, subveni sollicitudini meae, et hanc epi-

* Mqualis, « égal à soi-même, 3 Voir plus haut, la note 3 de la


invariable. » page 23.
- L'emploi de dignus avec le ^ Infecta, part. d'in/îcîo,fï teindre.»

gén., réservé, dans la langue clas- ^ Emploi de et étranger aux


sique, au langage familier, est de- usages classiques. Voir plus haut,
venu d*un usage commun dans la p. 6, n. 3.
langue ecclésiasMque.
SAINT HILAIRE DE POITIERS 27

stolam meam semper lege, et huic vesti et margaritae te


réserva. Et ipsa ta mihi nullum interrogans S quibuslibet
,

potes litteris rescribe, utrurn* vesti huic et margarilse te


reserves, ut sciam quid juveni illi respondeam : et ut si
illarn desideras, si exspectas, laetus possim ad le reditum
cogitare. Gum aulem uiihi rescripseris, tune tibi et ego
quis sit flic juvenis, et qualis sit, et quid velit, et quid
promiltat, et quid possit, indicabo. Intérim tibi bymnum
matutinum et serolinum misi ut memor mei semper sis.
,

Tu vero si minus per setatem bymnum et epistolarn intel-


lexeris, interroga matrem tuam, quae optât ut te moribus
suis genuerit Deo^. Deus, qui te genuit, hic et in aeter-
num '^
custodiat opte, filia desideratissima.
Episiola ad Abram.

LMntellierente et pieuse Abra comprit et goûta la leçon cachée


sous le voile de la mystique allégorie. Vierge, elle mourut
saintement ^ous les yeux et entre les bras de son père, quand
il fut revenu de l'exil.

Charmante recommandation
^ 3 L'éducation est comme un se-

inspirée par le cœur de père, qui, cond enfantement, dans lequel nos
à une réponse savamment étu(iiée, mères, par leur vertu (moribus suis),
préfère une lettre telle queile(guibw.9- contribuent avec Dieu (Deus qui te
libetlitteris) <>ù il aime à retrouver genuit, va ajouter l'auteur) à, faire
y

les bégaiements de son enfant mais ; de nous des hommes et des chré-
en même temps mesure de précau- tiens.
tion in.-pirée par la prudence afin , ^ Sous-ent. te. Remarquer aussi
que cette réponse si impatiemment que l'auteur aurait dû dire ut cus-
attendue garde pourtant, comme todiat, comme il a dit, à la ligne
il le faut en une si grave matière, précédente, ut genuerit Cette sup-
toute la sincérité d'une détermina- pression de ut, qui est la règle
tion spontanée. ordinaire avec les verbes roto, volo,
^ Sauf quehiues cas exceptionnels, est., ap-
mtilo, licet, oporiet, nectsse
utrum ne s'emploie, dans le latin partient, pour les autres verbes se
que p<»ur le premier terme
classique, construisant avec ut y et particu-
d'une interrogation double. Mais le lièrement pour opto, h la langue
latin ecclésiasti(pie a généralisé l'ex- familière ou poétique c'est un tour
;

ception et emploie fréquemment qu'il ne faut pas imiter. ( Cf. Rie-


utrum pour ne ou num. mann, § liU, 2'\)
,

SAINT JÉRÔME

Saint Jérôme % né à Stridonium (aujourd'hui Sdrigna, en


Styrie), vers l'an 331 , mourut à Bethléhem, en 420, après avoir,
pendant près d'un siècle, éclairé l'Église par ses écrits, qui
l'ont fait placer à côté de saint Augustin, au premier rang des
saints docteurs.
Nous aurons l'occasion, dans un prochain volume, de tracer
le tableau de cette étonnante activité, qui, du fond des solitudes
de Bethléhem, rayonna si lon^rtemps sur le monde entier. Nous
nous contentons d'apporter aujourd'hui le témoignage d'un de
ses contemporains, qui va bientôt devenir lui-même l'objet
de nos études : Sulpice Sévère.
Pour les particularités de la langue de saint Jérôme, consulter
toujours la thèse de M. H. Gœlzer ; Étude lexicographique
et grammaticale de la latinité de saint Jérôme.

IX
L'influence de saint Jérôme.

C'est dans le premier de ses Dialogues que Sulpice Sévère


a l'occasion de nous en présenter le tableau. Le principal des
interlocuteurs, Postumianus, en faisant le récit de son voyage
en Orient, s'arrête avec complaisance à raconter sa visite au
solitaire de Bethléhem.

Inde (Alexandria) digressus, Bethléem oppidum pelii,


quod ab Hierosolymis sex millibus separatur, ab Alexan-
dria autem sedecim mansionibus ^ abest^. Ecclesiam loci

^ Eusebms Hieronymua. mansionibus distat regîo. » (Plin.,


- Mansio, de manere; proprement XII, XIV, 32.) C'est dans ce dernier
fc séjour y>; par extension, dans les sens qu'il faut l'entendre ici. Re-
écrivains postérieurs à Auguste, « le marquer, malgré l'exemple de Pline,
lieu où l'on séjourne, » d'où notre qu'avec les verbes altesse distare
,

mot c(maison », et plus précisément, le mot marquant la distance se


« le gîte où l'on passe la nuit, » et met plutôt à l'ace, qu'à l'abl. (Cf.
de là enfin, « étape, journée de Riemann, § 38 3» et § 71 !<>.) Quant
, ,

marche. 3> « A quo (monte) octo au lieu d'où Ton compte la dis-
, ,

SAINT JEROME 20

illius Hieronymus presbyter régit : nam parœcia * est


episcopi qui ïlierosolymam tenet^. Mihi jam pridein Hiero-
nymus superiore mea
peregrinatione ^ compertus, facile
illa

obtinuerat, ut nullum mihi expetendum rectius arbitrarer.


Virenim, praeter fidei meritum dotemque^ virtutum, non
solum Latinis atque Graecis sed et Hebraeis litteris ita
,

institutus est, ut se illi in omni scientia nemo audeat com-


parare. Miror autem si non et vobis per multa quae scripsit
,

opéra compertus est, cum per totum orbem legatur.

Ces derniers mots provoquent de la part de l'un des auditeurs


une boutade gauloise, qui interrompt un instant le fil du réciti
L'incident vidé, le narrateur reprend :

Ut dicere institueram, apud Hieronymum sex mensibus


fui oui jugis adversum malos pugna perpetuumque cer-
:

tamen concivit odia perditorum. Oderunt eum ha?retici


quia eos impugriare non desinit; oderunt clerici^, quia vitam
eorum insectatur et crimina sed plane eum boni omnes :

admirantur et diligunt ; nam


qui eum haereticum esse
arbitrantur, insani sunt.Vere dixerim^, catholica hominis
scientia, sana doctrina est. Totus semper in lectione, totus
in libris est : non die, neque nocte requiescit : aut legit
aliquid semper, aut scribit. Quod nisi mihi fuisset fîxum
animum et promissum, Deo teste, propositam eremum"^

tance, il se met à l'abl. avec ab, chrét., au mot Paroisse.)


même quand c'est un nom de ville. Tenere, employé par les meil-
2

(Riemana, § 62, rem. 3.) leursclassiques pour signifier «ravoir :

^ Parœcia, du grec uapocxca, dé- l'autorité sur... »


tîigna d'abord le cercle de la juridic- ^ Dans un autre pèlerinage dont
tion d'un évoque, tandis que oiQiy.q- les Dialogues ne parlent point.
(Tt;, expression empruntée à la langue ^ Dos proprement « dot » mé-
, ;

administrative de l'époque, désignait taph. « qualités )>.


le territoire plus étendu do toute ^ On sait tout ce que saint Jé-

une province ecclésiastique ou d'un rôme eut h souffrir de la part des


patriarcat. Mais, vers le iv® siècle clercs indignes, dont il avait fustigé
l'usages'introduislt d'employer indif- les travers et les vices. (Voir les
féremment ces deux expressions pour Mélanges, de Gorini, t. II, p. 132.)
désigner ce que nous appelons au- ^ Sur ce subjonctif, voir Rie-
jourd'hui une 2)aroisse. Nous verrons mann, § 161.
"
Sulpice Sévère les emplo3'er successi- Eremus, du grec ipr^iLo; ( dé-
vement l'une et Tautre dans ce sens. sert, » ne se rencontre pas dans les
(Voir Martigny, Dict. des antiq. classiques.

Morceaux choisis. — Classe de cinquième. 2


30 SAINT JEROME
adiré, vel exiguum temporis punctum a tanto viro disce-
dere noluissem.
Sulpicii Severi Dial. I, c. 8 et 9.

X
Mort de saint Paul, premier ermite.

(Mélanges, t. I, p. 184.)

(I Saint Jérôme a écrit trois ouvrages à part, trois monogra-


phies, qui appartiennent au genre historique, et là comme
ailleurs on retrouve l'écrivain coloriste qui se complaît dans
les détails d'un tableau. Ces curieux fragments sont tout impré-
gnés d'un parfum aniique, d'une mélancolie pleine de charme :

vous sentez là une douce brise qui nous arrive des solitudes
de la Thébaïde. (F.-Z. CoUombet.)
.>

La première de ces biographies, écrite vers l'an 374, est


consacrée à saint Paul, premier ermite nous en citerons les
;

dernières pages.
Antoine, qui vivait depuis longtemps dans le désert et s'en
croyait le seul habitant, apprend par une révélation l'existence
de saint Paul, qui, dans une solitude éloignée de quelques
journées, menait, depuis cent treize ans, une vie toute céleste.
Docile à la voix de Dieu, Antoine se met aussitôt en marche
pour aller à la recherche du grand solitaire. Nous laisserons les
curieux incidents qui marquent chaque pas dans ce merveilleux
voyage, pour nous arrêter aux scènes touchantes qui devaient
en signaler le terme.

Antonius cœpta regione^ pergebat, ferarum tantum


vesligia intuens, et eremi latam vastitatem. Quid ageret,
quo verteret giaduiii,nesciebat. Jam altéra effluxerat dies.
Restabat unum^, ut deseri se a Ghristo non posse confi-
deret. Pernox secundas in oratione exegit tenebras et :

* Begio (de rego), pris ici dans ^ Restabat unum : par allusion
son sens primitif et très classique aux diverses merveilles qui l'avaient
de « direction ». L'auteur a raconté, déjà accompagné dans tout son
dans un des chapitres précédents, voyage. Quant h la construction très
comment cette direction avait été classique derestabat ut, cf. Riemann,
manifestée de Dieu à son serviteur. § 186, c.
SAINT JEROME 31

dubia adhuc luce haud procuP intuetur liipam


, sitis ,

ardoribus anhelantem, ad radicem montis irrepere. Quam


secutus oculis, et juxla speluncam, cum fera abiisset,
accedens,introcœpitadspicere,nihil curiositateproficiente,
tenebris arrenlibus visum. Verum quia, ut Scriptura ait.
perfecta dilectio foras mittit tiynorem (I Joan., iv, 18),
suspense gradu et anhelitu temperato, callidus explorator
ingressus est; ac paulalim progrediens, saepiusque sub-
sistens, sonum aure captabat ^. Tandem per caecœ noctis
horrorem procul lumen intuitus, dum avidius properat,
olïenso in lapidempede, strepitum concitavit. Post cujus
sonitum beatus Paulus oslium quod patebat occludens,
sera offirmavit. Tune vero Antonius pro foribus corruens,
usque ad sextam, et eo amplius, horam aditum preca-
batur, dicens Qui^ sim, unde, cur venerim nosti._Scio
: ,

me non mereri conspectum tuum tamen nisi videro, non :

recedam. Qui bestias suscipis liominem cur repellis ? ,

Quaesivi et inveni, pulso, ut aperiatur ^. Quod si non


:

impetro, hic, hic moriar ante postes tuos certe sepelies :

vel cadaver.

Talia perstabat memorans, fixusque manebat.


Ad quem responsum paucis ita reddidit héros:
ViRG. JEn., II, 650 et VI , 672.

Nemo sic petit ut minetur nemo cum lacrymis calum-


:

niam '•
facit. Et miraris si non recipiam, cum moriturus

* La négation harid est employée possession de quelque chose. De là


par lesLatins quand ils veulent les différentes acceptions de ce mot.
faire porter la négation sur un mot Le sens que lui donne ici l'auteur
plutôt que sur une proposition, et se rencontre dansTite-Live icaptare
particulièrement dans les expres- sonitum aure admota (XXXVIII,
sions qui expriment une grandeur vu).
quelconque haud procul, haud
: Qui sim. Remnrqufr que quis
^

muîium, haud magnum, haud diu, interroge sur la personne, qui sur
haud quisquam, haud ullum, etc. les qualités de la personne.
(Ban anlt Traité des syn. de la
,
^ Mattlî., VII, 7.
langue /a/., p. 217.) Calumniam, proprement «chi-
^

- Capiare, formé de capio arec cane en justice, accusation calom-


une désinence fréiiuentative ou in- nieuse i>, et par extCTision, en dehors
tensive, exprime proprement l'idée de la sphère judiciaire, d action de
d'un grand nombre d'actions ou de sophistiquer, querelle subtile,dispute
moyens employés pour arriver à la maligne. î>
32 SAINT JÉRÔME
adveneris? Sic arridens Paulus patefecit ingressum. Qao
aperto, dum in mutuos mîscentur amplexus, propriis se
salutavere nominibus graliae Domino in commune refe-
:

runtur.
Et post sanctum osculum * residens Paulus cum
Antonio, ita exorsus est En quem tanto labore quaesisti,
:

putribus senectute membris operit inculta canities! En


vides hominem pulverem mox faturum Verum quia
,
!
,

caritasomnia sustinet (ICor. xiii,7), narra mihi, quaeso,


,

quomodo se habeat humanum genus; an in antiquis urbi-


bus nova tecta consurgant; quo mundus regatur imperio;
an supersint aliqui, qui daemonum errore rapiantur.
Inter bas sermocinationes suspiciunt alilem ^ corvum
^
in ramo arboris consedisse ^, qui inde leniter subvolans
integrum panem ante ora mirantium deposuit. Post cujus
abcessum Eia, inquit Paulus, Dominus nobis prandium
:

misit vere plus, vere misericors. Sexaginla jam anni


,

sunt, ex quo dimidii semper panis fragmentum accipio :

verum ad ^ adventum tuum militibus suis Christus dupli-


cavit annonam ^.
Igitur, Domino gratiarum actione celebrata, super vitrei
marginem fontis uterque consedit. Hic vero, quis fran-
geret panem oborta contentio, pœne diem doxit in vespe-
ram. Paulus more cogebat' hospitii; Antonius jure refel-

^ Osculum sanctum : c'est l'ex- [


suscitabo. » (Od. III, xxvii, 11.)
pression employée par les apôtres j
On sait que la langue latine
'^

à la fin de leurs épîtres. Voir, au emploie le verbe sedeo et ses coin-


sujet de cette marque de charité, '

posés en parlant des oiseaux,


usitée d'abord dans la vie commune i
^ La préposition sub marque eou-

des premiers chrétiens et passée i vent en composition le mouvement


dans la liturgie, l'article Baiser de de bas en haut nous venons de la
:

paix dans le Dict. des antiq. chrét., voir exprimer la même nuance dans
de Martigny. le verbe suspiciunt.
^ Aies, « oiseau, » substantif poé- ^ Ad se trouve souvent employé,

tique, d'un usage particulier dans à partir de l'époque impériale, poiw


Ja langue des augures et que l'au-
, marquer un rapport de coïncidence.
teur semble avoir choisi pour gar- (Cf. Gœlzer, p. 330.)
der à son récit sa teinte surnaturelle. ^ Annonam, dans le sens tech-

Corvum, nom de l'espèce détermi- nique de « ration de vivres... i)


'
nant le genre, comme dans ce vers Cogère, pris, comme colligere,
d'Horace « Oscinem corvum prece
: dans le sens de « conclure ». Cf.
SAINT JEROME 33

lebat aetatis. Tandem consilium fuit, ut, apprehenso e


regione^ pane, dum ad se quisque nititur, pars cuique
sua remaneret in manibus. Dehinc paululum aqua3 in
fonte prono ore libaverunt et immolantes Deo sacrificium
:

laudis'-^, noctem transegere vigiliis. Gumque jam esset


terris redditus dies ^, beatus Paulus ad Antonium sic
locutus est Olim ^ te, frater, in istis regionibus habitare
:

sciebam; olim te conservum meum mihi promiserat Deus.


Sed quia jam dormitionis me» ^ tempus advenit, et, quod
semper cupiebam, dissolvi et esse cum Christo^ (Phil., i,
23), peracto cursu, superest mihi corona justitiae'^; tu
missus es a Domino qui humo corpusculum ^ meum
,

tegas, immo terrae terram reddas.


His Antonius auditis, flens et gemens, ne se desere-
ret, atque ut comitem talis itineris acciperet, precabatur.
At ille Non debes inquit, quaerere quse tua sunt^, sed
: ,

quse aliéna. Expedit quidem tibi, sarcina carnis abjecta,


Agoum sequi**^ sed et ceteris expedit fratribus, ut tuo
:

Cic, Leg., n,13, 33; ad Brut., ii, 7. être considéré, dans la construction
^ E regione, « vis-à-vis, » locu- de la phrase, comme une parenthèse :

tion adverbiale dérivée du sens pri- c'est une apposition au relatif quod,
mitif de regiOy indiqué plus haut. dont il explique le sens.
Quant à la prop. dum ad se quisque '^
Corona justitix, expression de
nititur, qui semble manquer à la saint Paul (II Tim., iv, 8), est
règle de la concordance des temps, pour corona justa. Cet emploi du
se souvenirque dum signifiant «tan- génitif d'un nom abstrait pour l'ad-
dis que », se construit régulière- jectif correspondant est un hé-
mentav ec le présent de l'ind., qu'il braïsme qui est passé de la Bible
s'agisse du présent ou de l'avenir. dans tous les auteurs ecclésias-
(Cf. Riemann, § 217, rem. 2 et 5.) tiques. Cette tournure n'e«t, d'ail-
2 Ps. XLIX, 14. leurs, pas tout à fait étrangère aux
3 Souvenir de Virgile (^;7.,'VIir, auteurs classiques nous lisons dans
;

170). Nos jeunes lecteurs auront Plante (Pess., III, i, 2) perennî-


:

d'ailleurs déjà remarqué la teinte tatis cihOf pour perenni cibo.


poétique de toute cette admirable ^ CorpH.sf~wZa77î, diminutif employé
narration. par Lucrèce et par Cicéron dans le
"^
Olim, dans le sens do « depuis sens de « corps faible et chétif ».
longtemps, il y a longtemps que », Les diminutifs entraînent souvent
se rencontre dans les auteurs clas- avec eux cette nuance d'acception.
siques postérieurs à Auguste. (Voir Barrault, Tr. des syn. de la
^ Sur cette expression voir plus , langue hit., p. 36.)
haut, page 5, not« 3. ^ I Cor., xiTi, 5.
^ Ce texte do saint Tanl doit '0 Ap., xiv, -i.
34 SAINT JEROME
adhuc instituantur exemplo. Quamobrem, quaeso, perge,
nisi molestum est; et pallium quod tibi Athanasius episco-
pus dédit, ad obvolvendam corpusculum meum, defer. Hoc
autem beatus Paulus rogavit, non quod magnopere cura-
ret, utrum tectum putresceret cadaver, an nudum (quippe
qui tanto temporis spatio contextis paimaram foliis vestie-
batur ^ ), sed ut a se recedenti mœror suse mortis levaretur.
Stupefactus ergo Antonius^, quod de Athanasio et pallio
ejus audierat quasi Christum in Paulo videns, et in
,

pectore ejus Deum venerans, ultra respondere nihil ausus


est sed cum silentio lacrymans, exosculatis ejus oculis
:

manibusque, ad monasterium, quod postea a Saracenis


occupatum est ^, regrediebatur. Neque vero gressus seque-
bantur aninium sed quamvis corpus inane jejuniis seniles
:

etiam anni frangèrent tamen animo vincebat setatem. ,

Tandem defatis^alus et anhelus ad habitaculum suum,


confecto itinere, pervenit. Gui cum duo discipuli, qui ei
jam longaevo ministrare cœperant, occurrissent dicentes :

Ubi tandiu moratus es, pater ? respondit: Vae mihi pecca-


tori qui falsum monachi nomen fero! Vidi Eliam, vidi
,

Joannem in deserto, et ^ vere vidi Paulum in paradiso^.


Et sic ore compresse et manu verberans pectus, ex cellula
,

pallium protulit. Rogantibusque discipulis ut plenius , ,

quidnam rei esset, exponeret, ait Tempus tacendi, et :

tempus loquendi, (Eccl. m, 7.) ,

^ Cicéron emploie toujours le xxviii) mais l'extension de ce mot


;

subj. après quippe qui. L'ind. est s'est élargiepeu à peu jusqu'à dési-
une construction archaïque ou fami- gner les Arabes, et même, au moyen
lière qui se rencontre dans Sali Liste âge, les mahométans en général.
et dans Tite-Live, et qui se géné- ^ Et s'emploie souvent pour affir-
ralise à partir d'Apulée. Dans saint mer avec insistance.
Jérôme, le subj. est Vexception, (Cf. ^ Allusion aux ravissements de

Riemann,8?/?i«., § 221 ; Et. sur Tite- saint Paul. Quant au mot paradisos,
Live, p. 291 : Gœlzer, p. 356.) c'est la transcription du mot grec
^
Sous-ent. eo. Tuapaoctcroç, qui est lui-même d'ori-
^ Selon Baronius cela arriva , gine persane, et qui, désignant pri-
l'année même de la mort de saint mitivement c( un parc, un jardin de
Antoftie, en 356. —
Quant à l'ex- délices », employé dans le
a été
pression Saraceni, elle désignait ori- Nouveau Testament et dans notre
ginairement une tribu de TAiabie langue chrétienne pour désigner le
Heureuse, mentionnée par Pline (IX, séjour céleste où Dieu récompense
,

SAINT JEROME 35

Tune egressus foras, et ne modicuna quidem cibi


sumens, per viam qua venerat, regressus est, illum
^

sitiens ^, illum videre desiderans


illum oculis ac tota ,

mente complectens. Timebat enim, quod et evenit, ne


se absente Ghristo debitum spiritum redderet. Cumque
jam dies alia illuxisset et trium horarum spatio iter
,

remaneret ^, vidit inter angelorum catervas, inter prophe-


tarum et apostolorum choros, niveo candore Paulum ful-
gentem in sublime conscendere. Et slatim in faciem suam
procidens sabulum capiti superjaciebat, ploransque et
,

ejulans aiebat Cur me, Paule, dimittis? cur insalutatus*


:

abië? Tarn tarde notus, tam cito recedis ?


Referebat postea beatus Antonius tanta se velocitate
quod reliquum erat viae, cucurrisse, ut ad instar^ avis
pervolaret nec immerito : nam introgressus speluncam,
:

vidit genubus ^ complicalis, erecta cervice, extensisque in


altum manibus, corpus exanime. Ac primum et ipse,
vivere eum credens, pariter orabat. Postquam vero nulla,
ut solebat"^, suspiria precantis audivit, in flebile osculum
ruens, intellexit quod ^ etiam cadaver saneti Deum, cui
omnia vivunt^, officio gestus precaretur.
Igilur, obvoluto et prolato foras corpore, hymnos
quoque et psalmos de Ghristiana traditione^^ decantans,

ses élus. (Cf.Luc, xxiii, 42 II Cor., ; à l'époque classique, mais qui se


XII, 4; Apoc, II, 7.) trouve déjà dans Justin. Cicéron et
Per viam : il vaudrait mieux
'
ses contemporains disaient simple-
via, h l'abl. On sait, en effet, qu'à ment instar.
la question qua on emploie l'abl. ^ La forme genuhus se trouve
sans préposition quand il s'agit de déjà dans Sénèque le tragique
désigner la route, le chemin dont (ntpp., 667).
on se sert pour se rendre à tel "^
S.-ent. fleri.
endroit. (Of. Riemann, § 17 bis.) ® Intellexit quod.Voir plus haut,
- Le verbe sitio^ avec l'accusatif page note 3.
23,
simplement, s'emploie plus ordinai- ^ Expression do N.-S. dans l'Évan-

rement avec un nom de chose. gile (Luc, XX, 3S), reproduites par
•^
<ï Et qu'il lui restait l'espace l'ÉgliîJe dans sa. liturgie pour les
de heures do chemin. »
trois morts : Regcm cui omnia vivunt,
Insalutatus, expression de Vir-
"*
venite , adoremus.
gile inqiie salutatam linquo, dit
:
^^ les principaux monuments
Voir
Euryale en parlant de sa mère (JSn., de cette tradition indiquée dans le
IX, 2S8). Dict. des a}it. chrét., de l'abbé Mar-
^ Ad instar, locution postérieure tigny, au mot Funérailles.
, ,

36 SAINT JEROME
contristabatur Antonius, quod sarculum, quo terram fode-
ret, non haberet. Fluctuans itaque vario mentis œstu \
et secum multa reputans^, dicebat Si ad monasterium :

revertar, quatridui iter est si hic maneam, nihil ultra


:

proficiam. Moriarergo, ut dignum est, juxta bellatorem


tuum , Christe , et ruens extremum halitum fundam.
,

Talia eo animo volvente ecce duo leones ex interioris


,

eremi^ parte currentes, volantibus per colla jubis, fere-


bantur. Quibus aspectis primo exhorruit rursusque ad :

Deum referens mentem, quasi columbas videret, mansit


intrepidus. Et illi quidem directo cursu ad cadaver beati
senis substiterant, adulantibusque caudis circa ejus pedes
accubuere, fremitu ingenti rugienles, prorsus ut intelli-
geres eos plangere quo modo poterant. Deinde haud
,

procul cœperunt humum pedibus scalpere^, arenamque


"*

certatim egerentes, unius hominis cap-acem locum^ fode-


runt. Ac statim quasi mercedem pro opère postulantes
cum motu aurium cervice dejecta, ad Antonium perrexe-
runt, manusejuspedesque lingentes.-ut ille animadverteret
benedictionem eos a se precari. Nec mora, in laudalionem
Christi efTasus, quod muta quoque animalia Deum esse
sentirent, ait Domine, sine cujus nutu nec folium arboris
:

defluit '^, nec unus passerum ad terram cadit^, da illis


sicut tu sois. Et manu annuens eis, ut abirent, imperavit.
Gumque illi recessissent, sancti corporis oneri seniles

^ Expression de Virgile (^n., de sépulture est très fréquent dans


XII, 486). les inscriptions païennes et chré-
^ Expression de Cornélius Nepos tiennes. (Voir Martigny, aux mots
(Aie, IV, iv). Locus, loculus.)
3 Voir plus haut, p. 29, n. 7. "^
Defluo s'emploie en parlant
^ Eaud procul : voir plus haut d'objets non liquides qui descendent
page 31, note 1. par un mouvement doux et insen-
^ Nouvelle allusion aux poètes sible.
classiques. Horace a dit : Scalpere ^ N.-S. a dit dans l'Évangile :

terram unguibus... cœperunt. iSat,, Nonne duo passeres asse veneunt f


I, Vlir, 26-28.) et unus ex illis non cadet super
^ Locus, « creux, cavité, » comme terrain sine Pâtre vestro ? (Matth., x,
l'allemand Loch, est déjà employé 29.) C'est le souvenir de ce texte qui
dans ce sens par Plante (Ménechm., motive ici la tournure unus passe-
II, VII, 25). On sait aussi que l'em- rum, qui sans cela ne s'expliquerait
ploi de locus pour désigner un lieu guère.
SAINT JEROME 37

curvavit humeros et deposilo eo, efîossam desuper humum


;

congregans, tumulum ex more composuit.


Postquam autem altéra dies iiluxit, ne quid plus hères
ex intestat! bonis non possideret, tunicam ejus sibi vindi-
cavit, quam in sportarum modum de ^ palmae foliis ipse
sibi contexLierat. Ac sic ad monasterium reversus, disci-
pulis cuncta ex ordine replicavit^idiebusque sollemnibus
Paschae et Pentecostes semper Pauli tunica vestitus est.
Vila sancli Pauli primi eremitœ, c. 9-16.

XI
L'ermitage de saint Antoine.

Il s'agit du même saint Antoine que nous venons de voir

miraculeusement appelé par le Ciel pour rendre les derniers


devoirs au père de la vie érémitique. Des prodiges analogues
devaient signaler aussi sa propre fin. Une illumination céleste
révéla celle mort précieuse au moine saint Hilarion, qui depuis
de longues années remplissait de son côté l'Egypte, la Syrie,
la Palestine, du bruit de ses vertus et de ses miracles. Sur
l'ordre du Ciel, le moine se met immédiatement en roule, et,
après trois jours de marche à travers d'aiïreuses solitudes,
arrive au mont escarpé où Antoine avait fixé son séjour. 11 y
est reçu par ses disciples encore éplorés, qui lui font visiter
avec religion les lieux témoins des vertus de leur père.
Nous empruntons celle descriptiou, dont on remarquera le
cachet pittoresque, à la biographie de saint Hilarion, écrite par
saint Jérôme vers Tan 390.

Saxeus et sublimis mons per mille circiler passus, ad


radiées suas aquas exprimit^, quarum alias arenae ebi-
bunt, ad inferiora elapsse, paulatim rivum efficiunt;
alise
super quem ex utraque ripa palmse innumerabiles multum

^ De marquant la matière. Cf. tension, « raconter, répéter. i^

plus haut, p. 25, n. 5. ^ Exprimere, d'après la composi-


"^
liepUcare, proprement, « replier tion du vctot (ex-primo), faire sor-
^i

ou déplier, » particulièrement en tir en pressant; » ici, faire jail-


<i

parlant des manuscrits, et, par ex- lir. i>


,

38 SAINT JEROME
loco et amœnitatis et commodi Iribuunt. Videras * senem
hue atque illuc cum discipulis beati Antonii discurrere. Hic,
aiebant, psallere, hic orare, hic operari, hic fessus resi-
dere solitus erat. Has vites has arbusculas ipse planta-
,

vit ; illam areolam ^ manibus suis ipse composait; hanc


piscinam^ ad irrigandum hortulum multo sudore fabri-
catus est; istum sarculum ad fodiendam terram pluribus
annis habuit. Jacebat in stratu ejus et quasi calens ,

adhuc cubile deosculabatur. Erat autem cellula non plus


mensurae par quadruai tenens quam homo dormiens
extendi potarat. Praeterea in sublimi montis vertice
quasi par cochleam ascendentibus et arduo valde nisu ^,
duse ejusdem mensurae cellulae visebantur, in quibus
venientium frequentiani et discipulorum suorum contu-
bernium fugiens moratus est. Varum hae in vivo excisae
saxo, ostia tantum addita hababant.
Vita sancli Hilarionis , q. 31.

XII
La fourmilière.

La troisième biographie que nous a laissée saint Jérôme est


consacrée à nous raconter les aventures d'un moine nommé
Malchus, qui, en fuyant son monastère, où n'avaient pu le
retenir les paternelles remontrances de son abbé, tomba entre
les mains d'une bande de Sarrasins, et fut par eux emmené
captif au fond du désert.
Nous extrayons de cette narration dont la Fontaine nous ,

a laissé une imitation, un épisode plein de charmes, et où nous

* Videres, « on pouvait voir ; » rétymologie (piscis), « vivier, étang


la 2«personne exprimant l'idée de peuplé de poissons, » et, par exten-
on, et l'imp. du subj. exprimant le sion, « bassin » pour n'importe quel
potentiel du passé. (Cf. Riemann, usage.
§§ 162 et 163.) ^ Nisu : en prose on dit plus
^
Areola, diminutif de area, pris ordinairement nixu , mais nous
dans le sens de « carreau de jardin, avons vu saint Jérôme affectionner
plate-bande ». Voir plus haut, page particulièrement, tout le long de sa
20, note 1. narration, les expressions poétiques.
^ Piscina, proprement, d'après
,

SAINT JEROME 39
allons retrouver ce talent de peindre qui caractérise saint
Jérôme.
Après une longue journée de travail, le captif, assis dans sa
solitude sur la terre brûlante, se laisse aller à considérer les
travaux d'une fourmilière qui s*est rencontrée par hasard devant
lui. L'aspect de câtte république si bien ordonnée, où chacun,
accomplissant fidèlement sa tâche, contribue au bien de tous,
rappelle ses jjensées vers le monastère béni où il a goûté pen-
dant tant d'années les joies de la famille et les bienfaits de la
vie commune.

Dum
solus in eremo sedeo, et prseter caelum terramque
nihil video, cœpi mecum tacitus volvere, et inter multa \
contubernii quoque monachorum recordari, maximeque
vultam ^ Patris mei, qui
erudierat, lenuerat, per- me
diderat^. Sicque cogitans, adspicio formicarum gregem
angusto calle fervere^. Videres^ onera majora quam cor-
pora °. Aliae herbarum qusedam semina forcipe oris trahe- "^

bant; alise egerebant humum de foveis, et aquarum mea-


tus aggeribus excludebant. lUae venturae hiemis memores,
ne madefacta humus in herbam horrea verteret, illata
semina prœcidebant^; hae luctu celft)ri corpora defuncta
deportabant^. Quodquemagis mirum est in tanto agmine,

^ Il faudrait régulièrement : ...


It nigrum campis agmen , praedamque
per herbas
multa volvere,, et inter ea... Mais
Convectant calle angusto ; pars gran-
le tour employé par l'auteur donne dia truduut
plus de rapidité à la phrase. Obnixaî fruinenta huraeris pars a^'-
;

Recordari, avec deux régimes,


"^
niina cogunt
l'un au génitif, l'autre ti l'accusatif :
Castigantque moras : opère omnis se-
tournure d'autant plus irrégulière mita fervet.
(.^«., IV, 402-407.)
que le génitif après recordari est
extrêmement rare; on le rencontre Voir p. 38, n. 1.
^
pourtant une fois dans Cicéron ^
Trait imité de Pline a Si quis :

(Pis., vi). comparet onera corporibus eorum ,


3 Cf. p. 6, n. 3. fateatur nullis portione vires esse
* Relire la belle comparaison de majores. » (Nat. hist., XI, xxxvi.)
Virgile, à laquelle l'auteur em- Expression de Pline, à propos
"^

prunte plusieurs traits de sa des- des scarabées. (Ibid., xxxiv.)


cription :
« Semina arrosa condunt, ne
®

rursus in fruges exeant e terra. »


Ac veluti, ingontem formicaB farris
acervum (Ibid., xxxvi.)
v;)uuiîi poinilaut, hiemis inemores, te- « Sepeliunt inter se viventium
'^

ctoque reponuut : solœ, prœter hominem. » (/&i(Z.)


40 SAINT JEROME
egrediens non obstabat intranli ; quin potius si quam vidis-
sent sub fasce et onere concidisse suppositis humeris,

adjuvabant. Quid muUa? pulchrum mihi spectaculum dies


illa praebuit. Unde recordatus Salomonis* ad formicarum
sollertiam nos mittentis et pigras mentes tali exemplo sus-
citantis, cœpi ^ taedere captivitatis, et monasterii cellulas
quaerere^,ac formicarum iflarum desiderare similitudinem,
ubi laboratur in médium, cumque nihil cujusquam pro-
prium sit, omnium omnia sunt.
Vita Malchi monachi captivi, c. 7.

* Vade ad formicam, o piger, et tœdetj etc. Cf. dans la Vulgate :

considéra vias ejus, et disce sapien- Cœpit pavere, et tœdere. (Marc,


tiam, etc. (Prov., vi, 6 et seq.) XIV, 33.)
^ Selon les règles de la latinité ^ Qiiserere , en général , « cher-

classique, faudrait me cœpit tse-


il cher, » et particulièrement « cher-
dere. Mais les auteurs chrétiens cher une chose qui manque, regret-
emploient quelquefois comme verbes ter »,
personnels les im'personnels pœnitet
,

SULPICE SEVERE

XIII
Notice sur sa vie et ses écrits.

Nous l'empruntons au Viris illustrihus, que Gen-


livre de
nade, prêtre de Marseille, écrivait vers l'an 494, et qui complète
le recueil de saint Jérôme que nous avons cité plus haut
(page 3).

Severus presbyter \ cognomento ^ Sulpicius, Aquita-


nicae provinciae^, vir génère et litteris'^ nobilis, et pau-
pertatis atque humilitatis amqre conspicuus ^, clarus etiam
sanctorum virorum Martini Turonensis episcopi et Pau-
lini Nolensis notitia ^, scripsit non contemnenda opu-

'
Avant d'être prêtre, il avait été qu'il n'est pas aussi négligé qu'il
engagé dans les liens du mariage et le prétend, et qu'il fait le moins
avait suivi avec succès la carrière de solécismes qu'il peut. Son style,
du barreau. au contraire, est soigné, correct,
- Cognomento : voir plus haut agréable, plein de ces coquetteries
page 2, note 2. d'expressions qu'on ne rencontre que
^ S.-ent. filius, civis, ou tout lorsqu'on les cherche. y> (La Fin diL
autre nom semblable tournure
: paganisme, t. II, p. 63.)
rare, pour a provincia Aquitanica ^ L'amour de deux vertus
ces
oHundus. Quant à l'année de sa était, en caractère distinc-
effet, le
naissance, nous ne savons qu'une tif de la communauté qu'il fonda,
chose, c'est qu'il était plus jeune selon la discipline de saint Martin.
que son compatriote et ami Paulin L'auteur lui-même, à son insu et
de Noie, lequel naquit en 353. sous une forme enjouée, nous en
^ On sait que les qualités de son donnera, pour ce qui touche au
style lui ont fait donner le surnom régime de sa table, un témoignage
de Salluste chrétien. Il est vrai que, non équivoque. Voir, an vol, de la
dans la préface de la Vie de saiyit Troisième, la lettre par laquelle U
Martin, il prétend n'avoir pas peur envoie un cuisinier à Paulin.
des soléclsmcs; ce qui, pour un let- ^ Notitia : classique dans le sens

tré, serait, selon la fine remarque de « liaison, relations intimes ».


de M. G. Boissier, le triomphe de L'auteur lui-môme va nous raconter
l'humilité chrétienne. « Mais, ajoute bientôt une de ses visites i\ l'évêque
réminent critique, on s'aperçoit vite de Tours. Quant :\ ses relations avec
42 SULPICE SEVERE
scula. Nam epistolas ad amorem Dei et contemptuin mundi
exhortatorias ^ scripsit sorori suae multas ^, quae notae
sunt. Scripsit et ad supra dictum Paulinum Nolanum duas,
et ad sed quia in aliquibus etiam famiiiaris
alios alias :

nécessitas inserta est, non digeruntur^. Composuit et


Ghronica Scripsit et ad multorum profectum vitam
'*.

beali Martini monachi et episcopi, signis et prodigiis ac


virtutibus^ illustris viri et coUationem^ Postumiani et
:

Gain, se mediante'' et judice, de conversalione^ mona-


chorum orientalium et ipsius Martini liabitam,. in Dialogi
speciem duabus incisionibus^ comprehendit *^.
Gennadii Massiiiensis, de Viris illustrihus liber, c. 19.

Paulin, la correspondance de l'an l'expose aux deux premières lignes :

et de l'autre nous en fournira des « Res a mundi exordio sacris litte-


preuves touchantes. (Voir le vol. de ris éditas breviter constringere, et
la Quatrième.) cum distinctione temporum usque
- ^ Exhoi'tatorias : mot postérieur ad nostram memorlam carptim di-
à la période classique. cere aggressus sum. »
2 Plusieurs de ces lettres ont dû ^ Trois synonymes, pour exprimer

se perdre, car il ne nous en reste l'idée de « miracles » signa et vi7'-


:

que deux ou peut-être le mot


: tutes n'appartiennent dans ce sens
multas a-t-il rapport à la longueur qu'à la langue ecclésiastique.
de ces lettres plutôt qu'à leur 6 Collatio , «: conférence, » dans

nombre dans le sens où Cicéron


, le sens que Cicéron donne au mot
dit multus sermo.
: coiifero dans la phrase suivante :

^ Digcruntur. Gennade entend a Quum erimus congi'essi, tum, si


par ce mot la composition métho- quid res feret, coram inter nos con-
dique. On voit qu'il se met exclu- feremus. » (Att., I, xx.)
sivement au point de vue doctrinal; "^
Mediante, « servant d'inter-
car ces familiarités, si nous en ju- médiaire, » inusité dans cette ac-
geons par les fragments que nous ception chez les classiques mais ,

lirons dans le cours de nos clas- découlant régulièrement du sens


siques, auraient fait de cette cor- que Virgile donne à médius dans
respondance, malheureusement per- le vers suivant :

due en partie, un monument très Dura paci médium se offert...


intéressant sous le rapport histo- (yEn., VII, 536.)

rique et littéraire. ®
Conversatio, dans la langue clas-
^ Chronica, orum : expression sique « relation avec quelqu'un »,
employée déjà par Pline et Aulu- est souvent pris par la Vulgate et
Gelle. C'est le titre que Sulpice Sé- les auteurs chrétiens dans le sens
vère donna lui-même à ce qu'on a général de ^ manière de vivre ».
appelé depuis son Historia sacra. ^ Incisio, c( coupure, interruption,
Ce premier nom, du reste, convenait suspension, » dans le sens où Cicé-
beaucoup mieux au but et à l'esprit ron dit sermonem incidere.
:

de cet ouvrage, tel que l'auteur *® Gennade conclut sa notice par


SULPICE SEVERE 43

XIV
Vanité de la gloire littéraire des historiens profanes.
(Mélanges, t. I, p. 444.)

La Vie de saint Martin s'ouvre par les considérations sui-


vantes, qui ra{)peUeot tout à fait les prologues de Salluste.

Plerique mortales studio glorise secularis ^ inaniter


dediti, exinde '^
perennem , ut putabant, memoriam nomi-
nis sui quaesierunt, si vitasclarorum virorum stylo illu-
strassent Quae res utique non perennem quidem, sed
^.

aliquantulum tamen conceptae spei fructum afferebat: quia


et suam memoriam, licet incassum^, propagabant, et pro-
positis magnorum virorum exemplis non parva aemulatio
legentibus excitabatur; sed tamen nihil^ ad beatam illam
seternamque vitam haec eorum cura pertinuit. Quid enim
aut ipsis occasura cum seculo scriptorum suorum gloria
profuit ? aut quid posteritas emolumenti tulit legendo
Hectorem pugnantem aut Socratem philosophantem ?
,

cum eos non solum imitari stultitia sit, sed non acerrime
etiam impugnare, dementia quippe qui humanam vitam
:

prsesentibus tantum actibus aestimantes, spes suas fabu-

une observation d'après laquelle mule employée par Cornélius Nepos


Sulpice Sévère se serait laissé sur- et Aulu-Gelle. — Stylus, a style >
prendre, dans ses vieux jours, aux des Romains, poinçon dont ils se
artifices des pélagicns ,et après
, servaient pour écrire, et, par méto-
avoir reconnu son égarement se , nymie, 1' «écriture » même. Ulu- —
serait condamné lui-même, en péni- strare, « mettre en lumière. » Re-
tence de son péché, à un silence marquer la construction de si avec
perpétuel. Mais cette allégation de le subj., parce que la prop. subor-
Gennade, qui n'est confirmée par donnée exprime la pensée du sujet
aucun autre témoignage contempo- de la prop. principale. (Cf. Riemann,
rain, est rojctée aujourd'hui par § 232.)
beaucoup de savants critiques. Cet emploi de Ucet avec un
^
La mort de Sulpice Sévère doit simple adjectif ou une locution
se placer entre 410 et 420. adverbiale est étranger la languel'i

^ Voir page 7, note 6. classique.


- Exinde, pour inde, postérieur, ^ Xihil, pris adverbialement, est
dans ce sens, h l'époque classique. ici un non renforcé; proprement,
^ Vita clarorum virorujn : for- a. en rien. »
44 SULPIGE SEVERE
lis ^ animas siquidem ^ ad solam
sepulcris dederint :

hominum memoriam se perpetuandos ^ crediderunt cum ;

hominis officium sit, perennem potius vitam, quam per-


ennem memoriam quserere, non scribendo aut pugnando,
vel philosophando, sed pie, sancte religioseque'* vivendo.
Qui quidem error humanus litleris tradilus in tantum
valuit, ut multos plane ^ semulos vel inanis philosophiae,
vel stultae illius virtutis invenerit. Unde^ facturus mihi
operae pretium'^ videor, si vitam sanctissimi viri, exemple
aliis mox futuram, perscripsero quo utique ad veram :

sapientiam, et caelestem miiitiam, divinamque virtutem


legentes incitabuntur; in quo ita nostri quoque rationem
commodi^ ducimus, ut non înanem ab hominibus memo-
riam, sed aeternum a Deo prsemium exspectemus quia :

etsi ipsi non ita viximus, ut aliis exemplo esse possimus,


dedimus tamen operam, ne is lateret qui esset imitandus.
Vita beati Marlinî, c. 1.

XV
Charité de saint Martin encore catéchumène.
( Mélanges , t. 1 , p. 445. )

Quodam tempore, cum jam et sim- nihil praeter arma


plicem militiae vestem haberet, média hieme [quse solito

^ Des fablesc'est
I en effet le
, , teur sera moins correct en disant,
nom que méritaient les doctrines quelques lignes plus loin : veram
des anciens sur la vie future. sapientiam, et cselestem miiitiam
2 Siquidem : voir plus haut, p. 14, divinamque virtutem.
n. 3. ^ Plane , « assurément. »
^ Se perpetuandos (esse
) au lieu ,
^ ZJncZe, pour igitur, se rencontre

de se perpetuatum que deman-


iri, dans Virgile, mais surtout dans les
derait la langue classique. Ce n'est prosateurs postérieurs.
que vers la fin du me siècle que le « Facturusne operae pretlum
"^
,

part, en ndus qui marque régu-


,
si..., nous dit Tite-Live dans
» la
lièrement une idée d'obligation, a préface de son Histoire.
été employé dans le sens d'un par- ^ Expressions de Cicéron « Non:

ticipe futur passif. ullius rationem sui commodi ducit. »


^ Sur cet emploi de que, voir la (Rose. Am., XLV).
règle citée plus haut, p 6, n. 3. L'au-
SULPICE SEVERE 4^
asperior inhorruerat, adeo ut plerosque vis algoris extin-
gueret) obvium habet in porta Ambianensium civitatis*
,

pauperem nudum, qui, cum praetereuntes ut sui misère-


rentur oraret, omnesque miserum prseterirent, intellexit
vir Deo plenus sibi illum, aliis misericordiam non praî-
stantibus, reservari. Quid tamen ageret? Nihil prœter
chlamydeni qua indutus erat, habebat jam enim reli- :

qua opus simileconsumpserat. Arrepto itaque ferro qua


in
accinctus erat, mediam dividit, partemque ejus pauperi
tribuit, reliqua rursus induitur. Interea de circumstan-
tibus - nonnulli, quia deformis esse truncatus
ridere ^

habitu videretur ; multi tamen, quibus erat mens sanior,.


altius gemere, quod nihil simile fecissent, cum utique
plus habentes, vestire pauperem sine sua nuditate potuis-
sent. Nocte igitur insecuta, cum se sopori dedisset, vidit
Christum chlamydis suae, qua pauperem texerat, parte "^

vestitum. Intueri diligentissime Dominum, vestemque


quam dederat, jubetur agnoscere; mox ad angelorum cir-
cumstanlium multitudinem audit Jesum clara voce dicen-
tem Martinus adhuc catechumenus hac me veste contexit.
:

Vere memor Dominus dictorum suorum (qui ante praedixe-


rat^: Quamdiu fecistis uni ex minimis istis, mihi fecistis^),
se in paupere professus est fuisse vestitum, et ad confir-
mandum tam boni operis testimonium, in eodem se habitu
quem pauper acceperat, est dignatus ostendere. Quo viso,
vir beatissimus non in gloriam est elatus humanam, sed
bonitatem Dei in suo opère cognoscens, cum esset anno-
rum duodeviginti, ad baptismum convolavit.
Ibid., c. 3.

* Amiens. chez les classiques postérieurs à


^ De circumstantibus : voir p. 24, Auguste de « déclarer formelle-
,

n. 3. ment, signifier, notifier )\


3 RicUre : infinitif historique, ^ C'est avec une légère variante,

qui s'emploie principalement pour le texte rapporté dans l'Évangile


exprimer les circonstances simulta- (Mattli., XXV, 40). Quamdiu : les
nées d'un événement ridere non-
: vérifions latines du N. T. ont tra-
nulli... multi tamen gemere. duit par cet adverbe de temps la
^ Qua, se rapportant ^ parte. locution grecque èy'o(70v, qui pour-
* Prœdicere, dans le sens usité rait se rendre aussi par quatcnus.
43 GULPICE SEVERE

^
XVI
Visite de Sulpice Sévère à saint Martin.

(Mélanges, t. I, p. 447.)

C'est celle dont nous parlions dans une note précédente.


L'auteur profite de Toccasion pour nous indiquer les sources
véridiques où il a puisé les récits de son livre.

Cum olim audita fide ejus, vita atque virtutibus, desi-


derio illius aestuaremus gratam nobis ad eum videndum
,

suscepimus peregrinationem; simul * quia jam ardebat


animus vitam illius scribere^, partim ab ipso, in quantum
ille interrogari potuit, sciscitati sumus, partim ab his qui

interfuerant, vel sciebant ^, cognovimus'*. Quo quidem


tempore credi non potest, qua me humilitate, qua beni-
gnitate susceperit, congratulatus ^ plurimum et gavisus
in Domino, quod tanti esset habitus a nobis, quem^ pere-
grinatione suscepta expeteremus. Miserum me (paene non
audeo confiteri) cum me sancto convivio suo dignatus
essôt adhibere, aquam manibus nostris ipse obtulit, ad
vesperum autem pedes ipse nobis abluif; nec reniti aut
contraire constantia fuit^ ita auctoritate illius oppressus
:

sum, ut nefas putarem, si non acquievissem. Sermo autem

* Simul, « en même temps, du tion relative marquant la consé-


môme coup, par la môme occasion. » quence cf. Riemann §§ 197 et 224.
: ,

- Locution de Salluste « Perse-


: Voir dans une belle lettre de
"^

qui Jugurtham... animus ardebat. » saint Paulin à Sulpice Sévère, que


(Jug.^ XXXIX, 5.) nous citerons au volume dé la Troi-
^ Qui sciebant, « qui savaient » : sième, une touchante allusion à cet
expression générale employée par acte d'humilité de saint Martin.
opposition à ce mode plus particu- ^ Contraire, expression inusitée

lier de connaissance indiqué par les dans la période classique. —


Quant
mots qui interfuerant. à la syntaxe de la phrase, remar-
^ Sciscitati sumus... cognovimus... quer que l'infinitif s'emploie très
fious- entendu vitam. correctement après un certain
^ Congraiulari , dans le sens ré- nombre de locutions équivalentes à
fléchi, « se féliciter, » se rencontre un verbe : contraire constantia
dans Tite-Live. mihi fuit, pour contraire mihi con-
^ Quem, pour ut eum: proposi- stitit ; nous avons vu plus haut
,

rULPICE SEVERE ni

illius non alius apud nos quam mundi hujus illece-


fuit,
bras et seculi onera relinquenda ^ ut Dominum Jesum
liberi expeditique sequeremur, prsestantissimumque nobis
praesentium temporum, illustris viri Paulini, cujus supra
fecimus mentionem ^, exemplum ingerebat, qui, summis
opibus abjectis, Ghristum secutus, solus pcne bis tempo-
ribus evangelica prsecepta complesset. Illum nobis sequen-
dum illum clamabat imitandum beatumque esse praesens
, ;

seculum tantse fidei virtutisque documento, cuni, secun-


dum sententiam Domini, dives et possidens multa, ven-
dendo omnia et dando paiiperibus ,
quod erat factu
impossibile, possibile fecisset exemplo^. Jam vero in ver-
bis et confabulatione"^ ejus quanta gravitas, quanta digni-
tas erat! Quam acer, quam efficax erat, quam in exsol-
vendis^ Scripturarum quœstionibus promptus et facilis!
Et, quia multos ad hanc partem incredulos scio, quippe
quos viderim me ipso eliam referente, non credere
,

Jesum testor, spemque communem, me ex nullius unquam


ore tantum scientise tantum boni et tam puri sermonis ^
,

audisse. Quanquam ^ in Martini virtutibus quantula est


ista laudalio! nisi quod mirum est, homini illiterato ne
hanc quidem gratiam defuisse.
Ibid., c. 2o.

ardchat anirniis scribere^ pour at- ^ Exsolvere, «expliquer, résoudre


pieham scribere. une difficulté, » se trouve employé
^ Sous-entenda esse. une fois dans ce sens par Lucrèce.
* Au chap. XIX de son livre, où (De nat. rerum, II, 381.)
l'autour raconte un miracle dont ^ Bonus et purus sermo, bon ii

le futur solitaire de Noie fut et pur langage, » expression très


l'objet. usitée dans Clcéron et dans Quin-
^ Allusion h diverses paroles tilien.
évangéliques. (Matth., xix 21-26.) ,
"^
Quanquam, « du reste cf. i> :

^ Co}'fahidatio, «conversation,» Riomann, § 200, rem. 3. Plus loin :

inusitée k répoque classique, mais nisi quod, dans le sens de « si ce


régulièrement formé de coufabuJor, n'est que avec cette restriction
,

employé par riante et par Térence. que » cf. Ibid., § 209, rem. 4.
:
48 SULPICE SEVERE

XVII
Derniers jours de saint Martin,
(Mélanges, t. I, p. 450.)

Sulpice Sévère nous fait ce récit dans une lettre adressée


à Bassula, sa belle-mère.

Martinus obitum suum longe ante prsescivit, dixitque


fratribus dissolutionem sui corporis imminere. Interea *

causa extitit, qua Condatensem diœcesim^ visitaret nam


^ :

clericis interse discordantibus pacem


ecclesise illius
cupiens reformare, licet finem dierum suoruin non igno-
raret, proficisci tamen ob isliusmodi"* causam non recu-
savit; bonam hanc virtutum suarum consummaiionem
existimans , si pacem Ecclesiae redditam reliquisset. lia
profectus cum suo semper, frequentissimo disci-
illo, ut
pulorum sanctissimoque comitalu, mergos in flumine con-
spicatur piscium praedam ^ sequi, et rapaceni ingluviem
assiduis urgere capturis. Forma ^, inquit, liaec daemonum
est insidiantur incautis
: capiunt nescientes , captos
,

dévorant, exsaturarique non queunt devoralis. Imperat


deïnde potenti verbo, ut eum cui innatabant gurgitem

* Dissolutionem sui corporis : est désignée ici porte aujourd'hui le

c'est l'image par laquelle saint Paul nom de Candes, dans le département
désigne sa mort. (PhlI., i, 23, et d'Indre-et-Loire, au confluent de la
II Tira., IV, 6.) Notre auteur va, à Vienne et de la Loire. Quant k l'ex-
peu de distance, l'employer deux pression diœcesim, voir plus haut,
fois, adoptant successivement les page 29, note 1.
deux légères variantes (dissolvi, **
L'irrégularité déjà signalée (p. 10,
resolutionis) par lesquelles les ver- n. 5) dans l'emploi de iste se pro-
sions latines du N. T. ont rendu duit surtout poiu' l'expression istius-
l'expression Identique dans le grec modi, qui, dans les écrivains ecclé-
(avaXOaai, àvaX'JCEcoç). siastiques, remplace très fréquem-
^ Au lieu de qua, on dirait, dans ment hujusmodi, sans marquer la
la langue classique, quod ou cur. moindre nuance particulière.
^ Condate : ce nom qui selon ,
^ Prcedam piscium : ce que les
,

Henri de Valois, signifiait en celtique grammairiens appellent le génitif


confluent, était commun à un assez de l'objet.
grand nombre de villes. Celle qui ^ Forma, « l'image. »
49
SULPI CE SÉVÈRE
regiones eo
relinquenles, aridas pelèrent desertasque
:

daemones fugare
nimirum circa aves illas usus imperio quo
consueverat. Ita, grege facto, omnes in
unum ill^ volucres
sylvasque peiierunl,
congregatse, relicto flumine, montes
in Martino
non sine admiratione multorum, qui tantam
'

irnperaret.
virtutem vidèrent ut etiam avibus ,

ad quam
Aliquamdiu ergo in vico illo^ vel in ecclesia
clericos restituta cum
ierat, commoratus, pace inter ,

corporis
jamregredi ad monasterium cogitaret, viribus
discipulis, indicat
cœpit repente destitui; convocatisque
et luctus omnium et
se jam resolvi 3. Tune vero maeror
deserisV aut cm
vox una plangentium Cur nos, pater, :

nos desolatos^ relinquis? invadent


gregem tuum lupi
percusso pastore
rapaces quis nos a morsibus eorum,
,
:

Christum sed
prohibebit? Scimus quidem desiderare le ;

minuentur; nostri
salva libi sunt tua prsemia, nec dilata
ille, motus his fleti-
polius miserere, quos deseris. Tune
in Domino misericordise
visceribus
bus, uttotus semper
ad Domi-
afnuebat^ lacrymasse perhibetur; conversusque
Domine, si
num, bac tantum llentibus voce respondit :

recuso laborem
adhuc populo tuo sum necessarius, non
:

fiaivoluntas tua. Nimirum inter spem


amoremque positus,

dubitavit pœne quid mallet^ quia nec


hos deserere, nec a
Chrislo volebat diulius separari nihil
tamen in suo volo :

se Domini arbi-
ponens, aut voluntati» relinquens, totum

le subjonctif, comme 6 dans le sens explicatif, très


Ut,
1 Qui, avec
usité dans Cicéron et les
autres
marquant la cauîe : cf. Riemann,
classiques « en homme :
qui..., riche
§ 221.
voir plus haut, qu'il était en... » Quant à l'expres-
2 Illo pour co :

sion mlsericordiae visceribus pour


p. 22,' n. 3.
miser icordia elle est empruntée à
Voir la page précédente, note 1.
,
3
^ Desolatos dans le sens qu'in-
,
la langue biblique.
C'est le sentiment quo VApôtre
'
dique rétymologie (de-solus) « res- :

exprimait dans le texte auquel nous


tés seuls, privés de votre présence.»
avons renvoyé plus haut Coactor :

Quant au mouvement de la phrase,


il est évidemment imité
de Virgile : autem e duobus : dcsiderium hahens
Cui me moribundam descris, hospes? dissolvi, et esse cmn Christo, viulto
( JL'n., IV, 323.) magis melius : permanere autevi
Allusion au texte du prophète
^ in carne, necessarium propter vos.
(Phil., I, 23 et 24.)
cité par Notre- Seigneur, pendant
sa

passion. (Matlh., xxvi, 31.)


S Sous entendu suœ.
50 SULPICE SEVERE
trio potestatique commiltens, sic oravit dicens : Gravis
quidem Domine, corporeae pugna militiae, et jam
est,
satis est quod hucusque* certavi sed si adhuc in eodem ;

labore pro castris tuis stare me prsecipis, non recuso,


nec fatiscentem ca.usabor^ aetatem; munia tua dévolus
implebo; sub signis tuis, quoadusque ipse tu jusseris,
militabo; et quamvis optata sit seni remissio post labo-
rem, est tamen animus victor annorum, et cedere nescius^
senectuti quod si* jam parois setati, bonum est mihi,
;

Domine : fiat hos vero, quibus^ timeo, ipse


volunlas tua :

custodies. virum ineffabilem ^, nec labore victum, nec


morte vincendum, qui in nullam se partem pronior incli-
naverit, nec mori timuerit, nec vivere recusaverit!
Itaque cum jam per ' aliquot dies vi febrium tene-
retur, non tamen a opère Dei cessabat pernoctans in :

orationibus et vigiliis, fatiscentes artus spiritui servire


cogebat, nobili illo strato suo^, in cinere et cilicio, recu-
bans. Et cum a discipulis rogaretur, ut saltem vilia sibi
sineret stramenta supponi Non decet, inquit, Christia-
:

num nisi in cinere mori; ego si aliud vobis exemplum


relinquo, peccavi. Oculis igitur ac manibus in caelum
semper intenlus, invictum ab oratione spiritum non relaxa-
bat et cum a presbyteris, qui tum ad eum convenerant,
:

rogaretur, ut corpusculum ^ lateris mutatione relevaret :

^ Remarquer l'ace, quod avec le ^ Quibiis, datif d'intérêt : cf.


verbe intransitif certavi : construc- Riemann, § 46.
tion courante pour les ace. neutres ^ Ineffdbilis (de effor), a au-des-

des pronoms ou adjectifs exprimant sus de la parole humaine, » mot de


l'idée de quantité. (Cf. Riemann, Pline, usité à l'égard des choses
§ 35, d.) Quant à hucusque^ c'est religieuses, et que la langue chré-
un néologisme qui, de même que tienne a appliqué aussi aux per-
nuncusque, devient fréquent dans sonnes : vlr ineffabllis , ineffabilis
la langue ecclésiastique. Deus.
^ Causari, employé dans Tâge '^
Per, emplo5^é ici dans son sens
d'argent dans le sens de « prétex- propre : « durant quelques jours, »
ter, alléguer pour raison, mettre ^ NoMli illo strato suo : sur
en avant comme excuse ». cette apposition précédant les mots
'^
Tournure poétique. Voir dans qu'elle qualifie, voir Mad vig,(T?*a?îî7n.
Horace ; (c Pelidse stomachum ce- lat., § Quant à l'emploi de
467, b.
dere nescii. » (Od., I, vi, 6.) suo, voir Riemann, § 9, rem. 2.
^ Quod si : voir Riemann , § 20. ^ Corpusculum : voir p. 33, n» S
.

SULPICE SEVERE m
Sinite, inquit, sinite me, fratres, cselum potius respicere^
quam lerram, ut suo jam itinere iturus ad Dominum spi-
rilus dirigatur. Hœc
locutus, diabolum vidit prope assis-
tere. Quid hic, inquit, adstas, cruenta beslia? nihil in
me, funesle, reperies - Abrahae me sinus recipit. Cum
:

hac ergo voce spiritum reddidit; testatique nobis sunt qui


ibidem fuerunt, vidisse se vultum ejus tanquam vultum
angeli^; membra autem ejus candida tanquam nix vide-
bantur, ita ut dicerent Quis istum unquam cilicio tectum,
:

quis in cineribus crederet involutum? jam enim sic vide-


batur, quasi in futurae resurrectionis gloria et natura
demutatse''* carnis ostensus esset.
In obsequium vero funeris credi non potest quanta
hominum multitude convenerit tota obviam corpori civi- :

tas ruit; cuncti ex agris atque vicis, multique ex vicinis


etiam urbibiis affluerunt. quantus luctus omnium!
quanta praecipue mœrentium lamenta monachorum! qui
eo die fere ad duo millia convenisse dicuntur, specialis
Martini gloria ejus exemplo in Domini servitutem stirpes
:

tanta3 fruticaverant Agebat nimirum ante se pastor grèges


I

suos, sanctae illius multitudinis pallidas turbas, agmina


palliata^, aut emeritorum laborum senes, aut juratos
Ghristi in sacramenta tirones^. Tum virginum chorus,

^ Au sens propre, il faudrait cœ- Remarquons seulement que le verbe


lum suspicere. (Voir plus haut, demntare, employé ti cet effet par
page 31, note 4.) Mais l'expression notre auteur, et avant lui par Ter-
de l'auteur s'explique par la signi- tullien (de Res. carnis, c. lv), se
fication morale donnée au regard : prend pUis ordinairement dans le
respicere, « regarder avec sollici- sens péjoratif.
tude, avec affection.» Nous retrouvons dans ce bean
^
^ Allusion h la parole du Sauveur, tableau les traits sous lesquels saint
à propos du démon prince de ce Paulin nous décrit à son tour ses
monde Et in me non hahet quic-
: phalanges de moines. « Nos adoant
quani. (Joan., xiv, 30) Seulement et revisant conservuli et compallidi
on voit que Snipice Sévère se ser- nostrl, non vestibus piciis superbi,
vait de Tancienne version italique, sed horrentibus ciliciis humiles, nec
laquelle porte Et non inveniet in
: chlamyde cortalini, sed sagulis pal-
vie quicquam. liati. » (Ép. XXII.)
^ Act-, VI, 15. ^ Emeritorum et tirones, expres-
^ Allusion au mot de l'Apôtre au sions de la langue militaire passées
sujet de la résurrection Et nos : dans la langue commune et appelées
immutahimur. (I Cor., xv, 52.) toutes deux par l'expression agmina,
o2 SULPIGE SEVERE
fletu abstinens prae pudore, quam
sancto dissimulabat
gaudio quod dolebat ! siquidem
flere prohiberet,
fides
gemitum tamen extorqueret affectus etenim tam sancta :

«rat de illius gloria exsultatio, quam pia de morte tri-


stitia ignosceres flentibus, gratularere gaudentibus,
:

dum unusquisque et sibi prsestat ut doleat, et illi débet


ut gaudeat.
Hsec igitur beati viri corpus usque ad locum sepulcri
nymnis canora caelestibus turba prosequitur. Comparetur,
5i placet, secularis illa pompa, non dicam funeris, sed
triumphi quid simile Martini exsequiis conferetur? Ducant
:

illi prge curribus suis vinctos post terga ^ captivos Mar- :

tini corpus hi, qui mundum ductu illius vicerant, pro-


sequuntur. Illos confusis plausibus populorum honoret
insania Martino divinis plauditur psalmis, Martinus
;

hymnis caelestibus honoratur. Illi post triumphos suos in


tartara ^ saeva trudentur Martinus Abrahae sinu laetus
:

excipitur^, Martinus pauper et modicus caelum dives '^

ingreditur illinc nos, ut spero, custodiens, me haec scri-


:

bentem respicit^, te legentem.


I
Ep. 3, ad Bassulam socrum suam.

-qui se ditd'ime armée en marche. païens, mot que saint Pierre déjà
Juratos (du dép. juror) continue la (II Pet., 11,4) avait fait passer dans
métaphore remarquons seulement
: la langue chrétienne.
qu'on dit plus ordinairement jttror 3 Cette dernière antithèse est
(ou juro) in verha alicujus , ou, celle-là môme que le récit evangé-
iivec sacramentum , sacramentum lique établit entre le mauvais riche
dicere alicui. et le pauvre Lazare. (Luc, xvi, 22.)
* Tournures poétiques emprun- Et c'est ce qui amène cette réflexion
tées aux descriptions de triomphe finale : c( Martinus hic pauper et
si fréquentes dans les auteurs la- modicus, etc. »
tins. ^ Modicus, en ce gens, ne s'em-
^ Tartarus, i (auquel, pour des ploie, dans la période classique,
raisons de prosodie, les Latins ont qu'avec un régime au génitif mo- :

donné le pluriel neutre Tartara, dicus originis , pecuniœ, etc.


jorum), le « Tartare ï>, enfer des ^ Voir plus haut, page 50, note 2,
SULPICE SEVERE

XVIII
Puissance des anachorètes sur les animaux sauvages.
(Mélanges, t. I, p. 461.)

La première des Dialogues de Sulpice Sévère est


partie
consacrée, nous a dit plus haut Gennade, à décrire les mœurs
des anaciiorètes d'Orient.
Rien de merveilleux comme ces récits de la vie du désert;
car, en même temps que l'homme semble reprendre, par la
vertu, ce complet empire sur lui-même que Dieu lui avait
donné à l'origine, il semble que, de son côté, la nature retrouve
aussi, à son égard, sa primitive obéissance. Les animaux surtout
cèdent à son ascendant et s'apprivoisent à son approche. Com-
pagnons de sa solitude, puisque, selon le mot de la Fontaine,
Les lions et les saints ont eu naême demeure,

ils deviennent ses amis et vivent avec lui dans la douce fami-
liarité des premiers jours du monde naissant.
Ecoutons Postumianus nous faire, en continuant le récit
dont nous avons déjà lu une page ^ le tableau « de ces scènes,
j'allais dire, de ces amitiés touchantes 2 ».

Alium aeque singularem virum vidimus, parvo tugu-


rio, inquo non nisi unus recipi posset, habitantem. De
hoc illud ferebatur, quod ^ lupa ei solita esset adstare
cenanti; nec facile unquam bestia falleretur, quin
ad illi '*

legitimam horam^ refectionis occurreret, et tamdiu pro


iioribus ixspectaret, donec ille panem, qui cenulse super

Voir plus haut, page 28.


' sa propre pensée ou celle d'un
J.-P. Charpentier, Études S2ir
2 autre. (Cf. Riemann, § 172, rem. 3, a,
les Pères de l'Église, t. I, ch. xvii. et § 232, avec la rem.)
^ La proposition complétive peut, ^ Illi,
abusivement, pour ei. Le
au lieu d'être inlinitive, se construire pronom partage la fortune de
ille
trùs régulièrement avec quod, quand iste et prend de plus en plus le
elle apour but d'expliquer les pro- sens universel qu'auront dans les
noms hoc, id, illud, employés dans langues romanes ses dérivés il, le, lui.
la phrase principale le verbe se
: ^ Ad, dans le sens propre de

met h l'indicatif ou au subjonctif, juste h tel moment fixé d'avance ^> :


selon que celui qui parle exprime cf. Ricmaun, § 82, &.

2*
,

54 SULPICE SEVERE
fuissetS olTerret illam manum ejus lambere solitam,
;

atque ita quasi impleto officio et prsestita consalutatione,


discedere. Sed forte accidit ut sanctus ille^, dum fratrem
qui ad illum venerat, deducit ^ abeuntem, diulius abesset,
et non nisi sub nocte remearet. Intérim bestia ad consuetu-
dinarium * illud censé tempus occurrit vacuam cellulam, :

cum famiiiarem patronum ^ abesse sentiret, ingressa^,


curiosius explorans ubinam esset habitator. Gasu contigua
"^

cum panibus quinque palmicia^ fiscella pendebat. Ex his


unum prsesumens^ dévorât; dein, perpetrato scelere, dis-
cedit. Regressus eremita videt sportulam dissolutam, non
constante panum numéro damnum rei familiaris intelli-
:

git , ac prope limen panis assumpti fragmenta cognoscit :

sed non erat incerta suspicio, quae furtum persona fecisset.


Ergo cum sequentibus diebus secundum consuetudinem
bestia non veniret (nimirum audacis facti conscia, ad eum
venire dissimulans ^^, cui fecisset *^ injuriam), aegre patie-
batur eremita se alumnae solatio destitutum. Postremo
illius oratione revocata septimum post diem affuit, ut

^ Qui superfuisset, au subjonctif politique.


eu vertu de l'attraction modale. (Cf. ^
Sous -entendu est.
Riemann, § 234.) Curiosius : le comparatif s'em-
^
2 Sanctus ille : voir la note 6 ploie seul dans le sens de ce trop, un
de la page 6. peu trop » on Bous-entend œquo^
:

^ Deducit, au lieu de deduceret, ou tout autre mot semblable, selon


qu'exigeraient les règles sur la con- la phra?e.
c )rdance des verbes principaux et ^ Palmicia : nous avons vu plus

des verbes subordonnés; mais nous haut, dans saint Jérôme (page 37),
avons déjà vu (page 32, note 1) que les solitaires se fabriquaient
que dum, isignifiant « dans lem ême des corbeilles avec des feuilles de
temps que, tandis que », ne se con- palmier.
struit régulièrement qu'avec le ^ Prœsumit le préfixe pras im-
,

présent de l'indicatif, qu'il s'agisse pliquant une nuance de blâme, l'i-


du pa^sé ou de l'avenir. dée d'une action prématurée, faite
* Coi'suetudinarium n'appartient avant le temps d'où notre expres-
:

pas h la langue classique il exprime


: sion française présomption. (Voir
la même idée que legitimam horam; Barrault, Traité des syn. de la
car legitimus s'entend aussi de ce langue latine, page 294.)
qui est conforme à la coutume. *^ Dissimulare dans le sens de
,

^ On sait quels étaient, chez les s'abstenir n'appartient pas à la


c( »,
Romains, les rapports du patron langue clas«ique.
avec ses clients : application char- ^* Cui, marquant la cause. Voir

mante d'une expression de la langue p-us haut, p. 49, n. 1.


,

SULPICE SEVERE 5o

solebat an le, cenanli. Sed (ut cerneres verecun-


^ facile
diam pœnitentis) non ausa propius accedere, dejeclis in
terram profundo pudore luminibus (quod palani licebat
inlelligi) quamdam veniam^ precabatur. Quam illias confu-
sioneni ^ eremita miseratus, jubet eam propius accedere,
ac manu blanda caput triste permulcet dein pane dupli- :

cato ream suam reficit. Ita induli^^entiam consecuta, ofOci


consueludineni, deposito mserore, reparavit. Intuemini,
quœso, Ghristi etiann in hac parte virtutem, cui sapit omne
quod brutum est ^, cui naite est omne quod saevit. Lupa
prsestat officium, lupa furti crimen agnoscit, lupa conscio
pudore confunditur vocata adest caput praebet, et babet
: ,

sensum indultae sibi veniae sicut pudorem gessit errati.


,

Tua base virtus Christe tua sunt haec Christe miracula


, ; , , !

etenim quae in tuo nomine^ operantur servi tui, tua sunt;


et in hoc ingemiscimus, quod majestatem tuam ferae sen-
tiunt, homines non verentur^.
Ne cui autem hoc incredibile forte videatur, majora
memorabo. Fides Ghristi adest ^, me nihil fingere, neque
mcertis aucloribus vulgata narrare sed quae mihi per :

fidèles viros comperta sunt, explicabo. Habitant pleriqu^


in eremo sine ullis tabernaculis quos Anachoretas vocant
, ;

vivunt herbarum radicibus; nullo unquam certo loco con-


sistunt, ne ab hominibus frequententur; qua nox coegerit,
sedes habent {Sall./w(7._, xviii]. Ad quemdamigitur hoc ritu

^ ut, dans les propositions con- n'appartient pas à la langue clas-


sécutives, est souvent employé sans sique.
corrélatif exprimé et signifie à lui ^ Tournure Imitée du mot de
seul « en sorte que ». Cf. Riemann, l'Évangile cité plus haut, page 35,
§ 197. note 9. —
Sapere dans le sens de
,

- Quamdam veniam, et plus loin « être raisonnable i>.

fletu quodam. Le pronom indéfini Sur cet emploi de in, voir plus
^

quidam a souvent la valeur d'une haut, p. 10, n. 7.


particule comparative « une sorte
:
^ Tournure anologue à celle que

do pardon comme par des pleurs. »


, nous avons signalée plus haut, p. 53,
^ On trouve bien dans les auteurs n. 3.
^
de l'âge d'argent la locution que Fides, <i la foi, la fidélité, la
l'auteur va employer quelques lignes V^arole. »Adesse, a être présent en
plus bas, pudore, ruhore, mœrore qualité de témoin, être témoin, ^
covfundi. Mais co»fusio, pris abso- s'emploie dans les seroients.
lument dans le sens de « honte »
56 SULPICE SEVERE
atque hac lege viventem duo ex Nilria * monachi, licel
longe diversa regione ^, tamen quia olim ipsis in mona-
sterii conversa tione carus et familiaris fuisset^, auditis
ejus virtutibus, tetenderunt. Quem
diu naultumque quaesi-
tum, tandem mense septimo repererunt in extremo illo
deserto^, quod est Blemyis contiguum, demorantem
^ :

quas ille solitudines jam per annos duodecim dicebatur


habitare. Qui licet omnium hominum vitaret^ occursus,
tamen agnitos non refugit, seque carissimis per triduum
non negavit. Quarto die aliquantulum progressus, cum
prosequeretur abeuntes, leaenam mirœ magnitudinis ad
se venire conspiciunt. Bestia, licet tribus repertis, non
incertaquem peteret, anachorelae pedibus advolvitur, et
cum fletu quodam et lamentatione procumbens indica- ,

batgementis pariter et roganlis affectum. Movitomnes, et


prsecipue ilium, qui se intellexerat expetitum. Praeceden-
tem sequuntur : nam prseiens , et subinde restitans , subin-
deque respectans, eam velle, ut
facile poterat intelligi, id
quo illa ducebat anachoreta sequeretur. Quid multis'?
,

ad speluncam bestiae pervenitur, ubi illa adultos jam


quinque catulos maie fêta nutriebat qui ut ^ clausis : ,

luminibus ex alvo matris exierant, caecitate perpétua tene-


bantur. Quos singulos de rupe prolatos, ante anachoretae
pedes exposuit. Tum demum
sanctus animadvertit, quid
bestia postularet, invocatoque Dei nomine, contrectavit
manu lumina clausa catulorum ac statim caecitate : ,

depulsa, apertis oculis bestiarum diu negata lux patuit.

* Nitria^ province d'Egypte, aux siastique. Mais on trouve dans les


frontières de la Libye. poètes classiques, et même dans la
* Licet diversa regione, et plus prose, après le siècle d'Auguste, lo
loin, licet tribus repertis : voir, sur pluriel déserta, orum.
cet emploi de licet, p. 43, n. 4. ^ Blemyse, peuple de l'Ethiopie.

Les conj. quod, quia, quoniam,


•^
Licet ne peut régulièrement se
^

quando marquant
, la cause , se con- construire avec les formes passées
struisent avec le subj. lorsque la du Riemann, § 202.)
subj. (Cf.
cause est représentée comme étant "^
Quid multis (sous-ent. moror) ?

la pensée, non de celui qui parle, L'auteur emploie plus bas, ch. 18,
mais de ceux dont on parle. (Voir la formule complète, qui se ren-
Riemann, § 193.) contre dans Térencc. (Andr., I, i, 81.)
Desertum, i, pris substantive-
^ ^ Ut, dans le sens explicatif men-

ment, appartient à la latinité ecclé- tionné plus hauo, page 49, note 6.
SULPICE SEVERE 57

Ita fratres illi, anachoreta quem desiderabant visitato,


cum admodum fructuosa laboris sui mercede redierunt :

qui in testimoniuin tantae virtutis admissi, fidem sancli


et gloriam Ghristi quae per ipsos ^ esset testificanda ^,
,

vidissent^. Mira dicturus sum lesenam post dies quinque


:

ad auctorem tanti beneficii revertisse, eidemque inusitatœ


ferae pelleni pro munere detulisse qua plerumque sanctus
:

ille quasi amiculo circumtectus, non dedignatus est munus

per bestiam sumere, cujus alium potius inierpretabatur


auctorem.
Erat etiam alterius ^ anachoretae in illis regionibus
nomen illustre, qui in ea parte deserti, quae est Syenes^,
habitabat. Hic cum primum^ se ad eremum contulisset,
herbis herbarumque radicibus, quas praedulces interdum
et saporis eximii fert arena victurus, ignarus germi-,

nis eligendi, nociva plerumque carpebat. Nec erat facile


vim'^ radicum sapore discernere, quia omnia aeque dulcia
erant, sed pleraque occultiore natura virus létale ^ cohi-
bebant. Gdm ergo edentem vis interna torqueret et ,

immensis doloribus vitalia universa quaterentur, ac fre-


quens vomitus cruciatibus non ferendis ipsam animœ
sedem, stomacho jam fatiscente, dissolveret, omnia peni-
tus quae essent edenda formidans, septimum jejunus
diem, spiritu déficiente, ducebat. Tum ad eum fera, oui
ibicis est nomen ^, accessit. Huic propius adstanti fasci-
culum herbarum, quem coUectum pridie attingere non
audebat, objecit. Sed bestia, quse virulenta erant ore discu-
tiens, quae innoxia noverat, eligebat. Ita vir sanctus, ejus

^ Per ipsos, a par leur moj-en. » Egypte, aujourd'hui Assuan.


L'auteur va dire dans le môme ^ PrUnum, « pour la première

sens per bestiam, a par l'intermé-


: fois. » (Voir plus haut, p. 3, n. 3.)
diaire d'un animal. » Vim, « la vertu les propriétés. »
"^
,

^ Voir plus haut, p. 44, n. 3. ® Létale, Icturn ,expressions qui,


^ Qui vidissent : voir plus haut, dans la période classique, sont ré-
p. 49, n. 1. servées à la poésie, comme le mot
AUeriuSy dans le sens précis de
'•
français « trépas i\
aller, « un deuxième, )> savoir dans ^ C'est une espècede chèvre,
le désert en question. probablement le bcdckn ou beden ,

^ Sycne, ville située sur la fron- bouc sauvage de la haute Egypte,


tière méridionale de la haute Capra sinaïtica d'Khrenberg.
SULPICE SÉVÈRE
gg ^^
,uM
exemple
^^^^- fe.l^^^^^^^
compertanobisvelaudUamemorare.^^^^^^^^^_^^_

XIX

Sulpice donne congé à ^^^'"'^'^'^'^^l,^,,^


la fllone
lufrecommande de publier partout
et
de saint Martin.
(Mélanges, t. I, p. 467.)

Martin.
vertus de saint .

adesse v^per^u-
Tum ego, cura iam -^^^^^^
inquam, «l''^'
Dies,
senlirem :
cena debetur. De
P^^^^^^J^na
a^d.lonbus
simul Iam stud.osis ^.^ ^^^^^
est :
debes u
«xpectare non
Martino autem quam^ ^^^^ ^^^^^^
latms Ule d^fTj^d.^ur,
referenti :
^.^^ ^^^^^^.^
sermone regiones, loca
f^f^
dum d ;ersasque3
Icu/.^.f °'
recurris
Orienh,et li„i nomen et
-
.^ j^^
portus, insulas
urbesque
P^f^i'^'^'j^emento non prae-
'gloriam sparge per P/P-^'^^^-^^ devio sit, non c"ii
eu
terire Campaniani. Etb «^fxime ^^^^
^. _

~nn. U
. :..„, « .orne; . les a— 1 1.. voir .
U. a.ec

classiques ne l'e'^P'»'^''' ."l'^Xt


sur l'«™P'«' <'j""/
^
Voir plus Haut, p. 54.
se
n. 3
rapportant
qu'eii poésie, 3 o„ sait que l'ad).
négatives, etf >nême substantifs de différents
dans les prop.
ligne suivante, f«"M*P'" plus rap-
comme à la s'accorde avec le
îes prop. qui. -"\
^^jf^t a"
de forme, supposent P»"'*^"''
*
. 1
p S- ( Cf. Kiemann, 5
'..•>

pensée, une idée néga-


fond de la
,

59
SULPICE SÉVÈRE
le,primum sermonis nostri,
orbe' Paulinum. IIH, quaeso
volu-
vel hodie dlx.mus^
fluem'vel hesterno confecimus, u
illi cuncta rec.lab.s.
Ten evolve^ IHi omnia réfères,
Roma cognoscat, sicut
moî per llum sacras viri laudes* Itaham anlum,
^rimm i lum nostrum libellum non per lUe MarUn, non
lllyricum^
seipe^ totum etiam diffudit pus-
învidus sanclarumque in Christo v.rtutum
Ziarum .

abnuet pr^sulem nostrum cum suc


7mts' ÏÏimatornon
ad Afncam transfretab-;
FeTce componere'. Inde si forte
licet J«""P"<i«'"; P™"^
réfères audita Carihagini :

.'J ^
plura
dixisti virum noverit,
tamen nunc praecipue de eo
Cyprianum, ^yrem suum
cign scaJ. ne solum ibi am -f
consecrata», m.relur
quamvis sancto illius sanguine nlra-
si ad lœvam, Achaiœ
sinum, paululura devexus
sciant Athen», non
sap.ent.orem
ver s, sciât c'orinthus,
m Academia Platonem, nec Socratem
m carcere fortio-
qu^ mermt aud.re Apo-
rem»; felicem quidem Gra^ciam, Chr.sto Ga bas
stolum preedicantem, sed
n^quaquam a
'» Martinum. Cum^ero
derelictas, quibus donaverithabere

d'une
uU, la prop. in trophes, depuis la Pannonie
1
A la question et la
d'un part, jusqu'à la Macédoine
s'omet souvent devant l'abl. l'autre.
(Cf. Rie- Thrace de
subst. accompagné de totus. par
6 piîssijnus, superlatif blâmé
mann, § 67, h.) mais
Cicéron (r?iiL, XIII, XIX, 43),
2Les Dialogues de Sulpice Sévère dans Vage
devenu fréquent après lui,
ambrassent l'espace de deux Jour-
forme d'argent.
nées la première journée
Paulin, qui, comme nous
;
7 la-
premiers dialogues, que
les deux s'était retiré
auteurs réunissent en un yons dit plus haut,
plusieurs Félix,
pris auprès du tombeau de saint
seul. Remarquer que hesterno, panégyriste
die, se fit le zélé et cloquent
absolument, en sous-entendant composé en
classique. de ce saint martyr. Il a
est postérieur h l'époque poèmes,
3 Primuin volumen, très proba- son honneur de nombreux
nous citerons des fragments.
dont
blement, « le premier exemplaire.»
pour Quamvis, qui s'emploie très
t^

Evolvcre est l'expres>ion propre se trouve


qui, selon l'éty- bien devant un adjectif,
les volumes anciens, employé devant un
de rarement ainsi
mologie du mot, se composaient Riemann, § 2ù2 c
participe. (Cf. ,

feuilles en rouleaux.
^
La Vie de saint Martin dont y
n. 2.)
Sous -entendu fuisse.
9
nous avons cité plus haut plusieurs
Construction grecque, que les
10
fragments. avec
5 La province d'IUyi-icum ren- poètes emploient quelquefois
dare, tradere mitteve,
les verbes
fermait, outre l'ancien royaume
,

etc. (Cf. Riemann, § 2-15, rem. 2.)


limi-
d'Illyrie, plusieurs provinces
60 SULPICE SÉVÈRE
ad ^gyptum usque perveneris,
quanquam illa suorum
sanctorum numéro et virtutibus sil^ superba,
tamen non
dedignetur audire, quia ^ ini vel universœ
Asiœ^ j^ solo
Martino Europa non cessent.

Dial. III, c. 17.

A l'époque classique, quanquam dernière fois ilU pour ei, et remplis-


ne s'emploie qu'avec l'indicatif; ce sant l'office de lui dans les langues
n'est qu'à partir de Tacite qu'on le
romanes.
rencontre avec le subjonctif. ^ Les anciens rattachaient
sou-
^ Audire quia... Yoir plus haut, vent l'Egypte à l'Asie.
page 23, note 3. Remarquons une
,

SAIiNT GAUDENGE
Saint Goudence, évêque de Brescia, en Italie, fut élu vers3S7,
tandis qu'il voyageait en Orient pour vénérer les saints Lieux.
Il fallut, à son retour, faire violence à l'humble pèleiin, pour

lui faire accepter la dignité que le Ciel lui imposait à son insu.
Saint Gaudence nous a laissé un recueil de sermons. Il jouis-
sait d'une telle réputation d'éloquence, que, toutes les fois qu'il
parlait en public, ses discours étaient recueillis par les notaires,
ou sténographes. Nos jeunes lecteurs pourront se convaincre,
par le fragment dont ils vont entreprendre la traduction , que
<. Q^tte réputation n'était pas tout à fait imméritée.
'

h:
XX
Les quarante martyrs.
(Mélanges, t. II, p. 312.)

Dans son voyage en Orient, saint Gaudence avait recueilli


d'insignes reliques, parmi lesquelles se trouvaient celles des
quarante martyrs. Pour montrer à son peuple le prix d'un tel
trésor, il dépeint avec enthousiasme le combat et le triomphe
de ces héros, dont chacun va pouvoir contempler la noble
dépouille.

. Milites erant partibus minoris Armeniae-


isii * in
constituti, florentes œtatibus ^, corporum proceritate
sublimes, experientia belligerandi laudabiles , stipen-
diis'* militaribus virtutum suaruni mèrito honorati, et.

^ Ces soldats appartenaient à la parties. La Petite Arménie, à l'ouest


légion XII Ftilminata, depuis plu- de la Grande, est aujourd'hui l'A-
sieurs siècles cantonnée dans la pro- natolie ,
pachalik de la Turquie
vince d'Arménie. Remarquons l'em- d'Asie.
ploi incorrect du pronom isti, déjà ^ Souvenir de Virgile :

signalé plusieurs fois. (Cf. page 10,


A mbo florentes aetatibus, Arcades ambo.
note 5 ;
page 24 , note 4 : page 48 Ed., y 11,
Ç 4.)
note 4.)
* L'Arménie se divisait en deux •*
Stipendiuni, proprement, dans
62 SAINT GAUDENGE
"}
quod ha3C omnia supergreditur," Christiani *<! atque ad
omnem probitatem morum , bono venerandae religionis
ornati, et spiritualibus armis doctrinae caelestis instructi.
Statim denique ubi tuba persecutionis increpuit, for^s-
simos Christi milites amor fidei praecinxit ad bellumJ^
, Nam cum feralia edicta sacrilegi regis^ proponi^a judi-
cante"* cœpissent^, quibas praecipiebatur ne quisquam vel
privatus, vel miles, Ghristiarium praeferre nomen auderetA
sed ut omnis populus sacrificari daemoniis cogeretury'
^^spohte prorumpunt in médium, Christianos se esse clav
\ rissima voce testantur, seque ab hoc^aiutari cultu nullis
terroribus divelli posse pronunti^iM?Intuitus constantîam
juvenum terribilis persecutor, seposita auctoritate, blandis
eos hortatur alloquiis, ne vellent hac pertinacia utijK?
erga imperatorem suum contumeliosi existèrent^, n^i^ejus
prsecepta contemnerent, ne alias devotiss^mi, in hoc facto
offensam régis maximam provocarentJa quo magis béné-
ficia et honores pro hac specialiter obedientia sperare
deberent indecorum certe bellatoribus viris esse^iit inter
:

ignavos et noxios morte turpissima deperirentjfrc^ïtan-


dum illis esse ^ juventutis suae florem, et Jïïcunditatem
lucis hujus ac vitae, quam sine respectu ullius rationis
imj^udentes amittere suaderentuiv^^*^
^^Talibus auditis, Chrisliani vin, meritoque mirabiles,
venenatas perniciosi hortatoris blanditias non solum con-
stantibus animis respuerunt, verum etiam responsione

la langue militaire, « solde, paye, » après redit pacificateur de Milan,


paraît ici récompense ».
signifier <( était revenu à la politique de persé-
^ Depuis longtemps la XII* légion cution.
comptait beaucoup de chrétiens parmi ^ Proponere, expression technique

ses soldats. Un de ses officiers dont , en parlant des lois « publier, affi-
;

la poésie a immortalisé le nom Po- , cher. y>

lyeucte fut martyrisé sous Dèce, et,


,
^ Judicante^ pris substantivement,
selon une tradition autorisée, c'est pour judex.
un de ses détachements qui, pendant ^ L'usage correct demanderait
une expédition de Marc- Aurèle contre cœpta essent : voir Riemann , § 135.
les Qnades aurait obtenu du ciel par
,
^ Exsistere (de ex et sisto)< « se
ses prières une pluie miraculeuse qui montrer de telle ou telle manière,
sauva l'armée. paraître, être. »
^ L'auteur désigne ainsi l'empe- "^
Construire esse avec cogitaU'
reur Licinius, qui, quelques années, dum.
SAINT GAUDENCE 63

acerrima refutariui^Quid tu, aiunt omnium nequis- ,

sime, contra Deumrebellare ausus, famulos ejus verbis


fallacibus supplantare* conaris? Quid nos a cullu Dei veri
et vivi ^J6id mortua dsemonum simulaci'a inclinare con-
tcndisJrQuid honorum terrestrium caducis promissio-
nibus et inanium rerum prœstigiis animoa nostros ^ e
vigore fidei caelestis depravare pertentas^^Exsecramur
munera, quae detrimentum çalutis important; repudia-
mus honores, qui auferunt illam gloriam sempilernam ;

reprobamus amicitias régis, quae nos a caritate Dei sepa-


rare^ desidemnU^^fespuimus et banc temporalem nostri
corporis vitam, quae, cum periculo fidei servata, animae
acquirit iiitcdUim postremo nec suppliciis praesontibus
;

deterremudpTradimus carnem pœnis, quascumqae irro-


gare voWeris, ne abnegantes Ghristum Deum ad tor-
menta perpétua demergamur, quae diabjj^Io et vobis ,

ministris ejus, sunt ab inilio prseparata Iî^


''"^nc ille judex iniquitatis^, huju^modi dictis accen-
sus, furorem suum, quem paulo ante subtilius explere
voluerat, excogitata su^licii novitate geminaviJL Pef spi-
cien^ enîfh regibnis naturam ^ niimls rigèntem frigoribus,^
tcmpus etiàm quo maxima Jn^is asperitaa Aquilone
,

fiante violentius incumbeM tJ^- montas nivibusi, pruinis

^ Supplantare, proprement, « don- exclusivemen


l'ôsque exclusivement
sert presque du mot
ner le croc en jambe à quelqu'un, » anima, dont la signification est
et de là, au figuré, « faire tomber devenue beaucoup plus large.
quelqu'un par ruse. » Pertentare, « éprouver, sonder, »
^

2 Veri et vivi, épithètes que l'É- ne s'emploie pas avec l'infinitif : c'est
criture sainte réunit en parlant îcntare qui serait le mot propre.
de Dieu et qui font antithèse à
,
^ Allusion au texte de saint Paul

l'expression mortua slmulacra. qui sera cité plus loin (Rom., viii, 9).
"^
Avimos nostros, non pas <( nos ^ Paroles de Notre-Selgneur dans

âmes », mais o: nos cœurs », ou, rÉvangile. (Matth. xxv, 41.)


comme on aurait dit au xyip siècle, Judex iniquitatis, pour judex
"^

« nos courages. » Pour désigner iniquus , expression empruntée au


« l'âme », l'auteur va, quelques Nouveau Testament. (Luc, xvm,
lignes plus loin, se servir du mot 6.) Voir
p. 33, n. 7.
anima. Remarquer quo dans la Saint Jean Chrysostomo
® se
langue classique anima
désigne plaint quelque part des froids ri-
« l'âme » au point de vue physio- goureux de TArménie. (Jîp.iTetvi,
logique, et animiis au point de vue ad OJymp.)
moral. Mais la langue chrétienne se ;
^ Inciimhebat, expression virgi-

\
€4 SAINT GAUDENCE
arva tegebantur; liquores agnoscere suam naturam solis
ignibus cogebantur^^-fiiupebant ingenti glacie torrentium
iluminum cursus/stagnum quoque urbi in qua ista gere-
bantur subjacens, longe lateque diffusum, validissimo
gelu durante, iter solidum plaustris gementibus ^ commo-
dabat :^^ hac ergo, vel loci, vel temporis immanitate per-
specta, sacrilegii Genlilis exactor^, istud supplicii genus
sanctis adhiberi imperat, ut nudatis corporibus religati
in aperti aeris pruinosa duritie pernoctarent, balneis
longe sub conspectu eorum fumantibus, ubi velox reme-
dium victis callidus persecutor, /animas eorum magis
interficel^e gestiens, promittebaj
Sed beatissimi martyres /^Spiritu sancto ferventes^,
vestibus suis procul abjectis, festini adstadiumproperant,
coronam tanto certamini propositam caelitus intuentes"*.
Deinde hortatibus mutuis patientiae vires accendunt, glo-
riam regni caelestis pœnisj^^sentibus praeferunt, et hoc^
inter cetera replicai^es^^^uoa qui pro salute régis terreni
hostiles gladios forinîdare contempsimus,cur non pro fide
Dei, ac Domini nostri Jesu Christi régis aîterni, omnes
irrogatos nostro corpori cruciatus aequo animo patiamur,
ocius ^ ad aeternae lucis beatitudinem vitamque perpetuam
gloriosae mortis compendio transiturvflntcr pruinas arde-

lienne Incubuere venti (^n., I,


: (Rom., XII, 11) forme une belle
88 ; XII, 367); tempestas silvis incu- antithèse avec l'horrible supplice
biiit {Gcorg., II, 311), incumhens auquel les bienheureux martyrs al-
scopulisarentibus œstas. Clbid.,d77.) laient être exposés.
— Quant à la construction de la ^ Cf. I. Cor., IX, 24 et 25. Joindre
l^hrase, c'tst un exemple de la figure cœlitus h propositam : la désinence
que les grammairiens appellent ana- itus correspond à la terminaison
coluthe. L'auteur, interrompant sa 6îvet désigne Torigine : oOpavoÔsv.
phrase pour y intercaler une des- ^ Et hoc^ « ceci aussi. y>

cription de l'hiver, Ja reprend plus ^ Roc replicantes, quod...^ c'est la


bas par la formule hac ergo. tournure signalée plus haut, p. 53,
^ FI. ge7nentibus nouvelle expr. , n. 3. Remarquer seulement que l'au-
virgilienne (JEn., xi, 138). Nos teur, dans la suite de la phrase, passe,
lecteurs auront d'ailleurs remarqué par une construction familière aux
la teinte poétique de tout ce morceau. historiens classiques au style indi-
,

2 Gentilis : cf. p. 14, n. 2. Exxctor, rect au style direct.


dans le sens du verbe exigere : « un "^
Ocius, au comp., réclamé par
zélateur du sacrilège, )> l'expression compendio, « voie abré-
^ Cette expression de saint Paul gée, chemin raccourci. »
SAINT GaUDENCE 65

bat fides, et cselestes animi desiderio Ghristi fervebant.


Urebat acritudo nimii frigoris lucentes rigentium cor-
porum eûtes at occupatae erga Dei amorem religiosae
:

mentes amD^itatem paradisi^ cogitabant. Terebrabantur *


penetralia viscerum gelu, ita ut medullas ossium gravis-
simis cruciatibus internus quidam glacialis tortor urgereU*^
et animorum virtus immobiiis, cursus sui metas adspiciens,
de proxima consummatione gaudeba^iS, fideli tolerantia
prqmissum Dei munus exspectans.yr
>ed unuë ex eorum numei^r; .brevissimi adhuc et
im supremi doloris impatiens, rogare miser cœpit ut ad
balneas duceretur. Miles interea, oui sollicitudo injuncta
fuerat ut illud mortis lavacrum victis quibusque reseraret,
dum curiosis oculis de loco sublimi agonem virorum spe-
ctat insignium, rei exitum captans"*, videt ducem caelestis
militiae descendentem ciuii multitudine angelorum et for- ,

tissimis bellatoribus clj^las vestes, atque opima singillatim


prsemia eroganten^Juae solus ille miserabilis, cujus fidem
diabolus fregerat^on accepit. Ducitur infelix ad balneas;
ibique confestim caloris afflatu, quo se animandu Q redi- m .
(

derat, exanimatus, et vitam perdidit, et coronarai.^Tucluo-


sum facinus gratulatio inopinata subsequitur. Repente
ejus locum supra dictas visionis admirator invadit; nudat
membra optato supplicio ^, se esse Ghristiaaum clamore
ingenti congeminat ^, quem spectaculi illius^ad mirab ilis
virtus subito ex Gentili verum fecerat Ghristianum^enetur
continuo professionis ' suae reus; ligatur volens, et secan-
tibus vinculis crudeliter innodatur; persévérât adstrictus,

* Paraclisi : voir p. 34, n. 5. dans le sens de « mort » (Eccli.,


^Terebrare^-^ percer, trouer » : I, 19).
expression énergique pour désigner ^ Exitum captanSj a épiant l'is-

les douleurs lancinantes causées par sue » voir plus haut, page 31, note 1?.
:

le froid. ^ Optato supplicio : exemple


^ Gaudere de : le latia ecclésias- émouvant du datif intentionnel.
tique emploie de dans le sens de ^ Covgeminare, répéter, » ne se
<i

« touchant, au sujet de » avec des construit guère, dans les classiques,


verbes qui l'admettent rarement ou avec la proposition infinitive.
ne l'admettent pas en bonne latinité. "^
Pro/essio : voir plus haut,
— Consummatio , « fin, » est pris page 14, note 4.
absolument, dans la sainte Écriture,

Morceaux choisis. — Classe de cinquième.


66 SAINT GAUDENCE
f^
gloriatur in pœna, spe divinae remunerationis efferti^
Grescit inter supplicia fides Christi, augetur inter tormenta
dilectio. Nam sensu apostolico testabatur sup- * : Me nulla
pliciorum vis, nulla immanitas tormentorum poterit sepa-
rare a caritate Bel, quse est in Christo Jesu Domino
nostro. (Rom., VIII, 9.) In mediis cruciatibus novus mar-
tyr, instruente ^ Spiritu sancto eruditur et proficit
,
;

moritur et triumphat. Trinitas adoranda testem suum


inter pœnas fideliter permanentem martyrio ipso ad vicem
baptismi gloriosius et abluit, et emundat, et ad caelorum
régna perducit ^. Commoritur ^ denique quadragesimus
iste sanctus cum sanctis ut sacer numerus, quem Sal-
,

vator jejuniis honoraverat, compleretur sicut ipsi beati :

martyres orasse memorantur.


Post haec jussi carnifices defanctorum corpora longius
transportata ignibus concremare^. Relinquebant unum, qui
adhuc vivere putabatur, si forte ^ mutaret in pejus ipsa so-
litudine voluntatem.Ibi ejus venerabilis mater, quse talem
filium bono sapientise cselestis lacté nutriverat, cucurrit
ad cadaver spirantis filii, et propriis eum manibus véhi-
'^

cule, quo corpora aliorum congesta ad pyram trahebantur,


imposuit. Vade, inquit, nate, istam bonam viam^, salvus
cum coaetaneis tuis, et gloriosus ad^ Dominum. admi-

^ Testabatur réclamerait après inusité dans la langue classique.


lui une proposition infinitive nou-
:
^ Commoritur, et plus bas , con-
vel exemple du passage du style cremare, dans le sens fondamental
indirect au style direct. et premier que le préfixe cum donne
2 Instruere, proprement, « munir aux verbes composés l'idée d'une
:

de, pourvoir de,» n'est employé par les action dont plusieurs simultanément
classiques dans le sens d'instruire sont Je sujet ou l'objet.
qu'avec un régime indirect: insirue?'e ^ Infinitif historique.

prœceptis , scientia disciplina, etc


,
^ Si forte, « pour le cas où : »
^ Témoignage précis en faveur cournure très classique. (Gf. Rie-
de la doctrine de l'Église sur le mann, § 210 bis.)
baptême de désir. Les expressions "^
Cadaver
: cette expression, em-

ad cœlorum régna font allusion ployée ainsi par anticipation est ,

à la fameuse sentence du Sauveur d'une éloquence poignante.


sur la nécessité du baptême Nisi
:
^ Vade viam : le verbe vadere

quis renatus fuerit ex aqua et Spi- employé transitivement, comme dans


ritu sancto, non potest introire in notre locution familière aller son :

regnum Dei.(Joan.,iii,5.)— Remar- chemin.


quons quft le nlurlel de calum est ^ Ad, dans le sens de apud, « de-
SAINT GAUDENCE 67

rabilis, et vere digna mater martyris! quin immo et ipsa


jam martyr; quae propriis visceribus non pepercit, dum
sua membra pro Christi nomine puniri laetatur in film,
Jam vero nec illud in postrema parte reticemus quod^
cum cineres exustorum corporum mandate persecuto- ,

riSjin fluvium jacerentur, non defuerunt religiosae manus,


quée partem cineris vel furto eripcrent, vel pretio compa-
rarent. Hinc et Ecclesia Caesariensis ^ exsultat, et nostra
N
fraternitas^ non immerito gloriatur, reservatum sibi pro-
videntia Del salutare munus intelligens.
Sermo 17.

vant, aux yeux de, » se rencontre Prudence, la scène dont notre au-
quelquefois dans la Bible. (Voir Prov., teur vient de nous tracer une es-
-?
XXX, 18 et Sap., viii, 10.) Tertullien quisse saisissante.
n dit aussi dans le même sens :
2 Cf. p. 53, n. 3.
« Profani vero et qui non integri 3 II s'agit,comme l'auteur le dit
ad Dcum. ï> (Apol., xlviii.) plus haut dans le même sermon, d/ç, -

* Dum lœtatur : voir plus haut, Césarée do Cappadoce aujourd'hui


, i

p. 54, n. 3. L'acte héroïque de cette Kaisarieh, dans la pachalikde Konia,
mère chrétienne est commun dans les ou Konieh, appartenant h la Turquie-,
actes des martyrs et a inspiré bien d'Asie. C'estdans un monastère de \
des chefs-d'œuvre à l'éloquence, à la cette villeque saint Gaudence, pen- \
poésie et à la peinture. Nous avons dant son voyage en Orient, avait reçu \
présent à l'esprit, en écrivant ce le don précieux des reliques dont il
dernier mot, le grand tableau d'In- inaugurait le culte dans son église.
gres sur le martyre de saint Sym- ^ Nostra fraternitas : l'usage de

phorien; et nous reverrons bientôt^ ^désigner par cette expression abs-


se développer, en un grand tableau traite l'ensemble des fidèles remonte
aussi , daps un hymne du poète 1 au Prince des apôtres. (I Pet., v, 9.)
SAINT EUCHER

Saint Eucher, évêque de Lyon, mort vers l'an 450, apparte-


nait à cette école de Lérins, qui, des bords de la Méditerranée,
jeta, au vo siècle, un si grand éclat sur toute la Gaule et fut
pour elle une pépinière de saints et d'évêques.
Parmi les ouvrages que nous a laissés celui dont nous venons
d'écrire le nom, nous nous contenterons, pour aujourd'hui, de
citer à nos jeunes lecteurs VHistoire du martyre de la légion Thé-
béenne, dont nous allons transcrire à leur intention les parties
principales.
Comme on s'en convaincra facilement, celte histoire diffère
beaucoup, par le ton et le caractère, des Actes proprement
dits dont nous avons cité plus haut à propos de saint Gyprien,
, ,

un type vraiment admirable.


Les Actes, nous l'avons vu, n'étaient que la transcription,
parfois discrètement complétée par les fidèles, des procès-
verbaux officiels de l'interrogatoire des martyrs et de leur
supplice.
Mais cette brève relation, quelque émouvante qu'elle fiit dans
son laconisme, ne pouvait suffire à l'écrivain du v« siècle. Écri-
vant cent cinquante ans après les événements on sent qu'il a eu
,

l'intention de faire, en les racontant, une œuvre littéraire. Nous


le voyons s'attacher à placer sa narration dans un cadre histo-
rique et à l'entourer de circonstances qui, en l'expliquant et
la rendant vraisemblable, lui communiquent le mouvement et
la vie.
Quelques-unes de ces circonstances prêtent à la critique :

nous les signaleronsdans les notes, en invoquant, la plupart


du temps, l'autorité de M. Paul Allard, dans le mémoire qu'il
a présenté, sur cette question, au Congrès scientifique inter-
national des catholiques, tenu à Paris en 1888, et que nous
trouvons inséré en appendice à la fin du dernier volume de sa
belle Histoire des persécutions. Mais ces critiques de détail
n'enlèvent rien à la vérité historique du fait lui-même, que le
savant auteur, dans une discussion très érudite, a mise hors de
toute contestation.
SAINT EUCHER 69

XXI
Martyre de la légion Thébéenne.
(Mélanges, t. II, p. 358.)

Sub Maximiano, qui Romanae reipublicae* ciim Diocle-


tiano collega imperium tenuit, per diversas fere provin-
cias laniati aut interfecti sunt martyrum populi ^. Idem
namque Maximianus, sicut avaritia, libidine, crudelitate,
ceterisque vitiis obsessus furebat, ita etiam exsecrandis
gentilium ritibus deditus, et erga Deum caeli profa-
nus ^, impietatem suam ad exstinguendum Christiani-
tatis nomen armaverat. Si qui tune Dei veri cultum
*

pxofiteri audebant, sparsis usquequaque militum turmis,


vel ad supplicia, vel ad necem rapiebantur ac velut :

vacatione barbaris gentibus data ^, prorsus in religionem


arma commoverat. Erat eodem tempore in exercitu legio
militum, qui Thebœi^ appellabantur. Legio autem voca-

* Ne pas oublier que le mot res^ cet événement h une expédition


publica (la chose publique) no ré- contre les Bagaudes, qui amena
veillait pas en latin l'idée de la Maximien dans les Gaules, immé
forme particulière de gouvernement diatement après son élévation au
que nous appelons de ce nom. rang d'Auguste, en 286. Voir, dans
"^
Comme on le voit, l'auteur rat- les procès-verbaux du Congrès scien-
tache le massacre de la légion Thé- tifique tenu h Paris en 1888 (t. II,
béenne h la persécution générale p. 444), les observations curieuses
ordonnée par les empereurs Dio- par lesquelles M. Récamier a appuyé,
clétlen et Maximien, et qui com- au nom de la numismatique, la thèse
mença en 303. Mais l'histoire dé- de M. Allard.
taillée montre qu'à aucun moment ^ Profanus
,
proprement « pro-
,

postérieur à 303 Maxlmlen Hercule fane, » se prend aussi déjà, dans


n'eut en Gaule le pouvoir ou l'oc- les poètes classiques, dans le sens
casion de mettre à mort des chré- d' « impie ».
tiens, et de troubler la paix reli- Christianitas : ce mot se ren-
^
gieuse que la douceur et la fermeté contre dans le code Théodosien.
do Constance Ch\ore avaient su ^ Sanglante ironie, qui revient

maintenir dans ce pays, pendant que souvent sous la plume des auteurs
tous les autres étalent en proie à la chrétiens ,
pendant les dernières
persécution. M. Paul Al lard suppose, persécutions.
en s'appuyant sur une Passion du ^ Ne pas confondre Thelœi avec
vil» siècle, qu'il faudrait rattacher Thehani: l'un est l'adjectif de Thèbes,
,

70 SAINT EUCHER
batur, qua3 tune sex millia ac sexcentos viros in armis
habebat^ Hi in auxilium Maximiano ab Orientis partibus
acciti vénérant, viri in rébus bellicis strenui, et virtute
nobiles sed nobiliores fide ^ erga Imperatorem fortitu-
, ,

dine, eigaChristum devotione certabant. Evangelici prae-


cepti etiam sub armis non immemores, reddebant quae
Dei erant Deo et quas Cœsaris Caesari restituebant .^
,

Itaque cum hi, sicut et ceteri militum, ad perlrahendam'^


Christianorum naultitudinem destinarentur^, soli crudeli-
tatis ministerium^ detrectare auw sunt, atque hujusmodi

la ville aux cent portes, dans la donné par notre auteur était bien
hante Egypte; l'autre, l'adjectif de à son époque, le chiffre réglemen-
Thèbes, en Béotie. On a voulu Iden- taire, il était rare alors, comme le
tifier la légion dont il s'agit avec la remarque Végèce (ii, 3), que les
II Trojana, que Dion nous apprend cadres fussent au complet. Nous
avoir été cantonnée en Egypte de- voyons, au iv® siècle, le contingent
puis le commencement du ii« siècle. d'une légion tomber à douze cents
Mais, comme le remarque M. P. Al- ou même sept cents hommes. Et à
lard on a peine à croire que Maxi-
, plus forte raison faudra- 1- il ad-
mien ait commis l'imprudence de mettre cette induction, si l'on adopte
retirer d'un pays aussi turbulent la l'opinion qui ne voit dans ce corps
légion qui en constituait la seule de troupes qu'une simple cohorte.
force militaire. Peut-être s'agit -il ^ Saint Gaudence vient d'ajouter

d'un simple détachement (vexillatio) une réflexion semblable au portrait


emprunté à cette légion et auquel , des quarante martyrs et quod hœc
:

les documents chrétiens, prenant la omnia super greditur, Chrisiiani.


partie pour le tout, auront donné ^ Matth., xxii, 21.

le nom de la légion entière ou bien ;


^ Sous -entendu : in jus, ad
encore d'une cohorte auxiliaire, judiccs.
levée ou cantonnée dans la Thé- ^ Si l'on reporte l'événement à

baïde. l'année 286, on ne s'explique guère


* L'élévation de ce chiffre ne serait cette obligation imposée aux sol-
pas une raison pour mettre en doute dats puisqu'à cette époque la per-
,

la véracité du récit qui va suivre. sécution n'était pas ouverte. Mais


Tite-Live raconte (XXVIII, xxviii) la Passion que nous avons men-
que, sous la République, une légion, tionnée plus haut parle aussi de
composée alors de quatre mille sol- serments idolâtriques imposés aux
dats fut tuée à coups de hache au
, troupes au moment d'entrer en
Forum romain ; et sous Galba , une campagne, et qui ont bien pu
autre légion , dont l'abréviateur de mettre les chrétiens dans l'obliga-
Dion porte l'effectif à sept mille tion de résister aux ordres de l'em-
hommes, fut pareillement égoigée. pereur.
(Cf. Tac, Hist., I, vi; Snét., Galba, ^ Crudelitatisministerivm, pour

XII ;Plut., Galba, xv.) Il faut néan- crudele ministerium. Voir plus haut,
moins remarquer que si le chiffre page 33, note 7.
SAINT EUCHER 71

praeceptis se obtemperaluros negant. Maximianus non


longe aberat ; nam se circa Octodurum * itinere fessus
tencbat ^ ubi cum ei per nunlios delatum esset legio-
:

nem haric adversus mandata regia rebellem in Acaunen-


sibus ^ angustiis substitisse, in furorem instinctu indi-
gnationis exarsit. Sed mihi priusquam reliqua comme-
more m situs loci ejus relationi inserendus videtur.
,

Acaunus sexaginta ferme millibus a Genevensi urbe


abest quatuordecim vero millibus distat a capite Lemanni
,

lacus, quem influit Rhodanus. Locus ipse jam inter Alpina


juga in valle situs est ad quem pergentibus difficili tran-
:

situ asperum atque arctum iter panditur. Infestus namque


Rhodanus saxosi montis radicibus vix pervium viantibus
aggerem relinquit. Evictis transmissisque angustiarum'^

faucibus, subito nec exiguus inter montium rupes campus


aperitur. In hoc legio sancta consederat.
Igitur, sicut supra diximus, cognito Maximianus The-
baeorum responso , praecipiti ira fervidus, ob neglecta
imperia, decimum quemque ex eadem legione gladio feriri
jubet ^ quo facilius ceteri, regiis prœceptis territi, metu
,

cédèrent redintegratisque mandatis, edicit ut reliqui in


:

persecutionem Gliristianorum cogantur. Ubi vero ad The-


baeos denuntiatio iterata pervenit, cognitumque ab eis
est injungi sibi rursum exsecutiones profanas ^, vocife-

^ OctoduruSt aujourd'hui Marti- Thébéenne : Saint-Maurice, dans le


gny, dans le canton du Valais, capi- Valais.
tale des Veragri^ nommée par César. Expression pittoresque, souvent
^

(Bell, gall., III, i.) employée par Ovide et par Pline,


* expression de Cé-
Se tevebat : pour exprimer la traversée d'un
sar (Ibid., XVII,
V.) Pour arriver passage difficile.
à Octodurus, Maximien, qui venait La décimation, supplice d'un
^

de Rome, avait dû franchir les usage très ancien chez les Romains :

Alpes au Summus Pœninus (grand on en trouve un exemple dès l'an


Saint -Bernard), ce qui explique de Rome 283.
qu'il ait senti le besoin de se re- Profanas^ dans le sens indiqué
^

poser et de laisser respirer son plus haut, page 69, note 3. L'auteur
armée. va dire trois ligues plus loin ido- :

•^
La ville à* Acaunus ^ dont l'au- lorum profana y « les impiétés du
teur va nous faire la descri^^ition, culte idolâtrique. » Cette construc-
tire son nom du mot celtique acaun, tion de l'adjectif neutre pris sub-
« roche. » Elle porte aujourd'hui le stantivement avec le génitif se ren-
nom du chef de l'héroïque légion contre, quoique fort rarement, dana
'2
SAINT EUCHER
ratio passim ac tumultus in castris exoritur affirman-
tium nunquam se ulli in hsec tam sacrilega ministeria
cessuros; idolorum profana semper detestaluros , sacras
et divinae religionis cultui instituros; unum se aeternitatis
Deum colère; extrema experiri satius esse quam adversus
Christianam fidem venire. His deinde compertis, Maxi-
mianus, omni bellua ^ cruentior, rursus ad ingenii sui
S38vitiam redit, atque imperat ut iterum decimus eorum
tnorti detur, et ceteri nihilominus ad hsec quae spreverant
compellerentur. Quibus jussis denuo in castra perlatis,
segregatus est atque percussus qui decimus sorte obve-
nerat; reliqua vero se militum multitudo mutuo sermone
instigabat ut in tam praeclaro opère persistèrent.
Incitamentum tamen maximum fidei in ilio tempore*
pênes sanctum Mauricium fuit, primicerium^ tune, sicut
traditur, legionis ejus, qui cum Exsuperio, ut in exercitu
appellant, campiductore ''j et Candido , senatore mili-
tum^, accendebat, exhortando singulos et monendo^,

Cicéron et César, mais toujours dans ^Primiceriiis (le premier ins-


le sens partitif. Au
contraire, elle critin cera, sur les tablettes de cire
est très fréquente chez les poètes et servant de rôle), « chef, comman-
chez certains prosateurs affectant dant, » se trouve dans Végèce.
les tours poétiques, et parfois, comme ^ Campiductor, ofiBcier d'état-

dans le cas présent, sans qu'il y ait major chargé de la direction des
aucune idée partitive. (Cf. Riemann, marches, titre que l'on voit pa-
Syntaxe lat., § 50 rem. 2 Etudes
, ; raître dans les inscriptions à partir
sur la langue de Tive-Live, § 21.) du iv« siècle, et qu'il ne faut pas
^ C'est le mot qu'emploie aussi confondre avec le campidoctor, qui
Lactance en racontant la même per- était un officier instructeur. Un au-
sécution « Vexabatur ergo universa
: teur grec cité par Ducange place le
terra, et, praeter Gallias, ab oriente campiductor au troisième rang dans
usque ad occasum très acerbissimas la légion, immédiatement après le
hestiœ sseviebant. » ( De Mort, pers., tribun et le vicaire (Cf. E. Beurlier,
ch. XV.) TreSf c'est-à-dire les deux Campidoctores et Campiductores ,
empereurs Dioclétien et Maximien, dans les Mélanges Graux.)
et le césar Galère. ^ Senator militum, titre inconnu,
2 In illo tempore, ce dans ce mo- mais que saint Jérôme place, dans
ment critique. » C'est, en effet, une une énumération, immédiatement
particularité du mot tempus em- après le grade de primicier.
ployé dans le sens de conjoncture ^ Exhortando et monendo : sur

heureuse ou fâcheuse, de pouvoir la synonymie de ces deux verbes,


se construire avec la préposition in. voir l'excellent traité de Barrault,
(Riemann, § 68, !<>, note 1.) page 608.
,

SAINT EUCHER 73

fidem; commilitonum etiam martyrum exempla ingerens,


pro sacramento^ Ghristi, pro divinis legibus, si ita néces-
sitas ferret, omnibus nfioriendum siiadebat, sequendosque
admonebat socios illos et contubernales suos, qui jam in
cselum praecesserant. Flagrabat enim jam tune in beatis-
simis viris martyrii gloriosus ardor. His itaque primoribus
suis atque auctoribus^ animati, Maximiano insania adhuc
aestuanti mandata^ miltunt, sicut pia, ita et fortia, quœ
feruntur fuisse in hune modum '*
:

Milites sumus, imperator, tui sed tamen servi, quod


ce ;

libère confitemur, Dei. Tibi militiam debemus,illi inno-


centiam; a te stipendium laboris accepimus, ab illo vitaî
exordium sumpsimus. Sequi te imperatorem in hoc nequa-
quâm possumus ut ^ auctorem negemus Deum, utique
,

^ Pro sacramento , dans le sens Qui voudrait retrancher de tels


militaire indiqué plus haut, page 51, morceaux de l'œuvre d'un Tite-Livc,
note 6 : « pour la foi, pour le ser- d'un Salluste ou d'un Tacite? Per-
vice du Christ. » Les braves soldats sonne, assurément, ne se résignerait
vont bientôt faire ressortir cette davantage à effacer de la lettre de
idée par une antithèse frappante : saint Eiicher le message qu'il prête
«I Juravimus primum in sacramenta à la légion Thébéenne repoussant
divina, etc. » les dernières sommations de Maxi-
* Auctor (de augeo), proprement mien. Ce morceau a été évidemment
« celui qui créeou qui conserve » composé dans le silence du cabinet
est souvent pris, dans la latinité par un écrivain familier avec toutes
chrétienne, dans le sens de son dé- les ressources de la rhétorique ; mais
rivé auctoritas : « celui qui a l'au- il exprime admirablement les sen-
torité. » (Voir de Fiiga in
Terfc., timents de soldats chrétiens qui
pers.f ch. xi. ) C'est dans le même veulent être fidèles, tout ensemble,
sens qu'il faut prendre encore ce à leur Dieu et à leur empereur, et
mot quelques lignes plus loin, dans se laissent égorger les armes h, la
la lettre des soldats à Maximien. main plutôt que de désobéir au
^ Mandata, « un message, » se- premier et de résister au second.
lon le sens donné à mando dans la C'est de l'hlstotre, si l'histoire con-
prose postérieure à Auguste faii'e : siste, comme le croyaient les an-
savoir à quelqu'un, lui mander, lui ciens, à exprimer, sous une forme
dire. dramatique et vivante, les senti-
^ « Heureuse imitation du pro- ments dont les héros furent ani-
cédé habituel aux historiens an- més. » (P. Allard, la Persécution
tiques, qui no craignent pas de de Dioclétien, t. II, p. 342.)
prêter des discours ou des messages ^ In : tournure ana-
hoc... ut
k leurs héros, en se préoccupant logue à celle que nous avons signalée
moins de l'exactitude littérale des plus haut, page 53, note 3; avec
paroles que de leur vérité morale. cette différence que ut s'emploie
74 SAINT EUGHER
auctorem nostrum, Dominum auctorem velis nolis, et^ , ,

tuum. Si non ad tam funesta compellimur, ut hune offen-


damus, tibi, ut fecimus hactenus, adhuc parebimus; sin
aliter, illi parebimus potius quam tibi. Offerimus nostras
in quemlibet hostem manus quas sanguine innocentium
'^,

cruentare nefas ducimus. Dexterae istse pugnare adversum


impios atque inimicos sciunt laniare pios et cives nesciunt.
;

Meminimus nos pro civibus potius quam adversus cives


arma sumpsisse. Pugnavimus semper pro juslitia pro ,

pietate, pro innocentium sainte haec fuerunt hactenus :

nobis pretia periculorum. Pugnavimus pro fide, quam quo


pacto conservabimus tibi, si hanc Deo nostro non exhibe-
mus? Juravimusprimum in sacramenta divina, juravimus
deinde in sacramenta regia nihil nobis de secundis credas
*.

necesse est, si prima perrumpimus. Christianos ad pœnam


per nos^ requiri jubés. Jam tibi ^ ex hoc ^ alii requirendi
non sunt habes hic nos confitentes Deum Patrem aucto-
:

rem omnium et Filium ejus Jesum Ghristum. Vidimus


,

laborum periculorumque nostrorum socios, nobis quoque


eorum sanguine adspersis, trucidari ferro et tamen san- :

ctissimorum commilitonum mortes ^, et fratrum funera


non flevimus, non doluimus sed potius laudavimus, et ;

gaudio prosecuti sumus, quia digni habiti essent pâli pro


Domino eorum"'. Et nunc non nos vel haec ultima vitae
nécessitas in rebellionem coegit non nos adversum te, :

quand la proposition explicative mors, en latin, s'emploie au pluriel


énonce une intention un désir et
, , quand il de la mort de plu-
s'agit
quod quand elle énonce un fait sieurs. Cicéron « Prœclarce mortes
:

positif actuel ou déjà accompli. sunt imperatorum. » (Fin., I, xxx.)


^ Et, dans le sens de « aussi ». (( Clarae vero mortes pro patria op-
2 Manus, employé comme instru- petitœ. » (Tusc, fm.)
ment et symbole du courage et de "^
Allusion à ce qui est dit des
la force on dit en français « le
: apôtres. (Act., v, 41.) —
Sur le sens
bras ». (Voir Barrault, page 403.) précis de quia avec le subj. après
^ Per nos : voir page 57, note 1. le verbe laudare, voir Riemann,
Tibi : voir Riemann § 46 (Z.
^
,
, § 193, rem. 1. —
Sur remploi de
^ Ex
hoc, en sous-entendant die, rinf. après dignus, voir plus haut,
Tïiomento temporis. p. 15, n. 5. — Remarquez enfin que,
^ Mortes : contrairement à l'u- au lieu de eorum, il faudrait régu-
sage de la langue française, le mot lièrement sua.
SAINT EUCHER 75

imperator, armavit ipsa saltem, quae fortissinaa est in


periculis, desperatio. Tenemus ecce arma, et non resisti-
mus quia mori quam occidere satis* malumus et inno-
: ,

centes interire quam noxii vivere peroptamus. Si quid


in nos ultra statueris, si quid adhuc jusseris, si quid
admoveris; ignés, tormenta, ferrum subire parati sumus.
Ghristianos nos fatemur^, persequi Ghristianos non pos-
sumus. »

Gum Maximianus audisset obstinatosque


hsec talia ^ ,

in fide Ghrisli cerneret animos eorum, desperans glo-


riosam eorum constantiam posse revocari, una senten-
tia interfîci omnes decrevit; et rem confîci ^ circumfusis
militum agminibus jubet. Qui cum missi ad beatissimam.
legionem venissent, stringunt in sanctos impii ferrum
mori non récusantes vitse amore. Gaedebantur itaque pas-
sim gladiis, non reclamantes saltem ^ aut répugnantes sed ;

depositis armis cervices persecutoribus praebentes, et jugu-


lum percussoribus vel ^ intectum corpus offerentes. Non
vel ipsa suorum multitudine non armorum munitione ,

elati sunt, ut ferro conarentur asserere justiliae c^usam;


sed hoc solum reminiscentes, se illum confiteri, qui nec "^

reclamando ad occisionem ductus est, et tanquam agnus

^
SatiSf dans le sens de « beau- constatons dans la première accep-
coup, bien » : « nous préférons tion de conflceve. Mais comme ,

bien. )) l'intensité de l'action exercée sur


2 Sous entendu
- esse. un objet a souvent pour effet
^ Talia dans
y un sens empha- de le diminuer ou de le détruire,
tique. de là le second sens du même
* Conflcere, « faire intégralement, mot, qui a pour lui des autorités
consommer, accomplir, exécuter en- à toutes les périodes de la langue
tièrement. Le même mot va être
)> latine.
pris,à la page suivante, dans le sens, ^ Non réclamantes saltem, dans
en apparence opposé, de <c détruire, le sens de ne réclamantes quide : m
anéantir ». L'opposition n'est qu'ap- tournure fréquente h partir de
parente. Le sens fondamental du l'âge d'argent.
préfixe cum consiste, en effet à ,
^ Vel, ici et à la ligne suivante,
marquer dans le sujet
la pluralité et plus bas encore (perire vel reos
qui agit dans robjet de raction : jussit) dans le sens de « même >\
consurgcre ^ se lever ensemble; »
y (Cf. Riemann, §274, rem.)
coemere, ^ acheter plusieurs objets ^ La grammaire demanderait eum,
^ la fois, C'est de là que vient
i)
( Voir p. 22 , n. 3.)
la signification intensive que nous
76 SAINT EUCHER
non aperuit os suum *, ipsi quoque, tanquam grex Domi-
nicarum^ ovium, laniari se tanquam ab irruentibus lupis
passi sunt. Operta est terra illic procumbentibus in mor-
tem corporibus piorum, fluxeruntque pretiosi sanguinis
rivi. Quae unquam^ rabies absque bello tantam humano-
rum corporum stragem dédit? quae feritas ex sententia sua
tôt simui perire vel reos jussit? Ne justi punirentur mul-
titudo non obtinuit, cum inultum essesoleat, quod multi-
tudo delinquit. Hac igitur crudelitate immanissimi tyranni
confectus est ille sanctorum populus, qui contempsit rem *
prsesentium ob spem futurorum. Sic interfecta est illa plane
angelica legio, quae, ut credimus, cum illis^ angelorum
legionibus jam collaudat semper in caelis Dominum Deum
Sabaoth ^.

Victor autem martyr nec legionis ejusdem fuit, neque


miles, sed emeritae jam militiae veteranus*^. Hic cum iter
agens subito incidisset in hos qui passim epulabantur laeti
martyrum spoliis^, atque ab bis ad convescendum invita-
tus prolatam ab exsultantibus per ordinem causam cogno-
visset, detestatus convivas, détesta tusque convivium, refu-
giebat; requirentibusque ne ^ et ipse forsitan Ghristianus
esset, Ghristianum se esse, et semper futurum esse respon-
dit; ac statim ab irruentibus interfectus, ceterisque mar-

* Is., LU, 7; Act., vu, 32. senes. (Cf. p. 51, n. 6.)


^ Dominicus, adjectif de Domi- ^ D'anciennes lols,contre lesquelles
nus, ce le Seigneur, » en parlant de la jurisprudence essaya vainement
Notre-Seigneur Jésus-Christ. de réagir, abandonnaient aux bour-
"^
Unquam : cf. Riemann, § 13, reaux les objets trouvés sur les corps
rem., l». des condamnés. (Cf. Dig.^ xlviii, xx,
^ Rem, « la réalité , » par oppo- 6.) On se rappelle les soldats jouant
sition à spem. Prsesentiumy futur o- aux dés, sur le Calvaire, la rebesans
rum^ sous-entendu lonorum. couture du Sauveur.
^ Illis, dans le sens emphatique. ^ Tournure du genre de celles

6 Allusion à la vision du prophète. que les grammairiens appellent pré-


(Is., VI, 3.) Sur le pluriel in cœlis, gnantes. Le mot requirentibus porto
voir p. 66 , n. 3. avec lui, dans la pensée de l'auteur,
'^
Vétéran déjà retiré du ser-
c( l'idée accessoire de soupçon^ et le
vice. » Sulpice Sévère nous a dit plus reste de la phrase se construit avec
haut dans le même sens et avec le
, le mot sous-entendu plutôt qu'avec

même emploi du génitif descriptif celui qui est exprimé.


ou de qualité Emeritorum lahorum
:
SAINTEUCHER 77

tyribus in eodem loco , sicut morte, ita etiam honore


conjunctus est.
Haec nobis tantum de * numéro illo martyrum comperta
sunt nomina id est beatissimorum Mauricii, Exsuperii,
:

Candidi atque Victoris cetera vero nobis quidem inco-


;

gnita, sed in libro vitae scripta sunt^.


Passio Agaunensium marlyrum, SS. Mauricii
ac sociorum ejus.

*
Voir plus haut, page 24, note 3. l
^ piiii.^ ly^ 3.
CASSIEN
L'abbaye de Lérins eut pour rivale, sur les rives mêmes de
la Provence, une autre métropole monastique, Tabbaye de Saint-
Victor, près de Marseille, dont le fondateur fut Tun des per-
sonnages les plus remarquables de Tépoque, Jean Gassien.
<i Né, selon l'opinion commune, dans le pays des Scythes,
selon d'autres à Athènes ou même en Gaule, il fut d'abord
moine à Bethléem, puis en Egypte, où il séjourna sept ans
parmi les solitaires de Nitrie et de la Thébaïde. Il nous a laissé
de leur vie un tableau exact et attachant. Il alla ensuite à
Gonstantinople trouver saint Jean Ghrysostome, qui l'ordonna
diacre et l'envoya à Rome pour plaider sa cause auprès du
pape Innocent 1. A Rome, il devint l'ami de saint Léon le
Grand avant son élévation à la papauté, et à sa prière écrivit
une réfutalion de l'hérésie de Nestorius contre l'incarnation de
Jésus-Christ.
« Ayant ainsi parcouru tous les sanctuaires et étudié les
saints, il y fonda le grand monastère
s'en vint à Marseille,
de Saint-Victor, qui compta bientôt cinq mille religieux, tant
dans sa propre enceinte que dans celle des maisons nées à
l'ombre et sous l'influence de ce nouveau sanctuaire.
(i Ce fut pour instruire et discipliner cette armée de moines
que Cassien écrivit les quatre livres des Institutions et les
vingt- quatre Conférences ou Collationes. Ces deux ouvrages
ont immortalisé son nom et sont restés au premier rang des
codes de la vie monastique ^. •>

Les Conférences sont des dialogues spirituels, dont la scène


est en Egypte et oii l'on trouve, pour interlocuteurs, Cassien
lui-même, Germain, le compagnon de son pieux pèlerinage, et
les plus vénérables ascètes. Les circonstances les plus diverses
fournissent le sujet de ces conversations.
La réunion a lieu quelquefois à la suite d'un modeste repas
auquel l'amphitryon, joyeux de la présence des deux étrangers,
ajoutait le luxe d'un dessert composé de trois olives ou de
quelques figues. Le plus souvent, c'est vers le soir qu'on se
réunit, et l'on ne s'aperçoit de la longueur de l'entretien qu'en

' Le comte de Montalembert, les Moines d'Occident, t. I, page 235.


CASSIEN 79

voyant Paurore blanchir le ciel. On termine alors brusquement,


et le faisceau d'herbes sèches qui servait de siège devient un
oreiller pour quelques heures de sommeil. Mais il arrive souvent
aux jeunes auditeurs de ne pouvoir se livrer à ce repos, tant
leur esprit est transporté par les graves paroles qu'ils ont
entendues. Ils ^e retirent à l'écart, ils pleurent, se demandant
si celte terre de la solitude n'est pas leur patrie véritable, pour
laquelle ils doivent oublier celle d'où ils sont venus. D'autres
fois ils vont chercher les difficultés dont ils demanderont la
solution dans l'entretien suivant.
Ontrouve dans les écrits du solitaire de Saint-Victor, nous
dit M. Ampère, « une connaissance profonde, raffinée, des
replis et des détours du cœur, une foule d'observations reli-
gieuses sur l'enchaînement mutuel des différentes vertus et des
différents vices ^ » Il est curieux d'y suivre réternelle histoire
de la nature humaine, portant partout ses faiblesses, et s'alta-
chant dans la solitude à une natte ou à un panier de joncs avec
la même ardeur qu'autrefois dans le monde à un titre ou à une
villa. A ce point de vue ils intéressent non seulement les
,

habitants du cloître, mais les moralistes de tous les temps.


Quant au traité de l'Incarnation, nous aurons l'occasion,
dans un volume subséquent, d'en admirer l'éloquence popu-
laire et chaleureuse.
Gennade met la mort de Cassien sous les empereurs Théo-
dose II et Valentinien III, c'est-à-dire de l'an 425 à l'an 450.

XXIII

Le pouvoir des fables.

Les Institutions de Cassien, malgré leur caractère didactique,


ne laissent point que d'être émaillées çà et là de charmantes
anecdotes, de traits piquants, qui nous présentent la morale
sous sa forme la plus attachante, en la mettant en action.
Nous allons en citer deux ou trois exemples, et nous mettons
le premier sous le titre d'un apologue bien connu de la Fon-
taine 2. Le saint abbé Machès nous y fait prendre sur le fait l'in-
corrigible frivolité du cœur humain toujours de glace pour la
,

^ Hist. lut. de la France avant 2 Fables, liv. VIII, fable iv,

le douzième siècle^ t. I, page 442.


80 CASSIEN
vérité, et de flamme pour le mensonge. C'est la réflexion,
éternellement vraie, du fabuliste Si Peau d'Ane m'élait
:

conté!...

Idem senex (Mâches) otiosarurn fabularum diabolum esse


fautorem ac spiritalium collationum* impugnatorem sem-
per exsistere, his declaravit indiciis. Nam cum fratribus
quibusdam ^ de rébus necessariis ac spiritalibus disputaret,
eosque videret Lethaeo ^ quodam sopore demergi nec posse
ab oculis sais pondus somni depellere, otiosam repente
fabulam introduxit. Ad cujus oblectationem cum eosevigi-
lasse confestim atque erectas aures suas habere vidisset,
ingemiscens ait: Nuncusque^ de rébus caelestibusloqueba-
mur, et omnium vestrum oculi letali dormitione depri- •'

mebantur; ai cum otiosa fabula intromissa est, omnes


expergefacli torporem somni dominants excussimus. Vel''
ex hoc ergo perpendite, quisnam collationis illius spiri-
talis fuerit impugnator, aut quis hujus infructuosae atque
carnalis'' insinuator-^ exsislat.

De cœnohiorum'^^ Institulis, 1. v, c. 31.

^ Spiritales collaiiones «. confé-


, son attention » : expression clcéro-
rences spirituelles. » Voir plus haut, nienne. {Sali., xi, 33; Ver., II,
page 8, note 2, et page 42, note 6. I, 10.)
^ Plaute emploie pareillement le ^ Voir plus haut, page 50, note 1.
verbe disputare avec le datif de la ^ Voir plus haut, page 57 note 8,
"
personne « Ut hanc rem nobis exa-
: Vel : voir plus haut, page 75,
mussim disputem.» (il/en., prol., 50.) note 6.
^ LethoBus, a, um (de Lethe, fleuve ® Carnalis, dans la langue de

des enfers où les morts buvaient


, saint Paul « charnel, » dans le sens
Toubli du passé), « qui fait tout opposé à celui de spiritalis employé
oublier, » en parlant du sommeil, plus haut.
« profond léthargique
, » épithète
:
^ Insinuator, substant. du verbe

virgilienne (Géorg., I, 78), dont la inzinuo, pris dans le sens de « intro-


force est adoucie par l'emploi déjà duire adroitement », n'appartient
signalé (p. 55, n» 2) du pronom qu'à la latinité ecclésiastique.
quodam. ^^ Cœnohium, du grec y.oivô6tov,
^ Erigere aures, pour « prêter « communauté, couvent. »
,

GASSIEN 81

XXIII
La fausse humilité.

Voici un autre trait, concernant la fausse humilité. C'est une


leçon à l'adresse de ceux qui, par des démonstrations afTectées
de mépris d'eux-mêmes, cherchent à s'attirer les louanges
d'autrui.

Humilitatis ^ patientiaeque virtutem quam vos illic ,

(in cœnobio) didicisse non dubito^, vero sectamini cordis


affecta, non eam, sicut quidam, falsa humiliatione ^ verbo-
rum, nec affectata at'que superflua in quibusdam officiis

corporis inclinatione, iîngentes: quod humilitatis figmen-


tum abbas Serapion quodam lempore eleganter irrisit.
Gum enim quidam ad eum summam sui abjectio-
nem habitu ac verbis prseferens venisset, eumque scnex
secundum morem, ut orationem colligeret * hortarelur,
ille, nequaquam annuens deprecanti, tanlis se subjiciens

asserebat flagitiis involutum, ut ne usum quidem hujus

* Eumilitas. Ce mot (comme, postérieurs à l'époque classique, nés


d'ailleurs, plusieurs autres expres- de l'inspiration chrétienne.
sions analogues que nous allons ^ Orationem colligere, littérale-
rencontrer, sui abjectio, se suhji- ment, « recueillir la prière. » A la
cere) ne se prend, dans les classiques fin do l'office, celui qui j présidait
païens, qu'en mauvaise part. Le récitait une formule de prière dans
sens chrétien du mot était aussi laquelle il résumait, il recueillait en
inconnu que la chose. Cicéron, il quelque sorte les vœux de tous, et
est vrai, dans un de ses ouvrages qui, pour ce motif, s'appelait la
de rhétorique, semble lui donner « collecte », collecta (s.-ent. oratio).
une acception favorable ( Invent.^ I, D'où l'on voit que l'expression en
Lvi, 109); mais il ne s'agit là que question équivaut h celle do « pré-
de l'humilité oratoire, qui ressemble sider t\ l'office ». Voir, à ce sujet, l'abbé
beaucoup à la fausse humilité dont Duchesne, Origines du culte chrétien,
notre auteur va nous tracer le ch. XVI, l'Office divin; cf. aussi les
tableau. curieux extraits de la Pérégrination
^ Non duMtosLxec l'inf., construc- de Silvie^ cités en appendice par le
tion peu correcte et appartenant au savant auteur, et dans lesquels nous
langage familier. (Cf. Riemann, § 177, trouvons décrits en détail l'ordre
rem. 4, S».) des offices à Jérusalem vers la fin
^ Eumiliare , humiliaiio, mots du IV» siècle.
82 CASSIEN
communis aeris capere mereretur ;
psialhii ^ quoque ipsius
refugiens sessionem, humi potius insidebat.
Gum vero etiam ad ablutionem pedum multo minus
praebuisset assensum , tum abbas Serapion refectione ,

transacta collationis consuetudine provocante, monere


,

eum bénigne ac leniter cœpit, ne otiosus ac vagus, prae-


sertim juvenis tam robustus, instabili levitate per uni-
versa discurreret sed ut in cella - sedens, secundum
,

regulam seniorum, suo potius opère quam aliéna mallet


munificentia sustentari quod ^ ne Paulus apostolus :

incideret, et quideni cum ei in Evangelio laboranti^ hsôc


praebitio merito deberetur, diebus tamen ac noctibus
maluit operari, ut quotidianum victum vel sibi, vel his^
qui eidem ministrantes opus exercere non poterant, suis
manibus praepararet ^.
Ad hsec ilie tanta est trislitia et dolore suppletus ^, ut
amaritudinem^ corde conceptam ne vultu quidem dissimu-
lare potuerit. Gui senexHactenus^, inquit, o fili, cunctis te
:

facinorum ponderibus onerabas, non metuens ne confessione


tam atrociumcriminumnotamexistimationisincurreres*^.

^ Psiathium (du grec 'J^iàOcov), sens de « remplir », avec la nuance


petite natte de jonc qui servait de de sens que le préJSxe sub ajoute
siège aux religieux. quelquefois aux verbes composés,
^ proprement, dans les au-
Cella, savoir que Taction se fait en des-
teurs classiques, ce que nous appe- sous, en secret, en cachette, à la
lons « cellier i), et, par extension, dérobée.
(( petite chambre » désigne dans , ,
^ Amaritudo désigne, dans la
la langue monastique, la ce cellule » langue classique, la qualité de ce
du religieux, ou même le «.mona- qui est amer. Dans la Vulgate et
stère » tout entier. dans nos langues modernes, il dé-
'^
Quod, s. -entendu vitiiun. Le signe, par métonymie, l'impression
simple ace. avec incidere est rare : produite en nous par cette amer-
on emploie plutôt l'ace, avec in. tume « l'amertume du cœur. »
:

Ldhorare in Evangelio est une


''*
^ Tenus, appliqué au temps est ,

expression de saint Paul lui-même. de l'époque impériale.


(Phil. , IV, 3.) Dans cette locution ^^ Incurrere, dans le sens d' « en-

in désigne l'objet. (Cf. p. 10, courir », est postérieur à Tépoque


n. 7.) classique. —
Existimatio, propre-
^ Voir plus haut, p. 22, n. 3. ment, opinion, » est pris par les
c(

^ Act., XX, 34; II Thess., m, 8. meilleurs auteurs dans le sens objectif


d' « estime, considération, honneur ».
"^
Supplere, dans la langue clas-
sique, signifie « compléter, suppléer ». — Nota se prend en mauvaise part.
Il est pris ici simplement dans le
CASSIEN 83

Quid, quaeso, nunc est quod^ ad simplicem admonitiun-


culam 2 nosLram, quse tamen in se non modo nullum
opprobrium, sed eliam aedificationis^ habuit ac dilectionis
affectum, tanta te video indignatione permotum, ut eam
ne vultu quidem occulere aut frontis serenitale di-si-
mulare potueris? An fortasse illam, dum te humilias "*,
exspectabas a noétro ore sententiam Justus accusator :

sui est in primordio sermonis ^?


Proinde est vera cordis humilitas retinenda, quae non
de affectata corporis atque verborum sed de intima ,

mentis humiliatione descendit.


CoUaiio XVIII, c. 11.

XXIV
Le barbier trop ambitieux.
(Mélanges, t. II, p. 391.)

Quelquefois la leçon se donne sous la forme d'un apologue.


Celui que nous allons citer est de Tabbé Macaire, dans la
24* conférence, et s'adresse aux moines que Tattrait d'un plus
grand bien portait à quitter leur solitude.
On peut en généraliser la morale, en l'appliquant à tous ceux
qu'une ambition excessive porte à quitter trop légèrement la
situationmodeste où Dieu les a placés. Comme on le voit, cet
apologue est, par le temps où nous vivons, tout à fait de cir-
constance.

Erat, inquit, in civitate quadam peritissimus tonsor

* Sur la tournure Quid est quod... pierres.


voir Riemann , § 172. ^ Dum te humilias, et non hu-
"^
Admonitiunciila,dim\iiut\î (Vad- miliabas : voir p. 54 , n. 3.
moïiitio, inconnu aux classiques. ^ Citation libre de cette sentence
•^
^dificare : expression de la du sage : Justus j)rior est accusa-
langue de saint Paul pour désigner tor sui, (Prov., XVIII, 17.) L'expres-
l'action de porter les autres au bien, sion primordium sermonis, pour le
et qui a son explication dans la a commencement du discours », est
comparaison, si fréquente dans l'É- employée par Quintilicn. (.Inst. I,
criture de l'Église avec un édifice
, ,
IX, 1.)
dont nos bonnes actions sont les
,

84 CASSIEN
qui denariis * ternie ^ unumquemque detondens, tenuem
vilemque mercedem sui operis acquirendo, ex hac eadem
quantitate ^ necessaria victui quotidie comparabat; cen-
tumque denarios, expleta omni corporis cura, marsupio
suo diebus singulis inferebat. Sed cum indesinenler
hune conderet quaestum, audivit in quadam longe posita
civitate singulorum solidorum singulos homines tonsori
praebere mercedem. Quo ille comperto Quamdiu, inquit :

iiac mendicitate contentus ero, ut Irium denariorum


stipem cum labore conquiram, cum possim illo^ pergens
ingenti solidorum quaestu divitias congregare? Itaque
sumens artis suse protinus instrumenta, expensis in sum-
ptu omnibus quae hic multo tempore collecta servaverat,
ad urbem illam quaestuosissimam cum summo labore per-
venit.
Ubi cum, ea qua ingressus est die, secundum id
quod compererat ab unoquoque mercedem sui operis
récépissé t, ad vesperam videns se grandem solidorum
numerum conquisisse, ad macellum laelus intendit, escas
refectioni suae necessarias coempturus ^. Quas cum
cœpisset magno solidorum pretio comparare, expensis in
perexiguo victu universis quos acquisierat solidis, ne unius
quidem denarii intulit lucrum. Cumque ita singulis die-
bus acquisitionem suam vidisset insumi, ut non solum nihil
redigere^, sed vix ipsam quotidianae substantiae necessi-

^ Le «decier » était clifz les Ro- deux monnaies Sex millia dena-
:

mains une monnaie d'argent valant riorum solidum esss voluerunt,


primitivement dix as (d'où son nom (Sénat., t. I, ép. x.)
de denarius) et dont la valeur fut 2 Terni, nom
de nombre distri-
ensuite portée à seize as, ce qui butif , chacun. »
« trois
correspondait à quatre-vingt-seize ^ Quantitas, postérieurement h

centimes environ de notre monnaie. l'époque classique désigne absolu-


,

Mais on donna aussi ce nom à une ment « une somme d'argent ». « Si


monnaie de cuivre, menue subdi- non corpus sit legatum, sed quan-
vision du denier d'argent c'est
; titas... » (Ulp. Dig., XXX, t, 34.)
évidemment de cette monnaie de ^ On dit plus souvent illuc à la

cuivre qu'il s'agit ici.—Quant au question quo ; mais iUo est pourtant
« sou » (solidus), qui va être op- très classique.
posé au denier, c'était une pièce ° Coempturus : voir plus haut,
d'or. Un texte contemporain cité page 75,note 4.
par du Cange nous permet d'appré- ^ Redigere (do re-ago), en géné-
cier la valeur comparative de ces ral, « faire revenir, faii e rentrer, »
CASSIEN 85

talem possetexplere, apud semelipsum recogitans Rever- :

tar, inquit, ad civitatem meam, illumque repetam lenuis-


simum quœstuin, ex quomihi, expleta omni corporis cura,
quod ad sustentationem senectutis accresceret ^ quotidiana
exuberantia conferebat. Quod quamvis parvum videretur
et tenue, non mediocrem tamen summam jugi pariebat
augmente. Quaestuosior quippe mihi fuit ille nummorum-
quani iste ^ solidorum imaginarius quaestus, ex quo non
solum nihil exuberat quod recondalur, sed etiam vix ipsa
quotidiani victus nécessitas sustinetur.
Collatio XXIV, G. 13.

B'emploie absolument en matière de 2 Isummus désignait particulière-


finances, pour faire rentrer une
((. ment chez les Romains le «sesterce»,
somme, réaliser ». Nombreux exem- petitemonnaie d'argent valant deux
ples dans Cicéron. as et demi. Mais il paraît que ce
* Quod accresceret: la proposition mot avait subi une dépréciation ana-
relative se met au subjonctif quand logue à celle du denier qu'il désigne
l'antécédent renferme l'idée d'un ici.
objet, « qui est de telle nature que..., ^ Iste^ pris en mauvaise part :

qui répond à cette condition de... >j cf. p. 10, n. 6.


<a. Riemann, § 224.)
SAINT PIERRE GHRYSOLOGUE

Saint Pierre Chrysologue naquit en 406 à Imola, et fut élevé


dans les exercices de la vie monastique par un saint. évêque,
à qui il adresse plusieurs fois, dans ses écrits, l'hommage tou-
chant de sa reconnaissance.
Choisi, vers l'an 433, pour occuper le siège épiscopal de
Ravenne, son premier souci fut de nourrir du pain de la parole
le peuple qui lui était confié ; et son zèle nous est attesté par
les cent soixante-seize sermons qui nous restent de lui.
Mais si ces sermons sont un monument de son zèle, ils sont
un signe non moins caractéristique de la décadence qui vient
de commencer pour les lettres chrétiennes et qui va continuer
dans les trois siècles suivants.
« 11 y a des gens d'un goût si dépravé, nous dit Fénelon,

qu'ils ne sentiront pas les beautés d'isaïe, et qu'ils admireront


saint Pierre Chrysologue, en qui, nonobstant le beau nom qu'on
lui a donné, il ne faut chercher que le fond de la piété évan-
gélique sous une infinité de mauvaises pointes*. » Disons tou-
tefois que ces défauts mêmes prouvent qu'il était né avec une
imagination vive et souvent gracieuse: on peut s'en convaincre
par les deux fragments que nous allons lire.
On place la mort de saint Pierre Chrysologue vers l'an 450.

XXV
Le mauvais riche et Lazare.
(Mélanges, t. II, p. 453.)

L'une des homélies les plus renommées de l'archevêque de


Ravenne est celle du mauvais riche. Elle mérite sa réputation.
Nous en extrayons deux passages qui suffiront à donner une
idée de l'ensemble.

Factum est autem ut moreretur pauper, et portaretur

* Dial. sur l'éloquence, dial. III.


SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE 8'

ah angelis in sinum Abrahœ. Dives autem mortuus est, et


sepidtus in inferno K (Luc, xvi, 22.) En, fratres, quam
rerum lamentanda mutatio Paiiperem portant angeli, !

diviteni déglutit infernus-. En, fratres, mors pauperis


lotam vitam divitis vicit, et elatio sola pauperis totam
divitis pompaiïi transcendit et gloiiam. Quare sic sepul-
tura decipit oculos ? quare sic exsequiarum pompa men-
titur? In obsequium divitis migrât hic^ tota civitas, cum
funus effertur pauper vadit solus
;
pauperem duorum ;

portât miseratio bajulorum nec quatuor ut mortuo, sed


"^
,

duo sub uno vecte, quasi projiciendo oneri poi*titores addi-


cuntur inviti. Merito ei mox angelica officia, merito divina
deputantur^ obsequia, cui tam crudeliter negata sunt ipsa
humanitatis extrema. Funus divitis antecedit lugubris
turba servorum feretrum pauperis prœcedit angelorum
;

psallentium multitudo...
Et clannavit: Pater Abraham , miserere mei,et w.itte
LazaruYïi, ut intingat extremum digiti sut ^ in aqua, et
refrigeret linguam rneam. (Ibid.,24.) Ipse est qui inclue-
batur purpura et bysso. (Ibid., 19.) Quid est, dives? ab

Les citations do l'auteur diffè-


' ^Hic, «de ce côté-ci, ï) par opp.
rent quelque peu du texte de la à sous-entendu devant pauper.
illic,

Vulgate. —
L'expression in sinum Dans l'ensemble de la phrase, on
Ahraliœ nous représente le ciel sous retrouvera quelques expressions de
r image d'un festin. D'après la ma- Sulpice Sévère, dans la belle des-
nière dont les anciens se tenaient h cription des funérailles de saint
table, étendus sur des lits où ils Martin que nous avons lue plus haut,^
étaient couchés sur le côté gauche, et qui se termine aussi par une
le convive de droite pouvait appuj'er allusion aux funérailles du mauvais
la tête sur la poitrine du convive riche.
de gauche c'était ce qu'on appelait
:
^ Nos jeunes lecteurs admireront
r€cuinl)ere in sinu. (Joan., xiii, 23. l'emploi expressif de ce substantif
Voir aussi Tite-Live,XXXlV,XLTii.) abstrait. C'est, d'ailleurs, un des
Cette place, à la droite du maître, procédés de style familiers à notre
était la place de Tami, celle qu'occu- auteur, et où il porte trop souvent
pait saint Jean à la cène, et (\\\c la recherche affectée que lui repro-
notre texte attribue au pauvre che Fénelon. Ainsi, quelques lignes
Lazare, ù côté du patriarche dont plus loin inuditaie vestitus...y anno*^
ilavait imité la foi et la constance. sitatibus servata.
— Infernus, i, «l'enfer :î) les anciens ^ Deputantur,<!i sont attribués » :

classiques disent plutôt ivferi orum. , acception de deputo étrangère à U


^ Déglutit ivfernus : image bi- latinité classique.
blique. (Num., XVI, 30 ; Prov., i, 12.) ^ Cf. Riemann , § 51.
88 SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE
œstu byssus non défendit ? purpura non resisiit inferno ?
Remanserunt ista, deseruerunt ista, et ipse nunc nudus
sudas, sestuas, qui aliquando insultabas aestibus artifi-
ciosa nuditate vestitus. Et mitte Lazarum, ut intingat
extremum digiti sui in aqua, et refrigeret linguam
meam. Quid est, dives ? Ubi sunt torrentes torcularium
tuorum * ? ubi sunt horrea ad famem pauperis ^ non
minus cupiditatibus dilatata quam copiis?ubi sunt vina
ad inopiam pauperis annositatibus^ et ipsa temporum
oblivione servata? ubi sunt effusiones, lapsus, flumina*
ministeriorum tuorum? Ista omnia tibi periere, non
crimini^, qui sitis extremi digiti guttam, quam si vel
solam dédisses pauperi, non sitires.

Serm. 121 et 122, de Divile et Lazaro.

XXVI
Jésus enfant.
(Mélanges, t. II, p. 454.)

Voici un fragment gracieux, très connu par les magnifiques


commentaires qu'il a inspirés à Bourdaloue dans un de ses
sermons pour la fêle de Noël.

Ssepe quœrimus quare Ghristus intrat ^,


sic mundum
ut ventrisexperiatur angustias, partus patiatur injuriam,

^ <( Les ruisseaux (de vin qui nous représentent la gradation de


coulent) de tes pressoirs. » l'ablution, du bain, de la douche.
2 Ad marquant le résultat : ce au Quant à l'abstrait ministeriorum ^

prix de la faim du pauvre. » pour le concret ministrorum, il est


^ Annositatihus : l'emploi du plu- familier à la latinité classique.
riel agrave l'affectation de cette ^ Tihi... non crimini datif d'attri-
,

expression abstraite, dont le singu- bution, d'intention : « pour toi, non


lier même est postérieur à l'époque pour ta culpabilité. ^>

classique. (Cf. Cod. Théod.,xn, i, 13.) ^ La grammaire réclamerait in-


Sur cette tendance à multiplier tret. Mais, à l'époque où nous
l'emploi du pluriel des noms abstraits, sommes arrivés, remarque avec rai-
voir Gœlzer, Latinité de saint Jérôme, son M. Gœlzer, loc. cit.j p. 355, la
p. 299. nécessité de remploi du subj. dans
^ Effusiones, lapsus, flumina, rinterrogation indirecte n'est plus
SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE 89

sustineat vincla * pannorum, cunabula tolleret imbecilla,


lacrymis uberum nutrimenta disquirat^, aetatum gradus
necessitatesque persentiat. Et qualiter venire debuit, qui
voluit apportare gratiam, limorem pellere, quaerere cari-
tatem? Natura docet omnes quid valeat, quid mereatur
quam barbariem non vincit, quam non
infantia. Infantia,
feritatem mitigat, quam crudelitatem non comprimit,
quem non compescit furorem, quam non polestatem depo-
nit 3, quem non mollit rigorem, quam duritiam non
resolvit, quidnon amoris"* expostulat, quid non affectionis
extorquât, quam non imponit gratiam, quam non impe-
trat caritatem? Hoc ita esse sciunt patres, matres sen-
tiunt, probant omnes, viscera humana testantur. Sic ergo
nasci voluit, qui amari voluit, non timeri.
Serm. 158, de Epiphania ei Magis.

bien sentie. Quant aux exemples de ^ Deponit, et bientôt imponit,

cette Irrégularitéque l'on rencontre employés au sens figuré selon le sens


dan3 les âges antérieurs, surtout à propre des préf de et in. Deponere
.
,

l'époque archaïque, on les explique mettre en has ; ici œ faire fléchir 3>
, ;

en brisant le discours de manière imponere, mettre sit?v ici, «imposer,


à rétablir l'interrogation directe. obtenir par force. »
Dans le cas présent : « On se pose * Quid amoris : c'est le génitif
«ouvent la question: Pourquoi...» de s'employant après les
l'espèce,
^ Vincla, pour vincuïa, contrac- mots qui expriment une idée de
tion usitée même dans la prose quantité, pour montrer quelle est
classique. la chose dont telle ou telle quantité
2 Disquirat. « La part, dis, qui existe. Ce génitif s'emploie surtout
a pour fonction d'exprimer qu'une après le nominatif ou l'accusatif
chose se fait dans deux ou plusieurs des adjectifs ou pronoms neutres,
sens, qu'elle s'étend sur plusieurs comme nihil, aliquid^ quid, id, hoc,
points, devient, en ajoutant cette muUum, plus, paulum, minimum,
idée à certains mots, intensive et modicum, tantum, etc, (Cf. Rie-
âiUgmentative. » (Barrault, p. 214.) mann , S 51.)

O
SAINT MAXIME DE TURIN

Saint Maxime, évêque de Turin, naquit à Verceil. Il fut


remarqué, selon Gennade, par son application à étudier l'Écri-
ture sainte, par la sagesse avec laquelle il Texposait au peuple,
eniin par la facilité de son improvisation oratoire. L'abondante
facilité du jet, tel est, en effet, le caractère général de son élo-
quence, qui sait, dans l'occasion, être populaire sans trop
descendre à la trivialité, et poétique sans trop se perdre dans
les recherches d'esprit dont saint Pierre Chrysologue nous
a donné le mauvais exemple.
Nous n'emprunterons, pour le moment, aux œuvres de l'évêque
subalpin qu'une citation, que nous prendrons dans son homé-
lie sur VAction de grâces que nous devons à Dieu après
le repas.
Dans ce court fragment nos jeunes lecteurs auront déjà une
idée de ces poétiques conférences de VHexaméron, qu'ils
adniireront dans un autre volume, et o\i saint Ambroise expli-
quait avec tant de charme aux fidèles de Milan le symbolisme
de nouvelle poésie des champs que la doc-
la création. C'est la
trine chrétienne avait inaugurée à la place des froides inven-
tions de la mythologie.
La date de la mort de saint Maxime est inconnue. Tout ce
que l'on sait, c'est qu'il assistait encore, en 465, à un concile
de Rome, dans les actes duquel sa réputation, non moins
que son ancienneté dans le sacerdoce, lui valut l'honneur
d'être nommé le premier après le pape.

XXVII
Les oiseaux, par leurs chants du matin et du soir,
nous apprennent à prier.
(Mélanges, t. II, p. 508.)

Nonne videmus et minutissimas aves , cum illuces-


,

SAINT MAXIME DE TURIN 91

centem diem aurora producit^, in quibusdam ^ nidorum


cubiculis varia dulcedine personare, et id studiose^agere,
priusquam procédant ut creatorem suum, quia loquela
"*,

non possunt, suavitate demulceant, et, quemadmodum ^


unaquœque earum, quoniam confessione nequit, modulis
prodat obsequium, ita ut ^ videatur sibi devotius gratias
agere quae dulcius personavit, hoc etiam, peracto diei
cursu, similiter facere? Quid ergo sibi vult ista certis
temporibus disposila cantilena et jugis intentio, nisi
gratiarurn quœdam sit immoderata confessio? Pastori^ "^

enim suo avis innoxia, quia sermone non potest, suavi-


tate blanditur; habent enim et aves pastorem suum, sicut
ait Dominus: Respicite volatilia cseli, quoniam non
semntj neque nietunt... et Pater vester, qui in cselis est^y
pascit illa. (Matth., vi, 26.) At quibus tandem cibis pas-
cuntur avesV vilissimis scilicet et terrenis. Aves ergo
propler viles escas gratias agunt; tu pretiosissimis epu-
lis pasceris, et ingratus es! Quis igitur non erubescat,

sensum iiominis habens, sine psalmorum celebritate diem


claudere, cum ipsae aves ad gratificandum *^ psalterii sua-
vitate persultent ^^, et ejus gloriam non versuum dulce-

^ Producere (ducere-pro) , « pousser ® Ita ut... « de sorte qu'ils sem-


en avant; » ici, « faire poindre, » blent vouloir, en rivalisant de dou-
de même que plus loin procedere: ceur dans leurs chants, rivaliser de
(cedere-pro), aller en avant, a pren- dévotion (dévote dans le sens chré-
dre son essor. » tien) dans leur action de grâces. »
^ Nous avons déjà vu quidam "^
Immodcrata^ « qui ne peut se
cmp'ojé pour adoucir une méta- contenir. »
phore. (Voir plus haut, page 55, ^ Pastor, d nourricier; » de pasco,
note 2.) pris dans le sens de nourrir.
^ Studiosc, « avec soin; » ici, ^ La Vulgate porte : Pater vester
« avec intention. » cœlestis.
* Remarquer que priusquam se ^^ Gratificor (de graius-facio)y
construit avec le présent du sub- très classique dans le sens de
jonctif quand il s'agit d'une action « se rendre agréable à quelqu'un
qui se répète. (Cf. Riemann, § 213.) plaire ».
^ Et, qucmadmodum... Joindre et **Persultare, dans le sens méta-
avec hoc etiam... facere , 3* phrase phorique, syn. de persono. PsaJ- —
infinitive dépendant de nonne vide- terium (^aXxr^pioy) proprement,
,

mus, et considérer quemadmodum « psaltérion, » instrument à cordes


nnaquœque jusqu'à dulcius perso- usité chez les anciens, et, par méto-
navit comme une parenthèse. nymie « chant exécuté au son de
,
92 SAINT MAXIME DE TURIN
dine personare, cujus laudem volucres modulata cantilena
pronuntiant?
Imitare ergo, frater, minutissimas aves mane vespere et
Creatori gratias referendo et si es devotior, imitare lus-
;

ciniam, cul quoniam* ad dicendas laudes dies sola non


sufficit, nocturna spatia pervigili cantilena decurrit ; et
tu igitur, laudibus tuis diem vincens, operi tuo adde no-
cturna currentia curricula, et insomnem suscepti laboris
industriam psalterii série consolare.
Hom. 89,De non timendis hostibus carnalibus, et gratiis
post cibum Deo agendis.

cet instrument, » particulièrement sur cette tournure qui n'existe plus


,

« les psaumes de David »,et enfin, dans le français d'aujourd'hui , voir


c'est ici le cas, « psalmodie. » Riemann, 5 13.
* Lusdniam, cui quoniam... :
VICTOR DE VITE
Victor de Vite tire son nom de la ville
de Vite, dans h
Byzacène, en Afrique, dont il fut évêque.
Le roi Hunéric
prince arien, alluma une violente persécution
contre les catho-
liques, pendant laquelle Victor eut
beaucoup à souffrir C'est
de cette persécution qu'il nous a laissé
une histoire, écrite
vers 1 an 487, et qui est, au dire d'un érudit
du dernier siècle i

« 1 un des monuments les plus considérables


qui nous soient
restes, non seulement de l'Église
d'Afrique, mais même de toute
1 antiquité chrétienne. »

^^ ^^**^ histoire, il est « parfois guindé,


^''^A\^t''
nous o^^y/^
dit M. Collombet mais il ne manque pas d'abondance
2,
/
^ous n en extrairons qu'un fragment c'est un
épisode de
:
la
persécution d'Hunéric, qui, après avoir laissé
resprrer l'Église
pendant les premières années de son
règne, se mit à sévir
contre elle avec plus de cruauté que son
père , et s'acharna
plus particulièrement contre l'Eglise de
Garthage, dont le pon-
tife Eugène s'était distingué
par sa fermeté et sa constance
L éloquence chrétienne s'est souvent inspirée du
fait que
Victor nous raconte. Pour le comprendre,
il faut se rappeler
que dans les premiers siècles de l'Eglise, les
nouveaux baptisés
revêtaient une robe blanche, symbole
de leur régénération spi-
rituelle, qu'ils portaient pendant
huit jours

XXVIII
L*apostat.
(Mélanges, t. III, p. 63.)

Eugenio pastore jam in exsilio constituto, et


universus

Dom Liron, Dissertation sur ^ Hist. des


Victor de Vite, avec une nouvelle
lettres latines au
Vie de cet évêque, 1708.
iv« et au y siècle, ch. vu.
,

94 VICTOR DE VITE
Ga^lhaginis^cœde3inediaq'ie maceratus
clerus» Ecclesiœ
inter quos quam Pl^rm^i
ant
fere quingenti vel amplius, f
in Domino ^ procul exs.l
o
lectores infantuliS gaudentes
traduntur^ Sed libertatem' lune,
dum média
crudeli
diaconi ceteris libenorem
urbe cœderentur', Murilte
tacere non debeo. ,. . . .

quidam Elpidoforus nomine, nimium crudelis et


Fuit
delegatura membra confessorum
Chn-
férus, cui fuerat
laniare.H.cen.m dudum fuera
sti suppliciis grassanlibus
quem venerabihs
apud nos in ecclesia Fausli« baptizatus,
susceperat generatum .
Muritla diaconus de alveo fontis

sens du pluriel est accentué par


^ CleruSy « clergé. » (Cf. p. 10,
l'apposition quivgenti vel
amplius.
7 LiUrtatem, «hardiesse,» sens
Carthaginis au lieu de
'
2 'eccI. ,

usité dans l'âge d'argent.


Eccl.Carthaginensis,(im est la façon
8 Media urbe. Nous avons déjà
de parler plus ordinaire. C Of. Rie-
(p. 59, n. 1), qn'à la
ques-
remarqué
manu, 101, n. 1.)
p. sou-
3 Cœdes (de cœdo, frapper) signifie
tion ubi la prép. in s'omettait
qu'elle
traitements » vent devant totus : ajoutons
ici a coups, mauvais
:

s'omet quelquefois aussi


devant
classique.
sens Inusité à l'époque universus. (Rie-
^ Lectores in/antuli : c'est à tort
omnis , médius ou
Quant à l'emploi de
em- mann, § 67, h.)
que certains martyrologes, en après
de notre histo- l'imp. du subj. cœderentur
pruntant les paroles que
dum, c'est une irrégularité
et écrit
rien, ont modifié le texte signalé, p. 54, n. 3,
nous avons déjà
infantulique, M. l'abbé Martigny, souvent on va
des et qui se reproduit ,

au mot Lecteur de son Dict. de Vite, par


le voir, dans Victor
anL chrét., a prouvé péremptoire- qui lui est com-
suite de l'habitude,
ment que l'office de lectorat était Tlte-Live, d'employer
mune avec
souvent confié à des jeunes gens
et
Dans le vol. de dum pour cum.
même à des enfants. 9 C'était principale des
l'église
la Quatrième, nous verrons saint
les ariens,
orthodoxes, depuis que
Cyprien annoncer à son peuple l'or-
de la ville en 489
déjà après la prise
dination d'un jeune lecteur,
qui nous est s'étaientemparés de la basilique
confesseur de la foi, et
encore adole- Restitute.
décrit comme étant Constitu-
novellus, non
10 Nous voyons, par les
scens. in annis adhuc c xvi),
œsii- tions apostoliques ( 1. HT ,
de annis suis, sed de meritis diacres,
qu'une des fonctions des
mandus. conférait
alors que le baptême
se
Gaudentes in Domino : formule
5
par l'immersion, était de recevoir
de saint Paul. (Phil.,m, i etiv,
4.)
le néophyte à la sortie des fonts. Le
Sur l'emploi de la prép. in dans cette
ministre sacré l'aidait à se sécher
formule, voir p. 10, n. 7.
sujet clerus les membres en jetant sur ses épaules
6 Traduniur a pour ,
usage,pms
comme un sub- des linges destinés à cet
oui est considéré blanche dcv
^\«ntif collectif, et dans lequel le U le revêtait de la robe
VICTOR DE VITE 95

Post vero dum apostataret\ tantae exstilit feritalis adver-


sus Ecclesiam Dei, ut superior omnibus exsecutor per-
secutionis fuisset inventus^. Quid multa? Dum primo
presbyteri suppliciis macerandi ordine citarentur, post
archidiaconum^ Salutarem, arctatur pœnis memoratus
Muritta; fuit enitn secundus in officio ministrorum. Qui
cum, Elpidoforo sedente et fremente, honorabilis senior
cœpisset extendi*, priusquam exueretur, clam forte ^, nes-
cientibus cunctis, illa quibus eum suscipiens de fonte
dudum texerat sabana^ bajulabat'. Quibus ventilatis,
simulque in ostensione cunctorum extentis, in bis verbis^
totam ad fîetum et lacrymas commovisse dicitur civi-
tatem ;

Hsec sunt linteamina, Elpidofore, minister erroris,


quse te accusabunt, dum majestas venerit judicantis,
Gustodientur diligentia mea ad testimonium tuae per-
ditionis, ad demergendum te in abyssum putei sulfu»
rantis^. Hsec te immaculatum cinxerunt de fonte surgen-
tem: haec te acrius persequentur, flammantem gehennam
cum cœperis possidere; quia induisti te*° malecUctionem
sicut vestimentum (Ps. cviii, 18) scindens atque amittens ,

nouveaux baptisés. Ces fonctions ^ Voir plus haut, p. Q'2^ n. 5.


étaient rerapliesjàl'égarddes femmes, ^ (n justement, précisément;
Forte,
par (les diaconesses. il se trouva que... »
* Apostatare, apostasia, apo- ^ Sabana, du mot grec craêavov,

stata, apostatrix, apostaticus, mots « linge pour essuyer. »


dérivés du grec employés dans
et BajulareCde bojuZus^ portefaix),
^

la langue chrétienne pour exprimer proprement, « porter un fardeau,


dans ses différents rapports l'idée quelque chose de lourd, » se prend
d'abandon de la religion. simplement, dans la Vulgato, danî-
^ Les règles de la concordance des le sens de a porter ».
temps demanderaient inveniretur. ^ l7i ostensione, in his verbis :
^ Archidiaconus, dignité dont le dans la première de ces expressions,
nom n'apparaît qu'au iv^ siècle, mais in marque la fin, dans la seconde le
que nous voyons en action avec ses , moyen. (Voir encore p. 10, n. 7.)
différentes fonctions, dè.s leur siècle, ^ Abyssus putei siiifarantis , et

dans l'histoire de saint Laurent. plus bas, gehenna, expressions bi-


Voir, dans le volume des Humani- bliques pour désigner l'enfer.
tés, l'hymne de Prudence en l'hon- ^ Induere avec deux accusatifs,
neur de ce saint. —
Le mot mini- tournure propre à la Vulgate, dont
strorum employé plus loin est la un exemple pourtant ss rencontre
traduction latine du mot grec dans Virgile, (^ii'/z., XI, 5.)
ôiàxovo;.
96 VICTOR DE VITE
ven baptismatis et fîdei sacramentum^ Quid facturus
es, miser, cum servi patrisfamilias
ad cenam re^iam
congregare cœperint invitâtes? Tune
te aliquando voca-
tum ternbiliter indignatus exutum
stola Rex conspiciet
nuptiali, dicetque tibi
Amice, quomodo hue venisti, ve-
;

stem non hahens nuptialem?.,.


(Matth., xxii 12
Hœc etMuritta dicente, igné conscientiœ
alia
)

ante^
ignem seternum obmutescens Elpidoforus
torrebatur.
Parantes itaque universi dorsa sua
verberibus, alacres^
ad exsihum pergunt.
Historia persecutionis Africœ provineiœ,
1. v, c. 9 et 10.

* Sacramentum : nous avons vu chose mystérieuse, » et plus


plus haut parti-
lesens classique de ce culièrement « sacrement ».
mot; dans la langue chrétienne il 2 Ante, « en attendant. »
signifie, en général, d chose
sainte,
SAINT CÉSAIRE
Saint Césaire, né en 470, près de Chalon-sur-Saône, se
consacra à Dieu dans le monastère de Lérins. Ses austérités
l'ayant rendu malade, on l'envoya à Arles pour rétablir sa santé.
Peu de temps après, ses vertus, que son humilité n'avait pu
dérober à l'admiration de ses nouveaux concitoyens, le faisaient
élever sur le siège épiscopal de cette ville, qu'il occupa pen-
dant quarante ans, de o02 à 5^2, année de sa mort.
Nous ne raconterons pas ce long épiscopat ce serait raconter
:

une bonne partie de l'histoire ecclésiastique des Gaules pendant


cette période. Bornons-nous à dire un mot des écrits qui nous
restent de lui. Ce sont de"S homélies, en assez grand nombre,
dont la plupart se trouvent mêlées aux œuvres de saint Augustin.
Longtemps méprisées par les rhéteurs, qui semblaient avoir
voulu rendre au saint le dédain qu'il leur avait lui-même témoi-
gné, elles ont été, de nos jours, mieux appréciées par des
juges compétents, MM. Guizot et Ampère, qui en ont fait, au
point de vue littéraire, l'objet d'une étude spéciale.
Pleine d'effusion et de tendresse, prédication pratique,
<i

incessante, paternelle, accommodée aux besoins de tous, exac-


tement contraire à la parole travaillée et vaine des rhéteurs » :

c'est ainsi que M. Ampère nous caractérise la parole du saint


évêque d'Arles. Rien de plus juste que cette appréciation.
Saint Césaire nous dit lui-même que son dessein était de popu-
lariser les interprétations des Pères en les faisant descendre
à la portée de tous. S'adressant, dans une de ces homélies, à la
portion la plus lettrée de son auditoire, il excuse auprès d'elle
la simplicité de son langage par cette protestation sortie du
cœur d'un vrai pasteur des âmes : « Si je voulais vous faire
« entendre l'exposition des Écritures dans l'ordre et le langage

« employés par les saints Pères, l'aliment de la doctrine ne


« pourrait parvenir qu'à quelques savants, et le reste du peuple,

« la multitude, resterait affamée. C'est pourquoi je demande


<( humblement que les oreilles des savants consentent à tolérer
« des paroles rustiques, afin que tout le troupeau du SeigneuJr
« puisse recevoir la nourriture céleste dans un langage simple

« et uni; et, puisque les ignorants ne peuvent s'élever à la hau-


« teur des savants, que les savants daignent descendre à l'igno-
98 SAINT CESAIRE
« r^^ze de leurs frères car les savants peuvent comprendre
;

a ce qui a été dit pour les simples, et les simples ne peuvent


« comprendre ce qui a été dit pour les savants ^ »

Au reste, comme le remarque très bien le judicieux critique,


ce style simple, dont le saint prédicateur s'excusait, était incom-
parai^lement plus latin que le style contourné des rhéteurs
de son temps.

XXIX
L'àme est le champ de Dieu.

(Mélanges, t. III, p. 150.)

<i employait de préférence,


II remarque encore le même
•>

.auteur, « et par une sorte d'affectation native, des métaphores


empruntées à la vie rustique, qui devaient toucher particuliè-
rement la partie rustique de son auditoire. » Voici comment,
dans une homélie prêchée en visite pastorale dans un des
quartiers ruraux de son diocèse, il inculque à ces bons cam-
pagnards continuellement attachés, au milieu même des troubles
de la guerre, au dur travail de la glèbe, le soin plus actif encore
avec lequel nous devons nous attacher au travail de notre âme.

rogo vos, fratres, duo gênera agrorum^


Attendite,
sunt unus ager est Dei, aller est honninis. Habes lu
:

villam tuam, habet et Deus suam. Villa tua est terra


tua; villa Dei est anima tua^. Numquid justum est ut"*
villam tuam colas, et villam Dei desertam dimittas^? Si

^ Eist. lut. de la France avant dans les principales législations du


le xue siècle, t. II, ch. vu. VIO siècle, d'où dans la
il est passé
^ Ager, « champ destiné à la
i) langue du moyen âge et dans nos
culture villa, « domaine, » maison
; langues modernes.
de campagne dont dépendent le plus ^ Anima tua. (Cf. p. 63, n. 3.)
souvent des champs en culture, ce ^ Avec les expressions « il est
qui explique l'expression employée juste que, il est glorieux que », etc.,

plus bas par l'auteur, ager villse la construction plus habituelle est
nosirœ. Quant au mot terray que celle de accompagné d'un
l'infinitif
l'auteur prend dans le même eens sujet. (Cf. Riemann, § 183, 3°, c et
de « domaine», il n'appartient pas, §186,c.)
dans cette acception, à la langue Desertum dimittere, « laisser
^

classique mais on le rencontre


; en friche. » Dans tout ce fragment^
,

SAINT CESAIRE 99

colis terram tuam, cole et animam tuam. Villam tuam vis


componere, et Dei villam desertam dimittere Numquid !

hoc justum est, fratresV Numquid a nobis hoc meretur


Deus, ut animam nostram, quam salis ^ ille diligit, negli-
gamus?Quo modo attendis villam tuam cultam, et gaudes;
cur non attendis animam tuam desertam, et plangis? De
agro villse nostrae paucisdiebus victuri sumus^in mundo:
ibi ergo, id est, in anim.a nostra majus studium debemus
semper impendere.
Animam nostram quasi villam suam nobis dignatus
est committere Deus, ut illam omni studio debeamus
excolere. Totisergo viribus cum Dei adjutorio laboremus,
ut cum Deus ad agrum suum, hoc est, ad animam no-
stram venire voluerit^, totum cultum,totum compositum,
totum ordinatum inveniat: messem inveniat, non spinas;
vinum inveniat, non acetum triticum magis quam lolium. ;

Si omnia quae^ placeant oculis suis invenerit, aeierna


nobis prœmia repensabit; si vero totum desertum et spinis
repletum adspexerit, cum ipsis spinis operum nostrorum
ceterno nos incendio deputabit^. Inde est, fratres, quod
fréquenter tribulationes et angustias^ sustinemus : quia

deserius est pris pour incultus gile sur le père de famille qui
mot qui lui est souvent accolé dans donne sa vigne h cultiver.
les classiques. ^ Quse avec le subj. pour la
, ,

^ dans le sens de « beau-


Satis , raison indiquée plus haut, page 85,
coup » déterminé par l'accent de la
, note 1.

conversation cette ame qu'il aime


: c( ^ Deputare, dans le sens de
tanti » (Cf. p. 75, n. 1.) Remarquez « destiner à » postérieur à la lati-
,

ensuite l'antithèse de mots faisant nité classique.


ressortir l'aniithèse de la pensée, ^ Tribulationes et angustiœ , ex-

diligerey negligere : le premier (de pressions qui se rencontrent souvent


dis et légère) proprement,
distin- , <<: réunies dans la Bible. La première,
guer entre plusieurs autres d'où, ;
i) qui n'appartient pas h la langue
« aimer avec choix » le second (de ; classique, semble, d'après .'on éty-
nec et légère) « ne pas ramasser,
y mologie itrihulum, herse), désigner
ne pas recueillir;» d'où, «négliger.» l'état d'un homme dont les mouve-
- La construction vivere de ap- ments sont gênés par les pointes
partient à la langue vulgaire et h qui l'entourent; la seconde, très
la langue poétique cf. Plante (Tin/c,
: classique, enchérit sur la première
V, 61): de vcs'ro vlvito. La langue et nous montre l'homme réduit à
commune emploie simplement l'abl. l'immobilité complète par les embar-
. Voir plus haut, p. 25, n. 5.)
^
ras qui le serrent de toutes parts.
^Allusion h la parabole de l'Évan-
100 SAINT CESAIRE
nobis Deus vicem quodam modo reddit. Nolumus nos
amare animam nostram, quam ille amat ; et ille villam,
quam nos amamus, dimittit ut pereat. Nam ut déserta
remaneret ab hostibusMerranostra longo tempore,multis
vitiis et criminibus déserta remanserat anima nostra.
Quia ergo animam nostram, quam Deus diligit, non ama-
vimus, totum quod in hoc mundo amabamus perdidimus.
Et ideo, fratres carissimi, vel sic discamus plus animam
amare quam carnem, seterna potius eligere quam caduca.
Quidquid enim pro carne laboramus^, totum peribit: hoc
solum perire non poterit, quod unusquisque pro salute
animae suse in caelo reposuit.

Homiha 20, Admonilio populi, ut lectiones divines


audire sludeant, etc.

XXXI
Le devoir de la charité.

(Mélanges, t. III, p. 151.)

In reliquisoperibus bonis ^ interdum potest aliquis


qualemcumque excusationem praetendere,inhabenda autem
dilectione nullus se poterit excusare. Potest mihi aliquis
dicere :Non possum jejunare; numquid potest dicere :

Non possum amare? Potest dicere: Propter infirmitatem


corporis mei non possum a vino vel a carnibus abstinere;
numquid potest dicere: Non possum diligere? Potest
dicere se virginitatem non posse servare, non posse res
suas vendere et pauperibus erogare*; numquid potest

* Déserta, dans le sens Indiqué intransitif, on emploie très couram-


plus haut. Ab hosiibus, « par le ment l'accusatif neutre des pronoms
fait des ennemis. » Il ne faut pas ou adjectifs exprimant l'idée de
oublier que saint Césaire parlait au quantité.
milieu de ces invasions qui venaient .
^ In, avec l'abl. est très classique
comme périodiquement ravager les pour signifier « quand il s'agit de,
plus belles pro inces de l'Empire. à l'endroit de, à propos de ». (Cf.
2 Nous avons déjà remarqué Riemann, § 107, c.)

(p. 50, note 1) qu'avec un verbe * C'est le conseil que Notre - Soi-
SAINT CÉSAIRa 101
dicere : Non possum
inimicos meos diligere et eis qui
in me peccaverint indulgere? Nemo se circumveniat ^,
fraires carissimi, quia Deum nemo fallit. Cura enim
multa sint, quse propter fragilitatem humanam corpora-
liter non possumus implere, caritatem tamen in corde
noslro, Deo inspirante, volumus, sine si in veritate -

aliqua dubitatione habere poterimus. Multa enim sunt


"^

quae de horreo vel canava^ vel cellario aliquoties ^ pro-


ferre non possumus: de thesauro vero cordis^ nimis
fœdum et turpe est si aliquam excusationem praetendere
videamur. Noa enim ibi aut pedes laborant currendo, aut
oculi videndo, aut aures audiendo, aut manus operando
lassantur, ut nos per ipsam fatigationem excusare cone-
mur. Non nobis dicitur Ite ad Orientem,et quserite cari- :

tatem; navigate ad Occidentem, et invenietis dilectionem.


Intus in corda nostra, unde nos iracundia excludere solet,
redire jubemur, dicente propheta : Redite, prœvarica-
tores, ad cor... (Is., xlvi, 8.)
Sed dicit aliquis possum inimicos : Nulla ratione
meos omnibus Scripturis Deus tibi dixit
diligere. In
quia potes ^ tu e contrario te non posse respondes.
:

Considéra nunc, utrum Deo an tibi debeat credi. Et ideo


quia mentiri non potest veritas, jam vanas excusationes
suas relinquat humana fragilitas : quia nec impossibile
aliquid potuit imperare qui justus est, nec damnaturus
est
hominem pro eo quod non potuit vitare qui pius est. Quid

gneur donne dans l'Évangile au Jeune


5 13.)
homme qui vient le consulter sur les * Canava, d'où ritalien canova,
moyens d'arriver i\ la vie parfaite. et le français cave, se rencontre, à
^ Circumvenire , « circonvenir, cette époque , dans plusieurs autres
tromper, duper Que personne
: » « auteurs du même pays.— Cellanum,
ne se fasse illusion » c'est le mot ;
employé aussi postérieurement à
do saint Paul -Nemo se seducaL l'époque classique, à la place de ce»«,
(I Cor., m, 18.) dont nous avons parlé plus haut,
- In veritate, pour vere; voir p. 10, page 82 note 2. ,

n. 7.
^ Aliquoties, pour aliquando.
•^
Cicéron dit toujours : si7ie nlla ^ Thésaurus cordis , a le
trésor
diibitatione. Aliquis, en effet, s'em-
de notre cœur :» expression biblique.
ploie plus ordinairement dans les
^ Dixit quia potes: voir page 23,
phrases affirmatives, et ulliis dans
note 3.
les phrases négatives. (Cf.
Riemann,
Morceaux choisis. — Classe de cinquième.
,

102 SAINT CE SA IRE


tergiversamur incassum ? Nemo enim quantum possimus
melius novit, quam qui nobis ipsum posseMonavit. Tôt viri,
tôt mulieres, tanti"^ parvuli,tantae et tam delicaige puellae,
flammas,et ignes,et gladios,et beslias^pro Ghristo aequa-
nimiler pertulerunt et nos stultorum hominum convicia
:

dicimus tolerare non posse et interdum pro parvis-


;

simis"^ damnis, quae nobis malorum hominum nequitia


inferuntur, si possumus, etiam usque ad mortem illorum
nostras injurias vindicamus? Unde^ nescio qua fronte veJ
qua conscientia cum omnibus sanctis in seterna beatitu-
dine partem desideramus^, quorum exemplis nec"^ in rébus
minimis acquiescimus.
Homilia 7, de Diligcndis inimicîs.

<( Ceci, vous le voyez,» nous dit M. Guizot après avoir cité
ce fragment, « n'est pas dépourvu de verve; le sentiment en est
yif, le tour pittoresque nous touchons presque à l'éloquence, o
;

^ Ipsum posse: l'infiniiif étant


, ^ Parvissimus, superlatif archaï-

considéré comme une sorte de sub- que de parvus, que l'on rencontre
stantif neutre, est quelquefois ac- dans Lucrèce.
compagné d'un adj. démonstratif ^ Unde, cf. p. 44, n. 6.
ou possessif, ou des adj. ipsum, ^ Sur l'emploi de l'ind. après
solum, totum. (Cf. Riemann, § 243.) nescio quis, cf. Riemann, § 174,
2 Tanti, pour tôt, se rencontre rem. 1-,

dans Plante. Nec dans le sens de ne... qui-


"^

^ Sur I9. répétion de et , voir p. 6 dem, appartient à l'époque impériale.


0. 3. <Cf. Riemann, § 269, rem. 2.)
SAINT GRÉGOIRE DE TOURS

Saint Grégoire de Tours ainsi nommé du siège épiscopal


,

auquel ses vertus le firent élever, et le plus ancien de nos


historiens, naquit,' selon l'opinion la plus commune, en l'an o39.
Nous n'avons pas besoin de raconter sa vie, qui se trouve
mêlée à quelques-uns des principaux événements de notre his-
toire ecclésiastique et politique dans la seconde moitié du
VI» siècle. Nous nous bornerons à rappeler, comme ayant plus
particulièrement rapport au but de ce recueil, les réflexions
par lesquelles M. A. Thierry essayait, dans une de ses préfaces,
de le caractériser au point de vue littéraire.
Après avoir tracé le tableau général de la situation de notre
pays sous les Mérovingiens « Cette période si complexe et de
:

couleur si mélangée, ajoute-t-il, a rencontré un hislorien mer-


veilleusement approprié à sa nature dans un contemporain,
témoin intelligent, et témoin attristé de cette confusion d'hommes
et de cboses, de ces crimes et de ces catastrophes au milieu
desquelles se poursuit la chute irrésistible de la vieille civili-
sation.
a 11 faut descendre jusqu'au siècle de Froissart pour trouver
un narrateur qui égale Grégoire de Tours dans l'art de mettre
en scène les personnages et de peindre par le dialogue. Tout
ce que la conquête de la Gaule avait mis en regard ou en
opposition sur le même sol, les races, les classes, les conditions
diverses, figurent pcle-mêle dans ces récits, quelquefois plai-
sants, souvent tragiques, toujours vrais et animés. C'est
comme une galerie mal arrangée de tableaux et de figures
en relief; ce sont de vieux chants nationaux écourtés, semés
sans liaison, mais capables ae s'ordonner ensemble et de former
un poème, si ce mot, dont nous abusons trop aujourd'hui, peut
être appliqué à l'histoire. »
Saint Grégoire mourut le 17 novembre 59i.
Son slyle se ressent de la dureté du siècle où il vivait. Mais
malgré ses défauts, que nos jeunes lecteurs reconnaîtront sans
peine S nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser d'accorder

^ Les qualités et les défauts de |


ont été admirablement étudiés et
style de saint Grégoire do Tours | décrits dans la belle thèse que M.Max
104 SAINT GREGOIRE DE TOURS
quelques pages de notre recueil à celui qu'on a justemeol appelé
le père de notre histoire nationale.

Conversion et baptême de Clovis.

Cette narration est très connue lisons-la avec respect,


: c'est
l'acte de baptême de la nation française ^

Ex Ghlodigilde regina habuit (Chlodovechus ^ rex)


filium primogenitum ^ quem cum mulier baptismo
:

consecrare vellet, praedicabat assidue viro dicens


"*
, :

Nihil sunt dii quos colitis, qui neque sibi, neque aliis
potuerunt subvenire sunt enim aut ex lapide, aut ex ligno,
:

aut ex métallo aliquo sculpti. Nomina vero quae eis


indidistis, homines fuere, non dii, ut Saturnus, qui
filio, ne a regno depelleretur, per fugam elapsus asseri-

tur ^ ut ipse Jovis''' omnium stuprorum spurcissimus


;

perpetrator^QuidMars Mercuriusque potuere? Qui potius


sunt magicis artibus praediti, quam divini numinis poten-
tiam habuere. Sed ille magis coli débet, qui cœlum et

Bonnet lui a consacrée le Latin de


: par Virgile. (^n.,VIII, 319-323.) On
Grégoire de Tours. Nous y renver- a remarqué que Clotilde aurait
rons souvent dans les notes. mieux fait de citer Odin que Sa-
* Voir, dans la Défense de VÉglise, turne. Mais on a répondu avec
la discussion do l'abbé Gorinl sur la raison que la jeune reine, élevée à
vérité du récit de la conversion. la cour de Bourgogne où la civili-
,

(X'^ partie, ch. viii, Clovis et le clergé sation romaine avait pénétré de
gaulois, § 9.) bonne heure, citait l'unique mytho-
2 La langue française a fait subir logie qu'elle eût appris à connaître.
à ces noms une harmonieuse trans- au nominatif, forme ar-
^ Jovis,

formation l'orthographe de saint


: chaïque de Jupiter, qui est pour
Grégoire a l'avantage de mieux Jovis -pater.
conserver la trace de leur étymologie ^ « L'infâme auteur de tant
germanique. d'ignominies.» Remarquer le subst.
3 En 493. perpetrator, postérieur à l'époque
^ Pradicare, et plus bas, credere, classique, mais régulièrement formé
pris l'un et l'antre absolument, du verbe perpetrare. Sur la multi-
dans le sens de « prêcher » ou plication de ces noms en or dérivés
« croire » les vérités de la religion. des verbes, cf. Gœlzer, saini Jérôme,
^ C'est l'ancien mythe mentionné p. 55 et M. Bonnet, p. 453.
,
SAINT GREGOIRE DE TOURS lOo

terram, mare et omnia quœ


in eis sunt^, verbo ex non
exstantibus procreavit; qui solem lucere fecit ^, et cœlum
stellis ornavit qui aquas replilibus, terras animantibus,
;

aéra volatilibus adimplevit ; cujus nutu terrae frugibus,


pomis arbores, uvis vineae, decorantur cujus manu genus ;

humanum creatum est; cujus largitione îpsa illa^ crea-


tura omnis homini quem creavit. et obsequio etbeneficio
famulatur.
Sed cum hase regina diceret, nullotenus^ ad creden-
dum régis animus movebatur, sed dicebat Deorum no- :

strorum jussione cuncla creantur ac prodeunt; Deus vero


vester nihil posse manifestatur, et, quod magis est, ncc
de deorum génère esse probatur.
Interea regina fidelis filium ad baptismum exbibet :

adornari ecclesiam velis prsecipit atque cortinis ^ quo


facilius vel hoc mysterio ^ provocaretur ad credendum,
qui flecti praedicatione non poterat. Baptizatus autem puer,
quem Ingomerem vocitaverunt, in ipsis, sicut regeneratus
faerat, albis' obiit.

* Ps. CXLV, 6. « rideau, tapisserie ». L'auteur, en


2 Solem lucere
fecit Tusage de
: nous racontant plus bas le baptême
cette tournure commode que nous ,
du roi même, nous indiquera d'une
avons déjîi pignalée, p. 14, n. 6, de- manière plus précise l'emploi des
vient plus fréquent dans saint Gré- unes et des autres. Les vêla étaient
goire do Tours et passera du latin destinés à abriter contre le soleil
ecclésiastique dans nos langues mo- lesportiqujs qui servaient de vesti-
dernes. (Cf. Max Bonnet, p. 673.) bule h l'église, plateœ ecclesiœ nom- ,

^ Illa, se rapportant au subst. més autrement atria, lesquels, dans


plus éloigné le monde, p^r opposi-
: lesanciennes basUiques, étalent par-
tion à l'homme, nommé en dernier foisau nombre de trois ou de quatre.
lieu. (Voir Martigny, aux mots basiliques,
^ NuUatt nus , particule négative atnuni narthex.)
, Les cortinsc
postérieure à l'époque cla-siquo et étaient suspendues aux portes mêmes
destinée ù, renforcer la simple né- du temple saint, et étaient relevées
gation. (Cf. Max Bonnet, p. 310.) à l'aide de patères. (Martigny, aux
^ Vélum, proprement, voile de
(( mots voiles et portières.)
vaisseau ; » métaphoriquement ,
^ Mysterium, a mystère, pompe
cl tenture en général, et spéciale-
i> mystérieuse, i»
ment pour garantir du soleil dans ^ C'est-à-dire dans la semaine

un lieu public. Cortina (do cors, qui suivit le baptême. Les néophy-
cohors, proprement, « espace entouré tes gardaient pendant huit jours
de haies, cour fermée ») s'est pris, les habits blancs qu'ils avaient
au mo3-cn âge, dans le sens de reçus au baptême c'est pour cela
;
)

106 SAINT GREGOIRE DE TOURS


Qua de causa commotus felle rex, non segniter incre-
pabat reginam, dicens Si in nomine deorum meorum
:

puer fuisset dicatus, vixisset utique nunc autem quia in :

nomine Dei vestri baptizatus est, vivere omnino non


potuit.
Ad haec regina Deo, inquit, omnipotenti creatori
:

omnium, gratias ago, qui me non usquequaque judicavit


indignam ut de utero meo genitum regno suo digna-
^

retur accire. Mihi autem dolore hujus causae - animus


non attingitur, quia scio in albis ab hoc mundo vocatos,
Dei obtutibus nutriendos ^.
Post hune vero genuit alium filium ^, quem baptizatum
Ghlodomerem vocavit; et cœpisset,
hic cum œgrotare
dicebat rex Non potest aliud^, nisi et de hoc, sicut
:

et de fratre ejus, contingat, ut baptizatus in nomine


Ghristi vestri protinus moriatur. Sed orante matre,
Domino jubente, convaluit.
Regina vero non cessabat praedicare, ut Deum verum
cognosceret, et idola negligeret; sed nullo modo ad haec
credenda potcrat commoveri, donec tandem aliquando
bellum contra Alamannos ' commoveretur ^ in quo :

compulsus est confiteri necessitate quod prius voluntate ,

negaverat.
Factum est autem, ut, confligente utroque exercitu,
vehementer caederentur^, atque exercitus Ghlodovechi

que le dimanche qui suivait le bap- ploi du part, en ncZzts, pour marquer
tême solennel de Pâques s'appelait le futur, voir p. 44, n. S.
le dimanche in albis ( sous-entendu ^ En 495.
clc'ponendis). ^ Sous ont. -
fleri.
^ Indignam ut : construction rare ^ Alamanni (on écrit plus 'sou-
et peu correcte, malgré quelques vent Alcmani), peuple de Germa-
exemples de Plante, Tite-Live, Quin- nie, dont ou place le berceau entre
tilien. (Cf. Riemann ,§ 185, rem. 1.) le Lech, le Danube, le Mein, le Rhin

niqus causse génitif de l'objet


^
, : et le Lacus Briganticus.
la douleur qui a cet objet, ce ^ Dum signifiant simplement «jus-
motif, cette cause. qu'au moment où... » et non pas
^ Obtutibus, pluriel qui ne se « en attendant que... » veut l'indi-
rencontre pas dans la langue clas- catif. Le subj ne
se rencontre qu'à
sique, et dont l'emphase est encore partirde l'époque impériale. ( Cf.
exagérée par l'alliance des mots : Riemann, § 217, rem. 1, 3«.
obtutibus nutriendos. Quixiit à rem- ^ Cvedere se prend plus ordinal-
SAINT GREGOIRE DE TOURS i07

valde ad internecionem ruere cœpit. Quod ille videns,


elevatis ad cselum oculis, compunctus ^ corde, commotus
in lacrymis^, ait Jesu Chrisle, quem Chlodigildis prae-
:

dicat esse Filium Dei vivi, qui dare auxilium laborantibus^


victoriamque in te sperantibus tribuere diceris, tuse opis
gloriam^ devotus efflagito ut, si mihi victoriam super* :

hos hostes indulseris, et expertus fuero illam virtutem,


quam de te populus tuo nomini dicatus probasse se prae-
dicat, credam tibi^, et in nomine tuo baptizer. Invocavi
enim deos meos, sed, ut experior, elongati sunt ^ ab auxi-
lio meo unde' credo eos nulla esse prasditos potestate,
:

qui sibi obedientibus non occurrunt. Te nunc invoco,


et tibi credere desidero, tantura ut ^ eruar ab adversariis
meis.
Gumque Alamanni terga vertentes in
haec diceret,
fugam labi cœperunt. Gumque regem suum cernèrent
interemptum, Ghlodovechi se ditionibus^ subdunt, dicen-

rement dans le sens prégnant de ^ Tuse opis gloriam, métonymie,

(( frapper en mettant en déroute ». pour tuam openi gloriosam. Quant-


Appliqué aux deux armées à la
ici au mot devotus, c'est à partir du
fois, prend dans le sens simple
il se me et du lye siècle qu'il est passé du
de «frapper, combattre avec achar- sens de «dévouement, attachement»
nement ». i\ celui de « dévotion, piété ». (Cf.
* Compungi (proprement, dans p. 91 , n. 5.)
la langue classique « être piqué ,
^ Victoriam super hostes, cons-
de tous côtés ») désigne, dans la truction inusitée dans la langue
langue de la Bible, l'état de l'âme classique.
sous l'action du repentir. ^ Credam tihi: nous verrons plus
2 On remarquera la répétition bas credere Deum. Le régime au
du Terbe commovere en plusieurs datif représente celui sur la parole
sens différents : ces répétitions sont de qui l'on croit; à l'accusatif, celui
un des caractères du style de saint qui est l'objet de notre croyance :
Grégoire de Tours. (Cf. Max Bt)nnet, double construction très classique.
p. 745.) —
In lacrijmis, pour in ^ Elongare, « éloigner ; » clongari,

lacrymaSy changement de cas fami- « s'éloigner, être loin » ce dérivé


:

lierà la Vulgate c'est proprement : de radverbe longe appartient exclu-


une locution prégnante in lao'ymas , sivement k la latinité ecclésiastique.
\t sit inPeut-être faut - il
lacrinnlfi. Unde : voir p. 44, n. 6.
"^

titerpréttr ainsi la formule in no- ^ Tantum ut, « pourvu que, »

mine, répétée plusieurs fois par usité surtout dans la langue fami-
l'auteur, et qui est la traduction du lièro. (Cf. Riemann, § 351, n. 3.)
grec si; xb ovojJLa. (Cf. Max Bonnet, ^ Ditio no se rencontre pas a»

p. 618.) pluriel dans les classique^


108 SAINT GREGOIRE DE TOURS
tes: Ne amplius, quaesumus, pereat populus : jam tui
sumus.
At ille, prohibito bello cohortaloque' populo, cumpace
regressus, narravit reginœ, qualiter per invocationem
nominis Christi victoriam meruit obtinere-.
Tune regina arcersiri clam sanctum Remigium Rhe-
mensis urbis episcopum jubet, deprecans ut régi ver-
bum salutis insinuaret^. Quem sacerdosarcersitum''. secre-
tius cœpit ei insinuare , ut Deum verum, factorem cœli
et terrae, crederet, idola negligeret, quae neque sibi, neque
aliisprodesse possunt. At ille ait Libenter te, sanctis-
:

sime pater, audiam, sed reslat unum, quod populus, qui


me sequitur, non patitur relinquere deos suos sed vado :

et loquar eis juxta verbum tuum. Conveiiiens autem cum


suis^,priusquamille loqueretur^,pr9ecurrente potentiaDei,
omnis populus pafiter acclamavit Mortales deos agi- :

mus, Deum quem Remigius praîdicat immor-


pie rex, et
talem sequi parati sumus.
Nunliantur hœc antislili, qui, gaudio magno repletus,
jussit lavacrum*^ praeparari. Velis depictis adumbrantur

* Cohortatns avec la sign. passive, sentant logiquement un temps passé.


a pour lui l'autorité de Caton dans (Cf. p. 23 note 2.)
,

Aulu-Gelle, xv,xiii, 5. ^ Quem accersitum cœpit ei... :

- La grammaire réclamerait me- tournure interrompue, anacoluthe.


ruerit obtinere: V\Yvégiûarités\gnB.\ée Cette tournure se rencontre fréquem-
déjà, p. 88, n. 6, devient bien plus ment dans saint Grégoire de Tours
fréquente dans saint Grégoire de et donne naissance, dans son style,
Tours. (Cf. Max Bonnet, p. 675.) — à de vrais accusatifs absolus. (Cf.
C'est à l'année 49G que l'on rap- Max Bonnet, p. 5G3.) — Remarquez
porte cette mémorable victoire de de nouveau fréquentes répéti-
les
Clovis. tions de mots tournure accer-
et de :

'^
Verbum salutis^ expression bi- situm... insinuare... idola negUgere ^
blique ( Act., XIII, 26), où le génitif et, plus bas, deleiurus.
salutis est le gén. de l'objet, «. la ^ Confeniens: nouvelle anacoluthe,

parole du salut, » qui a pour objet ]e semblable à celle que nous venons de
salut. —Insinuare^ « faire pénétrer » signaler dans la note précédente et ,

dans l'esprit ou dans le cœur, est qui nous offre ici l'exemple, plus rare
po-térieur dans ce sens à l'époque dans notre auteur, d'un nominatif
classique. (Cf. p. 80, n. 9.) Remar- absolu. (Cf. Max Bonnet, p. 566.)
quer, en outre, que le subj. passé ^ Priusquam, avec le subj., dans
insinuaret n'est contraire qu't.'n ap- le sens de « sans attendre que ^.
parence aux lois de la concordance (Cf. Riemann, § 216.)
des temps, le présent jubet repré- "^
Lavacrum, traduction latine,
,

SAINT GRÉGOIRE DE TOURS 109

plateae ecclesiae , cortinis albenlibus adornantur*, baptis-


terium componitur, balsama diffunduntur, micant fra-
grantes odore^ cerei, totumque templum baptisterii ^
divino respergilur ab odore ^ talemque ibi graliam ;

adslantibus Deus tribuit, ut sestimarent se paradisi odo-


ribus collocari ^.
Rex ergo prior poposcit se a ponlifice baptizari. Proce-
dit novus Gonstantinus ad lavacrum, deleturus leprae
veteris morbum , sordentesque maculas gestorum anti-
quorum recenli latice deleturus^. Gui ingresso ad baptis-
mum sanctus Dei sic infit'' ore facundo Mitis depone :

postérieure à l'époque classique, du plus haut.)


mot grec [iJauitcrpLÔ;, lequel, d'ail- '*
Respergilur ne se dit que des
leurs, est passé lui-même dans la liquides. On pourrait voir dans le
langue chrétienne, avec tous ses choix de ce mot, dans l'épithète de
dérivés. divin donnée au parfum et dans
^ Voir plu3 haut, page 105, note 5. l'emploi de la prép. ab, qui ne s'em-
Nous trouverons des détails sembla- ploie qu'avec les êtres animés (Cf..
bles ( vol. de la Quatrième ) dans la Max Bonnet, p. 599), une allu-
description que saint Paulin nous sion au miracle de la sainte am-
fera de la basilique de saint Félix poule apportée du ciel par une co-
aux jours de ses grandes solennités : lombe, miracle rapporté en termes
Aurea nunc niveis oinantur limina précis par Hincmar, dans un dis-
velis. cours prononcé à la cathédrale de
Metz au sacre de Charles le Chauve.
,

^ Fragrantes odore : cette image ^ (( Être transporté au milieu des


de la liunière odorante se trouve parfums du paradis, i» Le simple
aussi dans salut Paulin, dans la
abl. après collocari, régi par la
suite du passage que nous venons
prép. cum entrant dans la compo-
de citer:
sition du verbe, se rencontre dans
Lumina ccratis adolentur odora pa- les classiques.
pyris. ^ Dans que l'auteur
ce parallèle
^ Baplisterium (du grec ^oliz- établit entie le baptême de Clovis
Ti(Jrr,p'.ov), employé par Pline dans par saint Rémy et celui de Cons-
le sens de « salle de bain », désigne, tantin par saint Silvestre, on voit
dans les auteurs ecclésiastiques qu'il avait sous les yeux la Vita
*c les fonts baptismaux le baptis-
, B. Silvestri, dont les leçons du bré-
tère. y> C'étaient, à l'époque de saint viaire romain se sont pareillement
Grégoire, comme l'insinue le mot inspirées.
"
templum baptisteriiy des construc- Tournure solennelle qui convient
tions isolées, de petites églises, ordi- bien à la circonstance. Infit ne se
nairement k proximité de l'église rencontre que daus les poètes, ou
principale. (Voir Martigny,au mot dans Tite-Llve, et seulement dans
baptistères, où l'on verra une repré- les trois premiers livres qui sont
,

eentation des cortiux mentionnées les pins poétiques.


)

110 SAINT GRÉGOIRE DE TOURS


colla, Sicamber* adora quod incendisti, incende quod
:

adorasti. Erat enim sanctus Remigius episcopus egregiœ


scientiae, et rhetoricis apprime imbutus studiis sed et ,

sanclitate ita praelatus, ut sancti Silvestri virtulibus


aequaretur. Est enim nunc liber Vitse ejus, qui eum narrât
mortuum suscitasse.
Igitur rex omnipotentem Deum in Trinitate confessus,
baptizatus est in nomine Patris, et Filii, et Spiritus san-
cti^,delibutusque sacro chrismate ^ cum signaculo crucis
Ghristi. De exercitu vero ejus baptizati sunt amplius
tria millia.

Hisioria ecclesiaslica Francorum, 1. Il, c. xxix xxxi.

XXXI
Meurtre des fils de Clodomir.
(Mélanges, t. III, p. 216.)

Voici un fragment d'un genre bien différent c'est un dea :

sanglants épisodes des luttes intestines qui suivirent la morl


de Clovis, et dont saint Grégoire nous raconte les péripéties
à partir du troisième livre de son histoire.
Suivant sa méthode, ou plutôt Tabsence de méthode que
M. A. Thierry nous a signalée, et dont l'auteur nous fait quelque
part la confidence^, il nous fait lire son terrible récit, inter-
calé, au chapitre xviii, entre une notice sur quelques évêqiies
de Tours et une description du château de Dijon.

^ Les Sicambres, peuplade de Ger- de confirmation. Nous verrons saint


manie ainsi nommée de la rivière
, Avite, dans la lettre à laquelle nous
de la Sieg qui traversait son pays renvoyons plus haut, faire pareille-
d'origine, faisaient partie de la con- ment allusion à ce sacrement, que
fédération des Francs qui passa le l'on joignait ordinairement au sacre-
Rhin sous la conduite de Clodion. ment de baptême.
2 Au sujet de la répétition de et ^ « Prosequentes ordiuem tempo-

dans cette formule sacrée, voir de rum, mixte confuseque tam virtutes
nouveau, p. 6, n. 3. sanctorum quam stragcs gentium
,

^ Chrisma (du grec )jpi(7(JLa), |


memoramus. y> (Hist. Eccl. Franc,
«onction, chrême, ï" expression con- j
1. II, prol,
Baci'ée pour désigner le sacrement |
SAINT GRÉGOIRE DE TOURS 111

Dumautem Chlodigildis regina Parisius moraretur, *

videns Childebertus quod ' mater sua filios Ghlodomeris,


quos supra memoravimus, unico afîectu diligeret, invidia
duclus, ac metuens ne favente regina admitterentur in
regnum, misit clam ad fratrem suum Ghlotiiacarium
regem, dicens Mater noslra filios fratris nostri secum
:

retinet, et vult eos regno donari. Debes velociter adesse


Parisius, et, habito communi consilio, perlractare oportet
quid de bis fieri debeat :ulrum, incisa csesarie, ut reliqua
plebs babeantur^, an certe, bis inlerfectis, regnum ger-
mani nostri inter nosmetipsos aequalitate babila dividatur.
De quibus illeverbis valde gavisus Parisius venit. Jac-
taverat enim Childebertus verbum in populo, ob hoc bos
conjungi reges, quasi parvulos illos elevaturos in regno ^.
Gonjuncti autem miserunt ad reginam, quae tune in ipsa
urbe morabatur, dicentes Dirige parvulos ad nos, ut
:

sublimentur in regno. At illa gavisa, nesciens dolum


illorum, dato pueris esu potuque, direxit eos, dicens:
Non me puto amisisse filium, si vos videam in ejus regno
substitui. Qui abeuntes apprehensi sunt statim, ac, sepa-
rati a pueris ^ et nutritoribus suis , custodiebanlur utrique,
seorsum pueri, et seorsum hi parvuli.
Tune Childebertus atque Chlothacharius miserunt
Arcadium ^, cujus supra meminimus, ad reginam, cum
forcipe evaginatoque gladio. Qui veniens ostendit regi-
nae utraque"^, dicens Voluntatem luam, o gloriosissima
:

'
Parisius, sine flexu, intcrdum
<( sur ce changement de cas, la note 2
pro Ipsa 'Parlsiorum urbe usiirpa- de la page 107.
tur, allquando pro tractu et terri- ^ Puer, très classique dans le sens

torio Parisiensi. i) (Du Gange, Gloss. de serviteur, page (Liv. XLV,6:


,

ad mcd. et in/, latin. )


script, Curt.,V,2.) NuMtor pareillement,
- Videns quod : la construction dans le sens de « gouverneur ».
que nous avons signalée, p. 23, n. 3, ^ Voir, au sujet de ce triste per-

devient très fréquente dans saint sonnage, les Mélanges de l'abbé


Grégoire de Tours. (Cf. Max Bonnet, Gorini, t. III, page 227, note 1.
11 faudrait régulièrement utrum-
"^
p. 659.)
On sait que, chez les Francs,
"^
que. Cet emploi du pluriel de uter-
la longue chevelure était le privi- que pour désigner deux objets sin-
lège et le signe distiuctif do la race guliers est une façon de parler peu
royale. correcte, appartenant au langage
"^
In regno jpour in regnum. Voir, familier. (Cf. Riemann, § 15, rem.)
112 SAINT GREGOIRE DE TOURS
regina, filii tui domini nostri expetunt, quid de pueris
agendum censeas, utrum incisis crinibus eos vivere
jubeas, an utrumque jugulari. At illa exterrita nuntio, et
nimium felle commota ^ praecipue cum gladium cerneret
evagiiiatum ac forcipem, amaritudine^ praeventa, igno-
rans in ipso dolore quid diceret, ait sinipliciter^ Satius :

enim mihi est, si ad regnum non eriguntur, mortuos eos


videre quam tonsos. At ille parum admirans^ dolorem
ejQs, nec scrutans quid deinceps plenius pertractaret,
venit celeriter nuntians ac dicens Favente regina opus :

cœptum perficite ipsa enim vult expleri


: consilium ve-
strum.
Nec mora , apprehensum Chlothacharius puerum se-
niorem ^ brachio elisit in terram, defigensque cultrum
in axillam crudeliter interfecit. Quo vociférante, frater
ejus ad pedes Childeberti prosternitur, apprehensisque
ejus genibus, aiebat cum lacrymis Succurre, piissime^ :

pater, ne et ego peream sicut frater meus. Tune Childe-


bertus, lacrymis respersa facie, ait: Rogo, dulcissime
frater, ut hujus mihi vitam tua largitate' concédas, et
quse jusseris pro ejus anima conferam, tantum ne^ inter-
ficiatur. At ille, furore actus, ait: Aut ejice eum a te,
autcerte pro eo morieris. Tu, inquit, es instigator^ hujus
causae, et tam velociter de fide resilis? Haec ille audiens,
repulsum a se puerum projecit ad eum ipse vero acci- :

Expression que nous avons déjà


* mirer » ici, par extension, « so
;

roncontrôe plus haut, page 106. Voir mettre en peine, s'inquiéter. »


de nouveau à ce sujet, le commen-
,
^ Senior, dans le sens simplement

cement de la note 2 page 107. ,


comparatif de « plus âgé, aîné ».
Amaritudine: voir, sur le sens
'^
(Voir Ovid. Met., XI, G46.)
do ce mot, la note 8 de la page 80. ^ Piissime : voir, plus haut, la

— Prœvenire, dans le sens de ce sur- note 6 de la page 59.


prendre i> ; au passif , « se laisser "^
Largitas, ordinairement, «lar-
emporter, i» geur, libéralité » ici, simplement,
;

^ SimpliciîAir, «
simplement, sans a générosité, dans le sens figuré
i>

réflexion. i> L'absence de réflexion du verbe largior, qui s'emploie pour


est vivement marquée par l'emploi exprimer toute sorte de faveur.
du mot enim, indiquant la conti- ^ Tantum ne: voir p. 107, n. 8.
nuation inconsciente d'une pensée ^ Instigatoi' , excellente conjec-
restée dans l'esprit. ture de M. Max Bonnet, pour inces-
^ Admirari, proprement « ad- tator.
SAINT GREGOIRE DE TOURS 113

piens transfixum cultro in latere, sicut fratrem prius


fecerat ^ jiigulavit deinde pueros cum nutriciis pereme-
:

runt. Quibus interfectis, Chlothacharius, ascensis equis,


abscessit, parvipendens^ de interfectione nepotum sed :

et Childebertus in suburbana concessit.


Regina vero,compositis corpusculisferetro, cum magno
^ immensoque luctu usque ad basilicam sancti
psallenlio
Pétri prosecuta, utrumque pariter tumulavit. Quorum
'^

unus decem annorum erat, alius vero septennis. Tertium


vero Chlodovaldum comprehendere non potuerunt, quia
per auxilium virorum fortium liberatus est^. Is, post-
posito regno terreno, ad Dominum transit, et sibi manu
propria capillos incidens, clericus^ factus est bonisque :

operibus insistens, presbyter ab hoc mundo migravit'.


Hi quoque regnum Chlodomeris inter se aequa lance divi-
serunt.
Ibid., 1. [II, c. XVIII.

Nos lecteurs auront admiré dans ce récit, dont la poésie s'est


emparée plusieurs dont nous parlait M. A. Thierry,
fois, cet art
« de mettre en scène les personnages et de peindre par le dia-

logue. Le narrateur n'intervient point mais, au défaut des


I)
;

* Facere, employé comme le verbe ^ C'est l'église, aujourd'hui pro-

français (c faire », à la place d'un fanée, de Sainte-Geneviève.


autre verbe qu'il aurait fallu répé- ^ « Viros fortes quorum ope
ter et dont prend la signification.
11 Chlodoaldus mortem evasit, eos esse
« Il fallait cacher la pénitence, » qui postea vulgo Barones appellati
dit Bossuet, « avec le même soin suut, censet Valesius, lib. YII Re-
qu'on eût fait (c'est-à-dire, caché) ruin Franc.y) Note de dom Ruinard.
les crimes. » (Or. fun. de Henriette ^ Clericus, « clerc. » L'étymolo-

de France.) gie de ce mot, que nous avons


2 Les classiques écrivent parvi donnée, p. 10, n. 3, nous explique
pendens eu deux mots et le con- la formule chrétienne employée par
struisent avec l'ace. Voir, sur l'auteur pour dé.^igner l'entrée dans
l'orthographe et la construction la vie cléricale : ad Dominum
qu'adopte notre auteur, les ingé- transire. Quant à l'usage de la ton-
nieuses réflexions de M.Max Bonnet, sure dans le clergé, voir Marti-
p. 481. gny, Dict. des ant. chrét., au mot
"^
« Psailentium y et PsaUentia, Tonsure.
~
cantns Ecclesiasticus, laudum divl- Il mourut vers l'an 560, léguant
narum, p-almorum et hymnornm sounom au village auparavant
concentus (alternativus). » ( Du nommé Novientum, où il avait
Cange. ) fomîé un monastère.
114 SAINT GREGOIRE DE TOURS
réflexions morales qui ne feraient que du
glacer, la seule teinte
récit, celte sombre atmosphère dans semble enve-
laquelle il

lopper les acteurs, ne suffisent -elles pas pour donner à This-


toire sa moralité, en attestant l'émotion toujours présenle au
cœur de l'historien * ?

* Voir, dans les Mélanges, une sant notre vieil historien d'avoir été
plus ample réponse de l'abbé Gorini le narrateur indifférent des crimea
aux réflexions de M. Ampère accu- de son siècle.
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND

Saint Grégoire, surnommé Grand, appartenait à une illustre


le
famille romaine : il était sénateur Gordien, et lut préleur
fils d.u

de Rome en 573, à l'âge de trenle ans. Le mépris des grandeurs


humaines l'engagea à se retirer dans un monastère qu'il avait
fait bâtir sous l'invocalion de saint André, et c'est dans cette
retraite que le pape Benoît 1 alla le chercher en 577, pour le
faire un des sept diacres de Rome. En 584, il fut secrétaire de
Pelage II; et après la mort de ce pape, le clergé et le peuple,
selon le droit canonique alors en usage, l'élurent pour lui suc-
céder. Grégoire, se croyant incapable de soutenir un fardeau
dont -tout le monde l'avait jugé digne, se cacha, mais en vain :

il fut ordonné le 3 septembre 590.

Bossuet, dans son Histoire universelle, retrace en ces termes


les travaux et le règne de saint Grégoire « Ce grand pape,
:

dit-il, apaise la peste par ses prières, instruit les empereurs,

et tout ensemble leur fait rendre Tobéissance qui leur est due;
console l'Afrique, et la fortifie confirme en Espagne les Visi-
;

goths convertis de Tarianisme et Récarède le Catholique, qui


venait de rentrer au sein de l'Église convertit l'Angleterre ;
;

réforme la discipline dans la France, dont il exalte les rois,


toujours orthodoxes, au-dessus de tous les rois de la terre;
fléchit les Lombards; sauve Rom.e et l'Italie, que les empe-
reurs ne pouvaient aider; réprime l'orgueil naissant des
patriarches de Constantinople, éclaire toute l'Église par sa
doctrine, gouverne l'Orient et l'Occident avec autant de vigueur
que d'humilité, et donne au monde un parfait modèle du gou-
vernement ecclésiastique. »
M. de Montalembert, dans ses Moines d'Occident, s'arrête
longtemps et avec complaisance devant cette grande figure de
saint Grégoire, l'une des plus imposantes, en effet, dont puisse
s'honorer aussi l'ordre monastique.
« Plusieurs, nous dit- il, parmi les Pères de l'Église, l'ont
surpassé par le style, par l'éloquence : la sienne est trop redon-
dante, trop empreinte des habitudes d'une rhétorique de déca-
dence mais nul n'a mieux connu l'àme humaine, n'en a plus
;

intimement analysé les misères et les besoins, n'a plus claire-


ment et plus énergiquement indiqué le remède à ses maux.
116 SAINT GREGOIRE LE GRAND
Nul n'a parlé avec une autorité plus grande et mieux reconnue
par la postérité nul n'a i3lus complètement formulé la consti-
;

tution et la doctrine de TÉglise. »>

De tous les papes, saint Grégoire le Grand est celui dont il


nous reste le plus d'écrits. Les principaux sont son Pastoral;
:

c'est un traité des devoirs des pasteurs des Homélies sur ;

Ézéchiel et sur l'Évangile des Commentaires sur le livre de


;

Job; des Dialogues, composés en partie pour célébrer les


miracles de plusieurs saints d'Italie; treize livres d'Épîtres, où
il a tracé le tableau vivant de son époque.

Saint Grés^oire tcirmina sa vie le 12 mars 604.

XXXIII
Le moine Grégoire et les esclaves anglais.

Nous complétons la notice sur saint Grégoire par un trait


de sa vie qui se rapporte aux premières années de sa retraite
au monastère de Saint-André, et dont nous empruntons le récit
à un de ses anciens biographes ^ Dans l'âme du jeune moine
nous voyons éclater déjà cette flamme de zèle qui devait rem-
plir le monde.

Quadam cum, advenientibus nuper negotiato-


die,
ribus, multa venalia in foro Romanae urbis fuissent
proposita, multique ad emendum undique confluxissent,
contigit et Gregorium virum Deo dignissimum praelerire :

qui cernens inter pueros corpore candidos, forma


alia
pulcherrimos, vultu venustos, capillorum quoque nitore
perspicuos esse vénales, interrogavit mercatorem de qua
patria illos attulisset. Ille respondit De Britanniae insula,
:

cujus incolarum omnium faciès simili candore fulgescit.


Gregorius dixit Christiani sunt iidem in.sulani, an adhuc
:

paganis ^ tenentur erroribus implicati ? Mercator respon-


dit :Non sunt Christiani, sed paganis tenentur laqueis
irretiti. Tune Gregorius acriter ingemiscens: Heu, proh

^ Jean, diacre (ie l'Église romaine


,
campagnes, in pagos ; d'oîi le nom
BOUS le pape Jean VIII. de païens, pagani, donné aux ado-
2 Dès le ve siècle, l'idolâtrie rateurs des faux dieux.
s'était surtout réfugiée 'lans les
SAINT GREGOIRE LE GRAND 117

dolor! inquit, quam


splendidas faciès princeps tenebra-
rum nunc possidet, tantaque froiitis species vacuam ab
interna Doi gratia mentem gestat! Rursum interrogavit
quod esset vocabulum gentis illius. Mercalor respondit :

Angli vocantur. At ille


^
Bene, inquit, Angli -, quasi
:

angeli, quia et angelicos vultus habent, et laies in caelis


angeloruin decet esse concives^. Iterum ergo interrogavit
quod notnen iiaberet ipsa provincia. Mercator respondit:
Provinciales illi Deiri"^ vocantur. Et Gregorius Bene, :

inquit, Deiri, quia de ira sunt eruendi, et ad Christi


gratiam convocandi. Rex, ait, illius provinciae quomodo
nuncupatur? Mercator respondit JEWe vocatur. Et Gre- :

gorius alludens ad nomen, dixit Bene ^, quia rex dicitur :

i^lle Alléluia etenim in laude Greatoris in partibus illis


;

oportet decantari^.
Mox itaque accedens ad Benedictum', apostolicae Se-
dis pontificem, cœpit vehementer expetere ut in Britan-
niam aliquos verbi ministros mitteret. Que cum nemi-
nem ire velle cognosceret semetipsum quoque non ,

dubitavit ingérera dummodo sibi pontifex licentiam


,

comaiodareL. Qui, licet cum magna cunctationetotiuscleri


ac populi^, Gregorium sponte proficisci cupientem abire
permisit, imprecatus ci divinitus prospéra minislrari.
De cujus absentia Romani plurimum perturbati, deli-
berato consilio^, trifarie per loca viae contigua unde ponti-
fex ad beati Pétri basilicam profecturus erat, partiuntur,
eumque turmatim taliter alloquuntur Petrum offendisti, :

Romam destruxisti, quia Gregorium dimisisti. Quibus


^ Angli, les Angles, peuple de ^ Voir la note 1 de cette page.
Germanie, originaire des bords de Bene ( sous-entendu est) a C'est
^ :

l'Elbe. Ils passèrent dans la Bre- bien, que le roi...» Les classiques
tagne au vie siècle et y fondèrent
, disaient en ce sens bene est quod, :

successivement les trois royaumes et non quia. (Cf. Riemann, § 172.)


de Nortliumbcrland, compose de la ^ Pour comprendre l'allusion, se

Dèirie et de la Bernicie, d'Est" souvenir que le mot allelnia signifie :

Anglie, et de Mercie. c(Jjouez le Seigneur » Rem. t?i !

'^
SouH - entendu vocaniur. laiale i^ouv in laudem : et p. 107, n. 2. .

^
'^
Conclvis^ concito3'en », appar-
((. C'était plutôc Pelage II.
tient an latin de la décadence on : 8 Licet voir p. 42, n. 4.
:

disait simplement, dans la langue Trifarie : la forme usitée est


^

classique, civifi. irifariam.


118 SAINT GRÉGOIRE LE GRAND
sententiis omnino papa^ perterritus, misit continuo nun-
tios, qui virum Domini^ revocarent Gregorium.
Joannis diaconi, sancti Gregorii Magni Vita 1. 1^ ,

c. 21-22.

XXXIV
Merveilles de la prédication chrétienne.
(Mélanges, t. III, p. 203.)

Mais ce que Grégoire ne devait pas accomplir comme mis-


sionnaire, il devait un jour l'accomplir comme pape. A peine
élevé sur la chaire apostolique, une de ses premières pensées
fut pour ce cher royaume des Angles que sa jeunesse avait
rêvé de changer en royaume des Anges ; ei le vénérable Bède
nous racontera, au volume suivant, les résultats merveilleux
de la mission confiée par lui, à cet efîet, au moine saint Augus-
tin et à ses compagnons.
Le saint pape lui-môme laisse souvent se trahir dans ses
écrits avec laquelle il suivait de loin les
l'ardeur intérieure
progrès et les succès de celte grande œuvre. Nous apporterons
en exemple un passage de son grand commentaire sur Job.
Après avoir, sous l'allégorie des nuées que le texte sacré
nous représente portant la foudre jusqu'au bout du monde,
décrit les elTels de la prédication apostolique, le saint auteur
se prend tout à coup à célébrer, avec un enthousiasme dont
les accents vont nous rappeler certains traits de nos grands
auteurs, cette conversion de l'Angleterre, où saint Augustin
venait de réaliser, sous son inspiration, les miracles chantés
autrefois par les prophètes.

Si voluerit extendere nubes quasi tentorium suum,


et fulgurare lumine suo desupeVy cardines qitoque inaris'-^
operiet. (Job, xxxvi, 29 et 30.)

^
Papa, « le pape. » Nous avons ^ Cardines maris, « les confins
pourtant remarqué plus haut, p. de la mer. » Cardo, proprement,
17, n, 6, que ce titre, à l'époque de « gond, y> et de là, en astronomie,
saint Grégoire le Grand, n'était pas « pôle, i> et, par extension, même
incore réservé à l'évêque de Rome. chez les classiques, « région éloignée.
- Virum Domini : cf. p. 125, n. 6. i isolée. »
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 119

Extendil nubes Dominas, dum, mini.-tris suis viam


prsedicationis^ aperiens, eos in mundi latitudinem cir-
cunnquaque diffundit. Bene autem dictum est Quasi ten- :

torium suiim. Tentorium qiiippe in itinere poni solet :

et cum prsedicatores sancli in mundum mittunlur, iter


Deo faciunt...
Et fulgurare lumine suo desuper. Quid enim sentire^
fulgura, nisi miracula, debemusïde qiiibus per Psalmi-
stam diciiur : Fulgura Yniiltijplicabis , et conturhabis eos^.
(Ps. cxLiii, 6.) Per bas ergo nubes lunfiinesuo desuper
fulgurat, quia per praedicatores sanctos insensibilitatis^
nostrae tenebras etiam miraculis illustrât.
Cumque nubes pluunt, cumque mira-
istse ^ verbis
culis vim coruscse lucis aperiunt^, extremos etiam mundi
termines in divinum amorem convertunt. Unde recte
subditur Cardines quoque maris operiet. Quod facien-
:

dum quidem Eliu' vocibus audivimus, sed auctore Deo


jam factum cernimus. Omnipotens enim Dominus corus-
cantibus nubibus cardines maris operuit, quia emican-
tibus prœdicalorum miraculis ad fidem etiam termines
mundi perduxit. Ecce enim pêne cunctarum jam gentium
corda penelravit: ecce in una fide Orientis limitem Occi-
dentisque conjunxit: ecce lingua Britanniœ, quae nil aliud
noverat, quam barbarum frendere^, jamdudum in divinis
laudibus Hebraeum cœpit Alléluia resonare. Ecce quon-
dam tumidus, jam substratus sanctorum pedibus servit
Oceanus ^ ejusque barbaros motus, quos terreni princi-
,

^ mots prsedicatio, prœdi-


Sur les j
^ Aperire, ici, (r manifester, faire
cator, employés absolument, voir éclater aux yeux. »
plus haut, page 104, note 4. \
"^ Eliu, nomde l'un des trois
2 Sentire, dans le sens intellec- interlocuteurs de Job, celui aux
tuel «Que devons -nous entendre
: discours de qui est emprunté le
par ces éclairs?... » texte que le saint docteur commente.
Selon la version des Septante.
"^
® Freudere, dans le sens neutre,
^ InseiiHitilis, insciisibilitas,
ex- « grincer, gronder, frémir.» L'em-
prossions postérieures à l'époque clas- ploi de l'accusatif neutre h'xrhariitn
Bique. Ija première se rencontre déjà avec un verbe intransitif est une
dans Lactance (Div. Inst.,\l, 13); tournure poétique qui s'accorde bipn
la seconde, dans Claudien Mamert. avec le ton général de tout le pas-
{De Anima, I, 3.) sage. (Cf. Riemann, § 35, c.)
^ Istœ: cf., p. 10, n. 5. ' '-^ a Allez donc, saint vieillard, »
120 SAINT GREGOIRE LE GRAND
pes edomare ferro nequiverant, hos pro divina formidine
sacerdotuQi ora simplicibus verbis ligant et qui cater- ;

vas piignantium infidelis nequaquam metuerat, jam nunc


fidelis humilium linguas timet.

Moralium in expositionem beati Job, 1. XXVII, c. 11.

XXXV
Souvenirs du cloître.

Ces derniers accents, si pleins d'éloquence, nous révèlent


Tâme du pontife, continuellement dévorée par la flamme du
zèle apostolique et pour laquelle le monde semblait trop petit.
Mais ce zèle ne l'empêchait pas pourtant de reporter ses
regards vers ces douces années pendant lesquelles il avait
pu, après ce qu'il appelait sa conversion goûter, sous la forte
^

et suave discipline de saint Benoît, le charme du silence et


de la "prière. Il y revient, au contraire, très souvent, dans ses
lettres et dans ses livres. Le livre, en particulier, des Dialogues^
qu'il composa, en 593, sur la vie et les miracles des anciens
Pères d'Italie, n'a, au fond, point d'autre objet que de procurer
à l'âme du pieux pasteur une douce diversion au.x inquiétudes
de sa charg-e et de la retremper aux sources mêmes oia elle
avait puisé l'amour des choses de Dieu. C'est lui-même qui
nous l'apprend dans un prologue à la manière antique qui ouvre
le dialogue, et qui touche par le ton de grave mélancolie dont
il est empreint.

Quadani die nimiis quorumdain secularium * tumul-

B'écrie Fénelon dans son Sermon étaient employés dans la langue ec-
pour la Site de l'Epiphanie, « tra- clésiastique pour désigner le temps,
verser encore une fois l'Océan étonné les choses du temps ,
par opposition
et soumis. )> Et Bossuet, célébrant à l'éternité. De là une nouvelle
les voyages de la reine d'Angle- acception du mot secularis, pour
terre, nous la représente voyant, désigner les laïques, les « séculiers »,
pour ainsi dire, (c les ondes se cour- obligés par leur condition d'apporter
ber sous elle, et soumettre toutes leurs soins aux choses du temps,
leurs vagues à la dominatrice des par opposition aux clercs et aux
mers. » moines que leur vocation voue en-
,

* Nous avons déjà vu (page 7, tièrement aux choses de Dieu.


note 6) que secalum et ses dérivés
,,

SAINT GREGOIRE LE GRAND 421

plerumque cogi-
tibus depressus, quibus in suis* negotiis
mur solvere etiam quod nos certum est non debere^,
secrelum locum petii amicum maeroris, ubi omne quod
de mea mihi occupatione displicebat, se patenter osten-
deret, et cuncta quae infligere dolorem consueverant
congesta ante oculos licenter venirent.
Ibi itaque cum afflictus valde et diu tacitus sederem,
dilectissimus filius meus Petrus diaconus affuit, mihi a
primaevo juventutis flore amicitiis^ familiariter obstrictus,
atque ad sacri verbi indagationem socius. Qui gravi exco-
qui cordis languore me intuens, ait: Numquidnam'* novi
tibi aliquid accidit, quod^ plus te solito mœror tenet ?

Cui inquam Maeror, Petre, quem quotidie patior,


:

et semper mihi per usum vêtus est, et semper per aug-


mentum novus. Infelix quippe^animus meus occupationis
suae pulsatus vulnere, meminit qualis aliquando in mona-
sterio fuit"^, quomodo ei labentia cuncta subter erant^

^ L'emploi du réfléchi ne peut mais qui s'établit de lui-même par


se justifter
ici qu'en traduisant l'invincible nécessité de^» choses.
<ï dans leurs propres affaires ». Voir ^ Dans la langue classique, ami-
Kiemann, § 9, b. Le môme gram- citia n'a de plurielque lorsqu'il est
mairien remarque ailleurs très jus- employé, par métonymie, dans le
tement que c'est l'extension exagé- sens concret d' amis ».
c:

rée de cet emploi de suus dans le ^ Nam après un pronom ou un

sens do « son propre » qui a amené adverbe Interrogatif rend l'interro-


le latin vulgaire « à employer siium gation plus pressante c'est ainsi
:

tout à fait au lieu de ejun : d'où qu'on rencontre dans Cicéron num-
l'emploi français de son, sa, ses, quisnam pour numquis. (Cf. Rie-
qui ne sont plus que de simples adjec- mann, § 275, rem. 2.)
tifs possessifs sans aucune idée de ^ Quod, dans le sens très classique

réflexion ». {Étude sur la langue de « pour expliquer, pour justifier


de Tite-Live, p. 128.) ce fait que... » (Cf. Riemann , § 172
Cette remarque de saint Gré-
'^
rem. 4, l>. ) Notre langue a d'ail-
goire peint d'une manière vive la leurs retenu cette tournure com-
situation de Rome pendant toute la mode « Qu'avez -vous donc, que
:

période des invasions. Abandonnée vous ne mangez point? » (Boileau,


la plupart du temps par ses chefs Sat. IV, 116.)
naturels, la société civile prit l'habi- 6 Cf. Riemann, § 275, rem. 3.

tude de recourir en tout, dans ces ^ Nous avons déji^ rappelé plu-
temps de crise, à la seule autorité sieurs fois que la langue classique
qu'elle retrouvait debout. C'est là réclame, dans les interrogations in-
une des origines du pouvoir tem- directes, le second verbe au sub-
porel des papes, qui, à proprement jonctif. Nous avons vu aussi qu'elle
parler, n'eut pas besoin d'être établi, réclamerait la phrase inflnitive, au
,

122 SAINT GREGOIRE LE GRAND


quantum rébus omnibus quae volvuntur eminebat; quod
nulla nisi cselestia cogitare consueverat; quod etiam reten-
tus corporc ipsa jam carnis claustra contemplatione trans-
ibat; quod mortem quoque, quae pêne cunctis pœna est,
videlicet ut ingressum vitae et laboris sui praemium
amabat. At nunc ex occasione curas pastoralis secularium
hominum negotia patitur, et, post tam pulchram quietis
suae speciem terreni actus
, pulvere fœdatur. Gumque
*

se pro condescensione^ multorum ad exteriora sparserit,


etiam cum interiora appétit, ad hsec procul dubio minor
redit.
Perpendo itaque quod tolero perpendo quod amisi-;
,

dumque intueor illud quod perdidi, fit hoc gravius quod


porto. Ec(5e etenim nunc magni maris fluctibus quatior,
atque in navi mentis tempestatis validas proceilis illidor;
et, cum prioris vitae recolo^, quasi post tergum ductis
oculis viso litore suspiro. Quodque adhuc gravius est,
dum immensis fluctibus turbatus feror, vix jam portum
videre vaieo quem reliqui : quia et ita sunt casus mentis,
ut prius quidem perdat bonum quod tenet, sic tamen
ut se perdidisse meminerit; cumque longius recesserit,
etiam boni ipsius quod perdiderat obliviscatur; fitque ut
post neque per memoriam videat, quod prius per actio-
nem tenebat. Unde hoc agitur quod praemisi quia cum :

navigamus longius, jam nec portum quietis quem reli-


quimus, videmus.
Nonnunquam vero in augmentum mei doloris adjun-
gitur, quod quorumdam vita, qui praesens seculum"^ tota
mente reliquerunt, mihi ad memoriam revocatur. Quorum

lieu de la tournure quod nulla.., ^Recolo gouverne régulièrement


que l'auteur emploie Bubséquem- l'accusatif mais saint Grégoire a
;

ment. suivi l'analogie des verbes expri-


^ Actus dans le sens de <( fonc-
y mant l'action de se souvenir, lesquels
tions», très fréquent dans la langue se construisent ordinairement avec
classique. le génitif.
2 Condcscendere, condescensio ^
^Seculum, dans le sens indiqué
dans le sens de « condescendre, au commencement do ce fragment:
condescendance» n'appartient qu'ù le « siècle», par opposition h l'état

la latinité ecclésiastique. Midio- ecclésiastique ou la vie religieuse.
rum, gén. de l'obiet.
-

SAINT GREGOIRE LE GRAND 123

dum culmen adspicio, quantum ipse in inOmis jaceam


agnosco quorum plurimi conclitori suo in secretiore vita
:

placueruiit, qui, ne per humanos aclus a novitate mentis ^

veterascerent, eos ^ omnipotens Deus hujus mundi labo-


ribus noiuit occupari.
Sed jam quse prolata sunt, melius insinuo ^, si ea quae
per inquisitionem ac responsioncm dicta '*
sunt, sola
nominum praenotatione^^ distinguo.
Dialogorum de Vita et miraculis Patrum Ilalîcorum,
1. I, prœfatio.

Et le dialogue commence, tout parsemé de vieux récits, qui,


par leur caractère merveilleux, efTarouchent un peu la critique
moderne, mais qui peuvent néanmoins la braver sans trop de
crainte, ainsi que le P. Denys de Sainte -Marthe le démontre
dans sa préface et que M. Charles Lenormant Ta remarqué
depuis dans sa leçon sur saint Benoît, auquel est consacré
tout le deuxième livre.
C'est à ce deuxième livre que nous allons emprunter le récit
Buivant, que sa grâce naïve et touchante a rendu populaire.

XXXVI
Dernière entrevue de saint lienoît
et de sainte Scholastique.

( Mélanges, t. III, p. 213.)

«Saint Benoît avait une sœur, nommée Scholastique, née le


même jour que lui. Ils s'aimaient comme s'aiment souvent deux

* Novitas mentis locution em-


f
riens appellent anacoluthe, et qui
ployée par saint Paul (Rom., vn, 6), se rencontredans toutes les langues.
^ Insinuaref « faire entendre. )^
et qui amène naturellement l'exprès
sion*lmagée veterascerent. Voir plus haut, page 106, note 2.
- Qui... cos : exemple de tournure ^ Per inquisitionem ac responsio-

interrompue, comme dans ces vers nem, « par demandes et par répon-
de Corneille : ses. i>

Tûutos les dignités que tu m'as de- PrsenotatiOy mot Inusité dans
^

mandées , lalangue classique, mais régulière-


Je te les ai sur Tlieure et sans peine ment formé du verbe prcviwtare
accordées. « noter, indiquer devant. »
C'est la figure que les grammai-
^
,

124 SAINT GREGOIRE LE GRAND


jumeaux, avec la passion de Tamour fraternel mais ils aimaient ;

tous deux Dieu par-dessus tout. Plus tôt encore que son frère
Scholastique s'était consacrée à Dieu dès l'enfance, et, en
devenant religieuse, elle avait préparé une patronne et un
modèle à l'innombrable famille de vierges qui devait recon-
naître, adopter et suivre les lois de son frère. Elle le rejoignit
au Mont-Cassin, et se fixa dans un monastère au fond d'une
vallée toute proche de la sainte montagne. Benoît la dirigeait
de loin, comme il le faisait, d'ailleurs, pour beaucoup d'autres
religieuses des environs. Mais ils ne se voyaient qu'une fois
par an et alors c'était Scholastique qui sortait de son cloître
;

et venait trouver son frère. Lui, de son côté, allait au-devant


d'elle ils se rejoignaient sur le flanc de la montagne, non loin
:

de la porte du monastère, en un lieu qu'on a longtemps vénéré.


C'est là qu'eut lieu, en leur dernière rencontre, cette lutte

de l'amour fraternel avec l'autorité de la règle, qui est le seul


épisode connu dé la vie de sainte Scholastique, et qui a suffi
pour assurer à son nom un impérissable souvenir. »

1. venire consueverat. Ad
Ad eum semel pcr annum ^

quam vir Dei non longe extra januam in possessions


monasterii^ descendebat. Quadam vero die venit ex more,
atque ad eam ciim discipulis venerabilis ejus descendit
frater : qui totum diem in Dei laudibus sacrisque collo-
quiis ducentes, incumbentibus jam noctis tenebris, simut
acceperunt cibos.
Cumque adhuc ad mensam sederent, et inler sacra
coUoquia tardior se hora protraheret, eadem sanctimo-
nialis^ femina soror ejus eum rogavit, dicens Quaeso te* :

ne ista^ nocte medeseras, ut usque mane de cselestis vita^


gaudiis loquamur.

* On dit plus ordinairement semel langue chrétienne a tiré du subs-


m anno
o
sanctimonia
tantif très classique
- MonasteriU7n y « monastère, » « sainteté, religion. »
du grec (JLOva(7Tr|piov, lequel dérive ^ Quceso, construit dans le sens
du verbe [xovaJ^o), « vivre seul. » transitif, avec l'accusatif, appar-
L'auteur va employer bientôt dans tient à la langiue familière. (Cf.
le même sens le mot célla^ que nous Riemann, § 31 , a.)
avons déjà rencontré dans Cassien. ^ Ista : nous avons déjà signalé
(Voir page 82 note 3. ) , bien des fois l'emploi abusif de ce
^ Sanctimonialis y « saint, reli- démonstratif revoir p. 10, n. 5.
:

gieux » c'est un adjectif que la


;
SAINT GREGOIRE LE GRAND 125

Cui ille respondit Quid est quod loqueris, soror


: ?
Manere extra cellam nullatenus^ possum.
Tanta vero erat caeli serenitas, ut nulla in aère nubes
apparcret. Sanctimonialis autem femina cum verba fra-
tris negantis audisset, insertas digitis manus super men-
sam posuit, et caput in manibus omnipotentem Dominum
rogatura declinavit.
Cumque de mensa levaret caput, tanta coruscationis ^
et tonitrui virtus, tantaque inundatio pluvise erupit,
ut neque venerabilis Benedictus, neque fratres qui cum
60 aderant extra loci limen que ^ consederant, pedem
movero potuissent. Sanctimonialis quippe femina caput
in manibus declinans, lacrymarum fluvios in mensam
fuderat, per quas serenitatem aeris ad pluviam traxit.
Nec panlo tardius post orationem inundatio illa secuta
est; sed tanta fuit convenientia orationis et inundationis,
ut de mensa caput jam cum tonitruo levaret, quatenus"^
unum idemque esset momentum, et levare caput, et plu-
viam dcponere^.
Tune vir Dei^intercoruscos et tonitruos ^ afque ingentis
pluvise inundationem videns se ad monasterium non posse
remeare, cœpit conqueri contristatus, dicens Parcat : tibi
omnipotens Deus, soror quid est quod fecisti ?
:

^ Cf. p. 105, n. 4. tifou d'un pronom.


2 Les classiques emploient verbe
le Quatenus, dans un sens ana-
^
coriiscare et l'adjectif corusciis pour logue à ut : voir Max Bonnet, le
exprimer le mouvement vibrant de Latin de Grégoire de Tours, p. 328,
l'éclair de là, dans les âges posté-
: n. 3.)
rieurs, les substantifs corusciis, co- ^ Dcpo7).ere , <( tomber , » dans le
ruscum pour désigner
et coruscatio, sens neutre : acception inusitée dans
1' « éclair » môme. Quand au subs- les classiques.
tantif virtus, il ne se dit au propre Vir Dei,
^ (( l'homme do Dieu »,
que des qualités de l'homme mais ; c'est-à-dire Thomme
consacré à
Cicéron nous avertit qu'on peut le Dieu tournure familière à la langue
:

transporter par abus, c'est-à-dire sainte et qui peut se rapporter à


par catachrèse, aux noms d'animaux l'emploi du gén. pos^c.••sif. (Cf. I Tim.,
et de choses « Nec arboris, nec
: VI. 11.)
equi virtus (in quo abutimur noml- "^
La langue classique ne connaît
ne)... » iLcg., I, XVI, 45.) pour ce mot que les formes toni-
^ Dans la question îi&j, la prépo- trus us ou tonitruum, ui. Mais
,

sition in se sous -entend avec le tonitruus, ui, se rencontre déjà dans


mot locus accompagné d'un adjec- saint Jérôme. {Ep. ad Pamm., XIV.)

4*
126 SAINT GREGOIRE LE GRAND
Gui respondit Ecce te rogavi et audire me nolui-
illa : ,

sti rogavi Dominum meum, et audivit me. Modo ergo si


:

potes, egredere, et, me dimissa, ad monasterium recède.


Ipse autem exire extra tectum non valens, qui remanere
sponte noluit, in loco mansit invitus. Sicque factum est,
ut totam noctem pervigilem ducerent, atque per sacra
spiritalis vltse coUoquia sese vicaria relatione^ satiarent.

Ibid., 1. II, c. 33.

<( Saint Grégoire, qui nous a conservé ce récit, ajoute qu'il


ne faut pas s'étonner si la volonté de la sœur fut plutôt exaucée
par Dieu que celle du frère, parce que des deux c'était la sœur
qui avait le plus aimé, et qu'auprès de Dieu plus on aime, plus
on est puissant.
« Au matin ils se quittèrent pour ne plus se voir en cette

vie. Trois jours après, Benoît, étant à la fenêtre de sa cellule,


eut une vision où il vit passer l'âme de sa sœur sous la forme
d'une colombe. Ravi de joie, sa reconnaissance éclata en chants
et en hymnes à la gloire de Dieu. Il envoya aussitôt chercher
le corps de la sainte, qui fut transporté au Mont-Cassin et placé
dans le sépulcre qu'il avait déjà fait préparer pour lui-même,
afin que la mort ne séparât point ceux dont les âmes avaient
toujours été unies en Dieu 2. o

XXXVII
Hymne pour le saint temps du Carême.
(Mélanges, t. III, p. 222.)

Dans tableau sommaire que Bossuet nous a tracé du règne


le
de saint Grégoire le Grand, il a oublié de nous signaler son
zèle pour la liturgie.
De bonne heure il en avait puisé l'amour dans le cloître où
il s'était formé aux vertus du sacerdoce, et toute sa vie ce fut

son œuvre de prédilection.

^ Relatio, de referre, pris dans le locutions invîcem vicissim qui se


, ,

€ens de ce rapporter, raconter ». — prennent dans le même sens.


VicariuSysa, um, « alternatif, » 2 Les Moines d' Occident t. II,
^

acception inusitée dans la langue page 39.


classique, mais indiquée par les
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 127
Pour sauver les traditions de Tart du chant, si nécessaire"
aux pompes du culte, il en fonda une école qui, par Teiïet des
relations que la musique avait conservées avec les autres arts
libéraux, devint, nous dit M. A. -F. Ozanam, le siège d*un <i

enseignement théologique et littéraire qui durait encore au


IX» siècle*. 11 ne dédaignait pas d'y présider lui-même, et
»)

Ton montre encore la férule dont il se servait pour corriger


l'indocilité de certains élèves et les ramener à la note.
Mais il s'occupa surtout de mettre la dernière main a la
coordination des formes liturgiques, revisant, nous dit Jean
le Diacre, et complétant l'œuvre de ses prédécesseurs: mulla
subtrahens, pauca convertens, nonnuUa vero adiiciens 2 De ce
travail sont sortis le Sacramentarium , le Responsoriate VAn- ,

iiphonarius, le Liber gradalis, que Ton trouve dans ses œuvres,


et qui forment « le monument le plus auguste de la science
liturgique ^ ».

On lui quelques hymnes que l'Église a con-


attribue aussi
servées dans son office, et dont nous allons citer la plus connue.
Le grand Corneille nous en fournira la traduction, où, à côté
de quelques négligences, nos jeunes lecteurs admireront
quelques-unes des ordinaires fiertés de son génie.
Le rythme est celui qui se rencontre le plus souvent dans
les hymnes de l'Église l'iambique dimètre régulier.
:

Audi, bénigne Conditor,


Nostras preces cum fletibus,
In hoc sacro jejunio
Fusas quadragenario.
"^

Scrutator aime cordium.


Infirma tu sois virium^ :

Ad te reversis exhibe
Remissionis gratiam.
Multum quidem peccavimus,
Sed parce confilentibus :

Ad nominis laudem lui


Confer medelam langui dis.

* La Civilisation chrétienne chez pagQ 148.


7es Francs ^ch. ix, les Écoles. ^ Bossuet a dit pareillement :

- Joau. Diac. 5. Gregorii papœ Versez des larmes avec des prières.
'X >)

Yita, 1. II, c. 17. ^ Infirma virium. (Cf. p. 71,


^ Les Moines d'Occident^ t. II, 11. 6.^
128 SAINT GREGOIRE LE GRAND
Sic corpus extra* conteri
Dona per abstinentiam,
Jejunet^ ut mens sobria
A labe prorsus criminum.
Prœsta, beata Trinitas,
Concède, simplex Unitas,
Ut fructuosa sint tuis
Jejuniorum munera.

TRADUCTION
Toi dont seul vouloir règle nos destinées,
le
Sei.G:neur, reçois nos vœux, écoute nos soupirs:
Jusqu'à toi par le jeûne élève nos désirs,
Durant ces quarante journées.
Tu lis au fond des cœurs, tu vois ce qui s'y passe;
Tu connais notre faible et nos manques de foi :

Pardonne à des pécheurs qui recourent à toi,


Ne leur refuse pas ta grâce.

A force de pécher notre âme est toute noire.


Mais laisse à ta bonté désarmer ses rigueurs ;

Si nous te demandons remède à nos langueurs,


Ce n'est que pour chanter ta gloire.
Si du jeûne au dehors la sévère abstinence
Abat notre vigueur, défigure nos traits,
Fais qu'au dedans de Tâme un jeûne de forfaits
Ramène la convalescence.

Immense Trinité, qu'aucun ne peut comprendre,


Glorieuse Unité par qui tout est produit,
A les adoraleurs daigne accorder le fruit
Que des jeûnes on doit attendre.

* Extra par opposition à mens,


^
^ Jejunare , verbe dérivé de 76*

employé dans le second membre de junus, et qui ne commence à appa-


la phrase. raître que dans Tertuliien.
,

HUGUES DE SAINT-VICTOR
Né en Saxe, vers l'an 1096, Hugues appartenait à l'illtistre
famille des comtes de Blankemburg. Mais la postérité s'est
habituée à le désigner par le nom de la célèbre école de Paris,
où il bonne heure chercher les leçons de la science et
vint de
les exemples de la vie régulière. Dans le nom de cette école
se résume, de t'ait, toute son histoire car, malgré l'éclat dont
;

son enseignement entoura la chaire illustrée déjà par Guillaume


de Champeaux, il sut se dérober toujours aux dignilés du
dehors qui plus d'une fois vinrent le solliciter, et mourut dans
sa chaire, smiple professeur, en 1140.
Hugues de Saint-Victor a beaucoup écrit, et ses livres, qui
semblent être le résumé de ses cours sont comme l'encyclo- ,

pédie du temps*. Mais c'est une encyclopédie chrétienne: la

Noua croyons intéresser nos


^ qui renferment elles-mêmes les
jeunes lecteurs en leurs mettant quatre arts que les écoles groupaient
sous les yeux le plan de celte ency- sous le nom de quadrivium, savoir :

clopédie tel que l'auteur nous le


, l'arithmétique, la géométrie, l'astro-
présente dans ses sept livres Eru- nomie et la musique.
diiionis didascalicœ. •
La science pratique qui a pour
,

La science, qu'il désigne sous le objet les principes de la vie morale,


nom de Philosophie, en entendant comprend l'éthique, l'économique et
ce mot dans le sens général de son la politique, réglant la conduite de
ctymologie {amour de la sagesse), l'individu, de la famille et de la
a quatre principales formes elle est : société.
logique, théorique, pratique et mé- Enfin, les arts mécaniqu£S, char-
canique. gés de pourvoir aux besoins de la
La logique ^ qui est comme l'ins- vie physique, forment eux-mêmes
trument de toutes les autres scien- un trivium et un quadrivium ,
ces, correspond à ce qu'on appelait ayant pour objets l'industrie, la
:

au mo3'en âge le trivium et ren- , guerre, la navigation, l'agriculture,


ferme la grammaire, la rhétorique la chasse, la médecine et les jeux.
et la dialectique. Plusieurs de ces sciences et de ces
La
théorique, science des choses, arts sont encore à l'état d'enfance;
a degrés
trois au sommet, la
: mais leur simple énumération nous
théologie, qui est la science de indique l'activité d'esprit qui régnait
Dieu ; au dessous la physique
, dans ces écoles du moyen âge d'où
qui est la science des choses natu- allait naître bientôt l'université de
relles, et enfin les mathématiques, Paris, laquelle, comme on le voit,
qui ont pour objet les rapports In- portait bien son nom.
telligiljles des choses naturelles et
130 HUGUES DE SAINT-VICTOR
théologie y occupe toujours la place d'honneur, comme Dieu
dans la hiérarchie des êtres, et l'auteur, malgré cette passion
de l'étude et ce zèle de la science qui dévorèrent sa vie, n'hésite
point, dans un traité de Vanilate mundi auquel nous allons
emprunter un fragment, à nous déclarer la vanité de la science
même, quand elle n'a pas pour but de nous conduire à celui
qui est notre unique fin.
Quant à son style, les savants auteurs de V Histoire litiéraire
de la France nous le caractérisent bien en disant qu'il est
« une vive image de la facilité de son génie, de la netteté de

ses idées et de la simplicité de son caractère.


<i On ne trouve chez lui, ajoutent-ils, ni tropes hardis, ni
expressions ampoulées, ni entortillement de phrases: défauts
assez ordinaires aux écrivains de son siècle. Les termes com-
muns et les tours naturels forment toute la parure de son
style. En un mot, sa manière d'écrire serait presque un modèle
dans le genre didactique, si elle était plus soutenue, moins
sèche pour l'ordinaire, et plus dégagée des idiotismes du
temps ^. »>

XXXVIII
Vanité des vanités!
(Mélanges, t. III, p. 507.)

Pour développer cette pensée du sage, Hugues de Saint-


Victor emploie un tour dramatique dont il a pu emprunter
l'idée à saint Cyprien, dans sa fameuse épître à Donat 2. H
suppose les deux interlocuteurs de son dialogue 3 transportés
au haut d'un observatoire, d'où ils voient se dérouler à leurs
pieds toutes les scènes diverses dont se compose la vie humaine.
Cette conception grandiose donne au style de l'auteur, ordi-
nairement simple et uni, une touche énergique qui fait penser,
en plusieurs endroits, à ces fresques émouvantes du Campo

^ Selon notre habitude , nous les les noms de Dindyme et Indalèthe,


ferons remarquer en note, quand ils deux personnages dont le premier
se présenteront. joue le rôle de maître, et le second
^ Voir, dans le volume des Huma- celui de disciple, et qui reparaissent
fragment intitulé le monde
nités, le : dans plusieurs autres ouvrages da
païen au iii« siède. notre auteur.
3 Ces deux interlocuteurs portent
HUGUES DE SAINT-VICTOR 131

sanio de Pise, où le pinceau d'Orcagna nous fait assister aussi


au grand drame de la vanité des choses humaines.

Dindymus. —
Quia igitur ea quae tibi demonstralurus
sum Garnis oculus simul comprehendere non potest, ad
hanc visionem non carnis,sed cordis oculus^ prœparandus
est. Constitue igitur te quasi in quadani mentis spécula'^,
et ejus aciem in aream^ hujus mundi circumquaque lus-
trandani dirige, ut totus contemplanti coram positus sit
nmundus, et inde tibi universa demonstrabo, quae prias
vel non visa ignorasti, vel visa non quomodo oportuit
considerasti.
Indalethus. —
Respicio et considero, et quid in his
omnibus demonstrare velis, exspecto.
D. —
Quid vides?
I. —
Navigantes video* in mari, et magnam tranquil-
litatem maris, magnamque serenitatem aeris: ventis quo-
que secundis leniter spirantibus, optato cursu navigium
ferri viros autem per navem discumbentes ad epulas et
:

canentes in lyris et tibiis et citharis, omni génère dulcis


cantilenae audilum mulcentes ipsis etiam aquis melodia
:

^ Cordis oculus, expression de centium faciès, et, oculis in divtrsa


saint Paul (Eph.,i, 18), que l'auteur porrectis, Ipse a terreuis contacti-
oppose à carnis oculus. Remarquer bus liber, fluctuantis mundi turbi-
que cette dernière expression ne nes intuere. » Cicéron lui-même
signifie pas (( rœil de cliair » ( il fau- nous dit quelque part « lu hac
:

drait pour cela l'ablatif avec ex ou custodia, et tanquam in spécula


l'adjectif), mais « l'œil de la chair », collocati sumus, ut... {Phil., VII,
i)

en prenant, selon les habitudes de 7.) Cf. Fam., iv, 3.


la langue chrétienne, la chair pour ^ Nous remplaçons arcam, que

le corps entier, par opposition à portent les différentes éditions, et


l'âme désignée par le cœur. —
Quant qui est évidemment le résultat d'une
au verbe comprehendere, 11 s'ap- faute de copit-te par arfam, qui
,

plique très bien à la vue de Tesprit, présente un sens très naturel a le :

mais on le rencontre rarement em- théâtre, la scène de ce monde »,


ployé pour la vue corporelle. acception très usitée dans les classi-
- Sur le sens de quadam, voir ques. Nous avons déjà donné le sens
plus haut, page 55, note 2. —
Quant propre d'area, page 20, note 1.
à l'image elle-même, comparer le * Video régissant à la fois des

passage correspondant de saint Cy- substantifs à Taccnsatif et des pro-


prien aPaulinper te crede subduci
: positions infinitives: irrégularité de
in montis ardui verticera celsiorem ;
construction assez fréquente dans,
spcculare iude rcrum infra to ja- les auteurs.
132 HUGUES DE SAINT-VICTOR
resultantibus, pisces maris grèges circumducere et exsul-
tantibus alludendo laetitiam augere ^
D. — Quid-tibi videtur?
I. — Quid? nisi magnum gaudium, magna jucunditas,
et (siesse posset diuturna) magna félicitas^.
B. — ïstud ergo propter quod^.mundus placettibi?
est,
T. — Et cur displicere debeat ignoro.
B. — Fige paulisper oculum, et noli declinare intuitum
dum videas fmem.
I. — Persequor euntes, et quid sequatur exspecto.
B. — Quid vides?
/. — Timeo dicere,quod tamen celare non possum.
B. — Quid igitur vides?
/. — Video undique nigrescere C3elum,et acri venlorum
concursu nubes agitariet conturbari, mare fluctibus intu-
mescere et quasi ab imo sursum fundo lotum in cumulum
ferri. Heu quid laudavi ?
!

B. —
Quid est?
I. — miseri, quid vobis cum mari'^? Quare fallaci
sereno credidistis? Quare in dubio securi fuistis ? Quare
tranquillitatem œquoris suspectam non habuistis ? Quare
perfido elemento vitam vestram committere non timuistis?
Quare soliditatem litoris deseruisLis? Quare securum iter
in terra non tenuistis? Quid vobis lucra tanto periculo
acquisita? Ecce quam exiguum bonum secuti estis, et ecce

^ Souvenir de plusieurs beaux Exspectanda dies hoiiiini, dicique beatus


Aute obitum nemo supreinaque fanera
"passages de Virgile (Georg., IV,
débet.
430-432 ;^n., VIII, 673 et 674), dont
(J/e/., III, 137.)
Fénelon nous a laissé une belle imi-
en nous dépeignant au ^ Cette tournure, analogue à notre
tation ,

VIII» livre de son Télémaque, l'effet construction française, est familière


produit sur les monstres marins aux bons auteurs, pour insister sur
par les doux chants d'Achitoas. une idée qui vient d'être exprimée.
2 Gradation bien ménagée et ame- « Hoc illud est, quod T^c;ophrastus

nant naturellement la parenthèse. sustinere non potuit, )^ dit Cicéron.


Gaudium et jucunditas peuvent, en (Tusc, V, viii).
^ Quid (sous-ent. negotii, rei)
effet, dé.signer des impressions pas-
sagères, tandis que ]â félicité suppose vohis cum mari ( sous - ent. est ) ?
la constance. On peut appliquer au ellipse d'un usage général en latin.
mot felix ce qu'Ovide disait de son De même, quelques lignes plus
»ynon^ me bcatus : loin Quid vobis (sous-ent. prosunt)
:

Ultima scmper lucra tanto periculo acqfiisitaf


HUGUES DE SAINT-VICTOR 133

quantam calamitatem incurristis ^ et quia verum malum,


quod vobis imminebat, providere noluistis, ab appetitu
fallacis boni, qui vos trahebat, animos non cohibuistis?
infelices et miseri^! Ecce illa laetitia vestra quomodo
tam cito mulata est, et vita vestra ad quam miseriam
devoluta est Prius vobis inaniter exsultantibus pisces
!

maris alluserunt, nunc vos naufragos et miserabiliter


abjectos pisces maris in pastum accipiunt.
D. — Quid videtur? quale est hoc opus hominum?
libi

/.— Vanitas est, et vanitas vanitatum ^.

D. — Gonverte te nunc ad aliud, et vide.


/.— Conversus sum, et video.
D. — Quid vides?
/.— Video homines pergentes viam suam multis et
^

magnis mercibus onustos, camelos innumerabiles onera


diversa portantes plaustra plurima et bigas non paucas
,

in comitatu euntium^: omnem speciem pigmentorum


atque aromatum ibi video, omnia gênera pretiosarum ves-
tium agnosco, ingentes massas metallorum omnium et
omnem lapidem pretiosum ibi conspicio, equos et mulos
et mancipia^, grèges armenlorum et pecorum, absque
numéro.

^ Dans la langue classique on dit gages, fourgons ; bigas, chars à


plutôt In quantam calamitatem
: deux chevaux pour les personnes ;

incurristis^ in comitatUj^en caravane,» accep-


^ Infelices et miseri: gradation tion usitée dans les historiens latins.
bien observée, alnfelicitas est l'état ^ Equos et mulos et mancipia :

en lui-même de celui qui souffre, nous voyons les esclaves associés


et miseria est ce môme état par aux chevaux et aux mulets c'est :

rapport aux autres personnes en que, selon la remarque de Barrault


tant qu'elles en ont pitié, d (Bar- (page G79), mancipium désigne
rault, page 694.) l'esclave dans le sens économique ,
^ Vanitas va)iitatum : sur le sens comme possession et marchandise.
de cette tournure biblique, voir plus — Quant à l'alliance de mots qui
haut page 20 note 4.
,
, suit immédiatement, grèges ar-
^ Homines
, pris dans un sens inentoi'um...j elle parait
pléonas-
général, comme nous dirions en tique ; elle de
Cicéron, qui
est
français « Je vois des gens..., »
: dit quelque part : « Casdit grèges
tandis que l'expression viri, qui va armentorum reliquique pccoris. d
être employée bientôt, désigne les (/'/il?., III, XII.) Grex désigne sim-

hommes par opposition aux femmes. plement le troupeau, comme col-


^ Plaustra^ voitures pour les ba- lection d'animaux, et les deux autres
,

134 HUGUES DE SAINT-VICTOR


D. — Unde
putas * isti veniunt, aut quo vadunt?
/. —Videtur quod^ homines deregione longinqua^ adve-
niant, et omnes hasrerum copias in exterasnationes lucri
causa commutandas traducant. Apparent autem viri fer-
ventes et alacres, et, quantum ex ipso eorum gaudio datur
intelligi ^, prospère incedentes.
D. — Quid tibi videtur ?
I. — Studium satis laboriosum ego video sed rerum ;

novitas et lucri cupiditas dulcia laborantibus solatia prae-


stant.
D. —
Exspecta, et videbis tantus labor quantum capiat
fructum.
I. —
Fructus praesens est, si permanens esse potest^.
D. — Sustine^ parumper: quod futurum est cito veniet.
I. — Jam longius processerunt.
J).— Quid vides?
J. — Guneum armatorum de fauce prodire ego video,
"^

et timeo ne insidiae sint.


jD. — Timor tardus dolorem non effuc(iet.
/. — Uno pariter impetu descendunt, et quasi viri latro-
nes ad diripiendam praedam veniunt. Jam viaiores nostros
anxios et trementes circa sarcinas suas conglobari video,
arma capessere quemque regione sui oneris ^ adventum
,

expressions déterminent la nature sens de « permettre, donner la fa-


de ces animaux, armentum dési- culté de... »
gnant le gros bétail, et pecus, oris, ^ Prœsens est, si... « Il est pré-
le petit. Traduire donc des trou- : «. sent, si il peut être dura-
toutefois
peaux de gros et de petit bétail. » ble ; tournure vive, rappelant
»
^ Putas, proprement, <i penses- d'une manière plus expressive la
tu ? » est employé dans la langue pensée déjà énoncée plus haut, qu'il
de la Vulgate comme simple parti- n'y a de bonheur réel, que celui
cule interrogative. qui est durable.
2 Videtur quod : voir page 23 ^ Sustine, « attends d selon le :

note 3. sens Indiqué plus haut, page 19,


^ De regione longinqua, et plus note 4.
bas , de fauce prodire : la préposi- * Cuneus corps de soldats dis-
,

tion de se rencontre assez souvent posé en forme de coin Liv. XXII, :

dans les bons auteurs pour exprimer 47; Veg. Mil, III, 19. Quant à
l'idée d'élbignement. l'ablatif singulier fauce, tout à fait
^ Le verbe dare est employé par inusité en prose, 11 se rencontre
les poètes, et même par les prosa- quelquefois dans les poètes.
teurs de l'âge d'argent, dans le ® Regione sui oneris « du côt6 ,
HUGUES DE SAINT-VICTOR 135

hostium exspectare, omnia circumspicere nulluni homi- :

nem prœter eos hinc aut illinc patereS loca circum omnia
longe lateque déserta esse, omnem hominum conversatio-
nem^ procul consistere, auxilium nullum vel^ sperari
posse undique hosles concurrere une animo impetum
; ,

facere, multitudine plures, cupiditate fortes^, solitudine


audaces. Quid, miseri frustra contenditis? Quid resisti-
,

lis?Quid in suprême periculo constituti,vitam cum rébus


perdere vultis? Hei mihi Jam alios necari, alios spoliari
!

prospicio alios mortuos cadere, alios vix nudos effugere


;

video. Sed utrum sic cadentes, an sic efTugientes magis


miseros dicam,ignoro illi enim moriendo a miseria libe-
:

rantur, isti mortem effugiendo ad alteram miseriam reser-


vantur. Quos potius plangam? quos magis arguam ?
Plangam morientes , et arguam fugientes. Nonne etiam
reclissime et illi de tali morte arguendi, et isti ^ de tali
fuga plangendi sunt? quia et illos in mortem miseram
traxit avaritia, et istos fugientes a morte excipit morte
major miseria. *

D. —
Quid tibi videtur? quale est hoc opus hominis?
/. — Vanitas est, et vanitas vanitatum.

Puis, la scène change encore. D'autres tableaux se déroulent :

les joies de la famille, et les satisfactions de la propriété;


l'amour de l'élude et les enivrements de la science... Et au bout
de tout cela, toujours Tinévilable refrain par lequel se termine
Vhymne des joies humaines: Vanité !

Parmi ces tableaux, nous détachons le dernier, intéressant


à deux points de vue.
D'abord, il va nous montrer ce que c'était qu'une école au

de .SCS bagages » en prenant re-


, proprement « s'arrêter )\ et Ici sim-
gione dans le sens marqué pins plement « être, rester ».
haut, page 30, note 1, et page 33, ^ Vel, dans le sens marqué plus

note 1. haut, page 75, note 6.


^ Patere, apparaître, » ne s'em-
(ï ^ Fortes, « intrépides, )' se se
ploie en ce sens que dans le style prend ordinairement qu'en bonne
figuré, en parlant des chosQg. part.
2 Çonvcrsatio, proprement, selon ^ Signalons encore cet abus du
ce que nous avons déjà dit page 42, pronom dém. isti : l'opposé de iJIi,
note 8, « relation avec quelqu'un » ; pour désigner robjct moins éloigné,
ici, « assistance. » — Consistere, n'est pas isti, mais 7a.
•136 HUGUES DE SAINT-VICTOR
moyen âge. Ces foules inombrables d'étudiants que la réputa-
tion des écoles de Paris attirait de tous les pays d'Europe,
l'auteur les fait revivre sous nos yeux magna est muliihido, :

nous dira-t-il : et dans leurs différents groupes,


qu'il distribue
selon Tordre des facultés/nous pourrons voir toutes ces diverses
branches d'enseignement, dont nous avons donné plus haut
la sèche nomenclature, fonctionner devant nous, chacune avec
la méthode et selon les procédés particuliers du temps.
Mais ce qui est plus important, c'est la conclusion morale
que tire l'auteur sur la nécessité de diriger la science, comme
toutes les autres occupations humaines, vers la fin suprême
que Dieu nous assigne à tous. Il y a là des traits énergiques
sur la folie de tant d'hommes qui consument leur vie à étudier
la créature sans tirer de là occasion de remonter au Créateur.
C'est une page qu'il faudrait faire lire à beaucoup de savants
modernes, et que nous allons nous-mêmes traduire avec
réflexion, pour en tirer la résolution de donner dès maintenant
à nos études cette direction morale qui peut seule nous en
assurer les véritables fruits.

D. — Converte adhuc te ad aliud, et vide.


/.— Conversus sum, et video.
D. — Quid vides?
T — Scholam discentium video. Magna est multitudo :

diversas ibi aetates hôminum conspicio, pueros , adole-


scentes, juvenes, senes : diversa quoque studia ^
ad formata nova elementa atque voces insolitas
Alii ^

edendas rudem adhuc linguam inflectere discunt alii ver- ;

^ Selon la définition que Cicéron ^ Les quatre premiers groupes

nous donne de ce mot, studium que l'auteur nous décrit sont occu-
signifie proprement « application, pés à la grammaire ; et nous voyons
goût » : Studium est animi assi-
c( par là que cet art, qui constituait
dua et vehemens ad aliquam rem le premier degré du trivium, avait
applicata magna cum voluntate lui-même quatre subdivisions: l'art
occupatio. )) ilnv., i, 25, 36.) Mais, de la lectyre, la grammaire pro-
dans Cicéron même, il est très sou- prement dite ou l'art de parler cor-
vent pris absolument dans le sens rectement, V écriture et le dessin,
,

d' « étude », à la différence de stu- qui se rattachait à l'écriture par le


deo et studiosus, qui ont besoin, fréquent usage que l'on fait de cet
pour être pris dans cette acception, art pour enluminer les manuscrits.
d'être déterminés par un régime. — Pour ce qui est de la lecture,
Nous allons trouver studium em- remarquons qu* elementa signifie les
ployé successivement dans ces deux « lettres » de l'alphabet.
acceptions : ici, c'est la seconde.

HUGUES DE SAINT-VICTOR 137

borum inflexiones, compositiones et derivationes^ primum


audiendo cognoscere, deinde conferendo ad invicem atque '^,

identidem repelendo memoriae commendare satagunt; alii


ceras'^ stylo exarant; alii figuras variis modis et divcrsis
coloribus in membranis, docla manu calamum ducente,
désignant. Alii '*
autem acriore et ferventiore quodam studio
de magnis (ut videtur) negotiis disceptationes quasdam ad
invicem exercent, et se quibusdam verborum innexionibus
et griphis vicissim fallere contendunt. Calculantes ^ etiam
quosdam ibi video alii tensum in ligno nervum percu-
;

tientes diversorum sonorum melodias^ proferunt; alii vero


quasdam descriptiones, et mensurarum formas explicanf^;

* Inflexiones , compositiones et de- torique, deuxième degré du trivium,


rivationes : par ces trois mots l'au- nous décrit un cinquième groupe
teur nous distingue les trois parties s'exerçantà la dialectique, ou plutôt
de la grammaire proprement dite : à la sophistique, dans laquelle la
!• l'étude des inflexions des mots (dé- rhétorique et la dialectique même
clinaison et conjugaison) 2° l'étude ; venaient trop souvent s'absorber.
de la syntaxe (compositio n'étant Griplius (du grec ypïcpo;,a filet, »
que la traduction latine, employée et, métaphoriquement, « énigme,
parQuintilien, du mot grec cjvTa^t;) problème captieux » ) est employé
,

3" les règles de la formation des dans ce sens par Aulu-Gelle, Apulée
mots. et Ausone. — Innexio, substantif
- Comme nous l'avons remarqué, inconnu à la bonne latinité, mais
page 126 note 1 invicern signifie
, , régulièrement formé du verbe in-
proprement «alternativement, tour necto, qui présente la même image
à tour ». Ce n'est qu'à partir de que Ypîçoç.
l'époque impériale qu'il a été employé ^ Dans les quatre groupes qui
pour inter se, et a signifié (c réci- suivent, nous voyons représentés
proquement ». Mais la langue ecclé- les quatre arts dont se composait le
siastique a fait subir à ce mot une quadrivium, savoir: l'arithmétique,
transformation plus radicale, abso- la musique, la géométrie et Tastro-
lument étrangère à la langue clas- nomie.Pour ce qui touche à l'arith-
sique; elle en a fait un pronom métique, remarquer l'expression
indéclinable, pouvant se construire calculare, laquelle n'appartient pas
avec les prép. ad, dh , in et pro. à la langue classique, mais qui est
(Cf. Riemann, S^/ni., § 10, rem. Et. régulièrement formée de calcidus,
sur la langue de Tite-Live, p. 239 ; a petite pierre,» et partlculèrcment,
G CGliQV , Latinité de saint Jérôme, « jeton pour compter, » et de là,
p. 412.) par métonymie, a compte, calcul. »
^
Ceras, tablettes à écrire enduites ^ Melodia, substantif passé du

de sur lesquelles on traçait les


cire, grec ([jLî)«(o6ta) dans la latinité des
caractères avec le style. Voir plus derniers temps.
haut, page 43, note 3. ^ EjcpUcant : Clcéron emploie pré-
^ L'auteur, sans parler de la rhé- cisément cette expression en parlant
Morceaux choisis. — Classe de cinquième. 5
138 HUGUES DE SAINT-VICTOR
aliicursus et positiones siderum et cseli conversionem qui-
busdam instrumentis manifeste describunt. Alii ^ dénatura
herbarun] de constitutionibus hon:iinum
, de qualitate ,

rerum omnium et virtute pertractant.


autem omnibus licet non una sit discendi forma,
In bis
una tamen omnibus est proficiendi voluntas hoc autem, :

sive olium negotiosum, sive negotium otiosum^ appellan-


dum sit, cunctis humanis actionibus tuo qnoque judicio
prœferendum exislimo, eo quod nihiP transitorium, nihil
caducum, sed quod œternum est, sapientise decus, per id
mentibus inseritur, et radix ejus amplius non eradicanda
plantatur.

Imago veritatis fallit te. Nam et ista^ est consue-
jD.

tudo mundi hujus, ut id quod magis ad animos hominum


illaqueandos prœparat, ne caveri autvitari possit, quadam
similitudine veritatis intexat. Error enim quanto manifes-
tius agnoscitur, tanto citius reprobatur; occultus autem,
dum speciem veritatis erexit^, intus venenum falsi-
foris
tatis infundit. Talia sunt ista non sapientise, sed dementiae
^

humanae studia, quibus imprudentes et slulti tam inutili


quam pertinaci labore naturas ^ rerum inquirunt, aucto-
rem vero suum et naturarum simul omnium artificem

des problèmes de géométrie :« Expli- (negotium otiosum) mentibus inse-


care geometricum qmdda.m.y> (Diinn., ritur. »Remarquer en outre que
II, 59, 122.) transitorium, dans le sens de « tran-
L'auteur termine par la phy-
^ sitoire, passager », n'appartient qu'à
sique, dont il décrit ainsi Tobjet la latinité ecclésiastique.
dans un de ses traités didactiques :
^ Nouvel abus du pronom iste :

(( Physica causas rerum in effectl- pour amener une proposition con-


bus suis et effectus in causis suis sécutive, c'est le pronom is qui est
Investigando considérât. » (Ei-ud. régulièrement employé.
didasc, ii, 17.) ^ La grammaire demanderait eri-
2 Jeu de mots que nous trouvons git : voir page 54, note 3.
dans Cieéron iOff.^ m, 14), mais qui ^ i^aZsiias, expression postérieure
renferme ici une particulière allusion à l'époque classique.
au double sens du mot o"/oX"/] :
''
Natura s'emploie très bien au
« loisir » et a étude ». pluriel dans la langue latine :

•^
Pour
construction régulière
la yunc âge naturas apibiis quas Jvppiter
,

de la phrase, il faut expliquer nihil ipse

par non aliquid : « Non aliquid Addidit, expediam.


( Georg., IV, 149.)
transitoriuna, sed quod œternum est,
(id est) FapientisB decus, per id Traduire par ce essences ».
HUGUES DE SAINT-VICTOR 139

ignorant , et lamen quaerere neiiligunt ,


quasi sine Deo aut
Veritas possit inveniri, aut félicitas possideri.
Et ut* apertius adhuc agnoscas quana infructuosa, inamo
quam perniciosa sint studia haec, animos non solum ad
cognoscendam verilatem non illunninant, sed ne veritatem
agnoscere possint, prorsus excsecant. Rapiiint enim cor
honainis, et quodammodo extra sentie! ipsu m abducnnt, ut
dum ad alla, quse ad rem non pertinent, consideranda
trahitur, ad circumspectionem sui mininae reverlatur. Sic
soient aves capi quibus in tenebris tetrse noctis, bine
,

quod intueantur lumen ostenditur bine quo capiantur ,

laqueus prœparatur.
Quid ergo prodest homini ^ si rerum omnium naturam
subtiliter investiget, efficaciter comprebendat, ipse autem
unde venerit, aut quo post banc viiam iturus sit non cousi-
deret nec intelligat? Quid enim est ista vita mortalis, nisi
via quaedam ^? Transeuntes enim sumus *, et ea quae in boc
mundo sunt quasi a latere transeundo conspicimus. Quid
ergoV si nova aliqua et ignola nobis transeuntes cernimus,
numquid, ad inquirenda ea,aut subsittere aut ab itinere
nostro declinare debemus? Hoc faciunt isti quos tu vides,
qui, quasi stulti viatores, propositi sui obliti sunt, et ad
inquirenda baec, quae vident, ignota, quasi in via consede-
runt jamque usu et assiduitate hujus vanitatis adeo a
:

semetipsis exsulant ut nec in via se esse meminerint,


,

nec palriam requirant.


I. —
Si sic est, ut dicis, omnibus aliis istos misera-
biliores judico, quorum vita tanto errore involvitur, ut non

* Il arrive quelquefois que la 3 Nous retrouverons au vol. des


,

conjonction ut « ne présente pas le Humanités, un beau développement


but de l'action mentionnée dans la de cette pensée, cité dans les ex-
proposition principale, mais celui traits de saint Colomban, sous ce
en vue duquel la chose est men- titre Vita non l'ita, sed via.
: y

tionnée et nommée». (Aiadvig, Oram- ^ Transeuntes enim siunns: le


maire 440.) Dans le cas pré-
lat., § participe employé comme adj. pour
sent : que tu connaisses plus
« Afin marquer Vétat, tandis que le verbe
clairement, etc.. (sousent.^\e te marquerait Vaction : a Nous sommes
dirai que) ces études... » des êtres qui passent... » (Cf. Rio-
^ C'est l'application de la fameuse mann, § 259, a; Madwig, § 425, 6.)
aentence du Sauveur.(.Matth.,xvi,26.)
,

140 HUGUES DE SAINT-VICTOR


solum alii, verum etiam suo decipiantur.
ipsi in studio
D. — Prorsus sic esse et conversatio * eoram probat,
et fiaisdemonstrat : conversatio quidem, qua nihil tur-
pius, finis vero quo nihil infelicius esse potest ut ^
,
,

morientes spem salutis non habeant, qui viventes per


iter virtutis incedere nolebant.
I. —
Vere fateor quod^ omnino ineptum est illum^
sapientem dicere, qui, quamlibet^ ad alia oculum habeat
apertum, suum tamen interitum aut praevidere nequeat,
aut cavere detrectet^.
B.— Quid ergo tibi videtur? quale est hoc opus homi-
num ?
— Video plane quod et hoc
J. vanitas, et vanitas vani-
(atum est.

De vanitate mundi et rerum ir mseuniium usu, 1. I.

* Sur le sens du mot conversatio ^ Il faudrait eum : voir page 22,


voir page 42 note 8., note 3.
2 Cf. page 55, note 1. ^ Quamlihet, rare pour quamvls.
^ Fateor quod, et plus bas, vicïeo ^ Detrectare ne s'emploie avec
quod : nous avons souvent signalé l'infinitif que dans la basse latinité.
cette tournure dans la latinité des Dans la langue classique, il veut
Pères :voir plus haut, page 23, après lui un régime à l'accusatif.
note 3.
SAINT BERNARD

Si Hugues de Saint-Victor régna dans l'école, on peut dire


de saint Bernard ^ quMl régna sur tout son siècle. Difficilement,
en eflet, on pourrait citer un homme qui, par le seul ascen-
dant de sa foi et de son éloquence, ait jamais exercé sur ses
contemporains une aussi universelle influence.
Dès sa jeunesse, il préludait à cette domination sur les
âmes en entraînant après lui dans le cloîlre, subjuguée par
l'enthousiasme de sa ferveur, sa famille presque entière, et
jusqu'à son vieux père, qui avait tenté un moment de le retenir
par ses larmes.
Élu abbé après deux ans de vie religieuse, il vit des peuples
entiers de moines venir se ranger sous sa houlette abbatiale,
dans les 160 monastères qu'il fonda ou qu'il réforma en France,
en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Irlande.
Enfin, en dehors du cloîlre, nous voyons, dans toutes les
grandes aiïaires de son temps, apparaître sa grande personna-
lité, nous y entendons résonner sa voix voix toujours écoutée
:

des papes, du clergé, des conciles, des peuples, des rois et des
empereurs.
Mais (phénomène qui surprend au premier abord 2) cet
homme si grand, qui domina et remua tout son siècle, était en
môme temps le plus doux, le plus tendre, le plus humainement
et le plus chrétiennement sensible qui fut jamais. 11 pleurait
inconsolablement à la mort d'un frère ou d'un ami, et son
cœur, au pied des autels, et surlout au pied de l'autel de iMarie,
se répandait en des effusions de tendresse, dont les flots ont
alimenté depuis la piété de tous les âges.
C'est sous ce dernier point de vue que nous allons le voir

^ Saint Bernard, né eu 1091, an « lorsque Dieu forma le cœur et


château de Fontaines, dans le voi- les entrailles de l'homme, il y mit
sinage de Dijon, mort à Clairvaux, premièrement la bonté comme pro-
le 20 août 1153. pre caractère de la nature divine,
- Ce phénomène n'est point lare, et pour être comme la marque do
pourtant, dans l'histoire des grands cette main bienfaisante dont nous
hommes Bossuet nous avertit en
: , sortons». (Oraison funèbre de Louis
faisant une réflexion analogue au de Bourbon.)
sujet du prince de Condé ,
que
142 SAINT BERNARD
apparaître dans les fragments qui suivent. C'est le dévot servi-»
leur de Marie, c'est le frère au cœur affectueux qui va parler.
Nous renvoyons aux autres volumes les monuments où nous
le verrons exercer ce qu'on a si justement appelé la royauté
des âmes.

XXXIX
Le fiat de Marie.

L'ange Gabriel vient d'annoncer à la Vierge de Nazareth le


•mystère qui va mettre entre ses mains le salut de Thumanité ;

et le messager céleste e,-t là, debout devant elle, attendant ce


fiai dont le Ciel a fait la condition de l'accomplissement de ses
desseins. Par un mouvement dramatique, l'orateur se tourne
vers Marie, lui montre toutes les générations attendant aussi
avec un impatient émoi le mot sauveur qui va tomber de ses
lèvres, et, dans une prière brûlante, la conjure de céder à la
fois aux instances du Ciel et de la terre.

Exspectat angélus responsutn tempus est enim ut


:

revertatur ad Deum qui misit illum ^ Exspectamus et


nos, Domina, verbum miserationis, quos miserabiliter
premit senteiitia damnationis^. Et ecce offertur tibi pre-
tium salulis nostrae statim liberabimur si consentis. In
:

sempiterno Dei Verbo ^ facti sumus omnes, et ecce mori-

* Ce sont à peu près les paroles Cf. page 53 note 4.


,

que l'ange Raphaël adresse à la ^ Verbum miserationis, damna"


famille de Tobie, avant de la quitter tionis : voir, sur cette tournure,
pour remonter vers Dieu. (Tob., p. 33, n. 7.
de
XII, 20.) D'ailleurs, les allusions In VerbOj dans le sens de per
^

ce genre se rencontrent à chaque Verbum. (Cf. p. 10, n. 7.) Quant au


ligne dans les écrits de saint Ber- fond de la pensée, remarquer dans
nard il avait tellement imprégné
: tout ce morceau le beau parallèle
sa pensée et son cœur des leçons établi par l'orateur entre le « Verbe J»

de nos saints livres, qu'il ne pou- de Dieu , la « parole » subaistanoe


vait plus ouvrir la bouche sans que du Père, dont le fiat créait le monde,
le divin texte vînt de lui-môme se et la « parole » de Marie, cette courte
placer sur ses lèvres, et former humaine (iu tuo brevi
et brève parole
comme la trame continuelle de son responso) dont lofiat va contribuer
style. — Remarquer de nouveau à le sauver.
i'emploi abusif de illum pour eum.
SAINT BERNARD 143

mur*: ia tuo brevi responso sumus reficiendi, ut ad vitara


revocemur.
Hoc supplicat a te, o pia Virgo, flebilis Adam cum
2

misera sobole sua exsul de^ paradiso, hoC* Abraham, hoc


David. Hoc ceteri flagitant sancti F^atres, patres scilicet
tuij qui et ipsi habitant in regione umbrae mortis^. Hoc
totus genibus provolutusexspectat. Necimme-
mundus tuis
rito, quando ex ore tuo pendet consolatio miserorum,
^

redemptio captivorum, liberatio damnatorum, salus deni-


que universorum filiorum Adam, totius generis tui.
Da, Virgo, responsum festinanter. Domina, responde
verbum quod terra quod inferi quod exspeclant et
, , ,

superi"^. Ipse quoque omnium Rex et Dominus, quantum


concupivit decorem tuum^, tantum desiderat et respon-
sionis a&sensum in qua nimirum proposuit salvare ^
,

mundum. Et cui placuisti in silentio jam magis placebis


ex verbo, cum ipse tibi clamet de cselo : pulchra inter
mulieres , fac me audire vocem tuam *^. Si ergo tu eum
facias audire vocem tuam, ipse te faciet videre salutem
nostram.

^ Et ecce morimur : formule bi- tractionis, si œmulationis...


blique; (Cf. I Reg., XIV, 43; Dan., ^ In regione umbvâe mortis, exprès-
XIII, 43.) sion biblique (Is., ix, 2 et Mattb.,
2 Hoc supplicat : c'est une tour- IV, 16),désignant ici les limbes, où
nure déjà plus d'une fois signalée : les âmes
des anciens patriarches
l'accusatif des pronoms ou adjec- attendaient la venue du Messie
tifs neutres marquant une idée de promis.
quantité, se construit très bien ^ Quando, dans le sens de « puis-

avec des verbes Intransitifs, afin que », proprement « du moment que ï,


de qualifier l'action exprimée par construit avec l'indicatif, la cause
le verbe. L'auteur va dire plus étant représentée comme la pensée
loin, en employant la môme tour- de celui qui parle. (Cf. p. 56, n. 8.)
nure hoc quod gcmebas, quod
:
"^
Inferi et superi, expressions
suspirabas. usitées dans la langue classique
"^
Exsul de paradiso voir page 34, : pour désigner les habitants du ciel
note 5 et page 134, note 3. et ceux du séjour des morts. (Cf.
^ /7oc,sous-ent. stipp^caf. L*auteur page 87, note 1.)
affectionne ces répétitions avec ^ Ps. XLIV, 12.
cUipse du verbe. Il va noua dire ^ Salvare voir, au sujet de cette
:

plus loin Quod terra, qicod inferi,


: expression, la note 5 de la page 6.
quod exspectant et superi; et dans ^^ Cant., I, 7 ; viii, 13. Quant à la

le morceau suivant Si jactaris su- ; tournure fac me audire, voir plus


pcrhias undis^ si amhitionis , si de- haut, page H, note 6.
,,

144 SAINT BERNARD


Numquid non hoc est quod quaerebas, quod gemebas
quod diebus et nociibus orando suspirabas? Quid igitur?
tu es oui hoc promissum est, an aliam exspectamus ^?
Immo- tu ipsa, non
Tu, inquam, illa^ promissa, illa
alia.

, exspectata, illa desiderata, ex qua sanctus pater tuus


Jacob jam morti appropinquans vitam sperabat aeternam,
cum dicebat Exspectabo salutare tuum, Domine ^l in
:

qua denique, et per quam Deiis ipse rex noster ante secula
disposuit operari salutem in medio terrae ^. Quid ab alia
speras, quod tibi offertur? quid per aliam exspectas, quod
per te mox exhibebitur ^, dummodo praebeas assensum,
respondeas verbum?
Responde ilaque citius angelo, imo per angelum Domino.
Responde verbum, et suscipe Verbum*^ profer tuum, et :

concipe divinum emitte transitorium^, et amplectere sem-


:

piternum. Quid tardas^? quid trépidas? Aperi, Virgo beata,


cor fidei, labia confessioni, viscera Creatori. Ecce deside-

^ Allusion à la question que saint Paro'es du psalmiste (Ps. lxxiii,


^

Jean-Baptiste adressait au Sauveur 12), dans lesquelles nous avons à


lui-même par la bouche de deux de remarquer, au point de vue lexico-
>es disciples. (Matth., xi, 3.) Remar- logique ou grammatical !<> le verbe :

quer cui^ en sous-


« celle à qui, » disponere, dans le sens de « régler,
entendant ea. Dans la tournure, décider, disposer, ordonner », avec
« celui qui » que nous avons
,
une proposition infinitive pour ré-
signalée, page 22, note 3, is peut gime 20 le verbe operari, employé
;

se sous - entendre lors même qu'il transitivement avec un régime à


n'est pas au même cas que le rela- l'accusatif ;
3o l'adjectifneutre in
tif. (Cf, Ricraan, § 16 his.) medio employé substantivement
- Immo s'emploie proprement pour avec le génitif (cf. p. 71, n. 6) :
répliquer et revenir sur ce qui vient toutes expressions plus ou moins
d'être énoncé : « Au contraire... Mais étraEgères à la langue classique.
non... » (Cf. Eiemann, page 502, ^ « Ce qui par vous sera bientôt
note 2.) effectué, réalisé... »
2 On sait que le pronom ille est ' Nouvelle forme plus saisis-
,

employé particulièrement pour ajou- sante encore, de l'antithèse déjà


ter à rexpression une nuance d'em- signalée plus haut.
phase, emphase qui, dans le cas ^ Transitorium : voir page 138
présent, est encore augmentée par note 3.
la répétition. Tardo, dans le sens neutre
^
* Gen., xLix, 18. Salutare, neutre c(tarder », est ti*ès rare en latin,
de Tadjectif salutaris, employé sub- mais se rencontre pourtant dans
stantivement dans le sens de «salut» Cicéron {AU., vi, 7, 2) et dans
et de « Sauveur ». Pline iNat. hist, xi, 11, 11.)
SAINT BERNARD 145
ralus cunctis genlibus ^
foris puisât ad ostium^. si te
morante pertransierit, et rursus incipias clolens quaerere
quern diligit anima tua"! Surge, curre, aperi surge per :

fidem, curre per devotionem ^, aperi per confessionem.


Ecce, inquit, ancilla Bomini, fiât tnihi secundum ver-
bum tuum. (Luc, i, 38.)

Super Missus est hom. iv, c. 8.

XL
Marie, étoile de la mer.

Nous empruntons ce nouveau fragment aux mêmes homélies


sur le mystère de l'Annonciation.
Ces homélies, que Ton désigne ordinairement (comme nous
venons de le l'aire) par le premier mol du récit évangélique
qu'elles commentent, sont, au fond, moins un commentaire
qu'une effusion de cœur, à laquelle chaque mot du texte sacré
fournit un nouvel aliment.
C'est à propos du nom même de Marie, que l'évangéliste
mentionne en tête de son récit, et qui, selon beaucoup d'au-
teurs, réveille, dans la langue sainte, la gracieuse idée d^éloile
de la mer, que le fervent orateur s'écrie :

Ipsa , inquam, est praeclara et eximia stella


super hoc
mare magnum et spatiosum necessario sublevata ^, micans

^ Desideratus cunctis gentihus : ^ Devotio, dans le sens chrétien :

c'est un des titres sous lesquels le (Cf.page 107, note 3.)


Messie se trouve désigné dans les ^ a Qui devait être élevée au-

prophéties de l'Ancien Testament. dessus de cette grande et vaste


Remarquer l'emploi du part, passé mer. » L'expression necessario fait
masculin comme substantif, emploi allusion aux prophéties qui annon-
très rare, au moins aii singulier, çaient l'app^irition de cette mysté-
excepté quand l'usage a fait du rieuse étoile , et sur lesquelles
participe un véritable substantif. l'orateur vient d'insister dans les
(Cf. Riemann, § 259. b.) lignes qui précèdentimmédiatement.
-Apec, m, 20. — Quant aux deux épithètes ma-
^Gracieuse allusion aux paroles gnum et spatiosum, elles font allu-
que répète souvent l'épouse des sion à un passage connu des Psau-
Cantiques. (Cant., i, 6; m, 1, 4; mes. (Ps. cm, 25.)
V, 6.>
,

146 SAINT BERNARD


meritis, illustrans exemplis ^. quisquis te intelligis in
hujus seculi profluvio^ magis inter procellas et tempe-
states fluctuare, quam
per terram ambulare, ne avertas
oculos a fulgore hujus sideris, si non vis obrui procellis.
Si insurgant venti tenlationum, si incurras scopulos trî-
bulationum '^, respice stellam'*, voca Mariam. Si jactaris
superbise undis, si ambitionis, si detractionis, si œmula-
tionis , respice stellam voca Mariam. Si iracundia, aut
,

avaritia aut carnis ^ illecebra naviculam concusserit


,

mentis respice ad Mariam. Si criminum immanitate


,

turbatus, conscientiae fœditate confusus, judicii horrore


perLerrilus, baralhro incipias absorberi tristilise, despe-
rationis abysso^, cogila Mariam. In periculis, in angustiis,
in rébus dubiis, Mariam cogita, Mariam invoca. Non
recédât ab ore, non recédât a corde; et ut impetres ejus
orationis suffragium, non deseras conversationis' exem-
plum. Ipsam sequens non dévias ^ : ipsam rogans non

^ Micans, illustrans. La diffé- ^Respice stellam..., et plus bas :

rence de ces deux expressions pro- Respice ad Mariam: c'est qu'en


vient surtout de ce que l'une est effet le verbe respicere admet dans
transitive, et l'autre intransitive : la les bons auteurs l'une et l'autre
première exprime la lumière pos- construction.
sédée, la seconde la lumière trans- ^ Nous avons dit plus haut, p. 131,

mise. note 2 que caro dans la langue


, ,

2 Profluvium, dans le sens de son chrétienne, désigne le « corps )\ en


étymologie profluo: a flux, cou- nuançant toutefois cette Idée par
rant. » Seculum^ dans le sens in- celle de faiblesse ou de corruption.
diqué à la note 6 de la page 7 le :
^ Barathrum (pàpaôpov), abys-

« siècle », le « temps », par oppo- sus (aêuao'oç, de à priv. et pL/acrdç,


sition à l'éternité. poét, pour P'JÔo;, « fond »), mots
3 Nous avons déjà remarqué exprimant à peu près la même idée,
page 133, note 1, que la langue mais qui, comme on le voit par
classique dirait: Si incurras in sco- l'ét3'mologie du second, forment
pulos. Quant à l'image que nous entre eux gradation. Le premier
présente cette phrase, elle ne s'ac- est très usité dans les classiques
corde guère avec l'étymologie du latins, au moins chez les poètes le;

mot trihulatio que nous avons


,
second n'appartient qu'à la latinité
aussi donnée plus haut, page 99, ecclésiastique.
note 6 mais l'auteur n'a pris garde
;
"^
Conversât! o.àsins lesens indiqué
qu'au sens figuré que la langue à la. note 8 de la page 42.
chrétienne donne généralement à ^ Deviare, « s'écarter du droit

cette expression, et qui en a fait chemin, dévier, s'égarer, » est étran-


oublier l'origine. ger à la latinité classique.
SAINT BERNARD 147

desperas ipsam cogitans non erras. Ipsa tenente non cor-


:

ruis : ipsa protegente non metuis ipsa duce non faliga-


:

ris : ipsa propitia pervenis : et sic in temetipso experiris


quam merito dictum sit : Et nomen Virginis Maria,
(Luc. , I, 27.) ^
Super Missus est hom. ii, c. 17.

XLI
Sur la mort de son frère Gérard.
(Mélanges, t. III, p. 588.)

Nous avons dit comment saint Bernard avait, par l'enthou-


siasme de sa foi ravi au siècle et entraîné après lui dans le
,

service de Dieu presque tous les membres de sa famille, qui


avaient d'abord essayé de mettre obstacle à sa propre vocation.
Parmi eux se trouvait son frère Gérard, qu'il avait arraché
aux périls du métier des armes, et qui, dans le cloître, resta
toujours l'ami particulier de son cœur et le conseiller fidèle
auquel il aimait à recourir dans toutes les affaires graves.
• Il Tavait emmené avec lui dans un voyage en Italie qu'il
lut obligé d'entreprendre, en 1137, sur l'invitation du pape
Innocent II, pour essayer de mettre un terme au schisme par
lequel les partisans de Pierre de Léon déchiraient TÉglise
depuis sept ans.
Pendant ce voyage et au moment le plus critique de la lutte
dans laquelle l'illustre abbé apportait sa médiation, Gérard fut
subitement attaqué, à Viterbe, d'une maladie grave qui le con-
duisit en peu de jours aux portes du tombeau. Profondément
affecté par le coup qui le menaçait, Bernard se tourna vers
Dieu, le suppliant de donner au moins à ce frère bien -aimé
la consolation de revoir le ciel natal, et de mourir au milieu
des siens, dans les mêmes lieux qui l'avaient enfanté à la vie
religieuse.
Dieu sembla souscrire à cet accord. Gérard put achever son
voyage. Mais il était à peine de retour à Clairvaux, qu'il suc-
combait à une nouvelle et plus terrible atteinte du mal. Dans
le premier moment, Bernard éprouva ce qui arrive parfois
dans les grandes douleurs la nature lui refusa ce triste sou-
:

lagement que nous trouvons dans les larmes, ou plutôt,


comme il va nous le dire lui-môme, il parvint à comprimer en
^,

148 SAINT BERNARD


lui, par rénergie de la foi, l'expression trop vive de sa douleur.
Le visage mais les yeux secs, il assista, il présida même
pâle,
aux obsèques de son frère et, au retour même de la céré-
;

monie, pour n'omettre aucun de ses devoirs, il montait en


chaire pour reprendre ses gloses sur le Cantique des cantiques.
• Mais il avait trop présumé de ses forces. Après un court
exorde, il s'arrête tout à coup les paroles lui manquent sur
;

le texte qu'il avait choisi, et, la douleur qui l'oppressait faisant


soudainement irruption dans son discours, il s'écrie avec
larmes :

Quousque enim dissimulo


... , et ignis, quem inlra me
ipsum abscondo, triste pectus adurit, interiora depasci-
lur? Clausus lalius scrpit, sœvit acrius. Quid mihi et
cantico huic qui in amaritudine - sum ? Vis doloris
'
,

abducit intentionem, et indignatio Domini ebibit spiritum


meum 'K Subtracto siquidem^ illo^, per quem mea in Domino
studia ^ iitcumque libéra esse solebant, simul et cor meum
dereliquit me Sed feci vim anime, ac dissimulavi usque
''.

huc^, ne affectus fidem vincere videretur. Denique ploran-


tibus aliis, ego, ut advertere potuislis, siccis oculis secu-

^ Les classiques diraient, selon opponens se, ne subito meum otium


une tournure que nous avons signalée incursarent. Si quibus sane per se
plus haut, page 132, note 4 Quid : satisfacere non quibat, hos perdu-
mihi cum cantico hoc? Mais Tora- cebat ad me, ceteros emiitebat. »
teur fait évidemment allusion an Pour ce qui est des expression?
mot fameux de X.-S. aux noces de mêmes employées ici par Torateur
Cana. (Joan., ii, 4.) voir d'abord, sur le sens du mot
- Voir page 82, note 8. studia, la note 1 de la page 136,
^ Job, VI, 4. et, quant à la formule in Domino
^ Siquidem : voir p. 14, n. 3. qui indique la fin ou le but, la note 2
^ per quem, pour eo, per
Illo, de la p. 107. Remarquer enfin que
quem. L'auteur va dire aussi plus utcumque qui, dans Clcéron, est
loin ad illos, quos; illum, quo ;
: toujours un adverbe relatif et de-
his qui. Voir de nouveau, p. 22,
, mande à être suivi d'un verbe,
n. 3. commence, à partir de Tite-Live,
^ Saint Bernard nous décrit plus à être employé dans un sens indé-
loin avec beaucoup de charme les fini « de quelque manière que ce
:

diverses industries par lesquelles te soit, dans tous les cas, » ici « tant :

bien-aimé frère parvenait, en défen- bien que mal. » (Cf. Riemann, § 14,
dant sa porte contre l'assaut des rem. 2.)
importuns, à lui procurer quelques '
Ps.XXXIX, 13.
heures de liberté pour l'étude : ^ Usque hue, a jusqu'ici » : néo-
tOccurrebat autem adventantibus, logisme : voir p. 50, n. 1.
SAINT BERNARD 149

tus sum invisum funiis ad tumulum,


\ siccis oculis steti
quousque^ cuncta peracta sunt exsequiarum soUemnia.
Indutus sacerdotalibus ^, solitas in eum oraliones proprio
ore complevi, terram meis manibus ex more jeci super
dilecli corpus, terram mox futurum. Qui me intuebantur
flebant, et mirabanlur quod non flerem ipse, eum non
illum quidem, sed mepoiius, qui illum amisissem'*, omnes
miserarentur. Gujus enim vel ferreum pectus super me^ ibi
non moveretur, quem videret Gerardo superslitem? Com-
mune damnum sed praî meo non reputabatur infortunio.
:

At ego quibus poteram viribus fidei, reluctabar afïectui...


Exegi a memetipso non indulgere^' multo fletui, multum
tamen turbatus et maestus. Nec potui imperare tristitise,
qui potui lacrymae; sed, ut scriptum est, turbatus sum,
et non sum locutus. (Ps. lxxvi, 5.) At suppressus^ dolor
altius introrsum radicavit, eo, ut sentio, acerbior factus,
quo ^ non est exire permissus. Fateor, victus sum. Exeat
necesse est foras quod intus patior. Exeat sane ad oculos
filiorum,qui scientes incommodum, planctum humanius
aestiment, dulcius consolentur.
Scitis, filii ,
quam justus sit dolor meus, quam
dolenda plaga mea. Cernitis nempe^, quam fidus comes
deseruit ^^ me in via bac qua ambulabam ^\ quam vigil ad

' On dit mieux prosequi funus. riode classique.


^ Quousque « jusqu'à ce que » : Le tecond terme n'étant pas au
^

on dit ordinairement quoad. comparatif, quod serait préférable.


^ Sous-ent. vestibiLs. Quant à l'emploi de permitto au
^ Qui amisissern, et, quelques passif avec une proposition infinitive
lignes plus loin ,
quem videret : le pour régime, il a pour lui l'autorité
subj. employé pour marquer la de Sénèque «. Animus, si in Iram
:

cause. (Cf. Riemann, § 221.) se projecit, non permittitur repri-


^ Super me : tour familier dont mere impetum. » (Ira, i, 7, et alibi
la langue ecclésiastique a généralisé pass.)
l'emploi. ^ Nempe paraît emplo5'é dans le
Exigere avec une proposition
^ sens de « en effet », qui n'appar-
infinitive pour régime n'appartenait tient pas à la latinité classique. (Cf.
qu'îi la langue du droit. Riemann § 275, rem. 3.)
,

^ Supprcssus dans le sens très


,
^^
Dcseruit au lieu de deseruerit :
classique de « comprimé, retenu, voir, sur cette irrégularité gramma-
étouffé ». Par contre, le verbe radi- ticale, la note G de la page 88.
care, « prendre racine, jeter des ^'
Expression biblique. (Ps. cxlt,
racines '^ n'appartient pas à la pé- 4.)
150 SAINT BERNARD
curam, quam non segnis ad opus, quam suavis ad mores V
Quis mihi pernecessarius ? cui aeque dilectus ego?
ita
Frater erat génère , sed religione germanior. Dolete ?
quaeso, vicem meam, vos quibus haec nota sunt. Infirmus
corpore eram, et ille portabat me; pusillus corde eram,
et confortabat* me; piger et negligens, et excitabat me;
improvidus et obliviosus et commonebat me. Quo mihi
,
'^

avulsus es? quo mihi raptiis e manibus, homo unanimis,


homo secundum cor meum? Amavimus nos iji vila, quo-
modo in morte sumus separati ^? Amarissima separatio,
et quam non^ posset omnino efficere nisi mors! Quando
enim me vivus vivura desereres^? Omnino opus mortis,
horrendum divortium quis enim tam suavi vinculo mutui
:

nostri non pepercisset amoris, nisi totius suavitatis ini-


mica mors?

C'est ainsi que Torateur continue d'exhaler la douleur qui


l'oppresse, rappelant tour à tour les vertus de son frère, les
affectueux services qu'il avait toujours reçus de lui, et cette
unanimité de sentiments qui de leurs deux âmes n'en faisait
qu'une souvenirs déchirants qui lui font de nouveau pousser
:

le cri dans lequel son afQiction vient déjà d'éclater : Exile,


exile, lacrymx jampridcm cupientes ; exile ^ quia is qui
vobis meatum obslruxeral, commeavil!
Mais grands orages ne peuvent durer. Après ce débor-
les
dement de douleur, l'apaisement se fait un instant dans son
âme. « Ah! Gérard n'est pas à pleurer, s'écrie-t-il il est allé, :

sa mort précieuse m'en fait foi, là où je désire un jour le


suivre. Et, dans un tableau ravissant de calme et tout illu-
»>

miné par les clartés de l'espérance chrétienne, il s'arrête,


comme pour charmer sa douleur et en attendant qu'elle éclate
de nouveau, à nous décrire en détail la douce mort du juste.

^ Conforiare, ce fortifier, récon- homo unanimis (Ps. liv. 14); se-


forter , y> est de la basse latinité. cundum cor meum, passlm.
Cicéron emploie, pour exprimer cette 3 2 Reg., I, 23.
idée, 1(3 verbe confirmare. ^ Non, pour nihil.
^ Quo est très bien employé par ^ Desereres, pour âeseriiisses. On
les bons auteurs dans le sens de emploie quelquefois l'imparfait pour
« pourquoi en vue de quoi ? » (Cf.
, le plus-que-parfait du subjonctif,
Riemanu, § 47, rem. 2, n. 1.) Quant quand on vent exprimer une idée
aux expressions qui suivent, elles de durée ou de répétition de l'ac-
appartiennent à la langue biblique : tion. (Cf. Riemann, § 153.)
,,

SAINT BERNARD loi

Utrnani non ^ te amiserim, sed praemiserim utinam !

vel tarde aliquando seqaar te quocumqiie ieris ^ Non enira !

dubium quin ad illos ieris, quos circa médium extremae


noctis tuae invitabas ad laudem, cum in vultu et vcce
"^

exsultationis ^ subito erupisti in illud ^ Davidicum, s.u-


pentibus qui assistebant Laudate Dominum de cœV^ :

laudate eum in excelsis ^. (Ps. gxlviii.) Jam tibi, fra!,er


mi, nocte adhuc média diescebat*^, et nox sicut dies
illuminabatur. Prorsus illa nox illuminatio tua in deli-
ciis tuis.
Accitus sum ego ad id miraculi, videre ^ exsultantem
in morte hominem et insultantenf morti. Ubi est, mors,
vicloria tua ^?... Gerardus per médias fauces tuas transit
ad patriam, non modo securus, sed et laetabundus et lau-

^ utinam suivi de non est une '


Le verbe unipersonnel diescit,
exception. ce jour point, il se fait jour, i>
le
2 Apoc., XIV, 4. n'est point classique, mais il se
3 Médium noctis, et^ plus bas, trouve dans le Glossaire attribué à
extrema psalmi. Nous avons déjji saint Isidore de Sévllle. Quant —
remarqué (p. 71, n. 6) la tendance à la pensée, c'est une allusion à
de certains auteurs, et particuliè- l'emploi que l'EgliteC fait du psaume
lement les auteurs ecclésiastiques, à Laudate... dans l'office des Laudes
généraliser la règle qui permet d'em- qui se chante au point du jour, au
ployer substantivement certains ad- moment où le soleil va paraître.
jectifs neutres en leur faisant régir Les paroles qui suivent sont aussi
des substantifs au génitif. Les deux une a'Uiision à un autre passage du
exemples que nous relevons dans psalmiste, très connu par l'applica-
cette note peuvent, d'ailleurs, s'au- tion que l'Eglise en fait, dans le
toriser des passages suivants : Mé- Prœconium paschale, à la nuit qui
dium diei (Liv., XXVIl, 48); bclli fut témoin de la résurrection du
extrema (Cic. Fam., X, 19). Sauveur. (Ps. cxxxviii, 11 et 12.)
« Avec le regard et la voix de
** ® Ad id miracidi : voir p. 89

i'allégresse. » Voir plus haut, pour n. 4. Vidcrc...: on sait que la propo-


l'emploi de la préposition in la y sition infinitive s'emploie ainsi en
note de la page 10.
7 apposition aux pron. ?wc, id, iîlud^
^ L'emploi du neutre illud pris mais seulement quand ceux-ci ex-
pubstantivement et avec la nuance priment une opinion, un ;uge-
d'emphase marquée plus haut, p. 144, ment, etc. (Madvig, Gramm. lat.,
n. 3, pour une citation, est
faire § 395, rem. 1.)
très commun dans la bonne lati- ^ C'est le cri de triomphe que
nité. « Illud Solonis. » (Cio., de Sen., s.iint Paul emprunte au prophète
14, 50, et alibi pass.) Osée pour l'appliquer à la résur-
^ In excelsis nouvel adjectif: rection du chrétien. (Os., xui, 14;
neutre pris substantivement. I Cor., XV, 55.)
,

152 bAINT BERNARD


dans. Cum ergo supervenissem et ex tréma jam psalmi, ,

me audiente, clara voce complesset, suspiciens ^ in cœlum,


ait : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum.
(Luc, XXIII, 46.) Et repetens eumdem sermonem, ac fré-
quenter ingeminans PoAer, pater , conversus ad me,
:

exhilarata quidem Quanta, inquit, dignatio ^ Dei,


facie :

patrem ^ hominum esse! quanta hominum gloria, Dei


filios,Dei esse et heredes; nam si filii, et heredes^! Sic
cantabat quem nos lugemus in que et meum, fateor, :

luctum pêne in cantum convertit, dum intentus gloriae


ejus, propriae fere miseriae obliviscor.
Sed revocat me ad m^ pungens dolor, facileque a sereno
illo intuitu , tanquam a levi excitât somno perstringens
anxietas...

Et après cet in&tant de relâche, les larmes reviennent, mais


tempérées cette fois par le souvenir des larmes que Jésus
répandit sur Lazare, par la pensée des jugements de Dieu,
et par celle de ses miséricordes, dont son frère même, pen-
dant sa maladie à Viterbe, avait pu, sur" sa prière, éprouver
les effets.
Le discours finit sur celte pensée, et la voix de Toraleur
s'éteint de nouveau dans les larmes, entrecoupées par une
courte prière à celui qui pourra seul en tarir la source.

... Justus Domipe, et rectum judicium tuum.


es,
(Ps. cxviii 137.) Gerardum tu dedisti
, Gerardum tu ,

abstulisti ^ et si dolemus ablatum


: non tamen obli- ,

viscimur quod datus fuit, et gratias agimus quod^ habere


illum meruimus, quo carere in tantum non volumus,
in quantum non expedit '^.

Recordor, Domini, pacti mei ^ et miserationis tuae, ut

s Job,
* £fttspiciens.* voir page
note 4. 32, I, 21.
^ Digiiaiio: voir 7, notepage
4. ^ Quod est la tournure classique
^ Patrem s'accorde avec se après gratias agere ; mais il ne
sujet sous -entendu de proposition s'emploie pas après oNivisci, qui
infinitive. De même, dans la phrase veut après lui la proposition infi-
suivante, pour le mot flllos. Voir, nitive.
"^
sur la régularité de cette construc- Sous-ent. carere.
tion, Riemann, § 177, rem. 2, ^ Recordor se construit ordinai-
^ Rom., VIII, 17. rement avec l'accusatif quand le
SAINT BERNARD 153

magis justificeris in sermonibus luis , et vincas cum


judicaris ^ Cum pro causa Ecclesiae anno prseterito
Viterbii essemus ille , œgrotavit
et invalescenie lan- ,

guore, cum jam proxima videretur vocatio-, ego aegerrime


ferens comitem peregrinalionis et illum ^ comitem in , ,

terra relinquere aliéna, nec resignare ^ his qui mihi eum


commiseranl (quoniam amabatur ab omnibus, sicut erat
amabilis valde), conversus ad orationem cum fletu et
gemilu Exspecta inquam, Domine, usque ad reditum
: , :

restitutum amicis toile jam eum, si vis, et non causabor.


Exaudisti me, Deus convaluit, opus^ perfecimus quod :

injunxeras, redivimus cum exsultatione reportantes mani-


pulos pacis ^. Porro ego oblitus pêne sum conventionis
meae, sed non tu. Pudet singultuum horum, qui prsevari-
cationis me arguunt. Quid plura? Repetiisti commendatum,
recepisti ^ tuum. Finem verborum indicunt lacrymse tu :

illis, Domine, finem modumque indixeris.

Serm. in Canl. xxvi, c. 3, 4, 11, 12, 13 et 14.

Nous ne savons, Tabbé Gorini après avoir transcrit


s'écrie
ces longs fragments, Ton peut rien trouver, dans aucune
si
littérature, qui respire une affection plus vraie, plus tendre,
une douleur plus émouvante, des regrets plus profonds. Et
le savant abbé remarque avec raison que la vérité et la pro-
fondeur de sentiment ont préservé Torateur de ces recherches
d'esprit et de ces pénibles rapprochements de pensées contre

complément est un nom de chose :


^ Illum, dans le sens emphati<iue :

le génitif se trouve pourtant une c( un compagnon. »


tel
fois dans Cicéron. (Pis.; 6.) Yoir "^
Resignare, dans
le sens de
Riemann , § 55 , a. remettre, rendre », usité dans
((.

Ps. L, 6.
^ —
Remarquer que, Horace. (Ocl., m, 29, 54; Ep.,i, 7,
dans la langue de la Vulgate, le 31.)
verbe justijîcare, comme le mot grec L'œuvre de pacification dont
^

correspondant Sr/.aio-jv, ne signifie nous avons parlé dans le préambule.


pas seulement a justifier, rendre ^ Nous sommes revenus avec
c(

juste », mais aussi « croire juste, allégresse, rapportant les gerbes de


déclarer juste ». la paix » allusion i\ un texte du
:

^ Vocatio, sous-cnt. Z)<?i: aujour- psalmiste. (Ps. cxxvi, 6.)


d'hui encore, nous disons, dans notre Rccipere, non pas gimplement
'

langue chrétienne, pour annoncer la «. », mais dans le sens très


recevoir
mort d'une personne, que Dieu l'a propre de « rappeler à soi repren- ,

appelée à lui. dre, rentrer en possession de ».


154 SAINT BERNARD
lesquels il ne se tient pas toujours assez en garde. Cette fois,

son style est presque partout naturel c'est une atfliction


;

immense qui déborde d'un cœur trop plein et s'épanche en


paroles, comme l'eau coule d'une source qui, pour se faire jour,
a percé le rocher- où elle était emprisonnée.

XLII
Maximes.

Nous ajoutons aux fragments qu'on vient de lire quelques


pensées morales, cueillies çà et là dans les œuvres de saint
Bernard, et dont chacune peut fournir un utile sujet de
méditation.

1. Sicut non omne quod libet, licet; sic non omne quod
licet, statim etiam expedit ^ {Ep. xxv, n. 2.)
2. Qui se sibi magistrum constituit, stulto se discipu-
lum subdit. (Ep. lxxxvii, n. 7.)
3. Melius est ut pereat unus, quam unitas^. {Ep. en,
n. 2.)
4. Volo amicis gerere morem non tamen in meam
,

mortem. (Ep. ccxv.)


5. In omni negotio validissimum argumentum est ad
faciendam rei dubiae fidern, id semper esse melius, quod
placeat bonis, malis autem displiceat. (Ep. cccxlviii, n. 2.)
6. Etsi sapiens sis, deest tibi ad sapientiam, si tibi^ non
fueris. (De Cons., 1. II, c. m.)
7. Inter seculares ^ nugae, nugae sunt; in ore sacer-
dotis, blasphemiae ^. (Ibid., c. xiii.)

^ La seconde partie de cette munauté. — Remarquer qu'après


maxime est empruntée à saint Paul : melius on emploierait mieux la
est
Omnia mihi licent, sed non omnia proposition infinitive Melivs estpe-
:

expediunt. (I Cor., x, 22.) — Remar- rire unum^ quam unitatem. (Cf.


quer l'emploi de l'adverbe de temps Riemann, § 183, 3°, c, et § 186, c.)
statim pour dé^igner une conclusion ^ Tibi: datif d'intérêt (Cf. Rie-
logique :« par là même. » mann, § 46.)
- A propos d'un moine incorri- ^ Seculares : « les séculiers. »
gible, dont la conduite troublait Voir plus haut, page 120, note 1.
irrémédiablement l'ordre de la com- ^ Blasphemia, <i blasphème,» mot
,.

SAINT BERNARD loo


8. Plus timeo dentés lupi, quam virgam pastoris. (De
Mor. et Off. Ep.,n. 35.)
Gloriosa res humilitas \ qua ipsa superbia palliare^
9.
£^ appétit, ne vilescat. {De Grad. hum., n. 47.)
Causa diligendi Deum, Deus
10. est; modus, sine modo
diligere. [De diligendo Deo, c. i.)
11. Non salis cecidisse piget hominem, ut videtur, qui
adhuc manere disponit^ in lubrico. (In Pasch. serm. i,
n. 17.)
12. Sunt
qui scire volunt eo fine tantum, ut sciant et
^
:

turpis curiositas est. Et sunt qui scire volunt, ut sciantur ^


ipsi et turpis vanilas est: qui profecto non évadent sub-
:

sannantem^ satiricum, etei qui ejusmodi est decantantem :

Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciât aller,


(Pers. Sat. I, v. 27.)

Et sunt qui scire volunt, ut scientiam suam ven-


itenri

dant, verbi causa pro pecunia, pro honoribus et turpis


, :

quaestus est. Sed sunt quoque qui scire volunt, ut œdi-


ficent "^
: et caritas est. Et item qui scire volunt ut sedifi-
centur ^ : et prudentia est. (In Cant, serm. xxxvi, n.3.)

transporté du grec (^ly.ct^iqiiia.) rem. 2.)


dans la latinité ecclésiastique. ^ au passif, pour « être
Scire
^ Voir, sur le sens de ce mot , la connu en parlant des personnes,
»,
note 1 de la page 81. ne se rencontre point dans les clas-
2
Palliare, «. couvrir d'un man- siques, mais fait ressortir Ici par
teau, » se trouve dans Apulée, au une énergique antithèse la pensée
second siècle. de l'auteur.
^ Difiponcre, dans le sens de «. dé- ^ Le verbe composé suhsannare
cider, disposer, » appartient à la « se moquer, tourner en dérision, d
langue juridique. ne se rencontre que dans la Vul-
Dans cette maxime fameuse,
^ gate et dans les auteurs ecclésias-
saintBernard nous résume sous une tiques mais le simple sanna œ
; ,

forme précise les réflexions que son « grimace faite dans l'intention de
contemporain Hugues de Saint- Victor se moquer, moquerie, » se trouve
nous développait plus haut sur la dans Perse et dans Juvénal.
vanité des choscshumaines, et do la "^
^dificare, « édifier, » dans le
science en particulier, quand l'homme sens marqué plus haut, page 83,
ne les dirige point vers leur tin note 3.
véritable. Remarquer qu'après sunt ^ u^dificarî: saint Paul dit dans
qui, la correction demande le sub- le m-ôme sen9,sem€tipsum aedijîcare.
jonctif. (Cf. Riemann, § 224, 1° et (I Cor., XIV, 4.)
JUVENGUS
Nous ouvrons par ce nom la série des poètes chrétiens, avec
lesquels, dans les dernières pages de ce volume, il nous reste
à faire connaissance.
Ce fut sous le règne de Constantin que Juvencus, prêtre
espagnol, essaya, dans son Histoire évangélique^ de soumettre
aux lois du rythme, selon la belle expression de saint Jérôme,
la majesté de nos divins Évangiles ^.
Les trois siècles précédents avaient été peu favorables à la
poésie. 11 fallait combattre au jour le jour, et, sans avoir le
temps de prendre haleine, soutenir par l'enseignement, la prière,
l'exhortation, le courage des âmes défaillantes. Or, comme Ta
dit un des grands lutteurs de noire époque,

En prose l'on enseigne, et l'on prie, et l'on pense;


En prose l'on combat...

Néanmoins, au milieu môme du combat, c'est avec le secours


du rythme que le clairon marque le pas. Commodien essaya de
le faire dans ses Instriœliones et son Carmen apologeticurrif
dont on place la publication vers le milieu du iip siècle. Mais,
écrite en latin vulgaire et rompant de front avec toutes les
formes classiques, Tœuvre de Commodien, objet intéressant
d'étude pour les érudits 2, semble être restée isolée et n'avoir
point fait école.

La poésie chrétienne devait naître d'une fusion entre les tra-


ditions de l'art antique et les pensers nouveaux qui remplis-
saient les âmes; et ce devait être, dit Juvencus en termi-
nous
nant son poème, un des fruits de cette paix du Christ dont le
siècle allait jouir 3.

(c Juvencus
* presbyter sub Con- 1.IV, ch. I, § 3, et dans les Mélanges
stantino historiam Domini salvato- Renier.
ris versibus explicavit, nec perti-
muit Evangelii majestatem sub me- 3 Hœc mihi pax\Christi tribuit, pax ?iœc
mihi secîi,
tri leges mittere. » (Ep. 70, ad
Quam foret indulgens ierrœ regnator
Magnum, oratorem urbis Romœ.) aperlœ
^ Voir, en particulier, Gaston Constantinus...
Boissier, dans la Fin du paganisme, {^Evang. Hial. 1. IV, v. 807-809.)
JUVENCUS lo7

Naturellement, ce premier essai est timide encore, gauche


parfois et embarrassé on sent que les deux éléments qu'il
:

s'agit d'unir ne sont pas encore accoutumés l'un à l'autre.


Juvencus, en effet, est plutôt versificateur que poète: il con-
naît à fond Virgile, et son Histoire évangélique n'est trop
souvent qu'un calque de V Enéide. Ce ne sera guère qu'avec
Prudence, un autre enfant de l'Espagne, que la muse chré-
tienne prendra librement son vol. Mais il n'est pas sans intérêt
de la voir, avec Juvencus, essayer ses ailes.

XLIII
Le poète chrétien.

< Mélanges, t. I, p. 192.)

Dans l'appréciation que nous venons de faire de l'œuvre de


Juvencus, il faut mettre à part le prologue, où le poète, avec
une élévation de pensée et de style qui ne lui est pas ordinaire,
nous expose, sur l'immortalité que le Christ réserve à seà
chants, les mêmes sentiments d'espoir chrétien que nous avons
déjà vus s'exhaler de l'âme de Sulpice Sévère, au commence-
ment de sa Vie de saint Martin ^. C'est réellement un très beau
début d'épopée.

Immortale^ nihil mundi compage tenetur,


Non orbis ^, non régna hominum, non aurea Roma ^^

Non mare, non tellus, non ignea sidéra caîli :

* Voir plus haut, dans Sulpice- du monde, ni... »


Sévère, p. 43 Vanité de la gloire
:
^ Orbis, désignant ici « la terre »,
littéraire des
historiens profanes. le globe terrestre, par opposition
Cf. aussi, dans Prudence (vol. des aux autres corps dont se compose
Humanités), le fragment intitulé : le système du monde tandis qu'au ;

le Poète chrétien. vers suivant tellus désigne la terre


- Immortale, employé, par cata- ferme, comme élément ou comme
chrèse, h. l'égard des objets inani- partie du globe , « les continents, »
més. (Cf. Virg., ^n., IX, 95.) — par opposition à la mer et à l'élé-
Compages, is, a assemblage, con- ment du feu qui domine dans les
struction, » expression élégante corps célestes.
pour désigner le système, la ma- ^ Aurea Roma. L'épithète aurea
chine du monde. —
Tenetur, pour est d'Ovide. Pour du fond
ce qui est
continctur. « Rien n'est immortel do la pensée, Juvencus, en insérant
de tout ce qu'enferme la machine le nom de Rome dans son énumé-
, ,

158 JUVENCU3
Nam statuit Genitor rerum irrevocabile tempus,
Quo cunctum torrens rapiat flamma uUima mundum.
^

Sed tamen innumeros homines sublimia facta,


Et virtutis honos in tempora longa frequontant : '^

Accumulant quorum famam laudesque poetse.


Hos celsi cantus Smyrnae^ de fonte fluentes,
Illos Minciadse célébrât dulcedo Maronis"^.
Nec minor ipsorum discurrit^ gloria vatum
Quse manet seternsB similis, dum secla volabunt '"'j

Et vertigo poli terras atque sequora circum"^


i^thera sidereum jusso moderamine volveti
Quod si ^ tam longam meruerunt carmina famam
Quae veterum gestis hominum mendacia nectunt,
Nobis certa fides aeternse in secula laudis
Immortale decus tribuet meritumque rependet :

ration des choses qui doivent périr, Maro, élégante métonymie. Quant
ne fait que se conformer au senti- au surnom de Minciades donné à
ment qu'exprimait mélancolique- Virgile, surnom que l'on ne ren-
ment Virgile dans ce verp, dont nous contre point avant Juvencus, c'est
lirons plus tard, dans saint Augustin, une allusion au nom de la rivière
l'émouvant commentaire : qui arrose Mantoue sa patrie, et

Non res Romance, periluraque régna...


qu'il a lui-même célébrée plusieurs
(Georg., II, 498.) fois dans ses vers. (Ed., I, 52; VII,
12 et 13; Georg., III, 14 et 15.)
Voir, dans le vol. de la Rhéto-
, proprement
^ Discurrere « cou-
rique, le fragment cité sous ce
rir de tous côtés, se répandre »,
titre Des malheurs de l'Empire.
:
s'emploie en parlant de la renom-
* Torrens, «brûlante, dévorante. )>
mée. « Fama strenue tota urbe dis-
L'emploi du participe torrens, pris currit. » (Curt., iv, 1.)
ainsi au sens propre, comme simple ^ Il dum
faudrait régulièrement :

épithète, est rare dans la langue


secla volant. (Voir p. 54, n. 3.)
classique. Quant à la pensée, Ju- "^
Circum, placé après son régime
vencus ne fait que traduire les pro- terras atque sequora, comme il ar-
phéties, consignées en particulier rive souvent dans les poètes. — Dans
par l'apôtre saint Pierre dans sa ces deux beaux vers, il est facile de
seconde épître. (II Pet., m, 7-12.) reconnaître le souvenir et les ex-
Fréquentant, pour célébrant. On
^
pressions mêmes d'Ovide :

eait qu'en latin les adjectifs frequens


Adde quod assidua rapitur vertigine cce-
et celeber ont tous deux la même lum
signification propre. Sideraqnq alla trahit celerique voluraiua
3 On sait que Smyrne est une t07'quet,
(Met., II, 70 et 71.)
des villes qui se glorifiaient d'avoir
donné le jour à Homère. ^ Quod ai : cf. Riemann , § 20.
^ Dulcedo Maronis, pour dulcis
,

JUVENGUS lo9
Nam mihi carmen erit *
Christi vitalia gesta',
Divinum populis falsi sine crimine donum'^.
Nec metus uf' mundi rapiant incendia secum
Hoc opus hoc etenim forsan ^ me sublrahet igni
:

Tune, cum flammivoma^ descendet nube coruscans


Judex, altithroni Genitoris gloria \ Christus.
Ergo âge, sanctificus ^ adsit mihi carminis auctor
Spiritus, et pure mentem riget amne canentis
Dulcis Jordanis ^, ut Christo digna loquamur.
Evangelica Historia, 1. i, v. 9-35.

XLIV
Tempête apaisée.
(Mélanges, t. I, p. 193.)

Voir ce récit dans les trois Évangiles synoptiques. (Mattb.,


VIII, 23-27; Marc, iv, 35-40; Luc, viir, 22-25.)
Mais voir aussi la tempête de Virgile, dont nous citons

^ Erit, quoique le sujet (vitalia ^ Flammivoma, plus bas, alti-


et,
gesia) soit au pluriel. Il arrive sou- throni, sonctijicusexpressions que
:

vent que le Terbe s'accorde avec l'on ne rencontre point avant Ju-
l'attribut s'il en est plus rapproché. vencus,mais que les auteurs ecclé-
(Cf. Riemann, 25, a.) § siastiques ont adoptées après lui.
2 Vitalia gcsta, « les actions 7 Hebr., i, 3.
vivifiantes, qui donnent la vie au ^ La dernière Fyllabe du mot
monde » motif pour lequel elles
:
sanctificus allongée par la césure ;

sont appelées au vers suivant divi- pareillement dans le mot Jordanis,


num donum, un « bienfait divin », au dernier vers licences qui peu-
:

répandu déjà «parmi peuples», les vent se justifier par de nombreux


in populiSf par la prédication de exemples dans les meilleurs clas-
l'Evangile. siques.
^ Sine crimine donum, et, plus ^ Le poète oppose les eaux du
bas, hoc opus:formules virgiliennes. Jourdain dans lesquelles il symbo-
,

i^n., IV, 550, et VI, 129.) lise la grâce de sou baptême, aux
^ Ncc metus ut, au lieu
de ne, eaux de la fontaine de Smyrne et
tournure appartenant à la langne do la rivière du Mincio, qu'il a ci-
familière, mais qui peut s'autoriser tées plus haut.— Quant au dernier
d'un exemple d'Horace. (Cf. Rie- hémistiche, c'est une allusion évi-
mann, § 188, rem. 3.) dente au vers de Virgile :

^ Forsan : voir, pour le sons et la


Quiqt epii vates , et Phœbo digna locuti.
construction de ce mot, Riemann, C^n., VI, 662.)
5 173, rem. 3, avec la note 4.
,

160 JUVENCUS
quelques vers en note, et où il n'est pas une image, pas un
vers qui ne trouve ici son terme correspondant ^,

Conscendunt navem, ventoque inflata tumescunt


Vêla suo, fluctuque volai stridente carina -.
Postquam altum tenuit puppis , consurgere in iras ^
Pontus, et immissis hinc inde ^ tumescere ventis
Gœpit, et abruptos ad caelum tollere montes ^:
Et nunc mole ferit puppim ^% nunc turbine proram,
'^
Illisosque super laterum tabulata receptant
Fluctus, disjectoqae aperitur terra profundo.
Interea in puppi somnum carpebat Jésus ^.
lUum discipuli pariter nautseque paventes
Evigilare ^ rogant, pontique pericula monslrant.
nie dehinc Quam parva subest fiducia vobis!
:

Infidos animos timor irruit ^*^! Inde procellis


Imperat, et placidam sternit super aequora pacem*^
lUi inter sese ^'^ timidis miracula miscent

1 Talia jactanti stridens aquilone pro- Bemarquer, dans le même vers,


cella
que super est adverbe, et non pré-
Veluin adversa ferit , fluctusque ad
position.
sidéra tollit.
Franguntur remi; tum prora avertit^ et
^ C'est à peu près ce que Virgile
undis dit d'Énée :

Bat latus :... His unda dehiscens ^/leas celsa in puppi, jam certiis eundi
Terrain inter fluctxia aperit. Carpebat somnos.
i^n., I, 102-107.)
ijEn., IV, 454 et 455.)
Carina, et, au vers suivant,
2
^ Evigilare, pour ut evigilent :
puppis, pour désigner le navire
tournure employée dans la Vulgate,
entier : sj'necdoques très usitées
et passée de là dans la langue des
chez
3
les poètes.
Dans ce seul vers, le poète a
saints Pères. —
Pariter, « à la fois,
ensemble de concert. »
,

trouvé le moyen de réunir deux ^^ Nouveau souvenir de Virgile :


autres imitations de Virgile, (^n.,
Dégénères animos timor arguit
m, 192, et X, 90.)
ijEn., IV, 13.)
^ Immissis hinc inde, «. déchaî-
nés de toutes parts. » ^' «Ce dernier vers, » nous dit
° Nous adoptons pour ce vers la M. G. Boissier en analysant cette
leçon de Georges Fabriclus. scène, « est très élégant, et rend bien
^ Virgile a dit In puppim ferit. : l'impression de l'apaisement des flots
iJËn,,, I, 115.) après la tempête. »
'^
Receptant, « reçoivent les ^2 Illi inter sese..., hémistiche fa-

coups )) pour recipiiint, mais avec


,
milier à Virgile. (Georg., IV, 174;
le sens fréquentatif ou intensif. JSn. , VIII 452 X 146 XII , 720.)
, ; , ;

(Voir Barrault, §§ 264 et 265.) — — Miscent, pour agitant.


JUVENGUS 161

Colloquiis quae tanla siet permissa potestas ^


:

Quodve sit imperiuni, cui^ sic fréta concita ventis


Erectœque minis submittant colla procellœ.

Evangelica Hisûoria, 1. ii, v. 2o-13.

XLV
Jésus et Pierre marchent sur les eaux.

(Mélanges, t. I, p. 194.)

C'est le récit qui fait suite, dans les Évangiles, au miracle


de multiplication des pains. (Malth.,
la xiv, 22-36 Marc, vi, ;

45-56 Joan., vi, 15-21.)


;

navem,
Discipulis tune inde jubet conscendere
Et transire fretum, donee dimitteret omnes",
In sua ^ quemque, viros. Tune montis eelsa^ petivit,
Seeretusque dehine Genitoris numen adorât^.
Jamque soporata ^ torpebant omnia nocte,
Gum puppis medio sulcabat in aequore fluctus,
Jactata adverso surgentis flamine venti.
Ast ubi jam vigilum quarta statione premebat

* connu de Vir-
C'est le vers bien XVI, 32; XIX, 27 ', Act., XXI, 6.)
gile i^n., IX, 97), agrémenté de ^ Cf. p. 71, n. 6.
la forme archaïque siet, pour sit. ^ Cf. Virg., JEa., III, 437.
(Cf. Cic, Or., 47, 157.) "^
Soporata s'accorde, quant au
2 Oui, précédé de ei sous- entendu, sens, avec omnia plutôt qu'avec
et suivi du subj. pour la raison ex- iiocte; car, si Virgile a pu dire nox
pliquée page 85, note 1. sopora, « la nuic qui amène le som-
"^
Pour
signifier « en attendant meil » (JEn., VI, 390), on dirait
que on dit plutôt dum que do-
i), moins bien nox soporata, « la nuit
nee. Sur le mode employé voir , endormie. » Mais, quoique la mesure
Riemann, § 215, et sur le temps, du vers puisse à la rigueur admettre
voir plus haut la fin de la note 3, dans soporata le pluriel neutre (la
page 108. finale étant, comme nous l'avons
^ In sua, dans le sens de la lo- dit plus haut, allongée par la cé-
cution grecque eîç ^à ïôia, que la sure), il nous paraît plus simple
Vulgatc traduit par les formules de voir dans cette tournure Tappli-
in domum suam, in sua, in pro- cation de la figure que les gram-
pria. (Esth., V, 10; Yi, 12; Joan., mairiens appellent hypallage.
, ,
,

162 JUVENCUS
Noctis iter rapidos altoUens Lucifer ortus ',
Fluctibus in liquidis sicco vestigia gressu
Suspensus ^ carpebat iter, mirabile visu^ :

Jamque propinquabat puppi, sed nescia nautae


Attoniti tremulo vibrabaiit ^ corda pavore,
Glamoremque simul confusa voce dederunt.
Tum pavidis Ghristus loquitur Timor omnis abesto : ^,
Gredentumque ^ regat vegetans constantia mentem
En ego sum, vestrae doctorem noscite lucis.
Olli confidens respondet talia Petrus
"^
:

Si tua nos vere dignatur visere virtus,


Me pariter permilte tuo super œquora jussu
Fluctibus in liquidis immersos ^ figere gressus.
Annuit his Dominus navem mox linquere Petrus
:

Audet, et innixus figit vestigia^ ponto.


Verum ubi tantarum mentem miracula rerum
Terrifîcant, ventique minas crebrescere cernit,
Paulatim cedunt dubio liquefacta timoré,

* Dans phrase incidente,


cette 11, 77.) Quant à
l'ace, corda, c'est
Lucifer est rapidos attol-
le sujet; la même tournure que nous venons
lens ortus (le pluriel, par une tour- de signaler pour vestigia, et qui est
nure assez fréquente en poésie, étant employée particulièrement en poésie
mis pour le singulier), Tépithète du pour désigner la partie à laquelle
sujet premehat, le verbe noctis iter,
; ; s'applique l'idée exprimée par le
le régime direct du verbe; vigilnm verbe ou l'adjectif qui précède Tre- :

quarta statione,\e complément cir- muit artus, dit Virgile. (Georg., III,
constanciel, Indiquant l'heure pré- 84.)
cise. —
Dans ces derniers mots, ^ Hémistiche de Virgile, (^n.,
statio, qui signifie proprement le XT, 14.)
« posteoù les sentinelles veillent », ^ Creclentum, pour credentium

se prend pour la a veille » elle- syncope usitée en poésie.


même. On sait que, chez les Ro- Olli, pour illi, forme archaïque
"^

mains, la nuit te partageait en familière à Virgile. (Cf. ^n., XII,


quatre veilles. 17.)
2 Suspenaus, expression empl03'ée ^ Immersos
, pour 7wn mersos
par Virgile pour exprimer, au sujet en donnant à la particule in la va-
de Camille, une idée analogue. {Mn., leur négative qu'elle a souvent en
VII, 810.) Quant à Tacc. vestigia, composition.
voir Eiemann, § 40. ^ Figit vestigia^ et, plus loin,
3 Formule virgilienne. {Mn., XII, miracula rerum, crebrescere cernit,
252.) hémistiches vlrgiliens. {JEn., VI,
^ Vihra'bant, « frémissaient,» em- 159; Georg,, IV, 441; ^n., XII,
ployé dans ce sens par Ovide. (Her., 222.)
JUVENCUS 163

Quae validum fidei gestabant sequora robur.


Jamque Simon medio submersus corpore clamât:
Fluclibus horrendis pereuntem deripe, Ghriste.
Dextera confestim protcnditur obvia Petro,
Et dubitata^ fides verbis mulcetur amaris,
Ascerisaeque rati contraria flamina cedunt,
Praesentemque Dei sobolera stupuere rogantes^
Guncti, navigio socios quos casus habebat.
Transierat tandem sulcans fréta fervida puppis,
Obtatumque gravis comprenderat ancora portam.
Gonveniunt populi rapido per litora cursu
Portantes aegros vestisque attingere fila
,

Extrema exoptant, miroque hoc munere cuncii


Credentes referunt plenam per membra salutem.
Evangelica Historia, 1. m, v. 93-133.

^ Dubitata, qui signifierait pro- 2 Construire le régime soholem

prement « mise en doute », est avec stupuere, et non avec rogantes,


employé ici pour dubia. Quant à qui est pris ici absolument. Nous
la contradiction apparente qu'offre avons déjà constaté plus haut (p. 104,
tout d'abord Talliance de mots mul- n. 4) la tendance des auteurs ecclé-
cetur amaris, elle nous peint bien siastiques à employer ainsi dans le
le cœur du Sauveur, dont les sévé- sens absolu plusieurs mots de la
rités sont toujours mêlées de teu- langue religieuse.
dresse.
SAINT DAMASE
Nous venons d'entendre la muse chrétienne balbutier ses
premiers accents en traduisant sur le rythme de Virgile le
texte sacré de nos Evangiles. Nous allons la voir .^aire son
second essai en gravant laconiquement sur le marbre, par la
main du pape saint Damase, les épilaphes de ses martyrs.
Grâce au respect que les Romains professaient pour la reli-
gion des tombeaux, les chrétiens avaient pu, pendant la première
période des persécutions, déployer presque en liberté, autour
de ces sépulcres souterrains qui leur servaient en même temps
de lieux de réuaions, un certain appareil de décoration reli-
gieuse. Mais dans ces monuments primitifs de l'art chrétien,
que le génie d'un grand archéologue a remis de nos jours en
pleine lumière *, nous ne voyons point la poésie apparaître.
Un nom sur les pierres tumulaires un symbole, une brève
,

invocation, cela suffisait. D'ailleurs, vers la moitié du m» siècle,


nous voyons la persécution, passant par-dessus ses scrupules,
violer en bien des rencontres ce dernier refuge de la foi chré-
tienne et troubler les morts eux-mêmes dans le repos de leurs
tombes.
Dès que paix de Constantin eut permis à l'Église de res-
la
pirer, ce fut une de ses premières sollicitudes que de faire
disparaître la trace des dévastations dont ces lieux sacrés avaient
été bien des fois le théâtre.
Le pape saint Damase continua, pendant toute la durée de
son pontificat, de 36^ à 38^4, cette œuvre de restauration, et
s'appliqua particulièrement à constater l'identité des tombes
saintes, sur lesquelles la tradition était déjà obscure ou em-
brouillée. Ce fut pour fixer le résultat de ses pieuses recherches,
qu'après avoir orné ces tombeaux de larges plaques de marbie
blanc, il y fit graver, en élégants caractères, par un arlis!e
dont M. de Rossi a découvert le nom i, de magnifiques épi-

^ Voir le grand ouvrage de M. de velles études sur les catacombes ro-


llossi, la Roma
sottcranea cristiana, maines.
et, à son défaut, l'excellent résumé 2 II s'appelait Furius Dionysius
que le comte Desbassyns de Riche- Philocalus : l'illustre arch^loguo a
inont nous a donné dans ses Nou- trouvé son nom écrit verLicalomeut
SAINT DAMASE 165
taphes en vers, poèmes lapidaires, dont le style cadencé res-
pire une grave tendresse, et qui ont mérité à leur auteur d'être
rangé par saint Jérôme parmi les écrivains illustres de l'Église ^

XLVI
Sur la fontaine baptismale du Vatican.

Nous commencerons nos citations par cette inscription, qui


donne une idée des travaux entrepris pour la restauration des
cimetières chrétiens.
Dans les bouleversements que la persécution avait, à plu-
sieurs reprises, fait subir au sol des catacombes, il était arrivé
que les eaux intérieures, détournées de leur cours naturel,
avaient, particulièrement sous la colline du Vatican, inondé
les sépulcres, et, comme le poète va nous le dire avec une
pieuse tendresse, troublé le sommeil de ces chères dépouilles.
Cet état de choses obligea le saint pape à entreprendre, pour
assainir les tombes, ce que nous appellerions aujourd'hui des
travaux de drainage, lesquels amenèrent la découverte, sous
le sol même de l'église, d'une nouvelle source, qui fut utilisée
pour l'administration du baptême.
Le tout se trouve relaté dans l'inscription suivante, dont l'ori-
ginal se voit encore dans les grottes du Vatican.
L'inscription se termine par un vers un peu informe, qui
nous transmet, comme il arrive souvent dans les inscriptions
damasiennes, le nom du diacre à qui le pontife confia la direc-
tion des travaux.

Gingebant latices montem, teneroque meatu -


Gorpora muUoram, cineres atque ossa rigabant.
Non tulit hoc Damasus, commun! lege sepultos ^

au bord de l'inscripLion tumulaire de Viris illustrilus , c. 103.)


du pape saint Eusèbo. {La Roma 2 Teneroque meatu, par d'In-
a.

sotteranca cristiana, t. II, p. 196- sensibles écoulements » l'épilhètc


:

198; Nouvelles études, etc., p. 259.) étant prise dars le sens où les
^ « Damasus, Romanae iirbis epi- poètes latins di>aient, en parlant
scopus elegans in vert-ibus compo-
, de l'air, tenerum aéra, pour indi-
nendis ingenium habuit, multaque quer la subtilité qui permet à cet
brevia opuscula horoico métro edi- élément do s'insinuer partout.
dit, et prope oetogenarius sub ïlico- 3 II s'agit des sépultures com-

dosio principe mortuus est.» (S. Hier., munes : nous verrons, dans l'in-
166 SAINT DAMASE
Post requiem tristes iterum persolvere pœnas.
Protinus aggressiis magnum superare laborem,
Aggeris immensi * dejecit culmina montis.
Intima sollicite scrutatus viscera terrae,
Siccavit lotum quidquid madefecerat humor.
Invenit fontem, praebet qui ^ dona salutis ^.
Haec curavit Mercurius levita fidelis.

Carm. 36, de Fonlibus Valicanis,

XLVII
Inscription de la crypte pontificale au cimetière
de Calliste.

On se rappelle encore la religieuse émotion que causa dans


tout Tunivers chrétien, en l'année 1854, la découverte de cette
belle crypte, qui, à partir du commencement du iii« siècle,
succéda à la crypte du Vatican comme lieu ordinaire de la
sépulture des papes. Nous n'avonsà parler ici de celte décou-
verte, magnifique récompense des travaux de M. de Rossi, que
pour mentionner rincidont qui se rapporte à notre inscription.
Lui-même nous raconte comment, pendant les fouilles, un
débris de marbre roulant sous ses pieds attira comme par
hasard son attention. Ce débris ne portait que quatre lettres
gravées, parmi lesquelles la lettre H trois fois superposée.
L'archéologue tressaillit, et, avec une exclamation de joie,
s'écria soudain :

Hic comités Xysti..'.


Hic numerus procerum...
Hicposiius longa vixU qui in pace, sacerdvs :
,

Bcription suivante, comment eaint la liberté d'inversion qui est laissée


Dama.-e caractérise les tombes des aux poètes latins à l'égard des pro-
martyrs. noms conjonctifs qui, quis, quan-
^ Aggeris immensi, « immenses tus, talis, etc., et des conjonctions
terrassements, » se rapportant par cum, dum, donec, quod, ut, ubi,
appo.^ition au génitif montis. Voir, ne, si, etc. Remarquer qu'en prose
sur l'apposition placée avant le mot cette inversion ne s'emploie guère
qu'elle détermine, Madvig,§ 467, b. que dans les cas où la proposition
2 Prœbet qui, pour qui prsehet. conjonctive précède la proposition
Cest un des caractères du style de principale. (Cf. Madvig, § 465, b.)
^ Dona salutts, pour désigner la
saint Damase, que d'user fréquem-
ment, pour cadcnccr son vers, de grâce du baptême.
SA.INT DAMASE 167
Son regard divinatoire venait de reconnaître le commence-
ment de trois vers appartenant à l'inscription par laquelle
saint Damase avait autrefois célébré les hôtes de la crypte
callistienne.
plus d'ardeur qu'un avare explorant une mine d'or,
Avec
ilse remit à fouiller dans ce sol précieux, et ses minutieuses
recherches amenaient bientôt la découverte de 125 autres petits
fragments, qui, rassemblés avec patience, permirent de recon-
stituer presque en entier le texte de saint Damase, tel que nous
l'avaient conservé les anciens manuscrits.
Nous reproduisons ce texte vénéré en distinguant par des
caractères particuliers les lettres qui furent pour l'illustre
savant une si merveilleuse révélation.
Les trois premiers vers sont consacrés à la mention géné-
rale de cette multitude anonyme de corps saints dont les cata-
combes recelaient les reliques, amoncelées souvent (congesta^)
en nombre prodigieux dans ces tombes communes que les
archéologues nomment polyandres : d''où l'archéologue romain
conclut que, dans la pensée du poète, l'inscription ne se rap-
porterait pas seulement aux illustres morts reposant dans la
crypte papale, mais au cimetière entier, ou du moins à la station
principale dont celte crypte était le centre et qui était appelée
ai S. Xyfitum.
C'est ce que l'on voit d'ailleurs par les mentions particulières
qui sont l'objet des quatre vers suivants, et qui ont rapport:
la !•% aux quatre diacres dont saint Cyprien nous a parlé
plus haut (page 11) et qui, après avoir partagé le triomphe de
leur pontife saint Xixte, le suivirent dans sa tombe; la 2", aux
pontifes eux-mêmes^, dont les dépouilles sacrées veillaient
encore, au sein de la mort, autour de l'autel où ils oll'raient le
sacrifice; la 3^, au pape Miltiade (ou Meichiade), le pontife de
la paix {longa vixit qui in pace)y et qui est désigné à part,
parce qu'il reposait dans une crypte spéciale, où M. de Rossi
a découvert son mignifique sarcophage, indice, à lui seul, delà

Congesta, : c'est le mot employé


^ ybsse licet ,
quorum iiomûia nuUa legas'

aussi par le poète Prudence dans - M. de Rossi a retrouvé dans


une description dos ciitacombes que les débris les
épitaphes oyi^jinales
nous lirons au volume de la Troi- de cinq d'eux Antéros
d'entre :

sième, et qui est le meilleur com- (ou Anthère), qui siégea en 235;
mentaire de l'inscription que nous Fabieu, de 236 il 250; Corneille, de
étudions : 251 à 253 Lucius ^', de 203 à 254 ;
;

Quanta virum jaceatU congostU corpoi'r et Eutycliien, de 275 ù 2S3.


,

168 SAINT DAMASE


paix de l'Église; la 4^, à un groupe de martyrs originaires de la
Grèce, et dans lesquels M. deRossi a cru reconnaître le groupe
de saint Hippolyie et de ses compagnons, dont la crypte funé-
raire était pareillement attenante à la station ad S. Xyslum.
Enfin, après un dernier souvenir accordé à cette multitude
de saints inconnus qui ont sauvé au prix de leur vie l'innocence
de leur âme, le poète termine en exprimant d'une manière
touchante le désir qu'il eût éprouvé de venir un jour reposer
lui-même dans ce lieu sacré, à côté de ses prédécesseurs, s'il
n'eût craint de troubler la paix de leurs cendres.

Hic congesta jacet, quseris si ^ turba pioruni , :

Corpora sanctorum retinent veneranda sepulcra


'^

Sublimes animas rapuit sibi regia caeli.


Hic comités Xysti, portant
^ qui ex hoste tropsea;
Hic numerus procerum''*, servat ^ qui altaria Ghristi,
Hic positus, longa vixit qui in pace, sacerdos ^;

^ Spécimen exagéré du procédé Comités, par antonomase, les


^

d'inversion que nous venons de ei- ce compagnons i> de supplice et de


gnaler (page 166, note 2), et que martj're sens très usité dans la
:

l'exemple suivant de Martial ne suf- langue ecclésiastique, et particulière-


fit pas à justifier ; ment dans saint Cjprien. (Ep,, 8,
15, 21, 35.)
jEoUum, dones si mihi, Phryxe decus.
{Ep., VIII, 28, 20.)
^ Numerus procerum, propre-
ment c( la cohorte des chefs, la lé-
Nous allons , dans les vers suivants, gion des princes » en prenant nu- :

rencontrer, sous une forme plus ac- merus dans le sens technique que
ceptable, la même tournure trois lui donnait la langue militaire pour
fois répétée : portant qui..., servat désigner les divisions de l'armée.
qui..., vixit qui... Cf., dans le Te Deum, le verset :

2 Corpora sanctorum. Dans l'in- Te prophetarum laudaUlis nume-


scription précédente , le poète disait rus, te martyriçm candidaivs lau-
simplement : corpora multoruin : dat exercitus. Quant au mot pro-
c'est qu'il s'agissait des sépultures ceres, il est employé plusieurs fois
communes. Mais ici il s'agit des par saint Paulin de Noie pour dé-
martyrs; et M. de llossi remarque signer les princes des apôtres, Pierre
avec raison que. les appellations et Paul. (De sancto Felice, nat. xi,
absolues beati, sancti (et en poésie V, 51; nat. xix, v, 3.)
pii)j que les écrivains antérieurs, ^ Servat : expression virgilienne :

ainsi que nous l'avons constaté plus Nymphasque sorores


haut (page 6, note 6), appliquaient Centum guœ silvas , centum guœ flumina
à tous les chrétiens, ont pris dès servant.
( Georg., IV, 382 et 384.)
le ive siècle, et principalement dans
saint Damase , le sens restreint ^ L'expression sacerdos servait,
qu'elles ont gardé depuis. au me et au iv« siècle, à désigner
SAINT DAMASE 169

Hic confessores sancli, quos Grsecia misit;


Hicjuvenes puerique, senes castique nep-oles,
Quis mage ^ virgineum placuit retinere piidorem.
Hic, fateor, Damasus volai mea condere membra :

Sed cineres timui sanctos vexare piorum -.


Carm. 33, de Sepulcro suo.

XLVIII
Sur le (ombeau du pape saint Sixte II.

L'épitaphe précédente ne mentionne que les compagnons


de son martyre: cornues Xyfiti. Pourquoi ce silence sur le
poniile même qui remplissait de son souvenir toute la crypte
papale et lui donnait son nom ? Problème archéologique—
que M. de Rossi est parvenu à résoudre, en démontrant ^
qu'il fallait appliquer à saint Sixte une aulre inscription dama-
sienne, mise à tort sous le nom de siint Etienne I, son prédé-
cesseur, et dont le court récit, en nous montrant un pontife
mis à mort pour avoir contrevenu à Tédit impérial qui inter-
disait les réunions chrétiennes dans les catacombes ^, s'accorde
avec l'indication plus brève encore que saint Cyprien nous

lesévêques. Saint Damase lui-même, tion; et nous voyons, de fait, dès


étant déjà pape, se donne ce titre. le commencement du siècle suivant,

(Carra., IG.) cet exemple passé en règle, et les


* Quis, pour qtiibus; mage, pour catacombes devenues exclusivement
magis : formes archaïques usitées des sanctuaires.
chez les poètes. ^ Voir dans la Roma soiteranecu
'^
Comparer cette belle expres- t. II, 1. I, ch. 14, Del sepolcro di
sion avec celles que le poète em- Sie/ano, ad esso appariiene
e se
ployait dans l'inscription précé- l'elogio damasiano d'un pontefice
dente, au sujet de ses travaux dans ucciso suJla sua cattedra: ch. 15,
le cimetière du Vatican. En effet, Del sepolcro, dei monumenti e dei
l'interdictiondes nouvelles sépul- compagni di Sisto II.
tures à côté des tombeaux des mar- Cet édit nous a été mentionné
^

tyrs était aussi une partie essen- plus haut (page 5), dans l'interro-
tielle du plan de restauration que gatoire de saint Cyprien ce Prœce- :

Damase avait conçu. Et c'est pour perunt etiam (imperatores), ne in


cela que, malgré son désir légitime aliquibus locis conciliabula fiant,
de reposer ii côté de ses prédéces- nec cœmeteria ingrediantur. Si quis
seurs, le saint pape voulut donner itaque hoc tam salubre praeceptum
en ce point l'exemple de la discré- non observaverit, capite plectetur. »
1.70 SAINT DAMASE
a donnée plus haut (page 11) sur le marljTe de ce saint pape :

-Xysium autem in cœmeterio animadversum scialis octavo


iduum Augustaruyn die, et cum eo diaconos quatuor.
Un autre récit que nous ont conservé des documents du
ix" siècle nous montrait le même pontife transporté au cimetière
<ie Calliste et enseveli à côté de la chaire qu'il avait empourprée
de son sang*. Or il s'est trouvé qu'en continuant de fouiller
le sol de la vénérable crypte dans la région de la chaire et de
l'autel qui y présidaient, un nouveau fragment d'inscription,
renfermant précisément quelques lettres de l'épitaphe contestée,
est venu confirmer les conjectures de l'illustre archéologue.
Il est vrai que toutes les recherches ultérieures pour complé-
ter ce précieux texte ont été sans résultat mais ces quelques
;

lettres suffisent pour rendre témoignage. Comme dans Tépi-


taphe précédente, nous les distinguerons par des caractères
particuliers.
Dans deux premiers vers, le martyr prend la parole lui-
les
même on croirait le voir siéger encore sur cette chaire où il
:

accomplit jusqu'à la fin son ministère.


Puis le poète intervient, et ses vers entrecoupés nous font
assister aux différentes phases du drame l'invasion des soldats
:

au milieu de l'assemblée sainte, l'émotion du peuple offrant sa


tête au glaive pour sauver son pasteur, le dévouement du pas-
teur préservant le troupeau c'est toute une page d'histoire,
:

dont nous ne connaissions que le brillant épisode de saint Lau-


rent, et que le marbre, avec son laconisme éloquent, fait revivre
sous nos yeux.

Tempore quo gladius secuit pia viscera matris^,


Hic ^ positus rector ^ cœlestia jussa docebam.

^ « Sepelierunt corpus ejus cum ^ Hic désigne non , la crypte, car


ipsa sede sanguine ejus aspersa in nous avons dit plus haut (page 11,
eadera crypta, in loco qui dicitur note 5) que le martyre de saint
Cœmeterium Callisti. » (Acta SS., Sixte eut lieu au cimetière de Saint-
t. Aug., p. 143.)
I Prétextat, mais la chaire, qui fut
^ Par ce vers énergique le poète transportée à Saint- Cal liste avec le
nous dépeint le caractère plus fla- corps du pontife, et au-dessus de
grant que prit, vers l'année 258, laquelle saint Damase plaça son lir-
la persécution de Yalérien , surtout scription.
par l'édit mentionné plus haut, qui ^ Rector : expression dont saint
interdisait sévèrement les réunions Damase a continué de se servir pour
dans les catacombes. — Remarquer désigner les papes; lui-même va,
la touchante antonomase matris, dans l'inscription suivante, s'appeler
pour désigner l'Eglise. Damasus rector. Il s'est contenté ici
SAINT DAMASE 171

Advcniunt subito, rapiunt qui * forte sedentem .

Mililibus missis populi tune colla dedere '^


:

Mox sibi ^ cognovit senior quis tollere vellet


Palnnam, seque suumque caput prior obtulit ipse,
Impatiens fcritas posset ne laEDere quemquam.
Ostendit Christus, reddit qui Praemia vitae,
Pastoris meritum : numerum gllEGis ipse tuetur *.

Carm. 10, de sancto Slephano P. et M.

XLIX
Sur le tombeau du jeune acolyte Tarsicius.

Un des martyrs les plus illustres que les anciens documents


nous mentionnent comme reposant dans la station ad S. Xy>ilum
du cimetière de Calliste, c'est le jeune acolyte Tarsicius, qu'un
épisode du roman de Fabiola ^ a rendu de nos jours populaire.
Nos lecteurs ont tous gardé le souvenir de ce gracieux ado-
lescent, qui, chargé,en temps de persécution, de transporter,
dans une des basiliques suburbaines la sainte Eucharistie secrè-
tement consacrée par le pape, et se voyant assailli en route
par une troupe de jeunes païens, défendit au prix de sa vie

de cette indication générale cela :


^ Colla dedere, c( offrirent leurs
suffisait dans un temps où le nom têtes expression famllièie à saint
: 3)

de l'illustre martyr était présent à Damase. Nous avons entendu pa-


tous les esprits et servait même, reillement les fidèles de Caithïige,
comme nous l'avons vu, à désigner pendant qu'on conduisait leur évêque
la crypte entière. Mais c'est ce si- au martyre, s'écrier « Et nos cum :

lence qui, dans les âges postérieurs, ipso decolleraur. » (Voir plus haut,
a pu occasionner la confusion avec page 18.)
saint Etienne. ^ Sibi, régime de tollere, inver-
^ Rapiunt qui..., et, plus loin, sion un peu forcée, selon l'habitude
posset reddit qui..., nouveaux
ne..., de saint Damase.
exemples de l'inversion signalée plus ^Saint Cyju'ien nous a cité plus
haut. —
L'inscription ne parle pas haut (page 10) les dispositions de
d'une exécution subite : les soldats l'édit de Valérlen d'après lei^quellcs
,

entraînaient le pontife au tribunal, l'exécution sommaire


n'était ordon-
et c'est au retour, tandis qu'ils le née qu'à l'égard des évoques, des
ramenaient pour l'exécuter sur le prêtres et des diacres^
lieumême du -délit, qu'aurait eu lieu ^ Fabiola, 2« partie, ch. 22, le
le fameux dialogue avec le diacre Vialique.
saint Laurent.
172 SAINT DAMASE
lesacré dépôt qu'il portait sur sa poitrine, et mourut accablé
sous une grêle de pierres.
Saint Damase écrivit en son honneur un poème lapidaire,
dans lequel il établit entre le dévouement du premier diacre
Etienne et celui de son jeune émule un touchant parallèle, et
dont les derniers mots, sous la forme voilée que la discipline
du secret imposait au poète, nous fournissent un précieux
témoignage à Tappui de notre croyance sur la présence réelle
du Sauveur dans le sacrement de nos autels.

Par meritum, quicumque legis, cognosce duorum,


Quis ^ Damasus rector ^ titulos ^ post prsemia ^ reddit.
Judaicus populus Stephanum meliora monentem
Perculerat saxis : tulerat qui ex hoste tropaeum^,
Martyrium primus rapuit^ levita fidelis.
Tarsicium sanctum"^ Christi sacramenta ^ gerentem
Quum maie sana manus premeret vulgare profanis ^,

* Quis : voir plus haut, p. 169, illud (Matth., XI, 12), et où le mot
note 1. martyrium est pris pour l'honneur
2
Hector : voir l'épitaphe précé- du martyre.
dente, note 4. Sanctum, dans le sens indiqué
^ Titulos : le poète désigne ainsi plus haut, page 168, note 2.
ces « inscriptions » mêmes, ces ^ Sacramenta, au pluriel; car,
yi éloges » tumulaires qu'il décerne quoique le sacrement de l'Eucha-
il la gloire des martyrs : c'est d'ail- ristie soit unique par la divine réa-
leurs l'acception propre , et très lité qu'il contient,
il est multiple
classique, de ce mot, que nous re- par sous lesquelles cette
les espèces
trouverons au début de la descrip- réalité se cache à nos regards. —
tion des catacombes que Prudence Christi, génitif de l'objet.— Remar-
nous fera lire, au vol. des Huma- quer enfin, pour ce qui est de la
nités : Incisos tumuUs titulos. prosodie, la deuxième syllabe de
^ Prsemia : le poète a déjà em-
sacramenta abrégée par le voisi-
ployé cette expres--ion à la fin de nage de l'accent. Nous verrons la
l'épitaphe précédente, pour désigner poésie tendre naturellement, en de-
la récompense céleste. C'est encore venant populaire, à substituer les
un des caractères du style de saint lois de l'accent à celles de la pro-
Damase, que la répétition fréquente sodie.
des mêmes formules. ^ Vulgare profanis : expression
^ Nous avons déjà rencontré cet
d'Ovide :

hémistiche dans l'inscription de la


Quis Cereris rittis aiidcl vulgare profanes?
crypte pontificale nouvel exemple :

à l'appui de la remarque précédente. Quant à la syntaxe de la phrase,


^ Martyrium râpait, énergique remarquer qu'on dirait, dans la
alliance de mots, inspirée par la pa- langue classique : premeret ad vul-
role évangélique Violenti rapiunt
: gandum, ut vuigaret.
SAINT DAMASE 173

Ipseanimam potius voluit dimittere csesus,


Prodere quam canibus rabidis cselestia membra. *

Carm. IS, de sanclo Tarsicio

Sur le tombeau des saints martyrs Nérée


et Acliillée.

^Nous terminons par celle inscription, qui vient d'être illustrée


par une des plus récentes et des plus belles découvertes de
M. de Rossi.
La destination en était demeurée douteuse car, tandis que ;

quelques éditeurs lui donnaient pour tilre In sepulcro Nerei :

et Achillei via Appia, d'autres l'inscrivaient timidement sous


la rubrique vague : De incerlis martyribufi.
La découverte de la basilique de Sainte-Pétronille, au cime-
tière de Domitille, accomplie, à la fin de l'année 1873, dans les
circonstances racontées au Bulletin d* archéologie chrétienne 2,
vient de donner raison aux premiers. Les fouilles, admirable-
ment conduites par le grand archéologue, ont mis à découvert,
dans la basilique souterraine, le tombeau même des deux
illustres saints, d'où émergeait encore un important fragment
de l'épitaphe damasienne, et, parmi plusieurs autres marbres^
un précieux tronçon de colonne portant, sous le nom de l'un
des deux, la représentation même de leur martyre.
L'inscription, qui nous intéresse surtout, nous donne sur
ces deux héros de la première persécution quelques détails
ignorés.
Ils étaient soldats, et, comme tels, employés à poursuivre les
chrétiens car nous avons vu plus haut, par le récit du martyre
:

de la légion Thébéenne, que les milices romaines étaient souvent


appliquées à cet odieux ministère 3.

^Image empruntée au langage de Justice était contraire aux règles


du Sauveur lui-même NoUte dare: de la discipline romaine; mais il
sanctiim canibus. (Matth., vu, 6.) établit savamment, après plusieurs
- Voir, passim, les années 1874 autres érudits, que les princes ty-
et 1875. rans (le mot se trouve dans l'in-
^ Voir aussi la n. 3 de la p. 19. scription, JKSsa tyranyii), et no-
— M. de Rossi fait remarquer que tamment Néron, mirent bien do*
cet emploi du soldat comme agent fois, sur ce point comme sur beau-

Morceaux choisis. — Classe de cinquième. 6


174 SAINT DAMASE
Comment furent-ils amenés à embrasser celte foi chrétieniae
qu'ils poursuivaient dans les autres? L'épitaphe ne l'explique
pas mais elle laisse supposer que cette conversion eut un
;

caractère prodigieux car, après l'avoir annoncée par ce cri


,

d'admiration Mira fîdes rerum ! le poète conclut son rapide


:

récit en empruntant les expressions mêmes par lesquelles il


caractérisait, dans une autre inscription, la conversion de l'apôtre
saint Paul et la produisait comme un grand témoignage de la
puissance du Christ.

Militiae nomen dederant, saevumque gerebant


Ofûcium pariter* spectantes jussa tyraiini,
Praeceptis puisante melu servire parali.
Mira fides ^ rerum! subito posuere furorem :

Conversi fugiunt, ducis impia castra relinquunt


^ * :

Projiciunt clipeos, phaleras ^ telaque cruenta ^ :

coup d'autres, leur* cruels caprices note 4 de la page 104.)


à la place de la légalité. C'est ce ^ Castra : c'était le nom que l'on

qu'insinue encore, dans notre texte, donnait, à Rome, aux quartiers des
l'expression puisante metu, qui in- cohortes prétoriennes d'où il sui-:

dique bien l'obéissance extorquée vrait, si le poète a pris ce mot dans


par un abus de pouvoir. le sens propre, que nos deux mar-
^ Pariter, « ensemble, de com- tyrs auraient appartenu à ces co-
pagnie, i) comme dans ce vers de hortes.
Virgile à propos de Nisus et d'Eu-
,
^ Phaleras, les « décorations i»

rjale : militaires : elles consistaient en mé-


Pariterque in beîla ruebanL dailles, bracelets, colliers, dont ou
{jEn., IX, 182.) peut voir la représentation au mot
PhaJerœ, dans le Dict. des ant. ro-
Quant à la formule spectantes jussa,
maines et grecques d'Anthony Hich.
nous peint l'obéissance par l'i-
elle
^ Mabillon écrit, pour conserver
mage expressive de l'attention éveil-
la mesure, et tela aruenta. Mais le
lée qu'elle réchime.
texte original découvert par M. do
Fides, dans le sens où Virgile
'^

Eossl porte bien telaque cruenta .


prend ce mot dans le vers :
nouvelle irrégularité métrique qui
Frlsca fides facto.
s'explique par la tendance que nous
i^n., IX, 79.)
remarqueron-ù souvent, dans les au-
d Fides est ejue, qui aliquid tradit, teurs chrétiens, de substituer dans
vel rei, quae narratur, auctorltas : les vers les règles de l'accent à celle*
adeoque pro ipsa narratione poni- de la quantité; or on sait que, chez
tur D nous dit à propos de ce vers
, les anciens, les enclitiques que , ve,
le célèbre philologue Heyne. ne, ne perdaient leur accent qu*en
3 Conversi, « convertis )), dans le transportant sur la dernière syl-
le sens absolu que la langue chré- labe du mot auxquelles elles s'ajou-
tienne a donné à ce mot. (Cf. la taient. En vertu du même principe.
SAINT DAMASE 175

Gonfessi gaudent Christi portare triumphos.


*

Crédite per Damasum ^ possit ^ quid gloria Christi.


Carm. 25, de SS, martyribus Nereo et Achillco,

qui fait donc allonger ici par saint ressante dissertation sur la Valeur
Danaase la deuxième syllabe de tela- du Confessor.
titre

que, nous verrons plus loin le poète Per Damasum,


^ sur le témoi-
<(.

Prudence traiter aussi comme longue gnage, sur la foi de Daraa«e. »


ladeuxième syllabe du noiuinatif fé- ^ Possit quid gloria Christi, avec

minin et du pluriel neutre utraque. l'Inversion déjà signalée plusieurs


^ Conjessi, employé absolument en prenant gloria, selon la
fois, et
(comme plus haut conversi) pour métonymie assez fréquente chez les
désigner la « confession » de la foi. auteurs sacrés, dans le sens de
V. dans le Bull, cl'arch. chrétienne (t la puissance » qui fait éclater a la
(année 1874, page 113) une inté- gloire ».
SAINT PAULIN DE NOLE
Avec Paulin de Noie Prudence, la muse chrétienne, dont
et
nous venons de voir les premiers essais, va prendre tout son
essor. Aussi, quoique le plan de nos Classiques nous oblige
à réserver pour nos classes littéraires l'étude approfondie de
ces deux illustres poètes, nous ne pouvons nous dispenser
de les aborder un instant dès aujourd'hui, ne serait-ce que pour
les saluer en quelque sorte au seuil du temple.
Saint Paulin * nous est déjà connu. Il nous a été impossible
de parler de Sulpice Sévère sans mentionner l'ami fidèle qui,
pendant toute sa vie, n'eut qu'un cœur avec lui 2. Avec une
sorte d'orgueil fraternel, nous l'avons entendu nous rapporter,
dans sa Vie de saint Martin, les paroles d'enthousiasme par
lesquelles le grand évoque aimait à célébrer son zèle à tout
quitter pour suivre Jésus-Christ 3, et lui-même, à la fin de ses
Dialogues, s'est plu à nous le montrer remplissant le monde
du renom de ses vertus, en même temps que de la gloire du
martyr Félix, dont il s'était fait l'harmonieux panégyriste •*.
A ces détails, pour achever de faire connaître le saint, nous
nous contenterons d'ajouter le récit que saint Grégoire le Grand
nous a laissé d'un acte héroïque de sa charité à l'égard de son
peuple pendant l'invasion des Visigoths.
Et ensuite, pour donner au moins une idée du poète, nous
choisirons, parmi ses panégyriques de saint Félix, un fragment
narratif dont le sujet plus familier conviendra mieux à nos
jeunes intelligences.

LI
Captivité de saint Paulin.

Ce récit, que la Vincent de Paul nous aide à


vie de saint
trouver vraisemblable, soulève néanmoins, quand on veut l'en-

*Eutropius Pont lus Anicius Pau- ^ ce Illum nobis sequendum, illum

'Mniis,né à Bordeaux, en 353, évêque claraabat imitandum... » (Voir plus


de Xolc, en 409, mort dans sa ville haut, page 47.)
épiscopalc, en 431. ^ Voir, page 58, le fragment de
- « Srmper cobîcsimus in corde Sulpice Sévère, n» xix.
une. » (Ep. 11, n. 6.)
.

SAINT PAULIN DE NOLE 177

cadrer clans Thisloire générale, des difficultés chronologiques


qui ont longtemps exercé les commentateurs.
La principale de ces diKicultés, provenant de ce que les
Vandales, mentionnés dans la narration, n'envahirent ritalie
que plusieurs années après la mort de saint Paulin, se résoud
facilement si l'on se souvient que ce nom de Vandales fut
souvent employé par les historiens de ce temps comme une
appellation générique, embrassant toutes les peuplades germa-
niques qui vinrent successivement ravager l'empire romain ^
Saint Grégoire a donc très bien pu vouloir désigner par ce nom
les Visigoths, qui avaient d'ailleurs avec les Vandales propre-
ment dits des liens étroits de parenté et qui, sous la conduite
,

d'Alaric, ravagèrent toute Tltalie de l'année 409 à 412.


Cette hypothèse admise, le roi dont il s'agit dans la narra-
tion serait Ataulphe, beau- frère 2 d'Alaric, qui l'avait établi
dans le Brutium et qui y séjourna longtemps c'est dans cette :

province que saint Paulin aurait subi sa captivité volontaire


jusqu'à la mort d'Alaric, prédite par lui, et qui arriva en 412.
Il est vrai (et c'est une nouvelle difficulté) que le récit de

saint Grégoire parle de l'Afrique et non du Brutium. Mais,


comme l'observe judicieusement le dernier historien de saint
Paulin 3, il ne faut pas oublier que « les Visigoths avaient
toujours eu les yeux tixés sur ce pays; ils y avaient fait, en
409, une expédition malheureuse enfin Alaric au moment oîi
; ,

la mort le surprit, préparait une flotte pour y passer » il n'est :

dès lors pas étonnant que Tidée de l'Afrique soit restée


associée, dans le souvenir des peuples, à ces, tragiques événe-
ments, et qu'en voyant emmener jusqu'à l'extrémité de la
péninsule Tévêque captif, leur imagination lui ait fait passer
la mer et ait transporté jusque sous le ciel d'Afrique le lieu
de son exil.

1. Gumsaevientium Vandalorum tempore fuisset Ita-


lia in Campaniae partibus depopulata, mullique essent de

^ Quand saint Grégoire écrivait, tateurs.


les Vandales venaient, pendant près Le texte parle du « gendre
'^
)>
;

d'un siècle (depuis la première ex- mais la confusion a pu facilement


pédition de Genséric, en 455, jusqu'à s'introduire, le mot gencr se prenant
leur extermination par Bélisaire, en aussi dans le sens de « beau-frère >

534), de ravager effroyablement l'Ita- (Just., 18, 4; Nep., Paus., 1.)


lie. On comprend la terrible figure ^ Ad. Busé, Saint Paulin, évêque
de langage qui fit de leur nom le de Noie, et son siècle, eh. 17.
nom générique de tous les dévas-
178 SAINT PAULIN DE NOLE
hac terra in Africanam regionem transducti, vir Domini *
Paulinus cuncta quae ad episcopi usum^ habere potuit
Cumque jam nihil
captivis indigenlibusque largitus est.
omnino superesset quod petentibus dare potuisset ^, quo-
dam die qusedam vidua advenit, quae a régis Vandalorum
genero suum filium in captivitatem fuisse ductum perbi-
buit, atque a viro Dei ejus pretium postulavit , si forte
"*

illius dominus hoc dignaretur accipere,et hune conce-


deret ad propria ^ remeare. Sed vir Dei magnopere
petenti feminae quid dare potuisset inquirens, nihil apud
se aliud nisi se invenit, petentique feminae^ respondit,
dicens Mulier, quod possim dare non habeo sed memet-
: :

ipsum meque servum juris tui esse profitere,


toile,
atque, ut filium tuum recipias, me vice illius in servitium
trade. Quod illa ex ore tanti viri audiens, irrisionem
potius credidit quam compassionem
At ille, ut^ eratvir''.

eloquentissimus atque apprime exterioribus^ quoque stu-


diis eruditus, dubitanti feminae citius persuasit ut audita
crederet, et pro receptione*^ filii sui in servitium episco-
pum tradere non dubitaret.
^ Vir Domini, et, plus bas, vir p. 161, n. 4.
Dei, expression que nous avons déjà ^ Petenti feminse, expression ré-
vue employée par satit Grégoire. pétée à deux lignes de distance :
(Cf. p. 125, n. 6.) même observation pour la formule
^ Episcopium, « évêché, » expres- quid dare potuisset, pour le début
sion que l'on rencontre quelquefois de phrase cumque..., etc. etc. Ces
au moyen âge. répétitions, généralement familières
^ Potuisset est employé ici, comme à saint Grégoire, donnent au récit,
quelques lignes pUu loin, au lieu dans le cas présent, un cachet
de posset. M. Max Bonnet, dans sa de simplicité qui n'est pas sans
thèse sur le Latin de Grégoire de charme.
Tours, p. 640, remarque cette ten- "^
Compassionem : expression qui
dance des écrivains de notre époque n'appartient qu'à la latinité ecclé-
à employer le plus-que-parfait pour siiistique.
le parfait du subjonctif, et nous la ^ Ut, dans le sens explicatif in-

signale avec raison comme un des diqué à la note 6 de la page 49.


signes précurseurs do la transfor- ^ Exteriorihus id est projanis;
,

mation de la conjugaison latine en car les choses profanes, ce sont,


conjugaison française ; c'est, en effet, d'après rétymologio même du mot
du plus-que parfait poiwi.«seî?i qu'est (profanum) , les choses extérieures
dérivé notre imparfait « je pusse ». au temple.
^ Si forte : cf. p. 66, n. 6. 10 pj.q receptione, a pour le re-
^ Ad propria : voir plus haut, couvrement, » en prenant receptio
SAINT PAULIN DE NOLE 179

Perrexere igilur ulrique * in Africam. Procedenti au-


Icin régis genero, qui ejus filium habebat, vidua roga-
tura se obtulit, ac prius petiit ut ei filium donare debuis-
set^. Quod cum barbarus vir typho ^ superbiae turgidus,
gaudio transitoriae'* prosperitalis inflatus, non solum
facere, sed etiam audire despiceret^, vidua subjunxit,
dicens Ecce hune hominem pro eo vicarium praebeo
: :

solummodo^ pietalem in me exhibe, mihique unicum filium


redde. Quumque ille venusto vultu hominem conspexisset,
quam artem nosset inquisivit. Gui vir Dei Paulinus res-
pondit, dicens: Artem quidem aliquam nescio, sed hortum
bene excolere scio. Quod vir gentilis"^ valde libenter acce-
pit, cum quia^ peritus esse au-
in nutriendis oleribus
divit. Suscepit itaque servum, et roganti viduœ reddidit
filium. Quo accepto, vidua ab Africana regione disces-
sit Paulinus vero excolendi horti curam suscepit.
:

Gumque idem régis gêner crebro ingrederetur hor-


tum suumque hortulanum qusedam ^ requireret, et
,

sapientem valde esse hominem videret, amicos cœpit


familiares deserere, et saepius cum suo hortulano collo-
qui atque ejus sermonibus
, deleclari. Gui Paulinus
quotidie ad mensam olera virentesque herbas déferre

dans le sens où l'ecipio a été pris avec contemnere, mais non avec
quelques lignes plus haut. despicere.
* Utrique, pour uterqiie : voir ^ Solummodo ne se trouve que
p. 111, n. 7. postérieurementà Auguste lalangue
:

^ La construction régulière se- classique dit plutôt tantummoJo.


rait Petiit ut siM filium donaret.
:
"^
Gentilis n'est pas pris ici dans
Mais le narrateur reprend en son le sens ecclésiastique marqué plus
propre nom la pensée de la nière, haut, p. 14, n. 2; car les Visigothg,
implicitement renfermée dans le mot quoique attachés à l'hérésie arienne,
petiit (à «avoir, qwHl attrait dû, en étaient pourtant chrétiens. Saint
effet, lui rendre son fils en pur Grégoire parle ici la langue poli-
don ) et mêle les deux construc-
, tique du code Théodoslen, qui dé-
tions en une seule phrase. signe par ce mot les « barbares »,
^ Typhus, du grec xOço;, « en- par opposition aux « Romains >.
flure, s'emploie au figuré, dans
ï» ^ Voir p. 23, n. 3.

la basse latinité, pour désigner l'or- ^ Le double accusatif ( de la per-

gueil, l'arrogance. sonne et de la chose), usité avec les


'*
Transitorise : voir p. 138, n. 3. verbes posco, reposco, flagito, etc.,
^ La langue classique admet la ne se rencontre pas dans la langue
construction d'un verbe h l'infinitif classique avec requirx).
180 SAINT PAULIN DE NOLE
consueverat, et accepto pane ad curam horti remeare.
Cumque hoc diutius ageretur, quadam die suo domino
secum secretius loquenti ait: Vide quid agas ^ et Vanda-
lorum regnum qualiter disponi debeat provide, quia rex
citius et sub omni celeritale est moriturus. Quod ille
audiens, quia ab eodem rege prae ceteris diligebatur, ei
minime tacuit, sed quid a suo hortulano, sapienti scilicet
viro, agnovisset indicavit. Quod cum rex audisset, illico
respondit Ego vellem hune, de quo loqueris, hominem
:

videre. Gui gêner ejùs venerabilis Paulini temporalis ^


,

dominus, respondit, dicens Virentes herbas mihi ad :

prandium déferre consuevit has itaque hue ad mensam :

eum deportare faciam^, ut quis sit, qui mihi haec est


locutus, agnoscas. Factumque est. Et dum rex ad pran-
dendum discubuit^, Paulinus ex suo opère olera quœque
et virentia delaturus advenit. Cumque hune rex con-
spexisset, subito intremuit, atque, arcessito ejus domino
sibi^ per filiam propinquo, ei secretum quod prius abscon-
derat indicavit, dicens: Verum est quod audisti nam ;

nocte hac, in somnio, sedentes in tribunalibus^ contra


me judices vidi, inter quos iste etiam simul sedebat et ;

flagellum ^, quod aliquando acceperam, eorum mihi judi-


cio tollebatur. Sed percontare quisnam sit; nam ego
hune tanti meriti virum, popularem, ut conspicitur, esse
non suspicor.
* Vicie quid agas, « voi3 ce que ^Sibi : quand, dans une pro-
tu as à faire. » Dans l'interroga- position participiale, on renvoie au
tion indirecte, le subjonctif a sou- sujet grammatical de la proposition
vent le sens délibératif. (Riemann, à laquelle le participe se rattache,
§ 174.) l'usage ordinaire est d'employer le
2 Temporalis dominus, « maître réfléchi. (Cf. Riemann, § 9, rem. 2.)
temporel, » par opposition aux su- ^ In tribunalibus on met plus
:

périeurs spirituels, temporalis étaut ordinairement le singulier. Con- —


pris dans un sens analogue à celui tra me, « en face de moi. »
que nous avons indiqué plus haut On reconnaît la terrible image
"^

pour le mot secularis. (Voir p. 120, qui est devenue dans l'histoire le
n. 1.) surnom d'Attila. Peut-être faut -il
^ Deportare faciam : voir p. 14, y voir un nouvel exemple du mé-
n. 6. lange qui s'établissait, dans la tra-
^ Discuhuit : d'après la règle rap- dition populaire, entre les souvenirs
pelée p. 54, n. 3, il faudrait le pré- des diverses invasions.
sent, dUscumbit,
SAINT PAULIN ÛENOLE 181

Tune gêner secreto Paulinum iulit ^ et quis-


régis
nam esset inquisivit. Gui vir Domini respondit Servus :

tuus sum quem pro filio viduae vicariuni suscepisti.


,

Gumque instanter ille requireret, ut non quid esset,


scd quid in terra sua fuisset, indicaret, atque hoc ab eo
fréquent! inquisitione^ exigeret, vir Domini, constrictus
magnis conjurationibus ^5 jam non valons negare quis
esset, episcopum se fuisse testatus est. Quod possessor
ejus audiens, valde pOitimuit, atque humiliter obtulit,
dicens Pete quod vis, qualenus"* ad terram tuam a me^
;

cum magno munere revertaris. Gui vir Domini Paulinus


ait Unum est quod mihi impendere beneficium potes,
:

ut omnes civitatis mege captives relaxes^. Qui cuncti pro-


iinus in Africana regione requisiti, cum onustis frumento
iiavibus, pro venerandi viri Paulini satisfactione, in ejus
comitatu la.xati sunt.
Post non multos vero dies Vandalorum rex occubuit, et
flagellum quod ad suam perniciem, dispensante Deo^, pro
fidelium disciplina acceperat, amisit. Sicque factum est ut
omnipotentis Dei famulus Paulinus vera praediceret, et
qui se in servitium solum tradiderat, cum multis a servitio
ad libertatem rediret, illum videlicet imitatus, qui for-
mam servi assumpsit ^, ne nos essemus servi peccati.
S. Gregorii Magni Dialogorum 1. m, c. 1.

La poésie s'est emparée de ce touchant épisode de la vie de


noire saint. Chateaubriand lui doit une des pages les plus
émouvantes de ses Martyrs, et l'on sait qu'au xvir siècle,
Perrault, voulant prouver la supériorité des sujets chrétiens

^ Tulit, « prit avec lui. » Les tion fréquente dans Plante et Té-
classiques emi)loient, pour rendre rence.
cette idée, l'expression prcndit. ^ Relaxare, et plus loin laxare,
- Inquisitione : voir p. 123, n. 4. dans le sens de « relâcher, élargir ï*.
^ On dirait dans la langue clas- Dans la langue classique, cela si-
sique ohsecrationihus, coiijuratio ne gnifierait seulement « soulager i>.

.s'employant que pour désigner 1' « ac- Quant k construction de cette


la
tion de jurer ensemble », et le plus proposition complétive avec ut, voir
ï^ouvent en mauvaise part, dans le Riemann, § 186, c.
tens de « conspiration, complot ».
"^
Dispensante Dco, <«: par une dis-
^ Quatemis : voir p. 125, n. 4. position do Dieu, »
^ -1 me, « de chez moi, » locu- ^ PhU., II, 7.
182 SAINT PAULIN DE NOLE
sur les sujets profanes, lui consacra tout un poème. « L'inten-
tion était bonne, » ajoute Mar Lagrange dans sa belle Histoire
de saint Paulin de Noie, « et le sujet bien choisi ; mais l'exé-
cution, hélas! Et Boileau fut vraiment généreux, quand, après
s'être réconcilié avec Perrault, il se décida à effacer d'une de
ses satires les vers suivants :

Le Saint Paulin , écrit avec un si grand art


Et d'une plume douce, aisée et naturelle,
Pourrit, vingt fois encor moins lu que la Pucelle. »

LU
Les bœufs perdus et retrouvés.

(Mélanges, t. I, p. 410.)

« Les poésies annuelles consacrées par saint Paulin à la


mémoire de saint Félix nous présentent, en plusieurs endroits,
des tableaux dont la ressemblance avec certaines scènes de la vie
actuelle italienne est frappante. Quand il peint Taffluence du
peuple qui célèbre la fête du saint, tous se prosternent devant
le tombeau, et, allumant à l'entour des autels une grande quan-
tité de lampes et de cierges, on croit assister à une de ces fêtes
qui attirent de si loin les populations. C'est un pèlerinage ita-
lien au iv siècle Rome seule fom'nissait douze mille pèlerins.
;

Cette ressemblance est encore plus saillante dans un récit de


saint Paulin évidemment calqué sur celui du paysan qui en est
le héros. Il lui a conservé fidèlement ses sentiments et son
langage ^. »
Le titre que nous avons donné à ce fragment indique qu'il
s'agit d'un bon et religieux paysan qui, ayant perdu ses
bœufs, les retrouve par la protection de saint Félix. On voit
dès le début, par le portrait physique et moral du héros de
cet épisode, que le poète se complaît dans le sujet qu'il va
traiter.

Sed quia prolixum et vacuum- percurrere cuncta,


Quanta gerit Félix miracula numine Ghristi,
Unum de ^ multis opus admirabile promam
'^
J.- J. Ampère, Eist. litt. de la 2 Prolixum ei vacuum, « trop
France avant le xn« siècle, t. I, long et superflu. »
p. 287. 3 Unum de : cf. p. 24, n. 3.
SAINT PAULIN DE NOLE 183
Innumeris paribus sed ab uno pende relicta ^
;

Quae virtus eadem gessit, distantia causis^.


Pandite corda, precor, brevis est injuria vobis^,
Dum paucis magnum
exiguisque opus eloquor orsis ;

Et memores viduae primo sermone"* relatœ,


Quam Deus e pretio mentis, non munere cernens ^,
Antetulit multum miltentibus, omnia dantem,
Me quoque dicentem magna relatu
ferte levi :

Et® mea namque illis sunt œmula verba minutis^,


Queis pretium pietas et vilibus aurea fecit.
Quidam homo re tenuis, plebeius origine, cullu
Rusticus, e geminis angustam bubus alebat
Pauperiem^ mercede jugi^; nunc subdere plaustris
Suetus eos, oneri pacla regione^^ vehendo,
Nunc operae pretium sub aratra aliéna locatis
Paupertatis habens redilum spes anxia, resque :

Tota inopi par illud erat. Non carior illi

* C'est le mot de Virgile, passé ^ Et, dans le sens de « aussi ».


en proverbe Crimine ab uno diace
: — Remarquer namque placé après
omnes. (JEn., II, 65.) les premiers mots de la phrase, con-
2 Distantia causis, « divers par struction peu correcte, mais qui se
les circonstances. » rencontre pourtant dans certains
^ « Le mal que je vous causerai prosateurs (TiteLive, par exemple),
ne sera pas long, je ne vous fati- et surtout dans les poètes. (Cf. Rie-
guerai pas longtemps. » mann, § 277, rem. 2 et 3.)
^ Primo sermone, non pas « dans "^
Minutum, i (s.-ent. ses) : la
un premier discours », mais » au Yulgate traduit par ce mot l'ex-
commencement de ce discours », pression grecque XeuTOv employée
d'après la règle Summus mons, par les évangélistes (Marc, xii, 42 ;
Primo vere. (Dutrey, § 469, n» 1.) Luc, XI, 2), et qui désignait une
— De fait, au commencement de menue monnaie de cuivre usitée en
Bon poème, l'auteur, après avoir Palestine, et valant le huitième de
décrit en beaux vers les splendides l'as romain. (Cf. p. 84, n. 1.)
présents que la piété des fidèles ^ Angustam pauperiem , expres-
apportait au pied des autels du sion d'Horace. (Od., m,
2, 1.)
saint, s'excusede la pauvreté de ^ Mercede jugi, « par un revenu,
son hommage poétique par le sou- un rapport continuel. » Merces se
venir de la veuve de l'Évangile, prend, en effet, dans les classiques,
dont le Sauveur estima la modique dans le même sens que reditus, que
aumône au-dessus des plus riches l'auteur va employer quelques vers
offrandes. plus bas.
^ Cernere e..., « distinguer, juger *^ Rcgio, dans 1© 8:ns indiqué
d'après... » p. 30, n. 1.
184 SAINT PAULIN DE NOLE
Progenies, aut ipse sibi sed pignora ^ et ipsos
:

Ducebat, neque cura minor saturare juvencos,


Quam dulces natos educere parcior immo ;

Natis, quam pecori caro non gramine vili :

Illos, aut sterili palea, sed tegmine aprico


Algidus, et de farre sibi natisque negato
Esuriens pascebat, egens sibi, dives in illis,
Quorum fecunduç labor exsaturabat egentem.
Ces bœufs si chers, ces bœufs, l'objet de tant de soins, furent
une nuit dérobés par des voleurs, pendant que leur maître
dormait d'un sommeil trop profond. On voit sa désolation.
Après avoir en vain cherché à retrouver leur trace, le pauvre
paysan recourt, dans son désespoir, au céleste patron qui, pour
toute la contrée, est la providence des pauvres et des malheu-
reux. Le poète nous le peint arrosant de larmes le seuil de son
sanctuaire, et, sans fin, exhalant devant lui sa prière, dans
laquelle nous voyons éclater d'une façon tout à lait originale
cette confiance naïve, cette familière liberté, dont les peuples
d'Italie coutume d'user à l'égard de leurs protecteurs
ont
célestes. Pour obtenir le miracle dont il a besoin, le rude sup-
pliant va jusqu'à la menace. Enfin (dernier trait de caractère),
se doutant que le bon saint craint, en lui rendant ses bœufs,
d'exposer les voleurs à la peine il lui propose un accord
,

mutuel « Que sa bonté sauve les malfaiteurs, il les lui aban-


:

donne mais qu'elle lui rende ses bœufs... »


;

Hos tam cara suae solamina vitae,


igitur,
Nocte miser quadam, somno graviore sepultus,
Amisit taciti furto praedonis abactos;
Exsurgensque die reduci, de more jugandos
Infelix primo in vacuis praesepibus intus,
Moxque foris frustra notis quaesivit in agris.
i
Illico sed^ fessus cassis erroribus^ ultro

^ Pignus, proprement (( gage », sero, et dans les gérondifs. Quant—


est eraplo3^é, à partir de la période à l'inversion illico sed, elle peut
d'Auguste, pour désigner les enfants s'autoriser, en poésie, de cet exemple
et tous les proches parents, on tant d'Ovide Adde sed... (Pont., ir, 2,
:

que gages de tendresse. 126.) Cf. p. 183, n. 6.


^ Les poètes de l'Age d'argent ^ Error , dans le scn;s propre :

abrègent ïo final dans les adverbes ^i fatigué d'errer en vain çà et là ».


ergo, illico, qtiando, porro,postreino,
, , , ,,

SAINT PAULIN DE NOLE 185

Atque citro, postquam nullis vesligia signis


Gerta videl^ spebus frustrala indage^ peremptis,
Humanam desperat opem, et pietate repletus
Adspirante Deo, depressam in pectore fracto
Erigit in cœlum mentem et mox, corde refecto,;

Praesumente fide ^, spem voti compotis haurit,


Sanctaque Felicis rapido petit atria carsu :

Ingressusque sacram magnis cum fletibus aulam ^,


Sternitur anle fores, et postibus oscula figit^,
Et lacrymis rigat omne solum, pro limine sancto
*Fusus humi, et raptos nocturna fraude juvencos
A Felice pio vèlut a custode reposcit,
Increpitans, miscetque precantia verba querelis :

Sancte Deo^ Félix, inopum substantia'', semper


Pro miseris felix^ et semper dives egenis,

* Postquam videt : « Dans le récit n. 5.)


historique, postquam, uhi, ut, au ^ C'était la coutume des fidèles
lieu de se construire avec l'indicatif de baiser religieusement portes les
aoriste, peuvent se construire aussi des basiliques. Prudence nous dira
avec le présent historique, lorsqu'on dans son hymne en l'honneur de
veut donner au récit plus de viva- saint Laurent (vol. des Humani-
cité. » (Riemann, § 217, rem. 2.) tés) :

^ Jndages is, a recherche, » ex-


, Ipsa et senalus lumina
pression postérieure à l'époque clas- Quondam luperci aut flamines
sique : même observation pour le Apostolorum et marlyrum
datif pluriel spehus. — Cîonstruire
Exoscidantur Hmina.

spebus avec frustrata pris dans le ^ Sancte Deo, « ô saint de Dieu, »


sens passif « trompée dans ses es-
: Deo étant au datif : c'est le datif
pérances. » Cf. dans Salluste « Igna- : de relation, désignant la personne
vissimi quique tenuissima ope fru- par rapport à laquelle une affirma-
strantur. » (Or. Licin.) tion est vraie. ( Cf. Riemann , § 46
^ Prœsumente fide, littéralement, /.)
"^
« sa foi prenant d'avance, » c'est- Substantia : voir, sur cette ex-
à-dire par les pressentiments de
« pression, que nous avons déjà ren-
sa fol 1». —
Spem voti compotis, contrée, la note 2 de la page 2.
« l'espérance de son vœu accompli, Traduire : « patrimoine, ressource
de l'accomplissement de son vœu, )^ des malheureux. »
compotis se rapportant par méto- ^ Félix, a propice, » comme dans

nymie à voti lui-môme, comme dans Virgile (Ed., Y, 65; ^n., I, 330),
Sénèque. (Agam., 364.) avec un jeu de mots très fiéquent
"^
Aulam : le poète désigne par chez notre poète, sur le nom du
ce mot Vatrium de Téglise, que nous saint qu'il célèbre. Remarquer que,
avons vu nommer par saint Gré- dans Virgile, le rég. de fcUx est
goire de Tours platca. (Voir p. 105, simplement au datif.
186 SAINT PAULIN DE NÔLE
Te requiem fessis Deus afflictisque levamen, ,

Te posuit maestis ad saucia corda medelam :

Proplerea tanquam gremio confisa palerno,


In te pauperies caput inclinata recumbit*.
Félix sancte, meos semper miserate labores^, «

Nunc oblite mei, cur me, rogo, vel cui ^ nudum


Deseris? Amisi caros tua dona juvencos,
Sœpe tibi supplex quos commendare solebara,
Quos tua perpetuo servabat cura favore,
Pascebatque mihi tua nam custodia salvos,
:

Dextraque sufficiens illos praestabat opimos,


Quos misero mihi nox hœc abstulit. Heu quid
[agam nunc?
Quo deceptus eam? quem criminer? An tibi de te ^

Gonquerar, immemoremque mei accusabo^ patronum,


Qui mihi sopito tam densum irrepere somnum,
Ne mea sentirem perfringere claustra latrones,
Passus es, et nullo fregisti dura pavore
Pectora, nec lucem tenebris furtoque dedisti.
Aut profugos curasti prodere signis ?
ullis
Quo modo discurram ? quo deferar ? omnia caecis
Structa mihi latebris^ nunc et mea tecta videntur :

Clausa mihi, abductis ubi desolatus alumnis '


Nil habeo, quod habere velim, quod dulce videnti,
Dulce laboranti non irrita gratia^ praestet,
Oblectans inopem censu fructuque peculi ^.

^Allusion à un beau vers de Vir- mann, § 281, rem. 2, h.) Traduire


gile{^n., XII, 59). Construire caput donc « N'est-ce pas à toi
: que je
avec le part, inclinata, d'après la devrai me plaindre? »
tournure grecque signalée p. 162, ^ A l'époque où nous sommes,
n. 4. les poètes ont Thabitude d'abréger
^ Nouveau souvenir de Virgile : l'o final à la l^-e personne des verbes.
Phœhe graves Trojœ semper miserate la- ^ H3''pallage, pour o^nnihiis locis
bores... ( jEn., VI , 56.) cœcae striictœ mihi Jatebrœ.
^ I est bref dans ciii, quand ce Desolatus avec l'abL, « privé
'^

mot est dissyllabe. de la présence de... y* (Voir p. 49,


^ An (( s'emploie après une autre n. 4.)
question, pour exprimer, sous une ^ Non irrita g?'atia, apposition
forme interrogative, la réponse à au sujet quod.
cette question que l'on considère ^ « Privé de la possession et de
comme la plus probable ». (Rie- la jouissance de mon bétail. » Pecu-
187
SAINT PAULIN DE NOLE
<

IIos ubi nunc quœram miserandus? quando


[vel usquam
repertos^,
Iiiveniam laies, aut unde^ parabo
Qui solos habui contentse ruslicus
illos
redde
Pauperlatis opes? ïpsos igitur mihi
:

requiram
Nolo alios. Nec eos ulla regione
:

limina reddent,
Hic mihi debenlur haec illos :

adstringo, libique
In quibus ipsum te supplex
aut ubi, quos ignoro latrones
.

H^reo. Cur quseram,


Debitor hic ipsum pro fare tenebo
meus est:
conscms illis;
Gustodem^ tu, sancte, reus mihi,
:

Ghristi
Te teneo. Tu scis ubi sint, qui lumine
absentia cernis,
Cuncta et^ operta vides, longeque
cuncta tenentur
Et capis, 'includente Deo, quo
.

latebra
Atque ideo occulli fures quacumque
possmt
Non tibi celantur^ nec de te evadere ,

unus ubique
Quos et jam manus una tenet: Deus
:

dextera vindex
Ghristi blanda plis, sed iniquis
:

fures.
Redde igitur mihi, redde boves, et corripe
nescio mores,
Sed» non quaero reos, abeant non :

nescis malefacta rependere;


mavis
Sancte, tuos :

Emendare malos venia, quam perdere pœna.


Gonveniat *o
nobis igitur, sic divide mecum
^ d défaut du voleur, Je tien-
A
Hum (au gén. peculi, forme primi- >
po6>ie drai celui qui était le gardien.
tive du gén. conservée en
^ Et, oi même. »
pour tous les subst. en lus et ium)
6 ... Toi qui les
embrasses, «n-
employé ordinairement pour dé-
((
est
fermées qu'elles sont en Dieu qui
signer toute espèce de « propriété » ;

contient tout. »
mais il est pris ici dans le sens tout
I.e passif celor avec
7 le d,itlf
à fait propre qu'indique Tétymolo- rare,
ce qu'on a, ce qu'on de la personne, tournure très
gie pecus : ^c
un exemple
dont on trouve pourtant
possède en héiail. » « Id Alci-
^
Voir p. 184, n. 2. dans Cornélius Nepos :

potuit. ^
biadi diutius celari non
2 Vnde exprimant, comme il ar-
souvent, la relation du moyen. U^cih., 5,2.)
rive
8 Possint : mode potentiel. (.t>r.
3 une tournure élégante des
C'est
de répéter, dans un second Riemann, § 161.)
Latins,
phrase, le participe du Sed employé comme il arrive
9 ,
,

membre de dis-
précédent ou d'un verbe do souvent, pour interrompre le
verbe » (Cf.
cours « Mais non. Je ne...
la place du pro-
:
sens analogue, à
on suppose la pre- Riemann, § 274, 5.)
nom sur lequel
sens imper-
accomplie.
^0 Conveniat, dans le
mière action
188 SAINT PAULIN DE NOLE
Quae tua, quae riiea sunt indemnis slet mea per te
:

militas, justeque tuas clementia partes


Vindicet aequatoque tuum libramine conslet
;

Judicium tibi solve reos, mihi redde juvencos.


:

Ecce tenes pactum, famuli jam nuUa morandi


Causa tibi : accéléra tantis me solvere curis ;

Nam mihi certa manet sententia\ cedere^ nusquam,


Doaec subvenias, nec ab isto poste refigi :

Ni properas, isto deponam in limine vitam,


Nec jam repperies^ cui reddas sero^ reductos.

C'est ainsi qu'il priait. Le martyr, qui a souri du haut du


Ciel à la naïve rudesse de son suppliant, se prépare à Pexaucer;
mais, pour éprouver davantage sa foi, il retarde de quelques
heures raccomplissement du miracle demandé. Avec une inta-
rissable complaisance, le poète s'arrête à nous décrire le déses-
poir de son rustique héros pendant ces longues heures. Arraché
par force, quand vient la nuit, du seuil de la basilique, il rentre
à son logis, triste et la mort dans Pâme, court à la crèche
vide, et là, sans fin ni trêve, adresse à ses nourrissons absents
des tendresses et des plaintes, dont la chaleur tout italienne,
toute napolitaine, nous dit M. Ampère, a certainement été prise
sur le fait.

Talia^ voce quidem querula, sed mente fideli


Ploranlem, tutoque die sine fine precantem,
Audivit laetus non blando supplice ^ martyr,
Et sua cum Domino ludens convicia risit ;
Poscentique fide, non libertate dolentis

sonnel l « Qu'il y ait un accord Hqiiise, retiuli ^ etc., ce qui permet


entre nous, faisons donc une con- aux poètes d'en allonger la syllabe
vention. » initiale.
^ Virgile dit dans le même sens :
* Voir p. 184, n. 2.
Ctrta sedet sententia : « C'est ma ^ la construction signalée
C'est
pensée, ma résolution bien arrêtée. » p. 100, n. 2 et p. 143, n. 2.
(JEn., Yii, 611.) ^ Non blando supplice y régime
^ Cedere, en général, « marcher, » de lœtus, lequel, dans le sens de
mais, d'une manière spéciale, par c( qui se réjouit de quelque chose »,
rapport au point de départ, « se se construit avec Tabl. (Hor., Od.,
retirer, s'éloigner. » III, 4, 33.) Supplex, pris substan-
^ Repperies pour reperies; ré-
,
tivement , comme il arrive quelque
duplication de consonnes usitée dans fois dans les classiques.
certains mots, comme relliglo, rel-
, ,

SAINT PAULIN DE NOLE 1S9

Motus, opem properat :paucis mora ducitur horis.


Interea, labente die, jam vespere ducto,
Nec precibus dabat ille modum, nec flctibus una ;

Vox erat affixi foribus Non eruar islinc. :

Hic moriar, vitae nisi causam protinus istic


Accipiam. Tandem tamen, ut jam plurima^ tutum
Nox secretum - adytis fieri cogebat, et ille^
Temporis oblitus, damni memor, ostia prono
Ore premens, toto prohibebat corpore claustra :

Sed multis frustra pulsantem vocibus aures


Aggreditur violenta manus tandemque revellit ;

Turba reluctantem, et sancta procul exigit aula.


Pulsus ab œdituis flet amarius, et sua lugens
Tecla petit: résonant plangore silentia noctis,
Questibus et magnis laie loca sola résultant
Donec et invitus pervenit^ et atra silenlis :

Ingrediens tuguri^ penetralia, rursus ab ipso


Liminis introitu tacili, ut^ prsesepia vidit
Nuda boum, et nullos dare tintinnabula pulsus,
Excussa ut cervice boum crepitare solcbant,
Armentum reduces dum gutture ruminât herbas"^,
His gravius tanquam rescisso vulnere planctum
Intégrât; et quanquam neget ^ segro cura quietem,
Pervigili tamen haec dat solamenta^ dolori,
Ut bubus slabulata suis loca corpore fuso
Pressa superjaceat^^ nec duro fracta cubili
:

^ On
emploie daus la bonne lati- ^Tuguri, pour tugurii : voir
nité les expressions multiis dies p. 186, n. 9.
multa nox et, au superlatif, plu-
y
^ Ut, « dès que. »

rlmus dics, plurima nox, pour dé- Expression d'Ovide. {Am., m,


"^

signer le jour ou la nuit avancés 5, 17.) Sur l'emploi du présent de


ou très avancés. l'ind. après dum, voir p. 54, n. 3.
Secretum : c'est ici le substan-
^ ^ Quanquam se construit cor-
tifneutre secretum i « solitude, »
, , rectement avec 'l'indicatif ; mais le
avec lequel s'accorde l'adjectif tn- subjonctif se rencontre déjà dans
tum. \irgile, Tite-Live, et surtout dans
3 Etdans le sens de « lui
ille, Tacite.
également, lui toujours... ».
aussi, lui '^
On dirait, dans la langue clas-
^ « Jusqu'à ce qu'enfin, et à sique, solatia, et, en poésie, sola-
contre -cœur, il arriva. » Pervenit^ mina.
employé absolument tournure rare. :
^^ Superjacere réclamerait, dans
190 SAINT PAULIN DE NOLE
Membra dolent, juvat ipsa injuria; nec situs horrel
Sordentis stabuli, quia notum reddit odorem
Dilecti pecoris, nec fœtor fœtet amanti.
Si qua illi extremo tulerant vestigia gressu
Adspicit, et palpante manu calcata retraclans
Ingemit, et refricat totis jam frigida membris
Signa pedum; mentemque suam, licet eminus absit
Corpore, sacratam Felicis mittit ad aulam,
Felicem fletu, Felicem nomine damans :

Nec desperat opem, nec parcit fundere vola.

Enfin saint répond à des vœux si pressants. Au milieu


le
de un bruit confus se fait entendre au seuil de Tétable
la nuit,
désolée. Le maître infortuné, à qui Tobscurité ne permet point
de distinguer, à travers les fentes de la porte, les formes dou-
teuses qui s'agitent, croit à une nouvelle invasion de voleurs.
Nouvelle anxiété, qui dure toute la nuit ce n'est qu'aux pre- :

mières lueurs de l'aube qu'il reconnaît ses chers fugitifs; et


alors, scène curieuse de reconnaissance, échange mutuel de
caresses, respirant encore, remarque de nouveau M. Ampère,
l'impétueuse vivacité du caractère italien.

Nox medio jam vecta polo pcrfuderatorbem


Pace soporifera : reticebant omnia somno :

Solum illum sua pervigileni spes curaque habebat*.


Ecce repente suis strepitum pro postibus audit,
Et puisas resonare fores quo lerritus, amens.
'^
;

Exclamât, rursum sibi fures afîore credens :

Quid vacua incassum, crudeles, oslia vultis


Frangere? jam nulhis mihi bos quid quaeritis ultra? :

Prsevenere alii mea tantum vita superstes,


:

Quse sociis vestris ut praeda cassa ^ remansit.


Dixerat haec metuens sed nullo fine manebat'*
:

Liminibus sonitus quo crebrescente, nec ulla


;

la langue classique, son régime au signalée p. 131, n. 4.


datif. ^ Prœda cassa, praeda éiaat à
^ Le verbe habere s'emploie dans l'ablatif comme régime de cassa ;
le de « tenir quelqu'un ou
sens « manquant de profit, dépourvu de
quelque chose dans tel ou tel état, gain, » c'est-à-dire, « comme une
maintenir ». proie sans valeur. i>
2 Irrégularité de construction déjà ^ Mancbatj « persistait. »
SAINT PAULIN DE NOLE 191

Respondente sibi pulsantum voce^ propinquat


Suspensus eunctanle gradu, et dat postibus aurem
SoUicitam, et rimis acies ^ per hiantia claustra,
Qua tenebris albus cseli color interlucet,
Inserit, exploratque diu nec adluic sibi crédit, ;

Quid videat nec enim sublustri lumine noctis


;

Pura fides oculis: dubio^ tamen ipsa per umbras


Gorpora pulsantum trepidos auferre pavores,
Spemque boni cœpere novis promittere formis.
Non homines pulsare videt sed quod videt, esse ;

Verum, non audet sibi credere. Magna profabor^,


Quanquam parva Deo miracula, cui sapit omne ^
Rerum animal sensu, quo jusserit^ ipse Creator
Omnigenum pecus. Ecce gerens duce Numine mentem
Par insigtie boum, non nota per avia nocte
Venerat ad notas nullis rectoribus aedes,
Sponte quasi non sponte tamen, quia Numinis actu
'',

Ereptos potiore manu praedonibus illos


Egerat occuUis Félix moderatus habenis.
Et postquam attigerant assueti culmea ^ tecti
Culmina, gaudentes reditu, expertasque timentes
Sat^ memori terrore manus, quasi pone timerent

Sur la forme pulsantum j voir


^ jours dans sa signification quelque
p. 162, n. 6; sur l'emploi de siU, chose de noble, d'antique, de solen-
p. 180, n. 6. nel. (Barrault, Tr. des syn. de la
^ Acies désigne d'une manière langue lat., p. 574.)
abstraite (t la vivacité, la pénétra- Réflexion que nous avons déjà
'^

tion du regard » mais ; il se prend rencontrée sous la plume de Sulpica


aussi, par métonymie, pour « la Sévère, l'ami intime de saint Paulin •.

pupille ^ de Tceil, et puis, par voir p. 55, n. 4.


synecdoque, au moins chez les ^Jubere, employé absolument,
poètes, pour « l'œil » même ce : sans régime de la cho=e, comme
qui explique son emploi au plu- dans cette phrase de Tacite « Ger-
:

riel. (Cf. Virg., JEn., VI, 789; manos non juberi, non régi, sed
XII, 658.) cuncta ex libldine agere. ^ ( Hist. ,

^Construire diihio (s.-ent. et) IV, 76.)


comme régime indirect des infini- ^ Quasi, avec Vi allongé par la
tifs avferre et promittere lesquels , césure.
dépendent l'un et Tautre du verbe * CuJmeus a, nm, adjectif do
,

cœpere. culmus i, « chaume, » ne se ren-


,

^ Profarl, expression poétique contre que dans Faint Paulin.


qui dans la langue clatsique, a tou-
, ^ Sat, employé par litote dans
192 SAINT PAULIN DE NO LE
Instantem sibi raptorem, quatere * oslia junctis
Frontibus, et tanquam manibus sic cornibus uti,
Ut dominum excirent sonita. Sed lerritus ille
Rursus ut hostili circum sua claustra tumultu,
Tuta etiam timuit. Rursus sapientia ^ bruto
Adspirat pecori causam sentire morantis,
-^

Atque intellectum domini reserare timentis,


Edere^ mugitum, de quo^ formidine puisa
Panderet exclusis aditum securus alumnis.
Ille inopina videns divini insignia doni,
Hseret adhuc, trepidumque etiam sua gaudia turbant :

Gredere non audet, metuit, non credere cernit ;

Goram, et^ caligare putat; dum respicit ad se,


Diffidit tantum sese potuisse mereri :

Sed contra reputans a quo speraverit, audet


Gredere, cognoscens Felicis gesta patroni.
Jamque rubescebanf rumpente^ crepuscula mane
Noctis et extremae fu2:a, rarescentibus astris,
Luce subobscura veP sublucentibus umbris,
Gœperat ambiguos rerum reserare ^° colores.
Tune demum nota specie sibi bubus apertis,
Ut primum cœpere oculis clarescere setse^S

le sens indiqué plus haut, p. 75, ^ S.-ent. se : ellipse qu'il faut


n. 1. éviter, mais qui se rencontre pour-
.
' Infinitif historique. tant quelquefois dans les auteurs
Sapientia, employé, comme plus
^ classiques, particulièrement chez les
haut les mots sapere, sensus, dans poètes. .

le sens d' « instinct ». "^


Hémistiche virgilien. (^n., III,
^ Adspirat , « inspire , » ne s'em- 521 VII, 25.)
;

p'oie ordinairement qu'avec un nom ^ Rumpente, pour erumpente,


à l'ace, pour régime. s'accordant avec*7?iawe, nom neutre
^ Le sens de la phrase réclame- indéclinable.
rait une conjonction copulative de- ^ Velj « ou si vous aimez mieux , ;

vant edere, ou mieux encore la tour- ou plutôt...» (Cf. Riemann, § 273.)


nure edendo mugitum^ ou edito mu-' ^^ Reserare, proprement «ouvrir»,

Qitu. et, au figuré, « dévoiler, faire appa-


^ De exprime souvent la raison, raître. »
l'Influence extérieure qui fait agir. ^^ Setœ, employé par Virgile en

<'Cf. Uiemann, § 100, c.) Quant à parlant des bœufs. (J&n., VII,
l'emploi du subjonctif panderet, voir 70O.)
p. 85, n. 1.
SAINT PAULIN DE NOLE 193

Certior exultât, removens et pessula* claustris,


Ostia laxato stridentia cardine solvit.
Dum simul irrupere juvenci,
facit hoc, juncti
Et reseranlis adhuc molimina praevenerunt.
Dimoto faciles cesserunt obice postes,
Oblatumque sibi mox ipso in limine regem
Cognoscunl'-^ hilares Isetum lambuntque vicissim ,

Mulcentem, labrisque manus palpantis inudant^,


Atque habitum totum spumosa per oscula fœdant,
Dum complectentis domini juga cara benignum
Molliter obnixi blanda vice pectus adulant.
Illum dilecti decoris nec cornua Isedunt,
Et collata quasi ^ molles ad pectora fronles
Admovet, et manibus non aspera lingua videtur,
Quse lambens etiam silvestria pabula radit.

Mais ces impétueux épanchements de joie ne font pas oublier


au paysan fidèle le devoir de la reconnaissance. Sans laisser
môme aux pauvres fugitifs le temps de se réconforter après un
si rude voyage, il les ramène en triomphe aux pieds du saint-,
à qui, dans la naïve effusion de son action de grâces, son cœur
demande un nouveau miracle « Il est venu au secours de sa:

détresse c'est bien


, mais voici qu'à force de pleurer, hier de
;

douleur, aujourd'hui de joie, il a presque perdu la vue. Après


lui avoir rendu ses bœufs, qu'il lui rende maintenant ses
yeux..« » Les assistants écoutent en riant celte originale prière ;
mais le saint se laisse encore une fois toucher, et l'heureux
suppliant, fendant les flots de la foule, s'en retourne enfin au
logis, fier de son double triomphe.

Sed tamen haec inter, non vano corde, fidelis


Rusticus officii meminit, neque curât anhelos
Ante boves stabulis^ inducere, postque laborem
Atque famem recreare cibo, quarn ^ ducere secum

* Pessulum , i , « verrou ; » on contre que dans §aint Paulin.


dit plus ordinairement pessulus, i. ^ Voir p. 191 , n. 7.

^ Cognoscere, emploj'é quelque- ^ Le datif après inducere est poé-

fois pour agnosccre, reconnaître. »


(n tique et rare la construction ordi-
:

(Cf. Virg., Ed., IV, 460.) naire réclame l'ace, avec in.
^ Inudare (de l'adjectif ndus), ^ S.-ent. curât devant ducere.
« mouiller, humecter, » ne se ren-
194 SAINT PAULIN DE NOLE
lUuc, unde suos meruit. Veait ergo reductos
Ducens, nec tacitis celât sua gaudia votis :

Et referens, densas trahit ad sua verba catervas,


Ingredi turque sacras cunctis mirantibus sedes.
Quos miser hesterno * amissos deflerat, eosdem
Praesentes hodie ducit, sanctique triumphum
Martyris ostentat populis ducuntur et ipsi
;

Per medios cœtus, modo fuTum praeda, juvenci,


Et modo Felicis spoliura dat euntibus ingens_
:

Turba locum-, et muto celebratur gloria Ghristi


In pécore. Ille autem, qui tanti muneris alto
Causa fuit Domino, mediis in millibus^ exstans
Flensque iterum, sed Isetitia, modo débita sancto
Vota refert non aère gravi, nec munere surdo ^,
Munere sed vivo linguae mentisque profusus,
Voce pia largum testafur pauper amorem :

Debitor et Ghristo satis isto pignore solvit,


Immaculata suae cui sufficit hostia laudis^:
Captivos en, sancte, tuos tibi plèbe sub omni^
Victor ago, et supplex iterum tibi mando tuendos :

Conserva reduces, dignatus reddere raptos.


Sed tamen in me nunc ipsum, bone, respice martyr :

Namque vides, quod agas tibi adhuc superesse, sed in me,


Qui prope caecatis oculis tua cominus adsto
Limina" nam multo mersi mea lumina fletu,
;

Non solum damno, sed et inter gaudia plorans.


Dempsisti causam lacrymarum toile modo orta ,

* Hesterno, s.-ent. die : voir y on erit officii gratta surda tm.


CPont., II, 5, 31.)
page 59, note 2.
2 Souvenir de Virgile. (^?i., VII, ^ Hostia Taudis, V « hostie de

676 et 677.) louange », expression biblique.


^ Mediis in millihus, « au mi- ^ Plehe sub omni, « devant tout

lieu de la foule », formule virgi- le peuple. »


lienne. (Cf. JEn., I, 491 ; XÎI, 125.) Adsto ne se rencontre guère
^
^ SurduSy dans le sens passif, avee le rég. à Taccusatif. Mais cette
« qui n'est pas entendu, sans re- construction nous est pourtant si-
tentissement, muet », acceptation gnalée comme régulière par le gram-
usitée en poésie et dans la prose mairien Priscien ce Adstititlllum
:

postérieure à Auguste. Cf. ce vers locum, et illo, et illi, et circa il-


4'Ovide : lum. »
SAINT PAULIN DE NOLE 19o

Vulnera de lacrymis miseratus, sancte meorum


; ,

Damna boum, miserare ilidem modo damna oculorum ;

Donasti reduces pecudes mihi, rursus et illis


Redde meos oculos: nam quid juvat esse reducto?,
Si languente acie * praesens prœsentibus absim ?
Talia présentes populi risere querentem.
Sed procui admotae secreti^ martyris aures
Suscepere pias ab inepto supplice ^ voces,
Moxque refecta sacram senserunt lumina dextram.
Inde domum gaudens oculis bubusque receplis,
GoUaudante Deum populo, remeabat, et illum
Lœta sequebatur gemini Victoria voti'^.
Poema 18, de sanclo Felice nataliciurriy
carm. 6, v. 207-469.

^ Voir plus haut, sur le sens de 3 « De l'impertinent, de l'inculte


ce mot, la note 2 de la page 191. suppliant. » Le poète a dit plus
* Le saint nous est représenté haut , dans un sens analogue : Non
comme « caché » au fond de son hlanclo supplice.
sanctuaire : ce qui explique l'ex- Remarquer la belle et poétique
^

pression procui. image qui termine ce charmant récit.


PRUDENCE
Aurelius Prudenlius Clemens, le prince de nos poètes chré»
tiens, naquit en Tan 3 '18.
Il est dilTicile de déterminer avec précision le nom de la ville

qui lui donna naissance plusieurs illustres cités se disputent


:

cet honneur; mais ce qui est certain, c'est que, comme Juven-
cus et saint Damase, que nous venons de citer, comme Dra-
conce, que nous citerons bientôt, il était fils de cette noble
Espagne à qui semblait ainsi réservé Thonneur d'ajouter au
front de l'Église le premier laurier de la poésie.
Quant aux événements de sa vie, lui-même s'est chargé de
nous en laisser le touchant résumé dans la préface d'un de ses
ouvrages, sorte de confession poétique que nous allons mettre
sous les yeux de nos lecteurs.
Nous y verrons que jusqu'à l'âge decinquante-septans il suivit
la voie des ambitions humaines, se distinguant tour à tour dans le
barreau, dans la magistrature et dans les fonctions d'un emploi
élevé qu'il obtint auprès de l'empereur Honorius. Mais, averti
alors, nous dit-il, par la neige qui blanchissait sa tête, il se
décida tout à coup à quilter celte scène du monde où son rôle
n'avait pas manqué d'éclat, et cette cour que l'ambition de
Stilicon se préparait à troubler. Il venait d'entendre le favori

de Stilicon, Claudien, célébrer en vers brillants les vieilles divi-


nités : peut-être qu'une, sainte jalousie aiguillonna le génie poé-
tique qui sommeillait en lui ; toujours est -il qu'il résolut de
vouer à la poésie religieuse le reste de ses jours, et d'offrir
à Dieu, comme il dit modestement, des chants à défaut d©
vertus.
Quelque tardive que fût son entrée dans cette nouvelle car-
rière,son génie eut le temps de la parcourir en entier, célébrant
tour à tour, va-t-il nous dire encore en nous traçant lui-même
le programme de ses œuvres, les louanges de Dieu et celles
des martyrs, combattant les hérésies, exposant la foi catholique
et portant enfin le dernier coup aux divinités chancelantes du
paganisme.
Nous réservons pour nos derniers volumes les poèmes que
Prudence a plus spécialement consacrés à la controverse théo-
logique, nous contentant d'aborder aujourd'hui ses hymnes
religieux, dont plusieurs, par la nature du sujet, sont déjà
accessibles à notre âge.
PRUDENCE 197

Prudence en a deux recueils : l'un inlitulé Calhemerinon,


hymnes pour diverses solennités et pour les heures du jour oij
il convient de prier :
Hymnîs continue t dies,
Nec nox ulla vacet , quin Dominum canal;

Tautre, Perislephanon, le livre des couronnes, où il célèbre


les combats des apôtres et des martyrs.
Dans ces chants, il est parfois incorrect et dur; il emploie
des archaïsmes et oublie quelquefois les- lois de la prosodie,
c'est-à-dire qu'il a les défauts de son temps, à un moindre
degré toutefois qu'aucun de ses contemporains; car on trouve
dans ses œuvres des pages entières, nous dit un critique com-
pétent, qui pourraient être citées comme des modèles d'une
latinité supérieure à celle des poètes latins de la fin du second
siècle et même
de la fin du premier *.
A ces défauts du temps il on joint de parliculiers ceux :

de son projet, ceux de ses qualités, ceux de sa vieillesse. Il'


écrivait pour être compris et chanté par le peuple, et consé-
quemment parlait quelquefois son langage ; il pensait avec
énergie, et sa force dégénérait en rudesse; puis, ayant mis si
lard la main à l'édifice, il ne pouvait en polir soigneusement
chaque pierre.
Mais quels que soient ces défauts, que les humanistes de la
Renaissance ont singulièrement exagérés, Prudence a une
qualité qui les fait tous oublier, il est poète poète par le cœur,
:

poète par l'imagination, poète par celte énergique vigueur de


style qui, chez lui, s'allie souvent à la plus douce et la plus
exquise simplicité.
La force, sans contredit, demeure son caractère principal:
on la rencontre partout, dans ces dialogues émouvants où il
excelle à donner à ses personnages le langage franc de la situa-
tion, dans ces tableaux que rehausse toujours l'image en saillie,
l'expression chaudement colorée, dans ces portraits tracés par-
fois d'un coup de burin, seul, mais hardi.
Mais, néanmoins, qu'on lise les fragments que nous allons
citer spécialement dans ce volume et dans le suivant, et qu'on
dise s'il est possible de trouver quelque part plus de grâce
émue que dans le tableau de cette mère portant au supplice
son enfant, comme Abel un agneau sur l'autel de Dieu ; plus
de douce délicatesse que dans ce portrait de la vierge Eulalie
et dans cette guirlande de fleurs que le poète vient suspendre

* A.- F. Ozanam, la Civilisation au v« siècle, 18* leçon, la Poésie^

6*
198 PRUDENCE
à son tombeau ; plus de fraîcheur et de suavité que dans ces
strophes où il nous décrit les saints innocents de Bethléhem
moissonnés par le glaive comme des boutons de rose par la
tempête, et jouant au ciel avec leur palme et leur couronne.

LUI
Confession du poète.

Confession pleine d'humilité, que Prudence a voulu mettre


en tête de ses œuvres, comme pour nous ouvrir, avant de
commencer, la source profonde d'où son âme a senti jaillir
le flot de poésie.
Nous retrouverons les mêmes sentiments, exprimés d'une
manière plus touchante encore, dans l'épilogue que nous lirons,
dans un des volumes suivants, cité sous ce titre; Le poète
chrétien *.
Le rythme du prologue est particulier à Prudence. Ce sont
des strophes composées de trois vers choriambiques, dont le
premier deuxième tétramèlre, et le troisième
est trimèlre, le
pentamètre. Le premier et le deuxième, plus connus sous les
noms de vers glyconique et de petit asclépiade, sont ceux
qu'Horace a si heureusement accouplés dans l'ode Sic te Diva
potens Cypri. Le troisième, plus connu sous le nom de grand
asclépiade, et que nous trouvons employé tout seul dans trois
odes du lyrique romain 2, ne difi^ère du petit asclépiade que
par la répétition du deuxième pied, et peut commodément se
scander ainsi :

Annum \
cardo rotat, j dum fruîmur \
sole vo \ hihili.

Per quinquennia jam decem,


Ni fallor, fuimus ^ septimus insuper :

Annum cardo rotat *, dum fruimur sole volubili ^.

^ Volume des Humanités. signer les années de la vieillesse.


2 Carm., liv. I, od. 11 et 18; ( Phars., VIT, 381.) Quant à la syn-

liv. IV, od. 10. taxe de la phrase, elle doit s'expli-


3 Fuimus, pour viximus : ex- quer par l'emploi de l'hypallage :

pression très familière à Cicéron. Septimus insuper annum cardo ro-


^ Cardo, proprement gond »,
ce tat pour septimum insuper annum
,

est employé par les poètes pour dé- cardo rotat. « Voilà en sus une sep-
signer les « périodes du temps », et tième année qui roule sur ses gonds,
particulièrement les « âges de la que les gonds du temps font rou-
vie ». C'est ainsi que Lucain dit ler. »
extremi cardinis annos, pour dé- ^ Sole volubili, épithète employée
PRUDENCE 1^9

diem
Inslat terminus, et
Vicinum senio jam Deus applicat ^ :

Quid nos utile tanti spatio temporis egimus?

JEidiS prima
crepantibus 2

Flevit sub ferulis mox docuit toga^ :

Infectum vitiis falsa loqui"*, non sine crimine.

Exin jurgia ^ turbidos


Armarunt animos, et maie pertinax
Vincendi studium subjacuit casibus asperis.

Bis legum moderamine


Frenos nobilium reximus urbium ^ :

Jus civile bonis reddidimus, terruimus reos.

par Cicéron ( TJniv.y 6 , fin ) , et qui l'humilité du poète ajoute ce trait


s'accorde bien avec Timagc signalée moral {infectum vitiis), qui con-
dans la note précédente. vient trop souvent à cette période
* Detis applicat (( Dieu ajoute^
» critique de la vie.
(s.-ent.) à mon existence : expres- ^ Falsa loqui : sur la justesse de

sion employée dans ce 80ns par cette expression pour designer la


Martial : rhétorique et la dialectique, telles
Bis eenis modo vi(s»ihus peractù qu'elles étaient pratiquées au iv« et
Vix unum puer applicabat annum. au v« siècle, voir A.- F. Ozauam,
(^p., VI, 28, 9.) ubi su,pra, 16^ leçon.
Diem vicinum senio, « le jour voi- ^ Jurgia, « contestations juridi-

sin de la vieillesse» Varron veut, : ques, procès, » sens moins u^té,


en effet, que l'homme soit appelé mais très propre et conforme d'ail-
senex à. partir de la soixantième leurs àl'étymologie (jurgiumjiirgo,
année. de jus et ago). —
Par ce mot le poète
- ^tas prima, a mon premier nous indique les fonctions d'avocat,
âge. » Le poète va, dans les stro- par lesquelles il fit son entrée dans
phes qui suivent, parcourir succes- la vie publique.
sivement les divers âges de sa vie. ^ Allusion aux fonctions de gou-

Quant à la triste image de la fé- verneur de province, dont Prudence


rule, par laquelle il caractérise les fut investi à deux reprises. Nous
premières études de son enfance, verrons, dans le vol. de la Rhéto-
elle était familière aux poètes la- rique, que ces hauts fonctionnaires
tins. (Cf. Juv., I, 15; Mart., x,< 62; concentraient entre leurs mains
xïv, 80.) tous les pouvoirs, même l'adminis-
^ Toga, métonymie, pour indi- tration de la justice civile ou cri-
quer l'âge qui_succède à l'enfance, minelle : c'est elle que le poète dé-
et où l'on quittait la robe prétexte signe ici et dont il marque nette-
,

pour revêtir la toge : désignation ment la distinction au troisième vers


par le siguo extérieur, à laquelle de la strophe.
,

200 PRUDENCE
Tandem militise gradu
Evectum pietas principis extulit^,
Assumptum propius stare jubens ordine proximo *.

Haec dum vita volans agit^,


Obrepsit subito canities seni^,
Oblitum veteris me Salise consulis arguens ^ :

Ex quo prima dies mihi


Quam multas hiemes volverit, et rosas
Pratis post glaciem reddiderit, nix capitis ^ probat.

Numquid talia proderunt


Garnis post obitum, vel bona, vel mala '^,

Cum jam, quidquid id est,.quod fueram, mors


[aboleveriL?

Dicendum mihi Quisquis es ^ :


,

Mandum, quem coluit, mens tua perdidit :

Non sunt illa Dei, quae studuit^, cujus habeberis ^^.

* Evectum... extulit^ pour evexit la naissance de Prudence à l'année


et extulit, par la règle Urbem ca- 438, que les tables consulaires dé-
ptam hostis diripuit. (Cf. Riemann, signent, en efifet, par les noms des
§ 263.) consuls Philippus et Salia.
^ Le poète semble désigner la ^ Isix capitis métaphore que
,

fonction que le code Thcodosien Quintilien (Inst., viii, 6) a blâmée


appelait le x)roximat : celui qui la dans Horace (Carm., iv, 13, 12),
remplissait était attaché à la per- mais que Tusage a consacrée depuis.
sonne du prince et venait immé- Vel honay vel mala. Il arrive
"^

diatement après le Magister scri- souvent que vel, dans la bonne la-
niorum : c'est ce que nous appel- tinité, indique simplement le choix
lerions aujourd'hui les secrétaires entre deux expressions pour dési-
d'État, et les sous- secrétaires d'État. gner le même objet « Ces choses, :

Quant à l'exprei-sion militia, em- biens ou maux, comme on voudra


ployée pour désigner un office pu- les appeler. » C'est la même idée
rement civil, voir les Mélanges, que le poète exprime au vers sui-
t ÎII, p. 100, n. 1. vant par les mots Quidquid id est.
:

3 Voir p. 54 , n. 3. ^ Dicendum mihi (s.-ent. erit ou

^ Le poète se souvient évidem- esset) « On devra, » ou « on pour-


:

ment des vers de Juvénal : rait «me dire ».


Dum bibimus dum serta, ungucnta, puel-
j
^ Quse studuit (s.-ent. mens tua).
laa Voir, sur cet emploi des pronoms ou
Poacimus, obrepil non intellecta senectue. adjectifs neutres avec le verbe stu-
{Sat. IX , V. 128 et 129. )
dere, p. 100, n. 2 et p. 143, n. 2.
^ C'est ce vers qui nous a per- ^^ Cujus haheberis, a h qui tu

mis de fixer la date précise de appartiendras. » Cujus ^ a, um


,

PRUDENCE 201

Atqui ^ fine sub ultimo


Peccatrix anima ^ slulliliam exuat :

Saltern voce Deum concelebret, si merilis nequit.

Hynfinis continuel dies^,


Nec nox uUa canat^;
vacet, quin Dominum
Pue^net contra hereses, catholicam discutiat fidem ^;

Conculcet sacra gentium ^\

Labem 'j Roma tuis inférât idolis;


,

Carmen martyribus devoveat, laudet Apostolos^.

Haec dum scribo, vel eloquor,


Vinclis utinam corporis emicem
Liber ^ que tulerit linguasono mobilis ultimo!
Proœmiwm.

<( appartenant à tel » expression


, pour ce qui est enfin de la prosodie,
archaïque, fréquente dans les co- remarquer hereses avec la première
miques, et qui est restée dans la syllabe brève (e pour œ), catholi-
langue du droit. cam avec la première longue, et,
^ Atqui... Le poète reprend la deux vers plus loin, idolis avec la
parole ((:Eti bien donc... » pénultième brève le tout contrai-
:

2 Anima, avec l'a allongé rement à l'étymologie grecque. Nous


p^
les deux consonnes qui commencent verrons assez souvent notre poète,
le motsuivant. Cf. aussi p. 63, n. 3. h l'égard des mots tirés du grec et
^ Hymniscontinuel dies, dans devenus d'un usage vulgaire dans
}e sens où Tacite dit :« Continuare la langue chrétienne, adopter ainsi
diem potando..., theatro » (Germ., la prosodie populaire. Voir, à ce su-
22; Ann., xiv, 204; « Passer des
: jet dans les Mélanges la note 3 de
, ,

jours entiers à... » Par ce vers et la page 77.


par le vers suivant, le poète dé- Gentium, dans le sens marqué
**

signe son Cathemerinon. plus haut, p. 14, n. 2.


^ Quin y c( sans que » cf. Rie-
: ^ Lahes, is, dans le sens tout à

mann, 198, a.
§ fait propre et Indiqué d'ailleurs par
^ Allusion aux poèmes de VApo- l'étymologie (lahi, or), de « chute,
theosis de V Hamartigcnia et de la
, écroulement ». Labem inferre
Psychomachia, dont nous lirons des « ébranler, faire crouler » image :

fragments dans le volume de la qui convient bien pour désigner les


Troisième. —
Nous signalons, quant deux livres contre Symmaque , au
à la lexicologie, le mot discutiat, sujet de la statue de la Victoire.
dans le sens du mot français « dis- (Voir le volume de la Rhétorique.')
cuter », acception inusitée dans la ^ C'est l'objet du Peristepha-
langue classique, mais qui se ren- non.
contre dans le code Théodosien. Et, '•^
Ce sont à peu près les exprès-
202 PRUDENCE

LIV
Le jeune martyr et sa mère.
(Mélanges, t. II, p. 40.)

Le fragment suivant appartient au Peristephanon. Ce n'est


qu'un épisode de Thymne en l'honneur de saint Romain ; car
<irhymne de Prudence, nous dit avec raison M. Colbmbet %
nous rappelle l'hymne antique avec ses formes larges et ses
récits détaillés». La
vie entière du saint y prend place et sert
de texte aux élans enflammés du poète.
La scène principale de l'hymne de saint Romain est le récit
de son interrogatoire, dont les scènes émouvantes se déroulent
sous les regards de la foule chrétienne qui a envahi de tous
côtés le tribunal.
Tout à coup, par uTie inspiration qui rappelle un incident
très connu d'un dialogue de Platon, le martyr propose au juge
d'en appeler à la voix de la nature en interrogeant, sur les
questions dont il le presse, un petit enfant à peine sevré, qui,
porté dans les bras de sa mère, assiste au jugement.
Le juge accepte le défi, et Romain pose la question. L'en-
fant sourit, et sa voix bégayante répond par l'acte de foi chré-
tienne. De qui as-tu appris ceUe réponse ? hurle le préteur
(I

Asclépiade. —
De ma mère et ma mère, de Dieu.
;
»>

Alors commence une scène poignante d'émotion. Le juge,


pour torturer la mère dans plus sensible d'elle-
la partie la
même, fait fouetter sous ses yeux le frêle enfant jusqu'au sang.
La mère est là, comme autrefois celle des Machabées, excitant
au milieu des tourments le courage du jeune confesseur,
le soutenant de son regard, le couvrant de ses baisers sous
le glaive même qui l'immole, et, jusqu'à la fin, l'exhortant
comme son fils, en attendant, dit le poète, de l'invoquer comme
son patron.
Tel est le tableau que Prudence nous retrace dans le cadre
gracieux des strophes qu'on va lire et qu'il a écrites sur le
rythme de l'ïambique trimètre tel que Sénèque l'emploie
,

dans ses tragédies.

sions de Cicéron dans le Songe de runt. » (Rep., vi, 7.)


Scipion : « Qui ex corporum vln- 1 Hist. des lettres lat. au iv« et
eulis, tanquam e carcere, evolave- au ve siècle, ch. 13.
, ,

PRUDENCE 203

Da* septuennem circiter puerum aut minus.


Oui non oderit
sit favoris liber, et
Quemquam, nec ullum mentis in vilium cadat :

Periclitemur quid recens infantia


Dicat sequendum, quid novus sapiat vigor.
Hanc ilie^ sancti martyris vocem libens
Amplexus, unum de caterva infantium
Parvum nec olim lacté depulsum ^, capi
,

Captumque adesse prœcipit. Quidvis roga,


Inquit sequamur quod probarit pusio
:
^'.

Romanus ardens^ experiri innoxiam


Lactenlis oris indolem Filiole, ait, :

Die quid videtur esse verum et congruens


:

Unumne Ghristum colère, et in Ghristo Patrem,


An comprecari mille formarum Deos?
:'
Arrisit infans, nec moratus rettulit^
Est quidquid illud quod ferunt homines Deum,
',
Unum esse oportet, et quod uni, est unicum:
Cum Ghristus hoc ^ sit, Christus est verus Deus :

Gênera Deorum multa nec pueri putant^.


Stupuit tyrannus, sub pudore fluctuans :

Nec vim decebat innocenti aelatulae


Inferre legis, nec loquenti talia
Furor sinebat efferatus parcere.
Quis auctor^^, inquit, vocis est hujus tibi?

* Da : c'est le martyr Romain ^ RettuUt, voir plus haut, p. 188,


qui parle. n. 3.
2 Ille, le juge Asclépiade. ' Illud au neutre, marquant la
,

^ Olim dans , le sens marqué plus nature. « Quelle que soit la nature
haut, p. 33, n. 4; lacté depulsmn, de celui que les hommes appellent
expression d'Horace. (Car m., iv, 4, Dieu, il faut qu'elle soit une, et ce
15.) qui appartient à un être un, est
^ Pusio , « petit garçon , » de pu- unique. »
sus, lequel est lui-même un dérivé ^ Hoc, ce qu'il vient de dire,

de puer, désigne l'enfant par le savoir « Fils unique d'un Dieu un


:

côté gracieux. Prudence nous en par nature. i>


donnera bientôt le féminin pusioïa, ^ Nec pueri putant proverbe la-
,

qui ne se rencontre pas avant lui. tin. On connaît le vers de Juvénal :


^ Ardens avec l'inf., ce brûlant N^ec pueri credunt, nisi qui nonOum. aère

de..., » tournure usitée dans les lavantur. ( *9ar. II , 152. )

poètes classiques. *^ Auclor : ce mot que nous avons


, ,

204 PRUDENCE
Respondit ille Mater, et matri Deus.
:

Illa ex parente Spiritu docta imbibit,


Quo me inter ipsa pasceret cunabula;
Ego ut gemellis uberum de fontibus
,

Lac parvus hausi Ghristum et hausi credere


, *.

Ergo ipsa mater adsit, exclamât, cedo,


Asclepiades, disciplinas et exitum
Tristem suae magistra spectet impia :

Maie eruditi torqueatur funere


Infantis orba quemque corrupit, fleat,
,

Absit, ministres vilis ut muliercula


Nostros fatiget: tantulos at si dolor
Yexabit artus, mortis aspectu brevis
Oculi parentis punientur acrius,
Quam si cruentae membra carpant ungulae.
Vix haec profatus, pusionem praecipit
Sublime toUant et manu puisent nates,
,

Mox et remota veste virgis verberent,


Tenerumque duris ictibus tergum secent,
Plus unde lactis, quam cruoris, defluat*.
Quae cautes ^ illud perpeti spectaculum,
Quis ferre possit aeris aut ferri rigor^? ,

Impacta quolies corpus attigerat salix^,


Tenui rubebant sanguine uda vimina,
Quem plaga flerat roscidis livoribus. ^'

Ferunt minaces verberantium gênas

vu plus haut (p. 18, n. 6), dans le ^ Cautes avec la dernière syllabe
,

sens d' « instigateur, promoteur » brève. Prudence se permet souvent


désigne ici, comme il arrive sou- celte licence prosodique à l'égard
vent dans les classiques, « celui de des noms en es de la troisième dé-
qui on tient, de qui on a appris clinaison. Il a pour lui l'autorité
quelque chose. i> des poètes classiques, qui, pour le
* Christum credere : voir sur cette même motif, écrivent indifférem-
formule la note 5 de la page 107. ment vallis et valles ,
felis et /eles
2 Expression de Juvénal dans une vulpis et vulpes.
de ses satires Qui plus lactis ha-
:
^ Ferri rigor, expression de Vir-

het, quam sanguinis. Prudence dit gile. (Georg., I, 143.)


ailleurs, au sujet des saints Inno- ^ Salix, par synecdoque, « ba-

cents, et en empruntant un élégant guette de saule. »


diminutif de Catulle :
^ Flere s'emploie poétiquement
Fmnant lacté >lo parvorum sanguine cunœ. pour stillare, rorare.
PRUDENCE 203
Illacrymasse, sponle demanantibus
GuUis per ora barbarum * frementia,
Scribas et ipsos et coronam plebium , ',

Proceresque siccis non stelisse visibus'^.


At sola mater hisce lamentis caret,
Soli sereno frons renidet gaudio :

Slat in piorum corde pietas fortior,


Amore Cbristi contumax doloribus^,
Firmatque sensum mollis indulgentiae ^.

Sitire sese parvus exclamaverat :

Animœ aestuantis ardor in cruciatibus


Hoc exigebat, lymphas ut^' haustum posceret :

Quem torva mater eminus tristi intuens


Vultu et severis vocibus sic increpat :

Puto imbecillo, nate, turbaris metu,


,

Et te doloris horror afflictiim domat :

Non hanc meorum viscerum stirpem fore


Deo spopondi, non in hanc spem gloriae
Te procreavi ccdere ut leto scias.,

Aquani bibendam postulas, cum sit tibi


Fons ille vivus praesto, qui semper fluit^,
Et cuncta solus irrigat viventia,
Intus forisque, spiritum et corpus siraul^,
yEternitatem largiens potantibus!
Venies ad illud mox fluentum, si modo
Animo ac medullis solus ardor sestuet
Videre^ Christum quod semel potum alTatim :

* Barbarum pour barbarorurUy ^ Indidgentia, a tendresse, f..i-

syncope usitée en vers. blesse. »


^ Plebs, ebis est peu usité au
,
^ Hoc exigebat y ut..., et plus loin,
pluriel. in hanc spem ut... d'après la tour-y y

**
Visus f
emplo3'é dans ce sens nure signalée plus haut, page 53,
au pluriel par Ovide. (FasL, m, note 3, et page 73, note 5.
406.) ^ Ps. XXXV, 10; Joan., iv, 14.
^ Coniamax doloribiis, « inflexible ^ Spiritum et corpus : accu-
aux douleurs. » Le régime de con- satif de relation. (Cf. Riemann,
tumax se construit plus ordinaire- § 40.)
ment avec adversus; mais on le ^ Sur l'emploi de cet infinitif,

trouve aussi au datif. (Sen., Tliyest., voir la note 8 de la page 46.


611.)
208 PRUDENCE
Sic sedat omnem pectoris flagrantiam,
Vita ut beata jam sitire nesciat.
Hic, hic bibendus,nate, nunc tibi est calix *,

Mille in Bethlehem^ quem biberunt parvuli :

Oblita lactis et papillarum immemor


iEtas, amaris, mox deinde dulcibus
Refecta poclis ^, mella sumpsit sanguinis.
Exemplum ad istud nitere \ o fortis puer,
Generosa proies, matris et potentia^J
Omnes capaces esse virtutum Pater
Mandavit annos neminem ^ excepit diem^
Ipsis triumphos annuens vagitibus...
Talia canente matre, jam laetus puer
"^

Virgas strepentes, et dolorem vulnerum


Ridebat. Hic tum cognitor ^ pronuntiat :
Glaudatur infans carcere, et tanti mali
Romanus auctor torqueatur acrius.
nium récentes per cicatricum vias
Denuo exarabant, quaque acutum traxerant
Paulo ante ferrum , mox recrudescenlibus
Plagis apertas persequebantur notas ;

Quos jam superbus victor ignavos vocat.


non virile robur, o molles manus^!
Unam labantis dissipare tamdiu

* Calix : c'est la figure employée role du patriarche Jacob Ruben :

par le Sauveur lui-même pour dé- primogenitus meus, tu fortitudo


signer le sacrifice de sa vie Pote- : mca. (Gen., xlix, 3.)
stis hibere calicem quem ego MM- ^ Nemo, employé en parlant de

turus sum? (Matth., xx, 22.) choses (contrairement à Tétymologie


2 Bethlehem : Prudence a cou- ne-homo ) , est postérieur à l'époque
tume d'abréger prosodiquement la classique et ne doit pas être imité.
première syllabe de ce uom, "^
Tdlia : voir p. 75, n. 3.
^ Poclis, pour pociilis : syn- ^ Eic ium adverbes de temps
,

cope qui se rencontre aussi dans que réunit aussi Cicéron. {Verr., ii,
Plante. 1, 26, 66.) —
Cognitor, dans le sens
^ Niti ad, « s'efforcer d'atteindre de « juge D de même que la
, for-
à, viser à. » Sur l'emploi abusif du mule cognoscere de se prend , sou-
pronom iste, revoir p. 10, n. 6. vent dans les classiques dans le sens
^ Cf. dans Virgile : de « prononcer sur ».
I^ate, meœ vires, niea magna potentia 9 C'est le maityr Romain qui re-
sohcs. (^jEn., I, 664.)
prend la parole.
ou plutôt, dans la Bible, cette pa-
PRUDENCE 207
Vos non potesse fabricam corpusculi ^ !

Vix jam cohaeret nec tamen penitus cadit, :

Vincens lacertos dexterarum inertium ^.


Cilius cadaver denlibus carpunt canes,
Longeque morsus vulturum efficacior
Ad devorandas carnis offas ^ mortuae.
Languetis imbelli famé, ac fatiscitis :

Gula est ferina» sed socors ^ edacitas.


Exarsit istis turbida ira judicis,
Seque supremam concUat sententiam
in :

Si te morarum paenitet, finem citum


Subeas ignibus vorabere
licebit :

Damnatus, et favilla jam tenuis fies.


Abiens at ille, cum foro abriperent virun
Truces ministri pone respeclans ait , :

Appello ab ista, perfide, ad Christum meum


Grudelitate, non metu mortis tremens,
Sed ut probetur esse nil quod judicas. ,

Quid differo, inquit ille,


utrosque perdere,
Puerum ac magistrum, complices^ sectae impiae?
Gladius recidat vile vix hominis caput
Infantis, istum flamma vindex concremet :

Sit bis sub uno fine dispar exitus.

^ La proposition infinitive s'em- rieure et nerveuse du bras, de l'é-


ploie quelquefois , avec la particulo paule au coude »), dans le sens
ne (VIrg., ^n., I, 37), ou même abstrait de « force musculaire, ef-
sans cette particule (Cic, Fam., xiv, fort ».
1 AU., V, 14), pour exprimer d'une
; 3 Offa proprement, la « pâtée ».
,

manière exclamative l'étonnement ^Socors : Prudence a l'habitude


ou la plainte. (Cf. RIeniann, § 247.) d'abréger la première syllabe de ce
Qtiabt à la forme potesse, c'est la mot. Même remarque pour le mot
forme primitive (très fréquente dans fies à la fin de la strophe suivante.
,

Plante et dans Lucrèce) du verbe ^ Appello ad, a j'en appelle à. »


posse, lequel n'est d'ailleurs qu'une Dans la période classique, on aurait
crase de la locution potis esse, res- dit simplement appello Christum:
tée elle-même dans la langue. — mais la construction avec ad est
Corpusculum, dans le sens marqué passée depuis dans la langue du
plus haut, p. 33, n. 8. droit.
2 (K Triomphant de l'efifort de vos ^ Complex, d associé, complfoe,,»
feras débiles » dexter:r étant pris
: ne se rencontre pas avant Arnobe.
dans le sens indiqué p. 74, n. 2, et La langue classique dirait soçius^ :

lacerti (proprement « partie supé- particeps, etc.


208 PRUDENCE
Perventum ad ipsum csedis implendse locum •

Natum gerebat mater amplexu et sinu ,

Ut* primilivum^ crederes fetum geri


Deo offerendum sancti Abelis ferculo,
Lectum ex ovili puriorem ceteris.
Puerum poposcit carnifex mater dédit, :

Nec immorata est fletibus tantum osculum


;

Impressit unum. Vale ^, ait, dulcissime,


Et, cum beatus régna Ghristi intraveris,
Mémento matris, jam patrone ex filio.
Dixit deinde, dum ferif* cerviculam
;

Percussor ense, docla mulier psallere ^,


Hymnum canebat carminis Davidici :

Pretiosa sancti mors sub aspecta Dei :

Tuus ille servus, proies ancillae tuae^.


Péris lephanon hymn. x, v. 658 840.

LV
Hymne en Tlionneur de sainte Eulalie.
(Mélanges, t. II, p. 28.)

La même délicatesse de ton se retrouve dans Thymne que


Prudence consacre à la jeune vierge Eulalie, et que nous allons
reproduire en entier.
Le poète lui-même nous en indique élégamment le rythme,
lorsque, en finissant, il compare ses strophes à des guirlandes
de vers dactyliques que sa main vient pieusement suspendre au
tombeau delà sainte il s'agit du vers dactylique tétramètre cata-
:

^ S.-ent. ita. ^ Dam ferit : voir p. 54, n. 3.


2 Primitivus, a, um, est pris ^ Docta psallere, expression d'Ho-
dans la Vulgate dans le sens de race. (Carm., iv, 13, 7.)
« premier -né ». ^ Le texte du psaume porte :
3 Vale s'emploie au=si comme for- Pretiosa in conspectu Domini mors
mule d'adieu aux morts : sanctorum ejus. Domine, quia
ego servus tuus ego servus tuus,
:
Salve œternum mihi maxime Palla,
,

jEternumque vale. et filius ancillse tuae. (Ps. cxv, 15


{^n , XI, &6 et 97.) et 16.)
PRUDENCE 209
lectique, qui se
compose rigoureusement de trois dactyles suivis
depremière syllabe d'un quatrième pied, et dont le
la
mouve-
ment rapide anime souvent les chœurs des tragédies
grecques.
Pour le fond, ce gracieux poème peut se diviser
en quatre ^
parties.
Et d'abord, le poète nous retrace le portrait
de son héroïne
1 innocence de ses jeunes ans, et en même temps les
impa-
tientes ardeurs qui d'Jvorent son âme
dans celte douce retraite
de la campagne où la vigilance de sa mère
a cru trouver pour
elle un abri contre la séduction
du martyre. Enfin la jeune
vierge ne peut plus supporterie repos qui
Tenchaîne dans le :

dessein secret d'aller se livrer elle-même aux


persécuteurs, elle
se dérobe par la fuite aux tendresses
maternelles, et nous la
voyons, dans un ravissant tableau, poursuivant
par les rudes
sentiers sa marche nocturne, que les
anges escortent et qu'une
clarté miraculeuse illumine.

Germine* nobilis Eulalia,


Mortis et indole nobilior,
Emeritam^ sacra virgo suam,
Gujus ab ubere progenita est,
Ossibus ornât amore colit. ,

Proximus occiduo^ locus est,


Qui tulit hoc decus egregium,
Urbe* potens, populis locuples,
Sed mage sanguine martyrii,
Virgineoque potens titulo^
Gurriculis^ tribus atque novem
Très hienies quater attigerat,

^ Oermen, proprement,
a germe ; » sent, ejusmodi conjunctionem tecto-
au figuré « origine. »
,
rum oppidum vel urhem appella-
2
JEmerita, ville de Lusltanie, verunt. » (Eep., i, 26.)
aujourd'hui Mérida. ^ Titulus^qui signifie
proprement
^ Occiduum i pris substantive- (comme nous
, ,
l'avons vu page 172
ment, l'occident, le couchant. »
c(
note a épitaphe
3 ) 1' )j écrite sur le
Dans la langue classique on n'em- , tombeau d'un martyr, désigne aussi
ploie sous cette forme que le parti-
par synecdoque, dans la langue chré-
cipe occidens.
tienne, ce c( tombeau » lui-même
^ « Puissante par ses ou
murailles, » r (c église » qui le renferme.
selon l'idée que Cicéron nous donne
^ Curriculum, proprement,
du mot urhs : « Sedem primum « courte; » au figuré, « carrière; i
certo loco domiciliorum causa, ici, (c révolution » du
quam cum soleil ou de
locis manuque sepsis- l'année.

Morceaux choisis. — Classe de cinquième.


210 PRUDENCE
Cum crépitante pyra trepidos
Terrait aspera ^ carniflces,
Supplicium sibi dulce rata.
Jam dederat prius indicium,
Tendere se Patris ad solium,
Nec sua membra dicata toro :

Ipsa crepundia reppulerat^,


Ludere nescia pusiola^.
Spernere succina, flare"^ rosas,
Fulva monilia respuere
Ore severa, modesta gradu,
Moribus et nimium ^ teneris
Canitiem meditata senum^.
'^

Ast ubi se furiata lues


Excitât \\\ famulos Domini,
Ghristicolasque cruenla jubet
Thura cremare, jecur pecudis
Mortiferis adolere deis ;

Infremuit sacer Eulaliae


Spiritus, ingeniique ferox*^
Turbida frangere bella^ parât,
Et, rude pectus anhela Deo*^,
Femina provocat arma virum *'.

* Aspera , épithète
prise en bonne gile dit /(/rtunatos nimium !
:

part, comme dans Yirglle à l'égard ^ «Se réglant sur les cheveux
de Camille (2En., XI, 664), et dans blancs des vieillards. »
Sénèque h regard de Diane (Med-, '^
Lues , proprement « peste, con-
,

87 ). Même observation pour les épi- tagion, » et, au figuré, « fléau » en


thètes ferox et fera, qui vont se général désignant Ici la persécution.
:

présenter plus loin. ^ Voir, sur le sens de ferox, la


2 EeppuJerat : voir plus haut, note 1 de la page présente; quant
p. 188, n. 3. à remploi du génitif avec cet ad-
3 Yoir p. 203, n. 4. jectif, 11 est très fréquent dans
^ Flare , au figuré , « souffler Tacite.
dessus, écarter en quelque sorte ^ Frangere, dans le sens de con-
par le soufifle, » c'est-à-dire « dé- ficere. Cf. dans Cicéron « Bellum
:

daigner », employé par Quintilien prœliis fregit.» (Pror. Co?is., 13, 32.)
dans un sens analogue. — Quant à *^ Anhela Deo « palpitant pour
,

remploi de l'infinitif dans le sens Dieu; » rude pectus, à l'accusatif,


historique, voir p. 46, n. 3. par la construction signalée plus
^ Nimnim, simplement dans le haut, p. 162, n. 2 et 4.
Bons superlatif comme lorsque Vir- ** Provocat arma virum (ponr
,
PRUDENCE 211
Sed pia cura parentis agit
Virgo animosa domi ut
Jaleat,
Abdita rure, et ab urbe
procul',
Ne fera sanguinis in pretium ^

Morlis amore puella ruât,


nia perosa quietis opem
Begeneri tolerare mora ^,
Nocte fores sine teste movet,
Septaque claustra fugax aperit,
Inde per invia carpit iter.
Ingreditur^ pedibus laceris
Per loca senta situ ^ et
vepribus,
Angelico comitata choro :

Et Jicet borrida nox sileat,


Lucis babet tamen illa
ducem.
Sic habuit generosa
patrum^
Turba columniferum radium,
Scindere qui tenebrosa ^
potens
Nocte viam face perspicua
Prœstitit, intereunte chao
^
Non aliter pia virgo, viam

virorum). Remarquer que ces pro- vrai que perosus ne se


vocations, dont le poème rencontre
de sainte I
guère qu'avec raccusatîf
Eulalio va nous offrir
un exemple
I

pour ré-
gime mais la tournure de
éclatant, et que l'on I
;
l'auteur
retrouve dans a pour elle l'analogie dn
les^c^^s de plusieurs verbe
martyrs étaient simple odisse, qui admet
généralement blâmées par les très bien
saints l'infinitif.— Quietis
Pores, et ne se justifient opem,
a la res-
dans les source, le procédé de
cas particuliers que l'abstention »
par une inspi-
Ingrcditur, (( elle va, elle
ration particulière du
Saint-E^'prit
mar-
che. y>
Voir, à ce sujet Benoît XIV, dans
,
^ ^n., VI,
son savant traité de
ch. 16 et 17.
BeaUf l
-Cf. aussi, "dans le
m ^ Patrum,
462.
« des patriarches. » H
s'agit des Israélites, dont
Corref^pondant du 10 novembre la marche
1876 il travers le désert était, comme on
un intéressant article de M.
Edmond fait, éclairée la nuit par une colonne
eBlant, de l'Institut
:Po/2/P«c<ee< lumineuse.
les conditions du
martyre. Scindere... potens
^ Sanguinis pretium, : potens ne se
« la récom- construit avec Tinfinitif
pense du sang D versé; d
que dans
la palme la langue du droit.
sanglante. »
- Construire
Chaos, le a chaos )\ se prend
ainsi la phrase Pe-
: dans le sens de a ténèbres
rosa tolerare quietis immenses,
opem. Il est profonde obscurité ».
, , ,

212 PRUDENCE
Nocte secLita, diem meruit,
Nec tenebris adoperta fuit,
Régna Canopica * cum fugeret
Et super astra pararet iter.

C'est ainsi qu'elle va, conduite par la lumière céleste, à travers


la nuit profonde, et telle est la rapidité de sa marche, qu'avant
le retour de l'aube elle a franchi plusieurs milles. Dès le matin
elle est devant le juge, affrontant sa colère par les héroïques
protestations de sa foi.
Le poète nous fait assister au dialogue, qui nous met en
scène d'une façon dramatique, d'un côté, dans une bouche
presque enfantine, les impétueuses apostrophes que Tertullien
nous fera lire dans son Apologétique; de Tautre, dans la bouche
du tyran, ce mélange, ou plutôt cette alternative de fureur
aveugle et d'astuce caressante dont les Actes des Martyrs nous
offrent plus d'une fois le spectacle.

111a, grada cita pervigili,


Millia multa prius peragit,
Quam plaga pandat Eoa polum :

Mane superba^ tribunal adit,


Fascibus adstat et in mediis,
Vociferans Rogo, quis furor est :

Perdere praecipites animas


Et maie prodiga corda sui
Sternere rasilibus scopulis^,
Omnipatremque* negare Deum?
Quaeritis, o miseranda manus,

Canopicus a um de Cano-
^ , , , épithètes aspera fera , fei'ox.
,

pus, i ville de la basse Egypte, dont


,
^ Rasilibus scopulis (scopvlis
le nom sert aux poètes (Virg., Georg., étant mis d'une manière un peu
IV, 287 ; Lucan., Phars., x, 64) pour forcée pour lapidibuSf que l'auteur
désigner r Egypte entière. Donc, en emploiera plus bas), « devant des
prenant le pluriel pour le singulier, pierres polies, raclées. >> Arnobe dit
régna Canopica le royaume d'E-
^ (( de même pour désigner une idole
,
:

gypte, y> c'est-à-dire le monde, les lubricatus lapis. (Disp. adv. Gén-
choses du monde , dont l'Egypte ies, i, 22.)
dans la langue ecclésiastique, est ^ Omnipatrem y « père de toutes
souvent la figure. choses : » expression postérieure à
2 Superha, (( flère ; » môme l'époque classique.
observation que plus haut sur les
PRUDENCE 213

Chrislicolum genus? En ego Sdni


*

Dsemonicis - inimica sacris :

Idola ^ protero sub pedibus,


Pectore et ore Deum fateor.
Isis, Apollo, Venus nihil est,
Maximianus "*
et ipse nihil ;

quia facta manu


Illa nihil, :

Hic, manuum^ quia fada colit :

Frivola utraque^, et utraque nihil.


Maximianus opum dominus '',

Et tamen ipse cliens lapidum,


Prostituât voveatque suis
Numinibus caput ipse suum :

Pectora cur generosa quatit?


*
Dux bonus, arbiter egregius
Sanguine pascitur innocuo,
Corporibusque piis inhians ^,
Viscera sobria ^^ dilacerat,
Gaudet et excruciare fidem.

* Chrisiicohim syncope pour


, page 174.)
ChHsticolarum, synonyme poétique "^
Opum dominus y « maître de
de Christianorum. l'empire '» en donnant à opes le
:

- Dœmonicus a
, , um comme dse-
,
sens que Virgile lui donne dans ce
moniacus, a, um, « diabolique : » vers connu.
expressions pas>^ées du grec dans la Trojanas ut opes et lamenlabile regnum...
langue ecclésiastique. i^n., 11,4.)
^ Idola, avec la pénultième brève : ® Nous retrouverons ces expres-
voir plus haut, p. 201, h. 5. sions ironiques, ainsi que le mouve-
"*
Il s'agit de l'empereur Maxi- ment qui commence la strophe sui-
mien Hercule, de qui l'Espagne vante dans cette fameuse apos-#
^

dépendait en l'année 304, que l'on tropho de Tertullienque nous lirons


donne comme la date du martyre au volume de la Rhétorique : ce Scd
de sainte Eulalie. (Voir page G9, hoc agite boni praîsides meliorcs
, ,

note 2.) multo apud populum si illis Chri-


^ Manuurn, au gén., parce que stianos immola veritis, cruciate, tor-
facta est substantif, « œuvres, ou- quete, damnate, attcrite nos. »
vrages, » tandis qu'il était parti- ^ Proprement « Affamé de chair :

cipe dans le vers précédent. chrétienne. »


^ Utraque : Prudence a l'habi- *^ Viscera so'bria ,
cc des corps
tude d'allonger la pénultième de chastes, en prenant viscera dans
y>

ce mot. (Voir, sur cette irrégula- le sens marqué plus haut, page 8,
rité métrique, la note G do la note l.
,

214 PRUDENCE
Ergo âge, tortor, adure, seca,
Divide membra coacta luto.
Solvere rem fragilem facile est :

Non penetrabitur interior


Exagitante dolore, animus.
Talibus excitus in furias
Praetor ait Râpe praecipitem \
:

Lictor, et obrue suppliciis :

Sentiat esse deos patrios,


Née levé principis imperium.
Quam cuperem tamen ante necem^
Si potis est -, revocare tuain,
Torva puellala, nequitiam !

Respice gaudia quanta metas,


Quae tibi fort génial s honor.
i

Te lacrymis labefacta domus


Prosequitur, generisqiie tui
Ingemit anxia nobilitas,
Flore quod occidis ^ in tenero,
Proxima dotibus ^ et thalamo.
Non movet aurea pompa tori ?

Non pietas veneranda senum,


Quos temeraria débilitas?
Ecce ^ parata ministeria
Excruciabilis exitii.
Aut gladio feriere caput ^,

* Prcecipiteiriy au sens moral : quant un sentiment, peut se con-


<( insensée, folle. » struire avec le subj. ou l'ind.; voir
• 2
poiis est : voir, sur cette locu- dans Riemann, § 193, rem. 1, la
tion, la noie 1 de la page 207. On nuance de sens que donne à la
dit plus souvent, au neutre, pote phrase l'emploi de l'un ou de l'autre
£st; mais la forme potis est, même mode.
au neutre, dans
est assez fréquente ^ Dotihus ( le pluriel pour le sin-

les classiques pour qu'on ne puisse gulier), «-la dot. »


pas la noter d'incorrection, comme ^ Ecce, reliant la seconde partie

a eu tort de le faire un commenta- de la phrase aux interrogations


teur de Prudence. —
Même obser- précédentes, qui sont prises dans le
vation pour la locution revocare ne- sens du conditionnel. « Si riun de
quitiam, dont on trouve plusieurs tout cela ne t'émeut, oh bien,
fois Téquivalent dans Cicéron. vois... )>

^ Qîwd, après les verbes mar- ^ Feriere caput, laniabere i^iem-


PRUDENCE 215

Aut laniabere membra feris ,

Aut facibus data fumificis,


Flebiliterque ululanda tuis,
In cineres resoluta flaes.
Hsec, rogo, quis labor est ^
fugere?
Si modicum salis - eminulis ^

Turis et exiguuQi digitis


Tangere, virgo , benigna velis,
Pœna gravis procul abfuerit \
Martyr ad ista nihil : sedenim^
Infremit, inque tyranni oculos
Sputa jacit : simulacra dehinc
Dissipât, impositamque molam^
Turibulis pede prosubigit '^.

Les paroles demeurant impuissantes, le préteur appelle les


tourments au secours de son éloquence. La scène sanglante
s'ouvre par le supplice de Tongle de fer, ungula, dont nos
lecteurs peuvent voir, dans Martigny s, PelTrayante représenta-
tion. «C'est le'slyle divin qui écrit votre nom sur ma chair,
s'écrie l'indomptable vierge, et mou sang qui jaillit, ô Christ,
chante votre gloire ; voix sublime, que les bourreaux, substi-
»>

tuant la flamme au fer, essayent d'étouffer par le supplice des


torches. Les vœux d'Eulalie sont comblés. Désireuse de mourir,
elle aspire la flamme ardente, moins ardente que son âme,
laquelle, sous la douce forme d'une colombe (touchant con-
traste !), s'échappe tout à coup de ce corps intrépide. L'oiseau

hra, constructions déjà signalées au lieu du futur


ploie quelquefois
p. 162, n. 2 et 4. simple pour affirmer plus énergi-
* Répétition affectée de la tour- quement la chose sera comme déjà
:

nure de phrase employée par Eulalie faite. (Cf. Riemann, § 147.)


au commencen;ent de son discours. ^ Sur sens de sedenim^ em-
le
2 Dans tous les sacrifices, ou ré- ployé surtout en poésie, voir Rie-
pandait sur la tête dos victimes une mann p. 501, n. 2.
,

certaine quantité de farine mêlée ^ Molam « la farine sacrée, les


,

de sel, et que l'on appelait pour ce gâteaux de farine, » dont il a été


motif molam salsam. Quant à la parlé dans une note précédente.
"
construction modicmn salis et exi- Expression de Virgile. (Georg.,
guum thuris, voir p. 89, n. 4. III, 256.)
3 Eminulis (digitis), expression ^ Dict. des ant. chrét., au mot
de Varron « du bout » des doigts.
: Ma rtyre.
* Ah/uerit. Le futur passé s'em-
, ,

216 PRUDENCE
plane un instant dans Pair, en attendant de s]envoler vers
Dieu; et tandis que le bourreau épouvanté s'enfuit loin de son
œuvre, le ciel, couvrant d'un manteau de neige rhéroïque
dépouille, semble, par le deuil des éléments, célébrer ses
funérailles.

Nec mora , carnifices gemini


Juncea pectora ^ dilacerant,
Et latus ungula virgineum
Puisât utrinque, et ad ossa secat,
Eulalia numerante notas.
Scriberis ecce mihi '2, Domine :

Quam juvat hos apices ^ légère,


Qui tua, Christe, tropaea notant!
Nomen et ipsa sacrum loquitur
Purpura sanguinis eliciti.

Hœc sine fletibus et gemitu


Laeta canebat, et intrepida:
Dirus abest dolor ex animo
Membraque tincta cruore novo
Fonte cutem recalente lavant.
Ultima carnificina dehinc,
Non laceratio vulnifica,
Grate tenus nec arata cutis
^ :

Flamma sed undique lampadibus


In lalera stomachumque furit.

Flamma crepans volât in faciem,


Perque comas vegetata caput
Occupât, exsuperatque apicem :

' Juncea pectora pour , le pluriel cent », petit feigne qui surmonte les
le singulier; juncea, proprement, lettres , et , par synecdoque , les
« qui ressemble au jonc, » c'est- a lettres » elles-mêmes, « linéa-

à-dire « svelte, frêle », emploj-é ments des lettres, traits d'écriture. »


dans ce sens par Térence. {Eunuch., Nous allons voir, quelques strophes
Il, 3.) plus loin, le môme mot employé
2 3£ihi , c'est - à - dire « sur moi pour désigner « le sommet de la
sur ma chair ». tête ».

3 J.pea:,icis, proprement, (d'extré- ^ Craies, is, proprement, «claie,


mité d'une chose » d'où les diverses
;
treillage; » ici, « l'assemblage des
côtes, les côtes. » (Cf. f)v., Met.,
significations de ce mot, qui se prend,
en particulier, dans le sens d' « ac- XII, 370; Virg., .En., XII, 508.)
, ,

PRUDENCE 217

Virgo, citum cupiens obitum,


Appétit et bibit ore rogum ^
Emicat inde columba repens,
Martyris os, nive candidior,
Visa relinquere et astra sequi ^ :

Spiritus hic ^ erat Eulaliae


Lacteolus "*, celer, innocuus.
Colla fluunt, abeunle anima,
Et rogus igneus emoritur :

Pax datur artubus exanimis,


Flatus ^ in aelhere plaudit ovans ,

Templaque ^ celsa petit volucer.


Vidit et ipse satelles avem
Feminae ab ore meare palam :

Obstupefaclus et attonitus
Prosilit, et sua gesta fugit :

Lictor et ipse fugit pavidus.


Ecce nivem glacialis hiems ^

Ingerit, et tegit omne forum :

Membra tegit simul Eulaliae,


Axe jacentia sub gelido ^,
PallioVi vice linteoli.
Cedat amor lacrymantum ^ hominum

^ Rogus proprement,
,
« bûcher, » même figure que la langue com-
désigne ici a la flamme du bûcher ». mune a consacrée dans les mots
- Astra sequi, prendre le che- ce anima et spiritus.
min des dnns le sens où
astres, » ^ Templa, non pas « les temples »,
Virgile dit Italiam sequi. (2En
:
y
mais « les espaces » : sens primitif
IV, 361 et 381; V, 629, etO du mot templum, très usité dans
^ Hic s'accordant avec spiritus, les classiques.(Voir Barrault, p. 326 ;

attribut de la proposition selon , voir aussi le Dict. de Freund.)


la règle mentionnée par Riemann "^
Hiems, pris ici dans le sens
§25, a. d' « ouragan tempête ». ,

^*
Lacteolus, et, plus bas, linteo- ^ Axis, proprement, « essieu, »
hfs, aureolus, diminutifs des adjec- et, par des dérivations successives,
tifslacteus, linteus, aureuSy ajou- « axe du monde, pôle, » et, par
tant au sens primitif du mot une synecdoque, « la voûte du ciel tout
nuance de grâce et de délicatesse. entière :» d'où la locution sut axe,
(Voir Barrault, Traité des syn., « en plein air, » que l'on rencontre
p. 36.) dans Virgile, (^n., II, 512; VIII,
^ Flatus désigne ici poétique- 28.)
ment « l'âme y^
; c'est d'ailleurs la ^ Lacrymantum, sync. pour la-
218 PRUDENCE
Qui celebrare suprema soient,
Flebile cedat et officium :

Ipsa elementa, jubente Deo,


Exsequias tibi, virgo, ferunt.

Enfin l'hymne se conclut par un épilogue où, après avoir


décrit, en quelques traits précieux pour la science des anti-
quités clirétiennes, la basilique qui abrite aujourd'hui ces restes
vénérés, le poète invite ses concitoyens à venir semer sur cette
tombe protectrice les fleurs qu'un fortuné climat leur prodigue
au sein même de l'hiver, et auquel il ajoute d'une main pieuse
sa guirlande poétique.

Nunc locus Emerita est tumulo,


Clara colonia Vettoniae* :

Quam memorabilis amnis Anas^


^
Praeterit, et viridante rapax
Gurgite mœnia pulchra lavât.
Hic, ubi marmore perspicuo
Atria luminat alla ^ nitor
Et peregrinus et indigena,
Relliquias cineresque sacros
Servat humus veneranda sinu.
Tecta corusca super rutilant
De ^ laquearibus aureolis ;

crymantium. On que dans les


sait ^ Rapax, pour rapidus, employé

funérailles des anciens il y avait dans ce sens, en parlant des fleuves,


des femmes payées pour remplir par Lucrèce, Ovide, et Cicéron lui-
l'office de pleureuses (Jlebiîe offi,- même.
cium ). ^ Atria alla, pour atrium al-
* Vettonia, ou Vectonia^ le pays tum, comme dans Virgile, (-^n., II,
des Vettons. Ils occupaient l'est de 483, etc.) Nous avons déjà vu plus
la Lufcitanie, dont Mérida était la haut (p. 105, n. 5, et p. 185, n. 4)
capitale. Remarquer que Lucain, que les basiliques étaient précédées
qui cite aussi leur nom {Phars., d'un atrium, sorte de cour inté-
IV, 9), en fait la deuxième syllabe rieure, qui était souvent entourée
longue. de portiques de marbre. Quant à
^ Anas aujourd'hui la Guadiana,
, l'expression luminare, « rendre lu-
dont le nom d'ailleurs n'est pas mineux, elle ne ee rencontre pas
2)

autre chose que l'ancien nom Anas avant le ii^ siècle.


précédé du mot Oued ou Ouadiy ^ Super, pris adverbialement. De,
ce fleuve, » que les Espagnols ont marquant la cause. (Cf. Riemann,
fait entrer dans la composition de § 100, rem. 1.)
plusieurs autres noms de rivières.
, ,

PRUDENCE 219

Saxaquo caesa soluni variant,


Floribus ut rosulenta putes
Prata rubescere multimodis ^
Carpite purpureas violas -,
Saiiguineosque crocos metite :

Non caret his genialis hienas ^,


Laxat et aura tepens glacies,
Floribus ut cumulet calathos.
comantibus e foliis
Ista
Munera, virgo puerque, date^ :

Ast ego serta choro in medio


Texa feram pede dactylico
Vilia marcida, festa tamen ^
,

Sic venerarier^ ossa libet,


Ossibus altar ' et impositum :

111a, Dei sita sub pedibus ^


Prospicit haec, populosque suos
Carminé propitiata fovet.

Ibid., hymn. 3, in honorem B. Eulalix martyris.

* Voir le Dict. des ant. chrét. de poètes, que de représenter leurs vers
Martigny, au mot Mosaïques. sous ramage d'une couronne dont
^ Voir dans le môme dictionnaire, ils parent le front du héros qu'ils

au mot FleuvSy d'intéressants détuUs célèbrent c'est là même l'origine


:

sur l'usage antique d'orner les tom- du nom général de Peristephanon ,


beaux de fleurs et de feuillage. « des Couronnes, » donné par Pru-
^ Genialis hiems^ « le doux hi- dence an recueil de ses hymnes en
ver » expression de Virgile. (Georg.,
: l'honneur des martyrs.
I, 302.) ^ VenerarieTf forme archaïque
* On se rappelle involontairement, usitée en poésie, pour venerari.
en beaux vers, ceux que
lisant ces ^ Altar : les classiques n'em-
la mort prématurée du neveu d'Au- ployaient ce mot qu'au plur. al-
guste inspirait à Virgile : taria ; mais dans les temps postii-
,

Manibus date lilia plenis rieurs, on rencontre pour le sing. le.^


PurpureoB spargam flores... formes altare^ altar ^ et même alta-
{jEn., VI, 884.) rium. Martigny (^Ihid.^SM mot Autel)
Seulement le poète chrétien n'est cite ce passage à propos de l'usage
pas obligé d'ajouter, comme le antique de placer des reliques sous
chantre de Marcellùs Et fungar
: l'autel où l'on célèbre le sacriflce.
inani rnuneret et c'est par un cri ^ Belle et touchante expression,

d'espérance que nous allons l'en- qui nous fournit un nouveau témoi-
tendre terminer son hymne. gnage sur la présence réelle du Sau-
* C'Cit un procédé familier aux veur dans l'Eucharistie.
DRACONCE
Quoique Draconce ait écrit peu de temps après son compa-
triote Prudence, une grande révolution s'était accomplie en
Espagne dans le court intervalle qui sépare ces deux poètes :

en 409, les Vandales avaient envahi la péninsule, établissant


leur domination précisément dans ces régions fortunées où le
chantre de sainte Eulalie vient de nous conduire, et à une partie
desquelles les terribles envahisseurs ont légué le nom d'Anda-
lousie.
Qu'ils y aient installé avec eux ces habitudes de susceptibilité
soupçonneuse et tyrannique familières aux pouvoirs nouveaux,
cela ressort de l'un des deux poèmes que les ans ont épargné
dans l'œuvre littéraire de Draconce, et en tête duquel nous
lisons ce titre tristement caractéristique Dracontii Sali^faclio
:

ad Guntharium regem Vandalorum, dum esset in vincuHs^.


Nous ignorons comment le roi barbare accueillit celte requête.
Toujours est-il que, dans celte dure captivité où il expiait les
imprudences politiques de sa muse, Draconce eut encore le* loisir
d'écrire un second poème de plus longue haleine, dans lequel,
se tournant vers Dieu, le seul vrai consolateur, il s'attache
à célébrer les merveilles de sa providence, telles qu'elles appa-
raissent dans l'œuvre de la création et dans les événements de
l'histoire, dont il entremêle le récit au tableau touchant de ses
infortunes personnelles.
Ce poème est demeuré la véritable gloire de Draconce. Sans
doute il n'y atteint pas les hauteurs où le génie de Prudence
vient de nous élever. Mais néanmoins on trouve dans son
œuvre de belles pages, qui font honneur à son imagination
poétique, et dont quelques-unes révèlent même des qualités
plus hautes. Nous citerons en particulier le tableau de la
création de l'homme, où le poète, en nous décrivant les pre-
mières émotions d'Adam en sortant des mains de son créateur,
nous montre qu'il avait étudié, d'une manière assez appro-
fondie, le travail et le développement de la pensée en nous.

^ Ce titre nous permet de déter- quer que l'usage correct de la langue


miner que Draconce écrivait avant latine demanderait dum est au lieu
l'année 427, date de la mort du roi de dum esset. (Yoir p. 54, n. 3, et
Guntharic ou Gonderic. — Remar- p. 94, n. 8.)
,

DRACONCE 221

LVI
La création des quadrupèdes.
(Mélanges, t. II, p. 319.)

Le de la création forme, dans le premier chant du


récit
Poème de Dieu (Carmen de Deo), une série de tableaux dont
plusieurs sont vraiment brillants de coloris. Voici quelques
vers où le poète nous décrit, dans Tœuvre du sixième jour, les
quadrupèdes sortant du sein de la terre à la voix du Créateur.

Sexta dies Phœbi ^ rutilo processerat ortii


Cum natura parens gignit ^ animantia terris.
Cornibus erumpunt armata fronte juvenci,
Et per prata vagum sequitur sua^ bucula taurum;
Gervus in arva fugax ^ palmatis cornibus errât,
Et velox prorumpit equus, pecus utile bellis ;

Impia ^ terribiles producit terra leones;


Simplicitas ovium^ fraudes passura luporum,
Et raucos timuit discurrens dama molossos;
Spumat aper, mortes lunato dente ^ minatus,
Et l^tus obliquans^ meditatur prœlia torvus.

^ Phœlus, métonymie passée dans cerf en forme de palmes. (Hist.


la languecommune pour signifier nat.y XI, 37.)
« le soleil ». (Cf. plus haut, p. 52, ^ Impia, « dure, cruelle, » ac-
n. 2.) ception usitée dans la langue pos-
^ Gignit^ avec la finale brève. térieure à Auguste.
Rien que d'éviter
n'était plus facile ^ Simplicitas ovium ( métonymi-

cette métrique; mais


irrégularité quement pour simplices ores), sujet
nous avons déjà vu (p. 159, n. 8) de timuit, qu'il faut sous-entendre
que la césure a souvent le privilège dans ce premier vers, avec cette
d'allonger la dernière syllabe d'un irrégularité, qu'il y est pris au sens
mot. neutre, tandis qu'au vers suivant
3 Sua : Riemann, § 9, b.
cf. il est employé transitivement avec

^ Cervus... fugax : épithète vir- ynolossos pour rc'glme.


gllienne. (Georg., HT, 639.) Quant ^ Lunato dente, (^ avec ses dé-
à l'expression palmatis cornibus, fenses recourbées, y> épithète em-
elle parait faire allusion à un pas- ployée en ce sens par Stace. (Theb.j
sage deV Histoire naturelle de Pline, XI, 532.) Quant à l'emploi du plu-
où cet auteur remarque, en effet, riel mortes j voir p. 74, n. 7.
que la nature déploie le bois de ^ C'est, en effet, la coutume du
DRACONCE
Ne Massyla* famés duros descendat armos, in
Aut aper alter eat spumantia bella movere ^.
PromitLir omne genus pecudum, genus omne ferarum',
In ter prata vagum nuUo custode per herbas...

Carmen de Deo, 1. I, v. 271-285.

LVII
La création de rhoiïime.
(Mélanges, t. II, p. 319.)

Buiïon s'est arrêté, dans son Histoire naturelle^, à nous


décrire les sentiments du premier homme entrant dans la vie,
et ce qui était déjà devenu sur la lyre de Milton un hymne
admirable, l'illustre écrivain en a fait un éloquent chapitre de
psychologie.
« Je me souviens, dil Adam, de cet instant plein de joie et
de trouble, où je sentis pour la première fois ma singulière
existence je ne savais ce que j'étais, où j'étais, d'où je venais.
:

J'ouvris les yeux quel surcroît de sensation


: la lumière, la
voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux, tout
m'occupait, m'animait et me donnait un sentiment inexpri-
mable de plaisir. Je crus d'abord que tous les objets étaient en
moi et faisaient partie de moi-même... •>

C'est la pensée que nous allons retrouver dans Draconce.


Sans doute elle n'aura pas chez lui les splendides développe-

sanglier de fondre obliquement sur 2 Eat movere. On sait que les


son adversaire. Cf., d'ailleurs, les poètes emploient quelquefois l'infi-
passages suivants d'Ovide, auxquels nitif au lieu du supin, après les
le poète semble faire allusion. {Met., verbes de mouvement. (Cf. Eiemann,
VIII, 344 et 419.) § 245, rem. 1.)
* MassyluSy a, wm» adjectifs de ^ Pecudumy ferarum : c'est la
Massyli, ortim, peuplade d'Afrique distinction des animaux domestiques
dont les poètes emploient le nom, et des animaux sauvages, renfermés
par synecdoque, pour désigner la les uns et les autres sous la déno-
Numidie ou l'Afrique en général. mination générique unimantia, em-
Remarquer de plus la métonymie ployé par le poète au début de ce
énergique de cette alliance de mots : fragment.
Massifla famés pour désigner une
,
^ De V Homme. —
Des sens en
bête féroce de Numidie poussée par général.
la faim.
DRACONCE 223
menls que lui a donnés le génie brillant de Buffon. Mais il
y a un moment cependant où le poète espagnol nous semble
l'emporter sur le naturaliste français: c'est quand, nous dépei-
gnant dans le premier homme le réveil de cet instinct de la
société qui est aussi un des signes
de noire nature, distinclifs
il nous le montre regrettant de ne pouvoir communiquer son
élonnement et sa joie aux créatures animées comme lui qu'il
aperçoit dans le lointain. Dans Bufîon, c'est Pinstinct sensuel
qui se révèle chez Draconce, c'est la flamme sereine de l'in-
;

telligence qui vient de s'allumer et qui demande à se répandre.

Omnibus his genitis, animal rationis amicum


Formatur virtute Dei limatur* in artus, ,

Ut dominanter - eat moderatior omnibus unus,


Naturse, jussu quae protulit omnia, princeps ^.

Ast hominem non terra parit, non pontus ab undis,


Non cselum, non astra créant, non purior aer :

Sed dominaturum cunctis Dominator et Auctor


Plasmavit"^ par membra virum de pulvere factam.
Limus adhuc deformis erat membratur ^ in artus :

Gorporeos species hominis, cselestis imago.

* Liiiiare, proprement, « limer;» autres beaux vers de Prudence :

au figuré, « travailler avec soin. » Omnia juesu


2 Dominanter, « en dominant. » Imperilante notas traxerunt édita for-
C'est une des particularités du style mas :

de Draconce, que l'emploi d'un cer- Solus homo erneruit Dominifcrmabile dex-
tra
tain nombre d'adverbes en ier, que
Os ca^re. iApoth,, 1032-1035.>
l'on ne rencontre que chez lui et
dans Sédulius dominanter, mode-
: et cette prose aussi de Bossuet,
ranter^ incessanter^ trementer, etc. plus belle que la plus belle poésie :

— Quant au fond de la pî usée, com- « Jusque-là nous n'avions point vu


parer ces beaux vers d'Ovide : le doigt de Dieu appliqué sur une
Sanclitis Jiis animal, mentisque capacius matière corruptible. Pour former le
altœ corps 'de l'homme, lui-même prend
Deerat adhuc, et quod dominari in ce- de la terre et cette terre, arrangée
;

tera posset. {Met., I, 74 et 77.)


soùs une telle main, reçoit la plus
^ « Prince de cette nature qui belle figure qui eût encore paru
sur l'ordre de Dieu (jussu, sur un dans le monde. » {Disc, sur Vhist.
mot) vient de tout produire. » universelle ,
part, ii, ch. 1.)
^ Plasmare, verbe employé par Membror, verbe déi>onent, « se
^

la Vulgate et par les Pères dans le former en membres, se membrer, »


Bens de son étymologie grecque : employé pour la première fois par
« façonner, modeler, former. » Com- CensorinuSjgrammairien du ui'siècle.
parer encore, pour la pensée, ces
,

224 DRACONCE
Gonspicitur nova forma viri, sine mente parumper :

Spiritus infusus subito per membra cucurrit,


Et calefacta rubens tenuit praecordia sanguis.
Mox rubuere gense, totos rubor inficit artus ;

Jam cutis est qui pulvis erat, jam terra medullas ^

Ossibas includit surgunt in fronte capilli


: :

Orbe micant gemino gemmantia lumina visus,


Et vocem compage dédit nova machina, surgens
Auctorem laudare suum^, gavisa quod esset.
Tune oculos per cuncta jacit ^, miratur amœnum
Sic florere locum, sic puros fontibus amnes
Quatuor undisonas stringenti gurgite ripas
Ire per arboreos saltus, camposque virentes
Miratur sed quid sit homo, quos factus ad usus,
:

Scire cupit simplex, et non habet unde^ requirat,


Quo merito sibimet data sit possessio mundus ^,
Et domus aima nemus per florea régna paratum;
Ac procul exspectat^ virides jumenta per agros.
Et de se tacitus, quae sint hsec cuncta, requirit,
"^

Et quare secum non sint haec ipsa, volutat :

Nam consorte carens, cum quo conferret ^, egebat.


Carmen de Deo, 1. 1 , v. 329-359.

^
Terra f c'est-à-dire qui terra mundi possessio est employé Ici
:

erat. comme apposition à l'attribut de la


^ Surgens laudare, pour surgens proposition « lui a été donné eu
:

ad laudandum. On sait que les possession. )^ Même observation pour


poètes emploient souvent le simple les mots domus aima nemus, au
infinitif à la place du gérondif en vers suivant.
di ou des autres géionlifs avec in ^
Les poètes emploient quelque-
ou ad. fois exspectare dans le tens du pri-
^ Expression de Virgile. *(JEn., mitif spectare, en y ajoutant toute-
II, 570.) fois une idée d'attente ou d'in-
'^
Les adverbes conjonctifs ubi, térêt.
quo, unde, qua, s'emploient très ' De se, pour ex se. (Voir p. 25,
bien pour le pronom conjonctif avec n. 5.)
une préposition. ® Voir, sur le sens de ce mot
^ Le P. Sirmond, un des éditeurs la note 6 de la page 42.
de Draconce, écrit à tort possessio
,

DRACONCE 225

LVIII
La première nuit.

(Mélanges, t. II, p. 321.)

diem discedere, solem


Mirala *

Nec lumen remeare putat terrena propago,


Solanturque graves lunari luce tenebras.
Sidéra cuncta notant cselo radiare sereno - :

Ast ubi purpureum surgeiitem ex sequore cernunt


Luciferum vibrare jubar, flammasque ciere,
Et reducem super astra diem de sole rubentem,
Mox revocata^ fovent hesterna in gaudia mentes :

Temporis esse vices noscentes, luce diurna


Cœperunt sperare dies ridere tenebras.
,

Carmen de Deo, 1. I, v. 417-426.

idée à peu près semblable se retrouve dans BulTon. On


Une
se rappelle comment il nous dépeint Teffroi solennel qu'éprouva
lepremier homme, non pas à l'approche de la première nuit,
mais à l'heure de son premier sommeil.

Mirata, s'accordant avec ter-


* comme un nouveau trait caracté-
rena p7'opago, sujet do la proposi- ristique de son style, cette tendance
tion. à construire deux adjectifs ou deux
2 Souvenir de Virgile, (^n., III, participes avec le même substantif.
615 et 518.) Nous avons pu remarquer plusieurs
Revocata^ se rapportant à he-
^ fois cette particularité dans les
steima gaudia. Weitz un autre
, fragments qui précèdent.
éditeur de Draconce nous signale
,
,

SEDULIUS
C'est de Texlrémité septentrionale de l'Europe, de ces régions
éloignées que les Romains appelaient le bout du monde, que
nous arrive ce nom par lequel nous allons clore, en terminant
ce volume, cette série de poètes aux mérites divers dont le ciel
enchanté de l'Espagne semble avoir eu le privilège d'exciter
la verve chrétienne.
Cœlius Sedulius (prêtre, et même évêque, selon quelques
auteurs) paraît, en effet, avoir été originaire de l'Irlande, où
les lettres étaient déjà en honneur au v« siècle, à en juger par
la promptitude avec laquelle les écoles s'y rouvrirent après le
cataclysme des invasions. Mais il paraît aussi que le fils de
la fr(ùde Hibernie vint de bonne heure réchauffer son génie au

soleil du midi. Le peu de docum.ents qui nous restent sur sa


personne nous le montrent enseignant la philosophie dans ces
écoles d'Italie au sein desquelles M» A.-F. Ozanam nous a lait
pénétrer dans ses éloquentes leçons sur la Civilisation *^ puis
transportant son enseignement en Grèce, dans celle autre terre
classique, où l'inspiration poétique serait venue le saisir; car
c'est là, dans la province d'Achaïe, que Sedulius, selon les
mêmes documents, aurait composé ses principaux ouvrages,
sous le règne de Théodose II et de Valentinien lll, c'est-à-dire
un peu après Draconce, entre les années 425 et 450.
Le principal titre de gloire de Sedulius est un poème en
cinq chants, auquel il a donné le titre de Carmen paschale,
parce qu'il est destiné à célébrer Jésus-Christ, le vrai agneau
pascal immolé pour nous. C'est aussi le but que se proposait
Juvencus. Aussi nous voyons saint Isidore de Séville, dans une
inscription poétique qu'il avait placée dans sa bibliothèque et
qui nous a été conservée, associer le nom de ces deux poètes
et les caractériser ensemble par ce beau distique :

Amho pares lingua, florentes versibus ambo


Fonte evangelico pocula larga fuerunt.

Disons néanmoins que ce dernier mot convient mieux à Sedu-


lius qu'à l'auteur de VHisloire évangélique^ qui se borne trop

-
La Civilisaiion au v^ siècle, lec. 7, 8 et 9.
,

SEDULIUS 227

à traduire en hexamètres latins les syllabes du texte sacré.


Dans Sédulius, au contraire, c'est un vrai ûot de poésie, large
souvent et profond, qui s'échappe de la source évangélique ;

en lui nous retrouvons la verve de Draconce, dont le poète,


au reste, imite assez souvent le style et reproduit les tournures,
mais avec une facilité plus égale et une plus constante har-
monie.
On a de Sédulius deux autres poèmes moins importants.
Le premier est une élégie intitulée Collatio Veteris et Nom
Testamenli, dans laquelle l'auteur s'est donné la peine ou le
plaisir de vaincre une dilTiculté de rythme que les grammai-
riens appelaient épanalepse, et consistant dans la répétition des
premiers mots de chaque hexamètre à la fin du pentamètre
correspondant ^
Le second est un hymne sur la naissance et la vie du Sau-
veur, que nous reproduirons plus loin.

LIX
Invocation.
(Mélanges, t. II, p. 342.)

Cette largeur de ton qui caractérise, avons-nous dit, le style


de Sédulius, se remarque déjà dans l'invocation qui sert de
début à son poème.
Parcourant du regard le champ immense qui s'ouvre devant
lui, et que sa pensée agrandit encore en rappelant tous ces
miracles du passé qui ne furent que la préparation du Christ
objet de ses chants, il demande à Dieu de l'éclairer et de le
soutenir dans cette longue carrière qu'il va parcourir, et qui
commence à la naissance des siècles pour aboutir à la cité du
salut.

Omnipotens œterne Deus^, spes unica mundi,


Qui caeli fabricator ades ^, qui conditor orbis,

* En voici un exemple : chant de son poème.


Lumen adesse Dei, persensit tarlarus ^ Ades pour es : nous avons déjii
,

ingens vu (p. 224, n. 6) que les poètes em-


Nec cemunt homines, lumen adesse Dei. ploient quelquefois le verbe composé
^ C'est la
formule par laquelle Dra- pour le simple.
conce conimenco aussi le deuxième
228 SEDULIUS
Qui maris undisonas fluctu surgente procellas
Mergere vicinas prohibes confinia terrée^;
Qui solem radiis et lunam cornibus impies -,
,

Inque diem ac noctem lumen metiris utrumquc ^;


Qui stellas numeras, quarum tu nomina solus ^,
Signa, potestates, cursus, loca, tempora nosti ;

Qui diversa novam formasti in corpora terram,


Torpentique solo viventia membra dedisti"^;
Qui pereuntem hominem vetili dulcedine pomi
Instauras meliore cibo, potuque sacrati
Sanguinis ^ infusum depellis ab angue venenum ;

Qui genus humanum (praeter quos ' clauserat arca )

Diluvii rapida ^ spumantis mole sepultum


Una itcrum de stirpe créas, ut myslica virtus^,
Quod Garnis delicta necant, hoc praesule ligno
Monstraret liquidas renovari posse per undas ;

Totum namque lavas uno baptismate mundum :

Pande salutarem paucos quae ducit in urbem


Angusto mihi calle viam ^^, Verbique lucernam

^ Souvenir de Lucain. (Phars., bida: correction inutile. Nous voyons,


m, 275.) par la paraphrase que l'auteur lui-
2 Expression d'Ovide. (Met., ii, même nous a laissée de son poème,
344; VII, 530.) qu'il a voulu peindre la soudaineté
3 Cf. Gen., I, 14-18. du cntaclyj-me qui submergea le
^ Cf. Ps. CXLVI, 4. monde :repentina surgentls di-
«
^ Comparer certains vers du ta- luvii inundatione mersum. »
bleau de la Création de l'homme, ^ Mystica virtus, « mystérieux

par Draconce : prodige, » virtvs étant pria dans


Limus adhuc chjormis erat : inenibralur le sens méton3'mique usité dans la
in artus, etc. langue biblique, et mystica ser-
^ Allusion non équivoque au di- vant à indiquer le caractère figu-
vin sacrement de l'Eucharistie. ratif du déluge, lavant le monde,
"^
Prœter quos, avec l'antécédent ainsi que le poète va le dire, comme
eos sous-entendu ellipse rare, mais
: le baptême un jour lavera les âmes,
qui peut pourtant se Justifier par et le sauvant par la vertu pro-
des exemples des meilleurs auteurs, tectrice du bois (praoside ligno),
Plante, Térencc, César, Cicérou. comme le sacrement les sauvera par
Nous ne citerons qu'un exemple de la vertu do la croix. (Cf. I Pet.,
ce dernier « Nullas enim (litteras)
: III, 21.)

adliuc acceperam, prnstor qupe milii ^^Remarquer, dans la même phrase,


binœ simul In Trebulano rodditœ lessouvenirs de Virgile (^n., VI,
8unt. » (AU., V, 3.) 96 et 97) se mêlant aux allusions
^ Quelques éditeurs écrivent ra- évangéliques (]\Iatth., vu, 14). —
SEDULIUS 229

Da pedibus lucere meis^, ut semita vitae


Ad caulas me ruris ^ agat, qua servat amœnum
Pastor ovile bonus, qua vellere prsevius albo
Virginis agnus ovis ^, grexque omnis candidûs intrat.
Te duce, difficilis non est via subditur omnis :

Imperiis natura tuis, riluque soluto


Transit in adversas, jussu dominante, figuras.
Si jubeas"* mediis segetes arere ^ pruinis,
Messorem producet iiiems; si currere mustum
Vernali sub sole velis, florentibas arvis
Sordibus impressas calcabit vinitor uvas^,
Gunclaque divinis parebunt tempora dictis.
Indicio est"^ antiqua fides, et cana ^ priorum
Testis origo patrum, nullisque abolenda per aevum
Temporibus constant virtutum ^ signa tuarum.
Ex quibus audaci perstringere pauca relatu^^
Vix animis*^ committo meis silvamque patentera
Ingrediens, aliquos nitor contingere ramos.
Nam centum licet ora movens vox ferrea clamet,
Centenosque sonos humanum pectus anhelet,
^'-^

Salutarem urhem « la cité du sa-


,
^ Nouveau souvenir d'Ovide. Oîet.,
lut, » pour désigner le Ciel. II, 29.)
^
Cf. Ps. ex VIII, 105.
"^
Indicio est : c'est le commen-
- Caillas ruris, pour caulas ru- cement d'un vers des Georg., II 184. ,

siicaSy « le rustique bercail. » ^ Cana, employé par les poètes


•^
a L'agneau de la brebis vierge.» comme synonyme de antiqua. Vir-
C'est la gracieuse image que saint gile dit Cana fides. i^n., I, 296.)
:

Épiphane développait dans cette in- Virtutum, dans le sens indiqué


^

vocation à Marie, que la sainte à la page précédente, note 9.


liturgie nous fait lire dans le bel ^^ Perstringere, toucher légère-
c:

office de l'Immaculée Conception : ment un sujet , » expr. familière à


« sancta Deipara, ovis immacu- Cicéron.CCf. Sulp. Sev., Dial.,i, 9,7.)
lata, quae Verbum ex te incarna- Le poète s'est peut-être souvenu
tum agnum Christum peperisti! » aussi de ce vers de Claudien :

^ Si juheaa présent du subj.


: le Junonis thalamos audaci prodere cantu.
( De raptu Pros., i
Indiquant une supposition pour l'a- 3.) ,

venir avec une nuance d incertitude ^* Animi, au


pluriel, dans le sens
ou d'impossibilité « S'il nous arri-
: de « cœur, courage. » (VoirBarrault,
vait de... (Cf. Riemann, § 206.)
y> p. 648; cf. plus haut, p. 63, n. 3.)
^ Arere : la paraphrase traduit ^^ Centcnos, dans le sens distri-

par une image équivalente fia- : butif. Quant au fond de l'image,


ver e. cf. Gcorg., II, 43; 2Sn., VI, 625.
230 SEDULIUS
Guncta quis expediet, quorum nec lucida cseli
Sidéra nec bibulae * numeris aequantur arenae ?
,

, . . Carmen paschale, 1. I, v. 60-102.

LX
Absurdité des croyances païennes.
(Mélanges, t. II, p. 343.)

Le poète en oppose le tableau à celui des miracles divins


dont le récit remplit presque tout le premier livre. On ne pourra
s'empêcher d'y admirer la fine et mordante ironie de son style,
où Ton retrouve parfois le trait de Juvénal.

Heu! miseri, qui vana colunt^, qui corde sinistre


Relligiosa ^ sibi sèulpunt simulacra, suumque
Factorem fugiunt, et, quse fecere, verentur.
Quis furor est, quae tanta animos dementia ludit^,
Ut volucrem, turpemque bovem ^, lortumque draconem ^,
Semihominemque canem supplex homo plenus ^ adoret? "^

Ast alii solem, caecatis mentibus acti,


Affirmant rerum esse patrem, quia rite videtur
Clara serenatis infundere lumina terris
Et tolum lustrare polum, cum constet ab istis^
Motibus, instabilem rapidis discursibus ignem
Officium *^, non esse Deum quippe** ordine certo :

^ Bihulœ... arena
épithète vir- :
"^
Anubis, divinité que les Égyp-
gilienne, mais qui est mieux à sa tiens représentaient avec une tête
place dans le vers auquel notre de chien.
poète l'emprunte. {Georg., I, 114.) ^ Certains éditeurs adoptent à
2 Nouveau souvenir de Lucain : tort la correction promis : le poète
Heu! miseri, qui bella gerunt! a voulu, par le mot plenus, faire
( Phare., iv, 382.) antithèse à sevilhominem.
3 Voir p. 182, n. 9. ^ Nouvel abus du pronom iste.
^ Formules virgilionnes. (Cf. ^n., ^^ Officium, Qi. officier, serviteur, »
V, 465 et 670.) l'abstrait étant employé métonymi-
^ L'ibis et le bœuf Apis, tous quement pour le concret : acception
deux adorés par les Égyptiens. usitée dans la langue du droit.
^ Le dragon était l'attribut d'Es- *^ Sur l'emploi de quippe, voir Rie-
culape. mann, § 221, rem. 1 et 2 § 275, rem. 3.
;
SEDULIUS 231

Nunc nunc occiduas demissus in oras


oritar,
Parlitar cum nocte vices, nec semper iibique est,
Nec lumen fait ille manens in origine mundi,
Cum geminum sine sole diem novus orbis haberet.
*

Sic lunae quoque vota ferunt, quam crescere cernunt


Ac minui, stellisque litant, quae luce fugantur.
Hic laticem colit, ille larem^, sed jungere sacris
Non audent inimica suis, ne lite propinqua
Aut rogus exiguas desiccet fortior undas,
Aut validis tenues moriantur fontibus ignés.
Arboreis alius ponit radicibus aras,
Instituitque dapes, et ramos flebilis orat,
Ut natos, caramque domum, dilectaque rura,
Gonjugiique fidem, famulos, censumque gubernent.
Lignée, ligna rogas ^, surdis clamare videris,
A mutis responsa petis quse jura domorum ,

Hac ratione regunt, si caesa securibus actis


Ardua pendentis sustentent culmina tecti'^,
Aut subjecta focis dapibus famulentur edendis.
Nonnulli venerantur olus, mollesque per hortos
Numina^ sicca rigant, verique hac arte videntur
Transplantatorum cultores esse deorum.
Plura referre pudet, sanctoque in carminé longum
Vel damnare nefas, ne moUia sentibus uram
Lilia, purpurei neu per violaria campi
Carduus et spinis surgat paliurus acutis ^.
Ihid., v. 242-279.

* Geminum diem : il eût été bûche toi - même 1... »


pins exact de dire très dies , puisque ^ Culmina on reconnaît
tecii
:

le soleil et la lune ont été créés le une fin de vers de Virgile. iJEn^
quatrième jour. II, 695.)
2 Latex, icis , oc l'eau, » objet du ^ Comparer ces vers du grand
culte chez les Ég3'ptiens, les Scythes satirique latin :

et les Perses. Lar^ ariSy « le dieu Porrum el cœpe nefas violare etfrangtre
du foyer, » honoré chez les Romains, vwrsu.
et, par extension, a le feu. » sanctas gentes, quibus hœc nascuntur in
^ hortis
î^ous dirions familièrement en
Xu7nina 1 ( Juv., Sat., xv, 9- 11. )
français, pour rendre cette vive an-
tithèse « Tu adores des bûches,
:
6 Virg., Ec7., Y, 39.
,

232 SEDULIUS

LXI
La naissance du Sauveur.
(Mélanges, t. II, p. 345.)

Avec deuxième
le livre, commence proprement la
Sédulius
divine épopée de la du Christ.
vie
Nous allons en extraire deux fragments, où nous allons voir
son style, comme celui de Prudence, se plier, avec une mer-
veilleuse facilité, à l'expression des émotions les plus opposées.
Et d'abord, quoi de plus gracieux que cette exclamation inat-
tendue par laquelle le poète conclut le récit de la naissance du
Sauveur?

Quae nova lux mundo, quae toto gratia caelo !

Quis fuit ille nitor, Mariae cum Ghristus ab alvo


Processit splendore novo, velut ipse decoro
Sponsus ovans thalamo \ forma speciosus amœna
Prse natis hominum cujus radiante figura
,

Blandior in labiis diffusa est gratia pulchris ^ !

facilis pielas ^! Ne nos servile teneret,


Peccato dominante, jugum, servilia summus
Membra tulit Dominas ^^ primique ab origine mundi
Omnia qui propriis vestit na-scentia donis,
Obsitus exiguis habuit velamina pannis^;
Quemque procellosi non mobilis unda profundi
Terrarum non omne solum, spatiosaque lati
Non capit aula poli, puerili in corpore plenus ^
Mansit, et angusta Deus in praesepe quievit.
Salve, sancta parens ', enixa puerpera regem,

* Et ipse tanquam sponsus pro- haut (p. 221, n. 5) pour le mot


cedens de thalamo suo. (Ps. xviii, 6.) impius.
2 Speciosus forma prœ filiis ho- * Phil., II, 7.
minum diffusa est gratia in lal)iis
^
^ Ohsitus pannis^ expression fa-
luis. (Ps. XLiv, 3.) milière à Térence. {Eun., ii, 2, 5;
3 (( miséricordieuse tendresse ! » Hcaut., Il, 3, 54.)
en prenant pietas dans le sens que ^ Plenus, Ci tout entier. »

suppose l'acception indiquée plus


"^
Touchante apostrophe, par la-

\
, ,

SEDULIUS 233

Qui caelum terramque tenet^ per secula cujus ,

Namen ^ et selerno complectens omnia gyro


^
Imperium sine fine manet ^ : quae ventre bcato
Gaudia niatris habens cum virginitatis honore,
Nec prinriam^ similem visa es, nec habere sequentem :

Sola sinô exenaplo placuisti femina Ghristo !

Carmen paschale, 1. II, v. 48-67.

La
liturgie catholique a rendu populaires ces derniers vers.,
etdepuis treize siècles toutes les lèvres chrétiennes les répètent
à Tenvï, pour saluer Tincomparable virginité de la divine Mère.

LXII
Judas.
(Mélanges, t. II, p. 346.)

A gracieux tableau, à ces tendres effusions de piété,


ce
opposons le sombre récit de la morf de Judas, après que )e
désespoir s'est emparé de Pâme du traître.

Jamque dies aderat^, nocturna maestior umbra


Flagitium visura novum, tenebrisque remotis,
Pandebat populis Judœae crimina gentis.
Mox igitur Donninum Pilati ad mœnia ' duci
Nexibus adstrictum Judas ut vidit iniquus

quelle le poète sanctifie un hémi- non erît finis. (Luc, i, 33.)

stiche très connu de Virgile : ^ Luc, XI, 27.


Salve, magna parens frugum... ^ Primam, dans le sens de prio-
iGeorg., II, 173.) rem, par opposition à sequentem.
^ Le missel romain emploie le ^ On reconnaît la formule de
mot régit t qui est une explication Virgile :

passée dans
texteleexplication
: Jamque dies infanda aderat...

d'ailleurs exacte, d'après ce


très (^n., II, 132.)

que nous avons vu plus haut, p. 29, "^


Mœnia, proprement, <i murs
n. 2. de défense, remparts, » se prend
- Numen, synonj-me d.*imperium : quelquefois en poésie dans le sens
sens très classique de ce mot. général de « demeure palais », avec ,

3 Encore un hémistiche de Vir- une nuance d'emphase. (Cf. <^7i.,


gile(^M., I, 279), traduisant le VI, 541.)
mot de l'Évangile Et regni ejus
:
234 SEDULIUS
Diriguit, scelerisque sui commercia ^ reddens
Incassum, facti pretium, non facta reliquit.
Quidnam etenim prodest, illic trepidare timoré,
Nallus ubi timor est? aut quge confessio tetro
Lucet in inferno ^, cum jam demersa securis
A.rboris infandae radicibus, exitialem
Qu9e peperit fruclum, feralia germina vertat
Funditus, et dignis pereant mala robora ^ flammis?
Continuoque trucis correplus mente ^ furoris,
Se quoque morte petit (quanquam tune sanior esset %.
Cum scelus ulcisci ^ preecurreret), ipsaque dirai
Guttura vocis iter cuncti quae vendere mundi
'^,

Ausa redemptorem nodatis faucibus angens,


,

Infelicem animam ^ laqueo suspendit ab alto^ :

Lenior ira quidem tantae pro crimine culpae,


Gunctorum oui nulla foret par pœna malorum.
Exitus hic mortis tamen, et sublime ^^ cadaver
Ostendit populis, quanto de culmine lapsus
Pridem discipulus, qui nunc reus, alta relinquens

* Commercia pour preiium com-


t
d'atténuer la force de cette réflexion
mercii» inspirée au poète par l'horreur du
- Allusion à ces paroles des crime de Judas, mais qu'il ne fau-
psaumes Illio trepidaverunt ti-
: drait point prendre à la rigueur de
moré, uhi non erat timor (Ps. xiii, la lettre.Le suicide du malheureux
5 ) In inferno autem quis confite-
; fut, en réalité, un second crime
hitur tihi? (Ps. vi, 6.) Dans les vers ajouté au premier.
qui suivent, on reconnaît l'éner- ^ Sur l'infinitif après prœcurreret,

gique image employée par saint voir p. 222 , n. 2.


Jean - Baptiste dans ses reproches ^ Guttura régime direct du par-
y

aux Juifs. ticipe angens. Vocis iter, employé


^ Expression de Juvénal « Ste : en apposition, est une expression de
rilis mala robora flci. » (Sat., x, Virgile. (^?2., VII, 634,)
145.) ^
' ^Infelicem animam, pour se in-
^ Ci par un mouvement de
Saisi felicem.Cet emploi du substantif
farouche colère » en prenant mens
, anima à la place du pronona ré-
dans le sens propre de ce sentiment, fléchi est un hébraïsme usité dans
disposition de rame ». la langue de la Vulgate.
^ L'emploi du subjonctif condi- ^ Formule virgilienne. (^a.,Y,
après quanquam
tionnel (lequel, 489.)
comme nous ravous die à la n. 8 *^ Sublime j « élevé dans les
de 189, veut régulièrement
la p. airs. »
rindicatif) a peut-être pour but
SEDULIUS 235

Sidéra tartareum descenderit usque profandum ^ :

Tiinc vir apostolicus, nunc vilis apostata factus.


Carmen paschale, 1. V, v. 113-138.

LXIII
La croix.

(Mélanges, t. II, p. 347.)

On remarquera, dans le fragment qui suit, la précision avec


laquelle Sédulius exprimait, dès le v
siècle, la doctrine catho-
lique sur l'adoration de la croix. On y trouve aussi un rensei-
gnement très curieux sur l'orientation de Tarbre de notre salut.
Le mourant regardait l'occident, et Sédulius s'accorde
Christ en
sur ce point avec un grand nombre de saints Pères, qui voient
dans ce regard une prophétie des grandes destinées auxquelles
la loi nouvelle allait appeler ces régions jusqu'alors déshé-
ritées 2.

Protinus in patuli suspensus culmine ligni,


Relligione pia mutans discriminis iram ^,
Pax crucis ^ ipse fuit, violentaque robora membris
Illustrans propriis, pœnam vestivit honore,
Suppliciumque dédit signum magis esse saliitis^,
Ipsaque sanctificans in se tormenta beavit.
Neve quis ignoret speciem ^ crucis esse colendam,
Quae Dominum portavit ovans, ratione potenii
"
Quatuor inde plagas quadrati colligit orbis :

* Remarquer l'accusatif profun- Rome considérée comme siège de la


diun après its^we ; construction qui, h papauté.
répoque classique, ne se rencontre ^ Relligio, ira, expressions abs-

qu'avec les noms de villes. Profan- traites emploj'ées métonymiquement


dum, t, pris substantivement, dans pour le concret « objet de religion,
:

le sens de « gouffre, abîme », est objet de colère. »


également postérieur à l'école clas- ^ Pax critcis, proprement, (î ré-
sique. Voir enfin, sur l'expression habiliration de la croix. )^

tartareum, que nous rencontrerons ^ Dcdit esse construction gi*ecque


y

encore une fois sous la plume de signalée p. 69, n. 10.


Sédulius, la note 2 do la page 52. ^ Speciem y « l'image. '^

2 Voir M««- Pie, Inst. si/n. sur "^


liatione potenti , etc. « chacun :
, , -

236 SEDULIUS
Eous
Splendidus Auctoris de vertice fulget
' ,

plantée,
Occiduo sacrse lambuntur sidère ^
engit axem
Arcton dextra tenet médium Iseva , ,

creantis
Cunctaque de membris ' vivit natura
régit undique mundum.
Et cruce complexum Ghristus
'

Carmen paschale, 1. V, v. 182-195.

LXIV
Hymne en l'honneur de Jésus - Christ.

strophes aux fêtes


Cet hvmne dont TÉglise chante quelques
alphabeHques^
de NoKde kpiphanie, est écrit en vers
initiales de chaque strophe
repro-
c'esl-à-dire que les lettres
Cet arrangem^^^^^
lettres de l'alphabet.
duïent la séde des sau,
a nnnr but de faciliter la mémoire,
se rencontre, on le
David et dans les LameniaUons
dans "uerque: psaumes de
de Jérémie. , .

Le rythme est Tiambique dimètre régulier.


^
A solis ortas cardine
Adusque terrse limitem "^

ira- De, marquant l'origine, la


4
peut, avec une efficace raison qui
colligit, source grande et belle image,
:

tione potenti), y voir iincle


montre le monde entier puisant
la
que le
ainsi
se rapportant à quis ,
de Jésus
paraphrase de Tauteur) vie aux plaies sacrées
montre la
Christ.
les quatre nagions entre lesquelles s participe complexus se
monde. » Le
ge divise le môme dans Cicéron avec le
1 Auctoris. Dans l'h3nnne qui va
trouve
plus ex- sens passif.
suivre, Sédulius nous dira strophes,
parlant de Jésus-
6 Dans les sept premières
plicitement, on dans
auctor seeuli; mais que l'Église s'est appropriées
Christ Beatus poète
rofflce de la nuit de Noël ,
:
le
chrétiens emploient aussi
les poètes touchant mys-
comme celui de célèbre de nouveau le
ce mot absolument, Sauveur.
« du haut de tère de la naissance du
Creator.— De vertice,
7 « De la région où le soleil se
Dieu...»
sa tête, sur la tète du de la terre. »
lève jusqu'à l'extrémité
2Eous, pris substantivement, avons
dans Carda, « gond, » dont nous
« rastJi-e du matin, » comme n. 4) une si-
vu plus haut (p. 198,
Virgile. {Georg., I, 283.) particu-
3 (( Sa main gauche suit la ligne
gnification détournée, sert
désigner le pôle nord
lièrement ii
du » médium axem étant pris
midi, monde,
autour duquel tourne le
pourweridîa7iitïn axem. (Vitr., 6,1.)
,

SEDULIUS 237
Ghristum canamus principem,
Natum Maria Virgine.
Beatus auctor seculi ^

Servile corpus induit^,


Ut, carne carnem liberans,
Ne 3 perderet quod condidit.
Castae parentis viscera
Cselestis intrat gratia,
Venter puellae bajulat
Secrela quai non noverat *.
Domus pudici pectoris
Templum repente fît Dei :

Intacta, nesciens virum


^
Virgo creavit filium ^
Enixa est
puerpera, '^

Quem Gabriel prœdixerat


Quem matris alvo gestiens
Ciausus Joannes senserat^

mais désigne aussi les autres régions


« Le soin de la jeune fille porte
du ciel, que nous appelons nous-
un mystérieux fardeau qu'elle igno-
mêmes les points cardinaux. (Cf. rait. » Bajulare, proprement, a por-
p. 118, n. 2.) Limes, itis, borne, (( ter un fardeau. »
extrémité, » désigne évidemment ^ Luc 1 34. , ,
rextrémité opposée à celle dont il est ^ Creavit j très usité chez les
parlé dans le premier vers, 1' a oc-
classiques dans le sens d' « engen-
cident ».— Sur l'emploi de adusque, drer, enfanter )). Quelques anciens
voir Riemann, § 121, n. 2.
manuscrits portaient, couti airement
^ Beatus : saint Paul emploie aux lois de la prosodie, la
leçon
deux fois cet attribut de la béati- concepit, que les correcteurs des
tude pour caractériser la divinité.
hymnes du bréviaire romain ont
(I Tim., I, 11; vi, 15.) Quant au rectifiée en écrivant : Concepit alvo
sens du mot seculum, voir page 7, fllnim.
note 6. "^
Enixa est, avec l'élision omise,
2 Prudence avait dit pareille- irrégularité qui se rencontre quel-
ment :
quefois dans Virgile lui-même. Los
Mortale corpus induit.
correcteurs du bréviaire ont écrit
iCath., XI, 45.)
enititur.
^ Ut ne (les deux mots étant ^ Construire matris
alvo avec
réunis, ou bien séparés), « afin ciausus : « enfermé au sein de sa
que ne, » locution très familière à
Cicéron, mais tombée en désuétude
mère. i> —
Remarquer Joajines avec
la première syllabe brève,
contrai-
à partir de la période d'Auguste. rement à l'étymologie grecque, et
(Cf. Riemann, § 187.) se reporter
pour cette licence à no*
238 SEDULIUS
Feno jacere pertulit,
Prsesepe non abhorrait,
Parvoque lacté * pastus est,
Fer quem nec aies esurit.
Gaudet chorus cselestium
Et angeli canunt Deo-,
Palamque fit pastoribus
Pastor Creator omnium.
Hostem, Herodes impie ^.
Christum venire quid times ?
Non eripit mortalia
Qui régna dat caelestia.
Ibant Magi, quam viderant,
Stellam sequentes prœviam :

Lumen requirunt lumine,


Deum fatentur munere.
Katerva matrum personat *,

obseryatious de la p. 201 n. 5. Les , baptême du Sauveur et son miracle


correcteurs ont rétabli la régularité aux noces de Cana, dont elle fait
de la prosodie et obvié de plus à la le même jour la commémoraison.
répétition du mot alvo, introduit — Quant à la prosodie, i-cmarquer :

par eux dans la strophe précédente, lo dans le mot hostem ^ l'omission


en écrivant : de l'élision à cause de la lettre H
qui commence le mot suivant et
Quem ventre tnatria gestiens
à laquelle les poètes donnent sou-
Baptista clausum eenserat.
vent la valeur d'une consonne;
* lies correcteurs ont préféré 2<> dans le mot Herodes, la pre-
écrire : modicOy en mettant
et lacté mière syllabe abrégée, contraire-
un tribraque au deuxième pied, ce ment encore à l'étymologie grecque
qui ne laisse point que de contra- et à l'autorité d'Horace. {Ep., ii,
rier le chant. Ji'expression de Sédu- 2 , 184.) Les correcteurs ont régu-
lius peut pourtant s'autoriser de larisé ce vers en disant Crudelis;

plusieurs exemples classiques p'hr- : Herodes Deum...


vus cruor, dans Lucain (Phars.^ iv, *
Pour conserver l'ordre alpha-
239); parvus succus, dans Pline bétique, Sédulius écrit le premier
(JVaf. liist., xxT, 105), etc. mot de ce vers avec l'orthographe
2 Canunt Dco^ « chantent en ancienne. Cette orthographe, que
l'honneur de Dieu : » tournure bi- les anciens monuments attestent et
blique. que certains écrivains essayaient
^ L'Église a adopté les deux même de ressusciter du temps de
strophes qui suivent, pour son of- Quintilien (Int., i, 7, 10), ne s'est
fice de l'Epiphanie, en y joignant maintenue que dans les mots déri-
celles qui célèbrent plus loin le vés de calare et appartenant à la
SEDULIUS 230

Goncisa deflens pignora \


Quorum tyrannus millia
Christo sacravit victimam •,

Lavacra puri gurgitis


Cselestis Agrius attigit :

Peccata ,
quae non detulit,
Nos abluendo sustulit ^.

Miraculis ^ dédit fidem


Habere se Deum Patrem,
Infirnaa sanans corpora
Et suscitans cadavera.
Novum genus potentiael
Aquae rubescunt hydrise,
Vinunaque jussa fundere
Mutavit unda originem ^.
Orat saluiem servulo
Flexus genu ^ centurie :

Credentis ardor plurimus


Exstinxit ignés febrium.
Petrus per undas ambulat,
Christi levatus dexlera :

Natura quam negaverat,


Fides paravit semilam.
Quarta die jam fœtidus
Vilam recepit Lazarus,

'angue religieuse intercalarCy ca-


: la prendre sur soi et l'expier.
lendx, caUiidarium, ^Indication générale des mi-
^ Pignora : voir, sur le sens de racles du Sauveur, dont les strophes
<îc mot, p. 184, n. 1. suivantes mentionneront les six
Construire victimam comme
^ principaux le miracle des noces
:

apposition à înillia : « les immola de Cana, la guérison du serviteur


en sacrifice. » du centurion, saint Pierre mar-
3 Detnlit^ stistulit : antithèse chant bur les eaux, la résurrection
fondée sur le sens opposé