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Bibliothèque

derenseimement deVEistoire ecclésiastique

Sollicités de divers côtés de reprendre, avec les seules

ressources de l'initiative privée, le projet confié jadis

par S. S. Léon XIII aux cardinaux de Luca, Pitra et

Hergenrœther, à la suite de la lettre pontificale sur les

études historiques, savoir la composition d'une « His- toire ecclésiastique universelle, mise au point des pro-

grès de la critique de notre temps >, nous nous sommes

déterminés à entreprendre la publication de cette col- lection pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'his-

toire ecclésiastique. On a distribué la matière en une

série de sujets capitaux, chacun devant constituer un

volume indépendant, chaque volume confié à un savant

sous sa propre responsabilité, chaque collaborateur

chargé, non pas tant de produire un travail original,

que de dire où en est la science, elle se trouve et

comment elle se fait. Nous n'avons pas l'intention de

faire œuvre pédagogique et de publier des manuels

analogues à ceux de l'enseignement secondaire, ni da-

vantage œuvre de vulgarisation au service de ce que

l'on est convenu d'appeler le grand public: il y a une

œi^vre plus urgente à réaliser en matière d'histoire ec-

clésiastique, plus conforme aux vues exprimées par le

Souverain Pontife, un œuvre de haut enseignement,

puisque, en matière d'histoire ecclésiastique, il n'existe

pas, du moins en pays de langue française, de publi-

cations intermédiaires entre les manuels élémentaires et des œuvres comme celles de Janssen, de De Rossi

ou de Hefele. Nous croyons que nous répondrions au

désir de bien des maîtres et de bien des étudiants de

l'enseignement supérieur français, autant que de bien

des membres du clergé et de l'élite des catholiques, si nous réussissions à créer une collection compa- rable pour le plan à V Histoire universelle de W. Onc-

ken, Pour cette œuvre nous nous sommes adressés à des

hommes de science, ayant déjà fait leurs preuves. Le

plan des sujets à traiter a été conçu de façon que l'en-

semble des vingt-cinq ou trente volumes qui compo-

seront notre collection embrasse toute l'histoire générale

de l'Église. Les volumes ne paraîtront ni dans l'ordre

chronologique, ni à dates fixes, mais à mesure qu'ils

seront prêts. Et chaque volume, de 300 à 400 pages,

se vendra séparément. La direction générale de la

publication est confiée à un comité, sous la présidence de M^"" Pierre Batiffol, recteur de l'Institut Catholique

de Toulouse.

V. Lecoffre.

Bibliothèque de l'enseignement de l'Histoire ecclésiastique

Les origines du catholicisme.

Le christianisme et Vempire romain.

Les églises du monde romain.

Les anciennes littératures chrétiennes.

La théologie ancienne.

Les institutions anciennes de l'Eglise.

Les églises du monde barbare. Les églises du monde syrien.

L'église by:^antine. L'état pontifical.

La réforme du XI" siècle. Le sacerdoce et l'Empire.

Histoire de la formation du droit canonique.

La littérature ecclésiastique du moyen âge.

La théologie du moyen âge. Les institutions de la chrétienté.

L'Eglise et l'Orient au moyen âge.

L'Église et le Saint-Siège de Boniface VIII à Martin V.

L'Eglise à la fin du moyen âge.

La réforme protestante. Le concile de Trente.

L'Eglise et l'Orient depuis le XV" siècle.

La théologie catholique depuis le X VI^ siècle.

Le protestantisme depuis la Réforme.

L'expansion de V Eglise depuis le XVI" siècle.

V Eglise et les gouvernements d'ancien régime.

V Eglise et les révolutions politiques (1789-1870).

VEglise contemporaine.

Bibliolhèque de renseiguemeul de Tllisloire ecclésiastique

VOLUMES PARUS :

Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron a Théodose, par

M. Paul Allard. Troisième édition.

Anciennes littératures chrétiennes : L La littérature grecque,

par M. Pierre Batiffol, recteur de l'Institut catholique de Toulouse. Deuxième édition.

Anciennes littératures chrétiennes : IL La littérature syria-

que, par M. Rubens Duval, professeur au Collège de France.

Deuxième édition.

Chaque volume in-12. Prix : 3 fr. 50

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

Histoire des dogmes : I. La théologie ancienne, par M. L, J.

Tixeront, professeur à l'Institut catholique de Lyon.

Anciennes LITTÉRATURES chrétiennes : III. La littérature latine, par M. Paul Lfjay, professeur à l'Institut catholique de

Paris.

La Réforme du XI' siècle, par M. Chénon, professeur à la

Faculté de droit de l'Université de Paris.

Les Institutions de la Chrétienté, par M. Edouard Jordan,

professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Rennes.

Les Papes d'Avignon, par leR. P. Louis Guérard, de l'Oratoire.

Le grand Schisme, par M. Salembier, professeur à la Faculté

de théologie de Lille.

Histoire des dogmes : IL La théologie du moyen âge, par le

R. P. Mandonnet, professeur à la Faculté de théologie de

l'Université de Fnbourg.

Les origines du Protestantisme et de l'esprit moderne, au xiv« et au xv« siècles, par le R. P. Baudrillart, professeur à l'Institut catholique de Paris.

L'Église au XV sciècle. I. Histoire politique et religieuse,

par M. Jean Guiraud, professeur à la facultté des lettres

de l'Université de Besançon.

La Réforme protestante, par M. Imbart de la Tour, profes-

seur à la Faculté des lettres de l'Université de Bordeaux.

L'Église et les gouvernements d'ancien régime, par M. Cau-

chie, professeur à l'Université de Louvain.

L'Église et les Slaves, par le R. P. Pierling, S. J.

L'Église contemporaine, par M. Georges Goyau, ancien mem-

bre de l'Ecole française de Rome.

Bibliothèque

de renseignement de l'Histoire ecclésiastique

ANCIENNES LITTÉRATURES CHRÉTIENNES

II

LA LITTÉRATURE SYRIAQUE

Bibliothèque de l'Enseignement de l'Histoire ecclésiastique

ANCIENNES

LITTÉRATURES CHRÉTIENNES

II

LA LITTÉRATURE SYRIAQUE

PAR

RcBEXs DUVAL

DEUXIEME EDITION

PARIS

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE

RUE BONAPARTE, 90

1900

DEC "^ ^^^

G 54- 7.

\

AVANT -PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

La littérature syriaque avait sa place marquée

dans la Bibliothèque de renseignement de l'His-

toire ecclésiastique^ car elle constitue une des principales sources de l'histoire de TÉglise orien-

tale. Le livre qui lui est consacré, a été divisé en

deux parties ; dans la première, on s'est proposé de

donner une vue d'ensemble des œuvres littéraires qui nous sont parvenues des Syriens; la seconde renferme de brèves notices sur les auteurs syria-

ques, classées suivant l'ordre chronologique, d'a-

près le modèle de

l'article de W. Wright sur la

littérature syriaque dans le XXIP volume de VEn-

cyclopedia britannica^. Les textes édités jusqu'à

ce jour forment une bibliothèque de plus de deux

cents volumes, dont la majeure partie a paru pen- dant ce siècle. Nous croyons avoir mentionné tous

1. Une édition à part de cet article a été

faite après la mort

de l'auteur : A short History of syriac Lilerature by Ihe late

William Wright, Londres, 1894. C'est cette édition que nous

avons citée dans les notes de ce livre sous le titre de Wright,

Syr.

lit., 2" éd.

b

X

AVANT-PROPOS.

ceux qui présentent quelque intérêt littéraire , mais

nous avons laissé de côté les publications faites

dans un but pratique, telles que liturgies, rituels et

bréviaires.

La littérature syriaque n'est réellement entrée dans le domaine des études orientales que depuis le

XIX° siècle, quoique, dès le commencement du

XVIIP, Joseph Simon Assémani en ait révélé l'im-

portance en écrivant sa célèbre Bibliotheca orien-

talis. Cette œuvre capitale demeura sans rivale;

elle suffisait aux besoins du temps. Autrefois l'é-

tude du syriaque , qui avait principalement en vue

l'exégèse biblique, n'était pas poussée très loin.

La version syriaque de TAncien et du Nouveau

Testament , dite La Peschitto , avait été éditée

dans les Polyglottes; en 1669, Edmond Gastell

avait rédigé son Lexicon heptaglotton pour la Po-

lyglotte de Londres. C'est sur ce fonds, grossi de

quelques autres publications analogues , que l'on

vivait; il fournissait la matière des livres d'ensei-

gnement : grammaires, chrestomathies et lexiques. Quand la Bibliotheca orientalis d'Assémani eut

paru , on lui emprunta quelques textes , mis à la

portée des élèves; le Chronicoii syriacum de Barhebraeus, édité par Bruns et Kirsch, à Leipzig

en 1789, procura ensuite quelques nouvelles contri-

butions aux chrestomathies.

Si l'on excepte Renaudot qui , dans sa collection des liturgies orientales, traduisit les liturgies

AVANT-PROPOS.

\i

syriaques, il faut reconnaître que c'est aux Maro-

nites et notamment à la famille des Assémani que

revient Thonneur d'avoir initié les savants de l'Eu-

rope aux richesses littéraires renfermées dans les

manuscrits syriaques. Ces manuscrits n'étaient pas

encore très nombreux dans nos bibliothèques.

J.-S. Assémani avait doté la Bibliothèque du Vati-

can d'une belle collection, qu'il tira en partie du

couvent de Notre-Dame des Syriens, situé dans le

désert de Nitrie (ou Scété) en Egypte ; c'est dans

cette collection qu'il prit les matériaux de sa Biblio-

theca orientalis. Le catalogue des ms. orientaux

du Vatican, qu'il rédigea avec l'aide d'Etienne

Evode Assémani, permettait à d'autres Orientalistes

de continuer et d'améliorer son œuvre , mais la Bi-

bliothèque Vaticane était alors peu accessible aux étrangers. Les autres bibliothèques de l'Europe,

moins riches , n'avaient pas encore publié leurs

catalogues , à l'exception de la Laurentienne de Florence, dont Evode Assémani avait décrit les

ms. orientaux, parmi lesquels figurent quelques

ms. syriaques.

De nos jours , les Syrologues sont mieux parta-

gés; le fonds syriaque des principales bibliothèques

s'est largement accru , surtout celui du Musée bri-

tannique qui a acquis l'importante collection du

souvent de Notre-Dame des Syriens, que J. Assé-

mani avait seulement entamée. Des catalogues

descriptifs et analytiques , rédigés par des biblio-

I3Q

XH

AVANT-PROPOS.

thécaires compétents, sont maintenant à la disposi-

tion de tous les travailleurs. D'un autre côté, les

relations que les savants de l'Europe ont nouées

avec le monde oriental, permettent d'utiliser les

trésors littéraires qui sont restés en Orient. Grâce à ces heureuses circonstances, il s'est pro-

duit pendant notre siècle une renaissance des étu-

des syriaques qui ont, dans une grande mesure,

participé au nouvel essor imprimé à l'orientalisme

et à l'histoire ecclésiastique. De récents travaux

ont mis à nu les lacunes et les imperfections du

grand travail de J. Assémani; néanmoins la Biblio-

theca orientalis demeure toujours une source abon- dante d'informations. La fièvre de l'inédit qui s'est

emparée de la jeune génération des Orientalistes

ne parait pas, heureusement, près de se calmer.

Ce livre a été écrit pour le public savant autant

que pour les Orientalistes ; nous avons donc jugé à

propos d'adopter, pour la transcription des noms propres syriaques, la forme la plus simple et la pluri

répandue , alors même qu'elle ne rendrait pas exac-

tement la prononciation orientale. Dans ce dessein, nous avons négligé les signes conventionnels

dont on marque les lettres syriaques qui n'ont pas

leur équivalent dans notre alphabet, et nous avons

supprimé toute distinction entre la prononciation des Syriens occidentaux et celle des Syriens orien-

taux, nous en tenant à la première que les Maronites

ont popularisée chez nous. Nous écrivons Barde-

AVANT-PROPOS.

xiii

îane, Ephrem^ NarsèSy selon Torthographe vul-

gaire; Barhebrœus avec la forme latinisée de ce

nom ; Ébedjésu selon la prononciation des Maro-

nites (et non Abdischo ou Audischo, qui reprodui-

rait mieux la prononciation nestorienne), etc.

Une carte géographique, jointe au volume, donne

un aperçu du domaine littéraire des Syriens et ai-

dera le lecteur à s'orienter dans les diverses con-

trées qui sont mentionnées dans l'ouvrage.

Paris, janvier 1899.

AVANT-PROPOS

DE LA SECONDE ÉDITION

La seconde édition de La littérature syriaque

diffère peu de la première édition qu'elle suit de si

près. Cependant les publications parues en 1898 et 1899 et que nous n'avions pu encore utiliser, ont

fourni une contribution importante. D'un autre côté, on a fait les corrections nécessaires et réparé

les omissions grâce aux bienveillantes communica-

tions de MM. Nestlé, Lamy, Franz Gumont, Bed-

jan, Guidi et Chabot, auxquels nous adressons nos vifs remerciements. Afin que les acquéreurs de la première édition

puissent profiter de ces améliorations, nous avons

réuni les nouvelles additions dans un appendice,

dont un tirage à part est mis à la disposition des

premiers lecteurs de La littérature syriaque. Cet appendice est suivi de la liste des corrections faites

dans le corps du livre.

Quelques critiques ont exprimé le regret qu'un

livre écrit en vue de l'enseignement ecclésiastique

XVI

AVANT-PROPOS.

ne comprît pas un chapitre sur la liturgie si bien

représentée chez les Syriens i. Nous avouons notre

incompétence pour écrire ce chapitre. De plus, le

sujet est, semble-til, trop vaste pour être ren-

fermé dans quelques pages, il devrait être traité

dans un volume spécial de la Bibliothèque de ren-

seignement de l'Histoire ecclésiastique'^.

Paris, novembre 1899.

1. M. TixERONT, UUniversité catholique de Lyon, août 1899,

p. 633; M. Chabot, Revue critique, 16 octobre 1899, p. 298.

2. Les personnes que le sujet intéresse pourront consulter :

BiCKELL, Conspectus rei Syrorum litterariae, Munster, 1871 , VII,

De liturcfiis Syrorum, p. 59 et suiv., et les ouvrages cités dans

ce livre. Eberhard Nestlé, Syrische Grammatik mit Litteratur,

Chreslomathie und Glossar, Berlin, 1888, Litteratura , 111, Libri

ecclesiastici (liturgici, Rituales), 31-34. P. Bedjan , Breviarium

chaldaicum (en syriaque), I-III, Paris, 1886-1887. Liturgia

S. Apostolorum Addaei et Maris, cui accedunt duae aliae in

quibusdam festis et feriis dicendae, necnon Ordo baptismi (en sy-

riaque), Ourmia, Mission de l'Archevêque de Canterbury, 1890. Bréviaire à l'usage du clergé maronite, éd., Beirouth, 1893

(en syriaque) Arthur John Maclean, East Syrian Daily Offices

translated from the syriac with iyitroduction , notes and indices

Londres, 1894. F. E. Brightmann, Eastern and western liturgies, Oxford, 1896, t. \, Eastern liturgies Ephraem n Rahmani, Testa-

mentum Domini Nostri Jesu Christi, Mayence, 1899, Disserta-

tio III, De liturgia Missae, p. 169.

PREMIERE PARTIE LA LITTERATURE SYRIAQUE

ET SES DIFFÉRENTS GENRES

LITTERATURE SYRIAQUE.

LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE SYRIAQUE

La littérature syriaque s'est formée et

développée

d abord dans la Mésopotamie sous l'influence du chris-

tianisme auquel elle doit le caractère religieux qui la

distingue. Elle est par-dessus tout une littérature ec-

clésiastique, les œuvres qu'elle nous a laissées ayant

pour auteurs, presque sans exception, des

clergé ou des théologiens. Los docteurs mêmes

membres du

qui se

consacrèrent à l'étude de la philosophie grecque

comme les Maîtres de l'Ecole d'Édesse au V» siècle ou

aux sciences naturelles et médicales, comme

Reschaina, au siècle suivant, et les célèbres médecins

SergiuL de

syriens de Bagdad au temps des califes Abbassides

tous étaient versés dans la théologie. Les sciences, en

effet, étaient résumées en Orient dans le

mot philoso-

des branches

de Dieu et

des éludes

phie et la première et la plus importante de la philosophie, c'était la connaissance

des dogmes de la religion. Cette direction

tenait a 1 esprit religieux des Sémites, aussi

profon-

dement enraciné chez les Syriens que chez les Israé-

lites et les Arabes. On sait que

des Juifs était surtout concentrée dans

l'activité intellectuelle

l'étude de la Thora, c-est-à-dire de la loi religieuse, et

que

gnement se donnait chez les Musulmans dans les Ma

l'ensei-

4

LES ORIGINES

drassè dépendant des mosquées et dirigées par des

Ouléma (docteurs de la loi) ;

ainsi les chrétiens sy-

riens allaient étudier dans les écoles rattachées aux

couvents.

La Mésopotamie païenne ne compte pas parmi les

nations douées d'un génie littéraire. On comprend que

les œuvres qu'elle aurait produites aient sombré avec

le paganisme, à l'exception de quelques inscriptions

conservées par la pierre. Mais, s'il y avait eu une vraie

culture nationale, la tradition s'en serait conservée ou elle aurait laissé son empreinte sur l'époque chrétienne.

Il n'en est rien : la littérature syriaque est sortie tout

entière du grand mouvement religieux qui se produisit

en Orient vers notre ère et qui entraîna la Mésopotamie avec une rapidité surprenante. Cette contrée ne tarda

pas à devenir un des principaux centres des luttes re- ligieuses et à prendre une place importante dans l'his-

toire de l'Eglise. Elle sera avec Bardesane le dernier rempart du gnosticisme, puis les Syriens de l'empire

perse accueilleront le nestorianisme vaincu en Occident,

pendant que les Syriens de Tempire romain se décla-

reront partisans de l'hérésie monophysite et formeront

les Jacobites.

Nous avons dit que la Mésopotamie avait été le ber-

ceau de la littérature syriaque. Les Syriens étaient, il

est vrai , répandus sur une vaste étendue de territoire.

La Syrie proprement dite, ou Syrie cis-euphratique, la

Mésopotamie, la Babylonie, les provinces orientales,

telles que l'Adiabène, la Garamée, la Susiane, étaient

en grande partie habitées par des Araméens qui, après

l'évangélisation de ces contrées, prirent le titre de Sy-

riens ^ Mais la Syrie, après l'occupation des Séleuci-

\. Le mot aramèen devint dans la lillrrature juive le synonyme de

paie» quand les Juifs,

transportés en Babylonie, se trouvèrent entourés

DE LA LITTERATURE SYRLVQUE.

5

des, s'était promptement hellénisée. L'idiome vulgaire

était le syriaque, mais on écrivait en grec. L'usage du

grec était général et se maintint longtemps après la conquête romaine'. C'est en grec qu'Eusèbe de Césa- rée, Titus de Bostra, Sévère d'Antioche composèrent leurs ouvrages. Les auteurs de ce pays qui, dans les

premiers siècles de notre ère, se servirent du syriaque,

comme Isaac d'Antioche et Jean d'Asie, étaient origi-

naires de la Mésopotamie^. Le syriaque mésopotamicn

ne devint la langue littéraire et ecclésiastique de la Syrie qu'après l'établissement définitif du schisme mo-

nophysite dans cette contrée. Auparavant, les offices

étaient célébrés en grec et les Saintes Ecritures étaient

vraisemblablement expliquées oralement dans le dia-

lecte populaire. Ce dialecte faisait partie des dialectes

araméens occidentaux ([ui se distinguaient sensible-

ment des idiomes araméens parlés dans la Mésopotamie

et la Babylonie^.

Les origines de la littérature syriaque sont étroite-

ment liées à révangélisation de la Mésopotamie qui,

suivant une tradition constante, débuta à Edesse.

Edesse, la plus civilisée et la plus florissante des

cités de cette contrée, devait à sa situation géogra-

de populations aramocnnes adonnées au culte des astres. I.cs Araméens

chrétiens acceptèrent le mot grec 2!vqoL pour se distinguer des Ara-

méens demeurés païens.

1. Bauiierhel-s, Cliron. syr.,c(\. Biuns, Leipzig, 1789, p. 120, éd. Bedjan,

Paris, 1890, p. ilo, nous apprend que le grec était la langue littéraire

jusqu'au vni« siècle de notre ère, notamment à Damas où Walid l'in-

terdit pour la rédaction des actes officiels et y substitua l'arabe.

2. Isaac na(iuit à Amid et fit ses éludes à Edesse. Jean était également

d'Amid il fut fait diacre, et d'où il s'enfuit pour éviter les persé- cutions.

3. Sur ces dilîércnts dialectes voir BariiebbjEus, Œuv. gramm.^ éd.

Martin, U, p. o, et Histoire des dynasties, éd. Pococke, Oxford, 1GG3, p. IG;

éd. Sauiani, Bciroutli, 1890, p. iS. Le syriaque occidental, très corrompu,

est encore parlé aujourd'hui dans deux villages du Liban.

LES ORIGINES

pliique une importance exceptionnelle. C'était une

place forte, entourée d'une double muraille et natu- rellement fortifiée à l'ouest par un massif rocheux

auquel elle était adossée. Cette ville commandait les

passes donnant

accès à l'Arménie et dominait

la

route qui traversait la Mésopotamie. Elle conserva son

indépendance sous les trente-quatre rois qui gou- vernèrent rOsrhoène depuis Tan 132 avant notre ère jusqu'à l'an 244 après J.-C; à cette époque Edesse

devint colonie romaine et reçut un gouverneur romain.

Edesse était de fait la capitale de la Mésopotamie et

on s'explique aisément qu'elle fût le premier objectif

des missions chargées de répandre en Orient la nou-

velle religion. Autant que l'histoire nous permet de le

juger, une communauté chrétienne existait à Edesse

vers Tan 150, et cette communauté semble sétre formée

d'abord dans l'élément juif de la ville, mais le christia- nisme ne supplanta délinitivement l'ancienne religion

païenne et ne devint la religion de l'Etat qu'après la

conversion du roi Abgar IX, conversion qui eut lieu vers l'an 207 , après le retour de ce prince de Rome et la

grande inondation d' Edesse de l'an 201. Ces quelques données historiques résultent de la comparaison des

anciens documents dont nous nous occuperons bientôt :

la Légende d'Abgar, la chronique d'Edesse, la version

biblique dite la Peschùto , etc.

L'heureuse influence du christianisme ne tarda pas

à se faire sentir en Mésopotamie. Les relations suivies

qui s'établirent entre Edesse et l'Eglise de Jérusalem

d'abord, et l'Eglise d'Antiochc ensuite, créèrent un

mouvement intellectuel qui fit do cette ville un grand centre des études religieuses et scientifiques, et de l'a-

raméen mésopotamien la langue littéraire, qu'adop-

teront un jour tous les Syriens depuis les bords de la

Dt: LA LITTÉIIATLUE SYRIAQUE.

7

Méditerranée jusquà TAdiabène, et depuis le Taiirns

jusqu'à l'Arabie et jusqu'au golfe Persic^ue.

Un phénomène qui surprend est la fixité de la lan-

gue syriaque qui se maintient sans changement et

comme stéréotypée pendant le cours des longs siècles sur lesquels s'étend la littérature syriaque. Si l'on par-

court une de ces petites chrestomathies à l'usage des

étudiants, dans lesquelles se trouvent, côte à côte, des

passages de la Peschitto (du II® s. de notre ère) et des extraits des œuvres de Barliebra}us (du XIII° s.), on

passe d'un texte à un autre avec la même facilité que si l'on avait sous les yeux des écrits d'un môme auteur.

L'immutabilité n'a rien que de naturel pour la période

de décadence qui suit la conquête musulmane. L'arabe

étant devenu l'idiome vulgaire, le syriaque n'est plus

qu'une langue morte, apprise à l'école comme chez

nous le latin. Mais l'explication du phénomène est

moins aisée pour l'époque classique qui va du II'' siècle

jusque vers le VIII' . Que l'on songe à la vie mouve-

mentée de nos langues européennes avant d'arriver à

leur forme actuelle! Il faut bien admettre qu'au mo-

ment où la littérature chrétienne se forma, l'idiome

araméen avait déjà