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3 Vers une géographie économique scientifique

3.1 Le mouvement de la science régionale

C’est à partir des années 1950 que la discipline se construit, que les analyses deviennent systématiques,
que les écoles de pensée se forment, voire que de nouvelles voies s’ouvrent. Le corps disciplinaire
traditionnel survit, mais les remises en question sont nombreuses. La première critique systématique
des approches traditionnelles vient des États-Unis, par F. K. Schaeffer en 1953, et est complétée par E. A.
Ackerman en 1958.

Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’espace et les problèmes liés à la gestion de l’espace sont restés
des variables largement ignorées des scientifiques, et plus particulièrement des chercheurs en sciences
économiques. Les géographes ont touché du doigt les questions concernant le rôle de l’espace dans
l’organisation de la vie économique, mais sans aboutir à des travaux de synthèse.

Deux événements vont renverser le cours des choses dans les années 1950. L’un relève du domaine
théorique, l’autre de la science appliquée. L’économie spatiale a été marginalisée dans la pensée
économique. Elle était pratiquée par les Allemands (appuyés par les Américains et Suédois), et
n’intéressait guère que quelques spécialistes. Les résultats des recherches sont restés peu accessibles et
les applications immédiates n’apparaissaient pas à première vue. Ces éléments font sentir que la
dimension spatiale demande aussi une réflexion générale, à côté de la réflexion temporelle.

Le succès de l’économie keynésienne favorise l’analyse globale du circuit économique. L’importance de


la distribution spatiale des activités revient au premier plan. La consolidation politique et économique
d’après-guerre a permis la mise en œuvre des idées de Keynes. L’homogénéisation spatiale des
économies nationales devient une priorité dans les pays développés. L’aménagement du territoire est
né. On peut le définir comme l’application géographique de l’économie keynésienne. Les évolutions
théoriques et les possibilités d’applications pratiques ont rendu crédible l’économie spatiale, et ont
suscité des vocations à partir des années 1950.

La difficulté de la définition de cette discipline nouvelle en 1954 provient de sa complexité. Comme nous
venons de le voir ; il existe presque autant de définitions de celle-ci que de chercheurs. Walter Isard,
dans son ouvrage Introduction to Regional Science (1975), en donne treize. Dans ces descriptions
relativement récentes, on sent, par rapport à des publications antérieures, un glissement de la
dominante économique (voir économétrique) vers l’environnement, l’écologie et l’homme ; ce qui
aboutit à une définition de synthèse : « en bref, la science régionale, en tant que discipline, traite de
l’étude attentive et patiente des problèmes sociaux dans leurs dimensions régionales ou spatiales, en
employant diverses combinaisons de recherche analytique et empirique ». Isard présente une définition
empirique d’une approche pluridisciplinaire pour un objet régional dont la seule spécificité est qu’il
correspond au cadre de perception d’un problème social. Cette nouvelle science se justifie par le fait que
la région se trouve être le siège de problèmes qu’il est impératif de résoudre.

Le clivage disciplinaire et le cloisonnement académique ont longtemps divisé géographes et


économistes en deux approches rivales de l’espace. Cette discordance est bien résumée par René
Gendarme (1976) « Le géographe s’attache peut-être trop à ce qui se voit, alors que l’économiste doit
s’attacher à ce qui ne se voit pas. » Les premiers travaux de Paul Claval en France ont permis l’ouverture
des géographes à l’analyse économique, et l’Association de Science Régionale de Langue Française
(ASRDLF), fondée en 1961 par les économistes François Perroux, Jacques Boudeville et Walter Isard, a
desserré le cloisonnement des approches, avec une ouverture cependant moins large que dans les pays
anglo-saxons. La pesanteur académique est restée plus forte en Europe. Le manuel de R. Courtin et P.
Maillet (1962) Économie Géographique, exprimant la nécessité de la pluridisciplinarité de l’analyse
régionale, reste relativement isolé dans les années 1960.

En France, c’est peut-être François Perroux qui aborde en premier la question spatiale en économie. Son
article « Les espaces économiques » fait date, et lance les réflexions théoriques dès 1950. Dans le même
numéro de la revue Économie appliquée, Joseph Dobretsberger présente une étude sur la « Théorie des
territoires économiques ». Jean-François Gravier pose le problème spatial sur un plan pratique dans son
ouvrage Paris et le désert français (1947), premier grand classique de l’aménagement du territoire. La
réorganisation économique de l’espace français est une affaire nationale. Les géographes commencent à
apporter leurs contributions à « l’aménagement de l’espace », titre d’un célèbre article de Jean
Gottmann en 1952. Les recherches évoluent rapidement et les deux synthèses majeures de Claude
Ponsard (1955, 1958) donnent ses lettres de noblesse à l’économie spatiale française. Dans le cadre
néoclassique, il résume d’abord des travaux antérieurs et, parallèlement, il innove en construisant des
espaces mathématiques en correspondance avec les espaces économiques.

Jean-Claude Perrin mène une recherche originale en reliant les localisations des activités et les filières de
développement. Dans une première étape, il identifie les filières d’activités à l’aide des tableaux-
interactivités ; ensuite, il formule un diagnostic régional en fonction des filières ou des éléments de
filières présents. Cette méthode d’analyse se prête à la simulation de développements régionaux, et est
ainsi utilisable pour les études prospectives.
On voit alors naître un courant de pensée observant la localisation (surtout des bureaux et des sièges
sociaux) sous l’angle de la communication. Je pense dans ce domaine aux analyses pionnières de Paul
Claval ou de Mario Polèse au Canada.

Dans les années 1950 et 1960, une bonne partie des études portent sur la croissance urbaine et
régionale, ou autrement dit sur le développement régional. Le cadre conceptuel a été défini par François
Perroux en 1955 : « La croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou
pôles de croissance avec des intensités variables ; elle se diffuse par différents canaux et avec des effets
terminaux variables pour l’ensemble de l’économie ». La croissance économique ne se produit pas
partout et simultanément, elle est ponctuelle, dynamique et se diffuse en fonction de la structure
spatiale et industrielle de la région et de l’armature urbaine. La croissance régionale dépend de la
croissance qui s’initie dans des centres urbains et de la diffusion de cette croissance à travers la région. Il
n’y a pas un mécanisme national de croissance ; la croissance nationale ne dépend que de la
performance économique des régions, tout comme cette dernière est liée à celle des centres urbains
constituants. Le schéma d’analyse qui s’impose est celui de la hiérarchie urbaine, et du système spatio-
industriel, en tant que système qui ne se limite pas nécessairement à l’intérieur d’une région. Le
mécanisme de la croissance régionale ne peut être compris qu’en vertu des approches structurelles, qui
seules pourront nous renseigner sur la complexité du phénomène.

La théorie des pôles de croissance (ou de développement) de Perroux a connu une fortune
internationale considérable. Elle a fait l’objet de multiples travaux et a inspiré les politiques
économiques régionales de nombreux pays. Elle est également une des théories les plus importantes et
les plus répandues dans le domaine du développement régional. Elle est simultanément théorie de la
croissance des régions et théorie rendant compte de la formation de l’inégalité dans l’espace.

Toute une littérature se développe sur les pôles de croissance et leurs différentes applications pratiques,
Boudeville publiant un classique en la matière : L’espace et les pôles de croissance (1968). Une grande
partie des travaux porte sur la détermination des activités dont l’effet inducteur est le plus important :
c’est dans ce cadre que Gérard Destanne de Bernis développe ses thèses sur l’industrie industrialisante.
Michel Rochefort a réussi à mettre en valeur les notions de réseau urbain et d’aménagement du
territoire dès les années 1960.

Depuis les années 1960, les manuels ou les ouvrages de recherche réalisés par des géographes
concernant les analyses économiques sont peu nombreux. Le livre de Pierre George, maître incontesté
de la géographie française des années 1950 et 60, a été le plus fréquemment utilisé. Il a connu cinq
éditions entre 1956 et 1970. La première phrase de l’ouvrage donne la vision de l’auteur sur la
géographie économique : « La géographie économique a pour objet l’étude des formes de production et
celle de la localisation de la consommation des différents produits dans l’ensemble du monde ». Le
sommaire révèle qu’il s’agit d’un catalogue de la répartition des différentes activités économiques, par
secteurs. George — comme les autres auteurs de manuels comparables — présente un tableau
statistique commenté, qui se démode très vite, sans offrir l’analyse de la logique économique qui
façonne l’espace. Il est à noter que plus de cent tableaux et figures sont insérés dans l’ouvrage de 400
pages. L’analyse des mécanismes économiques s’arrête au niveau de la typologie des systèmes
économiques en trois pôles : capitaliste, socialiste et dépendant. On ne trouve aucune mention des
travaux de la « nouvelle géographie » ni de la science régionale. Et c’est d’un document de ce type
qu’étaient nourris les étudiants des années 60 et même 70. Où sont alors les géographes novateurs de
cette période ? Un géographe solitaire, Paul Claval, mène un « combat » à part. En contact avec la
géographie anglo-saxonne d’une part, et avec l’économie spatiale moderne, la science régionale, de
l’autre, il rédige en 1963 un texte sur la Géographie générale des marchés, puis en 1968 Région, nations,
grands espaces. Il s’ouvre à de nouvelles dimensions en analyse spatiale, et propose une rénovation de
la discipline via l’économie spatiale. Son approche se situe à deux niveaux : la microéconomie d’abord,
qui tourne autour de la théorie des marchés et réserve une place importante aux coûts d’information, sa
réflexion intégrant la logique des organisations, des États et le comportement des individus ; la
macroéconomie ensuite, quand il présente la logique économique qui façonne des ensembles
territoriaux. Il aborde la dynamique territoriale et les problèmes de développement. Claval présente un
manuel en 1976.

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