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L’image qui nous a été transmise d’Alfred Weber est celle du père de la théorie de la localisation

industrielle de facture néoclassique, par l’intermédiaire aussi bien des analystes spatiaux que des
géographes radicaux. L’entrée dans la version originale du texte wébérien avec cette représentation fait
naître un sentiment de trouble, qui s’approfondit lorsque les comparaisons avec la traduction anglaise
révèlent des coupes et notes explicatives discutables. En Allemagne, la réputation d’Alfred Weber se
fonde par ailleurs sur une œuvre de sociologue, exempte de toute inspiration néoclassique. D. Gregory,
à la suite d’un séjour de recherche en Allemagne, a été intrigué par le cas wébérien. Il a tenté de
démontrer que le travail consacré à la localisation avait subi une violence interprétative. Cependant,
l’explication apportée, celle d’un epistemological break qui se serait produit chez A. Weber, apparaît
simplificatrice. Le retour au texte original, proposé dans cet article, ne s’explique qu’en partie par une
volonté de rétablir une « justice interprétative ». Une interrogation sur les liaisons de l’économique au
socioculturel s’est épanouie dans différentes branches des sciences sociales à partir des années 1980-90,
notamment au sein de « la nouvelle sociologie économique », avec un retour à l’œuvre de Max Weber.
Ce renouvellement, allié au développement du courant culturel, conduit à des transformations
profondes de la géographie économique (Géneau, 2001, 2004). Le projet qui s’exprime dans Über den
Standort der Industrien [De la localisation industrielle 1909-1923], éminemment ambitieux et complexe,
et influencé par Max, est fondé sur une volonté explicite d’articuler ces dimensions économiques,
sociales et culturelles. Les difficultés rencontrées par Alfred dans cette tentative nous ont semblé riches
d’enseignements pour la géographie économique contemporaine.

1 Questions posées par la théorie de 1909

1.1 Quelques étrangetés du texte wébérien

Les sujets d’étonnement ne manquent pas à la lecture d’Über den Standort, pour la personne munie des
seules connaissances du modèle wébérien standard et habituée à l’univers de raisonnement
néoclassique. La définition de l’économie, que donne en première page A. Weber, en semble par
exemple très éloignée.

L’économie politique […] consiste avant tout […] en la description et en la théorisation du système
économique. La présentation et l’analyse théorique de la nature de l’organisation économique, de la
succession et de l’existence simultanée de différents « systèmes », sont son premier contenu le plus
naturel (Weber, 1909, p. 1).

C’est par ailleurs dans le champ de la sociologie qu’Alfred Weber, dans la préface, situe son objet
d’étude. C’est « l’une des clés des phénomènes socio-logiques généraux de l’agglomération actuelle de
la population » qui est recherchée au moyen d’une théorie de la localisation industrielle (Weber, 1909,
p. III). Les débats qu’il évoque en introduction sur la « culture de l’asphalte », sur « les lois nécessaires
de flux vers le lieu de plus basse pression sociale » et par rapport auxquels il inscrit son travail sont aussi
de nature sociologique. En 1923, lorsque A. Weber revient sur le souhait qu’il l’avait animé d’analyser
l’agglomération de la population à travers une réflexion sur la localisation industrielle, c’est d’une «
problématique sociale » qu’il nous entretient (Weber, 1923, p. 60).

La préface signale d’autre part l’existence d’un second volet à la théorie de la localisation, présenté
comme fondamental :

En deux parties, dont celle-ci est la première, abstraite, nous allons essayer de traiter la théorie de la
localisation industrielle […]. C’était mon intention de faire paraître en même temps la deuxième partie
avec la première, car la première, sans elle, s’enfonce pour ainsi dire dans le vide (Weber, 1909, p. III-IV).

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