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CONTRIBUTION À LA THÉORIE DE LA CONSCIENCE,

CONÇUE COMME ACTIVITÉ DU CERVEAU


INTRODUCTION

Pour certains auteurs, la conscience était l'ensemble de la vie psychique. 1


D'autres, même admettant l'existence de processus psychiques non-conscients,
utilisent le terme de conscience pour désigner l'ensemble des activités psychiques
conscientes, y compris la réflexion, la décision, l'appréciation esthétique, le jugement
moral, etc.. Le sujet (le « je ») et le libre arbitre sont des thèmes centraux dans l’étude
de la conscience, comprise dans ce sens très large. Dans cette thèse, le terme aura
une signification beaucoup plus étroite. « Conscience », ici, est l’équivalent de « prise
de conscience ». Le mot fera référence au simple fait que certains contenus
deviennent conscients et restent conscients pendant un certain temps, et non à toutes
les fonctions psychiques accomplies avec des contenus conscients. Pourtant, pour
vérifier si la théorie avancée est capable de rendre compte de la prise de conscience
de ces divers contenus, il faudra aussi les examiner.
La présente recherche a été menée comme une investigation théorique de la
possibilité de concevoir la conscience comme une activité psychique du cerveau, et de
la mesure dans laquelle cette approche peut contribuer au développement de la théorie
de la conscience elle-même.
La conscience comme une activité psychique du cerveau. Une activité
psychique – cela veut dire : il y a d’autres activités psychiques, outre la conscience (et
il y a d’autres activités du cerveau qui ne sont pas psychiques). Une activité – cela veut
dire : la conscience ne sera pas conçue simplement comme une qualité des états
mentaux ou de certains états mentaux, mais comme une activité spécifique qui existe
en plus d’autres activités comme la perception, la pensée, l’imagination, etc.. Une
activité du cerveau – cela veut dire : on adopte la thèse selon laquelle la conscience
n’existe que par le fonctionnement du cerveau et n’est pas autre chose qu'une partie
de ce fonctionnement. Une activité psychique du cerveau – cela veut dire : on admet ici
que la conscience, bien qu’entièrement dépendante d’un appareil biologique pour
exister, ne saurait être expliquée par des concepts purement biologiques. Autrement
dit, on supposera que la conscience se produit à un niveau d’interactions complexes
entre les neurones du cerveau, dont l’explicitation exhaustive serait, en principe,
impossible. L’utilisation de concepts psychologiques est donc considérée comme
indispensable, même si ces concepts se réfèrent à des phénomènes qui ne sont pas
autre chose que l’activité neuronale : en l’occurrence, l’activité complexe d’un très
grand nombre de neurones du cerveau.
L’investigation s’efforcera de donner des réponses, au moins partielles, à un
certain nombre de questions, articulées entre elles :
1) Peut-on concevoir la conscience comme déterminée par le fonctionnement du
cerveau ?
On explorera la possibilité théorique de donner une réponse affirmative à cette
question. Pour cela, il faudra réfuter les objections philosophiques à cette thèse, qui se
sont centrées, dans les dernières années, autour de la notion de qualia. Dans le
Chapitre 1, j’examinerai quatre arguments qui utilisent cette notion pour s’opposer à

1
« On peut dire avec Jaspers que la conscience c’est "la vie psychique à un moment
donné" » (Ey et al., 1989, p. 99).
l’identification de la conscience à une activité du cerveau. Sur le front des études
scientifiques, les travaux de Libet ont souvent été interprétés comme favorables à une
conception dualiste, d’où aussi l’intérêt de les analyser (Chapitres 5 et 6).
Cette réponse affirmative présuppose une nouvelle formulation du concept de
conscience : la conscience conçue non comme une qualité intrinsèque, non comme
ensemble ou système comprenant les activités psychiques dotées de cette qualité (la
qualité d’être conscient), mais comme activité, l’activité de prendre conscience ou de
devenir conscient de quelque chose.
2) Peut-on concevoir la conscience comme une activité ?
Pour que la conscience soit conçue comme une activité du cerveau, il faut avant
tout qu'elle puisse être conçue comme une activité. Il faudra donc explorer la
possibilité théorique d’identifier l’aspect qualitatif des états conscients à l’activité
cognitive. Pour cela, j’ai choisi d’examiner une position contraire, la distinction entre
conscience d’accès et conscience phénoménale, proposée par Ned Block (Chapitre 2).
De cet examen critique, il ressort que la conscience peut être conçue comme l’activité
d’obtenir une certaine forme d’accès à des informations sur le monde et sur le sujet lui-
même, et que la conscience phénoménale telle que Block la définit peut être conçue
comme identique à cette conscience d’accès.
3) Comment les propriétés temporelles de la conscience peuvent-elles être
mises en relation avec le temps physique dans lequel se déroule l’activité du cerveau  ?
Cette question sera posée dans le Chapitre 4, où des formulations générales
sur la structure temporelle de la conscience seront avancées, et dans les Chapitres 5,
6 et 7, où les travaux de Libet concernant cette question seront analysés.
4) Peut-on mettre l’étude de l’expérience subjective en rapport avec l’étude
physiologique du cerveau ?
La traditionnelle aversion de la science à considérer l’expérience subjective se
fait sentir encore aujourd'hui. Les travaux de Libet constituent à cet égard une
exception, et il m’a donc paru intéressant de les analyser ici. Libet a essayé d’étudier
directement le rapport entre l’expérience subjective et l’activité du cerveau. Cette
position contraste, par exemple, avec celle des chercheurs qui ont découvert le
Bereitschaftspotential (potentiel de préparation) et l’ont étudié avant lui (Kornhuber et
Deecke), qui ne prend pas en compte l’expérience subjective des personnes étudiées.
D’autre part, cette mise en relation est risquée, et elle peut subir l’influence des
préjugés philosophiques de l’auteur, comme on le constate dans le cas de Libet , aussi
bien que d’une analyse phénoménologique inadéquate. Cela est le cas surtout pour les
implications des études du potentiel de préparation pour les questions de la relation
entre conscience, volonté et libre arbitre. Ces implications sont étudiées dans le
Chapitre 6, où des alternatives philosophiques sont envisagées et où une meilleure
analyse phénoménologique est cherchée.
5) Si la conscience est conçue comme une activité spécifique, comment peut-on
concevoir cette activité?
L’activité de prendre conscience de quelque chose peut être assimilée à une
activité de perception, mais cette idée est un peu confuse, car le concept usuel de
perception se réfère à la perception consciente (le concept à expliquer est utilisé pour
l’explication). D’autre part, l’idée semble s’appliquer mieux à la conscience de ses
propres états mentaux (conscience d’être conscient) qu’à la simple conscience
perceptive des états du monde. Dans le Chapitre 3, j’analyse la conception de la
conscience comme une sorte de perception, une forme de traitement d’information, une
formation de représentations – représentations d’ordre supérieur formées à partir de
représentations non-conscientes. Cette conception implique que l’existence de
représentations non-conscientes est une condition préalable pour la conscience, et
cette relation temporelle revient dans les Chapitres 4, 5 et 6. Enfin, cette idée de base
de la conscience comme formation de représentations d’ordre supérieur est appliquée
dans la Troisième Partie, consacrée aux contenus de la conscience. Cela nous mène
aux deux questions suivantes.
6) La conception de la conscience à laquelle nous sommes arrivés peut-elle
rendre compte des divers contenus de la conscience ?
7) D’autre part, peut-elle en fait éclairer la théorie de ces divers contenus  ?
La tentative de donner des réponses, du moins partielles, à ces deux questions
a donné lieu à la série de chapitres qui constitue la Troisième Partie.
8) La conception proposée de la conscience est-elle compatible avec l’approche
psychanalytique de la subjectivité ?
La psychanalyse est considérée par beaucoup comme l’une des approches les
plus riches de la subjectivité humaine. Trop riche même, pourrait-on dire, au vu de la
facilité avec laquelle beaucoup d’auteurs psychanalytiques se livrent à des
spéculations théoriques dont l’appui sur des observations systématiques reste
incertain. D’autres contestent toujours la validité scientifique de la psychanalyse .
Pourtant, même si la plupart des hypothèses psychanalytiques devaient être rejetées
ou simplement abandonnées, il se peut que quelques-unes soient retenues ou
reprises, peut-être sous une forme modifiée, par l’étude scientifique des phénomènes
mentaux. L’examen du statut actuel de cette question est évidemment hors de la
portée de cette thèse.
En admettant que la méthode psychanalytique ait révélé des faits intéressants
au niveau de la vie subjective humaine et, en outre, que cette méthode dépend de
certains concepts théoriques de base, j’ai trouvé qu'il serait intéressant d’examiner la
question de savoir jusqu’à quel point la conception de la conscience avancée ici serait
compatible avec la psychanalyse. Le Chapitre 12 examine donc la théorie freudienne
de la conscience. Après Freud, la question de la conscience a été très peu étudiée par
les auteurs psychanalytiques. Il y a des études de David Rapaport (1967) sur le sujet,
mais elles ne sont pas directement en rapport avec les questions traitées dans la
présente thèse. Dans le Chapitre 13, j’ai d’abord très brièvement discuté le concept
psychanalytique d’insight et sa relation avec la prise de conscience. Ensuite, j’ai aussi
très brièvement examiné quelques idées de Daniel Widlöcher sur la conscience, et, à
titre d’exemple, j’ai utilisé son récit d’un fragment clinique pour me livrer à un exercice
d’interprétation psychanalytique qui s’est voulu cohérent avec l’approche générale de
la conscience soutenue dans cette thèse.
La méthode utilisée est interdisciplinaire. La conscience est aujourd'hui un objet
d’étude de diverses disciplines : philosophie, psychologie, neuropsychologie,
neurophysiologie, etc.. La tâche de construction théorique doit être accomplie en
prenant compte de contraintes imposées par ces multiples disciplines. Il faut pourtant
préciser que l’interdisciplinarité envisagée n’a rien à voir avec les approximations
faciles et superficielles de données et concepts hétéroclites, dont l’interprétation
resterait toujours ambiguë et incertaine, en l’absence d’une analyse rigoureuse. Au lieu
d’une approche encyclopédique, où l’utilisation de concepts et faits, issus de
différentes disciplines, n’aurait qu'un effet suggestif, j’ai préféré au contraire
entreprendre l’analyse approfondie de certains sujets ayant un rapport direct avec les
questions directrices de la recherche.
Ce travail n’a pas le but pédagogique d’offrir au lecteur un vaste panorama des
discussions théoriques actuelles sur la conscience. C’est pour cette raison que certains
des auteurs les plus importants et certains des sujets les plus saillants dans le
domaine ne seront pas repris ici. C’est toujours sous l’angle des questions de base de
cette recherche que les auteurs et thèmes ont été choisis et lus.

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