Vous êtes sur la page 1sur 521

iîhx;ba pur i:

l MYKKSl-.t.l.r.

DES

y

MUSICIENS

HililJfiJiRAI'HIK I.KNKHAl.i; !>! I.A XMSMjiI.

DEUXIÈME ÉDITION

IMIIf'.IUIV.

l.llnMH!

)'

H

i:1.

\.i.V,IS'll

YÎ'H'b

lit

PAÎih

i,

1,1

u.Mlll

i.ii:i-IUIi: IH: iUi.l.\ LUImiï MtfcllLS. I ILS i

niii:i\in it- iii i.'i\ȕnri. iuk ium:, .' I.SliC,

DES

BIOGRAPHIE

UNIVBRSEIJLR

MUSICIENS

KT

~1;,

BIBLIOGRAPHIE fiÉNERMEDE LA MUSIQUE

¡

V'

.Deuxième édition WltèwrMàrf RKPONtMJItKTAlT.«F.NTteI)F.l'I-IISDK«OITI*

PAR t.

l FÉTIS

m»Kcr*v«avcoxitBViTomiînoyn.i»uniivt-i:uno»ot«ii.«».itc. «iiTIl»lieCUlPtU.llSVKOIDUSWLOtt

i

Dit*.

TOMEPRK1IIEH /?!f'r ;»•>•

PARIS

V"

T

“t.;•,i

î

'

UBRAiaiEDE FIKM1NHIDOÏFRÈtlES, FILSET C'«

IMPRIMEUnSDEl/lNSTlTUT, ItUE JACOB, iiti

2^.i+-

T'~U".1,oUI~r"t'!IIi.

(jN

BIOGRAPHIE

UNIVERSELLE

MUSICIENS

2,MUSICIENS PS.

^/Of&E

PREMIER

n wiciiAium:piaut\ wdot.– mkskii. (euik).

PREFACE

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

L'histoirede la musique a deux aspectségalementdignes d'in- térêt à,l'un de ses points de vue, elle nous montre les éléments de cet art coordonnésd'une manière systématique dès'les premiers âges du monde.Elle nous apprendque, pleins de reconnaissance pour les émotionsdouces, consolatricesou joyeusesqu'ils en rece- vaient, les plus ancienshabitantsde la terre dont il reste des sou- venirs ont donnéà la musique une origine céleste.Partout dans l'antiquité, nousla trouvonsmêlée aux mythologies, aux cosmogo- nies, aux théoriesles plus abstraitesde la philosophie. Intimement liée à la poésie,laquelle était toujourschantée, la musique nous apparaît dans le mondehabité comme l'expressioncaractéristique de l'organisationphysiologique des. peuples, et commele résultat des climatssous lesquels ils vivaient, des circonstances qui les mo- difiaient, et. des phases de leur civilisation. Lechant populaire est l'histoirevivantede la musique primitive sur toute la surfacede la terre; il semblen'avoir eu d'autre auteur que les peuples eux-mêmes,11n'a rien d'individuel; car il émane d'un sentiment commun; il est l'accentde la voixde tous; enfin, il est le fruit de l'inspiration collective.Cheztoutes les nations, dans l'Indecommeàla Chine, chezles populationsarabes, dansla Grèce, en Italie, chezles peuplesgermaniques et celtiques, le chant po- pulaire, dont le chant religieux n'est qu'uneforme, est en quelque sorte l'histoiretraditionnelle. Mélancolique ou joyeux, naïf ou pas- sionné,, il nousinstruitde la situation politique et moraledes hom- mes chez lesquels il a prisnaissance; il est toujours le produit d'une idée générale, d'un sentiment unanime, ou de certaines croyances qu'il transmet d'âge en âge. Les progrès de la civilisationmodifientles instincts populaires et

a

PRÉFACE

ij en altèrent l'originalité. Par degrés, les facultésde production spontanée de poésie et de chant s'affaiblissentdans les masses ce momentest celui où les génies individuelscommencentà se révé- ler. L'art tendalors à se modifier, à prendre des formes plus régu-

lières,maisnond'une manière complétementindépendante. Decer- tainesidées,qui ne sontsouvent que des préjugés,s'imposent à l'ar- tisteet limitentl'essorde son imagination.Leurdespotime estmême parfois si absolu, qu'il devientun obstacle invincibleà l'introduc- tionde l'art dansdesvoiesmeilleures.On en voit un exemple remar- quable chezles Grecs, où la faussedoctrine de la stabilitéde certains principes erronésretintla musique hors de son domainevéritable.Il fallutdes siècles pour affranchirle monde de ceserreurs partagées par les plus hautes intelligences, au nombre desquelles on remar- que Platon, Aristoteet Plutarque. Toutefoisle temps fait toujours son œuvre; desfaits inconnusse révèlent; de faibleslueursse font apercevoir dans le lointain; insensiblementla lumière devient plus sensible elle acquiert plus d'éclat et fait découvrir quelque principe inconnu dont les conséquences sont la transformationde l'art, ou mêmela créationd'un art nouveau.

des sons simultanés,

méconnude l'antiquité, comme je l'ai prouvé ailleurs (1), en dépit de toutce qui a été écrit dansces derniers tempspour établirle con- traire c'est ainsi,dis-je,que ce principe s'est introduitdansla mu-

C'estainsi que le principe de l'harmonie

sique en Europependant les sièclesde barbarie, s'y est développé, épuré,pendant le moyenâge, et a donné naissanceà l'art véritable art pur, idéal, complet, existant par lui-même, et indépendant de touterelationextérieure.Dès qu'il eut été découvertet compris, ce principe devint la basede la musique; car il ne peut en être l'ac-

cessoire.Ses conséquences ne furent pas aperçuespar ceux qui, les premiers, en firent l'application ils n'en firent qu'unechose bar- bare dont notre oreille serait blessée, mais qui eut alors ses parti- sans, à causede sa nouveauté.De longues périodes de temps s'é- coulèrentavant que l'application du principe s'améliorât;mais,par

(I)Voyez monMémoiresurt harmoniesimultanéedessanschezlesGrecset lesRomains.Bruxelles,Muquardt;Paris,Aubry,1859,l vol.in-4°.

DE LA DEUXIÈMEÉDITION.

tij

il finit par se dégager de sa grossièreenveloppe,

et, par

des successionsdans l'harmonie,ou, ce qui est la même chose, l'ac-

cordde l'harmonieavecla tonalité.Dèsce moment (XV*siècle) toutes

les conséquences de la constitutionfondamentalede la musique ar-

rivèrent

vant les artistes assezbien organiséspour faire les déductionssuc-

de lents

progrès,

les travaux de quelques hommesd'élite, il créa enfinl'art

chacuneà leur temps. Unecarrière immenses'ouvrit de-

cessivesdu principe. Le génie, le talent, se manifestèrentdans la hardiessede ces déductionset dans le bon emploi qu'on sut en

faire. Avecle temps, il en sortit des principes nouveauxet spéciaux, dont les conséquences durent aussise développerprogressivement.

Le premierpoint de

vue de l'histoire générale de la musique est

donc celuide l'art en lui-même se créant, se développant, et se transformanten vertude principesdivers, qui tour à tour se succé- daient. Chacunde ces principesporte en lui toutes sesconséquences et celles-cisont découvertes périodiquement,par des hommesd6 génie, dans un ordre logiqueque rien ne peut intervertir, et qui, lorsqu'il estbien observé,inspire autantd'étonnement que d'admi- ration. Cettehistoire de l'art a été l'objet des études, des travaux d'une grande partie de ma vie, et de plus de méditationencore que de travail. Vingt fois je l'ai recommencée,lorsqueje croyais connaître mieuxles causesdes faits, et à mesure que mes aperçus devenaient plus nets, plus simples,plus généraux. Si Dieum'accordele temps nécessaire,je la publierai immédiatement après l'ouvrage dont je donne aujourd'hui la deuxième édition; car l'âge m'avertit qu'il faut me hâter et qu'il est temps de finir. L'autre point de vuede l'histoire générale de la musique est celui qui nousfait connaltrelavaleurdestravaux desartistes, et de la part de chacun d'eux dans les développements et dans les transforma- tions de l'art. Cetteautre partie de l'histoire, non moins digne d'intérêt que la première, est l'objet de la Biographie universelledes Musiciens.Je regrettais autrefois d'y avoirconsacré trop'de temps je me félicite aujourd'hui d'en avoirdonné beaucoupplus à l'amé- lioration de cet ouvrage; car les tendances oublieusesde notre

époque imposentplus que jamais aux âmes courageuses et con-

«.

iv

PRÉFACE

vaincuesle devoirde protester contre le dédain de l'ignorancepour

ce qu'elle ne connait pas, et de rappeler les titres du génie et du

talentà l'admirationuniverselle.Il y a déjà

longtempsque j'ai en-

trepris cette tAche par mesconcerts historiques, et quej'ai démontré,

par l'exécutiond'un choixd'oeuvres empruntées à

de Part harmonique, cette vérité trop méconnue, que l'idée et le

soient

les moyensemployéspour leur expression, conserventdans tousles temps leur signification et leur mérite. On peut ignorer l'exis-

tencedes ouvragesqui ont cette valeur; mais on ne pourrajamais

les entendresans qu'ils produisent leur effet. Meseffortsn'ont

sentiment, sous quelque forme qu'on les trouve, et

toutes les époques

quelsque

point

été infructueux car une réaction s'est opérée dans l'opinion en fa. veur des bellesœuvresdu passé, et j'ai eu des imitateurs.

sincérité,l'impartialité dans l'appré-

ciationdu mérite, sont les devoirs principaux du biographe. La

L'exactitudedans les faits, la

sincérité,l'impartialité, ne sont pas cependant des garanties suffi-

santesde la justesse du jugement dans un art

qui n'a de règlequ'en

lui-mêmeet pour lequel la diversité de goût est le résultat du

tempéramentautant que de l'éducation. Il faut quelque chose de

sur la valeurdes œu-

vresdu musicien. Ce quelque chose, c'est la connaissancede tout

ce qui est du domainede la musique. Les gens du monden'avouent

pas volontiersla nécessitéde cette

plus pour donner de l'autorité aux

opinions

connaissance pour l'appréciation

d'un art dont ils croient que les produits n'ont d'action que sur la sensibilité.Il n'est pas nécessaire, en effet, de connaitrepouréprou- ver de la sympathieà l'auditiond'une œuvre musicaleet du dégoût pour une autre; mais ce sont-làdes impressions bonnes pour ceux qui les éprouvent et non des jugements. Comme appréciation du méritedes ouvrages, elles n'ont aucune valeur. Ce que. j'appelle la connaissancen'est pas seulementle résultat des études techniques c'est aussi la philosophie de l'art, qui ne s'acquiertque par l'étude bien faite de son histoire.Quelle place oc- cupe dans'cette histoire l'auteur d'une productionquelconque? A quelleépoqueappartient-il? Quelest le caractèreessentielde sonta- lent ? Quelest l'objet de son oeuvre? dans quel ordre d'idéesl'a-t-il conçue?Quelleétait la direction de l'art avant lui? Quellemodifi-

DELADEUXIÈMEÉDITION.

v

calions y a-t-il apportées? Que reste-t-ilde lui depuisque d'autres transformations se sont opérées? Voilàles questionsqui se présen- tent, pour chacundansla biographie des artistes, avant qu'on puisse

jugementsain, équitable de leur talent et de la valeur

porter un

de

sancesuffisantede toutesles parties de l'art, et cette connaissance

doit être accompagnée d'un sentiment fin, délicat,énergique, d'une grandeexpérience, et d'une dispositionécleotique de l'esprit.

leursœuvres ellesne peuvent être résolues que par la connais-

Un des plus

valeurdes

grands obstaclesà la justesse des jugements sur la

œuvresmusicalesse trouvedans la doctrine du progrès

appliquée aux arts. J'ai eu longtemps à lutter contre elle, et j'ai

supporter d'ardentes polémiqueslorsqueje soutenais que la musique se transforme,etqu'elleneprogressequedans ses élémentsmatériels. Aujourd'hui, en présence de la situationde l'art dpnstoute l'Europe,

on n'ose plus

Peut-êtrene trouverais-jepas maintenant beaucoup d'adversairessi

disais, selonma conviction,que certaines choses, considérées

commele progrès, sont en réalité la décadence. Par exemple,t le développement de la pensée d'une oeuvre, dans certaines limites, est, sansnul doute, une conditionde la beauté mais, si l'on dépasse

le but, il y a divagation et l'effetde la penséepremière s'affaiblit. Parvenueau point où elle est aujourd'hui, la maniedu dévelop-

pement ne produitplus que

Lecaractèrede la grandeur fait naître notre admiration; nous le trouvons élevé à sa plus haute puissance dans les œuvres de

Hœndel, de Gluck, et de la deuxième époque de Beethoven maisle gigantesque, le disproportionné,qu'on a voulu réaliser plus tard dans certaines productions, sont des monstruosités qui indiquent une époque d'égarement. La modulation élégante, inattendue,

fatigu et dégoût c'estla décadence.

m'opposer le progrès, et l'on garde un silence prudent.

je

lorsqu'elle n'est

pasprodiguée, est une desrichessesnéesde la tona-

lité moderne Mozart, ce modèlede la perfection, qu'il faut tou- joursciter,y a puisé deseffetsadmirables mais multipliée à l'excès,

employée à chaqueinstant, pour déguiser la pauvreté de la

mélodique, suivantla

lation équivaut à la monotonie et devientun indice du dépérisse- ment de l'art. Enfin, le colorisinstrumentalest une des plus belles

pensée

méthodede certains compositeurs, la modu-

vj

PRÉFACE

conquêtes de la musique moderne ses développements ont étéle fruit du perfectionnementprogressif des instrumentset de l'inven- tion de plusieurs nouveauxéléments de sonorité; maisil ne faut

pas en abuser.Rien de trop dans les moyenspour l'artiste

sert avec godt eommel'ornementd'une pensée belle d'inspiration

et d'originalité, et qui, dans la

qui

s'en

multitude d'effets possibles, sait

nuance propre et celuide

choisiret trouver à la fois le secretde la

la variété; maisl'excèsde l'instrumentation la fatiguequ'ellecause par la réunion incessantede tous ses éléments; le bruit, le fracas toujours croissantde sesforces exagérées, dont l'oreilleest assour-

die de nos jdurs, c'est la décadence rien que la décadence,loin d'être le progrès. Disons-ledonc avecassurance la doctrine du progrès, bonne et

vraie pour les sciencescomme pourl'industrie, n'a rienà

les arts d'imagination et moins dans la musique que dans tout autre. Ellene peut donneraucune règle valable pourl'appréciation du talent et des œuvresd'un artiste. C'estdans l'objet mêmede ces œuvres, dans la pensée et dans le sentiment qui les ont dictées,

fairedans

qu'il en faut chercherla valeur.

dus, des modulations simples et rares, enfin, avecune instrumen-

tation réduiteaux élémentsdu quatuor, AlexandreScarlattia mé-

rité la qualification de graM artiste, dans les dernièresannéesdu

dix-septième siècle.Reinhardt Keiser,qui vécut à la

n'a été surpassépar personnepour l'originalité de la penséeI Enfin,. Mozart,qui écrivitDonJuan soixante-quinze ans avantlemomentoù

Avecdes développementspeu

éten-

même époque,

je trace ces lignes, est restéle plus grand des musiciens modernes,

parcequ'il eut ce qui ne progressepas, le génie le plusriche, le

fécond, le plus souple, le plus varié, le plus délicatet le plus pas-

sionné, réuni au goût le plus pur.

II y a des tendances, des formes particulières à chaqueépoque,1 que le vulgaireprend pour le beau, parce que la modeleur donne une valeur momentanée.La critique elle-même, cédantà l'entrai- nementdu jour, s'y laisse souvent égarer. Mais,aprèsl'engouement vient la réaction la mode change, et la forme usée, si elle n'a pour soutienla beauté de la pensée,disparait sans retour,pour faire placeà des formes nouvelles, dont la valeurn'a pas plus de réalité.

plus

t

DE LA DEUXIÈMEÉDITION.

vij

Ces variations de goiit offrent plus d'un danger au

éclairé qui veut remplir sa missionavec impartialité car d'une

part, elles l'obligent souventà condamnerce qui est admiré

biographe

par

ses

contemporains; et de l'autre, à soutenirle mérite des œuvres du passé contre l'opinion du présent. Qu'arrive-t-ilde là? C'est qu'on

l'accused'être réactionnaire, et de dénigrer ce qui est, dans le des-

seind'exalterce qui n'est plus. J'ai passépar

suis point effrayé. Depuisque j'ai publié la première édition de mon livre, la situation est devenue plus périlleuse, les rangs des

grandsartistesse sont éclaircis, et la génération actuelles'est laissé

là; mais je ne m'en

entraînerà

d'ètïangeségarements, sur lesquels il est nécessaire que

je m'explique ici. Ilyaeude tout temps deshommesqui,caressantles

penchants mo-

mentanésd'un public vulgaire, ont fait de leur art métier et mar-

chandise.De nos jours, leur nombres'est

proportions. De ceux-là; la critique n'a point à

tion sommairede leurs

frivoles productions est tout ce qui leur est

accrudans d'effrayantes

s'occuper

la men-

dans les vingt-cinq ou

dû. Maisle siècle présent a vu se produire,

trente dernières années, des artistes plus sérieux qui possèdent une incontestablehabiletéà se servir des ressourcesde l'harmonieet de

l'instrumentation, et qui aspirent à la réalisationdu beau dans leurs ouvrages. Hommesdo cœur» ils sont à sa recherohe avec

bonne foi; mais une èrreur singulière leur fait

lequel ils croientse diriger. Elle consisteà se persuader

beau n'est pas le

tomberdans le commun, ils se jettent dans le bizarre. La cadence rhythmiquedes phrases, les conclusionset les reposqui en résultent,

sont au nombrede leurs

tème d'enchevetrementparlequel, desuspension en suspension, d'in- cidenceen incidence, ils prolongent indéfinimentla contexturedes périodes; de telle sorte qu'elles se déroulentcommeles papiers sans

le but vers

que

le

manquer

simple. Incessamment préoccupés de la crainte de

antipathies. Pourles

éviter, ils ont un sys-

finquisefabriquentàlamécanique,etqueleurterminaisonne8emble

pas

qui brille en certaines parties de leurs ouvrages, la cause que je viens d'indiquery jette un vagueperpétuel, d'où naissentla fatigue et la

voieoùSchumannet d'autresl'ont suivi.Nonobstantle talentréel

avoirde

nécessité. Mendelsohn,le

premier,

s'est jeté dans cette

vBj

PREFACE

distractionde l'auditoire. Ajoutons à ce défautconsidérablel'excès d'un travail harmonique sous lequel la penséeprincipale est comme

étouffée car la

nouvelleÉcole.S'ils étudiaient davantage les immortelles produc- tionsdes grands maîtres qui les ont précédés, les artistes dont je parle verraient que Haydn et Mozart, dans les parties de leurs sym- phonies où le développement du sujet acquiert la plus grande énergie, ont écrit souventleur harmonieà deux parties. Néanmoins ils frappentcomme la foudre, et leur pensée estsaisissantede clarté. Il est une autre cause qui contribueà mettre de l'obscuritédans les productions de l'Écolenouvelle je veux parler de l'incertitude qui y règne sanscesse surla tonalité,parla fréquencedes résolutions harmoniques dans des tons différentsde ceuxoù ellesdevraientse faired'une manièrenaturelle. Certes, l'artificeest excellenten soi,

simplicité du style

estaussi une desaversionsde la

et l'on en connaît des exemples dont l'effet est admirable; mais

convertien formule banale, il devient

insupportable. On est, dft-

on, puni par où l'on pèche je suis obligé de reconnaîtrecette vé- rité et de m'en faire l'application; car le premierj'ai fait connaître dans mes coursde philosophie de la musique et dans mon Traité de l'harmoniel'ordre omnitoniqueproduit par les altérationsdes intervallesdes accords, commele dernier termede la transitionto- nale. Il est vrai que j'y avais mis ce correctif, que l'effet de ces modulationsseraitd'autant plus grand, qu'on en useraitavec plus de discrétion.Lesnouveaux compositeurs n'en ont pas jugé comme moi ils ne prennent qu'un petit nombrede successionsomnitoni- ques parmi celles dont j'ai enseigné le mécanisme; mais ils en usent largement et en reproduisentl'emploi jusqu'à faire naître la fatigue et le dégoût. C'est qu'il est plus facilede contracterdes ha- bitudes que d'avoirdes idées.

Il est une remarque qui peut être tirée de la Biographie uni- verselledes Musiciens, et qui a de l'importance à l'époqueactuelle, à savoir, que la spécialité du style a fait les grandes renommées d'artistes. On y voit, en effet, la consciencede ces hommesdé- voués à leur art présider constammentà leurs travauxaussi bien que leur génie. Les compositeurs célèbres qui ont écrit dans tous les genres, particulièrement au dix-huitième siècle, se modifient,

DE LA DEUXIÈMEÉDITION.

il

se transformentmême, en raisondu genre qu'ils traitent. Ils ont un

style pour l'église, uu autre pour le théâtre, un troisième pour la

musique instrumentale. Ajoutonsque

originaux, et se font reconnaître par

accorde quelque attention à

le cachetde leur individualité.Si l'on

montreleur talent, ils restent

sous ces aspects divers où se

ce fait remarquable, on est frappé

cette variété de d'aujourd'hui.

bileté qui fait défautchez quelques-uns de nos artistes; mais une

tendancesocialede l'époque

fâcheuseinfluence

tionsnerveuses qu'ont fait naître des révolutions multipliées, et qui ont accumulé plus d'événementsextraordinaireset de revirements

politiquesdepuis

cles.Cette disposition fait rechercherle dramatique en toute chose.

En musique, le dramatiques'exprimepar

de certainesharmonies,par

rités, qui

gression

idéesles

nalesde moyens; mais ce n'est pas

les trouvons; car

psaume, la symphonie, et jusque

néesaux

foisle talentréel se fait

de la différence qui existe entre

de l'art d'autrefois et l'uniformitéde l'art

style D'oùvient cette différence?Certes, ce n'est pas l'ha-

actuelleexercesur leurs travauxune

cette tendance est un besoin général d'émo-

soixante-dixans qu'il n'y en avait eu en dix siè-

de certainsaccents,par

de certainescombinaisonsde sono-

développent l'émotion et la maintiennentdans une pro-

la scène, ces chosesont de la valeur si des

constante.A

soutiennent, et si elles ne deviennent pas des recettesba«

seulementau théâtre que nous

tout se formuleen drame. Dans la messe, le

dans les moindresbluettesdesti-

pianos desboudoirs, nousles retrouvonssans cesse.Par-

apercevoir dans ces choses; mais pourquoi

toujours cet entrainementversle dramatique?Pourquoi ces efforts

et cesairs mystérieuxpour leschosesles plus simples? il n'y a pas de pensée musicale qui conservesa valeur primitive sousla persistance incessantede cesteintesforcées;et, par une conséquenceinévitable,-

elles anéantissenttoute

donnerau talentun caractèredéterminé.Par l'effet de cette funeste

tendance, la plupart des ouvragesque nous voyons se produire tiennent plus ou moinsles uns des autres. Avecune éducationmusicalemoins complète, les compositeurs français dont les ouvrages brillèrent au théâtre dans la seconde moitiédu dix-huitièmesiècleet au commencementdudix-neuviorne

propriété de style et toute possibilité de

PRÉFACE

(pour ne parler que de ceux-là),comprirentbien mieuxla destina-

tion de l'art et leur

la nature du talent dont il qui faisaitlessuccèsd'autrui.

Méhul,Berton,Boïeldieu,brillent par les

pres. Chacund'eux est un

mission personnelle,Chacund'eux resta dans

était doué, sans prendre soucide ce Philidor, Monsigny,Grétry,D'Alayrac,

ne se

sont pro-

confond pas avecun autre.

qualitésqui leur

exquise sensibilité;

d'énergie

cela même, leurs produc-

à

typequi

Toussontdevenusdes modèles celui-cid'une

celui-là, d'espritscénique et de vérité d'accent; cet autre,

dramatique; ce quatrième,d'élégance et de grâce.Toussontrestés

dans la sphère de leur tionsconserverontleur

profondétonnement pour moi que

sentiment, et par

valeur

dans tous les temps.

C'est,je l'avoue, un sujet de

l'obstinationde la plupart des artistesde notre

dans leur

destinationde la

temps persévérer

systèmed'uniformitéde style; système si contraireà la

musique, et si peu favorableaux succès qu'ils

Plusieurs m'accusentde

sévérité, d'injustice

le froid accueil

intelligents?

dans lequel leurs ouvrages

ne voient-ils pas

s'offorcentd'obtenirl

mêmeà

fait à leurs

N'ont-ils jamais mis en tombenttour à tour, en

leur donnerdu retentissement,avecl'admiration

leur égard mais quoi?

productions par les auditoiresles plus

parallèlel'oubli

dépit

de tous les

moyensemployéspour

universelledont

parmi lesquelles il en est

comptentprès d'un siècle d'existence?Cette comparaisonn'est-

suspi-

jouissent les œuvresdes grands maîtres

qui

elle pas assez

cionde partialité? Ils affirment qu'on ne ce à dire? Les œuvresd'art sont-ellesdes

La musique dont une

significative, et ne m'absout-elle pas de toute

les comprendpas qu'est-

énigmes, des problèmes?

bonne exécutionne donne pas l'intelligence

je

viens

de parler n'ont que le tort de

l'art, et d'en faire

est un art qui s'égare. Les compositeurs dont

faire abus des moyens qui leur sont offerts par des

formules; car d'ailleurs ils respectent cet art et ne sortent pas de son domaine.Il n'est pas de mêmed'une secto qui a pris naissanceen

Allemagnedepuispeud'années, et dont lus effortsne

qu'à l'anéantissementde la musique dramati-

musique. Le chef et les

disciples de cette

vont pas à moins

que, ou plutôt de toute

sectenient la tonalité,le rhythmepériodique, les lois de l'harmonie

DELADEUXIÈMEEDITION.

xj

concernela nécessitédo la résolutiondes dissonances.Au

en ce qui théâtre, ils repoussentl'opéra et n'admettent que le drame. Leur

principeesthétique, disent-ils, est le vrai. Or, suivant eux, toutes

ce jour pour la musique de la scène

principe car l'air, par exemple, n'existe

que par la répétitionfréquente des paroles,laquelle n'est pas dans

la

mot, sont frappés de la même réprobation,parce qu'il est égale- ment hors de toute vraisemblance que les personnages d'une action

tous à la fois. Le chœur seul est admis, parce

dramatiqueparlent

qu'il

les formes adoptéesjusqu'à

sont en opposition avecce

nature. Le duo, le trio, tous les morceauxd'ensemble, en un

est l'expression des sentiments qui animent les masses.La

mélodie n'échappepas à la proscription,parceque sesformess'éloi-

de la véritéde la déclamationelle ne peut avoir d'existence

que

la nature,et

qu'une

il doit

de musique instrumentale par lesquelles chacun des personnages est caractérisé!1 Ainsi qu'on le voit, la sectedont je parle estréaliste.Son principe du vrai n'est autre que la faussedoctrine de l'abbé Batteux, de

gnent

dansla ballade, dans la chanson,parceque le chant est dans

le chanteurne parlepas. Lerécitatif seul, s'il n'est

drame

que

déclamationnotée, est la musiquequi convientau

être interrompuça et là par des phrases isoléesde chant ou

Burk, de Diderotet de leurs disciples, à savoir que les arts ont pour objet l'imitationde la nature opinion dérivéed'un système de phi- losophie sensualiste.Dansson application mêmeauxarts du dessin, à la peinture, à la sculpture, unedoctrinesemblablene peut avoirpour résultatle beau, qui doit être le but du travail de l'artiste. L'homme n'est pas le copiste de la nature il s'inspiresimplement de son

spectacle et lui

qu'il ne doit qu'à son propregénie. Si l'artiste n'avait pour objet

dérobe ses formes pour en composer des œuvres

l'imitationde la nature, son travail serait pour

de son œuvre que

lui une cause de continuelles déceptions et de désespoir; car la vie

réelle,qui animela nature, donnerait toujours au modèle une in-

comparablesupériorité sur la copie. En donnantcette imitation pour but aux arts, on suppose né- cessairement que l'illusionest pour eux le dernierterme de la per-

fection mais

pour avoir la preuve do la faussetéd'une semblable

xij

PRÉFACE

conception, il suffitdo se souvenirdu Diorama, où la

tion atteint un degré

peinture véritable.Tous les objets

il semble que la main va lestoucher.

à

la gloire de nos grandspeintres, si ce n'est le

sont plus exercés que l'intelligence et le sentiment?Loind'êtreun

perfectionnementde la

très-inférieur, par

tion, le Dioramaest, au contraire,dans un ordre

cela seul que son but est l'illusion.Ce qui le prouve, c'est que la

ture organique ne peut paraltre dans cestableaux qu'à l'étatde ca-

debout y manquerait de mouvementet de vie;

dès lorsl'illusionserait

représenta-

d'illusion qu'on ne trouvera jamais dans la

y sont à leur place et en relief;

Cependant,qui

a jamaissongé

qui font

dontlessens

peinturepar l'exactitudede la représenta-

na-

détruite. Or, personne n'a

jamais remarqué

mouvementde l'art, qui

un

produit.

mettre en. parallèle les tableauxdu Dioramaavecceux

vulgaire,

davre l'homme

que les personnages ne se meuvent pas dansles tableauxdes grands

artistes; car ceux-ci y ont misla vie et le

ne sont pas ceuxde la nature. Dansces derniers temps,

français s'est dévouéIl la réalisationde l'imitationexacte de la na-

peintre

ture on sait

nature n'est pas l'objet essentieldes arts dontt

les produits offrent les

mot, si leur but est le beau et non le «rat,

quelles grossièresimages en ont été le

représentationsdu

Si l'imitationde la

monde extérieur; en un que dira-t-onde la mu- pas d'autre programme

pouvant réaliserle

sique, l'art idéal par excellence? N'ayant

que les inspirations du génie de l'artiste, et ne

beau que dans le libre exercicede cette faculté, que peut-on es-

pérer des

La musiquedramatique a sans doute

sentimentsdes personnages mis en scène, mais avec les

qui lui sont

art. Elle est aussi vraie l'émotiondans l'âme des

limites imposées à l'imaginationpar la nécessitédu vrai?

mission d'exprimer les

pour

moyens propres et les formes qui la constituentcomme

qu'elle doit l'être, quand elle fait passer

spectateurs, et elle a de plus l'immense

que lui imprime la

d'originalité

pu

puissance

mérited'êtrebelle par le caractère

le talent del'artiste. Gluck a porté aussi loin qu'il a

de

l'art en portant ses

des réalistesen musique s'affranchitde ces

l'expression dramatique, mais en restant dans les limitesde

tendances jusqu'aux

derniers excès, la secte limites, et danssesœu-

vres monstrueuses, elle parvientjusqu'à l'anéantissementdescon-

DELADEUXIEMEEDITION'.

xiij ditionsen vertu desquelles l'art existe,pour lui substituerdes pué- rilités qui ne peuvent faire nattrechez les gens de cœur que le dé- goût et l'ennui. 11faut aimer l'art ou n'être pas artiste; car lui seul peut donner la récompense des sacrifices qu'on lui fait. La démonstrationde cette véritése trouve partout dans la biographie des musicienscé- lèbres.-C'est par l'amour pur et désintéresséde leur art; c'est en le faisantte but unique de leur existence,qu'ils ont produit les gran- des et bellesœuvres qui recommandentleurmémoireà l'admiration de la postérité!Quiconqueaspirera à se placer au rang de ces grands hommesdevra les imiter dans leur noble abnégation des autres jouissances. A l'époqueactuelle, ce détachement devient, à la vérité, plus difficileet plusméritoire car la carrièredes artistes est incessammentmenacée par un mal d'autant plue dangereux, qu'il est dans sa naturede s'accroître au lieu de s'affaiblir.Jeveux parler du matérialisme pratique, de la fièvreindustrielleet finan- cière, enfin, de l'amourinsatiabledu bien-être et du luxe qui gou- vernent aujourd'hui le monde. Rienn'est plusantipathique, rien ne peut être pluspréjudiciable au sentimentde l'art qu'une telle situation.Les préoccupations de

point aux populations

l'esprit, dans cetordrede choses, ne laissant

la liberté nécessaire pour accorderà la poésie, à la

tention et l'intérêt qu'elles réclament.Ce qu'on demandemainte-

nant à ces arts, cene sont plus les jouissances de l'àme, maisl'émo-

tion nerveuseet la distraction.Si

l'at-

musique,

la peinture est plus favorisée,

c'est que ses produits deviennentune valeur réalisablesur laquelle

la spéculationpeut s'exercer.A voir avec

sent de la scèneles œuvresdes meilleures artistes, et le

oubli dans lequel ellestombent peu de tempsaprèsqu'elles ont vu

le jour, on ne peut sedissimuler que la nouveautéest devenue,pour

une population distraiteet préoccupée, le méritele plus

rable de ces ouvrages lorsque sa curiositéest satisfaite, tout in-

térêt d'art disparaît. Quelleaffligeantecomparaison nous pouvons fairede cettesitua-

tion avecles époques antérieuresde la

Con-

sidéronsla périodecomprise entre 1775 et 1830, nous y verrons,

quelle rapidité diparais-

profond

considé-

musiquedramatique

»»

PRÉFACE

non-seulementles artistes et les amateurs,

par Gluck, do Piccinni, de Sacchini, de Mozart, de Paisiello, de Cima-

rosa, de Grétry, de Chérubini, de Méhul,de Berton, de de Rossini, do Weber! Les œuvres mêmes qui n'avaient

ù

les autres, des objets d'admiration.Deslivrets dépourvus d'intérêt

ou causéla chute, ou borné

le succèsdes partitions de Sacchini,Renaud,et

en Tauride, de Piccinni; de

des Abeneèrages de Chérubini de

d'Adrien, de Méhul; mais ces partitions étaient recherchées,applau- diesavec enthousiasmedans les réunionsd'artistes et

maistout ce qui compose

les œuvresde

Spontini,

réussi

pour

le public habitueldes théâtres, émus et charmés

pas

la scèneétaient autrefoisdes sujets d'étude pour les uns;

ou mal coupéspour la musiqueavaient,

Ckimène; à'iphigénie

Lodoiska, àeMêdêe.à'Êlisa,dAnacréon,

Phrosimet Mélidor,A'Ariodant,

d'amateurs;

on les

trouvaitdans toutes les bibliothèques. Les œuvresde tous

musiciens, de quelques pays qu'elles vinssent, à

les grands

quelque école qu'elles appartinssent, étaient répétées dans les

concertset dans les salons; la société.D'autre part, ceux

la vie de l'art était répandue dans

que le succèsavait couronnésau

théâtre n'en disparaissaientpas. Les compositeurs avaientun ré-

pertoire, comme on disait alors; et, lorsquel'âge avait éteintleur

imagination lorsqu'ils sortaientde la carrière active la

tation perpétuée de leurs ouvrages leur assurait une existencein-

que voyons-nous

maintenant? Auber, artiste de premier ordre, a écrit

rante ouvragesqui, presquetous, ont eu de brillants succès Ha-

lévy, a produit aussi un

devenuleur répertoire à Paris? Que résulte-t-ilde cet état de choses?Hélas le plus grand mal qui puisse se manifester,c'estè-dire, l'ébranlement de la foi dans

l'art chez les artistes. Pour qui considèreavec attention, ce scepti-

cismeest de toute évidence le inévitable.L'art ne se prenant

de la recherchede l'effet momentané.Onne sait

plus quefairepour amuserle publie, me disait, il n'y a pas longtemps, un des jeunes compositeursqui écrivent habituellement pour la scène.Amuserfl

représen-

dépendantepour la vieillesse.Au lieu de cela,

hommed'un

plus de qua-

talent bien supérieur à ce que pense le

vulgaire,

nombreconsidérablede belles partitions; qu'est

découragement en est la conséquence

plus au sérieux,

on n'est occupéque

DE LA DEUXIÈMEÉDITION.

xv

c'est doncà cela que l'art est descendu?Qu'on ne s'y trompe pas

si les artistes acceptent cette dégradation de la musique, c'en est fait d'elle pour l'avenir, ou du moins pour longtemps. C'est à eux

appartient de résisterà cette déplorable tendance par toutes

qu'il

les forcesde la conviction,par toutesles ressourcesdu talent. Qu'ils se gardent bien d'accepter à la lettre cet axiomesi souvent répété, qu'on ne réformepas son temps;qu'ils se persuadent, au contraire, qu'on le domine quand on est fort par la tête et par le coeur.Qu'ils prennent exemple de quelques hommesd'élite qui, défenseurs dé- vouésde la philosophiemorale, menacée par les tendances actuelles, n'ont pas désespéré de la vertu, et ont écrit récemmentdes livres aussi remarquablespar l'honnêtetédu but que par l'évidencedes principes et le talent du style. Certes, rien n'est plus opposé à la morale de ces livres que les entraînementsde notre époque ce- pendant le plus beau succèsen a signalé la publication les édi- tions s'en sont multipliées, et leur éloge s'esttrouvédans toutes les bouches.C'est que dans les sociétésles plus corrompues, il y a tou- jours de noblescœurs que n'ébranlent pas les vicesde leur temps,

et qui imposent aux autres. De même, alors que le goût se déprave

et

ne perdentjamaisle sentimentdu beau, qui lui vouentun culte, et qui le préservent du naufrage. C'est pour ces organisationsexcep- tionnelles et pour lui-même que l'artiste doit travailler pendant les périodesd'égarement des sociétéscivilisées elles sont en petit nombre, sans doute, mais ellesfinissent par dominer le sentiment vulgaire de la foule. On objectera peut-êtreque travailler pour le petit nombre ne conduit ni au succèsni à la fortune. Mais,qu'est-ceque le succès momentané qui ne reposepas sur desbeautés réelles? Qu'est-ce que la fortune pour qui trouve ses jouissances les plus vives dans la culture de son art, et qu'est-il besoin pour l'artiste des raffinements du riche? Ce qu'il doitlaisserà la postérité, ce sont de beaux ou- vrages, non des palais et des meubles somptueux. Queceux qui ne se trouvent pas assez récompensés de leurs efforts par le plaisir que donnele travail et par une positionmodeste, lisent la biographie des grands hommes qui sont nos maîtres et nos modèles1 Qu'ils voient

semble s'anéantir, il setrouvedes âmesheureusementdouées qui

ivj

PRÉFACE

Jean-SébastienBachélevantsa nombreusefamilleavecle mincere- venud'un emploi dont ne se contenterait pas aujourd'hui le plus mi- nime coryphée de nos théâtres, et de plus obligéd'y ajouter le pro- duit deses leçons et des copiesqu'il faisait lui-môme de ses ouvrages; toutefois, il était heureux en écrivant de magnifiquescomposi- tions dont le retentissementn'allait pas au-delàde l'enceinted'une petite ville, et qui, publiéespour la première foisun siècle après la mort de leur auteur, frappent aujourd'hui lesartistesd'admiration et de stupeur.Qu'ils suivent pendant toute sa vie le compositeur le plus original, le pluscomplet, Mozart, dont le nom ne se prononce pas sanséveillerl'enthousiasme ils le verront incessammentaux prises avecles embarrasd'une existence précaire; maisil suffitde

lire sa correspondancepour comprendre les joies dont son cœur était inondé lorsque lui venaientles inspirationsd'Idoménée,de Don Juan et des Nocesde Figaro. Qu'on examinela position de Beetho- ven il ne trouvait pas dans le produit de ses noblescr4ationsun revenu suffisant pour sesmodestes besoins; il ne fut à l'abri de la

misère que par la générosité d'un prince impérial. De plus, par une cruauté inouïe du sort, il était privé de l'ouïe, et ne goûtait

d'entendreexécuterses ouvrages.Quelui restait-il

contretant d'infortunes?il nous l'apprend danssontestament l'art l'a soutenu.Quelsartistes que de tels hommes1 Queldévoùmentà l'art que le leur, et qu'on serait heureuxau même prix de le porter

si haut t

jamais le plaisir

J'ai dit que si l'art ne progressepas il n'en est pas de mêmede

la science or, il

immenses depuiscinquante ans. Préparéepar de laborieuxet utiles travaux,pendant le dix-huitièmesiècle, elles'estenrichiedanscelui-ci

de l'esprit de méthode, sans lequel il est impossible de fonderune

sciencevéritable.La

ment entrevuesautrefois, ou dénaturées par l'esprit de systèmequi

régna surtoutau