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DU SYMPTÔME HYSTÉRIQUE À L'AUTRE JOUISSANCE

(ou : du roc au tremblement de terre)

Ana Laura Prates

Érès | « L'en-je lacanien »

2004/1 no 2 | pages 45 à 53
ISSN 1761-2861
ISBN 2749202957
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2004-1-page-45.htm
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à l’autre jouissance

Ana Laura PRATES


(ou : du roc au tremblement de terre)
Du symptôme hystérique
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M on propos dans ce travail est de mettre en évidence que le
symptôme hystérique chez la femme se présente comme une tentative
d’offrir une consistance phallique au sujet qui s’est inscrit dans une moda-
lité de jouissance « pas-toute » phallique. Mon intention est ainsi de
remettre en débat la question de savoir quelle est la portée de l’analyse
en ce qui concerne l’horreur face à l’inscription « pas-toute » ou, en
d’autres termes, quel est l’effet de l’analyse sur le symptôme « se faire
toute » de l’hystérique.
Pour soutenir cette hypothèse, je reprendrai brièvement quelques
pistes laissées par Freud et les conséquences que Lacan en a tirées pour
les avoir suivies et dévoilées tout au long de son enseignement.
Rappelons, en premier lieu, la constatation clinique déjà ébauchée par
Freud dans ses Études sur l’hystérie (« l’hystérique souffre de réminis-
cences ») et explicitée en 1905 : il y a une intime relation entre l’amnésie
infantile et celle de l’hystérique, à savoir que ce que l’hystérique veut

Ana Laura Prates, psychanalyste, membre de l’École de psychanalyse du Champ lacanien


de São Paulo, auteur du livre Feminilidade e experiência psicanalític, São Paulo, éd.
Hacker, 2001.
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oublier par la voie du refoulement, ses symptômes se chargent de le lui


rappeler. En 1908, dans le texte « Les fantasmes hystériques et leur rela-
tion avec la bisexualité », Freud énumère neuf points qui constitueraient
l’essence du symptôme hystérique : 1. Le symptôme hystérique est un sym-
bole mnémonique ; 2. Il est une substitution des expériences trauma-
tiques ; 3. Il est l’expression d’une réalisation du désir ; 4. Il est la réali-
sation d’un fantasme ; 5. Il sert à la satisfaction sexuelle ; 6. Il est le retour
d’une satisfaction sexuelle infantile ; 7. Il naît d’un conflit entre pulsions
contraires ; 8. Il a toujours une signification sexuelle ; 9. En dernier lieu
– mais pas le moins important –, « un symptôme hystérique est l’expres-
sion, d’un côté, d’un fantasme masculin et, de l’autre, d’un fantasme fémi-
nin, les deux étant sexuels et inconscients 1 ».
Nous savons que, dans la définition freudienne, le symptôme est
une conséquence du processus de refoulement, c’est-à-dire une défense
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contre une certaine modalité de satisfaction pulsionnelle et, en même
temps, le retour ou le substitut du refoulé. Mais la satisfaction pulsionnelle,
reprise par le symptôme, engendre du déplaisir : le symptôme fait souf-
frir ! À partir de ce paradoxe apparent, Freud se pose une question fon-
damentale : comment la satisfaction d’une pulsion pourrait-elle produire
du déplaisir ? Question reprise par Lacan, en particulier à partir du
Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, d’où
émerge la problématique de la jouissance et de son irréductibilité à la
dialectique du désir.
Revenons donc au symptôme de l’hystérique : de quoi se défend-
elle ? De quelle jouissance son symptôme est-il le signe ? Freud répondait
dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) que le névrosé se défend
toujours de l’angoisse de la castration. Toutefois, il ajoute que si l’hysté-
rie présente sans aucun doute une forte affinité avec la féminité, c’est
parce que la perte de l’amour y représente un rôle fondamental, corré-
latif à celui de la menace de castration dans les phobies et de la peur du
surmoi dans la névrose obsessionnelle. Effectivement, la problématique
de la perte de l’amour dans l’hystérie ne peut être comprise qu’à partir

1. S. Freud, « Fantasmes hystériques et leur relation avec la bisexualité », dans Obras com-
pletas, tomo II, Madrid, Biblioteca Nueva, 1981, p. 1349.
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des méandres de l’Œdipe féminin. Ainsi, en suivant les indices laissés par
Freud dès 1914 dans « Pour introduire le narcissisme », on déduit que le
manque de pénis – par la voie de la signification phallique – conduit une
femme à l’horreur de n’être rien pour l’autre (je n’ai pas, donc je ne suis
pas) ; cette logique a pour conséquence l’investissement libidinal dans
son propre corps (ou son être), comme tentative de compenser ce
manque. Le corps est ainsi investi de valeur phallique, phallus que l’on
suppose être celui qui manque à l’autre et, de ce fait, objet de son désir.
L’alignement structurel entre hystérie et féminité réalisé par Lacan
à un certain moment de son enseignement a été important, car il a per-
mis la compréhension du point paradoxal du désir de l’hystérique : si la
femme, face à la constatation de la castration maternelle (ou du signifiant
du manque de l’Autre, S(A), comme dirait Lacan), se tourne vers le père
en tant que porteur du phallus désiré, ce qu’elle rencontre alors est un
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homme qui désire et qui, de ce fait, est lui aussi châtré. Fait qui justifie le
déplacement infini de sa revendication, révélant une position à la fois châ-
trée et phallique. On voit comment la sortie indiquée par Freud comme
étant celle de la féminité tend logiquement vers l’hystérie dans la mesure
où une identification au père en tant qu’agent de la castration est ici impli-
cite – par la voie de l’investissement phallique. La prévalence de la
« Gestalt phallique » – terme que Lacan utilise en reprenant cette ques-
tion – forcera la femme à ce détour par l’identification paternelle. En
manque du signifiant qui le représente, le sexe féminin doit passer néces-
sairement par le phallus pour accéder au symbolique.
Le concept de phallus en tant que signifiant privilégié de la structu-
ration sexuelle et du désir marque l’avancée de Lacan par rapport à Freud
(pour qui l’anatomie, c’est le destin), dans la mesure où la féminité devient
une position subjective assumée face à la castration. La symptomatologie
hystérique présente, de cette manière, une intime corrélation avec les
impasses provoquées par la position féminine. La question hystérique fon-
damentale – comme nous pouvons le vérifier par l’analyse que Lacan réa-
lise du cas Dora – est : « Qu’est-ce qu’une femme ? » Cette interrogation,
paradoxalement, l’hystérique y répond par ses symptômes, s’investissant
de la valeur phallique, et la clinique nous démontre la fréquence avec
laquelle elle apparaît dans la version « qu’est-ce qu’un père ? ».
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Cependant, à partir de 1967, lorsque Lacan reprend cette articu-


lation sur le plan du discours (sans paroles), c’est-à-dire de l’appareillage
de la jouissance par le langage, le caractère problématique du parallé-
lisme entre hystérique et femme est mis en évidence. Dans le discours de
l’hystérique, le $ se trouve à la place de l’agent, qui instaure, à la place
de l’autre, un maître (S1) dont la production serait un savoir (S2) sur l’ob-
jet a qui occupe, quant à lui, la place de la vérité. Il s’agit donc d’un désir
de savoir sur le « plus-de-jouir », sur l’objet a (cause du désir) que la
femme incarne pour l’homme.
(agent) o que sou eu (autre)
p você?
$ → S1
———— ————
a S2
(vérité) (production)
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Si, en apparence, on est encore dans le champ du parallélisme
entre hystérie et femme, cette corrélation va se montrer en réalité extrê-
mement paradoxale. Car si le discours de l’hystérique met en jeu la rela-
tion homme-femme, dans la mesure où l’hystérique « fabrique, comme
elle peut, un homme 2 », c’est, comme on l’a vu, sur le plan du savoir et
du sens que sa question « qu’est-ce qu’une femme ? » est posée. Mais ce
qui se révèle ici, c’est justement la propre limite du savoir et du langage,
c’est-à-dire le pas-de-sens. En effet, la femme, qui ne peut être exclue de
la fonction phallique en tant qu’être de langage, peut toutefois se rebel-
ler symptomatiquement contre une telle fonction en faisant grève, comme
dit Lacan, ou en se mettant en infraction ; mouvement qui indique autant
les limites au propre phallus qu’une jouissance supplémentaire sur laquel-
le elle ne parle qu’à être dans le mi-dire.
Ainsi, dans l’apparente corrélation entre hystérie et féminité, com-
mence à prendre forme quelque chose qui révèle une contradiction : si
l’issue féminine proposée par Freud peut être jugée en parallèle à la
structure hystérique – car la féminité est impulsée par le désir d’avoir un
phallus (Penisneid) –, ce que ce parallélisme révèle est justement l’im-

2. J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, O averso da psicaná-


lise, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor, 1993.
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possibilité pour une femme de se situer sans passer par le « détour phal-
lique ». Pourtant, elle passe au « pas-tout ».
Le symptôme hystérique offre ainsi, sur le plan du sens, un « en
plus » du phallus, au-delà de ce qui est exigé par la structure pour qu’une
femme – en tant qu’assujettie (soumise) au langage – parle ! Mais,
comme on l’a vu, le symptôme ne se restreint pas au plan du désir, car
c’est en lui que s’inscrit la jouissance dans son inertie. Dans les considé-
rations faites par Freud en 1937, la femme, pour atteindre la féminité,
devrait refouler ses aspirations masculines et l’envie du pénis. De cette
manière, sur le plan du désir, la connexion entre le symptôme « se faire
phallus » de l’hystérique et le retour du refoulé est évidente. Toutefois, rap-
pelons ce que Freud avait dit en 1908 sur le symptôme hystérique qui
serait la manifestation, en même temps, d’un fantasme masculin et d’un
autre féminin. Or, si le symptôme hystérique symbolise la masculinité
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refoulée, il révèle d’un autre côté l’impossibilité pour la femme de sup-
porter la satisfaction pulsionnelle passive, proprement féminine. En
accompagnant la proposition de lecture de Serge André 3 selon laquelle
on peut penser l’idée freudienne de satisfaction active et passive comme
une intuition clinique qui a ébauché la théorie lacanienne de la bi-jouis-
sance (celle « toute phallique » et celle « pas-toute phallique »), nous pou-
vons conclure que la jouissance insupportable qui apparaît travestie et
condensée dans le symptôme (phallique) hystérique fait signe curieuse-
ment de l’autre jouissance.
La sortie du court-circuit phallique dans lequel Freud avait placé la
femme (et qui contribue au parallélisme problématique entre femme et
mère) ne sera possible qu’à partir de l’avancée théorique intervenue
dans l’enseignement de Lacan à partir des années 1970, surtout en ce
qui concerne le phallus comme fonction propositionnelle et son utilisation
d’une logique subversive. Si avec le graphe du désir on voit qu’il n’y a
pas de jouissance possible au-delà de la jouissance phallique, avec le
Séminaire XX (Encore), presque quinze ans après la construction du
graphe, la question de l’appareillage de la jouissance par le langage est
reprise. Maintenant, le manque de l’Autre constitue la propre limite du

3. S. André, Que veut une femme ?, Paris, Navarin, 1986.


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symbolique, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre de l’impossible qui


s’articule avec le registre du réel. Cette articulation fait apparaître une
nouveauté sur la sexualité féminine qui est corrélative de la thèse de la
dysharmonie entre les sexes et trouve son expression maximale dans la
phrase : « La Femme n’existe pas. » La nouveauté est qu’il n’existe pas
une essence de la féminité, comme le voulaient les postfreudiens, et que,
pour cette raison, il n’est pas possible de désigner « La Femme » par l’ar-
ticle défini sans le barrer (La barré). On pourrait dire alors que Lacan,
avec le titre qu’il a choisi pour son séminaire de 1972-1973, ajoute à
Freud un Encore. Dans la traduction en langue portugaise, comme tou-
jours, quelque chose se perd, au point que le titre officiel de l’édition bré-
silienne du Séminaire XX 4, curieusement, a été dédoublé (« Mais,
ainda »). Cette intrigante « duplication » que la traduction a révélée a
éveillé mon intérêt pour la polysémie du mot « encore » qui, en même
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temps qu’il marque la persistance d’une action ou d’un état à un moment
considéré, un plus qui indique une idée de répétition ou de supplément,
introduit aussi une restriction, un bien que.
Disons alors que La Femme s’inscrit dans l’ordre symbolique
humain qui est de l’ordre du signifiant. Et qu’aussi, de plus et malgré cela,
elle désigne l’impossibilité de la synthèse, du tout, la limite du signifiant et
de la logique formelle, ce qui pose question à tout être parlant. Le fait
qu’il n’y ait pas de proportion entre les sexes impose la nécessité d’un
suppléance, réalisée par la femme dans une jouissance autre que le phal-
lique. Ainsi, la Femme est « pas-toute » parce que sa jouissance est duel-
le. Sa position par rapport à la fonction phallique ne se réduit pas entiè-
rement à l’ordre de l’identification signifiante, car elle a trait à quelque
chose qui concerne le réel et implique un positionnement par rapport au
mode de jouissance.
Alors que l’hystérique – cohérente avec la logique aristotélicienne
à laquelle Freud n’a pu renoncer – n’existe que comme l’exception, c’est-
à-dire en faisant comme si elle n’était pas châtrée, la théorisation sur la
femme doit se fonder sur une autre logique. C’est là qu’une distinction
radicale entre incomplétude et inconsistance se fait nécessaire. Parce

4. Rio de Janeiro, éd. Jorge Zahar, 1982.


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qu’elle ne supporte pas l’inconsistance de son inscription « pas-toute »,


une femme peut recourir encore au phallus pour voiler sa castration
spécifique. Ici aussi on peut recourir au jeu de mots qu’encore permet
dans la langue française : encore (ainda), en corps (no corpo). Le
Séminaire XX, peut-être comme aucun autre, explicite l’articulation du réel
du corps avec le langage, comme l’annonce Lacan dès la première séan-
ce : « L’être du corps, certes, est sexué, mais c’est secondaire, comme on
dit. Et comme l’expérience le démontre, ce ne sont pas de ces traces que
dépend la jouissance du corps en tant qu’il symbolise l’Autre 5. »
On peut penser alors que le symptôme hystérique tente de « faire
tout » de ce qui est « pas-tout », cherchant ainsi un moyen de donner de
la consistance à l’impossible (ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire) que
la femme incarne et qui n’a pas de place dans la culture. L’équivoque
réside dans le fait que l’imaginaire de la complétude ne peut lui fournir
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la consistance attendue.
La sortie par l’exception hystérique fait barrière, par le biais du
symptôme, à la jouissance féminine, la restreignant à la jouissance phal-
lique. L’hystérique n’est pas un homme, mais un faire semblant d’homme,
disait Lacan dans « L’étourdit » (1970). Écoutons le poète portugais
Fernando Pessoa : « [Elle] feint si complètement qu’elle en arrive à feindre
la douleur qu’elle sent vraiment 6. » Ou encore, dans une version plus sar-
castique, la romancière brésilienne Hilda Hist, à travers les personnages
de son livre Étant, avoir été : « P1 : Les femmes drôles sont rares, la plu-
part du temps vous rencontrez une Jocaste, des geignardes plutôt
fausses... – P2 : Vous trouvez que Jocaste était fausse ? Fausse avec qui ?
– P1 : Elle entière devait savoir que ce fils était d’elle et elle en jouissait
beaucoup 7. »

5. J. Lacan, Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 11-12.


6. Traduction libre de l’œuvre originale en portugais : « Finge tão completamente que
chega a fingir que é dor a dor que deveras sente. »
7. Traduction libre de l’œuvre originale en portugais : « P1 : São raras as mulheres engra-
çadas, a maior parte das vezes você pega sempre uma Jocasta, umas lamuriosas meio
falsas... – P2 : Você acha que Jocasta era falsa ? Falsa com quem ? – P1 : Ela inteira, eu
digo, devia saber que aquele filho era dela e gozava muito com isso. »
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Sur le chemin de l’hystérie, on rencontre donc la recherche de la


consistance possible. Par la voie phallique/amoureuse : « Aime-moi pour
que j’existe ! » Par la voie de l’objet, la jouissance féminine repoussée est
fréquemment reprise, par le biais du fantasme hystérique, en une version
d’apparence masochiste : « L’autre jouit de moi. »
De sorte que le principal effet de l’analyse, chez un sujet hysté-
rique féminin, serait de rendre possible qu’il supporte l’inconsistance,
qu’il renonce à la place d’exception que l’hystérie procure (en fin de
compte : « Il n’existe pas de femme qui ne soit soumise à la fonction phal-
lique » ; autrement dit, du côté pas-tout de la sexuation, il n’y a pas d’ex-
ception). Sur le versant de l’amour, en suivant les indications de Lacan
dans la dernière séance du Séminaire XX, il se produit une ouverture vers
la contingence de la rencontre. Cela vaut la peine de reproduire ses
paroles : « Il n’y a pas de rapport sexuel parce que la jouissance de
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l’Autre prise comme corps est toujours inadéquate – perverse d’un côté,
en tant que l’Autre se réduit à l’objet a, et, de l’autre, je dirai folle, énig-
matique. N’est-ce pas de l’affrontement à cette impasse, à cette impossi-
bilité d’où se définit un réel, qu’est mis à l’épreuve l’amour ? Du parte-
naire, l’amour ne peut réaliser que ce que j’ai appelé par une sorte de
poésie, pour me faire entendre, le courage, au regard de ce destin fatal.
Mais est-ce bien de courage qu’il s’agit ou des chemins d’une recon-
naissance ? Cette reconnaissance n’est rien d’autre que la façon dont le
rapport dit sexuel […] cesse de ne pas s’écrire […]. D’autre part, j’ai
défini le rapport sexuel comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Il
y a là impossibilité. […] La contingence, je l’ai incarnée du cesse de ne
pas s’écrire. Car il n’y a là rien d’autre que rencontre, la rencontre chez
le partenaire des symptômes, des affects, de tout ce qui chez chacun
marque la trace de son exil, non comme sujet mais comme parlant, de
son exil du rapport sexuel 8. »
Mais il y a d’autres effets. Dans la proposition freudienne de la fin
d’« Analyse finie et analyse infinie », on se heurte au roc (Felsen) de la
castration, ce qui veut dire, pour la femme, à l’envie du pénis. Si, d’un
côté, cela signifie s’accepter en tant que châtrée, incomplète – car on

8. J. Lacan, Le séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 131-132.


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n’envie que ce que l’on n’a pas –, d’un autre côté, cela signifie qu’il ne
serait pas possible à la femme de sortir de cette impasse phallique.
Comment supporter alors la satisfaction passive – en termes freudiens –
ou, en d’autres mots, « assumer la jouissance », comme le propose
C. Soler, sinon en consentant au tremblement de terre de la jouissance
féminine qui fait s’ébouler le roc de la castration ? C. Soler dira que c’est
en tant que semblant d’objet a que la femme se pose dans la relation
sexuelle, c’est-à-dire en tant qu’elle tient la place contingente de cause du
désir, ce qui n’est, en aucune façon, la même chose que de tenter de sutu-
rer le manque de l’Autre avec ce phallus qu’elle est supposée désirer.
Dans la galerie du fantasme, la femme hystérique expose, au
regard du spectateur, la toile de son symptôme. Mais la ligne que rac-
commode la déchirure de l’Autre est la même qui tient et fixe la pulsion.
À la fin d’une analyse, lorsqu’elle se trouve face à l’impossibilité de
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« faire tout » de rien – c’est-à-dire de ce qui n’existe pas –, elle pourra,
par la récupération de la malléabilité pulsionnelle, sculpter de nouvelles
formes de désir. Le symptôme qui reste, « l’incurable », indique le mini-
mum de relation contingente avec le phallus qui permet à la femme, bien
qu’elle n’existe pas, de continuer à commettre la transgression de parler
après la fin de son analyse.
Je conclus alors en laissant parler une poétesse brésilienne, Ana
Cristina César : « Ma conversation n’est faite que de non-dits ou de déli-
catesses, et pour ne pas devenir folle et entièrement seule dans ce maré-
cage, je me fixe la limite de la passion et me tends vers sa lisière : j’ai de
mon [discours] ce résidu 9. »

9. Traduction libre de l’œuvre originale en portugais : « Só de não ditos ou de delicade-


zas se faz minha conversa, e para não ficar louca e inteiramente solta neste pântano,
marco para mim o limite da paixão, e me tensiono na beira : tenho de meu [discurso] este
resíduo. »

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