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Collection

U
Histoire Contemporaine

La traduction japonaise de la 15e édition de ce volume a été publiée en 2018 aux presses de l’université de
Keio.

Illustration de couverture : Vladimir Poutine, Hassan Rohani, Recep Tayyip Erdogan


au Sommet trilatéral de Téhéran sur la Syrie le 7 septembre 2018
© Handout / TURKISH PRESIDENCY PRESS OFFICE / AFP

© Armand Colin, 2005, 2008, 2011, 2013, 2015, 2017 et 2019


pour la présente édition
Armand Colin est une marque de Dunod Éditeur
11, rue Paul Bert, 92240 Malakoff
ISBN 978-2-200-62627-3
Table des matières

Couverture
Page de titre
Page de Copyright
Avant-propos
Chapitre 1 - Naissance et confrontationd'un monde bipolaire (1945-
1955)
La paix manquée (1945-1947)
Une nouvelle organisation mondiale
Le retour de la paix au Proche-Orient et en Extrême-Orient
La guerre froide (1947-1955)
La naissance des deux blocs
L'Europe divisée en deux blocs antagonistes
Le problème allemand au cœur de la guerre froide
L'expansion communiste en Extrême-Orient
Les deux camps face à face
La première phase de décolonisation (1945-1955)
Les facteurs propres à la décolonisation
La décolonisation au Proche et au Moyen-Orient
La décolonisation en Asie
Chapitre 2 - La coexistence pacifique (1955-1962)
La deuxième phase de décolonisation
Bandoeng et Suez
La décolonisation en Afrique du Nord
La décolonisation en Afrique noire
L'évolution des Nations unies
L'évolution des blocs
La déstalinisation et les crises polonaise et hongroise
La relance de la construction européenne
La coexistence pacifique et ses limites
Chapitre 3 - La détente (1962-1973)
Le duopole américano-soviétique
Les accords de limitation des armements
La détente en Europe et l'« Ostpolitik »
La crise des blocs
La crise dans le bloc occidental
La crise dans le monde communiste
Le Tiers Monde à l'ère de la détente (1962-1973)
Les regroupements des États du Tiers Monde
Le développement économique et l'aide au Tiers Monde
La modification des rapports internationaux dans le Tiers Monde
La guerre du Viêt-nam
Le rapport des forces en Asie
L'Amérique latine, nouvel enjeu entre l'Est et l'Ouest
Les suites de la décolonisation en Afrique
Le Proche-Orient d'une guerre à l'autre
La guerre des Six Jours
Le problème palestinien
Les bouleversements internes
La guerre du Kippour
Chapitre 4 - Un monde déstabilisé (1973-1985)
La crise économique et ses effets
Les différents aspects de la crise
Les tentatives de réponse à la crise
La crise des rapports soviéto-américains
La remise en cause du duopole
La course aux armements
Incertitudes européennes
Une construction de l'Europe plus lente
Les malentendus transatlantiques
La crise du leadership soviétique
Les tensions en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et au Proche-
Orient
Les troubles en Méditerranée et au Proche-Orient
Les luttes d'influence en Asie du Sud-Est
La déstabilisation de l'Amérique latine
Nouveaux terrains d'affrontement et nouveaux enjeux
Le golfe Persique et l'océan Indien
L'Afrique
Le Pacifique
Chapitre 5 - La fin du monde bipolaire (1985-1992)
La fin de la guerre froide
Ordre ou désordre mondial ?
Une conversion difficile à la démocratie
Le dialogue américano-soviétique
La naissance d'une nouvelle Europe
Le reflux soviétique en Europe et la libération des pays d'Europe
de l'Est
L'unification allemande
La dislocation de l'Empire soviétique
Le réveil des nationalismes et la remise en cause des frontières
Vers l'Union européenne
Une Europe à géographie variable
Le monde de l'après-guerre froide
Une Asie tout en contrastes
L'Afrique à l'abandon
Un Proche-Orient instable
La situation en Amérique centrale et en Amérique du Sud
Chapitre 6 - À la recherche d'un nouvel ordre mondial (1992-2001)
La fin du système Est-Ouest
L'Europe de l'union monétaire et la poudrière des Balkans
Persistance de l'opposition Nord-Sud : des mondes violents
Un monde unifié et fragmenté à la fois
Chapitre 7 - Le désordre impérial (2001-2008)
La guerre contre le terrorisme
Les Américains face à la menace terroriste
L'Irak, nouvel objectif
L'Empire et le monde
Les relations entre Washington et Moscou
Les relations entre les États-Unis et l'Europe
Les hauts et les bas de l'Europe
Impasse au Proche et au Moyen-Orient
Les conflits post-coloniaux en Afrique
Virage à gauche en Amérique latine
L'Asie, nouveau foyer de crises
La mondialisation en débat
Pauvreté et développement
En panne de gouvernance mondiale
Chapitre 8 - La redistribution de la puissance (2008-2013)
La crise financière
Un recours croissant au multilatéralisme
L'ascension des puissances émergentes
Bascule stratégique américaine, nationalisme russe
Une Europe déboussolée
L'arc de crises (Proche et Moyen-Orient)
Des aires géographiques instables : Afrique noire, Amérique latine,
Extrême-Orient
Du « printemps arabe » à l'islamisme au pouvoir
Chapitre 9 - Un chaos multipolaire (depuis 2013-…)
Du désengagement américain au défi russe
De Barack Obama à Donald Trump
La Russie de Poutine et la crise ukrainienne
Des printemps arabes aux guerres politico-religieuses
La guerre en Syrie
Frontières et États bouleversés
L'Afrique, continent troublé et convoité
Le vent du changement en Asie
Une Europe en crise
Le Brexit
Une Amérique latine en proie aux difficultés économiques et
politiques
Bibliographie
Table des cartes, graphiques et encadrés
Index
Avant-propos

Les relations internationales constituent en elles-mêmes un sujet immense ;


elles ne se limitent pas à la sphère étatique et concernent toutes sortes d’activités
humaines : les flux migratoires, dont le tourisme, les relations culturelles, les
activités économiques. Les courants transnationaux, en particulier religieux, y
jouent leur rôle. Depuis 1945, en outre, les relations internationales ont connu un
développement exceptionnel du fait de la mondialisation des échanges et des
communications. On voyage beaucoup plus facilement et beaucoup plus
rapidement. On sait en un instant ce qui se passe à l’autre extrémité du globe. En
un mot, nous vivons dans l’ère « du village planétaire ».
Le sujet est trop grand pour être embrassé dans son intégralité : les aspects
politiques sont abordés en priorité dans cet ouvrage. Et les acteurs de cette
histoire sont les États ou les organisations gouvernementales.
Cependant, même en faisant l’impasse sur tous les autres aspects, la matière
reste considérable. Pour la clarté de l’exposé, elle est ordonnée par tranches
chronologiques : 1945-1955, 1955-1962, 1962-1973, 1973-1985, 1985-1992,
1992-2001, 2001-2008, 2008-2013 ; depuis 2013. À ces périodes correspondent
des thèmes dominants : la naissance et la confrontation d’un monde bipolaire ; la
coexistence pacifique ; la détente ; la nouvelle guerre froide ; la fin d’un monde
bipolaire, la recherche d’un nouvel ordre mondial et la redistribution de la
puissance. Les choix des césures chronologiques et des thèmes sont explicités
dans le cours du récit, mais surtout pour une période si proche, où l’on a du mal
à discerner le durable du provisoire, les dates clés choisies ne sont pas
immuables et peuvent être contestées. Le meilleur exemple réside dans la
chronologie de la « guerre froide », à propos de laquelle les discussions sur la fin
de cette période sont indéfinies : est-ce 1953, avec la mort de Staline ? 1955,
avec la coexistence pacifique ? 1962, avec la crise de Cuba ? ou bien 1989, avec
l’année de tous les miracles à l’Est ? En outre, les dates choisies sont de simples
repères et non des bornes. Par exemple, sur sa lancée la détente ne se termine pas
en 1973 : elle trouve son apogée en 1975 lors de la conférence d’Helsinki. Il
n’empêche que depuis 1973, le monde ne vit plus tout à fait à l’heure de la
détente. Enfin, les césures chronologiques ne valent pas nécessairement pour le
monde entier. Avec l’entrée des mondes extra-européens dans les relations
internationales, qui étaient jusqu’alors le privilège des nations européennes, la «
logique » des cycles varie de l’un à l’autre.
Par-delà l’hétérogénéité de la période, c’est bien ce qui en fait sa spécificité
dans l’histoire de l’humanité. Depuis le XVI e siècle, l’Europe dominait le monde,
le « découvrait », lui imposait ses langues, ses religions, ses coutumes. Ce
phénomène avait abouti au vaste mouvement de colonisation du XIX e siècle.
Encore en 1939, la puissance résidait en Occident, même si certains avaient pu
discerner son déclin dès la fin de la Grande Guerre. Après 1945, la puissance ne
réside plus en Europe, mais hors d’elle.
Les grands problèmes de la planète cessent de se confondre avec ceux du
monde européen. Sans accorder une importance prépondérante ou exclusive au
critère démographique, certains chiffres donnent à réfléchir. Entre 1950 et 2017,
la population du monde est passée de 2,5 milliards d’êtres humains à plus de
7 milliards 500 millions. La population de l’Europe est passée de 20 % à moins
de 10 % de la population mondiale. L’Asie compte aujourd’hui environ
4 milliards et demi d’habitants, dont un milliard 400 millions pour la Chine,
un milliard 300 millions pour l’Inde, 264 pour l’indonésie, 200 millions pour le
Pakistan et 160 pour le Bangladesh, 128 millions pour le Japon1. Les relations
internationales sont de moins de moins influencées par le monde européen et de
plus en plus le fait des mondes extra-européens. Dans un système international
marqué par la mondialisation, l’équilibre du monde se déplace vers l’Asie, et
contrairement à ce qu’on avait pu imaginer après 1989, les États-Unis n’ont pu
instaurer leur ordre. On voit naître un monde multipolaire, où les pays émergents
– singulièrement la Chine – jouent un rôle croissant. Aux espoirs de paix et de
stabilité succèdent des tensions multiples qui n’épargnent aucune région du
monde2.

1. États-Unis d’Amérique : 325 millions.


Brésil : 207 millions.
Russie : 143 millions.
2. Le présent ouvrage a été actualisé au 15 mars 2019.
Chapitre 1

Naissance et confrontation d’un monde


bipolaire (1945-1955)

Le monde qui naît à la suite de la Seconde Guerre mondiale est


profondément différent de celui d’avant-guerre. Sur le plan des relations
internationales en particulier, cette période marque une césure capitale dans
l’histoire de l’humanité. C’est la fin de la prépondérance européenne. L’ère des
superpuissances commence.
La puissance se déplace du Vieux Monde vers les mondes extra-européens.
Certes, dès la Grande Guerre, cette dérive s’était amorcée. La Seconde Guerre
« mondiale » a d’abord été une guerre européenne. Ruinée, dévastée, l’Europe
est hors d’état de jouer le rôle prééminent qui était le sien. Les États qui se
disputaient la primauté en Europe et dans le monde, le Royaume-Uni, la France,
l’Allemagne, l’Italie, qu’ils sortent vainqueurs ou vaincus, ne sont plus des
puissances. Les nouveaux Grands, les vrais vainqueurs, sont les États-Unis
d’Amérique et la Russie soviétique. En 1945, leur suprématie se mesure à la
dissémination de leurs forces sur le globe. Les Américains sont partout, en
Europe comme en Asie ; les Russes en Europe orientale, en Extrême-Orient.
Pour un grand nombre d’habitants de la planète, Américains et Russes
deviennent des modèles.
Le changement des pôles de la vie internationale par rapport à l’avant-guerre
constitue, à l’évidence, un bouleversement ; mais la transformation va plus loin.
Elle concerne la nature même des rapports de force. Les grandes puissances
européennes étaient des États moyens par leur population, leur superficie et leurs
ressources. Les nouvelles grandes puissances sont des États géants.
De plus, plusieurs pays d’Europe avaient trouvé dans l’expansion coloniale un
prolongement qui faisait d’eux non seulement des puissances mondiales, mais
aussi des États plus riches et plus peuplés. La guerre fait perdre à l’Europe son
prestige auprès des peuples coloniaux et relance les mouvements d’émancipation
qui existaient çà et là.
Au concert européen succède un directoire des « trois Grands », Américains,
Anglais et Russes qui renforcent leur concertation à partir de 1943 et vont régler
le sort du monde d’après-guerre par les conférences de Yalta et de Potsdam.
Mais l’alliance étroite de la guerre fait place à la méfiance de l’immédiat après-
guerre et à la confrontation brutale. Ce n’est pas un monde uni qui sort de la
guerre, c’est un monde bipolaire.

La paix manquée (1945-1947)


Après six années de guerre, les Alliés veulent perpétuer la solidarité entre les
« Nations unies », régler les questions nées du conflit et assurer la paix du
monde par la création d’un organisme international. Mais la naissance d’une
nouvelle hiérarchie mondiale ne signifie pas pour autant le retour à la paix, car si
la grande alliance américano-soviétique permet certaines décisions communes,
elle cède bientôt à la méfiance.

Une nouvelle organisation mondiale


Il s’agit de créer un organisme en profitant de l’expérience de la Société des
Nations (SDN), qui avait échoué dans sa mission au cours de l’entre-deux-
guerres. Dans la charte de l’Atlantique (14 août 1941), le président américain,
F.D. Roosevelt, avait esquissé les principes fondamentaux d’un nouvel ordre
international. Le 1er janvier 1942, à Washington, une vingtaine de dirigeants,
dont Churchill et Roosevelt, adoptent une déclaration aux termes de laquelle les
« Nations unies » s’engagent à mettre en place, sitôt la guerre finie contre l’Axe,
un système de paix et de sécurité. À la conférence de Moscou (19-30 octobre
1943), les représentants de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de la Chine et de
l’URSS proclament la nécessité d’établir aussitôt que possible « une organisation
générale fondée sur le principe d’une égale souveraineté de tous les États
pacifiques ». Lors de la conférence de Téhéran (8 novembre-2 décembre 1943),
les trois Grands – Churchill, Roosevelt et Staline – conviennent de mettre sur
pied cette organisation, ce qui est fait par des experts à la conférence de
Dumbarton Oaks (septembre-octobre 1944).
Quatre mois plus tard, à la conférence de Yalta (4-11 février 1945), Churchill,
Roosevelt et Staline résolvent certaines questions épineuses, comme celle de la
représentation de l’URSS. Celle-ci, prétextant que l’Empire britannique avec les
dominions (comme le Canada, l’Australie, etc.) constitue une entité unique dont
néanmoins chacun des États est membre à part entière, veut avoir autant de
sièges dans la nouvelle organisation qu’il y a de Républiques fédérées, c’est-à-
dire 15 ; en fait, elle en obtient 3 : pour la Fédération, l’Ukraine et la Biélorussie
(ou Russie blanche). Les trois Grands conviennent de tenir une conférence
constitutive de l’Organisation des Nations unies à San Francisco en avril-juin
1945.

La création de l’ONU
L’ONU est définitivement fondée par la charte de San Francisco, signée le
26 juin 1945 par cinquante États, où transparaissent les préoccupations de ses
créateurs. Il s’agit de créer une organisation efficace, réellement représentative et
dotée de larges compétences.
À Yalta, les trois Grands ont introduit dans le projet les dispositions qui
garantissent le maintien de leur prééminence. La Société des Nations était
paralysée par le principe d’unanimité. La nouvelle organisation doit être dirigée
par un directoire de grandes puissances, membres permanents du Conseil de
sécurité et disposant d’un droit de veto (États-Unis, URSS, Royaume-Uni,
Chine, France). L’Assemblée générale incarne la démocratie à l’échelle
internationale, limitée par l’exercice du pouvoir des membres permanents à
condition qu’ils restent solidaires ou qu’ils aboutissent à un compromis.

L’organisation interne de l’ONU


Le Conseil de sécurité
Outre les 5 membres permanents, comprend des membres non
permanents, élus pour deux ans : au total, le Conseil comprend 11
membres en 1946, 15 à partir de 1966. Son rôle est prépondérant pour les
questions de maintien de la paix et de la sécurité. Il peut prendre des
résolutions qui imposent des obligations aux États. Il peut aussi adopter à
la majorité des mesures plus ou moins contraignantes, qui sont des
« décisions ».
L’Assemblée générale
Composée des délégués de tous les États membres (l’ONU compte 51
membres en janvier 1946), elle élit les membres non permanents du
Conseil de sécurité et admet les nouveaux membres. Sa compétence est
très étendue, mais elle ne peut agir que par la voie de
« recommandations » qui doivent être prises à la majorité des deux tiers
des membres présents et votants. L’Assemblée, sur proposition du
Conseil de sécurité, nomme le secrétaire général (le secrétariat est
l’organe administratif des Nations unies) qui joue un rôle de
coordination, et peut avoir un rôle politique important. À la suite d’un
compromis soviéto-américain, c’est le Norvégien Trygve Lie qui accède
à ce poste.
D’autres organismes des Nations unies ont des compétences définies,
comme le Conseil de Tutelle pour le contrôle de l’administration des
territoires coloniaux, le Conseil économique et social, et la Cour
internationale de Justice, qui siège à La Haye.
Sont aussi rattachées diverses institutions spécialisées à l’ONU,
comme le Fonds monétaire international, la Banque internationale pour
la Reconstruction et le Développement, l’Organisation du ravitaillement
et de l’agriculture (FAO), l’Organisation des Nations unies pour
l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO).
Les secrétaires généraux de l’ONU
2 février 1946-10 novembre 1952 : Trygve LIE (Norvégien)
31 mars 1953-18 septembre 1961 : Dag HAMMARSKJÖLD
(Suédois)
3 novembre 1961-31 décembre 1971 : Sithu U THANT (Birman)
1er janvier 1972-31 décembre 1981 : Kurt WALDHEIM (Autrichien)
1er janvier 1982-1er janvier 1992 : Javier Pérez de CUELLAR
(Péruvien)
1er janvier 1992-1er janvier 1997 : Boutros BOUTROS-GHALI
(Égyptien)
1er janvier 1997-1er janvier 2007 : Kofi ANNAN (Ghanéen)
1er janvier 2007-1er janvier 2017 : Ban KI-MOON (Sud-Coréen)
Depuis le 1er janvier 2017 : Antonio GUTERRES (Portugais)
Les États membres des Nations unies
(voir liste page 268)
Sa paralysie
Très vite, cependant, la rupture du front des vainqueurs paralyse le
fonctionnement de l’ONU. Le 19 janvier 1946, la Grande-Bretagne et les États-
Unis soutiennent une plainte adressée au Conseil de sécurité par le
gouvernement iranien contre l’URSS qui continue d’occuper l’Azerbaïdjan
iranien, en contradiction avec tous ses engagements.
À la Commission de l’énergie atomique de l’ONU, créée le 14 janvier 1946,
les États-Unis présentent le plan Baruch qui propose de remettre à un organisme
international l’autorité pour le développement atomique, la propriété des mines
d’uranium et la mise en place d’un contrôle efficace, préalable à l’arrêt de la
production de bombes. Les Soviétiques repoussent le projet et préconisent
l’interdiction de l’usage de l’énergie atomique à des fins militaires et la
destruction des bombes existantes. L’atmosphère est d’autant plus lourde que les
affaires d’espionnage entretiennent une vive méfiance.

La conférence de Yalta (4-11 février 1945)


Elle réunit Churchill, Roosevelt et Staline qui résolvent les problèmes de
l’occupation de l’Allemagne et du gouvernement de la Pologne, alors que la
guerre n’est pas encore terminée.
L’Allemagne serait occupée par les armées des trois grandes puissances qui
s’attribuent une zone d’occupation, selon l’avance supposée des troupes alliées
en territoire allemand. Les Soviétiques recevraient le Mecklembourg, la
Poméranie, le Brandebourg, la Saxe-Anhalt, la Thuringe et les territoires situés
plus à l’est. Les Britanniques occuperaient le Nord-Est de l’Allemagne, y
compris la Ruhr ; les Américains, le Sud. Berlin constituerait un îlot à part,
enclavé dans la zone d’occupation soviétique. À condition que la zone
d’occupation française soit prélevée sur les zones anglaise et américaine, Staline
accepte que la France soit puissance occupante à part entière et fasse partie de la
Commission de contrôle interalliée avec des droits égaux à ceux des autres.
La Pologne serait administrée par un gouvernement d’unité nationale issu du
comité de Lublin, prosoviétique, élargi à quelques membres du comité de
Londres, pro-occidental. On crée aussi une Commission des réparations pour
évaluer le montant de ce que les Allemands devraient payer à leurs victimes. Et
l’on adopte une « déclaration sur l’Europe libérée », par laquelle on prévoit
d’organiser, dans tous les territoires européens libérés, des élections ouvertes à
tous les partis démocratiques et contrôlés par des représentants des trois grandes
puissances.
L’Europe en 1947

Source : L’Histoire contemporaine depuis 1945, R. Aron, Larousse.


À Yalta, l’atmosphère est encore bonne, mais les signes d’une déchirure se
multiplient dans les mois qui suivent.
C’est d’abord l’établissement de l’emprise soviétique sur la Roumanie par la
mise en place d’un gouvernement communiste homogène (27 février 1945),
ensuite les arrière-pensées des chefs militaires alliés lors de la ruée sur les
réduits de résistance nazis. Une fois le Rhin franchi, le 23 mars, la tentation est
grande pour les troupes américaines de foncer sur Berlin pour y arriver les
premières.
La Pologne de 1939 à 1945
Source : Le Monde.
Le commandement américain laisse cependant les Soviétiques s’emparer de la
capitale du Reich et libérer la Tchécoslovaquie. Il accepte néanmoins la
capitulation d’armées allemandes à l’Ouest, comme celle d’Italie commandée
par le maréchal Kesselring (avril 1945), et surtout la capitulation générale le
7 mai 1945, signée à Reims au PC du général Eisenhower par le maréchal Keitel
en présence d’un général soviétique. Malgré cela, Staline tient à ce que le
maréchal Keitel signe de nouveau la capitulation sans condition de l’Allemagne
au nom du nouveau chef de l’État allemand, l’amiral Dönitz, à Berlin, le 9 mai
au PC du maréchal Joukov.

La conférence de Potsdam (17 juillet-2 août 1945)


Six mois à peine après la conférence de Yalta, une conférence au sommet
réunit les trois vainqueurs de l’Axe à Potsdam. Mais le monde entre-temps a
beaucoup changé. Roosevelt est mort le 12 avril, et avec lui l’idée de maintenir
la grande alliance ; son successeur H. Truman va devenir plus méfiant à l’égard
de l’Union soviétique. La capitulation de l’Allemagne et le succès de
l’expérience de la première bombe atomique ont bouleversé les données de la
situation. Truman n’a plus autant besoin du concours de Staline dans sa lutte
contre le Japon. Quant à Churchill, présent à l’ouverture de la conférence, il est
remplacé après les élections anglaises gagnées par les travaillistes par le nouveau
Premier ministre Clément Attlee. Avant que cela soit rendu définitif par un traité
de paix, Staline impose un profond remaniement de la carte politique de
l’Europe orientale. L’URSS obtient le détachement du territoire allemand de la
région de la Prusse orientale : la partie nord, autour de la ville de Königsberg –
rebaptisée Kaliningrad –, est annexée par l’URSS et la partie sud-est remise à la
Pologne.
C’est le territoire de la Pologne qui subit le plus de modifications. Comme
frontière orientale, l’URSS impose « la ligne Curzon » (du nom de lord Curzon,
secrétaire au Foreign Office, qui avait négocié en 1919 les frontières orientales
de la « nouvelle Pologne ») qui maintient dans l’orbite de Moscou tous les
territoires ukrainiens et biélorussiens. À l’Ouest, l’URSS obtient de laisser la
Pologne administrer tous les territoires allemands situés à l’est du fleuve Oder et
de la rivière Neisse occidentale, c’est-à-dire la Poméranie et la Silésie. Les
Occidentaux, qui avaient proposé un tracé plus « occidental » de la frontière,
acceptent provisoirement la ligne Oder-Neisse, jusqu’à la conclusion d’un traité
de paix. Mais les Soviétiques font tout pour pérenniser cette situation. Dès le
17 août, ils signent avec la Pologne un accord sur la délimitation des frontières.
Du coup, la Pologne passe de 388 000 km2 à 310 000 km2. Plus de deux millions
d’Allemands sont expulsés des territoires annexés. Deux millions de Polonais
sont rapatriés des territoires cédés à l’URSS.
Pour élaborer les traités de paix, les trois Grands décident la création d’un
organisme appelé Conseil des ministres des Affaires étrangères, composé des
représentants des cinq grandes puissances ayant le droit de veto à l’ONU. Ce
Conseil se réunit à plusieurs reprises : en avril 1946 à Paris, en novembre-
décembre 1946 à New York, en mars-avril 1947 à Moscou et enfin en décembre
1947 à Londres, mais n’aboutit à aucune conclusion positive.

Les traités de paix


La conférence de Paris (juillet-octobre 1946) permet aux vainqueurs
d’élaborer des traités avec les cinq satellites de l’Allemagne (l’Italie, la
Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et la Finlande).
Avec l’Italie deux questions épineuses se posent : que faire des colonies
italiennes (Libye, Érythrée, Somalie) ? L’Union soviétique revendique une
tutelle sur la Tripolitaine. Le Royaume-Uni propose l’octroi de l’indépendance.
Finalement, on décide d’ajourner toute décision. En ce qui concerne Trieste,
disputée entre les Yougoslaves soutenus par les Soviétiques et les Italiens par les
Anglo-Saxons, elle fait l’objet d’un long débat diplomatique. Le traité de Paris
crée le territoire libre de Trieste, sous la tutelle de l’ONU. Mais cette solution ne
se révèle pas viable. Français, Anglais et Américains proposent en mars 1948 le
retour du territoire libre de Trieste à l’Italie ; Soviétiques et Yougoslaves
refusent ; et le statu quo est maintenu.
La Roumanie, qui perd la Bessarabie et la Bukovine du Nord au profit de
l’URSS et qui récupère la Transylvanie sur la Hongrie, n’a plus qu’une étroite
façade maritime sur la mer Noire. La Bulgarie est ramenée à ses anciennes
frontières. Les clauses sont beaucoup plus dures pour la Hongrie qui revient à
ses frontières de 1920 ; celle-ci perd la Transylvanie, rendue à la Roumanie, et la
Ruthénie subcarpatique, annexée par l’Union soviétique, le sud de la Slovaquie
au profit de la Tchécoslovaquie, qui en expulse les habitants hongrois. La
Finlande doit céder 43 700 km2 aux Soviétiques, qui la soumettent à de lourdes
réparations. En revanche, la conclusion de traités de paix avec l’Allemagne,
l’Autriche, le Japon semble plus difficile à atteindre.
L’Allemagne en particulier est l’objet d’un débat permanent et contradictoire.
La tutelle sur l’Allemagne, telle qu’elle est conçue en juin 1945, est commune
aux quatre puissances ; elle implique l’existence d’une autorité suprême : le
Conseil de contrôle composé des quatre commandants en chef. Son siège, Berlin,
est divisé en quatre secteurs, mais une autorité interalliée de gouvernement, la
Kommandantura, subordonnée au Conseil de contrôle, assure l’administration de
la ville. La tutelle commune suppose surtout l’entente sur une politique. Mais si
l’on y parvient pour l’objectif final, extirper le national-socialisme et assurer la
victoire de la démocratie en Allemagne, on est en désaccord à peu près sur tout
le reste.
D’abord sur le problème du territoire, que les alliés ont l’intention non
seulement d’occuper, mais aussi de tronçonner et de démembrer. Le 9 mai 1945,
Staline abandonne l’idée d’un démembrement de l’Allemagne et contraint les
Anglo-Américains à l’imiter. Tandis que ceux-ci souhaitent réinsérer
l’Allemagne dans le concert des nations par l’unification économique de leurs
zones – la mise en vigueur de la bi-zone date du 17 décembre 1947 –, les
Français, suivant en cela la politique définie par le général de Gaulle, refusent
toute idée d’unification tant que n’auront pas été satisfaites leurs exigences et
réclament le contrôle de la Sarre ainsi que l’internationalisation de la Ruhr. On
décide de prélever les réparations, dont le principe avait été admis à la
conférence de Yalta, sur le potentiel industriel par le moyen de démontages
d’usines. La France réclame une application stricte des réparations, en particulier
en charbon de la Ruhr. De leur côté, les Soviétiques effectuent de larges
prélèvements dans leur zone d’occupation. Au régime de type marxiste
(nationalisation, laïcisation du régime scolaire et réforme agraire radicale) que
les Soviétiques y établissent, les trois puissances occidentales opposent la
résurrection d’institutions politiques et économiques libérales dans les zones
qu’elles contrôlent. L’impuissance frappe alors l’organisation quadripartite au
niveau du Conseil de contrôle comme à celui de la Kommandantura. Institué
pour juger les criminels de guerre nazis, le tribunal interallié de Nuremberg
(20 novembre 1945-1er octobre 1946) prononce sa sentence (12 condamnations à
mort, 7 à la prison), mais c’est le dernier acte solidaire des alliés concernant la
question allemande. L’Allemagne est devenue un enjeu des relations
internationales de l’après-guerre.

Les premières frictions


Bref, entre les alliés la confiance ne règne pas. La volonté de Staline de
constituer un glacis autour de l’Union soviétique est évidente. La Pologne, où
l’influence soviétique et marxiste élimine systématiquement l’influence
occidentale, en fait les frais et cette affaire provoque les premières frictions
graves entre Moscou d’une part, Washington et Londres de l’autre. Des deux
côtés, le temps est au durcissement. Quand le 5 mars 1946, Winston Churchill,
qui n’est plus Premier ministre, évoque dans son discours de Fulton (Missouri)
« le rideau de fer qui, de Stettin dans la Baltique à Trieste dans l’Adriatique,
s’est abattu sur notre continent », il désigne clairement le danger qui menace le
monde : la tyrannie soviétique. Tout en ajoutant qu’il ne croit pas que la Russie
désire la guerre, mais les fruits de la guerre et une expansion illimitée de sa
puissance et de sa doctrine, il en appelle à la vigilance et au renforcement des
nations occidentales. De son côté, l’ambassadeur américain à Moscou, George
Kennan, souligne dans un rapport que le premier impératif de la diplomatie
américaine à l’égard de l’Union soviétique doit être « de contenir avec patience,
fermeté et vigilance ses tendances à l’expansion ».
Faut-il faire des concessions aux Soviétiques ou faut-il au contraire les
empêcher d’aller plus loin ? Cette dernière orientation finit par l’emporter.
L’esprit de Riga, capitale de la Lettonie – la tendance des diplomates américains
comme Charles Bohlen et George Kennan qui ont appris le russe dans les pays
Baltes et sont partisans de la fermeté –, se substitue à l’esprit de Yalta qui était
celui de la conciliation.
Le passage de l’un à l’autre est symbolisé par la démission du secrétaire
d’État, James Byrnes, favorable à la poursuite des négociations avec les
Soviétiques. Son successeur, nommé le 9 janvier 1947, est le général Marshall,
ancien commandant en chef des troupes américaines en Chine. Ainsi, quelques
mois après la fin de la guerre, les vainqueurs sont désunis, ils ont échoué dans
leur tâche qui consistait à bâtir un monde nouveau. Et l’Europe n’est pas le seul
terrain de confrontation.

Le retour de la paix au Proche-Orient et en Extrême-


Orient
Le Proche-Orient
Le retour de la paix est marqué par le réveil du panarabisme illustré par la
création au Caire de la Ligue arabe (mars 1945) et le début de la décolonisation
dans les territoires sous mandats français et britannique, dans un contexte de
rivalité avivée. L’après-guerre sonne la fin des espoirs anglais et français de
perpétuer leur influence au Proche-Orient. Du côté français, le général de Gaulle
veut tout à la fois amener à l’indépendance la Syrie et le Liban – territoires de
l’ancien Empire ottoman qui avaient été confiés à la France par la Société des
Nations en 1919 – et obtenir des garanties pour les intérêts économiques,
culturels et stratégiques de la France dans la région. Les incidents qui dégénèrent
en mai 1945 aboutissent à l’intervention des Britanniques intimant l’ordre aux
Français de faire cesser le feu et à une tension entre les deux alliés, la France
suspectant la Grande-Bretagne de profiter de son affaiblissement pour l’exclure
du Moyen-Orient. Finalement, troupes françaises et britanniques sont retirées
dans l’été 1946.
L’Égypte, de son côté, compte obtenir de l’Angleterre la révision du traité de
1936, qui lui avait accordé une complète indépendance, sauf dans le domaine de
la politique étrangère, le retrait des troupes britanniques de la zone du canal de
Suez et l’intégration du Soudan anglo-égyptien dans l’État égyptien. Les
négociations entamées en 1946 aboutissent à une impasse. Il en est de même
entre l’Angleterre et l’Irak, dont le gouvernement décide de renoncer au traité
signé en janvier 1948 qui concédait des avantages stratégiques à la Grande-
Bretagne. En définitive, le seul allié sûr des Anglais est l’émir Abdallah de
Transjordanie qui, dans le traité d’alliance valable pour vingt-cinq ans signé en
mars 1946, accepte le stationnement de troupes britanniques.
En Iran, occupé pendant la guerre par les Britanniques et les Soviétiques,
l’évacuation des troupes étrangères suscite bien des difficultés sur fond de
rivalités pétrolières. Les troupes anglaises et américaines évacuent, mais les
Soviétiques maintiennent les leurs et suscitent des mouvements autonomistes en
Azerbaïdjan et au Kurdistan. Dans un climat de vive tension, le gouvernement
iranien, soutenu par les Anglais et les Américains, réussit à réduire les
mouvements centrifuges et à se débarrasser des Soviétiques.
La Turquie, qui a déclaré in extremis la guerre à l’Allemagne, est l’objet d’une
vive pression soviétique pour obtenir des rectifications de frontières en Anatolie,
la révision des accords de Montreux (1936) sur la navigation en mer Noire et la
défense des détroits, ainsi qu’une « orientation plus amicale » de sa politique.
Aux exigences de Staline énoncées le 7 août 1946, Truman réplique aussitôt par
l’envoi de puissants moyens navals.
En Grèce – placée sous le contrôle militaire anglais –, les rivalités nées de la
guerre et de l’occupation dégénèrent en une véritable guerre civile en Macédoine
où Yougoslaves et Bulgares encouragent des mouvements séparatistes. Les
Britanniques n’en doivent pas moins employer la force pour restaurer la
monarchie, tout en concédant l’effacement provisoire du roi. L’arrivée de
l’Armée rouge dans les États voisins, l’implantation de régimes communistes
aux frontières nord de la Grèce, l’aggravation de la guerre froide relancent une
guerre civile impitoyable. En Méditerranée et au Proche-Orient où leur influence
est contestée et leur autorité bafouée, les Britanniques sont contraints de
renoncer à leur prépondérance. C’est l’un des aspects de la relève de l’influence
européenne dans le monde.

L’Extrême-Orient
La défaite du Japon est scellée par la capitulation annoncée le 15 août 1945
par l’empereur Hiro-Hito. Elle bouleverse toute la situation en Asie du Sud-Est.
Le Japon lui-même est soumis au contrôle des États-Unis. En Chine, les
communistes dirigés par Mao Tsê-Tung raniment la guerre civile contre le
gouvernement de Tchang Kaï-Chek.
Au Japon, le général MacArthur – commandant suprême au nom des
puissances alliées – met en œuvre des réformes radicales tendant à le
démocratiser, à y détruire la prépondérance des grands trusts familiaux, les
zaibatsu, à prélever les réparations, à assurer l’occupation, à démanteler son
potentiel militaire. L’empereur Hiro-Hito n’est pas traîné comme criminel de
guerre devant la Justice alliée. Il est même placé au cœur de la nouvelle
constitution, comme symbole d’une nation démocratique. La politique
dictatoriale de MacArthur aboutit à écarter les autres puissances du règlement de
la paix au Japon. Conformément aux décisions des conférences du Caire (1943)
et de Yalta, le Japon perd de nombreux territoires : la Mandchourie et l’île de
Formose récupérées par la Chine, la Corée qui devient indépendante mais
divisée et disputée ; la partie sud de l’île de Sakhaline, la base de Port Arthur et
les îles Kouriles cédées à l’URSS, une partie des îles Ryu Kyu, les îles Carolines
et les îles Mariannes qui passent sous contrôle des États-Unis.
La Chine ne retrouve pas la paix, du fait de l’action soviétique en
Mandchourie et de la reprise de la guerre civile. Les accords sino-soviétiques
d’août 1945 aboutissent à lier la Chine à l’URSS dans une alliance contre le
Japon et à concéder aux Soviétiques des facilités concernant le chemin de fer de
Mandchourie et les bases navales de Port Arthur et Dairen. Après la déclaration
de guerre au Japon, les troupes soviétiques occupent la Mandchourie, qui était
aux mains des Japonais, et s’y installent, favorisant la prise du pouvoir par les
communistes chinois. D’ailleurs, un peu partout en Chine la guerre civile se
développe. Malgré l’arbitrage de l’ambassadeur américain, le général Marshall,
Tchang Kaï-Chek veut réduire les partisans de Mao Tsê-Tung. Les incertitudes
de la politique américaine vont mener les dirigeants du parti nationaliste Kouo-
min-tang, corrompus et impopulaires, à la défaite face aux communistes en
1949.

La désunion des alliés


Beaucoup de problèmes ne sont donc pas réglés. Entre les alliés, et
singulièrement entre les États-Unis et l’URSS, la désunion succède à l’alliance.
La tension s’accroît, et deux blocs vont naître qui s’opposent l’un à l’autre dans
tous les domaines. Cette confrontation de deux blocs, l’un mené par les États-
Unis, l’autre par l’Union soviétique, semble à tous moments susceptible de
dégénérer en un conflit ouvert et généralisé. Mais la troisième guerre mondiale
n’éclatera pas. Ce sera la « guerre froide ».
À qui la faute ? On a invoqué le partage du monde à Yalta. En fait, en février
1945, la carte de guerre dicte déjà largement les options de l’après-guerre, les
Soviétiques ayant de larges atouts à faire prévaloir. D’autre part, la déclaration
sur l’Europe libérée doit permettre une évolution démocratique que les
événements vont démentir. Donc, c’est moins les accords de Yalta que leur non-
respect qu’il faut incriminer.
Certains historiens attribuent à l’URSS la responsabilité de la rupture. Les
Soviétiques n’ont pas tenu tous les engagements pris à Yalta (en particulier la
déclaration sur l’Europe libérée) et ils ont mené une politique expansionniste à
laquelle les Américains ont dû réagir. D’autres rejettent au contraire les
responsabilités sur les Américains. Ils expliquent l’expansionnisme soviétique
par la nécessité de contrer la politique hégémonique menée par les États-Unis
depuis 1945.

La guerre froide (1947-1955)


Deux ans après la fin de la guerre, l’Europe est coupée en deux blocs
politiques et idéologiques, avec au Centre et au Nord quelques États qui restent
neutres. En Europe de l’Est, l’URSS engage à partir de 1947 une brutale
soviétisation. Les démocraties populaires sont mises au pas. Staline trouve
toutefois les limites de son empire en Yougoslavie, en Finlande et en Grèce. Les
États de l’Europe occidentale, qui ont choisi de s’allier aux États-Unis,
reconstruisent leur économie grâce au plan Marshall et s’engagent à tâtons dans
la voie de la coopération européenne.

La naissance des deux blocs


La relève américaine
L’année 1947 marque réellement une coupure. Les problèmes se multiplient
en Asie et en Europe. En Chine, la guerre civile tourne à l’avantage du
communiste Mao Tsê-Tung aux dépens du nationaliste Tchang Kaï-Chek.
L’Indochine est en proie à une guerre coloniale depuis la fin de 1946 et le sort de
la Corée n’est pas réglé. La situation de l’Europe et de ses alentours n’est pas
meilleure. Des troubles secouent la Turquie directement menacée par les visées
de Moscou sur les détroits de la mer Noire et sur les districts frontaliers de Kars
et d’Ardahan. En Grèce, depuis 1946, des maquis communistes s’opposent au
gouvernement royaliste légal d’Athènes soutenu par les Britanniques qui y
maintiennent 40 000 hommes. À la fin de 1946, la situation est critique car la
guérilla communiste menée par le général Markos est facilement aidée par les
trois États frontaliers de la Grèce au nord : la Bulgarie, la Yougoslavie et
l’Albanie. Et la Grande-Bretagne qui fournissait aux gouvernements grec et turc
une aide militaire et financière, constate qu’elle ne peut plus faire face en
Méditerranée orientale. Elle continue à occuper l’Égypte, Chypre, l’Irak, la
Transjordanie, la Palestine. Le 24 février 1947, l’ambassadeur britannique à
Washington informe le Département d’État que les troupes britanniques seraient
prochainement retirées de Grèce. En Palestine, qui est encore sous mandat
britannique, l’hostilité règne entre les Juifs qui veulent créer un foyer national et
les Arabes palestiniens soutenus par les États arabes voisins. La Grèce, la
Turquie, le monde arabe vont-ils à leur tour tomber sous la domination
communiste ? Et que va-t-il advenir de l’Europe de l’Ouest dont l’économie doit
être reconstruite ?
Pour la Grande-Bretagne, ruinée par la guerre et soucieuse de rendre ses
engagements compatibles avec ses possibilités financières, c’est l’heure de la
relève. Voulant alléger ses charges, elle est amenée à limiter ses perspectives
mondiales, à décoloniser et à accepter le rôle de brillant second des États-Unis,
déguisé sous le nom de « special relationship ». Pour les États-Unis, attachés par
tradition à ne pas s’engager hors d’Amérique, en particulier en Europe, et tentés
par un nouveau repli après une guerre dont ils sortent la nation la plus puissante
du monde, l’heure des responsabilités internationales est arrivée.
C’est dans ces conditions que, le 12 mars 1947, le président Truman déclare
au Congrès que les États-Unis sont prêts à prendre le relais des Britanniques en
Grèce et en Turquie et lui demande donc de voter des crédits : « Le moment est
venu de ranger les États-Unis d’Amérique dans le camp et à la tête du monde
libre. » Truman franchit ainsi le pas qui mène son pays de l’isolationnisme
traditionnel à la direction du monde occidental. Les principes de la nouvelle
politique extérieure américaine sont simples : c’est le maintien de la paix, la
diffusion de la prospérité et l’extension progressive du modèle américain.
Lors de la session du Conseil des ministres des Affaires étrangères qui se tient
à Moscou (mars-avril 1947) aucun accord ne se dégage sur le futur statut
politique de l’Allemagne. Au désaccord succède bientôt la méfiance.
Dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest (France, Belgique, Italie), malgré la
participation de communistes au gouvernement, l’agitation sociale se répand
dans une atmosphère de grave crise économique.
Le problème, en effet, n’est pas seulement politique et militaire, il est aussi
économique. À l’issue de la guerre, seuls les États-Unis ont gardé leur capacité
économique intacte. Tous les autres pays sont dans le besoin et ressentent une
double nécessité ; ils doivent assurer la survie des habitants et importer de
grandes quantités de nourriture ou d’engrais pour améliorer la production
agricole ; ils doivent reconstruire leur industrie et donc acquérir des machines.
Or les États-Unis sont le seul pays où ils peuvent s’en procurer. Mais pour cela
les pays européens ont besoin d’une quantité énorme de dollars, qu’ils ne
possèdent pas : c’est le dollar gap. Afin d’assurer le plein-emploi chez eux, les
responsables américains sont convaincus de l’intérêt pour eux-mêmes de
remédier à ce problème. Celui-ci avait été résolu pendant la guerre par le prêt-
bail (prêt qui doit être remboursé ou restitué à la fin de la guerre) et suspendu en
août 1945 ; il fallait donc trouver autre chose que les expédients de la liquidation
des surplus américains à bas prix, des prêts consentis par l’Export-Import Bank,
toutes aides irrégulières et incertaines.
Le système monétaire international mis en place à la fin de la guerre est lui-
même insuffisant. La conférence monétaire réunie en juillet 1944 à Bretton
Woods dans le New Hampshire (États-Unis) choisit le retour au Gold Exchange
Standard, qui fait du dollar le pivot du système monétaire international, car les
États-Unis, détenteurs alors de 80 % de l’or mondial, sont seuls capables
d’assurer la convertibilité de leur monnaie en métal. Chaque État signataire peut
utiliser l’or ou des devises convertibles en or – c’est-à-dire en fait le dollar –
pour garantir la valeur de sa monnaie et régler ses paiements extérieurs. Chaque
État s’engage à maintenir un taux stable de sa monnaie et à ne pas le modifier,
sauf en cas de déséquilibre. Ce retour à un système dans lequel les parités
seraient fixes est censé favoriser les échanges internationaux, mais il implique
des contraintes. Chaque banque centrale doit soutenir sa monnaie de sorte
qu’elle ne s’écarte pas de plus de 1 % de sa parité officielle.
Le Fonds monétaire international (FMI), qui fonctionne comme une caisse de
secours mutuel, est créé afin de consolider le système. Avant la guerre, un État
dont la balance était déficitaire voyait fondre ses réserves en or. Il était contraint
au dilemme déflation-dévaluation. Financé par l’ensemble de ses membres,
chacun souscrivant un quota proportionnel à son poids économique, (1/4 en or,
3/4 en monnaie nationale), le FMI accorde aux pays qui souffrent d’un déficit
temporaire de leur balance des paiements des crédits sous forme de droits de
tirage. Dans un délai de trois à cinq ans, les pays emprunteurs doivent les
rembourser. Ils peuvent ainsi continuer de participer aux échanges internationaux
sans contraintes excessives pour leurs nationaux. Quant à la Banque
internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD), elle doit
financer les investissements à moyen et long terme. Les accords de Bretton
Woods, qui fondent un ordre monétaire nouveau, consacrent la primauté du
dollar, mais ils ne peuvent pas remédier à la pénurie en devise forte (dollar gap).
Or, le problème est urgent : l’Europe a froid et faim.

Le plan Marshall
Le 5 juin 1947, le général Marshall, secrétaire au Département d’État, propose
aux Européens, dans une allocution à Harvard, une aide collective pour quatre
ans, à charge pour eux de s’entendre sur sa répartition. Ce plan doit assurer le
relèvement économique de l’Europe, favoriser l’unification de leurs efforts et
donc augmenter leur résistance au communisme, et en même temps permettre à
l’économie américaine de maintenir sa prospérité. En principe, la proposition
s’adresse aussi à l’Europe de l’Est, y compris l’Union soviétique.
Mais devant le refus de Moscou, les démocraties populaires se dérobent et
seuls seize pays – d’Europe occidentale principalement –, réunis à Paris en
juillet 1947, acceptent l’offre américaine.
L’Union soviétique voit alors dans le plan Marshall une manifestation de
l’impérialisme américain pour établir sa domination politique et économique sur
l’Europe.
De plus, comme au début les crédits tardent à arriver, la situation est critique
en France et en Italie. Dans ces deux pays, les partis communistes sont puissants
et participent aux gouvernements issus de la guerre. En France, les ministres
communistes sont évincés du gouvernement Ramadier le 4 mai 1947. Il en est de
même en Italie le 31 mai 1947. L’agitation se développe avec de grandes grèves
à l’automne. Leur caractère insurrectionnel ébranle la centrale syndicale CGT
dont les membres réformistes font alors sécession. Partout en Europe, les
communistes partent en campagne contre le plan Marshall. Afin de remédier aux
problèmes d’approvisionnement, en charbon notamment, les États-Unis
accordent une « aide intérimaire ».
En avril 1948, le Congrès des États-Unis vote l’European Recovery Program,
loi qui doit permettre l’aide américaine, assurée à 10 % sous forme de prêts et à
90 % par des dons en nature, donc des produits américains, livrés aux
gouvernements qui les vendent aux industriels. Par exemple, le montant de ces
marchandises, libellé en francs et payé au gouvernement français, s’appelle la
« contre-valeur ». Grâce à cette contre-valeur, le gouvernement français peut
faire des prêts publics à l’industrie ou à l’agriculture. C’est un système très
efficace et très cohérent qui permet le relèvement économique des pays
européens.
La coopération des pays européens. En créant le 16 avril 1948 l’Organisation
européenne de Coopération économique (OECE) chargée de répartir l’aide
américaine, les Européens s’engagent dans la voie de la coopération. De 1948 à
1952, l’aide accordée dans le cadre du plan Marshall à l’Europe s’est élevée à
près de 13 milliards de dollars, dont 3,2 pour le Royaume-Uni et 2,7 pour la
France.

Répartition de l’aide Marshall entre les


Répartition de l’aide Marshall entre les
principaux pays européens (en millions de
dollars et en pourcentage)
Total % Dons %
Tous les pays 12 992,5 100,0 9 290,0 100,0
France 2 629,0 20,3 2 212,2 23,8
Italie 1 434,6 11,0 1 174,4 12,6
Pays-Bas 1 078,7 8,3 796,4 8,6
RFA 1 317,3 10,1 1 078,7 11,6
Royaume-Uni 3 165,8 24,4 1 956,9 21,0

L’autre grand mérite de l’OECE consiste à libérer les échanges intra-


européens qui étaient caractérisés par leur organisation archaïque et l’existence
de restrictions aux échanges (prohibitions, contingentements). À partir de 1950
(création de l’Union européenne des Paiements), la politique de libéralisation de
l’OECE prend tout son essor. L’accord général sur les tarifs douaniers et le
commerce entré en vigueur le 1er janvier 1948, désigné par son sigle anglais
GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) est un traité multilatéral conclu
entre 23 États dont le nombre s’accroît jusqu’en 1995. Il vise à libéraliser le
commerce et à l’établir sur des bases stables, par l’abandon de toute
discrimination et de la pratique des contingentements. La répartition de l’aide
accordée par les États-Unis dans le cadre du plan Marshall, comme les
différentes institutions créées dans l’après-guerre sont le point de départ d’une
solidarité économique des pays occidentaux dans le cadre d’une guerre froide
qui coupe l’Europe en deux.

L’Europe divisée en deux blocs antagonistes


Depuis 1947, la rupture est consommée, et l’Europe se scinde en deux blocs
antagonistes : d’un côté l’Europe occidentale rattachée aux Américains ; de
l’autre, l’Europe orientale soumise à l’influence soviétique.
La politique extérieure de l’URSS est fondée sur une obsession de la sécurité,
découlant de sa vulnérabilité à une éventuelle attaque atomique américaine et de
sa conviction d’une hostilité fondamentale du monde capitaliste. Elle a le
comportement d’une citadelle assiégée et la volonté d’étendre sa zone
d’influence sur toute l’Europe orientale, ce qu’elle fait en Allemagne de l’Est,
Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie, Albanie, Bulgarie et
Roumanie. Ces États signent avec l’Union soviétique et entre eux des traités
dirigés contre l’Allemagne et prévoyant des mécanismes d’assistance. Ces
alliances politiques sont renforcées par des mesures militaires comme la
nomination du maréchal soviétique Rokossovski en qualité de ministre de la
Défense nationale de Pologne (7 novembre 1949) et surtout par l’établissement
de régimes communistes, les « démocraties populaires ».
La liquidation des partis non-marxistes s’accélère en Roumanie, Bulgarie,
Pologne et Hongrie. Et à Szklarska-Poreba (Pologne) en septembre 1947, les
représentants des partis communistes de 9 pays européens (URSS, Pologne,
Yougoslavie, Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Italie, France)
créent un bureau d’information pour servir d’organe de liaison entre les partis
communistes, le Kominform. Cet organisme apparaît, aux yeux des Occidentaux,
comme une reconstitution du Komintern (dissous durant l’été 1943) et par
conséquent une volonté de durcissement de l’URSS. C’est en fait un instrument
de la politique soviétique. Il s’agit de resserrer les rangs autour de l’URSS. Dans
son rapport, le représentant soviétique Jdanov explique que le monde est divisé
en deux camps, un camp impérialiste et capitaliste dirigé par les États-Unis et un
camp anti-impérialiste et anti-capitaliste mené par l’URSS. Et il invite les
démocraties populaires à imiter le modèle soviétique.
Toutefois, la Yougoslavie, le plus fidèle des alliés, refuse l’alignement sur
l’Union soviétique. Le maréchal Tito, qui s’était imposé comme chef de la
Résistance et comme le plus bouillant disciple de Staline, n’accepte pas de se
soumettre à ses ordres. La crise éclate au printemps 1948 : le Kominform
condamne publiquement Tito et le titisme comme un déviationnisme. Les
démocraties populaires rompent leurs relations diplomatiques et dénoncent leurs
traités d’assistance avec la Yougoslavie. Isolée dans le camp de l’Est, la
Yougoslavie se rapproche de l’Occident, sans toutefois abandonner son
engagement marxiste. Mais l’incapacité à mettre au pas la Yougoslavie constitue
un échec de la politique soviétique et le premier schisme dans le bloc
communiste.
Si la détermination américaine fait lâcher prise à la menace soviétique en
Turquie, une guerre civile très cruelle fait rage jusqu’en octobre 1949 en Grèce
où les troupes gouvernementales commandées par le général Papagos, aidées par
la mission militaire américaine, forcent les guérilleros communistes à se réfugier
en Bulgarie et en Albanie.
La Finlande réussit à éviter d’être subordonnée à l’URSS ; elle s’accroche à sa
neutralité, elle n’est pas gouvernée par le parti communiste et elle tient bon
malgré des épreuves de force renouvelées.
Le cas de la Tchécoslovaquie est particulier. C’est d’abord le seul État
d’Europe centrale à avoir expérimenté la démocratie pendant l’entre-deux-
guerres. Depuis les élections libres de 1946, remportées par le parti communiste,
la Tchécoslovaquie est dirigée par un gouvernement de coalition, qui voudrait
tenir la balance égale entre les deux camps. Ce gouvernement est divisé sur
l’offre du plan Marshall. Les socialistes y sont favorables, les communistes y
sont hostiles et, avec l’aide des milices ouvrières, font pression pour renoncer à
l’aide américaine et forcer le gouvernement à choisir son camp. L’épreuve de
force, voulue par le parti communiste tchécoslovaque, aboutit le 25 février 1948
au contrôle du pouvoir par les communistes. Après cinq jours de crise, le
président Bénès accepte le nouveau gouvernement dirigé par le communiste
Gottwald. Tous les ministres y sont communistes, sauf le ministre des Affaires
étrangères, Jan Masaryk, qui se suicide le 10 mars. Les comités d’action
entreprennent l’épuration des administrations. La frontière occidentale est
fermée. Le « coup de Prague » a réussi. C’est un moment fort de la guerre froide.
Le pacte de Bruxelles. Le coup de Prague a profondément impressionné les
Européens de l’Ouest qui voient soudain la guerre à leur porte. Ils prennent
conscience de leur impuissance s’ils restent désunis. À l’issue de la guerre, nul
traité ne lie la France et la Grande-Bretagne, divisées par des intérêts
contradictoires surtout au Proche-Orient et en Allemagne. Après bien des
tergiversations, c’est seulement le 4 mars 1947 que G. Bidault et E. Bevin
signent un traité d’alliance et d’assistance mutuelle à Dunkerque, ville
symboliquement choisie en souvenir de la bataille de mai-juin 1940. Ces
dispositions sont surtout inspirées par la crainte d’une résurrection du danger
allemand. Mais la tension internationale croissante amène Français et Anglais à
mettre au point avec les Belges, les Hollandais et les Luxembourgeois un traité
d’alliance, dit de l’Union occidentale. Le pacte de Bruxelles, signé le 17 mars
1948, est la première des alliances à être dirigée non pas uniquement contre
l’Allemagne, mais contre n’importe quel agresseur. Il comporte un engagement
d’assistance automatique contre toute agression ; il organise un réseau de
relations dans plusieurs domaines. Surtout des instances militaires de l’Alliance
sont mises en place dès le temps de paix, symbolisées par l’installation d’un état-
major interallié à Fontainebleau.
Ainsi en mars 1948, la crainte de la guerre réapparaît en Europe et amène les
Européens impuissants à se tourner vers les Américains pour les protéger du
danger soviétique.
De fait, cette menace est concrétisée par le blocus de Berlin, le « petit blocus »
qui commence en mars et se termine en juin, suivi du « grand » qui dure un an,
du 23 juin 1948 au 12 mai 1949. Ainsi le problème allemand est-il au cœur de la
guerre froide de 1948 à 1953.

Le problème allemand au cœur de la guerre froide


Lorsque Anglais et Américains unifient leur zone le 17 décembre 1947, les
Soviétiques protestent et réclament leur part de réparations. La France obtient
l’approbation des Anglo-Saxons pour un détachement politique de la Sarre par
rapport à l’Allemagne et son rattachement économique à la France.
Lors de la rencontre des ministres des Affaires étrangères de France (Bidault),
de Grande-Bretagne (Bevin), des États-Unis (général Marshall) et de l’URSS
(Molotov), à Moscou (mars-avril 1947), l’impasse est totale, aussi bien sur la
dénazification que sur les frontières orientales de l’Allemagne et les réparations.
En ce qui concerne le futur gouvernement de l’Allemagne, les vues des
anciens Alliés sont encore plus divergentes. La France désire une Allemagne très
peu centralisée à structure fédérale regroupant une douzaine de Länder. L’Union
soviétique au contraire réclame un État très fortement centralisé et un contrôle
international de la Ruhr, où elle aurait sa part. Les Anglais et les Américains se
prononcent pour un gouvernement fédéral fort, contrôlant les Affaires
étrangères, l’Économie et les Finances.
L’accord est également impossible sur le traité de paix avec l’Autriche, car les
Soviétiques réclament le contrôle d’une grande partie de l’économie, ce que les
Occidentaux refusent.
À la conférence de Londres (25 novembre-18 décembre 1947), aucun progrès
n’est réalisé. Molotov impute les difficultés à la « mauvaise foi » des
Occidentaux et refuse carrément toutes leurs propositions. Il réclame
l’organisation immédiate d’un gouvernement central allemand. Décidément, le
problème allemand est devenu la pomme de discorde des anciens Alliés, et la
question du statut de Berlin en est le point le plus irritant.
L’Allemagne de 1938 à 1945
Source : Allemagne (Histoire), M. Eude, Encyclopædia Universalis éditeur.

Le problème du statut de Berlin et le blocus


En réalité, les Soviétiques n’avaient pas admis comme une situation normale
et définitive le statut de Berlin, avec quatre zones d’occupation. Ils considéraient
que Berlin devait faire partie de l’Allemagne de l’Est. Ainsi, en mars 1948, le
maréchal soviétique Sokolovski décide d’arrêter les débats du Conseil de
contrôle interallié et peu de jours après, les Soviétiques annoncent qu’ils confient
à des Allemands de l’Est le contrôle de l’accès à Berlin-Ouest. Devant le refus
des Occidentaux, toutes les voies terrestres d’accès à Berlin sont bloquées : c’est
le petit blocus de Berlin. Mais une crise plus grave se prépare.

Berlin depuis 1945


1945 – 2 mai : Capitulation de Berlin, conquise par l’Armée rouge.
– 5 juin : Déclaration des quatre (États-Unis, URSS, Grande-
Bretagne, France) à Berlin.
Ils prennent en main l’administration de la ville dotée d’un statut
spécial et partagée en quatre secteurs.
– 22 novembre : Délimitation de couloirs aériens entre Berlin et
les zones occidentales.
– 23 juin : Les Soviétiques commencent le blocus de Berlin ;
1948 toute circulation routière et ferroviaire vers Berlin-Ouest est
interrompue.
– 26 juin : Début du pont aérien. 1949 – 12 mai : Fin du blocus
de Berlin.
– 17 juin : Soulèvement à Berlin-Est et dans plusieurs villes de
1953 RDA. 1957 – 6 octobre : W. Brandt est élu bourgmestre de
Berlin-Ouest.
– 9-27 novembre : N. Khrouchtchev veut mettre fin au statut de
1958
Berlin qui serait transformée en ville libre.
– 11 mai-20 juin : Échec de la conférence des ministres des
1959
Affaires étrangères à Genève.
1960 – 16 mai : Conférence au sommet avortée à Paris.
– 5 août : Les trois Grands occidentaux réaffirment leur volonté
de maintenir par tous les moyens la liberté d’accès à Berlin.
1961 – 13 août : Construction du mur de Berlin.
1962 – février : Incidents dans les couloirs aériens de Berlin.
– 26 juin : Visite du président Kennedy au mur : « Ich bin ein
1963
Berliner. »
– 16 décembre : Les trois Grands suggèrent au Kremlin d’ouvrir
une discussion pour améliorer la situation à Berlin et en
1969 particulier pour en garantir le libre accès. Les Soviétiques
acceptent.
– 26 mars : Première rencontre à Berlin depuis 1959 des trois
1970
ambassadeurs occidentaux et de l’ambassadeur d’URSS.
1971 – 3 septembre : Accord quadripartite sur Berlin.
– 3 juin : Entrée en vigueur du nouveau statut interallié de
1972
Berlin.
– 30 avril : M. Honecker refuse d’assister à Berlin-Ouest aux
1987
cérémonies du 750e anniversaire de la ville.
– 12 juin : Visite de Ronald Reagan à Berlin-Ouest. « Abattez ce
mur, M. Gorbatchev ! »
– 9 novembre : Les autorités de RDA décident l’ouverture des
1989 frontières et du mur. Nuit d’allégresse à Berlin : des milliers de
Berlinois de l’Est franchissent le mur.
– 21 décembre : Le chancelier H. Kohl (RFA) et le Premier
ministre H. Modrow (RDA) se rencontrent à la porte de
Brandebourg, réouverte. 1990 – 31 août : Le traité d’unification
entre la RFA et la RDA est paraphé à Berlin-Est.
– 20 juin : Les députés allemands votent en faveur du transfert
1991
de Bonn à Berlin du siège du gouvernement et du Bundestag.
1999 – été : Installation du gouvernement allemand à Berlin.

À la suite de la conférence de Londres, en juin 1948, Français, Anglais et


Américains tombent d’accord pour unifier leurs trois zones d’occupation, y
organiser des élections à une assemblée constituante. Les Français, très réticents
à l’unification des zones, n’acceptent de signer qu’en échange de la mise en
place d’une autorité internationale de la Ruhr, qui exercerait un contrôle non
seulement sur la Ruhr, mais sur toute l’économie allemande. Quoi qu’il en soit,
c’est la voie ouverte à la constitution d’un État d’Allemagne

Berlin divisé en quatre secteurs d’occupation (1945)
occidentale. Pour montrer leur volonté d’unification, les trois puissances
occidentales décident de créer une monnaie commune, le Deutsche Mark (DM).
Cette réforme monétaire déplaît aux Soviétiques qui, par mesure de rétorsion,
organisent un blocus terrestre total de Berlin. C’est l’épreuve de force.
La réaction des États-Unis est immédiate. Ils décident de ne pas accepter la
situation de fait créée par les Soviétiques et de ravitailler Berlin-Ouest par un
pont aérien. Assurée à 95 % par les Américains, cette opération va assurer
pendant un an le ravitaillement de la ville et contraindre les Soviétiques à céder.
En juin 1949, ils lèvent le blocus de Berlin et acceptent d’ouvrir à nouveau les
autoroutes et lignes de chemin de fer qui permettaient de ravitailler Berlin-Ouest,
avec des contrôles soviétiques. Le Conseil des ministres des Affaires étrangères,
qui se réunit à Paris en mai-juin 1949, sanctionne cet équilibre précaire. Berlin
est devenue un symbole du combat pour la liberté.

La constitution des deux États


Conformément aux accords de Londres, se réunit au cours de l’été 1948 la
Commission chargée d’élaborer la Constitution de l’Allemagne de l’Ouest.
Composée de représentants élus des onze Länder, elle soumet au printemps 1949
un projet de constitution rejeté par les commandants en chef. Un nouveau projet
est accepté en mai 1949. Dans l’intervalle, les Occidentaux ont négocié entre eux
et ont signé en avril 1949 les accords de Washington. Le but est d’octroyer à
l’Allemagne toute l’autonomie compatible avec l’occupation alliée. Une
distinction est donc faite entre les larges pouvoirs qui demeurent aux mains des
autorités d’occupation (désarmement, démilitarisation, contrôle de la Ruhr,
réparations, décartellisation) et les responsabilités qui seront transférées au futur
gouvernement d’Allemagne de l’Ouest. La Défense et les Affaires étrangères
restent de la compétence exclusive des alliés. L’Allemagne ne peut signer de
traité qu’avec leur accord et elle doit rester totalement désarmée. Le
gouvernement militaire de l’Allemagne est remplacé par une Haute Commission
alliée, composée de John MacCloy (États-Unis), André François-Poncet (France)
et du général Robertson (Royaume-Uni).
À la suite des accords de Washington, la Constitution allemande de nature
fédérale, « la loi fondamentale », est acceptée par les alliés et des élections
générales organisées en août 1949. Ce texte est un compromis entre les thèses
fédéralistes et les thèses centralistes. La République fédérale allemande est une
fédération de onze Länder, chaque Land ayant sa constitution propre. Le
Bundestag désigne un président de la République, sans grand pouvoir, et un
chancelier véritable chef du pouvoir exécutif. C’est le leader du parti chrétien
démocrate (CDU), l’ancien maire de Cologne, Konrad Adenauer, sorti victorieux
des élections. Ainsi naît l’Allemagne de l’Ouest.
Le 7 octobre 1949, l’URSS réplique en faisant de sa propre zone une
République démocratique allemande (RDA, en allemand : DDR), dotée, elle,
d’une constitution centralisatrice.
À partir de ce moment, la division de l’Allemagne est institutionnalisée et
l’enjeu allemand se complique du problème de la réunification des deux
Allemagnes. Tour à tour le chancelier Adenauer (RFA) et le président Grotewohl
(RDA) lancent des initiatives spectaculaires tendant à organiser des élections
libres dans toute l’Allemagne. Aucun progrès n’est réalisé, d’autant plus que la
RDA reconnaît la ligne Oder-Neisse comme sa frontière orientale alors que
l’Allemagne occidentale la rejette vigoureusement. Deux États allemands se
développent parallèlement, chacun empruntant les méthodes et les objectifs du
camp où il se trouve, le capitalisme à l’Ouest, le communisme à l’Est. À la suite
des décisions accélérant la collectivisation des terres et relevant les normes de
production dans l’industrie, une grève générale et une révolte populaire éclatent
le 17 juin 1953 à Berlin-Est. Les manifestants réclament au secrétaire général du
parti est-allemand (SED) des élections libres. L’état de siège est proclamé. La
répression est terrible.
Mais l’Allemagne n’est plus seulement un enjeu. Elle devient également un
acteur. Si le gouvernement de l’Allemagne de l’Est limite ses ambitions à être un
satellite de l’Union soviétique, le gouvernement d’Allemagne de l’Ouest
manifeste d’emblée plus d’autonomie et signe en novembre 1949 les accords de
Petersberg avec les puissances occidentales. Ces accords mettent pratiquement
fin aux réparations en Allemagne occidentale. L’admission du nouvel État au
Conseil de l’Europe est compliquée par la volonté française d’y faire entrer la
Sarre, alors que Adenauer n’entend pas reconnaître l’existence d’une Sarre
autonome. Adenauer finit par accepter, sous réserve du gel du statut de la Sarre.
Le 2 mai 1951, la République fédérale d’Allemagne (RFA) est admise comme
membre de plein droit au Conseil de l’Europe. Entre-temps, elle a été autorisée
par les accords de Londres (mai 1950) et de New York (septembre 1950) à
rétablir un ministère des Affaires étrangères et à reprendre des relations
diplomatiques avec tous les pays.
La Sarre est le principal sujet de discorde franco-allemand. Le gouvernement
français et le gouvernement sarrois précisent en 1949 et 1950 le statut
d’autonomie politique de la Sarre et le rattachement économique de la Sarre à la
France en négociant une série de conventions. Tout en ne remettant pas en cause
le caractère provisoire du statut de la Sarre, ces conventions accordent plus
d’autonomie au gouvernement sarrois par rapport à l’autorité du haut-
commissaire. Mais elles renforcent aussi la situation de fait et le rattachement de
la Sarre à l’espace économique français, à l’encontre des buts du gouvernement
de Bonn dont la protestation prend la forme d’un Livre blanc publié en mars
1950 et qui saisit toutes les occasions pour poser la question de la Sarre, comme
en 1952 la nomination du Haut Commissaire comme ambassadeur. La tension
croissante entre la France et l’Allemagne à propos de la Sarre et la poursuite de
la guerre froide expliquent la multiplication des initiatives prises pour favoriser
la construction européenne.
L’expansion communiste en Extrême-Orient
Les deux Chines : l’été de 1947 est un tournant dans la guerre civile en Chine.
Après avoir progressé au Henan, les nationalistes s’effondrent un peu partout,
malgré l’aide américaine. Une fois conquise toute la Chine du Nord en octobre
1948, les communistes entrent à Pékin le 22 janvier 1949 et à Shanghai le
25 mai. Tchang Kaï-Chek se réfugie dans l’île de Formose et abandonne la
Chine continentale à Mao Tsê-Tung qui proclame la République populaire de
Chine (RPC) le 1er octobre 1949. C’est la naissance d’un autre nœud de la guerre
froide en raison de l’opposition idéologique entre les deux Chines et du
problème des petites îles côtières restées aux mains des nationalistes dans le Sud,
Quemoy et Matsu, et plus au nord, les îles Taschen. Le casse-tête diplomatique
des deux Chines va empoisonner les relations internationales pendant un quart
de siècle. Faut-il reconnaître la Chine communiste ? Les puissances occidentales
hésitent à « lâcher » Tchang Kaï-Chek au profit de Mao Tsê-Tung. Seule, la
Grande-Bretagne, implantée à Hong Kong, reconnaît le régime communiste en
janvier 1950. À l’ONU, la Chine nationaliste continue d’occuper le siège de
membre permanent au Conseil de sécurité. Aussitôt suivie par toutes les
démocraties populaires, l’URSS reconnaît la République populaire et lui procure
la sécurité nécessaire.
L’alliance sino-soviétique traduit surtout leur commune opposition à la
politique des États-Unis et de leurs alliés. Le 14 février 1950, Mao conclut avec
Staline un « traité d’assistance et d’amitié mutuelles ». L’URSS s’engage à
évacuer la Mandchourie et Port-Arthur et à aider la Chine sur le plan
économique, technique et financier. Du coup, la situation est profondément
modifiée en Extrême-Orient où la RPC va désormais jouer un rôle actif en
Indochine et en Corée.
L’Indochine, enjeu idéologique. Depuis décembre 1946, les Français mènent
un combat ambigu en Indochine. Ils affirment vouloir protéger l’indépendance et
l’intégrité des États d’Indochine contre l’agression viêtminh, mais aucun
gouvernement ne veut prendre l’initiative de négociations qui aboutiraient au
retrait français. Le combat colonial est une charge de plus en plus lourde pour le
budget et de la France qui reçoit une aide toujours plus considérable des États-
Unis. À partir de juin 1950, la guerre d’Indochine prend un tournant décisif. La
guerre coloniale devient une guerre idéologique entre le camp communiste, avec
la Chine comme porte-drapeau, et le camp occidental, représenté par les Français
soutenus par les Américains.
En Corée aussi, les tensions nées de la guerre dégénèrent en un conflit
idéologique. La Corée était une colonie japonaise depuis l910. Quand, à la fin de
la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS a attaqué le Japon, le 8 août 1945, il
avait été entendu que les Soviétiques recevraient la reddition japonaise au nord
du 38e parallèle et les Américains au sud. Reste la question de la Corée. La
conférence de Moscou (décembre 1945) se prononce pour la formule de la
tutelle des grandes puissances, qui devrait favoriser la réunification du pays.
Mais le désaccord, qui n’empêche pas Américains et Soviétiques d’évacuer le
pays, aboutit rapidement à une impasse politique, à une tension entre le Nord et
le Sud et à une instabilité le long de la frontière du 38e parallèle. Le 25 juin
1950, les Nord-Coréens lancent une vaste offensive contre le Sud. Si les origines
du conflit sont encore obscures, ses conséquences sont claires. Le déclenchement
de la guerre va amener l’intervention des Américains qui avaient dans un
premier temps exclu la Corée de leur périmètre stratégique en Extrême-Orient.
De fait, ils décident alors de défendre les Philippines (accord de garantie du
30 août l951) ; ils apportent une assistance économique et militaire à Formose et
à la France en Indochine. Surtout ils décident de faire du Japon leur allié.
Le Japon. Au lendemain de la guerre, le général MacArthur, commandant
suprême au nom des puissances alliées, avait entrepris de profondes réformes,
tendant à démocratiser le Japon sur le plan politique et économique. La guerre de
Corée va constituer un test pour le loyalisme japonais, car les forces
d’occupation américaines sont réduites au minimum. En septembre 1951, à la
suite de la conférence de San Francisco, les États-Unis signent un traité de paix
avec le Japon, qui déclare renoncer à divers territoires, Corée, Formose,
Pescadores, Kouriles, partie sud de Sakhaline. Du coup, le Japon, État vaincu et
occupé, se voit promu au rang de « sentinelle du monde libre » au large de la
Chine et de l’URSS. Le traité de sécurité de San Francisco (8 septembre 1951)
accorde aux Américains de nombreuses bases militaires en territoire japonais.
Une autre ligne défensive est constituée dans le Pacifique par un pacte de
sécurité collective signé le 1er septembre 1951 à San Francisco entre l’Australie,
la Nouvelle-Zélande et les États-Unis (ANZUS).
L’intervention américaine en Corée se fait sous les auspices des Nations
unies, car le Conseil de sécurité dénonce l’agression nord-coréenne et, en
l’absence de l’URSS, décide d’intervenir en Corée. L’absence de veto soviétique
s’explique par le fait que depuis le 1er janvier 1950, les Soviétiques avaient
déclaré qu’ils ne siégeraient pas au Conseil de sécurité tant que la Chine
communiste ne remplacerait pas la Chine nationaliste à l’ONU. L’armée des
Nations unies, surtout composée de divisions américaines, secondées entre
autres par des troupes britanniques et un bataillon français, est dirigée par le
général américain MacArthur, le vainqueur de la guerre du Pacifique et
commandant suprême au Japon. Dans un premier temps (juin-août 1950), il
consolide la tête de pont de Pu-San. Sa contre-offensive de l’automne 1950
amène les troupes des Nations unies à franchir le 38e parallèle et les conduit au
voisinage de la frontière chinoise (septembre-novembre 1950). C’est alors que la
Chine s’engage dans la guerre. L’intervention de centaines de milliers de
« volontaires chinois » force MacArthur à battre en retraite (novembre-janvier
1951) avant qu’il ne parvienne par une contre-offensive à se rétablir sur le 38e
parallèle. En avril 1951, MacArthur réclame le droit de bombarder les bases de
volontaires chinois, en Mandchourie, au risque d’une guerre ouverte avec la
Chine. Du coup, Truman le remplace par le général Ridgway, qui se contente de
tenir les positions acquises. Après deux ans de négociations, un accord sur le
rapatriement des prisonniers, signé en avril 1953, a bien du mal à être appliqué.
La convention d’armistice signée à Pan Mun Jon, le 27 juillet 1953, consacre
une « paix blanche ». La frontière entre le Nord et le Sud est très proche de celle
de 1950, le long du 38e parallèle ; en Extrême-Orient, aussi, le monde est divisé
en deux, entre la Corée du Nord, procommuniste, présidée par le maréchal Kim-
Il-Sung et la Corée du Sud, pro-occidentale, dirigée par Syngman Rhee.

Les deux camps face à face


Le camp atlantique
La conviction que l’Union soviétique représente un défi mortel pour le monde
libre pousse ce dernier à s’unir et à réarmer. Le pacte de Bruxelles conclu entre
la France, le Royaume-Uni et le Benelux était dirigé contre un agresseur, quel
qu’il soit. Mais ses participants, qui avaient en tête la menace soviétique, eurent
vite fait de constater l’impuissance de l’Union occidentale face aux divisions de
l’armée rouge. Aussi demandent-ils parallèlement aux États-Unis d’adhérer au
pacte de Bruxelles et de leur apporter une aide militaire. Dès le 4 mars 1948,
G. Bidault, ministre français des Affaires étrangères, écrit au général Marshall,
secrétaire au Département d’État, pour l’inviter à resserrer sur le terrain politique
et militaire la collaboration de l’Ancien et du Nouveau Monde.
Depuis la doctrine Truman, les Américains, préoccupés d’endiguer le
développement du communisme, augmentent leurs dépenses militaires qui
atteignent 13 % du PNB en 1952, tiennent leurs forces militaires en état d’alerte
et créent une centrale de renseignements, la Central Intelligence Agency (CIA).
Ils ne refusent pas d’entamer des négociations avec les Européens. Mais aux
États-Unis, tout traité doit être, aux termes de la Constitution, approuvé par le
Sénat à la majorité des deux tiers avant d’être ratifié. Le gouvernement
américain a donc estimé qu’il serait plus sage de faire voter par le Sénat une
résolution préalable autorisant le pouvoir exécutif à conclure les alliances en
temps de paix. C’est la résolution Vandenberg (du nom du sénateur républicain,
président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat) votée le 11 juin
1948. Il s’agit d’une véritable révolution dans la politique étrangère des États-
Unis, qui ne contractaient d’alliances que pour le temps de guerre. Les pactes
vont devenir un instrument privilégié de leur sécurité nationale en temps de paix.
Désormais la voie est ouverte à l’Alliance atlantique, négociée à la fin de l’année
1948 et au début de 1949.
Le Pacte atlantique, conclu pour vingt ans, est signé solennellement à
Washington le 4 avril 1949 par les représentants de douze nations (Etats-Unis,
Canada, France, Royaume-Uni, Benelux, Italie, Norvège, Danemark, Islande,
Portugal). L’Union occidentale est pratiquement vidée de sa substance, plusieurs
de ses organes sont d’ailleurs absorbés par ceux de l’OTAN. Le « standing
group » (groupe permanent composé par des représentants des États-Unis, de la
Grande-Bretagne et de la France), qui siège à Washington, est chargé d’assurer la
direction stratégique de l’Alliance.
L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN en français, NATO en
anglais) est à ce moment une alliance très souple stipulant qu’une attaque armée
contre l’un de ses signataires en Europe, en Amérique du Nord, en Algérie,
contre une des îles de l’Atlantique, équivaudrait à l’attaque contre le territoire de
tous, aboutissant à l’assistance mutuelle. Cette assistance militaire n’est pas
automatique et chaque pays conserve son armée et son commandement. Il n’y a
pas d’institutions prévues en période de paix, mis à part un Conseil atlantique
aux prérogatives plutôt vagues. Cependant, pour tous les observateurs, l’OTAN
place l’Europe occidentale sous la protection américaine. Aussi le Pacte
atlantique est-il violemment combattu. L’Union soviétique le considère comme
un pacte agressif dirigé contre elle. Dans les pays européens, les communistes y
voient l’asservissement de l’Europe occidentale aux États-Unis. Les neutralistes
regrettent l’alignement sur l’Amérique.
Peu après, ces campagnes sont relayées par l’appel de Stockholm (19 mars
1950) qui est le point d’orgue d’un vaste mouvement pacifiste animé par des
militants communistes dans le monde entier. Destiné à affaiblir la riposte du
camp occidental contre l’expansion communiste, le Conseil mondial de la Paix
recommande l’interdiction absolue de l’arme atomique.
En dépit de ces campagnes, le traité est rapidement ratifié par les douze
nations suivies en 1952 par la Grèce et la Turquie. Il entre en vigueur dès août
1949 et il est accompagné par un programme militaire qui va prendre une part
croissante dans l’aide américaine à l’Europe. Mais ce n’est encore qu’une
alliance, sans automaticité ni organisation intégrée. Les événements d’Extrême-
Orient, et en particulier la guerre de Corée, vont profondément modifier le
système du Pacte atlantique par le biais de l’intégration militaire.
Le « new-look ». La guerre froide est surtout un affrontement idéologique et la
lutte contre le communisme passe par la propagande et la mobilisation
idéologique. Aux États-Unis, le sénateur du Wisconsin, MacCarthy, lance une
violente campagne anticommuniste (9 février 1950) qui se transforme en une
véritable « chasse aux sorcières », mettant en accusation tous ceux qui sont
soupçonnés d’activités anti-américaines. En novembre 1952, les républicains
remportent les élections présidentielles. Le général Eisenhower est élu. Il a
critiqué dans sa campagne électorale la politique de l’administration démocrate
qui a consisté à contenir le communisme (containment) et a préconisé une
politique de fermeté et de refoulement du communisme (roll-back). En fait, la
nouvelle administration républicaine renonce rapidement à cette politique, qui
risquerait de mener à une guerre généralisée. Le nouveau visage de la politique
américaine, le new-look, se résume alors à un aspect diplomatique : la
pactomanie, et à un aspect stratégique : la doctrine des représailles massives.
Depuis 1945, les données stratégiques ont évolué. En 1949, l’URSS a fait
exploser une bombe A. Les États-Unis n’ont plus le monopole de l’arme
atomique et le conflit de Corée apparaît comme le modèle d’une guerre limitée,
certes, mais meurtrière, impopulaire et inefficace. Réfugiés dans le sanctuaire
mandchou, les Chinois sont hors d’atteinte. L’arme atomique ne permettrait-elle
pas d’imposer sa volonté à moindre frais à condition de ne pas limiter les
représailles à un seul territoire ? Les républicains adoptent en 1953 la nouvelle
stratégie définie par l’amiral Radford, président du Comité des chefs d’État-
Major, que l’on peut résumer par trois formules : représailles massives (massive
retaliation), riposte immédiate (instant retaliation), pas de sanctuaire (no
sheltering). À toute attaque, les États-Unis répondront immédiatement par
l’arme atomique. Nul territoire ne sera épargné. Ainsi les États-Unis estiment-ils
obtenir le maximum de sécurité au coût le moins élevé.
Le renforcement des alliances. Le nouveau secrétaire d’État, J.F. Dulles,
consacre tous ses efforts à renforcer le réseau d’alliances conclues par
Washington. En Asie, il s’agit de contenir le communisme chinois et de faire
échec à la « théorie des dominos » : lorsqu’un pays tombe dans le camp
communiste, ceux qui l’entourent risquent à leur tour d’être entraînés. Déjà alliés
dans le Pacifique avec les Philippines, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le
Japon, les États-Unis signent des traités de défense avec la Corée du Sud (1953),
le Pakistan, la Chine nationaliste et le Sud-Viêt-nam (1954). Mais le plus
important est le pacte de Manille, qui crée l’Organisation du traité de l’Asie du
Sud-Est (OTASE), le 8 septembre 1954. Les États-Unis, la France, la Grande-
Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, le Pakistan, la
Thaïlande, s’engagent à riposter collectivement à une attaque contre l’un de leurs
territoires ou contre toute région au sud du 21e 30 nord, ce qui inclut l’Indochine,
mais non Taiwan, lié par le traité de défense sino-américain (2 décembre 1954)
et sujet à une vive tension en 1954-1955. Au Moyen-Orient, le pacte de Bagdad
(février 1955) regroupant la Turquie, l’Irak, le Pakistan, l’Iran et le Royaume-
Uni crée un cordon protecteur aux frontières méridionales de l’URSS. En
Amérique latine, les États-Unis tentent d’entraîner les États latino-américains
dans une croisade anticommuniste (conférence de Caracas en mars 1954) et de
renforcer la cohésion de l’Organisation des États américains par une conférence
qui se tient du 19 au 22 juillet 1956 à Panama. Ils affirment leur étroite solidarité
dans les affaires mondiales et favorisent l’invasion du Guatemala (juin 1954)
alors dirigé par le gouvernement procommuniste du colonel Arbenz. Le Japon
joue un rôle limité et subordonné aux États-Unis. Ceux-ci, par l’article 9 de la
constitution du 3 mai 1947, lui ont imposé un pacifisme institutionnel par lequel
le Japon renonce au recours à la force et à l’entretien de tout potentiel militaire.
Or, à partir de la guerre de Corée, l’Amérique le sollicite de réarmer et conclut le
traité de 1951. Les Japonais mettent en place une force défensive, bien qu’ils y
soient farouchement opposés et soient aussi hostiles aux expériences atomiques
américaines dans le Pacifique. Du côté soviétique, ils réclament les îles Kouriles,
la partie sud de Sakhaline, et surtout les îles au nord de Hokkaido (Habomai,
Sikotan). Malgré l’impasse des négociations sur le contentieux territorial,
Japonais et Soviétiques signent une déclaration commune mettant fin à l’état de
guerre (octobre 1956) et permettant le rétablissement de relations diplomatiques
normales. Le Japon est d’ailleurs admis à l’ONU le 18 décembre 1956.

La coopération européenne
La crainte d’une agression communiste en Europe occidentale est avivée par
le conflit de Corée et pousse les Européens à accélérer leur rapprochement sur
tous les plans.
La coopération économique. Les premières étapes se font surtout dans le
domaine économique. L’OECE organise à partir de 1948 une véritable
collaboration commerciale et monétaire entre les seize États européens qui
bénéficient du plan Marshall. Un mouvement d’opinion favorable à la création
d’une fédération européenne aboutit à la réunion d’un congrès à La Haye en mai
1948, qui exprime le vœu de créer une Union européenne. Mais le désaccord
franco-britannique ne permet pas d’aller bien loin. Les Français désirent la
création d’une assemblée consultative, embryon d’un futur parlement européen.
Les Anglais ne veulent pas entendre parler d’abandon d’une portion de la
souveraineté nationale et réclament la création d’un simple comité des ministres.
Les uns et les autres parviennent en janvier 1949 à un compromis en créant une
Assemblée consultative européenne à compétence limitée. Ce Conseil de
l’Europe, ouvert aux seize pays membres de l’OECE, tient sa première session
en août 1949 à Strasbourg, mais il ne fait qu’esquisser une coopération politique
et culturelle.
Plusieurs initiatives sont prises en vue de dépasser l’antagonisme franco-
allemand par la construction d’une Europe occidentale unie. La plus importante
d’entre elles est le plan Schuman. Le ministre français des Affaires étrangères,
Robert Schuman, adopte l’idée de Jean Monnet, alors haut-commissaire au Plan,
consistant à placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et
d’acier sous une haute autorité commune dans le cadre d’une organisation
ouverte aux autres pays d’Europe. L’objectif est de proposer des « réalisations
concrètes créant d’abord une solidarité de fait » et aboutissant à éliminer la
traditionnelle rivalité franco-allemande.
Le plan Schuman (9 mai 1950) marque le passage d’une simple coopération à
une véritable intégration : il propose de mettre en commun la production et la
vente des produits sidérurgiques. La France, l’Allemagne occidentale, l’Italie et
les pays du Benelux créent la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier
(CECA). Le Royaume-Uni, soucieux de préserver sa souveraineté, se tient à
l’écart de cette construction continentale. Le traité de Paris (18 avril 1951) confie
un pouvoir supranational à une Haute Autorité composée de neuf membres,
indépendants des gouvernements nationaux, chargée de moderniser la production
de charbon et d’acier et de développer l’exportation commune. L’Autorité
internationale de la Ruhr disparaît.
La coopération militaire. Mais les risques de guerre amènent les Européens à
envisager aussi une entente militaire et les Américains les pressent de réarmer.
En décembre 1950, l’OTAN décide de faire un effort collectif considérable et de
créer une organisation militaire intégrée ayant à sa tête le Quartier général des
Forces alliées en Europe, le SHAPE (Supreme Headquarters of Allied Powers in
Europe), commandé par un général américain. C’est le général Eisenhower qui
est désigné. À la juxtaposition d’armées nationales se substitue une « force
intégrée ». Un effort sérieux est entrepris pour simplifier, coordonner,
harmoniser tous les organes de l’OTAN, et l’on convient en 1952 qu’ils
s’installent à Paris.
Encore faut-t-il des armes ! Les Américains les fournissent. Des crédits !
L’aide économique américaine se transforme graduellement en aide militaire.
Des hommes ! L’armée française est alors engagée en Indochine et le
gouvernement américain ne veut pas que seuls ses GI (Government Issue, soldat
de l’armée américaine) défendent l’Elbe et le Rhin. Pourquoi ne pas réarmer
l’Allemagne occidentale ? C’est la suggestion que fait officiellement le
gouvernement américain en septembre 1950. Le refus de la France, qui s’oppose
catégoriquement au réarmement de l’Allemagne, place l’OTAN dans une
impasse. Pour tourner la difficulté, le ministre français de la Défense nationale,
René Pleven, propose en octobre 1950 de transposer dans le domaine militaire la
philosophie du plan Schuman. Il s’agit de créer une armée commune par
l’intégration d’unités des six armées européennes concernées. Cela permettrait
d’avoir des soldats allemands et d’accroître les effectifs. Mais il n’y aurait pas
d’armée allemande… Les négociations pour l’armée européenne sont longues et
modifient le projet initial, puisque l’intégration des forces militaires doit se
réaliser au niveau de la division. Le traité instituant la Communauté européenne
de Défense (CED) n’est signé que le 27 mai 1952. Mais elle n’entrera pas en
vigueur en raison des réticences françaises. Pour les gaullistes, les communistes
et une partie de la gauche, la CED a le tort de constituer un embryon d’armée
allemande, de signifier la fin d’une force nationale autonome et enfin de
soumettre l’armée européenne au commandement américain de l’OTAN. C’est
l’objet d’un débat permanent dans l’opinion française et entre les alliés. Les
Américains font pression sur les gouvernements français successifs pour qu’ils
honorent le traité de la CED ratifié au demeurant par les Pays-Bas, la Belgique et
l’Allemagne. Les gouvernements français mettent en avant des « préalables » à
obtenir avant la ratification ou essaient de négocier des « protocoles
additionnels ». Le secrétaire au Département d’État, J. Foster Dulles, déclare en
décembre 1953 que si la France ne ratifiait pas le traité de la CED, il y aurait une
révision déchirante de la politique américaine en Europe. En août 1954, le
nouveau président du Conseil, Pierre Mendès France, propose aux cinq
partenaires de la France divers aménagements de nature à atténuer le caractère
supranational d’un traité pourtant proposé et rédigé par des Français. Face au
refus des autres États, l’Assemblée nationale française s’oppose définitivement à
la ratification du traité de la CED, par le vote d’une simple question préalable, le
30 août 1954.
Les responsables de la politique étrangère française

Les ministres des Présidents de la


Affaires étrangères République
10 sept.44-16 déc. 46 : Georges Bidault
Vincent Auriol janv. 1947-
16 déc. 46-22 janv. 47 : Léon Blum
déc. 1953
22 janv. 47-25 juil. 48 : Georges Bidault
26 juil. 48-8 janv. 53 : Robert Schuman
René Coty déc. 1953-janv.
8 janv. 53-19 juin 54 : Georges Bidault
1959
P. Mendès
19 juin 54-20 janv. 55 :
France
20janv. 55-23 fév. 55 : Edgar Faure

23 fév. 55-1er fév. 56 : Antoine Pinay


Charles de Gaulle janv.
1er fév. 56-14 mai 58 : Christian Pineau
1959-avril 1969

14 mai 58-1er juin 58 : René Pleven


Maurice Couve
1er juin 58-31 mai 68 :
de Murville
31 mai 68-22 juin 69 : Michel Debré
Maurice Georges Pompidou juin
22 juin 69-15 mars 73 :
Schumann 1969-avril 1974
André
15 mars 73-5 avril 73 :
Bettencourt
5 avril 73-28 mai 74 : Michel Jobert
Jean Valéry Giscard d’Estaing
28 mai 74-27 août 76 :
Sauvagnargues mai 1974-mai 1981
Louis de
27 août 76-29 nov. 78 :
Guiringaud
Jean François-
29 nov. 78-22 mai 81 :
Poncet
Claude François Mitterrand mai
22 mai 81-déc. 84 :
Cheysson 1981-mai 1995
7 déc. 84-20 mars 86 : Roland Dumas
20 mars 86-12 mai 88 : J.-B. Raimond
12 mai 88-29 mars 93 : Roland Dumas
30 mars 93-17 mai 95 : Alain Juppé
Hervé de Jacques Chirac mai 1995-
17 mai 95-2 juin 97 :
Charette mai 2007
2 juin 97-5 mai 2002 : Hubert Védrine
5 mai 2002-30 mars
D. de Villepin
2004 :
30 mars 2004-2 juin
Michel Barnier
2005 :
2 juin 2005-18 mai Philippe
2007 : Douste-Blazy
18 mai 2007-14 nov. Bernard Nicolas Sarkozy mai 2007-
2010 : Kouchner mai 2012
14 nov. 2010-27 fév. Michèle Alliot-
2011 : Marie
27 février 2011-16 mai
2012 : Alain Juppé

16 mai 2012-10 février François Hollande mai


Laurent Fabius
2016 : 2012-mai 2017
11 fév. 2016-17 mai Jean-Marc
2017 : Ayrault
Depuis le 17 mai Jean-Yves Le Emmanuel Macron depuis
2017 : Drian mai 2017

La solution de rechange est trouvée dans les deux mois qui suivent. Le
ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden, a l’idée de redonner
vie à l’Union occidentale et d’y faire admettre l’Allemagne et l’Italie. Ainsi sont
assurés à la fois un certain contrôle européen sur la future armée allemande et la
participation de la Grande-Bretagne au dispositif militaire ouest-européen. Par
les accords de Paris (23 octobre 1954), l’Union occidentale devient l’Union de
l’Europe occidentale (UEO) qui accueille l’Allemagne et l’Italie ; l’Allemagne
recouvre sa totale souveraineté et en particulier le droit de réarmer. Cette
reconstitution d’une force militaire allemande est toutefois assortie de
limitations : l’Allemagne doit accepter de ne pas fabriquer d’armes atomiques,
biologiques et chimiques, d’engins à longue portée, de navires de guerre de plus
de 3 000 tonnes, d’avions de bombardement stratégique. Les Occidentaux
abandonnent leur droit d’intervention en Allemagne et déclarent vouloir associer
celle-ci sur un pied d’égalité « aux efforts des peuples libres pour la paix et la
sécurité ». En mai 1955, l’Allemagne devient le quinzième membre de
l’OTAN. Et la Bundeswehr se constitue à partir de novembre 1955.
On assiste en outre à un rapprochement temporaire de la Yougoslavie avec
l’Occident, par l’intermédiaire du Traité d’amitié et de coopération signé à
Ankara (28 février 1953) entre la Grèce, la Turquie et la Yougoslavie, et du traité
de Bled (9 août 1954), qui est un accord de défense. Du coup, le contentieux de
Trieste est réglé par les accords de Londres (5 octobre 1954) qui prévoient
l’évacuation des troupes anglaises et américaines, l’établissement d’une
administration italienne et le maintien du port franc à Trieste. Mais le pacte
balkanique perd toute cohésion à la suite du rapprochement soviéto-yougoslave
de 1956 et du conflit entre la Grèce et la Turquie à propos de Chypre.

Le camp oriental et les premiers signes de dégel Est-


Ouest
La cohérence du bloc oriental se manifeste par l’embrigadement idéologique,
dont le Kominform est le chef d’orchestre.
Il dénonce l’impérialisme américain, fauteur de guerre, il monte en épingle le
modèle soviétique, encense le génial Staline et vitupère le fourbe Tito. Les
opposants sont partout pourchassés en Europe de l’Est. Non seulement la foi et
les ecclésiastiques sont persécutés, mais tout déviationnisme est proscrit, par le
biais de purges et de procès qui écartent du pouvoir les dirigeants trop
« nationaux », Gomulka en Pologne, Rajk en Hongrie (1949) et Slansky en
Tchécoslovaquie (1952). Jouissant de l’audience de nombreux intellectuels et
artistes, les partis communistes d’Europe occidentale sont amenés à participer à
la guerre idéologique et à dénoncer l’ingérence des États-Unis dans les affaires
européennes.
Sur le plan économique, l’accent est mis sur l’industrie lourde et la
collectivisation des terres. En réplique à la constitution de l’OECE, les États
d’Europe orientale (Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie,
Union soviétique, suivies par l’Albanie et la République démocratique
Allemande) se regroupent le 25 janvier 1949 au sein du Conseil d’assistance
économique mutuelle (CAEM), ou COMECON, qui facilite leurs relations
commerciales, en partie au profit de l’Union soviétique.
Sur le plan militaire, l’Union soviétique a signé avec les démocraties
populaires et avec la Chine populaire des traités d’assistance mutuelle bilatéraux.
Isolé du monde occidental, le bloc oriental s’aligne sur le « Grand Frère ». À la
suite de l’entrée de l’Allemagne occidentale dans l’OTAN, il crée le 14 mai 1955
le pacte de Varsovie, quasiment calqué sur l’OTAN. Cette alliance regroupe,
sous un commandement soviétique, toutes les forces armées des pays d’Europe
de l’Est, sauf la Yougoslavie, qui avaient auparavant contracté des alliances
bilatérales.
La mort de Staline (mars 1953) ne met pas seulement fin, sur le plan politique,
à un quart de siècle de dictature personnelle en Union soviétique. C’est en effet
une direction collective qui est mise en place, avec Malenkov comme chef du
gouvernement et Nikita Khrouchtchev, comme Premier secrétaire du Parti
communiste. Elle inaugure une période de « dégel », terme repris d’un roman
d’Ilya Ehrenbourg qui a pressenti le relatif courant de libéralisation s’amorçant
en Union soviétique. Dégel intérieur, avec une amnistie, des diminutions de
peine et le début d’une déstalinisation qui provoque du même coup une grave
agitation : émeutes en Tchécoslovaquie (juin 1953), véritable révolte à Berlin-Est
(16 et 17 juin 1953). Partout, dans les démocraties populaires, on assiste au
dédoublement des fonctions de président du Conseil des ministres et de Premier
secrétaire du Parti. En Union soviétique, l’apparente politique de détente
s’accentue avec le remplacement à la tête du gouvernement de Malenkov par le
maréchal Boulganine (février 1955).
Le dégel de l’URSS en politique étrangère. Les signes de bonne volonté se
multiplient. Le 20 juillet 1953, les relations diplomatiques avec Israël, rompues
cinq mois plus tôt, sont rétablies. Le 27 juillet est signée la convention
d’armistice en Corée. L’Union soviétique accepte la réunion proposée par
Churchill d’une conférence des quatre ministres des Affaires étrangères à Berlin
(du 23 janvier au 18 février 1954) qui n’aboutit pas. Le 31 mars 1954, l’Union
soviétique propose la conclusion d’un pacte européen de sécurité collective. Elle
apporte une contribution à la conférence de Genève sur l’Indochine (26 avril-
21 juillet 1954). Le 11 octobre 1954, les forces soviétiques évacuent Port Arthur.
Le 26 janvier 1955, Moscou met fin à l’état de guerre avec l’Allemagne.
Au printemps 1955, l’URSS promet de retirer toutes ses troupes d’occupation
de l’Autriche, à la condition que ce pays reste neutre. Désormais, un traité de
paix est possible. Le 15 mai 1955, les quatre grandes puissances signent à
Vienne le traité d’État qui met fin à l’occupation de l’Autriche qui s’engage à
rester neutre et à refuser toute union avec l’Allemagne. L’Autriche peut être
membre de l’ONU et adhérer aux organisations non militaires. À la suite du
traité d’État, l’esprit de la détente permet la tenue à Genève d’une conférence au
sommet (18-23 juillet 1955) qui réunit le président Eisenhower, le maréchal
Boulganine accompagné de Khrouchtchev, le Premier ministre britannique Eden,
et le président du Conseil français, Edgar Faure. Les résultats en sont maigres et
le désaccord est total sur l’Allemagne, mais « l’esprit de Genève » laisse espérer
que la détente remplacera désormais la guerre froide. De fait, les ouvertures
soviétiques à la République fédérale allemande se concrétisent par le voyage du
chancelier Adenauer à Moscou (9-13 septembre 1955) et l’établissement de
relations diplomatiques entre l’URSS et la RFA.
Le problème allemand n’en reste pas moins le principal pôle de tension entre
l’Est et l’Ouest. L’URSS réagit avec vigueur à l’éventualité de la création d’une
Communauté européenne de Défense, qui comprendrait des unités militaires
allemandes, et à l’élaboration de l’Union de l’Europe occidentale consécutive à
l’échec de la CED. Elle multiplie les appels au désarmement et à la sécurité de
l’Europe et convoque à Moscou une conférence (29 novembre-2 décembre 1954)
à laquelle seules assistent les démocraties populaires. Les Soviétiques répondent
à l’intégration de l’Allemagne de l’Ouest dans l’OTAN par la création du pacte
de Varsovie, le 14 mai 1955. Regroupant autour de l’URSS sept démocraties
populaires (Pologne, Tchécoslovaquie, Allemagne orientale, Roumanie,
Bulgarie, Albanie, Hongrie), le pacte de Varsovie est un traité d’amitié, de
coopération et d’assistance mutuelle qui comporte un commandement militaire
unique confié à un maréchal soviétique. Il confère au bloc oriental une structure
solide et assume désormais un rôle de gardien du bloc.
La conférence au sommet des 18-23 juillet 1955 et la conférence des ministres
des Affaires étrangères réunissant Dulles, MacMillan, Molotov et Pinay
(27 octobre-16 novembre 1955) butent sur le problème allemand. Molotov
récuse toute réunification de l’Allemagne si ce n’est par l’absorption de la RFA
dans la RDA. Le dialogue Est-Ouest semble bloqué. D’ailleurs, le 20 septembre
1955, l’URSS reconnaît la pleine souveraineté de la République Démocratique
Allemande.
La relative libéralisation permet un rapprochement de l’Union soviétique avec
la Yougoslavie. Depuis la rupture en juin 1948 et malgré l’isolement forcé de la
Yougoslavie, traitée comme un pays schismatique et coupée du camp socialiste,
Tito avait réussi à maintenir, à la grande fureur de Staline, le cap d’un pays
indépendant et attaché au socialisme, sans toutefois rejoindre le camp occidental.
En se rendant à Belgrade avec Mikoyan et Boulganine (26 mai-3 juin 1955),
Khrouchtchev fait un geste de réconciliation. Il reconnaît la diversité des voies
conduisant au socialisme. Dans le même temps, la compétition Est-Ouest se
transporte hors d’Europe, où l’Union soviétique exploite la volonté
d’émancipation coloniale qui se répand dans le Tiers Monde.

La première phase de décolonisation


(1945-1955)
Les facteurs propres à la décolonisation
De 1945 à 1962, la décolonisation s’est faite en deux étapes : une première
dans l’immédiate après-guerre intéresse le Proche et le Moyen-Orient et l’Asie
du Sud-Est ; une seconde, qui commence en 1955, concerne essentiellement
l’Afrique du Nord et l’Afrique noire. Le tournant est l’année 1955, marquée par
la conférence de Bandoeng qui, dans l’unanimité, décide de hâter et de
généraliser la décolonisation et par la décision des États-Unis et de l’URSS de ne
plus limiter l’admission de nouveaux membres aux Nations unies, décision
favorable à la libération des peuples colonisés.
La Seconde Guerre mondiale a profondément transformé les rapports entre les
métropoles européennes et leurs colonies. Elle a démontré la fragilité des
empires minés par les ferments nationalistes semés pendant le conflit. Elle fait
surgir deux grandes puissances, États-Unis et URSS, qui sont chacune à leur
façon anticolonialistes.
Par idéologie, l’URSS est favorable à la décolonisation qui va aboutir à
affaiblir les pays occidentaux. Elle la prône activement à partir de 1956. En
principe, les États-Unis soutiennent le combat des peuples colonisés pour des
raisons sentimentales et historiques. Ils accordent d’ailleurs l’indépendance aux
îles Philippines en 1946, mais ils ne prennent pas de position officielle afin de ne
pas embarrasser leurs alliés.

L’attitude des puissances coloniales


Le Royaume-Uni, dirigé par un gouvernement travailliste, a pratiqué
volontairement une décolonisation progressive ; les Pays-Bas s’y sont résignés.
Le cas de la France est tout à fait différent. Affaiblie par la guerre, elle
considère que son empire est le moyen de reconquérir une image de grande
puissance, sans opter franchement pour un statut d’association ou d’assimilation.
La conférence de Brazzaville, réunie par le général de Gaulle en 1944, n’ouvre
pas la voie à l’indépendance des colonies françaises, mais à plus de modernisme
et de libéralisme. La même idée préside à la mise en place de l’Union française
prévue dans la Constitution de la IVe République. C’est le cadre dans lequel les
territoires pourront évoluer soit vers l’assimilation soit vers l’autonomie. Après
1958, la France s’engage dans la décolonisation. La Belgique, après avoir espéré
y échapper, suit.
Le sort des colonies italiennes n’avait pas été réglé par le traité de paix avec
l’Italie, qui entre en vigueur en septembre 1947. Mission en avait donc été
donnée aux Nations unies. Un an plus tard, il n’y a toujours pas d’accord. Au
printemps 1949, un compromis est mis au point par Ernest Bevin, ministre
anglais des Affaires étrangères, et son homologue italien, le comte Sforza. Il
prévoit l’accession de la Libye à l’indépendance, après un régime de tutelle
partagée entre l’Italie, la France et l’Angleterre. Il confie la tutelle de la Somalie
à l’Italie ; enfin il partage l’Érythrée entre l’Éthiopie et le Soudan. Mais le
compromis Sforza-Bevin est rejeté par l’Assemblée des Nations unies en juin
1949, qui décide finalement de l’indépendance de la Libye avant 1952 et de celle
de la Somalie après dix ans de tutelle italienne. Quant à l’Érythrée, elle serait
fédérée à l’Éthiopie. La Libye accède à l’indépendance le 1er janvier 1951 et se
choisit un régime monarchique, les États-Unis et surtout la Grande-Bretagne
obtiennent d’y conserver leurs bases.

Le cas particulier de l’Amérique latine


En Amérique, la guerre contribue à renforcer les liens entre les Républiques
américaines, qui apportent plus ou moins leur contribution à la lutte contre les
puissances de l’Axe, à l’exception de l’Argentine. À la conférence
interaméricaine de Mexico (février-mars 1945) les États américains signent
l’Acte de Chapultepec qui met en place un système de sécurité collective en
Amérique. À la conférence de Rio de Janeiro (août-septembre 1947), ils signent
le pacte de Rio, qui est un traité interaméricain d’assistance réciproque.
L’Union interaméricaine est renforcée par une charte de l’Organisation des
États américains (OEA), signée le 30 avril 1948, qui groupe les vingt
républiques américaines. Toutefois l’après-guerre amène un refroidissement
entre les États-Unis et les pays latino-américains qui réclament l’évacuation des
bases militaires installées sur leur territoire et souhaitent bénéficier d’un
programme d’aide économique semblable au plan Marshall. L’arrivée au pouvoir
en Argentine d’un régime militaire en 1944 et l’élection en février 1946 du
colonel Peron à la présidence de la République (1946-1955) aboutissent à
instaurer un régime inspiré de l’exemple fasciste et caractérisé par un populisme
social aux accents nationalistes et anti-impérialistes. Du coup, les relations se
tendent entre les États-Unis et l’Argentine.
Les républiques d’Amérique latine remettent aussi en question les possessions
européennes (britannique, hollandaise, française). C’est le cas des îles Falkland
sous domination britannique, revendiquées par l’Argentine, du Honduras
britannique, convoité par le Guatemala, et des départements français d’outre-mer
(Martinique, Guadeloupe, Guyane). Des troubles secouent les pays d’Amérique
latine où des nationalistes luttent pour l’indépendance économique de leurs pays
et où des coups d’État éclatent, comme en mai 1954 au Paraguay (celui du
général Stroessner) et des révolutions, comme au Guatemala en juin 1954.

La décolonisation au Proche et au Moyen-Orient


Au Proche-Orient, les pays recouvrent peu à peu leur entière indépendance
alors que la création de l’État d’Israël, en 1948, et l’exploitation des richesses
pétrolières provoquent déjà des crises sérieuses avec l’Occident.
La fin des mandats. Au Liban et en Syrie, la contestation des mandats confiés
à la France par la SDN à la suite du démantèlement de l’Empire ottoman et les
manigances des Anglais qui dominent la région contraignent les Français à
stopper toute velléité de mainmise sur ces territoires et à promettre
l’indépendance accordée au milieu de troubles très violents en mai 1945. Alors
que l’armée française commence à riposter, la Grande-Bretagne lance un
ultimatum à la France pour l’obliger à céder. Au mois d’août 1945,
l’indépendance de la Syrie et du Liban est acquise, mais ce n’est ni de plein gré,
ni avec enthousiasme. La pression des Anglais a été déterminante. De son côté,
le Royaume-Uni a accordé successivement l’indépendance à l’Irak en 1930, à
l’Égypte en 1936 (sous réserve de quelques positions au Caire, à Alexandrie et
sur le canal de Suez) et à la Transjordanie en 1946 où la seule force armée
valable est la Légion arabe dirigée par un officier britannique, Glubb Pacha.
La création de l’État d’lsraël, est cependant à l’origine du problème essentiel.
Né de la convergence d’une conviction millénaire – le retour à la Terre promise –
et des idées de Theodor Herzl (1860-1904), le sionisme (retour à Sion =
Jérusalem) amène les Juifs dispersés dans le monde entier à rejoindre ceux qui
étaient demeurés en Palestine. La puissance de tutelle, la Grande-Bretagne, après
avoir patronné l’idée d’un Foyer national juif par la déclaration Balfour (1917),
est revenue à une politique proarabe, consistant à stopper l’émigration et à
fractionner le territoire qui resterait sous influence anglaise, mais la Seconde
Guerre mondiale joue un rôle d’accélérateur : la révélation du génocide renforce
dans l’opinion publique la cause du sionisme et accélère l’arrivée des Juifs en
Palestine, qui sont 553 000 en 1945 contre 1 240 050 Arabes. Un climat de
guérilla se développe entretenu par les organisations juives contre les Anglais
impatients de se débarrasser du fardeau. Aussi la question palestinienne est-elle
soumise en 1947 à une commission d’enquête de l’Organisation des Nations
unies qui recommande de constituer un État juif, un État arabe et
d’internationaliser Jérusalem selon un plan de partage, accepté par les Juifs, mais
rejeté par les Arabes.
Sans attendre la réalisation du plan, la Grande-Bretagne décide de mettre fin à
son mandat en mai 1948. Dès le 14 mai, les Juifs proclament l’État d’Israël,
immédiatement reconnu par les États-Unis et l’Union soviétique. Aussitôt les
armées arabes pénètrent en Palestine. Les opérations militaires (mai 1948-janvier
1949) tournent à l’avantage des Israéliens avec lesquels les Arabes concluent des
armistices. Les accords de cessez-le-feu mettent un terme à la lutte armée, non à
l’état de guerre. C’est le statu quo par rapport au plan de 1947, avec un tracé de
frontières plus avantageux pour l’État d’Israël. Mais ces frontières ne sont que
des frontières de fait. Jérusalem est partagée entre les Israéliens et les
Transjordaniens, qui annexent la rive droite du Jourdain et constituent ainsi la
Jordanie en 1950. L’Égypte annexe la bande de Gaza. En mai 1949, Israël est
admis à l’ONU. La Ligue arabe refuse de reconnaître le fait accompli et conclut
un pacte de défense entre pays arabes en avril 1950. Le problème de l’existence
de l’État d’Israël se complique du problème des réfugiés arabes de Palestine qui
ont fui la guerre et peuplent les camps dans des pays limitrophes. Dès cette
époque se trouvent réunies les conditions d’un problème insoluble, aux
rebondissements dramatiques.
L’instabilité politique. Face au nouvel homme fort, le roi Abdallah de
Jordanie, la Syrie connaît une grande instabilité politique et semble hésiter entre
une orientation pro-occidentale et une tentation neutraliste. L’assassinat du roi
Abdallah le 20 juillet 1951 met fin au rêve de constituer une « Grande Syrie »
autour de la dynastie hachémite. Afin d’apaiser les conflits du Proche-Orient, les
États-Unis, la France et la Grande-Bretagne adoptent une position commune en
mai 1950. Par une déclaration tripartite, ils décident de restreindre les ventes
d’armes aux seuls pays qui s’engageraient à ne commettre aucune agression, et
surtout ils garantissent le statu quo territorial.
L’enjeu pétrolier. Les rivalités, dues aux riches gisements de pétrole du
Moyen-Orient, s’ajoutent aux problèmes politiques. Les États-Unis, par
compagnies privées interposées, tentent de s’assurer une part de la production
pétrolière de la région. Ils se heurtent aux intérêts britanniques. Les compagnies
pétrolières, l’Irak Petroleum Company, l’Anglo Iranian Company, le Kuwait Oil
Company et l’Aramco (en Arabie saoudite), sont confrontées aux nationalismes,
à l’occasion de la construction d’oléoducs destinés à acheminer le pétrole vers la
Méditerranée ou de la négociation de conventions. Leurs profits sont
considérables, puisqu’en 1950 l’Iran ne touche que 9 % de royalties de l’Anglo
Iranian Oil Company. Or la situation est explosive dans le pays et le Premier
ministre Mossadegh engage le combat. En mars 1951, sous la pression des
milieux nationalistes, menés par Mossadegh, le parlement iranien décide de
nationaliser les pétroles et en particulier les biens de l’Anglo Iranian Company.
Cette crise tourne à l’épreuve de force anglo-iranienne et à un conflit interne
grave : Mossadegh est finalement arrêté le 24 août 1953. Les intérêts anglais et
américains retrouvent leur assise dans un régime autoritaire sous la direction du
Shah. Mais cette première bataille économique préfigure la crise de Suez.
Le conflit anglo-égyptien. L’Égypte connaît une poussée de fièvre. Les
Anglais prennent en juin 1948 l’initiative de favoriser l’accession à
l’indépendance du Soudan, ce qui a pour effet d’y éliminer l’influence
égyptienne. Par réaction, en octobre 1951, le gouvernement de Nahas Pacha
décide de demander au Parlement l’abrogation du traité anglo-égyptien de 1936
(qui devait rester en vigueur jusqu’en 1956) et la proclamation du roi Farouk,
« roi d’Égypte et du Soudan ». L’Angleterre s’y oppose avec vigueur et envoie
d’importants renforts dans la zone du canal, manifestant ainsi sa volonté de s’y
maintenir. Les États occidentaux proposent à l’Égypte d’assurer la défense du
canal par un organisme international commun auquel elle adhérerait. À la suite
d’émeutes anti-britanniques au Caire en décembre 1951 et janvier 1952, la
tension anglo-égyptienne est de plus en plus vive jusqu’à la décision du roi
Farouk de remplacer Nahas Pacha par un Premier ministre plus conciliant
(janvier 1952). Après le coup d’État d’un groupe d’officiers sous la direction du
général Neguib, le roi Farouk abdique (28 juillet 1952), la monarchie est abolie
et le général Neguib devient président jusqu’à son limogeage et son
remplacement par le colonel Nasser (printemps 1954). Le grand dessein de celui-
ci est l’union des peuples arabes. Il réussit à signer avec l’Angleterre un traité
définitif (19 octobre 1954) assurant l’évacuation des troupes britanniques. Il
adopte un neutralisme anti-occidental et annonce sa volonté d’anéantir l’État
d’Israël.
Face à tous ces remous, la Grande-Bretagne soutient l’initiative de l’Irak et de
la Turquie de conclure un traité « pour assurer la stabilité et la sécurité au
Moyen-Orient » (24 février 1955). Au cours de la même année, le Pakistan
(23 septembre) et l’Iran (3 novembre 1955) adhèrent au pacte de Bagdad. La
Jordanie est l’objet de vives pressions pour s’y associer. L’Égypte de Nasser et
l’Union soviétique protestent vivement contre le Pacte de Bagdad, que les États-
Unis considèrent comme l’une des clés de leur système de défense.

La décolonisation en Asie
L’émancipation de l’Asie du Sud-Est est en partie une conséquence de la
défaite japonaise. En 1945, seule la Thaïlande était indépendante. En quelques
années, toutes les colonies, à l’exception des possessions portugaises de Goa et
de Timor, deviennent souveraines. En 1957, dix nouveaux États sont nés. Cette
émancipation provient du sentiment nationaliste et anti-européen, des promesses
faites pendant la guerre par les occupants japonais comme par les puissances
européennes, et des encouragements américains. La décolonisation de l’Asie du
Sud-Est se fait dans la violence et n’aboutit pas à une stabilité totale.

L’Inde avait depuis longtemps un mouvement nationaliste très organisé, le
parti du Congrès créé en 1886. Pendant la guerre, alors que l’expansion
japonaise menace l’Inde, le chef du parti du Congrès, Nehru, demande
l’indépendance immédiate et souhaite la participation de l’armée indienne à la
lutte contre le Japon. À la fin de la guerre, le nouveau Premier ministre
travailliste, Attlee, est très favorable à l’octroi de l’indépendance, mais la
décolonisation est compliquée par le fait que l’Inde est une mosaïque de races et
de religions d’où émergent un groupe hindou et un groupe musulman. Le parti
du Congrès souhaite le maintien de l’unité indienne. Regroupés dans la « Ligue
musulmane », les musulmans ne veulent pas se retrouver minorité religieuse et
politique dans une Inde dominée par le parti du Congrès et ils réclament la
création d’un Pakistan indépendant. Les incidents deviennent de plus en plus
violents en août 1946 et dégénèrent en une véritable guerre civile. Confrontés à
une impasse, les Anglais décident en février 1947 d’évacuer l’Inde.
L’émancipation de l’Asie

Source : Histoire contemporaine depuis 1945, R. Aron, Larousse.


Lord Mountbatten, vice-roi des Indes, est chargé de la mission d’acheminer le
pays à l’indépendance (août 1947), en y favorisant la partition : d’un coté, l’Inde,
État laïque, de l’autre, le Pakistan, État religieux musulman, formé du Pakistan
occidental, le Pendjab, et du Pakistan oriental, partie est du Bengale. Les deux
États indépendants s’associent au Commonwealth.
L’Inde réclame aussitôt la rétrocession des enclaves étrangères, portugaise
(Goa) et françaises (Pondichéry, Yanaon, Karikal, Mahé et Chandernagor). Le
Portugal refuse. La France attend 1954 pour céder ses comptoirs à l’Inde. Les
Pakistanais réclament le contrôle du territoire frontalier du Cachemire attribué à
l’Inde. Une guerre en 1947-1948 aboutit à une ligne de démarcation, théâtre de
futurs conflits territoriaux. Quant au Tibet, à l’autonomie duquel tenait l’Inde, la
Chine populaire en prend le contrôle total en 1950.
Occupée par les Japonais pendant la guerre, la Birmanie obtient du Royaume-
Uni son indépendance le 4 janvier 1948 et refuse d’entrer dans le
Commonwealth. Le nouvel État est en proie à la guerre civile menée à la fois par
les communistes et par les populations Karen qui réclament leur autonomie. Très
ancienne colonie espagnole, attribuée en 1898 aux États-Unis à la suite de la
guerre hispano-américaine, et occupées par les Japonais pendant la Seconde
Guerre mondiale, les Philippines deviennent indépendantes le 4 juillet 1946 et
accordent des concessions économiques et des bases aériennes et navales aux
États-Unis pour une durée de 99 ans.
Pour l’Indonésie, la Seconde Guerre mondiale joue un rôle décisif. Le parti
nationaliste indonésien du Docteur Soekarno n’hésite pas à collaborer avec les
Japonais qui lui accordent l’indépendance.

Le Commonwealth
C’est l’ensemble des États et territoires qui sont issus de l’Empire
britannique et ont gardé entre eux des liens plus moraux que juridiques.
Le terme apparaît pour la première fois en 1921 dans le traité de
Londres qui reconnaît l’existence d’un nouveau dominion, l’État libre
d’Irlande, qui s’ajoute aux autres dominions (territoires jugés assez
évolués pour bénéficier de la souveraineté interne sous la dépendance du
souverain britannique), le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et
l’Union sud-africaine.
En 1931, le statut de Westminster substitue à l’Empire une
communauté de nations britanniques (British Commonwealth of Nations)
liés par un serment d’allégeance à la Couronne britannique et par leur
libre volonté d’association. En 1932, les accords d’Ottawa établissent le
principe d’une « préférence impériale ». La décolonisation oblige à
reconsidérer les définitions antérieures. Tous les territoires qui se
trouvaient sous juridiction britannique n’ont pas rejoint le
Commonwealth. En 1949, le Commonwealth est défini comme un
ensemble multi-ethnique et multilinguistique, dont le souverain
britannique est le chef. Des conférences périodiques de chefs d’État ou
de gouvernement assurent un minimum de solidarité, que renforce
l’institution à Londres d’un secrétariat pour le Commonwealth.

Malgré les départs de la Birmanie et de l’Irlande (1948), du Soudan
(1956), de la Somalie, du Koweit, de l’Afrique du Sud (1961), de la
Rhodésie (1965), d’Aden (1967) et du Pakistan occidental (1972), le
Commonwealth compte en 1990 48 membres.

États membres (par ordre de date d’accès à leur indépendance)


Royaume-Uni Botswana : 30/09/1966
Canada : 01/07/1867 Lesotho : 04/10/1966
Australie : 01/01/1901 Barbades : 30/11/1966
Nouvelle-Zélande :
Nauru : 31/01/1968
26/09/1907
Inde : 15/08/1947 Maurice : 12/03/1968
Sri Lanka : 04/02/1948 Swaziland : 06/09/1968
Ghana : 06/03/1957 Tonga : 04/06/1970
Malaisie : 31/08/1957 Bangladesh : 16/12/1971
Chypre : 16/08/1960 Bahamas : 10/07/1973
Nigeria : 01/10/1960 Grenade : 07/02/1974
Papouasie-Nouvelle-Guinée :
Sierra Leone : 27/04/1961
16/09/1975
Tanzanie : 09/12/1961 Seychelles : 29/06/1976
Samoa occidentale :
Îles Salomon : 07/07/1978
01/01/1962
Jamaïque : 06/08/1962 Tuvalu : 01/10/1978
Trinidad et Tobago : 31/08/1962 Dominique : 03/11/1978
Ouganda : 09/10/1962 Sainte-Lucie : 22/02/1979
Kenya : 12/12/1963 Kiribati : 12/07/1979
Saint-Vincent et Grenadines :
Malawi : 06/07/1964
27/10/1979
Malte : 21/09/1964 Zimbabwe : 18/04/1980
Zambie : 24/10/1964 Vanuatu : 30/07/1980
Gambie : 18/02/1965 Belize : 21/09/1981
Maldives : 26/07/1965 Antigua et Barbuda : 01/11/1981
Saint-Christophe et Nevis :
Singapour : 09/08/1965
19/09/1983
Guyana : 26/05/1966 Brunei : 01/01/1984

La reprise en main par les Hollandais est difficile. Ils créent en 1947 une
Fédération d’Indonésie, comprenant le territoire de Java, dirigé par des
Indonésiens, les autres territoires étant dominés par les Hollandais. La rupture
survient en 1948 après de nombreux incidents et l’échec de l’insurrection
communiste à Java. La Haye croit alors le moment venu de reprendre le contrôle
du pays, mais après avoir engagé le combat, les Hollandais – sur la pression des
Américains, des Anglais et des Nations unies – doivent accepter l’indépendance
totale de l’Indonésie. Le 27 décembre 1949, La Haye abandonne toute
souveraineté sur ce qui étaient les Indes néerlandaises à l’exception de la partie
ouest de la Nouvelle-Guinée, revendiquée par les Indonésiens et cédée en 1962
par les Hollandais.
En Indochine, aussi, l’occupation japonaise a été décisive. Le 9 mars 1945 les
Japonais liquident en effet les restes de l’administration française. Le 11 mars
1945, l’indépendance du Viêt-nam est proclamée et aboutit à la création d’un
gouvernement de coalition dirigé par Hô Chi Minh qui proclame la République.
L’empereur Bao Dai reconnaît cette République, mais préfère quitter le territoire.
Dès la fin de la guerre, le général de Gaulle décide de constituer une force
expéditionnaire, confiée au général Leclerc, pour reprendre pied en Indochine,
évacuée par les Japonais et occupée au nord par les Chinois, au sud par les
Anglais. Les difficiles négociations entre Français et Vietnamiens aboutissent le
6 mars 1946 à un accord permettant aux troupes françaises de réoccuper le
Tonkin. En contrepartie, la France reconnaît la république du Viêt-nam qui
devrait comprendre les trois régions : le Tonkin au nord, l’Annam au centre, la
Cochinchine au sud. La Fédération des États indochinois, comprenant le
Viêtnam, le Cambodge et le Laos, serait associée à l’Union française. Mais la
mise en œuvre de cet accord est difficile. L’amiral Thierry d’Argenlieu, nommé
haut-commissaire en Indochine, érige la Cochinchine en République
indépendante sous la tutelle française. Cependant, en septembre 1946, Hô Chi
Minh et le gouvernement français signent les accords de Fontainebleau. Sur
place, en Indochine, la situation s’aggrave brusquement après des incidents à
Haiphong et le bombardement de la ville par la marine française. Le
19 décembre 1946, une guerre commence, qui va durer près de huit ans ; la
France constate qu’elle ne peut pas imposer le retour pur et simple à la situation
d’avant-guerre, si bien que par les accords de la baie d’Along elle met en place
en juin 1948 un État vietnamien, avec à sa tête l’empereur Bao Dai, et auquel
elle promet l’indépendance totale.
À partir du déclenchement du conflit de Corée, la guerre d’Indochine devient
un autre front de la guerre idéologique entre l’Ouest et l’Est. En janvier 1950,
Hô Chi Minh obtient la reconnaissance diplomatique de son gouvernement par
Moscou et Pékin, qui lui apporte une importante aide militaire. En octobre 1950,
les forces franco-vietnamiennes subissent un grave revers, ce qui prouve la
montée en puissance du Viêt-minh. De son côté, l’armée française, commandée
par le général de Lattre de Tassigny et puissamment aidée sur le plan matériel et
financier par les Américains, redresse un temps la situation.

Les guerres d’Indochine

– 9 mars : Coup de force japonais contre le protectorat français


1945
du Viêt-nam.
– 2 septembre : À Hanoï, Hô Chi Minh proclame l’indépendance
du Viêt-nam.
– 5 octobre : Le général Leclerc s’installe à Saigon.
– 6 mars : Accord Sainteny-Hô Chi Minh : la France reconnaît la
1946 République démocratique du Viêt-nam en échange de son retour
au Tonkin.
– juillet-septembre : Conférence de Fontainebleau.
– 24 novembre : Bombardement de Haiphong.
– 19 décembre : Soulèvement à Hanoi. Début de la guerre
d’Indochine.
– 5 juin : Déclaration de la baie d’Along : « La France reconnaît
1948
solennellement l’indépendance du Viêt-nam. »
1950 – novembre : Graves revers français au Tonkin.
– décembre : De Lattre haut-commissaire en Indochine.
1952 – 11 janvier : Mort du maréchal De Lattre.
1954 – 26 avril : Ouverture de la conférence de Genève.
– 7 mai : Chute de Diên Biên Phû.
– 20/21 juillet : Accords de Genève : indépendance et partition
provisoire du Viêt-nam. Fin de la guerre d’Indochine.
– 9 avril : Au Viêt-nam du Sud, le gouvernement Diêm ajourne
1956
la consultation électorale prévue sur la réunification du pays.
– 5 octobre : Le Viêt-nam du Nord se fixe l’objectif de la
1960
libération du Sud.
– 20 décembre : Création au Viêt-nam du Sud d’un Front de
libération national (FLN). Début de la guerre du Viêt-nam.
– 16 décembre : Le président Kennedy décide d’élever à quinze
1961
mille les effectifs militaires américains au Viêt-nam.
– 11 juin : À la suite d’incidents sanglants entre bouddhistes et
1963
forces de l’ordre, un bonze s’immole par le feu à Saigon.
– 1er novembre : Coup d’État à Saigon. Mort de Ngô Dinh
Diêm.
1964 – 2/5 août : Incident naval du golfe du Tonkin.
– 7 août : Le Congrès adopte une résolution permettant une
intervention américaine en Asie du Sud-Est.
– 7 février : Début des raids aériens américains contre le Nord-
1965 Viêt-nam.

– 8 juin : Début officiel de la participation des forces


américaines aux combats terrestres au Sud-Viêt-nam.
12/19 février : Coup d’État militaire à Saigon ; le général Thieu
devient chef de l’État, le général Ky, chef du gouvernement.
1966 – 30 août : Discours du général de Gaulle à Pnom Penh.
1967 – Importants bombardements américains.
1968 – février : Offensive du Têt.
– 31 mars : Le président Johnson annonce un arrêt partiel des
bombardements.
– mai : Rencontres à Paris entre délégués américains et nord-
vietnamiens.
– novembre : Arrêt total des bombardements.
1969 – janvier : Début de la conférence de Paris.
– 12 novembre : Manifestations aux États-Unis contre la guerre.
1970 – 29 avril : Intervention américaine au Cambodge.
1971 – 8 février : Intervention américaine au Laos.
– 26/31 décembre : Offensive américaine sur le Nord-Viêtnam.
– avril : Reprise des bombardements américains, contacts secrets
1972
à Paris.
– 30 décembre : Arrêt des bombardements et reprise des
négociations.
1973 – 27 janvier : Signature des accords de Paris.
– 29 mars : Départ des derniers militaires américains de l’armée
de terre.
1975 – 17 avril : Chute de Pnom Penh.
– 30 avril : Chute de Saigon ; fin de la guerre. Réunification du
Viêt-nam.
– décembre : Le Laos devient une République populaire.

Mais la position militaire franco-vietnamienne ne tarde pas à s’aggraver en


raison du renforcement du Viêt-Minh et de la décision du Haut Commandement
français d’organiser dans le Tonkin occidental, à Diên Biên Phû, un centre de
résistance que l’armée viêtminh attaque en mars 1954. Pendant les cinquante-six
jours de combat, l’intervention directe des États-Unis d’abord envisagée est
ensuite écartée.
Alors qu’une conférence se réunit à Genève pour discuter de la paix en Corée
(après l’armistice de Pan-Mun-Jon de 1953) et d’un armistice en Indochine,
survient la nouvelle de la chute de Diên Biên Phû, le 7 mai, qui accélère le
processus de paix. Les négociations piétinent à Genève à propos de la ligne
d’armistice entre le Sud et le Nord et sur la date des élections qui devaient
permettre la réunification du Viêt-nam. Finalement, un armistice est signé le
20 juillet 1954 qui divise l’Indochine en deux le long du 17e parallèle : le Viêt-
nam du Nord où dominent les communistes, le Viêt-nam du Sud où règnent les
nationalistes menés par Ngô Dinh Diêm et soutenus par les Américains, dont
l’influence se substitue à celle de la France. Les troupes françaises doivent
évacuer l’Indochine dans un délai de quelques mois et des élections être
organisées dans un délai de deux ans, pour envisager une réunification du Viêt-
nam. Après la Corée et l’Allemagne, un nouveau pays est divisé par une
frontière idéologique, le « rideau de bambou ». C’est aussi la source de
nouveaux conflits car les États-Unis sont décidés à soutenir Ngô Dinh Diêm, qui
élimine bientôt l’empereur Bao Dai à la faveur d’une consultation populaire.
Pour la France, c’est à la fois la fin du boulet indochinois et le terme mis à une
présence de près de trois quarts de siècle dans cette région du monde, car les
accords de Genève sanctionnent la victoire d’un mouvement révolutionnaire sur
une puissance européenne et ouvrent la voie à la décolonisation du second grand
empire colonial.
L’Indochine en temps de guerre
Enfin, à l’occasion de la conférence de Genève, la Chine apparaît comme une
puissance avec laquelle il faut compter en Asie. Les accords sino-soviétiques
(signés le 12 octobre 1954) et les bombardements des îles côtières de Formose
(septembre 1954) attestent du réveil chinois.
Sous la direction de Nehru, l’Inde s’efforce de jouer un rôle mondial et de
prendre la tête du neutralisme et de l’anti-colonialisme. Tout en restant dans le
Commonwealth, elle rejette l’aide militaire américaine le 1er mars 1954,
condamne formellement les pactes, l’OTASE et le pacte de Bagdad, et fidèle à la
doctrine de Gandhi, elle met son point d’honneur à ne pas employer la force.
Elle obtient la cession des cinq comptoirs français de l’Inde dont le rattachement
est opéré le 1er novembre 1954, mais elle se heurte au refus du Portugal de céder
Goa. L’active politique extérieure de l’Inde se manifeste par les nombreuses
rencontres entre Nehru et Chou en-Lai (juin 1954, novembre 1956) et surtout
celles entre Nehru et les dirigeants soviétiques, qui favorisent de tout leur poids
le « neutralisme » indien et l’axe neutraliste autour de Nehru, Tito et Nasser.
Même si la confrontation entre les deux blocs persiste, le rôle des nouveaux
États et leur volonté de dépasser la bipolarisation et la guerre froide amènent à
une autre conception des relations internationales. La confrontation continue,
mais la guerre froide fait progressivement place à la coexistence pacifique.
Chapitre 2

La coexistence pacifique (1955-1962)

Les années 1955-1956 ne sonnent pas la fin du monde bipolaire né au


lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elles ne sont pas non plus celles de
la fin de la guerre froide. Mais cette période intermédiaire, qui fait passer le
monde de la confrontation de deux blocs à la détente, est placée sous le signe de
la coexistence pacifique. Celle-ci est à la fois un nouveau mode de relations Est-
Ouest et une conséquence de « la naissance du Tiers Monde ». En effet, à la
première phase de décolonisation asiatique succède une seconde vague surtout
africaine. À Bandoeng, en 1955, en l’absence des grandes puissances, les États
récemment décolonisés proclament leur volonté d’indépendance et de
coexistence pacifique, et à Suez, en 1956, les deux grandes puissances coloniales
européennes subissent un revers diplomatique face à un État du Proche-Orient.
Le Tiers Monde proclame plus ou moins pacifiquement son intention de ne
plus être traité en objet de la politique internationale. Du coup, il complique et
enrichit le jeu des rapports de force Est-Ouest. La compétition économique, la
course aux armements et à l’espace se substituent peu à peu à la confrontation
idéologique. L’opposition idéologique rend impossible une véritable paix.
L’équilibre nucléaire rend improbable la guerre, selon la formule de Raymond
Aron : « Paix impossible, guerre improbable ». Entre les deux blocs aussi, la
coexistence pacifique triomphe, même si des crises violentes, comme celles qui
affectent un ancien pôle de tension – Berlin – et un nouveau – Cuba – ponctuent
la période. Même à l’intérieur des blocs, des lignes de rupture apparaissent,
surtout dans le bloc oriental où, à la suite de la déstalinisation, des crises
secouent la Pologne et la Hongrie et des fissures naissent dans l’alliance sino-
soviétique. Dans le bloc occidental, ce sont les pays européens qui, sortis de la
reconstruction, s’organisent peu à peu.
La deuxième phase de décolonisation
À la faveur des mouvements d’émancipation, naît un ensemble de pays situés
en Asie et en Afrique qui ont en commun d’être sous-développés et de connaître
une importante croissance démographique : c’est le « Tiers Monde » (expression
créée par Alfred Sauvy en 1952). Il prend conscience de son existence lors de la
conférence de Bandoeng en avril 1955. Il remporte une victoire diplomatique à
Suez. En l’espace de quatre ans, il devient multiple et transforme l’Organisation
des Nations unies.
La compétition Est-Ouest se transporte hors d’Europe, où l’Union soviétique
exploite la volonté d’émancipation coloniale qui se répand dans le Tiers Monde.
Certes, Khrouchtchev n’obtient pas que des succès : il essuie des revers au
Congo et dans d’autres pays africains. Mais c’est de son règne que datent
l’implantation soviétique au Proche-Orient et l’installation d’un régime
communiste à Cuba.
Au Proche-Orient, la fourniture d’armes tchécoslovaques à l’Égypte crée une
périlleuse situation de course aux armements que la nationalisation du canal de
Suez transforme en occasion de conflit.
La reculade diplomatique franco-britannique ouvre les portes du Proche-
Orient aux deux superpuissances qui ne vont plus cesser d’y mener une lutte
d’influence, sans toutefois s’y affronter. Les pays non-alignés sont récupérés par
la diplomatie soviétique, lors de la conférence de solidarité afro-asiatique au
Caire (décembre 1957), et à l’ONU, lors d’une tumultueuse session (1960),
Khrouchtchev vilipende les Occidentaux.

Bandoeng et Suez
C’est des pays asiatiques que vient l’initiative de la conférence de Bandoeng.
Elle intervient dans une conjoncture particulière : la fin des guerres de Corée et
d’Indochine et le règlement du contentieux sino-indien sur le Tibet par le traité
du 29 avril 1954 qui donne de la Chine une image plus pacifique, tout en lui
reconnaissant le contrôle sur le Tibet.
Cette conférence, qui se tient du 17 au 24 avril 1955 dans l’ancienne capitale
de l’Indonésie, marque un tournant dans l’histoire de la décolonisation. Les
initiateurs sont les chefs des gouvernements de Birmanie, de Ceylan, d’Inde,
d’Indonésie et du Pakistan (groupe de Colombo) qui décident de convoquer en
Indonésie une conférence de pays africains et asiatiques. Parmi les 29
gouvernements représentés, trois tendances s’affirment : une tendance pro-
occidentale (Philippines, Japon, Sud-Viêt-nam, Laos, Thaïlande, Turquie,
Pakistan, Éthiopie, Liban, Libye, Liberia, Irak, Iran), une tendance neutraliste
(Afghanistan, Birmanie, Égypte, Inde, Indonésie, Syrie), une tendance
communiste (Chine, Nord-Viêt-nam), les positions des autres États étant plus
incertaines.
Aussi bien la condamnation du colonialisme, principal thème de la
conférence, est-elle la plus large possible. Le second thème de la conférence est
la coexistence pacifique, que prêche Nehru en prenant comme base d’action le
Panch Shila, ces cinq principes insérés par l’Inde et par la Chine dans le
préambule de l’accord qu’elles ont conclu sur le Tibet, considéré en quelque
sorte comme un modèle des relations internationales nouvelles : respect de
l’intégrité territoriale et de la souveraineté ; non-agression ; non-ingérence dans
les affaires intérieures ; réciprocité des avantages dans les contrats ; coexistence
pacifique.
Aux « cinq principes », le Premier ministre pakistanais, Mohammed Ali,
oppose les « sept piliers de la paix », parmi lesquels le droit pour tout pays de se
défendre seul ou collectivement, qui justifie l’appartenance du Pakistan à
l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE). La Chine populaire, en
la personne du président du conseil chinois, Chou en-Lai, joue dans une grande
mesure le médiateur entre l’Inde et le Pakistan, et elle apparaît comme une
référence et un modèle pour le Tiers Monde en gestation.
Pour la première fois, une grande conférence a réuni des États du Tiers
Monde, sans la participation des États européens, des États-Unis et de
l’URSS. Le rendez-vous de l’afro-asiatisme coïncide en effet avec une nouvelle
étape de l’émancipation coloniale. Confusément, se fait jour l’idée que les pays
du Tiers Monde doivent rechercher une autre voie. La rencontre de Nasser, Tito
et Nehru à Brioni (18-20 juillet 1956) permet de promouvoir le non-alignement.
La traduction politique de cette idée consiste dans une politique de bascule entre
les deux blocs, expérimentée en vraie grandeur au Proche-Orient.
Au Proche-Orient, le fait nouveau est le développement du nationalisme arabe
qui coïncide avec la percée soviétique dans le Tiers Monde. Par une déclaration
publiée le 16 avril 1955, les dirigeants soviétiques proclament leur refus
d’accepter plus longtemps le monopole occidental dans cette région que le pacte
de Bagdad vient encore de renforcer. Ce qui préface l’intervention active de
l’URSS en Méditerranée. Or après l’élimination du général Neguib (mars 1954),
le colonel Nasser se fait le champion du nationalisme arabe et du panarabisme. Il
ne cache pas son intention d’anéantir Israël, avec lequel les États arabes se
querellent en permanence depuis 1948. C’est dans cette perspective qu’il conclut
avec la Tchécoslovaquie le 27 septembre 1955 un important contrat pour la
fourniture d’armes tchèques et soviétiques : chasseurs, bombardiers à réaction et
chars. Le monopole britannique du commerce des armes au Proche-Orient est
ainsi brisé.
Nasser veut rendre son pays plus indépendant et obtient des Anglais
l’évacuation totale de son pays, y compris du canal de Suez. Avec le Yougoslave
Tito, libéré du conflit de Trieste, et l’Indien Nehru, il lance l’idée du non-
engagement auquel la conférence de Bandoeng (1955) donne un contenu positif :
la lutte pour la décolonisation. Il veut sortir son pays du sous-développement et
espère obtenir des États-Unis le financement du barrage d’Assouan, destiné à
assurer l’irrigation en Haute-Égypte et à produire de l’énergie électrique. Mais
après avoir hésité, le secrétaire au Département d’État, Foster Dulles, refuse le
19 juillet 1956 toute aide financière à un pays décidément trop neutraliste, au
moment précis de la conférence de Brioni (18-20 juillet).
La riposte de Nasser est immédiate : le 26 juillet, il annonce la nationalisation
du canal de Suez, propriété d’une compagnie où les intérêts français et
britanniques sont majoritaires. Il s’agit d’un triple défi : défi à l’ancienne
puissance colonisatrice britannique qui accepte mal la perte d’une des clés de
son empire, défi à la France qui reproche à l’Égypte de soutenir la rébellion
algérienne, défi à Israël auquel Nasser compte bien interdire le droit à ses navires
d’emprunter le canal de Suez. Les trois puissances ont ainsi des intérêts
convergents à mettre en échec le colonel Nasser. Pour les Français, la
nationalisation est l’occasion d’éliminer l’homme qui – tels les dictateurs des
années 1930 – entend bâtir un empire arabe et de mettre un terme à la rébellion
algérienne. Pour les Anglais, il s’agit d’empêcher qu’un pays ne s’empare d’un
point de passage vital pour leur nation et ne contrôle le canal de Suez. Pour les
Israéliens, il s’agit de déjouer la menace mortelle qui pèse sur leurs
approvisionnements et en réalité sur leur existence même en tant qu’État. Les
négociations traînent. Une conférence internationale réunie à Londres (1er-
23 août 1956) n’aboutit pas à faire fléchir Nasser, non plus que la conférence des
usagers à Londres (18-22 septembre) et le Conseil de sécurité à New York (5-
15 octobre). Entre les Franco-Britanniques et les Égyptiens, l’épreuve de force
se prépare, Moscou soutenant l’Égypte, Washington refusant d’envisager une
solution de force en pleine période d’élection présidentielle. Une opération
franco-britannique, mise au point à Sèvres le 22 octobre sous la direction du
président du Conseil français, Guy Mollet, et du Premier ministre britannique,
Anthony Eden, est finalement lancée – après bien des tergiversations – en
coordination avec une attaque préventive israélienne. Les troupes égyptiennes
perdent alors le contrôle du Sinaï et de la plus grande partie du canal de Suez.
Mais, le 5 novembre, l’Union soviétique menace la France et la Grande-
Bretagne de ses fusées atomiques. Les États-Unis, qui considèrent l’intervention
comme un mauvais coup porté à l’Alliance atlantique et aux Nations unies, se
désolidarisent de leurs Alliés et pèsent sur la livre sterling. Les pressions
parviennent à faire céder Eden, puis Mollet. À l’Assemblée générale de l’ONU,
la France et le Royaume-Uni sont condamnés. Les forces franco-britanniques
sont stoppées sur leur lancée le 6 novembre à minuit. Les Anglo-Français
évacuent leur tête de pont en décembre et les Israéliens, leurs conquêtes, au
début de 1957. L’ONU interpose entre Israël et l’Égypte des unités
internationales de Casques bleus, placées également à Charm-el-Cheikh,
garantissant ainsi la liberté de navigation dans le détroit de Tiran.
La crise de Suez ruine l’influence traditionnelle de la France et de la Grande-
Bretagne dans la région. Leur intervention militaire apparaît comme une volonté
de sauvegarder leurs intérêts économiques et politiques, c’est-à-dire comme une
évidente manifestation de colonialisme. Mais cette politique de la canonnière a
lamentablement échoué. Du coup, elle démontre que les puissances moyennes
n’ont plus de liberté d’action. Elles ont été « lâchées » par leurs alliés, ce qui
déclenche une crise au sein de l’OTAN. Le colonel Nasser, qui a imposé la
nationalisation du canal, sort victorieux de cette crise et devient le champion
incontesté du nationalisme arabe et de la décolonisation. L’URSS se fait une
image de défenseur des petites puissances contre l’impérialisme. Moscou
apparaît ainsi comme le principal allié du monde arabe et enregistre une percée
au Proche-Orient, où son prestige est confirmé auprès de l’opinion publique
arabe. Son influence s’affirme non seulement en Égypte mais aussi en Syrie.
Les États-Unis, grâce à une attitude nuancée, réussissent à préserver leur
image dans la région. Par leur appui à la dynastie hâchémite, ils font basculer la
Jordanie du roi Hussein dans leur camp. Ils ne sont pas disposés à abandonner à
l’Union soviétique le contrôle politique du Proche-Orient. La doctrine
Eisenhower (5 janvier 1957), qui comporte une aide économique et une
assistance militaire des États-Unis à tout pays du Proche-Orient soucieux de
prévenir l’agression ou la subversion, est destinée à combler le vide au Proche-
Orient. L’Union soviétique réplique à cette menace de paix par le plan Chepilov
(11 février 1957) qui préconise la non-intégration des États proche-orientaux
dans des blocs militaires, la liquidation des bases étrangères, etc.
L’effet le plus clair de l’affaire de Suez est l’élimination des influences
française et anglaise de la région, où les deux superpuissances, appuyées l’une
sur l’Égypte et la Syrie, l’autre sur le pacte de Bagdad, la Jordanie et l’Arabie
saoudite, se retrouvent face à face. Quant au canal de Suez, il est rendu
inutilisable par les sabordages égyptiens, ce qui gêne énormément
l’approvisionnement pétrolier de l’Europe, et il est désormais contrôlé par
l’Égypte. La Syrie, dominée par le parti Baas, préconise l’unité du monde arabe,
en commençant par une fusion avec l’Égypte qui se concrétise dans une
République arabe unie (RAU) éphémère (1958-1961). À la suite du coup d’État
des militaires irakiens qui abolissent la monarchie (14 juillet 1958), même l’Irak
rompt avec le pacte de Bagdad, transformé alors en CENTO (Central Treaty
Organisation). Afin de marquer un coup d’arrêt à l’expansion du communisme,
Américains et Britanniques interviennent au Liban et en Jordanie pour réprimer
l’agitation qui s’y développe (juillet 1958). Aux Nations unies, tous les pays de
la Ligue arabe proposent une résolution aux termes de laquelle le Moyen-Orient
doit être tenu à l’écart des querelles entre les grandes puissances (21 août 1958).
En outre, c’est à partir de la conférence de Bandoeng et de la crise de Suez que
se développe la deuxième phase de décolonisation qui se situe principalement en
Afrique.

La décolonisation en Afrique du Nord


La situation est très différente, selon qu’il s’agit de l’Algérie, territoire
considéré comme français où habite une forte minorité d’Européens, ou de la
Tunisie et du Maroc, protectorats ayant conservé leur souverain sinon leur
souveraineté. Mais, partout, la Ligue arabe manifeste son opposition à la
politique française en Afrique du Nord et apporte son soutien aux partis
nationalistes dans les protectorats du Maroc et de Tunisie et en Algérie. En
août 1951, les pays arabes décident de porter le problème marocain devant
l’Assemblée générale des Nations unies et, en décembre, ils interviennent auprès
du Conseil de sécurité à propos de la Tunisie.
Le mouvement nationaliste tunisien. Il est encouragé par la situation du pays
pendant la guerre ; occupée par les Italiens et les Allemands, la Tunisie est le
théâtre de batailles sanglantes et un terrain d’affrontement entre Français. Dès sa
libération, le bey Moncef, révoqué pour avoir collaboré avec les Allemands, est
remplacé par Lamine Bey. En 1951, le drame se noue. Les revendications du
parti traditionnaliste, le Destour, du parti occidentalisé d’Habib Bourguiba, le
Néo-Destour, et du syndicat UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens)
sont stimulées par l’accession à l’indépendance (en octobre) de la Libye voisine.
Le leader de l’opposition, Habib Bourguiba, en appelle à l’autonomie interne. Le
bey lui-même réclame la réunion d’une Assemblée nationale tunisienne et la
constitution d’un gouvernement tunisien responsable.
À partir de décembre 1951, des troubles secouent les campagnes en Tunisie du
Sud et la répression s’abat sur les responsables du Néo-Destour (Bourguiba est
arrêté) et les ministres du gouvernement tunisien. En juillet 1952, la France
propose un système de co-souveraineté dans le cadre de l’Union française qui est
rejeté. Le terrorisme sévit. Finalement, le nouveau président du Conseil, Pierre
Mendès France, se rend à Tunis en juillet 1954 et, dans le discours de Carthage,
il annonce que la France accorde l’autonomie interne à la Tunisie : celle-ci
dispose donc de son propre gouvernement, mais reste subordonnée à la France
en matière de défense, de politique extérieure et de relations économiques
internationales. Après trois ans d’exil, Habib Bourguiba, le « combattant
suprême », revient dans son pays (1er juin 1955). Les négociations franco-
tunisiennes aboutissent à l’indépendance totale de la Tunisie le 20 mars 1956.
La décolonisation de l’Afrique
Le rôle du souverain Mohammed ben Youssef au Maroc. Il a été beaucoup
plus marquant. Pendant la guerre, il est encouragé dans sa volonté
d’indépendance par le président américain Roosevelt. Dès la fin de la guerre, les
relations avec la France deviennent tendues en raison de la création par Allal el-
Fassi de l’« Istiqlàl », parti de l’indépendance, et du discours du sultan à Tanger
en 1947 où il exalte la Ligue arabe. Sous l’influence d’une partie de la colonie
française, la politique des résidents successifs (maréchal Juin, général
Guillaume) est de plus en plus ferme : ils insistent pour que le Sultan désavoue
l’Istiqlàl. Mais le discours du trône de novembre 1952 est un appel au
nationalisme marocain et on entre dans le cycle agitation-répression. À la suite
d’intrigues du pacha de Marrakech, le Glaoui, soutenu par des tribus berbères,
des colons français et certains hauts fonctionnaires français, Mohammed ben
Youssef est déposé, remplacé par un de ses cousins, et exilé à Madagascar
pendant l’été 1953. À partir de ce moment-là, la situation se dégrade, avec en
particulier des attentats dans les villes. En 1955, le gouvernement français décide
de faire revenir le sultan en France et de négocier avec lui les accords de la
Celle-Saint-Cloud. En novembre 1955, Mohammed ben Youssef obtient à la fois
son retour sur le trône du Maroc (sous le nom de Mohammed V) et la promesse
de l’indépendance. Le 16 novembre, c’est son retour triomphal à Rabat. Le
2 mars 1956, le Maroc accède à l’indépendance, suivi quelques semaines plus
tard par la Tunisie.
L’Algérie, déjà secouée à partir du 8 mai 1945 par une vive révolte, est quant
à elle un cas à part. Constituée de départements français au statut particulier,
peuplée par une importante minorité européenne (1 million sur un total de
9 millions d’habitants en 1954), elle est considérée comme une partie intégrante
de la France. Aussi, lorsque la révolte éclate à la Toussaint 1954, les gouvernants
successifs tiennent à faire respecter le maintien dans la République, en
l’assortissant de quelques réformes, dont le collège électoral unique, c’est-à-dire
un corps électoral composé indistinctement de musulmans et d’Européens.
Peu à peu, le Front de Libération nationale (FLN) réussit à étendre la rébellion
par la guérilla et le terrorisme. À partir de 1956, le gouvernement Guy Mollet
reconnaît la spécificité algérienne et il propose une solution en trois volets :
cessez-le-feu, élections et négociation. Mais il renforce son action militaire en
Algérie par l’envoi des jeunes appelés du contingent – ce que les précédents
gouvernements n’avaient pas osé faire en Indochine – et, à l’extérieur, par
l’arraisonnement de l’avion transportant les dirigeants de la rébellion (22 octobre
1956) et par l’intervention à Suez (novembre). L’armée française exerce son
« droit de suite » en bombardant des unités du FLN réfugiées dans le village
tunisien de Sakiet Sidi Youssef (8 février 1958). Les relations avec le Maroc, la
Tunisie et les pays arabes sont de plus en plus tendues. Les États-Unis et la
Grande-Bretagne font pression sur le gouvernement français pour qu’il accepte
leurs bons offices afin de trouver une issue au drame algérien, qui menace
l’Alliance atlantique.
L’internationalisation de l’affaire d’Algérie est en marche. Chaque année, à
l’Assemblée générale de l’ONU, la France, mise en accusation, doit manœuvrer
pour ne pas se trouver condamnée par une résolution afro-asiatique. La
perspective de l’ouverture de pourparlers aboutit à la révolte du 13 mai 1958 qui
donne au général de Gaulle l’occasion de revenir au pouvoir, car il est considéré
comme le seul homme susceptible d’éviter la guerre civile et de restaurer l’unité
nationale. Face au gouvernement provisoire de la République algérienne
(GPRA), créé par le FLN le 19 septembre 1958, tendu dans sa revendication
d’indépendance et dirigé par un modéré, Fehrat Abbas, le général de Gaulle est
animé du double souci d’éviter une nouvelle défaite coloniale et de se
débarrasser du boulet algérien pour avoir les mains libres en politique étrangère.
Il formule progressivement une politique de développement économique, de
main tendue à la rébellion, d’association, d’autodétermination (16 septembre
1959) et enfin d’Algérie algérienne conduisant, à travers des crises politiques et
des coups de force (« semaine des barricades » en janvier 1960, putsch des
généraux en avril 1961), à de longues et difficiles négociations et aux accords
d’Évian (18 mars 1962). La France obtient la garantie des droits de la population
européenne, le maintien d’une présence militaire pendant trois ans, celui de ses
intérêts économiques au Sahara pendant cinq ans, et la promesse d’une étroite
coopération franco-algérienne. Le cessez-le-feu intervient le 19 mars. La plupart
des Européens quittent l’Algérie, qui proclame son indépendance le 3 juillet
1962.

La décolonisation en Afrique noire


Avant 1957, il y a encore très peu de pays indépendants en Afrique noire. En
l’espace de cinq ans, de 1957 à 1962, presque toute l’Afrique va sortir du statut
colonial.

La décolonisation de l’Afrique anglophone


Elle se fait progressivement, territoire par territoire, en suivant des étapes, par
la procédure de négociations et d’enquêtes, et généralement de façon pacifique.
La première colonie britannique africaine à devenir indépendante
(6 mars 1957) est la Gold Coast (Côte de l’Or) qui, sous la direction du leader
indépendantiste Kwane N’Krumah, prend le nom de Ghana.
Le Nigeria devient indépendant le 1er octobre 1960, et la Sierra Leone, le
27 avril 1961. Le Tanganyika, ancienne colonie allemande, passée sous le
contrôle britannique, accède à l’indépendance le 28 décembre 1961, Julius
Nyerere étant Premier ministre. Devenue indépendante en décembre 1963, l’île
de Zanzibar qui connaît des troubles ethniques et politiques violents, constitue
avec le Tanganyika une république unie sous le nom de Tanzanie le
29 septembre 1964.
Au Kenya, la décolonisation est beaucoup plus difficile, car parallèlement au
parti indépendantiste de Jomo Kenyatta, se développe le mouvement terroriste
des Mau-Mau. La révolte dure jusqu’en 1955. C’est seulement en
décembre 1963 que le Kenya accède à l’indépendance. Enfin, le 9 décembre
1962, l’Ouganda entre dans le Commonwealth comme pays indépendant.
En Afrique australe, outre l’Union sud-africaine, indépendante dans le cadre
du Commonwealth depuis 1910 et qui le quitte en 1961, les possessions
britanniques comprennent trois territoires : Rhodésie du Sud, Rhodésie du Nord
et Nyassaland, réunies dans une Fédération d’Afrique centrale. Celle-ci éclate en
raison de l’indépendance du Nyassaland (juillet 1964) qui prend le nom de
Malawi, de la sécession de la Rhodésie du Nord, qui devient la Zambie et de la
situation particulière de la Rhodésie du Sud où la forte minorité blanche, qui
détient le pouvoir, décide de décréter par un geste unilatéral et sans l’accord de
la Grande-Bretagne, l’indépendance du pays (avril 1964). Malgré le blocus
instauré par les Britanniques et de nombreux États africains, la Rhodésie du Sud
persiste dans sa politique.

La décolonisation de l’Afrique noire française


Elle s’opère de façon tout à fait différente. La politique française est d’abord
une politique d’assimilation, puis elle évolue vers une indépendance en suivant
des normes générales dans le cadre de l’Union française.
Au terme de la Constitution de la IVe République, toutes les anciennes
colonies d’Afrique noire et de Madagascar deviennent les « territoires d’outre-
mer », leurs habitants deviennent citoyens français et élisent leurs représentants
dans les Assemblées françaises. Tout en étant divisées sur l’idée d’un
regroupement fédéral, les élites africaines qui se dégagent peu à peu aspirent à
plus d’autonomie à l’égard de la France.
La loi-cadre (ou loi Defferre). Le mouvement de décolonisation amorcé dans
le monde entier, de la conférence de Bandoeng en 1955 à l’indépendance
accordée au Ghana en 1957, pousse le gouvernement de Guy Mollet à mettre en
place un cadre d’évolution souple pour les pays d’Afrique noire et Madagascar.
C’est la loi-cadre votée le 23 juin 1956 qui prévoit une large autonomie interne,
avec des assemblées élues au suffrage universel direct et collège unique dans
chaque territoire, coiffées par une assemblée générale. Cette loi, dite « loi
Defferre », du nom du ministre qui en a assumé la responsabilité, permet
l’apprentissage de l’autogestion par les élites africaines, avec l’aide de la
métropole et dans la paix. Les territoires du Cameroun et du Togo, attribués par
mandat de la SDN en 1922 et devenus des territoires sous tutelle en 1946,
accèdent à l’indépendance. La république du Togo reçoit l’autonomie complète
en 1956 et devient indépendante le 24 avril 1960. De même pour le Cameroun,
le 1er janvier 1960, auquel s’unit le Cameroun anciennement anglais.
La Communauté. Après son retour au pouvoir, le général de Gaulle proclame
le droit à l’indépendance des peuples d’outre-mer. Mais il précise que les
Africains pourront choisir lors du référendum entre la Communauté avec la
France et l’indépendance dans la sécession. Le 23 septembre 1958, 11 territoires
sur les 12 anciennes colonies d’Afrique occidentale et équatoriale française
acceptent la constitution de la Ve République et de la Communauté qui donne à
ces États une large autonomie interne, mais qui conserve les compétences en
politique étrangère et défense nationale. Seule la Guinée de Sekou Touré refuse.
En fait, au cours de l’année 1960, tous les États africains membres de la
Communauté demandent à la France le transfert des compétences, accèdent ainsi
à l’indépendance et signent ensuite un traité d’association avec la France. C’est
le cas du Sénégal et du Soudan (groupés un temps dans la Fédération du Mali),
de Madagascar (26 juin 1960), puis des quatre États d’Afrique équatoriale,
Congo, Gabon, République centrafricaine, Tchad, enfin des pays de
« l’Entente », Côte-d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Niger, et en dernier lieu
(19 octobre 1960) de la Mauritanie, dont une partie du territoire est revendiquée
par le Maroc.

La décolonisation du Congo belge


À la suite des modifications qui affectent l’Afrique noire francophone, la
fièvre nationaliste s’empare du Congo belge qui était la plus vaste et la plus riche
(grâce aux ressources en cuivre et en uranium de la province du Katanga) de
toutes les colonies européennes en Afrique noire. Alors que la Belgique avait
jusque-là pratiqué une politique paternaliste, elle accorde brusquement
l’indépendance (30 juin 1960) aux nationalistes congolais, Kasavubu et
Lumumba, qui la réclament. L’un devient chef de l’État, l’autre Premier
ministre. Mais dès sa naissance, cet État est la proie d’incidents anti-Belges et
d’une guerre civile qui met aux prises les « centralistes » autour de Lumumba,
alors chef du gouvernement, et les « fédéralistes » de la province du Katanga
conduits par Moïse Tschombé, qui fait sécession et proclame l’indépendance de
sa province. L’enjeu congolais est tel qu’on assiste à une internationalisation du
conflit. Les menaces soviétiques et l’intervention des Casques bleus s’ajoutent
aux conflits internes (opposition entre Kasavubu et Lumumba soutenu par
l’URSS) et à l’entrée en scène de l’armée congolaise dirigée par le général
Mobutu. La confusion est à son comble, à la suite de l’arrestation et de
l’assassinat de Patrice Lumumba (février 1961) et de la mort du secrétaire
général des Nations unies, Dag Hammarskjöld, (18 septembre 1961) qui se
dépensait sans compter pour aboutir à une solution. Finalement les sécessions
sont réduites et l’unité du Congo restaurée grâce aux forces de l’ONU. Mais
l’ordre ne revient qu’à l’accession au pouvoir du général Mobutu
(novembre 1965).
Deux autres territoires, sous tutelle belge, le Rwanda et l’Urundi (devenu le
Burundi) accèdent à l’indépendance le 1er juillet 1962.

Les « résidus » de colonies européennes en Afrique


noire en 1962
Les seuls territoires africains à ne pas avoir acquis leur indépendance en 1962
sont le Sahara espagnol, la Côte française des Somalis devenue territoire des
Afars et des Issas, et surtout les colonies portugaises : îles du Cap-Vert, de Sao
Tomé et Principe, la Guinée portugaise, l’Angola et le Mozambique. Le Portugal
les considère comme des provinces et y applique une politique d’assimilation.
L’accession à l’indépendance des autres pays africains y suscite des révoltes plus
ou moins larvées.

L’évolution des Nations unies


Entre le mouvement de décolonisation et l’organisation des Nations unies, les
interactions sont évidentes. L’ONU, par les débats renouvelés sur la
décolonisation, pèse assurément dans le sens de l’indépendance des colonies,
comme le montrent les votes sur l’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée
des Nations unies sur la question algérienne. Il faut toutefois attendre 1961 pour
que les Nations unies votent une déclaration selon laquelle toute colonie doit
immédiatement recevoir son indépendance.
D’un autre côté, la décolonisation provoque un bouleversement de la structure
diplomatique internationale, en particulier à l’Organisation des Nations unies, où
l’apparition de nouveaux États ébranle une majorité traditionnellement inspirée
par les États-Unis à l’Assemblée générale. Les nouveaux membres se servent des
Nations unies comme d’une tribune, où les positions occidentales sont mises en
cause.
Le déclin du pouvoir du Conseil de sécurité. C’est précisément à ce moment
que le pouvoir réel passe du Conseil de sécurité, paralysé par l’exercice du droit
de veto, à l’Assemblée des Nations unies, où les pays du Tiers Monde ont la
majorité et où le groupe afro-asiatique fait la loi, privilégiant la lutte contre le
colonialisme. Dans le même temps, le Secrétariat général de l’ONU, de simple
organe d’exécution, devient un véritable gouvernement international. Cette
orientation est adoptée par le suédois Dag Hammarskjöld qui succède comme
secrétaire général de l’ONU (10 avril 1953-17 septembre 1961) à un autre
Scandinave, le Norvégien Trygve Lie (février 1946-1953). Ce diplomate
s’entoure de collaborateurs authentiquement « dénationalisés », ce qui lui vaut
d’entrer en conflit avec l’URSS, à laquelle il refuse tout poste élevé dans
l’appareil des Nations unies. Il organise avec efficacité la force d’urgence
appelée à stationner sur le territoire égyptien après la crise de Suez de 1956, les
groupes d’observateurs militaires chargés d’une enquête sur les troubles du
Liban en 1958 et surtout l’intervention des Nations unies au Congo, où il trouve
la mort le 18 septembre 1961 dans un accident d’avion.
Le déclin de l’autorité du Secrétariat général. Afin d’avoir prise sur le
Secrétariat général, l’Union soviétique réclame la substitution à un seul homme
d’un groupe de trois hommes : la « troïka », composée d’un occidental, d’un
communiste et d’un neutre chacun disposant du droit de veto. Elle veut ainsi
transposer, d’une certaine manière, le mécanisme du Conseil de sécurité. Ce
projet n’ayant rallié qu’un nombre modeste de suffrages, l’URSS, dans le but de
restreindre l’importance du Secrétariat et l’autonomie de ses activités, soutient le
3 novembre 1961 la nomination du candidat des Afro-Asiatiques, le Birman U
Thant. Sa longue administration (1961-1971) est marquée par le déclin continu
de l’autorité du secrétaire général, bien que, dans un premier temps, il réussisse à
dégager les Nations unies de leur participation au conflit congolais, après avoir
réduit la sécession du Katanga, et qu’il mette en œuvre la force de l’ONU
destinée à s’interposer à Chypre, entre les communautés grecque et turque.
Une série d’autres facteurs contribue à diminuer la crédibilité des Nations
unies et de ses institutions. L’influence du groupe afro-asiatique décroît à la suite
de la violation de la charte par l’Inde elle-même qui s’empare par la force de
l’enclave portugaise de Goa (1961), des conflits indo-pakistanais et sino-indien,
et aussi des multiples coups d’État africains. Les diatribes enflammées lancées
par les délégués afro-asiatiques contre les régimes sud-africain, rhodésien et
portugais donnent une impression de verbalisme et contribuent à l’altération de
l’image de l’ONU dans l’opinion internationale. Deux des cinq membres
permanents du Conseil de sécurité – l’Union soviétique et la France – veulent
limiter le rôle politique du secrétaire général et refusent à U Thant toute
délégation excessive en matière d’opérations de maintien de la paix. Et le
général de Gaulle ne se prive pas de critiquer publiquement le « machin ».
Enfin, les interminables discussions sur le désarmement font également
beaucoup de tort à l’ONU. Le 15 novembre 1945, par la première résolution
qu’elle vote, l’Assemblée générale des Nations unies crée une Commission de
l’Énergie atomique (CEA) composée des onze membres du Conseil de sécurité
et du Canada. C’est à cette commission que, en juin 1946, le délégué américain
Bernard Baruch propose le plan qui porte son nom, consistant à mettre en place
une « Autorité du développement atomique » chargée de contrôler la production
mondiale de matières fissiles. Le délégué soviétique, Andreï Gromyko, rejette
aussitôt ce plan, car l’Union soviétique refuse le contrôle international de ses
installations atomiques. Il préconise, en revanche, l’interdiction de la production
d’armes atomiques et la destruction des stocks existants. L’impasse est totale.
Le 13 février 1947, le Conseil de sécurité crée une Commission des
armements de type classique. Le délégué soviétique, Litvinov, demande la
réduction proportionnelle au tiers de toutes les forces terrestres, aériennes et
navales. Les puissances occidentales réclament le recensement préalable des
armements existants, mais se heurtent au veto de l’Union soviétique qui repousse
tout contrôle.
L’impasse est donc aussi nette pour les armes conventionnelles que pour les
armes atomiques. Et en guise de protestation contre le refus de substituer la
Chine de Pékin à celle de Formose, l’URSS se retire des commissions de
désarmement en 1950.
Quand les discussions reprennent, en 1954, le délégué soviétique, Vychinsky,
accepte devant l’Assemblée des Nations unies un plan de compromis franco-
anglais. L’URSS se rallie à l’imbrication des mesures de désarmement classique
et nucléaire. Elle n’insiste plus sur la réduction proportionnelle des effectifs et
armements conventionnels et elle paraît se rallier à la nécessité d’un contrôle.
Mais à la conférence au sommet de Genève (18-23 juillet 1955), les chefs d’État
ou de gouvernement ne peuvent se mettre d’accord. Désormais, l’affaire du
désarmement sera surtout traitée en dehors du cadre des Nations unies, par le
dialogue des deux super-Grands. Là aussi, c’est un échec de l’ONU.

L’évolution des blocs


Peu à peu, les deux blocs en viennent à concevoir que leurs rapports ne
tendent pas nécessairement vers la guerre ouverte. Les premiers signes de dégel
remontent à la mort de Staline, mais la coexistence pacifique est à l’ordre du jour
dans le rapport de N. Khrouchtchev au XXe Congrès du parti communiste de
l’Union soviétique. La déstalinisation est à l’origine des fissures qui apparaissent
dans le bloc oriental. Dans le bloc occidental, un nouveau pôle de puissance est
en train de naître autour du Marché commun. La coexistence pacifique ne
signifie pas pour autant la fin des tensions. Dans un système d’équilibre de la
terreur, les crises de Berlin et de Cuba secouent le monde.

La déstalinisation et les crises polonaise et hongroise


Le XXe Congrès du parti communiste de l’Union soviétique est marqué par la
présentation de deux rapports, dont l’un secret, par le secrétaire général du
PCUS. Dans ce texte, Nikita Khrouchtchev admet la pluralité des orientations
dans l’édification du socialisme. C’est la voie ouverte à une certaine autonomie
pour les démocraties populaires.
La déstalinisation est à l’ordre du jour lors du XXe Congrès du parti
communiste de l’Union soviétique (14-25 février 1956) au cours duquel les
discours condamnent le « culte de la personnalité », évoquent les nouveaux
rapports Est-Ouest et insistent sur l’importance des pays « neutralistes » et la
diversité des voies nationales dans l’édification socialiste. L’essentiel réside dans
le rapport secret où Nikita Khrouchtchev – devenu entre-temps l’homme fort du
régime – dénonce l’ère stalinienne et le culte de la personnalité de Staline. La
dissolution du Kominform (17 avril 1956) paraît laisser aux démocraties
populaires une plus grande indépendance vis-à-vis de l’Union soviétique. Mais
les crises polonaise et hongroise vont montrer les limites de la déstalinisation.
Depuis 1953, un relâchement général s’opère en Pologne et en Hongrie ; des
manifestations d’écrivains et d’étudiants critiquent certains aspects du régime.
En Hongrie, l’affrontement oppose le secrétaire général du parti, Rakosi, au
Premier ministre, Imre Nagy qui, après avoir dénoncé les abus de la police et la
collectivisation systématique des terres, est relevé de ses fonctions le
14 avril 1955 et exclu du parti.
En Pologne, la « déstalinisalion » aboutit à la réhabilitation de l’ancien
secrétaire général du parti ouvrier, Ladislas Gomulka, arrêté en 1951. En effet,
à la suite des émeutes des ouvriers de Poznan (juin 1956), l’Union soviétique
semble prête à intervenir dans la confrontation qui éclate en octobre entre
staliniens et antistaliniens. Khrouchtchev se déplace même à Varsovie et finit par
accepter le nouveau pouvoir polonais. L’épreuve de force tourne donc à
l’avantage de l’antistalinien Gomulka, élu premier secrétaire du parti (21 octobre
1956), tandis que le ministre de la Défense, le maréchal soviétique Rokossovski,
est éliminé du Bureau politique du parti et de son poste. Malgré ce véritable
coup d’État, les Soviétiques acceptent ce changement, car les nouveaux
dirigeants polonais déclarent rester fidèles au pacte de Varsovie.
En Hongrie, les événements sont beaucoup plus dramatiques. Sur fond de
crise économique grave, l’effervescence politique se développe. Impuissant face
à l’agitation, Rakosi est contraint à démissionner en juillet. Les manifestations
d’octobre tournent à l’insurrection générale et nationale, après une première
intervention militaire soviétique le 24 octobre. Sous la pression populaire, le
nouveau gouvernement dirigé par Imre Nagy proclame la neutralité de la
Hongrie (1-3 novembre 1956) et le pluripartisme, et dénonce le pacte de
Varsovie. L’Union soviétique, qui dans un premier temps avait retiré ses troupes,
décide d’étouffer dans l’œuf la révolution hongroise. Elle ne peut accepter ni le
démenti politique qu’inflige cette affaire au dogme du caractère irréversible des
conquêtes communistes, ni la perte stratégique de bases militaires au centre de
l’Europe, ni la perspective d’élections libres en Hongrie. L’armée soviétique
rentre à Budapest le 4 novembre et y brise toute résistance. Elle arrête Nagy et
installe Janos Kadar au pouvoir. Celui-ci rétablit la toute-puissance du parti
communiste hongrois ; la Hongrie réintègre le pacte de Varsovie et la
normalisation suit son cours. La répression de la révolte hongroise par l’Union
soviétique est approuvée par les communistes. Elle est en revanche dénoncée par
les pays occidentaux qui y voient la preuve de la domination implacable du
« Grand Frère » en Europe de l’Est. Après une parodie de procès, Imre Nagy est
exécuté le 17 juin 1958. Et Janos Kadar devient le maître absolu du pays en
décembre 1961.
L’Union soviétique a donc bien marqué les limites de l’autonomie qu’elle
accordait à ses satellites. C’est un coup d’arrêt à la recherche de voies nationales
vers le socialisme. Lors de la célébration du 40e anniversaire de la révolution
d’Octobre (en novembre 1957), les partis communistes affirment l’unité du
monde socialiste dans une déclaration que n’approuve pas Tito. Mais des
fissures, avivées par les désaccords entre Chinois et Soviétiques, sont apparues
dans le bloc de l’Est. Dans le camp occidental, aussi, l’Europe s’organise face
aux États-Unis.

La relance de la construction européenne


On assiste en effet à la construction d’un ensemble économique européen qui
serait susceptible de contrebalancer la puissance américaine. À la suite de
l’échec de la CED, l’occasion paraît favorable d’explorer les voies d’une
« relance européenne ».
La conférence des six ministres de la CECA réunie à Messine, sur invitation
du nouveau ministre italien des Affaires étrangères, G. Martino, le 1er juin 1955,
décide de cette relance par le développement d’institutions communes, la fusion
progressive de leurs économies nationales, la création d’un Marché commun,
l’harmonisation de leurs politiques sociales et la création d’une Communauté
européenne de l’Énergie atomique.
Les travaux d’experts réunis à Bruxelles sous la présidence du ministre belge
des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, aboutissent aux projets d’Euratom et
de Marché commun, où la dose de supranationalité est plus faible que celle
existant dans la CECA. À la Haute Autorité sont substitués un Conseil des
ministres et une Commission. Celle-ci est d’abord composée de 9 membres puis
de 14. Les commissaires, qui sont des experts, sont désignés par les
gouvernements des États membres, mais ils ne les représentent pas. Ils sont
chargés d’élaborer la politique à suivre. Le Conseil des ministres, qui réunit les
représentants des gouvernements, est l’organe de décision. Il examine les
propositions de la Commission et statue selon la règle de l’unanimité. Après un
délai de six ans, le traité stipule que la règle de la majorité simple devrait
prévaloir. Une assemblée et une cour de justice sont prévues.
La naissance du Marché commun. Les traités qui l’instituent sont signés à
Rome le 25 mars 1957. Le Marché commun est conçu comme une union
douanière. Sa réalisation doit être progressive : trois périodes de quatre ans ; à
chaque phase, les pays membres réduiraient leur tarif douanier à l’égard des
autres membres. Un tarif extérieur commun serait établi à l’égard des pays tiers.
D’autre part, les frontières s’ouvriraient progressivement aux mouvements
internes de travailleurs et de capitaux. Les territoires d’outre-mer seraient admis
à titre d’essai.
L’Euratom. À l’origine, le but d’Euratom est de fournir à de bonnes
conditions l’énergie dont l’Europe a besoin et d’assurer une indépendance accrue
à l’Europe des Six en matière atomique. En fait, l’objectif assigné à Euratom ne
consiste pas à regrouper la production d’énergie atomique dans l’ensemble des
six pays. Une agence d’approvisionnement dispose d’une option d’achat sur les
minerais, matières brutes et matières fissiles produits dans les pays membres et
du droit exclusif de conclure des contrats portant sur la fourniture de ces
matières provenant de l’extérieur. Un contrôle minutieux, assorti d’inspections
sur place, serait exercé par la Communauté. Malgré les espoirs mis dans cet
organisme, Euratom se révèle être un échec. Les arrière-pensées de la France,
désirant réserver son indépendance atomique pour pouvoir construire sa bombe,
et la volonté américaine de limiter le degré d’autonomie des pays européens dans
ce domaine aboutissent à faire échouer les projets les plus ambitieux. Lorsqu’en
1957, les six pays européens, sur l’initiative française, envisagent de construire
une usine de séparation isotopique qui leur aurait fourni leur propre uranium
enrichi, les Américains abaissent le prix de ce produit à la disposition des pays
européens, ce qui les dissuade d’entreprendre ces coûteux investissements.
Les deux traités instituent donc une zone économique particulière, celle de
l’Europe des Six, une Europe continentale.
L’AELE. Le Royaume-Uni, qui a refusé d’entrer dans le Marché commun,
tente de réaliser une vaste zone de libre-échange comprenant tous les pays
membres de l’OECE, ce qui engloberait donc le Marché commun et lui ôterait
toute sa spécificité. Devant le refus français, les Britanniques créent avec
d’autres pays européens (le Portugal, la Suisse, l’Autriche, le Danemark, la
Norvège et la Suède) l’Association européenne de Libre-Échange (AELE) par le
traité de Stockholm (20 novembre 1959).
De fait le Marché commun entre en vigueur le 1er janvier 1958 et prend,
malgré la concurrence de l’Association européenne de Libre-Échange une réelle
importance. La baisse des droits de douane et les élargissements de contingents
de marchandises se succèdent régulièrement. Les modalités d’une politique
agricole et d’une politique financière communes sont étudiées. Au point que le
Premier ministre britannique, Harold MacMillan, décide d’ouvrir au cours de
l’été 1961 des négociations en vue d’entrer dans le Marché commun.
Le règlement du conflit sarrois, s’il ne va pas dans le sens de l’intégration
européenne, supprime le principal élément de tension entre la France et
l’Allemagne. Pour résoudre ce problème, le chef du gouvernement sarrois,
J. Hoffmann, avait lancé en mars 1952 l’idée d’européaniser la Sarre. L’accord
sur les modalités est difficile à trouver entre la France et l’Allemagne alors que
la France en fait un préalable à la ratification de la CED et que l’opinion
publique sarroise évolue pour sa part vers le rattachement pur et simple à la
République fédérale. Le plan Van Naters (du nom du rapporteur du Conseil de
l’Europe) du 17 septembre 1953 propose que la Sarre devienne territoire
européen et siège des institutions européennes, avec un gouvernement local,
dans le cadre économique et monétaire français. Après l’échec de la CED, la
France considère toujours la solution de la question sarroise comme la condition
d’un accord plus global. Le 23 octobre 1954, Français et Allemands adoptent le
plan Van Naters, en spécifiant que le statut sarrois serait soumis à référendum.
La consultation populaire qui a lieu le 23 octobre 1955 tourne à l’avantage des
partisans du rattachement à l’Allemagne, qui rejettent le statut européen proposé.
Afin de régler les modalités du retour à l’Allemagne, les négociations franco-
allemandes aboutissent à l’accord d’octobre 1956. La Sarre doit être rattachée à
l’Allemagne sur le plan politique à compter du 1er janvier 1957 et à partir du
1er janvier 1960, sur le plan économique. En échange, la France obtient des
livraisons de charbon sarrois et la canalisation de la Moselle, qui devait
désenclaver la sidérurgie lorraine. Ainsi disparaît la principale source de tension
entre la France et l’Allemagne.

La coexistence pacifique et ses limites


Entre les deux camps, Est-Ouest, la coexistence pacifique succède à la guerre
froide. Dès la mort de Staline, s’était amorcé un dégel des relations, mais c’est
surtout en 1955 que la signature du traité de paix concernant l’Autriche et la
réconciliation des dirigeants soviétiques avec Tito illustrent le changement de la
politique extérieure soviétique.
Les facteurs sont essentiellement l’émergence du Tiers Monde et l’équilibre
de la terreur. À la faveur de la décolonisation, sont nés en Asie et en Afrique des
États qui refusent l’alignement sur l’Est ou sur l’Ouest et veulent vivre en paix :
un nouvel acteur, le Tiers Monde, vient troubler le jeu bipolaire. D’autre part, la
menace d’anéantissement que font peser les armes nucléaires n’est plus le
monopole d’une seule puissance. Elle est bilatérale, équilibrée, bref : elle se
neutralise. Sur le plan de l’équilibre mondial, la crise de Suez comme celle de
Hongrie démontrent que les deux superpuissances ont préféré ne pas s’affronter.
Les dirigeants soviétiques, et en particulier Nikita Khrouchtchev, sont plus
rapides que les Américains à adapter leur politique à cette évolution. Dans son
rapport au Soviet suprême, le 31 octobre 1959, Khrouchtchev abandonne l’idée
d’une confrontation militaire inévitable entre les systèmes capitaliste et
communiste. Même si la victoire du communisme reste l’objectif à long terme,
la compétition doit se limiter aux terrains économique et idéologique.
De fait, entre 1955 et 1962, le style des relations diplomatiques change : les
dirigeants soviétiques multiplient les voyages à l’étranger. Khrouchtchev
rencontre Eisenhower aux États-Unis en septembre 1959, de Gaulle en France en
mars 1960, Kennedy à Vienne en juin 1961. Et il privilégie désormais la
compétition économique avec les États-Unis, en prédisant qu’en 1980 l’Union
soviétique aura largement dépassé les États-Unis en matière de production. La
victoire communiste doit se faire dans le domaine économique.
Mais la guerre froide n’en continue pas moins. Elle affecte particulièrement
son « épicentre », Berlin, à partir de 1958 et elle s’étend à l’Afrique à l’occasion
des conflits de décolonisation, à l’Amérique latine avec la crise de Cuba, et à
l’Asie dans le détroit de Formose où les communistes chinois bombardent les
îles de la Chine nationaliste, Quemoy et Matsu (22-23 août 1958). Les
Américains, par la voix de leur secrétaire d’État J.F. Dulles, prennent l’affaire
très au sérieux et se déclarent prêts à aller jusqu’à la guerre. Cette crise dans le
détroit de Formose intervient dans un contexte ambigu des relations entre
l’Union soviétique, qui a promis à son allié une aide technique pour la
fabrication d’un arsenal atomique, et la Chine qui se lance dans une profonde
transformation interne connue sous le nom de « Grand Bond en avant »,
critiquée par Khrouchtchev lors de son voyage à Pékin en juillet 1958. Il faut
donc voir dans cette crise un signe d’indépendance de la Chine à l’égard de
l’Union soviétique, même si Khrouchtchev informe le président Eisenhower que
toute attaque contre la Chine communiste serait considérée comme dirigée
contre l’URSS. La crise s’apaise d’elle-même. La question de Taiwan est gelée.

L’équilibre de la terreur
La diplomatie soviétique sait tirer parti du jeu de la dissuasion nucléaire en
brandissant contre la France et l’Angleterre au moment de la crise de Suez la
menace du feu nucléaire et en intimidant l’Amérique par l’utilisation de ses
succès dans l’espace.
Le succès soviétique dans l’espace. Le lancement du premier satellite artificiel
de la Terre – le Spoutnik – par les Soviétiques, le 4 octobre 1957, et le premier
vol d’un homme dans l’espace, le Soviétique Gagarine (12 avril 1961)
représentent des exploits scientifiques et semblent prouver que l’URSS dispose
de fusées à longue portée qui, lancées de son territoire, peuvent atteindre les
États-Unis. Ceux-ci prennent conscience de ce qu’ils croient être leur retard, le
missile gap. Ils décident d’entreprendre un effort gigantesque pour le rattraper.
Le 25 mai 1961, le président Kennedy relève le défi et demande au Congrès un
effort accru pour la conquête spatiale. C’est aussi le début d’une nouvelle course
aux armements destinée non à anéantir l’adversaire, mais à l’essouffler et à
garder la supériorité.
La nouvelle stratégie américaine. En même temps, les États-Unis
infléchissent leur stratégie. Le nouveau président, le démocrate J.F. Kennedy,
affirme la volonté des États-Unis de protéger le monde libre, mais, sous
l’impulsion du secrétaire à la Défense, R. MacNamara, les démocrates
remplacent la doctrine des représailles massives par celle de la riposte graduée.
Celle-ci vise à proportionner la riposte à la menace et à l’enjeu, suivant une
escalade savante allant du conflit conventionnel à la guerre nucléaire. Cette
stratégie implique par conséquent la possession d’une panoplie complète
d’armes et, en particulier, le renforcement des forces conventionnelles
américaines, rendues plus mobiles, ainsi que dans l’ordre nucléaire, le
développement de nouveaux moyens de riposte – telles les fusées Polaris. Elle
s’accompagne d’une profonde réforme de l’administration de la Défense
américaine, le Pentagone, dans le sens d’une centralisation du commandement
suprême. Malgré les inquiétudes américaines sur le missile gap, l’URSS est en
fait très en retard sur les États-Unis dans la course aux armements stratégiques.
En 1962, Moscou dispose de 75 missiles intercontinentaux basés à terre et n’en
fabrique que 25 par an. Les États-Unis possèdent déjà 294 missiles
intercontinentaux et en fabriquent 100 par an. La supériorité américaine est
encore plus écrasante dans le domaine des missiles sous-marins et des
bombardiers intercontinentaux.
Les premières négociations pour le désarmement. L’autre conséquence de
l’équilibre de la terreur est la relance du désarmement. L’Union soviétique s’en
fait le champion, appuie le projet Rapacki de dénucléarisation de l’Europe
centrale (1957-1958) et décrète un moratoire sur les essais nucléaires. En 1958
s’ouvrent des négociations entre les trois puissances alors dotées de l’arme
atomique afin d’aboutir à un arrêt des expériences nucléaires dans l’atmosphère.
Parallèlement à ces pourparlers qui traînent en longueur, en avril 1961 les
gouvernements américain et soviétique décident de reprendre les négociations
dans un nouvel organisme, « le Comité des 18 », formé des représentants des
puissances occidentales, orientales et non-alignées. Lors de la rencontre au
sommet de Vienne (3-4 juin 1961), Khrouchtchev demande à Kennedy que les
négociations sur les essais nucléaires soient replacées dans le cadre plus général
du désarmement. En septembre 1961, les négociateurs américain et soviétique,
MacCloy et Zorine, s’assignent un objectif ambitieux, le désarmement général et
complet. Mais sa réalisation sera progressive, par étapes, de durée déterminée,
équilibrée. En fait, la convergence américano-soviétique va entraîner l’abandon
de la perspective d’une réduction générale des armements. Les deux super-
Grands préfèrent désormais la négociation d’accords partiels et sélectifs.

Les crises de Berlin et de Cuba


Alors qu’on aurait pu croire la guerre froide terminée, celle-ci menace tout
spécialement son « épicentre », Berlin, à partir de 1958, mais elle affecte
également désormais les mondes extra-européens, l’Afrique et l’Amérique
latine, en particulier Cuba. À travers le développement de ces deux crises, c’est
un long apprentissage de la coexistence qui débouche sur la détente.
L’enjeu de Berlin. Dès 1948, l’ancienne capitale du Reich hitlérien constitue
un enjeu fondamental entre l’Est et l’Ouest. Berlin-Ouest devient un symbole de
liberté et l’objet même de la volonté occidentale de défendre cette liberté. Mais
le maintien de la présence occidentale à Berlin est ressentie comme une remise
en question permanente de la sphère d’influence soviétique et de l’édification
d’une Allemagne communiste. Le flot des réfugiés est-allemands qui passe par
Berlin ne cesse de croître. En quinze ans, 3 millions d’Allemands émigrent ainsi
de l’Est vers l’Ouest, en profitant du statut de Berlin. Ce vote « avec les pieds »
atteint la crédibilité de l’Allemagne de l’Est.
Malgré l’évolution générale de l’Allemagne, le statut de Berlin ne change pas.
Lorsque, le 23 octobre 1954, les accords de Paris instaurent la souveraineté de
l’Allemagne occidentale, ils maintiennent néanmoins les droits des puissances
occidentales à Berlin, en particulier l’occupation militaire.
Brutalement, le 10 novembre 1958, Khrouchtchev relance la question de
Berlin en reprenant à son compte la thèse est-allemande dénonçant le statut
quadripartite. La note soviétique du 27 novembre déclare que Berlin-Ouest doit
être rattachée à la RDA ou internationalisée sous le contrôle des Nations unies.
Si dans un délai de six mois, l’Union soviétique n’a pas obtenu satisfaction, elle
menace de signer un traité de paix séparé avec l’Allemagne de l’Est, qui
détiendrait ainsi le contrôle des voies d’accès à Berlin-Ouest. C’est une crise très
sérieuse, car le problème est de savoir si les Américains accepteraient de risquer
une guerre nucléaire pour la défense du petit territoire lointain mais symbolique
de Berlin. Les Occidentaux refusent de traiter de la question de Berlin en dehors
d’un règlement d’ensemble du problème allemand, qui n’aboutit pas lors de la
conférence des ministres des Affaires étrangères à Genève (mai-juillet 1959). Le
voyage de Khrouchtchev aux États-Unis (septembre 1959) permet d’apaiser la
tension et de prévoir une conférence au sommet des quatre puissances. Celle-ci,
organisée à Paris en mai 1960, est également un échec puisqu’elle achoppe sur la
demande d’excuses de Khrouchtchev suite au survol du territoire soviétique par
l’avion espion U2 américain. Malgré les efforts de conciliation, la conférence est
interrompue aussitôt. Les quatre Grands se séparent. La tension réapparaît.
L’atmosphère s’alourdit encore du fait des réquisitoires violents de
Khrouchtchev lors de l’Assemblée générale des Nations unies, en
septembre 1960. Lors de l’entrevue Kennedy-Khrouchtchev à Vienne (3-4 juin
1961), le dirigeant soviétique réclame à nouveau la transformation de Berlin-
Ouest en ville libre, dans le cadre d’un traité de paix avec les deux Allemagnes.
La crise connaît son apogée lors de la construction, dans la nuit du 12 au 13 août
1961, du « mur de Berlin » par les autorités est-allemandes. La limite entre les
secteurs Est et Ouest de Berlin est hermétiquement barrée. L’hémorragie de la
population est stoppée, mais le prix politique du « mur de la honte » est
considérable. Au lendemain de la crise, le rôle de Berlin comme enjeu politique
dans les rapports Est-Ouest semble perdre de son acuité.
Cuba : le bras de fer des deux superpuissances. L’île de Cuba, ancienne
possession espagnole, est, depuis la guerre hispano-américaine de 1898,
indépendante sur le plan politique. Mais située à 150 kilomètres de la côte de
Floride, elle vit sous la tutelle économique des États-Unis, qui y possèdent aussi
la base militaire de Guantanamo. La prépondérance du sucre dans les
exportations cubaines (80 % du total des exportations) renforce cette
dépendance : si les États-Unis arrêtent leurs importations de sucre cubain, c’est
la ruine. Une révolte larvée règne dans l’île, dirigée par le dictateur Batista,
contre lequel un jeune avocat, Fidel Castro, anime depuis 1952 une lutte armée
qui se transforme en guérilla de partisans. Le 26 juillet 1953, il lance une attaque
qui échoue contre la caserne de Moncada et doit quitter le pays. De retour en
1956, réfugié dans ses bases de la Sierra Maestra, Fidel Castro entreprend, fin
1958, une offensive victorieuse. Le 31 décembre 1958, Batista, abandonné par
les Américains, s’enfuit, laissant le pouvoir à Fidel Castro et à ses « Barbudos ».
Les relations entre le nouveau régime cubain et les États-Unis ne se
détériorent pas immédiatement. Mais au fur et à mesure que Castro veut dégager
Cuba de l’emprise des États-Unis, il noue des liens de plus en plus étroits avec
l’Union soviétique sur le plan diplomatique et sur le plan économique. En
juillet 1960, l’annonce par un proche de Castro, Che Guevara, que Cuba fait
partie du camp socialiste, est ressentie comme une atteinte inadmissible à la
doctrine de Monroe, qui récuse toute intervention de pays non américains dans
les affaires américaines. En octobre 1960, les États-Unis suspendent toute aide
financière, arrêtent toute importation de sucre dans l’espoir d’asphyxier Cuba et
rompent enfin les relations diplomatiques.
La crise de Cuba
La tension s’accroît aussi du fait des activités des réfugiés cubains et des effets
de la réforme agraire sur les grandes compagnies américaines propriétaires de
terres. Des exilés cubains, hostiles au régime de Fidel Castro, préparent une
intervention militaire, avec le soutien américain. Mais leur débarquement dans la
baie des Cochons échoue (15 avril 1961), ce qui porte un coup très dur au
prestige du nouveau Président et accroît le raidissement du castrisme. Dans le
but de renforcer les régimes anticommunistes en Amérique latine et d’enrayer
ainsi la contagion anti-castriste, Kennedy propose en août 1961 à l’Organisation
des États américains (OEA) un vaste programme d’aide, l’« Alliance pour le
progrès » et, en janvier 1962, l’exclusion de Cuba de l’OEA. De leur côté les
Cubains demandent et obtiennent des armes de l’URSS.
En octobre 1962, les services américains ont la certitude qu’en fait les
Soviétiques installent à Cuba des rampes de lancement de fusées de portée
intermédiaire, susceptibles d’atteindre le territoire américain. Apprenant en outre
l’arrivée imminente de cargos soviétiques transportant fusées et bombes, le
président Kennedy est confronté à un défi d’autant plus grave qu’il dépasse
l’enjeu cubain. Les Soviétiques cherchent-ils à mesurer la volonté de riposte des
Américains ? Ou veulent-ils contraindre les Américains à des concessions sur
Berlin ? Résolu à une politique de fermeté, Kennedy va négocier « au bord du
gouffre ». Il annonce, le 22 octobre, que la marine américaine établit un blocus
autour de l’île pour intercepter les navires soviétiques et il demande à l’Union
soviétique de démonter les installations existantes et de cesser d’armer Cuba. On
paraît être au bord d’une troisième guerre mondiale. Le 26 octobre, à la faveur
de discrètes tractations, Khrouchtchev cède : il donne l’ordre à ses navires de
faire demi-tour et il propose de monnayer son acceptation des conditions
américaines contre la promesse que les États-Unis renonceront à envahir Cuba et
qu’eux-mêmes retireront leurs fusées installées en Turquie. Le 28 octobre, les
Soviétiques acceptent de démonter et de ramener en URSS l’armement offensif
installé à Cuba. Mais le règlement définitif du conflit tarde en raison de la
mauvaise volonté et de la méfiance de Fidel Castro.
La crise de Cuba est une date importante dans l’histoire des relations
internationales. Elle constitue d’abord une vérification de la théorie de la
dissuasion, avec l’escalade nucléaire suivie par un règlement pacifique. Elle
confère un prestige exceptionnel au président Kennedy qui a pu réagir à la
provocation soviétique. Et elle révèle la supériorité américaine dans le domaine
des armes stratégiques.
En outre, la crise prouve que le dialogue des deux superpuissances est non
seulement nécessaire, mais possible : ainsi ont-elles réglé la crise cubaine, sans
se préoccuper du gouvernement cubain qui proteste et tente de poser ses
conditions. La conscience de leur responsabilité nucléaire commune les incite à
rationaliser leurs rapports. En 1962, la coexistence pacifique n’apparaît plus
comme un thème de discours ou un argument de propagande, mais comme une
nécessité, qui a pour nom la « détente ».
Chapitre 3

La détente (1962-1973)

L’année 1962 ouvre une ère nouvelle de rapprochement et de coopération.


Le règlement de l’affaire des fusées de Cuba, qui correspond aussi à la fin de la
crise de Berlin, fonde la détente et met un terme à la guerre froide. Les
conséquences en sont immenses.
Au cours des années 1960, on constate à la fois une bipolarisation croissante
de la vie internationale et une érosion du monolithisme des deux blocs. La
cohésion du pacte Atlantique, comme celle du pacte de Varsovie, s’affaiblit et un
schisme se développe entre l’Union soviétique et la Chine populaire. Les super-
grands amorcent un dialogue visant à limiter la course aux armements : c’est
l’ère de la détente. Cet accommodement fait d’eux des « adversaires-
partenaires ». La confrontation n’en continue pas moins à travers les conflits
localisés en Asie, en Afrique et au Proche-Orient. Déjà contesté à partir de la
conférence de Bandoeng par les nations du Tiers Monde, l’ordre bipolaire
apparaît à la fois consolidé par la convergence relative des intérêts des deux
Grands et menacé par les nouvelles forces qui émergent au sein des deux blocs et
dans le Tiers Monde. Quelle que soit leur faiblesse militaire et économique, les
pays du Tiers Monde exercent une influence croissante : de simples enjeux de la
confrontation Est-Ouest, ils deviennent peu à peu des agents de la politique
mondiale.

Le duopole américano-soviétique
L’évolution la plus spectaculaire de cette période est la volonté d’apaisement
des deux Grands qui renoncent à une stratégie de tension et s’engagent sur la
voie de la détente.
Du côté américain, au démocrate John F. Kennedy, assassiné le 22 novembre
1963, succèdent son vice-président Lyndon B. Johnson (1963-1968), puis
le républicain Richard Nixon (1968-1974). Cette période correspond à la fois à
l’apogée de la puissance américaine, sur le plan stratégique et sur le plan
économique, mais aussi aux limites de cette puissance, avec l’intrusion d’un
satellite soviétique dans l’hémisphère occidental et le bourbier vietnamien qui va
paralyser sa politique étrangère et ternir son prestige.
Du côté soviétique, après la chute de Khrouchtchev (1964), critiqué pour ses
échecs en politique agricole mais aussi en politique extérieure, commence le
long règne de Leonid Brejnev, décédé le 10 novembre 1982. L’équipe Brejnev
enregistre ses plus grands succès sur le terrain de la politique extérieure. Faisant
preuve d’un dynamisme contrastant avec l’immobilisme à l’intérieur, l’Union
soviétique pénètre largement dans le Tiers Monde, renforce l’intégration des
« pays frères » et surtout obtient un dialogue privilégié avec les États-Unis, ce
qui donne une assise à la diplomatie soviétique et signifie que Washington a
renoncé à refouler l’influence de Moscou. Les dirigeants soviétiques voient dans
le duopole que leur consentent les États-Unis la consécration de leur puissance.
Ce que Khrouchtchev n’avait pas réussi, eux l’ont obtenu.
La détente ne signifie pas le désarmement. La période correspond à une
augmentation considérable des armements, en particulier dans le camp
soviétique, qui fait un énorme effort pour rattraper son retard dans le domaine
des armements stratégiques, car, en 1962, Washington dispose d’une nette
supériorité. On assiste donc à une course aux armements, notamment dans le
domaine des missiles à moyenne portée (2 000 à 4 000 km) IRBM (Intermediate
Range Ballistic Missile), des missiles à grande portée (10 000 km) ICBM
(Intercontinental Ballistic Missile) ou des missiles lancés à partir d’un sous-
marin SLBM (Submarine Launched Ballistic Missile). Les deux grandes
puissances parviennent, au début des années 1970, à l’accumulation d’un arsenal
impressionnant et, probablement, à une parité de fait.
Bien que les deux superpuissances accroissent sans cesse leur potentiel
militaire, elles évitent soigneusement tout affrontement direct et elles se
ménagent ; elles éprouvent d’ailleurs l’une et l’autre des difficultés internes qui
les contraignent à rechercher un modus vivendi.
L’avance américaine dans le domaine technologique. Après avoir pris une
avance scientifique et militaire (Spoutnik, 1957 ; Gagarine, 1961), l’Union
soviétique accumule les retards sur le plan des technologies de pointe. Ce sont en
effet des Américains qui, les premiers, marchent sur la Lune (le 21 juillet 1969)
et eux encore qui lancent, en 1973, le premier laboratoire spatial. En matière
d’ordinateurs, l’avance américaine est considérable. Dans la compétition
mondiale voulue par les dirigeants de l’URSS eux-mêmes, les mérites du
socialisme soviétique ne triomphent pas aisément. Du côté américain, alors que
l’expansion économique se poursuit, le doute remplace la confiance en raison du
maintien de zones de pauvreté, de la ségrégation raciale, de la guerre du Viêt-
nam et des scandales politiques.
La convergence d’intérêts pour la réduction des tensions internationales.
Aussi les années 1960 sont-elles marquées par la recherche d’accords entre les
États-Unis et l’Union soviétique. Mais c’est surtout la période 1969-1973 qui est
la phase la plus féconde de la détente. Elle correspond au passage au pouvoir à
Washington de l’équipe formée par le président Richard Nixon et son conseiller
pour les affaires de sécurité nationale, Henry Kissinger, et à leur commune
conviction du nécessaire désengagement américain. Les États-Unis se
considèrent toujours comme la première puissance mondiale, mais ils ne veulent
plus régner sans partage. Ils acceptent la parité nucléaire avec l’URSS et vont
bientôt jouer d’une diplomatie triangulaire Washington-Pékin-Moscou. Kissinger
considère que tous les problèmes doivent être liés dans une négociation
(linkage), ce qui explique que les accords concernent tout autant le domaine
scientifique et commercial que le domaine militaire. Une sorte de connivence
entre Américains et Soviétiques s’instaure qui établit une cogestion des affaires
internationales : chaque Grand se reconnaît le droit de faire régner l’ordre dans
son propre camp et évite soigneusement tout affrontement direct. La guerre du
Viêt-nam est l’exemple remarquable d’un conflit au temps de la détente qui
concerne un pays du camp socialiste, le Viêt-nam soutenu par Moscou, en butte
à l’immense appareil militaire américain. Aux pires moments de l’engagement
américain, Moscou maintient et renforce ses rapports avec Washington. Quant à
l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, elle ne trouble pas non plus le
processus de la détente.

Les accords de limitation des armements


Dès le 1er décembre 1959, les deux principales puissances avaient convenu de
la démilitarisation de l’Antarctique. Après la crise de 1962, la convergence des
intérêts soviéto-américains apparaît plus nettement.

La politique de l’« arms control »


Différents accords sont négociés au sein de comités ad hoc ou à la faveur d’un
dialogue bilatéral. D’abord, Américains et Soviétiques conviennent d’établir un
contact direct pour éviter une escalade fatale. D’où la création, annoncée le
20 juin 1963, d’une liaison permanente entre Washington et Moscou, le télétype
rouge.
Le traité de Moscou. L’autre mesure est symbolique, même s’il ne s’agit pas
d’une mesure de désarmement proprement dite. Depuis 1958, il était question
d’interdire les essais nucléaires dans l’atmosphère, essais qui avaient déjà fait
l’objet d’un moratoire interrompu en septembre 1961. Une conférence de
18 nations se tenait régulièrement à Genève sur le désarmement. À la suite de la
crise de Cuba, les États-Unis et l’URSS mettent un point final à des années de
négociations. Ils sont les initiateurs du traité de Moscou (5 août 1963), signé par
plus de 100 pays, qui interdit les expériences nucléaires dans l’atmosphère, dans
l’espace extra-atmosphérique et sous la mer. La France et la Chine, qui mettent
alors au point leurs forces atomiques et ont besoin d’expérimenter pour parfaire
leur équipement, refusent d’y adhérer. Le traité de Moscou ne limite pas en effet
l’arsenal nucléaire des grands (États-Unis, Grande-Bretagne, URSS) qui
conservent, et sans le moindre contrôle, des stocks énormes et peuvent les
accroître. Ces puissances atomiques ne s’interdisent pas grand-chose ; en
revanche, elles invitent les autres pays, en y adhérant, à se priver des moyens de
posséder eux-mêmes des armes nucléaires. La portée militaire du traité de
Moscou est donc nulle. Mais sa portée politique est immense. Il concrétise un
changement de climat entre les deux Grands, qui concluent un accord que
rejettent avec indignation la Chine dans le camp oriental, la France dans le camp
occidental.
Le traité sur la non-prolifération des armes atomiques. La rencontre du
président Johnson et du président du Conseil Kossyguine à Glassboro (New
Jersey), les 23-25 juin 1967, permet la conclusion en juillet 1968 d’un traité sur
la non-prolifération des armes atomiques (TNP), signé par les États-Unis,
l’URSS et la Grande-Bretagne, et rejeté une nouvelle fois par la Chine et la
France qui expérimentent d’ailleurs leur bombe à hydrogène en 1967 et 1968 et
refusent d’adhérer à un traité consistant à leur interdire l’accès au club atomique.
L’impact de ce traité est considérable car il s’agit pour Américains et Soviétiques
d’éviter que les armes atomiques ne tombent dans n’importe quelles mains et,
pour les Soviétiques en particulier, d’empêcher l’Allemagne de posséder des
armes nucléaires.
D’autres traités sont moins directement significatifs. Le 27 janvier 1967, celui
sur l’espace prévoit la non-militarisation de la Lune et des corps célestes ainsi
que l’interdiction de la mise sur orbite d’armes nucléaires. Le 14 février 1967 est
signé le traité de Tlatelolco qui doit aboutir à la création d’une zone exempte
d’armes nucléaires en Amérique latine. Le Comité du désarmement siégeant
dans le sein de l’ONU et comprenant 18 membres sert de cadre à l’élaboration
du traité de dénucléarisation des fonds marins (11 février 1971) et de la
convention prohibant les armes biologiques (10 avril 1972).
Pour la plupart, ces accords sont conclus selon la philosophie de l’arms
control. Il ne s’agit pas de désarmer, mais de placer des limites au surarmement.
Les accords suivants affectent directement le potentiel militaire des grandes
puissances et leur équilibre nucléaire.

La limitation des armes stratégiques


Les États-Unis et l’URSS sont en train d’accumuler des armes de plus en plus
perfectionnées et se préoccupent du coût croissant des systèmes de missiles anti-
missiles (Anti Ballistic Missile ou ABM). Les ABM, dont le coût est
considérable, sont capables d’arrêter en vol les missiles ennemis avant qu’ils
n’atteignent leur objectif. Les Soviétiques en construisent un autour de Moscou
et les Américains un autour de Washington. En mettant ainsi à l’abri une partie
de la population civile, il s’agit, on le constate, d’une remise en question de
l’équilibre de la terreur : le risque réapparaît d’une première frappe et donc d’une
guerre nucléaire. Le second progrès, c’est l’apparition du missile à tête multiple,
le MIRV (Multiple Independently Targeted Re-entry Vehicle) qui permettrait
d’atteindre plusieurs objectifs à la fois.
Les accords SALT 1. En juin 1968, s’amorce en effet une négociation sur la
limitation des armes stratégiques. Ces SALT (Strategic Arms Limitation Talks),
menés par le conseiller spécial du président Nixon, Kissinger, s’ouvrent à
Helsinki en novembre 1969 et, à la suite d’innombrables réunions, permettent à
Nixon et à Brejnev de signer à Moscou le 26 mai 1972 les accords SALT. Les
SALT comprennent deux parties : un accord provisoire et un traité. L’accord
consiste en un gel pour cinq ans des armements stratégiques, l’arrêt de la
construction de rampes de lancement fixe pour ICBM, les missiles
intercontinentaux, et de lanceurs balistiques installés sur sous-marins (SLBM).
Le plafond pour les ICBM est de 1 054 pour les Américains, 1 409 pour les
Soviétiques ; pour les SLBM, de 650 pour les Américains et de 950 pour les
Soviétiques. Le traité limite à deux sites, ceux existant autour de Moscou et de
Washington et un autre pour une zone d’ICBM, les systèmes de défense
antimissiles (ABM). La logique de l’équilibre de la terreur est telle que, pour que
la dissuasion aboutisse à empêcher la guerre, il faut qu’au feu nucléaire de
l’autre chacun livre sa population en otage.
C’est la première fois que les deux grandes puissances, surmontant le
problème du contrôle, concluent un accord relatif aux armements qui ne
demande rien à d’autres pays. Pour la première fois aussi, elles limitent
effectivement la production de certains types d’armements. C’est enfin la
première fois qu’un accord reconnaît l’accession à la parité de l’URSS, ce qui
constitue une grande victoire pour elle. L’Union soviétique se voit même
concéder une supériorité numérique, sous prétexte d’un retard technologique.
Les rencontres des deux Grands. À l’occasion de la visite de Nixon à Moscou
(mai 1972), qui est la première visite officielle d’un président américain en
URSS, une déclaration commune en douze points définit « les bases des rapports
mutuels entre les États-Unis et l’Union soviétique », un véritable code de
conduite. Cet accord renforce le duopole américano-soviétique et rapproche
deux systèmes politiques où la raison d’État l’emporte sur les exigences de
l’idéologie. En moins de trois ans, les dirigeants des deux pays se rencontrent
quatre fois.
À l’automne 1972, une commission consultative permanente institutionnalise
le dialogue soviéto-américain. Il s’agit de transformer l’accord provisoire en
traité définitif. C’est chose faite à l’occasion du voyage de Brejnev aux États-
Unis (18-25 juin 1973). Neuf accords, conventions ou déclarations sont signés,
dont l’engagement des deux puissances de prévenir la guerre nucléaire, non
seulement entre elles, mais encore entre l’une d’elles et des pays tiers. Par là, les
deux Grands s’octroient un rôle d’arbitres pour contrôler les crises qui risquent
de dégénérer. Le troisième sommet (27 juin-3 juillet 1974) permet à Nixon et à
Brejnev de signer divers accords dont la limitation des expériences nucléaires
souterraines. La rencontre de Leonid Brejnev et du nouveau président Ford à
Vladivostock les 23 et 24 novembre 1974 est le dernier sommet de la détente.
L’accord, qui prévoit pour tous les lanceurs d’engins (ICBM, SLBM) un plafond
de 2 400, doit servir de cadre au futur traité SALT 2. Mais les négociations
destinées à préparer l’accord définitif s’enlisent par la suite.

Le développement des échanges pacifiques avec l’Est


Les échanges Est-Ouest profitent aussi de l’atmosphère de détente. Au temps
de la guerre froide, les relations commerciales avaient été pratiquement
interrompues entre l’URSS et les États occidentaux. Aussi le principe de
l’embargo, concrétisé par l’institution en 1949 du COCOM (Coordination
Committee for Multilateral Export Controls – Comité de coordination pour le
contrôle multilatéral des échanges Est-Ouest) et l’établissement de listes de
produits interdits à l’exportation vers l’Est, prévalut longtemps. Tout transfert
technologique était jugé dangereux dans la mesure où il pouvait être utilisé à des
fins stratégiques.
Au terme de l’Export Administration Act (1969), le Congrès des États-Unis se
prononce pour la croissance des transactions pacifiques avec l’Est. Le
développement des échanges n’est pas limité au commerce. La coopération dans
le domaine de l’espace est couronnée dans l’été 1975 par la rencontre dans le
cosmos de deux capsules, l’une soviétique, Soiouz, l’autre américaine, Apollo.
Les échanges commerciaux progressent nettement après 1965. En cinq ans
(1970-1975), les exportations occidentales à destination de l’Union soviétique
quadruplent. Les Soviétiques souhaitent se procurer à l’Ouest les produits
agricoles et industriels qui leur font défaut. Les partisans de la détente – comme
l’avocat Samuel Pisar – soutiennent que la multiplication des liens économiques
et commerciaux entre l’Est et l’Ouest favorise la paix et accélère la libéralisation
interne du système communiste. Depuis le début des années 1960, l’URSS
achète en quantités de plus en plus massives du blé occidental. Elle commence
aussi à acquérir de nombreuses usines clé en main, en particulier dans les
domaines de la construction automobile et de la chimie. Dans le sillage de la
rencontre de mai 1972, l’accord commercial américano-soviétique, signé en
octobre 1972, concède à l’URSS la clause de la nation la plus favorisée (remise
en question par l’amendement Jackson de décembre 1974) et prévoit la
fourniture de produits agricoles et industriels, y compris des ordinateurs ; le
volume du commerce américano-soviétique passe de moins de 200 millions de
roubles en 1971 à plus de 3 milliards en 1979 ! L’ouverture au commerce
occidental concerne aussi les autres États du camp socialiste, en particulier la
Pologne.

La détente en Europe et l’« Ostpolitik »


Toute détente reposait sur le règlement du problème allemand et sur
l’amélioration des relations de l’Allemagne de l’Ouest avec les États de l’Europe
de l’Est.
Trois questions n’avaient guère trouvé de solution pendant la période de la
guerre froide : la situation territoriale héritée de la guerre, le statut de Berlin et
l’existence de deux entités politiques allemandes, symbole de la division du
monde : la RFA et la RDA.

Le règlement du problème territorial


Jusqu’en 1969, la politique étrangère de la RFA menée par les trois
chanceliers chrétiens-démocrates (Konrad Adenauer 1949-1963, Ludwig Erhard
1963-1966, Kurt Kiesinger 1966-1969) est celle qu’avait défini le chancelier
Adenauer, qui l’avait fondée sur le choix de l’Occident. Il noue, certes, dès 1955
des relations diplomatiques avec l’Union soviétique et amorce un rapprochement
prudent avec la Pologne, mais le poids politique des réfugiés et rapatriés le
contraint à une grande prudence et imprime une certaine raideur à la politique
étrangère ouest-allemande. Cette politique est fondée sur deux principes en
partie contradictoires : la volonté d’ancrer l’Allemagne fédérale à l’Occident et
en particulier à la construction européenne et en même temps la revendication
d’une Allemagne réunifiée, c’est-à-dire le refus de reconnaître l’Allemagne de
l’Est, considérée comme zone d’occupation soviétique, et la prétention de la
RFA à représenter tous les Allemands. La doctrine Hallstein (du nom du
secrétaire d’État aux Affaires étrangères) consiste à menacer de rompre les
relations diplomatiques avec tout État qui reconnaîtrait le régime de Pankow
(Berlin-Est).
L’Ostpolitik. À la suite des efforts de détente américano-soviétique et de la
politique à l’Est du général de Gaulle, la RFA qui profite des marchés de
l’Europe orientale s’ouvre à l’Est. L’Ostpolitik, esquissée dès 1966 par les
gouvernements de « la Grande Coalition » (comprenant à la fois des chrétiens-
démocrates, des sociaux-démocrates et des libéraux), est développée à partir de
1969 par W. Brandt, qui sort vainqueur des élections, à la tête d’une coalition
restreinte aux sociaux-démocrates et aux libéraux. C’est lui qui va mener la
politique de rapprochement avec l’Est, à l’imitation de ce qu’a fait le général de
Gaulle et de ce que tente le président Nixon.
Le rapprochement des deux Allemagnes est préparé par les entrevues d’Erfurt,
le 19 mars 1970, et de Kassel, le 21 mai 1970, entre Willy Brandt et le Premier
ministre de l’Allemagne de l’Est, Willi Stoph.
L’accord RFA-URSS. Mais c’est avec les Soviétiques que les Allemands
commencent des négociations qui aboutissent au traité de Moscou du 12 août
1970. Aux termes de cet accord, Allemands de l’Ouest et Soviétiques déclarent
que l’objectif le plus important des deux parties est la paix et la détente,
reconnaissent l’inviolabilité des frontières européennes et maintiennent
explicitement les droits des quatre puissances à Berlin.
Organisations internationales en Europe en 1968
Source : Histoire contemporaine depuis 1945, op. cit.
La reconnaissance de la frontière germano-polonaise. Les discussions avec la
Pologne achoppaient sur la question de la ligne Oder-Neisse, que les Allemands
de l’Ouest n’avaient jamais voulu reconnaître. Finalement, le traité signé le
7 décembre 1970 affirme l’intangibilité de cette frontière. L’image du chancelier
W. Brandt agenouillé devant le monument élevé à la mémoire des victimes du
ghetto de Varsovie donne une dimension humaine à la réconciliation germano-
polonaise.
Le statut de Berlin. Entre les deux Allemagnes, la difficulté essentielle reste le
problème de Berlin, en particulier la liberté d’accès à Berlin-Ouest. De longues
négociations permettent la conclusion le 3 septembre 1971 d’un accord
quadripartite sur Berlin, stipulant le maintien des droits des quatre puissances
occupantes et la mise en place d’un statut spécial. Les Occidentaux acceptent
que la ville ne soit plus considérée comme un Land de la RFA ; les voies d’accès
sont réglementées avec minutie. De son côté, l’Union soviétique s’engage à ne
plus entraver la circulation et à améliorer la situation résultant de l’existence du
« mur ». Cet accord permet enfin d’entamer la réconciliation entre la RFA et la
RDA.
La reconnaissance des deux Allemagnes. Les conversations aboutissent à un
texte aux termes duquel les deux États se reconnaissent et vont échanger des
représentants diplomatiques. Jusqu’alors, la RFA s’était considérée comme
représentante de droit de l’ensemble de l’Allemagne. Le traité avec l’Allemagne
de l’Est reconnaît explicitement qu’aucun des deux États n’a de souveraineté en
dehors de ses frontières actuelles.
Encore faut-il que le Bundestag, où le parti chrétien-démocrate est majoritaire,
approuve le traité. Les traités de Moscou et de Varsovie ne sont votés le 17 mai
1972 que de justesse. Après une dissolution du Bundestag et de nouvelles
élections qui donnent une majorité plus confortable au gouvernement de Willy
Brandt, le traité fondamental entre les deux Allemagnes est finalement ratifié le
21 décembre 1972.
L’une des conséquences essentielles de ce traité est la reconnaissance de la
RDA par de nombreux États occidentaux et l’admission des deux Allemagnes
aux Nations unies en septembre 1973. La consécration de la séparation juridique
des deux États allemands et l’Ostpolitik ont le mérite d’humaniser la condition
des populations allemandes séparées ; mais le fait d’accéder à la vie
internationale consolide les structures de l’État est-allemand.

La conférence d’Helsinki
La même ambiguïté préside à l’Acte final de la conférence d’Helsinki, point
d’orgue de la détente. Dès 1954, l’URSS, soucieuse de garantir les frontières
européennes nées de la guerre, réclame une conférence sur la sécurité
européenne. Les Occidentaux, qui n’avaient pas accepté formellement la
situation de fait que l’Europe connaissait depuis Yalta et le rideau de fer, posent
leurs conditions, en particulier la conclusion d’un accord sur Berlin et la
participation des États-Unis et du Canada. La détente donne l’occasion d’ouvrir
des pourparlers préparatoires à Helsinki du 22 novembre 1972 au 8 juin 1973,
puis du 3 au 7 juillet 1973, enfin de véritables négociations de septembre 1973 à
juillet 1975.
Cette Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), à
laquelle sont représentés 35 États européens, adopte le 1er août 1975, un acte
final signé par de nombreux chefs d’État et de gouvernement, dont Leonid
Brejnev et Gerald Ford (qui a succédé à Nixon en 1974). Subdivisé en trois
chapitres ou « corbeilles », l’Acte final consacre de grands principes : égalité des
États, non-ingérence dans les affaires intérieures d’un autre État,
autodétermination des peuples, inviolabilité des frontières européennes et
renonciation au recours à la force pour régler les conflits. Il prévoit le
développement de la coopération économique, scientifique et technique. Enfin, il
garantit la défense des droits de l’homme et en particulier la notion de libre
circulation des personnes et des idées.

La question allemande de 1945 à 1990

– 4/11 février : Conférence de Yalta : accord sur l’occupation et


1945
le désarmement de l’Allemagne.
– 7/9 mai : Capitulation de l’armée allemande, signée à Reims et
à Berlin.
– 17 juillet/2 août : Conférence de Potsdam : accord sur les
quatre zones d’occupation, sur la dénazification, les réparations.

– 20 novembre : Procès de Nuremberg (jusqu’au 1er octobre


1946).
– 10 mars/25 avril : Conférence des Quatre à Moscou : échec sur
1947
l’Allemagne.
1948 – Février : Bizone anglo-américaine.
– 23 février : À Londres, conférence anglo-franco-américaine
pour l’organisation de l’Allemagne occidentale, son intégration à
l’Europe occidentale et l’autorité internationale de la Ruhr.
– 23 juin : Début du blocus de Berlin.
1949 – 23 mai : Entrée en vigueur de la « Loi fondamentale ».
– 15 septembre : K. Adenauer est élu chancelier de la RFA.
– 7 octobre : La RDA est proclamée.
– 22 novembre : Accords de Petersberg entre la RFA et les Trois
occidentaux.
– 23 juillet : W. Ulbricht est élu secrétaire général du SED (parti
1950
communiste est-allemand).
1951 – 18 avril : La RFA adhère à la CECA.
– 10 mars : Staline propose la réunification d’une Allemagne qui
1952 serait indépendante des deux blocs.
– 26 mai : Accords de Bonn qui abrogent le statut d’occupation.
– 25 janvier/18 février : Conférence des Quatre à Berlin : échec
1954
sur la question allemande.
– 25 mars : L’Allemagne de l’Est devient un « État souverain ».
– 21/23 octobre : Accords de Paris : les alliés occidentaux
affirment leurs droits et obligations sur l’Allemagne dans son
ensemble.
1955 – 9 mai : La RFA adhère à l’OTAN.
– 14 mai : Création du pacte de Varsovie. La RDA y adhère.
– 18/23 juillet : À Genève, conférence au sommet des Quatre
Grands : échec sur l’Allemagne.
– 9/13 septembre : Visite d’Adenauer à Moscou.
– 8 décembre : Bonn déclare que la reconnaissance de la RDA
par des pays tiers constitue un acte inamical à l’égard de la RFA.
1957 – 1er janvier : Intégration de la Sarre à la RFA.
– 14 septembre : Première rencontre entre K. Adenauer et le
1958
général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises.
– 9 novembre : Début de la seconde crise de Berlin.
– 10 janvier : L’URSS propose la signature d’un traité de paix
1959
avec les deux Allemagnes.
1960 – 16 mai : Échec de la conférence « au sommet » de Paris.
1961 – 13 août : Construction du mur de Berlin.
1963 – 22 janvier : Traité de coopération franco-allemand de l’Élysée.
– 16 octobre : Erhard succède à Adenauer.
1966 – 10 novembre : Kiesinger succède à Erhard.
er
1967 – 1 janvier : W. Ulbricht relance encore une fois son offre de
confédération des deux États allemands.
– De juillet à septembre : Le gouvernement fédéral renonce à la
1969
doctrine Hallstein. Willy Brandt devient chancelier de RFA.
– 19 mars-21 mai : Rencontres d’Erfurt et de Kassel entre Willy
1970
Brandt et Willi Stoph.
– 12 août : Signature du traité de Moscou entre la RFA et
l’URSS.
– 7 décembre : Traité germano-polonais : reconnaissance de la
ligne Oder-Neisse.
– 21 décembre : Signature à Berlin-Est du « traité fondamental »
1972
entre les deux États allemands.
– 19 juin : Traité Bonn-Prague qui annule les accords de
1973
Munich.
– 18 septembre : La RFA et la RDA entrent à l’ONU.
1974 – 7 mai : Helmut Schmidt succède à W. Brandt.
1975 – 30 juillet/1er août : Acte final de la conférence d’Helsinki.
1982 – Octobre : Accession de H. Kohl à la chancellerie.
1983 – 23 octobre : Arrivée des Pershing en RFA.
1984 – Mars/avril : Afflux à l’Ouest des Allemands de l’Est.
– 7/11 septembre : Première visite d’Erich Honecker, chef de
1987
l’État est-allemand, en RFA.
1988 – 7/9 janvier : Visite officielle d’E. Honecker à Paris.
– Août : Exode des Allemands de l’Est via la Hongrie.
– 10 septembre : Budapest laisse les Allemands de l’Est se
1989
trouvant en Hongrie gagner « le pays de leur choix ».
– 25 septembre : Manifestation à Leipzig.

– 9 novembre : Les autorités est-allemandes décident l’ouverture


des frontières. Des milliers de Berlinois franchissent le mur.
– 28 novembre : Le chancelier H. Kohl présente au Bundestag
un plan de réunification.
1990 – Janvier : Manifestations en RDA.
– 10 février : M. Gorbatchev accepte l’idée de la réunification.
– 14 mars : Les quatre puissances alliées et les deux États
allemands entament des pourparlers.
– 18 mars : Élections en RDA : victoire de l’« Alliance pour
l’Allemagne », favorable à une réunification rapide.

– 1er juillet : Le deutsche mark devient la monnaie de la RDA.


– 16 juillet : Gorbatchev accepte le maintien d’une Allemagne
unie dans l’OTAN.
– 31 août : RFA et RDA signent à Berlin le traité d’union.
– 12 septembre : Traité de Moscou portant règlement de la
question allemande.
– 3 octobre : Unification de l’Allemagne.

La crise des blocs


La crise dans le bloc occidental
Plusieurs phénomènes concourent à modifier la physionomie du monde
occidental : l’évolution stratégique, la nouvelle puissance économique des États
européens qui s’organisent au sein de la CEE, la volonté française
d’indépendance nationale et la crise du système monétaire international.
La croissance, qui avait connu un essor remarquable depuis les années 1950,
est particulièrement nette dans les années 1960. Elle profite aux États-Unis dont
l’activité économique et financière est omniprésente. Mais c’est aussi le temps
des miracles économiques et de la montée en puissance de l’Europe et du Japon.
La crainte d’une suprématie américaine
L’évolution de la pensée stratégique aux États-Unis introduit à partir de 1961-
1962 une contradiction au sein de l’Alliance atlantique entre les nécessités
techniques et politiques. Comment associer les alliés à la décision dans une
stratégie de dissuasion ? Techniquement, la nécessité d’une unité de volonté en
temps de crise est indéniable. Pourtant si chaque décision doit être concertée, la
crédibilité de la dissuasion est affaiblie, et c’est alors consacrer le monopole
absolu de la décision au profit de la principale puissance de l’Alliance et
confiner les alliés dans une situation de subordination. Dans une stratégie de
représailles massives, les intérêts collectifs des alliés étaient protégés. Avec la
stratégie des représailles graduées, les alliés peuvent toujours craindre que seuls
les intérêts de la puissance dominante soient pris en compte. Dès le début de son
mandat, le président Kennedy fait un important voyage en Europe, où il évoque
son souhait de transformer les relations transatlantiques.
La proposition américaine d’une Communauté atlantique. Le 4 juillet 1962 à
Philadelphie, le président des États-Unis, John F. Kennedy, propose une
redéfinition des rapports de force entre les États-Unis et ses alliés par la formule
du « partnership ». La Communauté atlantique, qu’il souhaite instaurer,
reposerait sur deux piliers, les États-Unis d’Amérique et les « États-Unis
d’Europe ». En matière stratégique, la contrepartie au monopole américain de
décision d’emploi, « un seul doigt sur la gâchette », serait la constitution d’une
force multilatérale.
Cela consisterait à faire de l’OTAN une nouvelle puissance nucléaire par la
création d’une force atlantique intégrée. Cette force serait composée de
25 navires de surface, portant chacun 8 missiles Polaris A 3 d’une portée de
4 600 km : l’équipage de chaque bâtiment serait au moins de trois nationalités
différentes. Ainsi seraient absorbées la petite force atomique britannique et la
force française, alors embryonnaire. Mais ce projet, de portée limitée puisque
son potentiel aurait correspondu à 3 % de celui de la force nucléaire des États-
Unis, ne résout pas les contradictions politiques. L’emploi de la force ne peut
être décidé que par le consentement unanime des États participants (parmi
lesquels les États-Unis) qui ont tous un droit de veto, les États-Unis conservant
leur liberté d’action sur leur propre force. En décembre 1962, à Nassau, le
président Kennedy propose aux Britanniques de leur livrer des fusées Polaris, en
échange des fusées Skybolt commandées aux Américains. C’est un premier pas
vers l’absorption de la petite force stratégique britannique dans la force
américaine.
Le Royaume-Uni accepte de n’utiliser sa force nucléaire qu’en accord avec les
Américains, la France gaullienne n’entend pas renoncer à la constitution de sa
propre force de frappe nucléaire et fait échouer le projet de force multilatérale.

La politique française d’indépendance nationale


Le défi gaullien s’oppose, en effet, au grand dessein de Communauté
atlantique. Dès son retour au pouvoir, le général de Gaulle proclame son
intention d’obtenir une nouvelle répartition des responsabilités au sein de
l’Alliance atlantique. Par un mémorandum adressé au président Eisenhower et
au Premier ministre MacMillan, le 14 septembre 1958, de Gaulle propose de
créer un directoire à trois, habilité à prendre des décisions conjointes sur les
problèmes qui intéressent le monde entier et non pas seulement le territoire
concerné par l’OTAN. Le refus opposé par le président Eisenhower en
octobre 1958 est fondé à la fois sur l’idée que les autres alliés ne peuvent être
tenus en marge des décisions du directoire et la volonté de ne pas avoir les mains
liées lors de l’emploi éventuel de l’arme atomique. Le général de Gaulle, qui
tient à disposer d’une force de frappe, instrument d’une politique
d’indépendance nationale, ordonne la poursuite du programme atomique
français, malgré les discrètes pressions des États-Unis. Des lois-programmes
vont peu à peu donner à cette force les structures indispensables. Aussi bien de
Gaulle s’oppose-t-il, dans sa conférence de presse du 14 janvier 1963, à la fois à
l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun et à l’intégration des
forces atomiques nationales dans l’OTAN.
Face aux présidents des États-Unis, Eisenhower, Kennedy puis Johnson, de
Gaulle pratique une politique d’indépendance nationale. Placé devant le refus
américain de son idée de directoire, il commence à distendre les liens de la
France avec l’OTAN. De Gaulle poursuit l’effort de la IVe République pour
doter la France d’un armement atomique indépendant. Refusant de se plier aux
pressions des deux grands pour arrêter la prolifération des armes nucléaires, la
France accède au club très fermé des puissances qui possèdent l’arme atomique
le 13 février 1960 et au Club thermonucléaire en août 1968.
Sur le plan de la politique étrangère, la France prend de plus en plus de ses
distances vis-à-vis des États-Unis. En 1964, de Gaulle accomplit un périple en
Amérique latine et il reconnaît la même année la Chine populaire, contrairement
aux souhaits américains. Il prend ses distances avec l’OTASE. Favorable à la
détente, il développe des contacts avec l’Est. Il observe le 23 juillet 1964 que
« la répartition du monde en deux camps répond de moins en moins à la situation
réelle » et il accepte en février 1965 la proposition soviétique de concertation
entre Paris et Moscou sur l’Asie du Sud-Est : « L’Europe de l’Atlantique à
l’Oural » lui paraît le seul cadre possible du règlement des problèmes européens.
Une longue série de décisions et de gestes semblables aboutissent au retrait
français de l’organisation intégrée de l’OTAN annoncé lors de la conférence de
presse du 21 février 1966.
La thèse française est fondée sur la distinction de l’Alliance et de
l’Organisation. Celle-ci, progressivement mise en place depuis les années 1951-
52, est selon de Gaulle le fruit d’une véritable déviation de l’esprit atlantique. La
France refuse l’intégration tout en acceptant le maintien de l’Alliance. La
décision française pose de nombreux problèmes. Elle implique l’évacuation des
bases américaines et canadiennes établies en France. Elle crée une difficulté avec
l’Allemagne où 60 000 soldats français font partie des unités de l’OTAN. Y
seraient-ils maintenus et sous quel statut ? En avril 1967, les bases de l’OTAN en
France sont évacuées. Plus de 20 000 soldats américains, plus de 80 000 tonnes
de matériel, neuf bases, une trentaine de dépôts américains sont transférés hors
de France. Le SHAPE, commandé par le général Lemnitzer, qui se trouvait à
Rocquencourt, et l’État-Major américain, qui stationnait à Saint Germain-en-
Laye, sont déplacés en Belgique. Le Conseil de l’OTAN, installé place Dauphine
à Paris, est transféré à Bruxelles.
C’est aussi un affaiblissement de l’Alliance. La France continue de participer
au Conseil atlantique dans la mesure où il traite de questions politiques, et de
collaborer à certains éléments d’infrastructure de l’Alliance atlantique, comme le
réseau radar NADGE, système d’alerte couvrant l’ensemble de l’Europe
occidentale. Les 14 partenaires de la France – 13, après le retrait du
gouvernement grec en 1974 – sont associés dans une organisation militaire
intégrée dirigée par un conseil rebaptisé Comité des plans de défense. Le
remplacement du chancelier Erhard par Kurt Georg Kiesinger, en
novembre 1966, contribue à faciliter l’accord sur le stationnement et le statut des
forces françaises d’Allemagne, réalisé le 21 décembre 1966. Et le rapport
Harmel (du nom du ministre belge des Affaires étrangères), adopté par
l’Alliance en décembre 1967, entend ne pas baisser la garde sur le plan militaire,
tout en encourageant les efforts de détente.
Le rapprochement franco-soviétique illustré par le voyage en URSS en
juillet 1966 est perçu par les Américains comme la préface à un véritable
renversement des alliances. Le voyage au Cambodge en septembre 1966 est
l’occasion de critiquer ouvertement la politique américaine au Viêt-nam. De
même que dans le conflit du Viêt-nam de Gaulle s’écarte de la position
américaine, dans la guerre des Six Jours (juin 1967), il prend délibérément parti
contre Israël et donc contre les États-Unis. Son « Vive le Québec libre ! », lancé
à Montréal en juillet 1967, fait scandale en Amérique du Nord. Le gouvernement
canadien y voit une intervention dans les affaires intérieures du Canada, puisque
le général de Gaulle paraît défendre les partisans de l’indépendance d’une des
provinces de l’État fédéral canadien.
Fort du rétablissement monétaire réalisé depuis 1958 par la France, le général
de Gaulle n’hésite pas dans une conférence de presse retentissante en
février 1965 à prôner le retour à un système fondé sur l’or et l’abandon de
l’étalon-dollar, dont il dénonce les abus et les dangers. À ses yeux, le déficit
continu de la balance des paiements des États-Unis depuis la fin des années 1950
donne à cette puissance un privilège anormal, nourrit l’inflation mondiale et
mine tout le système monétaire international.

La crise du système monétaire international


La crise du système monétaire oppose les Européens, qui veulent à la fois le
maintien de la protection américaine et la jouissance d’une totale autonomie
politique et économique, aux États-Unis, qui de leur côté entendent alléger leurs
charges financières sans renoncer à leurs prérogatives.
Le déficit commercial américain. À la fin des années 1950, le système
monétaire international est le Gold Exchange Standard selon lequel le dollar,
dont le taux de change est absolument fixe (35 dollars pour une once d’or), est
considéré comme l’équivalent de l’or pour toutes les transactions. Mais la
situation économique évolue au profit des pays européens et aux dépens de
l’économie américaine. Les investissements massifs des firmes multinationales,
les dépenses des États-Unis à l’étranger (guerre du Viêt-nam) aboutissent à
déséquilibrer la balance commerciale jusqu’alors bénéficiaire. Du fait de ce
déficit, trop de dollars circulent dans le monde et le marché libre qui s’instaure
auprès du marché officiel rend tout à fait impossible le maintien de la parité du
dollar car l’once d’or coûte de 40 à 43 dollars sur le marché libre. D’ailleurs, le
stock d’or des États-Unis diminue, et en 1967, la France décide d’échanger ses
dollars contre de l’or. La RFA voit ses ressources augmenter grâce à ses
exportations. Sa balance commerciale et sa balance des comptes sont
excédentaires. Elle refuse de réévaluer le mark, solution que préconisaient les
Américains. En 1968, à la suite des secousses internes, le franc est attaqué en
juillet et en novembre, mais il résiste grâce à la solidarité des gouverneurs des
banques centrales des dix pays les plus riches du monde. Si le général de Gaulle
décide, le 24 novembre, de ne pas le dévaluer, son successeur Georges
Pompidou doit s’y résigner dès août 1969.
Tout au long des années 1960, les États-Unis doivent donc défendre le dollar.
La baisse de leurs réserves en or les accule même en 1968 à réserver la
convertibilité du dollar en or aux seules banques centrales étrangères. Mais la
balance commerciale des États-Unis devient déficitaire en 1971, pour la
première fois depuis 1893.
La suspension du Gold Exchange Standard. Pour couper court à la fuite
spéculative des capitaux déclenchée dans l’été par l’annonce des mauvais
résultats du commerce extérieur américain, le président Nixon suspend
brutalement le 15 août 1971 toute convertibilité du dollar en or, y compris pour
les banques centrales, ce qui revient à laisser flotter le dollar. Il prend par ailleurs
des mesures protectionnistes (en particulier une surtaxe de 10 % sur les
importations) et annonce que les États-Unis n’assoupliront leur attitude que si
leurs alliés occidentaux acceptent de partager « le fardeau commun ». Nixon
exige des concessions commerciales et monétaires en contrepartie de la
protection militaire américaine. Le flottement du dollar aboutit à un marasme
monétaire et commercial, facteur d’inflation et de crise généralisée.
La dévaluation du dollar. En décembre 1971 (accord de la Smithsonian
Institution) et en février 1973, les États-Unis acceptent de dévaluer le dollar et
obtiennent une série de réévaluations des monnaies les plus performantes, en
particulier le yen et le mark. Ces mesures ont pour effet de casser en deux
l’Europe monétaire : d’un côté les États à monnaie forte, de l’autre les États à
monnaie faible. Le fonctionnement de la CEE s’en trouve perturbé d’autant plus
que la crise correspond à l’entrée dans le Marché commun, en 1972, du
Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark.

La constitution de l’Europe des Neuf


Les traités de Rome avaient prévu une période transitoire de douze ans pour
l’abolition progressive des barrières douanières entre les États membres de la
CEE et la mise en place d’un tarif extérieur commun.
Au cours de la première étape (1959-1962), la libération des échanges
intracommunautaires portant sur les produits industriels se fait plus rapidement
que prévu, mais le passage à la seconde étape est plus délicat en raison du
démarrage du Marché commun agricole.
Les succès de l’Europe des Six. De longues négociations (« marathons »
agricoles de janvier 1962, décembre 1963 et décembre 1964) permettent au
Marché commun de poursuivre ses progrès. Celui-ci ne comporte pas seulement
des aspects douaniers, mais il implique aussi une politique agricole commune,
comprenant l’organisation de plusieurs marchés importants (céréales, lait,
viande), la fixation de prix communs et la création d’un Fonds européen
d’Orientation et de Garantie agricole (FEOGA) chargé du financement de cette
politique à laquelle la France tient beaucoup en raison de l’importance du secteur
agricole dans son économie.
L’Europe des Six se révèle être une réussite, même si sur le plan politique les
oppositions entre deux conceptions européennes, celle des partenaires de la
France (une Europe fédérale, à caractère supranational) et celle du général de
Gaulle (l’Europe des patries), empêchent l’organisation d’une Europe politique
en 1961-62, au moment des projets de plan Fouchet. On se borne en avril 1965 à
décider la fusion des exécutifs des trois communautés (CECA, CEE, Euratom).
Un Conseil des communautés et une Commission unique entrent en fonctions en
juillet 1967.
Les mesures douanières. En octobre 1962, Kennedy avait obtenu du Congrès
le vote d’une loi douanière, le Trade Expansion Act, aux termes de laquelle les
Américains négocieraient avec les Européens dans le cadre du GATT une baisse
réciproque de 50 % de leurs droits de douane de façon à stimuler le commerce
transatlantique. Ces négociations, dites du Kennedy Round, se terminent le
16 mai 1967 à Genève ; la CEE s’y affirme comme le partenaire principal des
États-Unis, capable de tenir tête à la première puissance économique du monde,
en vue d’appliquer à partir de 1968 un désarmement douanier réciproque.
La crise de 1965. Provoquée par le refus de la France d’accepter une
extension du rôle du FEOGA et le remplacement de la règle d’unanimité par
celle de majorité, elle est un reflet du différend entre les deux conceptions de
l’Europe. Pendant six mois, la France s’abstient de participer aux réunions du
Conseil des ministres de la CEE et pratique la « politique de la chaise vide ». En
janvier 1966, le compromis de Luxembourg permet à la France de reprendre sa
place au Conseil en contrepartie du maintien de la règle de l’unanimité lorsque
des « intérêts très importants » sont en jeu. Le redémarrage effectif du Marché
commun au mois de mai permet d’achever l’union douanière le 1er juillet 1968
(un an et demi avant la date prévue).
La mise en place du « serpent monétaire » européen. En revanche, l’union
monétaire envisagée à la conférence de La Haye en décembre 1969 et définie à
Bruxelles en février 1971 sur la base du « rapport Werner » va rapidement se
trouver bloquée par les difficultés du système monétaire international de 1969 à
1971 et par la crise économique mondiale qui commence en 1973. Pour
échapper aux variations du cours du dollar, qui continue à fluctuer au gré de la
spéculation, les pays de la CEE organisent en avril 1972 le « serpent monétaire »
européen qui fixe les parités entre leurs monnaies et limite les marges de
fluctuation afin de préserver la régularité de leurs échanges. Pour corriger les
disparités de concurrence qui apparaissent au sein de la Communauté quand les
parités des monnaies sont modifiées, on crée un système de taxes et de
subventions, les « montants compensatoires monétaires » (MCM).
Les nouvelles demandes d’adhésion. Séduits par l’attrait du Marché commun,
plusieurs pays sollicitent leur adhésion ou une formule d’association. La CEE
conclut ainsi des accords avec la Grèce (1961), la Turquie (1963), Malte (1970)
et surtout, par les accords de Yaoundé (1963 et 1969), avec dix-huit pays
d’Afrique francophone.
La demande de conversations exploratoires du Royaume-Uni, en 1961, suivie
de celle d’autres pays de l’Association européenne de Libre-Échange (AELE), se
heurte en 1963 à l’analyse du général de Gaulle qui estime « que la nature, la
structure et la conjoncture propres à la Grande-Bretagne diffèrent profondément
de celles du continent ». Une nouvelle demande d’adhésion britannique est posée
par le Premier ministre travailliste Wilson en 1967, moins par conviction
européenne que pour secourir une économie mal en point. Elle est rejetée une
nouvelle fois par le général de Gaulle.
Les changements politiques en France et en Grande-Bretagne vont favoriser la
solution de ces problèmes. En France, à la suite du référendum de 1969 qui
entraîne la démission du général de Gaulle, Georges Pompidou accède à la
présidence de la République. Il poursuit la même politique extérieure que celle
de son prédécesseur, sauf sur la question de l’admission de l’Angleterre dans le
Marché commun, où lors de la conférence de La Haye, en décembre 1969, il
propose le triptyque : achèvement de l’Europe agricole, élargissement à la
Grande-Bretagne, approfondissement par la relance de la construction
communautaire. Aux élections générales du 18 juin 1970, en Grande-Bretagne,
les travaillistes sont battus et le pouvoir passe au conservateur Edward Heath.
L’arrivée des conservateurs facilite beaucoup la négociation déjà entreprise à
l’époque d’Harold Wilson. Les difficultés n’en demeurent pas moins, ce sont la
contribution de la Grande-Bretagne au budget communautaire, le rôle de la livre
comme monnaie de réserve et les liens économiques préférentiels avec le
Commonwealth (sur le sucre et le beurre en particulier) que la Grande-Bretagne
voudrait préserver tout en refusant de respecter le traité de Rome qui implique,
en cas d’importations extérieures, de payer au budget de la Communauté un
certain pourcentage. La négociation aboutit à un compromis en juin 1971,
consistant pour la Grande-Bretagne à verser au budget communautaire un peu
plus de 8 % en 1973 et presque 19 % au bout de huit ans. Le cas des exportations
de beurre de Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre est réglé par un statut spécial.
L’intégration de la livre dans le futur système monétaire européen est laissée
dans l’ombre.
Le 22 janvier 1972, est signé à Bruxelles le traité d’adhésion non seulement de
la Grande-Bretagne mais aussi du Danemark, de l’Irlande et de la Norvège. Par
la suite, les Norvégiens refusent par référendum d’entrer dans le Marché
commun. L’Europe des Six devient le 1er janvier 1973 l’Europe des Neuf.

La crise dans le monde communiste


Les années 1960 se traduisent par un ralentissement du développement
économique en URSS, qui ne peut surmonter ses problèmes agricoles et ne
parvient pas à rattraper son retard pour la production de biens de consommation.
Malgré les promesses de Khrouchtchev, pour qui le niveau de vie de l’Union
soviétique devrait rejoindre et dépasser celui de l’Ouest, il y a en URSS non
seulement un retard sur ce plan, mais un décalage technologique grandissant.
L’intelligentsia soviétique met en cause la bureaucratie, c’est-à-dire, en dernier
ressort, l’appareil du Parti. Ces difficultés sont la cause directe de la chute de
Nikita Khrouchtchev, qui cumulait les fonctions de Premier secrétaire du Comité
central du Parti communiste et de président du Conseil des ministres, victime
d’une révolution de palais le 15 octobre 1964.
Ses successeurs, Leonid Brejnev, secrétaire général du Parti communiste de
l’Union soviétique et Kossyguine, Premier ministre, sont confrontés au même
problème de la modernisation de l’économie et de la société soviétiques. La
ligne Brejnev, qui refuse de libéraliser la vie des Soviétiques, l’emporte et a
aussitôt des répercussions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. En
février 1966, le procès intenté aux intellectuels Siniavski et Daniel et leur
condamnation prouvent la volonté des idéologues du parti, soutenus par l’Armée
rouge, de mettre au pas l’intelligentsia afin qu’elle soit dans la ligne et serve la
cause du parti. C’est le début du « regel culturel » et de l’exil intérieur
d’Alexandre Soljenitsyne.
Le modèle soviétique, terni par les révélations sur le Goulag, est contesté par
la Chine populaire et par les démocraties populaires où se font jour à la fois des
aspirations nationales et libérales.

Le schisme sino-soviétique
La naissance de l’antagonisme entre la Chine et l’Union soviétique remonte
aux années 1950, alors que des accords de coopération lient étroitement ces deux
pays. Le conflit est à la fois un classique conflit d’intérêt de puissance et de
territoire, mais aussi une opposition idéologique, qui éclate au moment du
XXe Congrès du parti communiste de l’Union soviétique, en 1956.
Dès 1957, face à un renforcement des liens entre les États-Unis et la Chine
nationaliste, l’Union soviétique ne réagit pas. Le gouvernement de Pékin
reproche aux Soviétiques de chercher la paix à tout prix et d’abandonner la
stratégie révolutionnaire pour s’engager dans le révisionnisme. Après un voyage
à Moscou, Mao Tsê-Tung lance en 1958 le « Grand Bond en avant » et les
communes populaires et, dans le même temps, il fait bombarder les îlots de
Matsu et Quemoy et renforce les liens de la Chine avec les éléments les plus
révolutionnaires du Tiers Monde. C’est un double défi chinois à l’Union
soviétique et aux États-Unis. Khrouchtchev condamne l’expérience des
communes chinoises et il en vient finalement à suspendre son aide économique
et technique et à rapatrier les milliers d’experts et stagiaires que l’Union
soviétique entretenait sur le territoire chinois. Désormais, à la rivalité des partis,
à l’affrontement idéologique, se superpose la lutte implacable de deux États qui
éclate au grand jour en 1962. Éprouvée par les erreurs du « grand bond en
avant », isolée du bloc socialiste, la Chine resserre ses liens avec l’Albanie
(accords de janvier 1962). C’est dire l’isolement chinois.
En avril 1962, Moscou fomente des émeutes à la frontière du Sinkiang et
soutient l’Inde dans le conflit qui l’oppose à la Chine à propos du Tibet. Il s’agit
d’un conflit frontalier aggravé par la persistance du nationalisme tibétain,
personnifié dans le Dalaï Lama qui se réfugie en Inde. En septembre et
octobre 1962, la Chine lance une offensive victorieuse contre cette dernière. Les
Chinois saisissent l’occasion de la crise de Cuba pour accuser les Soviétiques
d’avoir capitulé devant l’impérialisme américain. Le 12 décembre 1962, lors
d’une réunion des représentants des partis communistes à Moscou,
Khrouchtchev estime que « le danger principal est le dogmatisme des dirigeants
chinois » et il ironise sur la passivité du régime de Pékin face aux
« empiétements impérialistes » à Hong Kong, Macao et Formose.
À partir de 1963, à la cassure doctrinale entre Moscou et Pékin s’ajoute un
litige territorial, auquel l’accession de la Chine au club atomique, le 1er octobre
1964, donne tout son éclat. Les dirigeants chinois ripostent, le 8 mars 1963, en
déterrant le problème des « traités inégaux » imposés au XIX e siècle par la Russie
qui aurait conquis sur la Chine d’importants territoires, auxquels il faut ajouter
un contentieux portant sur 600 îles sur les fleuves Amour et Oussouri. Les
Soviétiques répliquent que les acquisitions faites au XIX e siècle sont inaliénables
et que les frontières de l’URSS sont intangibles.
Cette revendication territoriale n’atténue pas la confrontation idéologique. Le
15 juin 1963, Mao Tsê-Tung adresse à Khrouchtchev une lettre par laquelle, en
vingt-cinq points, il récuse la prééminence du parti communiste de l’Union
soviétique. Aux yeux des Chinois, « les tsars du Kremlin » sont des
révisionnistes devenus un allié objectif des États-Unis. Une lutte s’engage entre
les deux États pour le leadership du communisme mondial, malgré une courte
trêve à la suite de la chute de Khrouchtchev.
Lorsqu’éclate en 1966 la révolution culturelle en Chine, les Soviétiques
prennent parti contre Mao Tsê-Tung et tentent de dresser contre le pouvoir
central les minorités nationales du Sinkiang. Après avoir fait exploser sa
première bombe A le 16 octobre 1964, la Chine expérimente la bombe H le
17 juin 1967. L’accession de la Chine au rang de puissance thermonucléaire
pourrait avoir incité les Soviétiques à envisager une attaque nucléaire
« préventive » sur l’arsenal atomique chinois au Sinkiang. En 1969,
l’affrontement semble imminent. Des combats ont lieu sur le fleuve Oussouri ; et
la Chine, qui prend au sérieux la menace soviétique, se prépare à une volte-face
diplomatique.

La contestation en Europe orientale


La contestation idéologique entreprise par Pékin altère, dans les années 1960,
le prestige soviétique et a d’importantes répercussions sur les rapports entre
l’Union soviétique et les démocraties populaires. Si l’Union soviétique tolère
que la Roumanie prenne quelques initiatives, elle n’hésite pas à réprimer la
révolution tchécoslovaque.
En Yougoslavie, le problème fondamental, qui est celui de la coexistence de
plusieurs communautés nationales, se complique de la perspective de la
succession de Tito et de la contestation étudiante importée d’Occident.
Tito réussit à apaiser les tensions entre Serbes et Croates et à désamorcer la
contestation générale qui se développe en 1963, relayée en Yougoslavie par
l’opposition libérale de Milovan Djilas. Mais à la suite de l’intervention
soviétique en Tchécoslovaquie, la Yougoslavie – qui la désapprouve – est plus
que jamais isolée.
En Pologne, W. Gomulka, au pouvoir depuis quatorze ans, réprime
vigoureusement les émeutes de Gdansk (14-15 décembre 1970) ; les troubles qui
s’étendent aboutissent au remplacement de Gomulka par Édouard Gierek au
poste de Premier secrétaire.
La Roumanie manifeste d’abord une relative autonomie au sein du Conseil
d’assistance économique mutuelle (COMECON) ; elle refuse la spécialisation
économique que veut lui imposer l’URSS, puis garde une certaine neutralité
dans le conflit qui oppose Moscou et Pékin et publie en 1964 une véritable
déclaration d’indépendance. À partir du printemps 1966, les dirigeants roumains
affectent de considérer que le pacte de Varsovie est bien une alliance comme les
autres, que l’indépendance de ses membres n’est pas une fiction. Ils adoptent une
politique extérieure originale, développant une attitude de neutralité active dans
le conflit du Proche-Orient, établissant des relations diplomatiques avec
l’Allemagne fédérale dès le 31 janvier 1967, au moment où la Hongrie, la
Bulgarie et la Tchécoslovaquie se rallient à la « doctrine Ulbricht » qui pose la
reconnaissance de la RDA et l’inviolabilité de ses frontières comme condition
préalable à l’établissement de rapports normaux avec le gouvernement de Bonn.
Lors de l’intervention du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, le 21 août 1968,
Bucarest ne participe pas à l’opération et blâme même l’URSS de l’avoir
réalisée. En août 1969, la Roumanie est le premier pays socialiste – en dehors de
l’URSS – à accueillir un président américain en la personne de Richard Nixon.
La Tchécoslovaquie et le « printemps de Prague ». À la différence de la
Roumanie qui conserve un régime intérieur très rigoureux, la Tchécoslovaquie
connaît depuis 1963 une certaine libéralisation. Lors du Congrès du parti
communiste tchécoslovaque, en 1962, la déstalinisation se développe malgré le
maintien au pouvoir du stalinien Novotny. L’aspiration à la réforme économique
s’ajoute à l’aspiration à plus d’autonomie de la Slovaquie par rapport à la
Bohême et à la volonté clairement exprimée à la suite de la guerre israélo-arabe
de juin 1967 d’une politique plus ouverte. Une aile « libérale » menée par le
secrétaire du parti slovaque, Alexandre Dubcek, conteste ouvertement Novotny,
abandonné par les Soviétiques. Le 4 janvier 1968, il démissionne de son poste de
secrétaire général du parti communiste. Le communiste modéré Dubcek lui
succède, tandis que le général Ludvik Svoboda est élu en mars chef de l’État. De
plus en plus populaire parmi les intellectuels et parmi les ouvriers, Dubcek croit
pouvoir concilier le système socialiste et le respect des libertés. Le programme
d’action du parti communiste tchèque, adopté en avril 1968, admet la création
d’autres partis politiques et la libéralisation de l’information. C’est « le
printemps de Prague ».
Une nouvelle loi constitutionnelle est préparée ; un nouveau gouvernement se
met en place, dirigé par Cernik, partisan de la libéralisation et l’économiste Ota
Sik. L’Assemblée nationale élit comme président le plus « libéral » des
communistes tchécoslovaques, Smrkovsky. La préparation du Congrès du parti
communiste tchécoslovaque est l’occasion d’une confrontation passionnée entre
novotnistes et partisans des réformes.
Les Soviétiques considèrent le « printemps de Prague » avec méfiance. Les
milieux dirigeants des démocraties populaires craignent la contagion qui est déjà
sensible en Pologne et ils poussent les dirigeants soviétiques à intervenir. En
juillet 1968, Dubcek refuse une concertation proposée par les dirigeants du pacte
de Varsovie. Bien que le projet de révision des statuts du parti tchécoslovaque,
adopté à l’unanimité le 9 août 1968 par le Présidium, rétablisse un certain
nombre de libertés (vote secret et droit d’expression), les réformes ne vont pas
aussi loin qu’en Hongrie : le parti communiste doit garder une situation
prééminente, même si l’on parle d’un retour à un système multiparti, et loin de
prétendre à un statut de neutralité formelle, on ne cesse de réaffirmer
l’appartenance au pacte de Varsovie. Ce gouvernement communiste
tchécoslovaque bénéficie d’un large soutien populaire.
Le 21 août, les troupes du pacte de Varsovie appartenant à cinq pays (URSS,
Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie et Bulgarie) pénètrent sur le sol
tchécoslovaque et se précipitent vers les objectifs les plus importants de Prague.
L’ambassadeur soviétique à Prague, Tchervonenko, et les Tchèques
prosoviétiques font arrêter les dirigeants du « printemps de Prague ». Mais la
résistance s’organise autour du président de la République, Svoboda, avec une
grève de protestation décidée par le Congrès du parti réuni clandestinement.
Les dirigeants tchèques libérés et réintégrés dans leurs fonctions sont
convoqués au Kremlin et signent le 26 août les accords de Moscou, qui marquent
une limitation sérieuse à la libéralisation et aux réformes entreprises. Dès le
16 octobre, les Soviétiques imposent un nouveau traité impliquant le
stationnement « temporaire » de leurs troupes sur le territoire tchécoslovaque.
L’agitation antisoviétique n’en continue pas moins. En mars et avril 1969, à la
suite d’un véritable ultimatum du maréchal Gretchko, ministre soviétique de la
Défense, des incidents aboutissent à l’éviction de Dubcek de son poste de
secrétaire général du parti et à son remplacement par Gustav Husak ; la
normalisation suit son cours. Une vaste épuration du parti est organisée. La
censure est rétablie.
L’URSS préserve ainsi de la contagion les autres satellites et fait triompher
une interprétation nouvelle du pacte de Varsovie connue sous le nom de
« doctrine Brejnev ». La souveraineté nationale de l’État socialiste est limitée.
Elle doit s’effacer au profit de l’intérêt général de la Communauté des États
socialistes. Mais l’intervention en Tchécoslovaquie a soulevé une réprobation
générale en Occident, y compris de la part des partis communistes italien,
français et espagnol. Au sein du pacte de Varsovie, la Roumanie s’est prononcée
contre cette action, tandis que l’Albanie s’en est même retirée en
septembre 1968.
Lorsque la conférence des soixante-quinze partis communistes se réunit à
Moscou du 5 au 17 juin 1969, c’est à la fois la reconnaissance pour l’Union
soviétique de son rôle de direction du mouvement communiste international,
mais aussi la fin du monolithisme, car la conférence proclame le principe des
voies différentes vers le socialisme.

Le Tiers Monde à l’ère


de la détente(1962-1973)
C’est dans le contexte des crises (de celle de Suez à celle de Cuba) que naît le
rôle international des pays du Tiers Monde. Mais il prend tout à fait son essor à
l’ère de la détente.
L’affaiblissement du rôle moral de l’ONU. L’affirmation des pays
nouvellement indépendants se fait par l’intermédiaire de l’entrée à
l’Organisation des Nations unies qui voit s’accroître le nombre de ses membres
et s’alourdir ses problèmes. En 1973, les Nations unies comprennent 135
membres. Les seuls États qui n’en font pas alors partie sont la Suisse, les deux
Corée, les deux Viêt-nam, Formose, la Rhodésie du Sud et le Bangladesh. Sur ce
total, 25 États se rattachent au camp occidental, 12 au camp oriental, la plupart
des autres se disent et se veulent non engagés Les pays du Tiers Monde sont
donc majoritaires et ils disposent même de la majorité des deux tiers nécessaire
pour faire passer les résolutions au sein de l’Assemblée générale. L’ONU devient
ainsi la caisse de résonance du Tiers Monde et en subit aussi les contre-coups.
L’héritage de la décolonisation est lourd. L’ONU est engagée dans une guerre au
Congo, sans avoir les ressources nécessaires en troupes et en argent. Elle est
menacée d’une faillite financière énorme. Le secrétaire général des Nations
unies, Dag Hammarskjöld, qui considère son rôle comme celui d’un arbitre,
entre en conflit ouvert avec plusieurs chefs de gouvernement. Au début de son
mandat (1961-1971), le Birman U Thant, qui représente précisément le monde
afro-asiatique, réussit à dégager les Nations unies du Congo et à affirmer à
plusieurs reprises l’indépendance de l’Organisation. Mais la période voit aussi
l’affaiblissement des Nations unies. Sous l’influence du groupe afro-asiatique,
l’ONU passe son temps à protester contre le régime d’apartheid en République
sud-africaine, le régime raciste en Rhodésie du Sud et le colonialisme sous
toutes ses formes. Plusieurs dizaines de résolutions très fermes se révèlent sans
portée réelle. Le secrétaire général subit l’érosion du rôle moral des Nations
unies.
Les premières rencontres des pays non engagés. La plupart des pays du Tiers
Monde s’affirment aussi non engagés et disent rejeter l’alignement aussi bien sur
le camp occidental que sur le camp soviétique. La première conférence des pays
non engagés se tient à Belgrade, du 1er au 6 septembre 1961, à l’invitation du
président yougoslave Tito, du président égyptien Nasser et du président indien
Nehru. Il s’agit pour les 25 États participants de manifester leur réprobation de la
politique des blocs, du néo-colonialisme qui substitue les contraintes
économiques aux liens politiques, et du surarmement des grandes puissances.
Les non-engagés poursuivent leur combat en réunissant de nouvelles
conférences, au Caire (1964), puis à Lusaka (1970), au cours desquelles ils
insistent de plus en plus sur l’indépendance économique. La conférence d’Alger,
en septembre 1973, est la confirmation d’une nouvelle stratégie de concertation
entre pays producteurs de matières premières.
Les non-alignés n’ont pas alors de cohésion véritable. Ils connaissent aussi des
querelles internes. En définitive, l’entente se résume à condamner l’impérialisme
des Occidentaux tout en s’efforçant de tenir la balance égale entre les deux
Grands et à affecter un neutralisme de façade. Mais des divisions apparaissent
entre les tenants d’un strict neutralisme et les partisans d’une action résolue
contre le néo-colonialisme. Les tensions internationales dans le camp oriental
révèlent au grand jour les divergences idéologiques entre Moscou et Pékin, entre
lesquels le choix n’est pas simple. Néanmoins des regroupements s’opèrent dans
un cadre régional.

Les regroupements des États du Tiers Monde


Issus des frontières héritées de la colonisation, les territoires de ces États sont
souvent hétérogènes et constituent des entités artificielles. À partir de
l’indépendance, deux tendances contraires apparaissent : l’une tend à
l’émiettement, l’autre au regroupement. L’union du Sénégal et du Soudan à
l’intérieur du Mali n’a duré que quelques mois. L’union de l’Égypte et de la
Syrie au sein de la République arabe unie a duré de 1958 à 1961. Le plus
souvent, des États du Tiers Monde ont préféré des regroupements plus vagues.
Le Conseil de l’Entente comprend la Côte-d’Ivoire, la Haute-Volta, le Dahomey
et le Niger. Le panafricanisme, lui, ambitionne de réaliser l’unité économique et
politique du continent noir.
En décembre 1960, tous les États francophones à l’exception du Togo, du
Mali et de la Guinée constituent le « groupe de Brazzaville », favorable à la
coopération avec la France, qui se transforme en Union africaine et malgache
(UAM) au printemps 1961 et en Organisation commune africaine et malgache
(OCAM) en février 1964. Le nouveau président de l’ex-Congo belge (devenu
Congo-Léopoldville puis Congo-Kinshasa, enfin Zaïre) y adhère. Le conflit du
Biafra contribue à diviser l’OCAM.
À l’encontre des modérés du « groupe de Brazzaville » et du « groupe de
Monrovia », réunissant les douze pays du groupe de Brazzaville et d’autres pays
africains, notamment anglophones, se constitue en janvier 1961 le « groupe de
Casablanca » qui comprend le Maroc, le Ghana, la Guinée, le Mali et la
République arabe unie, groupe hostile au néo-colonialisme et aux essais
nucléaires français au Sahara. L’Afrique apparaît bien divisée.
À la faveur de la fin de la guerre d’Algérie, les tensions entre les deux groupes
de pays africains s’atténuent. À l’invitation de l’empereur d’Éthiopie, Haïlé
Sélassié, la conférence d’Addis-Abeba groupant 30 chefs d’État africains adopte
en mai 1963 la charte de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA, voir encadré
ci-après), devenue Union africaine en 2002.

Les pays membres de l’Union africaine (2016)

Afrique du Sud Mali


Algérie Maroc*
Angola Maurice (île)
Bénin Mauritanie
Botswana Mozambique
Burkina Faso Namibie
Burundi Niger
Cameroun Nigeria
Cap-Vert Ouganda
Comores République arabe Saharaouie
Congo République centrafricaine
Côte-d’Ivoire Rwanda
Djibouti Sao Tomé
Égypte Sénégal
Érythrée Seychelles
Éthiopie Sierra Leone
Gabon Somalie
Gambie Soudan
Ghana Soudan Sud
Guinée Swaziland
Guinée-Bissau Tanzanie
Guinée équatorial Tchad
Kenya Togo
Lesotho Tunisie
Liberia Zaire
Lybie Zambie
Madagascar Zimbabwe
Malawi

* À la suite de l’admission, en 1982, de la République Saharaouie, le


Maroc a quitté l’OUA. En 2017, il réintègre l’UA.

Si l’OUA n’a pas fait progresser l’Afrique dans le sens d’une union plus
étroite, en revanche elle a joué un rôle non négligeable en promouvant les
intérêts des États africains, en s’opposant au démembrement du Nigeria par
exemple.
Au Moyen-Orient, la Ligue arabe tente de favoriser le regroupement des États
arabes. Mais l’unité du monde arabe est également revendiquée par différents
leaders, comme Nasser, et par des forces politiques, comme le parti Baas.
En Amérique latine, l’Organisation des États américains est confrontée au
problème de Cuba, exclu en 1962 et réadmis en 1973, et à la question des
guérillas fomentées par les Cubains, en Bolivie, en Colombie et au Venezuela.
En janvier 1966, une conférence réunissant des délégués de gouvernements ou
de mouvements révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine choisit
La Havane comme siège de l’Organisation « tricontinentale » censée organiser
partout la lutte anti-impérialiste.

Le développement économique et l’aide au Tiers


Monde
Le fossé entre le niveau de vie des pays développés et celui des pays sous-
développés se creuse tout au long des années 1960, si bien que la différence
entre le produit national brut par habitant chez les uns et chez les autres est
énorme : 3 320 dollars pour les États-Unis, 60 dollars pour Haïti en 1964. Le
taux d’accroissement de la population, beaucoup plus fort dans les pays pauvres
que dans les pays riches, constitue un obstacle supplémentaire à des
changements en profondeur de l’économie de ces pays.
Le décollage économique est limité à quelques pays qui ont créé des foyers
industriels. Malgré un gros effort d’industrialisation, les pays sous-développés
restent d’abord des pays exportateurs de matières premières. Or les termes de
l’échange (rapport entre la valeur des exportations et celle des importations) sont
défavorables aux pays en voie de développement. Tandis que les prix de produits
industriels en provenance du Nord augmentent sans cesse, en raison de
l’inflation, les prix des matières premières vendues par le Sud baissent
nettement. On assiste en fait à un « échange inégal » qui déstabilise le Tiers
Monde, rendant impossible sa croissance. Face aux nations « nanties », se
dressent des nations « prolétaires », qui réclament de l’aide.
Les formes de l’aide aux pays sous-développés. L’aide est soit privée, soit
publique. Elle peut prendre la forme d’investissements, de prêts ou de dons.
L’aide occidentale est prépondérante. De 1945 à 1970, sur une aide totale au
Tiers Monde de 165 milliards de dollars, les Occidentaux en ont fourni 90 %.
L’aide américaine est surtout économique et militaire tout en comprenant aussi
l’envoi de techniciens ou de missions, en particulier dans le cadre du Peace
corps. L’aide financière, qui peut être directe par le biais de l’Agency for
International Development (AID), passe le plus souvent par le canal de firmes
privées ou d’organisations internationales, comme la Banque mondiale. Cette
aide s’adresse surtout à l’Asie (Chine nationaliste, Corée du Sud, Thaïlande,
Pakistan, Viêt-nam du Sud), en second lieu au Moyen-Orient, enfin à l’Amérique
latine et à l’Afrique. L’affaire de Cuba amène les dirigeants américains à
concentrer leurs efforts sur l’Amérique latine, avec un programme d’aide décidé
en août 1961 à la conférence de Punta del Este. Mais l’Alliance pour le progrès
ne remporte pas les succès escomptés, en raison des réticences à la fois des
entreprises privées et du Congrès. Après 1963, l’aide américaine tend à diminuer
en raison du coût de la guerre du Viêt-nam.
L’assistance soviétique, destinée à favoriser l’indépendance économique des
pays sous-développés, est sélective. Elle intervient dans le cadre de projets de
développement planifié et elle accorde la priorité à l’électrification et à
l’industrie lourde. Comme l’Égypte, où l’URSS finance la construction du
barrage d’Assouan de 1958 à 1960, et l’Inde, où elle finance des aciéries, les
bénéficiaires de cette aide sont presque tous des pays neutralistes : Éthiopie,
Guinée, Ghana, Égypte, Syrie, Inde, Afghanistan, Indonésie, Yémen, Ceylan,
Irak. Les dons sont limités à des cas exceptionnels. Les prêts sont conclus pour
douze ans à un faible taux d’intérêt et les remboursements prévus en monnaie
locale ou en produits locaux. Cette aide est subordonnée au recours au matériel
et aux techniciens soviétiques. L’assistance technique est loin d’être négligeable,
surtout en Égypte, Yémen, Afghanistan, Inde, Indonésie.
L’assistance britannique est surtout économique et financière, organisée
autour de l’unité monétaire qui donne son nom à l’ensemble des pays, la zone
sterling.
La France consacre une part importante de son produit national brut (près de
2 % en 1960) à l’aide aux pays d’Afrique du Nord, d’Afrique noire et de l’océan
Indien. La coopération (instituts, lycées, écoles, journaux, sociétés savantes,
fouilles archéologiques) y est importante. Plus de 30 000 enseignants français
exercent à l’étranger, dont la plupart en Afrique du Nord.
La diminution et les limites de l’aide. Depuis 1960, la masse de l’aide aux
pays sous-développés a tendance à diminuer en raison des réticences de
l’opinion publique et du scepticisme croissant à l’égard de l’efficacité de cette
aide. De près de 2 %, la part du PNB français qui lui est consacrée tombe à la fin
des années 1960 à 0,68 %. Seule la coopération culturelle et technique se
développe. La France est en tête avec 52 300 coopérants, en 1970, dont 25 500
enseignants. Le Royaume-Uni envoie 29 000 personnes, la République fédérale
d’Allemagne 27 000.
De leur côté, les pays du Tiers Monde, conscients des limites et des
contraintes de ces politiques d’aide, préféreraient une organisation des marchés
des matières premières qui leur permettrait d’écouler leur production.
De fait le commerce entre États développés et États sous-développés devient
le problème prépondérant. En effet, pour les seconds, qui exportent des produits
agricoles ou des matières premières, l’influence des cours mondiaux de ces
produits est déterminante.
L’échec des CNUCED. C’est l’objet des conférences des Nations unies pour le
commerce et le développement (CNUCED) d’essayer de résoudre ces
problèmes. Lors de la première CNUCED, qui se tient à Genève du 23 mars au
15 juin 1964, 120 États sont représentés, dont 77 en voie de développement.
Deux thèses s’affrontent : la thèse française, qui propose un accord international
pour fixer les prix (alors déterminés par le libre jeu du marché mondial) et
alimenter un fonds d’aide aux pays sous-développés, et la thèse anglo-saxonne,
hostile à toute tentative pour relever le cours des matières premières et favorable
à l’octroi de facilités pour l’exportation de produits manufacturés des pays sous-
développés. C’est l’impasse. La seule résolution de la conférence consiste à
recommander de consacrer au moins 1 % du revenu des pays industrialisés à
l’aide au Tiers Monde. Les 77 pays en voie de développement participant aux
travaux de la CNUCED décident de créer une structure spécifique, lors d’une
conférence à Alger en octobre 1967, afin de parler d’une seule voie. Mais
l’unanimité de façade ne doit pas faire illusion ; elle cache beaucoup de
situations variées et laisse la place aux divisions.
La seconde CNUCED (UNCTAD en anglais), qui a lieu à New Delhi du
er
1 février au 29 mars 1968, se prononce, à la suite des résolutions de la
conférence d’Alger, pour le système des préférences tarifaires à accorder aux
pays sous-développés.
La troisième CNUCED, qui se déroule à Santiago du Chili du 13 avril au
21 mai 1972, fait d’abord un constat d’échec : alors que les pays développés
occidentaux ont en 1970 un PNB par habitant de 3 200 dollars en moyenne, le
chiffre correspondant est de 750 pour l’Amérique latine, 270 pour l’Afrique,
260 pour l’Asie. La seule résolution importante consiste en une aide spéciale aux
25 pays les moins développés ayant un PNB per capita de moins de 100 dollars
par an et dont le PNB provenant de l’industrie est inférieur à 10 %.
Force est de constater que ni l’aide, ni le commerce mondial ne permettent
aux pays sous-développés de surmonter leur sous-développement. Certains pays
producteurs de pétrole vont alors choisir la voie de l’union pour imposer leur
prix.
La création de l’OPEP. À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, les
royalties – sommes payées par les grandes compagnies pétrolières aux pays
propriétaires des gisements – étaient faibles : 12,5 % au Moyen-Orient. Le
Venezuela inaugure en 1948 le système dit Fifty-Fifty, soit des royalties de 50 %.
Et une situation de conflit se développe entre les États et les grandes compagnies
américaines (Standard New Jersey, Socony Vacuum, Standard California,
Texaco, Gulf) et anglo-hollandaises (British Petroleum, Royal Dutch Shell),
groupées en consortium. Celui-ci décide en août 1960 de réduire les prix du
pétrole brut. Les pays producteurs réagissent en créant, le 15 septembre 1960,
l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) comprenant d’abord le
Venezuela, l’Iran, l’Irak, l’Arabie saoudite, le Koweit, le Qatar, puis la Libye,
l’Algérie, le Nigeria, Abu Dhabi. L’action de l’OPEP consiste en un
accroissement des royalties puis en la nationalisation de la production. Ainsi
l’Irak nationalise en 1972 l’Irak Petroleum Cy. Avant même la crise de 1973, les
pays du Tiers Monde commencent à utiliser l’arme économique dont ils
disposent.

La modification des rapports


internationauxdans le Tiers Monde
Le Tiers Monde prend d’autant plus d’importance qu’il devient un enjeu entre
l’Est et l’Ouest. La crise des deux blocs est à la fois cause et conséquence de
profonds changements dans les rapports Nord-Sud. Tout se passe comme si, dans
une atmosphère de détente, les affrontements continuaient par pions interposés
dans des zones périphériques, en particulier en Asie et en Afrique, avec la guerre
du Viêt-nam et la crise du Proche-Orient.
La carte de l’Asie du Sud-Est est bouleversée par la poursuite de la
décolonisation, l’affirmation des nationalismes locaux et l’avancée du
communisme. En 1954, les États-Unis tentent de fédérer les États pro-
occidentaux, Pakistan, Philippines, Thaïlande, autour des trois grandes
puissances occidentales. Mais cette organisation, l’OTASE, dépérit peu à peu. Le
Pakistan prend ses distances, en concluant en 1963 un accord avec la Chine pour
se prémunir contre la politique de son principal voisin, l’Inde, qui poursuit une
politique d’amitié étroite avec l’URSS, inaugurée par la visite de Khrouchtchev
et Boulganine en 1955. Quant à la Thaïlande, au fur et à mesure que les
Américains s’engagent davantage au Viêt-nam, elle est transformée en une
immense base militaire, au grand dam des Thaïlandais.
Les gouvernements philippins successifs, y compris celui dirigé par le
président Marcos, ont également tendance à réclamer l’évacuation des bases
américaines, mais ils ont besoin de l’appui américain dans leurs revendications
sur la région du Sabah, au nord-est de l’île de Bornéo, donnée à la Malaisie.
Dans cette région du monde, tout tourne autour de la guerre du Viêt-nam.

La guerre du Viêt-nam
Les accords de Genève de 1954 n’ont pas ramené la paix en Indochine. Deux
États se constituent de part et d’autre du 17e parallèle, le Nord-Viêt-nam
communiste et le Sud-Viêt-nam qui devient une république après avoir éliminé,
par référendum, l’empereur Bao Dai. La clause, qui prévoyait un référendum sur
l’unification du Viêt-nam dans un délai de deux ans, n’est pas respectée.
Les États-Unis soutiennent au Sud-Viêt-nam le régime du catholique
Ngô Dinh Diêm, le successeur de Bao Dai. Mais le mécontentement d’une
population à majorité bouddhiste favorise au sud du 17e parallèle la propagande
du Front national de Libération (FNL) et la subversion des Viêt-congs soutenus
par le régime du Nord-Viêt-nam. Des unités nord-vietnamiennes s’infiltrent au
Viêt-nam du Sud. L’engrenage de la guerre est enclenché. Les Américains
estiment essentiel d’intervenir pour maintenir un Viêt-nam du Sud indépendant
et libre de toute influence communiste. Des conseillers militaires américains
assistent Saigon. En janvier 1961, le président Kennedy décide d’augmenter leur
nombre, qui atteint 16 000 à l’automne 1963, au moment de la chute de Ngô
Dinh Diêm (le 1er novembre 1963), devenu de plus en plus impopulaire. Le
gouvernement américain est alors décidé à prendre directement en charge la
guerre du Viêt-nam. L’incident du golfe du Tonkin (août 1964), lorsque des
bâtiments de la marine américaine sont attaqués par des vedettes nord-
vietnamiennes, lui en donne le prétexte.
L’intervention militaire américaine. Le président Johnson choisit, en
août 1964, avec l’accord du Congrès, d’intervenir massivement au Viêt-nam.
Dès lors, les effectifs américains ne cessent de croître jusqu’à atteindre
543 000 hommes en 1968. Les bombardements au nord du 17e parallèle visent à
partir de février 1965 les objectifs militaires et, en juillet 1966, les abords
d’Hanoi et d’Haiphong.
L’aviation opère sans relâche au Nord comme au Sud. Malgré son énorme
supériorité matérielle, l’armée américaine s’enlise dans une guerre faite à la fois
de guérilla et de batailles de grande ampleur. Au Viêt-nam du Sud, la guerre
bouleverse la société et déstabilise le pouvoir ; la population aspire à la paix, les
bouddhistes réclament l’ouverture de négociations. Hanoi intensifie, avec l’aide
conjuguée de Pékin et de Moscou, son aide au FNL. À la fin de l’année 1967,
d’ailleurs, l’opinion américaine évolue. Lors d’un sondage d’octobre 1967, il y a
plus d’Américains hostiles à la guerre du Viêt-nam que d’Américains favorables.
On voit se multiplier des marches pour la paix dans de nombreuses villes
américaines, notamment le 22 octobre à Washington, pour faire cesser les
bombardements au Viêt-nam du Nord.
La Viêt-nam en temps de guerre
L’offensive Viêt-cong. Les responsables américains croient à une solution
militaire jusqu’au 31 janvier 1968 où, à leur totale surprise, le Viêt-cong
déclenche « l’offensive du Têt » (nom du Nouvel An vietnamien) : plus de cent
villes et bases sont attaquées simultanément, y compris Hué et Saigon. La base
américaine de Khesanh est assiégée pendant plusieurs semaines ; la citadelle de
Hué est conquise. Des commandos viêt-congs pénètrent jusque dans le centre de
Saigon. Une telle offensive montre que la situation est beaucoup plus grave
qu’on ne l’avait cru. Les troupes américaines ne peuvent espérer la victoire. Le
malaise de l’armée et la résistance croissante d’une partie de l’opinion
américaine à l’égard de la guerre du Viêt-nam obligent le président Johnson à
annoncer, le 31 mars 1968, l’arrêt partiel des bombardements sur le Nord et le
retrait des troupes américaines du Viêt-nam du Sud si le Nord-Viêt-nam en fait
autant. Hanoi accepte d’ouvrir en mai des négociations à Paris.
Le retrait américain. Jointe aux autres difficultés du monde occidental,
l’affaire vietnamienne provoque aux États-Unis une crise morale d’autant plus
profonde qu’ils encourent la réprobation mondiale. La crise souligne les limites
de la puissance américaine ; elle soulève également une vive inquiétude dans les
régimes anticommunistes de Corée du Sud et du Viêt-nam du Sud, car les
Américains évoquent « la viêtnamisation de la guerre » et la nécessité accrue de
trouver avec l’URSS un modus vivendi.
Tandis que les bombardements continuent entre le 17e et le 20e parallèle et que
les manifestations hostiles se développent, les négociations, qui débutent le
13 mai 1968 à Paris, achoppent rapidement. Le 1er novembre 1968, Johnson
annonce l’arrêt total des bombardements et l’élargissement de la conférence de
Paris au Viêt-cong et au Viêt-nam du Sud, bien que ces deux belligérants
refusent de siéger côte à côte.
Dès son entrée en fonction en janvier 1969, le nouveau président des États-
Unis, Nixon, met en application ses objectifs : la paix dans l’honneur et la
viêtnamisation du conflit qui permettrait de rapatrier progressivement les troupes
américaines. Mais en même temps, les États-Unis sont amenés à intervenir
contre les sanctuaires nord-vietnamiens du Cambodge et du Laos où Hanoi
soutient les Khmers rouges et le Pathet Lao, mouvement nationaliste progressiste
né en 1950 qui s’oppose au gouvernement laotien et qui a pris depuis le nom de
Neo Lao Hak-sat. Le premier retrait de soldats américains – 25 000 hommes – a
lieu dès juillet 1969. Au 1er mai 1971, il ne reste plus que 325 000 soldats
américains.
La viêtnamisation du conflit ne signifie pas forcément la fin des hostilités,
parce que le Viêt-nam du Nord – dont le dirigeant Hô Chi Minh meurt le
3 septembre 1969 – tient à l’unification du pays et que la péninsule indochinoise
est secouée par des bouleversements. Au Viêt-nam du Sud, le FNL crée un
« gouvernement révolutionnaire provisoire » (GRP).
Au Cambodge, dont la neutralité avait été louée par le général de Gaulle en
1966, le prince Norodom Sihanouk est renversé le 18 mars 1970 par un coup
d’État, fomenté par le général Lon Nol soutenu par les États-Unis. Dans un
premier temps, ceux-ci franchissent la frontière et vont intervenir ensuite avec
leur aviation pour bombarder des groupes de Khmers rouges qui entretiennent la
guérilla.
Pendant ce temps, Norodom Sihanouk crée un gouvernement cambodgien en
exil. Communistes cambodgiens et partisans de Sihanouk entament la lutte
contre le gouvernement de Lon Nol et contre leurs alliés américains. Le
3 juin 1970, devant la pression de l’opinion américaine, Nixon annonce que les
forces d’intervention américaines au Cambodge – soit à peu près
30 000 hommes – seront retirées avant le 1er juillet.
Quant au Laos, le régime neutraliste mis en place au début de 1960 avec
l’accord américain, consacré par le traité de 1962 et dirigé par le prince
Souvanna Phouma, il est sapé par les interventions de la CIA et attaqué par les
révolutionnaires laotiens, groupés autour du Pathet Lao et commandés par le
prince Souphanouvong, qui est le demi-frère de Souvanna Phouma.
La « fin » de la guerre et la situation au Cambodge. Une offensive générale de
l’armée nord-vietnamienne et de celle du Gouvernement révolutionnaire
provisoire (GRP) déclenchée en mars 1972 amène les Américains à reprendre
leurs bombardements sur le Nord-Viêt-nam. L’échec de cette offensive facilite la
reprise des pourparlers secrets engagés à Paris entre Henry Kissinger, conseiller
de Nixon, et le Nord-Vietnamien Le Duc Tho. Américains et Nord-Vietnamiens
se mettent d’accord en octobre, mais le général Thieu, qui gouverne le Viêt-nam
du Sud, ne veut rien entendre et les bombardements américains reprennent. Le
27 janvier 1973, enfin, est conclu à Paris un accord de cessez-le-feu assorti de
dispositions complexes : retrait total des troupes étrangères (c’est-à-dire surtout
américaines) du Sud, formation d’un Conseil national de la réconciliation
comprenant des membres du FNL devenu GRP et prochaines élections libres. Un
accord semblable est conclu au Laos, un gouvernement provisoire d’Union
nationale rapidement contrôlé par le Pathet Lao est créé, et un régime
communiste instauré. Les accords de janvier 1973, confirmés par la conférence
de Paris (mars 1973), mettent théoriquement fin à la guerre du Viêt-nam.
Au Cambodge, le général Lon Nol, proaméricain, est de plus en plus menacé
par les Khmers rouges. Au Viêt-nam même, les hostilités se poursuivent entre
Sud-Vietnamiens, Nord-Vietnamiens et GRP. Mais les États-Unis ont récupéré
une liberté d’action diplomatique. Le 29 mars 1973, les troupes américaines ont
achevé d’évacuer le Viêt-nam.
En août 1973 l’aviation américaine cesse d’intervenir au Cambodge. La
situation se détériore alors progressivement. L’affaiblissement puis le
remplacement de Nixon, démissionnaire le 8 août 1974 en raison de l’affaire du
Watergate, par Gerald Ford accentue le pourrissement de la situation. Soutenus
par la Chine et l’URSS, les Khmers rouges s’emparent de Phnom Penh le
17 avril 1975. Sous couvert de créer un homme neuf, le nouveau régime se livre
à un véritable génocide.
Parallèlement, les soldats de Hanoi et du GRP progressent au Sud-Viêt-nam.
Pendant que les derniers Américains évacuent dans d’effroyables conditions, les
assaillants rejettent toute négociation avec le général Duang Van Minh, nouveau
chef du Viêt-nam du Sud, et le 30 avril 1975 Saigon est prise et rebaptisée Hô
Chi Minh-Ville. C’est la faillite de la politique américaine d’intervention directe.
Le prestige de l’Amérique, géant qui s’est acharné sur un petit sans en venir à
bout, en ressort terni.

Le rapport des forces en Asie


Au début des années 1970, trois forces dominent l’Asie du Sud-Est : le Viêt-
nam, l’Inde et la Chine. Fort de sa puissante armée, le Viêt-nam a de toute
évidence les moyens et l’ambition de s’étendre largement en Asie du Sud-Est.
Soutenu par l’Union soviétique, il défie à la fois les États-Unis, dont il met
l’armée en échec, et la Chine populaire.
Certes l’Indonésie est sur le plan de la population le cinquième pays du monde
(après la Chine, l’Inde, l’URSS et les États-Unis) ; mais constituée d’un chapelet
d’îles, elle n’est pas une forte puissance militaire. En septembre 1965, un coup
d’État amène l’élimination sanglante du parti communiste indonésien, l’éviction
du président Soekarno et la prise du pouvoir par l’armée.

La suprématie de l’Inde dans le subcontinent indien


L’Inde est forte non seulement de son immense population, mais aussi d’une
armée bien entraînée et du soutien sans faille de l’Union soviétique.
Un conflit de frontières l’oppose au Pakistan à propos du Cachemire qu’elle
avait progressivement annexé. À la suite des heurts entre communautés, en 1962,
le Pakistan conclut en 1963 un accord de délimitation de frontières avec la Chine
pour se prémunir contre la politique de son principal voisin, l’Inde. Une courte
guerre éclate en août 1965, à laquelle la rencontre de Tachkent, organisée
à l’initiative de l’Union soviétique en janvier 1966 entre les dirigeants
pakistanais et indiens, met fin sans résoudre pour autant le problème du
Cachemire.
Le Pakistan, État musulman, est en outre agité en raison des mauvaises
relations existant entre ses deux provinces, séparés par plus de 1 500 km, le
Pakistan occidental où la langue principale est l’urdu, et le Pakistan oriental,
composé du Bengale oriental, où la langue principale est le bengali. Leur seul
point commun est l’appartenance à la religion musulmane. Les difficultés sont
dues au fait que la richesse du Pakistan provient essentiellement des exportations
de jute et d’autres produits agricoles cultivés au Bengale, pays surpeuplé et très
pauvre, qui n’en profite pas.
Cela provoque, dès le début des années 1960, la création d’un mouvement de
protestation dirigé contre le Pakistan occidental et la dictature du général Ayub
Khan, au pouvoir depuis 1958. Le chef du parti bengali, le cheikh Mujibur
Rahman, est arrêté en 1968 sous prétexte d’avoir conspiré avec l’Inde contre le
Pakistan. En 1969, le régime d’Ayub Khan s’effondre de toutes parts. Il est
d’ailleurs renversé en 1970 par un autre général, Yahia Khan, qui organise des
élections au suffrage universel.
L’Awami League revendique l’autonomie du Pakistan oriental dans un régime
fédéral qui laisserait le pays maître de son économie et de ses finances. Aux
élections de décembre 1970, il obtient la majorité loin devant le Parti du peuple
dirigé par un adjoint de Yahia Khan, Ali Bhutto, mais sans pour autant accéder
au pouvoir.
En même temps que la tension monte au début de l’année 1971 entre l’Inde et
le Pakistan, l’un soutenu par l’URSS, l’autre par les États-Unis et la Chine,
l’Awami League réclame l’indépendance du Bangladesh, qu’elle proclame
d’ailleurs le 26 mars 1971 dans un climat de guerre civile et de tension
internationale. L’URSS et l’Inde signent en effet le 9 août 1971 un traité de paix,
d’amitié et de coopération qui modifie l’équilibre stratégique dans la zone et
permet à l’Inde de tirer parti de la situation. Le 3 décembre 1971, l’Inde
intervient au Pakistan oriental. Le Pakistan réagit en envahissant le Cachemire.
Les combats, qui tournent à l’avantage de l’Inde, aboutissent en décembre 1971
au remplacement de Yahia Khan par Ali Bhutto à la tête du Pakistan occidental,
à l’indépendance du Bangladesh et finalement à la toute-puissance stratégique de
l’Inde dans le subcontinent indien.

L’entrée de la Chine dans le système international


Après vingt années d’isolement, dû à la fois à l’ostracisme des puissances
occidentales et à la révolution permanente interne, la Chine entre dans le concert
mondial à la fin des années 1970. À vrai dire, la diplomatie chinoise avait fait
des progrès décisifs en Asie du Sud-Est, en Afrique du Nord et au Proche-
Orient, à la suite de la conférence de Genève (1954) et de celle de Bandoeng
(1955).
Dix ans après sa proclamation, la République populaire de Chine est un pays
qui compte, même s’il est proscrit de l’ONU par la volonté américaine. Mais la
révolution culturelle et le schisme sino-soviétique provoquent un repli sur soi,
qui se manifeste par un recul de son influence dans le monde, y compris en Asie
du Sud-Est. La Chine s’enferme dans la dénonciation de la double hégémonie
soviéto-américaine, et tente de nouer des relations avec des pays qui refusent
l’alignement, comme la France qui reconnaît la Chine populaire le 27 janvier
1964. L’isolement et les échecs de sa politique extérieure amènent la Chine à
transformer ses orientations, à se rapprocher de l’Occident et à s’ouvrir à
l’étranger. Son potentiel démographique et économique, sa puissance militaire
en font aussitôt un des acteurs de poids. Mais quels sont ses desseins en politique
étrangère ? Veut-elle s’affirmer au plan mondial comme la troisième
superpuissance ? Ou limite-t-elle ses ambitions à son rôle de puissance régionale
asiatique ? Passée du second rang dans le camp socialiste au troisième rang dans
le concert mondial, la Chine veut-elle diffuser son propre message idéologique
par un soutien aux mouvements de libération ou va-t-elle se convertir à la
Realpolitik, en nouant des liens avec les États, quelles que soient leurs
appartenances idéologiques ?
Inaugurée en avril 1971, la nouvelle politique extérieure chinoise a comme
axes le refus de l’hégémonie soviétique et le rapprochement avec les États-Unis.
Devant le congrès du parti communiste chinois, le 24 août 1973, Chou en-Lai
met au défi Moscou de prouver sa volonté de détente : « Retirez vos troupes de
Tchécoslovaquie, de la République populaire de Mongolie ou des quatre îles
japonaises des Kouriles septentrionales ! »
Préparé par la mission secrète d’Henry Kissinger à Pékin en juillet 1971 et
diverses démarches comme la tournée en Chine de l’équipe américaine de ping-
pong, le rapprochement sino-américain est une surprise de taille. Depuis 1949,
les États-Unis contestent, avec une remarquable continuité, toute représentativité
à la Chine populaire, et ont foi en Formose. De son côté, la Chine de Mao a
toujours refusé énergiquement la théorie des deux Chines et voué aux gémonies
l’impérialisme américain. Ce retournement, concrétisé par le voyage étonnant du
président Nixon à Pékin du 21 au 28 février 1972, est dénoncé par Moscou, mais
il permet à la Chine de sortir de son isolement, au moment où l’Inde renforce ses
relations avec l’Union soviétique.
Lorsque la Chine entre le 26 octobre 1971 à l’ONU, par substitution pure et
simple de la Chine populaire à la Chine nationaliste, y compris pour le siège
permanent et le droit de veto au Conseil de sécurité, l’événement a une portée
mondiale. L’un des porte-parole du Tiers Monde accède au premier plan de la
scène internationale.
La Chine qui entretient des relations, tant avec les pays proches de l’URSS
qu’avec des États modérés, voire dictatoriaux, gagne du terrain sur l’Union
soviétique. En Afrique, son aide aux jeunes États apparaît à la fois plus
désintéressée que l’assistance soviétique et plus proche des besoins des pays
sous-développés. Malgré l’insuffisance de ses moyens, elle s’engage dans des
centaines d’actions de coopération : infrastructure routière et ferroviaire en
Tanzanie et Somalie par exemple. Au Proche-Orient, elle accorde son appui aux
mouvements palestiniens et elle tente de se démarquer aux yeux des pays arabes
en dénonçant lors de la guerre de Kippour « la collusion » soviéto-américaine et
en refusant de voter le projet de résolution de cessez-le-feu présenté par les deux
grands le 22 octobre 1973. En Asie, la Chine voyant dans le traité soviéto-indien
et le projet Brejnev de système de sécurité collective des manœuvres destinées à
l’isoler, sabote le plan soviétique. En Amérique latine, la Chine accorde au Chili
de Salvador Allende une aide financière supérieure à celle donnée par Moscou.
Elle cherche – en vain – à s’opposer à l’influence prépondérante soviétique dans
l’île de Cuba. Elle soutient les revendications des États latino-américains et elle
souscrit au traité sur la dénucléarisation de l’Amérique latine. En
septembre 1973, au sommet des pays non alignés, à Alger, l’Union soviétique est
au banc des accusés. Le harcèlement chinois a porté ses fruits dans le Tiers
Monde.
La Chine noue aussi des relations avec les États d’Europe occidentale et la
Communauté européenne, dans lesquels elle voit des « zones intermédiaires »,
propres à ruiner l’hégémonie des Grands. Le discours de bienvenue de Chou en-
Lai lors du voyage du président Pompidou en septembre 1973 est clair : « Nous
appuyons les peuples européens qui s’unissent pour préserver leur souveraineté
et leur indépendance nationales. »
Le rôle du Japon. Dans un continent en profonde mutation, la situation du
Japon est originale : asiatique par sa géographie, il est radicalement différent de
ses voisins et appartient en fait au monde occidental. Dirigé par des
gouvernements conservateurs, lié étroitement aux États-Unis et à ses alliés, dont
Formose, il se réconcilie avec la Corée du Sud (22 juin 1965). Désireux de sortir
du tête-à-tête exclusif avec les États-Unis, et d’ailleurs engagé par le président
Nixon (discours de Guam, 1969) à un effort adéquat en matière de défense, le
Japon ne peut rester indifférent à la modification des rapports internationaux et
en particulier à l’éveil de la Chine. Les deux pays concluent en mars 1971 un
accord commercial. Le rapprochement se concrétise par le voyage du Premier
ministre Tanaka (25-30 septembre 1972). Le Japon reconnaît la République
populaire comme le seul gouvernement chinois.

L’Amérique latine, nouvel enjeu entre l’Est et l’Ouest


On pourrait imaginer une Amérique latine pacifique, éloignée des tensions
internationales. Effectivement, en 1967, par le traité de Tlatelolco, on convient
de la dénucléarisation de l’Amérique latine. Et les États-Unis, à la suite de
l’accession de Fidel Castro au pouvoir à Cuba, semblent vouloir se préoccuper
davantage de leur continent, mais l’« Alliance pour le progrès », lancée par
Kennedy en riposte au castrisme et aux risques de subversion en Amérique
latine, échoue. Le Congrès des États-Unis, préoccupé par le déficit de la balance
américaine des paiements, mesure chichement les crédits et les destine de
préférence aux régimes les plus conservateurs.
De fait, l’Amérique latine est le théâtre de violents affrontements. Des forces
révolutionnaires, confrontées à la misère de leurs pays, poussées par l’exemple
cubain et bénéficiant parfois du soutien de certaines fractions de l’Église
catholique, se lancent dans la lutte, en ayant recours à la violence. Face à cette
situation trouble, qui menace leur sphère d’influence traditionnelle, les États-
Unis sont amenés à soutenir des dictatures comme celle de Duvalier à Haïti ou à
intervenir, dans le but d’empêcher une subversion communiste. C’est ainsi qu’à
la suite de graves incidents, les États-Unis interviennent en avril 1965 pour
rétablir l’ordre en République dominicaine. Le président Johnson entend montrer
la détermination des États-Unis à défendre la région contre les tentatives de
subversion.
Contrairement à l’objectif recherché, les sentiments antiaméricains se
développent, ce qui favorise les entreprises castristes. Dans plusieurs États
(Colombie, Bolivie, Pérou, Chili) naissent des foyers révolutionnaires.
En 1966, Fidel Castro réunit à La Havane la conférence dite
« tricontinentale », pour créer une organisation de solidarité des peuples d’Asie,
d’Afrique et d’Amérique latine. Et des leaders cubains, en particulier Che
Guevara (tué en Bolivie en octobre 1967), s’engagent dans la guérilla.
Les coups d’État se succèdent, le plus retentissant étant celui du Chili en
septembre 1973. L’avènement d’un régime socialiste, dont le président Salvador
Allende, élu régulièrement en septembre 1970, perd rapidement l’appui des
classes moyennes, aboutit à tendre les relations avec les États-Unis. Le
11 septembre 1973, un coup d’État militaire dirigé par le général Pinochet et
soutenu par la CIA renverse le gouvernement de Salvador Allende et provoque
sa mort.

Les suites de la décolonisation en Afrique


Parce que leurs frontières sont un héritage de la colonisation, les États
africains sont souvent des constructions artificielles, ne respectant pas l’unité des
ethnies. Toute une série de conflits existent potentiellement. Ainsi la république
de Somalie, créée en 1960 par la réunion de la Somalie britannique et de la
Somalie italienne, revendique un territoire situé au sud-est de l’Éthiopie,
l’Ogaden et l’ex-côte française des Somalis, devenue le territoire des Afars et
des Issas, convoitée également par l’Éthiopie en raison de l’importance
stratégique de Djibouti. Un autre conflit a opposé le Maroc à la république
islamique de Mauritanie, devenue indépendante en 1960, et que le royaume
chérifien prétendait annexer. Le conflit s’est apaisé, et le Maroc a fini par
reconnaître la Mauritanie en 1969, mais les deux États ont des prétentions sur le
Sahara espagnol. Il y a également un conflit algéro-marocain, à propos du Sahara
dont une partie est revendiquée par le Maroc. À la suite de l’indépendance de
l’Algérie, qui se voit reconnaître par la France la souveraineté sur la totalité du
Sahara, un bref conflit armé éclate en octobre 1963, sans aucun résultat. Mais
depuis la crise du Congo, en 1961, se fait jour la conviction que toute
modification des frontières risque d’avoir de graves répercussions dans l’Afrique
entière et que la constitution d’États-nations, comme en Europe, pourrait être
génératrice de graves troubles. Le principe d’intangibilité des frontières est donc
adopté par l’Organisation de l’Unité africaine.
La guerre du Biafra est le plus grave conflit territorial de cette période en
Afrique. Le Nigeria (928 000 km2, 55 millions d’habitants en 1963), territoire le
plus riche d’Afrique occidentale, grâce notamment à ses ressources pétrolières,
est devenu indépendant en 1960. C’est une Fédération dominée politiquement
par les Haoussas et les Peuls, musulmans du Nord. Au Sud-Est, les Ibos,
chrétiens qui habitent en majorité le Biafra, supportent mal cette domination et la
répression exercée à la suite de l’assassinat du Premier ministre, sir Abubakar
Tafewa Balewa, le 17 janvier 1966, et de celui de son successeur le général
Ironsi. La tension monte et aboutit à la proclamation, le 30 mai 1967, de
l’indépendance du Biafra et à une guerre civile, puisque le gouvernement fédéral
n’accepte pas la sécession de cette région riche en pétrole.
Le gouvernement nigerian, soutenu par la plupart des pays du Tiers Monde,
soumet le Biafra à une guerre impitoyable. De son côté, le Biafra est isolé. Il ne
réussit à obtenir la reconnaissance internationale que de quatre États africains et
de Haïti. Les grandes puissances prennent elles aussi le parti du gouvernement
fédéral. Invité à reconnaître le Biafra par certains États africains, le général de
Gaulle se prononce pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; et la
France ne manque pas d’encourager la sécession biafraise, de même que la
Chine populaire ; mais ces appuis limités sont insuffisants à aider efficacement le
Biafra qui, vaincu, dépose les armes en janvier 1970.

Le Proche-Orient d’une guerre à l’autre


Le Proche-Orient est la région du monde la plus enfiévrée. Elle connaît des
retournements de situation politique et deux guerres.

La guerre des Six Jours


La guerre des Six Jours, en juin 1967, apporte à Israël le contrôle de la
Cisjordanie et du Golan et crée des problèmes durables. Les Palestiniens
affrontent l’État hébreu et certains États arabes et n’hésitent pas à recourir au
terrorisme international. En 1973, la guerre du Kippour va, par ses conséquences
en matière énergétique, contribuer à bouleverser le cours de l’économie
mondiale.
À la suite de la crise de Suez (1956), les Casques bleus stationnent d’une part
le long de la frontière israélo-égyptienne, du côté égyptien, d’autre part à Charm-
el-Cheikh, position fortifiée à l’est du Sinaï dans le golfe d’Akaba proche du port
israélien d’Eilat, le seul débouché d’Israël sur la mer Rouge. Cette paix instable
voit se confirmer les positions des grandes puissances dans la région. L’Union
soviétique renforce ses liens avec l’Égypte de Nasser, et les États-Unis
remplacent la France dans son rôle de protecteur de l’État d’Israël.
Le 18 mai 1967, Nasser demande au secrétaire général de l’ONU, U Thant,
de retirer les forces de l’ONU du territoire égyptien – en particulier de Charm-
el-Cheikh – et interdit aussitôt après le golfe d’Akaba à tout trafic israélien.
Tandis que l’Égypte reçoit le soutien de l’URSS et des pays arabes (Syrie et
Jordanie), le parti de la guerre l’emporte en Israël qui reçoit l’appui des États-
Unis.
La guerre préventive, déclenchée le 5 juin par une attaque de l’aviation
israélienne, se solde par une éclatante victoire d’Israël. L’armée israélienne
fonce vers le Sinaï, s’emparant de Gaza à l’ouest et de Charm-el-Cheikh à l’est,
s’installe sur la rive est du canal de Suez et lève le blocus du golfe d’Akaba. Dès
le 7 juin commence une offensive vers le nord-est, la Cisjordanie et la vieille
ville de Jérusalem, qui jusque-là faisait partie de la Jordanie. Les Israéliens
prennent le plateau du Golan aux Syriens. Tant que le cessez-le-feu n’est pas
accepté, les Israéliens continuent d’avancer ou de fortifier leurs positions le long
du canal. L’Égypte se résigne au cessez-le-feu le 8 ; la Syrie, le 10. Au moment
où se termine cette offensive, le territoire occupé par les Israéliens passe de
20 300 km2 à 102 400 km2. Dès le 23 juin, malgré l’opposition des Nations unies
et des grandes puissances, le Parlement israélien annexe la partie arabe de
Jérusalem.
Les négociations au sein et en marge des Nations unies aboutissent le
22 novembre 1967 au vote de la Résolution 242 des Nations unies qui stipule
qu’Israël doit se retirer de tous les territoires occupés, selon le texte français, et
de certains des territoires occupés, selon une interprétation de la version
anglaise, et affirme le droit de chaque État de la région de vivre en paix à
l’intérieur de frontières sûres et reconnues.
Du point de vue israélien, la guerre des Six Jours est ambiguë, car elle se
solde par une victoire mais elle pose à Israël le problème de savoir que faire des
territoires occupés. Elle est humiliante pour les Arabes, qui entendent bien les
récupérer.
Différentes voies sont explorées pour rechercher un règlement. Le général de
Gaulle, qui a pris parti d’emblée contre l’agression israélienne et décidé du coup
l’embargo sur les avions, puis sur les pièces de rechange, propose une
concertation des quatre grandes puissances, idée rejetée à la fois par les
Israéliens et par les Arabes. Les Nations unies décident d’envoyer un médiateur,
l’ambassadeur suédois Gunnar Jarring qui propose un plan comprenant le retrait
des forces israéliennes, la fin de la belligérance, la liberté garantie de la
navigation, y compris des navires israéliens sur le canal de Suez et dans le golfe
d’Akaba, et enfin une solution apportée au problème des réfugiés palestiniens.
En dépit de plusieurs années d’efforts, cette mission échoue en 1971.
Les Américains déploient une grande activité diplomatique car ils estiment
que le déséquilibre en faveur d’Israël créé par la guerre des Six Jours est
mauvais. Le secrétaire d’État William Rogers mène une négociation limitée pour
aboutir à un véritable cessez-le-feu. En effet, de part et d’autre du canal de Suez,
Égyptiens et Israéliens continuent une guerre d’usure : fusillades et opérations
limitées. La mission Rogers permet la conclusion d’un accord de cessez-le-feu le
7 août 1970, prolongé jusqu’en mars 1971. Cet accord n’est pas renouvelé, mais
les accrochages ont à peu près cessé. Il a fallu plus de trois ans pour qu’on
aboutisse à un arrêt des combats après la guerre des Six Jours.

Les conflits israélo-arabes

1896 : Theodor Herzl publie L’État juif.


1916 : Accords Sykes-Picot.
Novembre 1917 : Déclaration Balfour.
1919 : Mandat britannique sur la Palestine.
1939 : Livre blanc britannique sur la Palestine.
Novembre 1947 : Plan de partage de la Palestine par l’ONU.
14 mai 1948 : Proclamation de l’État d’Israël.
Mai 1948-
1re guerre israélo-arabe.
juin 1949 :
26 juillet 1956 : Nasser nationalise le canal de Suez.
22-24 octobre
Accords secrets de Sèvres.
1956 :
29 oct.-6 nov.
Guerre israélo-égyptienne.
1956 :
L’armée israélienne fonce vers le Canal.
15 novembre 1956 : Arrivée de forces de l’ONU.
L’Égypte exige le départ des Casques bleus et
19 mai 1967 :
bloque par la suite le détroit de Tiran.
5-10 juin 1967 : 3e guerre israélo-arabe.
L’armée israélienne conquiert la Cisjordanie et le
Golan.
22 novembre 1967 : L’ONU vote la Résolution 242.
4 février 1969 : Yasser Arafat devient président de l’OLP.
28 septembre
Mort du colonel Nasser.
1970 :
6-22 octobre 1973 : 4e guerre israélo-arabe.
19-21 novembre
Visite de Sadate en Israël.
1977 :
Entretiens de Camp David entre Carter-Sadate-
Septembre 1978 :
Begin.
26 mars 1979 : Traité de paix israélo-égyptien.
Opération « Paix en Galilée » lancée par Israël au
6 juin 1982 :
Liban.
9 décembre 1987 : Début de l’Intifada dans les territoires occupés.
12- L’OLP proclame l’État palestinien et accepte la
16 novembre 1988 : Résolution 242.
Octobre 1991 : Ouverture de la conférence de Madrid.
13 septembre Accords d’Oslo signés à Washington.
1993 : Reconnaissance mutuelle Israël-OLP.
17 octobre 1994 : Traité de paix israélo-jordanien.
Septembre 1995 : Accords d’Oslo II.
Accords de Wye Plantation : restitution de
23 octobre 1998 :
territoires à l’autorité palestinienne.
Juillet 2000 : Échec des négociations de Camp David II.
Septembre 2000 : Début d’une nouvelle intifada.
Décembre 2000-
Plan Clinton. Négociations de Taba.
janvier 2001 :
Réoccupation partielle de la Cisjordanie :
Mars-avril 2002 :
opération « Mur de protection ».
Avril 2003 : Lancement de la « feuille de route ».
Septembre 2005 : Évacuation par Israël de la bande de Gaza.
Opération « Punition adéquate » au Liban de
Été 2006 :
l’armée israélienne.
Printemps 2007 : Blocus de la bande de Gaza.

(cf. aussi Chronologie Israël/Palestine p. 226)

L’autre aspect de la politique américaine est la réglementation des ventes


d’armes. Les Américains s’efforcent d’obtenir que l’on cesse la livraison
d’armes, dans un camp ou dans l’autre et que dans le cas contraire, cela soit dans
une perspective d’équilibre. Mais c’est sans grand succès. Ainsi, la France qui
prétend ne pas envoyer d’armes dans les pays du champ de bataille (c’est-à-dire
les pays limitrophes d’Israël) vend cent avions Mirage à la Libye, provoquant les
protestations des États-Unis et l’indignation d’Israël qui fait état de l’utilisation
par les Égyptiens de ces Mirage.
Aussi les Israéliens sollicitent-ils des armes américaines très modernes,
notamment les avions Phantom, que les Américains ne leur fournissent qu’au
compte-gouttes.

Le problème palestinien
Non seulement la guerre des Six Jours ne règle rien, mais elle déstabilise toute
la région, désormais en proie à une violence plus ou moins contenue. En outre,
elle accélère l’affirmation de la résistance palestinienne qui se développe depuis
la création en mai-juin 1964, lors du premier Congrès national de l’Organisation
de libération de la Palestine (OLP), dont la charte révisée en juin 1968 récuse le
partage de la Palestine et la création de l’État d’Israël.
Israël de 1967 à 2002
Source : D’après Le Monde.
Le problème palestinien n’est pas né en 1967, mais il s’exacerbe
considérablement à partir de la guerre des Six Jours. Jusqu’à 1967, en effet, la
Jordanie détenait une partie de la Palestine, la Cisjordanie. En 1967, la Jordanie
la perd, ainsi que Jérusalem. Elle est ainsi limitée à une frontière longeant le lac
de Tibériade, le Jourdain, et la mer Morte. Or c’est en Jordanie que s’étaient déjà
réfugiés la plupart des Palestiniens ayant fui Israël. Les militants de la nation
palestinienne s’organisent pour lutter contre Israël et instituer la subversion en
Cisjordanie. Ils lancent des coups de main, préparent des attentats ; ils finissent
par constituer un État dans l’État et menacer l’autorité de la dynastie Hachémite
(du nom de la famille qui a régné sur les lieux saints de l’Islam pendant un
millénaire et dirige le royaume de Jordanie).
En septembre 1970, le roi Hussein décide d’utiliser l’armée pour rétablir
l’ordre dans les camps palestiniens. C’est l’opération « Septembre noir ». Les
heurts sont sanglants et les arrestations nombreuses, malgré un début
d’intervention de la Syrie. La répression est si forte que beaucoup de
Palestiniens quittent la Jordanie pour le Liban, la Syrie et même Israël, et que le
régime du roi Hussein est mis en quarantaine par les autres pays arabes.
Les Palestiniens chassés de Jordanie, étroitement surveillés en Israël, se
réfugient au Liban et multiplient les actes de terrorisme dans les aéroports ou de
piraterie aérienne. Un commando palestinien sème la terreur en s’attaquant à
l’équipe israélienne aux Jeux olympiques de Munich, en septembre 1972.
Jérusalem

Les bouleversements internes


De la guerre des Six Jours à celle du Kippour, le Proche-Orient est secoué par
des coups de force qui bouleversent l’échiquier régional. Mettant à profit le
désengagement américain dû au processus de la détente et à la guerre du Viêt-
nam, l’Union soviétique y marque des points, même si elle n’enregistre pas
uniquement des succès.
Au Soudan, un coup d’État en mai 1969 amène au pouvoir le général Nemeiry
qui met fin aux bonnes relations qui existaient avec l’URSS. Les 2 000
conseillers soviétiques sont chassés du pays et les communistes soudanais
pourchassés. Malgré une tentative de coup de force de ceux-ci en juillet 1971, le
général Nemeiry se maintient au pouvoir.
En Irak, en juillet 1968, le général Aref est renversé par le général Bakr, à la
grande satisfaction de l’Union soviétique. Le parti Baas, laïc, socialiste et
nationaliste revient au pouvoir. D’ailleurs, l’un des dirigeants du Baas, Saddam
Hussein, va négocier à Moscou un rapprochement important qui aboutit à la
signature d’un véritable traité d’alliance entre l’Irak et l’URSS, le 9 avril 1972.
Aux termes de cet accord, l’URSS s’engage à fournir à l’Irak des armes
soviétiques et à lui acheter son pétrole pour faire pièce à la puissante Irak
Petroleum Company, que le gouvernement irakien décide de nationaliser le
1er juin 1972.
En Syrie, le coup d’État du 13 novembre 1970 amène au pouvoir Hafez el-
Assad qui élimine des dirigeants prosoviétiques. Toutefois, les Soviétiques font
tout pour maintenir de bonnes relations avec Damas en fournissant en quantité
des armes à la Syrie, ainsi que des MIG 21 et des fusées SAM. Et les Soviétiques
s’entremettent pour réconcilier les frères ennemis du Baas, l’Irak et la Syrie.
En Égypte, le colonel Nasser, qui meurt le 28 septembre 1970, est remplacé
par son adjoint, Anouar el-Sadate. Les bonnes relations soviéto-égyptiennes se
poursuivent, grâce à la livraison de MIG 23 et d’engins SAM et à l’envoi de
conseillers militaires qui atteignent le chiffre de 20 000. En 1971, le président
Podgorny vient inaugurer le barrage d’Assouan. Et le 27 mai 1971, un traité
d’amitié soviéto-égyptien est signé au Caire, aux termes duquel les deux pays
s’engagent à une non-ingérence réciproque dans leurs affaires intérieures, à
l’accroissement de leur coopération militaire et de l’aide économique soviétique,
en échange de facilités de relâche pour la flotte soviétique de Méditerranée dans
les ports syriens et égyptiens. Toutefois, l’Égypte s’inquiète d’une trop grande
dépendance à l’égard de l’URSS. Elle soutient la lutte du général Nemeiry au
Soudan contre le coup de force communiste. Le 18 juillet 1972, elle chasse les
conseillers soviétiques et annonce une « fusion totale » avec la Libye et la Syrie.
En Libye, l’armée fomente un coup d’État qui chasse du pouvoir le
er
1 septembre 1969 le roi Idris et proclame la République libyenne. Le colonel
Kadhafi devient le chef du gouvernement. Cette révolution nationaliste de type
pronassérienne est d’abord anticommuniste. Au sommet des pays non engagés à
Alger en 1973, Kadhafi attaque violemment Fidel Castro, accusé d’être l’allié de
l’URSS et de ne pas être en état de participer à une conférence de non-engagés.
L’Union des Républiques arabes entre l’Égypte et la Libye, amorcée en 1971
et confirmée en 1972, se heurte à de nombreux obstacles, dont la dissymétrie
entre un pays de 3 millions d’habitants et un autre de 40 millions. En 1973, alors
que Sadate fait savoir son manque d’enthousiasme, Kadhafi organise une marche
de Libyens sur l’Égypte. Des incidents se produisent à la frontière, près de
Marsa-Matrouk. L’affaire est sans suite.

La guerre du Kippour
En 1973, l’occasion d’une guerre paraît propice au successeur de Nasser,
Anouar el-Sadate. Israël est désapprouvé par plusieurs États européens, dont la
France, en raison de son obstination à garder les territoires conquis en 1967. Son
isolement diplomatique est croissant. Malgré les efforts du nouveau Premier
ministre israélien, Mme Golda Meir, qui voyage partout, les pays arabes
réussissent à obtenir de nombreux pays, en particulier africains, qu’ils rompent
leurs relations avec Israël.
Les efforts de l’ONU sont dans l’impasse. Le Conseil de sécurité se prononce
le 26 juillet 1973 sur un texte vague mentionnant l’évacuation des territoires
occupés par Israël, voté par treize États, la Chine s’abstenant et les États-Unis
mettant leur veto. Le monde arabe a retrouvé une certaine unité, voire une
certaine puissance. Il a acquis le concours de l’URSS, qui soutient plus que
jamais la cause arabe.
L’attaque égypto-syrienne est déclenchée le 6 octobre 1973, en plein
Ramadan (fête musulmane), le jour même de Kippour (fête juive). La surprise
est donc totale. Les Égyptiens bousculent la défense israélienne, franchissent le
canal et avancent dans le Sinaï sur un front de 180 km, tandis que les Syriens
pénètrent dans le Golan, s’emparent du mont Hermon et de la ville de Kuneitra.
Les premières contre-attaques israéliennes sont infructueuses, car elles se
heurtent à une forte résistance des Syriens et des Égyptiens, très bien équipés en
armes modernes. Néanmoins, à partir du 12 octobre, les Israéliens regagnent du
terrain. Le 19 octobre, non seulement ils ont reconquis tout le Golan, mais ils
avancent jusqu’à 30 km de Damas. Le redressement israélien est plus lent au
Sinaï, les forces égyptiennes étant plus nombreuses. Toutefois dès le 8 octobre,
une division israélienne, commandée par le général Ariel Sharon, s’enfonce
entre la deuxième et la troisième armée égyptienne, atteint le canal de Suez le
15, et établit même une tête de pont sur la rive ouest.
Chacune à son tour, les grandes puissances s’efforcent de parvenir à un
cessez-le-feu. Le 19 octobre, Brejnev invite Kissinger à Moscou et c’est dans la
nuit du 21 au 22 que le Conseil de sécurité par 14 voix et une abstention (Chine)
vote la Résolution 338 : cessez-le-feu dans les douze heures, application de la
Résolution 242, négociations pour une paix juste et durable. Mais les Israéliens
poursuivent les opérations jusqu’au 23 pour achever d’encercler la troisième
armée égyptienne et avancent jusqu’à 70 km du Caire. Aussitôt, les Soviétiques
menacent d’intervenir pour voler au secours de Sadate et les Américains mettent
leurs forces stratégiques en alerte. La guerre atomique est évitée car la
collaboration globale américano-soviétique découlant des accords SALT est plus
importante que la confrontation régionale. De leur côté, les Américains poussent
fortement les Israéliens à négocier directement avec les Égyptiens. Ces
négociations du kilomètre 101 vont aboutir à un premier accord, le 11 novembre,
puis à un second plus complet en janvier 1974.
La guerre du Kippour a plusieurs conséquences importantes. En premier lieu,
elle révèle une chose totalement nouvelle : l’égalité de valeur sur le champ de
bataille entre Arabes et Israéliens. Même si Israël a remporté la victoire, les
Arabes ont bien combattu, à la fois sur le plan humain et sur le plan technique.
L’humiliation de juin 1967 est bien loin. La deuxième leçon de la guerre, c’est la
vulnérabilité d’Israël, qui incite l’État hébreu à une prudence encore plus grande
en ce qui concerne le sort des territoires occupés. La troisième leçon, c’est que la
guerre ne résout rien. Elle incite donc à la négociation. L’initiative diplomatique
revient aux États-Unis, seuls susceptibles de faire pression sur Israël. Mais les
Arabes continuent de refuser la conclusion de toute paix séparée. La question
palestinienne apparaît désormais comme le problème n˚ 1.
La portée essentielle de la guerre du Kippour est d’avoir poussé les États
producteurs de pétrole riverains du golfe Persique à utiliser un formidable
moyen de pression sur le monde occidental, l’augmentation du prix du pétrole,
qui quadruple en trois mois. Cette décision est la cause immédiate de la crise
économique dans laquelle le monde bascule en 1973, et qui change radicalement
le contexte international. Alors que les deux Grands imposent aux belligérants
un arbitrage qui met fin à la guerre et qu’ils confirment ainsi un véritable
condominium américano-soviétique sur les affaires mondiales, sous le signe de
la détente la déstabilisation gagne peu à peu pour aboutir à une « nouvelle guerre
froide ».
Le bilan des années de détente est impressionnant. La question allemande
paraît réglée. La Chine populaire entre dans le concert des nations. La paix
revient au Viêt-nam. Et les deux Grands mettent fin de concert à la guerre du
Kippour. La conférence d’Helsinki, qui consacre le triomphe de la détente, en est
aussi la dernière manifestation, car depuis 1973, le monde est entré dans une ère
d’instabilité et les Occidentaux constatent que les Soviétiques ont davantage
qu’eux profité de la détente, en faisant reconnaître le statu quo territorial en
Europe et en étendant leur influence en Asie et au Proche-Orient.
Chapitre 4

Un monde déstabilisé(1973-1985)

Si la césure de 1973 paraît justifiée, elle ne signifie pas que la détente


s’efface tout à coup pour laisser la place à une « nouvelle guerre froide ». En
fait, la dynamique de la détente continue jusqu’en 1975, point d’équilibre d’un
monde en pleine évolution.
En 1975, la conférence d’Helsinki consacre le statu quo territorial de l’Europe
et les participants affirment leur volonté de poursuivre et d’approfondir la
détente. Mais sous l’effet de la crise pétrolière, du désordre monétaire et de la
multiplication des tensions, c’est la déstabilisation qui domine dans tous les
domaines. La chute de Saigon, le 30 avril 1975, signifie la fin d’une guerre de
trente ans, mais aussi l’écroulement de la politique d’endiguement menée par les
États-Unis, dont c’est le premier grand revers depuis la fin de la Deuxième
Guerre mondiale. La puissance américaine paraît condamnée au déclin. Elle perd
toute influence en Indochine. Elle recule en Amérique centrale. De cette perte de
prestige, l’Union soviétique tire profit. Elle marque des points en Asie du Sud-
Est, en Amérique centrale, en Afrique.
Les difficultés du dialogue entre les deux superpuissances semblent substituer
une nouvelle guerre froide à la détente dont on se demande si elle n’était pas
illusoire. Les conflits locaux se multiplient à la fois sur d’anciens lieux et de
nouveaux terrains d’affrontement, sans pour autant menacer la paix mondiale. La
montée de l’intégrisme islamique, la révolution iranienne, l’aventurisme de la
Libye de Kadhafi, l’expansionnisme du Viêt-nam, les troubles qui secouent
l’Amérique latine et l’Afrique sont autant de manifestations de ce monde
déstabilisé.
Est-ce la fin de la détente ? Ou est-ce la fin du monde bipolaire et la
manifestation de la réorientation des rapports internationaux, substituant une
dimension Nord-Sud à la dimension Est-Ouest ? Les caractéristiques de cette
période sont l’accroissement des problèmes dans le Sud et la naissance de
tensions dans des parties de la planète réputées pour leur calme : plus aucune
terre ne semble à l’abri de conflits ayant une dimension planétaire. En outre,
l’antagonisme entre le Nord et le Sud, fondé sur l’échange des matières
premières et des produits industrialisés, s’exacerbe. L’accent se déplace des
problèmes Est-Ouest aux problèmes Nord-Sud, en fait le plus souvent Ouest-
Sud.

La crise économique et ses effets


La crise économique qui commence en 1973 met fin à la croissance qui avait
prévalu au cours des « Trente glorieuses ». Les chocs pétroliers ne sont pas le
seul facteur des dérèglements de la croissance des prix et de l’emploi.

Les différents aspects de la crise


Le désordre du système monétaire international
La situation de désordre monétaire international, quoiqu’elle ne soit pas
nouvelle, joue un rôle très important.
Ce désordre est dû à la chute du dollar, véritable étalon monétaire, miné par la
décision prise sans aucune concertation par le président Nixon de détacher le
dollar de l’or (15 août 1971), et la sanction de cette politique anarchique. Du
coup, le déficit de la balance des paiements américaine se creuse et l’ampleur
des liquidités internationales, provenant des bénéfices des exportations de
capitaux américains en Europe (euro-dollars) ou de pétrole du Moyen-Orient
(pétrodollars), s’accroît. Les principales monnaies flottent et le système imaginé
à Bretton-Woods est bien mort. Mais c’est seulement à la conférence de la
Jamaïque, en janvier 1976, que les pays occidentaux décident de le remplacer.
Au terme de cette réunion, il n’y a plus de prix officiel de l’or, et les changes
flottants sont légalisés à l’intérieur de certaines marges. Le véritable capital de
réserve du système monétaire est assuré désormais par les Droits de tirages
spéciaux (DTS) en fonction desquels sont définies les nouvelles parités.
Les DTS sont un nouvel étalon de change international qui fonctionne dans le
cadre du Fonds monétaire international (FMI). La valeur des DTS est définie par
un ensemble de monnaies des différents pays industriels, en des proportions
variables. La pondération du système donne 30 % de l’ensemble au dollar et
maintient par conséquent la primauté financière des États-Unis. Il s’agit d’une
démarche décisive vers une stabilité des taux de change et vers une stabilisation
du commerce mondial, fortement perturbé par ailleurs par les effets des « chocs
pétroliers » de 1973 et 1979-1980.

Les chocs pétroliers


Le détonateur du choc pétrolier de 1973 réside dans les décisions prises par
les pays arabes producteurs de pétrole les 16 et 17 octobre 1973, alors que la
guerre israélo-arabe n’est pas encore terminée, décisions qui portent sur
l’embargo de vente du pétrole vers certains États, la réduction de la production et
surtout l’augmentation des prix.
En fait, les facteurs d’une crise sont présents depuis longtemps. Ce sont, d’une
part, l’accroissement énorme de l’utilisation du pétrole comme source d’énergie,
d’autre part, la volonté des producteurs d’en tirer les plus forts bénéfices
possibles.
La croissance de la part du pétrole dans la consommation d’énergie est
remarquable. En 1950, elle représentait 37,8 % contre 55,7 % pour le charbon.
En 1972, pétrole et gaz représentent 64,4 % du total. Grosso modo, la part du
pétrole est passée d’un tiers à deux tiers, au moment où la quantité d’énergie
dépensée annuellement dans le monde triplait.
Le second facteur est la volonté croissante des États producteurs de pétrole
d’en profiter eux-mêmes. Jusque vers 1960, l’exploitation des gisements de
pétrole était essentiellement le fait des grandes compagnies pétrolières qui, en
échange de concessions d’exploitation, reversaient aux États des royalties.
Divers États se sont efforcés de se débarrasser de cette emprise, comme le
Mexique et l’Iran en 1951. Or, à l’exception des États-Unis et de l’Union
soviétique, la plupart des pays industrialisés gros consommateurs de pétrole n’en
produisent pas ou presque pas. C’est le cas de l’Europe occidentale, à
l’exception de la Grande-Bretagne et de la Norvège (grâce au pétrole trouvé en
mer du Nord), et du Japon.
La production est concentrée au Venezuela, au Nigeria, en Indonésie et surtout
autour du golfe Persique, et notamment en Arabie saoudite, en Iran, en Irak, au
Bahreïn, au Koweit et au Qatar. La concentration a des implications stratégiques
et politiques. L’essentiel de la production de pétrole passe par le détroit
d’Ormuz, d’où l’importance du golfe Persique et de l’océan Indien, sur le plan
de la géostratégie. Les producteurs peuvent se concerter plus facilement ; cinq
d’entre eux (Venezuela, Iran, Irak, Arabie saoudite, Koweit) ont créé d’ailleurs,
le 15 septembre 1960 à Bagdad, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole
(OPEP) à laquelle adhèrent peu à peu d’autres États. Désormais, chaque année,
les pays de l’OPEP tentent d’obtenir d’abord davantage de royalties, ensuite la
nationalisation totale de la production de pétrole. L’initiative revient dans ce
domaine à l’Algérie et à la Libye. Le 24 février 1971, le président Houari
Boumedienne annonce que l’Algérie nationalise à 51 % les compagnies
pétrolières françaises. Ainsi l’Algérie s’assure à peu de frais le contrôle du
pétrole produit sur son territoire. La Libye agit de même le 1er septembre 1973.
Profitant, durant l’année 1972, d’un accroissement de la demande des États du
Nord, les pays du Sud producteurs de matières premières autres que le pétrole
agissent à la hausse des cours et prennent le contrôle de secteurs économiques
détenus jusque-là par des compagnies étrangères. Les signes précurseurs d’un
bouleversement de l’ordre mondial existent donc avant octobre 1973.
Le 16 octobre 1973, les pays de l’OPEP décident que le prix du baril de
pétrole passe de 3 dollars à plus de 5 dollars. Le 17 octobre, les producteurs
arabes envisagent un système d’embargo contre les pays qui paraissent soutenir
Israël, en particulier les États-Unis et les Pays-Bas. En fait ces embargos seront
levés entre mars et juillet 1974. Ils décident aussi de réduire la production par
rapport à celle de septembre de 15 à 20 %, ensuite de 5 % par mois, tant
qu’Israël n’aura pas évacué les territoires occupés. Mais dès le début de l’année
1974, ce système – qui nuit d’abord aux producteurs – est pratiquement
abandonné. En décembre 1973, les pays de l’OPEP décident de relever le prix du
baril jusqu’à 11,65 dollars. En trois mois, le prix du pétrole a quadruplé.
Alors que les effets du premier choc pétrolier s’atténuent, l’effet de la
demande provoque un second choc (marqué par le doublement des prix de
décembre 1978 à décembre 1979) et la révolution iranienne et la guerre Iran-
Irak, un troisième. Le prix du pétrole atteint 34 dollars le baril à la fin de 1981.

Les conséquences de la crise


Les conséquences, qui concernent d’abord les pays industrialisés, sont graves.
Elles remodèlent peu à peu la physionomie de la planète.
Menacés d’une pénurie, l’Europe occidentale et le Japon, dont toute
l’économie repose sur le pétrole, sont saisis de panique. Partout, le
renchérissement des prix aboutit à de graves perturbations. L’inflation, qui était
de l’ordre de 4 à 5 % par an, s’accélère, particulièrement en Grande-Bretagne et
en Italie. Aux États-Unis, en Allemagne et au Japon, l’inflation est combattue
par des plans d’austérité qui provoquent une baisse réelle de la production et du
niveau de vie. En France, le plan Barre de septembre 1976 a pour effet de
ralentir la croissance. Dans tous les pays, la hausse des prix met un frein à
l’expansion. Au cours de l’année 1975, par exemple, la croissance du PIB est
négative aux États-Unis (– 0,7 %), au Royaume-Uni (– 0,7 %), en Allemagne (–
1,6 %), et très faible en France (0,2 %). Les effets en sont clairs : difficultés
accrues pour les entreprises, faillites et développement du chômage. Cette crise
est la combinaison d’une récession limitée et d’une certaine inflation : la
« stagflation ».
Quant aux pays sous-développés, leurs disparités s’accusent, car ils ne sont
pas affectés de la même façon par la crise. D’un côté, on trouve les États
producteurs de matières premières, en particulier exportateurs de pétrole, ou
ceux qui bénéficient de la délocalisation d’activités et deviennent les nouveaux
pays industriels, telle l’Arabie saoudite dont le PNB augmente de 250 % en un
an (1973-1974). De l’autre, les pays pauvres qui ne sont pas producteurs de
pétrole et pour lesquels les frais d’importation du pétrole sont tout à fait
insupportables. Même au sein de l’OPEP, on assiste à une division entre les États
soucieux de ménager les économies occidentales en n’augmentant pas
inconsidérément les prix de l’or noir, comme l’Arabie saoudite, et ceux qui,
comme l’Iran et la Libye, sont décidés à profiter au maximum de la manne
pétrolière.

Les tentatives de réponse à la crise


Pour répondre aux décisions de l’OPEP, la diplomatie américaine suggère de
créer, face au syndicat des producteurs, un syndicat de consommateurs dans le
cadre de l’Organisation de Coopération et de Développement économique
(OCDE). C’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui comprend les
pays de la CEE (excepté la France), les États-Unis, le Japon, le Canada,
l’Espagne, la Suède, l’Autriche et la Turquie. La France, qui rejette cette formule
contraire à sa politique d’amitié avec les pays en voie de développement, tente
d’instaurer un dialogue Nord-Sud en invitant à Paris des pays du Nord (les États-
Unis, le Japon, la CEE) et des pays du Sud (Algérie, Arabie saoudite, Iran,
Venezuela, Inde, Brésil, Zaïre) dans deux conférences préparatoires, l’une en
avril 1975, qui achoppe sur l’ordre du jour (les uns veulent le restreindre au
pétrole, les autres l’étendre à l’ensemble des matières premières), l’autre en
septembre 1975, qui décide la tenue d’une conférence élargie et non restreinte au
pétrole. Celle-ci se tient à Paris du 16 au 18 décembre 1975 et réunit 7 membres
de l’OPEP, 12 pays sous-développés et 8 pays industrialisés. Elle bute de
nouveau sur la question du pétrole. La négociation est réouverte à Paris de
mai 1977 au début 1978, mais elle n’aboutit qu’à réaffirmer les grands principes
d’un nouvel ordre économique international et prévoit la création d’un fonds
spécial d’aide au Tiers Monde de 1 milliard de dollars.
À la conférence au sommet de Cancun (Mexique), le 22 octobre 1981,
22 chefs d’État occidentaux et du Tiers Monde conviennent d’ouvrir des
négociations globales dans le cadre des CNUCED. Dans cette tentative de
dialogue Nord-Sud, la CEE fait preuve d’originalité en établissant des relations
privilégiées avec 35, puis 46, puis 58 pays d’Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique (ACP) par les accords de Lomé I (28 février 1975) et Lomé II
(31 octobre 1979) qui comprennent, outre des facilités commerciales et des
offres d’aide financière, des garanties des recettes d’exportation. Cette
convention prévoit une aide financière quadruple de celle qui était prévue par
celle de Yaoundé. Elle met en application une stabilisation des prix des matières
premières agricoles. Il s’agit d’une politique de coopération multilatérale, qui a
l’avantage de ne pouvoir être accusée de néocolonialiste.
Entre les grands pays industrialisés, on constate un début de concertation,
mais les résultats en sont limités. Les 6 membres d’origine du club (États-Unis,
France, Grande-Bretagne, Allemagne, Japon, Italie) qui se réunissent à
Rambouillet en novembre 1975 à l’initiative de V. Giscard d’Estaing deviennent
7 (d’où le nom de « Groupe des sept » ou G7) par l’adjonction du Canada en
1976, et même 8, l’année suivante avec la participation du président de la
Commission de la CEE. Ils se rencontrent chaque année au niveau le plus élevé.

Les sommets des pays industrialisés (G7 et G8)

1975 – 15-17 novembre : Rambouillet


1976 – 27-28 juin : Porto-Rico
1977 – 7-8 mai : Londres
1978 – 16-17 juillet : Bonn
Jamaïque (entretiens non
– 28-29 décembre :
officiels)
1979 – 5-6 janvier : Guadeloupe (sommet informel)
– 28-29 juin : Tokyo
1980 – 22-23 juin : Venise
1981 – 19-21 juillet : Ottawa
1982 – 4-6 juin : Versailles
1983 – 28-30 mai : Williamsburg
1984 – 7-9 juin : Londres
1985 – 2-3 mai : Bonn
1986 – 5-6 mai : Tokyo
1987 – 8-10 juin : Venise
1988 – 19-21 juin : Toronto
1989 – 14-15 juillet : Paris « sommet de l’Arche »
1990 – 9-11 juillet : Houston
1991 – 15-17 juillet : Londres
1992 – 6-8 juillet : Munich
1993 – 7-9 juillet : Tokyo
1994 – 8-10 juillet : Naples
1995 – 16-17 juin : Halifax
1996 – 27-28 juin : Lyon
– 20-21 juin (le G7 devient
1997 Denver
G8) :
1998 – 15-18 mai : Birmingham
1999 – 18-19 juin : Cologne
2000 – 21-23 juillet : Okinawa
2001 – 20-22 juillet : Gênes
2002 – 26-27 juin : Kananaskis (Canada)
2003 – 1er-3 juin : Évian

2004 – 6-8 juin : Sea Island (États-Unis)


2005 – 6-8 juillet : Gleneagles (Grande-Bretagne)

2006 – 15-17 juillet : Saint-Pétersbourg


2007 – 6-8 juin : Heiligendamm (Allemagne)
2008 – 7-9 juillet : Toyako (Hokkaido)
2009 – 8-10 juillet : L’Aquila (Italie)
2010 – 25-26 juin : Huntsville (Ontario/Canada)
2011 – 26-27 mai : Deauville (France)
2012 – 18-19 mai : Camp David (États-Unis)
2013 – 17-18 juin : Enniskillen (Irlande du Nord)
2014 – 4-5 juin (G7) : Bruxelles
2015 – 7-8 juin (G7) : Schloss Elmau (Allemagne)
2016 – 26-27 mai (G7) : Schima (Japon)
2017 – 26-27 mai (G7): Taormina (Italie)
2018 – 8-9 juin (G7) : La Malbaie (Québec)
2019 – 26-28 août (G7) : Biarritz

De même, sur le plan commercial, les négociations du GATT connues sous le


nom de Tokyo Round (1973-1979) aboutissent à un accord prévoyant de
nouvelles réductions tarifaires et l’adoption de codes destinés à combattre les
entraves aux échanges. Mais ces accords n’empêchent pas la multiplication de
mesures protectionnistes. Les souhaits de coopération internationale passent
souvent après les exigences de l’intérêt national. En fait, le changement le plus
important vient des États-Unis quand, en 1979, sous l’influence du directeur du
Federal Reserve Board, Paul Volcker, les Américains font le choix de s’attaquer
à l’inflation en limitant la croissance de la masse monétaire grâce à une
augmentation sans précédent des taux d’intérêt. Les capitaux affluent aux États-
Unis et font monter le cours du dollar. Le prix de plus en plus élevé de celui-ci
accentue partout le repli déflationniste et contraint tous les pays à une politique
d’austérité. Du coup, les économies occidentales touchent le fond de la
dépression : croissance nulle, taux record de chômage. Les pays du Tiers Monde,
fortement endettés en dollars, voient monter le poids de leur charge financière à
cause de la hausse du prix du dollar. Pour éviter la banqueroute, ils recourent à
l’emprunt auprès des institutions financières internationales qui les contraignent
à une politique d’austérité souvent dramatique.
Bref, la crise rend plus intense la compétition économique y compris entre
pays alliés. Elle provoque une détérioration profonde des paiements extérieurs.
Elle donne aux relations internationales une âpreté due à la crainte d’une pénurie
des produits de base nécessaire pour la sauvegarde du niveau de vie. La lutte
pour le contrôle des produits de base et des grandes voies de communication
devient elle aussi plus âpre.

La crise des rapports soviéto-américains


Du milieu des années 1970 au milieu des années 1980, le monde traverse une
nouvelle phase de tension internationale. Les raisons en sont nombreuses et
complexes. La crise économique et ses effets rendent plus difficiles les rapports
internationaux. La conjoncture politique et le rôle des dirigeants à la tête de
l’URSS et de l’Amérique ont aussi leur importance.

La remise en cause du duopole


L’érosion de l’influence américaine
À la suite de l’affaire du Watergate, s’ajoutant au traumatisme profond
provoqué par la guerre du Viêt-nam, la démission de Nixon (8 août 1974) aboutit
à la fois à une perte d’influence et à une crise de conscience de la politique
étrangère américaine. En 1973-1974, obsédés par l’idée d’éviter toute nouvelle
intervention (no more Vietnam), les Américains semblent renoncer à l’exercice
de leurs responsabilités dans le monde. Ils éprouvent l’érosion de leurs moyens
d’influence. Ils n’ont plus ni la supériorité économique, ni la supériorité
stratégique. Le repli diplomatique est général, sauf au Proche-Orient, où le
président Carter signe les accords de Camp David le 17 septembre 1978.
Face aux désordres de l’Iran et à la prise d’otages des membres de
l’ambassade américaine à Téhéran le 4 novembre 1979, face à l’invasion de
l’Afghanistan, les États-Unis paraissent impuissants. L’échec d’un raid américain
pour tenter de récupérer les otages (25 avril 1980) porte un coup sérieux à la
crédibilité de l’outil militaire américain et de l’exécutif paralysé par cette affaire.
Les divergences de l’équipe au pouvoir et la volonté moralisatrice du président
Carter, qui met au premier plan la défense des Droits de l’homme et renonce à
fabriquer l’arme neutronique, renforcent l’impression d’une Amérique incertaine
et déclinante. À vrai dire, le changement d’orientation a lieu du temps de Carter
qui prévient en janvier 1980 que toute tentative pour s’assurer le contrôle du
golfe Persique sera considérée comme une attaque lancée contre les intérêts
vitaux des États-Unis.
Avec l’élection de Ronald Reagan (1980-1988), l’Amérique s’affirme à
nouveau comme leader du monde libre, décidée au redressement, pour réarmer
massivement et restaurer l’autorité des États-Unis dans le monde face à une
Union soviétique menaçante, l’« empire du mal ».

Les zones d’expansion de l’influence soviétique


En Union soviétique, c’est la fin du règne de Brejnev, fort malade et qui meurt
en novembre 1982, et un interrègne sous ses éphémères et âgés successeurs Iouri
Andropov (novembre 1982-février 1984) et Constantin Tchernenko
(février 1984-mars 1985). L’interruption du dialogue entre les deux
superpuissances est aussi la conséquence de cette absence de relations et de ce
manque de confiance entre les dirigeants américains et l’équipe soviétique. Or
cette période correspond à une grande offensive soviétique dans le Tiers Monde
où, tout en combattant l’influence chinoise, l’Union soviétique se taille un
empire étendu. Entre autres, elle intervient militairement en Afrique (Angola,
Éthiopie) par Cubains interposés et envahit l’Afghanistan. Elle agit souvent en se
servant des États ou des forces déléguées que sont Cuba, la RDA, la Libye, le
Viêt-nam. Les Soviétiques n’utilisent pas toujours la force ouverte, mais le plus
souvent l’assistance économique et militaire, et surtout ils multiplient les traités
avec les États les plus lointains. Tout se passe comme si Moscou avait exploité le
désengagement américain pour avancer partout ses pions.

Le duopole en question
Cette crise des rapports soviéto-américains ne met pas un terme à la
concertation mutuelle afin d’éviter toute confrontation armée, mais elle remet en
cause la cogestion des affaires internationales par les deux superpuissances. Les
signes visibles de la crise sont la dénonciation des accords commerciaux, la
diminution du nombre des accords militaires, et surtout la raréfaction des
rencontres américano-soviétiques. En décembre 1974, le Congrès lie l’octroi à
l’URSS de la clause de la nation la plus favorisée à un relâchement des
contraintes pesant sur les Juifs soviétiques désireux d’immigrer. Il n’y a pas de
rencontre au sommet entre la réunion (Carter-Brejnev) de Vienne en juin 1979 et
celle de Genève en novembre 1985 (Gorbatchev-Reagan). Les Américains ne
participent pas aux Jeux olympiques de Moscou en 1980 ; par rétorsion, l’Union
soviétique, suivie par treize autres pays, ne participe pas aux Jeux olympiques de
Los Angeles de 1984. Un nouvel esprit de « guerre froide » gagne les relations
internationales. Avant même la conférence d’Helsinki, Alexandre Soljenitsyne
estimait que la détente était un leurre. Les lendemains d’Helsinki confirment les
prévisions pessimistes. La conférence de Belgrade (octobre 1977) qui doit
prendre le relais d’Heksinki s’achève par un échec total, en raison de
l’antagonisme des positions occidentale et soviétique sur les Droits de
l’homme…
Les Américains reprochent aux Soviétiques de tirer parti de la détente pour
obtenir des avantages unilatéraux, comme la reconnaissance sans contrepartie du
statu quo hérité de la guerre, la progression du camp socialiste en Asie du Sud-
Est et en Afrique, des accords de coopération leur permettant de recevoir des
produits de la technologie occidentale et des céréales. Enfin les Occidentaux font
grief aux Soviétiques d’avoir profité de la détente pour continuer leur effort
d’armement.

La course aux armements


Alors qu’Américains et Russes s’étaient mis d’accord pour limiter le nombre
de leurs missiles intercontinentaux (accord SALT de 1972), l’URSS se lance
dans une modernisation forcenée de son arsenal et réussit, sans violer la lettre
des accords, à tripler le nombre de ses ogives, en adaptant des têtes multiples aux
lanceurs de la nouvelle génération. De fait, depuis 1973, les Soviétiques ont
expérimenté avec succès des engins à têtes multiples (MIRV). En outre, les
Soviétiques mettent au point un missile de portée intermédiaire (4 000 à
5 000 km) échappant aux limitations de l’accord SALT : c’est le SS 20, qui peut
atteindre toute l’Europe occidentale et dont le premier essai a lieu en 1975,
l’année même de la conférence d’Helsinki.
Au début des années 1980, le bilan des forces, selon l’Institut international
d’études stratégiques de Londres, fait apparaître l’URSS comme la première
puissance militaire du globe sur le plan des forces nucléaires. Non seulement la
supériorité des forces conventionnelles du pacte de Varsovie est écrasante, mais
l’URSS installe en Europe orientale à partir de 1977 un réseau de 330 fusées
SS 20. Cet arsenal gigantesque s’accroît au prix d’un effort financier
considérable : 5 % du PNB pour les États-Unis, autour de 15 % du PNB pour
l’URSS autant qu’on puisse le savoir. La force de frappe ainsi obtenue serait
susceptible d’anéantir plusieurs dizaines de fois toute vie sur la planète. C’est
dire que la conception qui prévalait du temps de Nixon d’une détente fondée sur
la parité nucléaire et le gel des tensions a fait long feu.
Dès lors, les négociations sur la limitation des armements sont plus difficiles.
Les discours soviétiques sur le désarmement reflètent-ils le souci des dirigeants
de consacrer davantage d’énergie à l’économie soviétique ou un trompe l’œil
destiné à endormir la vigilance de l’adversaire, alors que l’URSS comble son
retard stratégique ? Malgré tout, les négociations SALT II aboutissent à Vienne
(15-18 juin 1979) à la signature par Brejnev et Carter d’un accord succinct. Il
limite le nombre (2 250) et le type (1 320 missiles à têtes multiples maximum,
dont 820 pour les engins ICBM sol-sol) des lanceurs nucléaires
intercontinentaux pour chacun des deux pays. Le traité ne réduit pas la course
aux armements, il se contente d’en freiner la progression. Et d’ailleurs, le Sénat
américain refuse de le ratifier, car les accords sont jugés trop favorables à
l’Union soviétique. Des négociations sur la réduction des forces en Europe, les
MBFR (Mutual Balanced Forces Reduction) entamées à Vienne en octobre 1973
avec la participation de 12 pays de l’OTAN et de 7 pays du pacte de Varsovie,
piétinent. Leurs interminables rencontres ne permettent ni d’évaluer le poids
respectif des effectifs et des armements dans les deux blocs ni de proposer des
réductions et de mettre au point un système de contrôle acceptable par tous.
Surtout les entretiens sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) qui
s’engagent à Genève le 30 novembre 1981 ne débouchent sur aucun résultat
positif. Des négociations START (Strategic Arms Reduction Talks) commencent
le 29 juin 1982 à Genève, mais aboutissent rapidement à l’impasse. C’est
l’affaire des euromissiles qui est la plus grave.
Les euromissiles et l’initiative de défense stratégique. L’installation
progressive en Europe orientale des SS 20, fusées soviétiques à trois têtes
nucléaires de 150 kilotonnes chacune, de portée intermédiaire (5 000 km),
dirigées vers l’Europe occidentale, et des bombardiers Backfire provoque
l’alarme des Européens. Si ces fusées soviétiques sont incapables d’atteindre
l’Amérique, elles menacent directement l’Europe et n’entrent pas dans les
calculs de limitation des armes stratégiques (+ de 5 500 km) concernées par les
SALT II.
À la suite du discours alarmiste du chancelier allemand H. Schmidt
(octobre 1977) et de la rencontre au sommet informelle de la Guadeloupe
(janvier 1979), l’OTAN dénonce l’installation des SS 20 et prend en
décembre 1979 la « double décision » d’offrir la négociation à l’URSS ou, en
son absence, de moderniser et de renforcer les armements de l’OTAN en Europe.
Jusqu’alors, les armes nucléaires tactiques américaines entreposées dans les
États européens n’étaient pas susceptibles d’atteindre le territoire de l’Union
soviétique. L’installation de missiles intermédiaires américains en Europe de
l’Ouest, 108 fusées Pershing II à une seule ogive et d’une portée de 1 800 km et
464 missiles de croisière de 2 500 km de portée expose donc le territoire
soviétique à une frappe nucléaire rapprochée et renforcée. Aussi l’URSS tente-t-
elle de s’opposer à la mise en œuvre de cette décision par des propositions de gel
et de réduction des armements et par une campagne de propagande. Les États-
Unis lancent l’idée de l’« option zéro » proposée par Reagan le
18 novembre 1981 (démantèlement des fusées soviétiques en contrepartie de
l’abandon du déploiement des Pershing et des Cruise). De 1981 à 1983, une
vague de pacifisme s’affirme en Europe, surtout en Allemagne et en Angleterre.
Mais à la suite de la victoire de la coalition CDU-FDP aux élections allemandes
de mars 1983, les premières fusées Pershing II sont installées en Allemagne de
l’Ouest à la fin de 1983. C’est un succès inespéré pour l’Alliance atlantique, un
grave échec pour l’URSS. Du coup, celle-ci se retire de toutes les négociations
de désarmement et annonce un fort accroissement de son arsenal nucléaire. La
confrontation succède à la concertation et la course aux armements reprend de
plus belle. Présentée comme le moyen de mettre fin à l’équilibre de la terreur,
elle est relancée par les États-Unis, sous le nom de « guerre des étoiles ».
L’Initiative de défense stratégique (IDS) annoncée le 23 mars 1983 par le
président Reagan consiste en un projet d’installation d’un bouclier spatial de
protection contre les missiles balistiques. Dans l’esprit du président Reagan, il
s’agit de libérer les États-Unis de la peur du nucléaire et peut-être d’affranchir
l’humanité du risque atomique. L’idée est de créer un système défensif qui
devrait, à l’horizon 2 000, rendre obsolètes les armes offensives nucléaires en les
interceptant et en les détruisant avant qu’elles n’atteignent le sol des États-Unis.
L’ampleur du programme (26 milliards de dollars), l’innovation technologique
qu’il suppose ont un caractère déstabilisant qui remet en question le principe de
la dissuasion mutuelle, constitue un risque supplémentaire de découplage entre
la défense de l’Amérique et celle de l’Europe, et enfin apparaît comme un défi à
l’Union soviétique. Ses dirigeants vont sans cesse réclamer la renonciation des
États-Unis à l’IDS, en même temps qu’une reprise des négociations sur le
désarmement.
La course aux armements n’est d’ailleurs pas limitée aux deux Grands. Les
dépenses militaires ont en 1981 dépassé le cap des 450 milliards de dollars, soit
une dépense moyenne supérieure à 2 millions de dollars par minute. Les ventes
d’armes constituent l’un des poste-clés du commerce mondial. Les États-Unis et
l’URSS représentent à eux seuls plus de 72 % des ventes. Derrière eux, la France
et la Grande-Bretagne comptent pour 18 %. Du côté des pays acheteurs, les pays
du Moyen-Orient effectuent à eux seuls environ 57 % des achats mondiaux
d’armements contre 13 % à l’Afrique et 12 % à l’Amérique latine.
Les difficultés du dialogue américano-soviétique s’accompagnent de la remise
en cause de la cogestion des relations internationales. Le principe de non-
ingérence dans les affaires du bloc opposé est enfreint par exemple lorsque les
États-Unis soutiennent les dissidents des pays de l’Est ou lorsque l’URSS
intervient au Nicaragua, situé dans la sphère d’influence américaine. Cette crise
des rapports américano-soviétiques marque aussi la fin d’un certain
condominium des deux superpuissances. Leur influence décroît au moment
même où émergent de nouvelles puissances avides de responsabilité : Chine,
Japon, Communauté européenne, pays de l’OPEP, pays non alignés. Du coup, les
grandes puissances ont du mal à contrôler les conflits périphériques et encore
davantage à avoir prise sur des acteurs régionaux et sur le terrorisme
international.

Incertitudes européennes
Engagés dans la construction européenne et perturbés par la crise économique,
les pays de l’Europe de l’Ouest sont avant tout préoccupés par leurs propres
problèmes. En 1983, il y a plus de 12 millions de chômeurs dans la CEE, soit
plus de 10 % de la population active. Les tentatives de déstabilisation par des
groupes terroristes en Allemagne et en Italie (enlèvement et assassinat d’Aldo
Moro mars-mai 1978) échouent. En revanche, la démocratie marque des points,
en Espagne, après la mort de Franco (20 novembre 1975), en Grèce, après la
chute des colonels (24 juillet 1974) qui avaient instauré leur dictature en
avril 1967, et au Portugal après la révolution des Œillets (25 avril 1974) qui met
un terme au régime dictatorial qui survivait à la mort de Salazar (27 juillet 1970)
et surtout la victoire des modérés sur les extrémistes aux élections de 1976.
Une construction de l’Europe plus lente
La construction européenne progresse moins vite que dans la période
précédente. Avec 252 millions d’habitants, l’« Europe des Neuf », qui entre en
vigueur le 1er janvier 1973, apparaît comme la seconde puissance économique
du monde après les États-Unis. On envisage l’achèvement de l’union douanière,
déjà réalisée entre les six anciens pays membres, pour le 1er janvier 1978 et
même la création d’une véritable union économique et monétaire.

Les difficultés de l’union économique et monétaire


En présence des difficultés, la Communauté européenne réagit en ordre
dispersé. Face au désordre du système monétaire international, on constate un
manque de coopération et de solidarité entre les pays membres de la CEE ; face
au choc pétrolier et au bloc de l’OPEP, c’est l’absence de politique énergétique
commune.
L’attitude de certains États, désireux de protéger leur économie nationale,
remet également en question les dispositions et l’esprit communautaires. L’Italie
et le Danemark prennent des mesures protectionnistes. Surtout le Royaume-Uni,
où les travaillistes sont de retour au pouvoir en février 1974, demande une
renégociation du traité d’adhésion, à la fois dans le domaine de la politique
agricole commune et la contribution britannique au budget communautaire. On
se met finalement d’accord sur des mécanismes correcteurs qui prolongent la
période transitoire.
La Communauté se concentre sur l’achèvement de l’Union douanière, car en
raison de conceptions politiques trop divergentes, le projet d’union économique
et monétaire doit être ajourné. Le maintien de la politique agricole commune se
heurte d’ailleurs au mécontentement des agriculteurs (manifestations à
Strasbourg et à Bruxelles en 1980) et aux aléas des fluctuations monétaires entre
les pays membres. La production laitière de plus en plus excédentaire et
l’augmentation des dépenses agricoles contraignent les institutions
communautaires à décider de plafonner l’une et de freiner l’autre.
La création d’un système monétaire européen. Le mécanisme du « serpent
monétaire » établi en 1972 pour limiter les variations entre les devises
européennes elles-mêmes maintenues proches du dollar (« le serpent dans le
tunnel ») est remis en cause à plusieurs reprises, impliquant plusieurs
réévaluations du mark et l’affaiblissement d’autres monnaies communautaires.
La mise en place d’un système monétaire européen (SME) qui entre en vigueur
le 13 mars 1979 permet une relative stabilisation des taux de change grâce à
l’institution d’une monnaie de référence l’ECU (European Currency Unit),
défini par un « panier » de monnaies européennes dont la composition reflète la
part de chaque pays dans l’économie communautaire.
La Communauté européenne a, d’autre part, du mal à adopter une attitude
commune sur le plan énergétique, et en particulier pétrolier, ou pour lutter contre
l’inflation et le chômage et dans le domaine technologique ; face à l’IDS, la
Communauté tente de faire une Europe de la technologie, sous la forme du projet
« Eurêka ». Une crise grave éclate en 1984 à propos de la contribution
britannique aux ressources de la Communauté, trop élevée aux yeux du Premier
ministre, Mme Thatcher, qui réclame et obtient finalement une compensation
financière.

L’Europe en panne
L’Europe ne progresse pas non plus sur le plan politique. En octobre 1972, la
conférence au sommet de Paris envisage pour 1980 la transformation de la CEE
en une Union européenne susceptible de parler d’une seule voix en matière de
politique extérieure. Mais le chemin est plus long que prévu. Les 9-10 décembre
1974, à l’initiative du président Giscard d’Estaing, les chefs d’État et de
gouvernement décident d’institutionnaliser leurs réunions périodiques, qui se
transforment en un nouvel organisme communautaire, le Conseil européen,
siégeant trois fois par an. Celui-ci s’affirme vite comme un organe essentiel.
Pour relancer la construction de l’Europe, on confie au Premier ministre belge,
Léo Tindemans, un rapport sur l’Union européenne.

La construction européenne

1930 – mai : Plan Briand d’Union européenne.


1944 – 5 septembre : Signature du traité d’Union douanière Benelux.
– 5 juin : Le général Marshall propose un plan d’aide
1947
économique à l’Europe.
1948 – 17 mars : Pacte de Bruxelles instituant l’Union occidentale.
– 16 avril : Création de l’OECE.
– 7/10 mai : Congrès du mouvement européen à La Haye.
1949 – 4 avril : Signature du traité de l’Atlantique Nord.
– 5 mai : Création du Conseil de l’Europe.
– 9 mai : Robert Schuman propose de mettre en commun les
1950
ressources en charbon et acier des pays de l’Europe occidentale.
1951 – 18 avril : Signature du traité institutant la CECA.
1952 – 27 mai : Signature du traité instituant la CED.
– 30 août : Rejet du traité CED par l’Assemblée nationale
1954
française.
– 23 octobre : Accords de Paris, création de l’Union de l’Europe
occidentale, ouverte à l’Italie et à l’Allemagne occidentale.
1955 – 1er/2 juin : Conférence de Messine : la « relance européenne ».
– 29/30 mai : Conférence de Venise, début des négociations en
1956
vue de l’institution de la CEE et de l’EURATOM.
1957 – 25 mars : Signature des traités de Rome.
1959 – 1er janvier : Première étape du Marché commun.
1960 – 4 janvier : Convention de Stockholm créant l’AELE.
– 14 décembre : L’OECE se transforme en OCDE.
– 10/11 février : Les Six se prononcent pour une union politique
1961
européenne.
– 9 août : Harold MacMillan demande l’adhésion du Royaume-
Uni à la CEE.
– 14 janvier : Le Marché commun passe à la deuxième étape et
1962
adopte les principes de la politique agricole commune.
– 17 avril : Échec du plan Fouchet.
– 14 janvier : Veto français à l’entrée du Royaume-Uni dans la
1963
CEE.
– 20 juillet : Signature, à Yaoundé, de la convention
d’association entre la CEE et dix-huit pays africains et
Madagascar.
1965 – 8 avril : Traité de fusion des exécutifs des trois communautés.

– 30 juin/1er juillet : Rupture des négociations sur le financement


de la politique agricole commune.
1966 – 28/29 janvier : Compromis dit « de Luxembourg ».
– 10 novembre : Nouvelle candidature britannique.
1967 – 3 juin : Entrée en fonction de la Commission unique.
– 27 novembre : Nouveau veto français à l’adhésion du
Royaume-Uni au Marché commun.
1968 – 1er juillet : Achèvement de l’Union douanière entre les Six.
– 11 décembre : Plan Mansholt de modernisation agricole.
1969 – 29 juillet : Yaoundé II.

– 1er/2 décembre : Sommet de La Haye. Accord sur le triptyque :


achèvement, approfondissement, élargissement.
– 22 janvier : Signature à Bruxelles des traités d’adhésion des
1972 nouveaux membres de la CEE (Danemark, Royaume-Uni,
Irlande, Norvège).
– 26 septembre : Les Norvégiens se prononcent, par référendum,
contre l’adhésion à la CEE.
1973 – 1er janvier : Naissance officielle de la Communauté des Neuf.
– 9/10 décembre : Les Neuf décident de se réunir régulièrement
1974 en Conseil européen et proposent d’élire l’Assemblée
européenne au suffrage universel.
– 28 février : Signature à Lomé d’une convention entre la
1975 Communauté et les quarante-six États d’Afrique, des Caraïbes et
du Pacifique.
1979 – 13 mars : Entrée en vigueur du SME et de l’Ecu.
– 7/10 juin : Première élection au suffrage universel de
l’Assemblée européenne.
1981 – 1er janvier : Entrée de la Grèce dans la Communauté.

1986 – 1er janvier : Adhésion de l’Espagne et du Portugal.


1987 – 1er juillet : Entrée en vigueur de l’Acte unique européen.
– 9 décembre : Le Conseil européen adopte un plan d’Union
1989
économique et monétaire.
– 1er juillet : Entrée en vigueur de la libération des mouvements
1990
de capitaux.
– 9/10 décembre : Accords de Maastricht (Pays-Bas) sur l’union
1991
politique et l’union économique et monétaire.
– 7 février : Signature du traité de Maastricht qui institue
1992
l’Union européenne.
– 21 mai : Réforme de la PAC.
– 20 septembre : Par référendum, la France approuve le traité
d’Union européenne par 51,04 % contre 48,95 %.
– 1er janvier : Entrée en vigueur du « marché unique » de
1993
l’Europe des Douze.

– 1er novembre : La CEE devient l’Union européenne (UE).


er
1995 – 1 janvier : Entrée de l’Autriche, la Finlande, la Suède dans
l’UE.
1997 – 2 octobre : Signature du traité d’Amsterdam.
1999 – 1er janvier : Entrée en vigueur de l’Euro.
– 10/11 décembre : Sommet de Nice : accord sur l’élargissement
2000
de l’Union.
2002 – 1er janvier : L’Euro devient la monnaie unique de 12 États.

2004 – 1er mai : Entrée de dix nouveaux pays dans l’Union.


– 24 octobre : Les Vingt-Cinq adoptent à Rome le traité
constitutionnel.
– mai-juin : La France et les Pays-Bas rejettent le projet de traité
2005
constitutionnel.
2007 – 1er janvier : Entrée de la Bulgarie et de la Roumanie.
– 13 décembre : Signature à Lisbonne du projet de traité
simplifié.
2009 – 1er décembre : Entrée en vigueur du traité de Lisbonne.
2010 – mai : Création du Fonds européen de stabilité financière.
– 2 mars : Signature du traité sur la stabilité, la coordination et la
2012
gouvernance.
– 23 juin : Brexit. Le Royaume-Uni vote pour le retrait de
2016
l’Union européenne

À la suite de nombreuses discussions, le Conseil européen du 15 juillet 1976


prend la décision de faire élire un Parlement européen au suffrage universel.
Cette élection doit se faire selon des modalités différentes dans chaque pays et se
présente en fait comme une juxtaposition d’élections nationales, où les clivages
de politique intérieure prédominent. En juin 1979, la première élection du
Parlement européen au suffrage universel aboutit à porter à la présidence la
Française Simone Veil qui cède son fauteuil en janvier 1982 au socialiste
néerlandais Piet Dankert. Après les élections européennes de juin 1984, c’est le
Français Pierre Pflimlin qui est élu à la présidence, à laquelle accèdent à leur
tour sir Henry Plumb (1987) et Enrique Baron Crespo (1989), Egon Klepsch
(1992) et Klaus Hansch (1994). Malgré sa meilleure représentativité, le
Parlement européen n’a pas encore un rôle politique incontestable mais il
s’efforce constamment d’élargir ses compétences et son contrôle.
L’élargissement de la Communauté européenne aux États du sud de l’Europe
(Grèce, Espagne, Portugal) représente un autre défi, dans la mesure où les
économies de ces États sont moins avancées que celles de l’Europe du Nord et
de l’Ouest. L’adhésion de la Grèce, déjà associée à la CEE depuis 1961,
intervient en 1981. Quant à l’Espagne et au Portugal, qui ont posé leur
candidature en 1977, l’accord est difficile à réaliser en raison des réticences
françaises face à la concurrence qu’ils pourraient représenter. Il se fait les 29-
30 mars 1985. Les deux États entrent dans le Marché commun le 1er janvier
1986. La Communauté européenne regroupe alors 315 millions d’habitants.
Le pas décisif est franchi en décembre 1985 grâce à un accord entre les Dix
pour réviser le traité de Rome et établir d’ici au 31 décembre 1992 un espace
économique sans frontières en éliminant les barrières qui limitent les quatre
libertés (circulation des personnes, des marchandises, des services et des
capitaux). Le 17 décembre 1985 est adopté l’Acte unique européen (regroupant
en un seul instrument les textes du traité de Rome révisé, le traité sur la
coopération politique et un préambule sur l’Union européenne). La création du
grand marché intérieur aura des conséquences considérables pour les
producteurs comme pour les consommateurs.

Les malentendus transatlantiques


Entre les puissances industrialisées qui appartiennent au monde libéral et
capitaliste, les relations sont plus tendues, à la fois sur le plan économique et sur
le plan stratégique.

Les malentendus économiques


Des conflits économiques divisent de plus en plus les États-Unis, l’Europe
occidentale et le Japon. La crise crée des divisions, les accentue et révèle une
résistance inégale à la conjoncture difficile. Les États-Unis évitent le pire au prix
d’une politique du chacun pour soi. Le Japon accède alors au premier rang en
maintenant le meilleur taux de croissance annuel des pays industrialisés. De
1975 à 1986, le total de ses exportations quadruple, ce qui suscite de vives
tensions avec les pays concurrents, États-Unis et États de la CEE. Chaque État
est tenté par le protectionnisme et accuse de déloyauté ses partenaires
commerciaux dans les domaines sensibles de la sidérurgie, de l’automobile et de
l’électronique. Des querelles éclatent en 1981 et 1982 à propos du commerce
Est-Ouest, en particulier des contrats signés avec l’Union soviétique et des
sanctions américaines appliquées aux firmes européennes travaillant sous licence
pour la construction du gazoduc soviétique en Sibérie. En 1982, la CEE adresse
une mise en garde aux États-Unis, accusés d’entraver par différents moyens le
commerce international et de le déstabiliser par les fluctuations du dollar. Un
affrontement oppose en 1985 la France et l’Amérique à propos de l’ouverture au
GATT de négociations commerciales multilatérales à la suite du Tokyo Round
(1973-1979). Dans le cadre de l’Uruguay Round, les États-Unis tentent d’obtenir
que la CEE renonce aux subventions qu’elle accorde à son agriculture (5-
9 décembre 1988).

Les malentendus politiques


Des événements de politique intérieure affectent le flanc sud de l’OTAN et les
alliés sont divisés face au renouveau de la tension Est-Ouest.
La détérioration des relations atlantiques. L’Alliance atlantique, fondée sur un
partage des responsabilités et charges financières, laisse la part la plus lourde aux
États-Unis, qui – il est vrai – assument aussi le commandement. Cette situation
héritée de l’après-guerre, lorsque l’Europe occidentale en était à sa
reconstruction, se modifie dans les années 1970, où les Américains veulent
réduire leur effort de défense et demandent aux Européens de prendre une part
plus importante des frais de défense à leur charge. Certains sénateurs proposent
même un retrait des forces américaines d’Europe. En 1971, la rupture avec le
système monétaire est un autre coup asséné à l’Europe. Afin d’améliorer les
relations atlantiques, Kissinger lance en 1973 l’idée d’une « année de l’Europe »,
qui aboutit à la déclaration d’Ottawa, adoptée en juin 1974. Ce texte rappelle les
fondements et les idéaux de l’Alliance atlantique et reconnaît la valeur des forces
nucléaires françaises et anglaises pour la dissuasion globale de l’Alliance.
Mais la crise a déjà commencé et pose des problèmes d’une tout autre gravité.
Secouées par le premier choc pétrolier, les démocraties libérales prennent
conscience de leur interdépendance. L’arrivée au pouvoir en Europe de
dirigeants plus soucieux de rechercher un compromis avec les Américains, tels
que le travailliste Harold Wilson en Grande-Bretagne (1964-1970 et 1974-1976),
le social-démocrate Helmut Schmidt en RFA (1974-1982), le libéral Giscard
d’Estaing en France (1974-1981), facilite l’institution de conférences au sommet
dans le sillage de la Commission trilatérale qui regroupait des personnalités
d’Europe, des États-Unis et du Japon. Les sommets scandent l’évolution des
relations occidentales (Rambouillet, novembre 1975 ; Jamaïque, 1976). À partir
du sommet de Versailles (1982), un rôle particulier en matière monétaire est
assigné aux ministres des Finances des Cinq (États-Unis, Royaume-Uni, RFA,
Japon, France) auxquels se joignent parfois ceux du Canada et de l’Italie, dit
« groupe G7 ». La concertation trilatérale est à la fois originale et importante,
mais elle atteint vite ses limites. Les réunions discrètes font place à des
rassemblements à grand spectacle, faussés par la médiatisation. Surtout, la
coopération est très incomplète et se heurte à des divergences d’intérêts, en
particulier sur le plan des relations Est-Ouest.
Même sur le plan de la Défense, les alliés sont divisés et envisagent de façon
très différente le problème de l’avenir de la détente. À l’exception du Royaume-
Uni, désireux de préserver et renforcer ses liens avec les Américains, l’Europe
occidentale, dont les mouvements pacifistes dénoncent l’installation des
euromissiles, est en effet plus attachée que les États-Unis à préserver le dialogue
avec l’Est. À la faveur de la vague pacifiste, un véritable national-neutralisme se
développe en RFA qui refuse de sacrifier l’Ostpolitik à la nouvelle guerre froide
américano-soviétique. Mais par les élections de 1983, l’Allemagne de l’Ouest
réaffirme sa fidélité atlantique, tout en revendiquant – à l’occasion de l’année
Luther – son identité nationale allemande. Les États-Unis voient dans le
comportement européen un risque de neutralisation, d’autant plus que les
contrats d’achat massif de gaz sibérien sont interprétés comme le signe d’une
dépendance des économies européennes à l’égard du fournisseur soviétique.
L’Initiative de défense stratégique elle-même divise les Européens qui
perçoivent ainsi la menace d’un découplage de la défense américaine d’avec
celle de l’Europe, et la question d’une participation des alliés au programme de
l’IDS, proposée par les Américains, suscite les réticences des Européens ; mais
Anglais, Allemands et Italiens traitent avec Washington en 1985 et 1986. De son
côté, la France propose aux pays européens le projet Eurêka « pour mettre en
place l’Europe de la technologie ».
Américains et Européens sont aussi divisés face au conflit israélo-arabe :
politique proarabe de la part des gouvernements français et italiens ; politique
pro-israélienne des autres gouvernements. Des remous de politique intérieure ou
des conflits bilatéraux menacent aussi la cohésion de l’Alliance.
Les tensions au sein de l’OTAN. Le conflit de Chypre amène la Grèce à quitter
de 1974 à 1980 l’organisation intégrée et provoque une crise durable entre elle et
la Turquie, pourtant partenaires au sein de l’Alliance atlantique. L’arrivée au
pouvoir des socialistes grecs en octobre 1981 suscite un nouveau refroidissement
des relations avec l’OTAN. La révolution portugaise d’avril 1974, qui met fin à
quarante ans de dictature, amène au pouvoir une équipe gouvernementale
comprenant dans un premier temps des ministres communistes. L’accession au
pouvoir à Malte en 1971 d’un gouvernement travailliste pousse l’OTAN à
déménager en 1974 son quartier général installé dans l’île, qui accepte d’ailleurs
en janvier 1981 un arrangement avec l’URSS. En revanche, l’Espagne fait son
entrée dans l’OTAN en juin 1982, tout en gardant ses distances avec
l’organisation militaire intégrée.
La crise du leadership soviétique
La séduction opérée en Occident par le communisme est beaucoup moins vive
qu’auparavant. Cet affaiblissement est évident si l’on se réfère aux résultats
électoraux des partis communistes occidentaux. Malgré l’abandon du principe de
la dictature du prolétariat et la volonté de réaliser désormais « le socialisme dans
la démocratie et la liberté », leur audience stagne ou décline.

L’Eurocommunisme
Dans les États d’Europe orientale, l’URSS se heurte de plus en plus à un refus
d’une direction du Parti communiste soviétique, dénommée « internationalisme
prolétarien ».
C’est par le biais de conférences européennes communistes que les
Soviétiques ont tenté de maintenir leur influence sur les partis communistes
européens. La première conférence européenne a eu lieu à Karlovy Vary, en
Tchécoslovaquie, en avril 1967. La deuxième conférence se réunit les 29 et
30 juin 1976 à Berlin-Est, après de longues négociations, mais elle ne consacre,
comme l’aurait souhaité Brejnev, ni la suprématie du Parti communiste de
l’Union soviétique, ni l’internationalisme prolétarien. Les partis tchécoslovaque,
allemand, hongrois, bulgare, polonais et portugais sont prêts à accepter, mais
d’autres n’hésitent pas à le refuser.
Parmi les partis communistes qui veulent manifester leur indépendance à
l’égard de l’organe soviétique, le Parti communiste italien joue un rôle de leader,
avec son Premier secrétaire, Enrico Berlinguer, tout auréolé de son succès aux
élections générales italiennes du 20 juin 1976 (33,7 % des voix). En fait, le Parti
communiste italien, qui n’hésite pas à critiquer l’URSS, envisage l’éventualité
d’un « compromis historique » avec la Démocratie chrétienne qui lui permettrait
d’accéder au pouvoir. Il approuve le Marché commun et admet la présence de
l’Italie dans le Pacte atlantique. Le parti communiste français adopte une
position médiane. En 1968, il se distingue pour la première fois de la ligne
soviétique en condamnant modérément l’URSS pour son intervention militaire
en Tchécoslovaquie et en 1972, dans le cadre d’un « programme commun » avec
le parti socialiste, il accepte l’OTAN et la Communauté européenne. Finalement
le Congrès de 1976 affirme les principes d’indépendance et d’égalité souveraine
de chaque parti et le libre choix des voies différentes vers le socialisme.
Construit autour du parti communiste italien, qui y a attiré les partis
communistes français et espagnol, l’« Eurocommunisme » rejette l’idée d’un
parti-guide et d’un État-guide et a pour ambition de présenter une alternative à la
fois à l’Ouest et à l’Est. Il se définit par la volonté d’établir un lien étroit entre le
socialisme, la liberté et la démocratie – le contenu en est précisé lors d’une
réunion à Rome du PCI et du PCF en novembre 1975. Mais, par la suite, les
positions des partis divergent de plus en plus en raison des événements
d’Afghanistan et de Pologne.

La crise polonaise
En Europe de l’Est, à l’exception de la Bulgarie et de l’Allemagne de l’Est, les
démocraties populaires remettent en cause le modèle soviétique et l’hégémonie
moscovite. La Roumanie, sous la direction du gouvernement de
Nicolae Ceaucescu, se détache chaque jour davantage, tout en durcissant sa
dictature interne. Son autonomie se manifeste à plusieurs reprises dans la crise
du Proche-Orient. En Hongrie, Janos Kadar cherche à procurer un bien-être
matériel aux populations. En Tchécoslovaquie, après la « normalisation » qui a
suivi les événements de 1968, le mouvement protestataire est restreint à l’élite
intellectuelle, les « signataires de la Charte 77 ».
Au contraire, en Pologne la révolte des intellectuels gagne, à la faveur de la
crise économique, la plus grande partie du monde ouvrier et paysan en prenant
appui sur un fort sentiment national et sur l’audience de l’Église catholique,
encore accrue par l’élection au pontificat de l’archevêque de Cracovie, Carol
Woytila, qui devient pape sous le nom de Jean-Paul II, le 16 octobre 1978. La
visite de Jean-Paul II à Varsovie confirme le magistère d’influence de l’Église en
Pologne. À la suite d’une hausse des prix, des vagues de grèves commencées en
février 1980 aux chantiers navals de Gdansk contraignent le parti communiste
polonais à reconnaître l’existence légale d’un syndicat indépendant
« Solidarité », dirigé par Lech Walesa, et à signer les accords de Gdansk, le
31 août 1980. Le 6 septembre 1980, E. Gierek cède son poste de Premier
secrétaire du PC polonais à S. Kanya, et le général Jaruzelski devient Premier
ministre en février 1981.
Au fil de l’année 1981, le fossé se creuse entre le parti communiste polonais,
centre du pouvoir légal, et la masse des travailleurs, soutenus par l’Église
catholique et surtout organisés dans le syndicat libre Solidarité, qui rassemble
près de 10 millions d’adhérents. La persistance des troubles et l’inquiétude des
pays du pacte de Varsovie devant l’évolution inclinent à l’épreuve de force.
L’Union soviétique va-t-elle se lancer dans une intervention armée ? Les
Soviétiques finissent par pousser le général Jaruzelski, nouveau secrétaire
général du parti polonais, à procéder, le 13 décembre 1981, à un véritable coup
d’État militaire, destiné à rétablir l’autorité du parti.
Après une période de répression – état de siège, répression policière, mise
hors la loi de Solidarité en octobre 1982 –, le pouvoir tente de collaborer avec la
hiérarchie catholique. Malgré la libération du leader de Solidarité, Lech Walesa,
en novembre 1982, couronné par le prix Nobel de la paix en 1983, la levée de
l’état de guerre à la fin de la même année et les difficultés de la résistance
intérieure, la stabilisation est longue à venir. La crise polonaise retentit
dramatiquement sur les relations Est-Ouest : les Américains et les Français
adoptent une politique de sanctions et suspendent toute relation avec la Pologne,
jusqu’à « la visite de travail » du général Jaruzelski à Paris en novembre 1985.

Les tensions en Asie du Sud-Est,


en Amérique latine et au Proche-Orient
À la faveur de la crise économique, ce n’est pas seulement le dialogue entre
les grandes puissances qui est perturbé. Frappé par le surendettement et une
croissance démographique non contrôlée, le Tiers Monde aussi s’enfonce dans la
guerre et la pauvreté. Contrairement à la période précédente, qui avait vu un
relatif regroupement et une certaine solidarité des pays du Tiers Monde, la règle
de l’égoïsme national semble triompher. Le dialogue Nord-Sud déraille. Le
monde arabe se déchire. L’Afrique craque de toutes parts. Et à la conférence des
pays non alignés à La Havane (3-9 septembre 1979), le maréchal Tito s’oppose à
Fidel Castro qui veut faire du mouvement une simple courroie de transmission
des volontés soviétiques. Si l’Amérique a tendance à se replier sur elle-même,
l’Union soviétique intervient partout soit directement, soit indirectement. Aux
répercussions de leur confrontation s’ajoutent les conflits bilatéraux, que les
grandes puissances n’arrivent plus à arrêter ni même à contrôler. Aux régions
traditionnelles de tension : Proche-Orient, Asie du Sud-Est, Amérique latine,
viennent s’ajouter de nouveaux terrains d’affrontement : océan Indien, Afrique et
Pacifique.

Les troubles en Méditerranée et au Proche-Orient


Permanence du rôle stratégique de la Méditerranée
Si, du fait des fermetures du canal de Suez et de la construction de
superpétroliers, la Méditerranée a vu son rôle diminuer sur le plan économique,
en revanche son rôle stratégique demeure très important, et l’Union soviétique y
a réussi une percée recherchée depuis toujours.
La Méditerranée draine le sixième du trafic général et le tiers du trafic
pétrolier mondial. Elle est devenue un des points d’affrontement potentiel où se
côtoient les forces des superpuissances.
Face à la sixième flotte américaine qui peut faire relâche un peu partout, une
flotte soviétique croise en Méditerranée et trouve des côtes accessibles en
Algérie et en Syrie.
chypre

Pour compliquer les choses, les deux alliés orientaux de l’OTAN sont en
conflit à propos de Chypre. Peuplée surtout de Grecs (80 %) et d’une minorité
turque (18 %) et relevant de la souveraineté de l’Empire ottoman qui en cède
l’administration à la Grande-Bretagne en 1878, l’île de Chypre, lieu privilégié de
transit entre les différents rivages de la Méditerranée, a acquis une valeur
stratégique nouvelle depuis l’ouverture du canal de Suez (1869). La solution au
problème de la cohabitation des populations grecque et turque dans l’île de
Chypre ne pouvait être ni l’annexion du pays à la Grèce (l’Enosis), ni l’union à
la Turquie. C’est un État indépendant et neutraliste, dirigé par Mgr Makarios, qui
voit le jour le 16 août 1960, à la suite des accords de 1959. Sur fond de rivalité
américano-soviétique en Méditerranée orientale, de graves conflits opposent les
deux communautés (1963, 1965, 1967) au point qu’une force des Nations unies
(UNFICYP) y est présente depuis 1964. Peu après les incidents de
novembre 1973, qui ébranlent la dictature des colonels (au pouvoir depuis 1967),
le nouveau gouvernement grec téléguide un coup d’État contre Makarios le
15 juillet 1974 et y installe des dirigeants favorables à l’Enosis. Aussitôt, la
Turquie décide d’intervenir et en août, les forces turques occupent
approximativement 40 % du territoire dans le nord de l’île, ce qui provoque
l’exode d’une partie de la population grecque vers le sud et une ligne de
démarcation (« ligne verte ») sépare désormais une République turque de Chypre
du Nord (proclamée en 1983) du reste de l’île. Une fois de plus, la Grèce et la
Turquie sont en guerre ouverte, alors qu’elles sont toutes deux membres de
l’Alliance atlantique, plaçant les États-Unis dans l’embarras de devoir choisir
entre deux alliés. Sans sortir de l’Alliance, la Grèce quitte alors l’organisation
militaire de l’OTAN, qu’elle réintègre en octobre 1980. Malgré les négociations,
la partition de l’île en deux États entre peu à peu dans les faits. Les rencontres
des chefs de gouvernement turc et grec en janvier et juin 1988 n’ont pas permis
de faire évoluer le problème de Chypre.

Chypre, de l’indépendance à l’Europe

1960 Indépendance de Chypre.


Premiers heurts entre les communautés grecques et turques. Une
1964
force des Nations unies y est envoyée (UNFICYP).
Coup d’État grec pour rattacher l’île à la Grèce. Le 20 juillet,
1974 l’armée turque envahit le nord de l’île, qui se retrouve coupée en
deux.
1982 Le nord de l’île se proclame « République turque de Chypre ».
1996 Échec de la médiation américano-britannique.
Le 24 avril, référendum sur la réunification. Les Chypriotes
2004
grecs répondent non. Les Turcs, oui.
Le 1er mai, entrée de Chypre dans l’Union européenne.
Les incidents américano-libyens. Après la chute en 1969 de la dynastie
Senoussie qui était étroitement liée aux États-Unis, la Libye établit des liens
privilégiés avec l’Union soviétique en 1974 ; elle s’engage dans une politique
d’armement effrénée et commence sa politique de déstabilisation systématique
en Afrique et au Proche-Orient. Les rapports d’hostilité entre la Libye du colonel
Kadhafi et l’Amérique du président Reagan dégénèrent en plusieurs
affrontements, dont le raid américain sur Benghazi et Tripoli le 15 avril 1986, à
la suite d’actes terroristes libyens.

La guerre toujours présente au Proche-Orient


Au conflit israélo-arabe s’ajoutent des tensions nouvelles qui contribuent à
faire du Proche-Orient une zone dangereuse pour la paix du monde. On assiste
en effet au renouveau de l’Islam, à la progression de l’intégrisme musulman et à
la volonté d’autonomie des acteurs régionaux. Les richesses considérables tirées
des revenus pétroliers permettent à certains États (Libye, Arabie saoudite, Irak,
Émirats arabes unis, Koweit) d’acquérir un armement moderne. Sous l’influence
toujours plus grande des musulmans chiites, l’Islam joue le rôle principal dans la
révolution iranienne qui institue une « République islamique » (soumission du
peuple au Coran et au pouvoir de l’imam Khomeiny). Maître de la Syrie,
principal allié des Soviétiques dans la région, le président Hafez el-Assad aspire
à être l’unificateur des Arabes et le restaurateur de la Grande Syrie, groupant
autour de Damas le Liban, la Jordanie et le futur État palestinien. Riche de ses
pétrodollars, le colonel Kadhafi a aussi l’ambition de faire autour de la Libye
l’unité du monde arabe. L’Arabie saoudite, qui s’est taillée la part du lion du
boom pétrolier, acquiert une situation prééminente.
Face à ces développements, les superpuissances ont peine à contrôler la
situation. L’Union soviétique dote la Syrie d’un matériel militaire considérable
et elle soutient les États révolutionnaires, comme l’Éthiopie, la Libye et le
Yémen du Sud. Surtout, elle marque par son intervention directe en Afghanistan
sa volonté de participer au contrôle du golfe Persique. Les États-Unis s’efforcent
de contrer les ambitions soviétiques dans la région par une politique mêlant les
interventions directes (Liban, golfe Persique) et l’appui aux États modérés
comme l’Arabie saoudite et l’Égypte.
L’action des États-Unis, et en particulier du secrétaire au Département d’État,
Kissinger, est décisive dans le rapprochement israélo-égyptien commencé par les
contacts entre militaires dans le Sinaï au « kilomètre 101 ». La diplomatie des
« petits pas » de Henry Kissinger permet aux États-Unis de retrouver leur
influence dans la région. Mais le courage du président égyptien Anouar el-
Sadate permet d’aller plus loin encore. Le rapprochement des positions
israélienne et égyptienne se concrétise par le voyage étonnant du président
Sadate à Jérusalem (19-21 novembre 1977), puis par les accords de Camp David
(5-17 septembre 1978) négociés sous l’égide du président Carter par Begin et
Sadate, enfin par le traité de paix signé à Washington entre Israël et l’Égypte
(26 mars 1979). Grâce à la participation et à l’appui des États-Unis, c’est
d’abord la fin de l’état de guerre qui existait depuis trente ans entre Israël et le
plus puissant de ses voisins arabes. L’Égypte obtient la restitution de ses terres
occupées depuis 1967 : en exécution de ce traité, l’évacuation du Sinaï par
l’armée israélienne est chose faite en avril 1982. Mais toutes les tentatives
ultérieures pour conduire à une paix générale dans la région se sont révélées
vaines.
Cette politique aboutit à isoler complètement l’Égypte, non seulement des
pays arabes (Algérie, Libye, Irak, Sud-Yémen, OLP) qui constituent le « front du
refus » (décembre 1977), mais aussi des pays modérés comme l’Arabie saoudite
et la Jordanie. Le neuvième sommet arabe de Bagdad exclut l’Égypte de la Ligue
arabe et en transfère le siège à Tunis (novembre 1976). Sa politique audacieuse
et la poussée des courants conservateurs coûtent la vie au président Sadate,
assassiné le 6 octobre 1981 par des intégristes islamiques. Les facteurs religieux
s’ajoutent aux causes politiques pour rompre l’unité du monde arabe, plus divisé
que jamais par la guerre Iran-Irak. La religion islamique, avec les deux grands
courants sunnite et chiite et avec ses nombreuses sectes, s’affirme comme un
ferment de division, contribuant à dresser des États les uns contre les autres et à
attiser les guerres civiles.
Non seulement la question palestinienne ne trouve pas de solution, mais la
situation empire. Depuis sa création en 1964, l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP) s’efforce d’obtenir une reconnaissance internationale. En
septembre 1974, pour la première fois, l’ONU inscrit à son ordre du jour la
question palestinienne et non plus « le problème des réfugiés ». Et le leader de
l’OLP, Yasser Arafat, invité à parler devant l’Assemblée générale, prône
l’instauration d’un seul État démocratique de Palestine (13 novembre 1974).
La politique israélienne, menée par le chef du parti conservateur Menahem
Begin (1977-1983), consiste à nier la nation palestinienne et ne veut pas
entendre parler d’une reconnaissance de facto de l’OLP. Elle fait de Jérusalem sa
capitale en juillet 1980, annexe le territoire syrien du Golan en décembre 1981 et
encourage la colonisation juive en Cisjordanie. Les pays arabes reconnaissent
l’OLP comme seul représentant des Palestiniens et la soutiennent moralement et
matériellement. L’URSS la reconnaît à son tour et proclame son attachement au
maintien d’un État palestinien. Les États-Unis préconisent la solution d’une
patrie palestinienne dans le cadre de la Jordanie, comprenant la Cisjordanie. Lors
du sommet de Venise (13 juin 1980), les membres de la Communauté
européenne recommandant d’associer l’OLP au processus de paix. Et le
président Mitterrand se fait
Le Liban
l’avocat de la création d’un État palestinien dans son discours à Jérusalem le
4 mars 1982. Entre l’immobilisme israélien et le terrorisme palestinien, c’est
l’impasse.
Ancien mandat français, indépendant depuis 1945, et cité comme modèle
d’équilibre intercommunautaire, le Liban n’est plus un havre de paix et de
prospérité. Il est déchiré par les rivalités traditionnelles entre chrétiens maronites
(catholiques de rite syrien) et musulmans (druzes et chiites), mais aussi
directement concerné par le conflit israélo-arabe, puisque les organisations
palestiniennes y sont implantées depuis leur éviction de Jordanie en
septembre 1970. De fait, le Liban est en proie à la guerre civile, ouverte le
13 avril 1975 avec les affrontements entre militants des Phalanges chrétiennes et
Palestiniens. Peu à peu l’État libanais se dissout en une série de micro-
communautés, d’autant plus que la Force intérimaire des Nations unies (FINUL)
est impuissante et que les États voisins interviennent. La Syrie d’abord s’efforce
à partir de 1976 d’arbitrer la situation par un soutien alterné aux palestino-
progressistes et aux forces chrétiennes. Israël ensuite, confronté aux raids de
Palestiniens réfugiés dans les camps au sud du Liban (Fathaland) exerce des
représailles, comme en mars 1978. Mais l’opération « Paix en Galilée » de
juin 1982 est d’une autre ampleur. Israël espère chasser les forces de l’OLP et
instaurer au Liban un pouvoir fort, qui établirait la paix avec Israël. Le siège de
Beyrouth conduit bien à l’élimination de l’OLP du Liban, mais achève de
désagréger le Liban dont le nouveau président de la République, chef des milices
chrétiennes, Bechir Gemayel, est assassiné (14 septembre 1982). L’intervention
israélienne, qui rencontre plus de résistance que prévu, se transforme en déroute
et aboutit finalement au retrait des forces israéliennes (juillet 1983). L’état
intérieur du Liban amène l’intervention d’une force multinationale
« d’interposition » composée de contingents américain, français, italien et
anglais. Cette force, qui contrarie les visées de la Syrie, est victime le 23 octobre
1983 d’un attentat qui coûte la vie à 58 soldats français et 241 soldats
américains ; elle se retire alors du Liban. La paix paraît plus lointaine que jamais
dans un pays dont les structures étatiques se décomposent littéralement, où les
grandes puissances n’osent plus intervenir, laissant la maîtrise du terrain à la
Syrie.

Les luttes d’influence en Asie du Sud-Est


On assiste au redéploiement des grandes puissances dans cette région,
redéploiement marqué par le désengagement des États-Unis de la péninsule
indochinoise et relayé par une influence toujours plus grande de l’Union
soviétique, l’expansionnisme vietnamien et le développement d’un axe Pékin-
Tokyo-Washington, qui s’oppose à l’axe Moscou-Hanoi.

L’expansionnisme vietnamien
La fin de la guerre. Le problème essentiel reste celui du Viêt-nam : les accords
de Paris du 27 janvier 1973 n’ont pas mis fin à la guerre entre le Nord et le Sud,
où les forces du GRP gagnent sans cesse du terrain aux dépens des soldats du
général Thieu. Le processus de réunification du Viêt-nam, au profit du régime
d’Hanoi, constitue une étape dans le projet stratégique consistant à unifier
l’ancienne Indochine pour mieux la protéger des visées chinoises. C’est d’abord
l’absorption du Sud par le Nord. En avril 1975, l’offensive communiste est
irrésistible, d’autant plus que le président américain Gerald Ford ne peut
apporter l’aide militaire d’urgence sollicitée par le gouvernement de Saigon,
mais refusée par le Congrès. La résistance du Sud s’effondre brutalement.
À la chute de Saigon et de Phnom-Penh (avril 1975) succède la transformation
du Laos en République populaire par la victoire du Pathet-Lao (décembre 1975).
C’est toute l’ancienne Indochine qui passe au communisme. Mais le désordre
continue, aggravé par le génocide auquel se livrent les Khmers rouges au
Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique.
La guerre du Viêt-nam s’achève donc par un échec grave pour le prestige
américain et le désengagement des puissances occidentales se manifeste aussi
par la dissolution de l’OTASE (30 juin 1977). Toutefois la « théorie des
dominos » ne se vérifie pas au-delà des frontières de l’ancienne Indochine
française : la Thaïlande, malgré de sérieuses difficultés frontalières avec le
Cambodge et le développement de maquis communistes au Nord résiste à la
poussée révolutionnaire. Elle constitue le 8 août 1967, avec la Malaisie,
l’Indonésie, les Philippines et Singapour un groupement régional, l’Association
des nations du Sud-Est asiatique, l’ASEAN (Association of South East Asian
Nations), organisme de coopération économique et politique dont la règle est le
neutralisme. Il s’agit de constituer en Asie du Sud-Est une zone de paix et de
neutralité, libre de toute interférence de la part des puissances extérieures à la
région. Mais la crainte de l’expansion vietnamienne amène l’ASEAN à se
rapprocher des États-Unis, afin de faire barrage aux menées subversives. Les
États-Unis conservent donc un rôle dans la région, grâce à ses relations étroites
avec le Japon, la Corée du Sud, les pays de l’ASEAN, qui lui louent les bases de
Clark Field et de Subic Bay, et surtout la Chine.
Les protectorats vietnamiens : Laos et Cambodge. La République
démocratique du Viêt-nam, unifiée en 1975 par sa victoire et première puissance
militaire de la région, impose en juillet 1977 son protectorat au Laos qui devient
aussi un satellite de l’URSS. Au Cambodge, la stratégie expansionniste du Viêt-
nam se heurte au soutien actif de Pékin au régime de Pol Pot. Les combats
frontaliers nés de différends territoriaux et la dénonciation des massacres des
Khmers rouges fournissent au Viêt-nam un prétexte à une intervention militaire
(25 décembre 1978-7 janvier 1979) et à l’occupation du Cambodge. Le Viêt-nam
élimine le régime de Pol Pot et instaure un protectorat de fait. Tout l’ensemble
indochinois est reformé sous l’égide politique et militaire du Viêt-nam. L’état de
guerre endémique qui sévit dans la région, les massacres et les pillages
entraînent des migrations de Vietnamiens et de Cambodgiens qui fuient leur
pays, surtout par mer (d’où leur nom de boat-people) et souvent au péril de leur
vie.

L’attitude chinoise face à la double hégémonie


L’Asie du Sud-Est constitue un enjeu dans le conflit sino-soviétique qui
persiste. La succession de Mao Tsê-Tung et de Chou en-Lai – morts l’un et
l’autre en 1976 – n’apporte guère de changement à la politique extérieure de la
Chine ; celle-ci reste dominée par son rejet de la double hégémonie des États-
Unis et de l’Union soviétique, mais dans la pratique elle soutient tout ce qui peut
contrecarrer l’URSS en Asie et en Afrique et elle revendique des territoires
occupés par l’Inde. Considérant que l’URSS est devenue leur « ennemi
principal », les dirigeants chinois élaborent « la théorie des trois mondes » :
États-Unis et URSS forment le « premier monde », celui des impérialismes ;
l’Europe, le Canada et le Japon constituent un monde intermédiaire, susceptible
de s’opposer aux deux hégémonies ; enfin le « troisième monde » comprend les
pays en voie de développement, dont la Chine se prétend le leader. C’est en fait
une rivalité globale qui oppose les deux grandes puissances communistes. En
général, la Chine adopte une politique qui fait obstacle à celle de l’Union
soviétique. Elle maintient ses revendications sur des régions frontalières de
l’URSS, comme le Pamir, ou de l’Inde. Mais surtout elle entend être la grande
puissance de l’Asie du Sud-Est.
Face à l’Union soviétique et au Viêt-nam, liés par un traité d’amitié signé en
novembre 1978, la Chine s’inquiète de l’expansion vietnamienne au Laos et au
Cambodge. Craignant d’être prise en tenaille entre l’Union soviétique et son allié
vietnamien et voulant infliger une « leçon » au Viêt-nam, elle envahit
provisoirement les régions frontalières (17 février-3 mars 1979), sans que
l’URSS intervienne autrement que par des livraisons de matériel. Par son
« opération de police », la Chine fait désormais figure de gendarme de la région.
Le rapprochement sino-américain. D’autre part, elle poursuit le
rapprochement avec l’Ouest, entamé au début des années 1970. Elle conclut en
août 1978 un traité de paix et d’amitié avec le Japon, comportant une clause
« antihégémonique », qui vise en fait l’URSS. Depuis le voyage de Nixon à
Pékin (21-28 février 1972) les négociations sino-américaines butent sur le
problème de Taiwan, que les Américains refusent de lâcher. À la suite de
l’arrivée au pouvoir de Deng Xiao Ping en Chine et de Carter aux États-Unis, la
Chine établit le 16 décembre 1978 des relations diplomatiques avec les États-
Unis qui reconnaissent la République populaire comme l’unique gouvernement
légal de la Chine. Le voyage de Deng Xiao Ping aux États-Unis en février 1979
et la crise afghane confirment le rapprochement spectaculaire entre Pékin et
Washington. Même si la Chine reste un État marxiste-léniniste, il s’agit d’une
véritable alliance de revers avec l’Occident contre l’URSS.
L’amélioration des relations sino-soviétiques. Depuis 1982, Pékin semble
rechercher des relations équidistantes entre Moscou et Washington. Après la
mort de Mao Tsê-Tung, la Chine tourne le dos à la révolution culturelle ; dès
lors, le conflit avec l’Union soviétique perd une partie de sa dimension
idéologique. Sous l’impulsion de Teng Hsiao-Ping, le régime se convertit au
réalisme. Les relations s’intensifient en 1985, malgré la persistance des
« obstacles » à une normalisation, comme l’intervention soviétique en
Afghanistan et vietnamienne au Cambodge. Le retour à des relations plus
cordiales se poursuit avec le voyage de Gorbatchev en Chine du 15 au 18 mai
1989, qui scelle la normalisation entre les deux pays après trente ans de brouille.

Le rôle du Japon et de l’Inde


Le Japon, devenu une superpuissance économique, est resté un nain politique.
Les relations extérieures d’un pays qui a longtemps limité son effort militaire et
s’est reposé sur l’alliance américaine pour sa sécurité ont été essentiellement
commerciales et financières. Les relations diplomatiques ont été rétablies avec
l’URSS en 1956, mais n’ont pas abouti à un traité de paix, en raison de la
revendication par le Japon des îles les plus méridionales des Kouriles (au nord
de Hokkaido) occupées par les Soviétiques depuis 1945. Avec la Chine, le Japon
a signé le 12 août 1978 un traité de paix et d’amitié. Le Japon est d’ailleurs
devenu un partenaire commercial privilégié de l’URSS et de la Chine. Depuis
peu, le Japon veut se dégager de son alignement traditionnel sur Washington et
mettre sur pied une politique régionale indépendante. Il conquiert l’un après
l’autre les marchés sur le dos des Américains, qui sont plus nombreux à croire en
une menace économique japonaise qu’en une menace militaire soviétique ; le
Japon inquiète aussi les Européens par son expansion commerciale dans
plusieurs secteurs industriels clés, comme l’acier, l’automobile et l’électronique.
Enfin, si le programme de défense est mené à son terme, le Japon est en passe de
devenir une puissance militaire majeure dans l’Asie-Pacifique.
Quant à l’Inde, elle jouit encore d’une certaine autorité morale, grâce au rôle
historique joué par Nehru dans la création du mouvement des non-alignés, et
cela bien qu’elle ait à maintes reprises sacrifié des positions neutralistes en
s’alignant sur la diplomatie soviétique (traité d’alliance de 1971) afin d’obtenir
son soutien contre ses deux principaux rivaux : le Pakistan et la Chine. Mais elle
est surtout préoccupée de résoudre ses contradictions nationales et religieuses.
Le mécontentement des sikhs, minorité religieuse implantée au Pendjab et qui
réclame une plus grande autonomie, se transforme en révolte et provoque
l’assassinat du Premier ministre, Indira Gandhi (31 octobre 1984).
L’Asie-Pacifique
Source : d’après Le Monde

La percée des pays de l’« arc du Pacifique »


L’Asie est aussi la région des conflits « dormants ». La question de Corée, qui
n’est pas réglée par l’armistice de 1953, ressurgit en septembre 1983 lors de la
destruction d’un avion de ligne sud-coréen par l’aviation de chasse soviétique.
La situation de la Corée symbolise à la fois la division d’une nation en deux
États, le reflet de la division du monde et un risque permanent de reprise des
hostilités entre Pyong Yang et Séoul. C’est enfin un enjeu stratégique pour les
quatre grandes puissances présentes dans la région Asie-Pacifique : les États-
Unis qui y maintiennent des forces militaires depuis les années 1950, l’Union
soviétique au rôle croissant en Asie, la Chine et le Japon qui ont longtemps
rivalisé pour le contrôle de la Corée. Les intérêts parallèles aboutissent à
perpétuer le statu quo. La Corée du Sud est devenue une puissance industrielle et
commerciale qui connaît des tensions dues à la persistance d’une menace
militaire du Nord et au régime dictatorial.
La question de Taiwan est celle d’un pays, modeste par sa superficie et sa
population, isolé par la volonté de l’Occident. Elle est rendue d’autant plus
paradoxale que l’extraordinaire essor économique de Taiwan en fait une des
nouvelles puissances industrielles d’Asie, un des quatre « dragons ». La solution
au problème de Taiwan est dans l’impasse car l’intégration à la Chine populaire
est refusée par Taipei.
Les pays de l’« arc du Pacifique », la Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et
Singapour qui ont réussi une remarquable percée sur les marchés mondiaux,
rivalisent avec les anciens centres industriels d’Europe et d’Amérique du Nord,
et participent ainsi à la redistribution des pôles de puissance dans le monde.

La déstabilisation de l’Amérique latine


Coups d’État et guérillas marquent la période et font de l’Amérique latine une
des régions les plus instables de la planète. Les causes de ces conflits sont déjà
connues. La fragilité des structures économiques, les disparités sociales et la
faiblesse des systèmes politiques facilitent l’extension des guérillas et la
progression des courants marxistes. La domination nord-américaine est de plus
en plus insupportable aux pays d’Amérique latine et en particulier d’Amérique
centrale, qui expriment leur désir d’indépendance vis-à-vis de leur puissant
voisin, dont la politique a d’ailleurs évolué.
L’influence du modèle cubain
La période est donc marquée par de violents soubresauts dus à la lutte entre
les mouvements révolutionnaires marxistes-léninistes et les régimes
conservateurs, au moment où plusieurs îles ou territoires britanniques (Jamaïque,
Barbade, Bahamas, Grenade, Bermudes, Belize) et néerlandais (Surinam)
accèdent à l’indépendance. Le développement économique s’accompagne de
telles disparités sociales qu’il favorise la contagion révolutionnaire menée à
partir de Cuba.
Non seulement Cuba est devenue la première démocratie populaire
d’Amérique, mais elle ne cache pas sa volonté d’exporter sa révolution partout
en Amérique latine. L’hostilité du gouvernement américain renforce la popularité
de Cuba et fait de Fidel Castro un des héros de l’anti-impérialisme. Cuba
soutient des mouvements d’émancipation en Afrique (Angola, Guinée-Bissau) et
agit à la fois pour son propre compte de missionnaire de la révolution et pour le
compte de Moscou. De 1975 à 1985, 200 000 Cubains participent aux combats
en Angola et en Éthiopie. Malgré sa dépendance à l’égard de l’Union soviétique,
son prestige est croissant dans le Tiers Monde, comme l’atteste la tenue à
La Havane (3-9 septembre 1979) du sixième sommet des pays non alignés.

La crise du leadership américain


Jusqu’à la fin des années 1970, les États-Unis veillent au maintien du statu
quo politique dans l’hémisphère occidental. Certes, ce n’est plus une chasse
gardée des États-Unis. Depuis 1962, ils tolèrent l’existence d’un régime
communiste, allié de l’Union soviétique, dans leur sphère d’influence, mais
partout ailleurs ils pratiquent une politique d’endiguement du communisme,
conforme à leurs intérêts économiques et stratégiques. Ils désapprouvent
l’expérience marxiste menée au Chili par Salvador Allende, qui est renversé le
11 septembre 1973 par un complot à la tête duquel se trouve le général Pinochet.
Ils apportent ainsi leur soutien à des dictatures et ils éliminent les dirigeants des
États jugés dangereux pour leurs intérêts et pour la stabilité de la région.
La politique de Carter (1976-1980). L’attitude des États-Unis à l’égard de
l’Amérique latine subit une profonde transformation sous la présidence de
Jimmy Carter qui proclame son attachement aux Droits de l’homme et au
principe de la souveraineté des nations. Ainsi, les États-Unis pratiquent une
politique d’aide sélective envers les États latino-américains, réduisant l’appui
militaire et financier aux dictatures du Chili et d’Argentine. Le traité sur le canal
de Panama (16 juin 1978) accorde à la république de Panama la souveraineté
progressive sur la voie d’eau transocéanique et doit supprimer à terme la zone du
canal, territoire cédé par la république de Panama aux États-Unis en 1903. Ainsi
disparaît une marque de l’impérialisme des États-Unis en Amérique latine.
Le bilan de l’application de la « doctrine Carter » reste cependant incertain.
Les forces révolutionnaires, inspirées ou non par le castrisme, en profitent pour
occuper le terrain. Elles s’emparent ainsi du pouvoir dans l’île de la Grenade, en
mars 1979. Au Nicaragua, en juillet 1979, les guérilleros du Front sandiniste de
libération chassent le président Anastasio Somoza. Le risque de contagion
révolutionnaire et l’aide apportée par le nouveau régime aux maquis du Salvador
et du Guatemala inquiètent les États-Unis qui, à partir de l’arrivée au pouvoir de
Ronald Reagan en novembre 1980, réagissent par une aide militaire et financière
aux États et aux forces contre-révolutionnaires et par un plan d’aide aux
Caraïbes.
Le plan Reagan de février 1982 pour l’Amérique centrale (Initiative pour le
bassin Caraïbe) vise à contenir la subversion en promouvant la démocratie, le
dialogue, le développement et la défense. L’intervention dans l’île de la Grenade,
en proie au désordre, le 25 octobre 1983, traduit la volonté du gouvernement
Reagan de réaffirmer son autorité dans les Caraïbes. Mais le principal problème
est celui du Nicaragua. Cette petite République, qui occupe une situation
stratégique dans les Caraïbes, connaît en 1978 une crise aiguë due à la
confrontation entre le Front sandiniste (du nom d’Augusto Sandino, 1895-1934,
résistant nicaraguayen qui s’est opposé avec succès à une intervention
américaine dans son pays en 1933) et la famille du président Somoza, qui règne
sur le pays depuis plus de quarante ans. Lâché par les États-Unis, le général
Somoza abandonne le pouvoir (17 juillet 1979) dans une atmosphère de guerre
civile. L’aide américaine au Nicaragua dirigé par les sandinistes est suspendue et
la guerre civile reprend en 1982, animée par les forces contre-révolutionnaires
(Contras) soutenues par l’Amérique de Reagan qui s’inquiète de la présence de
Cubains et de conseillers militaires soviétiques. Mais le Congrès rechigne à
renouveler l’aide militaire aux Contras et le groupe de Contadora (Mexique,
Venezuela, Colombie, Panama), créé en avril 1983, tente une médiation.
Dans leur volonté de maintenir une pax americana en Amérique latine, les
États-Unis doivent tenir compte de la volonté d’indépendance des dirigeants
latino-américains, de l’émergence de nouveaux acteurs comme le Mexique, le
Brésil ou le Venezuela, ainsi que des réserves formulées à l’égard de leur
politique par des dirigeants occidentaux (comme celles du président français,
F. Mitterrand).
Cette « crise du leadership américain » sur l’Amérique latine se manifeste
clairement lors de la guerre des Malouines, au printemps 1982. Il s’agit d’un
conflit territorial entre la Grande-Bretagne qui occupe les îles Malouines (ou
Falkland) depuis 1833 et l’Argentine qui récuse la souveraineté britannique et les
revendique comme son propre territoire. Ce conflit potentiel dégénère en un
affrontement aéronaval lorsque le président argentin Galtieri fait occuper par
surprise, le 2 avril 1982, Port Stanley, la capitale des Malouines. La guerre
tourne à l’avantage de la Grande-Bretagne, dirigée depuis 1979 par Margaret
Thatcher, la « dame de fer », qui n’hésite pas à envoyer toute la marine anglaise
à 11 000 km de Londres pour récupérer des îles où vivent seulement
1 600 personnes. Le 14 juin 1982, les forces britanniques reprennent Port
Stanley.
D’un point de vue géopolitique, l’enjeu est peut-être le contrôle du détroit de
Drake, c’est-à-dire l’itinéraire des sous-marins soviétiques entre l’océan
Atlantique et l’océan Pacifique. Sur le plan politique, la crise des Malouines est
mal venue pour l’Occident, qui affronte une contradiction fondamentale. Les
États-Unis doivent choisir entre deux types d’alliances, celle de l’Atlantique-
Nord et celle du continent américain. Le président Reagan prend le parti de
soutenir le Royaume-Uni, s’attirant ainsi le ressentiment de l’Argentine et de
nombreux États latino-américains (l’Organisation des États américains reconnaît
la souveraineté argentine sur les Malouines) et permettant aux Russes et aux
Cubains de marquer des points dans la région. La défaite face au Royaume-Uni
explique la chute du régime militaire et l’avènement d’un régime libéral en
Argentine. Le président Raoul Alfonsin est élu président de la République et le
nouveau régime entame des poursuites contre les militaires de l’ancienne junte.
De façon générale d’ailleurs, la démocratie fait des progrès en Amérique latine.
Le Venezuela et la Colombie, depuis 1958, le Pérou en 1978, la Bolivie en 1981,
le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay en 1984 passent de la dictature et du régime
militaire à la démocratie tandis que, après la chute de Duvalier (février 1986),
Haïti cherche son équilibre.

Nouveaux terrains d’affrontementet


nouveaux enjeux
Les ambitions soviétiques dans le Tiers Monde ont longtemps semblé se
limiter à l’Asie et au Proche-Orient. À partir des années 1970, la présence et les
intérêts soviétiques se sont considérablement diversifiés, dans l’océan Indien,
dans les Caraïbes, dans l’océan Pacifique et en Afrique où la percée soviétique a
été spectaculaire.

Le golfe Persique et l’océan Indien


L’Asie du Sud-Ouest est une région vulnérable où les antagonismes religieux
et les rivalités ethniques, les disparités sociales entretiennent un climat de
tension permanente, illustré par une forte instabilité politique (coups d’État au
Pakistan, assassinats politiques en Inde). C’est aussi une région vitale pour
l’Occident.
L’océan Indien
Depuis la crise pétrolière, les grandes puissances accordent une importance
stratégique accrue au golfe Persique, zone essentielle de la production pétrolière,
et aux routes de l’océan Indien. Par ailleurs, la « corne » de l’Afrique commande
le débouché de la mer Rouge. Or l’Occident s’inquiète de la poussée soviétique
qui s’exerce dans cette partie du monde à la faveur de la disparition de deux
alliés dans le Tiers Monde. À la suite de la chute de l’empereur d’Éthiopie
(12 septembre 1974), une junte militaire prend le pouvoir en 1977 et s’aligne sur
le modèle soviétique. L’Éthiopie devient l’alliée privilégiée de l’URSS qui
s’appuie également sur l’Inde (traité de 1971), l’Afghanistan (traité de 1978) et
la république populaire du Yémen, ou Yémen du Sud (traité de 1984). La flotte
soviétique dispose ainsi de nombreux points d’appui dans l’océan Indien. Afin
de rééquilibrer le rapport des forces Est-Ouest en Asie méridionale, les États-
Unis n’ont d’autre choix que d’offrir en 1981 leur aide économique et militaire
au Pakistan, aide supprimée en 1979, et de renforcer leur base de Diego-Garcia
(îlot de l’océan Indien loué à la Grande-Bretagne).

Les répercussions de la guerre Iran-Irak


Née des frustrations d’une modernisation trop rapide, la révolution islamique
qui, en 1978-1979 embrase l’Iran, puis abat le régime du Shah, aboutit à
l’instauration d’une République islamique et bouleverse le paysage politique du
golfe Persique. Sous l’impulsion de l’imam Khomeiny, rentré de son exil en
France pour prendre la tête de la révolution iranienne (1er février 1979), le
nouveau régime adopte dans tous les domaines le contre-pied de la politique
pratiquée par le Shah, considéré par les États-Unis comme « le gendarme du
Golfe », du temps de Mohammed Reza. L’Iran se replie sur lui-même, réduisant
de 50 % ses ventes de pétrole, fermant ses frontières aux influences occidentales
et prêchant la révolution intégriste dans tout le monde musulman. Le coup est
dur pour l’Occident qui perd un de ses bastions avancés, directement sous
influence de l’URSS par sa frontière avec celle-ci. La révolution iranienne, par le
prosélytisme chiite, sous-tend, renforce et stimule les mouvements radicaux
islamiques non seulement au Proche-Orient mais dans le monde entier, de
l’Indonésie à l’Afrique noire, en passant par le Maghreb. Toutefois c’est d’abord
dans le golfe Persique que l’Iran constitue un agent de déstabilisation, dont
s’inquiète l’État irakien laïque.
C’est sur ces entrefaites qu’éclate la guerre Iran-Irak. Le 22 septembre 1980,
l’Irak décide d’attaquer l’Iran, en prétextant des incidents de frontière et en
dénonçant le partage des eaux du Chott-El-Arab, conflit traditionnel entre deux
pays que sépare une frontière de 1 500 km. Il s’agit de profiter des difficultés du
nouveau régime de l’Iran pour reprendre ce que le Shah avait arraché à l’Irak par
l’accord d’Alger du 6 mars 1975, qui divisait le Chott-El-Arab, voie d’eau
formée par la réunion du Tigre et de l’Euphrate, en deux parties attribuées à
chacun des riverains.
Le commandement irakien croit en une guerre éclair, en profitant de
l’opportunité de la révolution islamique en Iran et de la faiblesse momentanée de
l’armée iranienne. Aux attaques irakiennes (septembre 1980-mars 1982)
succèdent les contre-offensives iraniennes (mars 1982-avril 1984). La guerre
éclair se transforme en une guerre longue : l’Iran forte de 40 millions d’habitants
ne s’effondre pas et l’Irak, dont la population est de 14 millions, s’affaiblit.
L’instinct patriotique iranien et les slogans khomeinistes donnent à l’armée
iranienne assez d’énergie pour mener des offensives contre l’Irak. Pendant les
quatre années suivantes (avril 1984-août 1988), Irakiens et Iraniens bombardent
tour à tour les villes de l’ennemi et attaquent les navires pétroliers, provoquant
l’internationalisation du conflit. Et la guerre a des effets dans le monde arabe et
au Proche-Orient. Elle révèle les dissensions interarabes. Elle accélère les
reclassements dans la région. L’Iran est soutenu par la Syrie et la Libye. L’Irak
est appuyé par les gouvernements arabes modérés – dont l’Arabie saoudite –
effrayés des effets que pourrait avoir l’extension de la révolution iranienne. Le
conflit a enfin des conséquences sur la scène internationale et il modifie les
conditions de la compétition entre l’Est et l’Ouest.
L’enjeu de cette guerre, épuisante pour les deux protagonistes, devient le
contrôle du détroit d’Ormuz, par où transite tout le pétrole de la région. Du coup,
le golfe Persique est de plus en plus incertain et voit s’affronter l’intervention
concurrente des États-Unis et de l’Union soviétique. Celle-ci opère d’abord un
rapprochement avec l’Iran, puis renoue ses liens avec l’Irak. Les États
occidentaux perdent tout contact avec l’Iran, au fur et à mesure de sa
radicalisation politique et religieuse et de son soutien avéré aux preneurs
d’otages et aux terroristes. Les États-Unis soutiennent l’Irak, mais ils fournissent
secrètement des armes à l’Iran. Ils encouragent les États du golfe (Arabie
saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Koweit) à s’unir au sein du
Conseil de coopération du Golfe (26 mai 1981), afin de ne pas perdre le contrôle
du golfe Persique et des considérables réserves de pétrole.

Les réactions face à l’intervention soviétique


en Afghanistan
L’événement le plus lourd de conséquences pour la paix mondiale est
l’intervention de l’armée soviétique en Afghanistan à partir de décembre 1979.
En 1978, ce pays archaïque et depuis toujours État-tampon entre la Russie et
l’Inde, est en proie à un coup d’État militaire qui renverse la monarchie et met en
place un gouvernement prosoviétique, dominé par Nur Muhammad Taraki, chef
de l’aile dure du parti communiste afghan. Celui-ci est assassiné en
septembre 1979 par les partisans du secrétaire du parti, Hafizullah Amin, que les
Soviétiques considèrent comme incapable de faire face à la guérilla contre-
révolutionnaire. La rébellion se généralise et se transforme en guerre civile.
Aussi Moscou décide-t-il d’intervenir le 27 décembre 1979 en Afghanistan,
engageant plusieurs dizaines de milliers d’hommes et un matériel considérable et
mettant en place un nouveau gouvernement dirigé par Babrak Karmal. S’agit-il,
pour Moscou, d’un abandon délibéré de la politique de détente ou d’un simple
accroc à la coexistence ? Pourquoi cette attaque en force contre un État
limitrophe au risque de ternir son image ? Est-ce pour défendre son glacis ou
pour conquérir un avantage stratégique, au seuil du golfe Persique ?
Les Soviétiques présentent l’intervention comme une opération idéologique,
justifiée par la « solidarité prolétarienne ». Il s’agit d’empêcher, conformément à
la doctrine Brejnev, qu’un pays entré dans le camp socialiste en sorte. Mais c’est
aussi un acte stratégique : il permet de prendre position à proximité du golfe
Persique, au contact direct du Pakistan, allié des États-Unis, et de l’Iran, en
pleine révolution.
Les Soviétiques n’ont probablement pas mesuré l’ampleur des réactions que
leur intervention susciterait. L’Assemblée générale des Nations unies la
condamne par 104 voix pour, 18 contre et 18 abstentions. Les ministres des
Affaires étrangères des pays islamiques, réunis en janvier 1980 à Islamabad
(Pakistan), sont unanimes à dénoncer « l’agression contre le peuple afghan ».
Les pays occidentaux perçoivent cette intervention comme une agression
remettant en cause la détente, car sous le couvert de l’idéologie, l’Union
soviétique exige le développement infini de son fameux glacis.
La riposte du président Carter, sous la forme d’un embargo d’ailleurs partiel
des ventes de céréales et des équipements de haute technologie à l’Union
soviétique et du boycott des Jeux olympiques de Moscou de 1980, ne fait pas
reculer les Soviétiques. En revanche, l’affaire d’Afghanistan a pour effet de
secouer l’Amérique, longtemps inhibée par le syndrome vietnamien, et pèse dans
le mouvement d’opinion qui aboutit à l’élection en novembre 1980 du
républicain Ronald Reagan, réputé pour son antisoviétisme et son hostilité à la
détente. Sur le terrain, la ténacité de la résistance afghane empêche l’armée
soviétique d’obtenir une solution militaire et l’amène en fait à une situation
d’échec semblable à celle de la guerre du Viêt-nam.

L’Afrique
Jusqu’en 1975, l’Afrique est restée en grande partie à l’écart de la
confrontation entre l’Est et l’Ouest, et dans la mouvance des États d’Europe
occidentale. Dans la période 1975-1985, l’Afrique, victime des rivalités des
grandes puissances, en proie aux famines, ravagée par des conflits armés,
connaît une détresse plus profonde que du temps de la colonisation.
L’accession à l’indépendance des dernières colonies
Certes, en Algérie et au Congo, la décolonisation – qui s’est opérée avec
violence – a provoqué des affrontements. Mais d’une façon générale, la plupart
des États ayant acquis leur indépendance dans la paix ont maintenu leurs liens
avec leur ancienne métropole, en particulier par le biais de groupements d’États,
comme le Commonwealth, la Communauté française ou l’ensemble des États
francophones.
Les seuls territoires à n’être pas alors décolonisés sont les colonies
portugaises, qui deviennent indépendantes à la suite de la révolution portugaise
du 25 avril 1974. Dès le 6 mai, la junte propose un cessez-le-feu général aux
colonies. Le 26 août 1974 est signé à Alger un accord sur l’indépendance de la
Guinée portugaise (Bissau) et des îles du Cap-Vert ; le 6 septembre, intervient
l’accord de Lusaka sur l’indépendance du Mozambique où le Frelimo
(organisation armée du Front de libération du Mozambique) s’empare aussitôt du
pouvoir. Et le 26 novembre, c’est le tour des îles Sao Tomé et Principe. En
Angola, plusieurs mouvements de libération se disputent le pouvoir et
proclament la République le 11 novembre 1975. L’UNITA (Union nationale pour
l’indépendance totale de l’Angola) est aidée par l’Afrique du Sud. L’URSS et
Cuba apportent un soutien de plus en plus important en matériel et en volontaires
au MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola), ce qui lui permet de
prendre le dessus, sans toutefois pouvoir venir à bout de la guérilla menée par
l’UNITA. L’Angola accède donc à l’indépendance dans une atmosphère de
guerre civile.

Les raisons économiques de l’enjeu africain


Or le continent africain devient à la fin des années 1970 un enjeu capital pour
plusieurs raisons. Il est constitué d’États économiquement faibles et
politiquement instables, aux frontières artificielles, souvent déchirés par des
conflits sociopolitiques. Il recèle d’immenses richesses minières.
Au début des années 1980, l’Afrique produit une proportion notable des
minerais vitaux pour le monde industrialisé, soit 75 % des diamants, 70 % de
l’or et du cobalt, 50 % du vanadium et du platine, 30 à 35 % du chrome et du
manganèse, 20 % de l’uranium et du cuivre.
En outre, en raison de la multiplication des supertankers, le trafic pétrolier en
provenance du golfe Persique vers l’Europe délaisse le canal de Suez et
emprunte la route du cap de Bonne-Espérance à l’extrême sud de l’Afrique. Au
début des années 1980, 60 % du pétrole à destination de l’Europe et 30 % du
pétrole à destination de l’Amérique passent par là. Le contrôle de cette route et
de ses étapes est essentiel. C’est pour toutes ces raisons que l’Afrique –
notamment l’Afrique australe – devient un enjeu stratégique majeur et une
nouvelle zone de compétition entre les deux blocs.

L’implantation communiste
Le fait nouveau est l’intrusion des États communistes, URSS, Cuba, Chine,
sur la scène africaine qui, à la faveur de la décolonisation portugaise et des
révolutions malgache et éthiopienne, avancent leurs pions en Afrique.
La percée africaine de Moscou est due à sa solidarité inconditionnelle avec les
luttes de libération et à une importante aide financière aux mouvements de
rébellion (SWAPO de Namibie, ANC de Rhodésie) ; la tournée en Tanzanie,
Zambie, Mozambique, de Nicolaï Podgorny (22 mars-1er avril 1977) est le
premier voyage d’un chef d’État soviétique en Afrique noire. L’intervention
soviétique, fondée sur des moyens de transport considérables – avions gros
porteurs à long rayon d’action, puissantes flottes marchandes et militaires –,
n’est pas exempte d’à-coups, comme le montrent les échecs subis en Égypte, au
Soudan et en Somalie. C’est pourquoi son action est le plus souvent indirecte.
Elle prend la forme d’envoi de spécialistes, originaires d’Allemagne de l’Est ou
de Cuba.
La vocation africaine de Cuba, manifeste dès la tournée de Che Guevara en
1965, se concrétise en 1975 par l’intervention massive des Cubains en Angola.
En Angola et au Mozambique, l’intervention des soldats cubains (opération
« Carlota »), eux-mêmes appuyés par l’envoi de matériel soviétique grâce à un
pont aérien, permet au Frelimo de triompher au Mozambique et au MPLA de
remporter en Angola contre les deux autres mouvements de libération proches
des Occidentaux. L’implantation militaire de Cuba, en Angola, au Mozambique,
en Éthiopie, en Tanzanie, au Congo, en Sierra Leone, fait d’elle la première
puissance étrangère sur le continent noir. La relation Moscou-La Havane en
Afrique est complexe. Cuba agit à la fois en mercenaire de Moscou et de façon
autonome en « missionnaire ». Du 12 au 30 mars 1977, Fidel Castro se rend tour
à tour en Libye, Somalie, Éthiopie, Tanzanie, Mozambique et Angola.
En Afrique orientale, l’Union soviétique s’implante d’abord en Somalie, à la
suite du coup d’État de Syad Barré en 1969. Elle lui apporte une aide
économique et militaire, conclut même un traité d’amitié et de coopération. Puis
en 1976, au terme d’un véritable retournement d’alliances, elle délaisse la
Somalie pour l’Éthiopie, devenue communiste après la chute de l’empereur
Hailé Sélassié (12 septembre 1974), remplacé par de jeunes officiers convertis
au marxisme-léninisme. À la suite d’une tentative de coup d’État
(3 février 1977), le lieutenant-colonel Mengistu Hailé Mariam devient chef de
l’État. Une répression impitoyable s’ensuit. Et surtout, l’Éthiopie se lance à la
reconquête de l’Ogaden, vaste plateau semi-désertique peuplé de populations
somalis que les troupes somaliennes ont annexé à leur pays. Aidés par 20 000
soldats cubains, les Éthiopiens reprennent l’Ogaden en mars 1978 et viennent à
bout de la guérilla menée par les autonomistes de l’Érythrée, colonie italienne
jusqu’en 1941, administrée par les Britanniques jusqu’en 1952 et confiée depuis
lors à l’Éthiopie par l’ONU.
En quelques années, l’influence soviétique a donc accompli des progrès
considérables. L’Angola et l’Éthiopie, membres du COMECON, le
Mozambique, le Congo, le Bénin, sont devenus des bastions de la politique de
Moscou, qui entretient par ailleurs de bonnes relations avec l’Algérie et la Libye.

Les réactions occidentales


Face à cette poussée, les réactions occidentales apparaissent limitées. Sous la
présidence de J. Carter, les États-Unis ont pris leurs distances par rapport à
l’Afrique du Sud ; ils ont favorisé l’avènement au Zimbabwe (ex-Rhodésie) d’un
gouvernement dominé par une majorité noire et se sont abstenus d’intervenir
directement. En outre, hanté par l’affaire vietnamienne, le Congrès refuse de
voter des crédits pour une aide militaire nouvelle. La présidence de Reagan
correspond à une reprise de la politique de soutien à l’Afrique du Sud, aux
maquis anticommunistes, en particulier en Angola, et aux régimes conservateurs,
comme celui du Zaïre. La politique britannique est discrète et dans certains cas,
efficace, comme dans la transition du Zimbabwe vers l’indépendance, en 1980.
Mais la position du Premier ministre Margaret Thatcher à l’égard de l’Afrique
du Sud est jugée trop conciliante et suscite en 1986 une grande crise au sein du
Commonwealth.
De son côté, la France a presque sans interruption constitué un frein à la
déstabilisation du continent africain et à l’expansionnisme soviétique. De fait,
elle y joue le rôle de gendarme régional. La France a conservé des liens
privilégiés avec certains États comme le Sénégal, la Côte-d’Ivoire et le Gabon
ou en a noué de nouveaux avec le Zaïre. L’implantation militaire de la France
(10 000 hommes) se situe en premier lieu dans des départements ou territoires
d’outre-mer : îles de la Réunion et Mayotte (qui, lors du référendum du 8 février
1976, a voté pour le maintien de l’union avec la France à la différence des autres
îles de l’archipel des Comores), dans le territoire des Afars et des Issas, devenu
indépendant le 27 juin 1977, et dans trois bases françaises, au Sénégal, en Côte-
d’Ivoire et au Gabon. La France a également passé des accords militaires avec la
plupart de ses anciennes colonies pour la fourniture d’armes et de conseillers
militaires.
La France soutient les pouvoirs en place. Elle apporte son aide au Zaïre pour
sauver le régime du président Mobutu menacé en avril 1977 par l’incursion au
Shaba de troupes étrangères venant de l’Angola, puis lors de l’opération de
Kolwezi (19 mai 1978), cité minière que les Angolais menacent. Elle intervient
militairement au Tchad contre les incursions de la Libye et la guérilla du Frolinat
(Front de libération nationale du Tchad), et elle aide le Maroc et la Mauritanie
dans leur lutte contre le Front Polisario.
Mais l’Afrique n’est pas seulement le lieu de la confrontation des puissances.
Elle compte aussi des acteurs régionaux, comme l’Algérie et la Libye.

Les acteurs régionaux


L’Algérie, sous la direction de Houari Boumedienne (1965-1978), joue dans
les années 1970 un grand rôle dans l’orientation du mouvement des non-alignés,
les efforts de ce dernier pour un nouvel ordre économique mondial et ses
nombreuses actions de médiation entre l’Iran et l’Irak, la Libye et le Tchad, et
entre les factions de la résistance palestinienne. Elle incarne l’État tiers-mondiste
par excellence.
La Libye, pays très peu peuplé (4 millions d’habitants), mais doté d’immenses
ressources pétrolières, est dirigée, depuis la révolution du 1er septembre 1969 qui
a renversé la monarchie, par le colonel Kadhafi. Sa politique extérieure, marquée
au début par le refus de la politique des blocs et donc par son hostilité aux deux
Grands, s’est muée en un rapprochement de plus en plus étroit avec l’Union
soviétique. Mais c’est avant tout un nationaliste arabe, qui met les richesses
pétrolières de son pays au service de l’Islam et de la propagande révolutionnaire.
Au début des années 1980, l’Occident voit la « main de Kadhafi » partout et la
tension entre les Américains et les Libyens atteint son apogée lors du
bombardement de Tripoli et de Benghazi par une cinquantaine d’avions de
chasse et bombardiers américains dans la nuit du 14 au 15 avril 1986. Cependant
l’influence de Kadhafi est érodée par l’effondrement des prix du pétrole à partir
du début des années 1980 et par ses déclarations intempestives, ainsi que par ses
interventions militaires au Tchad.

Les conflits régionaux


Le Tchad, avec 1 284 000 km2 et moins de 8 millions d’habitants, est composé
de populations très variées, chrétiens et animistes au Sud, musulmans au Nord,
dont les conflits internes, attisés par la Libye voisine, aboutissent à une situation
de rébellion et à une intervention des troupes françaises et libyennes (avril 1978-
mai 1980). En 1979, les accords de Lagos reconnaissent le gouvernement de
Goukouni Oueddeï comme le gouvernement légitime qui, chassé du pouvoir par
un autre leader, Hissène Habré, en juin 1982, repart à la conquête de la capitale,
N’Djamena, aidé par les Libyens. La partie nord du Tchad est en effet convoitée
par la Libye dont les forces s’emparent de Faya-Largeau en juillet 1983. Après
beaucoup d’hésitations, le gouvernement français engage des unités
parachutistes dans le cadre de l’opération Manta, qui tourne court (août 1983-
novembre 1984) en raison de l’accord réalisé entre Paris et Tripoli concernant
une évacuation totale du Tchad (17 septembre 1984). Mais les attaques des
troupes prolibyennes de Goukouni Oueddeï se poursuivant, la France intervient à
nouveau par le dispositif aérien Épervier (février 1986) et soutient Hissène
Habré dont les troupes reconquièrent les régions septentrionales occupées par les
Libyens (mars 1987), à l’exception de la bande d’Aouzou (114 000 km2) située
dans l’extrême nord du Tchad et annexée par Tripoli depuis 1973.
Le Sahara occidental, au temps de la colonisation, était devenu espagnol par
un accord avec la France. Cet espace désertique de 256 000 km2 attire les
convoitises des pays voisins devenus indépendants : Algérie, Mauritanie et
Maroc. Pour appuyer ses revendications sur ce territoire, le roi Hassan II du
Maroc lance une marche pacifique vers le Sahara occidental (novembre 1975).
Au moment de l’agonie du général Franco, des négociations tripartites
aboutissent à un accord signé le 14 novembre 1975 entre l’Espagne, le Maroc et
la Mauritanie en faveur d’une autodétermination du territoire peuplé de
74 000 habitants qui devrait aboutir à un partage entre le Maroc et la Mauritanie.
Le mouvement de libération, le Front Polisario (Front populaire de libération de
la Saghia el Habra et du Rio de Oro), constitué en 1973, favorable alors à une
union avec la Mauritanie, est poussé par l’Algérie à réclamer son
autodétermination. Au moment du départ des soldats espagnols, il proclame le
27 février 1976 la « République arabe Sahraouie démocratique », reconnue
aussitôt par le gouvernement algérien. Les relations se tendent alors entre le
Maroc et l’Algérie jusqu’à de violents affrontements entre leurs troupes
respectives au Sahara occidental (janvier 1977). Le Front Polisario, de son côté,
mène une guérilla incessante sous forme de raids et de sabotages contre la
Mauritanie, qui se retire du conflit après la chute du président Moktar Ould
Daddah (10 juillet 1978), et surtout contre le Maroc qui souhaite conserver la
partie Nord, riche en phosphates. La reconnaissance par l’Organisation de l’unité
africaine de l’État sahraoui (février 1982) et son admission à l’OUA (1984)
provoquent une crise grave avec le Maroc qui, de plus en plus isolé en Afrique,
doit accepter le principe d’un référendum d’autodétermination.
C’est un exemple parmi d’autres de l’impuissance de l’Organisation de l’unité
africaine, qui non seulement ne réalise pas l’idéal panafricain, mais fonctionne
comme un simple cartel de chefs d’État. Bien loin de résoudre les différends
entre États-membres, l’OUA ne fait rien, sous le couvert du principe de « non-
ingérence dans les affaires intérieures des États » (article 3 de la charte de
l’OUA). La balkanisation menace l’Afrique, où le jeu diplomatique se déploie à
l’échelle des différentes sous-régions et où les critères de division entre modérés
et progressistes, entre francophones, anglophones et lusophones, entre petits et
grands États ne manquent pas. Face au Nigeria, géant de l’Ouest africain
(83 millions d’habitants et une armée non négligeable), sept États de l’Afrique
occidentale francophone ont conclu un accord de non-agression et d’assistance
en matière de défense (ANAD) le 9 juin 1977.
Du coup, l’Afrique reste l’enjeu de la confrontation internationale.
Le problème de l’Afrique du Sud devient dans les années 1970 un problème
international. Cet ancien dominion britannique, devenu indépendant, avait
développé dans les années 1950, une politique de séparation raciale (apartheid)
sous la direction d’Henrick Verwoerd (1958-1966), John Vorster (1966-1978) et
Pieter W. Botha (1978-1989).
L’Union sud-africaine est un pays où la minorité blanche (20 %) est
confrontée à une forte population noire (près de 70 %), indienne et métisse
(10 %). Après les indépendances africaines, la décolonisation des territoires
portugais (1974) et la chute de Tsiranana, président de Madagascar (1972),
l’Afrique du Sud n’est plus à l’abri des événements extérieurs. Son glacis
protecteur disparaît et, à l’intérieur, on assiste à une résurgence du nationalisme
noir antiapartheid, sous la direction – parfois contestée – de l’African National
Congress (ANC) fondée en 1912. L’Afrique du Sud est de plus en plus
violemment critiquée et tenue en quarantaine par l’ensemble des pays africains
qui veulent aider leurs frères de couleur. La pression de la communauté
internationale sur Pretoria s’accentue. Malgré l’instauration de l’état d’urgence,
les violences se poursuivent dans les cités noires, comme à Soweto en juin 1976
et en octobre 1977, à l’initiative de l’ANC.
Washington et Londres continuent de s’opposer à des pressions économiques
contre Pretoria. Quelles que soient la solidarité et la sympathie que peuvent
éprouver les gouvernements occidentaux à l’égard de la lutte de la majorité
noire, ils sont néanmoins sensibles aux enjeux économiques et stratégiques.
L’Afrique du Sud est placée à un carrefour géostratégique : la route maritime du
Cap est une des routes les plus fréquentées, en particulier par les pétroliers en
provenance du golfe Persique. Elle possède des minerais précieux (or, platine,
diamant) et des matériaux hautement stratégiques (chrome, manganèse,
vanadium). Enfin sa présence s’oppose à l’extension de l’influence soviétique
sur le continent noir.
De plus en plus isolée, l’Union sud-africaine essaie de renforcer sa position
vis-à-vis des pays africains voisins et multiplie la création d’États indigènes, les
Bantoustans : le Ciskei, le Venda, le Bophutha-tswana, le Transkei. Ces pays
sont théoriquement indépendants, mais toute leur économie dépend de l’Afrique
du Sud. Le régime du président Botha, en imposant sa supériorité militaire à ses
voisins, réussit à cadenasser ses frontières. Tout en poursuivant son aide aux
mouvements de maquisards qui luttent contre les régimes de Luanda (Angola) et
de Maputo (Mozambique), Pretoria ne cesse de se livrer à des incursions armées
en territoire angolais, sous prétexte de pourchasser les nationalistes namibiens de
la SWAPO. Le cordon protecteur de l’Afrique du Sud comprend aussi la
Namibie et la Rhodésie.
Le cas de la Namibie est particulier. Ancienne colonie allemande du Sud-
ouest africain, confiée en mandat à l’Afrique du Sud, cet immense territoire de
824 000 km2 qui recèle des richesses minières considérables, est agité par un
mouvement de libération, la South West African People’s Organization
(SWAPO), soutenue par le MPLA et par l’Union soviétique. En Rhodésie, la
minorité blanche (4 %) de cette colonie de la Couronne britannique proclame
son indépendance contre le Royaume-Uni en 1965 et réussit à s’opposer avec
succès aux mouvements d’opposition noirs. La médiation britannique permet de
faire évoluer la Rhodésie – sous le nom de Zimbabwe – vers la forme d’une
association au gouvernement des noirs et des blancs. Elle accède officiellement à
l’indépendance en avril 1980.

Le Pacifique
L’océan Pacifique est depuis 1945 un des lieux d’affrontement des grandes
puissances dont l’importance s’accroît chaque jour davantage. Après la bataille
du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide tourne au
conflit ouvert, à l’occasion de la guerre de Corée et des conflits de
décolonisation. Les archipels accèdent à l’indépendance : après les îles Fidji
(1970), la Papouasie-Nouvelle-Guinée (septembre 1974), c’est le tour des
Nouvelles-Hébrides, ancien condominium franco-britannique, qui devient un
État sous le nom de Vanuatu (juillet 1980). Sous l’impulsion des pôles de
puissance et de développement situés sur son pourtour, le Pacifique, qui était
« l’espace vide » soumis à l’influence américaine, apparaît comme un
gigantesque échiquier où une partie se joue à quatre : États-Unis, Union
soviétique, Chine, Japon.
Face à la présence américaine de l’Alaska aux Philippines, grâce en particulier
à la concession des bases de Subic Bay et Clarke (jusqu’en septembre 1992), en
passant par les avant-postes d’Hawaï et de la Corée, l’Union soviétique multiplie
les bases navales, au Kamtchaka, à Sakhaline, à Vladivostock et à Cam-Ranh et
Danang, sur la côte du Viêt-nam.
Le Pacifique, au moment où il cesse d’être un « lac américain », suscite un
intérêt renouvelé des États-Unis pour cette région, vers laquelle se déplace le
centre de gravité du pays et où le commerce transpacifique dépasse en
importance les échanges transatlantiques. En outre, la reprise des relations
diplomatiques avec la Chine, le programme de modernisation et d’ouverture
économique annoncé par Deng Xiao Ping relancent la fascination américaine
pour l’Asie-Pacifique, malgré la concurrence de plus en plus vive du Japon et
des « Quatre dragons ».
Le Pacifique-Sud était par tradition une zone tranquille de micro-États
protégés par l’Australie agissant comme « gendarme régional » dans le cadre du
pacte de l’Anzus (Australie, Nouvelle-Zélande, États-Unis) signé en 1951.
Récemment, les tensions politiques se sont multipliées, entraînant coups d’État
comme aux Fidji, émeutes, crises constitutionnelles, et font apparaître que les
équilibres hérités de l’époque coloniale sont en train de se lézarder. Les velléités
isolationnistes des Néo-Zélandais, qui interdisent les escales de navires
nucléaires, remettent en cause l’Anzus, confirmant un peu plus l’Australie dans
son rôle de puissance militaire régionale. Les terres du Pacifique ne sont plus à
l’abri des convulsions internationales.
La Nouvelle-Calédonie est un des théâtres de ces affrontements. Le sort de ce
territoire français d’outre-mer, riche de son nickel et d’une population de
150 000 habitants – Mélanésiens et Européens –, intéresse les pays riverains du
Pacifique. La souveraineté de la France sur la « grande île » y est vivement
contestée par le FLNKS (Front de libération kanake socialiste) et l’état
d’urgence instauré. Aux élections régionales de septembre 1985, les anti-
indépendantistes l’emportent, mais la violence continue. L’adoption par
référendum, le 6 novembre 1988, du statut de la Nouvelle-Calédonie et le retour
au calme ont apaisé ce conflit. Pour la France, l’enjeu est la présence dans une
région clé sur le plan économique et surtout stratégique. La France tient à la libre
disposition du Centre d’expérimentation du Pacifique, situé à Mururoa à
1 200 km de Tahiti, dont la perte serait grave pour la force de dissuasion, et à la
possibilité d’effectuer des essais nucléaires, contestée par les États de la région,
et l’organisation pacifiste et écologique, Greenpeace (affaire du Rainbow-
Warrior, 10 juillet 1985).
Le poids économique de la région Asie-Pacifique, son importance stratégique
en font désormais une région essentielle.
Chapitre 5

La fin du monde bipolaire (1985-1992)

Il faut remonter à 1985 pour saisir les origines immédiates de la fantastique


accélération de l’Histoire, évidente depuis 1989. En fait, toutes les bases sur
lesquelles le monde a vécu non seulement depuis 1945, mais même depuis 1917,
sont ébranlées. Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sont effacées ;
l’Allemagne unifiée et le Japon sont redevenus des puissances. Le communisme
chancelle et l’économie de marché paraît triompher partout. L’Union soviétique,
contrainte à un repli généralisé, éclate en plusieurs républiques. À la faveur de la
fin de la guerre froide, les tensions s’apaisent ; le modèle occidental de
démocratie parlementaire s’étend, mais avec la résurgence du fait national, le
nouvel ordre international en gestation signifie-t-il pour autant la fin des conflits
ou un désordre généralisé ?
En contradiction avec l’affirmation sur « la fin de l’histoire », la guerre du
Golfe replonge le monde dans une atmosphère de guerre. En 1992, le monde a
radicalement changé mais il n’est pas devenu entièrement pacifique et
démocratique. Deux phénomènes dans l’ordre économique et dans l’ordre
politique, attestent du changement en 1985.
De 1985 jusqu’en 1990, le monde occidental connaît une forte expansion.
Deux facteurs expliquent la fin de la crise économique qu’avait connue le monde
depuis 1973. D’abord la baisse du prix du pétrole, en raison du ralentissement de
la demande, de l’arrivée sur le marché de producteurs non membres de l’OPEP
(Norvège, Royaume-Uni) et de l’augmentation des énergies de substitution
(énergie nucléaire). La chute de la consommation jointe à l’augmentation de la
production provoque des surcapacités énormes. Le deuxième facteur est la
reprise de la croissance, due au boom économique que connaissent les États-
Unis grâce à leur politique de désinflation ; avec une hausse des prix limitée et
une baisse sensible du chômage, leur nouvelle prospérité se transmet à toute
l’économie mondiale. Pour remédier aux fluctuations du dollar, les ministres des
Finances des sept pays les plus industrialisés s’accordent sur une stabilisation
relative, concrétisée par les accords du Plaza à New York (22 septembre 1985) et
du Louvre à Paris (22 juin 1987). De 1985 à 1989, le monde occidental connaît
une nouvelle période d’expansion grâce aux progrès de la technologie, au
développement de l’informatique, à l’intensification des échanges et des
services. Mais ce retour de la croissance est fragile, ainsi que l’attestent un
important taux de chômage, les fluctuations des cours des valeurs boursières
(comme le krach du 19 octobre 1987 à Wall Street), et surtout la fragilité d’un
système monétaire international, toujours fondé sur les États-Unis, pays endetté
et déficitaire.
Avant même la crise du Golfe (1990-1991), le monde occidental replonge
dans la récession caractérisée par la flambée momentanée du prix du pétrole, la
fragilité des marchés boursiers, le ralentissement de l’activité économique,
l’aggravation du chômage, d’autant plus que les principaux acteurs adoptent des
positions contradictoires quant aux taux d’intérêt.
Le deuxième phénomène est d’ordre politique. C’est l’accession au pouvoir de
Mikhaïl Gorbatchev, élu le 11 mars 1985 secrétaire général du Parti communiste
soviétique. Cet événement n’a pas seulement des conséquences sur le plan
intérieur. La perestroïka (restructuration) affecte tous les aspects de l’État et de
la société soviétiques. Désormais, l’exigence de la glasnost (transparence)
enclenche le processus de rupture. Les changements à la tête de l’Union
soviétique, le retour d’exil (mai 1989) de l’académicien dissident Andreï
Sakharov, assigné à résidence à Gorki depuis 1980, l’élection de Mikhaïl
Gorbatchev comme chef de l’État (mai 1989) montrent que l’immobilisme
brejnévien est bien mort. En politique extérieure aussi, la politique de
mouvement crée des ondes de choc. Car, afin de consacrer l’énergie soviétique à
la reconstruction économique, Gorbatchev doit limiter les engagements
internationaux de l’URSS.
En 1985, le redémarrage de l’expansion économique et la révolution
gorbatchévienne ont des répercussions considérables. Elles permettent la reprise
d’un dialogue constructif américano-soviétique, une véritable révolution en
Europe de l’Est et la détente planétaire. Une nouvelle configuration
internationale prend forme.

La fin de la guerre froide


La fin de la guerre froide a des effets immédiatement positifs : règlement de
conflits régionaux, engagement du processus démocratique, mais elle n’est pas
« la fin de l’histoire » que certains escomptaient. Bien loin d’instaurer un nouvel
ordre mondial, elle engendre plutôt le désordre.

Ordre ou désordre mondial ?


Avec une facilité déconcertante, en quelques années, sinon en quelques mois,
s’est engagé le règlement de situations qui semblaient bloquées et de conflits
réputés interminables. Les deux Allemagnes se réunifient, le mur de Berlin est
tombé, les troupes soviétiques ont quitté l’Afghanistan, la guerre Iran-Irak a pris
fin, les soldats viêtnamiens ont évacué le Cambodge, l’Afrique du Sud laisse la
Namibie accéder à l’indépendance. Non seulement les euromissiles sont
démontés, mais ils sont détruits, en application du traité FNI (Forces nucléaires
intermédiaires) qui apparaît comme le modèle du nouvel esprit Est-Ouest. Des
signes de détente apparaissent partout, entre le Maroc et le Front Polisario
(30 août 1988), entre Grecs et Turcs (premier sommet gréco-turc depuis 1978, en
janvier 1988), entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs (24 août 1988), entre
Coréens du Nord et Coréens du Sud (septembre 1990). Appelés pour rétablir
l’ordre en 1987, mais peu pressés de retirer leurs troupes, les Indiens finissent
par évacuer le Sri Lanka en juillet 1989. Les Éthiopiens négocient avec les
Érythréens sous les auspices de l’ex-président Carter (septembre 1989). Les
relations diplomatiques sont rétablies entre l’Argentine et la Grande-Bretagne le
15 février 1990. Les deux Yémen créent un État unique le 21 mai 1990 mais se
combattent en 1994. Catholiques et protestants irlandais s’asseoient à la même
table (juin 1991) et la déclaration anglo-irlandaise (déc. 1993) annonce la fin de
la guerre civile. Israéliens et Palestiniens se reconnaissent mutuellement
(9 septembre 1993). Le monde serait-il devenu plus sage ? Et se convertirait-il à
la démocratie ? D’un autre côté, l’heure est au réveil des nationalismes et à la
renaissance des intégrismes religieux, en Europe centrale et orientale, mais aussi
en Asie et en Afrique.

Une conversion difficile à la démocratie


Jusqu’à ces dernières années, la démocratie était un régime politique
minoritaire dans le monde, limité à l’Europe occidentale, à l’Amérique du Nord,
au Japon et à quelques autres États. La fin des années 1980 sont le théâtre d’une
universalisation de la démocratie. En Europe d’abord, avec la démocratisation de
l’Europe de l’Est. Certaines des démocraties populaires ont donné l’exemple,
comme la Pologne (légalisation de Solidarité en août 1988) ou la Hongrie, mais
toutes suivent le même chemin à la suite de manifestations (été-automne 1989).
Après la constitution de gouvernements dirigés par des non-communistes ou
composés en majorité de non-communistes, interviennent des élections
démocratiques ou partiellement libres qui, généralement, expriment le rejet du
régime et du parti communistes. En Pologne, l’ancien leader de Solidarité, Lech
Walesa, est élu président (9 décembre 1990). En Roumanie, le régime dictatorial
est renversé (22 décembre 1989) et le dictateur Ceauscescu exécuté. Même
l’Albanie, dernier bastion du stalinisme en Europe, est entraînée dans la spirale
démocratique. Dans l’ex-Union soviétique, la démocratisation est accélérée par
l’échec du putsch conservateur (19 août 1991).
Hors d’Europe, aussi, la nouvelle détente est favorable à la chute des
dictatures et à l’établissement de régimes plus libéraux. En Argentine, en
Uruguay, au Brésil, de nouveaux présidents ont été élus au suffrage universel.
Au Chili, la succession du général Pinochet est assurée en douceur
(décembre 1989). Au Paraguay, le général Stroessner, à la tête d’un régime
dictatorial depuis 1954, est renversé (février 1989) par un autre général qui se
soumet aussitôt au verdict des urnes. Au Nicaragua, l’opposition libérale
remporte les élections contre le candidat sandiniste (février 1990). La
réconciliation nationale au Salvador, conclue en janvier 1992, est définitivement
scellée en décembre 1992.
En Corée du Sud, un civil (le premier depuis trente ans) est élu président
(février 1993). Aux Philippines, à la suite des élections présidentielles, après
plus de vingt ans d’un régime autoritaire (1965-1986), le président Marcos est
contraint de s’exiler sous la pression de la population, d’une partie de l’armée et
des États-Unis, et de céder la place à Mme Cory Aquino (25 février 1986).
Partout en Afrique, le pragmatisme l’emporte sur l’idéologie marxiste-léniniste
et le multipartisme se généralise (Gabon, Côte-d’Ivoire, Zambie). Au Bénin, le
régime marxiste-léniniste, instauré en 1972 après un putsch militaire, se
libéralise (28 février 1990). En Éthiopie, la dictature du colonel Mengistu (qui
dure depuis 1977) est chassée du pouvoir (mai 1991). La relève démocratique a
enfin lieu à Madagascar avec l’élection présidentielle de février 1993. En
Afrique du Sud, le nouveau chef de l’État (14 septembre 1989), F. de Klerk,
rassuré par le recul du communisme dans les pays de la « ligne de front »,
confirme sa volonté de supprimer l’apartheid. Il fait libérer Nelson Mandela le
11 février 1990 et engage des discussions avec des mouvements nationalistes
noirs (dont l’ANC). Les dernières lois d’apartheid sont abrogées (juin 1991) et
les premières élections multiraciales (avril 1994) donnent le pouvoir à l’ANC et
à Nelson Mandela, élu président.
Mais l’évolution vers la démocratie connaît bien des exceptions. En Asie, par
exemple en mai-juin 1989 à Pékin, on assiste à l’écrasement du mouvement de
libéralisation (symbolisé par les rassemblements étudiants place Tiananmen) et à
la normalisation, malgré la pression des Occidentaux ; la loi martiale instaurée le
20 mai 1989 est levée le 10 janvier 1990. En Inde, l’assassinat, en mai 1991, de
Rajiv Gandhi (Premier ministre de 1984 à 1989) reflète la crise qui secoue le
sous-continent indien. Les affrontements religieux ensanglantent l’Inde et
l’Afghanistan. En Amérique latine, le départ de Jean-Claude Duvalier
(7 février 1986) signifie la fin de la dynastie Duvalier en Haïti, mais pas le retour
à la démocratie mise à mal par un putsch (1991-1994). Des coups de force
secouent aussi le Venezuela (février et novembre 1992), le Pérou
(novembre 1992) miné par la guérilla du Sentier lumineux, la Colombie rongée
par le trafic de drogue, et le Brésil où, au terme d’une grave crise politique
(décembre 1992), le président Collor est contraint à la démission. En Afrique, le
Togo, le Zaïre sont agités par des soubresauts violents. En Algérie, à la suite des
émeutes d’octobre 1988, la voie ouverte à la démocratie (février 1989) est semée
d’embûches. Pour parer aux succès populaires du Front islamique du Salut,
l’armée prend le pouvoir (11 janvier 1992) et dépose le chef de l’État, le
président Chadli Bendjedid.

Le dialogue américano-soviétique
Avant même l’arrivée de Gorbatchev à la tête de l’Union soviétique,
l’évolution est amorcée en 1984 à l’occasion de la reprise des négociations sur le
désarmement. En ce début d’année électorale aux États-Unis, le président
Reagan souhaite en effet renouer un dialogue réaliste avec l’URSS. En janvier, la
conférence sur les mesures de confiance et de sécurité en Europe s’ouvre à
Stockholm en présence des 35 signataires de l’Acte d’Helsinki. Les responsables
des diplomaties américaine et soviétique, Schulz et Gromyko, s’accordent pour
reprendre à Vienne les négociations sur les MBFR (Mutual and Balanced Force
Reductions) et même sur les armes stratégiques. Ils décident également
d’organiser trois négociations séparées sur les euromissiles, sur les armes
stratégiques et sur les armes spatiales.

La reprise du dialogue
Avec l’accession au pouvoir de Gorbatchev, l’Union soviétique lance une
campagne de grande envergure en faveur du désarmement. Il s’agit d’une
tendance permanente de la diplomatie soviétique qui sème le trouble dans le
camp occidental, car elle correspond à l’autre objectif constant : une Europe
dénucléarisée et neutralisée, que Gorbatchev réactualise sous le nom de
« Maison commune européenne ». Enfin, elle répond à une exigence budgétaire :
limiter le fardeau considérable des dépenses militaires. L’URSS consacre alors à
ces dernières environ 16 % de son PNB (autant qu’on puisse le savoir), les États-
Unis 6,5 %, la France 3,9 % du PIBM.
Dès octobre 1985, à Paris, Gorbatchev propose de diminuer de moitié les
armes stratégiques des deux camps à condition que les États-Unis renoncent à la
guerre des étoiles, et il s’adresse directement aux gouvernements de Londres et
de Paris pour négocier sur leur propre force de dissuasion.
La rencontre au sommet avec le président Reagan (19-21 novembre 1985) à
Genève est la première de ce genre depuis 1979. Elle jette les bases d’un
dialogue américano-soviétique durable. Les deux hommes ont tout intérêt à
s’entendre. Après plusieurs revers en politique extérieure (Irangate, difficultés
dans l’aide aux Contras du Nicaragua), le président Reagan veut achever son
mandat en pacificateur et non en boutefeu. Gorbatchev a lui aussi besoin de
succès en politique extérieure. Le dialogue est renoué, mais le désaccord subsiste
sur la guerre des étoiles que Gorbatchev dénonce comme une tentative de
tourner le principe de la parité stratégique, reconnu par les SALT. Reagan, placé
en porte-à-faux vis-à-vis de l’opinion américaine et mondiale, refuse
d’abandonner le projet de guerre des étoiles et il accuse l’URSS de ne pas
respecter les accords de désarmement. En revanche, une perspective d’accord
apparaît sur les FNI, sur la base de « l’option zéro », c’est-à-dire le
démantèlement des SS 20, d’un côté, des Pershing et Cruise de l’autre.
Tout au long de l’année 1986, Gorbatchev va multiplier les appels au
désarmement, qui vise à libérer la terre des armes nucléaires et des armes
« nouvelles » (laser, faisceaux de puissance) d’ici à la fin du siècle.
Tout cela est discuté lors de la nouvelle rencontre au sommet de Reykjavik
(11-12 octobre 1986). La surenchère entre Reagan et Gorbatchev est bien près
d’aboutir à un accord d’une vaste portée : réduction de moitié des armes
intercontinentales, suppression des armes à portée intermédiaire tirant à plus de
1 000 km, gel des autres FNI. Mais Gorbatchev demande en outre que les États-
Unis s’engagent à renoncer à tout essai autre qu’en laboratoire de leur bouclier
spatial. Du coup, l’accord ne se fait pas. Sans avoir le moins du monde consulté
les Européens, les États-Unis ont failli consentir au retrait de leurs armes
nucléaires d’Europe, qui a été traité en objet de la négociation. L’élimination des
missiles américains aurait laissé intacte la supériorité du pacte de Varsovie en
armements conventionnels et en effectifs. Cela conduit Français et Allemands à
rapprocher leurs efforts de défense : manœuvres communes, création d’une
Brigade franco-allemande et d’un Conseil de défense franco-allemand, mais
l’ambiguïté demeure entre une puissance nucléaire indépendante et une
puissance non nucléaire.

Les accords de désarmement


Au cours de l’année 1987, les discussions reprennent pour aboutir finalement
au traité de Washington. Le 28 février, Gorbatchev abandonne le lien établi entre
tous les dossiers du désarmement et propose de négocier un accord sur les FNI
indépendamment des autres dossiers. Le 13 avril, il réitère sa proposition
d’option « double zéro », c’est-à-dire l’élimination non seulement des armes
d’une portée supérieure à 1 000 km, mais de celles qui tirent entre 500 et
1 000 km. Pendant que la bataille des euromissiles fait rage dans les
chancelleries et dans l’opinion, surtout en Allemagne, l’élaboration du traité par
MM. Chevarnadze et Schulz est rapide. Le 8 décembre 1987, R. Reagan et
M. Gorbatchev signent le traité de Washington qui prévoit la destruction dans un
délai de trois ans de tous les missiles d’une portée de 500 à 5 500 km basés à
terre et stationnés en Europe. L’accord comporte de la part des Soviétiques des
concessions importantes : il n’inclut pas les systèmes nucléaires britannique et
français dans l’équilibre européen. L’URSS doit éliminer deux fois plus de
missiles que les États-Unis ; il est vrai que les SS 20 soviétiques sont obsolètes,
alors que les Pershing 2 américains sont des armes modernes et performantes.
Pour la première fois, Américains et Soviétiques acceptent non seulement un
accord de limitation d’armements, mais aussi la destruction d’armes nucléaires.
Toutefois, les armes concernées représentent 4 % des têtes atomiques
accumulées par les deux Grands et elles ne se situent pas sur leur territoire.
Autre nouveauté : des procédures détaillées de vérification sur place sont
acceptées par les deux parties. La signification en est claire : les deux
superpuissances ont accepté un désarmement qui ne les concernait pas
directement et ont, de cette façon, sanctuarisé leur territoire. Les puissances
nucléaires européennes, France et Royaume-Uni, se trouvent d’un coup en
première ligne. Et le grand débat sur l’option « triple zéro » (armes à très courte
portée tirant en deçà de 500 km) ouvre la voie à la dénucléarisation totale de
l’Allemagne.
Du 29 mai au 2 juin 1988, à Moscou, une quatrième conférence au sommet
Reagan-Gorbatchev, aboutit à des accords techniques sur les essais de missiles
et les expériences atomiques, mais c’est en fait les Droits de l’homme qui sont
au centre des discussions.
Après avoir annoncé, le 7 décembre 1988, à la tribune de l’ONU, la réduction
unilatérale des forces armées soviétiques de 500 000 hommes et le retrait dans
les deux ans de 6 divisions, 5 000 chars et 800 avions stationnés en RDA,
Tchécoslovaquie, Hongrie, M. Gorbatchev rencontre R. Reagan et G. Bush.
Même si la supériorité militaire en armements et effectifs des forces soviétiques
demeure, ces propositions sèment le trouble dans l’Alliance atlantique. À la
conférence au sommet des membres de l’OTAN, à Bruxelles (29 mai 1989), le
principe de la modernisation des missiles à courte portée est maintenu, mais il
est lié aux progrès qui seront faits dans le domaine des armes conventionnelles.
Après la clôture des MBFR, sans résultat tangible, en février 1989, une
conférence sur les forces armées conventionnelles en Europe (FCE) réunit les 23
membres des deux alliances à Vienne, à partir de mars 1989.
La conférence pour l’interdiction des armes chimiques qui se tient à Paris en
janvier 1989 réaffirme le protocole de 1925 interdisant leur emploi, mais on ne
parvient pas à un accord pour en prohiber la fabrication, les Arabes s’y opposant
aussi longtemps qu’Israël se refuse à autoriser une inspection de ses installations
nucléaires.
Au cours de la rencontre Bush-Gorbatchev (2-3 décembre 1989), au large de
Malte, les deux chefs d’État annoncent l’ouverture d’une ère nouvelle dans les
relations internationales et décident d’accélérer les négociations sur le
désarmement. De fait, lors de la conférence des ministres des Affaires étrangères
de l’OTAN et du pacte de Varsovie réunis à Ottawa (13 février 1990), l’entente
se fait sur la réduction des forces américaines et soviétiques à 195 000 hommes
en Europe centrale et orientale, en même temps que l’accord « ciel ouvert »,
c’est-à-dire le libre survol des territoires de l’OTAN et du pacte de Varsovie par
des avions de l’autre camp.
Au cours des entretiens Bush-Gorbatchev à Washington et à Camp David
(30 mai-3 juin 1990) une série d’accords prévoit les grandes lignes d’un futur
traité de réduction des armements stratégiques, allant jusqu’à 50 %. Les États-
Unis et l’URSS s’engagent à réduire de moitié leurs stocks d’armes chimiques
d’ici à l’an 2000.
Le 19 novembre 1990, à Paris, les 16 pays membres de l’OTAN et les 6 pays
du pacte de Varsovie signent le traité sur la réduction des forces conventionnelles
en Europe (FCE). Il s’agit d’éliminer les attaques par surprise en Europe (de
l’Atlantique à l’Oural) par le plafonnement de cinq catégories d’armes classiques
(chars, blindés, artillerie, avions, hélicoptères) et le respect de la parité Est-
Ouest. La disparition du pacte de Varsovie et la dislocation de l’Union soviétique
rendent d’ailleurs caduc le traité FCE.
Les arsenaux stratégiques des deux Grands avant le traité START du 31/7/1991
(Portée supérieure à 5 500 km)

* Missiles intercontinentaux basés à terre.


** Missiles embarqués dans des sous-marins.
Source : Le Monde diplomatique (janvier 1988).

Le 30-31 juillet 1991, lors d’une réunion à Moscou qualifiée de « premier


sommet de l’après-guerre froide », G. Bush et M. Gorbatchev souhaitent établir
un partenariat durable : le symbole en est la convocation conjointe d’une
conférence sur la paix au Proche-Orient. Surtout, le 31 juillet, les deux chefs
d’État signent le traité START (Strategic Arms Reduction Talks) qui prévoit une
réduction de 25 % à 30 % de leurs armements nucléaires stratégiques (plus de
5 500 km de portée). On est loin des réductions de 50 % annoncées au début des
négociations. En réalité, le nombre de têtes nucléaires possédées par les deux
superpuissances doit passer de 12 081 à 10 395 pour les États-Unis et de 10 841
à 8 040 pour l’Union soviétique. Dans certaines catégories d’armes (SLBM :
Sea-Launched Ballistic Missile) toutefois, les plafonds autorisés sont supérieurs
aux quantités détenues et on s’achemine donc vers une restructuration des
arsenaux. Il s’agit néanmoins du plus important des accords de désarmement
jamais conclus entre les deux Grands depuis 1945.
Les présidents G. Bush (27 septembre 1991) et M. Gorbatchev (5 octobre
1991) font assaut de propositions audacieuses. Les États-Unis décident
d’éliminer unilatéralement de leur arsenal nucléaire les armes tactiques basées à
terre et en mer et proposent à l’URSS l’élimination de tous les missiles
balistiques à têtes nucléaires multiples. Le plan soviétique prévoit une
liquidation totale des armes nucléaires tactiques, aussi bien au sol qu’en mer ou
dans les airs, une réduction des effectifs de l’Armée rouge et un moratoire d’un
an sur les essais nucléaires.
Après la brève rencontre George Bush-Boris Eltsine, le 1er février 1992 à
Camp David, le sommet américano-russe de Washington (16-17 juin 1992)
permet aux deux chefs d’État de signer une charte de coopération et d’amitié et
de se mettre d’accord pour réduire encore leurs armements nucléaires
stratégiques respectifs. Par le protocole de Lisbonne (23 mai 1992), les États-
Unis obtiennent l’adhésion des États successeurs de l’Union soviétique aux
accords de désarmement et s’efforcent d’aboutir à la dénucléarisation de l’ex-
URSS en dehors de la Russie. De fait, toutes les armes nucléaires tactiques
soviétiques seraient regroupées en Russie depuis mai 1992 ; et les Américains
ont rapatrié aux États-Unis toutes les armes nucléaires tactiques basées à terre et
en mer.
Le 3 janvier 1993, les présidents Bush et Eltsine (pour la CEI) signent à
Moscou le traité Start II, qui marque une nouvelle et très ambitieuse étape dans
le désarmement nucléaire, puisqu’il prévoit la disparition, dans les dix ans, des
deux tiers des ogives nucléaires stratégiques, passant d’environ 10 000 à 3 000
ou 3 500, et des missiles MIRV basés au sol. Le traité ne pourra entrer en
vigueur avant l’application de Start I, qui doit encore être ratifié.

La naissance d’une nouvelle Europe


L’Europe revient au centre des relations internationales. Plusieurs facteurs y
concourent : la construction de l’Europe, après avoir marqué le pas, reprend et
provoque des réactions dans le monde entier. Le désarmement que négocient les
superpuissances la concerne essentiellement. La nouvelle détente et la faillite du
communisme en Europe de l’Est constituent des événements décisifs et positifs,
mais ils ont aussi des effets déstabilisateurs. Le statu quo, maintenu par la force
des armées soviétiques, s’efface et laisse la place à un vide qui fait peur, car « le
rideau de fer, en se levant, démode tout le théâtre de l’après-guerre ». Si la
réunification allemande et l’éclatement de l’Union soviétique ne s’accompagnent
d’aucune violence, il n’en va pas de même ailleurs : les problèmes de frontières
resurgissent, les nationalismes sont exacerbés. La guerre flambe de nouveau au
cœur de l’Europe. Sur les plans économique, stratégique et idéologique, la carte
de l’Europe est profondément remaniée. Elle est même bouleversée sur le plan
politique.

Le reflux soviétique en Europe et la libération des pays


d’Europe de l’Est
Sur le plan militaire, la détente en Europe a des conséquences considérables.
Pour mesurer la portée du processus, il faut se référer à l’extraordinaire
concentration militaire qui s’y trouvait à la fin des années 1980. Sur le plan des
effectifs, par exemple, on comptait en 1989 près de 1,5 million de soldats en
Allemagne sur un territoire plus petit que celui de la France : en RDA,
173 000 hommes dans l’armée est-allemande et 380 000 soldats soviétiques, en
RFA, 490 000 hommes pour l’armée ouest-allemande, 264 000 soldats
américains, 67 000 britanniques, 50 000 français (plus les forces canadiennes,
néerlandaises et belges), auxquels s’ajoutent 11 000 militaires occidentaux à
Berlin-Ouest. Sur le plan des matériels, l’Alliance atlantique alignait 22 000
chars (dont 1 400 chars français) contre 61 000 pour la seule Union soviétique.
Le ministre soviétique des Affaires étrangères propose, le 23 octobre 1989, la
liquidation d’ici à l’an 2000 de toutes les bases militaires à l’étranger, ainsi que
de toute présence militaire en territoire étranger. Par le traité sur la réduction des
forces conventionnelles en Europe (FCE), signé à Paris le 19 novembre 1990, la
parité militaire est rétablie entre les deux alliances dans le champ géographique
couvert par le traité (de l’Atlantique à l’Oural). La disparition du pacte de
Varsovie jette un trouble sur les suites de ce traité et les négociations ultérieures,
mais finalement les 29 pays concluent à Helsinki (30 juin 1992) un accord sur la
limitation des effectifs qui doit permettre l’entrée en vigueur du traité FCE.
L’accord détermine, entre autres, les plafonds d’effectifs (pour l’armée de terre) :
1 450 000 pour la Russie, 450 000 pour l’Ukraine, 345 000 pour l’Allemagne,
325 000 pour la France. Les Américains, tout en réduisant leurs effectifs en
Europe, sont décidés – à la demande des Européens – à maintenir des forces
militaires sur le continent européen.
Dans le domaine idéologique et politique, la faillite du communisme en
Europe de l’Est est pour une part le constat d’un échec, d’autre part le reflet
d’une nouvelle politique soviétique. D’autres facteurs y concourent : le
rayonnement du pape Jean-Paul II, renforcé par ses multiples voyages, en
particulier en Pologne (1979, 1983, 1987, 1991), le rôle des Églises chrétiennes
et l’image de l’autre Europe diffusée par la télévision, toutes choses qui
remettent en cause la division de l’Europe.
On assiste depuis 1985, mais tout spécialement depuis 1989, à des
bouleversements dans les régimes communistes d’Europe de l’Est, et d’abord
à un relâchement des liens idéologiques entre l’Union soviétique et les
démocraties populaires. Auparavant, chaque fois qu’un pays d’Europe de l’Est
faisait mine de bouger, les froncements de sourcil du « grand frère » suffisaient
en général à faire tout rentrer dans l’ordre. Cet interventionnisme avait d’ailleurs
été formalisé dans la doctrine Brejnev de 1968. Or, non seulement les dirigeants
soviétiques relâchent leur emprise sur l’Europe de l’Est, mais ils font savoir que
le pacte de Varsovie n’interviendra plus dans les affaires intérieures des pays
frères et que l’armée soviétique quittera le territoire de la Hongrie et de la
Tchécoslovaquie. Et la conférence au sommet du pacte de Varsovie, en
décembre 1989, va jusqu’à condamner l’intervention de 1968 en
Tchécoslovaquie. Le retournement est considérable. Pour autant, l’Union
soviétique n’abandonne pas l’Europe, qui est même au centre de la diplomatie
soviétique, avec l’idée de « maison commune européenne ». Confronté aux
problèmes économiques et ethniques en Union soviétique, Gorbatchev lâche du
lest, reprenant ainsi la vieille tactique russe, perdre de l’espace pour gagner du
temps.
Les solidarités du bloc oriental volent en éclats. Lors de la réunion des
dirigeants du COMECON (9-10 janvier 1990) à Sofia, son fonctionnement est
remis en cause, et une réforme profonde envisagée ; dix-huit mois plus tard
(28 juin 1991), l’alliance économique est dissoute. Il en est de même du pacte de
Varsovie. Les demandes quasi simultanées de retrait des troupes soviétiques
stationnées en Tchécoslovaquie (75 000 hommes), en Pologne (45 000 hommes)
et en Hongrie (60 000 hommes) lui portent le coup fatal. Les dirigeants du pacte
de Varsovie, réunis à Budapest, décident le 25 février 1991 la dissolution du
pacte en tant qu’organisation militaire, totalement dissoute le 1er juillet 1991. Et
en juin 1991, les troupes soviétiques achèvent leur retrait de Hongrie et de
Tchécoslovaquie.
De l’Elbe au Caucase, l’effondrement du bloc communiste fait resurgir les
rivalités ethniques et nationales, remettant en question les frontières. Dans un
premier temps (décembre 1989), les dirigeants de l’Alliance atlantique et ceux
du pacte de Varsovie soulignent leur volonté de maintenir les frontières et les
organisations politico-militaires existantes en Europe. La dégradation est telle
qu’au cours de l’été 1991 les Occidentaux se résolvent à cautionner les
démarches d’indépendance, tout en s’inquiétant des pressions migratoires qui
pourraient résulter de la crise profonde que traversent les pays d’Europe de l’Est,
et en assistant – impuissants – à la multiplication des conflits. La transition vers
l’économie de marché et la démocratie est difficile, comme le prouve le retour
en force d’ex-communistes, en Russie, avec leur succès aux élections législatives
de décembre 1995 et en Pologne, avec la défaite de Lech Walesa aux élections
présidentielles (novembre 1995).

L’unification allemande
La question allemande a été brutalement et inopinément posée à la suite de
l’écroulement du régime de la RDA.
Avant la construction du mur de Berlin, près de 3 millions de citoyens est
allemands avaient déjà voté avec leurs pieds. La fin de l’hémorragie humaine
allait-elle permettre la naissance d’un véritable État, une Prusse rouge, national-
marxiste ? On aurait pu penser que le mur aidant, l’Ostpolitik aurait consolidé la
RDA. En fait, il n’en est rien, et l’exode des Allemands de l’Est s’est précipité
en août-septembre 1989, en contournant le mur par la brèche hongroise. À
l’hémorragie s’ajoutent des manifestations de rues contre les dirigeants.
Finalement, le 9 novembre 1989, le « mur de la honte » et la frontière
interallemande sont entrouverts grâce à une décision administrative du
gouvernement de la RDA. Dès le 10 novembre au matin, des milliers de
Berlinois de l’Est se ruent à l’Ouest, pour revenir chez eux peu de temps après.
C’est la chute du symbole le plus criant de la guerre froide et de la division de
l’Allemagne, mais l’exode continue, au rythme de 2 000 par jour, car le niveau
de vie en RFA est de deux à trois fois supérieur à celui de la RDA.
Cette ouverture et les bouleversements politiques internes en RDA posent le
problème de la réunification allemande. Des manifestations ont lieu, par
exemple à Leipzig (novembre 1989), pour réclamer une réunification rapide. La
décomposition interne de la RDA crée un vide que la puissance de la RFA est en
mesure de combler. Le chancelier Helmut Kohl prend tout le monde de vitesse
en rendant public un plan en dix points qui vise à la réalisation de l’unité
allemande dans le cadre de structures confédératives (28 novembre 1989), sans
évoquer l’intangibilité des frontières et en particulier de la ligne Oder-Neisse. En
fait, l’accélération des événements, et en particulier le succès des partisans d’une
unification rapide aux élections en Allemagne de l’Est (18 mars 1990),
bouleverse tout le calendrier politique et bouscule les chancelleries.
Les réactions étrangères sont prudentes. Au sommet de Strasbourg (8-
9 décembre 1989), les Douze acceptent le droit à l’autodétermination du peuple
allemand, tout en l’entourant de conditions. La France nie vouloir freiner la
réunification de l’Allemagne et se prononce pour une confédération associant la
CEE renforcée et les pays de l’Est devenus démocratiques. L’Union soviétique
accepte l’idée de l’unification des deux États allemands en reconnaissant son
caractère inéluctable (3 janvier 1990), mais, dans un premier temps, elle
s’oppose à l’idée d’une Grande Allemagne, membre de l’Alliance atlantique. À
la Pologne, qui réclame un traité garantissant l’intangibilité de la frontière
germano-polonaise, répondent les atermoiements du chancelier Kohl, qui finit
par rassurer les voisins de l’Allemagne (6 mars 1990).
La question allemande revient au premier plan de l’actualité. La réunification
est en effet assortie de nombreuses inconnues. La perspective d’une Grande
Allemagne (80 millions d’habitants), pesant d’un poids économique très lourd au
sein de la Communauté, ne constitue-t-elle pas un risque pour l’Europe ?
L’Allemagne réunifiée restera-t-elle dans l’OTAN ou deviendra-t-elle neutre ?
L’Allemagne de l’Ouest pourrait-elle être tentée de troquer la réunification
contre la neutralisation d’une Europe centrale dénucléarisée ? Bien que l’ancrage
de l’Allemagne fédérale à l’Ouest soit solide, la dynamique de la réunification
préoccupe davantage le gouvernement ouest-allemand que tout autre chose. Kohl
fait des gestes vers l’Est, en acceptant l’option « double zéro » et même « triple
zéro », en renonçant à l’allongement de la durée du service militaire (avril 1989),
en accueillant Gorbatchev (juin 1989) et en se ralliant à son objectif de « maison
commune européenne ». Alors qu’on avait craint que la RFA ne bascule à l’Est,
seule possibilité pour obtenir la réunification, c’est le contraire qui se passe.
L’effondrement du régime communiste est-allemand et le ralliement de la
population aux partis proches du chancelier ouest-allemand, lors des élections du
18 mars 1990, permettent d’aboutir à l’unification. L’union monétaire entre les
deux Allemagnes entre en vigueur le 1er juillet 1990. Les deux États allemands
sont associés aux conversations des quatre puissances garantes du statut de
l’Allemagne (États-Unis, Grande-Bretagne, France, URSS). De son côté,
l’Union soviétique reconnaît le caractère inéluctable de l’unification
(janvier 1990), mais repousse dans un premier temps (12 février) le maintien de
l’Allemagne unie dans l’OTAN, que M. Gorbatchev accepte par l’« accord
historique » du Caucase (16 juillet), moyennant une réduction des effectifs de la
future armée allemande à 370 000 hommes et le financement du retrait des
soldats soviétiques de l’ex-RDA avant la fin 1994. Le traité « portant règlement
définitif de la question allemande » est paraphé à Moscou le 12 septembre.
L’Allemagne, pleinement souveraine, accepte toutefois un plafond de ses
effectifs militaires et une renonciation aux armes nucléaires. La voie est
désormais libre pour l’unification, qui intervient le 3 octobre 1990. Les derniers
soldats russes quittent Berlin le 31 août 1994, et les troupes occidentales le
8 septembre. L’Allemagne est une nouvelle grande puissance de 80 millions
d’habitants, dont le rôle de pivot peut faire craindre l’orientation vers une
« Europe allemande », même si le coût de la réunification est plus élevé que
prévu. La question allemande n’est pas la seule inconnue de la nouvelle donne
européenne.

La dislocation de l’Empire soviétique


L’effondrement du communisme soviétique débouche sur la dislocation de
l’Union soviétique, confrontée à une triple crise :
– idéologique, car le rôle dirigeant du communisme et du PCUS
est non seulement remis en cause (13 mars 1990), mais le PC russe
se voit même interdire toute activité après le putsch manqué
(19 août 1991) ;
– économique, en raison de la désorganisation de l’économie
soviétique (inflation, déficit budgétaire, endettement extérieur) ;
– politique, car l’engrenage des réformes démocratiques
déstabilise le pouvoir soviétique et démontre son incapacité à se
réformer sans changer radicalement de système : Mikhaïl
Gorbatchev, devenu président de l’Union et apprécié à l’étranger
(prix Nobel de la paix, 1990), peine à arbitrer l’affrontement entre
conservateurs et partisans des réformes et doit abandonner son poste
de secrétaire général du PCUS (24 août 1991).
Cause et conséquence de la fin du communisme, la dislocation de l’empire
s’accélère. Chacune à leur tour, les Républiques proclament leur souveraineté.
Dans les pays Baltes, Lituanie, Lettonie, Estonie, disputés depuis des siècles
par Slaves, Germains et Suédois, indépendants de 1920 à 1939, annexés par
l’Union soviétique dans le cadre du Pacte germano-soviétique du 23 août 1939,
occupés par les Allemands de 1941 à 1944 et réannexés par l’URSS, des
manifestations, en août 1989, réclament leur autonomie et le retour aux
Républiques baltes. À la suite d’une année de tensions, l’indépendance des trois
pays est reconnue en août 1991. Trois ans plus tard, il n’y a plus de troupes
russes.
La dislocalisation de l’Empire sovietique
1. Kabardino-Balkars 2. Ossètes du Nord 3. Tchetchènes-Ingouches
À la faveur de l’échec du putsch (19-21 août 1991), déclenché par les
éléments conservateurs (PCUS, armée et KGB), à la veille de la signature du
nouveau traité de l’Union, le Congrès des députés octroie de larges pouvoirs aux
Républiques, le « centre » conservant la tutelle de la politique étrangère et
militaire. Mais les Républiques sont de plus en plus réticentes à accepter une
limitation de leur souveraineté. La dislocation de l’Union soviétique s’accélère
alors. À la suite de la Géorgie (9 avril 1991), la Moldavie, ancienne Bessarabie,
arrachée à la Roumanie par l’Union soviétique par les accords Molotov-
Ribbentrop de 1939 et récupérée à la faveur de la guerre, proclame son
indépendance (août 1991). Puis c’est le tour de l’Azerbaïdjan, de la Kirghizie et
de l’Ouzbékistan. La sécession de l’Ukraine (1er décembre 1991) et son refus de
signer le traité de l’Union signent l’arrêt de mort de l’Union soviétique. Les
présidents de Russie, Ukraine et Biélorussie s’entendent (8 décembre 1991) pour
créer une Communauté d’États indépendants (CEI), à laquelle toutes les autres
Républiques – sauf la Géorgie qui s’y joint en septembre 1993 – adhèrent
(21 décembre 1991). La Russie hérite de l’ex-Union soviétique le siège de
membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et la responsabilité des
forces nucléaires stratégiques. En revanche, l’Ukraine, la Moldavie et
l’Azerbaïdjan obtiennent le droit de créer leurs propres armées nationales. Isolé
et privé de tous ses pouvoirs, M. Gorbatchev donne sa démission (25 décembre
1991).
En raison des déficiences de la CEI, qui demeure une coquille vide, les États
de l’ex-Union soviétique s’organisent entre eux. Les cinq pays de l’Asie centrale
(Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizie) esquissent un
rapprochement régional. La Russie et l’Ukraine signent un accord de
coopération politique et économique (juin 1992). Partout, les forces centrifuges
sont à l’œuvre : en Géorgie, du fait des Abkhazes et des clivages religieux
opposant les Ossètes, chrétiens, aux Ingouches, musulmans ; en Azerbaïdjan, du
fait des Arméniens dans le Haut-Karabakh (enclave arménienne, chrétienne, en
pays musulman). La Russie a des rapports difficiles avec l’Ukraine (à propos de
la flotte de la mer Noire), la Biélorussie, le Kazakhstan (à propos des armes
nucléaires).
La transformation de la Russie est radicale. C’est en vérité un nouveau pays
qui a abandonné toute référence au marxisme-léninisme et toute idée de mission
historique dans le monde. Les réformes politiques (instauration d’un régime
semi-présidentiel fort) et économiques (mise en place de l’économie de marché)
suscitent un climat trouble et de brèves épreuves de force (21 septembre-
4 octobre 1993). Sur le plan extérieur, l’objectif de la Russie est de faire partie
du « monde civilisé » – par la participation à toutes les instances internationales
comme le FMI et la Banque mondiale – et de coller au plus près à la politique
américaine, tout en prenant garde de ne pas apparaître comme le brillant second
et en faisant monter les enchères. Cette politique résolument tournée vers le
monde occidental est évidemment liée aux avantages que la Russie en attend.
Elle est d’ailleurs invitée à participer à certaines réunions du G7. Sur le plan
national, la Russie est elle-même menacée d’éclatement. Sa population est certes
plus homogène que celle de l’ex-URSS, mais les Républiques autonomes
s’agitent. La Russie invoque la protection des minorités russes et russophones
pour y imposer sa loi.

Le réveil des nationalismes et la remise en cause


des frontières
La faillite des régimes d’Europe de l’Est s’accompagne d’une résurgence des
nationalismes et des problèmes de frontières. Du temps de la guerre froide, la
seule frontière dont on parlait, c’était le « rideau de fer ». Et la doctrine de
l’internationalisme prolétarien avait étouffé toute revendication nationale ou
territoriale. Les régimes communistes avaient fait de la résolution des problèmes
de nationalité une de leurs priorités. Avec la disparition de ces régimes, les vieux
conflits nationaux, un moment occultés, resurgissent. Ce réveil des nationalismes
menace directement les frontières nées de la Seconde Guerre mondiale.
Les problèmes de frontières reviennent au premier plan. Brutalement,
l’Europe retrouve ses démons de 1914 et redécouvre que l’empire des
Habsbourg, qui regroupait tous les peuples d’Europe centrale, avait des
avantages. Le sursaut polonais est fondé en grande partie sur le ressort de la
nation polonaise, liée à l’Église catholique. En Hongrie, des manifestations
nationalistes ont lieu le 14 mars 1989 à l’occasion de la mort de l’impératrice
Zita, dernière reine de Hongrie. En Roumanie, la minorité hongroise (3 millions
de personnes) qui habite la Transylvanie, ancienne province hongroise,
revendique son autonomie. Les minorités roumaines s’agitent en Moldavie ex-
soviétique. Des tensions apparaissent entre Hongrois et Slovaques. Le cas le plus
dramatique est celui de la Yougoslavie.
En Yougoslavie, le lent effondrement du système communiste à partir de la
mort de Tito en 1980 s’est accompagné d’une résurgence des nationalismes et
des passions que la fermeté de Tito avait réussi à maîtriser au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, en imposant un État fédéral comprenant six
Républiques (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro,
Macédoine) et deux provinces autonomes (Vojvodine, Kosovo). À l’heure du
post-communisme, la Yougoslavie est le territoire le plus sensible du vieux
continent pour des raisons très anciennes. Depuis la mort de l’empereur romain
Théodose (365), la ligne de fracture entre Rome et Byzance, catholiques et
orthodoxes, Croates et Serbes, coupe l’ex-territoire yougoslave en deux. Si la
conquête slave n’y change rien, la conquête turque fait passer la frontière entre
l’Empire ottoman et celui des Habsbourg au milieu de la Yougoslavie et fuir
beaucoup de Serbes orthodoxes, qui s’installent sur les confins de la Croatie
catholique. Sur les ruines des empires, et dans le fracas des crises balkaniques
qui ont déclenché le premier conflit mondial (attentat de Sarajevo, 28 juin 1914),
les vainqueurs inventent un royaume des Serbes, Croates et Slovènes, divisé en
trois groupes linguistiques (slovène, serbo-croate, macédonien) et religieux
(catholique, orthodoxe, musulman), mélange condamné à exploser. Pendant la
Seconde Guerre mondiale, les antagonismes s’exacerbent, déchirent le royaume
yougoslave et laissent des traces dans la mémoire collective (le massacre des
Serbes par les Oustachis, nationalistes croates). Aux rivalités ancestrales
opposant les Serbes aux Croates et aux Slovènes s’ajoute la question des
minorités nationales, car aucune des Républiques n’a une population homogène.
C’est particulièrement le cas en Bosnie-Herzégovine où la mosaïque ethnique
mêle 44 % de musulmans, 31 % de Serbes et 17 % de Croates. L’éclatement de
la Yougoslavie provient de la conjonction entre la crise du système communiste
et celle de l’État multinational. Le drame se noue en mai 1991 à l’occasion de
l’élection à la présidence collégiale de la Fédération, dont Slovènes et Croates
réclament la dissociation en plusieurs États souverains. Des affrontements
interethniques ont lieu. Slovénie et Croatie proclament leur indépendance
(juin 1991), en raison de l’intervention de l’armée fédérale (largement composée
de Serbes) qui entend faire respecter les droits des Serbes en Croatie. Les
démarches de la Communauté européenne pour promouvoir un règlement
négocié ont un effet limité.
Enfin la Tchécoslovaquie, créée à la suite de la Première Guerre mondiale sur
les ruines de l’Autriche-Hongrie, éclate en une République tchèque et une
Slovaquie qui divorcent pacifiquement (1er janvier 1993), après soixante-
quatorze ans de vie commune. La balkanisation, fruit des nationalismes, ronge
l’espace européen dont le seul pivot de stabilité est l’Europe des Douze.

Vers l’Union européenne


La décision prise à Luxembourg, le 13 juin 1988, par les ministres des
Finances de libérer complètement les mouvements de capitaux au sein de la
Communauté à partir du 1er juillet 1990 joue comme un déclic. C’est un pas
décisif vers la constitution d’un marché de 345 millions de consommateurs à
niveau de vie élevé. À la veille de l’échéance du 1er janvier 1993, les attaques de
Washington et de Tokyo s’avivent contre la « forteresse Europe », accusée de
constituer un marché intérieur imprenable. Au terme d’un énorme effort
d’harmonisation et de libéralisation, l’avènement du grand marché sans
frontières intérieures est une date importante pour la construction européenne.
En fait, les négociations du GATT ont bien érodé le tarif extérieur commun et
suscité une croissance notable du commerce mondial. À la suite des quatre
premières négociations commerciales (1947, 1949, 1950, 1956), le Dillon round
(1960-1962), le Kennedy round (1964-1967), le Tokyo round (1973-1979) ont
abouti à une réduction considérable des tarifs douaniers industriels. La
conférence réunie à Punta del Este depuis septembre 1986, et dite pour cette
raison Uruguay round, achoppe sur les produits agricoles, les services,
l’audiovisuel. États-Unis et Canada demandent aux Européens la suppression des
subventions agricoles en particulier dans le domaine des oléagineux (soja-
tournesol) et un meilleur accès au marché ; les Européens réagissent en insistant
sur l’agressivité commerciale du Japon et sur le protectionnisme américain en
matière aéronautique. Intervenant peu de temps après la réforme de la politique
agricole commune (qui substitue au régime de prix garantis un système d’aides
directes à la production et qui impose à la fois la mise en jachère de 15 % des
terres et la baisse de 29 % des prix des céréales), l’accord de Blair House conclu
(19 novembre 1992) par la Commission européenne avec les Américains
(réduction du montant des exportations subventionnées et plafonnement des
surfaces plantées en oléagineux) est violemment rejeté par les Français,
principaux producteurs européens. Le compromis réalisé (14 décembre 1993)
permet la signature de l’acte final du cycle de l’Uruguay (15 avril 1994) à
Marrakech, obligeant 121 pays à un démantèlement sans précédent de leurs
barrières douanières.
L’Europe en 1995

Les négociations qui vont aboutir aux accords de Maastricht sont ardues, en
particulier l’harmonisation des fiscalités et l’Union monétaire. Malgré l’entrée
de la livre sterling dans le système monétaire européen le 8 septembre 1990, les
Anglais écartent l’idée d’une monnaie unique ; en Allemagne, la Bundesbank et
les milieux d’affaires sont hostiles à toute précipitation. À Strasbourg
(9 décembre 1989), le Conseil européen met au point un plan d’Union
économique et monétaire (UEM) qui doit, au terme de trois étapes (la première
débutant le 1er juillet 1990), être symbolisée par l’adoption d’une monnaie
commune. Si elle se réalisait, cette UEM impliquerait des transferts de
souveraineté plus importants que tous ceux qui l’ont précédé. Le Conseil
européen de Dublin (28 avril 1990) souligne l’urgence d’accélérer la
construction politique de l’Europe, dont l’absence dans le conflit du Golfe et
l’impuissance dans la crise yougoslave confirment la nécessité d’une politique
de défense commune. Afin de sortir de l’impasse, Français et Allemands
proposent le 14 octobre 1991 de renforcer les responsabilités des institutions
européennes en matière de défense et ils annoncent la création d’un corps
d’armée franco-allemand élargi à la Belgique, au Luxembourg et à l’Espagne.
Les progrès des négociations permettent au Conseil européen de Maastricht
(9-10 décembre 1991) d’aboutir à un accord sur les questions économiques et
monétaires et sur les questions politiques. Le principe d’une politique étrangère
et de sécurité commune est posé, et le droit de vote accordé aux ressortissants
des pays de la CEE dans les élections locales du pays de leur résidence. Le plan
d’Union économique et monétaire, qui doit se réaliser en trois étapes, prévoit –
si du moins les politiques économiques sont suffisamment convergentes – la
création avant le 1er janvier 1999 d’une monnaie unique, ce qui signifie une
perte de souveraineté en matière monétaire. Le traité d’Union européenne, signé
le 7 février 1992, tout en reprenant l’essentiel des dispositions des traités de
Rome, a pour ambition d’organiser dans la plupart des domaines une vie
communautaire et de faire exister une Union européenne au niveau supranational
dans des secteurs clefs comme la monnaie ou la politique étrangère.
Conformément au principe de subsidiarité, la Communauté n’intervient que dans
la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent être réalisés de
manière suffisante par les États-membres. La Grande-Bretagne, toutefois, obtient
de réserver sa participation à l’UEM et au volet social. La ratification du traité ne
pose pas de problème, sauf exceptions : les Danois le rejettent (2 juin 1992)
avant de l’approuver (18 mai 1993) ; les Français l’approuvent (20 septembre
1992) timidement. Les Anglais finissent par le ratifier (2 août 1993).
Malgré ces remous, l’Europe occidentale bénéficie d’un indéniable pouvoir
d’attraction et constitue un pôle d’influence dans le monde. La CEE est fort
sollicitée d’apporter son aide, à la fois par l’Europe de l’Est et par le Tiers
Monde. Elle conclut le 15 décembre 1989 un accord avec les 68 pays ACP, qui
consacre une augmentation de l’aide de l’Europe au Tiers Monde : c’est Lomé
IV. Elle crée une Banque européenne pour la Reconstruction et le
Développement (BERD), qui a pour vocation d’assister financièrement les pays
d’Europe de l’Est. Bref, l’Europe occidentale se trouve dans la situation
paradoxale d’être un pivot de stabilité dans le monde, sans avoir pour autant la
possibilité d’exercer une influence déterminante dans l’équilibre des forces
mondiales. Elle hésite en outre sur son devenir et son statut.

Une Europe à géographie variable


La disparition du mur de Berlin et du rideau de fer rendent à l’Europe sa
plénitude géographique. En même temps, la disparition de l’hégémonie
soviétique implique un risque de balkanisation et impose donc la recherche
d’une structure. L’Europe des Douze doit-elle s’élargir au risque de s’affadir et
de perdre son originalité ? Les Douze de la CEE et les sept membres de l’AELE
concluent (22 octobre 1991) un traité instaurant un Espace économique européen
(EEE), qui apparaît comme un galop d’essai avant l’adhésion à la Communauté.
Cependant, le rapprochement ne se fait pas sans heurts, comme le prouve le
refus du peuple suisse de ratifier l’EEE (6 décembre 1992). Et que répondre aux
pays de l’Europe de l’Est qui souhaitent connaître la prospérité et entrer à leur
tour dans la Communauté ? La Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la
Slovaquie constituant le groupe de Visegrad font l’apprentissage de la
coopération régionale, présenté comme un préalable à l’adhésion. Afin de régler
les problèmes de frontières et de minorités, le pacte de stabilité en Europe adopté
le 22 mars 1995 vise à promouvoir la diplomatie préventive.

Une Europe à géographie variable (avril 1999)


Seule organisation rassemblant, outre les États-Unis et le Canada, tous les
États européens, y compris l’Albanie (juin 1991), la Conférence sur la sécurité et
la coopération en Europe (CSCE) entend jouer un rôle croissant. Lors de la
2e conférence au sommet de la CSCE (21 novembre 1990) est signée la Charte
de Paris pour une nouvelle Europe : les trente-quatre pays membres célèbrent la
fin de « l’ère de la confrontation et de la division », saluent la « démocratie
comme seul système de gouvernement », et décident d’institutionnaliser la
CSCE. Malgré l’adoption à Berlin (19-20 juin 1991), d’un mécanisme de
consultation, la CSCE apparaît pour l’instant vouée à l’inefficacité.
L’Alliance atlantique est confrontée à une reconversion profonde. Conçue
pour faire face au danger quasi exclusif du pacte de Varsovie, elle doit adapter
ses structures militaires à une situation profondément modifiée : le repli de
l’armée soviétique et le retrait d’Europe d’une bonne partie des GI qui, de
320 000 en 1990, passent à 133 000 en 1994. Victorieuse de l’organisation
rivale, elle doit répondre aux besoins de sécurité des États d’Europe centrale et
orientale, inquiets de se trouver dans un « vide stratégique ». Elle doit aussi
prendre en considération les tentatives de l’Europe des Douze de doter l’Union
européenne d’une politique de sécurité (6-7 juin 1991) et d’en confier le bras
séculier à l’UEO. Les initiatives se multiplient. L’OTAN réorganise son
dispositif militaire en créant une force de « réaction rapide » (28-29 mai 1991) et
en s’orientant vers la création de corps d’armée multinationaux, en particulier
germano-américains (avril 1993), parallèlement à la décision franco-allemande
(octobre 1991) de créer un Eurocorps qui a vocation à devenir l’embryon d’une
armée européenne. En novembre 1991, le sommet de l’OTAN reconnaît que
d’autres institutions qu’elle-même, en particulier la Communauté européenne,
l’UEO et la CSCE ont un rôle à jouer en matière de défense et de sécurité. La
décision du 4 juin 1992 de mettre les forces et infrastructures de l’Alliance au
service de la CSCE pour des missions de maintien de la paix donne à l’OTAN
pour la première fois la possibilité d’intervenir hors de la zone d’application du
traité. Mais le rôle qui consiste à assurer la sécurité de la FORPRONU dans l’ex-
Yougoslavie est limité. En Bosnie, par la création de la Force de réaction rapide
et par l’IFOR, l’OTAN s’investit dans un nouveau type d’intervention, en
coopération avec les forces de ses ex-adversaires ou neutres.

Le monde de l’après-guerre froide


La fin de la guerre froide ne fait pas disparaître les occasions de conflit. La
détente planétaire observée depuis 1985 est due d’abord à la détente entre les
deux superpuissances, ensuite au vaste désengagement de l’URSS (imité en cela
par les forces déléguées cubaines), enfin à l’effondrement soviétique. Cette
détente prend des formes variées : réduction des tensions, terme mis à plusieurs
conflits régionaux, démocratisation. Favorisés par le sous-développement, les
luttes d’influence, les tribalismes, les particularités nationales et religieuses
resurgissent partout.

Une Asie tout en contrastes


On y constate un essouflement des conflits, sauf celui du Cachemire, et une
diversification croissante : à l’Asie orientale (y compris la Chine côtière)
prospère s’oppose le toujours pauvre sous-continent indien.
Le désengagement le plus spectaculaire est le retrait de l’armée soviétique
d’Afghanistan. L’URSS, qui était intervenue militairement en Afghanistan, y
menait une guerre quasi coloniale dans laquelle elle s’était peu à peu enlisée.
Quand M. Gorbatchev devient secrétaire général du PCUS, la guerre dure depuis
cinq ans et ressemble de plus en plus à la guerre du Viêt-nam. Une armée
disposant d’armements et de matériels puissants, aux effectifs relativement
limités, ne peut venir à bout de la résistance d’un peuple fruste aidé par le
Pakistan, les États-Unis, la Chine et les pays du Golfe. Le durcissement des
combats s’accentue. La possession par la résistance afghane de missiles anti-
aériens Stinger fait perdre aux Soviétiques la maîtrise du ciel en 1987, et les
opérations menées par l’armée soviétique pour dégager les centres susceptibles
de tomber aux mains de la résistance tournent court. Pour M. Gorbatchev, sortir
l’Union soviétique du bourbier afghan est un objectif prioritaire, car l’offensive
de paix soviétique ne peut être crédible tant que l’Afghanistan est occupé. Les
négociations ouvertes à Genève prennent aussitôt un tour décisif. Le chef du
gouvernement, Babrak Karmal, qui freine les négociations, est remplacé le 4 mai
1986 par le général Najibullah. Après le sommet Reagan-Gorbatchev de
décembre 1987 à Washington, les événements se précipitent. La diplomatie
soviétique fait tout ce qu’elle peut pour obtenir un cessez-le-feu et mettre sur
pied un gouvernement de coalition. Le 14 avril 1988 intervient l’accord sur le
retrait des troupes soviétiques négocié par le gouvernement de Kaboul, le
Pakistan, l’URSS et les États-Unis. Malgré des difficultés dans l’application, le
retrait des troupes soviétiques s’achève le 15 février 1989 dans les délais prévus.
D’autres conflits, dans lesquels l’URSS n’était pas autant impliquée que dans
la guerre d’Afghanistan, mais où elle était néanmoins engagée politiquement et
financièrement s’arrêtent pour les mêmes raisons générales. C’est le cas de
l’intervention du Viêt-nam au Cambodge. Dès novembre 1987, le Viêt-nam
commence à rapatrier quelques unités et annonce le 5 avril 1989 le retrait total
de ses troupes. À l’invitation de la France une conférence sur l’avenir du
Cambodge réunissant tous les acteurs, de l’ancien roi – le prince Norodom
Sihanouk – au Premier ministre en place, Hun Sen, qui se tient à Paris en
août 1989 n’aboutit pas. Après le départ des soldats vietnamiens, la guerre civile
fait de nouveau rage. Une tentative pour faire de l’ONU le pivot d’un règlement
du problème cambodgien parvient à regrouper (septembre 1990) les quatre
factions khmères sous la présidence du prince Sihanouk et à prévoir un cessez-
le-feu. L’accord de paix, qui finalement est signé par tous les participants le
23 octobre 1991, place en effet le pays sous la tutelle des Nations unies jusqu’à
l’organisation d’élections libres. Par la Résolution 945 (28 février 1992), le
Conseil de sécurité vote l’envoi de 22 000 hommes et crée l’Autorité provisoire
de l’ONU (APRONUC), chargée d’acheminer le Cambodge vers une situation
normale. Malgré les entraves des Khmers rouges, l’APRONUC, qui réussit à
organiser des élections générales (mai 1993), achève sa mission
(novembre 1993) sur un bilan plutôt positif.
Cette diminution de la tension dans la péninsule indochinoise explique que les
tentatives de M. Gorbatchev pour renouer le dialogue avec la Chine aboutissent.
À Vladivostock (28 juillet 1986), M. Gorbatchev se déclare prêt à créer un
climat de bon voisinage, et sa visite officielle en Chine (16-18 mai 1989) permet
la normalisation des relations sino-soviétiques, renforcée par la visite du
secrétaire général du PC chinois à Moscou (mai 1991) et celle du président
chinois Jiang Zemin à Moscou (septembre 1994).
La guerre Iran-Irak aussi s’est arrêtée, le 20 août 1988, mettant fin à un
conflit de huit ans qui a provoqué la mort d’un million de personnes. En dépit de
ses efforts et de la supériorité de son armée, toutes les actions de l’Irak sur les
installations pétrolières iraniennes, sur les villes, sur les frontières ont été des
échecs relatifs et se sont heurtées à des parades efficaces de l’Iran, qui a même
contre-attaqué en s’emparant de la ville de Fao, en février 1986, ville reconquise
par l’Irak en avril 1988 seulement. On a assisté à une intensification des
combats, avec utilisation de missiles et recours aux armes chimiques. Le monde
s’en est accommodé tout en armant les protagonistes jusqu’à ce que le
pourrissement du conflit inquiète la communauté internationale. Deux facteurs y
ont contribué : les menées subversives et terroristes de l’Iran, dont l’ombre se
trouve derrière les prises d’otages et les attentats de septembre 1986 à Paris
amenant à la rupture des relations diplomatiques avec la France, et les émeutes
de La Mecque (31 juillet 1987), fomentées par les chiites contre la dynastie
gardienne des lieux saints de l’Islam.
Le deuxième facteur d’internationalisation concerne le golfe Persique, qui
devient un lieu potentiel d’affrontement en raison des attaques contre le trafic
maritime et des menaces qui pèsent sur l’approvisionnement pétrolier. Les États
d’Europe occidentale décident d’envoyer, en août 1987, des navires de guerre
dans le Golfe afin de rassurer les États producteurs de pétrole du golfe Persique,
de barrer la route à une éventuelle exploitation de la crise par les Soviétiques et
de maintenir l’accès au pétrole.
Finalement, la lassitude des combattants, les revers de l’armée iranienne et la
pression internationale amènent en juillet 1988 l’Iran, de plus en plus isolé dans
le monde arabe, puis l’Irak, à accepter le cessez-le-feu exigé par l’ONU le
20 juillet 1987 et à entamer des pourparlers. L’accord sur le cessez-le-feu est
annoncé par le secrétaire général des Nations unies, Perez de Cuellar, le
8 août 1988 et entre en vigueur le 20 août, après l’arrivée de 350 observateurs
des Nations unies.
Carte politique du Proche-Orient (1985)
La fin de la guerre Iran-Irak, le rétablissement des relations diplomatiques de
l’Iran avec la France le 16 juin 1988, suite à la libération des otages français, la
mort de l’imam Khomeiny (3 juin 1989) ne mettent pas un terme aux tensions
internationales dans le golfe Persique.
La guerre du Golfe, causée par l’invasion du Koweit par l’Irak, replonge le
monde pour sept mois, dont six semaines de conflit armé, dans une atmosphère
de guerre. Derrière le contentieux qui oppose l’Irak au Koweit se cachent d’une
part la volonté de Bagdad de s’assurer le leadership du monde arabe, d’autre part
la nécessité pour l’Occident industrialisé de protéger le « grenier à pétrole »
qu’est le golfe Persique. Pour y avoir un vrai débouché, l’Irak convoitait tout ou
partie du Koweit, principauté de la famille al-Sabah, protectorat britannique
indépendant depuis 1961. Ce pays, possédant d’immenses ressources et réserves
pétrolières, était une proie tentante pour un État endetté. Enfin, Bagdad accusait
le Koweit de contribuer à la stagnation du prix du pétrole et réussit d’ailleurs, le
27 juillet 1990, à faire pression sur l’OPEP pour augmenter de 18 à 21 dollars le
prix de référence du baril.
À la suite de plusieurs semaines de tension et de vaines négociations, l’armée
irakienne, aguerrie par le conflit avec l’Iran et suréquipée grâce au matériel
d’origine soviétique et française, envahit le Koweit le 2 août et l’annexe le
8 août 1990.
Face à cette violation flagrante du droit international, les États-Unis – suivis
d’un certain nombre d’États – réagissent par la mise en place d’un important
dispositif militaire en Arabie saoudite, qui vise à protéger les États du Golfe
menacés par l’expansionnisme irakien et à faire pression sur l’Irak par un très
sévère embargo, auquel le Conseil de sécurité de l’ONU donne son appui total le
6 août par la résolution 1661.
Pour desserrer l’étreinte, l’Irak décide de renoncer le 15 août à ses conquêtes
territoriales sur l’Iran, enjeu d’une guerre de huit ans, de revenir à l’accord de
1975 et de retenir prisonniers au Koweit et en Irak les étrangers présents. La
crise du Golfe a de graves répercussions, sur le plan de la tension internationale,
l’approvisionnement en pétrole et l’augmentation de son prix, enfin le marasme
des marchés financiers.
Face à la première grave crise survenant dans l’après-guerre froide, on
constate un sursaut de la communauté internationale. Américains et Soviétiques
condamnent d’une même voix l’agression. Le Conseil de sécurité, qui n’est plus
inhibé par le veto d’un membre permanent, prend résolution sur résolution. Et les
Américains rassemblent une impressionnante armada en Arabie, retirant, dans ce
but, le tiers de leurs forces d’Europe, ce qu’ils n’auraient jamais pu faire sans la
fin de la guerre froide et la passivité du Kremlin, qui lâche ainsi son principal
protégé au Proche-Orient.
Tandis que les renforts affluent dans le Golfe, les menaces et les affirmations
d’intransigeance se multiplient tant à Bagdad qu’à Washington. La coalition anti-
irakienne autour des Américains (400 000 hommes) regroupe aussi bien des
Occidentaux (29 000 Britanniques, 12 000 Français) que des Arabes (Saoudiens,
Égyptiens, Syriens, Marocains). L’opération déclenchée sous le nom de
« Tempête du désert » se déroule en deux phases : bombardements aériens
intensifs à partir du 17 janvier 1991 et offensive terrestre du 24 au 28 février.
Elle aboutit à la libération du Koweit et à l’occupation d’une partie de l’Irak,
mais non à la chute de Saddam Hussein. Celui-ci garde même les moyens de
réprimer des révoltes internes (chiites et kurdes) dans lesquelles, malgré la
violence de la répression antikurde, les États-Unis répugnent à intervenir. Par la
Résolution 687 (avril 1991), le Conseil de sécurité fixe les conditions d’un
règlement définitif du cessez-le-feu, contraignant l’Irak à payer des dommages
de guerre et à prendre à sa charge l’élimination de ses armes de destruction
massive pour le priver de toute capacité d’agression.

L’Afrique à l’abandon
On aurait pu croire qu’à la faveur de la fin de la guerre froide les principaux
conflits s’éteindraient en Afrique ; mais il n’en est rien : les affrontements
tribaux et la montée du banditisme se multiplient dans un continent laissé à
l’abandon, frappé par l’ampleur de la dette et le sous-développement. Avec la fin
des blocs, l’Afrique cesse d’être un enjeu de la rivalité entre les deux camps et
perd de son importance stratégique et diplomatique. Des forces antagonistes
coexistent : poussée de l’intégrisme musulman, présence active du catholicisme
(voyages de Jean-Paul II en 1982, 1985, 1990, 1992, 1993, 1995), progrès de la
démocratie face aux régimes dictatoriaux.
Le règlement de l’affaire de Namibie et la guerre civile en Angola. Depuis son
indépendance en 1975, l’Angola n’a jamais connu la paix. Le Mouvement
populaire de libération de l’Angola (MPLA) est contesté par deux autres
mouvements, le FNLA et l’UNITA, dirigée par Jonas Savimbi, qui en 1986
contrôlait au moins le tiers du pays. Face au gouvernement angolais, soutenu par
une aide soviétique, cubaine et est-allemande, l’UNITA bénéficie de l’aide
américaine et sud-africaine, à la poursuite des militants nationalistes namibiens.
La Namibie est en effet administrée par la République sud-africaine, qui se
prévaut d’un mandat de la SDN donné en 1920. Mais l’Assemblée générale de
l’ONU l’a révoqué en 1966 et reconnu en 1973 la South West Africa People’s
Organization (SWAPO) comme seul représentant authentique du peuple
namibien, qui y mène une guérilla. Face au MPLA, soutenu par Moscou et
La Havane, l’UNITA réussit à maintenir une rébellion antimarxiste et contraint
l’État angolais à consacrer la moitié de son budget aux dépenses militaires. Le
conflit s’aggrave depuis 1985, avec une pression américaine accentuée et un
resserrement des liens avec Moscou (mai 1986). À la fin de 1987 et au début de
1988, des combats importants s’y déroulent sans qu’aucun des deux camps ne
semble en mesure de l’emporter militairement. Toutes les tentatives de règlement
négocié se heurtent au refus de Pretoria de retirer ses troupes de Namibie et de
reconnaître son indépendance, tant que les forces cubaines stationnent en Angola
et donnent un appui armé à la SWAPO. Les pourparlers entre l’Angola, Cuba,
l’Afrique du Sud et les États-Unis aboutissent à un accord de cessez-le-feu le
8 août 1988 et au retrait des troupes sud-africaines d’Angola le 22 novembre
1989. Deux traités signés aux Nations unies le 22 décembre 1988 prévoient
l’accession de la Namibie à l’indépendance, qui est proclamée le 21 mars 1990,
et le départ progressif des forces cubaines avant le 1er juillet 1992. Le retrait des
Cubains, qui avait permis l’installation (en 1975) et le maintien à Luanda d’un
gouvernement prosoviétique, marque l’échec des ambitions soviétiques sur
l’Afrique. Un accord supervisé par l’ONU (mai 1991) ramène la paix en Angola.
Contestée par le président de l’UNITA, la victoire du président du MPLA,
Eduardo dos Santos, aux élections présidentielles (septembre 1992) donne le
signal d’une nouvelle guerre civile qui s’étend à l’ensemble du pays. Un accord
de paix entre le gouvernement de Luanda et l’UNITA intervient en
novembre 1994, ouvrant un espoir de paix en Angola, après vingt ans de guerre
civile, tandis qu’au Mozambique les premières élections libres ont lieu en
octobre 1994.
Au Sahara occidental, malgré les succès diplomatiques et militaires du
Polisario, la position marocaine ne cesse de se renforcer. La réconciliation
spectaculaire avec l’Algérie, en mai 1988, après douze ans de rupture, profite au
Maroc en privant le Polisario du soutien inconditionnel de son allié algérien. Dès
le 30 août 1988, le Front Polisario accepte l’instauration d’un cessez-le-feu et
l’organisation, sous le contrôle de l’ONU et d’une force de maintien de la paix
créée en avril 1991, d’un référendum permettant à la population sahraouie de
choisir entre l’indépendance et l’intégration au Maroc.
Au Tchad, le processus de paix engagé depuis le cessez-le-feu du 11 septembre
1987 paraît solide. Tchad et Libye reprennent des relations diplomatiques
normales le 3 octobre 1988 et signent un accord-cadre pour le règlement du
différend territorial tchado-libyen le 31 août 1989. La souveraineté du Tchad est
reconnue (février 1994) sur la bande frontalière d’Aouzou (114 000 km2),
occupée par l’armée libyenne depuis 1973. Mais le pays est instable (Hissène
Habré est chassé du pouvoir le 1er décembre 1990 par son ancien adjoint, Idriss
Debi, armé par la Libye).

Un Proche-Orient instable
Le Proche-Orient continue d’être une région fragile et troublée, confrontée à
de multiples facteurs d’instabilité : baisse des revenus due aux fluctuations du
prix du pétrole, accroissement démographique, faiblesse des structures étatiques,
surarmement, terrorisme et montée de l’intégrisme islamique.
Endémique depuis les années 1960, le terrorisme s’est aggravé dans les
années 1980. Il frappe le Liban, en particulier en 1983, et d’autres pays du
Proche-Orient, s’attaque aux moyens de transport (détournement du Boeing de la
TWA en juin 1985, de l’Achille Lauro en octobre 1985, nombreux actes de
piraterie en 1986) et aux capitales d’Europe occidentale, à Vienne
(décembre 1985), à Berlin (avril 1986), à Rome et à Paris (septembre 1986). Les
acteurs sont de petits groupes autonomes en théorie, mais qui à l’occasion se
muent en prestataires de service pour des États – Libye, Syrie, Iran – qui s’en
servent comme d’un instrument politique.
Face à cette nouvelle situation, les grandes puissances font preuve de
circonspection. L’Union soviétique abandonne sa politique de soutien à tous les
extrémismes et s’efforce même de renouer avec Israël. Les États-Unis décident
de se désengager du Liban. Mais ils n’entendent pas rester sans réaction face au
terrorisme, comme l’attestent l’arraisonnement par la chasse américaine de
l’avion transportant les pirates de l’Achille Lauro, le raid sur Tripoli et Benghazi
en avril 1986 et la destruction de deux Migs 23 libyens (janvier 1989).
Au Liban, après le départ de la force d’interposition en février 1984 et le
retrait israélien du sud du pays, on assiste au retour en force (juillet 1986) des
Syriens qui avaient dû évacuer Beyrouth en août 1982. Le Liban s’enfonce dans
les luttes confessionnelles entre sunnites et chiites et devient un enjeu entre la
Syrie et l’Iran, par milices interposées. À l’expiration du mandat d’Amine
Gemayel, en septembre 1988, la situation devient inextricable, les Syriens, qui
veulent empêcher la reconstitution d’un véritable État libanais, s’imposent par
des bombardements intensifs de Beyrouth-Est. Après six mois de combat, le
cessez-le-feu intervient (22 septembre 1989). Par l’accord de Taëf (22 octobre
1989), la Syrie se voit reconnaître son rôle et sa présence au Liban par les pays
arabes. Cet accord cautionné par les grandes puissances permet l’élection d’un
nouveau président de la République libanaise (novembre 1989), au grand
désarroi des chrétiens divisés quant à l’attitude à adopter. La signature d’un traité
syro-libanais (22 mai 1991) consacre le rôle prépondérant de la Syrie au Liban.
Espoir de paix dans le conflit israélo-arabe. Jusqu’en 1993, le problème
palestinien s’aggrave en raison de l’immobilisme de la politique israélienne et de
la radicalisation de l’opposition palestinienne. Une révolte naît en
décembre 1987 et gagne en profondeur les territoires occupés : c’est l’Intifada.
Par la répression qu’elle provoque, elle suscite un trouble profond dans la société
israélienne et accentue l’internationalisation du problème palestinien.
L’OLP, qui était affaiblie et en perte de vitesse, en retrouve une nouvelle
vigueur (sommet de la Ligue arabe à Alger, 7-9 mai 1988), comme le montre
l’invitation adressée à Yasser Arafat à se rendre au Parlement européen à
Strasbourg (13-14 septembre 1988). Le 15 novembre 1988, le Conseil national
palestinien proclame la création d’un État palestinien en acceptant la Résolution
242 (adoptée après la guerre des Six Jours) et reconnaît implicitement
l’existence d’Israël. On observe des modifications significatives du rôle des
grandes puissances. Depuis l’arrivée de M. Gorbatchev au pouvoir, l’URSS
s’efforce d’ouvrir son jeu vis-à-vis d’Israël. Une mission israélienne exploratoire
est reçue à Moscou en juillet 1988 et les Juifs soviétiques sont autorisés à
émigrer en Israël.
Quant aux Américains, ils annoncent le 14 décembre 1988 qu’ils sont prêts à
ouvrir un dialogue substantiel avec les représentants de l’OLP. Des pourparlers
ont lieu à Tunis. Mais, la longue crise gouvernementale israélienne (mars-
juin 1990) et l’intransigeance du gouvernement Shamir empêchent tout progrès
malgré les efforts égyptiens (plan Moubarak) et américains (plan Baker). Les
affrontements sanglants, qui se multiplient, provoquent l’intervention du Conseil
de sécurité qui vote une résolution sur la protection des Palestiniens dans les
territoires occupés (20 décembre 1990). À la faveur de la guerre du Golfe et de
la coalition anti-irakienne, le secrétaire au Département d’État, James Baker,
rallie les principaux protagonistes à l’idée d’une conférence internationale sur le
Proche-Orient. Coparrainée par les États-Unis et l’Union soviétique, la
conférence de la paix, qui s’ouvre à Madrid le 30 octobre 1991, réunit pour la
première fois Israël, ses voisins arabes et les Palestiniens. Après la victoire du
parti travailliste aux élections législatives (23 juin 1992), le nouveau
gouvernement israélien relance le processus de paix au Proche-Orient en
admettant la validité partielle de la Résolution 242 et en annonçant un gel partiel
des implantations juives dans les territoires occupés, où la tension reste vive.
À la suite de conversations secrètes entre Israël et l’OLP, un accord de
reconnaissance mutuelle est signé officiellement à Washington le 13 septembre
1993. La « déclaration de principe sur les arrangements intérimaires
d’autonomie » prévoit l’autonomie des territoires occupés et le retrait des forces
israéliennes de la « bande de Gaza et de la zone de Jéricho d’abord ». L’autorité
palestinienne s’y installe en mai 1994. Israël et la Jordanie signent un traité de
paix (26-27 octobre 1994) et établissent des relations diplomatiques
(novembre 1994).

La situation en Amérique centrale et en Amérique


du Sud
En Amérique centrale, si marquée par la guerre froide, la situation politique
est apaisée. La guerre civile a cessé au Nicaragua, et au Salvador on célèbre la
réconciliation nationale. Un peu partout, des élections libres se déroulent sans
encombres. Sous l’impulsion du FMI, des réformes de structure commencent à
avoir des effets sur la santé économique de pays comme l’Argentine et le Chili.
Et des efforts d’unification économique régionale (MERCOSUR) aboutissent.
Le rôle de l’Union soviétique y est profondément transformé. La visite que fait
M. Gorbatchev à Cuba (avril 1989) ne permet apparemment pas de convaincre
Fidel Castro des charmes de la perestroïka. Moscou prend ses distances, retire
des troupes (été 1991) et ne lui fournit plus d’aide économique. Quant aux États-
Unis, préoccupés au plus haut point par leur « arrière-cour », ils oscillent entre
l’immobilisme (ou le multilatéralisme par OEA interposée) et
l’interventionnisme, qui ne trouve plus sa justification dans le souci de protéger
sa sécurité nationale, mais de combattre le fléau de la drogue.
Au Nicaragua, malgré l’opposition du Congrès, le président Reagan veut aider
la rébellion antisandiniste, les Contras. Des fonds leur sont illégalement versés
(Irangate). Finalement l’administration décide de ne plus accorder d’aide
militaire aux Contras (mars 1989), mais elle n’accepte pas non plus la poursuite
des livraisons d’armes soviétiques aux sandinistes.
La démarche préconisée par les cinq chefs d’État d’Amérique centrale
(7 août 1987) indique les voies à suivre : démocratisation, pacification,
coopération régionale. Un accord de cessez-le-feu est conclu entre le président
Ortega et les Contras (23 mars 1988). Des élections libres ont lieu en
février 1990 avec le concours des casques Bleus et donnent, contre toute attente,
la victoire à la candidate de l’Union nationale d’opposition, Violeta Chamorro,
qui l’emporte sur le candidat sandiniste, le président sortant Ortega. Les
Américains lèvent l’embargo. La Contra démobilise. Est-ce la fin de la guerre
civile au Nicaragua ?
Carte politique de l’Amérique centrale
Source : Le Monde.
Au Panama, après deux années de pressions diplomatiques, les États-Unis
lancent l’opération militaire « Juste Cause », le 20 décembre 1989, dans le but
déclaré de restaurer le processus démocratique. En réalité, elle a pour mission de
chasser du pouvoir et d’arrêter le général Noriega qui avait modifié les résultats
des élections favorables à l’opposition (mai 1989). Le refus de Noriega de
collaborer avec les États-Unis contre le régime sandiniste n’explique pas tout. Le
contentieux entre les deux pays concerne la zone du canal de Panama, concédée
à perpétuité aux États-Unis par le traité de 1903, où ceux-ci entretiennent
12 000 hommes et dont les accords signés (septembre 1977) entre Carter et le
président panaméen Omar Torrijos prévoient la restitution à la république de
Panama avant le 31 décembre 1999.
Au Salvador, le gouvernement et les rebelles signent (31 décembre 1991) un
accord de cessez-le-feu mettant fin à une guerre civile qui a tué environ
90 000 personnes en douze ans : c’est la réconciliation nationale, scellée en
décembre 1992 et contrôlée par une mission des Nations unies (ONUSAL).
En Haïti, l’exil de Jean-Claude Duvalier (1986) n’a permis au pays de
retrouver ni la stabilité, ni la démocratie en raison du coup d’État militaire en
septembre 1991. Les sanctions décidées par l’ONU, et les pressions exercées par
les États-Unis finissent par faire céder la junte (septembre 1994) ; la présence
des casques bleus, surtout américains, permet l’élection paisible du successeur
du président Aristide.
Un autre aspect dans la recomposition de ce paysage mondial est le renouveau
du rôle de l’ONU. Longtemps, l’organisation internationale a été tout à fait
impuissante à faire respecter la paix et incapable de prévenir des conflits ; elle a
obtenu des résultats minces dans le domaine du désarmement qui, au contraire, a
progressé grâce aux négociations bilatérales américano-soviétiques. La
coexistence, au sein des Nations unies, d’États énormes par leur superficie et
leur population (comme la Chine et l’Inde) et de micro-États (Seychelles, Sao
Tomé) aboutit à un éparpillement extraordinaire, renforcé par le principe
d’égalité entre États aux contributions financières tout à fait inégales, les États-
Unis assumant à eux seuls 25 % du budget de l’organisation.
C’est un forum universel de 185 États membres, qui reflète les tensions d’un
monde multipolaire et qui sert de cadre à des négociations et des initiatives
multiples. L’ONU est redevenue un lieu de dialogue et l’attribution du prix
Nobel de la paix 1988 aux forces de l’ONU sanctionne un prestige retrouvé. Il
est significatif que la fermeté manifestée lors de l’invasion du Koweit par l’Irak
révèle en particulier une volonté nouvelle de faire respecter une certaine
conception du droit international et de faire prévaloir le rôle des Nations unies.
Celles-ci sont davantage sollicitées que par le passé dans le processus de
résolution des conflits régionaux (accession de la Namibie à l’indépendance,
règlement de l’affaire d’Angola, guerre du Golfe, administration du Cambodge
pacifié, organisation du référendum au Sahara occidental, affaire du Kurdistan,
Somalie, Yougoslavie). De 1988 à 1992, l’ONU a lancé autant d’opérations de
maintien de la paix qu’au cours des quarante années précédentes. Quelque
80 000 Bérets bleus (observateurs non armés) et Casques bleus (soldats armés)
servent sur tous les continents. L’ONU a néanmoins beaucoup de mal à
participer à l’élaboration d’un nouvel ordre mondial.
Chapitre 6

À la recherche d’un nouvel ordre


mondial (1992-2001)

Au tournant du siècle, on se trouve à l’aube d’un monde nouveau, mouvant


et imprévisible. La plupart des fondements de la deuxième moitié du XX e siècle,
mais aussi du siècle tout entier, ont été balayés ou sont dévalorisés. Favorisée par
la baisse des cours du pétrole, la reprise de l’économie mondiale, lente à se
réveiller en 1992 et 1993, se signale par des performances remarquables de 1994
à 2000 : croissance dans les pays anglo-saxons, émergence de nouveaux pays
industrialisés, en particulier asiatiques, et elle s’étend même à l’Europe, engluée
jusque-là dans le marasme et le chômage.
La mondialisation est en marche avec l’extension du libre-échange aux
anciens pays d’économie collectiviste, l’adoption généralisée des lois du marché,
l’explosion de la nouvelle économie et la tendance à la mobilité des capitaux,
avec pour conséquence une interdépendance accrue de la planète, sans pour
autant qu’existent des moyens de régulation adaptés. À preuve, la crise
financière partie de Thaïlande (juillet 1997), suivie par la crise russe (août 1998)
et celle du Brésil menacent la prospérité mondiale. L’Amérique latine, l’Asie et
l’Afrique sont toutes trois affectées par la chute des cours des matières premières
et les producteurs de pétrole par celle des cours de l’« or noir », que ne peuvent
enrayer les réductions de production décidées par les membres de l’OPEP, sauf
au cours de l’année 2000 où le prix du baril triple en un an, faisant craindre un
nouveau choc pétrolier et confirmant l’OPEP (40 % de la production mondiale et
trois quarts des réserves mondiales) dans son rôle d’interlocuteur incontournable
des pays consommateurs.
La situation pétrolière mondiale en 2000
Alors que, depuis 1945, la guerre froide avait octroyé un poids considérable
aux réalités militaro-stratégiques et à la diplomatie des États, la situation est plus
complexe : le nucléaire est dévalorisé, la guerre est mise hors jeu dans les
sociétés développées, tout en continuant ailleurs ou selon des modes nouveaux :
les Américains mènent des opérations militaires à distance au moyen de missiles.
Des acteurs non étatiques ou transnationaux jouent un rôle de plus en plus
important dans les relations internationales. Aussi bien n’est-ce pas un monde
multipolaire qui succède à l’ancien monde bipolaire, mais un univers chaotique
marqué par une Amérique à la fois sur-puissante et limitée dans son efficacité,
une Russie incertaine, une Asie gravement perturbée, une Afrique décidément en
proie aux troubles, un Moyen-Orient dans l’impasse. De nouveaux centres de
puissance apparaissent dans les aires géographiques, troublées à nouveau, et
aspirent à jouer un rôle de gendarme régional.

La fin du système Est-Ouest


Le cadre Est-Ouest n’est plus. L’ordre bipolaire né à l’issue de la Seconde
Guerre mondiale a fait place à un « remembrement de l’espace politique
international ». Certes, les États-Unis et la Russie – héritière des forces
stratégiques soviétiques – restent les deux Super-Grands par leur puissance
militaire.
Dans le domaine militaire, les États-Unis et l’Union soviétique ont fait un
effort notable non seulement par l’arrêt de la course aux armements nucléaires,
mais aussi par un réel désarmement avec l’élimination des euromissiles, le
démantèlement partiel des arsenaux nucléaires stratégiques et la réduction du
volume des armes nucléaires tactiques. La fin de la guerre froide donne lieu à un
ralentissement général des dépenses d’armement (15 % de baisse en 1992 par
rapport à 1991) et à une certaine perte en importance du nucléaire. En raison
d’une opinion très sensibilisée, le nucléaire militaire est encadré et marginalisé.
Les cinq puissances nucléaires (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie,
Chine) conservent encore un arsenal formidable, mais elles sont contraintes à le
réduire. Confrontés à la modification de la menace et aux nécessités budgétaires,
les États-Unis renoncent à l’IDS (13 mai 1993) au profit d’un programme
antimissiles moins ambitieux. À Moscou, le 14 janvier 1994, le président Clinton
conclut avec le président ukrainien Kravtchouk et Boris Eltsine un accord
prévoyant le démantèlement de l’arsenal nucléaire de l’Ukraine. Les 27 et
28 septembre 1994, à Washington, les présidents Eltsine et Clinton s’engagent à
accélérer le désarmement nucléaire et à faire progresser leur nouveau
« partenariat ». La conférence organisée par les Nations unies (avril-mai 1995)
aboutit à proroger indéfiniment le traité de non-prolifération nucléaire (TNP),
conclu en juillet 1968 et entré en vigueur en 1970 pour une durée de vingt-cinq
ans et auquel ont adhéré la France et la Chine en 1991. À quelques exceptions
près, les pays non détenteurs de l’arme nucléaire s’engagent pour toujours à y
renoncer. Le 11 avril 1995, les cinq grandes puissances détentrices de l’arme
nucléaire s’engagent à ne pas utiliser cette arme contre les pays non nucléaires
signataires du TNP. Le moratoire n’est respecté ni par la Chine ni par la France,
qui décide en juin 1995 une ultime campagne d’essais nucléaires
(septembre 1995-janvier 1996) qu’elle avait interrompue en 1992, ce qui suscite
de violentes protestations dans le Pacifique sud et une réserve hostile même chez
les alliés de la France, sauf la Grande-Bretagne. En mars 1996, les États-Unis, la
Grande-Bretagne et la France se rallient au traité de Rarotonga de
dénucléarisation du Pacifique sud conclu en 1985. Dix pays d’Asie du Sud-Est
signent à Bangkok (15 décembre 1995) un traité faisant de la région une zone
exempte d’armes nucléaires. Le 11 août 1996, les pays d’Afrique signent le traité
de Pelindaba de dénucléarisation de l’Afrique, auquel adhère la France.
L’opposition de l’Inde jette une ombre sur la signature du traité d’interdiction
des essais nucléaires, CTBT (Comprehensive Test Ban Treaty) le 25 septembre
1996. D’ailleurs, l’Inde effectue en mai 1998 plusieurs essais auxquels
répliquent six essais pakistanais. L’apparition de deux nouveaux États dotés
d’armes nucléaires, qui n’étaient d’ailleurs signataires ni du TNP de 1968 ni du
CTBT de 1996, est un facteur d’instabilité grave pour l’équilibre stratégique en
Asie et pour la survie du régime de non-prolifération. Le Sénat américain refuse
d’ailleurs de ratifier le CTBT (octobre 1999). Et quand les cinq grandes
puissances s’engagent à éliminer totalement leurs arsenaux nucléaires
(mai 2000), cet engagement apparaît purement formel. La ratification du traité de
désarmement nucléaire Start II (réduction du nombre d’ogives nucléaires à 3 500
pour les États-Unis et à 3 000 pour la Russie) est ajournée par la Douma – le
traité est finalement ratifié par la Russie en avril 2000 –, qui refuse de consacrer
ainsi le sommet russo-américain de Moscou (1er-3 septembre 1998), le dernier
remontant à mars 1997 à Helsinki.
Faisant état d’une menace balistique globale provenant de pays disposant
d’armes de destruction massive, les Américains entendent lui opposer une
défense antimissile (National Missile Defense ou NMD), qui serait déployée en
2005. Le projet américain de bouclier stratégique est présenté à Moscou (3-
4 juin 2000) par Bill Clinton à Boris Eltsine, qui y voit une rupture dangereuse
de l’architecture stratégique, fondée sur le traité ABM de 1972 et donc une
remise en cause du principe de l’arms control. De leur côté, les Européens sont
déconcertés par le découplage de leur sécurité par rapport à celle des
Américains. Jugeant la doctrine de dissuasion nucléaire inadaptée aux réalités du
XXI e siècle, le président G. W. Bush promeut (mai 2001) son projet de bouclier
antimissile (qui est au centre de ses entretiens avec Vladimir Poutine à Ljubljana
(Slovénie) le 16 juin 2001) et se prononce pour le remplacement du traité
antimissile ABM signé en 1972 avec l’Union soviétique.
Absorbée par ses problèmes intérieurs, la Russie cesse d’attiser les conflits et
se replie sur elle-même. Après Gorbatchev, sa politique extérieure est aux
antipodes de celle de Brejnev. Les concessions sont impressionnantes et le
rapprochement avec l’Ouest spectaculaire. Elle accepte l’unification de
l’Allemagne et son maintien dans l’OTAN. Elle abandonne sans combat le glacis
européen. Elle ne s’oppose pas à l’action des États-Unis contre l’Irak, client
soviétique par excellence. Elle apporte son concours aux Nations unies et
n’utilise pas son droit de veto. Bref, la Russie n’est plus qu’« une superpuissance
réduite à la mendicité » ; elle réclame en effet l’aide de l’Occident pour assurer
le succès des réformes. En juillet 1991, le sommet du G7 approuve la transition
de l’URSS vers l’économie de marché, sans promettre d’aide immédiate. En
avril 1992 et avril 1993, le G7 décide un programme d’aide (dons, prêts, facilités
de crédits) à la CEI et le sommet du G7 allège la dette extérieure de l’ex-URSS
(juillet 1992), mais le passage à l’économie de marché, qui génère une
hyperinflation, est une entreprise risquée. Le remboursement des dettes dépend
d’un accord sur de nouveaux crédits. La Russie vit aux crochets du FMI et de la
Banque mondiale, qui lui accordent des prêts (février 1996), un rééchelonnement
de sa dette auprès des banques, regroupées au sein du Club de Londres
(octobre 1997), et une nouvelle aide (juillet 1998) contre l’engagement de
réduire de moitié son déficit budgétaire. Or, la Russie connaît à la fois une très
forte inflation, une récession en 1997-1998 et une véritable faillite (été 1998).
Lors des sommets du G7 à Halifax (juin 1995) et à Lyon (juin 1996), la Russie
est admise aux discussions politiques. Lors du G7 à Denver (juin 1997), elle
participe à tous les débats, mais les Sept ne sont pas d’accord pour un
élargissement permanent, et le Japon s’y oppose en raison du conflit sur les
Kouriles. Le 23e sommet du G7 à Birmingham (16-17 mai 1998) accueille pour
la première fois la Russie comme membre à part entière. Le soutien économique
est confirmé, malgré les soupçons de détournement de fonds (septembre 1999).
La crise financière n’est pas le seul problème auquel la Russie est confrontée.
En décembre 1994, l’armée russe intervient en Tchétchénie, république
musulmane membre de la Fédération de Russie en proie à la guerre civile, et y
mène une guerre dure, pour interrompre le processus de décomposition en cours.
L’armée russe s’enlise dans une guerre, interrompue par des trêves et des accords
de paix aussitôt remis en question (1996 et 1997). Favorisée par les Occidentaux,
la réélection d’Eltsine (juillet 1996) ne met pas un terme au trouble politique
mais, face aux progrès de l’OTAN, la Russie cherche à recréer une entité
juridique avec ses anciens partenaires de la CEI, qui apparaît comme une
institution formelle et inefficace. Du coup, différentes unions régionales voient le
jour, comme l’union politique et économique entre la Russie et la Biélorussie, et
l’union douanière des Quatre (Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan).
Parallèlement à ces regroupements, on assiste aussi à la tendance inverse avec,
par exemple en Azerbaïdjan, la République autoproclamée (1992) du Haut-
Karabakh, peuplée d’Arméniens. Dans cette phase de transition démocratique, la
Russie hésite à choisir son destin et son évolution est énigmatique. En
décembre 1999, Boris Eltsine annonce sa démission et désigne comme
successeur Vladimir Poutine, élu le 26 mars 2000 président de la Fédération de
Russie. Comme Premier ministre, celui-ci avait bâti sa popularité sur la volonté
d’en finir avec la révolution tchétchène en lançant la deuxième guerre en 1999.
Avec le déclin de la puissance moscovite et la Russie réduite un temps au rang
de comparse des États-Unis, la pax americana est-elle pour autant instaurée ? Le
tableau doit être nuancé dans le temps et dans l’espace. L’impressionnant
déploiement militaire, à l’occasion de la guerre du Golfe, renforce le rôle des
États-Unis comme « gendarmes du monde ». Mais ils ont dû faire financer leur
engagement par les Allemands, les Japonais et les Saoudiens. L’échec de George
Bush aux élections présidentielles de novembre 1992 exprime aussi la volonté
des Américains de se préoccuper d’abord d’eux-mêmes. L’arrivée de l’Euro en
1999 constitue un défi à l’hégémonie du dollar et pose le problème du
fonctionnement du système monétaire international.
En fait, les États-Unis oscillent d’une démarche de « profil bas » à une
politique d’intervention « au nom du droit », et l’effacement de leur adversaire-
partenaire soviétique les gêne tout autant qu’il les place dans une position
unique. Washington hésite entre activisme économique et prudence
diplomatique. Les présidences Clinton (élu en 1992, il est réélu en
novembre 1996) sont d’abord marquées par une singulière atonie de la politique
extérieure, puis la Maison-Blanche prend en main le dossier de l’ex-
Yougoslavie, intervient militairement en Bosnie et décide de rénover l’OTAN,
s’implique de plus en plus dans le processus de paix au Proche-Orient, bref
exerce un leadership mondial, mal ressenti par ses alliés. Les hésitations de
Washington traduisent parfois les exigences de la politique intérieure, en
particulier le rôle du Congrès, plus important en période calme qu’en cas de
tension internationale. La tendance américaine à « l’unilatéralisme » a pour
limites les échecs de sa diplomatie : impasse des négociations israélo-
palestiniennes malgré l’engagement du président Clinton (accord de Wye
Plantation en novembre 1998, discours à Gaza, Camp David II), menaces
répétées à l’égard des États rétifs ou « parias » (rogue States) comme l’Irak, qui
suscitent des vagues d’anti-américanisme et des violences (attentats contre les
ambassades en Tanzanie et au Kenya, août 1998) dans l’aire arabo-musulmane.
Quant à la Russie, elle supporte mal cette hégémonie américaine, même si
Boris Eltsine trouve utile de maintenir l’apparence d’un duopole, en exprimant
dans certaines occasions son désaccord. Afin de faciliter l’extension de
l’Alliance atlantique aux pays qui étaient membres du pacte de Varsovie et de
l’URSS, on crée le 20 décembre 1991 (à l’initiative américaine) une
superstructure, le Conseil de coopération nord-atlantique (COCONA, en anglais
NACC). Lancé en janvier 1994, au sommet de l’OTAN à Bruxelles, le
Partenariat pour la Paix (PPP) vise à promouvoir une coopération militaire entre
les anciens adversaires. La signature le 10 janvier 1994 par les seize pays
membres de l’OTAN d’un document politique proposé aux pays ex-
communistes, pour participer au Partenariat pour la Paix, est conçu comme la
première étape vers une éventuelle adhésion à l’Alliance, à laquelle Moscou
oppose une méfiance persistante. Ainsi le 10 mai 1995, à Moscou, Eltsine refuse
à Clinton l’extension de l’OTAN aux États d’Europe centrale et l’arrêt de la
coopération nucléaire russe avec l’Iran. Lors du sommet russo-américain
d’Helsinki (20-21 mars 1997), il s’oppose toujours à l’élargissement de l’OTAN,
finalement accepté au cours de la rencontre (mai 1997) entre le ministre russe
des Affaires étrangères, Evgueni Primakov, et le secrétaire général de l’OTAN,
Javier Solana. En contrepartie de l’accord russe sur l’élargissement est mis en
place un Conseil conjoint permanent Russie-OTAN (acte fondateur signé à Paris
le 27 mai 1997), cadre institutionnel commode permettant d’associer la Russie à
toutes les décisions sur la sécurité en Europe, et un Conseil de Partenariat euro-
atlantique (CPEA), forum de consultation et de coopération en matière de
désarmement et de sécurité, destiné à remplacer le COCONA. En juillet 1997, au
sommet de Madrid, l’Alliance atlantique invite la Pologne, la Hongrie et la
République tchèque à la rejoindre, la Roumanie et la Slovénie étant mentionnées
comme prochains membres possibles.
La rénovation de l’Alliance adoptée par le Conseil atlantique de Berlin (3 et
4 juin 1996) porte sur une meilleure adaptation de l’OTAN aux nouvelles
missions apparues depuis la fin de la guerre froide et sur la volonté européenne
de jouer un rôle autonome en son sein, par l’émergence d’une « identité
européenne de défense » ; l’accord comporte notamment la possibilité pour les
Européens d’opérations avec les moyens de l’OTAN sans les Américains au sein
de groupes de forces armées internationales (GFIM). Mais il s’avère qu’en
matière d’européanisation des commandements régionaux, Washington impose
ses idées ; la France, après avoir repris sa place au comité militaire
(décembre 1995) et au Conseil des ministres de la Défense de l’Alliance
(juin 1996), constate que les États-Unis ne tiennent aucun compte de ses
propositions, mais elle n’est pas suivie par ses partenaires européens ; ainsi, les
Anglais refusent (Amsterdam, 1997) la fusion de l’Union européenne et de
l’UEO. Au sommet atlantique de juillet 1997, la France juge non remplies les
conditions de son retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN. Même
si certains indices peuvent faire croire à la progression de l’idée d’une défense
européenne (volonté américaine de « partage du fardeau » par les Européens,
réunion franco-britannique de Saint-Malo en décembre 1998, désignation de
Javier Solana comme responsable de la PESC), d’importantes divergences
persistent sur la future complémentarité d’une défense européenne avec une
Alliance atlantique dominée par les États-Unis, réticents à l’égard d’une vitalité
trop forte. L’Espagne intègre la structure militaire de l’OTAN (décembre 1997)
et surtout les États de l’Europe de l’Est sont impatients de rejoindre la seule
organisation qui leur paraît susceptible d’assurer leur sécurité. 85 % des
électeurs hongrois se prononcent en faveur de l’intégration (16 novembre 1997).
Dans la perspective de l’élargissement, la refonte des commandements
régionaux est approuvée en décembre 1997 et l’Alliance atlantique passe de 16 à
19 membres en mars 1999, en intégrant la Pologne, la Hongrie et la République
tchèque. La définition d’un nouveau concept stratégique lors du cinquantième
anniversaire de l’Alliance (avril 1999) divise les Alliés, qui ne s’accordent pas
sur la nature et l’extension (hors zone) des missions de l’OTAN et sur la
nécessité d’un mandat explicite de l’ONU pour engager une action militaire. La
guerre du Kosovo manifeste la prépondérance de l’OTAN, clef de la sécurité en
Europe. Malgré sa volonté de soutenir le régime serbe, l’enjeu n’est pas assez
important pour que Moscou mette fin aux efforts de coopération Est-Ouest.

Les secrétaires généraux de l’OTAN

Lord Ismay (Royaume-Uni) 1952-1957


Paul-Henri Spaak (Belgique) 1957-1961
Dirk Stikker (Pays-Bas) 1961-1964
Manilo Brosio (Italie) 1964-1971
Joseph Luns (Pays-Bas) 1971-1984
Lord Carrington (Royaume-Uni) 1984-1988
Manfred Worner (Allemagne) 1988-1994
Willy Claes (Belgique) 1994-1995
Javier Solana (Espagne) 1995-1999
George Robertson (Royaume-Uni) 1999-2003
Jaap de Hoop Scheffer (Pays-Bas) 2004-2009
Anders Fogh Rasmussen (Danemark) 2009-2014
Jens Stoltenberg (Norvège) depuis 2014

L’hégémonie des États-Unis se manifeste partout et tous les moyens sont bons
pour imposer sa politique. À l’ONU, Washington met son veto au
renouvellement du mandat de Boutros Boutros-Ghali et impose le Ghanéen Kofi
Annan comme secrétaire général (décembre 1996) mais ne tient pas compte de
ses observations dans la crise irakienne et a tendance à substituer son action
propre à la politique multilatérale. Sur le plan économique, les Américains ont
davantage de difficultés à faire admettre leurs projets, qui suscitent l’irritation
des Européens. La loi Helms-Burton (mars 1996) vise à pénaliser les sociétés
étrangères commerçant avec La Havane, afin de renforcer l’embargo contre
Cuba. La loi d’Amato-Kennedy (août 1996) impose des sanctions à toute société
étrangère qui investirait plus de 40 millions de dollars par an dans les domaines
pétrolier et gazier en Iran et en Libye. La plainte des Quinze devant
l’Organisation mondiale du Commerce aboutit à la suspension de ces lois que
Washington renonce à appliquer (mai 1998). L’OMC est appelée à arbitrer
(juillet 1999) des conflits de plus en plus fréquents entre l’Union européenne et
les États-Unis (embargo de l’UE sur les importations de bœuf aux hormones
d’Amérique du Nord, pratiques commerciales déloyales).
Les négociations sur le projet d’accord multilatéral sur l’investissement
(AMI), qui consistait – sous prétexte de favoriser les investissements – à
remettre en question les accords régionaux d’intégration économique, sont
suspendues (avril 1998). Le projet de nouveau marché transatlantique entre
l’Union européenne et les États-Unis est abandonné en raison du ralliement
européen aux idées françaises, hostiles à l’instauration d’un libre-échange
généralisé, et remplacé par l’idée d’un partenariat économique transatlantique
(mai 1998). Dans le cadre de l’OCDE, l’ultimatum américain menace de
boycotter des produits européens (novembre 1998) si Bruxelles ne revoit pas ses
quotas d’importation sur la banane avec les pays ACP, associés à l’Union
européenne dans le cadre de la convention de Lomé, afin d’ouvrir totalement le
marché européen aux bananes des multinationales américaines.

L’Europe de l’union monétaire


et la poudrière des Balkans
Depuis le « retournement du monde », l’Europe est « rentrée dans son histoire
et sa géographie ». Mais elle est encore loin de son unité. À la conférence au
sommet de Budapest (5-6 décembre 1994), les 52 membres de la CSCE, qui
devient l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE),
divergent sur les modalités d’organisation de la sécurité européenne. Lors du
sommet d’Istanbul (18-19 novembre 1999), les 54 chefs d’État et de
gouvernement signent un nouveau traité sur la réduction des forces
conventionnelles et une charte sur la sécurité en Europe.
Quant à l’Union européenne, les négociations en vue du quatrième
élargissement aboutissent à la faire passer (1er janvier 1995) de douze à quinze
membres en y accueillant trois États : l’Autriche, la Finlande et la Suède mais
pas la Norvège (qui a pour la deuxième fois refusé d’adhérer en 1994 à la suite
d’un référendum défavorable). En janvier 1995, le Luxembourgeois Jacques
Santer succède à Jacques Delors à la présidence de la Commission. Reportée
périodiquement, l’application de la convention de Schengen sur la libre
circulation des personnes entre sept pays de l’Union européenne entre en vigueur
le 26 mars 1995. La construction de l’Europe a permis la constitution d’un bloc
économique puissant qui recherche encore les voies de son unité politique, c’est-
à-dire de son approfondissement. Ainsi, l’échec de l’Europe en Bosnie montre la
nécessité d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC), un des
objectifs – avec la réforme des institutions – de l’infructueuse conférence
intergouvernementale (CIG) (mars 1996-juin 1997). Ne parvenant pas à réformer
les institutions de l’Union européenne avant l’élargissement à l’Est, la
conférence s’achève dans la confusion par l’adoption d’un texte de portée
limitée (réduction du nombre des commissaires, extension du domaine des
décisions prises à la majorité qualifiée). Le 2 octobre 1997, les ministres des
Affaires étrangères des quinze États membres de l’Union européenne signent à
Amsterdam le traité adopté en juin, qui complète le traité de Maastricht (1991) et
prévoit de doter l’Union d’une personnalité porte-parole d’une politique
étrangère commune. Exprimant sa volonté de voir avancer « l’identité
européenne de sécurité et de défense » (IESD), le sommet de Cologne (3-4 mai
1999) désigne Javier Solana comme le porte-parole de l’Union en matière de
sécurité commune (PESC). L’UEO transfère ses compétences en matière de
défense à l’Union européenne. Le sommet d’Helsinki (10-11 décembre 1999)
décide la création d’une Force d’action rapide européenne à l’horizon 2003. Le
sommet de Nice (7-8 décembre 2000) en prévoit une structure permanente
d’encadrement. Il s’agit donc de la mise en place d’une politique de défense qui
doit permettre aux Européens de contribuer à leur sécurité sans être
systématiquement tributaires de l’OTAN.
Dans la logique d’un grand marché sans frontières, l’union monétaire apparaît
indispensable. Or, les interrogations pèsent sur le système monétaire européen,
soumis à des épreuves à répétition : sorties de la lire et de la livre sterling ;
rétablissement du contrôle des changes en Espagne, Portugal et Irlande ; décision
prise (1er-2 août 1993) d’élargir les marges de fluctuation des monnaies à 15 %
par rapport à leur taux pivot ; bref, c’est la dislocation du SME. Pour relancer la
mécanique de l’union monétaire, le sommet de Madrid (15-16 décembre 1995)
adopte le calendrier de passage à la monnaie unique, baptisée « euro » ; le
respect des critères de convergence, requis pour l’échéance au 1er janvier 1999,
pose bien des problèmes aux États membres, qui s’engagent dans un pacte de
stabilité budgétaire (septembre 1996) et doivent transférer leur souveraineté
monétaire à l’Europe. Pour éviter que les dérapages d’un pays ne menacent la
stabilité de l’ensemble de la zone euro, les Quinze s’entendent sur des règles de
discipline et prévoient des sanctions en cas de déficit supérieur à 3 %. Le coup
d’envoi à l’euro est donné les 1er-2 mai 1998. Sa mise en place se fait à la date
prévue du 1er janvier 1999 avec les onze membres de l’Union européenne, qui
ont souhaité y participer (la Grande-Bretagne, la Suède et le Danemark ont
décidé d’attendre) et satisfont aux critères de convergence (seule la Grèce n’est
pas du lot). L’un des buts de l’unification monétaire européenne est de rendre à
l’Europe unie et à la Banque centrale européenne mission de veiller à la stabilité
des prix au sein de l’union monétaire et une place face à la puissance financière
du dollar. Mais l’euro ne soutient pas la parité avec le dollar. L’euro ne s’impose
pas comme monnaie de transaction commerciale. Au lieu de servir de
contrepoids au dollar, la devise européenne facilite une américanisation de
l’économie du continent. En revanche, les États de l’Union européenne peinent à
harmoniser leurs politiques de lutte contre le chômage, qui touche alors
18 millions de personnes (sommet sur l’emploi en novembre 1997 à
Luxembourg).
La répartition des fonds communautaires
Source : Commission européenne.
L’approfondissement n’est pas le seul problème auquel se heurte l’Union
européenne : outre des oppositions internes (crise de la « vache folle », crise
franco-néerlandaise à propos de la présidence de la Banque centrale
européenne), l’Europe est en effet appelée à l’élargissement aux pays d’Europe
centrale et orientale. Les négociations s’ouvrent en mars 1998. Lors du sommet
d’Helsinki (10-11 décembre 1999), les Quinze adoptent un texte traitant de
l’élargissement et décident d’accepter les candidatures de douze pays d’Europe
centrale (Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie,
Hongrie, Roumanie, Slovénie, Bulgarie, Malte, Chypre), dont les adhésions
pourraient être effectives en 2004. À Nice (10-11 décembre 2000), le sommet
des Quinze aboutit à un compromis limité : les grands choix concernant
notamment la taille de la future Commission européenne et l’abandon du droit de
veto au Conseil européen sont reportés à plus tard. La parité entre les grands
pays est maintenue en ce qui concerne le nombre de voix au Conseil des
ministres, mais l’Allemagne renforce sa représentation au Parlement européen.
La France, le Royaume-Uni et l’Italie n’ont plus que 78 députés au lieu de 99
pour l’Allemagne. Le seul résultat clair est l’accord sur l’élargissement de
quinze à vingt-huit membres (les douze indiqués ci-dessus plus la Turquie à
laquelle le sommet d’Helsinki donne le statut de « pays candidat »). Mais
comment accueillir les nouveaux États sans une réforme des institutions de
l’Union européenne, qui risque de devenir une simple zone de libre-échange ?
Un autre débat de l’agenda 2000 concerne le budget communautaire, que les
plus gros contributeurs nationaux (Allemagne, Pays-Bas) souhaiteraient limiter,
à l’encontre des autres. Le financement de l’Union européenne (réforme de la
politique agricole commune, fonds d’aide aux régions les plus pauvres) constitue
un autre dossier essentiel, évoqué lors du sommet de Vienne (11-12 décembre
1998).
L’Europe est également secouée par la crise qui affecte la Commission
présidée par Jacques Santer. La démission collective (mars 1999) illustre le
renforcement des pouvoirs du Parlement européen, dont les élections sont un
succès pour le parti populaire européen. L’axe franco-allemand reste solide,
malgré des désaccords dans le domaine de la lutte pour l’emploi et l’orientation
du nouveau gouvernement allemand (animé et dirigé par le SPD de Gerhard
Schröder et les Verts), à la suite des élections d’octobre 1998 qui voient la
défaite d’Helmut Kohl. L’Europe est donc confrontée à la poursuite d’identités
contradictoires : atlantique, communautaire, paneuropéenne, nationale. Plusieurs
États européens conservent un rôle disproportionné à leur superficie et à leur
population : le Royaume-Uni et la France ont une ambition qui ne se limite pas à
l’Europe. Ils disposent d’une force de dissuasion nucléaire, d’un magistère
d’influence dans le monde (par Commonwealth et francophonie interposés) et ils
ont un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, privilège que
revendique d’ailleurs l’Allemagne.

Les Présidents de la Commission européenne

Jean Rey (Belgique) Juillet 1967-Juillet 1970


Francesco Malfatti (Italie) Juillet 1970-Mars 1972
Sicco Mansholt (Pays-Bas) Mars 1972-Décembre 1972
François-Xavier Ortoli (France) Décembre 1972-Janvier 1977
Roy Jenkins (Royaume-Uni) Janvier 1977-Janvier 1981
Gaston Thorn (Luxembourg) Janvier 1981-Janvier 1985
Jacques Delors (France) Janvier 1985-Janvier 1995
Jacques Santer (Luxembourg) Janvier 1995-Mars 1999
Romano Prodi (Italie) Mai 1999-Décembre 2004
Manuel Barroso (Portugal) Décembre 2004-Novembre 2014
Jean-Claude Juncker (Luxembourg) Depuis novembre 2014

Par l’unification, l’Allemagne accède dans la paix à une suprématie


européenne qu’elle n’a pu atteindre par la guerre, même si son influence
diplomatique n’est pas à la hauteur de son poids économique. La multiplication
des conflits régionaux l’amène à rendre possible la participation de la
Bundeswehr à des opérations militaires de maintien de la paix hors de la zone
OTAN (décision de la Cour de Karlsruhe du 12 juillet 1994) dans le cadre des
Nations unies. La puissance allemande s’affirme, aussi bien dans l’Union
européenne qu’à l’extérieur : avec la participation de 4 000 soldats de la
Bundeswehr à l’IFOR, l’Allemagne intervient militairement hors des frontières
de l’OTAN. De fait, le recentrage de l’Europe donne une place prépondérante à
l’Allemagne dans l’Europe élargie.
L’implosion de la Yougoslavie en 1991 est à l’origine de conflits en chaîne
dans les Balkans, qui redeviennent une poudrière. Aucun des cessez-le-feu
conclus n’est respecté, et les États membres de la CEE (qui ne parviennent pas à
se mettre d’accord sur l’envoi d’une force européenne d’interposition) en
appellent au Conseil de sécurité de l’ONU (novembre 1991) et reconnaissent
l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie (15 janvier 1992), puis de la
Bosnie-Herzégovine (6 avril 1992). Sur les ruines de la fédération yougoslave, la
Serbie et le Monténégro proclament la République fédérale de Yougoslavie
(27 avril 1992), à laquelle les Serbes veulent agréger les enclaves à peuplement
serbe en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, autour de Sarajevo encerclée et
bombardée par les forces serbes. Tandis que la guerre civile continue et
provoque – en raison de la « purification ethnique » – l’exode de milliers de
réfugiés, une force de protection des Nations unies (la FORPRONU) de près de
15 000 hommes, dont l’envoi dans ces zones a été décidé le 21 février 1992, doit
permettre de garantir les frontières litigieuses et d’assurer l’accès de Sarajevo.
Une FORPRONU II (forte de 6 000 hommes), envoyée en octobre 1992, a bien
du mal à faire respecter les trêves et à protéger les convois humanitaires.
Renonçant à imposer une solution militaire, l’ONU et la CEE coopèrent à la
recherche d’un règlement en Bosnie. Après le rejet (octobre 1992) du plan
Vance-Owen, la mise au point d’un plan de partition (Owen-Stoltenberg)
constitue une victoire pour les Serbes de Bosnie, qui contrôlent la plus grande
partie du territoire et qui rejettent (juillet 1994) le plan du « groupe de contact »
(États-Unis, Russie, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie). La menace de
frappes aériennes par l’OTAN se révèle inefficace, et la guerre continue en
présence de 44 000 Casques bleus, dont le mandat est reconduit dans l’ambiguïté
(mars 1995).
À l’instigation du président Jacques Chirac, l’ONU vote le 16 juin 1995 une
résolution créant la Force de réaction rapide (FRR), dont la mission consiste à
appuyer les Casques bleus en Bosnie. Grâce à la fermeté retrouvée, un cessez-le-
feu intervient en octobre 1995 sur l’ensemble du territoire de la Bosnie-
Herzégovine. Les négociations de paix, qui ont lieu à Dayton (États-Unis) en
novembre 1995, aboutissent à un accord ratifié à Paris le 14 décembre. La
Bosnie reste un État aux frontières inchangées mais divisé en deux entités
politiques autonomes : une fédération croato-musulmane (51 % du territoire) et
une République serbe de Bosnie (49 %). La FORPRONU cède son autorité à
l’IFOR (Implementation Force), force multinationale de 63 000 hommes sous
commandement de l’OTAN, avec la participation de 20 000 soldats américains.
Les États issus de l’ex-Yougoslavie
Les Balkans restent une poudrière sous la surveillance du groupe de contact.
Grâce à la présence d’une force multilatérale de stabilisation (la SFOR, qui
remplace l’IFOR) sous commandement américain, mise sur pied en
novembre 1996 et reconduite en juillet 1998, la paix s’installe en Bosnie, où le
processus de normalisation en cours (avec élections) est ponctué par les
poursuites et procès intentés contre les criminels de guerre. D’autres provinces
de l’ex-Yougoslavie sombrent dans la guerre civile. C’est en particulier le cas du
Kosovo, ancien berceau historique serbe (le 28 juin 1989, un million de Serbes y
ont célébré le sixième centenaire de la bataille de Kosovo Polje, victoire des
Turcs sur les Serbes), peuplé à 90 % d’Albanais musulmans, tentés par
l’indépendance ou le rattachement à l’Albanie. Les affrontements se multiplient
en 1998 au Kosovo entre les séparatistes albanais et les forces serbes, qui se
livrent à l’épuration ethnique. Mais comment accepter l’indépendance du
Kosovo sans menacer la fragile stabilité des Balkans ? La communauté
internationale exhorte Belgrade – qui affirme qu’il s’agit d’une affaire interne – à
une solution politique ; face à l’échec de la médiation, l’Union européenne
décide des sanctions et l’OTAN lance une opération de représailles contre la
Serbie (juin 1998). Pour faire respecter la trêve, l’OSCE déploie une mission de
vérification et l’OTAN dépêche en Macédoine une force d’extraction des
vérificateurs. À la suite de l’échec des négociations de Rambouillet et de Paris
(février-mars 1999), l’OTAN déclenche une série de frappes aériennes sur la
Yougoslavie (24 mars-10 juin 1999) pour faire céder Milosevic, accentuant ainsi
l’exil des Kosovars chassés par l’épuration ethnique serbe. Milosevic finit par
accepter (28 mai 1999) les conditions fixées par l’OTAN : évacuation des forces
serbes du Kosovo, déploiement d’une force internationale de sécurité du Kosovo
(KFOR) d’environ 50 000 hommes venant de trente pays, synchronisé avec le
retrait des forces serbes, retour des réfugiés, statut d’autonomie pour le Kosovo
administré par la mission des Nations unies pour le Kosovo (MINUK). Les
élections générales en Serbie (24 septembre 2000) expriment le rejet de
Milosevic, chassé du pouvoir le 5 octobre. La République fédérale de
Yougoslavie est réintégrée dans les différentes instances internationales, surtout
à la suite de l’extradition de Milosevic (juin 2001) pour être jugé au Tribunal
international de La Haye. La guerre de l’OTAN contre la Serbie et l’afflux de
réfugiés albanais du Kosovo suscitant des craintes quant à la viabilité de la
Macédoine, l’OTAN s’engage en août 2001 dans l’opération Moisson essentielle
(Task Force Harvest), afin de désarmer les rebelles albanais de l’UCK en
Macédoine. La République du Monténégro est la dernière à former, avec la
Serbie, la République fédérale de Yougoslavie.
En Irlande, après les manifestations et les violences de l’été 1996, un accord
de paix sur l’Ulster, conclu à Belfast en avril 1998 entre protestants et
catholiques d’Irlande du Nord, est approuvé par référendum en mai 1998 ; il
prévoit le maintien des liens de l’Ulster avec la Grande-Bretagne, tout en
favorisant le rapprochement de la province avec la République d’Irlande, avec la
mise en place d’un gouvernement autonome mixte (novembre-décembre 1999).

Persistance de l’opposition Nord-Sud :


des mondes violents
L’homogénéité du Tiers Monde n’existe plus et la frontière avec les pays
industrialisés, frappés par des crises économiques récurrentes et l’exclusion,
bouge sans cesse. Les mondes extra-européens sont concernés par trois menaces
globales : le surarmement, l’endettement et le défi démographique, prouvant la
persistance et même l’aggravation du conflit Nord-Sud que, de l’Asie ex-
soviétique jusqu’en Afrique, l’intégrisme musulman attise malgré une situation
économique tout en nuances. Les États-Unis prennent la tête d’une croisade, qui
vise plusieurs pays du Proche-Orient, faisant penser à un conflit de civilisations.
Paradoxalement, le désarmement au Nord conduit à une attitude inverse dans
le Tiers Monde, engagé dans une véritable course aux armements. Frappés par le
manque de devises, les États successeurs de l’ex-Union soviétique bradent les
produits de leur industrie militaire. Le risque d’une prolifération horizontale
existe. Le nombre d’États ayant acquis la capacité de se doter de l’arme
atomique s’accroît : outre Israël, après l’Inde (1974), l’Afrique du Sud (1979), le
Pakistan (1998) se profilent ceux qui sont en passe de la maîtriser : l’Irak, l’Iran,
la Corée du Nord. D’autres sont tentés de recourir à l’arme chimique pour
compenser leur infériorité. Les armes et technologies modernes sont susceptibles
d’ébranler la stabilité régionale et la sécurité internationale. On l’a bien vu à
l’occasion de la guerre du Golfe, dans un Proche-Orient devenu une zone à forte
densité d’engins balistiques, malgré le protocole MTCR (Missile Technology
Control Regime) de 1987. Le président Bush saisit cette occasion pour proposer
un plan tendant à éliminer les armes de destruction massive au Proche-Orient.
Cette idée est adoptée par les cinq pays membres permanents du Conseil de
sécurité de l’ONU, qui se concertent pour la première fois sur le commerce des
armes (8-9 juillet 1991) et tentent d’élaborer un code de bonne conduite. Le
traité interdisant la production, l’emploi et le stockage des armes chimiques est
signé à Paris (15 janvier 1993) par 130 pays, qui devront détruire leurs stocks
dans un délai de dix ans et accepter un dispositif de vérification sur pièce et sur
place.
L’endettement du Tiers Monde se monte, au début de 1995, à 2 000 milliards
de dollars tandis que l’aide publique au développement atteint son niveau le plus
bas depuis 1970. Depuis le début des années 1980, une cinquantaine de pays
sont en état de surendettement prolongé : plusieurs pays latino-américains,
l’Afrique – excepté la Libye et l’Algérie – les Philippines, le Viêt-nam et
l’Europe de l’Est. Cette situation dramatique contraint les gouvernements à
prendre des mesures exceptionnelles, comme le Mexique et le Venezuela qui
obtiennent le rééchelonnement de leurs dettes, et la Côte-d’Ivoire qui annonce à
ses créanciers en 1987 qu’elle ne peut les rembourser en raison de la chute des
cours du cacao et du café. Des manifestations et des grèves éclatent un peu
partout. Le FMI devient la bête noire des dirigeants de ces pays. L’allégement de
la dette est au centre des travaux de la CNUCED (1987) et du sommet mondial
de Copenhague pour le développement social (1995). Malgré les progrès réalisés
par certains États latino-américains et les efforts de pays occidentaux qui
annulent une partie de la dette des trente-cinq pays africains (mai et juillet 1989)
ou qui réduisent les dettes publiques de la Pologne et de l’Égypte (janvier 1991),
un malaise persiste. La dévaluation de 50 % du franc CFA (12 janvier 1994) est
un choc pour les pays de la zone franc. La crise du peso mexicain contraint les
États-Unis et le FMI à intervenir (janvier 1995). Et les pays dits « émergents »
membres du G15 (pays en développement) demandent aux pays industrialisés
d’ouvrir leurs marchés. Le G7 décide, lors du sommet de Lyon (juin 1996),
d’alléger la dette des pays les plus pauvres. À l’occasion de l’an 2000, les pays
les plus riches envisagent d’effacer la dette des plus pauvres.
Enfin, le défi démographique réside dans la double disparité, d’une part, entre
la croissance de la population et celle, moins forte, des ressources de la planète
et, d’autre part, entre des pays nantis, à bas taux de reproduction démographique,
et des pays pauvres, fragilisés par l’explosion démographique. Alors que le
nombre d’habitants de la planète en 1999 atteint les six milliards d’individus
(trois en 1960), la population des pays développés ne représente qu’un quart de
la population mondiale et elle dispose en moyenne des trois quarts des richesses
produites dans le monde. Aussi la conférence du Caire (septembre 1994) insiste-
t-elle sur le nécessaire ralentissement de la croissance démographique. En trente
ans, l’écart entre les pays riches et les pays pauvres a doublé. Les inégalités
Nord-Sud sont loin d’être comblées par les aides publiques insuffisantes.
« Bombe démographique » et migrations de populations constituent des réalités
des relations internationales. L’aide est donc une nécessité et le problème
d’autant plus délicat à résoudre que le Tiers Monde est multiple et son
développement inégal. Certains pays profitent de leur intégration à l’économie
mondiale, d’autres en pâtissent : l’effondrement des prix du pétrole, de l’ordre de
40 % en 1998, affecte les économies des pays producteurs, en particulier ceux
qui ont fondé leur développement économique sur les hydrocarbures et sont les
plus peuplés comme l’Algérie, l’Indonésie, le Nigeria.
Au cours des années 1990, différents facteurs menacent la stabilité de l’Asie,
l’Afrique connaît des troubles graves ; au Proche-Orient, concerné par une forte
poussée démographique et une baisse des revenus pétroliers investis dans des
appareils de défense, le processus de paix israélo-palestinien est dans l’impasse.
En Asie, au début des années 1990, les rivalités territoriales et militaires
semblent s’effacer grâce à la stabilité politique, à la croissance du commerce
intrarégional et à la prospérité économique. À la fin de ces mêmes années, l’Asie
est probablement la région la plus dangereuse de la planète, car les rivalités
persistent, même s’il n’y a plus d’affrontement idéologique. Ainsi, la Chine
populaire et l’Inde – sans relations diplomatiques depuis 1962 – entament un
dialogue (septembre 1993) en passant sous silence leur conflit territorial. En
avril 1996, Pékin et Moscou esquissent un rapprochement. La très forte crise
économique qui secoue l’Asie en 1997 et 1998 s’étend de Thaïlande à toute la
région et provoque un appauvrissement considérable de la population :
l’Indonésie est le pays le plus touché. Au Japon, la récession remet en cause les
fondements du système de l’emploi même si le taux de chômage
(décembre 1998) reste relativement faible (4,4 %). Du fait de la crise, les
ambitions nationales s’affirment. En outre, le relatif effacement américain et
l’effondrement soviétique laissent face à face l’Inde et le Pakistan, dotés l’un et
l’autre de l’arme nucléaire, et promeuvent au rang de puissances régionales
l’Indonésie, l’Iran et la Turquie en plus de la Chine, du Japon et des pays de
l’ASEAN. Le Japon ne veut plus se contenter de jouer un rôle dans les relations
économiques internationales : il revendique le statut d’acteur politique aspirant à
un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et il ne limite
pas son action à l’Asie. Le Japon fait dépendre une normalisation de ses relations
avec Moscou de la restitution des Kouriles méridionales (report de la visite
prévue au Japon de Boris Eltsine en septembre 1992).
On note une montée en puissance militaire de la Chine. Auréolée par la
rétrocession de Hong Kong (1997), elle manifeste un activisme en mer de Chine
et dans le Sud-Est asiatique, qui est le théâtre d’une course aux alliances, et l’on
assiste au resserrement des liens des petits États avec la puissance américaine. À
deux reprises (printemps 1996, automne 1998), la Chine manifeste son ambition
de récupérer Taiwan et son mécontentement face à toute manœuvre tendant à
accroître la capacité défensive de l’île, dans le cadre du système de défense
américano-nippon. La transition entre le promoteur de l’ouverture économique
de la Chine et responsable de la répression du « printemps de Pékin », Deng
Xiao Ping (mort en février 1997), et Jiang Zemin est un modèle de réussite.
L’échange de visites entre Jiang Zemin aux États-Unis (octobre 1997) et Bill
Clinton en Chine (juin-juillet 1998) marque la normalisation des relations sino-
américaines et un tournant dans l’attitude occidentale à l’égard de la question des
droits de l’homme en Chine, qui cherche à conforter son influence en Asie du
Sud-Est aux dépens des États-Unis, inquiets par ailleurs de la coopération sino-
pakistanaise en matière nucléaire. Le contentieux sino-américain s’alourdit à
l’occasion de la crise de l’avion-espion (avril 2001) et des ventes d’armes à
Taiwan. Après son repli annoncé des Philippines, le maintien de la présence
américaine en Corée du Sud et au Japon peut avoir pour objectif de rassurer la
région contre tout risque de résurgence d’un impérialisme japonais et de toute
menace chinoise.
Plusieurs pays d’Asie sont troublés : le Cambodge ne se remet pas de ses
années de feu (1975-1979) et de la sédition des Khmers rouges, et ne retrouve
pas sa stabilité politique malgré les élections de juillet 1998 et la mort de Pol
Pot. En Afghanistan, confronté à une coalition hétéroclite formée par la
résistance modérée qui n’avait pas accepté le cessez-le-feu et les milices
islamistes, le régime communiste s’effondre (avril 1992), mais les affrontements
entre factions afghanes aboutissent à la prise de Kaboul (septembre 1996) par les
« talibans », religieux à majorité patchoune, qui ne parviennent pas à imposer
leur loi sur toute l’Afghanistan et la guerre y persiste, à l’initiative du
commandant Massoud, symbole de l’opposition assassiné le 9 septembre 2001.
En Indonésie, durement frappée par la crise économique, le président Suharto au
pouvoir depuis 1967, réélu en mars 1998, est contraint à la démission par les
émeutes de mai. Du coup, l’intégrité et l’unité de l’Indonésie semblent
menacées, d’où la crise qui secoue le Timor oriental : afin de mettre un terme
aux atrocités commises par les milices pro-indonésiennes décidées à s’opposer à
l’indépendance, des forces militaires sous la responsabilité de l’ONU y
interviennent en septembre 1999. Et ce pays devient indépendant en mai 2002.
Après plusieurs mois de tensions, où les États-Unis s’inquiètent des ambitions
nucléaires nord-coréennes, la Corée du Nord s’engage à geler son programme
nucléaire (août-octobre 1994) et des pourparlers sur la paix dans la péninsule
coréenne sont entamés sous la double égide de Pékin et de Washington
(décembre 1997). Avec la rencontre des deux présidents nord et sud-coréens le
14 juin 2000, inaugurant une « ère de réconciliation et de coopération », le
processus de réunification semble enclenché. L’opposition entre l’Inde et le
Pakistan à propos du Cachemire, auquel New Delhi a consenti l’autonomie en
1996, est toujours vive : la guérilla séparatiste se poursuit, les deux armées
s’affrontent le long de la frontière commune (août 1997 et mai-juin 1999) ; la
tension régionale est vive, aggravée par l’acquisition de l’arme nucléaire par les
deux frères ennemis (mai 1998).
La situation de l’Afrique est contrastée entre les pays acquis au jeu
démocratique et des États où la démocratie est à l’épreuve de la misère (coup
d’État militaire au Nigeria, en Guinée, au Congo). La guerre civile accompagnée
de pillages et de massacres concerne particulièrement le Liberia (1996), le Niger
(juillet 1996), le Centrafrique (1996 et 1997), le Congo-Brazzaville (juin 1997),
la Sierra Leone (1997-1998), la Côte-d’Ivoire (1999-2000). Dans presque tous
ces cas, des forces d’interposition, souvent composées d’armées d’États
africains, s’efforcent de rétablir l’ordre sous l’égide de l’ONU. Les prétentions
de l’Afrique du Sud à se poser en puissance régionale depuis la fin de l’apartheid
sont battues en brèche (Lesotho et Congo, 1998).
Un peu partout, des mouvements autonomistes armés sapent l’autorité de
l’État et le dogme de l’intangibilité des frontières est remis en cause. L’Éthiopie
est ébranlée par la guérilla des Érythréens et Tigréens. Au terme de trente ans de
guerre contre l’Éthiopie, les Érythréens accèdent à l’indépendance (24 mai 1993)
mais les deux États, qui se disputent une frontière commune, signent un accord
de paix (juin 2000). Après le départ (janvier 1991) du général Syaad Barré
chassé du pouvoir (qu’il occupait depuis octobre 1969) la Somalie, démembrée
entre le Nord et le Sud, sombre dans le chaos et la famine qui suscite
l’intervention en décembre 1992 d’une force militaire internationale d’urgence
(Rendre l’espoir) sous commandement américain. L’enlisement de ces forces
contraint l’ONU à engager 28 000 Casques bleus (4 mai 1993) dans une
opération ONUSOM II, la plus importante, par le nombre d’hommes et par le
coût, que l’ONU ait engagée. En raison de l’insécurité, l’ONU décide
(novembre 1994) de mettre fin au mandat de l’ONUSOM, qui évacue en
mars 1995.
La situation la plus grave concerne le centre de l’Afrique. Déclenchés à la
suite de l’assassinat des présidents rwandais et burundais en avril 1994, des
affrontements entre Tutsis et Hutus ensanglantent le Rwanda (où d’avril à juin
les Tutsis sont massacrés par les Hutus). Ce génocide (où plus de
500 000 personnes sont assassinées) amène la France à intervenir (juin-
août 1994) dans le cadre d’une opération humanitaire sous mandat de l’ONU
(Turquoise). À son tour, le Burundi est le théâtre de violences (mars 1995 et
printemps 1996). Une force multinationale d’assistance humanitaire, mise sur
pied en novembre 1996, se saborde en décembre. La guerre civile qui s’ensuit, la
rébellion qui progresse au printemps 1997 aboutissent à la chute du maréchal
Mobutu (mai 1997), après plus de trente ans de pouvoir. Le chef des rebelles,
Laurent-Désiré Kabila, se proclame président de la République démocratique du
Congo. Mais il ne réussit pas à faire revenir l’ordre dans un pays ravagé par des
rivalités ethniques, des affrontements de potentats locaux et les appétits des pays
voisins, Rwanda et Ouganda. Lui-même est assassiné en janvier 2001. Toutes les
conditions sont réunies pour une implosion du Centre et de la Corne de
l’Afrique. Devenue le terrain d’affrontement des armées des pays voisins et des
groupes rebelles locaux, la République démocratique du Congo s’enfonce dans
une crise inextricable. Alors qu’on avait pu croire la paix revenue en Angola, les
accords de paix signés en 1995 à Lusaka sont enterrés, malgré la constitution
d’un gouvernement d’union nationale : la guerre civile reprend en Angola. Le
Soudan est déchiré entre le Nord musulman et le Sud chrétien et animiste, qui
obtient son droit à l’autodétermination. Au Zimbabwe, une crise politique et
économique (occupation des propriétés de fermiers blancs) secoue le pays
(2001-2002).
En Algérie, malgré l’état d’urgence instauré par l’armée qui a pris le pouvoir,
le terrorisme se développe (assassinat du président M. Boudiaf le 29 juin 1992)
et la violence qui ravage le pays n’empêche pas l’élection du président sortant
Liamine Zeroual (16 novembre 1995). La multiplication des attentats crée une
véritable atmosphère de guerre civile, qui n’épargne pas les étrangers
(assassinats de religieux français en mai et août 1996). Le déchaînement de
violences en 1997 est tel qu’il suscite l’envoi de missions d’information des pays
européens, qui n’ont pas plus de succès que les tentatives de dialogue du
président Liamine Zeroual, qui quitte prématurément le pouvoir (avril 1999).
Malgré l’espoir qu’elle soulève, l’élection d’A. Bouteflika ne met pas fin aux
violences, en particulier en Kabylie (août 2001). La question du Sahara
occidental, dont la souveraineté est revendiquée par le Maroc et dont
l’indépendance est réclamée par le Front Polisario, n’est toujours pas réglée.
Prévu d’abord en janvier 1992 conformément au plan de paix de 1991, le
référendum d’autodétermination est toujours ajourné, en raison du différend sur
la composition du corps électoral.
Au Proche-Orient, le processus de paix israélo-arabe reste fragile en raison
des violences des mouvements islamiques, qui multiplient les attentats (février et
mars 1996 en Égypte), des réticences de la Syrie face aux négociations et surtout
de la politique intransigeante du gouvernement Nethanyahou (mai 1996-
mai 1999). Le nouveau Premier ministre israélien, qui n’a pas reconnu la
légitimité des accords d’Oslo, a en effet autorisé la reprise de la colonisation en
Cisjordanie et à Gaza, suscitant mécontentement et inquiétude des Arabes
(sommet de la Ligue arabe, juin 1996). Les déclarations de Beniamin
Nethanyahou sur la Ville sainte et la Cisjordanie en 1996, l’ouverture d’un
tunnel archéologique dans la vieille ville de Jérusalem provoquent des
affrontements sanglants. Le cycle infernal attentats-répression reprend de plus
belle (tirs du Hezbollah sur la Galilée et massacre de Cana, avril 1996). Malgré
les efforts et les pressions des Américains (sommet à Washington, octobre 1996),
les discours de Jacques Chirac, les mises en garde des capitales arabes, les votes
de l’ONU (juillet 1997), le processus de paix lancé à Oslo en 1993 est dans
l’impasse et le gouvernement israélien contrôle toujours plus de 90 % des
territoires palestiniens occupés. Une nouvelle fois, les Américains s’impliquent
en organisant les négociations de Wye Plantation (octobre 1998), qui se
terminent par un accord selon lequel les Israéliens doivent se retirer d’une partie
de la Cisjordanie en contrepartie de l’engagement palestinien à lutter contre le
terrorisme. La visite de Bill Clinton à Gaza (décembre 1998) ne permet pas de
relancer le processus de paix. L’espoir naît plutôt de l’élection du candidat
travailliste Ehoud Barak (mai 1999) au poste de Premier ministre : il réussit à
sortir Tsahal du bourbier du Liban sud, où l’occupation militaire qui dure depuis
1978 cesse en mai 2000, malgré l’absence d’accord avec la Syrie et le Liban.
En revanche, il échoue dans la solution du problème palestinien. Depuis
l’accord de Charm-el-Cheikh (septembre 1999), les négociations israélo-
palestiniennes sur la mise en œuvre des accords de Wye River (octobre 1998)
pour un accord-cadre sur le statut définitif des territoires palestiniens, menées à
partir d’avril 2000, ne permettent pas de faire des progrès. Le nombre de colons
en Cisjordanie et à Gaza grimpe de 23 000 en 1988 à 200 000 en 2000. La
rencontre de Camp David (10-24 juillet 2000) entre Ehoud Barak et Yasser
Arafat, organisée à l’initiative du président Bill Clinton – qui jusqu’à la fin de
son mandat s’implique à fond dans la solution du conflit –, n’aboutit pas ; bien
que pour la première fois les questions de fond (Jérusalem-Est, colonies de
peuplement, retour des réfugiés palestiniens) aient été abordées, le désaccord
constaté entraîne un pourrissement de la situation, qui dégénère
(septembre 2000) dans des affrontements violents. Cette nouvelle Intifada vise à
établir un rapport de forces plus favorable lors des négociations, mais l’échec et
la démission d’Ehoud Barak (décembre 2000) mènent tout droit à l’élection du
chef du Likoud, Ariel Sharon (février 2001) et à une véritable situation de guerre
(intervention de l’armée israélienne au Liban, en Cisjordanie et dans la bande de
Gaza, recrudescence du terrorisme).

Le processus de paix Israël-Palestine


Israël et l’OLP signent à Washington des accords –
13 septembre négociés à Oslo – de reconnaissance mutuelle,
1993 prévoyant une période intermédiaire de cinq ans
d’autonomie de la Palestine.
Mai 1994 Accord sur l’autonomie de Gaza et Jéricho.
Yasser Arafat rentre en Palestine et forme à Gaza
1er juillet 1994
l’Autorité palestinienne.
28 septembre Un nouvel accord intérimaire (Oslo II) prévoit
1995 l’extension de l’autonomie à toute la Cisjordanie.
4 novembre Assassinat de Yitzhak Rabin, remplacé par Shimon
1995 Pérès.
Yasser Arafat est élu président de l’Autorité
20 janvier 1996
palestinienne.
1996 Retour au pouvoir du Likoud.
23 octobre Accord de Wye Plantation : retrait militaire israélien
1998 de 13 % de la Cisjordanie.
14 décembre Le Conseil législatif palestinien annule les articles de
1998 la Charte appelant à la destruction d’Israël.
Ehoud Barak et Yasser Arafat signent à Charm-el-
5 septembre
Cheikh une nouvelle version des accords de Wye
1999
Plantation.
Les Palestiniens contrôlent près de 40 % de la
21 mars 2000
Cisjordanie.
La réunion de Camp David (Clinton, Arafat, Barak)
11-25 juillet
achoppe sur les questions des réfugiés et de la
2000
souveraineté sur les Lieux saints.
20 septembre Début de la seconde Intifada après la visite d’Ariel
2000 Sharon sur l’esplanade des mosquées.
16-17 octobre
Sommet de Charm-el-Cheikh.
2000
21-27 janvier Négociations à Taba (Égypte) sans accord.
2001
6 février 2001 Ariel Sharon devient chef du gouvernement israélien.
La Commission Mitchell appelle à l’arrêt des
4 mai 2001 violences, au gel des colonies juives et à la reprise
des négociations.
Échec de la mission du directeur de la CIA, George
Juin 2001
Tenet.
L’Initiative saoudienne de paix (reconnaissance
d’Israël en échange du retour aux frontières de 1967)
28 mars 2002
est adoptée par le sommet arabe de Beyrouth et
rejetée par Israël.
Discours de George W. Bush, qui appelle les
24 juin 2002
Palestiniens « à changer de dirigeants ».
Décembre 2002 « Feuille de route » rédigée par le Quartet.
30 avril 2003 La « feuille de route » est rendue publique.
Sommet de Charm-el-Cheikh : George W. Bush
3 juin 2003 déclare que « le monde a besoin d’un État palestinien
indépendant et pacifique ».

1er décembre Lancement de l’initiative de Genève.


2003
11 novembre
Mort de Yasser Arafat.
2004
À Charm-el-Cheikh, Ariel Sharon et Mahmoud
9 février 2005
Abbas s’engagent à faire respecter le cessez-le-feu.
Septembre
Retrait des colonies juives de la bande de Gaza.
2005
27 décembre
2008-17 janvier Opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza.
2009
Novembre Rejet de la candidature de la Palestine à l’ONU.
2011
Novembre
La Palestine devient « État observateur » à l’ONU.
2012
Le Conseil de sécurité vote une résolution
Décembre 2016 condamnant la poursuite de la colonisation
israélienne.

Le problème épineux de l’Irak suscite des crises graves. Depuis la guerre du


Golfe, l’Irak, qui était un des premiers exportateurs de pétrole du monde, est
soumis à un embargo sévère qui touche sa population mais n’entame pas la
solidité du régime dictatorial de Saddam Hussein. Les obstacles opposés aux
missions des inspecteurs de l’ONU, chargés de surveiller le démantèlement du
potentiel militaire irakien et les rodomontades de Saddam Hussein sont un
facteur de crise permanent (bombardements aériens en janvier 1993). En
novembre 1996, l’ONU accepte une levée partielle de l’embargo pour permettre
à Bagdad de vendre du pétrole, afin d’acquérir des vivres et des médicaments
(Résolution « pétrole contre nourriture »). La rébellion du Kurdistan amène
l’intervention de l’armée irakienne et la réaction des Américains, qui veillent au
respect des zones d’exclusion aérienne. Surtout, les obstacles opposés aux
missions de l’ONU (en particulier l’UNSCOM), chargées de veiller au
désarmement de l’Irak et d’inspecter les sites susceptibles de receler des centres
de production d’armes de destruction massive, mènent à des crises à répétition
en 1996, 1997 et surtout 1998, qui sont résolues au printemps par le secrétaire
général de l’ONU, Kofi Annan, mais se soldent en décembre 1998 par des
frappes américaines et anglaises (opération Renard du désert) et la volonté
américaine d’obtenir la chute de Saddam Hussein.
Dégagé de sa période révolutionnaire en politique étrangère depuis la fin de la
guerre avec l’Irak, en 1988, l’Iran sort de son isolement en redevenant un acteur
régional important, composant avec la Russie à travers les républiques
musulmanes, et prête au dialogue avec les États-Unis. En revanche, la Turquie
apparaît isolée dans la région. Sa candidature ayant été repoussée par l’Union
européenne (décembre 1997), elle compte sur le soutien des États-Unis, son
alliance tacite avec Israël, elle combat la rébellion kurde et veille sur la partie
turque de Chypre.
L’Irak en 1998

À Chypre, les tentatives de relance des pourparlers intercommunautaires


achoppent sur la reconnaissance demandée par la République turque de Chypre
du Nord, auto-proclamée en 1983, refusée par la République de Chypre (partie
chypriote-grecque). La perspective d’adhésion de cet État à l’Union européenne,
prévue pour la fin de 2003, pourrait-elle changer la donne et favoriser la
réunification de l’île.
En Amérique latine, la croissance économique, manifeste depuis le début des
années 1990, est remise en cause par la crise monétaire qui frappe le Brésil en
janvier 1999. Le bilan positif est loin d’avoir réduit la fracture sociale : l’écart
s’est creusé entre une élite riche et les masses appauvries (5 % de la population y
concentre 25 % des revenus), la corruption est le nouveau défi à relever. La
guerre civile sévit en Colombie, mais le Pérou et l’Équateur mettent fin à un
conflit frontalier vieux de 56 ans (octobre 1998). L’élection d’Hugo Chavez à la
présidence du Venezuela (décembre 1998), après celle de l’ancien dictateur
Hugo Banzer en Bolivie et la crise politique au Paraguay, manifeste un retour à
l’autoritarisme populiste. La militarisation de la lutte contre le narcotrafic, à
l’initiative des États-Unis, est parfois perçue comme l’expression de
l’hégémonie américaine. Fidel Castro fête en 1999 les quarante ans de sa propre
dictature, toujours en butte à l’hostilité des États-Unis qui maintiennent leur
embargo malgré la protestation sur place de Jean-Paul II (visite en janvier 1998).

Un monde unifié et fragmenté à la fois


Des tendances contradictoires gouvernent le monde au tournant du siècle. La
planète apparaît à la fois unifiée et fragmentée. Depuis 1945, la société
internationale ne s’est pas seulement unifiée. Elle s’est aussi homogénéisée : aux
rapports de dominant à dominé, qui étaient la règle avant 1939, se sont peu à peu
substitués des rapports théoriquement égalitaires, faisant tripler le nombre des
acteurs étatiques en trente ans. On a assisté ainsi à la naissance et à la
diversification croissante du Tiers Monde. Face aux pays les moins avancés, qui
s’enfoncent dans le sous-développement et la guerre civile, les nouveaux pays
industrialisés – comme les « quatre dragons » (Hong Kong, Taiwan, Singapour,
Corée du Sud) – ont fait une percée économique remarquée, interrompue par la
crise née en 1997 en Thaïlande. D’autres fractures, intervenues dans les relations
internationales à la suite de la Révolution d’octobre 1917 ou de l’expansion
communiste en Chine ou en Europe orientale, se sont comblées. Les États issus
de l’Union soviétique, la Chine et l’Europe orientale veulent participer à la vie
internationale. Le monde évolue donc vers un système plus homogène et en
même temps moins imprégné par l’idéologie.
Face à la multiplication des conflits, l’ONU est de plus en plus sollicitée, et
pour des missions chaque fois plus complexes. Elle risque l’enlisement et
l’impuissance, comme on le constate au Cambodge ou en Somalie. En
Yougoslavie, la FORPRONU a été une force de paix inadaptée dans un pays en
guerre, puisque sa mission consistait à rester « neutre ». Ses capacités à
désamorcer les conflits de l’après-guerre froide doivent être réévaluées à la
baisse. Le droit de veto avait détraqué le Conseil de sécurité et l’avait frappé
d’impuissance. La fin de l’affrontement Est-Ouest limite les cas du recours à ce
droit, et l’ONU reste le seul cadre à travers lequel l’URSS – puis la Russie –
peut exercer un contrôle sur la politique américaine, encore que celle-ci veuille
avoir la capacité, à travers l’OTAN, à agir d’elle-même. Mais lors de la
célébration du 50e anniversaire des Nations unies, en 1995, on constate surtout la
quasi-faillite financière de l’Organisation. Et il existe un fossé entre l’expansion
du rôle de paix de l’ONU et sa capacité limitée à gérer des opérations de plus en
plus coûteuses. Néanmoins, le recours à l’ONU est systématique : en Irak, au
Cambodge, dans la crise des Grands lacs, en Afrique ; dans l’ex-Yougoslavie ;
en Albanie où une résolution de l’ONU autorise le déploiement d’une force
multinationale (avril-août 1997). Au Timor-Oriental, colonie portugaise annexée
par l’Indonésie en 1976 et où la guérilla fait rage contre le régime de Djakarta, le
référendum (août 1999) donne un résultat très largement favorable à
l’indépendance : devant la multiplication des violences, le Conseil de sécurité de
l’ONU décide l’envoi au Timor-Oriental d’une force multinationale
(INTERFET). Absente d’Afrique depuis ses débâcles en Somalie et au Rwanda,
l’ONU envoie des Casques bleus en Sierra Leone et des observateurs militaires
en République démocratique du Congo, à la demande des Africains eux-mêmes.
En dehors de l’ONU, on assiste à une floraison de regroupements d’États par
affinités linguistiques (7e sommet francophone à Hanoï en novembre 1997 ;
réunion des États ibéro-américains) ou riverains d’une même mer (Forum Asie-
Pacifique, novembre 1998) ou d’un même continent (Sommet des Amériques,
avril 1998) ou bien encore intercontinentaux (Sommet des pays d’Europe et
d’Asie). Les antagonismes du monde se reflètent dans l’échec de la conférence
de Durban (septembre 2001) contre le racisme.
La perception de la terre comme un tout ne ressort pas seulement de la sphère
politico-idéologique. La planète est plus homogène sur le plan économique : le
monde est façonné par le capitalisme américain. Créée le 1er janvier 1995 pour
succéder au GATT, l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) s’efforce de
favoriser les échanges par la libéralisation et contribue ainsi à la mondialisation,
à laquelle la Chine populaire apporte son poids démographique (environ
1,3 milliard d’habitants). Les négociations lors du sommet de l’OMC à Seattle
(1er-3 décembre 1999) s’achèvent par un échec, en raison des désaccords entre
Américains et Européens.
Explosion démographique, réseaux mondiaux de communication, problèmes
d’environnement, gaspillage des ressources vitales, élimination des déchets,
catastrophes naturelles ou technologiques (comme l’explosion, le 25 avril 1986,
du réacteur numéro quatre de la centrale de Tchernobyl ou le naufrage de l’Erika
en décembre 1999) pèsent dans la vie quotidienne de chaque habitant de la
planète, relativisent tous les antagonismes et ignorent les frontières. En Europe,
la crise de « la vache folle » inquiète les consommateurs ; partisans et
adversaires du nucléaire s’affrontent. Une catastrophe écologique (feux de forêt
de grande ampleur) affecte l’Asie du Sud-Est (automne 1997). La communauté
internationale s’efforce de s’organiser, avec des succès relatifs, en particulier
pour réduire les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, tenues pour
responsables du réchauffement de la terre. Le sommet de New York (23-27 juin
1997) n’incite guère à l’optimisme en raison des réticences des Américains. Lors
de la conférence de Kyoto (1er-11 décembre 1997), les pays industrialisés
prennent l’engagement de réduire de 5 % leurs émissions de gaz à effet de serre
d’ici à 2010 par rapport aux émissions de 1990. Mais les promesses ne sont pas
tenues (Bonn, novembre 1999 ; La Haye, novembre 2000) et les Américains,
d’abord conciliants, font savoir leur opposition (avril 2001). Dans le domaine
spirituel, le triomphe de Jean-Paul II lors de certains de ses voyages, des
Journées mondiales de la Jeunesse à Paris (18-24 août 1997) et au Jubilé de
l’Église catholique (2000), l’émotion ressentie dans le monde entier lors du
décès de la princesse Diana (31 août 1997) expriment aussi l’émergence d’une
société mondiale.
D’un côté, le monde est plus uni, de l’autre il est plus fragmenté. Outre
l’inégale répartition des ressources économiques et de la puissance politique,
militaire et démographique, on perçoit dans la recomposition du paysage
mondial une tendance à la constitution de groupements régionaux. Dans la voie
d’une étroite imbrication des économies de la planète, le multilatéralisme, prôné
et entraîné par le GATT, est battu en brèche par la création de blocs régionaux,
tentés de constituer des refuges et des parades à une mondialisation de
l’économie : CEE ; UMA (Union du Maghreb arabe) ; ASEAN ; ALENA
(Accord de libre-échange nord-américain formé par les États-Unis, le Canada et
le Mexique, entré en application le 1er janvier 1994) ; projet de création d’une
zone de libre-échange des Amériques (lancé en décembre 1994) ; MERCOSUR,
marché du Cône sud de l’Amérique regroupant en janvier 1995 l’Argentine, le
Paraguay, l’Uruguay, le Brésil, que rejoignent le Chili et la Bolivie (juin 1996) ;
APEC (zone de coopération Asie-Pacifique qui regroupe 21 pays et territoires
situés de part et d’autre du Pacifique). Les représentants des quinze pays
membres de l’Union européenne et des 71 pays ACP signent à Cotonou (23 juin
2000) un accord destiné à prolonger la convention de Lomé. Le nouvel accord
fait du non-respect des droits de l’homme et de la corruption des motifs de
suspension du bénéfice de la convention et prévoit à terme la constitution de
zones de libre-échange entre l’Union européenne et les pays ACP. À Lomé
(Togo), le 12 juillet 2000, le sommet des chefs d’État africains adopte l’acte
constitutif de l’Union africaine qui devrait, à terme, remplacer l’OUA. Des
déclarations de guerre opposent les blocs les uns aux autres et des pulsions
protectionnistes réapparaissent en raison de l’agressivité commerciale des
producteurs asiatiques et, à l’intérieur de l’APEC, les pays d’Asie font prévaloir
leurs intérêts face aux États-Unis, mais l’Union européenne s’entend avec le
MERCOSUR (décembre 1995).
En outre, l’ordre international légué par la Seconde Guerre mondiale est
ébranlé par la fin de la guerre froide. Aux disciplines et aux règles de cette
période succède un système déstructuré, instable. Trois piliers en sont fragilisés :
le modèle étatique, l’intangibilité des frontières, la non-ingérence.
Mis en cause par les phénomènes planétaires et par toutes sortes d’atteintes
(mafias, trafics, migrations clandestines), le modèle étatique s’avère incapable de
fonctionner dans un nombre de plus en plus grand de situations, comme on l’a
vu dans l’ex-URSS ou dans l’ex-Yougoslavie. Tout se passe comme si la
disparition de la dictature – et de la peur qu’elle engendrait – ravivait partout les
vieilles haines et les plaies qu’on prétendait cicatrisées. C’est également le cas
en Inde, en Turquie, au Mexique et au Canada, où les institutions résistent mal
aux diversités ethniques, linguistiques et religieuses. Les risques d’éclatement
sont évidents en Indonésie, déjà menacée par la sécession du Timor-Oriental.
Même dans les vieilles nations d’Europe, des craquements séparatistes se font
entendre comme en Belgique et en Italie (manifestations pour la Padanie en
septembre 1996). En Espagne, le régionalisme se développe ; en Grande-
Bretagne, l’Écosse et le Pays de Galles s’affirment, et partout les flux
transnationaux (marchandises et hommes mais aussi marchés financiers, société
de l’information, narcotiques) remettent en question le rôle de l’État-nation.
Beaucoup de pays sous-développés connaissent une déliquescence des structures
étatiques. Plusieurs conflits manifestent le brouillage de l’inter et de l’intra-
étatique. L’accession à la souveraineté est souvent un leurre : c’est le cas pour
bon nombre de micro-États, et d’autres voient leur souveraineté mise en tutelle
par les ingérences humanitaires et les mandats internationaux, comme la Somalie
ou le Cambodge. Et même dans les pays développés, on assiste à un grignotage
du principe de souveraineté, en raison de la pression de l’universalisme et des
engagements internationaux.
Un autre tabou – l’intangibilité des frontières – chancelle. En Afrique, où
l’OUA l’avait érigée à la hauteur d’un dogme, les frontières sont remises en
cause, en Éthiopie, au Soudan, en Somalie. En Europe, le statu quo territorial
était une règle absolue de la vie internationale, depuis les règlements consécutifs
à la Seconde Guerre mondiale. Helsinki l’avait réaffirmé. Et l’unification
allemande a évité le dérapage des limites territoriales ; le traité germano-polonais
(17 juin 1991) a d’ailleurs réaffirmé la frontière Oder-Neisse. Mais le réveil des
nationalités, les exigences identitaires remettent les frontières en cause et
ébranlent les États. L’implosion de l’Union soviétique, l’éclatement de la
Yougoslavie, la séparation à l’amiable de la Tchécoslovaquie en deux États sont
des événements considérables, qui bouleversent le carte de l’Europe et
l’acheminent vers une balkanisation pleine de dangers. Cette fragmentation de
l’espace est susceptible de susciter des conflits en cascade.
Face aux violences et aux risques d’implosion, un autre tabou est remis en
cause : celui de la non-ingérence dans les affaires internes des États. Par la
Résolution 688 du 5 avril 1991, le Conseil de sécurité a admis l’existence d’un
droit d’ingérence lorsque la violation des Droits de l’homme à l’intérieur d’un
État constitue une menace à la paix et à la sécurité internationales. Le droit
d’assistance humanitaire légitime les interventions de l’ONU en Irak et en
Somalie. L’aide au développement est de plus en plus souvent subordonnée à
une gestion saine et à une démocratisation. Enfin, on assiste à une évolution du
droit des gens. Créé par l’ONU en 1993, le Tribunal pénal international de
La Haye (TPI) juge les crimes de guerre commis dans l’ex-Yougoslavie
(mai 1996). En proie à de graves troubles en 1997, l’Albanie est secourue par la
communauté internationale (opération Alba).
Les opérations de maintien de la paix en 2005
Source : ONU
À Rome, lors d’une conférence tenue sous l’égide de l’ONU (juin 1998), 120
pays adoptent (contre le souhait américain) un projet de Cour pénale
internationale permanente compétente pour juger des génocides, crimes contre
l’humanité, crimes de guerre et agressions. L’ex-dictateur du Chili, le général
Pinochet, est arrêté en Grande-Bretagne et menacé d’être jugé par un tribunal
espagnol. L’extradition de Milosevic (juin 2001), pour être jugé par le Tribunal
international de La Haye, apparaît à certains comme une avancée majeure. Et
l’OTAN a recours à la force contre la Yougoslavie, État souverain, pour des
raisons internes à cet État (mars 1999). Dans ce cas, la justification humanitaire
l’emporte sur le principe de souveraineté.
Dans ce monde nouveau de l’après-guerre froide, la sécurité n’est pas
moindre ; elle est fragilisée : réveil des nationalismes, exode de masses
d’immigrants qui fuient le désespoir et la famine, multiplication des conflits
intra-étatiques, terrorisme, éventuel recours incontrôlé aux armes nucléaires. La
menace n’est ni plus ni moins grande. Elle est mobile, versatile, fragmentée,
inattendue. L’utopie de paix perpétuelle qui semblait à portée de main au
printemps 1990 a fait place aux incertitudes d’un ordre international instable et
aléatoire.
Chapitre 7

Le désordre impérial (2001-2008)

Le changement fondamental du système international, révélé par le choc du


11 septembre 2001, n’a pas fini d’étendre ses effets qui s’ajoutent à ceux du
phénomène de globalisation. D’où un paysage marqué par la révolution des
moyens de communication, l’émergence économique des puissances asiatiques,
une grande sensibilité des régions développées aux risques, enfin par une
situation d’échec des États-Unis qui avaient cru imposer leur ordre.
La différence de rythme de croissance entre les économies développées et
émergentes est frappante : depuis 2000, la croissance est ralentie ou faible dans
la zone euro ou en Amérique alors que les performances des économies
émergentes sont remarquables : 7 % de croissance pour la Chine en 2003, 9 % en
2006-2007 pour l’Inde. La Chine devient l’une des quatre premières puissances
économiques mondiales, derrière les États-Unis, le Japon et l’Allemagne
(d’après la Banque mondiale, décembre 2007). Avec la Chine et l’Inde, la Russie
et le Brésil sont désormais des acteurs économiques majeurs qui entendent
prendre toute leur part dans ce phénomène de mondialisation. Le groupe indien
Mittal Steel s’empare du groupe européen Arcelor et devient ainsi en juin 2006
le premier producteur d’acier du monde. Le groupe japonais Toyota passe au
premier rang des constructeurs d’automobiles dans le monde. À travers ces
exemples se révèle la puissance des économies asiatiques. Mais il y a plus : la
demande croissante des matières premières de ces économies génère une
flambée des cours des matières premières et des prix, et la lutte pour l’accès aux
approvisionnements (2008), provoquant une véritable crise alimentaire
mondiale, qui donne même lieu à des émeutes de la faim dans certains pays
africains et asiatiques. Les problèmes énergétiques prennent toujours plus
d’importance, illustrée par le chantage russe aux livraisons de gaz à l’Ukraine, la
construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan permettant d’acheminer le
pétrole de la mer Caspienne jusqu’à la Méditerranée (sans passer ni par la Russie
ni par l’Iran), l’exploration de gisements éventuels au Groenland, les multiples
accords sur le plan du nucléaire civil (États-Unis/Inde ; France/Chine ;
France/Libye). La flambée du prix du baril de pétrole est telle qu’il atteint et
dépasse les 140 dollars au printemps 2008. La manne pétrolière est telle que,
d’un côté la Russie et l’Algérie remboursent leurs dettes, tandis que de l’autre les
économies développées d’Europe et d’Amérique subissent à la fois des
restructurations, des délocalisations et donc des suppressions d’emploi et à partir
de 2007-2008 une poussée inflationniste et une crise conjoncturelle due aux
crédits trop facilement accordés. La prolifération nucléaire et balistique, le trafic
d’armes et le terrorisme font peser une grave menace sur l’ordre mondial. Les
sociétés développées s-ont -de plus en plus vulnérables et réagissent vivement
aux risques liés aux phénomènes naturels – comme le tsunami qui ravage les
côtes de l’océan Indien (26 décembre 2004) et provoque la mort de plus de
200 000 personnes ou le cyclone Katrina (août 2005) en Louisiane, les
inondations en Indonésie (février 2007) – aux catastrophes écologiques, aux
épidémies : trois millions de personnes sont mortes du Sida en 2002 et le virus
H5N1 de la grippe aviaire menace de se répandre (été 2005-hiver 2006). Face à
la crise du système international qui atteint la crédibilité de l’ONU, les États-
Unis ont l’ambition d’incarner à eux seuls un nouvel ordre, qu’ils tentent
d’imposer au reste du monde. Mais la crise économique (en particulier bancaire
avec la crise des crédits immobiliers, août 2007) et les échecs de l’ordre impérial
(Iran Irak, conflit israélo-palestinien) causent une grave perte de crédibilité des
États-Unis et remettent même en cause les valeurs occidentales.
Cours du pétrole de 1950 à 2007
Source : Département américain du commerce, AIE, Platts, BP Statistical Review of World Energy,
juin 2007

La guerre contre le terrorisme


Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York
et le Pentagone à Washington signifient d’abord un passage à un nouvel âge du
terrorisme. Ces attentats expriment un terrorisme singulier dans ses objectifs, ses
moyens et ses effets. Les objectifs visés ne sont en effet pas politiques mais
symboliques (l’emblème du commerce international et le siège de la puissance
militaire), les moyens utilisés combinent le recours aux avions et aux armes
blanches et le sacrifice de martyrs ; les effets se reflètent dans le nombre de
victimes (environ 3 000 morts), c’est-à-dire dans la destruction de masse.
L’émotion est immense dans le monde occidental, pour saluer les victimes du
terrorisme exercé par une poignée d’extrémistes islamistes. Comme l’Islam, qui
compte 1,2 milliard d’êtres humains, est divisé en de multiples courants (les
sunnites représentent 85 à 90 % du monde musulman ; les chiites sont surtout
nombreux en Irak : 50 % de la population, en Iran et au Yémen : 90 %),
l’islamisme n’est pas un phénomène homogène : surgi dans l’Iran
révolutionnaire et chiite, il semble à présent surtout actif dans les pays sunnites
comme l’Arabie saoudite, où les organisations wahhabites dépensent
dix milliards de dollars par an pour la propagation de l’Islam et financent les
mouvements islamiques. L’événement pose la question de la vitalité de
l’islamisme : dément-il les prévisions sur l’évolution de l’Islam politique ? ou
confirme-t-il le passage à un post-islamisme, qui se traduit soit par l’ambition de
conquérir l’appareil d’État, soit par la quête d’une union des Croyants, soit enfin
par une réislamisation des mœurs ? Quoi qu’il en soit, l’Islam fondamentaliste
hait par-dessus tout le matérialisme et l’économie de marché, qu’il identifie avec
les États-Unis, dont la politique est vécue comme partiale en raison du soutien au
gouvernement israélien, de la présence militaire américaine en Arabie saoudite,
du maintien de l’embargo et des actions militaires contre l’Irak. Ce vif
ressentiment contre les États-Unis est largement partagé dans le monde
musulman. Il s’étend aux pays européens en 2006 à l’occasion de la publication
en janvier de caricatures du prophète Mahomet par des journaux et est ravivé par
un discours du pape Benoît XVI à Ratisbonne (12 septembre 2006).
À la suite du choc du 11 Septembre, l’administration américaine déclare la
guerre au terrorisme, avec une approbation quasi unanime, en particulier l’aval
du Conseil de sécurité, et la solidarité des membres de l’Alliance atlantique prêts
à faire jouer l’article 5. Une fois la surprise passée, l’administration G.W. Bush
désigne le premier ennemi : le régime taliban au pouvoir en Afghanistan depuis
1996 et protecteur de l’organisation islamiste Al-Qaïda dirigée par Oussama Ben
Laden, un Saoudien fanatique de la lutte contre les Infidèles. L’Afghanistan est
de nouveau au centre de l’actualité : pays ravagé par les guerres, les luttes
tribales et ethniques, l’ingérence des pays voisins et la misère des réfugiés du fait
de la position géographique de cet État-tampon, qui a toujours suscité les
convoitises. Depuis son accession au pouvoir en 1996, le régime taliban est
l’objet de sanctions de la part de l’ONU (résolution du 19 décembre 2000). Les
Américains se lancent donc dans une guerre contre l’Afghanistan. Cette coalition
circonstancielle paraît relever d’une conception nouvelle de l’action extérieure.
Plutôt que d’avoir recours à l’OTAN, la coalition est plus large et englobe des
pays musulmans. La riposte militaire n’a été ni immédiate ni aveugle : les États-
Unis ne sont plus le gendarme du monde, mais « le shérif, justicier rassemblant
autour de lui une chevauchée de volontaires pour partir à la poursuite des hors-
la-loi ».
L’Afghanistan
Contrairement aux prévisions pessimistes prévoyant un enlisement de l’action
militaire et une déstabilisation du Pakistan, la riposte américaine montée contre
Al-Qaïda et les Talibans est un succès. La campagne militaire (« Justice sans
limite » rebaptisée Enduring Freedom « Liberté immuable ») est menée avec
efficacité. Après les bombardements (qui commencent le 7 octobre 2001), la
bataille terrestre menée par les forces de l’Alliance du Nord (coalition de
minorités ethniques opposée aux Talibans) est rapide et aboutit à évincer le
pouvoir taliban (13 novembre : chute de Kaboul, 6 décembre : chute de
Kandahar) puis à l’accord pour le déploiement, sous mandat de l’ONU, d’une
force internationale chargée d’assurer la sécurité (International Security
Assistance Force, ISAF) à Kaboul et dans sa région, et à instituer sous l’égide de
l’ONU un gouvernement intérimaire rassemblant toutes les factions afghanes.
Dans les années qui suivent, surtout à partir de 2005, les troupes de l’OTAN
(américaines, britanniques et canadiennes) sont confrontées à une guérilla de
plus en plus dure et à des attentats suicides à répétition, qui contraignent l’ISAF,
forte de plus de 40 000 hommes (dont les contingents les plus importants sont
américains, britanniques et allemands), à des demandes incessantes de renforts et
à étendre son champ d’action sur tout l’Afghanistan (2006) : le président
Sarkozy affirme l’engagement de la France, en acceptant d’y renforcer sa
présence de plusieurs centaines d’hommes (mars-avril 2008).

Les Américains face à la menace terroriste


L’autre effet de ces attentats est de susciter ou de révéler un changement
profond dans les relations entre Washington et le monde. Alors qu’au cours de
ses premiers mois, l’administration G.W. Bush ne semblait guère s’intéresser au
monde extérieur, sauf pour promouvoir un système de défense antimissile,
supposé protéger l’ensemble du territoire américain contre les éventuelles fusées
des « États voyous », tout change le 11 Septembre. Même si dans le passé
d’autres chocs (Pearl Harbor, Spoutnik) ont pu ébranler le sentiment
d’invulnérabilité des États-Unis, la principale nouveauté de l’après-
11 Septembre est la découverte de leur vulnérabilité, liée à leur ouverture. Les
nécessités de la lutte contre le terrorisme supposent une liberté d’action totale
des États-Unis, qui font un bilan très sévère de l’opération du Kosovo (mars-
juin 1999). Ils ne veulent plus être entravés par aucune contrainte internationale,
notamment dans l’emploi de la force, ce qui a pour conséquences des tensions
dans leur politique transatlantique et leur volonté de contourner l’ONU.
De fait, plusieurs attentats au cours des mois suivants (Djerba, Karachi, Bali,
Mombasa, Aden) attestent de la mondialisation de la menace terroriste, qui
s’exprime par des alertes répétées, avérées ou fausses. Les attentats de Madrid
(11 mars 2004) sont les plus meurtriers jamais commis en Europe. En
juillet 2005, plusieurs attentats (le 7 et le 21) ont lieu dans le métro et des
autobus de Londres, à Charm el-Cheikh (23), à Bali (1er octobre 2005), à
Amman (9 décembre 2005), à Casablanca (avril 2007), au Pakistan (juillet-
août 2007), en Algérie (juillet-août-décembre 2007).
La formation d’une coalition antiterroriste entraîne des revirements
diplomatiques, provoquant dans un premier temps un rapprochement
Washington-Moscou-Pékin, une marginalisation de l’OTAN, une remise en
question des rapports entre les pays européens. Si, au-delà des discussions sur les
armements stratégiques, la Russie entend à certains moments reprendre son rôle
de contrepoids face à l’Amérique, le soutien apporté par Vladimir Poutine à
G.W. Bush lors de leurs entretiens à Washington (13-15 novembre 2001)
manifeste surtout sa volonté d’établir une relation de confiance et de coopération
dans la lutte antiterroriste, la Russie espérant gagner une latitude totale dans la
guerre de Tchétchénie, qu’elle présente comme un front de la lutte contre le
terrorisme, en échange de sa solidarité contre Ben Laden. Pour la même raison,
la Chine prête son concours de principe à la coalition (le terrorisme est d’ailleurs
l’un des axes de coopération du groupe de Shanghaï, forum de consultation
régional créé en 1996 entre la Russie, la Chine, le Tadjikistan, le Kazakhstan et
le Kirghizistan). Cet alignement est symbolisé par la rencontre de Shanghaï
(dans le cadre du sommet de l’APEC, Forum de coopération économique Asie-
Pacifique), le 20 octobre 2001, et la photo de Jiang Zemin, Vladimir Poutine (qui
avaient cependant signé à Moscou en juillet 2001 un traité d’amitié et de
coopération et réitéré leur opposition au projet américain de bouclier antimissile)
et George W. Bush.

L’Irak, nouvel objectif


À la suite de la guerre d’Afghanistan, les États-Unis développent de nouvelles
conceptions de l’emploi de la force à titre préventif et exposent toute une
argumentation contre l’Irak de Saddam Hussein, avec l’objectif affiché de
rebattre les cartes au Moyen-Orient, en créant une nouvelle organisation
régionale fondée sur la démocratie, la défense des libertés et les droits de
l’homme.
Depuis la guerre du Golfe, l’Irak n’est jamais sorti de la ligne de mire de
l’administration américaine, décidée à se débarrasser du régime de Saddam
Hussein, et qui met en avant le danger des armes de destruction massive, la
connexion entre Bagdad et les organisations terroristes, enfin la volonté de faire
naître un Irak démocratique. De son côté, Bagdad proteste contre l’embargo dont
il est l’objet par le biais de la résolution « Pétrole contre nourriture », assouplie
en mai 2002 par la résolution 1409. Tout au long de l’année 2002, la tension
monte, les États-Unis déployant dans la zone du Golfe des moyens militaires
considérables. Accusé de produire des armes de destruction massive et de
chercher à fabriquer une arme nucléaire, le régime de Bagdad dément et accepte
finalement que des inspecteurs de l’ONU et de l’AIEA – qu’il avait expulsés en
décembre 1998 – viennent contrôler la nature de son armement.
Dans un premier temps, Washington accepte de rechercher l’accord des pays
membres du Conseil de sécurité et la poursuite des inspections en Irak, tout en
faisant ressortir – par des révélations sur ses armements – le manque de
coopération de Saddam Hussein et en préparant l’intervention. Le 8 novembre
2002, la résolution 1441 (qui fixe un calendrier de reprise des inspections de
désarmement et qui exige de Bagdad une coopération complète) est adoptée à
l’unanimité des quinze membres. Mais, contrairement aux États-Unis qui
l’interprètent comme une autorisation d’intervenir si la coopération n’est pas
totale, la France estime que le dernier mot doit revenir à l’ONU. Face à
l’opposition de la France, de l’Allemagne et de la Russie à une action de force
qui ne serait pas motivée par un rapport négatif des inspecteurs en désarmement
et fondée sur une résolution du Conseil de sécurité, les États-Unis et la Grande-
Bretagne décident de se passer d’une nouvelle résolution malgré une vague de
protestations dans le monde. La guerre est rondement menée (20 mars-
30 avril 2003) et l’armée irakienne mise en déroute.
À la suite de la victoire des forces de « la coalition » (la Grande-Bretagne et
l’Australie y coopèrent), Washington crée en mai 2003 une « coalition des
volontaires », force de stabilisation internationale d’une quinzaine de pays
participants (dont la Grande-Bretagne, la Pologne, le Danemark et l’Espagne),
chargée sous l’égide des États-Unis de sécuriser la reconstruction de l’Irak. Les
États-Unis se passent ainsi des Nations unies et de l’OTAN, tout en réussissant à
obtenir, le 22 mai 2003, l’aval du Conseil de sécurité dont une résolution confie
à la coalition américano-britannique la gestion du pays et l’exploitation de son
pétrole ; le 16 octobre 2003, la résolution 1511 confirme la « coalition » comme
puissance occupante et entérine le projet politique des États-Unis pour l’Irak.
Des attentats de plus en plus meurtriers, les prises et les exécutions d’otages, des
affrontements autour des villes saintes ensanglantent le pays et les révélations
des sévices imposés par les troupes américaines (avril 2004) jettent le discrédit
sur l’occupation de l’Irak. En raison de l’insécurité persistante, la transition
démocratique y est retardée, mais le 8 juin 2004 le transfert de pouvoir à un
gouvernement irakien est approuvé par le Conseil de sécurité, ce qui représente
un indéniable succès de la diplomatie américaine, malgré le retrait des troupes
espagnoles et philippines des forces d’occupation. Et le Club de Paris allège la
dette irakienne en novembre 2004. Le projet américain de « Grand Moyen-
Orient », vaste plan de remodelage d’une région allant du Maroc au Pakistan et
consistant à y favoriser le développement économique et la démocratisation
politique, qui suscite d’intenses discussions, est finalement adopté sous une
forme plus souple dite « Partenariat pour un avenir commun » lors du G8 réuni à
Sea Island (8-10 juin 2004) et mis en œuvre à Rabat (décembre 2004). Surtout,
le processus démocratique se met en place en Irak avec le succès des élections
du 30 janvier 2005 et l’élection d’un Kurde comme président de la République
(6 avril 2005). Mais la multiplication des attentats suicides (été 2005, 2006) et
un véritable début de guerre civile entre Sunnites et Chiites (été 2006)
contraignent les Américains à renforcer leur présence militaire, d’autant plus que
différents pays (Italie, Pologne, Grande-Bretagne en partie) retirent leurs
contingents.

L’Empire et le monde
Consciente de sa puissance militaire qui rencontre toutefois ses limites pour
pacifier l’Afghanistan et l’Irak, l’administration américaine pratique un
unilatéralisme sans complexe sous l’influence idéologique des néo-conservateurs
et elle entend imposer ses vues au monde, d’autant plus que le président George
W. Bush est aisément réélu le 2 novembre 2004.

Les présidents américains depuis 1945


Franklin D. Roosevelt 1933-avril 1945
Harry S. Truman Avril 1945-janvier 1953
Dwight D. Eisenhower Janvier 1953-janvier 1961
John F. Kennedy Janvier 1961-novembre 1963
Lyndon B. Johnson Novembre 1963-janvier 1969
Richard M. Nixon Janvier 1969-août 1974
Gerald R. Ford Août 1974-janvier 1977
Jimmy Carter Janvier 1977-janvier 1981
Ronald Reagan Janvier 1981-janvier 1989
George Bush Janvier 1989-janvier 1993
William J. Clinton Janvier 1993-janvier 2001
George W. Bush Janvier 2001-janvier 2009
Barack Obama janvier 2009-janvier 2017
Donald Trump Depuis janvier 2017
L’administration Bush dénonce (13 décembre 2001) le traité ABM de 1972
pour construire son bouclier antimissile (dont le déploiement commence en
décembre 2002), elle décline toute adhésion au protocole de Kyoto, elle refuse
de ratifier le traité créant la Cour pénale internationale et négocie des accords
afin de mettre ses ressortissants à l’abri d’éventuelles poursuites internationales,
elle rejette tout système contraignant de contrôle des armes biologiques, elle
développe une nouvelle doctrine envisageant de banaliser l’arme nucléaire et elle
adopte en 2003 un budget militaire en expansion, qui atteint 40 % du total des
dépenses militaires mondiales.
D’autres mesures de l’administration américaine suscitent la réticence de ses
alliés, comme son implantation en Ouzbékistan et au Tadjikistan, d’abord
acceptée par la Russie, qui voit les États-Unis s’installer dans une zone
traditionnelle d’influence russe, comme ses menaces aux États (Iran, Irak, Corée
du Nord) suspects de complicité à l’égard des terroristes (discours de G.W. Bush,
29 janvier 2002), qui forment « l’axe du mal » ou les « postes avancés de la
tyrannie » : Cuba, Zimbabwe, Biélorussie, Iran, Birmanie, Corée du Nord
(discours de C. Rice, 18 janvier 2005). La décision du gouvernement américain
d’imposer de lourdes taxes sur les importations d’acier (mars 2002) provoque la
réprobation avant qu’il ne soit obligé de les retirer (fin 2003), face aux menaces
de représailles des pays européens et aux sanctions autorisées par l’OMC.

Les relations entre Washington et Moscou


Au cours de sa tournée européenne (mai 2002), le président G.W. Bush signe
avec Vladimir Poutine un accord de désarmement nucléaire, ramenant l’arsenal
des deux pays à un nombre d’ogives compris entre 1 700 et 2 200 d’ici à 2012
contre environ 6 000 au moment du traité (24 mai 2002), chaque pays demeurant
libre de détruire ou simplement de stocker ces armes. Par cette déclaration du
24 mai, États-Unis et Russie se déclarent décidés à coopérer dans la lutte contre
le terrorisme, d’agir ensemble en Asie centrale et dans le Caucase, où
Washington obtient un droit de regard, et au Proche-Orient. Le partenariat avec
la Russie s’exprime aussi par la signature à Rome le 28 mai d’un accord créant
« un Conseil OTAN-Russie » pour mieux associer Moscou à l’Alliance
atlantique. Le 22 novembre 2002, G.W. Bush rencontre V. Poutine à Saint-
Pétersbourg : il en ressort une véritable alliance russo-américaine face au
terrorisme international. Mais par la suite, les désaccords se multiplient entre
Washington, qui critique la dérive autoritaire du régime russe et dénonce la
collaboration de la Russie avec la Syrie, l’Iran et la Corée du Nord, et Moscou
qui se rapproche de Paris et Berlin à l’occasion de la guerre d’Irak et surtout
soupçonne les Américains de vouloir s’implanter durablement dans l’espace ex-
soviétique. D’où une rencontre Bush-Poutine pleine de méfiance réciproque, le
24 février 2005 à Bratislava, et le souci de Moscou de jouer la carte européenne
(Sommet de Paris, Chirac/Poutine/Zapatero/Schröder, 18 mars 2005). Au cours
du sommet franco-germano-russe de Compiègne (23 septembre 2006), Vladimir
Poutine tient à rassurer Jacques Chirac et Angela Merkel sur la politique
énergétique de la Russie. La renationalisation de la politique étrangère de la
Russie est évidente à travers les déclarations de Vladimir Poutine. Le
10 mai 2006, il appelle à développer le potentiel militaire et économique de la
Russie face aux États-Unis, « loup et forteresse » ; en février 2007, il dénonce
leur volonté de domination. La tension s’accroît avec la proposition de
Washington faite à Prague et à Varsovie d’accueillir des installations du bouclier
antimissiles américain, destiné à parer à des attaques de la Corée du Nord et de
l’Iran. Par mesure de représailles et dans le contexte d’une tension des relations
russo-américaines, la Russie suspend l’application du traité sur les forces
conventionnelles en Europe (30 novembre 2007). Et Vladimir Poutine s’oppose
à l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN. Son successeur, Dimitri
Medvedev lance l’idée d’un pacte de sécurité européenne destiné à remplacer
l’OSCE (discours de Berlin, 5 juin 2008).

Les relations entre les États-Unis et l’Europe


La division de l’Europe est manifeste. La crise d’Afghanistan provoque une
marginalisation de son rôle et une « renationalisation » des politiques étrangères.
Faisant bande à part, Londres, Paris et Berlin s’engagent de façon bilatérale aux
côtés des Américains. L’événement révèle aussi la lourdeur de l’Europe
communautaire dans le domaine politico-militaire, empêtrée dans les procédures.
Si les Européens se retrouvent pour dénoncer l’unilatéralisme américain, ils
peinent à concilier leurs points de vue pour la définition d’une stratégie
commune. La crise irakienne a des conséquences bien plus graves. Elle révèle en
effet la désunion européenne ; elle met à nu la faiblesse militaire des États
européens et la domination de l’industrie américaine d’armement. Elle a pour
conséquence de diviser l’Ancien monde entre une « vieille Europe » rétive à
l’ordre impérial et une « nouvelle » Europe prête à suivre les États-Unis. Face à
Paris et Berlin opposés à la guerre, huit autres capitales de l’Union européenne et
des pays candidats manifestent leur soutien à Washington (30 janvier 2003), et le
groupe de Vilnius (formé par dix ex-États communistes aspirant à l’adhésion à
l’OTAN) se déclare prêt à rejoindre une coalition en vue de désarmer le régime
de Saddam Hussein. Washington réagit très mal à l’intention affichée par
certains États européens (France, Allemagne, Belgique) en septembre 2003 de
mettre sur pied un commandement autonome hors des structures de l’OTAN et
apte à exécuter des opérations militaires.

L’élargissement de l’Alliance atlantique

Les États-Unis, le Canada, l’Islande, la France, la Grande-


4 avril Bretagne, le Danemark, la Norvège, le Portugal, l’Italie, la
1949 Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg signent le traité de
l’Atlantique-Nord.
1951 La Grèce et la Turquie adhèrent à l’Alliance.
1955 L’Allemagne de l’Ouest rejoint l’Alliance.
La France sort de l’organisation militaire intégrée de
1966
l’Alliance.
1982 L’Espagne entre dans l’Alliance.
La Pologne, la République tchèque, la Hongrie intègrent
1999
l’Alliance.
2002 Partenariat pour la Paix avec la Russie.
La Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie, la Bulgarie, la
2004
Lituanie, la Lettonie, l’Estonie rejoignent l’Alliance.
2009 L’Albanie et la Croatie entrent dans l’Alliance.
2015 Le Monténégro devient membre de l’OTAN.

Décidé à Prague en novembre 2002, l’élargissement de l’Alliance à sept pays


de l’ex-Europe de l’Est (Bulgarie, Roumanie, Estonie, Lettonie, Lituanie,
Slovaquie et Slovénie) est officiel le 2 avril 2004. L’OTAN devient-elle une
vraie organisation militaire européenne ? En réalité, elle devient le bras armé de
la politique américaine avec la création d’une force de réaction rapide à projeter
dans les zones de conflit, qui se déploie désormais au-delà de sa zone
traditionnelle. Ainsi, en avril 2003, l’OTAN prend la direction de l’ISAF, force
internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan. À Nice (février 2005),
les ministres de la Défense de l’OTAN discutent des moyens de renforcer les
missions de l’OTAN en Afghanistan et en Irak. Le sommet extraordinaire de
l’Organisation (22 février 2005 à Bruxelles) déclare que les États membres
comptent « renforcer le rôle de l’OTAN en tant que forum essentiel entre alliés
sur les questions stratégiques et politiques ». Au sommet de Riga (28-
29 novembre 2006), les dirigeants des pays membres de l’OTAN réaffirment leur
engagement militaire en Afghanistan ; à Bruxelles (14 juin 2007), ils approuvent
le principe du bouclier antimissiles, que les Américains voudraient installer en
Pologne et en République tchèque. Au sommet de l’OTAN à Bucarest (2-4 avril
2008), l’élargissement de l’Alliance atlantique à l’Ukraine et à la Géorgie est
ajourné, en raison de l’opposition russe et des réticences de Paris et de Berlin,
qui doivent accepter sur pression américaine la perspective de l’adhésion de la
Croatie et de l’Albanie effective en avril 2009 : l’OTAN compte désormais
28 membres. Le sommet de Bucarest scelle le retour de la France au sein du
commandement intégré de l’organisation militaire de l’OTAN qui devient un
instrument politico-militaire majeur.
L’élargissement de l’OTAN
Les hauts et les bas de l’Europe
Sur le plan de la construction européenne, les succès alternent avec les échecs.
Certains des États conviennent entre eux au sommet de Laeken (décembre 2001)
de lancer la fabrication d’un Airbus militaire A-400M et les Quinze finissent
(2002) par se décider à financer le projet Galileo (système de navigation et de
positionnement), qui devrait mettre fin au monopole américain. Mais les
difficultés financières et les rivalités nationales retardent sa réalisation. La
« stratégie de Lisbonne », adoptée en 2000, ambitionne de donner à l’Europe
« l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde » mais n’est
guère suivie d’effets. L’entrée en vigueur de l’euro dans la vie quotidienne de
300 millions d’Européens, le 1er janvier 2002, est un succès technique et un
moment historique de la construction européenne : dix ans après le traité de
Maastricht, douze États de l’Union européenne (Allemagne, Autriche, Benelux,
Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Portugal) partagent la même
monnaie, rejoints par la Slovénie (1er janvier 2007) puis par Chypre et Malte
(1er janvier 2008). Mais les conceptions sur l’avenir de l’Union sont floues et
antagonistes, et le moteur franco-allemand grippé, alors que l’Europe est
engagée dans une course de vitesse entre l’élargissement et une tentative
d’approfondissement : la Convention pour l’avenir de l’Europe (présidée par
Valéry Giscard d’Estaing) est chargée de préparer la refonte de l’Union et
d’élaborer une Constitution.
L’Europe à Vingt-Sept (2008)
Après la discorde franco-allemande marquée par un affrontement sur le
financement de la PAC et l’échec du sommet de Nice (décembre 2000), le
moteur franco-allemand repart grâce à un accord dans le dossier agricole entre
Jacques Chirac et Gerhard Schröder, qui célèbrent en grande pompe le
40e anniversaire du traité de l’Élysée (janvier 2003), au risque de susciter la
crainte d’un directoire franco-allemand ou de jeter le trouble par le non-respect
du pacte de stabilité (dont ils souhaitent la réforme). En ce qui concerne la PAC,
pour éviter une course à la productivité, il y aura découplage entre les aides
directes versées aux agriculteurs et le niveau de production, total ou partiel, à
partir de 2007 dans le cas des céréales et de la viande bovine ; les subventions
seront liées à des critères de qualité et le budget total de la PAC est censé être
plafonné d’ici 2013. En décembre 2002, le sommet de Copenhague accepte
l’entrée dans l’Union de huit pays d’Europe centrale et orientale : Pologne,
République tchèque, Slovénie, Hongrie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie,
plus Malte et Chypre (bien que le plan de règlement des Nations unies, qui aurait
dû aboutir à la réunification de l’île, soit rejeté par les Chypriotes grecs le
24 avril 2004). Cet élargissement, qui est officiel le 1er mai 2004, a une portée
plus symbolique (parce que cet élargissement clôt le processus entamé avec la
chute du mur de Berlin et la dislocation de l’Union soviétique) que
démographique (au total 75 millions d’habitants) ou économique (leur revenu
représente 1/3 seulement de celui des pays d’Europe occidentale). Avec
l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, l’Union à vingt-sept
constitue un espace politique et économique de 493 millions d’habitants. Les
négociations d’adhésion de la Turquie commencent en octobre 2005, suscitant
un vaste débat. Chacun s’exprime sur le sujet. Lors de son voyage en Turquie
(28 novembre-1er décembre 2006), le Pape fait part de son nihil obstat, comme
le Premier ministre Tony Blair qui en est un chaud partisan, à l’encontre de
Valéry Giscard d’Estaing qui y est hostile. En novembre 2006, la Commission
gèle les négociations avec la Turquie, qui refuse de reconnaître l’un des États de
l’Union, Chypre.
L’approfondissement aurait dû précéder l’élargissement : il est bien plus
difficile à mettre en œuvre. Le projet de Constitution élaboré par la Convention
(juin 2003), qui modifie la pondération des voix au Conseil des ministres, en
attribuant plus de voix aux quatre États les plus peuplés (Allemagne, France,
Grande-Bretagne, Italie), et qui prévoit la création d’un poste de président du
Conseil européen pour une durée de deux ans et demi renouvelable (afin de
mettre fin à la présidence tournante tous les six mois) et d’un poste de ministre
des Affaires étrangères de l’U@nion (à la fois haut représentant pour la PESC et
commissaire aux Relations extérieures), se heurte au refus de la Pologne et de
l’Espagne de renoncer aux acquis du traité de Nice de décembre 2000. Après le
fiasco du sommet des 12-13 décembre 2003, les Vingt-Cinq réunis à Bruxelles
(18 juin 2004) adoptent à l’unanimité le projet de traité constitutionnel, signé à
Rome le 29 octobre 2004. La nouvelle Commission européenne
(novembre 2004), présidée par José Manuel Durao Barroso, comprend
25 commissaires (au lieu de 20) et 27 à partir de 2007, un par État membre.
Afin d’éviter une paralysie des institutions sous l’effet de la règle de
l’unanimité, qui reste en vigueur dans les domaines suivants : défense, fiscalité,
droits sociaux, droit de la famille, coopération pénale, on décide l’extension du
vote à la majorité qualifiée, définie à partir d’une double majorité réunissant
55 % des États et 65 % de la population de l’Union (en 2005, 297 millions
d’habitants, soit le total des populations allemande, française, britannique,
italienne et une partie de l’espagnole). Sur ce, se greffe la querelle de la directive
Bokelstein (adoptée par la Commission le 13 janvier 2004), qui entend
libéraliser les services en faisant respecter les règles du pays d’origine en cas de
prestations de service temporaire : la menace du « plombier polonais » pèse sur
la consultation populaire destinée à approuver « la constitution ». Coup sur coup,
la France, le 29 mai par 54,68 % de non, les Pays-Bas, le 1er juin 2005 par
61,6 % de non, rejettent par référendum le projet de constitution. Le double
« non » français et néerlandais plonge l’Europe dans une crise de confiance,
d’autant plus que les querelles franco-britanniques reprennent à la fois sur le
« rabais » consenti à Madame Thatcher et sur la politique agricole commune,
retardant l’accord sur le budget de l’Union européenne élargie pour la période
2007-2013, finalement adopté lors du sommet de Bruxelles (15-17 décembre
2005) : la Grande-Bretagne accepte une réduction de son « rabais » ; la France
souscrit à une remise à plat de la PAC en 2008. À l’occasion du 50e anniversaire
de la signature des traités de Rome, les 27 dirigeants de l’UE signent à Berlin
(24- 25 mars 2007) une déclaration commune réaffirmant leur volonté d’union).
Le projet de traité simplifié présenté par le nouveau président de la République
française, Nicolas Sarkozy, permet de sortir de l’impasse. Signé à Lisbonne le
13 décembre 2007, ce nouveau projet – s’il est approuvé – prévoit un président
du Conseil européen élu à la majorité qualifiée par le Conseil européen pour un
mandat de deux ans et demi renouvelable une fois, un haut représentant (et non
ministre) chargé de la diplomatie européenne ; enfin, un nouveau système de
vote doit entrer en vigueur entre 2014 et 2017, et les pouvoirs du Parlement sont
renforcés. Le rejet du traité par les Irlandais (12 juin 2008) ouvre une nouvelle
période d’incertitude pour l’Union européenne et ajourne les négociations qui
devaient permettre à la présidence française de faire entrer le traité en
application au 1er janvier 2009. Lancé le 13 juillet 2008 à Paris, le projet
d’Union pour la Méditerranée qui regroupe les États de l’Union européenne et
ceux du Sud et de l’Est de la Méditerranée reprend l’idée du processus de
Barcelone à travers des projets concrets.

L’Europe de Six à Vingt-Huit

Six pays (Belgique, Allemagne de l’Ouest, Italie, Pays-Bas,


1951
Luxembourg, France) créent la CECA.
1957 Les Six instituent la CEE.
1973 La CEE s’élargit au Royaume-Uni, à l’Irlande, au Danemark.
1981 La Grèce adhère à la CEE.
1986 L’Espagne et le Portugal entrent dans la CEE.
L’Autriche, la Finlande, la Suède entrent dans l’Union
1995
européenne.
Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la
2004 Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie
entrent dans l’Union européenne.
2007 La Bulgarie et la Roumanie intègrent l’Union
2013 La Croatie entre dans l’UE.

En dehors de l’Europe communautaire, les pays de l’ex-Yougoslavie sont


convalescents. La Bosnie est en paix grâce aux 12 000 soldats de la SFOR
relayés par 7 000 soldats européens envoyés en novembre 2004, mais elle n’est
toujours pas stabilisée. La Fédération yougoslave formée par la Serbie et le
Monténégro (27 avril 1992) éclate à la suite du vote favorable à l’indépendance
des Monténégrins (21 mai 2006). Au Kosovo, sur lequel s’exerce depuis 1999 le
protectorat de l’ONU par l’intermédiaire de la MINUK, le processus de
rétablissement de la paix et de retour à la stabilité est long. Des négociations sur
le statut final du Kosovo engagées en novembre 2005 butent sur le refus de la
Serbie et de la Russie de consentir à l’indépendance de cette province, solution
pourtant préconisée par le médiateur de l’ONU (mars 2007). Sans l’aval des
Nations unies (en raison du veto russe), l’indépendance du Kosovo est
proclamée le 17 février 2008 et n’est pas reconnue par tous les États européens,
dont certains craignent le risque de contagion. À l’occasion des élections
présidentielles, une crise secoue l’Ukraine et la « révolution orange » finit par
porter au pouvoir l’opposant pro-occidental Viktor Ioutchtchenko
(décembre 2004), ce qui constitue un succès pour les États-Unis, dont les forces
s’installent aussi en Roumanie et en Bulgarie et ravive la tension entre Moscou
et Washington. Depuis la fin de l’URSS (22,4 millions de km², 293 millions
d’habitants en 1991), l’immense empire russe ne cesse de rétrécir et de se
contracter (17 millions de km² et 145 millions d’habitants pour la Russie
actuelle), ce qui explique les tentatives de la Russie pour déstabiliser ses voisins
(la Transnistrie, région séparatiste pro-russe de Moldavie, vote en faveur de son
rattachement à la Russie).

Impasse au Proche et au Moyen-Orient


Au Proche-Orient, l’enchaînement des violences, des attentats et de la
répression a ruiné les espoirs de paix de Camp David (juillet 2000) et de Taba
(janvier 2001). Deux facteurs structurent la région : la présence américaine plus
ou moins interventionniste et le conflit israélo-palestinien. Depuis l’élection
d’Ariel Sharon au poste de Premier ministre (6 février 2001) et sa confortable
réélection (janvier 2003), l’État d’Israël répond aux violences palestiniennes –
en particulier des attentats-suicides très meurtriers – par des assassinats ciblés
(comme par exemple celui du cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas, en
mars 2004), des opérations militaires de grande envergure, en fait une
réoccupation partielle des territoires autonomes palestiniens, et la remise en
cause de l’Autorité palestinienne, la mise « hors-jeu » de Yasser Arafat et même
son isolement total (mars-avril 2002). Le monde arabe s’enflamme. Les
dirigeants européens appellent à un retrait des troupes israéliennes, mais les
Américains laissent de facto un blanc-seing à Ariel Sharon. Les répercussions du
11 Septembre sont ambivalentes. Dans un premier temps, l’administration
G.W. Bush se désengage du conflit israélo-palestinien, adoptant toutefois une
attitude jugée objectivement favorable au gouvernement israélien. Après le
11 Septembre, les États-Unis se réengagent très prudemment, dans un contexte
où les protagonistes ne veulent pas faire la paix, et ils proposent le vote par le
Conseil de sécurité (13 mars 2002) de la résolution 1397 se prononçant pour la
coexistence de deux États, israélien et palestinien. Le plan de paix lancé par la
Ligue arabe à Beyrouth (mars 2002) est voué à l’échec (car il implique le droit
au retour des réfugiés palestiniens et le retrait d’Israël sur ses frontières d’avant
juin 1967). À l’automne 2002, une « feuille de route » est élaborée par le
« Quartet » (États-Unis, Russie, Europe, ONU). Elle se présente comme un plan
de paix en trois étapes, avec comme échéance finale la création d’un « État
palestinien, indépendant, démocratique et viable » aux côtés d’Israël. Une
première phase est consacrée à la fin de « la terreur et de la violence », au gel de
toute colonisation ; une deuxième phase (de juin 2003 à décembre 2003) se
concentre sur la création d’un État palestinien indépendant ; la troisième phase,
qui aurait dû s’achever en 2005, est destinée à parvenir à un « statut définitif » et
à la fin du conflit israélo-palestinien. Mais le projet, rendu public en avril 2003,
reste lettre morte et le « Pacte de Genève », plan de paix informel, lancé en
décembre 2003 est une initiative privée. L’économie de la Cisjordanie et de la
bande de Gaza est désorganisée et l’édification par les Israéliens d’un mur de
sécurité autour des zones palestiniennes est déclarée illégale par la Cour
internationale de Justice (juillet 2004).
Notre route commence à Bagdad est le titre-programme des néo-conservateurs
qui espéraient, après être venus à bout du régime des Talibans en Afghanistan et
avoir abattu le régime tyrannique de Saddam Hussein, convertir toute la région à
la démocratie et résoudre du même coup le conflit israélo-palestinien. Dans le
sillage de la guerre d’Irak, les choses bougent : approuvé par Washington, le
Premier ministre israélien met en œuvre son plan de désengagement de Gaza,
tout en pérennisant dans le même temps les colonies israéliennes de Cisjordanie.
La mort de Yasser Arafat (11 novembre 2004) lève un obstacle de taille à la
relance du processus de paix. Son successeur, Mahmoud Abbas, élu président de
l’Autorité palestinienne (9 janvier 2005), et Ariel Sharon proclament
solennellement à Charm el-Cheikh, le 8 février 2005, la fin de plus de quatre
années de violence, mais le mouvement de la résistance islamique (Hamas)
conteste le pouvoir du chef de l’Autorité palestinienne et les colons israéliens
s’opposent à leur évacuation de la bande de Gaza, finalement réalisée en
septembre 2005 après 38 ans d’occupation. En janvier 2006, la victoire aux
élections législatives du Hamas, qui a célébré le retrait israélien comme un
succès, replonge la région dans le chaos car le mouvement islamique refuse de
reconnaître l’État d’Israël, qui prend des mesures de rétorsion contre l’Autorité
palestinienne. Face à la multiplication des tirs de roquettes contre Israël, Tsahal
pénètre dans la bande de Gaza (juin-juillet 2006) et surtout lance l’opération
Punition adéquate au Liban (juillet 2006) : une véritable guerre s’ensuit car le
Hezbollah oppose une résistance acharnée et réplique par des tirs de missiles sur
Haïfa, provoquant l’exode de populations de part et d’autre de la frontière.
Plusieurs semaines sont nécessaires pour parvenir à un accord (11 août 2006) sur
la résolution 1701, appelant à une cessation « complète » mais pas
« immédiate » des hostilités et au renforcement de la FINUL par plusieurs
milliers de soldats italiens et français. De nouveau, au printemps 2007, l’armée
israélienne intervient dans la bande de Gaza, désormais sous le contrôle du
Hamas et maintenue en état de blocus par Israël. Le président George W. Bush
tente bien de relancer le processus de paix, en réunissant le Premier ministre
israélien Ehoud Olmert et le président de l’Autorité palestinienne (Mahmoud
Abbas) à Annapolis (novembre 2007), mais les résultats sont décevants :
métastase d’Al-Qaïda un peu partout dans le monde, désastre irakien, scission de
la Cisjordanie et de la bande de Gaza, remontée en force des Talibans en
Afghanistan et du Hezbollah au Liban, retour en force de l’Iran sur la scène
régionale.
Au Liban, l’assassinat de plusieurs personnalités dont celui de l’ancien
Premier ministre libanais, Rafic Hariri (14 février 2005), provoque de puissantes
manifestations populaires qui remettent en cause la tutelle syrienne sur le Liban
et entendent obtenir une véritable indépendance par « la révolution des cèdres ».
La tension est à son comble (décembre 2006) et ne retombe pas en raison des
affrontements inter-communautaires (2007-2008). Plus que jamais divisé,
confronté aux radicaux islamistes du Fath Al-Islam, à la mauvaise volonté de la
Syrie et livré aux passions inter-communautaires, le Liban est incapable de
procéder à l’élection du chef de l’État jusqu’à l’accord inter-libanais de Doha
(21 mai 2008) qui permet de trouver un consensus avec l’élection du général
Slimane.
Si Washington ne réussit pas à obtenir une amélioration de la situation au
Proche-Orient, en revanche, il obtient un succès partiel dans sa politique de
contre-prolifération. La Libye accepte de démanteler sous contrôle international
ses programmes d’ADM (décembre 2003). Depuis lors, la normalisation des
relations de la Libye avec les pays occidentaux s’effectue : après que la Libye
eut admis sa responsabilité dans les attentats de Lockerbie (1988) et du vol UTA
(1989), les sanctions commerciales sont levées par les États européens
(octobre 2004). Et les États-Unis rétablissent des relations diplomatiques
complètes avec Tripoli (mai 2006). La libération des infirmières bulgares
(24 juillet 2007) et les visites croisées de Nicolas Sarkozy en Libye et de
Kadhafi en France scellent « le retour de la Lybie dans le concert des nations ».
En revanche, l’Iran, accusé de dissimulation et d’infractions répétées, accepte
dans un premier temps des inspections renforcées de ses installations nucléaires.
Mais l’élection de Mahmoud Ahmadinejad (24 juin 2005) marque un
raidissement de l’Iran dans les négociations avec l’AIEA et le groupe des trois
États européens (Allemagne, France, Royaume-Uni). L’Iran ayant repris
l’enrichissement de son uranium, l’AIEA transmet le dossier au Conseil de
sécurité qui somme Téhéran (résolution 1696, juillet 2006) de cesser ses
activités, sans plus de résultat, car l’Iran défend son « droit » à la technologie
atomique et multiplie les provocations (avril et septembre 2007, février 2008),
malgré les sanctions qui lui sont imposées. Les Israéliens considèrent que leur
sécurité est menacée. On parle de guerre.
Les conflits post-coloniaux en Afrique
Les conflits post-coloniaux en Afrique
L’Afrique avec 13 % de la population mondiale pèse 3 % du PIB. Il faut
toutefois se garder de toute image générale et misérabiliste. Il existe des noyaux
de pauvreté chronique en Afrique mais certains pays profitent de la
mondialisation et de la hausse des coûts des matières premières : la Chine
(devenue le troisième partenaire commercial de l’Afrique), les pays du Golfe y
investissent et la manne pétrolière fait par exemple de l’Algérie une puissance
régionale. Un nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique
(conférence du NEPAD, à Paris en février 2002) entreprend de combiner la
démocratisation et le développement économique du continent africain, qui
décide de transformer l’OUA en Union africaine (Durban, 8-10 juillet 2002).
Quatre chefs d’État africains plaident au G8 du 27 juin 2002 pour attirer les
investissements en Afrique et le G8 d’Évian (juin 2003) adopte un plan d’action
pour l’Afrique. Mais les problèmes sont surtout liés aux conflits post-coloniaux.
Malgré le voyage commun (janvier 2002) des ministres français et britannique
des Affaires étrangères pour relancer le processus de paix et accélérer le retrait
des armées étrangères du Congo, la guerre se poursuit en Afrique centrale. Au
moment du 22e sommet France-Afrique (20-21 février 2003), on estime que la
moitié du continent africain est impliquée dans des conflits de nature variée.
Dans la République démocratique du Congo (ex-Zaïre), la région de l’Ituri
(nord-est du Congo) est victime de conflits ethniques et de la convoitise de ses
voisins (Ouganda, Rwanda). Sa pacification est confiée (mai 2003) par l’ONU à
l’Union européenne (opération Artemis) : la guerre y aurait provoqué la mort de
près de 4 millions de personnes. Des élections libres se déroulent au Congo-
Kinshasa en juillet 2006 : est-ce la sortie du chaos et de la terreur ? Madagascar
connaît une crise politique grave (février-avril 2002). En Angola, la mort du chef
de l’UNITA, Jonas Savimbi (février 2002), permet de conclure un accord
(avril 2002) mettant fin à vingt-sept ans de guerre civile. Le Liberia est secoué
par de violents affrontements (été 2003). Devant l’échec des Nations unies à
faire accéder le Sahara occidental à un statut stable, Kofi Annan (février 2002)
puis le médiateur James Baker (juillet 2003) proposent un référendum
d’autodétermination : le conflit s’éternise dans l’indifférence générale et
continue d’être la pomme de discorde entre l’Algérie et le Maroc. Les Nations
unies (MONUG) interviennent au Burundi (juin 2004). Trois conflits sont
particulièrement graves : ceux de Côte d’Ivoire, du Soudan et de Somalie. La
Côte-d’Ivoire, victime d’une guerre civile (après le long règne de Félix
Houphouët-Boigny de 1960 à 1993) aggravée par la mévente du cacao et une
crise d’identité (question de l’ivoirité), se brise en deux : entre Abidjan et la
rébellion du Nord (automne 2002-printemps 2003), l’armée française tente de
préserver les chances d’une solution. Mais la crise est durable : les accords de
Marcoussis (24 janvier 2003) ne sont pas respectés, les affrontements continuent
malgré la force dépêchée par l’ONU (ONUG) en février 2004, et la tension
franco-ivoirienne est à son comble en novembre. Mandaté par l’Union africaine,
le président sud-africain Thabo Mbeki négocie la fin des hostilités (6 avril 2005).
Mais le retour au calme ne se fait pas sans affrontements (janvier 2006). Il faut
attendre le printemps 2007 pour voir relancer le processus de paix et s’effacer la
frontière entre le nord et le sud du pays. Cette médiation exprime la volonté du
successeur de Nelson Mandela de donner à l’Afrique du Sud un statut de
puissance régionale.
Au Soudan, où un éphémère accord de paix (janvier 2005) met fin à une
guerre civile sans fin entre le Nord et le Sud, le conflit du Darfour (ouest du
Soudan) provoque la mort de plus de 200 000 personnes. À l’initiative de la
France, l’ONU (septembre 2007) vote le déploiement dans l’est du Tchad d’une
force européenne (EUFOR), chargée de protéger les réfugiés du Darfour et de
stabiliser l’est du Tchad et le nord de la Centrafrique, en appui d’une force
hybride des Nations unies et de l’Union africaine (MINUAD) déployée à partir
de juillet 2007, et de la MINURCAT (police des Nations unies). En Somalie, les
miliciens des « Tribunaux islamiques » s’emparent de Mogadiscio (5 juin
2006) : la Somalie, considérée comme un possible repaire de l’organisation Al-
Khaïda, devient un État islamique, mais l’intervention de l’Éthiopie
(juillet 2006) permet aux forces loyalistes de rétablir la situation
(décembre 2006). Et des émeutes politico-ethniques éclatent au Kenya
(décembre 2007-janvier 2008) et au Zimbabwe (printemps 2008) contre le
président Mugabe.

Virage à gauche en Amérique latine


Sur le continent américain, les problèmes sont surtout d’ordre économique,
mais l’instabilité politique est de retour en Amérique latine après une décennie
1990 caractérisée par les progrès de la démocratisation. Au sommet des
Amériques, à Québec (20-22 avril 2001), les États-Unis veulent faire aboutir
pour 2005 le projet de zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, ALCA),
grand marché unique entre les 34 pays du continent, soit 800 millions de
consommateurs, qui réunirait ainsi tous les marchés régionaux américains. Le
sommet des Amériques (janvier 2004, à Monterrey) renouvelle cette perspective.
Cette entreprise, parallèle à l’extension du dollar comme monnaie des
Amériques, manifeste le leadership des États-Unis contre lequel s’élèvent les
mouvements anti-mondialisation et des États, comme le Mexique qui refuse de
cautionner l’intervention des États-Unis en Irak, et le Brésil avec l’arrivée au
pouvoir de Lula da Silva (janvier 2002). Et lors du quatrième sommet des
Amériques (4-5 novembre 2005), le président George W. Bush ne parvient pas à
faire signer l’accord de libre-échange qu’il projetait. D’ailleurs, les cinq pays
membres du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela) créent
(décembre 2007) la Banque du Sud, destinée à se substituer au FMI et à la
Banque mondiale. Confrontée à une faillite économique (le pays est en récession
depuis presque quatre années) et privée du soutien financier du FMI depuis
décembre 2001, l’Argentine est précipitée dans une crise politique et sociale sans
précédent (décembre 2001-janvier 2002) avant de se redresser (à partir de
juin 2003) et de rembourser l’intégralité de sa dette (janvier 2006). Avec des
nuances propres à chaque pays, l’orientation générale est marquée par une
tendance à la prise du pouvoir par la gauche : c’est le cas en Bolivie, où le
socialiste Evo Morales est élu président (pour la première fois un Indien) en
décembre 2005 ; au Chili avec l’élection de la socialiste Michelle Bachelet
(janvier 2006) ; au Nicaragua avec le retour au pouvoir (janvier 2007) du
sandiniste Daniel Ortega, déjà chef de l’État de 1979 à 1990. Le chef de file de
la gauche en Amérique latine, Hugo Chavez – un moment déstabilisé par un
coup d’État militaire (avril 2002) –, réussit à rétablir son autorité (août 2004).
Réélu triomphalement en décembre 2006, il procède à la nationalisation des
hydrocarbures, lance une révolution agraire et s’efforce d’avoir un rôle sur le
plan international, en intervenant par exemple dans l’épreuve de force en
Colombie entre le président Alvaro Uribe et les FARC qui détiennent des otages,
en particulier Ingrid Betancourt, finalement libérée le 2 juillet 2008, après plus
de six ans de captivité. À Cuba, la répression se fait plus stricte dans les
dernières années de Fidel Castro qui renonce (18 février 2008) à sa charge de
président du Conseil d’État et de commandant en chef. Depuis 2002, Haïti
connaît une crise politique due à la dérive dictatoriale du régime de Jean-
Bertrand Aristide, chassé du pouvoir par une insurrection armée (février 2004) :
là aussi, les Nations unies interviennent (MINUSTAH).
Les marchés régionaux sur le continent américain
L’Asie, nouveau foyer de crises
L’Asie devient un nouveau théâtre d’affrontement : de l’Afghanistan à la
Corée, les occasions de conflit ne manquent pas. La Corée du Nord déclenche
une crise, en annonçant (décembre 2002) qu’elle redémarre son programme de
production de plutonium, gelé en 1994, qu’elle se retire du TNP qu’elle avait
signé en 1994 et affirme posséder la bombe atomique (février 2005). Elle
procède même à un essai nucléaire souterrain (9 octobre 2006), suscitant la
réprobation générale. Suite aux négociations conduites à Pékin (à partir de
février 2007), Pyongyang accepte de mettre un terme à son programme nucléaire
en échange de la fourniture d’énergie et de garanties de sécurité par les États-
Unis, et également (octobre 2007) de démanteler ses réacteurs nucléaires. En
outre, les dirigeants des deux Corée signent, le 4 octobre 2007, une déclaration
de paix entre les deux pays. En échange de sa déclaration sur ses programmes
nucléaires (26 juin 2008), Washington s’est engagé à lever les sanctions qui
pesaient sur la République démocratique de Corée.
La Chine apparaît de plus en plus comme le pivot de la région, imposant ses
bons offices dans la crise nord-coréenne, où les États-Unis ont du mal à faire
prévaloir leur politique. Pékin organise un sommet sino-africain (3-5 novembre
2006), qui accueille les dirigeants de 48 États africains et annonce que la Chine
va doubler son aide à l’Afrique. Inquiet des escalades verbales périodiques entre
Taiwan et la RDC, le Japon affirme ses préoccupations sécuritaires, en
particulier à l’égard de la Chine (problème de l’embargo sur les ventes d’armes),
et il n’hésite plus à se déployer sur le plan militaire à l’étranger (Irak,
février 2004). La rencontre au sommet indo-pakistanaise d’Agra (16 juillet
2001) achoppe sur la question du Cachemire ; alors que les divergences semblent
s’apaiser dans le sillage de la guerre d’Afghanistan, la situation oscille entre
l’escalade militaire (mai 2002) et une volonté de normalisation (printemps
2004). Au Pakistan, le régime du général Musharaff apparaît ballotté entre les
pressions des islamistes et la toute-puissance de l’armée. Son rôle dans la
prolifération nucléaire (Iran, Libye, Corée du Nord) est mis en évidence, ce qui
n’empêche pas les États-Unis de lui accorder le rôle d’« allié majeur non-
OTAN » (mars 2004). Dans un contexte électoral de très grave violence et de
crise multiforme, la volonté de réconciliation nationale se termine en tragédie :
quelques semaines après son retour d’exil, Benazir Bhutto (Premier ministre de
1988 à 1990 et de 1993 à 1996) est assassinée à Rawalpindi (27 décembre 2007).
L’Arabie saoudite, bastion – contesté par des réformateurs – de l’intégrisme
musulman, reste l’alliée des États-Unis dans la région et la cible des attentats
d’Al-Qaïda.
Depuis la chute du régime des Talibans (13 novembre 2001), l’Afghanistan
chemine difficilement à la recherche d’institutions stables, sous le contrôle de la
communauté internationale. Deux ans après les accords de Bonn
(décembre 2001), la Loya Jirga approuve la constitution du nouvel État construit
sous les auspices des Nations unies et proclame la République islamique à
Kaboul (janvier 2004), qui se donne Hamid Karzaï comme premier président élu
démocratiquement (octobre 2004), mais l’insécurité y règne malgré la présence
de l’ISAF, dont l’OTAN a pris le commandement. Des manifestations
bouddhistes en Birmanie contre la junte militaire (au pouvoir depuis 1962) se
heurtent à la répression, de même qu’au Tibet confronté à l’autorité
centralisatrice de Pékin (printemps 2008).
La région du Caucase et l’Asie centrale sont de nouveaux foyers de crises, en
raison de l’essor pétrolier et gazier de ces régions. Le Caucase est politiquement
séparé en deux zones bien distinctes : le nord, constitué de territoires autonomes
instables au sein de la Fédération de Russie, dont l’Ossétie du Nord et la
Tchétchénie ; le sud, avec les États de Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan. À la suite
de la désintégration de l’Union soviétique, des disputes ethniques et territoriales
sont loin d’être réglées : le Haut-Karabagh, intégré à la république
d’Azerbaïdjan, demande son rattachement à l’Arménie, comme le Nakitchevan
réclame le sien à l’Azerbaïdjan. La présence d’importants gisements pétroliers,
la question de l’acheminement du pétrole et son rôle de carrefour entre la Russie
et le Moyen-Orient expliquent l’intérêt de Moscou pour la région, qu’il
considère comme une zone d’intérêt stratégique prioritaire, d’où sa volonté
d’empêcher les rapprochements, d’éloigner les importuns (la Géorgie est le
troisième plus important récipiendaire d’aide américaine par tête d’habitant après
Israël et l’Égypte), et d’en finir avec la rébellion tchétchène. La guerre y est
marquée par la prise d’otages la plus meurtrière de l’histoire, en Ossétie du Nord
(septembre 2004), et les habitants d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, encouragés
par l’exemple kosovar et soutenus par la Russie, veulent obtenir la
reconnaissance de leur indépendance. La tension entre la Géorgie et la Russie
(août 2007) est permanente : confrontée au souhait de la Géorgie de devenir
membre de l’OTAN, la Russie décrète l’embargo contre Tbilissi : la Géorgie est
privée de livraisons de gaz russe et elle ne peut exporter son vin en Russie. Face
à la volonté de Washington de renforcer sa présence économique et stratégique
dans la région (obtenue à la suite du 11 Septembre), Moscou tente de maintenir
sa tutelle.
Le Caucase
La mondialisation en débat
Les événements du 11 Septembre relancent le débat sur la mondialisation. Elle
est assurément en marche avec la frénésie de concentration qui a contribué à
uniformiser la production et à américaniser la distribution, avec l’entrée
officielle de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce (11 décembre
2001) : l’Empire du milieu, à l’économie performante, invité à participer aux
échanges mondiaux, ouvre un marché d’1 milliard 300 millions de
consommateurs et inonde le monde de ses produits. Le pays, qui représente 20 %
de la population mondiale, choisi en juillet 2001 pour organiser les Jeux
olympiques de 2008, voit ainsi consacrée sa puissance économique, politique et
diplomatique, non sans inquiéter l’Europe en raison du flot d’exportations, en
particulier dans le domaine du textile (6 % du commerce mondial).

La libéralisation des échanges : l’exemple du textile

L’Accord multifibre (AMF) instaure le principe des quotas


1974 d’importation octroyés par les pays occidentaux aux pays
en voie de développement.
L’accord sur les textiles et les vêtements, conclu à
1995 Marrakech, propose d’aboutir à la suppression des quotas
en trois étapes (1998, 2002, 2005).
1er janvier
La totalité des échanges mondiaux de textile est libéralisée.
2005 :

Mais cette mondialisation suscite une opposition de plus en plus large, qui se
développe à la suite de la discussion en 1998 de l’Accord multilatéral sur
l’investissement au sein de l’OCDE. S’il avait été adopté, ce projet aurait
accordé aux multinationales qui investissent dans les pays étrangers les mêmes
droits qu’aux entreprises locales. Les négociations sont suspendues à la suite de
la campagne de protestation des mouvements anti-mondialisation, qui
parviennent à faire capoter la conférence de l’OMC à Seattle (novembre 1999),
laquelle devait aboutir au lancement d’un nouveau cycle de négociations
multilatérales. Cette nébuleuse d’associations, de syndicats, d’organisations non
gouvernementales (ONG) profite de toutes les occasions pour faire entendre sa
voix (sommet européen de Nice, décembre 2000 ; Forum économique mondial
de Davos, janvier 2001 ; sommet des Amériques à Québec, avril 2001 ; G8 à
Gênes en juillet 2001). Les institutions financières internationales (FMI, Banque
mondiale) sont de plus en plus critiquées : la crise qui secoue l’Argentine est
imputée au FMI qui a suspendu son aide financière. Le Forum social de Porto
Alegre (février 2002) donne la réplique au Forum économique de Davos (réuni
au même moment à New York). À l’opposé des conceptions libérales, les
propositions des altermondialistes visent à taxer le flux des capitaux (comme le
souhaite l’Association pour la Taxation des Transactions pour l’Aide aux
Citoyens, Attac), à supprimer les paradis fiscaux, à annuler la dette des pays en
voie de développement, à définir un nouveau système de gouvernement mondial,
à protéger l’environnement, à réorganiser la production agricole (en renonçant
aux OGM) et à promouvoir une démocratie participative. L’idée d’une taxe
internationale sur les billets d’avion, pour relancer l’aide au développement, est
reprise par Jacques Chirac et le président du Brésil Luiz Iñacio Lula da Silva
(septembre 2004), pour lancer Unitaid (juin 2006) destiné à financer la lutte
contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Au sommet de la Terre à
Johannesburg (août-septembre 2002), les questions d’environnement et de
développement mondial sont au premier plan. À la suite des violentes
manifestations lors du sommet de Gênes (20-22 juillet 2001), les dirigeants du
G8 conviennent d’organiser des réunions moins ostentatoires à l’avenir, de
renouer le dialogue avec la société civile ; ils créent un fonds mondial de lutte
contre les pandémies (sida, paludisme, tuberculose), adoptent un plan pour
développer l’investissement et le commerce en Afrique, y améliorer la santé
publique et l’éducation, lutter contre la corruption et la faim, mais ils restent en
désaccord sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. La ratification
du protocole de Kyoto par la Russie en octobre 2004 permet son entrée en
vigueur (février 2005). À Gleneagles (7-8 juillet 2006), les dirigeants du G8
évoquent le changement climatique sans aboutir à un accord sur le protocole de
Kyoto. Face aux perspectives alarmistes, des projets se multiplient pour remédier
au changement climatique et pour une gouvernance écologique mondiale (Paris,
février 2007). Les dirigeants européens parviennent à un accord (mars 2007),
pour porter à 20 % la part des énergies renouvelables dans la consommation
énergétique de l’Union en 2020. À Heiligendamm (6-8 juin 2007), les membres
du G8 parviennent à un compromis : les Américains acceptent de prendre en
considération les objectifs de réduction des émissions de C0² (– 50 % d’ici à
2050), proposés par les Européens, et ils s’accordent sur une aide exceptionnelle
à l’Afrique pour lutter contre les maladies.

Protocole de Kyoto

Signature à Rio de Janeiro d’une convention sur le


1992
changement climatique.
Signature à Kyoto d’un protocole engageant les
Décembre 1997 participants à limiter les émissions de gaz à effet de
serre de 5 % en 2012 par rapport au niveau de 1990.
Mars 2001 Opposition américaine au protocole de Kyoto.
Ratification par la Russie du protocole, permettant
Octobre 2004
l’application de l’accord international.
Février 2005 Entrée en vigueur du protocole de Kyoto.
La conférence de Montréal prolonge le protocole de
Décembre 2005
Kyoto au-delà de 2012.
Le G 8 souhaite une réduction des émissions de 50 %
Juillet 2008 d’ici à 2050.

Décembre 2009 Conférence de Copenhague : échec.


Décembre 2010 Conférence de Cancún

Dans le cadre de l’OMC, c’est la conférence de Doha (Qatar) qui, en


novembre 2001, lance un nouveau cycle de négociations multilatérales pour
libéraliser les échanges. En septembre 2003, à Cancun, la réunion de l’OMC est
mise en échec par les pays du Sud, en particulier par un groupe de pays conduit
par le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, qui mène la bataille contre les
subventions aux exportations agricoles des pays riches, mais le 1er août 2004, les
147 membres de l’OMC concluent un accord provisoire de libéralisation des
échanges internationaux. Les négociations achoppent sur les subventions aux
exportations agricoles des pays riches. À Hong-Kong (décembre 2005), la
conférence de l’OMC décide qu’elles seront progressivement supprimées d’ici à
2013 et que les pays du Sud se verront garantir la libre circulation pour 97 % de
leurs exportations à partir de 2008. En juillet 2006, les États-Unis et l’Europe
renoncent au cycle de Doha, que l’OMC tente de relancer en juillet 2007, en
concluant un accord uniquement sur l’agriculture, ce dont ne veulent pas les
Européens et en particulier les Français. Une nouvelle reprise des négociations
échoue à l’été 2008, car les pays du Nord jugent que leurs concessions sur
l’agriculture (suppression de toute subvention à l’exportation en 2013) ne sont
pas compensées par les progrès dans le secteur de l’industrie et celui des
services. Les questions de commerce international deviennent toujours
davantage contentieuses : ainsi l’Union européenne obtient-elle en 2004 de
l’OMC l’autorisation de prendre des sanctions commerciales contre les États-
Unis, qui favorisent leurs exportateurs.

Les négociations commerciales

Projet d’une Organisation internationale du


Juillet 1944
Commerce.
30 octobre 1947 Signature à Genève des accords du GATT.
1947-1956 Le GATT entreprend un cycle de négociations
multilatérales.
1960-1962 Dillon Round.
1964-1967 Kennedy Round.
1973-1979 Nixon puis Tokyo Round.
1986-1994 Uruguay Round.
15 avril 1994 Accords de Marrakech : création de l’OMC.
Novembre-
décembre 1999 Échec du cycle du Millénaire à Seattle.
Novembre 2001 Cycle de Doha.
Septembre 2003 Échec à Cancun.
Août 2004 Accord de libéralisation des échanges internationaux.
Accord sur la suppression progressive des
Décembre 2005 subventions aux exportations agricoles des pays
riches.
Juillet 2008 Échec à Genève

Pauvreté et développement
Le choc du 11 Septembre rappelle opportunément le problème de la pauvreté
dans le monde et de la fracture Nord-Sud. Si la libéralisation des échanges a été
un facteur de décollage pour certains pays qui ont bénéficié de l’ouverture des
marchés occidentaux, le nombre de gens vivant avec moins de deux dollars par
jour n’a pas décru. L’Europe fait face à un afflux d’immigrants (par exemple
dans tous les pays bordant la Méditerranée ou aux Canaries) et se protège
comme elle peut contre l’afflux d’émigrants en Espagne et à Malte, malgré des
drames humains : tests de langue au Danemark, au Royaume-Uni et en
Allemagne, « charters » ici et là, opérations conjointes des polices européennes
(patrouilles de bateaux et d’avions), transfert de données personnelles, tensions
raciales, régularisation d’un demi-million d’immigrés clandestins en Italie
(juillet 2006) et en Espagne (2005), durcissement de la politique d’asile de la
Suisse (2006). La toile de fond est en réalité celle d’un rejet de l’ordre
économique mondial et de la domination des pays développés. Des mesures sont
prises, en particulier par l’Union européenne qui décide d’ouvrir – sous
condition de délais – les frontières européennes aux importations agricoles en
provenance des 49 pays les moins avancés de la planète. Face à l’Occident
fournisseur de subventions mais ressenti comme arrogant, les pays en voie de
développement réclament une aide plus conséquente, avec comme objectif un
pourcentage de 0,7 % du PIB et la réduction de moitié de la pauvreté dans le
monde d’ici 2015, en écho à l’adoption de ce projet par le sommet du millénaire
(New York, 2000). On en est loin, puisque la moyenne des pays européens
s’établit à 0,33 % de leur PIB et que les États-Unis y consacrent 0,10 %. La
décennie 1991-2001 a été le théâtre à la fois d’une expansion économique sans
précédent et d’un repli du monde développé sur lui-même, au point que l’anti-
libéralisme a fini par s’identifier à l’anti-américanisme. Aussi bien l’onde de
choc du 11 Septembre relance la lutte contre la pauvreté dans le monde et pousse
Washington à annoncer un accroissement de son aide à la veille de la conférence
de Monterrey (mars 2002). En juin 2005, le G7 parvient à un accord sur
l’effacement de la dette multilatérale de dix-huit États pauvres, dont quatorze
africains. Et les 7-8 juillet 2005 à Gleneagles, les dirigeants du G8 annulent
officiellement ces dettes et prennent l’engagement d’augmenter l’aide publique
au développement de 50 milliards de dollars par an d’ici à 2010. En
octobre 2005, le Club de Paris (regroupant plusieurs pays créanciers) efface
60 % de la dette du Nigeria. En juin 2006, il annule presque la dette du
Cameroun. L’Association internationale pour le développement (AID, organe de
la Banque mondiale) prévoit de dépenser près de 30 milliards d’euros au profit
des pays les plus pauvres au cours des années 2008-2011. Si le nombre de
personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour (cf. graphique ci-contre) est
toujours proche de 2,5 milliards, la proportion de pauvres recule depuis dix ans
sauf en Afrique subsaharienne (rapport de la Banque mondiale, 2008).
Revenu annuel moyen par habitant en 1999 (en dollars)
Source : Banque mondiale, OCDE, Statistiques de 1999.

En panne de gouvernance mondiale


Le vrai problème de la mondialisation se reflète dans la distance grandissante
entre l’intégration humaine, économique, sociale et l’absence d’instances
légitimes de gouvernance mondiale dans un monde profondément divisé.
Assiste-t-on à l’avènement d’un gouvernement mondial ? Des formes de
régulation apparaissent de façon embryonnaire, à travers l’ONU, le G8, l’OMC,
la Cour pénale internationale (CPI), mais elles constituent seulement des
embryons de gouvernance et elles sont elles-mêmes contestées, la dernière-née,
la CPI, dont le traité entre en vigueur en juillet 2002 et qui est installée à
La Haye depuis 2003. Compétente pour juger les génocides, crimes contre
l’humanité et crimes de guerre à partir du 1er juillet 2002, elle n’intervient que
lorsque les États sont jugés inaptes à engager des poursuites. Arrêté, Slobodan
Milosevic est déféré devant le Tribunal international de La Haye pour l’ex-
Yougoslavie, mais il meurt (mars 2006) avant la fin du procès et les États-Unis,
qui exercent des pressions pour mettre leurs citoyens hors de portée de la CPI,
menacent de ne plus participer aux opérations militaires mandatées par l’ONU si
leurs citoyens participant à ces opérations ne sont pas protégés. Ils obtiennent de
plus de 80 pays la signature d’un accord bilatéral excluant le transfert d’un
citoyen américain vers la CPI. Le rôle des Nations unies comme fondement de
l’ordre mondial est gravement mis en cause à l’occasion des guerres dans l’ex-
Yougoslavie, puis de la crise irakienne et d’aucuns évoquent même la fin de
l’expérience internationaliste du XX e siècle. Lors du 60e anniversaire de l’ONU
(14-16 septembre 2005), célébré en grande pompe, le projet de réforme et
d’élargissement du Conseil de sécurité se réduit à une simple déclaration de
principe et d’intention. On en reste donc au statu quo. Le Sud-Coréen Ban Ki-
moon succède comme nouveau secrétaire général au Ghanéen Kofi Annan. Les
réunions du G8 sont impuissantes à élaborer un plan d’action contre la crise
économique et le fait que les grands pays émergents (Chine et Inde) ne fassent
pas partie du club limite son autorité. L’OMC est gravement contestée par les
échecs répétés du cycle de Doha et la tentation au protectionnisme.
S’il y a deux mondes en conflit, ils transcendent les frontières des pays et
celles des religions : le fondamentalisme religieux et le capitalisme occidental
sont deux aspects d’un monde sans frontières. En réalité, dans certains pays, il
existe une peur profonde de la modernité qui, combinée avec l’inégalité, la
pauvreté, donne le sentiment d’être une victime du marché mondial, et en
essayant d’étendre par la force à l’ensemble du monde ses valeurs, l’Occident
provoque des réactions de rejet. Dans un contexte de conflits où les religions
sont mises en cause (11 Septembre, conflit indo-pakistanais, affrontements
religieux au Nigeria, guerre israélo-palestinienne), la rencontre interreligieuse
d’Assise (24 janvier 2002) entend démentir la thèse du conflit des civilisations et
du retour aux guerres de religion. L’hommage universel rendu à Jean-Paul II
(décédé le 2 avril 2005) lors de ses obsèques illustre bien le rôle qu’il a joué à la
fois dans le combat pour les droits de l’homme et pour la solidarité
internationale, dans la chute du communisme, et dans son opposition à toute
guerre (Bosnie, Golfe, Irak), bref l’entreprise planétaire d’un pape missionnaire
(104 voyages officiels), qui exprime à sa façon la mondialisation.
Pour encourager le dialogue entre l’Occident et le monde musulman, le
premier forum de l’Alliance des civilisations, créée par l’ONU le 14 juillet 2005,
se réunit à Madrid les 15-16 janvier 2008. Il reste bien du chemin à faire et la
mondialisation n’est pas synonyme d’une extension des valeurs occidentales ou
même d’une coexistence pacifique des grandes religions, le choc des
civilisations existe bel et bien. Au contraire. Ainsi le chef d’État lybien estime-t-
il dans un discours au Togo (Le Monde, 18/6/08) que « ceux qui campent sur une
religion autre que l’Islam sont dans l’erreur » ! Tandis que le roi d’Arabie
saoudite Abdallah préside à Madrid (16-18 juillet 2008) une conférence
mondiale sur le dialogue interreligieux. Que ce soit pour faire face au terrorisme
ou pour protéger sa conception de l’homme, partout, les libertés sont en recul.
Les Britanniques doivent posséder une carte d’identité pour la première fois de
leur histoire (février 2006). Le centre de détention de Guantanamo détient des
dizaines de « suspects », qui sont retenus prisonniers en dehors de toute légalité.
Aux États-Unis, le Patriot Act (loi anti-terroriste) est prorogé (mars 2006). Dans
le Conseil des Droits de l’homme créé par l’ONU (mars 2006) pour remplacer la
Commission des Droits de l’homme, largement déconsidérée, les États les plus
liberticides (Libye, Iran) ont pris place dans ce Conseil grâce au système des
quotas régionaux et de vote bloqué. Cela n’augure rien de bon de la conférence
de l’ONU (Durban II) sur les droits de l’homme, prévue en 2009. À l’heure où
l’on s’apprête à célébrer en décembre 2008 le 60e anniversaire de la Déclaration
universelle des Droits de l’homme, c’est à un véritable recul que l’on assiste.

Les États membres des Nations unies (193 États membres au 1er mars 2017)
Chapitre 8

La redistribution de la puissance (2008-


2013)

Plusieurs phénomènes internationaux, qui avaient leur origine bien avant la


crise financière de l’année 2008, mais qui sont accentués par elle, structurent le
nouvel état de la planète et contribuent à redistribuer la puissance et à
reconfigurer le monde. Ce sont la pression des marchés dans un univers
mondialisé, l’ascension des pays émergents partisans d’une libéralisation des
échanges, l’importance des phénomènes migratoires et des heurts religieux
(Inde, Pakistan, Nigeria, Égypte, Indonésie), la remise en question de la validité
de la construction européenne et par-dessus tout, un basculement du monde. Le
dynamisme économique est passé du nord au sud. Selon Pascal Lamy, alors
directeur général de l’OMC, « en 2012, la production des pays développés a été
inférieure à celle des pays en développement ». La puissance grandissante de la
Chine suscite la crainte de ses voisins asiatiques. Plus que jamais « puissance par
défaut », les États-Unis, qui conservent de solides atouts, ne parviennent pas à
résoudre les problèmes de l’arc de crises ; l’Afrique noire et l’Amérique latine,
en pleine croissance économique, sont à la recherche de la stabilité politique et
sociale, et l’élection de l’archevêque de Buenos-Aires au trône de Saint Pierre
est un signe : avec le pape François, le centre de gravité du christianisme passe
de l’hémisphère nord à l’hémisphère sud ; le monde arabe est aspiré par une
spirale démocratique dont l’issue est encore incertaine. Les petites guerres se
multiplient, les affrontements internes pullulent et le terrorisme reste un fléau qui
n’épargne aucune des aires géographiques (attentats à Moscou, 2010 et 2011 ;
Marrakech, 2011 ; Boston et Londres, 2013) mais s’abat particulièrement sur
l’Asie (Pakistan, Afghanistan, Irak, Inde). Et tout cela sur un fond de
catastrophes naturelles de grande ampleur : entre autres, en janvier 2010, des
tremblements de terre font des dizaines de milliers de victimes à Haïti ; en
mars 2011, à la suite d’un séisme, un tsunami déferle sur la côte pacifique du
Japon et endommage gravement la centrale nucléaire de Fukushima, qui
provoque dans certains pays comme l’Allemagne la remise en question du
recours à l’énergie nucléaire.

La crise financière
Alors que depuis 20 ans, le processus de croissance avait été continu et que
l’on faisait confiance aux marchés, la crise financière qui éclate à l’été 2007
provoque dérèglement et panique, en raison de crédits trop facilement accordés
(en particulier aux États-Unis les subprimes : crédits hypothécaires accordés par
des établissements bancaires aux ménages modestes, sans considération de leur
capacité à rembourser). Le retournement du marché immobilier provoque une
crise de confiance générale et la faillite de la firme Lehman Brothers. Partie des
États-Unis, la crise financière fait des ravages dans une économie mondialisée et
remet en cause la validité de la « globalisation ». Malgré l’intervention des
banques centrales et des États qui décident la baisse du taux d’escompte et
organisent le sauvetage des banques, malgré des plans de réforme de la
surveillance et de la régulation des marchés financiers, la crise redouble
d’intensité. La rétraction de l’activité économique est évidente partout dans le
monde, la croissance est en baisse au cours de l’année 2008 et au début de 2009,
les faillites se succèdent. L’ancien numéro 1 mondial de l’industrie automobile
General Motors est contraint au dépôt de bilan (juin 2009) avant de renaître de
ses cendres. Aggravant l’inquiétude, des agences de notation décernent des notes
aux États et aux établissements bancaires. Du fait de l’interdépendance des
économies, même la Chine et les pétromonarchies du golfe Persique sont
touchées. Ainsi en 2011 la croissance de la Chine plafonnet-elle à 9,2 % tandis
que celle des États-Unis atteint tout juste les 1 %. Les pays émergents
s’inquiètent d’un ralentissement de la croissance mondiale, en raison de la
dégradation de la conjoncture européenne. Aux États-Unis, en Europe, en Asie,
les plans de soutien massif au secteur bancaire se succèdent, et les
gouvernements tentent de relancer la consommation par des aides diverses et des
investissements. La crise s’atténue au cours de l’année 2010 et la croissance
repart mollement, certains pays en profitant plus que d’autres, comme
l’Allemagne.
Face à la crise, la coordination économique des pays est insuffisante alors que
l’interdépendance devrait conduire à la renforcer : d’où un problème de
gouvernance mondiale patent depuis l’échec de l’élargissement du Conseil de
sécurité en 2005 et la nécessité d’intégrer les pays émergents. Pour faire face à la
crise mondiale, un G20, réuni à Washington (15 novembre 2008) au niveau des
chefs d’État et de gouvernement, émet un plan d’action pour lutter contre la crise
financière, et le Fonds monétaire international est chargé de surveiller
l’application des normes de stabilité financière. Plus représentatif que le G8,
moins ingouvernable que l’ONU, le G20 s’impose comme une instance
consultative utile pour lutter contre la crise et mieux se concerter, son mode de
fonctionnement étant le consensus. Le G20, réuni les 1er et 2 avril 2009 à
Londres, établit un programme global pour restaurer la croissance, les échanges
et l’emploi.

Réunions du G20 (à l’origine réunion des ministres des Finances


et des gouverneurs des banques centrales créée en marge
du G8 de Washington en 1999)
G20 = G8 + Australie, Corée du Sud, Afrique du Sud, Mexique,
Argentine, Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Arabie saoudite, Turquie + 1
représentant de l’UE ; l’Espagne et les Pays-Bas n’en sont pas membres
mais y sont représentés

15 novembre 2008 Washington

1er-2 avril 2009 Londres


24-25 septembre 2009 Pittsburgh
26-27 juin 2010 Toronto
11-12 novembre 2010 Séoul
3-4 novembre 2011 Cannes
18-19 juin 2012 Los Cabos (Mexique)
5-6 septembre 2013 Saint-Pétersbourg
15-16 novembre 2014 Brisbane (Australie)
15-16 novembre 2015 Antalya (Turquie)
4-5 septembre 2016 Hangzhou (Chine)
7-8 juillet 2017 Hambourg

30 novembre-1er décembre 2018 Buenos Aires


28-29 juin 2019 Osaka

Le G20, réuni à Pittsburgh les 24-25 septembre 2009, aboutit à une réforme du
FMI et de la Banque mondiale pour transférer avant 2011 des droits de vote des
pays riches les plus surreprésentés (Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni et
France) vers des pays émergents sous-représentés (Chine, Turquie et Corée du
Sud). À Séoul (11-12 novembre 2010), le G20 s’entend sur un accord a minima
sur les taux de change et les déséquilibres économiques, dans un contexte de
guerre des monnaies. Il approuve aussi la réforme du FMI transférant 6 % des
droits de vote vers les pays émergents.

Répartition des actions et des droits de vote entre les 10 membres les
plus importants du FMI :
États-Unis (17,43) ; Japon (6,47) ; Chine (6,39) ; Allemagne (5,59) ;
France (4,23) ; Royaume-Uni (4,23) ; Italie (3,16) ; Inde (2,75) ; Russie
(2,71) ; Brésil (2,32).

En avril 2012, le FMI et la Banque mondiale augmentent leur capacité de prêt


pour sauver les pays en difficulté. Dans un contexte de fortes tensions
financières dans la zone euro, le G20 de Cannes (3-4 novembre 2011) se
préoccupe des dettes publiques excessives de la zone euro, de la surveillance des
établissements bancaires – dont les fonds de réserve doivent être augmentés – et
met à l’index les paradis fiscaux. Le G20 de Los Cabos (18-19 juin 2012)
s’accorde pour augmenter les capacités de prêt du FMI. À Camp David (19 mai
2012), le G8 voit s’affronter les partisans de la relance et ceux de la rigueur. En
dehors de la crise financière, d’autres aspects sont préoccupants : le retour de
l’inflation avec la hausse des prix des hydrocarbures (et l’OPEP décide le 8 juin
2011 de ne pas augmenter les quotas de production) et des prix des produits de
base, et le retour aux pratiques protectionnistes.
Un recours croissant au multilatéralisme
D’autres phénomènes, pour n’être pas nouveaux, suscitent un recours accru au
multilatéralisme. En premier lieu le terrorisme qui n’épargne aucune des aires
géographiques implique une coordination policière accentuée et des restrictions
de liberté.
Ce sont aussi la corruption avec des scandales qui concernent le Pérou
(octobre 2008), l’Afrique noire (détournement de fonds publics par des chefs
d’État africains) ; la piraterie maritime, au point que l’Union européenne lance
une opération navale en novembre 2008 au large de la Somalie et que l’ONU
autorise une opération (janvier 2009) ; la cybercriminalité ou le cyber-
espionnage ; enfin les migrations de population qui partout dans le monde
bousculent les équilibres démographiques et bouleversent les consciences. C’est
le cas en Asie, avec les réfugiés afghans et en Afrique avec les Somaliens, les
Soudanais et les populations d’Afrique centrale. En Europe, où la pression
migratoire provoque des drames (sur l’île de Lampedusa ou les côtes
espagnoles), l’Union adopte un pacte sur l’immigration et l’asile (15 octobre
2008) afin de régulariser les flux migratoires en fonction des besoins de main-
d’œuvre et des capacités d’accueil. Et le rétablissement des contrôles aux
frontières internes de l’espace Schengen, auquel adhère la Suisse, est envisagé.
D’où un rôle accru des organisations multilatérales : partout dans le monde, on
constate des regroupements de puissance et l’un des plus anciens, le mouvement
des non-alignés, fête son 50e anniversaire (septembre 2011). C’est ainsi que
l’organisation de Shanghai (OSC ou OCS) qui rassemble la Russie, la Chine, le
Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan est créée en juin 2011
afin de faciliter des problèmes frontaliers dus au démantèlement de l’Union
soviétique ; lors du sommet de cette organisation, réuni à Ekaterinbourg (15-16
juin 2009), la Chine propose le renforcement de la coopération et annonce un
prêt de 10 milliards de dollars aux membres de l’OCS afin de faire face à la crise
financière. Et lors de son sommet de juin 2011, l’OCS met en garde Washington
contre la mise en place d’un système antimissile.
Les réunions (16 juin 2009, 15 avril 2010) des BRIC (Brésil-Russie-Inde-
Chine) qui associent l’Afrique du Sud à leur sommet d’avril 2011 (et deviennent
les BRICS) réclament un ordre mondial plus juste et une réforme du système des
Nations unies qu’ils perçoivent comme un instrument au service des
Occidentaux, un rôle accru dans les institutions financières internationales et
demandent à « diversifier davantage » le système monétaire international dominé
par le dollar, et lors de leur réunion en mars 2013, ils parviennent à créer une
banque de développement destinée à contourner les institutions financières
contrôlées par les Occidentaux.
Des puissances se regroupent pour former des communautés sur le modèle de
l’Union européenne, comme les six États membres du Conseil de coopération du
golfe Persique (2008) ; l’ASEAN fait de même (février 2009) et crée avec la
Chine une zone de libre-échange (janvier 2010), la plus peuplée de la planète
mais pas question de marché unique. Le 2e sommet Amérique du Sud-Afrique
(26-27 septembre 2009) – dont l’orientation anti-américaine est nette – appelle à
encourager la coopération énergétique entre les deux régions et à renforcer
l’investissement et le commerce Sud-Sud. Cinq pays de la Communauté
d’Afrique de l’Est (Burundi, Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie) instituent un
marché commun le 1er juillet 2010.
Le multilatéralisme généralisé ne signifie pas pour autant la solution de tous
les problèmes en cours, car les pays émergents n’entendent pas se laisser
imposer les normes occidentales et ils n’acceptent le multilatéralisme que si
celui-ci est dans leurs intérêts nationaux. L’OMC apparaît comme le nouveau
terrain d’affrontement des États. Elle tente de faire aboutir les négociations sur la
diminution des droits de douane et la réduction des subventions à l’exportation,
mais elle échoue sur le volet agricole. Du moins, « la guerre de la banane »
engagée par les États-Unis et les pays latino-américains contre l’UE, coupable
selon eux de favoriser l’importation de bananes venant des pays ACP, semble
être réglée par une baisse progressive des droits de douane sur les produits
provenant des pays non ACP (décembre 2009). Et de plus en plus de plaintes
sont déposées contre la Chine, accusée de pratiques déloyales. Certes Pékin a
ouvert son immense marché, a baissé les droits de douane, mais la Chine a bien
profité de son adhésion à l’OMC, devenant le premier exportateur mondial. Les
multinationales ont délocalisé en Chine pour produire à bas prix des produits
qu’elles exportent ensuite partout dans le monde. Et le déficit américain a
explosé, d’autant plus que la sous-évaluation du Yuan donne un avantage
commercial décisif à la Chine. Dix ans après le lancement du cycle de Doha,
l’OMC est dans l’impasse, expérimentant la difficulté de trouver des accords
entre 153 pays.
Enfin, les problèmes énergétiques forment plus que jamais la trame
conflictuelle des relations internationales. C’est d’abord le prix du baril de
pétrole qui, après la dégringolade de 2008 est reparti à la hausse dès avant les
crises au Proche-Orient. Outre la raréfaction prévisible des ressources en pétrole
(que l’exploitation des gaz de schiste compense déjà aux États-Unis), la
dépendance énergétique de l’Europe et la question des transports dominent
l’actualité. Riche en hydrocarbures, la Russie s’en sert pour affirmer
sa puissance : elle coupe les livraisons de gaz destinées au marché ukrainien
(janvier 2009) ; elle noue des relations privilégiées avec l’Inde, le Venezuela et
la Turquie : ainsi Ankara accepte (août 2009) que le gazoduc South Stream passe
dans ses eaux territoriales en mer Noire et donc évite de transiter par l’Ukraine.
Réaction caractéristique à l’accord (juillet 2009) pour la construction du gazoduc
Nabucco entre la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l’Autriche
afin d’acheminer du gaz naturel de la mer Caspienne vers l’Europe occidentale
en contournant la Russie. Et Gazprom met en service le gazoduc North Stream,
qui de la Russie à la Baltique, est destiné à approvisionner l’Europe en gaz.

L’ascension des puissances émergentes


L’ascension des puissances émergentes éclate au cours de ces années et
contribue à la redistribution de la puissance et à des recompositions stratégiques.
Depuis 1979 et surtout depuis son admission comme membre de l’OMC en
décembre 2001, la Chine devient l’atelier du monde et jouit d’une croissance
économique effrénée, au prix d’un grand laxisme en matière d’environnement.
Elle devient en 2010/2011 la deuxième économie de la planète et le plus gros
exportateur mondial. Les exportations chinoises passent de 250 milliards de
dollars en 2000 à près de 1 900 milliards en 2011, permettant à la Chine
d’accumuler 2 600 milliards d’euros de réserves de change. Son expansion ne se
limite pas à l’Asie. Elle devient un partenaire commercial important de
l’Amérique latine et de l’Afrique (visite d’Hu Jin Tao en Afrique, février 2009),
où attirée par les matières premières, elle est devenue le principal bailleur de
fonds. Son budget militaire est en augmentation et sa diplomatie est celle d’une
grande puissance, au centre de plusieurs organisations importantes : APEC,
OCS, BRIC. C’est en Chine que se passent les grands événements mondiaux :
Jeux Olympiques en 2008, Exposition universelle à Shanghai en 2010 et elle
s’affirme comme une puissance militaire et spatiale. Elle récuse les accusations
occidentales relatives au non-respect des droits de l’homme et à la répression au
Tibet (mars 2008) et au Xinjiang (juillet 2009). Différentes tensions éclatent
entre la Chine et ses voisins reflétant une tendance à un comportement
impérialiste. Pékin renforce sa présence en mer de Chine, manifestant ainsi ses
ambitions régionales et inquiétant Japon et Corée du Sud ; pousse ses pions dans
l’océan Indien que New Delhi avait tendance à considérer comme son pré carré.
Sa stratégie navale, dite en « collier de perles », consiste à constituer un réseau
de bases militaires et logistiques, de la mer de Chine au Proche-Orient, lui
permettant d’assurer la sécurité de ses voies d’approvisionnement. La Chine et
l’Inde conviennent (août 2009) d’une solution au contentieux frontalier dans
l’Himalaya (frontière connue sous le nom de la ligne Mac-Mahon, délimitée en
avril 1914 lors de la convention de Simla). Mais les tensions territoriales
perdurent entre les deux États, bien que les Chinois veuillent apaiser leurs
relations avec New Delhi sur les questions frontalières et économiques (mai
2013).

Les dirigeants de la République populaire de Chine


Deng Xiao Ping : 1978-1992
Jiang Zemin : 1992-2002
Hu Jin Tao : 2003-2013
Xi Jin Ping : depuis mars 2013

Malgré une recrudescence du terrorisme, plus ou moins lié aux problèmes de


la frontière indo-pakistanaise (juillet et novembre 2008), l’Inde réussit à affirmer
sa puissance par son partenariat avec la Russie et l’Afrique noire. Dans un jeu
américain consistant à équilibrer le poids de la Chine en renforçant l’Inde, New
Delhi obtient des États-Unis, en 2008, la fin de l’embargo sur le nucléaire qui
pesait sur elle depuis ses essais nucléaires, en contravention au TNP, et elle peut
obtenir la vente de combustibles, de réacteurs et le transfert de technologie
nucléaire tout en s’offrant le luxe de tenir à sa doctrine de « l’autonomie
stratégique » vis-à-vis de Washington. La croissance économique indienne,
euphorique pendant les années 2000 (8 % à 9 % par an) a réduit la pauvreté mais
l’Inde est toujours très mal placée dans le classement de l’indice de
développement humain. Au palmarès mondial de l’économie, le Brésil devance
désormais l’Italie et manifeste sa volonté de jouer un rôle diplomatique original
qui en fait le « vainqueur de la mondialisation » (selon Der Spiegel) par ses
tentatives de médiations avec l’Iran ou la Syrie (mai 2010 et septembre 2012) et
son rôle dans le domaine de l’environnement (conférence de Rio + 20). De plus
en plus, les puissances émergentes élaborent des positions communes sur des
sujets d’importance mondiale : elles réclament des progrès sur la voie du
désarmement nucléaire ; elles marquent leur défiance des interventions
occidentales dans le monde arabe ; elles pèsent sur les négociations
commerciales, demandent aux pays riches de supprimer leurs subventions aux
exportations agricoles, d’où les échecs successifs des négociations, et la tentation
du protectionnisme, tout du moins d’un patriotisme économique.
Dans le domaine de l’environnement, le protocole de Kyoto (décembre 1997)
engageant les participants à limiter les émissions de gaz à effet de serre de 5 %
en 2012 par rapport au niveau de 1990 a été appliqué seulement à partir de
février 2005. Avant son échéance le 31 décembre 2012, différentes instances
internationales prennent position : les propositions des pays européens sont
rejetées par les pays émergents et les États industrialisés refusent de s’engager
sans la perspective d’un accord global engageant tous les pays pollueurs. En
décembre 2009, la conférence de Copenhague se solde par un échec, en partie en
raison du refus de la Chine d’accepter des contraintes pour son économie. Celle
de Cancun au Mexique (du 29 novembre au 10 décembre 2010) réussit à adopter
une « convention climat ». La conférence de Durban (novembre-décembre 2011)
débouche sur une feuille de route : l’Inde et la Chine s’engagent sur des
restrictions qui devront être effectives en 2020. Quant à la conférence des
Nations unies sur le développement durable (Rio + 20) en juin 2012, son bilan
est décevant : dans une conjoncture économique médiocre, elle aboutit à un
accord limité.

Bascule stratégique américaine,


nationalisme russe
À la suite de l’ère Bush junior caractérisée par la guerre contre le terrorisme et
l’affirmation de son hyperpuissance, l’élection de Barack Obama à la présidence
des États-Unis (4 novembre 2008) semble donner un nouveau visage à la
première puissance mondiale. En témoignent : l’annonce de la fermeture de la
prison de Guantanamo, la sourdine mise à la guerre contre le terrorisme, la
décision de renoncer au déploiement d’un bouclier antimissile, transformé en
septembre 2009. Les déclarations de Barack Obama au sommet des Amériques
(17-19 avril 2009) promettant une coopération d’égal à égal entre les États-Unis
et le reste du continent ; le discours du Caire (4 juin 2009), destiné à réconcilier
l’Amérique et l’Islam, et les nombreux déplacements de la secrétaire d’État
Hillary Clinton, sont autant de témoignages de cette nouvelle politique. Dans
cette perspective, l’attribution du prix Nobel de la paix au Président américain
(9 octobre 2009) apparaît plus comme un encouragement à la poursuivre que
comme la récompense d’une action tout juste commencée. La bascule
stratégique américaine qui, dans une conjoncture économique de contrainte
financière (en raison de la dette publique abyssale des États-Unis), vise à un
réengagement vers la zone Asie-Pacifique, devenue la première source
d’importations et le deuxième marché d’exportations, et donc la nouvelle priorité
américaine. Le retrait d’une partie des troupes américaines d’Europe et le
redéploiement de la marine américaine dans le Pacifique en sont d’autres
symptômes, en même temps que l’inquiétude devant le réarmement de la Chine.
La multiplication des rencontres américano-chinoises instaure un vrai
dialogue entre Washington et Pékin (un G2 ?) et illustre le tropisme asiatique de
l’administration Obama et son relatif désintérêt pour l’Europe. Entre les États-
Unis qui insistent pour que Pékin réévalue sa monnaie nationale fortement sous-
évaluée par rapport au dollar, et la Chine qui finance une partie de l’énorme dette
des États-Unis (puisqu’elle a déjà acheté 800 milliards de dollars de bons du
trésor américain) s’instaure une relation de partenaire-adversaire. Obama reçoit
le Dalaï Lama et autorise une vente d’armes à Taiwan, tandis que Pékin a une
conduite plutôt impérialiste dans les mers d’Asie orientale.
Forte de 28 pays (l’Albanie et la Croatie en sont les nouveaux membres
depuis avril 2009), l’Alliance atlantique se transforme : même si le commandant
(SACEUR) reste un Américain, des commandements échoient à des Européens,
en particulier à des Français ; et les engagements de l’OTAN s’étendent de
l’Asie à l’Afrique, avec la lutte contre la piraterie maritime le soutien à l’Union
africaine en Somalie. Mais au sein de l’OTAN, le fossé s’accroît entre les efforts
budgétaires américains (+ 81 % entre 2001 et 2010) et ceux de l’Europe
(+ 12 %) et la solidarité des alliés est minée par la crise économique. L’Alliance
atlantique étale ses divisions sur la gestion de la crise libyenne, l’Allemagne
s’abstenant de participer aux opérations militaires.
Après la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, les relations américano-russes
s’améliorent aussi (rencontre de Moscou, juillet 2009) et permettent la
conclusion de nouveaux accords de désarmement, que la dénonciation du traité
ABM avait retardés. Le problème du désarmement nucléaire se pose depuis le
TNP de 1968 qui prévoit que les cinq puissances légalement nucléaires doivent
se donner comme objectif le désarmement total. Après le discours de Barack
Obama à Prague (5 avril 2009) appelant à un monde sans armes nucléaires, la
tendance au désarmement nucléaire se confirme : le 24 septembre 2009, le
Conseil de Sécurité de l’ONU adopte, à l’initiative américaine, la
résolution 1887 qui invite les États nucléaires à la réduction des arsenaux et
appelle tous les États à respecter les obligations aux termes du TNP, et ceux qui
ne l’ont pas signé à le faire au plus tôt afin de le rendre plus universel. Par le
traité New Start, signé le 8 avril 2010 à Prague, et en vigueur de février 2011 à
2021, qui limite le nombre de têtes nucléaires à environ 1 500 et les vecteurs à
700, Washington espère créer une dynamique favorable à la lutte contre la
prolifération nucléaire.

RAPPEL :
START 1, signé en 1991, entré en vigueur en 1994, a expiré en
décembre 2009.
START 2 et 3 ne sont jamais entrés en vigueur.
SORT (traité sur la réduction des armements stratégiques offensifs,
signé à Moscou en juin 2002.

Le bilan de l’administration Obama, réélu en novembre 2012, est en demi-


teinte : les magnifiques discours et surtout les attentes très élevées des
populations n’ont pas été suivis d’effets concrets, en Afghanistan et dans le
conflit israélo-palestinien (veto américain, le 18 février 2011, sur un projet du
Conseil de sécurité condamnant la colonisation israélienne). La vision du monde
s’est heurtée aux réalités ; et le prix Nobel de la paix a dû se muer parfois en
chef de guerre. Quant aux relations avec la Russie, les désaccords s’accumulent :
bouclier antimissile américain, droits de l’homme en Russie, guerre civile en
Syrie armée par Moscou. Le « reset » russo-américain est mis entre parenthèses.
Grand pays riche de son pétrole et de son gaz, à l’économie fragile et à la
démographie en berne, la Russie se repositionne à la fois comme une puissance
régionale voulant former une union eurasienne et comme une puissance
émergente.

RAPPEL :
— en 1989, l’Union soviétique couvre 22 millions de km2 et compte
300 millions d’habitants ;
— en 2009, la Russie : 17 millions de km2, 142 millions d’habitants.

Elle affirme une politique étrangère plus ferme en particulier visà-vis de


l’OTAN dont elle redoute l’extension. En 2008, le remplacement à la tête de
l’État de Vladimir Poutine (2000-2008), par Dimitri Medvedev ne modifie pas
cette orientation d’autant plus que V. Poutine est réélu président de la Russie en
mars 2012 pour six ans. Dans le Caucase, la Fédération de Russie, qui y compte
huit Républiques, est confrontée à un défi ethnique et géopolitique. Face à la
Géorgie qui veut devenir membre de l’OTAN et joue la carte du rapprochement
avec l’Ouest, la Russie trouve l’occasion d’affirmer sa prééminence. Quand le
7 août 2008 le président géorgien Saakachvili lance une opération pour s’assurer
de la souveraineté en Ossétie du Nord, la réplique russe est foudroyante. Ses
forces armées pénètrent profondément dans le territoire géorgien. À l’instigation
du président Sarkozy, qui préside alors l’Union européenne, un cessez-le-feu est
signé par Mikhaïl Saakachvili et Dimitri Medvedev ; malgré le plan de paix du
16 août, les forces russes mettent du temps à évacuer le territoire géorgien. Et la
Russie reconnaît l’indépendance des deux régions séparatistes : l’Ossétie du Sud
et l’Abkhazie (26-28 août 2008), ce qui suscite les craintes des Européens devant
une Russie militairement interventionniste. Par la suite, Moscou manifeste son
indépendance face aux Occidentaux dans la confrontation avec l’Iran, dans la
crise libyenne et bloque toute décision du Conseil de sécurité en Syrie. Aussitôt
élu, V. Poutine boude le G8 de Camp David et préfère se rendre à Pékin (7-8 juin
2012), dessinant les contours d’une politique russe nostalgique d’une Union
soviétique orientée vers l’Asie.

Une Europe déboussolée


L’Europe est déboussolée à la fois dans la construction de son unité et dans
ses États-membres. Et la crise que la zone euro subit en 2008 et en 2011-2012
fragilise l’ensemble de l’économie mondiale, d’autant plus que l’UE reste un
géant économique avec un PIB égal à plus d’un quart de la richesse mondiale.

RAPPEL :
En 1989, la CEE comptait 12 membres, deux fois plus qu’en 1959, à
ses débuts.
En 2011, l’Union européenne compte 27 États, deux fois plus qu’en
1989.

Aux élargissements n’a pas répondu un approfondissement institutionnel


suffisant. Le projet de constitution, adopté en octobre 2004 et mis en échec par
les référendums français et néerlandais de 2005, est repris dans un traité
simplifié qui est signé à Lisbonne le 14 décembre 2007 grâce à la diplomatie
française, mais le vote négatif de l’Irlande en juin 2008 en retarde l’entrée en
vigueur jusqu’au 1er décembre 2009. Ce traité renforce les pouvoirs du
Parlement européen (qui se prononce sur le choix du Président et des membres
de la Commission par le Conseil européen), reconnaît les droits et principes
énoncés dans la Charte des Droits fondamentaux et dote l’Union européenne
d’une personnalité à part entière (sans toutefois les symboles y afférents). Afin
de renforcer le rôle de l’Union sur le plan international, les 27 chefs d’État et de
gouvernement de l’UE nomment à compter du 1er décembre 2009 le Belge
Hermann Van Rompuy à la présidence du Conseil européen pour une durée de
2 ans et demi, renouvelable une fois, et la Britannique Catherine Ashton comme
Haut-Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de
sécurité ; un Service européen pour l’action extérieure est institué le
1er décembre 2010. Mais l’euroscepticisme sape tous les efforts d’intégration ;
les crises à répétition et l’austérité imposée suscitent une défiance croissante
envers l’Union européenne, à laquelle le prix Nobel de la paix est attribué en
octobre 2012.
L’Europe souffre plus que d’autres de la crise économique, provoquant un
faible taux de productivité et un fort taux de chômage. Plus riche, mais plus
dépendante sur le plan énergétique, la zone euro, à laquelle l’Estonie adhère le
1er janvier 2011, subit de plein fouet les effets de la crise qui met en lumière les
contradictions d’une Union d’États aux modèles divergents et l’absence de vraie
volonté de réagir de manière concertée. Plusieurs États-membres sont en
situation difficile : l’Irlande, la Grèce, le Portugal, Chypre, l’Espagne et l’Italie.
La violence de la crise accentue le malaise, au sein de l’UE entre les pays de la
zone euro et les autres, et à l’intérieur des États par les manifestations
« d’indignés » qui protestent contre les plans d’austérité (octobre 2011). C’est la
situation en Grèce qui est la plus inquiétante, au point que sa sortie de la zone
euro est un moment envisagée (mai 2012). Entendant limiter le risque de
contagion à d’autres États, la zone euro crée le 10 mai 2010 le Fonds Européen
de Stabilité Financière (FESF), doté de 440 milliards d’euros (auxquels
s’ajoutent des fonds du FMI et de la commission européenne), censé fournir
assistance aux États. Mais comment aider sans imposer des mesures d’austérité
qui se traduisent par la récession, le chômage et même l’émigration ? Et
comment sortir de la crise sans imposer une discipline budgétaire ? Tout au long
de l’année 2011, on échafaude des plans. Les dirigeants européens peinent à
s’accorder sur la restructuration de la dette grecque, la recapitalisation des
banques, l’augmentation de la force de frappe du FESF. Les plans d’aide à la
Grèce se succèdent (mai 2010, juillet 2011) puis à l’Irlande, puis au Portugal. À
la suite du Conseil européen du 27 octobre 2011, les États-membres de la zone
euro tombent d’accord pour mettre en place un mécanisme européen de stabilité
financière (MES), mais aussi pour durcir la discipline budgétaire au sein de la
zone euro (8-9 décembre 2011), et un nouveau pacte est adopté à Bruxelles
(30 janvier 2012) d’où sort le traité sur la stabilité, la coordination et la
gouvernance signé le 2 mars 2012 à Bruxelles, qui contraint les États à une
stricte orthodoxie budgétaire, sous peine de sanctions. Lors du sommet des 28-
29 juin 2012, les dirigeants européens décident d’un pacte de croissance (doté de
120 milliards d’euros) pour les investissements, et font les premiers pas en
faveur d’une supervision des banques par la Banque Centrale Européenne. En
mars 2013, c’est au tour de Chypre (paradis fiscal et secteur bancaire
hypertrophié), au bord de la faillite, d’être secouru in extremis par l’UE et le
FMI : en contrepartie d’un prêt de 10 milliards d’euros, Nicosie s’engage à une
réduction drastique de son secteur bancaire.
Cette crise, dont l’UE n’est pas encore sortie, met en lumière les politiques
divergentes des principales puissances. Jusqu’en mai 2011 la chancelière Angela
Merkel refuse tout plan d’aide et exige plus de rigueur budgétaire dans les États-
membres de l’union monétaire. Et à ceux qui proposent de mutualiser les dettes
(par le biais « d’eurobonds »), elle insiste sur des transferts de souveraineté et un
approfondissement de l’union budgétaire et politique. La France hésite entre une
politique d’austérité et une démarche favorisant la crossance. Quant au Premier
ministre David Cameron, il tance les pays de la zone euro, tout en refusant toute
discipline budgétaire, se tient à l’écart du pacte signé par les autres Européens et
isole toujours davantage la Grande-Bretagne.
Certes, l’UE continue à représenter un modèle attractif mais l’élargissement
est en panne. D’initiative française, l’Union pour la Méditerranée lancée à Paris
le 13 juillet 2008 est dans l’impasse : le sommet prévu à Barcelone en
novembre 2010 doit être reporté en raison du blocage de processus de paix
israélo-palestinien ; et les révolutions arabes (décembre 2010-printemps 2011)
font tomber deux des dirigeants sur lesquels la diplomatie française s’appuyait :
le Tunisien Ben Ali et l’Égyptien Moubarak. Du côté de l’Est, l’UE lance en
2009 le Partenariat oriental avec les pays de l’ex-Union soviétique (Arménie,
Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie, Ukraine) qui mêle des accords
d’association, de sécurité énergétique et de protection des frontières. En dehors
de la Croatie (28e État à compter du 1er juillet 2013), l’élargissement aux États
balkaniques est reporté à des jours meilleurs, en particulier pour la Serbie,
hostile à la déclaration d’indépendance du Kosovo (17 février 2008), soutenue
par les États-Unis et une partie des États européens, qui y envoient une mission
de police et de justice (Eulex). C’est un État fragile qui accède à la pleine
souveraineté le 11 septembre 2012. En avril 2013, la Serbie et le Kosovo
normalisent leurs relations, sous la pression de l’UE.
Les États européens sont eux-mêmes bousculés sur le plan intérieur :
instabilité des gouvernements, comme en Italie, où à Romano Prodi (qui
démissionne en janvier 2008) succède Silvio Berlusconi, de plus en plus contesté
et qui démissionne le 8 novembre 2011, remplacé par l’économiste Mario Monti,
lui-même désavoué par les électeurs italiens en mars 2013 ; en Grèce, où la crise
économique et politique fait chuter K. Caramanlis en janvier 2009 et où les
gouvernements se succèdent, chargés de mettre en place les plans de sauvetage
élaborés par l’UE ; en Belgique, où la réforme de l’État fédéral aboutit à une
véritable impasse entre Flamands et Wallons, privant le pays de gouvernement
d’avril 2010 à décembre 2011. L’euroscepticisme et le populisme gagnent tous
les pays ; dans certains d’entre eux, des mouvements centrifuges menacent la
stabilité de l’État (Écosse, Catalogne). Enfin, les divergences avec les États-Unis
touchent tous les domaines, mais concernent particulièrement les demandes
intrusives des Américains (cf. accord Swift : Society for Worldwide Interbank
Financial Telecommunication, prévoyant l’accès des États-Unis aux données
bancaires européennes). Et la négociation d’un accord de libre-échange entre les
États-Unis et l’Union européenne promet de belles empoignades, pas tant sur les
tarifs douaniers que sur les réglementations et les services culturels et
audiovisuels.

L’arc de crises (Proche et Moyen-Orient)


La zone critique dans le système international multipolaire se situe dans cet
arc de crises qui s’étend du Maroc au Pakistan. Son importance n’est pas
seulement régionale en raison des phénomènes comme le terrorisme,
l’islamisme, la richesse en hydrocarbures et plus récemment la contagion
démocratique. Rares sont les pays, aussi éloignés soient-ils, de cet arc de crises
qui ne sont pas concernés par ce qui se passe dans cette région du monde.
Au Proche-Orient, la reprise des relations diplomatiques entre la Syrie et le
Liban, envisagée dès juillet 2008, va rapidement achopper sur le problème du
tribunal spécial chargé de juger de l’assassinat de l’ancien Premier ministre
Rafic Hariri. L’expérience tentée par son fils le leader sunnite Saad Hariri dure
tout juste un an, en raison de l’obstruction du Hezbollah.
Dans le conflit israélo-palestinien, c’est l’impasse : la feuille de route qui date
de 2003 prévoyait la constitution d’un État palestinien pour décembre 2005. Elle
est restée lettre morte : la colonisation israélienne a continué en Cisjordanie.
L’autorité palestinienne est divisée entre le Hamas et le Fatah jusqu’à l’accord de
réconciliation signé le 3 mai 2011, qui ne résout pas toutes les divergences. À
Gaza, la situation empire lorsque le Hamas qui contrôle la zone depuis 2007 juge
inutile (20 décembre 2008) le renouvellement de la trêve de six mois, si le
blocus instauré par Israël n’est pas levé. Face à des tirs de roquettes et de
mortiers vers les colonies juives, Tsahal déclenche l’opération « Plomb durci »
(27 décembre 2008-17 janvier 2009) contre la bande de Gaza, menée avec
brutalité, d’où une vive émotion dans le monde, et la dégradation de l’image
d’Israël et des relations entre Ankara et Tel-Aviv. En mars 2011, une nouvelle
crise éclate où des échanges de tirs entre la bande de Gaza et le sud d’Israël font
craindre une confrontation généralisée. L’espoir fondé sur le succès d’une
médiation américaine dans le conflit n’est pas confirmé : malgré les contacts
étroits entre Washington et Jérusalem, les appels de l’administration Obama pour
la création de deux États, la fin de la colonisation dans les territoires occupés et
la reprise des négociations avec les Palestiniens ne donnent rien, Israël refusant
de prolonger le moratoire sur la colonisation juive en Cisjordanie et les
pourparlers directs entre Israël et les Palestiniens, sous l’égide américaine, sont
voués à l’impasse. Le 31 octobre 2012, la Palestine est admise à l’Unesco et le
29 novembre 2012 comme État observateur (non membre) des Nations unies. En
novembre 2012, par l’opération « Pilier de défense », Israël lance des frappes
aériennes contre le Hamas à Gaza pour réduire le nombre de tirs de roquettes
contre les civils israéliens. Et le voyage de B. Obama en Israël et en Palestine
(mars 2013) aboutit à des résultats limités. Faute de pressions américaines sur
Israël, les espoirs de règlement sont ténus.

Gaza
– 1949 : l’enclave de Gaza est rattachée à l’Égypte
– 1967 : à la suite de la guerre des Six jours, la bande de Gaza est
occupée par Israël
– 1994 : accords d’Oslo : Gaza passe sous contrôle palestinien
– 2005 : démantèlement des colonies israéliennes
– 2006 : opération militaire israélienne « Pluies d’été »
– 2009 : opération « Plomb durci »
– 2012 : opération « Pilier de la défense »
– 2014 : opération « Bordure protectrice »

Au Moyen-Orient, les conflits sont loin d’êtres résolus. En Irak, le bilan de la


guerre de 2003 et de l’occupation anglo-américaine est catastrophique : alors que
les forces de la coalition se retirent progressivement du pays pour achever leur
retrait fin 2011 et transfèrent la mission de sécurité aux Irakiens, les attentats
suicides et les enlèvements continuent et la réconciliation nationale est loin
d’être effective malgré les élections qui ont lieu en mars 2010. Le véritable défi
pour l’Irak, où les investissements étrangers reprennent, est le maintien de son
unité entre Chiites et Sunnites et entre Arabes et Kurdes. Après tant d’années de
guerre, le bilan humain est lourd : 4 500 soldats américains, plus de
100 000 Irakiens, plus d’un million de personnes déplacées. Si la production de
pétrole a rattrapé en 2011 le niveau de 1989, l’Irak reste un pays fragile qui n’est
pas devenu le modèle démocratique rêvé par les néoconservateurs.
L’influence de l’Iran chiite, où la réélection de Mahmoud Ahmadinejad au
premier tour le 12 juin 2009 suscite des protestations et des manifestations
importantes (décembre 2009), y est de plus en plus forte, de même que dans la
péninsule Arabique où l’Arabie saoudite accuse Téhéran d’armer les insurgés et
de déstabiliser le Yémen. La rivalité politique dans le golfe Persique se
superpose à l’opposition entre l’Iran chiite et L’Arabie sunnite, de même que la
crise syrienne masque une lutte d’influence entre l’Arabie saoudite et l’Iran qui
finance le Hezbollah à la tête de la coalition gouvernementale au pouvoir au
Liban. Le principal danger provient des menaces iraniennes concernant Israël
qui « doit être rayé de la carte » et de son intention d’enrichir l’uranium. Ce
programme iranien inquiète les gouvernements européens et américains, mais
aussi les pétromonarchies. En mars 2009, le conseil des gouverneurs de l’AIEA
estime que l’Iran ruse et poursuit son programme nucléaire clandestin. De
nouvelles négociations ont lieu entre l’Iran et les Six (les cinq membres du
Conseil de sécurité plus l’Allemagne) sur de nombreux sujets mais l’Iran exclut
de remettre en cause son programme nucléaire. Malgré la déclaration occidentale
de septembre 2009, sommant le régime de Téhéran de respecter le droit
international et de nouvelles sanctions décidées par l’ONU en juin 2010, l’Iran
annonce la construction d’un deuxième centre d’enrichissement de l’uranium,
procède à des tirs de missiles et en mai 2010, l’Iran signe avec le Brésil un
accord sur l’enrichissement de l’uranium et lutte contre l’embargo en nouant des
relations très étroites avec la Chine (juillet 2011) et avec le Pakistan (gazoduc
irano-pakistanais). Après avoir craint au cours de l’été 2012 des frappes
israéliennes sur les sites iraniens, Washington semble vouloir reprendre des
contacts directs (2013) avec le régime iranien, alors que les deux pays
n’entretiennent aucune relation diplomatique depuis 1980.
Mais d’autres pays de la région occupent une place importante : l’Arabie
saoudite, le Qatar, les Émirats Arabes unis (où est installée une base militaire
française à Abu-Dhabi) et la Turquie, qui établit des relations diplomatiques avec
l’Arménie en octobre 2009.
Le principal foyer de crises est la région de l’Afghanistan et du Pakistan. Au
Pakistan (fort de 170 millions d’habitants), l’instabilité règne : après l’assassinat
de l’ancienne Premier ministre Benazir Bhutto (27 décembre 2007), les attentats
se multiplient en 2008, entraînant la démission du général Pervez Musharaff
(18 août 2008) et l’élection (septembre 2008) d’Asif Ali Zerdari (veuf de
Benazir Bhutto). La fragilité de ce pays en état de guerre permanent cumule les
risques en raison de sa capacité nucléaire, de son économie sinistrée, de sa
possible désagrégation et de la contamination de la situation afghane. C’est
d’ailleurs au Pakistan que Ben Laden est tué par un commando américain le
2 mai 2011 dans son repaire d’Abbottabad. Les bavures américaines, les envois
de drones dans les zones frontalières, bref la violation de la souveraineté du
Pakistan par les Américains, qui reprochent à Islamabad ses liens avec les
réseaux terroristes islamistes, entretiennent une tension entre les deux pays. Le
Pakistan tend à se libérer de l’étreinte des États-Unis et à se rapprocher encore
davantage de l’Iran et de la Chine, marquant ainsi la fin de l’alliance américano-
pakistanaise, tandis que l’entente cordiale règne entre New Delhi et Kaboul.
En Afghanistan (bousculé par 30 ans de violences ininterrompues : 1979-
1989 : occupation soviétique ; 1996 : prise de Kaboul par les talibans ; 2001 :
chute du régime taliban), la paix n’est toujours pas de retour malgré la présence
de la force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF). Dans ce pays, où
Hamid Karzaï sort vainqueur d’une élection présidentielle contestée
(2 novembre 2009), les attaques meurtrières contre les forces internationales se
multiplient malgré l’augmentation des forces de la coalition (en tout
130 000 hommes en 2011). La violence redouble dans le bourbier afghan où des
émeutes anti-américaines ont lieu et où les Talibans regagnent du terrain (février-
avril 2012). Des critiques s’expriment à propos de la stratégie militaire
américaine. Dès 2011, plusieurs membres de la coalition annoncent le retrait
partiel de leurs troupes ; en se retirant des combats en décembre 2012, la France
est accusée de rompre le principe du « in together », « out together ». Il reste tout
de même 100 000 soldats étrangers en Afghanistan fin 2012. Le retrait prévu de
la coalition en 2014 laissera un pays instable et financièrement dépendant de
l’aide internationale.

Des aires géographiques instables :


Afrique noire, Amérique latine, Extrême-
Orient
Rares sont les pays d’Afrique Noire qui bénéficient de la paix : mouvement
séparatiste et violences interreligieuses au Nigeria (décembre 2010, avril et
décembre 2011), émeutes au Kenya (décembre 2007-janvier 2008 et mars 2013),
coup d’État en Guinée (décembre 2008) suivi par une répression sanglante de
l’opposition (septembre 2009) ; République démocratique du Congo
perpétuellement à feu et à sang, avec pillages et exactions ; crise politique au
Zimbabwe (mars-juillet 2008) contre lequel les Européens et les Américains
votent des sanctions, sans parler de la République centrafricaine. Au Soudan, les
guerres perpétuelles entre les Soudanais du Nord en majorité musulmans et ceux
du Sud animistes et chrétiens et des tensions récurrentes avec le Tchad imputées
au dictateur Omar Al Bashir (contre lequel des mandats d’arrêt sont lancés par la
Cour pénale internationale en mars 2009 et en juillet 2010) provoquent de très
nombreuses victimes et aboutissent au référendum sur la sécession du Sud-
Soudan en janvier 2011. L’indépendance est proclamée le 9 juillet 2011 et la
République du Soudan du Sud devient le 193e État-membre de l’ONU, mais les
combats et violences se poursuivent dans la zone frontalière – riche en pétrole –
entre les deux Soudans, nécessitant l’intervention d’une mission d’assistance de
l’ONU qui, sous la menace de sanctions, obtient que le 4 août 2012, les deux
États trouvent un terrain d’entente. Mais l’Union africaine refuse toute
coopération pour livrer à la justice internationale le Président soudanais, et
malgré le renforcement de ses instances de coordination (juillet 2009), elle est
incapable de mettre de l’ordre en Afrique, ni en Côte-d’Ivoire, ni en Libye, ni au
Soudan où elle fait la démonstration de ses divisions (janvier 2012).
Ainsi en Somalie, les accords de cessez-le-feu sont rejetés (octobre 2008) par
les « Shebab », combattants islamistes affiliés à Al Qaïda, qui mènent
l’insurrection, réussissant à faire instaurer la loi islamique (mars 2009) et sèment
la terreur dans le pays (août 2010) malgré l’Union africaine et la mobilisation de
la communauté internationale (conférence de Londres, février 2012) qui
s’inquiète des répercussions de la faillite de ce pays. La République
démocratique du Congo est déstabilisée par les rebelles Hutus et les mutins du
mouvement du 23 mars (2009) soutenus par le régime de Kigali. La situation y
est à ce point catastrophique que le Conseil de sécurité crée (résolution 2098 du
28 mars) une force de combat chargée de « mener des opérations offensives
ciblées » en appui de la Monusco. La crise politique perdure à Madagascar (très
isolée sur le plan diplomatique) depuis mars 2009. Depuis 1999, la Côte-d’Ivoire
est dans la tourmente : déchirée par une rébellion dans le nord du pays et le refus
de Laurent Gbagbo (président-élu depuis octobre 2000), de respecter le jeu
démocratique, en repoussant indéfiniment l’échéance des élections et en refusant
d’admettre sa défaite à celles de décembre 2010, ce qui mène le pays à une
situation de guerre civile malgré les sanctions de l’ONU. Il faut attendre
avril 2011 pour que le président élu, Alassane Ouattara, réussisse, avec l’aide des
forces françaises et celles de l’ONUCI à accéder au pouvoir, après l’arrestation
de Laurent Gbagbo (11 avril 2011). Signalons toutefois la maturité politique du
Sénégal qui, malgré la tension née de l’élection présidentielle (janvier-
mars 2012) préfère l’opposant Macky Sall au président sortant Abdoulaye Wade,
et la sortie de crise du Kenya, lors des élections de mars 2013.
Immense pays (1,2 million de km2) écartelé de longue date entre des
populations touarègues au nord et noires au sud, le Mali subit aussi les
répercussions des crises des pays voisins (Libye, Nigeria), de l’explosion du
terrorisme islamiste, et de son rôle de plaque tournante du trafic de drogue sud-
américaine vers l’Europe. Une véritable guerre civile éclate (janvier 2012) entre
le nord, contrôlé par les membres du Mouvement National de Libération de
l’Azawad (MNLA), rejoints et parfois dépassés par des groupes islamistes
(Ansar Dine, Mujao) et le sud. L’État malien est déstabilisé par un coup de force
(22 mars 2012) de l’armée, qui renverse le président Amadou Toumani Touré,
mais attend septembre 2012 pour en appeler à l’ONU pour reconquérir le nord et
lutter contre le terrorisme islamiste. Le déploiement des troupes de la Misma
(mission internationale de soutien au Mali), autorisé par l’ONU (résolution 2085
du 20 décembre 2012) tardant à intervenir, le président Hollande engage le
11 janvier 2013 l’armée française, qui réussit à repousser l’avancée des groupes
armés islamistes mais les djihadistes continuent à défier la France (attentats au
Niger contre l’armée nigérienne et le groupe nucléaire Areva, le 23 mai 2013).
En Amérique du Sud, les relations internationales sont dominées par le rapport
de forces avec le voisin nord-américain et des contentieux frontaliers sur fond de
narcotrafic et de crime organisé, comme c’est le cas au Mexique. Avec le retrait
progressif de Fidel Castro de la vie politique (février 2008), les relations sont
plus détendues entre Washington (qui allège l’embargo imposé depuis 1962) et
La Havane, et surtout le 17 décembre 2014, les deux États décident de reprendre
leurs relations diplomatiques interrompues depuis 1961 : un des derniers vestiges
de la guerre froide. En revanche, les rapports sont plus médiocres entre les États-
Unis et plusieurs États d’Amérique latine, qui forment un bloc économique
antilibéral : l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), organisée à
l’initiative du président vénézuélien Hugo Chavez, réélu en 2012 pour la
quatrième fois mais décédé en mars 2013, qui entend promouvoir des échanges
commerciaux entre ses États-membres et créent une unité de compte commune :
le sucre. Premier marché commun d’Amérique latine (Argentine, Brésil,
Uruguay), le "/>Mercosur accepte en juin 2012 l’adhésion du Venezuela, riche
de ses pétrodollars mais confronté à une grave crise sociale. En Bolivie, le
président Evo Morales (réélu en 2009 et 2014), qui déclare incarner « le
triomphe de l’anticolonialisme et de l’impérialisme », procède à des
nationalisations. En juin 2012, les Latino-Américains riverains du Pacifique
(Mexique, Colombie, Pérou, Chili) créent l’Alliance du Pacifique pour attirer les
investissements chinois et participer au partenariat transpacifique de B. Obama.
Mais l’Amérique latine est en effet loin d’être homogène et unie dans son
opposition « au grand Frère ». Un putsch militaire au Honduras (juin 2009) est
un revers pour les forces de gauche et à la suite de l’accord américano-
colombien du 14 août 2008, par lequel les États-Unis peuvent utiliser sept bases
militaires colombiennes, douze États d’Amérique du Sud lancent un
avertissement contre la présence de forces militaires étrangères, ce qui suscite
des tensions entre la Colombie d’Alvaro Uribe, considéré comme le mouton noir
de l’Amérique latine, et le Venezuela. L’arrivée au pouvoir d’un nouveau
président colombien, Juan Manuel Santos, permet un relâchement de la tension
(août 2010). Avec le Brésil, l’Argentine et le Chili siègent au G20. L’inflation et
la corruption frappent le Venezuela et l’Argentine, tandis qu’au Brésil qui – au
nom de la solidarité aux BRICS – ménage la Russie, la récession fait chanceler
Dilma Rousseff, toutefois réélue en octobre 2014.
En dehors des crises déjà signalées, l’Asie connaît une montée des tensions.
C’est d’ailleurs dans cette région qu’on note la plus forte augmentation des
dépenses d’armement. Au cours de la période 2007-2011, les États d’Asie-
Océanie (Inde, Corée du Sud, Pakistan, Chine, Singapour) ont acheté près de la
moitié des armes lourdes vendues dans le monde. Preuve de son importance
grandissante sur les plans économique et politique, la région Asie-Pacifique est
une zone d’influence pour les États-Unis qui réinvestissent les deux
organisations principales : l’ASEAN et l’APEC. Au Sri Lanka, la rébellion
séparatiste tamoule (minorité ethnique et religieuse) est écrasée par l’armée
(janvier-mai 2009), sans aucune intervention internationale. Mais ailleurs, les
contentieux territoriaux se multiplient, opposant les riverains de la mer de Chine,
à propos des îles Paracels (contrôlées par la Chine et revendiquées par le Viêt-
nam), des îles Spratleys (revendiquées par plusieurs États), des Takeshima (dont
Tokyo conteste la souveraineté à Séoul), des Senkaku (Diaoyu en chinois),
contrôlées par le Japon mais revendiquées par la Chine et Taiwan. Ces tensions
témoignent des ambitions chinoises en mer de Chine et incitent les Américains
(qui ont des bases militaires à Okinawa) à renforcer leur alliance avec le Japon,
qui connaît une poussée nationaliste (décembre 2012-janvier 2013). En Corée,
les tensions sont récurrentes entre le nord et le sud de la péninsule, en raison du
surarmement et du délabrement économique de la Corée du Nord, qui poursuit
ses provocations (retrait du TNP, essais nucléaires, en 2006, 2009 et 2013) et se
campe dans une logique d’affrontement, malgré la succession de Kim Jong-il par
son fils Kim Jong-un (décembre 2011), qui tente d’assurer la survie de son
régime par des gesticulations guerrières (février-avril 2013). En Birmanie, la
démocratisation est en marche avec le retour de l’opposante Aung San Suu Kyi
au parlement birman (juillet 2012).
Conflits territoriaux en mer de Chine
Du « printemps arabe » à l’islamisme
au pouvoir
À partir de décembre 2010, des mouvements de contestation des régimes en
place secouent le monde arabe : avec en toile de fond l’affrontement entre le
front sunnite et l’Islam chiite, la révolte contre des dirigeants installés depuis
trop longtemps au pouvoir, la corruption et des régimes autoritaires est rendue
plus aiguë par la crise économique et le chômage de très nombreux jeunes. Par-
dessus tout, le slogan dominant est la protestation contre les despotismes et la
volonté de prendre son destin en main. Presque partout, les intégristes – souvent
la seule force d’opposition – tirent les marrons du feu et entendent imposer la
charia. En Tunisie, le régime du président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, est
balayé par une révolte populaire aussi soudaine qu’imprévisible qui, commencée
le 17 décembre, aboutit à la fuite du président Ben Ali le 14 janvier 2011 ; aux
élections générales, c’est le parti islamiste Ennahda qui l’emporte ; outre
l’incertitude, les difficultés de la transition et la crise économique pèsent sur le
retour au calme. Insufflé par l’exemple tunisien, l’espoir d’un changement
démocratique gagne les autres pays arabes. En Égypte, le régime autoritaire
d’Hosni Moubarak, où perdure l’état d’urgence instauré depuis 1981, suite à
l’assassinat du président Anouar el-Sadate, est emporté le 11 février 2011, et le
pays entre dans une nouvelle ère dominée par l’armée et les Frères musulmans.
C’est d’ailleurs leur candidat, Mohamed Morsi, qui est élu président de l’Égypte
(18 juin 2012) mais les manifestations de mécontentement se poursuivent et
l’instabilité institutionnelle persiste. La contagion démocratique touche aussi
Bahreïn, le Yémen, la Syrie et même le Maroc, où les islamistes remportent les
élections. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika réélu pour un troisième mandat
(10 avril 2009) lève l’état d’urgence en vigueur depuis 1992 où le traumatisme
des années 1990, le système sécuritaire et la rente pétrolière expliquent le statu
quo. Mais la répression est vive à Bahreïn (où est instaurée la loi martiale) et au
Yémen (où le président Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 1978 choisit
l’escalade).

Les « Printemps arabes »


2011
14 janvier : le président tunisien Ben Ali s’enfuit en Arabie saoudite
25 janvier : manifestation place Tahrir au Caire
11 février : le président égyptien Moubarak quitte le pouvoir
17 février : manifestations en Libye
20 février : manifestations au Maroc
15 mars : manifestations en Syrie ; affrontements, massacres et
répression
17 mars : l’ONU vote la résolution 1973 autorisant le recours à la
force pour protéger les populations civiles en Libye.
1er juillet : adoption par référendum d’une nouvelle constitution au
Maroc
20 octobre : Mouammar Kadhafi est tué en Libye
23 octobre : le parti islamiste Enhada reporte les élections en Tunisie
25 novembre : le parti islamiste remporte les élections au Maroc

2012
10 janvier : les Frères musulmans remportent les élections législatives
en Égypte
17 juin : Mohamed Morsi est élu président de l’Égypte
19 juillet : résolution à l’ONU condamnant la Syrie ; veto de la Russie
et de la Chine
20 juillet : les rebelles syriens entrent dans Alep
11 septembre : attaque du consulat américain à Benghazi
22 novembre : vague de contestation contre le président Morsi

2013
30 juin : manifestations contre le président Morsi
3 juillet : l’armée égyptienne dépose le président Morsi
16 août : le conflit syrien déborde au Liban
21 août : attaque chimique dans la banlieue de Damas
14 septembre : accord sur le démantèlement de l’arsenal chimique
syrien
25 décembre : les Frères musulmans, déclarés organisation terroriste
2014
9 janvier : démission du Premier ministre islamiste en Tunisie
Octobre : le parti non-islamiste remporte les élections législatives
tunisiennes
Décembre : un président non-islamiste élu en Tunisie

Le Maghreb subit les contrecoups conjugués de la vague islamique et de la


crise économique. Outre l’absence de solution et l’échec des pourparlers sur
l’avenir du Sahara occidental, la menace islamique se précise dans le Sahel, sous
la forme d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) qui appelle à instaurer la
guerre sainte (septembre 2010) en Mauritanie et multiplie les prises d’otages.
Une semaine après le départ d’Hosni Moubarak, la « révolution du
17 février » en Libye est le troisième soulèvement arabe. La révolte contre le
régime du colonel Kadhafi au pouvoir depuis 1969, aboutit à la chute du
dictateur en sept mois. Depuis quelques années, on avait assisté à une
normalisation des relations de la Libye (qui avait renié le terrorisme, décidé
d’indemniser les victimes des attentats de Lockerbie et Berlin) avec les États
occidentaux, et à une reprise des relations commerciales. Mais l’attitude du
colonel Kadhafi, usant de menaces ou de promesses et fort de sa rente pétrolière,
était toujours provocante (libération du terroriste condamné pour l’attentat de
Lockerbie, chantage à l’émigration africaine par le territoire libyen). D’abord
perplexe face à la répression brutale qui s’abat en Libye contre des soulèvements
dans l’est du pays à la mi-février, la communauté internationale vote des
sanctions à l’ONU, puis autorise in extremis une intervention militaire, initiée
par la France et la Grande-Bretagne et relayée par l’OTAN, pour créer une zone
d’exclusion aérienne (17-18 mars 2011). Sous la pression des Occidentaux et
malgré l’abstention des « émergents », de la Chine, de la Russie et de
l’Allemagne, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1973 exigeant un cessez-
le-feu immédiat et autorisant le recours à la force pour protéger les civils,
première intervention fondée sur le principe de la responsabilité de protéger,
énoncé en 2005 par l’ONU. L’intervention de l’aviation française, le 19 mars
2011, empêche la reconquête de Benghazi, QG des rebelles, par les forces de
Kadhafi. L’opération militaire « l’Aube de l’odyssée » franco-britannique, qui
consiste en des bombardements et en un soutien aux forces de l’opposition
libyenne qui tient l’est du pays, est relayée le 27 mars par l’opération
« Protecteur unifié » sous le commandement de l’OTAN. Malgré l’enlisement
des combats et l’incapacité de l’Union africaine à se mettre d’accord et à trouver
une issue pacifique, les insurgés s’emparent de Tripoli (23 août 2011), le colonel
Kadhafi est tué (20 octobre) et un nouveau gouvernement libyen formé
(22 novembre) mais la transition démocratique s’annonce délicate pour obtenir à
la fois la réconciliation nationale, le désarmement des milices et la
reconstruction de l’État libyen.
En Syrie, où Bachar el-Assad – soutenu par la communauté alaouite –, alterne
répression féroce et annonce de réformes, les manifestations contre le régime
s’amplifient à partir de mars 2011 et les victimes se comptent par dizaines de
milliers. La communauté internationale est divisée entre d’une part les
Occidentaux qui prennent des sanctions (embargo sur les exportations, gel des
avoirs) et la Ligue arabe qui adopte une position dure contre le régime de
Damas, allié de Téhéran, et d’autre part la Russie et la Chine, qui s’opposent
avec obstination (juin-octobre 2011, février et juillet 2012) à des projets de
résolution assimilant la répression en Syrie à des crimes contre l’humanité, tout
en continuant à livrer des armes à la Syrie. La fourniture d’armes à l’opposition
syrienne est l’objet d’un véritable débat dans les pays occidentaux : elle donne
d’autant plus d’importance au traité de commerce des armes classiques (TCA),
adopté le 2 avril 2013 par l’ONU qui interdit aux États de vendre des armes
risquant d’être utilisées pour commettre des « violations graves » des droits de
l’homme ou d’être détournées au profit de terroristes.
En dehors des pétromonarchies qui ont résisté à la contestation par l’adhésion
de la population, leur solidarité ou la rente pétrolière, la remise en question
spectaculaire des régimes autoritaires qui fossilisaient le monde arabo-musulman
ne fait pas disparaître pour autant les graves problèmes économiques et sociaux,
et laisse ouvertes les perspectives de démocratisation politique.
En 2013, le monde est à la fois multipolaire, hétérogène et global : un monde
dominé par les États-Unis et la Chine, où la mondialisation qui n’est pas toujours
synonyme de l’extension des valeurs occidentales, voit émerger de nouvelles
puissances et s’esquisser un basculement de la puissance.
Chapitre 9

Un chaos multipolaire (depuis 2013-…)

Il est loin le temps de l’hyperpuissance américaine des années 1990. Peu à


peu, en ces années 2010, c’est un monde multipolaire qui émerge dans lequel,
sur un fond de rejet d’un ordre international occidental, les affrontements sont
multiples, au point qu’on peut parler de chaos multipolaire.
Depuis la crise de 2008, l’économie mondiale s’est réadaptée et on a observé
une reprise de l’activité un peu partout. Et la croissance soutenue, tirée par la
vigueur du commerce mondial, s’est généralisée en 2017 et 2018. Chez les
émergents, l’expansion reste forte, même si la croissance ralentit, comme en
Chine (de 14 % en 2007 à 6 % en 2016), alors que de nouveaux champions
économiques apparaissent (Bangladesh, Turquie, Nigeria, Indonésie, Mexique),
avec d’ailleurs des vulnérabilités (comme l’endettement). Dans la zone euro –
avec des écarts importants –, la croissance d’abord faible (1,9 % en 2015 ;
1,7 % en 2016) s’est affirmée au-dessus de 2 % en 2017 et 2018, mais elle n’a
pas permis partout une décrue notable du chômage. Et un ralentissement
économique s’annonce un peu partout en 2019.
Le trait caractéristique de ces années est la reconfiguration des échanges
internationaux autour de blocs, et le commerce mondial (malgré l’accord de Bali
en décembre 2013) s’oriente de plus en plus vers des accords régionaux ou
plurilatéraux. Lors de leur sommet à Fortaleza en juillet 2014, les BRICS (46 %
de la population mondiale, plus de 20 % du PIB) créent leur propre banque de
développement comme alternative aux institutions de Bretton Woods. À Oufa
(juillet 2015), ils entendent contrecarrer l’influence occidentale en érigeant un
nouvel ordre mondial. À Goa (octobre 2016), ils confirment leur volonté de faire
contrepoids à l’Occident. À Xiamen (octobre 2017), ils entendent intensifier
leurs échanges entre eux.
Les obstacles au commerce mondial se multiplient, soit par le biais des
normes, soit par la création de droits de douane pour lutter contre le dumping
chinois, illustrant ainsi un nouvel âge du protectionnisme et un mouvement de
méfiance croissant contre la mondialisation, que les dirigeants du G20 réunis à
Hangzhou (septembre 2016) sont impuissants à enrayer. À Hambourg (juillet
2017), le G20 se termine par un compromis de façade entre les États-Unis et
leurs partenaires européens. De fait, c’est l’OMC qui est en cause, son
fonctionnement gravement compromis et la Chine pointée du doigt, accusée de
profiter du libre-échange, de faire du dumping et de contraindre à des transferts
de technologie sans faire de concessions de son côté.
Aussi bien, les projets concurrents se multiplient, comme le projet chinois de
Zone de libre-échange Asie-Pacifique (Regional Comprehensive Economic
Partnership, RCEP) ne comprenant pas les États-Unis. Face à la menace
chinoise, les membres de l’ASEAN (cf. carte p. 155) lancent le 1er janvier 2016
une communauté économique dont l’objectif est de promouvoir un marché
unique des capitaux, de services et des hommes. De leur côté, les Américains
proposent un projet de partenariat transpacifique, dont la Chine est exclue. Ce
traité très ambitieux de libre-échange (Trans Pacific Partnership, TPP) est signé
(février 2016) à l’insistance de l’administration Obama afin de contrebalancer la
puissance économique grandissante de la Chine mais il n’est pas ratifié par le
Congrès américain qui voudrait obtenir des conditions plus favorables. Trois
jours après son investiture (23 janvier 2017), le Président Donald Trump signe
une ordonnance actant le retrait des États-Unis : c’est un coup dur pour le libre-
échange. Mais le traité, rebaptisé Accord global et progressif de partenariat
transpacifique (CPTPP), est relancé en mars 2018 – à l’initiative du Japon – et
doit entrer en vigueur en 2019, sans les Américains. Lors du G7 de La Malbaie
(Québec), les 8 et 9 juin 2018, Donald Trump retire en effet sa signature de la
déclaration finale qui rappelait les mérites d’un système commercial ouvert et
fondé sur des règles communes. Une véritable guerre commerciale s’engage
entre les États-Unis et la Chine : en représailles des mesures prises par
l’administration Trump, Pékin surtaxe les produits américains. Le
multilatéralisme, un des piliers du nouvel ordre post 1945, est battu en brèche.
D’autres faits contribuent à décrédibiliser les timides efforts de gouvernance
mondiale : ainsi la Cour pénale internationale (CPI) est mise en cause par des
États africains qui la considèrent comme une « justice de Blancs », et élisent à la
tête de l’Union africaine (pour 2015-2016) Robert Mugabe, le très contesté
président du Zimbabwe. En 2016, c’est devant un tribunal africain, siégeant à
Dakar, que l’ancien président du Tchad, Hissène Habré, est condamné à la prison
à perpétuité. En novembre 2016, la Russie retire sa signature du traité de Rome
(créant la CPI) qu’elle n’avait d’ailleurs pas ratifié. Quant aux États-Unis, ils
quittent (juin 2018) le Conseil des droits de l’homme, instance considérée
comme partiale.
Les négociations climatiques constituent un dossier majeur des relations
internationales. En octobre 2014, les 28 États de l’Union européenne parviennent
à un compromis consistant à s’engager à diminuer d’au moins 40 % d’ici à 2030,
par rapport à 1990, les émissions de gaz à effet de serre. En novembre 2014,
c’est au tour des deux principaux pollueurs, les États-Unis et la Chine, de
s’engager à réduire leurs émissions, et le G20, réuni à Brisbane (15-16 novembre
2014), prend position pour une action résolue sur le climat. La conférence de
Lima (décembre 2014) aboutit à un compromis minimum, en raison de
l’opposition entre les pays en développement et les pays développés qui ne
partagent pas les mêmes priorités. La COP 21, réunie à Paris-Le Bourget
(30 novembre-11 décembre 2015) aboutit à un accord ambitieux.

COP 21 : Conference of the Parties ; 195 parties à la Convention, plus


l’Union européenne. C’est la 21e conférence mondiale sur le climat qui
réunit des signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les
changements climatiques, signé lors du sommet de la Terre à Rio en
1992.

L’accord de Paris pose le principe de limiter le réchauffement climatique à


moins de 2 degrés, par rapport à l’époque de l’économie préindustrielle, d’ici à
la fin du siècle et de promouvoir les énergies non fossiles, sans prévoir un
mécanisme de sanctions pour obliger un pays à respecter ses engagements. Mais
avec l’arrivée de Donald Trump, l’administration américaine tourne le dos à
l’accord de Paris (1er juin 2017) accusé de nuire à l’économie américaine. Elle
s’affranchit de ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre et s’accorde le
droit d’exploiter davantage les énergies fossiles. Les efforts européens pour
relancer la mobilisation internationale se heurtent aux divergences de choix
énergétique, entre le charbon allemand et le nucléaire français par exemple. La
COP24, réunie à Katowice en Pologne (3-14 décembre 2018), aboutit à un
accord laborieux en adoptant les règles de mise en œuvre de la COP21 visant à
contenir le réchauffement climatique.Directement liées aux problèmes
climatiques, les questions énergétiques continuent à peser sur la politique des
États, que ce soit par les flux (l’approvisionnement de l’Europe en gaz russe) ou
par la question du prix du pétrole. Du fait de la diminution de la demande
chinoise, du ralentissement de la croissance mondiale et de la mise sur le marché
de brut américain (exploitation des pétroles et gaz de schiste), le baril de brent
passe de 115 dollars en juin 2014 à 50 dollars, début 2015, et en dessous de 50
dans l’été 2015, ce qui affaiblit les producteurs comme la Russie, l’Algérie (la
vente des hydrocarbures y compte pour 60 % du budget de l’État) et le
Venezuela, jusqu’à ce qu’à le 30 novembre 2016 les treize membres de l’OPEP –
suivis par des producteurs hors OPEP comme la Russie – s’accordent pour une
diminution de leur production afin de faire remonter les cours (au-dessus de
50 dollars en mars 2017).Le marché pétrolier est fondamentalement instable : il
passe de 67 dollars en décembre 2017 à 75 au printemps 2018, retombe à 67 en
novembre 2018 et semble se stabiliser début 2019 autour de 65 dollars.
Mais le trait majeur de cette période est la multiplication des affrontements
militaires, comme si les espoirs de paix conçus après la chute du mur de Berlin
étaient enterrés. Ce n’est pas le retour de la guerre froide, mais c’est un monde
où s’opposent des logiques antagonistes sur la conduite des affaires
internationales – avec une remise en cause des règles – et où la peur du
gendarme n’existe plus. Parmi ces conflits, la plupart sont intra-étatiques,
opposant des rébellions à un État failli. Beaucoup concernent les pays du Sud.
Du golfe de Guinée à la Mésopotamie, en passant par le Sahel et par l’Ukraine,
ces conflits constituent autant de défis à un ordre mondial, contesté parce que
symbolisant un monde occidental, de même que les initiatives des BRICS qui
veulent échapper à un monde dominé par le dollar et par les États-Unis,
d’ailleurs fatigués de jouer le gendarme du monde. Le comportement de la
Russie en est l’exemple frappant, avec la crise ukrainienne, qui remet en cause
un statut territorial consacré par de multiples traités. Le président Poutine défie
clairement le système qui prévalait depuis la fin de la guerre froide et utilise à
son profit les tactiques de la guerre hybride (propagande, milices, cyber-attaque).
Tandis qu’en Europe, l’idée d’intégration connaît une crise et que les
nationalismes et populismes y resurgissent un peu partout, l’Asie s’affirme de
plus en plus comme le centre de gravité de la planète, où de nouveaux acteurs se
manifestent, dans un contexte de conflits territoriaux et d’ascension économique
et politique de la Chine. Les printemps arabes ont laissé la place à des guerres
intestines qui déstabilisent les États et menacent les frontières dessinées à la suite
de la Grande Guerre ; et dans plusieurs régions du monde, à la mort des
idéologies succèdent des guerres de religion (tensions entre hindouistes et
musulmans en Inde, entre musulmans et chrétiens en Afrique centrale et
occidentale, entre sunnites et chiites au Moyen-Orient). Les années 2010 voient
croître le nombre de réfugiés fuyant les pays en guerre, en particulier
l’Afghanistan et la Syrie. Le Pacte mondial sur les migrations, signé en
décembre 2018 à Marrakech, est contesté par d’importants pays. Et le terrorisme
n’épargne aucune contrée, du Canada à l’Australie, en n’épargnant ni Londres, ni
Stockholm.

Du désengagement américain au défi


russe
De Barack Obama à Donald Trump
La politique étrangère de Barack Obama semble prise au piège d’un monde de
tensions : élu pour mettre fin aux interventions militaires, lui qui avait voulu
rompre avec la mentalité de guerre, qui avait fait du désarmement – en
particulier nucléaire – l’axe de sa politique étrangère, qui avait d’ailleurs reçu le
prix Nobel de la paix en 2009 et qui, au début 2013, répète que « l’Amérique ne
doit plus être sur le pied de guerre en permanence », est amené à gérer les
conflits, à revenir en Irak, et à privilégier les opérations ciblées, par refus de
s’engager trop avant. Inévitablement, cette attitude est considérée comme un
retrait. À la suite du traité de réduction des armements stratégiques Start (signé à
Prague le 8 avril 2010), le président des États-Unis avait, à Berlin le 19 juin
2013, indiqué sa volonté de ramener à 1 000 le nombre de têtes nucléaires, et il
hésitait au sujet du déploiement d’un système de défense antimissile américain
en Europe censé faire échec à la menace iranienne, ce que les Russes
considéraient comme une offense stratégique. Du coup, les relations avec
Moscou se sont refroidies et le président Poutine n’est pas pressé de donner
satisfaction à Washington. Car les différends s’accumulent : outre le bouclier
antimissile et la question des droits de l’homme, il y a la crise ukrainienne, le
désaccord à propos de la Syrie et l’asile accordé à Edgar Snowden, l’ancien
contractuel de l’agence américaine d’écoutes électroniques (à l’origine des fuites
des documents classifiés sur les programmes de surveillance électronique menés
par les Américains à travers le monde). Au point que le tête-à-tête, qui devait
avoir lieu à Moscou en septembre 2013, en marge du G20 de Saint-Pétersbourg
(5-6 septembre), est annulé.
De loin, c’est le dossier syrien qui est le plus important : alors que B. Obama
avait annoncé le 31 août 2013 son intention de lancer des frappes aériennes
contre le régime de Bachar el-Assad en réaction à l’attaque chimique du 21 août
dans les environs de Bagdad, on assiste à une volte-face : il décide de
conditionner l’intervention militaire à un accord préalable du Congrès et il saisit
le 9 septembre la proposition de Moscou de placer les armes chimiques
syriennes sous contrôle international, opération placée sous l’égide de
l’Organisation d’interdiction des armes chimiques (OIAC). L’accord sur la Syrie,
concrétisé par la résolution 2118 de l’ONU (27 septembre 2013), renforce le
régime syrien et apparaît comme un succès de Vladimir Poutine. Vue sous
l’angle américain, cette crise affaiblit la crédibilité du président Obama qui a
court-circuité les Européens et en particulier les Français, et enhardi la Russie
dans sa volonté de retour au premier rang.
La tension est encore plus forte à propos de l’Ukraine et de la Crimée (mars
2014) car dans ce cas, la Russie est directement en cause, d’où le durcissement
du ton et une série de sanctions, alors que B. Obama avait annoncé son intention
de pivoter vers l’Asie et de ne plus s’occuper des affaires européennes.
Si l’on y ajoute l’incapacité à imposer leur volonté aux Israéliens et aux
Palestiniens, la crédibilité des États-Unis est clairement mise en cause, en raison
du flottement constaté dans la conduite de la politique étrangère américaine et
des embarras de la politique intérieure. Lors de son discours à West Point, le
28 mai 2014, le