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« Gérondif », « participe présent » et « adjectif déverbal » en


morphosyntaxe comparative

Article  in  Langages · January 2003


DOI: 10.3406/lgge.2003.2435

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Langages

« Gérondif », « participe présent » et « adjectif déverbal » en


morphosyntaxe comparative
Paulo De Carvalho

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De Carvalho Paulo. « Gérondif », « participe présent » et « adjectif déverbal » en morphosyntaxe comparative. In: Langages,
37ᵉ année, n°149, 2003. Participe présent et gérondif. pp. 100-126;

doi : 10.3406/lgge.2003.2435

http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_2003_num_37_149_2435

Document généré le 31/05/2016


Paulo de Carvalho
ERSS à Bordeaux (UMR 5610)
Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3

« GERONDIF », « PARTICIPE PRESENT »


ET « ADJECTIF DÉVERBAL » EN MORPHOSYNTAXE
COMPARATIVE

Vieux
lunettes
des
deux
frontières
Littré
syllabes,
gérondifs
peuples
s.v.
pédagogue
etParticipe)
à cheveux
(Guez
etetvoisins
qui
des
des'appelait
la
participes,
Balzac,
gris...
l'un
Cour,de
qui
lui-même
Socrate
appelé
l'autre
traite
comme le
des
gravement
etle
tyran
siChrétiens,
jaloux
grammairien
c'était
desde
l'affaire
celle
mots
leurs
dans
de
età

Pour le français, la nature gérondive de la tournure reste à


prouver. (Damourette & Pichon, Des mots à la pensée)

La présente étude est issue de recherches récentes, et destinées à un public


de spécialistes de linguistique latine l (De Carvalho 2001 et 2002), sur les
formes verbonominales latines dites, selon la terminologie scolaire française,
« gérondif », « adjectif verbal » et « participe présent ». Elle portera
néanmoins, essentiellement, sur la morphosyntaxe du français, et n'aura, même,
dans ce domaine, qu'un unique objectif : montrer, à la lumière d'un regard
comparatif 2, que le concept de « gérondif », dont la légitimité paraît,
aujourd'hui3, incontestable, n'a aucune pertinence en français. De fait, ce qui

1. « Du nom (dé)verbal en -nd°/a- : "gerundium" vs "gerundivum", in Actes du 10e Colloque


International de Linguistique Latine, Paris, 2001, 307-320.
2. Renouant, donc, mais sur d'autres bases, avec ouvrage de B. Weerenbeck, 1927, qui est nourri
par une réflexion comparative de haut niveau.
3. Il n'en a pas toujours été ainsi, même dans les temps modernes. Ainsi, H. Bonnard, en 1971
(dans le Grand Larousse de la langue française, p. 2222), notait que le terme « gérondif » était absent
de la nomenclature élaborée par la commission ministérielle en 1910, et qu'il manquait encore
dans la réédition de 1949, comme, d'ailleurs, dans la Progression Beslais, imposée aux classes du
1er cycle en 1910. Selon le même auteur, il n'aurait été officialisé qu'en 1960/1961.

100
est ainsi nommé dans les grammaires de cette langue 4 - soit : l'expression en
+ Vant - n'est rien d'autre, comme on le montrera, qu'un emploi substantival
de ce nom adjectif qu'est le participe « présent », l'opérateur de
substantivation 5 étant, en l'occurrence, la préposition en 6.

1 . Les signifiants verbonominaux latins à suffixe -nt/-nd-

Un latiniste linguiste un peu attentif ne peut manquer d'être frappé par le


caractère extrêmement réducteur de la doctrine consacrant l'existence, en
français, d'un signifiant verbonominal « gérondif », généralement porté, comme
tel, de nos jours en tout cas, par le signifiant en. Mais qu'appelle-t-on, au juste,
« gérondif » ? Quelle idée se fait-on des propriétés et du fonctionnement du
signifiant latin couramment désigné par ce terme ? La grammaire latine
élémentaire est-elle à ce point oubliée qu'il faille rappeler ici que le gérondif
latin - pour conserver, provisoirement, un concept lui-même discutable - n'est,
comme le reconnaissent d'ailleurs les spécialistes qui s'en sont occupés (Benve-
niste, 1973 [=1935], 143 7 ; Aalto, 1949, 14 ; Ernout & Thomas, 1989 [= 1953], 262-
263) ; Haspelmath, 1987, 2, et passim ; Risch, 1983, 3), qu'un cas particulier de
réalisation, en phrase, d'un signifiant nominal, donc déclinable, dont l'autre
version, à incidence « externe », pour parler comme Gustave Guillaume, est
l'« adjectif verbal » de la grammaire latine enseignée en français ; de celui-ci,
qui ne semble pas d'ailleurs avoir laissé des descendants en morphosyntaxe
romane, les manuels de grammaire latine nous disent qu'il pouvait, dans
certaines conditions, « remplacer » le « gérondif ». Il est donc pour le moins
simpliste d'avoir pris une (petite) partie pour le tout, en réduisant, sans autre
forme de procès, le gérondif latin à ce qui n'était qu'un, parmi d'autres, des cas

4. Il faut rappeler ici, comme le faisait d'ailleurs B. Weerenbeck (1927, 14), cet avertissement
d'A. Meillet (1948 [= 1920, « Sur les caractères du verbe »], 181) : « En donnant les mêmes noms à
des formes grammaticales de langues diverses et en construisant autant que possible sur le même
plan la grammaire de langues différentes, les grammairiens ont beaucoup péché ; ils ont répandu
bien des idées fausses. »
5. Cf. Wilmet, 1998, 531, à propos de j'ai rencontré Pierre en sortant du cinéma :«(... = au sortir du
cinéma). Elle [la préposition] transfère le participe en nom déverbal (en sortant du cinéma = "à la
sortie du cinéma"). »
6. On rejoint donc - n'en déplaise à Arnavielle, 1996, 50 n.6, et 1997b, 18 - la première des deux
positions théoriques définies par cet auteur (Arnavielle 1997a), selon laquelle le prétendu
« gérondif » ne serait qu'un participe « présent » prépositionnel. Dans son ouvrage de 1927,
B. Weerenbeck revendiquait, déjà, les droits du « participe présent » en syntaxe française, contre
les empiétements d'un « gérondif » envahissant.
7. « Le "gerundivum" et le "gerundivum" [= "adj. verbal"] sont issus en même temps du nom
verbal et remplissent théoriquement le même rôle ». Il est vrai que Benveniste ne s'était guère
risqué à vérifier cette identité théorique de rôle par l'analyse des conditions d'emploi, en syntaxe
latine, du gérondif et de l'adjectif verbal. Sur celles-ci, cf. De Carvalho, 2000).

101
d'emploi d'une forme verbonominale aux compétences beaucoup plus larges
(cf. Ernout & Thomas, 1983, 262-270 et 285-287.

Or dans l'un des deux articles déjà mentionnés (De Carvalho 2001), il est
démontré que l'adjectif verbal et le gérondif que la grammaire scolaire latine
s'évertue à distinguer, depuis la fin du XVe siècle 8, sont deux argumentations, en
syntaxe, d'une seule et même entité morphosyntaxique, qui est, non une « forme
nominale du verbe », mais un « nom post- ou déverbal adossé au verbe », donc au
Temps. Un Nom, par conséquent, engendré 9, au-delà du Verbe, et fait, en
quelque sorte, du prolongement notionnel d'une expérience personnelle, celle-ci
étant, dans le cas qui nous occupe, structurée en fonction, non d'un principe
personnel d'existence - le « sujet », tel qu'on l'entend généralement, d'après le
fonctionnement syntaxique des langues indo-européennes occidentales
modernes) - mais du site (cf. Chevalier, 1978, 78) où, du point de vue du
locuteur latin, toute opération est nécessairement appelée à inscrire ses effets,
positifs ou négatifs. C'est pourquoi, d'ailleurs, cette catégorie de
représentation n'est pas accessible à des lexemes verbaux dépourvus de toute référence à
l'effet d'une opération : on sait que sum, possum, volo, par exemple, n'ont ni
« gérondif » ni « adjectif verbal », pas plus d'ailleurs, que de « participe
parfait ». Et par là, déjà, on voit, en passant, l'impropriété qu'il y a à présenter
les vocables verbaux français étant, pouvant, voulant comme des gérondifs ou
comme des constituants d'un syntagme « gérondif ».

Au demeurant ce rapport à un site du signifiant en -nd°/a-, qui rend


immédiatement compte des effets de sens « passifs » qu'on s'accorde à constater
dans ses emplois adjectivaux, n'avait pas échappé à É. Benveniste (1973 =
1935, 136). La même idée a été, il n'y a guère, illustrée par M. Haspelmath
1987 (8 ss.), qui mettait en parallèle le fonctionnement du « gerundivum »
latin et une propriété de l'infinitif en hindi, qui s'accorde en genre et en
nombre avec son objet 10.

Dans le cas du Nom post-verbal latin en -nd°/a-, l'effet sur le site est
envisagé selon la perspective de Yinfectum ; il se rapporte, donc, à un contenu
événementiel qui n'apparaît pas encore institué, objectivé (De Carvalho,
1996a, 178). En cela il s'opposait à un Nom post-verbal en -t°/a-, c'est-à-dire
au participe dit « passé » ou, moins imprudemment, « parfait », qui, lui, au

8. Avec Érasme et, en France, Jean Despautère, dont les ouvrages « ont constitué la base de
l'enseignement du latin dans la plupart des collèges français pendant deux siècles » (Colombat,
1999, 14). On trouvera dans cet ouvrage (p. 193, n. 46) une utile bibliographie sur l'émergence de
l'opposition, en grammaire latine, entre « gérondif » et « adjectif verbal ».
9. Comme ne le prévoyait pas la théorie guillaumienne des « parties de langue », toute dominée
par ces deux « primitifs » très kantiens que sont l'Espace et le Temps. Sur cette révision
nécessaire, cf. De Carvalho, 1997, 59.
10. Sur la base de ce parallèle, Haspelmath précisait, à propos du latin (p. 11) : « The gerund is
thus only a special case of the gerundive. It is a gerundive without a direct object to agree with. »

102
contraire, évoque une opération considérée à partir de son effet «
effectivement » inscrit dans un site positivement atteint. Dans les signifiants, ce
contraste se manifestait par le jeu d'une sorte de « déclinaison » d'une
consonne occlusive linguodentale, selon qu'elle s'articulait, ou non, dans le
contexte sonorisant, ou voisant, constitué par l'adjonction d'une occlusive
nasale à la linguodentale précédant la voyelle thématique. D'où, dans un
cas, -n-d°fa- (p. ex. amand-°/a-), base thématique du nom gérondi(v)al, et, de
l'autre, -0-t-°ja-, base thématique, avec consonne non voisée, du participe en
-t-°l
1 la - n

Or, sur une autre dimension, le Nom gérondi(v)al en -nd°/a- - avec ses
deux modes de réalisation, adjectival (= « gerundivum ») ou, par implicitation
d'un « site » directement aperçu dans la situation énonciative (De Carvalho, 2001,
308 ss.), substantival (« gerundium ») - s'opposait à un nom adjectif
postverbal dit « participe présent », bâti, comme lui, sur le thème verbal
à'infectum, mais caractérisé, face à lui, par le refus de toute thématisation en
-o/fl-, et, de ce fait, relevant d'un autre paradigme morphologique, p. ex.,
amant(i-)-> amans-ntis (« 3e déclinaison »). En termes de signifié, le critère de
l'opposition est, cette fois, la prise en compte (signifiant en -nd°/a-), ou non
(signifiant en -nt(i)-0-), du site d'effection de l'opération transcendée. En
d'autres termes : à la représentation (abstraite, nominale) du Temps attachée
au signifiant verbonominal en -nd-°/a-, celle d'une opération orientée vers un
site virtualisé, fait pendant, avec le participe « présent », celle d'une opération
abstraite considérée hors référence à toute effection proprement dite, et, par
conséquent, réduite, en quelque sorte, à elle-même et à son origine personnelle -
bref, la vision, par abstraction généralisante, d'un comportement momentané dont
l'effet reste hors de vue.

Il n'est pas possible, ici, de reproduire le détail d'une argumentation


exposée ailleurs (cf. De Carvalho, 2001, à paraître). Pour simplement fixer les
idées, les exemples suivants, en (l)-(2), suffiront, que l'on relève dans des
textes que la plupart des romanistes se plaisent à considérer comme des
« sources du latin vulgaire » :
(1) cum enim linuntur [craticii), recipientes úmorem turgescunt, deinde siccescendo
contrahuntur « car, au moment où ils [= les murs en claies] sont crépis, en
recevant l'humidité ils se gonflent, puis, lors du séchage, ils se contractent »
(Vitr. arch. 2, 8, 20 : citant cet exemple, V. Vâànànen (1981, 140) parlait, à
tort, de « l'équivalence de recipientes úmorem et siccescendo ». Bien au
contraire, l'alternance des deux formes évoque ici la succession de deux
moments d'un seul et même événement : un moment initial, où « les murs »
réagissent au traitement qui leur est appliqué - ils acceptent, intègrent

11. C'était, semble-t-il, l'opinion de Bopp (Coniugationssystem 115, Vergl. Gr.2), qui traitait le
suffixe -ndo- comme une modification du suffixe participial « actif »-nt-(cf. AALTO 1949, 20).
Dans le même ordre d'idées, cf. Benveniste, 1973 = 1935, 144 : « D'après le parallélisme de *-ent-,
*-ont et de *-endo-, *-ondo-, les deux suffixes doivent s'analyser en *-e/on-t-et *-ejon-do-. »

103
l'humidité -, et un moment conclusif, où ces mêmes murs apparaissent, au
contraire, en position de « site », l'effet de séchage - qui d'instant en instant
s'inscrit en eux, déterminant leur état final).
(2) faciens iter iam notum per singulas provincias, quas eundo transiveram « en
accomplissant un chemin, que je connaissais déjà, à travers chacune des
provinces, que lors de mon déplacement [à l'aller] j'avais traversées. » (Per.
23,7 : ici, au contraire, le propos évolue de la description du parcours
accompli par un sujet opérateur vers le rappel, dans la relative, d'un
parcours préalable, envisagé cette fois du point de vue non plus de
l'opérateur mais des lieux traversés.)

De même, il suffit de comparer les contextes d'emploi de dicendo de (3a) et


de dicentes et dicens, dans (3b-c-d), pour se garder de parler (comme
Vaanànen, 1987, 87), d'« empiétement du gérondif sur le participe ») :
(3) a. quicumque essent baptizandi.. . baptizarentur, sic redirent. . . dicendo psalmos
vel antiphonas « tous ceux qui devaient être baptisés, qu'ils le fussent, et
qu'ils reviennent... en récitant de psaumes ou des antiphones » (Per.
15,5 : indétermination du sujet, orientation du propos vers la définition
de l'objet), vs.
b. Et iam inde descenditur cum ymnis, omnis populus usque ad unum toti
cum episcopo ymnos dicentes vel antiphonas aptas diei ipsi « et à ce
moment on descend de là, au milieu d'hymnes, <et> tous les gens,
jusqu'au dernier, tous ensemble avec leur évêque "disant" des hymnes,
ou bien des antiphones appropriées à ce jour-là » (Per. 43, 6 : ici, c'est la
caractérisation du sujet et de son comportement qui occupe l'avant-plan
du propos)
с Et sic singulariter interrogat episcopus vicinos eius, qui intravit, dicens :
« ... » « et voici comment, les prenant un à un, l'évêque interroge les
voisins de celui qui est entré, en disant... » (Per. 45, 3 : dicens, participe,
vise le comportement d'un sujet non quelconque, l'évêque, qui fait le tri
de ceux qui méritent le baptême)
d. Si autem in aliquo accusatur, iubet Шит foras exire dicens «...»:« mais si
[le candidat] fait l'objet d'un reproche dans quelque domaine, [il =
l'évêque] lui dit de sortir ».

Il semblerait, d'ailleurs, que ce contraste ait persisté très longtemps dans


l'histoire tardive du latin, comme le donne à penser l'alternance des deux
signifiants dans l'exemple (4), relevé par Max Bonnet dans le latin de Grégoire
de Tours (Bonnet p. 650) :
(4) Sicque factum est ut bibendo cibos, pocula ruminando, primáni prandii partem
esuriens querelis, medietatem comedens rapinis, ultimam satur lacrimis
<exegeris>

Dans (4), en effet, les gérondifs ont pour régime des substantifs désignant des
objets nettement déterminés - cibos, pocula -, ce qui donne à penser qu'à ce
niveau de la structure de la phrase le propos vise le rapport entre l'opération
et son site, alors que dans la suite de celle-ci les régimes sont désignés par des
substantifs abstraits (primam... partem, medietatem) et qu'en outre les participes

104
(esuriens, comedens) se rapportent à des moments successifs de l'existence d'un
sujet, cette référence étant d'ailleurs, dans chaque cas, explicitée par un terme
à l'ablatif qui fait référence à des comportements personnels : querelis, rapinis,
lacrimis.

Un écho de ce type d'alternance apparaît, d'ailleurs, beaucoup plus tard,


dans les deux énoncés de Dante donnés en (5) u, et où au gérondif, qui traduit
dans (a) la prédominance de la référence au lieu de l'événement (per la fiamma
andando), fait pendant le participe (festanti) employé dans (b), où le propos
vise, à l'évidence, la définition du sujet de la notion verbale véhiculée :
(5) a. e vidi spiriti per la fiamma andando (Dante, Purg. 25, 124)
b. vidi più mille angeli festanti (Dante, Par. 31, 131)

Ces considérations font déjà entrevoir le véritable, et non négligeable,


enjeu de cette affaire. Il ne sera donc pas question, ici, de valeurs
« temporelles » ou non, c'est-à-dire de sémantique des contenus verbaux, mais
de morphosyntaxe, plus exactement de la structure interne, et du
fonctionnement, du signifié des formes en -ant. C'est ce contraste entre deux
représentations abstraites d'une opération ineffective - c'est-à-dire envisagée en fonction
d'un site tantôt virtualisé, tantôt déclaré hors de vue, hors de propos - qui
subsiste, à différents degrés, sur l'ensemble de l'espace roman, dans le
contraste entre, d'une part, des signifiants gérondiaux - conservés,
notamment, en ibéro-roman -, et, d'autre part, des « participes présents », quasiment
inexistants dans cette partie de l'espace roman, mais, au contraire, bien
installés dans l'appareil des formes verbonominales du français.

2. Du « vrai » gérondif

Or les capacités du mot verbonominal appelé « gerundio » (esp.) ou


« gerúndio » (port.) dans la tradition grammaticale de l'espagnol et du
portugais - langues à peu près semblables de ce point de vue, et auxquelles par
commodité on s'en tiendra ici le plus souvent - renvoient, plutôt, à ce qui
vient d'être dit du gérondif latin, tant dans les emplois directs qu'indirects
(c'est-à-dire : en + V~flnř) de celui-ci. En d'autres termes : la représentation
lexicale produite par un « gerundio » de ces langues est celle, de nature substanti-
vale, d'un événement orienté vers son apport effectif aperçu en cours
d'instauration. À preuve les faits suivants :

I. l'aptitude du « gerundio » hispano-portugais à constituer, à lui seul, une phrase


nominale, désignant un état de choses autonome, p. ex. dans (6)-(7),
empruntés, pour l'espagnol, à Benaben, 1993, 156, et à Bouzet 1945 - sans

12. Et que j'emprunte à E. Lerch d'après Weerenbeck, 1927, 111.

105
toutefois qu'il soit nécessaire de supposer, comme le font ces auteurs, une
quelconque ellipse verbale :
• espagnol :
(6) a / El négocie prosperando ! « l'affaire prospère, va prospérant, continue de
prospérer » ;
b. Las ranas pidiendo rey « les grenouilles qui demandaient un roi »
с La vieja alborotaba toda la casa con voces y amenazas. ..y la niňa siempre rién-
dose « La vieille ameutait toute la maison par des cris et des menaces...
et la fillette qui riait toujours. »
d. / Ay que pesimista ! Yo rabiando por hacer aqui un paréntesis, un refugio, un
mundo aparté, y tú empefiado en traer a este rinconcito los afanes de alla « Ah
quel pessimiste ! Moi, qui me donne du mal pour faire de ce lieu une
parenthèse, un refuge, un monde à part, et toi qui ne cherche qu'à
apporter dans ce petit coin les préoccupations de là-bas » (Galdós)
e. En el colegio, en la casa, en el barrio, en el circulo, en la Fracción, en « La
Crónica » - dice Santiago. Toda la vida haciendo cosas sin créer, toda la vida
disimulando « au collège, à la maison, dans le quartier, au cercle, à la
Fracción, dans "La Chronique" - dit Santiago. < il passait > toute sa vie à
faire des choses sans y croire, toute sa vie à dissimuler » (M. Vargas
Llosa, cité par Molho, 1975, 696).
• portugais :
(7) Vivendo e aprendendo ! « On vit, et on apprend ! »
C'est, notamment, le cas dans les énoncés répondant à une interrogation,
cf. (8)-(9) :
• espagnol :
(8) a. Pues tú, i que haces ? - Ya lo ves : bebiendo un trago « Et alors, toi, que fais-
tu ? — Tu vois bien : je bois un coup. »
b. У doňa Paquita ? - Doňa Paquita siempre acordándose de sus monjas !
« — Et Madame Paquita ? — Madame Paquita ne cesse jamais de penser
à ses nonnes » (Moratin).
с i Pero que te pasa ? i Que estas haciendo ? - Nada. Probàndome el vestido que
me ha mandado Sofia ? « — Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Que fais-tu ?
— Rien. J'essaie la robe que m'a envoyée Sophie » (Martin Gaite, cité par
PLAS, 1995, 76) 13.
• portugais :
(9) £ voce ? - Dando důro, como sempře ! « — Et toi ? — Je travaille dur comme
d'habitude. »

Ce n'est pas que le syntagme français en + V~ant soit absolument incapable


d'intervenir dans des énoncés de cet ordre, à ceci près toutefois que, lorsque cela
arrive, l'énoncé construit se présente généralement comme un développement

13. En français, on ne répondra pas à une question comme Qu'es-tu en train de faire ? par un
énoncé comme *(en) essayant la robe.

106
de la caractérisation d'une entité comprise dans l'état de choses préalablement
désigné, ainsi dans (10), où l'énoncé-réponse se rapporte au sujet pronominal des
questions :
(10) a. — Comment crois-tu que j'ai fait mon chemin dans cette cour cruelle ? En
éliminant impitoyable les regrets et les rêves. (Kenizé Mourad, cité par
Herslund, à paraître 14)
b. Comment devient-on forgeron ? — En forgeant !

II. l'aptitude du « gerundio » espagnol et du « gerúndio » portugais à avoir un


support personnel propre, indépendant de celui de tout prédicat régissant,
Ф (11)(12)
• espagnol :
(11) a. Canta y no llores, porque cantando se alegran, cielito Undo, los corazones
« chante, ne pleure pas, car lorsqu'on chante, se réjouissent, mon joli
petit ciel, les cœurs » (chanson mexicaine, sauf erreur),
b. Viniendo tú, estaríamos tranquilos « si tu venais, nous serions tranquilles »
(cf. Benaben, 157)
с Pasando más aire por la nariz el paladar no vibra con la misma facïlidad...
« lorsque (si) davantage d'air passe par le nez, le voile du palais ne vibre
pas aussi aisément »
d. Estando el mar en calma, he contemplado mi rostro en la ribera « comme la
mer était calme, j'ai contemplé mon visage sur la rive » (Fr. Luis de Leon,
d'après Bouzet, 232)
e. El edificio es ventiladisimo, entrando el aire a chorros « l'édifice est très
aéré, et l'air y pénètre à flots » (cf. Bouzet, 357)
f. Alli no llegaban ruidos del mundo más que pasando el tren « Là n'arrivaient
pas des bruits du monde, sinon lorsque le train passait » (exemple forgé
par Molho, 1975, 682, pour illustrer l'alternance possible, en ce cas, avec
l'infinitif : más que al pasar el tren)
• portugais :
(12) a. Chovendo assim, nào saio « s'il pleut comme cela, je ne sors pas »
b. ... porque no subterrâneo, havendo motores ligados, nào era permitido fumar
« car dans le souterrain, du moment qu'il y avait des moteurs en marche,
il n'était pas permis de fumer » (J. Saramago, A caverna, 3e édition,
Lisboa, Editorial Caminho, p. 19).
с Voce querendo, eu venho « dès lors que tu voudras, je viens »

II n'est pas sans importance de signaler, à propos des expressions de cette


sorte, que le gérondif, espagnol ou portugais, peut parfaitement, dans
certaines circonstances - et qu'il y ait ou non coïncidence entre son propre
support personnel et celui du verbe conjugué adjacent -, être porté par la
préposition esp. en, port. em. Avec ceci, toutefois, qui fait toute la différence
par rapport au syntagme français en V~ant : dans ces langues, le syntagme en

14. Un grand merci à l'auteur de m'en avoir donné communication.

107
oo em Gérondif implique toujours une antériorité par rapport à l'événement
signifié par le verbe conjugué, cf. les exemples (13) et les commentaires des
spécialistes qui suivent :
(13) a. esp. En diciendo estas palabras, se levante « ayant prononcé ces mots » (ex.
et trad, de Bouzet, 1945, 358, cf. ci-après ses commentaires)
b. En hablándote de esto, no te ocurre naàa que decir « dès que je te parle de
cela, tu ne trouves rien à me dire » (Moratin, cité et traduit par Bouzet,
ibid.)
c. port. Em ela chegando, falo-lhe « dès qu'elle sera arrivée, je lui parle »
(d'après Vásquez Cuesta & Mendes Da Luz, 1980, 535, cf. ci-après leurs
commentaires)
« Le gérondif précédé de en n'est jamais l'équivalent du participe présent français.
Il marque soit l'antériorité immédiate de l'action, soit une condition préalable » (Bouzet,
1945, 358, les italiques sont de l'auteur cité).

« Com a preposiçâo em, o gerúndio exprime com mais vigor a sua precedência
imediata relativamente à acçâo do verbo principal » (Vásquez Cuesta & Mendes Da
Luz, 1980, 535).

Il est vrai que les deux grammairiennes du portugais ne manquent pas de


faire observer, immédiatement (ibid.), et en alléguant les exemples donnés en
(14), que « parfois la préposition em peut avoir avec le gérondif un sens
duratif, qui équivaut à une proposition temporelle avec enquanto ("pendant
que", "aussi longtemps que") ». C'est, sans doute, faire peu de cas, à trop
s'attacher à la réalité matérielle des choses, de l'antériorité logique qui
s'exprime dans de tels énoncés :
(14) a. Em sendo novos, nào M tristeza que dure « aussi longtemps - et parce que -
nous sommes jeunes, il n'y a pas de tristesse durable »
b. Em vivendo, nào podemos queixar-nos « aussi longtemps que nous
sommes en vie - et parce que nous sommes en vie - nous ne pouvons
pas nous plaindre »

III. Le « gerúndio » de posterioridad : un signifiant gérondial espagnol et


portugais désigne, couramment, un événement chronologiquement postérieur à
celui marqué par une prédication majeure, comme dans (15) :
(15) a. El rey les concedió aquelle plaza con sus términos..., originândose de aqui la
orden militar de Calatrava « Le roi leur concéda cette place avec les
territoires sous sa dépendance, et ce fut là l'origine de l'ordre militaire de
Calatrava. » (Aguado Bleye, cité par Molho, 702).
b. Pepita fue por un peine y le alisó con amor los cabellos, besándoselos después
« Pepita alla chercher un peigne, et elle lui effleura avec amour les
cheveux, avant d'y poser un baiser » (J. Valera, cité par Molho, 701)
c. Julian.. . se compadecia del chiquillo, y, bajándose, lo tomó en brazos, pudiendo
ver que... era el más hermoso angelote del mundo. « Julien... avait pitié du
petit, et, se baissant, il le prit dans ses bras, et il put voir que c'était le
plus joli petit ange au monde » (Pardo Bazán, cité par Plas, 1995, 70)

108
Comme l'avait rappelé Molho, ce type de construction a été dénoncé par
plusieurs grammairiens espagnols, et non des moindres, depuis A. Bello, au
XIXe siècle, jusqu'à S. Gili y Gaya (1955, 172), en passant par la Gramática de la
lengua espaňola de la Real Academia (1951), qui là-dessus est formelle (§ 458) :
« Con esta signification [= temporelle] dénota el gerundio simple coincidencia de
tiempo о tiempo inmediatamente anterior, nunca posterior. » Cela dit, tout en les
condamnant, certains reconnaissent, comme à contrecœur, la réalité de ces
usages, ainsi Gili y Gaya, ibid. : « Hay que decir, sin embargo, que tan censurables
construcciones van siendo frecuentes. »

Quant à Maurice Molho, il n'est pas moins formel, mais dans l'autre sens,
que la Real Academia :

« Asi formulado, el precepto [rappelé ci-dessus] es falso no sólo en los hechos, sino
en los términos. El gerundio, рог la posición que ocupa en la cronogénesis, es
incapaz de fechar por si solo el tiempo, que sólo el verbo al que se refiere es
susceptible de significar. El gerundio, que no es ni pasado, ni présente, ni futuro, no
puede hacer otra cosa sino declarar la relación del acontecimiento al verbo
conjugado... » (Molho, 1975, 698).

D'autre part, il convient de signaler que le « participe présent » français se


prête à des emplois assimilables, à première vue, au « gérondif de
posterioridad ». Ainsi, la traduction de (16) pourrait parfaitement mettre en
œuvre un participe :
(16) La trilladora deshace las espigas, saliendo la paja por un lado y cayendo los
granos en una criba « la batteuse défait les épis, la paille sortant par un côté,
et les grains tombant dans un crible » (cité par Bouzet, 357, qui néanmoins
préfère éviter la traduction suggérée).

Il en va de même des exemples (17), qui sont empruntés à Kindt 2000, 261
et 266), et (18) :
(17) a. L'autre képi ne répondait pas, commençant à s'agacer.
b. Il s'agit d'isoler et de démoraliser les troupes adverses pour les amener à se
rendre, limitant ainsi les pertes en vies humaines
c. Comme convenu, les deux hommes se séparèrent, Reb ne disant pas où il allait
et Diego allant où Reb lui avait dit d'aller.
(18) Deux ans se passèrent, pendant lesquels M. et Mme d'Aiglement menèrent la vie
des gens du monde, allant chacun de leur côté, se rencontrant dans les salons plus
souvent que chez eux ; élégant divorce par lequel se terminent beaucoup de mariages
dans le grand monde. (Balzac, La femme de trente ans, éd. Garnier, 71)

Mais la ressemblance n'est qu'apparente : dans les exemples français de (17) et


(18), les constructions en -ant n'apportent aucun fait nouveau, et ne font, là
non plus, comme plus haut, exs. (10) et (11), qu'expliciter un aspect du
comportement des entités personnelles représentées par les sujets des verbes
auxquels elles sont adjacentes. Elles se présentent, autrement dit, à
l'interprétation, comme des prolongements internes de ce que ceux-ci expriment.

109
IV. Emplois en « périphrase » : il est notoire que le « participe présent » français
oppose une forte résistance à l'emploi de type « attributif », dans ce qu'il
est convenu d'appeler « périphrase ». C'est à peine si l'on peut faire état
des tournures illustrées par (19), dans lesquelles, on le remarquera, le
participe, accordé ou non au sujet, introduit ou non par en, évoque une
propriété interne (sa position, son aspect, son développement) de l'entité
représentée par le sujet :
(19) a. La terre était riante et dans sa fleur première (Musset, cité par Grevisse-
Goosse, 1310)
b. Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur (Hugo, Quatre-
vingt-treize, I, IV, 7, cité par Grevisse-Goosse, ibid.)
c. Il était mourant ; Pierre est crevant ; Marie est partante (cf. Wilmet, 1998,
321) ; ils sont marrants. . .
d. Et quand il lui fut demandé. . . de dévoiler enfin ce nom, le colonel Roi demeura
taisant. (Pierre Bourget, Le Monde, 25/08/94, p. 2)
e. J/ va répétant que les dossiers sont vides (entendu très récemment sur
France-Inter)
f. Une onde sonore qui allait s'élargissant (Camus, cité par Grevisse-
Goosse, 1193, 790 e, p. 1194)
g. Un long rayon de lune, qui allait en s' élargissant. . . (Proust, ibid.)
h. Â travers les flancs durcis de la terre, du fond des froides ténèbres où il
est gisant, le métal fauve darde ses farouches séductions. (La Vie Catholique,
1926, d'après Weerenbeck 1927, 191)
i. Sa sonorité a été s'affaiblissant pendant la période moyenne de la langue.
(É. Bourciez, 1914, ibid.)
Or il est bien connu que d'autres langues romanes - l'espagnol, le portugais,
notamment - font usage de constructions dites « périphrastiques » à valeur
« aspectuelle », où le « gerundio » est régi par de nombreux verbes
représentatifs d'une permanence, d'une durée, etc., ainsi, pour l'espagnol, ser, estar,
andar, quedar, ir, venir, seguir. Cf. Gili y Gaya, 1955, 105-106, Bouzet, 1945, 253-
254 et Bénaben, 1993, à qui sont empruntés la plupart des exemples espagnols
cités en (20) :
(20) a. Fuimos llenando los sacos « nous remplîmes les sacs (successivement) »
b. Esta viviendo con sus padres « il vit avec ses parents »
с Te estuve esperando una hora « je suis resté une heure à t'attendre »
d. Siguen oyendo los programas de Radio Nacionál d'Espagne « vous entendez
toujours les programmes de la Radio Nationale d'Espagne »
d. Vengo observando sus actos « j'observe [depuis quelque temps] ses
actes »
e. Los alumnos iban entrando « les élèves entraient (les uns après les
autres) »
f. Andaban contando que. . . « il racontait (aux uns et aux autres) que. . . »

Ces tournures gérondiales trouvent leurs exacts équivalents en portugais, à


ceci près que l'éventail des notions verbales disponibles, dans cette langue,

110
pour cet usage semble encore plus étendu, du côté tant des « auxiliaires » que
du « gerúndio », cf. (21) :
(21) a. ... grandes armaçôes de tecto piano, rectangulares, feitas de plástico de uma cor
neutra que о tempo e as poeiras, aos poucos, forant desviando ao cinzento e ao
pardo « de grands bâtiments au toit plat, rectangulaires, faits en plastique
d'une couleur neutre que le temps et les poussières, peu à peu, firent
tourner au gris et au brun » (J. Saramago, A caverna, p. 12)
b. Esta chovendo (°° esta a chover Port.) « il pleut »
с Esse sujeito esta querendo briga « ce type est en train de chercher la
bagarre ».
d. Como ia dizendo, em Malaga estao os meus très irmàos « comme j'avais
commencé à le dire, à Malaga se trouvent mes trois frères » (Eugénio de
Andrade, traduisant G. Lorca, Editora Limiar, p. 45)
e. Vêtn viajando a velocidade reduzida por causa da fragilidade da carga « ils
roulent à vitesse réduite à cause de la fragilité du chargement »
(J. Saramago, A caverna, p. 12)
f. Vamos andando « on s'en va », ou « allons, en route »
g. A vida continua encarecendo « la vie devient chaque jour plus chère »
h. Fiquei pensando no que ele me dissera « je me suis mis à penser à ce qu'il
m'avait dit »
i. Como nào conheciam bem a regiâo, acabaram sendo capturados « comme ils
ne connaissaient pas bien la région, ils finirent par être faits prisonniers »
On remarquera, cependant, que ni en espagnol ni en portugais ser (« être »)
n'admet de porter le gérondif à une autre forme temporelle que le prétérit
(fui) 15 ; des énoncés tels que (22) sont exclus, sans doute parce qu'ils ne
donnent à voir aucune sorte d'acquis :
(22) a. esp. * somos llenando los sacos, cf., en revanche estamos llenando los sacos,
où le contenu lexical de estar emporte, de lui-même, l'impression d'un
acquis provisoire 16
b. port. * é querendo briga, mais esta querendo briga « il recherche la bagarre ».

V. Gerúndio et diminutif : une propriété remarquable du « gerúndio »


espagnol - dont les grammairiens, pourtant, aiment à affirmer le caractère
« verbal » - est de pouvoir se prêter à un traitement aussi typiquement
nominal que le « diminutif ». Ce seul fait suffirait à corroborer la thèse
soutenue dans cet article : il n'y a, que l'on sache, que ce qui apparaît
acquis, stable, soustrait au devenir, qui se prête à quantification. Cf. (23) :
(23) a. Yo lo que hice fué arrimarle la lanza. ho demàs lo hizo el difunto : él mismo se la
fue clavandito como si le gustara el frio del jierro « moi, ce que j'ai fait, ce fut de

15. Cf. la remarque en ce sens d'E. Lerch rapportée par Weerenbeck, 1927, 184).
16. « La représentation assignée à ESTAR est celle d'une position acquise. Subséquent au devenir
qui a apporté l'être (SER), le propre de ESTAR est de le situer dans la perspective d'un devenir
ultérieur qui l'emporte (il est, au vrai, indifférent qu'il s'y maintienne ou s'y abolisse). » (Molho,
1969, 93, non, d'ailleurs, sans renvoyer, en note, à F. Hanssen, « qui, à plusieurs reprises, a insisté,
en comparatiste averti, sur le caractère perfectif de estar. »)

111
mettre la lance près de lui. Le reste, qui le fit ce fut le défunt : c'est lui-même
qui la fait pénétrer petit à petit [dans son corps], comme si le froid du fer lui
faisait plaisir » (R. Gallegos, cité par Gili y Gaya, 1955, 173)
b. No ven aquel moro que, callandico y pasito a paso..., se llega por las espaldas
de Melisendra ? « ne voyez-vous pas ce Maure, qui, sans mot dire, et pas à
pas,... se rapproche des épaules de Melisendra ? » (Cervantes, El Quijote,
cité par Bénaben, 1993, 156)
с El agua pasa cantandillo bajo la sombra de los álamos « l'eau passe en
faisant entendre son petit chant à l'ombre des peupliers » (F. Garcia
Pavón, d'après Plas, 1995, 85)
Michel Bénaben (1993, 156) signale que dans ces expressions « le féminin et le
pluriel sont exclus (*ella[s] venia[n] callanditas) », et ce fait, à son avis, « marque
les limites de la nature nominale du gérondif » Mais une finale en -ndo peut
difficilement passer, en espagnol, pour une marque de flexion verbale,
« personnelle ». Il faut, d'autre part, rappeler (cf. De Carvalho, 1993, et 1997,
120) que le genre dit « masculin » dans nos langues ne mérite pas vraiment
cette appellation ; il est, plutôt, le résultat de l'extension de l'ancien neutre du
latin, signifiant le cas général, « non marqué », de genre, mis en œuvre chaque
fois qu'aucune particularité, ni sous le rapport du genre ni sous celui du
nombre, n'est à dire. Dans le cas présent, cette invariabilité se conçoit assez
aisément : la représentation d'un acquis, vers lequel, comme il est soutenu ici,
est orientée la représentation inhérente au signifiant en -nd-, n'appelle aucune
spécification de cet ordre. On peut par conséquent y voir une confirmation
supplémentaire de la présente analyse. La variabilité du signifiant eût, au
contraire, signifié l'orientation de son signifié vers une source personnelle singulière.

En portugais, ce traitement paraît également possible, mais certains


grammairiens croient pouvoir le limiter, de façon sans doute arbitraire, à l'usage
brésilien (cf. Vásquez Cuesta & Mendes Da Luz, 1980). Quoi qu'il en soit, la
question n'est quasiment jamais évoquée dans les manuels de grammaire
portugaise, et les exemples que pourrait forger le « locuteur natif » qu'est
l'auteur de cet article n'auraient, par eux-mêmes, aucune force argumentative.
VI. Réitérabilité du gérondif : la Grammaire espagnole de Jean Bouzet (2e éd., 1945)
note, à juste titre, qu'un « gerundio » peut être répété, « pour marquer une
insistance », et cela vaut aussi pour son homologue portugais. C'est un
indice de plus des propriétés « substantives » du gérondif. Cf. (24) :
(24) Andando, andando descubrió un profundo valle « à force de marcher, il
aperçut une profonde vallée. » (exemple et traduction de Bouzet, § 537,
p. 233), cp. fr. *en marchant, en marchant.
VII. Gérondif et fonction épithétique. On arrive, ici, à un passage obligé de la
tradition grammaticale de l'espagnol et du portugais : que faire du tour -
très courant - où un gérondif apparaît adossé à un support nominal ou
pronominal, à la manière d'un participe « présent » français dans sa
fonction adnominale, p. ex. un hebdomadaire satirique paraissant le mercredi ?
L'attitude qui semble prédominer, dans les deux cas, est celle d'une

112
condamnation plus ou moins nuancée. Certains sont péremptoires,
d'autres, comme J. Bouzet, estiment ce type d'emplois « tolerable » dans
certains cas, voire lui trouvent, à l'occasion, des avantages « stylistiques »,
comme, pour le portugais, M. Rodrigues Lapa :
• « si tratásemos de particularizar o especificar al sujeto, el gerúndio perdería su
cualidad verbal para convertirse en adjetivo, y su empleo séria incorrecto. Por este
motivo es contrario a la naturaleza del gerundio espaftol su uso como atributo : Era
un hombre robusto, alto y gozando de buena salua. » (Gili y Gaya, 1955, 174-175)
• « il lui est impossible de jouer le rôle d'un adjectif. Un chef d'entreprise espagnol
à la recherche d'une secrétaire sachant parler anglais et français ne peut utiliser le
gérondif sabiendo. » (Bénaben, 1993, 155)
• «... Il faut regarder comme incorrectes et ne pas imiter les constructions dans le
genre de celle-ci : Llevaban... paňuelos de seda cubriendo las espaldas (J. Valera, Pepita
Jimenez). La langue courante emploie néanmoins quelques constructions
analogues : a la velocidad de un hombre andando "à la vitesse d'un homme au pas" ;
con la atención de una fiera acechando su presa, "avec l'attention d'un fauve guettant sa
proie", etc. » (Bouzet, 1945, § 531, p. 231).
• « Nâo há dúvida pois que o uso do gerúndio é em certos casos preferivel à oraçâo
relativa, sobretudo quando nâo temos о recurso acertado, expressivo das preposi-
çôes. Nâo abusemos dele, mas nâo hesitemos em empregá-lo, sempře que o recon-
heçamos superior a outros modos de escrever. Tem um poder semelhante ao
adjectivo, como se vê deste passo de Eça de Queirós : Os seus braços redondinhos
descobriam por baixo, quando se erguiam... fiozinhos louros frisando e fazendo ninho.
Nenhum outro processo daria о colorido movimentado do gerúndio na caracteri-
zaçâo do objeto ». (Rodrigues Lapa, s/d [années 40], 228, où sont aussi mentionnés
des exemples au XVIIe et au XIXe siècles)

Or, pour rendre compte de ces interdictions et de ces possibilités, Maurice


Molho (1975, 693-695) a proposé une analyse, tout à fait convaincante, en
termes de contenu lexical, « imperfectif » ou non, des notions verbales :
n'acceptent d'être ainsi traitées que celles qui par définition représentent un
événement opératif, fait d'une suite d'instants allant d'une limite initiale à une
limite terminale. Ce n'est pas le cas de contener, fr. contenir, « qui tient tout
entier dans un seul instant » ; c'est, en revanche, le cas de hervir, fr. bouillir,
« qui représente un événement ou un état destiné, tôt ou tard, à s'achever », et
« ce qui a un terme court à son terme ». Ainsi des énoncés tels que (25), qui
font intervenir des gérondifs à contenu lexical imperfectif, seraient, selon
Molho, « impensables », alors que ceux de (26) sont tout à fait «
grammaticaux » :
(25) *un rey amando a su esposa « un roi aimant son épouse », *los alumnos
viviendo lejos de la escuela « les élèves vivant loin de l'école », *un caballero
sabiendo los usos de la corte « un chevalier sachant les usages de la cour »
(26) a. esp. Vi a tu padre pasando por la calle « j'ai vu ton père passant dans la rue »
b. Asomóse a la ventana una mujer gritando « parut à la fenêtre une femme
criant »

113
c. Llevaban... paňuelos de sedá cubriendo las espaldas «elles portaient des
fichus en soie couvrant leurs épaules » (J. Valera, Pepita Jimenez, cité par
Bouzet, § 531, p. 231, cf. ci-dessus).
d. ptg. Entre as barracas e os primeiros prédios da cidade, como uma terra-de-
ninguém separando duas facçôes enfrentadas . . . « Entre les baraquements et les
premiers immeubles de la ville, quelque chose comme un no man's land
séparant deux factions qui s'affrontent. . . » (J. Saramago, A caverna, p. 16)
Les conditions de l'emploi adnominal des gérondifs hispano-portugais
fournissent, donc, un argument supplémentaire à l'idée que la représentation
attachée à de tels signifiants, par-delà tout particularité d'origine lexicale, est celle,
nominalisée, et substantive, d'un contenu opératif conçu en fonction d'un acquis,
d'un effet, ou d'un fait, en voie d'institution, le socle personnel de l'événement
restant, en l'occurrence, indiscriminé, et étant laissé, en tant que tel, à l'arrière-
plan du propos. Ce n'est tout simplement pas de cette « personne » que parle un
gérondif, et celui-ci, dès lors, n'a pas à tenir compte des propriétés particulières
(genre, nombre) de celle-ci. On entrevoit déjà, ici, a contrario, le principe de
construction et de fonctionnement syntactico-sémantique, du participe « présent »
français : celui-ci, qui se construit en fonction du socle personnel de l'événement,
et qui est donc, à ce titre, essentiellement, un nom adjectif, est prêt, sous certaines
conditions, à en épouser, par « accord », les caractéristiques formelles.

3. De l'adjectif déverbal en -ant

II n'entre pas dans le propos de cet article de procéder à une énième


description du fonctionnement du participe « présent » français. Les faits sont,
dans ce domaine, bien établis 17, bien que l'interprétation en soit parfois
faussée, souvent intuitive, ou l'explication défaillante, à cause, justement, de
l'importation illégitime du concept de gérondif. On se bornera donc, pour la
circonstance, à souligner deux ou trois faits moins souvent évoqués, ou
imparfaitement expliqués, voire, parfois, totalement négligés :
I. « Adjectif verbal » et « participe »

Une idée qui n'a, apparemment, jamais été remise en question veut que
s'opposent - le plus souvent sous le même signifiant morphologique 18 -, un « adjectif
verbal », caractérisé par l'accord obligé avec un support nominal (soit, par
définition, « personne invariablement 3e »), et un « participe » (à support personnel
variable), cf. les exemples (27), empruntés à Riegel et alii, 1997, 339 :
(27) a. Le soleil, tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait.
(Flaubert), vs.
b. Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes. (Lamartine)

17. Pour les travaux les plus récents, cf. notamment Arnavielle 1997a. et b., ainsi que Herslund 2000.
18. Soumis, dans quelques cas, à différenciation orthographique : adhérant vs adhérant, différent vs
différant, excellent vs excellant, etc. Pour puissant vs pouvant, savant vs sachant, cf. ci-après dans le texte.

114
Or si profondément ancrée est l'idée d'une dualité catégorielle a priori
(« adjectif verbal » vs « participe ») que l'on n'a en général guère accordé
d'attention au fait que tous les lexemes verbaux susceptibles de se réaliser
sous la forme en -ant n'acceptent pas, et n'ont probablement jamais accepté,
l'emploi adjectival. Cf. : pouvant (vs *pouvante, *pouvants), devant (vs ^devants,
^devante), sachant (vs *sachants, *sachante), étant (vs *étants, *étante), ayant
(cf. *ayante, ayants), etc. Dans d'autres cas, le fonctionnement adjectival n'est
possible qu'au prix d'une altération de la base lexicale, ainsi pour pouvant vs
puissant, sachant vs savant, valant vs vaillant, etc. (cf. Wilmet, 1998, 296). La
raison en est évidente : pouvoir, devoir, savoir, valoir, être orientent, par
définition, le regard vers un comportement, une opération, une activité, une
situation, etc. que conditionne la représentation attachée au contenu lexical de ces
verbes. En d'autres termes, l'apport sémantique de ces verbes ne se laisse
point concevoir comme une propriété « essentielle » d'une entité déterminée,
et c'est pour cela qu'ils ne peuvent pas « devenir » adjectifs.
L'opposition catégorielle classique, entre « adjectif » et « participe
présent », est par conséquent à abandonner. Le signifiant en -ant est un : il est,
partout et toujours, un nom adjectif déverbal « ambivalent », c'est-à-dire
engendré dans la subséquence notionnelle du verbe - supposant, donc, en
tant que tel, un support personnel - et capable de viser :
• tantôt, rétrospectivement, le dit support personnel, qu'il donne, alors, à voir
comme situé en amont de toute modalité de devenir,
• tantôt, prospectivement, l'événement dont ce support, cette fois engagé dans
le temps, apparaît être le socle personnel.
L'expression morphologique est, naturellement, dans un cas, l'« accord » du
participe avec le nom ou pronom désignant une entité dont les propriétés ne
sont pas perdues de vue, et, dans l'autre, le « désaccord », le participe prenant
en ce cas, comme il a été dit, la forme « non marquée », « non spécifiée » sous
le rapport du genre et du nombre qu'est celle du prétendu « masculin » au
singulier. Cette proposition peut être figurée de la manière suivante :

accord —» variable selon le genre


de son support
Support personnel vu
« en soi »
avant le TEMPS

Support personnel vu
engagé dans le TEMPS, représ, déverbale d'un
cont. évén. nominalisé
orienté vers l'exercice
d'une de ses propriétés en incidence externe
(nom adjectif)

< désaccord » —> adj. au genre non marqué

Figure 1

115
On comprend, alors, que certains contenus lexicoverbaux amenés à l'état
grammatical signifié par \ant refusent de manière plus ou moins définitive
toute orientation rétrospective : aucune entité concevable n'a, a priori, la
capacité de « pouvoir », « devoir », « savoir » relativement à un comportement
déterminé. Aucune, non plus, ne paraît capable d'un « avoir » portant sur un
« quelque chose » soumis au contrôle de celui qui « a » - à moins qu'il ne
s'agisse, très exceptionnellement, d'une propriété « interne », caractérisant un
« statut personnel momentané » : un ayant droit °° cause, des ayants droit °°
cause, un ayant compte, etc. (cf. Grevisse-Goosse, 1993, § 888, p. 1310) 19. Et on a
même entendu, récemment, les énoncés cités en (28) :
(28) a. les sachants, expression d'un sociologue désignant, dans une émission
radiophonique, ceux qui ont le savoir relatif à un domaine particulier,
b. Le sachant, en la matière, c'est lui, pas moi (prononcé par un
administrateur de copropriétés, lors d'une A.G.)
De même, l'idée d'un étant en soi, c'est-à-dire hors référence à un attribut
ou à une localisation quelconque, est quasiment inconcevable dans les
situations d'expression usuelles - mais on conçoit qu'une pensée philosophante, en
quête d'un concept abstrait, et en mal de traduction, se voie contrainte à un
passage « en force », cf. (29) :
(29) a. L'étant marque la convergence des ayants été. (Lacan, cf. le Petit Robert)
b. ... cet étant qu'est l'homme... (Auroux & Weil, 1975, 106, à propos du
Dasein d'Heidegger).
Dans son obstination à sauvegarder l'opposition entre « participe présent »
et « adjectif verbal » nécessairement accordé, la tradition grammaticale, et les
linguistes qui s'y soumettent 20, ne peuvent rendre compte de certains faits
apparemment aberrants. Ainsi, on enseigne, comme on le sait, depuis 1679,
que le participe reste invariable s'il régit un objet ou un circonstant. Or il est à
peine besoin de rappeler les nombreuses entorses faites à cette prétendue
« règle ». Cf. (30) :
(30) a. Ma mère sa voilette, la rafale la lui arrache, trempée... elle va plaquer sur la
bouche d'une dame à l'autre extrémité... mourante de renvois... (Céline,
d'après Wilmet, 1998, 295)
b. Seule une société nazie franco-allemande régnante sur la France pouvait
reconnaître ses services. (Duras, citée par Grevisse-Goosse, 1993, § 888,
p. 1310).

On ne saurait, à propos de tels énoncés, nullement exceptionnels, se contenter


de concepts aussi flous, aussi faciles, que « recherche littéraire », ou
« archaïsme ». Il est assurément prévisible, on l'a assez dit, que le signifié d'un
adjectif déverbal spécifié par un régime, direct ou indirect, se trouve, par là

19. Mais, jamais, notons-le, une *ayante droit °° cause.


20. À l'exception, qui n'est sans doute pas unique, de M. Wilmet (1998, 366, p. 296), dénonçant
« l'artifice » et les « nombreux inconvénients », d'une telle discrimination.

116
même, comme spontanément orienté vers l'effectivité du contenu
événementiel qu'il signifie, plutôt que vers sa source personnelle. Mais cela
n'exclut pas qu'un locuteur puisse, à l'occasion, ne pas consentir, malgré
tout, à perdre de vue celle-ci, et à le dire par le moyen de l'accord. D'où des
énoncés « surchargés » par le désir inconscient de trop dire à la fois, comme
ceux de (30).

Reste qu'à certains participes présents s'opposent, effectivement, des


signifiants marqués par une modification quelconque de la base lexicale ; ceux-ci
sont, et eux seulement, à définir comme de véritables noms adjectifs - mais
des noms adjectifs non plus déverbaux mais postverbaux, représentatifs d'une
propriété « abstraite » assise sur le souvenir d'un contenu événementiel
transcendé. Cf. par exemple pouvant vs puissant, sachant vs savant, valant vs vaillant,
etc. et la figure représentant, ci-après, cette opposition :

AVANT APRES
Immanence Transcendance
Verbe Adjectif déverbal : Adjectif
pouvant postverbal :
►; puissant

Figure 2

II faut, enfin, pour parachever cette analyse, pointer un fait, d'ordre


diachronique en fin de compte, qui, l'arbitraire du signe aidant, ne semble pas
avoir retenu l'attention. Ce n'est sans doute pas le seul hasard des facteurs
phonétiques qui a pu unifier, sur la base d'une voyelle unique, -a-, la marque
du participe présent français, neutralisant ainsi tous les contrastes, de quelque
ordre qu'ils puissent être, qui s'expriment morphologiquement au niveau des
mots verbaux proprement dits, à savoir les formes « conjuguées » comme
celles à personne variable implicite (« infinitif ») :

marchant °° partant °° finissant °° sachant °° rendant


vs marcher °° partir °° finir °° savoir °° rendre.

Rien, pourtant, ne saurait mieux exprimer l'indifférence de l'adjectif déverbal


à l'égard du contenu événementiel particulier qu'il véhicule ; il ne s'intéresse,
en fin de compte, qu'à la source personnelle de celui-ci. Tout au contraire, les
substantifs déverbaux gérondifs d'autres langues romanes, dont le signifié
met au premier plan l'apport effectif des contenus événementiels qu'ils
signifient, conservent toujours, peu ou prou, quelque chose des anciens contrastes
vocaliques latins - quand ils ne les affinent pas :

esp. I. hablando (de hablar) vs IL temiendo (de temer) <*> leyendo (de leer) °° diciendo (de
decir) co sirviendo (de servir)

117
it. parlando (de parlare) vs temendo (de tenter) vs leggendo (de leggere) °° dicendo (de
dire), servendo (de servire).
port. I. falando (de falar) vs II. temendo (de temer) °° lendo » dizendo (de 1er, dizer) vs
III. servindo (de servir)

On notera en passant que, de l'adjectif déverbal, ces dernières langues n'ont


retenu que la version « rétrospective », d'où l'impression que le participe
« présent » y joue un rôle plus effacé. Il est significatif, par exemple, que, dans
les manuels français de grammaire espagnole déjà mentionnées (J. Bouzet,
M. Bénaben), aucune entrée, ni dans la table des matières ni dans l'index des
mots et des notions étudiées, ne signale l'existence d'un participe « présent ».
Quant à la Gramática de la Real Academia Espaňola, elle étudie bien, en un
assez long paragraphe (§ 469, pp. 428-429), un « participio de présente en
-ante, -ente o -iente », en en distinguant deux modes d'emploi, comme
« adjectif verbal », et comme « véritable participe », avec cependant, dans tous
les cas, accord avec un support nominal, comme dans (31) :
(31) a. Miran la doctrina de la Iglesia en este punto como conducente a la escla-
vitud de los pueblos. (Balmes, « verdadero participio », cp. las doctrinas
conducentes)
b. Juan, obediente al mandato de su padre, no vadlo en hacer lo que se le habia
ordenado (« participio de présente », cp. Juan y su hermano, obedientes al
mandato...
c. Juan es obediente (en ce cas, selon la R.A., le participe « se convierte en
adjetivo, aunque conserve en esta construcción el mismo caso comple-
mentario que su verbo »).

On a, peut-être, là une clé pour comprendre l'évolution qui a conduit à la


prédominance, dans la norme française actuelle, du principe qui veut qu'un
AdjDévflMř ne s'accorde pas à son support nominal s'il régit un complément,
ou un circonstant. Cette évolution, incontestable, n'exclut pas la persistance -
provisoire, sans doute - d'un principe de « résistance ». Des exemples en ont
déjà été cités, cf. ci-dessus, ex. (30). De même, si l'exemple célèbre de Racine,
rappelé en (32), ne correspond certainement plus à l'usage dominant de nos
jours, le principe, alors dominant, qui autorisait l'accord du participe n'en
reste pas moins opérant, si bien que, de ce point de vue, l'interprétation de
Brunot & Bruneau garde toute sa pertinence :
(32) N'est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
que la veuve d'Hector pleurante à vos genoux (Rac, Andr., III 4, 859-860)

« Ce n'est pas en ce moment seul, notent à juste titre Brunot & Bruneau (1956,
§ 549, p. 400), qu'Andromaque pleure : elle est "pleurante" depuis la mort de
son Hector et le restera toujours. » Ce qui revient à dire que le propos reste
focalisé sur cette figure personnelle, et sur le contraste entre son statut d'avant
{la veuve d'Hector /) et sa nouvelle situation - « vivre en pleurs » -, destinée
d'ailleurs à se perpétuer dans sa descendance : et mon fils avec moi n'apprendra
qu'à pleurer (v. 880). Dès lors l'apport effectif de l'événement signifié - « les

118
larmes versées, d'instant en instant » - passe à l'arrière-plan du propos, et
c'est bien ce que signifie l'accord du participe à son support nominal.

Mais, alors, en quoi consiste, au juste, l'évolution - au niveau du système


grammatical, s'entend - qui conduit à refouler, et, sans doute, à éliminer à plus
ou moins long terme le principe autorisant de telles expressions ? Il paraît, au
vrai, hautement probable, que c'est là, encore, dans son ordre, un écho, parmi
beaucoup d'autres, d'une tendance puissamment marquée en syntaxe
française, qui est de pousser à l'extrême le rôle « nodal » du mot verbal (Moignet,
1973, 363), ou de « régissant de toute la phrase verbale » (Tesnière, 1976, 103),
en réduisant dès lors le « prime actant », ou « socle personnel », de l'événement
désigné à l'état de support interne, non plus d'un mot verbal proprement dit,
mais d'un « syntagme verbal ». En d'autres termes, et Tesnière avait vu juste, le
« sujet » est, en syntaxe française moderne, d'abord, et avant tout, un support
formel - un « article personnel » de verbe, en quelque sorte - faisant attendre
un apport lexical verbal. C'est bien là son signifié syntaxique, grammatical,
avant toute particularité lexicale. Et c'est là l'origine profonde du phénomène
étudié : de plus en plus tourné vers cet apport qu'il réclame instamment, le
socle personnel impliqué dans tout AdjDév""' n'a quasiment plus d'yeux pour
les propriétés générales - genre, nombre - de l'entité personnelle qu'il
représente, et dont il ne produit plus qu'une image en quelque sorte existentielle,
celle de son inclusion dans un certain état de choses.

4. Du syntagme prépositionnel EN adjDév"1*

Une fois éliminé le fantôme du « gérondif », il ne reste plus qu'à dire en


vertu de quoi et dans quelles conditions un adjDév""ř se laisse, ou non, porter
en phrase par l'auxiliaire prépositionnel EN. Ce ne sera pas long ; le terrain est
bien balisé, et l'interprétation des effets de sens déterminés, généralement, par
ces deux modes de construction fait l'objet d'un assez large consensus. On
s'en remettra ici, à cet égard, à M. Herslund, qui, dans les passages cités ci-
après, décrit avec précision, et non sans bonheur, l'effet sémantique de l'une
ou l'autre de ces constructions, à l'aide du concept de co-verbe :

• « Ce que montre cette discussion, c'est que le gérondif aux niveaux


morphologique, syntaxique et sémantique a les traits caractéristiques d'une forme détachée,
adverbiale, alors que PP a plutôt les caractéristiques d'une forme liée, adjectivale,
qui entre dans une construction très intime avec son verbe principal. » (Herslund,
2000, 88)
• « Disons seulement pour terminer que le PP présente deux verbes, verbe
principal + co-verbe, comme désignant une même situation alors qu'avec le gérondif,
les deux verbes désignent toujours deux situations séparées. S'il s'agit
manifestement de la même situation, elle se trouve pour ainsi dire scindée en deux par
l'emploi du gérondif, ce qui permet d'exprimer deux points de vue différents sur
un même point. » (2000, 93).

119
Bien entendu, on comprendra qu'après avoir cherché à montrer que le
signifiant en -ant n'est justement pas un verbe, on éprouve quelque difficulté à
apercevoir l'intérêt théorique du concept de « co-verbe », qui à la limite
friserait la contradiction : si le participe présent « forme avec le verbe principal un
prédicat complexe » (ibid. 93), n'est-ce pas précisément parce que le lexeme
verbal se voit ici privé de la forme verbale qui, dans d'autres circonstances
(p. ex. la sultane s'est levée et mit fin à l'entretien, au lieu de la sultane s'est levée
mettant fin à l'entretien), lui aurait conféré une autonomie référentielle ?
D'autre part, dans Pierre est rentré ivre, Herslund applique à ivre le concept,
emprunté à Gettrup, d'« attribut indirect », qui « véhicule indéniablement
l'information essentielle ou nouvelle de l'énoncé » ; ce serait, à l'en croire, un
autre cas d'« attribut indirect » que son « co-verbe » en -ant. Mais, au fait, ivre,
dans Pierre est rentré ivre : n'est-ce pas justement... un adjectif ? Enfin, que
penser de l'idée qu'il incomberait au « co-verbe » de porter le « poids lexical,
et partant l'information la plus importante » ? Dans l'exemple rappelé ci-
dessus - la sultane s'est levée... - quelle est-elle, cette information « la plus
importante » : l'idée que « la sultane mit fin à l'entretien » ? N'est-elle pas,
plutôt, constituée par le rapport institué entre un comportement - le fait de « se
lever » - et sa signification « la fin de l'entretien » ? Ne serait-ce pas plus
cohérent avec l'idée d'un prédicat unique, et complexe ?
Quoi qu'il en soit, l'important n'est pas vraiment là. Le fond de l'affaire
réside, et M. Herslund n'a pas manqué de le relever, en ce que la construction
« directe », non prépositionnelle, donne à voir l'inclusion d'un contenu
événementiel (nominalisé) dans le champ institué par un autre, si bien que
l'ensemble prédicatif ainsi constitué « désigne une même situation », alors que
l'autre construction, prépositionnelle, construit un rapport d'exclusion, dont le
signifiant n'est autre que la préposition.
Nous voici donc ramenés à la problématique générale de l'outil
grammatical appelé, dans nos langues, préposition ; c'est, en réalité, à la théorie de la
préposition que renvoie le prétendu « gérondif » des grammaires du français,
comme d'ailleurs le non moins invraisemblable « article partitif » auquel avait
succombé même la pensée vigoureuse, et profonde, d'un Gustave Guillaume.
On ne peut, à cet égard, que renvoyer à un texte publié il y a quelques années,
dans le BSLP (De Carvalho, 1996b). Il s'agissait alors d'établir, à l'encontre des
conceptions en vigueur, que l'être grammatical dit « article partitif », avec le
syntagme nominal qu'il construit et institue, est engendré par un geste énon-
ciatif, ou, mieux, locutif, qui consiste à ne retenir, dans le champ du « présent
délocuté » - soit : « ce qui se passe et dont il est parlé présentement » - qu'une
unité personnelle fugace, momentanément dégagée d'un certain entier notionnel,
lequel, par le fait même, se trouve ainsi dégagé, exclu, du noyau prédicatif.
C'est en cela qu'une préposition est substantivante : elle assure à la notion
nominale dont elle se saisit une autonomie référentielle relativement à un
contenu événementiel particulier à la construction duquel cette notion
participe. De ce point de vue, elle opère comme un « article », à ceci près que celui-

120
ci substantive le nom - qui, en lui-même, n'est pas, en français, substantif -
a priori, c'est-à-dire avant toute référence à un cas d'événement particulier ;
« en pensée », pour ainsi dire. Ce n'est certainement pas par hasard que le
phénomène de coalescence entre prépositions et articles est tellement
développé en roman, et singulièrement en français, ni que ces deux catégories ont
connu, depuis le latin, un développement parallèle.
Or il n'en va pas différemment du syntagme en + AdjDévant : là encore, en
soustrayant l'adjectif à la saisie directe par un mot verbal, la préposition fait
apparaître la notion verbonominalisée qu'il porte comme exclue de l'état de
choses représenté, et instauré, par celui-ci. À cette différence, qui tient au
contenu lexical propre à chaque préposition, que en dessine l'image
substantive d'un contenant terminal, au sein duquel une représentation nominale, ou
nominalisée, se retrouve finalement « située » et, de ce fait, modifiée. On
pense alors à Guillaume, décrivant l'apport sémantique de en :
« Soit l'expression changer de l'eau en vin. Elle présente à l'esprit, non pas deux
natures distinctes se mélangeant, comme dans : mettre de l'eau dans du vin, mais une
chose qui en devient une autre, par un procès tout interne... Soit à présent un
exemple sans verbe : maison en feu. Les mêmes conditions s'y retrouvent. Une
maison en feu est, en effet, une maison qui devient du feu, par un procès non moins
interne que celui par lequel l'eau se change en vin. » (1919, 266-267).
Selon le même processus, dans une expression comme avancer en silence,
« le mot silence, poursuit Guillaume, devient ainsi un mode du sujet : il
devient l'attitude observée par celui-ci durant l'action. » Mutatis mutandis, on
en dira à peu près autant de l'apport sémantique des syntagmes de la forme
en Ad] comme ceux que signale T. Arnavielle (1997a, 18 et 2001, 143) - et,
naturellement, en particulier, de en AdjDévant. Ils parlent, les uns et les autres,
d'une entité vue dans un état, une situation, une position d'après, c'est-à-dire :
que le locuteur observateur se représente comme différente par rapport à ce
qu'il voit, ou aurait pu voir, être cette entité. Ainsi, l'énoncé ce poisson est rouge
décrit « le poisson » tel qu'on le voit être présentement, alors que des
expressions comme ce mur, il le voyait bien en rouge, ou ce mur est peint en rouge
évoquent une transformation de « ce mur ». De même, ce meuble est haut, ou il
est froid avec elle évoquent des propriétés d'un objet, ou d'une personne, alors
que ce meuble est en haut, ou il est en froid avec elle parlent d'une position, ou à
un état relationnel, par définition variables.

Il faut néanmoins souligner, et ce n'est sans doute pas le moins important, que
l'emploi de l'adjectif déverbal en -ant par connexion directe ou indirecte
(médiatisée par la préposition) correspond à une modification capitale dans le
statut de l'entité personnelle impliquée dans la représentation produite par
l'adjectif déverbal en -ant :
I. Là où la connexion se fait directement, cette entité personnelle apparaît
relever du « présent délocuté » ; elle est conçue comme un constituant
« interne » de l'état de choses désigné, et ce au titre de la fonction qui reste la

121
sienne de « prime actant » de l'événement nominalisé. Ainsi, dans (33), elle est
affectée, immédiatement, à un des pôles internes (sujet ou régime « direct »)
de cet état de choses ; elle est donc donnée comme intégrée à l'événement,
tant et si bien qu'en fin de compte ce n'est pas elle, en soi, que vise le locuteur,
mais l'entier de l'événement en question.
(33) a. La longue table de la salle à manger, où à chacun des bouts sont assis, se
faisant face, se parlant de loin, se souriant, le père et la mère, entre leurs
quatre enfants, deux garçons et deux filles ... (N. Sarraute, Enfance, 1985,
Folio Gallimard, 32) : se faisant face, se parlant, se souriant -* sujet : le père
et la mère)
b. Consommant, un de ces matins, le café au lait traditionnel [. . .] mes esprits ont
été subitement troublés. (Ch. Bruneau, dans Le Fig. litt. 12 juillet 1952, cité
par Grevisse-Goosse, 1993 : consommant -> personne impliquée dans
l'article possessif mes du syntagme nominal sujet).
с Connaissant votre générosité, ma demande ne saurait être mal reçue (cité,
parmi d'autres exemples par Grevisse-Goosse, 1993, 511, avec ce
commentaire prudent : « On considère que sont mal construites des
phrases comme celles-ci... ». Le rapport est, ici, comme dans (b),
connaissant -> personne impliquée dans l'article possessif ma du syntagme
nominal sujet).
d. J'ai rencontré Pierre sortant du cinéma, (cité par Wilmet, 1998, 297 :
sortant ^ régime direct Pierre).
e. On le voyait marchant dans Venise (...) (Le Monde, cité par Willems &
Defrancq, 2000, 12)
On notera, au passage, que toute construction directe de l'adjectif déverbal
en -ant (comme d'ailleurs du participe dit « passé ») avec un régime indirect,
ou un adjoint circonstanciel, du moins avant la construction du prédicat verbal,
paraît impossible, cf. (34) :
(34) a. *Enfermé dans son bureau, rédigeant les dernières pages de sa thèse, elle se
souvenait de lui (avec enfermé et rédigeant rapportés à lui)
b. *au juge voulant boucler au plus vite ce dossier on prête cette intention.

Il convient sans doute de préciser, à toutes fins utiles, que dans des
énoncés comme ceux de (35), empruntés à Kindt, 2000, 260, le pronom clitique
lui auquel se rapporte l'AdjDév~a"ř a bien la fonction d'un « régime direct »,
c'est-à-dire non prépositionnel, immédiat - il ne faut pas confondre logique et
syntaxe :
(35) Ayant touché le sol, il lui avait fallu marcher près de deux heures . . .

IL Au contraire, la connexion indirecte, prépositionnelle, a pour effet de dégager


l'entité personnelle impliquée dans l'adjectif déverbal du présent délocuté
pour l'installer au niveau du présent locutif, comme un objet du regard du
locuteur. C'est là toute la différence sémantique qui sépare (a) Pierre l'a
rencontré sortant du cinéma, et (b) Pierre l'a rencontré en sortant du cinéma :
dans (b) la personne impliquée n'est certainement pas celle que désigne le
régime pronominal, et pas davantage celle que désigne le sujet pronominal

122
Pierre : elle s'identifie plutôt au sujet locutif, qui, pour compléter la
représentation d'un certain état de choses, le fait en lui annexant une représentation
secondaire, et extérieure au dit état de choses, de la situation dans
laquelle 21 lui apparaît être tel constituant nominal. D'où, pour commencer,
cette indépendance de référence personnelle, souvent signalée et assez
banale en fin de compte - et quoi que prescrive la norme académique -,
entre l'adjectif déverbal en -ont et le « sujet » du verbe, p. ex. (36), dans
Grevisse-Goosse (1993, 511) :
(36) a. L'appétit vient en mangeant °° la fortune vient en dormant.
b. En attendant le plaisir de vous voir, veuillez agréer. . .
c. La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur pâle, maigre et hâve, il
n'y avait plus de sévérité possible. (Balzac, La femme de 30 ans, Gasnier
Étampes, 1966)
d. Le bonheur s'obtient en n'y pensant pas. (H. de Montherlant, cité par
Wagner & Pinchon, 1962, 315).
e. Le pont rompu fait ventre au milieu et ne vous laisse passer qu'en vous
baissant. (E. de Goncourt, même source)
f. En admettant °° attendant °° supposant que... (cité par Le Goffic, 1993,
436, qui commente, à juste titre - mais en limitant indûment la portée de
sa remarque : « Le gérondif renvoie au sujet énonciateur dans les
"locutions conjonctives" suivantes, sans support déterminé dans la phrase »).
g. Nous étions dix en comptant les enfants ; en y réfléchissant elle était
mignonne ; soit dit en passant. . . (cf. Wilmet, 1998, 334).
D'où, également, l'impression, correctement décrite, parmi d'autres, par Hers-
lund (à paraître), qu'en pareil cas le syntagme en + AdjDévani « dénote une
situation autonome qui sert de point de repère ou d'ancrage temporel à la
situation dénotée par le verbe principal ». C'est d'ailleurs ce sentiment qui
autorise cet auteur à attribuer à cette construction, « dans le cas canonique du
gérondif antéposé... des fonctions anaphoriques », dès lors qu'elle lui
apparaît « apporter de l'information nouvelle ».

5. Conclusion

II y aurait beaucoup à dire, et trop sans doute au moment de clore cet


exposé, de ce qui s'en dégage, pour l'explication des faits étudiés, mais aussi
de la démarche et des raisonnements mis en œuvre à cette fin. Il est sage de
s'en tenir, pour finir, aux deux remarques suivantes :

I. Il y a urgence, pour la linguistique romane, à remettre en cause l'idée,


largement consensuelle, d'une prétendue « confusion », en latin tardif,
entre « participe présent » et « gérondif ». Il s'agit, en vérité, et de façon

21. Cf. Arnavielle, 2001, 145, qui évoque « une affinité (sélective...) entre le signifié fondamental
de cette préposition [en] et celui de la forme en -ant. »

123
beaucoup plus vraisemblable, de deux dérives distinctes opérant à partir du
signifié verbonominalisé inhérent aux signifiants latins marqués par -nt/
nd(°/a). La première, qui devait s'imposer en gallo-roman, est celle qui, dès
les origines latines, consacrait la prééminence, dans la construction du
contenu verbal nominalisé, du « sujet » - « actif » ou non, peu importe -
comme source, ou principe, de l'existence de l'état de choses à représenter.
La seconde, au contraire, prolonge, dans les langues ibériques notamment
- qui possèdent, elles, ce véritable substantif déverbal traditionnellement
appelé « gérondif » -, la représentation d'un contenu événementiel conçu
en fonction du « site » qu'il est vu affecter. Cela devrait en principe
rappeler « quelque chose » - naturellement, mutatis mutandis - aux
linguistes familiers de la problématique de l'« ergatif », qui est au cœur du
fonctionnement syntactico-sémantique de nombreuses langues de par le
monde. On ajoutera qu'un tel choix, dans le terreau duquel devait naître le
français, n'apparaîtra pas vraiment surprenant, à quiconque voudra bien
considérer la subordination, de plus en plus marquée dans cette langue, du
signifié verbal à un support interne, nominal ou pronominal, dont il
dépend pour fonctionner, et « faire sens ».

IL Au point de vue théorique, l'urgence n'est pas moindre de repenser la


question des « parties du discours », qui, n'en déplaise à l'orthodoxie
guillaumienne, ne saurait plus, désormais, se réduire à une opposition
radicale entre un avant nominal et un après verbal : il y a, pour le nom, une
vie après le verbe, au cours de laquelle s'engendrent, à divers degrés, et de
différentes manières, selon les langues, des représentations verbonominali-
sées et, au-delà, des substantifs déverbaux abstraits. Au fait. . . et s'il y avait
là une nouvelle figure - mais fondée, cette fois, en syntaxe - de ce « tenseur
binaire radical » tant célébré, qui, en l'occurrence, conduit, en tension I, de
la généralité indéterminée des notions nominales « abstraites de l'avant » à
la particularité momentanée d'un « présent délocuté », puis, en tension II,
par contre particularisation, à des notions nominales « abstraites de
V après », dégagées de l'emprise d'un verbe dont elles portent, néanmoins,
le souvenir plus ou moins lointain, mais toujours là...

124
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