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LIONEL BELLENGER

La confiance en soi

Guérir du manque de confiance en soi


Sommaire

Couverture

Titre

Comment tirer le meilleur parti de cet ouvrage ?

Plan d’autoformation

Première partie. COMPRENDRE LES ENJEUX

Exergue

Introduction

CHAPITRE 1. Le besoin de confiance

1. Créer les conditions de la confiance

1.1 La confiance est une valeur de référence

1.2 Les composantes de la crise de confiance

1.3 Nouveau principe de management de soi et des autres

◗ Lutter contre les effets du « malin génie » qu’est la défiance

◗ Promouvoir l’initiative individuelle, l’esprit de coopération


et d’association

2. La confiance : un combat de tous les jours

2.1 Un état d’esprit


2.2 C’est le mental qui fait la différence

◗ Savoir relativiser

◗ Se donner des vrais objectifs

◗ S’ouvrir aux autres

◗ Être combatif

◗ Faire ce que l’on dit

◗ Se faire son idée à soi

◗ Se préparer

3. La confiance : clé pour un management responsabilisant

3.1 Avoir des valeurs, passer contrat

3.2 Croire dans le dialogue : quand il est de bonne qualité, il


installe la confiance

3.3 La légitimité est une des conditions de l’exercice de la


confiance : elle se construit avec de la sincérité et de la cohérence

CHAPITRE 2. Les origines de la confiance en soi

1. L’âge où se construit le moi

1.1 Créer les conditions de l’autonomie

1.2 Les effets de la socialisation de l’enfant

◗ L’enfant qui ne dit rien


◗ L’enfant inhibé

◗ L’enfant excessif

◗ L’enfant qui laisse parler les autres pour lui

2. Pour une éducation qui favorise la confiance en soi

2.1 Ne pas vouloir trop en faire

2.2 Des confiances en soi situationnelles

2.3 Le cas particulier de l’adolescence

3. Qu’est-ce qu’une saine confiance en soi ?

3.1 Le moi solide assume

3.2 Trois alliés pour la confiance en soi : désir, accoutumance,


ambiance

◗ Le désir

◗ L’accoutumance

◗ L’ambiance

3.3 La tranquillité

3.4 Confiance en soi et compétition

3.5 Oser dire oui ou non clairement

CHAPITRE 3. La confiance en soi vue sous l’angle psychanalytique


1. Le mythe de Narcisse

1.1 Créer les bases de sécurité

1.2 Développer un jeu d’identifications réussies

1.3 Être le complice de ses points faibles

2. Diminuer la vulnérabilité au système social

2.1 Se préserver de la pression de la norme sociale

2.2 Supprimer le symptôme ne résoud pas le problème

2.3 Revenir au sens

2.4 Apprendre à mûrir et à relativiser

2.5 Y voir clair

◗ Surmonter la crainte de parler en public

◗ Savoir passer à autre chose

3. Confiance en soi, amour et renoncement

3.1 Quelle idée se fait-on de l’amour ?

3.2 Lâcher prise

3.3 Gérer les rivalités

3.4 La triangulation de la vie

CHAPITRE 4. Vouloir être soi


1. Du moi au soi

1.1 Le moi, réalité concrète et originale

1.2 Les vicissitudes du moi

◗ Behaviorisme et conditionnements du moi

◗ Les limites des caractérologies

◗ La spécificité freudienne du moi

1.3 Conceptions du moi et confiance en soi

2. Devenir adulte

2.1 Le soi compris comme un moi élargi

2.2 Le self

3. Le soi social et le contexte

3.1 Le soi comme modèle et prototype

3.2 Un soi sensible et flexible

3.3 La notion du schéma de soi

3.4 Un concept de soi transactionnel

3.5 Les recherches de validation de soi

3.6 L’estime de soi

3.7 La fenêtre de Johari : l’ouverture de soi


◗ Aire publique

◗ Aire aveugle

◗ Aire cachée

◗ Aire inconnue

3.8 Les représentations de soi

3.9 Le sentiment de la valeur de soi

4. Susciter la confiance

4.1 L’idée de confiance ne fait pas l’unanimité

4.2 Être une personne de confiance

4.3 Comment établir une relation de confiance

4.4 Confiance et consistance

4.5 De la relation de confiance à la confiance en soi

5. Pourquoi internet provoque un déplacement des relations de


confiance

5.1 C’est le partage qui pousse à faire le pari de la confiance

5.2 La confiance et sa nouvelle dynamique relationnelle

6. Spécificité de la confiance en soi

6.1 La confiance en soi pour le sens commun

CHAPITRE 5. La confiance en soi : ressource de vie


1. Les multiples manifestations de la confiance en soi

1.1 Le poids des croyances

◗ Mais qu’entend-on par croyance ?

1.2 Comparaison sociale et confiance en soi

1.3 La confiance en soi : une construction historique

1.4 Effet Pygmalion et confiance en soi à l’école

1.5 Créativité et confiance en soi

◗ Pouvoir rebondir

◗ Responsabiliser

1.6 Croire en son étoile

1.7 Exister pour soi

1.8 Croire en l’importance de ce que l’on veut

1.9 Confiance en soi et adaptation au danger

2. Aller vers l’autonomie

2.1 Se dégager de la confusion

2.2 S’affermir en éprouvant de l’intérieur

2.3 Surmonter le danger des abstractions

2.4 Faire avec nos limites : une nouvelle force


3. Faire au mieux avec soi

3.1 Aider la chance

◗ Les conduites d’échec

◗ Savoir réagir à l’échec

3.2 Aider à se déculpabiliser

◗ Le poids des extra-pressions

3.3 Prendre en charge les risques

◗ Le complexe d’insécurité

◗ Face aux risques, garder la tête froide

3.4 Apprendre l’art d’aimer

4. S’écarter des excès de confiance en soi

4.1 Les conséquences d’une hyper-confiance en soi

◗ Niveau non atteint

◗ Niveau atteint

4.2 Les comportements surmoïques

4.3 Les effets de la sublimation

5. Confiance en soi, sagesse et formation

5.1 La sagesse au rendez-vous


5.2 Être self dependent

5.3 Les bienfaits de la relaxation

5.4 Formation et confiance en soi

Conclusion

La confiance en soi

La triple racine de la confiance en soi

Maladies et altérations de la confiance en soi

Éléments pour une définition de la confiance en soi

Deuxième partie. METTRE EN PRATIQUE

EXERCICE 1. Aller au-devant de soi

EXERCICE 2. L’idée de confiance en soi

EXERCICE 3. Le jeu des identifications

Première partie : repérages

Deuxième partie : évaluation

Troisième partie : bilan

EXERCICE 4. Mesurer l’estime de soi

EXERCICE 5. Se déculpabiliser

EXERCICE 6. Le cas Marcel


EXERCICE 7. Se remettre en selle

EXERCICE 8. Contexte et confiance en soi

EXERCICE 9. Oser se rééquilibrer

EXERCICE 10. Prendre rendez-vous avec soi-même

EXERCICE 11. Confiance en soi et échec scolaire

EXERCICE 12. Trop de confiance en soi nuit

CORRIGÉS

Corrigé de l’exercice 1

Corrigé de l’exercice 2

Corrigé de l’exercice 3

Corrigé de l’exercice 4

Corrigé de l’exercice 5

Corrigé de l’exercice 6

Corrigé de l’exercice 7

Corrigé de l’exercice 8

Corrigé de l’exercice 9

Corrigé de l’exercice 10

Corrigé de l’exercice 11
Corrigé de l’exercice 12

Troisième partie. POUR ALLER PLUS LOIN

Programme d’un stage de formation

Première journée : La confiance en soi, essai de définition

Deuxième journée : Vouloir être soi

Troisième journée : Renforcer la confiance en soi

Lexique

Bibliographie

Copyright
Comment tirer le meilleur parti de cet ouvrage ?

Cet ouvrage a pour vocation de vous accompagner dans votre développement personnel et
professionnel.

Pour remplir au mieux ces missions, il est constitué de 3 parties :

1 – La première partie, « Comprendre les enjeux », vous apporte les éclairages


indispensables pour :

acquérir une vue d’ensemble de la thématique ;


maîtriser la méthodologie ;
et découvrir les outils appropriés.

2 – La deuxième partie, « Mettre en pratique », vous permet de vous entraîner, et grâce


aux exercices proposés, d’approfondir et d’assimiler la thématique développée tout au long
de l’ouvrage. Les corrigés, quant à eux, permettent de faire le point sur la progression
engagée et d’entamer un travail de réflexion personnel.

3 – La dernière partie, « Pour aller plus loin », vous propose :

un programme de session de formation pour les professionnels qui souhaiteraient


monter un stage de formation ;
un lexique ;
un index ;
une bibliographie.

Pour profiter au mieux des ressources de cet ouvrage, l’auteur a conçu un plan
d’autoformation personnalisé qui vous conduira, étape par étape, à la maîtrise du sujet
traité. Ce plan d’autoformation se trouve page suivante.

Bien entendu, vous pouvez également choisir de découvrir cet ouvrage de façon habituelle,
en vous appuyant sur la table des matières que vous trouverez en page 5.
ous espérons que cet ouvrage vous rendra les meilleurs services dans vos activités
N professionnelles et personnelles. N’hésitez pas à nous écrire pour nous faire part
de vos remarques, critiques et suggestions :
ESF éditeur – Service Lecteurs
SAS Cognitia
20, rue d’Athènes
75009 Paris
Plan d’autoformation

Pour profiter pleinement de cet ouvrage, l’auteur a réalisé pour vous un


parcours d’autoformation qui favorise l’assimilation des concepts
développés et la mise en pratique dans votre quotidien.

1. Lire les chapitres 1, 2 et 3


2. Faire l’exercice 1
3. Faire l’exercice 2 et lire la section 5 dans le chapitre 4
4. Relire le chapitre et les sections 2 et 3 du chapitre 5, faire
l’exercice 3
5. Lire la section 3 du chapitre 4 et faire l’exercice 4
6. Lire complètement le chapitre 5 et faire l’exercice 5
7. Relire les chapitres 2 et 3 ; faire l’exercice 6 ; relire le texte de
Roger Mucchielli : La confiance en soi
8. Faire l’exercice 7 et relire la section 3 du chapitre 5
9. Faire l’exercice 8
10. Faire l’exercice 9 et lire la section 5 du chapitre 5
11. Faire l’exercice 10
12. Faire l’exercice 11 et relire le chapitre 2
13. Faire l’exercice 12 et relire la section 4 dans le chapitre 5
14. Relire la section 5 dans le chapitre 4
Première partie

COMPRENDRE LES ENJEUX


Writing books as the highest means of defence against dangers from
inside and outside.
Dédicace par Anna Freud pour l’anniversaire de son père, lors de la
publication du livre Les Mécanismes de défense du Moi, 6 mai 1936.
Introduction

L a confiance en soi est une expression du moi et de sa construction.


Quand le moi est fort et souple, capable de médiations entre les désirs
et les exigences ou les croyances, la confiance en soi semble bien venir du
dedans. En tout cas elle est au rendez-vous.
Cependant, s’il est indispensable de diminuer la vulnérabilité de chacun
au système social, il est clair que la confiance en soi est en permanence
mise à l’épreuve. C’est pourquoi les parents, l’école, l’entourage ont un rôle
essentiel pour créer des conditions favorables à l’étayage de la confiance en
soi. Et cela d’autant plus que certaines appartenances sociales restent
infériorisantes et affectent pour longtemps la confiance en soi, de même
certains faits de la vie : échec scolaire, erreur d’orientation, chômage,
déracinement.
Se mêlent au poids du milieu, des causes plus psychiques : l’acceptation
de soi et du corps en particulier semblent constituer un facteur considérable
de confiance en soi, dans une société qui assure la promotion de stéréotypes
de beauté et de réussite.
De nombreuses altérations du moi qui se manifestent à travers les
complexes d’échec, d’exclusion, de culpabilité, d’infériorité traduisent au
quotidien les manifestations du manque de confiance en soi, tout comme les
symptômes par excès, tel l’orgueil ou la suffisance.
Au total, la confiance en soi devrait être reconsidérée comme un vouloir
être fait de connaissance de soi, d’unité du moi, d’affirmation de soi, de
confiance en l’avenir personnel et de capacité à résister aux tensions et aux
risques. Encore a-t-il fallu développer, dès l’enfance, un jeu
d’identifications réussies et que le développement personnel de l’adulte
bénéficie de formations enrichissantes, capables d’inciter à toujours plus de
discernement et de lucidité.
Être complice de ses parties faibles et comprendre que l’intentionnalité
du discours de l’autre, vis-à-vis de soi, reste à démasquer constituent deux
vraies voies de progrès pour garder confiance en soi.
Nous pensons comme Michela Marzano1 qu’il faut réinventer une société
de confiance. Mais aborder la confiance n’est pas simple : elle touche
directement la qualité du lien social. En ce sens, la confiance est à la fois
fondamentale mais pas sans risques, parce qu’on peut tout perdre si l’autre
trahit. En revanche, elle se confirme comme étant essentielle au lien social
car elle est la condition de toute relation satisfaisante. Elle est au cœur du
vivre-ensemble. Pour Michela Marzano, la confiance se traduit par le fait de
« prendre au sérieux le désir de l’autre ». Il est donc temps de réhabiliter
une forme de confiance qui « passe par la reconnaissance de nos
différences, de notre vulnérabilité et de notre dépendance », et d’accepter
qu’elle vise d’avantage la solidarité que la toute-puissance2.
Avoir ses idées à soi et se faire son idée mettent à l’abri des crises de la
confiance en soi : l’exercice du libre arbitre apparaît ainsi comme le
meilleur allié de la confiance en soi. Cette dixième édition enrichie et
actualisée du numéro 100 de la collection « Formation Permanente »,
contient en annexe un texte rare du Professeur Roger Mucchielli, fondateur
de cette collection, en 1966. Il ouvrait la voie pour une réflexion et des
repères capables d’enrichir toute démarche de développement personnel
dans le cadre de la formation des adultes.
Les pistes proposées dans cette nouvelle édition s’inscrivent dans une
même volonté : aider à grandir, à oser, à faire face aux défis, aux
changements imposés, aux exigences de performance qui sollicitent le
potentiel de confiance en soi.
La confiance ne s’installe pas si facilement et elle n’est pas acquise une
fois pour toute. D’où l’intérêt de comprendre d’où elle nous vient, comment
la consolider et comment s’accommoder de ses hauts et de ses bas. Tout un
chacun peut être confronté à des pannes de confiance en soi ou avoir besoin
d’un surcroît de confiance en soi pour affronter des épreuves. C’est ce que
ce livre se propose d’éclairer avec optimisme et le souci d’être utile.

1 Michela Marzano, Le contrat de défiance, Paris, Grasset, 2010.


2 Interview dans Psychologie Magazine, janvier 2011.
CHAPITRE 1
Le besoin de confiance

On peut, à force de confiance, mettre quelqu’un dans l’impossibilité de


nous tromper.
J. Joubert

L’ idée a fait son chemin et elle se vérifie malheureusement au quotidien :


crise économique, crise sociale ou crise politique ne vont jamais sans
crise de confiance. On parle volontiers de société en panne de confiance
quand on a l’impression qu’un ressort est cassé.
La vraie fausse affaire d’espionnage au technocentre Renault de
Guyancourt a déstabilisé bon nombre des 12000 salariés de l’établissement
et provoqué un profond malaise début 2011. Le technocentre avait déjà été
traumatisé en 2006 et 2007 par le suicide de trois salariés. Cette fois, c’est
le roman noir autour du projet de véhicule électrique qui est venu perturber
des salariés et des cadres : une sorte de paranoïa s’est déclenchée sous le
feu des médias après l’accusation intempestive de trois cadres d’abord
« chassés » de l’entreprise, puis blanchis. En avril 2011, un salarié déclarait
au Figaro : « Nous avons été humiliés publiquement. On ne peut plus parler
de Renault ou du véhicule électrique sans entendre en retour la défiance. »
De fait, le directeur général délégué, Patrick Pelata, reconnaîtra que « le
personnel de Renault, surtout en France et dans l’ingénierie, est ébranlé. Sa
confiance en nous s’est dégradée1 ». Optimiste, le P.-D. G. de Renault,
Carlos Goshn, se voulait rassurant en déclarant aux équipes du technopole :
« Cela passera. »
Et la reprise du marché en 2014, contribuera à donner raison au dirigeant
du premier constructeur français, même si le retour de la confiance est
qualifié d’« étonnant » par les observateurs du site du Point2. L’accord de
compétitivité signé en 2013 avec les syndicats et la décision d’embaucher
pour consolider le maintien des cinq sites industriels en France, ont permis
de rassurer le personnel. Le climat de confiance est contagieux : en
avril 2016, malgré des tensions nées de la volonté de l’état d’augmenter sa
participation dans le capital, peu au goût de la gouvernance, le ministre de
l’économie de l'époque, Emmanuel Macron déclarera « Carlos Ghosn a la
pleine confiance du gouvernement »3. En juillet 2016, Renault annonçait
des résultats commerciaux record pour le premier semestre. De quoi encore
alimenter la confiance, car la confiance a besoin d’être entretenue, c’est
même ce qui la caractérise.
Quand la confiance n’est pas là rien ne paraît possible. La confiance
semble impliquée dès l’instant que toute forme d’élan, de mobilisation,
d’effort paraît engourdie. À l’inverse on met sur le compte de la confiance
toute sorte de réussite individuelle ou de succès collectif. Par exemple, dans
les entreprises, la confiance est utilisée comme un atout pour fidéliser les
clients, donc pour entretenir la promesse de bons résultats. Plus
généralement, commercer est une histoire de confiance4, comme le montre,
dans un bel et ample essai, l'historienne Francesca Trivellato en étudiant les
ressorts humains et culturels de la première mondialisation marchande.
On connaît le « contrat de confiance » de la firme Darty (le champion français du service
après-vente parmi les grands distributeurs de produits électroménagers, télévision et Hifi
racheté en 2016 par la FNAC). Constamment réactualisée depuis plus de vingt ans, la
formule s’est installée dans les esprits consommateurs. Le filon de la confiance reste
particulièrement prisé des services marketing des industriels et des services. Endesa
France, producteur d’électricité, fonde sa communication depuis 2007 sur la confiance
(« notre source d’énergie : la confiance ») et promet pour 2020 la mise en service
de 50 stations GNV (du gaz naturel pour véhicule réputé plus écologique).

Le Groupe La Poste va encore plus loin en créant en 2006 un observatoire de la


confiance, rassemblant des experts de différentes disciplines (sociologie, économie,
médecine, psychologie, pédagogie, culture) afin d’éclairer et de décrypter les clés qui
fondent la confiance dans la société. Une initiative qui, aux yeux des dirigeants du
nouveau Groupe La Poste, en pleine mutation, légitime leur choix de construire la
communication du Groupe sur le thème de la confiance. En 2012, les dirigeants de La
Poste insiste dans cette voie en lançant une nouvelle campagne « La Poste avance, la
confiance se développe ». En 2016, avec la transformation numérique, La Poste utilise
encore l’argument de la confiance pour rassurer ses clients sur la confidentialité des
données. Le Groupe La Poste s’engage par la Charte Data a un traitement responsable
des informations. En 2016, c'est aussi l'argument de la confiance que la start-up
BlaBlaCar utilise pour son slogan publicitaire : « le covoiturage confiance ».

Pendant que les grands groupes s’emparent de la confiance pour nourrir leur
communication institutionnelle et consolider leur image, il n’est pas moins paradoxal
d’observer que le commerçant indé-pendant ou l’artisan n’a guère d’autre ressource que
d’établir avec son client un rapport de confiance s’il veut exister en fidélisant une
clientèle de plus en plus convoitée. La confiance est devenue le nerf des affaires pour
tous les acteurs, puissants ou isolés.

Dans la vie sportive le facteur confiance est aussi au centre de toutes les
préoccupations : confiance entre les joueurs ou les athlètes, confiance dans
l’entraîneur, confiance des dirigeants, tout indique qu’un rapport étroit est à
prévoir entre niveau de confiance et chances de réussite.
Au plus haut niveau, un coach comme Gérard Houllier, ex-manager de Liverpool, ex-
coach de l’équipe de Lyon, multiple championne de France, est représentatif de cette
génération d’entraîneurs qui a travaillé inlassablement à créer les conditions de la
confiance, convaincus qu’ils sont que la confiance, le « mental », est une clé décisive
des succès dans la haute compétition.

Le management n’est pas en reste. Surtout quand l’entreprise est


violemment confrontée à des pressions concurrentielles ou de fortes
exigences de résultats. Les commerciaux en particulier, à l’instar des
sportifs ressentent souvent directement les effets d’un bon (ou d’un
mauvais) climat de confiance. La confiance semble fonctionner comme un
« carburant » pour des populations « sensibles » à la réussite ou à l’échec .
Les témoignages se recoupent : plus qu’un confort, la confiance est
ressentie comme un stimulant. Elle incite à agir.
Bref, le besoin de confiance semble flagrant, tant au sein des groupes
qu’au plan individuel. Nous avons besoin de travailler en confiance et avec
confiance. Le problème c’est que la confiance ne se décrète pas. En
revanche, on peut créer les conditions de la confiance. La difficulté tient
sûrement aux deux plans qui interagissent sans cesse :

le plan individuel de la confiance en soi ;


le domaine collectif de la confiance au sein des groupes.

Une réelle prise de conscience s’impose si on ne veut pas que s’ajoute,


aux difficultés de notre société d’aujourd’hui, une vraie crise de confiance
dont certains symptômes sont déjà bien là. Et cette prise de conscience doit
d’abord être le fait des dirigeants, des responsables, des enseignants qui ont
un rôle d’exemplarité à jouer : qu’on le veuille ou non, la confiance vient
d’abord d’en haut, même dans un monde éclaté où les hiérarchies sont
secouées et les phénomènes de réseaux bousculent les constructions
pyramidales. La confiance ne se développe pas toute seule, elle se
conquiert :
elle se gagne au plan individuel par un travail sur soi-même, une
vraie discipline ;
elle se cultive au plan collectif par le respect du contrat, par la
transparence et l’exemplarité.

Et le jeu en vaut la chandelle : la confiance nous apparaît comme un


passage obligé, une sorte de passeport pour l’aventure, au sens
d’entreprendre et de réussir ensemble à partir des ressources mises en
commun et des talents individuels.

1. Créer les conditions de la confiance

Rien ne se fait sans confiance. C’est pourquoi les parents, les


enseignants, les dirigeants se doivent de prendre en compte une des clés du
développement personnel comme du progrès de toute organisation humaine.
« C’est faire confiance à la vie que se mesurer à l’impossible » disait
Eugène Ionesco. Il faudrait élever la confiance au rang de vertu, la
promouvoir en tant que valeur et la cultiver par le respect de règles de vie.
Bref, se démarquer de la défiance et de la méfiance en toute lucidité.

1.1 La confiance est une valeur de référence

Confiance en soi et confiance dans les autres vont de pair. Avoir


confiance donne confiance autour de soi et toute œuvre collective est
souvent la conséquence d’un bon climat de confiance.
De nombreuses enquêtes ont mis en évidence la dégradation de la
confiance. Pendant la crise du CPE à l’hiver 2006, certains observateurs
comme Noël Copin estimait « la pyramide de la confiance ébranlée5 » en
France. Dans Le Monde, une enquête avançait le concept de « société de
défiance », auquel se trouvait confrontée une nouvelle génération de cadres
en entreprise, plutôt déboussolés6.
En juillet 2010, lors des XXVes Rencontres de Pétrarque à Montpellier, la
sociologue et membre du Conseil constitutionnel (de 2001 à 2010)
Dominique Schnapper, constatant le déclin des institutions, la crise des
experts et la remise en cause des discours scientifiques, posait la question :
« En qui peut-on avoir confiance ? » Elle pointait du doigt « l’individu
démocratique » qui semble manifester une défiance croissante à l’égard des
paroles prétendues « légitimes ». Elle ajoutait : « Il est temps de se
demander pourquoi7 ! »
D’où l’émergence d’un discours sur la nécessité de « restaurer la
confiance », confirmant ainsi qu’elle reste la valeur de référence au regard
de tout projet de croissance, de développement, voire tout simplement
l’idée de progrès ou de vie en société.
Et pour « restaurer la confiance, selon Olivier Jay dans une tribune de
janvier 2010, la question, politique, des inégalités ne peut plus être ignorée.
Il est devenu indécent, le spectacle des fortunes rapides constituées grâce à
l’ingénierie financière sans réelle création de valeur8 ». Bref, ce sont les
décisions des dirigeants qui peuvent redonner un vrai sens à l’idée de pacte
social comme ciment de la confiance.
Dans un autre registre, celui de l’hyper-compétition et du risque, la
confiance est en appel. C’est le cas dans l’univers de la course automobile
et de la Formule 1 en particulier, à cause du danger et de la pression
médiatique et financière.
Parlant des mécanos, Olivier Panis, pilote de l’écurie Prost Grand Prix, affirmait :
« J’ai 100 % confiance en eux… Le jour où un pilote n’a plus confiance en ses
mécaniciens, il ne peut plus monter dans sa voiture ». Un autre pilote, Michaël
Schumacher, confirme : « douter m’empêcherait de piloter à la limite ». Dans ce milieu,
la confiance est une affaire d’implication et de responsabilisation. écoutons des
mécanos s’exprimer : « Dès la sortie du stand, un pilote est à fond sur l’accélérateur.
Pas de parachute, pas de joker. Au premier gros freinage, en cas de pépin c’est au
mieux le bac à sable, au pire le rail de sécurité. Nous avons tous ce cauchemar en tête.
La force de l’expérience permet d’évacuer un peu la pression que cela met sur les
épaules. évacuer mais jamais oublier… Nous avons en permanence la vie du pilote
entre nos mains. Chaque geste technique, chaque opération, notamment sur les freins,
la direction et les suspensions, peuvent avoir des conséquences fatales s’ils sont mal
exécutés. Nous en sommes absolument conscients, les pilotes aussi9. »

Cet exemple montre que la confiance n’est ni le fait du hasard, ni des


bons sentiments, voire de la bonne volonté. Ici elle est au rendez-vous au
prix de la rigueur, de la prise de conscience et du respect des engagements :
on ne craint pas de se séparer sur le champ d’un mécano qui commet une
faute (incident sur la voiture de D. Hill à Silverstone en Grande-Bretagne,
en 1994) ni de faire preuve de la plus extrême vigilance quant au respect de
la check-list de sécurité (méthode de Jean Todt chez Ferrari).
La vie politique semble moins bien illustrer un tel parti pris en faveur de
la confiance érigée en valeur de référence. Les élus invoquent souvent la
confiance mais ils semblent « victimes » d’un vrai déficit de confiance,
justement parce qu’ils sont accusés de ne pas tenir leurs engagements, c’est-
à-dire de beaucoup promettre et de peu réaliser.
Pour bon nombre d’experts, dont Alain Mergier10 sémiologue et
sociologue, auteur du livre Descenseur social, près de la moitié du corps
électoral français aurait perdu toute confiance dans la politique depuis
15 ans. L’ascenseur social ne fonctionne plus et la vulnérabilité des classes
populaires est devenue extrême du fait de la précarisation. Résultat, « c’est
le système tout entier qui est rejeté puisqu’il a fait la preuve depuis dix ou
quinze ans que, s’il est incapable de remettre les choses à l’endroit, c’est
soit par ignorance, soit par dédain ».
Résultat : on ne doit pas s’étonner que 61 % des jeunes français de moins
de 25 ans selon une enquête de la Drees, publiée en 2016, soient moins
confiants en leur avenir que beaucoup de jeunes européens. Ils sont 44 % à
estimer que leur situation est moins bonne que celle de leurs parents au
même âge11. Explication d’André Lévy-Lang, président de l’institut Louis
Bachelier, « nous avons des réserves potentielles importantes de capital et
de travail qu’il faut utiliser (…) mais nos excès de réglementation fondés
sur la défiance les stérilisent »12.

1.2 Les composantes de la crise de confiance

On connaît les symptômes apparents de toute crise de confiance : trouble,


désarroi, démobilisation, égarement, dispersion, repli sur soi, inhibitions
diverses, négativisme, dépit, hésitation, expectative… On sait en général en
analyser les causes, elles sont souvent nombreuses et souvent conjuguées :

injustices, brimades, rivalités, intimidations, menaces ;


frustrations, échecs, défaites répétitives, impuissance ;
promesses non tenues, remise en cause des acquis ;
horizon bouché, avenir incertain, absence d’ambition ;
pression des contradictions, problèmes d’identité ;
pouvoir castrateur, manque de soutien, manque d’objectifs ;
vulnérabilité des organisations, essoufflement des structures ;
manque de ressources, privations, perte de moyens ;
inadaptation, décalage, inaptitude, incompétence.

Toute crise de confiance obéit au principe de cristallisation : il s’agit


d’une convergence en un point dur et sensible d’un faisceau de causes qui
perturbent et qui se traduisent par une sorte de mécanismes pervers : le
doute qui s’installe devient l’ennemi de l’effort et du désir ; il démobilise,
« débranche » et à terme, disqualifie. Avec la crise de confiance il y a un
risque d’altération de l’envie de combattre.

Au forum de Davos en 2007, les experts ne pouvaient que constater la contestation qui
monte en Occident contre une redistribution de plus en plus inégalitaire des fruits de la
croissance. Klaus Schwab, créateur du World Economic Forum déclarait : « Nous vivons
dans un monde schizophrène, de plus en plus complexe, difficilement
compréhensible ».

Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS notait début 2007 : « Les Français ne
croient pas du tout au discours patronal »13.

Un sondage réalisé par TNS Sofres pour Altedia montrait en 2009 qu’une cassure était
en train de se produire entre les salariés français et leurs employeurs : perte de
confiance dans les dirigeants, mais aussi perte de confiance dans les syndicats. Le
malaise semblait plus aigu dans les grandes entreprises que dans les PME. Selon
Xavier Lacoste, les incompréhensions sont telles que la rupture paraît consommée.
Symptômes associés : désin-vestissement du collectif, repli individualiste, même si les
rapports avec les managers de proximité sont moins en cause. Le sentiment d’injustice
dégrade la confiance : 73 % des salariés pensent que les écarts de salaire entre
dirigeants et employés sont injustifiés14. Faut-il ajouter que le contexte de crise qui s’est
installé en France et en Europe n’a rien arrangé ? Un autre sondage IFOP-Le Monde de
janvier 2010 stigmatisait la défiance qui transcende les clivages sociaux et politiques en
France et au Royaume-Uni, notamment à cause du désamour entre les banques et
l’opinion. L’affaire des super bonus a laissé des traces15…

Et pourtant les dirigeant continuent à invoquer la confiance à longueur de déclarations.


Le même Klaus Schwab affirmait en 2014 dans une chronique du Monde que « la
confiance dans l’entreprise renforce sa rentabilité »16. L’ennui c’est que bien des
salariés ne croient plus en ce genre d’injonctions. Le nouveau PDG d’Air France KLM,
nommé en juillet 2016, Jean-Marc Janaillac a pu le vérifier dès son arrivée : dans un
climat social tendu alors qu’il préparait son plan stratégique, il a été confronté à une
longue grève de 7 jours des personnels navigants (avec un taux de grévistes supérieur
à 30 %).
Ainsi, on observe une dégradation grandissante et généralisée de la
confiance. D’où la nécessité d’apprendre à se préserver, à rester debout, à
oser et à lutter. L’environnement est sévère surtout pour les plus
vulnérables.

1.3 Nouveau principe de management de soi et des autres

La confiance fonctionne comme une dynamique qu’il s’agit, d’amorcer


puis d’entretenir et ensuite de réguler. En ce sens, la confiance pourrait
devenir un nouveau principe de management de soi et des autres. Il obéirait
alors à un certain nombre de règles.

◗ Lutter contre les effets du « malin génie » qu’est la défiance

Cette règle consiste à réactualiser la lecture de René Descartes :


philosophe du doute, l’auteur du Discours de la méthode conseille de
relativiser les savoirs. Si on ne peut se fier à rien, il convient cependant de
se sortir de ce qu’il y a de pire : l’indifférence, l’abstention, l’irrésolution.
La défiance est un mal pernicieux (défiance à l’égard des lois, des
dirigeants, de l’entreprise, de l’école, des autres… de soi). à ce jeu on fait
tout par précaution, on se protège et finalement on ne prend plus de risques.
Ce que nous enseigne Descartes avec son « cogito », c’est que l’issue est
en nous-mêmes, dans notre volonté. Il s’agit de trouver un chemin qui
permette de « marcher avec assurance dans cette vie ». Pour Descartes la
restauration de la confiance dépend d’une éthique. S’agissant de l’action au
quotidien, Descartes propose la règle de la fermeté d’une résolution
éclairée. Tout tient à notre capacité à décider et à « exécuter ce que la raison
nous conseillera » en nous en tenant à la décision prise. L’antidote majeure
à la défiance que nous offre la morale cartésienne, consiste donc à rappeler
l’homme à sa vertu qui tient essentiellement dans sa « capacité à choisir et à
s’en tenir à ses choix17 ».
Leçon à tirer
Pour sortir de la crise de confiance, il convient de faire des choix, prendre des
risques et s’en tenir aux décisions prises avec fermeté et détermination.

◗ Promouvoir l’initiative individuelle, l’esprit de coopération et d’association

Dans son livre La société de confiance18, Alain Peyrefitte plaçait la


confiance à l’origine du décollage économique occidental des pays du Nord
de l’Europe à partir du XVIe siècle. En effet, ces pays ont suivi les
nouveaux penseurs de la Renaissance, notamment Erasme et Calvin
(« mouvement de la Réforme »). Ces derniers ont introduit comme mode de
gouvernement une nouvelle disposition d’esprit : la confiance qui est à la
fois confiance en soi, affirmation de soi, goût du risque et confiance en
l’autre.
Ce courant divergeait de la doctrine traditionnelle de l’église catholique à
l’œuvre dans d’autres pays. La religion catholique n’a guère favorisé le
sentiment de confiance : elle a privilégié la foi qui est fidélité à Dieu et
soumission à l’autorité. De ce fait, la confiance était plutôt confondue avec
la vanité et la présomption. Alain Peyrefitte montre que le catholicisme
classique fut « une culture de la défiance : défiance face à l’esprit
d’entreprise, l’innovation, l’argent, le commerce, défiance envers
l’initiative individuelle, la liberté exploratrice et inventive, la
responsabilité19 ».
Si on s’inscrit dans le droit fil de l’analyse d’Alain Peyrefitte, il s’agirait
donc de promouvoir le retour d’une forte éthique individuelle fondée sur
l’initiative et la responsabilité individuelle et d’accorder sa confiance à
l’homme et à ce qu’il entreprend.
Pour l’influent politologue américain Francis Fukuyama tenant actuel du
courant du « Soft Power » et partisan de la thèse controversée de « la fin de
l’histoire » par un consensus universel sur la démocratie, le projet de
restaurer la confiance est une condition fondamentale pour l’humanité.
Selon lui les sociétés qui auront la capacité de développer un « capital
social » fondé sur la confiance au sein de grandes organisations prendront
un avantage décisif dans la compétition économique. Pour y arriver il s’agit
alors de promouvoir les processus de coopération et d’association à grande
échelle. Pour cela il faut entretenir la capacité à l’auto-organisation en
dehors des schémas classiques (la famille, comme en France ou en Italie).
On peut alors, comme en Allemagne et au Japon, créer des réseaux et des
groupes puissants, fondés sur le ressort associatif cher à Tocqueville (dans
« De la démocratie en Amérique ») et seul vrai remède aux ravages de
l’individualisme20.
Au total, on peut ramener la confiance au centre des préoccupations et
diminuer les risques de la défiance et de la méfiance à trois conditions :

lutter contre l’exacerbation contemporaine de l’individualisme


(cultiver les égoïsmes et les corporatismes) ;
freiner le besoin de sécurité qui de façon perverse augmente la
dépendance et démobilise si ce n’est déresponsabilise (recours
excessif à l’état-providence par exemple) ;
limiter l’emprise de l’administration, des normes et du juridique car
cela instrumentalise les rapports sociaux en traitant systématiquement
tous les litiges par l’application de lois et de règles toujours plus
nombreuses et complexes).

Ce dernier point confirme qu’en France on a oublié cette réflexion


profonde et juste de Montesquieu21 qui déclarait que « le signe le plus avéré
de la décadence d’une société est la prolifération des lois ». Bref, nous ne
sommes pas sur la bonne voie : « l’imaginaire collectif des français est ainsi
hanté par cette idée bien ancrée, quasi désespérée, de croire, ou pire, de
faire croire que la loi peut tout »22. Conséquence : « Les lois se multiplient
pour tenter de formaliser, voire de formater, l’ensemble des relations entre
les personnes, les entreprises et les interactions au sein de ces groupes »23,
et clairement, c’est l’exercice de la confiance qui en pâtit avec
l’amollissement de la responsabilisation et de l’engagement.
2. La confiance : un combat de tous les jours

La confiance a donc des leviers : elle est enracinée dans la volonté, elle
est une affaire d’état d’esprit mais aussi de méthode et de rigueur. On n’est
pas à n’importe quel prix son meilleur allié. Elle est sûrement un
phénomène moins mystérieux qu’on se plaît à le dire. Elle est aux antipodes
d’une fatalité. Travailler en confiance et avec confiance apparaît ni plus, ni
moins comme un élément fort et significatif de notre capital personnalité.
Bref, notre singularité tient en grande partie à notre manière d’être en
confiance, de susciter la confiance, de la partager et de la maintenir.

2.1 Un état d’esprit

L’ex-PDG de Lafarge, Olivier Lecerf24 dont la réputation de dirigeant


particulièrement humaniste était établie, ne manquait pas d’encourager ses
collaborateurs à prendre des risques, à bousculer l’ordre établi,
expérimenter, innover mais il avertissait : « on a tellement peur de perdre
que l’on a renoncé à gagner » ?
Alors, « La confiance, un atout rare ? », notait dans une pertinente
chronique du Monde, Jean-Marc Le Gall en janvier 2007 ». « La confiance,
ça ne s’explique pas », entend-on souvent. Ce sentiment est en passe de
devenir le sésame obligé des discours sur l’entreprise : on accepte l’idée
qu’elle ne se décrète pas et qu’elle est plutôt la résultante d’une relation
vécue au jour le jour, à travers les décisions et les comportements observés.
La confiance au travail, mission impossible ? « Non, mais la difficulté, note
encore J.-M. Le Gall, est qu’elle requiert la conjonction d’un système de
management crédible et d’attitudes personnelles éthiques et
convaincantes ». La confiance est bien de l’ordre d’un état d’esprit et d’une
volonté.
Les gens qui ont confiance se battent ; c’est pour cela qu’ils ont
confiance. Ils savent que leur sort dépend en grande partie de ce qu’ils
décident et de ce qu’ils font. Ils se prennent en charge et à ce titre se
respectent. Ils savent ce qui leur revient dans l’échec comme dans la
réussite. Ils ont appris que pour atteindre ce que l’on veut il s’agit de
s’investir, de ne pas tout attendre des autres, de faire avec les autres, de tenir
compte des avis, d’exploiter des opportunités, d’être vigilant.

« Moi, c’est clair, je préfère le combat », avoue Raphaël Ibanez, ex-capitaine de l’équipe
de France de rugby, vainqueur en 1998 du Grand Chelem dans le tournoi des Cinq
Nations. « J’ai toujours voulu être rassembleur et prendre sur moi. Mais je ne suis pas si
inquiet […] C’est peut-être grâce à mon éducation. On m’a appris à toujours avoir
confiance. Je suis tout à fait conscient de nos limites […] J’ai évidemment réfléchi à la
façon d’aborder les nouvelles échéances sportives. Je vais changer deux ou trois
choses […] Le reste fait partie de la vie et je suis optimiste en général […] Mon objectif
prioritaire, ce n’est pas d’être aimé […] On joue pour gagner, gagner est une joie25. »

Près de dix ans plus tard, en janvier 2007, Raphaël Ibanez demandait à ses équipiers
d’être « francs dans le combat » avant d’affronter et de vaincre les Irlandais. Et il
avouait : « Aujourd’hui, il y a plus de maturité chez moi, même si à l’intérieur ça
bouillonne toujours. Disons que j’essaie de mieux me contrôler devant mes
partenaires26. » Devenu entraîneur de l’UBB (Union Bègles Bordeaux) depuis 2012, il
marche toujours à la confiance, l’orgueil et la fierté. En 2016 après une 7e place en
championnat, il défendra son équipe face aux critiques des journalistes et après avoir
boudé les conférences de presse, Raphaël Ibanez se livrera à l’exercice musclé de
quelques mises au point pour rétablir des vérités. L’homme derrière le manager est
resté pugnace.

C’est dans la difficulté que la confiance en soi est mise vraiment à


contribution et se révèle. Traverser une épreuve donne la mesure d’un réel
affermissement du potentiel de confiance en soi. Et on peut dire que cette
confiance en soi se nourrit de la qualité de la résistance à l’épreuve.
Personne n’est jamais totalement sûr avant. C’est en luttant et en s’en
sortant, après avoir pu exprimer ce que l’on avait à l’intérieur (résultat
complexe de notre propre histoire) que l’on se révèle à soi. L’expérience
hollywoodienne du réalisateur français Jean-Pierre Jeunet, auteur du film
Alien (sorti en 1997 et quatrième de la saga Alien) est à ce titre riche
d’enseignements :

« J’ai toujours eu un fusible de protection dans la tête : s’ils ne veulent pas de moi ou
me virent au bout de quelques semaines, je m’en fiche, je reviens en France faire le film
que j’ai envie de faire. Et bien sûr c’est comme ça qu’on décroche presque malgré soi
les boulots les plus impossibles (...)

Dans cette aventure américaine, j’aurais appris à me battre de la même façon mais
puissance 1000. Je suis devenu comme un chien qui ne lâche pas son os. Pour cela, j’ai
appris le jeu d’échec hollywoodien, le sens du mot “pouvoir”, appris à rester positif
contre tout, contenir l’émotionnel, à me forger des nerfs en acier trempé, à résister aux
pressions les plus fortes, à survivre aux rumeurs et aux mauvaises nouvelles
quotidiennes à ne jamais renoncer, à argumenter, à ruser. Bref, j’aurais appris pourquoi
tous les metteurs en scène hollywoodiens sont des tyrans. Et tout ça dans le but de
préserver coûte que coûte sa vision et ses propres exigences de qualité. »

En 2002, Jean-Pierre Jeunet obtiendra le César du meilleur réalisateur pour « Le


fabuleux destin d’Amélie Poulain ». Fort caractère, il reste capable de colère comme
celle de renvoyer au maire de Beaucaire, sa médaille de la ville pour fustiger
l’organisation de corridas dans la cité du Gard. Tout comme il se déclarera « dégoûté »
par la « ringardise » de Broadway suite à l’adaptation en comédie musicale du
« Fabuleux destin d’Amélie Poulain »27.

Le combat pour la confiance se gagne au nom du respect de soi et se joue


dans l’intervalle étroit d’une capacité à lâcher prise si le chemin est obstrué
pour mieux se remettre en selle et repartir. La confiance en soi exige de
cultiver la distance avec les événements.
Le combat pour la confiance n’est pas un duel isolé. On ne peut pas
grand chose tout seul, les sports collectifs en administrent régulièrement la
démonstration : il faut un esprit d’équipe pour gagner, c’est le moule de la
confiance mutuelle qui fait les grands succès.
Et cet esprit d’équipe n’est pas une fusion affective superficielle mais au
contraire un système solidaire de tensions, d’ambitions, d’exigences
partagées toutes canalisées au service d’un même but : faire gagner le
groupe. C’est cette somme de contributions individuelles tacitement
admises et vérifiées, cette réciprocité des efforts, ces efforts généreux au
service d’une seule cause qui expliquent bien des victoires.

2.2 C’est le mental qui fait la différence

De la confiance au « mental » il n’y a qu’un pas. Ce que l’on appelle le


« mental » est un composé un peu hétéroclite de volontarisme, de
détermination, de courage, de pugnacité. On dit de quelqu’un : il a un
« mental solide » ou au contraire « fragile ». à n’en pas douter le mental est
en fait la mesure concrète du capital confiance notamment lorsque nous
sommes confrontés à des épreuves.
Or, le monde actuel nous confronte à des difficultés et nous expose à une
forte adversité :
⬥ Les difficultés s’accumulent, parce que les problèmes rencontrés sont
de plus en plus complexes, que l’urgence s’impose et parce que les priorités
ne sont pas faciles à définir : tout est imbriqué et n’importe quelle solution a
souvent des conséquences contradictoires, positives et négatives.
⬥ L’adversité s’intensifie, parce que l’univers concurrentiel est devenu la
règle ; on a parlé de guerre économique, on s’habitue à vérifier qu’elle est
dure, parfois brutale ; les marges de manœuvre sont de plus en plus étroites
et il faut sans cesse se remettre en cause et progresser pour prendre de
l’avance, défendre son identité et anticiper.
Bref, il s’agit de lutter et de relever des défis. La volonté devient un
critère comportemental majeur pour tout un chacun.
Face à la difficulté et aux défis ambitieux, on doit se garder de plusieurs
risques :

s’énerver, polémiquer, discuter en s’épuisant dans des combats


d’arrière-garde ;
se démobiliser, se mettre la tête dans le sable, attendre en gaspillant
des compétences et des énergies pourtant disponibles ;
faire preuve de trop de confiance en soi sans mesurer les réels
risques…

Même si nous cédons parfois à la tentation de ces dérives peu


constructives, nous savons que le mental tient une grande place au regard
du sort que l’avenir nous réserve.
Au cours d’un match, quand le score est indécis, ou quand une équipe
perd, on sait que le mental peut faire la différence. Autrement dit, par notre
comportement nous pouvons infléchir une tendance et reprendre en mains
les choses.
Alors on dit, « c’est le mental »… Le mental devient ce mot magique et
fatal à la fois :

magique, parce qu’on croit que cela peut venir tout seul, que cela se
fait tout seul ;
fatal, parce qu’on ne dit pas comment ça fonctionne, que le secret de
la réussite est bien protégé et qu’on a l’impression que certains en
détiennent les clefs sans pouvoir s’expliquer alors que d’autres
semblent subir les événements.

En fait, le mental tient pour une bonne part à la plus ou moins bonne
gestion de notre capital confiance. Une des pistes sérieuses est à coup sûr la
confiance en soi. Pour tout dire sommes-nous notre meilleur allié ? Car, on
l’a dit, la pression des enjeux, la nature des défis à relever, la remise en
cause des acquis, les avancées de la concurrence, les troubles sur les
marchés parfois en récession ou en crise, obligent à être vigilant, actif et
« costaud » dans nos têtes.
Il faut « aller chercher » ce qui ne vient pas à nous facilement.
Reste à regarder du dedans si nous sommes prêts à fonctionner dans un
monde qui durcit et change ses règles du jeu, exige toujours plus et
autrement. Il s’agit de garder les commandes et de choisir un cap tant pour
se défendre que pour saisir les nouvelles opportunités qui se présentent.
On peut compter sur soi à sept conditions. Il faut y voir autant de
chemins pour être vraiment son meilleur allié, c’est-à-dire pour mettre le
plus d’atouts et donc de garanties possibles dans son jeu, un jeu qui s’inscrit
dans un monde d’incertitudes mais aussi de riches potentialités pour qui
saura les saisir. La partie est donc à jouer. Mais c’est d’abord dans nos têtes
qu’il faut s’y préparer.

◗ Savoir relativiser

La tentation n’est pas rare de trop vite généraliser. Nous avons tendance à
partir de presque rien pour en déduire que nous sommes bons ou pas bons.
Ainsi, on généralise trop vite nos premières expériences. Pensons à cette
personne prenant pour la première fois la parole en public : elle éprouve des
difficultés et s’en sort mal à ses yeux. Résultat, elle estime qu’elle n’est pas
faite pour ça. Idem pour un découragement trop rapide lors des premiers
cours d’une langue étrangère.
Observons également cet élève qui ne se remet pas d’une mauvaise note
lors d’un premier test.
Gardons-nous aussi de croire qu’une première expérience réussie nous
met à l’abri pour la suite. On connaît des gens illusionnés par un premier
bon résultat qui ont tendance à rater toutes leurs tentatives ultérieures. à
croire que « c’est arrivé », on se trompe sur soi !
Au total, relativiser c’est se dégager du cycle euphorie-déprime. Pas de
panique !
Il s’agit de faire preuve de lucidité.
Relativiser ce n’est pas se contenter d’une vision nuancée trop « eau
tiède ». On sait que les moyennes ne veulent rien dire ; relativiser c’est
apprendre à faire la part des choses, voir vraiment ce qui va bien et ce qui
ne va pas. C’est se réalimenter à des penseurs comme Senèque : « il n’y a
pas de bien sans quelque mal ». Tout n’est pas rose mais tout n’est pas noir.
Dans un monde flou, incertain, parfois confus, nous perdons des repères
et nous sommes ainsi tentés de généraliser, c’est-à-dire d’exagérer.
Appelons un chat un chat : il n’est pas bon de crier avant d’avoir mal.
La lucidité se conquiert, elle conduit à relativiser en faisant la part des
choses. Les médecins au cours d’une épreuve de guérison savent observer
le patient qui relativise : il sait tenir compte des progrès et les apprécier à
leur juste valeur, il sait admettre le chemin à parcourir pour progresser.
Relativiser, c’est prendre de la distance, lever la tête du guidon. C’est
aussi oser regarder les choses en face pour, peut-être, mieux se préparer à
agir ou réagir.
On attend des dirigeants qu’ils sachent avant tout relativiser. à l’instar du
capitaine d’un navire, ils ne s’effraient pas à la moindre houle, ni ne se
laissent abuser par une mer trop calme.
Relativiser c’est être un acteur vigilant qui voit de quoi est faite la
réalité : cela lui permet d’anticiper, de prendre les meilleures décisions
(pourquoi prendre tant de risques pour un si faible profit ou pourquoi tant
attendre quand tout indique qu’il faut y aller !).
Arriver à relativiser, c’est apprendre à être son meilleur allié : ni
paniquer, ni s’enflammer trop vite, d’emblée. C’est par l’accoutumance
qu’on y arrive, après la prise de conscience et les enseignements tirés.

◗ Se donner des vrais objectifs

Quand nous ne savons pas ce que nous voulons et ce que nous allons
faire, nous ne sommes pas bien. On « gamberge ». à trop hésiter on se
détruit. Tergiverser lézarde la confiance.
Pour nous mobiliser et faciliter la concentration, gage de réussite dans
l’action, il est nécessaire de prendre le soin de fixer nos objectifs.
On a peu de chance d’arriver quelque part quand on n’a pas décidé où on
allait ! dit un proverbe.
On s’est aperçu que les gens costauds dans leur tête savent ce qu’ils
veulent. Ils ont fait le tri dans leurs intentions et ont su en transformer
quelques-unes en vrais objectifs :
⬥ Qu’est-ce qu’une intention ? C’est une idée que nous avons, comme
nous en avons tous (souvent des « bonnes intentions » !) Mais cela reste une
chose à laquelle on pense (la nuit, parfois) et qui à force d’y trop penser
peut nous traumatiser (il faut que je fasse des économies, il faut que je fasse
du sport, il faut que je fasse un peu plus de prospection…). Les gens
dépressifs ont des tas d’intentions dont ils parlent souvent mais ils vivent
avec de façon frustrante, sans pouvoir choisir les intentions qui pourraient
devenir justement des objectifs clairs capables de les mobiliser.
⬥ Qu’est-ce qu’un vrai objectif ? C’est une intention qu’on a traduit en
critère mesurable et échéancé. Exemple : il faut que je maigrisse devient :
« mon objectif est de perdre 3 kilos pour le 30 juin » ; faire un peu plus de
prospection commerciale devient : « mon objectif est de visiter trois
prospects nouveaux chaque semaine ».
Être son meilleur allié, c’est aussi dans cet ordre d’idée se bâtir un plan
d’action, c’est-à-dire se donner des objectifs de moyen : consacrer une
heure chaque mardi aux exercices, relire chaque jour de cours les théorèmes
appris, etc.
Se fixer des objectifs c’est bâtir son avenir, c’est être l’architecte des
efforts à réaliser mais pas n’importe comment. Pour aller plus loin, il reste à
hiérarchiser les objectifs : cela donne accès aux priorités (je sais que j’ai
trois priorités classées dans cet ordre pour ma semaine : terminer le projet
X, démarrer les réunions Z, rencontrer Madame B.).
Pour être son meilleur allié et avoir confiance, nous avons besoin de
structurer l’avenir immédiat par des priorités et des plans d’action. C’est
pourquoi traduire nos intentions en objectifs clairs est nécessaire. Sinon on
se disperse, on commence tout, on ne finit rien, on s’en veut, on s’énerve ou
on se décourage.
Il y a un temps pour réfléchir (choisir quelle intention traduire en
objectifs et selon quelle priorité ?) et un temps pour passer à l’acte (agir
selon des objectifs de moyen et un plan d’action).
Dernière observation : retarder la clarification d’objectifs c’est se laisser
aller à « essayer, envisager, s’efforcer, voir et revoir les problèmes… »
L’heure n’est plus à « essayer ». Il s’agit de faire. Pensons au pilote
d’avion qui n’essaie pas d’atterrir… au chirurgien qui n’essaie pas
d’opérer : l’un atterrit (selon un plan d’action : les procédures) l’autre opère
(selon un protocole mûrement répété).
Il y a un peu de violence à se faire pour se fixer des objectifs clairs
(chaque jour, chaque semaine, chaque mois…) et profiter des bénéfices :
une meilleure concentration et plus d’efficacité.

◗ S’ouvrir aux autres

Les gens qui réussissent le mieux dans les périodes difficiles fonctionnent
comme des radars : ils écoutent et observent ; bref, ils sont ouverts sur
l’extérieur.
En effet, le mal le plus profond, c’est l’isolement, l’exclusion, le repli sur
soi. Pour avoir confiance en soi, il faut rester branché sur les autres et sur le
monde.
Égoïsme et égocentrisme sont de redoutables freins pour le capital
confiance en soi. À rester centré sur soi, on s’inquiète et on se méprend. Ce
qui se passe autour de nous, nous est nécessaire pour nous construire. Les
« je sais tout » sont en général de grands inquiets souvent victimes de
déboires.
Les gens qui ont confiance en eux interrogent, posent des questions. La
curiosité, au sens d’intelligence active et parfois naïve (ce n’est pas inutile
de se faire répéter quelques évidences en guise de conseils), est la meilleure
alliée de la confiance en soi. Interroger c’est s’informer, s’informer c’est
réduire l’incertitude. Réduire l’incertitude permet d’anticiper donc de
maîtriser de façon plus volontariste les changements comme les
événements, au lieu de les subir.
Certains voyageurs quand ils arrivent dans une ville, interrogent le portier
de l’hôtel, feuillettent des guides, causent avec le chauffeur de taxi : ils
travaillent pour eux parce qu’ils se « nourrissent » d’informations utiles.
C’est à ce prix qu’on gagne de l’assurance et qu’on joue pour soi (un
homme averti en vaut deux ! dit le dicton).
S’ouvrir aux autres c’est développer notre sociabilité (a-t-on toujours sur
soi notre carte de visite disponible… et facilement accessible !). La
sociabilité c’est oser provoquer des contacts, avoir un entregent suffisant.
C’est aussi décloisonner, partager, inviter des amis à sa table, boire un
verre. Bref, écouter la différence, aller voir ailleurs, lever la tête, sourire,
solliciter les contacts, aider, proposer ses services.
On a un mental costaud, quand on sait exister pour les autres : les
interroger, les entendre, leur parler, leur dire ce qu’il faut. On va mieux
quand on partage. Quand on cause, on s’aperçoit qu’on n’est pas seul à
avoir mal dans le dos, à être fatigué… ou gêné par les impôts. Çà n’a l’air
de rien mais cela rééquilibre par rapport à quelqu’un qui intériorise et ne dit
rien ! (on connaît le conseil : quand je m’écoute je me désole, quand je me
compare, je me console !).
Les coachs savent bien qu’il faut écouter et parler avec un champion en
phase de préparation. On devrait être plus présent auprès de quelqu’un qui
rencontre des difficultés. On oublie combien un simple coup de fil peut
faire du bien.
Bref, la confiance des autres est le meilleur aiguillon de la confiance en
soi : écouter, parler, échanger dans une juste mesure constituent les
passages obligés d’une bonne ambiance, d’un bon climat.
Si le ton est là : bonne humeur, optimisme, voire humour, c’est encore
mieux. Il arrive que ce soit le malade qui remonte le moral à l’entourage !
En tant que dirigeant nous nous devons de développer un parti pris
d’optimisme : c’est un carburant pour nos équipes et un stimulant pour ceux
qui en ont besoin.
S’ouvrir aux autres est nécessaire au moral et utile pour éviter les
malentendus. Il est illusoire à terme de croire que ne rien dire, tout cacher,
garder pour soi, puissent être la bonne voie.
Dans les affaires, en période difficile, il s’agit de retrouver pour tout le
monde, le goût et l’intérêt du terrain : vivre en réseaux, multiplier les
contacts, être présent partout, aller au devant, sortir… C’est seul dans son
bureau qu’on se fait peur…

◗ Être combatif

Ce qui alimente notre mental au mieux, c’est notre capacité à nous


souvenir que nous avons déjà su par le passé renverser une tendance qui
nous était défavorable :

mieux finir à l’école, une année scolaire qu’on ne l’avait


commencée ;
terminer dans les délais un projet qui avait pris du retard ;
redresser la trajectoire de sa voiture suite à un dérapage ;
reconquérir un client qui nous avait été infidèle ;
rétablir une relation après un différend avec quelqu’un.

Les gens combatifs ont ainsi confiance en eux parce qu’ils savent qu’une
situation n’est sûrement pas définitivement perdue. Ils savent qu’ils ont une
qualité de réponse positive quand ça va mal, que le sort est contre eux ou
que l’adversité prend le dessus.
Être combatif, c’est savoir qu’on peut s’impliquer plus et prendre du
plaisir à résoudre, à se battre, à renverser une tendance. C’est rechercher le
challenge avec soi-même (ce projet qui a pris du retard, cela me stimule).
Les gens qui sont costauds dans leur tête, savent qu’ils ont des ressources
disponibles : j’ai de la réserve et je peux faire plus.
Une certaine accoutumance à la difficulté forge un moral de vainqueur
car l’adversité ne fait pas peur : elle incite à agir. Des périodes trop faciles,
une éducation trop « protectrice », un management trop « assistant » ont pu
parfois éroder le potentiel de combativité. Il n’est pas facile de retrouver la
« niaque »28, le « fighting spirit » ou tout simplement l’enthousiasme
nécessaire.
C’est comme dans le sport : que se passe-t-il quand on perd 1 à 0, quand
on joue à 10 ou qu’on a raté ses deux premiers essais ou manqué sa
première descente ? Inhibition (baisser les bras) ou sublimation (se
dépasser) ?
Avoir confiance en soi, suppose une vision forte et positive (tant qu’il y a
de la vie, il y a de l’espoir) et une approche pragmatique (voir le verre
plutôt à moitié plein qu’à moitié vide).
Les gens combatifs se focalisent sur ce qui marche et ce qui réussit. Ils
ont la passion de résoudre, de trouver la panne (à l’instar du mécano
automobile) pour que ça reparte. Bref, ils se dégagent des états d’âme parce
qu’ils ont horreur de perdre ou de commettre des négligences. Un bon
niveau d’exigence avec soi-même et les autres confèrent de la sécurité, de la
marge de manœuvre et donc de la confiance en soi.
C’est bon signe de ressentir que la difficulté nous stimule. Le plaisir et la
satisfaction sont au bout ; nous nous administrons ainsi la preuve que la
confiance est là : en relevant nos défis et en atteignant nos objectifs malgré
les contraintes et les courants défavorables.

◗ Faire ce que l’on dit

Rien ne sert mieux la confiance que de tenir ses promesses. Le monde


aujourd’hui nous incite à communiquer toujours plus, à dire toujours mieux,
à pratiquer les effets d’annonce. Le risque est grand de parler trop tôt ou
trop fort (même si on peut toujours se défendre comme le suggérait le
comique français Coluche en reconnaissant « qu’on a effectivement dit ça
mais qu’on l’a pas dit fort ! »).
Dans les relations d’affaire on ne décrète pas la confiance : on crée les
conditions. La confiance apparaît comme une conséquence de bonnes
relations suffisamment claires. Si on a promis d’envoyer un mail lundi, on
l’envoie lundi… Ainsi de suite.
Pour avoir un mental costaud, il s’agit d’être à la hauteur de ce que l’on a
annoncé. Oser dire et faire ce qu’on a dit. Difficile discipline dans une
société où la parole a pris bien des libertés.
Ce qui nous donne un fort mental c’est l’exemplarité : je peux aborder
avec crédibilité un délicat problème de ponctualité avec un collaborateur si
je suis moi-même très ponctuel.
Quand on est au clair avec soi-même sur un certain nombre de points, on
va mieux dans sa tête et les autres s’en aperçoivent. C’est notre autorité qui
est en jeu, tout comme notre pouvoir d’influence.
Il vaut mieux dire moins et plus proche de ce que l’on va faire. On effrite
son mental quand on continue à râler alors qu’on sait qu’on a tort.
Notre potentiel d’énergie n’est pas inépuisable : il est urgent d’apprendre
la consistance, c’est-à-dire mettre en accord ce qu’on dit et ce qu’on fait,
être exemplaire, savoir dire oui ou dire non avec fermeté en expliquant
pourquoi.
Quand les données changent, que les décisions évoluent, il est
recommandé de communiquer avec prudence en préparant le terrain, en
expliquant les nouvelles décisions, en montrant les avantages, les nécessités
et les risques. Il y a un courage de « dire » pour faciliter le « faire » et le
« faire faire ».

◗ Se faire son idée à soi

À coup sûr les gens costauds, qui ont un mental fort exercent souvent
leur propre libre arbitre.
Il y a une grande différence entre tenir compte des autres et du contexte
et dépendre des autres et du contexte. Si nous sommes trop influençables et
vulnérables nous ressentons de plein fouet les contradictions, les injustices,
les provocations d’un monde assez chaotique et versatile.
L’actualité véhicule son cortège d’événements et pèse sur notre
inconscient : sans le savoir nous intégrons plus ou moins bien les peurs, les
menaces, les tentations, les drames surmédiatisés notamment par le fait
télévisuel des images qui défilent en boucle.
Ainsi, au quotidien, nous sommes plus ou moins sensibles au discours de
notre client, de notre voisin, de notre garagiste, de notre entourage familial,
de notre médecin…
Nous avons souligné que les gens costauds dans leur tête ne se replient
pas et s’ouvrent aux autres. Mais il y a un grand pas entre tenir compte des
autres et dépendre des autres (penser et faire comme eux… ou par rébellion
le contraire systématiquement).
C’est un beau voyage que d’exercer son libre arbitre, c’est-à-dire se faire
son opinion à soi : c’est un travail sur soi qui donne confiance. Nous avons
pu vérifier qu’il valait mieux suivre notre première idée que d’échouer avec
l’idée d’un autre… qui nous aurait influencé.
La morosité est malheureusement contagieuse… comme l’optimisme ou
la confiance. à trop entendre que le monde doute, à trop lire les sondages
qui établissent qu’une grande proportion de gens ont des craintes sur
l’avenir, à trop voir les titres des journaux on en arrive à penser comme tout
le monde.
Les critiques fusent plus nombreuses que les encouragements, le doute se
partage plus que l’optimisme. Bref, nous sommes très sollicités : on nous
donne à penser… et le prêt à penser peut nous anesthésier si on n’y prend
pas garde.
Nous avons nos chances pour nous faire notre idée à nous, nous en tenir à
nos objectifs, nous inciter à aller de l’avant et prendre le risque de
convaincre. Écartons-nous du discours des gens qui démobiliseraient un
régiment !

◗ Se préparer
La septième condition pour avoir un mental fort nous ramène sur un
terrain encore plus concret : la préparation.
Dans un monde hyperactif où on privilégie l’action, un danger nous
guette : ne pas investir assez de temps dans la préparation.
Difficile d’avoir confiance en soi quand on sait qu’on n’a pas ouvert son
dossier, quand on a mal préparé un entretien important, quand on n’a pas lu
le compte rendu de la précédente réunion ou que l’on a égaré l’ordre du
jour…
Se préparer c’est se respecter et en même temps accorder de l’estime aux
autres : c’est la preuve que l’on attache de l’importance à la rencontre.
Il serait dommage de ne pas profiter de notre expérience et de notre
expertise parce qu’on aurait été négligent dans la préparation.
Pour être à l’aise, avoir confiance en soi, se préparer peut aller jusqu’à
faire une répétition : se mettre « en bouche » ce que l’on va dire, tester les
slides de notre présentation « PowerPoint », s’entraîner à préparer quelques
objections, etc.
Pour le reste, mieux prévoir du temps pour préparer et inscrire ce temps
dans son agenda.
Quand on est en retard, mal organisé, c’est-à-dire mal préparé on n’est
pas au mieux de ses moyens, on gaspille des compétences, on doute… et on
fait douter son entourage. Dans le sport au plus haut niveau, la préparation
se conçoit quasi scientifiquement et participe largement à la qualité du
résultat.
En guise de conclusion, on peut affirmer qu’une bonne part de notre
réussite comme de nos éventuels échecs ne relèvent pas de la fatalité. On
peut même dire que plus l’adversité et la difficulté sont au rendez-vous plus
nous devons compter avant tout sur nous mêmes, être notre meilleur allié ;
seulement la confiance ne va pas de soi. On a vu qu’on pouvait vraiment
créer les meilleures conditions afin de « jouer à notre meilleur niveau ».
La dimension humaine de nos comportements n’échappe à personne.
Nous faisons avec nos forces et nos propres freins. Nous pouvons prendre
conscience de la réelle part qui nous revient dans notre capacité à lancer des
défis ou à défendre nos intérêts, comme assurer la pérennité des
organisations dont nous faisons partie.
Comme le suggère Sophie Pèters dans un billet du Monde, il faut
s’habituer désormais à « pouvoir compter sur soi ». Pourquoi : « parce
qu’on ne peut plus guère compter sur un monde extérieur qui se délite et
devient complexe à appréhender, il nous faut nous soutenir de l’intérieur et
compenser ce que le monde extérieur ne nous fournira plus, moins ou moins
bien. Il s’agit désormais d’apprendre à viser juste et de faire fructifier nos
patrimoines intérieurs (valeurs, ressources, compétences, talents…)… La
vocation de chacun est unique, tout comme sa façon de la réaliser… D’où
notre responsabilité de faire avec le présent, puisque le passé ne peut pas
être changé… Chacun a à choisir ce dont il veut être responsable29 ».
Et pour vivre en bonne intelligence avec nous-même et les autres, on peut
penser comme le suggère Marcel Proust, le célèbre auteur de À la recherche
du temps perdu :
« Il n’y a pas de réussites faciles,
il n’y a pas non plus d’échecs définitifs ».

Sept conditions pour un mental fort


– Savoir relativiser
– Se donner de vrais objectifs
– S’ouvrir aux autres
– Être combatif
– Faire ce que l’on promet
– Se faire sa propre idée
– Se préparer
3. La confiance : clé pour un management responsabilisant

Dans un contexte de crise, les difficultés servent souvent de révélateur


sur la nature des relations humaines. Et s’il est bien une forme de relation
durement secouée aujourd’hui, c’est celle de l’exercice de l’autorité, bref,
pour les entreprises, le management des équipes.
Le lien hiérarchique est mis à l’épreuve. Les formes directives
(autoritaires) et participatives (permissives) ont montré leurs limites. Le
management par la pression (manipulation, intimidation, contrainte) s’est
répandu de façon incertaine, confuse, improbable, comme par défaut, non
sans dégâts et incompréhensions.
Xavier Fontanet, l’ex-président d’Essilor, couronné pour son livre Si on
faisait confiance aux entrepreneurs30 en novembre 2011 (prix Manpower),
au bout d’une longue carrière de dirigeant réputé, écouté et épanoui, ne
craint pas, dans un contexte tourmenté par la mondialisation et les ravages
d’une excessive financiarisation, de défendre coûte que coûte les rapports
de confiance et de coopération : « Il n’y a pas de performance sans estime
des autres mais aussi de soi. Chaque collaborateur doit avoir confiance en
ses moyens et en ses qualités. C’est le rôle du manager de le valoriser et de
lui insuffler cette énergie qui le fait avancer. » Xavier Fontanet dénonce
l’arrogance et les certitudes, et développe le besoin de responsabilité et
d’humilité. C’est dans ce climat que la confiance peut se construire et
favoriser l’autonomie et l’initiative, mais aussi l’esprit d’équipe et le sens
du collectif. La confiance prend son sens dans la durée.
C’est aussi la voie choisie par Dou Seidman, diplômé de la Harvard Low
School et d’Oxford, conseiller d’entreprises, et attaché à promouvoir le
développement d’une culture d’entreprise éthique et d’une performance
durable basée sur des valeurs. Dans son livre How31, il déclare que la
confiance instaure un cercle vertueux dans les relations de travail et
d’affaires et s’inscrit dans le fil de la pensée de H.L. Mencken : « C’est la
confiance réciproque plus que l’intérêt mutuel qui cimente les associations
humaines. Nos amis nous profitent rarement, cependant, ils nous
sécurisent. »
À qui fait-on confiance ? Pour Dou Seidman, la réponse est composite :
« On a tendance à faire confiance aux personnes qui font les choses
correctement, qui sont transparentes, droites, ouvertes et honnêtes, qui
partagent les honneurs et les opportunités, qui communiquent pleinement,
qui bâtissent des synapses interpersonnelles fortes et tiennent leurs
promesses. En bref des personnes intègres. » L’intégrité, un fil directeur qui
rejoint celui de Xavier Fontanet : le respect. Un management
responsabilisant moderne, fondé sur la confiance, repose sur trois valeurs
sensibles : il est exemplaire, juste et mobilisateur.
Pour aller dans le même sens, Roland Reitter32 fait le lien entre éthique
du leadership et confiance et alerte les dirigeants et les managers sur
l’importance de la reconnaissance : « se poser en tiers-garant, c’est d’abord
dire la mémoire, interpréter le monde, débattre et décider d’une stratégie, de
structures et de valeurs. C’est ensuite signer, c’est-à-dire prendre la
responsabilité de ce que l’on a dit, fait, raconté, promis. C’est accepter de se
traiter soi-même comme un autre et l’autre comme soi-même, conditions
nécessaires à la reconnaissance mutuelle ».

3.1 Avoir des valeurs, passer contrat

Toscanini disait : « Il y a deux sortes de chefs d’orchestre : ceux qui ont


la tête dans la partition et ceux qui ont la partition dans la tête. » Et
Toscanini d’ajouter : « ceux qui lèvent la tête regardent les musiciens,
regardent en avant, donnent confiance aux artistes ». Et pour avoir la
partition dans la tête, il a fallu travailler, s’investir à 100 % dans la
préparation.
Il n’y a pas de fatalité : pour avoir des chances de donner confiance, il
faut apporter des preuves de sa confiance.
La confiance est contagieuse : se présenter en confiance permet la
confiance des autres. En tout cas, la facilite.
Avoir des valeurs, donner du sens et passer contrat sur ce que l’on veut
faire ensemble, voilà la première clé d’une discipline collective, point de
départ de la confiance. La confiance se construit dans le partage d’un projet
commun qui s’élabore ensemble. C’est dans l’unité que la sécurité du
groupe se forge. On sait ce qu’on veut, on sait où on va, on clarifie nos
valeurs qui vont devenir nos références.
En passant contrat, on pourra gérer les écarts et les dérives possibles,
faire des mises au point, des recadrages sans prendre en traître, ni par
surprise. Et le tout sans malentendu et sans drame. Décider et agir, c’est
nécessairement prendre des risques parce que c’est faire des choix. D’où la
nécessité d’un cadre et la garantie de clarifications honnêtes au regard des
résultats obtenus, bons ou mauvais.
L’autorité responsabilisante33 fournit des repères et favorise la confiance.
Qu’est-ce qu’une autorité responsabilisante ? C’est celle qui :

propose, discute et fixe des règles du jeu explicites ;


tient un langage de vérité ;
affiche le respect ;
accepte l’écoute ;
ose la confrontation ;
admet l’autocritique ;
sait maintenir le cap ;
assume les résultats ;
préserve l’unité du groupe ;
favorise les initiatives.

Ce vivier de repères doit permettre de se fixer un credo managérial à


exprimer en termes de valeurs. Par exemple :

progression ;
solidarité ;
initiative ;
maîtrise de soi.

II est préférable d’exprimer un fil directeur structurant si on veut que la


confiance se tisse au fil du temps, comme sur un canevas. C’est sur la base
de signes forts, visibles, rappelés avec insistance que le groupe va aller
chercher sa confiance.
La confiance ne se laisse pas prendre aux apparences des formes
d’autorité suspectes : élever le ton, gonfler les muscles, invectiver, etc. Ne
soyons pas victimes du syndrome de la langouste qui consiste à utiliser sa
carapace pour compenser ou cacher le manque de colonne vertébrale. De
plus, si la carapace se fissure, il ne reste plus rien !

3.2 Croire dans le dialogue : quand il est de bonne qualité, il installe la confiance

Dialoguer ne veut pas dire bavarder. Dialoguer, c’est chercher à


s’expliquer, débattre, partager, mieux se connaître.
Pour la confiance, les entretiens en tête-à-tête sont à conseiller. C’est
difficile, peut-être, ça prend du temps, c’est sûr, mais ça peut donner de
bons résultats. La confiance se gagne comme un match, petit à petit. Ça
peut être laborieux. Ce n’est jamais totalement satisfaisant.
Il vaut mieux dialoguer plus souvent moins longtemps. La grosse
discussion pour « laver le linge sale », ce n’est pas ce qu’il y a de mieux.
Mieux vaut anticiper, sentir ce qui se passe, oser le dialogue, savoir lâcher
prise si nécessaire et réamorcer au bon moment. Notamment pendant les
cycles de mauvais résultats, de doute, d’inquiétude.
Quand ça va mal, dans les pires moments, le dialogue est à provoquer.
Les membres de la cellule psychologique du RAID, spécialisé dans les
interventions sur les prises d’otages, ne procèdent pas autrement depuis
qu’ils ont fait de la négociation leur priorité en tournant le dos à l’ancienne
pratique de l’assaut. Face à une situation angoissante, ils tentent par le
dialogue de recréer un terrain de confiance avec les preneurs d’otages.
Leurs phrases clés sont révélatrices :

On est là pour toi.


On a tout notre temps.
Maintenant, ton sort et le nôtre sont liés.
Tu t’es mis hors la loi, mais tu es un homme, on te respecte.

C’est ainsi qu’ils s’adressent au preneur d’otage alors que la situation est
intense au plan émotionnel. Par le dialogue, ils résolvent deux tiers des
affaires dans lesquelles ils interviennent. Preuve que la confiance mérite
d’être expérimentée plutôt que la violence… ou le laisser-faire.
Pour donner confiance, il faut faire passer quelque chose d’humain, c’est-
à-dire de l’espoir. Napoléon disait : « Je fais mes plans de bataille avec les
rêves de mes soldats. » La confiance vient dans un groupe quand on a créé
du lien, ce qui signifie qu’il y a des choses mises en commun, partagées,
sans soumission et dans le respect des différences. Pas facile, mais on peut
y croire.
Pour bien dialoguer, il convient d’assurer un réel effort d’écoute, un souci
de questionnement et de la vigilance à parler plutôt moins et après l’autre. Il
est bon de prendre soin de vérifier si on s’est bien compris. Et de ne pas
oublier que dialoguer, ce n’est pas chercher à avoir raison à tout prix ni
s’évertuer à vouloir montrer que l’autre a tort.

3.3 La légitimité est une des conditions de l’exercice de la confiance : elle se


construit avec de la sincérité et de la cohérence

Une personne donne d’autant plus confiance qu’elle nous paraît légitime
dans son rôle. Et la légitimité à la base, c’est un mélange d’expérience, de
compétence reconnue et de résultats obtenus.
Si elle est évidente et flagrante dans certains cas (pour les sportifs, c’est
souvent le palmarès qui parle), il se peut qu’elle soit remise en cause ou
prise en défaut suite à des erreurs ou à des échecs.
La légitimité pour s’installer a besoin de deux leviers en attendant le
recours à la confirmation par les résultats :

la sincérité ;
la cohérence.

Cette observation nous incite à éclairer trois formes d’exercice de


l’autorité particulièrement contre-productives pour asseoir sa légitimité :
⬥ La terreur : c’est une alternance de colères excessives et de silences
marmoréens et durables. Cette dualité est particulièrement anxiogène. Cette
forme d’autorité se révèle vite tragique. Celui qui l’exerce est inaccessible :
ou il est violent, ou il ne dit rien… et on ne sait pas quand il va réagir.
⬥ La manipulation : c’est une communication toujours trouble, un
double discours, une méfiance persistante, de l’ironie, des propos allusifs,
de la dérision, des plaisanteries de mauvais goût, des attaques personnelles
mais pas franches, des moments de séduction, des clins d’œil, une certaine
sociabilité qui vite sent le faux.
⬥ Le laisser-faire : c’est une communication assez naïve, très gentille,
avec beaucoup d’émotivité ; c’est une personnalité très influençable, trop
permissive, vite débordée et sur la défensive, plutôt réservée et en retrait.
Un exercice plus sincère de l’autorité confère une légitimité mieux
ressentie et génératrice de confiance. Il ne s’agit pas de tout dire, mais ce
qui est dit doit être tel qu’on le pense. Il faut de la franchise pour féliciter,
remercier, encourager, refuser, s’opposer, interdire ou s’interdire.
Au passage, il est peut-être bon de rappeler que ce que l’on appelle
« faire de la com’ » est très éloigné d’une bonne pratique du dialogue.
Certaines officines spécialisées, ou des cours de mediatraining, enseignent
des contenus « formatés », en général insipides, passe-partout, qui
entretiennent le défaut de parler pour ne rien dire. Ce discours refuge ne
trompe pas durablement. Quand il est décrypté, son auteur est disqualifié.
Après avoir fait de la com’, il faut affronter l’épreuve de la sincérité :
qu’est-ce qu’on pense vraiment ? Ça va mieux en le disant. Ceux qui
croient s’en sortir en ne faisant que de la com’ font un mauvais calcul et
altèrent leur légitimité, donc leur capital confiance.
La confiance est un apprentissage mutuel avec ses incertitudes, ses
difficultés, ses ratés. Quand la confiance n’est pas là, ça peut partir en vrille
dans le groupe. Il y a de la casse. Il est dur après coup de détordre ce que
l’on a tordu. Malgré tous les efforts, ça ne reprend jamais la bonne forme
initiale.
La sincérité dans le dialogue, c’est aussi l’exercice d’une communication
ouverte qui passe par des réflexes à cultiver : se tenir droit, établir de
nombreux contacts visuels, avoir des gestes d’accueil.

En conclusion, on peut confirmer que pour les managers, la confiance est un combat qui
vaut la peine d’être mené. La confiance, quand elle est là, est libératrice. Elle permet
une meilleure utilisation des ressources. Elle récompense le souci de l’humain avant
tout et favorise les ambitions de réussir quelque chose ensemble.

1 Le Figaro, Cyrille Pluyette, 6 avril 2011.


2 Le Point, 15 septembre 2014.
3 BFM TV, 16 avril 2016.
4 Corail contre diamants. de la Méditerranée à l'océan indien au XVIIIe siècle. Réseaux
marchands, Diaspora sépharade et commerce lointain. Francesca Trivalleto, trad.
Guillaume Calafat, Seuil, Paris 2016
5 La Croix, Noël Copin, 24 avril 2006.
6 Le Monde, Raphaelle Bacqué, 16 juin 2005.
7 « Décryptages », Le Monde, 15 juillet 2010.
8 Le Journal du Dimanche, Olivier Jay, 3 janvier 2010.
9 Interview Le Journal du Dimanche, « Mécanos, les risques du métier ».
10 Alain Mergier, Le descenseur social, Fondation Jean Jaurès, Plon, Paris, 2007.
11 Claire Bouchat, Les Échos, 5 août 2016.
12 André Lévy-Lang, Point de vue, Les Échos, 20 octobre 2015.
13 Les Échos, 25 janvier 2007.
14 Les Échos, 30 novembre 2009.
15 Le Monde, 20 janvier 2010.
16 Chronique Klaus Schwab, Le Monde, 18 décembre 2014.
17 D’après Francis Ewald, directeur de recherche au CNRS, Enjeux, mai 1996.
18 Éditons Odile Jacob, Paris, 1996.
19 D’après François Ewald, Enjeux, janvier 1996.
20 Trust : the social virtues and the creation of prosperity, Londres, Hamish Hamilton, 1995.
Francis Fukuyama est l’un des co-auteurs du livre traduit en français L’esprit du capitalisme,
éd. Descartes et Cie, Paris, 2009.
21 Voir, « De l’esprit des lois », Montesquieu, tome 1 et 2, Poche, Flammarion,
réédition 1993.
22 Emmanuelle Barbara, Marie-Hélène Bensaoun, « La prolifération des normes
destructrice de confiance ? » in Et la confiance, bordel ?, Ouvrage collectif, Institut
Montaigne, Eyrollles, Paris, 2014.
23 Emmanuelle Barbara, Marie-Hélène Bensaoun, op. cit.
24 Olivier Lecerf (1928-2006).
25 L’Équipe Magazine, interview 28 mars 1998
26 L’Équipe Magazine, 10 février 2007.
27 Voir le site www.gala.fr/stars ; Jean-Pierre Jeunet.
28 Du gascon « gnaca » : « mordre ».
29 Sophie Pèters, Le coin du coach, Le Monde, 22 septembre 2015. Sophie Pèters est
l’auteure du livre Du plaisir d’être soi, Paris, 2015, Bourin éditeur.
30 Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, Paris, Manitoba, 2011.
31 Dou Seidman, How, ou comment le comportement devient la clé du succès en affaires,
préface de Bill Clinton, Paris, Dunod, 2011.
32 Roland Reitter, Travail : les conditions de la coopération, in « Sciences Humaines », La
confiance, un lien essentiel, dossier coordonné par Jean-François Dortier et Christophe
Rymarsky, juin 2015. Roland Reitter est le co-auteur (avec Bernard Ramanatsoa) du livre
Confiance et défiance dans les organisations, Paris, Economica, 2012.
33 Voir dans cette même collection L’autorité responsabilisante, ESF éditeur, Paris, 2015.
CHAPITRE 2
Les origines de la confiance en soi

L a formation de la confiance en soi fait un tout avec la construction du


moi dont elle est pour une bonne part l’expression complexe. Les
premières années de la vie et la période de l’adolescence apparaîtront
comme les moments sensibles où bien des choses se mettent en place. Pour
Arlette Mucchielli1 tout va se jouer selon la manière dont se font les
acquisitions successives avec, comme fil directeur, l’autonomie.

1. L’âge où se construit le moi

La confiance en soi est ici comprise comme l’extériorisation du moi face


à autrui et à la réalité, face aux événements. Elle est donc la face apparente
d’un phénomène : la force du moi. Le moi a quelque chose de plus intime,
de plus caché, de plus profond. La confiance en soi en est une des
expressions. On peut donc penser que la confiance en soi s’est constituée en
même temps que la construction du moi.
Le moi est formé quand l’enfant dit « moi » ou « moi je. ». On situe en
général l’éclosion du moi autour de 2 ans et un peu plus. On admet que la
période de la grossesse (notamment les cinq derniers mois) participe déjà à
la construction du moi. L’enfant a déjà une posture d’écoute : il n’écoute
pas sa mère ni le monde n’importe comment. Les influences de la vie
familiale (modes de vie, ambiance, coutumes…) imprègnent déjà l’enfant
sans qu’on sache encore très bien comment.
Après la naissance, la construction du moi va s’opérer à travers des
acquisitions successives et la force du moi dépendra largement de la
manière dont elles se seront déroulées. Arlette Mucchielli insiste sur le fait
que pour ces acquisitions il y a une période où cela est facile et qu’il vaut
mieux ne pas la manquer.
Savoir marcher, par exemple, intervient pour des raisons bioneurophysiologiques autour
d’un an. Avant l’âge il ne sert à rien d’anticiper l’acquisition… après l’âge c’est plus
difficile. Si, à cause d’une maladie, l’enfant a dû rester allongé au moment de la période
sensible, il y aura un retard dans l’acquisition et il restera quelque chose dans la façon
de marcher qui pourra poser des problèmes. Il en va de même pour d’autres
acquisitions comme le langage.

Les apprentissages culturels sont ceux pour lesquels l’impact de


l’entourage est le plus fort (parler, par exemple). Mais tous les
apprentissages ont ceci en commun : ils constituent une épreuve pour le moi
qui s’élabore, indépendamment de la nature de l’acquisition (parler,
marcher, etc.).

1.1 Créer les conditions de l’autonomie

La mise en place de la confiance en soi s’opère donc à mesure que le moi


se structure. Il est sûr que les influences sont complexes et ne peuvent pas
se réduire, comme certains freudiens ont pu le soutenir, au seul trauma de la
scène primitive.

La thèse de la psychanalyse existentielle nous paraît plus juste. En effet, la conception


freudienne de l’homo natura2 était effectivement réductrice. Binswanger3 fut un des
premiers à dénoncer le « biologisme radical » de Freud. Erick Fromm4 soulignera
combien pour Freud « l’homme n’est qu’un mécanisme mis en branle par la libido avec,
comme principe régulateur, le maintien de la libido au minimum de l’excitation… » À trop
voir l’organisme sous l’angle du positivisme objectiviste et déterministe, « l’homme de
Freud, écrivait Roger Mucchielli5 est nécessairement un homme castré dans la mesure
où l’être est défini comme Destin et non comme Historicité, comme mécanisme et non
comme liberté, comme mû et non comme créateur ».

Au contraire, le courant de l’analyse existentielle via les apports de


Husserl, un tenant de la philosophie anti-intellectualiste allemand, va prôner
une nouvelle voie : comprendre par le contexte, s’en tenir aux phénomènes,
les décrire tels qu’ils apparaissent sans référence à une théorie explicative et
à des causes, suspendre tout jugement.
Ainsi pour comprendre comment se construit le moi de l’enfant, c’est
tout son univers qu’il faut prendre en compte : climat familial, ambiance,
culture, langage, mode de vie, sens donné aux relations avec autrui, rapport
au pouvoir. Pour l’enfant le monde prend un sens à partir de la réalité
vécue. C’est là toute la problématique de la confiance en soi associée à la
construction du moi.

Observons un enfant voulant attraper un objet sur un buffet. Devant la difficulté et le


risque couru par l’enfant (rebord du buffet trop haut) les parents vont ou bien dissuader
l’enfant (voire le gronder : « n’attrape pas ça ») ou bien lui donner cet objet afin d’éviter
tout danger (et peut-être pour avoir la paix).

Il aurait été préférable de lui laisser faire une expérience (tout en contrôlant la situation
si le risque était vraiment grand). Ainsi l’enfant aurait vu de quoi il était capable : il aurait
vécu une épreuve pour son moi via une réalité toute banale. Et pourtant l’enjeu en terme
de construction du moi et les conséquences pour la confiance en soi constituent les
événements marquants au quotidien qui vont assurer l’étayage du moi. La force de
l’enfant, la confiance dans son corps, son agilité, sa souplesse, le plaisir du recours
possible à une conduite de détour, comme aller chercher un tabouret, bref le vécu de sa
propre intelligence de la situation, constituent des repères pour fonder la confiance en
soi. « Je vois que je peux y arriver si je veux l’objet. Si je ne peux pas je vais demander
de l’aide ». L’enfant expérimente ses talents et ses limites, sans drame.

L’exemple ci-dessus montre combien l’attitude des parents va peser sur


l’épreuve : ou bien l’enfant se vit indépendant et déterminé dans sa
« performance », ou bien il est gêné, perturbé, qu’on lui facilite la tâche ou
qu’on le réprimande. Dans une version saine des choses, l’enfant aura
enregistré que le désir d’avoir est à mettre en rapport avec la nécessité de
savoir si on peut avoir. C’est l’apprentissage de l’autonomie qui est en
marche.
La confiance en soi s’élabore dans le rapport aux autres, le rapport à la
réalité et le rapport au désir (« j’ai envie de ça »). Les épreuves ne doivent
présenter ni trop de risques ni trop d’échecs. Quand elles sont trop dures, le
moi se durcit, il devient en « béton » et le futur adulte fera preuve de
rigidité. Arlette Mucchielli observe que « l’éducation, c’est de la corde
raide ; il faudrait être funambule soi-même pour apprendre à l’enfant à être
funambule ».
Tout devient une question à la fois de discernement et de dosage : si on
aide trop l’enfant parce qu’il ne sait pas faire, on crée les conditions pour
qu’il devienne timoré, si on exige trop de lui, qu’il se retrouve en situation
d’échec trop souvent, on le durcit excessivement, il va se refermer ou éviter
les épreuves.
Cette acquisition d’une véritable autonomie, condition capitale pour la
confiance en soi (savoir que l’on peut faire quelque chose qu’on veut mais
aussi renoncer ou chercher une autre solution quand on ne peut pas), dépend
aussi de l’idée que se font les parents de ce qu’est un enfant, de ce qu’il est
capable d’être et de faire. Sur ce plan on peut dire que les choses ont
changé : autrefois on disait qu’il fallait imposer un certain nombre d’heures
de sommeil, qu’il n’était pas souhaitable de parler à l’enfant parce qu’il ne
comprenait pas, on le langeait solidement pour le maintenir droit… Bref on
avait peu confiance dans les possibilités de l’enfant (idem pour la
nourriture, quand on n’osait pas donner certains aliments aux bébés).
Conséquence : ce climat de doute et cette conception de l’enfant ne
pouvaient que freiner les acquisitions et entraver la mise à l’épreuve de la
confiance en soi chez les petits. Même si on ne suit pas totalement
Françoise Dolto, pas intégralement (selon elle l’enfant comprendrait tout, y
compris les éléments sémantiques du langage), il est évident que le jeune
enfant comprend si on lui parle avec amour ou pas : si les parents le
rejettent, il le sait, s’ils sont angoissés il le sait, s’ils l’acceptent et l’aiment,
il le sait.
On peut dire que la modernité est là et les progrès ont été considérables :
l’enfant n’est plus considéré comme un être en réduction qui développerait
très tard sa conscience et serait toujours dépendant des parents. L’enfant est
une personne à part entière : il deviendra adulte, il a tout potentiellement
même si cela fonctionne singulièrement (voir, entendre, comprendre…) et
surtout il est né d’emblée à la communication, au dialogue, au désir de
vivre. Il est la vie.

1.2 Les effets de la socialisation de l’enfant

Nous avons vu que la force du moi en devenir alimente au cours des trois
premières années de la vie la confiance en soi, celle-ci devenant la face du
moi exposée aux autres au quotidien. Le moi va s’éprouver dans la friction
au réel. Entre 3 et 6 ans, notamment à travers le nouvel univers de l’enfant,
l’école maternelle, les derniers étayages vont se réaliser : c’est la première
période intense de socialisation.
À 6 ans on peut dire que les vraies bases de la confiance en soi seront en
place. Cela peut surprendre, car pour le sens commun, on fait de la
confiance en soi chez l’adulte une sorte de produit, de conséquence, de
résultat lié à l’expérience ou à la maturité. « On pense mal » dit Arlette
Mucchielli. De 3 à 6 ans, l’enfant vit l’achèvement de la genèse de la
confiance en soi : tout ce qu’il va vivre est important. C’est au cours de
cette période que vont se forger les attitudes face aux savoirs, aux
apprentissages, aux relations de pouvoir. Quand un adulte développe un fort
rejet pour les études, un manque d’intérêt pour apprendre, on en retrouve
les origines ancrées dans cette phase sensible d’achèvement du moi. Ça
s’est mal passé !
L’enfant au contact de l’école aurait-il conscience de sa confiance en lui ?
À vrai dire non, pas lui-même et seul. En revanche, oui, si l’entourage sait
lui poser les bonnes questions. Quand le moi est constitué, l’enfant saura
répondre à des questions du genre : « es-tu sûr de ce que tu dis ? » Si dans
son milieu on sait tenir un discours « méta » (dire ce qu’on ressent), il y a
des chances pour qu’il puisse dire ce qu’il éprouve : parler de ses joies, de
ses peines, de son étonnement. Cela lui permettra d’être au plus près de ses
émotions. Mieux vaut donc l’habituer à parler de ses sentiments (au lieu de
les ignorer, de les étouffer ou de les contrarier). À charge pour les
éducateurs et les parents d’être à l’écoute et d’oser se demander si l’enfant
comprend bien ce qu’on lui demande.
Écouter, interroger, dans la mesure, bien sûr, où les questions restent
simples, accessibles, appropriées (bref, de l’ordre de notre « humanitude »
comme disait Albert Jacquard), apparaît comme la bonne voie pour la mise
en place de la confiance en soi chez l’enfant vers 6 ans. Les habiletés
langagières déjà présentes feront le reste et confirmeront de bons indices de
mise en place. Être invité à s’exprimer tôt, en toute liberté et avec une
certaine aisance, sur le vécu et l’éprouvé, constitue pour l’enfant, à
l’évidence, un des plus sérieux ciments de la confiance en soi.
Reste à observer cette lente mise en place dans l’univers de l’enfant.
Certains symptômes peuvent renseigner parents, éducateurs et entourage
quant à la qualité de la force du moi et ses faits d’extériorisation à travers la
confiance en soi.
On en citera quatre :

◗ L’enfant qui ne dit rien

C’est incontestablement le cas le plus préoccupant (tous les enfants


éprouvent des émotions et parlent), surtout si on laisse de côté les vrais
retards intellectuels (pathologie). L’enfant semble comprendre mais ne dit
rien. On peut orienter la recherche d’hypothèses sur ce qui ne va pas dans
deux directions :

L’enfant ne veut pas répondre et c’est en rapport avec une grande


opposition caractérielle ; une sorte d’autisme s’installe (silence
mortifère) ; le refus de communiquer devient pathologique ; il est pire
que le manque de confiance en soi qui lui est associé.
L’enfant doute, hésite ; ce qu’il perçoit n’a pas de sens pour lui ; c’est
le signe d’un moi peu ou mal construit, l’annonce d’un monde
ambigu ; l’enfant sera désorienté à la manière des dyslexiques.

◗ L’enfant inhibé
Il n’ose pas agir, faire, dire. Tout risque crée de l’angoisse ; l’enfant a dû
être conditionné négativement (« ne fais pas ci, ne fais pas ça… »). Il reste
en retrait, en réserve, en marge.

◗ L’enfant excessif

La pathologie c’est l’excès, sauf peut être pendant l’adolescence où le


jeune aspire à faire l’expérience de l’excès. Tout excès d’assurance, de peur,
d’activité, de réserve, de besoins doit être compris comme l’indication que
quelque chose n’est pas bien en place chez l’enfant.

◗ L’enfant qui laisse parler les autres pour lui

Untel ne tient pas à s’exprimer et laisse volontiers les autres dirent « à sa


place ». Cet effacement indique soumission et dépendance. C’est un moi
qui serait plutôt « vide », comme dans l’incapacité d’exprimer ce qu’il
éprouve et ce qu’il ressent et qui vivrait par procuration, conséquence d’un
entourage envahissant qui aurait pris l’habitude de penser et ressentir pour
l’enfant, ou absent, qui n’aurait jamais sollicité l’expression des sentiments.
Au total, on peut dire que la confiance en soi se développe et progresse
jusqu’à 6 ans à mesure que les épreuves, la friction avec le réel et la
confrontation avec le nouvel univers de l’école apportent leur lot
d’opportunités capables d’amener l’enfant à vérifier son autonomie (je peux
faire, dire, obtenir ce que je désire, je connais certaines limites, je sais ce
dont je suis capable, j’ose demander, etc.).

2. Pour une éducation qui favorise la confiance en soi

On ne prend pas trop de risques en disant qu’en général on ne sait pas


bien faire pour favoriser la confiance en soi. Pendant la période de
construction du moi de l’enfant, les interventions des parents et de
l’entourage sont pourtant déterminantes. Plus tard entre adultes, les rapports
aux autres (voire les relations d’autorité dans l’entreprise, les situations de
formation entre apprenants et formateurs, etc.) ne semblent pas tenir compte
de cette variable confiance en soi… à tel point que des gens avancent qu’à
cause de telle personne, à cause de ceci ou de cela, ils ont perdu confiance
en eux.
Pas simple et pas commode à vrai dire car, comme on le verra, confiance
en soi et confiance dans les autres vont souvent de pair.

2.1 Ne pas vouloir trop en faire

Beaucoup d’éducateurs, avec Arlette Mucchielli, lancent cet


avertissement : il ne faut pas trop apprendre aux enfants. Ils apprennent et
s’apprennent. Nul ne peut apprendre pour autrui.

Plus on va, plus on fait confiance à l’enfant à l’école et c’est tant mieux. C’est cela qui
est important. On le fait parler, se raconter. Les enseignants mettent l’enfant en situation
d’apprendre : « Là je ne sais pas faire mais je veux bien apprendre, maîtresse ».

L’essentiel consiste donc à mettre les enfants (ou les adultes) dans la
bonne situation pour apprendre. La rechercher est plus important que dire
comment faire. C’est réussi d’ailleurs quand l’enfant prévient : « Ne me dis
pas comment faire, je vais apprendre ! » Pour être, apprendre à être, il a
fallu faire l’expérience d’apprendre soi-même. Dire « c’est moi qui ai
appris à… », c’est parler de sa confiance en soi sans le savoir.
C’est pourquoi nous pensons que tout éducateur qui privilégie les
moments d’appropriation des savoirs et des manières d’apprendre dans le
système éducatif œuvre pour la confiance en soi. Il y a des vérités simples à
redécouvrir : c’est en faisant qu’on apprend et c’est en procédant ainsi
qu’on développe sa confiance en soi. C’est en ce sens que le « comment
éduquer ? » est en rapport direct avec la confiance en soi.
Quant à l’adulte qui n’arrive pas à atteindre l’aisance qu’il souhaite dans
une langue étrangère, à l’utilisation d’un ordinateur, à la maîtrise de la
comptabilité ou de la gestion (« je suis fâché avec les chiffres »), et cela
malgré les tentatives de lecture ou les cours pris, c’est qu’il n’a pas pu
trouver les conditions qui lui convenaient pour apprendre. Quand on se sent
bien pour apprendre, ça va tout seul. Trouver le déclic demande du temps et
de la patience. On veut souvent aller trop vite, trop donner, trop fournir
« clés en mains » ; on ne prend pas la précaution de préparer le terrain, de
trouver le bon moment. Bref on veut trop en faire ; en tout cas, notre
exigence est mal placée. L’éducateur se crispe trop sur le contenu à faire
assimiler, le niveau à atteindre, les moyens de contrôler l’acquisition et
moins sur le choix de la situation d’apprentissage, le moment et le rythme,
le feed-back des sentiments éprouvés.
Autre attitude à évacuer, sur le mode « ne pas vouloir trop en faire » : ne
pas croire que tout aille nécessairement dans le bon sens et comme on
voudrait au sein de la famille.
Il en va bien ainsi dans le rapport parents-enfant. On a dit que la
confiance en soi des enfants n’est pas insensible aux facteurs ambiants :
climat familial, mode de vie, habitudes, etc. Il ne faudrait pas croire qu’en
la matière on puisse tout maîtriser, être parfait. La perfection peut être
décrite mais pas atteinte. Le couple vit des relations affectives qui devraient
être bonnes. Elles ne sont jamais idéales. Les inconscients parentaux ne sont
pas toujours à l’unisson. On aurait tort de développer une culpabilité par
rapport à ce décalage entre l’espéré et le vécu, au risque d’alourdir le
« climat » ressenti par l’enfant ou l’adolescent et d’altérer un peu plus les
périodes sensibles de construction du moi. Et cela d’autant plus que par
définition, les inconscients parentaux œuvrent en silence, à l’insu des
protagonistes.
On trouve ainsi le travail inconscient d’un parent qui insiste auprès de
l’enfant pour réussir là où il a lui-même échoué. Cette forme d’exigence
quasi inconsciente (en tout cas jamais avouée ou bien « habillée » et
réinterprétée à l’aide de justifications d’un autre ordre) n’est rien d’autre
qu’une réparation pour soi d’un échec (blessure narcissique) sans rapport
avec la réalité de l’enfant en question. À ce titre il est possible qu’elle soit
peu appropriée et crée des troubles sérieux. Sur un autre versant, on citera
l’exemple de ce père dont l’inconscient travaille de façon telle que
l’influence exercée empêche le fils de le dépasser, ce qui lui serait
insupportable. De telles situations complexes à la mesure des dimensions
cachées à l’œuvre, ne peuvent déboucher que sur des crises et des conflits
(parent-adolescent).
Il y a mille manières de vouloir, consciemment ou pas, trop en faire
quand il s’agit d’éduquer, que l’on soit enseignant ou parent. D’où la
nécessité d’une bonne connaissance des mécanismes dits éducationnels et
simplement émotionnels et interactionnels à l’œuvre si on veut que la
confiance en soi ne soit pas entravée et plutôt favorisée.

2.2 Des confiances en soi situationnelles

Il semble qu’on n’ait pas également confiance en soi partout, tout le


temps, et surtout pas totalement.
Si on admet, comme nous l’avons vu, que la confiance en soi s’est
construite aux côtés du moi à travers diverses situations en profitant
d’expériences et de mises à l’épreuve réussies, on peut penser que la
confiance en soi n’est jamais globale. Ce n’est pas un tout.
Si on ne mesure pas avec des outils la confiance en soi, on peut dire que
l’observation conduit à définir deux configurations d’individus :

Avoir un bon fond de confiance en soi, lié à un moi suffisamment fort


et reconnaître ne pas être à l’aise et donc manquer de confiance en soi
dans quelques occasions ou domaines précis bien identifiés.
Avoir une confiance en soi plutôt fragile, en général, liée à un moi
faible (tourmenté, peu unitaire) et reconnaître en revanche être à
l’aise et donc faire preuve d’une bonne confiance en soi dans
quelques occasions ou un domaine précis.

Poser cela comme hypothèse c’est évacuer l’idée qu’on pourrait manquer
totalement de confiance en soi ou qu’on pourrait avoir totalement confiance
en soi. Nous écartons aussi l’idée qu’on pourrait avoir à moitié confiance en
soi.
Tout dépend des expériences qu’on a laissé faire à l’enfant et des
conditions dans lesquelles elles se sont déroulées.

On citera l’exemple de cet enfant confronté à un père autoritaire. Il créait une véritable
terreur autour des exercices de calcul et d’orthographe, inhibant littéralement son fils
« sauvé » par une mère qui faisait à sa place pour calmer le mal sans pour autant
favoriser l’apprentissage. En revanche, cet enfant, fils d’un ingénieur autodidacte se
révéla très tôt être très habile pour construire en mécano divers objets et machines de
plus en plus complexes. Il bénéficiait du soutien du père qui s’amusait lui-même à être
ingénieur, en construisant des objets et des machines en mécano, le soir, créant ainsi
inconsciemment des situations d’apprentissage pour son fils. Sur ce terrain leur
collaboration et leur coopération étaient totales, l’enfant apprenait tout seul des choses
complexes, sans crainte, sans pression, avec admiration. Adulte il deviendra un
maquettiste de talent doué dans ce domaine d’une confiance en lui remarquable, alors
que c’est loin d’être le cas dans la vie en général.

En conséquence, on peut s’attendre à rencontrer deux réalités :

celle des gens à moi solide mais dont la confiance en soi n’est pas
sans « couacs » et surtout pas uniforme ;
celles des gens à moi fragile mais dont la confiance en soi aura été
capable de se réfugier dans un coin replié, un secteur de leur vie
plutôt marginal en apparence.

Un autre exemple concerne cette personne à l’aise avec elle-même, avec un bon profil
de réussite personnelle et professionnelle mais toujours en difficulté quand il s’agit de
partir à l’étranger et d’utiliser une langue étrangère.

En revanche, on peut rencontrer de jeunes adolescents qui, à l’instar de ce gamin peu à


l’aise à l’école et mal intégré dans la vie sociale, font preuve d’une belle confiance en
eux exclusivement sur un terrain de football.

Quand on a vérifié en toute liberté qu’on y arrivait, qu’on sait ce qu’on


vaut, que l’on peut atteindre par soi-même des objectifs, que l’on accepte la
réalité telle qu’elle se présente à nous, on peut dire que la confiance en soi
est bien mise en place. Mais la vie nous enseigne que ce n’est pas vrai pour
tout. La vraie origine de tout cela tient à la variété et à la qualité des
expériences suscitées par les parents et les éducateurs. Quand les parents
sont excessivement à l’aise et performants ou très mal à l’aise et peu
performants dans un domaine ou un autre, ils ont tendance à forcer ou
retenir les enfants (idem pour les enseignants et les formateurs). Ainsi les
enfants stockent un vécu complexe d’impressions heureuses ou
malheureuses capable de freiner ou d’inciter à agir et à réussir. Pour le
meilleur ou pour le pire.
Bref, il faut admettre qu’on peut ne pas être à l’aise en tout et partout. À
charge pour les éducateurs et les parents de savoir multiplier et varier les
circonstances, les opportunités et les épreuves pour élargir le champ
potentiel de la confiance en soi à mesure que le moi a l’occasion de se
fortifier.

2.3 Le cas particulier de l’adolescence

La période de la puberté et de l’adolescence (en gros 12 à 18 ans)


apparaît comme un rappel de l’épreuve des trois premières années. Si celle-
ci a été bien vécue, il y a de fortes chances pour que tout soit plus facile. De
toute façon la fameuse « crise » de l’adolescence semble à la mesure de ce
qui s’est passé avant 6 ans.
En effet, cette période dite « ingrate » est marquée par d’importantes transformations
corporelles et psychologiques : « une lame de fond existentielle vient bouleverser la vie,
apportant avec elle des expériences de la “première fois” qui retentissent en profondeur
dans l’être intime et dont l’intensité brutale est à la fois crise et choc6 ». Pour B. Zazzo,
l’adolescence est la période qui « conduit de l’aptitude psychobiologique à la maturité
sociale des pouvoirs ».

Cette période narcissique est marquée par une préoccupation extrême pour le corps,
l’image sociale et le souci de renforcer les traits de féminité ou de virilité. L’adolescent
s’efforcera d’être singulier, original en tout. En accédant au stade de la logique formelle
il prend du plaisir à remettre en question points de vue et théories, à critiquer les façons
de penser.

En général, il prend une distance affective à l’égard des parents mais


s’intéresse à la découverte de soi et des autres. C’est le moment de la
camaraderie, particulièrement accentuée entre jeunes qui se trouvent des
points communs. Souvent excessifs, passionnés, désireux d’absolu les
adolescents peuvent vivre déceptions et révoltes à la mesure de leur
capacité à s’indigner. Désirant l’autonomie et revendiquant plus de liberté
ils peuvent vivre mal la dépendance matérielle et apparaissent vulnérables
s’ils ne trouvent pas l’occasion de s’épanouir.
Les adolescents semblent à la fois riches de virtualités et fragiles. Ils sont
en période de transmutation. Ils s’interrogent : « Faut-il entrer dans le
monde adulte, comment, à quel prix ? » Les adolescents sentent qu’ils ont
quelque chose en leur pouvoir, c’est pourquoi ils utilisent des « armes »,
souvent celles de la séduction. Pour pallier un moi encore incertain et une
confiance en soi instable ils jouent à contrecarrer, masquer, parfois tromper
les autres. La séduction apparaît ici comme un mécanisme de défense. Il
faut un minimum de confiance en soi, à coup sûr, pour tenter la voie de la
séduction, mais il faut passablement en manquer pour recourir si souvent à
celle-ci comme ils le font.
Plus que jamais le rôle des parents comme des éducateurs consiste à
privilégier la mise en place de l’autonomie. Cela commence par ne pas faire
à la place de l’adolescent et cela se poursuit par ne pas s’opposer, interdire
trop systématiquement (pas d’abus de pouvoir).
Il s’agit de laisser aux adolescents un espace suffisant d’autonomie et de
liberté en évitant tout encombrement, intrusion. L’apprentissage de la
négociation peut commencer car tout n’est pas possible, ni acceptable en
l’état.
Laisser se poursuivre les expériences, c’est apprendre pour l’adulte
confronté aux adolescents à ne pas être interventionniste excessivement.
Ce parti pris inconditionnel de confiance est le meilleur aliment de
consolidation pour la confiance en soi de l’adolescent. Mis en situation
d’apprendre, l’adolescent va trouver des solutions : on pourra en discuter
avec lui, s’il demande des conseils. Il y a une différence entre être à ses
côtés et décider ou faire à sa place.

3. Qu’est-ce qu’une saine confiance en soi ?

On aura compris que la confiance en soi chez l’adulte est intimement liée
à la force du moi, elle-même résultat d’une construction particulièrement
sensible dès les premières années, puis mise à l’épreuve lors de
l’adolescence. Nous pouvons nous interroger sur les façons dont se
manifeste la confiance en soi, une fois mise en place. Comment l’adulte qui
a confiance en lui fonctionne-t-il ? La confiance en soi est-elle là une fois
pour toutes, est-elle stable, peut-elle s’altérer ?

3.1 Le moi solide assume

Un adulte qui a confiance en lui sait dire : « Là je sais faire, là je ne sais


pas faire et dans ce cas je vais trouver d’autres solutions ».
Procéder ainsi, c’est réfléchir sur ses limites, ses manques, ses fragilités
en référence à ses certitudes, ses sécurités, ses assurances ou ses atouts et
ses talents. Un moi solide, s’il est fortement unifié n’est pas pour autant
uniforme. Il rappelle plutôt l’idée d’une mosaïque (une belle si possible) où
tout se tient selon une diversité ordonnée, orientée. Ce tout apparaît comme
une synthèse qui intègre tendances, éclats et zones d’ombre (doutes et
carences…). Rien n’est laissé de côté, ni mutilé, ni renié.
En se consolidant le moi solide a dû réfléchir sur les blessures qu’il a pu
s’infliger. Peu à peu on a su limiter le mal, le colmater. C’est la bonne voie
pour progressivement s’accommoder de soi et se sentir mieux. Bref pour
assumer, car le moi solide est un moi qui assume ses limites, ce n’est pas
seulement un moi qui assure.
Assumer ses limites, c’est déjà les dépasser d’une certaine manière : en
les découvrant, en sachant les accepter, on fait avec et on est moins limité.
Quand le moi est capable d’assumer c’est un bon point pour la confiance en
soi. Preuve que la confiance en soi peut s’épanouir un peu plus, dans la
mesure où le moi adulte trouve les bonnes conditions pour s’affermir.

Ainsi Arlette Mucchielli raconte-t-elle que, si elle a été toujours sûre de son désir et de
son talent de pédagogue (« toute petite, j’enseignais à mes poupées »), elle avait moins
confiance dans son aptitude à la recherche. Elle ne se sentait pas assez intuitive, pas à
l’aise quand il s’agissait d’aller jusqu’au bout, pas assez rigoureuse. Ses enfants lui
ouvrirent une première voie en expliquant cela par son « complexe de fille d’artisan »
(ne pas pouvoir accéder à ce niveau à cause de ses origines).

Comment a-t-elle vaincu cette résistance ? « En étant appelée par des collègues
universitaires à participer à des jurys de thèses, j’ai observé comment des professeurs
réputés dirigeaient la recherche de leurs étudiants. Cela m’a servi de modèle et je me
suis dit que je pouvais faire aussi bien si ce n’est mieux que certains ; du coup, le travail
de recherche m’a plu, intéressée et pas du tout rebutée. Maintenant ça va bien… »

La vie nous fait trop tôt sélectionner des situations d’échec et de réussite.
On croit à partir de presque rien qu’on est « bon » ou « pas bon » pour ceci
ou cela. Ce sont les épreuves de la vie qui peuvent nous faire changer de
point de vue. Mais pour être ouvert et disponible à ce changement, encore
faut-il assumer le présent, c’est-à-dire reconnaître, accepter et dépasser ses
limites. Dans ces conditions on peut avec confiance en soi, vivre des
épreuves initiatiques à la manière des chevaliers du Moyen Âge. On n’a pas
peur d’aller au devant de la question « Qu’est-ce que je vaux dans ce
domaine ? » On peut vivre une expérience initiatique à 70 ans ! C’est bon
pour la confiance en soi.

3.2 Trois alliés pour la confiance en soi : désir, accoutumance, ambiance

Si on admet qu’elle ne peut exister sans un moi fort, la confiance en soi,


toujours comprise au sens d’une extériorisation du moi face à autrui et à la
réalité, trouvera matière à s’exercer et par conséquent à s’éprouver
positivement sous certaines conditions. Trois alliés « objectifs » de la
confiance en soi méritent l’attention.

◗ Le désir

Faire des choses qu’on aime, faire ce dont on a envie, sans réserve ni
arrière-pensée, écouter ses appétits, donner suite à ses tentations
apparaissent comme autant d’opportunités pour lesquelles les chances sont
élevées de se faire plaisir, d’être content. Cette manière d’alimenter le moi
devrait contribuer à créer en nous une forme de paix, de satisfaction. Ce
moi « comblé » a toute chance d’entretenir la confiance en soi (refaire du
sport, donner libre cours à un hobby, se remettre à la musique, faire un
grand voyage depuis longtemps attendu, écrire un livre, fonder une
association…). Quand l’espoir devient réalité, que le désir est satisfait, la
confiance en soi est comme réactualisée. En ce sens, suivre ses désirs c’est
entretenir sa confiance en soi.

◗ L’accoutumance

Faire régulièrement certaines choses avec intérêt et succès confère en


général une grande aisance en la matière. L’expérience, la répétition créent
souvent les conditions à la fois d’un sentiment de progression et de confort.
En tout cas chez certaines personnes, de façon plus évidente. Accepter de
s’investir et aimer répéter des gestes amènent l’adulte à un niveau de
compétence, de maîtrise et d’enrichissement capable de nourrir sa confiance
en lui. Il a fallu accepter le temps et goûter le plaisir de recommencer pour
faire mieux et retrouver des sensations agréables afin d’apprécier cet espèce
d’état de grâce : être à l’aise, fort, sûr de soi, maître de l’expérience, en
quête d’une plénitude recherchée.
L’acteur de théâtre qui en est à sa deux centième, le passionné de lecture,
le joueur d’échecs, l’artisan, les globe-trotters inconditionnels, les fins
gastronomes, l’amoureux de peinture savent que la répétition des
expériences produit de l’aisance et du confort. Les conduites répétitives en
ce sens confirment à moindre coût la présence de la confiance en soi, en
tout cas à travers le type d’épreuve préférée (lire des livres, jouer au bridge,
sculpter…). On se sent bien, ça marche, plus on a d’expérience, mieux on
tire profit, on est plus exigeant, donc satisfait ou rassuré. La confiance est là
et bien réactualisée.
Cela dit, nous devons nuancer l’impact de l’accoutumance en soulignant
que « Être à l’aise dans ses habitudes » (selon l’idée de Pavlov) n’engendre
pas nécessairement le fait d’être à l’aise en soi.
On est plutôt en sécurité dans du connu, on est même fort, voire très fort
dans les situations qu’on maîtrise (et qu’on « désire »). Pensons à l’artisan
sûr de son tour de main mais dépourvu de confiance en lui quand il s’agit de
négocier un arrangement avec son banquier.
Au total, nous ne devons pas oublier que la vraie confiance en soi se teste
face à l’inconnu au singulier et au risque.

◗ L’ambiance

Tout indique qu’une certaine qualité d’ambiance peut contribuer à


stimuler en surface la confiance en soi. Plus largement le milieu, avec ses
règles, ses usages, ses enjeux, ses appels, ses pressions, bref le « climat »
tout court fait de relations faciles ou orageuses, mettent le moi sous tension.
Tous ces agents extérieurs jouent à la façon d’un engrais : vitamine ou
poison. Le milieu bonifie ou écorche le moi sans le changer
fondamentalement, bien sûr.
On peut penser que la complicité, la camaraderie, la solidarité, l’estime
des autres, le droit à l’erreur, la transparence des règles, la sincérité, la
sécurité matérielle et physique sont des facteurs plutôt favorables alors que
le mépris, le doute, l’intolérance, l’ingratitude, le secret, l’isolement, le
retrait, l’indifférence sont des épines nocives pour le moi et par conséquent
capables d’altérer sensiblement la réserve de confiance en soi.
Si l’effet restera peut-être limité pour un moi très solide, on peut penser
que ce sera moins vrai pour un moi tout juste stable. Quelqu’un manquant
d’aise pourra saisir des opportunités dans une bonne ambiance, alors qu’il
se rétractera dans un mauvais climat. En ce sens, l’ambiance est un allié
capable de réactualiser la confiance en soi.

Pour confirmer l’influence du désir, de l’accoutumance et de l’ambiance on citera


l’exemple de ce jeune homme à l’aise dans le sport et tellement en difficulté dans son
travail.

Passionné de football depuis l’âge de 10 ans, il joue dans un club, fréquente avec
assiduité tous les entraînements, se montre appliqué et progresse. Il tente des gestes
difficiles, prend plaisir à jouer, s’investit, « mouille » le maillot. Bon joueur, bon
camarade, il aide les autres, encourage. Né dans un milieu très défavorisé, il a eu une
scolarité très difficile mais s’est toujours éloigné de la délinquance. Dans le monde du
travail, il n’arrive pas à trouver sa voie, accumule les « petits boulots », se heurte aux
patrons, se décourage ou s’obstine sans succès. Ce qu’on lui fait faire ne lui plaît pas.
Ça va mal pour lui. Tout change le jour où il entre dans une petite entreprise dont le
patron, dirigeant sportif lui-même, lui offre une « ambiance » qui lui convient. Remis en
selle, le travail l’intéresse. Même si ses handicaps le limitent au plan des compétences
et des responsabilités, il retrouve espoir, un peu d’aisance et un certain apaisement,
d’où une certaine confiance en lui pour parler, décider, oser dans son travail. Retrouvant
un début d’unité, ses comportements sur un terrain et dans l’entreprise sont moins
différents. Il dit lui-même avoir retrouvé un peu de confiance en lui.

3.3 La tranquillité
L’adulte qui a confiance en lui ressent une certaine tranquillité. C’est
particulièrement sensible notamment quand il est sollicité dans son
angoisse, que ce soit de parent, de dirigeant, d’éducateur, de salarié, de
membre d’une communauté, de médecin ou de policier…
Pour être plus tranquille, il faut avoir :

appris sur soi-même ;


réparé certains dégâts ou certaines blessures.

La tranquillité se traduit par un recul de l’inquiétude et du doute, ce doute


névrotique tellement perturbateur et inhibant.
La conscience anxieuse a toujours besoin de réassurances, d’où une
tendance dans les comportements à rechercher la survalorisation. Quand on
est tranquille on ne s’épuise pas à toujours vouloir montrer ou prouver ce
qu’on a fait, on ne commence pas mille choses sans espoir d’aller au bout,
on ne regrette pas…

Je ne sais pas jouer du violon, j’aurais pu apprendre à un moment, maintenant je me


consacre à d’autres choses, j’ai surmonté ça. Je ne suis pas à l’aise en anglais, ça m’a
gêné ; je n’ai jamais pris la décision de m’expatrier quelques mois pour faciliter
l’acquisition, à moi de vivre avec maintenant, et ne de pas m’en inquiéter, ni de me
« prendre la tête » avec ça. À quoi bon participer à ce colloque auquel je ne
comprendrai rien sans m’agacer et m’en vouloir…

La tranquillité éloigne de nous le poids des freins et l’épaisseur des


écrans. Une saine confiance en soi est le fruit d’une tranquillité sur les
limites.
De tout temps, la tranquillité est ainsi apparue comme une sorte de paix
enrichissante. Deux anciens proverbes chinois le confirment :
– « La rivière tranquille a ses rives fleuries » ;
– « Seul l’étang tranquille reflète les étoiles ».
La tranquillité est donc un bien précieux, une forme d’aboutissement
dont nous serions l’heureux auteur en toute volonté.

C’est le sens du propos de Descartes dans sa Lettre à Breggy (15 janvier 1650) : « Je
ne désire que la tranquillité et le repos qui sont des biens que les plus puissants rois de
la terre ne peuvent donner à ceux qui ne les savent prendre d’eux-mêmes ».

La tranquillité une fois installée, protège, met à l’abri. Les processus


d’influence ou d’intimidation, les tentations dévastatrices trouvent moins de
prise dans le tissu des vulnérabilités.

L’homme de théâtre Carlo Goldoni exprimait dans la préface de ses « mémoires » :


« On verra que l’humanité est la même partout, que la jalousie se rencontre partout et
que partout l’homme tranquille et de sang-froid vient à bout de se faire aimer du public
et de lasser la perfidie de ses ennemis ».

C’est peut-être dans l’un des plus beaux traités de Plutarque connu sous
son titre latin De tranquillitate animi, que l’on trouve les meilleures
descriptions de la conscience tranquille7.
Selon le professeur Jean Dumortier, l’œuvre de Plutarque évoque :
« quiétude, équilibre de l’âme, sérénité, paix intérieure, joie, vie heureuse
même ».
Pour Plutarque, la conscience tranquille c’est d’abord l’art du bonheur
apaisé, la maîtrise des passions funestes, la capacité à jouer des « bonheurs
présents ». On est loin de l’austère rigueur du stoïcisme et l’humeur joyeuse
de Plutarque fit dire du sage philosophe grec qu’il était « une cigale sur
l’arbre de Platon ». En tout cas, on retiendra cette idée d’humeur joyeuse
associée à celle de conscience tranquille. La confiance en soi se traduit par
une sorte d’apaisement dans les relations interpersonnelles. Ce calme,
solide et riche de potentialités d’écoute et d’attention apparaît comme un
atout dans un univers marqué par de fortes tensions et de multiples frictions.
Il permet d’aborder mieux des situations délicates et de supporter les
excès et les éclats d’éventuels adversaires. La conscience tranquille nous
tient à l’écart des risques de trop fréquentes dérives dans l’euphorie et la
déprime.

« Car si nous sommes, avertit Plutarque, devant la vie, sans savoir ni réflexion, comme
des malades incapables de supporter ni le froid, ni la chaleur, nous serons exaltés par la
réussite, déprimés par l’adversité, mais nous aurons l’âme troublée par les deux, ou
plutôt par nous-mêmes, et cela ne sera pas moins vrai dans les circonstances dites
favorables ».

Selon Plutarque, la tranquillité nous viendrait aussi par cette capacité que nous avons
de relativiser les événements qui nous concernent afin d’en dégager les aspects positifs
pour nous : « Ainsi pour parvenir à la sérénité, il sera bon, face aux événements
contraires, de ne pas perdre de vue ce qu’ils peuvent comporter pour nous de plaisant
et d’agréable : tempérons le mauvais par le bon afin qu’en tout le bon l’emporte [...] Oui,
c’est une folie de se lamenter sur ce qu’on a perdu au lieu de se réjouir de ce qui nous
reste ».

La tranquillité fait également bien ressortir notre capacité à accepter


oppositions et contradictions car « L’harmonie de l’univers repose sur une
alternance de contraires, comme la lyre ou l’arc qui se tendent et se
détendent » notait le philosophe grec Héraclite. Même observation chez
Euripide : « Il ne saurait y avoir de bien sans quelque mal : l’un doit se
mélanger à l’autre pour que tout aille. »

3.4 Confiance en soi et compétition

La solidité du moi reste la vraie garantie de la tranquillité et par


conséquent de la confiance en soi.
Les domaines marqués par la concurrence à outrance apportent la preuve
que la solidité du moi fait à moyen ou long terme la différence. C’est le cas
dans la pratique sportive et à un degré moindre dans l’activité commerciale
ou les métiers médiatiques (presse, télévision, cinéma), ainsi que la
politique.
Toute forme de compétition est chargée de névrose. La compétition vit de
cela : il faut exister ou crever, « gagner à en mourir » selon l’expression
d’Alexander Lowen8. La compétition en tout apparaît bien comme le
produit inquiétant d’une civilisation narcissique. Les entreprises de plus en
plus concernées par la pression concurrentielle sont, si on n’y prend pas
garde, le théâtre de relations pathogènes au milieu de travail : dans ces
conditions, la confiance en soi est exclusivement liée aux résultats, pas au
moi.
Il s’agit d’une confiance en soi artificielle, une sorte de doping de
circonstance. Le cortical (cortex) ne maîtrise pas en réalité le cerveau
reptilien et le limbique. Les mots et les raisonnements ne rendent pas
vraiment compte de ce que ressent le moi réellement. La dimension
émotionnelle de la compétition agresse le moi en permanence. L’acteur s’en
sort par le biais du discours, colmate, justifie, libère, compense mais ne peut
rien contre l’angoisse profonde d’un moi malmené, souvent à l’origine peu
ou mal construit (il faudrait étudier le profil de personnalité des jeunes qui
se dirigent vers ces métiers à hauts risques).
Le sportif par exemple s’en sort en apparence en ayant par à-coups
confiance dans la victoire, toujours ponctuelle, particulière, sans garantie
pour le lendemain. Il se « mentalise », c’est-à-dire se visualise victorieux.
La défaite est un coup d’arrêt qui le ramène à lui-même. Certains se
requinquent. Tous sont fragiles. Ceux qui paraissaient les plus costauds,
peuvent s’effondrer.
Dans un tel contexte, ceux qui tiennent assez longtemps au plus haut
niveau ont un moi assez solide, une certaine tranquillité sur leur valeur,
leurs limites.
Sinon l’échec fait des ravages. Le sportif qui n’a plus de résultats comme
le personnage médiatique qui n’a plus d’audience, a tendance à se perdre. Il
flanche. Quelque chose est cassé. Il peut se récupérer un ou deux ans plus
tard, bien encadré, voire un peu materné ou stimulé par une bonne équipe.
Ce qui ne va pas sans accroître sensiblement sa dépendance à des
paramètres extérieurs.
Qu’a-t-il pu se passer ?

une usure pour en avoir trop fait ;


un recul du besoin de la victoire ;
une rupture en rapport avec une peur brutale (blessure, accident…).

Ainsi la motivation régresse en même temps que la confiance en soi, trop


artificiellement associée à la réussite, à la « gagne ».
L’exemple du joueur de tennis Björn Borg illustre assez bien
l’enchaînement gloire-déchéance.
Comment dans ces milieux imprégnés de la névrose du succès recréer
quelques bases de confiance en soi ? À coup sûr en recréant chez ces
individus des réflexes d’autonomie. Il faut y aller progressivement, mais on
peut dire que ce ne sera jamais très solide si les blessures ont été profondes
et le moi trop fragile. La réparation passerait sûrement par un travail sur
l’imaginaire (technique du rêve éveillé). Les apports de la sophrologie
peuvent être intéressants.
Cette tranquillité dont nous parlions comme signe distinctif de la
confiance en soi témoigne bien du moi fort qui a su apprendre sur lui-même
et assumer certaines limites. Une épreuve de la vie sociale et
professionnelle, la prise de parole en public, est à ce titre révélatrice de la
qualité de cette tranquillité.
En effet, parler en public s’avère être un « bon » test : la personne
s’expose devant des paires d’yeux. La situation est souvent anormale, peu
fréquente, voire extraordinaire, et en conséquence menaçante. Parler c’est
se donner en spectacle, corps et esprit, avec une mise en scène risquée de
soi. Peu ou pas préparé, sans grande habitude, l’adulte réactualise le
complexe scolaire de l’estrade9 : être jugé, noté, évalué en public. Dans ces
conditions, l’adulte est dérangé dans sa tranquillité. Si le désordre est très
fort (trac excessif avec tous les symptômes connus, depuis transpirer
jusqu’à l’impression du « trou noir ») on a la preuve que la tranquillité
manque d’épaisseur. La confiance en soi n’est pas au rendez-vous parce
qu’en fait, un réel déficit plus ancien et profond est ainsi mis à découvert.
On tient donc ici un bel indicateur de confiance en soi avec la prise de
parole en public et la confirmation que la tranquillité est un bon critère pour
apprécier la force du moi.

3.5 Oser dire oui ou non clairement

Une des manifestations courantes de la confiance en soi tient à la


capacité à accepter ou à refuser avec clarté, en accord avec soi-même. Cette
indépendance d’esprit, lucide et au clair avec des critères personnels
assumés, est un signe de tranquillité et de confiance en soi.
S’autoriser à dire non à l’autre suppose un recul de toute forme aiguë du
sentiment de culpabilité. Dire oui, prouve une disposition à s’engager. Bref
le risque de la rupture comme de l’engagement ne peut être le fait que d’un
moi fort, capable de surmonter les nouvelles données, le contrat passé ou
son absence.
Dans la vie sociale ou professionnelle, le oui et le non annoncent un
changement des repères et de nouvelles habitudes. En ce sens on peut
prévoir que oser dire oui ou non va engendrer des tensions de toute nature.
On comprend qu’un moi assez solide se sente prêt à les gérer et à faire face.
Inversement esquiver, faire l’autruche, se mettre la tête dans le sable
renseignent sur le degré de confiance en soi. De quoi suis-je capable ?
Comment puis-je intégrer des éléments d’inquiétude ? Qu’est-ce que je suis
capable d’accepter comme dérangement ou réaménagement ?
Au total, suis-je prêt à regarder en face les tensions associées à un accord
ou à un refus et à les supporter tranquillement ?
Contrairement à l’idée darwinienne, que la compétition et la rivalité
seraient une réalité humaine inéluctable, les recherches de l’Institut
d’anthropologie évolutionniste Max Planck10 de Leipzig (Allemagne)
montrent que chez les chimpanzés le pacte de confiance se fonde plus
facilement dans le cadre de l’amitié : les primates savent se montrer
généreux au risque de tout perdre, avec des congénères qui leur sont
proches.
Le principe de réciprocité, la coopération, la répartition des gains
fonctionnent chez les primates comme ils peuvent se retrouver chez les
humains à travers les conduites d’altruisme et d’entraide où la confiance est
impliquée, tout comme l’empathie. Les chercheurs ont montré que les
conduites d’entraide chez de jeunes enfants se manifestent naturellement
très tôt, sans contrepartie, et qu’ils ont la capacité morale à distinguer le
bien du mal. Pas mal de ces travaux montrent que la coopération est plus
importante dans l’histoire de l’évolution que la compétition. Or la confiance
est contingente de l’idée de coopérer. De quoi s’interroger quand l’histoire
de l’humanité est là pour nous rappeler à la réalité des conflits et des
guerres, des rivalités et des phénomènes de concurrence déloyale comme la
mondialisation récente a pu en engendrer. Preuve que la possibilité du pacte
de confiance11 fondée sur l’amitié est bien fragile néanmoins. Jean-Jacques
Rousseau en avait pris la mesure avec gravité quand il déclarait « Trahir la
confiance de l’amitié, violer le plus saint de tous les pactes (…) ce sont des
bassesses d’âmes et des noirceurs ».

1 Ce chapitre est adapté d’une interview d’Arlette Mucchielli, juillet 1992. Arlette Mucchielli
est l’auteur dans cette même collection du livre Apprendre à coopérer, ESF éditeur, Paris,
1999.
2 L’homme comme nature.
3 L. Binswanger, Discours, parcours et Freud, Trad. fr. Paris, Gallimard, 1970.
4 E. Fromm, Bouddhisme Zen et psychanalyse, Paris, L’épi.
5 Roger Mucchielli, Analyse existentielle et psychothérapie phénoméno-structurale,
Bruxelles, Dessart, 1967 (épuisé). Réédité aux éditions EAP sous le titre : Analyse et
Liberté.
6 D’après Y. Rispal cité par N. Sillamy, Dictionnaire de psychologie, Paris, Bordas, 1980.
7 Plutarque, La conscience tranquille, traduit du grec par Myrto Gondicas, Paris, Arléa,
1991.
8 Alexander Lowen, Gagner à en mourir, Paris, Hommes et Groupes Éditeur, 1987.
9 Voir dans cette même collection, du même auteur, le livre Des prises de paroles
captivantes, Paris, ESF éditeur, 2015.
10 Olivier Dessibourg, L’amitié chez le chimpanzé, un pacte de confiance, Le Temps,
Lausanne, 20 janvier 2016.
11 Voir aussi le documentaire concernant les recherches de l’Institut Max Planck diffusé sur
ARTE le 26 février 2016 (Vers un monde altruiste ?) de Sylvie Gilman et Thierry de
Lestrade.
CHAPITRE 3
La confiance en soi vue sous l’angle
psychanalytique

Q ue se passe-t-il quand la confiance en soi est défaillant et que le


manque d’assurance prend des allures pathologiques ? Selon le
psychiatre Frédéric Fanget1, « sur le plan comportemental, elle conduit à un
art du camouflage, dont les manifestations sont l’inhibition, l’indécision, la
procrastination et les évitements. Sur le plan émotionnel, le manque de
confiance se traduit par une tristesse (liée à la dévalorisation) de l’anxiété
(liée à la peur de ne pas être à la hauteur) et enfin de la honte (liée à la peut
d’être mal jugé par les autres) ».
Cela veut bien dire que le manque de confiance en soi se traduit
fondamentalement par une altération de notre jugement sur nous-même. Et
les dégâts prennent la forme de préjugés actifs :

Je ne suis pas capable de…


J’ai besoin que l’on m’aime… .
Je me trouve nul (le)…
Je dois toujours faire mieux…
Je n’arrive jamais à me décider…
Je dois toujours me faire du souci…
Je dois me méfier des autres…

Selon l’intensité et la permanence de ces préjugés, qui plus souvent


instables, on peut parler d’une pathologie de la confiance en soi. Frédéric
Fanget cite les malades les plus couramment rencontrées qui en découlent :
la phobie sociale, certaines dépressions, le trouble d’anxiété généralisée,
des conduites addictives…2
Pourtant, on ne trouve pas une mention nette et claire de la confiance en
soi dans les travaux de la psychanalyse. Cependant il est possible de tenter
quelques rapprochements avec les concepts établis par Freud et repris par
les différents courants de pensée de l’analyse clinique3 pour comprendre
comment se construit la pathologie de la confiance.

1. Le mythe de Narcisse

D’entrée on peut établir que la confiance en soi est en rapport étroit avec
la problématique narcissique de l’individu.
Il semble que ce soit dans une note de 1910 complétant les Trois essais
sur la théorie de la sexualité que Freud ait utilisé pour la première fois le
terme de narcissisme, et cela en relation avec l’homosexualité. Rappelons
que, selon la légence grecque, Narcisse dédaignait l’amour des nymphes,
dont notamment celui de la Nymphe Echo, pour se consacrer au culte de sa
propre image que lui renvoyait le miroir d’un étang. À sa place pousse la
fleur qui porte son nom (Narcisse).
S’il est juste que Freud ait d’abord évoqué le narcissisme à propos d’une
perversion, il en fit très vite vers 1914, un stade sans doute « inévitable » au
cours du développement, tout en constatant que certaines personnes y
resteraient fixées de façon prolongée.
Ainsi prend naissance la thèse freudienne qui fait du narcissisme un
moment de l’évolution de la libido entre l’auto-érotisme et l’amour
objectal : l’individu en voie de développement rassemble en une unité ses
instincts sexuels qui, jusque-là, agissaient sur le mode auto-érotique afin de
conquérir un objet d’amour, et il se prend d’abord lui-même, il prend son
propre corps pour objet d’amour avant de passer au choix objectal d’une
personne étrangère. En 1913, dans Totem et tabou, Freud insistera sur le fait
que l’homme reste toujours, dans une certaine mesure, narcissique même si
c’est par un relatif détachement du narcissisme qu’il peut faire des choix
hétérosexuels (et donc se dégager de l’amour de soi et de l’homosexualité).
Après 1914, Freud introduira définitivement le concept de narcissisme
dans la théorie psychanalytique. Il posera le narcissisme comme étant
présent de façon permanente dans l’individu. Le narcissisme doit alors être
compris comme l’investissement libidinal du Moi. Freud distinguera :

Le narcissisme primaire qui correspondrait à un état survenant au


cours du développement de l’enfant où celui-ci investit sa libido sur
son Moi ; Freud précisera plus tard que cet état précéderait la période
d’unification du Moi tel qu’il existe au cours de la vie fœtale quand le
sujet n’est pas différencié de l’objet (stade contesté par Mélanie
Klein).
Le narcissisme secondaire désigne le retour d’une libido soustraite
aux investissements objectaux, sur le Moi ; plus tard, en 1923, Freud
considérera que le narcissisme du Moi (« Le Moi et le Ça ») est un
narcissisme secondaire, donc dérobé aux objets. Le narcissisme
secondaire serait l’intériorisation d’une relation, notamment celle
avec la mère.

On comprend que le terme de narcissisme, qui fut forgé par Näcke


dès 1888 et largement repris par Freud, apparaisse aujourd’hui comme une
notion complexe, aboutissement de plusieurs lignes de pensées et enjeu
central de la psychanalyse.
Pour André Haynal4, ce concept à multiples facettes reflète bien la
manière dont le sujet se voit, son image, son double. Le narcissisme au
quotidien prend des formes connues : repli sur soi-même et recherche de soi
dans l’autre, sentiment de soi-même. Selon Haynal, « l’évolution de l’être
humain comporte nécessairement des oscillations entre amour narcissique
et amour libidinal ».
Alors l’amour de soi, tel qu’il a été décrit par Freud, « représenterait
finalement l’amour de la mère introjecté par l’enfant, qui une fois séparé
d’elle et sorti de la symbiose, conscient de son indépendance et de son
altérité « s’aimera tel que sa mère l’a aimé », c’est-à-dire qu’il ne pourra
s’aimer (« narcissiquement ») que comme on l’a aimé (« libidinalement »).
On peut dire que « le narcissisme accompagne notre vie comme une
ombre ». La blessure narcissique apparaîtrait comme une « béance jamais
comblée ».
C’est que le narcissisme renvoie au concept de Paradis originaire puis au
stade où l’enfant croit à la toute-puissance de ses pensées. C’est dans ce
passage à une certaine béatitude vers la réalité que l’enfant se sent fragile et
démuni. Alors le rôle de la mère va être crucial pour panser les plaies.

1.1 Créer les bases de sécurité

Le développement d’un narcissisme raisonnable ne va pas de soi.


Via l’expérience narcissique, la confiance en soi serait liée aux bases de
sécurité créées chez l’enfant. Avoir disposé d’un amour maternel
inconditionnel fournit le meilleur contexte possible à la confiance en soi.
Pourtant la vie montre parfois que les gens les plus costauds sont aussi
parfois ceux qui ont le plus souffert. Ce qui fait sûrement la différence c’est
la façon dont les expériences ont été emmagasinées et comment tout cela a
été métabolisé.
Par exemple, la possibilité d’espaces transitionnels assure des colmatages
de l’angoisse. C’est le cas du « doudou » (mouchoir, objet en peluche, etc.)
de l’enfant ou de l’expérience du compagnon imaginaire (travaux de
Donald Winnicott5). En revanche, quand les parents ont un rapport trop
étroit à la réalité, ils peuvent bloquer les recherches de colmatage de
l’enfant, via des formes de productions symboliques. Ils brisent la
construction de la confiance en soi en s’attaquant aux essais de l’enfant
pour se rassurer (critique systématique des représentations symboliques
« c’est pas une voiture, ça… en parlant d’un morceau de bois). C’est pire
quand ce sont les parents qui paniquent eux-mêmes devant la vie psychique
tout court. On peut ainsi bloquer la confiance en soi de l’enfant qui cherche
des issues en tâtonnant (se moquer d’un dessin…).
Plus généralement, on peut avancer que le regard positif de l’autre sur
l’enfant a dû apparaître le plus tôt possible. L’entourage a-t-il su maintenir
la confiance quoi qu’il arrive ? La confiance en soi ne démarre-t-elle pas
toujours à la source du regard de l’autre ? Le processus de la confiance en
soi se mettra en œuvre progressivement si le regard intériorisé est là pour
relayer et devenir dominant. En conséquence, la confiance en soi sera
d’autant plus au rendez-vous que le poids du jugement extérieur (critiques,
remarques, reproches, etc.) sera moindre que ce que l’on pense soi.

1.2 Développer un jeu d’identifications réussies

La formation de la personnalité et, en son sein, de la confiance en soi


s’opère entre autres par des identifications successives réussies.
En langage psychanalytique, rappelons que l’identification est un
processus par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété un attribut de
l’autre, et se transforme, partiellement ou totalement, en rapport avec celui-
ci.
Considéré comme un des mécanismes de défense du Moi, l’identification
exprime aussi le procédé par lequel les investissements sur les parents
(complexe d’Œdipe) sont progressivement plus ou moins abandonnés et
remplacés justement par des identifications.
Ainsi le Moi se construit par le jeu d’identifications successives aux
personnes aimées et admirées en fonction d’un modèle que l’enfant se
donne (idéal) et qu’il cherche avec plus ou moins d’obstination et de succès
à égaler.
Les comportements humains au quotidien ne seraient dans ces conditions
que les reflets ou reproductions, complètes ou non, d’identifications
antérieures devenues inconscientes.
Commencé dès la petite enfance, le jeu des identifications prend sa force
au stade dit du miroir. Selon J. Lacan, il s’agit d’une étape capitale dans la
genèse du schéma corporel et dans le processus de socialisation de
l’individu. L’enfant prend ainsi conscience de son existence propre : après
avoir appris par le toucher à se reconnaître, il apprend d’une façon visuelle
à le faire et peut-être à s’aimer lui-même.
Ainsi cette image que « l’enfant reçoit de lui-même, et celle qu’il sait
pouvoir donner de lui-même à autrui, représentent une étape capitale dans
la construction du Moi6 ».
On peut donc établir qu’une intégration dans le Moi d’identifications
successives malheureuses, plus tard devenues insconscientes, conduiront
l’adulte à des comportements erronés et à un rôle rendu incongru.
Les parents, sujets d’identifications privilégiées par leur proximité et leur
rôle doivent se garder de créer les conditions excessivement :

de la séduction, à cause des risques de dépendance au jugement de


l’autre ;
du laisser-faire, à cause des risques d’évanouissement des repères,
des droits et de l’apprentissage des limites.

C’est à ce prix qu’une construction de la confiance en soi peut s’opérer.


D’une part, un regard trop présent et oppressant de l’autre (séduction), de
même qu’un jugement extérieur (c’est bien, tu es beau, ce bleu ne te va
pas..) vont perturber le travail d’étayage du jugement intérieur et créer une
réelle dépendance. Ainsi l’enfant puis l’adulte seront en mal de libre arbitre,
allié inconstestable pour la confiance en soi. Avoir ses idées à soi, se faire
son idée valent plus que ce que pensent et disent les autres.
La confiance en soi est là quand on a compris que tout discours externe
sur soi est suspect : « l’intentionnalité du discours de l’autre vis-à-vis de soi
reste à démasquer » souligne Gilles Amado.
D’autre part, du laxisme comme du laisser-faire vont occulter la réelle
complexité de la vie et gommer toute forme de conflits, oppositions ou
désaccords. C’est plutôt en laissant des tensions s’exprimer qu’on voit la
confiance en soi à l’œuvre. L’homme qui a confiance en lui fait face, encore
faut-il ne pas créer autour de lui un climat d’hypocrisie (laisser-faire, tout
va bien, tout est possible…). Il serait dangereux que l’enfant ou l’adulte soit
pris dans un jeu d’identifications où « tout va bien », « tout est facile », « tu
fais comme tu veux… »
Élever des enfants ou manager une équipe obligent à tenir un discours
vrai : il s’agit de faire saisir que la vie est faite de problèmes, qu’il faut de la
ressource et de l’énergie pour les résoudre, que l’on a soi-même aussi des
problèmes. Quelqu’un qui a confiance en lui n’a pas « appris » à travers des
identifications malheureuses à se duper.

1.3 Être le complice de ses points faibles

Tel responsable politique est orgueilleux et modeste. Il le sait : il sait ce


qu’il veut, mais il sait aussi ce qu’il peut. Conséquence : il n’apparaît pas
crispé sur sa réussite et ne se donne pas des objectifs inaccessibles. Avoir
confiance en soi c’est s’accepter et surtout être son meilleur allié. C’est
entretenir une certaine complicité avec ses points faibles.
Ainsi quelqu’un qui a confiance en lui est en mesure d’échapper aux
mauvaises aides extérieures, à l’influence des gourous ou des sectes qui
veulent à tout prix « prendre en charge » en incitant à penser positivement
sous contrôle, masquant ainsi des lieux conflictuels internes jamais résolus
et de plus niés par contrainte.
En fait, toute aide extérieure trop envahissante interdit le travail subtil du
psychisme entre réalité externe et réalité interne.
Quand le « dopage » du surmoi par des messages radicaux (le bien, le
mal, le faux, le vrai) opère, le colmatage du pulsionnel (le ça) est brusqué.
L’éducation de la gestion de la marge de manœuvre entre le désir et
l’interdit ou l’idéal ne fonctionne plus raisonnablement. L’individu se perd
et perd confiance en lui.
La confiance en soi passe par une réappropriation de son libre arbitre : il
faut du discernement pour juger ce qui est possible de ce qui ne l’est pas.
C’est cette expérience-là qu’il est bon de vivre au quotidien, sans
culpabilité, donc en acceptant ses manques, ses zones erronées.
« Imparfaits, mais libres et heureux », conseille le psychiatre Christophe
André, parmi les bonnes pratiques de l’estime de soi, non pour se résigner
mais pour évoluer, être enfin soi-même, ne plus trop se soucier de l’effet
que l’on fait, pour agir sans craindre l’échec ou le jugement, ne plus
trembler à l’idée du rejet et trouver tranquillement sa place au milieu des
autres7.
Faire preuve de confiance en soi se forge dans une accoutumance : celle
du rapport à soi à l’abri de l’influence des autres. Faire preuve de confiance
en soi s’entretient dans l’exercice autonome des décisions à prendre dans un
univers de contraintes dont on perçoit l’intensité comme la logique et le
sens.

2. Diminuer la vulnérabilité au système social

Même si la notion de confiance en soi est relativement étrangère au


discours psychanalytique, on a vu comment la confiance en soi, via la
problématique narcissique, est bien présente à mesure que la personnalité se
construit : elle démarre par le regard de l’autre puis le regard va
s’intérioriser. Deviendra-t-il dominant ? La confiance en soi s’installera
d’autant plus facilement que progressivement le poids du jugement
extérieur diminuera au profit de l’expérience interne.

2.1 Se préserver de la pression de la norme sociale

Le système social est un lieu de tensions et de rapports de forces et


l’individu est l’objet de pressions diverses. Ce qui va faire la différence,
c’est la façon dont les bases de sécurité personnelles vont préserver d’une
trop grande vulnérabilité au système social. Et ces bases de sécurité sont
liées à la nature et à la qualité des expériences internes. Comment
appréhende-t-on la complexité et la difficulté du monde ?
La radicalisation des impressions renseigne par exemple sur la trop
grande fragilité d’une personnalité. Quand on est resté dans la phase schizo-
paranoïde on ne voit que des choses bonnes ou mauvaises et rien d’autre
(pas de nuance, pas de contradiction, pas d’évolution).
En revanche, l’adulte qui fait preuve de confiance en lui est capable
d’une appréciation plus subtile du monde :

il ne nie pas la réalité conflictuelle inscrite dans certaines situations


de sa vie, ne les ignore, ni ne les fuit ;
il admet que des choses lui échappent et en ce sens intègre la
dimension de l’inconscient.

À ce stade, on peut observer que les positions de certains spécialistes


comme Carl Rogers, qui ont voulu écarter l’inconscient et s’appuyer sur la
nécessité d’un regard positif inconditionnel, en créant un tissu de relations
aconflictuel, ont pu créer quelque illusion : celle d’une vie idéalisée, où la
confiance serait posée comme un fait acquis. C’est plutôt au cœur des
tensions de toute façon inévitables que se confirme, se consolide ou se
révèle la confiance en soi.
On est seul face à la confiance en soi. La société engendre son cortège
d’inquiétudes, de risques, de contradictions, d’incompréhensions, de rejets,
de tentations. La France est le pays numéro un dans le monde pour la
consommation des tranquillisants et c’est un record qui dure. La norme
sociale constamment réaffirmée c’est « être bien dans sa tête, ses pompes,
sa peau… ». Une telle pression idéologique ne peut que fragiliser les gens
confrontés à des problèmes et de ce fait devenus déviants par rapport à la
norme. En même temps qu’elle offre toujours plus de difficultés nouvelles
(problèmes d’insertion, d’emploi, de communication, d’accès au pouvoir,
etc.), la société prescrit toujours plus fort l’exigence du bonheur personnel
et trouve un très fort écho.
Florence Deguen constatait, par exemple, en décembre 2011, dans un
article du Parisien intitulé « Finalement, le bonheur, ce n’est pas si
compliqué », qu’on trouve sur Internet à l’entrée « recherche du bonheur »
pas moins de 7,560 millions de résultats et que 2 475 publications
scientifiques traitent du sujet. De nombreux blogs et forums de discussion
parlent du bonheur, et un site officiel (« L’observatoire international du
bonheur ») fait référence en la matière8.
Au-delà de l’indication de colmatage que semble annoncer une telle
tendance, on peut craindre le renforcement d’un risque généralisé de
culpabilisation. Face à des difficultés répétées dans un monde où il faut être
beau, réussir à tout prix et être heureux, comment ne pas s’en vouloir à soi
et entamer ainsi un capital confiance parfois déjà bien mince.

2.2 Supprimer le symptôme ne résoud pas le problème

Pour l’instant le système social s’efforce d’apporter des remèdes,


obéissant ainsi à la vieille conception « behavioriste » qui a toujours plaidé
en faveur de l’abolition du symptôme. L’approche clinique, elle, a su
montrer que lorsque le symptôme disparaît brutalement, rien ne dit qu’il ne
va pas se fixer ailleurs ; c’est un autre danger. Proposer un remède est
presque toujours insuffisant : il s’agit d’aider à découvrir le sens, la
problématique, le processus.

Quand Marie Cardinal raconte dans Les mots pour le dire, un fragment d’une
psychanalyse elle rapporte des propos qui vont dans ce sens : aller plus loin,
comprendre la personne :

« J’ai une perte de règles… »

– Ça ne m’intéresse pas, parlez-moi de vous ! »

On vit dans un système social qui « vend » le principe de la disparition


des symptômes (pour « être bien »). En rester là, c’est à l’évidence
n’accorder de l’intérêt qu’à la surface des choses, pour faire « bonne
figure ». C’est oublier trop vite ce puissant avertissement de Lacan : « On
s’en fout de la guérison, elle vient par surcroît ».
2.3 Revenir au sens

En ce sens le retour au comprendre avec générosité et réalisme (on ne


peut pas tout comprendre mais on peut en faire l’effort) est un allié de la
confiance en soi.
Dans la vie des entreprises, on a pu observer que lorsque les gens ne
comprennent pas les jeux de pouvoir, non seulement ils en sont les victimes
désignées, mais de plus ils somatisent. La tendance à « psychologiser »
gagne du terrain. On décrit et on juge les comportements sans imaginer la
dimension cachée des phénomènes en train de se produire. On entend des
gens dire qu’il n’y a pas de problème dans la « boîte », alors que
l’entreprise dépose le bilan quelques mois plus tard suite à un conflit
familial sournois au niveau de la direction.
Avoir confiance en soi peut autoriser à dénoncer un système générateur
de risques et la confiance en soi est bien, en ce sens, indissociable d’une
aptitude éprouvée à comprendre, dénouer, clarifier ce qui se passe et à en
tirer des enseignements. Avoir confiance en soi amène à ne pas se duper, à
refuser l’hypocrisie.
Être moins vulnérable au système social c’est pouvoir par exemple
analyser une situation qualifiée d’échec par l’entourage, en réussissant à en
saisir le sens réel, les indications qu’elle contient, la dimension cachée, le
poids de l’histoire, les conditions dans lesquelles s’est déroulé l’événement.
Il s’agit d’encourager la pratique du feed-back à soi, c’est le chemin pour
trouver le sens d’une non-réussite (comme d’ailleurs d’une réussite).

2.4 Apprendre à mûrir et à relativiser

Mais seul un bon niveau de confiance en soi, c’est-à-dire une base de


sécurité personnelle suffisante peut permettre d’analyser un événement avec
l’éclairage des éléments de sa propre expérience interne. C’est le vrai
moyen pour ne pas subir les critiques ni succomber aux accusations.
Ceci nous amène à souligner que ceux qui se disent et se croient les plus
forts, pour résister au système social ou pour le maîtriser et le dominer
conjoncturellement à leur profit, se révèlent assez souvent très fragiles et
susceptibles de craquer.
Les parents et les éducateurs trouveront là de bonnes raisons pour faire
saisir aux enfants et aux adolescents que la vie est faite de problèmes et
qu’il faut un bon bagage de ressource interne pour faire face. Inutile de
colmater trop vite par des remèdes ou des recettes. Il s’agit au contraire
d’apprendre à mûrir, histoire de tourner le dos aux solutions miracles mais
aussi à la fatalité des échecs répétés.
La confiance en soi est associée à une aptitude à relativiser, à prendre une
certaine distance. On peut encaisser un coup, perdre confiance
provisoirement à cause d’un mauvais résultat mais si la confiance en soi est
là et bien là (dimension existentielle) on reprendra le dessus grâce à la base
de sécurité personnelle qui sert de socle à la personnalité.

2.5 Y voir clair

Pour conclure cette partie et illustrer par deux exemples concrets, on


pourra retenir qu’y voir clair est une bonne garantie pour la confiance en
soi.
Y voir clair, pour le sens commun, c’est manifester une certaine
intelligence des situations (expérience interne), une certaine indépendance
d’esprit (distance vis-à-vis du regard externe) et une certaine connaissance
de soi, débouchant sur de la tranquillité.

◗ Surmonter la crainte de parler en public

La prise de parole en public est une exposition narcissique type. L’orateur


est seul face au regard des autres. Son fantasme : sa solitude face au groupe
perçu comme uni, un tout (un trou, une bouche). L’orateur est alors la
victime de ce fantasme et renvoyé à sa propre solitude. Il est en prise à une
problématique phobique (se sentir seul, nu, dévoilé, agressé, ignoré,
renversé) en même temps qu’il est confronté au désir des autres. Et ce désir-
regard si prégnant vient perturber la mentalisation (peur du blanc, discours
confus, digressions, lapsus, hésitations, etc.).
Chez les personnalités de type hystérique la tendance à vivre à travers le
regard des autres est particulièrement forte.
Pour retrouver un certain confort dans la prise de parole en public, il est
nécessaire de travailler sur la perception du groupe, non plus comme un
tout, mais comme un ensemble de gens différenciés, proches de soi, ayant
des attentes. Les autres axes de travail concernent la réhabilitation de soi
(estime de soi, validité de ce que l’on dit et ce que l’on est) et
accoutumance à ce genre de situation pour en avoir une meilleure
intelligence (expérience interne) : répétition, training, etc.

◗ Savoir passer à autre chose

Face aux changements, aux ruptures, les gens manquent parfois de


confiance en eux. Pourquoi ?
Passer à autre chose, c’est en même temps faire le deuil de quelque chose
d’acquis, d’habituel, de familier. Cette expérience interne est plus ou moins
bien acceptée. Elle renvoie en fait à d’autres formes de renoncements qui se
sont plus ou moins bien passés dans l’enfance.

La fille s’identifie avant toute chose à sa mère. Vu sous l’angle psychanalytique, la fille
doit renoncer à être sa mère pour posséder son père. Tout un jeu subtil se met plus ou
moins en place pour lui permettre de devenir femme et faire le deuil de la mère. Et cet
apprentissage peut fonctionner correctement ou pas. Le garçon, lui, ne renonce jamais
à sa mère. Il choisit une femme pour remplacer la mère et il doit s’identifier au père pour
avoir accès aux femmes via sa mère. Aussi, selon Gilles Amado, « l’humanité est moins
faite d’adultes, mais plutôt de mères et de fils ». Preuve que les renoncements ne sont
jamais établis tout à fait.

Dans le prolongement de ces hypothèses on comprend que le processus


du renoncement, de deuil de quelque chose, ne soit pas chose facile. C’est
pourquoi, la sécurité et en même temps la compréhension au regard d’un
changement significatif ne sont pas toujours au rendez-vous. La
réactualisation d’une blessure inconsciente produirait ainsi des conditions
qui altèrent la confiance en soi.
Les résistances et les freins vont déclencher des hésitations, des crises,
des inquiétudes, et apparaissent comme autant de manifestations d’un moi
perturbé. La confiance en soi n’est pas facilement au rendez-vous quand il
s’agit de passer à autre chose. On peut penser et vérifier qu’une réelle prise
de conscience du rôle des mécanismes cachés (renoncer à la mère) et une
meilleure lucidité vis-à-vis de la problématique du changement et du
renoncement en question (intelligence de la situation, moindre sensibilité à
l’entourage et son influence) aideront à savoir mieux passer à autre chose.

3. Confiance en soi, amour et renoncement

Au moment où nous prenons des virages dans notre vie, il faut toujours
renoncer à quelque chose qui nous appartient. Le danger réside plus à
l’intérieur de nous alors qu’on croit le voir toujours plutôt à l’extérieur.
Quand la solidité du moi n’est pas au rendez-vous, ce genre d’épreuve est
difficile et la confiance en soi fait alors cruellement défaut.
Mais renversons la proposition en admettant que l’expérience intérieure
et l’appréhension de la réalité telle qu’elle est peuvent nous aider à
récupérer une bonne dose de confiance en soi et de tranquillité. À une
condition : celle énoncée à sa manière joyeuse par Plutarque : « Pour vivre
dans le contentement, il faut se prendre autant que possible pour objet
d’examen, ainsi que ce qui nous échoit9 ». L’écoute de soi et de son propre
cheminement à travers les réussites, les échecs et les détours de la vie en
général, apparaît comme une opportunité pour s’assurer d’atouts
supplémentaires du côté de la confiance en soi. « Il ne peut y avoir de
transformation radicale que lorsque nous comprenons notre
conditionnement » constate Jiddu Krishnamurti. Voilà qui pose en
particulier le problème de la dépendance. Quand on passe sa vie à tenter
désespérément de faire concorder la réalité de soi-même avec des
représentations du monde qui nous entoure, nourries par les mythes sociaux
et les croyances, nous courons les pires risques de décalage et de
frustration. Seul un moi assez fort et une bonne dose de confiance en soi
nous autorisent à trouver un délicat équilibre entre des forces conflictuelles
telles que les besoins, les désirs, les buts, les responsabilités, les obligations,
les droits, les attentes des autres.
Dans cet ordre d’idée, la confiance en soi serait à assimiler à la discipline
du renoncement. Vue sous cet angle, la confiance en soi rend possible
l’élargissement du moi. En effet, en acceptant et en faisant l’expérience du
renoncement, on intègre le principe selon lequel on gagne toujours plus que
ce à quoi on renonce.

3.1 Quelle idée se fait-on de l’amour ?

Tout tiendrait d’abord à l’idée que l’on se fait de l’amour. Ou bien


l’amour est vécu comme un processus de dépendance expérimenté ainsi
dans les toutes premières années de la vie ou bien, au contraire, un acte
d’évolution et d’enrichissement mutuel fondé sur un engagement du moi.

« La dépendance peut apparaître comme de l’amour parce que c’est une force qui
oblige des gens à s’attacher farouchement l’un à l’autre. Mais en fait ce n’est pas de
l’amour ; c’est une forme d’anti-amour qui prend sa source dans le manque d’amour
parental et perpétue le manque. Il cherche à recevoir plutôt qu’à donner. Il nourrit
l’infantilisme plutôt que l’évolution. Il œuvre pour piéger et restreindre plutôt que pour
libérer. Et, enfin, il détruit plutôt qu’il ne construit des relations10. »

Pour Scott Peck, l’amour peut être tout à fait autre chose :

« Ce n’est pas simplement donner : c’est donner avec discernement mais aussi parfois
ne pas donner ; c’est encourager judicieusement, mais aussi critiquer. C’est argumenter,
se battre, exiger, pousser, retenir, en plus de réconforter. C’est diriger. Judicieusement.
Et judicieusement implique un esprit de discernement qui demande plus que de
l’instinct : de prendre des décisions parfois douloureuses, en tout cas toujours
attentionnées et réfléchies ».
À coup sûr, un moi solide autorise que l’amour s’exprime comme une
sorte de travail d’attention, d’écoute, et de choix, donc d’indépendance dans
la relation non sans gestion des risques. Y compris celui de perdre, de
refuser. L’amour engage dans une confrontation. En contrepartie, l’amour
apparaît comme un facteur de bonne santé mentale, d’équilibre et sûrement
capable, quand il est bien compris de confronter, voire de nourrir le moi, et
par conséquent d’entretenir la confiance en soi. Le docteur et psychiatre
Scott Peck est à ce titre un des représentants inconditionnels du lien amour
et santé mentale. En opposition à toute une partie du courant
psychanalytique freudien qui postule la distance et le détachement au cours
de la cure, Scott Peck voit dans la psychothérapie une sorte de « processus
de reprise parentale ». Il pose comme hypothèse que « pour pouvoir être
guéri par la psychothérapie, le patient doit recevoir de son
psychothérapeute, au moins en partie, l’amour véritable dont il a été privé ».
Par extension, nous pouvons dire que la confiance en soi peut trouver
pour s’étoffer, voire progresser, un puissant allié dans un milieu aimant.
Moyennant bien sûr que l’amour réciproque soit vécu loin de toute
dépendance excessive. Ainsi aimer et être aimé devrait favoriser chez
l’adulte la confiance en soi, à la condition que les déficits du moi dus à
l’élaboration de la personnalité dans la toute petite enfance ne soient pas
trop lourds.

3.2 Lâcher prise

Perdre quelque chose, c’est dur. Et incontestablement la confiance en soi,


comme expression de tout le soubassement du moi, manifestera sa présence
et son intensité en particulier dans les moments difficiles du renoncement. Il
n’y a pas de joie à perdre et pourtant il y a sûrement des renoncements
nécessaires et des changements qui se confirmeront être fructueux.
Depuis la première séparation d’avec la mère, la vie est ponctuée de
deuils, d’arrachements, de ruptures. Savons-nous lâcher prise et quelles
expériences avons-nous des renoncements successifs ? L’actualité du
monde du travail apporte son lot de pertes « modernes » : pertes d’emploi,
déménagements fréquents, augmentation des divorces, mutations
professionnelles, changements de métier.
La façon dont nous avons vécu pertes et séparations dans l’enfance
oriente la manière dont nous allons, en tant qu’adulte, « travailler » à
renoncer, à lâcher prise avec ou sans trop de dégâts.
Nous nous défendons de trois façons :
◆ Par un détachement affectif. Chez l’adulte cela se traduit par une
distance, un isolement, un durcissement (ne plus se livrer, réprimer ses
émotions et ses désirs) ; en gros une sorte de désinvestissement social et
surtout relationnel.
◆ Par un altruisme excessif. On aide les autres, on s’occupe de leurs
malheurs, on fait preuve de don de soi, de générosité, on apaise sa
souffrance en tentant d’apaiser la douleur des autres.
◆ Par une autonomie prématurée. Le jeune adolescent s’investit très
tôt, prend des responsabilités, expérimente l’indépendance ; adulte il ne
voudra dépendre de personne ; plus tard on aura affaire à une personnalité
responsable mais souvent fragile.
On comprend combien notre expérience de perte enracinée dans la
relation originelle mère-enfant, va marquer la vie.

« C’est que le besoin de devenir un être distinct est aussi urgent que le désir de
fusionner à jamais. Du moment que c’est nous, et non notre mère, qui amorçons le
processus de séparation, du moment que notre mère reste là et que nous pouvons
compter sur elle, il semble possible de prendre le risque de se tenir debout seul, voire
d’y prendre plaisir11. »

Il est sûr que la confiance en soi s’élabore en même temps que se déroule
« l’accession au self séparé » selon un processus de découverte progressive.
Ensuite, le jeu des identifications se met en marche et le moi s’exprime à
travers un « je » qui, de plus en plus fréquemment, procède du principe
« être comme, devenir comme, faire comme ». Ce jeu sera-t-il réussi ? Tout
dépendra de la façon dont seront vécues les pertes que chaque identification
occasionne. Car aller d’identifications en identifications c’est faire
l’expérience du renoncement, voire du deuil.

Ainsi un enfant a pu s’identifier à un champion cycliste et découvrir très vite qu’il ne


pourra le devenir ; on a pu s’identifier à un oncle proche dont il faudra admettre la
disparition ; on a pu s’identifier à un « prof », « perdu de vue » au bout d’un an (voir le
succès de ce genre d’émission sur les chaînes de télévision quand il s’agit de retrouver
des êtres justement « perdus de vue »).

Le très beau vers du poème de Tennyson (Ulysse) « Je suis une partie de


ce que j’ai rencontré » résume en raccourci toutes les explications des
psychanalystes concernant le processus des identifications. Il y a là
l’expérience d’une nouvelle donne : celle d’une dialectique de séparations
incorporations. Le moi se construit au rythme des fragments d’apports et de
pertes qui laisseront des traces. Tout va alors dépendre de la réussite de
l’intégration-harmonisation de ces fragments. À l’issue de l’élaboration, on
pourra observer la réussite ou les symptômes (à tendances névrotiques ou
psychotiques) que l’on peut ranger en deux catégories :
◆ les personnalités « frontières » parmi lesquelles on distingue les
personnalités « caméléon » et ce que Winnicott appelle « personnalités à
faux self » ;
◆ les personnalités narcissiques qui s’aiment avec excès pour le sens
commun et qui se caractérisent en particulier par un amour propre interne
très instable.
Au total, les premières manqueront certainement de confiance en soi à
cause de leur tendance à dissocier. Ne faisant jamais leur unité, un jour elles
aiment, le lendemain elles n’aiment plus, sans jamais pouvoir faire
coïncider les deux affects. Les personnalités « frontières » vivent dans
l’instant, sont souvent impulsives et auto-destructrices. Leur univers peut
être chaotique, cependant elles supportent leurs propres contradictions car
les fragments constitutifs de leur moi sont quasiment déconnectés. En ce
sens, elles peuvent en situation conflictuelle faire preuve d’une très forte
confiance en soi apparente liée à leur formidable double pouvoir de
dissociation-déconnexion. Elles arrivent ainsi à supporter d’énormes
contradictions intérieures.
Enfin, les personnalités narcissiques fortement marquées par le besoin de
grandeur (tout savoir, tout contrôler, tout se permettre) souffrent d’une
terrible crise de confiance en soi quand les performances fléchissent, que
l’image se flétrit, que des échecs s’installent. Sinon, le narcissique au temps
de son importance (et de sa réussite) impressionne par son insolente
manifestation de la confiance en soi. Mais seuls les éléments extérieurs
(résultats, signes de reconnaissance de l’entourage, attributs
symboliques…) servent à étayer l’apparente confiance en soi. Il manque un
moi solide et des bases bien harmonisées.

3.3 Gérer les rivalités

L’expérience de la rivalité naît au sein de la famille. Très vite l’illusion de


posséder pour soi, l’autre ou quelque chose nous apparaît. De l’idée de
partager on passe au sentiment de jalousie. Anna Freud dans « le normal et
le pathologique chez l’enfant », considère comme inhérentes à la condition
de la petite enfance « l’extrême jalousie et la compétitivité » et « les
pulsions de meurtre sur la personne du rival ». Ainsi, au sens freudien, un
des renoncements essentiels consiste dans le travail de compréhension de la
perte de l’amour indivisible. Il s’agit d’écarter dans nos têtes l’idée de
détruire le rival. Il y a là une cause profonde d’angoisse. Pour résister à la
pulsion dangereuse comme aux risques de morcellement du moi, à sa
désagrégation ou son anéantissement face à l’adversité et aux dangers, nous
mettons en place les mécanismes de défense du moi souvent inconscients
décrits par Anna Freud12 :
◆ Le renforcement. Il s’agit d’un réflexe d’amnésie visant à repousser
les pulsions indésirables (et tous les souvenirs associés aux émotions et
désirs correspondants) ; le moi investit en permanence une certaine
« quantité d’énergie » pour maintenir cet oubli actif et salutaire13.
◆ La formation réactionnelle. Le moi cherche à s’affirmer à travers une
négation radicale de la situation intolérable (marcher d’un pas décidé en
sifflant quand on a peur dans une rue noire et déserte) ; cela revient à
maintenir les pulsions indésirables hors de la conscience en insistant
fortement sur une pulsion inverse (A. Adler14 nommait ce mécanisme de
défense du moi « surcompensation »).
◆ L’isolation. Il s’agit d’un véritable processus schizoïde de défense
consistant à séparer une idée de son contenu émotionnel (indifférence et
vide affectif).
◆ La régression. Elle est marquée par la fuite de la pulsion indésirable
pour un refuge à un stade antérieur du développement ; l’individu perd des
comportements acquis et appris pour revenir (rétrogradation) à des niveaux
plus anciens et archaïques (parler comme un enfant).
◆ La sublimation. C’est substituer à la pulsion indésirable des activités
socialement acceptables (intellectuellement et moralement).
◆ La projection15. C’est nier pour soi un affect intolérable et l’attribuer à
autrui, au monde ou à un système ; cela revient à retourner une situation de
rivalité ou de haine et faire en sorte que d’agent on devienne victime.
◆ Le retournement sur la personne propre. C’est retourner ses
pulsions hostiles contre soi et non contre la personne qui nous nuit (se faire
mal).
◆ La réparation. C’est exprimer sa pulsion hostile par des actes ou des
fantasmes et ensuite réparer le mal fait par un acte de bonne volonté
(processus d’annulation rétroactive).
◆ La dénégation. Il s’agit d’éliminer ce qui est indésirable en corrigeant
par des paroles ou des actes.
D’autres mécanismes de défense ont été décrits et Roger Mucchielli
observait, en 1971, qu’on avait reproché aux psychanalystes une tendance à
la « multiplication abusive des mécanismes de défense, aussi excessive chez
certains que chez d’autres la multiplication des complexes ». Il suggérait
qu’on les ramène à des mécanismes simples : « évitement, rétraction,
inhibition active, négation, rejet, compensation, surcompensation ».
Ce qu’il faut retenir, c’est que les défenses du moi se constituent en
attitudes chroniques et se traduisent en traits de caractère, voire en
« cuirasses de caractère » selon l’expression de Wilhem Reich16. La
personnalité est non seulement l’articulation de ces modes de défense du
moi mais aussi le tout qu’ils constituent en recherche d’unité (« besoin
d’unité, de synthèse » dit Anna Freud). Bref, le moi est assimilable en partie
aux défenses qu’il a pu produire. La problématique de la confiance en soi
ne peut donc être étrangère au système qui assure la sécurité du moi et évite
les déplaisirs. Les défenses du moi sont à l’œuvre pour :

travailler à réduire les conflits internes ;


protéger des « affects » insupportables (peur, humiliation, frustration)
et ce qui les provoque ;
diminuer les désagréments d’une façon générale en provenance des
excitations insupportables issues du monde extérieur.

On peut en conclure que la confiance en soi sera présente dans les


situations de rivalité à partir du moi où la sécurité du moi est correctement
assurée, ou bien parce que :

l’unité est à peu près établie, que le travail de renoncement n’entraîne


pas une angoisse trop forte ;
les défenses du moi, prises en compte et « conscientisées » ne sont
pas trop « limitantes ».

La confiance en soi est là quand, dans l’adversité, nous avons fait un bout
de chemin en délimitant nos désirs et en recherchant exclusivement la
spécificité de notre personnalité. C’est ainsi apprendre à conquérir
indépendance et autonomie histoire d’échapper « au sentiment de venir en
second et de devoir tirer l’autre pour l’emporter sur lui17 ».
3.4 La triangulation de la vie

On doit à Freud, suite à son auto-analyse18, l’explication du complexe


d’Œdipe. C’est en découvrant en lui-même l’existence de désirs
contradictoires vis-à-vis de ses parents qu’il fut conduit à soutenir le mythe
grec (Œdipe est le personnage central de la tragédie de Sophocle) et en faire
le fondement de sa vision de l’humanité.
Pour Freud, « le complexe d’Œdipe apparaît comme le lien privilégié
d’articulation du destin individuel et de la loi collective. Ainsi verra-t-il
dans le mythe scientifique du père de la horde primitive et de son meurtre
par les fils, le fondement sur le plan phylogénétique de ce dont la situation
œdipienne est la confirmation sur le plan ontogénétique : le lien intime
entre la loi comme interdit de l’inceste et le désir humain qui se dresse en
contrepoint19 ».
Pour Freud, c’est donc la découverte de l’impossibilité d’être l’objet
exclusif du désir maternel, orienté plutôt vers le père comme détenteur
symbolique d’un tel objet, qui précipite l’enfant dans une situation
complexe, toute teintée de sentiments hostiles en même temps qu’amoureux
à l’égard de ses parents.
C’est ainsi que vers 5 ans la plupart des garçons et des filles se trouvent
confrontés à la nécessité de renoncer à leurs désirs œdipiens interdits. Judith
Viorst souligne qu’il s’agit là d’un « théâtre d’ombres » : les émotions
brutes, non censurées, restent en coulisse. Adulte, nous ne nous souvenons
peu ou pas de cela.
Il est clair que dans cette relation triangulaire, le désir doit assumer de
nouvelles rivalités.
Nous savons que le désir humain, dès son origine, est marqué d’un début
de refus puisqu’il fait appel au désir d’autrui, et qu’il porte en soi, encore
confuse, la culpabilité de l’inceste.
Ici, « la notion du “péché originel” prend un sens concret. D’où les
ambivalences et fantasmes angoissants chez le jeune enfant durant les
premières années20 ».
En affrontant les deux parents dans une relation triangulaire, l’enfant
éprouve une frustration source de tension, d’agressivité et d’angoisse. De la
façon dont vont se résoudre ces tensions dépendra la force du moi. L’effort
psychique à assumer est double pour l’enfant :

renoncer au passé où les parents intériorisés par identification


faisaient partie du « moi » ;
accepter la non-satisfaction des désirs d’amour et de jalousie
agressive.

La confiance en soi, en tant qu’expression du moi, est vite en jeu dans


une telle relation triangulaire.
Le comportement du père va nécessairement influencer les réactions
inconscientes chez l’enfant : il s’agit de l’aider à résoudre l’angoisse de
cette relation triangulaire incestueuse.
Pour Georges Mauco, il revient aux parents de permettre à l’enfant
« d’enlever à l’interdit du désir ce qu’il avait de paralysant pour n’en garder
que ce qu’il en permet de maîtrise et d’affirmation de soi [...]. Les parents
doivent offrir la possibilité d’un dialogue, en répondant par la vérité à ses
questions ».
Pour favoriser la construction du moi et son corollaire la confiance en
soi, les parents confrontés à la période œdipienne doivent :

offrir à l’enfant une relation affective vigoureuse à l’écart de


l’agressivité et du chantage émotionnel ;
aider à dédramatiser les fantasmes intérieurs ;
éviter de culpabiliser les manifestations sexuelles ;
montrer une force suffisante de la relation de couple pour être
inaccessible aux revendications libidinales de l’enfant.
Finalement, c’est au moment de l’Œdipe que peuvent s’accorder
acceptation et maîtrise du désir par rapport à l’interdit. C’est à ce prix que
se règle le problème du caractère ambivalent du désir originellement
culpabilisant. Et c’est, à coup sûr, à ce moment, que se prépare la qualité
des futurs échanges réciproques entre adultes.
La situation de la relation triangulaire œdipienne restera marquée par
l’orientation des réponses du père : si possible, un bon dosage d’autorité
sans trop d’agressivité menaçante. À cette condition, les premiers
renoncements imposés par la situation œdipienne pourront avoir une valeur
éducative :

« C’est en s’identifiant d’une manière objective à cette force redoutée et admirée que le
garçon peut évoluer vers son autonomie. C’est en sentant cette force paternelle comme
inaccessible à son désir que la fille peut en faire son “deuil”21. »

Confiance en soi, capacité d’aimer et affirmation de soi sont directement


concernées par la manière de résoudre cette triangulation de la vie de façon
saine. Même si le complexe d’Œdipe n’est jamais tout à fait résolu (on le
revit dans les rivalités de passions triangulaires), il est possible de vérifier
que les pertes et les renoncements sont aussi des conditions de gains et de
satisfactions nouvelles.
On l’aura compris, beaucoup de choses tout au long de la vie peuvent
abîmer la confiance en soi. Or « la confiance en soi est l’assise de la
personnalité » comme l’écrit le psychiatre et psychanalyste Alain
Baconnier22. Quand les blessures et les échecs on sapé notre confiance
intérieure, se « réapproprier » en douceur permet de modifier notre regard
sur nous-même ». Car, poursuit Alain Baconnier, « la confiance en soi est
un sentiment subjectif. C’est une représentation de soi-même, par rapport à
soi et aux autres. C’est un sentiment absolument nécessaire pour vivre. Trop
de confiance en soi cache souvent un trouble, qui peut conduire à l’excès, à
la paranoïa. A l’inverse un grand manque de confiance peut se traduire par
de la dépression. Le dépressif n’est plus capable de s’appuyer sur lui-même
pour agir (…) Le lien affectif solide, construit avec la figure d’attachement
que sont les parents est essentiel à la constitution de ce fort sentiment
d’identité, d’existence ». Et pour restaurer la sécurité intérieure, Alain
Baconnier suggère que « nous avons besoin des autres pour être
« renarcissisés », c’est ainsi que nous pouvons nous aimer nous-même.
Alors n’ayons pas peur de le demander, ce sera un grand pas ».
Dans le même ordre d’idée, le philosophe Charles Pépin23 rappelle que
pour « surmonter ses peurs, il faut d’abord accepter d’être fragilisé par
elles » et Michelle Marzano24 dénonce notre croyance à « pouvoir et devoir
tout contrôler ». Encore d’autres grands pas pour reconquérir la confiance
en soi. Histoire de ne pas oublier que nos peurs sont des indices de notre
désir fondamental, Lacan disait : « le but de l’analyse c’est de trouver la
fidélité à son désir ». Et de son côté, Jean-Paul Sartre25 qui s’opposait en ce
sens à Freud, voyait lui dans l’angoisse une « anticipation ». Pour l’auteur
de « L’être et le néant », nous sommes angoissés non pas face à ce que l’on
ne peut pas faire, mais face à notre pouvoir de faire. Et ce pouvoir porte un
nom : la liberté. Ce qui fait écrire à Jean-Paul Sartre : « nos angoisses ne
prennent pas leur source dans le passé mais dans l’avenir ». Bref, une autre
vision sur la confiance en soi !

1 Frédéric Fanget, D’où vient le manque d’assurance ? Dossier « La confiance, un lien


essentiel », Revue Sciences Humaines, juin 2015.
2 Voir le livre de Frédéric Fanget ; Oser, thérapie de la confiance en soi, Paris, 2003, Odile
Jacob, et Je me libère, Paris, 2013, Odile Jacob.
3 Ces pages ont été rédigées à partir d’une interview de Gilles Amado.
4 André Haynal, Le narcissisme, l’amour de soi, Éd. Sand, Paris, 1985.
5 On doit au psychologue et pédiatre britannique Donald Winnicott (1896-1971) d’avoir
théorisé les notions d’espace et d’objet transitionnel ; voir le livre Les objets transitionnels,
Payot, Paris, 2010.
6 Christèle Laflèche, La psychanalyse autonome, L’incertain, Paris, 1993.
7 Christophe André, Imparfaits, libres et heureux, Odile Jacob, Paris, 2006.
8 « Heu-reux ! », compte rendu de deux études sur le bonheur réalisées en France et aux
États-Unis, Le Parisien, 4 décembre 2011.
9 Plutarque, La conscience tranquille, traduit du grec par Myrto Gondicas, Paris, Arléa,
1991.
10 Scott Peck, Le chemin le moins fréquenté, Paris, Robert Laffont, 1987.
11 Judith Viorst, Les renoncements nécessaires, tout ce qu’il faut abandonner en route pour
devenir adulte, Paris, Robert Laffont, Col. « Réponses », 1986.
12 Anna Freud, Les Mécanismes de défense du Moi, 1946, tr. fr., Paris, PUF, 1975.
13 Voir dans le livre de Roger Mucchielli, chap. 4, Exposé 3, « L’analyse détaillée des
mécanismes des défenses du moi », Les complexes personnels, Paris, ESF éditeur, 4e éd.,
1988.
14 A. Adler, Connaissance de l’homme, Paris, Payot, 1949.
15 Au sens plus général, la projection désigne la part d’interprétation personnelle
inconsciente du perçu et la déformation des données du monde par le cadre personnel de
référence (voir l’autre à travers sa « grille » personnelle).
16 W. Reich, L’analyse caractérielle, 1933, tr. fr., Paris, Payot, 1971.
17 Judith Viorst, op. cit.
18 Haine à l’égard du père et attachement érotisé à sa mère.
19 Dimitri Afgoustidis, La Psychanalyse, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.
20 Georges Mauco, Psychanalyste et éducation, Paris, Flammarion, 1968 et 1993.
21 G. Mauco, op. cit.
22 Voir le dossier « Les clés de la confiance en soi », Psychologies, Hors série, février-
mars 2015. Alain Baconnier est l’auteur de « Protéger son soi pour vivre pleinement »,
Paris, Odile Jacob, 2010, et « Être parent aujourd’hui », Paris, 2012, Odile Jacob.
23 Voir son dernier livre Les vertus de l’échec, Allary Éditions, Paris, 2016.
24 Auteur de « Visages de la peur », Paris, PUF, 2009.
25 Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Tel, Paris, Gallimard, 1976
CHAPITRE 4
Vouloir être soi

O n ne peut pas aborder la question de la confiance en soi sans évoquer


des notions aussi proches que la connaissance de soi, le concept de
soi, l’estime de soi, l’ouverture de soi, l’affirmation de soi ou les
représentations de soi. D’une part, il s’agit de les distinguer de la confiance
en soi, d’autre part, il est nécessaire d’en montrer les proximités, les
recoupements, voire les interactions. Mais d’abord il importe de dégager le
point de ralliement de toutes ces notions : le soi.
Pour ce qui est du soi, la question du sens qu’on lui donne n’est pas
étrangère au concept du moi, central dans toute la psychologie comme dans
la psychanalyse et présent dans la bouche de tout un chacun, enfant ou
adulte (« c’est à moi… c’est moi qui l’ai fait… moi je veux… c’est pas
moi… moi aussi… toi et moi… »).
Pour terminer nous rapprocherons le moi et le soi de l’idée de confiance,
mot si courant dans le langage de tous les jours. Ce cheminement mène
progressivement au concept de la confiance en soi pour déboucher sur un
nouveau sens à définir, dépassant les définitions du soi et de la confiance.
« Confiance en soi », expression un peu magique, apaisante, qui semble se
suffire à elle-même, indice de tranquillité, de sagesse, de sécurité. Bref, de
maturité dans l’action.

1. Du moi au soi

Du moi au soi, il ne faut voir là aucun jeu de mots. Seulement le souci


d’éclairer des notions constamment utilisées par les auteurs dans les
ouvrages spécialisés ou de vulgarisation, ou bien par les éducateurs ou les
formateurs travaillant sur les attitudes ou les comportements.
1.1 Le moi, réalité concrète et originale

Au cours d’une allocution1, le professeur Didier Anzieu rappelait que :


« avant d’être affaire de connaissance, le moi fonde l’existence comme
sujet, il fournit à notre être sa poutre faîtière, c’est-à-dire qu’il l’arrime dans
l’espace et le temps, condition d’instauration de sa permanence ».
Avant d’en arriver là, il a fallu que le moi se constitue. Selon Henri Ey,
qui après avoir défini la conscience proprement dite comme « l’organisation
en champ d’actualité de l’expérience vécue », avance que le moi serait
l’équivalent de « l’auto-construction de la personnalité dans la conscience
de soi2 ».
Ainsi, dans la philosophie comme dans la psychologie classique le moi
représente le principe et le fondement de la subjectivité comme conscience
individuelle.
Les controverses sur le moi tournent autour des questions essentielles :

le moi est-il une spontanéité impersonnelle ?


le moi est-il un don immuable ?

Nous ne le pensons pas. Et cela d’autant plus que le moi n’est sûrement
pas constant selon les âges, les instants, les situations et les environnements.
Cette observation de William James3 est d’autant plus juste qu’on la
rapproche du moi conçu comme processus de maturation en direction de
son être, en bref de son devenir-adulte. On retiendra l’idée de W. James :
celle de la conscience définie comme un « flux de vécu » (« stream of
consciousness ») et celle d’un moi assimilé à un sujet empirique et corporel
affecté par les mouvements affectifs de la conscience qui reflète toutes les
modalités subjectives des faits de conscience reconnus pour « miens ».
La définition du moi de Henri Ey est encore plus riche et ambitieuse. Le
moi c’est « l’être conscient de Soi constitué en personne » et capable de
« saisir tout à la fois sa construction, son dynamisme et ses rapports avec le
champ de conscience [...] la structure du moi est essentiellement unificatrice
de sa temporalité, de ses valeurs et de son expérience : elle est la durée, la
continuité jusqu’à sa fin de la personne4 ».
Il y a donc bien éclosion du moi et individualisation progressive. Le moi
prend possession de lui-même comme objet singulier. C’est à travers une
série d’étapes et de crises que le moi s’élabore.
Pour simplifier et en résumé, on retiendra les phases suivantes :

– à partir de l’âge de 12 mois (approximativement à l’étape de la marche verticale) un


premier « sentiment de soi » s’élabore en même temps que s’organise une première
expérience d’intégration corporelle (le corps devient une unité faite d’incorporations
singulières, bouche, mains, pieds, orifices, etc.). Ce stade sensori-moteur est placé sous
le signe des comportements d’orientation et d’investigation. Ils permettent à l’enfant la
conquête de l’espace et du monde objectif. L’activité ludique permet au « je » de se
séparer des objets dans le « jeu » ;

– jusqu’à 18 mois, l’enfant s’il ne se reconnaît pas encore dans un miroir, est capable de
s’auto-désigner à l’attention des autres (se taper sur la poitrine).

Avec l’apparition du langage, l’enfant se nomme en déformant son nom et l’usage du


moi – « à moi ça ! » – devient une habitude vers 2 ans et demi ;

– l’âge du contre5 se situe autour de 3 ans et correspond à la première crise


d’autonomie. C’est l’époque des « non » et des « si ». La volonté de faire seul s’installe
(dans la rue l’enfant veut lâcher la main) ; c’est l’émergence du « je ». C’est la phase de
personnalisation ;

– la phase œdipienne décrite par ailleurs est marquée par la connaissance et


l’acceptation de l’être sexué (il y a identification au parent de même sexe avec séduction
envers le parent de sexe opposé, d’une part, et d’autre part, hostilité au parent rival
auquel on s’est identifié) ;

– avec la phase prépubère et pubère, la conscience de soi s’approfondit et se


singularise : après s’être lancé dans une opposition plus ou moins marquée aux réalités
familiales (habitudes, rites, principes, valeurs…) l’adolescent se « cherche » et
expérimente la séduction ;

– à la fin de l’adolescence survient la « crise d’originalité juvénile » selon les propos de


Maurice Debesse ; c’est l’âge de l’émancipation avec le désir de « vivre sa vie ».

Ces conceptions génétiques inspirées des premiers travaux de H. Wallon


pose que le moi n’est pas donné d’un seul coup, et que par conséquent la
personnalité ne se constitue qu’en « se faisant ». « Elle est toujours
métamorphose et fabrication et comporte changement, mutation et
devenir6. » Il s’agit donc de prendre acte du développement historique et de
la maturation du moi.
Le cheminement vers le moi adulte s’accompagne de possibilités
d’enrichissements plus ou moins intriqués et agissants :

le sens du réel, du passé et du présent ;


la recherche de cohérence et de consistance ;
le recours à l’expérience ;
le contrôle de soi ;
la capacité de s’accommoder ;
la tolérance à la frustration ;
l’initiative et la prise de risques ;
le sens de la responsabilité ;
l’esprit de solidarité ;
la capacité de donner et de recevoir ;
l’empathie et la capacité de décentration ;
la capacité de s’auto-critiquer, de se remettre en cause et de tirer des
enseignements ;
la capacité de changer.

Ainsi le moi adulte doué d’une authentique « maturité psychologique »


selon l’expression de Roger Mucchielli, s’est-il construit à partir d’une série
de mues et du dépassement des premiers éléments incorporés dans les
premières années. Dans sa normalité, pour aller à l’essentiel, le moi adulte
comporterait donc plusieurs caractéristiques fondamentales :

le sentiment de l’identité personnelle ;


la possibilité de se critiquer lui-même ;
une capacité de distanciation par rapport à ses propres défenses ;
la liberté du sens à donner au présent ;
la possibilité de se dépasser authentiquement vers autrui ;
l’orientation constructive vers le réel.
Dans les situations de névrose, ces caractéristiques du moi sont fortement
altérées et l’unité du moi est en danger (mythomanie, angoisse, phobie,
obsessions). Dans les psychoses c’est le soi, les rapports de soi au monde et
à autrui qui sont fortement altérés (aliénation mentale, paranoïa ou
persécution, délire d’influence, manie, schizophrénie, démence). De telles
altérations du moi posent la question de la guérison. Les moyens
thérapeutiques au premier rang desquels les psychothérapies visent à libérer
le moi pour recréer les conditions « d’une puissance propre, de son
initiative, de sa capacité à faire des projets d’avenir et de se réaliser en les
réalisant7 ». Éric Berne précise que « le but de la psychothérapie n’est pas
d’apprendre au sujet à mieux jouer son jeu, mais à tirer un trait sur la pièce
et à en mettre en chantier une meilleure ». Bref, à sortir des scénarios
répétitifs et monotones qui restreignent et contraignent l’existence.
Le moi nous apparaît donc bien ici, dans une vision inspirée de la
phénoménologie, comme totalité constitutive du sujet incorporant tout un
ensemble interne de phénomènes (sensations, représentations, désirs,
craintes, états corporels), en relation constante avec un autre ensemble
phénoménal posé comme externe : le monde environnant. « Le moi tire sa
substance de l’expérience mais la transcende » dit Henri Ey8. Tout se passe
comme si le moi survolait l’expérience et s’en détachait pour se constituer
en être « de raison », en un être personnel avec son développement et sa
trajectoire dynamique, les possibilités, les structures et l’histoire
individuelle qu’il implique. Le moi est bien une réalité concrète et originale.
Avec Emmanuel Mounier9, auteur d’une puissante « psychologie
personnaliste », le moi court en même temps deux aventures : l’une en
profondeur vers les sources du temps, l’autre en expansion dans l’ampleur
et l’espace. Pour Mounier, les hommes seraient ces êtres opaques ayant du
mal à déchiffrer leur propre énigme. L’édification du moi et par extension
de la personnalité coïnciderait avec l’histoire de cette problématique et de
ce déchiffrement. La lutte et le conflit sont l’essence de l’émulation du moi
reçu et du moi voulu. L’être du moi réside dans cette affirmation.
L’auto-construction du moi serait donc bien ce dépassement et ce
dialogue qui impliqueraient la « dramatique de l’intelligence » (s’engager
exclut tout aveuglement) dans un double mouvement d’extériorisation
(régler les rapports à la réalité) et d’intériorisation (« reprise de soi » et
« approfondissement de soi »).

1.2 Les vicissitudes du moi

La conception d’un moi auto-construit comme une individualité


consciente d’elle-même, affirmée et capable d’inventer librement un
devenir adulte, ne doit pas faire oublier les interprétations plus
réductionnistes ou spécifiques de ce même moi. À des titres divers, les
approches behavioristes, les conceptions des caractérologues et les théories
freudiennes en sont les plus vivantes illustrations.

◗ Behaviorisme et conditionnements du moi

J.B. Watson10 a déclenché le mouvement behavioriste avec son manifeste


de 1913. Le mouvement triomphera pendant près de cinquante ans aux
États-Unis. J.B. Watson posait l’hypothèse que la psychologie devait se
limiter aux seules données observables du comportement (mouvement initié
en France dès 1908 par H. Pieron).
La thèse de J.B. Watson préconise de s’en tenir à l’étude des réactions
objectivement observables qu’un organisme exécute en riposte aux stimuli,
eux aussi objectivement observables, venant du milieu. Cette négation de la
conscience (le comportement étant toujours une réponse à une stimulation)
fut farouchement combattue en France par des auteurs comme Georges
Politzer11, qui refusèrent de réduire l’homme à un animal de laboratoire. Les
éthologistes (Watson, Pieron, Skinner) et les réflexologues (Pavlov)
considèrent, en gros, la personnalité comme un ensemble de
conditionnements faits de réflexes, d’habitudes et de réactions acquises et
automatisées. On a donc affaire ici au modèle théorique le plus opposé à
une psychologie du moi. Aveuglé par un souci extrême d’objectivité et
l’importance excessive accordée à l’environnement, les behavioristes ont
vidé le moi de tout sens consistant et surtout de son historicité.

◗ Les limites des caractérologies

Les caractérologies voient dans le moi une sorte d’incarnation de


propriétés congénitales ou morphologiques, constituées en traits de
caractères. Cette vision a pris la relève des premières études des humeurs
d’Hippocrate et de Galien. De nombreux travaux jalonnent l’histoire
jusqu’à la remarquable contribution de l’anglais H.J. Eysenck12 concernant
les dimensions de la personnalité.
Emprunté au grec kharaktêt (de kharakltein : « graver ») la notion de
caractère désigne l’ensemble des dispositions et attitudes d’une personne
qui commandent sa manière d’être habituelle et ses réactions dans les
relations sociales (intransigeance ou esprit de coopération par exemple), son
orientation affective la plus fréquente (bienveillance, générosité, dureté…),
et la tonalité prédominante de son humeur (gaieté ou morosité).
Pour Gaston Berger13 le caractère est donc notre « nature propre » et une
sorte de « structure fondamentale sur laquelle viennent se déposer les
influences et s’enregistrer les événements ». René Le Senne14 parlera au
sujet du caractère de « squelette mental ». On pressent déjà combien les
caractérologues contribueront à entretenir l’idée d’un moi réduit à un
équipement donné, inné et immuable, capable peut-être de s’actualiser mais
complètement déterminé comme l’exprimait à sa manière Paul Ricœur :
« J’ai une façon à moi de choisir et de me choisir que je ne choisis pas15 ».
Outre la question non résolue de la formation du caractère, se pose le
problème des critères de description et de classification des caractères. G.
W. Allport recensa 17 953 termes (substantifs et adjectifs) utilisés pour
décrire le caractère, dans la langue anglaise ; de leur côté J.W. French et R.
Le Senne retinrent respectivement16 traits de caractères et 8 types de
caractères17.
Vue sous cet angle, la confiance en soi pourrait être réduite à une donnée
constitutive de la personnalité, en bref une sorte de trait de caractère.
◗ La spécificité freudienne du moi

Pour S. Freud et tout un courant de psychanalystes, le moi n’existe pas


d’emblée mais se constitue au cours du développement personnel et,
notamment, en périodes de crise ou de conflits. Parfois défini par Freud lui-
même comme une « pauvre chose », le moi fut d’abord considéré18 comme
sans énergie, sans désir propre, sans pouvoir ni volonté, mais doté d’un
système de défenses (au premier rang desquelles, le refoulement) pour
éviter l’angoisse. Le moi se retrouvait ainsi « coincé » entre deux instances
psychiques : le ça sous la tutelle de la libido (pulsions avec recherche de
satisfactions immédiates) et le surmoi (sorte de conscience morale décrite
comme l’introjection des interdits répressifs venus du milieu de vie et
spécialement de la société bourgeoise).
Les dissidents de la cause freudienne (dont C.G. Jung et L. Binswanger,
D. Rappaport, R. Federn puis D. Lagache) contribueront à réhabiliter, à leur
manière, le moi pour lui redonner une certaine autonomie, un élan créateur
et une volonté libre. L’enjeu était d’envergure : il s’agissait de considérer le
moi autrement qu’une illusion, et surtout différemment d’un « être soi-
même » par trop consacré à donner libre cours aux pulsions du ça et avant
tout à la sexualité et à l’agressivité (S. Freud était parti de l’analyse de Moi
malades, pouvait-il trouver matière à théoriser le moi normal ?) même si la
diversité des courants du champ de la psychanalyse ne rend pas facile une
définition homogène du moi, il se dégage néanmoins l’idée de concevoir le
moi, non pas comme une entité psychique mais comme un processus qui
engloberait la conscience mais aussi l’inconscient. Pour les psychanalystes,
le moi est perçu en général comme une partie du « ça » (les forces
pulsionnelles) qui s’est différenciée au contact de la réalité. Ainsi le moi au
sens psychanalytique est interprété comme une sous-structure de la
personnalité dont la fonction essentielle est de régulariser les relations du
sujet avec le monde extérieur tout en satisfaisant ses besoins les plus
profonds et en tenant compte des exigences morales du surmoi.
On peut en conclure que le moi vu sous cet angle joue un rôle de
médiateur à des forces contradictoires consciemment (via la réflexion, le
raisonnement, le jugement) et inconsciemment (via notamment les
mécanismes de défense).
Au total le moi normal serait considéré par les psychanalystes comme
capable de flexibilité (pas de mécanismes de défense trop rigides) alors que
le moi névrotique tiendrait sa faiblesse de ses craintes au regard de la force
des pulsions ou de la sévérité du surmoi. Le moi malade est incapable de
résoudre les conflits intérieurs, l’angoisse s’installe et favorise l’adoption de
conduites inadéquates (obsessionnelles ou suicidaires).

1.3 Conceptions du moi et confiance en soi

On comprend que les conceptions du moi puissent amener à appréhender


la confiance en soi fort différemment.
◆ Avec les béhavioristes, la confiance en soi serait vidée de son sens
puisque le moi est gommé. Seuls des réflexes caractérisent les
comportements en réponse à des stimuli extérieurs. On pourrait imaginer
que la confiance en soi serait assimilée exclusivement à des bonnes
réponses acquises par accoutumance à l’occasion d’apprentissages réussis.
Il s’agit là d’une vision très partielle de ce que peut être la confiance en soi.
◆ Avec la caractérologie, la confiance en soi apparaîtrait comme une
sorte de qualité innée au même titre que d’autres traits de caractère.
L’immobilisme de cette conception s’accommode mal de la réalité plus
complexe et instable de la confiance en soi et ne rend compte ni de la
formation du moi, et par conséquent de l’une de ses manifestations, ni de
son évolution au contact de la réalité, ni de sa « friction » avec celle-ci.
◆ Avec la psychanalyse, la confiance en soi se trouve associée au combat
du moi aux côtés des pulsions et du surmoi dans la version classique
freudienne. Dans une conception plus large, le moi, décrit comme « le lieu
des identifications imaginaires du sujet » (Serge Leclaire avec J. Lacan et J.
Laplanche pensent que l’inconscient est structuré comme un langage) a
besoin des autres, de leur amour, de leur opinion, de leur présence et de
leurs souvenirs. Pour D. Rappaport, le moi19 aurait aussi besoin pour être
intact et autonome de liens sociaux (amitié, mariage…) capables de
l’alimenter et de le nourrir pour préserver et garantir ce pattern familier
(paternel, maternel) nécessaire. Ainsi la confiance en soi s’affermirait en
profitant de la réactualisation du moi par des liens sociaux et des contacts
de bonne qualité. La confiance en soi deviendrait en ce sens la trace et la
preuve d’un équilibre réussi, d’une sorte d’harmonisation du moi profond
au contact de la réalité.
En conclusion, la confiance en soi serait là, dans la mesure où le moi
régule et assure la solution des conflits pulsionnels et du social, du masculin
et du féminin, du vécu et du rêve. Pour Léopold Szondi, psychiatre suisse,
d’origine hongroise, auteur d’une tentative de théorie de la destinée
humaine20, le moi remplirait les fonctions de :

transcendance (transfert des émotions et des impressions d’un plan à


un autre) ;
intégration (reconstruction d’un tout démembré) ;
participation (pénétration des idées et des émotions de l’autre).

La confiance en soi participe donc bien de ce que l’on attribue au moi :


auto-construction et réalité concrète et originale mais aussi processus
médiateur et régulateur en même temps que volonté de devenir librement
adulte en donnant un sens à ses efforts. C’est-à-dire vouloir être soi.

2. Devenir adulte

On connaît l’expression self made man. Elle désigne une personne qui
s’est faite elle-même. Elle a retenu l’attention notamment du courant de la
psychologie humaniste21 qui affirme la capacité de l’homme à se
transcender (liberté, responsabilité, historicité, développement de la
personne).
En se faisant « à la force du poignet », en dépassant les obstacles, le self
made man réussit ce que Abraham Maslow nommera une self-actualization,
c’est-à-dire un développement, le meilleur possible, de ses capacités et de
ses talents personnels.
Vouloir être soi serait ainsi le résultat d’une évolution opérée par le moi
lui-même vers sa maturité, son autonomie et son épanouissement. En ce
sens le soi pourrait se définir comme la conscience d’« être moi en
devenir », une sorte d’« être moi à réaliser » qui combinerait :

la connaissance du moi et de sa consistance ;


le mouvement par lequel chacun construit sa personnalité en bâtissant
sa « biographie » ;
l’authenticité d’une double ouverture en direction de l’environnement
et d’autrui ;
la volonté et le désir de changer.

Le soi irait donc au-delà du moi par la conscience (connaissance,


transcendance et volonté). Le soi fait référence au vouloir devenir.
L’expression confiance en soi ne peut sortir que plus enrichie de ce
dépassement du moi en direction d’un « soi en projet ». Conçue ainsi la
confiance en soi renvoie à la confiance dans la possibilité de réussir ce que
l’on veut être et pas seulement à la confiance de ce que l’on est.

2.1 Le soi compris comme un moi élargi

En général, les conceptions du soi tendent à donner de celui-ci une


définition élargie et différenciée du moi.
◆ Dans la conception freudienne, le soi est présenté comme la partie
inconsciente du moi. Il faut réserver dit Freud « la dénomination soi à tous
les autres éléments psychiques dans lesquels le moi se prolonge en se
comportant d’une manière inconsciente [...] Il n’existe pas entre le moi et le
soi de séparation tranchée surtout dans la partie inférieure de celui-là, où ils
tendent à se confondre » (1923). Cette notion d’un soi « inconnu et
inconscient » pour Freud, avec lequel se confond le refoulé, rend bien mal
aisée toute interprétation de la confiance en soi, si ce n’est de placer celle-ci
totalement sous l’égide de… l’inconscient et d’une partie du moi (central
chez Freud).
◆ Dans la conception jungienne22, le soi est défini comme le sujet de la
totalité de la psyché, y compris l’inconscient (1921). Pour C. Jung, le soi
devient une transcendance du moi, et le terme d’un « processus
d’individuation ». Le soi n’est pas seulement le moi mais conscience des
autres et du monde en général.
◆ Dans la conception bouddhiste zen, on retrouve cette définition du soi
conçue comme une conscience cosmique : « Le soi réel est un soi
métaphysique opposé au soi psychologique ou éthique qui appartient au
monde limité du relatif [...] L’expérience du soi, du point de vue zen
déborde d’un sentiment d’indépendance, de liberté, de résolution
personnelle et d’incessante créativité23 ».
◆ Dans la conception phénoménologique (de M. Heidegger à L.
Binswanger) le soi est défini comme la transcendance d’un moi
individualisé et égocentrique, capable de réaliser son être authentique
(référence à J.-P. Sartre) qui est capable d’être intégralement au monde et à
autrui (conception partagée par Roger Mucchielli).
Dans l’ensemble les recherches sur le soi visent à établir comment une
instance psychique pourrait jouer un rôle unificateur au sein de la
personnalité (le moi chez Freud) et la conscience chez Henri Ey intégrant
dans un soi, le moi et la conception du monde : « Ainsi, la conception du
monde qui peu à peu s’élève par le travail de construction du moi est un
vivant tissu d’images, d’idées et de représentations où s’équilibrent, avec
plus ou moins de bonheur, les forces de l’imaginaire et les formes de la
réalité24. »

2.2 Le self

L’un des traits marquants de la littérature psychanalytique anglo-


américaine des trente dernières années est l’accent mis sur le self. On peut y
voir le retour puissant de la conception d’un sujet unifié et unifiant pouvant
se reconnaître comme soi-même. Il s’agit d’en mesurer les limites et les
apports quand il est question de confiance en soi.
La conception du self (le soi) chez certains auteurs comme H. Guntrip25,
autoriserait l’individu à « échapper dans son être à l’irréductibilité du
conflit, à l’altérité de l’inconscient, à l’inconciabilité des représentations, à
la partialité des pulsions, à la multiplicité des identifications26 ». Bref à nier
la personnalité multiple chère à la psychanalyse pour ressortir trop
exclusivement une conception du soi décrite comme la personnalité totale.
Pour d’autres auteurs comme H. Hartmann27 le self (ou le soi) est
assimilé au pôle de l’investissement narcissique. Hartmann ne rechigne pas
à retenir l’hypothèse d’un moi autonome capable de synthétiser, logé dans
une « sphère » libre de tout conflit. C’est ce moi qui fonderait un soi (un
self) défini comme personne propre par opposition aux objets extérieurs et à
autrui (tentative d’isolement et de localisation du narcissisme). J.-B.
Pontalis conteste cette proposition en faisant remarquer que le narcissisme
n’est ni un stade, ni un mode spécifique d’investissement mais que toutes
les fonctions de l’individu et ses comportements en portent la marque.
J.-B. Pontalis tente une synthèse intéressante en suggérant une définition
du self conçue comme « le représentant du vivant : espace ouvert, si je puis
dire, aux deux bouts sur l’environnement qui le nourrit d’abord et qu’en
retour il crée ».
Plus loin J.-B. Pontalis explique ce qu’il entend par être quelqu’un de
vivant : « tâche déjà effectuée, programmée pour l’organisme animal mais
toujours à inventer pour l’homme ; tâche contradictoire, si l’on y réfléchit
mais qui assure à l’individu humain sa tension et sa mobilité, qui lui donne
le pouvoir d’être, non normal mais normatif, et qui fait de la rencontre
renouvelée avec autrui l’événement nécessaire28 ».
Vue sous cet angle, la confiance en soi serait confiance dans la capacité
d’inventer quelque chose en prenant tous les risques au cours d’une vie,
sachant que ce qui définit la vie c’est ce qu’elle transmet.
Bref avec le self on a bien affaire à la vie et au vivant. Pour Winnicott,
c’est effectivement le self qui donne un sens à l’action et au fait de vivre, du
point de vue de l’individu, dans la ligne qui va de la dépendance et de
l’immaturité à l’indépendance et la capacité de s’identifier à des objets
d’amour matures sans perte de l’identité propre. « Le self n’est pas le moi
(ego), il est la personne qui est moi (me), seulement moi (only me)29 » au
contact de l’extérieur. En dernier lieu ce qui paraît être la spécificité du self
ce serait cette qualité du sentiment de la continuité d’être. Il s’agit là d’une
vraie source d’énergie pour la confiance en soi.

3. Le soi social et le contexte

La tentation d’aborder le soi comme un produit social et culturel n’est


pas récente (Baldwin et sa théorie du socius 1897). Au début du XXe siècle
les travaux de C.H. Cooley30et de G.H. Mead31 allaient renforcer l’intérêt
nouveau porté au soi social mais les efforts d’investigation se heurtaient à
cette époque au succès des thèses béhavioristes. Néanmoins, de nombreux
experts, psychologues ou sociologues allaient explorer la voie d’un concept
de soi appris, maintenu et changé à travers des processus d’échanges
sociaux et interpersonnels. H.S. Sullivan, Karen Horney, R.D. Laing, Carl
Rogers et Abraham Maslow ont largement contribué à éclairer cette autre
vision du soi qui privilégie les effets du contexte. Un tel point de vue n’est
pas sans conséquence sur l’idée que l’on se fera de la confiance en soi.

3.1 Le soi comme modèle et prototype

Admettre que le soi puisse être une structure de connaissance, c’est-à-


dire un prototype cognitif, c’est poser qu’il est construit à partir d’unités
d’information incorporées et interconnectées. Ces morceaux de
connaissance de soi seraient activés au gré des stimulations du contexte.
Pour T.B. Rogers32, le soi agirait bien comme un processus cognitif « qui
contient une collection de traits que la personne perçoit comme la
décrivant ».
Voila qui amène à concevoir le soi dans une perspective de
différenciation sociale : en rapportant les autres à nous-mêmes, nous avons
tendance à nous considérer comme modèles dans le même temps où nous
nous efforçons de nous différencier des modèles d’autrui. Il est possible que
les jugements de similarité soi-autrui puissent jouer en matière de confiance
en soi. Ainsi, en se comparant positivement à quelqu’un sur la base
d’attributs généraux de caractères, en observant chez cet autrui des indices
forts de confiance en soi, on peut imaginer que le concept de soi et par voie
de conséquence, la confiance en soi, soit influencée par le processus. En
bref, on pourrait poser l’hypothèse, que se sentant « proche » (similaire)
d’autrui et cet autrui faisant preuve de confiance en lui à nos yeux, cela ait
quelque effet sur notre propre potentiel de confiance en soi.

3.2 Un soi sensible et flexible

Certains travaux33 soulignent que le soi social serait le résultat d’une mise
en mémoire des fragments de connaissance de soi correspondant aux
diverses expériences enregistrées lors de confrontations à la réalité. Ainsi, le
soi social en mémoire serait constitué d’un agrégat plus ou moins
hiérarchisé et un réseau de perceptions de soi en situation.
Du soi on pourrait donner la métaphore d’un nœud. Cet ensemble
complexe apparaîtrait alors comme une agglomération hiérarchisée de
concepts de soi spécifiques aux souvenirs des réponses apportées à des
situations particulières et mémorisées. L’individu aurait alors parfaitement
conscience d’une grande sensibilité et d’une grande flexibilité du soi, se
traduisant par des comportements variés selon les contextes abordés.
Cela expliquerait que, très empiriquement, certaines personnes décrivent
leur confiance en elles comme très variable : « J’ai confiance en moi quand
je connais bien les gens auxquels je m’adresse, quand j’ai bien préparé mon
dossier, quand je me sens motivée, quand c’est moi qui décide d’une
démarche, etc. En revanche, je manque de confiance en moi quand on me
demande d’aller vite, d’avoir des résultats tout de suite, de défendre une
idée en réunion face à des gens que je connais mal, de solliciter quelqu’un
qui n’est pas demandeur, etc. »
Une telle conception d’un soi à tiroirs et actualisable semble exagérée.
Elle autoriserait à présenter la confiance en soi comme un concept à
géométrie totalement variable. Il semble que des tendances lourdes
s’imposent en liaison avec la constitution d’un moi assez consistant et
présent pour créer les conditions d’une confiance en soi plus ou moins forte.
En revanche, on peut admettre que la mémorisation et l’encodage de types
de réponses à des contextes puissent induire des « confiance en soi »
situationnelles ou localisées (dans le bon sens comme dans le mauvais
sens). Et cela d’autant plus que la mémorisation de tout ce qui se rapporte
directement à soi, paraît forte. Les travaux de Grennwald et Banaji34 le
confirment et incitent les auteurs à définir le soi comme « un corps de
connaissance évaluativement polarisé, hautement familier et organisé, ces
propriétés prédisposant les événements en rapport à soi à être effectivement
mieux encodés et plus aisément rappelés ».
Ainsi l’importance, la fréquence et la vigueur du phénomène de référence
à soi joueraient largement pour agir sur la confiance en soi, dans la mesure
où quand elle se manifeste, c’est toujours en rapport direct avec des faits
autobiographiques en prise sur la personne et son sort : réussite à un
examen, problème avec un proche, vie amoureuse, prise de décision,
renoncement, épreuve personnelle, maladie, prise de risque, initiatives
diverses, projets…

3.3 La notion du schéma de soi

On doit à H.R. Markus35 la présentation du soi comme un schéma. Il


serait élaboré à partir de connaissances génériques à propos de soi et
jouerait un rôle dans le traitement des informations relatives à soi et en
provenance du contexte. Les travaux de W.B. Brewer36 appuie l’importance
de cette vision du soi. La formation du soi serait le double résultat de
l’incorporation de :

représentations cognitives associées à des événements spécifiques


ayant concerné la personne ;
représentations plus générales, fruits de catégorisations répétées et
d’évaluations du comportement de la personne par elle-même ou/ et
par autrui.

Selon W.B. Brewer, ce schéma de soi ainsi formé jouerait un rôle


médiateur dans la perception, la mémoire et l’action. Ce schéma
fonctionnerait comme un processus de planification mais aussi
d’exécution : « C’est un pattern d’action aussi bien qu’un pattern pour
l’action » observe U. Neisser37.
C’est grâce au schéma de soi que s’établiraient les jugements et décisions
sur soi et plus généralement que les personnes auraient la possibilité de
comprendre leurs expériences sociales. Cette conception du schéma de soi
poserait que la confiance en soi soit assimilée à une donnée
comportementale contenue dans le schéma lui-même. Si le schéma de soi
joue véritablement le rôle d’unité de traitement des informations en
provenance du contexte, on peut admettre que la confiance en soi sera
multiforme en fonction des évolutions du contexte et des actualisations
opérées.
Ainsi la culture avec ses cadres sociaux pourrait-elle être un fort facteur
d’influence dans la constitution du soi et son orientation. La culture
occidentale, par exemple, plus imprégnée d’individualisme que les cultures
orientales contribuerait à l’élaboration de schémas de soi plutôt
indépendants alors que les Asiatiques semblent plus représentatifs d’un soi
interdépendant (respecter les autres et leur obéir).
Dans le prolongement de cette observation on peut avancer que la
confiance en soi serait un élément plus sensible dans la culture occidentale
quand la confiance dans les autres jouerait un rôle plus important dans les
cultures orientales.

3.4 Un concept de soi transactionnel

Notre perception de nous-mêmes est-elle le produit en grande partie de


l’intégration des façons dont les autres nous voient ? Cooley parlait du
« miroitement de soi » déjà à l’œuvre chez l’enfant. Ce point de vue qui
prône que le concept de soi correspond au produit de l’interaction avec les
autres, mérite d’être enrichi.

Selon G. E. Myers et M.T. Myers38, qui sommes-nous, comment les autres nous voient-
ils, quel(s) rôle(s) jouons-nous devant chacun, quels sont nos besoins et nos valeurs ?...
« [Ce] sont des questions fondamentales parce que notre façon d’y répondre détermine
nos actions et les rôles que nous choisissons de jouer.

De plus, qui nous pensons être est déterminé par les réponses à nos comportements
que nous obtenons des autres [...]. Notre comportement est aussi le produit de
sentiments complexes exprimés par les interrogations suivantes : qui il faut être, quel
rôle il faut jouer et quelles sont les transactions interpersonnelles qu’il faut faire. Tous
ces “il faut” représentent nos valeurs. »

Le concept de soi nous fournit les matériaux de ce que nous croyons être
et qui nous croyons être est en retour influencé par la façon dont les autres
répondent à nos comportements et nos actes.
Ainsi nos comportements ne sont pas seulement influencés par
l’accumulation de nos expériences antérieures mais aussi de façon
importante par les significations personnelles que nous attachons à ces
expériences. Nous agissons selon la façon dont nous pensons que les autres
nous voient et non selon comment ils nous voient.
Voilà qui fonde une idée de soi tout à fait transactionnelle : à la fois filtre
et cycle complexe parfois vicié. Nous vivons d’interprétations et de
confirmations plus ou moins réussies.
S’il en est ainsi, on peut suggérer que la confiance en soi, n’échappant
pas au processus transactionnel du soi, sera soumise en plus ou moins
grande partie aux interactions.
Par exemple, l’arrivée dans notre entourage d’une personne nouvelle et
chez laquelle nous ressentirons une grande estime et une forte confiance en
nous serait susceptible d’influencer notre propre capital confiance en soi.
Cela peut être perceptible dans l’entreprise (un nouveau chef) comme dans
la vie sportive (un nouvel entraîneur).
Si, de plus, des événements et la qualité de nos performances viennent
s’ajouter positivement à ces « impressions », il est largement possible de
vérifier qu’un certain niveau de confiance en soi va s’installer. Une femme
ou un homme peut jouer ce rôle dans la vie.

3.5 Les recherches de validation de soi

De nombreux psychologues (Virginia Satir, Paul Watzlawick, Don


Jackson…) ont souligné que les messages que nous adressons appellent
souvent des vérifications et des demandes directes ou indirectes et parfois
subtiles de validation de soi. Nous recherchons, non seulement la
confirmation de l’image que nous avons de nous-mêmes, mais aussi
l’attestation de notre vision des autres et de notre expérimentation du
monde qui nous entoure.
On peut avancer que la confiance en soi se ressentira de réponses
confuses, ambiguës, inappropriées, non pertinentes à chaque fois qu’un
message de demande plus ou moins consciente et claire de validation est
apparu.
Ainsi, quand nous nous inquiétons de savoir si un travail est bien fait, si
nous remplissons bien notre fonction, si la soirée a été réussie, nous allons
au-devant de réponses capables de nous apaiser. Il s’agit de celles qui nous
confirment que nous sommes ad hoc au standard attendu, ou bien celles qui
nous attestent que nous avons perçu la situation telle que l’autre l’a perçue
également.

3.6 L’estime de soi

L’estime de soi est le sentiment que nous ressentons quand les processus
de validation nous apportent des réponses agréables et congruentes.
Si ce que pensent les autres de mon travail correspond à mon
appréciation personnelle et que cet ensemble se rapproche de l’idée la
meilleure que je m’étais faite dans mon imagination (version idéale
anticipée), tout va bien. Cette congruence est une source d’estime de soi,
c’est-à-dire un courant de sentiments positifs à l’égard de soi. Il semble
qu’avec l’estime de soi, on tienne là un fameux allié de la confiance en soi.
En effet, l’estime de soi nous amène à nous accepter avec réalisme et
lucidité, si tant est que l’idéal du moi inscrit en soi n’est pas hyper-exigeant
au point d’être irréaliste (réussir l’impossible, atteindre la perfection, etc.).
Encore faut-il pour créer les conditions d’accès à l’estime de soi, accepter
les confrontations au réel, accepter de s’exposer sans tricher d’une part, et
d’autre part, analyser les rétroactions des autres avec lucidité (qui me dit ça
et pourquoi ?).
Beaucoup de gens jouent la comédie, créent de fausses impressions,
masquent des parties d’eux-mêmes. En conséquence, ils récupérent des
feed-back qu’ils savent injustifiés et qui ne les consolident ni ne les
rassurent pas en profondeur. Bref, plus on se crée un personnage autre que
soi- même et un langage faux, plus on perd contact avec la réalité et plus on
perd confiance en soi, du fait des décalages difficiles à supporter. C’est bien
en acceptant une certaine qualité d’ouverture de soi que l’on peut alimenter
de façon saine et authentique l’estime de soi et produire des effets heureux
pour la confiance en soi.
Il est bon de rappeler ici la place que A. Maslow39 accorde à l’estime de
soi dans sa théorie des besoins fondamentaux. Les besoins d’estime
n’apparaîtraient qu’après que les besoins physiologiques, de sécurité et les
besoins sociaux (appartenance, amitié, acceptation) soient satisfaits et avant
les besoins d’actualisation et de réalisation de soi (accomplissement,
expression créative).
Pour Maslow les besoins d’estime (capables de donner lieu à des
comportements appropriés tant qu’ils ne sont pas complètement satisfaits)
se décomposeraient en :
◆ besoin d’estime de soi, caractérisé justement par un désir de confiance
en soi, de respect de soi et des sentiments de réussite, de compétence et
d’indépendance ;
◆ besoin d’estime des autres, caractérisé par la recherche de la
reconnaissance des autres, leur appréciation et l’accès au prestige, au statut,
etc.
Ainsi le respect des collègues au travail peut jouer autant, si ce n’est plus,
que les compliments de la hiérarchie pour développer estime de soi et
confiance en soi et donner lieu à des comportements d’assurance et de prise
d’initiative.
Dans cette perspective, le contexte social est considéré comme largement
agissant sur le potentiel de confiance en soi, via la satisfaction des besoins
d’estime.
On peut en conclure, si on suit Maslow, que lorsque l’environnement a
répondu favorablement aux attentes, le besoin est satisfait. La confiance en
soi est là et bien là. Les rétroactions dans ces conditions deviendraient
moins nécessaires. L’équilibre restant toutefois fragile si on n’admet qu’un
moi régulateur prenne le relais.

3.7 La fenêtre de Johari : l’ouverture de soi

La fenêtre de Johari40 qui représente une manière de se regarder, fournit


un outil simplificateur et efficace pour mieux comprendre le processus
transactionnel d’ouverture de soi, de rétroaction et d’estime de soi.
Les cadrans de la fenêtre de Johari sont formés par les intersections des
axes, représentant les deux dimensions du soi connues et inconnues41, de soi
et des autres, soit quatre « aires » que l’on peut caractériser ainsi :

Fenêtre de Johari

◗ Aire publique

C’est le soi public, tout ce qui est connu de soi et des autres dont le nom,
l’état civil et divers renseignements.
Plutôt neutre la divulgation de ces informations ne pose pas problème en
général. Cependant, une certaine anxiété peut accompagner l’annonce de
l’âge, lors d’un entretien de recrutement, ou l’énoncé du nom lorsque celui-
ci peut prêter à moquerie.

◗ Aire aveugle

Parfois appelé secteur de la « mauvaise haleine » ou des tics, c’est ce que


les autres perçoivent de nous (timbre de la voix, etc.) et qui nous échappe le
plus souvent. Il s’agit parfois de comportements ressentis par les autres
(ironie) ou d’attitudes (mauvaise écoute).

◗ Aire cachée

C’est la partie de nous-mêmes que nous cachons aux autres. Nous


protégeons et défendons ce territoire. Jardin secret, intimité mais aussi zone
des parties vulnérables que nous cherchons à camoufler plus ou moins bien.

◗ Aire inconnue
C’est la partie qui correspondrait à l’inconscient, le domaine des
significations profondes peu accessibles aux autres et pas à un stade de
conscience de soi clair (besoins profonds, mobiles, peurs…).
Par l’ouverture de soi, on peut augmenter l’aire libre et diminuer l’aire
cachée, par la rétroaction acceptée, on peut diminuer l’aire aveugle et ainsi
augmenter encore l’aire libre.
On peut poser l’hypothèse que prendre des risques d’ouverture (se livrer,
s’exposer) et aller au-devant des rétroactions (témoignages, impressions et
sentiments des autres sur soi) devrait contribuer à rendre nos relations plus
significatives. Mais pas à n’importe quel prix. La nécessité d’un moi bien
étayé, on l’a vu, s’impose si l’on veut tirer le meilleur parti de relations
libres et authentiques. Aller au-devant de renseignements sur nous-mêmes
nous fera progresser si nous sommes capables d’intégrer ces données, de les
traiter et de les faire participer à ce devenir-adulte, à ce vouloir être soi, ce
projet que l’on peut vouloir libre. On peut dire dans cet ordre d’idée
qu’avoir confiance en soi devrait se traduire par le sentiment de se sentir
libre que les gens sachent qui on est, comment on se sent et ce que l’on
pense.
Au total, l’ouverture de soi dans un processus d’acceptation mutuelle
bien compris serait une condition favorable pour la confiance en soi. En
gardant trop le silence sur soi, on reste un étranger pour les autres et on ne
bénéficie pas d’informations en retour. De plus, l’ouverture de soi qui
amène l’autre à s’ouvrir aussi plus volontiers, nous permet le contact avec
la réalité. On découvre que les autres ont aussi des problèmes, des désirs,
des vulnérabilités, des réussites, des échecs.
Voilà qui incite à ne pas s’en tenir aux références d’idéal du moi par trop
exigeantes et de ce fait possiblement paralysantes. Relativiser est une bonne
chose pour la confiance en soi.
Il reste que l’ouverture de soi doit se faire dans des conditions plutôt
appropriées, sinon elle peut faire des dégâts.
Conseils
– s’ouvrir aux autres dans la mesure d’une certaine réciprocité ;
– s’amorcer au cours d’une relation déjà bien engagée (donc pas ponctuelle, ni
occasionnelle) ;
– s’en tenir à partager ce qui se joue entre soi et l’autre au moment où on choisit de
s’ouvrir ;
– se faire graduellement ;
– se développer dans un climat de confiance ;
– se justifier par le souci réciproque d’améliorer la relation ;
– se faire à un moment opportun, favorable, quand l’autre est disponible ;
– s’éloigner de toute idée de forcer la main à l’autre pour obtenir quelque chose.

3.8 Les représentations de soi

On l’a vu, il n’est pas facile de rendre compte de la dynamique


personnelle des individus. Du moi au soi, selon les niveaux souvent clivés
par la psychanalyse, la psychologie sociale et la psychologie cognitiviste,
ou par les philosophies de la volonté et de la liberté (de Bergson à Sartre),
on observe autant de superpositions que d’interactions entre les instances
qui semblent orienter l’adulte et se traduire par des comportements et des
actes.
Depuis le moi « phénoménal » de Freud d’abord conçu comme un centre
régulateur de la conscience de soi, au Moi de la seconde topique42, pour
l’essentiel fonctionnellement inconscient et dont la tâche est rude puisqu’il
doit « servir trois maîtres » (le ça, le surmoi et la réalité extérieure), en
passant par le soi présenté comme « un niveau d’organisation
autobiographique pertinent43 »… le choix est vaste pour appréhender
l’extrême richesse et la complexité de la personne humaine. Le pont de
l’individuel au collectif, du moi au social n’est pas facile à jeter. Et nous
admettrons avec Roger Perron44 que « la vie psychique n’est réductible ni à
du biologique ni à du social, ni à leur simple juxtaposition ; dans la
succession des niveaux d’organisation du vivant, elle construit un nouveau
plan de réalité où le sujet est l’agent de sa propre construction ».
Pour rendre compte le plus complètement de notre identité personnelle,
Roger Perron suggère le terme très polysémique de représentation de soi. Il
engloberait :

ce que chacun se donne de lui-même comme images en évoquant son


espace psychique interne ;
ce que chacun joue comme rôles aux yeux d’autrui et à ses propres
yeux, lorsqu’ainsi on se voit comme de l’extérieur, ainsi que l’on
suppose être vu.

Dans ces conditions, ce qui est représenté, l’identité personnelle, est le


résultat de ce qui est perçu, conçu, imagé, fantasmé, supposé par le sujet
lui-même à la fois opérateur du processus de représentation, et résultat de
cette représentation.
Le terme représentation de soi confirme sa richesse si on rappelle que
selon le dictionnaire, l’acte de représenter renvoie à l’idée de rendre
sensible un objet dont la perception est possible mais absent du fait de l’acte
de représentation. Il en va bien ainsi du soi et du moi. Nous en avons une
représentation au sens où nous pouvons rendre compte d’une construction
présente mais en même temps le mode de fonctionnement, inconscient pour
partie, de cette construction, nous amène à représenter des choses absentes.

3.9 Le sentiment de la valeur de soi

Au cœur du concept de représentation de soi, on trouve le sentiment de la


valeur de soi. On peut avancer que le taux de confiance en soi n’est pas
indifférent à l’opinion que l’on se fait de soi.
Les images de soi apparaissent construites comme un ensemble de
valeurs, avec comme préoccupation centrale le fait d’être valeur en tant que
personne. Aussi nous estimons bonne ou mauvaise cette valeur. Un tel
système de valeurs est forcément régulé par des mécanismes pour maintenir
un certain équilibre. Ainsi la valeur de soi semble régulée par la réussite
objective proprement dite (échec ou réussite lors d’une épreuve), par notre
niveau d’exigence personnelle, par les comparaisons avec les autres, par les
jugements des autres, par les choix des défis, challenges, situations que
nous sélectionnons.
Selon R. Perron, les expériences menées montrent que l’opinion de soi
suit les tendances suivantes :

Les déclarations de valeur personnelle plutôt fortes entre 6 et


20 ans tendent à devenir ensuite plus modestes même si les gens
adultes se déclarent en général supérieurs à la moyenne.
Plus l’évaluation de soi est dégagée de comparaisons trop précises
avec d’autres personnes, plus l’opinion de soi concernant des aspects
désirés est bonne.
Les enfants, à mesure qu’ils grandissent, tendent à affirmer de plus en
plus leur accord sur le modèle d’enfant (bon élève, franc, travailleur,
courageux, etc.) proposé par leur propre milieu de vie, selon leurs
mères notamment. En règle générale, on peut avancer que les mères
souhaitent ce qu’à leurs yeux leur enfant n’est pas. « Le caractère
surmoïque des vœux est patent » note Roger Perron45, en même temps
que le poids des traditions culturelles comme des inquiétudes liées au
contexte socio-économique (peur du chômage, etc.).

Ces analyses vont dans le sens des opinions qui font de notre
« machinerie sociale » un pur et simple système de reproduction, de
« copie », au sens de P. Bourdieu et J.-C. Passeron46. Mais ce serait oublier
les capacités de résistance à cet apprentissage conditionnant. C’est en fait
dans un contexte conflictuel que tout ceci se déroule. C’est au cœur de ce
débat que la confiance en soi continue à se forger ou… se détériorer selon la
tournure des événements et le jeu plus ou moins réussi des identifications
(dans la réalité et fantasmatiquement) entre les images de soi et leurs
valorisations, et les images parentales (point de vue partagé, on l’a vu, par
Gilles Amado).
En conclusion de cette section, on soulignera qu’il est nécessaire de
relativiser les effets d’un trop grand déterminisme social et même de
relativiser les effets de l’interactionnisme pour comprendre les orientations
du soi et donc les vicissitudes de la confiance en soi. Le contexte existe
mais « nous ne sommes pas programmés » pour autant totalement comme le
rappellent magnifiquement Richard C. Lewontin, Steven Rose et Léon J.
Kamin47. L’interactionnisme sépare toujours trop unilatéralement sujet et
objet, confond trop organisation sociale et addition des normes de réaction
individuelles.
De plus, les hommes peuvent changer les circonstances. « Demain est à
faire, aimait à dire Albert Jacquard, demain est un projet à réaliser, non une
fatalité à subir48 ». Voilà qui pose la question de la liberté. « Ce qui
caractérise le développement et les actions de l’homme, c’est qu’ils
résultent d’un immense ensemble de causes qui interagissent et interfèrent.
Nos actions ne sont pas aléatoires ou indépendantes par rapport à la totalité
de ces causes comme système en interaction, car nous sommes des êtres
matériels dans un monde causal. Mais dans la mesure où elles sont libres,
nos actions sont indépendantes de ces multiples trajectoires causales (ou
d’un ensemble d’entre elles, même petit) : telle est la signification précise
de la liberté dans un monde causal49 ».
Au total, nous pensons que la confiance en soi ne peut que profiter de la
prise de conscience de cet espace de liberté par rapport au contexte, même
si le soi s’imprègne du social, il sait par le travail du moi le contourner, le
défier, voire le mystifier. L’erreur serait de le nier. Nous nous souviendrons
que la confiance en soi ne peut s’exprimer et être « viable » sans un rapport
ouvert au réel et aux autres.

4. Susciter la confiance
Dans l’idée de confiance en soi, il y a l’idée du soi et nous avons vu que
son exploration relève d’un travail jamais vraiment achevé, ni satisfaisant,
mais il y a aussi l’idée de confiance.

4.1 L’idée de confiance ne fait pas l’unanimité

Toute une tradition culturelle et proverbiale quasi universelle met


l’accent plutôt sur la nécessité de la méfiance que sur la confiance, voire
même dans certains cas, émet bien des réserves sur la confiance.

Idées reçues sur la confiance


– Souviens-toi de te méfier (proverbe grec, Epicharme, Sentences).
– L’erreur est aussi grande de se fier à tous que de tous se défier (proverbe latin,
Senèque, Lettres à Lucilus).
– N’aie pas confiance et ne cherche pas à avoir confiance, même dans le pays de la
confiance (proverbe arabe).
– Il faut regarder tout le monde comme honnête et se défier de tout le monde
(proverbe wallon).
– Confiance est mère de dépit ; la méfiance est mère de la sûreté (proverbe
français).
– Les suites de la confiance sont plus à craindre que celles de la défiance (proverbe
suédois).

Plus proches de nous, les variations sur la confiance montrent bien qu’il
s’agit là de la pierre angulaire des relations humaines. De Gaulle dans Le
Fil de l’Épée avoue que « la confiance des petits50 exalte l’homme de
caractère », quand L.-F. Céline avertit dans Semmelweis que « faire
confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu ».
La confiance semble partout désirée, appelée mais toujours comme en
pointillés, comme instable et volatile.
Pourtant dans le sens commun les expressions intégrant la notion de
confiance ne manquent pas :
confiance en soi ;
relation de confiance ;
confiance en l’avenir ;
confiance en les autres ;
confiance dans le groupe ou l’équipe ;
confiance dans l’épreuve ou la difficulté ;
confiance dans la justice, les lois ;
climat de confiance ;
confiance dans l’homme ;
personne de confiance ;
confiance mutuelle ;
confiance totale.

4.2 Être une personne de confiance

Dans certaines entreprises et des grandes institutions, l’autorité


hiérarchique a commencé à céder la place après les années 1980 à des
formes d’autorité plus participatives. Après 2000, avec la montée en
puissance des « entreprises libérées »51 (encore minoritaires) et l’émergence
des start-up s’inspirant du modèle californien52 du management dit
« collaboratif », la question de la confiance est devenue primordiale. En
effet, impossible pour des salariés de s’investir dans un projet en cherchant
à concilier les objectifs de l’entreprise et tout ou partie de leur propre désir,
sans parier sur l’instauration de la confiance. Car il s’agit bien défi : est-il
possible d’individualiser le travail dans un cadre collectif déterminé par des
critères souvent à dominante économique fixés par des dirigeants eux-
mêmes soucieux de pérenniser leurs entreprises confrontées à des luttes
concurrentielles parfois impitoyables et leur désir de puissance (profit,
expansion, investissement…) ? Ce défi prend la forme d’un compromis
fragile et tourmenté. On a pu parler à cet égard de « transaction
narcissique »53. Et cette transaction est facilitée quand les dirigeants sont
porteurs de charisme54 : un charisme, signe d’une relation de confiance qui
offrirait des garanties de régulation, de respect d’un équilibre et de
préservation de l’altérité. À condition que le charisme fonctionne pour
autoriser, faire grandir, protéger, favoriser l’autonomie et en même temps,
pour mobiliser et créer les bonnes conditions d’une réussite collective.
Ainsi il y a du charisme chez toute personne qui confirme son utilité pour
aider un groupe à vivre une aventure en acceptant certains sacrifices et des
règles de vie en toute confiance.
Plus généralement, il convient de rappeler que le verbe « confier » (du
latin confidere : cum « avec » et fidere « fier ») signifie que l’on s’en remet
à quelqu’un en se fiant à lui. Ainsi on abandonne le contrôle volontairement
et plus ou moins partiellement en faisant confiance à un patron, un client,
un chirurgien, un expert, un proche ou un collègue. Simplement, on peut
confier ses clés ou sa voiture à un ami ou un voisin. On parle ainsi de
relation de confiance, de climat de confiance. Ce qui veut dire que l’on
reconnaît certaines qualités à la personne de confiance choisie.
C’est dire l’obligation morale, la part d’éthique que cette confiance
accordée requiert. Si les personnalités charismatiques sont réputées pour
être perçues comme de bons dépositaires de la confiance des autres c’est
qu’elles offrent une assurance à la hauteur des attentes et savent entretenir
une relation de consentement éclairé. En effet pour croire dans la fiabilité
de quelqu’un il faut :

croire à son engagement à notre égard ;


attendre des réponses, des attitudes et un traitement bienveillant,
positif et juste.

Cette conception est en ligne avec la définition de Thomas Hobbes55


concernant la confiance. Il y voyait le résultat d’« une passion produite par
la croyance ou la foi que nous avons en celui de qui nous attendons ou nous
espérons du bien ».
Allons plus loin : la personne de confiance est celle qui nous aide à
anticiper l’avenir, à réduire l’incertitude grâce aux garanties prouvées des
bonnes expériences du passé. Les gens fiables ont un rôle de ressource.
Dans son livre « Qu’est-ce que la confiance ? » Gloria Origgi56, imagine la
confiance à « l’endroit charnière entre connaissance, affects et
engagements » ? Ce qui suggère aussi les dimensions rationnelles des
relations de confiance. En effet, elle n’échappe pas à des processus
d’évaluation et de choix. « Faire confiance à quelqu’un signifie
implicitement que la probabilité qu’il accomplisse une action qui soit à
notre avantage, ou du moins sans désavantage pour nous est assez élevée
pour que nous envisagions de coopérer avec lui » remarque D. Gambetta57.
Le professeur américain de Sciences politiques, Russell Hardin va plus loin
en s’interrogeant sur les motivations des personnes qui inspirent confiance.
Il propose une définition de la confiance conçue comme un enchâssement
d’intérêts « encapsulated interest ») : « Je fais confiance à quelqu’un si j’ai
des raisons de croire qu’il sera dans son intérêt de prendre en compte mes
intérêts »58. Cette conception renvoie la confiance, perçue comme le fruit
d’une transaction, vers l’idée de coopération. Et ce qui inciterait à croire
dans la possibilité des relations de confiance, ce serait l’attente de la
réitération de la transaction.
Quand on observe une forte asymétrie en matière d’expertise (un
chirurgien qui recommande un certain type d’intervention à un patient, par
exemple), tout se joue dans le rapport de confiance. La confiance sur le
mode épistémique (avoir confiance dans les avis et les préconisations de
quelqu’un qui passe pour un spécialiste ou un savant) se double toujours
d’une construction sociale de crédibilité. On n’en est plus au mythe courant
au XVIIIe siècle du gentilhomme désintéressé qui s’occupe de science et
dans lequel on peut avoir une confiance aveugle parce qu’il agit par pur
plaisir et loin de toute ambition personnelle. La crédibilité est fragile car
elle donne lieu à une réputation qui subit les impacts des évènements. Au
XXIe siècle on a constaté que l’aura des professeurs de médecine a été
égratignée par les présomptions de conflits d’intérêts avec les laboratoires
pharmaceutiques et dénoncées par les médias.
Ainsi de proche en proche, la relation avec la « personne de confiance »
montre ses exigences : crédibilité, transparence, intégrité, respect,
exemplarité. C’est en ce sens que la promesse non tenue est un poison pour
la confiance. Dans le même ordre d’idée, considérant que « la confiance est
ce qui permet de compter sur quelqu’un » et qu’elle consiste à « faire une
hypothèse sur une conduite future », Pierre Rosanvallon59 dans son livre
« Le bon gouvernement » estime que le rapport de confiance entre les élus
et les gouvernés est la clé de la démocratie. Or cette confiance s’est
dégradée. Quand on place sa confiance en quelqu’un, il bénéficie de ce fait
d’un préjugé favorable quand il propose d’entreprendre quelque chose. Il
peut même faire l’économie de l’explication et de la justification. La
connaissance qu’on a de lui permet de présumer de sa capacité à poursuivre
un objectif, à croire dans sa sincérité et son dévouement au bien commun.
C’est selon Pierre Rosanvallon, une belle occasion de faire renaître l’ancien
modèle du « trustee », l’homme de confiance, comme « figure cardinale
pour caractériser le bon gouvernant ». Les anglo-saxons ont poussé loin en
avant l’idée de « fiducie » (système de confiance) : le « trustee » se
caractériserait par sa loyauté, son impartialité, sa prudence et sa volonté de
servir les intérêts de ses bénéficiaires et de leur être fidèle. Autrefois, le
« trustee » était quelqu’un qui recevait une délégation totale du pouvoir
d’agir pour autrui avec une confiance absolue et une reconnaissance
inconditionnelle pour accomplir les tâches et les responsabilités confiées.
En conclusion, on peut dire qu’être une personne de confiance à la manière
d’un « trustee » c’est avoir la discipline de prendre en compte les autres et
de respecter des promesses faites dans un esprit constructif et coopératif.

4.3 Comment établir une relation de confiance

La confiance interpersonnelle se construit habituellement dans un


processus où chacun prend progressivement de petits risques l’un envers
l’autre.
Selon Myers60, pour qu’on puisse parler d’une relation de confiance entre deux
personnes, trois facteurs doivent être présents :

– nous nous engageons dans un comportement de confiance sans être certain que
l’autre fera de même ; chacun doit prendre un risque ;

– ni nous, ni l’autre personne ne nous laissons aller à suivre nos impulsions à exploiter
ou à tirer avantage de l’autre ; nous n’interprétons pas les comportements de confiance
de l’autre comme des gestes de naïveté ou de faiblesse ;

– nous voulons nous engager et négocier ce processus de risque et de confiance


pendant un certain temps.

Selon certains auteurs, on peut parler d’un véritable art de la confiance.


Et pour s’épanouir, la confiance appelle un certain contexte.
Trois facteurs semblent prévaloir pour le rendre favorable61 :
◆ La contingence. La confiance suppose que les résultats des actions ou
des choix d’une autre personne nous affectent de façon significative. Pour
que la confiance apparaisse, il faut que nous nous sentions concernés, qu’un
lien s’établisse.
◆ La prévisibilité. Pour que la confiance se développe, nous avons
besoin jusqu’à un certain point de prédire le comportement ou les intentions
de l’autre. Nous avons confiance quand on ressent un bon degré de certitude
à l’égard de ce que fera ou décidera quelqu’un.
◆ Les options alternatives. La confiance n’est réelle et présente que si
elle est choisie. Allons au bout de l’idée : la confiance implique pour être
ressentie que nous puissions choisir quelque chose d’autre que la confiance
(réserve, vigilance…).
Au total on peut affirmer que la confiance est une option, elle n’est
jamais automatique. Elle comporte, de plus, toujours une prise de risque :
faire confiance à quelqu’un d’autre, c’est accepter de se laisser affecter par
le comportement de cette autre personne. Nous faisons un pari sur le respect
de l’autre. Tout semble tenir à la réponse à une question centrale pour la
relation de confiance : l’autre est-il capable et assez compétent pour faire ou
décider ce à quoi nous nous attendons ? Il peut y avoir un sérieux décalage
entre les « bonnes intentions » et la réalité, entre le niveau d’expérience
d’une personne et ses réels moyens d’agir. Ainsi, nous pouvons percevoir la
compétence de quelqu’un mais douter de ses intentions.
Il semble qu’il n’y ait pas de moyen assuré pour obtenir la confiance des
autres. Par contre, souligne Myers62, « si faire confiance aux autres
n’encourage que parfois les autres à nous faire confiance, l’inverse, c’est-à-
dire ne pas faire confiance aux autres, amène presque toujours les autres à
ne pas nous faire confiance ».
On ne peut obtenir la confiance par la force. Ce n’est pas la peine non
plus de trop demander aux autres de nous faire confiance. À cause de
phénomènes d’interprétation (on ne peut pas empêcher quelqu’un
d’interpréter), ce que nous disons peut être retenu contre nous ou envenimer
la relation.
En fait la confiance se gagne pas à pas, au quotidien. Elle se construit à
travers les risques pris progressivement et réciproquement. La confiance
mutuelle exige la prise en compte des zones de vulnérabilité de chacun (ne
pas se blesser délibérément). C’est dans le risque partagé que la confiance a
des chances de naître puis de grandir. Reste à prendre l’initiative du risque.
Il y a un « premier pas » à faire, en même temps qu’une évaluation du
risque couru (l’autre va-t-il me faire confiance ?).
Pour être perçu comme une personne de confiance, il est préférable et
nécessaire de faire le premier geste, de s’ouvrir (voir la fenêtre de Johari),
donc de s’engager avec volonté et discernement.
L’idée de tester notre confiance en les autres ne nous est pas étrangère.
Cela revient à mettre à l’épreuve la solidité de nos liens et notre affection
mutuelle. Pas si facile. À moins qu’on s’inspire des petits singes capucins
présents au Costa Rica. Frans de Waal63 a observé chez eux une pratique
surprenante. Les singes capucins, connus pour être hyperactifs et très
sociaux, semblent raffoler d’un jeu étrange : insérer un doigt presque entier
entre la paupière et le globe oculaire de son partenaire, et garder la posture
plusieurs minutes ; l’autre en fait autant, enfonçant un doigt presque jusqu’à
la phalange dans la narine. Selon les observations de Frans de Waal, « il
faut un degré considérable de confiance pour se laisser ainsi mettre le doigt
dans l’œil ». Si ce jeu est une torture pour l’observateur, cela semble une
réelle mise à l’épreuve de la qualité des liens entre singes capucins. Bref,
une sorte de confiance aveugle !

4.4 Confiance et consistance

Toute relation de confiance exige une bonne dose de consistance. Être


consistant c’est mettre en accord ce qu’on dit et ce qu’on fait. Plus
précisément, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on dit mais c’est ce qu’on
fait. La consistance a une valeur d’exemplarité : je suis ce que je dis. Elle
amène à avoir vis-à-vis de soi-même les exigences que l’on a vis-à-vis des
autres. De plus, elle oblige au compromis en insistant sur la coopération
(respecter l’autre, écouter ses solutions, trouver un arrangement). La
consistance appelle aussi la cohérence. Beaucoup de cadres et dirigeants
sous-estiment la nécessité d’expliquer, d’exposer les critères de décision,
bref la transparence. Françoise Dolto conseillait : « Fais ce que tu dis, dis ce
que tu fais. » Enfin la consistance suppose une bonne intégrité personnelle :
savoir dire non, expliquer pourquoi, ne pas accepter les dérives, les
amalgames, les solutions trop complexes (et inapplicables). La consistance
crée les conditions d’un bonne fiabilité réciproque. C’est à ce prix qu’un
climat de confiance peut s’installer.
En fin de compte, la réflexion et l’observation des événements de la vie
nous autorisent à affirmer que nous pouvons avoir un certain degré
d’influence sur les risques que décide de prendre une autre personne.
Par exemple, si des parents recommandent à un enfant de dire la vérité et plus
généralement de se confier librement à eux et que, trop systématiquement, le fait
d’avouer quelque chose ou de donner une information aboutit à une punition sévère ou
se retourne contre l’enfant, à coup sûr, celui-ci va changer d’option et certainement
perdre confiance. Quand le risque assumé n’est pas payant, on a tendance à changer
de scénario.

La question se pose de faire trop ou pas assez confiance. Nous pouvons


paraître gentil, naïf, stupide ou au contraire rigide, méfiant, défensif, selon
l’un ou l’autre cas. Le degré de confiance que nous développons détermine
le niveau de coopération que nous acceptons avec les autres. Quand la
confiance n’est pas au rendez-vous, les mécanismes défensifs vont
fonctionner avec plus ou moins de succès pour protéger le moi des menaces
et des agressions (justification, ironie, rébellion, évitement, hypocrisie…).
Les mécanismes défensifs vont fonctionner à plein régime, quand notre
besoin d’être reconnu, renforcé par les autres n’est pas satisfait. Selon P.
Lecky64, par exemple, une insulte est une « évaluation de soi par les autres
qui ne correspond pas à une évaluation ou à une opinion que l’on s’est faite
de soi ».
La relation de confiance est donc une chose délicate. Cela dépend bien
finalement du comportement de soi et de l’autre, ainsi que de l’habileté,
plus ou moins partagée, à prendre des risques dans la relation. La
consistance réciproque paraît être un facteur primordial de la relation de
confiance.

4.5 De la relation de confiance à la confiance en soi

Nous ne pensons pas que la confiance en soi puisse nous être donnée de
l’extérieur. En revanche, on peut établir que si l’hypothèse d’un moi
construit engendre certains niveaux de confiance en soi, ce moi en
interaction avec les autres, n’est pas imperméable aux influences du milieu.
On pourrait envisager l’hypothèse d’un flux de confiance dont les
caractéristiques seraient les suivantes :

la confiance des autres ne crée pas la confiance en soi mais peut


l’altérer ou la renforcer ;
la confiance en soi incite à avoir plus facilement confiance dans les
autres, mais avec discernement et sans prendre trop de risques ;
il n’y a pas de confiance dans les autres s’il n’y a pas un bon dosage
de confiance en soi ;
un faible niveau de confiance en soi a tendance à rendre difficile,
voire impossible, la confiance des autres.

L’enjeu de la confiance en soi apparaît au vu de ces hypothèses, essentiel


pour le développement personnel, une conception saine de la réussite et la
qualité de notre rapport aux autres et au monde en général.
Dans l’univers du sport de haute compétition, la confiance est un atout
souvent mis en avant pour expliquer la réussite. Le champion Jo-Wilfried
Tsonga, au risque de passer parfois pour arrogant et trop sûr de lui, dispose,
selon le coach Éric Winogradsky65, d’une « immense confiance en lui »,
tout comme Boris Becker autrefois (vainqueur de six tournois du grand
chelem en tennis).
Romain Barras a décroché à presque 30 ans son premier titre
international (champion d’Europe de décathlon, à Barcelone, en
juillet 2010). Professeur d’EPS, natif de Calais, il s’est d’abord battu pour
surmonter une confiance défaillante. C’est en artisan, pas à pas, étape par
étape, qu’il dit s’être construit un mental solide. Pour finir, il a travaillé
avec un préparateur mental, Joël Trebern, pendant deux ans. Au
programme : travailler la remise en cause, arrêter d’analyser en négatif,
expérimenter d’autres modes de fonctionnement plus sains, plus joyeux,
plus communicatifs66.
5. Pourquoi internet provoque un déplacement des relations de
confiance

Internet est en train de produire une nouvelle écologie culturelle marquée


par le mythe fondateur du système : la spontanéité du contact avec les
autres perçus comme des semblables et des égaux d’un abord a priori
accueillants, même si on ne les connaît pas et qu’on ne les a jamais vus.
C’était l’esprit des petites communautés technophiles, très homogènes et
très solidaires qui ont été les fondateurs du web et des réseaux sociaux. Le
nouvel espace numérique s’est construit sur le mode de la familiarité
immédiate avec des inconnus pour échanger et partager. Voilà qui rompait
avec une tendance bien ancrée : s’en tenir à faire confiance à des proches.

5.1 C’est le partage qui pousse à faire le pari de la confiance

La consultante australienne, Rachel Botsman déclarait à Paris en


2014 lors du « Ouishare Festival », « la confiance sera la nouvelle monnaie
du 21e siècle »67. Avec l’économie collaborative, un nouveau paradigme fait
son chemin : « ce qui est à moi est à vous ». Nous serions entrain de vivre le
passage de la domination d’institutions centralisées au développement de
communautés distribuées et connectées (Airbnb, Kickstarter, Bitcoin… ou
encore Moocs, et Fablabs). Les plateformes numériques cristallisent les
nouveaux lieux de partage et focalisant une nouvelle forme de rapports de
confiance. Les jeunes et de plus en plus de personnes s’engagent dans des
relations de partage et dans des transactions sans trop de réticence et sans
qu’il y ait vraiment de tête à tête (ou parfois plus tard si nécessaire).
Il ne semble pas que ce soit envers l’outil numérique proprement dit que
s’instaure la confiance mais envers le contact et la promesse de partage qui
s’amorce via le réseau. C’est peut-être pourquoi d’ailleurs les opérateurs du
numérique s’efforce de réduire les incertitudes des internautes concernant
les identités (vérification des coordonnées, croisement des informations,
photos, etc.). Pour les sites marchands, la sécurisation doit être un garant
entretenu et prouvé par la confiance des transactions. Pour les échanges de
type non-profit comme Wikipédia, les contributeurs parient sur une relation
de réciprocité, une sorte d’émulation positive au bénéfice de
l’enrichissement intellectuel de la communauté. Les membres les plus actifs
recherchent aussi une visibilité et une reconnaissance sociale par leurs pairs.
En clair, ce ne serait pas le seul altruisme qui les animerait.

5.2 La confiance et sa nouvelle dynamique relationnelle

Pour Monique Dagnaud, Directrice de recherche au CNRS, une nouvelle


norme de comportement se dessine avec la culture numérique : ce serait la
promesse d’une « réciprocité créatrice qui oriente la confiance vers les
autres internautes, des personnes avec lesquelles on va pouvoir faire des
choses ensemble »68. Ce mouvement semble encouragé par le fait que dans
le même temps on assiste à la montée d’une forte défiance vis-à-vis des
institutions, des médias traditionnels et à un incontestable désenchantement,
voir un rejet à l’égard des élus et des partis politiques.
Conséquence : la déception et la méfiance vis-à-vis de « l’état
providence », les doutes sur la capacité des grandes entreprises à offrir de
réelles perspectives d’avenir et le scepticisme généralisé envers le modèle
social hérité des « trente glorieuses », autant de facteurs qui renvoient les
gens et les jeunes en particuliers à penser qu’il ne reste plus qu’à se
débrouiller par soi-même, à réinventer un nouveau vivre ensemble, et à
s’auto-organiser. Et dans ce désarroi, l’outil numérique offre des possibilités
inédites.
D’abord pour résister, pour exprimer son indignation et la partager : des
mouvements comme « Occupy Wall Street » aux Etats-Unis, les
« Indignés » en Espagne ou encore « Nuit debout » à Paris. Ensuite pour
rechercher des opportunités (les « start-up » du net) ou créer des réseaux de
relations d’une puissance quasi illimitée. Avec des mobiles hétérogènes,
depuis la recherche d’une nouvelle sociabilité amicale, jusqu’à des objectifs
de marchandisation à échelle variable (ça va de vendre ses vêtements
jusqu’à imaginer un nouveau « business » mondialisé) ou encore faire
connaître ce que l’on produit (des objets artisanaux, des chansons, des
productions artistiques…).
Confirmation donc de l’analyse proposée par Monique Dagnaud : « la
confiance a changé de direction et se tourne vers un ordre social davantage
fondé sur la connexion des individus que sur des régulations étatiques »69.
Bref on est entrain de comprendre qu’il vaut mieux faire confiance à soi-
même et à ses semblables que tout attendre des bureaucraties et des
pouvoirs traditionnels.
L’esprit collaboratif est une nouvelle force sociale qui se développe en
marge de l’économie capitalistique classique et de son mécanisme
spécifique : la compétition. En effet la réciprocité créative fonctionne selon
une dynamique de participation croisée qui rappelle le principe du « don
contre don », cher à l’anthropologue Marcel Mauss. Le fil de la confiance
se tisse dans les territoires numériques en référence à l’utopie égalitaire des
pionniers du web. Les « hackers » par exemple sont habités par une éthique
de solidarité qui se traduit par le choix des logiciels libres.
Pour les internautes, avec la réciprocité créatrice, ce qui s’expérimente
c’est une confiance en forme d’espérance : on offre, on donne sans la
garantie d’un retour. On n’attend pas un retour immédiat ni même différé.
On l’espère : à chacun de choisir. C’est bien cela la nouvelle dynamique
relationnelle dans laquelle s’inscrit la confiance. On n’est plus dans une
relation d’obligés comme dans le mécanisme marchand (client-fournisseur).

6. Spécificité de la confiance en soi

L’éclairage donné précédemment sur l’idée de confiance tout court sert à


nous aider à dégager le sens spécifique de la confiance rapportée au soi.
Quelques caractéristiques de la confiance en soi
Avoir confiance en soi c’est :
– se sentir concerné par soi et ce qui nous arrive, attacher une importance et
respecter ce qu’on ressent et éprouve ;
– avoir vérifié qu’on avait quelque certitude sur nos réactions, qu’on pouvait prédire
facilement certains de nos comportements, qu’on était rarement pris de court, ou
surpris au point d’être désarmé ou démuni ;
– se sentir le plus souvent libre de son choix, maître de ses réponses ;
– oser prendre des risques, les partager ou pas, en prendre avec soi sans craindre
de s’en vouloir trop ;
– faire preuve de consistance, de cohérence interne, d’accord avec soi, bref d’unité ;
– être capable de transparence, au sens de voir clair dans les critères qui nous font
décider, accepter, renoncer, différer ;
– vivre le sentiment d’une bonne coopération avec soi, avoir l’impression de
dialoguer et de rechercher le meilleur accord possible en acceptant ses atouts et ses
points plus vulnérables.

L’idée de confiance en soi est indissociable d’un sentiment d’unité, de


tranquillité, de disponibilité pour prendre des risques, affronter le monde et
l’avenir, orienter son devenir avec réalisme, ce qui n’exclut pas l’ambition,
une ambition comprise comme le désir et la volonté de réaliser ce que l’on
se sent capable de faire. Il y a dans l’idée de confiance en soi, la double
problématique de l’accomplissement et du dépassement.
Accomplissement au sens d’exprimer le plus complètement ce que l’on
ressent comme possible et désiré, et dépassement au sens de s’engager,
risquer, oser dans une perspective de choix libre d’un projet, d’une
perspective (vers quoi on veut aller).

6.1 La confiance en soi pour le sens commun

Quand les gens disent : « il a confiance en lui », qu’est-ce que cela veut
dire ? Quand quelqu’un dit : « j’ai confiance en moi », qu’est-ce que cela
signifie ?
L’expérience quotidienne confirme une impression générale qui dit que la
confiance en soi est plus souvent définie d’une part, en parlant des autres et
d’autre part, en évoquant son absence (« je manque de confiance en moi, il
manque de confiance en lui »).
Pour le sens commun, manquer de confiance en soi pour les adultes,
c’est :

se sentir timide ;
crier au secours en plein milieu de l’eau quand on a perdu pied ;
buter sur une pierre ;
vouloir toujours prouver, démontrer quelque chose ;
avoir besoin que les autres disent qu’on est bon pour être sûr qu’on
l’est ;
faire des complexes ;
avoir peur de l’autre ;
avoir peur de la mort ;
ne pas oser « y aller » ;
ne pas oser s’exprimer ;
se méfier tout le temps ;
se tenir sur sa réserve ;
ne pas oser refaire un truc qu’on a raté ;
ne pas réussir à faire ce qu’on a envie de faire…

À la même question, les réponses des adolescents sont celles-ci :

douter de ses capacités dans une situation précise ;


hésiter à s’exprimer en société ;
parler à voix basse ;
ne pas être capable de se démarquer ou de se mettre en dehors du
« classique » ;
ne pas savoir répondre seul, rapidement, à une question posée ;
être souvent pessimiste, hésitant, stressé, peu sûr de son fait ;
perdre ses pouvoirs et avoir peur ou ne pas être sûr de pouvoir refaire
quelque chose qu’on a fait de nombreuses fois ;
ne plus avoir le moral, avoir le trou noir, se sentir possédé, ne plus
avoir de courage, se dire qu’on n’y arrivera jamais alors que c’est
faisable ;
se sentir diminué par rapport aux autres ;
être très craintif ; ne pas avoir d’assurance ;
ne pas se sentir prêt à affronter une situation ;
être agressif notamment dans une relation amoureuse ;
subir un entourage qui ne donne pas confiance ;
ne pas être sûr de réaliser ses objectifs ;
ne pas être capable de maîtriser les événements qui se passent autour
de soi ;
être obligé de se référer aux autres ;
se mentir à soi-même ;
avoir peur de l’échec.

Un certain nombre d’axes se dégage de l’ensemble des réponses :


assurance, risque, liberté, sécurité, réalisation.
Pour le sens commun, si on rétablit donc la confiance en soi dans le sens
positif (le contraire d’en manquer), on pourrait la définir comme suit :

Une définition populaire


Avoir confiance en soi, c’est faire preuve d’assurance dans la vie, prendre des
risques avec une certaine sécurité, pour réaliser des choses en se sentant
suffisamment libre et en ayant la volonté de s’affirmer sans crainte, ni agressivité.

Les rapprochement avec la définition précédente amènent à observer des


recoupements et des nuances. Là où on dégageait l’idée d’une certaine
« tranquillité libre », on constate que pour le sens commun, la confiance en
soi tire vers une assurance pour prendre des risques et se réaliser. Un
adolescent ajoutera pour définir le manque de confiance en soi : « C’est la
conscience qui n’est plus sûre, elle manque de mots encourageants, de cris,
de force ; il faut y aller : avoir confiance en soi70 ». Voilà qui établit bien le
point entre le moi et le contexte social. L’enjeu de la confiance en soi est
considérable au vu des conséquences de ses manifestations (oser, réaliser, se
donner des objectifs et les atteindre, etc.). La problématique de la confiance
en soi tient vraisemblablement à la qualité de la construction d’un moi assez
solide et aux influences plus ou moins favorables d’un contexte social
capable de remodeler des tendances inscrites très tôt en « dur ».

1 Symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue française, Paris, 1973.


2 Henri Ey, La conscience, Paris, Desclée de Brouwer, 1re édition, 1963.
3 William James, Principes of Psychology, Paris, 1892, Trad. fr., Éd. M. Rivière, 1910.
4 Henri Ey, op. cit.
5 Henri Wallon, Les origines du caractère chez l’enfant, Paris, 1934.
6 Henri Ey, op. cit.
7 Dominique Chalvin, L’affirmation de soi, Paris, ESF éditeur, 15e édition 2011.
8 Op. cit.
9 E. Mounier, Traité du caractère, Paris, Le Seuil, 1947.
10 P. Naville, La Psychologie, science du comportement : le behaviorisme de Watson, Paris,
Gallimard, 1942.
11 G. Politzer, Critique des fondements de la psychologie, Paris, 2e éd., PUF, 1967.
12 H. J. Eysenck, Les dimensions de la personnalité, Paris, PUF, 1950.
13 G. Berger, Traité pratique d’analyse du caractère, Paris, PUF, 1950.
14 R. Le Senne, Traité de caractérologie, Paris, PUF, 4e éd., 1952.
15 Cité par N. Sillamy, Dictionnaire de la psychologie, Paris, Bordas, 1980.
16 En fonction de trois propriétés fondamentales, notamment : émotivité, activité et
retentissement des représentations.
17 En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir.
18 Voir N. Sillamy, op. cit.
19 D. Rappaport, « La théorie de l’autonomie du moi : généralisation », Paris, Revue
Française de Psychanalyse, 28 (3), 1964.
20 L. Szondy, Liberté et contrainte dans le destin des individus, Desclée de Brouwer, Paris,
1975.
21 « Humanistic psychology » avec Charlotte Bühler, Rollo May, Abraham Maslow, Gordon
Allport, Carl Rogers, comme inspirateurs de ce courant d’origine américaine.
22 Voir Ch. Baudoin, L’œuvre de Jung, Paris, Payot, 1963.
23 Bouddhisme Zen et psychanalyse, ouvrage collectif, Paris, PUF, 1971.
24 Henri Ey, op. cit.
25 H. Guntrip, Schizoid phenomena. Object relations and the self, Londres, Hogarth Press,
1968.
26 Symposium de l’association de psychologie scientifique de langue française, contribution
de J.-B. Pontalis, Naissance et reconnaissance du self, Paris, 1973.
27 H. Hartmann, Comments on the psychanalytic theory of the Ego, 1964.
28 J.-B. Pontalis, Psychologie de la connaissance de soi, ouvrage collectif, Paris, PUF,
1975.
29 Propos rapportés par C. C. Hiland, au sujet d’un article de Winnicott, « Lieux du corps »,
dans Psychologie de la connaissance de soi, op. cit.
30 C.H. Cooley, Human nature and the social order, New York, Scribner, 1902.
31 G.H. Mead, Mind, self and society, Chicago, University of Chicago Press, 1934.
32 T.B. Rogers, P. J. Rogers, N. A. Kuiper, « Evidence for the self as a prototype ; the folse
alarm effect » ; Personality and social psychology, bulletin 5.
33 J.F. Kihlström, N. Cantor, « Mental representations of the self », dans Berkowitz L. (Eds),
Advances in Experimental Social Psychology (Vol. 17), New York, Academic Press, 1984.
34 A.G. Greenwald, M.R. Banaji, « The self as memory system ; Powerfull, but ordinary »,
Journal of Personnality and Social Psychology, 57, 1989.
35 H.R. Markus, « Self-Schemata and processing information about the self », Journal of
Personality and social Psychology, 35, 1977.
36 W.B. Brewer, « What is autobiographical memory ? » dans Rubin D.C. (EDs)
Autobiographical memory, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
37 U. Neisser, Cognition and reality, New York, W.H. Freeman, 1976.
38 Les bases de la communication interpersonnelle, une approche théorique et pratique,
Québec, Mc Graw Hill, 1984.
39 A. Maslow, Motivation and Personality, New York, Harper and Brother, 1954.
40 Joseph Luft, Of Human Interaction, Palo Alto, National Press Books, 1961.
41 L’inconnu étant à comprendre ici au sens approximatif de inconscient.
42 Voir l’excellent ouvrage de Jean-Marc Monteil, Soi et le contexte, Paris, Armand Colin,
1993.
43 S. Freud, « Le moi et le çà » (1923) dans Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1983.
44 Les représentations de soi, développements, dynamiques, conflits, sous la direction de
Roger Perron, ouvrage collectif, Toulouse, Privat, 1991.
45 Roger Perron, Modèles d’enfants, enfants modèles, Paris, Presses Universitaires de
France, 1971.
46 P. Bourdieu, J.-C. Passeron, La reproduction. Éléments pour une théorie du système
d’enseignement, Paris, Éd. de Minuit, 1970.
47 « Nous ne sommes pas programmés », Sciences et Société, Paris, La Découverte, trad.
fr., 1985.
48 Voir introduction de « Nous ne sommes pas programmés », op. cit.
49 « Nous ne sommes pas programmés », op. cit.
50 Comprendre : des petites gens, du peuple.
51 Getz, B.M. Carney, Liberté & Cie, Quand la liberté des salariés fait le bonheur des
entreprises, Paris, Fayard, 2012.
52 Le modèle californien, Comment l’esprit collaboratif change le monde, Monique
Dagnaud, Odile Jacob, Paris, 2016.
53 Voir M.A. Dujarier, L’idéal du travail, Paris, PUF, 2006.
54 Voir dans cette même collection, La vérité sur le charisme, l’art d’inspirer l’action, Lionel
Bellenger, Paris, ESF éditeur, 2016.
55 Thomas Hobbes est un philosophe anglais inspirateur du libéralisme et d’un certain
réalisme. Sa principale œuvre est le « Léviathan ».
56 Gloria Origgi, Qu’est-ce que la confiance ?, Vrin, Paris, Coll. « Chemins
philosophiques », 2008.
57 D. Gambetta, Trust, the making and breaking of cooperative relations, Oxford, Basil
Blackwell, 1988.
58 Russell Hardin, Trust and trustworthness, New York, Russel Sage, 2002.
59 Pierre Rosanvallon, Le bon gouvernement, Paris, Seuil, 2015.
60 G. E. Myers, M. T. Myers, Les bases de la communication interpersonnelle, Une
approche théorique et pratique, Québec, Mc Graw Hill, 1984.
61 D’après les travaux de C. M. Rossiter et W. B. Pearce, Communicating Personally,
Indianapolis, Bobbs Merril, 1975.
62 Op. cit.
63 Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de nature pour une société plus apaisée,
Paris, Éditions Les Liens qui libèrent, 2010.
64 Prescott Lecky, Self Consistency, a theory of Personality, New York, Island Press, 1945.
65 « La question de confiance », L’Équipe, 1er septembre 2009.
66 « Barras, la tête en or », L’Équipe, 30 juillet 2010.
67 Voir le compte rendu de la manifestation sur le site Wedemain (7 mai 2014), propos
recueillis par Côme Bastin.
68 Monique Dagnaud, Le modèle californien, comment l’esprit collaboratif change le monde,
Paris, Odile Jacob, 2016.
69 Monique Dagnaud, op. cit.
70 Étienne, enquête, 10 novembre 1993, Paris.
CHAPITRE 5
La confiance en soi : ressource de vie

L a confiance en soi ne se laisse pas facilement enfermer dans une


définition. Il vaut mieux aller au-devant des expériences qui la fondent,
sans rien toucher pour mieux apprécier ses multiples facettes. Dans la
première partie de ce chapitre, on accédera aux côtés d’Hubert Jaoui, David
Miller, Viviane Dubos et François Duforez à différents niveaux de
confiance en soi en rapport avec les croyances, la créativité, les émotions,
l’affirmation de soi, l’adaptation au danger.
Ensuite, nous parcourrons les chemins qui mènent vers une autonomie
sensible ou vers une certaine sagesse. Pour favoriser la confiance en soi, il
s’agit de s’écarter des « trahisons du moi » commises au nom d’une
soumission excessive aux processus d’adaptation. Voilà qui contribue
également à se défaire des effets de la culpabilité et à mieux comprendre
comment faire avec le négatif1 pour finalement faire au mieux avec soi.
S’accepter, s’aimer un peu plus, « comprendre sa douleur pour entendre
son désir » selon la formule de Catherine Bensaid2, faire en sorte de
« comprendre ce qui dépend de nous » comme y invitait Épictète3,
constituent autant de pistes pour étayer le moi sans pour autant basculer
dans les excès. Trop de confiance en soi peut nuire et inquiéter. Pour
terminer nous poserons la question de la formation : peut-on faire fructifier
notre capital personnalité ? La confiance en soi peut-elle bénéficier
d’influences positives et prospérer ? Au contraire, à la bourse des valeurs, le
cours de la confiance en soi peut-il s’effondrer du fait de certains
événements ?

1. Les multiples manifestations de la confiance en soi


Les témoignages qui suivent constituent une sorte de mosaïque qui
atteste des multiples manifestations de la confiance en soi en rapport avec
l’éducation, les émotions, l’entourage, le danger, la créativité.

1.1 Le poids des croyances

Pour certains, la confiance en soi apparaît avant tout basée sur des
croyances.

C’est le point de vue d’Hubert Jaoui4 : « Ma confiance en moi s’est affermie pendant
mon service militaire. J’avais auparavant été élève au Lycée Carnot à Tunis, dans un
milieu relativement élitiste. J’étais habitué à être l’un des meilleurs de la classe. De plus,
ma mère m’avait programmé pour le succès. En effet, la tradition ethnique et religieuse
forte chez les mères juives les amène à penser que leur fils est peut-être le messie.
Aussi pour certaines, elles entretiennent une attention et une dévotion sans cesse
répétées pour leur fils : “Tu es formidable…” Ma mère m’avait convaincu que ça allait
bien se passer. Le service militaire, en me mêlant à toutes les couches de la population
et notamment à la France dite “profonde”, me donnera l’occasion de renforcer ma
croyance en ma possibilité de réussir. En effet, inévitablement on se compare, on
cherche à se situer. Et par rapport aux autres, j’eus vite la confirmation que je m’en
tirerais bien, comme pour donner du sens au fameux dicton : “Quand je me regarde je
me désole, quand je me compare je me console” ».

Ainsi la confiance en soi devrait largement à l’enracinement d’une


croyance positive, favorable, en un mot optimiste vis-à-vis de nos chances
de réussir.

◗ Mais qu’entend-on par croyance ?

Il n’existe pas à notre connaissance de définition générique du terme de


« croyance ». En revanche, on peut définir la croyance au moins selon trois
niveaux d’approche5 :
◆ psychologique, la croyance est alors assimilée à une forme de
jugement, d’interprétation particulière de l’environnement ; la croyance
devient l’ensemble des attitudes propres à l’individu à l’égard d’un objet
particulier (par exemple, ses chances de réussir) ;
◆ psychosociologique, la croyance est l’attitude partagée avec un groupe
d’appartenance ; elle établit un lien social avec d’autres et permet la
différenciation entre groupes qui ne pensent pas pareil ; conçue ainsi la
croyance recoupe l’étude des représentations collectives ;
◆ sociologique, la croyance est ce qui est partagé par un groupe et
produit de la cohésion sociale (ou du conflit avec d’autres groupes) ; vue
sous cet angle, elle est purement assimilable à la notion de représentation
collective et transcende l’individu qui devient alors expression singulière et
microscopique de la société globale.
Selon Tapia et Roussay, « ce qu’il semble y avoir de commun entre le
niveau psychologique et le niveau psychosociologique d’étude des
croyances est leur fonction affective pour l’individu : celle d’être en même
temps la base d’un lien social et un exutoire aux pulsions profondes ».
Ainsi, pour Hubert Jaoui, la croyance jouera son plein rôle : une vision
singulière positive de soi et des chances de réussir, nourries par une mère et
une vérification par « comparaison » d’un niveau personnel acceptable et
encourageant de compétences, de talent et d’aisance à l’occasion d’un
« bain de société », à savoir l’échantillon en réduction d’une société
française qui aurait pu faire peur au jeune adulte poussé dans son enfance à
croire en son succès.

1.2 Comparaison sociale et confiance en soi

La forte sensibilité du soi au contexte social a été plusieurs fois


confirmée par des expériences scientifiques. Une recherche désormais
classique de Morse et Gergen (1970)6 montre que le processus de
comparaison sociale a des effets sur l’idée que l’on se fait de soi et peut par
extension activer la confiance en soi.
Une expérience révélatrice

« En amenant des sujets à rencontrer une personne dont les caractéristiques sont ou
non, socialement désirables, les auteurs conduisent la moitié d’entre eux à se croire en
compétition avec elle pour l’obtention d’un emploi. Les résultats révèlent que selon les
caractéristiques, désirables ou indésirables, de la personne rencontrée, les sujets,
quelle que soit la nature de la situation – compétitive ou non – modifient la perception
qu’ils ont d’eux-mêmes en augmentant ou en diminuant leur estime de soi ».

Le témoignage rapporté ci-dessus par Hubert Jaoui illustre le rapport


étroit entre comparaison sociale, estime de soi et confiance en soi. En tout
cas on peut parler d’une contribution du contexte à l’élaboration de la
confiance en soi.

1.3 La confiance en soi : une construction historique

Une expérience dans le cadre d’une série télévisée, « Les insolences


d’une caméra », confirme si c’est nécessaire que les gens doutent ; ils
procèdent par comparaison et reprennent ainsi confiance en eux en allant
chercher de l’information chez les autres.

Une caméra cachée

Dans l’expérience, des gens entraient dans un ascenseur où d’autres personnes (des
compères du réalisateur) se tenaient dos aux portes (ce qui ne procède pas d’une
habitude ou d’une règle sociale). Grâce à la caméra cachée, on pouvait observer la forte
tendance à l’imitation : les nouveaux arrivants se tenaient aussi dos aux portes.

Selon L. Festinger7, lorsque quelque chose fait que les gens doutent de
leurs propres opinions ou actions, ils se tournent vers les autres pour obtenir
de l’information. Ainsi les gens affineraient leurs perceptions du monde en
s’engageant dans un processus de comparaison sociale.
Muzafir Sherif a été l’auteur de l’une des plus saisissantes
démonstrations des effets de la comparaison sociale (présentation d’un
point lumineux dans une salle noire et impact de l’effet d’optique, à savoir
impression de mouvement de ce point lumineux sur des gens pris
individuellement, puis en groupe8). Il apparaît que les jugements reposent
bien sur la comparaison avec les informations fournies par d’autres
personnes. De plus, on a pu observer que la comparaison avec des gens
similaires augmente la confiance des gens dans ce qu’ils croient voir ou
penser.
Vue sous cet angle, la confiance en soi consiste à croire en soi
positivement, du double fait d’une éducation valorisante et encourageante et
d’une confrontation avec des expériences vécues et des comparaisons
sociales dont on se sortirait sans trop de dommage, donc plutôt rassuré et
conforté. A contrario, souligne Hubert Jaoui, l’hyperprotection « fabrique »
des gens fragiles, la culpabilisation produit des gens mal dans leur peau, et
surtout les jugements de valeur radicaux (« tu es nul, tu es un bon à
rien… »). L’éducation peut contribuer à édifier des croyances négatives et
aboutir à « programmer l’échec », à l’instar de la fameuse histoire du Petit
Chose : « Fais attention tu vas casser la cruche, elle est fragile… »
Résultat : il la casse.
Basée sur des croyances, la confiance en soi se confirme être une
construction historique. À partir du moment où elle est en place, les
événements vont la justifier et inversement.
Quel est le poids de l’enfance dans l’édification de la confiance en soi ?
Pour Jaoui, beaucoup de choses se jouent avant 6 ans mais pas tout : « Peut-
on perdre confiance en soi ? Oui, suite, par exemple, à une forte émotion. Si
on suit le point de vue de l’analyse transactionnelle on peut admettre que la
confiance en soi, conçue comme basée sur des croyances, est de l’ordre du
“parent” alors que l’émotion est du ressort de “l’enfant”9. On peut penser
qu’une émotion très (trop) forte peut faire perdre foi dans ses croyances
(“foi”, étymologiquement renvoie à confiance) ».
Ainsi la confiance en soi est replacée sous le règne de l’inconscient, de
l’irrationnel, des premiers étayages affectifs, des pulsions, malgré les
consolidations opérées via les croyances façonnées au contact du milieu
(parents et société). En dernière instance c’est le plan affectivo-émotionnel
qui fait la différence. Bien des avis convergent en ce sens, mais nous
retrouvons bien là la problématique de la confiance en soi : elle serait
enracinée dans la période de la formation du moi et configurée, à l’instar
d’une sculpture, par les multiples impacts des croyances en élaboration au
contact de la société.
Hubert Jaoui cite l’exemple de la rupture avec une femme ayant fait
l’objet d’un sur-investissement, ayant servi à la fois de repère et de
référence et de la déstabilisation temporaire ou définitive qui peut en
découler, au point de se manifester en termes de perte de confiance en soi.
Cet exemple montre aussi la prudence avec laquelle nous devons utiliser
la notion de confiance en soi. En effet, s’agit-il dans le cas ci-dessus
véritablement d’une perte de confiance en soi ?
Il semble que pour le sens commun bien des symptômes ou des
manifestations comportementales, des états d’âme même, soient assimilés à
la confiance en soi, plus souvent d’actualité que la confiance en soi tout
court, comme nous l’avons déjà signalé.
On peut citer : le désarroi, le doute, l’inquiétude, le dépit, la peur, la
crainte… Il nous paraît préférable, comme nous cherchons à le faire dans
cet ouvrage, de tenter de mieux cerner la confiance en soi afin de resserrer
sa vraie identité en tant que phénomène participant à la vie du moi
proprement dit. Ceci bien que la confiance en soi semble mêlée à de
multiples titres aux faits de la vie affective comme de la vie sociale, la
scolarité constituant semble-t-il une période très sensible pour l’étayage de
la confiance en soi.

1.4 Effet Pygmalion et confiance en soi à l’école

Heureusement qu’Einstein n’a pas étudié en France. Ce que l’on sait de


son parcours scolaire en aurait fait à coup sûr un « mauvais élève » ! Et
quand un enfant est ainsi catégorisé, on sait qu’il va pencher du côté de
l’acceptation de sa condition. La prophétie autoréalisatrice joue alors à plein
mais dans le sens négatif. On parle dans ce cas de l’effet Golem10. Et pour
beaucoup d’observateurs, l’école en France s’adonne trop à l’effet Golem et
peu à l’effet pygmalion. Depuis les travaux des chercheurs américains
Rosenthal et Jacobson, il est établi que la performance d’un sujet est
fonction du degré de croyance en sa réussite, qu’elle provienne d’une
autorité ou de son environnement. D’où l’idée de refonder l’école sur le
parti de la confiance.
Faire confiance donne confiance. « Pour commencer, il faut faire
confiance » déclare le biologiste François Taddéi, directeur du CRI11, car « à
l’école, la confiance est le préalable à l’action ». Ce point de vue est
largement partagé par Andréas Schleicher12, directeur de l’éducation à
l’OCDE et père du fameux classement PISA qui juge les performances
éducatives de chaque pays, qui suggère de faire « davantage confiance aux
professeurs ». Pour lui l’acceptation de la différence et l’apprentissage du
respect sont essentiels, autant qu’apprendre à lire et à compter. Il faut
donner une boussole aux élèves, et à l’heure de la révolution numérique
développer chez les enfants le sens critique en même temps que l’empathie,
la curiosité, le leadership. Dès 2016, le classement PISA inclura la capacité
à coopérer pour résoudre des problèmes car c’est comme cela que l’on peut
faire grandir la confiance en acceptant de prendre des risques et de tirer
profit des erreurs.
Pour la philosophe et professeur à Paris IV, Fabienne Brugère, le défi
pour la société française rongée par la concurrence, la compétition, la
méfiance culturelle et le chacun pour soir c’est de comprendre que le retour
de la confiance ne va pas sans le choix de la bienveillance pour refonder le
lien social : « dans bienveillance, il y a l’idée de veiller au bien. Ce qui
signifie que je me place en position non de surveillant mais de veilleur (…)
Reconnaître la valeur de la bienveillance c’est accepter le fait de la
malveillance et c’est pour cette raison qu’il y a une volonté de réparer le
monde. Bergson parlait du clos et de l’ouvert : la bienveillance établit
l’hospitalité plutôt que la peur, l’ouverture plutôt que la fermeture13. Vu
sous cet angle, la scolarité en France serait loin de permettre de cultiver la
confiance. Pour Peter Gumbe14, grand reporter à Time Magazine, le système
scolaire est choquant car il « casse » et « humilie » au lieu d’épanouir ; on
note pour sélectionner et non pour former, les enseignants s’enferment dans
l’obsession de terminer le programme à tout prix, les élèves deviennent
réticents à participer, la peur de l’échec est traumatisante… Au total, « notre
école inculque l’impuissance » note Idriss Aberkane15. C’est comme si
chaque exercice constituait un piège : la note fait plus de mal que de bien !
Si ces opinions sont sévères et forcément généralisatrices, elles sont
partagées par bon nombre d’observateurs et trouvent des explications. Si le
système scolaire français ne réussit qu’à une minorité de bons élèves c’est
qu’il est l’archétype d’un enseignement vertical. Pour les auteurs du livre
« La fabrique de la défiance », « un élève français comprend dès le
CE2 qu’on attend de lui les bonnes réponses, et non les bonnes questions ».
Or les recherches récentes ont montré que ce sont les compétences non
cognitives (esprit critique, persévérance, travail en groupe, coopération) qui
expliquent l’essentiel de la réussite des élèves. Le dogme du programme
commun à tous, le mythe de la classe silencieuse qui recueille la parole du
maître, le travail individuel, les devoirs et les interrogations ne sont pas là
pour créer les conditions de la confiance. On n’apprend pas ainsi à avoir
confiance en soi ni en les autres. C’est plutôt la crainte et la méfiance qui
sont alimentées et renforcées. Pour Yann Algan « rétablir la confiance passe
par deux préalables : miser sur le travail de groupe et mélanger les publics
scolaires pour faire barrage à l’entre soi »16. Si les enseignants restent
souvent admirables, ils sont mal préparés à leur mission et bousculés par les
multiples réformes. Il existe des expériences ponctuelles comme celles de la
Fondation des Apprentis d’Auteuil qui peuvent afficher « 150 ans de
confiance en la jeunesse ». Cette institution plusieurs fois au bord de la
faillite a su accueillir l’enfance malheureuse, la jeunesse en difficultés et les
élèves qu’on appelle aujourd’hui les « décrocheurs ». Créée par l’abbé
Louis Roussel en 1866, la fondation a toujours été tenue par des
personnalités d’exception et un message d’espérance. Parlant des jeunes qui
rejoignent aujourd’hui cette institution, son directeur actuel, Nicolas
Truelle, estime qu’ils ont « tous besoin d’être accueillis et accompagnés
mais chaque situation est différente et il n’y a pas de cas perdu ». L’ADN de
la fondation c’est « faire reprendre confiance dans un avenir possible »17.
Quand le système scolaire a du mal à se refonder sur le lien social comme
condition d’apprentissage de la confiance, il faut compter avec des
initiatives inédites comme celle de la mezzo soprano Malika Bellaribi-Le
Moal qui anime pour les femmes des cités et des quartiers populaires, des
ateliers d’art lyrique. Son credo : la confiance et l’autonomie par
l’expérience du chant. Grièvement blessée à 3 ans, la cantatrice s’est
reconstruite au milieu des religieuses par la musique : « mon histoire
personnelle m’a peut-être fait toucher l’essentiel. Je sais qu’il faut avoir
confiance en l’être humain. On peut décider de changer les choses, montrer
un autre chemin ». Pour la « Diva des quartiers »18, fille d’émigrés
algériens, « le chant c’est aussi un travail sur les émotions. Cela donne des
outils pour communiquer et ça permet aux femmes de se reconstruire ».

1.5 Créativité et confiance en soi

L’idée du savant ou de l’artiste perpétuellement et nécessairement


anxieux et inquiet semble avoir du plomb dans l’aile.
En tout cas elle apparaît bien excessive. Au contraire, même pour Hubert
Jaoui, spécialiste confirmé des problèmes touchant la créativité, on peut
établir une relation étroite entre confiance en soi et créativité.
H. Jaoui définit les trois composantes de la créativité : talent, méthode,
énergie. L’énergie c’est le moteur (c’est le « j’y arriverai »).
Le créatif est quelqu’un qui est heureux parce qu’il l’a décidé. Il est
proche de ses émotions mais assez distant pour ne pas se laisser contaminer,
encore moins ensevelir. « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Il
regarde les choses et avise tout en croyant à sa bonne étoile ; ainsi il est
ouvert à des intuitions qu’aujourd’hui on formalise en méthodes. Par
exemple :
le principe qu’à tout problème posé il y a au moins deux solutions
(l’échec consistant souvent à s’investir dans une seule solution avec
obstination) ;
le principe de Sydney Shore bâti sur sa célèbre question « What’s
good about it19 ? » qui veut que l’on puisse toujours opérer un
recadrage positif à partir d’une situation (obligation de déménager,
perte d’emploi, enfant non prévu…).

◗ Pouvoir rebondir

Autant d’indices qui sembleraient prouver que les gens créatifs procèdent
comme quelqu’un qui aurait une bonne dose de confiance en soi. C’est
pourquoi la formation à la créativité, en inculquant des méthodes qui
augmentent la puissance pour inventer, créer, innover, alimenter, sollicite ou
en tout cas appelle au « rendez-vous » la confiance en soi. En chemin on
retrouve cette évidence : le manque de confiance en soi c’est se croire
impuissant, chose fatale quand il s’agit de créer, mais aussi au regard de
l’agir comme du décider. Chez les créatifs, il y a toujours de la
ressource20 comme chez les gens qui croient en leur étoile. Être heureux, ne
serait-il pas affaire de décision personnelle (happiness en anglais, fortunato
en italien) dans le sens de prendre les choses qui arrivent du bon côté. Un
proverbe britannique dit : « If live gives you lemon’s make lemonade21 »,
preuve que l’on peut toujours « positiver » une situation selon l’expression
passée dans le sens commun. Incontestablement, il y a un rapport étroit
entre confiance en soi, ressource, puissance et capacité de dépassement.
Nous sommes le lieu stratégique de croyances « limitantes » ou
« potentialisantes » (limiting believes ou empowering believes). Ainsi il se
confirmerait que nous ayons un énorme pouvoir sur notre vieillissement, au
sens de pouvoir fortement l’infléchir favorablement ou défavorablement à
travers les manifestations de la vie intellectuelle, sexuelle, physique.
Comprise comme une croyance potentialisante, source de créativité, la
confiance en soi apparaît sous cet angle comme une ressource à « gérer »
comme on dit volontiers aujourd’hui. Reste à créer les conditions de son
épanouissement. Si à l’origine, comme nous l’avons vu, les messages
parentaux, l’école, l’entourage ont pu jouer un rôle dans l’étayage de la
confiance en soi, en se faisant les alliés d’un moi en construction, d’autres
enjeux dans la vie de l’adulte vont venir consolider (ou altérer) cette
construction.

◗ Responsabiliser

Notre chance tient à ce que nous ayons conscience de nos possibilités.


Mieux : que d’autres nous facilitent cette prise de conscience.
Selon Hubert Jaoui, à la façon des thérapeutes et des formateurs, il s’agit
de guider les gens selon le principe des trois P : Protection, Permission,
Puissance. Autant d’atouts dans la relation aux autres qui encouragent et
incitent à l’engagement. Autant de conditions capables d’appeler un bon
niveau de créativité. Au total il s’agit d’aider chacun à se sentir plus
responsable, donc à abandonner la tendance à se vivre en victime pour
décider, bouger, inventer sa vie.

La société d’aujourd’hui réserve des épreuves sévères. Le chômage en fait partie. Si on


n’est pas responsable de la perte d’un emploi, notamment en cas de cessation
d’activité, fermeture d’usine, fusion d’entreprises, plan social de licenciement, on est en
revanche responsable de rester durablement un chômeur malheureux. Très souvent on
observe que l’individu se prive d’options, s’obstine, ne se prend pas en charge, ne saisit
pas les opportunités qui se présentent (tel cet électricien licencié qui fait un stage de
reconversion en mécanique, qui ne trouve rien mais refuse des offres de poste dans le
bâtiment).

Les gens qui manquent de confiance en eux ont tendance à mettre leur
vie sur des rails. Ils manquent de flexibilité mentale et cèdent au poids fatal
des logiques déductives (il y a ceci, donc il va se passer cela, donc je ne
ferai pas telle chose…). On se gardera de confondre rigidité et assurance.
Les gens créatifs qui ont une bonne dose de confiance en soi font leurs
preuves quand les chemins se resserrent ou risquent de déboucher dans une
impasse. On peut avancer que la vraie confiance en soi, c’est dans la
solitude qu’on l’éprouvera avec le plus de certitude. En effet, la vraie
confiance en soi range l’adulte dans la catégorie des personnalités
autotelliques22, c’est-à-dire de celles qui se fixent elles-mêmes des objectifs
et qui savent qu’elles vont y arriver (à l’instar d’Archimède, Christophe
Colomb ou Pasteur…).
En revanche les personnalités exotelliques préfèrent se rattacher à des
objectifs qui leur viennent de l’extérieur, marquant ici la dépendance de leur
destinée en quelque sorte (quelle emprise a-t-on sur son sort ?). De plus les
personnalités autotelliques semblent se libérer plus volontiers du jugement
des autres. Enfin, elles ont une appréciation juste et lucide de leurs moyens
et capacités.

Les formules qui aident


La confiance en soi inclut un supplément de lucidité et s’en nourrit : « Je sais ce que
je peux faire ; j’ai une idée de ce que je veux faire ; je crois que je peux faire ; je sais
que je peux faire plus et à quel prix ; j’ai une réserve de ressources que je peux
mobiliser si c’est nécessaire ; je sais jusqu’où je peux aller ; je sais ce que je ne veux
pas faire… ».

À coup sûr les frères David et Tom Kelley, fondateurs d’une agence de
design les plus réputées du monde (IDEO a imaginé la première souris
d’Apple et Steve Jobs a été l’un de leurs plus célèbres clients) font partie de
ces personnalités autotéliques. Dans leur livre « creative
confidence »23 publié aux Etats-Unis en 2014, ils se sont passionnés comme
Hubert Jaoui pour les rapports entre confiance et créativité. Ils définissent la
notion de « confiance créative » comme le fait de « croire en sa propre
capacité à changer le monde qui nous entoure. Il s’agit d’être convaincu que
l’on peut réaliser le projet que l’on a conçu. Nous considérons que cet
aplomb, cette croyance en sa capacité créative, est au cœur de
l’innovation ». Les deux frères Kelley ont décidé d’écrire leur livre sur la
confiance créative et de faire ensemble un tour du monde, après que David
soit assuré de la rémission d’un cancer, pour faire partager leur expérience
que l’on peut gagner en confiance et inventer sa vie ou la réinventer.
David en 2005 a créé à Standford l’école « d.school » pour enseigner le
« design thinking » aux futurs entrepreneurs. Sensibles aux travaux d’Albert
Bandura, théoricien de « l’auto-efficacité », ils s’appuient sur un constat :
ceux qui pensent pouvoir changer ont plus de chance d’accomplir ce qu’ils
se sont fixé. Les frères Kelley ont donc repris à leur compte le point de vue
de l’éminent professeur de psychologie canadien, A. Bandura24, concernant
le concept d’auto-efficacité selon lequel les personnalités considérées
comme autotéliques « visent plus haut, testent plus, sont plus persévérantes
et font preuve d’une plus grande résilience face à l’échec25.
La confiance créative est une manière intrinsèquement optimiste de
considérer ce qui est possible. Se centrer sur l’humain est au cœur du
processus d’innovation. Les frères Kelley racontent l’histoire d’un des
ingénieurs de la société Healthcare, Doug Dietz qui a imaginé la
transformation des gros appareils IRM en navire de pirates pour moins
effrayer les enfants confrontés à l’hôpital à une séance de résonnance
magnétique dans de grosse machine bruyantes et angoissantes. Et le résultat
de cette opération réussie de « design thinking » fut probant. Clé :
l’empathie : il convient pour être créatif de se connecter aux besoins, aux
désirs, aux émotions des vraies personnes concernées et autres que soi.
C’est ainsi que vient l’inspiration et que la confiance créative peut
fonctionner.
Pour les frères Kelley qui ont reconnu chez leur client devenu ami Steve
Jobs, un profond sens de la confiance créative, tout tient à l’idée qu’on n’est
pas limité à ce qu’on a déjà fait. C’est cette « peur » qu’il faut dépasser pour
être capable « d’ouvrir une brèche dans l’univers ». Un des signes forts de
la confiance créative c’est la levée d’un obstacle majeur : la peur de l’échec.
Ceux qui font preuve de confiance créative, tentent, osent, ne savent pas si
ça va marcher, mais persévèrent. Il y a du courage dans la confiance
créative et un grand détachement vis-à-vis du processus destructeur de la
comparaison. La confiance créative intègre l’idée d’une construction
singulière et inédite qui ne craint pas d’emprunter aux autres pour trouver
sa voie. Les innovateurs pensent comme des voyageurs, sont curieux,
attentifs, plutôt détendus (pas toujours), ils observent, posent beaucoup de
questions commençant par pourquoi, se constituent des réseaux pour
confronter, partager, croient dans le hasard des rencontres et des
rapprochements.

1.6 Croire en son étoile

Le concept de confiance en soi semble associé au quotidien aux notions


de chance, fortune, destinée, sort. Quand Hubert Jaoui avoue que lors d’un
entretien de recrutement, la confiance en soi du candidat « ça se sent, c’est
intuitif », cela peut paraître risqué et ne laisse en tout cas pas indifférent.
En fait, il semble que ce soit un mélange d’espoir et d’optimisme qui
émerge et oriente positivement les propos, les projets, les intentions et pour
tout dire colore la volonté d’un individu et serait ainsi la plus belle
expression d’une réelle confiance en soi. Quoi de plus rassurant (et
séduisant), en effet, qu’une énergie ainsi disponible qui, si elle ne se dit pas
capable de « soulever des montagnes », affiche néanmoins de belles
promesses.
Se comporter ainsi, c’est en quelque sorte dire qu’on met la chance de
son côté.

Cette observation explique pourquoi le recruteur d’une grande société multinationale


avait pris l’habitude de poser cette question à des candidats : « Avez-vous de la chance
dans la vie ? » On dit qu’il ne donnait suite qu’à des candidats qui répondaient
nettement et spontanément oui.

Pour le sens commun, il est admis que la chance il faut la provoquer : qui
ne tente rien n’a rien. Dans une certaine mesure, la confiance en soi, c’est
croire en son étoile. On trouve une belle expression de cette hypothèse dans
le film Les ailes du désir. Wim Wenders a voulu illustrer ce mythe selon
lequel chacun de nous aurait un ange qui le protégerait. La croyance dans
une telle force occulte, au cœur même de la confiance en soi, dépasserait
largement les talismans ou autres objets de superstition (grigris des sportifs,
des artistes ou des candidats à un examen…) qui apparaissent plus comme
des motifs de réassurance (« les béquilles » de la confiance en soi).
Au contraire, croire dans son étoile renvoie résolument à un regard
tranquille et optimiste sur la vie et au statut de l’idée de bonheur dans notre
conscience.
Il n’est pas contestable que tout un courant de l’église catholique a mis en
exergue l’idée de malheur dans nos sociétés : « Plus vous en baverez, plus
vous avez des chances d’aller au paradis ». De quoi conditionner les
masses ; ce qui peut se comprendre dès que l’Église est devenue une
religion d’État, donc associée au pouvoir en place (pape, cardinaux, rois,
princes…).

Hindouisme et bouddhisme n’inspirent sur ce plan guère plus confiance : la vie est
racontée à travers une succession de malheurs, de catastrophes, de sortilèges. Les
épreuves apparaissent comme autant d’étapes vers la sainteté (voir les Japonais et leur
idéologie littéralement masochiste avec leurs kamikazes et la coutume du hara-kiri…). À
l’inverse, les cultures polythéistes grecques, la culture juive et celle des premiers
chrétiens ne sont pas doloristes.

Il a découlé de la prédominance de l’Église une dérive vers la culpabilisation, orientation


peu favorable à un bon étayage du moi dans les années décisives (enfance,
adolescence).

C’est quand tout va mal que cette croyance en sa bonne étoile est le plus
vivement ressentie. Certains parleront de foi, foi dans la vie, si ce n’est en
un dieu (comprise alors comme une vertu, un habitus de l’âme, en bref « le
commencement du salut de l’homme », concile du Vatican I). Au sens
philosophique, cette foi serait plutôt de l’ordre d’une adhésion ferme de
l’esprit, d’une conviction dans notre liberté d’être à la vie. Cette bonne
étoile ramènerait alors chacun à soi : elle permet de croire en soi sans
ombre, ni entrave extérieure, sans craindre que du mal nous serait réservé.
Bref, que l’on peut exister et être l’auteur de son propre chemin et que nous
seuls, sans nous mentir, pouvons apprécier la qualité du chemin.

1.7 Exister pour soi

Trop souvent l’existence consiste à se créer des références externes : on


est né comme ça, on dépend des autres, on se sent capable parce que des
gens nous le disent, on vaut quelque chose parce qu’on a atteint tel statut. Il
semble qu’avec le temps ces liens et cette dépendance aux autres ne cessent
de se renforcer. Les péripéties de la vie en fournissent des preuves : ce cadre
supérieur à la réussite sociale reconnue au cours des années quatre-vingt
subit un échec sévère avec la crise économique des années quatre-vingt-
dix : il passe du sentiment d’avoir été « quelqu’un de bien » à « quelqu’un
qui a tout perdu, qui ne vaut plus rien ».
Peut-il en être autrement ?
Selon David Miller26, « oui, pourvu qu’on le veuille ». Mais encore faut-
il avoir un concept de soi solide.
En ce sens, la confiance en soi tiendrait à notre capacité à reconnaître sa
propre valeur.
Et David Miller observe que « peu de gens savent d’une façon innée,
immédiate, qu’ils existent selon différents critères : sexuel, sensuel,
signifiant, valable, unique, intelligent, capable ».
Ces sept critères devraient nous aider à étayer nos références internes, les
nôtres vraiment, histoire de se déconnecter des autres et des repères
extérieurs (« éviter le scotching »). Ainsi nous pourrions échapper à la fuite
en avant du « faire à tout prix » pour démontrer quelque chose, faire pour
être, avoir pour être (passer sa vie à ne pas paraître stupide, s’endetter des
années entières pour paraître riche en acquérant de grosses voitures hors de
ses moyens…). Des gens croient qu’il suffit de faire ou d’avoir pour exister.
L’abondance au quotidien des attitudes de jugement alimente cette situation.
Il y a une grande différence entre juger et comprendre. Il nous appartient de
faire la différence entre la personne et les comportements qu’elle produit,
ou ses manifestations et ses performances. Un élève n’est pas « nul » parce
qu’il vient de faire un mauvais devoir ; un vendeur n’est pas « bon à rien »
parce qu’il vient de rater une vente. C’est le scénario, la réponse, la
stratégie, les choix qui seuls sont en cause. À charge d’aider à en changer
pour qui se sent concerné par une intervention auprès de l’intéressé. On ne
devrait pas avoir le droit, selon David Miller, de remettre en question « qui
on est ». Il nous reste à apprendre à distinguer « tu es comme ça » de « ça
ne me plaît pas que tu sois comme ça ».
Bref, pour se sentir bien dans sa peau, mieux vaut savoir se déconnecter
vis-à-vis des références extérieures (les autres, les stéréotypes sociaux, etc.).
La confiance en soi est à ce prix : accepter ses émotions par rapport à soi,
c’est-à-dire être vigilant à ce qu’on éprouve dans une situation donnée (« se
sent-on bien ? »). « Il faut une certaine fragilité » dit David Miller. Avoir
confiance en soi, c’est accepter une émotion, même négative (se sentir
triste), pourvu que nous admettions qu’elle était appropriée. À ce titre, on
peut constater que l’idéologie ambiante qui postule une quasi tyrannie du
bonheur (comme de la réussite, entre autres) trompe les gens ainsi conduits
à évacuer ou fuir tous les sentiments désagréables (frustration, déception,
etc.). Il n’y a pas que des bonnes émotions en soi, il y a des émotions que
nous seuls devrions être capables de juger appropriées, donc de les accepter.
En ce sens nous pouvons être singuliers. Nous existons en donnant un sens
à ce que nous ressentons. La confiance en soi s’exprimerait ainsi à travers
l’acceptation de ce que nous éprouvons « ici et maintenant », c’est-à-dire
une unité retrouvée entre l’émotion et la raison qui comprend et valide. Cet
équilibre devrait nous aider à ressentir, en toute légitimité, tout en
respectant les autres, c’est-à-dire nous inciter à simplement donner du feed-
back sur nos émotions (j’ai été triste à l’idée d’apprendre que…) sans juger
les autres. Plus on se sent bien dans notre peau, plus on sait respecter les
autres et on crée les conditions les meilleures pour que les autres nous
respectent. Cette forme de bonheur ne peut à son tour que fertiliser la
confiance en soi et conduire à une certaine sérénité.
1.8 Croire en l’importance de ce que l’on veut

Pour Viviane Dubos, psychologue et consultante, avoir confiance en soi,


c’est se dire « J’ai encore de la ressource27 ». C’est aussi « oser ». Et cet
« oser » a pu prendre ses marques dans la période clé des 2 ans (exploration
de l’espace/objets selon Zazzo). L’enfant prend des risques, cherche à
« aller au-devant » et ses succès plus ou moins encouragés par son
entourage sont autant de réassurances.
Plus tard l’adulte fera preuve d’affirmation de soi28. Et Viviane Dubos
éclaire de façon intéressante la distinction entre affirmation de soi et
confiance en soi : l’affirmation de soi correspondrait à « la manière dont on
s’investit dans sa vie et dans la société en fonction d’idées, de croyances et
de buts » alors que la confiance en soi serait plutôt « croire en l’importance
pour soi, de ce que l’on veut ».
Selon cette version la confiance en soi ferait l’objet d’une élaboration à la
fois délicate et plus ou moins suspecte.
D’abord la confiance en soi se traduirait en terme d’assurance. Avoir
confiance en soi c’est se sentir bien, mais accepter l’idée que l’on est
faillible. Pour tout dire, la confiance en soi ne serait jamais totalement là,
mais plus ou moins apparente, a fortiori chez ceux qui parlent d’eux comme
assurés. C’est que la confiance en soi n’existe pas en soi, ni originellement.
Elle est en rapport constant avec notre sensibilité au regard des autres.
Selon Viviane Dubos, le poids de la dépendance est tel qu’on n’accède
jamais définitivement à la confiance en soi.
Par exemple l’inconnu et le nouveau nous mettent en difficulté (forme de
timidité) et diminuent notre confiance en nous-mêmes. Idem pour la
tendance à se comparer aux autres (voir ce que l’autre a de plus que soi), ou
bien le sentiment d’infériorité (ne pas être à la hauteur, ne pas être comme
l’autre voudrait). De même pour notre vulnérabilité à la séduction : être
influençable et victime du « savoir y faire » des autres.
Pour toutes ces raisons la confiance en soi ne paraît pas être une donnée
simple, et encore moins stable. Et cela d’autant plus que les enjeux sont
variables et les résultats de nos expériences non garantis. On connaît des
hauts et des bas. Même si on peut avoir l’impression d’une progression, on
n’est pas à l’abri d’une chute de confiance en soi. Ainsi, après une
déconvenue ou un échec, on peut se percevoir plus fragile. Certains sauront
« réparer » rapidement. Le critère distinctif semble tenir au degré de
connaissance de soi d’une part, et d’acceptation de soi d’autre part. En
conséquence, la confiance en soi serait en rapport étroit avec la double
capacité de lucidité et de distance. Voilà de quoi se dégager des situations
de dépendance et aussi d’idéalisation. C’est aller vers des attitudes de
discernement pour toujours mieux apprécier ce qui est important pour soi.
Voilà de quoi nous prévenir de trop associer confiance en soi et résultats
ou performances. Il est vrai que, quand tout marche bien, on se sent
« gonflé à bloc », on a tendance à se surestimer et on commence à courir
des risques. Incapable de relativiser, en panne de discernement et
d’éventuelles nécessités de remise en cause, on mesure combien la
confiance en soi, liée à un seul objet extérieur (un succès par exemple),
apparaît fragile, voire artificielle.
Au total, la confiance en soi semble renvoyer à un bien très personnel,
tout à fait singulier mais mal protégé, parce que trop convoité, trop exposé,
trop contaminé par l’environnement social. Car la société ne se gêne pas
pour altérer la confiance en soi, souvent inconsciemment mais de façon
intéressée (voir le poids des stéréotypes complexants, telle l’image idéalisée
des corps, l’expression du bonheur nécessaire ou de la santé à tout prix…).
En mettant trop l’accent sur l’individu, la société induit le danger de croire
qu’on ne peut compter que sur soi. La méfiance est très fortement inscrite
dans les rapports sociaux, à tel point qu’il peut paraître bien plus difficile à
bon nombre de gens d’avoir confiance dans les autres que d’avoir confiance
en soi. Et cela d’autant plus que la société ne manque pas une occasion de
souligner les attitudes présumées de manque de confiance en soi :

ne pas parler ;
baisser le regard ;
hésiter ;
ne pas oser ;
être compassé ;
ne pas se livrer…

À ce jeu très arbitraire des attributions on en oublie des signes pourtant


plus indicatifs, en général, d’un manque de confiance camouflé : attitude
pédante, froide, absence d’émotions…
On comprend que ces symptômes plus ou moins arbitraires, quand ils
sont évoqués, contribuent à renforcer les risques de culpabilité et de
déstabilisation.
C’est pourquoi le meilleur chemin apparaît être celui de nos propres
émotions. Celles-ci nous renseignent sur ce qui est important pour nous. À
charge pour nous d’apprendre à regarder ce qui fait notre bonheur et notre
santé, histoire de se mettre sur la voie de la confiance en soi. Bref, de nous
éduquer à croire en l’importance pour soi de ce que l’on veut, et de s’en
tenir à cela.

1.9 Confiance en soi et adaptation au danger

Les situations à hauts risques peuvent jouer comme révélateur de


confiance en soi. L’expérience du Docteur François Duforez29, responsable
de Vielife, est à ce titre intéressante. Il a mené, pendant plusieurs années,
auprès d’une trentaine de pilotes de F1 différentes études physiologiques
concernant la préparation à la course, la récupération et d’une façon plus
large, la gestion du stress.
Ce qui le frappe chez les champions de la course automobile c’est avant
tout leur fort taux d’adaptation. Ils ont un sens aigu de l’analyse et des
prises de décision rapides sous pression. L’impression de confiance en eux
qu’ils dégagent est cependant complexe. Elle est « un mélange de dureté et
de fragilité fantastique », selon F. Duforez. Elle est loin d’être spontanée
mais semble la conséquence d’une longue conquête passionnée pour arriver
là où ils sont.
En effet, les meilleurs sont sortis vainqueurs d’une véritable sélection
naturelle. Leur passion pour la vitesse et la compétition les a amenés à
affronter une série d’obstacles considérables : à 16 ans, décrocher un budget
pour financer leurs premières épreuves, viser la place la plus haute sur le
podium à 18 ans en école de pilotage, repartir à la chasse des sponsors pour
avoir une bonne voiture et enfin atteindre la Formule 1 avec des budgets de
l’ordre de deux millions de dollars, sans aucune garantie de réussite et avec
une confrontation permanente au danger.
La confiance en eux s’est forgée à mi-chemin entre une passion toute
irrationnelle et l’affrontement d’une succession d’épreuves initiatiques
remportées avec courage et détermination. Quand on les côtoie, arrivés au
sommet, ces champions dégagent une formidable volonté et un sentiment
net de confiance en soi. « Ce sont des guerriers » selon F. Duforez, « ils
cachent un noyau dur, souvent uns structure de personnalité obsessionnelle,
ce sont des méthodiques et des hypersensibles ». Leur corps fonctionne
comme un capteur de sensations, ce qui les amène à véritablement gérer le
danger. Quand un mauvais réglage de la voiture se révèle en virage, il leur
faut à tout prix régler le problème. Leur cerveau fonctionne souvent sur le
principe d’une check-list : tout vérifier, tout contrôler, s’adapter, améliorer
en permanence, bref réduire l’incertitude. Ce sont tout sauf des « fous » ou
des « fêlés » comme pourrait le penser le public. Leur confiance en eux est
une bataille gagnée au quotidien. À travers tous les risques surmontés, ils
ont pu engranger un potentiel de certitudes, de vérifications sur leur
formidable pouvoir d’adaptation.
Cependant, cette confiance en soi, apparaît comme une construction
mentale, une sorte d’agrégat d’expériences réussies, de défis relevés et
cimentés par une passion violente, celle de la vitesse, de la course. En ce
sens, elle montre aussi ses limites. Lorsqu’il « craqua » sous la pluie
battante d’un Grand Prix d’Angleterre, Alain Prost, refusant de courir et
saisi de plein fouet par les critiques et les reproches, entretint une rancune à
la mesure des dégâts causés pour l’emporter de plus belle en d’autres
occasions. Les pilotes de F1 ont la force de surmonter les abandons, les
accidents, pour rebondir, sûrs d’eux-mêmes.
F. Duforez observe cependant que des problèmes plutôt extérieurs à la
course peuvent les déboussoler (humeurs, malentendus, pépins,
contrariétés…). Tout cela confirme le caractère dynamique de la confiance
en soi, phénomène de type cinétique, voire sinusoïdal, avec des hauts et des
bas. La vraie confiance en soi concernerait alors la capacité de sortir des
périodes d’incertitude, de crise ou d’échec, avec la détermination suffisante
pour atteindre un but, réussir une performance ou mener à bien un projet
engagé. La confiance en soi mise à l’épreuve du danger se révèle à travers
la capacité de se reprendre, de refaire surface. Cette prise en charge
autonome indiquerait une capacité supérieure à se réorienter dans un sens
optimiste-positif pour repartir du bon pied.
Cette capacité de relance donne la mesure des ressources plus ou moins
intactes d’adaptation chez un individu face au danger. On l’a vu, la passion,
l’entraînement, les succès remportés ont pu structurer un dispositif de
réponses favorables, assimilable à ce que l’on appelle communément
confiance en soi.
On sait aussi que ce dispositif montre ses limites en cas de stress
physiologique, notamment dans les réactions au combat ou à la mort. Les
premières études datent de 1860, lors de la Guerre de Sécession, les plus
récentes concernant la Guerre du Kippour. On a observé jusqu’à 60 % de
pertes psychiques parmi les soldats exposés aux pires dangers. Victimes
d’affolements, certains s’assoient, se mettent à pleurer. Des réactions
chimiques faisant intervenir adrénaline et cortisol amènent le cortex à
littéralement « disjoncter ». Alors le syndrôme d’épuisement gagne les
victimes et toute adaptation devient impossible. La confiance en soi ne joue
plus son rôle moteur de relance. Des études ont montré que les pertes
psychiques liées au stress physiologique étaient plus fréquentes chez les
sujets initialement en mauvaise santé. D’où l’enseignement à tirer : l’état
général serait un atout supplémentaire, en terme de « terrain » favorable,
pour que la confiance en soi fonctionne en situation de danger.
Sur un plan voisin, le facteur anxiété peut lui aussi apparaître comme un
frein à la confiance en soi. Il apparaîtrait alors opportun de créer les
conditions physiologiques d’une baisse du niveau d’anxiété. On obtient un
résultat en ce sens (mesuré sur l’échelle d’anxiété établie par Hamilton) via
une action physique (courir) obéissant aux conditions suivantes :

atmosphère conviviale ;
principe de non-compétition ;
exercice répétitif (60 % de VO2 Max) ;
intensité régulière et faible.

Un tel conditionnement ramène une certaine sérénité, une meilleure


humeur, et diminue le niveau d’anxiété.
On observera qu’un climat favorable et coopératif dans l’entourage
devrait favoriser la confiance en soi. C’est sûrement aussi dans l’échange
interactif de la confiance et de l’expérience que se joue le niveau de
confiance en soi. Là encore, la compétition automobile est un bon terrain
d’observation. Le pilote sait que les sponsors ont misé très cher sur lui ; lui-
même doit avoir une confiance totale dans les mécaniciens et les
techniciens qui conçoivent et préparent la voiture. Des pilotes, tel Alain
Prost, ont acquis un art consommé de l’emprunt d’expérience aux autres :
prendre le meilleur des conseils en tous domaines chez les autres,
expérimenter, intégrer. Ainsi le processus bien compris d’appropriation
apparaîtrait comme un sérieux allié (ou atout) de la confiance en soi. Il
suppose ouverture, disponibilité, écoute, échange. Ainsi il n’y aurait pas de
dépassement, de don de soi sans investissement des autres sur soi. La
confiance des autres vient nous rappeler qu’elle est sûrement une condition
de la confiance en soi, notamment quand le danger est là (confiance
réciproque du médecin et du malade, par exemple).

2. Aller vers l’autonomie


Dans Les hommes et les femmes30, Françoise Giroud et Bernard-Henri
Levy plantent à leur façon le décor : B.H. Levy constate que « les gens, en
général, ne sont pas heureux dans leur peau, c’est pourquoi ils ont tellement
besoin d’être rassurés, donc de séduire », Françoise Giroud répond et
avoue : « J’ai été bien analysée, il y a quelques années. Et j’en ai retiré l’art
de vivre en bonne intelligence avec moi même… Autant qu’il est
possible ».
Cet « art de vivre en bonne intelligence avec soi-même » a quelque chose
à voir à l’évidence avec la confiance en soi.

2.1 Se dégager de la confusion

Dans un monde dominé par les adultes, en « socialisant » l’enfant, ceux-


ci ont tendance à le traiter comme un intrus, un étranger. Conséquence : si
on n’y prend pas garde, la construction du moi débouche sur l’élaboration
d’un artefact, sorte de moi artificiel, à l’instar d’un vêtement mal ajusté et
inconfortable. Résultat : trop d’adultes vont dans la vie s’efforcer de jouer
un rôle en fonction trop exclusivement de ce qu’ils croient qu’on attend
d’eux (et qu’on leur a certainement « enseigné »). Aussi l’adulte se débat-il
dans la confusion, très loin de vivre dans une bonne intelligence avec lui-
même, en mal à coup sûr de confiance en soi. Ayant coopéré plus ou moins
à cette trahison du moi, ayant plus ou moins réussi, plutôt moins que plus, à
exprimer un certain degré d’autonomie, l’adulte peut avoir le sentiment de
vivre une vie absurde.
Pour se dégager de la confusion il importe de proposer une nouvelle
définition de l’autonomie et de trouver les moyens de favoriser son
développement.

2.2 S’affermir en éprouvant de l’intérieur

Pour Arno Gruen31, auteur d’une théorie sur l’autonomie, l’autonomie ne


résulterait pas « des idées qu’on peut avoir sur sa propre importance, ni du
besoin d’indépendance, mais de la capacité d’éprouver librement ses
propres perceptions, sentiments et besoins ». Cette conception pose donc
que l’autonomie serait « un état d’intégration dans lequel quelqu’un vit en
pleine harmonie avec ses sentiments et ses besoins ». Voilà qui nous éloigne
d’une évocation courante de l’autonomie appréhendée comme la liberté
d’avoir à nous prouver et à prouver aux autres combien nous sommes forts
et supérieurs.
Bref, être autonome, ce n’est pas chercher à s’imposer, c’est apprendre le
plus tôt possible à percevoir ses propres sentiments et besoins, ses mobiles.
Apprendre sur soi en quelque sorte, sentir qu’il y a quelque chose qui
vient de l’intérieur, alors que tout semble procéder par l’extérieur (le
contexte social et surtout les modèles dominants de pensée). En mettant
trop l’accent sur l’adaptation, tout se passe comme si on encourageait à
camoufler les pulsions. Pour Gruen32 : « Nous jouons tous des rôles divers
dont la finalité consiste à soutenir des systèmes conçus pour garder notre
image intacte ; ces systèmes sont fondés, de leur côté, sur le pouvoir ».
Si on admet ce raisonnement on peut avancer que ceux qui s’adaptent le
mieux sont aussi ceux qui sont le plus coupés de leur sensibilité.
Pour se dégager de la confusion et accepter sans peur de suivre sa propre
autonomie, une opération de substitution s’impose : réintroduire le pouvoir
de sa volonté, là où une volonté extérieure s’installait par excès.
Trop d’adaptation amène à craindre la liberté. Par voie de conséquence
nous identifions la liberté à la désobéissance, et utiliser brusquement sa
liberté peut créer anxiété et peur. C’est dans cet ordre d’idée que s’inscrit
l’observation pertinente de Marcel Proust, dans À la recherche du temps
perdu (Du côté de chez Swann) selon laquelle nous avons besoin de voir
nos souffrances apaisées par ceux qui nous ont fait souffrir.
Finalement, et en reprenant la notion de Henry Miller, celle de
dépendance vécue, nous ne sommes faibles et nous ne manquerons
nécessairement de confiance en nous que si nous craignons de souffrir et
non pas simplement si nous souffrons. Les gens les plus faibles et qui
manquent le plus de confiance en eux sont sûrement ceux qui font le plus
d’efforts pour s’adapter à la société. Henry Miller commente ainsi une telle
signification : « Nous sommes tous liés encore à notre mère. Notre révolte à
tous n’est que de la poudre aux yeux, une tentative frénétique de cacher
cette dépendance33. »
La confiance en soi passe donc par l’affermissement de notre
conscience : aller vers une vraie autonomie, c’est devenir capable de lutter
en faveur de notre propre réalité face à la pression générale qui impose ses
modèles.

2.3 Surmonter le danger des abstractions

Le clivage du moi s’opère et se perpétue par la distinction excessive de la


pensée et du sentiment. Quand la tendance à l’abstraction l’emporte c’est
toujours au détriment de l’être humain. Sören Kierkegaard avait noté
en 184634, que lorsque l’intelligence prime sur tout, elle tend à transformer
la réalité en idées. Le processus d’abstraction « transforme les tâches réelles
en des tours de passe-passe irréels et la réalité en un jeu35 ». L’abstraction
favorise la dépersonnalisation. Une idéologie qui voit les humains en termes
abstraits s’impose à la mesure du diktat scientifique qui a lourdement pesé
sur le monde occidental pour approfondir la cassure entre intelligence et
sensibilité.
Nos concepts abstraits entravent souvent l’expression spontanée de nos
émotions et tout cela devient machinal, involontaire, en tout cas pour ceux
qui reproduisent et renforcent au quotidien le système. Seuls les non-
conformistes ou les ratés, artistes ou marginaux, sorte d’outsiders36,
prennent le risque de lutter contre les contraintes d’une culture qui sous-
estime les individus. Et si la confiance en soi était la plus forte chez eux ?
Ce qui nous amènerait à l’hypothèse que la confiance en soi la plus
« chimiquement pure » se trouverait chez les gens qui veulent garder à tout
prix leur monde personnel sensible, intact, peut-être parce qu’il est dense et
fort.
Inversement, quand nous pensons en termes trop exclusivement abstraits,
nous risquons de devenir des robots et de devenir, sans nous en rendre
vraiment compte, méchants. Les talents des adolescents sont trop dirigés
vers un seul but : affronter la compétition dans le domaine des
connaissances abstraites. Il est clair pourtant que dans l’épreuve (la pire, par
exemple, celle des camps de prisonniers37), c’est bien par l’appel aux
ressources morales et sensibles que l’homme peut triompher du destin et
survivre.
Pour conclure, nous pouvons suivre encore Gruen quand il observe que
« les abstractions qui nous modèlent sont dirigées contre notre authenticité.
L’abstraction - en tant qu’environnement qui obscurcit notre vision, et en
tant que processus qui nous dispense de toute responsabilité émotionnelle à
l’égard de la vie - devient l’ennemie de la vie. Notre intelligence devient
alors une force qui transforme la réalité en un jeu dangereux et auto-
destructeur38 ».

2.4 Faire avec nos limites : une nouvelle force

La soif du pouvoir épuise. La crispation sur le pouvoir amenuise le moi


et interdit toute forme saine de confiance en soi. Vouloir le pouvoir à tout
prix conduit inévitablement à douter de sa propre et illusoire supériorité (on
trouve toujours plus « malade » que soi du pouvoir). Dans ces conditions,
on ne veut jamais regarder en face sa peur et ses limites. C’est en acceptant
notre relative impuissance au lieu de la considérer comme une faiblesse et
un défaut, qu’on prendra en compte notre vulnérabilité et que nous
investirons la vraie force qui compte, celle qui nous permet de composer et
de faire face justement à nos limites pour les surmonter si possible, et en
rire parfois. C’est en ce sens aller véritablement vers une autonomie
sensible.

3. Faire au mieux avec soi


Échouer, se sentir coupable, avoir une attitude négative constituent autant
d’indicateurs d’un moi faible, et par conséquent d’un insuffisant niveau de
confiance en soi. Le sentiment d’insécurité semble également associé au
manque de confiance en soi. « Ce qui tourmente les hommes, disait
Épictète39, c’est n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font ». Il y
a un combat réaliste à mener : faire au mieux avec soi. Reconquérir une part
de confiance en soi est possible et ce n’est pas sans conséquence sur les
performances, la satisfaction, l’aisance, le confort avec soi-même et les
autres.
Encore faut-il pour cela créer les conditions de la confiance en soi. Dans
son livre On achève bien les écoliers40 publié en 2010, Peter Gumbel, grand
reporter à Time Magazine, déclare sans ménagement que le système scolaire
français « casse » et « humilie » au lieu d’épanouir, que « les élèves français
n’ont pas confiance en eux ». Selon lui, le système note pour sélectionner et
non pour former, la pratique du redoublement grippe les parcours et
terrorise les élèves, la disposition de la salle (modèle frontal de l’enseignant
face aux élèves) instaure une « dictature », l’obsession de terminer le
programme emprisonne les professeurs. Conséquence : la peur de l’échec
ronge les élèves. Selon les études internationales PISA, les jeunes Français
sont les plus angoissés : 71 % sont régulièrement sujets à l’irritabilité, 63 %
souffrent de nervosité, et 40 % d’insomnies. Selon P. Gumbel, on ne fait
que mettre en évidence lacunes et erreurs, et on ne prend pas en compte les
facteurs de confiance en soi et d’épanouissement.

3.1 Aider la chance

Pour Adolfo Fernandez-Zoïla41, « le trait commun des conduites d’échec


est lié à un manque de confiance en soi, ce qui implique un Moi faible, peu
souple, une baisse dans l’amour de soi ».
Dès 1916, Freud avait attiré l’attention sur les sujets qui « échouent
devant le succès ». En 1939, René Laforgue42 fera du complexe d’échec
(sentiment, syndrome ou névrose) une notion importante en
psychopathologie. Le complexe d’échec désigne une structure
psychologique qui va de ceux qui semblent être « les artisans de leur propre
malheur » jusqu’aux sujets qui ne peuvent supporter d’obtenir précisément
ce qu’ils désirent ardemment (névrose d’échec). Cette structure d’échec
semblerait agir secrètement pour empêcher d’atteindre un but ou profiter
d’un bon résultat obtenu. Elle résulterait du pouvoir de motivations
inconscientes et virtuelles capables d’inhiber l’action et de réprimer la
jouissance de tout succès (effet secondaire de la réussite).

◗ Les conduites d’échec

La conduite d’échec43 traduit un décalage dans l’adaptation et l’effort : ils


sont inférieurs au niveau attendu. Il y a sentiment d’échec, quand ayant mis
les meilleurs moyens de son côté, quelqu’un malgré tout cafouille, insiste
avec une obstination inutile et subit un revers parce qu’il n’est pas parvenu
au but escompté et souhaité.
Les individus timides, irrésolus, résignés semblent subir l’échec comme
une fatalité. On dirait qu’ils cherchent à faire exprès d’échouer, comme s’ils
voulaient se punir d’une culpabilité inconsciente.
Pour expliquer ce processus d’auto-punition on a évoqué les effets du
Surmoi (René Laforgue) ou d’un refus inconscient de satisfaction (Freud).
Des échecs répétés peuvent tout simplement être le fait d’une prise de
conscience débouchant sur un sentiment général d’échec dans l’existence et
transposé en impuissance à agir et surmonter les difficultés.
Léon Tolstoï dans Guerre et Paix, essaie de montrer comment Napoléon
aurait échoué au cours de la campagne de Russie, en utilisant le mécanisme
caché de la culpabilité inconsciente (au regard du projet de victoire totale
sur les Russes) : « Si le but de Napoléon avait été de perdre son armée, il
n’aurait pas inventé d’autres moyens. »

◗ Savoir réagir à l’échec

Quand le moi est fort, que la confiance en soi est là, l’individu regarde
l’échec autrement. Il n’a pas cessé de croire en lui. Attaqué par les critiques,
Beethoven répliquera « Je veux prendre le destin à la gueule ; cette musique
n’est pas pour vous, elle est pour les temps à venir ». Face à l’échec, quand
on se sent costaud, on regarde d’une part, la réalité, on cherche à mieux la
connaître, à évaluer le vrai niveau (souvent complexe) de difficultés que
l’on a affronté, et d’autre part, on n’évite pas d’évaluer exactement ses
moyens à soi et de sentir où étaient les limites. Ce double mouvement
d’intelligence et de maturité dans l’échec amène à tirer profit de l’adversité
en même temps que de l’échec et à se consolider dans l’épreuve.
Pour faire au mieux avec soi, il est utile de confronter avec un certain
recul quatre niveaux :

niveau d’aspiration ;
niveau de réalisation ;
niveau des possibilités ;
niveau de réussite.

Selon K. Lewin, la réussite professionnelle vraie et bien assumée est


plutôt du côté de ceux qui savent placer le niveau d’aspiration juste au-delà
du niveau des possibilités. Faire preuve de confiance en soi se traduirait
ainsi par savoir exiger de soi quelque chose de réaliste et accessible comme
pour se laisser « tracter au-devant de soi », selon son expression, et ainsi
contribuer à aider la chance.
Le maintien d’un bon niveau de confiance en soi met ainsi à l’abri de
cassure avec échecs répétés, de même qu’une pondération et du tact dans
les sanctions et les compliments offrent à la confiance en soi un climat
propice. « Stigmatiser quelqu’un en insistant sur ses échecs contribue à
l’enracinement dans la dynamique de l’échec ; c’est un effet répressif qui
renforce le Surmoi et débilite encore plus le Moi44. »
L’échec guette, à coup sûr, beaucoup plus ceux qui hésitent et ne
prennent pas de plaisir dans le succès éventuel. Ces éléments dépressifs
(blocages, castrations, frustrations…) constituent les réels symptômes de
l’échec. Il faut les prendre au sérieux avant de les traiter. Alors, « cherchez
et vous trouverez » comme dit Sophocle (dans Œdipe Roi), tout en faisant
sien le point de vue de Proust, selon lequel « Il est peu de réussites faciles et
d’échecs définitifs45 ».

3.2 Aider à se déculpabiliser

Le sentiment pénible et intense d’avoir commis une faute, transgressé la


loi, enfreint des règles, de se sentir persuadé d’avoir mal fait et craindre de
mal faire encore, fondent le complexe de culpabilité. L’individu est comme
submergé par les regrets et les scrupules, il éprouve une honte de soi,
pratique l’auto-accusation et refuse de jouir de l’existence et de ses
bienfaits.
Les attitudes et les comportements sont sous l’emprise d’une
intransigeance morale qui transforme les moindres erreurs ou fautes en
méfaits inexpiables. L’humeur est triste, maussade, et l’anxiété plus ou
moins sensible ; l’individu peut faire preuve de sécheresse affective,
d’austérité. On peut expliquer de deux façons la formation historique du
complexe de culpabilité :

Le jeu des intro-pressions

Tout partirait d’une culpabilité originelle imaginaire apparue


précocement chez l’enfant qui bien qu’étant attaché à son père (ou à sa
mère) lui souhaiterait du mal. Selon Donald Winnicott, le sentiment de
culpabilité est une forme particulière de l’angoisse associée à l’ambivalence
propre au complexe d’Œdipe. La culpabilité est donc liée :

au concept de castration, c’est-à-dire à l’expérience psychique


complexe, vécue inconsciemment par l’enfant vers l’âge de 5 ans et
décisive pour le sens de sa future identité sexuelle ; elle consiste dans
le fait que la première fois l’enfant reconnaît, au prix de l’angoisse, la
différence anatomique des sexes ; avec l’épreuve de la castration, il
saura accepter que l’univers soit composé d’hommes et de femmes et
que le corps ait des limites, c’est-à-dire d’accepter que son pénis
d’enfant ne lui permettra jamais de concrétiser ses intenses désirs
sexuels à l’endroit de la mère46 ;
à la formation du Surmoi, qui dans un second temps, apparaissant
comme l’héritier de la figure parentale œdipienne, entretient une
relation de type sado-masochiste avec le moi (tension liée au
sentiment de faute originelle). Le surmoi, en tant que système
régulateur archaïque et primitif, joue le rôle d’une instance morale
trop lourde et réprime le principe de plaisir47.

On retiendra que la situation d’ambivalence propre au complexe d’Œdipe


est à l’origine de la naissance de la culpabilité48. Elle se développe au
moment où se produit l’intériorisation de l’autorité parentale : l’enfant en
voulant respecter les interdits pour sauvegarder l’amour, s’en vient à la haïr
en même temps.

◗ Le poids des extra-pressions

C’est la vie spirituelle religieuse qui va se charger de généraliser le


principe de la faute en Occident, en suggérant l’expiation du péché par des
formes de purification (idéologie religieuse judaïque sous la tutelle de
Rome, et ses variantes austères et exigeantes de type protestant calviniste et
luthérienne).
La morale athée chez les laïques n’échappe guère au principe en prônant
des règles de discipline sévères retirant souvent le droit à l’erreur. Ainsi par
les processus d’apprentissage et d’acculturation, le social joue un rôle de
relais pour produire des extra-pressions sur l’individu, confirmant les intro-
pressions d’origine œdipienne et contribuant ainsi à leur mise en forme.
La culpabilité serait-elle une maladie de la civilisation ? Selon A.
Fernandez-Zoïla « Le thème judaïque a fait déchoir le thème dionysiaque
fervent chez les Grecs49 ». Le combat de Nietszche, par exemple, consistera
à arracher les notions de faute et de culpabilité à leurs racines archaïques.
L’auteur de Par-delà le bien et le mal dénonce le phénomène de
ressentiment qui contribuerait à torturer l’homme, par auto-vengeance et
coagulation ou blocage du temps. Tout se durcit pour donner les principales
figures du ressentiment selon Nietszche : regret, remords, scrupule,
mauvaise conscience, faute, culpabilité, nostalgie. D’où une société
« triste » et « rabougrie ».
Il est clair que les dégâts causés par le sentiment de culpabilité se
retrouvent au niveau du moi et en ce sens concernent la confiance en soi. La
culpabilité entraîne une dépréciation de soi (parfois proche du mépris). Un
véritable orgueil moral s’installe et la quête de perfection peut épuiser. Le
moi se clive en deux et la partie mauvaise est dominée par les accusations
du Surmoi et le retour contre soi des pulsions. La dimension pathologique
est alors avérée et l’individu se manifeste par un discours dépréciatif.

Confiance en soi et culpabilité


La déculpabilisation ne peut être que le fait d’un moi souple capable d’effectuer des
médiations. Tel est l’enjeu de la confiance en soi intimement liée au sort du
sentiment de culpabilité.

Souplesse et rôle de médiation du moi entre les instances morales et


pulsionnelles pourront se développer d’autant plus favorablement que
l’entourage diminuera ses menaces, ses sermons, ses reproches, voire les
humiliations.
Le moi sera souple et médiateur s’il rencontre la possibilité de réparer les
erreurs et les maladresses et fait vraiment l’expérience des rééquilibrages
possibles.
Si, par exemple, un enfant casse un jouet, on a tendance à le traiter de « vilain » ou de
« méchant ». Il vaudrait mieux l’inviter à « ramasser les morceaux en faisant attention à
ne pas se blesser » et, mieux encore, à réfléchir par quoi le remplacer ou comment le
réparer.

Si un collaborateur n’atteint pas ses objectifs, on évitera de le condamner. On cherchera


à analyser ce qui s’est passé, à tirer des enseignements et à concevoir ensemble un
plan d’action sur lequel il va s’engager.

La confiance en soi procède d’une élaboration du moi à l’écart des


jugements généralisateurs et des condamnations qui renvoient à la
culpabilité originelle et ravivent le « crime imaginaire ».
De plus, la santé de ce moi souple, capable d’effectuer des médiations
passe sûrement par un travail sur soi d’élucidation. Car pour faire au mieux
avec soi, il semble nécessaire de savoir comment ça fonctionne du dedans et
comment ça s’est construit. Un environnement positif seul ne peut suffire,
encore moins des conseils superficiels recommandant de faire la sourde
oreille aux pensées dépréciatives et négatives. En réalité, il y a des patterns
psychologiques à comprendre.
L’analyse semble s’imposer, si on ne se sent pas seul, pour trouver les
moyens d’éclairer les zones d’ombre et de comprendre les points de
résistance. Une aide extérieure peut apporter des éclaircissements. Dans
tous les cas de figure, il s’agit d’identifier les convictions inconscientes
menaçantes qui ont de l’emprise sur nous (sentiment de culpabilité,
complexe d’échec, etc.).
La méthode de Control Mastery Theory

À titre d’exemple on citera le recours possible à un courant de psychothérapie inspiré


des travaux de Joseph Weiss, le Control Mastery Theory (CMT)50. Délibérément
optimiste, ce courant pose qu’il est possible de contrôler certains aspects de la vie
mentale lorsqu’il n’y a pas de risques et que les gens en général ressentent d’instinct le
besoin de maîtriser leurs problèmes psychologiques ; ils auraient même, selon les
chercheurs de la CMT, un plan inconscient en tête pour s’en sortir. Le rôle du
psychothérapeute consiste alors à agir de façon à soutenir le plan incons-cient de leur
client, c’est-à-dire à démontrer en parole et en fait que leurs convictions menaçantes
inconscientes sont fausses, le tout dans un climat de sécurité. Le client lui, procède à
une mise à l’épreuve du thérapeute (il se produit selon le CMT la même chose dans la
vie de tous les jours entre individus). Ce « test de transfert » sur un thérapeute ou un
mentor (ami, conjoint, parent, etc.) consiste à observer et vérifier si l’entourage mis à
l’épreuve se sent coupable ou mal à l’aise, en raison du comportement manifesté
(comme nous-mêmes nous nous sentions mal quand nos parents procédaient ainsi). Si
l’entourage ne réagit pas en s’adressant des reproches, cela nous aidera à nous
déculpabiliser. Plus complètement, le CMT recommande de formaliser son plan de
bataille afin d’éclaircir les sentiments gênants et éviter d’être pris au piège des patterns
habituels d’autopunition, de culpabilisation et d’échec. Le plan comporte quatre
étapes51 :

- définir les buts à court terme et à long terme que l’on veut atteindre (exemple : devenir
plus indépendant et moins impulsif à court terme et accéder à un poste précis de
responsabilité à long terme), faire en sorte que les buts exprimés soient en rapport avec
les buts plus ou moins conscients ;

- identifier les obstacles en terme de convictions inconscientes qui freinent ou interdisent


la réalisation des buts (il s’agit des dangers inconscients redoutés) ;

- mettre en place les comportements capables de réfuter les convictions menaçantes


par une interaction avec les autres. Si la mise à l’épreuve des autres fait que le test
réussit (les autres n’échouent pas au test), l’individu progresse dans l’idée que sa propre
culpabilité n’est pas fondée ;
- bénéficier des réactions attendues des autres et de leurs explications afin d’éclairer les
liens entre comportements présents et expériences d’enfant52.

Pour avancer sur le chemin de « faire au mieux avec soi », on pourra


réfléchir sur les travaux de Martha Friedman53 et Alice Miller54. Ils
apportent des éclairages sur le syndrome des gens qui ont peur du succès
pour M. Friedman, et des explications sur la manière dont l’enfant s’adapte
aux besoins de ses parents pour A. Miller. Dans ce dernier cas, A. Miller
montre que lorsque les parents sont insensibles ou trop préoccupés d’eux-
mêmes, il est possible que l’enfant en vienne à perdre complètement le
contact avec ses sentiments personnels les plus profonds.
Globalement, nous gagnons tous à mieux nous connaître. Nous vivons
tous une sorte d’expérience « provisoire » avec une perspective plus ou
moins réussie d’auto-accomplissement. Il s’agit de travailler de près
l’instance du moi pour accroître un amour compensé de soi, dans l’échange
avec les autres. Dans sa lettre à Ferenczi (1911) Freud confiait qu’on doit
s’efforcer non pas d’éliminer ses complexes mais de s’accorder avec eux.
Un moi souple est assez astucieux pour, avec lenteur, effectuer les
médiations nécessaires, c’est-à-dire réduire certains excès liés à des
complexes forts et compenser certains manques.
Il semble que le coup par coup soit la règle pour progresser :

évaluer l’avenir des mutations attendues et leur « faisabilité » ;


mettre debout des paramètres d’anticipation ;
proposer un projet.

Faire au mieux avec soi, c’est accepter le présent, apprendre à rester près
de soi, consentir à être soi et à aimer cet être soi, malgré ces « pré-
construits » que semblent être les complexes, notamment les conduites
d’échec et la culpabilité.

3.3 Prendre en charge les risques


Une certaine dose d’insécurité est nécessaire pour se sentir exister. Faire
preuve de confiance en soi c’est parvenir à pondérer la peur et l’inquiétude
face à la nouveauté, l’inconnu, le manque ou le danger. Un moi souple
laisse des « entrées » pour ce qui est nouveau ; c’est la seule manière pour
pouvoir remodeler et enrichir le « déjà-là ».
Accepter les insécurités, doser les risques par les médiations d’un surmoi
utile et d’un moi efficace, autorise à bâtir un avenir contenant
nécessairement une part d’incertitude.

◗ Le complexe d’insécurité

Cette prise en charge des risques va de pair avec un bon niveau de


confiance en soi. D’où nous vient alors cette expérience du compromis vis-
à-vis du rapport « sécurité-insécurité » ? Qu’est-ce qui explique que des
gens ont « peur pour un rien » ou « se font de la bile quand ça n’en vaut pas
la peine ».
Qu’est-ce qui a pu contribuer à la constitution de cet agglomérat
cognitivo-affectif qu’on nomme complexe d’insécurité ?
Plusieurs niveaux de réponses sont aujourd’hui avancés :
◆ Les études sur la constitution du corps propre ont permis de montrer
que les nouveau-nés (dont l’espace auditif semble se créer dix minutes
après la naissance) n’échapperaient pas à la préexistence d’orientations
d’ordre générique. Ceux qui ont un système exocentré et donc moins
égocentré vont être plus sensibles aux indicateurs extérieurs de peur55 (bruit,
vide, etc.).
L’enfant essaie globalement d’éviter les situations stressantes qui
perturbent son système d’équilibre sécurité ; il y réussit plus ou moins bien.
◆ La symbiose affectivo-émotionnelle mère enfant, et notamment les
relations d’objet, constitue sûrement le gros morceau dans l’édification
d’une bonne solidité au regard du risque (voir l’angoisse du huitième mois
face au visage étranger symbolique de la peur de la rupture des liaisons
avec le visage de la mère).
◆ La difficulté de l’acquisition de la temporalisation recèle des
occasions d’expérimenter l’insécurité : temps irréversible, inconscience de
la durée, repérages impossibles par rapport aux dates.
◆ Les conditions sociales qui prônent la recherche à tout prix de la
sécurité (voir le succès des assurances en tout genre, des systèmes de
garantie, de protection contre le vol, les calamités, les accidents, les
« pépins » divers) semblent déshabituer l’individu à évaluer les risques.
Confrontés à une difficulté brutale, les gens d’aujourd’hui semblent
désemparés, démunis. Plus la vie paraît réglée, plus le moindre grain de
sable fait peur, le malheur imprévu désarçonne. On sait qu’une éducation
parentale hyperprotectrice peut causer des lésions irréductibles. A contrario
un enfant confronté à l’insécurité excessive perd de son assurance, en
général dans ses relations avec les adultes. Adulte il aura tendance à
s’isoler, se comporter en peureux soumis ou agressif. L’intimidation, les
menaces (« si tu n’es pas sage tu iras en pension » ; « si vous ne faites pas
un effort on se séparera de vous »…) ont d’autant plus d’impact que
l’individu est déjà soucieux, vulnérable.
Pour se prendre en charge face aux risques il est nécessaire :

de reprendre pied en soi-même, pour évaluer les vraies ressources


disponibles et faire reculer la peur ou la panique ;
de reprendre contact avec la réalité extérieure de façon à discerner la
vérité du danger.

Faire preuve de confiance en soi, en l’occurrence, c’est encore une fois


s’assurer d’une souplesse du moi : il s’agit d’aller vers un équilibre en étant
mobile en soi et au-dehors. Quelqu’un de costaud et de souple accepte de
côtoyer le risque et recherche un mélange supportable et stimulant
d’aventure, d’inconnu, d’incertain ou d’aléatoire.
Le guide de montagne n’entreprend pas une course sans avoir vérifié la météo, ni son
équipement ; il a appris à se connaître et à sentir les renseignements fournis par son
corps. Faire preuve de confiance en soi, quand on pratique des sports dangereux,
apprend et encourage à garder le contact avec soi et avec la réalité extérieure. Ainsi,
Alain Prost, le pilote automobile, au faîte de sa carrière et malgré les pressions de
l’entourage, refusa de prendre le départ d’un Grand Prix en Angleterre à cause de
conditions météorologiques exécrables.

Quand le sentiment d’insécurité prend des formes graves, l’anxiété peut


atteindre des proportions élevées : la peur devient pathologique et survient
par crises stéréotypées répondant à des stimuli précis, ce sont les phobies
(peur du noir, peur du vide, peur du lendemain). On a alors « peur pour un
rien ». Chez certains individus dits anancastiques, la compensation se fait à
travers la manie de vérifications multiples (vérifier cinq fois si on a fermé la
porte), chez les personnalités obsessionnelles on observe la pratique de rites
conjuratoires, de parades ou de rituels (divers « gri-gri »). Quand il y a
surcompensation, on assiste à des comportements marqués par une témérité
excessive (psychologie du « cascadeur »).

◗ Face aux risques, garder la tête froide

Un bon niveau de confiance en soi passe par la capacité de penser dans


l’ici et maintenant. Avoir confiance en soi, c’est « garder sa tête à soi » et se
sentir prêt à regarder droit devant soi. Et ce n’est pas facile car « toujours
fixé sur le passé, chacun a son petit cinéma intérieur qu’il projette en toutes
circonstances indépendamment de toute réalité objective56 ».
Les peurs sont des comportements transmis et réactivés, répétés. Il nous
reste à réaliser peu à peu qu’il ne faut plus attendre de l’extérieur ce qui ne
peut venir que de nous-mêmes. On a confiance en soi quand le sens de notre
existence n’est plus fonction d’une approbation de la part des autres, ni d’un
refus : nous ne sommes plus dépendants pour survivre d’une réassurance
permanente. Quand on a confiance en soi, on a su oser dépasser ses limites,
histoire de les fixer pour un temps. C’est le seul moyen de les connaître. Le
seuil de peur ou de souffrance atteint sert de repère et facilite ainsi la
relativisation et la dédramatisation des circonstances porteuses de dangers
moindres. Avoir confiance en soi c’est savoir où est sa fragilité face au
risque. Encore a-t-il fallu pour y arriver avoir accepté de prendre en
considération tout malaise, inquiétude ou sensation d’angoisse afin d’agir
dès les premiers signes. Après c’est souvent trop tard.
C’est cette « présence à soi-même » qui favorise la gestion des risques et
de l’insécurité. En étant au clair avec notre hiérarchie des valeurs (ce qui
compte pour moi, me plaît, me déplaît, me fait du bien, du mal, me fait
douter, me rend malade, etc.), nous pouvons mieux discerner la part de prise
de risque que nous pouvons prendre.
La confiance en soi c’est aussi prendre le risque de la solitude car même
si nous prenons du plaisir à appartenir à un groupe, une famille, une
entreprise, une communauté, nous devons être attentifs à ne jamais réduire
notre existence à cet espace commun. Aussi pour lutter contre la peur nous
nous accrochons à l’idée qu’il faut « éviter la solitude » et c’est au prix de
compromissions pas toujours heureuses que nous atteignons ce but. Il nous
reste à nous libérer de cette image sociale négative de la solitude. La
solitude n’est pas que manque de l’autre, elle peut être à certains moments
choix et s’imposer à nous. La confiance en soi peut jouer à plein quand la
solitude est ainsi envisagée. Le moi peut exercer des médiations et créer les
conditions d’une certaine tranquillité et d’une certaine sagesse de façon que
les désirs et l’instance régulatrice du surmoi y trouvent leur compte.

3.4 Apprendre l’art d’aimer

On a l’impression que le problème essentiel de l’amour, c’est d’être aimé.


À ce rythme on y perd sa confiance en soi car on se met dans une situation
de dépendance à risques (comment être aimé, comment être aimable,
comment plaire…). De plus « aimer » n’a pas échappé au fait que
l’économie de marché prévaut et que le succès matériel, obéissant à des
stéréotypes, influence les comportements amoureux. Il faut correspondre à
certains critères de beauté, d’union, de mentalité pour forger un couple
heureux. La crainte et la peur peuvent s’installer chez ceux qui se sentent
décalés ou singuliers et qui veulent être aimés. Un moi faible sera victime
des pesanteurs de la mode et des tendances sociales (taille, poids…).
Mais toutes ces considérations paraissent secondaires à côté d’une autre
observation : la confiance en soi et l’amour entretiennent un rapport étroit
consubstantif.
S’il est facile de « tomber » amoureux, l’expérience durable d’aimer ne
va pas de soi. Selon Erich Fromm57, « il n’y a guère d’activité, d’entreprise,
dans laquelle on s’engage avec des espoirs et attentes aussi demesurés, et
qui pourtant échoue aussi régulièrement que l’amour ». Et Fromm pose
qu’il s’agit d’un art dont la théorie et la pratique devraient être enseignés.
L’amour, selon Fromm, a une dimension existentielle pour l’homme. En ce
sens l’amour est constitutif de son intégrité. L’amour accompli est une
union qui implique la préservation de l’individualité, c’est un pouvoir actif
qui « demantèle les murs séparant l’homme de ses semblables, qui l’unit à
autrui, lui fait surmonter la sensation d’isolement et de séparation ».
Pour Fromm, l’amour est un « prendre part à », il consiste avant tout à
donner. Aimer c’est donc vivre l’expérience de faire confiance à ses propres
forces pour apporter quelque chose. En ce sens, aimer ne va pas sans un
minimum de confiance en soi et vice versa. Aimer c’est entretenir d’une
certaine manière la confiance en soi, car cela oblige à « se bouger » en soi
pour produire en direction de l’autre.
On rencontre chez la personne mûre qui a su faire fructifier ses virtualités
propres, bien à l’écart des rêves narcissiques d’omniscience et
d’omnipotence, les quatre composantes de l’amour :

la sollicitude, apporter du soin à ceux que nous aimons ;


la responsabilité, dans le sens noble du mot, c’est-à-dire être capable
et prêt à « répondre » aux besoins de l’autre ;
le respect (de respicere, regarder) dans le sens de percevoir une
personne telle qu’elle est dans sa singularité ;
la connaissance, avoir accès à l’autre et le connaître en ses propres
termes58.

Ceci ne peut être que le fait d’un moi bien construit, souple et nourri par
l’amour, si ce n’est entretenu. L’amour conçu ainsi consiste en une attitude,
une orientation personnelle qui nous permet de nous affirmer en ne formant
qu’un, tout en restant deux, sans se perdre dans l’autre mais au contraire en
réussissant mieux à se trouver. En ce sens, on peut dire que l’amour affermit
la confiance en soi et qu’un bon niveau de confiance en soi est nécessaire
pour engager, avec des chances de succès, une relation amoureuse.
Dans la pratique, l’amour conçu comme un art exige de la discipline, de
la patience et de la concentration (sensibilité à soi). C’est à ce prix qu’on
arrivera à s’éloigner de l’orientation narcissique qui porte à n’éprouver
comme réel que ce qui existe en nous, tandis que les phénomènes extérieurs
sont vidés de leur réalité propre et ne sont vécus qu’en fonction de l’utilité
ou du danger qu’ils présentent.
Allons plus loin : aimer dans la vie c’est être dans un état constant
d’intérêt actif vis-à-vis de l’objet extérieur. L’amour est une activité, un état
d’éveil intense, dont on a la liberté de commande. La confiance en soi est
évidemment concernée en ce sens qu’elle ne peut qu’être d’une part
sollicitée, voire dynamisée, par l’entreprise amoureuse.

4. S’écarter des excès de confiance en soi

On a souligné que les témoignages quotidiens accordent une grande place


au manque de confiance en soi, et banalise ou réduise le symptôme à des
manifestations courantes : timidité, réserve, doute, hésitation, crainte,
retrait. S’il privilégie le manque de confiance en soi, le sens commun
s’attarde à décrire également l’excès de confiance en soi en termes usuels :
sûreté, vanité, arrogance, témérité, culot, volonté, « pêche », courage, goût
du risque, casse-cou…
« Rien ne l’arrêterait », disent les gens, jusqu’au jour où… Il y a bien des
conduites marquées par un excès de confiance en soi. Elles valent quelques
observations dans la mesure où elles peuvent conduire à des échecs sérieux
et des chutes brutales. On tombe d’autant plus haut qu’on avait eu
excessivement confiance en soi.

4.1 Les conséquences d’une hyper-confiance en soi

Elles concernent la performance et la qualité d’une réalisation.

◗ Niveau non atteint

Si le niveau attendu n’est pas atteint c’est qu’il y a eu :

sous-estimation de la difficulté ;
mauvaise évaluation des moyens nécessaires à mettre en œuvre ;
surestimation des capacités personnelles ;
manque de vigilance pendant le déroulement de l’action ;
évitement de toute forme de préparation.

L’excès de confiance en soi se traduit par une sorte d’aveuglement et de


surdité aux événements extérieurs aux sensations internes. Il y a une baisse
de la vigilance et de l’attention mais aussi une fuite, une esquive de l’effort
au stade de la préparation.

C’est le cas de l’élève trop sûr de lui qui ne consacre pas assez de temps à la révision
d’un programme lors d’un examen, de joueurs qui ne prennent pas au sérieux la
préparation d’une rencontre sportive contre un adversaire de moindre standing, d’un
responsable commercial, trop sûr de son « métier » qui ne prend pas le soin de répéter
son intervention orale en public.

Dans tous les cas il y a eu erreur d’estimation ou refus, si ce n’est


négligence, au regard de l’appréhension de la réalité. On a cru que ça allait
marcher. En ayant trop confiance en soi, le danger peut venir de l’extérieur,
des autres, des circonstances. Tout se complique, si l’effet de surprise
aidant, on est pris de court. Habitué à s’en sortir, on peut paniquer : toutes
les conditions de l’échec sont alors remplies. Ça casse du dedans aussi. On
s’aperçoit de nos insuffisances, de l’absence de bonnes réponses. Le succès
qui ne vient pas traumatise. L’individu s’énerve et la fébrilité renforce en
général la difficulté.
L’échec par hyperconfiance en soi s’accompagne d’une analyse a
posteriori en termes de remords (s’en vouloir, se punir, se maltraiter, « on a
mal joué », « on a été nuls ») ou de justifications et de recherches de
prétextes, de boucs émissaires (« c’est la faute à… »).
La blessure est sévère car au fond de soi-même, on reste convaincu qu’on
pouvait réussir, qu’on en avait les moyens. L’idée de gâchis, de gaspillage
fait son chemin. On reste convaincu de ne pas avoir échoué sur sa valeur.
Quand on a trop confiance en soi on ne prend pas les précautions
nécessaires (rouler trop vite et avoir un accident à cause de l’excès de
vitesse sur route glissante).
Une hyper-confiance en soi pose également la question de l’échec par le
biais d’un surcroît d’efforts. Cette fois-ci on a été trop loin par rapport à
soi : c’est trop tirer sur la corde, en faire trop, « pousser le bouchon trop
loin ». L’erreur porte sur une mauvaise prise en compte des limites
personnelles de résistance. C’est faire de la « surchauffe », c’est se lancer,
encouragé par des succès antérieurs, dans un projet trop ambitieux,
surdimensionné.

◗ Niveau atteint

Si le niveau de performance est atteint c’est qu’il y a eu :

surcompensation ;
sublimation ;
dépassement de soi.

L’hyper-confiance en soi a joué comme aiguillon. Elle a permis de


« masquer » le danger, de maintenir un niveau de violence avec soi-même
et les événements, capable de relever les défis les plus sévères. Banalement
réduite au « culot » dans le sens commun, l’hyperconfiance en soi
impressionne à la hauteur du risque pris et de la croyance intacte dans le fait
d’atteindre le but. Foi inébranlable, « en avoir dans le ventre », « y croire »,
ces symptômes accompagnent les performances les plus folles (traversée à
la voile de l’Atlantique, etc.). La concentration de l’acteur est frappante.
Son énergie semble gérée au mieux comme s’il était question de vie ou de
mort. La peur semble constante et la confiance en soi au cours de cette
épreuve fait merveille. Le moi total a été sollicité de toute part tant au plan
pulsionnel, qu’au plan de l’instance régulatrice de l’exigence (surmoi).
L’atteinte du but ultime s’obtient au prix fort et la décharge émotionnelle
est à la hauteur (avec le risque de ne pas oser recommencer… ou la
sagesse). L’hyperconfiance en soi est associée à de grands défis humains
(De Gaulle, Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale) ; elle nourrit la
détermination, elle entretient un rapport étroit avec l’illumination mais aussi
avec la fascination et l’aveuglement.
Plus couramment, et à un stade plus raisonnable, un fort niveau de
confiance en soi explique la qualité élevée de certaines performances
obtenues dans un contexte d’adversité redoutée. L’individu défié a réussi à
se mobiliser, bénéficiant d’une très bonne sécurité personnelle, d’une forte
unité (clarté des buts et bonne médiation du moi entre le rationnel et
l’énergie pulsionnelle disponible).
Une « grosse » confiance en soi aide à « en vouloir » et à atteindre des
buts élevés. Elle apporte un supplément d’âme et d’énergie, elle aide surtout
à rassembler en soi tous les atouts, les registres, les possibilités capables
d’aider à réussir. Elle aide à être au mieux de soi.
Au total l’hyperconfiance en soi peut expliquer l’échec comme l’exploit.
Dans le premier cas elle agit comme agent démobilisateur, dans le second
cas elle agit comme agent rassembleur. Globalement l’excès de confiance
en soi est dangereux, en tout cas pose problème.

4.2 Les comportements surmoïques


Comment expliquer l’excès de confiance en soi si ce n’est par les
agissements du surmoi capable de rendre compte de certains efforts
acharnés de l’individu pour surcompenser des complexes et des manques
(culpabilité et sentiment d’échec notamment).
Rappelons qu’au sens freudien, le surmoi est cette autorité parentale
intériorisée lors de l’Œdipe et différenciée au sein du moi comme l’une de
ses parties constituantes. La fonction du surmoi est triple : interdire,
exhorter, protéger.
Acculé par la poussée surmoïque, le moi en arrive à commettre des
actions d’une rare violence. Le surmoi tyrannique à côté du surmoi
primordial (celui qui incarne la loi) encourage brutalement le moi à des
actions téméraires, « folles » parfois, cruelles dans certains cas.
L’intransigeance de la conscience morale peut alors faire prendre des
risques insensés, le plus souvent subversifs, par exemple défier des règles
élémentaires, s’engager dans des actions dangereuses. L’excès apparent de
confiance en soi relève alors du pathologique.
Dans le registre surmoïque, on peut aussi déceler les effets d’une
substructure nommée par Freud, idéal du moi. D. Lagache59 explique qu’il
correspond à ce que l’individu doit être pour répondre aux exigences du
Surmoi, c’est-à-dire à ce qu’il attend de lui-même pour répondre à des
exigences d’une illusion infantile d’omnipotence et d’identification
primaire à un parent tout puissant. Cet idéal du moi peut contribuer à
« tracter » le moi au-delà de ce dont il est capable. En ce sens, il peut
engendrer des comportements de dureté, d’engagement, de détermination
de volontarisme, assimilables pour l’entourage à des excès de confiance en
soi (s’accrocher, s’obstiner, foncer…).

4.3 Les effets de la sublimation

Quand les sentiments d’échec et de culpabilité ne sont pas compensés par


les jeux complexes du Surmoi, ils peuvent être sublimés. Au sens
freudien60, la sublimation correspond au moyen de transformer et d’élever
les énergies sexuelles en les convertissant en une force positive et créatrice,
mais aussi au moyen de s’opposer à la décharge directe et totale de la
pulsion. La sublimation apparaît comme la capacité plastique de la pulsion
ou désir de savoir. Elle expliquerait pour une part le génie artistique,
scientifique, comme les plus fabuleuses performances sportives. Ici la
canalisation de la pulsion rejoint l’exigence de l’idéal du moi. Tout va dans
le même sens pour produire le meilleur résultat possible.
En ce sens, la sublimation tire en avant le potentiel de confiance en soi, si
on admet que celui-ci est bien régulé par le moi qui rechercherait plutôt
équilibre et compromis acceptable.
Il fait même plus : il le défie, le provoque. Les comportements sublimés
(acharnement, imagination, courage, élan, etc.) seront à nouveau assimilés à
de la confiance en soi en surcroît. Ils sont orientés vers des buts dont
l’efficacité et l’utilité ne sont pas la marque.
Au contraire, ils répondent à des idéaux sociaux, des valeurs esthétiques,
la recherche de gloire (musique, records, œuvres d’art…) et correspondent
presque toujours à des aiguillons symboliques dans le domaine de la
création.

5. Confiance en soi, sagesse et formation

La confiance en soi au terme de ce parcours nous apparaît de plus en plus


comme une construction, à des moments sensibles de la vie, directement
liée à l’élaboration du moi. Il y a confiance en soi quand le moi est
suffisamment fort et souple pour établir des médiations entre les désirs et
les « idéaux ».
La confiance en soi confère, en ce sens, une certaine tranquillité en se
tenant à distance du contexte social, de ses tentations et de ses dangers, et
en étant présent à soi, allié avec ses propres vulnérabilités et au clair avec ce
qui est bon pour nous et acceptable.
Pour compléter ce survol toujours rapide et inégalement approfondi, on
évoquera une autre voie, celle de la sagesse, à l’œuvre chez les stoïciens
comme dans la métaphysique hindoue, ainsi que celle du corps par les
chemins de la relaxation et de la méditation.
Enfin, nous aborderons la question de la formation concernant la
confiance en soi. La question se pose-t-elle pour l’adulte ? Si oui, comment
y répondre ?

5.1 La sagesse au rendez-vous

Tout un courant parcourt la pensée humaine qui pose que le sens de la vie
réside dans l’être et non dans l’avoir. Pour la notion orientale de
« Libération » ou « Délivrance », il ne fait pas de doute que le mur de la
prison est en nous, le gardien de la prison est en nous. La recherche du
bonheur à tout prix contraint plus tyranniquement les hommes à agir
qu’aucun despote ne l’a jamais fait pour ses esclaves.
Arnaud Desjardins dans Les chemins de la sagesse61, inspiré par son
guide hindou Shri Swani Prajnanpad (1891-1974) propose une approche de
la sagesse qui postule que le sage est libre du désir parce qu’il a vaincu la
dépendance de l’extérieur. Comment ? En dénouant les nœuds, en dissipant
les mensonges, en relâchant les tensions. Le processus est une lente
croissance vers la connaissance parfaite de soi et de l’Absolu (atma et
brahman). Seule la sadhana, une sorte d’ascèse, de discipline spirituelle,
peut y conduire. But : ne plus être attiré par quoi que ce soit dans le monde
(en sanscrit vairagya signifie disparition des désirs et des intérêts). Le sage
n’a plus d’intérêt pour rien. La libération, le satori, c’est-à-dire l’éveil
définitif, ne peuvent faire irruption que dans un être mûr.
Dans l’Hindouisme, particulièrement le vedanta, la voie est une
transformation, une métamorphose. Le sage est affranchi du mental, il vit
dans la conscience de l’unité.
Pour les hindouistes, la vraie raison de l’incompréhension est que les
hommes s’en tiennent à la surface des événements. Il faut pénétrer les
mécanismes profonds. Pour le sage toute distinction d’échec ou de réussite
personnel a disparu. Il cherche à trouver en lui-même son point d’appui, et
fait preuve de neutralité.
Une des leçons pour l’occident qu’Arnaud Desjardins en tire, tient au
pari sur l’objectivité plutôt que sur l’émotion dans l’éducation des enfants :

« L’enfant ne se sentira libre de tout raconter que si les parents l’écoutent et lui
répondent toujours sans émotion, sans montrer de préférences individuelles avec une
attitude que j’appellerai scientifique : voici les faits que l’enfant ignore encore, voyons
ensemble ce qu’il en est, quelles sont les causes de ce que l’enfant rapporte, quelles en
sont les conséquences. Ce n’est pas autre chose d’ailleurs que l’attitude d’un maître
avec un disciple62. »

Le sage est un chercheur de vérité qui veut comprendre au sens d’inclure


en soi pour être plus disponible, plus libre vis-à-vis de ses émotions. Le
sentiment « j’ai eu », « j’ai obtenu » est indispensable à la confiance en soi :
la voie du renoncement commence par l’acquisition puis par la possibilité
de dire « j’ai eu assez ». Sur le chemin dans l’esprit de la vedanta, il y a
plus à désapprendre qu’à apprendre.

5.2 Être self dependent63

Ce point de vue hindouiste rejoint la philosophie des Grecs anciens,


Épicure et Épictète, notamment.
En effet, pour l’épicurien comme pour le stoïcien, il s’agit de se détacher
des passions pour tendre vers un équilibre intérieur, en se suffisant à soi-
même, en se libérant de tout ce qui n’est pas de nous. « Ne demande pas
que les événements arrivent comme tu le veux, mais contente-toi de les
vouloir comme ils arrivent et tu couleras une vie heureuse », écrivait
Épictète.
Plus près de nous, du côté de la tradition juive, on retiendra les
avertissements du naturopathe Maïmonide (1133-1204), grand esprit de son
temps qui recommandait pour l’équilibre la joie, le rire et surtout d’éviter
les extrêmes et de choisir la voie du juste.
Dans un très beau livre Denise Desjardins64 met en avant une autre forme
de sagesse, celle de savoir dire oui, ni par passivité, résignation, répression
du non, accablement. Elle explique comment réapprendre à dire oui, dans
un sens dynamique, comme le fruit d’une vision juste rétablie, histoire de se
réconcilier avec ses émotions pour en faire des sentiments : « Tenter,
puisque l’émotion est venue, de l’accueillir, rester quelque temps en sa
compagnie, la voir sans la nier, la reconnaître sans la juger, bien sûr c’est lui
dire “oui”. Bien sûr, c’est être un avec elle. Au lieu de me diviser en la
refusant, la refoulant, je l’accompagne ».

5.3 Les bienfaits de la relaxation

Si la confiance en soi est bien inscrite dans le sujet, on peut penser que
les moyens et les méthodes qui permettent de mieux connaître sa
conscience, méritent l’attention. C’est le cas de la sophrologie qui offre une
sorte de synthèse entre le courant phénoménologique et mystique de l’orient
et le courant pragmatique et expérimentaliste de l’occident (du zen à la
méditation transcendantale jusqu’aux techniques héritées de l’hypnose ou
de la relaxation de Schultz).
La sophrologie65 prône le dialogue intérieur dans le calme d’où l’idée de
la relaxation. La relaxation dynamique de Caycedo vise la découverte en soi
d’un ensemble fort d’unité, de cohérence, de stabilité et d’équilibre, puis la
prise de conscience de notre subjectivité à travers le jeu des accords et
d’unisson, d’appartenance et d’alliance avec le monde. Mais par la
relaxation, la sophrologie veut aller plus loin que le monde, jusqu’à une
non-situation dans un espace sans références, ni repères pour demeurer
immobile et « écouter le silence ». Les travaux de Caycedo bouclent le
travail par un retour au quotidien : quand le regard sur soi a changé, le
regard sur les autres et le monde s’en trouve normalement modifié.
Cette recherche d’harmonie prend en compte le moi et sa manifestation,
la confiance en soi. Le pari d’unité et d’harmonie fait à travers la pratique
de la relaxation peut constituer un chemin à emprunter pour dialoguer au
calme avec soi-même.

5.4 Formation et confiance en soi

Développer sa confiance en soi est-il un leurre ? En partie, si on s’en tient


à la seule perspective de lire un livre, participer à un stage court, voire
suivre une formation plus longue.
La confiance en soi est chevillée à notre moi, au cœur de notre capital
personnalité.
Elle est plus ou moins forte, plus ou moins stable. Atout ou frein, elle est
là, « parole intermédiaire » qui nous parle tout bas et nous dit « vas-y »,
« n’y vas pas », « c’est bon », « ça ne va pas »…
En matière de formation tout part d’une prise de conscience, a fortiori
pour la confiance en soi. En l’occurrence, il s’agit de connaissance de soi.
On peut opter pour un travail personnel, une recherche d’aide extérieure,
choisir la voie de l’analyse.
Se soucier de soi, établir les liens et les correspondances, se respecter,
tirer des enseignements, bref chercher à comprendre ce qui se passe dedans,
tel est le marchepied.
Ensuite, il s’agira d’acquérir des outils pour lire et déchiffrer le contexte,
les processus d’influence. La confiance en soi passe aussi par un meilleur
discernement, une plus grande lucidité des processus à l’œuvre autour de
soi. Réapprendre à écouter, à analyser les contenus. On a vu que le contexte
social est un tissu complexe qui imprègne, conditionne, étouffe, dans
certains cas, l’individu, tout en restant opaque.
Enfin, la confiance en soi a besoin de la mise à l’épreuve pour se
régénérer. Elle est un acquis qui peut s’effriter, se durcir, s’amoindrir, subir
des crises.
On sait que la musique adoucit les mœurs, on sait moins qu’elle peut
aussi renforcer la confiance en soi. C’est ce que des chercheurs de
l’Université Northwestern et de Columbia aux Etats-Unis ont pu établir.
Mais pas n’importe quelle musique. En soumettant des étudiants à des
versions instrumentales de chansons plus ou moins puissantes, ils ont
montré que les basses fréquences (notamment les percussions)
développaient un sentiment de pouvoir, le goût du risque et l’envie d’oser
(par exemple prendre l’initiative de faire rouler des dés plutôt que de laisser
les expérimentateurs le faire). Ainsi la voix caverneuse de l’acteur
américain James Earl Jones influencerait la confiance en soi chez ceux qui
l’écoutent. Les « basses » en conférant du pouvoir libérerait la confiance66.
Dans un autre ordre d’idée, on accorde un certain crédit à l’expérience
des pratiques d’escalades (dans la nature ou en "indoor") pour développer la
concentration, l’esprit de décision et la confiance en soi et dans les autres.
Le nombre de licenciés ne cesse d’augmenter en France (environ cent mille)
et beaucoup de pratiquants mettent en avant l’apprentissage d’une certaine
sérénité par la confrontation constante à l’exercice de la prise de
responsabilité. Preuve s’il en était que la confiance en soi est contingente de
l’expérience de prendre sa vie en mains.
En fait, la vie pour la confiance en soi est une sorte d’occasion
d’expérimentation permanente. Si la confrontation au réel est bien conduite,
bien dosée, on peut penser qu’un processus d’actualisation permanente se
met en œuvre.
Toutes les situations de la vie, et la formation n’y échappe pas, offrent
des opportunités pour prendre confiance un peu plus, dans la mesure où le
moi est suffisamment bien construit et assez souple pour guider vers les
meilleurs compromis.
Un travail de l’extérieur est aussi possible pour accroître l’aisance par
l’acquisition d’habiletés le plus souvent comportementales : gérer les
situations difficiles, dire non de façon constructive, parler en public, faire
une demande, oser proposer, s’intégrer dans un groupe, prendre des
responsabilités.
Par des méthodes, par petites touches successives on consolide les savoir-
faire et on rassure d’autant plus le moi qu’il n’est pas trop inquiet. Il s’agit
d’interventions qui peuvent renforcer ou confirmer le bon niveau de
confiance en soi, en aucun cas, la créer, si elle n’est pas là, si le moi est
défaillant.

1 A. Missenard et al., Le négatif, figures et modalités, Paris, Dunod, 1989.


2 Catherine Bensaid, Aime-toi, la vie t’aimera, coll. « Réponses », Paris, Robert Laffont,
1992.
3 Épictète, Ce qui dépend de nous, Paris, Arléa, 1991.
4 Interview d’Hubert Jaoui, Président de Gimca, juin 1993. Hubert Jaoui est l’auteur dans
cette collection des ouvrages La communication pratique et Créativité Mode d’Emploi.
5 D’après Claude Tapia et Pascal Roussay, Les attitudes, Paris, Les Éditions
d’Organisation, 1991..
6 Citée par Jean-Marc Monteil, Soi et le contexte, Paris, A. Colin, 1993.
7 L. Festinger, « Théorie des processus de comparaison sociale », extrait de C. Faucheux,
Psychologie sociale théorique et expérimentale, Paris, Maloine, 1971.
8 M. Sherif, A study of some social factors in perception, 187, Archives of Psychology, 1935.
9 Voir dans cette collection les deux manuels de Dominique Chalvin consacrés à cet outil :
Les outils de base de l’analyse transactionnelle et Les nouveaux outils de l’analyse
transactionnelle.
10 Notion issue de la mystique juive
11 Centre de Recherches Interdisciplinaires à Paris ; voir l’interview de François Taddéi
dans Le Monde, Emmanuel Davidenkoff, « À l’école, la confiance est le préalable à
l’action », 16 juin 2016.
12 Andréas Schleicher, « Faisons davantage confiance aux professeurs », propos recueillis
par Annie Kahn, Le Monde, 29 juin 2016.
13 Fabienne Brugère : « Il faut construire de la bienveillance non seulement dans la morale
mais aussi en politique », propos recueillis par Philippe Douroux, Libération, Idées,
7 août 2016.
14 Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Paris, Grasset, 2010
15 Idriss Aberkane, « Notre école inculque l’impuissance », Le Point, 30 avril 2015.
16 Interview de Yann Algan, « Rétablir la confiance », propos recueillis par Aurélie Collas et
Mattéa Battaglia, Le Monde, 27 août 2016.
17 Le Figaro, reportage d’Agnès Leclair, « les Apprentis d’Auteuil fêtent leur 150e
anniversaire ».
18 « Diffuser l’art lyrique dans les cités », interview de Malika Bellaribi-Le Moal, propos
recueillis par Solène Cordier, Le Monde, 4 août 2016.
19 « Qu’y a-t-il de bon là-dedans ? »
20 On retrouve cette notion de ressource en rapport avec la confiance en soi, dans les
propos de Viviane Dubos.
21 À traduire par « Si la vie est amère (comme un citron) fabriquez de la limonade ».
22 Du grec telos : but, finalité.
23 Publié en français sous le titre La confiance créative chez InterÉditions, Paris, 2016.
24 Albert Bandura né en 1925 est connu pour sa théorie de l’apprentissage social. Il pose
que la croyance que l’individu a dans ses propres capacités (self efficacy) est essentielle et
estime que l’individu doit être appréhendé à travers une triade d’interactions entre facteurs
cognitifs, comportementaux et contextuels.
25 Tom et David Kelley, op. cit.
26 Interview, juin 1993, David Miller a été directeur de ILTC (International Language and
Training Consultants) ; il est le co-auteur du livre Mieux communiquer en anglais,
27 scénarios de relations professionnelles, Paris, Éditions Liaisons, 1993.
27 Interview, juin 1993, Paris.
28 Cf. le livre, dans cette collection, de Dominique Chalvin, L’Affirmation de soi, Paris, ESF
éditeur, 1988.
29 Interview du 6 juillet 1993.
30 F. Giroud, B.-H. Levy, Les hommes et les femmes, Paris, Olivier Orban, 1993.
31 Arno Gruen, La trahison du moi, Paris, Robert Laffont, Coll. « Réponses », 1991.
32 Ibid.
33 Henry Miller, Le temps des assassins, Paris, UGE, 1984 (paru en 1956).
34 Sören Kierkegaard, La maladie mortelle, Orante, œuvres complètes.
35 S. Kierkegaard, op. cit.
36 Colin Wilson, The Outsider, New York, Houghton Mifflin, 1956.
37 Voir le livre The Survivor, Terence Des Pres, New York, Oxford University Press, 1976.
38 Voir A. Gruen, op. cit.
39 Épictète, Ce qui dépend de nous, op. cit.
40 Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Paris, Grasset, 2010.
41 A. Fernandez-Zoïla, Les complexes, Paris, Coll. « Que sais-je ? », PUF, 1993.
42 René Laforgue, Psychopathologie de l’échec, Paris, Payot, 1939.
43 Yvon Belaval, Les conduites d’échec, Paris, Gallimard, 1953.
44 Adolfo Fernandez-Zoïla, op. cit.
45 À la recherche du temps perdu (À l’ombre des jeunes filles en fleurs), Paris, Gallimard.
46 D’après J. O. Nasio, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse, Paris,
Rivages, 1988.
47 Voir Angelo Hesnard, L’Univers morbide de la faute, Paris, PUF, 1949.
48 D’après D. Algoustidis, La psychanalyse, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.
49 Op. cit.
50 Originaire de San Francisco, Mount ZIon Psychotherapy Research Group.
51 D’après Lewis Engel et Tom Ferguson, La culpabilité, Québec, Le Jour éditeur, 1992.
52 La technique de formulation du plan fut développée à l’origine par le docteur Joe
Caston ; elle est décrite dans son article : « Reliability of Diagnosis of Patient’s Unconscious
Plan », dans Joseph Weiss, Control Mastery Theory.
53 Martha Friedman, Overcoming the Fear of success, New York, Warner Books, 1980.
54 Alice Miller, The Drama of the Gifted Child, New York, Basic Books, 1981.
55 Voir J. Mehler et E. Dupoux, Naître humain, Paris, Odile Jacob, 1990.
56 Catherine Bensaid, Aime-toi, la vie t’aimera, coll. « Réponses », Paris, Robert Laffont,
1992.
57 Erich Fromm, L’Art d’aimer, Paris, Éditions de l’Épi, 1968.
58 D’après E. Fromm.
59 D. Lagache, La Psychanalyse, Coll. « Que sais-je ? », Paris, PUF, 1979.
60 L’explication complète du processus n’a jamais été claire, notamment la
« désexualisation » de la pulsion.
61 Arnaud Desjardin, Les chemins de la sagesse, Paris, La Table Ronde, 1972.
62 Arnaud Desjardins, op. cit.
63 En français, « dépendant de soi-même ».
64 Denise Desjardins, La stratégie du oui, l’émotion et ses thérapeutiques, de la tradition au
lying, Paris, La Table Ronde, 1993.
65 Voir le livre de Jean-Yves Pecollo, La sophrologie, chemin vers la conscience,
Flammarion, coll. « J’ai lu », Paris, 1989.
66 Voir le site sante.lefigaro.fr/actualite ; 13.08.2014 ; ces chansons qui boostent la
confiance
Conclusion

D ans un monde difficile, la question de la confiance en soi se pose de


façon plus aiguë. Et cela d’autant plus que la confiance fonctionne
comme un « écosystème », comme le note dans une chronique de l’Express
Christine Kerdellant1 : la confiance se partage dans un entrelac de relations
plus ou moins improbables. C’est un phénomène contagieux. Si on suit le
raisonnement de Christophe Guilluy dans son livre « Le crépuscule de la
France d’en haut », on peut s’inquiéter du sort de la confiance. Il note, en
effet que la « défiance à l’égard des médias, des experts et plus
généralement de la « parole d’en haut », a atteint des sommets »2. C’est un
diagnostic que partage la sociologue Dominique Schnapper : « la France est
en crise de confiance généralisée »3. D’autres pays traversent comme nous
le même malaise. Parlant du peuple japonais qui doute, dont le moral est
secoué par la déflation, la stagnation économique et marqué par le
traumatisme de Fukushima, le dirigeant de Mitsubishi, Shunichi Miyanaga
reconnaissait que « le Japon paie le prix d’une crise de confiance »4.
Tout confirme que la confiance est fortement mise à l’épreuve. Il faut un
bon socle de confiance en soi pour faire face. C’est pourquoi nous avons
voulu souligner les exigences de l’éducation aux origines de la confiance en
soi. Il y a un âge où se construit le moi et l’enjeu est de taille. À mesure que
l’étayage prend forme, tout va se jouer dans le rapport au contexte social, à
l’entourage. Si l’adulte a le « souci de lui », comme le préconisait Michel
Foucault, on peut penser que le moi continuera à s’affermir, à devenir plus
souple et à opérer les médiations nécessaires entre les désirs, les émotions et
les exigences cristallisées en termes de croyances.
La confiance en soi, conçue comme une manifestation du moi, restera
associée à ce qui se passe du dedans, au contact de la réalité. Elle sera un
allié du devenir adulte, en rendant possible le projet, la prise de risque, la
singularité.
À ce stade, peut-être faut-il invoquer la réflexion ouverte par le
philosophe paysan Pierre Rahbi5 autour de l’idée de « sobriété heureuse » et
de « puissance de modération ». Nous avons dans ce livre rapproché la
confiance en soi de la tranquillité. C’est modérer nos besoins qui serait
libérateur et en même temps préserverait notre potentiel de confiance.
L’autonomie, quand elle est là, est partie prenante avec la confiance en
soi. De même pour la capacité à s’accepter, à faire avec ses vulnérabilités.
C’est le meilleur chemin pour faire au mieux avec soi, ce qui pose l’idée de
progrès raisonnable, d’évolution et d’enrichissement. La confiance en soi
est un facteur incontestablement favorable du développement personnel.
Vouloir mieux en comprendre les ressorts ne pouvait qu’encourager à un
effort de retour sur soi au sens de l’« ensimismamiento » catalan. Ce retour
sur soi cher à la Catalogne ne doit pas être compris comme un trait
d’égocentrisme ni comme un repli sur soi. Il s’agit plutôt de l’expression
d’une personnalité marquée par un passé qui n’aurait pas toujours été
heureux et par une conscience de sa spécificité. Ainsi va aussi la confiance
en soi : dépassement de sa propre histoire singulière et orientation vers
l’avenir.

1 Christine Kerdellant, La confiance est un écosystème, L’Express, 1er avril 2015.


2 Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Flammarion, Paris, 2016.
3 Dominique Schnapper (Directrice d’études de l’École des hautes études en sciences
sociales), interview Marie-Christine Tabet, pour le Journal du Dimanche, 7 février 2016.
4 David Barroux, Véronique Le Billon, Le grand entretien, Les Échos, 2 avril 2016..
5 Voir le livre de Pierre Rahbi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, Paris, Babel, 2013, et
La puissance de la modération, Hozhoni éditions, 2015.
La confiance en soi

Roger Mucchielli

L e thème de la confiance en soi est remarquablement absent de la


littérature psychologique. Cette « donnée immédiate » serait-elle si
familière et banale qu’il deviendrait incongru d’en disserter ? La véritable
explication de cette carence ne serait-elle pas plutôt la difficulté de définir
positivement cet aspect essentiel de la personnalité ? La confiance en soi
est, en effet, plus souvent et plus volontiers définie négativement, comme
l’inverse du « manque de confiance en soi », manque dont les expressions
(le doute, le découragement, la mésestime de soi, la faiblesse du Moi, etc.)
et les causes (toujours plus ou moins névrotiques) ont fait et font par contre
couler beaucoup d’encre.
La confiance en soi ne pourrait-elle donc apparaître aux psychologues
que dans le filigrane de ses maladies, comme le moulage en creux de ses
troubles, comme la référence indicible et indéchiffrable de ses
décompositions, de ses défaites, de ses carences ?
D’autres notions et non des moindres ont subi et subissent le même sort :
la santé n’est-elle pas généralement définie comme l’absence de maladies,
la liberté comme l’absence de contraintes… de même que la Vie, selon le
mot célèbre de Bichat, ne serait que l’ensemble des forces qui luttent
comme la Mort !
C’est donc avec précaution qu’il convient d’avancer dans cette terra
incognita. Je proposerai une approche prudente, d’une part, appuyée sur la
recherche des racines les plus observables de la confiance en soi, d’autre
part, référée aux descriptions de ses maladies les mieux connues et les plus
fréquentes. C’est au terme de cette double démarche que des éléments pour
une définition de la confiance en soi pourraient être dégagés.

La triple racine de la confiance en soi


Considérée dans la personnalité adulte, la confiance en soi semble avoir
trois racines : la racine que nous appellerons psychosociologique, la racine
psychobiologique et la racine dite historico-subjective.
◆ La racine psychosociologique mérite ce nom dans la mesure où elle
met en cause les appartenances sociales de l’individu.
L’identité sociale de chacun est non seulement une composante du Moi
mais encore un facteur important de l’auto-perception. Chacun de nous est
défini et se définit par diverses appartenances sociales et, de ce fait,
l’identité sociale peut diffuser de la confiance en soi aussi bien que
l’inverse, par suite de l’identification du Moi à la « personnalité » des
groupes d’appartenance et, du même coup, à l’image sociale de ces groupes
pour ceux qui les entourent au sein d’une société ou dans les rapports
interethniques.
Ce sont les rapports hiérarchiques sociaux entre ces groupes ou sous-
groupes d’appartenance qui sont à l’origine de ce phénomène. De tels
rapports hiérarchiques, entendons-nous bien, ne sont en aucune façon
l’apanage d’un système politique particulier ou de tel ou tel type de société
à l’exclusion d’autres types. Toute société humaine semble engendrer
spontanément et inévitablement une hiérarchie, soit en son sein, soit dans le
tableau de ses stéréotypes concernant les groupes voisins, et cela tout
comme n’importe quelle société animale (le pecking order découvert par
Schjelderup-Ebbe en 1922 dans les poulaillers, la dominance de l’« alpha »
dans les troupes de babouins décrite par Carpenter en 1964, avec les cercles
concentriques de la dominance décroissante jusqu’aux « omégas » dominés
par tous les autres). Plus encore même que dans les sociétés animales, la
hiérarchisation sociale existe dans les sociétés humaines dans la mesure où
celles-ci s’étendent, en combattant et en asservissant des groupes voisins, et
sécrètent de plus en leur sein des « supérieurs » et des inférieurs », des
dominants et des dominés. Même dans le cadre moderne des États affichant
l’idéologie officielle la plus égalitaire et la plus démocratique, se
reconstituent une classe dirigeante et des classes dominées. Même dans le
plus petit atelier d’une usine (expérience de Mayo, à Hawthorne), les
câbleurs se sentent supérieurs aux soudeurs…
Toujours est-il qu’il y a immanquablement, dans une société humaine,
des groupes ou sous-groupes qui se sentent « supérieurs », et des groupes
ou sous-groupes qui se sentent infériorisés.
À l’orgueil de l’appartenance qui favorise la confiance en soi s’oppose la
honte de l’appartenance qui la handicape sérieusement.

J’étais en vacances, à 16 ans, en Allemagne (à Fribourg-en-Brisgau) en juin ou


juillet 1935. Un jour, la piscine municipale s’est ornée d’une banderole nouvelle, énorme
et menaçante, Juden verboten. J’ai vu, devant la porte, de jeunes cyclistes découvrir en
arrivant la banderole, et repartir honteux et apeurés. J’ai vu ensuite, à l’intérieur, la joie
orgueilleuse et insultante de ceux qui disaient « ils ne saliront plus notre eau ».

En 1965, dans un livre intitulé Heures japonaises, le romancier-sociologue italien


Maraini décrit un groupe social dénommé « éta ». Les « éta » seraient les descendants
des tanneurs et bouchers, professions considérées comme inférieures, etd’ailleurs
condamnées par le bouddhisme. La loi d’intégration (loi antiségrégation) date de 1871,
mais en 1965 rien n’avait changé dans la pratique :

« Dans les rues de Tanaka », écrit Maraini, « ce n’était pas la misère qui faisait
impression mais le fait que les Japonais gardaient la tête haute même dans les
circonstances les plus désespérées, alors que les « éta » se comportaient comme des
gens sans fierté, humiliés, écrasés par des millénaires de mépris. Je ne pourrai jamais
oublier les regards furtifs et méfiants des habitants pauvres de Tanaka. Ils faisaient
penser aux chiens errants qui fuient même la caresse, croyant voir derrière chaque
geste le bâton ou le piège. Un des qualificatifs méprisants appliqués aux « éta » est
kokonotsu, c’est-à-dire 0,9. Ils ne sont pas des unités, des individus, mais des êtres
incomplets, des fractions d’homme. Un autre mot les qualifiant est yotsu, c’est-à-dire 4,
mot prononcé avec un geste de la main montrant quatre doigts, allusion aux animaux
quadrupèdes… »

Il en va de même pour tout groupe social méprisé, infériorisé, persécuté.


L’Histoire de tous les temps et l’actualité abondent en exemples ; il est
déprimant de les évoquer et de savoir qu’ils persistent quelle que soit
l’évolution de ce qu’on appelle la civilisation.
L’appartenance à des groupes ou sous-groupes prestigieux ou considérés
avec respect, admiration, jalousie, accroît chez les membres de ces groupes
la tendance à ce que Disertori et Piazza (dans Psychiatrie sociale, trad. fr.
ESF éditeur, 1974) appellent « l’autogrossissement », enflure, gonflement,
autovalorisation, ce qui se traduit subjectivement par une hyper confiance
en soi. De tout temps, faire partie du groupe vainqueur renforce l’assurance
et la morgue, de même que faire partie du groupe vaincu engendre
l’effondrement du « moral » et la honte de l’appartenance, sans compter les
autres effets sur la cohésion du groupe et sur son idéologie.
Certes, les images et stéréotypes évoluent dans le temps de l’Histoire : il
n’est plus infériorisant aujourd’hui (comme ce l’était autrefois) d’être
chômeur…, il n’est plus valorisant du tout, aujourd’hui, d’être officier ou
simplement Ancien Combattant. Les images changent mais le phénomène
psychosociologique demeure, avec des contenus nouveaux.
◆ La racine psychobiologique de la confiance en soi mérite ce nom dans
la mesure où il s’agit du sentiment de son propre corps chez chaque
individu humain. La façon dont nous vivons notre corps, dont nous
éprouvons notre « physique », intervient incontestablement dans le degré de
confiance en soi.
Ici plusieurs aspects se superposent. Nous noterons d’abord le degré
d’acceptation de soi comme être sexué. La confiance en soi semble
impliquer d’abord une acceptation de soi ; or ce « soi » est
fondamentalement un corps sexué, un masculin ou un féminin assumés
comme tels. « Assumé » c’est-à-dire reconnu, accepté, et intégré au Moi
comme une de ses déterminations biologiques normalement indépassable, et
ne posant pas question pour le Moi, a fortiori ne provoquant ni tourment, ni
honte, ni culpabilité ni infériorité, ni doute ni désespoir. Un refus de
ladétermination fondamentale du corps propre comme être sexué induit un
malaise global qui ruine à l’avance toute capacité d’affirmation de soi-
même.
Quand Marie Cardinal, dans les dernières pages de son livre Les mots pour le dire, se
torture à l’idée qu’étant un être-femme elle est un « être troué », il y a là, me semble-t-il,
quelque chose qui mériterait une prolongation de sa psychanalyse.

Une de mes patientes, homosexuelles à rôle « dominant » dans le couple féminin, a


construit son existence sur le « simulacre », pour cacher et oublier à ses propres yeux
l’infériorité essentielle de l’être au féminin, vécue très tôt dans la perception de la mère-
victime, et plus tard dans la revendication d’une liberté masculine interdite aux jeunes
filles dans son milieu de vie de l’époque. Ne donnant d’elle qu’un prénom (inventé) de
garçon, habillée en garçon, tatouée, affichant la désinvolture et l’absence de sentiments
des « durs », elle « drague » les filles, et rêve d’en mettre une ou deux « sur le trottoir »
en jouant les proxénètes.

Sous ce personnage artificiel, structuré autour d’un phallus fantasmatique, contraint par
la surcompensation à aller toujours plus loin vers les limites du « macho » incontesté, à
jouer les « mauvais garçons » pour être plus sûr d’être garçon, se cache une fissure de
la personnalité, une vie construite « à côté » du Moi, un Moi réel mais refusé, un Moi
idéal mais artificiel et inauthentique, et en tout état de cause, un désespoir profond
d’être ce qu’elle ne veut pas être.

… Elle vient pour une recto-colite qui dure depuis quatre ans, qui a « résisté » à toutes
les thérapeutiques, et que les gastro-entérologues consultés déclarent « nerveuse »…

Quant au sentiment cénesthésique global, autre composante de la racine


psychobiologique, il est fondé avant tout sur la perception subjective de la
puissance, du corps, de sa taille, de sa force physique, de sa disponibilité, de
ses possibilités de performances…, ou de sa valeur esthétique.
La preuve en est que la honte de son propre corps devient maladie et
névrose dans la « dysmorphophobie ». La dysmorphophobie (que je prends
ici pour exemple du trouble de la confiance en soi, produit par le refus
global du corps) est la certitude intime (et toute subjective) d’avoir un corps
difforme ou affreux. Elle prend son départ et son aliment dans l’attention
portée à un aspect désagréable pour le sujet (un poids un peu excessif, par
exemple, ou quelque « affreux détail » dramatisé) et se généralise au corps
tout entier, devenant obsession. La personne ainsi affectée est « malade de
son corps », et croit lire dans le regard indifférent (ou même concupiscent)
d’autrui, soit la pitié, soit la dérision, soit le mépris.
On comprend qu’inversement le sentiment de la « bonne forme »
physique et la confiance en son propre corps soient des facteurs de la
confiance en soi.
La disponibilité du corps est elle-même la résultante de nombreux
développements « emboîtés ». Le bon schéma corporel, l’orientation dans
l’espace et dans le temps, la coordination psychomotrice, l’équilibre
statique et dynamique, sont autres choses que les seuls développements de
la taille et de la force musculaire. La « bonne forme » est un ensemble, elle
comprend les impressions cénesthésiques que procure la santé du corps,
demême que la maladie provoque une impression pénible, surtout si la
guérison est incertaine.
Les expériences ont été assez nombreuses sur les vicissitudes du
« moral » chez les individus exposés à des risques physiques, à des
maladies graves ou à des opérations chirurgicales mutilantes. Wolfenstein
dès 1957, Janis dès 1958, ont cherché à vérifier dans la vie quotidienne les
résultats de Grinker et Spiegel sur le moral des combattants au cours de la
guerre, et leurs conclusions ont été beaucoup enrichies depuis.
Une hospitalisation prolongée, le sentiment d’être « abandonné » par la
médecine, la maladie chronique, l’impression de gravité du mal ou de son
aggravation irrémédiable, etc., suscitent une modification lente ou brusque
(selon les cas) de l’horizon temporel et du rapport entre le Moi et les
événements (ou avec l’avenir).
On a souvent constaté que la fameuse certitude…, « les accidents
n’arrivent qu’aux autres » (formule à considérer comme une assez bonne
expression de la confiance en soi, dans le champ des problèmes de corps et
de santé) « se casse » chez celui ou celle qui subit l’accident et dont le corps
risque d’en garder une invalidité. À un sentiment que l’on pourrait appeler
le sentiment de l’invulnérabilité personnelle, succède un sentiment de
faiblesse associé à une anxiété plus ou moins vague qui peut se développer
en dépression ou en angoisse de mort.
Dans la nouvelle tonalité consciente qui a remplacé la confiance en soi et
en l’avenir personnel, l’effondrement du sentiment de sécurité (le
breakdown of invulnerability feelings des auteurs américains), se traduit non
seulement par le pessimisme anxieux, appréhension de « ce qui peut
arriver » à soi, aux amis aussi, plus immédiatement par une sorte d’allergie
aux stress mineurs, une tendance à des réactions émotionnelles démesurées
par rapport à des « ennuis » qui sont affrontés et supportés sans difficulté
lorsque le corps est « en bonne forme ».
Dans cette perspective, le vieillissement est sans aucun doute une
fragilisation de la confiance en soi, dans la mesure où le « moral » dépend
de plus en plus de la perception du corps propre et des impressions
cénesthésiques. La baisse des capacités physiques (sexuelles, musculaires,
sensorielles, etc.) et la montée des « petits problèmes de santé » sapent à
plus ou moins longue échéance une confiance en soi fondée sur les succès
personnels passés, sur l’expérience acquise, sur le statut social auquel on a
été capable de parvenir.
◆ La troisième racine est historico-subjective. Nous l’appellerons ainsi
pour bien la situer au niveau de l’histoire personnelle de l’individu et par
rapport à la façon dont ont été vécus les « climats » éducatifs ou les
événements de l’existence depuis la naissance.
Tous les psychologues de l’enfance sont à peu près d’accord pour
affirmer qu’il y a cinq « périodes sensibles » (entre la naissance etla fin de
l’adolescence) au cours desquelles se développent, par poussées
successives, l’affirmation de soi et la volonté de puissance. Affirmation de
soi et volonté de puissance intéressent notre propos par leurs rapports
évidents avec ce qui se stabilise ultérieurement en confiance en soi, si les
conditions dépendant des racines ci-dessus analysées (racines
psychosociologique et psychobiologique) ne sont pas défavorables ou
inhibitrices.
Disons un mot des cinq périodes que nous venons d’annoncer :
1) la première se situe à 3 ans : l’apparition du pronom JE dans le
langage et l’avènement des premiers comportements d’opposition vis-à-vis
de l’entourage la signalent. C’est l’âge du NON et du SI, des envies de
« faire seul », c’est l’« âge du contre » comme disait Wallon, l’âge des
entêtements et des premiers défis ;
2) puis c’est vers 4 ou 5 ans, avec l’apparition de la curiosité sexuelle (et
l’exploration du corps sexué), la définition de soi comme être sexué,
l’identification au parent de même sexe, qui représentent une nouvelle
conscience de soi et déclenchent les essais d’affirmation de l’être-soi-sexué,
en particulier dans les comportements de séduction du parent de sexe
opposé et d’hostilité au parent de même sexe (avec désir de le remplacer
auprès de l’autre), par la vertu de la seule identification vécue sur le mode
magique… ;
3) à la prépuberté, vers 11 ans, débute l’« âge ingrat », caractérisé par le
refus d’être traité en enfant et par l’émergence de la critique des habitudes
et valeurs familiales… ;
4) cette période est suivie vers 14-15 ans, après une accalmie passagère,
par l’affirmation de soi pubertaire, revendication intensive d’une libre
disposition de soi, lutte contre les contraintes familiales, irritation contre les
prévenances excessives, vécues comme des étouffements masqués, et, à
l’égard des pairs, essais de relations de bande, recherche des nouvelles
identifications, affirmation de soi face à autrui et spécialement aux jeunes
de l’autre sexe, intérêt pour l’amour et les conduites de séduction… ;
5) enfin, c’est à 17-19 ans, la période normalement terminale de
l’adolescence, avec la fameuse « crise d’originalité juvénile » décrite par
Debesse, période de mise en accusation violente des valeurs admises, goût
de la contestation et du scandale, extrémisme des opinions, défi généralisé,
désir des « expériences personnelles », volonté de « vivre sa vie » et
revendication d’indépendance.
Ces cinq périodes sont considérées, à juste titre, comme des
bourgeonnements et des efflorescences de l’affirmation de soi, et ces
poussées successives rencontrent, dans le cours d’une existence
individuelle, inévitablement insérée dans un milieu de vie et dans un
contexte interhumain, bien des obstacles et bien des tentatives
d’étouffement. Par une sorte de boule de neige, les difficultés vécues à la
première période retentiront sur la façon dont se présentera et se passera la
deuxième période, et celle-ci sur la troisième et ainsi de suite. Des
distorsions et des dégâts peuvent donc se produire tout au long de l’histoire
personnelle qui retentiront finalement sur l’existence adulte et sur tout le
cours de la vie.
Parmi les éléments du contexte qui favorisent ou défavorisent ce qui
devrait devenir la confiance normale en soi (sur l’axe que nous analysons
ici), le rôle et les attitudes des parents (le climat familial), l’expérience
scolaire, les premières expériences sentimentales et sociales…, sont au
premier plan.
On sait depuis Bowlby et Spitz, que la relation induite par la mère, par
« la bonne mère », assure à l’enfant, pendant les deux premières années de
sa vie ce que j’appelle volontiers pour ma part « le sentiment de la réalité du
réel » et « l’appartenance à la réalité ». Ce qui sera ultérieurement la
confiance en soi ne pourra se développer si n’est pas acquis comme « allant
de soi » et sans aucun problème ni doute, le droit d’être, la sécurité d’être,
la stabilité du réel. La preuve ne peut être fournie sur ce point que par ceux
qui, carencés dans cette relation primordiale, sont devenus des êtres qui
s’interrogent sans cesse sur leur Moi et leur droit d’être, qui vivent dans une
réalité incertaine mal distinguée de l’imaginaire.
Par dessus cela intervient la relation que l’enfant a avec son père, avec
« le bon père », qui normalement favorise le goût de l’action personnelle et
du risque ainsi que la conscience des nécessités diverses dont l’action doit
tenir compte. Loin d’incarner la Loi, le père, comme le dit André Le Gall
(dans Le rôle nouveau du père), induit par sa relation positive avec l’enfant
l’orientation vers l’avenir, le désir de faire et de « se faire », dans un monde
où, comme disait Gaston Berger, « tout n’est pas possible n’importe quand
et n’importe comment ».
Quant aux expériences scolaires, leur poids est non négligeable car elles
constituent les premières rencontres avec un micro-groupe qui préfigure le
groupe social. Dans la cruelle réalité du groupe d’enfants où « celui qui
n’est pas comme les autres » a tôt fait de devenir le souffre-douleur…, dans
la cruelle compétition intellectuelle et physique où le moindre handicap
signifie l’infériorité, la dérision, l’échec et la punition…, l’école est une
rude épreuve pour la confiance en soi, sans compter ce qu’elle entraîne au
niveau familial en cas d’une non-réussite humiliante pour les parents.
Plus tardivement, dans les premières expériences sentimentales, c’est la
confiance en son savoir-plaire qui est testée. On sait combien l’échec dans
ces essais est capable de ruiner toute confiance en soi face à autrui, et même
d’engendrer, à la limite, la certitude que le bonheur n’est pas pour soi.
En ce point où s’achève la première partie de notre recherche concernant
les racines de la confiance en soi, il apparaît assez nettement que les
conditions d’émergence et d’épanouissement du mouvement naturel de
l’être vers l’affirmation de soi et le sentiment de ses potentialités, dans une
tonalité globale de sécurité face à autrui, au réel et à l’avenir, sont à la fois
sociologiques, biologiques et historiques, toutes n’ayant de sens que dans le
vécu individuel. Des divers obstacles et de leur impact variable sur ce
dynamisme de l’être, nous pouvons déduire que tous les
troublescaractérisant le manque de confiance en soi combineront, à des
degrés variés, l’infériorité, l’échec et la censure de la volonté de puissance.

Maladies et altérations de la confiance en soi

◆ Les maladies et altérations par carence ou destruction. Au lieu de


décrire les conduites expressives du manque de confiance en soi, de la
timidité chronique au découragement occasionnel, de la névrose de doute à
la dramatisation d’un risque éventuel, allons droit à la pathogénie majeure.
C’est « le complexe de castration » qui paraît être au centre des diverses
altérations de la confiance en soi.
Dans la conception psychanalytique orthodoxe, le complexe de castration
est centré sur le fantasme de la castration comme mutilation réelle (peur de
perdre le pénis chez le garçon, constat de l’absence de pénis chez la fille).
C’est en 1908, dans Uber infantile Sexualtheorien que Freud parle pour la
première fois de l’idée qu’auraient les enfants de l’universalité du pénis,
d’où « l’explication » par la castration, de la différence des sexes. C’est
beaucoup plus tard, en 1923, que Freud articule « complexe de castration »
et « complexe d’Œdipe », et désigne les autres « complexes » (d’infériorité,
d’échec, de rejet, de culpabilité…) comme des « effets cliniques » de ce
tandem de base, invariablement retrouvé dès lors dans toutes les cures
psychanalytiques.
Le problème de la castration devient un désespérant écheveau si l’on s’en
tient à la conception psychanalytique stricte. Les premiers textes ont
quelque vraisemblance (« l’agent de la castration est, pour le petit garçon, le
père, autorité à laquelle il attribue toutes les menaces formulées par d’autres
personnes ») mais les images et les constatations se brouillent assez
rapidement, d’une part, dans les essais d’« explication » de la castration de
la fille (elle se sentirait « davantage privée de pénis par la mère
qu’effectivement châtrée par le père », dans Laplanche et Pontalis,
Vocabulaire de la psychanalyse, p. 76), d’autre part, dans les efforts des
successeurs de Freud pour « combler l’écart » entre la généralité du
complexe et la rareté des actes castrateurs parentaux (toujours parce que ces
auteurs se réfèrent à une matérialité de la castration). On évoque alors des
« équivalents » de la castration (le sevrage selon Stärcke…, la naissance
même, selon Rank…, et d’autres « expériences de perte »). Par ailleurs, un
vrai délire se débride dans la littérature psychanalytique autour du phallus :
envie du phallus, perte du phallus, rapt du phallus paternel, dévoration du
phallus, etc.
Peut-être est-ce simplifier les choses d’un façon indigne de l’intelligence
psychanalytique que de constater combien plus proche de l’expérience est
l’idée selon laquelle la « castration » est une image signifiant la cassure de
l’affirmation de soi par les figures puissantes dominant le milieu de vie,
cassure ou étouffement qui altère ou éteint, en même temps que
l’affirmation de soi, la spontanéité, l’initiative, la capacité d’autonomie, la
revendication, c’est-à-dire, finalement, la perception de sa propre identité
chez l’enfant et sa volonté de puissance.
C’est prendre les choses à l’envers que de partir des images
fantasmatiques pour calquer sur elles une réalité reconstruite et replacée
acrobatiquement dans l’histoire du sujet. Il est inutile de se demander
comment la perte du phallus se joue sous les déplacements de son objet, les
déformations de l’acte ou les substitutions d’agent castrateur. La castration
n’est ni dans la défécation (Freud, 1917), ni dans la naissance ou le sevrage,
ni dans une « explication » que la fille se donnerait pour interpréter son
manque de pénis (vient-il à l’esprit des garçons qu’ils ont été amputés des
seins, qu’ils perçoivent chez les femmes ?). Métaphore importante et
intéressante, la castration signifie la censure de l’expression personnelle
libre, l’étouffement de la revendication, l’interdit de l’autonomie du sujet
conscient, la mise du Moi sous carcan, l’extinction (par contrainte et par
conditionnement) du dynamisme et de l’élan de l’être vers sa propre
réalisation.
Effectivement les autres « complexes » apparaissent comme des « formes
cliniques » de cet écrasement de l’être, formes qui peuvent être rapportées à
d’autres facteurs que les facteurs d’oppression intrafamiliale :

Le complexe d’infériorité se manifeste par l’autorapetissement devant


autrui et l’autodévalorisation dans l’image de soi. La confiance en soi
se perd dans la certitude intime de n’être-pas-à-la-hauteur, d’être
ridicule et objet de dérision.
Le complexe d’échec projette dans l’avenir des obstacles
infranchissables et induit, de ce fait, le découragement des entreprises
personnelles. S’engageant avec la certitude de son échec, le sujet
atteint de ce complexe abandonne à la première difficulté.
L’engagement lui-même est le plus souvent inhibé par ce que Le
Senne appelait « la résignation présomptive » à l’issue négative du
projet.
Le complexe d’exclusion, dont le leitmotiv est « personne ne
m’aime » (ou « je ne suis pas un être que l’on puisse aimer ») est le
sentiment permanent de rejet, voire d’abandon. Le manque de
confiance en soi a ici pour symétrique et pour miroir, le manque de
confiance dans les sentiments des autres à l’égard de soi.
Le complexe de culpabilité est inhibiteur de la confiance en soi par
l’injection constante de l’être-fautif, par le sentiment de n’être pas en
règle ou en droit. L’affirmation de soi face à autrui ou dans un groupe
est rendue difficile par la projection de la signification Accusé-
Tribunal sur ces situations.

Comme on peut s’en douter, ces complexes se chevauchent et s’associent


souvent. Je citerai pour illustrer ce phénomène la fameuse Lettre à mon père
de Kafka :

« Cher père, tu m’as demandé un jour pourquoi je prétendais avoir peur de toi. Comme
d’habitude, je ne savais alors quoi te répondre en raison même de la peur que tu
m’inspirais… Assis sur ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Seule ton opinion était
juste, toute autre était folle, excessive, toquée, anormale… Le courage, la décision, la
confiance, la joie que j’éprouvais au contact de telle ou telle chose ne résistaient pas
quand tu y étais hostile ou que je supposais seulement ton hostilité. Devant toi, j’avais
perdu la confiance en soi-même et assumé en retour un immense sentiment de
culpabilité… »

Dans l’hiver 1923, à quelques instants de sa mort par tuberculose à


41 ans, Kafka écrivait ceci :

« Voici deux nuits de suite que je crache du sang ; je pourrais dire que je me suis
déchiré moi-même. La menace violente mais vaine que mon père avait coutume de
proférer contre moi Je te déchiquèterai comme un poisson…, cette menace se réalise à
présent indépendamment de lui-même… »
◆ Les maladies et altérations par excès. Il semble abusif d’insinuer
ainsi qu’il y a des excès pathologiques de la confiance en soi. Le sens
commun serait plutôt porté à soutenir, après ce qui vient d’être dit, qu’on
n’a jamais trop confiance en soi. Pourtant l’expérience commune admettra
que la prétention, l’orgueil, la suffisance, l’autovalorisation, sont autres
choses que la confiance en soi. Ce sont là des formes qui, apparemment,
supposent une certaine confiance en soi, mais qui dépassent pourtant la
juste estime de soi, et qui sont affichées comme « en façade », sans nous
renseigner exactement sur le vrai degré de confiance en soi de la personne
concernée.
Le monde est plein de gens dont l’apparente confiance en soi confine à
l’impudence, dont l’affirmation personnelle s’étale souverainement, qui
soutiennent les opinions les plus subjectives et les plus douteuses avec une
admirable assurance. Ils tranchent avec une autorité qui impressionne…
Thiers déclarait péremptoirement aux débuts du chemin de fer que les
passagers étoufferaient dans les tunnels en projet. Je ne sais plus quel expert
soutenait en 1920 que les avions ne pourraient jamais voler à plus
de 8000 m d’altitude. De nombreux et sentencieux pronostiqueurs ont
annoncé la pénurie d’énergie par l’épuisement des mines de charbon, à
l’époque du charbon… Les leaders politiques et syndicaux sont caractérisés
par une tendance superbe à « définir la situation » dans laquelle se trouvent
les humains, au moment (toujours historique), où ils parlent. Leurs suiveurs
avalent les définitions de la situation distillées par chaque leader, et
manquent suffisamment de confiance en soi (sinon seraient-ils suiveurs ?)
pour s’en faire une idée plus personnelle.
Chose étrange, il ne semble pas que la santé mentale soit nécessaire à la
confiance en soi. L’histoire est pleine de prophètes qui ont régulièrement
annoncé la fin du monde pour une date déterminée, en précisant même
quelle ville allait échapper à l’Apocalypse (ce qui a provoqué à certaines
époques d’énormes déplacements de population, avec famine et épidémies).
L’histoire récente est pleine de chefs de sectes, de toute évidence atteints
d’une psychose non encore identifiée, imposant son destin à leur groupe,
par les seules forces de leur imperturbable affirmation, par leur conviction
profonde d’incarner la Vérité.
Nous avons tendance à retourner le problème et à incriminer la faiblesse
d’esprit de leurs adeptes, l’hystérie de leur public, les aberrations du
« besoin de croire » dans une société trop rationalisée…, mais le fait est là
de toute façon : ces illuminés ont une confiance en eux-mêmes à toute
épreuve.
Sur ce point (la santé mentale ne semble pas nécessaire à la confiance en
soi), je crois utile de faire une distinction entre psychose et névrose. Je n’ai
jamais rencontré chez les névrosés une confiance en soi intacte, du moins
chez les névrosés qui sont conscients de leur malaise (ce qui élimine les
névroses de caractère). Leur Moi, comme l’a souligné Binswanger, est
éteint, sans unité, sans capacité de prises satisfaisantes sur la réalité et sur
l’avenir. C’est un Moi en conflit intérieur, menacé, angoissé, parfois
submergé. Par contre, dans certaines formes de psychoses où le Moi semble
avoir perdu ses limites par rapport au non-Moi, la confiance en soi prend
des dimensions cosmiques ; l’affirmation de soi a pris la place et le poids de
l’affirmation du monde extérieur chez les gens normaux ; le Moi n’a plus
pour objet que lui-même, mais un « lui-même » devenu objet.
Il n’est donc pas étonnant, dans cette perspective, que le narcissisme ait
paru à Freud la caractéristique de la psychose (« la névrose narcissique ou
psychose met en évidence la possibilité pour la libido de réinvestir le Moi
en désinvestissant l’objet », écrivent Laplanche et Pontalis, op. cit., p. 261).
En fait, il ne faut pas comprendre le narcissisme psychotique (qu’il
convient, bien évidemment, de distinguer du narcissisme au sens commun,
ou complaisance à soi-même) comme un « auto-érotisme » (définition de
Karl Abraham, acceptée par Freud) car le Moi, dans ce genre de maladie, ne
correspond plus du tout à ce que nous entendons habituellement par ce
concept. Un Moi différent et nouveau a surgi, confondu avec ce qui était le
Monde. L’objet est devenu sujet tout autant que le sujet est devenu objet.
Bien différents sont les excès de la confiance en soi dans les formes
caractérielles défensives que nous rencontrons au hasard des relations
sociales ; elles sont les surcompensations plus ou moins accusées des divers
complexes énumérés ci-dessus. La description des conduites rigides
d’« hyperconfiance en soi » suffit à désigner le manque qu’elles cachent,
puisque aussi bien elles en sont les contradictoires, comme l’insolence par
rapport à la timidité.
La volonté de domination et les conduites d’hyperpuissance, le complexe
de supériorité et la recherche systématique de « l’être-en-vedette », la
recherche effrénée du succès et de la gloriole, la possessivité affective et la
quête obsédante du « contact », de l’accord ou de l’amour, les conduites
d’affirmations morales intransigeantes et le rigorisme persécuteur,
pourraient être retrouvés, à l’état pur ou combiné, dans toutes les formes
del’hyperconfiance en soi étalée au niveau de la « façade sociale ». Sans
doute le caractère, au sens de René Le Senne, intervient-il dans ces
altérations pathologiques comme une « canalisation » spécifique de
l’enflure. Si ceci est vrai, alors le EAS ou « Passionné » aurait plus de
chances d’être autocratique, le EnAP ou « Nerveux » aurait plus de
prédisposition à la vanité, le EAP serait attiré par la glorification de lui-
même, Le EnAS ou « Sentimental » par la possessivité affective, le nEAS
ou « Flegmatique » par le rigorisme intransigeant lorsqu’ils
« surcomposent ».
Après cette évocation des maladies et altérations diverses, par manque ou
par excès, la saine confiance en soi apparaîtrait à mi-chemin entre le doute
et l’orgueil. « S’estimer soi-même d’une juste estimation, intermédiaire
entre la surestime et la mésestime », écrit Vladimir Jankélévitch (dans
Traité des vertus, p. 324), « rend possible une espèce de positivisme qui
implique l’appréciation mesurée de sa propre valeur… Pourquoi te
promènes-tu comme si tu avais avalé un obélisque ? En effet, de quoi tous
ces polissons sont-ils si fiers ? Exposer sa sécurité, ce n’est pas exhiber son
plastron ou sa chemise brune… ».

Éléments pour une définition de la confiance en soi


◆ Au niveau descriptif, cinq éléments semblent s’imposer dont
l’ensemble organisé constituerait la confiance en soi :

La connaissance de soi fait partie de la confiance en soi normale


parce que celle-ci est, en chaque circonstance problématique, une
appréciation, au moins approximative, de la « performance » à
attendre de soi. Nous verrons ci-dessous que cette connaissance de
soi a toujours besoin de s’affûter et de s’affiner au choc des
expériences, mais l’adulte normal, sans passer pour autant du temps
en introspection, a de lui-même une assez bonne connaissance et
suffisante pour prévoir à peu près ce dont il est capable et ce qu’il
n’est pas en état d’affronter. L’estimation du possible-pour-soi, tout
en impliquant un autre facteur qui est la foi dans le succès personnel,
apporte à cette foi des limitations raisonnables, et celles-ci ne peuvent
avoir d’autre référence que la connaissance de soi.
L’unité du Moi est un autre élément important, non seulement parce
qu’elle assure le sentiment intérieur de l’identité et l’absence de
conflits dissociatifs, mais surtout parce qu’elle élimine la peur de ce
qui, en soi-même, risque d’échapper au contrôle du comportement et
par là de ruiner toute entreprise. Pour « compter sur soi » (expression
de la confiance), il ne faut pas être plusieurs en Un, avec la sensation
d’une défection toujours possible de ces autres Moi en Moi. La
Volonté n’est sans doute que l’unité même du Moi, qui assure la
convergence des énergies et la disponibilité de ses propres forces, si
modestes soient-elles.
L’affirmation de soi est indiscutablement partie intégrante de la
confiance en soi, et elle n’implique pas, comme le croient les
orgueilleux et autres infatués d’eux-mêmes, qu’il faille « passer sur le
ventre des autres » pour se manifester. Capacité d’exprimer son point
de vue et de le soutenir, autonomie de ses choix et assomption de ses
responsabilités, la confiance en soi, en tant qu’affirmation de soi, est
résistance à la pression de conformité et résistance à l’influence, sans
être incapacité d’écoute, d’intégration de données nouvelles ou de
changement d’opinion.
La confiance en l’avenir personnel introduit dans la confiance en soi
un élément qui ci-dessus, à propos de la connaissance de soi, se
référait à une sorte de foi. Une « croyance en sa propre étoile » colore
la froide connaissance de soi, d’une aura qui peut sembler magique,
et qui apparaîtra, à l’analyse, comme la projection dans l’avenir, de la
réussite, de la victoire, du succès. Le Moi confiant s’anticipe, se voit
spontanément en avant du présent et identique à lui-même, oblitérant
l’échec ou la catastrophe. Si toute confiance est un pari sans peur
(ainsi en est-il de la confiance en quelqu’un, en une alliance, en une
fidélité, en un soutien…), pourquoi la confiance en soi-même ne
serait-elle pas aussi un pari sur le Soi de l’avenir, ce qui s’exprime
par le sentiment de sécurité ?
Enfin, la capacité de résistance aux chocs, aux échecs, aux
déceptions, aux frustrations, nous donnerait la clé de ce qui fait « la
force du Moi », sa résistance au découragement, et la persistance d’un
pari positif sur l’avenir au-delà d’un présent négatif. À l’inverse des
sujets atteints du fameux complexe d’échec, qui considèrent tout
succès actuel comme un hasard dans un univers marqué par la défaite
inévitable, les sujets qui ont confiance en eux-mêmes considèrent
l’échec actuel comme un hasard dans un univers marqué par la
réussite selon leurs moyens.

◆ Les crises de confiance en soi. À la rigidité inquiétante qui signale,


comme nous l’avons vu, les attitudes de surcompensation, s’opposent les
fluctuations normales d’une saine confiance en soi. C’est d’abord au fil des
performances personnelles et par leur effet sur le Moi, que chacun de nous
améliore l’intuition de ses propres possibilités : de là, l’intérêt constant que
présente pour tout individu normal, l’épreuve de ce qu’il peut faire, les
essais de lui-même, le testing de ses limites. Dès qu’ils peuvent décider de
leurs comportements, les enfants essaient leurs forces et mettent à l’épreuve
leurs limites. Ce n’est pas par pure désobéissance (quoiqu’il y ait aussi
désobéissance quand ils mettent à l’épreuve les interdits, y compris les
interdits par mesure de sécurité), c’est pour se connaître et s’éprouver,
défier l’obstacle, prendre le risque « pour voir ». À un niveau plus simple,
on note l’intérêt immédiat que provoque le compte rendu des performances
personnelles comparées à celles des autres, et cela même en dehors de tout
climat compétitif.
C’est au cours de telles épreuves ou par le hasard des circonstances ayant
mis en jeu les réactions, réponses ou initiatives que surgissent des crises de
confiance en soi. Que la performance ait été mauvaise et décevante compte
moins, dans l’appréciation rétroactive de soi, que le surgissement inattendu
de comportements mal contrôlés, d’émotions plus intenses et plus
perturbatrices que prévu, d’erreurs de calcul, de « fautes » inacceptables par
la conscience de soi.
Le pessimisme, le découragement, l’autocensure et l’auto-reproche
portent un coup à l’image de soi. Le doute s’insinue, la méfiance envers soi-
même désarçonne le vouloir.
Ce phénomène nous conduit à nous interroger sur la place et le rôle de
l’idéal du Moi dans la confiance en soi. « Idéal du Moi » est un concept
psychanalitique flou. Freud a d’abord pensé (dans Pour introduire le
narcissisme, 1914) qu’il s’agissait d’une « formation intrapsychique
relativement autonome qui sert au Moi de référence pour apprécier ses
réalisations effectives ». Par la suite (dans Nouvelles conférences sur la
psychanalyse, 1932), il en fit une des trois « fonctions du Sur-Moi » (aux
côtés de l’auto-observation et de la conscience morale). Dans l’expérience
de la crise de confiance en soi, il est certain qu’une référence existe,
supérieure au Moi jugé, et qui revient sous forme d’infériorité ou de
culpabilité du Moi tel qu’il est.
La crise de confiance est une crise de conscience et une crise morale (ou
plus exactement « du moral ») et on peut effectivement la rapporter à une
sanction du Sur-Moi.
Si l’on tente de comprendre la crise en dehors des concepts
psychanalytiques, on est amené à dissocier à cette occasion, le Moi et
« l’idée du Moi » telle qu’elle existait avant l’expérience décevante.
Reprenant les données d’expérience, Helen Lynd avait vu dans cette forme
de crise (et même dans toute crise morale, « après la perception d’un faux-
pas révélant une faiblesse insoupçonnée », dit-elle) non pas une anxiété de
culpabilité (ce qu’elle serait si le seul Sur-Moi était juge), mais « une crise
de l’identité personnelle ». C’est l’idée du Moi qui est atteinte ; la honte
n’est pas le vrai sentiment qui s’ensuit, sinon une honte spécifique qui n’a
rien à voir avec l’approbation ou la désapprobation sociale ou morale. La
crise de confiance en soi semble donc remettre en cause l’identité
personnelle : une « nouvelle image du Moi » s’impose, qui déçoit le Moi.
La première conclusion à en tirer est que, dans la confiance en soi
normale et bonne, il y a coïncidence entre l’idée du Moi et le Moi,
congruence entre les expectations de performances et les performances
réelles, ou avec un écart jugé non signifiant par le Moi.
Dans la crise, par contre, une nouvelle idée du Moi s’impose, inadéquate,
contradictoire et refusée. L’issue de la crise conduit à cinq possibilités :

le Moi, s’enfonçant dans la fascination de l’écart, glisse vers


l’angoisse de la perte d’identité et le doute dépressogène ;
il s’engage dans un processus de négation quiva vers la
surcompensation ;
il opère la même négation mais vers l’imaginaire et le déréalisme ;
il cherche défensivement des performances compensatoires et de
substitution ;
il rectifie l’image de soi, progresse dans l’autoconnaissance, « limite
ses ambitions ».

Selon toute vraisemblance, c’est cette dernière issue qui paraît positive et
« normale ». Et pourtant…
◆ La confiance en soi ne se réduit pas à l’acceptation des limites et
des déterminations du Moi. Tant qu’elle existe, la confiance en soi exclut
la résignation tout comme elle exclut le découragement. Lorsqu’il en est
autrement, c’est-à-dire lorsqu’elle se rétrécit comme une peau de chagrin au
fur et à mesure que les limites s’imposent, elle se perd brusquement à un
moment donné et même, peut-être, est-elle déjà perdue au premier
rétrécissement. À sa place se développe le renoncement à la vie, et dans
certains cas la résignation fait place au désir de mort.
Que la confiance en soi puisse persister (et même quelquefois être
stimulée) dans la conscience des limitations, surgie de l’expérience de
l’échec, la preuve nous en est fournie par tous ceux qui, infériorisés par leur
origine ou leur appartenance, mutilés par accident ou de naissance, trahis ou
abandonnés, aux prises avec des difficultés matérielles ou morales qui
ruinent habituellement le goût de vivre, ont trouvé ou trouvent en eux-
mêmes des ressources insoupçonnées pour faire face au malheur et réaliser
l’impossible. Il serait facile d’évoquer ici les Robinson Crusoë de beaucoup
de naufrages et de perditions dans les îles, les déserts ou les glaces, les
personnalités exceptionnelles qui se sont révélées dans les camps de la mort
et dans d’autres « situations limites » où l’humain fait place au surhumain.
En ce qui concerne les handicaps physiques, nous évoquerons tous ceux
qui, comme Ellen Keller dans son livre sur sa vie d’aveugle ou comme
Patrick Segal dans L’homme qui marchait dans sa tête ont eu à lutter, et ont
lutté avec succès, pour simplement exister. Des « peintres de la bouche et
du pied » réalisent leur vocation en dehors des voies et moyens ordinaires,
et dans la joie. Les « enfants de la thalidomide », nés sans bras il y a déjà
vingt ans, ont réussi (certains seulement, et c’est là le mystère) à faire du
sport, des études, des créations esthétiques, qui forcent l’admiration.
Dans un autre champ d’expériences, nous évoquerons des hommes et des
femmes qui, partis de rien et manquant de tout, ont surmonté tous les
handicaps économiques, sociaux et culturels, et « ont fait quelque chose de
leur vie ». Il existe aux États-Unis un « Prix Horatio Alger » récompensant
(disent les statuts de cette Fondation) « ceux qui se sont élevés de la misère
à la gloire par leur initiative, leur résistance aux épreuves de la vie, leur
intégrité, leurs qualités personnelles et leur travail créateur ». Je citerai au
hasard, sur la liste des lauréats depuis l’institution du Prix : le Dr Ralph
Bunche, Noir et ancien portier, devenu PrixNobel de la Paix…, le pasteur
Norman Vincent Peale, ancien liftier devenu auteur littéraire…, Michel de
Bakey, fils d’un immigrant libanais sans ressources et devenu un des as de
la transplantation d’organes… La biographie de l’explorateur Stanley est
une illustration plus connue du même genre.
On est porté naturellement à évoquer l’ambition ou d’autres motivations
puissantes, mais de ces innombrables efforts, les plus obscurs ne sont pas
les moins grands et l’ambition, si elle existe, mérite un autre nom quand elle
est ambition d’être. On inclinera aussi vers une « explication » faisant état
d’une petite enfance privilégiée par un climat d’amour maternel et de
confiance paternelle, mais Lagache (pourtant psychanalyste, comme on le
sait) a tiré de son expérience clinique la constatation que certains êtres
réagissent démesurément à de petits chocs ou à de petites carences, même
dans l’enfance, alors que d’autres, victimes de traumatismes objectivement
importants ou de carences affectives primitives indéniables, ont résisté.
Dans la crise de confiance en soi, l’issue qui consiste en un
« réajustement » de l’idée du Moi après l’épreuve de l’échec, ou en une
« limitation des ambitions » n’est donc qu’un acte de la raison et au mieux
qu’un progrès de la connaissance de soi. Ce n’est en aucun moment un acte
de la confiance en soi. Si celle-ci subsiste et tant qu’elle subsiste, elle est,
d’une manière ou d’une autre, négation de la limite. L’annulation du réel, la
compensation, la surcompensation même, semblent des actions de défense
de l’idée du Moi, comme si le Moi avait besoin, pour croire en lui-même,
de nier toute atteinte ou tout écart, de surmonter l’échec ou l’obstacle.
Si l’on ne cède pas à la tentation de « chosifier » l’idée du Moi sous la
forme d’une « instance intrapsychique », il apparaît que « l’idée du Moi »
n’est pas une simple image de soi, un reflet (que le narcissisme prendrait
plaisir à contempler), mais une projection du Moi en avant de lui-même,
projection d’un désir d’être dont la source serait dans le dynamisme du Moi
comme élan et comme projet…, une sorte de vouloir être, bien différent
d’un vouloir-paraître.

En résumé
De ces diverses réflexions, il ressort que le Moi ne semble pas pouvoir être réduit à
la somme de ses déterminations ou à la résultante des influences qu’il a subies (et
pas plus d’ailleurs qu’il ne peut se réduire à son système d’opinions ou à ses rôles
sociaux). « Que nous soyons vécus par les influences puissantes de la vie », écrit
Binswanger, « ce n’est là qu’un aspect de la vérité ; l’autre aspect, c’est que nous
nous déterminons comme notre destin » (dans Discours, parcours et Freud, trad. fr.,
p. 200). La confiance en soi ne serait pas relative à une juste appréciation denos
limites, puisqu’elle est aussi une volonté de se réaliser malgré les limites.

Ainsi donc, et en conclusion, la confiance en soi, tout en étant relative à


des conditions favorisantes (dont l’essentiel consisterait en conditions
négatives, c’est-à-dire à éviter qu’elle ne se brise), participe à ce que la
volonté a encore de mystérieux pour la psychologie.
Ce courage d’être, comme tout courage, a besoin des obstacles pour se
manifester et c’est sur ce point précis que les confiances illusoires ou
illusionnistes se disqualifient.
Comme le disait René Le Senne dans Obstacle et valeur, le JE se
constitue en affrontant ce qui le nie, la vraie valeur se révèle par l’obstacle.
Texte initialement paru en 1980 dans la revue La Personnalité (no 1-2).
Avec l’aimable autorisation des Presses Universitaires de France.
Deuxième partie

METTRE EN PRATIQUE
EXERCICE 1
Aller au-devant de soi

Le moi est une construction. Lacan, après Freud, a expliqué que la


personnalité ressemblait à une grosse « pelure d’oignon ». À mesure qu’on
l’analyse, qu’on la découpe en rondelles, on découvre :

désirs ;
aspirations ;
traits de caractères ;
aptitudes ;
talents.

En partant de cette constatation, un premier travail peut être engagé,


consistant à formaliser avec des mots à soi, l’idée que l’on se fait de nos
propres caractéristiques. La recherche de cette somme de particularités
devrait nous aider à établir les bases de notre singularité.
La conscience en soi est cette connaissance intuitive possible que chacun
possède de son existence et de ce qui se passe en lui, de ses pensées et de
ses actes.
Elle s’élabore progressivement par différenciation d’avec le monde
extérieur et se construit à partir de l’image que nous avons des conduites
des membres de notre entourage à notre égard.
Le premier exercice consiste à :

réfléchir seul (30 minutes) ;


écrire sur un papier les éléments intuitifs de connaissance de soi, tels
qu’ils viennent à l’esprit ;
laisser pendant huit jours, les choses en l’état ;
reprendre le papier, s’interroger à nouveau et compléter.
Corrigé p. 203
EXERCICE 2
L’idée de confiance en soi

Avoir confiance en soi, manquer de confiance en soi, sont des


constatations très empiriques, que l’on peut relever au quotidien dans les
propos des gens.
L’exercice consiste à partager le groupe en deux équipes et à mobiliser
chacune sur une double question :

avoir confiance en soi, ça veut dire quoi et ça se traduit comment


dans la vie ?
manquer de confiance en soi ça veut dire quoi et ça se traduit
comment dans la vie ?

Ainsi, chacun des groupes travaillera sur l’un des versants d’une même
question : comment définir la confiance en soi ?
On recommandera aux participants de conserver les nuances et les
divergences de leurs impressions et de leurs propositions, au cours de leur
reformulation.
L’exercice se poursuit par un debriefing collectif.

Avoir confiance en soi Manquer de confiance en soi

Définition : Définition :

Ça se traduit par : Ça se traduit par :

Des tableaux, on tentera de dégager :

une définition de la confiance en soi ;


les symptômes qui la traduisent.

Corrigé p. 203
EXERCICE 3
Le jeu des identifications

Même si les pulsions forgent la personnalité très tôt, il est admis que les
échanges (mieux, les interactions) sensibles (visuels, auditifs, etc.)
langagiers, affectifs, intellectuels, contribuent à façonner la personnalité.
La vie pulsionnelle infantile (voir Françoise Dolto, psychanalyste et
pédiatre, Paris, éditions du Seuil) a pu déjà jeter les bases des talents, des
inhibitions, des défauts, des qualités, des humeurs, des tendances du
caractère. Ainsi, selon Françoise Dolto, ce serait au stade oral (1-2 ans) que
se formerait ou pas le caractère plus ou moins égoïste.
Pour le reste, la personnalité est bien le fruit d’identifications avec
l’entourage. Ces identifications contribuent à la constitution du moi. Quand
elles sont réussies, une certaine unité règne, en même temps que la
tranquillité : on s’accepte comme on est ou comme on a cherché à être ou
devenir.
Les déséquilibres ou les décalages nous exposent à des troubles.

Première partie : repérages

L’exercice consiste dans un premier temps à repérer, en cherchant dans


les souvenirs :

les personnes aimées, enviées, admirées auxquelles on a, à certains


moments, chercher à ressembler ;
les personnes rejetées, craintes, haïes dont on a voulu prendre le
contrepied ;
les circonstances (brèves ou durables) au cours desquelles le
processus d’identification a été possible et à l’œuvre.
Deuxième partie : évaluation

Dans un deuxième temps, il s’agit d’évaluer la réussite ou l’échec de ces


identifications ; quels profits, quels dégâts, ces identifications ont pu
entraîner.

Troisième partie : bilan

On fera la part des premières identifications (enfance, adolescence) et des


restes du processus à l’âge adulte : en effet nous pouvons continuer à
adopter, simuler, ressembler à des mentors, des idoles, des modèles dont on
admire le talent, la force, la réussite…
Qu’en est-il de cette influence ? Où nous mène-t-elle ? Quel contrôle en
avons-nous ?
Cet exercice peut être fait individuellement ou en dialoguant par deux,
sur le mode interview :

à qui j’ai cherché à ressembler ?


qui a compté pour moi ?
qui compte encore pour moi ?
de qui j’ai voulu me différencier ?
qui a « déteint » sur moi ?
qui est mon anti-modèle ?

On notera les réponses par écrit et on établira une base de dialogue sur
les faits et souvenirs rapportés.
Corrigé p. 204
EXERCICE 4
Mesurer l’estime de soi

L’estime de soi est intimement liée à la confiance en soi. Croire en soi et


à sa propre valeur, être fier de ce que l’on réalise, être rassuré par les projets
et la satisfaction qu’on tire de ses efforts pour les réaliser, s’accepter et
admettre que des difficultés sont possibles sans qu’elles remettent tout en
cause, constituent les bases et le contexte sain d’un moi souple et solide
capables de produire une bonne confiance en soi.
En répondant au test ci-contre on pourra se faire une idée de l’estime que
l’on a de soi, de ses actes et de ses sensations.
On notera selon le barème ci-dessous les propositions avancées, en
encerclant la valeur la plus appropriée : très fortement, 7 ; fortement, 5 ;
modérément, 3 ; peu 1.

Je suis en général quelqu’un qui voit la vie de façon optimiste 7 5 3 1

Quand je prends du temps et du soin pour me préparer et bien m’appliquer je 7 5 3 1


réussis très bien en général

J’ose prendre des initiatives sans attendre qu’on m’y pousse 7 5 3 1

J’ai envie d’en apprendre plus dans beaucoup de domaines 7 5 3 1

J’ai l’impression d’être bien équilibré au plan mental 7 5 3 1

Je ne me prends pas au sérieux 7 5 3 1

J’ai une forte écoute des autres 7 5 3 1

Je crois être respecté par les autres 7 5 3 1

J’ai tendance à dire les choses en face 7 5 3 1

J’aime discuter avec des gens même quand je suis en désaccord avec eux 7 5 3 1

Je ne ressens aucune réticence pour le changement 7 5 3 1


J’aime prendre des risques 7 5 3 1

J’ai des objectifs très clairs dans ma tête 7 5 3 1

J’apprécie de prendre moi-même des décisions et de m’y tenir 7 5 3 1

Je me sens en forme physiquement et je veille à ma santé 7 5 3 1

J’aime bien regarder les gens dans les yeux quand je leur parle 7 5 3 1

Je suis à l’aise pour appliquer ce que j’ai décidé 7 5 3 1

J’ai bien réussi à supporter certains échecs 7 5 3 1

Je suis attiré par ce qui est positif chez les autres 7 5 3 1

Je sais prendre du recul quand on me critique ou me conteste 7 5 3 1

J’aime m’exprimer en public 7 5 3 1

Je crois que ce qui m’arrive dépend en grande partie de moi 7 5 3 1

Je prends du plaisir et du temps pour m’habiller à mon goût 7 5 3 1

Je sais aller vers l’inconnu 7 5 3 1

Je me sens satisfait de mon sort actuel 7 5 3 1

J’apprécie les compliments de mon entourage 7 5 3 1

Total par catégorie

Total général

Corrigé p. 204
EXERCICE 5
Se déculpabiliser

Beaucoup de gens timides se sont construits une image « idéale »,


invulnérable et infaillible. Les gens qui culpabilisent pour un rien sont
comme emprisonnés dans une forteresse imaginaire.
Nous accédons à une identité subjective masculine ou féminine, d’abord
à travers le processus d’identification au parent du même sexe lors de la
période œdipienne, puis à travers un jeu d’identifications plus ou moins
réussies.
Les éléments transmis (croyances, idéaux, fantasmes, difficultés, talents)
vont former le capital personnalité avec lequel il faudra faire. L’adulte, en
se détachant plus ou moins du passé, va adopter des valeurs plus
personnelles (par choix, évaluation, expérimentation avant appropriation).
Cependant, le capital de départ sert de balises, de références.
Il y a des empreintes avec lesquelles il faut faire. Elles jouent comme des
freins, des blocages. Il s’ensuit une forte culpabilisation.
L’exercice permet de cerner l’état d’esprit de chacun au regard de la
culpabilité.
Selon que vous vous reconnaissez « tout à fait » à penser ce qui est
annoncé ou « en partie » ou « rarement » vous cocherez les cases
correspondantes du signe ✔ .

Tout à En Rarement
fait partie

Je ne fréquente que les gens qui m’apprécient

Il est toujours difficile de dire non

Je ne pense pas que les gens changent vraiment

Beaucoup de gens qui félicitent ne sont pas vraiment


sincères

Je suis loin d’avoir les résultats que j’aimerais avoir

Quand les choses vont bien, ça n’est pas bon signe

J’ai du mal à reconnaître mes erreurs

J’accorde beaucoup d’importance à ce que les gens


pensent de moi

Les gens en général cherchent à vous nuire et empêchent


votre évolution

J’en veux à mes origines et à mes parents

J’ai tendance à remettre à un autre jour la plupart des


décisions à prendre

Si on souffre, on n’y peut pas grand-chose

J’ai le sentiment que je ne peux pas mieux faire

Je pense que personne ne peut vraiment vous aider

Le changement et les responsabilités me font globalement


peur

TOTAL

Corrigé p. 204
EXERCICE 6
Le cas Marcel

À partir du cas suivant, engager une discussion pour établir le lien entre
construction du moi, confiance en soi et rapport aux parents.

Le père de Marcel était métallurgiste dans un chantier naval au Havre. Peu instruit, il
restera simple ouvrier sableur, un métier ingrat et dur qui lui vaudra d’attraper une
maladie pulmonaire à caractère professionnel du type silicose.

Militant syndical convaincu, il participe à toutes les grèves entre 1950 et 1970. Il
inculque à sa famille les valeurs de camaraderie (renforcées durant une captivité en
Allemagne), de respect des autres, du travail et de l’argent durement gagné. Marcel y
est particulièrement sensible. Le père de Marcel effrayé par les responsabilités, inhibé
devant ses chefs, refusera toute maigre responsabilité. Comme honteux et déçu par son
échec, il fera partager à Marcel son mépris pour la réussite sociale individuelle (« ces
ingénieurs en blouse blanche qui ne savent rien et qui commandent »). Marcel, dirigé
vers un lycée technique (« là où on fait de l’atelier pas de la philo ») traverse les études
avec un certain succès mais tourne le dos aux écoles d’ingénieurs, se refusant
inconsciemment à « trahir » son père. Il choisit des études supérieures littéraires, par
défi, prend la revanche de son père « dans la rue » en mai 68, et se dirige vers
l’enseignement pour former les autres. Terriblement ambitieux, il restera longtemps en
retrait, sans aller vers des responsabilités, comme à nouveau pour ne pas trahir son
père, lequel aspire pourtant au succès de son fils. Le succès viendra pourtant pour
Marcel dans l’accomplissement des valeurs parentales d’amour des autres, du travail,
du partage, du mérite, et c’est l’enseignement, l’éducation et la formation qui
constitueront le seul champ possible d’expression en harmonie avec la problématique
parentale d’origine.

Quels sont les facteurs explicatifs ? Comment aurait-on pu aider Marcel ?


Pourquoi Marcel s’en est-il sorti ?
Créer deux équipes de cinq ou six personnes qui travaillent en parallèle.
Insister sur les deux questions clés :

à quoi Marcel a-t-il dû faire face ?


qu’est-ce qui pouvait le faire échouer ou s’en sortir ? Faciliter le
debriefing en désignant un rapporteur par équipes. Les participants
interrogent pour approfondir.

Corrigé p. 205
EXERCICE 7
Se remettre en selle

La confiance en soi peut apparaître en crise, ou en tout cas ébranlée chez


l’adulte. Quand quelqu’un donne l’impression d’avoir « perdu » confiance
en lui, que peut-il faire ?
Créer un groupe de travail et réfléchir aux moyens à mettre en œuvre
pour aider à retrouver de bonnes sensations perdues.
Diviser le groupe en 3 ou 4 équipes de trois personnes. Isoler les équipes,
noter sur un tableau de papier les préconisations.
Proposer un debriefing : mettre en évidence ce qui est commun, différent.
Faire s’expliquer les équipes sur leur choix.
Conclure sur le thème : peut-on retrouver confiance en soi ?
Corrigé p. 205
EXERCICE 8
Contexte et confiance en soi

Le contexte pèse sur les gens : il y a des milieux et des situations


stressantes. Si un moi bien construit, solide et souple « réagit » avec
certaines garanties, il n’empêche que certaines circonstances semblent
présenter de gros risques.
L’exercice consiste à faire l’inventaire des situations à risques, sur la base
du « vécu » de chacun.
On incitera à bien décrire dans le détail ces situations ainsi que les
facteurs d’alerte qui annoncent que la confiance en soi est entamée, on
racontera les symptômes et les conséquences prévisibles.
Enfin, les participants chercheront les parades « circonstancielles » pour
éviter la répétition des phénomènes constatés.
Est-ce possible ? À quel prix ? Dans quelle mesure ?
Corrigé p. 206
EXERCICE 9
Oser se rééquilibrer

La confiance en soi est synonyme d’équilibre. On pense aussitôt à


l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle comme expression de cette
tranquillité positive et riche d’avenir et de projets réalistes.
Beaucoup de gens se plaignent d’un envahissement par le « boulot ».
Le test ci-dessous est un marchepied pour jauger l’équilibre réalisé… ou
souligner la nature et l’ampleur du déséquilibre.
Une fois réalisé individuellement, chacun commentera les résultats en
petites équipes de trois participants.
Les équipes feront des préconisations pour rétablir l’équilibre si
nécessaire.
Pour le test, notez selon les critères « Toujours/Souvent/ Rarement » et
dégagez les enseignements.

Toujours Souvent Rarement

Je n’ai que des amis de « travail »

J’emmène du travail à la maison

Je suis très sensible au climat au bureau ou à l’usine

Quand ça va mal dans le travail, ça ne va pas bien à la


maison

La nuit, je pense souvent au travail

En vacances, j’emmène du travail

J’aime parler de mon travail lors de rencontres fortuites

Je profite du week-end pour rattraper le retard pris au


travail
Je rentre souvent en disant le soir chez moi que je suis «
crevé », que j’en ai marre

Je reste le soir plus tard que les autres au travail

Corrigé p. 207
EXERCICE 10
Prendre rendez-vous avec soi-même

La confiance en soi suppose que l’on s’accepte, que l’on se respecte, bref
que l’on prenne attention pour soi.
Dressez la liste de toutes les choses que vous auriez envie de faire (ou de
refaire)
Ensuite, choisissez des priorités et fixez-vous des délais pour les réaliser.
En groupe, discutez les raisons qui freinent ou entravent le soin consacré
à soi.
Tirez des enseignements.
Corrigé p. 207
EXERCICE 11
Confiance en soi et échec scolaire

L’échec scolaire n’est pas une fatalité. Pourquoi les enfants échouent ? La
question est banale. Elle mérite le respect… et un certain recul.
Constituez deux équipes pour lister les causes d’échecs scolaires. Notez,
en les hiérarchisant, les principales causes. Sont-elles inéluctables ?
En lisant le livre On achève bien les écoliers de Peter Gumbel (Grasset,
Paris, 2010), on ira plus loin pour comprendre comment le manque de
confiance peut expliquer les échecs scolaires.
À quoi cela tient-il ? Comment réagir et renverser la tendance ?
Comment créer les conditions favorables de la réussite ?
Corrigé p. 208
EXERCICE 12
Trop de confiance en soi nuit

L’hyper-confiance en soi est dangereuse. De quoi s’agit-il ?


On constituera deux équipes de 5 à 6 participants et les groupes
chercheront à répondre à trois questions :

De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce que ça veut dire « avoir trop confiance


en soi » ?
Comment ça se traduit dans les comportements ?
Quelles sont les conséquences de l’hyper-confiance en soi ?

Les groupes restitueront leurs idées et souligneront leurs points


communs, ainsi que les points à éclaircir.
Corrigé p. 208
CORRIGÉS

Corrigé de l’exercice 1

Cet exercice vise à mettre le pied à l’étrier de la connaissance de soi,


tâche jamais terminée. L’exercice devrait inciter à plus de recul, de lucidité.
On lira les sections 1 et 2 : Du moi au soi et Devenir adulte au début du
chapitre 4.
On encouragera au dialogue avec les autres : parler de soi, quand les
conditions de sécurité sont réunies, offre la possibilité du miroir nécessaire.
L’analyse peut apparaître comme un passage utile et recherché, là aussi si
possible dans des bonnes conditions. Toute aide extérieure appropriée et
bien acceptée ne peut qu’aider à se sentir un meilleur allié pour soi.

Corrigé de l’exercice 2

On lira la définition de la confiance en soi exposée dans la section 5


(Spécificité de la confiance en soi) du chapitre 4 : Vouloir être soi.
On comparera les idées produites aux résultats des enquêtes auprès
d’adultes et d’adolescents présentés dans le paragraphe « La confiance en
soi pour le sens commun » (page 106)
Plus généralement, on situera les réponses et les réflexions par rapport
aux pistes couramment invoquées quand on aborde la confiance en soi :

Croire en soi et en ses moyens ;


Connaître ses points faibles, les accepter, vouloir les améliorer ;
S’aimer soi-même suffisamment tel qu’on est ;
Ne pas se tromper face aux obstacles et aux risques, savoir ce dont on
est capable ;
Regarder avec objectivité la valeur des autres et se situer sans gêne
par rapport à eux ;
Respecter ses désirs, ses projets, y consacrer du temps et de
l’énergie ;
Ne pas gaspiller ressources et potentiel d’expérience et de
compétences ;
Avoir confiance dans les autres, le futur, l’entourage.

Corrigé de l’exercice 3

On lira complètement le chapitre 2 ainsi que les sections 2 et 3 du


chapitre 5 : Aller vers l’autonomie et Faire au mieux avec soi.
On vérifiera que chacun a bien compris en quoi consiste le processus de
l’identification et l’importance de la réussite de celle-ci.

Corrigé de l’exercice 4

Totaliser les scores.


On tiendra compte des critères de mesure suivants :

28 à 50 : estime de soi très insuffisante ;


51 à 100 : estime de soi moyenne ;
101 à 150 : forte estime de soi ;
151 à 175 : estime de soi excessive.

Ensuite on étudiera la dispersion des scores (nombre de « 7 » et de « 1 »)


et on en cherchera les explications.
On lira ensuite les paragraphes « L’estime de soi » (p. 93) « La fenêtre de
Johari » (p. 94) et « Le sentiment de la valeur de soi » (p. 98) dans le
chapitre 4.

Corrigé de l’exercice 5

Pour apprécier le résultat on tiendra compte des critères suivants :


Tout à fait = 1 ;
En partie = 3 ;
Rarement = 5.

Si votre score est compris :

entre 15 et 30 : très fort sentiment de culpabilité ;


entre 30 et 45 : fort sentiment de culpabilité ;
entre 45 et 60 : sentiment moyen de culpabilité ;
entre 60 et 75 : sentiment très faible de culpabilité.

On lira enfin les paragraphes « Aider à se déculpabiliser » (p. 130) et


« Prendre en charge les risques » (p. 135) dans le chapitre 5.

Corrigé de l’exercice 6

La discussion autour de ce cas doit être accompagnée de la lecture du


chapitre 1 dans sa totalité, ainsi que de la section 1 : Les multiples
manifestations de la confiance en soi dans le chapitre 5.
Ce sera aussi l’occasion de lire le texte du professeur Roger Mucchielli,
en annexe de l’ouvrage.
Ce cas illustre que la construction du moi se fait en interaction constante
avec les inconscients parentaux : des transferts s’opèrent et des fixations
s’élaborent par sédimentations successives. Ensuite, le contexte et d’autres
rencontres modèlent et réactivent le capital de départ. Marcel aurait pu tout
aussi bien échouer que réussir, selon la médiation exercée par un moi plus
ou moins costaud aux prises avec un surmoi « chargé » d’idéaux actifs et
contraignants, et des désirs non moins présents au niveau du « ça ».

Corrigé de l’exercice 7

Pour se remettre en selle on pourra compter sur les conseils suivants.


? Redisponibiliser notre sensibilité, c’est-à-dire revivre avec tous les
sens : entendre, voir, sentir, toucher, respirer. Le monde et les rapports
sociaux artificiels ont tendance à « intoxiquer » notre sensibilité.
En allant vers les autres ou des sensations fortes (arts, littérature, sports…)
on peut revitaliser nos sens, histoire de se sentir vibrer (plaisir, jouissance).
? Se concentrer sur quelques projets précis, choisis et les mener à bien
en s’investissant fortement, en étant vigilants. On sera fier d’une chose
finie, menée à son terme. Cela nourrit la confiance en soi. On peut alors
passer à autre chose.
? Entendre le feed-back des autres, discriminer les critiques et les
compliments, intégrer les conseils et tirer des enseignements pour améliorer
et progresser.
? Aller vers des situations et des projets qui font progresser, qui
obligent à se « bouger », qui font apprendre quelque chose.
? Se donner le droit de refaire, de recommencer, supporter
l’imperfection, si la tâche était difficile, insister et gagner des petites
victoires au quotidien.
? Savoir lâcher prise si cela ne marche pas.

Corrigé de l’exercice 8

Le contexte est un facteur qui agit sur la confiance en soi. A contrario, il


nous appartient de réagir au contexte et de rester lucide sur « ce qui dépend
de nous » selon le propos du philosophe grec Épictète.
Les années 2010 sont marquées par un contexte de crise. C’est
particulièrement sensible dans les affaires. Le contexte est mauvais et les
salariés semblent subir. En particulier les commerciaux qui sont sur le
terrain.
Leur cas nous a paru un bon exemple, à titre de corrigé, pour fournir à la
fois une description et des explications de ce que l’on peut dire et faire
quand, bien que le contexte soit hostile, on pense qu’une partie du mal est
quand même « dans la tête ».
En effet, le cas est grave ; nous sommes les propres fabricants de
logiques paralysantes. Par exemple, nous croyons qu’une période difficile
succède nécessairement à une époque de vaches grasses. Ils étaient
nombreux les experts à épier les signes annonciateurs de récession. Dès
qu’ils sont identifiés, l’effet porte-parole joue à plein et la rumeur amplifiée
par les médias colporte les mauvaises nouvelles. Ainsi une croyance
collective est en train de se former par contagion. On traque la baisse, on
grossit les échecs isolés et on met sur le devant de la scène les chutes
spectaculaires. C’est l’opinion qui influence alors les micro-décisions
quotidiennes.
Les acheteurs deviennent frileux, attentistes ; les décideurs tergiversent.
Même les vendeurs n’osent plus tirer au but : on se contente de jouer au
milieu du terrain. Les réunions redoublent, on révise méthodes et
procédures comme si on fuyait le terrain.
Dans ces conditions, les abcès, et il y en a, le chômage, les dépôts de
bilan, cristallisent les angoisses. Tout est en place pour la morosité. Comme
en plus quelques tricheries bon teint ou scandales croustillants (fausses
factures, délits d’initiés, etc.) noircissent le paysage et donnent la fièvre au
pays, chacun choisit l’immobilisme quand ce n’est pas la dérive dans une
déprime contagieuse.

Corrigé de l’exercice 9

Pour mesurer les résultats on utilisera les critères suivants :

Toujours = 5 ;
Souvent = 3 ;
Rarement = 1.
Selon le total obtenu on pourra mesurer l’ampleur du déséquilibre
travail/vie personnelle. Si votre score est compris :

entre 10 et 20 : bon équilibre ;


entre 21 et 30 : déséquilibre moyen ;
entre 31 et 40 : fort déséquilibre ;
entre 41 et 50 : très fort déséquilibre.

Suite à ce test, on reprendra chacune des propositions, on sélectionnera


les plus prioritaires au regard d’un changement souhaité et on se fixera des
objectifs de progrès.

Exemple : je n’ai que des amis de travail.

Objectif : reprendre contact avec un bon ami d’enfance ou de vacances, « oublié »


depuis trois ans.

Corrigé de l’exercice 10

La liste des « bonnes choses » pour soi est évidemment très personnelle.
À titre d’exemple, on fournira les pistes suivantes, histoire de réveiller
certains « appétits » :

lister les gens qu’on a envie d’inviter ;


aller flâner dans une librairie et s’acheter des livres inhabituels ;
s’acheter un vêtement original ;
se balader en touriste dans sa ville ;
ranger sa cave, mettre en valeur des objets et renoncer à d’autres
inutiles ;
essayer un nouveau restaurant ;
demander à ses proches un conseil et le suivre ;
faire une surprise à un parent proche ;
aller voir un film déjà vu ;
déménager une pièce et réorganiser l’espace de tous les jours ;
se reposer un peu plus que d’habitude ;
oser marcher et flâner ;
prendre du temps à s’occuper de soi, à prendre un bain, se faire
masser, se relaxer ;
jouer à un jeu de société ;
s’acheter un objet par plaisir esthétique.

Corrigé de l’exercice 11

À l’origine de la plupart des échecs scolaires on retrouve un profond


sentiment d’insécurité chez l’enfant. On ne motive pas, on ne rassure pas un
enfant par des paroles et des discours.
On crée les conditions, autour de lui, de la réussite en agissant sur le
contexte et les comportements auxquels il a affaire.
C’est en changeant soi-même qu’on peut aider quelqu’un à changer aussi.
Comment développer la confiance en soi chez les enfants ? Dix pistes
pour mieux s’en sortir :

aimer, manifester des signes d’amour (voir le paragraphe « Apprendre


l’art d’aimer », dans le chapitre 5) ;
accorder un temps de qualité, « choisi et respecté » (se rendre
disponible souvent mais pas trop longtemps est meilleur que « tout le
temps » mais incomplètement) ;
traiter en priorité les problèmes essentiels que l’enfant rencontre
(lâcher prise sur les détails) ;
passer un contrat clair et ferme sur les objectifs et les règles à
respecter ;
développer l’esprit de discernement et la lucidité : sur quels critères,
quelque chose est bon ou mauvais ;
se respecter mutuellement, se marquer de l’estime ;
être à l’écoute ;
conseiller, offrir plusieurs possibilités pour solliciter le libre arbitre ;
montrer les risques, faire découvrir les avantages de quelque chose ;
développer l’autonomie en déléguant des responsabilités,
progressivement ;
faire preuve de réalisme, regarder la vie en face, dire les problèmes
tels qu’ils sont, ne pas se les cacher.

Corrigé de l’exercice 12

La confiance en soi excessive est un processus en général de


surcompensation. C’est bien sûr une construction illusoire : « Je n’ai pas
confiance en moi, alors je me remonte la tête ».
On court à la catastrophe en cas d’échec.
Repousser les limites, vouloir aller toujours trop loin, reposent sur un
doute existentiel : il faut se prouver toujours plus, encore plus.
En fait on découvre que avoir peur et avoir confiance en soi ne sont pas
incompatibles (opinion souvent exprimée par Alain Prost, le champion
automobile).
La confiance en soi inclut la lucidité et s’en nourrit. Faire preuve de
confiance en soi c’est être ni hérisson, ni paillasson.
Ça se sent de l’extérieur (marcher d’un pas assuré) : la confiance en soi
(trop ou pas assez) se marque par des indicateurs non verbaux : fébrilité,
agitation, crispation, prostration, tête dans les épaules.
Pour aller plus loin sur l’hyperconfiance en soi, lire la section 4 du
chapitre 5.
Troisième partie

POUR ALLER PLUS LOIN


Programme d’un stage de formation

Ce programme établi sur trois journées peut


rassembler 10 à 12 personnes en séminaire résidentiel afin de faciliter les
échanges hors session. Il peut compléter les séminaires « affirmation de
soi » et « faire de ses émotions des alliés » déjà présentés dans cette
collection.

Première journée : La confiance en soi, essai de définition

9 h – 9 h 30 - Présentation des participants.


- Objectifs du stage.
- Présentation de l’animateur.
9 h 30 – 10 h 30 - La confiance en soi.
- En avoir, en manquer.
- Réalisation en groupe de l’exercice 2.
- Debriefing tableau de papier.
- Lire le chapitre 1 : Le besoin de confiance.
10 h 30 – 10 h 45 - Pause.
10 h 45 – 11 h 30 - Témoignages.
- Avoir confiance en soi, ne pas avoir confiance en soi.
- Les stagiaires se racontent.
- Analyse et recueil des symptômes et des conséquences de la confiance en
soi.
11 h 30 – 12 h 15 - Mise en commun d’une définition de la confiance en
soi.
12 h 15 – 14 h - Déjeuner.
14 h – 15 h 30 - Les origines de la confiance en soi.
- Rappels sur la construction du moi.
- Les différents courants de pensée au regard du moi.
15 h 30 – 15 h 45 - Pause.
15 h 45 – 16 h 45 - Étude du cas Marcel (exercice 6).
- Travail de sous-groupe.
16 h 45 – 17 h 45 - La confiance en soi vue sous l’angle psychanalytique.
- Points clés du chapitre 3.
17 h 45 – 18 h - Synthèse.
- Enseignements tirés.

Deuxième journée : Vouloir être soi

9 h – 10 h 15 - De moi au soi.
- La notion de soi et le devenir adulte.
- Exposé et travaux de sous-groupes.
10 h 15 – 10 h 30 - Pause.
10 h 30 – 11 h 30 - Le soi social et le contexte.
- Travail en sous-groupes : l’influence du contexte.
11 h 30 – 12 h 30 - Jeu avec la fenêtre de Johari.
- Comment se situe-t-on ?
- Représentations de soi et sentiment de valeur de soi.
- Témoignages et expériences personnelles.
12 h 30 – 14 h - Déjeuner.
14 h – 15 h 30 - Travail en sous-groupes sur les multiples manifestations de
la confiance en soi (chapitre 5, section 1).
- Enseignements tirés.
- Points communs, limites, contradictions.
- Les différentes facettes de la confiance en soi.
15 h 30 – 15 h 45 - Pause.
15 h 45 – 17 h 45 - L’autonomie.
- Comment créer les conditions d’une bonne autonomie :
- Travail en sous-groupes (chapitre 5, section 2)
- Faire le point sur :
- - se dégager de la confusion ;
- - s’affermir en éprouvant de l’intérieur ;
- - surmonter le danger des abstractions ;
- - faire avec nos limites ;
- - aider la chance ;
- - aider à se déculpabiliser ;
- - prendre en charge les risques.
17 h 45 – 18 h - Bilan personnel.
- Points sensibles à observer.
- Faire les tests des exercices 4, 5, 10.

Troisième journée : Renforcer la confiance en soi

9 h – 10 h 30 - Travail en sous-groupes et debriefing.


- Réalisation des exercices 8 et 9.
- Comment renforcer la confiance en soi ?
10 h 30 – 10 h 45 - Pause.
10 h 45 – 11 h 30 - Réaliser l’exercice 7 : se remettre en selle.
- Utiliser le corrigé.
11 h 30 – 12 h 30 - Comment créer les conditions de la confiance en soi
chez les enfants.
- Exercice 12.
- Debriefing.
- Enseignements tirés.
- Relire les points clés du chapitre 2.
12 h 30 – 14 h - Déjeuner.
14 h – 15 h - Exercice 3.
- Le jeu des identifications.
- Comment poursuivre le processus et réussir les identifications.
15 h – 16 h - Les excès de la confiance en soi.
- Exercice 12 en petits groupes.
- Debriefing.
- Lire les points clés de la section 4, chapitre 5.
16 h – 17 h 30 - Bilan du stage.
- Confiance en soi et formation.
- Points clés de la section 5 ; chapitre 5.
- Plan d’action et réflexion personnelle.
LEXIQUE

Authenticité : Marque la recherche d’une sincérité avec soi et les autres, refuse la
manipulation, la langue de bois, le paraître. L’authenticité entretient un rapport fort et direct
avec le vrai : on ne triche pas, ni avec soi-même, ni avec les autres.

Autopunition : Peine que l’on s’inflige à soi-même pour sanctionner une faute dont on
s’accuse. Les comportements autopunitifs naissent d’une tension entre le moi et un surmoi
hyper-exigeant.

Béhaviorisme : Théorie générale de la psychologie (Watson 1913, Pieron, 1923) qui la


considère comme la science des comportements et des lois du comportement, fondée sur
l’observation des réactions sans aucune référence à la conscience du sujet agissant.
Préparée par les développements de la psychologie animale et de la réflexologie de Pavlov,
cette théorie a étendu leurs méthodes à l’explication des conduites humaines.

Elle élimine par conséquent, comme négligeables, les aspects subjectifs et considère le moi
comme un épiphénomène.

Ça : C’est l’aspect non volontaire et non conscient de la personnalité, une sorte de


psychisme primitif constitué non seulement par des représentations refoulées mais surtout
par des pulsions profondes parfois contradictoires. Le ça est globalement synonyme de
l’inconscient.

Caractérologie : Étude et classification des caractères présentées comme des styles de


conduite individualisés. Le terme de caractérologie est apparu pour la première fois
en 1867 (J. Bahnsen). Son but : atteindre ce que chaque homme a de singulier (G. Berger).
Elle s’efforce en premier lieu de découvrir sa structure profonde somato-psychique puis les
détails qui font son originalité. Elle débouche sur des typologies (voir R. Le Senne). Les
Américains préfèrent le terme « personnalité à caractère ».

Complexe : Dans le sens commun, le mot complexe désigne globalement un sentiment


d’infériorité.

Au sens psychanalytique, le complexe désigne un conflit affectif marquant, lié à la situation


œdipienne. Au sens psychanalytique non freudien, « complexe » désigne un segment de
conduite composé de tendances, de représentations et d’affects, qui est coupé du moi
conscient-réfléchi, et sans signification unitaire par rapport à l’existence actuelle du sujet.

Concept de soi : Impression globale qu’une personne se fait d’elle-même. Le concept de


soi comprend des idées, des attitudes, des croyances. Il est souvent influencé par la
comparaison faite entre soi et les autres.

Consistance : Cohérence interne, mise en rapport de ce qu’on a dit et de ce qu’on fait,


recherche d’exemplarité ; continuité des idées et des attitudes ; recherche de
transparence : dire ce qu’on fait, faire ce qu’on dit (F. Dolto).

Croyance : Elle désigne l’adhésion mentale mais aussi affectivo-émotionnelle à une


affirmation ou un système d’affirmations.

Elle n’est pas la certitude, peut avoir des fondements « légers » ou irrationnels (« on dit »).

Elle se caractérise par la confiance à accorder à certains témoignages.

Défenses du moi : Automatismes biopsychologiques non conscients par lesquels le moi


comme unité vivante et agissante se défend contre la souffrance morale, les risques de
dissociation et de mort psychique.

Dénégation : Freud a eu recours à la notion de dénégation pour désigner le procédé par


lequel un sujet énonce pendant la cure analytique un désir refoulé en le niant, en refusant
de le reconnaître comme sien.

Empathie (grec empatheia) : Se rapprocher d’autrui pour le connaître en tant que tel, entrer
dans sa logique, en restant soi mais en faisant « comme si » par une attitude de tolérance,
d’écoute active (C. Rogers).

Épiphénomène : Phénomène superfétatoire ou parasite qui n’entraîne aucune


conséquence et qui pourrait disparaître sans inconvénient.

Étayage : Terme utilisé par Freud pour désigner la relation étroite qui existe primitivement
entre la pulsion sexuelle et certaines grandes fonctions physiologiques essentielles à la vie.

Identification : Processus du développement du moi par imitation, puis par assimilation de


modèles.

Le développement normal va d’identifications en identifications jusqu’à la construction d’une


identité propre.
Inconscient : Chez Freud, l’inconscient est un processus dynamique dont le mécanisme
essentiel est le conflit (entre forces contraires : désirs, exigences morales, monde
extérieur). L’inconscient aurait ses lois propres : il est indifférent au temps, ignore la réalité
et la logique, s’accommode des contradictions et n’est régi que par le principe de plaisir.
C’est par la méthode des libres associations que Freud se propose d’appréhender
l’inconscient. Sartre, dans L’être et le néant, rejettera la notion d’inconscient au sens
freudien et lui substituera deux niveaux de conscience : la conscience réfléchie et la
conscience irréfléchie (tout ce qui se passe en nous est conscient mais ne nous est pas
forcément connu). Chez les philosophes, Socrate déjà parlait d’un « démon » tutélaire en
guise d’inconscient. Pradines y voyait le « germe de la vie mentale ». Jung proposera
l’hypothèse d’un inconscient collectif formé des archétypes universels qui symboliseraient
les instincts fondamentaux de l’homme.

Introjection : Opération inconsciente hypothétique par laquelle l’enfant s’incorporerait


d’une manière imaginaire un objet (souvent ses parents) et d’où proviendrait le surmoi.

Médiation : Action de servir d’intermédiaire, de médiatiser (lat. médiues, « qui est au


milieu »).

Moi : C’est une des instances psychiques, tel qu’il est décrit par Freud dans sa deuxième
topique. Le moi aurait un rôle médiateur dans le maintien de l’unité subjective de l’individu,
et un rôle opérateur dans les mécanismes de défense. Plus classiquement, en psychologie,
le moi désigne l’ensemble des vécus de la conscience. En métaphysique, le moi renvoie à
l’âme en tant que principe actif permanent. Plus généralement, le moi concerne la
conscience de l’identité personnelle et des caractéristiques différentielles par rapport à
autrui.

Narcissisme : Le narcissisme est une perturbation psychologique qui se manifeste par une
complaisance abusive avec soi-même, le repliement sur soi, l’abus de l’auto-analyse,
l’indifférence à autrui. Par narcissisme on entend globalement amour de soi-même.

Œdipe : Selon Freud, il s’agit d’un complexe lié au stade conflictuel infantile (abordé
vers 5 ans) où se mêlent l’amour sexualisé du parent de sexe opposé et la haine du parent
de même sexe. Quand ce stade n’est pas dépassé, il constitue le point de départ des
névroses. Le complexe d’Œdipe est donc l’ensemble organisé de désirs amoureux en
même temps qu’hostiles que l’enfant éprouve à l’égard des parents.
Pattern : Mot anglais désignant une configuration, un modèle, une structure.

Phénoménologie : En psychologie, la méthode phénoménologique désigne une tentative


de description du vécu sans référence à des théories (la réalité est ce qui apparaît et ce qui
est vécu, non ce qui est construit par la raison).

Ce courant fondé sur le système de Husserl (« mise entre parenthèses du monde »)


renvoie à la précarité de la conscience sensible : l’ici et maintenant.

Phobie : En psychopathologie, la phobie correspond à une peur morbide parce


qu’obsédante, fixée sur un objet ou sur une activité sans qu’ils soient objectivement
dangereux ou nocifs.

Plaisir : Le principe de plaisir chez Freud correspond à l’attitude primitive déterminée par
l’attrait exclusif de la jouissance immédiate, indépendamment des exigences de la réalité,
ce principe de plaisir ayant selon lui pour suite le principe de réalité, qui consiste à différer
le plaisir sous la nécessité de la situation réelle, et pour éviter de plus grands dommages.

Projection : Traces et effets des structures de la personnalité dans la perception quelle


qu’elle soit ; part d’interprétation personnelle inconsciente du perçu et déformation des
données du monde par le cadre personnel de référence.

Au sens psychanalytique, la projection est un des systèmes de défense du moi par lequel
celui-ci attribue à autrui ses propres pulsions refoulées.

Pulsion : Représentant psychique des excitations issues du corps. La pulsion est un


montage, un appareil caractérisé par quatre éléments (source, but, objet, poussée). Freud
leur a donné une dimension mythologique (amour, faim, discorde). Le psychologue Bowlby
a découvert la pulsion d’attachement (amitié), qui rappelle la notion de lien humain
fondamental (d’Aristote, la « philia »).

Représentation de soi : Cette notion correspond à la façon de rendre compte de nous-


mêmes : ce que chacun se donne de lui-même comme images en évoquant son espace
psychique interne ; ce que chacun joue comme rôles aux yeux d’autrui et à ses propres
yeux, lorsqu’ainsi on se voit comme de l’extérieur ainsi que l’on suppose être vu (R.
Perron).

Self : Mot anglais signifiant le « sujet conscient », agent de ses décisions et actions, le Moi
comme volonté.
Soi : Le « soi » est globalement synonyme du « ça » chez Freud : il désigne l’ensemble du
psychisme primitif dont une part est maintenue dans l’inconscient.

Pour C. Jung (1944) le soi désigne le conscient, « infiniment plus que le moi » ; il est le
terme du processus d’individuation, une conquête de la personne incluant le monde et les
autres. En philosophie et pour Kant, la « chose en soi » est la chose telle qu’elle est
absolument et non telle qu’elle nous apparaît. Le « pour soi », c’est la conscience. « Être
soi-même » peut s’entendre d’un refus du conformisme, d’un souci d’authenticité, ou du
refus de se contrôler et de se discipliner.

Sublimation : Dans la théorie freudienne, la sublimation nomme la capacité à échanger le


but sexuel originaire contre un autre but qui n’est plus sexuel mais qui lui est
psychiquement apparenté. Il s’agit donc d’un changement d’orientation de la sexualité
effectué sous la pression du refoulement ; cela peut déboucher sur des créations artistiques
et des œuvres intellectuelles.

Surmoi : Dans la conception freudienne, le surmoi désigne l’instance « morale » qui serait
l’introjection (assimilation, incorporation) des interdits parentaux et sociaux, une fonction
punitive et culpabilisante de la conscience morale. Le surmoi est contraignant ; c’est la
« grosse voix » du père. La morale est le produit de l’activité du surmoi (lequel surmoi
intériorise toutes les pressions culturelles). Quand l’idéal du moi est bien assimilé, devenu
personnel et voulu, il facilite l’intégration sociale.

Surmoïque : Tendances excessives du surmoi à jouer son rôle d’exigence, de contrainte,


de censure ; pratique consistant à faire du surmoi une volonté capable de tout dominer
(volontarisme à toute épreuve).
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La collection Formation Permanente a été créée, en 1966, par Roger
Mucchielli, agrégé de philosophie, docteur en médecine et docteur ès lettres
en sociologie et psychologie. Elle est dirigée depuis 1981 par Lionel
Bellenger, responsable pédagogique à HEC Executive Education et
intervenant à l’école Polytechnique, par ailleurs fondateur et président de la
société de conférences et formations IBEL.
Riche de plus de 200 titres, la collection Formation Permanente s’adresse
à tous ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale ou veulent concevoir
eux-mêmes leur formation continue.
La formule originale des ouvrages permet à chacun de travailler sur les
contenus théoriques et pratiques et d’effectuer en permanence son
perfectionnement.
Véritable outil d’auto-formation, chaque titre est rédigé par un expert
reconnu qui apporte au lecteur les éléments de réponse indispensables pour
renforcer au quotidien ses compétences et ses savoir-faire.
Depuis 50 ans, le succès de la collection ne se dément pas, les ouvrages
les plus célèbres étant régulièrement réédités et mis à jour par leurs auteurs.

© 1994 ESF éditeur

SAS Cognitia

20, rue d’Athènes

75009 Paris

10e édition 2017

www.esf-scienceshumaines.fr
ISBN 978-2-7101-3939-3

ISSN 0768-2026

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122-5, 2o et 3o a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement
réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation
collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un
but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction
intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou ses ayants
droit, ou ayants cause, est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou
reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la
propriété intellectuelle.

Ce livre numérique a été converti au format ePub par Isako www.isako.com


à partir de l’édition papier du même ouvrage.

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