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TRADUCTION FRANÇAISE
DES ŒUVRES COMPLETES

SAINT JEAN CHR^SOSTOME

TOME PREMIER
AVIS IMPORTANT

JTai seul le droit de joindre aux Œuvres complètes la vie de Saint Jean Chrysoslorne par l'abbé

Martin ; je suis seul propriétaire de cette traduction française ••


toute reproduction partielle ou totale,

contrefaçon ou imitation, sera poursuivie rigoureusement, conformément aux lois.

SUEUR-CHARRUEY
EDITEUR.
SAINT JEAN

CHRYSOSTOME
ŒUVRES COMPLÈTES
TKADUITES POUH LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS

sous la Direction

DE M. JEANNIN
Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l'Immaculée Conception de Saint-Dizier

TOME PREMIER

HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME


Exhortations à Théodore. — Da Sacerdoce.

ARRAS
SUEUR-CHARRUEY, Imprimeur-Libraire-Editeur
Petite- Place, 20 et 22.

1887

J
THE IKSTlTUTi: CF KECt^EVAL STUCIES
13 ELMSLEY PLACE
TOROMO 5, CAHADA,

DEC -3 1931
'

>»r. .
-^^
AVIS DE L'ÉDITEUR.

Je dois au lecteur quelques mots sur les aussi'ôt de se récrier : quelqu'un prononce
motifs qui m'ont fait entrepreniire celte édi- même le mot de sacrilège : la plupart pro-

tion des OEUVRES de saint Jean Curvsostome fitent de la circonstance pour flétrir, en gé-
traduites, pour la première fois, intégrale- néral, la manie qui se répand trop aujour-
ment en français, sur le caractère de cette d'hui, de traduire en langue vulgaire ce que
traduction, sur le plan et le contenu de l'ou- nos pères savouraient, dit-on, dans le texte

vrage. original. Notre défenseur n'essaie pas d'ar-

Pour le premier point, rien ne résumera rcler directement cette explosion de plaintes,

mieux ma pensée que l'incident d'une con- si justes à certains égards.

férence ecclésiastique, que j'ai raconté déjà Il s'adresse successivement à chacun de ses

dans un de mes prospectus. 11 fut question, confrères et en obtient les réponses qu'il
dans cette conférence, de saint Jean Chryso- désire : « Voyons, dit-il, soyons de bonne
Btome; chacun enchérit sur son éloge, pour foi , confessons la vérité. Vous, Monsieur le
lequel on se contenta de citer les anciens, curé de X***, faites-vous une lecture bien
car la matière est depuis longtemps épuisée, assidue de saint Jean Chrysostome en grec?
et le jugement des siècles immuable. « Saint — J'avoue que je ne le lis pas. — El vous,

Jean Chrysostome, soit dans la pensée, soit Monsieur le curé de X***? — Ni moi non

dans l'expression, a quelque chose de divin, plus. — Et vous? — Ni moi ». Tous, sans
ou qui du moins passe la portée de l'esprit exception, firent l'aveu, a Maintenant, reprit-
humain '. Il a mieux que personne expliqué il, veuillez répondre avec la même franchise

l'Ecriture sainte *... Les orateurs chiéliens à une autre question. Vous lisez volontiers,
devraient le lire, comme faisait Bossuet, toutes j'en suis sûr, surtout lorsque c'est nécessaire,

les fois qu'ils se préparent à la chaire ; ils se et que le français vous manque, quelques
monteraient alors au ton de la véritable élo- pages de saint Jean Chrysostome en latin.

quence... » Ainsi, parlait-on de celui qu'on Mais où est celui qui en lise d'un bout à
appelait le Bossuet grec. Un membre alors l'autre, et d'une haleine, des traités entiers,

annonce, comme une bonne nouvelle, que comme s'il s'agissait de Fénelou ou de Bos-
les oeuvres de saint Jean Chrysostome vont suet ?» La réponse fut unanime : c'est que, si

bientôt paraître en français. Tout le monde saint Jean Chrysostome n'est presque pas lu

en grec, il ne l'est guère plus en latin, et


totomiQ*, Ut. Tm, (. a.
' SvldAi. qu'il le serait universellement eu fiançais.

S. J. Cl. — ToMi I.

I53S
u AVIS DE L'ÉDITEUR.

Je crois que c'est là rerprpssion de l'opi- Telles furent les con«idôrfitions qui me
nion, ou mieux ilii hos )iii puhlic, et c'est lui di'lfrmiuc'reut à iiuldier saint Jean rhrysn-

qui me guide. Il serait à désirer que tout le stnme. J'ai, de plus, cherché à réaliser le

monde pût jouir de saint Jean Clirysostome vœu de Bossuet et de saint Augustin. Pour
en sa langue originale : car là seulement il ne citer que ce dernier, il suppliait saint

s'offre à nous avec tous ses charmes ; est-il Jérôme de traduire les principaux Pères
rien de plus naturel, de plus pur, de plus grecs, surtout saint Jean Chrysostome, le
harmonieux que la langue d'Isocrate, ré- plus grand, parce qu'il n'entendait pas assez
sonnant dans la Bouche d'Or? quelle magni- bien le grec pour lire ces auteurs dans leur
fique éloquence, quels sons vivants, lorsque langue originale. Quel esprit juste pense-
le souffle chrétien, souffle cdeste, anime le rait autrement? La lecture de saint Jean
plus suave de tous les idiomes, de tous les Chrysostome est-elle d'une mince utilité?
instruments de la pensée le plus mélodieux Ne vaut-il pas mieux le lire en français que
à l'oreille humaine ! de ne pas le lire du tout? La traduction
Mais saint Jean Chrysostnme perd-il toutes française empêchera-t-elle la lecture du
ses beautés pour nous, lorsqu'on le fait sor- grec, ou plutôt n'y préparcra-t-elle pas? Ce

tir de cette langue étrangère et généralement qui m'a confirmé dans mon dessein, c'est

ipnorée? Ceux qui ne peuvent trouver dans que cette publication, à peine annoncée, a

le grec ces trésors de doctrine et d'élo- reçu partout un accueil non équivoque, qui
quence, en seront-ils privés? Ecoutez saint a consisté en de très-nombreuses souscrip-

Thomas d'Aquin, sa réponse vaudra mieux tions.

que la mienne. Quoiqu'il n'eût qu'une mau- Il est vrai que je n'ai rien négligé pour
vaise traduction latine des commentaires de rendre cette publication aussi parfaite que

saint Jean Chrysostome sur saint Matthieu, possible.

il dit pourtant qu'il ne l'eût pas échangée On trouvera au commencement du tome I"
contre la ville de Paris. Or, dès que vous en le portrait de saint Jean Chrysostome, peint
êtes réduits à des traductions, pourquoi par Champagne, gravé par un de nos meil-
préférer la traduction latine ? Le latin n'est leurs artistes. Ce portrait, sans doute, n'est

pas plus de saint Jean Chrysostome que le pas authentique, mais il est traditionnel : il

français ; s'il offre plus de garanties de fidé- répond, trait pour trait, à celui qu'a tracé

lité comme traduction, il faut pourtant con- un écrivain du xi° siècle , reproduit dans

venir qu'il est lui-même un idiome dont on l'histoire de saint Jean Chrysostome.

ne connaît pas tous les secrets, soit qu'on Vient ensuite l'histoire de saint Jean Chry-

le parle, soit qu'on l'écoute. Comme nous sostome, par M. l'abbé Martin (d'Agde), curé

ne sommes ni à l'époque, ni dans le pays de Montpellier '


; c'est le seuil nécessaire

de Cicéron, il est peut-être plus facile à un * Cet ouvrage ne se vend siSparéraent qne chez M. Félix Séguin.

Prix 21 francs net


: : 15 francs. Dans mon édition, il reviendra
:

traducteur de faire passer, et à un lecteur aux souscripteurs à environ cinq francs.


Il a été honoré d'un Bref de Notre Saint-Père le Pape Pie IX ;
de saisir un auteur grec, en français qu'en des approbations de Son Eminence le Cardinal de Bonald, arche-
vêque de Lyon de Mgr l'Archevêque d'Avi;,'non, de NN. SS. les
latin. Quoi qu'il en soit, du reste, des tra- ;

Evoques de Grenoble et de Nîmes, de celle du R. P. Lacordaîre,


et des encouragements des Meait}res les plus éminents du clergâ
ductions latines, pour ce qui est de celle de
de France.
saint Jean Chrysostome, elle laisse beau- Lettre adressée à l'auteur par Mqr l'4oégue d'Orléans.

coup à désirer pour la fidélité. Une traduc- Orléans, le 20 février 186Î.


Monsieur le Curé,
tion française plus fidèle serait donc en C'est le cœur profondément ému et les larmes aux yeux que Ja
Tiens d'achever le beau chapitre dans lequel vous racontez le re-
même temps plus avantageuse, plus com- tour triomphant de saint Jean Chrysostome à Constantiuopls
«pris sa mort.
mode et plus agréable. Laiisczmoi TOUS dire combien ]'al go&U votre savant «t ilQ-
,

AVIS DE L'ÉDITEL'Il. m
pour entrer dans la pensée de saint Jean non-seulement la pensée, les images, les

Chrjfsostome comment comprendre les


;
tours, la manière de l'auteur ; mais encore
écrits d'un homme, si l'on ignore sa vie, à les moindres nuances de son style, et jus-

moins de recueillir, de rassembler les traits qu'à l'allure de chaque phrase. De là, cer-

de cette vie épars dans ses écrits, ce qui est tains risques dans la traduction ; car, outre

l'office d'un historien, non d'un simple lec- la différence qui existe entre le génie de la
teur? D'ailleurs, M. Martin nous donne langue grecque et celui de la langue fran-
l'historique de chaque ouvrage du grand çaise, le style de saint Jean Chrysostome,
docteur; il le critique, en fait connaître le ordinairement simple, clair, vif, entraînant,

sujet et le ton. Le lecteur voudra donc bien, est en quelques endroits chargé, ampoulé ;

avant chaque écrit, se reporter à l'endroit quoique sa pensée s'élance presque toujours
de l'histoire où il en est traité. C'est pour neuve, hardie, sublime, il traîne parfois,

rendre ce recours plus facile, que les Œuvres dans sa marche tout asiatique, comme di-

de saint Jean Chrysostome ont été rangées rait Cicéron, sujet lui-même à ce défaut, un
dans l'ordre où il les a composées; elles se cortège trop nombreux d'idées, d'images,

dérouleront parallèlement à sa vie , dont de passions qui nous semblent oiseuses, di-

elles font partie intégrale, qu'elles éclairent gressives ; un traducteur, en le suivant, a

et dont elles sont éclairées. On aura ainsi l'air d'avoir une marche pesante. Il plairait

comme la chronologie de la pensée de cet davantage au vulgaire s'il ne s'arrêtait qu'aux


insigne génie. pensées saillantes de l'original, s'il ne pre-
Avant chaque écrit on a mis une analyse nait que la fleur du texte grec, pour l'expri-

raisonnée , comme celles qui précèdent mer dans le langage libre , coupé , sans

pour la première fois, dans mon édition, gène , des écrivains populaires de notre

chaque sermon de Bossuet. temps ; car beaucoup manquent d'haleine

Le dernier volume se termine par les ta- aujourd'hui et ne peuvent supporter la lec-

bles suivantes : Table des passages de la ture ;des phrases du xvii° siècle, savantes,

Sainte Ecriture commentés par saint Jean majestueuses, aristocratiques, modelées sur

Chrysostome ; Table, par ordre alphabéti- Démosthène , Cicéron et les autres héros

que , des innombrables matières traitées de la pensée antique ; mais une traduction
dans tous ses écrits. aussi fidèle, aussi complète, d'ailleurs tou-

Quant à la traduction, on ne pouvait guère jours correcte, jamais dépouillée de l'élé-

construire un édifice aussi considérable, gance propre à ce genre, offre deux avanta-
sans y employer plusieurs ouvriers mais ;
ges inappréciables : elle supplée à la fois et

cela n'exclut pas ïiinitê : car d'abord tous initie au texte original '.

les traducteurs, hommes du métier, se sont J'ai dit qu'il y a beaucoup d'unité dans
imposé les inêmes lois, ont travaillé d'après cette traduction, [parce que les divers tra-

le même plan ; ils se sont appliqués à rendre ducteurs ont suivi les mêmes principes ; de

pcllier, auteur d'un livre intitulé Saint Jean Chrysottome, ses


(jnent oa^nge. et quelles Inmlires vous m'y avez données sur
:

l'Empire, sur l'EglIje, sar toutes les plus grandes choses qui puis- œuvres et son siècle, 3 vol. in-S". C'est en même temps un très-
beau travail hutorique. plein de force et de sagacité, et une ad-
sent Intéresser mon âme.
mirable traduction des plus éloquentes inspirations du saint
SI Jamal* vous traversiez Orléans, Je serais benrenz de vous y
docteur. Il ne me semble pas que l'on puisse obtenir du français
recevoir sous mon toit, et de causer avec voos de votre livre et
(lu grand sujet que vous y avez si consciencieusement
traité. une couleur plus brillante et nue plus impétueuse énergie ».
VeuIU'-z agré:r, monsieur le Curé, l'iiommaiie de mon profond
' C'est assez dire qu'on a répudié la méthode de l'abbé GuUlon,
et religl^.ux dévou-.-meat. t FÉLIX, écêgue d'Orléans.
qui s'attache, non i la lettre, mais k l'esprit de saint Jean Chry-
M- Loci» VECILLOT a écrit les lignes suivantes dans la Jtevue
sostome. l'abrège, lampllile, le redresse. D'après lui, tout est
du Monde catholique, du 10 avril 1862 :
permis au traducteur, « pourvu que le goût préside & son travail,
Le souvenir Jean Chr>-80stome m'amène à nommer
d"* '«ai t et par conséquent lui commande les suppressions, les écU'.ircisse~

DO «tre curé helléniste. M. labiié Meriin fd'Agdc), curé de Slcnt- menis, l"! emteUisiemenls œSme ijue le tette Indique et que It
If AVIS DE L'EDITEUR.

plus, c'est le même qui a traduit les deux prêter, répandre autour d'eux, pour com-
tiers des OEuvres de saint Jean Chrysostome, battre les séductions de la littérature légère,
et revu le tiers traduit par d'autres ; tout mondaine, impie, par les charmes puis-
l'ouvrage a été mis sous sa responsabilité sants de l'éloquence chrétienne. Je serais
littéraire. trop exclusif, je serais injuste envers saint
Ainsi traduit,'ainsi édité, saint Jean Chry- Jean Chrysostome, si je ne l'offrais qu'aux
sostome comme théologien, comme
sera, ecclésiastiques : il a droit à une place
polémiste, comme commentateur de l'Ecri- d'honneur dans la bibliothèque des chré-
ture Sainte, comme orateur, comme auteur tiens, des gens lettrés, de ceux surtout qui
ascétique, un des livres les plus utiles aux se font gloire de ces deux qualités.
ecclésiastiques ,
pour leurs conférences ,

pour leurs lectures spirituelles et leurs LOUIS GUÉRIN,


sermons, un des meilleurs qu'ils puissent Imprimtur-iiilnir.

génie de l'écilvala n'aurait pas mancin^ de lui fournir & Inl-mSm»


ftyec un peu plui de loisir et de réflexions «. (BibUotf'^qus
choisie des Pires, tom» xi, pag» 86.) Bar-le-Duc, U 23 jiiUlet 1863,

1!
HISTOIRE
lE

SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

CHAPITRE PREMIER.

- Silualion respective du Christianisme


CoBsi.!érations préliminaires.
- Néo PlalmiUmP
- Manichéisme. - Arianisme. - Hérésie schismes.- Empiétements dudes polvlliéigme
et Tnn.tw.m.
"*•
- Aperçu général. - Doclear de charité. -Dignité humaine.- L,be enm'M _ Pèrt ^ di ^i !
et
r ,î^^ -i^'"'"'f
Chrysostome:
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dance da - L'Eglise romaine. - Caractère de Jean. _ Portr
l'Orient.
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Chrysostomeapparlienlàcette grande pléiade phales l'ère sanglante et glorieuse des


marlyrs.
d'hommes supérionrs, dont les travaux, les Chose mille foissignalée et digne de l'èlre tou-
Tertu?, le génie ont exercé lant d'influence sur
jours! Proscrite aussitôt que connue,
la reli-
les destinées du Ciiristinnisme, et rempli d'un gion du Christ semble d'abord ne
se révéler au
éclat incomparable le (itialrièine siècle de son monde que par l'unanime horreur qu'elle ins-
histoire. Sa noble et sainte figure .«e détache et
pire. La haine l'accueille la calomnie s'attache
;
resplendit entre les imposantes figures d'Alha-
à ses pas le genre humain s'inscrit en
nase, d'Hilaire, de Bisile, d Ambroise, de Gré-
;
faux
contre elle, elle l'accable tour à tour
de ses co-
goire, d'AugusIin. une des plus belles
C'est lères et de ses mépris. Ses pùles
adeptes, con-
gloires d'une époque qui en compte tant, oij
traints de cachera la clarté du jour,
Dieu se plut à condenser, comme dans un foyer comme des
conS|iiraleurs, leurs pieuses réunions
et leurs
éblouissant, lant de lumière etde sainteté. Tan-
symboles sacrés, sont comme autant de
vic-
dis que vieux monde, s'affaissant dans son
le
times marquées d'un sceau fatal qui les
impuissance, n'offre plus que ie dégoûlant
dévoue
au glaive des bourreaux, aux bêtes de
l'amphi-
speclaclede toutes les niifèrcs unies à toutes les
lhéàtre,aiix fureurs de la multitude; et
lâchetés, les grands talents, les grandes âmes
quand
trois sièclesd'une oppression
sansexemple dans
affluent dans l'Kglise, et, comme des astres
l'histoire ont pesé sur son berceau, trois
siècles
d'unebeautésans rivale, se lèventenmassedans dont elle n'a compté les heures que parles
son ciel jiour attester son immortelle énergie an-
goisses el les supplices des siens quand
; le dé-
etsa divine fécondité. Jamais peut-êtreriiistoire
chaînement croissant des passions, des intérêts
ne mil en regard, dans un si vif contraste, tant
acharnésà sa perte ne lui présagent que l'im-
de grandeur et tant de bassesse, tant de ruines
possibilité absolue d'atteindre son but,
accumulées et t,inl de créations admirables. Ja- un
avortemenl funeste et prochain, la voilà qui
mais peut-être l'infaillible Providence, qui con-
passe tout à coup du chevalet des marlyrs
duit
au
|.ar la main, à travers les tempêtes
et les trône des Césars, et, d'une main meurtrie
combats, l'Fglisu de Jésus-Christ, ne fil éclore
en-
core du poids des chaînes, saisit, pour ne
plus ,

à ses pieds tant de richesses, ni rayonner sur les laisser tomber, les reines de
la destinée hu-
son front tant de splendeur. Il faut
le dire maine Son sang n'est pas élanché, ses bles-
!

aussi jamais peut-être son œuvre privilégiée,


:
sures ne sont pas bandées, que ce monde qui
l'œuvre chrétienne, ne réclama de plus
grands lui crachait au visage, qui la traînait dans
ouvriers.
la boue pour la jeter aux cloaques, qui ne
L'Evangile venaitdecloredesesmaiDStriom-
trouvait pas , dans l'alroce fécondité de son
ToMt I.
illolu;iil:. l)K SMM' JliAN CHIWSOSTOMË.

un culte quelconque, quand celui de


génie, de supplice assez raffiné quand il s'a- part à
atleclions était frappé de défaveur,
gissait des chrétiens, s'étonne d'èlre devenu leurs

tbrélien lui-même; et, s'agenouillant devant avaient poussé vers l'Evangile une foule de

la croix maudite, adore ce qu'il abhorrait, jette


gens qui, l'embrassant sans le goûter, sans le
connaître, restaient catéchumènes toute leur
au teu ce qu'il avait adoré, et déjà dans ses lois,
dans ses mœurs, partout, il découvre l'esprit et vie ou , admis au bajitéme, n'étaient jamais
,

le sceau de la religion nouvelle Une telle ré- !


que de mauvais chrétiens. Saint Athanase ne
monire-t-il pas l'épiscopat lui-même envahi
volution n'a pas d'ana'ogueilans l'histoire. Les
causes humainesne suffisent pas àl'e.vpliquer ;
par des malheureux sans vocation, sans foi;
part jirosternés la veille encore aux pieds des ido-
le doigt de Dieu est là, ou il n'est nulle
les; ne connaissant, ni les livres sacrés des
iur la terre.
chrétiens, ni la doctrine du Christianisme;
Mais ces grands déplacements de l'humanité
toujours païens sous manteau de l'évèque
ne s accomi>lisi;ent pas avec la précision d'une
le ;

évolution militaire, et sans laisser en arrière qui n'étaient dans l'Eglise que ce qu'ils pou-
vaient y être, les suppôts naturels des hérésies,
bien des traînards. Quelque merveilleuse que
lut cette transformation in.s,)érée, elle n'attei- le lléau du sacerdoce, qu'ils déshonoraient

gnit pas de profondeurs sociales; et


si tôt les par la bassesse de leurs sentiments et la plus

Lien qu'elle eût remué et renouvelé bien des infâme vénalité '
?
^

Certes, ces profanations, ces hypocrisies ne


cœurs, elle n'avait pas encore changé et refait
le cœur humain. Désarmé et vaincu, le paga-
laissaient ni éclaboussure ni ombre sur lasplen- .

nisme n'était plus redoutable; cependant il dide sainteté de l'Eglise hautementglorifiée par
complaît encore, surtout dans les campagnes, les touchantes merveilles de modestie, d'abné-
des adeptes obstinés et nombreux. Soit routine, gation, de charité, qu'elle faisait éclore de tou-

soit ignorance ou lâcheté du cœur, soit peut- tes parts.Avec un noble orgueil de mère, elle
être, de la part de certains esprits, cet orgueil- pouvait montrer à ses ennemis, comme à ses
leux besoin de se raidir contre le mouvement amis, les talents, les vertus, le courage, le dé-
quicntraîne les autres, soit enfin que les efforts vouement de presque tous ses pontifes, l'anti-
I)récii)ilés et maladroits de Constance pour
que ferveur, l'incorruptible fidélité d'un grand
déraciner l'idolâtrie eussent rendu quelque nombre de ses enfants. Et néanmoins, dans son
une opposi-
force à ce corps usé, en soulevant sein même, que d'âmes secrètement vouées à

tion inattendue, bien des gens restaient fidèles l'idolâtrie! En vain avait-on dépouillé celle-ci

de ses privilèges publics il lui restait ses séduc-


aux dieux tombés, fréquentaient leurs temples, :

célébraient leurs fétus', se livraient à toutes les tions intimes. Toutes les faiblesses humaines
pratiques de leur culte, les défendaient à ou- étaient de son parti. Ses temples déserts ou fer-

trance. Longtemps après Constantin, le nombre més, elle gardait les cœurs, d'où, comme d'un
de ces dévots, plus ou moins sincères, plus ou réduit imprenable, elle opposait à l'ennemi
moins fanatiques du passé, bien qu'il décrût de triomphant une résistance muelleet passive,
jour en jour, était considérable. Dans l'armée, plus difficile à vaincre que la résistance légale
les païens se trouvaien'tàcôlé des chrétiens, et et armée. Des hommes, dont la persécution eût

souvent même les hautes charges de l'Etat fait des marlyis, énervés par la paix, retom-

étaient remplies par des païens. La ferveur baient, sans y songer, sous le joug méprisé de
des disciples de l'Evangile ne pouvait que l'idolâtrie. Ils se moquaient de Jupiter, de Vé-

souttrir d'un contact incessant et inévitable nus, de Mercure, et volontiers ils se fussent rués

avec ses ennemis. sur leurs autels pour les briser; mais les vices
11 était, d'ailleurs, difficile que, sur tant de déifiés sous ces noms recevaient leur secret eu-
conversions au Christianisme que les derniers cens, et demeuraient les dieux de leur vie. A
temps avaient vu s'opérer en masse, il n'y en côtédu spectacle consolant et sublime des tra-
eût aucune qui ne fût le fruit de la conviction vaux de l'apostolat, des immolations de la cha-
ou le miracle de la grâce. L'exemple du rité, des saintes associations des vierges et des
prince, l'esprit de courtisanerie et de servile veuves consacrées au service des malheureux,
imitation, des complaisances de famille, chez des mœurs graves et douces de la famille chré-
«juelques-uns peut-cire le besoin de prendre tienne, sanctuaire de pureté et de dignité, à
* TUàodoiei, 1. 5, c. £1.
• Sllnl Aibannse, Sist. Arinn., ao 78,
CnAPÎTilK î>REMfER.

co'.ù dv.S' imgnaniines cxenip'os des Paule, des sou Beaucoup de chrétiens en étaient
efficacité.
Mélanie, lies Olyrnpin'cle; au milieu du monve- là. Ilscroyaient aux présages, consultaient le
mvnl spirilualiflo (jui cinporiailan désert, sur vol des oiseaux, attachaient au cou, aux mains
les traccsdos ililarion et des Antoine, lésâmes de leurs nouveau-nés, les plus étranges aum-
lasses du monde, éprises d'un ardent amour leltes, et substituaient aux prescriptions de la
des cliose; du ciel, tandis que les lois se mo- science, dans leurs maladies, les charmes et les
difiaient visiblement au sonftle de l'Evangile, enchantements. Saint Basile, saint Ambroise,
et que denouvellcsinstitulions, empreintes de saint Astère,saintChrysostome nousoullaissé,
son esprit, attestaient son influence croissante ;
des mœurs de leur temps, des peintures si affli-
on rencontrait à clmquepns le paganisme avec geanies, qu'on se demande avec tristesse ce
ses souvenirs tenaces, ses fèlcs licencieuses, ses «lu'était venu dans une société
faire l'Evangile,
vieilles superstitions, son égoïsme, sa luxure, si rebelle à ses enseignements,
si incapable de

ses vices, sa dureté. L'usure, l'esclavage, l'am- le comprendre. Orgies, débauches, vices infâ-

philliéàire, une foule d'usages liorriiil 'S d'im- mes, superstitions ridicules, amour insatiable
moralité ou de cruauté, survivant aux dieux de l'argent, aplatissement des caractères, servi-
qui avaient inspirés, aux édits qui les pros-
les lité honteuse, dureté cruelle envers
les pauvres
crivaient, formaient un cond-asle scandaleux qu'on rencontre presque
et les petits, voilà ce
avec les enseignements de la religion nouvelle, partout à chaque pas. Dans les villes, les men-
insultée et défiée dan^ son triomphe. diants encombrent les rues, où, sur leur char
Il y avaitencore tiop de sang païen dans les d'or ou d'argent, attelé de mules blanches, d'in-
veires du peuple, trop surtout dans celles des dolentes matrones, couvertes de pierreries, sui-
princes. Constantin immolait son fils aux fu- vies d'un interminable cortège d'eunuques et
reurs d(! sa femme, et sa femme au souvenir de de valets, courent de l'église à l'hippodrome,
son fils. Constance asseyait son trône sur les du théâtre au bain. Le même peuple, qui le ma-
cadavres sanglants de ses oncles, de ses cou- tin entoure les autels du Christ et apjdaudit à
sins, des prir.cipanx officiers de son pL're. Va- outrance les orateurs sacrés, lesoir remplilles
lentinien nourii^sail de cliair humaine deux cirques, se passionne pour descochers, et,
mal-
ours qu'il traînait [)nrlo;it avec lui. La trahi- gré éàilsimpcriaux,encouraged'unefaveur
les

son et l'as-a^sinat étaient la iioliliquede Valens. frénétiquelescombats prohibés des gladiateurs.


Gralien inauguraitson lègne par l'injuste sup- Les vertus éclatantes des vrais chrétiens font
plicedu défjuseur le jiliis vaillant et le [ilus dé- ressortir la dégradation des autres. Des lois
voué de remi>ire, du père de Tliéodose etTliéo- ; sages améliorent le sort des esclaves, donnent
dose lui-même, l'ami d'Ambroise, ordonnaille desmédecinsaux pauvres, adoucissent lesinflic-
massacre de Thessaloniipie. n'a u'ie jiart, la for- ordonnent la salubrité des
lions criminelles,
tune des parvenus, fi uil de la délation ou des prisons, protègent les droits de la femme et la
concussions, avait des insolences et des scan- vie des petits enfants, s'efforcent de rendre au
doli'sinouï^.Quelques uns poséd lient des pro- mariage annoncent le glorieux
sa dignité : elles
vinces entières, dépensaient des millions de lever d'une civilisation nouvelle, mais en pré-
sesterces dans une orgie, et, plutôt (]ue de re- senced'une civilisation funeste, toujours debout
trancher de leur lasle ou de leurs débauches, quoique sapée dans ses bases, écrasant de sou
réduisaient leurs fermiers désespérés à mourir poids toute aspiration vers un ordre meilleur.
de faim ou àse faire esclaves. Des pères endettés Les barbares, se précipitant à grands flots sur
vendaient leurs fils pour satisfaire d'impitoya- l'empire, aggravent cette situation, de tous les
bles créanciers. On vit des riches, des puissants, maux qu'ils traînent avec eux. De là, ce cri de
exiger sans scrupule leur prétendu droit de Salvien : o Je ne sais, ô Eglise de Dieu 1 com-
mettre à mort leursesclaves, etdeprendrepour ment il se fait que ta propre félicité se tournant
concubines les filles de ces infortunes. L'impôt contre toi, tu aies ramassé presque autant de
écrasait les cann)ngnes livrées au brigandage vices que tu as conquis de nations. La foi s'est
desexactcnrs. Tout élait anarchie etconfusion; amoindrie à mesure que le nombre des fidèles
età tantd'idésordres l'ignorance et lasupersti- s'est accru, et nous te voyons épuisée par ta
fion en ajouiaient un autre. En dépit des lois fécondité, appauvrie partes richesses, afifaibUd
terribles portées contre elle, les païens les plus et abattue par les propres forces '
1 »
éclairés s'adonnaient à la magie et célcbraient • '"Ivisn, ad Ecc. ca'h,, 1, 1, n, tf
HisToinF nr. saint jf.an chrysortome.

Ainsi, la grande vicloircqiii avait donné l'ciii- l'égo'ismc ; à faire goûter, pratiquer sur une
piio an C.liiislianisnie ne lui donnait pas le vaste échelle le culte sublime de la croix, les
If |Kis. I.a i-aniôie onvorle à son ambition est hautes doctrines du renoncement et du sacri-
liérisséedobî-tacle? et d'ennemis. Il nécliappe à Ike à élever le niveau de l'humanité, à lui
;

nne épreuve que pour tomber dans une autre. donner un nouvel idéal, une nouvelle langue,
Sa lioslinée est lalulte. Or, le plus grand efibrt un nouveau cœur ; cà reprendre en sous-œuvre,
deeeltolullc, sans Irève et sans lin, incombait à remanier, dans ses éléments, cette vieille so-
peut-être au W siècle. Il ne s'agissait plus, en ciété qui se débattait à ses pieds dans la boue et

l'it'ct. d'ubicnir pour le vrai cnlté de Dieu la le sang, pour en faire une société chrétienne,
libertéque les martyrs a\ aient achetée de leur une nouvelle humanité, â l'imafje de Jésus-
sang, ni de jeter à terre de vieilles idoles ver- Christ, l'homme parfait, créé selon Dieu dans
monlnesqiii Imnbaicnt d'ellrs-nièmes, dès que la justice et la sainteté de la vérité K
1,1 main du p«iM\oir leur relirait son appui. Cette œuvre surhumaine de régénération,
Vainqueur du polythéisme, assis sur le trône l'apostolat chrétien l'avait conuncncée au sortir
des Césars, l'Kvangile avait beaucoup à faire, même du Cénacle et, depuis trois siècles, en
;

pour que sa sainteté devînt la conscience du dépit des bourreauxetdesempercnrs, eu dépit


inonde, dont sa doctrine él,iil le tlanibeau. 11 des obstacles dressés sur sa roule, il la menait
availàlutter contre l'ignorance, la superstition, avec un zèle aussi heureux qu'intrépide. Le
les habitudes invétérées, les passions ennemies monde pa'i'en, la philosoi)hie elle-même subis-
de son joug, l'invincible penchant de toute chair saient, en repoussant, l'intluence de l'Evan-
le

au plaisir et à la mollesse ', contre l'invasion gile. Vn vif reflet de sa doctrine répandait sur

du paganisme dans
subreplice et incessante toutes choses un jour nouveau. Mais ce travail
l'ame humaine, autant que contre l'invasion rénovateur, si puissant qu'il fêit, n'empêchait
violente et sanglante des barbares dans la so- jias un autre travail, déjà fort avancé, de disso-
ciété. Ilavailà consoler le monde d'une longue lution et de mort. Deux courants opposés appa-
ojqiression; à verser sur des blessures ancien- rai saient à la surlace et agitaient les profon-
nes, profondément ulcérées, des trésorsd'cspoir deurs de la vieille société ; l'un, qu'accélérait

et d'amour à guérir des cœurs malades


; à ; de fout le poids d'une pression immense l'arri-
briser des chaînes pesantes à remplacer une ;
vée des barbares, et qui poussait fatalement à
législation atroce par un système complet de lois la destruction et au chaos; l'autre, qui partait

jushîs,douces,enqireintesde son esprit; à arra- des autels du Christ, des chaires de ses pontifes,
cher du solel des mœurs cette vieille civilisa- des sanctuaires de ses vierges et de ses ascètes,
tion, aux inextricables racines, qui avait infecté un contre-coïirant de vérité et d'amour, péné-
l'homme juscjuc dans la moelle des os, vicié les trant, recouvrant en partie le premier, et re-

sources mêmes de la vie; à soulever le poids de foulant, d'un choc vigoureux, le double fardeau
la nature déchue; à enseigner l'humilité aux de la pourriture romaine et delà brutalité bar-
grands, le désintéressement aux riches, aux pe- bare. Mais il eût été moins difficile de créerun
tits le sentiment de la dignité humaine, et la monde nouveau que de refaire le vieux. La
liberté des enfants de Dieu à des êtres dégradés l)lupart des matériaux de celui-ci, trop pourris
de longue main parla servitude à rectifier, à ;
pour entrer dans une construction durable,
épurer une foule de conversions hâtives et im- étaient réprouvés rie l'architecte divin. C'est
parfaites à rendre dignes de leur nom de chré-
;
pourquoi la Providence emmenait à grands
tiens, tant d'hommes qui semblaient ne le por- frais et à grande vitesse, des lointaines régions
ter que pour l'avilir et le compromettre; a leur du Nord et de l'Orient, sur le sol où elle voulait

inculquer son esprit, l'esprit d'abnégation, de neuves, au sang de feu, qu'au-


bâtir, des races
mansuétude, de générosité, de dévouement à ; cune digue ne pouvait contenir, aucun échec
en pénétrer ces masses habituées aux jeux bar- déconcerter, dont la mission visible était de
bares, aux fêtes sanglantes de l'amphithéâtre à ;
renverser, de brûler, de détruire, mais pour
substituer un spiritualisme délicat et saint au déblayer et niveler la route de Dieu. Comme à
sensualisme grossier, par lequel l'idolâtrie tâ- l'origine des choses, l'esprit de Dieu était porté
chait de se survivre à elle-même; à établir le sur le chaos. Il le travaillait, le fécondait; et,

règne de la charité sur des cœurs desséchés par d'un mélange confus d'or etde boue, d'erreurs
'Chiya., 4e Su'ji/.à, a» &. « Saint P»ul, sd Eph. c. Il, v. 13 et ?!.
,

CHAPITRE rnF.MIER. &

cl de vérités, de vices cl de vertus, de sang et lehiue l'Evangile, dut attirer leur attention. Ils

de flammes, de vieille? et de nouvelles idées, il furent frappés de l'auslère beauté de ses ensei-
s'apprêtait à faire jaillir la lumière et la vie, et gnements, que ses disciples commenlaientélo-
tout un monde nouveau. iiuemnientdans leur vie par im courage incon-
Et cette cependant, il ne voulut |irocéder
fois testable et de touchantes vertus. Les plus sin-
qu'avec concours d'insirumcnts humains. Il
le cères, les plus logiques embrassèrent, avec
créa les IVres de l'ICj^lise, et en lit les déniiur- une noble ardeur, c(îtte lumière surnatiu'clle,
^es, les pères du monde nouveau. Etait-ce Iroji, (jui régénrrail h la fois Iciu' intelligence cl leur
pour les approprier à son œuvre, de leur don- cœur. Le plus grand nombre en resta à l'éton-
ner le talcul. l'éloijucnce, la vertu, le courage, neinenl vis-à-vis tl'une doctrine qui, paraissant
la soif du bien, la ])uissance de l'accomplir, la répondriî à quclques-imesde leurs pensées, les
grandeur des vues et du caraclère, la tri|)le au- renversait toutes. La foi chrélieime demandait
torité du savoir, du génie, de la sainteté? Dieu tropàleurorgueil.Maisenrei)oussanlsonjoug,
les fit dignes de lui, grands par l'esprit, grands ils ramassaient sur sa i-oute les étincelles deson

l>ar le ca-ur. Ils furent plus que de grands hom- llambeau. De la, les vérités mêlées leurs er-;i

mes; ils furent des saints! reurs, et cette élévation de langage, nouvelle
A un autre point de vue que celui des mœurs, dans leur liouclie, qui accuse le plagiat. Ils ont
la lâchedes docteurs chrétiens, à cette époque, beau s'en défendre, leur enseigiieineril s'est
étaitencoretrès-ardue. Ce n'était pas seulement modifié d'une manière visible au coulact d'un
avec l'ignorance, la routine, le vice, les passions aulre enseiguemenl: il a sufli de l'oujbre du
populaires (|u'ils avaient à lutter, mais contre Chri-^l projetée sureux pour faire jaillir, dans
la philosophie, éternel adversaire de la foi, de- leurs ténèbres, de précieuses clartés.
venue maintenant l'auxiliaire inattendu du po- Ce fut l'origine de la nouvelle écolequi, s'éle»
lythéisme (|u'elle avait longtemps conspué. Ce vant sur les débris des anciennes, à la lumière
n'est pas que le polythéisme fût le moins du de l'Evangile, arbora le drapeau de Platon
monde philosophique. Amas incohérent de dont elle altérait la doctrine, et se projiosa la
fables grossières, il n'avait rien qui pût attirer double restauration de la |ihilosopliieel du po-
ou retenir sous son joug les intelligences. Il lythéisme, en les modifiantrune par l'autre, et
avait siifli à l'i^vangile de le regarder en face par un conq)romis impossible entre des idées
pour le faire chanceler sur ses fondements; empruntées aux sources les i>lus diverses, aux
et, malgré les fureurs dont la politique impé- réveriesde rOrient, aux mythes de la Crèce, aux
riale l'avait armé, il lonibaitsous le poids de sa théoriesdePlatonel de Pythagore, au judaïsme,
propre absurdité, autant que sous les coups de au Christianisme lui-même (lu'elle voulait a la
ses adversaires, (juand la philosophie entreprit fois imiter et combattre. Quelques-uns, parmi

de lui rendre, sous une autre forme, la vie qui ses m dires les plus illustres, avaient commencé
l'ahandoiuiait. par être ('.brêliens et, d'ailleurs, le Christia-
;

Il est vrai qu'au moment où parut le Christia- nisme occupait dès lors une place trop élevée
nisme, la philosoiihie avait perdu son prestige. et troj) vaste dans le monde, il avait saisi trop

Ses grandes et célèbres écoles étaient tombées; fortement les intelligences jiar la grandeur et

et, à part quelques rares stoïciens drapés dans l'autorité de ses enseignements, pour ijii'il fut

leur orgueil, elle semblait ne se survivre à possible, même à ses adversaires les plus dé-

f lleniènie, et n'élait représentée dans le monde clarés, de ne pas ci)m|)ter sérieusement avec

que par l'Epicuribuie, théorie trop commode lui, dès qu'il s'agissait d'une combinaison doc»

du plaisir et du Nice pour ne pas compter tou- trinalc quelconque. Et n'est-ce pas dans l'or-

jours de nombreux sectateurs. Cependant, au gueilleux désir d'opposerà son influence crois-
milieu de cette prédominance universelle du sante, une barrière iulellecluelle savamment
sensualisme, bien des esprits restaient tournés calculée, que se trouve, en grande partie du
vers les spéculations idiilosoiihiiiues, et s'agi- moins,la raison d'èlrede ce néo-Platonisme, pro-
taient, sans pouvoir les résoudre, autourdeces duit hybride du polythéisme, dont il fut le der-
grandes questions de Dieu, île l'âme, de l'ave- nier soutien, et de la philosophie, dont M se disait
nir, dont l'huniaïuté, a aucune époque, même noble organe et le [dus compli Ire-unn'?
le plus

dans ses |)lus grandes défaillances, ne se dé- Parlant de celle idée, souvent émise depniy,
qu8 les divers syslèmcs religieiiv» «" ciadit
tourne complètement. Un phénomène moral,
,

HISTOIRE TE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

parmi les liommeSj ne sont que les mauifesla- làlrie, une fois purgée de ses vues grossières et
lions passagères et loculesd'iin besoin unanime comme transfigurée parla philosophie, il leur
et constant de l'humanité, il s'efforça de relier sembla qu'il n'y avait plus entre le culte des

aux conceiitions des philosophes les croyances dieux et le Cliristiaiiisme aucune opposition ra-
du vulgaire; eten épurant, en expliquant cel- dicale, et (ju'il était facile à l'homme de bien de
les-ci, eu donnant un caractère religieux à concilier les tendanci s morales de l'un avec les
celles là, de les fondre dans une harmonieuse pratiques de l'autre. Ils admiraient l'Evangile,
unité, afiu de remplacer le vieux paganisme com me respirant dans tous ; es préceptes la man-
avili et croulant par un polythéisme nouveau, suétude et l'éiiuité; louaient les martyrs, cei
spirilualisé, ennobli, Ici qu'il pût à la fois être ticdmcs de leur constauce religieuse, qui, plu-
accepté des esprits d'élite et devenir la religion tôt que d'aàjwer leur fui, avaient souffert hé-

universelle des peuples. En même temps (ju'il roïquement les dentiers supplices rendaient '
;

écartait de la théologie païenne les idées trop hommage à ces pontifes chrétiens, que la fru-
basses au sujet des dieux, et qu'il présentait les galité, la modestie, leurs mœurs austères et
fables des Grecs comme d'ingénieuses allégo- pures recommandaient à la Diviiùlé et à ses
ries, sous lesquelles il falluitchercher la science vrais udurateurs'; mais en même temps ilsat-
primitive du genre humain, il s'appliquait à tribuaient aux astres la nature et la vie divines;
découvrir^ à mettre en lumière les vérités en- croyaient aux auspices, aux augures, aux ora-
sevelies, dans les traditions antiques, sous une cles; soutenaient ladi^inalion parle vol des oi-

niasse d'erreurs, et à relever le culte des ido- seaux et les enlraiiks des viclimco; cultivaient

les, en donnant à ses actes divers un sens mo- la magie comme la plus haute des sciences, et
ral, propre à porter les âmes à la vertu. Et la théurgie, comme l'art merveilleux de gagnei',
comme c'était la puissance du Christianii-me, de dominer les dieux inférieurs attachés à la

attestée par sa rapide pro[)agation,qui le frap- matière, et u'opcrer, avec leur secours, des
pait surtout, il n'hésitait pas, tout en l'atta- œuvres surnaturelles.
quant avec force, tout en professant pour lui Sans doute, parmi les adeptes de ce poly-
un insolent dédain, à puiser dans ses livres, à théisme savant, plusieurs ne pouvant se con-
copier ses rites, à verser, au milieu des idées tenter d'opinions si incertaines, et sentant plus
piiiiosophiques et des pratiques polythéistes, vivement, au fonddeleurcœur, lebesoin d'une
tout ce qu'il pouvait d'as[)irations et de formu- rédemption divine, ne Iravertèrent le Plato-
les chrélieimes, ne prétendant à rien moins nisme que pour arriver à l'Eglise. Mais, somme
qu'à ressusciter lepaganisme àl'aide de l'Evan- toute, et à part de belles et lio|) rares excejt-
gile, l'erreur par la vérité. Il eut donc, lui aussi, tioiiS, ce mysticisme philosophique était plus
ses saints, ses miracles, ses prophètes, ses codes nuisible ([ue favorableaux progrès de la vérité.
sacrés, sesabstint-ncespieuseSjSalrinifédivine, S'il étaitpour quelques-uns la préparation à la
ses médiateurs invisiblesentrerEIre souverain foi et comme lu vestibule de l'Evangile, il en

et nous, occupés à lui porter nos hommages, à retenait un plus grand nombre dans une indiffé-
nous rapporter ses bienfaits, à proléger et gui- rence funeste, par rapporta leur destinée éter-
der l'homme de bien dans sa route ici las. 11 nelle. Satisfaits de celle prétendue conciliation,
repoussa les sacrifices sanglards, expliqua le la conscience et les hattiludes
entre lesdroits de
culte des images, i)arla, comme les chrétiens, polythéistesméléesdelonguedaleaioules leurs
des ravages du péché, du détachement des pensées comme à tous leurs scnt'uienls, ils s'en
sens, de la purificalion des âmes déchues, du tenaient là, et se croyaient dispensés de faire
inéi ite des souffrances et de la prière, de la un pas de plus pour s'approcher du vrai Dieu.
confiance avec laquelle nous devons nous tour- Celte forme épurée du i)olythéisme leur appa-
ner vers Dieu, comme vers un père, et lui faire raissait, comme la plus aduiirable synthèse de
de notre vie un holocauste spirituel. tout ce qui dans tous les autres
était bon et vrai

Cet éclectisme mystico-panlhéiste, peu goûté cultes, y compriscelui des chrétiens. La sagesse
des foules, devait plaire à ces esprits incct tains, humaine ne pouvait s'élever plus haut. Leur
qui, sentant très-bien le vide et l'absunlilé du orgueil, d'ailleurs, se complaisait dans celte
polythéisme, y tenaientcependant parleurs ha- pensée, que, successeurs du divin Platon, su-
bitudes littéraires et par le fond de leur vie et ; prêmes héritiers des grandes écoles phi losophi-

en ctfet, il eut parmi eux un grand succès. L'ido- •


Am, Mar., 1, 22, c. U. - '
W., 1. 27, c. 3.
CHAPITRE PREMIER.

honorable
qiies, i!s élaioul aus.'i l'appui le plus lenneldela matière et des sens, motif d'austé-
d'un syslème religieux, aa(|uel
el le plus fi'lèle rité pour les uns, justifiant aux yeux des autres
seraltacliaieiil toutes les gloires de l'empire et tous lis désordres, tt faisant de rimmoralilé la
des lellres et fiers de leur petit nombre, ils eus-
; condition de la dignité de l'honnue et de son sa-
sent rougi de partager avec la nuillilude le nom lut, attirèrent au Gnosticisme d'innombrables
de chréiiens '. Avec enipressenienl, ils se grou- prosélytes, et firent de lui, pendant bien des
pèrent autour de Julien, espérant delà torcece années, l'adversaire leplusilangereux et le plus
qu'ils n'attendaient pas de la science, et applau- puissant de la vérité. 11 tombait à peine que
dissant de tout leur cœur à sa tentative impuis- .Manès parut, et tenta un nouvel et suprême ef-
saiile, mais furieuse, de restauration païenne. fort pour opérer la fusion impossible entre l'E-
Ainsi, cette étrangeet tarlive coalition entre vangile et les religions naturelles de l'Orient.
la philosophie et le pulyihoisme, sans sauver Lui aussi, il prétendit épurer le Chrislianisnie,

celui-ci, se dressait comme un uouvel obstacle le dégager de l'alliage ipi'il avait subi, lui don-
devant rE\angile, devenait le dernier point ner le développement dont il était susceptible.
d'appui des résirtancts qu'il avait à vaincre, le Au fond, il cherchait à l'absorber dans une
dernier prétexte dis intelligences pour se sous- masse informe de spéculations tirées de toutes
traire à!a foi, etentraînait à de nouveaux com- les philosophies el de tous Us mythes; et
bats lesdccteurs, les Pères de l'E.^lise, obligés c'était dans le but unique de s'ouvrir un accès

de faire tète à la fois aux préjugés du penfile et facile auprès des chrétiens qu'il prit le litre
aux prétentions dis philosophes, à l'ignorance d'apôtre du Christ, et voulut mettre une espèce
el à la science, au vice et à la sagesse, et à pour- d'éti<|uetteclirélienneùje ne sais quel mélange
suivre l'erreur sons les mille déguisements de panthéisme el de dualisme d'une part, de
qu'elle aimait à revêtir, pour surprendre les stc'îcisme elde quiétisme de l'autre. Malgré
àmes el usurper les droits de la vérité. l'absurdité évidente de ses enseignemcnls, le
Mais déjà de plus aventureux penseui savaient Manichéisme était calculé avec un art profond
essayé d'un syncrétisme autrement vaste et pour séduire les uns par une apparence de
hardi, et, avec des matériaux empruntés à haute sévérité, les autres en consacrant la li-
toutes les doctrines et à tous les sanctuaires, à berté et la sainteté des passions, un grand nom-
l'Inde et à laPerse,àlaChaldéeetà rEgy|)te, à bre eu calomniant l'Eglise tt se posant à leurs
Moïse et à Py thagore.à la Kahale età l'Evangile, yeuxcommelasociélé des vrais croyants. Aussi,
ils avaient élevé en face de l'Eglise, à ses portes lorsque vers la fui du lu" siècle, il ifut violem-
mêmes, les sombres et bizarres constructions ment comprimé, il avait déjà fait beaucoup do
delà Gwose.Lanouveauté étrange et fantasti(jue mal el joussédes racines profondes. On le força
de ses enseignements; le grandiose et le mer- à se cacher on ne put l'anéantir. Il devint une
;

veilleux, mêlés partout à l'absurde l'obscurité ; secte secrète, travailla sons terre, avança dau-
même et la mystérieuse horreur de ces laby- destineiuent, et, tout en s'apprctantàfaire plus
rinthes sans issue ce vertige des esprits
; quand tard une grandeexplosion, il necossa, pendant
ils se i)enclientsurrabime(iu'ilsvenlentsonder plus de cent ans, de fatiguer l'Eglise par ses
el qui les attire ; la prétention d'avoir arraché à sourdes hostilités el de lui disputer les âmes.
la nature tous ses secrets etde résoudre souve- Et cependant, à côté de ces vastes systèmes
rainement tous problèmes (|ui tourmentent
les d'erreurs dressant leur masse formidable de-
l'esprit humain formes imposantes et les
; les vant l'orthodoxie catholifjue, d'autres, moins
noms chrétiens dont il se couvrait la manière ; audacieux en apparence, non moins funestes
de propager ses erreurs au moyen de commen- en réalité, avaient surgi dans le sein même de
taires sur les livres saints dont il disai lavoir seul l'Eglise, el, sous présexle d'expliquer ses

la clef, posséder seul le sens allégoricjue et piri- .-


dogmes, d'en propager la foi, travaillaient ar-

tuel caché sous l'écorcedesmotsetdes faiis, et demment à les ruiner. Il faut qu'il y ait des

inaccessible au vulgaire; le soin desmaiiresde hérédes, avait grand Apôtre '. Cetta
dit le

se donner pour les vrais disciples de Jcsus- épreuve de la vérité ne manqua jamais au Ca-
Christ, les vrais héritiers de sa pensée intime, tholicisme. Du jour où il ouvrit la bouche pour
de sa doctrine secrète, apanageexclusifdes na- parler au monde, il eut contre lui, outre les ad-
tures supérieures; le mépris dogmatique et so- versaires naturels de toute doctrine él«\'ée et
* Stiat AuguitiD, lit CUil, Dei, I. U, c, 16, > 1. ai Corinth, c. II, v, 1»,
8 HISTOIUE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

sainte, outre la routine, la politique, l'incrédu- l'unité. Ariusse leva, et toutes les oppositions à
lité, la une foule
superstition, le sensualisme, renseignement chrétien furent résumées et
d'ennemis dans ses propres disciples, et parmi comme personnifiées en lui. L'Arianisme, en
ceux-là mêmes, que par une consécration spé- effet, futmoins une réaction théologique contre

ciale, il avait destinés à être les gardiens incor- Je modalisme de Sabellius qu'une réaction po-
ruptibles et les propagateurs de ses enseigne- lythéiste et philosophique contre le principe
ments; ennemis d'autant plus dangereux que le chrétien, moins une hérésie que la négation
2èle de la vérité semblait être leur seul mobile, mêmeduChristianisine, une forme nouvelle de
et qu'ilsprélendaienf servir ^Égli^;e en la déchi- Gnoslicisme et de Platonisme tempérée par
rant. L'esprit humain est ainsi fait que même l'idéepurede l'unité et de la simplicité de l'Etre
en se donnant il qu'en paraissant
se réserve, et divin Ml séduisit bien des esprits. L'habiletédes
obéir et s'incliner sous l'autorité de la foi, il chefs, leur puissance d'intrigue, leur art pro-
marchande l'obéissance, et ne veut recevoir que fond de dissimuler, leur crédit auprès des Cé-
de lui-même la règle et l'objet de sa foi. Parmi sars de Byzance, dont ils flattaient les passions,
les hommes de spéculation et d'étude, que la etencourogeaientlesempiéteinentssurl'Eglise,
beauté doctrinale du Christianisme avait frap- l'appuidu despotisme, les vexations prodiguées
pés, plusieurs sebornèrent à prendre dans cette auxorthodoxes fa vorisèrentsinguhèremenl l'es-
grande moisson de l'Évangile, pour verser sor de rArianisme;lequeld'ailleurs trouvait un
dans la philosophie, et parcelle riche adjonc- grand auxiliaire dans la disposition dame de
tion la rajeunir, lui donner une autorité, une cette foule d'anciens idolâtres qui , devenus
vie nouvelles. Leur butétait de rendre la philo- chrétiens par intérêt, jjoliiique ou complai-
sophie chrétienne. D'autres, plus puissamment sance, plutôt que par conviction, et restés in-
attirés et entrés plus avant dans le Christia- crédules ou à peu près au fond du cœur, incli-
ni?me, voulurent y faire entrer la philosophie naient naturellement vers une doctrine qui
avec eux, rattacher les conceiitions de celle-ci leur apparaissait comme un moyen terme et
auxenseignemenls de l'Évangile, ou plutôt plier une espèce detransaction enttele polythéisme,
l'Evangile aux conceptions delà philosophie et dont ils n'avaient pu se détacher tout à fait, et
se faire ainsi un christianisme philosophique. le Christianisme, qu'ils goûtaient médiocre-
Et parce que la hauteur des mystères les dé- ment abandonner. De nouveaux
et n'osaient

concertait, ils se mirent à les abaisser à la por- orages fondirent sur l'Eglise, au moment où
tée de leur raison, à les interpréter selon les une grande victoire lui promettait une longue
données de leur science, à les accommoder paix.llypocrisie, violence, bassesses, sacrilèges,
aux idées païennes, |ilaloniques ou autres dont atrocités de toute espèce, riennecoùtaàl'Aria-
ils étaient imbus, à les manier, à les façonner nisme. En même temps qu'il disputait et subti-

à leur gré, c'est-à-dire que, sous prétexte de lisait, il calomnia, il opprima, il versa le sang.
les rendre intelligibles, ils travaillèrent à les D'illustres pontifes furenl proscrits, des chaires

anéantir. éminentes profanées par la simonie et par l'in-


L'Église, obligée de faire son chemin en pré- trusion, les monastères dévastés, les cénobites
sence des glaives levés sur sa tête et des pas- charges de fers, des femmes orthodoxes, des
sions acharnées à sa perte, eut jilus à craindre prêtres vénérables massacrés, des horreurs
(les témérités de ses propres disciples que de la commises qui rappelaient les plus mauvais
haine ouverte de ses persécuteurs. Des t-sprits joui s du tempsdes persécutions. Mèmefrappéeà
ob.4inésetvains,épris d'eux inên:i'S,s'avisèr(.nt mort par le concile deNicée,rhérésieeutencore
de formuler le dogme à leur gui. e, et de .-ubsli- à force de mensonges, d'astuce, d'intrigues, de
tuer leurs imaginations incohéi entes, aux an- servilités, de fureur, quelque temps de succès

tiques et vénérables tradilions qui remontaient coupable. Ne pouvant faire mieux, elle se divisa
aux Apôtres. Le travail de falsifiiiition ne res- en sectes. Le fleuve empoisonné, en se retirant,
pecta rien. Les vérités les plus fondamentales laissait ses ri ves couvertes de mares infectes ; le

furent attaquées. Les sectes se mnlliplièrent. serpent écrasé se survivait dans chacun de ses
L'erieurenfanla l'erreur. Leshéresiarquesdoii- tronçons, animés de sa malice, pleins de sou
nèrent la main aux hérésiarques. La curiosité venin. Sous les noms de Marcel, de Pliotin,
et l'orgueil mirent la di v ision et l'anarchit^ par- d'Eunoniius, d'Apollinaire, Arius conlinua de
tout où Jésus-Christ avait mis l'harmonie et ' Giuouilhac, Hist. du dogme, t. 2, p. 259, elc.
CllAPlTRK PUEMIER.

iV siède, et de la tenir
fatiguer l'Église tout le nom de dévouement, leurs efforts pour placer
dans un qui-vive perpétuel. La guerre qu'il l'autorité spirituelledans un état de tutelle et
avait faite au Verbe, Macédonius, avec le même de dépendance. La protection que l'Église
acharnement, la fltau Saint-Esprit. Dans l'agi- acceptait de leur part, se changait vite en op-
tation, [iroiluite par ces attaques violentes ou pression. L'appui qu'ils prêlaieutà la vérité dans
perfides contre le dogme, Bonose, Helvidius, quelques circonstances, était tristement com-
Jovinien, Vigilence s'élèvent contre la vie par- pensé parle concours qu'ils donnaient plus sou-
du Christianisme et la beauté de sa morale.
faite vent à l'erreur. Le servilisme et l'ambition de
L'honneur virginalde la Mère du Christ est mis quelques membres du clergé secondaient cette
en question, le culte des Saints bafoué et déjà, ; malheureuse tendance d'une politique sans
dans le crépuscule du siècle, Tliéodore de Mop- grandeur et sans portée, et appelaient à chaque
suelte fraie la route à Pelage et fait pressentir instant l'intervention des Césars dans les choses
impur
Nestorius, tandis quele Priscillianismo, du sacerdoce. Ceux de Byzancc furent plus por-
mélange de manichéisme, de gnosficisme, des tés que ceux d'Occident à cette usurpation su-

plus mauvais éléments, des plus mauvaises hé- bre[)tice de suprématie religieuse d'abord
la ;

résies, nie la Trinité, l'Incariialion, le libre ar- parce qu'ils n'avaient pas devant eux la grande
bitre, autorise le parjure, condamne le mariage, figure de la papauté pour leur imposer et les
pousse aux excès les plus immoraux. contenir ensuite parce que, dans leur aveugle
;

Le schisme aggravait Sans con-


la situation. amour de l'autocratie, il crurent assurer dou-

tester le dogme, des esprits moroses et durs blement leur indépendance de Rome, encréant
s'en prenaient à la discipline, attaquaient la à l'ombre de leur trône, dans la métropole de
hiérarchie, élevaient autel contre aufel ; et, l'Orient, un grand centre de sacerdoce, sur le-

sous lesapparencesd'un zèle ardent pour la pu- quel ils comptaient bien avoir la main. Cette po-
reté-des mœurs cliréliennes, sapaient tout prin- litique, de séparation et d'orgueil mal avisé, ne

cipe d'organisation, déses|iéraient les âmes par leur réussit que trop pour le double malheur
les excèsd'unrij^oiisme implacable, disputaient de la civilisation et des âmes.
au sacerdoce son titre le plus beau, celui d'être Telle était, au iv° siècle de son histoire, la
le dispensateur des pardons du Ciel, et met- situation du Christianisme. Il avait vaincu, il

taient à néant l'Évangiie, où respire, avec une régnait. Mais i)our asseoir et organiser sa vic-
connaissance si profonde de la faiblesse hu- toire, pour en tirer les fruits divins qu'elle pro-

maine, une miséricorde infinie. L'ambition, la mettait, pour prendre pleine possession de ce
vengeance, la jalousie, l'orgueil blessé, l'entê- inonde qu'il venait régénérer, que d'obstacles à
tement étaient au fond de toutes ces dissi- surmonter, que de prodiges à accomplir! 11
dences, quel qu'en fût le drapeau, et, en ébran- avaitdevantlui,contrelui, le paganisme vivace,
lant lefondement del'unilé, créaientà l'Église des goûts, des mœurs, du langage, attaché aux
des épreuves et des périlsnon moins redou- âmes comme une lèpre rentrée l'empire dé- ;

tables que Thérébie. Les Donalistes furieux, mantelé, croulant, qui menaçait d'écraser tout
sous le nom de C('/TO?iC;:/^o)zs, ensanglantaient sous ses ruines une civilisation condamnée,
;

l'Afrique ; et dans quelijues v illcs éminemment défendant à outrance ses vices et ne conservant
chrétiennes, Anlioche par exemple, les fidèles de ses anciennes grandeurs que sa corruption ;

eux mêmes dansle choix des pas-


se divisaient les barbares s'avançant à grands pas, et portant
teurs et formaient deux églises dans une église. avec eux des espérances inconnues et des mal-
L'habitude des empereurs puïijis, d'être les heurs trop visibles le relâchement, la mollesse,
;

chefs de la religion comme de 1 Etat, entiaîna l'ignorance, l'insubordination, l'esprit rétro-

lesempereurschrétienssur une pente fatale. 11 grade et pa'ien de ses propres disciples ; dans
y avait dans le sacerdoce catholique un pouvoir l'abaissement des caractères et la dissolution de
trop élevé et trop obéi pour ne pas exciter leur toutes choses, la fièvre des esprits s'agitant sans
jalousie, et de bonne heure ils laissèrent voir la prévoyance autour de questions brûlantes, et
prétention de le dominer. Sous prétexte d'éviter remplissant de vaines disputes un monde qui
à l'Élatle contre-coupdesquerelles religieuses, avait tant besoin de se reposer dans la vérité ;
ils s'ingéraient dans la théologie, prenaient la philosophie recueillant toutes ses rancunes,
parti pour ou contre le dogme, s'arrogeaient le tontes SIS forces, et tentant, à l'aide d'alliances
droit d'imposer les croyances, et décoraient du nouvelles, un suprêmeeffortpourravirrempire
10 HISTOIRE DE SAINT JEAN CIIliYSOSiOME.

à la foi ; les cent têles de l'bydre de rhéiésie nonyme de la chaiité aussi bien que de l'élo-
s'acharuaiit a tous les dogmes, souillant toutes quence, rayonne dans l'histoire du Chiistia-
les vérités, et, sous les coups (jui l'abaltenl, ver-
nisme du plus pur éclat. Le Ciel s'était plu à
sant encore dans les âmes des flols de poison; réunir sur celle existence privilégiée tous ces
l'orgueil et renlètenieiil du schisme la politi- ;
dons de la grâce et de la nature (ju'il partage
([ue jalouse et envaliissante des empereurs; la d'ordinaire à plusieursdeses favoris, la splen-
disposilion d'une partie du clergé à vendre au deur du talent, la magnificence et la royauté de
pouvoir civil, pour quelques avantages tempo- la parole, une âme intrépide et grande, l'en-
rels, la liigniléel la liberté del'Kglise ;
i'iuiamic Ihoutiaime de la loi, la passion du bien, l'amour
des grands, l'abrutissement du peuple, lescep- sublime des âmes qui fait les apôtres, la science
licisiiie mêlé à la superstition, l'orgueil cU'in- et le sentiment les plus profonds de l'Évaugile,

soleucc dans l'avilissement, la soif des jouis- une charité féconde en prodiges et l'on peut ;

sances et de l'or rendue plus vive par le mal- dire que l'auréole des Saints a rarement cou-
heur des temps ;
l'élernelle aversion de tous les ronné la tète d'un plus grand homme. Rien n'a
vices contre la verlu, de toutes les lâchetés con- manqué d'ailleurs a la grandeur de celte vie,
tre le courage, de tous les mensonges contre la ni la hauteur du rôle, ni la solennité des cir-

vérité: voilà quels ennemis entouraient, élrei- constances, ni la persécutieu, ce piédestal des
guaient Christianisme triomphant, embar-
le grandes destinées, ni la suprême consécration
y-
rassaient sa marche, et menaçaient, s'il n a\ail du martjre'.
eu qu'une existence humaine, de l'étouffer et L'iiisloire d'un tel homme n'est pas une

de l'éteindre dans sa victoire Et c'est dans cette ! simple biographie. C'est l'histoire du sacerdoce
fermentation de tantd'élémenls divers, dans le catholique; une page de celte grande histoire
chaos de toutes ces résistances, dans celte im- de la lutte incessante et sublime de la vérité
mense anarchie des intelligences et des cœurs, contre l'erreur, de l'unité contre l'anarchie, de
qu'il avait à faire prévaloir et fonder l'unité, la la charité contre l'éi^oïsme, de l'es- prit chrétien

charité, la saiukté, l'Evangile ! contre paganisme loujoursaballLi et toujours


le

Au milieu d'une lutte si vaste, si complexe, vivant, de l'Evangile en un mot, pour l'aUran-
si animée, si féconde, éclate sa force divine. chissement, le progiès moral, la glorification
Comme elle avait suscité Its martyrs, elle sus- de la nature humaine contre les idolâtries et
cite les docteurs, et jamais les défenseurs illus- les tyrannies de toute espèce qui la déshono-
tres ne manquent à la cause de Dieu. Au fort de rent et l'asservissent.
la mêlée, on les voit surgir à propos, dominant Bien que ce surnom de Bouched'or, qui
tout de la taille et de la voix. Le chef immortel, lui fut décerné par un peuple enthousiaste
dont ils sont les soldat^, les arma lui- même de et qui est demeuré attaché à sa mémoire
pied en cap pour lesgrands combats delà parole comme le rayon du Sinaï au front de Moïse,
et de la pensée. Il leur a ouvert ions les trésors signale tout d'abord à notre admiration le
de la science et de la sagesse cachée en Jésus- grand orateur, Jean doit être considéié surtout
Christ\ Les grandes âmes des Apôtres et des comme ua grand docteur, un grand pontife,
Prophètes revivent dans leurs âmes. Ils portent un grand aiôtie. Il était mort à peine, (lue son
au front l'empreinte lumineuse de leurs com- nom taii-ait autorité dans l'Eglise. Saint Nil,
munications avec Dieu. Quand la poussière de saint Isidore de Peluse, saint Augustin, saint
tant d'écroulements, la fumée de tant d'incen- Léon, f-aiiit Célestin, les papes, les conciles
dies, les nuages condenses de tant d'erreurs en- louaienlS'abondanceel la pureté de sa doctrine,
veloppent le vieux monde d'une épaisse nuit, et l'appelaient à l'envi un grand homme, un
merveilleuses constellations du génie et de la docteur éminent , l'honneur du sacerdoce,
foi, ils montent à l'horizon, versant au milieu la colonne de l'Eglise, le sage interprète des
de ces ombres des flots de lumières', et mar- secrets de Dieu, le flambeau de la vérité,
quant au ciel le pôle immuable d'un monde la lumière du monde *. Parmi ces hommes
nouveau.
Entre ces astres de première grandeur, non • Ca«s., de Incarn., 1. 7, c. 30. —
" Saint Nil, epist. 199 et 265,
1. 2. et ep. 279,1. 2; saint Isid. Pelus., ep. 152 et 156; saint August ,
loin de saint Alhanase, à côté desaint Augustin, /.W., 1 I, c. 6; saint Léon, ep. 106; saint Célcslu, ad clcr. et pop.
C'mstiin. sai'.d Cyrille Ale.t., ep. 3, Conc. Eph.. p. 117 ; Cassisn,
apparaît saint Jean Chrysostome. Son nom, sy- ;

TUéod. trev. rom., m


de Incarn. Verbij 1. 7, c. 30 et 37 ; didl. 1 ;

' Paul, ad. col., c. 2. — '


Greg. le Grand, 1. 9, Moral., c. 6. 27 jaiiuarii.
CHAPITRE PnKMIER. H
saintomcnlmémorablc'.nnTiimlslavénéntion laire ou sublime, c'cf t toujours la bouche d'or :
des siècles a donné ce grand nom de Pores de sa phrase est harmonieuse, sa parole imagée;
l'Eglise, (|ueliiues-iin3 l'ont surpassé par le mais jamais de tension, jamais d'enflure ni do
génie et le savoir, ancuii par la grandeur de recherehe. Rien n'est donné à l'esprit; tout
lame, ni par la beauté des enseignenienls, ni vient du cœur et s'adresse au cœur. Ce qu'il

par l'éloquence unie à la charité, ni par l'ar- touche, il le rend lumineux ce qu'il recom- ;

deur et le courage de la foi, ni par le nombre mande, il le fait aimer. Les foules charmées
et la portée des travaux, ni par les hinrères et demeurent suspendues à ses lèvres des heures
les bienfailsrépandus; etsoit que l'on considère entières. On ne se lasse pas de l'entendre. Il

les pieux Iriomphes de sa parole, ou ses admi- plaît, il éclaire, il touche, il entraîne. Son âme

rables commentaires sur les saints livres, ou enveloppe et saisit l'auditoire d'une étreinte
les luttes subies pour l'honneur du ?ac( rdoce masnéli(iue, et toute réfistancédevient impos-
elde l'Eglise, dévouement et les immola-
ou le sible.Les juifs, les païens, venus l'écouter par
tions de l'Apôtre, ou l'héroïsme et la sainteté curiosité, s'en retournaient désarmés de toute
du pontife, ou les épreuves qui ont courunné objeclion et convertis à l'Evangile. Jamais pa-
par une grande mort une si grande vie, il est role (dus attrayante n'impressionna plus pro-
impossible de ne pas admirer en lui l'un des fondément.
plus puissants instruments de Dieu jiour l'édu- On l'a dit avec raison : le génie de Chrysos-
calionetlarénovationdu monde |)ar l'Evangile. tome lient de Jérusalem et d'Alliones, de Dé-
De l'orateur,on a tout dit; la critique s'cct moslhène et d'Isaïe il a ; l'éclat et l'abondance
rangée de l'avis du peuple, et, malgré d'incon- de l'Orient, avec la clarté, le sens positif et pra-
testables défauts, Chryseslome est resté dans tique de l'Occident. Ses accents, d'une incom-
l'unanimité des esprits la plus belle personni- parable beauté, tirent un grand prestige de la
fication de l'éloquence sacrée. L'ampleur, la sainteté de sa vie. Ses vertus sont les plus
variété, le mouvement, la souiilesse de la (larole, vives images de ses discours. Mais au fond de
l'élévation de l'idée, l'éclat, la beauté des ima- ces vertus, les inspirant, les dominant toutes,

ges, la science et l'onction des écritures, la cha- resplendit la charité. Il semble n'exister que par
leur, la véhémence, le pathétique, ce je ne sais elle et pour elle, et n'avoir reçu du Ciel la puis-
quoi qui subjugue ou soulève un auditoire, qui sance de la parole que pour la célébrer, la pro-
fait que chaque parole tombée dans les âmes pager, pour faire entrer plus avant dans les
arrache des larmes, allume des flammes, et, cœurs et dans les mœurs cette grande loi qui
répercutée par tous les échos du cœur, produit résume tout l'Evangile,
^

un long et saint retentissement dans la vie; eu Un monument nicignifique a été élevé à la

un mot, tous les attributs du grand orateur gloire du Christianisme par l'éloquence de Jean.
chrétien, il les possède à un degié émincnl. La Cependant il ne songeait guère à la i)0stérité.

tribune évangélitjue n'a rien à lui comparer. 11 n'a pas écrit deux lignes pour elle. Ses œu-

Le luxe oriental de sa diction en atlaiblit rare- vres, à très-peu près, ne sont qu'une collection
ment l'énergie. Chez lui, l'onction tempère de discours adressés à un peuple ardent et mo-
l'éclat, la charité attendrit l'imagination. Rien bile, qui se pressait pour l'entendre, qui aimait
ne resplendit dans sa parole, qui ne bi ùle dans à l'applaudir; discours préparés au jour le jour
son cœur. Discours ou actioiis, tout jaillit de la suivant l'inspiration des circonstances ou les
même un ardent amour de Dieu et des
source, besoins du moment, tantôt pour signaler une
hommes en Jésus-Christ. Cet amour, c'est son erreur, tantôt pour combattre une superstition,
inspiration, son éloquence, son talent, sa force, tantôt pour extirper un abus, toujours pouraf-
sa vie tout entière. On en sent la flamme dans fermir et règne de l'Evangile sur des
étendre le

chaque mot qui sort de sa bouche. L'orateur âmes trop pleines encore des souvenirs et des
n'est que l'interprète du saint. sentiments du paganisme. Les formes sévères
L'art de Chrysostome est de n'en pas avoir. et savantes de l'écrivain n'y paraissent jamais.
Son discours est l'épanchement de son âme. C'est un pasteur qui |iarle à ses ouailles, un
Tout y est noble et simple, d'un ravissant aban- père à ses enfants. Mais au milieu de la fami-
don. H parle une langue admirable, et il la liarité touchante, de l'admirable désordre de
parle admirablement. Qu'il expose, qu'il dis- ces entretiens multipliés, vous voyez se dérou-
cute, qu'il objurgue, qu'il prie, qu'il soit popu- ler devant vous, dans toute sa magnilicence,
\-

42 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

l'ensemble Se ia théologie calliolique. Saint emportements, ne reflétait toujours la douceur


Mattfiieu, saint Jean, saint Paul n'ont pas eu de de l'Evangile et la sérénilé de son âme '. Il ne
plus solide interprète. La pensée, l'âme de fut pas le tribun ; il est le docteur de la charité.
Clirysosfome s'est si bien identifiée à la pensée, Toutefois, reconnaissons-le, la nature lui avait
à l'àmede saint Paul, qu'on croit entendre l'un donné la parole et l'âme d'un tribun. Il était
en écoutant l'autre, et qu'un peuple eutliou- né pour la lutte. A Athènes, à Rome, sa voix
siaste de son docteur se plaît ta dire que le grand eût rempli le forum, agité la multitude, fait
Apôtre lui-même visite son disciple, et lui ré- trembler le despotisme. Il se fût plu aux orages
vèle le sens, lui dicte le commentaire de ses de la liberté, et peut-être se fût-il brisé, lui
écrits'. aussi, à manier, à gouverner les masses igno-
Mais nous aimons à le signaler de nouveau, rantes et mobiles. Mais la charité avait transfi-
celui des enseignements chrétiens auquel le guré la nature, et d'un tribun du peuple fait
ministère de Jean paraît plus spécialement con- un apôtre de Dieu. On ne comprend pas, quels
sacré, c'est la charité. Jamais le grand orateur que soient l'aveuglement et la fureur de sa
ne fut plus beau qu'en plaidant la cause des haine contre tout ce qui porte nom de chré- le
pauvres, confondue dans son cœur avec la tien, que Zozime aitcomme une
représenté,
cause de Jésus-Christ. Prêtre, il s'était dépouillé espèce de démagogue, un homme à qui sans
de l'héritage de ses pères, pour en faire l'héri- doute l'éloquence et la vertu avaient donné
tage des malheureux; évêque, toutes les res- une grande puissance sur le peuple, mais dont
sources connue toutes les influences d'une la puissance ne fut jamais qu'au service de la
haute position furent employées par lui, avec vérité, de la justice, de la charité.
un zèle incouip irable, à développer sur une Avec cette flamme divine de la charité, vous
large échelle, à multiplier sans fin les institu- respirez partout, dans les œuvres de Jean, un
tions et les bienfaits de la charité. Il songea sentiment profond et puissant de la dignité
quelque temps à l'extinction de l'indigence, et humaine. Le cloître couvrait encore de ses
même à établir, dans laville fastuciise de Cons- ombres et de son silence le nom fatal de Pelage:
tantin, au milieu des chrétiens divisés et dégé- le naturalisme impiede l'hérésiarque n'effrayait
nérés de Byzance, (juelque chose comme la pas la foi de l'Eglise, et rien n'obligeait les doc-
communautéapos!oliq\ieef la fraternité primi- teurs catholiques à défendre plus spécialement
tive de l'Eglise de Jérusalem ^ rêve généreux : les dogmes universellement respectés de la dé-
d'une belle âme, que les coudilioas de notre chéance et de la grâce. Au contraire, les som-
existence ici-bas, et les vices de notre nature, bres doctrines de Manès, bien que proscrites et
condamnent à n'être qu'un rêve éternel ! Mais contraintes de se cacher, ne comptaient que
toutes les misères du pauvre, toutes ses an- trop d'adeptes et de fauteurs. Leur influence
goisses, tous ses désespoirs avaient un écho ressentie au-delà même du cercle de leurs par-
puissant dans ce noble cœur, dans cette bouche tisans, et les restes vivaces des vieilles croyances
éloquente du pontife du Christ, et lui arra- païennes à la fortune et au destin, poussaient à
chaient des cris de douleur, à faire trembler l'abandon d'elles-mêmes, à l'insouciance ou au
l'égoïsme et l'orgueil même sur le trône. Dis- désespoir, une foule d'âmes, abattues déjà sous
ciples d'un maître adoré, dont il fut dit qu'il le poids des malheurs publics, en qui d'ail-
n'éteindrait pas la mèche fumante et n'arrache- leurs l'habitude de l'esclavage et la tyrannie de
rait pas le roseau cassé, son discours respire la centralisation romaine avaient singulière-
d'ordinaire la mansuétude et l'onction ; mais à ment affaibli tout sentiment de noblesse et de
l'aspect des vices insolents, du luxe stérile et responsabilité personnelle. C'està peine si, dans

cruel d'une société corrompue, son accent s'é- ce honteux affaissement, quelques-uns conser-
lève, il gronde comme une tempête ; et l'on vaient une vague conscience de leur libre ar-
serait tenté, à la véhémence, à la sainte audace bitre. C'est pourquoi le saint orateur se plaît à

de ses attaques contre les grands, les riches, les relever si souvent la grandeur et la dignité de
oppresseurs du pauvre, contre la cour elle- la nature humaine, la magnificence des dons
même, de l'appeler trièim de la charité, si ces qu'il a plu à Dieu de lui conférer, les forces et

deux mots ne se repoussaient l'un l'autre, et si la liberté qu'elle conserve, même dans la dis-

la parole de Chrysoslome, dans ses plus grands grâce et la déchéance', et cette étincelle sacrée
' Brev. rom., ad 27 jatiuarii. — '
Hom. 9, in Act, npost. '
Hom, 58, in Gènes., in fin. — '•
Efist, L. Jac, 1.
CUAPITHE PP.F.MIEU. 13

qui se cache dans ses entrailles malades, prèle champ de bataille, qu'illustreront après lui les
à jailliren gerbe de lumière etde feu au moin- Grégoire VII, les Innocent III, les Anselme, les
dre cliocdelagràce divine. Il parle à des hom- Thomas de Cantorhéry, une foule de pontifes
mes régénérés par le Christ, en pleine posses- héroïques, champions illustresqni, encombat-
sion de tous les biens de l'Evangile, /a /o?;jrtr- tanlpour l'indépendance du principe religieux,
faite de la liherlé; et il lui semble impossible s'immolaient pour la liberté elle bonheur des
qu'éclairés de cette lumière, pleins de ces espé- peuples. Blessé dans la lutte, trahi par ses frères,
rances, vivants de cette vie, ils puissent con- il tombe; mais en tombant il pousse un cri, et
naître les défaillances, les hontes, lesdésespoirs ce cri, qui est une invocation à l'évèque de
de la servitude ou du fatalisme. Il les rappelle Rome, une solennelle proclamation de sa haute
énergiquement au respect d'eux-mêmes, au suprématie, signale à ses successeurs dans l'é-
sentiment de leur noblesse native, à la gran- glise grecque recueil fatal où les poussent un or-
deur de leur destinée, aux devoirs, à la respon- gueil aveugle et une politique insensée, l'étoile
sabilité de la liberté ; et il uc cesse de leur re- polaire sur laquelle ils doivent gouverner leur
dire, avec lescommentaires les plus saisissants, route, s'ils ne veulent, par une fausse indépen-
ces belles paroles de l'Apôtre Rachetés à grand : dance, arriver à la plus malheureuse servitude.
prix, glorifiez et parlez Dieu dans vos corps' ! Héros, marlyrdela liberlcde l'Eglise, il fraie la
Du reste, nevoyanlThommequ'cn Jésus-Christ, routeà d'autres héros, à d'autres martyrs. «Mal-
idéal divin de toute dignité, de toute perfection gré qui nous séparent, écrivait-il
les distances
humaine, que chaque chrétien doit porler dans du fond de son au pape Innocent je ne suis
exil ,

sa pensée et reproduire dans sa vie, il se plaît à pas éloigné de Votre Sainteté; tous les jours je
célébrer souvent, avec la foi la plus vive et la suis auprès d'elle '. Et maintenant que son
plus chaleureuse éloquence, le dogme sacré, corps repose à deux pas de la confession de saint
ineffable, source de noblesse etdeveriu, foyer Pierre, sous l'œil du successeur d'Innocent, du
rayonnant et inépuisabledecharitéoùrhomme- fond de sa tombe, sa voix semble crier encore à
Dieu se présente, non plus seulement comme des oreilles, hélas! trop sourdes: Revenez à
le guide ctl'oracle, mais comme le pain vivant l'Eglise-mère, fondement de la vérité, source
et céleste de l'homint", appelé à l'union la plus de l'unité. C'est notre rempart, notre sécurité,
intimeavec Dieu, jusqu'à n'avoirqu'une même le port sa7is vagues, le trésor d'innombrables
âme, un même sang avec Jésus-Christ, jusqu'à biens, la cause dhme joie pure et sainte * ! Là,
pouvoir dire avec saint Paul Je vis, moi, non : est la liberté et la dignité des consciences ; là ,

plus moi, Jésus-Christ vit en moi^. Ainsi, le pa- un pilote que la tempête
est le salut; là, veille
négyriste de la dignité humaine, le docteur de ne peut surprendre ; là, une charité qui em-
la charité, est, par cela môme, le prédicateur et brasse le monde, lutte pour les églises affli-
le docteur de l'Eucharistie. gées, pour le clergé opprimé, pour les peuples
Mais une grande préoccupation du pontife, persécutés, pour l'univers entier '.Et quiconque
c'est la liberté de l'Eglise. II la voit menacée, ne marche pas sous la bannière de cette grande
autour de lui du moins, par hypo- la protection Eglife, l'oracle et le guide des autres, l'appui et
crite et la politique envahissante des Césars
de lesuprême refuge de tous, marche à l'abîme 1
Byzance. Sentinelle avancée, du haut de son si grand que soit le docteur, le saint est
Mais,
poste, il surveille, il signale les manœuvres de plus grand encore. Douceur et fermeté, zèle et
l'ennemi, et, de toute l'ardeur d'un dévouement prudence, courage et modération, grandeur
aussi éclairé qu'intrépide, il s'efforce de fermer d'âme et sincère humilité, l'austérité de l'ascé-
la route aux usurpations, quelque nom qu'elles tisme et l'aménité la plus aimable, l'habitude
prennent, quelques complices qu'elles aient. des hautes méditations et le sens droit d'un es-
L'empire, à peinechrétien,jalouse le sacerdoce prit pratique, l'amour de la règle, la haine ar-
et aspire à l'asservir, et déjà commence entre dente de l'orgueil, de l'avarice, de l'hypocrisie,
les deux pouvoirs cette longue lutte qui agitera la sévérité pour lui-môme avec uneindulgence
les plus beauxsièclesdu Christianisme. L'orient inépuisable, une immense charité toujours élo-
hisse voir ses mallieureuses tendances : mais quente et toujours active, l'amour tendre et
Jean s'est élancé ', l'un des premiers, sur ce passionné de Jésus-Christ, toutes les qualités,
• I. ad Corinlh,, r. 6. - ' Ad Gai., c. 2.
toutes les vertus qui font les grands pontifes,
' Sa p«ni4e s« révèle dam ini pnmiari ouvrât*! ; uoy, liv. j«
8. Babyl.,ii<' 'i, t. 2, jj. yA, • Ep. 2 Chrys. ad lin, - ' Jbid. - ' Itiii,
H îlISTOîr.E DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË,

il les rrsiimai! en lui d'une inanière admira- manœuvres de ses ennemis le surprirent tou-
Me, et l'on peut ?ans liésilation le présenter jours'. 11 était incrédule au mal.
comme un des types les plus accomplis du sa- Plein d'amabilitédans son langage,ct, comme
cerdoce clirélien. saint Athanase', pins aimable encore par ses
Dans k'S relations ordinaires de la vie, Chry- mœiirs, on eût dit cependant qu'à bien des
sostome était réservé, presque taciturne. Avare égards, il avait besoin de sa tribune pour être
du temps, il en donnait peu aux conversations : lui-même. Instrument d'enthousiasme, qui ne
folitaire au niilioudu monde, il s'était faitdij sa vibrait qu'au soufllo d's grandes assemblées, sa
pensée un sanctuaire, et il se plaisait dans cette place était entre l'autel et la multitude. La
?nceinte lumineuse queDieii avait parée d'i tant chaire était son Thabor. Dès qu'il y paraissait,
lie richesses, dont aucun liruit terrestre, aucune on ne voyait plus que le proiiliète, l'apôtre,
image grossière ne venait profaner le silence el Jean-RaptisleousaintPaulauxbordsderOronte
la paix : pieux Sinaï de la contemplation et de ou du Bosphore, l'homme de Dieu avec la ma-
l'amour d'où il descend u't par devoiret, comme gniîicence, l'autorité, le prestige irrésistible et
Moï<e, le front rayonnant de !''imlav de Dieu. saint de la parole de Dieu.
D'une sobriété extrême el qui tenait à la fois de Il n'écrivait pas ses discours. D'ordinaire, il

la pénitence et de la délicatessede sa santé, il parlaitaprèsunc méditation plus ou moinspro-


n'acc^plait aucmie invitation, n'en faisait au- fondo de son sujet. Quelquefois la parole jaillis-
cune, mangeait toujours seul et oubliait sou- sait tout h coup de son cœur, et fleurissait spon-
vent de manger. D'autres étaient obligés de se tanément et merveilleusement sur ses lèvres.
souvenir pour lui qu'il avait un corps. Per-onne ne l'égala dans l'improvisation'.
L'auteur d'une liisloire '
ecclésiastique, qui Plongé dans l'étude des livres saints, nourri du
avait pu connaître Clirysostome, mais qui fe- Verbe divin qui se révèle au cœur pieux dans
rait aux Nov.iliens, et, par conséquent, suspect chaque mot de l'Evangile et qui est le flambeau
quand il s'agit d'un évêquecalholique, atlribue du monde et de sa vie, il était, lui aussi, esprit
à notre Saint un caractère fier et emporté, dont et lumière, grâce et amour, et il lui suffisait de
les écarts furent, selon lui, la source de toutes se trouver en présence des masses pressées et
.«es peines. Rien n'est moins vrai. La modéra- attentives au pied de sa chaire, pour que son
tion et la charité dominenltoute la vie de Jean. âme éclatât en magnifiques accents ou s'épan-
S'il naquit avec un caractère hautain et violent, dît en effusions brûlantes. L'auditoire saisi,
'
il le dompta si bien par une victoire complète transporté, répondait par des apidaudissements,
sur lui-même, que la douceur, la sérénité sem- par des acclamations, plus souvent par des
lilait plutôl le facile épanouissement et la phy- larmes, des sanglots, des cris d'épouvante, des
sionomie native de son qu'une vertu ac- être, protestations de repentir, se frappait le front,
quise par de laborieux La pnix céleste efforts. demandait grâce.
qui remplissait son cœur se reQélait sur son Si l'on peut accepter comme ressemblant le

visage. portrait qu'a tracé de Jean un évoque grec du


Néanmoins il avait, dans ses rapports avec XI' siècle', il avait la taille de saint Paul et de
jes hommes, riiabilude' d'une franchise qu'on saint Alhanase, c'est-à-dire qu'il était petit';
trouvait rude tout d'abord, mais qu'on ne tar- mais le noble port de sa tête semblait le gran-
dait pas à apprécier et à aimer.Car cette sainte dir. Il avait l'œil grand, le regard profond, le
rudesse n'élait que la surabondance de droiture nez bien fait, le sourire triste mais plein de
de sincérité, de délicatesse, d'une vertu qui charme. Son front large et chauve, sa barbe
n'admettait, ni la dissimulation, ni ladéfiance, blanche ajoutaient à la majesté calme de ce vi-
et croyait se retrouver elle-même dans les au- sage, où respiraient la loyauté et la fermeté de
tres. Chez cet homme éminent, la naïveté s'al- son âme'. L'austérité de son maintien rehaus-
liait à la grandeur. Cette haute intelligence, ha- sait, au lieu d'exclure, l'attrait des manières et

bituée aux profondeurs de la science de Dieu, du langage. Les longues veilles, les jeûnes ob-
dont le regard jouissait de la vue des anges ', ne ' Chrys. du Saeerd. 1. 6, c. 3. — Grég. de Naz., Orat. pa«
' S.

voyait pas sur la terre, à ses pieds, les grossières tipg. S. Athan., no 9. ' — Suid. in verb. Joan. Phot. 17. — —
* Jonn.y episc. Euchnit. op. Stilting, t. 4, sopt. p. 692.
embûches que lui tendait la jalousie; et les * Jean semble faire allusion à la petitesse de Ba taille, quand il dit

de saint Paul o Sa stature était petite, et en cela il n'avait aucua


:

' Socr, 1. 6, e. 3. — S''m-n., i. 6, c. 12, et 1, 3, c. 10, — '


Si- avantage sur nous». (Lib. ad Steleth., de coniji,, a" 2.)
ftrd., 1. 1, c. 7. - ' S. Nil, ep. 294, 1. 3. •fall.,dial., c. ».
CIIAI'ITRE DEUXIÈME. 18

f tinés, le travail de l'intelligonco cl do la parole s'yconrentraient lacliarilé! Quelque grande


:

avaient crcufé ses jnues, raréfié sa eliair. Oa que fût son intelligence, c'était moins un génie
eût dit une apparition céleste pliilôt qu'un qu'une âme. Il aimait, il hénissait, il s'immo-
Lonunc. On ne laiiprochait pas sans un senti- lait: c'était l'Evangile vivant sous les traits
ment de respect, iiresque de crainte ; et il est d'unhomme. Ainsi que le saint Apôtre, son
vraiquc son premier aliord avail quelque chose homonyme, dit un ancien qui avait eu le bon-
de froid. Ses ennemis laccusiienl de fierté '
;
heur de le voir de prè> ', il tenait sa tète ap-
mais en le voyant de plus près, on ne trouvait puyée sur le sein de Jésus, et, dan? ce sublime
en lui que le plusLicnveill;intet leplusindul- contact, quelque chose de l'âme de Jésus était
penldesliommcs: on l'aimait. C'était une deces passé duns son âme.
natures douées d'attraction, qui font graviter Tel fut, autant du moins qu'on peut le faire
vers elle, sans le vouloir, les regards, les pen- connaître par une esquisse rapide et si impar-
sées, les cœurs. Aus^i inspira-t-il des amitiés faite, l'homme éminent, le grand docteur, le
profondes, qui survécurenl à toutes les \icissi- grand pontife dont nous essayons de racont r
tudes de sa fortune ', des dévouements qui s'é- les travaux et la vie. Piii^set-il, du liant du ciel,
levèrent jusqu'au martyre. Lui méi!ic,il culti- sourire à nos pauvres ttrorf s, et obtenir pour ces
vait avec une sainte tendresse l'affection de ses pages consacrées à sa mémoire un peu de cette
amis. Ce culte faisr.it pisrtie de Fa piété; car tons grâce persuasive etsaintequi coulait de ses lè-
ses sentiments rayonnaient d'un même foyer et vres et qui semble encore attachée à son nom!
' Socr., 1. 6, c. 18. — ' Chrys , Du Sacerd., 1. 1 ; Pall., pajjim ;

BfisI, Chryt. passim ; Tillero., t. U, an. 2, p. 5. ' C.i'îsieD, de Inc.^rn. Verbi, I. 7. c. 31.

CHAPITRE DEUXIÈME.

Naissance de Jean. — Sa mère. — S«9 premières années. —


au barreau. — Succès
DébnU — Libanins.
littéraires. I.e sopliiste

L'empereur Julien. — Martyrs à Aniioche. — — Jean s'éloigne du inonde. — Son ami


Valcnlinion — Bossuet. — Basile.

Saint Eusthale. des Intrijîues .ariens. — Saint Mélèce. — Paulin Eustalhicns. — Lucifer de
et les Saint Jérôme. Calaris.
— — Recours
Saint Basile. à l'Ealise romaine. — Question de! tiypostases. — Popularité de Mélèce. — Etudes sacrées de Jeu.
— Son baptême. — Diodore Flavien. et

Jean naquit à .\ntioche de parents nobles et nés; les plus grandes églises, veuves de leurs
chrétiens '. On ne sait pas au juste la date de pasteurs, livrées à de misérables intrus. Les
sa naissance. Avec le P. Slilting, nouscroyons George, les Etienne, les M cédonius, c'est-à-dire
devoir la placer de jiréférence en 3U'. simonie, l'impiété occupaient les
la cruauté, la
Un grand pontife, pape un grand saint, le chairesensanglantées d'An tioche, d'Alexandrie,
Jules, gouvernait alors l'Eglise de Dieu au mi- de Constantinople. I.esvraischrétiensen étaient
lieu des plus violents orages qui l'aient jamais à regretter, avec saint Hilaire ', sous un fils de
assaillie.L'Arianisme,cnetfet, assis sur le trône Constantin, les jours de Néron et de Décius.
de Byzance, ne connaissait plus démesure. Ua Lesfoliesol les crimesdescirconcellions épou-
calomnie, le faux, le sacrilège, le meurtre, au- vantaient l'Afrique. L'Orient tout entier n'était
cun crime, aucune infamie ne l'arrêtait. Il ex- que confusion et désolation; el comme si la
communiait le papelui-mèinc. Alhanase, Paul, nature eût voulu ajouter son courroux au deuil
Luce, Eusthate, les plus nobles défenseurs de de la religion, des tiemblementsde terre inces-
l'orthodoxie étaient exilés, déportés, emprison- sants ravageaient les plus belles contrées de

GcorKCs d'Alexandrie que


l'empire. Néo-Césarée s'écroulait dansle Pont;
' écrit le père et la mère àe notre Saint
étaient idclàtrcs, et fureot convertis au Christianisme par leur ûls, à de Rhodes était bouleversée; Salamine. Bé-
l'île
l'époque de son baptême. C'est un conte de sa fpçoo. Cbrysostomo
était au berceau quand 50n père mourut. Lui-même nous apprend
rytc.Dyrrachitim, une foule de villes en Italie,
(ad vi'l. junior., et tib. 1 rfe Sncerd.) que ea mère était chréueDoe,
en Grèce, ailleurs, n'offraient plus qu'un amas
Une 9^ur de eoD père, Sabinicnne, fut diacone<ifie de l'église d'An-
tiocbe; el, quant à son pére, Stiliing établit stifUsammcnt qu'il était de ruines; Borne elle-même, ébranlée par dQs
chrétien, lui auBii ;
Socrare et Sozomène nous disent expreiiément
(Soc. 1.6, c. 3; Soz., 1. que Jean
8. c. 2| était d'uce naissance r.oble.
' Toir U noie A à U an du volume. n.lai. aZi. Coniti
iÔ ntSTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME,

coups souterrains, trois jours et trois nuits, chez l'affaiblir, la virilité d'une âme
elle, sans
croyait (ouciicr à sa dernière tieure. romaine. Jamais femme», dit un pieux au-
«

Au plus fort fie la tempête, la Pro\idence teur', « ne fut plus digne de porter le nom de
répandait à pleines mains les germes puissants mère ». Les p;;ïens eux-mêmes la vénéraient.
des plus hautes consolations, des plus grandes Jean raconte que Lihanius, apprenant de lui
Ambroise venait au
gloires de l'Eglise. Saint que sa mère, âgée de 40 ans et veuve depuis 20,
monde en Jirôme en 342, saint Cbry-
340, saint n'avait jamais voulu prendre un autre époux,
soslomccn 3i4, ThéodofecnG'iO, le poète Pru- s'écria, snisi d'admiiation, en se tournant vers

dence, le clu'.nlre des martyrs, en 34S; saint son auditoire idolâtre «0 dieux! quelles fem- :

Porphyre de Gaza etsaintPaulin de Noie en 353, a mes il y a chez les chrétiens


' I »

saint Augustin en 3oi, sainte Mclanieet sainte La jeune mère aimait d.ms sou fiisla vivante
Paule en 341 et 347 plus loin, la Mésopotamie
;
image de son mari ', et surtout les qualités
voyait saint Ephrem succéder à saint Jacques éminentes qui distinguaient déjà cet enfant.
de Nisibe, et mctlrc au service de la vérité des Elle réleva elle-même, ne voulant pas que
trésors d'éloquence, de savoir el de poésie ; et d'autres mains que les siennes touchassent à
déjà l'on pouvait distinguer entre les étudiants une âme en qui le Ciel semblait mettre déjà
de Athènes, à côté de l'astucieux Ju-
la frivole tant de complaisances. Jean fut donc allaité de
lien,deux jeunes hommes, Basile et Grégoire, la foi de sa mère et de son courage; il refpira

parfaitement inconnus alors, mais se préparant près d'elle, dès le berceau, cette mnjcslé de
dans l'obscurité, par la science et la vertu, à mœurs, cette piété forte dont le cachet resta sur
porter la succession d'Athanase, et aux grandes sa vie. Le soleil d'Orient, le cœur d'Anthusa et
luttes qui devaient illustrer leur vie. Au désert les livres saints, oùilapprità lire, versèrcntdes
florissaient Antoine, Pambon, Théodore, Pa- flots d'amour sur cette
de lumière, de poésie et
côme. De Nilrie, delaThébaïde, un parfum de belle âme, ouverte de bonne heure aux grandes
grâce et de sainteté s'exhalait sur le monde. impressions de la nature et delà foi. Bien que
En Occident, Opiat de Milève combattait avec son baptême, suivant l'usage du temps, fût
autant de vigueur que de talent pour l'unité de renvoyé à une autre époque de sa vie, il n'en
l'Eglise; lîilaire de Poitiers commençait à faire fut pas moins instruit avec soin de la loi chré-
entendre sa grande voix ; Marhn de Tours, atta- tienne, dont les graves enseignements, saisis-
ché par lui aux autels, ouvrait cette série de sant fortement sa pensée, la poussaient déjà en
prodiges qui font de sa vie l'un des plus beaux brûlantes aspirations vers le Ciel et vers Dieu *.

monuments de ce siècle et peut-être de tous les D'une intelligence prompte, d'une âme ar-
siècles. dente et tendre, d'une sensibilité très-vive, bon,
Secundus, le père de Jean, était maître des doux, généreux, montrant déjà pour les pau-
soldats de Syrie ', c'est-à-dire qu'il avait un vres cette coni]tassion délicate qui sera l'une
commandement général dans les armées de des sources de son éloquence, prenant feu pour
l'empire en Orient. mourut jeune, et laissa
11 ce qui lui semblait juste et vrai, maissansfiel,
sa veuve âgée de 20ansàpeine^ avec la charge sans colère, incapable de dissinuilalion et de
de deux enfants, une petite fille ', d'environ lâcheté, d'un caractère ouvert comme son vi-
deux ans, Jean qui venait de naître.
et sage , avec un fond de constance rare chez un
Anthusa, c'était le nom de cette noble femme, enfant, il avait quelque chose de décidé, pres-
refusa de se remarier, et se dévoua sans réserve que martialdansles traits, qui rappelaient son
à l'éducation de sou fils *, sa fille étant morte père '. En s'accusant, comme il le fait quelque
en bas-âge. D'un grand cœur et d'une haute
vertu, mélange de sainte Paule etdeCornélie,
•Godeacar, 27 janv. — * Chiys.^ àunejeuD« veuve. — *Du Sa-
cerd,, 1. 1.

la piété douce de la chrétienne attendrissait • Chrys., de Sacerd., 1. 1. — Pall, dial., c. 5. — Geor. Al., p. 1,
col. 2. — S. Joan. Dam., Oral, panegyr., n. 2. — Tillem., 11, t.

p. 5 et 6. — Herm., c. 3. —
A part deux ou
mots de Paliade trois
*Pall., dial., c. 5. — "Chryg., d'une jeune veuve, — 'Pall., loc, cit. et quelques détails fournis par Jean lui-même, nous avons peu da
* On ne dit pas le nom
de cette unique sœur de Jean, ni ce qu'elle renseignements sur celte première époque de sa vie. Ce qu'en raconte
devint. 11 n'en est plus question dans l'histoire du Saint. Le silence Georges ne mérite guère crédit. Le voyage et les études de Chry-
d'Anthusa sur ce point dans son discours k son fils {df' Sacerd.^ lib. 1.) soslome à Athènes sont une de ces fables dont justice a été faite
autorise à penser que sa fille était morte en bas-âge. Hermant a cru, depuis longtemps. Cependant, quand les faits donnés par ce narra*
à tort, qu'elle vivait encore, ainsi que sa mère, lors de l'exildeChry* teur sont vraisemblables, nous n'avons pas le droit de les rejeter,
iostorae. Ce qui l'a induit en erreur, ce sont deux lelttes du prélre parce qu'ils viennent de lui.
Constanlius à sa mère el i sa swur, ra«ss«(B«Dt attribuées à lévëijua ' Pall,, ibid.; Cbrys., du Sacerd., 1. 1, c, I, D et 7 ; I. 3, c. 14}
de Coi.>Uûlinc{>le, Soci., \. 0, c. 3 ; Sot., l », «. a.
CHAPITRE DEUXIÈME. n
part, (11" lonfcur et tle iinnclialancc ', il n'accuse srmcnt des morts glorieuses, dont la contagion
qiif la facilitii nicrveilkMue de son esprit ;
ci lui semblait si redoutable'. Il essaya donc de la
certes, cette riclie nonclialance, si je peux dire ru^e et du sarcasme. Installé dans la capitale

ainsi, seretrouvant pins lard dans ses discours de laéchangeait avec ses habitants des
Syrie, il

et ses écrits, domiora sonvent à sa parole un épigrammes et des satires, écrivait des livres
ciiarniequl en fait oublitr les défauts'. contre les miracles ut la divinité de Jcsus-Chrisl;

Georges |)rétend (Hie, tout petit encore, on le mais en même temps il abolissait les lois favo-
voyait parfois s'arracher tout à coup aux jeux rables au Christianisme portées par ses prédé-
de son âge et s'isoler des compagnons de ses cesseurs, écartait les chrétiens de toutes les po-
ébats, comme pour écouter dans un silence re- silions élevées el influentes, leur interdisait
ligieux une voix mystérieuse qui lui parlait au l'enseignement des lettres, les accablait de vexa-
fond du cœur. Ce qui est certain, c'est ([u'il <liit iioiis el d'impôts, forçait les officiers supérieurs

à la piété précoce, puisée dans le cœur de sa de l'armée à renoncer à leurs grades ou à tra-
mère, de conserver intacte cette fleur de jeu- hir leur foi, donnait pourgouverncursaux pro-
nesse et de pureté, cflVuillée d'ordinaire à tous vinces les hommes les plus connus par la haine
les vents, sur tou< les dicmins. Comme ces tiges de l'Evangile, fermait les églises, chassait les

métalliques qu'il suffit de dresser vers le ciel lirètres, confisquait les vases sacrés, excitait
pour émousscr la fondre, cette direction vers le sous main les habitants des campagnes, encore
monde supérieur, donnée de bonne heure à la idolâtres, à se ruer sur les tombeaux et les ora-
pensée du jiiine homme, préserva sa vie des toires des martyrs, pour brûler les reliques et dé-
orages (jui en brisent tant d'autres. L'exquise, truire les autels; et lorsque, après une expédi-
sensibilité et brillante ima-
de sa nature, sa vive tion de ce genre où le sang avait coulé, un pré-
gination, au lieu de l'égarer, n'aboutirent qu'à fet, prenant les lois au sérieux, essayait de sévir

une compréhension plus prompte et plus pro- contre les meurtriers, il sévissait contre lui, et

fonde de la divine philosophie de la croix. Il s'écriait Quel mal y a-t-il donc que dix Gali-
: «

n'était pas encore catéchumène, que déjà, chré- léens succombent sous la main d'un Gentil * ? »
tien fervent, il aspirait aux immolations du dé- Cela même ne suffisant plus à ses fureurs, il en
sert ', au martyre ', vint contre les chrétiens aux dernierssupplices;
Il avait 17 ans lorsque Julien, arrivé à l'em- seulement il les faisait tuer sans éclat, au milieu
pire et se hâtant de jeter le masque , se mit à de la nuit, sous l'imputation de griefs imagi-
persécuter sans relâche le Christianisme qu'il naires, autres que leurs croyances, s'appliquant
avait professé. Antioche fut le principal théâtre à déshonorer les victimes, s'ill'avait pu, avant
de cette persécution, à la fois hypocrite et vio- de les frapper '.
lente, qui fit des apostats, mais qui donna de Une noble veuve, Publia, que quelques au-
nouveaux et glorieux martyrs à la cause de Jé- teurs' ont prise à tort pour la méredeChrysos-
sus-Christ. Le César philosophe, qui mettait son tome, fut frappée au visage jusqu'au sang, parce
ambition à faire mentir lEvangile et à restau- que, l'autocrate passant devant sa porte les ,

rer le polythéisme, ne put rester longtemps vierges qu'elle gouvernait avaient entonné ce
dans le rôle de modération qu'il s'était d'abord psaume de David Que Dieu se lève, et que ses :

imposé. Sa baine, longtemps étouffée dans sou ennemis soient confondus " /
cœur, débordait, malgré lui, dans tous ses dis- Théodoret, prêtre vénérable conduit les ,

cours et dans tous ses actes. Sachant bien, tou- mains liées derrière le dos devant le comte Ju-
tefois, par l'histoire des derniers siècles, que le lien, oncle de l'empereur et renégat comme
sang des martyrs porte bonheur à la foi, et qu'il lui : « Tu es le débiteur du fisc, lui dit le ma-
n'av.iit qu'à tirer le glaive contre les chrétiens gistrat; dieux et tu seras libéré.
honore les —
pour les voir courir joyeusement au supplice Je ne dois rien à personne, répondit Théodoret,
comme des abeilles, disait-il lui-même % à leur si ce n'est à Dieu, auquel je tâche d'offrir uno

ruche, il se gardait de leur procurer le relentis- conscience pure, pour obtenir l'effet de ses pro-
• Du Saeerd., 1. 3, c. 12, et 1. 6, c. 7.
messes. — Obéis à l'empereur, poursuivit lo
' Ilen est probablement de ce défaut comme de plusieurs autres
qu'il s'attribue 'du Sncerd., 1. 6, p. .126-130), et doDt sa vie n'offre •
Chrys., de S. Biihyt., cml. Jul. elc, no 22. ' Grcg. N«T., —
pas la mûîodre trace ou c'étaient de pieuses terreurs de son humi-
: oral. A, t. l, p. 127. —
'Greg. Naz., oral. 4, t. 1, passim.; Sorr.
iité, ou une vertu supérieure l'avait Iran.^ûguré. lib. 4, c. 14 ; Sozoro., 1. 5, c. 4 et sq. ïhéodor., I. 3, c. 7 et rq. ;
;

' Du Saeerd., 1. 1. —
* Oral, in SS. Juaenl. el Uax.— 'ChTj:, Biiin., Acl. mnrtxjr., p. 614. ' Herm., —
p. 4. ' Théod., 1. 3 —
dis. sur s. Juvent. et Max. C 17.

TOAIE I.
«8 HISTOIRE DE SAINT JEAN CURYSOSTOME.

comte apostat car il est écrit que le cœur du


; vant le sépulcre, leurs visages resplendissaient
roi est dans la main de Dieu. —
Oui, répliqua de la même beauté que celui d'Etienne dans le
l'intrépide vieillard, le cœur du roi qui connaît conseil des Juifs, et tous furent saisis d'une sainte
Dieu est dans la main de Dieu, mais non le frayeur, tant cette vue les impressionnait' ! »

cœur du tyran qui adore les idoles. Si lempe- Le règne de Julien passa sur l'Egypte comme
reur ordonne, et s'il est ce que tu dis. je le tiens une trombe. Jovien lui succéda. Soldat intré-
non-seulement pour un tyran, mais pour le pide, chrétien éprouvé, il fit rétablir sur le la-
plus misérable des hommes». Et le saint prêtre barum le monogramme du Christ, rappela de
fut battu de verges, étendu sur le chevalet, l'exil les évêques bannis par Constance, déchar-
cruellement torturé, et enfin mis à mort'. gea les églises des taxes qui les accablaient, et
Deux officiers de la garde impériale, Juventin mourut quelques mois après son élévation f u
et Maximin, se plaignaient à table, au miheu pouvoir, sans avoir pu réaliser toutes ses bon-
de leurs camarades, des injustices et des vio- nes intentions à l'égard du Christianisme, re-
lences dont les chrétiens étaient l'objet. Dé- monté sur le trône avec lui pour ne plus en
noncés à Julien et par lui interrogés, ils re- descendre. Appelé à prendre les rênes de l'em-
nouvellent en sa présence leurs plaintes pire dans les circonstances les plus critiques,
respectueuses. On les jette en prison leurs ;
Valen'inien revêtit la pourpre à Nicée, le 26 fé-

biens sont confisqués; caresses, niLuaces, on vrier 364, et pour le malheur du monde s'asso-
emploie tout pour leur arracher une abjuration. cia son frère Valens, auquel il donna l'Orient
Rien n'ébranla leur constance. Le prince, qui etConsfantinople. Administrateur habile, capi-
se vantait de sa douceur, les lit appliquer à la taine heureux, caractère droit et ferme, ennemi
question, puis décapiter au milieu de la nuit'. déclaré des mauvais fonctionnaires, grand et
Ces cruautés, ces assassinats par la main du terrible justicier, il gâtait, par les emporte-
bourreau, indignèrent Antioche,oij Julien d'ail- ments d'une âme indomptable et dure, les plus

leurs était détesté. Jean, qui avait vu tomber hautes qualités. Victime, sous Julien, de son
ces nobles têtes et recueilli les derniers soupirs attachement à la foi chrétienne%il s'efforça de
de ces héros, sentit profondément les sanglants réparer au plus tôt les maux de la dernière per-
outrages infligés à la religion de sa mère et de sécution, rendit aux chrétiens les chaires et les
son cœur. Sa foi s'exaltant dans son âme, en biens qu'on leur avaitravis, prescrivit la sanc-
proportion des périls qu'elle faisait courir, il tification du Dimanche, et renouvela la loi de
éprouva, lui aussi, le désir de donner sa vie Constance, qui défendait sous peine de mort
pour la cause de Jésus-Christ. Plus tard, sur la les pratiques magiques et les sacrifices noctur-
tombe commune de Juventin et de Maximin, il nes. Et néanmoins, malgré ces mesures et d'au-
prononça en leur honneur un admirable dis- tres, le paganisme abattu conservait de nom-

cours, pieux dithyrambe où respire l'enthou- breuxadeptes. Les campagnes s'obstinaient à lui
siasme du martyre '. On se demande, à l'enten- être fidèles. En Orient, le feu sacré brûlait
dre, ne fut pas l'un de ces hommes coura-
s'il toujoui s dans les temples, et les fêtes d'Apollon,
geuxqui bravèrent tout pour enlever les restes les mystères de Cérès, étaient célébrés pompeu-
sacrés des victimes et les ensevelir honorable- sement sur les places publiques'. Sous le règne

ment. «Le sang des saints, dit-il, parle et crie, même des fils de Théodose, le fanatisme de
et si sa voix ne résonne pas à l'oreille, elle reten- l'idolâtrie fit encore des martyrs.
tit dans la conscience des meurtriers. Mais, Au moment où
Valentinien arrivait au pou-
poursuit-il, après ce massacre heureux, il y eut voir, Chrysostome atteignait sa vingtième an-
des fidèles qui, au péril de leurs jours, retirè- née. L'aube de sontalentcommençail à poindre.
rent glorieux athlètes de la fosse où ils gi-
les Saintement fièredesa mission, Anthusa voyait
saient,pour leur donner unesépulture décente, avec bonheur les brillantes dispositions de son
presque martyrs eux-mêmes, car la mort qu'ils fils se ciiractériser tous les jours davantage, et
n'ont pas subie, ils l'ont souhaitée. Ceux qui se croyait déjà trop récompensée de ses mater-
étaient là, à qui il fut donné de voir ces corps nelles soUiciiudcs. Mais le jour était venu où,
privés naguère de vie, attestent qu'étendus de- par une apjdication plus spéciale à la philoso-
' Act. martyr., p. 658. phie et à l'éloquence, il devait se préparer au
' Théod. 1.
3, c. 15; Chrys., dise, sur les ss.Jnv. et Maxim. ;
Voir aussi le martyre des ss. Bonosa Maziœiliea à Antiochc(ilcf. ' Cliry., dise, sur les ss. Juï. «t Mal, — ' Théod. 1, S, c, 31. ^
marlyr., p. 6M). — ' Chtys.,
ibid. ' Théod. 1. 3, 0. 16.
CHAPITRE DELiXItMË. i9

barreau, qui menait, alors plus que jamais, à l'honorent. Julien, dans un accès de courroux*
toutes les | osilions élevées. Pour ccln, il n'eut ayant voulu iévir contre le sénat d'Anlioche,
pas à eliertlii r au loin, comme saint Dasilc fit Libanius intervint en faveur de sescompatriotes
saint Grégoire, des nir.îlres qu'il avait sous la avec une grande liberté de parole. Sur quoi,
main. Anlioche était une ville de lettres et do l'un des courtisans lui faisant observer qu'il
sciencis autant que de plaisir, uneofjièco d'A- était bien près de l'Oronle pour parler ainsi :

Ihéni s asiatique. Les rhéteurs et les pliiloso- l'os niaiaces, répondit- il, ne sont propres qu'à
plies y abondaient. Mais dans ce moment, Li- désiwnorer le prince dont vous voulez relever
banius les écli|isait tous par sa ré|iulalion de la puissance.
sages.-^e et de biau parler. Cou. me saint Grégoire fut lié d'amitié avec
Né presque en même
temps qu'Ausonne et Thémislius, tout païen qu'il était, saint Basile
Thémislius, il appartenait à i.elte clasfe d'hom- conserva toujours d'excellentes relations avec
mes qui, sous le nom encore honoré do fo- sou ancien maître, ne cessa de pro-
et celui-ci
phiites, avaient une importance sujiérieure à fesser respect et admiration pour son illustre
leur mérite. Ausonne, de professeur de bel!es- disciple. Libanius adrtssesesœuvres à Basile, et
leltres à Bordeaux, était devenu comte, préfet Basile adresse des élèves à Libanius' ; etquand
delà (laule, et enlin consul. Thénii.-tius fut le sophiste païen-apprend qu^ celui dont il goïi-
préfet et sénateur de la ville impériale, et jouit tailsi fort le talent vient de renoncerau monde,
à la cour, sous les princes les plus divers, d'un iln'hésite pas à lui écrire « Tu n'étais encore :

crédit sans égal Constance lui avait éri^é une


: qu'un jeune homme, que déjà je te vénérais, à
statue à Conslantiuople. Yieturin, converti plus cause de la gravilé de tes mœurs digue de la
tard au Christianisme, obtint à Rome h; même sagesse des vieillards, et cela dans une ville où
honneur. Julien profissait pour Maxime un pro- tant de pièges sont tendus à la vertu! Et mainte-
f' nd respect, et appelait aux premières digni- nant que sachant rentré dans ton pays, je
le
tés de l'empire Libauius qui n'en voulait pas. me disais: Va-t-il se livrer
au barreau? préfère-
Eugène, grammairien à Vienne, ne fut-il oas t-il l'enseignement? voilà qu'on m'annonce que
porté, pour son malheur, de sa modeste chaire tu as pris une roule meilleure, et que tu cher-
au trône des Césars ? ches plutôt à devenir l'ami de Dieu qu'à gagner
Après avoir professé avec éclat àNicomédieet de l'argent. Je félicite les Cappadociens et toi ;
à Constanliuople, où il avait eu saintBasile pour toi,d'avoir pris un parti si beau; eux, d'avoir
disciple, Libanius était rentré à Anlioche, sa pour compatriote un si grand homme ^».
ville natale, et y faisait, par son bel esprit, les Jean suivit donc les leçons d'éloquence de Li-
délices de ses compatriotes. Esprit étroit et ré- banius, en même temps que les leçons de philo-
trograde, écrivain prétentieux et obscur, païen sophied'Andragalhius', personnage célèbre en
avant tout, au dire de Chryfoslome, le plus
et, ce temps-là, qui n'a laissé d'autre trace que son
superstitieux des païens ', c'était un de ces nom conservé dans l'histoire de Chrysostome.
hommes qui, le dos tourné à l'avenir, proster- L'ancien ami de Julien se prit bientôt d'une vive
nés devant les ruines, mesurent à leurs chétives admiration pour le fils d'Anlhusa. « 11 vitavec
pensées les desseins de la Providence, et veu- inquiétude, dit M. Villemain, mais sansjalousie,
lent que le monde soit immobile, parce qu'ils s'élever près de lui ce dangereux adversaire de
ne peuvent marcher. Julien élevé au pouvoir, son culte. Peut-èlre, ajoute l'émincnt écrivain,
il crut tous ses vœux accomplis, et le poly- espérait-il encore le séduire au paganisme par
théisme réintégré à jamais dans son ancienne la vertu de ces fables d'Homère, qu'il interpré-
puissance. Le prince apostat le prit pour colla- tait éloquemment à ses disciples*». En tout
borateur dans ses écrits contre les chrétiens. cas, son espoir fiilbientôldéçu, et il est probable
Quand mort de celui-ci eut détruit ses illu-
la qu'au moment où il s'en berçait le plus, Jean se
sions, voulut d'abord se percer de son épée;
il
promettait déjà de consacrer à lagloire de Jésus-
mais il se résolut à vivre pour célébrer la mé- Christ cette science et cette éloquence ", qu'il
moire de son empereur, et demander grâce travaillait à acquérir sous un ennemi de Jésus-
pour SCS dieux. Du reste, s'il loua Julien, ilavait Christ. L'estime du maître pour l'élève ne souf-
loué Constance, et son encens brûla plus tard —
' Bas., episl. 1 12, episl. 160. Id., episl. H3 j Till., t, 9, p. 23
pour Théodose. On cite de lui des traits qui et 659. — ' Pall lïial., c. D;Socrat.,l. 3, c. 6; Sozom.,1. 8, c. 2.—
• Vill., Éloij. chrël. au IV» siècle, cdit. de 1855. p. 150. — ' Cbrys.,
' Chr;s., i ao« jtun* vtuvt. illi Sacerd., 1. 2, c. 1 ; Soc, I. 6, c. 3 ; Sozom., I. 8, c. 3,
,

20 HISTOIRE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

frit pas de cette déception. L'obstiné polythéiste vie plus sérieuxque nous devions adopter, nous
déplora ce qu'il croyait être un vol fait aux gardâmes cette parfaite harmonie de sentiments.
muses et aux dieux; mais il ne cessa d'admirer D'autres causes contribuaient à la maintenir et
et de louer un talent qu'avec douleur il voyait à l'affermir. Ainsi nous n'avions pas à nous
passer sous un drapeau détesté. Plus tard, sur prévaloir l'un vis-à-vis de l'autre de la gran-
son lit de mort, pressé de désigner lui-même deur et de l'illustration de notre pays. Je n'étais
son successeur : «Je n'en voudrais pas d'autre pas très-riche, il n'était pas très-pauvre'. La
que Jean, s'écria-t-il, si les cliréliens ne nous conformité de nos projets répondait à l'état de
l'avaient ravi par un sacrilège* ». notre fortune. Nous étions d'une naissance éga-
Toutefois, le jeune orateur ne s'éloignait de lement honorable, et tout enfin concourait à
l'école du vieux sophiste que pour entrer au l'unité de nos vues et de nos volontés. Mais
barreau, où le poussaient l'usage du temps et la quand moment fut venu, où l'heureux jeune
le

plus légitime ambilion. Saint Ambroise, saint homme dut embrasser la vie des solitaires et la
Paulin, saint Suipice Sévère payèrentaiissileur vraie philosophie, notre balance perdit son
tribut au barreau, et généralement c'était le équilibre. Le bassin de mon ami, plus léger,
théâtre où venaient se produire et s'éprouver s'élevait plus haut; moi, enchaîné par les pas-

tous les talents, l'indispensable préparation à sions du monde, surchargé des imaginations
toutes les fonctions publi(iues. Jean y fit ses dé- de la jeunesse, je ne pouvais que tendre vers la
buts avec éclata sans que l'étude des lois le dé- terre. Notre amitié subsistait toujours, mais nos
tournât du culte d(_s lettres. 11 publia, vers cette relations n'étaient plus les mêmes. Et com-
époque, ce qu'on appelailalors une déclamation, ment, moi qui ne quittais le barreau et les pro-
c'est-à-dire un discours académique, en l'hon- cès que pour me livrer avec ardeur aux plai-
neur de jeunes princes '. Libanius goûta ce sirs de la scène, aurais-je pu me trouver sou-

travail, et se hâta de féliciter l'auteur dans une vent avec un homme qui, toujours sur ses
letlre que nous a conservée.
saint Isidore « J'ai livres, ne venait jamais au forum*? »

reçu, lui écrit-il, ton grand et beau discours, et Mais l'âme sérieuse et profondede Jean, toute
je l'ai lu à des connaisseurs. Tous trépignaient, pleine des austères enseignements et des exem-
se récriaient, faisaient éclater en toutes ma- ples desa mère, n'était pas de celles que peuvent
nières leur vive admiration. Je suis ravi qu'aux contenter de stériles succès et de vulgaires plai-
travaux du forum tu joignes ceux des lettres. sirs. Il vit le monde de près, le jugea et s'en dé-
Heureuxl'oratcur qui sait louer ainsi 1 Heureux goûta. Son regard ferme et sûr se détourna vite
ceux qui ont trouvé pour les louer un tel ora- de ce faux mirage de bonheur et de gloire qui
teur * I » l'avait un instant séduit, et se dirigea vers le
Jean ne put se défendre d'un instant d'é- ciel. Bientôt toutes ses pensées, toutes ses espé-
blouissement. Il jouit de ses succès, se pas- rances, se concentrèrent dans une vive aspira-
sionna pour le forum, fréquenta le théâtre, et tion vers ce grand idéal de toute créature faite

des nombreux amis qu'il avait, le plus digne et à l'image du Créateur : il cherchait Dieu, il en
le plus sérieux ne fut pas le plus goûté. Ecou- avait soif, il brûlait de sentir sa présence et de
tons-le parler lui-même : s'entretenir avec lui. De là, l'attrait d'un pieux
« J'avais beaucoup d'amis, vrais et sincères isolement, et de cette vie cénobitique que le

amis, connaissant et pratiquant parfaitement les Christianisme semblait avoir créée tout exprès
lois de l'amitié. Dans le nombre, il en était un pour des organisations comme la sienne, et
d'une afifection si grande pour moi, que, sous dont il entendait raconter autour de lui les
ce rapport, il l'emportait sur tous les autres, saintes merveilles. La solitude avec Dieu sur les
autant que ceux-ci sur les indifférents. Il ne montagnes qui semblent rapprocher du ciel,
m'avait jamais quitté : mômes études, mêmes admirable piédestal de l'âme humaine, d'où, su-
professeurs, même ardeur pour les lettres, blime stylite, elle regarde la terre d'en haut et
mêmes goûts nés des mêmes circonstances. Et de loin, et, libre, se lance dans l'infini, s'y
non -seulement quand nous fréquenlions en- plonge, l'embrasse, le respire, le possède, sans
semble les écoles mais après en être sortis
,
* Nous suivons Giacomelli. Montfaucon et autres se sont trompés
quand nous eûmes à réfléchir sur le genre de en faisant dire à Jean que son ami était très-pauvre la preuve en
:

est dans la phrase suivante [voir Gig^comeUi, note 5 du l«r livie du


* Sozom., 1. 8, c. 2. -- 'Voir la pote B aux Pièces jusli/icatives, Sacerdoce),
— ' Voir la DOie C aux PUas jusIificatU'es.— ' Is. Pel., eji. 42, 1. 2. ' Cliryi., du Sacerd., 1. I.
ClIAl'lTHt; DKLIXIÈME. 21

que rien gêne son essor; h solitude dans la laissa de trace dans son intelligence. Comme
prière et l'cxlase lui llarai^sail le plus beau sé- saint Cl égoiie de Naziance,il eût pu se compa-
jour de riioniine ici-bas, le vestibule du séjour rer au fleuve qui, selon le vulgaire, dit-il, roule
de Dieu, et sa riche imaginalion lui eu retraçait SCS flots d'eau douce à travers les flots salés de
les hautes délices avec une volupté sainte, la mer, sans rien perdre de sa douceur Ce '.

pleine d'inetrables ravisst inents. qu'on a dit .le lui, (ju'il faisait ses délices delà
Ces tendances mystiques trouvaient un ali- lecture d'Aristophane, jusiiu'à le savoir par
ment quotidien dans le sein de l'amitié. Car cœur, est dénué de tout fondement'.
Ba^ile, cet ancien coinpaiinon des ses études, Ce nouveau genre de vie et le désir du bap-
dont il nous parlait tout à l'heure, dès qu'il tême mirent le jeune converti en rapiiorl plus
avait su son retour aux fortes idées qui l'occu- directavecMélèce,révôqued'Antiochc. La riche
paient lui-même, s'était rapprochéde Jean, elle nature de Jean frappa tout d'abord le regard
poussait dans celte voie '. « A i)eine, nous dit expérimenté du pontife, f/jm', dit Pallade, de
Chrysostoine, eus-je relevé la tète au-dessus la beauté de cette âme, eiitrevo>/a)it déjà, d'tm
des vaj,'ues du monde, qu'il me saisit des deux regard jirophétiqite les consolatinns et la gloire
mains. Et cependant nous ne pûmes retrouver (jiCen recevrait l'Egliic^, il admit le calécliu-
notre ancienne égalité. Car, nous ayant précé- mènedanssa société intime, et voulut êlre lui-
dés dans la carrière et s'y étant porté avec une même son guide et son maître dans l'élude des
grande ardeur, il s'élevait au-dessus de moi et livres saints.
planait dans les hautes régions. Maisilétaitbon L'influence de Mélèce sur la desiinée de Jean
et prisait mon amitié. C'est pourquoi il s'éloigna fut trop grande, trop décisive, pour que nous
de tous ses amis, pour être assidûment près de puissions le passer sous silence, dans cette his-
moi ce qu'il désirait depuis longtemps, et que
: toire. Arrêtons-nous un instant sur ce nom, et
mon insouciance l'avait empèchéd'accomplir... disons quel homme c'était.
Donc, en possession de l'objet de ses vœux, après Né à Mélilène, dans
la petite Arménie, Mélèce
un long enfantement, il ne me quittait plus fut d'abord évêque de Sébaste. Mais n'ayant
d'un instant, et m'exhortait sans relâche à fuir trouvé dans le peuple confié à ses soins qu'une
la maison paternelle, pour aller vivre tous les indocilité désespérante, il s'accusa lui-même de
deux d'une vie commune sous le même toit^ ». l'insuccès de son zèle, et abdiquant un fardeau
En altemlant ce jour, qui ne devait pas arri- qu'il n'avait pluslecouragede porter, ilse retira
ver, Jean dit adieu à Libanius et aux lettres, au à Boerée, en Syrie, où il vivait dans un doux et
forum et au théâtre, et, prenant, comme son profond oubli du monde et des hommes.
ami, des vêtements de couleur sombre, il se L'église d'Antioche gémissait alors sous la
livra d'esprit et de cœur à la lecture des livres tyrannie insolente des Ariens. Le dernier de ses
saints évêquescatholi(]ues, saint Eusthate, victime des
Le P. De la Rue dit, en parlant de Bossuet : calomnies etdes violencesde lasecte, était mort
a II était déjà rempli des idées des poètes et des en exil, déjà depuis plusieurs années. Pontife
orateurs, lorsque Dieu disposa, comme par ha- d'une orthodoxie parfaite,aussiémiiientpar les
sard, une Bible sous ses yeux, et lui fit sentir si vertus que par la science, d'un dévouement
vivement l'élévation de celte divine parole, au- héroïque à la cause de la vérité, digne en tout de
dessus de tous les discours humains, que ce l'épithète de grand que Théodoret lui donne \
moment le frappa pour tout le reste de sa vie. il avait confessé la foi sous les empereurs païens,

Il demanda le saint livre, et ne cessa point de et fut l'un des premiers à signaler et à com-
l'étudier* ». battre l'arianisme. lleut dansle concile de Nicéo
Jean fit plus, peut-être. Dès qu'il eut goûté de un rôle important, et après le concile il mit le
cetalimenl supérieur, non-seulement il ne vou- plus grand zèle à en faire lu'évaloir les déci-
lut plus d'aucun autre, mais il bannit de son sions.Les prêtres suspects de connivence avec
souven ir orateurs et poètes. Pas plus que l'ivresse Arius furent exclus de son clergé et soit du ;

du monde dans sa vie, la littérature païenne ne haut de la chaire, soit la plume à la main, il
attaqua, avec un redoublement de vigueur,
* n saperâu de faire remarquer qu'il s'agit d'un autre que
serait
•aint Basile le Grand. l'hérésie qui redoublait elle-même d'audace".
' Cbtya., du Sacerd., I. 1. —
' Pall., dial.,c.
5 ;Socr., I. 6, c. 3; *GreK. Naz., Carm. de vit. sua, U 2, p. 687.— 'Voir la note /3 aux
Sozem., 1. 8, c. 3 Chrys., du Saeerd., 1. 1, c. 4.
;
' —
La Rue ; voir Pièces justificatives.—* Pall., dial.,c. 5. —
'Tiiéod., hi3., 1. 1, c. a
auui Ledieu, t. 1, p. 13 et 13. eu 7.— 'Xuéod,, ibid.i S«z9ai.,l, 2, o, 19; Clirys., Iiom., »ur 4i il'lulA.
22 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRVSOSTOME.

Allianase n'eut pas de plus intrépide émule. Ni Les choses en étaient là, quand Eudoxe, em-
les intrigues, ni les fureurs des sectaires, ni porté par son ambition, abandonna le siège
leur crédit à la cour, ne l'empêchèrent de d' Antioche pour aller usurper celui de Byzance.
démasquer Eusèbe de Césarée, hypocrite cor- On pour lui donner un successeur.
s'agita

rupteur de la foi de Nicée. Ariens et catholiques s'unirent dans le choix de


C'était assez pour que la faction jurât sa perte. Mélècc. Ceux-ci aimaient la douce gravitéde ses
On l'accusa desabeIlianisme,banaleaccusation mœurs, je ne sais quoi de noble et de saint qui
jetée tour à tour à la face de tous les défenseurs resi)irait dans sa personne ceux-là, à la réserve ;

delà consubstantialité ;
puis on s'en prit à ses où il vivait, l'avaient pris pour l'un d'eux.
mœurs. L'ariaiiisnie ne reculait devant aucune L'entrée du nouveau pasteur dans la métro-
infamie. Prétextant une visite aux saints lieux, pole do la Syrie eut quelque chose de triomphal.
et voyageant aux frais de l'empereur, Eusèbe La ville en masse se porta à sa rencontre. Les
de Nicomédie, avec un grand cortège de ses païens eux-mêmes se montraient pressés de
adhérents qu'il avait ramassés en route, se voir et de saluer un homme que précédait une
rendit à Antioche où il entra en souverain haute renommée d'éloquence et de vertu. Les
plutôt qu'en évèque. Des misérables apostéset Eustlialiens restèrent à l'écart, et repoussèrent
payés par lui l'abordèrent avec des dénoncia- une élection que la coopération des hérétiques
tions contre la foi et la vie d'Eusthate. Malgré rendait nulle à leurs yeux.
l'absurdité frafipante de ces imputations dé- Quelques jours après. Constance vint dans la
nuées de preuve et se détruisant les unes les grande église d'A.itioche, et demanda aux
autres, malgré les protestations des évêques é\ êques réunis d'exjiliquer au peuple en sa pré-
qui connaissaient Euslhate, et de la ville en- sence ce passage célèbre du livre des Proverbes :

tière qui vénérait ses vertus, ses ennemis, se Le Seigtieur m'a créé au commencement de ses
faisant ses juges, le déclarèrent hérétique et voies', passage sur lequel les Ariens étayaient

de mauvaises mœurs, et le déposèrent '. principalement leur augmentation. Des sténo-


A la première nouvelle d'un acte si audacieux graphes devaient recueillir avec soin les paroles
et si révoltant, le peujjle s'indigna. On courut des orateurs.
aux armes. Des magistrats, des officiers se George de Laodicée et Acace de Césarée par-
mirent à la tète du n)ouvemcnt '. lèrent d'abord le premier eu arien déclaré, le
:

Celte démonstration populaire compromit, second en homme cauteleux qui tâchait de


au lieu de la servir, la cause du pontife. Les passer entre l'erreur et la vérité'. Quand letour
Eusébiens en prirent texte pour le représenter deMélèce fu t venu l'auditoire redoubla d'atten-
,

à Constantin comme un fauteur de sédition. tion. Le nouvel évèque d'Antioche débuta par

La force intervint, et le pasteur arraché à son ces mots « Le sage Ecclésiaste a écrit que la fin
:

troupeau fut comkiit en exil avec plusieurs de d'un difcours vaut mieux que le connnence-
ses prêtres et de ses diacres. Il mourut à Phi- mt nt. En effet, il est plus sage et plus sûr de
lippes, dans la Macédoine. terminer une discussion que de la commencer...
La chaire illustre qu'avait occupée saint D'ailleurs, le corps de l'Eglise n'est pas un seul
Pierre, fut livrée à ce que l'intrusion avait de membre, mais la réunion de plusieurs qui
plus indigne et l'hérésie de plus furieux, aux doivent s'aider, non se conib ittre. La tête ne
Etienne, aux Léonce, aux Eiidoxe. La division doit pas dire aux pieds Je n'ai pas besoin de :

des catholiques aggrava la situation. Un grand vous ; \n'ôi\% [lour que l'irarmonie existe, il faut
nombre d'entre eux, croyant suivre en cela les que chaque partie se conforme à l'esprit de l'en-
conseils d'EusIh ite, résolurent, tout en gar- semble. Par quel autre exnrdepouvais-je com-
dant l'intégrité de leur foi, de se soumettre mencer mon discours que par une exhortation
aux intrus. Les autres, c'était la portion la à la paix ? Et n'est-ce pas la paix qui doit être le
plus fervente, ne voulurent entendre d'aucune point de départ et le but de nos paroles et de nos
relation avec la secte, et sous la direction d'un œuvres ? » Puis, après quelques mots sur l'unité
prêtre vénérable, nonnné Paulin, ils foi nièrent de l'Eglise il en vient à la ques-
et la cliaiité,

une église à paît. On leur donna le nom tion :que vous voulez éprouver la puis-
« Est-ce
à'Eiislhatùns. sance de Jésus-Christquiparle par mahouche'?»
» Théori., 1. 1, c. 21 ; Socr., 1. 1, c. 24 ; Sozom., 1. 2, c. 19 ;

S. mer., apol. 2 =</d. Jiuf. — 'Eus. vil. Conslant., L 3, c. 59; * C'est la version des Septante. Prov,, c. 8.— * Théod., 1, 2,c, 31.
fiocr. et Sùzoïn. iàid. — ' Ad Cti'iiUn. 2. c. 13.
CHAI'ITUE DKUXIÈME. 23

Et ilfxpo-;e d'une manière courle, mais claire à son Iroujieau et conduit en Arménie '.Il lais-
et (lijîne, la doclrinedu Verbe, Fils de Dieu, pauvre église d'Antioche divisée et inal-
sait la
Dieu de Dieu, un seul et un seul, svinblalile au lieunuse plns(iue januiis; car lesEustliatiens,
Père et son caructére par fait, suOsistaul par que la profession de fui du nouvel évé(|uc eût
lui-même et permanent, suifesse et puiss'ince dû lui concilier, ne voulurent ni reconnaîtns
au-dessus de toute sagesse et de toute pu issance, son autorité, niadiuetlredaiisleurcomniunion
qui a créé tout cet univers el le conserve à ceux de son parti, dont la plupart, disaient-ils,
jamais. Toutefois l'orateur évite par discrétion avaient reçu le baptême de prêtres ariens '.

\ti moi àc C'inmbitautiel ; el, passant rapide- Le premier de saint Mélèce ne fut pas
exil
ment sur le texte imposé, dans le
il l'interprète long. Le rescrit de Julien en faveur des prélats
sens catlioli(|ue, et s'écrie profondeur de la
: bannis par Constance le rendit à son église.
sagesse et de la science de Dieu, que vos juge- Mais bientôt, à la douleur que lui causait la
ments soniincompréhensibles et vos voies inves- division des catholiques, se joignit un nouveau
tigables^ Après quoi, il dit que l'hoaune n'a
1 dans le rétablissement du pa-
sujit d'affliction,
besoin de savoir autre chose, si ce n'est que ganisme par l'empereur apostat. Il s'y op|)Osa
Jésus-Christ est le vrai Fils du Père, Dieu de avec une vigueur vraiment épiscopale, assista
Dieu. Par lui, pouvi'U'ii-W, tout aélé fait et rien dans k'ur martyre deux magnanimes soldats,
n'a été fait sans lui Ces mots renferment
'. Bonose et Maximilien ', et fut surtout accusé
toute la doclrine. Que Dieu nous donne dédire d'avoir sauvé des fureurs de son père un jeune
avec le sage Abraham Puisque j'ai commencé,
: homme qui, fils d'un prêtre des idoles, avait
je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je néanmoins embrassé le christianisme*. Banni
ne sois que poussière et cendre^, afin de ne pas par Julien en 302, rappelé l'année suivante par
nous eiiorfrueillir comme les cèdres du Liban; Jovien, il reprit, avec le gouvernement de son
car ce n'est point avec les discours persuasifs de église, le fardeau de ses douleurs. Le SoLisme
la sagesse humaine*, mais par la foi, qu'on s'envenimait de plus en plus.
acquiert la véritable et pacifique sagesse. Qu'il Cette déplorable situation affligeait profon-
nous donne, dis-je, de ne pas douter, et, quoi dément tous ceux qui avaient à coeur l'unité
que nous fassions, de plaire au Pèreavec le Fils, catholique. Saint Eusèbe de Verceil et Lucifer
dans le Saint-Esprit' ». de Calai is ou Cagliari, persécutés et proscrits
Ce discours, auquel saint Epiphane a trouvé sous Constance, revenaient de la Thébaïde. Tous
quelques mots à re|)rendre, excita de violents les deux avaient été légats du pape Libère au
murmures et de vifs applaudissements. Les concile de Milan, et ils avaient la mission de
catholiques se félicitaient d'avoir trouvé enfin, représenter chef de l'Eglise, soit dans le con-
le

après une longue attente, un pasteur intrépide cile d'Alexandrie qui allait se tenir, soit dans les
et selon Jésus- Christ. Dès ce moment, ils renon- grandes mesures à prendre pour la pacification

cèrent à la communion des Ariens, c'est-à-dire religieuse de l'Orient*. Mais tandis que l'impé-
à leur joug subi depuis longtemps. Ceux-ci, tueux Lucifer courait à Anlioche pour agir de
furieux d'avoir égaré leur choix sur un ennemi, lui-même, Eusèbe, plus calme, se rendait au-
poursui virent Mélèce de calomnies et d'insultes, près d'Atlianase et réclamait son intervention.
et se donnèrent un autre évèque dans la per- Sous laprésidencedu grand patriarche, un con-
sonned'Euzoïus, le plus ancien et le plusintime cile fut réunit dans la métropole de l'Egypte,

des amis de l'hérésiarque*. Quant à l'empereur, concile illustre, presque tout composé de con-
il venait de recevoir une leçon solennelle et fesseurs de la foi revenus de l'exil. Deux diacres
méritée. On lui avait dit nettement qu'en qua- de l'évêque de Cagliari, deux du prêtre Paulin,
lité de membre de l'Eglise, il devait apprendre chefs des Eusthatiens d'Antioche, y étaient avec
d'elle, non à lui dicter ce qu'il fallait croire, et saintEusèbe de Verceil et saint Astère de Pétra,
qu'au lieu de mettre aux divisions, il ne
fin L'assemblée résolut de recevoir avec une affec-
sa\ait que les entretenir. Sa vengeance ne fut tion paternelle et de conserver dans leurs fonc-.
pas différée. Trentejours après son installation, tions tous ceux qui avaient été engagés dans la
Mélèce, condamné à l'exil, était enlevé de nuit • Epipb., hœr. 73, n. 34. Co quo raconte «aint Cbrysoslome d'an
mouvement occasionné par le départ de Mélèce, se rapporte, selon
• Ad Roman, c. U. — ' /oan., cl.— ' Gen. 18. — ' Ad Co- nous à son troisième exil.
rinih. 1. c. 2. - ' Epiph., Aor. 73, n. 29. — • Soîon». 1. 4, c, 28; Soiom., 1. 4, c. 28. —
' Act. martyr.,
p. «64. — ' TWod., 1. i,

Tbiod., 1. 3, c. 31. •• 24. —' Kohrbacb. 1. 34, t. 6, p. 523.


24 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

communion des Ariens et même dans leurs prélats renommés s'attachèrent inébranlable-
erreurs, sans leur demander autre chose sinon ment conununion de Mélèce. Saint Atha-
à la
de professer la foi de Nicée, et de condamner, nase, saint Epiphane se déclarèrent pour Pau-
avec l'hérésie arienne, celle de Sabellius et de lin, dont le parti était relevé par des lettres

Paul de Samosate, et tous ceux qui disaieutque venues de Rome, qui lui accordaient le titre
leSaint-Esjirit est une créature et d'une autre d'évèque et rejetaient Mélèce'. Saint Jérôme,
substance que le Fils. Celte décision du concile ordonné prêtre par Paulin, embrassa vivement
fut transmise aux catholiques de Syrie, dans sa cause. La confusion fut à son comble quand
une lettreoù respirent l'indulgence et la cha- les disciples d'Apollinaire, quoique peu nom-
rité, et que signèrent, avec saint Athanase et les breux, voulurent aussi se donner un évèque,
évoques présents, les diacres de Lucifer et de et mirent à leur tête Vilalis. C'est alors que le
Paulin. Saint Eusèbe et saint Astère devaient la grand solitaire de Bethléem écrivait au pape
porter eux-mêmes à Antioche et en faire exé- Damase : « L'Eglise d'Antioche, divisée en trois
cuter les dispositions. partis, s'efforce de m'attirera elle. Moi, je m'é-
La précipitation d'un seul homme renditlant crie: S'il y a quelqu'un ici qui soit uni à la
de sagesse L'évêque de Cagliari, qui
inutile. chaire de Pierre, je suis avec lui. Mélèce, Pau-
avait précédé son collègue en Syrie, s'élait lin, Yiialis (irétendent qu'ils te sont unis. Je
flatté de terminer tout seul le diiïéreud des ca- pourrais si un seul le disait. Mais il
le croire y
tholiques, et il y eût réussi s'il avait pu trouver en a deux qui mentent, s'ils ne mentent tous.
un évèque agréable aux uns et aux autres. Mais C'est pouniuoi je supplie ta Béatitude de me
voyant les Eusthatiens obstinés à écarter Mé- faire savoir, par ses lettres, quel est celui avec
lèce, il consacra évèque leur chef, le prêtre lequel je dois communier' ».
Paulin. Cet acte accompli, en l'absence de Mé- Saint Basile
de son côté , ne réclamait pas
,

lèce, sans la participation d'Eusèbe, et contrai- avec moins d'ardeur l'intervention du chef de
rement aux vœux du concile d'Alexandrie, ag- l'Eglise romaine, comme le grand remède à
grava le mal qu'il devait guérir, et devint le tous Ils maux de l'Orient. « C'est mon avis,
point de départ du schisme fatal qui désola écrivait-il à Mélèce, que tu envoies un diacre à
l'église d'Aiitioche presque un siècle durant'. Rome, afin d'en obtenir des légats jiour visiter
Les Méléciens blessés accusèrent Paulin de l'Orient ' »
; et à saint Atlianase: a 11 nous a
partager les erreurs de Sabellius et d'Apolli- paru convenable d'écrire à l'évêque de Rome
naire, ce qui élail faux; car Paulin était un qu'il considèrece qui se passe ici, et de lui con-
homme doux, pieux, d'une doctrine aussi pure seiller d'us.T de son autorité'». Et cependant,
que sa vie, digne eu tout de l'épiscopat et du dévoué à Mélèce, il demandait qu'on lui réunît
litre de saint iju'on lui a donné. D'autre part, toutes les parties de l'Eglise d'Antioche. a Ce
la charité de Jlelèce, son esprit de conciliation, sont, disait-il au saint patriarche d'Alexandrie,
jes vertus admirées de tous, la persécution no- les vœux de tout l'Orient, et je le souhaite en
blement endurée pour la foi, rien ne put lui parliculier, comme élantunien toutesmanières
faire trouver grâce auprès des Eusthatiens : à cet homme désirable dont la foi est aussi pure
« Puisque nosouaillesont unemême foi, disait- que la vie, auiiuel personne ne peut être com-
il amicalement à Paulin, rassemblons-les dans [laré. On trouvera quelque expédient pour con-
une même bergerie ; et si le siège épiscopalcst tenter les autres et apaiser le peuple. Vous
cause de notre différend, plaçons-y le saint n'ignorez pas, ajoute-t-il, que les Occidentaux,
Evangile, et asseyons-nous aux deux côtés, les qui vous sont le plus unis, sont du même sen-
premiers au rang des prêtres: celui de nous timent^ ».
deux qui survivra aura, après la mort de l'au- Inutiles efforts: on s'éloignait de plus en plus
tre, la direction de tout le troupeau ^ ». Le de cette pacification que tous désiraient: c'est
parti de Mélèce approuvait cet arrangement, que l'opposition était entre des hommes d'une
celui de Paulin le refusa. sainteté éminente. Mélèce, sincèrement catho-
De grands saints se trouvèrent engagés dans lique, avait donnédes gages éclatants de la pu-
cette querelle : saint Basile, saint Grégoire
de reté de sa foi; mais ordonné parles Ariens, on
Nysse, saint Grégoire de Nazianze, une foule de le soupçonnait d'en retenir quelque chose, et
* Tbéod., I. 3, c. 5. — Théodore!, 1. 5, c. 3 ; Saint Ambroise • Bas., ep. 214. — ' S. Hier., ep. 15 ad Dam. — '
Bas., ep. ad
attribue cette proposiiios à Paulin {ep, 13). ifel. 89 alias 57. —• Ibid., ep. 69 alias 42. — ' Bas., ep. alias 50.
,

CHAPITRE DEUXIÈME. 2b

saint Athanase lui reprochait d'avoir mal ré- Brebis, je demande secours au pasteur. Arrière
pondu aux avances Pau- qu'il lui avait faites'. donc, envie 1 arrière, dignité et grandeur de
lin, d'autre part, était un honiiiie exemplaire, Rome ! Je parle au successeur du pêcheur et au
'

vénéré des Ariens eux-mêmes; mais il n'avait disciple de la Croix. Ne suivant d'autre chef
pour lui que la moindre portion des catholiques que le Christ, je suis uni de communion à ta
d'Autioche, et ses adversaires, nous l'avons Béatitude, c'est-à-dire à la chaire de Pierre. Je
déjà dit, lui im[)utaient sans fondement des sais que sur cette pierre a été bâtie l'Eglise.

opinions suspectes. Quiconque n'est pas dans l'arche de Noé périt


La question nouvellementsoulevéedes/jypo5- parle déluge... Je neconnaispasVitalis, je re-
tases ajoutait à l'irritation des esprits. Il s'agis- jette Mélèce, j'ignore ce qu'est Paulin. Celuiqui
sait de savoir si ce tnot, appliijué aux |)ersonnes n'amasse pas avec toi disperse c'est-à-dire qui ;

divines dans la Sainte Trinité, n'avait pas l'in- n'est pas pour le Christ est pour l'Antéchrist' ».
convénient de ramener à Arius pour éviter Sa- Et en même temps qu'il s'abandonnait ainsi
bellius. La discussion n'eût été ni longue ni aux nobles élans de sa foi, il maltraitait les
amère, si, comme saint Athanase et saint Gré- Méléciens, et les insultait' de cette épithètede
goire ', on se fût placé au-dessus des paroles compenses [canxpagnards] qui leur venait des
pour au sens. Mais la situation était
s'attacher Ariens : injure glorieuse, car c'était à cause de
tendue. « L'aigreur s'en mêla une minutie, , leur résistance à la secte que celle-ci les avait
dit saint Grégoire devint un monstre, et le , 'basses des églises, et qu'ils étaient contraints
monde fut sur le point d'être mis en lambeaux ^e tenir leurs assemblées hors de la ville, au
avec des syllabes ^ ». On s'accusa réciproque- milieu des champs ', d'oià par dérision ce nom
ment d'hérésie. Pierre, patriarche d'Alexandrie, de campagnards, qu'un docteurcatholique de-
et le prêtre Dorothée, envoyé de saint Basile et vait d'autant moins leur infliger, qu'ils sui-
de saint Mélèce, eurent à Rome, devant le pape, vaient les enseignements de saint Basile avec
une violente contestation. Dorothéemanquade la même
fidélité que la communion de Mélèce.
respect à Pierre; Pierre traita d'hérétique Mé- Au
milieu de ces dissensions malheureuses,
lèce d'Antioche et Eusèbe de Samosate, exilés Mélèce affligé*, maisconservanltoujoursl'inal-
l'un et l'autre dans ce moment. Saint Basile en térable douceur de son caractère, s'appliquait
ressentit une grande peine et l'exprima vive- à épurer son clergé, à fortifier la foi de son
ment: il accusait les Occidentaux d'orgueil, et peuple, à faire fleurir dans son église les anti-
de ne pas savoir la vérité dans les affaires d'O- ques vertus du Christianisme. « La sainteté res-
rient. «Jamais, ajoutait-il, on ne pourra nous piraitsur son visage, ditChrysoslome; son seul
persuader de méconnaître Mélèce, ni d'oublier regard était une prédication " ». Vénéré autant
l'église dont il est le chef * » D'autre part . qu'aimé, il jouissait à Antioche d'une popula-
saint Jérôme écrivait au pa(ie : « On me de- rité sans égale. Chaque fois qu'il quittait la cite,
mande si j'admets trois hypostases. Je demande c'était un deuil public chaque fois ; y ren- qu'il
ce que ces mots signifient; on me répond que trait, une fête. Les mères donnaient son nom à
ce sont trois personnes subsistantes. Je dis que leurs enfants. On voyait, chez les orthodoxes,
je l'admets ainsi on prétend que cela ne suffit
: son image peinte ou gravée partout, sur les
pas, on veut que je dise le mot. Nous crions tout cachets, sur les bagues, sur les meubles, sur les
haut Si quelqu'un ne confesse pas trois hy-
: lambris, a Homme sans art, dit saint Grégoire
postases dans le sens de trois personnes subsis- de Nazianze ^ de mœurs simples, plein de
tantes, qu'il soit anathème. Et parce que nous Dieu, portant dans son cœur le calme auguste
n'employons pas le mot sans explication, l'on de ses traits, il avait souffert pour la cause da
nous traite d'hérétiques. Nous disons, d'un Jésus-Christ ». Saint Basile professait pour lui
autre côté quelqu'un entendant par hypos-
: Si un culte de tendre vénération. « Si ta piété
tase, essence, ne confesse pas une hypostaseen savait, lui disait-il dans une lettre charmantt;,
trois personnes il est étranger au Christ. Et
, quelle joie tu me procures en m'écrivant, tu ne
l'on nous accuse de confondre les trois per- manquerais, j'en suis sûr, aucune occasion de
sonnes en une. Décide donc, je t'en conjure... le faire. Ne sais-tu lias quelle récomi>ense la
Ta grandeur m'effraie, mais ta bonté m'attire. s. Hier., ep. U ad DB., t. 4, ait. p., p. 19. — ' Id., ep. U, t. -i
' Jbid., ep. 57 alias %a, et ep. 258. — '
Voir la note aux Pirces
ff ait., p., p. 21. — Théod.,
' 1. 2, c. 31 1. 3, c. 4. — ' V..ir la l:'j>0

;

justificatiiies. ' Giég. orat. 21, n. 35. — ' S. Bas, ep. 321 et 319 /aux Pièces juslificatiues, — ' Chrys., sut S. Mal.— '
Greg. Nii.,
(éd. Farù). t. 2, p. 755.
26 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

Ciel réserve aux consolateurs des afQigés? Or, tant de prix à ses commentaires. Sans doute, il
ici tout est en proie à la douleur, et la seule faut regretter que les maîtres
,
préoccupés de
diversion à nos maux, c'est ta pensée... Aussi l'abus des interprétations allégoriques reproché
quand je reçois une de tes lettres, je regarde à l'école d'Alexandrie, aient dirigé trop exclu-
d'abord si elle est bien longue, et je l'aime d'au- sivement, vers le sens littéral, l'esprit si élevé
tant puisqu'elle renferme plusdelignes. Jesuis de leur disciple. Cependant la forte trempe de
heureux tant que je la lis; dès qu'elle est finie, cet esprit éminemment chrétien, sa foi humble
je rentre dans ma tristesse. Si, par l'interven- etvive, le préservèrent des inconvénients et des
tion de tes prières, je pouvais obtenir de ne périls de la méthode trop humaine de Diodore
pas terminer mon pèlerinage ici-bas sans te et de l'école d'Antioche, auxquels tant d'autres
voir, sans recueillir de tes lèvres la doctrine n'eurent pas le bonheur d'échapper.
du salut, et m'ajjprovisionner près de toi pour Entre un tel pasteur et de tels amis, Jean
la vie présente et la vie future, je la regarde- marchait d'un pas fermedans les voies de Dieu.
raiscomme un grand bien et la preuve de la Chaque jour était marqué par un triomphe de
bouté de Dieu pour moi ' » ! la grâce.Son talent, qu'il ignoraitseul, le fai-
Quoi qu'en dise l'historien Socrate ', Chry- sait moins aimer que sa douceur et sa modestie

sostome resta fidèle toute sa vie à la commu- poussée jusqu'à la timidité '. Cet homme, dont
nion de Mélèce , son maître dans les études la tribunedevaitètrel'orgueildu Christianisme,
sacrées et son père selon la grâce. se défiait excessivement de lui-même. Il parlait
Alors vivaient près de l'évêque d'Antioche, peu avec hésitation. Son regard, comme sa
et
honorés de sa confiance, deux hommes que pensée, ne semblaient plus voir que le ciel. Sa
distinguaient une grande science, une grande grande préoccupationétaitson baptême. Comme
vertu, et surtout la haine violente des Ariens : saint Basile, comme saint Grégoire, il avait dif-
c'étaient Flavien et Diodore. Nous les verrons, féré de le recevoir, préparer par une pour s'y
Mélèce proscrit, veiller sur son église veuve, et, connaissance plus profonde de l'Evangile et
à force de courage et de dévouement, y main- l'exercice des plus hautes vertus ^ Aucun novi-
tenir intacte, au milieu de rudes épreuves, la ciat ne lui semblait suffisant pour l'établird'une
foi de Nicée '. Jean les vit, les goûta, s'aida de manière solide dans cette vie selon Jésus-Christ,
leurs conseils, et, sous leur direction, fit de ra- dont il n'envipageait qu'avec une pieuse terreur
pides progrès dans la science des livres saints. les devoirs et la sainteté. Il voulait apporter à
Du noble amitié retentit dans toute
reste, cette son Dieu un cœur digne de lui, propre à deve-
sa vie car Flavien, devenu évoque d'Antioche,
;
nir un incorruptible témoin de sa grâce. Tout
lui imposa les mains et lui confia le ministère ce que le Christianisme inspire d'abnégation et
de la parole, c'est-à-dire qu'il plaça la lampe de pureté, il le pratiquait dejiuis plusieurs an-
sur le candélabre, le génie sur son piédestal. nées, lorsque Mélèce lui conféra, près de partir
Quant à Diodore, qui fut plus tard évêque de pour un autre exil, le signe divin des initiés '.
Tarse, il jouit, de son temps, comme interprète Le baptême fut à cette âme généreuse comme
des saintes Ecritures, d'une grande réputation. l'eau du ciel à la terre bien cultivée. Il fit épa-
Estimé de saint Athanase ', loué par saint Ba- nouir dans toute sa splendeur ce que la nature
sile ', suspecté plus tard dans son orthodoxie, il et l'esprit saint y avaient semé. Le fils de Se-
eut pour disciple saint Chryrostome'. Cartérius, cundus, devenu le fils de Dieu et le frère du
le chef célèbre d'un monastère près d'Antioche, Christ s'appliqua avec un zèle heureux à dé-
,

fut aussi l'un des maîtres de notre Saint '. Il se ' Chrys., Du Sacerd., 1 3.
forma près d'eux à cette manière simide et lu- - Ces délais du baptême n'étaient ni rares ni surprenants dans la

priniitive Eglise. Quand ia persécution grondait, et que la trahison


mineuse d'expliquer le texte inspiré, qui donne
d'un faux frère pouvait tout compromettre, une grande prudence était
• s. Bas., ep. 56.— =
Socr., 1. 6, c.3 ; noir Tillem., Chrys., n. 13. nécessaire dans radmi.-siou des catéchumènes. Il fallait de longues
Théodorel (1. 6, c. coutume de
24j prétend qu'ils inlroduisirenlla épreuves pour s'assurer de leur sincérité et prévenir une apostasie.
chanter les psaumes à deux chœu[S, qui d'Antioche se répandit jus- Les néophytes eux mêmes, se faisaient une juste mais haute idée des
qu'aux extrémités de la terre. —
Socrate (1. 6, c. 8) fait remonter cet effets du baptême, aimaient à garder en réserve, pour les derniers

usage à saint Ignace. Toutefois, le chant fut employé dans les assem- jours de leur vie, une grâce si puissante qui devait leur ouvrir les
blées religieuses des clirétiens, dès l'origine même du Christianisme portes du ciel de là, le baptême des cliniques ou des mourant».
:

(saint Paul, ad Ep/i.jC. 5 ; ad Coloss., c.3; Apocahjp., c. 5; Plin., L'Eglise condamnait ces calculs humains d'âmes indécises et lâches,
ep. 97, l. 10; Euseb.,1. 5, c. '28), et il est bien évident qu'il était en qui voulaient s'assurer le bonheur des Saints en se dispensant d'avoir
usage à Anlioche, dès le terai'S de Paul de Samosate, qui remplaça le leurs mérites. Saint Grégoire de Nazianze {orat. 40) et Saint Chrysos-
client des psaumes par des cirants à sa louange. (Euseb., 1. 7, c. 30.) tome (t. 2, p 26 et 27 j t, 9, p. 11 el p. 190J se sont élevés avec
' S. Atl)., op. B. B t. , 2, p, 1293. — ' S. Bas., ep, 157. — force contre cet abus.
' Socrat. 1. li, ci. — '
Sozom , 1. 8, c. 2. ' Fal)., dial. c. 5.
,

CH\riTUE TROISIÈME. 27

truircen lui levieilhornmejusiiu'àlanioirulre la faute la plus légère. L'onde sacrée avait été
faiblesse; et leilo fut, depuis cejour, sa surveil- dans toute la force du mot, l'onde régénéra-
lance sur lui nu me, i|u'il ne mentit ni ne mé- trice elle avait créé en lui, suivant la4)arole
:

dit de sa vie : jamais la haine n'approcha de de saint Paul, l'homme nouveau; à la ressem-
son cœur'; jamais sur ses lèvres une plaisan- blance de Dieu, dans la justice et la sainteté
terie indigne d'une bouche consacrée à la vé- de la vérité ; elle l'avait revêtu de Jésus-
rité et à Dieu. 11 redoutait, à l'égal d'un crime, Christ '.

•Chry»., Du SacerJ., 1. 3; Pïll., dial. c. 19 ; Mosch., Pral. $pi- • Ad. Epk., c. 4, 21 i


Ad Cal., c. 3.

rit.,t. 191; Vil. pair., p. 693.

CHAPITRE TROISIÈME.

PersJcntion des calholiqnes — —


Chrysostomc lecteur. —
Eiil de saint Mélèce Affeclion du peuple d'Anlioche pour son pasleur

Souff; ances des —


catholiques.— Aptiraalcs. —
Valons sévit contre les philosophes. —
Mort Je ïliéoJore. Anlioihc inondé dp
sang. — —
Perqui.-ition des livres de ma^ie. —
Péril Je Ciirysoslome. Il —
veut se retirer au désert. Discours de sa mère

Il auprès
reste — Vojiige de Jean. — Sainte Mélauie. — La mer morte. — Jérusalem. — Pèlerinages aux
d'elle. saints lieux

— .\mis de Jean. — Maxime TliéoJore. — Lettres de Jean à Théodore. — Théodore, évêque de Mopsueste.
et

La paix donnée à l'Eglise par Jovien n'avait sang mystique de Jésus-Christ le sang des mas-
été,en Orient du moins, qu'une trêve do quel- sacres, etaux gémissements de la pénitence les

ques moi*. Valrns, devenu, par la grâce de Va- cris lamentables des blessés et des mourants?
lentinien, le maître de la moitié du monde, ne Avons-nous changé les maisons de prière en
partageait ni la foi religieuse ni les hautes qua- sépulcres, et livré à des mains criminelles les

lités de son frère. Cœur bas, esprit court, carac- vasesdu sacrifice? Aimables autels, maintenant
tère violent et timide à la fois, Arien surtout et autels déshonorés, avons-nous fait monter sur
Arien fanatique, il fut le séide couronné de vous de jeunes impudiques pour vous insulter
l'Arianisme, et mil au service de sa secte sa par des gestes lascifs et des postures infâmes?
tyrannie et sa cruauté. Un prince chrétien flt Cliairevénérable,oiJ se sont assis tant d'hommes
plus de mal au Christianisme que les plus ar- illustres, où tant de saints prêtres ont enseigné
dents ennemis du nom chrétien. leschoses divines, avons-nous élevé sur vous
Dissimulée d'abord et restreinte à quelques des païens, des impies, pour tourner en ridicule
faits déplorables mais isolés, la persécution les vérités chrétiennes? Chasteté des vierges,
contre les catholi(|ues prit, dès l'année 370, un vous qui ne souffrez pas même le regard des
caractère général et atroce. Saint Grégoire de hommes les plus purs, aucun des nôtres vous
Nazianze en a résumé les horreurs en quelques a-t-il outragée par des horreurs dignes des
mots, dont la forme oratoire n'infirme en rien flammes de Sodome? Quelles bêles féroces
la vérité. avons-nous lancées sur les corps des Saints
La en apostrophant les
postérité, dit-il, comme l'ont fait ces profanateurs de la nature
Ariens, conservera lesouvenirde votre barba- humaine à l'égard de personnes dont le seul
rie, et vous infligera, je ne crois pas me trom- crime était de repousser leurs dogmes impics,
per, la noted'uneétermlleinfamie. Que peul-on ou d'avoir donné la sépulture à des restes hu-
dire de semblable dis catholiques ? Avons-nous mains que les bêtes fauves avaient respectés?
déchaîné contre vous une populace insolente, Qui donc a déchiré avec les ongles de fer ces
armé des soldats pour vous combattre, envoyé à évoques cassés de vieillesse, en présence de
votre poursuite un général plus furieux que leurs disciples qui n'avaient que des larmes
ceux dont il remplissait les ordres, a.=siégé pour les secourir? Qui sont ces prêtres que
comme unevilleennemieune pieuse assemblée l'eau et le feu, les éléments les plus contraires,
qui levait les mains au ciel et n'était occupée sé|)arèrent les uns des autres, et qui furcn*
qu'à prier? Avons-nous étouffé le chant des consumé.s par flammes avec la barque qui
les

psaumes par le bruit des trompettes, mêlé au les portait? Et, pour passer sous silence Ift
28 fflSTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME..

plus grande partie de nos maux, quels sont si l'évêque proscrit ne lui avait fait rempart de
ceux qui ont été accusés de cruauté par ceux son corps ', et ramené ses ouailles à des senti-

mêmes qui servaient leurs fureurs ' ?» ments plus chrétiens.


Ces qui semblent exagérés, ne sont
traits, Plus tard, Cbrysostome se plaira h. rappeler à

que de faibles allusions aux atrocités à peine ses compatriotes leurcourageuse persévérance
croyables qui, durant plusieurs années, souil- dans ces jours d'épreuve et de lutte, o Chose
lèrent et ensanglantèrent tout l'Orient, et admirable leurdira-t-il,le pasteur chassé, les
I

que tous les historiens sont unanimes à rap- brebis restaient fidèles le pilote enlevé, ; le vais-

porter '. seau ne sombrait pas. Ni les douleurs, ni les


L'orage grondait sur Antioche au moment où périls, ni le temps, n'ont pu affaiblir votre af-

Cbrysostome reçut le baptême; et peut-être ce fection pour Mélèce. On voulait séparer le père
fut pour ce cœur intrépide un motif de plus de de ses enfants, et c'est le contraire qui arriva.
presser son initiation. C'en fut un du moins, Car il vous emporta tous dans son cœur au fond
pour le vénérable Mélèce d'attacher au sanc- ,
de l'Arménie et vous mêmes, bien qu'enfer-
;

tuaire son jeune et brillant néophyte. Du jour més dans ces murailles, vous partiez tous les
où il l'avait connu, le vieux pontife avait pres- jours sur les ailes de la charité, pour aller visi-
senti le docteur et l'apôtre dans le pieux trans- ter au loin le pasteur bien-aimé, jouir de son

fuge des lettreset du barreau etau moment où ; regard, entendre sa voix, vous pénétrer de son
il allait laisser son église veuve, il crut ne pou- esprit' ».
voir mieux la consoler qu'en lui donnant Jean Diodore et Flavien gouvernaient, en l'ab-
comme une divine promesse de bonheur et de sence de Mélèce, les catholiques de sa commu-

gloire. donc de lui faire monter le


Il se hâta nion ; et l'on peut dire d'eux, qu'au milieu des
premier degré du sacerdoce, en lui conférant plus grandes difficultés, ils ne furent jamais au-
l'ordre de lectexir^ : c'était le plus important et dessous de leur mission. Flavien ne prêchait
le plus considéré des ordres mineurs. On n'y ad- pas alors, dit Théodoiet', mais il fournissait
mettait que des hommes sûrs, recommandés à Diodore les matériaux de la prédication.
par leur vertu et des aptitudes à la science. Ils N'ayant tous les deux qu'une même pensée,
vivaient dans la société de l'évêque, l'aidaient et leur science égalant leur zèle, ils maintinrent
dans ses travaux bibliques, et lui servaient de dans leur troupeau, en dépit des fureurs delà
secrétaires. Leurs fonctions ne consistaient pas secte, la pureté et la ferveur de la foi chassés ;

seulement à lire en public,pendantlahlurgie, le des deux églises qu'ils possédaient, les fidèles,
texte sacré ils avaient aussi dans leurs attribu-
;
sous la conduite de ces chefs intrépides, s'as-
tionsla garde des saints Hvres.C'élaientcomme semblèrent au pied de la montagne d'Antioche,
les bibliothécaires de la communauté chré- dans je ne sais (luelles grottes où saint Paul s'é-
tienne circonstance qui, dans des tL'Uips ora-
:
tait caché autrefois. On leur disputa cet asile,

geux, ouvrait aux lecteurs le glorieux chemin et ils se réunirent tantôt aux bords de l'Oronte,

du martyre. On leur confiait en outre l'école tantôt au champ de Mars, partout persécutés

des catéchumènes, dont on sait la haute im- et traqués, partout inébranlables dans leur

portance, et qui fut si souvent dirigée par des attachement à la foi de Nicée et à leur pas-
hommes éminents '
;
généralement, on les re- teur '. Valons se vengeait en Néron de ces no-
gardait comme des ministres secondaires delà bles résistances; il faisait noyer dans l'Oronte

parole de Dieu et du sulut des âmes =. ceux des orthodoxes qui le gênaient \
L'ordination de Jean fut le dernier acte épis- Au nombre des hommes généreux qui bra-
copal de Mélèce, et la satisfaction qu'il en eut vaient le courroux du tyran et enflammaient de
adoucit l'amertume de son départ. Mais le leur courage l'église opprimée d'Antioche, était
peuple qui l'aimait ne consentit pas si volon- le grand solitaire Apliraates. Persan de nais-

tiers à le voir s'éloigner. Il se jeta sur l'officier sance etd'une famille illustre, il avait embrassé
inipériulquiremmenaitdaussonchar,etquieût le Christianisme, et, pour le pratiquer dans sa

infailliblement péri sous une grêle de pierres, perfection, il étaitvenu s'établir près d'Edesse,
dont l'Eglise comptait alors presque autant de
«
Greg. Naz., orat. 33, alias 25. — = Tliéod., 1. 4, c. 13, 17, 21,
saintsque d'enfants. Au premier bruit des trou-
24, 25; Sûcr., 1. 4, c. 16, 17, 18, 19, etc.; Sozoïn., 1. 6, c. 10, 14,
— '
Pall., dial. c. 5. —
' Eus. de César., hist. c. 3 et 6. —
18. 20.
'
Cbard., Hist. des sacr., t. 5 Thomass., Ane. et nouv. discipline,
'
Chrys., Disc, sur S. Mil, n. 2. — Ibid. — ' Théod., 1. 4, c.

part, l'e, 1. 2, c. 30, n. 2, 11, 12


;

; ei c. 31, n. 1. 25. — ' Theod., 1. 3, c. 4. — ' Socr., 1. 4, c. 17.


CHAPITRE TROISIÈME. 29

bles d'Antiodic, il se rapprocha irelle, et fc bâ- n'est pas douteuse. Eli bien I C'est toi qui as
tit aux iiortcs do la cité une pauvro il( m lure où mis le feu à la maison de mon père, et je cours
tout le inonde accouiait ponr le voir ou le con- l'éteindre». Valens regarda le solitaire d'un
sulter. Là, dans un ijrcc barbare, il explicinail à œil menaçant et se tut '.

ses nombreux auditeurs les vérités sublimes Les malheurs de la religion et l'oppression
qu'il brûlait de répandre. La sainteté de sa vie, du monde réagissaient, en sentiments doulou-
l'ardeur de ^es convictions, l'élrangeté même reux, sur l'âme généreuse et fière de Chryso-
de sa parole donnaient du succès à ses enseigne- stomc. Ce spectacle d'une société en lambeaux,
ments et atlir.di ni les foules, l'n morceau de dont l'esprit de secle, en dépit de l'Evangile,
p:\in, mangé le suir an coticber du soleil, était hâlait la décomposition, affaissée dans la servi-
sa nourriture unique. Un jour, un de ses amis, tude jusqu'à n'avoir plus conscience d'elle-
qui fut plus tard celui de Clirysoslome, Anlhé- même, heureuse de vivre au jour le jour, sous
niius, revenant d'une légation en Perse, crut tous les jougs et sous tous les maîtres, devait
faire une chose agréable à l'anaclinrèle en lui fairemal à un cœur en qui la foi à l'Homme-
portant une tunique de son pays: .\phraatcsla Dieu exaltait le sentiment de la dignité hu-
déposa sur un siège dans sa cellule mais bien- ; maine, et le remplir de dégoût, d'amertume
tôt, comme si la présence de cet objet eût ré- et de pitié.
veillé dans son âme un remords : a Serait-il Valons, qui laissait les barbares s'avancer
raisonnable, s'écria-t-il,de renvoyer un vieux impunément jusqu'au cœur de l'empire et ra-
compagnon de ma solitude, pour en prcndreun vager la Tliracc, du Danube à la Propontide, ne
nouveau sous prétexte que ce dernier serait
,
savait tourner ses armes et n'avait de cœurque
mon compatriote? Car j'ai bien résolu de n'a- contre les évêques catholiques et les philoso-
voir qu'un ami près de moi. — Non, réjiondit phes païens. Ces derniers étaient devenus de-
le visiteur. — Eh bien ! reprends cela, poursui- puis peu le principal objet de ses fureurs, et

une tunique qui me sert de-


vit le vieillard, j'ai voici à quelle occasion :

puis seize ans. La tienne est plus belle, la Deux misérables, Palladius et Héliodore, l'un
mienne m'est plus chère je ne veux pas en ;
empoisonneur, l'autre astrologue, et tous les
avoir deux' ». deux voleurs de deniers publics, s'étaient ra-
L'Oronte baignait au nord le palais de l'em- chetés d'unecondamnation inmiinente, en dé-
pereur. Dudu midi, un grand portique à
côté nonçant une conspiration contre l'empereur.
deux étages, tlanqué de deux tours, touchai taux Sur leurs indications on arrêta deux hommes
murailles de la ville. Entre le palais et le fleuve de bas étage, espèce de devins, lesquels mis à la
une route menait aux jardins suburbains'. Du question, déclarèrent que, de concert avec des
hautduporti(|ue,ValensapcrçutAphraatesvOlu personnes d'un rang plus élevé, ils avaient
d'un pauvre manteau et se dirigeant à la hâte demandé au sort, au moyen de la magie, quel
vers le champ de Mars: «Où vas-tu, lui cria le successeur il réservait au prince régnant. Le
prince. — Je vais, répondit ranachorète, prier sort, disaient-ils, ayant répondu par ces quatre
avec mes frères pour la prospérité de ton em- lettres, th, e, o, d, tous les assistants avaient
pire. — Mieux vaudrait garder ta cellule, répli- prononcé le nom de Théodore. Or, l'un des
qua leCésar. — ce que C'est j'ai fait jusqu'à ce grandsofficiers del'empireportaitalors ce nom.
jour, ôempereur! tant (jueles brebis du Christ Homme de belle mine et de beau langage, joi-
élaientcnsùrelé. Mais à présent que des bêtes gnant à une grande posilion de grandes qua-
féroces se jettent sur elles, je dois tenter tous les lités, païen surtout, et fort populaire parmi h s

moyens pour les sauver. Dis-moi, ô empereur! adeptes de la philosophie et du paganisme, il


j'étais une jeune fille vivant dans le gynécée
si personnifiait, aux yeux de ces malheureux
et gardant maison de mon père, et (|ue jela
la investigateurs de l'avenir, le promesses du
Tisse devenir tout à coup la proie des flammes, destin; et toutes les espérances du polythéisme
devrais-je rester enfermée et laisser l'incendie défaillantse tournaient vers lui, comme vers un
dévorer tout, ou me précipiter au dehors pour autre Julien. Lui-même souriait à ces avances
crier au secours, pour apporter l'eau, et m'op- de la fortune ; absent au moment de la consul-
poser au mal de mon mieux? Ta réponse, César, tation, mais informé delà réponse du sort, il

avait écrit à ses amis qu'il acceptait le présent


• Th*od., Pbiloth., c. 8 ; Vil. Pair., p. 615. — ' Id. hl»l., 1. 4 ,
t. 28. • Théod., hiil., 1. 1, 0. 28.
30 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMR,

des dieux cl se préparait à remplir ?a destinée. chaire de Constantinople. Un soupçon fatal

Au rapport qu'on fit à Valons de l'affaire, sa plana sur Antioche; on l'entoura de soldats, et
férocité s'enflamma tout à coup
naturelle l'on se mit à rechercher partout les livres de
comme un météore destructeur. Théodore mis prestiges et de magie. L'auteur d'un de ces
à mort, elle se jeta sur ses prétendus compli- livres, ayant jeté son ouvrage inachevé dans le

ces. Une foule de grands personnages, tous les fleuve, fut pris et sommé de le donner, ce qu'il
pliiloL iplies connus furent traités comme tels ne put faire. Chargé de chaînes, on te traîna en
et livrés au dernier supplice. Maxime, le maître prison, en attendant la mort qu'il ne tarda pas
et le conseiller de Julien, eut la têie tranchée ; àsubir. En ce moment, je me dirigeais avec un
Simonide périt par le feu. Une multitude de de mes amis vers un oratoire de martyr, situé
tous rangs, englobée dans le filet de l'accusa- dans leschamps, et nous traversions lesjardins
tion, fatigue le bras du bourreau, pour le peu qui bordent l'Oronte. Mon compagnon voyant
qui leur restait de vie après le fouet et la tor- quelque chose flotter sur l'eau s'approcha elle
ture. II yen eut d'exécutés pendant qu'on dis- saisit : c'était un livre. Je me mis à lui contester
cutait encore s'ils iraient au supplice. Sans en riant la propriété de sa trouvaille. Voyons,
prendre la peine d'articuler une charge, on dit-il, ce que c'est, et, dès les premières lignes,
prononçait la peine de mort, et jeunes ou vieux, ilreconnut des signes de magie. Un soldat pas-
dispos ou perclus, marchaientou étaient portés sait à notre côté. Mon ami, tremblant defrayeur,

à l'éthafaud. C'était une véritable boucherie. cacha le livre. Qui nous aurait crus, quand nous
Antioche inondée de sang, restait muette d'hor- aurions affirméquecevolumevenaitdetombcr
reur. Chacun voyait le glaive suspendu par un par hasard dans nos mains? On emprisonnait
fil au-dessus de sa tète. Une amulette de vieille les gens même les moins suspects. Nous ne
femme, une recette absurde de philtre, un livre savions quel parti prendre. Dieu nous sauva de
de magie trouvé dans une famille, la dévouait ce péril' ».
tout entière au trépas. Les délateurs exploi- Cette situation déplorable attristait Jean de
taient à leur gré un genre d'accusation d'une plus en plus, et redoublait dans son âme le dé-
portée indéfinie, et flattaient à la fois la ven- goût du monde et le désir de la solitude. Trop
geance du maître, lequel, de son
et la cupidité jeune encore pour être d'un secours efficace à
côté, n'avait qu'une préoccupation, celle de l'Eglise d'Antioche, il ne songeait qu'à s'éloi-
voir une seule victime échapper à sa rage '. gner de ce théâtre douloureux d'oppression,
Pour donner aux massacres une couleur dinjuslice et de lâcheté. Basile, son ami, l'en-
moins odieuse, dit Ammien «, on rassembla en tretenait dans ces sentiments. Pas un jour ne
monceaux des livres et des cahiers trouvés dans s'écoulait sans que les jeunes enthousiastes
diverses maisons, et on les brûla publiquement n'eussent ensemble quelqu'un de ces entreliens
comme traitant dessujets illicites, tandis qu'en où leurs cœurs se mêlaient et se confondaient
réalité ce n'étaient guère que des ouvrages de dans une ardente aspiration vers celte vie de
littérature ou de droit. Non-seulement l'esprit cortemplation et d'exiase, loin des hommes,
chrétien fut étranger à ces excès', mais les vrais dans le silence auguste du désert, en face de la
chrétiens déploraient, à l'égal des païens, une nature et de ses grandeurs, sous le seul regard
tyrannie dont le joug sanglantn'avait pas cessé de Dieu. Un pi-ojet fut concerté entre eux ; ils

de peser sur eux. Seuls, de vils courtisans allaient quitter la ville et s'enfuir dans les

applaudissaient à ces fureurs, oii s'engraissait montagnes, pour y mener la vie des ascètes et
leur fortune, et criaient à la faiblesse quand s'abandonner à la sainte passion qui les dévo-
une voix, par hasard, se faisait entendre en rait'.

faveur de l'humanité. Héliodore et Palladius Le secret de ce dessein, couvé sous l'aile de


étaient devenus les plus grands amis du maître, l'amitié, fut surpris par la mère de Jean. Sa
et méritaient de plus en plus son amitié par tendresse s'alarma. Vêtue de deuil, le visage
leurs infamies. pâle, elle entra chez son fils, le prit silencieuse-

Chrysostome conserva toute sa vie un dou- ment par la main, et l'ayant conduit dans sa
loureux souvenir de ces jours de terreur. chambre, le fit asseoir à son côté, près du lit où
«J'étais jeune alors, disait-il un jour sur la ' Chrys., hom. 38 in Ad.
; dans son livre à une Jeune veuve, il
'
Am. Marc, 1. 29, n. 1,2, etc.Etmap. in Max. ; Sozom. 1.
; 6, racoDle la mort de Théodore, comme un des plus tristes exeispUs i»
c. 35 Suer., 1. d, c. 19.
;
' — Amm., 1. 29,— ' Beugnot, £ist, dt la l'inconstanca des choses humaines,
dtcad. du paganisme, t. 2, p. 25.
' Chrys., Du Sacerd., 1, 1, c. J et 2,
CHAPITRE TROISIÈME. 31

elle l'avait mis au monde. Après quelques ins- longue vie; mais nous qui avons vieilli, nous
tants cmploycs à le regarder et à pleurer : n'attendons plus que la fin. Quand tu m'auras
« Mon fils, dit-elle, je n':ii pas joui lonj^tcmps ensevelie et mêlé mes cendres à celles de ton
des vérins de Ion iièi e telle fut la volonté de
: père, entreprends de longs voyages, navigue
Dieu Sa mort, (jni suivit de i)rès ta naissance,
! sur mer que tu voudras; personne alors
telle
nous laissa, loi orplielin, moi veuve de trop ne t'enempêchera. Mais tmt que je respire
bonne heure, avec ces difficultés du veuvage encore, ne dédaigne pas de vivre avec moi.
que celks-la seules peuvent comprendre qui les N'encours pas témérairement la colère de Dieu,
ont éprouvées. Non, aucune parole ne peut dire en précipitant dans un abîme de maux une
dans quel tourbillon, dans quelle tempête se mère qui ne t'a fait que du bien. Du reste, mon
trouve jetée une jeune enfant, lorsque, sortant fils, si tu peux me reprocher de
t'avoir engagé
à peine du toit paternel et sans aucune exjié- dans les embarras du monde, de t'avoir con-
riencedesalTaires, elle est frappée tout à coup traint à t'occuper de tes propres affaires, ou-
d'une horrible dou'eur, et eon<Iamnée à des blie, j'y consens, les lois de la nature, celles de
sollicitudes au-dessus de son âge et de son sexe. la reconnaissance, et ta vie près de moi; fuis

11 lui faut avoir l'œil ouvert sur ses serviteurs, fa mère comme une ennemie. Mais s'il n'est
se garder contre les mauvais desseins de ses rien que je ne fasse pour t'assurer les loisirs
parents, supporter avec courage les vexations et de la piélé, à défaut d'autres liens, que cette
la barbarie îles percepteurs de l'imiiôf. Quand considération du moins te retienne car, mon ;

un père en mourant lui laisse une fille, c'est fils, nombreux amis, mais
tu peux avoir de
pour elle un souci très-grand, exempt néan- nul ne t'assurera autant de liberté que moi,
moins de fortes dépenses et de craintes; mais parce qu'il n'en est aucun à qui l'honneur de
un fils, quelles appréhensions, quelles sollici- ton nom soit plus cher qu'à moi'».
tudes il cause à sa mère, sans compter ce qu'il Ces prières, ces larmes, cette noble douleur
en coûte pour lui donner une éducation li- désarmèrent Jean de sa résolution. Il n'eut pas
bérale ! Tu l'as vu, mon fils, aucun de ces le courage d'affliger sa mère, et, malgré les
embarras ne m'a fiit penser à un autre ma- instances de son ami ', il se décida à continuer
riage, -ni à introduire dans la maison de ton auprès d'elle savie de recueillement et d'étude.
père un autre époux. J'ai affronté seule l'orage, Anihusa avait arrangé toutes choses autour de
et n'ai point clierclié à fuir le creuset de fer de son fils pour que rien ne vînt l'arracher aux
la viduité. D'abord, un secours céleste me sou- célestes enivrements de la prière ou à ses tra-
tenait; ensuite, j'éprouvais beaucoup de conso- vaux sur les livres saints. Il trouvait la solitude
lation à te voir sans cesse, et à conteni[)ler dans dans la cité mais sa mère était l'ange de celte
;

tes traits la vivante image de mon mari qui soMude bénie, toute pleine de sa tendresse.
n'est plus. Oui, tout petit encore, avant que ta Entre elle et Dieu, Jean s'abandonnait à toutes
langue pût prononcer un mot, âge où les en- les inspirations de sa piélé. Il jeûnait souvent,
fants font les délices de leurs parents, tu fus couchait sur le pavé nu, dormait le moins pos-
pour moi une grande consolation. Et tu ne peux sible, et s'efforçait, par toute sorte de rigueurs
pas dire, qu'ayant supporté courageusement la contre lui-même, d'amoindrir la chair, d'élu-
perte d'un époux, j'ai amoindri, dans les diffi- der, pour ainsi dire celte loi de la pesanteur
cultésdu veuvage, les biens laissés par ton père, qui nous écrase, afin que l'âme moins chargée
malheur que bien des pupilles ont éprouvé. Tu de matière pût s'élever plus librement à Dieu.
as reçu ton patrimoine intact. Cependant, pour Une retraite presque absolue ' protégeait ses
t'élever d'une manière honorable, je n'ai re- sens contre les impressions du dehors, en
culé devant aucun sacrifice, et c'est sur mes même temps qu'une oraison incessante gardait
biens, sur la fortune apportée de la maison de son cœur contre les défaillances au dedans.
mon père, que j'ai prisées dépenses. Certes, si Dans un de ses écrits, postérieur de plusieurs
je rappelle ce que j'ai fait, ce n'est pas pour te années, revenant sur cette époque de sa vie, il
le reprocher. Mais, en retour, je te demande décritaveccomplaisancelescharmesetlesavan-
une seule grâce ne me rends (las veuve une
: tages de cette existence auslère et douce sous
seconde fois; ne réveille pas une douleur as- les yeux de sa mère, a Ici, dit-il, la langue des
soupie. Attends ma mort; peut-être viendra-t- méchants ne peut se déchaîner contre moi. Et
elle bientôt. La jeunesse peut espérer une • Cl.rys., Du Saccrd , 1. 1,— Ib., l.S et 1. 6.- ' Jti., 1, l, n. fi.
32 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOilE.

qui donc s'occuperait à divulguer mes vices et jours aussi il la rendait plus étroite. Sa mère
à m'accuser? Ce toit, cette cliambre? mais ils lui tenait la parole donnée, et s'appliquait avec
ne parlent pas. Serait-ce ma mère, qui, mieux une touchante sollicitude à lui assurer, aux dé-
que personne, connaît toutes mes actions? pens de sa propre liberté, celle dont il avait be-
Mais il n'y a rien de commun entre elle et moi, soin lui-môme, la sublime liberté d'être à Dieu.
et nous n'avons jamais eu de contestation. Grâce à cette providence du foyer domestique
Quelle serait d'ailleurs la mère assez dénaturée, toujours cachée et toujours agissante, affranchi
assez barbare pour flétrir, pour attaquer la ré- de toutes les préoccupations de la vie physique,
putation de son Sans doute mes pas-
fils? libre de ces lourdes pensées qui exercent sur
sions ne sont pas éteintes, mais il m'est plus l'âme une fâcheuse compression et la refoulent
facile de les combattre. Assailli par la vaine au dedansd'elle-même, sous un fardeau qui la
gloire, je m'aperçois plus vite de ses pièges. Le profaneen l'écrasant, les yeux fermésaumonde
moins vio-
feu des désirs déréglés est d'autant des phénomènes, endormi pour ainsi dire dans
lent, que mes yeux ne rencontrent aucune ma- un divin magnétisme, toutes ses forces vitales,
tière inflammable. Je suis préservé de dire ou tous ses sens internes se dirigeaient librement
d'entendre dire du mal, car je n'ai personne vers l'autre côté de l'existence, vers le monde
avec qui je puisse converser ,
personne qui supérieur et la lumière incréée, sans que rien
me provoque à la colère; ou si quelquefois un vînt le rappeler à la conscience de sa matérialité

bruit lointain des hommes et de leurs injus- etdesa servitude terrestre. L'ombre des visions
tices soulève en moi comme un flot d'indipna- autour de son front : un reflet
célestes flottait

tion, je m'apaise aussitôt, en pensant combien du jour éternel colorait sa vie. Ses amis regret-
il est ridicule de s'emporter contre les fautes taientcet isolement on l'accusaitde misanthro-
:

des autres qu.inJ on a les siennes à corriger. pie, il eût bien voulu éviter ces mille propos
Mon âme est faible, étroite, facile à entraîner, tenus sur son compte. « Que puis-je faire, écri-
sujette à la plus amère des passions, à l'envie: vait-il, pour me justifier ?Je subis ces reproches
ellene peut supporter avec modération ni les avec douleur; j'en soulTre. Mais il n'est pas aisé
injures ni les hommages De même que les d'être d'un commerce agréable avec les hom-
bêtes féroces, bien nourries et bondissantes, mes, et de garder en même temps la paix et la
terrassent facilement ceux qui les attaquent, sécurité dont je jouis. Aussi, ajoute t-il à son

surtout s'ils ne sont ni forts ni habiles; mais ami, loin de me blâmer, prends pitié d'un
que si on les exténue par la faim, leur fureur homme dans une position si difficile ' a.
s'assoupit et leur force s'éteint en grande Ainsi s'écoulait sa jeunesse libre, pure, stu-
partie ainsi celui qui affaiblit les passions de
: dieuse, extase delà pensée, hymne de l'amour,
l'âme les soumet au joug de la raison; celui printemps sans orages, ivresse sans trouble,
qui les nourrit avec soin les rend si terribles, flamme sans fumée, colloque intime et déli-
qu'il passe toute sa vie dans la crainte ou dans cieux entre Dieu, l'âme et laniilure, aux con-
l'esclavage. Or, quels sont les aliments de ces fins de la terre, aux portes du ciel! Plus tard, ses
monstres? De la vaine gloire les louanges et , ennemis voulurent fouiller dans ce passé pour
les honneurs de l'orgueil, la puissance et les
; jeter à la face du pontife les fautes du jeune
dignités; de la jalousie, la réputation des au- honune mais il leur avait fait d'avance une ré-
;

tres, de la volupté, les plaisirs et le commerce ponse si péremptoire qu'ils en restèrent écra-
aSsidu des femmes... Si je me présentais dans sés ^ Ce fut le rare et beau privilège de cette
le monde, tous ces monstres se jetteraient sur noble vie d'avoir appartenu tout entière et tou-
moi, déchireraient ma vie m'entraîneraient , jours à Dieu, sans qu'il en restât rien sur le
dans une guerre formidable. Enfermé dans chemin glissant de l'adolescence, sans que le
ma solitude j'ai des efforts à faire pour les
, souffle du monde, un instant respiré, en eût
dompter; cependant, par la grâce de Dieu, je terni l'éclat, sans qu'une seule goutte du fleuve
les dompte, et je n'entends plus que leurs fiit détournée de son cours et absorbée ailleurs
lointains hurlements. Voilà pourquoi je garde que dans l'Océan de l'infini, son aspiration et
ma cellule et la tiens close à tout visiteur*». son but. La Chanjbde de luxure, pour parler
Ainsi, dans sa douce sécurité, il attachait plus comme saint Jérôme ', ne put dévorer un seul
de prix tous les jours à sa retraite . et tous les jour de celte existence ; Scylla, de sa figure de
> Cbryo., /)., Sncerrl., 1. 6, c. 7 «t 9, 'Chrys.,0i(S(icer.,c.l2, a/ins,3.-'Pall.,e. 49.— 'I,et.,t.l,p.39.
CHAPITRE troisième; 33

vierge qui sourit pour tromper n'entraîna pas , très des bords de l'Euphrate, qu'il avait par-
une seule fois le naufrage do sa vertu. SourJà couru ces contrées et visité ces hommes de
la voix de la sirène, l'intrépide voyageur ne Dieu, afin de contempUîr de plus près les mer-
sortit pas de sa roule, ne se prépara pas un re- veilles du spiritualisme chrétien et s'encoura-
gret. Il ne perdit ni un atome de ses forces, ni ger à de plus hautes vertus par de plus no-
une pensée de son cœur. Jamais, dans cette bles exemples de pénitence et d'abnégation '.

conscience radieuse, le sentiment du devoir ne A peu près au môme moment % un autre


fut obscurci par la convoitise. Et plus tard, voyageur illustre, aux convictions ardentes, au
quand il écrivit son beau Traité de la virginité, génie orageux et puissant, emporté par un
il n'eut qu'à célébrerce qu'il goûtait, cequ'i! ai- soudain tourbillon de son cœur ', s'arrachait
mait, ce qu'il avait toujours pratiqué. Mieux que courageusement à l'Italie qu'il aimait et à ses
personne il avait le droit de s'écrier a Qu'y a-t- :
amitiés les plus chères *, et, chargé de livres
ilde plusdoux que lavirginité, de plus glorieux, ramassés à grands frais^ il traversait laThrace,
de meilleur? Elle a des splendeurs plus belles le Pont, la Bythinie, la Cappadoce, la Cilicie

que les rayons du soleil et, après nous avoir ;


au climat brûlant % s'efforçant de se fuir lui-
affranchisdi'sennuisdu siècle, elle nous permet même et se retrouvant partout, mais partout
de porter notre regard épuré sur le soleil de observant, étudiant, interrogeant pour conten-
laju4ice et de la paix » Ce soleil, en effet, n'eut
'
.
ter sa noble ardeur d'apprendre et de s'édifier.

pas d'éclipsé pourChrysostome il remplit son :


Enfin, après de longs circuits et bien des souf-
œil et sa vie des clartés les plus douces. Jean frances, il s'arrêtait en Syrie comme dans un
n'était pas tristement condamné comme Jérôme port après naufrage '. La réputation d'Apol-
le

à faire précéder ses éloges à la vertu de cette linaire l'attira à Antioche, celle de Didyme à
confession ingénue mais humiliante, qu'il exalte Alexandrie il profita de la science de ces deux
:

dans les autres ce qui lui manque à lui-même*. hommes sans rien prendre de leurs erreurs,
La fleur de la virginité, pour parler son propre revint à Jérusalem et à Bethléem', et, le cœur
langage, était restée le vêtement de son âme. brisé plutôt que dompté, il se jeta dans le dé-
Aucune ronce ne l'avait déchiré, aucune écla- sert de Chalcis, demandant à la solitude la paix
boussure La sandale de ses pieds n'avait
sali. que le monde et son âme lui refusaient, o dé-
pas une tache. Son livre n'était que le parfum sert, s'écriait-il, tout couvert deslleurs de Jésus-
de sa vie. L'encens était digne de l'encensoir. Christ! solitude où naissent ces pierres dont
L'hymne et l'autel étaient faits l'un pour est bâti dans V Apocalypse le palais du grand
l'autre. Roi sauvage demeure où l'on jouit familiè-
!

Si profonde que fùtla retraite du saint jeune rement de Dieu ! Que fais-tu dans le monde,
homme, elle n'allait pas jusqu'à le priverdeses frère, toi qui es plus grand que lui? Jusques
relations précieuses avec Flavien. Il continuait à quand resteras-tu écrasé sous l'ombre des
prèsde lui ses fonctionsde^ecto/r, commencées toits, enseveli dans la prison de ces villes enfu-
près de Mélèce, heureux de travailler sous un mées? Crois-moi, je jouis ici de je ne sais com-
tel guide, de ne faire ses premiers pas dans le bien plus de lumière. Qu'il est doux de s'arra-
noviciat des apôtres qu'au flambeau d'une or- cher aux chaînes du corps, pour s'envoler vers
thodoxie inflexible et sainte. Sa porte s'ouvrait ces régions pures et brillantes de PElher ' ! »

aussi pour Basile et deux ou trois amis parfaite- Mais ces délices saintes n'endormaient ni son
ment sûrs, dont la noble affection n'était qu'un cœur ni sa vigilance. Les souvenirs de Rome
aliment de plus pour sa piété. Seuls ils avaient venaient le poursuivre au désert, d'où lui-
le droit d'enfreindre celte clôture austère, et de même, sentinelle avancée, soldat sublime de la
venir dans cet autre cénacle s'embraser des foi,il poursuivait de sa haine éloquente et im-

feux qui le remplissaient. placable les ennemis de la vérité, devenus ses


Il semble toutefois qu'il ail fait à cette époque ennemis personnels lion couché devant le :

quelques voyages. Rien sans doute ne l'indique berceau du Christ, dont les rugissements rem-
positivement dans ses écrits mais on peut in- ; plissaient le monde 1

férer d'une lettre adressée d'Arabisse à Ché- ' Epist. Chrys. 70. — Le
monastère de ces religieux était situé à
Zeugma sur l'Euphrate. (Théodoret, Vit. Putr,, c. 53.)
réas, Théodole et Aphtonius, solitaires illus- ' An. 372 ou
373; Tillem., t. 12, p. 15. ' —
Subiliis turbo con-
' Chrya. De la Virg,, c. 21. — Jngenua et verecunda confenio
'
vulsit (ep. S. Hier. 1, t. 4, ait. p., p. 2). — ' Hier. ep. 5. — ' Ibid
4$t quo ipie ctireas ta aliis ^jj-coÀiun t: (Saml Hi^t.fep. 30, t. 4^ ep. 18, p. 42. — ' Ibid., ep. 1, p. 2. — ' Ibii., ep. 1, p. 42.
,


tll. pr.r., p. 'MZ. , Ibid., ep. 41, p. 342. — • Ibid., ep. 5, p. 11.

TOUE I.
34 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

II n'y avait pas très-longtemps encore que natures élevées,


attrait puissantquisaisissaitles
Basile de Césarée avait fait à peu près le même et répondaità leur dégoûtdesmisèresdu siècle,
voyage. Son but éiaitde trouver quelqu'un qui à leur ardente aspiration vers une patrie meil-
voulût embrasser avec lui la vie parfaite de leure, vers une turre de paix, d'affranchisse-
l'Evangile pourquoi il parcourait la Pa-
'. C'est ment, d'immortalité. Il visita, lui aussi, les
lestine, la Cœlésyrie, la Mésopotamie, faisant monastères de la Syrie ', de la Mésopotamie,
halte dans tous les monastères pour mieux étu- de la Palestine, la Terre-Sainte, les environs de
dier ces familles de saints, admirant partout la mer Morte, qu'il décrit avec l'accent d'un
comment par la prière et le travail l'homme homme à qui l'aspect de cette grande désolation
peut s'élever à ce degré de spiritualisme, où il une horreur profonde et durable, a Si
a laissé
domine tellement les appétits delà chair qu'il quelqu'un de mon auditoire a visité la Pales-
semble plutôt un ange qu'un homrne *. Il passa tine, dit-il, et certainement il en est ici, qu'il
en Egypte, s'arrêta à Alexandrie pour voir Atha- rende témoignage de la vérité de mes paroles.
nase qui n'y était plus, et le philosophe Eus- Au-delà d'Ascalon, au-delà de Gaza, à l'endroit
thate', qu'il cherchait partout et ne trouvait oùleJourdainfinit,ilétaitiutrefoisuneplaine,
nulle part, se rendit àJérusalem, à Jéricho', et vaste et fertile, qui eût rivalisé de beauté avec
visita ces lieux vénérés des chrétiens où l'em- le Paradis , et maintenant c'est le désert des
preinte des pas du Sauveur était encore vi- déserts. On y trouve des arbres, et ces arbres
sible. ont des fruits, mais ces fruits eux-mêmes attes-
Il n'était pas rare d'ailleurs, à cette grande tent la colère de Dieu. Ce sont des grenades que
époque du Cbristianisme, de voir des hommes leur belle ap[iarence invite à cueillir, et qui ne
généreux, épris de la beauté de l'Evangile, s'en laissent dans la main qui les ouvre que pous-
aller le bâton à la main, comme autrefois Py- sière et cendre. Tel le sol, tel l'air, telles les
thagoreet Platon, non plus pour connaître les pierres. On sent que le fou du ciel est passé là,
mœurs des peuples et des cités, ni pour recueil- qu'il a tout ravagé, tout détruit, pour ne laisser
lir les oracles de Memphis ou les traditions des debout que les monuments de la colèrede Dieu,
mais pour s'instruire d'une philosophie
écoles, présages du jugement futur Si quelqu'un

plus haute, et de pays en pays, d'église en doute de songe à Sodome, à Go-


l'enfer, qu'il

église, de désert en désert, visiter les pasteurs morrhe, à ce supplice épuisé qui dure tou-
et les solitaires renommés, recueillir de leur jours '...»
bouche même des enseignements qui, domiés Chrysoslome dut voir aussi Jérusalem ily a :

de vive voix, résonnent plus fortement dans lieu de le croire, à la façon dont
il en parle '.

l'âme qui les reçoit % contempler les monu- Peut-être s'y trouva-t-il en même temps que
ments primitifs de la foi, toucher, baiser d'au- Jérôme, sans le savoir '. Peut-être lui fut-il
gustes reliques, s'abreuver aux plus pures donné de connaître et d'admirer Mélanie l'an-
sources de la prière et de la vertu, et, pour cienne, qui était venue enfouir ' dans latombe
quelques jours du moins, respirer, loin des du Cbrist l'orgueil de sa naissance, les regrets
routes battues du vulgaire, où ils suaient, où de son cœur, ses larmes, sa beauté, sa jeunesse,
ils étouffaient, l'air pur et vital de la solitude sa fortune. Issue du plus illustre sang des Ro-
etde la liberté. Leur regard et leur cœur se re- mains, son origine et son opulence l'avaient
posaient, au milieu de ces grands horizons de jetée,encore bien jeune, dans les liens du
la nature et de la pensée, si calmes et si beaux, mariage, où elle n'avait trouvé qu'une mater-
de ce spectacle dégoûtant de décomposition et nité douloureuse et de précoces déceptions.
de servitude qu'ils rencontraient iiartout ail- Dans l'espace d'un an, elle avait perdu deux fils

leurs. Car ce monde prosterné devant les ca- et son mari. Absente de Rome au moment de
prices du despotisme ne pouvait, au prix même ses maltieurs, elle n'y renti'a que pour ensevelir
d'une telle abdication et de tant d'abaissement, * Il double monastère de Saiot-Pablie, àZeugma,8ur l'Eu-
visita le
phrate, fondé par saint Publie, et composé d'un monastère grec pré-
acheter la moindre sécurité, ni contre l'anar- sidé par un grec, et d'un monastère syrien, présidé par un syrien,
séparés par l'église, qui leur était commune, oii Grecs et Syriens se
chie au dedans, ni contre les barbares au
succédaient pour les offices publics. ^Tillem., t. 8, p. 338. Chrys. —
dehors. letir. 7U.) Jean conserva jusqu'à la fin de ses jours un commerce de
lettres avec ces pieu\ solitaires. (Leur. 93 et 146.)
Jean, moins que personne, dut résister à cet ' Cnrys., Disc, sur la cbariie pari"., et hom. 8, in I ad Theii.y
' Ep. Saint Basile, 79, t. 3, p. Ul éd. de Paris. — IbU. —
; t. 11, p. 481.— 'Chrys., sur Is., c. 7. — * Aa. 373 ou 371; Tillem.,
' Tillem., t. 9, p. 25. _ • Bas., t. 1, p. 470, «t t. 3, p. 11.— Saiut
' t. 1:;, p. 17 et 19, — '
Saint Hier., «p. 12 ad Paulam-, t. 4, a!t. p.,
Hiu. f.iS.
CHAI'ITUE TROISIÈME. 35

avec les cendres de ses ancêtres tous les débris temple, avait respecté les souvenirs des chré-
de son boiilieur , et dire à son pays un adieu tiens. Le rocher suintait encore le sang du

éternel. Un jeune fils lui restait. Elle l'arracha


Christ. La vertu qui s'exhalait autrefois de ses
vêlements et qui giiéris^ail les malades, s'exha-
de sou sein, et l'ayant déposé en des mains
chrétiennes, sons la tulelledu préteur, elle des- lait encore, eu |)arfuni d'amour et de])iété,de
celte terre privilégiée et si désolée. Ce par-
cendit le Tibre et s'embarqua pour l'Orient
', si

Ce qu'elle était venue chercher là, le mer- fum, l'àrae de Clirysostome devait l'aspirer et
Teilleux spcclaclede la vie austère que les saj^es le goûter plus qu'une autre. Avec quelle effu-
désert, Mélanic sion il pria sonscesarbn s 'lui avaient entendu
du Christianisme menaient au
l'y apportaitelle-même. Ses immolations n'eu- la prière du Christ, prêté leur ombre à son

rent point d'égales. Elle couvrit la Palestine de agonie! Lui, qui ne pensait pas sans tressaillir
ses bienfaits, et lit de Jérusalem l'hospice du aux chaînes do saint Paul, qui eût tant voulu
monde. Les victimes de lu cour de Byzai.ce, les les voir, les toucher, faire le voyage de Rome

grandes infortunes de Rome, les solitaires, les pour baiser la cendre vénérée de l'Apôtre, quel
évèques persécutés par le fanatisme arien se transport il dut éprouver devant ces reliques
donnaient rendez-vous aux pieds du Cahairc. augustes du Seigneur, celle croix imbibée de
Mélanie était là (lour les accueillir, pour être la son sang, qui avait reçu son dernier soupir,
consolation providence de tous. Elle éton-
et la qui semblait redire encore ses dernières pa-
nait, des prodiges de sa charité, cette terre qui roles, ce sépulcre, berceau d'une nouvelle hu-

avait vu tant do prodiges. manité, qui avait gardé trois jours le cadavre
Ence moment d'ailleurs, la vieille métropole divin, rançon de notre salut 11 crut embrasser !

de l'univers, en proie à de sinistres pressenti- les pieds du Sauveur en baisant cette pierre
ments, versait à Bethléem, à Nazareth, lesdébris qu'il avait touchée, celte terre qui l'avait porté;

de ses grandeurs. Elle quittait le Capitole pour prier avec lui en priant sur cette colline où il

Gethsémani. L'heure fataleapprochait. Le mont avait prié, où il était mort; le voir lui-même
de Sion, de Josaphat s'emplissaient
la vallée en voyant les lieux qu'il avait vus, qu'il avait
d'hôtes illustres apportés de loin par la vague rendus témoins de ses prodiges, de ses vertus,
des tempêtes, ou chassés par les premières ra- de ses douleurs. Jean garda toute sa vie une
fales de l'ouragan. Ils venaient chercher dans impression douce et sainte de ce voyage. Nul
le silence sacré de ces lieux, dans lagrolte bénie doute que son amour pour Jésus-Christ n'ait
où naquit Sauveur des hommes, le salut
le pris là quelque chose de plus tendre, de plus
qu'il avait promis à la terre, un peu de celte passionné, qui se montre dans ses discours
paix annoncée par les anges et toujours plus comme le cachet de sa piété.
exilée d'ici-bas. Des prélats, des confesseurs de Quoi qu'il en soit, sa grande âme se révélait
la foi, des hommes éminents versés dans la de plus en plus, et comme il arrive toujours
science de l'Evangile se rendaientaussidetous aux vertus supérieures, la sienne entraînait
côtés à Jérusalem, persuïidés, dit saint Jérôme, dans sou orbite tous ceux qui avaient quelques
qxi'il eût manqué quelque chose à leur vie s'ils rapports avec lui. L'impulsion qu'il avait reçue
n'avaient adoré le Maître divin dont ils profes- de Basile, il la transmit à deux autres de ses
saient la doctrine, à l'endroit même oîi son re- amis, Théodore et Maxime. Elèves de Libanius
gard mourant avait tracé la route du ciel à l'hu- comme lui, ils avaientdébuté, non sans succès,
manité du haut de la croix *. daus la carrière des honneurs. Mais en voyant
Jean raconteque,desontemps,runiverstout celui de leurs compagnons d'étude, qui les sur-

entier accourait à Bethléem pour voir le lieu où passait tous en talents, renoncer avec tant de
le Sauveur était né, où son divin corps avait courage aux plus brillantes espérances, ils
d'abord reposé. Comment lui, avecson christia- éprouvèrent une telle impression qu'ils vou- ,

nisme ardent et tendre, eût-il résisté à cet lurent, eux aussi quoique âgés tout au plus
',

entraînement universel vers les sources sacrées de vingt ans, dire adieu au monde, pour em-
de l'Evangile? Rien sans doute ne restait plus brasser ce qu'on appelait alors la philosophie
de la cité de David mais la charrue de Titus,
; chrétienne, c'est-à-dire la vie solitaire, et en-
qui avait effacé jusqu'au dernier vestige du trer dans cette voie des abaissements, de la pau-
vreté, de l'abnégation, où se précipitaient les
* s. Hier. ep. 22 id Pav'"" t. 4, nlt. p., p. M. — ' ». Rim^
tfUI., «, au. •
Socr., e, c. J; Soioo)., I. 8, c. ï.
t. f,, p. iâOt, 1.
,

36 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

âmes aimantes et généreuses voies de la paix : dans quelques mots empreints


et l'on respire

et du saliit pour elles, voies de la régénération d'un parfum antitiue la sainteté de l'Eglise pri-
pour le monde, car il s'en fallait bien que ces mitive, et, si je peuxdireainsi, ce stoïcismechré-
exemples renouvelés tous les jours fussent per- de celui de la Grèce etdeRome,
tien, (jui dillere

dus pour le monde. Celte fièvre de spiri- autantque l'amour ditfère de l'égoïsme, et la foi
tualisme était un symptôme heureux et une au Dieu des miséricordes du fatalisme et de
crise désirable. Le levain sacré agissait plus vi- l'orgueil.
vement sur masse, et faisait fermenter tout
la « Celui-là seul est libre, dit-il, qui vit pour
ce qui restait de germe de vie dans cette pour- Jésus-Christ. Aucune peine ne peut l'atteindre.
riture universelle. De toutes ces cellules d'ana- Qu'il ne se nuise pas à lui-même, et nul ne vien-
cliorctes cachées sous les palmiers du désert dra à bout de lui nuire. Supérieur à toutes les
suspendues aux flancs du Liban ou du Sinaï, de vicissitudes d'ici-bas, la perte de ses biens ne le
tous ces ermitages, de tous ces oratoires jetés rend pas malheureux car il sait que, venu au
;

comme des nids d'aigles sur les corniches monde sans rien porter, il doit en sortir de
avancées, sur les dents aiguës des montagnes; même. Ses vœux, ses espérances sont au ciel.

de toutes ces grottes de toutes ces alvéoles


, L'ambition ne l'agite pas, les injures ne l'irri-
taillées dans le marbre et dans le granit, à tent pas. 11 n'y a pour lui qu'un malheur, l'of-
toutes les hnuleurs, ruches de saints, il sortait fense de Dieu. Tout le reste est secondaire. La

Je ne sais quel attrait, quel parfum, quel i)ieux mortelle-même, si horrible au grand nombre,
murmure, quel rayonnement de vertu qui ga- lui paraît plus douce que la vie. Comme un
gnait de proche en proche, et réveillait par- homme du haut d'un rocher voit sans péril la
tout l'idée assoupie de Dieu et de l'immortalité. mer furieuse bondir à ses pieds, tandis que
Maxime, fidèle à ses engagements, devint ceux qui naviguent sur ces flots en courroux
plus tard évêque de Séleucie, et laissa dans luttent vainement contre la tempête, les uns
l'Eglise une mémoire honorée. Un de ses suc- engloutis sous la vague, les autres brisés contre
cesseurs le qualifie d'homme admirable et di- les écueils, ceux-ci s'efforçant de gagner à la
vin '. Quanta Théodore, dont l'imagination in- nage la terre trop éloignée, ceux-là s'attachant
quiète et mobile agita la vie et troubla la foi, il à un débris du vaisseau mis en pièces ainsi le ;

embrassa d'abord la vie des ascètes, et l'aban- chrétien, enrôlé sous les drapeaux du Christ,
donna bientôt pour rentrer dans le monde au- échappe au bruit et aux orages de la vie, placé
quel il avait renoncé. qu'il est dans un heu dont la sûreté égale l'élé-

Ses amis pleurèrent sa désertion à l'égal vation. Et qu'y a-t-il de plus haut, de plus sûr,
d'une apostasie. Jean lit plus il entreprit de : que de s'attacher à une seule pensée plaire à :

ramenersous les drapeaux le transfuge deDieu, Dieu? Tu as vu bien des naufrages, Théodore ;

et dans ce but il écrivit deux lettres, ou plutôt fuis la mer, reduule ses caprices cherche une ;

deux traités, où il déjiloie toutce que la nature position où la vague ne puisse monter jusqu'à
avait mis en lui de grâce persuasive, et la cha- toi. Le jour du jugement viendra. En quittant

rité de sainte tendresse. C'était en 373, l'année ce monde, nous aurons tous à comparaître de-
même où le jeune Augustin lisait à Carlhage vant le tribunal de Jésus-Christ. Non, la me-
VHortensirts de Cicéron, et comniençaità sen- nace des supplices éternels n'est pas une vaine
tir au fond de son cœur l'atlrait de la vérité ^ menace, ni la promesse des biens infinis un
Quoi qu'en diseTillemont ', ces deux lettres mensonge.. Les joies d'ici-bas ne sont qu'une
sont bien adressées à Théodore, et c'est avec ombre elles n'apportent avec elles que périls,
;

raison qu'elles comptent parmi les ouvrages les soucis, servitude. Je t'ensupplie ,nesacrifiepas
plus célèbres de Jean. Néophyte des lettres et de du même coup le bonheur du présent et celui
lafoi, il y tient la plume d'une main ferme la :
de l'avenir, quand l'un et l'autre sont à toi, si
conviction supplée à l'autorité, l'Apôtre inspire tu le veux.
l'écrivain. On y sent la chaleur de cette âme en Reprends, lui dit-il ailleurs, le chemin du
«

quirevitrenthousiasmedeslempsapostoliques; Ce que je te demande, ce n'est pas de re-


salut.
'TiMlem., t. 11, p. 9, art. 4.
monter tout d'un coup au faîte de la vertu,
* SuUing a établi, contre l'opinion de Montfaucon, que ces lettres
ont été écrites en 373, et non en 369 (t. 4, Sept. Boll., p. 416).
maisde ne pasajoulerà tes maux déjàsigrands.
* L'opinion deTiUemont, contraire à celle de Fronton et de SaTille,
Pourquoi hésiter? Pourquoi l'enfoncer davan-
a été réfutée par Montfaucon (t. 1, Chrys., préface des lettres à Théo-
doie) «t par StiUio|; loc. cit.). tage? D'autres ont vécu dans ces délices, dans
CHAPITRE TROISIÈME. 37

C05 enivrements, dansée? menÇf^nçres de la vie a Je sais, poursuit le pieux écrivain mettant
pn sente : où sonlils niaiitenint? Tant de ledoigt surla plaie, qiiela beauté d'IIermione
jeiuii s hommes qui étal lient leur orgueil sur te ravit. Tu ne vois rien sous le soleil qu'on
le foruin, au milieu de nombreux amis. i|ui se puisse lui comparer. Mais toi-même, mon ami,
de soie, se couvraient de parfimis,
vètissaieiit si tu le veux, tu l'emiiortens sur cette beauté,
nourrissaient des parasites, ne quittaient pas autant que la statue d'or l'importe sur celle
le théâlre. où sont-ils? Ou'( st devenu ce t;rand d'argile. Qu'est-ce que
beauté du corps, qui
la

élalaui'' Les repas tli' pr.ind prix, les musiciens, passe si vile, en comparaison de celle de l'âme,
la clientèle des flatteurs, les rires fous, cet mi'il nous est donné de rendre tous les jours
abandon de l'àme, cette vie molle, oisive, livrée plus parfaite, et par laquelle nous pouvons ri-
au luxe et au plaisir, qu'est devenu tout cela? valiser de splendeur avec les angis? .... Si tu
Ou'ont-ils fait de ce corps servi avec tant d'em- pouvais la vc ir, celle-là, combien l'autre te pa-
pressement, soigné avec tant de recherche? raîtrait méprisable ! C'est elle qu'il faut aimer,
Viens au lomlieau regarde cette poussière, ces
: qu'il faut obtenir à tout prix! .... Ne songe pas
cendres, ces vers, la hideur de ce lieu, et sou- à couvrir tes erreursdu voile du mariage. Sans
pire ! Encore si tout Dnissait là ! Mais du sé- doute, c'est une chose légitime que le mariage,
pulcre et des vers, porte ta pensée à ce ver im- mais pour l'homme qui est libre encore tu ne :

mortel, à ce feu inextin^'uible, à ces ténèbres l'esplus. Ton âme aété mariée au céleste Epoux.
sans On, à ces douleurs sans consolation, à cette Rompre ces liens sacrés, c'est être adultère....
parabole du Lazare et du riche qui implore, Si tu n'étais qu'un simple chrétien, personne,
sans l'obtenir, une goutte d'eau ! d à coup sûr, ne t'accuserait de désertion. Maistu
Après quelques mots profondément sentis ne t'aiipartiens pas, enrôlé que tu fus sous les
sur ces su|iplices éternels et ineffdhles, il élève drapeaux d'un empereur qui est Dieu. Tu n'es
au ciel ses regards et les repose avec complai- plus maître de ton corps, et, de quelque nom
sance sur le bonheur des élus. «Quoi s'écrie- I que tu veuilles couvrir ton union avec une
t-il,pour nous épargner la peine d'un moment, femme, elle sera toujours criminelle.
nous renoncerions à cette immortelle félicité ! « Pense à tes amis, à Valérius, à Porphyre, à

Pour moi, quand il me faudrait mourir mille Florentins;... ils déplorent ta chute ; ils prient
fois par jour, souffrir même l'enfer pendant sans cesse pour ton retour, et déjà ils l'auraient
quelque temps je regarderais cela comme
,
obtenu si lu voulais t'arracher quelque peuaux
rien, pourvu que je pusse voir Jésus-Christ mains de l'ennemi. Est-ce donc que celui qui
dans sa gloire et être mis au nombre des est tombé ne peut se relever ? C'est un oracle '

Saints 1 a divin veux-tu le faire mentir ? Non, je t'en sup-


:

Saintf.ermain, patriarche deConstantinople, plie, ne trompe pas nos espérances ne pousse ;

victime des iconoclastes, aimait à répéter, au pas a bout noire douleur. Prends pitié de nos
milieu de ses épreuves, ces paroles de son il- larmes. Oui, nous pleurons car nous avons ;

lustre prédécesseur. fait une perte immense,.... et si une lettre pou-

Chrysostome continue a Ecoute, dit-il à son : vait contenir des soupirs et des pleurs, celle-ci
ami, ce mot de saint Pierre sur le Thabor : en serait toute pleine ».
Seigneur, nous sommes bien ici. Que si une vue Puis, craignant d'avoir frappé trop fort et d'a-
rapide et obscure de la gloire du ciel ravit boutir au désespoir pour exciter le repentir, il
l'Apôtre et lui fait tout oublier, que sera-ce s'efforcede prémunir son ami contre cette réac-
quand la vérité elle-même sera devant nous; tion dangereuse de l'âme sur elle-même, au
quand, les portes de la demeure royale ouver- moment où elle commence à comprendre la
tes, il nous sera donné de voir le roi lui-même, grandeur de sa chute. En médecin habile, il
non plus en énigme et comme dans un miroir, tempère l'effet trop vif de remèdes puissants,
mais face à face, non plus par la foi, mais en parle avec effusion des miséricordes de Dieu,
réalité ? Bien des gens, absurdes dans leur ma- ouvre à son regard les trésors du pardon et ;

nière de juger, ne souhaitent que d'échapper par les paraboles de l'Evangile qu'il rappelle,
aux supplices de l'enfer pour moi, je regarde ; par des exemples frappants qu'il cite, lui dé-
comme un moindre malheur d'être condanmé montre que le découragement serait la pire des
à l'enfer, que d'avoir perdu le ciel et d'être fautes, qu'une péniteoce courageuse produit
privé de sa gloire I e ' Jerem., 8, 4.
,38
HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

des merveilles, et que, pour être tombé bien tions de son ami. Dieu et le remords lui par-
bas, il n'en est pas moins sûr, s'il le
veut, de laient d'ailleurs comme l'amitié. 11 s'arracha
reprendre son rang entre les amis les plus tout en pleurs, quoique bien jeune encore,

chers de Dieu, et d'obtenir auprès de lui tant aux charmes qui le captivaient, et reprit le
de crédit par ses vertus que les autres même joug sacré. Devenu le compagnon assidu de
trouvent un protecteur dans celui qui n'était celui dont il était la conquête, ils se livrèrent

tout à riieure qu'un criminel. Il termine ainsi : ensemble, avec Basile et Maxime, aux travaux
e L'arme la plus dangereuse de Satan, c'est le sérieux de l'exégèse sacrée ', où ils portaient
désespoir : brise-la dans ses mains crois à la ;
toutefois un esprit bien différent. Théodore,

bonté divine et tu seras sauvé. J'ai passé sans qui écrivit plus tard un livre intitulé : De l'Al-
doute les bornes d'une lettre daigne le par- : légorie et de Vhistoire contre Origène ', exagé-
donner à ma tendresse et à ma douleur. On me rant jusqu'au rationalisme le plus hardi la mé-
disait de tous côlés : peine perdue, tu sèmes thode de Diodore de Tarse, et repoussant le
sur les pierres ! Je n'ai prêté l'oreille à aucun flarnbeau de la tradition pour le libre examen,

de ces propos. J'ai l'espoir, pensé-je en moi- se jeta dans les plus grands écarts. Mais, carac-

même, que mes lettres seront utiles ; mais, ce tère faible autant qu'imagination aventureuse,

qu'à Dieu ne plaise ! s'il en était autrement, il masquait ses erreurs, les rétractait au besoin,
mon silence, du moins, ne me sera pas imputé et se fit un nom par ses prédications et son zèle
à crime. Ne soyons pas plus durs que des ma- contre les partisans d'Arius et d'Apollinaire.
telots.A la vue d'un navirs en perdition, ils Devenu évêque de Mopsueste en Cilicie, il fut

arrêtent le leur, jettent l'ancre, lancent leur le maître de Nestorius, le protecteur des pre-
chaloupe, et font tout pour sauver des hommes miers Pélagiens, et l'on a signalé avec raison,
souvent inconnus, qui n'ont d'autre titre à leur dans ses écrits, la source empoisonnée d'où
intérêt que le péril où ils sont. Les malheureux sortirent le Pélagianisme et le Nestorianisme.

s'obstineraient à leur perte, qu'il y aurait tou- Il est le véritable auteur, le père de l'un et de

jours du mérite à se dévouer pour eux. Voilà l'autre. Les sociniens, les rationalistes moder-

ce que je fais, je cours à ton aide autant que je nes doivent saluer en lui leur plus ancien pré-
peux; j'espère qu'avec la grâce de Dieu tu curseur Grâce à sa dissimu-
et leur patriarche.

feras, toi aussi, de généreux efforts pour échap- lation, il mourut dans de l'Eglise et la
la paix

per à ta perle, et que bientôt nous te retrouve- possession de son siège; mais sa mémoire, non
rons plein de vie et de force dans le troupeau moins orageuse que sa jeunesse, fut solennel-
du Christ, unissant tes prières à nos prières. lement condamnée dans le cinquième concile
tête bien-aimce souviens-toi de nous, et si ton
! général '.

cœur ne nous a pas complètement oubliés, Jean conserva toujours un bon souvenir de
écris-nous bientôt, et que ta lettre nous comble Théodore. Mais l'amitié pieuse qui avait inspiré
de joie». de si belles pages au jeune écrivain, n'égara ja-
Ce noble et affectueux langage, ce mélange mais le pontife sur les dangereuses traces de
d'ascélisme et de philosophie, de hautes consi- son ami. L'orgueil de l'un avait trouvé dans
dérations et de pieuses insistances, de saintes l'école d'Antioche des écueils que la foi humble
rudesses et de consolations, demenaces et d'en- et ferme de l'autre n'y pouvait rencontrer, et
couragement, de sévérité el d'indulgence, cette la doctrine de Jean fut toujours aussi pure que
conviction, celle charité, ces prières, ces lar- sa vie *.

mes produisirent leur effet. Ce premier essai — ' Tillem., t. 12, p. «8. -' Mari. M»rcat.,
'
Sozom., 1. 8, c. 2.
du jeune ascète fut aussi le premier triomphe Mign., Pair., t. 48, p. 258 et 1043, 1063 et passim, —' Bosi., Déf.

du grand orateur. Théodore, tout épris d'une de la irad., œuv. t. 5. p. 198, éd. do Vers.

passion funeste, ne put résister aux supplica-


CHAPITRE QUATRIÈME. 39

CHAPITRE QUATRIÈME.

Jean el Ciri'o appelés à l'épiscopat. — — Saint Martin, Amhroijc,


Sainte terreur qu'inspirait celle dignité. Paulin. — saint saint

Ordiiîi'ii! lie Basile. — Jean se dérolie au finleau im;iosé k son ami. —


— Réponse de Jean. — Dialogues
Plaiiitei do, celui-ci.

sur sacerdoce. — Date de ce


le — Diniiulles qui enionrent
livre. — Vertus exige. — Pouvoir de
l'éiiiscopat. de qu'il lier et

délier.— Le prêtre — Abus djns


à l'autel. — Paroles amères de
les eleilions ecclésiastiques. Grégoire de Nazianze. — saint

Science éloquence nécessaires


el l'évèque. — Samt Paul. — Conclusion du
à du Sacerdoce. — Lettres de livre saint Isidore

de Peluse. — Diverses opinions sur de ces dialogues.


l'intcrlocutenr

Nous arrivons à l'année 374. Tandis qu'à violence ; surprise, car je ne pouvais m'expli-
Milan une ncdatnntion populaire faisait Am- quer comment les Pères électeurs avaient été
broise évêi|ue, à Aniioclie une réunion de pré- conduits à de telles vues stir nous. Plus je

lats appelait Jean et Basile à l'épiscopat. La nou- m'examinais moi-même, moins je me trouvais
velle inattendue de cette promotion jeta les digne de cet honneur. Mon généreux ami,
deux amis dans un trouble indicible. élantvenumetrouverenparticulier,etm'ayant
Il époque ce
faut \oir dans les écrits de cette communiqué la nouvelle comme si je l'igno-
qu'était le sacerdoce aux yeux des hommes les rais, me pria de ne rien faire celte fois encore
plus éminents, el combien ils en redoutaient le que d'un commun accord entre nous, prêt à me
fardeau. Pas de pieux stratagème qu'on n'em- suivre dans le parti que je prendrais, qu'il fal-
ployât pour se dérober à cette haute responsa- lût fuir ou céder.
bilité. On prenait la fuite on se calomniait ; «Sûr de ses dispositions et convaincu que je
soi-même pourdéiiister l'estime publique, pour porterais un grand préjudice à l'Eglise si, à
dérouter une candidature menaçante. L'intri- cause de ma faibletse, je privais le troupeau de
gue, si l'on peut dire ainsi, s'exerçait en sens Jésus-Christ d'un pasteur si capable de le gou-
inverse de l'ambition c'était l'intrigue de la
: verner, je lui cachai ma pensée, moi qui l'avais
modestie, la cabale de l'humilité. On s'agitait, habitué à lire jusqu'au fond de mon cœur. Je
on suppliait ponrse faire exclure, pourêh-e dé- lui répondis donc qu'il fallait prendre le temps
claré incapable, pour échapper, n'importecom- de réfléchir, que rien ne pressait, et lui laissai

ment, aune dignité dans laquelle on ne voyait croire qu'en tous cas je serais du même avis
que le péril des périls. Il fallait employer la que lui.
contrainte vis-à-vis de cette poltronnerie ma- Quelques jours après arrive celui qui de-
«
gnanime, poursuivre dans leur retraite ces no- vaitnous imposer les mains. Je me cache. On
bles fuyards, amener de force à l'autel ces tou- s'empare de Basile, qui ne sachant pas ce que
chantes hosties, qui, aprèsavoir reculé devant j'avais fait, se courbe sous le joug, persuadé,
le sacrifice, se dévouaient avec le plus complet d'après ma promesse, que j'allais suivre son
abandon. exemple, ou plutôt qu'il suivait le mien. Quel-
Saint Martin fut arraché à son monastère, et ques-ims,eneffet, parmi les assistants, le voyant
conduit à Tours, sous bonne garde, comme un exaspéré de la violence qu'on lui faisait, se mi-
criminel au supplice. Saint Ambroise essaya de rent à dire tout haut qu'il était absurde, quand
se faire passer pour cruel, et, n'ayant pas celui des deux qui passait pour le plus intrai-
réussi, nuitamment de la ville, où la
il sortit table (c'est moi qu'ils désignaient) s'était sou-
Providence ramena malgré lui. Saint Paulin
le mis avec une modestie parfaite au j ugement des
ne se laissa élever aux ordres qu'après une ré- Pères, que l'autre, plus modéré, plus sage,
sistance désespérée, et sous la pression du peu- s'emportât, résistât, se montrantsi opiniâtre et
ple qui faillit l'étouffer. Mais laissons parler si orgueilleux.
Chrysostome :
a 11 se rendit à ces paroles. Mais quand il sut
Aussitôt que j'eus connaissance du projet que j'avais pris la fuite, il vint metrouver dans
des évêqucs, je fus frappé de crainte et de sur- un profond abattement, et, s'étant assis près de
prise crainte qu'on n'employât contre moi la
: moij il essaya de me raconter la violence qu'il
.

iO IllSTOlUE DE SAINT JEAN C.HUYSOSTOME;

avait subie mais la douleur l'empêcliait de


;
reux et si beau, que mon peu d'expérience ou
parler, et les mots expiraient sur ses lèvres. Le ma lâcheté le faisant dépérir, ne m'attirât la

\oyant couvert de larmes et dans un grand colère de celui qui l'a aimé jusqu'à se sacrifier

trouble, moi, qui savais la cause de tout cela, lui-même pour sa rançon et son salut ' ».

j'éclatai de rire, et, prenant sa main, je voulus Et là-dessus , avec l'accent d'une humilité
l'embrasser et rendre gloire à Dieu du succès convaincue, il confesse à son ami ses faiblesses,

de mon stratagème. A la vue de mon contente- ses passions, ses misères, toutes les infirmités

ment, et comprenant que je l'avais trompé, sa d'une nature pour laquelle il demande grâce,

douleur redoubla avec son indignation ». ' et qu'il nous contraint d'admirer. Puis, il suit
Jean répumlit à Basile et s'efforça de justifier le pasteur pas à pas dans la carrière de ses tra-

sa conduite. Le dialogue qui s'établit entre les vau.\, à la tribune sacrée, au milieu des pau-

deux amis est devenu, sous la plume de Chry- vres, dans ses rapports avec les vierges et les

sostome, le Trailé du Sacerdoce, c'est-à-dire le veuves consacrées aux autels, dans l'adminis-
plus estimé et certainement le plus beau de ses tration des deniers de l'Eglise et des fonds de

ouvrages. la charité, dans le maniement des esprits et la

Quand l'a-t-il écrit? D'après Socrate*, ce se- direction des consciences, économe, docteur,

rait pendant son diaconat, ce qu'on ne peut médecin, juge, consolateur des affligés, dispen-
guère admettre. 11 est plus vraisemblable que sateur des pardons célestes, conseiller de toutes

ce fut sur la montagne, dans le silence et les les situations, depuis le pauvre esclave jusqu'à

loisirs de la solitude, assez près toutefois de celui qui commandeàde nombreux serviteurs,
l'événement qui en a fourni le thème, pour que depuis la mère de famille jusqu'au magistrat
l'impression en fût encore vive dans son es- chargé de fonctions publiques et difficiles,
prit '. Mais s'il y a partage d'opinions quant à guide et modèle du saint troupeau aux yeux
la date du livre, rien n'est unanime comme duquel il doit être l'image vivante et le conti-
l'admiration qu'il a inspirée. Nulle part peut- nuateur de Jésus-Christ, ambassadeur des hom-
être tant d'élévation ne fut unie à tant de mes auprès de Dieu, représentant de Dieu au
charme et degrâce. Ainsi que le porte son titre, milieu des hommes, obligé de lutter sans cesse
cet immortel dialogue roule sur la dignité et !a contre mille obstacles au dehors, mille tenta-
sainteté du sacerdoce. L'auteur en expose les tions au-dedans, affaibli par toute sorte de tem-
devoirs, et faitdel'évêque, selon l'Evangile,
il pêtes et de périls, révoltes des sens, suggestion

un tel portrait, que l'on comprend la terreur de la \ aine gloire, défaillance du cœur, incon-
des plus saints devant le faideaudel'épiscopat, stance et caprice du peuple plus mobile que les
et cette flère parole du grand évêque de Césa- flots de la mer et dont la fureur n'est pas moins
rée à ce préfet impérial étonné d'une résistance redoutable que l'injustice. Est-il une mission
qu'il n'avait jamais rencontrée , disait-il : plus haute et plus délicate, qui impose plus de
o C'est que jamais vous n'avez rencontré d'é- sacrifices, rencontre plus de difficultés, s'ac-
\êque » commode moins d'une vertu médiocre, exige
a Tu n'aimes
pas Jésus-Christ, disait Basile un plus rare assemblage de prudence, de fer-
à son ami, puisque tu refuses de soigner son meté, de douceur, d'instruction, de dévoue-
troupeau ! ment, de courage, de pureté?
Je l'aime, répond Chrysostome, et ne ces-
« « li n'est pas possible que les défauts d'un

serai pas de l'aimer, mais je crains d'irriter ce- évêque échappent aux regards; les plus petits
luique j'aime... Oui, je crains, si je prenais le même sont aussitôt mis au grand jour. Tant
troupeau de Jésus-Christ, ce troupeau si vigou- qu'un athlète se tient chez lui et ne se mesure
avec personne, il peut cacher sa faiblesse et sa
«Chrys., du Sacerd., 1. l,c. 3, alias 6.
'
Socr-, 1. 6, c, 3. Ce Chapitre de l'histonea grec fourmille de lâcheté mais à peine a-t-il quitté ses vêtements
;

faute? Qnoi de absurde, par exemple, que de prendre l'ami de


'.lus
pour lutter dans l'arène, qu'il est aussitôljugé:
Jeau pour Basile de Cesarée I Et quel est ce ZéûoQ qui coufère à
notre Saint l'ordre des lecteurs ? etc., etc. ainsi des hommes qui vivent dans la retraite
* Siilting croit que l'ouvrage fut composé de suite après rordina-
et le repos. Cette vie solitaire jette un voile sur
tion de Basile. Un mot de Pallade, mais qui ne se trouve que dans
une des traductions latines de ses Dialogues, autorise à penser que leurs défauts. Mais sont-ils introduits dans le
ce fut pendant le séjour de Jean au désert. Il est certain que cette
com, Ofeition n'est pas un écrit de circonstan'^e. Elle a été méditée monde, ils sont forcés de quitter la solitude,
séiieusemeiit et soigneusement écrite. On concilie les deux opinions, comme s'ils quittaient leur manteau, et d'expo-
en se lappelant que Jean s'enfuit au désert dès la 0a de 374, quel-
que» mois après la pieuse discus&iOD avec sou ami. ' Chrje., du Sacerd,, I. 2, c. 3.
CHAPITRE QUATRIÈME. 41

ser leur âme nue aux regards de tous. Comme fard des joues, de belles tresses, des cheveux
leurs vertus allument dans k's fnlMes une noble habilement teints, la somptuosité des vête-
émulation, ainsi leurs vices élcignrntdans les ments, la variété des pai'ures, l'éclat (h'S pier-
autres le zèle du bien, et Itiir lâcheté eii},'endre reries, les parfums et tant d'autres choses pro-
la lâcheté, il faut donc à l'ànie du prêtn^ une pres aux femmes, peuvent troubler le cœur,
beauté resplendissante, qui répande la lumière s'il n'est comme
endurci par une austère chas-
et la joie sur tous ceux qui le regardent. Les teté... Souvent même, par des moyens tout con-
fautes des hommes vulgaires, coiumiscs pour traires le démon peut alteindie les âmes
, et ,

dans l'ombre, ne perdent que leurs


ainsi dire voilà une chose étonnante. 11 en est qui, après
auteurs mais le scandale d'un homme élevé
;
avoir évité les pièges que je viens de signaler,
au-dessus du peuple et connu de lui porte à ont été pris à d'autres tout à fait différents :

tous un commun préjudice ; il encourage le ainsi, un visage négligé, descheveuxmal tenus,


péché des uns, il détourne les autr» s du bien. la pauvreté des vêtements, la simplicité des
Les fautes des premiers auraient même de Té- manières et du langage, le défaut de fortune et
claf, qu'il n'en résulterait pour personne un d'appui, le délaissement, après avoir incliné à
grand mal. Mais ceux qui siègent au faîte du la pitiéletémoindeces disgrâces, l'ont entraîné
sacerdoce sont d'abord exposés à tous les re- à la plus déplorable ruine "... Chargé de tout le
gards, et, pour peu qu'ils s'oublient. 1' "; plus troupeau, le pasteur ne peut exclusivement
petites faiblesses sont regardées connue de s'occuper des hommes et négliger les femmes,
grandscrimes; car, généralement, ce n'est pas dont la direction demande d'autant plus de sa-
à la nature de l'action, mis au rang de celui gesse que nous portons en nous l'inclination au
qui pèche, qu'on mesure la grandeur du péché. péché. 11 faut les visiter dans leurs maladies,
Il est nécessaire qu'un zèle incessant, une les consoler dans leurs afflictions, stimuler l'in-

grande vigilance sur lui-même, soient pour le dolence des unes, aider la faiblesse des autres,
prêtre comme une armure fortement trempée et, pendant l'accomplissement même de ce de-
qui le protège tout entier, afin qu'on ne trouve voir, l'ennemi trouve mille moyens de péné-
pas en lui un seul endroit faible et découvert trer dans le cœur si Ton ne fait une garde
par où l'on puisse lui porter un coup mortel ;
sévère. Le regard de la femme chaste n'est pas
car autour de lui, et les ennemis déclarés, et moins redoutableque celui de l'impudique. Les
ceux qui feignent d'être ses amis, tous sont flatteries amollissent , les hommages asser-
prêts à le frapper et à l'abattre. (1 faut donc choi- vissent, et la charitéelle-même, source de tous
sir des âmes semblables aux corps de ces jeunes les biens, devient la source de tous les maux
saints que la grâce divine garda intacts dans la pour qui ne sait pas la pratiquer * Et non-
fournaise de Babylone. Mais il s'agit d'un feu seulement les hommages des femmes ont leur
qui s'alimente, non de sarments, de poix ou péril, ceux des hommes hvrent celui qui les
d'étoupes,maisde matières plus inflammables. reçoit sans une grande fermeté d'âme, à deux
Ce feu non matériel, c'est l'envie qui enveloppe maux opposés la servilité de l'adulation et la
,

de ses flammes dévorantes, qui sonde,


le prêtre folie de l'arrogance ; car, forcé de ramper de-
qui pénètre sa vie tout entière. Oui, que l'en- vant ceux qui le flattent, il se prévaut de leurs
vie trouve dans sa conduite le moindre brin de complaisances pour dédaigner ses inférieurs,
paille à saisir, elle s'y attache aussitôt, dévore et il est entraîné dans l'abîme d'un orgueil
cette partie défectueuse de l'édiOce; et tout le insolent'.
reste serait-il plus resplendissantque les rayons a Pour être digne de son ministère, il ne lui

du soleil, elle le couvre d'une épaisse fumée*. suffit pas d'être pur, il faut encore beaucoup
« Il faut à l'évêque, poursuit-il, beaucoup de savoir et d'expérience. 11 faut connaître les
plus de pureté qu'au solitaire, |>arce qu'il est choses de la vie humaine autant que ceux qui
exposé nécessairement à plus d'occasions qui sont le plus mêlés au monde, et en être en
peuvent le souiller, s'il ne défend l'accès de son même temps plus dégagé que les solitaires qui
âme par une vigilance continuelle et une se sont réfugiés sur les montagnes. Ayant des
grande fermeté. En effet, la beauté du visage, rapports nécessaires avec des hommes de toute
la grâce des mouvements, une démarche étu- condition, les uns engagés dans le mariage, les
diée, une voix douce, la peinture des yeux, le
• Chrys., Du Sacerd,, c. 2. — ' Chiys., Du Sacerd., 1. 6, c. 8. —
' Cbrji., thi Sacerd., I. 3, c. il, aliat 14. ' Ibiil., c. 4.
45 HISTOIRE DE fîAINT JEAN CHRYSOSTOME.

autres assis au pouvoir, ceux-ci nageant dans nous sommes ensevelis avec le FilsdeDieu, et
l'opulence, ceux-là chargés d'enfants, le prêtre nous devenons les membres de ce divin chef...
a besoin d'une conduite variée, non qu'il doive Guérir les corps de la lèpre, ou plutôt constater
êtio dissimulé ou ILUcur ; mais, sans porter seulement la guérison et non l'opérer voilà ce :

atteinte à l'indépendance do son caractère ni à que pouvaient les prêtres chez les Juifs, et tu
la vérité, il faut qu'il sache se plier au besoin sais avec quelle ambition on briguait alors la

des circonstances , tantôt indulgent et tantôt dignité sacerdotale. Les prêtres de la nouvelle
sévère. Le même mode , en effet, ne convient loi ont reçu pouvoir, non de constater mais
pas pour gouverner tous les esprits, pas plus d'opérer la guérison, non delà lèpre du corps,
que les médecins ne prescrivent les mêmes mais de la souillure des âmes. Ceux donc qui
remèdes à tous les malades, et que les pilotes les méprisent sont coupables et méritent ua

n'opposent les mêmes manœuvres à tous les plus grand châtiment que Dalhan et les siens...
vents ' ». La puissance que Dieu leur a donnée sur nous
propos de la direction des âmes, Chryso-
A est bien plus grande que celle de nos propres

stome exalte en termes magnifiques le pouvoir parents. Entre les uns et les autres la d iffércnce
donné au prêtre sur les consciences qu'il délie, est la même qu'entre la vie future et la vie pré-
qu'il guérit, qu'il absout. Nous citons d'autant sente. Les parents nous engendrent à celle-ci;
plus volontiers ses belles paroles sur ce sujet, les prêtres à celle-là. Les uns ne peuvent nous
qu'elles jettent un jour désiré sur quelques préserver ni de la mort ni des maladies ; les

passages obscurs de ses homélies, et qu'on y autres, au contraire, ont sauvé plus d'une fois
trouve un témoignage indirect, mais formel et les âmes malades et prêtes à périr et, soit ,

précieux, de la foi des temps antiques par rap- dans le sacrement de la régénération, soit

port à Li doctrine catholique de la pénitence. après, ils ont toujours le pouvoir de remettre
Qui peut y penser sans étonnement ?
B les péchés' ».
s'écrie-t-il. Des hommes qui ont leur séjour sur Mais, lorsque parlant des fonctions les plus
la terre, dont l'existence y est attachée, ont été hautes du sacerdoce, il soulève le voile du sanc-
commis du ciel
à la dispensation des choses ;
tuaire et montre le prêtre à l'autel, calvaire
ils ont reçu un pouvoir que Dieu ne donna ni mystique, apportant au Très-Haut l'holocauste
aux anges ni aux archanges. Ce n'est pas à ces spiritueldu monde, tenant dans ses mains la
esprits purs qu'il fut dit, en effet Ce que vous : rançon de l'humanité, le sang de Jésus-Christ,
délierez sur la terre sera délié dans le ciel '. nouveau Moïse, nouveau Jésus, Messie perpé-
Les princes d'ici-bas ont bien la puissance de tuel de toutes les expiations, de tous les vœux,
lier et de délier, mais les corpsseulement tan- ; de toutes les espérances; alors le langage de

dis que le lien dont je parle avec l'Evangile l'écrivain prend un éclat surnaturel, sa parole
saisit l'âme même et se rattache aux cieux, et semble sortir fulgurante d'un autre Sinaï, sa
tout ce que les prêtres font ici-bas, Dieu le ra- foi éclate comme une poésie sublime, comme

tifie là-haut: le maître confirme la sentence du un hynune angélique, comme une soudaine
serviteur. Que leur a-t-il donné par ces paroles, apparition des séraphins qui entourent le trône
si ce n'est la toute-puissance des choses célestes ? de Dieu. C'est l'apothéose du prêtre, mais apo-
Les péchés seront remis, leur dit-il, à qui vous théose à le faire trembler et s'anéantir sous le
les remettrez ; ils seront retenus à qui vous les poids de ses devoirs et dans le sentiment de
ref?e;ic?re:'. Qu'y a-t-il de supérieur à un tel son insuffisance, à lui faire tourner la tête, non
pouvoir? Le yjère adonné au fils tout juge- d'orgueil, mais de frayeur et d'humilité.

ment * : et je vois le fils transmettre ce droit Le sacerdoce, dit-il, s'accomplit sur la terre,
tout entier à ses prêtres, comme si déjà, trans- mais il fait partie des choses célestes. Ce n'est
portés aux cicux, supérieurs à la nature hu- pas un homme, ce n'est pas un ange, ni un ar-
maine et lilnes de nos passions, ils avaientélé change, ni aucune puissance créée, mais le Pa-
revêtus à ce titre de cette autorité suprême'... raclet lui-même qui a institué ce grand minis-
A eux fut confié l'enfantement spirituel des tère ; qui l'a ainsi voulu des êtres
c'est lui ;

âmes, à eux de les faire naître par le baptême. plongés encore dans la chair ici-bas sont appe-
Par eux, nous sommes revêtus de Jésus-Christ, lés à remplir les fonctions des angos II faut 1

donc qu'il soit pur celui qui entre dans le sa-


• Chrya., Du Sacerd., 1. 6, c. 4. —' Matlh. 18. ' Joan., —5, t.
i3. — ' Josu., évang., c. 20. — ' Cbrys., Du Sacerd., 1.
3, c. 5. Cbryi., Du Sacerd., 1. 3, c. 6, alias 5.
CHAPITRE QUATRIÈME. 43

cerdoce, pur comme s'il vivait au ciel, au mi- Dieu pour demander l'extinction de toutes les
ht'u dts |>iiissanc('S en effet,
célestes Et, guerres, l'jipai^ement de tous les troubles, le
quaiiil lu vois le Sei|,'neur immolé, étendu sur règne de la paix la prospérité universelle, le
,

l'autel, le sacrifual ur eu prières, penche sur prompt éloignement des malheurs publics et
la victime, et tous les fidèles empourprés de ce privés, dont la menace est toujours suspendue
sang précieux, je te le demande, crois-tu être sur la tête de tous. Il faut donc ([u'un pasteur
encore sur la terre parmi les hommes? N'es- tu montre en tout, et par rapport à tous ceux pour
pas plutôt transporté dans les cieux, et, toute lesquels il prie, la supériorité des mérites qui
pensée charnelle bannie, comme si tuétiis un doit distinguer le chef du sujet.

esprit pur, dépouillé de la chair, ne vois-tu pas a Mais lorsque, invoquant l'Esprit-Saint et cé-
devant loi les choses mêmes du ciel! prodige! lébrant le Irès-redoutable sacrifice, il tient dans

ô bonté de Dieu ! Celui qui est assis là-haut, à la ses mains le souverain Seigneur de l'univers ,

droite du Père, en ce moment même se laisse je le demande, à quel rang le placerons-nous?


prendre par la main detous, ilselivreà quicon- Quelle pureté, quelle piété nous avons droit
que veut l'embrasser et le recevoir. Voilàce qui d'exiger de luiQi'ellesdoiventêtrechastesces
I

se passe aux reganls de la foi. Ces merveilles te mains, celte langue par lesquelles s'accomplit
semblent-elles dignes de mépris ? Sont-elles de un si grand mystère îQu'elledoitêtreéminente
nature à être foulées aux pieds par qui que ce la sainteté de celte âme qui reçoit l'esprit in-
soil? Venx-tu en juger lexcellence, représente- fini ! Alors les anges accourent d'en haut, ils

toi Elie une foule immense l'entoure, la vic-


: environnent le prêtre, ils remplissent le saint
time est placée sur les pierres, tous attendent lieu ; toute la hiérarchie céleste se précipite là,

et regardent inmiobiles et silencieux, le pro- autour de où gît la victime, et proclame


l'autel

phète seul élève la voix pour prier, et tout à sa gloire. Qui donc en pourrait douter s'il songe
coup la flamme tombe du s'empare de ciel et à la grande chose qui s'accomplit?
l'holocauste. Voilà, certes, un grand prodige et Pour moi, j'ai entendu raconter qu'un vieil-
o
bien étonnant Mais de ce sacrifice passe à la
! lard homme admirable, habitué aux révéla-
,

célébration de nos mystères, et tu verras non tions, assurait favoir vu un jour il avait vu, ;

pas seulement des prodiges, mais des choses pendant l'action sainte, autant du moins que de
au-dessus de tous les prodiges. Le prêtre est terrestres organes peuvent y suffire, une mul-
debout, portant non pas un feu qui s'éteint, titude d'anges revêtus de robes éclatantes, ran-
mais lui-même; il prie long-
l'Espril-Saint gés autour de l'autel, le front courbé comme
temps, non pour qu'un jet de flamme tombant des soldats en présence de l'empereur : je le
du ciel vienne consumer les offrandes, mais crois volontiers. Je tiens aussi d'une autre
pour que la grâce, descendant sur l'hostie, em- personne qui le savait, non par oui-dire, mais
brase par elle les âmes de tous et les rende plus pour l'avoir vu elle-même, qu'au moment de
brillantes que l'argent purifié par le feu. Qui quitter cette vie aloi s que s'exhale le dernier
,

donc, à moins d'être dans un accès de délire, soupir, les âmes qui ont eu le bonheur de par-
oserait mépriser un mystère si redoutable ? Ne ticiper avec une conscience pure aux mystères
sais-lu pasqiiejamaisàmehumainen'a pu sou- saints , sont escortées par les anges dans leur
tenir l'action de ce feu céleste, et que nous se- passage à l'éternité, en l'honneur du sacrement
rions promptement anéantis sans un secours qu'elles ont reçu.
puissant de la grâce de Dieu '? Et tu ne frémis pas d'engager une âme
«
L'homme, poursuit
a le futur pontife du comme la mienne dans un ministère si saint;
Christ, l'homme qui se lève devant Dieu au d'élever à la dignité des prêtres un homme aux
nom de tous les hommes, le député, non d'une vêlements souillés, que Jésus-Christ a exclu du
ville,non d'un peu[>le,mais du genre humain, banquet ! L'âme du prêtre doit resplendir
qui parle pour les morts et pour les vivants, et comme flambeau qui éclaire le monde, et la
le
demande grâce pourtous, celui-là, quel homme mienne enveloppée des ténèbres d'une cons-
,

doit-il être? Ni l'assurance de Moïse, ni celle cience impure, n'ose ni ne peut élever un re-
d'Elie, ne lui suffisent pour une telle supplica- gard assuré vers son divin Maître. Les prêtres
Comme si le monde entier lui était conflé,
tion. sont le sel de la terre, et mon peu de sagesse,
comme s'il était le père de tous, il se présente à mon insuffisance en toutes choses, qui pourra
Ctarji., Du Saetri., I. 3, c, i, aHa$ 3. les supporter sans peine, si ce n'est vous, mes
,

il HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

amis, qui m'avez voué depuis longtemps une a Je traitais autrefois les princes d'absurdes,

affection sans bornes '


? » parce que, dans la distribution des honneurs,
Avec ce sentiment de la mission et de la di- ilsont égard moins au mérite qu'à la for-
gnité du sacerdoce, Jean devait regretter plus tune et aux protections. Mais, depuis que le
amèrement que personne les fautes , les pas- même abus a fait irruption dans l'Église, qu'y
sions, les contre-sens à l'esprit évangclique qui a-t-il d'étonnant que des hommes du monde,
troublaient dès lors et désolaient le sanctuaire. pour qui la faveur publique et l'argent ont ua
Tandis que de hautes vertus jettent sur l'Eglise si grand prix, tombent en de pareils désordres,

un éclat divin, l'ambition et l'orgueil se mon- quand ceux qui professent l'exemption de ces
trent au pied de l'autel. Ce que les hommes .misères n'ont point de meilleurs sentiments, et
éminents, la piété sincère, le vrai mérite redou- qu'ils traitent des intérêts éternels comme ils

tent et fuient comme un péril , la médiocrité traiteraient d'un arpent de terre, confiant à des
présomptueuse le convoite sans pudeur. Aux hommes vils, pris au hasard, le gouvernail de

yeuxde quelques-uns, le sacerdoce n'est qu'une pour laquelle le fils unique de Dieu a
l'Eglise

haute position entourée d'hommages^, une ma- bien voulu se dépouiller de sa gloire, se faire
gistrature puissante qui donne une influence homme, être supplicié comme un esclave et
considérable, de nombreux clients. La cabale mourir?
en assiège les avenues. Ce ne sont plus ses a Mais ce n'est pas tout
non-seulement on ;

bourreaux ce sont ses disciples qui tirent au


, choisit les indignes, on repousse les bons... Le
sort la tunique de Jésus-Christ. De là, les ac- but de cette conduite, c'est que l'Église ne puisse
cusations amères de saint Grégoire de Nazianze trouver de consolation nulle part et gémisse
et de saint Jérôme contre le clergé de leur dans l'oppression. Cela ne mérite-t-il pas mille
temps; de là aussi, les plaintes non moins élo- fois les foudres du ciel, ou tous les feux d'un

quentes, quoique moins acerbes, de Chryso- enfer plus terrible que celui dont nous me-
stome, et la force avec laquelle il signale, lui nacent les Ecritures? Et cependant il supporte,
encore sans autorité et sans nom, les abus, les il souffre ces maux affreux, celui qui ne veut
manœuvres de toute espèce qui déshonoraient pas la mort du pécheur, mais sa conversion et
souvent le choix des évêques. sa vie. Pourrions-nous jamais admirer assez sa
« Rends-toi, dit-il, à ces fêtes populaires où se clémence?
font les élections ecclésiasliquts. Les électeurs « Des enfants du Christ ruinent l'héritage du

se divisent; les prêtres même ne sont pas d'ac- Christ avec plus d'acharnement que ses enne-
cord. Chucun fait bande à part l'un donne sa : mis et le Christ, toujours bon leur ouvre son
; ,

voix à celui-ci , l'autre à celui-là. Et pourquoi ? cœur et les invite à la pénitence 1 Gloire à vous,
C'estqu'on ne considère point la seule chose ô Seigneur Gloire à vous quel abîme de misé-
1 I

qu'on devrait considérer les vertus du candi- : ricorde vous êtes, ô mon Ditu Quels trésors de I

dat. Un tel doit être élu parce qu'il est d'une patience vous possédez Des hommes qui, à la 1

J:.3iille illustre; un tel ,


parce qu'il est riche; faveur de votre nom, se sont élevés de la mi-
celui-ci, parce qu'il est venu de nos adversaires sère et de l'obscuritéau faîte des honneurs,
à nous; celui-là, parce qu'il est mon parent. tournentcontre vous vos bienfaits; ilsosentce
Quant à celui qui est vraiment digne, personne qu'on ne peut oser. Profanateurs insolents de
n'y songe. On allègue quelquefois des motifs vos saints mystères, ils rejettent les bons, pour
plus absurdes. Il faut admettre ceux-ci de peur quedcs méchants, des êtres perdus de mœurs,
qu'ils ne passent dans les rangs ennemis ceux- ; avec une entière liberté, avec une pai faite im-
là ,
parce qu'ils sont méchants et que, dédai- punité, bouleversent tout au gré de leur aia-
gnés, ils peuvent faire biaucoup de mal. Des lice.
êtres pervers, chargés de vices, sont élevés à la « Si tu veux connaître les causes de ce dé-
dignité sainte de prêtres, parle motif même qui sordre, tu découvriras que leur racine, leur
devrait leur interdire du temple! le seuil mère commune, c'est l'envie. Mais leur forme
Etaprèscela,je le demande, chercherons nous n'est pas la même ; il y a sur ce point beaucoup
les causes de la colère de Dieu, quand nous de variété. Celui-ci esttuut jeune: écartons-le,
li\rons ainsi les plus redoutables mystères à dira-ton; celui-là manque de souplesse. Ua
des hommes aussi médiants qu'incapables? autre déplaît à un tel ; certain personnage ver-
' Çbrys., Du Siiceid., 1. 6, c. 4, alias i. rait avec peine élire ce caudidatet rejeter celui
CHAPITRE Ql'ATRlÈME. ib

qu'il a présenté. Un antre est l)on, pltùn de pisser sous si lence ce qui est l'un des plus grands
niansuéliuic et detliaiité un autre est sévère ; moyens d'action et desdevoirs les plus considé-

pour les péulieurs. Pounlcs prétextes, on n'en rables du sacerdoce : je veux dire le ministère
manque pas ils en ont tant qu'ils veulent; et
;
de la parole. S«rait-il sans intérêt de recher-
quand ils n'en ont pas d'autres, ils s'attaquent cher comment cette (juestion a été traitée par
à la fortune. 11 ne faut, disent-ils, élever per- un hominiîqui devait être bientôt la gloire et
sonne tout d'un coup à une pareille dignité, le premier maître de la tribune sacrée ?

mais avec précaution et par degrés .... Chaque 11 établit d'abord la nécessité pour l'évêque

jour voit se former de nouvelles cabales. Mille d'unir à une doctrine profonde un talentcon-
traits malins pleiivent sur les élus, tant(iu'enfin venahle d'exposition etd'enseignement. a Pour
on fait exclure ceux qu'on n'aime pas et ad- arriver à la guérison des maladies corporelles,
mettre ses créatures. Un évèquc dans une pa- les médecins ont des moyens divers. Nous, pour
reille situation est connue un pilote (pii aurait obtenir celle des âmes, nous n'en avons qu'un,
dansson vaisseau, i)ourcon)pagnons de voyage, l'instruction par la parole. Remèdes et régime,
des pirates épiant l'occasion de le surprendre, tout est là. Elle fait l'office du fer et du feu.
lui, les matelots et les passagers '
». Qu'elle soit inefficace, tout le reste n'est rien.
Ce tableau, qui paraît chargé, est pâle cepen- Aurait-on le don des miracles, son secours serait
dant auprès de ces quelques mots de Grégoire nécessaire encore '
».

de Nazianze. a On dit, s'écrie-t-il, que l'aigle, Mais, s'écrie son ami Basile en l'interrom-
pour éprouver ses aiglons, leur fait regarder pant « Si l'éloquence a tant de prix, pourquoi
:

fixement le soleil ; s'ils clignottent, il les jette. le bienheureux Paul l'a-t-il dédaignée? Pour-
Pour nous, plus nous plaçons sur le
faciles, quoi s'est-il fait gloire de son ignorance â cet
trône épiscopal premier venu, sans nous
le égard ? »
occuper ni de son présent ni de son passé, ni de « Hélas répond Chrysostome, c'est là préci-
1

ses paroles ni de ses actions c'est un coup de ; sément ce qui a causé la ruine de plusieurs, en
dé. Les choses divines sont livrées au hasard leur faisant négliger l'étude de la vraie doc-
du jeu. Mettez un masque de théâtre au dernier trine. Incapables de s'élever à la hauteur des
des hommes, le voilà tout à coup un homme pensées de l'Apôtre, ni de saisir le sens véritable
pieux. Hier parmi les histrions et dans les cou- de ses paroles, ils ont passé leur vie entière
lisses, aujourd'hui en spectacle dans le temple dans la somnolence, attachés non pas à cette
de Dieu. Hier avocat, vendant la justice, aujour- ignorance dont se vantait saint Paul, mais à
d'hui un autre Daniel. Hier,répée nue, assis sur celle dont nul homme sous les cieux ne fut plus
un tribunal dont tu faisais un brigandage, au- éloigné que lui. Mais supposons le glorieux Apô-
jourd'hui modèle de mansuétude. Hierdanseur tre aussi peu instruit dans l'art de parler qu'ils
efféminé et le plus habile à boire, aujourd'hui le disent, que s'ensuit-il pour les hommes de

directeur des vierges et des épouses. Hier Si- notre tem|)S? Paul, en effet, possédait une puis-
mon le Magicien, aujourd'hui Simon Pierre'». sance supérieure à celle de la parole. Il n'avait

Ces scandales déplorés parChryso>tome, fla- qu'à se montrer, et, sans dire un mot, il faisait

gellés par Grégoire, cet envahissement de trembler démons. Aujourd'hui tous les
les

l'épiscopat par l'ambition et la cupidité, trou- hommes réunis dans un même lieu se répan-
vaient une grande compensation dans les vertus draient en prières et en larmes, ils n'auraient
éminentes du plus grand nombre desévèques. pas pouvoirqu'avaientjadislesvêtements de
le

Jamais le diadème de l'église ne resplendit de Paul Parses prièi es, Paul ressuscitait les morts.
.

plus de lumière et de sainteté. Loin d'altérer ou Il faisait de tels prodiges, que les païens le pre-
d'obscurcir l'idéal chrétien, les passions ruées naient pour un Dieu. Avant de quitter la terre,
sur le sanctuaire, par les hautes protestations il mérita d être ravi jusqu'au troisième ciel. Et

qu'elles inspiraient, faisaient mieux ressortir sa les hommesdenosjours... maisje ne veux rien
beauté divine. Les vapeurs condensées à l'ho- dire de blessant pour personne. Je suis étonné
rizon n'empêchaient pas l'astre de briller au seulement qu'on se compare à un si grand
zénith et de remplir l'universde ses feux. homme. Que si nous mettions de côté ses mi-
Dansunlivresurlesacerdoce,Jeannepouvait racles pour ne considérerque ses mœurs angé-
liques, nous verrions cet athlète du Chris^
• Chryi., £11 Sacerd., 1. 3, c. 12. — >
Gteg. Naz., t, 2, pp. 799
•t 801. ' Chryt., Vu Saceri., 1. i, c. 3.
,

iS HISTOIRE DE SAiKT JEAN CHRYSOSTOME.

triompher plus encore par elles que par les mi- pieds du Christ, abattant tout orgueil qui s'élève
racles». Et, après quelques mots sur les vertus contre la science de Dieu. Et tout cela, il le fait

de l'Apôtre, sur son apostolat et sa charité : par ces admirables épîtres qu'd nous a laissées
« Maintenant, poursuit-il, je prouverai que et qui sont pleines de la divine sagesse. Les pre-

Paul nefut pas un ignorant. Sansdouteil n'est nant pour guides, les chefs des églises envichis-

question ici ni du fini d'Isocrate, ni delà fierté S'int d'une beauté spirituelle cette chaste Vierge
deD(5niosthène, ni de la gravité de Thucydide, qae Paul nous représente comme la fiancée de
ni de l'élévation de Platon je fais grâce des or-
;
Jésus-Christ, repoussent les maux prêts à fondre
nements étudiés des auteurs profanes. Je ne sur elle, et lui conservent une santé inaltéra-
Qu'on n'aille
tiens ni à l'élocution ni à l'action. ble. Tels sont les remèdes que cet ignorant
pas cependant, pour excuser sa propre négli- nous a légués, et telle est leur vertu démon-
gence, ravira cet illustre Saint l'une de ses trée par l'expérience. De tout ceci, concluons
qualités les plus grandes. Et comment confon- que Paul s'était sérieusement appliqué à l'é-

dait-il les Juifs de Damas lorsqu'il n'avait pas tude de l'éloquence ' ».

encore commencéde faire des miracles ? Com- Après avoir détruit l'objection de son inter-
ment terrassa-t-il les Hellènes? Pourquoi fut-il looiteur, après avoir établi, dans les chapitres
relégué à Tarse ? N'est-ce pas pour avoir triom- suivants, qu'un évèque doit être profondément
phé d'eux parla puissance de la parole? N'est-ce instruit de la doctrine pour la communiquer
pas pour les avoir pressés si vivement, que aux autres, remède aux controverses
et porter

ceux-ci, indignésdeleur défaite, s'acharnèrent qui s'élèvent sur les dogmes, il insiste sur la
à le faire mourir ? A Antioche, quel genre de nécessité de consacrer un grand travail au dis-
combat livra-t-il, pour la défense de la vérité, cours qu'on adresse au peuple du haut de la
à ceux qui voulaient judaïser? Et à Athènes, tribune sacrée. « La plupart des auditeurs, dit-
dans cette ville le foyer de la superstition il, viennent, non pas avec les dispositions des

n'est-ce pas après avoir entendu une allocution disciples à l'égard de leurs maîtres, mais comme
de Paul qu'un membre de l'aréopage et sa des oisifs qui assistent aux représentations du
femme quittèrent tout pour s'attacher à lui ? théâtreou aux luttes du cirque. On prend parti
Quenefit-ilpasàThessalonique, àCorinthe, à pour un orateur ou pour un autre, et l'on n'é-
Ephèse, à Rome même? Il consacrait sans re- coute que pour applaudir ou critiquer. Et ce
lâche les jours entiers et les nuits à l'interpréta- n'est pas tout s'il arrive à un prédicateur de
:

tion des Ecritures. Faut-il dire ses luttes avec faire entrer dansson discours des pensées d'au-
les disciples d'Epicure et de Zenon ? Si donc trui, il subit plus d'humiliations que le dernier
nous le voyons, soit avant d'opérer des mira- des voleurs. Souvent même, quoiqu'il n'ait rien
cles, soit lorsqu'il en opérait, faire un si grand em|irunté h personne, il suffît qu'on le soup-
usage delà force de la parole, comment aurait- çonne de l'avoir fait, pour le traiter comme un
on eu l'imprudence de traiter d'ignorant celui homme surpris en flagrant délit de vol. Que
qui excitait l'admiration de tous par ses contro- dis-je?on ne lui permet pas même la fréquente
verses et par ses discours ? Pourquoi les Lycao- répétition de ses propres idées. La foule des au-
niens pour Mercure? Les miracles
le prirent-ils diteurs cherche plutôt le plaisir de l'orei lie que
purent bien Paul et Barnabe pour
faire passer le salut de l'âme. Il faut donc un esprit élevé,
des dieux mais que Paul fût pris pour Mer-
; qui puisse mettre un frein à cette jouissance
cure, ce n'est pas aux miracles, c'est à l'élo- infructueuse de la multitude, et tourne son at-
quencequ'ilfautl'attribuer.Qu'est-cequi a valu tention vers un objet plus utile, si bien que les
àce bienheureux apôtre la gloire de son nom, brebis suivent le pasteur avec docilité, loin que
qui vole de bouche en bouche par tout l'uni- celui-ci se laisse guider par leurs caprices. Or,
vers? N'est-ce pas la vertu divine descs épîtres, c'estune chose qu'on ne peut obtenir qu'à la
où les fidèles de tous les temps ont [luisé et pui- double condition de mépriser leslouanges et de
seront comme à une source qui netarira point posséder la puissance de la parole. Si l'une des
tant que le genrehumain subsistera? Ses écrits deux vient à manquer, l'autre toute seule de-
sont comme un rempart indestructible qui en- vient inutile. Si l'orateur qui dédaigne les
toure toutesleséglises del'univers. Lui,comme louanges expose la doctrine dans un langage
le plus vaillant des héros, il est encore debout dépourvu de grâce et de sel, il sera géuérale*
au milieu d'elles, enchaînant toute pensée aux Ckrri., Du Saeerd., I. 4.
CHAPITRE QUATRIÈME. 47

menttk<(l;ii£rnéetnc rolircn de la noblesse de tôt au chagrin... Souvent on choisit un misé-


ses siMiliiiK'iits îuiciiii fruit. Un antre manie rable orateur, qu'on porte aux nues par des
bien la jiarole, mais il est esclave de la faveur po- dans le but, non d'exal-
élogi's exagérés, et cela

pulaire; pour lui comme pour ses auditeurs le ter un homme sans mérite, mais de rabaisser
préjudice est le même; car, avide de louan^^es, celui qui en a... Outre ces ennemis, le défen-
il sonij'e à plaire plutôtqu'àsauver.Elde même seur de la vérité aura souvent à lutter contre
que aux attraits de la \aine
celui qui résiste l'ignorance de tout un peuple. En effet, un au-
gloire, manijue du talent de bien dire,
s'il ditoire ne se compose pas entièrement d'hom-
quoiqu'il ne soit pas le jouet des caprices du mes instruits : ils y sont d'ordinaire en petit

peuple, se met, par la pénurie de ses moyens, nombre... Aussi le meilleur discours n'est-il
dans l'inipossibililé de lui procurer un bien pas le plus goûlc... 11 faut se résigner d'avance
réel; ainsi, celui qui se laisse entraîner par à CCS absurdes jugements, excuser, pardonner
l'amour des élopes, pouvant, parla doctrine et le défaut d'instruction, aussi bien que la jalou-
l'éloquence, rendre le peuple meilleur, ne sie, et être convaincu que ni l'un ni l'autre ne
songe qu'à lui plaire et à exciter de vains ap- peuvent ôter le talent à celui qui en est doué.
plaudissements. Il faut donc qu'un excellent Un peintre éminent dans son art verrait son ta-
pasteur soit parfait sous ces deux rapports et bleau, celui qu'il a le plus soigné, critiqué par
fassemarcberde fronlees deux qualités. Alors des personnes étrangères à la peinture, qu'il
seulement, il aura la pleine liberté de se mon- n'en éprouverait aucun découragement. De
trer indulgent ou sévère... Possédàt-on à un même, leur enthousiasme ne lui ferait pas
degré supérieur le talent de la parole (ce qui est prendre pour un chef-d'œuvre un travail réel-
le privilège du petit nombre), on ne serait pas lement mauvais. Que le talent soit lui-môme le
dispensa pour cela de travailler sans relâche. juge de ses productions, et ne s'arrête pas à
Puisque c'est de l'étude plutôt que de la nature l'opinion peu éclairée et peu sûre des autres,
que vient l'éloquence, se serait-on élevé sous « Ainsi celui qui a embrassé la mission d'en-
ce rapport au faîte de la perfection, on en des- seigner dans l'Eglise, ne doit pas s'attacher aux
cendra vite, si l'on ne cultive ce talent par une suffrages de lamullitude et tomber dans l'abat-
application soutenue et un exercice continuel. tement s'ils lui manquent. Après avoir médité
D'où il suit que les plus habiles sont aussi ceux ses discours, pour plaire à Dieu, et c'est là le

qui ont le plus à travailler '... » seul but de ses travaux, non les applaudisse-
« En effet, poursuit Chrysostome, on ne par- ments s'il vient à être approuvé
et les éloges,
donne pas à un orateur cette faiblesse commune des hommes, qu'il ne repousse pas cette appro-
à tous les hommes, qui est de ne pas réussir bation; si elle lui manque, qu'il y renonce
toujours également. Si ses discours ne répon- sans se plaindre. Une assez grande consolation
dent pas exactement à sa réputation, il se retire de ses peines, la plus grande de toutes, c'est la
accablé des reproches, des traits malins de l'au- conscience de n'avoir employé son instruction,
ditoire. Personne ne songe qu'une peine subite, son talent, sa parole, qu'à entrer dans les vues
une vive préoccupation a troublé peut-être la de Dieu et à le glorifier' ».
pureté de son intelligence, et ne lui permet pas Le livre du 5acerrfoce, que ces citations déjà
d'enfanter des idées claires et précises que ;
l'o- trop longues n'ont pu cependant faire connaî-
rateur est un homme, et que par conséquent il tre qu'imparfaitement, finit, comme il avait
lui est impossible d'être toujours égal à lui- commencé, par une effusion d'humilité et d'a-
même, et qu'il est, au contraire, fort naturel de mitié. Basile en pleurs dit à Chrysoslome :

faillirquelqiiefois et derester au-dessous de ses « J'étais venu te demander la réponse àfaire


moyens... Au talent de la parole, au travail as- à tes accusateurs, et tu me congédies avec une
sidu, il faut joindre une grande patience. L'ora- autre préoccupation car ce qui m'inquiète à
;

teur est entouré de jaloux; s'ils n'ont rien à lui présent; ce n'est pas ce que je répondrai pour
reprocher, ils s'irritent de l'estime générale toi, mais ma propre justification devant Dieu.
dont il jouit... Ils le diffament, le c.ilomnient, Je t'en conjure, si mes intérêts te touchent un

lepoursuiventdeleurmaliceeten public et en peu, s'il pour moi quelque consolation en


est
particulier. Si à chaque trait qu'on lui lance, Jésus-Christ, ijuelque reste de tendresse ou de
son àme s'afflige, s'irrite, ellesuccomberabien- pitié...., tends-moi la maiu, aide-moi de tt\
• CkJyi., Du SacirJ., L 5, c. 1, 2, t. * Cbr}i.| Bu Sacird; 1. S, c. S.
48 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

parole et de ton exemple. Ne consens jamais à accès difficile , et imposant de graves devoirs.
m'abanitonner même un instant, et \ivons Jean, ce sage interprète des secrets de Dieu, ce

ensemble, plus étroitement unis que dans le grand évèque de Ryzance et l'œil de toutes les
de prudence et de
églises, l'a écrit avec tant
passé' ».
Jean lui répondit en souriant : a De quel soin,que tous, tant ceux qui remplissentselon
le cœur de Dieu les fonctions saintes du sacer-
secours serai-je pour toi dans celte foule im-
mense de devoirs? Mais puisque tu attaches à doce, que ceux qui s'en acquittent avec négli-

cJa quelque prix, ô ami bien-aimé prends I gence, y trouvent, les uns, de quoi nourrir
courage, et tous les instants dont tu pourras leur vertu, les autres, de quoi corriger leurs
disposer après les travaux d'un grand minis- vices'».

tère, je les passerai près de toi; je te soutien- Quanta l'interlocuteur de ces dialogues, on
drai de mes consolations mon dévouement ne;
n'en sait guère plus que ce qu'ils en disent.

te fera jamais défaut. Ceux qui ont vu dans l'ami de Chrysostome,


poursuit Chry sostome, il fondit
A ces mots, l'illustre évêque de Césarée, son homonyme,

en larmes et se leva. Et moi, l'embrassant et sont tombés dans une méprise grossière'. Né
lui donnant un baiser au front, je l'accom- en 329, Basile le Grand ne fut pas, ne put être
pagnai, et l'exhortai à sui>purter avec courage le compagnon d'étude de Jean d'Antioche.

ce qui était arrivé. Oui, lui dis-je, j'ai la con- L'un de l'épiscopat que l'autre
était revêtu

fiance en Jésus-Chiist, qui ta lui-même appelé n'avait pas reçu le baptême.


à la conduite de son Iroupeau, qu'en récom- Photius, en désignant Basile de Séleucie en
pense de ton saint ministère, tu jouiras d'un Isaurie, n'a pas été plus heureux; car ce Basile
assez grand crédit auprès de lui pour me sau- de Séleucie assistait en 451 au concile deChal-
ver du péril au jour solennel de sa justice, et cédoine, et écrivait en 458 à l'empereur Léon.
m'introduire avec toi dans sa demeure éter- Il est de croire qu'il eiit été sacré
difficile

nelle '1 B évêque, comme


l'ami de Jean, en 374, c'est-à-
Nobles amis ! Sainte amitié ! On en respire dire quatre-vingt-quatre ans avant sa mort,
la fleur avec délices dans ces paroles embau- d'autant plus que son prédécesseur occupait
mées d'une céleste charité. Chrysostome s'est encore le siège de Séleucie en 431 '.

peint là, tel qu'il tut avec sa foi ardente, son Ménard émet l'opinion que Basile, celui dont
humililé convaincue et profonde; cœur aimant il est ici question, pourrait bien être le même
sous un visage sévère, austère chrétien et déli- personnage que Maxime, cet autre ami de Jean,
cieux ami. On comprend qu'un tel homme dut que nous avons vu figurer dans sa société in-
être aimé, et que si son génie, ses vertus, sa time avec Théodore, et qui mourut évêque de
haute loyauté,jedirai presque la noble impru- Séleucie sur mer, près d'Antioche. Mais cette
dence de son caractère, lui suscitèrent des ja- hypothèse, absolument gratuite, n'a pour elle
loux et des ennemis, il n'inspira jamais d'atta- aucune vraisemblance.
chement médiocre. Ces âmes-là, quand une fois 11 n'y a d'admissible que l'opinion de Baro-
vous êtes entrés dans leur sphère d'attraction, nius, adoptée par Monlfaucon et soutenue par
TOUS enchaînent à elles à jamais elles vous : Stilting, d'après laquelle l'ami de notre Saint
entraînent dans la vie, dans la mort, dans serait l'évêquede Raphanée, en Syrie, signé
l'éternité. au concile de Constantinople, en 381, sous le
Du admirable traité sur le sacer-
reste, cet nom de Basile'. Raphanée était une petite ville
doce pour qu'il soit utile d'en
est trop célèbre de la Séleucie maritime, entre le château d'An-
parler plus longtemps. Tous les siècles chré- taradam et l'Oronte, à quelques pas d'Antio-
tiens ont souscrit à l'éloge qu'en a fait saint che'. Le voisinage permettait aux deux amis
Isidore de Péluse, contemporain et disciple de de se voir aussi fréquemment qu'ils se l'étaient
Jean. Ecrivant à l'un de ses amis « Je t'envoie, ;
promis, et presque de vivre ensemble.
lui dit-il, lelivre que tu m'as demandé, et j'en
attendspourtoi le fruit qu'il produit pour tout '
Isid. Pelus., ep. 156.

le monde : sa lecture pénètre les âmes et les ' Socr., 1. 6, c. 3. — Erasme a répété cette erreur dans a» vie da
Baint Chrysostome.
embrase du divin amour. Son but est de mon- ' Phot., Bibl., p. 378 ; Stilting, t. 4, sept., p. 425; Hetm., p. 50;

trer le sacerdoce comme saint, vénérable, d'un MoDtf., t. 1, p. 361 ; Tillem., t. 11, p. 13.

'Monlf., ibid. ; Stilting, ibid. ; Bar., od an, 382, n» 69. '


CtU», —
' Cbrys., Du Succrd,, 10. —
1. 6, c.
Ibii. ' Gecg. iuc-, t. 2, p. 2D8.
CIIAPITUC CiiNQUlÉME. 40

CHAPITRE CINQUIÈME.

Jean quille la ville et se relire au désert -• Mouvement général à civile époque veralasolilude et la vie monasliqnc.— Cénobites.
Organisation (iu — Charité des
raonaslère solitaires. — Trav.iil réhaliilité. — Résultats sociaux. — Saint Antoine. — Ana-
chorètes. Pierre Galale. — Zenon. — Eusèhc
le de Tliélédan. — Siinéon l'Ancien. — Macédonius. — Hésitations de Cliry-

sostome. — Lnlles intérieures. — Bonluur de la solituile. — Lettres sur la componction. — Providence. — Confession. —
Peines élernelies.

Le but des évcqties qui avaient imposé les flaiumes et de crimes, brisait, emportait toutes
mains à Basile n'était qu'ii moilié rempli. Il est choses. Les hourras des barbares, les acclama-
probable qu'ilsfircnt de nouvcllisinstances au- lions du cirque, les chants de l'orgie, l'écroule-
près de Jean, clque le do.-ir de s'y dérober fut ment des cités, les horreurs de la guerre étran-
pour beaucoup dans ladélenuinalion qu'il ne gère et de la guerre civile, les révolutions et les
tarda pas à prendre. La terreur de l'cpiscopat le bassesses du palais et de l'armée, se mêlaient
poursuivant sans cesse, et le toit maternel ne dans un affreux tumulte qu'aucune parole hu-
lui offrant pas un asile assez sûr contre sa nais- maine ne pouvait dominer. L'empire s'affaissait
sante renommée, il résolut do quitter la ville dans laboue. La Providence détournait les yeux
pour se faire oublier. de cette agonie.
Sa mère, vaincue enfin par ses prières réité- Un tel spectacle attristait profondément les
rées, et préparée de plus longue main au sacri- esprits élevés et sérieux, et les poussait à cher-
fice, se résigna-t-elle à une séparation jusque-là cher, loinde celte horrible anarchie, au fonddu
redoutée, ou lui-même, plus aguerri contre ses désert, au sommet des montagnes, la paix du
propres attendrissements, plus fort contre son monde spirituel, un abri solide, où ils pusseat
cœur, eut-il le courage de résister aux suppli- se reposer dans les délices du silence et de la
cations et aux larmes de sa mère ? Il est pro- pensée, de tant debruit, d'agitation, de douleur,
bable qu'elle était morte. Un historien l'af- et se dérober la vue de cette immense ignomi-
firme ', qu'un fils aussi
et tout porte à croire nie. Quand tout à leurs
pieds était ruine et dés-
pieux ne délaissa pas la vieillesse vénérée d'une honneur,lcur regard s'élevait vers Dieu, centre
telle mère. de tous les êtres, source de toute vie^ éternelle
Cette mort, et l'exil prolongé de Mélèce, en vérité, éternel amour, dont la beauté rayon-
laissant dans l'existence du jeune homme un nante remplit de splendeur et d'harmonie les
\ide plus grand, lui rendirent plus triste le sé- régions supérieures oii ne montent pas les pas-
jour de la ville, et précipitèrent son départ. Il sionsdes hommes. Pauvres passagers sur un es-
pritdonc le chemin de la montagne, et se retira quif en perdition, ilsavaientluttéquelquesjours
dans cette cité de la vertu ', comme il dit, foute contre la tempête mais fatigués, décourages,
;

pleine de sages, d'hommes intrépides, affran- convaincus de l'impuissance humaine à conju-


chis des passions d'ici-bas, exclusivement occu- rer la catastrophe imminente, ils étaient heu-
pés de Dieu, comme Adam dans le paradis, ou reux d'échapper à ces vagues souillées et à ces
comme les anges du ciel '. naufrages, et do s'envoler sur les ailes de la foi
Un grand mouvement se faisaitalorsdansie vers ces hauteurs sereines, voisines du firma-
inonde des âmes, sous la double impulsion du ment, où ils se baignaient et se berçaient dans
spiritualisme chrétien, et du spectacle de tris- son éther lumineux et embaumé, n'entendant
tesse et de dégoiit qu'offrait dans sa dissolution que la voix des anges dans la prière, ne respi-
la vieille société romaine. Une immense tem- rant que parfum des âmes unies à Dieu,
le

pête, tourbillonnant en rafales de sang, de fleurs immortelles du ciel.


Ce serait mal apprécier ce grand mouvement
'Georg. Alex., in ni/a Sancli.Ce que dit Fleory, d'après Her-
DAnl, qu'elle «Ivalt eocote lors du départ de Jean pour l'exil, est que de l'attribuer tout entier à une cause pure-
complé'cment erroné.
ment humaine. Le noble désir, alluiué par la
Chrys., Sem. 72 iur S. Math., p. 3. — Jd., Uom. 68 sur S.
Matb., 0. «. grâce de Dieu dans une foule de cœurs, d'arri-
S. J. CU. — TOMEI.
.

50 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

ver à une pratique plus parfaite des verlus chré- genou, appelant les pardons et les bontés du
tiennes, de s'affranchir le |)lus possible des liens Ciel sur tous les hommes, implorant pour eux
du monde et du poids de la chair pour suivre lagrâce d'honorer Dieu par une vie sainte et
de plus près Jésus-Christ ; une aspiration ar- de n'être pas exclus de ses miséricordes au der-
dente, presque irrésistildevcrs les chosessain- nier jour.
tes et éternelles, vers cette vie transcendante La prière durait ainsi jusqu'au lever du so-
révélée à l'homme par l'Evangile; un sublime leil après quoi, chacun allait au travail car
; ;

besoin d'expier et de s'immoler, furent les pre- aux champs ou dans les cellules tout le monde
miers éléments du monachisme. travaillait, les plus âgés comme les plus jeunes.
B II existe dans certains hommes, dit Mœlher, On mesurait à l'amour du travail le progrès
une qualité accordée de Dieu, en vertu de la- dans la vertu. Ceux-ci bêchaient la terre, se-
quelle l'attrait vers ce qui est spirituel et divin maient les légumes, arrosaient les plantes,
est si fort, qu'ils ne s'attachent plus à ce qui est greffaient les arbres ; ceux-là tressaient des
temporel et fini que par un
extrêmement lé-
fil nattes et des corbeilles de jonc, fabriquaient des
ger. La partie de leur nature qui est en rapport éventails de palmier, des voiles de navire, de
avec Dieu se met tellement en évidence, que la grossières étoffes de poils de chameau ; d'autres
partie opposée disparaît de cette vie. La vie de ces sciaient le bois, charriaient l'eau, servaient les
hommes est avec Jésus-Christ cachée en Dieu '
« malades et les voyageurs, copiaient les manus-
Jean fut de ce nombre, llsubit l'entraînement crits; quelques-uns étudiaient les saints livres.
de sa piété bien plus que l'influence de son Quiconqueeùt parlé de suppléer au travail par la
siècle. Mais personne mieux que lui n'a décrit prière eût été traité de Massalien et d'hérétique.
les travaux et les charmes de cette vie outre- Le mot de saint Hilarion à son corps était prover-
nature, avant-port de l'éternité, où l'homme bial parmi eux « Si tu ne veux pas travailler,
:

victorieux de la plupart des lois qui le courbent tu ne mangeras pas, et si tu manges présente-
vers la terre voit s'ouvrir devant lui des horizons ment, ce n'est que pour mieux travailler ».
vastes et libres, seuls dignes de sa pensée qui s'y Le jour était partagé en quatre parties, qu'ils
repose et s'y dilate, éblouie et attirée par les désignaient sous les noms de tierce, sexte, noue
plus radieuses perspectives de l'infini. On dirait et wyjres. Chacunecommençaitparlechantd'un
qu'il acquiert ainsi une autre organisation phy- hymme ou d'un psaume, et ainsi les saints can-
sique, d'autres conditions d'existence, un plus tiques se mêlaient à tous les travaux, et le dé-
grand empire sur le monde et sur lui-même, et sert ressemblait à un temple oîi la louange de
qu'il vit déjà de lumière, de vérité, d'amour, Dieu ne se tait jamais.
comme sous l'ère de la résurrection dans le Au milieu des cellules éparses par groupes
royaume de Dieu '. dans le vallon ou sur les flancs de la montagne,
Les solitaires se levaient avant le soleil. Leur s'élevait la modeste église où, deux fois le jour,
premier sentiment, leur première pensée, leur les tribus réunies venaient se retremper et se
premier regard montait à Dieu. Debout, autour rafraîchir à l'ombre du sanctuaire '. Le diman-
du Père, c'est-à dire du chef, le visage sou- che et le samedi, on y célébrait les saints mys-
riant, la conscience pure, le cœur plein d'une tères, et les frères, déposant la ceinture et le
douce joie, ils entonnaient l'hymne des anges : manteau, le sourire des anges sur les lèvres,
Gloire à Dieu, paix aux hommes! ou le canti- recevaient la manne
âmes tombée pour eux
des
que de David // est bon de louer le Seigneur
:
au désert. Quelquefois aussi le sacrifice spiri-
et de chanter votre nom, ô Diev, Très- Haut ! tuel était offert pour les morts. Le jour du Sei-
Il est bon de célébrer votre miséricorde durant gneur se passait tout entier dans la lecture et la
le jour et votre vérité durant la nuit. Vos mer- prière ; mais, ce jour excepté, et à part les quel-
veilles 7n'ont pénétré de joie, et j'ai tressailli ques moments accordés aux besoins du cœur ou
devant l'œuvre de vos main't. Qu'elles sont ma- aux exigences du corps, le travail ne cessait pas.
gnifiques vos œuvres, ô mon Dieu ! que vos pen- Le monastère était une manufacture chrétienne
sées sont profondes ' 1 Puis ils fléchissaient le où chacun avait sa fonction et sa place dans un
ordre parfait. Une sage organisation par tribus
* Mœlh. Athan., 1. 4, ^ers la fia.
* Pour les détails qui suivent, voir Cbrys., Eom. 8, 68, 70 et 72 et décades avait écarté à la fois les périls d'une
aur S. Matb.; Hom. 14, sur la lie à Timotti. et S. Jéli^Oie, lett. 18,
à Eustocb. et Ictt. 95 à Butt. A Ni rie l'église était desservie par buit pt«tr«9, 1] y im\l fuittrt
' Ps. 91.
églises diins le désert de Scétis.
CHAPITRE CINQUIÈME. 51

j-ililude (ixt'rènieetla confusion dcsrassenible- cédait l'usage des légumes frais et d'un peu
nienlsnombreux. Un dccurion veillait sur neuf devin. Souvent, comme Jésus au banquet qu'il
moines; un cenlnrion sur dix décuries; un su- donna dans le désert, ils s'asseyaient sur riu;rbe
liérieur. qui iiortail le nom de Père, sur tout le pour prendre leur nourriture, sans autre voûte
désert. Au travail, comme au repas, on allait sur leur tête que celle du ciel, sans autre lampe
par décuries. Le décurion distribuait et repliait pour leur table que la lune, sans autre diver-
ietravail,cncouraj;cailouréprimandaitles tra- sion au silence religieusement gardé que le
chaque soir rendait compte à Ttico-
vailleurs, et chant des oiseaux, le bruit des cascades et le

nome, qui lui-même, tous les mois, rendait nmrmiire du vent dans les arbres. El cepen-
compte avec la plus ;;rande exactitude au supé- dant la vie hommes se prolongeait calme
de ces
rieur ou au PiMC. Chaque chef de section répon- et sereine, commeun beau jourd'automne, jus-
dait de la famille contiée à ses soins, y mainte- qu'à plus extrême vieillesse. Nul besoin de
la

nait jour et nuit l'ordre et la règle, et pour cha- médecin parmi eux. La plupart des maladies
cun de ses membres était un guide, un conso- qui sont l'apanage des gens du monde, leur
lateur, un ami. La charité la plus parfaite étaient inconnues; et l'on eût dit qu'un reflet
unissait les subordonnés aux chefs, et, la pen- de cette vie future, où leur pensée plongeait
sée de Dieu vivifiant le travail, le travail nour- sans cesse, en se répandant sur leur âme, com-
rissait dans les âmes la pensée de Dieu. muniquait à leur organisme même une im-
Les solitaires ne portaient que des vêtements mortelle jeunesse.
grossiers à la façon d'Elie ou de Jean. Le //e«,le Le repas du soir finissait par cet hymne que
mien, a cette froide parole», dit Chrysostome, Chrysostome nous a conservé « Béni soit le :

leur était inconnu. Ils ne possédaient rien, si ce Dieuquiaprissoindemoi dès ma jeunesse, et


n'esten commun. Une fraternité touchante, donne à toute chair sa nourriture Remplissez I

une mutuelle prévenance confondaient dans notre cœur d'allégresse, afin que, forts de votre
une parfaite égalité les esprits divers. Même grâce, nous abondions en toute bonne œuvre
pauvreté, même obéissance. Au fond, nul ne en Jésus-Christ, notre Seigneur, à qui la gloire,
commandait, toussedévouaient. Pas lemoindre l'honneur, l'empire, dans tous les siècles.
vestige d'orgueil chacun se regardait comme
: Amen Gloire à voiis, ô Seigneur Gloire à
I !

inférieur à son frère ; c'était à qui s'occuperait vous, ô Saint Gloire à vous, ô Roi qui nous
! I

des offices les plus bas et les plus pénibles, à qui donnez notre pain dans une joie pure. Donnez-
Se montrerait plus humble et plus charitable. nous aussi votre esprit, pour qu'à vos yeux,
Quelque nom qu'il eût porté dans le monde, nous trouvions grâce quand vous vie ndrez nous
quelque rôle qu'il y eût joué, chacun devenait juger' » Le chant cessait l'un prenait Isaïe,
1 :

àsontouret par semaine leserviteurde sadé- l'autre saint Paul ils s'entretenaient avec ces
:

curie, coupait le bois, portait l'eau, soignait les grandes âmes, cueillant sans effort, dit Chry-
malades, lavait les pieds des étrangers; car ces sostome, le miel délicieux de ces fleurs divines.
hommes, si rudes pour eux-mêmes, exerçaient Quelques-uns conversaient entre eux, et se
admirablement l'hospitalité. La vénération du communiquaient l'un l'autre les impressions
peuple leur attribuait le don des miracles et le du jour. On laissait éclater l'admiration long-
pouvoirde guérir toutes les maladies; aussi leur temps contenue pourlesœuvresduCréateuren
amenait-on de loin les infirmes, les estropiés, présence de cette nature si grande, sous un ciel
les incurables ; du moins ils les consolaient et si splendide, au milieu de ce recueillement si
les bénissaient. Le monastère était l'infirmerie profond. On philosophait doucement sur Dieu,
universelle de la contrée, l'asile aimé de toutes sur monde, sur les choses visibles et invisi-
le
les souffrances de l'âme et du corps. bles,surlaviletéde lavie présente, sur la gran-
Habituellementlesascètesnemangeaientque deur de la vie future. C'était une assemblée de
coucher du soleil, et rien n'était
le soir a[)rès le sages, délibérant, entre le ciel et la terre, des
frugal commeleur repas. L'eau d'une source plus hauts intérêts de l'humanité; hommes sur-
pure désaltérait leur soif; le pain gagné parle humains, ressuscites, pour ainsi dire, avant
travail apaisait leurfaim.Un peud'huileetquel- d'être morts, et plus semblables aux habitants
quesfruits,ajoulés au pain, étaientle régaldes de ceux du temps; fantômes vé-
l'éternité qu'à
fêtes. Aux infimes, aux vieillards, aux hommes nérables, enveloppés d'une vapeur lumineuse,.
tropjeunes.auxtempé'amcnls délicats, on con- ' Cbry» , Bom, 55, Bur S. Milh,
S2 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

et prêts à s'évanouir dans le dernier rayon du afin que nous prenions sous notre conduite
soleil qui éclairait ces nobles visages transfigu- ceuxqni ont perdu leurs parents, et que, selon
rés et ces grandes scènes de la nature. l'ardente charité de Job, nous devenions les
La journée finissait, comme elle avait com- pères des orphelins. 11 faut les élever, pour-
mencé, par un chaut sacré, peut-être l'iiymiie suit-il, avec toute sorte de charité, comme les
du soir des premiers chrétiens « Lumière : enfants de la famille religieuse '
».
joyeuse de la sainte gloire du Père, immortel, Ainsi, la pénitence volontaire dans la vio
céleste, bienheureux, ô Jésus-Christ
saint, ! monastique n'était pas seulement une manière
Venus ici au coucher du soleil, en contemplant d'accomplir cette loi d'expiation imposée à la
Icsclartésdu soir, nouscélébrons le Père, et le nature humaine, et devenue dans le Christia-
Fils, et le Saint-Esprit de Dieu* ». D'écho en nisme la loi de salut et de vie. Elle n'avait pas
écho, de montagne en montagne, la nuit disait pour unique but d'apprendre à l'homme à
à la nuit ces belles paroles ;
puis tout redevenait vaincre des appétits tyranniques, à redresser
silence. Les pères se couchaient tout vêtus sur des instincts pervers, à se donner sur lui-même
une natte étendue à terre, et dormaient quel- une puissance nécessaire, à pratiquer la pa-
ques heures d'un sommeil léger, jusqu'à ce que tience, le désintéressement, l'abnégation, ver-
le premier chant du coq, le premier souffle de tus qui devaientrégénérerlemonde. Onlui doit
l'aurore, vînt réveiller l'hymne assoupi sur aussi ce résultat importantetjustement remar-
leurs lèvres. Chaque jour était une nouvelle qué d'avoir réhabilité le travail dont l'esclavage
strophe de cet hymne d'amour que l'éternité avait dégradé le caractère et arrêté le dévelop-
seule doit achever. Ils l'entonnaient dès le ma- pement.
tin, reprenant chaque fois avec une ardeur plus Dans la société païenne, en effet, l'esclave
grande leur obscure et noble mission, la plus avait supprimé l'ouvrier. Le patricien, le riche
noble que l'homme ait reçue ici-bas, celle de propriétaire trouvait sous sa main, parmi ses
bénir Dieu au nom de la création, de l'invoquer esclaves, tous les talents et tous les métiers. De
au nom de l'espèce humaine, de l'adorer, de le là, l'horreurdeshommeslibrespour l'industrie
prier pour ceux qui oublient de le prier et de et le travail, horreur que la loi elle-même avait
l'adorer, et de s'offrir à sa justice, comme les consacrée. «Nous regardons comme sordideset
hosties émissaires de tous les péchés et la pro- bas, disait Cicéron, les métiers des mercenaires
pilialion du monde. et de tous ceux dont on achète le travail car le ;

Celte vie plus que sobre était loin d'absorber salaire même est pour eux un contrat de servi-
le produit de leurs travaux. Le superflu d'un si tude. Les artisans, ajoutait-il, sont tous, par
strict nécessaire appartenait aux malheureux. leur profession, gens vils et méprisables, et il

On ne travaillait pas seulement pour subjuguer ne peut y avoir rien de noble dans uneboutique
le corps, mais pour exercer la charité '. « Les ou un atelier'». Et, avant l'orateur romain, le
moines, disait saint Pacôme, ne sont faits que philosophe de Stagyre parlant de la classe ou-
pour secourir leurs frères ' », et cette parole vrière n'avait-il pas dit : « Leur existence est
était la règle deleurconduite. Oneùtditqu'ils dégradée, et la vertu n'a rien à faire avec les
se regardaient comme les fermiers des pau- occupations habituelles des artisans, des mar-
vres: admirablesfermiers qui se refusaient tout chands et des mercenaires' ? »

à eux-mêmes, et, avec une persévérance hé- Mais, quand des hommes que la vénération
roïque, défrichaient le désert, fécondaient les publique regardait comme les élus de Dieu,
rochers, pour créer des revenus à des hommes eurent voué leurs mains libres et saintes au tra-
qui n'avaientrien. Lepauvreétaitaccueillichez vail quand on vit des magistrats, des séna-
;

eux comme un ami, presquecomme un maître; teurs, des personnages d'illustre lignée, posses-
on l'entourait de soins affectueux on se dispu- ; seurs de fortunes immenses, quitter tout pour
tait l'honneur de lede préparer sa
servir, devenir, vêtus de bure, d'humbles ouvriers du
couche, de veiller près de lui s'il était malade. monastère et passer leur vie à bêcher la terre,

Le monastère était aussi l'asile des orphelins. à tresser des joncs, à tisser le chanvre ou le poil
8 Nous approuvons, disait saint Basile, qu'on y de chameau quand les législateurs des com-
;

reçoive les enfants dès leur première jeunesse, munautés religieuses eurent posé le travail

• Cruice, Histoire de TÉgliie de Rome, p. 76.—' S. Bas., Beg. fus. ' S. Bas., Heg., fus. tract., Intettog, 15. - ' Clo., de Of/ic.,l, iS
tract,, iDterrog. 37. — • TiUera., Mm., t. 7, p. 192-205. — • Ariltot., Polit,, 6, 4,
CHAPITRE CINQUIÈME. 53

une rapidité merveilleuse, l'exemple de saint


comme une règle de la vie parfaite, on ne rougit
inamiellos, li'S niétlLTS ne Antuiiif alluma dans une foule d'âmes ledésir
jikis lies occuiialioiis
comnieni; à de tout pour s'agréger à son céleste //i.s-
iiniller
furent [.lus une flélrissurc, et l'on i

///!<; '.liientùt «les montagnes se couvrirent de


approcier, à lionorer le travail, qui, selon
la

saint Chrysoslonie, continue mona.-tères tout remidis ilc chœurs divins, qui
belle pensée île
cliant.iient,éludiaicnt, priaient, se réjouissaient
dans le momie l'œuvre Je Dieu, et n'est pas suu-
Icment pour l'Iionnne une exjjiation du péclié, dans l'esiiérancedeschoses futures, cherchaient
mais un préservatif contre ses atteintes, une dans le travail une source d'aumônes. La con-
source pure de bonnes œuvres et de vertu
'. corde et la charité régnaient i)armi eux on :

Etdemèmeque, dans le iiaganisme, Tescla- eût dit un monde à part habité par la justice et
a Là, dans ce désert plus beau que
vage avait avili et paralysé le travail dans le la piété '
;
» .

Christianisme, àson
le travail libre réagissait vous ne voyez que des milliers d'an-
le paradis,

tour surlescsclaves,ettn diminuait le nombre. ges sous une forme humaine, des peuples de
Ainsi, la vie monastique, inspirée par des martyrs, des réunions de vierges, et le règne
motifs do l'ordre surnaturel, oiiérait dans l'or- de Jésus-Christ dans toute sa splendeur. Là, les
dre social une heureuse révolution. Elle était femmes disputent aux hommes la ()alme de la
en outre un merveilleux instrument de cha- sagesse et de l'héroïsme, et la pureté de la foi
rité '. Chaque panier, chaque filet sorti des est égale à la sainteté des mœurs. Lecielétince-
mains dts solitaires, cliaciue épi arraché à la lant d'étoiles frappe moins mon regard que
montagne, en sus de leurs besoins si réduits, cette solitude d'Egypte avec ses innombrables
se vendait au profit des pauvres; et de ces cellules de religieux. Débarrassés des sollici-

pieux bénéfices, produit mixte et sacré de la tudes de la vie présente, crucifiés au monde,
pénitence et de la charité, on formait, en faveur ils travaillent avec ardeur pour subvenir aux

des infirmes, des vieillards, des indigents de la besoins des pauvres car, parce qu'ils veillent et ;

contrée, une caissed'épargne et de prévoyance, jeûnent, ils ne s'abandonnent pas pour cela à
toujours ouverte et prête à intervenir pour l'oisiveté ; mais, après avoir consacré la nuit
combler ces cruels déficitsque l'âge, la maladie, aux hymnes, ils passent le jour dans la prière
des circonstances malheureuses laissent si sou- et le travail des mains '». «A la vue d'une orga-
vent dans l'existence d'un grand nombre nisation si admirable, ajoute saint Albanase, on
d'hommes. Et voilà comment, sans tempêtes et ne peut que s'écrier Que vos pavillons sont :

sans violences, sans déchaîner la horde sauvage beaux, ô Jacob ! Que vos tentes sont belles, ô
des convoitises, sans ébranler une assise ni une comme des vallées couvertes
Israël ! Elles sont
pierre de l'édifice social, en partant de la seule comme des tentes que le Sei-
de rjrands arbres,
idée d'abnégation et de sacrifice, avec ces deux gneur même a affermies, comme des cèdres
mots incessamment répétés à l'oreille du riche plantés sur le bord des eaux '».
et du iiauvre Expiez vos péchés ; aimez-vous
: L'histoire de saint Antoine, écrite par saint
les uns les autres, comme Jésus-Christ vous a Athanase, et rapid nient |)ropagée, répanditau
a/we's; voilà, dis-je, comment le Christianisme loin dans tout le monde chrétien l'idée et le
changeait peu à peu la face du monde, et jetait désir de cette vie merveilleuse. La Palestine se
au sein de l'humanité de nouveaux principes peupla de monastères. La Syrie devint une
iviûcateurs. seconde Thébaïdo. Le Liban et l'anti-Liban,
L'Egypte avait vu la première explosion de l'Amanus qui sépare la Syrie de la Cilicie, le Ca-
l'esprit monastique, a Cette terre, qui fut, dit sius qui domine Antioche du côté du midi et
Chrysostome, la patrie et la mère des jtoëtes, que les anciens ai)pelaientaussi le mont du so-
des philosophes, des magiciens, qui inventa ou leil,parce que le grand astre, d'après eux, y était
propagea touslesgenresdeprestigesetde trom- visible trois heures avant de se montrera l'ho-
peries, en donnant asile à Jésus fugitif, avait rizon de la plaine ', leTélamissus, dont les bras
contracté avec lui une espèce d'intimité qui la allongés, couverts de lauriers, de myrtes, de
rendit plus docile à la voix de ses apôtres, plus
prompte à se pénétrer de son esjjrit ' », Avec • Athan., in vit. S. AnI., n. 14. —
• Athan., in vit. S. Ànt., n,

44.— '
Chrys., Bom. 8, eur S. Matb., n, 5 et 6, —
• Llv. des nonjb,,

2, 4, 5, 6.
' Chrj»., aur c«s parolct ; Saluet Prisca, n. 5. —
S. Aag., dt
' '
Amm. Marc, 1. 22, uo 11. — L'emporeur Adrien passa une nuit
Mvrih. Ecel. t. I, p. 711. Oneratat navfM in ea loca millant, qua lur le Casius pour voir le lover du soleil, Jult«0| DVtDt eoo expiditioa
i»OfM incotunl. — ' Cbrys., Som, 8, sur S. ïUUu i» P»ne, viBt J offrir dca taciUicu.
b4 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

térébinthes, enceignaient de leur vaste crois- de ceux qui aiment de se plaire dans la vue,
sant une plaine siii)erbe, où de nombreuses non- seulement de l'objet aimé, mais de toutes
villas et une admirable végétation rivalisaient les choses qui lui ont appartenu ou servi, telles

de splendeur et de luxe: toutcela était couvert que sa maison, ses vêtements, sa chaussure.
de cellules, et, suivant l'expression du Théodo- Pierre, comme l'épouse des Cantiques atteinte
ret, émailié, comme une prairie, de fleurs cé- de la blessure d'amour, poursuivait l'ombre
lestes ', même de sonbien-aimé ; il voulait voir la source
En dehors des de la loi du mo-
cénobites et d'où le salut avait jailli sur le monde ' ». Sa
nastère, on comi)lait, aux environs d'Anlioche, piété satisfaite, il vint à Antioche et se fixa sur
un grand nombre d'anachorètes. Ces hommes la montagne. Ayant avisé là un sépulcre vide,
à part avaient poussé la guerrecontre les sensà élevé sur un grand socle et auquel on ne pou-
un degré difficile à comprendre. Une cabane, vait arriver qu'au moyen d'une échelle, il l'a-

une une tombe vide, comme il en exis-


grotte, dopta pour sa demeure. Il ne mangeait que tous
tait beaucoup surles flancs du Casius, un ravin, les deux jours un peu de pain etd'eau compo-
;

une fissure dans le marbre de la montagne, sait son repas. Il possédait le don des miracles:
leur servaient d'asile. Un groscilice et un pau- l'imposition de ses mains, le simple contact de
vre manteau, appelé sisyra, étaient leur seul ses vêtements guérissait les malades. Aussi le

vêtement. Ils couchaient sur la paille, souvent piédestal de cet autre Stylite était-il sans cesse
sur la terre une, chargeaient leurs corps de entouré. On venait de tous côtés réclamer sa
chaînesde fer, mangeaient etdormaientàpeine, bénédiction, et il profitait de cet empressement
et l'on eût dit qu'il n'y avait ni austérité ni sup- populaire pour parler de Dieu et prêcher son
plice qui pût assouvir leur étrange soif de souf- amour. La plate-forme de son sépulcre était sa

frir et d'expier. Toutefois, rien n'était moins tribune sesdiscours roulaient sur l'observation
:

stérilepour la cause de l'Evangileet le salutde de la justice, sur le crime de l'usure, sur les

l'humanité, que ces actes extraordinaires qui, égarements de l'orgueil et l'abus des richesses,
aux yeux du monde, taisaient ressembler leur sur le devoir de l'aumône et la charité, sur
vertu à la folie. Le spectacle d'hommes si déta- l'obligation de songer au bonheur des autres
chés des intérêts d'ici-bas, morts aux plaisirs et en songeant à soi-même. Sa parole, qui venait
aux passions, d'une vie si pure, d'un calme si du cœur, remuait les cœurs. On ne l'entendait
imposant, qui portaient sur leur front pâle un pas sans se sentir entraîné à aimer la vertu, à
visible reflet du ciel, faisait toujours sur les détester le vice. Une femme jeune et pieuse,la
foules une grande et sainte impression. Ils mère de Théodoret, vint un jour au pied de
allaient dans les villages, oîi régnait encore cette étrange demeure demander une grâce à
l'idolâtrie, parler de Jésus-Christ et de son l'homme de Dieu elle était vêtue de soie, parée
;

royaume. Mal accueillis souvent, repoussés et fardée suivant l'usage du temps; car, ajoute

quelquefois, ils finissaient par vaincre, à force son fils, elle n'avait pas encore atteint la per-
de douceur et d'humilité, les résistances les fection qu'elle pratiqua depuis, et n'avait que
plus opiniâtres. Il y a tant de force dans l'oubli vingt-trois ans. «Ecoute, ma fille, lui dit l'ana-

de soi-même C'est là ce qui rendait leurs dis-


1 chorète supposons qu'un peintre du premier
:

cours si puissants. Grâce à eux, le Christianisme mérite ait fait, suivant toutes les règles de l'art,
s'établit dans des contrées jusque-là rebelles '. un portrait magnifique, et qu'un ouvrier igno-
Parmi les hôtes pieux de la montagne, au rant vienne, d'une main inhabile, promener le

milieu desquels vint s'abriter le fils d'Anthusa, pi nceau sur cette œuvre, retouchant les sourcils,

on comptait alors Pierre le Galate, Macédonius corrigeant les paupières, mettant du blanc au
le Crilhophage, Romain, Sévère, Zenon, Eusèbe front et du rouge aux joues ;
penses-tu que le

de Téledan, Malchus, Aphraate, et une foule véritable artiste supportera sans se fâcher cette
d'autres dont les noms, ignorés des hommes, profanation de son œuvre ? Eh bien ma fille. !

sont connus de Dieu. Dieu se fâche aussi quand il vous voit, vous au-
Pierre était venu de Galatie en Palestine pour tres femmes chrétiennes, ajouter de prétendus
voir les lieux, dit Théodoret, où le Sauveur a embellissements au chef-d'œuvre de ses mains,
souffert, et repaître ses yeux de vestiges adorés. Avez-vous donc la prétention de faire mieux
a Car, poursuit le pieux narrateur, c'estle propre que lui ? Son art est-il en défaut? Voulez- VOUS
• ïli«od., Ais(., 1. 4, c. 28. — ' Sozoœ., 1. 6, c. 31. • Tbéûd., vit. pal., c. 9.
.

CHAPITRE CINQUIÈME. ss

l'accuser K'ipnorancc? Laissez, de grâce, ces à côté d'Amnien, ils lisaient l'Evangile ensem-
ajiisleincnls cl ce l'anl i|iii altèrent la pensée tiu ble, suspendant la lecture de temps à antre
Créateur, et ne \ous attachez pas à une beauté poursc communiquer mutuellement lessaiutes
iiii'i'tfuse, funeste même à la vertu ». pensées qu'elle faisait naître dans leur cœur.
Zenon était allaclié à la maison militaire de Au bas, dans la plaine, des laboureurs tra-
Yalens : la cataslropliede son maître l'impres- çaient les sillons de leurs champs. Eusèbe,

sionna si fort, qu'il dit adieu au monde et vint distrait, les suivait macliinalement de l'œil il ;

habiter la montagne d'Antioclie. Lui aussi, il n'entendit pas les derniers mots que venait de

prit un ancien sépulcre pour sa cellule. Ame lire Amnien. Celte distraction lui parut un
élevée et contemplative, dos qu'il eut rompu crime. Pour s'en punir, il se condamna à ne
avec la terre, la terre cessa d'exister pour lui. plus sortir de l'étroit sentier qui menait de sa

Dieu seul occupa sa pensée scsjours, ses nuits: cellule à l'oratoire du monastère, et se garrotta
furent des extases. Possesseur d'une grande for- si bien tout le corps avec des chaînes, qu'il lui
tune, il vivait dans la plus rigoureuse pauvreté. fut possible de porter ses regards sur le vallon

Une poignée d'herbes sèches sur la pierre était ni de les élever vers le ciel. Il passa ainsi
sa couche; la moitié d'un pain de six onces, sa quarante ans ; et ([uand on lui demandait la
nourrituredechaciuejour. Il allait cliercher au raison d'une austérité si étrange, il répondait
loin l'eau qui lui servait de boisson. Théodoret, en souriant : « J'amuse le démon à ces petites
\isit mt la montagne, le rencontra, comme il re- choses, où il gagnerait peu, quand même il me
venait de la fontaine, écrasé sous le poids de vaincrait,arinqu'ilnem'attaquepassur l'humi-
deux cruches pleines et, ne le connaissant pas
; : lité, lajustice oulesantres vertus essentielles' »

a Où est l'admirable Zenon, lui dit-il ? Admi- — Quelques années plus tard, Siméon le Stylite

rable Zenon? répondit le solitaire, personne ici vint dresser là sa colonne.


ne porte ce nom-là » Son humilité même le fit
. En ce moment, un autre Siméon, surnommé
reconnaître à son visiteur. l'Aacien, remplissait la Syrie du bruit de sa
En 404, les Isaures se répandirent comme un sainteté. Ai>rès avoir fondé sur le mont Amanus
torrent sur la Syrie. Ils pillaient les monastè- deux monastères, qui devinrent sous sa direc-
res, égorgeaient les moines rien n'échappait : tion deux grands foyers d'apostolat, il s'était
à leur fureur. Zenon, à genoux dans le tombeau retiré dans une caverne, «où, seul à seul avec
qui lui servait de demeure, et tout entier à sa Dieu, disait-il, il ne parlait qu'avec lui, ne
prière, ne vit, n'entendit rien de ce qui se pas- voyait, n'entendaitque lui ». Son visage portait
sait autour de lui. Des anges veillaient à sa l'empreinte de ces divines communications, et
porte, et repoussèrent les ravageurs '. son âmeavait retrouvé cetempiresur lanature
Au fond de l'anse formée par le Télamissus, qui fut le privilège du premier homme avant le
entre une multitude de villas opulentes, se péché. Les bêtes féroces elles-mêmes, subju-
montrait un bourg populeux appelé Télédan, guées par son regard, obéissaient à sa voix. On
étage sur les dernières pentes de la montagne raconte que deux voyageurs juifs s'étant éga-
toute couverte de myrte, de lauriers, de pins rés au désert, au milieu d'une horrible tempête,
et de cèdres jusqu'à la based'un pic énorme qui vinrent chercher asile dans sa grotte, où les
lasurmonte, alors couronné des ruines pitto- accueillit une charité ravissante. L'orage [tassé,
resques d'un temple païen. .\u milieu dece bois, le Saint fit un signe, et deux lions se présentè-
en face de la mer qu'on voit resplendir au loin, rent avec le regard et l'attitude dociles de deux
le solitaire Amnien avait réuni une colonie chiens, a Allez, leur dit Siméon, et conduisez
d'ascètes.La voix de leurs cantiques se mêlait mes hôtes au terme de leur voyage ». Et ses
aux soupirs du vent dans les cèdres, et la mon- ordres furent exécutés ponctuellement ^
tagne entière était comme une grande harpe Macédonius se nourrissait de grains d'orge
aux sublimes accords. Eusèbe fut mis à la (cte trempés dans l'eau, d'où son nom de Critho-
du monastère mais son exemple seul tenait
; phage. 11 n'avait pas de cellule un ravin de la ;

lieu de commandement. Son regard allumait montagne lui servait de retraite et d'abri. De-
dans les âmes les plus lâclus le feu de la sienne. venu vieux et infirme, il se permit de manger
Plein d'indulgence pour tous, il était impitoya- un peu de pain. «Car, disait-il, si pour m'étre
ble pour lui- inéme. Un jour, assis sur un rocher refusé quelques aliments, j'abrégeais ma vie,
• Théod., lôid., c. 4. — /bid., c 0,
S6 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

j'abrégerais aussi mes combats, et Dieu me trai- que de mauvais légumes ' ; et en un mot, j'étais
terait comme un làclie qui déserte la bataille fort préoccupé de mon corps».
au momcntdécisif. Vivre dans rimmolalion est Il s'indigna de sa faiblesse et se précipita au
encore mieux que mourir d'inanition ». Nous désert. Un saint vieillard, austère entre les
verrons plus tard, lors du malheur d'Anlioche, plus austères, se chargea de l'initier à cette nou-
cet homme sans lettres voler au secours de la velle existence. Mais en quelques mois l'élève
ville menacée, et, avec cette audace sainte que était le rival » du maître. Toutce que la vie des
la charité seule inspire, braver le courroux de ascètes avait de plus âpre aux sens, de plus
l'empereur entendre de flères et belles
et faire propre à mater l'orgueil, à briser la volonté,
paroles. L'évè jue Flavien, pensant qu'une si Jean l'embrassa de toute l'ardeur de son âme.
haute vertu serait une riche parure du sanc- La souffrance, plus vivement sentie dansuneor-
tuaire, imposa les mains à Macédonius, et l'or- gauisation délicate et frêle, lui donnait une plus
donna prêtre; et telle était la simplicité de l'ana- vive soif de souffrir. Il savourait le martyre
chorète, qu'il laissa faire le pontife sans trop qu'il avait redouté.
savoir ce qu'on voulait de lui. Quand il le sut, Quatre ans s'écoulèrent ainsi, sur lesquels
il en re[iroches car, à aucun prix, il ne
éclata ; nous avons peu de renseignements '. Connut-il,
voulait quitter sa solitude chérie. Il en reprit lui aussi, ces tempêtes de l'âme qui troublaient
donclechemin, et s'y attacha plus que jamais. au milieu de ses travaux le grand solitaire de
Privé de la lecture des saints livres, il travail- Calcis ? Ces quelques mots, écrits à celte époque,
lait et priait sans cesse. ne nous permettent pas d'en douter. « Ici même,
Un chasseur l'ayant rencontré sur la mon- dit-il, dans le silence et la paix qui m'entourent,

tagne, et lui demandant ce qu'il faisait là, tou- d'absurdes passions viennent m'attaquer* ». Il
jours seul: «Et toi? lui dit le solitaire, tu est vrai qu'il ajoute aussitôt : a Le feu que n'ali-
chasses? Moi aussi. Mais, au lieu de courir mente pas le regard donne une flamme moins
après les bêtes fauves, je cours à la poursuite de vi ve ' » , Et, sans doute, dans une nature comme
mon Dieu. Je voudrais le saisir, le posséder, le la sienne, riche d'imagination et de sentiment,
voir. De cette belle chasse je ne me lasserai ja- mais sereine et radieuse, et de bonne heure éta-
mais. »
'
blie dans le monde de la pensée et de la prière,
Voilà quels étaient les hommes auprès des- la lutte devait être moins orageuse et moins
quels Jean prenait le parti de fixer sa demeure. longue. Le bruit des fêtes à peine entrevues n'a-
Il allait réaliser enfin le rêve de ses jeunes an- vait laissé dans sa vie qu'un faible écho, et il
nées et vivre au gré de ses nobles désirs. Mais, n'avait pas, comme Jérôme, à se garder sans
au moment de franchir le seuil paternel, il cesse contre d'importunesapparitionsetd'obsti-
hésita. Quelque attrait qui poussât vers la
le nés souvenirs. Mais il portait dans sa poitrine
solitude, il ne i)Ouvait s'arracher à ce toit qui un cœur d'homme, le plus opiniâtre des enne-
avait abrité une de sa vie, sanc-
si belle part mis ; et si la victoire fut complète, elle fut aussi
tuaire de paix et de bonheur, consacré par les disputée. Plus tard, en effet, courbé sous le
larmes et la chasi;té de sa mère. poids des ans et de l'apostolat, il aura à soute-
Au déchirement d'un grand adieu se joi- nir encore de rudes assauts, et, du haut de la
gnaient une foule de petites appréhensions. chaire de Byzance, en fera publiquement le
il

Sa résolution chancelait entre ses regrets et ses touchant aveu, a Viens à moi, dira-t-il au pé-
craintes. Après avoir longtemps aspiréà cette cheur, et recouvre avec moi la sauté. Car moi
vie d'obéissance et de sacrifices, il ne compre- aussi je suis homme, et soumis comme toi aux
me deman-
nait plus qu'elle fût possible. « Je passions de la nature humaine: j'ai besoin de
dais à moi-même, écrit-il, comment je ferais paroles qui allègent le poids de ces lourdes
pouravoirmon pain fraistous les jours; sijene chaînes. Moi non plus, je ne mène pas une vie
serais pas condamné à me servir pour mes ali- paisible, sans soucis et sans troubles. Je suis
ments de la même huile que pour ma lampe ;
bouleversé par les orages de la concupiscence,
si jene tomberais pas entre les mains d'un en proie aux flots soulevés ' ».
supérieur impitoyable qui m'obligerait à bê- Quoi qu'il en soit, le jeune cénobite devint
cher la terre, à scier le bois, à porter l'eau, à bientôt l'admiration desanciens. On lui décerna
travailler comme un mercenaire, à ne manger
' Chrys., dû
compOQCt.
la —
' Pall., dial., c. 5. • — Pall., ibid,
— ' Chrys., Du Sacerd 1. 6, n. 12. ,
' —
Chrys., ibid. — ' Chljr».,
; Théed., ibid., c. 13. ilom.,1'' parmi les uouv. cdit.de Moatf.
.

CHAPITRE CINÛUIÈME. 87

h préfidcnce du monastère, qu'il refusa •.Mais plus d'une fols, il dut s'écrier avec le Prophète :

son humilité, qui dcclinait cet honneur, ne Ceux que vous aimez, ô mon Dieu ! vous les
l'cinpcclia pasd'tMiv, niilgiclui, l'oraclo et le abreuvez au torrent de vos voluptés *

nnuièlf de tous les hôtes île la moiitaj-ne. George Le reflet de ce bonheur est visible sur toutes
d'Alexandrie,etleshagiographesqui le suivent, les pages tombées de sa plume à cette époque.
nous montrent, comme un antre Antoine,
le Il en emporta le parfum, imprégné pourainsi

remplissant le désert de jjrodigos. D'un mot, il dire dans ses vêlements, partout et toujours
rend la vue aux aveugles, la santé aux malades. après avoir quitté la montagne. Ou le sent, on
Au milieu de la contrée que ravage un lion, il lo respire dans ces paroles écrites beaucoup
fait dresser une croix, et la tète féroce vient plus lard :

tomber morte au pied de la croix'. Mais, pour aCoinparcz, dit-il, la viede ces hommes qui
admettre detels récits, il faudrait une autreau- se sont crueilicseux-mèmes, à celledes hommes
torité que celle de George. Ce qui est plus cer- du monde, la plus douce même et la plus déli-

tain,c'estquenul, entre les ascètes qui l'entou- cate. L'une estla mer avec ses tempêtes; l'autre,
raient, ne goûta mieux que Jean le charme le port avec sa sécurité. Loin des villes et du

ineffahle de celte vie libre et sainte, en présence forum, loin deloutbruit, les solitaires mènent
de la nature, dont le sentiment était si profond sur la montagne une vie qui n'a rien de com-
chez lui, et de Dieu, dont la pensée remplissait mun avec la vied'ici-bas; ils ne sentent plus les
son cœur'. passions humaines. Plus de sollicitudes de la
Il est aisé de comprendre, d'ailleurs, qu'un forlune, plus de soucis ni de douleurs: plus de
homme de cette trempe, avec sa foi vive, avec trahison, ni de jalousie, ni d'attachements cri-
sa belle imagination, et cette de feu dont âme minels, ni rien de semblable. A l'ombre des
toutes les ardeurss'ctaient toujours concentrées bois, au bord des fontaines, au sommet des
sur un seul objet, dut aspirer à Dieu plus que montagnes, dans une paix profonde, ils pen-
jamais dans la solitude, se porter à Dieu avec sent au ciel, ils s'entretiennent avec Dieu. Leur
plus d'énergie, à mesure qu'il s'arrachait plus toit est à l'abri de toute agitation, leur âme

complètement aux influences terrestres et que exempte de souillure et de maladie, libre de


l'atmosphère des hommes pesait moins sur lui. foute chaîne, affranchie de tout fardeau, plus
Immatérialiser son corps, ne pouvant s'en af- pure que l'or le plus pur. Leurtravail est celui
franchir, c'était son ambition et il put croire ; d'Adam dans l'état primitif, avant le péché,
parfois qu'elle avait atteint son but. Aux triom- lorsque, vêtu de gloire, il vivait dans l'intimité
phes remportés sur ses sens, au silence prolongé de Dieu, et que sa demeure était pleine d'une
des passions, à l'essor brûlant de sa prière, il parfaite félicité. En quoi, en effet, leur condition
put croire que la montagne touchait au ciel, et est-elle inférieure à celle du premier homme
que, mêlé déjà aux pures Intelligences, il com- quand il fut placé dans le paradis pour y tra-
mençait à vivre de leur vie, il avait saisi, il pos- vailler ? Comme lui, ils sont sans sollicitude ;
sédait, comme elles, le Dieu dont la soif su- comme lui,leur conscience pure parle à Dieu et
blime le dévorait. Aussi s'enivrait-il sans (in du même avec plus de liberté que lui, car ils ont
bonheur de penser à lui, de n'aimer que lui, reçu du Saint-Esprit une grâce plus grande'».
de ne plus vivre que pour lui. Sa vie n'était Ilâtons-nous de le remarquer, Jean n'était
qu'un hymne, une flamme, un délire, chaste et pas seulement un homme de contemplation et
doux délire digne du ciel et des séraphins; et, de prière. L'Esprittoujours plongé dans la pen-
sée de Dieu, il s'adonnait au travail des mains,
• Gecrg. Alei., m vil. S. —'
Georg., ibid. —
Suri., 27 janv. —
Hibideneyrj, 27 jao». - Lo P. Siilting écarte ces faits comme dé- cette prescription essentielle de la vie monas-
nués de fondemeDl. {Boit., t. 4, sept., p. 435, a. 163.)
• Humboldl a remarqué, avec rLiaon,
(lue le Christianisme, occupé
tique, et, comme saint Jérôme', gagnait à la
il

k l'affraDcbiuemeni civil de la race huiname et à la réhabilitatioD des sueur de son front le pain des pauvres et le sien.
cluses iDrérieurei,aSraiicbiMait aussi la nature en élargissant sts ho-
rizoDs. « Les yeux, dit-il, n'étaient plus constamment fixés sur les Peut-être tressait-il des nattes de palmier et des
formes des divinités païennes... Les esprits, autrement disposés, cher- corbeilIesdejonc?Peut-être était-il attaché à la
chiient dus l'ordre du monde et dans la beauté de la nature, le té-
moignage de la grandeur et de l'excellence du Créateur Cette ten-
culture du jardin? Mais toujours aux travaux
dance à glorifier la Divinité par la contemplation enthousiaste de ses
œuvre», amena chez les chrétiens le goût des descriptions poétiques...
manuels il unissait ceux de l'intelligence. Ex-
Il cite un passage de Cbrysostome, et il ajoute Il semble que l'élo-
:
ténué par le jeûue, par l'insomuie, par des fa-
qoence, retrempée à la source delà nature, eûlreUouvéscn
élément,
I* liberté, dans les contrées boisée» cl montagneuses
do la Syrie et ' P9. 35. — • Chrys,. Bom. 68 in Mati/i., n. J. — •
S. Hier., ep,
àt l'Asie-Mjneure ». {Comas., itid. ftanç t. 2, p. 26 et 33.) d,Klt. port-, p. 21.
,
15, t.
.

B8 HISTOIKE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

ligues auxquelles son corps était peu préparé, rôles du Sauveur Malheur d ceux qui rient!
:

il sur la montagne, ses admirables dia-


écrivit, Heureux ceux gui pleurent, parce qu'ils seront
logues sur le sacerdoce. consolésH il fonde la nécessité de la componc-
Les deux livres sur la componction sont de la tion sur ce que le péché règne partout sur la
même époque'. lissont adressés l'un à Dcmé- terre, et que les plus sages eux-mêmes, s'aveu-
personnages obscurs,
trius, l'autre à Stéléchius, glant sur leur état, vivent dansun contraste
dont nous ne savons autre chose sinon qu'ils déplorable avec l'esprit et les préceptes de
furent les amis et les admirateurs de Chryso- l'Evangile.
stome, et qu'ascètes eux-mêmes, ils avaient prié Jetant un rapide coup d'œil sur la scène du
le jeune ascète d'écrire en leur faveur sur la monde,iln'y voit que désordre et confusion. A
componction, afin d'allumer dans leur âme, à peine quelques traces de vertu. Les hommes se
l'aide de sa parole, le feu sacré qui brûlait la conduisent en insensés. Les lois de Jésus-Christ
sienne. Jean ne céda qu'à leurs instances réi- sm[ foulées aux pieds par ses propres enfants.
térées, en exaltant la piété de ses amis, en dé- Jusque dans le sanctuaire du désert, l'ascète
plorant sa tiédeur. Il écrivit d'abord à Dé- cherche son repos plus que son Dieu. Parcourez
mcfrins. les différents préceptes de l'Evangile, et com-
Quand je te vois, bienheureux Démétrius,
u parez-en la teneur avec la vie de la plupart des
nie demander avec tant d'instance quelques chrétiens.Que de médisances et de calomnies!
motssur la componction, j'admire la pureté de Que de parjures! Quelle fureur de vengeance!
ton âme. Ce désir, en effet, ne peut venir qu'à Que d'orgueil, d'égoïsme, de sensualité! Quelle
un homme déjà purifié des souillures du vice horreur des sacrifices ! Quel peu d'estime des
et supéiiour aux pensées du siècle. Uest facile intérêts éternels ! Quelle lâcheté dans tout ce
deteconvaincrequeceuxqu'entlammeunsem- qui tient à la vie à venir Les bonnes œuvres 1

blabledésir, dégagés des sollicitudes, affranchis elles-mêmes sont souillées par la vanité 1 « A
des liens d'ici-bas, ont pris leur essor vers le cette vue, pouvons-nous contenir nos larmes?
ciel comme vers le terme naturel de leur être. La perte de tant d'âmes et la nôtre peut-elle
Ce bonheur est rare dans la vie mais toi, tète ; nous laisser sans douleur? Qu'y a-t-il pour un
bien-aimée, jesaisquc tu brûles toujours de ce croyant de plus naturel que la componction ?
feu sacré de la componction. J'en prends à té- Elle est le contre-poids nécessaire aux égare-
moin ies nuils sans sommeil, tes larmes intaris- ments du monde, l'expiation et le remède de
sables, ton amour croissant pour la solitude. La nos propres erreurs »
preuve de ta ferveur, c'est l'humilité même Après avoir établi le devoir de la componc-
avec laquelle tu t'accuses de n'être qu'une âme tion, Chrysostome s'indigne de ne la trouver
rampante, quand déjà tu t'es placé au faîte de nulle part. «Que de gensje connais, dit-il, que
la vertu ; une âme de pierre, quand des ailes la perte de leurs prochesjette dans une immense
puissantes t'emportent dans les plus hautes ré- douleur Tout ce qui leur avait plu leur devient
!

gions. Souvent prenant ma main, la couvrant odieux. La fortune perd ses enchantements, le
de baisers et de larmes : Brise, me dis-tu, ce monde ses attraits. Ils n'ont qu'une pensée, ils
cœur endurci. Si c'est de ta part une ruse pieuse ne voient qu'une image. Ils se nourrissent de
pour m'arracher à ma tiédeur, j'admire ta sa- leur deuil. Et nous, nous perdons notre âme et
gesse. Si c'est dans ton intérêt que tu parles, je le ciel sans y songer Et quand nous avons tant
I

ne sais comment on pourrait mieux prouver que de torts à expier, tant de vices à corriger, tant
tu n'as pas besoin de moi. Je t'obéirai cepen- delarmes à répandre, tant de grâces à implorer,
dant; mais aide-moi de tes prières, afin que je tant de vertus à acquéri r, nous vivons dans une
puisse à la fois corriger ma propre vie et con- indifférence aussi criminelle qu'inexplicable.
couriràreleverles âmes abattues, à enflammer Il cite ensuite l'exemple de saint Paul: «Epris
celles qui sont tièdes ». de la beaulé du ciel, il ne pensait plus à la terre.

Après cet exorde si modeste, le pieuxécrivain Son amour pour Jésus-Christ était si ardent,
entre eu matière, et prenant pour texte ces pa- que, si pour lui plaire il eût fallu souffrir des
tortures éternelles, il n'eût pas hésité à s'y
* Baronius, Hermanf, Montfaucon, etc., sont unanimes à cet éga.rd.
Le texte, lu avec attention, ue permet pas de penser autrement. dévouer. Ce n'était pas un sentiment comme le
TiUemout seul a élevé contre cet avis des objections qui ne sont pas nôtre, mercenaires que nous sommes, toujours
londées, et qu'il n'a pas cru lui-même assez fortes pour la détermloer
k l'oiiiiiiou ccQiraira. ' Math.,c. 6.
CHAriTRE CINQUIÈME. S9

mus parla crainte des châtiments eU'esiioir des qui tire les pauvres de leur bassesse, d'allumer

récnnipunses. l'iein d'un amour plus noble et en moi ce feu qui dévore le péché, qui arrache
plus heureux, il faisait tout, soulTrait tout, pour lame endormie au sommeil de la chair, et lui
le seul niolif de plaire à Jésus; pour lui il eût donne des ailes pour s'élever au ciel » !

renoncé au ciel, au bonheur; il eût conseuli Après avoir consacré la première lettre à
avec plaisir à être anathème à jamais. Euten- démontrer la nécessité de la componction,
dez-le s'écrier Qui Jiutis séparera de l'amour
:
Chrysostome en retrace dans la seconde les
de Jésus- Christ? L'a/fîiction, la persécution, la caractères et les etTets. Mêlant, comme tou-
twdilv. la faim, le péril, le glaive^ ? El ne comp- jours, avec un art admirable, les textes de
tant pour rieu les épreuves d'ici-bas, il ajoute: l'Ecriture à ses propres raisonnements, il fait

AV les Anges, n/ les Principautés, ni les Puis- le portrait de l'homme vraiment pénétré de
sances, ni les choses présentes ni les futures, com[)onclion.
ni ce quiest au plus haut des deux, ni ce qui « Quand on est parvenu, dit-il, au sommet
est au fond des enfers, nulle créature ne élevé d'une montagne, on n'entend plus, on ne
pourra Jious séparer de l'amour de Dieu qui voit plus ce qui se faitou se dit en bas dans la
est en Jésus-Christ*. au plus un bourdonnement loin-
ville; c'est tout

Chrysostome termine ainsi sa lettre à Dénié- tain qui arrive aux oreilles, confus et désa-
trius ; a Je pouvais m'étendre davantage sur ce gréable comme celui d'un essaim de guêpes.
sujet; mais comme l'obéissance seule et non le Ainsi, quand on a renoncé aux choses du monde
besoin de ton âme m'a engagé à écrire, il n'est pour s'appliquer à la philosophie divine, on est
pas nécessaire d'aller plus loin. Je finis donc et peu louché de ce qui se passe sur la terre. Tant
te conjure de m'accorderen retourtes prières, que l'âme est occupée des choses d'ici-bas, le
afin que je puisse non-seulement bien parler de corps et les affections du corps la tiennent en-
la componction, mais la pratiquer. Car la doc- chaînée dans mille liens les plaisirs lacouvrent
;

trine sans les œuvres n'est pas seulement inu- d'un épais nuage la vue, l'ouïe, le tact, l'odo-
;

tile, elle est funeste dans ce sens qu'elle pré- rat, la langue, attirent sur elle une foule de

pare une condamnation éternelle à celui qui maux. Mais quand elles'élève enhautetqu'elle
aura vécu dans la lâcheté. En effet, il est écrit : se consacreaux choses spirituelles, alors elle
Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Sei- écarte les pensées mauvaises, elle ferme la porte
gneur ! qui seront sauvés, mais ceux qui au- des sens, et force ceux-ci à la suivre dans son
ront fait la volonté du Père qui est au cieP. essor.Une maîtresse sévère et impérieuse, qui
répandue dans le désert parmi
Cette lettre, veut préparer un parfum de grand prix, y em-
les y fit une grande impression.
solitaires, ploie toutes ses servantes: l'une tient la balance,
L'auteur, pressé de tous côtés d'écrire de nou- l'autre broie, l'autre tamise, l'autre fait le mé-
veau sur le même sujet, céda aux instances de lange, l'autre l'approche du fou, l'autre prépare
Stéléchius, un autre de ses amis, et prit la les vases, et l'œil de la maîtresse veille sur
plume en ces mots : toutes ; ainsi l'âme, quand elle veut produire
a Et comment puis-je faire ce que tu m'or- cet exquis parfum delà componction, doitap-
donnes, saint hommede Dieu? Comment avec peler à elle tous les sens, les appliquer à l'ou-
une âme infirme et froide puis-jc écrire sur la vrage qu'elle médite, et ne leur permettre ni
componction? Pour dire quelque chose de bon négligence ni distraction. Ni les yeux, ni les
sur cette matière, il faut brûler, être embrase oreilles, ne doivent rien apporter qui détourne
de cette namnie.afin que les paroles, comme un du but poursuivi; et elle est tellement absorbée
fer incandi scent, puissent s'imprimer forte- dans la pensée de Dieu, qu'elle ne voit plus,
ment dans les cœurs. Or, je n'en ai pas même qu'elle n'entend plus. Les fondions des sens
une étincelle; en moi, tout est cendre et pous- restent suspendues; et comme si déjà elle habi-
sière, le péché abattu su r mon âme comme
s'est tait les cieux, aucune perception ne lui reste
un épaisbrouillard.C'estàtoi, qui commandes, des objets d'ici-bas ».
de me dire comment je dois m'y prendre pour a Tel était, poursuit Jean, le bienheureux
t'jbéir. Volontiers, je te prêterai le ministère
de Paul. Au milieu des grandes cités, il leur était
ma parole: mais prie celui qui guérit les cœurs aussi étranger que nous le sommes pour un
brisés, qui donne aux pusillanimes le courage, cadavre. Il l'était plus encore, car il ne dit pas
' Ai Rom., c. 8. — Ad Rom., ibid. — '
ilath., 5, 19. seulement :Z,e monde est mort pour moi; nm%
co HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

il ajoute : Je suis mort pour le motideK Paul moyen de la mer, comme si le monde entier

était lellement mort au monde, qu'il ne vivait n'était qu'une maison. Nous pouvons nous
plus sur la terre, mais au ciel Son amour visiter de peuple à peuple, échanger mutuelle-

pour Jésus s'élevait même au-dessus de tous les ment les avantages qui nous sont propres, et,
deux. Il était petit de taille; mais, par l'amour dans un petit coin de la terre, jouir en maîtres
spirituel qui remplissait il se mon-
son cœur, des biens de tout l'univers ainsi, dans une riche
:

trait plus grand qu'aucun homme. Si je com- table, les convives se passent les mets l'un à
parais sa passion sublime à un vaste incendie l'autre, et chacun peut goûter à tout. Considérez
qui embraserait la surface de la terre entière, l'infinie variété des semences, des légumes, des
monterait jusqu'à la voûte du ciel, traverserait fleurs, des plantes qui croissent sur les mon-
l'espace qui est ou autre chose,
au dessus, air tagucs ou dans les plaines, au désert ou dans
remplirait l'intervalle des deux cieux, et, ne nos terres cultivées... Le ciel, la mer, la terre,
s'arrêtant pas là, se lancerait au troisième, fai- toutes les choses visibles ont été faites pour
sant de tout un bûcher aussi large que la terre, nous. Dieu a placé l'homme dans le monde
aussi haut que le firmament, cette image serait comme dans un magnifique palais, resplendis-
inférieure encore à la vérité ». sant de pierreries et d'or, et merveilleusement
L'auteur continue à développer sa pensée par éclairé, non par de riches candélabres, mais par
d'autres exemples. Puis, comme nouveau mo- des lampes suspendues au ciel, qui répandent
tif de componction, il met en regard de l'ingra- la joieavec la lumière. La voûte n'en est pas de
titude de l'homme les innombrables bienfaits pierre, mais d'une matière plus précieuse ;
de Dieu. « Est-ce donc, s'écrie-t-il, que nos quant au pavé, c'est une table admirablement
plus belles vertus, nos plus généreux sacriflces servie. Et Dieu a prodigué tous ces biens à ce-
peuvent acquitter ce que nous lui devons? » lui dont il n'avait reçu aucun bien o !

Et, dans une pieuse et poétique effusion, il dé- La conclusion de Jean, c'est l'amour de Dieu.
crit les merveilleuses attentions de la Provi- « Tout nous l'inspire, dit-il, tout nous y porte;

dence pour nous. et, sous ce rapport, aucune faute n'est petite,
« Voyez comme, n'ayant aucun besoin de car il n'en est aucune qui ne soit une ingrati-
nous et se suffisant à lui-même, il nous a fait tude. A la pensée des bontés divines, David
être quand nous n'étions pas... Pour nous, il a s'écrie : que l'homme, ô mon Dieu !
Qu'est-ce
déployé le ciel, étendu la terre comme un tapis, pour que vous ayez pensé à lui .^ Et tout à coup '

allumé de magnitîques flambeaux. Pour nous, se ra[)pelant combien peu nous avons de recon-
il a fait jaillir les sources et couler les fleuves ;
naissance envers l'auteur de tant de biens, il

il a émaillé la terre de fleurs, et le ciel des ajoute : Hélas ! l'homme n'a pas compris vos
groupes variés des étoiles. Il a voulu que la nuit desseins sur lui; il s'est ravalé jusqu'à la brute
ne fût pas moins utile que le jour car le som- ;
et lui est devenu semblable^ ».
meil, non moins que les aliments, nourrit notre «Je t'en supplie, dit enfin Chrysostome à Sté-
corps, répare nos forces, tempère le feu que les léchius en teiminantcette lettre, je t'en supplie
ardeurs du jour et la fatigue ont allumé dans par le crédit que tes bonnes œuvres t'ont donné
nos sens, nous rafraîchit, nous fait revivre pour près de Dieu, tends-moi la main dans mes
de nouveaux labeurs... Comme une mère quand prières, aide-moi à me débarrasser du lourd

elle veut endormir son enfant qui pleure, l'en- fardeau de mes fautes. Que je puisse après l'ex-
toure de ses bras, lui couvre les yeux d'un pan piation et le deuil entrer dans la voie heureuse,

de sa robe pour appeler plus tôt le sommeil; dans celle qui mène au ciel, et n'être pas en-
ainsi, la Providence étend le voile de la nuit traîné dans l'enfer, là où la co7ifession n'est plus

sur l'univers pour inviter les hommes au re- possible, où nul ne viendra nous arracher au
pos. Trop de soucis, trop de passions dévore- supplice. Ici, nous pouvons échanger entre nous
raient notre existence, si cet ordre divin n'im- une précieuse assistance. Mais là, plus d'amis,

posait à nos âmes aussi bien qu'à nos corps ce plus de frères, plus de pères pour nous aider
délassement nécessaire... et nous consoler; il n'y a qu'épaisses ténèbres,
Que dire des facilités du commerce? De
a affreux désespoir, douleur éternelle, flammes
peur que la grandeur des distances ne nuisît à dévorantes qui ne consuiiierout jamais leuvs
la fraternité humaine, il a voulu les abréger au victimes ».
• Ad Cal., 6, • Ps, 8, - • PB. 13.
CHAPITRE SIXIÈME. Gl

CllAPITRE SIXIÈME.

Mort de Vatcntlnien. — Valcns pcrsicntc les catholiques. —


— Intrusion deLucius. — Hor-
Pierre, successeur de saint Athanase.

reurs qui l'aocpuipapnont. — — Le


I.cs solitaires Thémistius. — Martyrs
allaqués dans le iliiJcrldcNilrie. ptiilosoplie d'E.lesse.

prêtres briVcs sur mer. — Guerre aux moines. — Saint


Qiiairc-viiipis — Douleur courage de Clirysostome. — Basile. et

Livre cow/rc de la V'C monasliqtie. — Corrrpiion générale. — Educalion


les fiiiieinh — Services rendus par clirélicnne. le

monastère. Bonticur de — Cvmpnrnm.u du solitaire du


la solitude. — Les Golhs menacent — et roi. Conslantinoiilc.

Prophétie — d'AnJrinoplo. — Mort de Valens. — Son règne


d'Isaac. Bat.ùlle son caractère. — Dangers de l'empire. — Gra- et

ctThéodosc. — Jean anachorète. —


tien de — Vision prophétique.
Attrait la solitude.

L'orage grondant sur l'Eglise arracha bien- lesorthodoxes avec une fureur qui rappelle les
tôl l'ascèlc, trop heureux, à la douceur de ses premiers persécuteurs du Christianisme. Cha-
travaux, auxcélesles enivrements de la solitude que victoire de ses lieutenants sur lesbarbares
et de la prière. se traduisaiten proscriptions, en spoliations de
Valenlinicn venait de mourir; un accès de ceux de ses sujets qui professaient la foi de Ni-
colère l'avait lue '. Prince éclairé, vaillant sol- cée. Le sang des catholiques était l'holocauste
dat,heureux capitaine, adininistrateur intègre, de sa reconnaissance au Dieu des années, le Te
poliliqne déloyal, caractère élrange, pétri de Z)ew?« de l'empereur. En revanche, les païens,
sagesse et de fureurs, de grandeur dame et de les juifs, les hérétiques jouissaient de la pleine
barbarie, homme de sang qui faisait des lois liberté de leur culte. L'encens brûlait dans les
d'humanité, il avait donné, sous Julien, de no- temples des idoles; le paganisme remplissait de
bles gages à la foi chrétienne, et sacrifié sans ses fêtes et de ses orgies les places [)ubliques :

hésitation sa fortune à son devoir. De sages il n'y avait de persécutés que les adorateurs de
rescrits empreints de l'espritde l'Evangile, va- Jésus-Christ. Les évoques étaient chassés de
lurent des éloges à sa mémoire, sur laquelle ses leurs sièges, les solitaires de leurs cellules. En-
emiiorlementset ses cruautés ont laissé d'hor- couragés à la violence, les Ariens ne connais-
ribles taches de sang *. saient plus de mesure.
Son frère Valens, qu'il avait couvert de sa Après quaranîe-six ans d'un épiscopat admi-
pourpre et qui régnait sur lOnent, ne lui res- rable et pendant lequel il n'avait cessé d'être,
semblait que par ses défauts. Esprit sans lu- au milieu des plus grandes épreuves, le fléau de
mière etsans portée, tyran vulgaire, Arien fana- l'erreur, le flambeau de l'orthodoxie, Atlianase
tique, n'ayant d'autre génie que sa cruauté, était mort; mais au moment de mourir, cédant
d'autre politique que sa perfidie, il mit autant aux instances de son clergé, il avait désigné
d'ardeur à faire prévaloir ses idées descctaire, pour son successeur Pierre, l'intrépide et fidèle
que Valentinien mettait de soin à laisser aux compagnon de ses travaux, doses voyages et de
évè()ues l'enseignement et le domaine entier de scspérils, homme vénérable par l'âge et les ver-
la religion '. La mort de celui-ci le débarrassa tus, d'une sagesse etd'une éloquence admirées.
d'une tutelle nécessaire qui pesait à sa médio- L'Eglise d'Alexandrie applaudit unanimement
crité vaniteuse, et lui permit de s'abandonner à ce choix que le pape approuva, et l'intronisa-
sans ménagement à la haine farouche qu'il tion du nouveau pontife fut célébrée comme
nourrissait contre les catholiques. Baptisé par une fête publique. Valens ne put le souffrir-
l'Arien Eudoxe, il avait avec l'Arianisme des Pendant que Pierre, arraché à son troupeau
engagements solennels qu'il tint largement*. chassé dela ville et de l'Egypte, se rendait à
Albia Dominica, sa femme, l'eût d'ailleurs em- Rome, cenlresacré du catholicisme, nobleasilo
pêché de les oublier. Il se mit donc à frapper sur les persécutés, un prêtre arien, Lucius,
de tous
' IT no». 375; Amro. Marc, I. 30, c. 6. — Amm. Marc, I. 27 escorté de soldats, vint prendre possession do
e. 7 ; I. 29, c. 3 ; 1. 30, c. 8, etc. S. Ambr., t. 2, p. 213, ep. 13. '

• Saint Ambroiie ate de lai celle parole : qu'il ne lui comenait lacliaire de saint Athanase. Celle installation à
pu de M faire juge entre dei éïéques. ilalbeureuaenieiit, elle na
lut pu tonjoara la règle de M conduit*.
main armée fut le signal d'impiétés et d'atroci-
* ibioi., I. «, c. J», tés sans exemple. Un jeune iibci lin, velu eu
HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

femme, montaeldanjasurVautelavccdcsgestes demander aux saints de Dieu sa guérison ou


obscènes, que les assistants accompagnaient l'hosiiilalilé Un des cénobites,
jusqu'à la mort.
d'éclats de rire etde blasphèmes. Un comédien ayant pris de l'huile d'une lampe qui brûlait
parut tout nu dansl'ambon, et, aux applaudis- devant l'autel, toucha le malade et dit Au nom :

sements de son infâme auditoire, prêcha la dé- de .lésns-Christ, que Lucius blasphème, lève-toi
bauche sodomie '. On viola l'asile des
et la et retourne à ta maison. Le malade, guéri in-

femmes, dont la vie, selon


vierges, etcesnobles stantanément, se leva et partit '. Mais l'impiété
l'expression de Théodoret, retraçait celle des des envahisseurs ne fut ni guérie ni émue.
anges, dépouillées de leurs vêtements, furent Tout entiers à l'œuvre d'extermination, ils traî-
traînées dans les rues à travers les regards pro- naient les moines par les cheveux, les frap-
fanateurs et lesinsolencesde la populace. Plu- paient, les foulaient aux pieds. Les victimes
sieurs moururent de douleur et de honte; on n'essayaient pas de se défendre, ne levaient pas
tua les autres à coups de bâton '. Des soldats la main pour écarter le glaive elles courbaient ;

placés auprès des cadavres empêchaient les fi- la tête et mouraient en priant Dieu pour leurs

dèles de rendre les honneurs funèbres à leurs bourreaux '.


martyrs. H fut défendu de les plaindre. Les païens eux-mêmes s'indignèrent de ces
Un ordre de l'empereur bannissait d'Alexan- horreurs. L'un deux, Thémistius, ne prenant
drie et de la province tousceux qui seraient dé- conseil que de la pitié, osa parler en faveur des
signés par Lucius comme tenant à la foi de opprimés. Dans un discours d'apparat prononcé
Nicée. On fit main basse sur les chefs du clergé. à Antioche en présence de Valens, il lui repré-
Conduits devant le lieutenant de Valons et pres- senta qu'il ne fallait pas s'étonner de la diver-
sés d'embrasser l'Arianisme, ils dédaignèrent sité de sentiments parmi les Chrétiens, puis-

promesses et menaces, et se déclarèrent iné- qu'elle était plus grande chez les Hellènes', qui
branlablement orthodoxes. Digne émule des comptaient plus de trois cents opinions diffé-
fureurs de son maître, le proconsul les flt pas- rentes. La harangue du philosophe parut mo-
ser par les verges et par le chevalet; puis ils dérer un peu le tyran mais sa nature et son ;

furent entassés sur une vieille barque et dépor- fanatisme le poussèrent bientôt à de nouvelles
tés à Héiiopolis, ville entièrement idolâtre, où fureurs. Il ne s'était radouci que pour se dé-
l'accueil des habitants devait aggraver la situa- chaîner avec plus de rage. On put se croire aux
liondes martyrs. Desfemmesosèrent pleurer: la beaux jours de Domitien et de Galérius ; on re-
police impériale s'indigna de cette audace ; elle gretta Julien. Lesrescrits de l'empereur, mo-
saisit les malheureuses, les fit flageller en place dèles d'arbitraire et de tyrannie, étaient exécu-
publique par la main du bourreau; après quoi, tés par ses agents avec des raffinements de
on les envoya aux travaux forcés. Des solitaires violence etde cruauté qui charmaientle maître.
vénérés, des vieillards consacrés à Dieu furent Lui-même, il excitait leur zèle et s'emportait
égorgés sur les marches de l'autel ou pendus contre une velléité de clémence, au point de
à la porte de leurs églises. On n'épargna pas souffleter le préfet du prétoire en présence de

même les enfants. Les cadavres, jetés à la mer ses soldats, pour n'avoir pas exécuté rigoureuse-
et rejetés sur la plage, furent réclamés en vain ment des ordres impitoyables.
par les familles désolées, auxquelles on défen- Venu à Edesse, il apprend que les orthodoxes
dit de couvrir d'un peu de terre ces restes muti- chassésdeséglisess'assemblentdansleschamps.
lés et sanglants. Quiconque était convaincu Ordre aussitôt de faire marcher des troupes sur
de de sa tête ce crime nouveau '.
pitié payait la paisible Synaxe, de la cerner et de l'écraser.
Lucius, à la tête d'une troupe de soldats, alla Le préfet Modestus, qui est arien, mais qui est
poursuivre dans les déserts de Nitrie les Pam- homme, avertit secrètement les catholiques du
bon, les Héraclide, les Isidore, la nombreuse sinistre projet formé contre eux, et les conjure
famille de saint Antoine, dont les vertus et le de ne pas se réunir le lendemain. Mais le péril
travail étaient l'édification et la providence vi- exaltant le courage, les fidèles accourent de
sible de la contrée. Au moment où les sbires bonne heure au pieux et terrible rendez-vous:
de l'hérésie se jetaient sur la demeure des soli- ilsétaient plus nombreux que jamais. Modestus
taires, on apportait un pauvre perclus qui venait hésite : Valens réitère ses ordres, et les cohortes

• Théod., I. 4, c. 22 ; Soc, I. 4, c. 20. — ' Théod., ibid. — • Soc, 1. 4, c 24 j Sozom. 1. 6, c 20. — ' Soc, 1. 4, c. 17 9t I9i
» ytéod., 1, 4, ». 22; Greg. Naz., orat. 25, n. 12- Théod., lib. 4, c 22. — ' Soc, 1.
4, c. 32 ; Sozom., 1.
«, ç. 36.
CHAPITRE SIXIÈME. 63

armcos en guiMTo s'avancent pourlivrcrbataille poussé à la sédition le peuple de Nicomédie. On


à uni' aj?einl)!oe fans di'uMiso. Les colonnes tlé- recourut à la ruse. Les prêtres furent embar-
boiicliaienl d'une des rues de la ville, quand qués comme pour être menés en exil. Mais, à
tout à couiuinefonimo s'élance hors de sa mai- peine au large, les malclols, exécutant l'ordre
son, les vêtements en désordre, et cherche à reçu, mirentfeuau navire et se sauvèrentdans

traverser les longues files de soldats elle con- : lachaloupe'. Deux jours après, la vague jetait
duisait par la main un petit enfant qui la sui- sur la grève, au fond du hâvrc de Dacidize,

vait à jirand'peine. —Où vas-tu ? lui dit le pré- quatre-vingts cadavres noircis, mtililés, con-
fet. _ Où vont mes frères, répondit-elle.— Tu servantà peine la forme humaine. Cette agonie

ne sais donc pas qu'ils seront égorgés tout à n'avait paseu de témoins nul n'avait entendu :

rh'ure?- Je le sais, reprit la femme, et c'est les cris des victimes aucune voix ne s'éleva ;

pourquoi je me hâte, ne voulant pas arriver pour protester au nom de l'humanilé contre ce
trop tard. — Mais cet enfant, pourquoi l'entraî- lâcheetsauvage attentat. Mais, quelquesannées
ner avec toi? — C'est mon partagera fils, il la plus tard, Valens vaincu, fugitif, enfermé par
mort bonheur de sa mère '.
et le les Goths dans une masure et prêt à périr, lui

Le gouverneur terrifié, courut porter ces pa- aussi, dans les flammes, se souvint peut-être de

roles à l'empereur, le suppliant, les larmes aux cet honible bûcher dressé sur les flots aux qua-
yeu.v, d'abandonner une entreprise lâche et tre-vingts prêtres de Byzance. Si cette vision

cruelle où la honte serait le prix du sang. On traversa son agonie, elle dutla déses[iérerl Le

décida de laisser le peuple et de mander les prê- crime a beau s'asseoir sur un trône et porter la
tres. —
Etes-vous fous, leur dit-on, de vouloir pourpre, il n'en impose pas à Dieu. La Provi-
résister au prince? Entrez au plus tôt dans sa dence ne permet pas à l'homme delà trouver

communion. Les prêtres répondirent L'em- : en défaut si par moment elle semble fermer
:

pereur n'a pas reçu lesacerdoceavec la pourpre; les yeux et dormir, elle se réveille toujours à
nous n'entrerons pas dans sa communion. — propos. Un jour, une heure suffit à la venger,
Le gouverneur les fit enchaîner et transporter et il se trouve qu'à la fin le crime s'est dressé à
dans laThrace. Ils étaient au nombre de quatre- lui-même le piège où il doit tomber.
vingts'. Sur leur route, on allait au-devant A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-
d'eux, on baisait leurs mains, on les félicitait dire en 376, Valens, délivré des conseils et des
d'avoir confessé la foi : leur passage à travers remontrances de son frère, éprouvait une recru-
les villes était une ovation. La police de Valons descence de fanatisme et de cruauté. Mais, dans
s'en renonçant à moitié chemin à l'exil
émut, et cette guerre acharnée qu'il faisait aux Athana-
trop doux de la Thrace, elle les fit conduire siens (c'est ainsi qu'il appelait les catholiques),
deux à deux, la chaîne au cou, les uns au fond il eût voulu surtout en finirpar une mesure ra-
de l'Arabie, les autres dans la Thébaïde. La dé- dicaleaveclessolitaires, dont le? maisons étaient
portation, c'était la mort'. un foyer d'éducation religieuse et de propa-
Du reste, Valens s'était surpassé lui-même en gande orthodoxe. Il ordonna donc de les enle-
infamie, en cruauté, dans une expédition ré- ver de leurs monastères à main armée, de les
cente. Quatre-vingts prêtres de Constanlinople enrôler bon gré mal gré dans les légions, et, en
étaient venusàNicomédie, oùilrésidail, expo- cas de résistance, de les immoler sans pitié '.

ser dans une humble suppli(|ue les avanies de Nous avons vu comment cet ordre s'exécutait
toute espèce que les Catholiques essuyaient en Egypte. En Syrie, la présence du maître,
chaque jour de la part des Ariens, et demander qui tenait sa cour à Antioche, donnait plus
à sa pitié ou à sa justice un appui quelconque d'insolence aux valets. C'était après la Pâque de
contre une tyrannie devenue intolérable. L'em- cette année 370. On envcyadcs tribuns avecdes
pereur les reçut, les écouta et dissimula sa co- troupes dans lesmoiitagnes peuplées d'ascètes.
lère. Mais il ordonna au préfet du [iréloirc de Commed'ordinaire, kssoldatslraînaientàleur
s'emparer d'eux et de les faire mourir. suilecesbaudesd'oisifs, de vagabonds, de famé-
L'exécution publique de quatre-vingts per- liques, parasites des grandes villes dont ils sont
sonnes, que leur caractère sacré et leur vertu lalèpre, qui flairent de loin ledésordre, toujours
rendaient vénérables, eût ému et peut-être prêts à jeter la boue àquiconque tombe, à van-

Soc, 1. 4, c. 13; Théod., 1. 4, c. 22; Sozora., 1. fi; Greg. Nai.,
• Théod., 1. 4, c. 16; Soc, 1. 4, c. M. - • Théod., ibid.- ' U.. oral. 25, n. 10, et oral. 43, n. 46; Tillem., t. 6, p. 555. — ' Fniil
k 4, e 16. Cios., 1, 17, c. 33; S. Hier, in chronic; S, Bai., ep. 200, olios 2DII,

64 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

ter tout ce qui dégrade la dignité humaine, recommandé aux juges. — N'est-ce pas indigne,
parccqu'ils croientainsi se venger et s'absoud re ajoutait un troisième, que des hommes libres,
de leur propre dégradation. Les monastères fu- d'une condition élevée, pouvant vivre comme
rent envahis et saccagés, les cellules abattues, fout le monde, choisissent un genre de vie si
les moissons incendiées ', les solitaires roués de humiliant? cela seul ferait renoncer à la foi.
coups, chargés de fers, traînés en prison. On en Tels étaient les propos tenus à toute heure,
massacra plusieurs d'autres, en grand nom- ; même par des chrétiens, dans les galeries de la
bre, ne durent leur salut qu'à la fuite. La plume ville, sur la place publique, dans les pharma-
se refuse, dit Théodoret, à retracer les excès de cies, partout où les désœuvrés d'alors avaient
toute espèce, les brutalités, les atrocités qui ac- l'hi'.bilude de s'assembler. Le malheur des ascè-
compagnèrent cette exécution '. tes bafoués, traqués, égorgés par les soldats de
Saint Basile avait succédé à saint Alhanase Valens et la canaille d'Antioche, n'excitaient
dans la confiance et l'admiration des catholi- qu'une brutale hilarité. Les vrais fidèles gémis-
ques de l'Orient; il en était l'oracle et le guide. saient et n'osaient parler, car un mot en faveur
Les regards se tournaient vers lui dans la tour- des proscrits entraînait les peines les plus sé-
mente, comme sur un pilote familier avec les vères.
tempêtes, habile à les manier. Valens d'ailleurs L'invasion n'avait pas atteint encore la re-
n'osait plus se mesurer avec cette grande per- traite reculée de Chrysostome. Tout entier à
sonnalité devant laquelle il s'était senti vaincu. il ne se doutait nullement
l'étude et à la prière,
Le saint pontife espéra donc que les pieux fugi. de ce qui se passait à deux pas de lui ni de son
tifs viendraient s'abriter sous sa houlelte,à Césa- propre péril, quand les tristes nouvelles appor-
rée, et qu'il aurait laconsolation, enles embras- tées par un de ses amis vinrent l'arracher tout
sant, de recueillir leurs sueurs pour s'en faire à coup au calme profond de sa vie. « Est-ce vrai?
un titre devant Dieu, un baume contre ses pro- s'écria-t-il est-ce possible? Quoi sous des em-
; 1

pres souffrances^. Trompé dans son attente, il pereurs chrétiens, dans une ville chrétienne, à
écrivitdeux lettresaux pi'oscritsdelafoi, moins la face du jour et des lois, comme si nous vi-
pour les consoler que pour les féliciter et re- vions au milieu des barbares d Et sa douleur 1

commander à leurs prières la paix des Eglises, indignée éclata en larmes. « Larmes vaines i

qu'il ne désespérait pas de voir bientôt rétablie, roplic[ua le pieux visiteur ; tes larmes n'étein-
quoique troublée alors plus que jamais *. dront pas l'incendie qui dévore tout; elles ne
Il y a dansl'humanité, à côlédespkis nobles rendront pas la vie à ceux qu'on a tués ou qu'on
instinctSjjene sais quoi delàche et demisérable égorge tous les jours. 11 faut du courage et non
qui attriste et dégoûte. Le despotisme le plus dos sanglots. Elève la voix, et qu'elle soit enten-
brutal trouve toujours des hommes disposés, due au loin ! »
ceux ci par poltronnerie, ceux-là par calcul et Jean se dévoua, et, sans se préoccuper ni des

par intérêt à l'approuver dans tous ses excès. Le rescrits de Valens ni de ses menaces, il prit la
coup qui frappe les autres leur semble sagesse plume et se mit à écrire d'un trait les trois
et justice, jusqu'au moment où la main qu'ils livres contre les ennemis de la vie monastique :
ont encouragée se tourne contre eux et les noble protestation d'une âme généreuse et con-
écrase à leur tour. Les choses en étaient là à vaincue, où, à défautde cette fermeté de parole
Antioche: Ariens et païens battaient des mains et de style qui fit de lui plus tard le premier des
aux fureurs de Valens contre les moines, et ne orateurs chrétiens, on .trouve au moins cette
songeaient pas au lendemain. De mauvais or- intrépidité de cœur qui n'a pas défailli une seule
thodoxess'associaientàcesliideuxsentiments*, fois dans sa vie.
croyantse venger, par delâches quolibets et des Dès le début, l'avocat des ascètes annonce
railleries cruelles, du reproche tacite que la qu'il écrit dans l'intérêt des persécuteurs, bien
vertu des solitaires adressait à leur vie. Ils se plusque danscelui des victimes. « Celles-ci, dit-
vantaient du mal qu'ils n'avaient pas fait : C'est il, à leurs souffrances gagnent le ciel; le succès

moi, disaitl'un, qui ai découvert la cellule d'un de ceux-là ne leur présage que l'enfer. Compa-
tel. — J'ai été le premier, disait l'autre, à met- rez saint Paul à Néron, Néron qui inventa de
tre la main sur lui. Je l'ai traîné à la prison et nouvelles impudicités, Paulà qui il reprochait
• Socr., 1. 4, c. U, 19, 27 ; Sozom.,1. 6, c. 17; S. Bas., ep. DOO,
les mêmes torts qu'on impute aux cénobites;
alla) 250 "
Théod., 1. 4, c. 20.— ' S. Bas., ep. 200.— 'W., ibid. fl
«- 'Cbry3.,t. 1, p. 17, conir» Us ennetuis d« la vi» œonïst., n. 2 car il avait arraché au vice et gagné à la vertu
.

CHAPITRE SIXIÈME. 65

une femme aimée du tyran, ce qui lui valut la tique. Il lui montre, réalisé surabondamment
prison et la mort. Quel mal en est-il advenu au dans le solitaire chrétien, tout ce que Platon,
siiiipliciéVQiiel bien à celui qui ordonna le su p- Socrale, les poètes et les jihilosophes du paga-
plice?Toul le bcnolice de celte mort n'a-i-il pas nisme ont dit de plus beau sur la vertu, sur le
été pour saint Paul, tout le mal pour Néron ? A bonheur et la dignité du sage; d'où il conclut
ne parler que de la vie présente, l'un par tout que la vie des ascètes, si redoutée, est la plus
l'univers est loué comme un ange de Dieu, vraie et la plus belle philosophie. Aux souvenirs
l'autre exécré comme un
infâme et un dé- qu'il invoque, aux allusions qti'il fait, aux sé-
mon On me dira, poursuit-il, que pour évi- ductions de son style, on voit ([u'i lest préoccupé
ter l'enfer, nul n"a besoin dL'(|uilter sa maison. de plaire aux lecteurs païens auxiiuels il s'a-
Et plût à Dieu iiu'ii enfùlainsi PlùlàDieuque
! dre>se, et que, pour arrivera son Lut de dissi-
les monastères cessassent d'être une nécessité per leurs préventions, il ne veut employer que
publique, et que les lois et la vertu prévalus- des autorités qu'ils aiment et des raisons qu'ils
sent si bien dans les villes que personne n'eût à comprennent. C'est pourquoi il se place à un
demandera lasolilude protection et abri! Mais, point de vue plus terrestre pour retracer les
puisque tout est sens dessus dessous, puisque charmes et la quiétude de cette existenceàpart
les villes, malgré les tribunaux et les lois, re- où l'(m ne craint rie/i, parce qu'on ne tient à
gorgent d'injusticeset de crimes, et que la vraie rien; où l'on jouit d'une indépendance que le
sagesse fructifie au désert, faut-il blâmer ceux trône ne donne pas, d'une joie plus vraie que
qui s'efforcent d'arracher quelques âmes à ce toutes les voluptés du monde existencesombrc :

grand naufrage pour les conduire au port? Blâ- et odieuse au premier aspect, qui, vue de plus

mez, nu contraire, ceux qui rendent les villes près, rappelle en quelque sorte les Champs-
inhabitables àla vertu Non que je veuille Elysées de la Fable, avec lenrs îles, leurs prai-
changer les villes en désert, ni transférer le ries, leurs myrtes, leur air embaumé et les

genre humain dans la solitude ou sur la mon- chœurs vêtus de blanc qui chantetit des
tagne: je voudrais plutôtvoir entre les hommes hymnes.
une paix si parfaite, que les hôtes de la solitude chez lui: pour
« Partout, dit-il, le solitaire est
éprouvassent le besoin de rentrer dans la ville, le bannir de sa patrie, il faudrait le bannir de
et que les habitants de la ville n'eussent plus à la terre. Les sources, les fleuves, les lacs four-
songer au désert. S'il n'en est pas ainsi, est-ce nissent à sa boisson, et pour sa nourriture il a
ma faute? Je ne veux pas du moins arracherau les plantes, les légumes, le pain qu'il trouve
monastère ceux qu'il abrite, de peur de les ar- partout. Il ne redoute pas la pauvreté ; il n'a
racher en même temps au calme et à la vertu» pas lesouci des richesses. Nulnelui porte envie.
Chrysostome termine le premier livre par N'ayant ni villas, ni contrats, ni argent, il n'a
ces mots, qu'il eût pu payer de sa vie « Si : ni procès ni querelles personne n'a d'intérêt à
:

faire le mil sans remords est le dernier terme lui nuire ; il n'est au pouvoir de personne de

de la perversité, dansquellecatégorie mettrons- le rendre malheureux. Sous le rapport de la


nous ces nouveaux législateurs, les auteurs de santé, il a mille avantages sur l'habitant des
cette loi insensée, qui traitent les maîtres de la villes ; car il respire l'air le plus pur, il boit
vertu comme on ne ferait pas de ceux du vice, une eau délicieuse, il vit au milieu des fleurs
qui attaquent avec plus d'ardeur les hommes et des parfums. L'homme de la cité, au con-
qui travaillent à empêcher le mal que ceux qui traire, vitpresque dansla boue; aussi est-ilplus
le font ?Car pour ceux-ci, non-seulement ils ne faible de tempérament et plus sujet aux mala-
les blâment pas, mais ilsles voient avec plaisir ; dies. La vie du sage chrétien, préférable à ce
ceux-là, ils les supporti-ntà peine, et, par leurs point de vue, l'est aussi sous un autre elle :

actes comme par leurs(liscours,ilsdisentàtous procure plus de plaisir. S'asseoir sur l'herbe
qu'ilf.iut s'atlacher exclusivement au crime, épaisse, au bord d'une claire fontaine, à l'ombre
ne retourner jamais à la vertu, et punir non- des arbres loulluS; loin du bruiletdetouleagi-
seulement ceux qui la pratiquent, mais ceux- talion, repaître son regard d'un ravissant spec-
là même qui osent en [larler ». tacle, se posséder soi-même dans le sentiment
Dans le second livre, l'intrépide écrivain s'a- d'une joie plus |)ure que la lumière du ciel, je
dresse à un père idolâtre, outré de douleur le demande, n'est-ce pas mille fois plus doux
parce que son (ils s'est jeté dans la vie monas- (|ue de rester enfermé tout le jour dans une

S. J. Cu. — TojiE I.
C3 fflSTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

maison? Non, riches, non, vos marbres splen- raient-ils meilleurs,quand l'éducation qui a
dides n'ont pas la fraîcheur de cet airqu'on res- pour but de les former à la vertu ne leur ap-
pire ici l'ombre de vos toits ne vaut pas celle
; prend que le contraire de l'Evangile, quand la
de ces arbres vos mosaïques ne seront jamais
; passion du théâtre et de l'hippodrome s'appelle
aussi belles que ce pavé des champs émaillé de urbanité, la vaine gloire grandeur, la fortune
fleurs. Vouspensez vous-mêmes, vous qui
le indépendance, l'injustice force, la profusion
voudriez avoir des arbres jusque dans vos ap- humanité, et que l'on traite la tempérance de
partements, et qui préférez une vaste prairie à rusticité, la modestie de faiblesse, la justicede
vos plafonds dorés, aux splendeurs merveil- niaiserie, et le pardon des injures d'absur-
leuses de vos murailles. N'est-ce pas pour cela dité?»
que vous quittez vous est
la ville aussitôt qu'il Il ne veut pas qu'on le prenne pour un en-
permis, et que, laissant là toutes ces beautés ar- nemi de toute instruction littéraire mais il ne
;

tificielles, vous en cherchez d'autres plus vraies veut pas non plus que cette instruction soit le
à la campagne ? Ainsi, poursuit le jeune tombeau de l'âme. C'est pourquoi il redoute
docteur, au fond de son désert, le solitaire pour les jeunes gens les écoles où l'on puise le
est le plus heureux des hommes. Nul roi ne vice avec la science ; où, pour obtenir ce qui est
l'égale en puissance car : il commande à toutes de moindre prix, on perd ce qui est plus pré-
ses passions, supérieur à toutes les fai-
il est cieux, la vigueur morale et l'esprit chrétien.
blesses, à toutes les exigences d'une nature gâ- « L'homme vicieux, dit-il, est d'autant plus à
tée par le séjour des cités. Les écueils, où le plaindre qu'il possède davantage l'art de bien
bonheur des autres fait si souvent naufrage, il parler. La vertu peut se passer d'éloquence ;

ne les craint pas. Il vole comme l'aigle au faîte mais l'éloquence sans la vertu, à quoi sert-elle?
des airs, et ne se prend jamais aux pièges des A bouleverser la société, à la mettre en ques-
passereaux. La mort elle-même, loin de l'ef- tion, à la déchirer. N'est-ce pas le manque d'une
frayer, lui sourit ; car elle vient ouvrir à ses dé- saine philosophie, c'est-à-dire d'instruction
sirs la porte d'une vie meilleure, dont l'espé- chrétienne, qui a tout gâté, tout perdu ? D'où
rance est le mobile de ses travaux et de toute viennent donc les séditions, la guerre civile, la
son existence ici-bas ». convoitise du bien des autres, les meurtres,
Le troisième livre est adressé aux pères chré- l'esclavage, et ces voluptés contre nature, et la
tiens, qui, mal disposés à l'égard de la vie mo- rigueur nécessaire des lois, et tous les fléaux
nastique, se plaignaient de voir étouffer dans la qui dégradent et désolent l'humanité, si ce n'est
retraite de légitimes espérances et les projets d'une fausse éducation? Cette croyance au
les plus chers aux familles. Jean y avec traite destin^ à l'influence des astres, au hasard, cette
étendue des avantages et de la nécessité d'une guerre faite à la Providence, ces propos insen-
éducation chrétienne. Il déplore que tant de pa- sés de l'homme contre son Dieu, n'est-ce pas
rents ne s'occupent de leurs enfants que pour de la même source que sort tout cela? o
développer dans ces jeunes âmes les germes des Delà, suivant Chrysostome, l'utilité des mo-
passions, l'amour de l'argentet l'orgueil, deux nastères comme école pour former la jeunesse
sources empoisonnéesqui versent sur le monde à la vertu sous une discipline sévère et sainte,
toute sorte de maux. A cette éducation frivole, et propager, avec la connaissance des lettres sa-
sensuelle, païenne par les études comme par crées, les enseignements de l'Evangile, l'esprit
les tendances, il attribue la corruption des de dévouement et de charité. Les familles chré-
mœurs de son temps, dont il fait un horrible tiennes l'avaient compris, et l'usage d'envoyer
tableau. Des vices infâmes, des crimes dont le leurs enfants passer cinq ans, dix ans dans ces
seul nom une insulte à la nature et à la pu-
est gymnases de la piété, était généralement éta-
deur, s'étalaient au grand jour, au milieu d'une bli. L'écrivain approuve cet usage. Selon lui,
jeunesse blasée par de précoces débauches, per- l'enfant est capable, dès l'âge de dix ans,d'un
vertie jusqu'à la moelle des os, qui avait perdu travail sérieux surlui-même. On ne peut donc
avec le sens de la vertu celui de la volupté. commencer de trop bonne heure à l'habituer
L'écrivain indigné s'étonne que le feu du ciel aux pratiques de la vertu, à faire pénétrer la
qui tomba sur la Pentapole n'ait pas dévoré vérité dans sa conscience. Les objections éle-
Antiocbe, qu'il appelle une autre Sodome. vées contre ce système d'éducation ne doivent
« Mais, pomsuil-il, comment les hommes se- pas empêcher les pèi'es defftiwUle de l'a'l^'P^Ç
CHAPITRE SIXIEME. 67

avec conllancc, ni de laisser leurs fils le pins même époque et sous la même impression, un
longtemps possible dans celte atmosphère pure pelitéerittravailléavecsoinel |)orlant ce tilre :

de la solitude où l'air est si vital, où leur tem- Comparaison d'un roi et d'un moine. 1 met en 1

pérament prendra plus de vigueur, d'où ils sor- présence l'un de l'autre un monaniue sous la
tiront prénnuiis contre la conla.gion du siècle, pourpre et un moine sous la bure. Celui-là,
pleins des trésors de la piélé, qu'ils verseront aux yeux du vulgaire, est le plus heureux des
autourd'eux. lis seront, dit-il, les flambeaux de honunes: ilades flatteurs, il a des gardes; dès
leurs frères, la joie de leurs parents, et ceux- qu'il paraît quelijue part, tous les yeux se tour-
ci n'auront plus à regretter une séparation nentverslui, entouré d'hommages. Celui-
il est

momentanée; car, heureux et fiers de tels fils, ci, au contraire, a l'air d'un misérable auquel

ils admireront en eux les fruits d'une divine personne nevoudrait ressembler. La pensée du
philosophie. vulgaire n'est pas celle de Chrysostume. Pour
Enthousiaste de cette vie de recueillement, lui, il n'y arien au-dessus du philosophe chré-
de fraternité, d'extase, loin des hommes, aux tien, c'est aiusi qu'il désigne le solitaire, et il

portes du Jean s'abandonne volontiers à


ciel, s'efforce, dansun parallèle prolongé, de j ustifier
l'admiration qu'elle lui inspire, et en décrit le sa prédilection évidente, a Le roi commande
bonheur avec complaisance. « C'est le port, dit- aux peuples, dit-il, au sénat, aux armées; l'autre
il, où les fureurs de la mer ne peuvent vous commande à ses passions frémissantes et sub-
atteindre, où vous vivez comme au ciel, au mi- juguées, empire plus sûr et plus beau. Si l'un
lieu des anges. Entre ces esprits célestes, point remporte des victoires sur les barbares, l'autre
d'inégalité: même paix, même joie, même met en déroute lesdémons, adversaires les plus
gloire. Ainsi, dans la solitude; nul n'y est hu- redoutables de l'homme. Si l'un combat pour
milié par la pauvreté, nul ne s'enorgueillit de des frontières, pour de l'argent, pour l'orgueil,
la richesse. Le tien et le mien en sont exclus. pour l'injustice, pour l'usurpation, l'autre ne
Tout est commun à tous, la table, la demeure, tire leglaivequepourDieu, pour la vertu, pour

le vêtement. Que dis-je? 11 n'y a entre tous arracher des villes ou des hameaux à l'erreur.
qu'une seule et même âme. Tons sont nobles Si l'un n'a pour entourage que des courtisans
de la même noblesse, esclaves de la même ser- ou des soldats dont il prend les mœurs corrom-
vitude, libres de la même liberté ; même ri- pues, l'autre vit dans la société de Paul, de
chesse pour tous, la vraie richesse même
; Moïse, d'isaïe, des Prophètes et des Apôtres, et,
gloirepourtous, la véritable gloire ; mêmes vo- plein de leurs pensées,il imite leur conduite.

luptés, mêmes désirs, même espoir; tout est ba- charge aux peuples par les impôts
Si l'un esta
lancé et pondéré admirablement dans leur qui ravagent comme un torrent le petit domaine
existence; tout y est ordre, accord parfait, har- du pauvre, s'il se met souvent au-dessus des lois
monie, affection réciproque, source intarissable pour exiger ce qu'il veut s'il accable de mille
;

de joie; ils ne font rien, ils ne souffrent rien maux également funeste à leurs in-
ses sujets,
qui ne soit propre à leur procurer du plaisir : térêts dans les voyages etdans le repos, dans la
la peine partagée entre tous est légère à cha- guerre et dans la paix, par les victoires et par
cun mais le bonheur de chacun contribue au
; les défaites, l'autre, autanlqu'il le peut, se rend
bonheur de tous d. utile à tout le monde ; et tandis que les commis
Tel est, en substance, cet ouvrage écrit d'en- de l'impôt, sans égard pour la veuve, sans pitié
traînement et à la hàle, sous la pression dedou. pour l'orphelin, traitent en pays ennemi leur
loureuses nouvelles, et comme un défi jeté au propre pays, réclament du laboureur désespéra
tyran bigot (pii eût voulu déshonorer les vic- ce que la terre ne produit pas, le philosophe
times en les fra|ipant, et tuer du même coup la chrétien est le protecteur dévoué des pauvres
liberté de la |)arole et celle de la prière, et jus- et des i)etits. Le roi ne peut donner que de l'or,
qu'à la liberté de la pitié. Néanmoins, on n'y le solitaire donne la grâce du Saint-Esprit. La
sent ni frayeur ni colère : cette |)lume n'a pas premier, s'il est bon, peut bannir la pauvreté
lin soubresaut. La pensée de Dieu enveloppe de ses Etats, le second délivre les âmes de le
l'écrivain d'un nuage qui le rend invisibleàses tyrannie de Satan. L'infortuné que possède l'es»
ennemis, inaccessible à leurs passions. La i)aix prit mauvais, ne s'adresse pas au roi pour être
du ciel est passée de son cœur dans son livre. guéri, mais il court à la demeure du moine; et
Chrysoslome alla plus loin il publia, à la : le monarque lui-même, sous le coup du mal-;
68 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHUYSOSTOME.

heur, vient implorer l'homme de Dieu, comme confins de l'empire, arracha Valens à sa guerre
le pauvre en temps de famine implore le riche. contre les moines. Les Golhs venaient de rem-
Le roi tombé de son trône ne trouve qu'aban- porter sur les Romainsunedeces victoiresdont
don, il a besoin de tous et tous s'éloignent; l'effet moral est plus funeste aux vaincus que le
son salut, car l'Evangile a
l'ascète porte avec lui désastre matériel. Ils marchaient sur Constan-
dit ie:royaitme de Dieu est au dedans de uous^. tinople. Alains et Huns grossissaient ce sauvage
Mais c'est la mort surtout qui met une grande torrent. L'Hémus était franchi, Andrinople as-
distance entre l'un et l'autre. Le solitaire qui siégée. Thrace, du Danube jusqu'à la
Toute la

méprise les richesses, les plaisirs, tout ce qui Propontide, n'était plus qu'un théâtre de mas-
attache l'homme à la vie, la quilte sans regret sacres et d'horreurs. Les chemins étaient cou-
et s'élance radieux au-devant de son juge pour verts de femmes, de filles, que les barbares
recevoir la couronne. La mort, au contraire, est traînaient enchaînées à la selle de leurs che-
redoutable au roi ; car, s'il a gouverné avec jus- vaux, ou qu'ils chassaient devant eux à coups
tlccetbontéjCequiest rare, il sera récompensé, de fouet comme des troupeaux. Ivres de sang et
niaissagloireserainférieureàcellederhumble de débauche, les hordes dévastatrices inon-
et fervent disciple de Jésus-Christ; s'il a été le daient le plat pays, et n'étaient plus qu'à trois
fléau de ses peuples, qui pourrait dire les sup- marches de la seconde Rome. La ville menacée
plices qui l'attendent ?.. . Donc, conclut le pieux s'indignaitcontre un chefsans cœur, qui faisait
éciivain, quand vous verrez un homme puis- assassiner des moines dans le désert, et laissait

sant, richement vêtu, resplendissant d'or, porté l'empire, démantelé, envahi, déshonoré, de-
sur un magnifique char, entouré d'une suite venir la proie des barbares.
imposante, ne vous hâtez pas de dire que cet Il partit enfin d'Antioche et
parut dans sa
homme est heureux; car son bonheur d'un jour capitale, d'où lesclameurs de la foule l'obli-
cesse avec la vie. Mais lorsque vous rencon- gèrent bientôt de sortir. Sur la route, un soli-
trerez le philosophe chrétien, à la démarche taire nommé Isaac s'avança vers lui, et saisis-
modeste, en qui tout respire l'humilité, la man- sant la bride de son cheval : « Empereur, lui
suétude, qui porte sur ses traits la paix de son dit-il, tu fis la guerre à Dieu, et Dieu t'aban-
âme, dites que celui-là est heureux et souhai- donne ; ni toi, ni ton armée, vous ne revien-
tez de lui ressembler ». drez. — Faux prophète, dit le César, je revien-
Le sentiment de la dignité humaine ne pou- drai et te punirai ». Il ne revint pas'. Les
vait que gagner à de pareils enseignements qui malédictions de Constantinople l'accompagnè-
contrastaient si fort avec le servilisme de l'épo- rent, etil était résolu, s'il y rentrait vairuiueur,

que, et cette adoration universelle de la richesse de la détruire de fond en comble pour se ven-
et du pouvoir, si abjecte dans les uns, si inso- ger de son insolence.
lente dans les autres. y avait aussi quelque
Il Cependant, à l'approche de l'empereur, les
courage à dire à ces grands, à ces puissants du Golhs se replièrent àla hâte, non sans subir plus
siècle, habitués aux prosternements de la mul- d'unéchec. Enivré de cessuccès partiels, Valens
titude, que la bure du moine valait plus à bien s'avança jusqu'à Andrinople, prit position dans
des égards que celte pourpre et ces titres étalés un camp retranché sous les murs de la ville, le

avec t-mt d'orgueil à percer à jour ces fausses


; quitta bientôt, et, de peur d'avoir à partager
grandeurs; à rabaisser au niveau de leur néant avec Gralien, qui accourait à la tête de forces
ces faux dieux rongés et souillés sous leur mm- imposantes, une victoire dont il se croyait sûr,
teaud"or;àéIcver jusqu'à eux, dans leur arro- il se hâta de marcher sur l'ennemi, qui l'atten-

gance, celte pauvreté odieuse et méprisée où ils dait à douze milles de là dans une attitude for-

alTeclaient de voir le signe d'une inférioiilé de midable. La bataille, engagée témérairement,


race et une dégradation native. Celte gloiifica- fut perdue '. Les légions, abandonnées de la
tion des insignes de la pauvreté relevait dans cavalerie, enveloppées, égorgées sans pouvoir
leur conscience, réhabilitait à leurs propres se défendre, restèrent en monceaux sanglants
yeux les classes inférieures. Avec moins de sur le champ du combat. Ce fut le Cannes de
truit, cela faisait plus pour elles que tant de l'empire jamais, depuis ce terrible jour, pareil
:

déclamations débitées depuis sur l'égalité. carnage ne s'était vu. L'empereur, atteint d'une
Cependant un biuit formidable, venu des flèche, fut porté sur les bras de ses serviteurs,
• Luc, w. ' Thégd,, Hist. eccl., 1. 4, c. 30. — ' ABIB, Umc.i ' S'i «• 12.
CHAPITRE SIXIÈME. C9

à travers des mares tie sang et des tas de cada- secousse qui devait jeter Rome à terre et sub-
vre!5,dans la inaisoiul'iiii paysan. MaislesGollis merger l'univers de barbires. En présence des
surviiiiiiil.se ruèrent sur la maison barricadée, dangers de reni|iire,riinpereurdurmait,jouis-
et, ne sou|ii,oiinaiil pas la riche proie (ju'elle saitde son indolence aimée au-dessus de tout,
leur gardait, y mirent feu. Valens péril dans
ils ets'emportaitcontre loutechose oulouthoinme
les llamnus. Un seul homme échapiia de là qui dérangeait son repos. 11 se délassait de sa
pour porter au inonde la nouvelle du grand paresse en débitant çà et là dosharanguesciu'un
désastre : c'était le 9 août 378. rhéteur composait pour lui et l'apprenait à dé-
Le monde, terrifié de li catastrophe d'Andri- clamer. Quoiqu'il régnât sur Athènes et sur
noplf. ne donna pas une larme à Valons. Les il ne savait pas un mot de grec. Grand
Aiitioche,
païens, bien qu'ils eussent retrouvé sous son parleur de justice, il la recommandait dans ses

règne la liberté de leur culte, ne lui pardonnè- édits, et n'en connut jamais d'autre que son ca-
rentjamaisle massacre des philosophes. Quant price. 11 affectait de protéger les paysans contre

aux orthodoxes, ils ne virent dans cette mort les soldats habitués à les piller, et contre les
que les représailles de Dieu. Cette tyrannie agents du dont il réprima les exactions;
fisc

avait été trop lourde et trop longue pour (|u'on mais comme s'il n'eût vu dans la justice à ren-
ne fût pas heureux de respirer et d'espérer. dre aux uns qu'une vexation à infliger aux au-
Seul, l'Arianisme avait droit d'être triste; le tres, il frappait à coups redoublés sur les riches.
coup de foudre qui tuait Valens, venait de le Il feignait d'amoindrir les impôts, et, tandis
tuer lui-même. qu'ilen supprimait quelques-uns avec éclat, il
Soldat sans cœur, empereur sans talent, ad- en créait subrepticement une foule d'autres ;
ministrateur sans probité, le frère de Valenti- les peuples se croyaient soulagés, et n'étaient
nien n'avait de grand que son ignorance et son que mystifiés. Avare et fastueux, il réparait les
fanatisme. 11 employa quinze ans de toute-puis- routes, creusait des ports, bâtissait des thermes
sance à peser sur la pensée humaine, à ensan- qui portaient les noms de ses filles, et il voulait
glanter les chaires et les autels, à proscrire des qu'en même temps ses coffres particuliers re-
philosophes, des moines et des évêques. Le Cé- gorgeassent d'or. Aussi, pour en avoir, il con-
sar qui livrait bataille aux anachorètes, qui pre- fisquait; pour confisquer, il tuait. Son premier
nait les églises d'assaut, tremblait de tous ses ministre des finances était le bourreau. 11 avait
ni' inbresdèsqu'ensa présence on venaitàpar- trouvé mieux que cela. Deux îiommes incom-
1er des barbares. Avait-il le pressentiment de parables, l'astrologue Héliodore et l'em-poison-
périr de leurs mains? Et pourtant, c'est lui qui neurPalladius, exploitaient, pour son compte,
ouvrit aax Goths les portes de l'empire et les des accusations d'une portée indéfinie, qui leur
établit dans la Thrace, leur assignant d'avance permettaient d'enlever, d'un seul coup de filet,
le champ de bataille où il devait tomber sous bien des têtes à la fois. Oa poursuivait les uns
leurs coups. Sous ce règne funeste, le nom des peur fait de sortilège, les autres comme com-
Huns fut prononcé pour la première fois le ; plices d'attentat à la majesté du trône. Lestera-
monde ne devait plus l'oublier'. Sinistre coïn- mes,diiAmmien, n'avaient pas le temps de pleu-
cidence avec l'apparition effrayante de cette
1 rer leurs maris. Dès qu'une dénonciation était
race nouvelle de barbares eut lieu le tremble- lancée, arrivaient des agents qui, sous prétexte
ment de que les annales du
terre le plus vaste d'apposer les scellés, glissaient !)armi les effets
globe aient enregistré. La mer, se repliant sur du prévenu quelque papier suspect, une ridi-
elle-même, s'éloigna brusquement de ses rives cule amulette, une recette de philtre autant de :

pour revenir sur elles avec une colère im- pièces de conviction devant les tribunaux où,
mense, les submerger et les briser. Des villes sans défense écoutée, on prononçait la confisca-
entières'disparurent sous la vague: on eût dit tion et la mort. Cet horrible artifice fut tant de
que le monde allait sombrer dans un autre dé- fois répété, causa la mort de tant d'innocents,
il

luge. Valens, qui était poltron et croyait aux que bien des familles en Orient purent le parti
présages, dut être ému de celui-là. L'antique delivreraux flammes leurs livres et leurs titres,
civilisation y vit un avertissement de sa fia pro- tant la terreur s'était emparée de toutes les
chaine, et la première osciilalioa de la grande âmes '
1 Quand Héliodore mourut, Valens, dé-
P»al. diic, Ainm. Marc, — solé, obligea les premiers personnages de l'em-
• 1. 12 : 1. 31. '
Amm, Mate, 1. 31 •

'
Ok»., 1. 7.
A mm. Maïc, 1. 2V, c, 2.
10 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

pire à escorter, pieds nus, mains jointes, le en Espagne ', son pays natal, et il y vivait dans
cercueil de ce misérable jusqu'au lieu de sa sé- une obscurité splendide, gouvernant en sage et
pulture. en chrétien sa fortune immense. A la mort de
La fourberie et la cruauté étaient les traits Valens, Gratien, resté maître du monde et trou-
saillauts de cette nature. Il ne prisait et ne ré- van t le fardeau trop lourd pour une tête de vingt
compensait dans ses lieutenants que la félonie. ans, tourna les yeux vers celui dont il avait tué

L'un d'eux invita à sa table un jeune roi allié le père, et, bourreau de l'un^ il voulut partager
de l'empire, et le fit assassiner à son côté avant l'empire avec l'autre.
la fin du repas. Ces infamies répétées, qui fai- Tliéodose, rappelé de l'exil, eut à gouverner
saient les délices de l'empereur, achevaient de Conslanlinople, l'Orient, la Mcsie, l'Epire, la
déshonorer la majesté du nom romain, si tant Grèce et les îles adjacentes. L'histoire, dit un
est qu'une ombre de majesté romaine existât écrivain, u'offre pas un second exemple dune
encore. La nature sévère à Valens n'avait dissi- élévation si pure et si honorable*. Sans doute,
mulé ses défauts sous aucun prestige. Ses traits la pénurie d'hommes, les périls publics, la si-

avaient la sécheresse et la dureté de son âme, tuation extrême, pesèrent sur les délibérations
ses jambes étaient arquées, son ventre proémi- de Gratien, et le poussèrent à cette résolution
nent, sa démarche lourde, son teint brun, un nécessaire mais courageuse, qui mettait son or-
de ses yeux couvert d'une taie '. A Antioche où gueil et son septre à la merci d'un homme qu'il
ilrésida longtemps, le peuple le détestait et le avait mortellement offensé. Il fallait cependant
méprisait et son nom, objet de toutes les im-
;
quelque chose de plus il fallait que le carac-
;

précations, était aussi le synonyme de toutes les tère de l'illustre disgracié commandât uneassez
injures. Son règne n'a laissé dans l'histoire haute estime pour lui livrer ainsi, avec le su-
qu'une large tache de sang et de feu '. prême pouvoir, l'instrument d'une vengeance
Jamais l'empire romain n'avait été plus près qui pouvait sembler légitime, dont peut-être il
de sa ruine. Il avait perdu dans les plaines d'An- épiait l'occasion. Théodose pouvait-il s'asseoir
drinople, avec ses meilleures troupes, sa con- sans arrière-pensée sur un trône croulant, à
fiance en lui-même et l'ascendant de son nom. côté du meurtrier de sa famille, et mettre sa
Les frontières du Tibre et de l'Euphrate étaient main dans les mains qui fumaient encore du
menacées par les Perses, les Ibères, les Armé- sang de son père? Pouvait-il oublier qu'avant
niens ; rillyrie et la Thrace ravagées par les cet oripeau qu'on lui jetait sur les épaules en
Goths, les Alains, les Huns, les Taïfales, bar- un jour de détresse, l'empereur l'avait décoré
bares entre les barbares ; le Rhin et le Danube d'une autre pourpre ? La pourpre de Théodose,
forcés par les hordes de la Germanie, les Francs, c'était le sang de son père versé par Gratien i] :

les AUamaris, les Suèves. L'univers s'écroule', avaitàl'honorercelle-là, et à la venger! Gratien


disait saint Jérôme. Et, en effet, c'était fini de crut à la magnanimité de son futur collègue il :

la capitale de l'Orient et de l'empire lui-même. eut raison. Le noble espagnol ne voulut pas
Mais l'heure de la Providence n'avait pas sonné. jouir de l'humiliation d'un maître amené à
Théodose fut proclamé empereur. ses pieds par l'imminence des événements. Au
Son père avait rendu naguère, en qualité de lieu de voir dans ce retour étonnant et forcé ce
général, les plus signalés services, et n'avait que tout le monde y voyait, une vengeance du
reçu pour récompense que la mort de la main Ciel, il n'y vit qu'un grand devoiràremplir, un

du bourreau. Il venait de pacifier et de sauver grand dévouement à la cause publique et à la


l'Afrique, aprèsavoirsoumiset pacifié laGrande- civilisation en péril : il accepta sans orgueil
Bretagne, quand, sur un ordre de Gratien, in- comme sans hésitation.
dignement trompé, il fut arrêté à Carthage au Du reste, il portait au rang suprême, avecle
milieu de son triomphe et décapité. Le comte sang impétueux de sa race, une intelligence
Théodose ne demanda ni grâce ni justice il im- : vaste et cultivée,un cœur intrépide et ferme,
plora le baptême et mourut. Son fils, encore l'héroïsme et les talents d'un grand capitaine,
jeune, mais illustré déjà par de hauts faits d'ar- les mœurs elle caractère d'un sage, l'âme d'un
mes et des victoires sur les Sarmates, se retira grand homme et la foi pure d'un chrétien. Il
' Amm. Marc, 1. 31, c. 14, — ' Amm. Marc, 1. 31 ; Zosim., 1. 4 avait trente-trois ans ; sa figure était noble, sa
et 5 ; Théod. vit. pal,, c. 8; Id., Hist. eccl., 1. 4 ; Vict. epit. ; taille imposante, son regard profond et doux
Oros., 1. 7 j Themist., oral. 8j Paul diac, 1. la. — ' S. Hier.,
;

1, 8 m Exech. prœfat. ' Amm. Marc, 1. 29, c, 6 ; Tliéod., 1. 6, o, 5.— • Gil)^?n, 9,29.
CHAPITRE SIXIÈME. 71

son profil rappelait celui de Trajansurlesnic- tion ardente, d'une foi profonde, agités parles
dailles. L'eiii|iireel!ec;itlu>licisiiiu lui criaiiut grandes pensées de la religion, et mal à i aise
d'une iiiÙMue voix : Sauvez-nous, et il les sauva. au milieu d'un ironde dont leur organisation
Du moins sa main puissante retarda la ctiule délicate su|)portait difficilement les rudes con-
de rempile, et 1 E.ulise sous ce rèyne protec- tacts. Pour eux, la solitude était pleine do Dieu;
teur, sedédommagea des épreuves et de l'op- ils l'y sentaient partout avec une impression
pression du rèyne précédent. A peine avait-il inelTable de rafraîchissement et de paix. Ils se
saisi les rênes de TEInt (pi'il força les Goths à sentaient là dans le sanctuaire du recueille-
demander la paix, les Huns et les Scjlhes à re- ment, de de l'adoration, où, suivant
l'extase,
passer le Danube. Le monde respira et se crut l'expression d'un prophète. Dieu se plaît à atti-
sauvé. Mais ne s'agissait plus de contenir, par
il rer l'âme humaine quand il veut lui parler cm
des digues désormais impuissantes, ce flot de co2i(r\o\x l'on trouverait peut-être, s'il en res-

barbares qui se changeait en déluge. Il n'y avait tait sur la terre, les traces de ce paradis qui fut
qu'à purifier ces cauxchargéesd'innnondices et la première demeure de l'homme ici-bas, alors

de sang, aies rendre limpides et vivifiantes, et que son Créateur s'entretenait familièrement
c'était l'œuvre réservée aux apôtres de l'Evan- avec lui.

gile. Théodose le comprit; et cettepensée ins- D'ailleurs, en ces temps de malheur et de


pira sa politique vis-à-vis des barbares, sa con- trouble, dernier jour d'un empire condamné
duite dans les rapports de l'Eglise avec l'Etat. par la Providence, le besoin de la solitude se

Se déclarant hautement pour l'orthodoxie, il faisait plus vivement sentir aux cœurs, lassés
rendit le célèbre édit du 28 février, où il établit et dégoûtés du spectacle d'agonie et de dé-
queceux-là seuls sontréputéschréliensqui sont composition qu'ils avaient sous les yi ux. Là
attachés à la foi île saint Pierre. seulement, on se possédait soi-même dans sa
Revenons à Clirysostome. Cette vie,utilement liberté et sa dignité ; il n'y avait que ce refuge
et saintement occupée, parut trop douceet pres- contre l'anarchie, l'oppression etle décourage-
que mondaine à cette âme enthousiaste, altérée ment. La Providence retrempait silencieuse-
de pénitence et d'immolations. Dans cette soli- ment dans le désert l'énergie humaine c'était ;

tude peuplée de sages, à laquelle la mort de le laboratoire caché où


en sous- elle refaisait
Valens avait rendu la paix et ses habitants, il ne œuvre l'humanité. Il est impossible, enétudiant
trouvait ni assez de silence ni assez d'isolement. cette époque de l'histoire, de n'être pas frappé
Bien des regards se tournaient vers lui; il était de ce fait tous les hommes qu'on voit appa-
:

moins oublié qu'il eût voulu l'être. Trop près raître au milieu des autres avec la puissance
des hommes, il brûlait d'être seul à seul avec des œuvres et de la parole, ceux qui ont le cou-
Dieu. Après quatre ans de séjour au milieu dos rage de lutter contre la tyrannie des rois et la
cénobites, il les laissa sous la règle du monas- corruption du peuple, qui contribuent à la ré-
tère, et s'enfonça plus avant et tout seul dans la novation sociale, élus du génie et de la sainteté
montagne'. Une grotte fut sa demeure. 11 y vé- pour éclairer, dominer, entraîner le siècle dans
cut de la vie de ces sublimes misanthropes qui, lesvoies de Dieu,ontvécuaudésert^8Toutce
sous le nom d'anachorètes, s'immolaient pour qui est grand, tout ce qui est fort, disait saint
les hommes qu'ils avaient fuis, et, ajoutant sans Ambroise, se retire sur la montagne avec Jé-
cesse sacrifice à sacrifice, souffrance à souf- sus ' ». C'est là qu'on apprenait le mépris des
france, eussent voulu combler l'enfer de leurs sens et l'oubli de soi, sans lesquels nulle puis-
expiations , l'éteindre de leurs larmes s'ils sance n'est vraie, nulleœuvre féconde. Le flotde
l'avaient pu, pour en épargner le malheur à boue qui submergeait tout, n'atteignait pas ces
leurs frères. hauteurs privilégiées , d'où s'épanchait sur
Il est vrai de le dire : sous ce beau ciel de la l'univers l'esprit qui devait le changer. La so-
Syrie, dans ce climat pur et doux, en présence litude était l'école des grands hommes et des
de cette nature privilégiée, où Dieu avait accu- fortes vertus, la pépinière de la Providence :
mulé toutes les magnificences delà Création, le elle abritait dans son ombre sacrée l'espé-
séjour de l'ascétisme n'avait rien d'effrayant : rance du genre humain.
au contraire, il devait attirer, captiver par un ' Lactabo ertm, et ducam in solitudinem, et loguar ad cor ejus*
charme puissant des hommes d'une iniagina- Osée, c. 2, V. M.) — ' Villem. Eloq. chrét., art. Chrjs. —
'
Omîtes
magni, omn» lubiimei montem atcmdunl. ($• Ambr. in Lue,, 1. *,
•PaU., p. 41i ••16.)
72 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

Chrysoslome passadeuxans dans cet exil vo- che; mon âme a soif de vous; pour vous sans
lontaire, loin de tout être vivant, au milieu de cesse ma chair se consume '
1 Mon cœur et ma
rochers inaccessibles, dans la partie la plus sau- chair ont tressailli de joie dans le Dieu vi-
vage de la forêt. Là, ne comptant pas plus son vant'! »
corps que s'il l'avait déjà dépouillé', il s'aban- Son temps, d'ailleurs, se partageait rigoureu-
donnait, comme un pur esprit, aux sublimes sement entre la prière, le travail des mains et
délices de l'étude et de l'adoration. Il avait re- la méditation des saints livres, les seuls qu'il
trouvé, sur son Oreb, le buisson de Moïse ; et, Il les apprit par cœur d'ua
eût portés au désert.
du sein des flammes, Dieu lui parlait. La vie de bout à l'autreLe texte sacré ne devint pas seu-
'.

l'esprit étant, à quelques égards, en raison in- lement le moule de sa pensée, mais sa pensée
verse de celle du corps, nulle part elle n'a plus même. Le feu du ciel, que tant de fois il avait
d'intensité que dans la solitude qui l'affranchit appelé sur sa tête *, l'embrasait et le consu-
de presque tous les liens terrestres, et concentre mait comme un pur il ne restait holocauste :

ses forces dans une seule pensée. C'est là qu'elle de l'homme qu'une flamme embaumée, un
remonte directement à sa source, sans que rien vivant cantique.
la détourne de son but, sans qu'aucun frotte- Dieu ramena sur la terre par la chaîne du
ment ralentisse son essor. Aucune affection devoir cette vie impatiente qui se précipitait
grossière, aucune brume venue des sens ne au ciel avant l'heure. Pour lui aussi, le Tha-
voile à l'âme son soleil ; elle a franchi la région bor précédait le Calvaire les saintes visions :

des nuages, l'infini seul est devant elle ; elle suit le préparaient au combat.
son attrait, elle désaltère sa foi, elle s'abreuve Un pieux solitaire, le même qui avait guidé
de Dieu; elle croit le voir, l'entendre, le tou- ses premiers pas dans la vie monastique, vit un
cher, converser avec lui ; elle le respire, elle jour, dans le ravissement de l'oraison, son
vit de Le Verbe de Dieu se fit sur Jean,
lui. jeune disciple qui priait à genoux, le regard
fils de Zacharie, au désert '. Il en fut ainsi du élevé au ciel. Deux hommes vêtus de blanc, le
fils d'Anthusa. visage rayonnant de lumière, s'approchèrent
Dérobé à tous les regards, ne voyant qu'un de lui, et, le prenant par la main, lui dirent :
seul homme, l'ami qui venait lui porter tous Jean, c'est Jésus-Christ qui nous envoie vers
morceau de pain dont il vivait, ne
les jours le toi. Et l'un d'eux, lui présentant un livre ou-

descendant de sa retraite que le jour du Sei- vert, ajoutait Je suis Jean l'Evangéliste, qui
:

gneur pour aller manger à la table des anges reposai ma tête sur le sein du Sauveur; prends
un pain plus substantiel, sa grotte était le sanc- le livre des divins oracles : je t'obtiendrai la
tuaire de ses méditations, l'autul de ses holo- grâce de comprendre et de l'expliquer. En
le
caustes, le nid d'aigle de son âme, d'oîi elle même temps l'autre lui mettait dans les mains
s'élançait vers l'éternel foyer de la lumière, es- les clefs symboliques, en disant C'est moi qui :

sayant de le fixer, et jouissant avec délices de eus le bonheur de reconnaître et de confesser,


son propre éblouissement. Etendre son corps pendant qu'il était sur la terre, la divinité de
fatigué surune natte ou sur la pierre nue, lui Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Prends ces
semblait déroger à la noblesse de l'homme, le clefs qui ouvrent et ferment le ciel. Toi aussi,
seul être de la Création, dit un grand orateur, tu auras pouvoir de délier et de pardonner.
le

qui ait reçu le privilège de se tenir debout de- Et tous les deux lui montraient le sanctuaire
vant Dieu^ Il dormait sans se coucher, sa tête ouvert et paré pour le recevoir *.
sur ses mains, ses mains appuyées sur une corde C'est l'investiture prophétique du pontife
qui tombait de la voûte de la caverne *, et il et du docteur c'étaient les deux parrains de
:

n'accordait au sommeil que quelques instants, son sacerdoce qui présentaient Chrysoslome
heureux de devancer de son hymne celui de à l'autel. Et, en effet, le reflet de leur vie resta
l'aurore, et de pouvoir dire avec le Prophète :
sur la sienne il eut la foi de saint Pierre et
:

« Dès avant le jour, ô mon Dieu 1 je vous cher- la charité de saint Jean.

' Joan. Damasc, or. paneg.^ n. 6, 8. * Luc,— c. 3, v, 2, — • La- « Ps. 91 . - Ps. 62. - • PaU., ibid. — ' Chrya. à Stéléch. —
eordaire , Eloge du lieDheureux Fourier. —
' Pall.,
c, 5, p, 17
;
' Georg. Alex., loc, cit. p, 9.
Metâphr. in vit. S,
CHAPITRE SEPTIÈME. 73

CHAPITRE SEPTIÈME.

Clirysostouie quille le désert.— Situation de l'Eglise. — Relour de Mélèce — — — Concile d'\ntioche. —


Apollinaire. Viialis.

Kglises reiidiios aux Méléciens. — Kiis:.is;emt;iils — Clirysosloine diacre — Concile de Coiislanlinople. —


des chefs du parti.
Prélats qui le composent — Mort de .Meléce. — Se» — Avis de
fiincrailles. Grégoire. — Election de Flavicu. — Conti-
sai it

DuaiioD du schisme. — Chrysostuuie s'attache à comaïuuiOD de Flavien. — Stagyre. — Consolation ou


ta sur Provi- livres la
dence adressés i Slagyre.

Les forces physiques de Jean ne r(!'pondaient entre les Alpes Juliennes et Constantinople, des
pas à l'énerpie de son âme. L'iuimidilé de .«a flots de sang coulent tous les jours. La Scylhie,
grotte, l'excessive austérité de sa vie, une con- laTlirace, la Macédoine, la Dardanie, la Dacie,
tention d'esprit trop ardente et trop constante la Thesi^alie, l'Achaïe, l'Epire, la Dalmafie,
ruinèrent vite une santé naturellement déli- toutes les Pannonies sont ravagées. Les Golhs,
cate. 11 tomba malade, et fut contraint de les Sarmates, les Quades, les Alains, les Marco-
quitter lamontagne et de rentier à Antioche. mans, lesVandales et les Huns ravagent, pillent,
Cette maladie, dont ilne guérit jamais bien, déchirent ces malheureuses contrées. Que de
laissa sur son corps, en traces inetfaçables, les nobles femmes, de vierges consacrées à Dieu
stigmates de la pénitence '. ont été la proie de ces bêtes fauves Que d'évê- !

Certes, ces six années de retraite n'avaient ques réduits en esclavage, de prêtres égorgés,
pas été plus stériles pour l'Eglise que pour lui. de saintes reliques profanées, d'églises abat-
Outre son admirable traité sur le sacerdoce, tues! Les autels du Christ ont servi de man-
outre ses belles publications sur la vie monas- geoire aux chevaux. Partout le deuil, la désola-
tique et la componction, Jean avait complété tion, l'image de la mort sous toutes ses formes.
il revenait de
ses études sur les saints livres, et Le monde romain s'écroule, et nous portons
cette hante école du désert avec un talent mûri haut la têleM Mais au milieu de ces épreuves
par des travaux sérieux, et ces fortes vertus qui et de ces désastres, que de consolations Deux !

font les grands pontifes et les grands saints. princes unis de vues, animés d'un zèle égal
Mais pendant qu'au faîte de la montagne il pour le bien, réparaient les désastres du règne
oubliait la terre et les hommes, l'Eglise faisait, précédent, rendaient aux catholiques les églises
dans la personne de saint Basile, une perte im- ravies par les Ariens et s'inspiraient de l'Evan-
mense. Saint Ephrem et saint Eusèbe',ses gile pour faire de sages lois, noblement em-
amis, sainte Macrine, sa sœur, l'avaient suivi preintes de son esprit. De grands évêques, saint
de près au ciel. L'apparition de nouvelles héré- Optât, saint Pacien, saint Gaudens, saint Phi-
sies aggravaitla douleurdescœuiscatholiques. lastre, saint Grégoire de Nysse, saint Amphi-
Apollinaire, en effet, désolait par sa chute et ses loque glorifiaient la vérité par leurs écrits et par
erreurs Antioche et la Syrie; on commençait à leurs vertus. Saint Ascole baptisait Théodose,
parler des Massaliens; et, sous le nom de Pris- saint Paulin se consacrait à Dieu, saint Jérôme
cillianisme, une abominable infectant
secte commençait n publier ses grands travaux d'exé-
rEsjiagne et la Gaule frayait la route aux Vau- gèse; saint Martin, saint Victrice, saint Epi-
dois et aux Albigeois. L'Arianisme lui-même, phane remuaient le monde par leurs niiracle.'=;
quoique vaincu, n'était pas décourage il avait : thaumaturge et docteur, était
saint Ambroisc,
perdu Valens, mais gagné les Golhs, et se pro- l'Alhanase de l'Occident; saint Grégoire de Na-
mettait de refluer sur l'empire avec les bar- zianze, à force de courage et de talent, relevait
bares. Ceux-ci, comme un torrent qui a brisé l'Eglise de Constantinople sainte Paule, ; s'arra-
toutes ses digues, laissaient partout sur leur chantau monde, entrait dans cette voie héroï-
passage, la dévastation et d'immenses cala- que où elle devait porter si haut le drapeau de
mités. Depuis vingt ans, disait saint Jérôme, Jésus-Christ; sainteMélanieremplissaiirEgypte
Pil].,cial., c. 5, p. 17. — *S. Eiuib» de Samoaate. > s. Hier., ad Uelioil. ep. 3!>, t. 4, ait. part., p. 271.
.

74 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME;

et la Palestine des nobles profusions de sa cha- fert, n'était mort et fêêsuscitê qu'en appâtêhce.
rité ; sainte Fabiola ouvrait à Rome le premier Ces erreurs combattues par saint Athanase,
hôpital qu'ait vu la capitale du monde chré- désavouées tout d'abord par leurs partisans,
iion ; sainte Marcelle, sainte Marcelline, prodi- avaient fini par s'étendre et faisaient secte à
ges de pénitence et de charité, faisaient fleurir Antioche. Le mal s'accrut par l'adjonction de
au sein des plus grandes familles les plus hautes Vitalis, prêtrede la communion de Mélèce,
vertus de l'Evangile. La vie chrétienne prenait honoré entre tous pour la pureté de ses mœurs,
en Occident des développements admirables. mais vain et rancuneux, lequel, se croyant dé-
Pierre rentrait àAlexaudrie, Mélèce à Antioche, daigné de son collègue Flavien, n'imagina rien
Cyrille à Jérusalem, et par-dessus tout, le pape de mieux pour se venger que d'embrasser la
saint Damase, du haut de sa grande chaire, con- cause d'Apollinaire, quile fit immédiatement

fondait l'hérésie, et, pasteur des pasteurs, con- évêque d'Antioche. Les Vitaliens eurent leurs
seillait et dirigeait lesévoques de l'Occident et synaxes, leurs rites particuliers, surtout leurs
de l'Orient, qu'il appelait ses fils bien-aimés*. cantiques, ceux-ci composés avec un art perfide,
Antioche avait donc retrouvé Mélèce et l'a- , ne respirant que la confiance en Dieu, et sous
vait accueilli comme une famille accueille son la piété cachant le venin. On les chantait par-

père après une absence trop prolongée. La ville dans les maisons, dans les gynécées, les
tout,
entière s'était portée à sa rencontre on se je- : hommes au repos et au travail, les femmes en
tait à ses pieds, on baisait ses mains. Ceux qui tissant le lin et la soie'.

ne pouvaient findre la foule pour aller jusqu'à Cet état de choses émut profondément le
lui, s'estimaient heureux d'entendre sa voix, pieux Mélèce. A peine rendu à son siège, il
d'apercevoir son visage: illeursemblaitqu'une réunit sous sa présidence cent cinquante pré-
grâce divine s'exhalait de ses vêlements, et lats, désireux comme lui de trouver un remède
que de loin son aspect, comme l'ombre
même au mai. Mais le remède était trouvé. Rome
des apôtres, guérissait les malades ^ avait parlé : elle avait condamné l'hérésie et
Le vieux pontife, en revoyant sa ville bien- prononcé la déposition de l'hérésiarque. Le
aimée, la trouvait plus que jamais en proie à la concile n'eut qu'à souscrire l'exposition de foi
division. Outre le malheureux partage des ca- adressée par Damase aux évêques de l'Orient,
tholiques en deux communions, des erreurs, et la question fut irrévocablement terminée.
longtemps couvertes d'un nom respecté et dis- Aux yeux de tous, la chaire de Rome était le
crètement répandues, venaient de déchirer le centre de l'unité et l'oracle suprême de la foi.
voile et jetaient l'Orient dans une agitation Cependant, un officier de l'empereur, Sapor,
nouvelle.ApollinaireétaillacKUse de cet orage. vint à Antioche pour faire restituer les églises
Habile à manier la parole et la plume, il avait à ceux qui étaient de la communion du pape.
consacré ses talents et son savoir à la vérité. On PauRn assurait qu'il communiquait avec Da-

lecomptaitparmilesflanibeauxde l'orthodoxie. mase; Apollinaire, accouru au secours des


Ses traductions des saints livres en vers grecs, siens, en disait autant; Mélèce gardait le silence.

d'autres travaux oubliés aujourd'hui, célèbres Alors Flavien, prenant la parole, dit à Paulin
©lors, et en particulier une belle apologie du en présence de Sapor a Si tu communiques :

Christianisme persécuté sous Julien, l'avaient avec Damase, professe avec lui trois hypostases
placé très-haut dans l'estime du monde catho- dans une seule essence, et reçois les églises
lique. Mais plein de confiance en lui-même, selon la loi» Puis, se tournant vers Apollinaire :
.

dédaigneuxde la tradition et de l'autorité, vou- a Oses-tu, lui dit-il, trahir à ce point !a vérité?

lant défendre le dogme à sa guise, il enseignait Damase enseigne que uni à un


le Verbe s'est

que le Verbe éternel, en s'unissant à la nature homme parfait, et tu prétends qu'il n'a pris
de
humaine, avait pris le corps de l'homme sans l'homme que le corps Si tu es calomnié, 1

prendre son âme; du moins qu'il n'avait pris prouve-le, en souscrivant à la doctrine de Da-
qu'une âme purement sensitive, sans intelli- mase, et que les saints temples te soient livrés»

gence et sans raison. 11 ajoutait que le corps de Sapor, ayant tout pesé, remit les églises à
Jésus-Christ était consubstantielau Verbe, qu'il Méièce. Mais les Eusthatiens blessés s'empor-
l'avait apporté du ciel sur la terre, et qu'ainsi tèrent, et la contestation allait dégénérer en
il n'était pas né du sein de Marie, et n'avait souf- émeute quand les deux partis s'arrêtèrent à cet
• Tbéod., 1. 5, c. 10. — • Chrye., dise, sur S, Mel. • Tbéod., 1. 5, c. 3.
CHAPITRE SEPTIÈME. 7S

accord. On prit dans tout le clergé de la ville A côté de ces misérables, honte et fléau du
les six |>ri"tiTS lopiités les plus difinesderépis- sacerdoce, figuraient les hommes les plus émi-
copat, entre lesiiueisFlavien, cl on leur fit pro- nentspar la science et la vertu : saint Grégoire
nirllre parsenneiit que si l'un des deux évèques de Ny>sc, saint Pierre deSébaste, saint Amphi-
venait à mourir, nul nesenicttrailsurlcs rangs loqued'lconium, saint Pelage deLaodicée, saint
pour le remplacer, eti|ue tous reconnaîtraient Opiime d'Anlioche en Pisidie, saint Euloge
pour unique pasteur le dernier survivant'. Cette d'Edesse, saint Cyrille de Jérusalem, Gélase de
convention apaisa les esprits, et pour quel(iue Césarée en Palestine, son neveu, Viltus de
tempsdu moins amoindiitleseiïetsduscliisme. Carrhes, Denis de Diospolis, Abraham de Batne,
Telle était la situation religieuse d'Antiochc Bosphore de Colonie, Otréede Mélitène, Antio-
au moment où Clirysostonie y rentrait. Son chus de Samosate, successeur et neveu de saint
retour fut une joie inespérée pour Mélèce. Cet Eusèbe, saint Ascole de Tbessalonique et beau-
homme, jeune encore, mais déjà renommé, au- coup d'autres d'un rare mérite, parmi lesquels
quel il avait ouvert les portes du sanctuaire, plusieurs avaient confessé la foi et souffert pour
dont il avait dirigé les premier travaux et jirédit elle sous Constance et sous Julien *.

la destinée, lui revenait du désert, dans la plé- Théodose, à la veille d'être associé à l'empire
nitude de la force et du talent, pour être l'appui par Gratien, eut un songe, qu'il prit volontiers
de sa vieillesse et partager avec lui les combats pour une prophétie. Un pontife à cheveux
du Seigneur. Avec quelle effusion il l'embrassa blancs, l'évêijue d'Antioche, lui était apparu
et le bénit! Comme il se bâta de le faire avancer dans le sommeil, et lui avait mis sur les épaules
d'un pas de plus vers le sacerdoce! Jean, s'in- le manteau impérial, sur la tête le diadème.
linant avec un respect filial sous une autorité Les traits qui l'avaient frappé dans cette vision
qu'il aimait, fut ordonné diacre *, restèrent gravés dans samémoire et plus tard, ;

L'ordination de Chrysostome fut le testament lorsque Mélèce arrivé à Constantinople se pré-


de Mélèce car presque aussitôt, sur l'invitation
;
senta devant l'empereur, celui-ci le reconnut
de l'empereur, il partit pour Constantinople, dansla foule des prélats, sans l'avoir jamais vu
où l'attendait la mort. Théodose, en effet, venait autrement qu'en rêve, et courant droit à lui, le
de convoquer dans la métropole de son empire serra sur son cœur, lui baisa respectueusement
les évêques de son obéissance, c'est-à-dire de la main, les yeux, la poitrine, lui raconta sa
la Macédoine, de l'IUyrie, de l'Egypte et de vision, et l'entoura, jusqu'à la fin, des empres-
l'Orient. Cent cinquante environ s'y rendirent. sements et des hommages d'une filiale véné-
Saint Grégoire de Nazianze nous donne de la ration '.

plupart de ces prélats la plus triste idée, a Les Le concile, présidé par Mélèce, eut d'abord à
uns, dit-il, trafiquant de la foi, issus de quelque donner un évêque à Contantinople. Théodose,
scribe de l'impôt, ne rêvaient que calculs frau- grand admirateur de l'éloquence et des vertus
duleux; les autres avaient quitté la charrue ou de saint Grégoire de Nazianze, ne trouvait per-
la pioche, la rame ou le sabre pour se faire sonne qui fût plus digne que lui de cette haute
évêques... Plusieurs, naguère artisans et forge- position. Tout le monde fut de son avis. Gré-
rons, étaient noirs encore de charbon et de suie, goire résista, mais se laissa vaincre, etfut solen-
et, tels que des esclaves qui n'ont pas encore nellement installé sur la chairede Byzance. Des
payé à leurs maîtresle prix de leur liberté, pour discours célébrèrent cette installation comme
avoir su ameuter en leur faveur quel(|ue portion une fête ; mais les joies de la fête furent vite
de la populace, se montraient les plus inso- troublées par la mort de Mélèce. Le noble vieil-
lents... inconstants dans la doctrine comme les lard mourut au moment où sa grande expé-
flots de la mer, ils ne savaient que flatter les rience, son esprit si conciliant, la douce auto-
femmes et flairer les dîners, lions à l'égard des ritéde son âge et de ses vertus, étaient le plus
petits,chiens à l'égard des grands. L'un vantait nécessaires à cette orageuse assemblée. Sa perte
sa noblesse, l'autre sa faconde; celui-ci sa for- fut un deuil public '. Saint Grégoire de Nysse
tune, celui-là sa famille plusieurs n'ayantrien; pronon^-a son éloge funèbre dans l'église de
faisaient parade de leur méchaocelé » ». Sainte Sophie, en présence de l'empereur et de
ses collègues, et n'hésita pas à dire que déjà,
'Socr., 1. S.-'Pill., dm., e. 5.-«Gr. Nai., t. 2, p. 787;
5, c.
B. Grégoire de Nyâ$e dli en moins de mots lei
mêmci choses (in 'Socr., 1. 5, c. 8 i
So?.om., 1. 6, c 7 j Théod., I. S, c 8. >.
eanl. hom. 13^
' Tliéod., I, 5, c. 6 et 7. — Soc, 1. 5, c. 9 ; Sozom., 1. 7, c. 10.
.

76 HISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

face à face devant Bien, Mélèce demandait cilecéda à un malheureux sentiment d'opposi-
grâce pour ses frè-es et pour les ignorances du tion à l'Occident, et Flavien, qui avait suivi
peuple '.On lui fit des funérailles magnifiques, Mélèce à Conslantinople, fut nommé à sa place
au milieu d'un immense concours de peuple, évèque d'Antioche. Saint Grégoire quitta l'as-
du chant des psaumes à deux chœurs et en plu- semblée avec indignation se démit de son siège ,

sieurs langues, et d'une telle profusion de lumi- et gagna, pour ne plus en sortir, sa solitude

naire que la ville semblait en feu. Son corps chérie d'Arianze, Mais que dire de Flavien et
embaumé, couvert de lin et de soie, fut provi- comment expliquer sa conduite, surtout si la
soirement déposé dans l'église des Apôtres. On convention dont nous avons parlé, d'après So-
passait sur sou visage des linges dont les fidèles crate, existait réellement entre les deux com-
se partageaient les lambeaux comme autant de munions et qu'il y eût adhéré avec serment' ?
gages des célestes bénédictions. La translation Le concile pouvait-il le releverd'un engagement
de ses reliques à Antioche fut unelongue et tou- précis et sacré? Si l'esprit de parti n'avait trou-
chante ovation. Partout, sur la route, les popu- blé son jugement, il aurait suivi l'exemple que
lations catholiques allaient à leur rencontre et lui moment l'illustre ami de saint
donnait en ce
les escortaient processionnellement. La métro- Basile, et se fût effacé comme lui. Il n'y avait pas
pole de la Syrie les reçut avec des hymnes et autre chose à faire. Accepter l'épiscopat dans
des pleurs, comme un riche trésor et le plus de telles conditions, ce n'était pas s'immoler au
beau legs d'un père. Il fut enseveli auprès du bien public, mais prolonger indéfiniment des
martyr Babylas, dans l'église qu'il lui avait discordes déjà trop longues. L'opposition de
dédiée, où, cinq ans après, Chrysostome célébra l'Eglise romaine qu'il avait à braver et qui lui
l'anniversaire de cette translation * et la mé- refusa sa communion, devait, ce semble,
moire bénie de celui qu'il appelait son père. l'éclairer assez et le faire reculer. Un nuage,
Mais lamort du saint vieillard, qui devait être sans doute, obscurcit sa vue et mit en défaut sa
la fin du schisme, ne fit que l'uggraver. Saint bonne foi.

Grégoii'ede Nazianze proposa de laisser Mélèce Du reste, son ordination produisit l'effet qu'il

sans successeur, et de réunir les deux partis fallait en attendre : elle augmenta la mésintel-
sous la houlette de Paulin. « Tant que cet ligence entre l'Orient et l'Occident, et la divi-
homme divin est resté parmi nous, disait-il, sion entre les catholiques d'Antioche '. L'élu
nous avions à le défendre contre les Occiden- du concile, adopté parles évêques de Syrie, de
taux; et l'on était pardonnable de leur opposer Palestine, de Thrace, de Cappadoce, de Galatie,
quelque résistance. Maintenant que la tempête eut contre lui Chypre, l'Egypte, la Macédoine,
cesse, et que Dieu donne la paix à son Eglise, riUyrie, l'Arabie, l'Italie, Rome surtout et saint
assurons le trône épiscopal à celui qui le pos- Anibroise. A Antioche, le schisme ruinait la
sède. La mort apportera bientôt la solution des discipline, chaque partie ménageant les siens
Paulin arrivera au terme de sa vie;
difficultés. aux dépens des canons, dans la crainte qu'une
et nous, aidés du Saint-Esprit, avec l'assenti- sévérité trop grande nejetât les faibles dans le
ment du peuple et des évêques, nous placerons parti opposé '.
sur la chaire d' Antioche quelqu'un qui réta- la communion de Mé-
Chrysostome, attaché à
blira la concordeau milieu du troupeau divisé. lèce, embrassa celle de Flavien, qui, à ses yeux,
Cette mesure, d'ailleurs, nous rapprochera de ne faisait que continuer Mélèce. Sa profonde
l'Occident, qui nous est, je le vois, trop vénération pour la mémoire de l'iin, pour les
étranger ' » vertus de l'autre, l'empêchait-ellG de voir ce
Ce sage avis, loin de prévaloir, mit en fureur qu'avait de défectueux l'ordination de Flavien?
les jeunes évêques, que saint Grégoire com- en laissant celui-ci hors de sa com-
D'ailleurs,
pare ', dans celte circonstance, à un troupeau munion, Rome ne l'avait frappé d'aucune cen-
de geais croassant tousàlatois, ouà un essaim sure.
de guêpes sautant au visage de quiconque les Avant tout, Jean était l'homme de la charité;
approche. L'esprit des Pholius et des î.!ichel ' Admelf^ns que le fait de cette conventioD ne soit pas suffisam-
Cérulaire commençait à poindre. Enlrauié par mentetc*" . o'élait-il pas évideot qi:e succéder à ÛJclèce du vivant
de perpétuer et aigrir lu scnisme, en même temps
F'auliD. c'était
une minorité irréfléchie et passionnée, le con- qu'affliger l'Égliseromaine ?
" Théod., 1. 5, c. -3. Plusieurs personnes qui suivaient la commu-
• Gt. Nyss., dt il/«/.;Tmem.,Mem., t. 8, p. 575.
— 'Chrys.,disc. nion de Mélèce la quittèrent alors pour celle do Paulin (Soz., 1, 5,
•U[ S. Mcl. —
' Gr. Niiz,, t.
2, p. 758. — ' Gr. Naz., t. 2, p. 763. c. U). —
' Cljiy».,
Eom, Il ad Eph.
CHAPITRE SEPTIÈME. 77

aussi ne ce?sa-t-il de s'employer de toutes ses jour sa délivrance, et, n'oLtcnant rien, il tomba
forces pour aniortinlcs livalilés funestes, et dans le désespoir. L'infortuné, qui se croyait
opérir une rcconcilialion qui ne devait avoir perdu, accusait le Ciel d'injustice. La pensée
lieuque beaucoup plus tard, mais qui fut due d'en finir avec la vie l'obsédait sans cesse. En-
en i>arlie à son intervention persévérante. fin, n'en pouvant plus, il quitta le désert, et
Est-ce déjjoùl de cesdivisions, est-ce mauvais vint se réfugier à la ville. Mais ce mal mysté-
état de sa santé, qui se rétablissait lentement rieux et terrible le suivait partout.
et difficilement, il ne quittait pas sa demeure. Chrysostome, qui l'aimait, eût voulu courir à
Une fiiblcsse extrême et de grands maux de lui et le consoler; mais, empêché par ses pro-
tète le condanmaientàuneinaction non moins pressouffrances, il pour son malheureux
écrivit
fatigante que la maladie. Néanmoins son diaco- ami les trois livres dont nous parlons, où les
nat tut loin d'être perdu poi.r la charité. Il nous considérations les plus hautes se mêlent à la
en reste entre autres une œuvre immortelle, plus alfectueuse pitié. Il y développe admirable-
dans SCS trois livres de la Providence, écrits ment, par les exem-
paroles de l'Ecriture et les
pour l'ascète Stagyre. ples des grand enseignement du
saints, ce

Né de parents nobles et riches, Stagyre avait Christianisme, que tous les événements d'ici-
trouvé dans sa maison dans sa fortune trop
et bas, même ceux qui nous affligent le plus, sont
de facilités à satisfaire ses passions pour avoir disposés providentiellement dans notre intérêt
résisté à leur attrait. Son père, quoique chré- éternel, tantôt comme de précieux moyensd'ex-
tien, lui donnait le fâcheux exemple de toutes pier le péché, tantôt comme de salutairesépreu-
les dissipations. Cependant il eut à peine connu vesde la vertu, et qu'une foi éclairée ne peut y
le monde, qu'il s'en dégoûta. Jeune, il eut le voir que les marques de celte divine bonté qui
courage de s'airacher aux séductions qui Tcu- tire le bien du mal, et par les souffrances nous

Tironnaient, et, malgré la vive opposition de sa mène au bonheur.


famille, il se relira dans les montagnes d'An- « Nous devrions être près de toi, dans ton af-

tioclie et embrassa la vie monastique. Mais il fliction, bien-aimé Stagyre, pour t'aider de nos
portait dans la solitude, avecde généreuses pen- paroles et de nos services, et, autant qu'il est
sées, une nature faible, amollie par une édu- en nous, adoucir tes maux; mais, puisqu'une
cation trop mondaine. On le trouvait lâche à santé misérable etde violentes douleurs de tête
accomplir ses devoirs, plus occu|ié desarbres nous privent de cet avantage et nous forcent à
du verger que des saints livres, infatué de sa garder la maison, nous voulons au moins ne
naissance et de lui-même, se pliant difficile- rien négliger de ce qui peut contribuer à ta con-
ment aux austérités de la régie et à l'obéissance. solation et à la nôtre. Une lettre peut-être te
Puis, tout à coup, la tiéileur fit place à la plus fera plus de bien que nos paroles, et, dans le
affreuse tristesse. ChrysostomcquiTavaitcon nu casque nos efforts soient sans succès, nous au-
sur montagne et s'était lié avec lui, apprit
la ronsremplinotredevoiret évité toutreproche...
avec un profond chagrin, de la bouche d'un du nombre de ces hommes qui, plus
Si j'étais
ami commun, qu'un jour, pendant la prière des rapprochés de Dieu par leurs vertus, ont aussi
cénobites, le malheureux Stagyre, terrassé par plus de crédit près de lui, je ne cesserais de le
le démon, s'était roulé à terre, les yeux renver- prier, le supplier pour une tête si chère ;
de
sés, la bouche écumante, avec des convulsions mais mullitudede mes péchés m'enlève cette
la
et des tiurlements horribles, etque, la nuit sui- confiance, et il ne me reste pour te venir en
vante, on avait vu l'esprit mauvais sous les traits aide que mes discours. Sans doute, c'est au
d'un animal immonde, couvert de boue, se médecin de soulager, de guérir le malade cela ;

lancer furieux sur l'infortuné, dont les cris la- empêche- t-il des serviteurs dévoués de l'entou-
mentables consternaient le monastère. La pen- rer de paroles affectueuses et consolantes? Si
sée d'être possédé du démon, partagée autour donc je puis dire quc^iue chose qui calme ton
de pauvre ascète dans une indicible
lui, jeta le immense douleur, mes vœux seront satisfaits.
douleur. Il se tourna vers Dieu, multiplia les Si je ne sais trouver rien de semblable, celui-là,
prières et les jeûnes, redoubla de ferveur, cou- sans nul doute, me tiendra compte de ma bonne
rut auprès de divers solitaires renommés au volonté, qui, par la bouche de saint Paul, nous
loin par la sainteté et le don des miracles, vi- a ordonné de pleurer avec ceux qui pleurent
sita les luijibeaux des martyrs, implora nuit et et de compatir aux affligés.
78 HISTOIRE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

« L'unique cause de ton chagrin paraît être créa les anges, les archanges, les substances in^
la fureur de cet affreux démon qui te tour- corporelles, sans autre motif de les créer que sa
mente: en y réfléchissant, on voit que c'est la bonté ; car, n'ayant pas besoin de leurs hom-
racine de tous tes maux ;
je l'ai conclu des mages, ne les eûtjamaiscrécss'il n'était infî-
il

plaintesmêmes que j'ai recueilliesde ta bouche niment bon. Après les purs esprits, et pour le
quand j'étais près de toi. Tu me disais qu'heu- même motif, il fit l'homme et le monde ; et
reux dans le monde, c'était après l'avoiraban- ayant rempli le monde de toute sorte de biens,
donné que le terrible mal t'avait tait sentir ses il en donna la royauté à celte petite et chélive
atteintes; que d'autres, au contraire, tombés créature, voulant qu'elle fûlsur la terre ce qu'il
sous ses coups au milieu des folies de la jeu- estlui-même dans le ciel. Il fil du paradis le pa-
nesse, mais promptement revenus à la santé, laisde l'homme, conduisit à ses pieds tous les
s'étaient mariés, avaient des enfants, el jouis- animaux pour recevoir de lui leur nom et re-
saient sans trouble de tous les biens d'ici-bas; connaitresa suprématie, l'institua médiateur de
que pour toi seul les prières des saints restaient l'une etde l'autre nature, et créa la femme pour
impuissantes; que lu peine au désir
résistais à compléter son bonheur. Il lui conféra, en outre,
de terminer tes jours par un suicide que le ;
la parole, la connaissance de Dieu, le privilège
bonheur de tes frères dans la solitude, où tu de s'entretenir avec une sa-
lui, l'immortalité,
souffrais tant, redoublait tes souffrances; que gesse supérieure, la grâce, le don de prédire
tu tremblais sans cesse que ton père, à qui les l'avenir, et tout cela sans le moindre mérite de
pieux stratagèmes d'une mère excellente déro- sa part.
baient la connaissance de ton élat, ne se porlât, « Comment l'homme a-t-il répondu à tantde
s'il venait à l'apprendre, à des excès envers les bontés? a préféré son ennemi à son bien-
11

solitaires qui t'avaient accueilli, et n'abusât faiteur, écouté le perfide qui voululle perdre, et
contre eux du crédit que lui donne sa fortune ;
désobéi à celui qui l'avait créé. Est-ce que Dieu
enfin, et c'estlecombledu malheur, tudéclarais a détruit sur-le-champ cet être ingrat qui débu-
n'avoir plus l'espoir de guérir... J'étais absent tait par un acte de rébellion? La justice l'eiit

quand le démon se jeta sur toi et te renversa à exigé; Dieu n'écouta que la miséricorde, et con-
terre, et je rends grâce à Dieu qu'il m'ait épar- tinua à comblerl'homme de ses bontés. En ef-
gné ce douloureux spectacle ; mais j'ai tout su fet, du paradis, la condamnation à
l'exclusion
par Théophile d'Ephèse, notre ami commun... mort, qui semblent n'annoncer que colère et
Ce récit, je l'avoue, m'a causé autant de peine vengeance, sont autant de traits de cette iné-
que l'ennemi t'a fait de mal '... » puisable bonté, qui, en châtiant le coupable, en
Après cet exorde dicté par son cœur, Jean re- le dépouillant de prérogatives imméritées, ne
lève une à une les plaintes de son ami contre la songeait qu'à le corriger el aie sauver.

Providence. Pourquoi la puissance du diable? Impuni, l'homme eût été tenté d'accuser le
a

Pourquoi les souffrances de l'hoinme? Pour- créateur de jalousie et de mensonge il eiit pris ;

quoi les justes sont-ils plus affligés que les mé- le séducteur, l'auteur de tous ses maux, pour

chants ? Pourquoi tant de crimes impunis, son bienfaiteur et son ami, et n'eût mis ni me-
quand tant de vertus sont méconnues et ba- sure ni terme à ses désordres. Condamnés au
fouées? Pourquoi lui-même,Stagyre,est-il plus travail et à l'affliction, nous péchons encore à ;

malheureux depuis qu'il est plus fervent? quel excès ne se fût pas portée notre audace,
Le premier livre réponse à ces objec-
est la si Dieu offensé nous eût laissés dans les délices

tions. Chrysostonie y démontre que la bonté di- et le repos?.... En nous laissant vivre, mais en

vine préside à la destinée de l'homme, et que nous châtiant, il n'a suivi que l'impulsion de
les afflictions des justes sont les preuves mêmes son amour et tout est disposé pour que le pé-
;

de cette bonté, qui seule a créé, seule gouverne ché ne soit puni que d'un châtiment paternel,
lemonde, et qui, même en nous châtiant, ne propre à nous préserver, si nous le voulons,
songe qu'à notre bonheur. d'un châtiment plus terrible.
«Au commencement, dit-il, avant toute créa- a Quant au démon, s'il lui permet de nous

tion. Dieu était: il était lui seul le principe et tenter, c'est aussi dans notre intérêt. L'espril
la source de son être, son éternelleet souveraine pervers, en ne pouvant nous contraindre,
effet,

iélicité. Et bien qu'il se sulTît à lui-même, il les efforts n'aboutissent qu'à donner à nos ver-
* Chrys., à Sttr/tjre, 1. |, tus le mérite d'une victoire. Quoi! parce (ju'U
CHAPITRE SEPTIÈME. 19

y a des lâches qui succombent, les cœurs géné- hommes à ceux qui nient la TÎe future, il
:

reux ne j)ourraienl montrer leur valeur ? Parce donne, dès la vie présente, un aperçu de sa jus-
que quelques-uns redoutent le combat, les au- tice mais pour que la nécissilé et la vérité de
;

tres devraient rester sans mérite et sans gloire ? la vie future soient plus senties, il laisse le mal
Si nousreproelions à Dieu de permettre les ten- se mêler au bien, en telle sorte que nous appe-
tations qui nous sont parfois funestes, repro- lions de nos vœux le jour de la justice, le jour

cbons-lui également de nous avoir donné des qui rendra à chacun selon ses a'uvres. L'impu-
yeux ime bouche, puis(iue les yeux peuvent
et nité du méchant sur la terre est le présage d'un
lancer des ngards criminels, et la bouche pro- châtiment éternel dans l'enfer. Les souO'ranccs
noncer des blasphèmes reprochons-lui la lu-
; du juste sont le gage d'une récompense infinie
mière, l'air, les parfums, les boissons, les ali- dans le ciel ».
ments, toute la création, puisqu'il n'est rien Cette doctrine si chrétienne est admirable-
dans la création dont nous n'abusions quelque- ment développée dans ce livre. Jean s'appuie
fois. Vous voyez à quelle absurdité on arrive sans cesse d'exemples empruntés aux saintes
en procédant ainsi. Ecritures, qui devaient frapper et toucher son
« Ce qui est certain, c'est que les tentations pieux ami. 11 finit par faire remarqueràStagyre
excitent notre vigilance, aguerrissent notre cou- qu'il est lui-même une preuve évidente des

rage, et, par la crainte du péril, nous font cher- avantages de la tentation et de l'affliction, puis-
cher Dieu avec plus d'ardeur. L'enfant effrayé que, tiède, négligent, plein de lui-même avant
par un objet hideux, se jette dans les bras de ses épreuves, devenu, après ses tribula-
il est

sa mère, s'attache à sa robe, imidore sa protec- tions, l'édification et lemodèle de tous les reli-
tion. Quand il n'a plus à craindre, ilest indocile gieux. « Ainsi, lui dit-il, loin de te décourager
et revéche, et plus d'une fois lamère, qui n'ob- etde te plaindre, tu dois bénir le Seigneur qui,
tient rien par ses supplications, simule la peur par l'humiliation et la souffrance, t'a ramené
et crie au fantôme, afln de contraindre le jeune dans les voies du salut. S'il a souffert que tu
mutin à revenir à elle. Dieu fait ainsi vis-à-vis sois traité de la sorte, c'est uniquement dans
de nous. ton intérêt, et ce que tu as pris pour un signe
a Les tentations, comme les afflictions, domp- d'abandon de sa part est une preuve de sa ten-
tent et rabaissent l'orgueil, bannissent la tié- dresse ».
deur et la paresse, nous donnent, avec une con- Dans le second livre, Chrysostome s'occupe
naissance plus vraie de nous-mêmes, plus de plus spécialement de l'état personnel de son
ferveur pour notre salut. Les plus grands amis ami, des sombres pensées qui l'obsèdent et te
de Dieu ont été aussi les plus éprouvés. poussent au suicide, et il cherche à lui faire
a On demande pourquoi les gens de bien comprendre que c'est moins à Satan qu'à lui-
souffrent, tandis que les méchants sont heu- même qu'il doit s'en prendre de son désespoir
reux question vaine
: et ridicule, quand on sait et de ses maux, a Ces noirs desseins, lui dit-il,

que la vie présente n'est que le prélude de la vie te sont inspirés non par le démon seul, mais
à venir, et que la récompense de la vertu se par ta tristesse plus que par le démon, et peut-
donne, non pas ici-bas, mais au ciel. On sera être excludvement par ta tristesse. Combien
traité dans l'éternité suivant qu'on aura mérité qui, sans être possédés du démon, et sous la
dans le temps. Pourquoi donc s'alarmer si les seule influence d'un grand chagrin, ont porté
bienset les maux sont inégalement ré[)artis sur atteinte à leurs jours ! Chasse de ton âme cette
la terre? Dieu exerce par plus d'afflictions ses funeste mélancolie, et l'ennemi cessera de te
plus fidèles serviteurs, parce qu'il réserve à suggérer ces pensées ; car il fait comme ces vo-
leurs vertus plus éprouvées une part plus belle. leurs qui profitent des ténèbres de la nuit pour
Que de fois, d'ailleurs, les gtnsde bienjouissent se glisser dans les maisons qu'ils veulent piller ;

ici-bas de la fortune, du repos, de l'estime pu- il commence par répandre la tristesse, en guise
blique, tandis que les méchants sont plongés de nuit, sur l'âme qu'il veut perdre, et après lui
dans l'adversité ! Cefaitdétruitengrandepartie avoir dérobé tous ses a[)puis, la voit quand il

l'objection, puisqu'il est faux de direque les seule etaudé|)Ourvu, il fond surelleetl'écrase.
amis de Dieu sont toujours les plus maltraités Celui qui, plein de confiance en Dieu, tient son
et ses ennemis les plus heureux. Admirez la âme ouverte au soleil de justice, celui-là fera
Sagesse suprême dans sa conduite vis-à-vis des trembler le démon au lieu dele craindre. Maisv,
8d BISTOIUE LE SAINT JEAN CIIR^SOSTOME.

dis-tu, je ne puis guérir de mon chagrin sans s'entrechoquent, sollicitent la pitié des pas-
être préalablement arrachéau démon. Erreur, sants, et n'ont pas même la force d'articuler un
mon clier Slagyrc Ce n'est pas le démon qui
I mol, d'étendre la main, tant ilssont écrasés sous
engendre la tristesse ; c'est elle qui attire le dé- lepoids de la souffrance Ne l'arrête pas là va ! :

mon et l'inspire tes funestes pensées. Quel mal jusqu'à l'hôtellerie des pauvres, à l'entrée de la
cet esprit pervers peut-il nous faire par lui- ville, et tu verras que ton malheur est en com-

même? Mais le chagrin tout seul pousse quel- paraison un port fort tranquille. Te parlerai-je
quefois aux plus grandes extrémités. Non, ils de tant d'hommes, de tant de femmes, dévorés
n'étaient possédés que de leur chagrin tant d'in- par la lèpre ou par le cancer, deux maladies
fortunés qui ont mis fin à leurs jours, soit par longueset incurables qui excluent ceux qu'elles
en se précipitant dans les flots, ou
le fer, soit ont atteints, des thermes, delà place publique,
detouteaulre manière. Que faire, ajoutes-tu, et de la ville entière ? Que te dirai-je de ces vic-
commentnepasêtretristedansl'étatoù je suis? times de l'injustice humaine, condamnées,
— Ce qu'il faut faire, mon ami, c'est de t'af- sans l'avoir mérité, aux travaux publics des
franchir desopiuionsdu vulgaire pour te laisser mines ? Tous ces infortunés souffrent de plus
conduire par les maximes du Ciel. Ta position atroces tourments que ceux qui sont possédés
ne te semble allreuseque parce que le vulgaire du démon. Tu ne le crois pas, et je ne saurais
le pense ainsi. Mais situ veux te débarrasser de m'en étonner car nous ne jugeons pas de la
;

ces faux préjugés et juger sainement la chose, même manière nos maux et ceux d'autrui; et
tu verras que tu n'as pas à te désoler ». les nôtres, quoique souvent plus légers, nous
Après la source du mal, Chrysostome en in- semblent plus graves et plus intolérables que
dique le remède, la confiance en Dieu, et il con- tous les autres ».
sacre au dévelo|ipementde celte pensée letroi- Le diacre était là dans son domaine, la cha-
sième livre. La démonstration,si nous pouvons rité il en connaissait la puissance, et il s'en
;

dire ainsi, est purement historique. Il n'em- sert avec une touchante habileté. Noble et heu-
ploie, pour faire comprendre sa pensée, que reuse idée que de composer, avec les larmes es-
des exemples empruntés aux saints livres. Mais suyées sur le frontdu pauvre, le baume le plus
ces exemples sont présentés avec un art si par- salutaire aux plaies intimes du riche de ratta- ;

fait, il mêle avec tant de bonheur aux traits de cher la guérison de l'un aux services rendus à
l'Ecriture ses propres observations souvent si l'autre ; d'enchaîner l'égoïsme à la charité !

profondes, et aux paroles sacrées les effusions Sainte et savante hygiène, nécessaire plus que
de son noble cœur, qu'il était impossible au jamais à une époque où tant de gens, souvent
pauvre Stagyre de ne pas éprouvera celte lec- les privilégiés du talent et de la fortune, sont
ture, comme Saùl aux chants de David, une en proie à ces tristesse sans cause, à ces lassi-
impression de lumière et de paix. Dans ces tudes sans travail, à ces nausées de bonheur
pages écrites pour un seul homme, quel trésor qu'on appelle mélancolie, à ces désespoirs re-
de consolations pour toutes les douleurs C'est
I
pus de plaisirs et d'hommages qui n'exhalent
le livre a es affligés. que la satiété : véritable possession parle doute
On
a justement remarqué ce passage où Jean et l'ennui, deux démons attachés pour mater
se montre aussi habile méiiecin que grand mo- son orgueil aux flancs d'une civilisation trop
raliste '
: Je t'en prie, dit-il à son ami, rends- éprise d'elle-même et vouée au culte des sens I
toi à l'hospice des étrangers et demande à être Chrysostome prévoit une objection et la ré-
conduit près des malades qu'il renferme, aûn fute d'avance. « Tu vas me dire, poursuit-il,
de voir la racine de tous les maux, de nouveaux que maux dont je parle n'atteignent que le
les

genres d'infirmités et toutes les causes de cha- corps, et que ta maladie s'attachant à ton âme
grin. Delà passe à la prison, et, après avoir exa- est bien plus cruelle. Eh bien par cela même 1

miné toutes les parties de cette demeure, rends- je la déclare plus légère ; car elle ne dévore pas
toiau vestibule du bain, où sur la paille et dans le corps comme les autres, et elle ne trouble
l'ordure gisent des malheureux, tout nus, en l'âme que pour peu de temps. Les maladies que
proie au froid, à la maladie, à la faim, qui, par je rappelais tout à l'heure ont leur point de dé-
leur seul aspect, par le tremblement de leur part dans le corps, d'où elles remontent à
corps, par le claquement de leurs dents qui l'âme, qu'elles tourmentent sans cesse par la
• Viiiein., Tdbl. de l'eloq. oU'ét. : Chri/ioslome, douleur et l'accablemeut.... L'excès de la tris-
CHAPITRE SEPTIÈME, 81

losse est plus pcrniciont que la possession du /)/?«' ; ou, passant des prières aux raisonne-
démon. Car, si le démon s'empare de quel- ments Qi('i/-at-il au ciel, et que puis-je vou-
:

qu'un, c'est par elle supprimant, on


; et, en la loirsur la terre ', si ce n'est vous, ô Seigneur ?
met le démon dans l'impuissance de nuire... Saint Paul se servait de ces deux moyens pour
Comment faire, vas-tu me demander, pour relever le courage de ses fières opprimés et per-
nralTraneliir de ma tristesse ? Et moi, je te de- sécutés. 5/ voî« »e connaissez pas les châti-
mande, à mon tour, comment tu peux n'en 7nents, disait-il, vous n'êtes pas enfants légiti-
être pas affranchi ? Si ta conscience était char- mes. Est-il dans le monde un fils que son père
gée d'un adultère, d'un homicide, d'un de ces ne corrige ' ? Mais Dieu est fidèle, et il ne souf-
crimes qui ferment le royaume des cieux, ton frira pas que vous soyez tentés au-dessus de
cha^Tin serait léf,ntime, et personne ne blâme- vos forces '. El encore Il est juste que Dieu af- :

rait les larmes. Mais si, par la grâce de Dieu, tu flige à leur tour tous ceux qui vous affligent, et
n'as rien à te reprocher, pourciuoi ce désespoir qu'il vous console avec nous, vous qui êtes dans
sans cause? Après tout, Uieu a mis le chagrin l'affliclion'^. Ainsi, par l'emploi de ces armes,

dans notre nature, non pour que nous nous en combattant la tristesse par de sages raisons,
consumions mal à propos et sans motifs, mais en t'appuyant sur les prières unies aux prières
pourquenousen tirions avantage. Ce n'est pas de les amis, tu éprouveras l'efllcacité des re-
du mal qui nous arrive que nous devrions mèdes (jue je le présente, et il se trouvera qu'à
nous afQiger, mais du mal que nous faisons. la fin, ton âme devenue plus forte affrontera les
Or, c'est le contraire qui a lieu nous commet- : vicissitudes de la vie, sansqu'aucune puisse te
tons sans la moindre douleur d'innombrables briserou l'ébranler '. »
fautes, et, à la moindre disgrâce, à la moindre Le livre de Jean fut-il pour Stagyre un heu-
injustice, abattus, découragés, nous voudrions reux exorcisme? Quelques mots de saint Nil,
au plus tôt être débarrassés de la vie... Veux- qui lui aussi avait connu l'infortuné solitaire,
tu voir dans tes souffrances la punition de tes donnent lieu de croire qu'il continua bien des
fautes? Alors cesse de te plaindre : réjouis-toi années encore à être pour ses amis un sujet
plutôt, car si tu expies tes péchés dans ce monde, d'atfliclion par ses maux, d'édification par sa
lu n'auras pas à les expier dans l'autre. Regret- patience et ses vertus '. Chrysoslome revenu à
tons, non d'avoir à souffrir, mais d'avoir offensé la santé put donc le visiter dans sa demeure, le

Dieu. Le péché, en effet, nous sépare de Dieu, presser sur son cœur, et lui prodiguer, avec
il l'arme contre nous la souffrance l'apaise et
: les consolations de la parole vivante, les témoi-

nous rapproche de lui. Mais non, ce n'est pas gnages précieux d'une tendre charité. Quant à
un châtiment que tu subis, et dans tes peines ce beau traité, dont le pauvre ascète fut l'occa-
tu ne dois voir que la matière de ton triomphe, sion, le diacre d'Antioche y déploie déjà les
la source des récompenses qui t'attendent au éminentes qualités qui distingueront bientôt le
ciel Chasse donc ces ténébreuses pensées ;
grand orateur et le saint pontife, la science des
oppose-leur une raison ferme et d'incessantes Ecritures, la connaissance du cœur humain, et
prières. C'était là le grand remède de David une ravissante onction. C'est à la fois un hymne
contre les maux qui l'accablaient. Tantôt il à la Providence et un commentaire historique
priait et s'écriait : Les tribulations de mon cœur et éloquent de celte parole du Sauveur Heu- :

se sont multipliées, sauvez-moi, Seigneur, de reux ceux qui pleurent parce qu'ils seront con-
mes angoisses ^
; iM^\.ôi il se raisonnait lui- solés* Ces mots du prophète le résument et
\

même, et se disait : Pourquoi es-tu triste, mon peuvent lui servir d'épigraphe L'esprit du :

âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Seigneur est sur moi pour guérir ceux qui
Dieu, car je le louerai encore^ ;
puis, mêlant ont le cœur brisé pour adoucir toutes les ,

aux raisonnements les prières, il ajoutait: larmes '.

Laissez-moi, mon Dieu, me reposer un peu


•Ps. 38. — 'Pn. 72.-'Arf Uœbr., 12, V. 8.
— ' 1 arfCoWnM., 10,
avant que je m'en aille, et bientôt je ne serai — — Chrys., à Sugyr. 1. &,
T. i:i.
' Ad ThrssnI.., II, n. 1, V. 6. '

'ft. 21. — 'P.. u — '


S, Nil., 1. 3, «p. 19. — ' Math., c. 5. — • Isaîa, o. 61, V. 1.

TOIE I.
83 HISTOIRE DE SAINT JEAN CURYSOSTOME.

CHAPITllE HUITIÈME.

Jean catéchiste. — — Evénements contemporains


Consolation à une jeune veuve. — Situation extrême deTempim.
et tragiques.
— Découragement général. — Cliaiilé, — Livre de Sénèque Marcia. — Conseils une jeune veuve.
source de consolations. à à •"•

Secondes noces. — Avilissement du mariage Romains. — Dignité de


ctiez femme. — Livre de
les Virginité. — Pèreg
la la

de qui ont
l'Eglise du môme
traité — But proposent. — Gloire delà
sujet. qu'ils se dans — Objections. — La virginité l'Eglise.

virçiniléne tend pas déconsidérer


à mariage. — ne lepas au progrès de population. — Loi
Elle nuit coutre la Julia le célibat.
— La propagation de humaine
l'espèce des mœurs. — Le péché d'Adam
liée à la dignité produit un changement a-t-il radical

dans les qui


lois transmission de
régissent la — Tableau de vierge chrélieunc. — Inlluence de l'enseignement de
la vie ? la

— Livre contre Julien


l'Eglise. Gentils. —et les de Babylas. — L'empereur Philippe. — Dèce. — TraasIatiOD des
Histoire saint

cendres de Babylas. —
saint — Temple d'Apollon à Daphné. — Synopse de
Julien. l'Ecriture Sainte.

Ainsi, quoique traversé et paralysé par la avec la charité, le talent de Chrysostome :

maladie, le diaconat de Jean ne laissait pas nous citerons sa Consolation à une jeune
d'êlre actif et fécond. veuve.
On a dit qu'il avait commencé de prêcher Le nom de la jeune veuve est inconnu. On
étant diacre : cette assertion est démentie par sait seulement que son mari, Thérasius, appelé
Jean lui-même '. Mais s'il n'aborda que plus par sa naissance et ses brillantes qualités aux
tard cette tribune sacerdotale qu'il devait tant postes les plus éminents, avait été enlevé, après
illustrer, il préludait déjà au grand ministère cinq ans de mariage, à la tendresse d'une femme
de la parole par les modestes fonctions de caté- dont il faisait le bonheur.

chiste. On peut croire, en effet, que c'est de lui- Jean voulut, en relevant le courage de l'affli-

même qu'il parle dans le passage suivant d'une gée, lui apprendre à sanctifier sa douleur, et
de ses homélies : c'est l'objet de ce livre, où se montre déjà
La colère de Dieu menaçant la ville ', une
« l'homme consommé dans l'art si difficile de la
foule de gens demandaient le baptême. Or, guérison des âmes.
révêque étant absent' elles prêtres n'y portant a Oui, votre malheur est grand : le trait lancé
pas une attention suffisante, on baptisait à la d'en haut vous a frappée dans la partie la plus
hâte, dans une seule nuit, des milliers de per- vitale de votre être. Tout le monde en con-
sonnes qui ne savaientrienetqu'on ne songeait vient... Mais puisque c'est un devoir de ne pas
pas à instruire. Un de mes amis, qui était jeune consumer sa vie entière dans le deuil et les
et dans le rang des diacres, se mit à réunir ces pleurs, et qu'il faut donner quelques soins à
nouveaux baptisés, par cent, par deux cents, des blessures qui, négligées, s'aigriraient de
pour leur apprendre les saints mystères. Nul plus en plus et deviendraient la source de plus
autre qu'eux n'assistait à ces explications tout à grands maux, ne trouvez pas mauvais qu'on
fait élémentaires. Certains esprits, cependant, cherclie à vous consoler, et, suspendant pour
blâiuèrent l'entreprise du diacre, et dans son quelques instants le cours de vos larmes, con-
zèle ne virent que l'intention de primer'. » fiez-vous à ceux qui viennent en aide à votre
Mais des travaux d'un autre genre attestaient, douleur. Pour moi, au moment de sa plus
• Cbrvi., dise, après son ordinal. — Baronius {ad ami. 382) a grande violence, quand la foudre venait de
Toulu établir que Jean avait prêché étant diacre, en vertu d'une dis-
pense particulière et d'un commandecuent exprès de son évéque, et
vous frapper, jeme suis tu. J'attendaisque votre
que prononcé, entre autres, son discours sur
c'est alors qu'il avait affliction, assouvie de pleurs, vous permît de
l'anathème. Outre que le raisonnement du savant cardinal conclut
Uès-peu dans cette circonstance, nous croyons que rien ne peut être porter vos regards au-dessus de ces ténèbres,
opposé à l'affirmation précise de notre Saint, lequel, dans son premier et d'écouter au moins quelques mots car on ;
sermon après son élévation au sacerdoce, déclare que c'est la pre-
mière fois qu'il parle au peuple, et que jusqu'à ce jour il était resté redouble la peine que l'on veut trop tôt com-
dans le rang des auditeurs (iôid, toc. cit.]. D'autres passages, bien
battre... Les impressions de la douleur sont
que moins eiplicites, aboutissent à la même conclusion. [Som. 16,
ad p. Antioch.) toujours plus profondes chez la femme mais :

P»r un iremblernenl de terre. — ' Uélèce était à Constanti- lorsque, condamnée au milieu de sajeunesseà
nople «veo F lavien pour le concile. — * Chtjra., Hom. 46, «ur les
ftCtflS. une viduité précoce, il lui faut passer tout d'un
CHAPITRE HUITIÈME. 89

coup (les plaisirs et des fêtes aux affaires et aux a-t-ilde plus absurde i^e de pleurer ceux qui
souci.*, le chagrin envahit son âme avec tant de vont au ciel, quand on sait (|ue le ciel vaut in-
force, que, sans un secours célosle, il y a péril finiment mieux que la terre Sansdoute, si ce
".'

pour de succomber à son découragement.


elle bienheureux Thérasiusavaitétéde ces hommes
Et ici je trouve une grande preuve de la bonté qui vivent honleusement et dans la disgrâce de
de Dieu envers vous; car si le poids de tant de Dieu, il faudrait déplorer sa vie autant que sa
maux ne vous a pas brisée, vous le devez, non mort; mais puisqu'il est, lui aussi, l'un des
aune assistance humaine, mais à celui dont la amis du Seigneur, que vos félicilntions s'adres-
puissance est infinie, la sagesse insondable, qui sent non-seulement aux vertus de sa vie, mais
est lePère des miséricordes et le Dieu de toute encore au bonheur de sa mort
consolation. C'est lui qtd nous a châtiés, dit le a Mais peut-être désirez-vous entendre sa
prophète, et c'est lui qui ricits guérira ; il nous voix, jouir de votre amour; peut-être regret-
a frappés, et il fermera nos blessures '. Tant tez-vous la splendeur, la gloire, la félicité qu'il

que Thérasius vivait près de vous, vous jouis- faisait rejaillir sur vous. La perle de tantd'avan-
siez de ses soins, de son affection vous partici- ; tagesvous afflige; un nuage épais enveloppe
piez à sa gloire; tout ce que l'homme peut votre âme de ténèbres. Cependant
ne tient il

donner de bonheur, vous le trouviez en lui. qu'à vous de conserver avec lui la ami- même
Mais Dieu, qui l'a rappelé, s'est mis à sa place ». tié. Une véritable affection ne mesure pas son

Après quelques mots sur le mérite du veu- empire à la portée des yeux à travers les dis-
:

vage saintement gardé, sur le respect religieux tances, elle rapproche et unit les cœurs, et ni
dont l'Eglise entoure les veuves, vraiment le temps ni l'absence ne brisent les nœuds

veuves, suivant l'expression de saint Paul; qu'elle a une fois formés. Et puisque votre plus
après avoir rappelé l'admiration des païenseux- grand désir est de revoir celui que vous avez
mèmes pour ces femmes chrétiennes qui, sé- perdu, gardez-lui une inviolable fidélité, faites

parées de leurs maris par la mort, n'en veulent reluire dans votre vie la pureté de la sienne, et,
plus d'autres que Dieu, le sage consolateur sans nul doute, vous le retrouverez, vous habi-
poursuit ainsi : terez avec lui, non pas cinq ans, non pas vingt,
Je conviens avec vous que, dans le monde non pas cent, non pas mille, mais des siècles
entier, on eut trouvé peu d'hommes compara- sans nombre car c'est la ressemblance des ver-
:

bles à Thérasius par la bonté, la probité, la tus, non l'alliance du sang, qui ouvre ces ré-

modestie, la loyauté, la prudence, la pureté gions du bonheur. Si une vie conforme à celle
des mœurs. S'il était mort tout à fait et tombé d'Abraham a conduit dans son sein le pauvre
dans le néant, vos larmes ne devraient pas ta- Lazare, vous n'avez qu'à vivre comme Théra-
rir;mais s'il est entré au port, où règne un sius, et vous serez admise au séjour heureux
calme parfait, s'il n'a fait que rejoindre sou qu'il habite, et vous le verrez un jour, non pas
roi, il y a plutôt à se réjouir qu'à pleurer. Cette avec cette beauté du corps qu'il avait sur la
mort, en effet, n'est pas la mort; c'est un chan- terre, mais avec une autre splendeur, avec une
gement de domicile; le passaged'unecondition beauté dont l'éclat fait pâlir les rayons du so-
inférieure à un meilleur état, de la terre au leil

ciel, des hommes aux anges et aux archanges, Si a quelqu'un vous eût promis pour votre
à Dieu lui-même, le roi glorieux des anges et mari l'empire du monde, à condition de rester
des archanges. Car ici-bas, au service de l'em- séparé de vous pendant vingt ans, au bout des»
pereur, il était exposé à bien des périls; il avait quels il vous serait rendu décoré de la pourpre
à se garder contre les pièges de l'envie, et le et du diadème et vous ferait partager avec lui
nombre de ses ennemis croissait en proportion le rang suprême, je vous le demande, n'auriez-
de sa considération et de son influence. Mainte- vous pas souscrit à la condition, porté ce veu-
nant il n'a plus rien à craindre de semblable. vage avec dignité, et regardé celte séparation
C'est pourquoi autant vous regrettez que Dieu comme un avantage inappréciable et digne de
ait appelé à lui un homme si bon, si aimable, tous vos vœux ? Montrez donc la même patience
autant vous devez vous réjouir qu'affranchi de quand il s'agit, non d'un empire terrestre, mais
ces dangers, hors de ce tumulte, il ait trouvé la du ciel, non d'un manteau de pourpre et d'or,
sécurité, la gloire, la paix la plus parfaite. Qu'y mais d'un vêlement de gloire etd'immorlalité...
• Om., t. e, y. 2. Que la longue attente ne vous épouvante pas;
9i ilISTOIRE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

car il est à présumer qu'il viendra vous visiter, lui-ci est tombé sous les coups d'un usurpateur,
vous entretenir dans vos songes, et vous mon- celui-là sur lechamp de bataille; l'un victime
trer son noble visage. Ces apparitions vous de la perfidie de ses gardes, l'autre sous des
tiendront lieu de lettres, et vaudront mieuxque poignards payés par celui-là même dont il te-
des lettres. Dans celles-ci, en effet, il n'y a que nait la couronne et la pourpre '. Leurs épouses
des caractères froids; dans celles-là, vous re- sont mortes ou de chagrin ou parle poison, et,

connaîtrez ses traits, sa démarche, son doux parmi celles qui survivent, l'une tremble sans
sourire et sa voix si aimée ». cesse pour un fils qu'un soupçon de la cour
Puis, craignant que le regret d'une haute peut à chaque instant dévouer àla mort, l'autre
fortune nianquéo ne prît une part trop grande n'estrevenue de l'exil qu'à force d'intercéder *.
dans la douleur de jeune veuve, le sage con-
la Des deux impératrices régnantes, celle-ci com-
solateur lui rappelle, en quelques mots vive- mence maux, mais sa joie est
à respirer de ses
ment sentis, des événements contemporains et empoisonnée par que l'empereur,
la crainte
tragiques, propres à faire hésiter la plus intré- jeune et inexpérimenté, ne succombe aux pièges
pide ambition. qui l'entourent sans cesse celle-là, en proie à
;

Songez à tant de personnages célèbres qui, de mortelles frayeurs, passe sa vie plus triste-
parvenus au rang le plus élevé, ont Gni miséra- ment qu'un condamné à mort, parce que, du
blement leur vie. Théodore de Sicile, que sa jour où il a ceint le diadème, son mari ne vit
beauté, sa taille, son crédit, élevaient au-dessus plus qu'au milieu des combats et des périls
de tous ses rivaux, ne sut pas modérer l'orgueil Chose inouïe jusqu'à ce jour les barbares ont !

de sa fortune, conspira et périt de la main du envahi le sol de l'empire ils brûlent les cam-
:

bourreau. Sa veuve, qui ne vousétait inférieure pagnes, ils prennent les villes, et sont bien dé-
ui en éducation ni en naissance, dépouillée de cidés à ne plus rentrer chez eux. Et comme s'il
tous ses biens, privée de sa liberté, réduite à la s'agissait de fêtes, non de batailles, ils se mo-
condition de fille de chambre, est condamnée à quent de nos soldats, qui se laissent égorger,
vivre avec des servantes, dont elle ne se dis- disent-ils, plus facilement que des moutons
tingue que par la grandeur incomparable de sa Cette guerre atroce a fait une multitude de
chute qui arrache des pleurs à tous ceux qui la veuves. Vous du moins, noble femme, vous
voient. Artémise, la femme d'un homme qui avez pu recueillir les dernières paroles de votre
aspi rait à l'empire, précipitée du faîte des gran- mari, ses derniers conseils, preuves touchantes
deurs dans la misère, a perdu la vue par l'abon- de sa sollicitude pour vous; vous avez pu l'en-
dance de ses larmes, etse fait traîner de porte tourer des témoignages de votre tendresse,
en porte pour avoir le morceau de pain néces- l'embrasser, lui fermer les yeux, rendre à ses
saire à sa vie. Que de familles je pourrais nom- restes les honneurs funèbres et, dans votre dou-
;

mer, tombées de la plus haute fortune et anéan. leur, n'est-ce pas une consolation que de visiter
ties I... Mais ce ne sont pas les maux des autres quelquefoisson tombeau ?Lesautresnes'étaient
qui peuvent adoucir nos malheurs; et je n'ai séparées de leurs époux qu'avec l'espérance de
cité ces exemples que pour vous rappeler le les revoir, et voilà qu'à la place de ceux qu'elles
néant des choses humaines et la vérité de ces attendaient, elles ont reçu la nouvelle de leur
paroles du prophète La gloire de Vhomme
: mort, mais sans aucun détail sur leurs derniers
n'est pas plus que la fleur des champs '. Plus moments, sans avoir pu réclamer leurs corps
haut elle monte, plus terrible sera la chute. ensevelis et méconnaissables sousdes monceaux
Souverains ou sujets sous ce rapport, c'est tout de cadavres L'empex'eur lui-même, enfermé
un. Encore serait-il difficile de trouver dans la dans une chaumière avec quelques soldats, ne
demeure des particuliers les infortunes qui pouvant ni sortir ni se défendre, est devenu la
remplissent celles des rois, les morts violentes, proie des flammes allumées par les barbares.

lesviduités précoces, les orphelins désespérés, Sa suite, ses chevaux, les murs, tout a
le toit,

et toutes ces calamités, tous ces crimes qui font été consumé avec Non, les plus belles
lui

le sujet des tragédies. choses d'ici- bas n'ont pas plus de valeur qu'une
Sans fouiller dans lessiècîes passés, sur neuf
«
' Voir la uote / aux Pièces juslificalives.
'
On peut voir là, avec Tillemont, suivi par Montfaucon, la veuTS
empereurs qui ont régné de notre temps, deux de Jovien, dont le fils Verronien ressemblait trop, pour son malheur,
à un prétendant, et Severa, la première femme de Valentinieo, répa«
seulement n'ont pas péri de mort violente. Ce-
diée et exilée par lui. D'autres pensent que la seconde des impéra*
•Pb. 40. trices désignées ici est Albia Dominica, la veuve de Valeos.
CIIAPITIlE HUlTlÈilEJ 88

ou que les fragiles flours


dôcoralioii de llK-àlre, et ceux qui ont écliappé à ces horreurs, nous
du |)riiilciii|is ». ' les pleurons quand nous devrions les féli-
Le souvenir d'Andriiioplc terrifiait encore le citer '
».
monde. Les (dus sinistres récits volaient de ville Mais revenons au livre de Jean. Les sages con-
en ville de province en i)rovince on ne seu-
, : seils y sontentrcmèlés partout aux consolations.

t;eteuaitiiue de massacres, d'incendies, de cités A cetie àme affligée et souffrante, il indique le


pillées ou détruites, de populations passées au remède puissant déjà conseillé à Stagyre, la
C! de l'épée ou traînées en esclavage. La frayeur charité. Il voudrait que l'ambition de sa foi fût
grossissait des malheurs trop réels et des périls la grande diversion de son deuil. « Cherchez le
incontestables; il semblait aux imaginations royaume de Dieu, lui dit-il, et sur la terre rien
consternées qu'aucune digue ne pouvait phis ne pourra vous nuire, à moins que vous ne vous
arrêter ks barbares, que c'en était fait de l'em- nuisiez àvous-même. Si vous tenez à mettre en
pire et du monde, et qu'on louchait aux der- sûreté votre fortune et même à la grossir, je
niersjours de l'humanité. On estimait les morts vous en indiquerai le moyen