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TRADUCTION FRANÇAISE
DES ŒUVRES COMPLETES

SAINT JEAN CHRYSOSTOME

TOME ONZIÈME
AVIS IMPORTANT.

J'ai seul le droit de joindre aux Œuvres complètes la vie de Saint Jean Chrysostomi par l'abbé

Mar'.in ; je suis seul propriétaire de cette traduction française : toute reproduction partielle ou

totale, contrefaçon on imitation, sera poursuivie rigoureusement, conformément aux lois.

SUEUR-CHARRUEY.
ÉDITEUR.

c
SAINT JEAN

CHRYSOSTOME
OEUVRES COMPLETES
TRADUITES POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS

soixs la Directioa

DE M. JEANNiN
Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l'Immaculée Conception de Saint-Dizier

TOME ONZIEME

Commeataires sur les Epitres aux Philippiens; aux Colossieas; aux Taessaloniens ; à TWmottiée ; à Titej

à PMlémon; aux Hébreux. — Table de l'Ecriture Sainte et Table alphabétique des matières.

ARRAS
SUSUR-CHARRUEY, Imprimeur-Libraire-Editeur
Petite-Place, 20 et 22.

1888

4?
IHt INSTITUTE OF MEPMFVAL S7UDIES
iO CLMSLEV FL/..E
TCROf-TO 5, CANADA.

...
p,

533/
AVERTISSEMENT.

Seize homélies ou discours de saint Jean Chrysostome expliquent et commen-


tent l'admirable et touchante Epître de saint Paul aux Philippiens.

Toutes les éditions cependant s'accordent à ne compter que quinze discours pro-
prement dits; carie premier, sous le nom à' hypothesis argument ou exposition,
,

n'est qu'une Préface de l'illustre commentateur, où il fait connaître l'occasion et les


circonstances locales qui ont déterminé l'écrit du grand Apôtre. — Nous suivrons
sur ce point les éditeurs précédents, et le commentaire qui suit se divisera en quinze
discours précédés d'une préface par l'auteur lui-même.

On a demandé en quelle ville le grand Orateur d'Orient avait prononcé ces


homélies. Est-ce à Antioche, comme Tillemont semble le penser ; est-ce plutôt à
Constantinople, dont saint Jean Chi'ysostome était évoque ? Avec les Bénédictins,
nous sommes portés à croire que la grande capifaxle de l'empire des Constantins a du
entendre ce Commentaire. La neuvième homélie, en êlïet, nous le montre comme
Juge entre certains prêtres qu'on blâmait et les détracteurs qui les avaient accusés;
et l'Orateur, s'interposant, s'écrie: Je suis Père! Un tel nom, invoqué devant un
grand peuple, ne pouvait convenir à Jean, simple pi-être, tant qu'il fut à Antioche ;

mais il appartient dans toute sa forte dignité, à l'évêque de Constant inople, et


,

prouve assez que le discours entier a dû retentir dans l'auditoire où il siégeait


comme premier pasteur.

Le lecteur catholique trouvera dans ces homélies de précieux témoignages de


xa foi de l'Eglise, et spécialement de la prière publique pour les morts. Il faut
s'attendre aussi à retrouver toujours, sous la plume et la parole de ce grand Prédi-
cateur de la charité, l'obligation cent fois redite et toujours plus recommandée de
l'aumône, le blâme au luxe effréné des Orientaux, les réflexions
jeté avec énergie
sévères sur les fléaux du temps, qui n'épargnaient pas même la Cour impériale, et
la prédiction trop tôt réalisée des maux qui doivent frapper les chrétiens luxueux,
volages et sans foi du Bas-Empire.

Notre siècle et notre pays ont à profiter de ces leçons.


*'",
S. .l.rn, -Tome XI. 4
PREFACE.

1. A <\n\ et qnand fut écrite cette épllre 'le saint Paul.

2. Caractère particulier de celle lettre : Aucune plainte et beaucoup d'éloges pour les Philippiea •
3. Les Pbilippiens oat exercé la charilé envers saiut Paul. — Exbortatioa à l'aumioe .

1.Les Pbilippiens sont les habitants d'une ville de Macédoine, qu'on appelle Philippes, du
nom de son fondateur, et d'ailleurs colonie romaine, selon la remarque de saint Liic.(Act.xvi.)
C'est dans celte cilc que fut convertie une marcbande de pourpre, dame très-pieuse, et dis-
ciple très-fidèle; là aussi, le chef de la synagogue embrassa la foi; là encore, Paul, et Silas
avec lui, furent b:Utus de verges; mais bientôt les magistrats de la ville, pleins d'épouvante,
les prièrent humblement d'en sortir. On voit que l'Evangile y obtint le plus brillant début.
.\u reste, Paul lui-même, et plus d'une fois, rend aux Philippiens de magnifiques témoi-
gnages, les appelant osi couronne» et attestant qu'ils ont beaucoup souffert. « Dieu», leur
dit-il, vous a fait la grâce, non-seulement de croire en Jésus-Christ, mais encore de souffrir
pour lui». (Philip, i, 29.)
Al'époque mèirie où saint Paul leur écrivait, il était dans les liens « Mes liens », écrivait-il, :

sont devenus célèbres à la gloire de Jésus-Christ dans tout le prétoire». (Philip, xiii.) Il
appelle ainsi le p:^lais de Néron. Mais il fut relâché de ces premiers liens, comme le montre
a; ([u'il écrit à Titiiolhée: « Dans ma première défense, personne ne fut auprès de moi tout ;

a le monde m'avait délaissé que cela ne leur soit pas imputé! Dieu seul fut avec moi, pour
:

a m'aider et me fortifier ». (Il Tim. iv, iC, 17.) Les liens dont il parle à Timothée ont donc
précédé celte première défense. Timolhée n'était pas avec l'apôtre, puisque « Personne», dit-il, :

ne m'assista dans ma première défense ». Ce qu'il écrit suffirait, d'ailleurs, pour le démon-
trer Paul n'apprendrait pas par lettre à son disciple, un fait qu'il saurait déjà connu de lui.
:

Mais quand il écrivait l'Epître aux Philippiens, Timothée était à ses côtés, comme le prou-
vent ces paroles «J'espère en Jésus Nolrc-Seigneur, vous envoyer bientôt Timothée » et en-
:
;

core « J'espère vous l'envoyer bientôt, dès que je verrai où en sont mes affaires ». (Philip, ii,
:

10, 23.) Car relâché d'abord, il fut de nouveau jeté dans les fers, après être venu chez les
Pbilippiens. Lorsqu'il dit « Quand même je devrais répandre mon sang sur la victime et le
:

a sacrifice de votre foi... »; il ne parle pas d'un martyre déjà présent et en voie d'exécution;
mais il veut dire (jne s'il arrive enfin, et à quelque jour qu'il arrive, il s'en réjouit, c'est son —
cxiiression, —
voulant ainsi les relever de l'aballeinent où sa nouvelle captivité les a plongés.
Il savait cependant qu'il ne devait pas, maintenant encore, subir le coup mortel; ses paroles

l'indiquent: a J'ai la confiance, au contraire, que moi-môme j'irai vous voir»; et encore :
o Je sais, je suis assuré que je resterai, que je ferai même séjour parmi vous ». (Philip, ii, 24,
et I, 25.)
Or, Philippiens lui avaient envoyé Epaphrodite, pour lui porter de l'argent et savoir où
les
en étaient sesalT.iires, car ils aimaient Paul avec tendresse. Sur ce premier fait de la mission
d'Epaphrodite, entendez Paul lui-même: aJ'ai tout», écrit-il, «j'abonde de toutes choses;je suis
« comblé, après avoir reçu par Epaphrodite ce que vous m'avez envoyé ». (Philip, iv, 18.) Ils
l'avaient donc député pour
le double motif et de consoler l'Apôtre, et de savoir où en étaient
ECS affaires. Que
ce second point lût aussi l'oLjet de sa mission, nous le voyons dès le prélude
de la lettre apostoli(iue; saint Paul y parle de sa position : o Je veux», dit-il, « <|ue vous sachiez
« i|ue ce qui m'est arrivé, a beaucoup servi aux progrès de l'Evangile». (Philip, i, 12.) Et
plus loin: a J'espère vous envoyer bientôt Timolhée, pour être moi-même consolé en appre-
o nant de vos nouvelles». (Philip, ii, 19.) Ce « pour être moi-même» n'a qu'un sens pos-
sible et évident Vous avez envoyé savoir ma position, pour satisfaire les désirs de votre cœur;
:

et moi aussi, je veux combler les miens en connaissant votre état actuel. Comme d'ail- —
leurs ils avaient été longtemps sans envoyer s'informer de lui, et qu'enfin ils venaient de le
fiiire au moment même, il rappelle ce double tait en ces termes a Puisque enfin une fois :

encore vous avez laissé refleurir vos sentiments pour moi ».


Ils avaient appris les nouvelles chaînes de saint Paul. S'ils avaient entendu jurlor de la ma-
PRÉFACE. 3

ladie d'Epapbrodite, qui était loin d'être aussi célèbre que Paul, à plus forte raison savaient-
de celui-ci; et naturellement ils en étaient troublés. Aussi, dès le préambule de son
ils l'état

Eiiître, s'empresse de les consoler au sujet de ses chaînes, et leur apprend que, loin d'en
il

être troublés, ils ont bien plutôt à s'en réjouir. Ensuite, il leur conseille de pratiquer la cha-

rité et l'humilité, et leur montre, dans ces deux vertus, leur sauvegarde certaine et le moyen
sûr et facile de vaincre leurs ennemis. La douleur de vos pasteurs n'est point de porter des
chaînes, mais de voir ladiscorde déchirer leurs disciples : nos liensfontle succès de l'Evangile;
vos divisions iraient à le détruire.
2. La concorde leur est prèchée, et l'apôtre leur a enseigné que cette vertu a sa source dans
l'humilité. Il a foudroyé certains Juifs qui, «îcus prétixte de christianisme, combattaient par
tous les moyens la vérité; il les appelle « chiens, ouvriers du mal », et conseille de les éviter;
il rappelle quoi doit être l'objet de notre application, discute plusieurs points de morale, raf-

fermit leur courage et les rassure par cette affirmation : « Le Seigneur est proche » I

L'apôtre termine, avec la haute sagesse qui convenait à sa dii^nité, en leur disant quelques
mots des offrandes qu'on lui avait fait parvenir, et ces paroles sont des plus consolantes pour eux.
Une preuve évidente, au reste, de leur vertu, c'est qu'ils ne prêtent à ce grand docteur aucune
occasion de les réprimander; toute sa lettre est en forme d'rxliortation sans aucun mot de
blâme. —C'est que, pour répéter une observation que j'ai déjà faite tout d'abord, cette ville
avait manifesté le plus heureux penchant vers la foi. Le gardien même de la prison (genre
d'emploi assez vil), le geôlier, à la vue d'un nn"racle seulement, accourut et reçut le baptême
avec toute sa famille. Le miracle qui se fit alors, lui seul en fut témoin; mais il ne fut pas
seul à en recueillir le bénéfice et la grâce il entraîna sa femme et toute sa maison. Les ma-
;

gistrats eux-mêmes, qui condamnèrent Paul à la flagellation, agirent sous l'influence du tu-
multe et de l'entraînement populaire, plutôt que par malice etcruauté:on le devine, en
voyant qu'ils ordonnent bientôt son élargissement et qu'ils tremblent de crainte.
Ce n'est pas seulement la foi des Philippiens et leur courage dans les dangers, que nous
atteste l'Epître suivante mais encore leur bienfaisante charité « Au début de la prédication
; :

a évangélique», dit saint Paul, a vous avez une première et une seconde fois pourvu à mesbe-
a soins, et personne ne l'a fait que vous car nulle autre Eglise n'a usé avec moi de cette réci-
;

« procité de biens tour à tour donnés et rendus». (Ibid. tS, d6.) Si leur générosité a subi
quelque intermittence ces paroles nous disent assez que l'occasion leur a manqué plutôt
,

que le bon vouloir. Vos bons sentiments pour moi n'ont pas subi d'interruption, leur dit-il;
l'occasion seule vous manquait. De telles expressions indiquent, de la part de saint Paul, une
ardente affection et nous avons ailleurs un témoignage de ce profond amour « Je vous en-
; :

voie Timothée, parce que je n'ai personne qui soit autant que Itti uni avec moi d'esprit et
e de cœur, ni qui vous soit plus sincèrement dévoué ». Et ailleurs « C'est que je vous porte
:

a dans mon cœur et dans mes chaînes ».


3. A nous maintenant de comprendre ces paroles; à nous qui recevons de tels exemples de
charité, de nous montrer nous-mêmes dignes de si grands modèles et prêts au besoin à souffrir
pour Jésus-Christ!
Sans doute, à notre époque, les chrétiens ne trouvent plus ni persécuteurs ni bourreaux.
Eh bien! à défaut du martyre, imitons de nos devanciers leur charité, du moins, si ardente et
si efficace ; et îa'allons pas croire, parce que nous aurons donné une fois ou deux, que notre

devoir soit rempli. C'est là une dette de toute la vie. Ce n'est pas une fois, c'est toujours qu'il
faut être bienfaisant. Aux courses publiques, en vain feriez -vous dix fois le double stade; en
omettant le onzième tour, le prix est absolument perdu : ainsi, nous-mêmes, si nous subissons
un arrêt volontaire dans cette carrière de bonnes œuvres, nous avons tout perdu, tout gâté.
Ecoutez plutôt l'avis éminemment utile d'un texte sacré « Que l'aumône», est-il dit, « que
:

c l'aumône et la foi ne vous abandonnent jamais». (Prov. ni, 3.) L'Esprit -Saint ne dit pas :

Faites l'aumône une fois, deux, trois, dix fois, cent fois; mais à perpétuité. Qu'elles ne vous
abandonnent jamais, dit-il ; il n'a pas même prononcé Ne les abandonnez pas mais qu'elles
: !

ne vous abandonnent pas; montrant que ces vertus n'ont pas besoin de nous, mais que nous
avons toujours besoin d'elles, et enseignant que nous devons faire tout au monde pour les
garder chez nous: « Entourez-en», ajoute-t-il, « votre cou et vos épaules». Ne voyons-nous
pas, en effet, les enfants des riches portera leur cou un collier d'or, dont ils ne se dépouillent
jamais, parce qu'ils le portent publiquement comme l'insigne de leur noblese? Ainsi devons-
nous aussi nous entourer de l'aumône, montrant ainsi solennellement que nous sommes le*
ûls de ce Dieu de miséricorde (^ui fait lever son sok'lsur les bons el sur les uiecbantSi

BQ
1536
ï PRÉFACE.

Mais ces hommes, obiets de notre charité, ce sont des infidèles, des païensl — Ils n'en seront
que plus vite conquis à la religion, si nous savons donner. En nous voyant pleins de compas-
sion pour tous les hommes, et dignes représentauts de notre Maître suprême, ils compren-
dront que nous agissons à son exemple.
Ajoutons qu'il ne faut pas taire l'aumône au hasard; mais plutôt avec précaution, avec
garantie. —Ayez, est-il dit, la vraie aumône et la vraie foi. Le mot vrai n'est pas mis là sans
raison, cela veut dire que l'aumône ne soit pas prise sur des biens acquis, par fraude ou par
rapine. La bonne foi, la véritable aumône ne se trouvent point là celui qui vole, se sert né-
:

cessairement de mensonge et de parjure. Avec l'aumône donc, possédez et gardez la bonne foi,
est-il (iit. —Oui, mes frères, entourons-nous de ce brillant ornement; attachons à notre âme
ce collier d'or, l'aumône, veux-je dire, et gardons-la tant que nous serons ici-bas.
Eu effet, quand cette vie sera Unie, nous n'en forons plus usage... Pourquoi? C'est que, là-
haut, il n'y a plus ni pauvres, ni argent, ni mendicité. Mais tant que nous sommes enfants, gar-
dons-nous de nous dépouiller de celle parure. Les enfants arrivés à l'âge viril, déposent les
ornements du bas âge pour en revêtir de nouveaux; ainsi en ira-t-il de nous. Dans la vie à
venir, nous trouverons l'aumône encore, non pas celle qui se fait avec l'argent, mais une
autre bien plus belle. De peur donc d'en être à jamais privés, ayons soin de former d'avance
en nous une âme belle etsplendide.
L'aumône est un bien si grand, si honorable; c'est une grâce si précieuse; c'est bien plus
encore, c'est une vertu si féconde pour nous Si nous apprenons à mépriser l'argent, nous ap-
!

prendrons plus et mieux encore. Voyez plutôt que de biens en résulteront celui qui donne
:

l'aumône comme elle doit être donnée, déjà apprend à mépriser l'argent; celui qui sait mé-
priser l'argent, arrache de son cœur la racine de tout mal. Aussi reçoit-il un bienfait plutôt
qu'il n'en donne; non-seulement parce qu'à l'aumône est attachée une récompense assurée;
mais aussi parce qu'en la praliiiuant, l'âme s'élève à la vraie philosophie, elle est grande, elle
est riche. Celui qui épanche l'aumône, s'instruit et s'apprend à ne point admirer l'or ni les
biens terrestres; et son âme, formée à une telle école, a déjà fait un pas immense vers les
hauteurs célestes; elle s'est retranché mille vains prétextes de disputes, de luttes, de jalousies,
de désespoir. Car vous connaissez, oui, vous connaissez vous-mêmes, sans doute, que les ri-
chesses périssables sont la source de tous les maux, de mille guerres impies. Aussi en se for-
mant à les mépriser, on se place dans un port sûr et tranquille, on n'a désormais aucun péril
à craindre. L'aumône nous donne cet enseignement, elle nous apprend à ne plus convoiter le
bien d'aulrui. Comment désirerait-il encore, celui qui donne le sien, qui le jette à pleines
mains? La vue du riche n'excite plus votre jalousie comment serait jaloux celui qui veut
:

même s'appauvrir? L'aumône, en un mot, rend pur le regard de votre âme.


Vodà pour les avantages de cette vie. Mais quels biens doivent être, dans l'autre, votre con-
quête éternelle, aucun langage ne saurait l'exposer. L'homme charitable ne sera pas réd^uit
à a rester dehors », avec les vierges folles; mais dans le cortège des sages, sur les pas de l'E-
poux, il entrera avec ses lampes brillantes. Ainsi, grâce à l'aumône, il dépassera ces insensées
qui auront en vain conservé la virginité au prix de grands ell'orts, sans en avoir lui-même
subi de pareils; tant est grande la puissance de l'aumône: elle introduit en toute liberté ses
disciples lidèles dans les cieux. Les gardiens attachés aux portes de ces demeures éternelles,
où lEpoux habite, connaissent l'aumône; ils la connaissent et la révèrent; elle a le droit de
faire entrer en toute liherté ceux .j !i l'ont aimée et pratiquée. Nul n'oserait l'arrêter; tout
cède devant elle. Llle a bien pu amener un Dieu sur la terre et lui persuader de se faire
homme; à bien plus forte raison peut-elle introduire l'homme dans le ciel sa puissance est
:

sans limites Oui si par pure miséricorde, par amour pour les hommes, un Dieu s'est fait
l
,

homme ; s'il s'est abaissé jusqu'à se faire esclave, bien plus facilement voudra-t-il introduire
ses serviteurs dans sa projire maison.
Aimons-la donc, pratiquons-la, non pas un jour ou deux, mais tous les jours, pour qu'elle
nous reconnaisse; reconnus d'elle, nous le serons aussi de Dieu; méconnus par elle. Dieu
nous méconnaîtrait à son tour, et nous dirait Je ne vous connais pas Mais à Dieu ne plaise
: 1

que nous entendions cet anathème; que plutôt il nous donne cette parole bienheureuse oVe- :

nez, les bénis de mon


Père; possédez le royaume qui vous a été préparé depuis la création du
a monde». Puissions-nous tous y arriver, par pure grâce et bonté divines , en Jésus-Christ
>'otre-Seigneur,.... Ainsi soit-iU

?
TRADUCTION FRANÇAISE o

DB

SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

COMMENTAIRE

SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS.

HOMÉLIE première;

PAFL ET TIMOTHEE , SERVITEDRS DE JÉSCS-CHRIST A TOUS lES SAINTS EN JÉStS-CHRIST QUI SONT A
,

PHILIPPES, AUX COÉVÈQUES ET DIACRES QUE DIEU NOTRE PÈRE ET JÉSUS-CHRIST NOTRE SEIGNEUR
;

.VOUS DONNENT LA GRACE ET LA PAIX. (Cli. I, 1, 2 JUSQU'AU VERSET 7.)

Analyse*

1. Dans l'origine, les noms d'évêques, de prêtres et de diacres n'étaient pas parfaitement "distincts pour le sens, et se prenaient
souvent uns pour les autres.
les
c'est partager leur couronne.
2. Venir en aide à ceux qui travaillent et qui souffrent pour l'Evangile,
3. Dans les bonnes œuvres, c'est Dieu qui agit et nous-mêmes avec Dieu.
ils reçoivent plus
4 et 5. Avec quel soin il faut que les B.Jèles secourent de leurs biens leurs pasteurs, et que dans ces seconrs
qu'ils ne donnent. —
De la vertu de cette veuve qui regut Elle dans sa maison. -- Qu'il faut donner simplement, sans trop
examiner si ceux à qui on donne le méritent.

1. Ici, et comme s'il écrivait à des par- jamais être asservi à un autre maître, puis-
sonnes d'une dignité égale à la sienne , Paul qu'alors il ne serait plus qu'à demi le servi-

ne joint pas à son nom sa qualité d'apôtre; il teur de Jésus-Christ.


prend un autre titre, mais bien grand, et Quand il écrit aux Romains, Paul reprend
quel est-il? Au lieu d' «apôtre D, il écrit oser- la même « Paul serviteur de
suscription :

a viteur ». C'est certainement une haute di- « au contraire dans les épîtres
Jésus-Christ » ;

gnité , c'est le premier de tous les biens , que aux Corinthiens et à Timothée , il se nomme
de pouvoir non pas être nommé seulement, a apôtre ». Pourquoi? ce n'est pas sans doute

mais être en réalité serviteur de Jésus-Christ, pour cette raison, que de simples fidèles va-
Qui dit serviteur de Jésus-Christ, dit homme lussent mieux que Timothée Erreur évidente! 1

libre de tout péché; et par cela même qu'il C'est plutôt parce que, de tous ceux qu'il ho-

est serviteur vrai et légitime il ne voudrait , nore de ses lettres , les Philippiens se trouvent
,

d TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME,

être les plus honorés et les plus aimés : il attes- dressant jamais au clergé d'autres cités, par
tera même bicnlôl leur grande vertu. — D'ail- exemple à ceux de Rome de Corinthe d'E-
, , ,

leurs, il déclare sa dignité d'apôtre quand il phèse, mais saluant en général en ces termes :

a A tous les saints, ou à tous les fidèles, à tous


veut, dans son épître, établir ou régler quel-
que alTaire très-grave. Mais, à l'égard des a nos bien-aimés », pourquoi ici écrire au

Philippiens, il n'a pas à leur mander autre clergé ? —


Sans doute parce que c'étaient des
chose que ce qu'ils savaient déjà. clercs qui lui avaient remis la lettre des Phi-

« Aux saints en Jésus-Christ qui sont à Phi- lippiens porté leur aumône et député Epa-
, ,

a lippes ». Comme vraisemblablement les phrodite.


Juifs s'adjugeaient à eux-mêmes le nom de « Je rends grâces à mon Dieu, toutes les fois
a saints », d'après l'ancien oracle qui les dési- a que je me souviens de vous ». Il a écrit ail-
gnait comme le peuple saint et choisi (Dcut, leurs : « Obéissez à vos prélats et soyez-leur
(vil, 6), l'apôtre a soin d'ajouter pour cette rai- a soumis; car eux à leur tour veillent sans
son « Aux saints en Jésus-Christ ». Car dé-
:
« cesse comme devant rendre compte de vos
sormais voilà seulement les saints ; les autres « âmes qu'ils aient donc à le faire avec bon-
;

à l'avenir ne sont que des profanes. « iieur, et non avec gémissement». Autant les

a Aux coévêques et diacres... » Qu'est-ce à fautes des disciples doivent faire gémir, autant
dire? Une seule cité avait-elle donc plusieurs la joie à parler d'eux démontre leurs progrès

évêques? Non; mais sous ce nom il a désigné dans le bien. Voici donc sa pensée: Toutes les
Ces noms, alors, étaient communs
les prêtres. fois (|ue je me souviens de vous, je rends gloire à
et réuproques; l'évêque même s'appelait dia- Dieu. S'il remercie, c'est qu'il garde la mé-
cre. Témoin celte ligue à Timothée o Rem- : moire de leurs grandes vertus. Je glorifie Dieu,
a plissez votre diaconie », bien qu'il fût évo- et, ajoute-t-il, je le prie. Car, de ce que vous

que, puisque ce caractère épiscopal ressort de êtes entrés dans le chemin de la vertu il ne ,

ces autres paroles au même disciple a N'im- : suit pas queje doive cesser de prier pour vous;

a posez légèrement les mains à personne » ; au contraire, je persévère dans ma prière :


ailleurs au contraire il lui écrit (La grâce) : « Je rends grâces à Dieu chaque fois que je ,

« vous a été donnée par l'imposition des mains a me souviens de vous » et toujours, et dans

a des prêtres», et pourtant des simples prêtres « toutes mes prières pour vous tous et c'est ,

n'auraient pu ordonner un évoque. De — « avec joie queje prie ». Je me souviens a tou-

même écrivait-il à Tite « Je vous ai laissé en


: jours », et non pas seulement à l'instant de
o Crète, afin que vous y établissiez des prêtres mon oraison. C'est avec raison qu'il ajoute :

« en chaque ville, selon l'ordre queje vous en ai Je le fais « avec joie » ; car il se peut qu'on
«donné, choisissant celui qui sera irrépro- prie avec tristesse , comme lui-même ailleurs
« chible, qui n'aura épousé (ju'une femme » ;
le témoigne aux Corinthiens,
: Oui, dit-il

autant de traits qui désignent l'évêque puis- « c'est avec peine, avec serrement de cœur, à
,

qu'il ajoute, immédiatement après le texte a travers bien des larmes que je vous ai

précédent : o Car il faut que l'évêque soitirré- « écrit ». (Je rends grâces à Dieu) « de
a prochable , comme étant le dispensateur ci a ce que vous avez participé à la propaga-
a l'économe de Dieu ;
qu'il ne soit pas orgucil- « tion de l'Evangile » (par vos aumônes)
a Icux... » Ainsi, jadis, comme je le disais, les a depuis le premier jour jusqu'à présent ».

prêtres étaient appelés ou évêques ou diacres 2. C'est un grand éloge que celui que
de Jésus-Christ; et les évêques s'appelaient donne aux Philippiens ce passage de l'a-
prêtres : tellement que même de nos jours pôtre ; c'est un éloge très-grand, et qui
plusieurs évêques écrivent à leurs ministres d'ordinaire ne s'accorde qu'aux apôtres et
inférieurs A
notre coprêlrc, codiacre; bien
: aux évangélistes. Loin de borner votre zèle,
qu'avec le temps, cliaque dignitaire ait enfin 8:'mble-t-il dire, à cette unique cité, qui
reçu son nom particulier, et que l'un s'appelle seule après tout vous a été commise et con-
, ,

désormais évêque , l'autre , prêtre. fiée vous ne négligez aucun moyen de pren-
,

a Aux coévêques », continue-t-il, a et aux dre part à mes travaux, partout présents, et
V diacres; que Dieu notre l'ère et Jésus-Christ concentrant en union avec moi toutes vos pen-
a notre Seigneur, vous donnent la paix ». On sées et toute votre action à la prédication de
peut ici faire une question. Pourquoi ne s'a- l'Evangile. El ce n'est pas à tel ou tel instant
, ,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE f.

et par intervalles , c'est toujours , c'est depuis portion de la récompense qulTattend. Et com-
l'époque où vous avez reçu la foi ,
jusqu'au ment? Aidez-le par vos paroles et par vos
jour présent, que vous prenez une part ardente actes ; soutenez-le , en lui donnant le néces-
au zèle et au prosélytisme des apôtres. Et cepen- saire , en vous constituant le serviteur attentif
dant à rencontre , voyez comme ses collabo-
,
de tous ses besoins. Vous méritez dès lors avec
rateurs de Rome l'avaient quitté écoutez ;
lui , parce que grâce à vous, cette vie rude et
,

comme il se plainte Timothée, d'ailleurs: méritante lui est devenue plus facile.
« Vous n'ignorez pas » , lui dit-il , a que tous ceux donc vous admirez les saints habitants
Si
« qui sont en Asie se sont éloignés de moi » ;
du ou ceux qui ont embrassé un genre
désert,
et encore « Démas m'a abandonné
: et dans ,
dévie tout angélique, ou ceux encore qui,
« mon premier procès personne ne m'a as- ,
dans l'Eglise pratiquent les mêmes vertus ;
,

« sislé ». Au contraire, il atteste que les Phi- si vous les admirez, dis-je, et si vous gémis-

lippiens , malgré les distances des lieux , ont sez de vous voir si fort devancés par de nobles
pris part à toutes ses traverses ;
qu'ils lui en- exemples, il vous reste un moyen d'entrer
voyèrent des messagers, lui fournirent aide et en communauté de mérite avec eux prêtez- :

secours dans la nusure de leurs forces et de leur aide et assistance. C'est en effet un trait , ,

ses besoins, sans oublier ni négliger quoique de la bonté de Dieu qu'il veut bien élever par
ce fût. Et vous le faites, ajoute-t-il, non-seu- une autre route à la hauteur des parfaits ces ,

lement en ce jour, mais sans cesse et toujours, chrétiens simples et moins zélés, qui n'ont
m'aidant de tout moyen. Voilà l'aide qu'il dé- point la force d'embrasser cette vie âpre et
signe sous le nom de « communion au saint rude , mais si glorieuse. Saint Paul leur expli-
«Evangile ». que celte puissance de l'association : ils nous
C'est qu'en effet , quand le prédicateur an- font , dit-il , une part dans leurs biens de la
nonce la sainte parole, vous qui lui prêtez chair, et nous leur faisons part des biens de
votre concours, vous aurez avec lui mêmes l'esprit.

couronnes. Dans les combats simulés des jeux Dieu lui-même , pour nos vertus si misé-
profanes, la couronne n'est pas décernée seu- rables et sans aucun prix, veut bien nous don-
lement au combattant, mais à son maître-ins- ner un royaume; ses saints, après lui et
tructeur, mais à ses seconds mêmes , à tous comme lui nous donnent les biens spirituels
,

ceux enfin qui ont formé le vaillant athlète. en échange de services bien minces et pure-
Puisqu'il leur doit, en effet, force, soulage- ment charnels. Ou plutôt c'est Dieu qui par ,
,

ment, n'est-il pas juste qu'il les fasse participer ses serviteurs nous donne et les biens spiri-
,

à sa victoire ? De même encore dans les guerres tuels et les dons-de la gloire. Vous ne pouvez
sérieuses, l'auteur d'un coup heureux n'est supporter le jeûne , la solitude vous ne pou- ,

pas seul admis à recueillir la gloire et les tro- vez coucher sur la dure, vous ne pouvez passer
phées : on ne ferait pas cette injure à tous de longues nuits sans sommeil ? Vous parta-
ceux qui lui ont prêté leur utile concours; on gerez la récompense due à ces exercices de

reconnaît, on avoue , en les couronnant avec l'homme parfait, si vous faites de son travail
lui, que leur œuvre et leur service les ont votre propriété même ; si l'athlète est l'objet

comme associés au combat. Par la même rai- de vos soins continus, de vos larges aumônes,
son , se mettre au service des saints est une si vous lui facilitez les saints combats de la

œuvre noble et puissante loin d'être à dédai- , perfection. Lui, fait face à l'ennemi il lutte ,

gner : elle nous donne droit avec eux aux ré- il reçoit les coups : et vous, quand il reviendra
compenses que Dieu leur tient en réserve. de la bataille, soignez-le , recevez-le dans vos
Un riche, par exemple, s'est dépouillé d'une bras , essuyez sa sueur, pansez ses plaies, con-
immense fortune pour l'amour de Dieu ; il s'est solez et relevez celte grande âme fatiguée.
fait son serviteur de cœur et d'âme s'acquit- , Servir ainsi les saints avec empressé , un zèle
tant désormais de tous les devoirs d'une vertu c'est se créer un droit à partager avec eux le
parfaite , évitant avec scrupule toute parole salaire éternel. Jésus-Christ lui-même l'ensei-

toute pensée même , toute occasion capable gne : a Faites-vous des amis avec l'argent
d'offenser Dieu. Eh bien vous qui êtes loin a d'iniquité, afin qu'ils vous reçoivent dans
d'atteindre à la vertu héroïque de cet
,

homme « les tabernacles éternels o. (Luc, xvi, 9.) —


parfait , vous pouvez cependant espérer une Vous voyez counnent les PhilippiLUs ont su
8 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

s'assurer une part aux mérites de saint Paul ?


— perfectionnera », ici même il fait encore
« Depuis le iiremier jourjusqu àcetle heure» ;
leur éloge, avouant qu'ils ont attiré sur eux la
telle est , dit-il , la raison de ma joie, a Votre grâce de Dieu qui les aidera à vaincre l'hu-
o communion avec nous » ; et je suis heureux maine nature. Un autre mérite ressort encore
non-seulement du passé, mais de l'avenir; ici vos bonnes œuvres ont ce caractère
:

car je pressens ce que vous ferez, d'après l'ex- qu'elles ne présentent rien de l'homme, mais
périence de ce que vous avez fait. Il poursuit qu'elles ont
besoin de la force de Dieu.
en effet a J'ai une ferme confiance que celui
: Au reste, Dieu perfectionne, vous n'aurez
si

«quia commencé le bien eu vous, ne ces- pas à travailler beaucoup ; vous devez donc
a sera de le perfectionner jusqu'au jour de avoir confiance, facilement vous atteindrez
a Jésus-Christ (G) b . la perfection , puisque vous serez aidés de

Voyez comme il leur enseigne la pra-


3. lui.

ti(|ue de la modestie. Comme il leur a a Et il est juste que j'aie ce sentiment de

rendu un important témoignage, il craint a vous tous, parce que je vous porte dans
que riiuniaine faiblesse ne succombe à l'or- « mon cœur, comme ayant tous part à ma
gueil, et il s'empresse de leur apprendre à a grâce, par celle que vous avez prise à mes
reporter tout à Jésus-Christ, le passé conmie « liens, à ma défense, et à l'affermissement de

l'avenir. Comment ? Il se garde bien de dire : « l'Evangile (7) ». Voilà bien la sainte passion

J'ai confiance qu'ayants! bien commencé, vous d'une âme ardente il portait les Philippiens
:

finirez de même. Que dit-il donc? « Celui qui dans son cœur; et jusque dans la prison et les
a a commencé le bien en vous, ne cessera de le fers, il gardait leur souvenir ce n'est pas pour
:

« perfectionner ». Sans doute ne refuse pas il ces pieux fidèles un éloge vulgaire, que d'être
d'avouer qu'ils ont quelque part dans la bonne ainsi gravés dans la mémoire d'un si grand
œuvre «Je suis heureux » , dit-il au contraire,
: saint. L'affection de Paul n'avait point son
a de votre parlicii)ation » , comme s'ils ne de- motif dans un mouvement irréfléchi ; il s'ap-
vaient qu'à eux-mêmes cette sainte conduite. puyait sur la raison jugement. Pour être
et le

Mais cei'endant, il ne dit pas que la vertu aussi vivement aimé de lui, il fallait, évidem-
vienne d'eux seuls, il eu attribue à Dieu le ment, le mériter par une grande et admirable
principe tout d'abord o C'est lui » , dit-il, : vertu.
j'en ai la confiance, qui a commencé le bien Jusque dans ma défense et dans l'affer-
a en vous encore qui ne cessera de
; c'est lui missement de l'Evangile». Après ce trait,
o le perfectionner jusqu'au jour de Jésus- n'admirons plus qu'il les portât dans son
a Christ B. Lui, c'est Dieu. Et il en sera cœur, même au fond de son cachot à l'heure :

ainsi, non-seulement de vous,


ajoula-t-il, même où je com|)araissais devant les tribu-
mais de tous ceux qui vous suivront, je l'es- naux, dit-il, pour y plaider ma cause, vous
père. n'étiez pas sortis de mon esprit. — Telle est,
Après tout, ce n'est pas un mince éloge pour en effet, la puissance de l'amour spirituel,
un homme, que Dieu daigne opérer en lui. Car qu'il ne puisse céder aux rigueurs d'un temps
s'il ne fait acception de personne, et certes c'est malheureux, mais qu'embrasant l'âme à tout
son caractère divin; s'il ne voit dans chacun jamais, il ne puisse être vaincu par le mal-
de nous, pour se déterminer à nous aider, heur ni par la souffrance. Jusque dans la
que notre bon propos à rem|)lir notre devoir, fournaise de Babylone, au milieu de cet
il que c'est nous-mêmes qui
est assez clair épouvantable brasier, une douce rosée ra-
lui donnons sujet de nous seconder ainsi. fraîchissait les bienheureux enfants ainsi la :

Sous ce rapport, l'apôtre est loin de retirer aux sainte amitié, dès qu'elle a saisi l'âme, mais
l'iiilippiens leur mérite. En effet, si Dieu agis- une âme aimante et agréable à Dieu, éteint
sait en nous seul et par caprice, rien n'em-'^ toute autre flamme, et répand une admirable
pécherait que les gentils et môme tous les rosée.
hommes sans exception ne fussent l'objet de Et dans l'affermissement de l'Evangile ».
ea grâce au même degré, s'il les remuait, Ainsi les chaînes apostoliques étaient l'affer-
osé-je dire, comme le bois ou la pierre, missement de l'Evangile, et comme son bou-
sans chercher aucune cooi)ération de noire clier et sa défense. Cette parole est juste et
part. Ainsi, quand l'apôtre ajoute : « Dieu profonde. S'il n'avait pas , en effet, glorifié et
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE I. 9

aimé ses chaînes, il n'aurait paru qu'un im- généreux pour être appelés par Paul lui-même
posteur. Mais maintenant qu'il subissait vo- ses copartageants. Telle est en effet son ex- , ,

lontiers les fers et la souffrance , tous les, pression Tous avec moi vous avez part à la
:

maux réunis, il montre assez qu'il ne souffrait' gr?ce ». De tels commencements me garan-
pas pour une cause humaine mais pour la , ti ssent votre persévérance dans ces généreuses

cause de Dieu, son grand rémunérateur. Nul dispositions. 11 est impossible qu'un début si
n'aurait ainsi choisi la mort et tous les dan- glorieux s'éteigne et se dissipe comme une
gers nul n'aurait affronté la colère d'un em-
;
vaine fumée d'avance il promet une fin
:

pereur comme celui-là , de Néron, s'il n'avait glorieuse.


vu plus haut un empereur bien autrement 4. Nous pouvons donc, indirectement, par-
grand. Les chaînes étaient donc la confirma- ticiper à la grâce apostolique des dangers et
tion de l'Evangile. —
Admirez comme , pour des tribulations vous en supplie, mes
: je
arriver plus pleinement et plus parfaitement frères, sachons y prendre notre part. Combien
à son but, l'apôtre fait voir en toutes choses le parmi ceux qui sont ici voudraient..., ou plu-
côté contraire aux vues humaines. Ce que l'on tôt toussans exception , ne voudriez-vous pas
regardait comme faiblesse ou déshonneur, lui, partager avec Paul ces biens que l'éternité
le déclare être la confirmation de l'Evangile ; nous garde ? Or, ce but magnifique , facile-
comme si l'apôtre avait dû être faible sans ces ment vous pouvez l'atteindre si vous le vou- ,

épreuves qui les effraient. — Ensuite, il veut lez; oui, àceux qui représentent le ministère
montrer que son amitié pour eux n'est pas apostolique, à ceux qui souffrent pour Jésus-
un aveugle parti pris, mais une affection rai- Christ, veuillez prêter aide et secours. Voyez-
sonnée. Quelle preuve en donne-t-il? ^Icoutez. vous un frère en danger ? Tendez-lui la main.
a Je vous porte dans mes chaînes et jusque Apercevez-vous un de vos maîtres en plein
odans ma défense, parce que, en union in- combat? Assistez-le. Mais, répondez- vous, —
time avec moi, vous avez partagé ma grâce». aucun ne peut être comparé avec Paul. —
Qu'est-ce à dire? Etait-ce donc une grâce Quoi sitôt l'orgueil sitôt le jugement témé-
I !

pour l'apôtre, que les fers, l'exil perpétuel, raire Que personne n'approche de ce grand
I

les innombrables supplices? Oui car, est-il : Paul, je vous le concède. Mais cependant,
dit, a ma grâce vous suffit, et ma force se d'après Jésus-Christ, « celui qui reçoit le pro-
« montre tout entière dans l'infirmité; aussi», « phète en son nom de prophète, recevra la
ajoute l'apôtre a je me complais dans les in-
,
a récompense du prophète ». Les Philippiens

« flrmités et dans les outrages ». (II Cor. xii, étaient-ils donc admirables par la raison ,

9, iO.) Quand donc je vous vois montrer votre qu'ils aidaient Paoi personnellement? Nulle-
vertu par vos œuvres, et participer à cette grâce ment ; mais c'est qu'ils entraient en commu-
aussi et même avec joie, je conçois aussi
, nion avec l'apôtre, avec le héraut de l'E-
pour vous les mêmes espérances. Je vous con- vangile. Paul ne méritait tant d'honneur que
nais par expérience, j'ai vu surtout vos bonnes parce qu'il souffrait pour Jésus-Christ. Grand
œuvres malgré la distance qui nous sépare,
; comme l'apôtre, nul ne peut l'être ; et que
vous vous efforcez de partager mes tribula- dis-je? comme lui 1 de lui, d'un tel saint, nul
tions et ensuite ma récompense en sorte que , n'approche. Mais la prédicati<»u est la même
tout en restant éloignés du combat , vous aujourd'hui qu'alors.
aurez dans la victoire une part égale à la Au reste, les Philippiens prenaient part à
mienne, moi qui suis au milieu de la mêlée; ses travaux, non pas seulement depuis qu'il
il est donc juste que je vous rende ce témoi- était dans les mais dès le principe.
fers ,

gnage. Voici ses propres termes « Or, vous savez,


:

Mais pourquoi ne dit-il pas simplement: « mes frères de Philippes, qu'après avoir com-
a » ; mais ; a Vous participez
Vous participez « mencé à vous prêcher l'Evangile, aucune
adans l'union la plus intime avec moi?» C'est a églisene m'a fait part de ses biens en recon-
comme s'il disait Je vous fais votre part, afin
: « naissance de ceux que j'apportais vous :

d'avoir moi-même la mienne dans Evan-


cet a seuls exceptés, cependant ». Et pourtant
gile, c'est-à-dire aux biens qu'il nous promet. sans parler des dangers proprement dits, le
Chose admirable, d'ailleurs, que tous ces Maître de la parole rencontre bien des en-
pieux fidèles aient eu des sentiments assez nuis veilles, fatigues de la parole et de l'en-
:
10 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOJfE.

seignement, dures critiques et accusations, parable. Leur corps sera nourri : votre âmô
plaintes, reproches, jalousies. N'est-ce rien , deviendra belle et splendide. En acceptant,
diles-moi, que de s'exposer à mille contra- leurs péchés ne sont pas effacés vous retran- ;

dictions lorsqu'après tout on aurait le droit


,
chez de vos comptes de nombreuses offenses.
absolu de ne penser qu'à soi et à ses intérêts Ainsi prenons part à leurs travaux, à leurs
,

personnels ? combats, afin de partager un jour leur cou-


Hélas 1 où en suis-je ? Enfermé dans une al- ronne. On a vu des particuliers adopter des
ternative redoutable, j'hésite, je ne sais que rois et des empereurs, avec l'idée qu'ainsi ils

résoudre. D'un côté, je désire vous exhorter, recevaient autant qu'ils donnaient '. Adop-
vous déterminer à prendre soin dos saints de tez, vous, Notre-Seigneur Jésus-Christ : vous

Dieu et à les aider de tous vos efforts recon- placez ainsi votre fortune en toute sûreté.
naissants; de l'autre, je crains que mon lan- 'Voulez-vous être aussi les coassociés de saint
gage ne semble pas dicté par l'intérêt que je Paul?... Mais que parlé-je de Paul, quand au
vous porte , mais plutôt par celui de mes fond c'est Jésus-Christ lui-même qui riçoit.
clients.... 5. Mais je veux vous convaincre encore que

Ile bieni sachez que c'est pour vous et non votre seul intérêt m'ouvre la bouche, que j'a-
pour eux que je plaide en ce moment et si , gis pour vous et non pour ks autres. Ainsi,

vous daignez m'écouter, les raisons que j'ap- parmi les prélats de l'Eglise, en est-il qui vive
porte vous auront bientôt convaincus. Les — dans l'aisance, hors de tout besoin, fût-il

avantages de l'aumône sont beaucoup plus d'ailleurs undonnez rien pré-


saint, ne lui :

grands pour vous que pour eux si vous faites ; férez-lui cet autre ministre de Dieu, moins
l'aumône, vous ne donnez, après tout, que de admirable |)eut-êlre mais qui n'a point le ,

ces richesses dont bientôt, bon gré mal gré, nécessaire. Pourquoi ? Ah c'est qu'ainsi le 1

vous devez subir la privation, le dépouille- veut Notre-Seigneur lui-même, quand il dit ;
ment. Ce que vous recevez, au contraire, est a Quand vous donnez un repas un banquet, ,

d'un prix immense, j'ose dire même, hors de a n'invitez pas vos amis ni vos parents, mais

comparaison. Quand vous donnez, n'avez-vous plutôt les infirmes, les boiteux, les aveugles^
pas la confiance de recevoir? Si tel n'est pas a ceux enfin qui ne pourront vous rendre la

votre sentiuient, ne donnez pas, je vous le a pareille». (Luc,xiv, 12, 13.) Ainsi les invita-
dis, tant je suis loin de parler pour les pauvres. tions ne doivent pas se faireau hasard pré- :

Non, si quelqu'un ici n'est pas tout d'abord nus les étran-
férez les gens affamés, altérés, ;

convaincu qu'en donnant il recevra davan-, gers, les riches tombés dans la misère. Car le
tage et fera un gain magnifique, iiu'il sera Seigneur n'a pas dit simplement Vous m'a- :

bien plus l'obligé que le bienfaiteur, alors vez nourri ; il ajoute : Vous avez nourri ma
qu'il ne donne pas Sa conviction est-elle qu'il
! faim : o J'avais faim » , dit-il, a vous m'avez
dépense sans recevoir, qu'il s'abstienne Pour ! a vu , et vous m'avez donné à manger ».
ma part, ma grande inquiétude dans ce mo- (Matth. XXV, 35.) Telle est sa maxime en son
ment n'est pas de trouver la nourriture des entier. Or s'il faut nourrir celui ipii a faim,
saints si vous ne donnez pas un autre don-
: , par cela seul qu'il a faim , à plus forte raison,
nera. Mon seul désir, le voici puissiez-vous : si le nécessiteux est un saint. S'il est saint,
avoir un doux remède contre vos péchés! En mais sans nécessité, ne donnez pas; vous n'y
ne donnant pas avec ces dispositions vous , trouveriez aucun bénéfice pour vous, puisque
n'avez pas de remède à attendre. L'aumône, le commandement de Jésus n'est pas pour lui ;
en effet, ce n'est pas le don c'est l'empresse-
, je dirai mieux, recevant sans avoir besoin , il

ment et la joie à donner, c'est la reconnais- n'est plus un saint. Reconnaissez-vous que
sance envers celui qui reçoit. Paul l'a pro- mon langage s'inspire ici non pas d'un vil
noncé Rien par force, rien avec regret
: : motif d'intérêt, mais uniquement de votre
« Dieu aime qu'on donne avec joie ». Pour ne propre avantige?
pas donner ainsi, conservez plutôt : ce serait Nourrissez donc l'affamé pour ne pas nour-
une perte et non pas une aumône.
Si donc vous êtes persuadés que vous ga- * Rien n'était plus commun, bous les empereurs romains, que cet

gnez tt non pas vos obligés, ne soyez pas moins adoptions étranges du pouvcrnin par les particuliers ; ceux-ci lei
faisaient h<;ritiers de leurs biens, pour sauver à la fois et leurs for-
convaincus que le profil pour vous est incom- tuues et leurs vies, objets des convoitises impériales.
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE II. li

rir un jour le feu de l'enfer. Le nécessiteux rait pas eu la foi. Ainsi Abraham, s'il avait
qui s'alimente d'une partie de vos biens, sanc- voulu creuser et s'inquiéter, n'aurait pas reçu
tifie toutes vos autres richesses. Rappelez-vous les anges. Car il est impossible, je le répète,
comment une veuve a nourri le prophète Elie : impossible d'être bienfaisant pour un saint,
elle a bien moins donné que reçu; elle a été quand on s'arrête à des doutes éternels. Au
nourrie plutôt que nourricière. De nos jours contraire on s'expose à obliger des trompeurs.
mieux encore. Ce n'est plus
cela arrive aussi, et Et pourquoi? Le voici l'homme pieux ne
:

feulement une mesure de farine ou d'huile ;


cherche pas à paraître tel, il ne s'enveloppe
mais quoi? Le centuple, mes frères, et la vie pas de ce manteau, dût-il être méprisé. L'im-
éternelle qui nous est donnée en échange de posteur, au contraire, qui s'en fait un art, a
nos minces largesses la miséricorde est si
: bien soin de se cacher derrière un masque de
bien la nature même de Dieu Pensez donc à I piété impénétrable. Aussi, tout en faisant le
la nourriture spirituelle; déposez dans la vie bien à des gens qui ne paraissent point être
présente un levain pur et fécond C'était I — saints et pieux, on a la chance d'obliger les
une veuve, la famine régnait rien ne l'ar- : personnes pieuses, tandis qu'en cherchant
rête; elle avait des enfants, et l'amour ma- trop ceux qui ont la réputation de vertu , on
ternel ne la retient pas. Sa générosité l'élève tombe souvent à faire du bien à des impies.
aussi haut que la veuve de l'Evangile qui Je vous en prie donc, agissons en toute sim-
laissa tomber deux oboles dans le. tronc du Supposons, en effet, que voilà un im-
plicité.

temple. Elle ne s'est pas dit à elle-même : posteur qui s'avance vous n'avez pas mission
:

Quel avantage me vaudra ma conduite? Cet de faire son examen. « Donnez », a dit Jésus,

homme, qui me demande, s'il avait usé de ses à quiconque vous demande»; et ailleurs:
forces, n'aurait pas faim il eût pu conjurer
; a N'oubliez pas le condamnée mortl » Bien
cette sécheresse, et ne pas partager la misère de ces gens qui subissent la peine capitale,
générale Sans doute il a mérité lui-même la
1 n'y sont condamnés qu'après avoir été surpris
colère de Dieu Elle n'a pas eu de semblables
1 en flagrant délit de crime. Et on toutefois
pensées. —
Voyez-vous comme il est beau vous dit «Ne l'oubliez
: pas! » Ainsi devien-
d'être bienfaisant en toute simplicité et sans drons-nous semblables à Dieu; ainsi vrai-
s'inquiéter avec excès de la personne qui ment admirables à ses yeux, nous pourrons
souffre le besoin? Si elle avait voulu trop ap- conquérir les biens immortels ; puissions-
profondir, son esprit aurait hésité, elle n'au- nous tous y parvenir, etc., etc.

HOMELIE IL

CAR DIEC m'est TÉMOIN AVEC QUELLE TENDRESSE JE VOUS AIME TOUS DANS LES ENTRAILLES DE JÉ-
SUS-CHRIST. —
ET CE QUE JE LUI DEMANDE, C'EST QUE VOTRE CHARITÉ CROISSE DE PLUS EN PLUS
EN LUMIÈRE ET EN TOUTE INTELLIGENCE AFIN QUE VOUS SACHIEZ DISCERNER CE QUI EST MEIL-
;

LEUR, ET QUE VOUS SOYEZ INNOCENTS ET SANS TACHE JUSQU'AU JOUR DE JÉSUS-CHRIST, REMPLIS DB
lOUS LES FRUITS DE JUSTICE, POUR LA GLOIRE ET LA LOUANGE DE DIEU. (Ch. I, 8 11 JUSQU'A 19.) —

Analyse.

1. Saint Paul exprime aui Philippiens l'ardente charité qu'il a pour eui. —Il prie pour qne la charité dont ils ont fait preuve
eux-mêmes ,
pour qu'ils soient trouvés purs de lout péché et chargés des fruits de la justice, etc.
croisse de plus en plus
2. Saint Paul se réjouit de ce que sa captivité et les artifices mêmes de ses ennemis tournent au bien de l'Evangile.
3. Que les hérétiques travaillent en vain.
i et 5. Unira la vertu la pureté d'intention. — Crime et folie des envieux. — Malheur d'être riche el bonUeur d'être pauvre.

i. Dieu m'est témoin ». S'il invoque le c'est l'affection même qui lui dicte cet appel à
témoignage de Dieu, ce n'est pas comme les Dieu, il veut avoir leur pleine et entière con-
soupçonnant de ne pas croire au sien propre ; fiance. Il venait de parler des soulagements
13 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

qu'il avait reçus d'eux. Craignant de laisser a en lumière? » avec jugement, avec réflexion,
croire que ce motif intéressé soit la cause de avec discernement. Il est des gens qui donnent
son affeclion, et qu'il ne les aime pas pour leur amitié sans raison , sans y regarder et
eux-mêmes, il ajoute w Je vous aime dans
: comme il se trouve aussi de pareilles liaisons
:

les entrailles de Jésus-Christ». Qu'est-ce à ne peuvent tenir longtemps.


dire? entendez selon Jésus-Christ, parce que
: a En lumière », conlinue-t-il, a en toute in-

vous êtes vTais fidèles parce que vous l'aimez,


;
a telligence, afin que vous sachiez discerner ce

je vous aime de l'amour de Jésus-Christ. En- a qui est meilleur ». —


a Meilleur», ici, veut

core ne dil-il pas « amour », mais ce qui est « direutile » pour vous-mêmes carce : n'estpas
plus ardent , de Jésus », comme
a entrailles pour moi que mais bien pour vous.
je parle,
s'il disait les entrailles, le sein de celui qui Il est à craindre, en effet, qu'on ne se laisse

est devenu votre père, selon cette parenté corrompre par l'affection des hérétiques. Les
mystitiue que nous avons en Jésus - Christ. paroles qui précèdent font déjà entendre ce
C'est là comme une génération qui nous com- sens, mais voici qui le détermine plus claire-
munique de nouvelles entrailles, un cœur ment : a Pour que vous soyez sincères et
plein de feu et de saintes flammes : c'est, en a purs » : ainsi je ne parle pas dans mon inté-
effet, un don de Dieu à ses serviteurs, que des rêt, mais dans le vôtre; je crains que, sous
entrailles semblables. Ainsi, dans ces entrail- prétexte de charité, vous n'admettiez quelque
les, moi Paul, vous aime, et non plus seu-
je doctrine illégitime. — Vous me demandez
lement selon celles de ma nature, mais dans comment pu dire ailleurs o S'il se
l'apôlre a :

ces entrailles bien autrement enflammées, « peut, ayez la paix avec tous les honuues ? »

cellesde Jésus-Christ. (Rom. xn, 18.) Je réponds qu'il n'a pu vous re-
Avec quelle tendresse je vous aime tous ». commander une paix qui vous fût nuisible;
Je vous aime tous car vous êtes tous tels que
, au coiitiaire, Jésus-Christ a dit « Si votre œil :

je viens de dire; et comme le langage humain a droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le

ne peut exprimer l'ardeur de mon affection, o loin de vous ». (Matlh. v, 29.) Mais de ma-

dans cette sainte impossibilité, je laisse à Dieu nière que vous soyez a sincères » devantDieu,
de me comprendre, puisqu'il sonde les cœurs. sans reproches devant les hommes ». Trop
Si l'apôtre eût voulu les flatter, il n'aurait pas souvent les liaisons de l'amitié ont compromis
pris ainsi Dieu à témoin cet appel suprême : la foi. Quand la vôtre n'aurait rien à en crain-

devenait un péril. dre, votre frère pourrait s'en scandaliser, et


a Et ce que je lui demande, c'est que votre vous ne seriez pas a sans reproche». aJus- —
charité croisse de plus en plus ». Bien dit ! qu'au jour de Jésus-Christ » c'est-à-dire :

car l'amour est insatiable. Vous voyez que , si pour qu'à cette heure suprême vous soyez
fortaimé déjà, il désire l'élre plus encore. trouvés purs, n'ayant scandalisé personne.
Quand on aime comme il aimait, on veut être a Remplis des fruits de justice, par Jésus-

payé tellementde retour par la iiersonneaimée, a Christ, pour la gloire et la louange de Dieu»;
qu'on ne lui permclte jamais de s'arrêter à tel c'est-à dire ayaut la vie aussi droite que les
degré d'afl'ection. Celte vertu ne connaît point croyances. El il ne suffit pas qu'elle soit sim-
de limites ; aussi saint Paul veut qu'on la doive plement droite, il la faut remplie « des fruits de
toujours, a Ne devez rien à personne », dit-il, justice » car il y a une certaine justice qui
;

si ce n'est de vous aimer les uns lesaulrcs ». n'est pas selon Jésus-Christ, une certaine honnê-
La mesure de la charité est de progresser tou- telé selon le monde. Je demande celle qui l'est
jours : Que votre charité», dil-il, a croisse « selon Jésus-Christ à la gloire et louange de
a de plus en plus «.Mais faites attention à l'or- a Dieu». Vous voyez donc qu'en lien je ne
dre des paroles, o Qu'elle croisse de plus en cherche ma gloire, mais celle de Dieu. Sou- —
a plus », dit-il, a en lumière et en toute inlel- vent il appelle l'aumône justice. Ainsi donc
oligence».Ce n'est pas simplement l'amitié ayez la paix avec tout le monde mais toutefois ;

qu'il admire, ce n'est pas simplement toute que votre charité n'aille pas vous nuire et
charité mais celle qui vient a de la lumière»
; vous faire oublier vos intérêts et que l'amitié ;

et de la science; car nous ne devons pas avoir pour un homme, quul qu'il soit, ne vous tasse
pour tous la même affeclion : ce ne serait plus pas faire un faux pus. Oui, je dcsire que voire
charité, mais indilierence. Qu'est-ce à dire charité grandisse, mais non jusqu'à vous de-
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHI LIPPIENS. — HOMÉLIE II. 13

venir dommageable. Je ne veux pas que vous sent connus « dans tout le prétoire » (c'était

soyez surpris parvotre simplicité même; mais alors le nom du palais impérial), et non-seu-f
quand vous aura prouvé que no^
la réflexion lement dans le prétoire, mais dans toute la
11 ne dit pas
Varoles sont vraies. Préférez mes : capitale.
vues; mais a Faites l'épreuve ». Une prononce
: a Et que plusieurs de nos frères en Notre-

pas ouvertement: Gardez-vous dételle liaison ! a Seigneur, se rassurant par mes liens, ont
mais Je désire que votre charité soit utile, et
: a conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer

que vous ne vous fixiez pas sans discernement. a la parole de Dieu sans aucune crainte (14) ».

Vousseriez déraisonnables, en effet, de faire des Ces paroles démontrent que déjà auparavant
œuvres de justice autrement que pour Jésus- ils avaient parlé avec confiance et en toute

Christ, et par Jésus-Christ. Vous entendez cette liberté, mais qu'à l'heure présente, ils s'encou-
formule fréquente a Par lui ». Est-ce à dire
: rageaient bien plus encore. Si donc mes chaî-
qu'il se serve de Dieu comme d'un aide tra- nes ont doublé l'énergie des autres, n'aurai-je
vaillant sous ses ordres? Arrière ce blasphème. point moi-même gagné plus que personne ? Si
Au contraire, dit-il, si je parle ainsi, loin de une force nouvelle, ne l'ai-je
je leur ai valu
chercher ma gloire, je ne veux que celle de donc pas conquise plus grande aussi ? a PIu-
Dieu. a sieurs de nos frères dans le Seigneur ...»
2. « Or, je veux bien que vous sachiez, mes Comme ilsemblait hardi d'attribuer à ses chaî-
« frères, que ce qui m'est arrivé a servi beau- nes le redoublement d'énergie de ses frères, il

a coup aux progrès de l'Evangile, en sorte que prévient le reproche d'orgueil en ajoutant :

mes liens sont devenus célèbres, à lagloire de a Dans le Seigneur ». Voyez comme forcé de
« Jésus-Christ, dans tout le prétoire, et parmi parler de lui-même avec éloge, il n'oublie ce-
a tous les habitants de Rome (12, 13) ». Il est pendant point la sainte modestie la... Osèrent
vraisemblable qu'ils gémissaient, apprenant a plus que jamais », dit-il, a sans crainte au-

ses liens, et qu'ils pensaient que la prédica- a cune annoncer la parole ». a Plus que ja- —
tion apostolique était interrompue. Que fait-il a mais », c'est donc que depuis longtemps ils

donc? Il leur en ôle l'idée, et leur déclare que avaient commencé.


les événements qui l'ont frappé ont même servi a II est vrai que quelques-uns prêchent Jé-

aux progrès de l'Evangile. C'est encore une a sus-Christ par un esprit d'envie et de con-
parole inspirée par l'affection que celle qui « tention , et que les autres le font par une
leur fait connaître ainsi son état présent, objet « bonne volonté (15) Ce passage vaut la
».

de leur inquiétude. Mais, ô Paul, que dites- peine d'être expliqué. Pendant cette détention
vous? Vous êtes dans les fers, dans les entra- de Paul, bon nombre d'infidèles voulant exci-
ves, et l'Evangile fait des progrès ! Comment ter l'empereur à lui faire une guerre sans pitié,
donc? Ah répond-il, a mes liens sont deve-
1 se mirent à annoncer eux-mêmes Jésus-Christ,
a nus célèbres, à la gloire de Jésus-Christ, dans afin d'allumer plus encore la colère du sou-
a tout le prétoire ». Mes chaînes, loin de fer- verain à la vue de cette prédication semée
mer la bouche aux autres prédicateurs, loin quand même, et de faire retomber sur la tête
de leur inspirer de la terreur, n'ont fait que de Paul tout ce poids de fureur. Deux lignes de
lesrendre plus conflants. Or, si jusqu'au mi- conduite furent donc le double effet de cette
lieudu danger, ceux-ci, loin de s'affaiblir, ont incarcération. Elle redoubla le courage des
redoublé de courage , bien plus devez-vous uns dans les autres elle réveilla l'espérance
;

reprendre conflance. Si l'apôtre enchaîné se fût de perdre l'apôtre en prêchant, eux aussi, Jé-
laissé abattre par la persécution, s'il eût gardé sus-Christ, a Quelques - uns par jalousie »,
le silence, il est vraisemblable que ses colla- c'est-à-dire envieux de ma gloire et d'un début
borateurs auraient partagé son abattement. heureux, désirant ma perte, et combattant
Mais comme dans les liens il parlait avec contre moi, semblent continuer mes travaux;
encore plus de liberté qu'auparavant, il leur peut-être aussi l'ambition les entraîne, et ils
communiquait plus de confiance que s'il n'eût croient dérober quelque chose à ma gloire,
pas été dans les fers. Mais comment les chaînes a Plusieurs toutefois agissent par une bonne

ont-elles contribué aux progrès de l'Evangile ? «volonté, c'est-à-dire sans hypocrisie et do


Dieu l'a voulu, dit-il,en permettant que mes « grand cœur ».
liens en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, fus- a D'autres annoncent Jésus-Christ avec un
,

44 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

« espritde contradiction, sans bonne foi (16)», mel, qu'il n'aurait pas pour cela ouvert le

c'est-à-diresans pureté d'intention, et non champ aux hérésies.


pour l'honneur même de la religion. Pour quel 3. C'est, si vous le voulez un point à exa- ,

motif donc ? « dans la pensée d'appesantir en- miner, cependant il faut comprendre que,
:

« core mes chaînes » ; ils ne veulent qu'ag- quand môme saint Paul leur aurait commandé
graver mes périls et faire peser sur moi souf- de prêcher ainsi, il n'aurait pas pour cela
france sur souffrance. cruauté ô énergie de 1 donné carrière à l'hérésie. Pourquoi? C'est
démon Ils le voyaient enchaîné, jeté dans un
! qu'après tout, ces prédicateurs annonçaient la
cachot, et ils le jalousaient encore, heureux sainte doctrine; et que, malgré la perversité
s'ils njoutaient à ses peines, s'ils l'exposaient à de leur but et de leur intention , la prédica-
un redoublement de fureur. «Dans la pensée » tion était donnée en son intégrité : de toute
p<l une expression fort juste; car les événe- nécessité même , ils étaient forcés à la donner
ments trompèrent leur calcul. Ils croyaient, pure de toute erreur. Pourquoi? c'est que s'ils
par cette conduite, me combler de chagrin, avaient autrement prêché, enseigné autrement
tandis que je me réjouissais du progrès de que Paul , ils n'auraient pas augmenté la co-
IKvangile. Ainsi arrive-t-il parfois, quand on lère de l'empereur. Au contraire, par le seul
fait une bonne œuvre, mais avec une inten- faitde propager la doctrine même de l'apôtre,
tion mauvaise on n'obtient pas la récom-
: de répéter les mêmes enseignements, de faire
pense promise, on doit même en attendre le des prosélytes semblables aux siens, ils de-
châtiment. Ces faux apôtres prêchaient Jésus- vaient réussir à courroucer Néron , témoin
Clirist dans le dessein formel d'attirer sur le oculaire de cette multitude de conquêtes. Mais,
prédicateur de Jésus de plus grands dangers : sur ce passage de l'épître apostolique il va se ,

aussi loin de recevoir aucune récompense, ils produire peut-être une objection misérable et
n'obtiendront que le supplice, la peine trop inintelligente. Les ennemis dePaul,dira-t-on,
bien méritée. pour lui causer une douleur cuisante, auraient
« Plusieurs cependant prêchent par charité, dû suivre une toute autre conduite. Loin de
sachant que j'ai été établi pour la défense grossir le nombre des fidèles, ils auraient dû
a de l'Evangile (17) ». Qu'est ce à dire : o J'ai détourner ceux qui avaient déjà embrassé la
été établi pour la défense de l'Evangile » ,
foi Que répondrons-nous? Que leur but uni-
1

sinon ,
ils prêchentrendre plus fa-
,
pour me que étant de redoubler les périls dont Paul
cile le compte que je dois à Dieu et ils m'ai- , était environné, et d'empêcher qu'on ne lui
liciit à subir son jugement. En effet j'ai reçu fît grâce de son cachot , ces gens prenaient , à
,

lordie d'en-haut de prêcher, je dois rendre leur avis , le plus sûr moyen de lui faire plus
mes comptes, et préparer pour ce Juge su- de mal encore et de détruire l'Evangile. Agis-
prême mon apologie au sujet de ce grand de- sant différemment, ils auraient apaisé la co-
voir. Ils me viennent donc en aide pour me lère de l'empereur, et permis à Paul de retrou-
faciliter ma défense ,
qui vraiment me sera ver, avec la liberté, le droit de prêcher la foi.
bien aisée , s'il se trouve un jour que de nom- Au reste ce n'était pas le grand nombre des
,

breux prosélytes ont reçu l'instruction et ennemis du bien qui poussaientjusque-là leur
accepté la foi. calcul infernal mais seulement quelques
,

« Qu'importe après tout, pourvu qu'en dé- hommes remplis à la fois de haine et de per-
o Gnilive et de toute manière, soit par occa- versité.
€ sion soit par véritable zèle, Jésus-Christ, soit Saint Paul poursuit « De tout cela je me
:

annoncé? (18) » Admirez la sainte philoso- « réjouis et même je me réjouirai toujours».


;

phie de ce grand homme. Loin d'invectiver dire « Je me réjouirai?» 51a joie,


Qu'est-ce à :

contre personne, simplement le fait. Que


il dit dit-il, sera de plus en plus grande, quand
m'importe après tout, que le Seigneur soit même mes ennemis devraient persévérer. Mal-
annoncé de telle manière ou de telle autre gré eux, ils secondent mon œuvre ; et ces tra-
s'il l'est, d'ailleurs, de toute façon
,
par occa- vaux en leur apportant le
qu'ils s'imposent,
sion ou par vrai zèle? ne dit pas
Il : o Qu'il juste châtiment du ciel me vaudront une ,

• soit annoncé » il n'emploie pas ce ton impé-


!
récompense, sans que j'y mette la main. Est-
ratif il se borne à raconter
; l'événement. Eût- il malice comparable à celle du démon, qui
il d'ailleurs parlé avec le sens d'un ordre for-
fait gagner ainsi le supplice éternel par l'entre?
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE II, 15

prise la plus sainte, celle de l'apostolat, et qui ments de Jésus-Christ? Ne pouvez-vous vivre
entraîne à leur perte des gens qui ont eu le dans la virginité ? Le mariage vous est permis.
malheur de suivre ses inspirations? De quels Ne pouvez-vous vous dépouiller de tous vos
traits atroces n'accable-t-il pas ses adeptes les biens ? 11 vous est permis de n'en verser qu'une
plus dévoués? Et il leur forge ces traits et ce partie par l'aumône, a Que votre abondance »,
F'ipplice avec la prédication elle-même , avec vous dit l'apôtre, a supplée à leur disette ».
ijutes les fatigues d'un saint combat. Quel Il se peut que vous regardiez comme grand
autre ennemi ,
quel autre bourreau aurait et difficile le mépris des richesses l'empire ,

dii;i préparé pour leur ruine tous les instru- absolu sur votre chaire mais pour les autres :

monls du salut? —
Comprenez, en outre, vertus moindres vous n'avez besoin ni de
,

q;i'on ne peut aucunement aboutir, quand on dépense, ni d'une violence excessive sur vous-
fait la guerre contre la vérité. Bien plutôt alors mêmes. Quelle violence , en effet, faut-il s'im-
on se blesse , comme celui qui regimbe contre poser pour ne pas médire pour ne pas ac- ,

l'aiguillon. cuser témérairement pour ne pas envier les ,

Car je sais que l'événement m'en sera sa- biens du prochain, pour résister aux entraî-
f lutaire ,
par vos prières et par l'infusion de nements de l'ambition? Il faut de la force pour
« l'esprit (19) ». Rien de plus
de Jésus-Ciu-ist endurer les tourments sans fléchir il en faut ;

détestable que le démon. 11 accable, il écrase ses pour se contenir en vrai sage, pour supporter
tristes amis sous le poids de fatigues stériles et ; la pauvreté pour lutter contre la faim et la
,

non content de les empêcher de conquérir soif. Mais si de pareils combats vous sont épar-

la récompense , il sait leur faire mériter les gnés si vous pouvez autant qu'il est permis
; ,

châtiments, leur imposant non pas seulement à un chrétien jouir de vos biens, vous faut-
,

la prédication, mais des jeûnes, mais une vir- il un si grand effort pour vous abstenir d'en-

ginité qui seront privés de récompense, et pré- vier ceux des autres ? Cette misérable passion
pareront même à ceux qui les auront prati-
, de l'envie, ou, pour mieux dire, tous nos maux
qués un affreux malheur. Tels sont les
,
et nos crimes n'ont qu'une source c'est notre :

hommes qu'il stigmatise ailleurs comme attachement aux biens présents. Si vous re-
c ayant leur conscience cautérisée ». gardiez comme pur néant les richesses et la
Remercions donc le Seigneur, je vous en gloire de ce monde vous n'auriez pas ce re-
,

prie, de ce qu'il a bien voulu nous alléger le gard envieux contre ceux qui les possèdent.
travail et nous augmenter la récompense. Il 4. C'est parce que vous êtes épris de ces biens
est tel salaire en effet que recevront parmi
, ,
jusqu'à la folie, jusqu'à- l'hallucination que ,

nous de simples chrétiens par le chaste usage l'envie, que l'ambition vous entraîne et vous
du mariage, et que ne pourront jamais gagner, agite oui de là vient tout le mal
; , de cette ,

chez certains autres, ceux mêmes qui auront admiration d'une vie éphémère et des biens
gardé la virginité oui , chez les hérétiques
:
,
qui s'y rattachent. Vous porterez envie à cet
ces hommes de virginité fidèlement pratiquée homme parce qu'il s'enrichit? Hélas il mé-
,
I

subiront la même peine que les fornicateurs. rite bien plus votre pitié et vos larmes. Vous
Pourquoi ne font rien avec droi-
? C'est qu'ils me répondez aussitôt en riant c'est moi qui :

ture de volonté et d'intention mais que leur , mérite les pleurs et non pas lui! Ahl oui, l'on
but est d'accuser les œuvres de Dieu et son vous doit aussi les larmes, non parce que vous
immense sagesse'. Dieu pour empêcher la êtes pauvre, mais parce que vous vous croyez
paresse nous a imposé des travaux modérés, et misérable. Car enfin certaines gens qui n'ont
qui ne sont point pénibles. Craignons néan- aucun mal réel,et dont l'imagination seule est
moins de les dédaigner. Car si les hérétiques malade obtiennent cependant nos larmes
,

se mortifient par d'inutiles travaux ,


quelle sincères non pour leur mauvaise santé, puis-
,

excuse aurons-nous de ne point subir des fati- qu'ils n'ont aucune maladie mais pour l'idée ,

gues beaucoup moindres que doit couronner qu'ils se sont faite. Ainsi , dites-moi , voici un
une grande récompense? Qu'y a-t-il donc de
si homme sans fièvre et qui néanmoins se désole,
si lourd , de si accablant dans les commande- bien portant et qui garde le lit et se laisse por-
ter; ne méritera-t-il pas, ce malheureux,
' Lct Manichéens, «q effet, et avant eux le» prohibentet Tiubere
ionl parle saint Faul à Timoibée, professaieai et cas maximei etcva
qu'on pleure sur lui plutôt que sur de véri- ,

H 11 ques. tables fiévreux, non certes à cause de sa fièvre,


ir. TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

mais pour l'idée qu'il se forge d'un mal pure- enchaîne sous ses lois, dont, malgré nous,
ment imaginaire? Ainsi nos larmes vous sont le bienfait s'impose.Dormir est un besoin de
dues parce que vous allez vous croire misé- nature. Mais bourreaux de nous-mêmes, nous
,

rable et non pas à cause de votre pauvreté


, ;
nous tourmentons comme nous ferions des
car comme pauvre vous êtes trèc-heureux. étrangers et des ennemis, nous avons su nous
Eli quoi le riche vous fait-il donc envie
! imposer une tyrannie plus forte qu'un besoin
parce qu'il s'est voué jilus que vous aux cha- physique, celle de l'avare! Le jour brille,

grins? parce qu'il s'est condamné à un plus l'avare redoute les fripons; la nuit tombe, il

dur esclavage? parce que, semblable au dogue craint les voleurs; la mort menace, et c'est
enchaîné, il traîne les mille anneaux de ses moins la mort qui le désole que l'idée de
écus innombrables? Le crépuscule arrive, il laisser aux autres tout son bien. A-t-il un jeune
se fjit nuit; mais pour lui le temps du repos , enfant? Ses désirs cupides grandissent, il se
devient l'heure du trouble , du chagrin de , croit indigent. N'en a-t-il pas? son chagrin est
la crainte, de l'inquiétude. Vienne un bruit encore pire.
liger... sur jiied
il est dijà ! Qu'un vol se com- Voudrez-vous donc estimer heureux, celui
mette lui qui n'a point pâli, souffre plus
: qui ne peut goûter un instant de joie? Regar-
d'ennui que celui qui a été victime du vol. derez-vous d'un œil d'envie cet homme jouet
Une fois dépouillé, celui-ci cesse de craindre : des vagues et des flots, vous qui reposez dans
l'autre nourrit une crainte perpétuelle. votre pauvreté comme en un port tranquille?
La luiit arrive port où Unit le mal conso-
,
, C'est vraiment une inûrmité de notre nature,
lation de toutes nos misères remède de nos , que de ne pas accepter généreusement une
blessures. Voyez plutôt l'homme en proie à position féconde en tout bien et d'outrager
,

quelque grand chagrin amis, parents, alliés, : même la source qui nous les procure.
père ou mère même veulenten vain le consoler ;
Voilà pour ce monde. Mais quand nous se-
loin d'écouter, loin de se rendre à leur voix, rons passés dans l'autre, écoutez le cri de ce
la colère lui monte , rien (ju'à les entendre : riche, du possesseur de ces biens que vous
car il n'y a pas de flamme qui fasse autant estimez tant, et que je déclare, moi, n'être
souffrirqu'uneanière douleur; cependant que pas des biens, mais des choses indifférentes.
le sommeil lui commande le repos , il n'aura « Père Abraham, envoyez Lazare pour qu'il
plus même la force d'ouvrir les yeux pour « trempe dans l'eau le bout de son doigt, et

résister. «qu'il rafraîchisse ma langue; parce que je


membres brûlés , dévorés
Tels encore nos souffre dans celte flamme». (Luc, xvi, 24.)
par rayons d'un soleil ardent, cherchentet
les Ce riche, cependant, n'avait subi aucun des
acceptent l'abri qui se présente, et lui trou- ennuis que je signalai tout à l'heure libre de ;

vent les délices de mille fontaines d'eau vive tout chagrin et de tout souci, il avait passé
et des plus doux zéphyrs : telle notre âme toute une vie tranquille... mais, que dis-jc?
subit le bienfaisant empire des ombres et du toute une vie! pour désigner ce moments!
sommeil; ou plutôt ni le sommeil ni la nuit rapide, car notre vie n'est qu'un bien court
n'apportent ces bienfaits; tout ce calme vient instant,comparée à l'éternité... Enfin, tout
de Dieu qui sait ,
la condition misérable du avaitmarché au gré de ses désirs, et néan-
genre humain. moins son témoignage ou plutôt la cruelle
Mais nous, nous sommes sans pitié pour expérience ne le montre-t-elle pas misérable?...
nous-mêmes; ennemis de notre bonheur, Est-ce donc bien toi, malheureux, dont la
nous avons inventé une tyrannie qui l'emporte table se couvrait de vins exquis, et maintenant
sur la nécessité naturelle du repos, l'insomnie à l'heure du plus pressant besoin, tu ne peux
que cause le souci des richesses, o Le souci des même disposer d'une goutte d'eau ! Est-ce bien
«richesses éloigne le sommeil», dit le sage. toi qui regardais de si haut l'indigent Lazare
(Ecclés. XXXI, 1.) et ses affreux ulcères? Et maintenant tu vou-
Et pourtant admirez la divine Providence : drais le voir un instant, et ne peux l'obtenir 1

cette consolation, ce repos, n'a pas été remis à Gisant hier à la porte de ton palais, il repose
notre libre arbitre ni à notre choix ; l'usage du aujourd'hui dans le sein d'Abraham et toi ;

sommeil n'est passoumis à notre volonté une ; qui couchais sous de pompeux lambris, désor-
invincible nécessité de notre nature nous mais tu prends toii lit dans l'élernelle û untne I
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE II. i'i

Riches, entendez! ou plutôt hommes sans B sultez plutôt les générations écoulées, et
richesse, puisque vous êtes sans humanité, « voyez. Qui donc a cru en Dieu, et se vit dé-
comprenez! Ce damné est puni non comme « laissé? Qui espéra en lui, et fut confondu?»
riche, mais comme sans pitié. L'opulence, eu yîcclés. II, 11.) Et ailleurs : o Picgardez les oi-
efTet, conduite par la sainte pitié des pauvres, <i seaux du
ciel ils ne sèment ni ue moisson-
:

peut conquérir les biens infinis. Ce méchant, a nentni n'amassent point dans des greniers, et
du sein des tortures, n'a vu qu'un homme, le « votre Père céleste les nourrit » (Matth. vi, 26.) .

Lazare, afin que son aspect lui rappelât sa 11 n'est pas facile de citer quelqu'un qui soit

cruelle conduite et qu'il comprît mieux la jus- mort ou de faim ou de froid. Pourquoi donc
tice du châtiment. Le ciel ne pouvait-il lui craignez-vous la pauvreté? Vous ne pouvez ré-
présenter, par milliers, des pauvres couronnés? pondre. Oui ,
pourquoi la craindre, si vous
Oui , mais celui qui gisait à sa
sans doute : avez le nécessaire ? Serait-ce parce que
porte, se montre seul pour l'instruire et nous vous n'avez pas une multitude de serviteurs?
avec lui, du grand bonheur qu'on trouve à ne Mais quel malheur, en vérité, de n'être pas
pas se fier aux richesses. A celui-ci en efîet, , ainsi embarrassé d'une foule de maîtres, de
la pauvreté ne fut point un obstacle pour ga- jouir d'un bonheur continuel, d'être affranchi
gner le ciel; à celui-là les richesses ue servi- de souci, d'être libre enfin Serait-ce parce ! —
rent pas même à lui épargner l'enfer. que vous n'avez pas ce mobilier, ces lits, cette
Jusqu'à quand donc dirons-nous malheur : vaisselle d'argent? Mais, pour la vraie jouis-
aux pauvres! malheur aux mendiants! Non, sance, le propriétaire de ces bagatelles est-il
non, le pauvre ce n'est pas l'iiomme qui n'a plus heureux que vous? Non, car, pour l'usage
rien, c'est l'homme qui a de trop vastes désirs! de la vie, que la matière soit plus ou moins
Le riche n'est pas celui qui possède beaucoup, précieuse, un meuble
n'a que son emploi.—
mais plutôt celui qui ne manque de rien. A Serait-ce parce que vous ne commandez pas la
quoi sert dç posséder l'univers entier, si l'on crainte à la multitude ? A Dieu ne plaise que
est plus dans la tristesse que l'indigent? La cela vous arrive jamais Où est le plaisir à vous !

volonté et le parti pris font les vrais riches ou faire craindre, à vous faire trembler' Est-ce —
les vrais pauvres, et non pas l'abondance ou parce que, pauvre, vous craignez vous-même?
le besoin. Pauvre, voulez-vous vous enrichir? Mais ne craignez pas, cela vous est permis I
Sivous le voulez, c'est chose facile, et personne a Voulez-vous ne pas craindre les puissances
au monde ne peut vous en empêcher mé- : « (de la terre)? Faites toujours bien, et vous
prisez les richesses du monde ; regardez-les «obtiendrez même leurs louanges». (Rom.
pour ce qu'elles sont, pour rien! chassez de xm, 3.)

votrecœur les désirs cupides, et vous êtes Mais, m'objectez- vous, on nous méprises!
riche I facilement! on nous accable si volontiers!
Qui ne veut pas s'enrichir, a fait déjà for- C'est beaucoup moins le crime, la pauvreté que
tune; qui ne veut pas s'appauvrir, est déjà qui attire ces fléaux. Bien des pauvres, en
ruiné. Languir en pleine santé, c'est être plus elTet, passent leur vie sans encombre; tandis

véritablement malade que ne l'est un homme que bien des princes opulents et des souve-
courageux qui supporte avec une égale faci-
,
rains ont été plus maltraités par le sort que des
lité la santé et la maladie ainsi ne pouvoir
: criminels, des brigands, des profanateurs de
subir l'indigence même en perspective, et se sépulture. Le mal que peut vous faire la pau-
croire pauvre au sein des richesses, c'est être vreté, ils l'ont rencontré dans leurs richesses
vraiment pauvre, comme ne l'est pas celui qui, mêmes. Un malfaiteur vous attaque par mé-
acceptant de grand cœur son indigence réelle, pris ; il s'en prend au riche par envie et colère,
vit avec une joie inconnue à l'opulence. Oui, et il le fait sur lui avec plus de rage que sur
celui-ci est vraiment bien plus riche. vous; car il est poussé à lui faire du mal par
Dites-moi, en effet, pourquoi craindre K un motif plus violent. L'envieux, en
effet, dé-
pauvreté? Pourquoi la redouter? Appréhendez- pense, pour agir, toute la force et toutes les
vous d'avoir faim, d'avoir soif, d'avoir froid, ressources de la passion mais l'ambitieux, :

de subir enfin quelque fléau de ce genre? quivousdédaignesouvent, prendenpilié l'objet


Mais personne, personne, entendez-le, n'a ja- de son dédain et la cause de votre salut aura
;

jnais été réduit à de telles extrémités : o Con- été votre pauvreté même, votre faiblesse prQ-»

e. }. ch. — Twi£ XI, 9


48 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

fonde. Quand un puissant veut écraser un dans notre cœur et dans ses désirs? Sachons
faible, n'avons-nous pas coutume de dire : seulement le dominer; formons-le aux leçons
Vous ferez, en vérité, une noble action en dé- de la sagesse. S'il est bien disposé, ni les ri-

truisant ce malheureux, en le tuant 1 vous y chesses ne pourront nous exclure du céleste

gagnerez gloire et profit! Et celte réflexion royaume, ni la pauvreté ne nous amoindrira:


sui'fit pour calmer sa colère. Contre les riches, notre courage à la supporter empêchera qu'elle

au contraire, l'envie se lève, et poursuit sou ne puisse nous nuire soit dans la conquête des
œuvre sans paix ni trêve jusqu'à l'accomplis- biens futurs, soit même dans ceux de la vie
sement de tous ses désirs, jusqu'à l'elTusion de présente. Celle-ci ne sera pas sans jouissance,
tout son venin. et la possession dos éternelles joies nous sera
Voyez-vous comme le bonheur ne se trouve garantie. Puissions-nous endevenir dignes, etc.
ni dans la pauvreté, ni dans les richesses, mais

HOMELIE III.

JE m'en RÉiOl'IS ET JE M*EN RÉJOIIRAI TOCJOCRS. — CAR JE SAIS QUE L'ÉVÉNEMENT m'EN SERA SALU-
TAIRE, PAR vos PRIÈRES, ET PAR l'iNFLSION DE l'ESPRIT DE JÉSLS-CaRlST. SELON LA FERME —
ESPÉRANCE OU JE SUIS QUE JE NE RECEVRAI PAS LA CONFUSION D'ÊTRE TROMPÉ EN RIEN DE CE QUE
j'attends ; MAIS QUE PARLANT AVEC TOUTE SORTE DE LIBERTÉ, JÉSUS-CURlST SERA ENCORE MAINTE-
NANT GLORIFIÉ DANS MON CORPS, COMME IL L'a TOUJOURS ÉTÉ, SOIT PAR JUA VIE, SOIT PAR MA MOfiT.
(eu. I, 18-20.)

ilinalyse.

1 et 2. Cbirité et fermeté de saint Paul. — Des différentes espèces de vie.


3. Sagesse de saint Paul.
4. Exhorlalion au mépris de la mort, à la décence dans les funérailles, ft 1* prière pour les trépassés.

i. Une âme grande et amie de la sagesse « en sortira pour moi le salut. Et comment la
chrétienne ne peut être blessée par les misé- a persécution ne me serait-elle pas salutaire,
rables chagrins de cette vie, inimitiés, accu- puisque les inimitiés et le faux zèle, en
sations, calomnies, périls, pièges, rien ne l'at- s'armaiit contre moi, favorisent la prédi-
teint. Réfugiée comme au sommet d'une haute « cation?»
montagne , elle est inaccessible à tous les « Grâce à vos prières», ajoute-t-il, o et par
traits qui partent de cette terre vile et abaissée. l'infusion de l'Esprit de Jésus- Christ selon
Telle était l'âme de Paul, qui avait pris posi- a mon attente et mon espérance». Voyez l'hu-
tion sur les plus hauts sommets, au faîte d'une milité de ce grand saint. Au milieu des com-
sagesse toute spirituelle, d'une philosophie bats, après des bonnes œuvres sans nombre,
seule véritable. Les prétentions des sages du tenant déjà la couronne, Paul, car c'était Paul,
dehors ne sont que vains mots et jeux d'en- et n'est-ce pas tout dire? Paul écrit aux Philip-
fants. Mais nous n'avons pas à en parler nous- piens : Grâce à vos prières je puis être sauvé,
,

même les oracles de Paul doivent seuls nous


:
lorsque déjà des milliers d'actions saintes lui
occuper. méritaient le salut. Il ajoute : «Par l'assis-
Le bienheureux avaW donc pour ennemi tance de l'Esprit de Jésus-Christ» , c'est-à-
Néron, et, avec lui, d'autres âmes haineuses dire, si vos prières me méritent cette grâce.

qui poursuivaient par tous les traits les plus


le Car ce mot a assistance» signifie, si cet esprit
d'vers, les plus envenimés d'atroces calomnies. m'est accordé pour aide et soutien, si l'esprit
Que dit-il cependant? « Loin d'en gémir, je m'est donné plus abondamment, «pour le
« m'en réjouis et m'en réjouirai, non pour un « salut» pour la délivrance ainsi pourrai-je
,
:

f teaips, mais oour toujours, car je sais qu'il échapper au danger présent coiniue au précé*
.

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHIlIpPIENS. - HOMÉLIE IH. 10

dent péril. Car de ce premier danger, il avait n'ai-je pas ditque ma vie seulement glori-
écrit : « Dans mon premier procès, personne fieraDieu , j'ai ajouté Et ma mort même l :

« ne m'assista. Que Dieu le pardonne à tousl Mais, en attendant, ce sera par ma vie; ils
« Le Seigneur seul fut avec moi et me donna la ne pourront me tuer! et, le feraient- ils,
a force » Il se la promet encore et la prophétise
. : qu'ainsi encore Jésus - Christ serait glorifié 1

oGrcàce à votre prière et avec l'aide de l'Esprit Comment donc ? Par ma m'aura
vie, car il

de Jésus-Christ», dit-il, o selon mon attente sauvé ; et par ma mort, parce que la mort
« aussi et mon espérance ». Car de mon côté, même ne pourrait me décider à le renier.
j'espère. En effet, notre confiance aux prières C'est lui quim'a donné ce courage si grand,
que l'on fait pour nous ne doit pas être telle- et qui m'a fait plus fort que la mort, une

ment exclusive et entière, que nous n'appor- première fois en me sauvant des périls, et
tions aussi notre part d'action et vous voyez
; maintenant même, parce qu'il permet que
ce qu'il apporte, il vous l'explique l'espé- : la tyrannie de la mort ne m'inspire aucune

rance ! cette source ineffable de tous les biens, crainte. Ainsi sera-t-il glorifié et par ma vie et
selon la parole du prophète : « Que votre mi- par ma mort. — Il le dit, non qu'il doive bientôt
a séricorde se répande sur nous , Seigneur, la subir, mais pour prévenir chez les Philip-

dans la mesure de notre espérance en vous! » piens toute douleur humaine, en cas que la
et un autre écrivain sacré dit o Consultez les : mort lui arrive. S'ils avaient pu croire qu'il
générations passées : qui jamais espéra au parlât ainsi en vue de sa fin prochaine ,
grand
«Seigneur et fut confondu?» Ailleurs aussi aurait été leur deuil par avance mais voyez
:

notre saint s'écrie : « L'espérance n'est jamais comment il les console et quelles douces pa-
« confondue » roles il leur prodigue. — Et si je parle ainsi,
a Selon l'attente et l'espérance oîi je suis ce n'est pas que je doive bientôt mourir; au
que je ne recevrai pas la confusion d'être contraire, poursuit-il : <x Je sais une chose et

« trompé en rien de ce que j'attends ». Telle a j'en suis demeurerai, je


sûr : je ferai même
est l'espérance de Paul il compte bien n'être ; B séjour chez vous».
jamais confondu. Voyez combien est puissante autre affirmation
2. Cette « Je ne serai en :

l'espérance en Dieu Quoi qu'il arrive, dit-il,


! a rien confondu », répond à celle-ci : La mort

je ne serai pas confondu; jamais ils ne pour- ne m'apportera aucun déshonneur, mais plu-
ront me vaincre. tôt un gain immense. En quel sens? C'est

« Mais en toute confiance, comme toujours que, sans être immortel, je serai plus glo-
« il a été, maintenant même Jésus-
ainsi , rieux encore que si ritnmortalité était mon
ci Christ sera glorifié dans mon corps ». Ils partagé. La gloire n'est pas égale à mépriser
croyaient eux, par leurs pièges habiles, enla- la mort quand on est immortel, ou quand, au
cer Paul, en quelque sorte, le faire un jour contraire, on est soumis au trépas. Aussi,
disparaître de ce monde, étouffer enfin sa dussé-je mourir à l'instant, il n'y aurait pour

prédication sous le poids de leurs machina- moi aucun déshonneur; cependant je ne


tions victorieuses. Paul répond : Non vous , mourrai pas encore; d'ailleurs, «je ne serai
n'aboutirez pas! Je ne mourrai pas encore au- a confondu en aucun cas », que je vive ou

jourd'hui 1 mais « comme toujours , aujour- que je meure vie ou mort je subirai l'une
:

d'hui même, Jésus-Christ sera glorifié dans ou l'autre avec courage. Ailmirable senti-
mon corps» Et comment ? C'est que déjà des
. ment, vraiment digne d'une âme chrétienne 1

périls m'ont environné, et si grands, que Il y a plus « En toute confiance » Vous voyez
: .

tout le monde, et que moi - même avec tous que rien ne peut me confondre. Car si la peur de
les autres, j'avais cessé d'espérer. « Nous-mê- mourir m'avait ravi cette confiance, je mour-
« mes », c'est son mot, «n'entendions plus en rais avec honte; mais maintenant que je ne
a nous qu'une réponse de mort » (Il Cor. i, 9), crains pas même son glaive suspendu, qu'elle
et cependant Dieu nous a sauvé de tout dan- frappe! Je ne puis être déshonoré! Car si je
ger; ainsi sera-t-il encore glorifié dans mon ^is, je n'aurai pas à rougir de ma vie, qui
corps, —
Et pour empêcher qu'on ne dise sera la prédication continuée du saint Evan-
ou qu'on ne pense ainsi Quoi et si vous gile; si je meurs, la mort ne peut me con-
: 1

mourez, Dieu ne sera pas glorifié -^ Je vous fondre, puisque ses terreurs ne m'arrêtent !

CciTiprends. semble dire l'apôtre; aussi nullement, et que je lui oppose une conflancâ
so TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

inébranlable. J'ai parlé de mes cliaînes : n'al- sures? Pourquoi dites- vous : Non, je ne vis
lez pas croire qu'elles m'humilient. Elles point ? Comment ne vivez-vous donc plus?
m'ont en biens solides,
été tellement fécondes Quel langage prétentieux est le vôtrel Mais
qu'elles ont courage dans le?
augmenté le non, tout cela n'est point parole d'orgueil. On
autres et redoublé leur conflance. La honte pourrait, sans doute, les taxer d'enfliiw et de
n'est pas d'être prisonnier pour Jésus-Christ, vaine gloire, si les faits n'attestaient le con-
mais bien de trahir par quelque endroit la traire; mais devant ce témoignage des faits,
cause de Jésus-Christ par la crainte des chaî- où est encore l'ombre de prétention ? Appre-
nes. Tant que je ne serai point un traître, les nons donc comment l'apôtre ne vit plus; car
fers ne peuvent que me rendre plus confiant. il le répète ailleurs équivalemment : « Je suU
Toutefois, mes frères, évitez un écueil : sou- «crucifié au monde, le monde est crucitié
vent j'ai échappé à des dangers imminents, et pour moi ». (Gai. vi, 14.)
je puis en tirer gloire contre les infidèles ; eh Quel est le sens de celte double assertion,
bien ! si le contraire arrivait, n'allez pas croire d'une part « Je ne vis plus »
: de l'autre ;
:

que ce serait une honte! Délivrance ou mar- «Ma vie, c'est Jésus-Christ ? » Comprenez - le,
tyre doivent vous inspirer même confiance. mes bien-aimés Le mot de « vie » est telle-
I

Saint Paul se fait ici l'apitlication personnelle ment significatif, je veux dire, il présente tant
d'un sort qui peut atteindre tous les chré- de significations diflérentes, qu'il peut dési-
tiens; souventil emploie cette façon de trai- gner la mort même. II y a cette vie, la vie du
ter une question; ainsi quand il dit aux Ro- corps; il y a la vie même du péché, puisque
mains: «Je ne rougis point de l'Evangile», saint Paul dit ailleurs « Si nous sommes :

(Rom. I, 16) ou aux Corinthiens o J'ai pro-


, :
«morts au péché, comment pourrions-
|)osé ces choses en ma personne et en celle « nous avoir encore la vie dans le péché ? »
«d'Apollon». (I Cor. iv, 6.) «Soit par ma (Rom. VI, 2.) 11 y a donc une vie du péché
« vie, soit par ma mort », il ne parle pas dans possible, hélas! Ecoutez-moi, suivez-moi bien,
l'ignorance de son avenir. II savait qu'il ne pour que nous ne perdions pas le temps. 11 y
mourrait pas à cette époque, mais plus lard :
a une vie immortelle et éternelle, qui est
toutefois il veut y ()réparer leurs âmes. aussi la vie céleste... « Notre conversation est
«Car Jésus -Christ est ma vie, et la mort « dans les cieux », dit-il quelque part. (Phi-
o m'est un gain En mourant, en effet,
(21) ». lip, m, y a notre vie corporelle, dont
20.) Il
je ne pourrai mourir, puisqu'en moi-même il affirme que c'est « par Lui (Dieu) que nous
toujours je possède la vie. Ils m'auraient déjà « avons la vie, le mouvement, l'existence ».
tué, s'ils avaient pu, par la crainte, chasser Act. XVII, 28.) Ce n'est pas cette vie naturelle,
la foi de mon cœur. Mais tant que Jésus-Christ quesaint Paulaffirmene plus avoir; c'est cette
sera avec moi, la mort dùt-elle m'accabler, vie des péchés, dont vivent tous les hommes.
je vivrai, puisque dans cette vie même, vivre Et il a raison de dire qu'il ne l'a plus. Vit-il en-
n'est pas ce ([u'on suppose; vivre pourmoi, c'est core dans le temps, celui qui ne désire plus la vie
Jésus-Christ 1 Or si, tandis que je vis ici- bas, présente? Vit-il dans le temps, celui qui vers un
la vie présente n'est pas la vraie vie, qu'en autre monde précipite sa marche? Vit-il dans
sera-t-il donc dans l'éternité? « Maintenant le temps, celui qui ne convoite plus ce qui est
« même que je vis dons la chair », a-t-il dit de la terre? Un cœur de diamant serait en
ailleurs, a je vis dans la foi ». Je le répète vain mille fois frappé; rien ne l'entame : ainsi
donc aujourd'hui même, continue-l-il «Je : Paul! « Je vis», nous dit-il, « non plus moi »,
«vis! non, ce c'est plus moi qui vis, c'est c'est-à-dire, non plus le vieil homme, selon
Jésus-Christ qui vit en moi ». Tel doit être ce qu'il dit ailleurs : « Malheureux que je
le chrétien Je ne vis pas, dit l'aj/ôtre, de la
: suis 1 Qui me délivrera de ce corps de
vie commune. Comment donc vivez -vous, a mort? » (Rom. vu, 24.) Répétons -le donc :
ô bienheureux Paul? N'est-ce point, comme vit-il fait rien pour l'ali-
encore celui qui ne
nous, du soleil que vous voyez? de l'air que ment, pour le vêtement, pour aucune chose
vous respirez? des aliments qui servent à de la vie présente? II faut avouer qu'un
vous nourrir? Vos pieds, comme les nôtres, ne homme de cette trempe ne vit plus de la vie
foulent-ilspoint la terre? N'a vez-vous besoin naturelle. Il est mort vraiment, celui qui n'a
pi de sommeil, ni de vêlements, ni de cbaug^ aucun souci des choses de la vie. Nous qui fal-
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE III. 2i

sons tout pour elle, nous vivons de cette vie Il prévient l'objection suivante : Si votre vie
misérable Paul n'en vivait plus, puisqu'il ne
;
est ailleurs,pourquoi Jésus-Christ vous laisse-
s'occupait plus des soins de ce bas monde. Com- t-il ici-bas? «C'est pour le fruit de mon tra-

ment vivait-il alors? — Comme certaines per- «vail», répond-il. Ainsi nous pouvons user
sonnes dont nous disons Un tel n'est plus là! : même de la vie présente, mais comme il faut
c'est-à-dire il ne fait rien de ce qui peut m'ai- devant Dieu, et non comme la plupart des
der ou m'intéresser. Nous ajoutons même : hommes. 11 parle ainsi pour que personne

Pour moi, ne vit plus.ilQuant à saint Paul, — ne calomnie la vie actuelle, et ne dise Puis- :

loin de repousser la vie naturelle, il dit ex- que nous n'avons rien à gagner ici-bas, pour-
pressément ailleurs « Maintenant que je vis : quoi ne pas nous soustraire à l'existence par
« dans la chair, je vis dans la foi du Fils de une mort volontaire? Jamais, dit-il; car
a Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livré pour nous avons à gagner même sur la terre, si
moi » (Gai. ii, 20), c'est -à- dire, je vis d'une nous ne vivons pas de cette vie, mais d'une
vie nouvelle et toute différente de la vie vul- autre bien plus digne. Quoi demandera quel- !

gaire. qu'un vivre en ce monde rapporte aussi


:

3. Et toutes ses paroles vont à consoler les son fruit? Certainement, dit l'apôtre... Où
Philippiens Ne craignez pas, leur dit -il,
: sont maintenant les hérétiques '? Vous l'en-
que je puisse être dépouillé en perdant la vie : « tendez: s Vivre dans la chair, c'est o, dit-il,

puisque vivant même, je n'ai plus la vie pré- «produire du par mon travail». Ha
fruit

sente, mais celle que Jésus-Christ voulait pour dit « de mon travail » , mais comment vient
les siens. Dites-moi, l'homme qui méprise la ce fruit? « Si je vis dans ma chair, je vis
nourriture autant que la faim et la soif, qui « de la foi » : c'est de là que vient le fruit du
dédaigne dangers, santé, délivrance, vit-il en- travail.
core de cette vie ? Celui qui ne possède rien «Et je ne sais que choisir». Dieul quelle
ici-bas, et voudrait souvent faire le dernier admirable philosophie Comme il avait abjuré !

sacriQce, s'il le fallait, sans jamais lutter pour tout désir de la vie présente, sans vouloir tou-
sauver ses jours, celui-là vit-il de cette vie ? tefois la calomnier D'un mot « Mourir c'est
I :

Bien sûr, non. «un gain», il renonçait au désir; par un autre


Mais il faut éclaircir ce point par un exem- mot « Vivre dans la chair c'est fructifier par
:

ple évident. Voici un individu qui regorge de a le travail », il montre aussitôt que la vie pré-
richesses, d'or, de serviteurs, mais qui n'en sente est une nécessité. Et comment? Si nous
use jamais avec toute sa fortune est-ce un
: en usons pour porter du fruit; car si elle est
riche? Non. Supposez qu'il voie ses enfants, stérile, elle n'est pfus la_vie. Un arbre qui ne
vagabonds et dissipateurs, semer son or au porte point de fruit nous est un objet d'aver-
hasard, et qu'il n'en ait point souci ; ajoutez, si sion tout comme un tronc sec, et nous le je-
vous voulez encore, qu'on le frappe sans qu'il tons au feu. Ainsi la vie est du nombre de ces
se plaigne : direz-vous qu'il est dans les ri- biens neutres et indifférents c'est à nous de :

chesses? Non, quoiqu'il en soit le véritable la faire ou bonne ou mauvaise. Ne haïssons


propriétaire. — Tel était Paul : « Vivre, pour point la vie car nous pouvons la mener noble
:

a moi » , dit-il, « c'est Jésus-Christ »; si vous et belle. Quand même d'ailleurs nous en use-
voulez connaître ma vie, c'est Lui seul 1 rions mal, nous n'avons pas le droit de la ca-
Et mourir m'est un gain ». Pourquoi?
« lomnier. Pourquoi ? Parce que le crime n'est
Parce qu'alors je le connaîtrai de plus près pas la vie, mais le choix de vie que font ceux
dans sa beauté, et que même je serai avec lui. qui abusent de la vie. Si Dieu vous accorde de
Mourir ainsi, est-ce autre chose que parvenir vivre, c'est afin que vous viviez pour lui ; mais
à la vie ? C'est tout le mal que feront sur moi puisque vos vices s'accommodent d'une vie de
ceux qui me tueront ils m'enverront vers : péché, toute la responsabilité en retombe sur
ma vie, ils me délivreront de celle-ci, qui ne vous par votre fait.
me convient pas. — Mais quoi? Tant que vous Mais qu'ajoutez-vous, bienheureux Paul?
êtes ici-bas, n'êtes- vous pas à Jésus^Christ? « Vous ne savez que choisir ?» Ce passage
Tout au contraire, car a Si demeurer plus :

« longtemps dans ce corps mortel, fait, fnicli- * Les prédicateurs du suicide : il s'eu rencontrait à cette époque qui
le prêchaient au nom de la religion, comme il s'en voit aujourd'hu!
a fler mon travail, je ne sais que choisir [22) ». qui l'approuvent au nom de la raison.
a TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË;

nous révèle un grand mystère : l'apôtie était res mais ceux-là seulement qui meurent dans
;

muîlre de son sort, puisque avoir le choix leurs iniquités à eux, nos lamentations, nos
:

c'est être maître ne sais


de l'avenir. — a Je gémissements, nos larmes car enfin dites- ; ,

« que choisir », dit-il ainsi tout dépend de : moi, quelle espérance reste-t-il encore, quand
vous? Sans doute, répond-il, si je veux deman- on s'en va, chargé de péchés, vers ce lieu où il
der celle grâce à Dieu. n'est plus possible de dépouiller . le péché?
Je me trouve pressé des deux côtés, ayant Du moins, tant que dura leur séjour ici-bas, il
«Je désir (23) »... Remarquez la tendresse restait une grande espérance peut-être se :

paternelle du bienheureux. Il veut encore ainsi convertiraient-ils Ils pouvaient s'amenderl


I

les consoler, en leur faisant comprendre que Une fois partis pour l'enfer, ils n'ont rien à
son avenir est remis à son choix, qu'il ne dé- attendre de la pénitence même. « Qui, ô mon
p.'nd pas de la malice des hommes, mais de la « Dieu », s'écriait le prophète, o qui vous glo-
providence de Dieu. Pourquoi donc , conti- « rifiera dans l'enfer? » (Ps. vi, 6.) Comment

nue-t-il,vous chagriner de cette idée de la ne pas pleurer ces misérables?


mort? mieux aurait valu qu'elle m'eût enlevé Pleurons donc ceux qui meurent ainsi je ;

longtemps, «car être dégagé des liens


dc'jtuis ne vous le défends pas; pleurons non pas 1

«du corps et habiter avec Jésus-Christ, c'est toutefois au mépris des bienséances, sans
bien le meilleur». nous arracher les cheveux, sans nous dénuder
« Mais il est plus utile pour votre bien que les nous déchirer le visage, sans
bras, sans
«je demeure en cette vie (24) ». Autant de revêtir de sombres livrées, mais en silence,
paroles qui les préparaient à supporter géné- mais avec les pleurs amers de notre âme. On
reusement la mort qui un jour Irapperait l'a- peut bien pleurer avec amertume, sans y
pôtre ; autant de leçons de haute sagesse. « Il mettre cet appareil, sans en faire un jeu pu-
« est bon d'èlre dégagé des liens du corps et blic: car c'est vraiment un jeu d'enfant, que la
« d'être avec Jésus-Christ ». Car la mort elle- douleur de quelques personnes. Ces gémisse-
même du nombre des choses indiflérentes.
est ments en pleines rues ne partent pas dun
Le malheur n'est point de mourir c'est de , vrai chagrin, mais c'est pure montre, ambi-
souffrir après la mort un juste châtiment. Le tion, vanité ! bien des femmes même en font
bonheur, non plus, n'est point de mourir, c'est métier! Pleurez avec amertume, gémissez
d'èlre avec Jésus-Christ après votre trépas. Ce dans votre demeure, sans témoin ce sera une :

qui suit la mort, voilà le bien ou voilà le mal. véritable compassion, qui même vous devien-
4. Ainsi ne pleurons pas en général ceux qui dra salutaire. Qui pleure ainsi sérieusement
meurent et n'ayons non plus tant de joie
, en conséquence, à mériter d'autant
s'étudie,
pour ceux qui survivent. Que ferons - nous moins un si l'cdoutable malheur vous en con- ;

dune? Pleurons sur les pécheurs, soit qu'ils cevez d'autant plus de crainte du péché à
meurent, soit qu'ils vivent. Réjouissons-nous venir.
sur les justes, soit qu'ils vivent, soit qu'ils Pleurez les infidèles pleurez ceux qui leur
;

meurent. Les premiers sont déjà morts tout ressemblent et sortent de ce monde sans avoir
vifs ; les autres même moissonnés par la
, connu la lumière, sans avoir été marques du
mort, vivent loujoiu-s. Les uns, môme habi- sceau de la foi. Voilà ceux qui méritent et vos
tant ce monde méritent la compassion de
, gémissements et vos larmes. Ils sont exclus
tous, puisqu'ils sont ennemis de Dieu les au- ; de la cour céleste, avec les damnés avec ,

tres, même après le départ sans retour, sont ceux dont l'arrêt est prononcé. « En vérité, si
bcureux ils sont allés à Jésus-Christ. Les pé-
: « quelqu'un nerenaît pas de l'eau etdu Saint-
cheurs, quelque part qu'ils soient, dans ce a Esprit, il n'entrera pas dans le royaume ce»
monde ou dans l'autre, sont loin de leur roi «leste ». Pleurez les riches qui meurent au
et par conséquent dignes de pitié. Mais les jus- sein de leur opulence, sans avoir fait servir
tes, ici-bas ou au ciel, sont avec leur souve- leurs richesses à la consolation de leurs âmes ;

rain et bien plus heureux encore là-haut,


, ceux qui avaient l'occasion de laver leurs pé-
parce qu'il le voient de plus près, non plus chés, et qui ne l'ont point voulu. Oui, ceux-là,
dans un reflet, non plus dans la foi, mais, que chacun de nous les pleure en public et
Paul le dit, face à face. en particulier, mais sans jamais nous écarter
^^;n, tous ks morts ne doivent pas être pleu- des bienséances , mais en gardant toujours la
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE III. 23

gravité, mais en évitant de nous ridiculiser. universalité sont englobés les brigands , les

Pleurons-les non pas seulement un jour ou violateurs de sépultures, les voleurs, et tant
deux, mais toute notre vie : ainsi continuent d'autres pervers chargés de crimes sans nom-
les larmes, quand elles ne coulent pas d'une bre ? C'est que peut-être leur conversion s'en
émotion insensée, mais d'un amour véritable suivra. Comme donc nous prions pour des
et pur. Quant aux pleurs de folle tendresse, ils vivants en tout semblables à des cadavres, ainsi
sont bientôt scellés, tandis que ceux qu'inspire permis de prier pour les défunts.
est-il

la craintede Dieu sont intarissables. Job autrefois offrait des sacrifices pour ses en-
Pleurons ainsi nos morts, et secourons-les fants, et obtenait le pardon de leurs péchés Je :

de tout notre pouvoir. Préparons -leur quelque « crains», disait-il, o qu'ils n'aient péché dans

consolation, si faible qu'elle soit, mais qui leur cœur ». Voilà vraiment consulter les in-
puisse être vraie et efficace. Comment? Par térêts des siens. Loin de dire, comme le répè-
quel moyen? Prions pour eux, faisons prier, tent aujourd'hui la plupart des hommes : Je
pour eux continuellement versons l'aumône leur laisserai des richesses Loin de dire 1

aux pauvres. Toujours ainsi leur procurerons- J'amasserai pour eux la gloire loin de dire I :

nous quelque consolation. Ecoutez Dieu même J'achèterai pour eux quelque commandement,
qui dit « Je protégerai cette ville, et pour
: quelques terres que dit-il? J'ai peur que leur
;

«moi-même, et pour David mon serviteur». cœur n'ait péché Quel avantage, en effet, pro-
!

Si le seul souvenir d'un juste a eu cette puis- curent en définitive toutes ces propriétés atta-
sance, que ne pourront pas des œuvres accom- chées à ce bas monde ? Aucun. Le Roi, le su-
plies en faveur des morts? prême Roi et ses miséricordes, voilà ce que je
Aussi n'est-ce pas en vain que les apôtres veux leur laisser, certain qu'avec Lui, rien ne
nous ont laissé la coutume et la loi : vous sa- peut leur manquer. Car « le Seigneur me
vez que, d'après eux, dans nos saints et redou- « nourrit », a dit le prophète, « et rien ne ma

tables mystères, il doit être fait mémoire des a manquera ». Magnifique fortune, riche tré-
défunts. Ils savaient quel avantage, quel bien sor I Si nous avons la crainte de Dieu , nous
immense ce souvenir devait leur procurer. n'aurons besoin de rien ; sinon, eussions-nous
Dans le moment, en effet, où tout le peuple gagné un royaume, nous serions encore les
fidèle, uni au corps sacerdotal, debout, les plus pauvres des hommes. Rien n'est grand
bras étendus, offre le redoutable sacrifice, comme celui qui craint Dieu, a Est-ce qu'en
comment Dieu ne serait-il pas fléchi par les a effet » , dit la Sagesse, « cette crainte» du Sei-

prières que nous adressons en leur faveur? gneur a nepas placée au-dessus de tout ?»
s'est

Car nous parlons de ceux qui sont morts dans Ah! sachons donc l'acquérir; faisons tout pour
la foi. Les catéchumènes n'ont aucune part à sa conquête, fallût-il rendre à Dieu notre der-
ces consolantes prières privés de tout autre
;
nier souffle, fallût -il livrer notre corps aux
secours, il leur en reste un ^cependant, un tourments : que rien au monde ne nous fasse

seul, et lequel ? C'est que nous fassions pour reculer faisons tout pour gagner cette crainte
:

eux l'aumône aux pauvres leur pauvre âme


:
salutaire. Ainsi devriendrons-nous plus riches

en recueillera quelque bienfait. que personne ici-bas ; ainsi atteindrons-nous

Dieu veut, en effet, que nous nous prêtions encore les biens à venir, en Jésus-Christ Notre-
mutuellement secours. Pour quel autre motif Seigneur, avec lequel soit au Père et au Saint-
nous aurait-il commandé de prier pour la paix Esprit, gloire, puissance, honneur, mainte-
et pour la tranquillité publique? Pourquoi nant et toujours, et dans les siècles des siècles.
pour tous les hommes? lorsque dans cette Ainsi soit-ii.
,

24 ÎHADLCTIOiN FRAiNÇAISE DE SAI^'T JEAN CIIKYSOSTOME.

HOMÉLIE IV.

}£ DÉSIRE QUE LES Ll£>'3 DE UON CORPS SE BRISENT POUR ÊTRE AVEC JÉSUS-CHRIST. (V. 23.)

Analyse.

1 et 2. Eloge magnifique de saiiit Paul ; il désire la mort, et accepte par charité la vie, la vie qu'il nous dépeint si dure, et si corn-
promenante pour le saUit. Paul comparé au soleil. —
Son plus grand bonheur est la joie et la vertu des Philippiens.
3. Son VŒU, qu'ils soient unis par la charité un seul cœor^ une seule Âme.
: —
Son but, qu'ils soient sans peur et se préparent i
tous les sacrifices.
4et5. La charité, c'est l'homme; c'est presque Dieu, ou tout au moins, c'est rimilalion de sa bonté. — La miséricorde sera notre
juge : nous serons traités comme nous aurons traité les autres.

Rien de plus heureux que l'âme de saint


4. a les tribulations, les nécessités, les afflictions,

Paul, parce qu'aussi rien n'était plus géné- «les plaies, les prisons, les séditions, les

reux. De nos jours au contraire et de nous


, , jetines, la continence (Il Cor, vi, 4, 5) ;
par
tous ou peut dire rien n'est plus faible par
: , cinq fois » , dit-il, « j'ai reçu trente-neuf
suite rien n'est plus misérable. Nous avons acoups de fouet ; trois fois j'ai été battu de

tous horreur de la mort, les uns, et je suis «verges, une fois lapidé; une nuit et un
du nombre, parce que le poids et la multitude « jour au fond de la mer ;
périls des fleuves,

de leurs péchés les accable; les autres, et « périls des brigands, périls daus la cité, pé-
puissé-je n'en être jamais , parce qu'à tout « rils dans la solitude ; périls de la part des
prix ils veulent vivre et voient dans la mort a faux frères». (II Cor. xi, 24-26.) — Et quand
le souverain mal. L'homme animal seul peut toute la nation des Galales avait fait un triste

éprouver cette peur. Eh bien ce 1 qui nous retour vers la loi deMo'ise, ne vous entendait-
fait horreur, Paul , Paul
le désirait s'y atta- on pas crier o Vous qui cherchez la justice
:

chait, et ses paroles en font preuve : «Etre «légale, vous êtes déchus de la grâce?»
a dissous , c'est bien le meilleur 1 et moi (Gai. v, 4.) Alors, combien ne fut pas profonde

je ne sais que choisir ! » Que dites-vous? votre douleur? — Et c'est cette vie si chan-
Sijr d'émigrer de cet exil vers le ciel, silr geante que vous regrettez ?
de posséder Jésus -Christ, vous ne savez D'ailleurs, quand bien même ces traverses
que choisir? Ah nous sommes loin de com-
1 ne vous seraient i)oint arrivées; quand même
prendre l'âme de Paul. El qui donc, si pa- vous auriez saintement joui de vos saintes œu-
reille condition lui était présentée sérieuse- vres, ne deviez-vous pas, par crainte d'un ave-
ment , n'y souscrirait avec empressemeut ? nir incertain, entrer enfin dans un port quel-
Pour nous, il n'est en notre pouvoir, ni de conque de salut? Où est le marchand qui ait
mourir, pour aller avec Jésus-Christ, ni de comblé son vaisseau d'incalculables trésors,
demeurer en celte vie mais l'un et l'autre ; et qui, libre d'entrer au port et de s'y reposer,
dépendaient de saint Paul, telle était sa vertu. préférerait être battu des vagues ? Quel athlète,
— Que dites- vous donc, bienheureux apôtre? pouvant recevoir la couronne, préférerait des-
Vous savez, vous êtes assuré que vous serez cendre dans la lice, et présenter encore sa
avec Jésus-Christ, et vous hésitez a Je ne sais I tète aux coups meurtriers? Est-il un général

c que choisir » , dites-vous 1 y a plus, vous


II qui , pouvant dire adieu aux combats avec
préférez rester ici, je veux dire dans votre gloire, et vivre heureux au palais avec le sou-
chair. Et quel est votre attrait? Est-ce que vous verain, choisira de suer encore et d'affronter la
n'avez pas toujours mené une vie bien rude, bataille ?
endurant veilles, naufrages, faim et soif, nu- Comment donc, astreint à cette vie si dure,
dité, soins, inquiétudes? inQrme avec les désirez-vous demeurer sur la terre ? N'avez-
infirmes, dévoré de zèle et d'ennui pour ceux vous pas prononcé vous-même « Je crains :

qui se laissaient prendre aux scandales? 11 « qu'après avoir prêché aux autres moi- ,

uous rappelle, en cllet, la o graude patience^ « même je ne devienne un réprouvé ? »


.

COMMENTAIRE SURL'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. -HOMÉLIE IV. 23

(1 Cor. IX, 27.) A défaut d'autre motif, celui-ci bouche il comble d'une joie ineffable les anges
devait suffire à vous faire désirer la déli- eux-mêmes. Car si telle est la joie du ciel quand
vrance. Votre vie humaine aurait -elle été un seul pécheur fait pénitence, comment Paul
comblée d'un ineffable bien-être, qu'encore n'aurait-il pas rempli de bonheur toutes les
alors vous deviez en désirer le terme , à cause puissances célestes? Que dis-je, en effet? Il
de Jésus-Christ, objet de vos vœux ardents. suffisait de la parole de Paul pour réjouir et

grande âme de Paul que rien n'égala ni ,


faire tressaillir le ciel. Car si au départ des ,

n'égalera jamais Vous craignez à bon droit


1 Israélites de .l'Egypte les montagnes bondi- ,

l'avenir, en restant au monde des périls sans ; rent comme des béliers, quelle allégresse de-
nombre vous environnent, et vous refusez vait exciter cette glorieuse assomption des
néanmoins d'être avec Jésus-Christ? — Eh 1 hommes, de la terre au ciel? Il ajoute donc :

sans doute ,
je refuse ,
pour Jésus - Christ Rester dans la chair est plus utile à cause
même; je lui ai préparé des serviteurs, je « de vous »

veux les affermir dans son amour j'aime à ;


2. Et nous, mes frères, quelle sera l'ex-
assurer les fruits du champ que j'ai ense- cuse (de notre lâcheté?) On rencontre très-
mencé. M'avez-vous entendu? J'ai dit que je souvent des hommes modestes que le sort a
cherchais les intérêts du prochain et non les placés dans quelque petite et chétive cité, et
miens j'ai dit que j'aurais voulu être ana-
1 qui n'en veulent point sortir, parce qu'ils pro-
thème pour Jésus-Christ, afin de lui gagner fèrent leur repos à tout le reste : Paul, pou-
un plus grand nombre de fidèles Après avoir I vant aller à Jésus-Christ, a refusé Jésus-
choisi l'anathème, ne dois-je pas plus facile- Christ, ce Jésus qu'il désirait et aimait, jus-
ment encore choisir le dommage d'un retard, qu'à demander à cause de lui l'enfer et l'ana-
la souffrance d'un délai, pour accroître deux thème, il a préféré rester et souffrir dans la
autres chances du salut? lutte pour le bien des hommes. Quelle sera
« Qui racontera vos puissances d ( Ps. cv, donc notre excuse, à nous? Faut-il donc uni-
2), ô mon Dieu, qui n'avez pas laissé dans quement louer Paul? Or, remarquez sa —
l'ombre ce grand Paul, et qui avez bien vou- manière d'agir pour persuader aux Philip-
lu montrer à l'univers un tel homme ? Les piens de ne pas trop s'affliger de mourir, il
anges vous ont loué d'un concert unanime, leur a dit qu'il valait mieux passer en l'autre
quand vous eûtes créé les astres et le soleil : monde que de rester en celui-ci ; ensuite il
mais plus ardentes furent leurs louanges leur montre que s'il reste ici-bas, il y reste à

quand vous avez montré, à nous et au monde, cause d'eux et en dépit de la malice et des
le bienheureux Paul En ce jour-là, notre terre
1 pièges de ses ennemisi- Et , pour les mieux
efiaça les splendeurs du ciel, elle brilla par convaincre, il leur expose le motif expressé-
lui d'un plus vif éclat que cette lumière du ment. S'il le faut je demeurerai absolument,
soleil; elle lança par lui de plus beaux rayons. et non content de demeurer, je a demeurerai
Quelle riche récolte il enfanta parmi nous, « avec vous » . C'est le sens formel de ces pa-
non pas en fournissant aux épis leur aliment, roles : xaï (TU(i.TCafa(;.svû ,
je VOUS Verrai et reste-

aux arbres leur nourriture mais en créant le , rai avec VOUS ; et pour quelle raison ?
fruit même de la piété, en lui imprimant vie a Pour votre avancement et la joie de votre
et force, en ressuscitant mémo souvent les « foi ». Ces paroles les invitent à veiller sur
cœurs flétris Car ce soleil ne peut guérir et
1 eux-mêmes. Si je reste pour vous, semble-t-il
refaire sur les arbres leur branche ou un fruit dire, gardez-vous de déshonorer mon séjour
gâté. Paul, au contraire, a rappelé du péché, volontaire; car appelé à voir déjà mon Dieu,
des hommes accablés de mille plaies. Le so- le seul espoir de votre avancement me décide
leil à chaque nuit se retire Paul fut toujours : à rester. C'est parce que ma présence contri-
vainqueur du démon i-ien au monde ne le ; bue tout ensemble à votre foi et à votre joie
renversa rien ne le put vaincre. Placé au
, que j'ai choisi de demeurer ici-bas. Que —
sommet des cieux, l'astre des jours envoie ses veut-il dire? Ne restait-il que pour le bonheur
rayons sur nos basses régions Paul, au con-
: des Philippiens? Sans doute, ce motif n'était
traire, part d'en bas, et non -seulement il pas le seul mais, en parlant ainsi, il voulait
;

remplit de ses lumières l'intervalle qui sépare les encourager. Et comment ceux-ci devaient-
le ciel d'avec la terre, mais dès qu'il ouvre la ils avancer dans la foi? C'est moi, répond-il,
M TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

qui veux vous y affermir de plus en plus, vous soit résolu de ne pas revenir à Phih'ppes; mais
qui êtes semblables à une couvée récemment quand même mon retour n'aurait pas lieu,
éclose dont les ailes ne sont pas encore for-
,
dit-il, et bien qu'absent ,
je puis être content

mées, et qui ont besoin jusque-là des soins de vous.


maternels. — Une grande charité se révèle 3. « Si j'apprends que vous êtes fermes dans
ici. C'est ainsi que nous-mêmes nous réveil- a l'unité d'un même esprit, d'une seule âme».
lons le zèle de personnes endormies. Allons, C'est là, en effet, le principe de la commu-
leur dirions-nous, c'est pour vous que je suis nion des fidèles, le principe qui contient la
resté, pour vous rendre meilleur I charité elle-même. Aussi Jésus - Christ lui-
Afin qu'étant de retour chez vous, je même prie : « Pour qu'ils soient un », (Jean,

a trouve de nouveaux sujets de me glorifier XVII, 11.) Car, ajoute-t-il, «un royaume divisé
eu Jésus-Christ ». Vous voyez que l'expres- a contre lui-même ne subsistera pas ». (Matih.
sion <rjuLr«pa(j.tvw a bicu Ic sens que j'ai indiqué. XII, 25.) De là, toujours dans saint Paul ces
Mais appréciez l'humilité de Paul. Comme il exhortations à l'union des cœurs et des pen-
a dit : Je reste « pour votre avancement b , il sées. De là cette définition du divin Sauveur :

ajoute qu'il le fait aussi dans son propre in- a Tous reconnaîtront que vous êtes mes liis-
térêt; c'est la même pensée qui lui faisait «ciples, si vous vous aimez les uns les au-
écrire aux Romains « Je veux dire pour être : a très ». (Jean, xiii, 35.)

a aussi ccn-olé en vous voyant » , aussitôt Gardez-vous , dit saint Paul , de rester en-
après avoir dit « Pour vous faire quelque
: dormisen attendant que j'arrive, et de différer
a part de la grâce spirituelle ». (Rom. i 12.) , jusqu'au jour de mon arrivée si attendue, jus-
— Mais (luel est le sens précis de ces mots : qu'à l'heure où vous me reverrez, et d'en
« Pour que votre glorification abonde ?» Il faire dépendre votre ferveur ou votre tié-

veut dire Pour que les justes sujets de vous


: deur '. Je puis, par ouï-dire, être aussi con-
glorifier se multiplient; par suite Afin que : tent de vous. Que veut dire ce terme : « En
votre foi grandisse et se fortifie : car une vie a un seul esprit?» dans la même Il signifie
sainte donne seule droit à être glorifié en grâce, grâce de concorde, grâce de ferveur.
Jésus-Christ. Entendez ainsi l'unité d'esprit, puisque ces
Ainsi a votre glorification en moi » redou- expressions se prennent souvent en ce sens.
blera mon arrivée chez vous?» Sans doute,
d par Avoir le même esprit c'est aussi n'avoir ,

a car quelle est mon espérance? Où sera ma qu'une âme ainsi l'unité d'âme marque la
;

« glorification? N'est-ce pas vous qui faites ma concorde, et plusieurs âmes sont dites n'en
gloire comme moi la vôtre?» (ITiiess.ii, 19; faire qu'une. Telle était la primitive Eglise.
II Cor. I, 14.) Ou plus clairement Donnez- : « Tous les fidèles », dit l'écrivain sacré, «n'a-
moi sujet d'être encore plus heureux et plus a valent qu'un cœur et qu'une âme». (Act.
glorieux de vous ? Et comment? a Qu'en vous IV, 32.)
« abonde la raison d'être glorifié! » car je trou- a Combattant tous ensemble pour la foi de
verai d'autant plus sujet de gloire, que vous a l'Evangile». Puisque la foi subit comme un
ferez plusde progrès. — a Par mon retour chez combat, combattez aussi entre vous; est-ce là
«vous». Qu'est-ce à dire? L'apôtre leur re- ce qu'il veut dire? Evidemment non, car les
vint-il? Je vous laisse à résoudre le problème chrétiens ne sclivraicnt |)oint de combats; le
de son retour. sens est Aidez-vous muluellement dans le
: ,

a Ayez soin seulement de vous conduire combat qui se livre pour la foi de l'Evangile.
«d'une manière digne de l'Evangile de Jésus- a Et que vous ne soyez en rien effrayés par

« Christ (27)». Pourquoi ce mot « Seule- : a les adversaires : ce qui est le sujet de leur
« ment? » c'est équivalemment leur dire : Je « perte , et la cause de votre salut ». Effrayés,
ne vous recommande qu'un point, et rien au mot vrai
c'était le ; c'est tout ce que peut faire
delà. Si vous y êtes fidèles, mal ne peut vous l'homme ennemi : il effraie, — a En rien o,
arriver. ajoute-t-il : quoi qu'il arrive, par conséquent,
Afin que soit que je vienne et que je vous en face des périls , en présence des complots.
c revoie, soit même
absent de chez vous, je * Deux leçons contraires se lisent dans les manuscrits, et nous les

«connaisse votre manière d'être». Il parle Tons fait soupçonner dans la traduction < Gardez de m'attendra :

• pour bien agir ; gardez de a« plaa vouloir agir, al voua ne me ce-


ainsi, non pas qu'il ait changé d'avis, et qu'il t voyiez plusl >
, ,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE f^^ i1

A ce courage on reconnaît l'intrépidité


, Us : compte, soumis aux mêmes épreuves que
ne peuvent qu'effrayer, rien de plus. Vrai- — leur apôtre.
semblablement, en effet, les Philippiens étaient « Comme vous m'avez vu», dit-il, et non
fort troublés des tribulations infinies que su- par ouï-dire seulement : car il avait combattu
bissait l'apôtre. Je ne vous dis pas seulement chez eux , dans la ville même de Philippes, :

Gardez-vous d'être ébranlés; j'ajoute, ne trem-^< >'oilà la preuve d'un grand courage. Au reste,'
blezpas; allez même jusqu'à les mépriser. Si Paul rappelle volontiers ces faits. Ainsi : —
vous arrivezàcettedispositiond'âme, vousdon- aux Galates a Quoi vous avez souffert ainsi : !

nez la preuve évidente et de leur perte et de « inutilement, si toutefois c'est inutilement! »


votre salut. Aprèss'être convaincus qu'ilsauront (Gai. Hi, A.)— Aux Hébreux : a Or, rappelez
épuisé mille moyens pour vous perdre , sans a en votre mémoire ce premier temps, où après
pouvoir même vous effrayer, ils auront acquis « avoir été illuminés par le baptême, vous avez
par là même la preuve évidente de leur ruine. « soutenu de grands combats dans les diverses
Persécuteurs en effet, sans pouvoir triom-
, a afflictions, ayant été d'une part exposés de-

pher de leurs victimes; organisateurs de com- a vaut tout le monde aux injures et aux mau-
plots vaincus par ceux mêmes qu'ils tiennent a vais traitements ; et de l'autre , ayant été les
en leur pleine puissance, ne comprendront-ils a compagnons de ceux qui ont souffert de
pas clairement, à cet insuccès, et leur ruine, a semblables indignités ». (Hébr. x, 32.)
et leur Impuissance, et la fausseté comme la — Aux Macédoniens c'est-à-dire aux Thessa- ,

faiblesse de leurs moyens et de leurs croyan- loniciens Tout le monde raconte quel a été
: a

ces? Il continue: o Et cet avantage vient de a le succès de notre arrivée parmi vous » et ;

a Dieu ; car c'est une grâce qu'il vous a plus bas a Vous n'ignorez pas vous-mêmes
:

« faite non-seulement que vous croyez en


, a mes frères ,
que notre arrivée vers vous n'a
a Jésus-Christ mais aussi de ce que vous
, a pas été vaine et sans fruit ». (I Thess. i,

« souffrez pour lui (29) ». 11 les rap- — 9 et II, rend à tous et toujours le
1.) Et il

pelle de nouveau à la sainte modestie rap- , même témoignage de luttes et de combats.


portant tout à Dieu , et témoignant que C'est là ce qu'on ne trouverait plus chez
souffrir pour Jésus-Christ c'est une grâce, , nous bienheureux, si nous trouvons par
:

une faveur , un don du ciel. Et ne rou- hasard quelque sacrifice d'argent, bien que sur
gissez pas de cette grâce; elle est bien plus ce point même et en ce genre de sacrifices
admirable que le pouvoir de ressusciter les Paul leur paie aussi un tribut d'éloges lors- ,

morts et d'opérer tout autre miracle. Avec ce qu'il dit des uns « Vous avez souffert avec :

dernier pouvoir, je suis le débiteur de Jésus- a joie le pillage de vos biens » (Hébr. x, 34);
Christ ; mais par la souffrance en son nom — et à d'autres « La Macédoine et l'Achaïe
:

je fais de Jésus-Christ mon débiteur. Donc « ont résolu de faire une collecte poi'î': les pau-
loin d'en rougir , il faut vous en réjouir : c'est a vres » (Rom. xv, 26); ailleurs enfin : —
une grâce! Saint Paul appelle grâces et a Votre exemple » de charité a a excité le
dons nos vertus elles-mêmes , comme toutes «même zèle dans l'esprit de plusieurs ». (H
les autres faveurs gratuitesbjen qu'il y ait , Cor. IX, 2.)
une différence. Ces dernières viennent tout 4. Entendez-vous quels éloges méritaient les
entières de Dieu seul dans les autres nous ; , premiers chrétiens ? Ah nous sommes loin de 1

avons notre part. Mais compie dans la vertu , supporter comme eux jusqu'aux soufflets et
même la part de Dieu est la plus grande il
, , aux coups, nous n'endurons pas même les ou-
la lui rapporte en entier, non pour renverser trages ni les pertes d'argent. Saintement rivaux,
notre libre arbitre mais pour rappeler à ses , martyrs courageux étaient tous de vrais , ils
disciples l'humilité et la reconnaissance. soldats à la bataillemais nous comme nous :

a Vous trouvant dans les mêmes combats sommes devenus froids pour Jésus-Christ l

où vous m'avez vu... (30) », c'est-à-dire, Me voici réduit encore à faire le procès de
vous avez reçu l'exemple. Et toutefois, c'est mon époque. Que résoudre, enfin? Je ne vou-
encore un éloge qu'il leur adresse. Car partout drais pas accuser, et j'y suis contraint. Si
il montre qu'en tout semblables à lui et avec , mon silence, si le soin de ne point redire
lui , ils subissent mêmes combats , supportent de tristes faits ,
pour détruire les graves
mêmes assauts ,
jusque chez eux et pour leur abus que chaque jour voit éciore je
,
i6 TRADUCTION FRÂNÇ-USE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

n'aurais qu'à me taire. Mais si le contraire a les hommes ? les bêtes mêmes nous inspirent
lieu, si notre silence, loin de détruire le mal, la piété ; tant la pitié surabonde en nous ; la
ne fait que l'aggraver, il faut parler. Celui qui se vue même d'un lionceau non émeut combien :

porte accusateur du crime, n'eùt-ilpointd'autre plus celle de nos semblables Hélas disons- ! ,

succès, aura du moins celui d'en suspendre les nous parfois :voyez donc que d'aveugles! que
progrès. Car si impudente si hardie que soit , d'estropiés 1 Nous savons que cette réflexion
une âme à force d'entendre des reproches
, suffit pour exciter en nous la compussion.
continuels il ne se peut que la honte enfin
, Rien ne plaît à Dieu autant que la miséri-
ne l'arrête et ne rabatte un peu de sa malice corde. Aussi l'huile servait à la consécration
excessive. Un reste, oui, un faible reste de des prêtres , des rois et des prophètes , parce
honte et de pudeur habite encore dans une que l'huile était regardée comme l'emblème
ûme effrontée. C'est un sentiment naturel que de la miséricorde de Dieu. Elle rappelait aussi
celte honte, et Dieu l'a gravée dans nos cœurs. que le chef,premier entre les hommes,
le
Puisque la crainte filiale ne suffisait pas pour a besoin plus que personne d'être compatis-
nous contenir, sa bonté divine nous a préparé sant; et l'onction montrait assez que l'esprit
plusieurs autres motifs d'horreur pour le mal. de Dieu descendrait en lui pour le rendre
Ainsi le blàine de nos semblables la crainte , ainsi miséricordieux. Dieu, en effet, a pitié
des lois humaines, l'amour de la gloire, le des hommes et les traite avec bonté. «Vous
besoin d'amitié autant de mobiles qui nous
: avez pitié de tous», dit l'Ecriture, a parce
déterminent à ne point pécher. Souvent ce , « que vous pouvez tout ». (Sag. xi, 24.) Telle
qu'on ne ferait pas pour Dieu , par honte on était la raisonde l'onction. Le sacerdoce lui-
le fait; ce qu'on ne ferait point par crainte de même de par Dieu, une institution de
était,
Dieu on le fait par crainte des hommes.
, miséricorde. Les rois aussi recevaient l'oucliou
L'important est premièrement d'éviter le de l'huile et quand on fait l'éloge d'un souve-
;

péché l'éviter en vue de Dieu est un degré


; rain, on ne peut en trouver qui lui convienne
de perfection auquel nous nous élèverons mieux que la clémence : le propre de la souve-
plus tard. En effet, pourquoi saint Paul, exhor- raineté est, en effet, la miséricorde.
tant les fidèles à vaincre leurs ennemis par la A la miséricorde même sachez-le , nous ,

patience, n'emploie-t-il pas, pour les persua- devons la création du inonde, et imitez votre
der, la crainte de Dieu, mais l'idée du supplice Seigneur a La miséricorde de l'homme »,
:

qu'ils attireront sur ces méchants ? « En faisant est-il dit, s'exerce sur son prochain celle :

a ainsi », dit-il, a vous amasserez sur sa léte de Dieu se répand sur toute chair ». (Eccl.
des charbons de feu b. (Rom. xii, 20.) l'arce xviii, 12.) Sur toute chair, qu'est-ce à dire?
qu'il veut déjà, en attendant, leur faire faire C'est que justes ou pécheurs, nous avons tous
ce premier pas dans la vertu qui consiste à besoin de la miséricorde de Dieu tous nous ,

épargner son ennemi. en jouissons, s'appelàt-on Paul, Pierre, Jean.


Nous avons donc, comme je l'ai avancé, Au reste, qu'esl-il besoin de nos paroles?
nous avons en nous un principe de pudeur, écoutons plutôt ces grands saints. Que dit
ainsi que d'autres motifs naturels et honnêtes notre bienheureux a Mais j'ai obtenu misé- :

de vertu. Tel est cet instinct de la nature, qui a ricorde, parce quej'aiagi .lansfignorance».
nous porte à compatir c'est bien le plus no- ; (I Tim. I, 13.) Mais quoi? n'eut-il pas dans la
ble qui habite en notre cœur. On pourrait suite besoin de miséricorde? Ecoulons-le :

même demander pourquoi notre humanité pos- a J'ai travaillé plus ([u'eux non pas
tous ,

sède de préférence cette faculté de se briser à a moi, mais la grâce de Dieu avec moi d.
l'aspect des larmes, de se laisser fléchir, d'é- (I Cor. XV, dO.) — Et parlant d'Epaphrodite :

prouver un penchant à la miséricorde. Par « 11 a été malade jusqu'à de\oir mourir » ,

nature, en effet, personne n'est brave; par mais Dieu a lui a fait miséricorde, non-seu-
nature, personne n'est insensible à la vanité; leinent à lui, mais à moi aussi, pour que
par nature, personne n'est supérieur à l'envie. «je n'eusse pas chagrin sur chagrin». (Philip.
Mais il est dans notre nature à tous de com- II, 27.) —
El ailleurs a Nous avons été affli- :

patir à la souffrance; l'homme le plus cruel, a gés au-delà de nos forces, tellement que la
le plus féroce éjirouve encore ce senliment. « vie même nous était à charge. Mais nous
El quoi d'étonnant, si nous le montrons envers « avons eu dans nous-mêmes une réponse de
,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE iV. ^


omort, aQn que nous ue soyons plus con- corde : « Vous sauverez, Seigneur », s'écrie le

« fiants en nous, mais en Dieu qui nous a Prophète, a les animaux ».


hommes et les

a délivrés de tant de morts et qui nous en dé- (Ps. XXXV, 7.) Dieu a regardé le monde, et l'a

livrera ». (Il Cor. i, 8-10.) Et enfin : a J'ai rempli d'êtres vivants pour qui? Pour vous; :

été délivré de la gueule du lion ; le Seigneur et vous-mêmes, pourquoi vous créa-t-il ? Par
« encore me délivrera». (II Tim. iv, 17.) Ainsi sa bonté.
partout nous le trouvons se glorifiant d'une Rien n'est comparable à cette huile de la
seule chose c'est qu'il a trouvé le salut par
:
miséricorde. Elle est la cause et l'aliment de
miséricorde. la lumière ici-bas et plus haut. « Un jour»,
5. Tel était aussi Pierre , objet d'une si en effet, dit le Prophète, a votre lumière écla-
grande miséricorde et Jésus-Christ le lui
, « tera comme l'aube du matin » (Isaïe, lviii,

avait signifié par cet oracle «Voici que Satan : 8), si vous pratiquez la miséricorde envers le

a a demandé de vous cribler, comme le fro- prochain. Et ce sera justice : comme l'huile

oment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta alimente phare qui éclaire les navigateurs,
le

«foi ne défaille point». (Luc, xxu, 31.) Saint Jean ainsi pour l'autre vie l'aumône nous allume
de même n'était ce qu'il était que par misé- et nous procure une grande et admirable

ricorde, ou pour mieux dire, tous les apôtres, lumière. Cette huile, Paul en parlait souvent
puisque Jésus-Christ leur disait : « Ce n'est et grandement. Ecoutez-le nous dire tantôt :

pas vous qui m'avez choisi c'est moi qui ai ;


« Seulement souvenons-nous des pauvres n I

a fait clioix de vous ». (Jean, xv, 16.) En effet, (Gai. II, 10.) Tantôt a S'il vaut la peine, j'irai
:

nous avons tous besoin de la miséricorde de a moi-même ». (I Cor. xvi, 4.) Partout, tou-
Dieu o La miséricorde de Dieu », dit l'Ecri-
: jours, en toute manière, cette vertu fait l'ob-

ture, « est sur toute chair ». jetde sa sollicitude. C'est ainsi qu'il dit en-
Si de tels hommes ont eu besoin de la mi- core a Que les nôtres aussi apprennent à
:

séricorde de Dieu, que dirons-nous des au- « surpasser tout le monde par les bonnes œu-
tres? Quelle autre cause, dites-moi, fait lever a vres » ; et ailleurs : « Toutes ces choses sont
le soleil bons et sur les méchants ? Si
sur les a bonnes et utiles aux hommes » . (Tit. m, 14,
pendant une année seulement elle enchaînait 8.) Ecoutez un autre écrivain sacré : a L'au-
les pluies, le genre humain tout entier n'au- e mône délivre de la mort ». (Tob. xii, 9.)
rait-il pas péri? Et qu'arriverait-il si Dieu « Seigneur », dit un autre Prophète, a Sei-
multipliait les orages, s'il faisait tomber le feu a gneur, si vous écartez votre miséricorde
en pluie, les moucherons en nuées ? Mais que a qui donc pourra subsister ?» Et encore :
dis-je? Qu'il amène seulement la nuit conti- a Si vous entrez en jugement avec votre ser-
nuelle, comme il l'a fait déjà, tous les hom- a viteur ». (Ps. cxxix, 3 et cxui, 2.) Et enfin :

mes B€ seront-ils pas perdus? Qu'il secoue la « Une grande chose , c'est l'homme une ;

terre, tous ne devront-ils pas périr? « Qu'est- a merveille d'honneur, c'est l'homme miséri-
ce que », ô mon Dieu, a pour que
l'homme a cordieux ». (Prov. xx, 6.)
a vous daigniez vous souvenir de lui? » (Ps. Faire miséricorde, c'est tout l'homme, di-
VIII, 5.) L'heure n'est-elle pas venue de dire, sons mieux, c'est déjà Dieu. Voyez quelle est
qu'une simple menace de Dieu contre la terre la puissance de la divine miséricorde. Elle a
suffit pour que tous les hommes ne soient plus fait toutes choses, et spécialement elle a créé
qu'un tombeau ? « Ce qu'est une goutte d'eau le monde anges eux-mêmes, tout cela,
et les
dans l'urne, les nations le sont à ses yeux, je le répète, par le seul effetde sa bonté. Il
a elles ne sont pour lui qu'un peu d'écume, ne nous a menacés de l'enfer qu'afin que nous
o qu'une inclinaison d'une balance». (Isaïe, possédions son royaume, et ce royaume aussi
XL, 15.) Autant il nous est facile d'imprimer nous le devrons à la miséricorde. Pourquoi
le mouvement à une balance, autant il lui est Dieu, bien qu'heureux dans sa solitude, a-t-il
aisé de tout anéantir et de tout refaire à nou- voulu donner l'existence à tant de créatures ?
veau. Puisqu'il nous tient dans sa main avec N'est-ce pas par bonté? n'est-ce pas par
une telle puissance, et que chaquejour ilnous amour? Oui, si vous demandez pourquoi telle
voit l'offenser sans nous punir, ne nous sup- créature, pourquoi telle autre, de toutes parts
porte-t-il pas dans sa miséricorde? Les ani- vous découvrirez la bonté divine.
maux mômes sont et stibsist^nt par sa miséri- Ayons danc pitié du prochain, a.^m que suf
30 TRADUCTION FMNÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

nous aussi s'exerce la divine pitié. C'est autant livra aux exécuteurs cet être inhumain, jus-
pour nous que pour lui que nous provoquons qu'à complet paiement de sa dette. Après une
la miséricorde l'tieure suprême du jugement
;
telle leçon, soyons donc miséricordieux pour

doit sonner alors que menacera ce feu


;
nos débiteurs, soit d'argent, soit de péché :
effroyable, la miséricorde se trouvera prête à que chacun oublie les injures, à moins que
l'éteindre, prête aussi à nous ouvrir le règne par hasard il ne préfère se blesser lui-même,
de l'étemelle lumière. Grâce à elle, nous se- puisque, en ne pardonnant pas, vous faites
rons délivrés des flammes de l'enfer; grâce à moins de tort à l'adversaire qu'à vous-même.

Iiicii
'• . nous ouvrira son sein miséricor- Si vous le punissez, Dieu ne le punira pas; si
.ifii\. t.1 iiourquoi aura-t-il à notre égard des vous lui pardonnez, ou bien Dieu le punira,
iiitraïUesde pitié? Ah c'est que la charité, 1 ou bien il vous remettra vos péchés. Comment
l'amour se prouve par la miséricorde. Rien donc osez-vous espérer le royaume céleste, si
n'irrite le Seigneur autant qu'un cœur vous ne pardonnez pas aux autres? Evitons un
fermé à la pitié. Un jour, on lui offrait un si grand malheur que de perdre le ciel re- ;

iiomme qui lui devait dix mille talents ; tou- mettons à tous, car c'est remettre à nous-
ché de compassion, il lui remit sa dette. Mais mêmes pardonnons pour que Dieu nous par-
;

des que ce méchant se prit à saisir à la gorge donne nos péchés, et qu'ainsi nous puissions
son compagnon de service pour lui faire payer gagner ces biens à venir, etc.
une dette de cent deniers, aussitôt le Seigneur

HOMELIE V.

SI DONC IL Y A QUELQUE CONSOLATION EN JÉSUS-CDRIST,


T A QUELQUE CONSOLATION DANS LA CHA- S'iL

BITÉ; SI l'LNION des ESPRITS ET DES CŒURS, SI LA MISÉRICORDE A CHEZ VOUS


SI LA TENDRESSE,
QUELQUE EMPIRE, RENDEZ MA JOIE PARFAITE, EN VOUS TENANT PLUS UNIS ENCORE DE PENSÉE, D'AUB,
DE SENTIMENTS. (CHAP. Il, l-i.)

Analyse*

1. Il les invite k l'unité de cceur, an nom des motifs les plus sacrés de la religion. —Il les détourne de l'orgueil par d'instantet
prières ; élope de riiumililé.
2 et 3. L'orgueil, paàslun riilicule et injuste devant Dieu. — Exemples d'bumilité dans Josepb, Daniel et les saints apAlres.

1. On n'est pas meilleur, on n'est pas plus nous attachons le plus haut prix. Si cette fa-
tendre que ce Docteur spirituel ; aucun père veur n'avait pour nous une valeur incompa-
selon la nature ne montre une plus grande rable, nous ne voudrions pas la recevoir seule
alluction. Remarquez |ilutôt quelle prière en retour de tout ce qui nous est dû, nous ne
notre bienheureux adresse aux Philippicns dirions pas qu'à elle seule elle représente tout
pour leurs plus chers inléréis. Car il les exhorte le reste. Toutefois, de notre côté, ce sont tou-
à la concorde, source de tous les biens, et que jours des bienfaits temporels que nous allé-
ne dit-il abondant qu'il est véhé-
pas? Qu'il est ! guons : un père
dira par exemple à son fils :

ment ! sympathique Repre-


qu'il est tendre et ! Si tu as quelque respect pour ton père, s'il te
nons ses paroles a S'il y a quelque consolation
: souvient encore de ton éducation si coûteuse,
a en Jésus-Christ », oui, si vous avez en lui si lu me gardes quelque amour, si tu as mé-

quelque consolation ;c'eslcommes'il disait Si : moire encore de l'honneur du nom que je t'ai
vous avez pour moi quelque égard, si vous me légué et du bon vouloir que je t'ai montré, ne
portez quelque amitié, si je voas ai rendu quel sois pas l'ennemi de ton frère en un mot, ;

que service, faites ce que je demande. Cette — pour tous ces bienfaits je te demande ce seul
figure de langage nous est familière, quand acte de reconnaissance. Du côté de Paul , la
D0U8 voulons obtenir une faveur à laquelle prièreest bien différente; il ne leur rappelle
, ,.

COMMENTAIRE SUR L'ÊPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE V. 31

aucun motif charnel, mais tous motifs spiri- charité, encore : rendre l'a-
c'est donner et

tuels. Voici en effet, ce qu'il. dit


, Si vous : mour au même , de la
degré. Si vous jouissez
voulez me donner quelque consolation dans part d'autrui , d'une charité vraiment grande,
mes épreuves, et quelque rafraîchissement en gardez-vous de lui en témoigner une moindre,
Jésus-Christ; si vous voulez me témoigner en et par là de vous montrer avare. S'il est des

quelque chose votre charité, et l'union intime, gens de cette trempe, gardez-vous de leur res-
l'union et la communauté d'âme avec moi ;
sembler.
si vous avez des entrailles et quelque senti- « Soyez unanimes » Une seule âme, semble- .

ment de miséricorde , mettez le comble à ma t-il dire, doit non par


animer tous vos corps ,

joie. une fusion de substance puisque c'est impos- ,

« Si vous avez des entrailles de miséri- sible mais par une communion de volontés
,

« corde». La miséricorde envers Paul, c'est et d'idées comme si une seule âme comman-
;

d'après lui-mêmela concorde entre ses disciples; dait tous vos mouvements. Qu'est-ce à dire en-
montrant que sans cette concorde parfaite, les core, « unanimes ?» Il l'explique en ajou-
dangers sont extrêmes. Si donc continue-t-il, , tant N'ayez qu'une manière de sentir ; il
:

je dois attendre de vous quelque consolation; voudrait que le sens etla pensée de tous ne

si j'ai droit à quelque preuve touchante de fussent qu'un , comme produit d'une seule
votre affection ; si je puis prétendre à une com- âme.
munauté d'âme avec vous; si, dans le Sei- Rien par esprit de contention ». Il nous
«

gneur, nous ne faisons qu'un si vous me ; fait cetteprière et nous l'explique en ajoutant:
devez quelque miséricorde et quelque compas- Rien par un esprit de contention a et de vaine
sion , montrez ,
par votre charité mutuelle a gloire », lequel je vous le dis , est la cause
,

comment vous payez toutes vos dettes ; car de tous les maux de là , en effet combats et
; ,

j'ai tout retrouvé , si vous vous aimez les uns discordes de là jalousies et luttes acharnées
; ;

les autres. de là ce refroidissement de la charité suite ,

Comblez ma joie ». Voyez comme, tout fatale et de notre ambition pour la gloire hu-
en les pressant, il que se garde de faire croire maine, et de notre servilisme à l'égard de ceux
ses chers disciples aient abandonné le devoir. qui la dispensent l'homme asservi à cette
:

Il ne dit pas « Faites », il dit


: a Comblez ma : gloire charnelle ne sera jamais le vrai servi-
,

«joie » c'est-à-dire, vous avez commencé à


; teur de Dieu. —
Mais comment échapper à ce
semer les bien faits sur moi; vous m'avez donné désir de vaine gloire? Paul, vous n'en avez pas
de quoi vivre en paix, mais j'aime à vous voir encore indiqué le moyen. Ecoutez les paroles
pousser jusqu'au bout. Que désirez-vous — qui suivent: a Que chacun, par humilité, croie
donc^apôtre?Faut-ilvousdélivrerdevoschaî- a les autres supérieurs à soi-même ». Dieu !

nes? Faut-il vous envoyer encore quelque quelle maxime de haute sagesse et d'admirable
aumône? —
Je ne demande rien de pareil, utilité pour le salut vient-il de nous exposer I
répond-il mais seulement que « vous ayez
: Si vous admettez , dit-il que tout homme ,

« un seul esprit , ayant cette même charité », quel qu'il soit , est plus grand que vous ; si
dans laquelle vous avez débuté « n'ayez ; vous en êtes persuadés ; ou plutôt, si non con-
« qu'une âme, qu'une pensée ». Dieu comme I tents de le dire, vous en avez la pleine convic-
sa tendresse extrême toujours réclame la tion, volontiers vous lui rendez honneur, loin
même vertu I de vous indigner des honneurs qu'on lui rend.
Oui , a que vous ayez les mêmes pensées », Au reste, ne le regardez pas seulement comme
disait-il d'abord mais plutôt , ajoute-t-il
; plus grand que vous ; voyez en lui a un su-
a une seule pensée
» ; car les paroles qui sui- « périeur », parole qui montre une grande
vent vont jusque-là a Pensant une seule et : prééminence, et dèslors, le voyant honoré, vous
a même chose », c'est son expression, plus n'éprouverez ni tristesse, ni colère; s'il vous
forte encore que « pensant la même chose ». outrage , vous patienterez généreusement
a Ayez une seule et même charité », c'est-à- puisque vous reconnaissez sa grandeur s'il ;

dire, ne l'ayez pas seulement dans la foi, ayez- vous insulte vous l'endurerez; s'il vous mal-
,

la en tout et toujours. Car nous pourrions traite vous le supporterez en silence. Qu'une
,

avoir entre nous une même pensée, une même bonne fois votre âme soit pénétrée delà convie
croyance et n'avoir pas la charité, o La même » tiou qu'il est plus grand que vous dès lora. :
Si TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMÉ.

il aura beau vous maltraiter, elle sera inacces- alors tu dois être reconnaissant, et non enflé
sible à l;i colère , à la jalousie. Nul n'oserait de vanité. C'est l'ingratitude au premier chef,
envier le sort de ceux dont la supériorité est que cette démence d'esprit et elle détruit et ;

écrasante; on subit tout, comme conséquence méconnaît la générosité du bienfaiteur. En


naturelle d'une supériorité avouée. s'élevant on le fait pour s'attribuer le mérite
,

2. Telle estgrandeur d'âme que nous en-


la de la bonne œuvre et en s'atlribuant ce mé- ;

seigne l'apôtre. Que si votre frère, à son tour, rite on prouve son ingratitude envers celui
,

dil-il objet de tant d'honneur de votre côté


, ,
de qui on a reçu ce bienfait. As-tu quelque
revèi à votre égard les mêmes sentiments, bien? Rends-en grâces à l'auteur de tout bien.
siM.gi'Z quelle sûreté acquerra votre mutuelle Ecoute ici la parole et de Joseph et de Daniel.
bienveillance ainsi munie comme d'un dou- Le premier sort de prison, par ordre du roi
ble rempart. Tant que vous garderez, en effet, d'Egypte en présence de toute sa cour ce
;

l'un pour l'autre, ce profond respect, tout prince l'interroge sur un point où la sagesse
imiilcnt fâcheux est impossible. Car s'il suffit, Egyptienne, malgré son habileté en ces sortes
pour anéantir toute rivalité, que d'un seul de question était restée muette Joseph vase
, ;

cùie déjà l'on rende à l'autre partie cet lion- montrer bien supérieur en tout; il va mani-
ni'iir, quand il est rendu de part et d'autre, fester une science qui efface astrologues, de-
qui pourra faire brèche à une si solide fortifi- vins, thaumaturges, magiciens, et sages de
cation? L'assaut est impossible au démon lui- toutesorte, bien qu'il ne soit qu'un enfant sorti
même l'enceinte est triple, quadruple, in-
; à peine de prison et d'esclavage. La gloire n'est
comparablement fortifiée. que plus grande, en pareille circonstance,
L'humilité, en effet, est la cause de tout puisque autre chose est qu'un homme illustre
bien, de toute vertu. Pour l'apprendre mieux déjà brille une fois de plus, autre chose qu'un
encore, écoulez « Si vous aviez
le prophète : inconnu se révèle; moins on soupçonnait la
«voulu un vous l'eusse offert,
sacrifice, je réponse qu'il allait faire, plus il en devait être
ô mon Dieu mais les holocaustes ne peu-
;
admiré. Or, que dit Joseph présenté à Pha-
a vent vous plaire. Le vrai sacrifice à Dieu, raon? Répond-il Oui je sais toutl Tant s'en
: 1

a c'est un esprit pénitent Dieu ne méprisera : faut. Quoi donc? sans influence de personne,

ojimaisun cœur contrit et humilié ». (Ps. uniquement inspiré par sa profonde recon-
I., 19.) Le |)roi)liéte ne vent pas simplement naissance, que dit-il enfin? « N'est-ce pas à

l'humilité, il lui faut un degré avancé d'hu- a Dieu qu'appartient semblable interpréta-
milité « Un brisement ». De même que dans
: a tion? » (Gcn. xl, 8.) Voyez comme il s'em-
un objet matériel une partie broyée ne peut presse de rendre gloire à Dieu, et comme Dieu
lutter contre un corps solide mais qu'elle se , aussitôt le glorifie lui-même par une faveur ,

détruit à chaque coup qui lui est porté avant qui doit compterdans l'appréciation delà vraie
même de lui avoir rendu le choc, ainsi en est- gloire. Car il est bien plus beau pour lui de
il d'une âme vraiment humble elle choisira : recevoir le don d'interprétation par la révéla-
les mauvais traitements et la mort même, plu- tion de Dieu que d'y arriver par son effort
,

tôt que d'attaquer, plutôt que de se venger. personnel, outre que les paroles de Joseph lui
Ah ! jusqu'à quand respirerons-nous cet es- gagnaient la confiance publique, et devenaient
prit d'orgueil si ridicule? Quand nous voyons un témoignage irrécusable de sa familiarité
de pauvres enfants s'emporter, s'enfler, jus- avec Dieu. Or, aucun bien n'est comparable à
qu'à s'armer de pierres jusqu'à les lancer, le ,
cette divine familiarité. Car, dit saint Paul,
rire nous prend or tel estl'orgueilderhomme,
;
B si l'homme est justifié par ses propres œu-
il vient de la puérilité et de la sottise. « Pour- a vres, il mais non pas devant
en a la gloire,

« quoi la terre et la cendre s'élèvent-elles d'or- a Dieu ». (Rom. iv, 2.) Celui, en effet, qui a

gueil? » (Ecclés. x, 9.) Tu conçois des pensées trouvé grâce devant Dieu, se glorifie aussi
orgueilleuses ô homme Pourquoi? Dans
, 1 devant Dieu , parce qu'il est aimé de lui, puis-
quel intérêt, dis-moi? D'où vient cette hau- que sa bonté a daigné se rapprocher d'une
teur envers tes semblables? N'es-tu donc plus créature pécheresse. L'homme de ses œu-
de même nature qu'eux? N'ont-ils pas une vres au contraire trouve la gloire, mais non
, ,

âme comme toi ? une âme qui a reçu de Dieu pas comme l'autre, la gloire devant Dieu :

)a même gloire ? — Tu es un sage ? je le veuxj preuve certaine de notre grande misère ! —


. .

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILÎPPIENS. - HOMÉLIE V. 3â

Combien est plus admirable celui qui reçoit ment différents. Autre est l'humiiité, autre

de Dieu la sagesse! Il rend gloire à Dieu, il en le servihsme, l'adulation, l'esprit rampant.

reçoit la gloire en retour. « Car je glorifie », Voulez-vous de tout cela des exemples frap-
dit-il ceux qui me glorifient »
, a pants? Les contraires parfois sont étrangemen'
Mais écoutons un des descendants de Josei)h, rapprochés, comme l'ivraiedu froment, comm(
un sage que personne n'a surpassé, puisqu'il est la rose des épines; un enfant s'y laisse trom-
écrit « Etes-vous donc plus sage que Daniel ? »
:
per ; mais l'homme fait, celui qui est habile

(Ezéch.xxvni, 3.) Ce Daniel devait partager le dans la culture spirituelle, saura distinguer le
sort de tous les sages qui avec lui étaient à Baby- bien d'avec le mal. Et, tenez; proposons à vos
lone astrologues, devins, magiciens, faiseurs
: réflexions quelques exemples tirés des sainter>
de prestiges; toute l'école de sagesse était non- Ecritures mêmes.
seulement réprouvée mais déjà exécutée la , : Qu'est-ce que flatterie, servilisme, espril
peine capitale prononcée contre eux tous par rampant? Siba profite d'un mauvais moment
le roi, prouvait assez qu'il se regardait comme pour David et accuser son maître Achi-
flatter ;

trompé de longue date. Daniel donc se présente tophel fait pis encore auprès d'Absalon. David
au roi, pour résoudre la question proposée; ne leur ressemble pas, il est humble. Les trom-
loin de se donner à lui-même un regard com- peurs sont nécessairement flatteurs, comme
plaisant, il commence par reporter à Dieu ces mages de Babylone, qui s'écrient «Vive :

tout honneur « Ce n'est pas dans la sagesse


: a le roi dans les siècles » Saint Paul, dans les
!

que je posséderais plus qu'aucun autre Actes, par exemple, discute avec les juifs, sans,
homme que révélation m'a été faite, ô
,
jamais les flatter, mais aussi sans oublier l'hu-.
prince!... Alors le roi adora Daniel et dit: milité. Il sait parler avec liberté : «Mes frères»,,
« Qu'on fasse venir les victimes et les offrandes! dit-il, «je n'ai rien fait ni contre la nation, ni
(Dan. n, 30.) Avez-vous compris tant d'humi- « contre les coutumes de nos pères, et cepen-
lité, cette reconnaissance, ce caractère ennemi « dant enchaîné à Jérusalem et livré à
j'ai été
de tout orgueil? « la justice». (Act. xxviii, 17.)Et pour mieux
Ecoutez aussi le langage des apôtres, tantôt : reconnaître ici le langage de l'humihté, écoutez
«Pourquoi nous regardez-vous», disent-ils, comment il parle quand il veut les reprendre
« comme si c'était par notre
puissance ou notre avec force «C'est avec raison que l'Esprit-
:

a piété nous avons fait marcher cet


que « Saint a dit de vous Vous entendrez de vos
:

« homme?» Tantôt: a Et nous aussi», s'écrient- a oreilles, et vous ne comprendrez pas vous ;

ils, nous sommes des hommes mortels, sem- « verrez de vos yeux, et vous n'apercevrez pas »

blables à vous » (Act. m, 12 et xiv, 14.) Voilà


! {Act. XXV, 26.) Reconnaissez-vous là le cou-
comment ils répudiaient des honneurs spon- rage?
tanément offerts, ces hommes qui, grâce à leur Considérez encore avec quelle fermeté hé-
humilité en Jésus-Christ, grâce à sa puissance, roïque Jean-Baptiste traite. le roi Hérode «Il :

opéraient des prodiges plus grands que ceux « ne vous est pas permis d'avoir la femme de

de Jésus-Christ lui-même; car «celui qui « votre frère». (Marc, vi, 18.) Voilà la confiance,
croit en moi», avait-il dit, «fera de plus voilà la force! Ainsi ne parlait pas un Séméi :

grandes choses que moi-même je n'en fais» : a Sors » , criait-il à David, « sors, homme de
comment donc ne pas nous appeler des mal- « sang». (II Rois, xvi, 7.) Il parlait hardiment
heureux, des misérables, nous qui ne pour- sans doute; mais la hardiesse n'est pas le cou-
rions chasser je ne dis pas des démons, mais rage; ici, c'était audace, outrage, excès de
des moucherons, nous qui n'avons pas même langue. De même quand Jésabel insultait Jéhu :

le pouvoir d'obliger un de nos semblables, Voilà, s'écriait-elle, l'assassin de son maître!


bien loin d'être les sauveurs du monde entier, audace et non pas franchise. Elie aussi,
C'était
et qui cependant portons si haut nos pensées, mais par franchise et fermeté trouvait un vif ,

que le démon même n'atteindrait pas à notre reproche « Ce n'est pas moi qui trouble le
:

orgueil? «peuple; c'est vous et la maison de votre


3. Rien de plus étranger à l'âme chrétienne «père!» (111 Rois, xvin, 18.) Le même Elie
que l'orgueil. Je dis l'orgueil, et non pas la traitait avec une égale fermeté tout le peuple
franchise et le courage. Leur faux air de fa- réuni : « Pourquoi», disait-il, « boiter ainsi des
mille ne les empêche pas d'être essenlielle- deux jawbes et entre deux partis? » Frapper
S. I. Ch. - Tome XI,
34 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHHYSOSTOMÊ.

ainsi donnait la preme d'un franc parler, d'un misérables qui assassinèrent Isboscth ', crime

vrai courai^e. affreux pour lequel David les fit mourir.


Vous faut-il d'autres exemples à la fois d'hu- Enfin, pour abréger, définissons l'audace,
milité et de liberté? Entendez cette phrase de comme aussi la franchise et la force. La pre-
Paul :moindre souci que celui d'être
a C'est le mière a lieu quand on s'irrite, quand un re-
«jugé par vous ou par tout homme mortel; proche violent se fornuile sans une cause
« je ne voudrais pas me juger moi-même, car grave et juste, quand on se venge, (juand de
a bien que ma conscien«e ne me reproche toute autre injuste manière on s'emporte : la
« rien, jenesuis |)as pour cela justifié». (ICor. seconde se trouve à braver les périls et la
iv, 3.) Voilà les insjiirations qui conviennent mort, à mépriser les amitiés ou les ressenti-
aux chrétiens. Ajoutez-y celle-ci «Commentl : ments quand il s'agit de la volonté de Dieu.
« un d'entre vous, ayant une affaire litigieuse L'adulation et le servilisme se reconnaissent à
a un de ses frères, ose se faire juger
contre servir certaines personnes bien au-delà de
auprès des infidèles et non par-devant les leurs besoins et des convenances, par convoi-
«saintsl» (Ibid.) —
Préférez-vous connaître tise de quelque avaniage temporel; l'humilité

à quelle basse flatterie se dégradent les juifs se manifeste par les mêmes services, mais
insensés? Ecoutez ce qu'ils disent: «Nous n'a- qu'on rend uniquement pour des motifs agréés
a vons point d'autre roi que César». {Jean, xix, de Dieu l'homme humble descendant ainsi
;

15.) — Aimez-vous
mieux connaître l'humi- de sa dignité, pour accomplir une œuvre
lité? Ecoulez de nouveau les protestations de grande, admirable et parfaite.
saint Paul a Nous ne nous prêchons pas nous-
: Heureux, si nous savons, si nous pratiquons
a mêmes, nous prêchons Jésus Christ comme ces maximes I Les savoir, en effet, ce n'est pas
• Seigneur, et nous comme vos bcrvileurs en Jé- assez oCe ne sont pas ceux qui entendent la
:

« sus-Christ • . (Ibid.) — Voulez-vous voir, à l'é- a loi », dit saint Paul, o mais bien ceux qui la

gard du même homme, l'audace et la flatterie? «pratiquent, qui seront justifiés». (Rom.ii,
David subit l'audacieux langage de Nabal; et 13.)Bien plus la connaissance du précepte
bientôt la basse adulation desZiphéons; celui- vous condamne, quand les œuvres manquent,
là lui jetait des paroles de malédiction ceux- ; et la pratique du devoir. Abordons la pratique
ci le trahissaient, au moins par leur volonté aussi, afin de gagner la récompense, par la
et leur complot. — Verrez-vous plus volonliers, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-
non plus mais la sagesse en action?
l'adulation, Christ, etc.
Considérez David épargnant Saùl qui était
tombé dans ses mains. Vous plaît-il de — * Le manuscrit porte Uiphibosepb, eolt inadvertance de rorateur,
retrouver la vile flatterie? Rappelez-vous les •oit rauM dea copittet. (Note de> BéoédicUos.)

HOMELIE VI.

qu'os reconnaisse en vous les sentiments de JÉSUS-CIIRIST MÊME, QUI ÉTANT l'iMAGE DE DIEO..^
ET SON ÉGAL,... s'eST ANÉANTI EN PRENANT LA FORME DE SERVITEUR, ETC. ICDAP. II, 5-9.)

Analyse.
1-4. Exorde : Jésns-Chiist proposé par lui-même et par saint Paul comme modèle de charité. — Les ennemis de rincarnation
nommés, leurs hérésies dévoilées, leurs impiétés d'avantc réfutées par le texte de saint Paul.— Réfutation spéciale de Sabellius
el d'Arius. — Le Fils n'est pas un petit Dieu, inférieur au Père. —Jéstis-Clirisl a pu se croire Dieu, « sans rapine », puisqu'il

l'est : l'orateur profite de ce texte, pour établir à la fois la nature divine de Jésus-Christ, et l'essence de l'humilité. Il —
explique les mots : « In forma Dei ».
W. Judas perverti par l'avarice : craignons de succomber sous cette passion. — Mamraon et Jésus-Christ se disputent le monde.
— L'enfer au bout de l'avarice. Pourquoi l'orateur parle de l'enfer.

1. Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ veut et lui même, disant tantôt : «Ainsi ont-ils
élever ses disciples aux plus grandes vertus, « traité les prophètes qui ont vécu avant moi »,

il propose en exemple, les prophètes, son Père Tantôt : « Apprenez de moi que je suis doux »
. .

COMMENTAIRE SUR L'ËPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE VI. 33

(Malth. V, 12 ei xi, 29); el ailleurs : « Soyez d'un élan triomphal tous les chars et loiîs
« miséricordieux comme voire Père qui est les écuyers ses rivaux, et parmi ces véhicules
«dans le ciel » (Luc, vi, 36.)
. renversés, et au milieu de ses adversaires en-
Paul ne suit pas une autre méthode. Paur core sur le siège, arriver seul jusqu'à la
décider les Philippiens à la pratique de l'hu- borne, jusqu'à la barrière du combat, alors
milité, il met en scène Jésus-Christ et ce n'esV- ; que de toutes parts éclatent les applaudisse-
pas seulement pour celte vertu, c'est aussi ments, et que les clameurs s'élèvent jus-
pour expliquer la charité envers les pauvres, qu'aux cieux ; alors que le vainqueur, à qui
qu'il rappelle ce grand modèle en ces termes: la joie et les applaudissements semblent don-
Vous connaissez la grâce de Notre-Seigneur ner des ailes, achève avec ses coursiers de
«Jésus-Christ, qui pour nous s'est fait pauvre, parcourir le stade : combien plus n'éprouve-|
a lorsqu'il était si riche ! » (Il Cor. viii, 9.) Il rez-vous pas de bonheur, après qu'aidés de la:
n'est rien, en effet, qui excite une âme grande grâce de Dieu, nous aurons culbuté les ba-i
et sage à la pratique du bien, comme de lui machines de guerre)
taillons des hérésies ut les
taire comprendre que rendront
ses œuvres la du démon avec eux-mêmes, qui]
leurs écuyers
semblable à Dieu. Quel motif vaudra jamais ne seront plus ensemble qu'un monceau dei
celui-là pour décider une volonté? Paul le ruines?
savait, aussi pour amener ses lecteurs à I" hu- Mais, s'il vous plaît, plaçons en ordre toutesi
milité , il a commencé par les prier et par les ces hérésies. Quel ordre adopterons-nous , ce-<

conjurer; puis il a employé les paroles encou- lui de leur impiété, ou celui des temps? Sui-
rageantes: a Vous persévérez», disait-il, «dans vons plutôt celui des temps; car, au point de
« un seul esprit » ; et encore « Ce qui est une : vue de l'impiété , il serait difficile de les classer.
n preuve de leur perdition, et de votre salut b. Vienne d'abord Sabellius l'Africain. Que
(Philip. I, 27.) Mais il arrive enfin à son grand dit-il? « Père, Fils, Esprit-Saint, trois noms et
moyen de persuasion « Soyez dans la même
: « rien de plus, désignant une seule personne »
« disposition et dans le même sentiment où a été Marcion le Pontique nie la bonté de ce Dieu
Jésus-Christ qui étant dans la forme de Dieu,
,
qui a créé toutes choses; il ne veut pas qu'il
« n'a point cru que ce fût pour lui une rapi- soit père du Christ, qui est bon; il en imagine
« ne et une usurpation d'être l'égal de Dieu, un autre qui est juste, selon lui; quant au
«mais qui cependant s'est anéanti, prenant la Fils, il ne s'est pas incarné pour nous.
« forme de l'esclave (3, 6) » Marcel, Photin, Sophronius prétendentque
Mes frères, appliquez-vous, je vous en prie, le Verbe une « énergie » et que cette éner-
est ,

élevez vos âmes. Comme un glaiveà double tran- gie habite dans cet homme qui est né de la
chant, d&^uelque côté qu'il frappe, au milieu race de David, mais que ce n'est pas une sub-
même d'innombrables bataillons, lesrompt stance hypostatique. Arius le reconnaît comme
facilement et les détruit, parce que, tranchant Fils,mais de nom seulement. C'est une créature,
des deux côtés, il présente d'ailleurs sa pointe dit-il, etbien inférieure au Père. Les autres
à qui rien ne résiste : ainsi en est - il des pa- hérétiques refusent une âme à Jésus - Christ.
roles du Saint-Esprit. Oui, par la force de ces Voyez - vous tous les chars en ligne ? Consi-
paroles, les sectateurs d'Arius d'Alexandrie, dérez aussi leur ruine complète voyez bien ;

de Paul de Samosate, de Marcel le Galale, de comment Paul les choque et les renverse,
Sabellius l'Africain, de Marcion le Pontique, mais tous, vous dis-je, d'un seul coup, d'un seul
de Valentin, de Manès, d'Apollinaire le Lao- élan ! Et comment les a-t-il renversés ? « Pre-
dicéen, de Photin, de Sophronius, tous les hé- « nez en vous», dit-il, « les sentiments de Jé-
rétiques, sans exception, sont tombés sous les o sus-Christ, qui étant dans forme de Dieu a
la
coups de Paul, 8 cru, sans usurpation aucune, être l'égal de
Invités à ce noble spectacle de leur défaite, Dieu » . pour briser Paul de Sa-
C'est assez
conviés à voir toutes leurs phalanges abîmées mosate, et Marcel, Car il le dé-
et Sabellius.
d'un seul coup, réveillez-vous, pour ne pas clare « Jésus-Christ était dans la forme de
:

perdre un seul trait de ce spectacle divin. Car a Dieu ». S'il était dans cette forme, comment
enfin, si dans les courses des chevaux et des donc, impie, oses-tu dire qu'il a commencé
chars, le plus beau coup de théâtre pour vous en Marie, et qu'auparavant il n'était pas?
9i\ de voir un des vaillants ccuyers vaincre Comment encore ne serail-il qu'une « éner»
3(; TnAnmioN fuançaise de saïnt jean chrysostomë.

« gie? » Car dit « Dans la forme de Dieu»,


s'il : et un Dieu petit Voilà que vous introduisez
1

il Dans la forme d'esclave ». L'es-


dit aussi : « le paganisme dans l'Eglise. Chez les païens, en
clave en bonne forme, n'est-il que l'esclave effet, il y a petit et grand Dieu; en est-il de

en énergie, ou l'esclave en nature? Certaine- même chez vous? Je l'ignore. Dans les Ecri-
ment, réponds-tu, l'esclave formel, c'est l'es- tures, du moins, vous ne trouverez nulle part
clave en nature. Donc aussi la forme de Dieu, rien de pareil : partout le grand, nulle part
c'est la nature de Dieu, et non une simple un petit. Car dès qu'il est petit, comment
énergie». Ainsi succombent Marcel le Ga- est-il Dieu ? S'il n'y a pas, à vrai dire, d'hom-
lale, Sophronius et Pliolin. me d'homme grand, mais une seule
petit et
2. A Sabellius, maintenant. L'apôtre dit : nature d'homme si tout ce qui n'a pas cette
;

« Comme il était dans la forme de Dieu, il n'a nature, n'est pas homme, comment s'est-il
« pas cru que ce fût une usurpation pour lui, trouvé un Dieu grand et un Dieu petit en de-
a que d'être l'égal de Dieu ». Qui dit égal, dit hors de la nature divine? Qui est petit, n'est
égal à un autre régalilé ne peut se dire
: pas Dieu : car partout nos saints livres le pro-
d'une personne seule. Vous voyez donc ici la clament grand :«Le Seigneur est grand», dit
substance, l'hyposlase de deux personnes, et David, a et dépasse toute louange ». Il le dit
ron pas de vains noms qui ne s'appliquent du Fils aussi, car partout il l'appelle son Sei-
pas à des réalités. Par là même, le Fils uni- gneur. —
Ailleurs il s'écrie « Vous êtes :

que vous apparaît existant avant tous les siè- a grand, vous faites des merveilles, vous êtes
cles. Mais cela suffit contre ces adversaires. a le seul Dieu ». Et encore « Notre Seigneur :

Contre Arius, que dirons-nous? Il fait le a est grand, grande est sa puissance sa magni- ;

Fils d'une autre substance (jue son Père. — « ficence est sans limites ».{Ps. xlvu, 1; lxxxv,
Hérétique, réponds-moi que veut dire cette : 10; cxuii, 3.)
proposition : une forme d'esclave? »
« lia pris Tout cela se dit du Père, répliquent -ils; le
11 s'est fait homme, me répond-il. Donc aussi, Fils est petit. — Vous le prétendez, vous : mais
puisqu'il élait dans « une forme de Dieu », il contre votre dire, l'Ecriture affirme du Fils
élail Dieu; car dans les deux textes se trouve ce qu'elle prononce du Père. Ecoutez la pa-
cette expression de «forme». Si ce mot est role de Paul : a Nous attendons la bienheu-
vrai dans un cas, il l'est aussi dans l'autre: la reuse espérance, et l'avènement de gloire
forme d'esclave ici, c'est l'homme en sa nature • a du Dieu grand ». (Tit. ii, 13.) L'avénementI
donc aussi la forme de Dieu, c'est Dieu dans Est-ce du Père qu'on dit cela? Or, pour vous
sa nature. L'apôlre ne s'en tient pas là condamner mieux encore, il a ajouté L'avè- :
;

mais comme Jean l'Evangéliste, il atteste la nement a du Dieu grand». Cette phrase a-t-
parfaite égalité de .(ésus-Christ avec Dieu, et elle jamais été dite du Père? Jamais Au reste, !

nidiitre ([u'il n'est en rien inférieur au Père : ce qu'il ajoute ne permet point un tel sens :
n 11 n'a pas regardé comme une usurpation «L'arrivée du Dieu grand et notre Sauve' v,
dèlre l'égal de Dieu». « Jésus -Christ ». Voilà donc le Fils aussi
Toutefois, n'ont-ils pas ici quelque subtilité déclaré grand Comment parlez-vous donc
I

à nous opposer?Le texte, disent- ils, affirme pré- de grand et de |)etit? Ecoulez encore un —
cisément le contraire, puisqu'il dit :Ktant dans prophète qui l'appelle « L'Ange du grand :

la forme du Dieu, il n'a pas voulu être usur- conseil». Qu'est-ce que l'Ange du grand
pateur de la nature de Dieu. Mais s'il était — conseil? N'esl-il pas grand lui-même? Celui
Dieu même, comment pouvait-il ravirla nature qui est le « Dieu fort », ne serait pas grand,
divine? Se peut-il entendre un langage plus mais petit? Comment ces impudents et crimi-
absurde? Dirait-on jamais ceci, par exemple: nels sectaires osent-ils abuser des mots, jus-
iElant homme, il n'a pas ravi la nature hu- qu'à dire : Un Souvent je rapporte
petit Dieu ?
imainc? Qiiehm'nn pourrait-il ravir ce qu'il est leurs propres termes, pour que vous en ayez
css^nlicllumcnt? horreur. —
C'était un petit Dieu, disent-ils;
Vous ne comprenez pas, répond«nt-ils; en- et il n'a pas été jusqu'à usurper le même
tendez ainsi Le le texte : Fils étant un Dieu rang que le grand. —
Qu'est ceci ? dites-moi ;
moindre, n'a pas usurpé l'égalité avec le (cependant, n'allez pas croire que ces paroles
Dieu grand, avec celui qui est plus grand que absurdes soient de moil) Mais d'après leur
lui. — Ainsi, pour vous, il y a un Dieu gra.nd opinion, le Fils était petit, et bien inférieuf
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE VT: 3Ï

en puissance à son Père : dès lors, comment et pourquoi? c'est que la nécessité, l'impossi-

aurait-il usurpé avec Dieu le Père?


l'égalité ble empêche qu'on ne juge de sa volonté.
Une nature inférieure ne peut, quelque usur- Dites-moi encore vanterez-vous,: comme tran-
pation qu'elle fasse, devenir une nature supé- quille et paisible qui reste dans la
, le citoyen

rieure. Ainsi l'homme ne pourra jamais se vie privée, lorsqu'il ne pourrait aucunement
faire l'égal de l'ange; le cheval ne pourrait, s'emparer d'un pouvoir, d'un trône? Non
le voulût-il, arriver à être selon la nature égal encore, il n'y a pas place au mérite. Car le
à l'homme. mérite , sachez-le ignorants ne consiste pas
, ,

Mais, laissant cemoyen, j'ai une question à à s'abstenir en pareil cas, mais à pratiquer
vous faire. Par cet exemple de Jésus-Christ, son devoir. L'abstention ainsi entendue ne
que veut établir saint Paul? Vous me répon- mérite pas le blâme, mais n'arrive pas non
drez qu'il veut conduire les Philippiens à plus jusqu'à mériter l'éloge. Voyez jilutôt com-
l'humilité. Alors, pourquoi nous proposer ce ment Jésus-Christ lui-même motive la louange
modèle?Dès qu'on veut exhorter à l'humilité, des élus : «Venez, les bénis de mon Père;
on ne s'exprime pas ainsi. On ne dit pas : « possédez royaume qui vous a été préparé
le

Soyez humble, n'ayez pas de vous-même des « dès la création du monde; car j'ai eu faim,
sentiments aussi avantageux que de vos a et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif,
égaux prenez modèle sur cet esclave il ne
; ; et vous m'avez donné à boire ». (Matth.xxv,
s'est pas révolté contre son maître ; imitez-le ! 34, 35.) Il ne dit pas : Car vous n'avez pas désiré
A un tel propos, vous répondriez : Ce n'est le bien d'autrui ; car vous n'avez pas volé ; ce
pas là un type d'humilité Sa révolte serait de
1 serait trop peu de chose mais Vous m'aveîs ; :

l'arrogance 1 — Or, apprenez, impie, dont vu avoir faim, et vous m'avez nourri. Qui —
l'enflure est diabolique, apprenez ce que c'est donc a jamais parlé de la sorte de ses amis ou
qu'humilité. de ses ennemis ? Quelqu'un a-t-il jamais loué
En quoi consiste l'humilité? A n'avoir que Paul, mais que dis-je? Paull Quelqu'un a-t-il
d'humbles sentiments. Or, l'homme humble jamais fait d'un homme vulgaire l'éloge que ,

par nécessité n'a pas pour cela d'humbles vous, hérétique, vous faites de Jésus-Christ,'
sentiments ; le vrai humble s'humilie lui- quand vous dites Il n'a pas usurpé une di-
:

même. Je veux vous éclaircir ce point, appli- gnité qui ne lui appartenait pas? Louer —
quez-vous. Si, pouvant avoir des sentiments quelqu'un de cette façon, c'est lui donner cer-
élevés de soi-même, un homme n'en veut tificat de malice achevée. Pourquoi ? C'est qu'on

avoir que des idées modestes, il est humble donne ordinairement aux malfaiteurs des com-
de cœur. Mais quiconque n'a d'humbles pen- pliments négatifs, tels que celui-ci a Quece- :

sées que parce qu'il ne peut en avoir de ma- « lui qui volait, ne vole plus désormais ».'

gnifiquesT" n'est pas humble très -certaine- (Ephes. IV, 28.) On ne parle pas sur ce ton aux
ment. Par exemple que l'empereur se sou-
,
honnêtes gens. On ne s'avise pas de louer celui
mette à son sujet voilà l'humilité de cœur,
, qui n'a pas ravi une dignité qui ne lui apparte-
puisqu'il descend de son rang suprême; que nait pas : quelle folie serait-ce de le vanter ainsi ?
le sujet s'incline devant lui, au contraire, il D'ailleurs Mais appliquez-vous, je vous
n'est pas humble pour cela; car il ne s'est prie, mon
raisonnement se prolonge... Qui
pas abaissé d'une plus haute position. Il n'y a voudrait surtout de cette manière, exhorter
,

vraiment aucune place au sentiment de l'humi- à l'humiUlé? Un exemple ne doit-il pas tou-
lité, si vous ne pouvez même pas être humble. jours être plus grand et plus beau que la chose
Qu'un homme soit rabaissé malgré lui et par même, objet de votre exhortation? Ira-t-oa
nécessité, cette soumission, bonne en elle- jamais le prendre dans une sphère obscure et
même, n'est pas attribuable à ses sentiments, inférieure? Non. Voyez plutôt Jésus-Christ
à sa volonté , mais à la nécessité. Or Ta^ieivotfpo- exhortant à faire du bien même à ses enne-
Bûw, est un mot qui, par lui-même, dit abais- mis; il se sert d'un grand exemple, celui du
sement volontaire de l'esprit. Père « qui fait lever son soleil sur les bons et
3.Voudrez- vous dites-moi, louer pour son
, « sur les méchants, et tomber sa pluie sur le
amour de la justice , l'homme qui se contient 9 juste et sur l'injuste ». (Matth.v, 45.) Veut-il
dans les limites de ses propriétés mais qui , exhorter à la douceur, il se pose en exemj)le :

n'a aucun moyeu de ravir celle d'autrui? Non; « Apprenez de moi que je suis doux et hum-
âë ÏHADL'CTION FRANÇ.\1SE DE SALNT JEAN CHRYSOSTOMË.

« ble de cœur» (Jean, xiu, 14); et ailleurs : rieur. S'il avait voulu prêcher simplement
« Si j'ai fait ainsi pour vous , moi votre Sei- l'obéissance, celle que des serviteurs doivent
« gneur combien plus devez
et votre Jlaître, à leur maître, à la bonne heure! Mais lors-
a vous le faire vous-mêmes? » (Mallli. xi, 29.) qu'il s'agit de conseiller à l'homme libre de
Voyez-vous quel modèle il choisit? Il ne faut s'abaisser devant libre, que peut l'homme
pas en effet qu'un modèle soit inférieur c'est : faire en pareil cas
soumission de l'esclave à la

là une règle que nous gardons nous-mêmes. son maître? de l'inférieur envers son supé-
Or, dans la question présente, l'exemple, rieur? — Aussi bien n'a-t-il pas dit que le
enlendu comme les héréti(|ues, n'approche plus petit obéisse au plus grand; mais obéis-
même pas du terme où il doit nous conduire. sez-vous les uns aux autres, bien que vous
Comment cela? C'est que, si vous me pro- soyez d'égale dignité, o Croyez les autres au-

posez un esclave comme modèle, c'est un être « dessus de vous Pourquoi n'a-t-il pas cité ».

inlérieur, soumis par droit à un plus grand plutôt l'obéissance imposée à la femme? Ainsi
que lui je n'y reconnais point d'Iiumililé.
: que la femme obéit au mari, aurait-il dit,
C'est le contraire que vous deviez faire; il ainsivous-mêmes obéissez. S'il n'a pas apporté
fallait nous montrer un plus grand obéissant l'exemple des époux, entre lesquels, après
à un plus petit. Mais comme l'apùlre ne trou- tout, se trouve égalité et liberté ; s'il l'a évité,
vait en Dieu rien de semblable je veux ,
parce qu'il s'y rencontre cependant une cer-
dire, une personne plus grande et une autre taine dépendance, combien moins aurait-il
moindre, il a établi leur parfaite égalité. mis en avant l'exemple de l'esclave? Au —
Si le Fils avait été inférieur au Père, son reste ,
j'ai commencé i)ar faire l'emarquer
exemple ne valait plus et ne pouvait servir à qu'on ne louera personne, qu'on ne voudra
saint Paul, pour connnander l'humilité. Pour- pas même citer qui que ce soit, pour le seul
quoi ? Parce qu'il n'y a pas d'humilité à ne mérite de ne pas être un criminel. Pour célé-
pas attaquer plus grand que soi, à ne pas usur- brer la chasteté d'un homme, on ne diraja-
per une dignité à obéir jusqu'à la mort.
, mais qu'il ne fut point adultère; on le van-
Souvenez-vous, d'ailleurs, d'une recom- tera, par exemple, de n'avoir pas usé même
mandation qui accompagne cet exemple. Saint de son épouse. S'abstenir d'actions honteuses
Paul disait tout à l'heure « Que chacun de : ne sera jamais à nos yeux un sujet de gloire ;
a vous par esprit d'humilité croie les autres la gloire ici serait ridicule.

« au-dessus de soi». —
nQue chacun croie », J'ai ajouté que
« la forme de l'esclave» était

dit-il; en effet, puisqu'à l'égard de la nature vraie, et rien moins que l'esclave lui-même :

vous êtes une même chose et que la grâce que , par conséquent que o la forme de Dieu » est
Vous avez reçue de Dieu vous rend tous égaux, parfaite et rien moins que Dieu. Mais pourquoi
l'humilité ne peut plus être que dans les sen- est-il dit, non pas qu'il a été fait dans la forme

timents. Mais quand il parle de plus petits et de Dieu mais qu' « il y était? » Cette expres-
,

de plus grands, il ne dit plus Supposez et : sion équivaut à celle-ci « Je suis celui qui :

croyez; mais Honorez ceux qui sont au-des-


: osuis». La forme, en tant que forme, an-
sus de vous; c'est sa parole dans un autre pas- nonce identité de nature; il ne se peut que la
sage : » Obéissez à vos supérieurs et soyez- forme soit la même (|uand l'essence est diffé-

leur soumis ». (Hébr.xiii,t7.)Au cas actuel, rente; que, exemple, l'homme ail la forme
|iar

saint Paul demande la soumission d'après la angélique que la brute ail la forme humaine.
;

rialure même
des choses; tandis qu'au cas Alors, concluez Qu'est-ce que le Fils? :

précédent, elle doit venir de notre libre juge- En nous, il est vrai, en nous qui sommes
ment. « Q le chacun par un sentiment d'hu- composés de deux substances, la forme appar-
« milité croie les autres au-dessus de soi » :et tient au corps mais en CELUI qui était par-
:

c'est bien là ce qu'a fait Jésus-Christ lui-même. faitement simple et sans composition, la forme,
Ces réflexions suffisent à renverser le sys- évidemment appartient , à son essence et la
tème hérétique. nous reste à exposer notre
Il désigne.
doctrine. Auparavant résumons ici cette con- Que si parce que le texte porte « en forme
,
|

troverse Non, saint Paul, conviant les fidèles à


: de Dieu' », èv |;.opcpyi 0SOÙ, sans article, vous
la prjtiquederhumilité, n'a pas dû produire
'
Les anene prétendaient que le mot Dieu, qui en grec admetj
en eximp'c un inférieur obéissant à un supé- rarticle i la Dieu sigaiûait lo Père ; mai' que, sans l'article, D.tal
,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE VI. 30

prétendez que le Père n'est pas désigné ici cettemain, de cette puissance secourable,
je vous montrerai en maints passages le Père nous sommes perdus, exposés en proie à tous
désigné par le mot Dieu sans article. Pour- les ravisseurs, jetés sous tous les pieds qui
quoi vous annoncé-je d'autres textes; d'abord, voudront nous fouler ,
pareils à des murs
celui-ci m'en donne une preuve immédiate : croulants, une haie renversée. Quand la
à
il n'a pas cru être usurpateur, quand il s'est Tnuraille est faible chacun facilement lui ,

cru l'égal « de Dieu », et non pas « du » Dieu donne l'assaut et ce que je vais dire de Jéru-
;

(0£S> simplement); il n'a pas mis l'article, bien salem, ne s'applique pas seulement à la cité

qu'il parlât du Père. —


Volontiers j'ajouterais sainte, mais, sachez-le, à tout homme. Or,
mes autres citations mais je crains de fatiguer
;
qu'est-il écrit de Jérusalem ?
vos esprits. Du moins que vos mémoires re- «Je chanterai au peuple que j'aime le canti-
tiennent ce que nous avons dit pour renverser que que monbien-aimé a composé pour sa
les systèmes ennemis. Arrachons les épines vigne. —
Mon bien-aimé avait une vigne sur
(du doute et de l'erreur) ,
puis nous sèmerons «une colline, dans un lieu fertile. — Je l'ai

la bonne semence , après avoir détruit les « close ,


environnée d'un
je l'ai fossé, et j'ai

ronces maudites et rendu à la terre de nos a planté un cep de Sorech ; j'ai bâti une tour
cœurs un champ libre et reposé; il lui faut, a au milieu, j'y ai construit un pressoir, et j'ai

en effet, dépouiller toute la végétation vicieuse a attendu qu'elle me produisît des raisins, et
des doctrines étrangères, pour qu'elle puisse aelle n'aproduit queldes épines. — Maintenant
ensuite recevoir avec pleine vertu les divines « donc, vous, habitants de Jérusalem et vous, ,

semences. 8 hommes de Juda, soyez juges entre moi et


4. Rendons grâces pour l'instruction
à Dieu a ma vigne. — Qu'ai-je dû faire de plus à ma
que nous venons d'entendre; demandons-lui « vigne, et que je n'aie point fait ? Car j'ai at-
qu'il nous accorde de la garder et de la rete- « tendu qu'elle produisît du raisin elle n'a ;

nir, afln que, peuple et prédicateur, en recueil- a produit que des épines. Maintenant donc —
lent la joie , et les hérétiques la confusion. a je vous montrerai ce que je veux faire à ma

Supplions-le qu'il daigne aussi pour la suite ,


a vigne. J'en arracherai la haie, et elle sera ex-

de ce discours, nous ouvrir la bouche, et nous a posée au pillage ;


j'en détruirai la muraille,
inspirer pour l'instruction des mœurs. Prions- aux pieds.
a et elle sera foulée Etj'abandon- —
le qu'il nous donne une vie digne de notre a nerai ma vigne
ne sera plus taillée ni la-
; elle

foi, afin que, vivant pour sa gloire, nous ne a bourée; les épines y monteront, comme dans

fassions jamais par notre faute blasphémer «une terre inculte, et je commanderai aux
son saint nom. « Malheur à vous », est-il « nuées de ne plus lui épancher leurs ondes.
écrit, a parce qu'à cause de vous le nom de a —La vigne du Seigneur des armées, c'est la
« Dieu est blasphémé ». a maison d'Israël c'est l'homme de Juda, au-
,

Si, lorsque nous avons un fils, (et que pou- a trefois son plant choisi.— J'ai attendu qu'ils
vons-nous avoir de plus proche qu'un fils?) fissent des actions de droiture, ils n'ont en-
et que nous sommes, à cause de lui , en butte a faute que l'iniquité; et au lieu de la justice
aux outrages, nous le renions, nous le détes- a que j'attendais, j'entends la clameur qui les
tons, nous le rejetons; combien plus voyant aaccuse a. (Isaïe, v, 1-7.)
des serviteurs ingrats , blasphémateurs et ou- Toute àmetrouveici sa leçon. Carlorsque le
trageux Dieu ne devra-t-il pas les rejeter et
, Dieu de toute bonté a comblé la mesure de ses
les haïr? Et devenus les objets de cette aver- bienfaits et querâme,au lieude raisin, a pro-
,

sion, de cette haine de Dieu , qui donc rece- duit les épines. Dieu arrache la haie, détruitlc
vra, qui protégera ces misérables? Personne, mur, et nous sommes en proie aux ravisseurs.
Satan et les démons exceptés. Et cette proie Ecoutez comment et avec quelle douleur un
du démon, quel espoir de délivrance lui reste? autre prophète a dépeint cet état a Pourquoi, :

Quelle consolation dans sa triste vie?


Tant que nous sommes dans la main de
^ amonDieu,avez-vousdétruitsamurailIe?Pour-
« quoi est-elle ravagée par tous les passants du
Dieu, nul ne peut nous en arracher, tant elle a chemin? Le sanglierde la forêt l'a dévastée;
est puissante. Mais une fois tombés hors de sauvage y a pris sa pâture b. (Ps.
« toute bête
Lxxix, 13, 14.) Sans doute il parle plus haut
simplement indiquait le Fils. LeaaiDt les réfute victorieusement. ^ ,

(Note des Béoédiclins.) du Mède et du Babylonien ; mais ici il ne le


44 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMB.

désigne tnême pas. Ce sanglier, cette bête Mais que parlé-je de Job? Judas, Judas lui-
solitaire et sauvage, c'est le démon et ses même ne devintla proie du démon et son en-

puissances infernales. « sauvage


Solitaire et tière conquête, que quand Notre-Seigneureut
osanglier » désigne et dépeint sonimpureté et retranché ce traître du collège sacré des apô-
sa férocité. Pour donner une image de ses tres. Jusque-là Satan le tentait au dehors, et

instincts rapaces, les saints livres le compa- n'osait faire irruption jusque dans son âme.
rent au « lion qui rôde en rugissant, cher- Mais dès qu'il le vit retranché du saint ber-
«chantquiil pourra dévorer». (1 Pierre, v, 8.) cail, il l'attaqua plus furieusement qu'un loup,

Pour nous signaler ses poisons dangereux et ne ferait jamais et il ne lâcha cette proi(
,

mortels, ils l'appellent serpent et scorpion. qu'après lui avoir donné une double mort.
a Foulez aux pieds », est- il dit, o les serpents, Ce douloureux chapitre a été, du reste, écrit
a les scorpions, et toute la puissance de l'en- pour notre instruction. Ne demandez pas ce
a ncnii » . (Luc, x, 49.) Pour nous faire compren- que nous avons gagné à savoir que Jésus-
dre à la fois son poison et sa force , ils le Christ ait été trahi par l'un des douze intimes :
nomment dragon dans ce passage
; ainsi : quel est notre profit quel est notre avan-
ici ,

Le dragon que vous avez fait pour s'y jouer». tage? Il grand, vous répondrai-je. Si nous
est
(Ps. OUI, 2(3.) Au reste, dragon, serpent, aspic, comprenons bien le motif, qui détermina ce
sont des noms que l'Ecriture lui donne par- perfide à un pareil complot, nous veillerons à
tout ; comme à une bête tortueuse, d'aspects ne pas nous laisser entraîner par une cause
varies et de force redoutable, qui agite, trou- semblable.
ble, bouleverse toutes choses dans les hauteurs Comment donc Judas en vint-il à se perdre?
comme dans les abîmes. Par avarice. Il était voleur, et cette maladie le
Toutefois ne craignez pas, ne perdez pas rendit fou au point de lui faire livrer Notre-
courage; veillez seulement, et il ne sera plus Seignour pour trente pièces d'argent. Quelle
qu'un faible passereau, a Foulez aux pieds », plus honteuse folie! rien au monde n'égalait,
a dit le Seigneur « les serpents et les scor-
, rien ne pouvait valoir l'objet sacré de cette
a pions ». Lui-même, si nous le voulons, le trahison et « Celui » devant qui les nations sont
;

jettera sous nos pieds comme une vile pous- comptées comme un néant, il le livre pour
sière. trente pièces d'argent! Tant est lourde la ty-
5. Mais qu'il est ridicule, ou plutôt qu'il est rannie de l'avarice, tant elle est capable de dé-
malheureux de voir qu'un être destiné à ram- grader une âme! L'ivresse même produit dans
per sous nos pieds, plane en vainqueur sur l'âme un délire moins grand que l'avarice. La
nos têtes! Et comment cela se fait-il? Par folie, l'idiotisme frappent moins fort que la

notre faute! Il grandit, si nous voulons; et si passion de l'argent. Car, dis-moi, aveugle
nous voulons, il se rapetisse. Soyons bien à apôtre, quelle raison a déterminé ta perfidie?
nos intérêts, serrons-nous autour de notre Obscur et inconnu, tu fus, par le Seigneur,
Roi dès lors, il s'amoindrit, et n'a pas plus
: appelé, placé même au rang des douze; il te
de pouvoir contre nous qu'un petit enfant. communiqua sa doctrine, il te promit des
Mais si nous nous éloignons de notre Roi su- biens inappréciables, il te fit produire des mi-
prême, il se redresse , il frémit, il aiguise ses racles même; sa table, ses voyages, sa conver-
dents homicides, parce qu'il nous trouve pri- sation, il partageait tout avec toi, comme avec

vés de ce puissant auxiliaire. Il n'attaque en , tes collègues de l'apostolat. Tant de bienfaits


effet, mesure que Dieu permet.
que dans la ne suffirent donc pas à l'arrêter ? Quel si grand
S'il n'osait, , envahir un
par exemple trou- mobile alors te rendit traître? Avais-tu, scé-
peau de pourceaux, avant que le Seigneur ne lérat, le moindre sujet de plainte; ou plutôt
lui en eût donné permission bien moins le , de quels biens ne l'avait-il pas accablé? Con-
ferait-il sur les âmes humaines. Dieu permet naissant ton infâme dessein il ne cesse de te
,

ses attaques, d'ailleurs, ou pour instruire, ou donner tout ce qu'il a. Souvent il répète o Un :

pour punir, ou même pour glorifier davan- a de vousme trahira» (Matth. xxvi,21);souvent
tage ses élus. Voyez-vous, par exemple, que il te désigne, en l'épargnant toujours; il sait

loin de provoquer Job, le démon n'osait même ce que tu es, et ne te chasse pas du sacré col-
approcher de lui, qu'il le craignait, qu'il lège. Il te supporte encore, et comme si tu
tremblait ? étais toujours uu membre légitime de ce corps
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE VI; 41

vénérable , un des douze intimes, il t'honore, celui qui apportera, au jugement de Dieu, la
il te chérit. Enûn ô crime tu le vois ceint
, ,
racine de tous les péchés? Le serviteur de
d'un linge, et de ses pures mains lavant tes l'argent ne peut être le vrai serviteur de Jé-
pieds impurs; rien ne t'arrête ; tu continues 5^
sus-Christ. C'est lui-même qui a proclamé
voler le bien des pauvres ; et le Seigneur lii celte incompatibilité absolue, a Vous ne pou-
supporte encore pour t'empêcher de faire le vez », a-t-il dit, «servir Dieu et Mammon i>;et
dernier pas; mais rien ne peut changer ta dé- encore : « Nul ne peut servir deux maîtres »
"lerminatioa. Et pourtant, quand tu serais une (Matth. VI, 24), car leurs volontés sont con-
bête féroce ,
une pierre même, tant de bien- traires. Jésus-Christ vous dit Pilié pour les
:

faits reçus, tant de miracles opérés, celte doc- pauvres ! Mammon reprend Prenez ce qu'ils
:

trine sublime de l'Evangile enfin, ne devait- possèdent. Jésus-Christ : Donnez-leur ce que


elle pas te fléchir? Hélas! jusque dans celte vous avez! Mammon : Ravissez même ce qu'ils
dégradation bestiale , le Seigneur te poursuit ont. Voyez -vous le combat? Voyez-vous la
de ses appels; malgré cette pétrification de guerre? Faut-il vous montrer comment per-
ton cœur plus dur que les rochers, ses œu- sonne ne peut servir ces deux maîtres, mais
vres merveilleuses t'invitent au retour: mais comment l'un des deux sera nécessairement
en vain tout cela ne peut amender Judas.
;
méprisé? N'est-ce pas là une vérité d'une
Peut-être, mes frères, cet excès de folie dans clarté qui n'a pas besoin de commentaire ?
un traître vous étonne ; ah que sa plaie hon-
! Comment ? c'est qu'en fait nous voyons Jésus-
teuse vous fasse trembler! La cupidité, l'a- Clirist méprisé et Mammon en honneur! Sen-

mour de l'argent l'a fait ce que vous voyez. tez-vous déjà l'amerlume de ces paroles ? Et
Arrachez de vos cœurs cette passion, qui en- si les paroles sont amères que ne sont pas les ,

fante de telles maladies de l'âme, qui fait les faits eux-mêmes ? mais la maladie qui nous

impies, qui nous conduirait, même après travaille, nous empêche de sentir la gravité des
mille bienfaits de la bonté de Dieu, à le mé- faits. Dès que nous commencerons à nous dé-

connaître et à le renier. Arrachez cette pas- gager des étreintes de cette passion, notre es-
sion, je vous en supphe; ce n'est pas une prit jugera sainement des choses. Mais une
maladie légère; elle sait produire mille morts fois sous l'empire de cette fièvre de l'or, notre
très-cruelles. Nous avons vu le mal de Judas : came se complaît dans son mal, perd absolu-
craignons d'y succomber nous-mêmes. Son ment la faculté déjuger, et voit se corrompre
histoire a été écrite pour nous préserver de le tribunal même de sa conscience. Jésus-
tels malheurs tous les évangélistes l'ont ra-
; Christ prononce « Si quelqu'un ne renonce
:

contée, pour nous apprendre le désintéresse- « pasàtoutce qu'il possède, il ne peut être mon
ment^Fuyez donc, et de loin, le vice con- « disciple ». (Luc, xiv, 33.) Mammon répli-
traire l'avarice se reconnaît non-seulement
: que Arrache
: le pain à l'indigent. Jésus-Christ :
dans le désir de beaucoup d'argent, mais dans Habillez sa nudité! Mammon : Volez-lui jus-
le simple désir de l'argent. C'est déjà avarice qu'à ses haillons. Jésus-Christ : Ne méprisez
grave, que de demander au-delà du besoin. pas votre propre sang et ceux de votre mai-
Sont-ce des talents d'or qui ont poussé Judas à son. MammonPour ton sang et ta maison,
:

la trahison ? Trente deniers lui ont suffi pour point de pilié quand ce serait un père, quand
;

livrer le Seigneur. Ne vous souvient-il plus ce serait une mère, méprise-les. Et que par-
de ce que j'ai dit déjà, que le désir exagéré de lé-je de père et de mère ? Sacrifie, je le veux,
l'argent se manifeste non pas seulement en jusqu'à ton âme. 11 commande, on l'écoute.
acceptant une somme considérable, mais plus Hélas! hélas! ce maître qui vous impose des
encore en recevant une somme chétive? Voyez inhumaines, si sauvages,
lois si cruelles, si
quel grand crime commet Judas pour un peu nous trouve obéissants, plutôt que Celui dont
d'or! que dis-je pour un peu d'or, pour quel- le joug est léger et les commandements si sa-
ques pièces d'argent ! lutaires.De là, l'enfer de là le feu de là ce ; , ;

6. Non, non, jamais l'avare ne contemplera fleuve de flammes et ce ver qui ronge éternel-
Jésus-Christ face à face ; c'est là, je le répète, lement.
une impossibilité. L'avarice est la racine de Je le sais : beaucoup ici ne sont point char-
tous les péchés. Que s'il suffit d'un seul ,
pour més de nous voir traiter ce sujet menaçant mais ;

perdre la gloire éternelle, où donc sera placé moi-même, c'est malgré moi que j'y touche ;
,

13 TRADI'CTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

enfin à y gagner? Ah bien mieux


Iqii'ai-je, , ! Nous savons, en effet, grâce à Dieu, dans
aimerais-je à vous entretenir continuellement quelle mesure il faut frapiier , et quelle
des biens du royaume céleste de ce repos , doit être l'intensité de nos coups, afin que, sans

de ces ondes qui désaltèrent pleinement, de vamais briser le vase , ils puissent le guérir, le
ces pâturages verdoyants et joyeux, comme restaurer, le remettre en état de servir au divin
les appelle le prophète «Il m'a élevé auprès
: Maître ; de telle sorte que la réparation le pré-

c des eaux rafraîchissantes il m'a placé au, sente avec un nouveau lustre, avec une forme
< milieu de gras pâturages». (Ps. xxn, 2.) Oui, et une ciselure irréprochable, au grand jour
j'aimerais à vous parler de ce lieu , d'oii sont oii doit couler le tleuve de feu , et qu'il ne
bannis la douleur, le deuil, les chagrins. J'ai- devienne pas la pâture du bûcher que l'éter-

merais à raconter le bonheur qu'on goûte dans nité entretiendra.


un séjour avec Jésus-Christ, bien qu'il dépasse vous ne passez ici-bas par le feu de la
Si
tout langage et même toute pensée. J'aimerais parole , vous passerez infailliblement dans
néanmoins à user toutes mes forces sur cet l'autre vie par le feu de l'enfer, pmsque « le
éternel et délicieux sujet mais que ferais-je
, «jour du Seigneur se révélera par le feu ».
alors? Car il de parler de
n'est pas possible (I Cor. m, 13.) Mieux vaut qu'un instant notre

royaume à un malade brûlé par la


fièvre. Tant parole vous brûle que la flamme dont parle
,

que dure son périlleux état il faut traiter de


, ici l'apôtre. Cet avenir éternel, en effet, est

sa guérison tant que la peine et le châtiment


; d'une certitude absolue; souvent je l'ai prouvé
le menacent, il messiérait do lui parler de par des raisons sans réplique ; les saintes Ecri-

gloire. On n'a qu'un but en ce cas; c'est de


, tures suffiraient pour vous en donner la pleine
le sauver de la peine, du supplice; si nous n'at- conviction. Mais plusieurs étant portés à la
teignons ce premier résultat, comment espérer discussion, nous y avons ajouté maints raison-
l'autre? Continuellement donc je vous entre- nements. Rien n'empêche que maintenant
tiens du mal à redouter, pour vous faire arri- même nous ne les apportions encore. Qu'a- —
ver au bien que vous désirez. Car si Dieu lui- vions-nousdit? Dieu est juste, nous l'avouons;
môme nous a menacés de l'enfer, c'est pour gentils et juifs, hérétiques et chrétiens. Or,
que personne ne tombe en enfer; c'est pour que bien des pécheurs sortent de ce monde sans
tous nous arrivions à la couronne. Ainsi nous- être punis ; bien des hommes de vie vertueuse
mêmes nous ne cessons pas de vous parler en sont de leur côté après avoir subi
sortis
d'enfer, pour vous relever jusqu'à l'espoir mille calamités. Donc, si Dieu est juste, en
d'un trône pour fléchir d'abord vos cœurs
,
quel lieu donnera-t-il aux uns la récompense,
sous la crainte et les décidera pratiquer ce qui aux autres le suiiplice, s'il n'y a pas d'enfer,
fait mériter la palme. s'il n'y a pas de résurrection? Ce raisonnement,

Veuillez donc supporter sans chngrin le poids répétez-le toujours aux autres et à vous-mê-
de nos paroles. Ce poids de ma parole aura l'a- mes; il ne vous laissera pas un doute sur la
vantage d'alléger vos âmes du fardeau de leurs résurrection. Or, quand on croit à la résur-
péchés. Le fer, aussi, h s marteaux ont du rection, sans ombre de doute, on apporte tous
poids; et cependant on fabrii|ue avec eux les les soins, toute l'atlentioirposfiide à mettre
vases d'or et d'argent; on redresse les objets son âme en état de gagner les biens éternels.
tors; silesoulils étaient moins lourds, ils de- Puissions-nous tous y parvenir, par la grâce
viendraient impuissants à redresser un corps et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui
tordu. Ainsi le [loids de nos reproches poulfa- appartient, en l'unité du l'ère et du Saint-
çonner vos âmes au bien. Ne cherchez donc pas E?pnt, la gloire, l'empire, l'honneur, mainte-
àéviter ni leur pesanteur, ni leurs cou[is salu- nant et toujours, et dans les siècles des siècles.
taiies; on ne vous blesse jamais pour briser Ainsi soit-il.
et déchirer vos âmes, mais pour les corriger.
COiMMENTAIRE SUR L'ÊPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIii Vil. 43

HOMELIE VII.

fiV'.YïX DANS LES MÊMES SENTIMENTS QUE JÉSUS-CnRIST, QUI AYANT LA FORME DE DIEU, N*A PAS CBD QUE
CE FUT POUR LUI UNE USURPATION D'ÉTRE ÉGAL ADIEU, MAIS QUI S'EST ANÉANTI LUI-MÊME EN PRB-
NANT LA F0R5IE D'ESCLAVE ETC. (JUSQU'AU VERSET 11.)

Analyse.

1. Le Seigneur Jésus ne craignant pas qu'on pour son titre et sa nature d'égal de Dien, ne craint pas de dé'
l'accusât de rapine
po;er ce titre, de caclier celle naluie. Il s'anéantit par humilité et
non par nécessité.
2. Il est fait semblable à l'homme, parce qu'il en prend la nature, —
mais non, comme le vent Marcion, par un faux semblaat
d'incarnalion. —
11 s'an^o«/îY, mais sans cesser d'être Dieu, comme le voudraient Paul de Samosate et Arius.
3. Bon incarnation ne nuit pas à sa nature divine. —
Son obéissance humble jusqu'à la mort de la crois n'empêche pas son éga-
lité avec Dieu le Père.

4. Grandeur du nom de Jésus, qui lui a été donné en récompense.


8 el 6. L'bumililé nous élève au-dessus de nous-mêmes. L'orgueil nous ravale aa-dessous de la brut».

1. Nous avons exposé et réfuté les systèmes redouter de la perdre. Un exemple. Absalon
Léréliques; il est temps, maintenant, de dé- avait ravi le pouvoir ; il n'aurait osé l'abdiquer.
velopper nos saintes vérités. Ces paroles : « Il Autre exemple. Mais ne vous troublez pas
a n'a pas cru usurper», d'après eux, ne signi- si nos comparaisons ne peuvent représenter

fientque a II n'a pas usurpé ». D'après nous,


: parfaitement et intégralement leur objet :
et nous l'avons fait voir, ce sens est ridicule et c'est le propre de ce genre d'arguments de

absurde, puisque jamais on ne pourrait, dans laisser à l'esprit plus à deviner qu'ils n'expli-
un sens pareil, trouver dans ce passage une quent. Je dis donc Un usurpateur, révolté:

exhortation à l'iiumilité puisqu'on ne pour-;


contre son prince lui a ravi le sceptre
, ne :

rail louer ainsi Dieu, ni même un homme craignez pas qu'il ose ni déposer le pouvoir,
vulgaire. ni dissimuler même cette autorité qu'il a ra-
Que devons-nous donc croire ici? Apph- vie; dès qu'il la dissimule , il la perd. Au reste
quez-vous, mes frères, à bien suivre notre cet exemple s'applique à tout bien ravi : le ra-
discours. C'est le préjugé du grand nombre, visseur toujours veille sur sa proie, et la garde
que conduisent avec humilité, ilscom-
s'ils se continuellement ; s'il s'en dépouille un ins-
prCTneltront leur dignité personnelle , per- tant, il la perdra; de sorte qu'on peut dire en
dront dans l'estime publique, et descendront général, que tout voleur craint de se séparer
au-dessous de leur niveau réel. L'apôtre com- de l'objet volé, et qu'il garde toujours le bien
bat ceite crainte orgueilleuse, et, pour mon- sur lequel mis la main; tandis qu'une
il a
trer que tels ne doivent pas être nos senti- crainte semblable ne se rencontre pas dans
ments, il monte jusqu'à la divinité même ce : ceux qui ne possèdent rien par rapine ainsi :

Dieu, Fils unique, qui est dans la forme de l'homme craint bien peu de perdre sa raison,
Dieu, qui n'a rien de moins que son Père, qui qui fait sa dignité... J'avoue, toutefois, ne pas
lui est égal, n'a pas regardé, nous dit-il, trouver d'exemples satisfaisants nous ne te- :

comme une rapine ni comme une usurpation nons, pauvres humains, aucune royauté de
son égalité avec Dieu. Or, comprenez bien par la nature; aucun bien même ne nous est
ces dernières paroles. naturel, puisque touset chacun appartiennent
Un bien que vous auriez ravi ou que vous essentiellement et en toute propriété à Dieu
posséderiez sans aucun droit, vous n'oseriez seul.
pas le déposer même un instant; vous crain- Que dirons-nous donc? Que le Fils de Dieu
driez de le perdre, d'en déchoir; aussi le n'a pas appréhendé de descendre de sa dignité,
gardez-vous continuellement en vos mains. bien siir qu'il était de la recouvrer et qu'il l'a ;

Au contraire, celui qui tient de la nature une cachée sans croire pour cela s'amoindrir. Aussi
dignité quelconque, celui-là ne craint pas de l'apôtre n'a-t-il pas dit de Jésus Christ qu'il
detcondrc de sa dignité, parce qu'il n'a pas à a n'a pas usurpé», mais bien qu'il a n'a pas cru
44 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME:

«usurper». Sa souveraineté, en effet, ne venait «homme», et non pas qu'il s'est fait homme.
ni de rapine, nide donation faite par autrui ;
— Mais comment pourrait-on être fait à la
elle était sa nature, et par suite immuable et ressemblance d'un homme? En revêtant une
assurée. Aussi n'hésile-t-il pas, roi suprême, i vaine ombre? Dès lors, c'est un fantôme; ce
revêtir l'extérieur d'un de ses sujets. Un tyran n'est plus rien de semblable à l'homme. Le

craint de dépouiller à la guerre son manteau semblable de l'homme, c'est un autre homme.
de pourpre; un roi s'en défait avec confiance. D'ailleurs ,
que répondrez -vous au texte de
Pourquoi? Parce qu'il n'a pas usurpé le com- saint Jean : Le « Verbe s'est fait chair » sans ,

mandement. Il est loin de ressemblera l'usur- contredire notre apôtre saint Paul lui-même,
pateur qui ne s'en dépouille jamais; il le dis- qui dit ailleurs : a A la ressemblance d'une
simule et le cache, parce qu'il le possède par a chair de péché?»
nature et qu'il ne peut le perdre. Je conclus : « Et par tout son extérieur, il a été trouvé
Dieu n'était pas pour Jésus-Christ
L'égalilé avec « comme un homme » .Voilà, disent-ils encore :

une usurpation mais bien sa nature même ;


, Parl'extérieur, et comme un homme. Or, être
aussi s"esl-il anéanti. comme un homme, être un homme par l'exté-
Mais où sont ceux qui prétendent qu'il subit rieur, c'est lout autre chose qu'être un homme
alors une nécessité ,
qu'il fut réduit à se sou- par nature. — Vous voyez, mes frères, avec
mettre? Il s'anéantit a lui-même », a dit saint quelle ingénuité et quelle assurance je vous
Paul ; il s'humilia « lui-même» , il « se fit » rapporte les objections des adversaires? La
obéissant jusqu'à la mort. Comment il a s'a- en effet, ne peut être splendide et sur-
victoire,
néantit» , montre « en prenant
l'apôlrele : abondante, qu'à la condition que nous ne
« la de l'esclave, en se faisant à la
forme dissimulerons en rien la force apparente de
ressemblance des hommes , étant reconnu leurs difficultés. Dissimuler serait une ruse
a homme par tout son extérieur ». Il se rappelle plutôt qu'une victoire. Que disent donc les
qu'il vient d'écrire : « Que chacun croie les hérétiques ? Ne craignons pas de le répéter.
«autres au-dessus de soi ». Aussi ajoute-t-il de Autre chose d'être homme par l'extérieur,
Jésus-Christ lui-même : a II s'est anéanti ». autre chose de l'être par nature et de même : ;

En effet, s'il avait subi l'i^baissemenljmais non Autre chose d'être dans la ressemblance d'un
spontanément, mais non d'après sa volonté homme, ou d'être simplement homme.
même, ce n'eût pas été un acte d'humilité. Je réponds Alors aussi prendre la forme
:

S'il n'a pas su, par exemple, que ce sacrifice d'esclave n'est pas prendre la nature d'esclave.
lui était demandé,ignorance en lui cette 11 y a contradiction dans les Ici mes. Pounjuoi

est une imperfection. seulement attendu,


A-t-il ne détruisez-vous pas tout d'abord cet antago-
faute de la connaître, l'heure où il devait l'ac- nisme? Car si le texte que vous citez plus haut
complir? Encore ici c'est une ignorance du , nous bat selon vous, celui-ci évidemment vous
temps. Et s'il a connu l'obligation de le faire bat à votre tour. L'apôtre n'a pas dit : Comme
et l'heure de l'accomplir, pourquoi direz-vous une forme d'esclave ni A la ressemblance ; :

qu'il ail été contraint de se soumettre? Pour — d'une forme d'esclave ni Dans l'extérieur ; :

montrer, direz-vous, la prééminence de son d'une forme d'esclave mais simiilement « Il ; :

Père sur lui. —


Mais alors il aboutissait à a a pris forme d'esclave ».Que voulait-il dire

montrer non pas la prééminence de son Père, ici? Est-ce encore là une contradiction dans
mais sa propre bassesse. Car le nom de Père les mots? A Uicu ne plaise 1

ne suffit-il pas pour indiquer la prérogative Toutefois, sur ce texte même, ils nous jet-
du Père? Or, à celte seule exception près qu'il tent une facétie froide et ridicule. Il a pris
n'est point le Père, nous trouvons dans le Fils forme d'esclave, répondent-ils, lorsque, ceint
identité complète et en tout avec le Père. Ce d'un linge, il a lavé les pieds de ses disci|)les.
titre de Père, évidemment, ne peut passer au — Mais est-ce là forme d'esclave? Non, non,
Fils sans absurdité. Mais, je le répète, àce litre c'est œuvre et assumer rôle
rôle d'esclave; or
seul excepté , tout ce que possède le Père ap- d'esclave et prendre forme d'esclave, voilà
partient au Fils en toute communauté. choses bien différentes. Pourquoi n'a~t-il pas
2. Les marcionites, prenant le texte au pied dit: Il fil une œuvre d'esclave? c'eût été plus
de la lettre, aiment à rappeler qu'ici il est clair. Jamais, dans l'Ecriture, le mot a forme»
écrit : qu'il a été fait à « la ressemblance d'un n'est employé pour le mol «œuvre». La ditlé-
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE VII. iH

rence de signification est complète : l'un est «que vos esclaves parJésus-Christ». (II Cor. IV,

un nom de nature, l'autre un nom d'emploi. 5.) Les adversaires n'apportentdonc que diffi-
Dans le langage ordinaire non plus , nous cultés ridicules et misérables. Jésus-Christ s'est

n'employons jamais concurremment les ter- humilié : c'est la parole apostolique. Eh bien,

mes œuvre et forme. vous, dites comment? Où est son anéantisse-


Au sens même des adversaires, Noire-Sei- ment? Où est son humiliation? Est-ce d'avoir
gneur n'a pas fait œuvre d'esclave, il ne s'est fait des miracles même? Mais Pierre et Paul en
pas ceint d'un linge, puisque son corps n'é- ont fait aussi, de sorte qu'on n'y reconnaît pas
tant, selon eux, que fantastique, la scène en- le privilège propre et spécial du Fils.

tière était sans vérité. S'il n'avait point de Quel est donc le sens vrai de ces mots : a II

mains, comment lavait-il? s'il n'avait point de «s'est fait à la ressemblance des hommes?» —
reins, comment aurait-il pu se ceindre d'un Elles marquent que le Fils a eu plusieurs
linge? Quel genre de vêtements aurait-il pu choses de nous , et qu'il n'en a pas eu plu-
prendre car il est dit qu' « il reprit ses vête-
;
sieurs autres choses , comme par exemple
ments? » Comme il est donc impossible de d'être né par le commerce charnel comme ,

trouver ici une véritable action réellement , surtout d'avoir commis le péché. Tels furent'
faite, mais une pure illusion, avouez qu'il n'a ses privilèges exclusifs, qu'aucun homme ne
pas même lavé les pieds des disciples! Si cette partage avec lui. Il n'était pas seulement ce
nature incorporelle apparut dans la chair, qu'il paraissait être, il était encore Dieu. Il
mais sans avoir de corps, qui donc a lavé les apparaissait avec la nature de l'homme; mais
pieds des apôtres ? quoique notre semblable par la chair, il dif-
Et contre Paul de Samosate, que dirons- férait de nous par beaucoup d'endroits. Ces
nous? Que dit-il lui-même, d'abord, ce sec- paroles donc indiquent qu'il n'était pas pure-
taire? La même chose absolument que Mar- ment et simplement un homme, et l'apôtre dit
cion. Aussi lui répondons-nous Celui qui a : avec raison « Dans la ressemblance des hom-
:

simplement la nature humaine, un homme « mes». Car nous sommes corps et âme; lui, il

pur et simple, ne s'anéantit pas à laver les est Dieu, âme et corps c'est pourquoi il écrit : :

pieds de ses compagnons de service. Car ce — « Dans notre ressemblance». Craignant d'ail-

que nous avons établi contre les ariens s'ap- leurs que lui ayant entendu dire « 11 s'est :

plique à ceux-ci également. Entre eux, toute «anéanti lui-même », nous n'allions croire,
la différence est une faible distance de temps ;
d'après ces mots , à la dégradation, à la perte
les uns comme les autres font du Fils de Dieu de la divinité dans le Fils il semble nous ,

une créature. Que suffit-il de leur répondre ? ajouter ici que, demeurant ce qu'il est, il
Qu'un homme, pour laver d'autres hom- prend ce qu'il n'était pas et que fait chair, ;

mes ne s'anéantit pas ne se dégrade pas.


, , il continue à être le Dieu-Verbe.
Si, n'étant qu'un homme, il n'a pas commis la 3. La même raison qui lui fait parler de

monstrueuse usurpation de s'égaler à Dieu, il «ressemblance », lui fait ajouter aussi « Par :

n'y a pas là de quoi faire son panégyrique. «l'extérieur» sa nature première n'a pas dé-
:

Qu'un Dieu se fasse homme, c'est une grande généré, en effet; elle ne s'est pas confondue
et ineffable humiliation ; mais où est l'humi- avec la nôtre , sinon « par l'extérieur » seule-
liation à ce qu'un homme fasse des choses hu- ment. Ayant affirmé clairement la prise de
maines? —
Où trouvez-vous d'ailleurs que ,
,
possession par lui de la forme (ou nature) de
forme de Dieu « s'appelle » œuvre de Dieu ? » l'esclave, il ajoute avec confiance cette se-
Car si, restant un homme pur et simple vous , conde affirmation, après avoir par la première
l'appelez forme de Dieu d'après ses œuvres, fermé la bouche à tous les hérétiques. En
pouruoi ne pas donner ce même nom à effet, quand il parlait aux Romains a d'une
Pierre qui a fait des œuvres plus grandes? « ressemblance » de Jésus-Christ « avec notre
Pourquoi Paul lui-même ne se propose-t-il pas « chair de péché », il ne niait pas pour cela que

en exemple, lui qui, mille fois, avait accepté ce fût une vraie chair, mais seulement que
des emplois d'esclaves, sans jamais en refuser cette chair eût péché, bien qu'elle fût sem-
aucun? a Nous sommes bien loin de nous blable à une chair pécheresse. En quoi sem-
prêcher nous-mêmes », disait-il nous prê- ; a blable? par la nature; en quoi différente?
a cbons Jésus-Christ , et nous avouons n'être Dour la malice mais en somme semblable h
:
.

46 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË.

noire chair pécheresse. Eh bien comme ! l'a- stupides et insensés adversaires! comme si

|iôlre se servait alors de celte expression de cette conduite admirable relirait au Fils la

«ressemblance», i)arce que, de fait, il n'y moindre perfection ! comme si nous-mêmes


avait pas entre notre chair et la sienne com- nous ne savions pas obéir à nos omis, sans
plète ci^alité, de même ici la ressemblance est •i'cscendre cependant devant eux C'est en 1

encore mentionnée , pour rappeler qu'entre toute spontanéité que le Fils se soumet à son
(lies encore tout n'est pas égal; qu'ainsi, par Père; loin d'être servile, celte obéissance est
exemple, le Fils ne passa point par la nais- glorieuse et parfaitement convenable à la di-

sance ordinaire, par le péché, par tout ce qui gnité du Fils unique, tout en rendant à son
fait enfin l'homme pur et simple. Son mot, Père un incomparable honneur. Il honore son
fiit a comme Ihomme » est donc d'une admi- Père, oui, mais de le déshonorer,
g.irde-toi
rable vérité, puisqu'il n'était pas un d'entre lui, ce Fils véritable de Dieu; aime plutôt à
nous, mais comme un d'entre nous. Dieu le vénérer davantage, à reconnaître d'autant
Verbe, il n'a pas dégénéré en homme; sa mieux son titre de Fils, que lui-même honore
substance n'a pas changé mais il s'est montré : plus admirablement ce Père de toutes choses.
comme un homme, sans toutefois nous trom- Jamais Dieu n'a eu un tel adorateur. Plus sa
per par un corps fantastique, mais pour nous dignité était sublime, plus son humilité a été
apprendre Thumililé. Ainsi quand il écrit : profonde. Si rien ne l'égale, rien n'égale non
« Comme l'homme », son intention est claire ; plus l'honneur qu'il rend à son Père, libre-
car en plus d'un autre passage, il l'appelle ment et sans contrainte. Ici plus qu'ailleurs sa
homme expressément, comme dans celui-ci : vertu éclate et pour la peindre, je sens que les
o 11 n'y a qu'un Dieu, et qu'un médiateur expressions me font défaut.
homme, Jésus-Christ». Nous avons épuisé — Cielquel mystère ineffable qu'il se fasse
!

ce que nous devions dire contre les adversaires esclave! mais qu'il subisse volontairement la
du corps de Jésus; quant à ceux qui nient mort, c'est plus écrasant ; el il trouva le moyen
une âme avec ce corps, il faut
qu'il ait pris de surpasser encore ce double sacrifice, moyen
leur dire Si la forme de Dieu est un Dieu
: qui dépasse notre pensée même. Qu'est-ce
parfait, bien certainement aussi la forme de donc? c'est que parmi tant de genres de mort
l'esclave est aussi l'esclave parfait. si différents, celle que le Seigneur endura
Maintenant revenons aux ariens a Etant », : était regardée comme la plus honteuse ; elle
dit saint Paul, adans la forme de Dieu, il n'a était le comble de l'ignominie le dernier ,

pas cru que ce fût une usurpation d'être l'é- terme de l'exécration. «Maudit soit», disait
gal de Dieu ». Dès qu'il parle de la divinité du l'Ecrilure a celui qui est pendu au gibet
,
» I

Fils, il ne se sert jamais des expressions :I1 «a (Deut. XXI, 23.) Aussi, les Juifs affectèrent de
« été fait », il « a pris » mais écoulez-le dési-
; lui choisir ce supplice pour le rendre infâme,
gner son humanité 11 s'est anéanti lui-même
: afin que si sa mort violente ne pouvait suffire

en a prenant » la forme de l'esclave el il a ; à détacher de lui jusqu'au dernier de ses dis-


« été fait » à la ressemblance des hommes, ciples, au moins il ne lui en restât plus un
vous retrouvez les deux termes qu'il évitait seul vue de cette mort exécrée. A'issi
à la
d'abord Il s'est fait homme, mais il était Dieu
: voulurent-ils encore qu'on le crucifiât entre
Gardons-nous autant de confondre [les natures) deux brigands, pour qu'on eût de lui et d'eux,
que de les séparer (de la seule et unique per- même mépris, et que la parole de lEcriture
sonne du Fils). En lui, un seul Dieu, un seul s'accomplît « Il a été compté au nombre des
:

Christ, le Fils de Dieu oun», cependant, vous


: a scélérats ». (Isa'ie, un, 12.)

dirai-jc, par union mais non par mélange ni Mais la vérité,par là même, brilla d'un plus
confusion; celle nature infinie de Dieu, tout vif éclat. Bien plus beau, bien plus admirable
en s'adjoignant l'autre nature, n'a pas dégé- apparaît, en cirel, ce spectacle du calvaire, lors-
néré, elle lui est simplement unie. que sa gloire attaquée par tant d'ennemis,
II s'est humilié lui-même , s'étant fait malgré leurs mille artifices, en dépit de toutes
« obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort leurs machines de guerre, ressort cependant
ode la croix». Les hérétiques interprètent aus- et nous éblouit de sa magnificence. Ces misé-
Bilôt qu'il s'est fuit obéissant, parce qu'il était rables, pour l'avoir tué, et tué avec cet appa-
loin d'être l'égal du Père auquel il obéissait. reil, comptaient bien avoir fait de lui un ob-
COMMENTAIRE SUR L'ËPITRE AÎJX PHIUPPIENS. « HOMÉLIE VU. 47

jet d'horreur, et d'horreur extrême ; et cepen- côté au moins ; c'est à cause de nous qu'une
dant leur espoir indigne échoua complète- nouvelle perfection lui est dévolue, puisque
ment. Et pourtant ces deux brigands eux- s'il ne nous avait pas fait ce grand don, il n'au-
mêmes étaient de si profonds scélérats (car rait pas gagné l'honneur dont il est question.
l'un des deux seulement se convertit et en- « Il lui adonné un nom ». Ainsi, du mo'.n."}

core au dernier soupir), que pendus à leur dans votre opinion, il n'avait pas même de
gibet, ils avaient encore la force de lui jeter nom. Alors , s'il a reçu celui qui lui était dû,
l'outrage; la conscience de leurs crimes, les comment l'a-t-il reçu par don et par grâce ?
tortures, la compassion que devait leur com- « Un nom qui est au-dessus de tout nom »,
mander cette fraternité du supplice , rien et si nous demandons lequel enfin « Afin :

n'arrêtait témoin cet aveu de


leur fureur ; « qu'au nom de Jésus-Christ » tout genou flé-
celui d'entre eux qui, enfin, reprit l'autre en chisse. Les hérétiques, par ce nom, entendent
ces termes «Tune crains donc pas Dieu, bien
: la gloire. Donc aussi doivent-ils ajouter : Une
que tu subisses le même châtiment » (Luc, 1 gloire au-dessus de toute gloire. Or, nous avons
xxin, 40.) Tant était profonde la malice de tous vu que cette gloire consiste précisément à
les spectateurs de ce grand drame. Mais la adorer son Père Vous voilà bien loin de la
!

gloire de Jésus-Christ ne subit pas la moindre grandeur divine, vous qui pensez connaître
atteinte « Dieu même »
: dit saint Paul a en
, , Dieu autant qu'il se connaît lui-même Votre I

a retour de son immolation, l'a exalté et lui a interprétation à elle seule suffit pour montrer
« donné un nom qui est au - dessus de tout que vous êtes loin de l'idée véritable que re-
€nom ». présente le nom de Dieu Au reste, une nou- 1

Remarquez bien la suite des idées dans


4. velle preuve de votre aberration va ressortir
saint Paul, et comment, dès qu'il a parlé de de votre idée même. Voilà, répondez-moi, la
celte chair adoptée par le Seigneur, il rappelle gloire du Fils ? Donc, avant la création des
immédiatement toutes les circonstances qui hommes, et surtout avant celle des archanges
prouvent son humilité. Avant de dire qu'il a et des anges, ce Fils n'était pas dans la gloire ?
pris la forme de l'esclave, et tant qu'il nous Car, enfin, la nature de cette gloire, c'est de
entrelient de la divinité de Jésus, voyez avec surpasser toute gloire; on le voit très-claire-
quelle élévation il s'exprime je dis avec élé- ; ment par ces mots « Un nom au-dessus de :

vation, en la mesurant à nos forces humaines; «tout nom». Or, avant l'époque où Dieu la lui
car Paul même n'atteint pas et il ne pourrait , donne, il est dans la gloire sans doute, mais
atteindre à la hauteur de son sujet. Toutefois, moins qu'il ne l'a été dès lors! C'est à cette
écoutez-le « Etant dans la forme de Dieu, il a
: gloire qu'il tendait, c'est le but qu'il voulait
a cru sans usurpation être égal à Dieu ». Mais atteindre quand il créait toutes choses ; loin
notre bienheureux parle-t-il du Dieu fait d'être déterminé par sa seule bonté, il avait
homme, il développe aussitôt toutes les consé- soif de gloire, et de celle encore qui vient de
quences de cette incomparable humilité, parce nous Comprenez-vous ces folies, ces impiétés?
I

qu'une pensée le rassure il sait que la chair : — Au contraire appliquez ce langage de l'a-
,

sacrée de Jésus a subi seule toutes les humilia- pôtre à l'incarnation; il est vrai de tout point;
tions qu'il rappelle; il sait que sa divinité n'en le Dieu- Verbe permet que nous parlions asinsi
a souffert aucun dommage. de sa chair glorifiée toutes ces donations ;

a Et pour cela, Dieu l'a élevé et lui a donné n'arrivent pas à sa nature divine, mais à celle
« un nom qui est au-dessus de tout nom, de que sa bonté a voulu revêtir. Les appliquer
« sorte qu'au nom de Jésustout genou fléchit au à la divinité c'est impardonnable
, tandis ,

<jciel, sur la terre et dans les enfers et que ; qu'au contraire si j'avance que Dieu a im-
toute langue confesse que Notre -Seigneur mortalisé un homme ,
quand même je le
« Jésus-Christ est dans la gloire de son Père ». dirais de l'homme tout entier, je sais ce que
Disons aux hérétiques: S'il est ici question du je dis.
Dieu-Verbe et non pas du Verbe incarné, a Au ciel, sur la terre et de ;s les enfers »,
exphquez-nous celte exaltation et ce genre qu'est-ce à dire? Dans tout l'un' "ers, qui com-
d'exaltation surtout? Le Père leur donae-t-il prend anges hommes et démons — ou bien
, ;

quelque chose en plus? Voilà, dès lors, l'im- encore chez les justes comme chez les pécheurs,
jperfection antérieure du Fils constatée d'un « Et que toute langue confesse que Notre-SeU

a TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË.

«pneurJésus-ChristcsldanslagloireduPèrei). moins, nous ne redoutons pas son terrible


Comprenez que tout le monde le proclame et
: ; tribunal. Que des gentils vivent dans l'impu-
remarquez qu'il s'agit ici de la gloire du Père, reté, rien d'étonnant, rien qui mérite un si
de sorte que partout, quand le Fils est glorifié, grand supplice ; mais que des chrétiens, parti-
le Père est aussi glorifié, et réciproquement le cipants de si grands mystères, admis à une
déshonneur du Fils retombe sur le Père. Car, gloire si éminente, osent cependant mener
s'ilen est ainsi même humainement
et chez une vie souillée, voilà une malice incompa-
nous, bien qu'entre les pères et leurs enfants rable et impardonnable.
la distance soit grande, bien plus en est-il Répondez-moi, en effet. Jésus -Christ est
ainsi en Dieu, au sein duquel cette différence descendu aux derniers degrés de l'obéissance,
ne peut être; ainsi l'honneur oule déshonneur et a mérité ainsi de devenir le Seigneur des
retombent sur lui. Selon l'aiiôtre, en effet, le anges et des hommes, le Maître absolu de tout
momie est soumis au Fils, et c'est là précisé- et de tous. Et nous croirions déchoir en nous
ment la gloire du Père. Donc aussi, quand humiliant ! nous montons
Mais au contraire :

nous disons que ce Fils est parfait, sans be- à une élévation sublime ; jamais nous ne
soin aucun, sans la moindre infériorité à l'é- sommes aussi grands et dignes d'estime. Oui,
g ird du Père, c'est encore la gloire de son celui qui s'élève s'abaisse ; celui qui s'abaisse
Père. Celui-ci apparaît dès lors dans tout l'é- s'élève; et pour prouver il suffit qu'une
le
clat de sa bonté, de sa puissance, de sa sagesse, seule fois Jésus-Christ ait prononcé cette ma-
puisqu'il engendre un Fils aussi grand, qui ne xime.
luiestaucunement inférieur ni pour la bonté, ni Au reste, examinons cette question à fond.
pour la sagesse. Oui, si je le proclame sage au- Etre humilié, qu'est-ce, sinon subir blâmes,
tant que son Père, sans une ombre d'infériorité. accusations, calomnies? Etre exalté, qu'est-ce,
Voilà bien déclarer la sagesse infinie du Père. sinon recevoir honneurs, louanges, élévation
Quand je le déclare aussi puissant que lui, en gloire? Sans doute. Or, voyons comment
j'indique en retour la puissance infinie du on arrive à l'un et à l'autre but. Satan était un
Pcie quand je le dis bon comme le Père,
; ange : il s'élève, qu'arrive-l-il? Ne tombe-t-il
c'est assez dire que le Père est infiniment bon, pas au dernier degré de l'abaissement ? La
puisqu'il a pu engendrer un Fils qui n'est à terre maintenant son séjour ?
n'est-elle pas
sou égard ni inférieur, ni moindre. Quand N'est-il pas partout accusé et poursuivi de re-
enfin je nie la moindre infériorité d'essence proches? —
Paul n'était qu'un homme; il
entre eux, et que j'avoue leur égalité, l'iden- s'humilie : qu'arrive-t-il? N'est-il pas estimé,
tité même
de leur substance; par là même je comblé de louanges, célébré par les éloges ?
proclame Dieu admirable, je chante sa puis- de Jésus-Christ? N'a-t-ilpas
N'est-il pas l'ami
sance, sa bonté, sa sagesse, parce qu'il a bien fait des choses plus étonnantes que Jésus-
voulu nous envoyer son Fils, ou plutôt un Christ même? N'a-t-il pas souvent commardé
autre lui-même en tout point sauf en un , au démon comme à un vil esclave? Ne l'a-'-i!

seul : c'est qu'il n'est point le Père. Ainsi pas promené à sa guise comme on ferait d'jD
tout ce que je dis à la louange du Fils, re- satellite? N'en a-t-il pas fait son jouet et foulé
tourne à son Père. L'éloge même si pauvre et aux pieds sa tête brisée? Ses prières n'ont-elles
si que je lui adresse en ce passage (car
chétif pas obtenu à bien d'autres personnes une sem-
c'est bien peu de chose pour la gloire de blable victoire ? Pourquoi m'arrêtai-je à ce
Dieu, que d'être adoré par le monde entier), double exemple? Voici celui d'Absalon et celui
ce faible éloge appartient encore à sa gloire de David; l'un qui s'élève, l'autre qui s'a-
néanmoins : à combien plus forte raison tout baisse : lequel, enfin, obtient l'honneur et la
le reste 1 gloire? Or, se peut-il entendre rien de plus
o. Croyons donc pour sa gloire, et pour sa humble que la réponse de ce bienheureux
gloire aussi sachons vivre, puisque faire l'un prophète aux outrages de Séméi o Laissez-le », :

sans l'autre ne sert de rien. Car lorsque nous disait-il o laissez-le me maudire, c'est Dieu
,

le glorifions selon la foi , sans vivre selon la a qui le lui a commandé?» (II Rois, xvi,10.)
loi, alors plus que jamais nous lui faisons ou- Ainsi encore le publicain s'humilie, quoi-
trage, puisque le reconnaissant comme Sei- qu'après tout son langage ne fût point celui
gneur et Maître , nous ne le méprisons pas de l'humilité, mais seulement de la tnodeUio
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS, - HOMÉLIE VII. ÏS

et d'une juste honte ; le pharisien au con- Aussi saint Paul disait : « Ne soyez point sages
traire s'exalte lui-même.... Mais, je l'ai dit, «à vos propres yeux » (Rom. xii, 16.) A l'égard
.

laissons les exemples de personnes, étudions des corps, quels sont ceux qui nous paraissent
plutôt la nature des choses. les mieux portants? Sont-ce les chairs gon-
Supposez donc, en général, deux individus, flées,que boursouflent les gaz et les humeurs
également bien dotés du côté de la fortune, des aqueuses, ou plutôt celles qui présentent fer-
honneurs , de la science de la puissance, de , meté et consistance? Celles-ci, répondez-vous.
tous les biens de ce monde, enfin, et connais- Il en est ainsi de l'âme : avec l'orgueil, elle se
sant d'ailleurs tous leurs avantages. L'un des gonfle plus dangereusement que vos mem-
deux, toutefois, mendie encore les éloges de bres par l'hydropisie ; par l'humilité , elle est
chacun, et s'irrite, quand on les lui refuse, saine.
toujours insatiable dans son ambition, tou- 6. Mais quels biens nous procure l'humilité ?
jours enflé de lui-même et de son mérite. L'au- Que souhaitez- vous? La patience, la douceur,
tre méprise tout ce vain attirail de la gloire, l'humanité, la continence, la docilité ? toutes
fl'y trouve sujet de quereller personne, et re- ces vertus naissent de l'humilité, et tous les
pousse même
honneurs qu'on lui défère.
les vices contraires, de l'orgueil. L'être orgueil-
A votre deux est le plus grand,
avis, lequel des leux sera nécessairement enclin à insulter, à
de celui qui mendie les honneurs, sans pou- frapper, à se montrer colère, âpre, chagrin,
voir les gagner, ou de celui qui les refuse quand une bête féroce enfin plutôt qu'un homme.
même on les lui offre ? C'est bien l'homme Robuste et fort, vous en êtes fier? Vous devriez
qui dédaigne, n'est-ce pas? Oh! oui, il est plutôt en être honteux. Comment vous enor-
vraiment grand; car le vrai moyen d'acquérir gueillir, en effet, d'une qualité sans valeur
la gloire, c'est de la fuir. Poursuivez-la, elle aucune ? Plus que vous, en effet, le lion a l'auda-
vous fuit; fuyez-la, elle vous poursuit. Si vous ce, le sangUer, la force ; près d'eux, vous n'êtes
voulez y parvenir, ne la désirez point; si vous pas même un moucheron. Brigands, violateurs
voulez grandir , ne vous portez pas vous- de sépultures, gladiateurs, que dis-je? vos
mêmes vers les hauteurs. Il est d'ailleurs une propres serviteurs mêmes et parmi eux en-
,

raison qui nous fait honorer l'homme humble core ceux peut-être qui sont les plus stupiiles,
et sans ambition, et prendre en aversion les vous surpassent pour la vigueur physique. Est-
poursuivants de la gloire les hommes aiment :
ce donc un sujet de gloire? ne devriez-voug
naturellement la contradiction; ils se plaisent pas plutôt vous cacher de honte, si tel est le su-
à faire le contraire de ce qu'on veut. jet de votre orgueil ? — Mais peut-être êtes-vous
Ainsi, méprisons la gloire ; s'humilier c'est beau aux corneilles cette van-
et joli ? Laissez
s'éleveFr Pour que les autres vous élèvent, terie; vous n'égalez certes pas la beauté du
ayez soin de ne pas vous élever vous-mêmes. paon rien qu'à voir l'éclat de ses couleurs et
,

Qui s'exalte ne sera point exalté par les au- la magnificence de son plumage la victoire ;

tres; qui s'abaissera ne sera pas abaissé par est à cet oiseau, qui certes est mieux coiffé»
les autres. L'orgueil est un grand vice. Mieux mieux brillante. Le cygne encore et bien d'au-
vaudrait être insensé qu'orgueilleux : l'idio- tres volatiles, si vous osez accepter la compa-
tisme est une infirmité de nature ; l'orgueil raison avec eux, vous apprendront à n'être pas
est une folie pire, c'est fureur souvent folie et fier ; de plus les enfants et les jeunes filles,
tout ensemble. Le pauvre fou ne nuit qu'à les femmes perdues, les infâmes se glorifient
soi ; l'orgueilleux est la plaie de ses frères. de ces vanités. Y a-t-il donc là un juste sujet
Cette maladie de l'orgueil est, d'ailleurs , en- d'orgueil ? —Mais vous êtes si riche! Eh ! de
fantée par la démence ; à moins de délirer, quoi, dites-le moi? Avez-vous de l'or, de l'ar-
nul au monde ne peut concevoir de soi-même gent, des pierres précieuses? C'est aussi la
une haute estime le fou achevé est toujours
:
gloire des voleurs, des assassins, des gens con-
arrogant. Le sage le déclare a J'ai vu un : damnés aux mines. Ce qui fait la honte de ces
homme se croire sage on peutencore mieux :
criminels sera pour vous un sujet d'ostentation?
espérer d'un insensé». (Prov. xxvi, 12.) Vous — Mais la mais la parure vous embel-
toilette,
voyez que je ne me suis pas aventuré en di- lissent.— Vous avez cela de commun avec
sant que ce vice est pire (]ue la folie car, selon ; vos chevaux ? Les Perses font mieux ils vous :

l'Ecriture, l'insensé doit donner plus d'espoir. montreraient jusqu'à des chameaux richement
S. i. Ch. — Tome XI.
à
^ THADl'CTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME:

caparaçonnés; les gens qui montent sur les nous de l'imiter. Par ses sentiments d'orgueil,
planilies de théâtre, vous donneraient des le- il voudrait s'élever au-dessus de la nature, ne
çons de luxe. Ne rougissez-vous pas de vous le laissonsdonc pas tomber plus bas que les
enorgueillir à propos d'avantages que parta- brutes ; non pas i)ar égard pour
rclevons-le,
gent avec vous les animaux, les esclaves, les lui-même, car il mériterait de subir cette mi-
meurtriers, les elléminés, les brigands les , sérable condition, mais pour l'honneur de
profanateurs de sépultures? —
Mais vous cons- Dieu, dont nous aimons à montrer la bonté
truisez des palais splendides? Que vaut cet suprême et l'honneur que chacun de nous lui
honneur? Beaucoup de geais en ont de plus doit.
niagnili(iues. Ne voit-on pas tous les jours des Car il est, il est bien cerlaincment des diffé-
gens, que travaille la folle passion des richesses, rences profondes entre nous et les brutes en ;

qui bâtissent des maisons dans des lieux sau- certaines choses il n'y a plus rien de commun
vages et déserts pour servir de demeure à ces entre elles et nous. Et quelles sont ces préro-
oiseaux? — De quoi êtes- vous si liers, enfin? gatives? La piété et la vertu. Ne m'objictez pas
De votre Vous ne chanterez jamais
belle voix ? ici les fornicaleurs , les voleurs et les homi-
plus agré.d)k'tuent que le cygne ou que le cides, car nous n'avons rien à démêler avec
rossignol. De votre habileté mécanique ou ar- d'hommes. Quels privilèges avons-
cette esiièce
tistique? Construisez-vous plus habilement tpie nous encore? La connaissance de Dion et de
l'abeille? Lst-il tapissier, peintre, architecte saprovidence, la raison cliiélicnne (\m nous
qui puisse imiter ses travaux? De la Jinesse de découvre l'inmiorlalilé. Ici la brute est vain-
\os tissus? L'araignée vous dépasse. De la vi- cue, puisqu'elle n'a pas même le soupçon de
tesse de vos ()ieds? Ah déférez le premier
! ces vérités qui nous consolent. Ici, entre la
rang aux animaux, aux lièvres, aux cerfs, à brûle et nous, rien de commun; inférieurs
des bêles de somme que votre vélocilé ne sau- sur tous les autres points signalés, nous avons
rait vaincre. De vos déplacements et voyages? en ceux-ci l'empire et le triomphe; c'eslmême
Les oiseaux, à cet égard , n'ont rien à craindre un liait caiactérislique de notre grandeur,
do la com|)araison ils voyagent plus commo-
;
que, vaincus par la bête d'antre part, nous
dément, ils changent de séjour, sans avoir be- pouvons cependant ainsi régner sur elle, dès
soin d'équipages ni de provisions : leurs ailes que notre huniililé, ne s'attribuant plus la
sullisentà tout et remplacent vaisseau, cour- cause et le mérite de()Uoi que ce soit, rapporte
siers, voitures, vents et voiles, tout ce que tout â Dieu, à Dieu qui nous a créés et nous a
vous voudrez. De votre vue perçante? L'âne est donné la raison. A la bête nous tendons des
encore mieux doué. De votre odorat? Le chien rets et des pièges et nous savons l'y attirer et
,

sera votre heureux rival. De votre talent à 1 y prendre tandis que nous-mêmes, sages et
:

faire des provisions? Les fourmis sont plus ha- modérés, nous nous sauvons par l'équité, par
biles. De l'or ([ui brille sur vous? Les fourmis la douceur, par le mépris de l'argent.
indiennes en ont davantage. De votre santé? Vous, au contraire, qui com[)lez parmi les
Les animaux l'ont meilleure ils ont plus ({ne
; solles victimes de l'orgueil et <jui êtes éloigné
vous la solidité du tempérament, et l'admirable des nobles idées que je développe ,
j'ai raison
instinct de se [irocurer le nécessaire aussi ne ; de dire que tantôt vous êtes le plus orgueil-
craignenl-ils pas la [)auvrelé « Regardez les
: leux lies hommes , tantôt la plus humiliée des
« oiseaux du ciel o, adil le Seigneur, « ils ne brutes. C'est, en caractère de ce vice
etl'et, le

a sèment, ni ne moissoimenl, ni n'amassentdans arrogajit et audacieux de s'élever aujourd'hui


u des greniers». (Mallh. vi,2G.) Ainsi, couclue- sans mesure, et demain de se rabaisser d'au-
rez-vous, Dieu a créé les animaux dans une con- tant i)lns, sans jamais garder le juste niilieu.
dition meilleure que la notre. Voyez -vous L'huniililé nous égale aux anges; un royaume
quelle est notre irréllexion ? voyez-vous com- lui esl promis, et c'est avec Jésus-Christ qu'elle
ment nous jugeons mal choses? voyez-
les doit en i>artugur les joies. L'homme humble,
vous comme il est avantageux d'examiner les vraiment homme, peut être frai)[)é, il ne peut
faits. Voilà un homme qui se plaçait bien au- succomber; il méprise la mort, loin de l'envi-
dessus de ses semblables et qui se laisse con- sager avec crainte et tremblement; il sait bor-
vamcrc qu'il est au-dessous des brutes! — ner ses désirs. Qui n'a point l'humilité est
Allous, épargnons- lui celte honte, et gardons-^ plus uiéprisuble que la brute; et, si par les
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE Al^X PHILIPPIENS. — HOMÉLIE VIII. 5f

biens ou les ornements du corps vous rem- decetteraisonvous vivez, moins qu'elles, d'une
portez sur tous les qu'en même hommes , et manière conforme à la raison mieux valait ;

temps vous soyez privés de ceux de l'âme, pour vous que le Créateur ne vous l'eût point
comment ne seriez- vous pas au-dessous de la donnée dans l'origine. 11 est bien plus mal-
bête? Car, enfin, mettons en scène un pécheur heureux de livrer lâchement un trône dont
de ce genre, dont la vie s'écoule à braver la vous êtes l'héritier, que de ne jamais en avoir
saine raison à pratiquer le vice à chercher
, , hérité. Un roi inférieur à ses satellites aurait
les plaisirs et les excès. Il n'en est pas moins gagné à ne pas revêtir la pourpre. Telle est
vaincu par la brute le cheval est plus belli- : aussi votre histoire I

queux, le sanglier plus fort, le lièvre plus Comprenons donc qu'à défaut de pratiquer
agile, le paon plus beau , le cygne plus mélo- la vertu,nous nous ravalons au-dessous de la
dieux ; l'éléphant l'emporte par la taille, l'aigle bête que tous nos soins se portent à la prati-
;

par la vue tous , les oiseaux sont plus riches. quer, et nous deviendrons des hommes, ou
Par quel côté dès lors méritez-vous de domi- plutôt des anges, et nous jouirons des biens
ner sur les bêtes? Par votre raison peut-être ? promis par la grâce et la bonté de Notre-Sei-
Mais non ; dès que vous en faites un mauvais gneur Jésus-Christ, etc., etc.
usage, vousdevenez pires que les brutes. Doués

HOMELIE VIIi;

AINSI, MES BIEN-AIMÉS..., OPÉREZ VOTRE SALUT AVEC CRAINTE ET TREMDLEMENT... CAR C'EST DItO
QUI OPÈRE EN NOUS LE VOULOIR ET LE FAIRE. (CHAP. Il, 12 18.)

1 et 2. les Philippiens exhortés ï bien agir, d'après leurs propres exemples. — Le salut doit se faire avec crainte et tremblement,
par la pensée de la présence de Dieu. — La giâce de Dieu et notre libre arbitre conciliés par l'apôlre. —
Agir sans murmure
ni hésitation.
3 et i. Le saint apporte l'exemple de Job, soufTrant sans murmure. Longs développements. — —
La vertu brille dans la douleur,
comme les étoiles dans la nuit sombre. —
Les peines, vrais sujets de joie ne pleurer la mort ni des justes ni des pécheurs
:

eai-mèm£3.

i. Les avis doivent être tempérés par les personne maintenant ce motif n'existe plus.'
;

éloges ainsi est-on sûr qu'ils seront bien ac-


: Si vous persévérez maintenant dans les mêmes
cueillis ,
puisque les personnes averties de la sentiments et les mêmes vertus, il devien-
sorte se verront invitées à rivaliser avec elles- dra évident que vous y êtes déterminés,
mêmes. Telle est ici la sainte tactique de l'apô- non par égard pour moi mais par le seul ,

tre, et voyez sa sagesse à l'employer. « Ainsi amour de Dieu. Alors, bienheureux Paul,
a donc, mes bien-aimés... » Il ne dit pas sans pour vous-même que demandez-vous? Je ne
détour et brusquement Chrétiens, obéissez 1 : demande pas que vous m'écoutiez mais que ,

mais emploie d'abord cette apostrophe élo-


il vous opériez votre salut avec crainte et trem-
gieuse, et il ajoute même a Comme vous : blement. Impossible, à qui n'a point cette
«avez toujours obéi », c'est-à-dire, je vous crainte, de faire une œuvre tant soit peu
engage et je vous supplie d'imiter non pas les grande et admirable.
autres, mais vous-mêmes, o Non-seulement, L'apôtre, non content de réclamer ici «la
c lorsiiue je suis présent, mais encore plus «crainte », demande même « le tremble-
;a lorsque je suis éloigné de vous... » Pour- «ment », qui est une autre sorte d'appréhen-
quoi plus encore en mon absence ? Parce sion plus grande et plus vive son but est de ;

(,iio , moi présent, vous paraissiez peut être les rendre plus attentifs encore. Au reste, lui-
{ijjir par respect ,
par honneur pour ma même éprouvait cette crainte quand il écri-
,

S9 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

vait : « Je crains qu'après avoir prêché aux bout, mais avec crainte et l'œil ouvert vous :

«autres, je ne sois moi-même réprouvé ». pourriez en déchoir II y a tant d'esprits de


I

(1 Cor. IX, 27.) Sans cette crainte, en elTet, malice qui n'ont d'autre désir que de vous
l'acquisition des biens temporels est souvent jeter dans l'abîme ! « Servez Dieu avec crainte »
impossible : combien plus celle des biens spi- dit le Prophète, a réjouissez-vous devant lui,
rituels I Dites-moi plutôt si, sans cette crainte, « mais avec tremblement », (Ps. ii, 11.) Mais

on pût jamais apprendre même l'alphabet, ou couuncnt concilier l'allégresse et le tremble-


savoir un métier El dans ces travaux, cepen-
1 ment? Je vous réponds que ce sont choses in-
dant, où le démon n'intervient pas aussi me- séparables. Car lorsque nous aurons accompli
naçant, où la paresse est le seul ennemi un acte vertueux, quand nous l'aurons fait,
redoutable, il faut un suprême effort pour vous dis-je, avec le même esprit qui fait agir
\aincre l'inertie de notre nature comment ;
un serviteur obéissant avec tremblement,
donc dans la guerre si redoutable dans les , alors, et seulement, alors la joie nous sera pos-
obstacles si grands (jue rencontre l'affaire du sible. Donc avec crainte et tremblement, « opé-
salut, comment pourrait-on jamais réussir « rez votre salut » non pas, faites, mais opé-
;

sans la crainte? rez, en ce sens ([ue vous fussiez la grande


Mais quels sont les moyens d'éveiller en œuvre non pas tant bien que mal, mais avec
nous ce sentiment si efficace? C'est de graver un soin, mais avec un zèle parfait. Or, ces pa-
dans notre âme le sentiment de la présence roles de crainte, de tremblement ne vont-elles
partout d'un Dieu qui entend tout, qui voit |ias nous jeter dans l'iuquiétude? L'apôtre la

tout, et non-seulement nos faits ou nos pa- l)révient et la dissipe en ajoutant « C'est:

roles, mais jusqu'aux replis les plus cachés « Dieu qui opère en vous» ainsi, que la crainte
;

de nos cœurs et de nos cs[)rits. a Car Dieu est et le tremblement dont je parle ne vous fas-
« le témoin des pensées et des désirs du cœur», sent point tomber les armes des mains; si je
(llébr. IV.) Ainsi prédisposés, nous ne ferons, les prononce, ce n'est pas pour vous déses-

nous ne dirons, nous ne penserons rien où se |)érer ni jiour vous faire croire que la vertu
mêle le péché. Dites-moi plutôt si vous de- : soit inabordable, mais seulement pour vous

viez constamment vous tenir debout devant un forcera comprendre, à vous appliquer, à ne
prince, vous seriez dans le respect et dans la point vous abattre, à ne jamais vous lasser. —
crainte. Et comment
qu'en face de
se fait-il Alors, répondrez-vouSj Dieu fera tout! il est
Dieu l'on s'abandonne au rire, aux bâille- vrai, ayez confiance Car c'est Dieu qui opère...
I

ments, sans craindre, sans trembler? N'abu- « Qui opère en vous le vouloir et le faire ».

sez pas de sa longue patience. Il diffère de Si donc Dieu opère, aussi faut-il que nous lui
punir pour vous amener à repenlance gar- ;
apportions une volonté toujours concordante,
dez-vous, dans n'importe quelle œuvre, d'agir ferme, constante. Si Dieu opère en nous la
comme si Dieu n'était pas partout présent :
volonté elle-même, sans aucune coopération
car il est là ! Ainsi dans le repas, à l'heure du de notre part, pourquoi saint Paul nousexhorte-
sommeil, lorsque vous êtes prêt à vous livrer t-il à vouloir? Si c'est Dieu qui fait toute notre

à la colère, à la rapine, aux plaisirs, dans toute volonté, vous avez tort,ô grand apôtre, de
action enfin pensez à la présence de Dieu et
, , nous dire « Vous avez obéi », car ce n'est
:

le rire coupable s'arrêtera sur vos lèvres, et la plus nous qui obéissons en vain vous ajou-
;

colère ne pourra vous emporter. Armé de tez : a Avec crainte et tremblement » tout :

cette continuelle pensée , vous serez constam- est de Dieul — L'apôtre vous répond Ce n'est :

ment dans la crainte et le tremblement, puis- pas dans ce sens que je vous ai dit « Dieu :

que toujours vous vous verrez en présence du a opère en nous le vouloir et le faire »; je n'ai
souverain Roi. Le maçon le plus expérimenté voulu qu'apaiser votre inquiétude. Si vous
et le plus habile ne se tient debout qu'avec voulez, Dieu opérera en vous le vouloir; que
crainte et tremblement sur l'édifice auquel il cette crainte ne vous trouble pas. C'est lui
travaille: il pourrait se précipiter Et vous 1 qui imprime le mouvement à la volonté et
aus<i, uialgré votre foi, malgré la praticjue de qui donne la force d'opérer. Dès (jue nous au-
maints devoirs de vertu, malgré le haut degré rons voulu, il augmentera, il accomplira notre
de sagesse oii peut-être vous êtes arrivé, tenez- bon vouloir. Par exemple je veux faire quel-
,

vous bien ferme sur l'endroit sûr, restez de- que bonne œuvre? Il opère en moi celte bonne
COMMENTAIRE SUR-L'ËPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE Vm. 53

œuvre, il opère en moi de la vouloir. Et par nous l'esprit de murmure ou d'hésitation.


le bien que j'accomplis il fortifie encore ma Voyez comme nous en préserve. 11
saint Paul
première volonté. a parlé de l'humilité et vous l'avez entendu
,

2. Peut-être aussi l'apôtre parle-t-il ainsi combattre ainsi l'orgueil il a parlé du goût;

par un motif de grande piété, comme quand pour la vaine gloire, et rabaissé notre vanité ;

il appelle grâces nos bonnes œuvres mêmes. ici encore il répète ces leçons quand il recom-

Or, de même qu'en les appelant grâces, il ne mande de bien agir, mais non pas seulement
prétend pas renverser notre libre arbitre et en sa présence maintenant il nomme en pas-
;

qu'il respecte au contraire notre parfaite auto- sant et il condamne les murmures et l'hésita-
nomie ainsi quand il déclare que Dieu opère
; tion. Mais pourquoi, voulant guérir les Corin-
en nous le vouloir même, il n'entend pas nous thiens de cette même maladie, leur a-t-il
priver de notre libre arbitre, mais il nous apporté l'exemple des Israélites, tandis qu'en
montre qu'en faisant le bien nous acquérons ce passage il n'emploie aucun argument de ce
plus encore l'inclination à bien vouloir. Car, genre, et se contente de rappeler un précepte?
comme en faisant on apprend à faire, ainsi en C'est qu'à Coi'inthe le mal était invétéré et il
ne faisant pas on désapprend. Avez- vous donné fallait bien sonder les profondeurs de la bles-
l'aumône? vous excitez d'autant plus en vous sure, et procéder par de vifs reproches ; à Phi-
la sainte passion de la charité avez-vous né- ; lippes,au contraire, il ne doit que prévenir le
gligé de la donner? vous êtes devenu plus mal, et il suffit d'un avis. A des gens qui
lent à la faire. Avez-vous passé un jour en- n'avaient pas encore péché il était inutile
tier dans la chasteté ? c'est un encouragement d'adresser de sévères paroles dans le seul but
à faire de même le jour suivant. Avez-vous été de les préserver. Déjà même pour leur faire
négligent, vous aurez accru votre négligence. aimer l'humilité, il ne s'est point servi de
B L'impie », selon l'Ecriture, o arrivé aux der- l'exemple évangélique où est raconté le sup-
a nières profondeurs
mal, méprise ». du plice de l'orgueil ; il a cherché au contraire,
,

(Prov. xviii 3.) Autant donc a de mépris et


, en Dieu même son modèle pour les exhorter ;
d'indifférence celui qui est tombé au fond de il leur a parlé non comme à des esclaves, mais
l'abîme , autant a de zèle
de vigilance celui et comme à des fils légitimes. En effet, un carac-
qui s'élève aux sommets du bien. L'un par tère honnête généreux n'a besoin, pour être
et
désespoir devient plus négligent; l'autre heu- entraîné à la vertu, que des exemples d'hom-
reux du trésor amassé déjà, grandit en vigi- mes vertueux et de nobles actions les cœurs ;

lance de peur de tout perdre. mauvais, au contraire, doivent entendre l'his-


D'apfès la bonne volonté », dit saint Paul, toire funeste de ceux qui ont failli au devoir ;
c'est-à-dire, selon votre charité, selon votre l'un est pris par le motif de l'honneur, l'autre
soin à lui plaire et à produire les œuvres qu'il par la terreur du supplice. Pour la même rai-
aime, et qui sont en harmonie avec sa sainte son, dans l'épître aux Hébreux, Paul rappelle
loi. Le saint vous enseigne et vous encourage cet Esaû qui vendit pour un vil aliment son
ici certainement, dit-il. Dieu opérera en vous.
: droit d'aînesse , et il ajoute : « Si l'homme se
Il exige, en effet, que notre vie soit d'accord « retirede moi, il me déplaira ». (Hébr. x, 38.)
avec sa volonté; or, si Dieu veut, et si d'ail- Or, parmi les Corinthiens, plusieurs s'étaient
leurs ce qu'il veut, il l'opèrelui-même, bien livrés au libertinage. Aussi leur disait-il :

certainement il le fera pour vous, il vous « Quand je reviendrai chez vous, puisse Dieu
donnera la grâce d'une vie sans reproche : « ne pas m'humilier encore, et me réduire à
car là se réduit sa volonté. Vous voyez donc « pleurer bon nombre de ceux qui déjà ont
que Paul ne détruit pas ici notre liberté. péché et n'ont pas fait pénitence des impu-
a Faites donc toutes choses sans murmures aretés, fornications, impudicités qu'ils ont
«et sans hésitation ». Quand le démon ne commises. Puissé-je vous trouver simples,"
peut autrement nous détourner de la voie du « exempts de tous reproches » (1 Cor. x, 10),
bien, il essaie un dernier moyen pour faire c'est-à-dire, purs de tout blâme devant votre
évanouir au moins notre récompense. Il nous conscience et devant Dieu. Car l'esprit de mur-
pousse à l'amour de la vaine gloire ou à la mure fait commettre des fautes graves. Que —
complaisance en nous-mêmes, ou du moins, veut dire précisément a sans hésitation ?» Ce
jîjtt cas d'insuccès de ces pièges, il éveille en péché a lieu quand on sç demande sans fin
\
bi TRADUCTION FHANÇAISE t)E SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

L'œuvre est-elle avantageuse , ne l'est-elle pas? longs jours, rongé de vers, assis sur un fu-
Ne disputez pas ainsi étcrueliement; agissez, mier et tourmentant de ses ongles une lèpre
quand même rœuvre proposée aurait sa peine hideuse. Après des souffrances de longue du-
et ses ennuis. Il n'ajoute pas : Craignez d'être rée déjà, disent nos saints Livres, sa femme
punis, car le supplice est indubitable; l'apôlre raposlrophait : o Combien de temps encore
le déclare ouvertement aux Corinlliiens; ici, a durera votre patience? continuerez -vous
rien de semblable ; au contraire : « Soyez », a toujours à répéter : J'attends, j'attends en-
dit-il, « irrépréhensibles et sincères, fils de acore? Dites plutôt une parole contre Dieu,
a Dieu sans rejjroche au milieu d'une na- a et puis mourez o. (Job. ii, 9.) — Je reviens
« tion corrompue, parmi laquelle
dépravée et à vous, cher auditeur. Vous murmurez parce
€ vous brillez comme des astres dans le mon- qu'un fils vous est mort? Que serait-ce donc
« de portant en vous la parole de \ie, pour
,
sivous les aviez tous perdus, et encore par
« êlremagloireaujourdeJésns-Clirist». une fin cruelle comme autrefois Job? Vous
Comprenez-vous comment l'aiil les instruit savez, au contraire, oui , vous savez combien
à éviter les murmures? Car cet esprit est celui vous ont consolé les soins prodigués à leurs
des esclaves injustes et déraisonnables. Quel derniers jours, cette assiduité auprès de leur
fils honnête, dites-moi, travaillant sur les chevet, ces baisers de vos lèvres à leurs lèvres,
propriétés de son père, et sûr par là de tra- leurs yeux que vous avez fermés, leur bouche
vailler pour lui-même, oserait nmrnuu-er? que vous avez close, leurs dernières paroles
Pensez donc, dit l'apôtre, que vous travaillez que vous avez ouïes Job, si grand et si juste,
!

pour vous-mêmes, que vous amassez pour n'a pas mcnie obtenu du ciel ces suprêmes
vous-mêmes. Que d'autres murmurent parce consolations tous ses fils, d'un seul coup,
:

ou'ils dépensent pour des élrangers leurs pei- furent écrasés et |>érirent.
nes et leurs sueurs mais amassant pour vous,
: Mais, que dis-je ? Si vous aviez reçu f orare
jiourquoi murmurer? Mieux vaut ne rien taire, de luer vous-même voire fils, de l'immoler,
que travailler avec cet esprit cliayrin, puis- de voir brûler sa dépouille mortelle cœume
qu'il détruit et tue ce que vous faites de bien. cet autre ()atriarche [Abraham], qu'auriez-
Est-ce que, dans nos maisons mêmes, nous vous fait? Et pourtant avec quel courage il
n'avons sans cesse à la bouche tcnc
pas construit nu autel, y place le bois, y attache
maxime Mieux vaut que besogne manque,
: son fils? —
Mais il est des gens qui vous pour-
plutôt (pie de se faire en murmurant? Et sou- suivent de leurs insultes? Que serait-ce donc
vent nous aimons mieux nous passer de cer- auteurs de ces insultes étaient des amis
si les

tains services que de soulfrir qu'on nous les venus pour vous consoler? Et pourtant les pé-
rende de mauvaise grâce. C'est chose grave, chés ne nous manquent jamais, et à ce titre
en ellet, grave et coupable est le murmure; et nous avons mérité f outrage. Mais Job, qui
(jui approche du blasphème. S'il en élait au- était un homme sincère, juste, pieux, qui
trement, pourcjuoi les Israélites auraieiilils avait évité toute faute, s'entendit calomnier
été si sévèrement punis de Dieu? Ce vice ré- par ses amis. Quelle eût été votre attitude en
vèle une âme ingrate. Qui murmure, est ingrat présence d'une épousi; qui vous aurait couvert
envers Dieu; qui est ingrat envers Dieu, est de reproches? Oui, disait-elle, me voilà, pau-
déjà blasphémateur. vre vagabonde, servante condamnée à errer
3. Au reste, à la naissance du Christianisme, çà et là, d'une maison à l'autre, n'attendant
les épreuves étaient continuelles, les dangers qu'avec le coucher du soleil un instant de
se suivaient sans interruption ;
point de cesse, trêve et de rei)0s à mes chagrins Femme 1 —
point de trêve; de toutes parts une nuée de insensée, qu'oses-tu dire? Ton mari est-il doue
calamités ; tandis que de nos jours, la paix est la cause de tes malheurs? Non, non ; c'est le
profonde, la trancjuillilc pailaile. démon seuil — «Job», dis-tu, a Job, pro-
Quel si grave motif vous fait murmurer? — noncez quelque parole contre le Seigneur,
Votre pauvreté ? Pensez à Job. Vos mala- — « et puis mourez ». Est-ce bien ta pensée? En
dies? Que feriez-vous donc si chargé comme
, serais-tu plus heureuse, pauvre folle, si cet
il l'était, et de biens et de bonnes œuvres, agonisant pronoii(,'ait cette parole et qu'il
vous étiez tombé dans la maladie? Oui, pen- mourût? — Mes frères, il n'existe pas de ma-
sez à ce saint patriarche, voyez-le, pendant de ladie plus atfreuse que celle dout Job était
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRfi AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE VîII. SS

affligé. Elle était si grave et de telle nature déployait avant notre loi de grâce, avant la
qu'elle le chassait de sa maison et de toute ha- claire prédication de la résurrection , de l'en-
bitation humaine. Si ce n'avait été une mala- fer, de ses peines et de ses supplices. Et nous
die incurable on n'eût pas vu le patriarche
, qui avons entendu prophètes, apôtres, évan-
assis hors de la ville , et dans des conditions gélistes, exemples à l'infini; nous qui avons
pires que lesmalheureux que la lèpre dévore. appris les preuves de la résurrection pour

Ceux-ci, du moins, trouvent une demeure et nous si évidentes nous n'en sommes pas
,

se rassemblent entre eux. Mais lui, à l'injure moins impatients bien que nul d'entre nous
,

du temps, sur un fumier, passait ainsi nuit et ne soit éprouvé par tant et de si grandes cala-
jour et ne pouvait même se couvrir d'un vêle- mités. Un tel a fait une perte d'argent, mais
ment. Comment l'eûl-il essayé? Sa douleur en il n'a pas perdu et ses fils et ses filles et sou ;

devenait plus aiguë. « Je creuse la terre », di- malheur peut-être est la punition de ses pé-
sait-il, « et j'irrite mes jilaies saignantes». (Job, chés. Job voit périr les siens tout à coup, pen-
vu, 5.) Ses chairs se fondaient en pourriture, dant Dieu, à l'heure
les sacrifices qu'il offre à
fourmillaient de vers, et cela continuellement. même où rend ses honmiagcs et son
il lui
Rien qu'à entendre ces horreurs, ne sentez- culte. Supposez même qu'un chrétien ait vu
vous pas comme chacun frissonne ? Et s'il est s'abîmer à la fois et ses richesses et sa famille,
presque intolérable d'en ouïr le récit, combien ce qui est presque impossible au moins ne :

plus l'était-il de les subir? Il les subit cepen- voit-il pas tout son corps se résoudre en vers
dant, cet homme juste, et non pas un jour ou dévorants et se fondre en corruption. Accor-
deux mais longtemps et ses lèvres ne com-
, ; dons qu'il ait même ce dernier malheur du :

mirent point de péché. Quelle maladie sem- moins ne trouve-t-il pas et ces insultes et ces
blable pourriez-vous me citer? Quel mal fut outrages qui, d'ordinaire, nous semblent être
plus fécond en souffrances ? N'était-il pas pire les maux les plus poignants, et nous désolent
que la perte de la vue? J'infecte mes ali- plus que nos malheurs mêmes. Car si dans
ments, s'écrie-t-il la nuit non plus que le
; nos misères profondes, lorsque nous trouvons
sommeil, soulagement de toute âme qui souf- des amis pour nous consoler, pour adoucir
fre, ne m'apporte aucune consolation elle est ; nos peines et nous inspirer quelques bonnes
pour moi une douleur de plus. Voici, du reste, espérances, nous sommes cependant encore si
ses paroles mêmes « Mon Dieu, pourquoi
: brisés, si découragés imaginez quel devait :

« m'efl'rayez-vous par d'horribles rêves, pour- être le supplice de Job, quand il ne trouvait
a quoi suis-je le jouet de visions cruelles? Et que des insuKeurs. Oui, si le prophète nous
a quand l'aurore vient, je me dis Quand donc : signale un malheur grave et incomparable
a tombera la nuit? » (Joh, vu, 1-4.) Malgré tant dans ce trait du psaume « J'ai attendu un :

et de si grands maux qui l'accablent, il ne ami pour pleurer avec moi, et personne
murmure jamais. Nouvel et atroce ennui la : « n'est venu pour me consoler, et je ne l'ai
nuiltitude avait conçu contre lui les plus tris- a pointtrouvé » (Ps. Lxviii 21 ) à quelle , :

tes idées. Ces calamités qui le frappaient fai- extrémité était donc réduit celui qui, au lieu
saient croire qu'il était coupable de crimes de trouver des consolateurs, ne rencontrait
sans nombre. Ses amis lui répétaient :Vos que des insulleurs, et s'écriait « Vous n'êtes :

souffrances n'ont pas encore atteint la mesure a tous que d'onéreux consolateurs » (Job, !

de vos péchés Lui-même ajoutait « Je m''en-


1 : XVI, 2.) Ah si de pareils souvenirs nous occu-
I

B tends blâmer par des hommes de rien que paient sans cesse,si tels étaient nos raisonne-
,

a j'es-timais moins que les chiens de mes ber- ments, aucun événement du siècle présent ne
gers ». (Job, xxx, -1.) Une telle honte n'est- nous accablerait de douleur ; nos regards se
elle pas pire que mille morts? Et cependant, âme de
porteraient sur cet athlète, sur celte
ce naufragé battu par tant de vagues, en proie «diamant sur ce cœur de bronze que rien ne
,

à une si horrible tempête, demeure calme, pouvait entamer; on eût dit, en effet, qu'il
immobile au milieu des nuées, parmi les avait revêtu un corps de rocher et d'airain ,

vents, les foudres, les tourbillons et les gouf- tant il souffrait avec patience et générosité.
fres; l'ouragan, si redoulahle, ne paraît être 4. Armé de ces penséi s, agissons toujours
pour lui qu'un port tranijuille, et l'on n'en- sans murmures, sans hésitation. Vous faites
tend point ses murmures. Tant de courage se quelque bien et vous murmurez ? Pourcjuoi 7
56 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMtl.

C'est, dites-vous, une fatalité, une nécessité I consoler de sa mort, et leur apprendre à mou-
— L'apôtre répondra en effet, : Je connais, rir sans crainte pour Jésus-Christ. Je deviens,
dans votre entourage, des gens qui presque dit-il, une victime, une hostie. âme bien-
vous forcent à murmurer. C'est ce que laisse heureuse Il appelle hostie leur établissement
!

deviner cette phrase de saint Paul « Vous : dans la foi. Mieux vaut immoler sa vie que
o habitez au milieu d'une nation dépravée et d'offrir un bœuf. Si donc je me livre moi-
a pervertie». Eh bien! voilà précisément le même sur cette offrande, comme victime vo-
seul point admirable de votre conduite même : lontaire ,
je me réjouis d'avance de ma mort ;

harcelé, même poussé par les méchants, n'ar- tel est le sens de ces paroles Mais quand je
: «
rivez pas jusqu'au murmure. Voyez plutôt « devrais répandre mon sang sur la victime
comme les étoiles brillent mieux dans la nuit et le sacrifice de votre foi, je m'en réjouirais
sombre, et lancent leurs feux dans les ténè- « en moi-même , et je m'en conjouirais avec
bres; loin que leur beauté s'use et se dépense a vous tous; et vous devriez aussi vous en ré-
par cette ombre épaisse, elle n'en a que plus «jouir et vous en conjouir avec moi ». Voyez-
d'éclat et même à l'approche du jour, vous
;
vous comment il veut que les fidèles se réjouis-
les verrez pàhr. C'est votre image demeurez : sent? Pour moi dit-il, je suis heureux de de-
,

droit et vertueux parmi les méchants; vous venir une victime, et je me conjouis avec vous
n'en aurez ([ue plus de splendeur, vous n'en d'unir le sacrifice de ma mort à celui de votre
serez que |)lus admirable, de persévérer ainsi foi.Vous-mêmes soyez-en heureux; vous-
sans reproche. Vous voyez que l'apôtre a pré- mêmes, conjouissez avec moi de ce que je suis
venu vos objections, quand il a écrit ces pa- offert en victime. Partagez la joie que j'éprouve
roles. dans ma propre mort.
Que veut-il indiquer par celles-ci : « Por- Ainsi la mort des justes ne veut point des
o tant la parole de vie? » C'est comme s'il di- larmes et mérite notre joie. Ils en sont heu-
sait :Vous qui devez arriver à la vie, vous qui reux soyons -le nous-mêmes avec eux. Il
:

êtes du nombre de ceux qui atteindront le sa- serait absurde de pleurer sur eux quand ils se
lut. Comprenez donc qu'il se hàle de leur réjouissent. Mais nous regrettons leur pré-
montrer la récompense. Les luminaires n'ont sence, direz-vous? Ce n'est là qu'un prétexte,

(|ue la lumière; vous portez, vous, la parole ce n'est qu'un déguisement. Ecoulez l'avis aux
(le vie. Qu'est-ce à dire? La semence de la vie Philippiens: «Réjouissez-vous; félicilezmoil»
est en vous ; vous en avez la promesse, vous Vous ne les voyez plus, dites-vous, vous auriez
en portez le germe : voilà ce que l'apôtre ap- raison de vous plaindre, vous deviez tou- si

pelle la |)arole de vie. En dehors de vous, tous jours demeurer ici-bas; mais si vous devez

sont dus morts : c'est encore ce que Paul donne bientôt rejoindre celui que vous pleurez,
à entendre, car s'ils vivaient, ils auraient donc quelle raison avez -vous de regretter si fort
aussi la parole de vie. son départ? Que celui-là regrette ses amis, qui
« Pour ma gloire », dit-il encore. Pourquoi? se voit séparé d'eux pour jamais. Mais si vous
C'est que, dit-il, j'ai ma part dans vos biens. devez bientôt prendre le même chemin, que
Si grande est voire vertu qu'elle suffit à la ,
signifient vos regrets? Pourquoi ne pleurons-
fois et pour vous sauver, et pour me glorifier. nous pas les absents? Pourquoi, du moins,
Mais quelle est votre gloire, ô bienheureux après quelques larmes pendant un ou deux
Paul? Pour nous, vous êtes flagellé, banni, jours, cessons-nous de pleurer? Si vous ne
couvert d'outniges « Sans doute », ré|)ond-il,
! regrettez que la séparation, i)leurez seulement
a ma gloire, au jour de Jésus-Christ, sera de ce qu'il faut pour montrer que la nature vous
a n'avoir pas couru en vain, de n'avoir pas a fait honune ;
puis réjouissez-vous comme U;
a travaillé en vain » j'aurai ainsi toujours ;
faisait Paul, qui s'écriaitne m'est arrivé
: Il

sujet de gloire, puisque ma carrière ne sera aucun mal ;


je suis heureux de m'en aller au-
pas sans combat. près de Jésus-Christ ; vous-mêmes associez-
a Et si je dois subir l'immolation... » Il ne vous à ma joie; felicitez-moi.
dit pas : Si je meurs, et il ne parle pas non Réjouissons-nous donc à la vue d'un juste
plus de sa mort dans 1 ( ])ilie a Timolliée; il
y qui meurl, et même en a|)prenanl la mort
répèle seulement cette expression : o Déjà je d'un pécheur impénitent. L'un est parti pour
a subis l'LuJuiolalioii «. Il veut à la fois et ks recevoir la récompense de ses travaux; l'autre
COMMENTAIRE SUR L'ÊPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE IX. S"!

a cessé d'ajouter au nombre toujours croissant se convertissent pas combien plus ceux qui
,

de ses crimes. Mais peut-être, direz-vous, peut- se convertissent? Nous avons donc raison de
être il eût changé de vie. Non car Dieu, si ce ! supprimer les pleurs dans les deux cas. Quoi
pécheur avait dû se convertir, ne l'aurait pas qu'il arrive^ remercions Dieu de toutes choses ;

enlevé de ce monde. Car, pourquoi le bon faisons tout sans murmurer; réjouissons-nous
Maître qui pour notre salut prépare tout, fait et sachons en tout lui plaire, afin de gagner
tout, ne l'aurait-il pas laissé vivre, si ce pé- réternelle palme, par la grâce et bont^ de

cheur u» jour avait dû redevenir en état de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc.

lui plaire ? S'il supporte et attend ceux qui ne

HOMELIE IX;

j'espère, dans lE SEIGNEUR JÉSCS, QUE JE VOUS ENVERRAI BIENTOT TIMOTHÉE, AFIN QUE JB SOIS CON-
SOLÉ MOI AUSSI, EN APPRENANT DE VOS NOUVELLES. (ll, t9, JUSQU'A LA FIN DU CHAP.)

Analyse.

1-3. Pour se rassurer au sujet des Philippiens, il envoie Epaphrodite, et bientôt aussi Timolhée, un autre lui-même. —Eloge
d'EpaphroJite, qu'il veut leur rendre, et que Dieu a guéri. — Le retour à la santé est une grâce de Dieu, et la vie présente n'est
pas un mal. — Détails sur Epaphrodite, auxiliaire dévoué heureux qui peut ainsi aider les apôtres : transition k l'exhortation.
;

4-6. Obligation de subvenir aux besoins des ministres des autels dette d'honneur et non de justice.
: Iniquité de ceux qui les —
accusent. — Pourquoi le prèlre s'est fait pauvre, — Réponse à l'objection Ne possédez ni or, ni argent, etc.
: Pourquoi Dieu —
nous laisse-t-il les prêtres à secourir ?

i. Paul avait dit Les événements qui : tiens donc absolument, disait saint Paul, à savoir
a m'ont frappé ont contribué aux progrès de ce qui vous concerne. Or, voyez comme il sou-
l'Evangile; mes chaînes ont été glorieuses met toutes choses à Jésus-Christ, tout, jusqu'à
a jusque dans le palais impérial ».(lHiil. i, 13.) l'envoi deTimothée : a J'espère», dit-il, «dans
Il ajoutait : a Quand même je répandrais mon «le Seigneur Jésus », c'esl-à-dire, j'ai con-
a sang sur le sacrifice et l'oblalion de voire /iance que Dieu m'accordera cette grâce, et
a foi » : autant d'encouragements qui ren- qu'ainsi mes vœux pourront aboutir.
daient la- force à ses chers Philippiens. Mais Afin que moi aussi je sois consolé en ap-
peut-être aussi auraient-ils soupçonné ces a prenant de vos nouvelles... » Comme vous
premières paroles de n'être simplement qu'une avez été consolés, quand je vous ai appris que,
consolation qu'illeur adressait. Pour écarter ce selon vos vœux et vos prières , l'Evangile était
nuage, que fait-il? Je vous envoie Timolhée, en progrès, que le déshonneur était retombé
leur dit-il. Il voulait ainsi contenter l'ardent sur nos ennemis, que la joie m'était venue des
désir qu'ils avaient de connaître parfaitement efforts mêmes qu'ils avaient faits pour me
l'état présent de l'apôtre. Mais pourquoi ne nuire; ainsi je veux savoir à mon tour l'état
iit-il pas : Je l'envoie pour vous faire savoir actuel de vos affaires, afin que moi aussi je sois
ce qui me concerne, mais plutôt pour m'in- consolé en apprenant de vos nouvelles. C'est
struire de vos affaires? C'est que l'état de assez leur dire qu'ils avaient dû se réjouir
Paul leur devait être auparavant révélé par de ses liens et ambitionner de l'y suivre
Epaphrodite, qu'il leur envoyait avant même eux-mêmes, puisqu'il y trouvait son plus grand
le départ de Timolhée, comme le prouvent les bonheur.
paroles qui suivent « J"ai cru nécessaire de : En disant : Pour que a moi aussi » je sois
a vous renvoyer mon frère Epaphrodite», qui consolé , il comme vous l'êtes
sous-entend :

vous dira mes affaires mais je veux aussi sa- ; vous-mêmes. Dieu comme il aimait ses chers
1

voir les vôtres. Il est vraisemblable, en effet, Macédoniens II tient, au reste, le même lan-
1

que celui-ci , à cause de sa propre maladie, gage aux Thessaloniciens, quand il écrit :

aifait dû rester loujjtemps près de l'apôtre. Je Nous sommes désolé d'être séparé de yous^
^ fRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

inênic pour Irès-peu de temps; tout comme il phytes... Lui, vous aime d'un amour o sin-
dit aux IMiilippiens J'ai l'espoir de vous en- : « cère », c'est-à-dire d'un amour paternel.
voyer bientôt Timolliée pour savoir où vous en a Car tous cherchent leurs intérêts propres,

êtes. De part et d'autre, il montre même souci, et non ceux de Jésus-Christ... » c'est-à-dire,
très-inquiet de ses néopliytes. Car, lorsqu'il ne leur plaisir, leur sécurité, comme il l'écrivait

pouvait les voir en personne, il leur envoyait aussi à Timothée. Mais pourquoi ces plaintes
ses disciples t;uit il ne pouvait se résigner à
: ici ? Il veut nous apprendre, par cette leçon, à

ignorer leurs affaires, même pendant un ne pas tomber dans de pareils errements il ;

court laps de temps. veut que tous ceux qui l'entendent ne cher-
Paul, en effet, ne savait pas tout par révéla- chent ni leur satisfaction, ni leur tranquillité.
tion de l'Esprit ; et il valait mieux qu'il igno- Car celui qui cherche son propre bonheur,
rât de cette manière, puisque si ses néophytes poursuit, non les intérêts de Jésus- Christ,
avaient pu croire qu'il eût cette omniscience, mais les siens propres pour lui nous devons ;

ils auraient péché par dépit et impudence; être prêts à subir tous les travaux, toutes les
tandis que s'écha[)pant à des fautes qu'ils souffrances.
croyaient être cachées, ils s'en corrigeaient « Jugez de lui par l'épreuve que j'en ai
plus facilement. faite, puisqu'il moi dans la pré-
a servi avec
C'est pour redoubler leur vigilance
aussi « dication de l'Evangile, comme un fils avec
qu'il leur écrit « Afin que moi aussi je sois
: « son père ». —
Vous avez la preuve que je ne
«consolé » il réveille leur ferveur et leur bonne
; le loue pas à l'aventure; vous savez vous-mê-
volonté, en leur faisant entendre que, quand mes qu'il m'a aidé dans la prédication de l'E-
Lien même Timollice n'irait point chez eux, vangile, comme un fils, son [jèn. Paul fait

Paul saurait bien trouver un autre envoyé qui ici à bon droit l'éloge de Timothée, puisqu'il
lui apprendrait leur conduite. Il se sert évidem- veut qu'on le reçoive en tout honneur. La
ment d'un moyeu semblable, quand il diffère même raison lui dicle ces paroles aux Corin-
son voyage chez l'effet de
les Coriiilliiens, à thiens « Que personne ne le méprise, car il
:

les convertir, disant pour vous épar- : a C'est a faitautant que moi l'œuvre de Dieu » (1 Cor.
a gner quejo ne suis pas encore venu chez XVI, tO); recommandation qui est beaucoup
vous ». La charité de l'ajjôlre se manifeste, moins utile à l'envoyé qu'à ceux qui le reçoi-
non-seulement en leur annonçant ce qui lui vent; car ce sont eux qui seront récompensés
arrive, mais aussi en témoignant (ju'il veut magnifiquement en lui faisant accueil.
savoir où eux-mêmes en sont actuellement. a J'espère donc vous l'envoyer, aussitôt que
Voilà bien le lait d'une âme inquiète, ardente, j'aurai mis ordre à ce qui me regarde », aus-
et (juine peut calmer sa vive sollicitude. — sitôt que je saurai l'état de mes alLires et que
Mais, en même temps, il les comble d'honneur je pourrai en pressentir l'issue, le résultat. « Et
en leur envoyant Timolliée. Que dites-vous, ffje me promets aussi de la bonté du Sei-
en effet? ô grand saint! Vous envoyez Ti- « gneur, que j'irai moi-même vous voir bien-
inothée? Pourquoi? Vous me
répondez: a Je « tôtB.Sije vous l'envoie, ce n'est pas que je no
«n'ai personne (pii soit autant avec moi d'es- doive plus venir moi-même, maisc'estpour me
a prit de cœur, ni qui se porte plus sin-
et rassurer en apprenant où en sont vos affaires,
«cèrement à prendre soin de ce qui vous et pour ne pas rester, en attendant, sans nou-
donc personne qui eût
a touche... » N'avait-il velle aucune. Je me promets d'aller vous voir,
le mêmecœur, le même amour que lui, Paul? grâce à Dieu, si c'est sa volonté. Vous voyez
Non, personne que Timothée. Qu'est-ce à dire? qu'en tout et toujours, il se soumet à Dieu, et
C'est-à-dire aucun excepté lui qui autunt que , ne prononce rien d'après son propre esprit.
moi, vous porte intérêt et sollicitude. Car il 2. « Cejiendant j'ai cru nécessaire de vous
île trouver un ami capable de faire
est difficile renvoyer mon frère Epaphrodile, l'aide de
tant dechemin uniquement pour cette raison. mon ministère, le compagnon de mes com-
Un seul vous aime autant que moi,' c'est Ti- bats... » L'a|)ôlre l'envoie donc, avec les mê-
mothée. J'en aurais trouvé d'autres pour celle mes éloges qu'il donnait à Timolliée. Celui-ci
mission mais personne n'a son cœur. Ainsi,
; obtenait, en effet, deux titres de recomman-
celte unanimité » avec l'aiiôtre, signifie uu dation : son amour pour que
les Philippiens,
{injniir aussi grand que le sien pour ses néo- saint Paul attestait en disant que Timothée
COMMLi\tA!î\E SUR L'EPITRE AUX Pîî!L!PPIENS. - HOMÉlJE ÎX. BO

preiulrail soin d'eux avec une affection sin- d'.-cp'e, qne de lui donner la preuve et la
cère; cl les preuves de zlIc qu"i! avait non- cotniction de l'inlérél que lui porte son maî-
tre et des regrets dont est ainsi l'objet c'est
nées dans la prédication de l'Evangile. !1 in- il :

voqua ce double titre pour Epaiihrodite an^si, la marque d'une extrême ch;irité. Et puis ajou-

et en quels termes? I! l'appelle frère et coo; é- tai. t: « Vous saviez qu'il avait été m^ilade; il

rateur, il va même jusqu'à le nommer son « l'a mortellement, en


été effet», et pour vous
compagnon d'armes, montrant en lui un ami convaincre que je n'invente ni n'exagère au-
qui a partagé tous ses dangers, et attestant de cunement, écoutez: Dieu seul l'a sauvé « dans
lui tout ce qu'il pourrait dire de sui-mèuie. « sa miséricorde ».
Compagnon d'armes dit plus encore que coo- A ce fait, hérétiques, que répondrez-vous?
pérateur on trouve des gens qui s'associent à
;
Paul, ici, attribue à la miséricorde la conserva-
vous pour des affaires peu graves; beaucoup lion d'un malade près de mourir, et son re-
moins, pour prendre leur part de vos combats tour à la vie. Mais si ce monde était essen-

et de vos périls. L'apôtre indique que celui-ci tiellement mauvais, ce ne serait pas miséri-
portait jusque-là le dévouement. aEpaphrodite corde que de le retenir dans cet empire du
« qui est aussi votre apôtre et qui m'a servi mai. Ceitc réponse est accablante et facile
o dans mes besoins ». Ainsi nous vous ren- contre un hérétique; mais à un chrétien, que
dons, dit saint Paul, ce qui est à vous, puisque dirons-nous? 11 se peut qu'il ait des doutes, et
nous vous renvoyons un homme qui vous qu'il dise : Quoi 1 si être dissous et habiter
appartient, ou qui peut vous instruire. avec Jésus-Christ est un sort préférable, com-
« Parce qu'il désirait vous voir tous ; et il était ment dire que la miséricorde ici se soit exer-
a fort en peine, parce que vous aviez appris sa cée? — Et moi je répliquerai : Pourquoi l'a-

a maladie; en effet, il a été malade jusqu'à pôtre ajoute-t-il aussitôt : 11 est nécessaire que
lamort, mais Dieu a eu pitié de lui, et non- je reste à cause de vous ? Nécessité pour
a seulement de lui, mais aussi de moi, afin que Paul, qui valait aussi pour Epaphrodite ; d'ail-

je n'eusse point affliction sur affliction ». C'est leurs il n'attendait que pour s'en aller enfin
une autre manière de recommander Epapliro- vers Dieu avec de plus riches trésors et une
dite. L'apôtre montre que ce cher député est plus grande confiance. Pour être retardé un
convaincu de l'amour des Philippiens envers peu, ce bonheur ne pouvait néanmoins lui
lui. Rien de plus capable qu'un tel motif pour manquer ; et une fois parti de ce monde, il

le faire aimer encore davantage. Comment? de gagner des âmes. Ajou-


lui était impossible
C'est qu'il a été malade, et vous en avez été tez que Paul parle souvent le langage ordi-
afûigés il est rétabli, et vous délivre ainsi de
; naire des hommes, qu'il s'accommode à leurs
l'inquiétude que vous causait son accident; sentiments et à leurs pensées, et qu'il ne s'é-
mais il n'a pas été sans chagrin même après lève toujours aux sommets de la sa-
pas
sa guérison; il s'attristait de ne vous avoir pas gesse. Sa parole s'adressait à des hommes
vus encore depuis son rétablissement. L'in- mondains encore et craignant beaucoup la
tention de l'apôtre est aussi de se justifier lui- mort. Il veut enfin montrer sa haute estime
même en leur donnant la raison qui ne lui pour Epaphrodite, et lui gagner les respects
permettait pas de le renvoyer plus tôt, et prou- des fidèles en attestant que cette vie ainsi sau-
vant que la négligence n'y est pour rien qu'il ; vée lui est nécessaire au point qu'il regarde
a dû retenir Tunothée, n'ayant personne avec cette guérison comme un acte de miséricorde
lui : « Lui excepté, dit-il, je n'ai point d'ami envers lui-même.
intime » et d'autre part, gardant Epaphrodite à
,
Au reste, à part ces raisons, nous soutenons
cause de sa maladie, qu'il montre aussitôt encore que la vie présente est un bien sinon :

avoir été longue et dangereuse, puisqu'il « fut pourquoi Paul voudrait-il énumérer, parmi
«malade à en mourir». Voyez-vous quelles les châtiments du ciel, les morts prématurées?
précautions saint Paul met en jeu pour que Car il dit en un autre endroit C'est pour :

les fidèles ne puissent le moins du monde ac- cela que parmi vous plusieurs sont malades^
cuser en lui négligence ou paresse, et n'ail- infirmes, frappés même de l'éternel sommeil.
lent soupçonner (jue si [icrsonne n'est venu, La vie à venir du méchant n'est pas meilleure
c'est parce qu'on les mépriserait? Rien n'est que celle-ci, elle est affreuse ;
pour l'homme
plus capable, eu effet, d d'un juste, elle vaut mieux que celle-ci. \
«6 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMÉ.

aDieu n'a pas voulu que j'eusse Iristesse cité que c'était un secours d'argent. J'ai reçu,"
a surIristesse », que déjà dùsolé de sa maladie, dit-il, par Epa-
ce que vous m'avez envoyé
j'eusse encore la douleur de le i^erdre. Il no phrodite. 11donc vraisemblable qu'à son
est

peut mieux faire voir son estime pour Epa- arrivée à Rome, il trouva Paul dans un dan-
plirodite. « C'est pourquoi je me suis hâté de ger très-grave et si menaçant même que, loin
oie renvoyer ». Comment s'est-il hâté? Sans de pouvoir aborder sa prison sans péril, on
hésitation, sans délai, en lui ordonnant de risquait sa vie en s'y hasardant; ce qui arrive
passer sur tous les obstacles, pour vous arri- d'ordinaire quand gronde un violent orage et
ver au |>lus tôt et vous mettre hors de peine. que la colère des souverains déborde au-delà
Eu ellet, quand une personne aimée revient à de toute limite. Qu'un malheureux soit tombé
la santé, nous sommes heureux de l'appren- dans la disgrâce du prince , il est jeté dans les
dre, mais plus joyeux de la revoir, surtout si fers et gardé très-étroitement ses serviteurs ;

elle a guéri contre toute espérance, comme il mêmes ne peuvent arriver jusqu'à lui. Il est
était alors arrivé pour Epaphrodile. « Pour — vraisemblable que tel était alors le sort de
« vous donner la joie de le revoir et pouradou- Paul, et qu'Epaphrodite, homme d'un carac-
flcir aussi mon chagrin ». Quel est le sens des tère et d'un courage héroïques, avait méprisé
derniers mots? Le voici Si vous revenez ta la : tous les dangers pour pénétrer auprès de lui,

joie, j'y reviendrai moi-même; notre cher pour l'aider et lui fournir tout ce que récla-
disciple sera, à son tour, heureux de notre mait sa position. Paul apporte donc deux
bonheur, et moi-même je serai mieux délivré motifs pour lui gagner le respect et l'auto-
de mon chagrin. Il ne dit pas Je serai sans : rité l'un, c'est qu'il a, dit-il, bravé la mort à
;

tristesse mais seulement


; Ma tristesse s'en : cause de moi; l'autre, qu'il s'est exposé ainsi
adoucira, pour montrer que jamais son âme étant l'ambassadeur de toute une cité; de
n'est rxem|ite de soullrance. Comment serait- manière (jue, dans ce graud péril, la cité qui
il sans chagrin ni peine, celui qui s'écrie : le députait a eu aussi sa part de gloire, puis-
Qui est-ce qui est malade sans que je le sois qu'il représentait tous ceux qui
l'avaient en-
oavee lui? Qui est scandalisé sans que je voyé. Recevez-le donc avec grands égards,
de,

brûle?» (II Cor. xi, 29.) Du moins déposerai- rendez-lui des actions de grâces pour ses fonc-
je ce chagrin ! tions si bien remplies; c'est le moyen pour
3. Recevez-le donc avec tonte sorte de joie vous de parlicii)er aux mérites de nos dangers
d dans le Seigneur ». Recevoir «dans le Sei- et de toutes nos œuvres. Et il n'a jias dit : Il

giicur » , c'est le recevoir avec l'esprit de foi, s'est ex[iosé « pour moi », mais pour que son
avec une charité empressée; ou plutôt, c'est témoignage acquière autorité et confiance, il
l'accueillir selon la volonté de Dieu par con- ;
dit: « Pour l'œuvre de Dieu». Ce n'est pas
séquent avec le respect dû à la dignité des mon intérêt, c'est celui de Dieu qui l'a fait
saints, comme il convient de recevoir un agir et « braver la mort ». Car enfin n'est-il ,

faint. — En toute joie » , dit-il encore ; car pas vrai que, bien qu'il n'ait pas, grâce à
l'aul, par ces recommandations , agissait dans Dieu, subi le coup fatal, il n'a cepenilaiit tenu
l'intérêt non de ses envoyés, mais des fidèles aucun compte de sa vie et qu'il s'est livré en-
qui Celui qui donne en
les accueilleraient. tièrement; il aurait affronté à l'aveugle tous
pareil cas a bien plus à gagner que celui qui les maux, sans craindre ni cesser pour cela de
reçoit. Donc a traitez avec honneur de telles m'olfrir son secours. Et s'il s'est exposé à la
a personnes » faites à celui-ci l'accueil que
;
mort pour le service de Paul, bien plus volon-
méritent les saints. tiers l'aurail-il fait pour la prédication de l'E-
a Car il s'est vu tout proche de la mort, vangile; ou, à dire vrai, mourir pour Paul,
a pour avoir voulu servir à l'œuvre de Jésus- c'étaitmourir pour l'Evangile. Car la cou-
o Christ, exposant ainsi sa vie, afiu de suppléer ronne du martyre n'est pas seulement pour
a par son assistance à celle que vous ne pouviez ceux qui refusent de sacrifier aux idoles , mais
me rendre vous-mêmes». Epaphrodite avait pour ceux encore qui meurent pour le ser-
été envoyé par la communauté entière des vice des saints. Je^ dirai même, et ceci vous
chrétiens de Phiiippts, afin de servir Paul, ou étonnera peut-être que le second cas est
,

p iit-ètre il était venu lui apjiorter un secours, même plus glorieux que le premier. Celui qui,
^'(ipôlre semble attester dans un passage delà pour un sujet moidre, ose aflionler la ruort^
.

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉUE IX.' 61

l'osera bien plus encore pour un sujet impor- contre la chair et le sang (Eph. viii, 12);

tant. Aussi nous-mêmes quand nous voyons


,
,
nous n'accorderions pas l'indispensable né-
les saints aux prises avec le péril, ne ménageons cessaire de chaque jour? Quelle iniquité se-
pas même notre vie. Celui qui n'a jamais le rait-ce 1 Quelle ingratitude! Quelle avarice I

cœur d'expérimenter le danger, ne sera jamais 4. Ne semble-t-il pas que la crainte desjiom-
non plus capable d'une grande action tou- ; mes l'emporte chez nous sur les terreurs de
jours préoccupé du salut de la vie présente il , l'enfer et des supplices éternels? On ne peut
perd le salut de la vie à venir. expliquer autrement ce renversement de nos
a Afin de suppléer par son assistance à celle idées et de notre conduite: ainsi nos obligations
a que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes» civiles s'accomplissent chaque jour comme
Que Votre cité n'était pas là, mais,
dit l'apôtre? d'elles-mêmes et avec un soin scrupuleux qui
par l'intermédiaire de son député, elle a rem- n'en voudrait négliger aucune; tandis que
pli pour moi tous ses devoirs d'assistance. Il les obligations spirituelles n'entrent point
vous a suffi de l'envoyer, pour que votre se- chez nous en ligne de compte. Faut -il donc
cours qui me manquait, me fût prodigué par que des devoirs imposés par la nécessité
ce bien-aimé mandataire qui pour celte rai- ,
et par la crainte des châtiments , exigés
son, mérite tout l'honneur possible ce que ; de nous comme d'esclaves contraints et
tous vous me deviez, il l'a payé pour tous. L'a- forcés , cependant acquittés avec un
soient
pôtre montre aussi que le premier devoir des extrême empressement tandis qu'on oublie
,

fidèles qui sont en sûreté


,
est de venir en
, entièrement ceux qu'on nous réclame en s'a-
aide à ceux qui sont en péril c'est ce qu'in- ; dressant uniquement à notre liberté et à notre
dique l'expression qu'il emploie « Le retard : générosité? Ce reprociie, s'il n'atteint pas la
«de l'assistance qui m'était due », dit-il. généralité des fidèles, s'adresse à ceux qui ne
Saisisst'Z-vous bien l'intention de Paul , l'es- veulent point acquitter ces dettes sacrées. Dieu
prit d'un apôtre? Cette liberté de parole ne ne pouvait -il pas vous en faire la loi la plus
provenait pas, chez lui, de l'orgueil, mais du rigoureuse? Il ne l'a pas voulu, parce que votre

grand intérêt qu'il portait aux fidèles. Crai- intérêt lui est plus cher encore que celui des
gnant que ces néophytes ne viennent à s'en- saints, objets de votre charité. Dieu ne veut pas
fler, voulant qu'ils gardent la sainte modéra- que vous obéissiez à la nécessité, parce qu'une
tion de l'esprit, et que loin de surfaire un telle obéissance n'aurait rien à espérer de lui.
service rendu, ils gardent d'humbles senti- Toutefois il en est ici, et beaucoup, qui sont
ments; il appelle le service rendu un minis- plus bas et plus vils que les Juifs. Rappelez-
tère obligé, un secours qui manquait. Pre- vous les dîmes et les prémices, les secondes
nons garde nous aussi de nous enorgueillir dîmes et même les troisièmes, le sicle, tout ce
quand nous aidons les saints, et n'allons pas que donnait enfin ce peuple, sans se plaindre
nous poser en bienfaiteurs devant nos propres jamais de ce que lui coûtait l'entretien des
yeux. Nous payons une dette, nous ne faisons prêtres. Plus ils recevaient, plus il était rendu
pas une donation. Comme l'armée active, et à ceux qui donnaient. On ne Ces disait pas :

surtout le soldat en campagne, doit recevoir gens sont insatiables, esclaves de leur ventre 1
du citoyen qui vil en paix, les aliments et tout Car il me revient de ces propos indignes, et
le nécessaire; car c'est pour celui-ci que l'au- ceux qui les tiennent savent pourtant se bâtir
tre est sous les armes ainsi, dans le cas pré-
: des maisons et acheter des terres, tout en se
sent. Si Paul n'avait pas rempli sa charge prétendant pauvres, tandis qu'ils taxeront de
apostolique, l'aurait-on jeté en prison? Ainsi riche un prêtre qui, par hasard, ou sera ua
c'est un devoir que d'aider les saints. Quelle peu mieux vêtu, ou ne manquera pas des ali-
absurdité serait-ce d'approvisionner entière- ments nécessaires, ou se fera servir par un
ment ceux qui protègent un empire de li domestique pour ne pas abdiquer sa dignité.
terre, de leur fournir aliments , vêlements, le Riches, nousl oui nous le sommes en vérité,
nécessaire enfin, et même bien au-delà du eC nos détracteurs sont bien forcés d'eu con-
besoin, tandis qu'à celui qui combat pour venir. Si peu que nous possédions, en effet,
l'empereur du ciel, (jui livre bataille contre nous sommes dans l'abondance ; tandis que,
des ennemis bien plus dangereux, [car saint possesseurs du monde entier, ils auraient en-
Paul dit que nous ne luttons pas seulement core des besoins.
ti TRADL'CTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME."

Jusqiies à quand durera notre folie ? N'est-ce n'est pas assez sage pour cela? Mais s'il se
donc pas assez pour attirer sur vous le sup- borne à ne pas manquer du simple nécessaire,
plice éternel que vous ne fassiez aucune
,
est-ce un crime ? Faut-il plutôt qu'il aille de
bonne œuvre? Faut-il encore y joindre les porte en porte demandant son pain? Et ne se-
malins propos pour rendre votre chàtirneat riez-vous [las le premier à en rougir, vous son
plus sévère ? disciple? Si votre père selon la nature en était
Si c'était vous, en effet, qui eussiez fait la l'éduit là, vous vous croiriez déshonorés ; mais
prétendue fortune liu prêtre, rien qu'en lui re- si votre père spirituel était forcé à sedégiader,
procliant comme un criuie ce libre effet de ne devriez-vous pas en être honteux jusiju'à
Voire générosiîé, vous auriez perdu voire ré- ne plus oser vous montrer? Car, selon l'Ecri-
compense. Si c'est un don que vous lui avez ture, « un jière sans honneur est le déshoa-
fait, pour(|uoi l'accuser? Vous-même attestez « ncur de ses enfants ». (Ecclés. lu, 13.) Eh
qu'il était pauvre auparavant : cequ'ila, dites- quoiîfaut-il donc que ce prêtre meure de faim?
vous, il le tient de moi. Pourquoi l'accuser, La piété ne le permet pas puisque Dieu le dé-
dès lors? il lie falhiit |)as lui donner, si vous fend.
deviez lui faire un crime de recevoir. Mais un Or, quand nous répondons ainsi àcette sorte
autre a donné,'el vous l'incriminez 1 Vous n'ê- de gens, deviennent tout à coup des sages
ils

tes que (dus coupable, vous qui savez à la fois et des docteurs. L'Ecriture a prononcé selon
refuser pour votre couiple et accuser ceux qui eux : « Ne possédez ni or, ni trgent, ni deux
font le bien ! a tuniques, aucune monnaie dans vos ceintu-
Quelle sera, pensez-vous, la récompense de « res, pas même un bàlon ». Matlh. x, 9.) Or,
ceux qui subissent de lelsalfronts? Car ils souf- on vous voit double et triple vêtement et jus-
frent pour la cause de Dieu. Ils auraient pu, qu'à des lits bien couverts.
au lieu du sacerdoce, exercer la profession de Hélas ! laissez-moi jeter un profond soupir;
sunples lioteliers, en supposant que leurs an- car si la bienséance ne me retenait, je verse-
cêtres ne leur aient rien laissé. On s.iit bien rais même des [ileurs abondants. Pouniuoi ?
nous l'objecter avec impudence, (juand parfois parce que nous savons découvrir si habile-
nous recommandons tel ou tel comme pauvre ment une paille dans l'œil du prochain, sans
et nécessiteux. Ne pourrnit-il donc s'enrichir, jamais soupçonner la poutrequi nous aveugle.
s'il le voulait? nous dit-on; et l'outrage s'a- Comment donc, dites-uioi, comment ne pre-
joute à cette réflexion brutale Son a'ieul, son : nez-vous pas pour vous-mêmes l'avis de Noire-
bisaïeul n'étaient que cela, et lui, aujourd'hui Seigneur? Le [irécepte, répondez-vous, n'est
même, voyez connue il est bien vêtu Mais qiini ! ! que pour nos maîtres spirituels. Ainsi, lorsque
Voulez-vous qu'il aille nu? Ah vous êtes ha- ! Paul a écrit o Quand vous avez le vivre et le
:

biles à imafiiner des rapprochements cruels ;


« couvert, sachez êlre contents » (I Timoth.

m. us craignez de parler contre vous-mêmes, VI, 8), il ne parlait non plus qu'à vos pasteurs?

et entendizl'avis menaçant de Noire-Seigneur : Certainement non, mais à tous les hommes,


< Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés! » et tel est le sens évident de ce passage, si vous
M.illli. vil, 1.) l'éludiez dans tout son contexte. Il avait dit
Supposons, du reste, qu'il pouvait, à son d'abord : « C'est une grande richesse que la
i;ié. une profession d'hôtelier, de com-
choisir « piété,qui se contente de ce qui suffît» il ;

in lyaiit qui l'eût mis au-dessus du besoin, et poursuivait: «Car nous n'avons rien apporté
i|u'il ne l'a pas voulu. Que gagne-t-il donc « dans ce monde, et il est certain que nous
maintfiiaiil, ites-moi? Porte- t-i Ides vêtements
il « n'en pouvons cnii)orler davantage » ; et il
de soie? Traîne-t-il après lui sur la place pu- conclut aussitôt « Ayant donc de quoi nous
:

bliqut; un cortège de nombreux valet»? Mon- nourrir et de quoi nous couvrir, nous do-
te-t-il un coursier su|)erbe? Se couslruil-il « vous être contents. Car ceux qui veulent dc-
des maisons, ayant d'ailleurs une habitation venir riches tombent dans la tentation cl
con\'<'nable?Si lelleistsa conduite, je le blâme a dans le piège du démon, et dans maints dc-
avec vous, et, loin de l'épargner, je le proclame « sirs inutiles et pernicieux ». Voyez-vous

indigne du sacerdoce. C.mmeiil, en ellet^ Comme son discours s'adresse à tous les haiii-|

poiiria-t-il exhorter les autres à sa>oir se jias- mes ? N'est-ce pas encore son langage aut Uo-|

fer de cet attirail superflu, puisiiue lui-uiéinc niaius? « N'ajez point de souci de la chuii* en
\
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PîIILlPPIEiNS. — HOMÉLIE IX.' 63

« ses désirs » ; et aux Corinlhiens : « Les vian- Au reste, je le répète, ces réflexions qui
des sont pour le ventre, et le ventre pour les nous condamneraient, personne ne les fait,
a viandes, el un jour Dieu détruira l'un et Tau- personne ne les creuse, personne ne se les ap-
a tre » ; et ailleurs, parlant dts veuves : « Celle piiuue. Voulez-vous cependant d'autres testes
« qui vit dans les délices, est morte toute vive». dans le n:ême sens ? « Quiconque d'entre
Une veuve est-tlle un maîlre et un docteur? a vous (c'est Jésus qui parle) ne renonce
et Paul n'a-t-il pas écrit « Je ne permets pas
: « pas à tout ce qu'il possède, n'est pas digne
« aux femmes d'enseigner ni de dominer sur de moi ». (Luc, xiv, 33.) Et que pensez-vous
« leurs maris ? » de cette autre parole : « 11 est difficile à un
5. Réfléchissez ici. Le veuvage ne va guère a riche d'entrer dans le royaume des cicux »
sans la vieillesse. Celle-ci déjà veut de grands (Maith. XIX, 23) ; el de celle-ci encore : « Mal-
soins; la nalure de la femme les impose d'ail- « heur à vous , riches ,
parce que vous avez
leurs, puisque ce sexe, à cause de sa faiblesse « toute votre consolation I » (Luc, vi, 24.) Voilà
même, réclame plus de ménagements. Or, ce que personne ne pèse , n'approfondit, ne se
nialgié ces exigences de Page et de la nalure, dit àsoi-même; nous n'avons de force et d'ar-
saint Paul ne permet pas à la veuve une vie deur que dans la cause du prochain c'est le ;

molle el délicate; il décl;ire même qu'elle est moyen assuré de tremper dans tous les crimes.
déjà morte, puisqu'il n'a pas dit seulement : Toutefois, et toujours dans votre intérêt,
Elle ne doit pas vivre délicatement mais bien I : écoutez comment se résolvent les tristes griefs
Celle qui vit dans les délices est morte! Il l'a qu'on impute aux prêtres. Les regarder comme
donc rayée de ce monde, puisqu'un mort en convaincus de violer la loi de Dieu n'est pas
est effacé pour toujours. Comment donc un une mince injure : examinons la valeur de
homme serait-il pardonné, s'il se permet une ces accusations.
conduite que Dieu punit dans une femme déjà Jésus-Christ a dit : « Ne possédez ni or, ni
vieille? Voilà des réfluxions que personne n'a- 9 argent, ni deux tuniques, ni chaussures, ni
borde, que personne n'approfondit. ceinture, ni bâton ». Qu'en conclure, dites-
Quant à moi, je suis forcé de vous tenir ce moi? Pierre allait-il contre le précepte? Et
langage, non dans le but de disculper les mi- comment enfin Pexcuser d'avoir possédé, en
nistres de l'aulel, mais pour votre propre bien. effet, ceinture, vêtements, chaussures? Ecou-
Vos prêtres, en etfet, s'ils ont le malheur de tez plutôt ce que lui dit l'ange libérateur :

viser aux richesses, et de mériter de trop jus- « Ceignez -vous, chaussez-vous de vos sou-
tes reproches, vos prêtres ne seront pas punis « liers » (Act. xu, 8), bien qu'à cette époque
par vos__accusations; parlez ou ne parlez pas de Tannée, les chaussures ne fussent pas un
contre eux, il est un Juge auquel ils rendront objet de première nécessité ; en celle chaude
compte de leur conduite; mais vosdétraclions saison, on peut aller nu-pieds; l'hiver seul les
ne peuvent les atteindre. Qu'au contraire vos rend indispensables; et voilà Pierre en posses-
reproches soient des calonuiies, ils n'ont qu'à sion de chaussures 1 —
Et de Paul, que dirons-
gagner à être ainsi insultés sans raison, et nous? Il écrit à Timothée a Hâtez-vous de :

vous n'avez frappé que vous-mêmes. Voyez- a venir me


trouver », et aussitôt il ajoute :
vous combien votre condition est différente de a Apportez-moi, en venant ici, le manteau que
la leur? Parlez contre eux, à torl ou à raison, a j'ai laissé en Troade , chez Carpus, et les
dès que vous parlez en mal, vous vous êtes a livres et surtout les parchemins». (11 Tini.
blessés! Pourquoi? c'est qu'une accusation IV, 13, 21.) Il parled'un manteau, et personne
même véridique vous nuit déjà, parce qu'on ne dira qu'il n'en avait pas un autre dont il
dépit du bon ordre, vous jugez vos maîtres : pût se vêtir. Car s'il avait l'habitude d'aller
Or, s'il est défendu déjuger un frère, combien sans manteau, il était inutile évidemment
plus l'esl-il de juger un maître! Que si votre d'ordonner qu'on lui apportât celui-là. Si au ,

accusation est calomnieuse, le su(iplice vous contraire, il était habitué à ce genre de vête-
attend le châtiment vous menace plus terri-
; ment, il est clair qu'il en avait un autre en-
ble encore. Pensez que vous devez rendre core. Comment expliquer d'ailleurs qu'il de-
compte même d'une parole oiseuse Aussi I meura deux ans dans un logis (ju'il louait ? Il
quand, à ce sujet, je vous exhorte et me fati- faudra dire qu'il -tlésobéissail à Jésus-Christ,
gue, je le fais dans voire intérêt. lui qui disait pourtant : a Je vis, non ce n'est
, ,

64 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË.'

« moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui


plus enfermé ? Et si le froid avait raidi ses mem-î
en moi »; lui le vase d élection à qui le
vit , bres , devait-il périr et s'interdire la parole?
Seigneur lui-même rendait ce témoignage : Car n'allez pas croire que le corps de ces pre-
« Cet homme est pour moi un vase choisi » I miers apôtres ait été de diamant. Ecoutez ce
Je devrais vous laisser dans le doute et ne que saint Paul dit à Timothée « Usez d'un :

pas vous donner la solution de ces problèmes, « peu de vin, à cause de votre estomac et de

mais vous punir ainsi de votre négligence; et a VOS fréquentes maladies »; et d'Epaphrodite :

de votre oubli de nos saints livres car tout le ; « J'ai cru devoir vous renvoyer cet apôtre qui

mal vient de là. Chercheurs infatigables et «m'a tant aidé aux jours de ma détresse il a ;

cruels quand il s'agit des péchés d'autrui a été malade jusqu'à en mourir, mais Dieu a
nous n'avons pas même la pensée des nôtres, «eu pitié de lui, et non-seulement de lui,
ignorants que nous sommes des Ecritures, et « mais de moi-même aussi ». (I Tim. v, 23;

nullement instruits de la loi de Dieu. Oui, je et Philip. Il, 23.) Ils étaient donc sujets à toute
vous devrais ce légitime châtiment. Mais quoi? maladie ou infirmité. Fallait-il donc qu'ils se
je suis père; un |ière est toujours trop indulgent laissassent mourir? Non, évidemment. Pour
pour ses enfants, parce que ce cœur paternel quelle raison donc le Seigneur, à une certaine
ne peut perdre sa chaleur; à l'aspect d'un fils époque, leur donnail-il le précepte de n'avoir
triste et défait, il se trouve frappé, plus que ni sac, ni besace, etc.? 11 voulait sur l'heure y
lui-même, d'une douleur poignante il n'est ; pourvoir par un prodige, et montrer que dans
heureux que quand il a détruit la cause de ce l'avenir même il serait encore assez puissant
ch.igrin. Puissé-je y réussir, moi aussi, bien pour y suffire. Et toutefois il n'y suffit point;
que je vous aie laissé quehjue [)cu avec le pourquoi? Car, enfin, les apôtres valaient
chagrin de ne pas être consolés afin qu'à , mieux inconteslablement que les Israélites,
présent vous receviez mieux la consolation. dont les vêtements ni la chaussure ne s'usè-
6. Que répondrai-je donc? Non, les exem- rent point [)endant quarante ans, bien qu'ils
ples précipités ne répugnent pas, bien au con- parcourussent le désert, brûlés par les rayons
traire, ils sont pleinement d'accord avec les d'un soleil capable de calciner les rochers
préceptes de Jésus-Christ. Car ces préceptes mêmes. Pourquoi donc fit-il moins pour ses
étaient faits pourun temps et non à perpé- apôtres? Pour votre intérêt. Dieu savait que
tuité.Et je n'avance pas là une conjecture, vous ne seriez pas invulnérables que plus ,

mais une vérité déduite des saintes Ecritu- d'une blessure au contraire vous atteindrait;
Comment? Saint Iaic ra[)porte les paroles
res. il vous a donc créé le moyen de vous préparer

mêmes de Notie- Seigneur à ses apôtres : les médicaments et la preuve de cette inten-
;

o Quand je vous ai envoyés sans sac ni be- tion divine, écoutez -la. Dieu ne pouvait- il
osace,sans ceinture ni chaussures, quelque nourrir ses apôtres ? Ce qu'il vous a donné à
a chose vous a-t-il manqué? Rien absolu- vous pécheur, l'aurait-il refusé à Paul ? Lui
,

« ment, ré|)ondirent-ils ». (Luc, xxii, 35, 36.) qui s'est montré généreux pour les Israélites
Désormais donc, sachez vous en procurer. murmurateurs, débauchés, idolâtres, aurait-il
Comment d'ailleurs n'avoir (ju'une tunique, clé avare à l'égard de Pierre, qui avait tout
une seule? Cimmient? Quand elle avait besoin quitté jiour lui? Lui qui autorise la propriété
d'être lavée, fallait-il rester chez soi ou même en faveur des méchants, comment aurait-il
sortir par nécessité, mais sans tenir compte été moins gracieux à l'égard de Jean qui
des bienséances ? riélléchissez à l'étrange pour lui, avait abandonné jusqu'à son père
position qui aurait été faite à saint Paul : même? il ne l'a
Et cependant, pas voulu;
a|)pelé à parcourir le monde entier pour mais c'est par vous qu'il veut les nourrir, afin
des œuvres si grandes et si nobles, la [iriva- que vous ayez une occasion de vous sanctifier.
tion d'un vêtement l'eût condanuié à s'en- Et, de grâce, remaniuez l'excès de sa bonté
fermer; elle aurait fait obstacle à sa haute mis- à votre égard. 11 a voulu abaisser ses disciples
sion 1 Et que serait-il arrivé si l'hiver avait été pour vous relever. S'il les avait mis au-dessus
rigoureux , si les pluies ou les glaces eus- du besoin, ils auraient gagné en admiration
sent été continuelles, de sorte qu'il eût été et en gloire mais vous auriez perdu pour
:

impossible de faire sécher cet unique vête- votre salut. Loin de les rendre admirables en
ment? fallait-il encore que l'apôtre demeurât ce point, il les a voulus nécessiteux et hum-
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE X.

blés pour vous ouvrir une voie de salut; il du prochain; n'étudions pas moins nos pro-
leur a donné l'indigence pour vous offrir de pres péchés , et nous plairons à Dieu. Celui
gagner le ciel. Un maître moins respec-
se fait qui ne veut voir dans les autres que leurs pé-
ter quand il reçoit quelque chose on honore ; chés, et dans lui-même que ses vertus, celui-
bien davantage celui qui n'accepte rien. Mais là se cause un double dommage. Dang les
aussi le disciple n'y gagne pas, il perd un no- uns il trouve sujet d'orgueil ; dans les autres
ble fruit de charité. Voyez-vous la sagesse de il rencontre scandale et tentation de négli-
Dieu, l'ami et le sauveur du genre humain? gence. En effet, tandis qu'il se rappelle qu'un
Il n'a pas lui-même cherché sa propre gloire tel et une telle sont tombés, lui-même se faci-
ni étudié ses intérêts dans la gloire,
; il était lite les chutes et les défaillances; et quand,
et il a voulu s'avilir pour votre bonheur. C'est d'autre part, il croit avoir bien agi, facilement
aussi son plan pour les docteurs de sa loi. Il il s'enflera d'orgueil. Qu'un homme, au con-
pouvait nous les montrer vénérables, il a pré- propres bonnes actions et ne
traire, oublie ses
féré les faire voir abaissés dans votre intérêt, , pense qu'à ses péchés ; que dans les autres il
et vous donner l'occasion de vous enrichir. cherche volontiers , non les fautes , mais les
Oui, pour vous faire moissonner les biens spi- actes conformes à la vertu ; il a dès lors tout
rituels. Dieu veut que ses ministres éprouvent à gagner. Et comment? Le voici. La vue du
des besoins temporels. Rien ne l'empêchait de prochain dans l'exercice du bien vous décide,
leur donner tout en suffisance je vous l'ai ;
par une sainte envie, à suivre son exemple;
prouvé par maintes raisons pour votre inté- ;
le souvenir de vos péchés, d'autre part, ra-
rêt nous l'avons fait voir, Dieu les a laissés
, baisse votre arrogance et sauve en vous la
dans le besoin. modestie.
Convaincus de ces vérités, livrons-nous dé- Si nous retenons ces pensées et si nous y
sormais non plus à notre caractère accusateur, conformons notre conduite, nous pourrons
mais à l'esprit de bienfaisance. Au lieu de scru- atteindre enfin les biens promis de la vie fu-
ter les défauts d'autrui, connaissons bien nos ture, parla grâce et la bonté de Notre-Sei-
propres misères; pensons aux bonnes œuvres gneur Jésus-Christ... Ainsi soit-il.

HOMELIE X:
AU RESTE, MES FRÈRES, RÉJOUISSEZ-VOUS DANS LE SEIGNEUR. IL NE m'EST PAS PÉNIBLE, ET IL VOOS EST
AVANTAGEUX QUE JE VOUS ÉCRIVE LES UÉUES CHOSES. (CHAP. III, 1 à 7.}

Analyse.
i. Heureux de leur écrire, il les invite à éviter les itidaTsanfs.
2. Il leur montre en quoi consiste la vraie circoncision, et témoigne qu'ayant tous les avantages de la loi, il a tout sacriBë pour
Jésus-Cbrist.
3-H. Eitiortation contre le luxe. — L'orateur montre
les désavantages temporels d'un luxe exagéré, ainsi : luxe inutile des
vêlements; luxe plein de folie de l'or employé en bijoux; luxe incroyable et ruineux de l'ameublement et de la décoration des
maisons. —
Le luxe envisagé au point de vue moral n'est pas moins malheureux. —
Le luxe ne rend pas la vieillesse moins
lourde, ni la vertu plus facile ; le luxe, au contraire, empêche la pratique de la vertu : on abuse des biens de Dieu et on
oublie les pauvres. —
Les pierreries n'ont de prix que dans notre imagination.

1. Les chagrins et
les inquiétudes, lorsque sujet d'Epaphrodite. Sur tous ces points, il les
l'àine en
déchirée à l'excès, la privent de
est comble d'assurances consolantes, et il con-
sa force propre. L'apôtre réveille et ranime «ilut « Pour tout le reste, mes frères, réjouis-
:

les Philippiens,parce qu'il les voit en proie à o sez-vous », car vous n'avez plus aucun sujet
de profonds chagrins. Ils s'affligeaient d'igno- de tristesse. Vous avez Epaphrodite que vous
rer où en étaient les affaires de Paul; ils s'af- regrettiez; vous avez Timothée, moi-même
fligeaient parce qu'ils le croyaient mort; ils j'arrive, l'Evangile progresse que peut- il :

s'affligeaient à propos de la prédication et au vous manquer? Réjouissez-vous 1 — Et taudis


S. i. Cu. — Tome XI.
CÔ ThADrCTION FÎ\AÏJCAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

qu'il appelle les Galates du nom de flls, il mal ; leur labeur est pire que l'oisiveté ,
puis-
nomme ceux-ci ses frères. C'est qu'en effet, qu'ils renversent les plus nobles institutions
lorsqu'il veut administrer un blâme ou témoi- de Dieu.
gner son affection, il choisit le titre de fils; « Prenez garde aux faux circoncis ». La cir-

mais quand ceux à qui il s'adresse lui parais- concision, chez les juifs, était chose honora-
sent mériter plutôt l'éloge que le blâme il , ble, puisque devant elle la loi cédait, le sabbat
préfère le titre de frères. — Réjouissez'vous n'était plus un jour sacre. Car pour donner la
«dans le Seigneur », paroles bien justes et circoncision, on violait le sabbat, tandis que
vraies, a dans le Seigneur », etnon pas d'une la loi de circoncision ne pliait pas devant celle

joie mondaine. Car celle-ci n'est point vérita- du saint repos. Comprenez de là l'économie
ble; tandis que, d'après saint Paul, les souf- du plan divin la circoncision était plus res-
:

frances en Jésus-Christ ont toujours leur bon- pectée que le sabbat lui-même, puisqu'aucun
heur. « Il ne m'est pas pénible et il vous est temps ne pouvait en dispenser. Or la pre-
a avantageux que je vous écrive les mêmes mière loi est tombée combien plus le sabbat:

« choses. Gardez-vous des chiens, des mauvais avec elle ! Aussi Paul ne laisse pas même à la
a ouvriers, des faux circoncis ». circoncision son nom en cet endroit. Il ne dit
Vous voyez que saint Paul n'a pas com- pas ([u'elle soit mauvaise, qu'elle soit inutile,
mencé par les avertissements. Au contraire, pour ne pas irriter les sectaires mais il pour- ;

il leur a donné plusieurs éloges, il leur a té- suit plus[trudemment le même but, détour-
moigné son admiration; il les loue de nou- nant de la cérémonie même dont il leur laisse
veau , avant de donner des avis. C'est qu'en encore le nom imparfait, mais avec le désir
effet, un discours d'avis est, de sa nature, [lé- d'ébranler cette loi. Avec les Galates, il pro-
nibie à entendre : aussi veut-il l'adoucir de cède autrement. Comme cette plaie des faux
toutes manières. circoncis y était plus dangereuse , il tranche
Qui appelle-t-il a des chiens ? » C'étaient ces dans hardiment et avec une grande au-
le vif

mêmes hommes que toutes ses épîlres laissent torité. Avec les Philippiens, au contraire,
deviner, juifs impurs et abominables, avides comme les mauvaises doctrines n'avaient pas
d'argent et d'em|)ire, et qui, pour attirera de succès il épargne leurs oreilles et ne leur
,

eux nombre de fidèles, prêchaient à la fois le dit rien de dur tout en les comballant là
judaïsme et le christianisme, corrompant ainsi comme ailleurs Prenez garde « aux faux cir-
:

l'Evangile, n Prenez garde » à eux, dit-il, car a concis. C'est nous ([ui sommes la vraie cir.

ils sont difficiles à découvrir prenez garde ;


a concision »; comment? « Puisque nous scr-
a à ces chiens » Les juifs ne sont plus les en-
. « vons Dieu en esprit sans nous (lalter d'au-
fants de Dieu le nom de chiens qui désignait
; a cun avantage charnel ». Il n'a pas dit Com< :

autrefois les gentils, leur convient mainte- parons entre cette circoncision et celte autre,
nant. Comment? Parce qu'autmt les gentils et jugeons laquelle est [)référable. Il ne donne
étaient éloignés de Dieu et de Jésus Christ, pas même à ce rit à jamais éteint son nom an-
autant les juifs ont rompu avec lui. Cutte ap- tique : Ce n'est plus la circoncision, dit-il, ce
pellation si rude met à nu leur imputience, n'est plus qu'une « concision », une (daie inu-
leur malice, leur séparation profonde et hai- tile, etpourquoi? C'est que les juifs se bor-
neuse d'avec les enfants légitimes. Que les nent à retrancher leur chair. Dès qu'une telle
gentils aient été appelés chiens d'abord , la observance n'est plus consacrée par la loi, elle
Cbananéenne vous l'apprend « Oui Sei- : , n'est plus qu'une incision, qu'une section.
a gneur », s'écrie -t- elle; « mais les petits Peut-être aussi la désigne-t-il sous ce nom,
o chiens mangent les miettes qui tombent de parce que ces sectaires cherchaient à fraction-
a la table de leurs maîtres ». (Matth. xv, 27.) ner, à diviser l'Eglise. Notre langue [grecque]
Mais pour qu'ils n'aient pas même cette espé- emploie ce terme y.aTi7C|Aii pour toute manière
rance d'être parmi les chiens admis autour de de couper quand elle est maladroite et sans
la table de famille, il ajoute un mot qui les règle.
exclut absolument Prenez garde aux mau- : a 2. Mais si vous tenez, dit l'apôtre, à con-
a vais ouvriers ». Désignation étonnamment naître une circoncision véritable , vous la
bien choisie mauvais ouvriers , puisqu'ils
: trouverez chez nous « qui servons Dieu eu
travaillent sans doute, mais au bénéfice du V esprit », c'est-à-dire par notre âme et notre
COJlMENlAmE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE X. 61

cœur. Lequel vaut mieux, en effut, dites-moi, daïsme; qu'il en ignore la grandeur et la nn-
du corps ou de l'âme? Celle-ci, évidemment. jesté ;
qu'il n'a pas la gloire d'y participer»
Donc la circoncision charnelle n'est pas la Mais, maintenant circoncis et censeur toute-
meilleure, et même la circoncision spirituelle fois de la circoncision , il ne l'attaque pas par
est la seule vraie. Tant que dura l'obligation le dépit d'en être exclus, mais par le devoir
du rit extérieur, il y avait lieu à comparer les qu'il a de la condamner ; loin d'agir a*'ec
deux circoncisions; on pouvait parler, avei ignorance , c'est en toute connaissance de
l'apôtre, « de retrancher telles parties supcr- cause. Voyez ce qu'il dit en cas semblable
« finesde notre cœur ». Saint Paul parlant ,
dans l'épître aux Calâtes; réduit à la nécessité
aux Romains, pouvait exalter cette circonci- de se glorifier lui-même, il révèle encore une
sion spirituelle et s'écrier : « Le vrai juif n'est grande humilité « Vous savez » , dit-il, « de :

« pas celui qui au dehors et la véritable


l'est ,
a quelle manière j'ai vécu autrefois dans le

a circoncision n'est pas celle qui se fait dans la « judaïsme ». ( Gai. i, 13. Or, ici, c'est le )

chair; mais le vrai juif est celui qui l'est même langage « Si queUiu'un croit pouvoir :

a intérieurement, et la circoncision véritable a tirer vanité de cet avantage charnel je le ,

« est cellîî du cœur qui se fait par l'esprit et a puis encore plus que lui » et il ajoute aus- ;

«non selon la lettre ». (Rom. ii, 28.) Ici, sitôt «Né Hi'breu de pères Hébreux ». Il ne
:

saint Paul va plus loin; il refuse au rit ancien commence pas par cette recommandation de
son nom même, il ne veut plus qu'il s'appelle sa naissance, comme si son premier but avait
circoncision. Car la figure peut avoir le nom été de parler ainsi de lui-même, il a commoi'.té
de la vérité, tant que celle-ci n'a pas brillé ;
au contraire par ces mots: «Si quelqu'un»
mais perdre aussitôt que la vérité
elle doit le m'oppose cet avantage, montrant ainsi qu'il
paraît. Il en est de même dans l'art de la pein- s'avance parce qu'il le faut, et qu'il parle uni-
ture. Supposez un portrait de l'empereur, mais quement à cause de l'objection. Si vous avez
seulement au trait et à l'état d'ébauche tant ;
confiance, dit-il, j'en ai plus que vous. Vous
que l'éclat des couleurs n'a pas accusé le mo- me forcez à le dire, sans quoi je me tairais. Et
dèle, nous ne disons pas que le prince est là ; toutefois, jusqu'en sa ré[:li(iue, il évite le ton
mais quand la couleur a été posée, le premier de l'aigreur il frappe sans nommer personne,
;

trait s'efface, se couvre sous ce ton plein de il donne ainsi facilité d'éviter le coup en re-

vérité, et nous disons Voilà l'empereur Aussi : 1 culant. —


a Si quelqu'un croit pouvoir tirer

saint Paul ne dit pas Nous avons mais bien : ; : a vanité ». Il choisit celte expression : « Croit
Nous sommes » la circoncision , et son lan- a ou bien, parce qu'en effet leur
pouvoir....»,
gage est très-exact. La circoncision jiar la confiance était moindre au fond qu'elle ne pa-
vertu , tel est le chrétien , en toute vérité. Il raissait, ou parce que ce n'était pas une vé-
n'ajoute pas Les juifs ne l'ont plus! mais:
: ritable confiance tous ces avantages de nation;

Prene^garde à ces misérables coupés! » Dé- ou de rite venant delà nécessité et non d'un
sormais ils marchent dans la mort et le vice. libre choix.
Et pour mieux montrer que la circoncision « J'ai été circoncis au huitième jour». Il
ne doit plus être opérée sur le corps, mais sur commence par l'avantage le plus prisé de ses
le cœur, il ajoute a N'ayez plus de confiance
: adversaires, la circoncision «Etant », ajoute- :

« en un avantage charnel ». t-il, « de la race d'Israël» ce double fait :

« Ce n'est pas que moi-même je ne puisse montre aussi qu'il n'était ni prosélyte, ni
«prendre avantage du côté de la chair ». même de prosélytes. Le non-prosélylisme
fils

Qu'est-ce à dire « prendre avantage» et « du se prouve par sa circoncision dès le huitième


côté de la chair? » Ce serait en tirer vanité, jour; et le fait que ses ancêtres n'étaient ])as
en parler avec sérieux et avec pleine conflance. simplement prosélytes, ressort de ce qu'il était
Cette réflexion est belle et prudente. Car si de la race d'Israèl. Et pour que ces mots « la

Paul était né dans la genlililé, et qu'il accusât « race d'Israël »ne soient pas compris d'une
dès lors et la circoncision et ceux même qui des dix tribus schismatiques il se déclare de ,

la recevaient sans raison, il me paraîtrait si la tribu de Benjamin, comme s'il disait de la


ardent à l'attaque que, pour des motifs person- plus saine partie de la nation, car le sort avait
nels, il laisserait voir qu'il est privé de cette placé dans cette tribu les biens propres aux
marque de noblesse qui caractérisait le ju- prêtres. « Hébreu né de pères Hébreux », nou*
69 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME:

preuve qu'il n'est pas simplement pro- gain m'a paru depuis, en regardant Jésus-
"

velle a

sélyli", mais d'orit;ine aiilique et issu des plus « Christ, un désavantage et une perte ».
nobles juifs. On pouvait être israélite, en effet, Ce genre de vie si parfait selon le ju-
3.

sans être pour cela hébreu ni de pères hé- daïsme, et par lui embrassé dès l'enfance, celte
breux. Bou nombre de juifs avaient déjà cor- noblesse d'origine, ces dangers et ces travaux
rompu leur sang et ne gardaient plus même affrontés jusqu'alors, ce beau zèle, tous ces
leur langage national, par suite d'alliances avantages enfin, ne furent ])lus aux yeux de
avec les gentils. Saint Paul rappelle donc Paul que de véritables malheurs et des per-
celte dégénération de tant d'autres , en même tes; il abjura ce qui lui avait été si avanta-
temps que la noblesse bien conservée de son geux, pour gagner Jésus-Christ. Et nous, l'at-

oriyine. trait de gagner Jésus ne suffit pas pour nous


« Pour manière d'observer la loi, j'étais
la inspirer le mépris de l'argent dis-je? La : que
pharisien pour le zèle du judaïsme, j'ai été
; perte du salut éternel moins que
nous effraie
« persécuteur de l'Eglise; et pour la justice lé- celle des biens présents quoiqu'ils ne soient
,

a gale et musaïi|ue, ma vie fut irié[)roclKible». autre chose que donunage et que ruine. Exa-
L'apotre aborde les avantages (jui résullaicnl minons iilutùt en détail je vous prie, ce qui ,

de son libre choix ceux qu'il a prccédem- , se trouve au fond des richesses. Ne doit-on pas
nient énumérés ne venant pas de sa volonté. ap[)eler dommage et ruine, ce <|ui vous pro-
En etl'et, ni sa circoncision, ni son origine duit d'ine\|iriinables ennuis sans aucune com-
isradilc, ni sa naissance dans la tribu de Ben- pensation? Ainsi, répondez-moi, quel avantage
jamin , n'étaient son œuvre. Si , dans cette trouvez-vousà posséler des vêlements en grand
dernière catégorie, il avait des compagnons nombre et de grand prix? Que gagnons-nous
de gloire , du moins les faits qu'il va énoncer à les porter? liien absolument, rien que peine
le relevaient au-dessus d'eux. Vous voyez |)our- et dommage. N'est-il pas vrai que le pauvre,
quoi il dit : a J'ai plus »que personne? C'est sous un vêlement grossier et usé, supporte
qu'en cUct, déjà il avait une série d'avanlagi's : facilement les plus fortes chaleurs de l'été? U
il n'était pas simple prosélyte, il sortait d'une les endure même plus aisément un tissu
; car
tribu Irès-estimée; il tenait tout cela d'an- simple et déjà fatigué gène d'aulant moins
cienne date et de ses ancêtres; bien des judaï- vos membres vous facilite la respiration;
et
sants ne pouvaient rien dire de semblable. au contraire, quand il est neuf, fût- il plus
Mais comme on n'apercevait rien là qui tût léger qu'une toile d'araignée, il vous fatigue
le de son libre choix, il arrive aux
fruit davantage. D'ailleurs vous qui êtes heureux
avantages que sa volonlé a déterminés et il , d'élaler votre luxe, il vous fauU'unesur l'autre
r<«pi)elle tout d'abord « Selon la loi, j'étais : deux et Iroisluniques, souvent même un man-
« phari.'-ien; et selon le zèle, j'étais persécu- teau, puis une ceinture, puis des caleçons. On
a leur de l'Eglise». Ce dernier trait semble en estime pas moins le pauvre pour n'avoir
corroborer le premier et prouver mieux en- , qu'une tunique il n'en suiiporte (|ue mieux
;

core son pharisaïsme. On pouvait être jiliari- la chaleur de l'été. Nous voyons souvent les

sien sans pousser jusque-là le zèle. Enlin, — riches inondés de sueur, et les pauvres, ja-
u selon la justice de la loi, j'ai mené une vie mais. Ainsi, puis(iu'on trouve le même usage

« irréprochable», lise peut, en effet, (ju'on mé- et même un meilleur usage dans ces vêtements
prise le péril par amour du commandement, grossiers et qui ne coiitent presque rien; tan-
comme faisaient les princes des prêtres, et non dis que ceux qu'on aura payés au poids de
par zèle de la loi. Paul n'avait point ce carac- l'or,ne rendent pas plus de services, dites, n'y
tère; jusqu'au point de vue de la justice légale, voyez-vous pas une inuUle dépense, un vrai
sa vie était sans reproche. Si donc je sur- dommage? Ils ne sont ni plus utiles, ni plus
passais tous mes rivaux par la noblesse de commodes ils vous ont coûté plus d'argent,
:

mon origine, par mon zèle et mon ardeur, par voilà tout! Tout au plus sont-ils de même
ma vie et mes mœurs, pourquoi ai-je renoncé usage et de même commodité. Seulement vous,
à toutes ces gloires, sinon parce que j'ai trouvé riche , vous les avez achetés cent , peut-être
dans ce que Jésus-Christ m'offrait, plus de même mille écus d'or, et le pauvre a ce qu'il
grandeur et des avantages vraiment incompa- lui faut pour ([uelques pièces d'argent. 'Voyez-
rables ? Car a ce que je considérais comme un vou :
le dommage ? Mais le luxe est aveugle. ,
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE X. 69

Voulez-vous aussi approfondir ce que vaut placer partout et peintures et statues ? On re-
cet or dont on aime à parer les femmes et connaît souvent, dans ces dernières, les ima-
même les chevaux? Ici le mal et le ridicule ges du démon : mais je veux l'oublier pour le
ordinaire s'augmentent d'un trait de plus : moment. Que font encore ces toiles lamées
donnent la folie. Oui on honore
les richesses , d'or? Une habitation modeste et appropriée à
de même manière et les femmes et les che- nos besoins nous rend-elle moins de services?
vaux aux unes comme aux autres on choisit
; Mais, dites-vous, un palais vous ravit, vous
mêmes parures; on veut faire briller celles-là enchante 1 Oui, pour un jour ou deux ;
puis le
par les mêmes ornements qu'on placera sur charme s'évanouit. Le soleil lui-même n'ex-
les chars, qu'on brodera sur les housses pom- cite pas en nous une grande admiration, à
peuses où elles-mêmes viendront s'asseoir. cause de l'habitude que nous avons de le voir;
Diles-moi, quel profit trouvez-vous à rehausser un objet d'art en excitera bien moins encore ;
d'or un cheval, un mulet? Et celte femme bientôt nous ne le remarquons pas plus qu'un
ainsi chargée d'or, écrasée de pierreries, en vase d'argile. A quoi servent pour la commo-
esl-elle plus riche? —
Mais, dites-vous, les dité d'une habitation, la multitude des co-
bijoux d'or ne s'usent point. Les gens du mé- lonnes ou la beauté des statues, ou l'or ré-
tier assurent tout le contraire ; dans les bains pandu à profusion sur les murs? A rien tout ;

et même souvent en d'autres endroits, les cela n'est que luxe insolent, fol orgueil, vrai
pierreries et l'or perdent beaucoup de leur délire ; les choses nécessaires ou vraiment
prix. Au reste, je veux que vous ayez raison : utiles devraient nous occuper, et non pas d'i-
ces bijoux ne se détériorent jamais! Mais en- nutiles folies. Ruine et malheur telle est la
:

core, quel rapport vous donnent-ils? Quand suite de ces excès. En comprenez-vous la su-
ils sont usés ou perdus, n'est-ce pas un dom- erfluilé, la frivolité ? On n'y trouve rien pour
mage? Et quand ils vous ont attiré la haine et l'utilité, rien même pour l'agrément, puis-
l'envie, n'est-ce pas un malheur? Oui lorsque , qu'avec le temps ce faste engendre la satiété,
d'une part, je les vois sans rapport ni profit et ne vous laisse que dommage et que ruine.
pour vous, charger votre femme, et que d'ail- Mais le goût de la vanité est un voile épais sur
leurs ils allument contre vous les regards des nos yeux. Paul abandonne ce qu'il croyait un
envieux, les convoitises des voleurs, n'est-ce gain; et nous, nous ne savons renoncer pour
pas un dangereux profit? Quoi le mari pou- ! Jésus-Christ à ce qui nous perd ?
vait trouver dans ces valeurs un précieux ca- 4. Jusques à quand enfin serons-nous cloués
pital à utiliser dans quelque entreprise lucra- à cette misérable terre? Jusques à quand enfin
tive, et le luxe d'une femme dépensière l'ar- n'aurons-nous point de regard pour le ciel?
défendre lui-même
rête, et le voilà réduit à se Ne voyons-nous pas, comme en vieillissant,
contre la famine, à lutter contre une gêne tels ou tels ont déjà perdu jusqu'au sentiment
extrême, tandis qu'il contemple cette créature du passé? Ne voyons-nous pas mourir et jeu-
chargée d'or, —
et ce n'est pas une ruine, un neset vieux?N'en voyons-nous pasqui, dès cette
malheur? Et cependant le seul nom de la vie même, sont dépouillés de tout et complè-
fortune, chez nous x^ia.<).-!a., signifie biens utiles, tement ruinés? Pourquoi convoiter ce qui est
et nous rappelle qu'il faut en faire usage, non si fragile? Pourquoi nous attacher à des biens
pour un étalage de bijoutier, mais pour quel- sans stabilité? Jusques à quand négligerons-
que œuvre honorable et lucrative. Si donc la nous la seule richesse durable ? Que ne don-
folle ambition de l'or en parure vous en inter- neraient pas les vieillards pour déposer le
dit le véritable usage, (jue vous laisse-t-elle lourd fardeau des ans? Dès lors, quelle folie
enfin, que ruine et malheur? Ne pas oser vous que ce désir de retrouver sa jeunesse pre-
en servir c'est vraiment ménager comme si mière, jusqu'à consentir à tout livrer en
c'était propriété d'autrui : dès lors cette ri- échange pour la reconquérir, tandis que, pla-
chesse, sans emploi, est-elle encore un bien cés en face d'une autre jeunesse qui sera sans
utile ? déclin, d'une jeunesse comblée de richesses
Sommes-nous mieux avisés de construire ineffables et d'une vie bien autrement vigou-
des palais splendides,immenses, de les embel- reuse, on ne veut pas même faire le moindre
lir de colonnes, de marbres, de portiques, de
sacrifice pour l'acquérir, l'on préfère retenir
gïfuaeooirs . de millç ornements divers, d'y ce oui, dans la vie iirésente, nous est alsv*
70 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

liimenl inutile ! Ces prolendiis biens ne peu- richesses, biens de tout genre. Nous sommes
vent ni vous sauver de la mort, ni conju- ses créatures absurde de ne pas lui
: il serait

rer une maladie, ni empêcher la vieillesse, rapporter ce que nous tenons de lui, et d'en
non plus qu'aucun de ces accidents néces- faire hommage à d'autres maîtres. Il vous a

saires et imposés par la loi de la nature; et fait des yeux consacrez-les à son service, et
:

vous y êtes attaché 1 non pas au démon. Et comment les consacrez-


Qu'y gagnez-vous, répondez-moi ? L'ivro- vous à Dieu? Employez-les à contempler ses
gnerie, la gourmandise, des plaisirs déréglés œuvres pour lui en rapporter la gloire, et dé-
qui nous tourmentent plus cruellement que tournez-les des beautés charnelles. Il vous a
ne feraient des boiuTeaux. Là se borne le profit fait des mains? Possédez -les pour lui et non
que nous retirons de nos richesses, parce que pour le démon ne s'étendent pas
: qu'elles
nous n'en voulons pas d'autres; carsi nous vou- pour le vol et la rapine, mais pour accomplir

lions, nous pourrions avec nos richesses ache- les commandements, mais pour les bonnes

ter le ciel même. —


Elles sont donc un bien, œuvres et la prière continuelle, mais pour
m'objecterez-vous? —
Non, le bien n'est pas relever ceux qui sont tombés. Il vous a fait
dans les richesses elles-mêmes, mais dans le des oreilles? Ouvrez-les pour Dieu, et noa
cœur et la disposition de celui qui les possède. pour des chants corrompus et efféminés; l'E-
En ce point, tout dépend de la volonté, et criture vous dit « Ecoutez toujours la loi de
:

un pauvre même, s'il le veut, peut aussi « Dieu » et encore


; « Fréquentez l'assemblée
:

gagner le ciel. En eiïct, et je l'ai dit souvent, « desvieillards, ets'ilestun sage, cherchez tout
Dieu tient compte, non pas de ce qu'on donne, « d'abord son amitié ». (Ecclés. ix, 23 et vi,

mnis du bon caMir de celui (|ui donne; et le 35.) Il vous a fait une bouche? Qu'il n'en sorte
pauvre, en donnant peu, reçoit la récompense rien que Dieu puisse condamner, mais bien des
des plus riches, Dieu demandant à chacun se- psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels,
lon ses facultés. Ce ne sont ni les richesses qui des discours qui procurent la grâce en ceuï
gagnent le ciel, ni la pauvreté qui mérite l'en- qui les entendent qui soient capables d'affer-
;

fer. Notre volonté bonne ou mauvaise nous mir et non de renverser, de produire la béné-
fail trouver l'une ou l'autre. A nous de la cor- diction et non la malédiction qui éloignent des ;

rigi.'r, à nous de la dresser, cette volonté, et pièges au lieu d'y l'aire tomber. Il vous a fail
de la faire ce qu'elle doit être dès lors tout : des pieds, non pour courir aux vices, mais
nous deviendra facile. L'ouvrier, en elTet, (pie aux vertus. Il vous a fait un estomac, noa
sa hache sdit d'or ou qu'elle soit de fer, coupe pour le rompre par la bonne chère, mais poui
et aplanit aussi aisi'mcnt le bois ; il se ser- le dominer par la sobriété et la sagesse. Il voua
vira même mieux d'une de fer ; ainsi la adonné ledu mariage pour la procréa-
désir
vertu s'acquiert beaucoup plus facilement par tion des enfants, mais non pour la débauche
la pauvreté. Car Jésus-Christ, parlant des ri- et l'adultère. Il vous adonné de l'esprit, nor
chesses, a dit a 11 est plus facile à un cba-
: certes jiour jeter le blasphème contre lui et
o nieau de passer par le trou d'une aiguille, l'outrage contre prochain, mais pour di-
le
a (|u'à un riche d'entrer dans le royaume des riger et modérer votre langue. Il vous a donn^
o cieux ». (Math, xix, 2i.) Contre la pauvreté l'argent,pour en user selon le devoir; toutes
il n'a point d'arrêt semblable; il dit au con- il vous les a départies avec la
vos forces enfin,
traire : a Vendez tout ce que vous avez, don- même intention. Il a créé les arts pour le sou-
nez-le aux pauvres, et puis venez, suivez- tien de notre vie, mais non pour nous dis-
moi B (Marc, x, 21), parce qu'en effet, c'est traire des choses spirituelles, etmoins encorÉ
le choix de la volonté qui décide à suivre pour nous livrer à des métiers infâmes: Dieu
Notre-Seigneur. permet les arts nécessaires, afin que mutuel-
t). Donc, gardons-nous de fuir la pauvreté lement on s'enlr'aide, mais non pour qu'on
conime un mal, grand intro-
iiuisqu'elle est le se nuise. Il vous adonné im toit, pour vous
ducteur au ciel ;
gardons-nous de i)Oursuivre abriter contre la i)luie, et non pas pour l'or-
la fortune conune un bien, puisqu'elle penl ner d'or, lorsque le pauvre meurt de faim, I
tant d'hommes irréfléchis ; mais l'œil attaché vous a dduné des vêtements pour vous cou-
sur notre Dieu, usons, comme il convient, de vrir, et non pour l'ostentation; il ne veut pal
tout ce qu'il nous a donné, force physique, que vous les enrichissiez d'or, tandis que Jq
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. -- HOMÉLIE X. îi

sus-Christ resterait nu. Il vous a donné une force lui est d'admirer ce qu'admire cet inno-
maison, non pour la posséder à vous seul, cent, pour gagner son cœur et l'élever peu à
mais pour y recevoir votre prochain. Il vous a peu. Pourquoi désirez-vous la magnificence
donné la terre, non pour dépenser la plus des vêtements? Donnez une robe à votre corps,
grande partie de vos revenus à l'entretien de et des chaussures à vos pieds ; et tenez - vous
prostituées ou de bouffons, à payer des joueurs pour vêtu et paré suffisamment. — Mais, di-
de flûte, de lyre, de cithare ces biens du bon
; tes-vous, l'Ecriture parlant des commande-
Dieu doivent servir aux malheureux, aux in- ments de Dieu, dit qu'ils sont plus « estimables
digents. Il vous a donné la mer pour les be- « que l'or et les pierres précieuses ». (Ps. viii,

soins de la navigation, mais non pour vous li.) Cela n'empêche pas que ces pierres pré-
fatiguer par des voyages sans but, pour en cieuses ne soient des choses inutiles; au-
sonder curieusement les profondeurs et en trement, la sainte Ecriture n'aurait pas com-
extraire les pierres précieuses et autres baga- mandé de les mépriser. Si parfois nos saints
telles de ce genre; Dieu n'aime pas une sem- livres en parlent d'après notre estimation,
blable passion. n'y veyez qu'une condescendance de la divine
Alors, direz-vous, à quoi servent les pierres bonté.
précieuses? —
Répondez - moi plutôt vous- Vous me demandez pourquoi Dieu nous a
même. Pourquoi tant de valeur à un caillou? donné la pourpre et d'autres ornements pa-
A-t-il quelque propriété secrète? A-t-il quel- reils? Reconnaissez-y les œuvres de sa magni-
que usage? Les pierres qu'on ne va pas cher- ficence infinie; d'autres ouvrages de sa main
cher dans la mer, sont certes plus utiles. Du témoigneraient ainsi de son incomparable ri-
moins servent-elles à la construction de nos chesse. Quand la Providence travaillait pour
maisons, et celles - là, jamais Du moins ont- ! vous, elle vous donnait le pur et simple fro-
elles lemérite d'être plus solides. — Mais, di- ment; c'est vous qui avez imaginé de le déna-
tes-vous, les pierreries rehaussent la beauté. turer, par mille préparations, en gâteaux, en
— Comment? N'est-ce pas là pur et vain pré- friandises, en mets à l'infini qui flattent uni-
jugé? — Elles sont d'un blanc plus vif. — Non, quement la sensualité. Le plaisir et la vanité

car elles ne surpassent pas l'éclat, la pureté ont fait ces inventions qui vous ont paru pré-
d'un marbre bien blanc, j'ose dire qu'elles férables à tout au monde. Mais vienne à passer
n'en approchent même pas. —
Sont-elles plus un étranger ou un paysan ignorant de tous vos
résistantes, au moins? Pas davantage ; plus artifices; et que vous voyant extasiés devant
utiles, plus grosses? Non et toujours non. vos œuvres, il vous demande raison de votre
D'où vient donc leur valeui? Elle est toute de admiration ridicule, dites, qu'aurez-vous à lui
convention. Moins belles que d'autres, car nous répoudre? Que ces mets sont bien beaux à
en trouvons de plus diaphanes et d'un blanc voir? Rien n'est plus faux.
plus brillant ; n'ayant d'ailleurs pas plus de soli- Laissons donc, mes frères, de vains préjugés,
dité ni d'utilité, quelle raison les fait tant esti- et attachons-nous aux seuls biens véritables.
mer? La mode, rien que la mode. —
Alors, Ceux de la terre ne méritent pointée nom; ils
pourquoi Dieu nous les a-t-il données? Elles passent, ainsi que coule l'eau d'un fleuve.
n'étaient pas un don, dans la pensée de Dieu ;
Donc, je vous en prie, établissons-nous sur le
c'est votre imagination qui leur prête une va- roc afin de n'être point ballotés au caprice des
leur 1 — Mais pourquoi, direz-vous, l'Ecriture vents, mais de gagner en outre les biens fu-
même les a-t-elle célébrées? C'est qu'elle a turs, par la grâce et la bonté de Nolre-Sei«
voulu parler d'après votre opinion même. gneur Jésus-Christ Ainsi soit-il.

Quand un maître s'adresse à un petit enfant,


7Î TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMË.

HOMELIE XI.

CE QUI m'Était alors un gain^ je l'ai cru depuis, pour jésus-christ, une perte. (CUAP. m, DO
VERSET 7 AU verset 13.)

1. L'hérésie (probablement celle des manicbéens), ne peut pas conclnre des paroles de saint Paul que la loi mosalqne fat on maL
2. La en Jésus-Christ est un bien infiniment préférable à la justice mosaïque.
foi

3. Dignité de nos souffrances, unies à la passion de Jésus-Clirist ; la résurrection glorieuse en est la récompense.
4. Malbeur de l'éloignemeut de Dieu. Ses bienfaits. Notre ingratitude.

1. Dans combats que nous livrons aux


les chose vaine; il ne lui était pas permis, ajoute'
liérétiques, nous faut apporter une attention
il t-il,de gagner Jésus-Christ, à moins de re-
vive et soutenue sur l'objet de nos luîtes. Le seul noncer à cette loi. Les hérétiques se laissent
moyen de dissiper leurs bataillons et de rem- prendre par la lettre et le mot, reçoivent l'é"
porter pleine victoire, c'est de ne pas même leur pître avec bonheur, et pensent avoir gain de
laisser reprendre haleine. Mon but est de vous cause puis, dès qu'ils l'ont reçue, ils se trou-
;

dresser à ce genre de duels à laide des saintes vent saisis comme dans les mailles étroites
Ecritures, elde vous faire trouver dans les textes d'un filet inévitable.
mêmes qu'ils apportent, de quoi réduire au Que disent donc ces adversaires insolents?
silence nos contradicteurs. Par conséquent, je Voyez : La loi est un dommage, elle n'est que
veux commencer la discussion qui se présente paille et poussière : comment donc osez-vous
aujourd'hui à l'endroit même où j'ai terminé dire que Dieu en soit l'auteur? Le vrai, c'est
celle d'hier. Où en sommes-nous restés hier? que ce passage est favorable à la loi; et vous
Saint Paul avait résumé tous les avantages ju- allez clairement en voir la preuve appliquons- :

daïques qui lui donnaient quelque sujet de nous avec soin à l'étude de tous ses termes.
gloire, ce qu'il tenait de la nature, de son L'apôtre n'a pas dit La loi est une perte; :

choix et de son œuvre, et il avait ajouté : mais «Je l'ai considérée comme une perte».
:

a Mais tout ce qui était gain pour moi, je le Lorsqu'il parle du gain il ne se sert point de ,

a regarde à présent comme détriment à cause la même expression mais il affirme simple- ,

o de l'éminente science de Jésus-Christ mon ment et dit « Tout ce qui a été gain pour
:

o Seigneur; pour lui, j'ai renoncé à tous ces «moi». — Au contraire, parle de lorsqu'il
a prétendus avantages que je regarde comme perte, n'affirme plus, mais
il dit: «Je il l'ai

a vile ordure, afin de gagner Jésus-Christ d. ocru». — Admirable exactitude de langage


Ici rhérésie se dresse avec insolence. Mais qui nous définit d'un côté la loi telle qu'elle

la sagesse de l'Esprit-Saint se plaît à éveiller était dans son essence, et de l'autre la loi telle

chez l'ennemi l'espoir d'un triomphe, afin de qu'elle est devenuo dans notre condition de
l'engager à livrer bataille. Si Paul avait parlé chrétiens.
ouvertement, les liérétiques auraient fait pour Que faut-i\ donc àturmer? Peut-on dire ab-
cette é|iître ce qu'ils ont fait pour d'autres livres solument que la loi n'est pas un dommage ?—t
sacrés, altérant le texte, lui déniant l'authen- Elle est un dommage, mais en comparaison
ticité parce qu'ils n'osaient l'altaiiuer ouver- de Jésus-Christ; d'un autre point de vue elle
tement. Mais comme les poissons ne voient a été un véritable gain. On pouvait ne pas y
point tomber dans l'onde l'hameçon qui doit voir un gain ; toutefois elle était déjà un gain,
les prendre, parce qu'on a soin de le couvrir déclare saint Paul. C'est comme s'ilvous di-
etde le cacher sous l'appât, et qu'ainsi ils sait : Pensiez quel bonheur c'était déjà que des
accourent àl'envi pour se faire prendre ainsi ; hommes indomptés par nature fussent amenés
en est-il de cet endroit où Paul appelle la loi à un genre de vie plus humain. D'ailleurs, si
un dommage. Telle est la déclaration de l'a- la loi n'avait pas préexisté, la grâce n'aurait
uùtre il appelle la loi uq domina^'e, une pas été donnée i
pourijuoi? C'est ijue la loi fut
COilMENTAÎRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE Xf. fS

comme un ponf jeté pour son passage. De leur « en comparaison de l'éniinente science de
bassesse naturelle les hommes ne pouvaient a mon Seigneur» Dès que le soleil
Jésus-Christ .

s'élever jusqu'à la hauteur de la grâce; la lo^ brille vous perdez à tenir votre flambeau
,

que l'on est monté


fut leur échelle. Mais après allumé. Ainsi le désavantage d'une chose quel-
on n'a plus besoin d'échelle; toutefois celui conque résulte nécessairement de sa compa-
qui s'en est servi pour monter ne la méprise raison avec un objet plus grand. Or, vous voyez
pas ensuite pour cela au contraire, il recon-
: que Paul fait une comparaison « A cause :

naît l'obligation qu'il lui a. C'est elle-même, « de l'éminente science» dit-il, sans rejeter ,

en effet, qui l'a mis en état de pouvoir se lepremier objet comme étranger au second.
passer d'elle; il donc gré, et rien n'est
lui sait Cardirequ'une grandeur excelle sur une autre
plus juste, de ce qu'il n'a plus besoin d'elle. et la dépasse, c'est supposer au contraire
Sans elle,ne pouvait monter si haut. Voilà
il qu'elle est du même genre qu'elle. En sorte
aussi ce qu'il faut dire de la loi. Elle nous a que la prééminence comparative que l'apôtre
élevés à une certaine hauteur; elle était donc attribue à la connaissance de Jésus-Christ sur
un gain. Mais, dès lors, nous la regardons la loi suppose que ces deux choses sont de
comme un dommage, et pourquoi? Elle ne même genre, c'est-à-dire bonnes toutes deux, j
'

l'est pas absolument, mais la grâce est bien « Pour lui j'ai tout rejeté; j'ai tout regardé

préférable. Supposez, par exemple, un pauvre, « comme des ordures pour gagner Jésus-
un affamé: tant qu'il a quelque argeni, il s'en « Christ». Il n'est pas évident, d'ailleurs, que :

sert pour conjurer la faim; mais qu'il trouve sous ce nom


«d'ordures» Paul désigne la ,

une bourse pleine d'or, et qu'il ne puisse re- loi il est vraisemblable qu'il indique plutôt
;

tenir les deux valeurs à la fois, il regardera les choses de ce monde. Car il a dit d'a-
comme un dommage de garder l'argent, il le bord Tout ce qui a été un gain pour moi,
:

laissera pour s'emparer de l'or s'il abandonne ; je l'ai comme


détriment au prix de
regardé
l'un, ce n'est pas qu'il le regarde comme nui- Jésus-Christ; et ici d'une manière
il ajoute
sible, il sait bien tout le contraire mais ne ; plus générale encore Tout me paraît détri-
:

pouvant pas garder les deux, il faut bien qu'il ment; parole qui embrasse tout le présent
laisse l'un ou l'autre ainsi arrive-t-il ici.
: aussi bien que tout le passé. Quand bien même
Le détriment, le malheur n'est donc pas de ce terme signifierait la loi, il n'aurait encore
suivre la loi mais ce serait de s'attacher à elle
; rien de bien outrageux pour elle. Les ordures
pour délaisser Jésus-Christ. Si elle nous dé- dont il s'agit sont les issues du froment, ce
,

tourne de Jésus, elle est un dommage si elle ; qu'il a de grossier, le chaume, la paille. Or
nous-<imène à lui c'est tout l'opposé. Aussi
, avant la maturité du froment, la paille avait
l'apôtre la déclare « détriment en comparaison son utilité; nous la recueillons même encore
de Jésus-Christ». Si elle est sensible seule- avec le froment; si le chaume n'avait d'abord
ment à cause de Jésus-Christ, elle ne l'est donc poussé, le grain n'aurait point paru. Ainsi en
pas par sa nature. est-ilde la loi de Moïse. Ce n'est donc jamais
Mais pourquoi la loi ne permet-elle pas absolument parlant et en considérant la chose
qu'on s'approche de Jésus? Car, après tout, en soi, que Paul appelle la loi dommageable,
c'est pour nous mener à lui qu'elle a été don- mais par rapport à Jésus-Christ. Ecoutez en-
née 1 Jésus-Christ, dit saint Paul, est la pléni- core « Je regarde tout comme détriment»,
:

tude de la loi, la fin de la loi. Elle nous — nous dit-il. Pourquoi ? «A cause de la science
laisse venir à lui, si nous savons lui obéira « éminente de Jésus-Christ pour qui j'ai tout

elle-même. —
Alors, qui obéit à la loi , aban- « rejeté». Puis il ajoute a J'estime que tout est
:

donne la loi? —
11 l'abandonne, en eQet,s'il « détriment, afin que je gagne Jésus-Christ».

la comprend et l'écoute; autrement, cette loi Voyez-vous comme fidèle à s'appuyer sur la
l'arrête et l'enchaîne. Il y a plus « Bien cer- : pierre fondamentale, sur Jésus-Christ, saint
atainement je regarde tout au monde comme Paul se garde néanmoins de laisser la loi sans
a un détriment» , dit-il encore. Et que parlé- défense et en butte à tous les coups, et comme
jedela loi? Le monde n'est-il pas bon? La vie au contraire il la protège de toutes parts.
actuelle n'est-elle pas bonne? Toutefois si ces 2. « Et que je sois trouvé en Jésus-Christ
biens m'éloignent de Jésus-Christ, je les dé- n'ayant plus ma justice qui vient de la loi ».
clare dommageables, pourquoi? a A cause et Si salut Paul, en possession d'une justice, est
, ,

n TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

accoiini ycrs une justice meilleure, parce que bles, sans qu'on puisse montrer jamais com-
l'ancienne n'était rien à côté de celle-ci, com- ment ils sont possibles.
bien plus les gentils, placés en dehors de toute C'est encore l'œuvre de de nous faire la foi

justice, devront-ils saisir celle que Paul a pré- accepter « une aux souffrances
participation
férée I Je ne veux plus de a ma » justice, dit de Jésus-Christ ». Si nous ne croyons pas,
à bon droit l'apôtre, de celle que j'avais ac- nous ne voudrons pas souffrir; non, si nous
quise par mes travaux et mes sueurs; je veux ri'avons pas la foi qu'en souffrant avec lui,
celle que j'ai trouvée par la grâce. Si donc, avec lui aussi nous régnerons, aucune consi-
après avoir rempli les devoirs de la vertu, dération ne nous décidera jamais à subir tant
Paul ne trouve son salut que dans la grâce, de peines. 11 faut que la foi nous ait appris
combien plus, ô Pliilippiens, ne l'aurez-vous d'abord et sa naissance et sa résurrection.
que la 11 est probable que parmi eux on au-
I Mais aussi vous le voyez on exige de nous
, ;

rait trouvé préférable la justice due à nos tra- non pas une foi nue et morte, mais unie aux
vaux personnels aussi Paul démontre que
; bonnes œuvres. On reconnaît, en effet, qu'un
celle-ci, auprès de l'autre, n'est que de la vile chrétien croit à la résurrection d'après son
paille. Autrement, moi-même qui avais sué courage à s'exposer comme Jésus-Christ aux
pour l'acquérir, je ne l'aurais pas rejetée pour périls , à partager avec lui ses douleurs. Ainsi
embrasser celle qui lui succède. de ce Dieu ressuscité, de ce
devient-il l'associé
Mais quelle est donc enfin cette justice? Dieu à jamais vivant. Aussi saint Paul disait-
Celle qui vient a de Dieu par la foi »; cette il « Puissé-je être trouvé en Jésus-Christ,
:

justice est de Dieu ; Dieu même est l'auteur n'ayant point la justice qui me soit venue
de cette justice ; elle est par excellence un a de la loi, mais ayant celle qui naît de la foi

don de Dieu. Or dons de Dieu laissent


les a en Jésus-Christ, celte justice qui vient de
bien derrière eux la vilelé de nos bonnes œu- a Dieu par la foi afin que je connaisse Jésus-
;

vres, de celles qui sont les fruits de nos sim- a Christ avec la vertu de sa résurrection et la

ples efforts. o participation de ses souffrances, étant rendu

Que veut dire maintenant •. < Dans la foi a conforme à sa mort pour tâcher de iiarve-
,

o afin de connaître Jésus-Christ?» C'est que a nir enfin à la bienheureuse résurrection des

toute connaissance divine vient de la foi sans ; morts ».


la foi, impossible de connaître Jésus ; et pour- Reprenons. Saint Paul a dit « Etant rendu :

quoi? C'est qu'elle seule nous apprend « la conforme à sa mort », ou, comme il écrit ail-
t vertu de sa résurrection ». En effet, quel leurs a J'acconi|)lis dans ma chair ce qui
:

raisonnement nous démontrera jamais la ré- o reste à souffrir à Jésus-Christ». (Colos. i,

surrection? Aucun, mais la foi seule. Et si la 24.) Conforme à la mort, c'est participant à la

résurrection de Jésus-Chris-t ne nous est con- mort. Comme mon Maître a été maltraité des
nue que par la foi, comment la génération hommes, ainsi je le serai, je lui deviendrai
humaine du Dieu -Verbe pourra -t-elle être conforme; les vexations, les calamités repro-
saisie par noire sim|(le logique? Car la résur- duiront en moi une certaine image de sa
rection est un fait nidimlre (jne cette généra- mort. 11 ne cherchait pas, en effet, son propre
tion. En quel sens? C'est que l'on a vu plu- bonheur, mais notre salut. Donc aussi vexa-
sieurs exemples de l'une , aucun de l'autre. tions, misères, angoisses, non-seulement ne
Plusieurs morts ont ressuscites avant Jésus- doivent pas nous troubler, mais plutôt nous
Christ; bien que ressuscites, ils durent de nou- combler de joie puisqu'elles nous rendent
,

veau subir la mort. Mais nul homme jamais conformes à sa mort. On ne peut mieux dire
ne nacjuit d'une vierge. Et si la résurrection qu'ainsi nous sommes façonnés à sa ressem-
de Jésus-Christ, qui sort de l'ordre commun blance, a portant partout dans notre chair »,
bien moins que sa naissance, ne peut être comme il l'écrit ailleurs, a la mort de Jésus-
cependant saisie que par la foi, comment pour- a Christ». (H Cor. iv, 10.)
rons-nous atteindre par nos raisonnements sa La foi seule fait ces miracles. Nous croyons,
génération divine dogme bien autrement
, par de tels sacrifices, non plus seulement que
giand et pour mieux dire hors de toute com- Jésus est ressuscité, mais qu'après sa résurrec-
paraison? Voilà pourtant la justice nouvelle; tion même il possède une puissance infinie.
il a fallu croire que ces mystères 8ont possi- Aussi embrassons-nous la voie qu'il a suivie
, ,,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PIIILIPPIENS. - HOMÉLIE Xî. 7S

et de ce côté encore nous devenons ses frères. Oui, l'apôtre le déclare : je crois en lui , à la
C'est dire qu'ainsi nous devenons d'autres Jé- puissance de sa résurrection, à ma part dans
sus-Christ. Ciel! quelle est donc la dignité ses souffrances, à ma conformité à sa mort; et
des souffrances ? Car, comme par le baptême malgré tontes mes convictions, je n'ose avoir
« nous avons été ensevelis à la ressemblance pleine confiance. C'est, au reste , ce qu'il écrit
ode sa mort», ici nous devenons vraiment ailleurs Que celui qui est debout prenne
: «

semblables à sa mort. L'apôtre se sert pour le « garde de tomber ». Et « Je crains qu'après :

baptême d'un mot bien exact « A la ressem- : « avoir prêché aux autres, je ne devienne moi-
o blance de sa mort », car nous n'avons pas « même un réprouvé ». (I Cor. x, 12 et ix, 27.)
subi alors le trépas véritable et entier nous ; Ce n'est pas que j'aie atteint jusque-là ni
a

sommes mort sseulement au péché, et non pas « que je sois déjà parfait; mais je poursuis ma
selon le corps et la chair. Dans les deux textes, « course , pour tâcher d'atteindre au terme où

il est question de mort seulement notre Maî-


;
« le Seigneur Jésus-Christ m'a destiné en me
tre est mort dans son corps, et nous, seule- a prenant» .

«Je n'ai pas encore atteint» quoi ,

ment au péché. Il est mort, lui, dans notre donc? Le prix de la course. Ah si saint Paul, !

humanité même, dans notre chair qu'il avait après tant de souffrances, au milieu même de
adoptée pour nous, au contraire, c'est l'homme
;
tourments actuels, subissant déjà la mort,
de péché qui meurt en nous. Saint Paul a donc n'était pas encore pleinement confiant ni en
dû écrire que nous subissons « la ressemblance pleine sécurité pour sa résurrection glorieuse,
B de sa mort », quand il s'agit de notre bap- que dirons-nous de nous-mêmes, mes frères?
tême tandis que ce n'est plus une ressem-
;
— « Pour tâcher d'atteindre », qu'est-ce à
blance, c'est sa a mort même » que nos souf- dire? Rapprochez ici le texte : « Pour tâcher
frances nous font partager ici. « d'arriver à la résurrection d'entre les morts »
3. Paul, en effet, dans les persécutions qu'il et concluez qu'il se tient heureux s'il atteint
a endurées, n'est pas mort seulement au pé- s'il saisit la résurrection de Jésus - Christ
ché; mais dans son corps même, il a subi la dussé-je, dit-il, pour l'imiter autant que je
mort comme son Maître pour arriver enfin pourrai, souffrir autant que lui et me modeler
dit-il, a à la résurrection des morts ». Que sur lui , comme lui-même a subi mille dou-
dites- vous, ô grand apôtre? Tous les hommes leurs , comme il a été souillé de crachats
ne doivent-ils pas ressusciter? N'avez- vous pas battu de soufflets et de verges, comme il a
dit vous-même que nous ne nous endormirons subi la mort. Voilà la carrière à parcourir ;

jias tous, mais que nous serons tous changés? voilà le chemin par ofi il vous faut passer
(I Cor. XV, 51.) Ce n'est pas d'ailleurs la résur- pour arriver à sa résurrection à travers tous
rection seule qui attend tous les hommes, c'est lescombats.
aussi l'immortalité, les uns pour la gloire, les Tel est le sens de ces paroles « Pour tâ- :

autres pour le supplice. Si donc tous arrivent « cher d'atteindre ». On


peut aussi l'entendre
à la résurrection et non pas à la résurrection comme s'il disait : Pour que je devienne digne
seulement, mais à l'immortalité comment, ô , d'arriver à cette résurrection si belle, si capa-
Paul, dites- vous comme s'il s'agissait d'obtenir ble de combler mes vœux
pour que j'arrive ;

quelque chose d'exceptionnel « Je veux tâcher


: à la résurrection enfin, de Jésus lui-même. ,

enfin d'arriver? » Je souffre tout, répondez- Car si j'ai le cœur de subir tous les combats
vous, pour arriver à la résurrection a mais à , et tous les travaux, je pourrai aussi gagner sa
« celle qui fait sortir d'entre les morts »; si résurrection et revivre avec gloire. Mainte-
TOUS ne mourez d'abord, vous ne ressusciterez nant je n'en suis pas digne encore, mais je
pas. Qu'est-ce à dire? L'apôtre semble avoir poursuis ma course pour lâcher enfin d'y at-
en vue une bien haute récompense. Elle était teindre. Ma vie n'est encore qu'une lutte per-
si haute qu'il n'ose se la garantir « Je veux : pétuelle je suis encore loin du terme, encore
;

tâcher enfin », dit-il, j'ai cru en lui, j'ai cru loin du prix il me faut courir encore, encore;

en sa résurrection j'ai fait plus, pour lui, je


; le i)oursuivre.
souffre; et cependant je n'ose me reposer avec Remarquez même qu'il ne dit pas : Je cours ;

une pleine confiance dans l'espérance de la mais : « Je poursuis ». Il a raison. Car celui qui
résurrection. De quelle résurrection parle-t-il poursuit , vous savez avec quelle ardeur il

donc ici? De celle qui conduit à Jésus-Christ. presse ses rivaux ; il ne regarde personne j il
,,

ÎÔ TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOMÉ.

pousse et écarte par son invincible élan tous Et ce n'est pas là un malheur déplorable !

eeux qui font obstacle à sa course rapide; Où fuis-tu , malheureux? Où fuis-tu, miséra-
ses pensées avec ses yeux , ses forces de corps ble, loin de ta vie, loin de ton salut? Si tu
et d'âme, tout en lui se ramasse et se concen- évites ton Dieu, où sera ton refuge? Si tu
tre vers le |)ris à conquérir. Mais si Paul, jou- évites la vie, comment pourras-tu vivre? Ah I

teur si intrépide, après tant de souffrances, dit plutôt, fuyons l'ennemi de notre salut 1

encore « Si je puis enlin atteindre », que di-


: Quand nous péchons, nous fuyons loin de
rons-nous, pauvres concurrents tant de fois Dieu; nous errons comme l'esclave fugitif;
renversés? —
Quant à lui, ses efforts lui sem- nous nous exilons sur la terre étrangère
blent l'acquit d'une dette sacrée je veux ga- ; semblable à cet enfant prodigue qui avait dé-
gner, dit-il, « comme j'ai moi-même été gagné voré le bien de son père, et s'en était allé en
a par Jésus-Christ ». J'étais dans la masse de pays étranger, après avoir épuisé son patri-
perdition ;
j'étouffais; il nie fallait périr; Dieu moine, désormais il vivait, mais affamé. Nous
m'a ressaisi. Hélas nous n'avions d'ardeur
! aussi nous avons un patrimoine, et quel est-
que pour le fuir, et Dieu nous a poursuivis I il ? La délivrance de nos péchés la force que ;

L'apôtre en rapporte à lui seul tout le mérite. Dieu nous a donnée pour remplir les devoirs
Par ces paroles J'ai été gagné et ressaisi, il
: de la vertu ; cette ardeur et cette patience, cet
nous a prouvé l'ardeur de sa volonté à nous Esprit-Saint qu'il nous a versé avec le bap-
retrouver, en même temps (ju'il nous montre tême. Une fois que ces biens sont épuisés
notre éloignement si grand déjà, et nos erre- nous sommes en proie à la famine.
ments, et notre fuite déjà consommée. Un malade, tant qu'il est agité par la fièvre
4. Chose également déplorable Nous reve- ! et travaillé par des humeurs vicieuses, ne peut
nons tous à notre vieil état de péché, et, avec ni se lever, ni s'acquitter de ses fonctions, ni
un compte déjà si redoutable, nul parmi nous faire quoi que ce soit mais que, délivré de sa
;

ne gémit, ne pleure, ne soupire. Ne croyez pas maladie et rendu à la santé, il reste cependant
que je parle ici par ironie. Autant nous avons inerte, sans action vous ne l'imputerez qu'à
,

fui loin de Dieu avant l'arrivée de Jésus-Christ, sa paresse. C'est aussi noire histoire. Torturés
autant le fuyons-nous maintenant encore. Car par une grave maladie et par une fièvre ar-
nous pouvons fuir Dieu, non par des change- non pas sur un lit
dente, nous étions gisants
ments de lieu puisqu'il est présent partout,
, de douleurs, mais sur une couche de malice;
mais par nos œuvres. Que [lar rapport au lieu heureux de nous rouler dans le péché comme
nous ne puissions l'éviter, le Prophùle le dé- sur un fumier, couverts d'ulcères, respirant
clare a Où irai-jc, mon Dieu, pour me sous-
: la puanteur, souillés, courbés, spectres enfin
€ traire à votre esprit? Où fuirai-je pour évi- plutôt que créatures humaines. Les démons
« ter votre face ? (Ps. cxxxviii , 7.) Quel est abominables nous entouraient; le prince de ce
donc le moyen de fuir Dieu ? Comment s'éloi- monde nous insultait par un rire affreux. Le
gne-t-on de lui? Cet éloignement n'est que Fils unique de Dieu est venu il a fait luire les ;

trop possible, puisque le même prophète dit rayons de sa présence et dissipé l'ombre épaisse.
encore o Ceux qui s'éloignent de vous péri-
:
Le roi qui s'asseyait sur le trône du Père, est
cront»; et Isaïe : a Est-ce que vos iniquités venu vers nous quittant ce trône du Père ; et
€ n'ont pas jeté entre vous et moi un mur do quand je dis qu'il l'a quitté, n'allez pas croire
c division ? » (Ps. lxxu, 27; et Isaïe, lix, 2.) encore à un déplacement de sa substance di-
Comment donc se fait cet éloignement, cette vine, qui ne cesse de remplir et la terre et les
séparation ? Par noire volonté, par notre cœur, cieux je parle de son incarnation. 11 est venu
;

puisque ce ne peut être une séi)aration locale; vers cet ennemi qui lui portait une haine pro-
car comment fuir hors de celui qui est partout fonde, qui lui tournait le dos, et loin de vou-
présent? Et cependaut le pécheur fuit. C'est loir, enfin, tourner vers lui ses yeux repen-
ce que marque l'Ecrilure o L'impie s'enfuit : tants, le poursuivait encore de ses blasphèmes
€ quand personne ne le poursuit ». (Prov. journaliers. 11 l'a vu gisant sur le fumier, dé-
xxviii, 4.) Nous fuyons donc Dieu, qui nous voré [)ar les vers, accablé par la fièvre et par
poursuit sans cesse. L'apôtre courait pour ap- la faim, travaillé par toutes les maladies à la

procher de lui; nous courons aussi, nous, fois. Oui, la fièvre le torturait, car c'est une
(uai:> pour l'éviter et nous cloi{,'aer de lui. ûèvre avec ses flammes que i» mauvaise cou-
,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE XI. "tl

'cupiscence une flèvre avec sa faim anor-


; c'est fuyons-nous ce généreux bienfaiteur ? Et après
male que l'ambition c'est une
et insatiable, ; tant de merveilles opérées en notre faveur, il
fièvre avec son virus, que l'avarice c'est une ; nous prête encore sa force tant que la mala-
:

fièvre avec la privation de la vue, que l'impu- die nous accablait, en effet, nous étions inca-
reté l'idolâtrie, c'est une flèvre avec la sur-
; pables de supporter le fardeau, si lui-même ne
dité et le délire qui condamnait l'homme à nous avait donné le pouvoir. Mais en vain
adorer, à consulter la pierre et le bois ; c'est nous a-t-il accordé la rémission de nos péchés,
elle toujours avec l'altération des traits, car nous avons rendu ce pardon inutile en vain ;

les vices nous dégradent; c'est fout ce qu'il a tant de richesses, nous les avons dissipées et
de plus triste et la plus redoutable maladie. Il dévorées; en vain la force, nous l'avons usée;
vit des hommes plus fous dans leur langage en vain la grâce, nous l'avons étouffée; et
que les êtresen démence, puisqu'ils appelaient comment? en dépensant tous ces trésors pour
Dieu nous vit dans celte
la pierre et le bois. Il des choses qui ne pouvaient nous servir, à de
mer d'iniquités et il ne nous prit pas en abo-
; vraies inutilités. Celles-ci nous ont perdus, et,
mination, en haine, pas même en aversion il ; de plus, malheur incomparable, exilés que
ne détourna passa face; car il était le Seigneur nous sommes sur une terre étrangère, ré-
et ne haïssait point son ouvrage. Que va-t-il duits à la nourriture des pourceaux nous ,

donc faire? Comme un médecin charitable il ne disons pas encore Revenons à notre
:

prépare de |)récieux médicaments, et il y goûte Père, faisons-lui cet aveu, nous avons péché
le premier. Quand il en a constaté la vertu, il contre le ciel et contre vous; et cela, bien
nous les présente. Comme premier remède et que nous ayons un père si aimant, si dési-
souverain antidote, ilnousdonnele bain sacré; reux de notre retour! Car abandonnons seu-
il nous fait vomir toute notre iniquité; tous les lement les voies du vice, et revenons à lui ;
symptômes ennemis prennent la fuite; l'inflam- et nous verrons qu'il ne peut se résoudre
mation cesse, la fièvre est éteinte, le virus est même à nous faire un reproche. Qu'ai-je dit?
desséché. Tous les symptômes d'avarice, de Dieu ne peut se résoudre à nous faire un re-
colère, de tout mal enfin se sont évanouis par proche? Non-seulement lui-même ne veut pas
la présence de l'Esprit. Nos yeux et nos oreilles en faire, mais il ferme la bouche à tout autre
s'ouvrirent; notre langue se délia pour de qui nous en adresserait; quand même celui-là
pieuses paroles ; notre âme acquit la force serait un de ceux qu'il aime le plus. Ah! re-
notre corps la beauté, cette fleur de beauté que venons! jusqu'à quand resterons- nous éloi-
doit avoir un enfant de Dieu engendré par la gnés? Comprenons notre déshonneur stnlons ;

grâce de son Esprit; une gloire telle que doit notre dégradation. Le vice nous rabaisse au
avoir le fils d'un roi, nouvellement né et cou- niveau de l'animal immonde; le vice affame
ché sur_la pourpre. âme; rentrons
notre cœur. Retrouvons notre
Oh quelle noblesse Dieu nous a donnée
! I en nous-mêmes; revenons à notre ancienne
Et nous, envers celui qui nous a tant aimés, noblesse et regagnons les biens à venir, par
nous continuons à être ingrats. Il nous a en- la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésusr
fantés, nourris, comblés de biens ; pourquoi Christ, etc.
TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTO.ME.

HOMELIE XII.

MES FBFl ïS; .'E ?E CBOIS PAS AVOIR SAISI 11 l'UIX TOIT CE QBE JE
J
FAIS, c'eST d'OIBLIER CE QUI BST
BERUIÈilt M'.il, POl'R TtMiUK EN AVANT... (CUAP. 111, 13 A 17.)

i%nHl}-Be.

1 I.'apAire oublie le terrain gafné, et ne veut qu'aller en avant et franchir le reste de sa course.
2 Va nous aussi, avançons dans le bien ; Dieu nous regarde ; l'apôtre nous précède.
3. Estiorlalion sur l'iuii'a ion des saints. —Les saints sont nos modèles. — Jésus-Clirist est notre maître et notre premier modèle.
— Toutes les condilions trouvent leur type parfait dans les saints livres.
4. La vertu, source unique du bonbeur, se concilie avec tous les états de l'homme.

1. Il n'est rien pour rendre inutiles nos bon- efforts tendent en avant. Les paroles suivantes
nes œuvres et pour nous gunller d'orgueil, accusent te vœu : « Mais tout ce que je
comme le souvenir complaisant du bien que a fais maintenant, c'est qu'oubliant ce qui
nous avons fait. Deux maux en résultent pour a est derrière moi , et m'avançant vers ce
nous une négligence plus grande, une vanité
: « qui est devant moi ,
je cours incessamment
plus exallée. Aussi Paul, sacbant que notre a vers le bout de la carrière ,
pour rem-
nature invinciblement portée à la paresse,
est a porter le prix de la félicité du ciel , à
ayant d'ailleurs prodigué l'éloge aux Pbilip- a laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-
piens, se bâte, vous le voyez, de rabaisscrtoute « Christ ».

enflure ; il l'a fait déjà précédemment de plu- Voyez comment par ces paroles il nous mon-
sieurs manières, mais en ce passage surtout, tre le motif (]iii le faisait tendre vers ce qui est
il n'a pas d'autre but. Ainsi : encore devant lui. Bien certainement, celui
« Mes frères », dil-il, «je ne crois pas avoir qui se croit parfait, celui qui pense ne man-
a saisi ce vers quoi je tends ». Que si Paul ne quer de rien pour posséder une vertu accom.
tient pas encore le prix, s'il n'est pas pleine- jilie, cessera par conséquent de courir, comme

ment sûr de sa résurieclion glorieuse ni de si déjà il avait atteint le but. Mais celui qui se
son avenir, bien moins doivent l'être ceux regarde comme éloigné encore de la borne
qui n'ont pas encore gagné la moindre [)arlie désirée, ne suspendra pas son élan. Telle
de seniblublcj mérites. Voici, du reste, sa doit toujours être notre persuasion, alors
pensée Je ne crois pas avoir atteint encore la
: même que nous aurons fait une multitude de
vertu toute entière, comme on dit d'ordinaire bonnes œuvres. Carsi Paul, après mille morts,
d'un coureur : Il ne tient pas encore le but. après desi grands combats, avait cependant

Ni moi non plus, dit saint Paul, je n'ai pas celte conviction intime, bien plus doit-elle
parcouru toute la carrière. Il est vrai qu'ail- être la nôtre. Je ne perds pas courage, nous
leurs il s'exprime autrement: a J'ai combattu dit-il, bien qu'après une
longue course, je si

« le bon combat » (lITim. iv, 7), tandis qu'ici ne sois pas veux jamais
encore arrivé ;
je ne
vous entendez « Je ne crois pas avoir encore
: désespérer; je cours encore, et je combats je ;

« atteint le terme » mais qu'on lise attenti- ; n'ai qu'un but avancer toujours C'est ce que
: 1

vement les deux textes, et l'on comprendra la nous devons faire nous-mêmes, oubliant nos
raison de ces deux afiirmations. Nous ne pou- bonnes actions passées, négligeant tout ce qui
vons pas toujours renouveler des discussions est en arrière. Le coureur, en effet, ne pense
de ce genre ni donner de toutes choses une pas aux espaces déjà parcourus, mais à ceux
Ixplication complète. Il suffit d'avertir qu'une qui restent à franchir. Ainsi ne pensons pas
ile> deux paroles a été prononcée bien aNanl aux progrès que nous avons pu faire dans la
I autre, et que celle-ci, écrite à Timotbée, vertu, mais bien à ceux qui nous restent à
cuïncide avec les derniers jours de saint Paul. faire encore. A quoi en effet nous servira le ter-
Ici il dit seulement « Je ne crois pas avoir : rain g.igné, si nous n'achevons pas l'intervalle
« encore allcinl le but », mais tous mes qui reste ? L'apùlre n'a pas même dit : Je n'y
COiMMENTAlRE SUR L'ÉPITRE AUX PIIILIPPIENS. - HOMÉLIE XII. 19

pense pas, je ne m'en souviens pas; mais: «J'ou- mis de vaincre. Ne vous flez pas à certain sol
blie » voulantainsi nous rendre plus vigilants.
ïs ;
luisant et glissant, et vous ne tomberez pas ;

En efîet, nous n'avons vraiment bien toute notre choisissez le ferme, le solide, toujours. Tenez
ardeur que quand nous jetons tout l'élan de ^e front, les yeux levés les maîtres de la :

notre âme que


vers ce reste de lutte à subir, et course recommandent cette allure, qui favorise
nous livrons à l'oubli tout le passé. « Nous — l'effort.La têle trop penchée vous entraîne et
o tendons la main avec effort », dit-il, pour vous fait tomber.
prendre avant même d'être arrivés. On dit en Surtout regardez en haut, là est votre palme ;
effet que le coureur s'étend en avant lorsqu'il la vue d'uae palme augmente l'ardeur du dé-

projette avec effort son corps entier en avant sir l'espérance vous ôtera le sentiment du
;

même de ses pieds qui courent néanmoins tou- labeur et des fatigues. L'éloignemiMit vous
jours, se pencliant vers le but, allongeant les fait paraître petite la récompense promise ;

braSj pour diminuer encore l'espace qui l'en mais quelle est-elle enfin ? Ce n'est pas une
sépare. Ainsi se révèle une âme pleine d'élan branche de palmier , qu'est-ce donc? Le
et d'invincible ardeur. Pour entrer en lice, i^ royaume des cieux, le repos éternel, lu gloire
faut ainsi courir, avec toute celte hâte , avec avec Jésus-Christ, avec lui l'héritage, la fra-
toute cette énergie, et jamais mollement. Or ternité, desbiens infinis que le langage hu-
la différenceque vous remarquez entre un cou- main ne peut exphquer. Impossible a nous
reur de ce genre et un paresseux couché sur le de vous développer les beautés de cette palme
dos, est précisément celle qui se trouve entre ineffable; celui-là seul la connaît qui l'a ga-
Paul et nous. Cbaque jour il savait mourir, gnée et va la recevoir. Ni l'or, ni les pierre-
chaque jour mériter point d'occasion, nul ;
ries ne la composent elle ; est mille fois plus
moment qui ne le fit avancer d'un pas vers précieuse ; l'or, au prix d'elle, est de la boue ;

le terme de la carrière il ne voulait pas pren-


;
au prix de sa beauté, les diamants sont de l'ar-
dre, il voulait ravir. Et cette façon de saisir gile. Si conquérant de cette palme, vous arri-

est permise : Celui qui donne le prix est si vez au ciel, il vous sera donné d'y marcher
haut; la dans un lieu si élevé
palme est I entouré d'honneurs les anges, vous la voyant
;

2. Considérez quel grand espace nous avons en main, vous environneront de respect; avec
à parcourir et combien est élevé le but où il confiance vous approcherez de tous les trônes.
nous faut voler avec les ailes de l'esprit, seu- « En Jésus-Christ ». Voyez la connaissance

les capables d'atteindre à cette grande hau- de l'apôtre. Je fais tout, avoue-t-il, en Jésus-
teur. Il faut monter là avec notre corps Christ; car à moins qu'il n'imprime le mouve-
même, à qui ce terme est aussi proposé. « Car ment, tant d'espace est infranchissable à notre
a notre conversation », dit saint Paul, a est faiblesse nous avons besoin d'être beaucoup
;

o dans lescieux». (Philip, ui, 20.) Là est notre aidés. Il a voulu que le théâtre de la lutte fût
palme. Or, voyez-vous quel sévère régime ici-bas; et là-haut, le couronnement. Chez
suivent les athlètes? Comme ils ne touchent nous la couronne est accordée sur le champ
à aucun aliment capable d'énerver leurs for- du combat; celle-là, au contraire, e.-t placée
ces conmie chaque jour ils s'exercent au
; surdes sommets splendides. D'ailleurs, dans
gymnase sous un maître, sous une discipline? nos cités mêmes, l'athlète ou l'écuvcr vain-
Imilez-h's, déployez même pour votre âme queurs, quand ils vont recevoir l'honneur tant
une plus grande énergie. Votre palme est plus recherché, ne restenlpas en bas dans le slade;
belle, vos adversaires sont plus nombreux; ils montent appelés par l'empereur qui de ,

suivez un régime, car vos forces sont mena- son trône élevé les couronne. Ain-i vous-
,

cées de plus d'un côté; fortifiez vos jarrets et mêmes, loin d'ici, vous recevrez la[iahnedans
vos pieds, vous le pouvez, c'est l'affaire de le ciel.
votre volonté et norf de la nature. Quant à Tout ce que nous sommes donc de par-
a

celle-ci, nous devons rallét,'er, de peur qu'elle ti soyons dans ces sentiments,
faits, conclut-il,
n'oppose à l'agilité des jambes un poids acca- « et si vous en avez d'autres. Dieu vous dé-
blant. Apprenez à avoir le pied sûr, le terrain a couvrira aussi ce que vous en devez croire ».
glisse en maints endroits, et si vous tombez, Qu'est-ce que Dieu nous apprendra? Qu'il
vousperdez beaucoup toutefois, même tombé,; faut oublier tout ce que nous laissons derrière
relevez-vous ainsi vous sera-t-il encore per-
; nous, de sorte que la marque de la perfcclioo
80 Traduction française de saint jean chrysostome.

c'est de ne se pas croire parfait. Mais alors, ô a vu en nous ». Il a dit précédemment : Pre-

apôtre, pourquoi dites-vous : «Nous qui som- nez-garde aux chiens, afin d'en éloigner ses
o mes parfaits?» Car enfin, ne voulez-vous chers néophytes; maintenantil leur propose

pas, diles-nioi que nous partagions vos


,
les modèles à imiter. Si quelqu'un veut sui-
vues et vos sentiments? Or, si vous n'avez pas vre notre exemple, dit-il, et marcher dans la
encore vaincu, si vous-même n'êtes pas par- voie que nous traçons, attachez-vous à lui.
fait, comment voulez-vous que les parfaits Bien que je sois absent, vous connaissez ma
adoptent une conviction que vous avez, vous manière de faire, c'est-à-dire, mon plan de
qui n'êtes pas parfait encore? — EU 1 nous vie et de mœurs. Car il n'enseignait pas seu-
répond-il, c'est que cet humble sentiment est lement par sa parole, mais encore par ses
la perfection même; vous avez quelque
et « si actions comme dans un chœur ou dans une
;

o autre manière de voir, Dieu vous montrera armée, chacun doit imiter le chef d'orchestre
ce que vaut votre idée ». Pour les prémunir ou le général, et marcher avec ordre. Il suffit
contre l'orgueil, l'apôtre voudrait dire : Si pour détruire l'ordre, de suivre une faction
queUiu'un parmi vous se croit déjà en pleine isolée.
possession de la vertu et toutefois, il ne parle
; 3. Ainsi les apôtres étaient des types et
pas ainsi, il dit seulement a Si vous avez : des modèles, parce (lu'ils observaient un ar-
a quelque autre ni.inière de voir. Dieu vous chétype dont l'image était devant leurs yeux.
« montrera ce qu'elle vaut. Vous voyez la mo- Imaginez-vous toutefois combien leur vie
destie respectueuse de son langage. Dieu vous était parfaite et pure, puisqu'eux-mêmcsétaient
renseignera, dit-il; il ne vous rajtprendra projjosés comme archétypes et exemplaires,
pas seulement, il vous le jiersuadera. En effet, comme autant de lois vivantes. Ce que di-
Paul enseignait, et Dieu faisait profiter l'en- saient leurs lettres, tout le monde le voyait
seignement. Encore ne dit-il pas Dieu vous : clairement dans leur vie. Voilà la meilleure
persuadera mais Dieu vous éclairera pour
; : méthode tl'enseignement; c'est ainsi que le
montrer que c'est atlaire d'ignorance. Ces pa- maître entraîne son disciple. Qu'il parle seu-
roles de l'apôtre n'ont pastraità l'enseignement lement, que ses paroles seules respirent la sa-
des dogmes, mais à la perfection des mœurs ;
gesse, tandis que
exemples reproduiront
ses
elles prescrivent que personne ne se regarde tout le contraire, un maître. Phi-
il n'est plus
comme parfait; car dès qu'on se croit en losopher en parole est chose facile au disciple
pleine possession de la vertu, c'est qu'on n'a même il faut que vous lui donniez en outre
;

rien absolument. la leçon, la persuasion qui vient de l'exemple.


Cependant, pour ce qui est des choses L'exemple seul fait respecter le maître, et in-
« auxquelles nous sommes parvenus, ayons cline le disciple à l'obéissance. Comment?
c les mêmes sentiments, demeurons dans la C'est que ne voyant votre sagesse
celui-ci
«même règle». Que signifie cette phrase :
qu'en paroles, dira tout bas Ce maître m'im- :

« Pour ce qui est des choses auxquelles nous pose une morale impossible; et lui-même
« sommes parvenus?» En attendant, dit l'apô- m'en donne la preuve, puisqu'il ne la pratique
tre, gardons le bien que nous avons conquis, la pas.
charité, la concorde, la paix; ce point, en efiet, Et toutefois, mes frères, quand même un
nous est gagné, «nous y sommes parvenus; maître indigne nous laisserait voir sa conduite
a restons dans la même règle, n'ayons tous pleine de lâcheté veillons à nos propres inté-
,

«qu'un même sentiment». oNousysommes — rêts, et écoulons le prophète qui dit « Tous :

a parvenus», c'est donc un fait accompli. seront enseignés de Dieu » ; et ailleurs :


Voyez-vous aussi que Paul veut que les com- a Désormais l'homme n'enseignera plus son
mandements soient notre règle? Une règle a frère, en disant : Connaissez le Seigneur ;

n'admet ni addition ni retranchement; autre- a car tous me connaîtront, depuis le plus grand
ment ce n'est plus une règle, a Dans la même «jusqu'au plus petit ». Vous n'avez pas un
règle », c'esl-à-dire dans la même foi, dans maître vertueux mais vous avez le véritable
;

la même constitution. maître, le seul qu'on doive appeler du nom de


a Mes frères, rendez-vous mes imitateurs, Maître. Allez à son école. 11 a dit « Apprenez :

a et proposez-vous l'exemple de ceux qui se a de moi que je suis doux» (Malth. xi, 29) ;

« conduisent selon le modèle que vous avez n'écoulez pas l'autre docteur; mais seulement
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PIIILIPPIENS. - HOMÉLIE XII. 81

le Maître et ses leçons. Prenez là le modèle ;


dre; mais qu'en dehors de la règle, tout est
voilà un type parfait ; sur lui conformez-vous ruine : le trône vous perd, la pauvreté vous
toujours. perd, les richesses vous perdent.
Les saintes Ecritures vous proposent par Rien ne peut nuire à l'homme qui est sur
milliers des exemples de vies passées dans la ses gardes. Serait-ce, dites-moi, la captivité
vertu. Après celui du Maître, aboi'dez, si vous qui lui serait fatale? Nullement. Rappelez-
voulez, ceux des disciples. Parmi eux tel brilla vous Joseph, réduit en esclavage et non moins
par la pauvreté, et tel par les richesses : ainsi enchaîné à la vertu. Rappelez-vous Daniel et
Elle fut pauvre, Abraham opulent : prenez la les trois enfants de Babylone qui, par leur
voie qui vous paraît la plus aisée, la plus à captivité môme, s'illustrèrent davantage. C'est
votre portée. Tel encore trouva son salut dans qu'en effet , la vertu conserve partout son
le mariage, tel autre dans la virginité Abra- : éclat ; aucun obstacle ne peut la vaincre ni seu-
ham était marié, Elle resta vierge choisissez : lement l'arrêter. Que parlé-je de pauvreté, d'es-
entre ces deux routes, toutes deux mènent au clavage? La faim même, les ulcères, la maladie
ciel. Le jeûne a sanctifié Jean-Baptiste Job ; ne peuvent l'atteindre, bien que la maladie
fut saint sans jeûner. Celui-ci encore avait le soit pire encore que l'esclavage. Tel on a vu
souci d'une grande maison, femme, fils et Lazare, tel Job, tel aussi Timolhée lequel était
filles, grandes richesses ; Jean ne possédait visité par de fréquentes infirmités. Vous le
qu'un vêtement de poils. Et que parlé-je de voyez donc la vertu ne peut être vaincue par
:

maison, de richesses, d'argent, puisque même quoi que ce soit richesse et pauvreté, servi-
;

avec une royauté terrestre, on peut gagner la tude et empire, soucis d'administration, mala-
vertu? Un palais est, sans comparaison bien , die, ignominie, exil, la vertu laisse tout s'agi-
plus rempli d'occupations qu'une maison de ter dans la sphère inférieure de ce bas monde;
particulier et cependant David a brillé sur
: elle-même arrive au ciel 1

un trône; la pourpre ni le diadème n'ont pu Qu'elle trouve seulement une âme géné-
le tel fut aussi un autre chef
corrompre; reuse, et dès lors rien ne pourra empêcher
Providence avait confié le gou-
d'Etat, à qui la qu'elle n'y entre dans la plénitude de sa force.
vernement detout un peuple. Moïse et sa tâche ; Dès que l'agent qui devra produire la bonne
était plus difficile encore, car il rencontra cJiez œuvre, sera lui-même fort, les choses exté-
ce peuple plus de licence, et par suite plus de rieures ne feront point obstacle. Dans les pro-
difficultés, plus d'ennuis. fessions mécaniques, dès que l'ouvrier est
Vous avez vu des saints dans les richesses habile, patient, maître de son métier enfin,
comme dans la pauvreté ; vous en avez vu que maladie vienne, il garde son art; que
la

dans4e mariage comme dans la virginité. Par la pauvreté l'accable, il garde son art; que

contre, sachez que plusieurs ont péri mariés l'outil soit dans sa main et lui dans l'exercice

ou vierges, riches ou pauvres. Ainsi , dans le de son travail, ou qu'il chôme au contraire,
mariage plusieurs se sont perdus témoin : son art lui reste toujours et tout entier son :

Samson, qui n'a pas péri au reste, par le fait


, art fait partie de lui-même. Ainsi l'homme
de cette condition, mais par sa volonté et sa vertueux et qui ne dépend que de Dieu, mon-
liberté. Ainsi dans la virginité encore: témoin tre sa vertu partout également, dans la pau-
les cinq vierges folles ainsi dans les richesses,
; vreté et dans la maladie comme dans la santé,
l'orgueilleux riche qui méprisait Lazare; ainsi dans la gloire ou dans les outrages.
dans la pauvreté, puisque aujourd'hui même 4. Les apôtres n'ont-ils pas traversé tous ces
les indigents se perdent par miUiers. Je pour- chemins si divers, et, comme dit saint Paul, «à
rais vous faire voir bien des grands qui se sont « travers la gloire et l'ignominie » ,
par « la

perdus sur le trône et dans le gouvernement des bonne et mauvaise réputation?» (II
par la
peuples. Mais aussi, jusque dans l'état mili- Aor. VI, 8.) C'est être un vrai athlète, que d'ê-
taire, voulez-vous des noms de soldats qui ont tre prêt à tout; et telle est aussi la nature de
fait leur salut? Voyez Corneille. Préférez-vous la vertu. Si vous dites Je ne puis comman- :

des intendants de maisons particulières? Voyez der, il me faut mener la vie monastique, vous
l'eunuque de la reine d'Ethiopie. Ainsi de- faites injure à la vertu. Elle doit en effet être
vient-il évident qu'en usant des richesses selon utile à tous, > '
partout briller, dès qu'elle ha-
le devoir, elles n'ont rien qui puisse nous per- bite une ànic, Voici lu famine ou voici l'abou*
S. i. Ch. — Tome XI,
S3 TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOME.

(lance : la vertu y conserve et y nionlrc sa s'est inorlitiée. Craindrait-elle l'infamie? mais


puissance active, selon que Paul a dit « Je : le monde est crucifié pour elle. La perte de
«sais vivre dans l'abondance, ou souffrir la ses enfants? mais elle est sans peur, elle a foi

« disette ». (Philip, iv, 12.) Fallail-il travailler? en la Résurrection. Qui pourrait donc l'ébran-
Iln'en rougissait pas, et pendant deux ans il ler? Rien, absolument rien. — Mais les ri-

at son humble métier. Sup|)orter la faim ? On chesses donnent de l'orgueil? Non, car elle sait
ne le voyait ni succomber, ni même chanceler. que l'argent n'est rien. Mais la gloire? elle est
Mourir même? Son courage ne faiblissait pas; instruite à une école qui proclame que toute
il montrait partout son art, sa fermeté dans la la gloire de l'homme est comme la fleur do
vertu. l'herbe des champs. (Isaïe, xl, 6.) Mais les dé-
Imitons-le, nous n'aurons plus aucun
et lices? Elle a entendu cette leçon de Paul :

sujet de tristesse. Car quel chagrin pouvait a Vivre dans les délices, c'est être mort».
arriver à la hauteur d'un tel homme? Aucun (1 Tim. V, 6.) Ainsi incapable de s'enfler ni de
sans doute. Et nous aussi, tant que la vertu ne s'abattre, qu'est-ce (jui pourrait égaler la soli-
nous sera point ravie notre bonheur surpas-
, dité de cette âme?
sera tout bonheur humain, non pas dans tel Telles ne sont pas tant d'autres âmes qui,
cas donné mais dans tous les cas possibles.
, au contraire, changent plus souvent que la
Donnez-moi un homme vertueux qu'il ait une ;
mer ou le caméléon. Oh que leur manière !

femme, des enfants, de l'argent, qu'il soit en- d'être prête à rire ,
quand on voit la même
vironné de gloire, il gardera, au sein de cette personne tour à tour riant ou pleurant, in-
félicité multiple, la vertu toujours. Qu'on l'en quiète ou plongée dans la dissolution et la
dépouille, sa vertu demeure en exercice, ses joie! Aussi Paul nous recommande de ne pas
malheurs ne l'accablent pas plus que ne l'en- a nous conformer à ce siècle » présent. Déjà

flaient ses prospérités ;


pareil à un rocher au nous vivons dans nous sommes déjà
le ciel,

sein des mers, que l'onde se gonfle ou qu'elle les citoyens d'un monde où
rien ne change :

se calme, l'immobilité est sa nature , la vague des récompenses immuables nous sont pro-
ne peut le briser, ni le calme l'user; ainsi mises. Embrassons ce noble genre de vie, re-
l'âme solide demeure inébranlable aux flots cueillons-en dès maintenant les biens inappré-
irrités comme aux eaux paisibles. Et comme ciables. Pourquoi nous jeter nous-mêmes dans
de pauvres enfants surun navire facilement se l'Euripe, au milieu des vagues des tempêtes, ,

troublent, tandis que le pilote reste assis, sou- des tourbillons? Embrassons ce calme bien-
riant et tranquille, s'amusant même de leur heureux, qui ne dépend des richesses ni de la
épouvante; ainsi l'âme du vrai sage , lorsque pauvreté, du bon ni du mauvais renom, de la
les autres tour à tour, selon les vicissitudes du maladie ni de la santé ni d'aucune infirmité, ,

siècle, se troublent ou se livrent à des rires in- mais de notre propre cœur. Qu'il soit solide,
sensés, demeure assise et calme auprès du gou- lui, et formé à l'école de la vertu, tout lui sera
vernaildelareligion etdela piété. Quellecause, facile dès lors ; déjà il apercevra dans l'avenir
en effet, dites-moi, pourrait troubler l'âme le repos et le port tranquille, et après le dé-
.pieuse? La mort? mais elle est le commence- part enfin, il trouvera des biens infinis. Puis-
ment d'une vie meilleure. La pauvreté? mais sions-nous les gagner tous par la grâce et
elle n'estqu'un mobile de plusdans la voie de la bonté de Noire-Seigneur Jésus-Christ, avec
vertu. La maladie? mais ellecoini)le pour rien lequel soit au Père et au Fils, gloire, empire et
la vie présente et (jue parlé-je de la maladie?
; honneur, maintenant et toujours, et dans les
elle met sur la même ligne les joies et les souf- siècles des siècles. Ainsi soit-il.
frances^ elle a méine pris les devants , elle
COMMENTAIRE SUR L'ÉPiTRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE XllI. S3

HOMELIE XIII.

CAS. IL Y EN A PLUSIEURS DONT JE VOUS AI SOUVENT PARLÉ ET DONT JE VOUS PARLE ENCORE AVEC LAR-
MES, QUI SE CONDUISENT EN ENNEMIS DE LA CROIX DE JÉSUS-CHRIST. (CHAP. III, 18 JUSQU'AU CHAP.
IV, 3.)

1. Quelle est la vertu de la croix, et même du signe delà croix? Qui sont les ennemis de la croix, chez les soi-disant chrétiens t
2. I.'ovalcur conilainne avec saint Paul ceux qui fontun Dieu de leur ventre. —
L'immortalité et la résurrection des corps doivent
nous cliarmer nous consoler.
et

3. Coinpliraenls de salut l'aul aux premières dames chrétiennes leur rôle dans ce premier âge de : la religion. — Saint Paul
n'était cependant pas marié lien qu'une appellalion amphibologique l'ait fait dire à quelques-uns.
,

4. Le céleste Thriomphalcur vient au devant de ses élus ; beauté de ce spectacle ; malheur d'en être exclus ; misère plus
grande que l'enter même.

1. Il n'est rien qui soit aussi peu d'accord qu'elle a répandus et qu'elle répand encore,
avec la vie chrétienne, rien qui lui soit étran- des saintes assurances de vie qu'elle nous
ger autant que la recherche du repos et du donne.
bien-être; notre enrôlement dans la sainte C'est par la croix que tout s'accomplit;
milice où nos noms sont inscrits ne s'accor- le baptême se fait par la croix
car il y faut ;

dera jamais avec l'attache à la vie présente. recevoir ce sceau sacré. C'est par la croix que
Votre Dieu a été mis en croix , et vous cher- se confère l'imposition des mains. Pour abré-
chez votre tranquillité 1 Votre Dieu a été percé ger, enfin, en voyage ou àmaison, en tout
la
de clous, et vous vivez dans les délices ! Est-ce lieu, la croix est le souverain bien, l'armure
là la conduite d'un soldat généreu.\? Aussi du salut, le bouclier invincible contre les as-
Paul a-t-il dit : « Plusieurs ,
je vous l'ai dit sauts du démon. Pour le combattre vous ,

a souvent et je le dis encore avec larmes^ plu- vous armez de la croix et non pas seulement ,

n sieurs se conduisent en ennemis de la croix en vous marquant de son signe, mais en su-
a de Jésus-Christ Quelques-uns, en effet, et
». bissant et souflrant tout ce que montre cet
c'est la raison des larmes de Paul faisaient , instrument de la passion. Jésus-Christ en ,

semblant d'être chrétiens, mais vivaient dans effet, appelle croix toutes nos souffrances,
l'inertie-ct les plaisirs. C'est déclarer la guerre comme dans ce texte « Il ne peut être sauvé
:

à la croix. Car la croix ne peut aller qu'à une 9 qui ne prend pas sa croix pour me
celui
âme toujours debout sur la brèche, avide de « suivre» autrement celui qui ne se tient
; ,

mourir, détachée de tout plaisir égoïste. Ces pas prêt à bien mourir. Mais ces chrétiens
gens suivent une façon de vivre tout opposée. lâches et dégénérés, amis de leur chair et de
En vain donc prétendent -ils appartenir à leur vie, sont évidemment ennenu's de la
Jésus, ils ne sont que les ennemis de sa croix; croix; tous ceux qui aiment les délices et la
s'ils l'aimaient, ils prouveraient leur amour tranquillité en ce bas monde ne sont pas
en s'éludiant à vivre d'une vie crucifiée. Est- moins les ennemis de cette croix dans laquelle
ce que votre Seigneur n'a pas été cloué à la Paul se glorifie ,
qu'il embrasse , à laquelle il

croix? Si vous ne pouvez le suivre à la lettre, voudrait s'identifier, d'après ses paroles : Je
au moins d'une autre manière imitez-le. At- , suis crucifié au monde ; il est crucifié pour
tachez-vous à la croix, bien que personne ne moi.
vous y cloue en réalité oui crucifiez-vous, ; , Maintenant il ajoute : «Or à présent je le dis
non pas dans le sens du suicide, grand Dieu ! a en pleurant Pourquoi ? Parce que le mal
».
ce serait une impiété mais dans le sens que
; a grandi, parce que de telles gens méritent
Paul indiquait en ces termes a Le monde est : qu'on les pleure. Oui, nous devons nos larmes,
«crucifié pour moi, je le suis aussi pour le en vérité, à ceux qui vivent dans les délices,
(( monde ». (Gai. vi, 14.) Si vous aimez votre ne songeant qu'à nourrir l'envelo|ii)r, le corps,
Seigneur, mourez de sa mort; instruisez-vous veux-jedire, sans tenir aucun com[ile du sup-
de la puissance de sa croix , des bienfaits plice qui les attend. Votre vie est délicieuse,
u TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

ah ! je le veux ; le vin, je vous l'accorde, vous partie de ses richesses, celui-là, en toute justice,
plait et vous délocle ; et ainsi aujourd'hui, do- ne devra-t-il pas prendre pour lui l'anathèiue
main; ainsi dix, vingt, trente, quarante, cin- apostoliiiue?
quante ans vous accorde un siècle par
;
je ,
2. Au reste, pour réveiller la sainte honte,

impossible mais vous le voulez, je vous l'ac-


;
pour adjurer enûn le pécheur, rien de plus
corde quelle sera lafin?qu'y gagnerez-vous?
: habile ni de plus fort que ce langage aposto-
Rion. Passer une telle vie, n'est-ce pas lamen- lique a Leur Dieu, c'est leur ventre; leur
:

table, déplorable? Dieu nous a introduit dans « gloire est dans leur confusion même». Mais

le stade pour nous couronner et nous nous , qui sont ceux-là? a Ce sont ceux qui n'ont du
en irons sans avoir fait un acte de courage! a goût que pour la terre », ceux qui disent :

Paul, lui, Paul gt mit ut pleure de ce qui est Bâtissons des maisons; où? sur la terre; ache-
pour les autres occasion de rire et de s'a- tons des champs, sur la terre encore; acqué-
muser tant il ressent vivement
;
le malheur rons l'emiiire, sur la terre aussi poursuivons ;

du prochain tant il porte tous ;


les hommes la gloire, toujours sur la terre amassons des
;

dans son cœur I richesses, tout enfin sur la terre. Voilà encore
« Leur Dieu », ajoule-t-il, a c'est leur ven- des gens pour (jui le ventre est un Dieu. Car,
« tre B. U n'est pas d'autre Dieu, en eflet. C'est puisque leur âme ne s'occupe d'aucun objet
lamise en action de leur adage « Mangeons : spirituel, puisqu'ils ont tout ici bas et n'ont
a etbuvons n. Voyez-vous quel péché c'est pas d'autres soucis, vraiment dès lors leur ven-
qu'une vie de délices? Pour les uns, c'est l'ar- tre est leur Dieu, et ce sont eux qui disent :

gent pour d'autres, c'est le ventre qui est Dieu.


;
« Mangeons et buvons, car demain nous mour-
Ne sont-ils pas aussi des idolâtres, ces der- « rons ». Oui, vous gémissez de ce que votre

niers, et pires et plus déleslables encore? corps est pétri de Umon, bien que cette chair
« Leur gloire », dit saint Paul, o est dans leur même ne soit point un obstacle à la vertu et ;

a confusion ». Quchim-s-uns entendent ces vous rabaissez votre âme par les délices, vous
paroles de la circoncision. Je les interprète en la traînez dans la boue, et vous le faites sans
ce sens, que telles gens devraient être couverts remords, vous riez même et vous livrez votre
de honte et se voiler la face à raison de cer- âme à la folie quel pardon espérez-vous donc,
:

tains vices, et qu'au contraire il s'en font après vous être condamnés à l'insensibilité?
gloire. C'est, en d'autres termes, ce qu'il dit ail- Et cela, lorsque vousdevriezspiritualiser votre
leurs Quel fruit avez-vous donc trouvé en
: « corps lui-même! Car vous le pouvez, il ne s'a-

« ces jouissances (|ui maintenant vous font git que de vouloir. Vous avez un ventre pour
rougir? » (Rom. vi, 26.) C'est un grand mal, lui donner les aliments nécessaires, et non pour
en elTel, que de conunettre des choses honteu- l'étendre et pour l'cngiaisser; pour lui com-
ses ; vous rougissez encore en le fai-
mais si mander, et non pour qu'il vous commande;
sant, ce n'est que demi-mal; si au contraire non pour en être l'esclave, mais pour le faire
vous en tirez gloire, c'est le dernier degré de servir à la nutrition des autres membres; non
l'insensibilité. pour dépasser enfin toute limite honnête. La
Alors, dira-t-on, ces paroles ne s'apjdiquent mer cause moins de dégâts sur les rivages
qu'à ces endurcis effionlés; et, dans cet au- qu'elle envahit, que n'en cause le ventre à
ditoire,personne ne donne prise à semblable notre corps et à notre âme. L'une submerge
rc|»rùche? Personne ne peut cire accusé d'a- la terre, l'autre dévaste le corps tout entier.
voir son ventre i)ourDieii, et de se faire gloire Imposez-lui comme limite le strict nécessaire
de sa honte même? Ah I je le souhaite, et je de la nature, comme Dieu pour la mer a |)lacc
souhaite bien ardemment que ce portrait ne le sable du rivage. S'il bouillonne, s'il se ré-
nous ressemble pas même de loin. Je voudrais volte, rei)renez-le avec cette puissance intime
ne connaître personne sur qui ce blâme doive qui est en vous. Voyez de quel honneur Dieu
tomber. Mais je crains qu'au contraire il ne vous comble, puisqu'ici vous pouvez parler
nous convienne mieux qu'à eux-mêmes. Eti comme lui. Mais vous vous y refusez, et quand
(Ifit, s'il en est un ici qui passe sa vie dans vous voyez ce tyran sortir de ses bornes, gâter
les banquets et la boisson, trouvant bien sans et dévorer votre nature, vous n'osez pas l'ar-
doute quelques oboles pour les pauvres, niais rêter ni le modérer, o Leur Dieu, c'est leur
pioJiijuaut ^lour son ventre la plus grande a veulre».
COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. — HOMÉLIE XIII. 83

Voyons comment Paul a servi Dieu et , sont rien en comparaison d'une telle dé-
voyons aussi comment les gourmands sont les chéance.
esclaves de leur ventre. Est-ce que pour lui Mais que dites-vous, Paul ? Notre corps de-
ils n'endurent pas mille morts? Ne redoutent- viendrait conforme au sien ? Oui, répond-il ;

ils pas de lui refuser en quoi que ce soit l'obéis- n'en doutez pas, et il ajoute en preuve que ce sera
sance absolue? Est-ce que l'impossible même, « par l'opération de sa puissance, par laquelle

pour lui plaire, ne les trouve pas soumis et «il peut d'ailleurs s'assujélir toutes choses ».
obéissants? Ne sont-ils pas pires que les escla- Voici son raisonnement : 11 a puissance de tout
ves? s'assujétir; donc aussi le trépas et la mort;
Paul était loin de cette ignoir.înie aussi di- ; ou plutôt, en vertu de cette même puissance,
sait-il : a Pour nous, notre conversation est il fait cette merveille de préférence à toute au-
a dans les cieux ». Ne cherchons donc pas le tre. Où brille, en effet, d'avantagel'œuvre de sa
repos ici-bas mais efforçons-nous de gagner
;
puissance, dites-moi; est-ce à soumettre anges,
la gloire de ce royaume dont nous sommes les archanges , chérubins , séraphins ,démons
citoyens. « De là aussi nous attendons le Sau- mêmes? oîi bien est-ce à rendre un corps
veur, qui est le Seigneur Jésus, qui transfor- immortel et désormais incorruptible? Dans le
a mera notre corps, tout vil et abject qu'il est, premier cas évidemment. Il allègue donc le
a afln de le rendre conforme à son corps glo- plus pour vous faire admettre le moins. C'est
« rieux». Peu à peu, Paul nous fait monter. pourquoi, quand vous verriez tous ces mon-
Du ciel, dit-il, est noire Sauveur; le lieu, la dains dans la joie, quand vous les verriez dans
personne nous font voir la majesté de Jésus- leur gloire, tenez-vous fermes et debout n'en ;

Christ, a II transformera notre corps vil et prenez ni ombrage ni scandale. Les espéran-
a abject » : notre corps, en effet, est main- ces que nous vous proposons sont assez hautes
tenant soumis à mille vexations, il souffre les pour redresser les plus lâches, pour réveiller

chaînes, les coups, des misères et des maux les plus endormis.
sans nombre. Mais le corps de Jésus a souffert «C'est pourquoi, mes très-chers et très-
tout cela; l'apôtre le fait entendre par ces « aimés frères, qui êtes ma joie et ma con-
mots : « Pour qu'il devienne conforme à son a ronne, continuez, mes bien-aimés , et de-
a corps glorieux » ; c'est donc le même corps, « mourez ainsi fermes dans le Seigneur».
mais revêtu d'immortalité. — a 11 transfor- (IV, 1.) — « Ainsi » ; comment? Comme vous
a mera notre corps aura donc une », dit-il ; il êtesrestés déjà, inébranlables. Voyez-vous com-
autre forme, ou bien cette expression, peu ment un avis est accompagné d'un éloge? —
exacte, est synonyme de changement. Il a — a Ma joie et ma couronne », oui, non-seule-
dit :__« Le corps de notre abjection », parce ment ma mais ma gloire non-seulement
joie, ;

qu'il est maintenant dans l'abjection, soumis ma mais ma couronne. Gloire sans pa-
gloire,
à la douleur et à la mort parce qu'il paraît ; reille, évidemment, que celle de ces dignes

vil et sans avantage sur les autres êtres maté- fidèles, puisqu'ils sont la couronne de Paul. —
riels. —
o Pour le rendre conforme à son corps a Demeurez ainsi fermes dans le Seigneur»,

a glorieux». Eh quoi grand Dieu? conforme ! c'est-à-dire dans l'espérance en Dieu.


à celui qui maintenant est assis à la droite du 3. « Je prie instamment Evodie et je conjure
Père ? Oui, notre corps devient semblable à a Syntique de s'unir dans les mêmes senti-

celui qu'adorent les anges, qu'environne le a ments en Notre-Seigneur. Je vous prie aussi,
cortège des puissances célestes, qui domine au- « très-cher conjoint, assistez-les ». Quelques-

dessus de toute principauté, vertu, puissance; uns prétendent que dans ces paroles a Cher :

voilà celui dont il revêt la ressemblance par- a conjoint », saint Paul s'adresse à son épouse.
faite. C'est absolument faux. Il désigne ainsi, soit
Toutes les larmes du monde entier suffi- une autre femme, soit le mari d'une de celles
raient-elles pour pleurer dignement ceux qui qu'il a nommées, a Assistez celles qui ont Ira-
sont déchus d'une si belle espérance, et qui « vaille avec moi dans l'établissement de l'E-
ayant pu devenir conformes au corps glorieux « vangile, avec Clément et les autres ,
qui
de Jésus-Christ, ont préféré la ressemblance « m'ont aidé dans mon ministère, et dont les
avec les démons. Je ne compte plus pnur rien « noms sont écrits au livre de vie » . Vous voyez
l'enfer; tous les supplices imaginables ne quel magnifique témoignage il rend à leur
- ,

SÔ ThADLCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CIIRYSOSTOMË.

vertu ; c'est ainsi, au reste, que Jésus-Christ Sauveur, la patrie, tout ce que peut deman-
inêaie parlait à ses apôtres : «Ne vous réjouissez der le cœur le plus exigeant. Nous attendons
pas de ce que les démons vous sont soumis, de là c'est sa parole
, notre Sauveur et Sei-
,

« mais de ce que vos noms sont écrits au livre gneur Jésus -Christ. Reconnaissez ici encore
«de vie ». (Luc, x, 20.) Paul se sert de un trait de cette adorable bonté. Il ne veut
termes identiques ù leur égard «Leurs noms : pas nous y entraîner par un effet de sa puis-
o sont écrits au livredevie». lime semble que sance il aime mieux revenir nous chercher
; ;

ces femmes étaient les principales de l'E.^lise et quand il nous a reconquis, il se retire, nous

de Pliilippes; et peut-être l'apôtre les recom- laissant ainsi comblés d'honneur. Car s'il est
mande à un personnage très-méritant, qu'il venu à nous lorsque nous étions ses ennemis
appelle même
son conjoint, auquel pi;ut-ètre bien plus volontiers revieudra-t-il après nous
il adressait volontiers ses protégés, voyant en avoir faits ses amis. Et cette mission de nous
lui ua auxiliaire, un compagnon d'armes, un venir chercher sur la terre, il ne la conlle ni
ami, un frère. Pareille recommandalion se lit à ses anges, ni à d'autres serviteurs; c'est lui-
dans son épître aux Romains « Je vous re- : même qui vient sur les nuées pour nous appe-
a commande Pliébé, notre sœur, qui est au ler à son palais de gloire. Peut-être même
a service de l'Eglise établie à Cenchrée ». daignera-t-il enlever avec lui sur les nuées
(Rom. XVI, 1. )
— Conjoint » : il ap|)elle tous ceux qui lui auront été fidèles. Nous
ainsi le frère ou même l'époux de l'une délies; aussi, dit l'apôlre, nous qui l'aurons aimé,
comme s'il disait: Tu
maintenant frère lé-es nous serons enlevés avec lui sur les nuées,
gitime, légitime époux, tues un de leurs mem- et ainsi nous serons toujours avec lui.

bres. — « Elles ont avec moi travaillé à l'éla- Eh qui donc sera trouvé serviteur fidèle et
!

a blissement de l'Evangile» de là sa sollici- : prudent? Quels heureux vainqueurs seront


tude et ses prévenances pour elles ce n'est pas ; trouvés dignes de si grands biens? Qu'il faut
raison d'amitié , mais de bonnes œuvres. plaindre ceux qui en seront déchus Car si
1

« Elles ont travaillé avec moi». Que dites- nous avons des larmes intarissables pour les
vous? Des femmes ont travaillé avec vous? rois qui ont perdu un trône, quel deuil sera
Sans doute, répond-il. Car bien que Paul eût digne de cette inexprimable infortune? Multi-
maints auxiliaires, elles ont contribué, et non pliez tant qu'il vous plaira les douleurs de
pas un peu et dans le nombre même, celles-
; l'enfer vous n'aurez pas encore la douleur,
;

ci ont eu leur bonne: |)ait d'aclion. Ainsi déjà dos l'angoisse d'une âme
à cette heure terrible où
lors le? églises particulières grandissiicnt beau- où sonnent les trompettes,
l'univers s'ébraule,
coup. Le fait niênie que les personnages di- où un premier, puis un second, puis un troi-
gnes et saints, bonunes et femmes, étaient en- sième bataillon d'anges, puis des milliers enfin
tourés de respects unanimes, avait plusieurs de ces phalanges célestes se répandent sur la
cxeellenls résultats. En ellel, d'abord tous les terre bientôt appaiaisseut les chérubins en
;

autres (idèles étaient excités à montrer un zèle nombre incalculable , ensuite les séraphins
semblable; ensuite ceux qui rendaient lion tout près de Lui; et Lui, enfin, lui-même
ueur au zèle d'aulrui, y gagnaient même per- avec d'une gloire iuunense autant
le cortège

sonuellement; enliu rbonneur rendu redou- qu'indescriptible. Aloi s les anges se hâtent de
blait, dans les [)jrsoniiages lionorés, l'ardeur et rassembler tous les élus autour de son trône ;
la foi. Aussi partout vous voyez Paul empressé alors Paul et tous ceux qui l'ont suivi reçoi-

à rendre ces témoignages et à recouunander vent la couronne, l'éloge public, l'honneur


ces fidèles d'un mérite spécial. C'est ainsi que solennel de la bouche du Roi, en présence de
dans l'épîlrc aux Corinlliiens il parle de ceux toute l'armée des cieux... Dites, quand même
qui sont prémices de l'Achaïe».
a les Quel- — il n'y aurait point d'enfer, connnent apprécier
ques-uns voient dans ce mot « conjoint u (ij','j-ii, , cette gloire des uns, cette confusion des autres?
Syzigue, un nom propre. Mais peu importe Subir l'enfer, c'est affreux, je l'avoue, c'est in-

qu'il soit ceci, ou qu'il soit cela ; il n'est pas tolérable ; mais plus cruelle encore doit être
Lesoiu ici de recherches curieuses; admirons l'exclusion de ce royaume des cieux.
l.lutôl simplement quel grand honneur Paul Un vous l'aimez mieux, un prince
roi, ou, si

réclame pour ceux qu'il recommande. royal, api es une glorieuse absence et i>lusieurs
'.Tout est au ciel, d'après .aint Paul le : guerres hcurcusciueal terminées, précédé par
,

COMMENTAIRE SUR I.'ÉPITRE AUX PHIUPPIENS. - HOMÉLIE XIIÎ. 81

l'admiralion publique et suivi de son armée nous écouter?... Et le langage que nous prê-
victorieuse , fuit son entrée dans une de nos terait bien évidemment une
ce misérable,
grandes villes. Voici son char triomphal ,
foule d'autres criminels viendraient le con-
ses trophées, ses mille bataillons tout chargés firmer. Pour ne vous donner que cette leçon
,
d'or, ses gardes étincelants aussi sous leurs combien de pécheurs, dans les tourments de
boucliers dorés, tout un peu[)le couronné de la fièvre , se sont dits : Ah 1 si la santé nous
laurier, autour de lui tous les princes de la rendue, nous ne tomberions jamais plus
était
terre habitée, derrière lui les nations étran- en de semblables maux Nous exprimerons 1

gères représentées par des captifs de tout âge ,


nous-mêmes, au grand jour, de pareils re-
avec leurs chefs, satrapes, consuls, tyrans, grets mais nous entendrons la réponse faite
;

princes. Au milieu de celte pompe glorieuse, au mauvais riche que l'abîme immense nous
:

le triomphateur accueille tous les citoyens qui sépare du ciel que nous avons ici-bas reçu
,

se présentent; il leur donne le baiser, leur notre part de bonheur.


serre la main , leur permet de parler en toute Pleurons donc amèrement, je vous en sup-
liberté, et, en présence de tout le monde, lui- plie ou plutôt, non contents de pleurer, abor-
;

même leur paile comme à des amis, témoi- dons franchement la vertu. Gémissons pour
gnant avoir fait pour eux seuls toutes ses dé- notre salut, pour ne pas gémir alors inutile-
marches et entreprises. Enfin , introduisant ment; versons aujourd'hui des larmes, pour
ceux-ci dans son palais il laisse ceux-là de- , n'en pas verser plus tard sur nos iniquités.
hors dites, quand bien même il ne les en-
: Pleurer dans ce monde, c'est vertu en l'autre, ;

verrait pas au supplice, combien cette igno- c'est regret inutile.


Punissons-nous de ce côté,
minie dépasse-t-elle tous les supplices! Or, s'il pour ne pas être punis de l'autre. La diffé-
est si amer d'être exclus d'une telle gloire au- rence est énorme entre ces deux manières
jirès d'un mortel, ne l'est-il pas bien davantage d'être châtiés; ici-bas,
vous ne l'êtes que pour
de l'être de par Dieu même, alors que le sou- un encore n'avez-vous pas même le
instant ;

verain Roi s'environne des puissances célestes, sentiment de la peine convaincus qu'elle ,

alors qu'il traîne et les démons enchaînés vous frappe pour votre bonheur à venir. Là,
courbés sous la honte ; et, avec eux, leur chef au contraire, elle est bien plus cruelle la souf-
les mains chargées de fers et tous ses enne- , france, puisqu'aucune espérance ne la con-
mis désarmés; alors que sur les nuées appa- sole, et qu'on n'en trouve pas la fin, mais
raissent les vertus des cieux , et Lui-même qu'elle est infinie et éternelle.
enfin 1 Puissions- nous, au contraire, délivrés de
La douleur, croyez-moi, douleur m'acca- la ce monde conquérir l'éternel repos Mais
, !

ble à-ce récit, à cette pensée je ne puis ache- : comme, pour éviter d'en être exclus, nous
ver mon discours. Apprécions quelle gloire avons besoin et de vigilance et d'une prière
nous allons perdre lorsqu'il dépend de nous
, continuelle, veillons, je vous en supplie. La
de conjurer cette ruine. Ce qui surtout dé- vigilance nous commandera cette prière per-
chire le cœur, en effet, c'est d'être ainsi frap- pétuelle, et cette prière non interrompue ob-
pés, lorsque nous sommes maîtres d'arrêter tient tout de Dieu. Si, au contraire, nous ne
le coup. Encore unefois, quand le Fils de prions pas, si nous n'agissons pas en ce sens,
Dieu accueille les uns et les envoie auprès de nous n'arriverons à rien comment se pour- ;

son Père; quand, au contraire, il oublie les 1ait- il qu'on gagnât le ciel en dormant? Ab-

autres, et qu'à l'instant saisis par les anges, surde impossibilité. C'est déjà bien assez que
entraînés , gémissants, courbés sous la honte, nous puissions l'acquérir par une course sé-
ils sont livrés en spectacle au monde entier, îMHise, par l'effort en iivant, par la conformité
dites-moi, est-il plus cruel tourment ? à la mort de Jésus, comme le recommandait
Travaillons donc quand il est temps encore ;
taint Paul; mais si nous dormons, tout est
préparons avec ardeur et sollicitude notre sa- perdu. Paul a dû dire, lui « Si je puis l'ac- :

lut. Quels motifs ne pourrions-nous pas ajou- « quérir enfin », que dirons -nous à notre
ter, comme ceux, par exemple, que formulait tour ? Les endormis n'ont jamais achevé une
le mauvais riche? Si vous vouliez les enten- affaire temporelle, bien moins encore une
dre, nous pourrions les développer pour votre affaire spiiitucUc. Les endormis ne reçoivent
plus grand intérêt mais qui voudrait ici
: rien du leurs amis eux-mêmes, bien moins
,,

ss TRADUCTION FRANÇAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME.

encore de Dieu. Les endormis ne sont pas monde, pour trouver ailleurs le repos sans
même honorés par leurs parents le seraient- : fin ? Ah Dieu que menant enfin une
I plaise à
ils de Dieu? Travaillons un instant, pour nous vie digne de Jésus-Christ, et devenus confor-
reposer durant toute réternité. 11 nous faul mes à sa mort, nous puissions gagner les
absolument soufl'rir si la soutTrance nous ; biens qu'aucun langage ne peut peindre, en
épargne ici-bas, elle nous attend dans l'autre Josus-Cbrist Notre-Seigncur, avec lequel soit
•vie. Pourquoi ne pas préférer la peine en ce au Père et au Saint-Esprit, etc.

HOMELIE XIV.
KÉJOUISSEZ-VOUS SANS CESSE DANS LE SEIGNEUR ; JE LE DIS ENCORE UNE FOIS, RÉJOUISSEZ-VODS.
(iv, 4 jusqu'à 10.)

Analyse*
L'orateur développe simplement le tcile de l'apôtre, et ses consolations et recommandations aux Pliilippiens. —Première con-
solation : joie intime, jusque dans les soulTrances cl le pardon des injures.
Seconde consolation : la prière, l'action de grâces, sources d'une paix qui surpasse tout sentiment. —Troisième consolation : une
sainte éiuulatinn pour tout ce qui est lion, beau, vrai, pur, honnête : la paix encore est à ce prix.
3 Le vice, et surtout le vice impur, porte avec lui sa peine. — La vertu apporte avec elle-même st récompense, ce qui est
vrai surtout du pardon des injures.

1. Jésus-Christ a déclaré bienheureux ceux le sens, à moins que cette préposition « en »


qui pleurent , malheureux ceux qui rient. ne soit synonyme de a avec»; le sens alors
Quel est donc le sens de ces paroles de son serait: Réjouissez-vous sans cesse d'être a avec
apôtre : « Réjouissez-vous sans cesse dans le le Seigneur ».

a Seigneur?» 11 ne contredit point son maî- « Je vous le dis encore une fois, réjouissez-

tre, oh non! Jésus-Christ, en effet, annonce a vous ». Expression qui prouve la confiance
malheur à ceux qui rient de ce rire mondain de saint Paul et par laquelle il montre que
,

qui a sa raison dans les choses du temps, tant qu'on s'appuie sur Dieu, on doit sans
et il proclame bienheureux ceux qui pleurent, cesse être dans la joie ; fût-on d'ailleurs acca-
mais non pas ceux qui le font pour quelque blé, frappé de toute manière, on la possède
raison humaine, comme la perte d'un bien toujours. Ecoutez, en efl'et, saint Luc nous ra-
temporel mais ceux qui ont la componction
, conter au sujet des apôtres « qu'ils sortaient
chrétienne, pleurant leurs misères, expiant « du conseil des juifs en se réjouissant d'avoir
leurs péchés et même ceux d'aulriii. La joie « été trouvés dignes de recevoir pour son nom
recommandée ici, loin d'être contraire à ces « la fiagellation ». (Act. v, 41.) Si les coups et
larmes, s'engendre i leur source pure et fé- les fers,que chacun regarde comme ce qu'il
conde. Pleurer ses véritables misères, elles y a de plus affreux, engendrent une telle joie,
confesser, c'est se créer une joie et un bon- quelle autre douleur au monde pourra enfin
heur. D'ailleurs il est bien permis de génnr nous créer la peine ? —
« Je vous le répète

sur ses péchés et de se réjouir en l'honneur «réjouissez-vous ». L'apôtre a eu raison de


de Jésus-Christ. Les Pliilippiens souflVaicnt de réitérer cette recommandation la nature des ;

rudes épreuves, comme le rappelle l'apôtre : événements commandait la douleur; mais


a II vous a été donné », leur disait-il « non- , cette répétition de termes encourageants leur
a seulement de croire en Jésus-Christ, mais de impose le devoir de se réjouir en dépit des
a souUiir pour lui » (Philip, i, 29) pour cette ;
événements.
raison , il ajoute o Réjouissez-vous dans le : Que votre modestie et modération soit
Seigneur B. C'est dire en d'autres termes : «connue de tous les hommes ». Paul avait
Vivez de manière à goûter une joie pure. Tant parlé un peu auparavant de ceux « qui ont
que rien n'empêchera vos progrès dans le ser- « pour Dieu leur ventre, dont la gloire est
vice de Dieu , réjouissez-vous en lui. C'est là « dans leur honte même , qui n'ont de goût
,, ,

COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS. - HOMÉLIE XIV. 89

B que pour les choses de la terre » . Ces pa- notre insu et une preuve que tout se fait
;

roles étant de nature à inspirer à ses néophy- pour notre plus grand bien, c'est cette igno-
tes de la haine pour les méchants, Paul les rance même où il nous laisse du succès de
avertit de n'avoir rien de commun avec eux nos prières.
mais cependant de traiter avec modestie et « Et que la paix de Dieu, qui surpasse toutes
modération non pas seulement leurs frères, « nos pensées garde vos esprits et vos cœurs
,

mais même leurs ennemis et leurs adversaires. a en Jésus-Christ». Qu'est-ce à dire? Enten-
« Le Seigneur est proche; ne vous inquié- dez, dit l'apôtre, que la paix de Dieu, celle
« lez de rien ». Car quelle pourrait être, qu'il a faite avec les hommes, surpasse toute
dites-moi, la raison de votre découragement? pensée. Qui jamais, en effet, attendit et osa
Serait-ce parce qu'ils se dressent contre vous espérer ces biens de l'avenir? Ils surpassent
ou parce que vous les voyez vivre dans les dé- non-seulement toute parole, mais toute pensée
lices? « Ne vous inquiétez de rien ». L'heure humaine. Pour ses ennemis, pour ceux qui le
du jugement va sonner; dans peu, ils ren- haïssaient, qui le fuyaient, pour eux Dieu n'a
dront compte de leurs œuvres. Vous êtes dans pas refusé de livrer son Fils unique pour faire
l'afQiction, eux dans les délices? Tout cela la paix avec nous. Telle est la paix, ou, si vous
finira bientôt. Ils complotent ils menacent? , voulez , telle notre délivrance ; telle la charité

Mais leurs coupables desseins ne réussiront de Dieu.


pas toujours; le jugement est suspendu sur 2. « Que cette paix garde vos cœurs et vos
leurs têtes, tout va changer! o Ne vous in- « intelhgences ». On reconnaît un bon maître,
a quiétez de rien » Déjà la part de chacun est
. non-seulement à ses avis mais surtout à ses ,

faite. Montrez seulement votre patience et mo- prières, au secours que ses suppliques auprès
dération envers ceux qui vous préparent sans de Dieu implorent pour ses disciples afin ,

cesse les persécutions et tout va s'évanouir


; qu'ils ne soient ni accablés par les tentations
comme un songe, pauvreté, mort, fléaux de ni ballotés par les erreurs. Ici donc saint Paul
tout genre qui vous menacent tout finira , : semble dire Que celui qui vous a délivrés si
:

« Ne vous inquiétez de rien ». merveilleusement; que celui qu'âme qui vive


a Mais qu'en tout, par la prière et par la ne peut comprendre, oui, que lui-même vous
a supplication avec action de grâces vos de-
, , garde vous fortifie contre tout malheur.
,

mandes et vos vœux soient connus devant Tel est le sens de saint Paul, ou bien le voici :
Dieu. Dieu est proche je serai avec vous
;
Cette paix dont Jésus-Christ a dit « Je vous :

a tous les jours jusqu'à la fin du monde » : «laisse ma paix, je vous donne ma paix»,
c'était déjà une consolation ; en voilà une se- elle-même vous gardera. Car cette paix sur.
conder voilà un antidote capable de dissiper passe toute intelligence humaine; et si vous
toute peine, tout chagrin, tout ennui. Mais demandez comment, écoutez quand Dieu :

quel est ce médicament ? Prier, en toutes cho- nous ordonne d'avoir la paix avec nos enne-
ses rendre grâces. Ainsi Dieu ne veut pas que