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University of Toronto

http://www.archive.org/details/oeuvrescomplt1 1 augu
OEUVRES COMPLETES
DE

SAÏNT AUGUSTIN

TOME ONZIÈME

>
Cette traduction esl la propriété <\r l'Editeur, qui [se réserve tousses droits. Toute contrefaçon

eu reproduction, quelle que soii la l'orme sous laquelle elle se présente, sera poursuivie rigoureu-

sement, conformément aux lois.

'
ŒUVRES COMPLÈTES
l>K

SAINT AUGUSTIN
TRADUITES POUR LA PREMIERE FOIS EN FRANÇAIS

SOUS LA DIRECTION DE M. RAULX


Doyen de Vaucouleurs

TOME ONZIEME

SERMONS : Cinquième série : Traités sur saint Jean (suite et fin)

Sixième série : Sermons inédits

Je voudrais joindre ensemble saint


Augustin et saint Chrysostoxne :

l'un élevé l'esprit aux grandes


considérations; l'antre le ramène
a la capacité du peuple.

fBoss. Ed. th- ft,n: xi. 141.;

BAR-LE-DUC
LOUIS GUÉRIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

1872
'

THE INSTITUTE OF
10 F
TORONTO 5, C. •

b ="3 I JOl
\m
SERMONS DE SAINT AUGUSTIN.

CINQUIÈME SERIE.

TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

TRAITÉS SUR L'ÉVANGILE DE SAINT JEAN.

SOIXANTE-SEPTIEME TRAITÉ.
SUR CE QUE DIT NOTRE-SEIGNEUR, DEPUIS CES MOTS : « QUE VOTRE COEUR NE SOIT PAS TROUBLE»,
JUSQU'A CES AUTRES : a JE VIENS DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI AVEC MOI ». (Cil. XIV, 1-3.)

TRANQUILLITÉ.

Les Apûtres étaient troublés à la pensée de la mort de leur Mailre et du sort qui leur était réserve. Tranquillisez-vous, leur dit
Jésus, car si je meurs comme homme, comme Dieu je ne puis mourir ; sachez aussi que je vous préparerai une place
daus la maison de mon Père, où se trouvent plusieurs demeures, conformes aux mérites de chacuu des élus.

1.11 faut élever, mes frères, notre esprit n'était pas Dieu. « Croyez en Dieu » ,
croyez
une plus grande attention, afin
vers Dieu avec aussi en celui pour qui ce n'est pas une usur-
que nous puissions en quelque manière faire pation, mais un droit naturel, d'être égal à
pénétrer jusqu'à nos âmes les paroles du Dieu. anéanti lui-même, il est vrai
Il s'est ;

saint Evangile, qui viennent de retentira nos mais tout en prenant la forme d'esclave, il
oreilles. Car le Seigneur Jésus dit : « Que votre n'a point perdu la forme de Dieu. Vous crai-
« cœur ne soit pas troublé ; croyez en Dieu, gnez la mort pour cette forme d'esclave ' :

« croyez aussi en moi » : il voulait par là em- «Que votre cœur ne se trouble point»; la
pêcher ses disciples, qui étaient des hommes, forme de Dieu la ressuscitera.
de craindre la mort et de se troubler ; il les 2. Mais que signifient les paroles suivantes:
console donc en leur faisant connaître qu'il o Dans la maison de mon Père, il y a plu-

est Dieu. « Croyez » dit-il, a en Dieu croyez


, ;
o sieurs demeures », sinon que les disciples

« aussi en moi » En effet, si vous croyez en


. craignaient pour eux-mêmes ? C'est ce qui
Dieu, vous devez aussi croire en moi : cette avait obligé le Seigneur à leur dire « Que :

conséquence ne serait pas juste si Jésus-Christ 1


Pmlipp, II, C, 7.

S. Auc. — Tome XI.


TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

« voire cœur ne soit point troublé ». Et en 8 plusieurs demeures » , veulent conclure


effet, lequel d'entre eux aurait pu ne pas qu'en dehors du royaume des cieux il y aura
craindre, quand il avait dit à Pierre, le plus un lieu où seront heureux les enfants
hardi et le plus zélé de tous : o Le coq ne qui meurent sans baptême, parce que sans
o chantera pas que lu ne m'aies renié trois le baptême ils ne peuvent entrer dans le

« fois '
? » Ce n'était donc pas sans fondement royaume des cieux. Cette croyance n'est pas la
qu'ils étaient troublés, puisqu'ils croyaient foi, parce qu'elle n'est pas la foi véritable et
qu'ils le perdraient pour toujours. Mais quand catholique. O hommes insensés et aveuglés
ils entendent o Dans la maison de mon Père
: par vos imaginations charnelles vous seriez !

« il y a plusieurs demeures. Si cela n'était pas, blâmables vous sépariez du royaume des
si

« je vous l'aurais dit: car je vais vous préparer cieux la demeure, je ne dis pas de Pierre et de
« une place » leur trouble s'apaise , ils se con- ;
Paul, ou de quelque autre Apôtre, mais du
fient en sa parole et sont assurés qu'après les moindre enfant baptisé, et vous penseriez n'être
dangers des tentations ils demeureront chez pas coupables si vous séparez la maison de
Dieu avec Jésus-Christ. Bien que l'un soit plus Dieu le Père? Le Seigneur ne dit pas dans :

fort que l'autre, l'un plus sage que l'autre, le monde entier, dans toute la création, ou

l'un plus juste que l'autre, l'un plus saint que bien dans la vie et le bonheur éternel il y a
l'autre « dans la maison du Père il y a plu-
: plusieurs demeures mais il dit « Dans la ; :

« sieurs demeures » par conséquent aucun ;


« maison de mon Père il y a plusieurs de-
d'eux ne sera rejeté de cette maison où cha- « meures » N'est-ce pas celle maison que Dieu
.

cun recevra la demeure due à son mérite. nous a construite lui-même, qui n'a pas été
Sans doute le denier que le Père de famille faite de la main des hommes et qui durera
fait donner à ceux qui ont travaillé à sa vigne éternellement dans le ciel '? N'est-ce pas cette

est égal pour tous car ce père de famille ne ;


maison dont nous parlons à Dieu quand nous
s'inquiète nullement de savoir s'ils ont plus chantons «Bienheureux ceux qui habitent
:

2
ou moins Ce denier représente la
travaillé . « dans votre maison ils vous loueront dans ;

2
vie éternelle, où personne ne vit plus long- « les siècles des siècles ? » Je ne dirai pas que

temps qu'un autre, puisque la mesure de la celte maison est celle du moindre de nos frères
vie étant l'éternité se trouve être la même , baptisés je dirai qu'elle est la maison même
;

pour tous. Mais la diversité des demeures indi- de Dieu le Père, car nous sommes tous frères
que, dans une même vie éternelle, la diversité et nous disons à Dieu « Notre Père, qui êtes :

3
des mérites et des récompenses. Autre est la « dans le ciel ». Or, oserez-vous bien la sépa-
gloire du soleil, autre est la gloire de «* lune ;
rer du royaume des cieux ? oserez-vous la

autre est celle des étoiles ; telle étoile diffère partager de telle façon que quelques-unes de
de telle autre par son éclat. Ainsi en sera-t-il ses demeures se trouvent dans le royaume
de la résurrection des morts. Co une les des cieux, et que quelques autres en soient
étoiles dans le ciel, les saints occuperont dans exclues ? Non, oh non 1 ceux qui veulent ha-
leroyaume de Dieu des demeures différentes biter dans le royaume des cieux ne consen-
parle nombre et l'éclat. Mais comme le même tiront jamais à habiter avec vous dans cette
denier est donné à tous, aucun ne sera exclu extravagance. Non, quand la maison tout
et ainsiDieu sera tout en tous 3 Et comme . entière des enfants de Dieu qui doivent régner
Dieu est charité *, la charité opérera cet effet, avec lui, ne se trouve que dans son royaume,
que ce que chacun des saints possédera, tous nous ne croirons jamais qu'une partie quel-
le posséderont pareillement. En effet, n'est-ce conque de la maison du roi lui-même ne se
pas posséder soi-même que d'aimer dans les trouve pas dans son royaume.
autres ce qu'on n'a pas en réalité? L inégalité 4. « m'en vais », dit-il, « et si je vous
El si je
de la clarté ne fera donc naître aucune jalou- « prépare une place, je reviendrai et je vous

sie, parce qu'entre tous régnera l'union de la « prendrai avec moi, afin que vous soyez où

charité. «je serai. Vous savez où je vais, etvousencon-


3. Un cœur chrétien doit donc rejeter bien « naissez le chemin ». O Seigneur Jésus, com-

loin de lui ceux qui de ces paroles : «il y a ment allez-vous préparer la place, si déjà il y

— a plusieurs demeures dans la maison de votre


Jean, xm, 38. — ' Matth. xx, 9. I Cor. xv, 41, 42, 28.
1
l Jeao, iv, 8. 1
II Cor. V, 1. — * Ps. lxxxiii, 5. — ' Matth. vi, 9.

I
SOIXANTE-HUITIÈME TRAITÉ.— LES DEMEURES DE LA MAISON DE DIEU.

Père, où les vôtres habiteront avec vous ? Et ger ;


par cela même elles ne deviendront pas
si vous les prenez avec vous, comment pour- plus claires, et la brièveté y ajoutera une nou-
rez-vous revenir, puisque vous ne vous éloi- velle obscurité. Renvoyons donc à un autre
gnez pas d'eux ? Mes très-chers frères, comme jour l'accomplissement de ce devoir nous ;

le discours d'aujourd'hui me paraît déjà assez nous en acquitterons en temps plus opportun,
long, si j'essaie de vous expliquer en peu de avec la grâce du commun l'ère de famille.
mots ces paroles, je me verrai obligé d'abré-

SOIXANTE-HUITIEME TRAITÉ.
SUR LA MEME LEÇON.

LES DEMEURES DE LA MAISON DE DIEU.

1
y a plusieurs demeures dans la maison de Dieu : préparées en droit par la prédestination, elles nous sont préparées de fait
par Jésus-Christ, puisque la maison de Dieu est son royaume, que nous sommes uous-mêmes ce royaume, et que, par la
grâce du Sauveur, nous nous préparons a en faire partie ; mais nous ne pouvons y parvenir effectivement qu'autant que
Jésus-Christ n'est pas visible au milieu de nous, c'est-à-dire, qu'autant que nous vivons de la foi.

1. Je me reconnais votre débiteur, mes très- va et qu'il les prépare comme elles doivent
chers frères, et le temps est venu de m'ac- être, il reviendra, il prendra ses disciples au-
quitter de ce que je vous ai promis. Je près de lui etils seront eux-mêmes où il sera.

tâcherai donc de vous montrer qu'il n'y a pas Ces demeures qui sont dans la maison du
contradiction entre les deux paroles de Notre- Père (pas d'autres, mais celles-là), comment
Seigneur que nous allons citer. 11 dit d'abord : existent-elles, sans être comme elles doivent
« Dans la maison de mon Père, il y a plu- être préparées, et comment n'existent-elles
sieurs demeures ; s'il n'en était ainsi, je pas encore comme elles doivent être pré-
« vous aurais dit : Je vais vous préparer une parée! ? Comment le comprendre, sinon en la
« place » ;
parla, il montre suffisamment qu'il même manière que le Prophète? Ne dit-il pas,
leur a parlé ainsi parce qu'il y a déjà plu- en effet, que Dieu a fait les choses qui doivent
sieurs demeures, et qu'il n'a pas besoin d'en se faire* ~e Prophète ne dit pas Dieu fera ce
:

préparer. Puis il ajoute m'en : « Et quand je qui doit se faire ; mais : « Il a fait ce qui doit
« serai allé, et que je vous aurai préparé une « se faire ' ». Donc il a fait ces choses, et il

« place, je reviendrai et je vous prendrai au- doit les faire ; car elles ne sont pas faites, s'il
« près de moi, afin que vous soyez où je ne les a pas faites ; et elles ne seront pas faites,
a serai ». Comment s'en va-t-il, et prépare- s'il ne les fait pas plus tard. Il les a donc faites
1 -une place, si déjà il y a plusieurs de-
il par sa prédestination, et il les fera par son
meures ? Si cela n'était pas, il aurait dit a Je : opération ainsi en est-il des disciples du
;

« vais préparer une place » ou bien, si cette ;


Sauveur : l'Evangile nous indique suffisam-
place devait être préparée, pourquoi n'aurait- ment àt quelle époque Notre-Seigneur les
il pas eu raison de dire : Je dois la préparer? choisit ; ce fut évidemment lorsqu'il les ap-
2
Ces demeures existent-elles déjà, et, malgré pela ; et cependant, dit l'Apôtre, « il nous
cela, ont-elles besoin d'être préparées? Car, « a choisis avant la création du monde 3
». En
si elles n'existaient point, Jésus aurait dit : les prédestinant, mais non en les appelant.
«Je vais préparer une place». Cependant, « Ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés 4 »
;

quoique ces demeures existentdéjà, et qu'elles il les a choisis en les prédestinant avant la
exigent d'être préparées, il ne va pas les pré- 1
Isa. xlv, 11, selon les Septante. — Lue, vr, 13. — J
Ephés.
parer telles qu'elles sont. Néanmoins, s'il s'en i, 1. — ' Rom. vin, 30.
TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

création du monde ; il les a choisis en les former car si nous ne portions pas ce nom,
;

appelant avant la fin du monde. C'est ainsi il ne serait pas dit de nous a On enlèvera de :

qu'il a préparé ces demeures, et qu'il les pré- a son royaume tous les scandales ». Mais ce
pare; ce ne sont pas d'autres demeures, ce royaume ne règne pas encore c'est un ;

sont celles qu'il a préparées, qu'il prépare; royaume, en ce sens que lorsque tous les
car il a fait les choses qui doivent se faire, il scandales en auront été enlevés, il possédera
a préparé ces demeures par sa prédestination, la royauté de la sorte, il en aura non pas
;

il prépare par son opération. Elles existent


les seulement le nom, mais encore la puissance.
donc déjà comme prédestinées autrement, il ; C'est en effet à ce royaume placé à droite, qu'il
aurait dit : J'irai et je les préparerai, c'est-à- sera dit à la fin : a Venez, bénis de mon Père,
dire, je les prédestinerai. Mais comme elles royaume vous
1
a recevez le »; c'est-à-dire,
n'existent pas encore en tant qu'exécutées, il qui étiez un royaume, et qui ne régniez pas
dit a Et quand je m'en serai allé, et que je
: encore, venez et régnez. Ce que vous n'étiez
a vous aurai préparé une place, de nouveau qu'en espérance, soyez-le en réalité. Mais
a je viendrai et vous prendrai avec moi ». celte maison de Dieu, ce temple de Dieu,

2. Mais ces demeures, il les prépare en quel- ce royaume de Dieu, ce royaume des cieux,
que sorte par cela même qu'il prépare ceux est encore en construction ; il se bâtit, il se

qui doivent les habiter. En effet, quand il prépare, on ne fait qu'en rassembler les

dit a Dans la maison de


: mon Père il y a éléments. En lui seront les demeures, comme
« plusieurs demeures », quelle idée nous fai- les prépare encore le Seigneur; en lui sont
sons-nous de cette maison de Dieu? ne la déjà les demeures, telles que le Seigneur les

regardons-nous pas comme le temple de Dieu ? a prédestinées.


Pour savoir ce qu'est ce temple, interrogez 3. Mais qu'est-ce que Notre-Seigneur est
l'Apôtre, et il vous répondra : Le temple de a allé préparer, puisque c'est nous-mêmes qu'il
a Dieu est saint, et vous êtes ce temple
' ». prépare et puisque, d'ailleurs, il ne nous pré-

C'est encore le royaume de Dieu que le Fils parerait pas nous quittait? Je comprends,
s'il

doit donner au Père. Aussi le même Apôtre Seigneur, autant que je le puis, ce que vous

dit-il encore : a Jésus-Christ d'abord, comme nous indiquez parla: pour que ces demeures
2
a les prémices ;
puis ceux qui appartiennent soient préparées, le juste doit vivre de la foi .

a à Jésus-Christ, et qui ont cru à son avéne- Celui, en effet, qui marche loin du Seigneur,
a ment : ensuite viendra la fin de toutes a besoin de vivre de la foi, parce que la foi le
achoses, lorsqu'il aura remis son royaume à prépare à contempler Dieu face à face 3 .

«Dieu son Père *»; c'est-à-dire, quand il a Bienheureux ceux qui ont le cœur pur,

aura remis à son Père, pour le contempler, aparcequ'ilsverrontDieu v »;et:aLafoipurifie


8
ceux qu'il aura rachetés de son sang. C'est de a leurs coeurs » Celte première parole se
.

ce royaume des cieux qu'il est dit « Le : trouve dans l'Evangile, et la seconde, dans
a royaume des cieux est semblable à un les Actes des Apôtres. Or, la foi qui purifie,
« homme qui sème du bon grain dans son pendant leur pèlerinage, les cœurs de ceux
« champ. Or, ce bon grain, ce sont les enfants qui doivent contempler Dieu, cette foi croit
a du royaume » Aujourd'hui l'ivraie se trouve . ce qu'elle ne voit pas; dès lors que tu vois,
mêlée au bon grain mais à la fin le roi lui- ; tu n'as plus la foi. Le croyant amasse des
même enverra ses anges, a et ils enlèveront mérites celui qui voit en reçoit la récom-
;

a de son royaume tous les scandales. Alors pense. Que le Seigneur aille donc nous pré-
a les le soleil dans le
justes brilleront comme parer une place ; qu'il s'en aille, afin que
« royaume de leur Père Le royaume bril- 3
» . nous ne le voyions pas ; qu'il se cache, afin
lera dans le royaume , lorsque ,
pour nous que nous croyions en lui. Car une place se
qui sommes royaume, viendra le royaume
ce prépare pour nous quand nous vivons de la
que nous demandons maintenant par ces pa- foi. Que la foi nous le fasse désirer, et que nos

désirs nous mènent à le posséder


4
roles : a Que votre règne arrive ». Dès cette les désirs ;

vie déjà nous sommes appelés le royaume de de la charité sont la préparation de cette de-
Dieu ; mais ce royaume ne fait encore que se meure. Ainsi, Seigneur, préparez ce que vous
— ' là. XV, 23, 21. - ' Mitlh. xm, 24, 38-13.
1
MïUVi. xxv, 31. — * Rom. I, 17. — ' II Cor. V, C-8. —

1 Cor. ni, 17.
- • ld. vi, 10.
'Mattb. v, 8.— ' Act. XV, 9.
SOIXANTE NEUVIÈME TRAITÉ. — LE CHRIST, VOIE, VÉRITÉ ET VIE.

préparez vous nous préparez pour vous et


: vous venez vous vous en allez quand vous
;

vous vous préparez pour nous; vous préparez vous cachez vous venez quand vous vous
;

une demeure pour vous dans nous-mêmes, montrez. Mais si vous ne restez point pour
et pour nous, au dedans de vous. Vous nous nous guider afin que nous nous avancions de
avez dit, en effet « Demeurez en moi, et moi
: plus en plus par une vie sainte, comment se
a en vous ». Selon que chacun sera entré en
'
préparera la place où nous pourrons rester
participation de vous-même, les uns plus, toujours et jouir de vous? En voilà assez sur
les autres moins, la diversité des mérites ce passage de l'Evangile qui nous a été lu et
fera la diversité des récompenses: le nombre qui va jusqu'à ces paroles de Notre-Seigneur:
des demeures se comptera d'après la diver- « Je reviendrai et vous prendrai avec moi ».

sité de ceux qui les habiteront mais tous ; Pour ce qui suit: « Afin que vous soyez vous-
vivront éternellement et tous seront éternel- « mêmes où je serai, vous savez où je vais et

lement heureux. Qu'est-ce à dire, que vous a vous en connaissez le chemin», il sera plus

vous en allez, et que vous venez? Si je vous opportun de l'expliquer quand nous aurons
comprends bien, vous ne vous éloignez ni de examiné la question que lui fait immédiate-
l'endroit d'où vous partez, ni de celui d'où ment après un des disciples, et que nous nous
*
Jean, xv, 4. serons joints à lui pour interroger le Seigneur.

SOIXANTE-NEUVIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : ET VOUS SAVEZ OU JE VAIS, ET VOUS EN SAVEZ LA
« VOIE », JUSQU'A CES AUTRES : « PERSONNE NE VIENT AU PÈRE QUE PAR MOI ». (Cil. XIV, 4 6.)

LE CHRIST, VOIE, VÉRITÉ ET VIE.

Jésus-Christ la Voie, la Vérité et la Vie ; c'est donc par lui que nous irons occuper la place qu'il nous prépare au ciel, et
c'est à lui que nous irons : de même sou humanité sainte a été élevée au ciel par la puissance du Verbe, et s'est trouvée
unie à lui dans le séjour de la gloire.

1. Maintenant, mes très-chers irères, il faut, peupleest en Dieu et que Dieu est en lui?

autant que possible, arriver à comprendre les Pour préparer ces demeures, le Seigneur s'en
premières paroles de Notre-Seigneur au alla donc, et ainsi, en croyant en lui puisqu'on
moyen des dernières, et celles qu'il a dites ne le voyait plus, on pouvait préparer par la
auparavant par celles qu'il a prononcées en- foi cettedemeure où l'on verra éternellement
suite; nous nous appuierons sur la
pour cela, Dieu face à face. C'est pourquoi il avait dit :
réponse qui a été faite à l'apôtre Thomas. Un a Et quand je m'en serai allé et que je vous
peu auparavant, en parlant des demeures « aurai préparé une place, je reviendrai et je
qu'il disait être dans la maison de son Père, « vous prendrai avec moi, afin que vous soyez
le Christ avait affirmé qu'il allait les préparer ;
« vous-mêmes où Vous savez où je
je serai.
de là, nous avons conclu et que ces demeures « vais, et vous en connaissez
la voie. Sur cela,
existent déjà par la prédestination, et qu'elles « Thomas lui dit Seigneur, nous ne savons
:

se préparent quand
cœurs dela foi purifie les a où vous allez, et comment pouvons-nous en
ceux qui doivent y habiter; la raison en est a connaître la voie? » Le Seigneur avait dit
que ces sortes de personnes sont la maison qu'ils savaient l'un et l'autre, et Thomas ré-
même de Dieu. Et encore, demeurer dans la pond qu'ils ignorent, et le lieu
où il va, et la
maison de Dieu, qu'est-ce autre chose, que voie qui y conduit. Mais le Seigneur ne sait
faire partie du peuple de Dieu, puisque ce pas mentir: ils savaient donc ces choses;
TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

mais ils ignoraient qu'ils les savaient, « Jésus que comprend à cela, celui-là même qui a le
«lui dit: Je suis la voie, et la vérité, et la sentiment des choses spirituelles? Mes frères,
a vie ». Eh quoi, mes frères? nous avons en- pourquoi voulez-vous que je vous explique
tendu la question du disciple, nous avons ces choses? considérez combien elles sont
aussi entendu l'enseignement du Maître et élevées.Vous voyez ce que je suis ; je vois ce
nous n'en comprenons pas encore le sens que vous êtes. En nous tous, ce corps de cor-
caché, même après avoir entendu ses paroles ruption appesantit l'âme, et cette habitation
retentir à nos oreilles? Mais qu'est-ce donc de boue abat l'esprit capable des plus hautes
que nous ne pouvons comprendre ? Est-ce pensées \ Croyons-nous pouvoir dire : «J'ai
que ses Apôlres, avec lesquels il parlait, pou- « élevé mon âme vers vous, qui habitez dans
vaient lui dire Nous ne vous connaissons
: « le ciel 2
? » Mais accablé par ce pesant far-
pas? Si donc ils le connaissaient, puisqu'il deau sous lequel nous gémissons, comment
est lui-même la voie, ils connaissaient la élèverai-je mon âme, si celui qui a donné
voie ; s'ils le connaissaient, puisqu'il est lui- son âme pour moi n'élève la mienne avec
même la vérité, ils connaissaient la vérité ;
moi? Je dirai donc ce que je pourrai; que
s'ils le connaissaient, puisqu'il est la vie, ils parmi vous comprenne qui pourra. C'est
connaissaient la vie. Les voilà donc convain- celui par la grâce de qui je parle, qui, par
cus de savoir ce qu'ils ignoraient savoir. sa grâce, donne l'intelligence à celui qui
2. Pour nous, mes frères, y a-t-il, à votre comprend, ne comprend
et la foi à celui qui

avis, dans ce discours quelque chose que pas. Car, « si vous ne croyez », dit un Pro-

nous n'ayons pas compris? N'est-ce pas ce phète, « vous ne comprendrez pas 3 ».
qu'il leur dit « Et vous savez où je vais, et
: 3. Dites-moi, mon Dieu, ce que je dois dire

«vous en connaissez la voie?» Et nous ve- à vos serviteurs avec lesquels je vous sers
nons de voir qu'ils connaissaient la voie, moi-même. L'apôtre Thomas, pour vous in-
parce qu'ils le connaissaient lui-même, et terroger, vous avait devant lui, et cependant
qu'il est la voie. Mais si la voie est le chemin il ne vous aurait pas compris, s'il ne vous

par lequel on marche, est-elle aussi le lieu où avait pas eu au dedans de lui-même. Pour
l'on va ? Or, il avait dit qu'ils connaissaient ces moi, je vous interroge, parce que je sais que
deux choses il va, et la voie qui y con-
: et où vous êtes au-dessus de moi je vous interroge, ;

duit donc dire: «Je suis la voie »,


;il lui fallait je m'efforce autant qu'il est en moi d'élever
pour leur montrer que, puisqu'ils le connais- mon âme au-dessus de moi, et de pouvoir
saient, ils connaissaient la voie qu'ils croyaient ainsi entendre, sinon votre parole, du moins
ignorer ; mais pourquoi dire « Je suis la voie, : vos instructions. Dites-moi, je vous en sup-
« et la vérité et la vie », puisque, étant connu plie, comment vous allez à vous-même ?
le chemin par lequel il marchait, il ne restait à Est-ce que, pour venir à nous, vous vous êtes
connaître que l'endroit où il allait, sinon parce quitté vous-même; surtout que vous n'êtes
qu'il allait à la vérité, à la vie? II allait donc pas venu de vous-même, mais que le Père
à lui-même, par lui-même, et nous, où allons- vous a envoyé ? Je sais que vous vous êtes
nous, si lui-même ? et par où y
ce n'est à anéanti parce que vous avez pris la forme
;

allons-nous, lui-même? Il va
si ce n'est par d'esclave *, mais non parce que vous vous
donc à lui-même par lui-même et nous, ; seriez dépouillé de la forme de Dieu pour
nous allons à lui-même par lui-même, et avoir besoin d'y revenir, ou que vous l'auriez
c'est aussi par lui-même que, lui et nous, perdue pour avoir à la reprendre. Vous êtes
nous allons au Père. Ailleurs en effet il dit de néanmoins venu non-seulement vous vous :

lui-même « Je vais au Père » et ici il dit


:
'
; êtes montré à des yeux de chair, mais vous
en parlant de nous a Personne ne vient au : vous êtes laissé toucher par des mains d'hom-
« l'ère, si ce n'est par moi ». Ainsi c'est par mes. Comment cela, sinon par votre chair ?
lui-même qu'il va à lui-même
et au Père, et C'est par elle que vous êtes venu, tout en
nous, par lui-même que nous allons à
c'est restant où vous étiez ; c'est par elle que, sans
lui-même et au Père. Mais ces choses, qui les nous quitter, vous êtes retourné à l'endroit
comprend ? Celui-là seul qui a le sentiment d'où vous étiez venu. Si donc c'est par votre
dus choses spirituelles ; et encore, qu'est-ce
— :
— f
* Sag. iï, 15. Ps. cxxiij 1. ' Ua. vu, J, selon les Sep-
' Jean, xvi, 10. unle. — ' fhilipp. il, 7.
SOIXANTE NEUVIÈME TRAITÉ. — LE CHRIST, VOIE, VÉRITÉ ET VIE.

chair que vous que vous


êtes venu et Toutefois se trouvant au milieu des menteurs,
êtes retourné, assurément,
c'est par elle, garda cette vérité jusque dans les bras de la
il

non -seulement que vous êtes pour nous mort Jésus-Christ a été en effet mort pen-
:

la voie par laquelle nous viendrons à vous, dant quelque temps, mais il n'a jamais élé
mais que pour vous-même vous avez été la séparé de la vérité.
voie par laquelle vous êtes venu et retourné. 4. Ecoutez une comparaison bien éloignée
Mais comme vous êtes allé à la vie, que et bien disproportionnée ; mais telle qu'elle
vous êtes vous-même la vie vous avez , est elle servira à vous faire comprendre Dieu,
conduit de la mort à la vie cette même bien qu'elle soit tirée des choses placées im-
chair qui était la vôtre. En effet, autre médiatement au-dessous de Dieu. Me voici
chose est le Verbe de Dieu, autre chose est moi-même, quant à ce qui regarde mon
l'homme. Mais le Verbe s'est fait chair, c'est- esprit, je suis ce que vous êtes vous-mêmes.
à-dire homme. C'est pourquoi autre n'est Si je me tais, je suis en moi-même : si je vous
pas personne du Verbe, autre la personne
la dis une chose que vous comprenez, je m'a-
de l'homme car l'un et l'autre forment Jésus-
; vance en quelque sorte vers vous, et je né
Christ, qui est une seule personne par là, de ;
me quitte pas moi-même; mais je m'approche
même que quand en lui la chair est morte, de vous et je ne m'éloigne pas du lieu d'où
Jésus-Christ est mort, et que quand la chair je viens.Que si ensuite je garde le silence, je
a été ensevelie, Jésus-Christ a été enseveli reviens d'une certaine façon à moi-même, et
(c'est ainsi, que nous le croyons de
en effet, en quelque manière je reste avec vous, si
cœur pour que nous le con-
être justifiés, et vous retenez ce que vous m'avez entendu
1
fessons de bouche pour être sauvés ) de ; dire. Mais s'il peut en être ainsi de l'image
même, quand la chair est passée de la mort que Dieu a faite, pourquoi n'en serait-il pas
à la vie, Jésus-Christ est revenu à la vie. de même de cette image qui n'a pas été faite
Comme d'ailleurs Jésus-Christ est le Verbe de par Dieu, mais qui, étant l'image de Dieu et
Dieu, il est la vie. Ainsi est revenu à lui- Dieu elle-même, est née de Dieu , de cette
même, d'une façon admirable et incompré- image dont le corps, par le moyen duquel
hensible, celui qui ne s'était ni quitté ni il est venu à nous, et dans lequel il s'est
perdu lui-même. Par sa chair, comme il a élé éloigné de nous, n'est pas comme le son pas-
dit, Dieu était venu vers les hommes, et la sager sorti de ma bouche, mais demeure où
vérité vers les menteurs car Dieu est vérité, : ilne mourra plus, et où la mort n'aura plus
et tout homme est menteur \ Lors donc qu'il d'empire sur lui '
? On pourrait et l'on devrait
enleva du milieu des hommes et qu'il éleva peut-être; dire bien d'autres choses sur ces
sa chair jusqu'au séjour où personne ne ment; paroles de l'Evangiie. Mais il ne faut pas sur-
lui-même, puisque le Verbe s'est fait chair charger vos cœurs d'aliments spirituels, si
par lui-même, c'est-à-dire par sa chair, il est agréables qu'ils vous paraissent; car si l'esprit
2
revenu vers la vérité qui est lui-même. est prompt, la chair est faible .

'
Rom. x, 10. — ' Id. m, 4. 1
Bom. VI, 3. — ' ilalth. XXVI, 11.

Il
1864- S
SOIXANTE-DIXIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « SI VOUS M'AVIEZ CONNU, VOUS AURIEZ AUSSI CONNU MON

a PÈRE », JUSQU'A CES AUTRES : « NE CROYEZ-VOUS PAS QUE JE SUS DANS LE PÈRE, ET QUE
« LE PÈRE EST EN MOI ? » (CllQp. XIV, 7-10.)

LE FILS SEMBLABLE AU PÈRE.

11 est la voie qui conduit au Père, et comme il lui est en tout semblable, puisqu'il a la même nature divine, celui qui le connaît
connaît aussi le Père sans l'avoir vu.

i. Les paroles du saint Evangile, mes lui-même, quand nous commencerons à être
frères , ne sont bien
comprises qu'autant dans cette vie, c'est-à-dire en lui-même ? Non,
qu'entre celles qui précèdent et celles qui certes parce que lui-même, étant la vie,
,

suivent il y a parfait accord. Quand la vérité possède en lui la vie, et il est lui-même ce
parle, il doit y avoir accord entre ce qui que la vie est en lui, il l'est lui-
qu'il a, et ce
précède et ce qui suit. Plus haut, Notre-Sei- même en lui-même. Mais nous, nous ne
gneur « Après que je m'en serai
avait dit : sommes pas la vie elle-même, nous ne som-
« allé, vous aurai préparé une place, je
et mes que participants de sa propre vie à lui,
« reviendrai et je vous prendrai avec moi, et là nous serons de
telle sorte, non pas que
o afin que vous soyez vous-mêmes où je nous puissions être en nous-mêmes ce qu'il
« serai ». Ensuite il avait ajouté : « Et vous est lui-même, mais que n'étant pas nous-
a savez où je vais, et vous en connaissez la mêmes la vie, nous ayons pour vie Celui qui
« voie ». Ces paroles ne signifiaient rien autre possède en lui la vie qui est lui-même, parce
chose, comme il le montra, que ceci : Ils le qu'il est lui même la vie. Enfin il est dans
connaissaient lui-même. Ce que c'était qu'al- lui-même sans pouvoir changer, et dans le
ler à lui-même par lui-même (et voilà ce Père sans pouvoir s'en séparer. Mais nous, si

qu'il accorde à ses disciples; il les fait aller nous voulions être en nous-mêmes, nous
à lui-même par lui-même), nous vous l'avons nous troublerions en nous-mêmes de là celte ;

expliqué comme nous avons pu dans le pré- parole : « Mon âme en moi- a été troublée
cédent discours. Remarquez le sens de ces « même changés en quelque chose
'
», et
mots : « Afin que où je suis moi-même, vous de pire, nous ne pourrions pas rester ce que
« soyez vous aussi d ; où devaient-ils se trou- nous sommes. Mais quand par lui-même
ver, sinon en lui-même ? lui-même est en nous serons venus au Père, ainsi qu'il le dit :

lui-même ; et dès lors qu'ils seront, eux aussi, « Personne ne vient au Père, si ce n'est par

où il est lui-même, ils seront en lui. Il est « moi »; dès lors que nous resterons en lui,
donc lui-même la vie éternelle, dans laquelle personne ne pourra nous séparer ni du Père,
nous nous trouverons, quand il nous aura ni de Lui.
reçus auprès de lui. Or, celte vie éternelle, 2. Unissant donc les paroles suivantes à ce
qui est lui-même, est en lui, afin que où il qui précède, Notre-Seigneur ajoute « Si :

est lui-même, nous soyons nous aussi, c'est- « vous m'avez connu, assurément vous avez
à-dire en lui. « El comme le Père a la vie en «aussi connu mon Père». C'est la même
«lui-même '», que la vie qu'il a n'est
et chose que ce qu'il a dit « Personne ne vient :

autre chose que lui-même puisqu'il la pos- « au Père, sinon par moi ». Il ajoute ensuite :

sède, « de même il a donné au Fils d'avoir en « Et bientôt vous le connaîtrez et vous l'avez
«lui-même la vie », puisqu'il est lui-même « vu » Mais Philippe, un des Apôlres, ne com-
.

la vie qu'il a en lui-même. Mais est-ce que prenant pas ce qu'il venait d'entendre, lui
nous-mêmes nous serons cette vie qu'il est dit : « Seigneur, montrez-nous le Père, et il
1
Jean, v, 2G.
SOIXANTE-DIXIÈME TRAITÉ. — LE FILS SEMBLABLE AU PÈRE.

a nous A quoi le Seigneur répond


suffit ». : Père et le Fils, erreur que la foi catholique
a Depuis longtemps je suis avec vous, et
si condamne dans qu'on appelle
les Sabelliens,
« vous ne m'avez pas connu, Philippe ? Qui aussi Palripassiens, mais parce que le Père
a me voit, voit aussi le Père». Il leur reproche et le Fils sont à tel point semblables, que qui
qu'après avoir été si longtemps avec lui, ils connaît l'un, les connaît tous les deux. En
ne le connaissaient pas mais ne venait-il ; parlant de deux personnes absolument sem-
pas de leur dire a Et vous savez où je vais,
: blables, voici ce que nous disons à ceux qui
« et vous en connaissez la voie » et comme ; voient l'une et veulent savoir quelle est l'autre:
ils disaient ignorer ces choses, ne les avait-il En voyant l'une, vous voyez l'autre. C'est en ce
pas convaincus qu'ils les savaient, en ajou- sens que Jésus dit « Qui me voit, voit aussi
:

tant ces mots « C'est moi qui suis la voie, la


: « le Père » ; cela veut dire, non pas, que celui
« vérité et la vie ? » Comment maintenant dit- qui est le Fils soit aussi le Père, mais que le

il « Depuis si longtemps je suis avec vous,


: Fils ne diffère en rien du Père. Car si le Père
o et vous ne m'avez pas connu?» Car s'ils et le Fils ne faisaient pas deux, il ne serait

savaient où il allait, s'ils connaissaient la pas dit « Si vous m'avez connu, vous avez
:

voie, n'était-ce point parce qu'ils le connais- a connu aussi mon Père ». Aussitôt, en effet,

saient lui-même? Mais cette difficulté se ré- après avoir dit a Personne ne vient au Père,
:

sout facilement, que certains de


si l'on dit «sinon par moi », il ajoute a Si vous m'avez :

ses disciples le connaissaient, que d'autres ne a connu, vous avez connu aussi mon Père »:

le connaissaient pas, et que parmi ceux-ci parce que moi, par qui on vient au Père, je
se trouvait Philippe. Comprenez-le donc, il vous conduirai à lui, afin que vous le con-
adressait ces mots « Et vous savez où je vais, : naissiez lui-même. Mais parce que je lui suis
« et vous savez la voie », à ceux qui le con- tout à semblable, « bientôt vous le connaî-
fait

naissaient, et non à Philippe, puisqu'il lui di- «trez», puisque vous me connaissez: a et vous
sait « Depuis si longtemps je suis avec vous,
: « l'avez vu », si vous m'avez vu des yeux du
a et vous ne m'avez pas connu, Philippe ? » cœur.
Pour ceux qui connaissaient déjà le Fils, il 3. Pourquoi me dis-tu donc, Philippe a Mon- :

leur adressa cette parole relative au Père a Et : a trez-nous le Père, et il nous suffit ? Depuis
« bientôt vous le connaîtrez, et vous l'avez a si longtemps je suis avec vous, et vous ne

«vu». Notre-Seigneur parlait ainsi, à cause de a m'avez pas connu, Philippe? Qui me voit,

laressemblance si parfaite qui existe entre le a voit aussi le Père». Si c'est encore beau-
Père et lui et cette ressemblance était
; si coup pour toi de comprendre pareille chose,
grande qu'à vrai dire ils connaissaient
,
le crois, du moins, ce que tu ne comprends
Père, puisqu'ils connaissaient le Fils qui est pas. Comment me dis-tu a Montrez-nous le :

son image parfaite. Si tous ne connaissaient a Père ?» Si tu m'as vu, moi qui lui suis par-

pas le Fils, ceux-là, du moins, le connais- faitement semblable, tu as vu Celui auquel je


saient, auxquels il dit a Et vous savez où je : ressemble ; et si tu ne peux comprendre en-
« vais, et vous savez la voie », puisqu'il est core, a ne crois-tu pas », du moins, a que je
lui-même la voie. Mais ils ne connaissaient a suis dans le Père, et que le Père est en
pas le Père ; c'est pourquoi il leur dit a Si : a moi ? » Ici Philippe aurait pu répondre :

« vous m'avez connu, vous avez aussi connu Je vous vois à la vérité, et je vous crois par-
« mon Père ». C'est par moi que vous l'avez faitement semblable au Père niais est-il ;

connu lui-même. Car autre je suis moi-même, blâmable et mérite-t-il des reproches celui
autre est le Père. Mais, pour les empêcher de qui de deux personnes semblables aperçoit
le croire dissemblable au Père , il ajoute : l'une, et désire aussi voir l'autre ? Je connais
a Et bientôt vous le connaîtrez, et vous l'avez l'un des semblables, mais je ne connais
a vu ». Ils avaient vu en effet son Fils qui lui encore que l'un sans l'autre ; il ne me suffit
est entièrement semblable ; mais il fallait les pas de connaître l'un, si je ne connais pas
avertir que le Père, qu'ils ne voyaient pas l'autre. pourquoi a
C'est montrez-nous le
encore, était semblable au Fils qu'ils voyaient. a Père, etnous suffit ». Mais le Maître ne
il

Et c'est ce que signifie ce que Jésus dit en- reprenait son disciple, que parce qu'il voyait
suite à Philippe : « Qui me voit, voit aussi le le cœur de son interlocuteur. Philippe dési-
a Père ». Non pas qu'il fût tout à la fois le rait connaître le Père, parce qu'il croyait le
10 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

Père meilleur que le Fils; il ne connaissait a Père, et que le Père est en moi?» Pour-
donc pas même le Fils, puisqu'il s'imaginait quoi veux-tu voir de la différence dans deux
qu'il y avait quelque chose de supérieur à lui. sujets en tout semblables? pourquoi veux- tu

C'est pour redresser ses idées à ce sujet que connaître séparément ceux qui sont insépa-
Jésus lui dit « Qui me voit, voit aussi le Père.
: rables ? Ensuite, s'adressant non plus à Phi-
a Comment dis-tu montrez-nous le Père ? »
: lippe, mais à tous les disciples, Notre-Sei-
Je vois bien comment tu le dis ; tu demandes gneur leur dit des choses qu'il ne faut pas
à voir, non pas une personne qui soit sembla- discuter dans le peu de temps qui nous reste ;

ble au Fils, mais une personne meilleure que nous voulons les expliquer avec plus de soin,
« Ne crois-tu pas que je suis dans le s'il veut bien nous accorder son secours.
le Fils.

SOIXANTE ET ONZIÈME TRAITE.


DEFUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR: LES PAROLES QUE JE VOUS DIS, JE NE LES DIS PAS DE

« MOI-MÊME », JUSQU'A CES AUTRES : « SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE AU PÈRE, EN MON
« NOM, JE LE FERAI ». (Chap. XIV, 10-1-4.)

LE FILS ENGENDRÉ DU PÈRE.

Le Fils est égal el semblable au Père, c'est pourquoi ils sont inséparables et l'un dans l'autre. Néanmoins, comme
le Fils n'c'st pas de lui-même, puisqu'il a été engendré par le Père, les paroles qu'il dit et les œuvres qu'il
fait viennent du Père : ceux qui ont la foi font des œuvres en paroles et en actions aussi grandes et même plus grandes
que celles du Fils.

1. Ecoutez de toutes vos oreilles et recueil- 2. Les hérétiques s'attachent à chacune de


lez dans ves esprits, mes très-chers frères, ce ces paroles prononcées par Notre-Seigneur ;

que je vais mais ce que nous en-


vous dire, à la première : « ne parle pas de moi-
Je

seigne Celui-là même qui ne s'éloigne pas « même » ; à la seconde « Mais le Père qui
:

de nous. Notre-Seigneur dit, comme vous « demeure en moi , fait les œuvres que
l'avez entendu dans la lecture qu'on vient de «je fais»; ils partent de là pour s'élever
vous faire « Les paroles que je vous adresse, je
: contre nous, et quoique peu d'accord ensem-
o ne les dis pas de moi-même mais mon Père ;
ble, mais bien par des chemins opposés, ils

o qui demeure en moi fait les œuvres que je s'éloignent également de la voie de la vérité.
« fais ». Les paroles sont donc des œuvres ? Les Ariens disent, en effet Voici bien que le :

Oui, il en est ainsi. Car assurément celui qui, Fils est inégal au Père ; il ne parle pas de lui-

en parlant, édiûe le prochain, fait une bonne même. Les Sabelliens , autrement dit les

œuvre. Mais que veulent dire ces mots « Je : Patripassiens, disent au contraire : Voici que
« ne parle pas de moi-même?» Le voici moi : Celui qui est le Père est aussi le Fils. Car
qui parle je ne suis pas de moi-même. Il que signifient ces paroles « Le Père, qui :

attribue ce qu'il fait à celui dont il est lui- a demeure en moi, fait les œuvres que je
même, lui qui agit. En effet, Dieu le Père « fais ?» Je demeure en moi-même, moi qui

n'est d'aucun autre Dieu le Fils est, sans ; fais les œuvres. Vous dites ainsi des choses

doute, égal au Père, mais il est de Dieu le opposées l'une à l'autre, non pas comme le
Père. Le Père est Dieu, mais non pas de Dieu ;
faux est opposé au vrai, mais comme deux
Lumière, mais non pas de lumière; le Fils, choses fausses sont opposées entre elles. Dans
au contraire, est Dieu de Dieu, lumière de votre erreur vous avez pris des routes oppo-
lumière. sées; au milieu d'elles se trouve le chemin
SOIXANTE ET ONZIÈME TRAITÉ. — LE FILS ENGENDRÉ DU PÈRE. 11

que vous avez abandonné. Vous êtes bien plus lui-même, parce qu'il n'est pas de lui-même,
éloignés les uns des autres, que vous ne l'êtes et le Père, qui demeure en lui, fait les couvres
de la voie que vous avez quittée. Vous qui lui-même, parce que celui par qui et avec
êtes de ce côté, vous qui êtes de cet autre, qui il les fait, n'est pas d'un autre que de lui.
venez à nous, ne cherchez pas à aller d'un Enfin, Jésus-Christ ajoute « Ne croyez-vous :

côté à l'autre, mais de chaque côté venez à « que je suis dans le Père et que le Père
pas
nous, et vous vous rejoindrez tous. Sibel- «est en moi? Au moins, croyez-le à cause
liens, reconnaissez Celui que vous supprimez ;
« des œuvres que je fais ». Tout à l'heure,

Ariens, égalez au Père Celui que vous mettez Philippe seul recevait une réprimande; mais
au-dessous de lui, et vous marcherez avec il paraît, par ces mots, qu'il ne;devait pas être
nous dans le vrai chemin. Il y a, en effet, dans seul à se voir réprimandé. « A cause des œu-
les dires de chacun de vous, de quoi vous re- e vres que je fais », dit Jésus, « croyez que
dresser les uns les autres. Ecoute, Sabellien : il «je suis dans le Père, et que le Père est en
est si vrai que le Fils n'est pas le Père, mais « moi nous étions séparés l'un de
». Car, si

bien une autre personne, que les Ariens le l'autre,nous ne pourrions en aucune façon
proclament inférieur au Père. Ecoute, Arien : agir d'une manière inséparable.
ilest si vrai que le Fils est égal au Père, que 3. Mais que veut dire ce qui suit « En :

les Sabelliens disent qu'il est le que le même « vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui

Père. Toi, ajoute Celui que tu supprimes ;


« croit en moi fera les œuvres que je fais, et

toi, laisse dans son intégralité Celui que tu « il en fera aussi de plus grandes, parce que

diminues, et tous les deux vous serez d'ac- «je vais à mon Père. Et toutes les choses que
cord avec nous, parce que toi tu ne sup- « vous demanderez à mon Père en mon nom,
primes pas, et toi tu ne diminues pas Celui a je les ferai. Afin que le Père soit glorifié
qui est une autre personne que le Père, con- «dans le Fils, sivous demandez quelque
trairement à l'opinion du Sabellien, et qui « chose en mon nom, je le ferai? » Il a donc
est égal au Père, contrairement à l'erreur de promis de faire aussi lui-même ces choses
l'Arien. Aux uns et aux autres il crie, en effet: plus grandes. Que le serviteur ne s'élève pas
o Le Père et moi nous sommes un ». Quand ' au-dessus du Seigneur, et le disciple au-
il dit « un » : que les Ariens l'entendent
, ;
dessus du maître '. Il dit qu'ils feront des
a quand il dit « Nous sommes », que les Sa-
: choses plus grandes que celles qu'il fait lui-
belliens l'écoutent, et qu'ils ne tombent pas même. Mais ce sera lui qui les fera en eux
dans leur vaine erreur, les uns en niant qu'il ou par eux, et non pas eux qui les feront
soit égal au Père, et les autres en niant qu'il comme d'eux-mêmes. C'est à lui que s'adresse
soit une personne distincte. Si ces mots de le Prophète dans ce passage du psaume « Je :

Notre-Seigneur « Les paroles que je vous dis,


:
a vous aimerai , Seigneur , qui êtes ma
o je ne les dis pas de moi-même », font pen- « force * ». Mais enfin, quelles sont donc ces
ser que le Fils n'est pas égal au Père, comme a œuvres plus grandes? Fait-il allusion aux
s'il ne faisait pas ce qu'il veut, écoulez ce guérisons de malades qu'opérera plus lard
qu'il dit ailleurs : « Comme le Père ressuscite leur ombre quand ils passeront quelque
a les morts et les vivifie, de même aussi le part '? C'est, en un plus grand miracle
effet,

«Fils vivifie ceux qu'il veut ». Si, encore, de son ombre que par l'attou-
les guérir par
parce qu'il a dit : s Le Père, qui demeure en chement de sa robe *. Notre-Seigneur a fait
a moi, fait les œuvres que je fais », on s'ima- ce dernier miracle par lui-même, et le pre-
gine que autre n'est pas le Père et autre le mier par ses disciples ; et cependant c'est lui
Fils, on fera bien d'écouter ce qu'il a dit ail- qui les a faits tous les deux. Mais, en réalité,
leurs : « Toutes les choses que le Père fait quand il parlait ainsi, il voulait parler des
« également'». Par là on
le Fils aussi les fait œuvres de ses paroles; il dit, en effet « Les :

verra que le même ne fait pas deux fois une « paroles que je vous dis, je ne les dis pas de

chose, mais qu'il y a deux personnes pour « moi-même; mais le Père qui demeure en

faire une seule et même chose. Mais comme « moi, fait les œuvres que je fais». De quelles

i'un est égal à l'autre, de telle sorte pourtant œuvres voulait-il parler, si ce n'est des paroles
que l'un vient de l'autre, il ne parle pas de —
1
Jean, xiu, 16. Ps. xvii, 2. ' Act. v, ir>. — >
Matin.
1
Jean, s, 'M. — Id. v, 21, 10. .xiv, 36.
12 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

qu'il proferait? Ils l'entendaient et ils croyaient Apôtres seuls devaient les faire; mais il dit :

en lui, et le fruit de ses paroles, c'étaitleur foi ;


« Celui qui croit en moi fera les œuvres que
mais quand les Apôtres annoncèrent l'Evan- « je fais, et il en fera de plus grandes ». Est-

gile, ce ne fut pas un petit nombre comme ce à dire que quiconque croit en Jésus-Christ
le leur, mais l'univers, la gentilité tout entière fait ce qu'a fait Jésus-Christ, et opère même

qui crut en lui. Voilà, évidemment, quelles des choses plus grandes que les prodiges
plus grandes choses ils devaient opérer. Et opérés par Jésus-Christ? Ce n'est pas là un
cependant Notre-Seigneur ne dit pas : Vous sujet à traiter en passant et avec précipita-
ferez encore de plus grandes choses ; car il tion ; la nécessité de finir ce discours nous
ne voulait pas que nous crussions que les oblige à remettre la chose à une autre fois.

SOIXANTE-DOUZIEME TRAITÉ,
SDR LA MEME LEÇON.

GRANDES OEUVRES DES CROYANTS.

D'après la parole infaillible de Jésus-Christ, celui qui croit, fait des œuvres aussi grandes et même plus grandes que celles
qu'opère le Fils de Dieu, puisque ses fidèles ont converti le monde, fait pratiquer des vertus inouïeB, et que ceux qui ont
cru en lui se sont changés eux-mêmes, mais avec sa grâce.

I. Que signifie, et en quel sens faut-il en- grand que le maître, ni le serviteur que le

tendre ce que dit Notre-Seigneur « Celui qui : Seigneur, ni le fils adopté que le Fils unique,
« croit en moi fera les œuvres que je fais ni l'homme que Dieu lui-même; mais Jésus
o aussi ? » c'est ce qu'il n'est pas facile de daignait faire pareux-mêmes de plus grandes
comprendre. Comme si ce passage n'était pas choses; car il leur dit, en un autre endroit :

déjà suffisamment obscur par lui-même, le « Sans moi vous ne pouvez rien faire ». Ef- '

Christ y ajoute d'autres paroles encore plus fectivement, sans parler de choses qui sont
obscures « Et il fera de plus grandes choses
: en nombre infini, il a fait ses disciples sans

o encore ». Qu'est-ce que cela veut dire? leur intermédiaire : sans eux il a fait le monde,
Nous ne trouvions personne capable de faire et comme il a daigné se faire homme, il

les œuvres que Jésus-Christ faisait, trouve- s'est encore fait lui même sans eux. Pour
rons-nous quelqu'un pour en faire de plus eux, qu'ont-ils fait sans lui, si ce n'est le pé-
grandes? Nous avions déjà dit dans le dis- ché? Enfin, ce qui dans ce passage aurait pu
cours précédent que c'était un plus grand mi- nous embarrasser à ce sujet, il le fait bientôt
racle de guérir les malades par sa seule ombre, disparaître; car, après avoir dit : a Celui qui

en passant, comme l'ont fait les disciples ', a croit en moi fera les œuvres que je fais, et il
que de les guérir par l'attouchement de sa « en fera de plus grandes » il ajoute aussitôt : ,

robe, comme l'a fait Notre-Seigneur


2
et ; « Parce que moi je vais au Père, et toutes les
comme il y eut un plus grand nombre >< choses que vous demanderez à mon Père en
d'hommes pour croire à la prédication des « mon nom, je les ferai » . Il avait dit : o II

Apôtres que pour croire à celle de Notre- «fera »; il dit ensuite : « Je ferai ». C'est
Seigneur lui-même, c'était là, avons-nous dit comme s'il disait : Que cela ne vous paraisse
encore, ce qu'il nous fallait entendre par ces pas impossible. Car celui qui croit en moi ne
œuvres plus grandes. 11 ne faut pas, néan- pourra jamais être plus grand que moi ; mais
moins,s'y tromper ni le disciple n'est plus
: c'est moi qui ferai alors des œuvres plus
1
Act. V, 15. — ' Mallb. XIV, 30. ' Jean, XV, 5,
SOIXANTE-DOUZIÈME TRAITÉ. — GRANDES OEUVRES DES CROYANTS. 13

grandes que celles que je lais maintenant; je celui qui n'est pas semblable à cet homme
ferai des œuvres plus grandes par celui qui prudent, ou bien entend ces paroles sans les
croit en moi, que je n'en ai fait sans lui et pratiquer, ou bien ne les entend pas du tout.
par moi-même. Cependant, c'est toujours moi « Celui qui croit en moi », dit-il, « quand il

qui agis sans lui, comme c'est toujours moi « serait mort, vivra ' » . Celui donc qui ne vivra
qui agis par lui ; mais quand j'agirai sans lui, pas, ne croit pas c'est évident, il en est de
:

il ne les fera pas lui-même. Quand j'agirai par même pour ces paroles « Celui qui croit en :

lui, il ne les fera point par lui-même, mais « moi, fera les œuvres » assurément celui ;

il lui-même. Or, faire de plus grandes


les fera qui ne les fera pas ne croit pas. Mais qu'est-ce
choses par lui que sans lui, ce n'est point de que cela veut dire, mes frères? Faut-il ne
ma part un abaissement, mais une condes- point compter au nombre de ceux qui croient
cendance. Car, qu'est-ce que les serviteurs du en Jésus-Christ celui qui n'a pas fait des
Seigneur peuvent lui rendre pour tout le bien œuvres plus grandes que celles de Jésus-
qu'il leur a fait ? Entre tous ses dons, !e ' Christ? Ce serait dur, absurde, intolérable;
moindre n'est pas d'avoir daigné leur accor- pour supporter une pareille doctrine, il faut
der de faire par eux-mêmes des œuvres plus la comprendre. Ecoutons donc l'Apôtre :

grandes que celles qu'il avait faites sans eux. « L'homme qui croit en celui qui justifie le

Le jeune riche, qui lui demandait le moyen « pécheur, sa foi lui est imputée à justice - ».
d'acquérir la vie éternelle, ne s'éloigna-t-il Dans cette œuvre, faisons les œuvres de Jé-
pas tout triste après l'avoir entendu " ? Il l'en- sus-Christ car croire en Jésus-Christ, c'est
;

tendit et s'éloigna. Et cependant, ce qu'un faire l'œuvre de Jésus-Christ. Cette œuvre, il


seul n'a pas fait après avoir entendu le Maître l'opère en nous, mais non pas sans nous.
lui-même, une foule d'autres l'ont fait, lors- Maintenant donc, écoute et comprends « Ce- :

que ce bon maître leur a parlé par ses disci- « lui qui croit en moi fera les œuvres que je

ples : méprisé par le riche qu'il avertit lui- « fais moi-même ». Je les fais d'abord, ensuite
même, il a été aimé de ceux qui, étant riches, il les fera lui-même, parce que je fais en sorte
ont embrassé la pauvreté à la voix de gens qu'il les fasse. Et quelles sont ces œuvres?
pauvres. Ainsi il a fait de plus grandes choses N'est-ce pas de pécheur devenir juste?
par la prédication de ceux qui ont cru en lui, 3. «Et il en fera de plus grandes». De quelles
qu'il n'en a fait par lui-même sur ceux qui œuvres est-il ici question, je vous le demande ?
l'entendaient. Est-ce que celui qui opère son salut avec
2. Mais voici encore une difficulté qui m'en- crainte et tremblement fait des œuvres plus
barrasse c'est qu'il a fait ces plus grandes
, grandes que toutes celles de Jésus-Christ 3 ?
choses par l'entremise de ses Apôtres, et pour- Cette œuvre du salut, Jésus-Christ la fait lui-
tant il ne faisait pas allusion à eux seuls, et même en lui, mais non sans lui. Or, je n'hé-
n'a pas dit : Vous ferez les œuvres que je fais, site pas à le dire c'est là une œuvre plus
:

et vous en ferez même de plus grandes. Mais grande que la création du ciel et de la terre,
il parlait de tous ceux qui appartiennent à sa et de tout ce que nous voyons dans le ciel et
famille, et il voulait qu'on le comprît bien ;
sur la terre. En effet, le ciel et la terre passe-
4
c'est pourquoi il dit : « Celui qui croit en moi ront , mais le salut et la justification des pré-
« fera les œuvres que
en fera de je fais, et il destinés, c'est-à-dire de ceux que Dieu con-
«plus grandes encore». Si donc quiconque naît d'avance, demeureront toujours. Dans le
croit, fera ces œuvres, il va de soi que celui ciel et la terre nous voyons l'œuvre de Dieu,
qui ne les fait pas ne croit pas. Ainsi il dit mais dans les élus nous voyons l'image de
ailleurs « Celui qui m'aime garde mes com-
: de Dieu. Dans le ciel se trouvent les Trônes,
« mandements s », d'où il suit assurément les Dominations, les Principautés, les Puis-
que celui qui ne les garde pas, ne l'aime pas. sances, les Archanges et les Anges, qui sont
De même il dit en un autre endroit « Celui : des œuvres de Jésus-Christ. Fait-il une œuvre
« qui écoute les paroles que je dis et les pra- plus grande que la création de ces esprits, ce-
o tique, je le comparerai à l'homme prudent lui qui, avec la coopération de Jésus-Christ,
o qui bâtit si maison sur la pierre 4 ». Donc assure son salut éternel et sa justification? Je
1
Pi. CXV, 12. — ' Mait'j. xix, 16-22. — '
JeaD, îiv, 21. — Jean, xi, 25.
' — ' Rom. IV, 5. — ' Philipp. u, 12. — • Matth.
' Matth. VII, 24. xxiv, 35.
u TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

n'ose pas vous donner une réponse précipitée. lorsqu'il disait «Les paroles que je vous dis,
:

Comprenne et décide qui pourra, s'il est plus « je ne les dis moi-même mais le Père
pas de ;

grand de créer les justes que de justifier les « qui [demeure en moi, fait les œuvres que je
pécheurs. Ce qu'il y a de certain, c'est que si « fais ». Alors ses paroles étaient ses œuvres,

des deux côtés la puissance est égale, dans ce et assurément il est moins grand de prêcher
dernier cas la miséricorde l'emporte. « C'est les paroles de justice, chose que Jésus-Christ a
« en effet le grand mystère de piété qui a été faite sans nous, que de justifier les pécheurs,

«manifesté dans la chair, justifié dans l'es- chose qu'il fait en nous, mais concurrem-
« prit, qui a apparu aux anges, qui a été prê- ment avec nous. 11 nous reste à examiner com-
« ché parmi les nations, cru dans le monde ment il faut entendre ces mots « Tout ce :

« et élevé dans la gloire » Mais rien ne nous ' ! « que vous demanderez à mon Père en mon
oblige à croire que Jésus-Christ entend par- « nom, je le ferai ». Comme les fidèles de-

ler de toutes ses œuvres lorsqu'il dit o II en : mandent à Dieu beaucoup de choses qu'ils
o fera de plus grandes que celles-ci » par : n'obtiennent pas, il s'élève à ce sujet une dif-
o celles-ci », il a peut-être voulu nous faire ficulté considérable mais comme aussi il est
;

entendre celles qu'il faisait en ce moment. Or, temps de terminer ce discours, mieux vaut
en ce moment il proférait des paroles de foi, différer un peu pour traiter et examiner celle
et il avait déjà voulu parler de ces œuvres, question plus à loisir.
1
1 Tiin. m, 16.

SOIXANTE-TREIZIEME TRAITÉ.
ENCORE SUR LA MEME LEÇON.

CONDITIONS ET EFFETS DE LA PRIÈRE.

Si l'on a la foi, on oblienl tôt ou tard ce qu'on demande, parce qu'on le demande pour une bonne fin et au nom de Jésus-Christ.

1. Le Sjigneur promit de grandes choses à dons des choses qui nous seraient nuisibles,
ceux des siens qui espèrent en lui, lorsqu'il nous devons bien plutôt craindre de voir un
dit « Parce que je vais vers le Père, tout ce
: effet de sa colère dans l'obtention de ce qu'il

« que vous demanderez en mon nom, je le nous refuserait dans sa miséricorde. Ne savons-
« ferai ». 11 est donc allé vers le Père, de ma- nous pas que les Israélites obtinrent pour
nière cependant à ne pas les laisser dans le leur malheur ce qu'ils demandaient sous l'in-
besoin, mais à exaucer leurs prières. Mais que fluence d'une passion coupable? ils désirèrent
veut dire, « tout ce que vous demanderez», manger de la chair Et pourtant la manne 1
.

puisque nous voyons très souvent les fi- tombait du ciel pour eux, ils étaient dégoûtés
dèles demander et ne pas obtenir? Ne serait- de ce qu'ils avaient, et ils demandaient im-
ce point parce qu'ils demandent mal? C'est pudemment ce qu'ils n'avaient pas : comme
en effet le reproche que fait l'apôtre Jacques. s'il mieux valu poureux demander,
n'eût pas
o Vous demandez et vous ne recevez pas, non pas que la nourriture qui leur manquait
« parce que vous demandez mol, ne cherchant lût accordée à leur désir coupable ; mais que,
« qu'à satisfaire vos passions ' ». C'est par un guéris de leur dégoût ils pussent prendre
effet de la miséricorde de Dieu qu'on n'ob- celle qu'ils avaient. En effet, quand le mal
tient pas, si l'on doit mal user de ce qu'on nous réjouit et que le bien ne nous plaît pas,

demande. C'est pourquoi, si nous lui deman- nous devons plutôt demander à Dieu qu'il

i Jacques, IV, 3. Nombres, xi, 32.


SOIXANTE-TREIZIEME TRAITÉ. — CONDITIONS ET EFFETS DE LA PRIÈRE. lf>

nous donne le goût des choses bonnes que de grâce de Dieu a le plus travaillé ', a trois fois
nous en accorder de mauvaises. Sans doute, demandé au Seigneur que l'ange de Satan
il n'est pas mauvais de se nourrir de chair, s'éloignât de luinéanmoins il n'a pas obtenu
;

2
ainsi que l'Apôtre le dit à celte occasion : ce qu'il demandait Que dire, mes très-chers .

« Toute créature de Dieu est bonne et il , frères? Penserons-nous que cette promesse
o ne faut rien rejeter de ce qui se mange ainsi exprimée: a Tout ce que vousdemande-
o avec action de grâces '» . Mais, comme dit le « rez, je le ferai » , n'a pas été accomplie même
même Apôtre « II est mal à un homme de
: pour les Apôtres? A l'égard de qui tiendra-t-il
« manger avec scandale - »; et s'il en est ainsi donc ses promesses, s'il a ainsi trompé ses
quand il y a scandale pour l'homme, combien Apôtres ?
plus en est-il ainsi lorsque Dieu lui-même 3. Eveille-toi, ô homme fidèle, et remarque
en est offensé? Et ce n'était pas, de la part des attentivement la condition exigée ici : « En
Israélites, une légère offense à l'égard de Dieu, « mon nom » Tout ce que
; il n'est pas dit : «

que de repousser ce que leur donnait la sa- « vous demanderez », de quelque manière

gesse, et de demander ce que désirait leur que ce soit mais il est dit « en mon nom ».
; :

appétit déréglé ne deman- ! Cependant ils Et Celui qui nous a promis un si grand bien-
daient pas, mais ils murmuraient au sujet de fait, comment s'appelle-t-il ? Il s'appelle Jésus-
ce qui leur manquait: parla nous devons ap- Christ: Christ signifie roi, Jésus signifie Sau-
prendre que les créatures de Dieu ne sont veur. Il est sûr que celui qui nous sauvera,
pas coupables, mais seulement notre déso- ce n'est pas un roi quelconque, ce sera le roi
béissance et nos désirs déréglés; ce n'est pas Sauveur. Par conséquent, tout ce que nous
à cause de la viande de porc, mais à cause demandons contre le bien de notre salut,
d'un fruit, que le premier homme ajtrouvé la nous ne le demandons pas au nom du Sau-
mort 8 Et Esaù a perdu son droit d'aînesse,
. veur. Et cependant il est toujours Sauveur,
non pas pour une poule, mais pour des len- non-seulement quand il fait ce que nous de-
tilles ». mandons, mais même quand il ne le fait pas.
2. Comment donc faut-il entendre ces mots : Car dès lors qu'il nous voit demander des
« Tout ce que vous demanderez, je le ferai », choses opposées à notre salut, il se montre vrai-
si Dieu refuse aux fidèles, même pour leur ment notre Sauveur en ne nous les accordant
bien, les choses qu'ils lui demandent? De- pas. Dans les demandes des malades, le mé-
vons-nous croire que cette parole n'a été decin distingue ce qui est favorable à leur
adressée qu'aux Apôtres? Loin de nous celte sauté, et ce qui peut lui être contraire ; c'est
pensée. Ce qui, en effet, a amené le Christ à pourquoi, lorsque l'infirme demande ce qui
prononcer cette parole, c'est qu'il avait dit peut lui faire du mal, le médecin le lui re-
plus haut « Celui qui croit en moi, fera les
: fuse dans l'intérêt de sa santé. Ainsi en est-il
« œuvres que je fais, et il en fera de plus pour nous si nous voulons que Notre-Sei-
:

« grandes». C'a été le sujet du précédent dis- gneur fasse tout ce que nous demanderons,
cours. Pour nous empêcher de nous attribuer ne demandons pas d'une manière quelcon-
ces œuvres plus grandes, et montrer que c'est que, mais demandons en son nom, c'est-à-
encore lui qui les faisait, il ajoute « Parce : dire au nom du Sauveur, ne demandons rien
« que je vais à mon Père, et tout ce que vous qui soit contraire à notre salut : car s'il le
a demanderez en mon nom, je le ferai ». Est- faisait, il n'agirait plus comme Sauveur ; et

ce que les Apôtres sont les seuls qui aient pourtant, voilà ce qu'il est pour ses fidèles.
cru en lui? En disant : « Celui qui croit en Car, pour les pécheurs, il est leur juge, tandis
« »,moi il ceux au nombre
s'adressait à tous que pour les fidèles il est assez bon pour être
desquels, grâce à lui, nous nous trouvons nous- leur Sauveur. Quand donc on croit en lui, tout

mêmes, et pourtant, nous ne recevons pas ce qu'on demandera en ce nom qu'il porte
tout ce que nous demandons. Mais, à ne consi- comme Sauveur de ceux qui croient en lui, il

dérer que les bienheureux Apôtres nous , le fera parce qu'il le fait comme Sauveur. Mais
voyons que celui; qui a travaillé plus que si celui qui croit en lui demande par ignorance

tous les autres, ou du moins avec qui la quelque chose qui soit contraire à son salut, il
ne demande pas au nom du Sauveur. Car Jésus
' I Tim. IV, 4. — ' Rom. xjv, 20. — * Gen. m, 6. — ' Id.
ixv, 34. • 1 Cor. xv, 10. — ' n Cor. xn, 8.
46 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

ne serait pas son Sauveur, s'il faisait ce qui nable nous moissonnerons '. Et en même
empêcherait le salut de son serviteur. C'est temps que nous demandons comme il faut,
pourquoi il vaut bien mieux qu'il ne fasse demandons-lui qu'il ne fasse pas ce que nous
pas la chose pour laquelle on l'invoque, et ne demandons pas comme il faut c'est à cela ;

qu'il fasse celle à cause de laquelle il mérite que se rapporte ce que nous lui disons dans
son nom. Aussi Jésus, qui est non-seulement l'oraison dominicale « Ne nous induisez poinl
:

un Sauveur, mais encore un bon maître, « en tentation 2 ». Car ce n'est point une pe-
veut pouvoir faire tout ce que nous deman- tite tentation, que de demander ce qui est

derons, pour cela, dans la prière qu'il nous


et, contre toi. Mais il ne faut pas manquer de
a enseignée, il nous a appris ce que nous de- faire attention à ce que Notre-Seigneur ajoute,
vons demander, afin de nous faire comprendre pour nous empêcher de penser que ce qu'il
que nous ne demandons pas au nom du maî- promet de faire à ceux qui le prieront, il doit
tre, quand ce que nous demandons est au- le faire sans le Père. Après avoir dit « Tout :

delà de la règle qu'il nous a laissée. « ce que vous demanderez en mon nom, je

4. Sans doute, il ne fait pas toujours sur « le ferai », il ajoute aussitôt a Afin que le :

l'heure tout ce que nous demandons en son o Père soit glorifié dans le Fils, si vous de-
nom, c'est-à-dire en tant qu'il est notre Sau- « mandez quelque chose en mon nom, je le
veur et notre maître, mais cependant il le « fais ». Ce que fait le donc
Fils, il ne le fait
fait. En effet, même quand nous lui deman- pas sans le Père, puisqu'il le fait, afin que le
dons que le règne de Dieu arrive, on ne peut Père soit glorifié en lui. Le Père fait donc ces
pas dire qu'il ne fait pas ce que nous deman- choses dans le Fils, afin que le Fils soit glo-
dons, parce que tout aussitôt nous ne régnons rifié dans le Père, et le Fils les fait dans le

pasavec lui dans l'éternité. Ce que nous deman- Père, afin que le Père soit glorifié dans le
dons est différé, mais n'est pas refusé. Toute- Fils : car le Père et le Fils sont un.
fois, quand nous prions, ne nous lassons pas ' Gdlat. vt, 9. — ' Mattli. VI, 9-13.

plus que ceux qui sèment au temps conve- :

SOIXANTE-QUATORZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « SI NOUS M'AIMEZ GARDEZ MES COMMANDEMENTS », JUSQU'A CES AUTRES :

« IL DEMEURERA CHEZ VOUS ET IL SERA EN VOUS ». (Chap. XIV, 15-17.)

LE DON DE L'ESPRIT-SAINT.

Pour accomplir le moindre devoir, il faut l'assistance du Saint-Esprit; msis pour le posséder parfailement, d'une manière per-
manente et intime, pour le bien connaître, il est indispensable d'observer les commandements de Jésus-Christ. Nous recevons
donc le Saint-Esprit dans une mesure proportionnée à notre fidélité à ses ordres.

1. Nous l'avons entendu, mes frères, dans « demeurera avec vous et qu'il sera en vous »
cette leçon de l'Evangile. Notre-Seigneur nous Il y a beaucoup de questions à faire sur ce peu
a dit : « Si vous m'aimez, gardez mes com- de paroles de Notre-Seigneur; mais
c'est pour
« mandements, et je prierai le Père, et il vous nous une grande entreprise de chercher à
a donnera un autre Consolateur, pour qu'il découvrir tout ce qui
s'y trouve renfermé, et
« demeure éternellement avec vous, l'Esprit encore plus de trouver tout ce que nous y
o de vérité, que le monde ne peut recevoir, chercherons. Cependant, autant que le Sei-
« parce qu'il ne le voit point et ne le connaît gneur voudra bien nous en faire la grâce,
« point. Mais vous le connaîtrez, parce qu'il selon notre capacité et aussi selon la vôtre,
SOIXANTE-QUATORZIÈME TRAITÉ. — LES DONS DE L'ESPRIT-SAINT. 17

nous serons attentifs, nous à ce que nous de- par les œuvres qu'on le renonce, assurément
vons dire, et vous à ce que vous devez en- c'est aussi parles œuvres qu'il faut le con-
tendre. Recevez donc par nous, très-chers fesser. « Personne donc ne dit Seigneur :

frères, ce que nous pouvons vous donner; et « Jésus » d'esprit, de parole, de de cœur, fait,

ce qu'il nous est impossible de vous expli- de bouche et d'action, « personne ne dit Sei- :

quer, demandez-le au Seigneur. Jésus-Christ « gneur Jésus, sinon par le Saint-Esprit» ; et


promet à ses Apôtres l'Esprit consolateur mais ; personne ne le dit ainsi, à moins de l'aimer.
voyons de quelle manière il le leur promet : Les Apôtres disaient déjà de la sorte « Sei- :

« Si vous m'aimez », leur dit-il, « gardez mes « gneur Jésus», et ils le disaient ainsi sans

o commandements, et je prierai le Père, et il fiction aucune; s'ils le confessaient de bouche

« vous donnera un autre Consolateur, l'Esprit sans le nier dans leur cœur et par leurs actes ;

o de vérité, afin qu'il demeure éternellement s'ils le disaient en toute vérité, c'est qu'évi-

« avec vous ». Cet Esprit est évidemment le demment ils l'aimaient. Mais comment pou-
Saint-Esprit de la Trinité, que la foi catho- vaient-ils l'aimer, sinon par l'Esprit-Saint?
lique reconnaît comme étant consubstantiel Pourtant ils doivent d'abord aimer Jésus et
et coéternel au Père etau Fils. C'est de lui que garder ses commandements, afin de recevoir
l'Apôtre nous dit« L'amour de Dieu a été : le Saint-Esprit, sans lequel ils ne peuvent ni
«répandu dans nos cœurs par TEsprit-Saint aimer ni garder les commandements.
«qui nous a été donné ». Comment donc 1
2. Il faut donc reconnaître que celui qui
Notre-Seigneur dit-il : a Si vous m'aimez, aime a déjà l'Esprit-Saint, et que l'ayant, il
«gardez mes commandements, et moi, je mérite de l'avoir encore à un degré plus
« prierai le Père, et il vous donnera un autre éminent et qu'ainsi son amour augmente.
« Consolateur » puisque cet Esprit-Saint dont
;
Les disciples avaient donc déjà l'Esprit-Saint
il parle est celui-là même sans lequel nous que le Seigneur leur promettait, et sans lequel
ne pouvons ni aimer Dieu, ni garder ses com- ils n'auraient pu l'appeler Seigneur. Mais
mandements? Comment aimerons-nous pour cependant ils ne l'avaient point encore, dans
recevoir Celui sans lequel nous ne pouvons le sens que le Seigneur le leur promettait. Il

rien aimer? Ou bien, comment garderons-nous est donc vrai de dire qu'ils l'avaient et qu'ils

les commandements, pour recevoir celui sans ne l'avaient pas, puisqu'ils ne l'avaient pas
lequel nous ne pouvons les garder? Ou bien, encore au degré où ils devaient l'avoir ils :

y aurait-il préalablement en nous un amour l'avaient bien un peu, mais ils devaient l'avoir
qui nous ferait aimer Jésus-Christ, de telle davantage. Us l'avaient d'une manière cachée,
sortequ'en aimantJésus-Cliristeten observant ils devaient le recevoir ouvertement. Et ce

ses commandements, nous mériterions de qui était de nature à augmenter la grandeur


recevoir le Saint-Esprit, et que l'amour, non du don qui leur était promis, c'est qu'ils de-
pas de Jésus-Christ, puisque cet amour nous vaient savoir pertinemment qu'ils possédaient
l'aurions d'avance, mais l'amour de Dieu le le Saint-Esprit. C'est de ce don que parle
Pèreseraitrépatidudansnoscœursparl'Esprit- l'Apôtre, lorsqu'il dit « Pour nous, nousavons :

Saint, qui nous a été donné? Cette pensée est «reçu, non pas l'esprit de ce monde, mais
mauvaise, car celui qui croit aimer le Fils, « l'Esprit qui est de Dieu, afin que nous con-

et n'aime pas le Père, celui-là n'aime pas « naissions les dons que Dieu nous a faits ». '

même le Fils ; il n'aime que le fantôme qu'il Car ce n'est pas une seule fois, mais deux fois,
s'est forgé à lui-même. D'ailleurs, c'est une que Notre-Seigneur répandit l'Esprit-Saint sur
parole expresse de l'Apôtre que «personne ne ses Apôtres d'une manière visible. En effet,
« peut dire : Seigneur Jésus, si ce n'est par peu après sa résurrection, il leur dit en souf-
2
« le Saint-Esprit Seigneur ». Et qui peut dire : flant sur eux
Recevez l'Esprit-Saint'».
: «

Jésus, de lamanière que l'entendait l'Apôtre, Parce qu'il donna en ce moment, est-
le leur
sinon celui qui l'aime? Plusieurs, en effet, le ce qu'il ne leur envoya point plus tard celui
disent de bouche mais le nient dans leur , qu'il leur avait promis? Ou bien, n'était-ce pas
cœur et par leurs actes. C'est de ceux-là qu'il le même qu'il répandit sur eux par son souffle
a dit : Us font profession de connaître Dieu,
a et qu'ensuite il leur envoya du haut du ciel 3 ?
« mais ils le nient par leurs œuvres » Si c'est [!

. C'est donc une nouvelle question de savoir


1
Hom. v, 5. — ' 1 Cor. xu, 3. — • Tit. i, le. 1
I Cor. II, 12. — ' Jean, XX, 22. — * Act. il, 1.

S. Aug. — Tome XI.


18 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

pourquoi cette donationvisible du Saint-Esprit cordé et augmenté par mesure jusqu'à ce que
a été renouvelée deux fois : ce fut peut-être à se comble pour chacun la mesure de la per-

cause du double précepte de l'amour de Dieu fection qui lui est propre. C'est pourquoi l'A-

et du prochain ; comme il voulait nous mon- pôtre nous avertit « de ne pas être plus sages

trer que ce double amour est l'effet du Saint- « qu'il ne faut, mais d'être sages avec sobriété
Esprit, l'infusion de cet Esprit a été renouvelée « selon la mesure de la foi que Dieu a répartie
deux fois d'une manière apparente. Il peut y a à chacun ». Ce n'est pas que l'Esprit-Saint
'

avoir de ce fait d'autres raisons, mais nous soit partagé ; mais il partage ses dons. Il y a
ne sommes pas au moment de chercher à les diversité de dons spirituels; mais il n'y a
connaître car nous prolongerions ce discours
;
qu'un même Esprit 2
.

outre mesure. Tenons seulement pour cons- i. Mais quand Jésus dit : « Je prierai le Père
tant que sans l'Esprit-Saint nous ne pouvons a et il vous donnera un autre Paraclet », il

ni aimer Jésus-Christ, ni garder ses comman- montre lui-même un Paraclet. Para-


qu'il est

dements, et que nous ferons ces deux choses clet est un mot qui, en latin, signifie avocat ;

plus ou moins parfaitement, selon que nous or, il est dit de Jésus-Christ « Nous avons :

aurons reçu ce même Esprit avec plus ou « pour avocat auprès du Père Jésus-Christ le
8
moins d'abondance. C'est pourquoi ce n'est « juste ». Ainsi, quand Jésus-Christ a dit que

pas inutilement que l'Esprit-Saint est promis, le monde ne pouvait pas recevoir le Saint

non-seulement à celui qui ne l'a pas, mais Esprit, il a parlé dans le même sens que l'A-

même à celui qui le possède déjà : par là, celui pôtre en ce passage a La prudence de la :

qui ne l'a pas encore commencera à l'avoir, « chair est ennemie de Dieu car elle n'est ;

4
qui déjà, le possédera en de plus o pas soumise à la loi et ne peut l'être ».
et celui l'a

larges proportions. En effet, si l'Esprit-Saint C'est comme si nous disions L'injustice ne :

ne pouvait s'obtenir à un degré moindre par peut être juste. Par le monde, en cet endroit,
les uns, et à un degré plus élevé par les autres, Jésus entend ceux qui aiment le monde d'un
le saint prophète Elysée n'aurait pas dit au amour qui ne vient pas du Père 8 C'est pour- .

saint prophète Elie Que : « l'esprit qui est en quoi à l'amour de ce monde, que nous avons
a vous soit doublé en moi ' ». tant de peine à diminuer et à détruire en

3. En prononçant ces mots : « Dieu ne donne nous, est opposé l'amour de Dieu qui est
« pas
2
son Esprit par mesure », Jean-Baptiste répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint
parlait du Fils même de Dieu, car l'Esprit- qui nous a été donné. «Le monde ne peut
Saint ne lui a pas été donné par mesure, puis- « donc recevoir cet Esprit, parce qu'il ne le

que la divinité habite en lui dans toute sa « voit pas et ne le connaît point ». Car l'amour

plénitude En effet, le médiateur de Dieu et


s
.
du monde n'est pas doué de ces yeux invi-
des hommes, Jésus-Christ homme *, n'a jamais sibles par lesquels on voit le Saint-Esprit,

été privé de la grâce du Saint-Esprit lui- ;


parce qu'il ne peut être vu que d'une manière
même l'a déclaré; c'est en lui que s'est ac- toute spirituelle.

complie cette prophétie : o L'Esprit du Sei- 5. a Mais vous », ditNotre-Seigneur, a vous


« gneur est sur moi, c'est pourquoi il m'a « le connaîtrez, parce qu'il restera avec vous
« rempli de son onction il m'a envoyé évan- ;
« et qu'il sera en vous ». Il sera en eux pour

» géliser les pauvres 6


». Qu'il soit le Fils y demeurer ; il n'y demeurera pas pour y
unique de Dieu, égal au l'ère, c'eslsa nature et être car il faut être en un lieu avant d'y
;

non pas un effet de la grâce mais qu'il se soit ;


demeurer. Mais afin que les disciples n'enten-
dent pas ces paroles « Il demeurera avec
uni un homme pour ne faire avec lui qu'une :

seule personne qui est celle du Fils unique « vous », en ce sens qu'il demeurerait visi-

de Dieu, ce n'est plus sa nature, mais un don blement auprès d'eux , à la façon dont un
de la grâce ; l'Evangile nous en avertit en ces étranger demeure chez son hôte, il explique

termes : a Cependant l'enfant croissait et se ces mêmes paroles en ajoutant: « Il sera en

« fortifiait, il était rempli de sagesse, et la a vous ». Il donc d'une manière invi-


se voit

a grâce de Dieu était en lui 6


». Pour les autres sible s'il n'est pas
;
en nous, nous ne pouvons
hommes, le don de l'Esprit-Saint leur est ac- le connaître; car ainsi voyons-nous en nous-

1
IV Rois, il, 9. — !
Jean, m, 34. — Coloss. il, 9. — ' I Tim. • Rom. xn, 3." — ' I Cor. xn, 4. I Jean, n, 1. — ' Ron

H, 5. — * Luc, îv, 18-21. — • ld. il, 40. vin, 7. — s


I Jean, II, 16.
SOIXANTE-QUINZIÈME TRAITÉ. — RÉCOMPENSE DE LA FIDÉLITÉ A J.-C. 19

mêmes notre propre conscience. Nous voyons dis que l'Esprit-Saint peut très-bien être sans
le visage d'un autre, nous ne voyons pas le nous c'est pourquoi il nous est donné, afin
;

nôtre ; nous voyons notre conscience, et nous d'être aussi en nous. Mais nous ne pouvons
ne voyons pas celle d'autrui. Mais notre cons- le voir et le connaître comme il veut être vu et

cience ne peut être ailleurs qu'en nous, tan- connu, que s'il est en nous.

SOIXANTE-QUINZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS », JUSQU'A CES

AUTRES : a ET MOI AUSSI JE L'AIMERAI ET JE ME DÉCOUVRIRAI A LUI ». (Ch. XIV, 18-21.)

RÉCOMPENSE DE LA FIDÉLITÉ A JÉSUS-CHRIST.

Le Sauveur promet à ses Apôtres, s'ils sont fidèles à ses commandements, non-seulement de se manifester à eux après sa
résurrection, mais aussi de leur communiquer la vie éternelle, et de se faire voir à eux pendant l'éternité.

i. Jésus-Christ avait promis à ses disciples a pas ». Le monde, assurément, voyait de lui
de leur envoyer le Saint-Esprit; mais, pour ce qui pouvait se voir des yeux de la chair;
les empêcher de croire qu'il voulait l'envoyer mais il ne voyait pas le Verbe divin caché
à sa place, et qu'il ne serait plus lui-même sous le voile de la chair : ilvoyait l'homme,
avec eux, Notre-Seigneur ajouta ces paroles : mais ne voyait pas le Dieu il voyait le vête- ;

« Je ne vous laisserai pas orphelins je viendrai ;


ment, mais ne voyait pas celui qui le portait.
« à vous ». Les orphelins sont des pupilles. Après sa résurrection, il laissa voir son corps
Le mot grec d'orphelin a la signification de à ses disciples, il leur permit même de le tou-
pupille car, dans le psaume où nous lisons
; : cher, mais il ne voulait pas le montrer à ceux
« Vous serez le protecteur du pupille », la ' qui n'étaient pas du nombre des siens. Aussi
version grecque porte protecteur de l'or-: est-ce peut-être ce qu'il faut entendre par ces
phelin. Le Fils de Dieu nous a adoptés pour paroles: Encore un peu de temps, et le
«

les enfants de son Père, et il a voulu que nous a monde ne me voit pas pour vous, vous me ;

ayons pour Père selon la grâce, celui qui est a verrez, parce que je vis et que vous vivrez ».

son Père selon la nature et néanmoins, il ; 3. Que signifient ces mots: «Parce que je

nous témoigne une tendresse toute paternelle a vis et que vous vivrez ? » Pourquoi dit-il qu'il

lorsqu'il dit: « Je ne vous laisserai pasorphe- vit lui-même présentement, et que, pour eux,
« lins; je viendrai à vous ». C'est encore pour ils vivront plus tard, sinon parce qu'il pro-
cela qu'il nous appelle les enfants de l'Epoux, mettait de leur donner plus lard la vie qui
lorsqu'il dit a L'heure viendra où l'Epoux
: animerait d'abord son corps ressuscilé? Et
« leursera enlevé, et alors les enfants de comme sa résurrection allait avoir bientôt
a l'Epoux jeûneront*». Quel est l'Epoux, sinon lieu, il en parle au temps présent, pour en
le Seigneur Jésus-Christ? montrer la proximité. Mais comme la résur-
2. Il dit ensuite : a Encore un peu de temps, rection de ses disciples devait être différée
a et le monde ne me voit plus ». Eh quoi ! jusqu'à la fin du monde, il ne dit pas Vous :

est-ce qu'alors le monde le voyait? puisque vivez, mais : «Vous vivrez ». Ces deux résur-
par le nom de monde il veut désigner ceux rections, la sienne qui devait avoir lieu peu
dont il a parlé plus haut en ces termes : « Le après, et la nôtre qui arrivera à la fin du
o monde ne peut recevoir le Saint-Esprit, monde, Notre-Seigneur les a ainsi promises
a parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît d'une façon élégante et brève, par ces deux
1
Pb. ix, 11. — Matth. u, 15. mots dont l'un regarde le présent et l'autre
2n TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

l'avenir: a Parce que je vis », dit-il, a et vous dès cette vie, c'est ce que Notre-Seigneur nous
« aussi vous vivrez». C'est parce qu'il vit que montre quand il dit : a Je suis la vigne, vous
nous vivrons, homme est
a Par un venue la a êtes les branches 1
». En ce jour donc, quand
o mort, et par un homme viendra la résur- nous vivrons de cette vie qui doit absorber
« reclion des morts; car, comme tous meurent la mort, nous connaîtrons qu'il est dans le

« en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus- Père, que nous sommes en lui, et qu'il est
o Christ 1
». Et comme aucun n'est arrivé à la en nous car alors sera achevé ce qu'il a déjà
:

mort que par Adam, aucun n'arrive à la vie commencé, c'est-à-dire d'être en nous et de
que par Jésus-Christ: parce que nous avons nous faire vivre en lui.
vécu, nous sommes morts; mais c'est parce 5. « Celui qui a mes commandements»,
qu'il a vécu lui-même, que nous vivrons. dit Notre-Seigneur, « et les garde, c'est celui-

Nous sommes morts à Jésus-Christ, quand a là qui m'aime ». Celui qui les a dans la
nous vivons pour nous-mêmes. Mai? parce mémoire et qui les garde dans sa manière de
qu'il est mort pour nous, il vit et pour lui- vivre, qui les a dans ses discours, et qui les
même et pour nous. C'est en effet parce qu'il garde en ses mœurs qui les a en les écoutant ;

vit, que nous vivons. Nous avons bien pu et qui les garde en les pratiquant, ou qui les

nous donner la mort à nous-mêmes, mais a en les pratiquant, et qui les garde en y per-
nous ne pouvons, de même, nous rendre sévérant, a c'est celui-là » dit-il, «qui m'aime» ,

la vie. C'est par les œuvres que l'amour doit se

4. a En «vous connaîtrez
ce jour», dit-il, montrer , s'il veut être autre chose qu'un
« que je suis dans mon Père et que vous êtes vain nom. a Et celui qui m'aime », conlinue-
«en moi, et moi en vous ». En quel jour, t-il, a sera aimé par mon Père et moi aussi ;

sinon en celui auquel il fait allusion en disant: a je l'aimerai, et je me manifesterai à lui ».


« Et vous vivrez? » Alors nous pourrons voir Que veut dire: a J'aimerai ? » Est-ce qu'il ne
ce que nous croyons. Maintenant, sans doute, commencera qu'alors à nous aimer, tandis que
il est en nous, et nous sommes en lui. Mais maintenant il ne nous aime pas? Evidem-
ce que nous ne que croire mainte- faisons ment non. Comment, en effet, le Père pour-
nant, alors nous le connaîtrons. Et quoique rait-il nous aimer sans le Fils, ou comment
dès à présent la foi nous l'apprenne, alors le Fils pourrait-il nous aimer sans le Père?
notre connaissance aura pour base la com- Leur opération étant inséparable, pourraient-
templation même de la réalité, tant que nous ils aimer séparément? Quand Notre-Seigneur

sommes dans un corps pareil au nôtre, c'est- dit: a Je l'aimerai », cette parole se rapporte

à-dire sujets à la corruption et de nature à à ce qui suit: a Et je me manifesterai moi-


appesantir l'âme, nous sommes éloignés du ci même à lui ». a J'aimerai et je memanifes-
Seigneur, nous marchons à la lueur de la foi a ferai », c'est-à-dire, j'aimerai jusqu'à me
et non au fl imbeau de la claire vue
2
Mais . manifester. Maintenant l'amour de Jésus-
alors nous marcherons à la claire vue; car Christ ne va qu'à nous faire croire et pra-
nous le verrons tel qu'il est
3
. Si Jésus-Christ tiquer ce que la foi nous ordonne; maisalors
n'était pas en nous, même dès cette vie, son amour ira jusqu'à nous faire voir et à
l'Apôtre ne dirait pas : a Mais si Jésus-Christ nous donner la claire vision pour récom-
o est en nous, le. corps est mort à cause du pense de notre foi, et nous aussi nous aimons
« péché, mais l'Esprit est vivante cause de la maintenant, parce que nous croyons ce que
«justice 4
». Que nous soyons en lui, même nous verrons; mais alors nous aimerons parce
que nous verrons ce que nous croyons.
1 I Co". xv, 21, 22. — ' 11 Ccr. v, 6. — '
I Jean, ni, 2. — '
Rom.
1
vin, 10. Jean, xv, 5.
SOIXANTE-SEIZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JUDE, NON PAS L'iSCARIOTE, LUI DIT », JUSQU'A CELLES-CI :

« LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE, N'EST PAS MA PAROLE, .MAIS CELLE DU PÈRE QUI M'A
a ENVOYÉ ». (Cbap. XIV, 22-24.)

MANIFESTATION DE DIEU.

Jésus-Christ se manifeste à ceux qui l'aiment, intérieurement eu ce monde, et dans le ciel il se manifeslera à eux pour tou-
jours, taudis que les mondains ne verront qu'un instant son humanité au jour du jugement, et jamais ils ne le contemple-
ront dans sou essence divine, parce qu'ils ue l'aiment pas.

i. Si les disciples de Jésus l'interrogent et effet, ceux qui aiment sont choisis parce qu'ils

que ce divin Maître leur réponde, nous som- aiment: pour ceux qui n'aiment pas, quand
mes avec eux pour profiter de ses réponses, même ils parleraient toutes les langues des
puisque nous lisons ou entendons lire le saint hommes et des anges, ils ne sont qu'un airain
Evangile. Notre-Seigneur ayant dit «Encore : sonnant et une cymbale retentissante. Quand
« un peu de temps, et le monde ne me voit même ils auraient le don de prophétie, quand
« déjà plus, mais vous me verrez», Jude, non ils auraient pénétré tous les mystères et toute
pas celui qui le trahit et qui était surnommé science, quand ils auraient toute la foi possi-

Iscariote, mais celui dont l'épître se lit au ble, jusqu'à transporter les montagnes, ils ne
même titre que les Epîtres canoniques, l'in- sont rien. Quand ils auraient distribué tous
terrogea à ce sujet : « Seigneur, d'où vient leurs biens, quand ils auraient livré leur corps
« que vous vous manifesterez à nous et non pour être brûlé, cela ne leur servirait de
a pas au monde ? » Soyons avec les Apôtres rien '. C'est l'amour qui distingue les saints

comme des disciples qui interrogent leur d'avec le monde, qui les unit ensemble et l'ait
qu'ils habitent la même maison
2
maître, et écoutons la réponse qu'il nous fait à Dans cette .

tous. Jude le saint, etnon pas l'impie, non pas maison le Père et le Fils font leur demeure,
le persécuteur du Seigneur, mais son suivant et ils donnent ce même amour à ceux de-

fidèle, lui demanda pourquoi il devait se mani- vantqui ils se manifesteront à la fin du monde.
fester, non pas au monde, mais seulement à C'est au sujet de cette manifestation que le
ses disciples pourquoi encore un peu de
;
disciple interrogeait le divin Maître; de cette
temps et le monde ne le verrait plus, tandis manière, ceux qui ont entendu sa réponse de
que ses disciples le verraient. sa propre bouche, et nous qui la lisons dans
2. o Jésus lui répondit et lui dit : Si quel- l'Evangile, nous en sommes tous instruits.
« qu'un m'aime, il gardera ma parole, et mou Le disciple n'avait fait de question qu'au
« Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et sujet de la manifestation de Jésus-Christ, et le
« nous ferons en lui notre demeure. Celui qui Christ lui a fait une réponse qui a trait à son
«ne m'aime point ne garde pas mes paroles». amour et à sa demeure. Il y a donc unemani-
Voilà bien exposée la raison pour laquelle il feslalion de Dieu tout intérieure, qu'igno-
doit se manifester aux siens, et non pas aux rent absolument les impies, puisque Dieu, le
étrangers qu'il désigne sous le nom de monde ;
Père et le Sa'mt-E>prit ne se manifestent
cette raison, c'est que les siens l'aiment et que jamais à eux. Le Fils a pu se manifester à eux,
les autres ne l'aiment pas. C'est la même rai- mais dans sa chair, et cette manifestation est
son qui fait chanter au saint Psalmiste: bien différente delà manifestation intérieure.
« Jugez-moi, mon Dieu, et séparez ma cause Quelle qu'elle soit, elle ne durera pas toujours
o de la nation qui n'est pas sainte En pour eux: elle ne durera qu'un peu de temps;
1
Ps. XLU, I. '
1 Cor. xnr, l-'i. — ."s lxïii, "
22 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

et ce sera pour leur jugement, et non pour leur nous en nous éclairant, et nous allons à eux
joie; pour leur châtiment, et non pour leur en profitant de leurs lumières ils viennent ;

récompense. en nous en nous remplissant, et nous allons


3. Voyons maintenant, autant que Dieu à eux en les recevant; par là nous les voyons
daignera nous le découvrir, comment il faut non pas extérieurement, mais d'une manière
entendre ces paroles a Encore un peu de temps : intérieure, et leur demeure en nous est, non
o et le monde ne me voit déjà plus mais ; point passagère, mais éternelle. C'est ainsi que
« vous, vous me verrez ». Peu après, sans le Fils ne se manifeste pas au monde, car il

doute, son corps, que les impies eux-mêmes appelle monde ceux dont il ajoute aussitôt :

pouvaient voir, devait être soustrait à leurs « Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes
yeux,puisqu'après la résurrection aucun d'eux « paroles ». Voilà quels sont ceux qui ne
ne l'a vu. Mais comme les anges ont affirmé voient jamais le Père ni le Saint-Esprit : ils
qu' « il viendra de la même manière que vous voient le Fils un peu de temps, non pour
a l'avez vu monter au ciel » comme, d'ail- '
; être béatifiés, mais pour être jugés. Et ils le
leurs, la foi nous apprend qu'il viendra dans le verront, non pas dans sa forme de Dieu, sous
même corps juger les vivants et les morts; laquelle il est invisible en même temps que
alors, sans aucun doute, le monde le verra, et le Père et le Saint-Esprit, mais dans sa forme

sous ce nom de monde sont compris ceux qui d'homme, sous laquelle il a paru méprisable
sont étrangers à son royaume. Et ainsi ces aux hommes pendant sa passion, mais sous la-
paroles Encore un peu de temps et le monde
: a quelle, aussi, il se montrera terrible dans son
« ne me il semble bien plus
voit déjà plus », jugement.
naturel de les entendre de la fin du monde, 5. Si Jésus ajoute : « Et la parole que vous
c'est-à-dire du moment où il se soustraira à a avez entendue n'est pas la mienne, mais
la vue des damnés, tandis qu'il se fera voir a celle du Père qui m'a envoyé», n'en soyons
pour toujours à ceux en qui son Père et lui ni étonnés, ni effrayés. Il n'est pas moindre

font leur demeure à cause de leur amour que le Père mais il n'est que par le Père
; ;

pour lui. Il dit: «Encore un peu de temps », il n'est pas au-dessous du Père, mais il n'est

car ce qui paraît très-long aux hommes est pas de lui-même et il n'a pas menti quand il ;

très-court aux yeux de Dieu. C'est en effet de a dit « Celui qui ne m'aime pas ne garde
:

de ce temps si court que notre Evangéliste « pas mes paroles». Il dit que ces paroles sont

Jean a dit « Mes petits enfants, voici la der-


: les siennes peut-il être opposé à lui-même
;

onière heure 2 ». quand il dit ensuite: « Et la parole que vous


4. Mais pour ne pas croire que le Père et « avez entendue n'est pas mienne ? »
le Fils seuls doivent, sans le Saint-Esprit^ Peut-être a-t-il voulu établir ici une distinc-
établir leur demeure en ceux qui les aiment, tion, comme celle-ci quand il parle de a ses :

qu'on se rappelle ce qui a été dit plus haut « propres paroles », il en parle au pluriel;
du Saint-Esprit : a Le monde ne peut le rece- et quand il dit que « sa parole » n'est pas la
« voir, parce qu'il ne le voit point et ne le sienne, mais bien celle de son Père, c'est lui-
a connaît point. Mais pour vous, vous le con- même qu'il veut désigner. « Au commence-

« naîtrez, parce qu'il restera avec vous et a ment, en effet, était le Verbe, et le Verbe
« qu'il ». Le Saint-Esprit est
sera en vous
3
« était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Le '

donc avec le Père et le Fils, pour établir Verbe n'est pas son Verbe à lui, mais celui du
sa demeure dans les saints; il reste dans leur Père comme il est non pas sa propre image,
;

intérieur, comme Dieu dans son temple. Le mais celle du Père il n'est pas non plus son :

Dieu Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Fils à lui, mais celui du Père. C'est donc avec
viennent à nous, quand nous allons àeux ils : justesse qu'il attribue au Père ce qu'il fait,
viennent en nous en nous secourant, et nous quoiqu'il lui soit égal, puisque c'est du Père
allons à eux en leur obéissant ; ils viennent en qu'il tient de lui être égal en toutes choses.
* Act. T, 11. — * 1 Ji-an, il, lu. — ' Jean, xiï, 17.
1
Jeao, I, I .
SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES DEMEURANT AVEC VOUS »,JUSQU'A
CES AUTRES : « JE VOUS DONNE MA PAIX; JE NE VOUS LA DONNE POINT COMME LE MONDE LA
donne ». (Chap. xiv, 25-27.)

LE SAINT-ESPRIT ET LA PAIX.

En quittant ses Apôlre», le Sauveur leur promet l'assistance du Saint-Esprit, qui les instruira à sa place, comme distributeur
de la grâce divine ; ensuite il leur donne la paix, autant qu'une âme fidèle peut la posséder en ce monde, en attendant
qu'elle jouisse, dans le ciel, de la paix inaltérable qui est Dieu lui-même ;
paix que les mondains ne peuvent goûter les uns
avec les autres, loin de Jésus-Christ.

1. Dans le passage du saint Evangile qui tandis que c'est le Saint-Esprit qui enseigne;
précède celui qui vient de nous être lu, le de, telle sorte que, nous enten-
si le Fils parle,
Seigneur Jésus avait dit que le Père et lui dons ses paroles, mais nous ne les compre-
viendraient vers ceux qui l'aiment, et qu'ils nons qu'autant que le Saint-Esprit nous en
établiraient en eux leur demeure. Déjà un donne l'intelligence? Le Fils parle-t-il sans le
peu plus haut il avait dit du Saint-Esprit : Saint-Esprit, et le Saint-Esprit enseigne-t-il
« Mais vous le connaîtrez, parce qu'il demeu- sans le Fils; ou plutôt, le Fils n'enseigne-t-il
« rera auprès de vous et qu'il sera en vous ' ». pas lui aussi, et le Saint-Esprit ne parle-t-il
Ces paroles nous ont fait comprendre que la pas lui-même? Et quand Dieu nous dit et
Trinité divine demeure
tout entière dans les nous enseigne quelque chose, n'est-ce pas la
saints comme
dans son temple. Maintenant Trinité elle-même qui parle et qui enseigne?
Jésus ajoute « Je vous ai dit ces choses pen-
: Mais précisément parce qu'il y a une Trinité,
« dant que je demeure avec vous » Cette . il fallait indiquer chacune de ses personnes,

demeure est autre que celle qu'il promet et concevoir chacune d'elles comme étant dis-
pour l'avenir; et celle qui doit venir est autre tincte des autres, tout en comprenant qu'elles
que celle qu'il certifie pour le temps présent. sont inséparables les unes des autres. Ecoute
La première est spirituelle et tout intérieure, le Père, c'est lui qui parle en ce passage :

elle a lieu dans les âmes la seconde est cor- ; « Le Seigneur m'a dit: Tu es mon Fils ». '

porelle et se manifeste extérieurement aux C'est encore lui qui enseigne en cet aulre en-
yeux et aux oreilles. La première béatifie droit: « Tout homme qui entend parler le
dans l'éternité ceux qui ont été sauvés la ; «Père et apprend de lui, vient à moi 2 ».
seconde visite dans le temps ceux qui doivent Tout à l'heure tu as entendu parler le Fils;
l'être. Quant à la première, le Seigneur ne car il a dit de lui-même « Tout ce que je :

s'éloigne jamais de ceux qui l'aiment; quant «vous aurai dit ». Si lu veux assurer qu'il
à la seconde, il vient et s'éloigne. « Je vous ai enseigne rappelle-toi le maître dont il est
,

« dit ces choses», ajoute-t-il, « pendantque je dit: « Vous n'avez qu'un Maître, Jésus-
« demeure avec vous » Pour le Saint-Esprit, tu sais qu'il
3
c'est-à-dire par le ; « Christ » .

fait d'une présence corporelle, qui le leur enseigne ; car il est dit : « Lui-même vous
rendait visible et lui permettait de leur « enseignera toutes choses » ; écoute-le par-
parler. ler en ce passage des Actes des Apôtres, cù il
2. a Mais le Paraclet», continue-t-il, «le est rapporté que le Saint-Esprit dit à saint
« Saint-Esprit, que le Père enverra en mon Pierre « Va avec eux, parce que c'est moi qui
:

o nom, c'est lui qui vous enseignera toutes «les ai envoyés*». C'est donc toute la Trinité
a choses et vous rappellera toutes les choses qui parle et qui instruit; mais si chaque
« que je vous ai dites ». Le Fils parle-t-il, personne n'était signalée individuellement,
' Jean, srv, 17. ' Ps. h, 7. — Jean, vi, 45. — ' Matth. xxra, 10.— * Act. v, 20.
24 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

la faiblesse humaine n'aurait pu le compren- bien moins nous abandonnera-t-il, quand


dre. Car, comme la Trinité est absolument nous serons arrivés à l'évidence elle-même 1

inséparable, nous n'aurions jamais su qu'en Combien plus nous remplira -t-il de lui-
elle se trouvent trois personnes, si l'on avait même 1

toujours parlé d'elle sans faire de distinction 4-. Mais pourquoi, lorsqu'il a dit: o Je vous
entre ces mêmes personnes. Quand nous «laisse la paix », n'a-t-il pas ajouté: « la

disons : Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, «mienne?» Et quand il a dit: «Je vous


nous ne les nommons pas ensemble, quoique « donne », a- t-il ajouté : « ma paix ? » Faut-il

cependant ils ne puissent pas n'être pas en- sous-entendre le mot « ma » où il n'a pas été
semble. Quant à ce que Jésus ajoute « 11 : dit, et parce qu'il est employée l'un des deux
« vous rappellera », nous devons aussi com- endroits, se rapporte-t-il aussi à l'autre? N'y
prendre par là qu'il nous est enjoint de ne a-t-il pas là quelque chose à lui demander et
pas oublier que ses salutaires enseignements à rechercher ? Ne devons-nous pas frapper
touchent à la grâce, et que la grâce nous rap- afin qu'il nous ouvre ? Par cette paix qu'il
pelle l'Esprit-Saint. déclare être la sienne, n'a-l-il pas voulu dési-
3. a Je vous laisse la paix » , continue Jésus, gner celle qu'il possède lui-même ; et la
« je vous donne ma paix ». C'est là cette paix paix qu'il nous laisse en ce monde n'est-elle
par-dessus la paix dont nousparle le Prophète: pas plutôt la nôtre que la sienne? 11 ne ren-

au moment de partir, il nous laisse la paix; contre, en en lui-même aucune oppo-


effet,

quand fin des temps, il nous


il viendra à la sition au bien, celui qui n'est pas sujet à
donnera sa nous laisse la paix dans
paix. 11 commettre le péché ; pour nous, notre paix
ce monde, il nous donnera sa paix dans l'au- est de telle nature que nous devons dire en-
tre vie il nous laisse la paix avec laquelle,
; core « Pardonnez-nous nos offenses ' » Nous
: .

tantquenous la conservons, nous triomphons avons donc une certaine paix, parce que nous
de l'ennemi il nous donnera sa paix, quand
; nous réjouissons dans la loi de Dieu selon
nous régnerons sans craindre désormais l'en- l'homme intérieur; mais cette paix n'est pas
nemi. Il nous laisse la paix, afin qu'ici-bas entière. Car nous sentons dans nos membres
nous nous aimions les uns les autres; il nous une autre loi qui combat contre la loi de
donnera sa paix, quand nous ne pourrons notre esprit 2 De même la paix se trouve
.

plus avoir de dissentiment les uns avec les entre nous, parce que nous avons une con-
autres il nous laisse la paix, afin que nous
; fiance mutuelle, que nous nous aimons les uns
ne jugions pas réciproquement de nos inten- les autres; mais cette paix n'est pas entière,
tions cachées tant que nous sommes en ce
, parce que nous ne voyons pas mutuellement
monde; il nous donnera sa paix, lorsqu'il les pensées de notre cœur, et certaines choses
manifestera les pensées des cœurs, et alors qui nous concernent et sont en nous, nous
chacun recevra de Dieu la louange qui lui les jugeons ou en bien ou en mal. Aussi, et
est due '. Mais c'est toujours en lui et par lui quoiqu'elle nous ait été laissée par Jésus-
que nous avons la paix; qu'il s'agisse de celle Christ, cette paix est la nôtre; et même, telle
qu'il nous laisse avant d'aller à son Père, ou qu'elle est, nous ne l'aurions pas sans lui.
qu'il soit question
de celle qu'il nous donnera Quant à lui, il ne possède point une paix pareille
en nous conduisant à son Père, peu importe. à la nôtre. Si nous la conservons jusqu'à la fin
Mais, en allant à son Père, nous laisse-t-il telle que nous l'avons reçue, il la rendra
autre chose que lui-même, puisqu'il ne s'é- semblable à la sienne alors nous ne senti- :

loigne pas de nous ? Il est lui-même notre rons plus en nous aucun combat, et dans
paix, car dedeux peuples il n'en a fait qu'un a . les cœurs les uns des autres, rien ne nous
Il donc lui-même la paix, et quand par la
est sera pluscaché. Je ne l'ignore pas: on peut en-
foi nous croyons qu'il est, et quand nous le tendre cesparolesdu Seigneur en ce sensqu'il
voyons tel qu'il est 3 Si, en effet, tandis que. répéterait deux fois la même chose «Je vous :

nous sommes dans un corps corruptible qui « laisse la paix, je vous donne ma paix» ;

appesantit l'âme, que nous marchons par la foi par conséquent, après avoir dit: « la paix » ,

et non par l'évidence, il ne nous abandonne il se répéterait en disant o ma paix » ; et


pas dans notre pèlerinage loin de lui *, com- après vous avoir dit: «je vous laisse», il se
1
I l'or. IV, :,.— :
liphcf. u, 14.— [Jean, ni, 2.— * Il Cor. v, 6, 7. Matth. vi, 12. — '
Rom. vu, 22, 23.
SOIXANTE- DIX-HUITIÈME TRAITÉ. — .IKSUS-CHRIST, DIEU ET HOMME. 2f»

répéterait encore en disant « je vous donne » : et quand ils donnent la paix aux justes, en
Que chacun l'entendecomme il lui plaira; pour cessant de les persécuter, ce n'est pas une
moi, j'aime et je crois que vous aimez aussi, paix véritable, car il n'y a pas de véritable
mes bien cliers frères, à considérer celte paix accord où les cœurs sont désunis. On appelle
comme celle qui nous fait vaincre l'ennemi consorts, ceux qui unisfent leurs sorts; ceux
avec ensemble, et désirer cette autre paix qui unissent leurs cœurs, doivent donc de
au sein de laquelle nous n'aurons plus d'en- même s'appeler concords. Pour nous, mes
nemi. très-chers frères, Jésus-Christ nous laisse la
5. Quant à ce que le Seigneur ajoute : paix et nousdonne sa paix, non pas comme
a Je ne vous la donne pas, comme le monde la donne monde, mais comme la donne
le
« la donne »,quel est le sens de ces paroles? celui par qui a été fait le monde; il nous la
Le voici : je ne vous la donne pas comme la donne, afin que nous soyons tous d'accord,
donnent les hommes qui aiment le monde. que nous soyons unis de cœur et que, n'ayant
Ceux-là, en effet, se donnent la paix, afin que, plus qu'un seul cœur, nous relevions en
débarrassés des soucis, des procès et des haut et ne le laissions pas se corrompre sur
guerres , ils jouissent, non pas de Dieu, la terre
mais du monde qui possède leurs affections ;

SOIXANTE-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « QUE VOTRE CŒUR NE SOIT POINT TROUBLÉ
ET NE CRAIGNE POINT, ETC. » (Chap. XIV, 27, 28.)

JESUS-CHRIST, DIEU ET HOMME.

Les Apûtres se troublaient de voir le Sauveur s'éloigner d'eux ; mais il les console en leur rappelant que, s'il les quitte, ce
n'est pas comme Dieu, et que, en qualité d'Homme, il va être glorifié par son Père. Si donc ils l'aiment, ils doivent plutôt
se réjouir que se contrister.

Nous venons d'entendre, mes frères, ces


1. cequi, de lui, se trouvait partout. Pourquoi

paroles que Notre-Seigneur adresse à ses dis- donc leur cœur se troublait-il et craignait-il,
ciples « Que votre cœur ne soit point troublé
: au moment où Jésus se dérobait à leurs yeux,
« et qu'il ne craigne point. Vous avez entendu sans néanmoins quitter leur cœur? Dieu ne
o que je vous ai dit Je m'en vais et je viens
: peut être contenu dans un lieu pourtant il ;

« à vous ; si vous m'aimiez, vous vous réjoui- se relire du cœur de ceux qui s'éloignent de
« riez de ce que je vais à mon Père, parce que lui il se retire, non par le mouvement des
;

« le Père est plus grand que moi». Rien qu'il pieds, mais par l'effet de leurs mœurs, et il
leur promesse de revenir à eux; dès
fît la vienl vers ceux qui se tournent vers lui, non
lors qu'il s'éloignait d'eux, leur cœur pou- parle visage, mais par la foi, et qui s'appro-
vait se troubler et craindre que pendant l'ab- chent de lui, non par le corps, mais par l'es-
sence du pasteur le loup vînt ravager le prit. Pour leur faire comprendre que, quand
troupeau. Mais ceux dont l'hommes'éloignait, il disait « Je m'en vais et je viens à vous »,
:

le Dieu ne les quittait pas. Or, Jésus-Christ il parlait en tant qu'homme, il ajoule aussi-
est, tout ensemble, Dieu et homme; il s'en tôt: a Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez
allait donc en tant qu'homme, mais il restait a de ce que je vais à mon Père, parce que

en tant que Dieu. Il s'en allait par ce qui, en « mon Père est plus grand que moi ». Donc
lui, n'était qu'en un seul lieu : il restait par le Fils doit aller au Père par ce en quoi il
26 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

ne lui est pas égal, et il en viendra de même le Fils de Dieu a dit : « Le Père est plus grand

pour juger les vivants et les morts; mais en « que moi », et si, en parlant dans la forme de
tant que le Fils unique est égal à celui qui Dieu, ce même Fils de Dieu a dit encore :

l'engendre, il ne s'éloigne pas du Père ;


« Le Père moi nous sommes un ? » Us sont
et
il est tout entier partout avec lui, puisqu'il un en ce sens que le « Verbe est Dieu » le Père ;

est Dieu comme ne se trouve pas


lui, et qu'il est plus grand en ce sens que a le Verbe s'est
plus que lui circonscrit dans l'espace. Car, « fait chair » J'ajouterai même, ce que ne
1
.

comme dit l'Apôtre, « ayant la forme de Dieu, pourront nier ni les Ariens ni les Eunomiens,
« il n'a pas regardé comme une usurpation selon cette forme d'esclave Jésus-Christ enfant
o d'être égal à Dieu ». Comment, en effet, était plus petit que ses parents, lorsque étant
aurait-il pu dérober cette nature qu'il enfant, comme il est écrit, a il leur était sou-
avait, non point par usurpation mais par , a mis 2 » hérétique, Jésus-Christ étant Dieu
.

naissance? « Il s'est anéanti lui-même, en et homme,pourquoi, s'il parle comme homme,

« prenant forme d'esclave » Non pas qu'il


la '
. calomniez-vous le Dieu ? En lui se trouve la
ait perdu la première nature mais parce , nature humaine ; il en donne la preuve, et
qu'il s'est revêtu de la seconde. En s'anéan- tu oses, à cause de cela, ravaler sa nature di-
tissant ainsi, il paraissait ici-bas plus petit vine? Infidèle, ingrat, oses-tu bien diminuer
qu'il n'était auprès du Père. La forme d'es- celui qui t'a créé, parce qu'il te fait connaître
clave est survenue, mais la forme de Dieu ne ce qu'il est devenu à cause de toi? En effet,
s'est pas retirée ; il a pris l'une sans perdre le Fils de Dieu, par qui l'homme a été fait,

l'autre. A cause de sa nature d'esclave il dit : du Père, et néanmoins il s'est fait


était l'égal
o Le Père grand que moi » en raison
est plus ; homme pour devenir plus petit que le Père ;

de sa nature divine, il dit: a Le Père et moi sans cela que serait l'homme ?
« nous sommes un ». 3. Que notre Seigneur et Maître dise donc
2

2. Que l'Arien y fasse attention et que cette , ouvertement: a Si vous m'aimiez, assurément
attention le guérisse de ses contentions vaines a vous vous réjouiriez de ce que je vais au

et, qui pis est, insensées. C'est par celte forme « Père, parce que le Père est plus grand que

d'esclave que le Fils de Dieu est plus petit « moi » Ecoutons avec les disciples les paroles
.

non-seulement que le Père, mais aussi que du Maître, ne prenons pas pour guide, comme
l'Esprit-Saint; j'ajouterai encore qu'il est plus les étrangers, la perfidie du séducteur recon- :

petit que lui-même. Car dans la forme de naissons la double substance de Jésus-Christ,
Dieu il est plus grand que lui-même. En effet, la substance divine par laquelle il est égal au
Jésus-Christ homme est appelé le Fils de Père, et la substance humaine par laquelle
Dieu, puisque sa chair toute seule dans le le Père est plus grand que lui reconnaissons ;

sépulcre a mérité d'être ainsi appelée. Confes- également que ces deux natures font non pas
sons-nous autre chose, lorsque nous disons deux personnes, mais un seul Christ autre- ;

que nous croyons au Fils unique de Dieu, ment nous ferions de Dieu une quaternité, et
qui a été crucifié sous Ponce-Pilate et ense- non pas une trinité. De même que l'âme rai-
veli ? N'est-ce point sa chair, sans son âme, sonnable et le corps ne font qu'un seul
qui a été ensevelie? Ainsi, quand nous croyons homme , de même Dieu et l'homme ne
au Fils de Dieu qui a été enseveli, évidem- sont qu'un seul Christ, et ainsi Jésus-Christ
ment nous donnons le nom de Fils de Dieu à est-il en même temps Dieu, âme raisonnable

sa chair qui seule a été ensevelie. Par consé- et corps: nous confessons Jésus- Christ sous
quent, Jésus-Christ le Fils de Dieu, égal à son tous ces rapports, nous le confessons sous
Père dans sa forme de Dieu, est plus grand chacun d'eux; par qui donc le monde a-t-il
que lui-même, parce qu'il s'est anéanti, non été fait? Par Jésus-Christ, mais par Jésus-
en perdant la forme de Dieu, mais en pre- Christ dans sa forme de Dieu. Qui a été cru-
nant la forme d'esclave. En effet, la forme de cifié sous Ponce-Pilate? C'est Jésus-Christ,
Dieu, qu'il n'a pas perdue, est plus grande mais Jésus-Christ dans sa forme d'esclave.
que la forme d'esclave qu'il a prise. Y a-t-il Ainsi en est-il de chaque partie dont en lui se
donc rien d'étonnant ou d'indigne de lui, si, en compose l'homme. Qui est-ce qui n'a pas été
parlant dans le sens de cette forme d'esclave, laissé dans les enfers? Jésus-Christ, mais
1
Philipp. il, 6, 7. — ' Jean, x, 30. 1
Jean, i, I, 14. — ' Luc, il, 51.
SOIXANTE DIX-NEUVIÈME TRAITÉ. — PROPHÉTIE DU CHRIST, ETC. 27

Jésus -Christ dans son âme seule. Qui est-ce est devenue incorruptible et s'est assise à la
qui a été renfermé trois jours dans le sé- droite du Père. C'est en ce sens que Notre-
pulcre avant de ressusciter ? Jésus-Christ, Seigneur annonce qu'il doit aller au Père ; il

mais Jésus-Christ dans sa chair seulement. estévident qu'il allait à lui en tant qu'il était
Chacune de ces parties est appelée Jésus- toujours avec lui. Mais c'était véritablement
Christ, et leur ensemble ne forme pas deux aller avec lui et s'éloigner de nous, que de
ni trois Jésus-Christ mais un seul Jésus-
, changer et de rendre immortel ce corps mor-
Christ. C'est pourquoi il dit: «Si vous m'ai- tel qu'il avait emprunté à notre nature, et
« miez, assurément vous vous réjouiriez de d'élever jusqu'au ciel ce par quoi il était des-
« ce que je vais à mon Père » car il faut ; cendu pour nous sur la terre. Qui ne se réjoui-
féliciter la nature humaine qui a été prise rait, s'il aime Jésus-Christ, de voir sa nature
par le Verbe Fils unique de Dieu , d'être déjà immortalisée en Jésus-Christ, et de pou-
devenue immortelle dans le ciel, et, de terre voir espérer que Jésus-Christ le rendra lui-
qu'elle était, d'avoir été élevée si haut, qu'elle même immortel ?

SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « ET MAINTENANT JE VOUS L'AI DIT AVANT QUE CELA ARRIVE, ETC. »,
jusqu'à ces autres : « levez-vous, sortons d'ici ». (Cil. XIV, 29-31.)

PROPHÉTIE DU CHRIST, SOURCE DE FOI.

Le Suiveur, voulant prémunir ses Apôtres contre le scandale de sa passion et corroborer leur foi, leur avait prédit ce qui
devait lui arriver de la part du démon, quoiqu'il ne fût pas soumis à sa puissance en raison de son impeccabilité, mais par
la volonté du Père.

1. Notre-Seigneur Sauveur Jésus-Christ


et « bienheureux ceux qui ne voient pas et qui
avait dit à ses disciples a Si vous m'aimiez, : «croient 1 ?» Et je ne sais si l'on peut dire qu'un
« assurément vous vous réjouiriez de ce que je homme croit ce qu'il voit car dans l'Epître ;

« vais au Père, parce que le Père est plus adressée aux Hébreux, la foi est ainsi définie :

« grand que moi». Dans ce passage, il parlait « La foi est la substance des choses, que nous
de la forme d'esclave, et non pas de la forme de « devons espérer, et la preuve de celles que
2
Dieu car par celle-ci il est égal à son Père
; ;
« nous ne voyons pas » C'est pourquoi, si la

la foi nous l'apprend j'entends la foi gravée


; foi a pour objet et les choses que l'on croit, et

dans les âmes religieuses, et non pas celle celles qui ne se voient point, qu'est-ce que le
qu'ont inventée des esprits menteurs et in- Sauveur entend dire par ces mois « Etmain- :

sensés. Ensuite il ajoute « Et je vous l'ai dit : « tenant je vous ai dit cette chose avant
« maintenant avant que cela arrive, afin que « qu'elle arrive, afin que lorsqu'elle sera ,

«vous le croyiez lorsqu'il sera arrivé». « arrivée, vous croyiez ». N'aurait-il pas dû

Qu'est-ce que cela signifie? Ce que l'homme dire plutôt Et maintenant je vous dis ceci
:

doit croire, ne doit-il pas le croire avant l'évé- avant qu'il arrive, afin que vous croyiez ce
nement? Et tout le mérite de la foi ne con- que vous verrez quand il sera arrivé? Car
point à croire ce qu'on ne voit pas?
sisle-t-il celui à qui il a été dit : « Parce que lu as vu,
Est-ce chose extraordinaire de croire ce que « tu as cru » , n'a pas cru ce qu'il a vu ; autre
l'on voit ; el Notre-Seigneur n'a-t-il pas, préci- chose est ce qu'il a vu, autre chose est ce
sément à cause de cela, adressé à son disciple qu'il a cru. Il a vu l'homme , il a cru le Dieu.
ce reproche « Parce que tu as vu, tu as cru
:
;
' Jean, xx, 29. — Hebr. xi, 1.
-28 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

En effet, il touchait et voyait vivant un corps « lui ». Le monde tout entier, depuis le plus
l

(|u'il avait vu mourir; et il croyait le Dieu haut des cieux jusqu'aux plus profonds abî-
caché dans ce même corps. Il croyait donc mes de la ferre, est soumis au Créateur et
dans son âme ce qu'il ne voyait pas, et il était non à l'ange déserteur; an Rédempteur et
amené vue de ce qui appa-
à cette foi par la non au destructeur au Libéraleur, et non au ;

raissait à ses sens. même on Mais quand despote au Docteur, et non au séducteur. En
;

pourrait dire qu'on croit les choses que l'on quel sens devons-nous entendre que le diable
voit, ainsi qu'il nous arrive de dire J'en :
est le prince de ce monde? c'est ce que nous
crois à mes propres yeux ce n'est cependant , montre clairement l'apôtre Paul. Après avoir
pas là cette foi qui est édifiée en nous. Car dit « Nous n'avons pas à combattre contre
:

par les choses que nous voyons nous sommes « la chair et le sang », c'est-à-dire contre des
amenés à croire ce que nous ne voyons pas. hommes, il ajoute aussitôt : « Mais contre les
C'est pourquoi, mes très-ehers frères, ces pa- « principautés et les puissances, et les gou-
roles de Notre-Seigneur dont je vous entre- « verneurs du monde de ce^ ténèbres - » ; il
tiens maintenant «Et je vous le dis main-
:
explique ce qu'il entend par le mot «monde»
« tenant avant qu'il arrive, afin que vous le en ajoutant : « de ces ténèbres » pour nous
;

« croyiez lorsqu'il sera arrivé » ; ces paroles: empêcher de penser que par ce moUmonde»,
o lorsqu'il sera arrivé », signifiaient qu'après il voulait désigner toute la création, dont les
sa mort ils le verraient vivant et montant anges déserteurs ne sont aucunement les
vers le Père, et qu'à cette vue ils croiraient maîtres, l'Apôtre dil : «De ces ténèbres»,
qu'il était bien le Christ Fils du Dieu vivant, amateurs de ce monde. Parmi
c'est-à-dire des
puisqu'il aurait pu faire de telles choses eux cependant ont été choisis, non pour leur
après les avoir prédites, et les prédire avant mérite, mais par la grâce de Dieu, ceux à
de les faire ; ils devaient le croire non pas qui il est dit « Vous avez été autrefois té-:

d'une foi nouvelle, mais d'une foi augmentée; « nèbres; mais vous êtes maintenant lumière
non pas d'une foi que sa mort devait affaiblir, « dans le Seigneur 3
». Tous les hommes, en
mais que sa résurrection devait réparer. Sans effet, ont été sous la puissance des gouver-
doute, auparavant ils ne le croyaient pas Fils neurs de ces ténèbres, c'est-à-dire des hom-
de Dieu; mais quand arriva en lui ce qu'il mes impies, comme des ténèbres sous d'au-
avait prédit d'avance, cette foi si faible, lors- tres ténèbres. « Mais grâces soient rendues à
qu'il leur parlait, et presque nulle au moment « Dieu, qui nous a», comme dit le même
de sa mort, revint à la vie et s'accrut. Apôtre, « arrachés à la puissance des ténè-
2. Que dit-il ensuite? «Désormais je ne « bres et transportés dans le royaume du Fils
« vous parlerai plus guère, car voici venir le « de son amour
en qui le prince de ce 4
»,
«prince de ce monde». Quel est ce prince, monde, c'est-à-dire de ces ténèbres, n'avait
sinon le diable? «Et en moi il n'a aucune aucune chose. Car Dieu n'était pas venu avec
« chose , c'est-à-dire, absolument aucun
» le péché, et sa chair enfantée par une Vierge
péché. nous montre, par là, que le diable est
Il
n'avait aucune part au péché d'origine.
le prince, non des créatures, mais des pé- Comme on aurait pu lui dire Pourquoi donc :

cheurs, qu'il désigne en cet endroit sous le mourez-vous, si vous n'avez pas de péché,
nom de ce monde. Et toutes les fois que le puisque la mort est la punition du péché?
nom de monde est pris en mauvaise part, il Noire-Seigneur ajoute aussitôt « Mais afin :

ne désigne que ceux qui aiment ce monde « que le monde connaisse que j'aime le Père,
dont il est dit ailleurs « Quiconque voudra :
a et que je fais ainsi que le Père m'a ordonné,
a être ami de ce monde, se rendra ennemi de «levez-vous, sortons d'ici». 11 était encore
« Dieu ». Gardons-nous donc de croire que
'
assis à table avec ses disciples, lorsqu'il par-
lorsque le diable est appelé prince de ce lait ainsi.Et quand il dit: «Sortons », n'était-
monde, cela signifie qu'il a un empire absolu ce pas pour se rendre à l'endroit où il devait
sur le inonde entier, c'est-à-dire sur le ciel et être livré à la mort? Il n'y avait rien en lui
la terre et tout ce qu'ils renferment de ce qui méritât la mort; mais son Père lui com-
monde. Jean a dit, en pariant de Jésus-Christ, mandait de mourir, car il était Celui dont il
Verbe de Dieu : « Et le monde a été fait par était prédit : « Ce que je ne devais pas, je l'ai
1
Jacques, IV, 1. 1

Jean, i, 10.— ' Epbés. vi, 12.-- ' Id. v, S.— ' Colosa. i, 12, l:i.
QUATRE-VINGTIÈME TRAITÉ. — JÉSUS-CHRIST, VIGNE ET VIGNERON. 29

« payé ' payer à la mort


». En effet, il allait par îa présomption, il porta la main à l'arbre

ce qu'il ne pour nous


lui devait pas, et cela pour s'emparer du nom incommunicable de
racheter de la mort qui nous était due. la divinité qui ne lui était pas due, mais que

Adam avait dérobé le péché quand, aveuglé la nature et non l'usurpation avait accordée
' PS. LXV1IT, 5. au Fils de Dieu.

QUATRE- VINGTIÈME TRAITÉ.


DEPUIS CES PAROLES : « JE SUIS LA VRAIE VIGNE ET MON PÈRE EST LE VIGNERON », JUSQU'A
CES AUTRES
-
. « DEJA VOUS ÊTES PURS A CAUSE DE LA PAROLE QUE JE VOUS AI DITE ».
(Chap. xv, 1-3.)

JÉSUS-CHRIST, VIGNE ET VIGNERON.

Le Sauveur est, comme liomme, la vigne, c'est-à-dire le Chef de l'Eglise, tandis que nous en sommes les branches ou les
membres : comme Dieu, est, aussi bien que le Père, le vigneron qui retranche les bourgeons improductifs et émonde
il par
la parole de la foi ceux qui rapportent du fruit.

1. Cet endroit de l'Evangile, mes frères, où celle dont on attendait du raisin et qui a pro-
Notre-Seigneur dit à ses disciples qu'il est la duit des épines '
?

vigne et qu'ils en sont les branches, doit s'en- 2. «Je suis la vraie vigne», dit Jésus-
tendre en ce sens que Jésus-Christ homme, Christ, « et mon Père est le vigneron. Il re-
médiateur entre Dieu et les hommes l, est le « tranchera toutes les branches qui ne por-
chef de l'Eglise et que nous sommes ses mem- o tent point de fruit en moi, et il émondera
bres. La vigne et ses branches sont de même «toutes celles qui portent du fruit, afin
nature c'est pourquoi, comme il était Dieu
; « qu'elles en portent davantage ». Le vigne-
et que nous n'avons pas la nature divine, ron et la vigne sont-ils donc la même chose ?
il s'est fait homme,
que la nature hu- afin Jésus-Christ est la vigne selon la nature qui
maine fût en lui comme une vigne, dont lui permet de dire « Le Père est plus grand :

nous autres hommes nous pourrions être les « que moi - ». Mais selon la nature qui lui
branches. Mais que veut dire « Je suis la :
permet de dire « Le Père et moi nous som-
:

« vraie vigne? » En ajoutant le mot « vraie », « mes un


3
», il est lui-même le vigneron ;

a-t-il voulu dire qu'il se rapporte à cette non pas un vigneron comme ceux qui en tra-
vigne d'où la comparaison est tirée? Il est en vaillant ne peuvent donner que des soins ex-
effet appelé vigne par comparaison, et non térieurs, mais un vigneron capable de don-
par appropriation, comme il est appelé bre- ner l'accroissement intérieur. « Car ce n'est
bis, agneau, lion, rocher, pierre angulaire et « pas celui qui plante ni celui qui arrose qui
autres choses qui sont vraiment ce que leur « est quelque chose, mais c'est Dieu qui donne
nom mais qui, dans le cas présent,
signifie ; « l'accroissement ». Or, Jésus-Christ est vrai-
servent à établir une comparaison et non à ment Dieu Verbe était Dieu», ce qui
; car « le
indiquer l'existence de propriétés réelles. fait que le Père et lui ne sont qu'un et si ;

Aussi, quand Jésus dit : « Je suis la vraie « le Verbe s'est fait chair * », ce qu'il n'était

« vigne», c'est pour se distinguer de celle à pas, il est cependant resté ce qu'il était. Enfin,
qui il est dit « Comment as-tu dégénéré : après avoir dit du Père, en parlant de lui
«jusqu'à devenir une famse vigne 2 ?» Car comme d'un vigneron, qu'il retranchera les
peut-on dire qu'elle était une vraie vigne, branches stériles et qu'il émondera celles qui
'
1 Titn. II, 5. — ' Jérém. H, 21. 1
Isa. v, 4. — • JeaD, xiv, 29. — Id. x, 30. — • Id. i, 1, 14.
30 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

porteront du fruit, afin de leur en faire porter a de la parole que je vous ai dite ? » Parce que

davantage, il montre qu'il émondera lui- dans l'eau c'est encore la parole qui purifie?
même aussi les branches, et il ajoute aus- Retranche la parole, et l'eau, que sera-t-elle?
sitôt Déjà vous êtes purs, à cause de la
: a De l'eau. La parole se joint à l'élément, et
a parole que je vous ai dite ». Voilà que lui- aussitôt se fait le sacrement qui est comme
même émonde les branches; c'est l'office
il une parole visible. C'est ce qu'il avait dit en
du vigneron, et non celui de la vigne. Il fait lavant les pieds de ses disciples : a Celui qui
même de quelques branches ses coopéra- a est lavé n'a besoin que de se laver les
teurs. Car bien qu'ils ne donnent pas l'ac- « pieds ; car il est pur tout entier ». D'où *

croissement, ils contribuent néanmoins en vient à l'eau cette vertu si grande, qu'en tou-
quelque chose à le produire, sans toutefois le chant le corps elle purifie le cœur? Elle lui
faire par leur propre puissance. a Parce que vient uniquement de la parole; non parce
a sans moi », dit Jésus-Christ, a vous ne pou- que l'on prononce cette parole, mais parce
a vez rien faire ». Ecoute-les, ils en font eux- que y croit. Car en ce qui concerne la
l'on
mêmes l'aveu, a Qu'est-ce qu'Apollo? Qu'est-ce parole elle-même, autre chose est le son qui
a que Paul? Des ministres par qui, ôVûv, vous passe, autre chose est la vertu qui reste, a C'est
« avez cru et chacun selon le don du Seigneur. a la parole de la foi que nous vous prêchons»,

a Moi, j'ai planté Apollo a arrosé c'est donc


, ; dit l'Apôtre, a parce que si vous confessez de
a selon le don que le Seigneur a fait à chacun, a bouche que Jésus est le Seigneur, et si vous

a et non de leur propre fonds ». Voyez ce qui « croyez de cœur que Dieu l'a ressuscité

suit Mais a Dieu a donné l'accroissement »;


:
1
« d'entre les morts, vous serez sauvés. Il faut

ce n'est donc point par eux, mais par lui- a croire de cœur pour obtenir la justice, et

même, que Dieu l'a fait. Cela, en effet, sur- « confesser de bouche pour obtenir le salut 2 ».

passe la faiblesse humaine, la grandeur même Aussi est-il dit dans les Actes des Apôtres :

des anges, et n'appartient qu'à la Trinité qui a Purifiant leurs cœurs par la foi 3 ». Pierre
seule est levigneron, a Déjà vous êtes purs». dit aussi dans son Epître a Le baptême vous :

Emondés sans doute, mais ayant besoin de a sauve, non par la purification des souillu-
l'être encore. S'ils n'avaient pas été taillés, ils a res de la chair, mais par le témoignage
n'auraient pu porter de fruit, et cependant « d'une bonne conscience *. C'est la parole de
quiconque porte du fruit, le vigneron ré- « la foi que nous vous prêchons », parole qui
monde pour lui en faire porter davantage. Il sanctifie le baptême et lui donne la vertu de
porte du fruit parce qu'il est taillé, et pour purifier; car Jésus-Christ qui est avec nous la
qu'il en porte davantage, on l'émonde en- vigne, et avec le Père le vigneron, a a aimé
core. En effet, quel est celui qui en cette vie a l'Eglise et s'est livré pour elle». Lis l'Apôtre
est assez émondé, pour n'avoir pas besoin et vois ce qu'il ajoute : a Afin de la sanctifier
de l'être de plus en plus en cette vie , en a en la purifiant dans le baptême de l'eau par
laquelle, nous disons que nous n'avons
a si « la parole 5
La purification ne serait donc
» .

« pas de péché, nous nous trompons nous- pas l'effet de cet élément fluide et coulant, si
a mêmes et la vérité n'est point en nous ;
on n'y ajoutait a la parole ». Cette parole
« mais nous confessons nos péchés, il est
si de foi a tant de force dans l'Eglise de Dieu,
« quelqu'un de fidèle et de juste qui nousre- qu'elle purifie même un petit enfant par l'in-
« mettra nos péchés et nous purifiera de termédiaire de celui qui croit, qui l'offre, le
2
« toute iniquité ?» Qu'il émonde donc ceux bénit et le lave dans ces eaux salutaires ; et
qui sont déjà émondés, c'est-à-dire qui por- néanmoins cet enfant ne peut encore ni croire
tent des fruits, afin qu'ils portent d'autant de cœur pour obtenir la justice, ni confesser
plus de fruits qu'ils seront plus émondés. de bouche pour obtenir le salut. Tout cela se
Déjà vous êtes purs à cause de la pa-
3. a fait par cette parole dont Notre-Seigneur a
a que je vous ai dite ». Pourquoi ne dit-
rôle dit : a Déjà vous êtes purs, à cause de la pa-
il pas Vous êtes purs à cause du baptême
: a rôle que je vous ai dite »
dont vous avez été lavés, mais bien a à cause 1
Jean, xm, 10. — s
Rom. x, i 10. — Ad. XV, 9 — ' l Pierre,
I Cor w, 5-7. — :
[ Jean, I, 8, 9. m, 21. — ' Ephés. v, 25, 26.
QUATRE-VINGT-UNIÈME TRAITÉ
DEPUIS CES PAROLES : <J DEMEUREZ EN MOI, ET MOI EN VOUS », JUSQU'A CES AUTRES : « TOUT
a CE QUE VOUS VOUDREZ, VOUS LE DEMANDEREZ ET IL VOUS SERA ACCORDÉ ». (Ch. XV, 4-7.)

LA VIGNE ET LES BRANCHES.

[le même que les brandies de la viene ne peuvent avoir de sève et porter de fruit qu'autant qu'elles adhèrent au cep, de
même nous ne pouvons rien faire dans l'ordre du salut sans l'union avec Jésus-Christ ; mais, dès lors que nous sommes
unis à lui par la grâce et la fidélité à ses commandements, nous pouvons demander tout ce qui est vraiment utile à notre
âme, et nous l'obtiendrons.

1 Jésus dit qu'il est la vigne, ses disciples tent-ils pas à une pareille vérité, ces hommes
les nous
branches, et son Père le vigneron ; à l'esprit corrompu, réprouvés dans leur foi 1

l'avons déjà expliqué de notre mieux. Dans la qui parlent et réprouvent d'après leur ini-
leçon d'aujourd'hui, il continue à dire qu'il quité, et qui disent C'est Dieu qui a fait de :

est la vigne, et que ses disciples sont les bran- nous des hommes mais c'est à nous-mêmes ;

ches voici ses paroles


; « Demeurez en moi, : que nous devons d'être justes? Que dites-vous,
« et moi en vous ». Ils ne sont pas en lui de vous qui vous trompez vous-mêmes ? vous
la même manière qu'il est lui-même en eux. n'affirmez pas le libre arbitre, mais vous le
Mais ces deux sortes de demeure sont utiles, précipitez du faîte où veut l'élever votre vaine
non pas à lui, mais à eux. Les branches, en présomption, jusqu'au fond de l'abîme. Votre
effet, sont dans la vigne de telle manière parole est que l'homme fait le bien par lui-
qu'elles ne lui donnent pas, mais qu'elles en re- même : voilà la montagne au sommet de la-
çoivent la sève qui les fait vivre ; et la vigne quelle vous porte votre orgueil. Mais la vérité
est dans les branches, de telle sorte qu'elle vous contredit en ces termes « La branche :

leur fournit l'aliment dont elles vivent, sans a ne peut porter de fruit par elle-même, si

le recevoir d'elles. De la même manière, Jé- «elle ne demeure unie à la vigne». Allez
demeure en ses disciples, et eux
sus-Christ maintenant par vos sentiers raboteux, et, sans
demeurenten lui c'est pour eux un avantage, : vous laisser arrêter par rien, laissez-vous em-
et non pour lui. Qu'une branche, en effet, soit porter par votre vain bavardage. Voilà le vide
séparée d'une racine vivante, il peut en pous- de votre présomption. Mais voyez ce qui vous
ser une autre ; mais la branche coupée ne attend, et s'il vous reste encore un peu de
peut vivre sans la racine. sens, vous en serez saisis d'horreur. Celui qui
2. Enfin
il ajoute ces paroles « De même : pense porter du fruit de lui-même, n'est pas
« que branche ne peut porter de fruit par
la uni à la vigne. Celui qui n'est pas uni à la
a elle-même, si elle ne demeure unie à la vigne, n'est pas uni à Jésus-Christ celui qui ;

« vigne ainsi en sera-t-il de vous, si vous ne


; n'est pas uni à Jésus Christ n'est pas chrétien.
o restez pas en moi ». Grande recommanda- Voilà la profondeur de l'abîme où vous
mes frères, qui instruit le
lion de la grâce, tombez.
cœur des humbles et ferme la bouche des 3. Mais considérez encore ce que la vérité
superbes. Voilà ce à quoi doivent répon- ajoute ensuite :« Je suis la vigne, vous êtes les
dre, s'ils l'osent, ceux qui, ignorant la justice « branches. Celui qui demeure en moi, et en
de Dieu et voulant établir leur propre jus- « qui je demeure, porte beaucoup de fruits,
lice, ne sont pas soumis à celle de Dieu '.Voilà « parce que sans moi vous ne pouvez rien
ce à quoi doivent répondre ceux qui se « faire » . Il veut nous empêcher de croire que,
plaisent à eux-mêmes et qui pensent pouvoir d'elle-même, la branche peut au moins porter
faire le bien sans le secours de Dieu. Ne résis- quelque petit fruit aussi, après avoir dit ; :

1
Rom. X, 3. 1
II Tira. m. 8.
32 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

a Celui-là porte beaucoup de fruit», il n'ajoute notre demeure en ce monde, il nous arrive
pas sans moi vous ne pouvez faire que peu de
:
parfois de demander ce qui, à notre insu, ne
chose, mais il dit : « Vous ne pouvez rien nous est pas avantageux. Mais ne croyons pas
« faire». Donc on ne peut faire ni peu ni beau- que nous serons exaucés à cet égard, si nous
coup sans celui sans lequel on ne peut rien restons en Jésus-Christ car, lorsque nous le ;

faire.Bien que la branche n'ait porté que peu prions, il ne nous accorde que ce qui nous est

de fruit, le vigneron rémonde afin qu'elle en utile. Mais si nous demeurons en lui, et si ses

porte davantage ; mais si elle ne demeure pas paroles demeurent en nous, nous pouvons lui
unie à la vigne, et si elle ne tire pas sa vie demander tout ce que nous voudrons, et il
de la racine, elle ne pourra jamais porter de nous l'accordera. Car si nous demandons quel-
fruit, si petit qu'il soit. Jésus-Christ n'eût pu que chose et qu'il ne nous l'accorde pas, c'est
être la vigne, s'il n'eût été homme ;
et, cepen- que nous ne demandons point ce que comporte
dant, ne pourrait communiquer
il
aux la grâce sa demeure en nous, ni ce que comportent ses

branches, s'il n'était aussi Dieu ; sans cette paroles qui demeurent en nous mais nous ;

grâce on ne peut donc vivre, mais la mort demandons ce que nous inspirent la faiblesse
reste néanmoins au pouvoir du libre arbitre. et la cupidité de la chair, qui ne demeurent

Aussi le Christ dit-il« Si quelqu'un ne de-


: point en lui et en qui ne demeurent point ses
« meure pas en moi, il sera jeté dehors comme paroles. Assurément à ses paroles appartient

a une branche coupée et il séchera, et on le


;
cette prière qu'il nous a enseignée, et dans
laquelle nous disons a Notre Père qui êtes
a ramassera, et on le jettera au feu, et il sera :

a brûlé ». Les branches de la vigne sontd'au- «dans les cieux ». Dans nos demandes ne
'

tant plus méprisables, si elles ne restent pas nous écartons point des paroles et du sens de
unies à la vigne, qu'elles sont plus glorieuses cette prière, et tout ce que nous demanderons

si elles y restent. Enfin, ainsi que le Seigneur nous sera accordé. Quand nous faisons ce
le dit en parlant d'elles par le prophète Ezé- qu'il commande, et que nous aimons ce qu'il

chiel, lorsqu'elles sont coupées, elles ne sont promet, on peut dire alors que ses paroles
d'aucune utilité pour l'usage du vigneron ; demeurent en nous. Mais quand ses paroles
elles ne peuvent être employées par le char- demeurent dans notre mémoire, sans se
pentier Il n'y a que deux choses qui con-
1
. refléter dans notre conduite, alors la branche

viennent à ces branches ou la vigne ou le feu :


;
n'est plus unie à la vigne, parce qu'elle
si elles sont unies à la vigne, elles ne seront ne tire pas sa sève de la racine. C'est pour
pas jetées au feu afin de n'être pas jetées
;
marquer cette différence, qu'il est écrit:

au feu, qu'elles restent donc unies à la vigne. a Ils retenaient dans leur mémoire ses com-
4. a Si vous restez en moi », dit Notre-Sei- a mandements, de les pratiquer 2 ». Plu-
afin

gneur, que mes paroles restent en vous,


a et sieurs, en effet, les gardent dans leur mémoire,

a tout ce que vous voudrez vous le demande- mais pour les mépriser, ou bien même pour
a rez, et il vous sera accordé ». En demeurant s'en moquer et les combattre. En ceux-là ne
en Jésus- Christ, que peuvent-ils vouloir que demeurent point les paroles de Jésus-Christ ;

ce qui convient à Jésus-Christ ? Que peuvent- ils les touchent, mais ils n'y sont pas attachés ;

ils vouloir, en restant dans le Sauveur, que ce c'est pourquoi, au lieu de tourner à leur avan-
qui n'est pas étranger au salut ? En effet, autre tage, elles rendront témoignage contre eux,

chose est ce que nous voulons en tant que et comme elles sont en eux sans y faire leur
nous sommes en Jésus-Christ, autre chose demeure, ils ne les possèdent que pour être
est ce que nous voulons en tant que nous jugés par elles.

sommes encore dans ce monde. Par suite de • Matth. vi, 9 — * Ps. eu, 18.

Ezéch. XV. 5.
QUATRE-VINGT-DEUXIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : a C'EST POUR CELA QUE MON PÈRE A ÉTÉ GLORIFIÉ,
« AFIN QUE VOUS RAPPORTIEZ BEAUCOUP DE FRUIT », JUSQU'A CES AUTRES : « ET JE DEMEURE
a DANS SON AMOUR ». (Cliap. XV, 8-10.)

GLOIRE DE DIEU.

Le Père par nos bonnes œuvres et notre foi ; et c'est afin que nous puissions l'aimer et garder ses commandements
est glorifié
qu'il aimés le premier, qu'il nous a donné son Fils ; aimons-le donc, soyons-lui fidèles comme Jésus-Christ, notre
nous a

médiateur, l'a aimé et lui est resté fidèle.

Le Sauveur, faisant de plus en plus à ses


1. les disciples de Jésus-Christ; et qu'est-ce qui
disciples l'éloge de la grâce qui nous sauve, nous fait disciples de Jésus-Christ, si ce n'est
leur dit « C'est la gloire de mon Père que
: celui dont la miséricorde nous prévient?
« vous portiez beaucoup de fruit et que vous Nous sommes l'ouvrage de ses mains, nous
a deveniez mes disciples ». Qu'il y ait dans le avons été créés en Jésus-Christ par les bonnes
texte « gloire » ou a clarification » peu ,
œuvres 1
.

importe ces deux mots viennent l'un et


: 2. a Comme
le Père m'a aimé, moi aussi
l'autre du mot grec $o|<xïeiv, dont la racine « je vous
aimés demeurez dans mon
ai :

est &£<*, qui signifie gloire. J'ai pensé qu'il « amour ». Voilà d'où nous viennent les
fallait vous faire cette remarque, parce que bonnes œuvres Car d'où pourraient-elles .

l'Apôtre dit : a Si Abraham a été justifié par nous venir, sinon de la foi, qui opère par
a ses œuvres, il a de quoi se glorifier, mais la charité
2
? Et comment aimerions-nous, si
a non devant Dieu ». La gloire que l'on a *
nous n'étions aimés les premiers ? C'est ce que
devant Dieu est celle par laquelle Dieu est nous dit très-ouvertement notre Evangéliste
glorifié et non pas l'homme, lorsque l'homme dans une de ses Epîtres: a Pour nous, aimons
est justifié non par les œuvres, mais par la a Dieu, parce qu'il nous a aimés
premier 3 ». le
foi car c'est de Dieu que lui vient le pouvoir
; Par ces paroles« Comme le Père m'a aimé :

de faire le bien parce que la branche ;


«moi aussi je vous ai aimés », le Sauveur
comme je l'ai déjà dit, ne peut porter de ne veut pas dire qu'entre notre nature et la
fruit par elle-même
s
Si c'est la gloire de . sienne il y a la même égalité qu'entre le Père
Dieu que nous portions plus de fruit, et que et lui ; mais il nous montre la grâce par
nous devenions les disciples de Jésus-Christ, laquelle Jésus-Christ homme est médiateur
ne nous en faisons pas un titre de gloire, entre Dieu et les hommes *. Il montre qu'il
comme si cela nous venait de nous-mêmes. est médiateur, lorsqu'il dit : « Comme le
Cette grâce vient de Dieu ce n'est donc pas ; « Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés »

à nous, mais à lui qu'en revient la gloire. Car le Père assurément nous aime lui aussi
Aussi, comme, dans un autre passage, il avait mais c'est dans le Fils ; car la gloire du Père
dit a Que votre lumière luise devant les
: est que nous portions du fruit dans la vigne
«hommes, de manière qu'ils voient vos c'est-à-dire dans le Fils, et que nous deve-
« bonnes œuvres », Jésus-Christ a voulu em- nions ses disciples.
pêcher ses disciples de se regarder comme 3. «Demeurez», dit-il, «dans mon amour».
les auteurs de leurs bonnes œuvres, et pour Comment y demeurerons-nous? Ecoute ce
cela il a aussitôt ajouté: « Et qu'ils glorifient qui suit a Si vous gardez mes commande-
:

a votre Père qui est dans les cieux 3


». En « ments, vous resterez dans mon amour ».
effet, ce qui glorifie le Père, c'est que nous Est-ce l'amour qui fait garder les comman-
portions plus de fruit et que nous devenions dements, ou bien, est-ce la fidélité à les
' Rom. IV, 2. — " Traité lxxxï, n. 2. — *
Mattb. V, 16. ' Ephés. n, 10 — 'Galat. v, 6.— 'I Jean, iv, 19.— « I Tim. n 5.

S. Aug. — Tome XL
31 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

garder qui fait naître l'amour ? Qui peut voulu nous désigner cet amour dont le Père
douter que l'amour précède? Car celui qui l'aaimé. En effet, après avoir dit a Comme :

n'aime point n'a pas le moyen d'observer les a mon Père m'a aimé, moi aussi je vous
commandements. Quand Jésus-Christ nous a ai aimés », il ajoute aussitôt « Demeurez :

dit : vous gardez mes commandements,


a Si a dans mon amour », évidemment dans cet
« vous demeurerez dans mon amour », il nous amour dont je vous ai aimés. C'est pourquoi,
montre, non pas ce qui fait naître l'amour, ce qu'il dit du Père : a Je demeure dans son
mais ce qui en est la preuve. C'est comme s'il « amour », il faut l'entendre de l'amour dont
disait Ne pensez pas que vous demeurez
: le Pèreaimé. Mais ici encore
l'a faut-il enten-
dans mon amour, si vous ne gardez pas mes dre que c'est par la grâce que le Père aime
commandements mais si vous les gardez,
; le Fils,comme c'est par la grâce que le Fils
vous y demeurerez c'est-à-dire, il paraîtra: nous aime, puisque nous sommes les enfants
que vous demeurerez dans mon amour si de Dieu par grâce et non par nature, tandis
vous gardez mes commandements. Que per- que le Verbe est son Fils unique par nature,
sonne donc ne se trompe, en disant qu'il et non par grâce ? ou bien est-ce au Fils en
aime Dieu, s'il ne garde pas ses commande- tant qu'homme qu'il faut rapporter ces
ments. Car mieux nous observons ses com- paroles? Oui, sans aucun doute. Par ces mots,
mandements, plus aussi nous l'aimons; et en « Comme le Père m'a aimé, moi
effet :

moins bien nous les gardons moins nous , « vous ai aimés », il nous montre la
aussi je
l'aimons. Quoique, par ces paroles : a Demeu- grâce du médiateur. Mais Jésus-Clirist est
a rez dans mon amour
», ne paraisse pas de il médiateur entre Dieu et les hommes, non
quel amour il a vculu parler, de celui dont nous pas en tant que Dieu, mais en tant qu'homme.
l'aimons, ou de celui dont il nous aime, nous Et assurément c'est de Jésus considéré
pouvons néanmoins le savoir par ce qu'il a comme homme qu'il est dit : a EtJùsuscrois-
dit plus haut. En effet, après avoir dit : a Je a sait en sagesse, en âge et en grâce devant
o vous ai aimés », il ajoute aussitôt : a De- a Dieu et devant les hommes ». En ce sens '

a meurez dans mon amour donc dans » ; c'est nous pouvons donc le dire en toute vérité :

l'amour dont il nous a aimés. Que veut donc bien que la nature humaine n'appartienne
dire a Demeurez dans mon amour?» Le
: pas à la nature divine, cependant la nature
voici demeurez dans ma grâce. Et que veu-
: humaine appartient à la personne du Fils
lent dire ces paroles o Si vous gardez mes : unique de Dieu par l'effet d'une grâce, et
o commandements vous demeurerez dans, cette grâce est si grande qu'il n'y en a pas de

a mon amour?» Vous connaîtrez que vous plus grande ni même de pareille. Celte as-
demeurez dans l'amour dont je vous aime, somplion de la nature humaine n'a été, en
si vous gardez mes commandements donc, ; effet, précédée d'aucun mérite mais de celle ;

pour qu'il nous aime, il ne faut pas que union sont venus tous ses mérites. Le Fils
d'avance nous gardions ses commandements ;
demeure donc dans l'amour dont le Père l'a
mais, à moins qu'il nous aime, nous ne pou- aimé, et c'est pour cela qu'il a gardé ses com-
vous garder ses commandements. C'est là la mandements. Qu'est-ce qu'aurait été même
2
grâce qui est connue aux humbles, mais qui cet homme, si Dieu ne se l'était pas uni ? Car
est cachée aux superbes. le Verbe était Dieu, Fils unique, coéternel à
Et que signifie ce que Notre-Seigneur
A. son Père mais pour qu'un médiateur nous
;

ajoute a Comme j'ai gardé les commande-


: fût donné, par une grâce ineffable le Verbe
3
ci ments de mon Père et que je demeure dans s'est fait chair, et il a habité parmi nous .

a son amour ? » Ici encore, assurément, il a 1


Luc, il, 52. — Ps, m, 4. — Jean, i, 1, M.
QUATRE-VINGT-TROISIÈME TRAITÉ.
H R CES PAROLES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE SOIT EN VOUS ET QUE VOTRE
a JOIE SOIT PLEINE. C.'eST MON COMMANDEMENT QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES,
« COMME JE VOUS AI AIMÉS ». (Cliap. XV, 11, 12.)

LA JOIE, FRUIT DE LA CHARITÉ.

La joie que Jésus-Christ ressent de nous voir appelés existait en lui de toute éternité, en raison de sa prescience en nous, ;

elle n'a pu commencer qu'au baptême, elle ira en augmentant suivant nos mérites jusqu'au momsnt où elle se consommera
dans le ciel : mais, pour en arriver là, il nous faut observer le commandement du Sauveur qui est de nous aimer les uns
les autres, et quand nous aurons ainsi observé la pléuituae de la loi, notre joie sera pleine.

1. Vous avez entendu, mes très-cliers frères, plus heureux, pour nous avoir créés. Loin de
que Notre-Seigneur a dit à ses disciples: «Je nous cette pensée, mes frères : la béatitude

« vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit de Dieu n'était pas moins grande sans nous ;

o en vous et que votre joie soit entière ». En elle n'est pas devenue plus grande avec nous.

quoi consiste la joie de Jésus-Clirist en nous? La joie qu'il a ressentie de notre salut, joie
En ce qu'il daigne se réjouir de nous. Et en qui a toujours été en lui, parce qu'il nous à
quoiconfistenotrejoie qui, selon sa parole, doit prévus et prédestinés, a commencé d'être en
être entière? En ce que nous jouissons de sa nous, quand il nous a appelés. Et cette joie,

société? C'està cause de cela qu'il avait dit à nous l'appelons, avec raison, la nôtre, puis-
Pierre : « Si je ne te lave, lu n'auras point de qu'elle doit nous rendre bienheureux. Mais
a part avec moi 1
». La joie donc de Jésus- cette joie, qui est la nôtre, croît, augmente, et

Christ en nous, c'est la grâce qu'il nous adon- la persévérance la fait arriver à sa perfection.

née, et cette grâce est aussi notre joie. Cette Elle commence par la foi de ceux qui renais-
joie,il s'en est réjoui lui-même de toute éter- sent par le baptême, elle sera amenée à son
nité,quand il nous a choisis avant la consti- comble par larémunération de ceux qui
tution du monde % et nous ne pouvons dire ressusciteront. C'est, je l'imagine, en ce sens
avec vérité que sa joie n'était pas entière car ;
qu'il a été dit: o Je vous ai dit ces choses, afin

Dieu ne saurait se réjouir imparfaitement. « que ma joie soit en vous et que votre joie

Mais cette joie qui était la sienne n'était pas en « soit entière » que « ma » joie soit en vous
;

nous ; car nous n'existions pas encore, et, par et que la « vôtre » soit entière. Ma joie était

conséquent, elle ne pouvait se trouver en entière, même avant que vous fussiez appelés,
nous, et quand nous avons commencé d'être, puisque je savais d'avance que vous le seriez;
nous n'avons pas d'abord été avec lui. Mais sa elle ne commence en vous que lorsque vous

joie était toujours en lui, car, dans la vérité devenez ce que j'ai prévu de vous. Et « que
très-certaine de sa prescience, il se réjouissait « votre joie soit entière » parce que vous serez
,

de voir que nous serions à lui. La joie qu'il bienheureux, tandis que vous ne l'êtes pas
ressentait à notre occasion était donc déjà par- encore; c'est ainsi que vous existez mainte-
faite, puisque, par sa prescience et sa prédesti- nant, tandis que vous n'existiez pas avant d'être
nation, il se réjouissait en nous effectivement. créés.
11 ne pouvait y avoir, dans sa joie, aucune 2. « C'est », dit Notre-Seigneur, a mon pré-
crainte sur l'existence future de ce qu'il pré- ci cepte que vous vous aimiez les uns les
voyait. Lorsqu'il commençaà faire cequ'ilavait « autres,comme je vous ai aimés » ; que ce
résolu de faire, la joie dont il était heureux soit précepteou commandement, peu importe ;

n'augmenta pas; autrement, il serait devenu l'un et l'autre mot viennent du mot grec
1
Jean, xin, 8. — Ephés. i, 4. IvroXii. Notre-Seigneur avait déjà dit la même
3G TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

chose en un autre endroit, et il doit vous ce qui pourrait les réunir en un seul code et
souvenir que je vous en ai parlé de mon les énumérer? Mais remarquons ce que dit
mieux '.EncepassageNotre-Seigneur dit: «Je le même Apôlre : « La plénitude de la loi, c'est

a vous donne un commandement nouveau, « la charité '


». Où est la charité, quelle chose
a de vous aimer les uns les autres, comme peut manquer? Mais où la charité manque,
a je vous ai aimés, afin que vous vous aimiez quelle chose peut être utile? Le démon croit *

». Celte répétition du
2
«les uns les autres et n'aime pas
, personne ne peut aimer
et

même commandement est une recomman- sans croire. Celui qui n'aime pas, peut, inuti-
dation. Dans le premier cas il dit : «Je vous lement sans doute, espérer son pardon; mais
« donne un commandement nouveau », si l'on aime, on ne peut désespérer là où se ;

comme si auparavant pareil commande- trouve l'amour, là sont donc aussi et néces-
ment n'avait jamais été donné ; dans le se- sairement la foi et l'espérance, et là où se
cond passage il dit : « C'est là mon com- trouve l'amour du prochain, là estaussi néces-
« mandement » , comme s'il n'en avait point sairement l'amour de Dieu. Celui, en effet,
donné d'autre. premier cas, ce com-
Dans le qui n'aime pas Dieu, pourra-t-il aimer le
mandement est appelé nouveau, pour que nous prochain comme lui-même , puisqu'il ne
ne persévérions pas dans nos vieilles habitudes; s'aime pas lui-même? Il est impie et méchant;
et dans le second cas ildit:«moncommande- mais celui qui aime l'iniquité, n'aime pas son
« ment pour que nous ne le méprisions pas.
» ,
âme, il la déleste 3 Soyons donc fidèles au .

3. Quant à ce que dit Notre-Seigneur : commandement que Dieu nous lait, de nous
« C'esl là mon commandement », comme s'il aimer les uns les autres et tout ce qu'il nous a ;

n'en existait point d'autres, pensez-vous, mes commandé en surplus, nous l'accomplirons
frères,que Notre-Seigneur n'a voulu nous aussi, parce que cet amour renferme tout le

imposer d'autre commandement que celui de reste. Cet amour est différent de celui que les

l'amour que nous devons avoir les uns pour hommes, en tant qu'hommes, ont les uns pour
les autres? N'y a-t-il pas un autre comman- les autres et pour les faire discerner, Notre-
;

dement plus grand Dieu? ou : celui d'aimer Seigneur ajoute: « Comme je vous ai aimés».
bien Dieu ne nous commande-t-il que la cha- Et pourquoi Jésus-Christ nous aime-t-il, sinon
rité, sans nous prescrire autre chose? Cepen- pour nous rendre capables de régner avec lui?
dant, il y a trois choses que l'Apôtre nous Il faut donc nous aimer les uns les autres en

recommande par ces mots: « Or, la foi, l'espé- ce sens, afin que notre amour se distingue
« rance et la charité demeurent ;
elles sont de l'amour de ceux qui ne s'aiment pas dans le
« trois mais la charilé est la plus grande des
;
même but, parce qu'ils ne s'aiment pas vérita-
«trois 3 ». Quoique les deux autres vertus blement. Mais ceux qui s'aiment dans le des-
qui nous sont prescrites soient contenues sein de posséder Dieu, s'aiment véritablement.

dans la charité, cependant l'Apôtre dit, non Pour bien s'aimer, ils commencent par aimer

pas que la charité est la seule vertu mais , Dieu. Cet amour ne se trouve pas dans tous
qu'elle est plus grande que les autres. Et en les hommes; il en est au contraire un bien

effet les commandements si nombreux qui petit nombre pour s'aimer dans le seul désir

sont relatifs à la foi et à l'espérance, qui est- que Dieu soit tout en tous *.

1
Traité LXV. — ' Jean, xm, 31. — ' I Cor. xm, 13. '
Rom. xm, 10. — » Jacques, il, 19. — ' Ps. x, 6.— « I Cor. xv, 28.
QUATRE-VINGT-Q UATRIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « PERSONNE NE PEUT TÉMOIGNER UN PLUS GRAND AMOUR QU'EN DONNANT
«sa vie pour ses amis ». (Chap. XV, 13.)

LE SACRIFICE DE LA VIE.

Le Sauveur nous a donné l'exemple, il est mort pour nous : dès lors que nous vivons de lui, nous devons donc l'imiter et
faire pour nos frères le sacrifice de notre vie, avec celle différence, néanmoins, que Jésus-Christ étant innocent, nous a
sauvés du péché et de la mort éternelle, tandis que, par notre mort, nous ne pouvons accorder k personne le pardon de
ses fautes.

Le Seigneur, mes bien chers frères, nous


1. Comme Jésus-Christ a donné sa vie pour
a connaître la perfection de l'amour que
fait nous, nous devons, nous aussi, donner notre
nous devons avoir les uns pour les autres, en vie pour nos frères ? C'est ce que nous dit
disant « Personne ne peut témoigner un
: aussi l'apôtre Pierre : «Jésus-Christ a souffert
« plus grand amour qu'en donnant sa vie « pour nous, nous laissant un exemple, afin
« pour ses amis ». Comme il avait dit aupa- «que nous suivions ses traces 'o. Voilà ce
ravant : « C'est là mon commandement, que que c'est que préparer des mets semblables à
« vous vous aimiez les uns les autres, comme ceux que nous avons reçus. C'est ce que les
« je vous ai aimés » et qu'il ajoute mainte- ; martyrs ont fait avec une ardente charité et ;

nant ce que vous venez d'entendre « Per- : si ce n'est pas inutilement que nous célébrons
« sonne ne peut témoigner un plus grand leur mémoire, si dans ce festin où ils se sont

« amour qu'en donnant pour 3es amis», sa vie rassasiés,nous approchons, nous aussi, de la
il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, table du Seigneur, il faut qu'à leur exemple
ce que notre évangélisle Jean dit dans une de nous préparions des mets pareils à ceux qui
ses épîtres a Comme Jésus-Christ a donné
: nous sont servis. Aussi, à cette même table,
« sa vie pour nous, nous aussi, nous devons nous célébrons leur mémoire d'une manière
l
« donner notre vie pour nos frères » nous ; différente de celle dontnous célébrons la mé-
aimant ainsi les uns les autres, comme il moire des autres fidèles qui reposent en paix.
nous a aimés, car il a donné sa vie pour nous. Nous ne prions pas pour eux, bien loin de là;
C'est ce que signifie ce que nous lisons aux nous leur demandons de prier pour nous,
proverbes de Salomon « Quand tu seras assis : afin que nous marchions sur leurs traces ;

o pour manger avec le roi, considère attenli- car ils ont rempli la mesure de cet amour,
« vement ce qui est en ta présence, et, en
y dont Nôtre-Seigneur a dit qu'il ne pouvait en
« portant main, sache qu'il te faudra pré-
la exister de plus grand; ils ont donné pour
a parer les mêmes mets
2
». Cette table d'un leurs frères ce qu'ils avaient reçu à la table
roi n'est elle pas la table où nous sont distri- du Seigneur.
bués le corps et le sang de Celui qui a donné 2. Mais il ne faut pas entendre ces paroles
sa vie pour nous? Et que signifie être assis' : en ce sens que nous puissions devenir sem-
à cette table, sinon s'en approcher avec hu- blables à Notre-Seigneur Jésus-Christ, en
milité ? Et que signifie encore examiner et : donnant pour lui notre sang dans le martyre.
comprendre ce qui y est servi, sinon avoir « Il avait, lui, le pouvoir de donner sa vie et
des pensées dignes d'une si grande grâce? Et « de la reprendre
3
». Mais pour nous, nous
que signifie ne porter la main à ces mets:
ne vivons pas autant que nous voulons, et
qu'en prenant la résolution d'en préparer de nous mourons, même sans le vouloir. Jésus-
semblables sinon ce que j'ai déjà dit
, : Christ, en mourant, a tué la mort elle-même;
Jean, m, 16. — :
Prov, sxui, 1, n. 1
1 Pierre, il, 21. — " Jean, x 18.
38 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

c'est sa mort qui nous délivre de la mort. Sa pourquoi il est dit : « Cela entretient une vie
chair n'a pas vu la corruption '
; après avoir « trompeuse ». Un seul a pu avoir un corps
subi la corruption, la nôtre sera, à la On des d'homme et n'avoir pas de péché. Et c'est
siècles, revêtue par lui de l'incorruptibilité. avec raison que ce qui suit dans ce même
Il n'a pas eu besoin de nous pour nous sau- livre nous recommandé; et que, pour
est
ver; sans lui, nous ne pouvons rien faire. Il faire toucher du doigt par un mol, par un
s'est donné à nous pour être la vigne, dont seul proverbe la faiblesse humaine, il est dit:
nous sommes les branches sans lui, nous ne ; « Ne va pas, si tu es pauvre, t'élever contre
pouvons posséder la vie. Enfin, bien que des « le riche ». Il est riche, celui qui, ne devant
frères meurent pour leurs frères, cependant rien ni par la faute de son origine ni par sa
le sang d'aucun martyr n'a été répandu pour propre faute, est juste et justifie les autres.
la rémission des péchés de ses frères, et c'est Ne t'élève donc pas contre lui, toi qui es si

ce que Jésus-Christ a fait pour nous. En tant pauvre. Que tous les jours, comme un men-
qu'ils ont répandu leur sang pour leurs diant, tu lui demandes dans ta prière la ré-
frères, les martyrs leur ont donc préparé les mission de tes péchés. Mais, continue le livre
mets qu'ils avaient goûtés à la table du Sei- des Proverbes, défie-toi de toi-même. Qu'est-
gneur. Mais dans tout ce que j'ai dit, quoi- ce à dire ? d'une présomption trompeuse.
qu'il m'ait été impossible de tout dire, le Car si Jésus-Christ n'a jamais été coupable,
martyr de Jésus-Christ est bien éloigné de c'est qu'il n'est pas seulement homme, mais
Jésus-Christ. Si quelqu'un osait comparer, je qu'il est aussi Dieu. « Si tu diriges ton œil
ne dis pas sa puissance à la puissance de « sur lui, il ne se montrera point». «Si tu di-
Jésus-Christ, mais son innocence à l'inno- « riges ton œil vers lui », c'est-à-dire ton œil
cence du Sauveur; s'il pensait, non pas qu'il humain avec lequel tu regardes les choses
peut guérir son prochain, mais qu'il n'a lui- humaines, « il ne se montrera pas » car il ;

même aucun péché qui lui soit propre; celui- ne peut être vu par des yeux tels que les tiens.
là serait plus avide qu'il ne convient à son « Car il se préparera des ailes comme celles

salut ; ce serait trop pour lui, il ne pourrait « de l'aigle, et il ira dans les demeures de

tout prendre. Un bon avis lui est donné par a son chef '
». C'est de là qu'il est venu vers
cette parole des Proverbes, qui suit immédia- nous, mais il ne nous a pas trouvés tels qu'il

tement celle que nous venons d'expliquer : était Aimons-nous donc les uns
lui-même. «

« Si tu es trop avide, garde-toi de convoiter « les autres, comme Jésus-Christ lui-même

a ces viandes ; il vaut bien mieux pour toi « nous a aimés, puisqu'il s'est donné lui-
« même pour nous
2
« n'y pas toucher du tout que d'en prendre Personne ne peut té- .

«plus qu'il ne faut; car», ajoute le texte « moigner un plus grand amour qu'en don-

sacré, « cela entretient une vie trompeuse», « nant sa vie pour ses amis». Et ainsi imi-

c'ett-à-dire l'hypocrisie. Celui, en effet, qui tons-le par une pieuse obéissance, et n'ayons
se dit sans péché, ne peut montrer qu'il est pas l'audacieuse présomption de nous com-
juste, il ne peut que simuler la justice ; c'est parer à lui.

' Act. Il, 31.


1
Prov. uni, 3-5. — s
Galat. il, 20.
QUATRE-VINGT-CINQUIÈME TRAITÉ
SUR CES PAROLES : « VOUS ÊTES MES AMIS, SI VOUS FAITES CE QUE JE VOUS COMMANDE. JE NE
« VOUS APPELLE PLUS SERVITEURS, PARCE QUE LE SERVITEUR NE SAIT PAS CE QUE FAIT SON
« maître ». (Chap. xv, 14, 15.)

LE SERVITEUR AMI.

Celui qui observe les commandements de Dieu par l'effet d'une crainte chaste, perd son litre de serviteur pour
prendre celui d'ami , et il entre ainsi dans les secrets de son Maître et il sait que son Maître est
,
l'auteur de
tout bien.

1. Après nous avoir rappelé l'amour qu'il ami, puisque Notre-Seigneur dit « Je ne :

nous a montré en mourant pour nous, et «vous appelle plus serviteurs, parce que le
avoir dit « Personne ne peut témoigner un
: « serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? »
« plus grand amour qu'en donnant sa vie Il donne le nom d'ami, pour enlever celui

« pour ses amis », Notre-Seigneur ajoute aus- de serviteur; ces deux noms ne peuvent
sitôt « Vous êtes mes amis, si vous faites ce
: plus s'appliquer ensemble à la même per-
«que je vous commande». Admirable con- sonne mais l'un disparaissant, l'autre doit
;

descendance Un serviteur n'est regardé


! lui succéder. Qu'est-ce
que cela veut dire?
comme fidèle que s'il exécute les ordres de Quand nous aurons accompli les ordres du
son maître, et Notre-Seigneur a voulu que Seigneur, ne serons-nous plus ses serviteurs?
nous fussions ses amis, par cela même qui ne Ne serons-nous plus ses serviteurs, quand
pouvait faire de nous que des serviteurs nous serons devenus des serviteurs fidèles?
fidèles. Mais, comme je viens de le dire, c'est Pourtant, qui est-ce qui peut contredire la
de sa part la preuve d'une grande bonté, de Vérité même ? Ne nous dit-elle pas : « Je
daigner appeler ses amis ceux qu'il connaît « ne vous appelle plus serviteurs ? » Ne
pour ses serviteurs. Vous ne devez pas l'igno- nous en donne-t-elle pas la raison : «Parce
rer, c'est pour des serviteurs une obligation « que le serviteur ne sait pas ce que fait son
rigoureuse de faire ce que le maître com- « maître?» Quand un serviteur se montre
mande en un autre endroit, ce sont bien ses
; éprouvé, son maître ne lui confie-t-il
fidèle et
serviteurs qu'il reprend en ces termes : passes secrets? Que signifient donc ces pa-
« Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Sei- roles « Le serviteur ne sait pas ce que fait sou
:

«gneur, et ne faites-vous pas ce que je « maître? » J'accorde qu' « il ignore ce que

« dis ?» Puisque vous m'appelez Seigneur,


'
« fait son maître », mais ignore-t-il aussi ce
prouvez ce que vous dites en faisant ce que je que son maître commande? Et s'il l'ignore
commande. Et n'est-ce pas au serviteur obéis- comment peut-il servir? Comment peut-il
sant qu'il doit lui-même adresser ces paroles: s'appeler serviteur, celui qui ne sert pas? Et
« Courage, bon serviteur, parce que tu as été cependant, voici ce que dit Notre-Seigneur :
« fidèle dans les petites cboses, je l'établirai « Vous êtes mes amis, vous faites ce que je
si
2
« sur de plus grandes entre dans la joie ; « vous commande ;
ne vous appelle (dus
je
« de ton Seigneur ? » Il peut donc être en «serviteurs». cliose admirable! nous ne
même temps un serviteur et un ami, celui pouvons servir qu'à la condition d'exécuter
qui est un serviteur fidèle. lescommandements du Seigneur; comment
2. Mais faisons attention à ce qui suit : « Je donc, en accomplissant ses commandements
« ne vous appelle plus serviteurs parce , cesserons-nous d'être ses serviteurs? Si je
« que le serviteur ne sait pas ce que fait son ne deviens son serviteur en accomplissant ses
« maître ». Comment comprendre que le bon ordres, et si je n'accomplis ses ordres, je ne
serviteur est en même temps serviteur et pourrai le servir ; donc, en le servant, je ne
'
Lut-, vr, 16. — '
Matih. j-xv, 2U serai plus son serviteur.
40 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

3. Comprenons, mes frères, comprenons non pas ses serviteurs. Et d'une manière sur-
ces choses, fasse le Seigneur que nous les prenante et ineffable, mais cependant bien
comprenions, et que, les ayant comprises, véritable, il arrivera qu'en même temps nous
nous les mettions en pratique! Si nous arri- serons el nous ne serons pas ses serviteurs.
vons à les savoir, nous saurons ce que fait Nous serons ses serviteurs par l'effet de cette
Noire-Seigneur, parce que personne autre crainte chaste qui inspire le serviteur admis
que Seigneur ne peut nous faire ses servi-
le dans la joie de son maîlre, mais nous ne se-
teurs, et que c'est pour nous le moyen d'ar- rons pas ses serviteurs par l'effet de cette
river à son amitié. Comme il y a deux craintes crainte qu'il faut mettre dehors, et qui anime
qui font deux espèces de craintifs, de même le serviteur destiné à ne pas demeurer éter-

il y a deux espèces de servitudes qui font deux nellement dans la maison. Mais que nous
espèces de serviteurs. Il y a une crainte que soyons ainsi serviteurs sans être serviteurs,
la charité parfaite chasse dehors '; il y a aussi sachons-le, le Seigneur peut l'opérer en nous,
une autre crainte chaste qui demeure éternel- et c'est ce qu'ignore le serviteur qui ne sait
lement 2 . C'est cette crainte qui ne subsiste pas ce que fait son maître ; et lorsqu'il fait quel-
avec la charité, et que l'Apôtre avait en vue que bien, il s'en élève, comme si ce bien était
lorsqu'il disait : a Vous n'avez pas reçu l'es- son œuvre et non pas celle de Dieu. Et il se
« pritde servitude 3 », qui vous retienne « en- glorifie en lui-même et non pas dans le Sei-
a core dans la crainte». Et c'est la crainte gneur, et il se trompe lui-même, parce qu'il
chaste qu'il avait en vue lorsqu'il disait : se glorifie comme s'il n'avait pas tout reçu
l
.

« Ne sois pas trop sage, mais crains * ». Dans Pour nous, mes très-chers frères, afin que
celte crainte que la charité chasse dehors, il nous puissions être les amis du Seigneur,
y a aussi une servitude qu'il faut chasser avec sachons ce qu'il fait. C'est lui qui a fait de

la crainte; car l'Apôtre a joint l'une avec nous non-seulement des hommes, mais en-
l'autre, c'est-à-dire la servitude et la crainte, core des justes; nous n'en sommes nulle-
lorsqu'il a dit : « Vous n'avez pas reçu l'es- ment les auteurs. Et qui est-ce qui fait que
« prit de servitude », qui vous retienne « en- nous savons ces choses, si ce n'est lui-même?
«core dans la crainte ». C'est à celte sorte de « Car nous n'avons pas reçu l'esprit de ce

servitude qu'appartient le serviteurque Noire- « monde, mais l'esprit qui est de Dieu, afin

Seigneur voulait désigner lorsqu'il disait : « que nous connaissions ce que Dieu nous a
2
« Je ne vous appelle plus serviteurs, parce « donné ». C'est par lui que tout ce qui est

« que le serviteur ne sait pas ce que fait son bon nous est donné; et par conséquent,
« maître ». 11 ne faut pas appliquer ces paroles comme c'est une bonne chose de savoir de
au serviteur qu'anime la crainte chaste, et qui vient tout ce qu'il y a de bon, cette science
auquel il est dit : « Courage, bon serviteur, elle-même ne peut nous venir que de lui; par

« entre dans la joie de ton Seigneur»; elles là, celui qui se glorifie se glorifie dans le

n'ont trait qu'au serviteur animé par la Seigneur de tous les biens qu'il en a reçus 3 .

crainte que la charité doit chasser dehors, et Pour ce qui suit « Mais : je vous ai appelés
dont il Le serviteur ne de-
est dit ailleurs : « « mes amis, parce que tout ce que j'ai appris
a meure pas toujours dans la maison, mais « de mon Père, je vous connaître »,
l'ai fait
b
« le fils y demeurera éternellement ». Puis- ces paroles sont si profondes, que, plutôt que
qu'il nous a donné le pouvoir de devenir les d'en écouter l'explication dans ce discours, il
6
enfants de Pieu soyons donc ses enfants et , vaut mieux la renvoyer au discours pro-
chain.
1
I Jean, iv, 18. — ' Ps. xvlll, 10. — '

Kom. vi:i, 15

XI, 20. — l
Jean, vm, S5. — ' Id. I, 12. 1
1 Cor. IV, 7. -- " H. il, 12. — Id. I, 31.
QUATRE-VINGT-SIXIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « MAIS VOUS, JE VOUS AI APPELES AMIS » , JUSQUA CES AUTRES: « AFIN

« QUE TOUT CE QUE VOIS DEMANDEREZ AU PÈRE EN MON NOM IL VOUS LE DONNE ».

(Chap. xv, 15, 10.)

L'AMITIÉ DE JÉSUS-CHRIST.

Eu raison île sou amitié pour nous, Jésus-Christ nous fera connaître dans le ciel tout ce que son Père lui a dit; mais si nous
sommes ses amis, c'est un effet de sa grâce, mais non de notie fui ou de nos Lounes œavres antécédentes.

1. C'est avec raison qu'on se demande « suis connu. Nous voyons maintenant par
comment que dit Notre-
il faut entendre ce a et en énigme
un miroir mais alors nous ;

Seigueur « Mais vous, je vous ai appelés


: a verrons face à face ' ». Ce même apôtre dit

o mes amis, parce que tout ce que j'ai appris que nous avons été sauvés par le baptême
a de mon Père, je vous l'ai fait connaîlre ». de la régénération s et cependant ailleurs il ;

Car qui oserait affirmer ou croire qu'il y ait dit a C'est par l'espérance que nous avons
:

un seul homme capable de savoir tout ce a été sauvés; or, l'espérance qui voit n'est
que le Fils unique a appris de son Père? a plus l'espérance. Car, qui espère ce qu'il
il n'est personne, en effet, qui comprenne « voit déjà? Mais si nous espérons ce que
seulement comment le Fils peut entendre la « nous ne voyons pas, nous l'attendons avec

parole du Père, puisqu'il est l'unique parole «patience 3 ». C'est pourquoi son coapôtie
du Père. Que signifie ce qu'il dit un peu Pierre nous dit : « Celui en qui vous croyez
plus bas, dans ce même discours adressé par « maintenant, quoique vous ne le voyiez pas,
lui à ses disciples, après la cène qui précéda a quand vous le verrez, vous tressaillirez
sa passion a J'ai beaucoup de choses à vous
: a d'une joie inénarrable et glorieuse, et vous
o dire,mais vous ne pouvez les porter main- « recevrez pour récompense de votre foi le

« tenant ? » Cou ment 'donc comprendre a salut de vos âmes *». Si donc nous sommes

qu'il a fait connaître à ses disciples tout ce maintenant au temps de la foi, et si le salut
qu'il a appris de son Père, puisqu'il se re- des âmes est la récompense de la foi qui ,

fuse à leur direbeaucoup de choses, par ce doutera qu'il faille achever le jour dans la
motif qu'ils ne peuvent les porter mainte- foi qui opère par la charité ', pour, à la fin

nant? Pour cela, il faut comprendre que ce du jour, recevoir comme récompense, non-
qu'il doit faire, il dit l'avoir déjà fait; car il a seulement rédemption de notre corps, dont
la
fait d'avance ce qui doit se faire plus tard
2
. parle l'apôtre Paul 9 mais encore le salut de ,

(''est ainsi qu'il dit par le Prophète : « Ils ont nos âmes dont parle l'apôtre Pierre? Dans le
« percé mes mains et mes pieds 3
» ; il ne dit temps et dans cette vie mortelle, ces deux
pas : Ils perceront; il en parle comme d'évé- genres de félicités sont possédés en espérance,
nements |iassés, et il les annonce connue bien plus qu'en réalité. Mais il y a celte diffé-
devant arriver plus tard. Ainsi, en cet en- rence, que noire homme extérieur, c'est-à-
droit, il dit avoir fait connaître à ses disciples dire notre corps, se détruit tous les jours,

ce qu'il savait devoir leur faire connaître en tandis que l'homme intérieur, c'est-à-dire
leur communiquant cette plénitude de la notre âme, se renouvelle de jour en jour '.
science dont l'Apôtre a dit : « Mais quand Aussi, de même que nous attendons dans
a nous serons dans l'état parfait, ce qui est l'avenir l'immortalité de la chair etle salut des
« imparlait sera aboli ». Au môme endroit, il âmes, bien qu'on dise une nous sommes déjà
dit encore « Maintenant je ne
: sais qu'en
« partie, mais alors je connaîtrai comme je
1
I Cor. xiu, 10, 12. — ' Tit. m, 5. — ' Rom. vm,
24, 25. —
- 1 Pierre, i, 8, 9. — s
Galat. v, G. — ' Rom. vm, 23. — II Cor.
'

' Jeau, xvi, 12. — Isa. iLV, U, _ '


ps . xxi, 18, iv, 16.
42 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

sauvés, à cause du gage que nous avons reçu, écoute « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi,
:

de même en est-il de la connaissance de « mais c'est moi qui vous ai choisis ». Tu ne


toutes les choses que le Fils unique a apprises peux pas dire J'ai été choisi, parce que je
:

de son Père; nous devons l'espérer pour croyais déjà; car si tu croyais en lui, tu l'avais
l'avenir, quoique Jésus-Cbrist dise ici nous déjà choisi. Mais écoute « Ce n'est pas vous :

l'avoir déjà donnée. «qui m'avez choisi ». Tu ne peux pas dire


2. « Ce n'est pas vous », dit-il. « qui m'avez non plus Avant de croire je faisais de bonnes
:

o choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ». œuvres, c'est pour cela que j'ai été choisi.
Voilà une grâce ineffable. Car qu'étions-nous Car, quelle bonne œuvre peut-il y avoir avant

uu moment où nous n'avions pas encore choisi la foi, puisque l'Apôtre dit « Tout ce qui ne :

Jésus-Cbrist et où, par conséquent, nous ne « vient pas de la foi est péché ». Après avoir '

l'aimions pas encore? Comment celui qui ne entendu ces paroles « Ce n'est pas vous qui :

l'a pas choisi peut-il l'aimer? Avions-nous «m'avez choisi », que pouvons-nous dire,
alors en nous les senliments que le Psalmiste sinon que nous étions méchants et que nous
manifeste dans ses chants : « J'ai choisi d'être avons été choisis pour devenir bons par Ja
« le dernier dans la maison du Seigneur, grâce de Celui qui nous a choisis? Car il n'y
« plutôt que d'habiter dans les tentes des aurait plus grâce si les mérites avaient pré-
« pécheurs '
? » Evidemment non. Qu'étions- cédé. Or, il y a grâce ; elle ne trouve donc
nous donc, sinon des méchants et des hom- pas les mérites, mais elle les produit.
mes perdus? Nous n'avions pas encore cru 3. Et voyez, mes bien chers frères, comment
en lui, pour qu'il nous choisît; car si nous il se fait que ceux que Jésus-Christ choisit ne
avions déjà cru, il ne nous aurait choisis soient pas encore bons, et comment il rend
qu'après avoir été choisi lui-même par nous. bons ceux qu'il choisit. « C'est moi », dit-il,
« qui vous ai choisis et vous ai établis pour
Pourquoi donc dirait-il « Ce n'est pas vous :

a que vous alliez et que vous portiez du fruit,


« qui m'avez choisi », si sa miséricorde ne
s
nous avait prévenus ? C'est ici que se réduit « et que votre fruit demeure ». N'est-ce pas

à rien le raisonnement de ceux qui défendent la ce fruit dont il avait déjà dit Sans
: «

la prescience de Dieu contre sa grâce, et qui


« moi vous ne pouvez rien nous
faire *? » Il

disent que si Dieu nous a choisis avant la a donc choisis et établis, pour que nous al-
création du monde c'est parce qu'il a s
,
lions et que nous portions du fruit. Nous
prévu que nous serions bons, et non pas n'avions donc produit aucun fruit en consi-
dération duquel il put nous choisir. « Pour
qu'il nous rendrait bons. Ce n'est point là
la parole de Celui qui dit : a Ce n'est pas c que vous alliez », dit-il, « et que vous por-
« tiez du fruit ». Nous allons pour porter du
« vous qui m'avez choisi ». Car s'il nous avait
choisis, parce qu'il a prévu que nous serions fruit, et il est lui-même la voie par laquelle

bons, il aurait prévu en même temps que nous marchons, et dans laquelle il nous a
nous le choisirions les premiers. Nous ne placés pour que nous allions. C'est pourquoi

pouvons être bons autrement, à moins qu'on en toutes choses sa miséricorde nous prévient.
n'appelle bon celui qui ne choisit pas le bien. « Et que votre fruit », dit-il, « demeure, afin

Qu'a-t-ildonc choisi en des hommes qui « que tout ce que vous demanderez au Père

n'étaieut pas bons? Car ils n'ont pas été « en mon nom, il vous le donne ». Que la

choisis parce qu'ils étaient bons, vu qu'ils ne charité demeure donc c'est là notre fruit. ;

devaient l'être qu'à la condition d'être choisis. Cette charité n'existe que dans nos désirs;
Autrement, la grâce n'est plus une grâce, si ellene peut encore être rassasiée, et tout ce
nous prétendons qu'elle a été précédée par que, par nos désirs, nous demandons au nom
les mérites. C'est, en elîet, de ce choix de la du Fils unique, le Père nous l'accorde. Mais
grâce que l'Apôtre nous dit « Ainsi donc, en : tout ce qu'il n'est pas utile à notre salut de
a ce temps-ci, le reste a été sauvé par l'élec- pas nous imaginer que
recevoir, n'allons
u lion de la grâce ». Et aussi il ajoute : nous le demandons au nom du Sauveur. Ce
« Et si c'est par la grâce, ce n'est donc pas que nous demandons au nom du Sauveur,
« par les œuvres; autrement, la grâce ne c'est ce qui peut aider à notre salut.
«serait plus la grâce
4
». Ecoute, ingrat, 1
Rom. x:v, 23. — Jean, XV, D.

1
Ps.lxxxui, 11.— Md.LVin,!!.— 'liphés. i,4.— 'Rom. xi, 5,6.
QUATRE-VINGT-SEPTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « CE QUE JE VOUS COMMANDE, C'EST QUE VOUS VOUS
« AIMIEZ LES UNS LES AUTRES », JUSQU'A CES AUTRES : « MAIS MOI JE VOUS Al CHOISIS I>U

a MONDE ; C'EST POURQUOI LE MONDE VOUS HAIT ». (Chap. XV, 17-19.)

AMOUR D'AL'TRUI.

Si Dieu nous a choisis, c'est alin que nous produisions des fruits de salut, c'est-à-dire, et principalement, afin que
nous nous aimions tes uns les autres, et même le monde, notre ennemi, non en tant que mauvais, mais en tant que créé
par Dieu.

1. leçon de l'Evangile qui a précédé


Dans la mions pas Dieu. Quiconque aime Dieu, aime
celle-ci, leSeigneur avait dit « Ce n'est pas : le prochain comme soi-même mais celui qui ;

« vous qui m'avez choisi, niais c'est moi qui n'aime pas Dieu ne s'aime pas lui-même. Dans
« vous ai choisis, et qui vous ai établis, afin ces deux préceptesde la charité sont renfermés
« que vous alliez et que vous portiez du fruit, toute la loi et les Prophètes '. C'est là notre fruit,
« et que votre fruit demeure, afin que tout ce c'est celui que Notre-Seigneur nous ordonne
« que vous demanderez au Père en mon nom, de porter, quarul il nous dit « Ce que je vous :

ail vous le donne ». 11 vous souvient que o commande, c'est de vous aimer les uns les

nous vous avons dit sur ces paroles ce que le « autres ». C'est pourquoi l'apôtre Paul, vou-

Seigneur nous a donné de vous dire. Dans la lant recommander le fruit de l'Esprit à ren-
leçon dont vous venez d'entendre la lecture, il contre des œuvres de la chair, commence par
dit : a Ce que je vous commande, c'est de vous là : « Le fruit de l'Esprit », dit-il, « c'est la
« aimer les uns les autres ». Par là, devons- « charité ». Il rapporte ensuite les autres
nous comprendre que c'est là notre fruit vertus dont la charilé est la source à la-
dont il a dit « Je vous ai choisis afin que
: quelle elles se rattachent, a Ce sont la joie, la
« vous alliez, et que vous portiez du fruit, et a paix, la longanimilé, la douceur, la bonté,
« que votre fruit demeure? » Enfin, il ajoute : o la foi, la mansuétude, la continence 2
».
«Afin que tout ce que vous demanderez au Qui est-ce qui peut se réjouir convenable-
« Père, il vous le donne » il nous le don- ; ment, s'il n'aime le bien qui seul peut ré-
nera assurément, si nous nous aimons les jouir? Où trouver la véritable paix, si ce
uns les autres; et cet amour mutuel, c'est n'est en celui qu'on aime véritablement?
lui qui nous le donnera, car il nous a choisis Est-il possible d'avoir la longanimité néces-
alors que nous ne portions point de fruit. Ce saire pour persévérer dans le bien, si l'on
n'est pas nous, en effet, qui l'avons choisi, et n'aime pas avec ardeur? Qui sera bienfaisant,
il nous a établis pour que nous portions du s'il n'aime celui qu'il assiste? Qui est bon,

fruit, c'est-à-dire pour que nous nous ai- s'il ne le devient en aimant? Comment avoir

mions les uns les autres; sans lui nous ne la foiqui sauve, si l'on n'a pas celle qui opère
pouvons pas plus porter ce fruit que les bran- par la charité ? Qui est-ce qui est doux d'une
ches séparées du cep ne peuvent produire manière utile, si la charité ne règle pas sa
de raisin. Notre fruit n'est donc autre que douceur? Et qui peut s'abstenir de ce qui
la charité l'Apôtre la définit « Le fruit d'un
; : déshonore, sans aimer ce qui honore? C'est
« cœur pur, d'une bonne conscience et d'une donc avec raison que notre bon Maître nous
« foi sincère nous nous aimons
' ». Par elle, recommande si souvent la charité, comme la
les uns les autres; par elle nous aimons seule vertu qui doive être commandée, puis-
Dieu. Car nous ne nous aimerions pas les uns que sans elle les autres biens ne peuvent
les autres d'un véritable amour, si nous n'ai- servir de rien, et qu'on ne peut l'avoir sans
1
I Tim. i, 5. ' Matth. xxu, 40. — ' Galat. v, 22.
u TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

avoir les autres biens qui communiquent à « Mais parce que vous n'êtes point du monde
l'homme la bonté. o et que je vous ai choisis du milieu du
2. Mais pour cette charité nous devons sup- «monde, le monde vous hait ». Ils étaient
porter patiemment même rancunes du
les donc du monde, mais ils en avaient été tirés,
monde ; car il faut que le monde nous haïsse, pour n'en faire plus partie, et ils n'en avaient
puisqu'il voit repousser ce qu'il aime. Mais été tirés ni par leurs mérites, car ils n'avaient
Notre-Seigneur nous donne par son exemple préalablement accompli aucune bonne oeu-
une grande consolation. Après avoir dit « Ce : vre, ni par leur nature qui avait été viciée
« que je vous commande, c'est de vous aimer tout entière jusque dans sa racine, par le
« les uns les autres » , il ajoute aussitôt : a Si libre arbitre ; ils en avaient été tirés par une
« le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï grâce toute gratuite, c'est-à-dire par une
«avant vous ». Pourquoi les membres s'élè- véritable grâce. Celui qui a tiré le monde du
veraient-ils au-dessus de la tête? Tu refuses monde l'a fait digne d'être élu, mais il ne
de faire partie du corps, si tu ne veux pas l'a pas trouvé tel, « parce que le reste a été
l'exposer, comme ton modèle , à la haine du « sauvé par une élection de la grâce». « Or»,
monde. « Si vous éliez du monde », dit-il, dit l'Apôtre, « si c'est par la grâce, ce n'est
a le monde aimerait ce qui serait à lui ». Il «donc pas par les œuvres, autrement la
adresse évidemment ces paroles à toute « grâce ne serait plus la grâce '
».
l'Eglise ; car elle se trouve souvent elle- 4. Mais, demandera quelqu'un, ce monde
même désignée sous le nom de monde, de la monde de la ré-
perdition qui hait le
comme en cet endroit : « Dieu était en Jésus- demption, comment s'aime-t-il lui-même?
« Christ, monde » et en
se réconciliant le '
; Il s'aime, sans doute, mais d'un amour faux et

cet autre passage Le Fils de l'homme n'est : « non d'un amour véritable; ainsi, à proprement
« pas venu pour juger le monde, mais pour parler, il se hait et ne s'aime pas véritable-
« que le monde lût jugé par lui 2 ». Jean dit ment. « Car, celui qui aime l'iniquité, hait
dans une de ses épîlres o Nous avons pour : « son âme * ». Cependant, on dit que le monde
a avocat auprès du l'ère Jésus-Christ le , s'aime, parce qu'il aime l'iniquité qui le rend
« Juste; victime de propitiation pour
il est la méchant. On dit de même qu'il se hait, parce
« nos non-seulement pour les no-
péchés, qu'il aimece qui lui nuit. Il baitdoncsa nature;
ir très mais aussi pour ceux de tout le
, il aime le vice. Il hait ce qu'il est devenu par

« monde a ». Tout le monde, c'est donc l'E- un effet de la bouté de Dieu il aime ce qu'il ;

glise , et tout le monde hait l'Eglise. Le a fait lui-même en lui par sa libre volonté. C'est
monde donc le monde; le inonde en-
hait pourquoi, si nous voulons bien le compren-
nemi inonde réconcilié; le monde
hait le dre, il nous est défendu, et, en même temps,
damné hait le monde sauvé le monde cor- ; commandé de l'aimer. Il nous est défendu de
rompu hait le monde qui a été purifié. l'aimer par ces paroles « Gardez-vous d'ai- :

3. Mais ce monde que Dieu se réconcilie en « mer le monde


3
». Nous avons ordre de
Jésus-Christ, qui est sauvé par Jésus-Christ l'aimer, car Jésus-Christ nous a dit « Aimez :

et à qui tout péché est remis par Jésus-Christ, «vos ennemis 4 ». Ces ennemis, c'est le monde
ce monde monde ennemi,
a été choisi dans le qui nous hait. Nous avons donc défense d'ai-
condamné corrompu. De cette masse qui
et mer dans le monde ce qu'il aime en lui-
avait péri tout entière en Adam sont tirés même, et nous avons ordre d'aimer en lui
des vases de miséricorde, et ces vases d'élec- ce qu'il hait en lui-même, c'est-à-dire l'ou-
tion constituent le monde qui appartient à la vrage de Dieu et les différentes consolations
réconciliation ; et voilà le inonde que déteste de sa bonté. Nous avons donc défense d'aimer
cet autre monde tiré de la même masse, mais en lui le vice et ordre d'aimer la nature,
contenu dans des vases de colère destinés à la puisqu'en lui-même il aime le vice et qu'il
perdition*. Enfin, après avoirdit .-«Sivousétiez hait la nature. Ainsi l'aimerons-nous et le haï-
« du monde, le monde
aimerait ce qui serait rons-nous comme il convient ,
puisqu'il
« à lui », Notre-Seigneur ajoute incontinent : s'aime et se bail d'un amour désordonné.
' 11 Cor. v, 19. .
Jean, M, 16. — « Jean, n, — 1
Roni. il, 5, 6. — l's. X, 6. — * 1 Jean, II, 15.— ' Lue, \J, 27.
'
I 1, 2. *
Kom.
IX, 21-23.
QUATRE-VINGT-HUITIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES MOTS DE JÉSUS-CHRIST : « SOUVENEZ-VOUS DE MA PAROLE, ETC. », JUSQU'A CES AUTRES :

a MAIS ILS VOUS FERONT TOUTES CES CHOSES, PARCE QU'ILS NE CONNAISSENT PAS CELUI QUI M'A
« envoyé ». (Cbap. xv, 20, 21.)

PERSÉCUTION DU MONDE.

Quiconque aime Dieu et le sert avec une crainte pure, est en butte à la haine du momie, car le monde déteste Jésus-Chiist et
ses serviteurs, et il les persécute à cause de leur justice, que ses vices ne sauraient souffrir.

Le Seigneur, pour exhorter ses serviteurs


•1. chaste, qui demeure dans les siècles des siè-
à supporter avec patience les haines du cles '
; car ce serviteur doit s'entendre dire :

monde, n'a rien ni de plus grand ni de meil- «Courage, bon serviteur, entre dans la joie
leur à leur proposer que son exemple car, ;
« de ton Seigneur ». -

comme dit l'apôtre Pierre, « Jésus-Christ a 2. « Mais », conlinue le Sauveur, « ils vous
« souffert, nous laissant un exemple, afin que « feront choses à cause de mon
toutes ces
« nous suivions ses traces '
». Et si nous le fai- « nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui

sons, c'est avec le secours de Celui qui a dit : «qui m'a envoyé». Quelles sont toutes ces
« Sans moi vous ne pouvez rien faire. » Enfin, . choses, sinon ce qu'il vient de dire: « Ils
après avoir dit: «Si le monde vous hait, « vous haïront et vous persécuteront et mé-

a sachez qu'il m'a haï avant vous », il ajoute « priseront votre parole?
» Car s'ils se conten-

que vous venez d'entendre dans ce qui


ce taient de ne pas garder leur parole sans les
vous a été lu de l'Evangile « Souvenez-vous :
haïr et sans les persécuter, ou bien si, tout en
« de la parole que je vous ai dite le serviteur :
les haïssant, ils ne les persécutaient pas, alors
« n'est pas plus grand que son maître. S'ils il ne serait pas vrai de dire ils vous feront :

« m'ont persécuté, vous aussi ils vous persé- toutes ces choses. « Mais ils vous feront toutes
« cuteront; s'ils ont gardé ma parole, ilsgar- « ces choses à cause de mon nom » ; n'est-ce
« deronl aussi la vôtre ». En disant: le servi- pas dire : c'est moi qu'ils haïront en vous,
teur n'est pas plus grand que son Maître, ne moi qu'ils persécuteront en vous, et parce que
nous montre-t-il pas avec évidence comment votre parole et ma parole ils ne la garderont
nous devons entendre ce qu'il avait dit peu pas ? « Car vous feront toutes ces choses à
ils

auparavant « Je ne vous appelle plus servi-


: « cause de mon nom», non à cause du vôtre,
5
« teurs ?» Maintenant il les appelle serviteurs,, mais « à cause du mien ». Ceux qui font ces
puisqu'il leur dit: « Le serviteur n'est pas choses à cause de mon nom, sont d'autant
o plus grand que son maître s'ils m'ont per- : plus malheureux que sont plus heureux ceux
« sécuté, vous aussi ils vous persécuteront ». qui les souffrent à cause de ce même nom ;

11 est donc manifeste qu'il s'agit du serviteur comme dit Notre-Seigneur lui-même dans
qui ne reste pas dans la demeure pour tou- un autre endroit : « Bienheureux ceux qui
jours 3 et qui est animé de la crainte que la « souffrent persécution à cause delajustice 3 »,
charité met dehors * lorsque Jésus-Christ ,
c'est-à-dire à cause de moi, ou bien «à cause
dit: «Je ne vous appelle plus serviteurs». « de mon nom » ; car, suivant l'enseignement
Mais quand il dit, comme ici « Le serviteur : de l'Apôtre : « Jésus-Christ nous a été donné
« n'est pas plus que son maître s'ils m'ont ;
«de Dieu comme
notre sagesse, notre justice,
« persécuté vous aussi ils vous persécute-
, « notre sanctification et notre rédemption,
« ront » , il veut parler du serviteur à crainte « afin que, selon qu'il est écrit, celui qui se
« glorifie, se glorifie dans le Seigneur * ». Il
1
I Pierre, II, 21. * Jean, xv, 5 ; xvin, 15. — ld. vm, 33
' I Jean, iv, 18. l
Ps. xvin, 10.— 3
Matth. xxv, 21.— ' Id.v, 10.— 'I Cor. 1,30,31.
4fi TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

est vrai que les méchants font aussi ces justice qu'ils haïssent en vous), alors quand
choses aux méchants, mais ce n'est pas à les bons font souffrir persécution aux mé-
cause de la justice; c'est pourquoi ils sont chants, on peut dire avec raison qu'ils le font
tous malheureux, et ceux qui les font, et ceux à cause de la justice,pour l'amour de la-
qui les souffrent. Les hons les font aussi aux quelle ils persécutent
les méchants, et à
méchants mais quoique les hons les fassent
: cause de l'iniquité qu'ils haïssent dans les
pour la justice, cependant les méchants ne les méchants de la sorte on peut dire aussi que
;

souffrent point pour ce motif. les méchants souffrent et à cause de l'iniquité


3. Mais, dira quelqu'un, si, quand les mé- qui se trouve punie en eux, et à cause de la
chants persécutent les bons à cause du nom justice qui s'exerce à les châtier.
de Jésus-Christ, les bons souffrent pour elle ; 4. Autre question : les méchants persécu-
assurément, c'est aussi à cause de la justice tent aussi leurs pareils ; par exemple, les rois
que méchants leur font ces choses et s'il
les : et les juges impies, tout en persécutant les
en est ainsi, quand les bons persécutent les fidèles, punissaient aussi les homicides, les
méchants à cause de la justice, il s'ensuit adultères et tous les scélérats qui, ta leur con-
que les méchants souffrent aussi pour la jus- naissance, agissaient contre les lois publiques.
tice. Car si les méchants peuvent persécuter Alors, comment expliquer ce que dit le Sei-
les bons à cause du nom de Jésus-Christ, gneur: o Si vous étiez du monde, le monde
pourquoi ne pourraient-ils pas souffrir de la o assurément aimerait ce qui serait à lui ». '

part des bons une persécution à cause du Or, le monde n'aime pus ceux qu'il punit; et
nom de Jésus-Christ, c'est-à dire à cause de cependant nous voyons qu'il punit le plus
la justice? Le motif pour lequel les bons font souvent tous ces crimes, à moins que le
ces choses n'est pas celui pour lequel les mé- monde soit et dans ceux qui punissent ces
chants les souffrent, les bons les font
puisque crimes et aussi dans ceux qui les aiment.
à cause de la justice, et que les méchants les Donc ce monde, qui se compose des méchants
souffrent à cause de l'injustice le motif pour
; et des impies, nuit à ce qui lui appartient

lequel les méchants font ces choses ne peut par l'intermédiaire des hommes qui punis-
donc être celui pour lequel les bons les souf- sent les scélérats, et il aime ce qui lui appar-
frent, puisque les méchants agissent à cause tient par le ministère des hommes qui favo-
de l'injustice, et que les bons souffrent à risent ceux dont ils partagent les crimes.
cause de la justice. Comment donc pourra Donc, quand le Sauveur dit « Us vous feront :

être vraie cette parole « Ils vous feront


: « toutes ces choses à cause de mon nom »,

« toutes ces choses à cause de mon nom », ces paroles signifient ou bien vous souffrirez :

puisqu'ils les font non pas à cause de son à cause de mon nom, ou bien ils feront ces
nom, c'est-à-dire à cause de la justice, mais choses à cause de mon nom, parce que en
à cause de leur iniquité? Cette question se vous persécutant, ils persécutent ce qu'ils
trouvera résolue,si nous entendons ces pa- haïssent en vous, et il ajoute: « parce qu'ils
roles: Us vous
« feront toutes ces choses à « ne connaissent point Celui qui m'a en-
« cause de mon nom », en ce sens que tout ,« voyé » ce qui doit s'entendre de cette
;

se rapporte aux justes, comme s'il était dit: science dont Vous connaître,
il est écrit: «
2
Vous souffrirez de leur part toutes ces choses « c'est la Ceux qui con-
sagesse parfaite ».

à cause de mon nom, et alors: « ils vous naissent de la sorte le Père qui a envoyé le
« feront ces choses », signifie: vous souffrirez Christ, ne persécutent en aucune façon ceux
ces choses. Mais si ces paroles « à cause de : que Jésus-Christ est venu recueillir car ils ;

o mon nom », doivent s'entendre comme sont eux-mêmes recueillis par lui.
s'il disait, à cause de mon nom qu'ils haïssent 1
Jean, sv, 19. — Sag. VI, 10.

en vous (et on peut dire aussi à cause de la


QUATRE-VINGT-NEUVIÈME TRAITÉ.
DEPLIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « SI JE N'ÉTAIS PAS VENU, ET SI JE NE LEUR AVAIS
« PAS PVRLÉ », JUSQU'A CES AUTRES : « QUI ME HAIT, IIAIT AUSSI MON PÈRE ». (Cliap. XV, 22, 23.)

L'INFIDÉLITÉ, CAUSE DE PERDITION.

Sons le nom de monde persécuteur, Jésus-Christ entendait les Juifs opiniâtrement aveugles, qui l'avaient vu sans vouloir le

reconnaître, et qui ne pouvaient pas [dus s'excuser de leur incrédulité, que ceux qui périssent pour ne l'avoir pas du tout
connu ou pour n'avoir pas eu le courage de se soumettre à lui.

\. Le Seigneur avait dit plus haut à ses « et si je ne leur avais parlé, ils n'auraient
disciples: « S'ils m'ont persécuté, ils vous a point de péché?» Est-ce que les Juifs étaient
o persécuteront aussi s'ils ont gardé ma
: sans péché, avant que Jésus-Christ vînt à eux
o parole, ils garderont aussi la vôtre, mais ils dans sa chair? Qui serait assez insensé pour
« vous feront toutes ces choses à cause de le dire ? Par le nom général de péché dont se
a mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas sert Notre-Seigneur, il faut entendre, non
«Celui qui m'a envoyé». Si nous voulons pas toute espèce de péché, mais un certain
savoir de qui il parlait de la sorte, nous trou- péché énorme. C'est ce péché qui retient tous
vons qu'il prononça ces paroles aussitôt après les autres péchés et quiconque ne l'a pas,
;

avoir dit: «Si le monde vous hait, sachez tous les autres péchés lui seront remis voici :

o qu'il m'a haï avant vous ». Ce qu'il ajoute en quoi consiste le péché c'est qu'ils n'ont ,

ici: « Si je n'étais pas venu, et si je ne leur pas cru en Jésus-Christ; car il était venu pour
o avais parlé, ils n'auraient point de péché », qu'on crût en lui par conséquent, si Jésus-
:

montre plus clairement qu'il parle des Juifs. Christ n'était pas venu, ils n'auraient point
C'est donc des Juifs qu'il disait les paroles que commis ce péché. Autant sa venue en ce
nous avons rapportées cela ressort de la liai-
; monde a été salutaire pour ceux qui ont cru
son du discours. En effet, ceux dont il dit : en lui, autant elle a été funeste pour ceux
« Si je n'étais pas venu et si je ne leur avais qui n'ont point cru et comme il était le chef
;

o parlé, ils n'auraient point de péché », sont et le prince des Apôtres, on peut dire de lui
les mêmes que ceux dont il a dit : « S'ils m'ont ce qu'ils ont dit d'eux-mêmes: a Pour les uns,
« persécuté, vous persécuteront vous aussi
ils ;
a il a été une odeur de vie pour la vie, et pour

o s'ils ont gardé ma parole, ils garderont a d'autres une odeur de mort pour la mort » '

o aussi la vôtre mais ils vous feront toutes


;
2. Il Maintenant ils n'ont point
ajoute: a

a ces choses à cause de mon nom, parce qu'ils a d'excuse de leur péché » ces paroles pour- ;

« ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé ». raient nous embarrasser et nous faire deman-
En effet, immédiatement après ces paroles der si ceux vers lesquels Jésus-Christ n'est
Noire-Seigneur ajoute : « Si je n'étais pas pas venu, et auxquels il n'a pas parlé, peu-
o venu ne leur avais parlé,
et si je ils n'au- vent tirer de là une excuse de leur péché.
a raient point de péché ». Or, les Juifs ont S'ils n'en ont point, pourquoi Jésus-Christ dit

persécuté Jésus-Christ, l'Evangile le dit for- il, en cet endroit, que les Juifs n'ont point

mellement c'est donc des Juifs, et non pas


:
d'excuse, précisément parce qu'il est venu et
des gentils, que parle le Sauveur: ce sont les qu'il leur a parlé? Mais s'ils en ont une, cette

Juifs a voulu
qu'il désigner sous le nom excuse les exemptera-t-ellede tout châtiment,
de ce inonde qui hait le Christ et ses disci- ou bien adouci ra-t-elle seulement leur peine?
ples mais ils ne sont pas seuls à former ce
;
Avec l'assistance de Dieu, je répondria de
monde, car le Christ nous a montré que ses mon mieux à ces questions. Ceux vers les-
disciples eux-mêmes en font partie. Or, que quels Jésus-Christ n'est pas venu, et auxquels
signifient ces paroles: « Si je n'étais pas venu, Il Cor. H, 16.
48 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

il n'a pas parlé, auront une excuse non pas commande, sans qu'ils doutent le moins du
de tout péché, mais du péché de n'avoir pas monde de la justice de ses prescriptions. On
cru en lui de ce nombre ne sont pas ceux
: peut en quelque manière distinguer ces sortes
vers lesquels il est venu par ses disciples et de gens de ceux dont il est dit qu'ils périront
auxquels il a parlé par ses disciples, comme sans la loi ; si cependant ce que dit l'Apôtre:
il maintenant. Car, par son Eglise, il
le fait «Ils seront jugés par la loi», devait s'entendre
est venu vers les nations, et par elle il leur comme s'il ne périront pas, je
disait: ils
parle. A cela se rapporte ce qu'il dit: « Qui m'étonnerais qu'il
fût ainsi en
car, pour ;

a vous reçoit me reçoit ', et qui vous méprise qu'il parlât en ce sens, il ne s'agissait ni des
« me méprise s
». « Voulez-vous », dit l'apôtre infidèles, ni des fidèles, mais seulement des
Paul, éprouver la puissance de Jésus-Christ
« gentils et des Juifs. Or, à moins de trouver
« qui parle en moi 3 ?» leur salut dans ce Sauveur qui est venu
3. Il reste à savoir si ceux qui ont été ou qui chercher ce qui était perdu ', les uns et
sont prévenus par la mort avant l'arrivée de les autres seront indubitablement réservés à
Jésus-Christ par son Eglise, ou avant d'en- la perdition. On peut néanmoins dire, que
tendre prêcher son Evangile, pourront avoir cette perdition sera plus complète pour les
celle excuse. Ils pourront assurément l'avoir, uns et moins pénible pour les autres, c'est-à-
mais ils n'éviteront point, pour cela, la dam- dire que, dans leur perte, les uns souffriront
nation. « Tous ceux qui ont péché sans la des peines plus graves et les autres des peines
« loi, périront sans la loi et tous ceux qui ont ; plus légères. Quel qu'il soit, il périt pour
« péché sous la loi, seront juges par la loi '»? Dieu, celui qui par son supplice est privé de
Comme le mot «périr»
que le est plus terrible labéatitude que Dieu donne à ses saints; et
mot être jugé, ces paroles de l'Apôtre semblent comme il y a diversité de péchés, non moins
montrer que, loin de les aider, celte excuse ne grande est la diversité des supplices. Com-
fera qu'aggraver leur peine. Car ceux qui ment proportion? C'est ce que
s'établit celte
voudront s'excuser sur ce qu'ils ne l'ont pas la sagesse divine juge avec plus de profondeur
entendu annoncer, « périront sans la loi?» que l'homme ne peut l'imaginer par ses con-
A. Mais on se demande avec raison Ceux : jectures, ou l'exprimer par ses paroles. Ce qui
qui, ayant entendu la loi, l'ont méprisée, ou est certain, c'est que ceux vers lesquels Jésus-
même lui ont résisté non-seulement en les Christ est venu, et auxquels il a parlé, ne
combattant, mais en poursuivant de leur pourront pas s'excuser du grand péché d'in-
haine ceux qui la leur prêchaient, doivent- fidélité, en disant Nous ne l'avons pas vu,
:

ils être rangés dans le nombre de ceux à qui nous ne l'avons pas entendu soit que cette ,

l'Apôtre annonce un sort moins sévère, lors- excuse soit tout à par Celui dont
fait rejetée

qu'il dit « qu'ils seront jugés par la loi». les jugements sont impénétrables, soit qu'il
Mais si autre chose est de périr sans la loi et l'accepte, sinon pour les délivrer de toute
autre chose d'être jugé parla loi; si, d'ail- condamnation, au moins pour les condamner
leurs, premier cas est beaucoup plus à
le moins sévèrement.
redouter que le second sans aucun doute, ; 5. « Celui qui me hait », ditNotre-Seigneur,
ceux dont nous parlons ne doivent certaine- « hait aussi mon Père ». Quelqu'un nous dira
ment pas subir la peine plus légère, indiquée peut-être: Qui est-ce qui peut haïr celui qu'il
par l'Apôtre; ce n'est pas sous la loi qu'ils ont ne connaît pas? Or, avant de dire «Si je n'é- :

péché, mais ils n'ont voulu en aucune ma- « tais pas venu, et si je ne leur avais parlé,
nière recevoir la loi de Jésus-Christ; autant « ils n'auraient point de péché », Jésus avait

que cela dépendait d'eux, ils ont donc voulu dit à ses disciples « Ils vous feront ces cho-
:

qu'elle fût anéantie. Ceux-là pèchent sous la « ses,parce qu'ils ne connaissent pas Celui
loi, qui sont sous la loi, c'est-à-dire, qui la « qui m'a envoyé ». Comment donc, s'ils l'i-
reçoivent et la reconnaissent comme sainte, gnorent, peuvent-ils le haïr? Car si ce qu'ils
qui regardent ses commandements comme prennent pour lui, n'est pas lui, mais bien je
saints, bons B C'est par faiblesse
justes et . ne sais quelle autre chose , ce n'est pas lui
qu'ils n'accomplissent pas ce qu'elle leur mais bien
qu'ils haïssent, le fantôme qu'ils
imaginent, ou plutôt dont ils supposent î'aus-
• Matth. x,40.— !
Luc,x,16.— II Cor. xm, 3— » Rom. Il, 12.
— l
Ici. vu, 12. 1
Luc, XIX; 10.
QUATRE-VINGT-DIXIÈME TIÎAITK. — LA VÉRITÉ HAIE SANS ÊTRE CONNUE. 49

sèment Cependant si l'on ne pou-


l'existence. faire? C'est ce que, avec l'aide de Dieu, nous
vait haïr ceque l'on ne connaît pas, la Vérité essaierons de vous montrer ; mais ce ne sera
môme ne nous aurait pas dit de son Père, pas aujourd'hui, car il est temps de finir ce
qu'on ne le connaît pas et en même temps discours.
qu'on le hait. Mais comment cela se peut-il

QUATRE-VINGT-DIXIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : CELUI QUI ME HAIT, HAIT AUSSI MON PÈRE ». (Cliap. XV, 23.)

LA VÉRITÉ HAIE SANS ÊTRE CONNUE.

Comment les Juifs ont-ils pu haïr le Père, puisqu'ils ne le connaissaient pas ? Une comparaison va le faire comprendre. Nous
ne pouvons lire dans cœur d'autrui, et si nous aimons la vertu et que nous haïssions le vice, il peut se faire que nous
le

aimions sans le savoir un homme bon que nous croyons mauvais, ou que nous délestions un homme méchant qui nous
semble bon. Ainsi les Juifs détestaient les peines infligées à leur conduite blâmable par la Vérité, sans savoir si c'était

la Vérité qui les condamnait ; ils ne la connaissaient donc pas, et ils haïssaient, par conséquent, sans le connaître, le Père
de la Vérité.

1. Vous avez entendu dire au Seigneur: peut être plus connu à personne qu'à lui-
« Celui qui me liait, hait aussi mon Père »; il même. Ce n'est donc pas par la vue du visage
avait dit plus haut : « Ils vous feront ces cho- extérieur que nous acquérons la connaissance
« ses parce qu'ils ne connaissent pas Celui de quelqu'un ; mais nous le connaissons
a qui m'a envoyé ». De là naît une difficulté quand nous savons quelle est sa vie et quelles
qu'il ne faut pas éluder, la voici : Comment sont ses mœurs. Autrement personne ne pour-
peuvent-ils haïr celui qu'ils ne connaissent rait même se connaître, puisque personne ne
pas ? Car s'ils supposent ou croient que Dieu peut voir son propre visage. Cependant cha-
est, non pas ce qu'il est, mais je ne sais quelle cun se connaît lui-même mieux que les au-
autre chose, et si c'est cela qu'ils haïssent, tres ne le connaissent; il se connaît d'autant
alors ce n'est pas lui qu'ils haïssent, mais plus sûrement qu'il peut mieux considérer
hien ce dont ils se font l'idée dans leur sup- son intérieur, voir ce qu'il pense, ce qu'il dé-
position trompeuse ou leur vaine crédulité; sire, comment il vit ; lorsque tout cela nous

mais si, au contraire, ils se représentent Dieu est connu dans un homme, cet homme lui-

tel qu'il est réellement, comment peut-on même nous est vraiment connu. Aussi, comme
dire qu'ils ne le connaissent pas? Quand il toutes ces choses nous sont rapportées sur les
s'agit des hommes, il peut se faire que sou- absents ou sur les morts, soit par la renom-

vent nous aimions ceux que nous n'avons mée, soit par les lettres, il arrive souvent que
jamais vus ; et, par contre, il n'est pas impos- nous aimons ou que nous haïssons des hom-
sible que nous haïssions aussi ceux que nous mes dont nous n'avons jamais vu le visage
n'avons jamais vus. La renommée nous par- (mais qui cependant ne nous sont pas tout à
lant de quelqu'un en bien ou en mal, il en fait inconnus).
résulte naturellement que nous aimons ou 2. En cela, le plus souvent notre bonne foi
que nous haïssons un inconnu. Mais si la re- se trouve trompée, car quelquefois l'histoire
nommée dit vrai comment pouvons-nous , et encore plus la renommée
sont mensongè-
donner le nom d'inconnu à celui sur le compte res. Mais comme
nous ne pouvons scruter la
duquel nous avons appris la vérité? Est-ce conscience des hommes, c'est à nous de veil-
parce que nous n'avons pas vu son visage? ler, pour n'être pas induits en erreur par une

Il ne le voit pas lui-même, et cependant il ne dangereuse opinion, à avoir de ces choses une
S. Aug. — Tome XI. •i
50 TRAITES SUR SAINT JEAN.

connaissance vraie et certaine. Je m'explique. que l'obligation de maintenir la discipline


Nous ignorons ou cet autre est
si cet homme nous y force, et que nous voulons l'empêcher
chaste ou impudique, mais nous devons haïr de nuire aux autres ou le forcer à devenir
l'impureté et aimer la chasteté nous ne sa- ; plus régulier, nous le traitons avec une salu-
vons si tel ou tel est juste ou injuste, toute- taire sévérité ; et cet homme qui est bon,

fois, nous devons aimer la justice et haïr l'in- nous l'affligeons comme s'il était mauvais,
justice, non pas telles que nous pourrions tout en l'aimant sans le savoir. C'est ce qui
nous les représenter par une fausse imagina- arrive quand, par exemple, un homme réel-
tion, mais telles que nous les voyons dans la lement chaste est regardé par nous comme
vérité de Dieu, afin de suivre les règles de impudique. Dès lors, en effet, que j'aime ce-
Tune et d'éviter l'autre par là, nous recher- ;
lui qui est chaste, et que cet homme a la
cherons en toutes chose? ce que nous devons vertu de chasteté en partage, je l'aime évi-
y chercher, nous éviterons ce que nous de- demment, mais sans m'en douter. Comme,
vons éviter, et ainsi mériterons-nous que Dieu d'ailleurs, c'est l'impudique que je hais, je ne

nous pardonne, si parfois, et même souvent, hais donc pas cet homme, puisqu'il n'est pas
nous nous trompons sur les dispositions se- ce que je déteste. Néanmoins, à cet homme,
crètes des hommes. Ce dernier point me objet de mon affection, avec qui mon âme se
semble appartenir à celte tentation humaine, trouve sans cesse unie dans l'amour de la

sans laquelle la vie ne saurait se passer et chasteté, je lui fais injure sans le savoir,
dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit « Que la : parce que si je ne me trompe pas dans le dis-

« tentation ne vous saisisse pas, sinon celle cernement des vertus et des vices, je m'égare
a qui est humaine '
». En effet, y a-t-il rien dans les ténèbres du cœur humain. Il peut
de plus conforme à la nature humaine que donc se faire qu'un homme de bien haïsse,
de ne pouvoir connaître le cœur humain et sans le savoir, un autre homme de bien, ou
de n'en point sonder tous les replis, et par plutôt qu'il l'aime sans le savoir (car il l'aime
suite de soupçonner tout autre chose que ce en aimant le bien, et ce qu'est cet homme
qui s'y passe? Comme, en raison de ces ténè- est précisément ce qu'il aime). Il peut arriver
bres des choses humaines, c'est-à-dire des aussi que, sans le savoir, il haïsse, non ce qui
pensées des hommes, nous ne pouvons éclair- est réellement son semblable, mais ce qu'il
cir nos soupçons parce que nous sommes le croit : de même peut-il se faire qu'un
hommes, nous devons nous abstenir de juge- homme injuste haïsse un homme juste, et

ments, c'est-à-dire d'opinions arrêtées et dé- que cependant il pense aimer une personne
injuste et semblable à lui il aime donc sans
finitives, et ne nous prononcer sur rien avant ;

le temps de la venue du Seigneur. Alors il le savoir quelqu'un de juste mais en celui ;

éclairera les choses cachées dans les ténèbres, qu'il croit injuste, il n'aime pas la réalité, il

et manifestera les pensées du cœur; alors


il n'aime que ce qu'il croit y rencontrer. Ce qui
aussi chacun recevra de Dieu la louange qui arrive pour les hommes, arrive aussi pour

lui est due -. Quand donc on ne se trompe Dieu. Si, en effet, on avait demandé aux Juifs
pas sur les choses et qu'avec justice on con- s'ils aimaient Dieu, qu'auraient-ils pu ré-

damne le vice et on approuve la vertu, si l'on pondre, sinon qu'ils l'aimaient? En cela,
se trompe sur les hommes, ce n'est qu'une ils n'auraient pas eu l'intention de mentir,

tentation humaine toute vénielle. mais ils se seraient trompés dans leur opi-
Mais à cause de ces ténèbres qui enve-
3. nion. Car, comment pourraient-ils aimer le
loppent le coeur humain, il arrive une chose Père de la vérité, ceux qui haïraient la vé-
également surprenante et douloureuse. Par- rité ? Ils ne veulent pas que leurs actions

fois l'homme que nous regardons comme soient condamnées, et la vérité veut que de
méchant est juste, et nous aimons la justice telles actions soient condamnées. Leur haine

qui réside en lui sans que nous le sachions ;


pour la vérité est donc en proportion de la
c'est pourquoi nous l'évitons, nous le mépri- haine qu'ils ressentent pour les châtiments
sons, nous lui défendons de nous approcher, que la vérité inflige à de telles gens. Mais,
nous ne voulons rien avoir de commun avec dans leur opinion, ce n'était pas la vérité qui

lui dans les usages de la vie, et même, lors- condamnait des hommes pareils à eux ; ils

1
1 Cor. s, 13. — "
Id. iv, 5. haïssaient la vérité sans la connaître, et en la
QUATRE-VINGT-ONZIÈME TRAITÉ. — LES MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST. 51

haïssant, ils ne pouvaient que haïr celui de qui lent pas qu'elle soit ce qu'elle est, quand ils

la vérité est née. Et comme ils ignorent que devraient ne vouloir plus être ce qu'ils sont;
la vérité, qui les juge et les condamne, est née quand ils devraient se changer eux-mêmes
de Dieu le Père, ils ne connaissent pas Dieu et désirer que la vérité restât ce qu'elle est,
non plus, et ils le haïssent. les misérables 1 afin de ne pas être condamnés par elle, quand
Ils veulent être méchants, et ils ne veulent elle viendra les juger.
pas de la vérité qui les condamne. Ils ne veu-

QUATRE-VINGT-ONZIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « SI JE N'AVAIS PAS FAIT AU MILIEU D'EUX DES OEUVRES QUE NUL n'a FAITES,
« ils n'auraient point de péché, etc. » (Chap. XV, 24, 25.)

LES MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST.

Par leur incrédulité, les Juifs rendaient irrémissibles leurs autres péchés : en effet, Jésus-Clirist avait fait devant eux par lui-
même, en leur faveur, des miracles si nombreux et si merveilleux, qu'en réalité ils étaient inexcusables de ne pas croire
en lui et même de le haïr sans sujet.

1, Le Seigneur avait dit: «Qui me hait, Jésus-Christ, aucune ne


paraît plus grande
«hait aussi mon Père». Assurément, celui que morts or, cette œuvre,
la résurrection des ;

qui hait la vérité doit haïr celui de qui elle les Prophètes anciens, nous le savons, l'avaient
est née : nous vous avons déjà donné l'expli- déjà accomplie. Elie l'avait accomplie ', Eli-
cation de ce passage, autant que Dieu nous en sée l'accomplit et pendant qu'il vivait 2 et ,

a fait la grâce. Ensuite il ajouta ces paroles même alors qu'il gisait couché dans son tom-
dont, il nous reste à parler aujourd'hui : « Si beau. Quelques hommes portaient un mort ;

« je n'avais pas fait au milieu d'eux des les ennemis s'étant précipités sur eux, ils
«œuvres que nul n'a faites, ils n'auraient prirent la fuite, laissant le corps sur le tom-
« point de péché », c'est-à-dire ce grand pé- beau; et aussitôt il ressuscita 3
. Cependant
ché dont le Seigneur avait déjà dit : « Si je Jésus-Christ a fait des œuvres que nul autre
« n'étais pas venu et si je ne leur avais parlé, n'a faites; par exemple, lorsqu'aveccinq pains
« ils n'auraient pas de péché »; ceci doit s'en- il rassasia cinq mille hommes, et qu'avec
tendre du péché qu'ils ont commis en ne quatre pains, il nourrit sept mille hommes ';

croyant ni à ses paroles, ni à ses œuvres, car lorsqu'il marcha sur les eaux, et qu'il y fit
5
ils n'étaient pas sans péché, avant qu'il leur marcher l'apôtre Pierre ; lorsqu'il changea
eut parlé, et qu'il eut opéré ses œuvres mer- l'eau en vin 6
, lorsqu'il ouvrit les yeux de
veilleuses au milieu d'eux; mais le péché, l'aveugle-né 7
, et opéra beaucoup d'autres
dont ils se sont rendus coupables en ne prodiges qu'il serait trop long d'énumérer.
croyant point en lui, il le rappelle ici, parce Mais peut-être nous répondra-t-on que d'au-
qu'en lui sont renfermés tous les autres. En tres ont fait des œuvres que Jésus-Christ lui-
effet, s'ils n'avaient point eu ce péché, ils même n'a pas faites, et que personne autre
auraient cru en lui, et les autres péchés leur n'a faites. Quel autre en effet que Muïse a
auraient été remis. frappé les Egyptiens de tant et de si grandes
s
2. Mais pourquoi le Seigneur, après avoir plaies , conduit tout un peuple à travers la
dit : « Si je au milieu d'eux
n'avais pas fait
« des œuvres », ajoute-t-il aussitôt, « que nul
' Ul Rois, xvn, 21, 22. IV — [(ois, iv, 35. — ' Id. xm, 21. —
' Malth. xiv, 15-21 XV, 32-38.
;
— * Id. xiv, 25, 29. — s
Jean, II, 9.
«autre n'a faites? » Entre les œuvres de — ' Id ix, 7.
s

Exod. vn-xii.
52 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

mer ', fait descendre du ciel la manne pour signifier qu'ilafait ces chosesau milieu d'eux
calmer sa faim - et tiré l'eau de la pierre pour ou devant eux, mais pour eux, qu'il les faisait
? Quel autre que Jésus Navé
3
apaiser sa soif puisqu'il les guérissait. Il ne s'agit pas, en
a divisé les eaux du Jourdain pour y faire effet, de prodiges faits seulement pour attirer

passer son peuple *, et par une prière adres- l'admiration, mais bien de miracles destinés
sée à Dieu, a arrêté le soleil dans sa course et à procurer évidemment le salut des Juifs ;

l'a rendu immobile ? Quel autre que Sam-


5
c'étaient là des bienfaits destinés à attirer leur
son a fait sortir de la mâchoire d'un âne mort amour et non pas leur haine. Ce qui surpasse
une fontaine pour étancher sa soif 6 ? quel tous les miracles opérés par d'autres hom-
autre qu'Elie a été enlevé au ciel sur un char mes, c'estné d'une Vierge, c'est
qu'il est

de feu 7 ? quel autre qu'Elisée, ainsi que je qu'il a été conçu dans le sein de sa mère et

viens de le rappeler, a rendu la vie à un qu'il en est sorti sans donner atteinte à sa

morl, par le seul attouchement de son corps virginité mais ce miracle n'a été fait ni sur
;

enseveli dans le tombeau? quel autre que les Juifs, ni en leur présence. Car si les Apô-

Daniel a vécu enfermé au milieu des lions tres sont arrivés à connaître la vérité de ce
8
affamés sans éprouver aucun mal ? quel miracle, ce n'a pas été par une notion qui
autre que les trois jeunes hébreux, Ananias, leur fût commune avec les Juifs, mais parce
Azarias et Mizaël, s'est promené sans être que leur qualité de disciples les avait séparés
consumé au milieu des flammes d'une four- d'eux. Si vous ajoutez que, le troisième jour
naise ardente
9
? après sa mort, il a lui-même fait sortir vi-

3. J'en omets bien d'autres; mais ce que je vante du sépulcre cette chair dans laquelle il

viens de rapporter suffit, je pense, pour mon- étaitmort, et qu'avec elle il est monté au ciel
trer que plusieurs saints ont aussi fait des pour ne plus mourir, je vous dirai que voilà
œuvres merveilleuses, que nul autre n'a le plus grand de tous ses miracles mais ce ;

faites. Cependant, nous ne voyons personne miracle-là n'a pas été fait sur les Juifs, ni de-
qui, avant Jésus-Christ, ait, avec une puis- vant eux, et il ne les avait pas encore opérés
sance grande, délivré les hommes de tant
si lorsqu'il disait : a Si je n'avais fait sur eux
de maux. Passons sous silence tous ceux qui se a des œuvres que nul autre n'a faites ».
présentaient à lui, et qu'il guérit d'une seule 4. Ces œuvres sont donc les miracles qu'il
parole ne citons que ce passage de Marc l'é-
;
a faits pour guérir leurs malades, et personne
vangéliste a Le soir étant arrivé et le soleil
: n'en avait fait en si grand nombre au milieu

« étant couché, on lui amenait tous les ma- d'eux. Les Juifs les ont vues, et il le leur re-

« lades et tous les possédés ;


et toute la ville proche quand il ajoute : a Mais maintenant
« assemblée devant la porte, et il guérit
était a ils les ont vues et ils m'ont haï, moi et mon

« un grand nombre de malades de plusieurs o Père mais c'est pour que soit accomplie la
;

« parole qui est écrite dans leur loi Ils m'ont


10
a maladies, et il chassa plusieurs démons ». :

Matthieu ayant rapporté la même chose, a haï sans sujet ». Il dit : a leur loi », non pas
ajoute en ces termes le témoignage des Pro- qu'ils en soient les auteurs, mais parce qu'elle
phètes : a Afin que s'accomplît la parole du leur a été donnée ; comme nous appelons
« prophète Isaïe : 11 a pris nos infirmités, et il a notre pain » quotidien, ce pain que nous
a a porté nos maladies " ». Marc dit encore demandons à Dieu en lui disant : « Donnez-
dans un autre passage : a Et en quelque en- « nous notre pain '
». Il hait sans sujet celui

« droit qu'il entrât, soit dans les bourgs, soit qui par sa haine ne recherche aucun avan-
« dans les villages, soit dans les villes, on tage ou ne se garantit d'aucune incommo-
« plaçait les malades sur les places publiques, dité c'est ainsi que les impies haïssent Dieu,
;

« eton le priait de leur laisser toucher seule- c'est ainsi que les justes l'aiment, c'est-à-dire

a ment le bord de son vêtement ; et tous ceux gratuitement, sans attendre d'autres biens
a qui le touchaient étaient guéris ,2
». Voilà que lui-même; car il sera tout en tous. Mais
ce que nul autre n'a fait pour les Juifs; car quiconque voudra faire une attention plus

ces deux mots « Sur eux », ne doivent pas : particulière à ces paroles de Jésus-Christ :

1
Extd. XIV, 21-29. — ' M. AVI. — ' Id. xvil, G. — ' JoEué, I.I.
a Si je n'avais pas fait au milieu d'eux des
_ » Id. x, 1--1-1. — " .'uges, xv, 19. — ' iv Ro:s, u, il. _ »
Dan. « œuvres que nul autre n'a faites », (quand
vi, 22. — ' Id. ni, U3. — '» Marc, i, 32-31 " Mftlth. vin, 17. —
» Marc, vi, 5G. 1
MaUh. vi, 11.
QUATRE-VINGT-DOUZIEME TRAITÉ. — LE TÉMOIGNAGE DU SAINT-ESPRIT. 53

même le l'ère ou le Saint-Esprit aurait fait Père, et le Saint-Esprit, sont non pas trois
ces œuvres, il serait encore vrai de dire que dieux, mais un seul Dieu dont il est écrit :

nul autre que lui ne les a faites, parce que la « Béni Seigneur Dieu d'Israël, qui seul
soit le
Trinité tout entière n'est que d'une subs- a fait des choses admirables ». Donc nul '

tance), quiconque approfondira ces paroles autre n'a fait les œuvres qu'il a laites sur les
trouvera que c'est encore Jésus-Christ seul Juifs ; car si un homme en a fait quelques-
qui a fait ces œuvres, lors même qu'elles au- unes, il les a faites par la puissance du Christ,
raient été faites par quelque nomme de Dieu. tandis que le Christ a fait les siennes par su
Jésus-Christ, en effet, peut faire toutes choses propre puissance et sans la coopération de
en lui-même et par lui-même, et sans lui personne.
personne ne peut rien. Car Jésus-Christ, et le ' Pa. Lxxt, 18.

QUATRE-VINGT-DOUZIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « MAIS QUAND SERA VENU LE CONSOLATEUR QUE JE VOUS ENVERRAI DE LA
« PART DU PÈRE, ESPRIT DE VÉRITÉ, ETC. » (Chap. XV, 26, 27.)

LE TÉMOIGNAGE DU SAINT-ESPRIT.

Les Juifs avaient résisté au témoignage des miracles de Jésus-Christ ; mais le Saint-Esprit devait, à la Pentecôte, venir à la

rescousse ; les Apôtres eux-mêmes, Pierre en particulier, se déclareraient publiquement pour lui et ouvriraient les yeux à
beaucoup d'incrédules.

1. Jésus venait d'achever son dernier repas, cours précédents), il en vint à ce qui suit :

sa passion était proche, il allait quitter ses « C'est afin que soit accomplie la parole qui
disciples et les priver de sa présence sensible ;
« est écrite dans leur loi Ils m'ont haï sans
:

car, par sa présence spirituelle , il devait «sujet ». Ensuite il ajoute comme consé-
rester aveceux tous jusqu'à la consommation quence ces paroles que nous entreprenons
des siècles en ce moment suprême, il leur
: d'expliquer aujourd'hui « Mais quand sera :

adressa donc un discours où il les exhortait « venu le Paraclet que je vous enverrai de la
à supporter les persécutions des impies, qu'il « part du Père, cet Esprit de vérité qui procède
désignait sous le nom monde il les avait,
de ; « du Père rendra témoignage de moi ; et vous
dit-il, tirés de ce monde pour en faire ses « aussi vous en rendrez témoignage, parce
disciples, et ils devaient le savoir, c'était par « le commencement vous êtes avec
que depuis
la grâce de Dieu qu'ils étaient ce qu'ils étaient «moi Quel rapport ces paroles ont-elles
».

aujourd'hui, tandis que leurs propres vices avec ce qu'il vient de dire « Or, maintenant :

les avaient faits ce qu'ils étaient auparavant. « ils ont vu, et ils me haïssent moi et mon
Ensuite il leur annonça clairement que les « Père ; mais c'est afin que soit accomplie la
Juifs devaient être leurs persécuteurs et les « parole qui est écrite dans leur loi : Ils

siens, et par là il devait paraître avec évidence « m'ont haï sans sujet ». Quand le Paraclet
qu'ils faisaient partie de ce monde damnable, est venu, cet Esprit de vérité a-til convaincu
qui persécute les saints. Quand il leur eut par un témoignage plus évident ceux qui
dit que ne connaissaient pas Celui qui
les Juifs avaient vu et qui le haïssaient? Il a fait plus,
l'avait envoyé
que cependant ils haïssaient
et en se manifestant à eux il a converti à la foi
et le Fils et le Père, c'est-à-dire Celui qui qui opère par la charité plusieurs de ceux
avait été envoyé et Celui qui l'avait envoyé qui avaient vu et qui le haïssaient encore.
(choses dont nous avons parlé dans nos dis- Pour le bien comprendre, rappelons-nous ce
54 TRAITES SUR SAINT JEAN.

qui s'est passé. Au jour de la Pentecôte, le contraire, la charité parfaite met dehors la
l
Saint-Esprit est descendu sur cent-vingt crainte . Enfin , avant la passion de Notre-
liommes réunis ensemble, et au nombre des- Seigneur , la crainte servile de Pierre fut
quels se trouvaient tous les Apôtres : dès qu'ils interrogée par une servante : mais après la

furent remplis de cet Esprit, mirent à ils se résurrection du Seigneur, son libre amour
2
parler toutes sortes de langues. Plusieurs de fut interrogé par le prince de la liberté .

ceux qui avaient bai Notre-Seigneur furent Aussi dans premier cas fut-il troublé
le

frappés d'un si grand miracle surtout , tandis que, dans le second, il fut plein de
quand ils virent que Pierre prenait la parole calme c'est qu'alors il avait renié celui qu'il
;

et rendait à Jésus-Cbrist un si grand et si aimait et qu'en ce moment il aimait celui


divin témoignage, qu'ils durent reconnaître qu'il avait renié. Cependant cet amour lui-
comme ressuscité et vivant celui qu'ils avaient même resta encore faible et étroit, jusqu'à ce
tué et qu'ils croyaient relégué pour toujours que le Saint-Esprit l'eut fortifié et dilaté.

parmi les morts; le cœur touché de componc- Mais quand, par une grâce plus abondante,
tion, ils se convertirent et ils reçurent le par- répandu en lui, son cœur si
cet Esprit eut été

don du crime qu'ils a\ aient commis, en froid futenflammé pour rendre témoignage à
versant avec tant d'impiété et de cruauté un Jésus-Christ, et sa bouche qui, dans sa
sang si précieux; car le sang même qu'ils frayeur, avait trahi la vérité, fut ouverte, et
avaient répandu les avait rachetés *. De fait, bien que tous ceux sur lesquels le Saint-

le sang de Jésus-Christ a été de telle manière Esprit était descendu parlassent toutes sortes

répandu pour la rémission de tous les péchés, de langues, Pierre fut le plus prompt et le

qu'il a pu effacer même le péché de ceux qui seul de tous à rendre, devant la foule des

l'avaient répandu. C'est ce que Notre-Seigneur Juifs assemblés, un témoignage éclatant de

avait en vue lorsqu'il disait « Ils m'ont haï :


Jésus-Christ, et à confondre ses meurtriers

« sans sujet mais quand ;


sera venu le Para- par la preuve de sa résurrection. Si quelqu'un
ci clet, il rendra témoignage de moi ». C'est veut se douuer la joie de voir un si doux et
comme s'il eût dit Ils m'ont haï et ils m'ont
:
si saint spectacle, qu'il lise les Actes des
s
mis à mort, pendant qu'ils me voyaient parmi Apôtres y verra avec admiration Pierre
. Il

eux mais
; le Paraclet rendra de moi un tel piêchantCeluiqu'ila eu la douleur de lui voir
témoignage, qu'il les obligera à croire en moi, renier; ily verra celte langue, après avoir passé

même quand ils ne me verront plus. de la crainte à la confiance, et de la servitude à

2. a Et vous » ajoute Notre-Seigneur, « vous


,
la liberté, décider à confesser le Christ une
« rendrez aussi témoignage, parce que de-
foule immense de langues, dontuneseule avait
« puis le commencement vous êtes avec suffi à pousser la sienne à le renier. Que dire

« moi ». L'Esprit-Saint rendra témoignage, de plus? En cet Apôtre apparaissait un tel


et vous aussi. Comme vous êtes avec moi éclat de la grâce, une plénitude si complète
depuis le commencement, vous pouvez an- de l'Espril-Saint; de sa bouche sortaient des
noncer ce que vous avez appris ; et si vous ne vérités si précieuses et d'un si grand poids,
le faites pas dès à présent, c'est que la pléni- qu'il mit en la disposition de mourir pour
tude de l'Espril-Saint n'est pas encore descen- Jésus-Cbrist multitude immense des
cette

due en vous. « Il rendra donc témoignage de ennemis et des meurtriers du Sauveur, dont
«moi, et vous aussi vous rendrez témoi- il craignait d'être victime avec son Maître.
«guage ». Car la charité répandue dans vos Voilà les effets que produisit l'Esprit- Saint
cœurs par l'Esprit Saint, q ;i vous sera donné 2 ,
envoyé alors, mais promis à l'avance. Voilà
vous inspireia la confiance de rendre ce té- les grands et admirables bienfaits que Notre-
moignage. Elle manquait à Pierre, cette con- Seigneur prévoyait lorsqu'il disait « Et ils :

fiance, lorsque, effrayé par la question d'une a ont vu, et ils m'ont haï moi et mon Père,

simple servante, il ne put rendre témoignage «afin que s'accomplisse la parole qui a été
à la vérité sa terreur fut si grande qu'elle le
; o écrite dans leur loi Ils m'ont haï sans :

poussa à renier trois fois son Maître 3


, en dé- « sujet mais quand sera venu le Paraclet,
;

pit de la promesse qu'il lui avait faite. Or, « que je vous enverrai de la part de mon
cette crainte n'existe pas dans la charité ; au « Père, cet Esprit de vérité, qui procède du
'
Ait. ii, 2. — liom. v, 5. — '
Malth. xjlvi, 09-71. I Jean, IV, 18. Jean, XXI, 15. — ' Act. II-V.
QUATRE-VINGT-TREIZIÈME TRAITÉ. — PRÉDICTION DE MALHEURS.

« Pore, rendra témoignage de moi, et vous a enlevé toute crainte aux amis de Jésus-
« aussi vous en rendrez témoignage ». Car Christ et a changé en amour la haine de ses
cet Esprit,en rendant témoignage et en fai- ennemis.
sant des Apôtres des témoins inébranlables,

QUATRE-VINGT-TREIZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE- SEIGNEUR : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE VOUS NE
« SOYEZ POINT SCANDALISÉS », JUSQU'A CES AUTRES : « MAIS JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN
« QUE, QUAND LEUR HEURE SERA VENUE, VOUS VOUS SOUVENIEZ QUE JE VOUS LES AI DITES ».

(Chap. xvi, 14.)

PRÉDICTION DE MALHEURS.

Jésus-Christ ne voulait pas voir ses Apôtres exposés, sans préparation, aux épreuves qui les attendaient : aus-i, pour les pré-
server de tout scandale, annonce qu'on les chassera des synagogues, qu'on ira jusqu'à les faire mourir: tant seront
il leur
grands les succès de leur ministère et que quiconque les tueia croira eacore travailler à la gloire de Dieu.
!

Dans ce qui précède ce chapitre de notre


1. renia, car il ne pouvait souffrir ce qu'il lui
Evangile, le Seigneur voulait confirmer ses voyait souffrir lui-même. Mais quand il eut
disciples dans la disposition de supporter la reçu le don du Saint-Esprit, il annonça celui
haine de leurs ennemis. 11 les y préparait en qu'il avait renié, et Celui qu'il avait craint de
leur proposant son exemple en l'imitant ils : reconnaître pour son Maître, il ne craignit
devaient devenir plus forts; il y ajoutait la pas de le proclamer tel. D'abord l'exemple du
promesse du Saint-Esprit qui devait venir et Ctirist l'avait instruit en lui montrant ce qu'il
rendre témoignage de lui enfin il leur an- ; devait faire; pourtant il n'avait pas encore
nonçait qu'ils lui rendraient eux-mêmes té- reçu cette vertu qui devait le fortifier et lui

moignage sous l'influence du Saint-Esprit. faire exécuter ce qu'il savait ; il avait appris
Voici ce qu'il dit rendra témoignage de
: « Il ce qu'il fallait pour rester debout, mais il
« moi, et vous aussi vous en rendrez témoi- n'avait pas encore été assez affermi pour ne
« gnage ». Assurément, c'est parce que le pas tomber. Comme dans la suite il fut af-
Saint-Esprit rendra témoignage que vous ,
fermi par le Saint-Esprit, il prêcha jusqu'à la
rendrez témoignage vous-mêmes. Il rendra mort Celui qu'il avait renié par crainte de la
témoignage dans vos cœurs, et vous, ce sera mort. C'est pourquoi le Seigneur commence
par vos paroles. Il vous inspirera, et vous, le chapitre dont j'ai maintenant à vous parler,
vous parlerez afin que puisse s'accomplir ce par les paroles suivantes : « Je vous ai dit ces

qui est dit « Leur voix s'est répandue par


: «choses afin que vous ne soyez pas scandali-
« toute la terre' ». C'eût été peu de les en- «sésB.Nouschantonsen effetdansle psaume:
courager par son exemple, s'il ne les eût « Paix profonde à ceux qui aiment votre loi ;

encore remplis de son esprit. L'Apôtre avait « rien n'ébranlera leur fidélité donc '
». C'est
entendu ces paroles de Noire-Seigneur « Le : avec raison qu'après avoir promis à ses Apô-
« serviteur n'est pas plus grand que son maî- tres le Saint-Esprit qui leur ferait rendre té-
a tre ; s'ils m'ont persécuté, ils vous persécu- moignage de lui, Jésus ajoute « Je vous ai :

« teront aussi - ». Et il en voyait déjà l'ac- « dit ces choses afin que vous ne soyez point
complissement, et si l'exemple avait pu «scandalisés». Quand la charité est répan-
suffire pour cela, il aurait dû imiter la pa- due dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui
tience de son Maître mais il succomba et le ; nous a été donné s il se fait une grande paix,
,

1
Ps. xvni, 5. — Jean, xv, 20. 1
Pj. cxvlll, 165. — * Rom.v, 5.
5lî TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

car alors nous aimons la loi de Dieu, et pour a la lumière de votre visage ; ils se réjouiront
de telles gens il n'y a point de scandale pos- « tout le jour en votre nom et ils seront
sible. « dans votre justice, parce que c'est
élevés
2. Il leur annonce ensuite ce qu'ils doivent «vous qui êtes la gloire de leur vertu ». 1

souffrir, et il leur dit : « Ils vous mettront C'est donc avec raison qu'il leur dit : « Ils
o hors des synagogues Quel malheur pour ». «vous mettront hors des synagogues, ceux
les Apôtres d'être chassés des synagogues « qui ont du zèle pour Dieu, mais dont le zèle
juives, puisqu'ils s'en seraient eux-mêmes « n'est pas selon la science» ; c'est pourquoi,
séparés,quand même personne ne les en eût « ignorant la justice de Dieu et voulant éta-
chassés? Le Seigneur voulait par là leur an- « blir leur propre justice 2 »,ils chassent ceux
noncer que ne recevraient pas Jésus-
les Juifs qui s'enorgueillissent non de leur propre
Christ, dont ne devaient pas eux-mêmes se
ils justice,mais de la justice de Dieu et qui,
séparer ils devaient donc s'attendre à être
; chassés par les hommes, n'en rougissent
chassés avec lui par ceux qui ne voulaient pas nullement, parce que c'est Dieu lui-même
rester en lui, quoiqu'ils ne pussent rester sans qui est la gloire de leur vertu.
lui. Comme il n'y avait point d'autre peuple 3. Enfin, ayant ainsi parlé, Jésus ajoute :

de Dieu que cette postérité d'Abraham, s'ils v Mais l'heure vient où quiconque vous fera
avaient reconnu et reçu Jésus-Christ, ils au- « mourir croira être agréable à Dieu et ils :

raient été entés sur lui comme des branches « vous feront ces choses, parce qu'ils n'ont
naturelles sont entées sur l'olivier franc ', et « connu ni mon Père, ni moi » ; c'est-à-dire,
nous n'aurions pas vu, d'un côtelés églises du ils n'ont connu ni Dieu, ni son Fils, auquel
Christ, et de l'autre les synagogues des Juifs; ils croient se rendre agréables en vous met-
elles eussent été confondues ensemble, si elles tant à mort. Le Seigneur ajoute ceci, pour
avaient -voulu se réunir en lui. Mais puis- consoler ses disciples de ce que les Juifs les
qu'elles ne l'ont pas voulu, que restait-il à chasseront de leurs synagogues. D'avance il

attendre? C'est que ceux qui demeuraient leur annonce les maux qu'ils souffriront pour
séparés de Jésus-Christ mettraient hors des lui rendre témoignage vous mettront : « Ils
synagogues ceux qui ne voulaient pas l'aban- « hors des synagogues ne dit pas Et ». Et il :

donner. Après avoir reçu le Saint-Esprit, les l'heure vient où quiconque vous tue croira
Apôtres rendirent donc témoignage à Jésus- obéir à Dieu que dit-il donc ? « Mais l'heure
;

Christ, et ainsi lurent-ils bien éloignés de « vient » comme si par ces paroles il voulait
:

ressembler à ceux dont il est dit : « Plusieurs leur annoncer une compensation à tous ces
« princes des Juifs crurent en lui ; mais par maux. Que signifient donc ces mots « Ils :

« crainte des Juifs, ils n'osaient pas le confes- « vous mettront hors des synagogues mais ;

« ser, de peur d'être chassés des synagogues ; «l'heure vient?» C'est comme s'il voulait
« car ils aimèrent la gloire des hommes plus leur dire Ils vous disperseront, mais je vous
:

« que la gloire de Dieu 2


». Ils crurent donc réunirai ou bien ; Ils vous disperseront,
:

en lui, mais non pas comme l'entend Celui mais voici venir l'heure de votre joie. Et ce-
qui a dit : « Comment pouvez-vous croire, pendant, que veut dire cette parole « Mais :

« vous qui cherchez la gloire les uns des au- « l'heure vient », qui semble leur promettre
« très, etne cherchez pas la gloire qui vient des consolations à la suite de leurs tribula-
« de Dieu seul 3 ?» Les disciples crurent donc tions? Ne semble-t-il pas qu'il eût dû em-
en lui, remplis de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire ployer cette expression démonstrative : Et
du don de la grâce de Dieu ils ne furent ni ; l'heure vient ? Pourtant il ne dit pas : Et
du nombre de ceux « qui, ignorant la justice l'heure vient, quoiqu'en réalité il leur an-
a de Dieu, voulant établir leur propre jus-
et nonce tribulations sur tribulations, au lieu
« tice, ne sont pas soumis à celle de Dieu 4 de leur prédire une consolation à litre de ré-
»;
ni du nombre de ceux dont il est dit : o Ils compense pour leurs peines. Cette expulsion
« ont mieux aimé la gloire des hommes
que hors des synagogues devait-elle les troubler
« celle de Dieu ». C'est à eux que s'applique au point d'aimer mieux mourir que de vivre
cette prophétie, puisqu'en eux elle se trouve séparés de l'assemblée des Juifs? Ah! qu'ils
accomplie : a Seigneur, ils marcheront dans étaient loin de se laisser ainsi troubler,
•Bom.XJ, 17. — 'Jean, M, 42, 11. — 'Id.v,41. - "iîom. i, 3. *
Ps. ixsxvni, 1G-18. - * Rom. x, 2, 3.
QUATRE-VINGT-TREIZIEME TRAITÉ. — PRÉDICTION DE MALHEURS. 57

puisqu'ils recherchaient la gloire de Dieu, 4. Voici donc le sens de ces paroles: « Ils
et non celle des hommes! Que signifient « vous mettront hors des synagogues» mais ;

donc ces mots « Ils vous mettront hors


: n'ayez pas peur de vous trouver seuls car à ;

« des synagogues mais l'heure vient »


; ;
peine séparés de leur assemblée, vous réuni-
quand il semble que Jésus aurait dû dire rez un si grand nombre d'hommes en mon
plutôt Et l'heure vient, a où quiconque
: nom, que craignant de voir leur temple dé-
« vous tuera croira rendre hommage à sert et tous les sacrements de l'ancienne loi
« Dieu ?» Il ne dit pas non plus Mais l'heure : abandonnés, ils vous mettront à mort et, en
vient où ils vous tueront comme pour leur ;
répandant votre sang, ils croiront rendre
annoncer que la mort les consolerait de cette hommage à Dieu. C'est là ceque l'Apôlre nous
séparation il dit, o Mais l'heure vient où
:
dit à leur sujet : a Ils ont le zèle de Dieu,

« quiconque vous fera mourir croira rendre « mais leur zèle n'est pas selon la science 1 »;
o hommage à Dieu ». Or, il me semble que car ils croient rendre hommage à Dieu en
Noire-Seigneur n'a pas voulu leur marquer mettant à mort ses serviteurs. égarement
et leur faire entendre autre chose que la joie horrible Eh quoi pour plaire à Dieu tu fais
1 !

qu'ils ressentiraient après avoir été chassés mourir ceux qui lui plaisent et tu détruis par
des assemblées des Juifs. Vous gagnerez tant la mort le temple vivant de Dieu, dans la

de fidèles à Jésus-Christ, veut-il leur dire, crainte de voir son temple de pierre aban-
qu'il ne leur suffira plus de vous chasser, il donné aveuglement exécrable Mais une
! !

leur faudra vous faire mourir, de peur que partie d'Israël y est tombée, afin que la plé-
par votre prédication vous ne convertissiez nitude des nations entrât dans l'Eglise. Je dis
tout le monde à Jésus-Christ, et que vous ne le une partie d'Israël, et non pas Israël tout
détourniez de la pratique du judaïsme, qu'ils entier ; car toutes les branches n'ont pas été
regardent comme la vérité divine. Car évi- brisées ; il n'y a eu de rompus que quelques
demment c'est des Juifs qu'il veut parler ici, rameaux à la place desquels a été greffé le
comme c'est d'eux qu'il a dit : a Us vous met- sauvageon 2
. En effet, lorsque les disciples de
« tront hors des synagogues ». Sans doute, Jésus-Christ furent remplis du Saint-Esprit,
certains témoins, c'est-à-dire certains mar- ils mirent à parler toutes sortes de lan-
se
tyrs de Jésus-Christ ont été mis à mort par gues, lorsque par eux furent accomplis un
les païens. Mais, remarquez-le, ces païens, en grand nombre de miracles divins, et qu'ils
les mettant à mort, croyaient rendre hom- répandirent partout la parole de Dieu, Jésus
mage non à Dieu, mais à leurs faux dieux. quoique crucifié fut tellement aimé que ses
Or, ceux d'entre les Juifs qui mettaient à mort disciples, après avoir été chassés de l'assem-
les prédicateurs de Jésus-Christ, croyaient blée des Juifs, réunirent même d'entre les
rendre hommage à Dieu; car ils s'imaginaient Juifsune grande multitude, et ne craignirent
que c'était abandonner le Dieu d'Israël que se pas d'être seuls 3 Pour ceux qui restèrent ré-
.

convertir à Jésus-Christ. Telle fut en effet la prouvés et aveugles, ayant le zèle de Dieu,
raison qui les poussa à faire mourir Jésus- mais non selon la science, ils croyaient ren-
Christ lui-même. Car ce sont eux qui ont dre hommage à Dieu en faisant mourir ses
prononcé ces paroles : « Vous voyez que tout Apôtres; mais Celui qui était mort pour eux
« le monde court après lui Si nous le lais-
'
! les rassemblait; avant sa mort il les avait

« sons faire, les Romains viendront et ilsrui- instruits de ce qui devait leur arriver, car il

« neront et notre ville et notre nation ». ne voulait pas que ces maux inattendus et
Caïphe n'a-t-il pas dit encore « Il est avan- : imprévus pussent, malgré leur peu de durée,
« tageux qu'un seul homme meure pour le jeter le trouble dans leurs esprits ignorants
« peuple, et que toute la nation ne périsse et nullement préparés à pareille épreuve.
« pas - ? » Dans ce discours, Notre-Seigneur Connues d'avance et endurées patiemment,
encourageait donc ses disciples par son exem- ces tribulations devaient au contraire les con-
ple en leur disant « S'ils m'ont persécuté,
: duire aux biens éternels. Que telle ait été la

vous persécuteront aussi 3 » et comme en


a ils , cause de cette prédiction, c'est ce que nous
me mettant à mort ils croiront rendre hom- indique Notre-Seigneur quand il ajoute :

mage à Dieu, il en sera de même pour vous. a Mais je vous ai dit ces choses, afin que
* Jean, xn, 19 — ' Id. xi, 48, 50. — Id. xv, 20. >
Rom. X, 2. — " Id. xi, 25, 17. — Actes, n-iv.
58 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

« l'heure en étant venue, vous vous rappeliez Juifs a repoussé loin d'elle le jour des chré-
« que je vous les ai dites » . Heure de ténèbres, tiens sans pouvoir l'obscurcir, et qu'elle a fait
heure nocturne, Seigneur qui a si-
a Mais le mourir leurs corps sans être à même de
« gnalé sa miséricorde dans le jour, l'a encore plonger leur foi dans les ténèbres.
a signalée dans la nuit »; quand la nuit des '

1
PS. XU, 9.

QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS : « MAIS JE NE VOUS Al PAS DIT CES CHOSES DÈS LE COMMENCE-
« MENT, PARCE QUE J'ÉTAIS AVEC VOUS », JUSQU'A CES MOTS : « MAIS SI JE M'EN VAIS JE VOUS
« l'enverrai ». (Cliap. xvi, 5-7.)

L'ESPRIT CONSOLATEUR.

Pendant que Jésus-Christ élait avec ses Apûtres, il pouvait les consoler ; uoe fois éloigné d'eus, il devait leur envoyer le
Paraclet pour remplir cet oflice à leur égard devenus alors moins charnels, ils seraient plus à même d'avoir en eux le
:

Père, le Fils et le Sùut-lispiit, et d'en éprouver la divine influence. L'Iisprit-Saiût, en les fo:liliant au milieu de leurs
épreuves, devait aussi convaincre de péché les euuenns du Sauveur.

i. Lorsque le Seigneur Jésus eut prédit à D'après lui le Seigneur n'attendit pas, pour
ses disciples les persécutions qu'ils auraient à annoncer ces choses, l'approche de sa pas-
souffrir après qu'il se serait séparé d'eux, il sion, lorsqu'il allait célébrer la Pâque avec
ajouta ces paroles : a Je ne vous ai pas dit ces ses disciples, il les avait prédites dès le com-
« choses dès le commencement, parce que mencement, lorsqu'il choisit par leur nom
«j'étais avec vous; mais maintenant je vais à ses douze Apôtres envoya exercer
et qu'il les
«Celui qui m'a envoyé ». 11 faut d'abord le divin ministère '. Que veulent donc dire
voir s'il ne leur avait pas prédit auparavant ces paroles « Mais je ne vous ai pas dit ces
:

les persécutions qu'ils devaient endurer. Les « choses dès le commencement, parce que
trois autres Evangélistes semblent indiquer « j'étais avec vous ?» Le voici Ce qu'il leur :

qu'il les leur avait prédites avant la Cène 1


. dit maintenant du Saint-Esprit, à savoir qu'il
Selon Jean, c'est après le repas qu'il leur fit viendrait en eux et rendrait témoignage au
cette observation : « Mais je ne vous ai pas dit moment où ils auraient à souffrir les maux
a ces choses dès le commencement, parce que qu'il leur annonçait, il ne le leur avait pas dit
« j'étais avec vous ». Pour résoudre cette dif- dès le commencement, parce qu'il était avec
ficulté, ne pourrait-on pas dire que les Evan- eux.
gélistes représentent Jésus-Ch rist comme étant 2. Ce consolateur ou avocat (car le motgrec
sur le point de souffrir, au moment où il par- de Paraclet veut dire l'un et l'autre) n'était
lait ainsi? Il ne les leur avait donc pas dites, donc nécessaire qu'après le départ de Jésus-
lorsqu'il avait commencé d'être avec eux, Christ; aussi ne leur en avait-il point parlé
puisqu'il ne les leur dit qu'au moment de lorsqu'il avait commencé d'être avec eux,
s'en éloigner et de retourner à son Père. parce qu'il les consolait lui-même par sa pré-
Ainsi donc, même selon ces Evangélistes, se sence. Mais comme il se trouvait sur le point
trouve vraie cette parole qu'il dit ici : « Je ne de s'éloigner d'eux, il devait leur annoncer
« vous ai pas dit ces choses dès le commen- la venue de Celui qui, en répandant la charité
« cernent». Mais alors, comment pourrons- dans leurs cœurs, leur ferait prêcher avec
nous ajouter foi à l'Evangile de Matthieu ? confiance la paro!*3 d»1 Pieu en rendant 1é- ;

1 1
Matth. xxiv, 9 ; Marc, xin, 9-13 ; Luc, xxi, 12-17. Matth. x, 17.
QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME TRAITÉ. - L'ESPRIT CONSOLATEUR. 59

moignage à Jésus-Christ dans leurs cœurs, il rieurement la consolation que devait leur
leur ferait rendre aussi témoignage extérieu- procurer l'Esprit-Saint, ils craignaient de
rement, empêcherait de se scandaliser
et les perdre la présence visible de Jésus-Christ ; et
quand les Juifs ennemis les chasseraient de ne pouvant douter qu'ils allaient bientôt le
leurs synagogues et les mettraient à mort, perdre, puisqu'il le leur disait et qu'il ne
croyant rendre hommage à Dieu : le motif de leur avait jamais rien dit que de vrai, leur
l
tout cela était que la charité supporte tout tendresse humaine pour lui était contristée ;

et répandue dans leurs


qu'elle devait être car le chagrin de ne plus le voir de leurs yeux
cœurs par le don du Saint-Esprit 2 Le sens . oppressait leur cœur. Pour lui, il savait ce qui
de tout ce passage est donc celui-ci: Parle don leur était plus avantageux ; il savait que bien
du de ses disciples ses
Saint-Esprit, il ferait préférable est la vue intérieure dont le Saint-
martyrs, c'est-à-dire ses témoins eu consé- ; Esprit devait les doter pour leur consolation,
quence de son opération, ils supporteraient non pas en se montrant à leurs yeux avec un
donc les persécutions les plus cruelles, et corps humain, mais en se répandant lui-même
enflammés parce feu divin, jamais ils nesen- dans leurs cœurs par la foi. Enfin il ajoute :

tiraient se refroidir leur ardeur pour la pré- « Mais je vous dis la vérité , il vous est utile
dication « Je vous ai donc dit ces choses »,
: o que je m'en aille ; car si je ne m'en vais

ajoute-t-il, « afin que quand l'heure en sera « point, le Consolateur ne viendra point en
« venue, vous vous rappeliez que je vous les « vous ; mais si je m'en vais, je vous l'en-
« ai dites
3
». Je vous ai dit ceci, c'est-à-dire, « verrai ». C'est comme s'il disait : Il est
non-seulement vous souffrirez ces choses, utile pour vous que cette forme d'esclave soit
mais aussi quand le Paraclet sera venu, il enlevée d'auprès de vous. Verbe fait chair,
rendra témoignage de moi, de peur que, re- j'habite au milieu de vous, sans doute mais ;

doutant ces persécutions, vous gardiez le si- je ne veux plus que vous m'aimiez d'une
lence de là il résultera que vous aussi vous
; manière charnelle, et que contents de ce lait,
rendrez témoignage de moi. a Mais je ne vous vous désiriez être toujours des enfants, a II
« ai pas dit ces choses dès le commencement, « vous est utile que je m'en aille, car si je ne

a parce que j'étais avec vous » et que je vous « m'en vais pas, le Consolateur ne viendra

consolais par ma présence corporelle, en me « pas à vous ». Si je ne vous enlève pas les

manifestant à vos sens d'une manière pro- aliments délicats dont je vous ai nourris jus-
portionnée à leur faiblesse. qu'à présent, vous n'aurez pas faim d'un ali-
3. « Mais maintenant je m'en vais à Celui ment plus solide. Si, dans les sentiments d'un
« qui m'a envoyé, et aucun de vous», ajoute- amour charnel, vous vous attachez à la pré-
t-il, « ne me demande Où : allez-vous ?» Il sence de mon corps, vous serez incapables de
veut dire qu'il s'en ira, mais qu'aucun d'eux m'aimer selon l'Esprit. Car quel est le sens
n'aura besoin de lui demander où il va, de ces paroles « Si je ne m'en vais pas, le
:

parce qu'ils le verront de leurs propres yeux. « Consolateur ne viendra pas en vous mais ;

Tout à l'heure ils lui avaient demandé où il « si je m'en vais, je vous l'enverrai? » Tout en

devait aller, et il leur avait répondu qu'où il restant ici, ne pouvait-il pas l'envoyer? Qui
devait aller ne pouvaient le suivre main-
ils oserait le dire? En effet, Jésus ne s'était pas
tenant *. Ici il promet qu'il s'en ira, mais éloigné du séjour qu'habitait le Consolateur,
qu'ils n'auront pas besoin de lui demander et s'il était venu du Père, il n'avait point, pour

où il va. En effet, quand il s'éleva du milieu cela, quitté le sein du Père. Rien qu'en res-
d'eux, une nuée le reçut, et il.s n'eurent pas tant ici-bas, n'aurait-il pu l'envoyer ?
pas
besoin de le questionner pour savoir s'il allait Mais au moment du baptême du Christ, nous
B
au ciel ; ils l'y conduisirent du regard . avons vu l'Esprit-Saint descendre du ciel el se
4. « Mais parce que je vous ai dit ces cho- reposer sur sa tête'. Je ne dis pas assez Jamais :

« ses », ajoute Notre-Seigneur, « la trislessea ils n'ont pu être séparés l'un de l'autre. Que

« rempli votre cœur ». Il voyait en effet ce signifient donc ces mots « Si je ne m'en vais :

que ses proies devaient produire dans leurs « pas, le Consolateur ne viendra pas en vous?»

cœurs. Comme ils n'avaient pas encore inté- Le voici : Vous ne pouvez recevoir l'Esprit-
Saint tant que vous continuerez à ne con-
1
1 Cor. xui, 7. — Rom. v, 5. — Jean, xvi, 4. — • Jd. xw, 36.
— 'Act. I, 8-11.
' Jean, I, 32.
60 TRAITES SUR SAINT JEAN.

naître le Christ que selon la chair. C'est pour- Saint-Esprit ; le Père et le Fils ne le peuvent
quoi l'Apôtre, qui alors avait reçu le Saint- non plus sans le Saint-Esprit, le Fils ne le
Esprit, nous dit : « Et si nous avons connu peut pas davantage sans le Père et le Saint-
« Jésus-Christ selon la maintenant
chair , Esprit ; le Saint-Esprit, sans le Père et le Fils,
« nous ne le connaissons plus ainsi ». Car il '
en est incapable, et de même en est-il du
ne connaît pas selon la chair la chair même Père et du Saint-Esprit sans le Car où
Fils.
de Jésus-Christ, celui qui connaît selon l'Es- est l'un d'eux, là se trouve la Trinité tout en-
prit le Verbe fait chair c'est ce que voulait; tière, un seul Dieu. Mais il fallait ainsi parler
nous apprendre le bon Maître quand il disait: de la Trinité, afinque, sans qu'il y ait diver-
« Si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne sité de substance, la distinction des personnes
« viendra pas vers vous mais si je m'en vais, ;
fût clairement exprimée. Ceux qui l'entendent
«je vous l'enverrai ». comme il ;faut n'admettent aucune distinc-
5. Quand Jésus-Christ se fut éloigné corpo- tion de nature.
rellement de ses disciples, ils jouirent spiri- 6. Voici ce qui suit : « Et quand il sera
tuellement, non-seulement de la présence du « venu, il convaincra le monde touchant le
Saint-Esprit, mais de celle du Père et du Fils. « péché, touchant la justice et touchant le ju-
Car si Jésus-Christ s'était éloigné d'eux de « gement. Touchant le péché, parce qu'ils ne
manière à ce que le Saint-Esprit demeurât «croient point en moi ; touchant la justice,
en eux à sa place et non pas avec lui, que se- « parce que je m'en vais au Père et que vous
rait devenue la promesse qu'il leur avait « ne me verrez plus, et touchant le jugement,
faite « Voici que je suis avec vous jusqu'à la
: « parce que le prince de ce monde est j ugé ' »

a consommation des siècles 2 » et cette autre: ; Jésus-Christ parle ici comme s'il n'y avait de
« Le Père et moi nous viendrons vers lui et péché qu'à ne pas croire en lui ; comme si la
3
« nous ferons en lui notre demeure ? » 11 justice consistait à ne point voir Jésus-Christ,
promettait donc de leur envoyer le Saint- et comme s'il n'y avait pas d'autre jugement
Esprit de telle sorte qu'il serait lui-même que celui où le prince de ce monde, c'est-
toujours avec eux. Ainsi, comme de charnels à-dire le diable, a été jugé. Question très-
et de grossiers ils devaient devenir spirituels, obscure qu'il n'est pas possible de développer
ils devaient aussi devenir plus capables de dans ce discours car, en voulant l'abréger, ou
;

posséder en eux le Père, le Fils et le Saint- l'obscurcirait davantage. Remettons à un


Esprit. Nous devons le croire, le Père ne peut autre discours, pour l'expliquer autant que
se trouver en n'importe qui sans le Fils et le Dieu nous y aidera.
1
II Cor. V, 16. — Mitth. xxviii, 20. Jean, xiv, 23. 1
Jean, xvi, 8-11.

QUATRE-VINGT-QUINZIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES DE LA LEÇON PRÉCÉDENTE : a QUAND IL SERA VENU, IL CONVAINCRA LE MONDE
« TOUCHANT LE PÉCHÉ ET TOUCHANT LA JUSTICE, ETC. » (Chap. XVI, 8-11.)

LE MONDE CONVAINCU.

Jésus-Christ avait par lui-même convaincu le monde de péché, mais le Saint-Esprit devait le faire plus spécialement par les
Apùtres, eu les remplissant de charité et en les délivrant de toute craiute. Il devait convaincre les Juifs et les infidèles à
cause de leur incrédulité en elle-même et comparée à la foi des justes qui croient sans voir Jésus-Christ homme. 11 devait
aussi les convaincre que le démon et tous ses imitateurs sout jugés depuis longtemps et condamnés de Dieu.

1. Au moment où il promettait d'envoyer « qu'il sera venu, il convaincra le monde


l'Esprit-Saint, Jésus dit ces paroles : « Lors- « touchant le péché, touchant la justice et
QUATRE-VINGT-QUINZIÈME TRAITÉ. — LE MONDE CONVAINCU. 61

o touchant le jugement ». Qu'est-ce que cela chasse dehors la crainte ', crainte qui aurait
veut dire? Est-ce que Seigneur Jésus-Christ
le pu les empêcher de convaincre un monde
n'a pas convaincu le monde touchant le péché, frémissant de rage et disposé à les persécu-
lorsqu'il a dit : « Si je n'élais pas venu et si je ter. C'est pour cela, j'imagine, que Notre-
o ne leur avais parlé, ils n'auraient pas eu de Seigneur a dit : « C'est lui qui convaincra le

«péché; mais maintenant ils n'ont point « monde » ; n'était-ce pas dire, en d'autres
« d'excuses pour leur péché? » Mais afin que termes : C'est lui qui répandra dans vos cœurs
personne ne puisse dire que ces dernières la charité; et par là toute crainte ayant dis-
paroles regardent exclusivement les Juifs paru, vous aurez la liberté de convaincre ?
et ne concernent nullement le monde, n'a- Nous vous l'avons dit souvent Les œuvres de :

t-il pas dit dans un autre endroit a Si vous : la Trinité ne sont pas plus imputables à une
« étiez du monde, le monde aimerait ce qui de ses personnes qu'à une autre 2 mais cha- ;

a Ne l'a-t-il pas convaincu tou-


est à lui '
? » que personne doit être distinguée des autres
chant la justice, quand il a dit « Père juste, : de telle sorte que nous n'introduisions aucune
« le monde ne vous a pas connu
2
? » Ne l'a- division dans leur unité, ni aucune confusion
t-il pas convaincu touchant le jugement, dans leur Trinité.
puisqu'il assure qu'il dira à ceux qui seront 2. Le Seigneur explique ensuite ce qu'il a
placés à sa gauche : a Allez dans le feu éternel voulu dire par ces mots: «Touchant le péché,
a qui a été préparé pour le diable et pour ses « et touchant la justice, et touchant le juge-
3
a y a dans l'Evangile beaucoup
anges ? » Il « ment. Touchant le péché », dit-il, « parce

d'autres passages où Jésus-Christ convainc le a qu'ils n'ont pas cru en moi ». Il place ce

monde touchant toutes ces choses ; d'où péché avant tous les autres, et comme s'il n'y
vient donc qu'il attribue cette action au en avait pas d'autre. En effet, tant que celui-là
Saint-Esprit comme une action qui lui est subsiste, les autres demeurent, mais s'il dis-
propre? Ne serait-ce point parce que Jésus- paraît, les autres sont remis. « Touchant la
Christ, ayant parlé exclusivement à la na- a justice », continue-t-il, a parce que je vais
tion des Juifs, ne semble pas avoir convaincu le « au Père, et bientôt vous ne me verrez plus »
monde car on ne regarde comme convaincu
; Ici il faut d'abord examiner si chacun doit être
que celui qui entend celui qui le convainc ? convaincu touchant le péché de la même ma-
Mais le Saint-Esprit, par l'organe des disci- nière qu'il doit être convaincu touchant la
ples répandus dans tout l'univers, a con- justice. En effet, si le pécheur doit être con-
vaincu, non pas une seule nation, mais le vaincu précisément parce qu'il est pécheur,
monde entier. C'estce que Notre-Seigneur faut-il penser que le juste sera convaincu
leur dit un peu avant de remonter au ciel : parce qu'il est juste ? Loin de là. Car si parfois
« Il ne vous appartient pas de connaître les le juste est convaincu, c'est qu'il le mérite.
« temps et les moments que le Père a disposés Il est écrit en effet : « 11 n'est point de juste
« dans sa puissance. Mais vous recevrez la « sur la terre qui fasse le bien et ne pèche
« vertu de l'Esprit-Saint qui descendra sur a point ». C'est pourquoi, lorsque le juste est
« vous, et tous me rendrez témoignage dans convaincu, il est convaincu touchant le péché,
« Jérusalem, et dans toute la Judée, et dans et non touchant la justice. Quand nous lisons
« Samarie et jusqu'aux extrémités de la dans les divines Ecritures: «Gardez-vous de
3
a terre 4 ». C'est là convaincre le monde. a devenir juste à l'excès », il ne s'agit pas de
Mais qui osera dire que l'Esprit-Saint con- la justice du sage, mais de l'orgueil du pré-
vainc le monde par les disciples de Jésus- somptueux. Celui donc qui devient trop juste,
Christ, et que Jésus-Christ ne le convainc pas devient par là même trop injuste. Celui qui
lui-même, lorsque l'Apôtre s'écrie aVoulez- : se fait trop juste est celui qui se dit sans pé-
a vous éprouver la puissance de Jésus-Christ ché, ou qui pense devoir attribuer sa justice,
non pas à la grâce de Dieu, mais à la suffi-
5
« qui parle en moi ? » Ceux que convainc
l'Esprit-Saint, Jésus-Christ les convainc donc sance de sa volonté ; tout en vivant dans la
aussi lui-même. Mais le Saint-Esprit devait droiture, il n'est pas juste, mais il est enflé
répandre dans leurs cœurs 6
la charité qui d'orgueil, puisqu'il croit être ce qu'il n'est

pas. De quelle façon le monde sera-t-il donc


Jean, xv, 22,
'
19. - • u. Xïnj 25 . _ iiattb. xxv, 11. -
* Act. I, 7, S. s
— II Cor. xiii, 3. —
Rom. '
v, 5. 1
I Jean, iv, 18. — ' Traité XI. — s
Ecd. vu, 21, 17.
62 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

convaincu touchant la justice? Il le sera tou- « ne me verrez plus ?» Il ne dit pas Je vais :

chant de ceux qui croient


la justice il est ; au Père et vous ne me verrez pas, comme s'il
convaincu touchant le péché, parce qu'il ne eût voulu indiquer le temps plus ou moins
croit pasen Jésus-Christ el il est convaincu ; long, mais défini, pendant lequel ils seraient
touchant la justice de ceux qui croient. Car, privés de le voir; mais en disant : « Désormais
pour être condamnés, il suffira aux infidèles « vous ne me verrez plus », lui qui est la vé-
d'être comparés aux fidèles. C'est ce qui res- rité,semble annoncer d'avance qu'ils ne le
sort de l'explication donnée à ce sujet par verront jamais plus. Lajusticeconsiste-t-elle
Noire-Seigneur. En effet, pour donner plusde donc à ne voir jamais Jésus-Christ et à croire
clarté à ce qu'il vient de dire, il ajoute : néanmoins en lui ? Pourtant, la foi dont vit
« Touchant la justice, parce que je vais au Père le juste n'est louée que parce qu'elle croit
« et que bientôt vous ne me verrez plus ». Il voir un jour Jésus-Christ qu'elle ne voit pas
ne dit pas Et ils ne me verront plus, car, en
: maintenant. Enfin, d'après cette notion de la
parlant d'eux, il venait de dire : « Parce qu'ils justice,ne devrions-nous pas dire que l'apô-
« n'ont pas cru en moi ». Lorsqu'il explique tre Paul n'était pas juste, puisqu'il avoue
ce qu'il appelle péché, c'est d'eux qu'il parle avoir vu Jésus-Christ après son ascension
en ce passage : « Parce qu'ils n'ont pas cru en dans le ciel ce qui est bien le temps dont
'
;

o moi ». Mais quand il définit la justice tou- il dit « Désormais vous ne me verrez plus?»
:

chant laquelle le monde doit être convaincu, D'après cette notion de la justice, il n'était
il se tourne vers ceux à qui il parlait et leur donc pas juste le très-glorieux Etienne qui
dit o Parce que je vais au Père et que bien-
: s'écria, lorsqu'on le lapidait : « Je vois le ciel
a tôt vous ne me verrez plus». Ainsi, le monde « ouvert et le Fils de l'Homme se tenant à la
2
est convaincu touchant son propre péché, et « droite de Dieu ? » Que signifie donc ce pas-
touchant la justice d'autrui de la même ma- sage : « Je vais au Père et désormais vous ne
nière que les ténèbres sont convaincues tou- « me verrez plus?» Vous ne me verrez plus
chant la lumière. «Car», dit l'Apôtre, «tout tel que en ce moment où je me trouve
je suis
« ce qui est repréhensible est manifesté par la avec vous. Alors, en effet, il était encore mor-
« lumière ». Combien grand est le péché de
'
tel et revêtu d'une chair semblable à celle du

ceux qui ne croient pas, c'est ce qui peut se péché 3 il pouvait éprouver la faim et la soif,
,

voir non-seulement par le péché lui-même, être fatigué et dormir. Voilà Jésus-Christ tel
mais encore par la vertu de ceux qui croient. qu'il était et tel qu'ils ne devaient plus le voir
Et comme les infidèles ont l'habitude de lorsqu'il aurait passé de ce monde à son Père.
dire Comment pouvons-nous
: croire ce que En cela consiste la vraie justice delà foi, dont
nous ne voyons pas, il a fallu faire connaître parle l'Apôtre : « Si nous avons connu Jésus-
la justice de ceux qui croient, par ces mots : « Christ selon la chair, nous ne le connais-
« Parce que je vais au Père, et que bientôt « sons plus * ainsi maintenant ». Ce sera

« vous ne me verrez plus ». Bienheureux, en donc par votre justice, continue Notre-Sei-
effet, ceux qui ne voient pas et qui croient
a
. gneur, que le monde sera convaincu, « parce
Ceux qui ont vu Jésus-Christ n'ont pas été fé- « que je vais au Père, et que désormais vous

licités de leur foi pour avoir cru ce qu'ils « ne me verrez plus» car vous croirez en ;

voyaient, de l'Homme ;
c'est-à-dire le Fils moi, bien que vous ne me voyiez plus; et
mais pour avoir cru ce qu'ils ne voyaient pas, quand vous me verrez tel que je serai, vous
c'est-à-dire le Fils de Dieu. Mais lorsque sa ne me verrez pas tel que je suis maintenant
forme d'esclave se fut elle-même dérobée à au milieu de vous vous me verrez non pas :

leurs yeux, alors se trouva parfaitement ac- humilié, mais exalté vous me verrez non pas ;

complie cette parole «Le juste vit de la foi 3 ».


: mortel, mais éternel vous me verrez non ;

« Car la foi », telle que la définit l'Epître aux pas sur le point d'être jugé, mais prêta juger,
Hébreux, « est la substance des choses que etpar celte foi qui sera la vôtre, c'est-à-dire
« nous devons espérer, et la preuve de celles par votre justice, l' Esprit-Saint convaincra le
« que nous ne voyons point ». monde d'incrédulité.
3. Mais pourquoi dire « Désormais vous : convaincra aussi « touchant le juge-
4. Il le
« ment, parce que le prince de ce monde a
Ephés. v,
1
13. — '-
Jean, xs, 29. — >
Rom. 1, 17 ; Habac. si, i;
Hébr. xi, 1. 'ICor. xv, S.-. ' Act. vu, 55.— ' Rom. vm, 3.— • II Cor. v, 16.
QUATRE-VINGT-QUINZIÈME TRAITÉ.— LE MONDE CONVAINCU. 03

«été jugé«. Quel est ce prince du monde? « nèbres, maintenant vous êtes lumière
et
Evidemment celui dont il dit en un autre « dans Seigneur ». C'est le prince de ce
le '

endroit : « Voici que le prince du monde monde dont il est dit ailleurs a Maintenant, :

a -vient, et il ne trouvera rien en moi » '


; « le prince de ce monde a été jeté dehors 2 ».
c'est-à-dire rien qui lui donne droit sur moi, Certainement il a été jugé, et par suite de
rien qui lui appartienne ; c'est-à-dire encore, son jugement il a été irrévocablement des-
aucun péché. C'est par le péché seul, en effet, tiné au feu éternel. C'est touchant ce juge-
que le diable est prince du monde. Car le ment par lequel a été jugé le prince de ce
diable n'est le prince ni du ciel, ni de la monde, que le Saint-Esprit convaincra le
terre, ni de tout ce qu'ils renferment, s'il monde; car il sera jugé avec son prince, qu'il
s'agit du monde entendu dans le sens dans imite dans son orgueil et son impiété. « Car
lequel l'Evangéliste emploie ce mot, quand il « si Dieu », comme dit l'apôtre Pierre, « n'a
dit: n Et le monde a été fait par lui». Le « point épargné les anges qui ont péché, mais
diable est le prince du monde; oui, mais de « en les repoussant dans les prisons téné-
ce monde à l'endroit duquel l'Evangéliste « breuses de l'enfer, il a voulu les conserver
ajoute : « Et le monde ne l'a pas connu 2
»; « pour les juger et les punir 3
» ; comment le
car veut désigner par là les hommes infi-
il Saint-Esprit ne convaincrait-il pas le monde
dèles dont le monde entier est rempli, au mi- de ce jugement, quand c'est par l'inspiration
lieu desquels gémit le monde fidèle ou ceux du Saint-Esprit lui-même que l'Apôtre a ainsi
qu'a choisis d'entre le monde Celui par qui parlé? Que les hommes croient donc en Jésus-
le monde a été fuit, et dont il dit lui-même : Christ, afin de n'être pas convaincus touchant
« Le Fils de l'homme n'est pas venu pour le péché de leur infidélité, qui retient tous
a juger le monde, mais pour que le monde les autrespéchés qu'ils passent au nombre :

a fût sauvé par lui ' ». Le monde est jugé et des fidèles afin de n'être pas convaincus
,

condamné par lui ; le monde est secouru et touchant leur justice, qu'ils n'auront pas imi-
sauvé par lui. Car comme un arbre est cou- tée; qu'ils prennent garde au jugement à
vert de feuilles et de fruits, comme une aire venir, afin de n'être point jngésavec le prince
est remplie de paille et de grains, ainsi le de ce monde, qu'ils imitent, quoiqu'il ait été
monde est plein d'infidèles et de fidèles. Le jugé. Car pour empêcher le funeste orgueil
prince de ce monde, c'est donc le prince de des hommes de croire qu'on lui pardonne-
ces ténèbres, c'est à-dire des infidèles, du rait, il a fallu l'effrayer par le supplice des
milieu desquels est arraché le monde de ceux anges superbes.
à quiil est dit « Vous avez été autrefois té-
: 1
Ejjliés. v, 8. — ' Jean, xn, 31. — 5
11 Pierre, ir, 1.

'Jean, xiv, 31.— ' Id. 1, 10. — ' Id. m, 17.


QUATRE-VINGT-SEIZIÈME TRAITÉ.

SUR CES paroles : a j'ai encore beaucoup de choses a vous dire ; MAIS VOUS NE POUVEZ LES
« PORTER MAINTENANT : MAIS QUAND CET ESPRIT DE VÉRITÉ SERA VENU, IL VOUS ENSEIGNERA
o toute vérité b. (Cbap. XVI, 12, 13.)

IMPOSSIBILITÉ DE TOUT COMPRENDRE.

Jésus avait des choses à dire à ses Apôtres ; mais ils ne pouvaient encore les porler : était-ce parce qu'ils n'étaient pas en-
core assez courageux pour mourir en faveur de la foi ? Quelles étaient ces choses ? Nous n'en savons
de rien, et ce serait
notre part une impardonnable témérité de prétendre le deviner et Contentons-nous d'avoir en nous l'esprit de
le dire.
charité qui nous disposera, pour le jour de l'éternité, à voir Dieu face à face dans le ciel, et à contempler ce que nous ne
pouvons porter maintenant.

i. Dans ce chapitre du saint Evangile, où « J'ai encore beaucoup de choses à vous


le Seigneur dit à ses disciples : « J'ai encore a ;
dire » peut-être en
comprendront-elles
« beaucoup de choses à vous dire, mais vous quelques-unes. Mais quelles sont ces choses
« ne pouvez les porter maintenant », la pre- que Notre-Seigneur n'a pas dites? Il serait
mière question à examiner est celle-ci Com- : téméraire de vouloir les deviner et les dire.
ment, après avoir dit plus haut: «Tout ce Les Apôtres n'étaient pas encore capables de
« que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait mourir pour Jésus-Christ, au moment où il
« connaître '
», peut-il dire en cet endroit : leur disait « Vous ne pouvez me suivre
:

« J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, «maintenant ». Aussi le premier d'entre
« mais vous ne pouvez les porter mainte- eux, Pierre, qui eut la présomption de croire
« nant ? » Comment il a pu parler de ce qu'il qu'il le pouvait, fit tout le contraire de ce
n'avait pas encore fait comme d'une chose qu'il pensait '
; et cependant, dans la suite, et

faite, à la manière dont le Prophète témoigne des hommes et des femmes, et des enfants et
que Dieu agit pour les choses à venir, lors- des jeunes filles, des jeunes gens et des
qu'il dit : « Il a fait les choses qui doivent ar- vierges, des vieillards et des adolescents in-
« river -
», c'est ce que nous vous avons ex- nombrables ont reçu la couronne du mar-
posé, comme nous avons pu, en expliquant tyre, et il s'est trouvé que les brebis ont pu

ces paroles de Noire-Seigneur. Maintenant ceque les pasteurs ne pouvaient pas porter,
vous voulez, sans doute, savoir quelles sont quand le Seigneur leur parlait ainsi. Failait-
ces choses que les Apôtres ne pouvaient pas il, au moment où ces brebis se trouvaient
encore porter. Mais qui de nous osera se dire obligées de combattre jusqu'à la mort pour
capable de comprendre ce que les Apôtres ne la vérité, et de répandre leur sang pour le

pouvaient comprendre? N'attendez donc pas nom et la doctrine de Jésus-Christ, fallait-il

de moi que je vous dise des choses que je ne donc leur dire Qui d'entre vous osera se :

comprendrais peut-être pas, si un autre me croire propre au martyre, puisque Pierre n'en
les disait; et que vous ne pourriez compren- était pas encore capable, même lorsque le

dre vous-mêmes, lors même que je serais Christ l'instruisait de sa propre bouche?
assez capable pour vous dire des choses Ainsi, me dira quelqu'un, aux fidèles chré-
aussi élevées au-dessus de vous. Sans doute, tiens qui désirent savoir quelles sont ces
il peut se trouver parmi vous des personnes choses dont le Seigneur disait alors : « J'ai

capables de comprendre ce que les autres ne « encore beaucoup de choses à vous dire, mais
peuvent pas saisir. Et si elles ne peuvent a vous ne pouvez les porter maintenant », il
comprendre toutes les choses auxquelles le ne faut pas répondre Si les Apôtres ne :

divin Maître faisait allusion quand il disait : pouvaient pas les porter, encore moins le
' Jean, xv, 15. - ' lia. xlv, 11, suiv. les Septante. ' JeaD, xn<,i6-38.
QUATRE-VINGT-SEIZIÈME TRAITÉ. — IMPOSSIRILITÉ DE TOUT COMPRENDRE. 65

pouvez- vous; car peut-être plusieurs pour- Ces paroles ont été écrites après sa mort; il

ront entendre ce que Pierre ne pouvait en- n'est pas dit que le Seigneur Jésus les ait pro-
core entendre; de même que plusieurs peu- noncées pendant qu'il était sur cette terre;
vent souffrir le martyre, ce que Pierre ne mais un de ses Apôlres les a écrites sous l'ins-
pouvait pas encore souffrir ils le pourront : piration du Saint-Esprit; si je disais que ces
d'autant mieux que le Saint-Esprit est venu paroles sont de celles que le Seigneur n'a pas
en eux, tandis qu'il n'avait pas encore été voulu dire alors, parce que ses disciples ne
envoyé alors, et que Notre-Seigneur ajoute pouvaient les porter, qui est-ce qui en écou-
aussilôl « Mais quand sera venu cet Esprit de
: terait parler avec une telle témérité? Mais si

o vérité, il vous enseignera toute vérité ». Par l'Apôtre lui-même l'affirme en rapportant ces
là, en effet, il leur montrait que s'ils ne pou- paroles, qui est-ce qui refuserait de croire à
vaient porter ce qu'il avait à leur dire, c'est que un témoignage pareil?
l'Esprit-Saint n'était pas encore venu en eux. 3. Il est aussi, ce me semble, singulièrement
2. Maintenant, le Saint-Esprit est descendu absurde de dire que ne pouvaient
les disciples
sur les fidèles; donc accordons pour un ins- alors porter ce que nous trouvons sur les
tant qu'ils peuvent porter les choses que les choses invisibles et sublimes dans les lettres
disciples ne pouvaient porter, avant d'avoir écrites par les Apôtres après l'Ascension, et
reçu le Paraclel en sommes-nous pour cela : dont il n'est pas rapporté que c'est le Sei-
plus avancés? En savons-nous mieux quelles gneur qui les leur a apprises, pendant qu'il
sont ces choses que Notre-Seigneur n'a pas était avec eux. Pourquoi alors n'auraient-ils
voulu dire? Sans doute, nous les saurions s'il pas pu porter des choses que chacun peut
nous les avait dites, et si, par conséquent, lire dans leurs livres, que chacun peut por-
nous les lisions ou les entendions lire. Car ter, quand même il ne les comprendrait pas?
autre chose est de savoir si vous ou moi nous A la vérité, il y a, dans les saintes Ecritures,

pouvons les porter autre chose est de savoir ; plusieurs choses que les infidèles ne peuvent
ce qu'elles sont, qu'elles puissent ou ne puis- comprendre lorsqu'ils les lisent ou les enten-
sent pas être portées. Et comme Notre-Sei- dent, et qu'ils ne peuvent porter lorsqu'ils les
gneur a gardé le silence, qui de nous pourra ont lues ou entendues. Ainsi les païens ne
dire : C'est telle ou telle chose? ou si quel- peuvent comprendre que le monde a été fait
qu'un ose le dire, comment le prouvera-t-il? par un crucifié ne compren-
; ainsi les Juifs
Qui est assez vain ou téméraire, quand il au- nent pas que Celui qui n'observe pas le sab-
rait dit des choses vraies à qui il aura voulu bat, comme eux, soit le Fils de Dieu ; ainsi
et comme
aura voulu, pour affirmer, sans
il les Sabelliens ne comprennent pas que la Tri-
s'appuyer sur aucun témoignage divin, que nité est Père, Fils et Saint-Esprit; les Ariens,
ce sont hien réellement les choses qu'alors le que le Fils est égal au Père, et le Saint-Esprit
Seigneur a voulu taire? Qui de nous osera égal au Père et au Fils ; les Photiniens, que
agir ainsi? Ne serait-ce pas nous rendre cou- Jésus-Christ est non pas seulement un homme
pables d'une très-grande témérité, puisqu'en semblable à nous, mais encore Dieu égal à
nous ne se trouve l'autorité ni des Prophètes, Dieu le Père les Manichéens, que Jésus-
;

ni des Apôtres? En effet, il ne nous sufiirait Christ, par qui doit s'opérer notre délivrance,
pas de l'avoir lu dans les livres revêtus de a daigné naître de la chair et dans la chair ;

l'autorité canonique, qui ont été écrits après et tous les autres hommes
engagés dans des
l'ascension du Seigneur
ce ne serait rien de ; sectes perverses et différentes ne peuvent
l'avoir lu y faudrait encore lire en même
; il supporter tout ce qui, dans les saintes Ecri-
temps que c'est là une de ces choses que le tures et dans la foi catholique, se trouve con-
Seigneur ne voulut pas alors dire à ses dis- traire à leurs erreurs ainsi en est-il de nous;
:

ciples, parce qu'ils ne pouvaient les porter. nous ne pouvons supporter leurs vanités sa-
Prenons pour exemple ce que nous lisons au crilèges ni leurs folies mensongères. Qu'est-
commencement de cet Evangile « Au com- : ce, en effet, que ne pouvoir porter une chose?
« mencenient était le Verbe, et le Verbe était C'est la regarder d'une âme égale!
ne pas
a en Dieu, et le Verbe était Dieu il était au ; Mais tout ce qui, après l'ascension du Sei-
o commencement en Dieu » et ce qui suit. '
; gneur, a été écrit avec la vérité et l'autorité
1
Jean, i, 1, 2. canonique, où est le fidèle, où est le catéchu-

S. Acg. — Tome XI. 5


6(1 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

mène privé encore de l'Esprit-S aint, puisqu'il un lieu, ni étendue comme une grande masse
ne l'a baptême, qui ne
pas encore reçu par le dans des espaces infinis, mais qui est tout
le lise ou ne l'entende lire avec plaisir bien ; entière partout et parfaite et infinie, vous
qu'il ne le comprenne pas encore cornue il pourrez vous en faire une idée, sans avoir re-
faut? Comment les Apôtres, même avant de cours ni à l'éclat des couleurs, ni aux figures
recevoir le Saint-Esprit, n'auraienl-ils pas pu formées par des lignes, ni aux sons des lettres,
porter quelqu'une des choses qui ont été ni à une suite de syllabes; vous pourrez le
écrites après l'ascension du Seigneur, puisque comprendre par l'intermédiaire seul de votre
maintenant les catéchumènes les portent intelligence. Mais ce que je vous dis est peut-
toutes, même avant de recevoir le Saint- être du nombre des choses que le Christ n'a
Esprit? Car, on ne leur explique pas les
si pas voulu dire à ses Apôtres, et cependant,
mystères révélés aux fidèles, ce n'est point vous l'avez reçu; et non-seulement vous avez
qu'ils ne puissent les porter; mais en voilant pu le porter, mais vous l'avez entendu avec
ces mystères à leurs yeux et en les envelop- plaisir. Lorsqu'il parlait encore extérieure-
pant d'un secret respectueux, on veut leur ment à ses disciples, le Christ leur dit : « J'ai

inspirer un désir plus ardent de les con- k encore beaucoup de choses à vous dire, mais
naître. « vous ne pouvez les porter maintenant »
;

4. C'est pourquoi, mes très-chers, ne vous pourtant, si ce maître intérieur voulait nous
attendez pas à ce que nous vous parlions des dire ce que je viens de dire sur la nature in-
choses que Seigneur n'a pas voulu alors
le corporelle de Dieu, et nous le dire intérieu-
dire à ses disciples, parce qu'ils ne pouvaient rement comme il le dit aux saints anges, qui
encore les porter; avancez-vous plutôt dans voient toujours la face du Père 1
nous ne
,

« la charité répandue en vos cœurs par l'Es- pourrions pas encore le porter. Aussi, je ne
« prit-Saint qui vous a été donné » par là, '
pense pas que cette parole : a II vous ensei-
;

votre esprit se remplira de ferveur, votre « gnera toute vérité » ou bien, a , il vous con-

cœur aimera les choses spirituelles ; ainsi « duira dans toute vérité», puisse s'accom-

pourrez-vous saisir cette lumière et cette voix plir en cette vie dans l'âme de chacun. (Car,
spirituelles,que les hommes charnels ne quel homme vivant dans ce corps qui se
2
peuvent suppôt ter, qui ne brille nullement corrompt et qui appesantit l'âme ,
peut con-
aux yeux du corps, qui ne fait entendre au- nous dit
naître toute vérité, puisque l'Apôtre :

cun bruit aux oreilles du corps, mais qui se « Nous ne connaissons qu'en partie ? ») Mais
manifeste à la vue et à l'ouïe intérieures de par le Saint-Esprit, dont nous recevons le
l'âme; car on n'aime pas ce qu'on ignore en- gage dès à présent 3 nous parviendrons un ,

tièrement. Mais comme on aime ce que l'on jour à la plénitude parfaite de la science dont
connaît même faiblement, l'amour fait qu'on nous parle le même Apôtre, lorsqu'il dit :

en vient à connaître mieux et plus entière- « Mais alors nous verrons Dieu face à face » ,

ment. Si donc vous faites des progrès dans la et encore : « Maintenant je ne le connais qu'en
charité que l'Esprit-Saint répand dans vos « partie, mais alors je le connaîtrai comme je
cœurs, o il vous enseignera toute vérité»; ou « suis connu de lui 4 ». Paul voulait dire
selon que portent d'autres textes, « il vous qu'en cette vie nous ne savons pas tout; c'est
a conduira dans toute vérité » C'est pourquoi . là un degré de perfection que le Seigneur
il a été dit o Conduisez-moi, Seigneur, dans
: nous a promis pour l'avenir, comme un effet
o votre voie, et je marcherai dans votre vé- de la charité de l'Esprit-Saint car il nous a ;

rité 2 ». Et ainsi vous n'aurez point pour dit: «Il vous enseignera toute vérité »; ou
maîtres des personnes qui vous parlent exté- bien vous conduira dans toute vérité ».
: « Il
rieurement pour vous apprendre ce que le 5. mes très-chers frères, je vous
Cela étant,
Seigneur n'a pas voulu dire alors; Dieu lui- avertis, dans la charité de Jésus-Christ, d'évi-
même vous instruira 3 De la sorte, tout ce . ter les séducteurs impurs et les sectes satu-
que vos lectures di-cours dont vos
et les rées de turpitude dont l'Apôtre dit « Mais ce :

oreilles ont retenti,


vous ont appris, et tout « qu'ils font en secret, il est honteux de le
5
ce que vous avez cru louchant la nature de « dire ». Après vous avoir enseigné ces impu-

Dieu, qui n'est ni corporelle, ni renfermée en 1


Matth. xvni, 10. — Sag. ix, 15. n Cor. I, 22. —
— Po. LXXXV, 11. ... VI, 45. 1 Cor. XIII, 9, 12. — ' Epbés. V, 12.
QUATRE -VINGT-DIX-SEPTIÈME TRAITE. — SE DÉFIEH DES FAUX DOCTEURS. 07

retés horribles, que les oreilles humaines, à peine comprises par les purs esprits. « Re-
quelles qu'elles soient, ne peuvent souffrir, ils « nouvelez-vous donc dans l'esprit de votre
pourraient nous dire que ce sont les choses « âme \ et comprenez quelle est la volonté

dont Seigneur a dit « J'ai encore beau-


le : « de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est
2
« coup de (luises à vous dire, mais vous ne « agréable, ce qui est parfait , afin qu'enra-
« pouvez les porter maintenant». lisseraient « cinés et fondés dans la charité, vous puis-
capables «le prétendre que c'est par l'influence « siez comprendre avec tous les saints quelle
du Saint-Esprit qu'on peut supporter ces « est la longueur, la largeur, la hauteur et la
choses immondes et indicibles. Il y a des « profondeur de ce mystère, et connaître aussi
choses mauvaises que la pudeur humaine, « la charité de Jésus-Cliristqui surpasse toute
toute petite soit-elle, ne peut supporter ; il
y « science, afin que vous soyez remplis de
a aussi des choses bonnes que le sens humain a toute la plénitude de Dieu a
». Le Saint-
ne peut porter, parce qu'il est écourté. Les Esprit vous enseignera toute vérité, en ré-
premières se rencontrent dans les corps im- pandant de plus en plus la charité dans vos
pudiques, les dernières se trouvent éloignées cœurs.
de toute espèce de corps les unes sont com- :
1
Ephés. IV, 23. — Rom. sir, 2. — ' Ephés. III, 17-19.

mises par la chair impure, les autres sont

QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.
SUR LA MEME LEÇON.

SE DEFIER DES FAUX DOCTEURS.

Qui est-ce qui peut comprendre Dieu ? Personne. Nous pouvons en approcher plus ou moins, mais nous ne le verrons tel
qu'il est qu'au ciel. Par conséquent, mettons-nous en garde contre les discours de gens gûtés, qui n'en savent pas plus que
nous et qui cherchent à porter atteinte à notre foi et à nos mœurs.

1. Le Sauveur promit à ses disciples de le connaîtrons dans cette vie que l'œil n'a
leur envoyer le Saint-Esprit : c'était lui qui point vue, que l'oreille n'a point entendue et
devait leur enseigner toutes les vérités, que le cœur de l'homme n'a point conçue '.
même ne pouvaient pas porter
celles qu'ils Si le maître intérieur voulait dès maintenant
au moment où il leur parlait c'est de lui ; nous dire ces choses, comme nous les com-
que l'Apôtre nous a dit que « nous en rece- prendrons plus tard, c'est-à-dire les découvrir
o vons maintenant les arrhes », pour nous '
et les montrer à notre âme, la faiblesse hu-
faire comprendre que la plénitude nous en maine ne pourrait les porter. Votre charité
est réservée dans l'autre vie ; c'est ce même doit se rappeler ce que je vous ai dit, lorsque
Esprit-Saint qui enseigne aux fidèles les choses j'ai expliqué ces paroles que le Sauveur nous

spirituelles, au tant que chacun peut les porter; adresse dans le saint Evangile «J'aiencore :

c'est lui qui enflamme leurs cœurs d'un plus « beaucoup de choses à vous dire, mais vous

vif désir, et leur fait faire des progrès dans « ne pouvez les porter maintenant». Dans
cette chanté qui fait aimer ce qu'où connaît, ces paroles du Seigneur nous ne devons pas
et désirer ce qu'on ne connaît pas assez néan- ; soupçonner je ne s.iis quels secrets cachés
moins, ce que nous connaissons maintenant, que le maître aurait bien pu dire, mais que
n'importe à quel degré, nous devons savoir les disciples
n'auraient pu porter nous devons ;

que nous ne le connaissons pas comme nous y voir seulement ces vérités de la doctrine
' Il Cor. i, 22. 1
I Cor. il, 9
68 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

chrétienne, que tout le monde connaît, que et comprendre Dieu, si vous voulez d'autant
nous que nous écrivons, que nous
lisons, plus le comprendre que vous croîtrez davan-
écoulons et que nous répétons et ces vérités, ; tage,vous devez le demander et l'attendre
si Jésus-Christ voulait nous les dire de la ma- non d'un maître qui parle à vos oreilles, c'est-
nière dont il les dit aux saints anges, en lui- à-dire qui par son travail extérieur plante
même, Verbe unique du Père et coélernel au et arrose, mais de celui qui donne l'accrois-
Père, personne ne pourrait les porter, fût-on sement '.

spirituel autant que. les Apôtres l'étaient peu, 2. Aussi, comme je vous en ai avertis dans
lorsque Seigneur leur adressait ces paroles,
le lediscours précédent, prenez bien garde, vous
et autant qu'ils le devinrent par l'effet de la surtout qui êtes de petits enfants et qui avez
descente du Saint-Esprit. Evidemment, tout besoin d'être nourris de lait, prenez garde à
ce qu'on peut savoir de la créature est au- ces hommes qui, trompés par ces paroles du
dessous du Créateur lui-même; car il est Dieu Seigneur encore beaucoup de choses
: « J'ai

souverain, véritable et immuable. Or, qui est- « à vous dire, mais vous ne pouvez les porter
ce qui tait son nom ? Ce nom ne se trouve- « maintenant », prennent de là occasion de
t-il point sur les lèvres de ceux qui lisent et tromperies autres; ne leur prêtez pas une
de ceux qui disputent, de ceux qui interro- d'apprendre des choses in-
oreille curieuse
gent et de ceux qui répondent, de ceux qui connues, car vos esprits sont trop faibles
louent et de ceuv qui chantenldescantiqucs; pour discerner le vrai du faux ; défiez-vous
en un mot, de tous ceux qui parlent et enfin d'eux, particulièrement à cause des turpitudes
même de ceux qui blasphèment? Toutefois, pleines d'obscénité que Satan a apprises à ces
quoique personne ne taise son nom, quel est âmes chancelantes et charnelles. Dieu a per-
celui qui le comprend comme il doit être mis qu'il en fût ainsi d'elles, afin que partout
compris, bien qu'il se rencontre dans la bou- ses jugements devinssent un sujet de crainte

che et dans les oreilles de tous les hommes? et qu'en comparaison de ces impures iniquités
Quel est l'homme dont l'esprit, même en ce la douceur depure discipline fût goûtée
la

qu'ila de plus pénétrant, puisse en approcher? par tous; de donner honneur,


c'était aussi afin

Où est l'homme capable de savoir qu'il est crainte ou confusion à celui qui, soutenu par
Trinité, s'il n'avait voulu se faire connaître lui, n'est pas tombé dans ces abîmes, ou qui,

sous ce rapport? Quoique personne ne taise relevé par lui, a pu en sortir. Prenez garde,
le nom de la Trinité, quel est l'homme qui craignez et priez par là vous éviterez le mal-;

comprenne la Trinité comme la comprennent heur de vous voir appliquer celte parabole
lesanges? Les choses que tous les jours et de Salomon « Une femme folle et audacieuse,
:

publiquement on ne cesse de dire sur l'éter- « n'ayant plus de pain », appelle les passants

nité, sur la vérité et sur la sainteté de Dieu, en disant: o Prenez avec plaisir des pains
sont donc bien comprises par les uns et mal a cachés et goûtez la douceur des eaux déro-

comprises par les autres. Ou plutôt, elles sont « bées 2


». Celle femme, c'est la vanité des
comprises par uns et
les non comprises par impies qui, malgré leur ignorance profonde,
les autres. Celui en effet qui comprend mal, s'imaginent savoir quelque chose car il est ;

ne comprend réellement pas; et même chez dit d'elle qu'elle n'a point de pain « n'ayant :

ceux qui comprennent bien, la vivacité de a point de pain », elle promet cependant du

l'esprit fait que les uns voient mieux et les pain ;


c'est-à-dire qu'elle ignore la vérité et

autres moins bien ; et, en tous cas, nul homme qu'elle promet néanmoinsde donner la science
ne comprend comme comprennent les anges. de la vérité. Elle promet des pains cachés,
Donc dans l'âme elle-même, c'est-à-dire dans et à l'entendre, on les prend avec plaisir; elle

l'homme intérieur, s'opère un certain accrois- promet la douceur des eaux dérobées, afin
sement en vertu duquel non-seulement il qu'on écoule et qu'on fasse avec plus de plaisir
passe du lait à une nourriture plus solide, et de douceur ce qu'il est publiquement dé-

mais il prend cette nourriture en quantité fendu, dans l'Eglise, de dire et de croire. C'est
toujours plus grande. Il ne croît |>as en vo- par ce secret que ces docteurs d'iniquité assai-
lume et en dimension, mais en intelligence sonnent pour ainsi dire les poisons qu'ils
lumineuse car cette nourriture est une
;
donnent aux curieux par là ceux-ci croient ;

lumière de l'âme. Si donc vous voulez croître ' I Cor. m, 0. — ' Prov. u, 13-17.
QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ. — SE DÉFIER DES FAUX DOCTEURS. 69

apprendre quelque chose d'important, puis- Ce souvenir de mystère et de larcin, amené


qu'il mérite qu'on en fasse mystère, et ils par ces mots « Prenez avec plaisir des pains
:

avalent avec plus de plaisir une folie qu'ils con- « cachés et goûtez la douceur des eaux déro-
sidèrent connue une science dont ils dérobent « bées », fait naître dans l'oreille de ceux qui

en quelque sorte la connaissance prohibée. tombent dans la fornication spirituelle, une


3. Ainsi la science des arts magiques rend démangeaison pareille au prurit voluptueux
sesabominables rites eux-mêmes recomman- qui fait perdre dans la chair l'intégrité de la
dablesaux hommes qu'elle a séduits ou qu'elle chasteté. Ecoute l'Apôtre, voici comme il

veut séduire par une curiosité sacrilège. De prévoyait ces choses et nous conseillait sage»
là ces divinations illicites par l'inspection des ment de les éviter : « Evitez», dit-il, a les

entrailles des animaux qu'ils égorgent, par les « paroles nouvelles et profanes ; car elles
cris et le vol des oiseaux, ou par d'autres « conduisent bien loin dans l'impiété, et leur
signes de toute espèce que les démons leur « doctrine s'étend comme un chancre 1
». Et
enseignentetdontces hommes perduschatouil- il ne dit pas : les paroles nouvelles; mais il

lent les oreilles de ceux qu'ils veulent perdre. ajoute : « et profanes ». Car il y a des paroles
C'est à cause de ces mystères illicites et ré- nouvelles qui conviennent à la doctrine de la

préhensiblesque cette femme est appelée religion. Ainsi peut-on dire qu'il en a été du
non-seulement insensée, mais encore auda- nom de chrétiens, quand il a commencé à
cieuse. Car ces choses sont étrangères non- s'établir. Antioche que les disciples,
Ce fut à

seulement à la réalité, mais au nom même après l'ascension du Seigneur, furent pour la
de notre religion. Que dire donc de cette première fois appelés chrétiens c'est ce que ;

femme insensée et audacieuse qui, sous le nous apprennent les Actes des Apôtres a . Les
nom de Christianisme, a produit tant de dé- hôpitaux et les monastères furent dans la
testables hérésies et imaginé tant de fables suite appelés de noms nouveaux ; mais les
impies? Plût à Dieu que ces fables fussent de choses elles-mêmes existaient avant les noms ;

même nature que celles qu'on représente sur elles s'appuient sur la vérité de la religion,
le théâtre par le chant, par la danse ou par qui nous aide à les défendre contre les mé-
une mimique bouffonne. Si seulement ce chants. Contre l'impiété des hérétiques ariens
qu'ils ont pu imaginer contre Dieu n'était on a formé le nom de consubstantiel (uomou-
point de caractère à nous empêcher desavoir sion) au Père ; mais par ce nom on n'a pas
s'il faut plaindre leur folie ou admirer leur désigné une chose nouvelle. On appelle, en
audace Or, tous les hérétiques, même les
! effet, consubstantiel, ce qui est d'une seule
plus insensés, veulent garder le nom de et même substance : « Le Père et moi, nous
chrétiens, et pour colorer l'audace de leurs « sommes une seule chose 3
» . De fait, si
impostures, dont le sentiment humain a hor- toute nouveauté était profane, le Seigneur
reur, ils se servent de ce passage de l'Evan- n'aurait pas dit: « Je vous donne un com-
gile,où le Seigneur dit «,1'aiencorebeaucoup : « mandement nouveau son Testament ne * » ;

« de choses à vous dire, mais vous ne pouvez serait pas appelé nouveau, et par toute la terre
a les porter maintenant » comme si c'était ; on ne chanterait pas un cantique nouveau.
leur doctrine que les disciples ne pouvaient Mais nouveautés profanes, ce sont les pa-
les
porter alors et que le Saint-Esprit eût ensei- roles que dit cette femme insensée et auda-
gné ces choses que l'Esprit immonde, malgré cieuse « Prenez avec plaisir des pains cachés,
:

son audace, n'ose pas enseigner et prêcher «et goûtez la douceur des eaux dérobées».
ouvertement. L'Apôtre nous prémunit contre ces promesses
4. Ce sont ces hérétiques que l'Apôtre, de fausse science, lorsqu'il dit « Timothée, :

éclairé du Saint-Esprit, voyait à l'avance et « garde le dépôt en évitant les nouveautés


dont il a dit : « Car un temps viendra où ils « profanes de paroles et les contradictions
a ne souffriront point la saine doctrine, mais « d'une science faussement nommée science.
« ils assembleront des maîtres selon leurs « Quelques-uns l'ayant promise, se sont
« désirs, qui chatouilleront leurs oreilles; et «écartés de la foi 6 ». Car ces hérétiques
« ils détourneront leur attention delà vérité, n'aiment rien tant que promettre la science
«et ils se tourneront vers les fables 1
». 1
11 Tim. II, 16, 17. — ' Act. XI, 26. — ' Jean, I, 30. — ' Id.
'
11 Tim. IV, 3, 4. xiii, 34. — l
I Tim. vi, 20.
7ii TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

et se moquer comme d'une sollise de la foi a charnels ' ». On m'objectera aussi ce pas-
aux choses vraies que doivent croire les en- sage : a Nous prêchons la sagesse au milieu
fants. « des parfaits » ; et cet autre : a Aux hommes
5. Mais, dira quelqu'un, n'y a-t-il pas cer- o spirituels nous donnons les choses spiri-
tains que les hommes
points de doctrine « tuelles mais l'homme animal ne conçoit
;

spirituels taisentaux hommes charnels, et « pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu;
2
qu'ils enseignent aux hommes spirituels ? o c'est pour lui une folie ». Quoi qu'il en

Si je réponds non, aussitôt on m'objectera les soit, il ne faut point profiter non plus de ces

paroles que nous lisons dans l'épître de l'a- paroles de l'Apôtre, pour chercher des mys-
pôtre Paul aux Corinthiens « Je n'ai pu vous : tères sous les nouveautés profanes des mots ;

«parler comme à des hommes spirituels, on ne doit pas dire que les hommes charnels
« mais comme à des hommes encore char- ne peuvent porter ce que tout homme chaste
« nels. Comme à de petits enfants en Jésus- d'esprit et de corps doit éviter : c'est ce qu'il

« Christ, jevous ai donné du lait, et non une nous faudra, Dieu nous l'accorde, montrer
si

« nourriture plus solide. Car vous ne pouviez dans un autre discours, car il est grand temps
« pas la supporter. A présent même vous ne de terminer celui-ci.
a le pouvez pas encore, car vous êtes encore 1
1 Cor. ni, 1, 2. — * Id. H,6, 13, 11.

QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.
SUR LA MEME LEÇON.

LAIT ET ALIMENTS SOLIDES.

L'enseignement catholique est le même pour 0U s, mais tous ne le saisissent pas de la même manière ; les uns
(
le compren-
s'appelle la nourriture des
nenf mieux, les autres ne le comprennent pas aussi parfaitement. Ce que les uns comprennent
spirituels, des parfaits : ce que les autres ue comprennent guère se
nomme le lut des enfants, des cnarnels ; à ce défaut
d'intelligence, ils suppléent par la foi. On leur dit des choses relevées pour leur
prêcher la croyance rataoliqne, mais ou
spirituels on peut en parler à l'aise. 11 n'y a donc
ne peut" s'y appesantir dans la crainte de les surcharger, tandis qu'aux
restent conformes à la foi
aucune opposition entre un enseignement moins haut et une doctrine plus élevée, si tous deux
:

ce à quoi il faut faire attention de part et d'autre.

t. De ce passage où Nôtre-Seigneur dit: disait aux Corin-


l'Apôtre dans son épître

« J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, th.ens : pu vous parler comme à des
« Je n'ai

« mais vous ne pouvez les porter mainte- a hommes spirituels mais comme à de pe- ;

« nant», est née une ditficulté sérieuse que je a tits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné

me souviensd'avoir remise, pour la traiter plus o du lait et non une nourriture plus forte ;

à loisir car la longueur de mon précédent


;
a car vous ne pouviez encore les suppor-
discours m'avait obligé de le terminer là. « ter ; et même maintenant vous ne le pou-

C'est donc de tenir ma promesse:


le moment « vez pas, car vous êtes encore charnels '
? »

je tâcherai de le faire comme Dieu m'en fera Si, au contraire, nous répondons oui, il est à
faudrait y prendre garde, qu'on
la grâce, puisqu'il a mis dans mon cœur la craindre et il

en prenne occasion d'enseigner en secret des


pensée de l'entreprendre. Voici la question :
Les hommes spirituels ont-ils dans leur doc- choses mauvaises; sous le nom de spirituelles

trine des maximes qu'ils cachent aux hommes on les ferait passer pour des choses placées bien
charnels et qu'ils découvrent aux hommes au-dessus des hommes charnels, et, par ce

spirituels? Si nous disons: ils n'en ont point; moyen, non-seulement on les justifierait,

on nous répondra : Que signifie donc ce que r. m, i. 2.


QUATRE-VINGT-DIX-HUITIEME TRAITÉ. — LAIT ET ALIMENTS SOLIDES. 71

mais on les glorifierait en les annonçant. qui étaient plus faibles ; aussi leur dit-il :

2. D'abord, voire charité doit le savoir, « Siquelqu'un parmi vous pen?e être pro-
c'est de Jésus-Christ crucilié que l'Apôtre af- « phète ou spirituel, qu'il reconnaisse que ce
firme avoir nourri ces petits enfants comme « que je vous écris est le commandement du
d'un lait proportionné à leur faiblesse. Or, « Seigneur. Mais si quelqu'un veut l'ignorer,
son corps, qui est véritablement mort après « il sera ignoré lui-même ». Il voulait donc

avoir été criblé de blessures, son sang qui que la science des spirituels fût solide et
s'est échappé de ses plaies, les hommes qu'ils eussent non-seulement la foi, mais en-
charnels ne s'en font pas la même idée que core une connaissance certaine. Ainsi les
les hommes pour ceux-là, son
spirituels : hommes charnels croyaient les mêmes choses
humanité n'est encore que du lait pour ; que les spirituels, sans en avoir, comme eux,
ceux-ci, elle est une nourriture solide; car, l'intelligence. « Celui qui l'ignore », dit-il,
bien qu'à son sujet ils n'en entendent pas « sera ignoré » ;
parce qu'il ne lui a pas en-
plus que les autres, ils y comprennent néan- core élé donné de comprendre ce qu'il croit.
moins davantage. En chacun l'âme ne per- Lorsque pareille chose arrive dans l'âme de
çoit pas d'une manière égale ce que la foi l'homme, on dit que cet homme est connu
donne à tous dans une égale mesure. Aussi de Dieu, parce que Dieu lui fait la grâce de le
Jésus crucifié et prêché par les Apôlres a-t-il connaître, ainsi qu'il est dit ailleurs : « Mais
été pour les Juifs un scandale, pour les Gentils «maintenant connaissant Dieu, ou plutôt
une folie, et pour ceux qui étaient appelés « connu par Dieu - ». Car ce n'est pas d'alors

soit juifs, soit gentils, la force et la sagesse de que Dieu les connaissait, puisqu'il les avait
Dieu '. Pareils à des enfants, les hommes connus et élus avant la création du monde 3 ;

charnels recevaient leurs enseignements uni- mais alors il se faisait connaître d'eux.
quement par la foi qu'ils y ajoutaient les : 3.Nous lesavonsdoncdéjàjlesvéritésque les
spirituels étant plus capables les considéraient spirituels et les charnels entendent en même
en mêmetemps avec les yeux de leur intel- temps, prennent chacun selon sa capa-
ils les

ligence. Pour les premiers, c'était une sorte de cité, ceux-ci comme des petits enfants, ceux
lait pour les autres, c'était une nourriture
;
là comme des hommes fails ; ceux-ci comme
solide. Non pas que ces vérités aient été prê- un lait qui les nourrit, ceux-là comme un
chées publiquement aux uns, et annoncées aliment solide ; il n'y a, par conséquent, au-
secrètement aux autres. Mais ce que tousenlen- cune nécessité de tenir secrètes quelques par-
daient également, puisqu'on le leur prêchait ties de la doctrine et de les cacher aux fidèles
en public, chacun le comprenait selon sa ca- peu avancés, pour les faire connaître exclusi-
pacité particulière. Jésus-Christ a été crucifié vement à ceux qui sont plus grands, c'est-
et il a répandu son sang pour la rémission à-dire plus avancés. N'allez pas croire qu'il
des péchés, et cette passion du Fils unique de faille agir ainsi à cause de ce que dit l'Apôtre :

Dieu nous montre le prix de la grâce divine. « Je n'ai pu vous parler comme à des spiri-
Personne donc ne doit se glorifier dans « tuels, mais comme à des charnels ». En ef-
l'homme mais comment comprenaient-ils
; fet, s'il a dit de lui-même qu'il ne savait
Jésus crucifié, ceux qui disaient « Moi je : parmi eux que Jésus, et Jésus crucifié 4
, il n'a
«suis de Paul'? Le comprenaient-ils de » pu le leur dire comme à des hommes spiri-
la même manière que Paul lui-même ? Cet comme hommes *
tuels ; il l'a dit à des char-
Apôlre disait o Pour moi, à Dieu ne plaise
: nels, parce qu'ils ne pouvaient le comprendre
« que je me
en autre chose qu'en
glorifie la en hommes spirituels. Mais tous ceux d'entre
« croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ 3 ! » eux qui étaient des hommes spirituels, sai-
De Jésus-Christ crucifié il tirait donc une sissaient avec une intelligence spirituelle ce
nourriture solide pour lui-même et selon sa que les autres entendaient comme hommes
capacité, et il nourrissait les Calâtes d'un lait charnels. Aussi, lorsqu'il dit : « Je n'ai pu vous
proportionné à leur faiblesse. Enfin, il savait « parler comme à des hommes spirituels ,

que ce qu'il écrivait aux Corinthiens pourrait a mais comme à des hommes charnels »,
être compris d'une manière par les spirituels, il faut entendre ces paroles en ce sens : Ce
par les plus capables, et d'une autre par ceux
I Cor. xiv, 37, 38. - Galat. iv, 9. — '

'
I Cor.
I Cor. i, 23, 2£ 1
Id. 12. — • Galat. vi, 14.
TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

que je vous ai dit, vous n'avez pu le com- n'est ni assez fort ni assez exercé pour faire
prendre comme des hommes spirituels, mais cette distinction, à moins qu'ils ne soient re-
seulement comme des hommes charnels, tenus comme par le lait de la foi, qui leur fait

a L'homme animal », c'est-à-dire celui qui croire les choses invisibles qu'ils ne voient
juge humainement des choses, (il est appelé point et les choses trop élevées qu'ils ne com-
animal à cause de son âme, et charnel à cause prennent point, on les entraînera facilement
de son corps, parce que l'homme tout entier se à des fables vaines et sacrilèges, par la pro-
compose d'une âme et d'un corps) ; « l'homme messe de on leur fera croire que
la science :

« animal ne perçoit pas les choses qui sont de le mal ne sont que des substances
bien et le

o l'Esprit de Dieu l
», c'est-à-dire ce que la corporelles que Dieu lui-même n'est qu'un
;

croix de Jésus-Christ confère en fait de grâce corps et que le mal est une substance pour- :

à ceux qui ont la foi. Car il pense que le seul tant, le mal est plutôt le défaut qui sépare les

effet produit par cette croix consiste à nous substances muables de la substance immuable,
faire imiter l'exemple du Sauveur, et com- laquelle, immuable, souveraine, Dieu en un

battre pour la vérité jusqu'à la mort. En effet, mot les a créées de rien. Pour ceux qui
,

si ces hommes qui ne veulent être que des croient ces vérités et qui les comprennent, les

hommes, savaient que Jésus-Christ crucifié perçoivent et les savent après y avoir appliqué

a nous a été donné de Dieu comme notre sa- les sens intérieurs de leur esprit, il n'y a rien
« gesse, notre justice, noire sanctification et à craindre : ils ne se laisseront pas séduire

« notre rédemption, afin que, selon qu'il est par ceux qui disent que le mal est une subs-
o écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans tance que Dieu n'a point faite, et qui font de

a le Seigneur 2 », assurément ils ne se glori- Dieu lui-même une substance changeante :


telssont les Manichéens et les autres pestes
fieraient pas dans un homme, et ils ne di-
qui peuvent partager leurs égarements.
raient pas en hommes charnels : « Moi je
« suis de Paul, moi je suis d'Apollo, et moi je S. Pour les faibles d'esprit ,
que l'Apôtre
mais, en hommes spiri- appelle charnels, qu'il faut nourrir de lait et
a suis de Céphas » ;

Moi, je suis de Jésus- qui ne saisissent point la doctrine catholique,


tuels, ils diraient a :

3 toute parole tendant à leur faire croire, com-


ce Christ ».
encore une difficulté, prendre et savoir ces vérités, est un insuppor-
4. Mais ce qui fait
table fardeau; elle les accable plutôt qu'elle
c'est ce que nous lisons dans l'épître aux
ne les nourrit. De là vient que les spirituels
Héhreux « Vous qui devriez être maîtres,
:

ne taisent pas entièrement ces vérités aux


a depuis le temps qu'on vous parle, vous avez
charnels, puisqu'il faut prêcher à tous la loi
« encore besoin qu'on vous enseigne les pre-
catholique; cependant ils ne leur eu parlent
a miers éléments de la parole de Dieu, et vous
pas d'une manière détaillée ; car, en voulant
a êtes devenus tels que vous avez besoin de
les introduire dans une intelligence qui est
a lait et non d'une nourriture solide carqui- ;

au-dessus d'eux, ils arriveraient à rendre


a conque n'est nourri que de lait, est inca-
fastidieux leur discours sur la vérité, au lieu
« pable d'entendre la doctrine de la justice ;

de faire saisir la vérité par leur discours. C'est


a car il est encore enfant mais la nourriture ;

pour ceux dont ce qu'a voulu dire l'Apôtre dans son épître
a solide est pour les parfaits,
aux Colossiens a Quoique je sois absent de
par un long exercice, s'est accou-
:
« l'esprit,
a corps, je suis avec vous en esprit, me ré-
a tumé à discerner le bien du mal * ». Ces
« jouissant et voyant l'ordre qui règne parmi
paroles de l'Apôtre nous indiquent bien en
quoi consiste la nourriture solide des parfaits. a vous et la fermeté de votre foi eu Jésus-
tient le même langage en écrivant aux Co- « Christ ' ». Et dans celle aux Thessaloni-
Il
ciens a Nuit et jour », dit-il, a priant de
rinthiens : « Nous prêchons la sagesse au :

« milieu des parfaits ». Et pour faire com-


5 « plus en plus afin de voir votre face et de
suppléer ce qui manque à votre foi ». De
2
prendre ce qu'en cet endroit il entend par les «

parfaits, il ajoute a Ceux dont l'esprit, par un :


là, il faut conclure qu'en les instruisant pour

a long exercice, s'est accoutumé à discerner la première fois, il les avait nourris de lait et
a le bien du mal ». Donc ceux dont l'esprit non d'une nourriture plus forte c'est de ce ;

lait qu'en écrivant aux Hébreux il rappelle la


1
I Cor. Il, 11. — ld. I, cO, 31. — ' Id. 12. — «
Hébr. v, 12-14.
_ >
1 Cor. il, 6.
i
Coloss. H, 5. — ' I Tfcess. m, lu.
QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME TRAITÉ. — LAIT ET ALIMENTS SOLIDES. 73

fécondité à ceux qu'il voulait nourrir doréna- ne comprennent pas que Jésus-Christ est le
vant d'une viande plus solide. « C'est pour- créateur; ni les en sevrer si complètement
« quoi » , leur dit-il, « laissant les instructions qu'ils arrivent à ne plus le regarder comme
a que l'on donne aux novices dans la foi de médiateur. En cela la comparaison tirée du
« Jésus-Christ, élevons-nous à ce qu'il y a de lait maternel et de la nourriture plus solide
« plus parfait, sans jeter de nouveau les fon- cesse d'être juste ; il faut lui préférer la com-
a déments de la foi en Dieu et de la pénitence paraison tiréedu fondement surlequelon bâtit.
« des œuvres moites, de la doctrine du bap- En effet, quand un enfant est sevré et qu'il
« tême et de l'imposition des mains, de la abandonne la nourriture de son premier âge, il
a résurrection des morts et du jugement éter- prend des aliments plus substantiels, mais il
a nel ' ». Voilà ce lait si riche sans lequel ne ne redemande pas le sein de sa mère niais ;

peuvent vivre ceux qui ont assez l'usage de la Jésus-Christ crucifié est en même temps un
raison pour pouvoir croire, quoiqu'ils soient lait pour les petils enfants, et une viande pour

encore incapables de discerner le bien du ceux qui sont plus avancés en fait d'intelli-
mal, non pas par la foi, mais par l'intelli- gence. La comparaison du fondement est donc
gence. (Cette faculté appartient exclusivement plus appropriée à ce que nous disons car ;

à ceux qui font usage d'une nourriture plus pour achever une construction, on n'arrache
forte). Toute la doctrine que l'Apôtre a rap- pas le fondement déjà posé, on y ajoute seule-
pelée sous le nom de lait , est celle qu'en- ment ce que l'on bâtit au dessus.
seignent le symbole et l'oraison domini- 7. Puisqu'il en est ainsi, je dirai à tous

cale. ceux d'entre nous qui sont enfants en Jésus-


t>. Mais loin de nous la pensée qu'il y ait Christ, et sans doute le nombre en est grand :

rien de contraire à ce lait dans cette nourri- Approchez-vous de cette nourriture solide de
ture plus forte réservée uniquement à l'intel- l'esprit, et non de l'estomac. Progressez et ap-

ligence assez ferme pour comprendre les prenez à discerner le bien du mal attachez- ;

choses spirituelles, et qui devait être donnée vous de plus en plus au médiateur, il vous
aux Colossiens et aux Thessaloniciens, puis- délivrera du mal, non pas en l'éloignant de
qu'elleleurfaisaitdéfaut.Or,enajoutantcequi vous extérieurement, mais en le guérissant
manque, on ne condamne nullement ce qui au dedans de vous-mêmes. Et si l'on vous dit :
existait déjà. S'il est question des aliments Ne croyez point que Jésus-Christ est un vrai
que uous prenons, la nourriture plus forte homme, ou bien que le vrai Dieu a créé le
est si peu opposée au lait, qu'elle se change corps des hommes et des animaux, que le
en lait elle-même, afin de devenir propre aux vrai Dieu ne nous a pas donné l'Ancien Testa-
enfants, auxquels elle arrive par le sein de la ment, et autres semblables choses ; si l'on
mère ou de la nourrice. Ainsi, la sagesse ajoute que ces choses ne vous ont pas été en-
même, notre mère, est la nourriture solide seignées plus tôt , c'est-à-dire quand vous
des anges au plus haut des cieux, et pourtant étiez nourris de lait, parce que votre cœur
elle a daigné en quelque sorte se changer en n'était pas encore, assez robuste pour porter
lait pour Verbe
ses petits enfants, a lorsque le toute la vérité, sachez-le, cet homme
vous
2
a s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous ». offre non pas une viande mais un poi-
solide,
Mais le même Jésus-Christ homme, qui dans son. C'est pourquoi le bienheureux Apôtre,
sa vraie chair, sa vraie croix, sa vraie mort s'adressant à ceux qui se regardaient comme
et sa vraie résurrection, est un lait pur pour parfaits, leur dit qu'il était lui-même impar-
les petits enfants, les hommes spirituels qui fait, et ajoute : a Nous tous donc qui voulons
le comprennent bien, le reconnaissent pour « être parfaits, ayons ce sentiment si vous ;

le Seigneur des Anges. C'est pourquoi les en- a avez d'autres pensées, Dieu vous éclairera».

fants ne doivent pas être tellement nourris de Mais il veut les empêcher de se laisser séduire
lait, qu'ils ne sachent jamais que Jésus-Christ par ceux qui voudraient les détourner de la
est Dieu ils ne doivent pas, non plus, être
; foi en leur promettant la science de la vérité ;

sevrés au point de ne plus le regarder il veut les empêcher de croire que c'était ce

comme un homme en d'autres termes, il ne ; qu'il avait prétendu dire par ces mots oDieu :

faut ni les nourrir de lait, à tel point qu'ils « vous éclairera ». Il ajoute aussitôt a Tou- :

1
Hébr. 71, 1,2.— ' Jean, i, 1, 14. a tefois, tenons-nous-en aux vérités que nous
74 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

a connaissons '
». Si donc tu découvres quel- ne marche pas dans la voie ; au contraire, il

que chose qui ne soit pas contraire à la règle s'en éloigne.


de la foi catholique, à laquelle tu t'es attaché 8. Lors donc que Notre-Seigneur dit à ses
comme à la voie qui conduit à la patrie ; si, disciples « J'ai encore beaucoup de choses à
:

d'ailleurs, tu comprends que de cette vérité a vous dire, mais vous ne pouvez les porter
ta foi ne doit aucunement souffrir, ajoute-la « maintenant », il voulait dire qu'il avait à
à l'édifice que tu construis, mais n'en aban- ajouter des choses qu'ils ignoraient, mais non
donne pas le fondement. Lors donc que ceux pas à détruire celles qu'ils avaient déjà ap-
qui sont plus avancés instruisent ceux qui le prises ; comme je l'ai expliqué dans le dis-
sont moins, doivent se garder de dire que
ils cours précédent, il pouvait parler ainsi, car
Jésus-Christ Notre-Seigneur, et les Prophètes l'infirmité humaine à laquelle ils se trouvaient
et les Apôtres qui étaient bien plus éclairés encore réduits, ne leur permettait point de
qu'ils ne le sont eux-mêmes, n'ont rien dit porter les choses mêmes qu'il leur avait déjà
contre la vérité. Vous devez éviter d'abord ces apprises, dans le cas où il voudrait les leur
diseurs de riens, qui pour séduire les âmes ra- faire concevoir de la manière dont les Anges
content des choses fausses et extravagantes, et les conçoivent. Tout ce que peut faire un
dans tous leurs vains mensonges promettent homme, si spirituel qu'il soit, c'est d'ensei-
une haute science à rencontre de la règle de gnerà un autre ce qu'il sait lui-même si le ;

la foi catholique que vous avez embrassée ; Saint-Esprit rend cet autre plus capable en
vous devez éviter aussi ceux qui raisonnent lui faisant faire des progrès, car celui qui en-
avec vérité sur rimmutabilile.de la nature de seigne n'a rien pu apprendre lui-même que
Dieu, sur la créature incorporelle et même par cet Esprit divin : de la sorte, tous les
sur le Créateur, et appuient ce qu'ils disent deux sont enseignés de Dieu '. Entre les spi-
sur des raisons et des preuves certaines, mais rituels eux-mêmes, il en est de plus éclairés
qui cherchent cependant à vous détourner et de meilleurs les uns que les autres ; aussi
du seul Médiateur entre Dieu et les hommes; l'un d'eux est-il arrivé à connaître des choses
vous devez les fuir comme une peste plus qu'il n'est pas permis à l'homme de raconter.
dangereuse encore que les autres. Voilà ceux A quelques hommes pleins de
celte occasion
dont l'Apôtre a dit « Ils connaissaient Dieu, et
: vanité ont imaginé dans leur folle présomp-
« ils ne l'ont point glorifié comme Dieu
2
». tion, une Apocalypse de Paul, pleine de je
A quoi sert, en effet, d'avoir une vraie connais- ne sais quelles fables que la sainte Eglise ne
sance du bien immuable, si l'on ne s'attache reçoit pas; à les entendre, il veut en parler
pas à Celui qui délivre du mal? Que cet aver- lorsqu'il dit avoir élé ravi au troisième ciel et
tissement du bienheureux Apôtre ne sorte y avoir entendu des paroles ineffables « qu'il
donc point de votre cœur « Si quelqu'un : o n'est pas permisà l'hommede rapporter 8 ».

« vous annonce un Evangile différent de celui Leur audace serait peut-être supportable, si
3
a que vous avez reçu, qu'il soit anathème ». l'Apôtre avait dit avoir entendu des paroles
11ne dit pas quelque chose de plus que ce
: « qu'il n'est pas » encore « permis à l'homme

que vous avez reçu mais a un Evangile dif- ; : a de rapporter ». Mais comme il a dit: «qu'il
« férent de celui que vous avez reçu » car, ; « n'est pas permis à l'homme de rapporter »,
s'il l'eût dit, il se serait condamné lui-même, qui sont-ils pour oser les rapporter avec tant
puisqu'il désirait venir vers les Thessaloni- d'impudence et si peu de succès? Mais il est
ciens, pour compléter ce qui manquait à leur temps que je mette fin à ce discours par le
foi. Or, celui qui complète, ajoute ce qui souhait que je fais de vous voir prudents dans
manque, mais n'enlève pas ce qui existe déjà. le bien et exempts de tout mal.

Mais celui qui transgresse la règle de la loi, 1


Jean, vi, 45, II Cor. xu, 2, 4.

1
I'hilijip. lll, 15, 16. — !
Rom. I, 21. '
Galac.
QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.
SLR CES PAROLES : « IL NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME, MAIS IL DIRA TOUT CE QLl'lL ENTENDRA »

(Chap. xiv, 13.)

PROCESSION DU SAINT-ESPRIT.

Jésus-Christ dit du Saint-Esprit : « 11 ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il entendra ». Ces paroles ne peuvent
s'entendre dans le même sens que celles que le Sauveur prononçait sur lui-même en tant qu'homme, puisque le Saint-Esprit

ne s'est uni il aucune nature créée. Quoique l'àme humaine ait des points de ressemblance avec Dieu, elle ne peut non plus
servir de terme de comparaison pour les opérations intérieures de la divinité. En D;eu. la science, c'est l'être, et comme
le Saint-Esprit procède du Père, ce qu'il apprend, ce qu'il sait, il le tient, non de lui-même, mais du Père. Mais pourquoi
Jésus-Christ dit-il que procède du Père, saus dire qu'il procède aussi du Fils ? C'est que le Fils a été engendré
le Saint-Esprit

par le Père, et que le Père a donné au Fils que le Saint-Esprit procède de lui comme du Père.

1. Que signifie ce que le Seigneur dit du ment ne sera pas celle sous laquelle il n'a pas
Saint-Esprit, lorsqu'après avoir promis à ses regardé comme une
usurpation de se dire
disciples qu'il viendrait à eux et qu'il leur égal à Dieu, mais celle dont il s'est revêtu
enseignerait toute vérité, ou bien qu'il les lorsqu'il s'est anéanti lui-même. Il s'est
conduirait à toute vérité, il ajoute « Car il : anéanti lui-même en prenant la forme de
a ne parlera pas de lui-même, mais il dira serviteur forme sous laquelle il semble
'
:

a tout ce qu'il entendra?» Cette parole re- nous avoir annoncé que se manifestera son
vient à ce que Jésus-Christ avait déjà dit de obéissance pour faire le jugement; car il dit :

lui-même « Je ne puis rien faire de moi-


: «Je ne puis rien faire de moi-même: comme
cemême comme j'entends, je juge ». Lors-
;
'
«j'entends, je juge». Adam, par la seule
que nous avons expliqué ce passage, nous désobéissance de qui tant d'hommes ont été
avons dit qu'il pouvait s'entendre selon l'hu- faits pécheurs, Adam n'a pas jugé comme il

manité -. De la sorte, cette obéissance en a entendu au contraire, le commandement


;

vertu de laquelle il a été soumis jusqu'à la qu'il avait entendu, il l'a violé, et il a fait de
mort de la croix s le Fils semblait nous an- , lui-même le mal qu'il a fait, parce qu'il a
noncer qu'il l'aurait encore dans la circons- fait non pas la volonté de Dieu, mais la sienne.

tance où il jugera les vivants et les morts; Mais Celui par l'obéissance duquel seul un
car il ne jugera les hommes que parce qu'il grand nombre sont rendus justes 2 a été ,

est le Fils de l'Homme. C'est pourquoi il a dit: obéissant jusqu'à la mort de la croix à laquelle
« Le Père ne juge personne; mais il a remis il a été condamné par des morts, quoiqu'il
« tout jugement au Fils ». Car, dans le juge- eût la vie a même fait plus, il nous a pro-
; il

ment, ce qui paraîtra, ce sera non pas la forme mis de montrer obéissant jusque sur le
se
de Dieu par laquelle il est égal au Père, et qui tribunal où il jugera les vivants et les morts ;

ne peut être vue parles impies, mais la forme il a dit, en effet « Je ne puis rien faire de
:

d'homme, par laquelle il a été abaissé un peu « moi-même ;maiscommej'entends, je juge».

au-dessous des Anges; et, bien qu'alors il Pour ce qui a été dit du Saint-Esprit « Il ne :

doive venir dans la gloire et non dans son « parlera pas de lui-même, mais il dira tout

humiliation première, il se fera voir néan- ace qu'il entendra», oserons-nous l'enten-
moins et par les bons et par les méchanls. dre selon l'homme, ou selon quelque autre
Voilà pourquoi il dit encore « Et il lui a : créature qu'il se serait unie? Le Fils est la
« donné le pouvoir de juger, parce qu'il est seule des trois personnes divines qui ait pris
« Fils de l'Homme '
». Par ces paroles on voit la forme d'esclave, et cette forme lui a été
clairement que la forme présentée au juge- adjointe dans l'unité de personne, c'est-à-dire

— — que le Fils de Dieu et le Fils de l'Homme ne


1
Jean, V, 2U. - Traué six, xxi'. l'hilipp. n, 8. — ' Jean,
v, J2, ;:. ;

Philipp. n, 6, Rom. v, 19.


TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

forment qu'un seul Jésus-Christ; sans cela ce les syllabes et les sons; car toutes les syllabes
ne serait pas une Trinité, mais une quaternité ne peuvent résonner en même temps lorsque
que nous prêcherions: que Dieu nous en pré- l'on parle. Les sons naissants succèdent, cha-
serve Comme il y a en Jésus-Christ une seule
! cun à son tour, aux sons qui s'évanouissent,
personne composée de deux natures, la na- et, ainsi ce que nous disons ne se complète

ture divine et la nature humaine, tantôt il que par la dernière syllabe. Dieu nous garde
parle en tant qu'il est Dieu, comme quand il de dire que le Père parle ainsi à son Fils,
dit a Le Père et moi, nous sommes une
: c'est-à-dire à son Verbe qui est Dieu. Mais
o même chose » tantôt il parle en tant qu'il
'
; ceux-là seuls peuvent le comprendre, autant
est homme, comme quand il dit: a Parce que le que l'homme en est capable, qui n'en sont
2
« Père est plus grand que moi ». Voilà en plus au lait, mais qui usent d'une nourriture
quel sens nous avons entendu le passage dont plus solide. Puis donc que le Saint-Esprit ne
il est question «Je ne puis rien faire de moi-
: s'est pas fait homme en prenant la nature hu-
ci même; comme j'entends, je juge». Mais maine, puisqu'il ne s'est pas fait ange, en
pour la personne du Saint-Esprit, comment prenant la nature angélique, puisqu'il ne s'est
entendrons-nous ce qu'il en dit « Il ne par- : pas fait créature en se revêtant de quelque
oi lira pas de lui-même, mais il dira tout ce nature créée ; comment peut-on entendre ce
<r qu'il entendra ? » Comme, dans cette per- que Sauveur dit de lui «Il ne parlera pas
le :

sonne, il n'y a pas deux natures, la nature « de lui-même, mais il dira tout ce qu'il en-
divine et la nature humaine ou tout autre « tendra ?» Question difficile, trop difficile.

nature créée, de là naît une grande diffi- Que le Saint-Esprit m'assiste lui-même, afin
culté. que je puisse vous l'expliquer comme il

Sans doute, le Saint-Esprit s'est fait voir


2. m'est donné de la concevoir, et qu'elle arrive
3
sous la forme corporelle d'une colombe ,
à votre intelligence en proportion de mes
mais ce ne fut que passagèrement et pour un humbles facultés.
instant. Nous pouvons en dire autant du mo- 3. Et d'abord, il y a une chose certaine que

ment où il est descendu sur les disciples ils : ceux qui le peuvent doivent comprendre et
virent comme des langues de feu qui se sépa- que ceux qui ne le pourront pas doivent au
rèrent etvinrentsereposersurchacun d'eux*. moins croire, c'est que la substance de Dieu
Celui donc qui dirait que la colombe fut unie n'est pas comme les substances corporelles où
au Saint-Esprit dans l'unité de sa personne, les sens sont distribués en places différentes;
en sorte que la personne du Saint-Esprit se ainsi, dans la chair mortelle de tous les ani-
composerait de la colombe et de Dieu (puis- maux, ailleurs est la vue, ailleurs l'ouïe, ail-
que le Saint-Esprit est Dieu), celui-là serait leurs le goût, ailleurs l'odorat, et par tout le
obligé d'en dire autant du feu et par là il
; corps le toucher. Dieu nous garde de penser
doit comprendre qu'il ne faut dire ni l'un ni qu'il en est de même
dans sa nature incorpo-
l'autre. Ces formes destinées à manilester relle et immuable. Pour
elle, entendre et

comme il le fallait la substance divine, se voir c'est la même chose. Il est même ques-
présentèrent aux sens corporels des hommes tion d'un odorat en Dieu, car l'Apôtre a dit :

et ne firent que passer ; car elles avaient été « Ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et s'est

tirées par Dieu, et pour un moment, de la a livrélui-même pour nous, en s'offrant à


créature toujours soumise, et non pas de la « Dieucommeunevictimed'agréableodeur ». 1

nature souveraine, laquelle est stable en elle- On peut entendre aussi que c'est par le goût
même, meut ce qu'elle veut; laquelle
et que Dieu hait ceux qui lui causent de l'a-
est immuable en elle-même, et change ce mertume, et qu'il vomit de sa bouche ceux
qu'elle veut. Il en est de même de cette voix 2
qui ne sont ni froids ni chauds, mais tièdes .
qui perça les nues et vint frapper les oreilles Jésus-Christ, qui est Dieu, dit aussi : a Ma
corporelles et ce sens du corps qu'on appelle « nourriture est de faire la volonté de Celui
». Il existe aussi un tou-
3
l'ouïe il ne faut
5
; et pas croire que c'était le a qui m'a envoyé

Verbe de Dieu son Fils unique. En effet, s'il cher divin dont l'épouse dit, en parlant de son
est appelé Parole, il ne se termine point avec époux « Sa main gauche est sous ma tête, et
:

4
« sa droite m'embrassera ». Mais ces choses
' Jean, x, 30. — ' Id. ziv, 28. * Matth. m, 16. — ' Act. Il, 3.
— ' Luc, lï, 35.
1
Ephés. V, 2.— ' Apoc. m, 16.— Jean, lv, 34. — ' CaDt. H, 6.
QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ. — PROCESSION DU SAINT-ESPRIT.

ne sont pas en Dieu à divers endroits d'un connaître, parce qu'elle est ce qu'elle a. Et
corps. Car quand on dit de Dieu qu'il sait, on elle n'a pas la science de telle manière qu'en
parle de tout cela en même temps, c'est- elle autre chose soit la science qui lui donne
à-dire qu'il voit, qu'il entend, qu'il sent, de connaître, et autre chose l'essence qui la
qu'il goûte et qu'il louche, sansaucun chan- fait exister. L'une et l'autre ne sont qu'une
gement de sa substance, sans aucune étendue même chose. Il ne faut même pas dire l'une
plus considérable dans une partie et moindre et l'autre, puisqu'il n'y aqu'une seule et indi-
dans une autre. Celui qui aurait de Dieu cette visible chose. «Comme le Père a la vie enlui-
idée, fût-il un vieillard, raisonnerait comme « même », et il n'est autre chose lui-même

un enfant. que la vie qui est en lui, « il a aussi donné au


A. 11 ne faut pas t' étonner que la science « Fils ;d'avoir la vie en lui-même ' » c'est- ,

ineffable en vertu de laquelle Dieu connaît à-dire, il a engendré le Fils qui lui-même de-
toutes choses soit, selon les différentes ma- vait être la vie. Ainsi devons-nous entendre
nièresde parler des hommes, appelée des ce qui est ditdu Saint-Esprit « Il ne parlera :

noms de tous les sens corporels il en est de : « pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il

même de notre âme, c'est-à-dire de l'homme « entendra ». Nous devons comprendre qu'il

intérieur; c'est elle seule qui juge des diffé- n'est pas de lui-même. Le Père seul n'est

rentes choses que lui annoncent, comme au- d'aucun autre; car le Fils est né du Père et
tant de messagers, les cinq sens du corps. le Saint-Esprit procède du Père. Mais le Père

Ainsi, quand elle comprend, choisit et aime n'est né ni ne procède d'aucun autre. Toute-
l'immuable vérité et qu'elle voit la lumière fois, que l'esprit humain ne se figure aucune
dont il est dit « Il était la vraie lumière »
: ;
inégalité dans cette Trinité souveraine. Carie
quand elle entend la Parole dont il est dit: Fils est égal à Celui dont il est né, et le Saint-
« Au commencement était le Verbe »; quand
1
Esprit est égal à Celui dont il procède. Quelle
elle perçoit l'odeur dont il est dit « Nous : différence y a-t-il entre procéder et naître?
2
« courrons après l'odeur de vos parfums »; Il faudrait un long discours pour chercher à
quand elle boit à la fontaine dont il est écrit : le savoir et pour le discuter ; et après l'avoir
« En vous est la source de vie 3
»; quand elle discuté, on serait téméraire de vouloir le dé-
jouit de ce toucher dont il est dit : « Pour finir; car il est très-difficile à l'âme humaine
« moi, il m'est bon de m'altacher à Dieu *
»; de comprendre, et bien qu'elle puisse y
le

c'est, non pas une chose ou une autre, mais comprendre quelque chose, il est très-diffi-
l'intelligence seule qui est désignée sous les cile à la langue de l'expliquer, quel que soit

noms de tous ces sens. Lors donc qu'il est dit le docteur qui parle, et quel que soit celui qui

du Saint-Esprit «Car il ne parlera pas de


: écoute. « II ne parlera » donc « pas de lui-
« lui-même, mais il dira tout ce qu'il enten- ramême », parce qu'il n'est pas de lui-même;
o dra », il faut alors, plus que jamais, con- « mais il dira tout ce qu'il entendra»; il l'en-

cevoir, ou du moins croire que sa nature est tendra de Celui dont il procède. Pour lui, en-
simple, puisqu'elle est simple par essence et tendre, c'est savoir, et savoir, c'est être ; je
qu'elle surpasse de beaucoup en hauteur et l'ai expliqué tout à l'heure. Donc, comme il

en largeur la nature de notre âme. Notre est non pas de lui-même, mais de Celui dont
âme, en effet, est sujette au changement, il procède, sa science lui vient de Celui dont
puisqu'en apprenant elle reçoit ce qu'elle ne il tient son essence; c'est donc de celui-là
savait pas, et qu'en oubliant elle perd ce qu'il entend, ce qui n'est pas, pour lui, autre
qu'elle savait elle est trompée par la vrai-
;
chose que savoir.
semblance, au point de prendre le faux pour 5. Et ne soyez point surpris que le verbe

le vrai, et l'obscurité où la plongent les ténè- soit placé au temps futur. Il n'est pas dit, en
bres qui l'enveloppent, l'empêche de parve- effet : « Il dira » tout ce qu'il a entendu, ou
nir au vrai. Cette substance n'est donc pas tout ce qu'il entend, mais bien « tout ce qu'il
vraiment simple, puisque, pour elle, être « entendra». Celte action d'entendre est éter-
n'e^t pas la même chose que connaître; elle nelle, comme l'est aussi la science. Or, dans
peut, en effet, être et ne pas connaître. Mais la ce qui est éternel, sans commencement et
substance divine ne peut pas être et ne pas sans fin, à quelque temps que soit le verbe ,

• Jean, i, 9, 1.— Cant. I, 3 — Pu. xxxv, 10 — » Id. lxxii, 28. • Jean, v, 26.
78 TRAITÉS SUR SAINT .IRAN.

qu'il soit employé au passé ou au présent, ou a corps», dit l'Apôtre, pour nous représenter
au futur, peu importe; il est employé sans l'Eglise, et il ajoute aussitôt : a Et un seul
mensonge. Bien que l'immutabilité ineffable « Esprit». Et vois comme
complète la Tri- il

de cette nature ne permette pas de dire nité : «Comme vous êtes appelés», dit-il,
qu'elle a été ou qu'elle sera, mais seulement o en une seule espérance de votre vocation,

qu'elle est en effet, elle est véritablement,


; ail n'y a qu'un seul Seigneur». Ici c'est
parce qu'elle ne peut changer, et à elle seule Jésus-Christ qu'il a voulu désigner; il ne reste
il convenait de dire : a Je suis Celui qui plus qu'à nommer le Père. Il continue donc :

« suis » ; et aux enfants


encore: « Tu diras « Une seule foi, un seul baptême, un seul
« d'Israël Celui qui est m'a envoyé vers
: « Dieu et Père de tous, qui est sur tous,
« vous »; cependant, à cause de la mutabilité
1
a parmi tous et dans nous tous ». Comme il '

du temps dans lequel se trouvent circons- n'y a qu'un seul Père, un seul Seigneur,
crites notre mortalité et notre changeante c'est-à-dire un seul Fils, il n'y a non plus
nature, nous disons certainement sans men- qu'un seul Esprit; il est donc l'Esprit des
songe Il a été, il sera et il est. Il a été dans
: deux. En effet, tandis que Jésus-Christ dit
les siècles passés , il est dans le présent , il lui-même a L'Esprit de votre Père qui parle
:

sera dans les siècles à venir. Il a été, parce « eu vous »; l'Apôtre dit aussi « Dieu a en- :

qu'il n'a jamais cessé d'être ; il sera, parce « voyé l'Esprit de son Fils dans vos cœurs ».
qu'il ne cessera jamais d'exister; il est, parce Dans un autre endroit, le même Apôtre dit :

qu'il est toujours. En effet, il ne meurt point a Si de Celui qui a ressuscité Jésus-
l'Esprit
avec les choses passées, et n'est pas comme « Christ d'entre les morts habite en vous».
s'il n'était déjà plus; il ne passe pas avec les Assurément il veut dire ici l'Esprit du Père.
choses présentes, comme il passerait s'il ne Et cependant c'est encore de lui qu'il dit ail-
demeurait pas toujours le même ; il n'appa- leurs Quiconque n'a pas l'Esprit de Jésus-
: «

raîtra pas avec les choses de l'avenir, comme pasà lui ° ». Beaucoup d'autres
« Christ, n'est

il apparaîtrait s'il n'avait pas toujours existé. témoignages montrent ainsi évidemment que
Comme la parole humaine change selon les Celui qui dans la Trinité est appelé l'Esprit-
révolutions des temps, on peut se servir de Saint est en même temps l'Esprit du Père et
tous les temps en parlant de Celui qui n'a du Fils.
pu ne peut et ne pourra manquer dans
, 7. Ce n'est pas, je pour une autre crois,
aucun temps. Le Saint-Esprit entend donc raison qu'on proprement l'Esprit
l'appelle ;

toujours, parce qu'il sait toujours. Donc bien que, si l'on nous demande ce que sont le
il a su, et il sait, et il saura, et par là Pèreet le Fils, nous ne puissionsque répondre:
même il a entendu, et il entend, et il en- Ils sont l'un et l'autre Esprit, car Dieu est

tendra; car, comme


pour lui, je l'ai déjà dit, Esprit'; c'est-à-dire, Dieu n'est pas un corps,
entendre c'est savoir, pour lui, savoir c'est et mais un Esprit. Ce qui était le nom commun
être. Donc il a entendu, il entend et il en- des deux autres devait donc devenir le nom
tendra de Celui dont il est, et il est de Celui propre de Celui qui n'était ni l'un ni l'autre des
dont il procède. deux premiers, mais Celui en qui paraissait
6. Ici quelqu'un me demandera peut-être l'union commune de tous les deux. Pourquoi
si le Saint-Esprit procède aussi du Fils. Car alors ne croirions-nous pas que le Saint-Esprit
le Fils est Fils du Père seul et le Père est , procède aussi du Fds, puisqu'il est l'Esprit du
Père du Fils seul. Mais le Saint Esprit est Filscomme celui du Père? S'il ne procédait
l'Esprit non pas de l'un des deux, mais de pas du Fils, quand Jésus-Christ se fit voir à
tous les deux. Tu as la parole de Notre-Sei- ses disciples après sa résurrection, il n'aurait
gneur pour l'instruire, car il a dit a Ce n'est : pas soufflé sur eux en disant : « Recevez le

a pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de « Saint-Esprit


4
».Que signiflait cette insuffla-
a votre Père qui parle en vous 2 ».Tu as aussi tion? Que le Saint-Esprit procède aussi de
celle de l'Apôtre la voici a Dieu a envoyé ; : lui. A cela se rapporte encore ce qu'il dit de
a l'Esprit de son Fils dans vos cœurs 3 ». Est- la femme qui souffrait d'une perte de sang :

ce qu'il y a deux esprits, l'un du Père, et « Quelqu'un m'a touché ; car j'ai senti une
l'autre du Fils? A Dieu ne plaise. « Un seul
' Euhé=. îv, 1-6. — Rom. vin, 11, 9,
1

Jean, IV, 24. — "Id.


' Exod. m, 14. — ' Matth. x, 20. — '
Galat. u, 6. XX, 22.
QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME TRAITE. — PROCESSION DU SAINT-ESPRIT. 79

a vertu sortir de moi '


». Or, le Saint-Esprit Fils, comme il procède du Père lui-même.
est aussi désigné sous de vertu, cela le nom 9. Parla nous pouvons comprendre, autant
ressort clairement de ce passage où Marie que des hommes tels que nous en sont capa-
ayant dit a Comment cela se fera-t-il, puis-
: bles, pourquoi on ne dit pas que le Saint-
« que je ne connais point d'homme? » l'ange Esprit est né, mais qu'il procède. Car s'il était,
lui répondit o Le Saint-Esprit surviendra en
: lui aussi, appelé Fils, il serait appelé le fils de
o vous, et la vertu du Très-Haut vous cou- tous les deux, ce qui est comble de l'absur-
le
s
« vrira de son ombre ». Notre-Seigneur lui- dité. Car on est le fils, non pas de deux pères,
même, promettant le Saint-Esprit à ses disci- mais seulement d'un père et d'une mère. Or,
ples, leur dit : «Mais vous, demeurez dans la loin de nous la pensée de supposer quelque
o ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de chose de semblable entre Dieu le Père, et Dieu
le Fils. Car même un homme ne procède pas
3
« la vertu d'en haut » ; et encore : a Vous
« recevrez la vertu du Saint-Esprit qui sur- en même temps de son père et de sa mère.
« viendra en vous, vous me servirez de té- et Lorsqu'il procède du père dans la mère, alors
Nous il ne procède pas de la mère
4
a moins devons
». le croire, c'est de et lorsqu'il pro-;

cette vertu que parlait l'Evangéliste lorsqu'il cède de la mère pour paraître au jour, alors
disait « Une vertu sortait de lui et les gué-
: il ne procède pas du père. Le Saint-Esprit ne

5
« rissait tous » procède pas du Père dans le Fils, et du Fils
8. Si le du Père et du
Saint-Esprit procède il ne procède pas dans la créature qu'il doit

Fils, pourquoi donc le Fils dit-il a II procède : sanctifier mais il procède en même temps
;

6
« du Père ? » Pourquoi? parce qu'il a cou- de l'un et de l'autre quoique le Père ait
:

tume de rapporter ce qui est de lui-même à donné au Fils que le Saint-Esprit procède de
celui dont il est lui-même. De là celte parole : lui comme il procède du Père. Nous ne pou-
a Ma doctrine n'est pas ma doctrine, mais la vons point dire que le Saint Esprit n'est point
7
a doctrine de Celui qui m'a envoyé ». Si donc la vie, puisque le Père est la vie et que le
nous reconnaissons que cette doctrine est bien Fils l'est aussi. Et ainsi, comme le Père a la
la sienne, quoiqu'il dise qu'elle n'est pas la vie en lui-même, donné au Fils d'avoir la
il a
sienne, mais celle du Père; à combien plus vie en lui de même le Père a donné au Fils que
;

forte raison devons-nous reconnaître que le la vie procède de lui, comme elle procède du
Saint-Esprit a procède de lui-même », puis- Père. Mais voici les paroles que Notre-Seigneur
que, en disant qu'il procède du Père, il ne dit ajoute : a Et
les choses qui doivent venir, il
pas qu'il ne procède pas de lui-même ? Or, a vous annoncera. Il me glorifiera, car il
les
Celui dont le Fils a reçu la nature divine (car a recevra du mien et vous l'annoncera. Toutes
il est Dieu de Dieu), lui a donné encore que a les choses qu'a le Père sont miennes ; c'est
le Saint-Esprit procède aussi de lui; et le Saint- « pourquoi j'ai dit qu'il recevra du mien et
Esprit tient aussi du Père de procéder du a vous l'annoncera ». Comme ce discours est
déjà trop long, il faut renvoyer l'explication
' Luc. vin, 46. - ' Id. I, 31, 35. — ' Id. XX1V.49. — ' Act. I, 8.
' Luc, vi, 19. — '
Jean, XV, 26. — ' Id. vil, 16. de ce passage à un autre jour.
CENTIÈME TRAITÉ.
SDR LUS DEHNIÈRES PAROLES DE LA MÊME LEÇON. (Cliap. XVI, 13-15.)

LA VRAIE GLOIRE.

Le Saint-Esprit faisant connaître Jésus-Christ et donnant aux Apôtres le courage de l'annoncer, le glorifiera véritablement, car
il ne peut se tromper ni sur lapersonne du Sauveur ni sur quoi que ce soit gloire pure et solide, bien différente de celle
:

que peuvent se procurer les hommes sujets à errer. Le Saint-Esprit ne se trompe pas, car, procédant du Père et du Fils, il
reçoit de l'un la science de l'autre.

Lorsque Notre-Seigneur promit à ses dis-


1. m'annoncerez avec plus d'ardeur, que vous
ciples que le Saint-Esprit viendrait en eux, il répandrez par toute la terre la bonne odeur
leur dit a II vous enseignera toute vérité »
:
; de ma gloire, et que vous propagerez l'hon-
ou bien, comme nous lisons dans quelques neur de mon nom. Ce qu'ils devaient faire
exemplaires « 11 vous conduira dans toute
: dans le Saint-Esprit, il dit que le Saint-Esprit
o vérité car il ne parlera pas de lui-même,
; le fera lui-même en eux car il s'exprime ;

« mais il dira tout ce qu'il entendra ». Sur encore ainsi en un autre endroit a Ce n'est :

ces paroles de notre Evangile, nous avons o pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de
s
déjà exposé ce qu'il a plu au Seigneur de « votre Père qui parle en vous ». Le verbe
nous révéler. Maintenant, portez votre atten- grec SoÇâoEt, qui se trouve employé ici, les
tion sur celles qui suivent : « Et il vous an- interprètes latins l'ont traduit, les uns par
noncera», ditNotre-Seigneur, «les clioses «clarifiera », les autres par « glorifiera » ;

« à venir ». Il n'y a rien ici qui doive nous car le mot grec SoX%, racine du verbe ^liau,
arrêter, parce que tout est facile à compren- signifie tout à la fois clarté et gloire mais
;

dre; il ne s'y trouve aucune difficulté dont comme la gloire produit l'éclat, et que l'éclat
on puisse nous demander l'explication. Mais produit aussi la gloire, il s'ensuit que ces
quant à ce qu'il ajoute : « C'est lui qui me deux expressions signifient la même chose.
« glorifiera, parce qu'il recevra du mien, et il Or, les plus célèbres des anciens auteurs latins
o vous l'annoncera », il ne faut pas le laisser ont défini la gloire un grand renom accom-

passer sans une grande attention, o C'est lui pagné de louanges. Lorsque la gloire de Jésus-
a qui me glorifiera ». Ces paroles peuvent Christ se fut répandue dans le monde, il ne
s'entendre en ce sens, qu'en répandant la cha- faut pas croire qu'elle procura un avantage
rité dans le cœur des fidèles et en faisant d'eux quelconque à Jésus; tout l'avantage fut pour
des hommes spirituels, il leur a fait connaître le monde. Lorsqu'on loue le bien, l'avantage
que le Fils est égal au Père, tandis qu'ils ne n'est pas pour le bien qui est louange, mais
le connaissaient auparavant que selon la pour ceux qui le louent.
chair et croyaient qu'il était un homme 2. Remarquez-le toutefois il y a aussi une :

comme les autres hommes. On peut encore, fausse gloire; elle est fausse quand tous ceux
et sans craindre de se tromper, entendre ces qui louent se trompent soit pour les choses,
paroles en ce sens, qu'après avoir puisé dans soit pour les hommes, soit pour les hommes
la charité une grande confiance et avoir ré- et les choses. Ils se trompent pour les choses,
pudié toute crainte, ils annoncèrent Jésus- quand ils regardent comme bon ce qui est
Christ aux hommes et qu'ainsi sa renommée mauvais; trompent dans les hommes,
ils se
s'est répandue dans tout l'univers. Par con- quand ils regardent comme bon celui qui est
séquent, lorsqu'il dit : « C'est lui qui me mauvais; ils se trompent dans les uns et les
«glorifiera », c'est comme s'il disait : C'est autres, quand ils regardent comme vertu ce
lui qui vous enlèvera toute crainte et vous qui est vice, et que l'homme bon ou mauvais
inspirera pour moi un amour si vif que vous • Matih. I, 20.
CENTIÈME TRAITÉ. — LA VRAIE GLOIRE. 81

auquel on prodigue des louanges, parce qu'on hérétiques n'est pas véritable, bien que ceux-
lui suppose celte fausse verlu, ne la possède ci semblent souvent parler de lui avec louan-
pas réellement. Par exemple donner son : ges ; ce n'est pas une vraie gloire, parce
bien aux histrions, c'est un grand vice et non qu'ils setrompent et sur la chose et sur la
une vertu et, vous le savez, on ne tarit pas
;
personne en effet, ils regardent comme bon
;

en éloges pompeux sur le compte de ceux ce qui ne l'est pas, et, à leurs yeux, Jésus est
qui le font. Car il est écrit « Le. pécheur est : ce qu'il n'est pas réellement. Que le Fils
« loué dans les désirs de son âme, et celui unique ne soit pas égal au Père, ce n'est pas
i qui fait le mal est béni ' ». Ici, les louan- une bonne chose comme ce n'est pas une
;

geurs se trompent non pas relativement aux bonne chose que le Fils unique de Dieu ne
hommes, mais par rapport aux choses car ;
soit qu'un homme et ne soit pas Dieu, que

ce qu'ils croient bon est mauvais. Et ceux la chair de la Vérité ne soit pas une vraie

qui se livrent à ces honteuses largesses sont chair. De ces trois propositions que je viens
bien tels que les soupçonnent et les voient d'énoncer, la première est soutenue par les
évidemment ceux qui les louent. Supposé, au Ariens, la seconde par les Photiniens, et la
contraire, quelqu'un qui feint d'être juste et troisième par les Manichéens. Mais comme
ne l'est pas, puisqu'il n'agit pas pour Dieu, rien de tout cela n'est bon, et que Jésus-
c'est-à-dire pour la vraie justice, et que dans Christ n'est rien de tout cela, ils se trom-
tout ce qu'il paraît faire de louable devant les pent et sur la chose et sur la personne.
hommes, il ne cherche et n'aime que la gloire Et ils ne donnent pas une vraie gloire à
qui vient des hommes; si ceux qui parlent Jésus-Christ, quoique parmi eux on semble
de lui fréquemment avec louanges pensent souvent parler de lui avec éloge. Tous les
qu'il vit uniquement pour Dieu d'une ma- hérétiques, et il serait trop long de les énu-
nière aussi honorable, ceux-là se trompent, mérer, qui n'ont pas des sentiments vrais
non sur la chose, mais sur le compte de sur Jésus-Christ, se trompent, parce qu'ils
l'homme. Ce qu'ils croient bon , est bon n'ont pas non plus des idées justes sur ce
en effet; mais celui qu'ils croient bon, n'est qui est bien sur ce qui est mal. Les païens,
et
pas bon réellement. Mais si, par exemple, on quoique plusieurs d'entre eux aient loué
regardait comme bonne la connaissance de Jésus-Christ, se trompent également sur la
la magie, et si un homme passait pour avoir personne et sur la chose, car ils parlent, non
délivré sa patrie par le moyen de cet art, pas selon la vérité de Dieu, mais bien plutôt
bien que, dans le fait, il l'ignore entière- selon leur propre opinion; ils disent qu'il
ment, et que par là il acquît auprès des im- était un homme, un habile magicien.
Ils
pies une réputation élogieuse, c'est-à-dire la méprisent chrétiens comme des igno-
les
gloire; ceux qui le loueraient ainsi se trom- rants, et louent Jésus-Christ comme un
ils

peraient sur la chose et sur l'homme sur la ; magicien; ainsi montrent-ils ce qu'ils aiment,
chose, car ce qu'ils regardent comme bon mais ils n'aiment pas Jésus-Christ; car ce
est réellement mauvais sur l'homme, car qu'il n'était pas, c'est ce qu'ils aiment. Ils
;
se
il n'est pas ce qu'ils pensent : aussi la gloire trompent donc et sur la personne et sur la
acquise de ces trois manières est-elle fausse. chose, puisque c'est mal d'être magicien et
Mais lorsqu'il s'agit d'un homme juste par que Jésus-Christ ne l'était pas, puisqu'il est
Dieu et pour Dieu, c'est-à-dire véritablement bon. Comme nous n'avons rien à dire ici de
juste et qu'on en parle avec louanges à cause ceux qui méprisent et blasphèment Jésus-
de sa justice, sa gloire est véritable; cependant Christ, puisque nous parlons de la gloire
il ne faut pas croire que ces louanges font le dont il a été honoré dans le monde, nous
bonheur du juste ; ceux qu'il faut féliciter, dirons que le Saint-Esprit ne l'a glorifié de
ce sont ceux-là mêmes qui le louent; car ils sa vraie gloire que dans la sainte Eglise ca-
jugent sainement des choses et ils aiment tholique. Hors de là, en effet, c'est-à-dire
la justice. A bien plus forte raison, la gloire chez les hérétiques et même chez certains
du Seigneur Jésus a profité, non pas à lui, païens/sa vraie gloire n'a pu se trouver sur
mais à ceux auxquels a profité sa mort. la terre, pas même là où l'on semblait parler
3. Toutefois la gloire dont il jouit parmi les souvent de lui avec éloge. Aussi, la vraie
' Ps. IX, 3. gloire qu'il trouve dans l'Eglise catholique

S. Aug. — Tome XI. (i


82 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

est ainsi chantée par le Prophète : a Mon « choses », qu'a le Père, sont mien-
dit-il, «
« Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux, et « nés ; c'est pourquoi j'ai dit qu'il recevra du
« que votre gloire soit sur toute la terre '
». «mien et vous l'annoncera ». Que voulez-
Qu'après son exaltation le Saint-Esprit dût vous de plus? Le Saint-Esprit reçoit donc du
venir et le gloriûer, c'est ce qu'annonçait le Père et le Fils aussi parce que dans cette ;

Psalmiste, c'est ce promis Jésus-


qu'avait Trinité, le Fils est né du Père, et que le Saint-
Christ lui-même ; nous en voyons mainte- Esprit en procède. Celui qui n'est pas né d'un
nant l'accomplissement. autre et qui ne procède de personne, c'est le
•4. Quant à ce que dit le Sauveur : « Il re- Père seul. Mais dans quel sens le Fils unique
« cevra du mien et vous l'annoncera », écou- a-l-il dit a Toutes les choses que le Père
:

tez-le avec des oreilles catholiques, [compre- oa, sont miennes? » Certes, ce n'est pas
nez-le avec des esprits catholiques. Une s'en- dans le sens dans lequel il a été dit à ce fils

suit pas, en effet, comme l'ont pensé quelques non unique, mais l'aîné des deux : « Tu es
hérétiques, que le Saint-Esprit soit moindre « toujours avec moi, et tout ce qui est à moi
que le Fils; comme si le Fils recevait du « est à toi '
». Nous le constaterons avec soin,
Père, et le Saint-Esprit du Fils, en raison de si leSeigneur nous en fait la grâce, à l'occa-
différences qui existeraient dans leur nature. sion de ce passage où le Fils dit au Père :
Loin de nous de le croire loin de nous de ; a Et tout ce qui est à moi est à vous, et ce

le dire; loin de tout cœur chrétien même de


2
« qui est à vous est à moi ». Il faut, en effet,

le penser. Du reste, Notre-Seigneur tranche terminer ce discours ; ce qui suit demandant,


lui-même la difficulté et nous explique aus- pour être traité, un exorde différent.
sitôt ce qu'il a voulu dire : a Toutes les ' Luc, xv, 31. — * Jean, xvn, 10.

' Ps. evil, 6.

CENT UNIEME TRAITÉ.


DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET VOUS NE ME VERREZ
a PLUS », JUSQU'A CES AUTRES : ET EN CE JOUR VOUS NE ME DEMANDEREZ RIEN ».

(Chap. xvi, 16-23.)

LA VIE PRÉSENTE ET LA VIE FUTURE.

Entre le moment de la mort du Christ et celui de sa résurrection devaient déjà se vérifier ce; paroles : « Encore un peu de
« temps, etc. » Mais elles ont particulièrement trait, d'abord à la vie présente, où nous gémissons, et ensuite à la vie éter-

nelle, où nous saurons tout et où rien ne nous manquera.

d. Ces paroles de Notre-Seigneur à ses dis- « vous ne me verrez plus,


un peu de temps et
ciples Encore un peu de temps et vous ne
: « a parce que je vais à Père ? Ils disaient mon
a me verrez plus, et encore un peu de temps « donc Qu'est-ce qu'il nous dit
: Encore un :

« et vous me verrez, parce que je vais à mon « peu de temps? Nous ne savons ce qu'il dit».

« Père », étaient pour eux si obscures, avant Ce qui les embarrassait, c'est qu'il disait :

l'accomplissement de ce qu'elles annonçaient, a Encore un peu de temps et vous ne me

qu'ils se demandaient entre eux ce qu'il vou- « verrez pas, et encore un peu de temps
lait dire, et qu'ils avouaient n'y rien com- a et vous me verrez ». Auparavant il leur
prendre. L'Evangile, en effet, ajoute : « Quel- avait dit, non pas a Encore un peu de :

« ques-uns donc des disciples se dirent entre a temps » mais seulement ;


a Je vais à :

a eux Qu'est-ce qu'il nous dit


: Encore un : « mon Père, et vous ne me verrez plus ». '

« peu de temps et vous me verrez, et encore 1


Jean, xvi, 10.
CENT ET UNIÈME TRAITÉ. — LA VIE PRÉSENTE ET LA VIE FUTURE. 83

Il semblait alors leur parler clairement, raît pas difficile à comprendre. L'explication

et entre ne se demandèrent rien


eux ils en est toute trouvée, puisque Notre-Seigneur
à ce sujet. Mais ce qui leur était alors caché nous l'a donnée lui-même. L'enfantement
et leur fut découvert peu après, nous est est comparé à la tristesse, et la délivrance à
maintenant connu. Peu après, en effet, Jésus- la joie, qui est d'ordinaire plus grande lors-
Clirist souffrit, et ils ne le virent plus et en- ; que, au lieu d'une fille, c'est un garçon qui
core un peu après, il ressuscita, et ils le vient au monde. Quant à ces mots : a Per-
virent de nouveau. Par le mot« plus» il voulait a sonne ne vous ravira votre joie », comme
leur faire comprendre qu'ils ne le verraient Jésus lui-même est leur joie, ils nous sont
plus à l'avenir, et nous avons déjà expliqué expliqués par ce que dit l'Apôtre : a Jésus-Christ

que c'est le sens qu'il faut donner à ces a ressuscitant d'entre les morts ne mourra
paroles : « Vous ne me verrez plus» car, à l'occa- ; « plus, et la mort n'exercera plus jamais sur
sion de cet autre passage «L'Esprit-Sainlaccu- : « lui son empire '
».

a sera le monde touchant la justice, parce que 4. Jusque-là, nous n'avons fait que courir
« je vais au Père, et vous ne me verrez plus 1
», dans cette partie de l'Evangile que nous expli-
nous avons dit qu'ils ne le verraient plus quons aujourd'hui, tant chaque chose est
dans un corps mortel. facile à comprendre mais ce qui suit de- ;

2. « Mais Jésus », continue l'Evangéliste, mande une attention bien plus profonde.
o connut qu'ils voulaient l'interroger, et il Que veulent dire en effet ces paroles a Et en :

« leur dit Vous vous demandez entre vous ce


: a ce jour vous ne me demanderez rien ?» Le mot

o que j'ai dit: Encore un peu de temps, et vous ici employé, rogare, ne signifie pas seule-

« ne me verrez pas et encore un peu temps, et ;


ment demander, il signifie encore interroger.

a vous me verrez. En vérité, en vérité, je Et l'Evangile grec, dont celui-ci est la traduc-
o vous dis que vous pleurerez et vous gé- tion, emploie lui aussi un mot qui présente les

a mirez, vous, et le monde se réjouira; vous deux sens. Ainsi le grec ne peut nous aider à
a serez contristés mais votre tristesse se , découvrir le sens précis du mot latin ; et
«changera en joie ». Ces paroles peuvent quand il pourrait le faire, toute difficulté n'au-
s'entendre en ce sens que les disciples furent rait pas disparu. Car nous voyons qu'après sa
contristés par la mort de Notre-Seigneur et résurrection Notre-Seigneur a été interrogé
réjouis aussitôt après par sa résurrection. et prié. Ses disciples l'ont interrogé, au mo-

Mais le monde, et par là il faut entendre ses ment où il montait au ciel, pour savoir
ennemis, mirent à
c'est-à-dire ceux qui le quand il reviendrait et rétablirait le royaume
mort, le monde s'est la mort de réjoui de d'Israël 2 Il était déjà dans le ciel, quand il
.

Jésus-Christ, pendant que ses disciples en fut prié par saint Etienne de vouloir bien re-
étaient contristés. Par le mot a monde », on cevoir son âme 3
. Où est l'homme assez osé
peut entendre la malice de ce monde, c'est-à- pour penser ou dire ne faut pas prier qu'il
dire des hommes qui aiment le monde. C'est Jésus-Christ aujourd'hui qu'il est assis au plus
pourquoi l'apôtre saint Jacques dit dans son haut des cieux, puisqu'on le priait lorsqu'il
épître a Quiconque voudra être ami de ce
: était sur la terre? qu'il ne faut pas prier
a monde se rend ennemi de Dieu - ». Inimi- Jésus-Christ aujourd'hui qu'il est immortel,
tiés contre Dieu en raison desquelles on n'a puisqu'il fallait le prier quand il était mortel ?
pas épargné même son Fils unique. Ah ! mes très-chers frères, prions-le plutôt de
Le Seigneur ajoute ensuite
3. a Une : vouloir bien résoudre lui-même cette diffi-
a femme, lorsqu'elle enfante, est dans la tris- culté,en faisant briller sa lumière dans nos
« tesse, parce que son heure est venue; mais cœurs, pour nous faire comprendre ce qu'il a
a lorsqu'elle a enfanté un Dis, elle ne se sou- voulu dire.
a vient plus de sa douleur à cause de sa joie, 5. Je le pense, ces paroles : a De nouveau
a parce qu'un homme est né au monde. Et a jevous verrai et votre cœur se réjouira, et
a vous, vous avez maintenant de la tristesse; a personne ne vous enlèvera votre joie », doi-

a mais je vous verrai de nouveau, et votre vent se rapporter non pas au temps où, après
a cœur se réjouira, et personne ne vous ra- sa résurrection, il leur donna sa chair à voir
o vira votre joie ». Cette comparaison ne pa- et à toucher *, mais plutôt à ce temps dont il
1
Traité xcv. — ' Jacq. îv, 4. 'Rom. vi, 9. — ' Act. I, 6. — ' Id. vu, 58. — « Jean, xi, 27.
84 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

avait déjà dit : a Celui qui m'aime sera aimé a votre joie», la joie de l'objet qui nous suffit.
« par mon Père, et je l'aimerai, et je me mon- Par ce que nous venons de dire, il nous est,
6.
« trerai à lui '
». Déjà, en effet, Jésus-Christ ce me semble, possible de mieux saisir ces
était ressuscité, déjà il s'élail montré dans sa paroles : et vous
a Encore un peu de temps
chair à ses disciples, déjà il était assis à la a ne me encore un peu de verrez plus, et
droitedu Père, quand l'apôtre Jean, dont nous a temps et vous me verrez ». Ce peu de temps

expliquons l'Evangile, disait dans une de ses dont parle Notre-Seigneur, c'est tout l'espace
épîlres : « Mes bien-aimés, maintenant nous qui renferme le temps présent. C'est pourquoi
« sommes lesenfanls de Dieu, mais ce que nous notre Evangéliste dit encore dans une de ses
a serons n'est point encore apparu nous sa- ; épîtres : o C'est la dernière heure '». Et ce
o vons que, quand il apparaîtra, nous serons que Notre-Seigneur ajoute : a Parce que je
a semblables à lui, parce que nous le verrons a vais à mon Père », doit se rapporter à la
a tel qu'il est ° ». Cette vision n'est pas pour première phrase a Encore un peu de temps :

cette vie, mais pour la vie future; elle est, non « et vous ne me verrez plus » et non pas à ;

pas du temps, mais de l'éternité, a C'est», dit la seconde, où il dit a et encore un peu de :

celui qui estla vie, a c'est vie éternelle, de vous a temps et vous me verrez». Dès lors qu'il

a connaître, vous, le seul vrai Dieu, et Jésus- devait aller au Père, ils ne devaient plus le
a Christ que vous avez envoyé 8
» . Au sujet de voir. Il ne dit donc pas qu'il devait mourir,
celte vision et de cette connaissance, l'Apôtre et que jusqu'à sa résurrection il serait sous-
nous dit: a Nous ne voyons rien maintenant trait à leur vue mais il dit qu'il devait aller ;

a quecommedansun niiroirel sous des images au Père ce qu'il fit après sa résurrection,
;

a obscures; maisalorsnousverrons face àface. lorsqu'après avoir conversé avec eux pendant
a Maintenant je ne le connais qu'imparfai- quarante jours, il monta au ciel 2 Il dit donc . :

« tement, mais alors je le connaîtrai comme o Encore un peu de temps et vous ne me

jje suis connu de lui *». Ce fruit de tout a verrez plus». Et il le dit à ceux qui le
son travail l'Eglise l'enfante aujourd'hui
, voyaient corporellement, parce qu'il devait
par ses désirs ; alors elle le produira en le aller au Père, et qu'ils ne le verraient plus
voyant. Maintenantelle l'enfante en gémissant, comme homme mortel, et tel qu'il était lors-

alors elle le produira en se réjouissant; main- qu'il leur disait ces choses. Quant à ce qu'il
tenant elle l'enfante en priant, alors elle le ajoute : a Et encore un peu de temps, et vous
produira en louant. Et c'est un garçon car ; a me verrez», c'est à toute l'Eglise qu'il le
c'est à ce fruit de la contemplation que se promet ; comme c'est à toute l'Eglise qu'il a
rapportent toutes les œuvres de l'action. Seul fait cette autre promesse : a Voici que je suis
il est libre car il est désiré pour lui-même
; a avec vous jusqu'à la consommation des
3
et il ne se rapporte à rien autre chose. C'est a siècles Le Seigneur ne retardera pas » .

lui que sert toute action, c'est à lui que se l'accomplissement de sa promesse Encore :

rapporte tout ce qui se fait de bien, parce que un peu de temps, et nous le verrons, mais
le bien se fait pour lui on n'entre en possession
; dans un état où nous n'aurons pas à le prier
de lui, et on ne le possède que pour lui-même, ni à l'interroger, parce qu'il ne nous restera
et ce n'est pointpour autre chose. 11 est la On rien à désirer ni rien de cacbé à apprendre.
qui nous doit suffire il est donc éternel :
;
Ce peu de temps nous paraît long, parce qu'il
car la seule fin qui puisse nous suffire est n'est pas encore passé mais quand il sera ;

celle qui n'a pas de fin. C'est ce qui était fini, nous comprendrons combien il était
inspiré à Philippe, lorsqu'il disait : a Mon- couit. Que noire joie ne ressemble donc pas
a trez-nous le Père, et cela nous suffit». En à celle du monde dont il est dit a Mais le :

promettant de montrer, le Fils lui


le lui a monde se réjouira » et néanmoins, pendant ;

fait la montrer lui-même


promesse de se : l'enfantement de l'éternité, que
du désir
a Ne crois-tu pas que je suis dans le notre tristesse ne soit pas sans joie car, dit ;

« Père et que le Père est en moi e ? » l'Apôtre : « Joyeux en espérance, patients en


C'est donc avec raison que nous entendons a tribulations
4
». En effet, la femme qui
ces paroles « Personne ne vous enlèvera
: enfante, et à laquelle nous avons été com-

' Jean, ïiv, 21. * —


I Jeao, m, 2. — ' Jean, xvn, 3. — • I Co '
I Jean, II, 18. — " Act. I, 3, 9. — ' Matth. xxvm, 20. —
mi, 12, 13. —' Jean, xiv, 8, 10. « Rom. Xil, 12.
CENT DEUXIÈME TRAITÉ. — L'HOMME SPIRITUEL. 85

paré?, ressent plus de joie à mettre au monde conscrire dans le peu de temps qui nous reste,
un enfant, qu'elle ne ressent de tristesse à afin de pouvoir l'expliquer avec plus de
souffrir sadouleur présente. Mais finissons ici loisir, s'il plaîtau Seigneur de nous en faire
ce discours. Ce qui suit offre en effet une la grâce.
difficulté très-épineuse ; il faut ne pas le cir-

CENT DEUXIEME TRAITÉ


DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS, SI VOUS
« DEMANDEZ QUELQUE CHOSE AU PÈRE EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA », JUSQU'A CES
AUTRES : « DE NOUVEAU JE LAISSE LE MONDE ET JE VAIS AU PÈRE ». (Cliap. XVI, 23-28.)

L'HOMME SPIRITUEL.

Pour obtenir du Père ce qu'on lui demande, il faut d'abord connaître Jésus-Christ tel qu'il est et ne rien demander qui ne se
rapporte au salut. Mais, pour cela, il faut être spirituel, et c'est ce que le Sauveur promet a ses Apôtres de leur obtenir de
la part du Père ; car il les aime.

1. nous faut maintenant expliquer ces


Il données dans un temps opportun. Il faut
paroles de Notre-Seigneur « En vérité, en : donc entendre que, par ces paroles « 11 vous :

« vérité, je vous le dis, si vous demandez « donnera, à vous», Notre-Seigneur a voulu

a quelque chose à mon Père en mon nom, il désigner les bienfaits particuliers à ceux qui
« vous le donnera ». Déjà, dans les premières les demandent. Tous les saints, en effet, sont
parties de ce discours de Notre-Seigneur, et toujours exaucés pour eux-mêmes, mais ils
à l'occasion de ceux qui demandent certaines ne le sont pas toujours pour tous, pour leurs
choses au Père au nom de Jésus-Christ et ne amis, leurs ennemis, ou les autres car Notre- ;

les reçoivent pas, nous avons dit que deman- Seigneur ne dit pas absolument « 11 dou- :

der quelque chose de contraire au salut ', ce « nera» mais « il vous donnera à vous ».
; :

n'est pas demander au nom du Sauveur car ; 2. «Jusqu'à présent», dit Notre-Seigneur,

lorsque Jésus a dit : « En mon nom », il a «vous n'avez rien demandé en mon nom.
voulu faire allusion, non pas au bruit que font « Demandez et vous recevrez, afin que votre
les lettres et les syllables, mais à ce que ce « joie soit entière. Cette joie qu'il appelle une
son signifie et représente réellement. Ainsi joie pleine, n'est pas une joie charnelle, mais
celui qui pense de Jésus-Christ ce qu'il ne une joie spirituelle, et quand elle sera si
doit pas penser du
unique de Dieu, ne
Fils grande qu'on ne pourra plus rien y ajouter,
demande pas en son nom, bien qu'il prononce alors elle sera pleine. Donc tout ce que nous
les lettres et les syllabes qui composent son demandons pour nous aider à obtenir cette
nom il demande au nom de celui dont il se
; joie, il faut le demander au nom de Jésus-
fait l'idée au moment où il formule sa de- Christ, si nous comprenons bien la grâce di-
mande. Pour celui qui pense de Jésus-Christ vine, et si nous demandons vraiment la vie
ce qu'il en doit penser, il demande en son bienheureuse. Demander tout autre chose,
nom, et il reçoit ce qu'il demande, si d'ailleurs c'est ne rien demander hors de là. Sans doute,
il ne demande rien de contraire à son salut il y a autre chose ; mais en comparaison d'une
éternel. Mais il le reçoit quand il doit le re- si grande chose, tout ce que nous pourrions
cevoir. Il est certaines choses qui ne sont pas désirer n'est rien. On ne peut pas dire, en
refusées, mais qui sont différées, pour être effet, que l'homme n'est rien, et cependant
1
Traité lxjciii. l'Apôtre dit de lui : «Il pense être quelque
86 TKA1TÉS SUR SAINT JEAN.

a chose, et il n'est rien ' ». Car, en comparai- parce que nous le verrons tel qu'il est ', que

son de l'homme spirituel qui sait que c'est pourrons-nous demander, puisqu'au milieu
par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est, de tous les biens nos désirs seront satisfaits s ?
celui qui s'abandonne à de vains sentiments C'est pourquoi il est dit dans un autre psaume:
de lui-même n'est rien. Ainsi on peut très- «Je serai rassasié, quand votre gloire paraî-
bien entendre que, dans ces paroles : « En « tra
3
». Une demande, en effet,
preuve est la
o vérité, en vérité, je vous le dis, si vous de- d'une certaine indigence ; or, nulle indigence
o mandez quelque chose au Père en mon nom, ne peut exister là où il y aura satiété complète.
o il vous le donnera », Notre-Seigneur, par 4. Autant que je puis m'en rapporter à
ces mots, a quelque chose », a voulu parler, mon jugement, il n'y a donc plus qu'une
non pas de toute sorte de choses, mais de chose à faire, c'est de croire que Jésus a voulu
quelque chose dont on ne puisse dire que ce promettre à ses disciples de les rendre spiri-
n'est rien en comparaison de la vie éternelle. tuels, de charnels et grossiers qu'ils étaient
;

Ce qui suit « Jusqu'à présent vous n'avez


: sans les rendre néanmoins
que nous tels

«rien demandé en mon nom», peut s'en- serons, quand notre corps lui-même sera spi-
Ou bien vous n'avez
tendre de deux manières. ritualisé, mais en les rendant tels qu'était

pas demandé en mon nom, parce que vous celui qui disait a Nous prêchons la sa- :

n'avez pas connu mon nom comme il doit « gesse au milieu des parfaits v » et encore ; :

êtreconnu; ou bien vous n'avezrien demandé, « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes

parcequ'en comparaison de ce que vous deviez a spirituels, mais comme à des hommes
6
demander, ce que vous avez demandé doit être « charnels » et encore
; « Nous n'avons pas
:

regardé comme rien. Aussi, pour les exciter « reçu de ce monde, mais l'esprit qui
l'esprit

à demander en son nom, non pas rien, mais « est de Dieu, afin que nous connaissions les

une joie pleine (car s'ils demandent autre « choses qui nous ont été données par Dieu ;

chose, cette autre chose n'est rien), il leur dit : « choses que nous annonçons, non avec les
« Demandez, et vous recevrez, afin que votre « doctes paroles de la sagesse humaine, mais
o joie soit pleine » ; c'est-à-dire, demandez a avec les doctes paroles de l'esprit : appro-
en mon nom que votre joie soit pleine, et a priant les choses spirituelles aux spirituels;
vous le recevrez. Caries saints qui demandent « car l'homme animal ne perçoit pas leschoses
avec persévérance ce bien-là, la miséricorde «qui sont de l'esprit de Dieu ». L'homme
divine ne les trompera pas. animal ne percevant pas les choses qui sont
3. Notre-Seigneur continue « Je vous ai : de l'esprit de Dieu, tout ce qu'il entend sur
« dit ces choses en paraboles : l'heure vient la nature de Dieu, il l'entend de telle sorte

o où je ne vous parlerai plus en paraboles, qu'il ne peut s'imaginer qu'il soit autre

« mais où je vous parlerai ouvertement de chose qu'un corps, aussi grand, aussi étendu
o mon Père». Je pourrais dire que cette heure que vous voudrez, aussi lumineux, aussi
dont parle Notre-Seigneur doit s'entendre du beau que vousle supposez, mais enfin toujours
siècle futur, où nous verrons ouvertement un corps. Toutes les paroles de la Sagesse sur
ce que l'apôtre Paul appelle face à face; ainsi ces la substance incorporelle et immuable sont
mots « Je vous ai dit ces choses en paraboles »
: donc pour lui des paraboles non qu'il les
:

semblent n'être autre chose que ce que dit le regarde comme telles; mais parce qu'il se fait
même Apôtre « Nous voyons maintenant : des idées comme ceux qui entendent les para-
« par miroir en énigme
!
Je vous parlerai . boles et ne les comprennent pas. Mais l'homme
« ouvertement », parce que c'est par le Fils spirituel commence à juger toutes choses et
6
que le Père se fera voir, selon ce qu'il dit lui- à n'être jugé par personne ,; quoique dans
même ailleurs « Et personne ne connaît le: cette vie il voie encore par miroir et en partie,

« Père, si ce n'est le Fils et celui auquel le néanmoins, sans l'intermédiaire d'aucun sens
a Fils voudra le révéler 3
». Mais ce sens paraît du corps et sans le secours de cette imagi-

opposé à ce qui suit : « En ce jour vous nation qui reçoit ou produit les images des
«demanderez en mon nom ». Car dans le corps, mais bien par la très-certaine intelli-
siècle futur, quand nous serons arrivés à ce gence de son âme, il comprend que Dieu
royaume, où nous serons semblables à lui, 1
I Jean, m, 2. — ' Ps. eu, 5. ld. XVI, 15. - I Cor. il, 6
> Galat. VI, 3. — s
I Cor. xiu, 12. — ' Matth. XI, 27. ld, m, 1. — ld. il, 12-15.
CENT-DEUXIÈME TRAITÉ. — L'HOMME SPIRITUEL. 87

n'est pas un corps, mais un esprit. A la ma- « m'avez aimé ». Le Père nous aime-t-il
nière si positive dont le Fils nous parle du parce que nous l'aimons, ou bien ne l'ai-
Père, on comprend qu'il est la même nature mons-nous point
parce qu'il nous aime?
avec celui qui l'annonce. Alors ceux qui de- Notre Evangélisle va nous répondre dans son
mandent, demandent en son nom; parce que épître o Nous aimons o, dit-il, « parce qu'il
:

par le son de son nom ils ne comprennent pas « nous a aimés le premier ». Le motif qui '

autre chose que ce qui est désigné par ce nous le fait aimer, c'est donc qu'il nous a
nom, et la vanité ou la faiblesse de leur aimés le premier; c'est donc un don de Dieu
esprit ne leur fait pas imaginer que
le Père que d'aimer Dieu. II nous a donné de l'ai-
est dans un lieu que le Fils se trouve dans
et mer, car avant d'être aimé, il nous a aimés.
un autre, qu'il est debout devant lui et qu'il Nous lui déplaisions, et il nous a aimés, afin
le prie pour nous ils ne s'imaginent pas non
: qu'il y eût en nous de quoi lui plaire. Car
plus que le Père et le Fils aient des corps, nous n'aimerions pas le Fils, si nous n'ai-
que ces corps occupent des places différentes, mions aussi le Père. Le Père nous aime parce
et que le Verbe adresse à celui dont il est le que nous aimons le Fils mais c'est du Père ;

Verbe des paroles qui auraient à traverser et du Fils que nous avons reçu la
grâce d'ai-
l'espace interposé entre la bouche de celui mer et le Père et le Fils; la charité, en effet,
qui parleet les oreilles de celui qui écoute ;
a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit
ils ne se représentent pas davantage des des deux 3
et cet Esprit nous fait aimer
;
et
choses semblables à celles que forgent dans le Père et le Fils, et avec le Père et le Fils il
leurs cœurs les hommes charnels et grossiers. se fait aimer lui-même. Ce pieux amour dont
Pour les hommes spirituels, lorsqu'ils pensent nous honorons Dieu, c'est Dieu lui-même qui
à Dieu, tout ce que l'habitude de voir et de l'a fait naître en nous, et il a vu
qu'il était
toucher des corps leur rappelle de matériel, bon c'est pourquoi il a aimé ce qu'il avait
;

ils le renient et le repoussent, comme on fait lui-même. Mais il n'aurait pas


fait en nous
chasse des mouches importunes; ils l'éloi- ce qu'il y aime, si, avant de le faire, il
ne
gnent des yeux de leur âme ils acquiescent ;
nous avait pas aimés.
à la vérité de cette lumière dont le témoi- 6. « Et vous avez cru », continue Notre-
gnage et le jugement leur prouvent que ces Seigneur, « que
je suis sorti de Dieu. Je suis
images corporelles qui se présentent aux yeux « sorti du Père et je suis venu dans le monde.
de leur esprit, sont absolument fausses. Ceux- « Maintenant, je laisse le monde et je vais à
là peuvent en quelque manière se repré- « mon Père ». Nous l'avons cru entièrement,
senter Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant et, certes, ce n'est pas difficile à croire,
parce
qu'homme intercédant pour nous auprès du qu'en venant dans ce monde il est sorti du
Père, et en tant que Dieu nous exauçant avec Père sans abandonner le Père; et il retourne
le Père. C'est, j'imagine, ce que Jésus a voulu au Père en laissant le monde, mais sans
nous faire comprendre quand il a dit « Et je : quitter le monde. Il est sorti du Père, parce
a ne vous dis point que je prierai le Père pour qu'il est du Père; il est venu dans le monde,
« vous b. Mais l'œil spirituel de l'âme peut parce qu'il a montré au monde le corps qu'il
seul parvenir à comprendre comment le Fils avait pris dans le sein d'une vierge. Il a laissé
ne prie pas le Père, et comment le Père et le le monde en s'éloignant de lui corporelle-
Fils exaucent par ensemble ceux qui les ment il est retourné au Père
; par l'ascension
prient. de son humanité. Mais il n'a pas quitté le
5. « Car le Père lui-même », dit Notre- monde, car il y est présent par sa providence.
Seigneur , « vous aime parce que vous 1

I Jean. IV. 10. — 5


Rom. V, 5.
CENT TROISIÈME TRAITÉ.
SUR CE QUI EST DIT DEPUIS CES MOTS : « SES DISCIPLES LUI DISENT : VOICI QUE MAINTENANT
« VOUS PARLEZ OUVERTEMENT », JUSQU'A CES AUTRES : « MAIS AYEZ CONFIANCE, MOI j'Ai VAINCU
« LE MONDE ». (Chap. XVI, 29-33.)

LÀ FOI DES APOTRES.

Les disciples de Jésus ne le comprenaient pas encore et croyaient néanmoins !e comprendre ; ils voyaient briller en lui l'om-
niscience et, en conséquence, ils croyaient en lui. Cependant le Sauveur leur prédit que, en dépit de leur foi, ils le quitteront,
mais seulement pour un temps.

1. A plusieurs indices répandus dans tout « de mon Père. En ce jour, vous demanderez
l'Evangile, on reconnaît ce qu'étaient les dis- a en mon nom, et je ne vous dis pas que je
ciples de Jésus-Christ, lorsque, leur parlant a prierai le Père pour vous; car le Père lui-
avant sa passion, il leur disait de bien gran- « même vous aime, parce que vous m'avez
des chcst s: ils étaient pourtant bien petits, a aimé et que vous avez cru que je suis sorti
mais cependant il s'adressait à eux comme il a de Dieu. Je suis sorti du Père, et je suis
le fallait pour dire de grandes choses à des a venu dans le monde. Maintenant, je laisse
petits; car ils n'avaient pas encore reçu le a le monde et je vais à mon Père '
». Par
Saint-Esprit comme ils le reçurent après sa toutes ces promet encore cette
paroles, il

résurrection ,au moment où Jésus souffla heure où il ne parlera plus en paraboles,


sur eux, ou bien lorsque l'Esprit-Saint des- mais où il leur parlera ouvertement de son
cendit du ciel sur eux, et par conséquent ils Père heure où ils demanderont en son nom,
;

goûtaient plutôt les choses humaines que et où il ne priera pas le Père pour eux; car

les choses divines ; voilà pourquoi ils disaient le Père les aime parce qu'ils ont eux-mêmes

ce que nous lisons dans la leçon d'aujour- aimé Jésus-Christ; parce qu'ils ont cru qu'il
d'hui. L'Evangéliste , en effet, continue : était sorti du Père pour venir dans le monde,
a Ses disciples lui disent : Voici que mainte- et que maintenant il allait laisser le monde
« nant vous parlez ouvertement, et vous ne pour retourner à son Père. Puisqu'il leur
a dites point de paraboles. Maintenant nous promet encore cette heure où il doit parler
a savons que vous connaissez toutes choses, sans paraboles, pourquoi les disciples disent-
o et il est inutile que quelqu'un vous inter- ils : a Voici que maintenant vous parlez ou-
a roge ; voilà pourquoi nous croyons que a veitement et vous ne dites point de para-
«vous êtes sorti de Dieu ». Noire-Seigneur a Evidemment, en voici la raison
boles? » :

avait dit lui-même peu auparavant « Je : les choses que Jésus savait être des para-
o vous ai dit ces choses en paraboles ; l'heure boles pour eux qui ne les comprenaient pas,
« vient ne vous parlerai pas en para-
où je ils lescomprenaient si peu qu'ils ne voyaient
« boles ». Comment donc lui disent-ils : pas même
qu'ils ne les comprenaient point.
« Voici que maintenant vous parlez ouverte- Ils étaient encore de petits enfants, et ils ne
a ment, et vous ne dites point de paraboles? » pouvaient juger spirituellement de ce qui se
L'heure était-elle venue où, selon sa pro- disait, non par rapport au corps, mais par
messe, il ne devait plus leur parler en para- rapport à l'esprit.

boles? Mais la suite de ses paroles montre 2. Enfin, pour les avertir de leur âge, qui,
bien que cette heure n'avait pas encore sonné. selon l'homme intérieur, était encore peu
Voici, en effet, ce qu'il dit a Je vous ai : avancé et bien faible, « Jésus leur répondit :

a dit ces choses en paraboles, mais l'heure a Vous croyezmaintenant; voici venir l'heure,
« vient où je ne vous parlerai plus en para- a et elle est déjà venue, où vous serez dis-

o boles, je vous parlerai alors ouvertement 1


Jean, xvi, 25-23.
CENT TROISIÈME TRAITÉ. — LA FOI DES APOTRES. 89

« perses chacun de voire côté, et vous me qu'ils veulent savoir. Nous avons donc be-
« laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, soin d'être interrogés par ceux à qui nous
a parce que le Père est avec moi ». Un voulons apprendre quelque chose, afin de
peu auparavant, il avait dit : « Je laisse le connaître Us questions auxquelles nous au-
« monde et je vais à mon Père»; maintenant rons à répondre. Mais Jésus, qui connaissait
il dit «Le Père est avec moi ». Comment
: tout, n'avait pas même besoin de cela; il

aller à celui qui est avec lui? Voilà une pa- n'avait pas besoin qu'on lui fît des questions
role claire pour celui qui comprend, une pour connaître ce que chacun voulait ap-
parabole pour celui qui ne comprend pas. prendre de lui, parce qu'avant d'êlre inter-
Néanmoins, ce que les enfants sont mainte- rogé, il connaissait la volonté de celui qui
nant incapables de comprendre, ils peuvent devait l'interroger. Néanmoins, il se laissait
le sucer, et s'il ne leur fournit pas une ali- interroger montrer quels étaient
afin de
mentation solide, qu'ils ne pourraient sup- ceux qui l'interrogeaient, soit à ceux qui
porter, du moins il ne les prive pas d'un étaient présents, soit à ceux qui devaient en
lait qui leur sert de nourriture. Aux Apôlres, entendre raconter ou lire le récit: c'étaitencore
cet aliment donnait de savoir que Jésus afin de nous faire ainsi connaître quels pièges

connaissait toutes choses et qu'il n'avait pas on lui tendait sans pouvoir l'y faire tomber,
besoin que quelqu'un l'interrogeât; aussi et aussi par quels moyens on s'approchait
l'on peut demander pourquoi ils s'expriment de lui. Prévoir les pensées des hommes et

ainsi. Il semble , en effet, qu'il eût fallu ainsi n'avoir nul besoin d'être interrogé, ce
dire : Vous n'avez pas besoin d'interroger n'était pas chose difficile pour Dieu , mais
quelqu'un , et non pas a Que quelqu'un : c'était une grande chose aux yeux de disciples
« vous interroge ». Ils venaient de dire : peu spirituels, comme étaient les siens; car
« Nous savons que vous connaissez toutes ils lui dirent: « En cela, nous croyons que
« choses » or, évidemment, ceux qui igno-
;
« vous êtes sorti de Dieu ». Une chose
rent, interrogentd'ordinaire celui qui connaît bien plus difficile à comprendre était celle à
tout, afind'apprendre de lui ce qu'ils cher- l'intelligence de laquelle il voulait les amener
chent à savoir. Mais celui qui connaît tout et les élever, lorsqu'après les avoir entendus
n'interroge pas comme s'il voulait appren- lui dire, et lui dire avec vérité « Vous êtes :

dre quelque chose. Par conséquent, puisqu'ils «sorti Dieu»; il leur répondit
de « Le :

savaient qu'il connaissait toutes choses et , « Père est avec moi », pour ne point leur
qu'ils auraient dû lui dire : Vous n'avez laisser croire que le Fils était sorti du Père,

besoin d'interroger personne, pourquoi ont-ils de façon à le quitter.

cru devoir lui dire : « Vous n'avez pas besoin Enfin, pour terminer ce grand et long
3.

« que quelqu'un vous interroge? » Pourquoi discours, le Christ ajoute «Je vous ai dit ces :

cela, quand nous voyons que l'un et l'autre « choses, afin que vous ayez la paix en moi.
ont été faits, c'est-à-dire que Notre-Seigneur a « Dans le monde vous aurez des afflictions •

interrogé et qu'il a été lui-même interrogé? a mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde».
La solution de cette difficulté est facile à Cette affliction devait avoir le commence-
trouver. Ce n'était pas lui qui avait besoin ment dont il leur avait parlé plus haut, quand
de les interroger et d'être interrogé par eux ; pour leur montrer qu'ils n'étaient que de
c'étaient eux-mêmes. Car s'il les interrogeait, petits enfants qui ne comprenaient pas en-
il voulait non pas apprendre d'eux quelque core qui prenaient une chose pour une
,

chose, mais bien plutôt les instruire; et autre et qui regardaient comme des para-
puisque ceux qui l'interrogeaient voulaient boles les choses élevées et divines qu'il
apprendre quelque chose de lui, ils avaient leur adressait, il leur dit : « Maintenant
assurément besoin de l'interroger, pour ap- « vous croyez? Voici venir l'heure, et elle
prendre quelque chose de Celui qui connais- « est déjà venue, où vous vous disperserez
donc pas besoin que quel-
sait tout. Il n'avait «chacun de votre côté». Voilà le commen-
qu'un l'interrogeât. Pour nous, quand ceux cement de leur affliction mais elle ne de- ;

qui veulent apprendre quelque chose de vait pas durer toujours de cette façon; s'il
nous nous interrogent, il nous est facile de leur dit « Et vous me laisserez seul », il ne
:

comprendre, d'après leurs questions ce , veut pas que pendant la persécution qui doit
90 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

suivre et qu'ils auront à souffrir dans le lui. Mais dans la persécution qu'ils souf-
monde après son ascension, ils le laissent rirent après sa glorification et après la des-
seul ; mais il veut qu'ils demeurent en lui et cente du Saint-Esprit, ils ne l'abandonnè-
qu'ils y trouvent la paix. Lorsque, en effet, il rent plus : sans doute, ils s'enfuirent de
eut été pris par les Juifs, non-seulemenl ils ville en ville mais ils ne s'éloignèrent
,

abandonnèrent corporellementson humanité, plus de lui mais, afin de trouver la paix


;

mais leur âme elle-même abandonna la foi en lui-même au milieu de la persécu-


en lui. C'est à cela que se rapportent ces pa- tion, ils ne s'éloignèrent pas de lui comme
roles « Maintenant vous croyez? Voici venir
: des transfuges ils le prirent, au contraire,
;

« l'heure où vous serez dispersés chacun de pour leur refuge. Quand ils eurent reçu le
« votre côté et où vous me laisserez». C'était, Saint-Esprit, alors s'accomplit en eux ce qu'il
en d'autres termes, leur dire Alors vous se- : leur dit maintenant « Ayez confiance, j'ai :

rez tellement troublés, que vous laisserez a vaincu le monde ». lia ont eu confiance et

même ce que vous croyez maintenant. Ils en ils ont vaincu. En qui ? En lui, évidemment.

vinrent en effet à un désespoir inouï, et pour Car lui n'aurait pas vaincu le monde, si ses
ainsi dire à une sorte d'anéantissement de membres s'étaient laissé vaincre par le monde.
leur foi première. Cléophas en fut une preuve Aussi l'Apôtre dit-il : « Rendons grâces à
vivante ; car, s'entretenant avec Jésus sans le a Dieu, qui nous donne la victoire », et ajoute-

connaître après la résurrection, et lui racon- t-il Par Notre-Seigneur Jésus-


aussitôt : «

tant ce qui lui était arrivé, il luidisait : o Nous « Christ ». Car le Sauveur avait dit à ses dis-
'

«espérions qu'il rachèterait Israël ' ». Voilà ciples « Ayez confiance, j'ai vaincu le
:

comment ils l'avaient laissé ils avaient aban- : « monde ».

donné même la foi qu'ils avaient eue en 1


1 Cor. xv, 57.

1
Luc, xxiv, 21.

CENT QUATRIÈME TRAITÉ.


SUR LES PAROLES SUIVANTES : « JÉSUS PARLA AINSI, ET AYANT LEVÉ LES YEUX AU CIEL IL DIT :

« PÈRE, L'HEURE EST VENUE, GLORIFIEZ VOTRE FILS, AFIN QUE LE FILS VOUS GLORIFIE ».

(Chap. xvn, t.)

LES SOUFFRANCES, SOURCE DE GLOIRE.

Tout ce que Jésus avait dit, fait et disposé à l'égard de ses Apôtres, n'avait pour but que de leur faire trouver la paix en lui,

même au milieu de leurs épreuves. Pour terminer, il s'adresse à son Père, et il lui demande, puisque l'heure fixée par lui
pour ses souffrances est venue, de donner à son humanité la gloire qu'elles lui mériteront.

1. Avant ces paroles, qu'avec l'aide de Dieu bien tout ce qu'il leur avait dit jusqu'alors,
nous allons expliquer, Jésus avait dit « Je : ou bien, et surtout, les dernières paroles
« vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la qu'il leur avait adressées avant de mourir
«paix en moi». Ceci a trait non-seulement pour eux, et depuis que le traître était sorti
à ce qu'il venait de leur dire à l'instant, mais du saint banquet. Il leur rappela donc que la
encore à tout ce qu'il leur avait dit, soit de- fin de tous ses discours, c'était qu'ils eussent
puis le moment où il les avait choisis pour la paix en lui c'est à elle que se rapportent
;

ses disciples, soit au moins depuis le moment toutes les circonstances de notre vie de chré-
où, après la cène, il avait commencé ce long tiens. Cette paix n'aura point de fin; mais

et admirable discours. II leur rappelle en elle doit être la fin de toutes nos pieuses in-

effet la cause pour laquelle il leur a parlé : tentions et de toutes nos actions. C'est pour
il voulait leur faire rapporter à cette fin, ou elle que nous sommes munis des sacrements :
CENT QUATRIÈME TRAITÉ, — LES SOUFFRANCES, SOURCE DE GLOIRE. 91

pour elle nous sommes instruits par ses « nonça ces paroles, et ayant levé les yeux au
œuvres et ses discours admirables; pour elle « ciel, il dit : Père, l'heure est venue, glori-
nous avons reçu le gage de son Esprit; pour « fiez votre Fils ». Notre-Seigneur, Fils unique
elle nous croyons et espérons en lui; pour du Père et coéfernel à lui, pouvait, dans sa
elle, enfin, nous sommes enflammés de son forme d'esclave et par elle, prier en silence,
amour, autant qu'il nous en fait la grâce. s'il jugé nécessaire; mais il a voulu
l'avait
C'est elle qui nous console dans toutes nos être auprès de son Pète notre intercesseur,
afflictions, qui nous délivre de toutes nos de manière toutefois à ne pas oublier qu'il
peines, c'est pour elle que nous supportons était aussi notre maître. Par conséquent, la

courageusement toutes les tribulations, afin prière qu'il a faite pour nous, il l'a faite pour

qu'en elle nous régnions heureusement sans nous instruire. Car un


grand maître devait si
tribulation aucune. C'est avec raison que édifier ses disciples, non-seulement en leur
Notre-Seigneur a terminé par elle ces pa- adressant s es leçons, mais encore en priant son
roles qui, pour ses disciples encore peu éclai- Père en leur faveur. Et si ces paroles étaient à
rés, étaient des paraboles, et qu'ils devaient l'avantage de ceux qui devaient les entendre
comprendre seulement après la venue du prononcer, elles devaient être aussi avanta-
Saint-Esprit, qu'il leur avait précédemment geuses à nous qui devions les lire dans son
promis, en ces termes : a Je vous ait dit ces Evangile. Ainsi doue, quand il dit « Père, :

« choses lorsque j'étais encore au milieu de a l'heure est venue, glorifiez votre Fils », il
vous ; mais le Saint-Esprit consolateur, que montre que le temps tout entier, et tout ce
aie Père enverra en mon nom, vous en- qu'il faisait ou laissait faire, était à la dispo-
« seignera toutes choses, et il vous rappel- sition de Celui qui n'est pas soumis au temps.
lera tout ce que je vous dis ' ». Cette heure
ci En effet, tout ce qui doit arriver à n'importe

était assurément celle où il leur avait promis quelle époque, a sa cause efficiente dans la
de ne plus parler en paraboles, mais de par- sagesse de Dieu, en qui ne se trouve aucun
ler ouvertement du Père. Ces mêmes paroles temps. Gardons-nous donc de croire que cette
de Jésus-Christ devaient cesser d'être des pa- heure soit venue, amenée par la fatalité; elle
raboles pour ceux qui les comprendraient, est venue uniquement par l'ordre de Dieu. La
grâce à la révélation du Saint-Esprit. Cepen- connexion des astres n'a pas non plus néces-
dant, quand le Saint-Esprit parlerait dans leur sité la passion de Jésus-Christ ; loin de nous
cœur, unique ne devait pas se taire,
le Fils la pensée que les astres puissent forcer à
car il vient de dire qu'à cette heure il leur mourir le Créateur des astres. Le temps n'a
parlerait ouvertement du Père, et comme ils donc pas contraint Jésus-Christ à mourir;
devaient comprendre désormais, ce ne serait mais Jésus-Christ a choisi son temps pour
plus pour eux des paraboles. Mais en cela mourir car il a fixé avec le Père dont il est
;

même, c'est-à-dire dans la manière dont le né en dehors du temps, le temps où il est né


Fils de Dieu et le Saint-Esprit, et même la de la Vierge. C'est d'accord avec cette vraie
Trinité tout entière qui opère indivisiblement, et saine doctrine que l'apôtre Paul a dit :

parlent au cœur des hommes spirituels, se a Mais quand est venue la plénitude des temps,

trouve une parole pour ceux qui compren- « Dieu a envoyé son Fils ». Dieu dit aussi '

nent, et une parabole pour ceux qui ne com- par le Prophète : « Au temps favorable je t'ai
prennent pas. « exaucé, et au jour du salut je t'ai aidé 2 ».

2. Quand donc il leur eut déclaré pour- L'Apôtre dit encore « Voici maintenant le :

quoi il leur avait dit toutes ces choses, quand « temps favorable, voici maintenant le jour
3
il leur eut dit que c'était pour leur faire trou- « du salut ». Que Jésus dise donc « Père, :

ver la paix en lui, au moment où le monde a l'heure est venue » car, avec le Père, il a ;

les persécuterait ;
quand il les eut exhortés à disposé toutes les heures ; c'est comme s'il
avoir confiance , puisqu'il avait vaincu le disait : « Père, elle est venue », l'heure que
monde, il se trouva avoir achevé ce qu'il nous avons fixée ensemble pour me glorifier
avait à leur dire, il s'adressa dès lors à son à cause des hommes et devant les hommes,
Père, et commença à prier. L'Evangéliste, en « glorifiez votre Fils,'afin que votre Fils vous
effet, poursuit en ces termes : « Jésus pro- « glorifie à son tour »
1
JeaD,xi, 25, 26. Galat. IV, 4. — " Isa. xliï, 8. — ' II Cor. vi, 2.
02 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

3. A entendre quelques-uns, le Père a glo- gloria, gloire,on aurait pu mettre claritas,


rifié le Fils, en ce que, au lieu de l'épargner, manifestation; car alors la signification serait
il l'a livré pour nous '. Mais si le Christ a été la même. Mais on n'a pas voulu s'écarter de
glorifié par sa passion, combien plus ne l'a-t-il la consonnance des mots comme du mot ;

pas été par sa résurrection ? Dans sa passion, claritas vient le mot clarifîcatio du mot ,

en effet, son humilité se manifeste bien plus gloria vient le mot glorificatio. Pour être ho-
que sa gloire ; l'Apôtre lui-même s'en porte noré ou glorifié, le médiateur de Dieu et des
garant dans ce passage « Il s'est humilié lui- : hommes, Jésus-Christ Homme, s'est d'abord
« même, en se rendant obéissant jusqu'à la anéanti dans sa passion ; car il ne serait pas
« mort, et jusqu'à la mort de la croix ». En- ressuscité d'entre les morts, s'il n'était pas
suite il et, au sujetde sa glorification,
continue mort; ses abaissements lui ont mérité la

il dit : pourquoi aussi Dieu l'a exalté


a C'est gloire, et la gloire a été pour lui la récom-
« et lui a donné un nom qui est au-dessus de pense de ses abaissements; mais tout cela
a tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout ge- s'est fait dans sa forme de serviteur, car dans

« nou fléchisse au ciel, sur la terre et dans sa forme de Dieu, il a toujours été, il sera
« les enters, et que toute langue confesse que toujours la gloire. Bien plus, il n'a jamais été
« le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire comme s'il ne l'était plus, et jamais il ne sera
o de Dieu le Père ». Voilà la glorification de comme s'il ne l'était pas encore, mais sans
Notre- Seigneur Jésus-Christ; elle a pris nais- commencement et sans fin il est toujours la

sance dans sa résurrection. Dans le discours gloire. Aussi, quand il dit : « Père, l'heure
de l'Apôtre, il est question de son humilité « est venue, glorifiez votre Fils », il faut en-

depuis cet endroit « Il s'est anéanti lui- : tendre ses paroles comme s'il disait : Voici
« même, acceptant la forme d'esclave », jus- l'heure de semer l'abaissement, ne différez
qu'à ces mots o A la mort de la croix », et de
:
pas d'amener le fruit de la gloire. Mais que
sa gloire depuis ce passage « C'est pourquoi : veut dire ce qui suit : « Afin que votre Fils
« aussi Dieu l'a exalté », jusqu'à ces mots : «vous glorifie à son tour?» Dieu le Père
« 11 est dans Père 3 » Car,
la gloire de Dieu le .
a-t-il, lui aussi, supporté l'abaissement de
à examiner les exemplaires en langue grec- l'incarnation et de la passion, et devait-il être,

que d'après lesquels on a fait la traduction en conséquence de cela, glorifié? Comment


latine, dans les Epîtres des Apôtres, à la place donc le Fils pouvait-il le glorifier, puisque sa
du mot latin Gloria, gloire, on lit en grec gloire éternelle n'aurait pu ni paraître plus

ISifl. : c'est la racine du verbe grec &>Çmov ,


petite sous la forme humaine, ni être plus
que l'interprète latin a traduit par le mot grande dans sa forme divine ? Mais je ne veux
clarifica ; il aurait pu le traduire par celui de point traiter cette question dans ce discours,
glorifica, qui signifie la môme chose. Aussi, car je craindrais, ou de l'allonger trop, ou
dans l'Epître de l'Apôtre où «e trouve le mot d'écourter la réponse.
1
Rom. vin, 32. — Philipp. Il, 7-11.
CENT CINQUIEME TRAITE.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « AFIN QUE VOTRE FM. S VOUS GLORIFIE », JUSQU'A CES
AUTRES : « DE LA GLOIRE QUE JAI EUE EN VOUS , AVANT QUE LE MONDE FUT ».

(Chap. XVII, 1-5.)

GLORIFICATION DU FILS ET DU PÈRE.

Le Sauveur prie son Père de le glorifier comme homme en le ressuscitant, afin que lui-même glorifie son Père, en communi-
quant aux prédestinés la vie éternelle, c'est-à-dire, la connaissance de Dieu, et qu'en conséquence le Père place son Verbe
fait homme à sa droite dans le ciel, comme il l'avait décidé de toute éternité.

1. Que le Père ait glorifié le Fils selon sa « sance sur toute chair, afin qu'il communique
forme d'esclave, en la ressuscitant d'entre les « la vie éternelle à tous ceux que vous lui
morts et en la plaçant à sa droite, c'est ce que « avez donnés » ; il dit toute chair, pour dire
l'événement nous a prouvé, c'est ce dont au- tout homme, car il prend la partie pour le
cun chrétien ne doute. Mais comme notre tout. C'est ainsi que l'homme tout entier est
Seigneur ne se contente pas de dire « Père, : désigné parla partie supérieure de lui-même,
« glorifiez votre Fils » ; et qu'il ajoute : dans ces paroles de l'Apôtre «Que toute âme :

« Afin que votre Fils vous glorifie à son soumise aux puissances supérieures
« soit '
».
« tour », on se demande avec raison comment Que veulent dire ces mots « Toute âme : ? »
le Fils a glorifié le Père, d'autant plus que l'é- tout homme. Si la puissance sur toute chair
ternelle gloire du Père n'a pas été diminuée a été donnée à Jésus-Cnrist par le Père, il

par l'union avec la forme humaine, et n'au- faut entendre que c'est selon son humanité;
rait pu être augmentée dans sa perfection car, selon sa divinité, « toutes choses ont été
divine ? En elle-même, sans doute, la gloire « faites par lui ', et en lui toutes choses ont été
du Père ne peut ni augmenter ni diminuer; « créées au ciel et sur la terre, les choses visi-
mais, parmi les hommes, elle était assurément « blés et les invisibles
3
». Il dit donc : « Comme
moins étendue, quand Dieu n'était connu que « vous lui avez donné puissance sur toute
dans la Judée ', et que, de l'Orient à l'Occi- « chair », qu'ainsi votre Fils vous glorifie,
dent, les enfants ne louaient pas encore le c'est-à-dire qu'il vous fasse connaître à toute
nom du Seigneur * comme c'est au moyen : chair, puisque vous la lui avez donnée. Vous
de l'Evangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ la lui avez donnée, en effet, de telle sorte
tjue le Père a été par le Fils annoncé aux na- « qu'il communique la vie éternelle à tous
tions, il est évident que le Fils, lui aussi, a « ceux que vous lui avez donnés ».
glorifié le Père. Si le Fils était mort sans res- 3. «Mais», continue Notre-Seigneur, « voici
susciter ensuite, il n'aurait pas été glorifié par « quelle est la vie éternelle, c'est qu'ils cou-
le Père; et, à son tour, il n'aurait pas glorifié « naissent pour le seul vrai Dieu, vous et
le Père. Mais maintenant que le Père l'a glo- « Jésus-Christ que vous avez envoyé » . L'ordre
rifié en le ressuscitant, il glorifie le Père par des paroles est celui-ci « Que vous et celui :

la prédication de sa résurrection. C'est ce que « que vous avez envoyé, Jésus-Christ, ils vous
nous découvre la suite même de ces paroles : « connaissent pour le seul vrai Dieu ». Natu-
« Glorifiez », dit-il, «votre Fils, afin que votre rellement, il faut sous-entendre le Saint-Es-
a Fils vous glorifie à son tour » c'était dire ; : prit; il est, en du Père et du
effet, l'Esprit

Ressuscitez-moi, afin que par moi vous soyez Fils, puisqu'il estl'amour substantiel et con-
connu de l'univers entier. substantiel des deux. Car le Père et le Fils ne
2. Ensuite il fait de plus en plus connaître sont pas deux dieux; le Père, le Fils et le
la manière dont le Fils glorifie le Père, et il Saint-Esprit ne sont pas trois dieux; mais la
ajoute : « Comme vous lui avez donné puis- Trinité elle-même est le seul et unique vrai
1
Ps. lxxv, 2. — ld. cxn, 9, 1.
1
Rom. xm, 1. — ' Jean, i, 3. — * Coloss. I, 16.
91 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

Dieu. Et cependant le Père n'est pas le même vilége de ne faire aucun mal et de faire tout
que le Fils, le Fils n'est pas le même que le le bien possible, et ce privilège ne lui a-t-il
Père, et le Saint-Esprit n'est pas le même que pas été accordé, lorsque le Verbe, qui a
le Père et le Fils; puisqu'ils sont trois, le fait toutes choses, se l'est associée en unité
Père, le Fils et le Saint-Esprit; mais la Tri- de personne ? Mais comment a-t-il achevé
nité elle-même est un seul Dieu. Si donc le l'œuvre qu'il avait reçu mission d'accom-
Fils vous glorifie de la manière a dont vous plir, quand il reste encore à faire l'expérience

a lui avez donné la puissance sur toute chair», de cette passion, par laquelle il a surtout
et sivous la lui avez donnée de telle sorte, donné à ses martyrs un exemple à suivre;
a que ceux que vous lui avez donnés, il leur ce qui a fait dire à l'apôtre Pierre : « Jésus-
o donne la vie éternelle », et « que celte vie « Christ a souffert pour nous, nous laissant
« éternelle soit de vous connaître», il s'ensuit o son exemple afin que nous suivions ses
que le Fils vous glorifie en vous faisant con- a traces '? » Parce qu'il a pu dire qu'il avait
naître à tous ceux que vous lui avez donnés. achevé ce qu'il savait certainement devoir
Donc, si la vie éternelle n'est autre chose que achever. C'est ainsi que, longtemps avant l'é-
la connaissance de Dieu, plus nous avançons vénement, il se servait, dans les prophéties,
dans cette connaissance, plus nous tendons de verbes au temps passé, quand ce qu'il an-
vers la vie. Or, nous ne mourrons pas dans nonçait ne devait arriver que bien des années
la vie éternelle; la connaissance de Dieu sera après « Ils ont percé », dit-il, n mes mains
:

donc parfaite, quand il n'y aura plus de mort « et mes pieds; ils ont compté tous mes os*»;
à subir. Alors aura lieu la souveraine glori- ilne dit pas Ils perceront, ils compteront.
:

fication de Dieu; car, alors sera sa souveraine Dans notre Evangile même, il dit a Tout ce :

gloire, qui en grec se dit froÇa. C'est pourquoi il « que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai
8
est dit ici : SdÇaoov, ce que les Latins ont traduit, a fait connaître », quoiqu'en s'adressant
les uns par le mot clarifica, et d'autres par ensuite aux mêmes hommes, il leur dise :

le mot glorifica. a La gloire », c'est-à-dire, a J'ai encore beaucoup de choses à vous dire,
ce qui rend les hommes glorieux, a été définie a mais vous ne pouvez les porter raainte-
La gloire est une grande
ainsi par les anciens : « nant * ». En effet, pour celui qui, par des

renommée accompagnée de louanges. Mais causes certaines et immuables, a prédestiné


si on loue un homme parce qu'on s'en rap- tout ce qui doit arriver, on peut dire que déjà
porte sur son compte à la renommée, com- il a fait ce qu'il doit faire. Aussi un Prophète
ment louera-t-on Dieu, lorsqu'on le verra a-t-il dit de lui : a C'est lui qui a fait les
5
lui-même ? C'est pourquoi il est écrit a Bien- : a choses à venir ».
« heureux ceux qui habitent dans voire de- 8. C'est encore en ce sens qu'il ajoute : a Et
« meure, ils vous loueront dans les siècles a maintenant vous, Père, glorifiez-moi aussi
o des siècles » On louera Dieu sans fin, là où
' . o en vous-même, de la gloire que j'ai eue en
on le connaîtra parfaitement; et parce qu'il y a vous, avant que le monde fût ». Plus haut
a a Père, l'heure est venue, glo-
ura pour nous une parfaite connaissance de il avait dit :

Fils, afin que votre Fils vous


Dieu, 11 y aura pour lui une souveraine ma- a ri fiez votre
nifestation ou glorification. a glorifie à son tour ». Cet ordre de parole

4. Mais Dieu est d abord glorifié ici-bas, montrait que le Père devait d'abord glorifier
que le Fils glorifiât ensuite le
lorsqu'on l'annonce pour le faire connaître le Fils, afin

aux hommes, et que, par leur foi, les croyants Père. Maintenant, au contraire, il dit : o Je

a vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé


le prêchent au monde. C'est pourquoi Jésus
dit « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai
:
a l'œuvre que vous m'avez donnée à faire; et
a achevé l'œuvre que vous m'avez donnée à a maintenant glorifiez-moi », comme s'il avait
« faire » il ne dit pas
;
que vous m'avez com- : été le premier à glorifier le Père, à qui il de-
mandée, mais « que vous m'avez donnée à
:
mande de le glorifier lui-même à son tour. II
« faire ». Ici, il est évidemment question de faut donc admettre que, dans le premier pas-
la grâce; car la nature humaine, même dans sage, il s'est servi de ces deux mots pour

son Fils unique, a-t-elle quelque chose qu'elle marquer ce qui devait arriver, et dans l'ordre

n'ait pas reçu ? Pour elle, n'est-ce pas un pri- » 21. — ' Ps. xxi, 17, 18. — * Jean, xv, 15. — * Id.
I Pierre, il,

1
Ps. LXXXI1I, 5. xvi, 12. — s
Isa. xlv, 11, suiv. les Septante.
CENT CINQUIÈME TRAITÉ. — GLORIFICATION DU FILS ET DU TÈRE. 95

où cela devait arriver Glorifiez le Fils, afin : G. Mais cette prédestination dans la glorifi-
que le Fils vous glorifie. Dans le dernier pas- cation dont le glorifia le Père, Noire-Seigneur
sage, au contraire, il s'est servi d'un verbe au nous la découvre bien plus manifestement
temps passé, pour marquer une chose future; dans ce qu'il ajoute : « De la gloire que j'ai

il dit effectivement « Je vous ai glorifié sur


: «eue en vous, avant que le monde fût ».
a la terre, j'ai achevé l'œuvre que vous m'a- L'ordre des paroles est bien celui-ci « Que :

« vez donnée à faire ». Puis il ajoute a Et : « j'ai eue en vous avant que le monde fût ».

« maintenant, Père, glorifiez-moi en vous- C'est à ceci que se rapporle ce qu'il avait dit :

« même » de là, il semble résulter qu'il ne


;
« Et maintenant glorifiez-moi », c'est-à-dire :

devait être glorifié par le Père qu'après l'avoir Comme vous m'avez glorifié alors, glorifiez-
glorifié lui-même. Par ces paroles, que veut-il moi maintenant. Comme alors vous m'avez
donc nous faire entendre ? Le voici, c'est glorifié en prédestination, maintenant glori-
qu'en disant plus haut «Je vous ai glorifié : fiez-moi en réalité. Faites dans le monde ce
«sur la terre », il parlait comme s'il avait qui était déjà en vous avant l'existence
fait

déjà fait ce qu'il ne devait faire que plus tard, du monde; faites en son temps ce que vous
et demandait que le Père fît ce par quoi le aviez arrêté avant tous les temps. A en croire
Fils devait faire ce qu'il disait, c'est-à-dire quelques-uns, il faut entendre ces paroles en
que le Père glorifiât le Fils, de cette glorifi- ce sens que la nature humaine, prise par le
cation dont le Fils, lui aussi, devait glorifier Verbe,se changerait en Verbe, et que l'homme
le Père. Enfin, si nous employons le futur se transformerait en Dieu et même, si nous ;

pour des choses à venir, tandis que, dans le examinons plus attentivement leur opinion,
même cas, Notre-Seigneur a employé le temps que l'homme s'anéantirait en Dieu. Personne
passé, toute obscurité disparaîtra; ce sera n'oserait dire que par ce changement de
comme s'il avait dit : Je vous glorifierai sur l'homme, le Verbe de Dieu se doublerait ou
la terre; j'achèverai l'œuvre que vous m'avez qu'il y en aurait deux au lieu d'un, et que
donnée à faire; et maintenant, vous aussi, le Verbe serait plus grand qu'il n'était. Mais

Père, glorifiez-moi en vous-même. De cette si la nature humaine est changée et conver-

manière tout devient aussi clair que dans le tie au Verbe, et que le Verbe de Dieu reste ce

passage où il dit « Glorifiez votre Fils, afin


: qu'il était et aussi grand qu'il était, que de-
« que votre Fils vous glorifie à son tour ». viendra l'homme ? Ne périra-t-il pas?
C'est absolument la même pensée, à cela près 7. Mais rien ne nous oblige d'admettre

que, dans un endroit, il explique le mode de cette opinion, car, ceme semble, elle ne s'ac-
cette glorification, et que dans l'autre il le corde pas avec la vérité, si par ces paroles du
passe sous silence ; il voulait peut-être ap- Fils « Et maintenant vous, Père, glorifiez-
:

prendre à ceux que cela pouvait loucher, «moi en vous-même de la gloire que eue
j'ai

comment le Père devait glorifier le Fils, et «en vous, avant que le monde fût »,nous
surtout comment le Fils devait glorifier Je entendons la prédestination à la gloire de la
Père. En que le Père était
disant, en effet, nature humaine qui est en lui et qui se réu-
glorifié par lui sur la terre, mais qu'il était à nira au Père quand de mortelle elle sera
,

son tour glorifié par le Père en lui-même, il devenue immortelle ; si, d'ailleurs, nous
montre bien le mode dont s'opère chacune de supposons déjà accompli dans la prédes-
ces glorifications. Il a glorifié le Père sur la tination et avant la création du monde ce
terre, en prêchant aux nations; et le Père
le qui devait se faire dans le monde à son temps.
l'a glorifié en lui-même, en le plaçant à sa En l'Apôtre a pu dire de nous
effet, si :

droile. Mais lorsqu'en parlant ensuite de la « Commenous a élus en lui-même avant la


il

« constitution du monde », pourquoi regar-


l
glorification du Père, il dit : « Je vous ai
« glorifié », il a préféré employer le verbe au derait-on comme faux que le Père ait glorifié
temps passé, pour montrer comme accompli notre cbef, au moment où il nous élisait en
dans la prédestination, et pour faire regarder lui-même pour être ses membres? Comme
comme déjà fait ce qui devait être très-sûre- nous avons été élus, ainsi il a été glorifié ;

ment fait. En d'autres termes : Glorifié par car.avant que le monde


nousn'élions pas fût,

lePère dans le Père, le Fils devait glorifier le nous-mêmes, et Jésus-Christ homme, média-
Père sur la terre. > Epbés. I, 4.
96 TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

teur de Dieu et des hommes \ n'élait pas non qu'il deviendrait. Quiconque nie que le Fils
plus. Mais Celui qui par lui-même, en tant de Dieu ait été prédestiné, nie aussi qu'il soit
qu'il est son Verbe, « a fait même les choses le fils de l'homme. Mais à cause de ces chica-
« futures et appelle les choses qui ne sont neurs, écoutons encore ici ce que l'Apôtre dit
« pas comme si elles étaient
s
», assurément, au commencement de ses Epîtres. Dans la
en tant qu'il est homme médiateur de Dieu première, qui est celle aux Romains, et tout
et des hommes, Dieu le Père l'a glorifié pour au commencement, nous lisons: « Paul, ser-
nous avant la constitution du monde, puis- « viteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat,
qu'alors nous a choisis en lui. En effet, que
il a choisi pour l'Evangile de Dieu, qu'il avait
dit l'Apôtre? « Mais nous savons qu'à ceux « promis d'avance par ses Prophètes dans les
« qui aiment Dieu, toutes choses tournent à o saintes Ecritures au sujet de son Fils, Fils
« bien, oui, à ceux qui selon son dessein ont « qui lui a été fait selon la chair de la race de
« été appelés car ceux qu'il a prévus, il les a
; « David, qui a été prédestiné Fils de Dieu en
o aussi prédestinés à devenir conformes à o la puissance, selon l'esprit de sanctification,
« l'image de son Fils, afin qu'il fût lui-même « par sa résurrection d'entre les morts ». '

« le premier-né au milieu de plusieurs frè- Donc, même en raison de cette prédestina-


« res ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a tion, il a été glorifié avant que le monde fût,

« aussi appelés 3
». afin que sa gloire vînt, auprès du Père, à la
Mais peut-être craindrons-nous de dire
8. droite duquel il est assis, de sa résurrection
de Notre-Seigneur qu'il a été prédestiné? d'entre les morts. Quand donc il vit que le

L'Apôtre semble, en effet, ne parler que de temps de la gloire qui lui était prédestinée
nous lorsqu'il dit qu'il nous fallait devenir était venu, et qu'allait s'accomplir en réalité

conformes à son image. Mais le chrétien qui ce qui avait été fait en prédestination, il fit

suit fidèlement la règle de la foi, peut-il nier cette prière : « Et maintenant vous, Père,
que le Fils de Dieu ait été prédestiné, puis- « glorifiez-moi en vous de la gloire que j'ai

qu'on ne peut nier qu'il soit homme? Sans « eue en vous avant que le monde fût ». C'é-
doute, il est juste qu'on ne lui donne pas le tait dire, en d'autres termes Cette gloire que :

nom de prédestiné en tant qu'il est le Verbe j'ai eue en vous, c'est-à-dire, cette gloire que

de Dieu, Dieu en Dieu. Pourquoi aurait-il été j'ai eue en vous dans votre prédestination, il

prédestiné, puisque ce qu'il était, il l'était est temps que je l'aie aussi en vous en vivant

déjà, c'est-à-dire, éternel, sans commence- à votre droite. Mais comme l'examen de cette
ment et sans fin? Mais ce qui devait être pré- question nous a retenus longtemps, nous
destiné, c'est ce qu'il n'était pas encore, c'est traiterons de ce qui suit dans un autre dis-
ce qu'il devait devenir en son temps, comme cours.
avant tous les temps il avait été prédestiné ' Rom. I, 1-1.

' I Tim. H, 5. — ' Rom. îv, 17. - ' Id. vin, 28-30.
CENT SIXIEME TRAITE
DEPUIS CES IMROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « j'Ai MANIFESTÉ VOTRE NOM AUX HOMMES », JUSQU'A

CES AUTRES : « ET ILS ONT CRU QUE VOUS M'AVEZ ENVOYÉ ». (Cliap. XVII, 68.)

LA MANIFESTATION DU PÈRE.

Qu'il s agisse des seuls disciples du Sauveur ou de tous les lidèles, toujours est-il que, en qualité