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littp://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplt13augu
OEUVRES COMPLETES
DE

SAINT AUGUSTIN

TOME TREIZIEME

f-^

^
Cette traduction est la propiiété des Editeurs, qui se réseivent tous leurs droits. Toute contrefaçon

ou reproduction, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, sera poursuivie rigoureuse-

ment, conformément aux lois.

L
ŒUVRES COMPLÈTES
DE

SAINT AUGUSTIN
TRADUITES POUK LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS

SOUS LA DIRECTION DE M. RAULX


Doyen de Vancouleurs

TOME' TREIZIÈME

ŒUVRES POLÉMIQUES : La Cité de Dieu

Les Donatistes

Je voudrais joindre ensemble saint


Augustin Chrysostome
et saint :

l'un élève aux grandes


l'esprit
considérations; l'autre le ramène
à la capacité du peuple.
{Boss. Ed. de Bar, xi, 441.)

BAR-LE-DUC, L. GUERIN ^ C\ EDITEURS

1860

%
S1UD;LS
THE mSTlTUTE OF MEOIAEVAL
10 ELftlSLEV FLACÛ
TORONTO 5, CANADA.

DEC »3 1^31

L
ŒUVRES

DE SAINT AUGUSTIN.

LA CITÉ DE DIEU.

LIVRE PEEMIEE.
Argument. — Saint Augusliu combat celte erreur des païens qui attribuaient les malheurs du monde et surtout la prise récente

de Rome par les Goths à la religion chrétienne et à Tinterdictioa du culle des dieux. Il fait voir que les biens et les maux
de la vie ont été de tout lemps communs aux bons et aux mécbants. Enlin il châtie l'impudence de ceux qui ne rougissaient

pas de triompber contre le cbristianisme du viol que des femmes chrétiennes avaient eu à subir.

En écrivant cet ouvrage dont vous m'avez appui '. Aussi bien de quelle force n'aurai-je
suggéré première pensée, Marcellinus ',
la pas besoin pour persuader aux superbes que
mon très-cher fils, et que je vous ai promis l'humilité possède une vertu supérieure qui
d'exécuter, je viens défendVe la Cité de Uieu nous élève, non par une insolence toute hu-
contre ceux qui préfèrent à sou fondateur maine, mais par une grâce divine, au-dessus
leurs fausses divinités je viens montrer cette ;
des grandeurs terrestres toujours mobiles et
cité toujours glorieuse, soit qu'on la consi- chancelantes ? C'est le sens de ces paroles de
dère dans son pèlerinage à travers le temps, l'Ecriture, où le roi et le fondateur de la cité
vivant de foi au milieu des incrédules -, soit que nous célébrons, découvrant aux hommes
qu'on la c(Thtemple dans la stabilité du séjour sa loi, déclare que «Dieu résiste aux superbes
éternel, qu'elle attend présentement avec pa- «et donne sa grâce aux humbles- ». Cette
tience* jusqu'à ce que la patience se change conduite toute divine, l'orgueil humain pré-
en fcftce * au jour de la victoire suprême et tend l'imiter, et il aime à s'entendre donner
de la parfaite paix '. Celte entreprise est, à la cet éloge :

vérité, grande et difficile, mais Dieu est notre « Tu sais pardonner aux humbles et dompter les superbes'».

* Marcellinus était uq personnage considérable


à la cour de l'em- C'estpourquoi nous aurons plus d'une fois à
pereur Honorms. U fat envoyé en Afrique en -lll, pour connaître
de l'aflaire des Donalistes, qui parvinrent par leurs intrigues à le parler dans cet ouvrage, autant que notre
faire condamner au dernier supplice. L'Eglise le compte parmi ses plan le comportera, de cette cité terrestre dé-
aamts et ses martyrs. Voyez sur Marcellinus {saint Marcellin) les
lettres de saint Augustin, notamment la 136i!, n. 3, la 138e, n. 20, et vorée du désir de dominer et qui est elle-
la 239e.
' Habac. Il, 1. — ' Rom. vm, 23.
même esclave de sa convoitise, tandis qu'elle
* J'ai empruntés au Psalmiste, dans le sens in-
traduit ces mots, croit être la maîtresse des nations.
diqué par saint Augustin lui-même en divers écrits. Voyez De Tt-in,,
lib. HT, cap. 13 ; De yen. ad litt., lib. ir, cap. 22. ' Psal. Lxi, 9. — Jac. IV, ; I Petr. v, r>. — ' Enéide, liv. vi,
' Psal. xciii, 13. vers 831.

S. AuG. — Tome XII 1.


LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE PREMIER. même quelquefois à exercer par ces sortes


d'afflictions la patience des gens de bien, afin
BEAUCOUF d'adversaires DU CHRIST ÉPARGNÉS
qu'étant éprouvés et purifiés, elle les fasse
PAR LES BARBARES, A LA PRISE DE ROME, PAR
passer à une meilleure vie, ou les laisse en-
RESPECT POUR LE CHRIST.
core sur la terre pour l'accomplissement de
C'est contre cet esprit d'orgueil que j'entre- ses fins? Ne devraient-ils pas reconnaître
prends de défendre la Cité de Dieu. Parmi ses comme un des fruits du christianisme cette
ennemis, plusieurs, il est vrai, abandonnant modération inouïe des barbares, d'ailleurs
leur erreur impie, deviennent ses citoyens ;
cruels et sanguinaires, qui les ont épargnés
mais un grand nombre sont enflammés contre contre la loi de la guerre en considération du
elle d'une si grande liaine et poussent si loin Christ, soit dans les lieux profanes, soit dans
l'ingratitude pour les bienfaits signalés de son les lieux consacrés, lesquels semblaient avoir
Rédempteur, qu'ils ne se souviennent plus été choisis à dessein vastes et spacieux pour
qu'il leur serait impossible de se servir pour étendre lamiséricordeàun plus grand nombre?
l'attaquer de leur langue sacrilège, s'ils n'a- Et dès lors, que ne rendent-ils grâce à Dieu,
vaient trouvé dans les saints lieux im asile et que n'adorent-ils sincèrement son nom
pour échapper au fer ennemi et sauver une pour éviter le feu éternel, eux qui se sont
vie dont ils ont la folie de s'enorgueillir '. faussement servis de ce nom sacré pour éviter
Ne sont-ce pas ces mêmes Romains, que les une mort temporelle? Tout au contraire,
barbares ont épargnés par respect pour le parmi ceux que vous voyez aujourd'hui in-
Christ, qui sont aujourd'hui les adversaires sulter avec tant d'insolence aux serviteurs du
déclarés du nom du Christ? J'en puis attester Christ, il en est plusieurs qui n'auraient jamais
martyrs et les basiliques des
les sépulcres des échappé au carnage, s'ils ne s'étaient déguisés
Apôtres qui, dans cet horrible désastre de en serviteurs du Christ. Et maintenant, dans
Rome, ont également ouvert leurs portes aux leur superbe ingratitude et leur démence im-
enfants de l'Eglise et aux païens. C'est là que pie, ces cœurs pervers s'élèvent contre le nom
venait expirer la fureur des meurtriers ; c'est là de chrétien, au risque d'être ensevelis dans
que les victimes qu'ils voulaient sauver étaient des ténèbres éternelles, après s'être fait de ce
conduites pour être à couvert de la violence nom une protection frauduleuse pour con-
d'ennemis |tlus féroces, qui n'étaient pas tou- server la jouissance de quelques jours passa-
chés de la même compassion ^ En effet, lors- gers.
que ces furieux, qui partout ailleurs s'étaient
montrés impitoyables, arrivaient à ces lieux CHAPITRE II.

sacrés, où ce qui leur était permis autre IL EST SANS EXEMPLE DANS LES GUERRES ANTÉ-
part par le droit de la guerre leur avait été RIEURES QUE LES VAINQUEURS AIENT ÉPARGNÉ
défendu % l'on voyait se ralentir cette ardeur LE VAINCU PAR RESPECT POUR LES DIEUX.
brutale de répandre le sang et ce désir avare
de faire des prisonniers. Et c'est ainsi que On a écrit l'histoire d'un grand nombre de
plusieurs ont échappé à la mort, qui mainte- guerres qui se sont faites avant la fondation
nant se font les détracteurs de la religion de Rome depuis son origine at ses con-
et
chrétienne, imputant au Christ les maux que quêtes; eh bienl qu'on en trouve une seule
Rome a soufferts, et n'attribuant qu'à leur où les ennemis, après la prise d'ui« ville,
bonne fortune la conservation de leur vie, aient épargné ceux qui avaient cherclié un
dont ils sont pourtant redevables au respect refuge dans temple de leurs dieux
le qu'on '
!

des barbares pour le Christ. Ne devraient-ils cite un seul chef des barbares qui ait ordonné
pas plutôt, s'ils étaient un peu raisonnables, à ses soldats de ne frapper aucun homme
maux qu'ils ont éprouvés à cette
attribuer les réfugié dans tel ou tel lieu sacré Enée ne I

Providence divine qui a coutume de châtier vit-il pas Priam traîné au pied des autels et
les méchants pour les amender, et qui se plaît
'
Les bénédictins citent deux exemples qui atténuent, sans la con-
* Allusion à la prise récente de Rome par Alaric (UO après J.-C). tredire, la remarque de saint Augustin l'exemple d'Agésilas, après
:

la prise de Tyr,
'Nous savons, par une lettre de saint Jérôme [ad Principiam CLn}, la victoire de Coronée, et celui d'Alexandre, qui, à
qu'une dame romaiDe, Marcella et sa fille, Principia, trouvèrent un fit grâce à tous ceux qui s'étaient réfugiés dans le temple d'Hercule.
'sur asiledans la basilique de saint Paul. Voyez Plutarque, Vie d'Ayêsilas, ch. 19; et Arrien, De reb. (/est.

*
Par Alaric. Voyez Orose, liv. vii, ch. 39. Alex., lib. Il, cap. 24.
,

LIVRE I. — LES GOTHS A HOME.

« SouillaiU (le son sang les aulels et les feux qu'il avait lui-
Lisez Virgile, et vous le verrez introduire Ju-
mCme consacrés '
? »
non , l'ennemie des Troyens, qui pour ani-
Est-ce que Diomcde cl Ulysse, après avoir mer contre eux Eole, roi des vents, s'écrie :

massacré les gardiens de la citadelle, n'o- n Une nation qui m'est odieuse navigue sur la mer Tyrrlié-
sèrent pas nienne, portant en Italie Troie et ses Pénates vaincus •
».

« Saisir l'effigie sacrée de Pallas, et de leurs niairs ensan- Des hommes sages devaient-ils mettre Rome
glantées profaner les bandelettes virginales de la déesse ? »
sous la protection de ces Pénates vaincus,
Ce qu'ajoute Virgile n'est pas vrai :
pour l'empêcher d'être vaincue à sou tour?
On dira que Junon parle ainsi comme une
« Dés ce moment disparut sans retour l'espérance des
Grecs ^. femme en colère, qui ne sait trop ce qu'elle
dit. Soit mais Enée, tant de fois appelé le
;
C'est depuis lors, en effet, qu'ils furent vain- Pieux, ne s'exprime-t-il pas en ces termes :
queurs; c'est depuis lors qu'ils détruisirent
« Panthus, fils d'Otlirys, prêlre de Pallas d'Apollon,
Troie par le fer et par le feu c'est depuis lors
;
et
tenant dans ses mains les vases sacrés et ses dieux vaincus,
qu'ils égorgèrent Priam abrité près des au- entraine avec lui son petit-fils et court éperdu vers mon
lels. La perte de Minerve ne fut donc palais 2 ».
pas la
cause de la chute de Troie. Minerve elle-
Ces dieux, qu'il n'hésite pas à appeler vain-
même, pour périr, n'avait-elle rien perdu? cus, ne paraissent-ils pas mis sous la protec-
Elle avait, dira-t-on,
perdu ses gardes. Il est tion d'Enée, bien plus qu'Enée sous la leur,
vrai, c'est après le massacre de ses gardes
lorsque Hector lui dit :

qu'elle fut enlevée par les Grecs. Preuve évi-


« Troie commet à ta garde les objets de son culte et ses
dente que ce n'étaient pas les Troyens qui '
Pénales ».
étaient prolégés par la statue, mais la statue
Si donc Virgile ne fait point difficulté en
qui était protégée par les Troyens. Comment ,

donc l'adorait-on pour qu'elle parlant de pareils dieux, de les appeler vain-
fût la sauve-
garde de Troie et de ses enfants, cus et de les montrer prolégés par un homme
elle qui n'a
qui les sauve du mieux qu'il peut, n'y a-t-il
pas su défendre ses défenseurs ?
pas de la démence à croire qu'on ait sagement
CHAPITRE III.
fait de confier Rome à de tels défenseurs, et à
s'imaginer qu'elle n'aurait pu être saccagée si
LES ROSrAINS S'iMAGlNANT QUE LES DIEUX PÉNATES
elle ne les eûl perdus? Que dis-je adorer des !

QUI n'avaient pu protéger TROIE LEUR SE-


dieux vaincus comme des gardiens et des
RAIENT d'efficaces protecteurs.
protecteurs, n'est-ce pas déclarer qu'on les

Voilà les
tient, non pour des divinités bienfaisantes,
dieux à qui les Romains s'esti-
maient heureux d'avoir confié la protection mais pour des présages de malheur ' ? N'est-il
de leur ville. Pitoyable renversement d'es- pas plus sage, en effet, de penser qu'ils au-
prit s'emportent contre nous, quand nous
! Ils
raient péri depuis longlemps, si Rome ne les

parlons ainsi de leurs dieux, et ils s'empor- conservés de tout son pouvoir, que de s'i-
eiit

tent si peu contre leurs écrivains,


maginer que Rome n'eût point été prise, s'ils
qui pour-
n'eussent auparavant péri ? Pensez-y un ins-
tant en parlent de même, qu'ils les font
ap-
prendre à prix d'argent et prodiguent les plus tant, etvous verrez combien il est ridicule de
prétendre qu'on eût été invincible sous la
magnifiques honneurs aux maîtres que l'Etat
salarie pour les enseigner. Ouvrez
garde de défenseurs vaincus. La ruine des
Virgile
dieux, disent-ils, a fait celle de Rome n'est-
qu'on fait lire aux petits enfants comme un :

grand poète, le plus illustre et le plus il pas plus croyable qu'il a suffi pour perdre
excel-
lent qui existe Virgile,
Rome d'avoir adopté pour protecteurs des
dont on fait couler
;

les vers dans ces jeunes âmes,


dieux condamnés à périr?
pour qu'elles
n'en perdent jamais le souvenir, suivant Qu'on ne vienne donc pas nous dire que les
le
précepte d'Horace jtoiUes ont parlé par fiction, quand ils ont fait
:

paraître dans leurs chants des dieux vaincus.


« rn vase garde longlemps l'odeur de la première liqueur
^
qu'on y a versée ' ».
' Enéide, liv. i, vers 71, 7:2. — = Enéide, liv. n, vers .T19-:321. —
'
Enéide, liv. ii, vers 293.
'Enéide, liv. II, vers 501, 502. _ =
Enéide, liv. il, vers 16G-170 omina avec bénédictine, et non pas numinu ou
— EpUres, liv. l, ép. 2, vers 69, 70.
* .Te lis l'édition
nomina, comme ont fait divers interprètes.

BQ
J
i LA CITÉ DE DIEU.

Non, c'est la force de la vérité qui a arraché teurs insolents, décidés à vous rendre esclaves;
cet aveu à leur bonne foi. Au surplus, nous ici,on était conduit par des ennemis pleins
traiterons ce sujet ailleurs plus à propos et d'humanité, décidés à vous laisser libres. En
avec le soin et l'étendue convenables ;
je re- un mot, du côté de ces Grecs fameux par leur
viens maintenant à ces hommes ingrats et politesse, l'avarice et la superbe semblaient
blasphémateurs qui imputent au Christ les avoir choisi pour demeure le temi»le de Ju-
maux qu'ils souffrent en juste punition de non ; du côté des grossiers barbares, la misé-
leur perversité. Ils ne daignent pas se souve- ricorde et l'humilité habitaient les basiliques
nir qu'on leur a fait grâce par respect pour le du Christ. On dira peut-être que, dans la réa-
Christ, et que la langue dont ils se servent lité, les Grecs épargnèrent
les temples des
dans leur démence sacrilège pour insulter son dieux troyens, qui étaient aussi leurs dieux,
nom, ils l'ont employée à faire un mensonge et qu'ils n'eurent pas la cruauté de frapper
pour conserver leur vie. Ils savaient bien la ou de rendre captifs les malheureux vaincus
retenir, cette langue, quand réfugiés dans nos qui se réfugiaient dans ces lieux sacrés. A ce
lieux sacrés, ils devaient leur salut au nom compte, Virgile aurait fait un tableau de pure
de chrétiens et maintenant, échappés au fer
; fantaisie, à la manière des poêles ; mais point
de l'ennemi, ils lancent contre le Christ la du tout, il a décrit le sac de Troie selon les
haine et la malédiction 1 véritables mœurs de l'antiquité païenne.

CHAPITRE iv. CHAPITRE V.


LE TEMPLE DE JUNON AU SAC DE TROIE, ET LES SENTIMENT DE CÉSAR TOUCHANT LA COUTUME UNI-
BASILIQUES DES APÔTRES PENDANT LE SAC DE VERSELLE DE PILLER LES TEMPLES DANS LES
ROME. VILLES PRISES d'ASSALT.

Troie elle-même, cette mère du peuple ro- Au rapport de Salluste, qui a la réputation
main, ne put, comme je l'ai déjà dit, mettre à d'un historien véridique, César dépeignait
couvert dans les temples de ses dieux ses pro- ainsi le sort réservé aux villes prises de vive
pres habitants contre le fer et le feu des Grecs, force, quand il donna son avis dans le sénat
qui adoraient pourtant les mêmes dieux. sur le sort des complices de Catilina : « On
Ecoutez Virgile : « ravit les vierges et les jeunes garçons; on
Dans le temple de Junon, deux gardiens choisis, Phénix
« arrache les enfants des bras de leurs parents ;

el le terrible Ulysse, veillaient à la garde du butin ; on voyait « lesmères de famille sont livrées aux outrages
entassés çà et là les trésors dérobés aux temples incendiés des
« des vainqueurs on pille les temples et les
;
Troyens et les tables des dieux et les cratères d'or et les riches
vêtements. A l'entour, debout, se presse une longue troupe «maisons; partout le meurtre et l'incendie;
d'enfants et de mères tremblantes' ». « tout est plein d'armes, de cadavres, de sang et

Ce lieu consacré à une si grande déesse fut « de cris plaintifs '


». Si César n'eût point parlé
évidemment choisi pour servir aux Troyens, des temples, nous croirions que la coutume
non était d'épargner les demeures des dieux or,
mais de prison. Comparez main-
d'asile, ;

tenant, je vous prie, ce temple qui n'était pas remarquez bien que les temples des Romains
consacré à un petit dieu, au premier venu du avaient à craindre ces profanations, non pas
peuple des dieux, mais à la reine des dieux, d'un peuple étranger, mais de Catilina et de
sœur et femme de Jupiter, comparez ce tem- ses complices, c'est-à-dire de citoyens romains

ple avec les basiliques de nos apôtres. Là, on et des sénateurs les plus illustres mais on ;

portait les dépouilles des dieux dont on avait dira peut-être que c'étaient des hommes per-

brûlé les temples, non pour les rendre aux dus et des parricides.
vaincus, mais pour les partager entre les vain- CHAPITRE VI.
queurs ici, tout ce qui a été reconnu, même
;

LES ROMAINS EUX-MÊMES, QUAND ILS PRENAIENT


en des lieux profanes, pour appartenir à ces
UNE VILLE d'assaut, n'AVAIENT POINT COU-
y a été rapporté religieusement,
asiles sacrés,
TUME DE FAIRE GRACE AUX VAINCUS RÉFUGIÉS
avec honneur et avec respect. Là, on perdait
DANS LES TEMPLES DES DIEUX.
sa liberté ici, on la conservait. Là, on s'as-
;

surait de ses prisonniers ; ici, il était défendu Laissons donc de côté cette infinité de peuples
d'en faire. Là, on était traîné par des domina- qui se sont fait la guerre et n'ont jamais
* Enéide, liv. II, vers 761-767, ' Salluste, De la conjuration de Catitmay ch. M.
,

LIVHE I. — LES GOTHS A ROME. 5

épargné les vaincus qui se sauvaient dans les chaste compassion du premier et la modéra-
temples de leurs dieux parlons des Romains, : tion spirituelle du second, comment auraient-
de ces Romains dont le plus magnifique éloge ils gardé le silence, quelques généraux
si

est renfermé dans le vers fameux du poète : avaient ordonné de tel tel de leurs dieux
ou
que l'on ne fit dans son temple ni victimes ni
« Tu sais pardonner aux humbles et dompter les superbes ».
prisonniers?
Considérons ce peuple à qui un auteur a rendu
ce témoignage, qu'il aimait mieux pardonner
CHAPITRE VII.

une injure que d'en tirer vengeance '. Quand LES CRUAUTÉS QUI ONT ACCOMPAGNÉ LA PRISE DE
ils ont pris et saccagé tant de grandes villes ROME DOIVENT ÊTRE ATTRIBUÉES AUX USAGES DE
pour étendre leur domination, qu'on nous dise LA GUERRE, TANDIS QUE LA CLÉMENCE DONT LES
quels temples ils avaient coutume d'excepter BARBARES ONT FAIT PREUVE VIENT DE LA PUIS-
pour servir d'asile aux vaincus. S'ils en avaient SANCE DU NOM DU CHRIST.
usé de la sorte, est-ce que leurs historiens en
auraient fait mystère? Mais quelle apparence Ainsi donc, toutes les calamités qui ont
que des écrivains qui cherchaient avidement frappé Rome dans cette récente catastrophe,
l'occasion de louer Romains eussent passé
les dévastation, meurtre, pillage, incendie, vio-
sous silence des marques si éclatantes et à leurs lences, tout doit être imputé aux terribles
yeux si admirables de respect envers leurs coutumes de la guerre ; mais ce qui est
dieux Marcus Marcellus, l'honneur du nom
! nouveau, c'est que des barbares se soient
romain, qui de Syracuse,
prit la célèbre ville adoucis au point de choisir les plus grandes
avant de la saccager, et ré-
la pleura, dit-on, églises pour préserver un plus grand nombre
pandit des larmes pour elle avant que de de malheureux, d'ordonner qu'on n'y tuât
répandre le sang de ses habitants-. Il fit plus: personne, qu'on n'en fît sortir personne, d'y
persuadé que les lois de la pudeur doivent conduire même plusieurs prisonniers pour
être respectées même à l'égard d'un ennemi, les arracher à la mort et à l'esclavage; et voilà
il donna l'ordre avant l'assaut de ne violer ce qui ne peut être attribué qu'au nom du
aucune personne libre. La ville néanmoins Christ et à l'influence de la religion nouvelle.
fut saccagée avec toutes les horreurs de la Qui ne voit pas une chose si évidente est
guerre, et l'on ne lit nulle part qu'un capi- aveugle; qui la voit et n'en loue pas Dieu
taine si chaste et si clément ait commandé que est ingrat ;
qui s'oppose à ces louanges est
ceux qui se réfugieraient dans tel ou tel tem- insensé. Loin de moi l'idée qu'aucun homme
ple eussent la vie sauve. Et certes, si un pareil sage puisse faire honneur de cette clémence
commandement eût été donné, les historiens aux barbares. Celui qui a jeté l'épouvante
ne l'auraient point passé sous silence, eux qui dans ces âmes farouches et inhumaines
n'ont oublié ni les larmes de Marcellus, ni ses qui les a contenues, qui les a miraculeuse-
ordres pour protéger la chasteté. Fabius ', le ment adoucies , est celui-là même qui a dit,

vainqueur de Tarente, est loué pour s'être dès longtemps, par la bouche du Prophète :

abstenu de toucher aux images des dieux. Un «Je visiteraiavec ma verge leurs iniquités,
de ses secrétaires lui ayant demandé ce qu'il « et leurs péchés avec mes fléaux ; mais je
fallait faire d'un grand nombre de statues « ne leur retirerai point ma miséricorde ' ».

tombées sous la main des vainqueurs, il fit

une réponse dont la modération est relevée CHAPITRE VIII.

de fine ironie. « Comment sont-elles? » de-


LES BIENS ET LES MAUX DE LA VIE SONT GÉNÉR.^-
manda-t-il. Et sur la réponse qu'on lui fit,
LEMENT COMMUNS AUX BONS ET AUX MÉCHANTS.
qu'elles étaient fort grandes et même armées :

« Laissons, dit-il, aux Tarentins leurs dieux Quelqu'un dira : Pourquoi cette miséri-
a irrités». Puis donc que les historiens ro- corde divine a-t-elle fait aussi sentir ses effets
mains n'ont pas manqué de nous dire les à des impies et à des ingrats ? Pourquoi ? c'est
larmes de celui-ci et le rire de celui-là, la parce qu'elle émane de celui « qui fait chaque
«jour lever son soleil sur les bons et sur les
' Salluste, Ibid., ch. 9. —
Voyez Tite-Live liv. x.w,
=
ch. 21.
« méchants, et tomber sa pluie sur les justes
*
Q. Fabius Maximus Verrucosus. Voyez Tile-Ljvc, liv. xxvii,
ch. 16 ; et l'iularque, Vrë de Fabius, ch. 23. ' Psal. LXXJVVUl, 33, 31.
LA CITÉ DE DIEU.

« et sur les injustes '


». Si quelques-uns de vue de ces récompenses, et le culte que nous
ces impies, se rendant attentifs à ces marques lui rendrions n'entretiendrait pas en nous la
de bonté, viennent à se repentir et à se dé- piété, mais l'avarice et l'intérêt. Or, puisqu'il
tourner des sentiers de l'impiété, il en est en il ne faut point s'imaginer, quand
est ainsi,

d'autres qui, suivant la parole de l'Apôtre, les bons et les méchants sont également af-
a méprisant les trésors de la bonté et de la fligés, qu'il n'y ait point entre eux de diffé-

« longanimité divines, s'amassent par leur rence parce que leur affliction est commune.
« dureté et l'impénitence de leur cœur un La différence de ceux qui sont frappés de-
a trésor de colère pour le jour de la colère et meure dans la ressemblance des maux qui les
« de la manifestation du juste châtiment de frappent; et pour être exposés aux mêmes
« Dieu, qui rendra à chacun selon ses œu- tourments, la vertu et le vice ne se confon-
« Et cependant, il est toujours vrai
vres - ». dent pas. Car, comme un même feu fait bril-
de dire que la patience de Dieu invite les mé- ler l'or et noircir la paille, comme un même
chants au repentir, comme ses châtiments fléau écrase le chaume et purifie le froment,
exercent les bons à la résignation, et que sa ou encore, comme le marc ne se mêle pas
miséricorde protège doucement les bons , avec l'huile, quoiqu'il soit tiré de l'olive par
comme sa justice frappe durement les mé- le même pressoir, ainsi un même malheur,
chants. Il a plu, en effet, à la divine Provi- venant à tomber sur les bons et sur les mé-
dence de préparer aux bons, pour la vie fu- chants, éprouve, purifle et fait resplendir les
ture, des biens dont les méchants ne jouiront uns, tandis qu'il damne, écrase et anéantit les
pas, et aux méchants des maux dont les bons autres. C'est pour cela qu'en une même afflic-
n'auront point à souffrir mais quant aux ; tion, les méchants blasphèment contre Dieu,
biens et aux maux de cette vie, elle a voulu les bons, au contraire, le prient et le bénis-
qu'ils fussent communs aux uns et aux autres, sent : tant il importe de considérer, non les
afinqu'on ne désirât point avec trop d'ardeur maux qu'on mais l'esprit dans lequel
souffre,
des biens dont on entre eu partage avec les on les subit; car le même mouvement qui tire
méchants, et qu'on n'évitât point comme de la. boue une odeur fétide, imprimé à un
honteux des maux qui souvent éprouvent les vase de parfums, en fait sortir les plus douces
bons. exhalaisons.
Il y a pourtant une très-grande différence CHAPITRE IX.
dans l'usage que les uns et les autres font de
ces biens et de ces maux car l'homme bon ne DES SUJETS DE RÉPRIMANDE POUR LESQUELS LES
;

se laisse point enivrer par les biens de cette GENS DE BIEN SONT CHÂTIÉS AVEC LES MÉ-
vie, ni abattre par ses disgrâces le méchant, :

au contraire, considère la mauvaise fortune Quels maux ont donc souffert les chrétiens,
comme une très-grande peine, parce qu'il dans ces temps de désolation universelle, qui
s'est laissé corrompre par la bonne. Plus ne leur soient avantageux, s'ils savent les ac-
d'une fois cependant Dieu fait paraître plus cepter dans l'esprit de la foi ? Qu'ils considè-
clairement sa main dans cette distribution des rent d'abord, en pensant humblement aux
biens et des maux ; et véritablement, si tout péchés qui ont allumé la colère de Dieu et at-
péché était frappé dès cette vie
d'une punition tiré tant de calamités sur le monde, que si
manifeste, l'on croirait qu'il ne reste plus leur conduite est meilleure que celle des
rien à faire au dernier jugement toutcomme ; grands pécheurs et des impies, ils ne sont pas
si Dieu n'infligeait à aucun péché un châti- néanmoins tellement purs de toutes fautes
ment on croirait qu'il n'y a point de
visible, qu'ils n'aient besoin, pour les expier, de quel-
Providence. Il en est de môme des biens tem- ques peines temporelles. En effet, outre qu'il
porels. Si Dieu, par une libéralité toute évi- n'y a personne, si louable que soit sa vie, qui
dente, ne les accordait à quelques-uns de ceux ne cède quelquefois à l'attrait charnel de la
qui les lui demandent, nous penserions qu'ils concupiscence, et qui, sans se précipiter dans
ne dépendent |ioint de sa volonté et s'il les ; les derniers excès du vice et dans le gouffre
donnait â tous ceux qui les lui demandent, de l'impiété, parvienne à se garantir de quel-
nous nous accoutumerions à ne le servir qu'en ques péchés, ou rares, ou d'autant plus fré-
Mai-t. V, 15. —
*
rïom.= 5 et li, 1, fi. quents qu'ils sont plus légers quel est celui ;
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME.

qui se conduit aujourd'hui comme il le de- des serviteurs, de toutes celles enfin à qui
vrait à l'égard de ces mcclianis dont l'orgueil, l'Apôtre s'adresse, quand il donne des pré-
l'avarice, les débauches et les impiétés, ont ceptes sur la manière dont les femmes doi-
décidé Dieu à répandre la désolation sur la vent vivre avec leurs maris et lesmaris avec
terre, ainsi qu'il en menace les hommes par leurs femmes, sur les devoirs mutuels des
la bouche de ses prophètes '
? En effet, il ar- pères et des enfants, des maîtres et des ser-
rive souvent que, par une dangereuse dissi- viteurs '
; ces personnes, dis-je, ne sont pas
mulation, nous feignons de ne pas voir leurs les seules qui soient très-aises d'acquérir plu-
fautes, pour n'être point obligés de les ins- sieurs biens temporels et très-fâchées de les
truire , de les avertir, de les reprendre et perdre, et qui n'osent par cette raison cho-
quelquefois même de les corriger, et cela, quer des hommes
dont elles détestent les
soit parce que notre paresse ne veut pas s'en mœurs; de celles qui font pro-
je parle aussi
donner le soin, soit parce que nous n'avons fession d'une vie plus parfaite, qui ne sont
pas le courage de leur rompre en visière, soit point engagées dans le mariage et se conten-
enfm parce que nous craignons de les offenser tent de peu pour leur subsistance ; je dis que
et par suite de compromettre des biens tem- celles-là même ne peuvent souvent se résoudre
porels que notre convoitise veut acquérir ou à reprendre les méchants, parce qu'elles crai-
que notre faiblesse a peur de perdre. Et de gnent de hasarder contre eux leur réputation
la sorte bien que les gens honnêtes aient en et leur vie, et redoutent leurs embûches et
horreur la vie des méchants, et qu'à cause de leurs violences. Et quoique cette crainte et les
cela ils ne tombent pas dans la damnation ré- menaces mêmes des impies n'aillent pas jus-
servée aux pécheurs après cette vie toutefois, ; qu'à décider ces personnes timides à imiter
de cela seul qu'ils se sont montrés indulgents leurs exemples, c'est cependant une chose dé-
pour les vices damuables dont les méchants plorable qu'elles n'aient point le courage, en
sont souillés, par la seule crainte de perdre présence de désordres dont la complicité leur
des biens passagers, c'est justement qu'ils ferait horreur, de les frapper d'un blâme qui
sont châtiés avec eux dans le temps, sans être pour plusieurs une correction salutaire.
serait
punis comme eux dans l'éternité; c'est juste- Pourquoi cette réserve? est-ce afin de con-
ment qu'ils sentent l'amertume de la vie, server leur considération et leur vie pour
pour en avoir trop aimé la douceur et s'être l'utilité du prochain? Non, c'est par amour
montrés trop doux envers les méchants. pour leur considération même et pour leur
Je ne blâme pourtant pas la conduite de vie c'est par celte complaisance dans les pa-
;

ceux qui ne reprennent pas et ne corrigent roles flatteuses et dans les opinions du jour,
pas les pécheurs, parce qu'ils attendent une qui fait redouter le jugement du vulgaire, les
occasion plus favorable, ou parce qu'ils crai- tourments et la mort de la chair; en un mot,
gnent, soit de les rendre pires, soit de les por- c'est l'esclavage de l'intérêt personnel qu'on
tera mettre obstacle à la bonne éducation des subit, au lieu de s'affranchir par la charité.
faibles et aux progrès de la foi car alors c'est ;
Voilà donc, ce me semble, une raison d'assez
plutôt d'une charité prudente que d'un
l'effet grand poids pour que les bons soient châtiés
calcul intéressé. Mais le mal est que ceux qui avec les méchants, lorsqu'il plaît à Dieu de
vivent tout autrement que les impies et qui punir par de simples maux temporels les
abhorrent leur conduite, leur sont indulgents mœurs corrompues des pécheurs. Ils sont
au lieu de leur être sévères, de peur de s'en châtiés ensemble, non pour mener avec eux
faire des ennemis et d'en être traversés dans une mauvaise vie, mais pour être comme eux,
la possession de biens fort légitimes, il est vrai, moins qu'eux cependant, attachés à la vie, à
mais auxquels devraient être moins attachés cette vie temporelleque les bons devraient
des chrétiens, voyageurs en ce monde el qui mépriser, afin d'entraîner sur leurs pas les
font profession de regarder le ciel comme leur méchants blâmés et corrigés au séjour de la
patrie. Je ne parle pas seulement de ces per- vie éternelle. Perd-on l'espoir de s'en faire
sonnes naturellement i)lus faibles, qui sont ainsi des compagnons? qu'on se résigne alors
engagées dans le mariage, ont des enfants ou à les avoir pour ennemis et à les aimer conune
veulent en avoir, et possèdent des maisons et tels ; car, tant qu'ils vivent, on ne peut savoir
l&a. XXIV et ailleurs. ' Colos. m, 18-2'2.

-'7"
'4-
8 LA CITÉ DE DIEU.

s'ils ne viendront pas à se convertir. Et ceux- « et pernicieux qui précipitent les hommes
là sont encore plus coupables dont parle ainsi « dans l'abîme de la perdition et de la dam-
le Prophète « Cet homme mourra dans son
: nation. Car l'amour des richesses est la
péché ; mais je demanderai compte de sa « racine de tous les maux, et quelques-uns,
o vie à qui dut veiller sur lui ». Car ceux '
« pour en avoir été possédés, se sont détournés

qui veillent, c'est-à-dire ceux qui ont dans « de la foi et embarrassés eu une infinité d'af-

l'Eglise la conduite des peuples, sont établis ((flictions et de peines ». '

pour faire au péché une guerre implacable. Ceux donc qui dans le sac de Rome ont , ,

Et il ne faut pas croire cependant que celui-là perdu les richesses de la terre , s'ils les possé-
soit exempt de toute faute, qui, n'ayant pas daient de la façon que recommande l'Apôtre ,
le caractère de pasteur, se montre indifférent pauvres au dehors riches au dedans c'est-à- , ,

pour la conduite des personnes que le com- dire s'ils en usaient comme n'en usant pas %
merce de la vie rapproche de lui, et néglige ils ont pu dire avec un homme fortement
de les reprendre de peur d'encourir leur dis- éprouvé , mais nullement vaincu : « Je suis
grâce et de compromettre des intérêts peut- «sorti nu du ventre de mère, et je re- ma
être légitimes, mais dont il est charmé plus « tournerai nu dans la terre. Le Seigneur
qu'ilne convient. 11 y a là une faiblesse ré- «m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout
préhensible et que Dieu punit justement par « ôté. Il n'est arrivé que ce qui lui a plu
;

des maux temporels. .le signalerai une der- « que le nom du Seigneur soit béni ' » Job 1

nière explication de ces épreuves subies par pensait donc que la volonté du Seigneur était
les justes; c'est Job qui me la fournit : il est sa richesse , la richesse de son âme , et il

bon que l'âme humaine s'estime à fond ce ne s'affligeait point de perdre pendant la vie
qu'elle vaut, et qu'elle sache bien si elle a ce qu'il faut nécessairement perdre à la mort.
pour Dieu un amour désintéressé ^ Quant aux âmes plus faibles, qui, sans pré-
férer ces biens terrestres au Christ, avaient
CHAPITRE X.
pour eux quelque attachement profane, elles
LES SAINTS NE PERDENT RIEN EN PERDANT ont senti dans la douleur de les perdre le
LES CHOSES TEMPORELLES. péché de les avoir aimés. Suivant la parole de
Pesez bien toutes ces raisons, et dites-moi l'Apôtre, que je rappelais tout à l'heure, elles
s'il peut arriver aucun mal aux hommes de ont d'autant plus souffert qu'elles avaient
foi et de piété qui ne se tourne en bien pour donné plus de prise à la douleur en s'embar-
eux. Serait-elle vaine, par hasard, cette parole rassant dans ses voies. Après avoir si long-
de l'Apôtre « Nous savons que tout concourt
: temps fermé l'oreille aux leçons de la parole
« au bien de ceux qui aiment Dieu ' ? » Mais — divine, il était bon qu'elles fussent rendues
ilsont perdu tout ce qu'ils avaient. Ont-ils attentives à celles de l'expérience; car lorsque
perdu la foi, la piété? Ont-ils perdu les biens l'Apôtre a dit : « Ceux qui veulent devenir
de l'homme intérieur, riche devant Dieu ? '*
« riches tombent dans la tentation, etc. », ce
Voilà l'opulence des chrétiens, comme parle le qu'il blâme dans les richesses, ce n'est pas de
très-opulent apôtre : « C'est une grande richesse les posséder, mais de les convoiter ; aussi
« que la piété modération d'un esprit
et la donne-t-il ailleurs des règles pour leur usage :

« qui se contente de ce qui sufût. Car nous « Recommandez », dit-il à Timothée, « aux
« n'avons rien apporté en ce monde, et il est « riches de ce monde de n'être point orgueil-
sans aucun doute que nous ne pouvons aussi « leux, de ne mettre point leur confiance dans
« en rien emporter. Ayant donc de quoi nous « les richesses incertaines et périssables, mais
a nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons « dans le Dieu vivant qui nous fournit avec

« être contents. Mais ceux qui veulent devenir « abondance tout ce qui est nécessaire à la vie;
riches tombent dans la tentation et dans le a ordonnez-leur d'être charitables et bienfai-
« piège du diable, et en divers désirs inutiles a sants, de se rendre riches en bonnes œuvres,
« de donner l'aumône de bon cœur, de faire
Ezech. xxxni, 6.
' « part de leurs biens, de se faire un trésor et
' Comparez avec ce chapitre de saint Augustin l'homélie de saint
. « un fondement solide pour l'avenir, afin d'ar-
Chrysostome au peuple d'Anlioche, où il explique, par huit raisons
tirées de l'Ecriture, les afflictions des justes ici-bas {Eom. u, p. 10
et seq. de la nouvelle édition).
' Rom. Tlll, 28. — * I Pelr., m, 1. ' 1 Tim. VI, 6-10. — =
1 Cor. VU, 31. — ' Job. i, 21.
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME. 9

, Ceux qui faisaient qui ait prévenu leur perte, mais par l'expé-
un usage de leurs biens ont été consolés
tel rience qui l'a suivie.
(le pertes légères par de grands bénéfices, et Mais, dit-on, parmi les bons, il s'en est
ils ont tiré plus de satisfaction des biens qu'ils trouvé plusieurs, même chrétiens , qu'on a
ont mis en sùrelé, en les employant en au- mis à la torture pour leur faire livrer leurs
mônes qu'ils n'ont ressenti de tris-tcsse de
,
biens. Je réponds que le bien qui les rendait
ceux qu'ils ont perdus en voulant les retenir bons, ils n'ont pu ni le livrer, ni le perdre.
par avarice. Tout ce qu'ils n'ont pas eu la force S'ilsont préféré supporter les tourments que
d'enlever à la terre, la terre le leur a ravi pour de livrer ces richesses, tristes gages d'iniquité,
jamais. je dis qu'ils n'étaient pas vraiment bons. Ils
Il en autrement de ceux qui ont
est tout avaient donc besoin d'être avertis par les souf-
écouté ce commandement de leur Seigneur : frances que l'amour de l'or leur a fait subir,
« Ne vous faites point des trésors dans la terre, de celles que l'amour du Christ doit nous faire
« où la rouille et les vers les dévorent, et où surmonter, afin d'apprendre ainsi à aimer
«les voleurs les déterrent et les dérobent; celui qui enrichit d'une félicité éternelle les
a mais faites-vous des trésors dans le ciel, où fidèles qui souffrent pour lui, de préférence à
«les voleurs ne peuvent les dérober, ni la l'or et à l'argent, biens misérables qui ne sont
« rouille et les vers les corrompre car, où ; pas dignes qu'on souffre pour eux, soit qu'on
« est votre trésor, là est aussi votre cœur ^ ». les conserve par un mensonge, soit qu'on les

Ceux qui ont écoulé cette voix ont éprouvé, perde en avouant la vérité. Au surplus, nul
dans les jours d'affliction, combien ils ont été dans les tortures n'a perdu le Christ en le
sages de ne point mépriser le conseil d'un confessant; nul n'a conservé sa fortune qu'en
maître si véridique et d'un gardien si puissant la niant. Aussi, je dirai que les tourments leur

et si fidèle de leur trésor. Si plusieurs se s'ont étaient peut-être plus utiles, en leur appre-
applaudis d'avoir caché leurs richesses en nant à aimer un bien qui ne se corrompt pas,
des lieux que le hasard a préservés pour un que ces biens temporels, dont l'amour ne
jour des atteintes de l'ennemi, quelle joie plus servait qu'à tourmenter leurs possesseurs
solide et plus sûre d'elle-même ont dû éprou- d'agitations sans fruit. Mais, dit-on encore,
ver ceux qui, fidèles à l'avertissement de leur quelques-uns, qui n'avaient aucun trésor à
Dieu, oui cherché un asile à jamais inviolable livrer, n'ont pas laissé d'être mis à la torture,
à toutes les atteintes ! parce qu'on ne les en croyait pas sur parole. Je
que notre cher Paulin, évèque de
C'est ainsi réponds que, s'ils n'avaient rien, ils désiraient
Noie, de très-riche qu'il était, devenu volon- peut-être avoir; ils n'étaient point saintement
tairement très-pauvre, et d'autant plus opulent pauvres dans leur volonté; il a donc fallu
en sainteté, quand il fut fait prisonnier des leur montrer que ce ne sont point les ri-
barbares, à la prise de Noie', adressait en son chesses, mais la passion d'en avoir, qui ren-
cœur (c'est lui-même qui nous l'a confié) cette dent dignes de pareils châtiments. En est-il
prière à Dieu Seigneur, ne permettez pas
: « maintenant qui, ayant embrassé une vie meil-
« que je sois torturé pour de l'or et de l'ar- leure, ne possédant ni or ni argent cachés,
« gent ; car où sont toutes mes richesses, vous aient été torturés à cause des Iréso-rs qu'on
« le savez » . aux lieux
Elles étaient, en efl'et, leur supposait? Je n'en sais rien, mais en
où nous recommande de les recueillir et de encore que celui qui,
serait-il ainsi, je dirais
thésauriser le Prophète qui avait prédit au au milieu des tourments, confessait la pau-
monde toutes ces calamités. Ainsi, ceux qui vreté sainte, celui-là, certes, confessait Jésus-
avaient obéi à leur Seigneur et thésaurisé sui- Christ. Or, un confesseur de la pauvreté sainte
vant ses conseils, n'ont pas môme perdu leurs a bien pu être méconnu par les barbares, mais
richesses terrestres dans cette invasion des bar- il n'a pu soufi'rir sans recevoir du ciel le prix
bares; et pour ceux qui ont eu à se repentir de sa vertu.
de leur désobéissance, ils ont appris le véri- J'entends dire que plusieurs chrétiens ont
table usage de ces biens, non par une sagesse eu à subir une longue famine. Mais c'est en-
>
I Tim. VI, 17-19. —
Malt. \1, 19-21. ' core une épreuve que les vrais fidèles ont
^
Noie fat prise parpeu après le sac de Rome, Sur l'hé-
Alaric,
tournée à leur avantage en la souffrant pieu-
coique résignation de saint Paulin, voyez Montaigne, Essais, liv. i,
ch. 38. sement. Pour ceux, en olîet, que la faim a
\0 LA CITE DE DIEU.

lues, elle les a délivrés des maux de la vie, être ensevelis. Eh bien
est-ce un si grand !

comme aurait pu faire une maladie ;


pour sujet de crainte pour des hommes de foi, qui
ceux (ju'elle n'a pas lues, elle leur a appris à ont appris de l'Evangile que la dent des bêtes
mener une vie plus sobre et à faire des jeûnes féroces n'empêchera pas la résurrection des
plus longs. corps, et qu'il n'y a pas un seul cheveu de
leur tète qui doive périr '
? Si les traitements
CHAPITRE XI.
que l'ennemi fait subir à nos cadavres pou-
s'il importe que la vie TEiMPOKELLE DCRE vaient faire obstacle à la vie future, la vérité
IN PEL' PLIS OU UN PEU MOINS. nous dirait-elle « Ne craignez pas ceux qui
:

On ajoute : Plusieurs chrétiens ont été mas- tuent le corps, et ne peuvent tuer l'âme ^?»
sacrés, plusieurs ont été emportés par divers A moins qu'il ne se rencontre un homme
genres de morts alîreuses. Si c'est là un mal- assez insensé pour prétendre que si les meur-
lieur, il est conmiun à tous les hommes; du triers du corps ne sont point à redouter avant
moins , suis-je assuré qu'il n'est mort per- la mort, ils deviennent redoutables après la
sonne qui ne dût mourir un jour. Or, la mort mort, en ce qu'ils peuvent priver le corps de
égale la jtlus longue vie à la plus courte car, : sépulture. A ce compte, elle serait fausse cette
ce qui n'est plus n'est ni pire, ni meilleur, ni parole du Christ : « Ne craignez point ceux
plus court, ni plus long. Et qu'importe le « qui tuent le corps et ne peuvent rien faire
genre de mort, puisqu'on ne meurt pas deux « de plus contre vous ' » ; car il resterait à
fois ? Puisqu'il n'est point de mortel que le sévir contre nos cadavres. Mais loin de nous
cours des choses de ce monde ne menace d'un de soupçonner de mensonge la parole de vé-
nombre infini de morts, je demande si, dans rité S'il est dit, en effet, que les meurtriers
1

l'incertitude où l'on est de celle qu'il faudra font quelque chose lorsqu'ils tuent, c'est que
endurer, il ne vaut pas mieux en souffrir une le corps ressent le coup dont il est frappé ;

seule et mourir que de vivre en les craignant une fois mort, il n'y a plus rien à faire contre
toutes. Je sais que notre lâcheté préfère vivre lui, parce qu'il a perdu tout sentiment. Il

sous la crainte de tant de morts que de mourir est doncque la terre n'a pas recouvert le
vrai
une fois pour n'en plus redouter aucune ;
corps d'un grand nombre de chrétiens; mais
mais autre chose est l'aveugle horreur de aucune puissance n'a pu leur ravir le ciel, ni
notre chair infirme et la conviction éclairée cette terre elle-même que rempht de sa pré-
de notre raison. Il n'y a pas de mauvaise sence le maître de la création et de la résur-
mort après une bonne vie; ce qui rend la rection des hommes. On m'opposera cette pa-
mort mauvaise, c'est l'événement qui la suit. role du Psalmiste « Ils ont exposé les corps
:

Ainsi donc qu'une créature faite pour la mort a morts de vos serviteurs pour servir de nour-
vienne à mourir, il ne faut pas s'en mettre en a riture aux oiseaux du ciel et les chairs de
peine; mais où va-t-elle après la mort? Voilà « vos saints pour être la proie des bêtes de la
la question. Or, puisque les chrétiens savent « terre. Ils ont répandu leur sang comme l'eau

que la mort du bon pauvre de l'Evangile % au « autour de Jérusalem, et il n'y avait personne
milieu des chiens qui léchaient ses plaies, est «qui leur donnât la sépulture' ». Mais le
meilleure que celle du mauvais riche dans la Prophète a plutôt pour but de faire ressortir
pourpre, je demande en quoi ces horribles la cruauté des meurtriers que les souffrances

trépas ont pu nuire à ceux qui sont morts, des victimes. Ce tableau de la mort paraît
s'ils avaient bien vécu ? horrible aux yeux des hommes « mais elle ;

« est précieuse aux yeux du Seigneur, la mort


CHAPITRE XII. « des saints '*». Ainsi donc, toute cette pompe
des funérailles, sépulture choisie, cortège fu-
LE DÉFAUT DE SÉPULTURE NE CAUSE AUX CHRÉTIENS
nèbre, ce sont là des consolations pour les
AUCUN DOMMAGE ^.
vivants, mais non un soulagement véritable
Je sais que dans cet épouvantable entasse- pour les morts. Autrement, si une riche sé-
ment de cadavres plusieurs chrétiens n'ont pu pulture était de quelque secours aux impurs,

' Luc. x\t, 19-31.


il faudrait croire que c'est un obstacle à la
-
Les idées de ce chapitre et du suivant sout plus développées dans
le petit traité de saint Augustin De cura pro mortiiU tjercmla.
:
'
Luc. .\xr, 18. — ' Matt. x, 28, — ' Luc. .vii, 1,
Voir tome xir. Lxxvm, 2-3. — '
Psal. cxv, 15.
LIVRE 1. LES GOTHS A ROME. H
gloire du juste d'être enseveli simplement ou ces suprêmes devoirs de piété, qu'on a célébré
de ne pas l'être du tout. Certes, cette multi- leurs funérailles etpourvu à leur sépulture ',
tude do serviteurs qui suivait le corps du riche et qu'eux-mêmes durant leur vie ont donné

voluptueux de l'Evangile composait aux yeux des ordres à leurs enfants pour l'aire ensevelir
des hommes une pompe magnifique, mais ou transférer leurs dépouilles ^. Je citerai
elles furent bien autrement éclatantes aux Tobie qui s'est rendu agréable à Dieu, au té-
yeux de Dieu les funérailles de ce pauvre moignage de l'ange, en faisant ensevelir les
couvert d'ulcères que les anges portèrent, non morts ^ Notre-Seigneur lui-même, qui devait
dans un tombeau de marbre, mais dans le ressusciter au troisième jour, approuve hau-
sein d'Abraham '.
tement et veut qu'on loue l'action de celte
Je vois sourire les adversaires contre qui sainte femme qui répand sur lui un parfum
j'aientrepris de défendre la Cité de Dieu. Et précieux, comme pour l'ensevelir par avance '.
cependant leurs philosophes ont souvent mar- L'Evangile parle aussi avec éloge de ces fidèles
qué du mépris pour les soins de la sépulture ^ qui reçurent le corps de Jésus à la descente de
Plus d'une fois aussi, des armées entières, la croix, le couvrirent d'un linceul et le dépo-
décidées à mourir pour leur patrie terrestre, sèrent avec respect dans un tombeau. Ce qu'il
se sont mises peu en peine de ce que devien- faut conclure de tous ces exemples, ce n'est
draient leurs corps et ix quelles bêtes ils ser- pas que le corps garde après la mort aucun
viraient de pâture. C'est ce qui fait applaudir sentiment, mfiis c'est que la providence de
ce vers d'un poêle ' : Dieu s'étend jusque sur les restes des morts,
et que ces devoirs de piété lui sont agréables
« Le ciel couvre celui qui n'a point de lomlieau ».
comme témoignages de foi dans la résurrec-
Pourquoi donc tirer un sujet d'insulte tion. Nous en pouvons tirer aussi cet enseigne-
contre les chrétiens de ces corps non ensevelis? ment salutaire, que si les soins pieux donnés
N'a-t-il pas été promis '
aux fidèles que tous à la dépouille inanimée de nos frèresne sont
leurs membres et leur propre chair sortiront point perdus devant Dieu, l'aumône qui sou-
un jour de la terre et du plus profond abîme lage des hommes pleins de vie doit nous créer
des éléments, pour leur être rendus dans leur des droits bien autrement puissants à la rému-
première intégrité? nérfition céleste. y a encore sous ces ordres
Il

que les saints patriarches donnaient à leurs


CHAPITRE XIII. enfants pour la sépulture ou la translation de
leurs derniers restes, des choses mystérieuses
POURQUOI IL FAUT E>SEVELIR LES CORPS
DES FIDÈLES.
qu'il faut entendre dans un sens prophétique;
mais ce n'est pas ici le lieu de les approfondir,
Toutefois il ne faut pas négliger et abandon- et nous en avons assez dit sur cette matière.
ner la dépouille des morts, surtout les corps Si donc la privation soudaine des choses les
des justes et des fidèles qui ont servi d'instru- la vie, comme la nourriture
plus nécessaires à
ment d'organe au Saint-Esprit pour toutes
et et levêtement, ne triomphe pas de la patience
sortes de bonnes œuvres. Si la robe d'un père des hommes de bien, et, loin d'ébranler leur
ou son anneau ou telle autre chose semblable piété, ne sert qu'à l'éprouver et à la rendre
sont d'autant plus précieux à ses enfants que plus féconde, pouvons-nous croire que l'ab-
leur affection est plus grande, à plus forte rai- sence des honneurs funèbres soit capable de
son devons-nous prendre soin du corps de troubler le repos des saints dans l'invisible
ceux que nous aimons, car le corps est uni séjour de l'éternité? Concluons que si les der-
à l'homme d'une façon plus étroite et plus niers devoirs n'ont pas été rendus aux chré-
intime qu'aucun vêtement; ce n'est point un tiens lors du désastre de Rome ou à la prise
secours ou un ornement étranger, c'est un d'autres villes, ni les vivants n'ont commis un
élément de notre nature. Aussi voyons-nous crime, puisqu'ils n'ont rien pu faire, ni les
qu'on a rendu aux justes des premiers temps morts n'ont éprouvé une peine ,
puisqu'ils
n'ont rien pu sentir.
* Luc. XVI, 19 et seq.
^ Notamment les philosophes de l'école cyniqtte
et ceu^ç de l'école
stoïcienne. Voyez Séoêque, Bc irunqmll. un., cap. M, et Epist. 92;
— et Cicéron, Tusc. <ju., hb. i, cap. 12 et seq. * Gen. XXV, 9 ; XXXV, 29; L, 2-13, etc. — '
Gen. XL va, 29, 30
' LucaiD, Pharsale, hv. vu, vers 819. * —
I Cor. iv, 52. ., 2t. —
• Tob. Il, 9. — * Matt. x.\vi, 10-13.
;
12 LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE XIV. que par sa parole, il reprend volontairement


le chemin de sa prison. Là, les Carthaginois
LES COSSOLATIONS DIVINES n'ONT JAMAIS MANQUÉ
lui réservaient d'afTreux supjilices et la mort.
AUX SAINTS DANS LA CAPTIVITÉ.
On l'enferma dans un coffre de bois garni de
On se plaint que des chrétiens aient été pointes aiguës, de sorte qu'il était obligé de
emmenés captifs. Affreux mallieur, en effet, se tenir debout, ou, s'il se penchait, de souf-

si les barbares avaient pu les enmiener quel-


frir des douleurs atroces ; ce fut ainsi qu'ils le
que part où ils n'eussent point trouvé leur tuèrent en le privant de tout sommeil. Certes,
Dieu ! Ouvrez les saintes Ecritures, vous y voilà une vertu admirable et qui a su se mon-
ap])rendrez comment on dans de
se console trer plusgrande que la plus grande infortune !

pareilles extrémités. Les trois enfants de Baby- Et cependant quels dieux avait pris à témoin
lone furent captifs; Daniel le fut aussi, et Régulus, sinon ces mêmes dieux dont on s'i-
comme lui d'autres prophètes ; le divin conso- magine que le culte aboli est la cause de tous
lateur leur a-t-il jamais fait défaut? Comment les malheurs du monde? Si ces dieux qu'on 1

eut-il abandonné ses fidèles tombés sous la servait pour être heureux en cette vie ont/

domination des hommes, celui qui n'aban- voulu ou permis le supplice d'un si religieux
donne pas le Prophète jusque dans les en- observateur de son serment, que pouvait faire
trailles de la baleine ? Nos adversaires aiment
' de plus leur colère contre un parjure? Mais
mieux rire de ce miracle que ; d'y ajouter foi je veux tirer démon raisonnement une double
et cependant ils croient sur le témoignage de conclusion nous avons vu que Régulus porta
:

leurs auteurs qu'Arion de Méthymne, le cé- le respect pour les dieux jusqu'à croire qu'un
lèbre joueur de lyre, jeté de son vaisseau dans serment ne lui permettait pas de rester dans
la mer, fut reçu et porté au rivage sur le dos sa patrie, ni de se réfugier ailleurs, mais lui

d'un dauphin -. Mais, diront-ils, l'histoire de faisait une loi de retourner chez ses plus

Jonas est plus incroyable. Soit, elle est plus cruels ennemis. Or, s'il croyait qu'une telle
incroyable, parce qu'elle est plus merveil- conduite lui fût avantageuse pour la vie pré-
leuse, et elle est plus merveilleuse, parce sente, il était évidemment dans l'illusion,
qu'elle trahit un bras plus puissant. puisqu'il n'en recueillit qu'une affreuse mort.
Voilà donc un homme dévoué au culte des
CHAPITRE XV. dieux qui est vaincu et fait prisonnier; le
voilà qui, pour ne pas violer un serment prêté
LA PIÉTÉ DE RÉGULUS, SOUFFRANT VOLONTAIRE-
en leur nom, périt dans le plus affreux et le
MENT LA CAPTIVITÉ POUR TENIR SA PAROLE
plus inouï des supplices Preuve certaine que
! j
ENVERS LES DIEUX NE LE PRÉSERVA PAS DE
,

le culte des dieux ne sert de rien pour le bon- I


LA MORT.
heur temporel. Si vous dites maintenant qu'il
Les païens ont parmi leurs hommes illustres nous donne après la vie la félicité pour ré-
un exemple fameux de captivité volontaire- compense, je vous demanderai alors pourquoi
ment subie par esprit de religion. Marcus vous calomniez le christianisme, pourquoi
Attilius Régulus, général romain, avait été vous prétendez que le désastre de Rome vient
pris par les Carthaginois \ Ceux-ci, tenant de ce qu'elle a déserté les autels de ses dieux,
moins à conserver leurs prisonniers qu'à re- puisque, malgré le culte le plus assidu, elle

couvrer ceux qui leur avaient été faits par les aurait pu être aussi malheureuse que le fut

Romains, envoyèrent Régulus à Rome avec Régulus ? ne resterait plus qu'à pousser
Il

leurs ambassadeurs, après qu'il se fut engagé l'aveuglement et la démence jusqu'à prétendre
par serment à revenir à Carthage, s'il n'obte- que si un individu a pu, quoique fidèle au
nait pas ce qu'ils désiraient. Il part, et con- culte des dieux, être accablé par l'infortune,

vaincu que l'échange des captifs n'était pas il n'en saurait être de même d'une cité tout

avantageux à la en dissuade le
république, il entière, la puissance des dieux étant moins
sénat ;
puis, sans y être contraint autrement pour se déployer sur un individu que sur
faite

un grand nombre. Comme si la multitude ne


se composait pas d'individus !
• Jon. u.
=
Hérodote, l, ch. 23, 24; Ovide, Fasinr., lib. ii, vers 80 et sq.
Dira-t-on que Régulus, au miheu de sa
'
Voyez Polybe, i, 29; Cicéron, De offc.ylib. i, cap. 13, et lib. ui,
captivité et de ses tourments, a pu trouver le
cap. 26.
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME. 13

bonlieiir dans le senliment de sa vertu '


? Que la piété, ni la chasteté, comme vertu, ne sont
l'on se mette alors à la recherche de cette ici moins du monde intéressées le seul
le ;

vertu véritable qui seule peut rendre un Etat embarras que nous éprouvions, c'est démettre
heureux. Car le bonheur d'un Etat et celui d'accord avec la raison ce sentiment qu'on
d'un individu viennent de la même source, nomme pudeur. Aussi, ce que nous dirons
un Etat n'étant qu'un assemblage d'individus sur ce sujet aura moins pour but de répondre
vivant dans un certain accord. Au surplus, je à nos adversaires que de consoler des cœurs
ne discute pas encore la vertu de Régulus ;
amis. Posons d'abord ce principe inébranlable
qu'il me suffise, par l'exemple mémorable que la vertu qui fait la bonne vie a pour siège
d'un homme qui aime mieux renoncer à la l'àme, d'où elle commande aux organes cor-
vie que d'offenser les dieux, d'avoir forcé mes porels, et que le corps tire sa sainteté du se-
adversaires de convenir que la conservation cours qu'il prête à une volonté sainte. Tant
des biens corporels et de tous les avantages que cette volonté ne
tout ce qui faiblit pas,

extérieurs de la vie n'est pas le véritable objet arrive au corps parle d'une volonté étran-fait

de Mais que peut-on attendre d'es-


la religion. gère, sans qu'on puisse l'éviter autrement que
pritsaveuglés qui se glorifient d'un semblable par un péché, tout cela n'altère en rien notre
citoyen et qui craignent d'avoir un Etat qui innocence. Mais, dira-t-on, outre les traite-

lui ressemble? S'ils ne le craignent pas, qu'ils ments douloureux que peut souffrir le corps,

avouent donc que le malheur de Régulus a pu il d'une autre nature, celles


est des violences

arriver à une ville aussi fidèle que lui au culte que accomplir. Si une chas-
le libertinage fait

des dieux, et qu'ils cessent de calomnier le teté ferme et sûre d'elle-même eu sort triom-

christianisme. Mais puisque nous avons sou- phante, la pudeur en souffre cependant, et on
levé ces questions au sujet des chrétiens em- a lieu de craindre qu'un outrage qui ne peut
menés en captivité, je dirai à ces hommes qui être subi sans quelque plaisir de la chair ne
sans pudeur et sans prudence prodiguent se soit pas consommé sans quelque adhésion
l'insulte à notre sainte religion : Que l'exemple de la volonté.

de Régulus vous confonde Car si ce n'est !

point une chose honteuse à vos dieux qu'un de CHAPITRE XVII.


leurs plus fervents"^admirateurs, pour garder
DU SUICIDE PAR CRAINTE DU CHATIMENT ET DU
la foi du serment, dû renoncer à sa patrie
ait
DÉSHONNEUR.
terrestre, sans espoir d'en trouver une autre,
et mourir lentement dans les tortures d'un S'il est quelques-unes de ces vierges qu'un
supplice inou'i, de quel droit viendrait-on tel scrupuleportées à se donner la mort,
ait
tourner à la honte du nom chrétien la capti- quel homme
ayant un cœur leur refuserait
vité de nos fidèles, qui, l'œil fixé sur la céleste le pardon? Quant à celles qui n'ont pas voulu
patrie, se savent étrangers jusque dans leurs se tuer, de peur de devenir criminelles en épar-
propres foyers \ gnant un crime à leurs ravisseurs, quiconque
les croira coupables ne sera-t-il pas coupable
CHAPITRE XVI. lui-même de folle légèreté ? S'il n'est pas per-

LE VIOL SUBI PAR LES VIERGES CHRÉTIENNES DANS mis, en effet, de tuer un homme, même cri-

LA CAPTIVITÉ, SANS QUE LEl'R VOLONTÉ Y FUT minel, de son autorité privée, parce qu'aucune

POUR RIEN, A T-IL PU SOUILLER LA VERTU DE loi n'y autorise, il s'ensuit que celui qui se tue

LEUR AME ? est homicide ; d'autant plus coupable en cela


qu'il est d'ailleurs plus innocent du motif qui
On s'imagine couvrir les chrétiens de honte, le porte à s'ôter la vie. Pourquoi détestons-
quand pour rendre plus horrible le tableau do nous le suicide de Judas ? Pourquoi la Vérité
leur captivité, on nous montre les barbares elle-même a-t-elle déclare qu'en se pendant '

violant les femmes, les filles et même les il a plutôt accru qu'expié le crime de son in-

vierges consacrées à Dieu '\ Mais ni la foi, ni fâme trahison ? C'est qu'en désespérant de la
miséricorde de Dieu, il s'est fermé la voie à un
* C'est, en effet, ce que soutient Séûèque, en bon stoïcien, f/-'

Prov., cap. 3, et Epist. Lxvii, repentir salutaire -. A combien plus forte rai-
'I Petr. II, 11.
son faut-il donc rejeter la tentation du suicide
Sur cette même question, voyez saiat Jérôme, Epist. Ml, ad He-
liod.j Epiit, vui, ad Demetriadcm. Act.
' — Maltli. x.wiii,
I. ' .1.
n LA CITE DE DIEU.

quand on n'a aucun crime à expier! En se car la volonté de s'en servir saintement persé-
tuant; Judas tua un coupable,
cependant il et vère, et, autant qu'il dépend de lui, il nous en
lui sera demandé compte, non-seulement de la laisse la faculté.

vie duChrist, mais do sa propre \ie, parce (|u'cn La sainteté du corps ne consiste pas à pré-
se tuant à cause d'un premier crime il s'est , server nos membres de toute altération et de
chargé d'un crime nouveau. Pouniuoi donc tout contact : mille accidents peuvent occa-
un homme qui n'a point fait de mal à autrui sionner de graves blessures, et souvent, pour
s'en ferait-il à lui-même donc un
? Il tuerait nous sauver la vie, les chirurgiens nous font
innocent dans sa propre personne, pour em- subir d'horribles opérations. Une sage-femme,
pêcher un coupable de consommer son dessein, soit malveillance, soit maladresse, soit pur
et il attenterait criminellement à sa vie, de hasard, détruit la virginité d'une jeune flUe
peur qu'elle ne fût l'objet d'un attentat étran- en voulant la constater, y a-t-il un esprit assez
ger ! mal fait pour s'imaginer que cette jeune fille
CHAPITRE XVin. par l'altération d'un de ses organes, ait perdu
quelque chose de la pureté de son corps ? Ainsi
DES VIOLENCES QIE l'iMPURETÉ d'AITRI'I PEUT
donc, tant que l'âme garde ce ferme propos
FAIRE SL'BIR A NOTRE CORPS, SANS QUE NOTRE
qui fait la sainteté du corps, la brutalité d'une
VOLONTÉ Y PARTICIPE.
convoitise étrangère ne saurait ôter au corps
On alléguera la crainte qu'on éprouve d'être le caractère sacré que lui imprime une conti-

souillé par l'impureté d'autrui. Je réponds : nence persévérante. Voici une femme au cœur
Si l'impureté reste le fait d'un autre que vous, perverti qui , trahissant les vœux contractés
elle ne vous souillera pas ; si elle vous souille, devant Dieu, court se livrer à son amant.
c'est qu'elle est aussi votre fait. La pureté est Direz-vous que pendant le chemin elle est en-

une vertu de l'àme pour compagne la


;
elle a core pure de corps, après avoir perdu la pu-
force qui nous rend capables de supporter les reté de l'âme, source de l'autre pureté ? Loin
plus grands maux plutôt que de consentir au de nous cette erreur ! Disons plutôt qu'avec
mal. Or, l'homme le plus pur et le plus ferme une âme pure, la sainteté du corps ne saurait
est maître, sans doute, du consentement et du être altérée, alors même que le corps subirait
refus de sa volonté, mais il ne l'est pas des les derniers outrages ; et pareillement, qu'une
accidents que sa chair peut subir; comment âme corrompue fait perdre au corps sa sain-
donc pourrait-il croire, s'il a l'esprit sain, qu'il teté, alorsmême qu'il n'aurait éprouvé au-
a perdu la pureté parce que son corps violem- cune souillure matérielle. Concluons qu'une
ment saisi aura servi à assouvir une impureté femme n'a rien à punir en soi par une mort
dont il n'est pas complice ? Si la pureté peut volontaire, cjuand elle a été victime passive
être perdue de la sorte , elle n'est plus une du péché d'autrui ; à plus forte raison, avant
vertu de l'âme il faut cesser de la compter
;
l'outrage : car alors elle se charge d'un ho-
au nombre des biens qui sont le principe de micide certain pour empêcher un crime en-
la bonne vie, et le ranger parmi les biens du core incertain.
corps, avec la vigueur, la beauté, la santé et CHAPITRE XIX.
tous ces avantages qui peuvent souffrir des al-
DE LUCRÈCE, QUI SE DONNA LA MORT POUR
térations, sans que la justice et la vertu en
AVOIR ÉTÉ OUTRAGÉE.
soient aucunement altérées. Or, si la pureté
n'est rien de mieux que cela, pourquoi s'en Nous soutenons que lorsqu'une femme, dé-
mettre si fort en peine au péril même de la cidée à rester chaste , est victime d'un viol
vie ? Rendez-vous à cette vertu de l'âme son sansaucun consentement de sa volonté, il n'y
vrai caractère, elle ne peut plus être détruite a de coupable que l'oppresseur. Oseront-ils
par la violence faite au corps. Je dirai plus : nous contredire, ceux contre qui nous déten-
s'il qu'en faisant des efforts pour ne
est vrai dons la pureté spirituelle et aussi la pureté
pas céder à l'attrait des concupiscences char- corporelle des vierges chrétiennes outragées
nelles, la sainte continence sanctifie le corps dans leur captivité ? Nous leur demanderons
lui-même, j'en conclus que tant que l'inten- pourquoi la pudeur de Lucrèce, cette noble
tion de leur résister se maintient ferme et dame de l'ancienne Rome, est en si grand
inébranlable, le corps ne perd pas sa sainteté, honneur auprès d'eux ? Quand le fils de Tar-
.

LIVRE I. — LES GOTHS A ROME. 45

c|iiin eut assouvi sa passiou


iiiiâuie, Lucrèce Mais peut-être n'est-elle pas lâ ;
peut-être
déuonra crime à son mari, Collatin, et à son
le s'est-clle tuée parce qu'elle se sentait coupable;
parent, Brutus, tous deux illustres par leur peut-être (car qui sait, elle exceptée, ce qui se
rang et par leur courage, et leur fit prêter passait en son âme), touchée en secret par la
serment de la venger puis, l'âme brisée de ;
volupté, a-t-elle consenti au crime, et puis, re-
douleur et ne voulant pas supporter un tel grettant sa faute, s'est-ellc tuée pour l'expier,
affront, elle se tua '. Dirons-nous qu'elle est mais, dans ce cas même, son devoir était, non
morte chaste ou adultère ? Poser cette question de se tuer, mais d'offrir à ses faux dieux une
c'est la résoudre. J'admire beaucoup cette pénitence salutaire. Au surplus, si les choses
parole d'un rhéteur qui déclamait sur Lu- se sont passées ainsi, si on ne peut pas dire :

crèce « Chose admirable


: » s'écriait-il « ils ! ; « Ils étaient im seul fut adultère » si
deux, ;

« étaient deux, et un seul fut adultère !» Im- tous deux ont commis le crime, l'un par une
possible de dire mieux et plus vrai. Ce rhé- brutalité ouverte, l'autre par un secret con-
teur a parfaitement distingué dans l'union sentement, il n'est pas vrai alors ([u'elle ait
des corps la diiférence des âmes, l'une souillée tué une femme innocente, et ses savants dé-
par une passion brutale, l'autre fidèle à la fenseurs peuvent soutenir qu'elle n'habite
chasteté, et exprimant à la fois cette union point cette partie des enfers réservée à ces in-
toute matérielle et celte différence morale, il fortunés « qui, purs de tout crime, se sont
a dit excellemment: « Us étaient deux, un « arraché la vie ». Mais il y a ici deux extré-
« seul fut adultère » mités inévitables : veut-on l'absoudre du
Mais d'où vient que la vengeance est tombée crime d'homicide ? on la rend coupable d'a-
plus terrible sur la tète innocente que sur la dultère ; l'adultère est-il écarté ? il faut
tête coupable ? Car Sextus n'eut à souffrir que qu'elle soit homicide ; de sorte qu'on ne peut
l'exil avec son père, et Lucrèce perdit la vie. éviter cette alternative : si elle est adultère,
S'il n'y a pas impudicité à subir la violence, pourquoi la célébrer ? si elle est restée chaste,
y a-til justice à punir la chasteté ? C'est à pourquoi s'est-elle donné la mort ?
vous que j'en appelle, lois et juges de Rome !
Quant à nous, pour réfuter ces hommes
Vous ne voulez pas que l'on puisse impuné- étrangers à toute idée de sainteté qui osent in-
ment faire mourir un criminel, s'il n'a été sulter les vierges chrétiennes outragées dans
condamné. Eh bien supposons qu'on porte 1
la captivité, qu'il nous suffise de recueillir
ce crime à votre tribunal une femme a été :
cet éloge donné à l'illustre Romaine « Ils :

tuée non-seulement elle n'avait pas été con-


;
« étaient deux, un seul fut adultère ». On n'a
damnée, mais elle était chaste et innocente :
pas voulu croire, tant la confiance était grande
ne punirez-vous pas sévèrement cet assas- dans la vertu de Lucrèce, qu'elle se fût souillée
sinat ? Or, ici, l'assassin c'est Lucrèce. Oui, par moindre complaisance adultère. Preuve
la
cette Lucrèce tant célébrée a tué la chaste, certaine que, si elle s'est tuée pour avoir subi
l'innocente Lucrèce, l'infortunée victime de un outrage auquel elle n'avait pas consenti,
Sextus. Prononcez maintenant. Que si vous ne ce n'est pas l'amour de la chasteté qui a armé
le faites point, parce que la coupable s'est dé- son bras, mais bien la faiblesse de la honte.
robée à votre sentence, pourquoi tant célébrer Oui, elle a senti la honte d'un crime commis
la meurtrière d'une femme chaste et inno- sur bien que sans elle. Elle a craint, la
elle,
cente ? Aussi bien ne pourriez-vous la défendre fièreRomaine, dans sa passion pour la gloire,
devant les juges d'enfer, tels que vos poètes qu'on ne pût dire, en la voyant survivre à
nous les représentent ,
puisqu'elle est parmi son affront, qu'elle y avait consenti. A défaut
ces infortunés de l'invisible secret de sa conscience, elle a
« Qui se sont donné la mort de leur propre main, et sans voulu que sa mort fût un témoignage écla-
avoir commis aucun crime, en haine de l'existence, ont jeté tant de sa pureté, persuadée que la jjatience
leurs àiiics au loin... »
serait contre elle un aveu de complicité.
Veut-elle revenir au jour ? Telle n'a point été la conduite des femmes
chrétiennes qui ont subi la même violence.
« Le destin s'y oppose et elle est arrêtée par l'oude lugubre
du marais qu'on ne traverse pas ^ ». Elles ont voulu vivre, |iour ne point venger
sur ellesle crime d'autrui, pour ne point
'
Tite-Live, lib. I, cap. 57, 58.
Virgile, Enéide, liv. VI, vers 431 à -439. commettre un crime de plus, pour ne point
LA CITÉ DE DIEl

de dire qu'elles vivent, et par conséquent elles


ajouter l'iiomicide à radullère c'est en elles- ;

mêmes qu'elles possèdent l'honneur de la peuvent mourir, et même, quand la violence


dans le témoignage de leur cons- s'en mêle, être tuées. C'est ainsi que l'Apôtre,
chasteté,
cience devant Dieu, il leur suffit d'être assu- parlant des semences, dit : « Ce que tu sèmes
;

plus « ne peut vivre, s'il ne meurt auparavant ' »,


rées qu'elles ne i)Ouvaient rien faire de
mal faire, résolues avant tout à ne pas et le Psalmiste « Il a tué leurs vignes par la
:
sans
de Dieu, au risque même grêle à dire qu'en vertu du pré-
a * ». Est-ce
s'écarter de la loi

de n'éviter qu'à grand'peine les soupçons cepte : « Tu ne tueras point » , ce soit un


blessants de l'humaine malignité. crime d'arracher un arbrisseau, et serons-nous
assez fous pour souscrire, en cette rencontre,
CHAPITRE XX. aux erreurs des Manichéens ^ ? Laissons de
côlé ces rêveries, et lorsque nous lisons a Tu :

LA LOI CHRÉTIENNE NE PERMET EN ACCUN CAS LA ne tueras point


a », si nous ne l'entendons
MORT VOLONTAIRE.
pas des plantes, parce qu'elles n'ont point de
sentiment, ni des bêtes brutes, qu'elles vo-
Ce n'est point sans raison que dans les livres
saints on ne saurait trouver aucun passage
lent dans l'air, nagent dans l'eau, marchent
oîi Dieu nous commande ou nous permette,
ou rampent sur terre ,
parce qu'elles sont
soit pour éviter quelque mal, soit même pour forment point avec
privées de raison et ne

gagner la vie éternelle, de nous donner vo- l'homme une société, d'où il suit que par une

lontairement la mort. Au contraire, cela nous disposition très-juste du Créateur, leur vie et

Tu ne tueras leur mort sont également faites pour notre


est interdit par le précepte : «

« point ». Remarquez que la loi n'ajoute pas :


usage, il reste que nous entendions de l'homme
quand seul ce précepte « Tu ne tueras point »,
« Ton prochain », ainsi qu'elle le fait
:

faux témoignage « Tu ne por-


c'esl-à-dire, tu ne tueras ni un autre ni toi-
elle défend le :

« teras point faux témoignage contre ton pro-


même, car celui qui se tue, tue un homme.
s chain ». Cela ne veut pas dire néanmoins
'

que celui qui porte faux témoignage contre CHAPITRE XXL


soi-même soit exempt de crime; car c'est de
DES MEURTRES QUI, PAR EXCEPTION, N'iMPLIQCENT
l'amour de soi-même que la règle de l'amour POINT CRIME d'homicide.
du prochain tire sa lumière, ainsi qu'il est
écrit « Tu aimeras ton prochain comme toi-
: Dieu lui-même a fait quelques exceptions à
«même ^ ». Si donc celui qui porte faux té- ladéfense de tuer l'homme, tantôt par un com-
moignage contre soi-même u'est pas moins mandement général , tantôt par un ordre
coupable que s'il le portait contre son pro- temporaire tt personnel. En pareil cas, celui
chain, bien qu'en cette défense il ne soit parlé qui tue ne fait que prêter son ministère à uu
que du prochain et qu'il puisse paraître qu'il ordre supérieur ; il est comme un glaive
n'est pas défendu d'être faux témoin contre entre les mains de celui qui frappe, et par
soi-même, à combien plus forte raison faut-il conséquent il ne faut [las croire que ceux-là
regarder comme interdit de se donner la aient violé le préceiite : « Tu ne tueras point »,

mort, puisque ces termes : « Tu ne tueras qui ont entrepris des guerres par l'inspiration
a point » , sont absolus, et que la loi n'y ajoute de Dieu, ou qui, revêtus du caractère de la
rien qui les limite; d'où il suit que la défense puissance publique et obéissant aux lois de
est générale, et que celui-là même à qui il est l'Etat, c'est-à-dire à des lois très-justes et très-
commandé de ne pas tuer ne s'en trouve pas raisonnables, ont puni de mort les malfai-

excepté. Aussi plusieurs cherchent-ils à éten- teurs. L'Ecriture est si loin d'accuser Abra-

dre ce précepte jusqu'aux bêtes mêmes, s'i- ham d'une cruauté coupable pour s'être
maginant qu'il n'est pas permis de les tuer
'.
déterminé, par pur esprit d'obéissance, à tuer
Mais que ne l'étendent-ils donc aussi aux sou flls, qu'elle loue sa piété '. Et l'on a rai-
arbres et aux plantes ? car, bien que les plantes son de se demander si l'on peut considérer
n'aient point de sentiment, on ne laisse pas Jephté comme obéissant à un ordre de Dieu,
• Exode, XX, 13, 16. —
= Matt., ixll, 39.

Cor. iT, 3G. — Psal. lxxnti, 17.


• secte des Marcionites et à celle des
MaLicbeens. I
Allusion à la
De morib. Munich., n. 51.
Au- Voyez le traité de saint Augustin,
Voyez sur la première, Epiphane, Bœr. 42, et 6ur la seconde,
Gen. XXII.
gustin, Contr. Fausl., lib. \T, cap. 6, 8.
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME.

(|uaiui, voyant sa lille (jui venait à sa ren- prendre que cette action, loin d'être permise,
contre, il la tuepour être fidèle au vœu qu'il expressément défendue '.
doit être
avait fait d'immoler le premier être vivant Mais, dit-on, plusieurs se sont tués pour ne
qui s'offrirait à ses regards à son retour après pas tomber en la puissance des ennemis. Je
la victoire '. De même, comment justifie- t-on réponds qu'il ne s'agit pas de ce qui a été fait,
Samson de s'être enseveli avec les ennemis mais de ce qu'on doit faire. La raison est au-
sous les ruines d'un édifice ? en disant qu'il dessus des exemples, et les exemples eux-
obéissait au commandement intérieur de mêmes s'accordent avec la raison, quand on
l'Esprit, qui se servait de lui pour faire des ceux qui sont le plus dignes d'être
sait choisir
miracles *. Ainsi donc, sauf les deux cas imités, ceux qui viennent de la plus haute
exceptionnels d'une loi générale et juste ou piété. Ni les Patriarches, ni les Prophètes, ni
d'un ordre particulier de celui qui est la source les Apôtres ne nous ont donné l'exemple du
de toute justice quiconque tue un liomme,
, suicide. Jésus-Christ, Notre-Seigneur, qui aver-
soi-même ou son prochain, est coupable d'ho- tit en cas de persécution, de fuir
ses disciples,
micide. de ville en
ne pouvait-il pas leur con-
ville -,

CHAPITRE XXIL seiller de se donner la mort, plutôt que de


tomber dans les mains de leurs persécuteurs?
LA MORT VOLONTAIRE n'eST JAMAIS LNE PREUVE
Si donc il ne leur a donné ni le conseil, ni
DE GRANDEUR d'AME.
l'ordre de quitter la vie, lui qui leur prépare,
On peut admirer la grandeur d'âme de suivant ses promesses, les demeures de l'éter-
ceux qui ont attenté sur eux-mêmes, mais, à nité', il s'ensuit que les exemples invoqués
coup sûr, on ne saurait louer leur sagesse. Et par les Gentils, dans leur ignorance de Dieu,
même, à examiner les choses de plus près et ne prouvent rien pour les adorateurs du seul
de l'œil de la raison, est-il juste d'appeler gran- Dieu véritable.
deur d'âme cette faiblesse qui rend impuis-
sant k supporter son propre mal ou les fautes CHAPITRE XXIII.
d'autrui? Rien ne marque mieux une âme
sans énergie que de ne pouvoir se résigner à de l'exemple de caton, qui s'est donné la
l'esclavage du corps et à la folie de l'opinion. MORT POUR n'avoir PU SUPPORTER LA VICTOIRE
DE CÉSAR.
Ily a plus de force à endurer une vie misé-
rable qu'à la fuir, et les lueurs douteuses de Après l'exemple de Lucrèce, dont nous
l'opinion, surtout de l'opinion vulgaire, ne avons assez parlé plus haut, nos adversaires
doivent pas prévaloir sur les pures clartés de ont beaucoup de peine à trouver une antre
la conscience. Certes, s'il y a' quelque gran- autorité que de Caton, qui se donna la
celle
deur d'âme à se tuer, personne n'a un meilleur mort à Utique' non qu'il soit le seul qui ait
:

droit à la revendiquer que Cléombrote, dont attenté sur lui-même mais il semble que,

on raconte qu'ayant lu le livre où Platon dis- l'exemple d'un homme, dont


tel les lumières
cute l'immortalité de l'âme, il se précipita du et la vertu sont incontestées, justifie complè-
haut d'un mur pour passer de cette vie dans tement ses imitateurs. Pour nous, que pou-
une autre qu'il croyait meilleure '
; car il n'y vons-nous dire de mieux sur l'action de Caton,
avait ni calamité, ni crime faussement ou jus- sinon que ses propres amis, hommes éclairés
tement imputé dont le j)oids pût lui paraître tout autant que lui, s'efforcèrent de l'en dis-
insupportable; si donc il se donna k mort, suader, ce qui prouve bien qu'ils voyaient plus
s'il brisa ces liens si doux de la vie, ce fut par
de faiblesse que de force d'âme dans cette
pure grandeur d'âme. Eh bien je dis que si !
résolution, et l'attribuaient moins à un prin-
l'action de Cléombrote est grande, elle n'est cipe d'honneur qui porte à éviter l'infamie
du moins pas bonne et j'en atteste Platon ; qu'à un sentiment de pusillanimité qui rend
lui-même, Platon, qui n'aurait pas manqué de le malheur insupportable. Au surplus, Caton
se donner la mort et de prescrire, le suicide
aux autres, si ce môme génie qui lui révélait * En effet, dans le Pkêdon même, Platon se prononce formelle-
l'immortalité de l'âme, ne lui avait fait com ment contre le suicide, soit au nom de la religion, soit au nom de
la philosophie. Voyez le Phédon, trad. fr., tome l, p. 194 et suiv.


' Matt. X, 23. — ' Joan. xiv, 2.
' Jug. XI. ' Ibid. xvi, 30. Voyez
* Tite-Live, lib. cxiv, Epitome, et Cicéron, De oflic, lib. i,
' Voyez Cicérou, T'use, qu., lib. l, cap. 31. cap. 3], et TuscuLj lib. l, cap. 30.

S. Alg. — Tome XllI.


18 LA CITÉ DE DIEU.

luimême s'est trahi par le conseil donné en de Rome, une de ces victoires qui, loin de
mourant à son fils bien-aimé. Si en effet c'était contrister les bons citoyens, arrachent des
une chose honteuse de vivre sous la domina- louanges à l'ennemi lui-même. Vaincu à son
lion de César, pourquoi le père conseille-t-il tour, il aima mieux se résigner et rester captif
au fils de subir cette honte, en lui recomman- (|iie s'affranchir et devenir meurtrier de lui-
dant de tout espérer de la clémence du vain- même. Inébranlable dans sa patience à subir
queur? Pourquoi ne pas l'obliger plutôt à lejoug de Carthage, et dans sa fidélité à aimer
périr avec lui? Si Tonjuatus a mérité des Rome, il ne consentit pas plus à dérober son
éloges pour avoir fait mourir son fils, quoique corps vaincu aux ennemis, qu'à sa patrie son
vainqueur, parce qu'il avait combattu contre cœur invincible. S'il ne se donna pas la mort,
SCS ordres ', pourquoi Caton épargne-t-il son ce ne fut point par amour pour la vie. La
fils, comme lui vaincu, alors qu'il ne s'épargne preuve, c'est que pour garder la foi de son
pas lui-même? Y avait-il plus de honte à être serment, il n'hésita point à retourner à Car-
\ainqueur en violant la discipline, qu'à re- thage, plus irritée contre lui de son discours
connaître un vainqueur en subissant l'humi- au sénat romain que de ses victoires. Si donc
liation? Ainsi donc Caton n'a point pensé un homme qui tenait si peu à la vie a mieux
qu'il fût honteux de vivre sous laJoi de César aimé périr dans les plus cruels tourments que
triomphant, puisque autrement il se serait se donner la mort, il fallait donc que le sui-
servi, pour sauver l'honneur de son fils, du cide fût à ses yeux un très-grand crime. Or,
même fer dont il per(,a sa poitrine. Mais la parmi les citoyens de Rome les plus vertueux
vérité est qu'autant il aima son fils, sur qui et les plus dignes d'admiration, en peut-on
ses vœux et sa volonté appelaient la clémence citer un seul qui soit supérieur à Régulus?
de César, autant il envia à César (comme Ni la prospérité ne put corrompre, puis- le

César l'a dit lui-même, à ce qu'on assure -), la qu'après de si grandes victoires
il resta pau-

gloire de lui pardonner; et si ce ne fut pas de vre ni l'adversité ne put le briser, puisqu'en
'
;

l'envie, disons, en lermes plus doux, que ce face de si terribles supplices il accourut intré-
fut de la honte. pide. Ainsi donc, ces courageux et illiTstres
personnages, mais qui n'ont après tout servi
CHAPITRE XXIV. que leur patrie terrestre, ces religieux obser-
vateurs de la foi jurée, mais qui n'attestaient
LA VERTU DES CHRÉTIENS l'eMPORTE SUR CELLE DE
que de faux dieux, ces hommes qui pouvaient,
RÉGULUS, SUPÉRIEURE ELLE-MÊME A CELLE DE au nom de la coutume et du droit de la guerre,
CATON. frapper leurs ennemis vaincus n'ont pas ,

Nos adversaires ne veulent pas que nous voulu, même vaincus par leurs ennemis, se
préférions à Caton le saint honuue Job, qui frapper de leur propre main; sans craindre la
aima mieux souffrir dans sa chair les plus mort, ils ont préféré subir la domination du
cruelles douleurs, que de s'en délivrer par la vainijueur que s'y soustraire par le suicide.
mort, sans parler des autres saints que l'Ecri- Quelle leçon pour les chrétiens, adorateurs du
ture, ce livre éminemment digne d'inspirer vrai Dieu et amants de la céleste pairie avec !

confiance et de faire autorité, nous montre quelle énergie ne doivent-ils pas repousser
résolus à supporter la captivité et la domina- l'idée du suicide, quand la Providence divine,

tion des ennemis plutôt que d'attenter à leurs pour les éprouver ou les châtier, les soumet
jours. Eh bien! prenons leurs propres livres, pour un lemjJS au joug ennemi Qu'ils ne I

et nous y trouverons des motifs de préférer craignent point, dans cetle humiliation pas-
quelqu'un à Marcus Caton c'est Marcus Ré- : sagère , d'être abandonnés par celui qui a
gulus. Caton, en effet, n'avait jamais vaincu voulu naître humble, bien qu'il s'appelle le

César ; vaincu par dédaigna de se sou-


lui, il Très-Haut ; et qu'ils se souviennent enfin qu'il
mettre et préféra se donner la mort. Régulus, n'y a plus pour eux de discipline militaire, ni
au contraire, avait vaincu les Carlhsginois. de droit de la guerre qui les autorise ou leur
Général l'omain, il avait remporté, à la gloire conunande la mort du vaincu. Si donc un vrai

• Voyez Tite-Live, lib. viii, cap. 7 ; Aulu-Gelle, lib. ix, cap. 13; *
Sur la pauvreté de Régulus, voyez Tite-Live, lib. xvill, epit.;
Valère Maxime, lib. II, cap. 7, § 8. Valère Maxime, lib. iv, cap. 4, § G Sénèque, Cunsol. ad hdv.,
;

' Pkuarque, Yie de Catott, ch. 72, cap. 12.


Livr.E I. LES GOTHS A ROME. 19

clirotien ne doit pas frapper mêiiicnn ennemi CHAPITRE XXVI.


qni a attonto ou (|ui est sur le iioint d'attenter
II, n'est point permis de suivre l'exemple des
contre lui, quelle peut donc être la source de
SAINTS EN CERTAINS CAS OU LA FOI NOUS ASSURE
cette détestable erreur que l'iiomme petit se
qu'ils ont agi PAR DES MOTIFS PARTICULIERS.
tuer, soit parce qu'on a péché, soit de peur
qu'on ne pèche à son détriment? On objecte l'exemple de plusieurs saintes
femmes qui, au temps de la persécution, pour
CHAPITRE XXV. soustraire leur pudeur à une brutale violence,
se précipitèrent dans un fleuve où
elles de-
IL NE FAUT POINT ÉVITER UN PÉCHÉ PAK UN AUTRE.
vaient infailliblement être entraînées et périr.
Mais il est à craindre, dit-on, que soumis à L'Eglise catholique, dit-on, célèbre leur mar-
un outrage brutal, le corps n'entraîne l'àmej tyre avec une solennelle vénération '. Ici je
par le \if aiguillon de la volupté, à donner au dois me défendre tout jugement téméraire.
péché un coupable contentement et dès lors, ;
L'Eglise a-t-elle obéi à une inspiration divine,
le chrétien doit se tuer, non pour éviter le manifestée par des signes certains, en honorant
péché à autrui, mais pour s'en préserver lui- ainsi la mémoire de ces saintes femmes ? Je
même. Je réponds que celui-là ne laissera l'ignore; mais cela peut être. Qui dira si ces
point son âme céder à l'excitation d'une sen- vertueuses femmes, loin d'agir humainement,
sualité étrangère qui vit soumis à Dieu et à la n'ont pas été divinement inspirées, et si, loin
divine sagesse, et non à la concupiscence de d'être égarées par le délire, elles n'ont pas
la chair. De plus, s'il est vrai et évident que exécuté un ordre d'en haut, comme fit Sam-
c'est un crime détestable et digne de la dam- son, dont permis de croire qu'il ait
il n'est pas
nation de se donnerlamorf,ya-t-il un homme agi autrement-? Lorsque Dieu parle et intime
assez insensé pour parler de la sorte Péchons :
un commandement précis, qui oserait faire
maintenant, de crainte que nous ne venions à un crime de l'obéissance et accuser la piété
pécher plus tard. Soyons homicides, de crainte de se montrer trop docile? Ce n'est point à
d'èlre plus tard adultères.
Quoi donc si l'ini- !
dire maintenant que le premier venu ait le
quité est grande qu'il n'y ait plus à choisir
si droit d'immoler son fils à Dieu, sous prétexte
entre le crîme et l'innocence, mais o opter d'imiter l'exemple d'Abraham. En effet, quand
entre deux crimes, ne vaut-il pas mieux pré- un soldat tue un homme pour obéir à l'auto-
férer un adultère incertain et à venir à un rité légitime coupable d'homicide
, il n'est
homicide actuel et certain ; et le péché, qui devant aucune au contraire, s'il
loi civile;
peut être expié par la pénitence n'est-il point n'obéit pas, il est coupable de désertion et de
préférable à celui qui ne laisse aucune place révolte '. Supposez, au contraire, qu'il eût agi
au repentir? Ceci pour ces fidèles qui
soit dit de son autorité privée, il eût été responsable
se croient obligés à se donner la mort, non du sang versé de sorte que, pour une même
;

pour épargner un crime à leur prochain, mais action, ce soldat est justement j)uni, soit quand
de peur que la brutalité qu'ils subissent n'ar- il sans ordre, soit quand ayant ordre de
la fait
rache h leur volonté un consentement crimi- la faire, il ne la fait pas. Or, si l'ordre d'un
nel. Mais loin de moi, loin de toute âme chré- général a une si grande autorité, que dire
tienne, qui, ayant mis sa confiance en Dieu,
y
d'un commandement du Créateur? Ainsi donc,
trouve son appui loin de nous tous cette
, permis à celui qui sait qu'il est défendu d'at-
crainte de céder à l'attrait honteux de la vo- tenter sur soi-même, de se tuer, si c'est pour
lupté de la chair Et si cet esprit de révolte
! obéir à celui dont permis de mé-
il n'est pas
sensuelle, qui reste attaché à nos membres, priser les ordres mais
prenne garde
; qu'il
même aux approches de la mort, agit comme que l'ordre ne soit pas douteux. Nous ne pé-
par sa loipropre en dehors de la loi de notre nétrons, nous, dans les secrets de la conscience
volonté, peut-il y avoir faute, quand la volonté d'autrui que par ce qui est confié à notre
refuse, puisqu'il n'y en a pas, quand elle est
^ On peut citer, parmi ces saintes femmes,
Pélagie, sa mère et ses
suspendue par le sommeil ? sœurs, louées par saint Ambroise, De Virgin.^ lib. m, et Episl. vu.
Voyez aussi, sur la mortiiéroique des deux vierges, Bernice et Proa-
docc, le discours de saint Jean Chrysostome, t. II, p. 756 et suiv. de
la nouvelle édition.
' Voyez plus haut, ch. 21.
' Comparez saint Augustin, De lib. arb., lib. i, n. Il et 12.
20 LA CITÉ DE DIEU.

oreille, etnous ne protendons pas an jugement talions, de ces mêmes tentations que l'on
des choses cachées « Nul ne sait ce qui se
: aurait à craindre sous la domination d'un
a passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de maître, et de mille autres ([ui sont insépara-
« l'homme qui est en lui ». Ce que nous di- * bles de noire condition mortelle? à ce compte,
sons, ce que nous affirmons, ce que nous pourquoi perdrions-nous notre temps à en-
approuvons en toutes manières, c'est que per- llammer le zèle des nouveaux baptisés par de
sonne n'a le droit de se doimcr la mort, ni vives exhortations, à leur inspirer famour de
pour éviter les misères du temps, car il riscjue la pureté virginale, de la continence dans le

de tomber dans celles de l'éternité, ni à cause veuvage, de la fidélité au lit conjugal, quand
des péchés d'autrui, car, pour éviter un péché nous avons à leur indiquer un moyen de
qui ne le souillait pas, il commence par se salut beaucoup plus sûr et à l'abri de tout
charger lui-même d'un péché qui lui est péril, c'est de se donner la mort aussitôt après
propre, ni pour ses péchés passés, car, s'il a la rémission de leurs péchés, afin de paraître
péché, il a d'autant plus besoin de vivre pour ainsi plus sains et plus purs devant Dieu? Or,
d'une vie
faire pénitence, ni enlin, par le désir s'ily a quelqu'un qui s'avise de donner un
meilleure, car il n'y a point de vie meilleure pareil conseil, je ne dirai pas Il déraisonne : ;

pour ceux qui sont coupables de leur mort. je dirai : II est fou. Comment donc serait-il
permis de tenir à un homme le langage que
CHAPITRE XXVII. voici « Tuez-vous, de crainte que, vivant
:

« sous la domination d'un maître impudique,


SI LA MORT VOLONTAIRE EST DÉSIKA-BLE COMME
« vous n'ajoutiez à vos fautes vénielles quel-
UN REFUGE CONTRE LE PÉCHÉ.
ceque plus grand péché », si c'est évidemment
Reste un dernier motif dont j'ai déjà parlé, un crime abominable de lui dire: «Tuez-vous,
et qui consiste à fonder de se donner le droit « aussitôt après l'absolution de vos péchés, de

la mort sur qu'on éprouve d'être


la crainte « crainte que vous ne veniez par la suite à en

entraîné au péché par les caresses de la vo- « commettre d'autres et de plus grands, vivant

lupté ou par les tortures de la douleur. Ad- « dans un monde plein de voluptés attrayantes,

mettez ce motif comme légitime, vous serez « de cruautés furieuses, d'illusions et de ter-

conduits par le progrès du raisonnement à «reurs». Puisqu'un tel langage serait cri-
conseiller aux hommes de se donner la mort minel, c'est donc aussi une chose criminelle
au moment où, purifiés par l'eau régénéra- de se tuer. On ne saurait, en effet, invoquer
tricedu baptême, ils ont reçu la rémission de aucun motif qui fût plus légitime ; celui-là ne
tous leurs péchés. Le vrai moment, en effet, l'étant pas, nul ne saurait l'être.

de se mettre à couvert des péchés futurs, c'est

quand tous les anciens sont effacés. Or, si la CHAPITRE XXVIII.


mort volontaire est légitime, pourquoi ne pas
POURQUOI DIEU A PERMIS QUE LES BARBARES
choisir ce moment de préférence ? quel motif
AIENT ATTENTÉ A LA PUDEUR DES FEMMES
peut retenir un nouveau baptisé? pourquoi
CHRÉTIENNES.
exposerait-il encore son âme purifiée à tous
les périls de la vie, quand il lui est si facile Ainsi donc, fidèles servantes de Jésus-Christ,
d'y échapper, selon ce i)réceple « Celui qui : que ne vous soit point à charge parce
la vie
a aime le péril y tombera^? » pourquoi aimer que ennemis se sont fait un jeu de votre
les
tant et de si grands périls, ou, si on ne les chasteté. Vous avez une grande et solide con-
aime pas, pourquoi s'y exposer en conservant solation, si votre conscience vous rend ce té-
une vie dont on a le droit de s'affranchir? est- moignage que vous n'avez point consenti au
il possible d'avoir le cœur assez pervers et péché qui a été permis contre vous. Deman-
l'esprit assez aveuglé pour se créer ces deux derez-vous pourquoi il a été permis? qu'il
obligations contradictoires l'une, de se donner : vous suffise de savoir que la Providence, qui

la mort, de peur que la domination d'un a créé le monde et qui le gouverne, est pro-
maître ne nous fasse tomber dans le péché; fonde en ses conseils; « impénétrables sont
l'autre de vivre
, afin de supporter une
, «ses jugements et insondables ses voies' ».

existence pleine à chaque heure de ten- Toutefois descendez au fond de votre cons-
' I Cor. IJ, 11.— Eccle3. m, 27. • Rom. xr, 33.
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME. 21

cience, et demandez-vous sincèrement si ces volonté •, ces femmes ont perdu l'honneur par
dons de pureté, de continence, de chasteté la violence, afin que la prospérité ne pervertît
n'ont pas enflé votre orgueil, si, trop charmées pas leur modestie. Ainsi donc, ni celles qui
par les louanges des hommes, vous n'avez étaient trop flères de leur pureté, ni celles
point enviéàque!(iues-unesde vos compagnes que le malheur seul a préservées de l'orgueil,
ces mêmes vertus. Je n'accuse point, ne sa- n'ont perdu la chasteté seulement elles ont ;

chant rien, et je ne puis entendre la réponse gagné l'humilité celles-là ont été guéries d'un
;

de votre conscience mais si elle est telle que


; mal présent, celles-ci préservées d'un mal à
je le crains, ne vous étonnez plus d'avoir venir.
perdu ce qui vous faisait espérer les empres- Ajoutons enfin que, parmi ces victimes de
sements des hommes, et d'avoir conservé ce la violence des barbares, plus d'une peut-être
qui échappe à leurs regards. Si vous n'avez pas s'était imaginée que la continence est un bien

consenti au mal, c'est qu'un secours d'en haut corporel que l'on conserve tant que le corps
est venu fortiûer la grâce divine que vous n'est pas souillé, tandis qu'elle est un bien du
alliez perdre, et l'opprobre subi devant les corps et de l'âme tout ensemble, lequel réside
hommes a remplacé pour vous cette gloire dans la force de la volonté, soutenue par la

humaine que vous risquiez de trop aimer. grâce divine, et ne peut se perdre contre le
Ames timides, soyez deux fois consolées; d'un gré de son possesseur. Les voilà maintenant
côté, l'autre, un châtiment;
une épreuve, de délivrées de ce faux préjugé; et quand leur
une épreuve qui vous justifie, un châtiment conscience les assure du zèle dont elles ont
qui vous corrige. Quant à celles d'entre vous servi Dieu, quand leur solide foi les persuade

dont la conscience ne leiu' reproche pas de que ce Dieu ne peut abandonner qui le sert et
s'être enorgueillies de posséder la pureté des l'invoque de tout sou cœur, sachant du reste,
vierges, la continence des veuves, la chasteté de science certaine, combien la chasteté lui
des épouses, qui, le cœur plein d'humilité ', est agréable, elles doivent nécessairement con-

se sont réjouies avec crainte de posséder le clure qu'il n'eût jamais permis l'outrage souf-
don de Dieu % sans porter aucune envie à fert par des âmes saintes, si cet outrage eût
leurs émules en sainteté, qui dédaignant enfin pu leur ravir le don qu'il leur a fait lui-même
l'estime dus hommes, d'autant ])Ius grande et qui les lui rend aimables, la sainteté.
pour l'ordinaire que la vertu qui les obtient
est plus rare, ont souhaité l'accroissement
CHAPITRE XXIX.
du nombre des saintes âmes plutôt que sa di-
minution qui les eût fait paraître davantage; RÉPONSE QUE LES ENFANTS DU CHRIST DOIVENT
quant à celles-là, qu'elles ne se plaignent pas F.ilRE AUX INFIDÈLES, QU.\ND CEUX-CI LEUR
d'avoir souffert la brutalité des barbares , REPROCHENT QUE LE CHRIST NE LES A PAS MIS
qu'elles n'accusent point Dieu de l'avoir per- A COUVERT DE LA FUREUR DES ENNEMIS.
mise, qu'elles ne doutent point de sa provi-
dence, qui laisse faire ce que nul ne commet Toute la famille du Dieu véritable et souve-
impunément. 11 est en effet certains [lenchants rain a donc un solide motif de consolation
mauvais qui pèsent secrètement sur l'âme, et établi sur un meilleur fondement que l'espé-
auxquels la justice de Dieu lâche les rênes à rance de biens chancelants et périssables; elle
un certain jour pour en réserver la punition doit accepter sans regret la vie temporelle
au dernier jugement. Or, qui sait si ces saintes elle-même, puisqu'elle s'y prépare à la vie
femmes, dont la conscience est pure de tout éternelle, usant des biens de ce monde sans
orgueil et qui ont eu à subir dans leur corps s'y attacher, comme fait un voyageur, et su-
la violence des barbares, qui sait si elles ne bissant les maux terrestres comme une épreuve
nourrissaient pas quelque secrète faiblesse, ou un châtiment. Si on insulte à sa rési-
qui i)ouvait dégénérer en faste ou en superbe, gnation, si on vient lui dire, aux jours d'in-
au cas où, dans le désordre universel, cette fortune «Où est ton Dieu-?» qu'elle demande
:

humiliation leur eût été épargnée? De même à son tour à ceux qui l'interrogent, où sont
que plusieurs ont été emportés par la mort, leurs dieux, alors qu'ils endurent ces niénies
afin que l'esprit du mal ne pervertît pas leur souffrances dont la crainte est le seul principe
'
Rom. xu, Ifi. Psal. ir, II. '
Sap. IV, 11. — Psal. iLI, i.
LA CITÉ DE DIEU.

de leur piété '. Pour nous, enfants du Clirist, cette rivale de l'empire romain, et combattait
nous répondrons Notre Dieu est partout pré-
: l'avis contraire de Caton '. Il prévoyait les
sent et tout entier partout; exempt de limites, suites d'une sécurité fatale à des âmes énervées
il peut être présent en restant invisible et et voulait qu'elles fussent protégées par la
s'absenter sans se mouvoir. Quand ce Dieu crainte, comme des pupilles par un tuteur. II

m'afflige, c'est pour éprouver ma vertu ou voyait juste, et l'événement prouva qu'il avait
pour cliàtier mes péchés et en échange de; raison. Carthage une fois détruite, la répu-
maux temporels, si je les souffre avec piété, blique romaine fut délivrée sans doute d'une
il me réserve une récompense éternelle. Mais grande terreur; mais combien de maux na-
vous, dignes à peine qu'on vous parle de vos quirent successivement de cette prospérité I la

dieux, qui êtes-vous en face du mien , « plus concorde entre les citoyens affaiblie et dé-
« redoutable que tous les dieux; car tous les truite, bientôt des séditions sanglantes, puis,
« dieux des nations sont des démons, et le par un enchaînement de causes funestes, la
« Seigneur a fait les cieux -
? » guerre civile avec ses massacres, ses flots de
sang, ses proscriptions, ses rapines ; enfin, un
CHAPITRE XXX. teldéluge de calamités que ces Romains, qui,
au temps de leur vertu, n'avaient rien à re-
CEUX QUI s'Élèvent contre la religion chré-
douter que de l'ennemi, eurent beaucoup
tienne NE SONT AVIDES QUE DE HONTEUSES
plus à souffrir, après l'avoir perdue, de la
PROSPÉRITÉS.
main de leurs propres concitoyens. La fureur
Si cet illustre Scipion Nasica, autrefois votre de dominer, passion plus effrénée chez le
souverain Pontife, qui dans la terreur de la peuple romain que tous les autres vices de
guerre punique fut choisi d'une voix unanime notre nature, ayant triomphé dans un petit
par le sénat, comme
meilleur citoyen de le nombre de citoyens puissants, tout lé reste,
Rome, pour aller recevoir de Phrygie l'image abattu et lassé, se courba sous le joug-.
de la mère des dieux % si ce grand homme,
dont vous n'oseriez affronter l'aspect, pouvait CHAPITRE XXXI.
revenir à la vie, c'est lui qui se chargerait de
PAR QUELS DEGRÉS S'eST ACCRUE CHEZ LES ROMAINS
rabattre votre impudence. Car enfin, qu'est-ce
LA PASSION DE LA DOMINATION.
qui vous pousse à imputer au christianisme
lesmaux que vous souffrez ? C'est le désir de Comment, en effet, cette passion se serait-elle
trouver la sécurité dans le vice, et de vous apaisée dans ces esprits superbes, avant que
livrer sans obstacle à tout le dérèglement de de s'élever par des honneurs incessamment
vos mœurs. Si vous souhaitez la paix et l'a- renouvelés jusqu'à la puissance royale? Or,
bondance, ce n'est pas pour en user honnête- pour obtenir le renouvellement de ces hon-
ment, c'est-à-dire avec mesure, tempérance et neurs, la brigue était indispensable; et la
piété, mais pour vous procurer, au prix de brigue elle-même ne pouvait prévaloir que
folles prodigalités, une variété infinie de vo- chez un peuple corrompu par l'avarice et la
luptés, et répandre ainsi dans les mœurs, au débauclie. Or, comment le peujile devint-il

milieu de la prospérité apparente, une cor- avare et débauché? par un de cette pros- eilet

ruption mille fois plus désastreuse que toute périté dont justement Scipion,
s'alarmait si

la cruauté des ennemis. C'est ce que craignait quand il s'opposait avec une prévoyance ad-
Scipion, votre grand pontife, et, au jugement mirable à la ruine de la plus redoutable et de
de tout le sénat, le meilleur citoyen de Rome, la plus opulente ennemie de Rome. II aurait

quand il s'opposait à la ruine de Carthage, voulu que la crainte servit de frein à la li-
cence, que la licence comprimée arrêtât l'essor
* On sait assez qu'il était dans l'ancienne république de
d'usage
débauche de l'avurice,
mais il est bon
de la et et qu'ainsi la
faire des prières publiques, aux jours de grand péril ;

de rappeler ici qu'au moment où Alaric parut devant Rome, cette vertu iiût croître et fleurir pour le satut de la
vieille coutume fut encore mise en pratique par le sénat romain.
AnnoL,
république, et avec la vertu, la liberté 1 Ce fut
Voyez Sozomène, lib. ix, cap. 6; Nicéphore, lib. xiir,
cap. 35, et Zozime, lib. -v, cap. 11. par le même principe et dans un même senti-
' Psal. xcv, 4, 5.
'C'est à Pessinonte, en Phrygie, qu'on alla chercher la statue de * Voyez Plutarque, Vie tle Caton V ancien ^ et Tite-Live, lib. j£li,\,

Cybèle. L'oracle de Delphes avait prescrit d'envoyer à sa rencontre epit,


le meilleur citoyen de liome. Voyez Cicéron, De aru&p. l'csp., Voyez Snlluste , de Belïo Jiujurth., cap. 41 et sq., et Velleius

cap. 13; Tite-Live, lib. xxix, cap. M. Paterculus, lilj. il, init.
LIVRE I. — LES GOTHS A ROME. 23

ment de patriotique prévoyance que Scipion, moi qui vous devez honorer, de Scipion ou de
je parle toujours de l'illustre pontife que le vos dieux. Au surplus, si la peste vint à cesser,
sénat proclama par un choix unanime le ce ne fut point parce que la folle passion des
meilleur citoyen de Rome, détourna ses col- jeux plus raffinés de la scène s'empara d'un
lèy;ues du dessein qu'ils avaient formé de peuple belliqueux connu jusqu'a-
(jui n'avait
construire un ampliiiliéàire. Dans un discours lorsque les jeux du cirque mais ces démons ;

plein d'autorité, il leur persuada de ne pas méchants et astucieux, prévoyant que la peste
souffrir que la mollesse des Grecs vînt cor- allait bientôt finir, saisirent cette occasion
rompre la virile austérité des antiques mœurs pour en répandre une autre beaucoup plus
et souiller la vertu romaine de la contagion dangereuse et qui fait leur joie parce qu'elle
d'une corruption étrangère. Le sénat fut si s'attaque, non point au corps, mais aux
touché par cette grave éloquence qu'il défen- mœurs. Et de fait, elle aveugla et corrompit
dit l'usage des sièges qu'on avait coutume de tellement l'esprit des Romains que dans ces
porter aux représentations scèiiiqnes. Avec derniers temps (la postérité aura peine à le
quelle ardeur ce grand homme eùt-il entre- croire), parmi les malheureux échappés au sac
pris d'abolir les jeux mêmes, s'il eût osé ré- de Rome et qui ont pu trouver un asile à

sister à l'autorité de ce qu'il appelait des Carthage, on en a vu plusieurs tellement pos-


dieux ! car il ne savait pas que ces prétendus sédés de cette étrange maladie qu'ils couraient
dieux ne sont que de mauvais démons, ou s'il chaque jour au théâtre s'enivrer follement du
le savait, il croyait qu'on devait les apaiser spectacle des histrions.
plutôt que de les mépriser. La doctrine céleste
n'avait pas encore été annoncée aux Gentils, CHAPITRE XXXllI.
pour purifier leur cœur par la foi, transformer
LA RUINE DE ROME n'a PAS CORRIGÉ LES VICES DES
en eux la nature humaine par une humble
ROMAINS.
piété, les rendre capables des choses divines
et les délivrer enfin de la domination des es- Quelle est donc votre erreur, insensés, ou
prits superbes. plutôt, quelle fureur vous transporte Quoi ! !

au moment où, en croit les récils des


si l'on
CHAPITRE XXXII. voyageurs, le désastre de Rome fait jeter un
cri de douleur jusque chez les peuples de
DE l'Établissement des jeux scéniques.
rOrient ', au moment où les cités les plus illus-
Sachez donc, vous qui l'ignorez, et vous tres dans les plus lointains pays font de votre

aussi qui feignez l'ignorance, n'oubliez pas, malheur un deuil public, c'est alors que vous
au milieu de vos murmures contre votre libé- recherchez les théâtres, que vous y courez,
rateur, que ces jeux scéniques, spectacles de que vous les remplissez, que vous en enveni-
turpitude, œuvres de licence et de vanité, ont mez encore le poison. C'est cette souillure et

été établis a Rome, non par la corruption des cette perte des âmes, ce renversement de
hommes, mais par le commandement de vos toute probité et de tout sentiment honnête

dieux. Mieux eût valu accorder les honneurs que Scipion redoutait pour vous, quand il
divins à Scipion que de rendre un culte à des s'opposait à la construction d'un amphithéâ-

dieux de cette sorte, qui n'étaient certes pas tre, quand il prévoyait que vous pourriez aisé-

meilleurs que leur pontife. Ecoutez-moi un ment vous laisser corrompre par la bonne
instant avec attention, si toutefois votre es- fortune, quand il ne voulait pas qu'il ne vous
prit, longtemps enivré d'erreurs, est capable restât plus d'ennemis à redouter. H n'estimait
d'entendre la voix de la raison : Les dieux pas qu'une cité fût fiorissante, quand ses mu-
commandaient que l'on célébrât des jeux de railles sont debout et ses mœurs ruinées. Mais

théâtre pour guérir la peste des corps *, et leséducteur des démons a eu plus de pouvoir
Scipion, pour prévenir la peste des âmes, ne sur TOUS que la prévoyance des sages. De là
voulait pas que le théâtre même fût construit. vient que vous ne voulez pas qu'on vous im-
vous reste encore quelque lueur d'intelli-
S'il pute le mal que vous faites et que vous impu-
gence pour préférer l'âme au corps, dites-
'
Les témoignages de cette douleur immense et universelle abon-
'Voyez THe-Live, lib. vu, cap. 2; Val. Ma.x., lib.ll,cai). I, § 2, dent dans les historiens. Voyez les lettres de saint Jérôme, notam-
et TertuUien, Dr Spcctac, cap. 5. ment £i»sl.xvi, ad Principiani, et LX-x-Vli, adMarccll. et Anapsychiam.
24 LA CITE DE DIEU.

tez aux chrétiens celui que vous souffrez. Cor- pendant du moins qu'elle accomplit son
rompus par la bonne fortune, incapables d'être voyage à travers ce monde, plus d'un qui est
corrigés par la mauvaise, vous ne cherchez uni à ses frères par la communion des mêmes
pas dans la paix la tranquillité de l'Etat, mais sacrements, sera banni un jour de la société
rim|)unité de vos vices. Scipion vous souhai- des saints. De ces faux amis, les uns se tien-
tait la crainte de l'ennemi pour vous retenir nent dans l'ombre, les autres osent mêler ou-
sur la pente de vous, écrasés par
la licence, et vertement leur voix à celle de nos adversaires,
l'ennemi, vous ne pouvez pas même contenir I)Our murmurer contre le Dieu dont ils portent
\os dérèglements ; tout l'avantage de votre la marque sacrée, jouant ainsi deux rôles
calamité, vous l'avez perdu ; vous êtes devenus contraires et fréquentant également les théâ-
misérables, et vous êtes restés vicieux. tres et les lieux saints. Faut-il cependant dé-
sespérer de leur conversion? Non, certes,
CHAPITRE XXXIV. puisque parmi nos ennemis les plus déclarés,
nous avons des amis prédestinés encore incon-
LA CLÉMENCE DE DIEU A ADOUCI LE DÉSASTRE DE
nus à eux-mêmes. Les deux cités, en effet,
ROME. ]

sont mêlées et confondues ensemble pendant


Et cependant vous vivez, vous le devez à
si cette vie terrestre jusqu'à ce qu'elles se sépa- '

Dieu, à ce Dieu qui ne vous épargne que pour rent au dernier jugement. Exposer leur nais-
vous avertir de vous corriger et de faire péni- sance, leur progrès et leur fin, c'est ce que
tence, à ce Dieu qui a permis que malgré je vais essayer avec l'assistance du
de faire,
votre ingratitude vous ayez évité la fureur ciel et pour de Dieu, qui
la gloire de la cité
des ennemis, soit en vous couvrant du nom tirera de ce contraste un plus vif éclat.
de ses serviteurs, soit en vous réfugiant dans
les églises de ses martyrs. CHAPITRE XXXVI.
On dit que Rémus Romulus, pour peu-
et
DES SUJETS qu'il CONVIENDRA DE TRAITER DANS
pler leur ville, établirent un asile où les plus
LES LIVRES SUIVANTS.
grands criminels étaient assurés de l'impu-
nité '. Exemple remarquable et qui s'est re- Mais avant d'aborder cette entreprise, j'ai
nouvelé de nos jours à l'honneur du Christ 1 encore quelque chose à répondre à ceux qui
Ce qu'avaient ordonné les fondateurs de rejettent les malheurs de l'empire romain sur
Rome, ses destructeurs l'ont également or- notre religion, sous prétexte qu'elle défend de
donné. Mais quelle merveille que ceux-là aient sacrifier aux dieux '. Il faut pour cela que je
faitpour augmenter le nombre de leurs ci- rapporte (autant du moins que ma mémoire
toyens ce que ceux-ci ont fait pour augmenter et le besoin de mon sujet le permettront)
le nombre de leurs ennemis ? tous les maux qui sont arrivés à l'empire ou
aux provinces qui en dépendent avant que
CHAPITRE XXXV. cette défense n'eût été faite : calamités qu'ils
ne manqueraient pas de nous attribuer, si
l'église a DES ENFANTS CACHÉS PARMI SES ENNEMIS
notre religion eût paru dès ce temps-là et in-
ET DE ÎALX AMIS PABMI SES ENFANTS.
terdit leurs sacrifices impies. Je montrerai
Tels sont les moyens de défense
y en a (et il ensuite pourquoi le vrai Dieu, qui tient en sa
peut-être de plus puissants encore)
que nous main tous les royaumes de la terre, a daigné
pouvons opposer à nos ennemis, nous enfants accroître le leur, et je ferai voir que leurs
du Seigneur Jésus, rachetés de son sang et prétendus dieux, loin d'y avoir contribué, y
membres de la cité ici-bas étrangère, de la cité ont plutôt nui, au contraire, par leurs fourbe-
royale du Christ. N'oublions pas toutefois ries et leurs prestiges. Je terminerai en réfu-
qu'au miheu de ces ennemis mêmes se cache tant ceux qui, convaincus sur ce dernier point
plus d'un concitoyen futur, ce qui doit nous par des preuves si claires, se retranchent à
faire voir pas sans avantage de
qu'il n'est soutenir qu'il faut servir les dieux^ uou pour
supporter patiemment comme adversaire de
notre foi celui qui peut en devenir confes-
' La prohibitiou du culte païen date de Constautin. Elle fut pour-
suivie par ValenliQien et consommée par Théodose. Voyez Eusèbe,
seur. De même, au sein de la cité de Dieu. Vit. Comt., lib. 11, cap. 43, -11, et lib. IT, cap. 23; Nicéphore,
lib.vil cap. 115Théodore!, Mist. £ccl.,
;
llb. v, cap. 21, et saint
' Siim Augustm parait ici suivre Plutar.iue, Vit. Mom., cap. 9. Augustin, De Cons. Evang., lib. i, n. -12.
LIVRE 1. — LES GOTHS A ROME. 25

les biens de la vie présente, mais pour ceux ils ont aussi beaucoup d'opinions contraires

de la vie future. Ici la question si je ne


, aux nôtres, nous devons les réfuter et nous ne
me trompe, devient plus diflicile et monte faillirons pas à ce devoir. Nous combattrons
vers les régions sublimes. Nous avons affaire donc leurs assertions impies dans toute la
à des philosophes, non pas aux premiers venus force qu'il plaira à Dieu de nous départir,
d'entre eux, mais aux plus illustres et aux pour l'affermissement de la cité sainte, de la
plus excellents, lesquels sont d'accord avec vraie piété etdu culte de Dieu, sans lequel on
nous sur plusieurs choses puisqu'ils recon-
,
ne saurait parvenir à la félicité promise. Je
naissent rame immortelle et le vrai Dieu, termine ici ce livre, afin de passer au nouveau
auteur et providence de l'univers. Mais comme sujet que je me propose de traiter.
LIVRE DEUXIÈME.
Arffumenf. — Saint Augustin traile des
maux que les nomains ont eu à subir avant Jésus-Clirisl pendant que norissail le ,
culte des faux dieux deuionire que loin d'avoir élc préservée par ses dieux, Rome en a reçu les seuls
il
;
maux véritables ou
du moins les plus grands de tous, à savoir les vices de l'àine et la corruption
des mœurs.

CHAPITRE PREMIER. pour juges de cet ouvrage , ni vous-même,


IL EST NÉCESSAIRE DE NE POINT PROLONGER LES
Marcellinus, mon cher fils, ni aucun de ceux
DISCUSSIONS AU-DELA d'UNE CERTAINE MESURE. à qui je l'adresse dans un esprit de discussion
utile et loyale et de charité chrétienne s'il ,

de l'homme, au lieu de ré-


Si le faible esprit vous fallait toujours des réponses, dès que vous
sister à l'évidence de la vérité, voulait se sou- verriez paraître un argument nouveau j'aurais
;

mettre aux enseignements de la saine doc- trop peur alors que vous ne devinssiez sem-
trine, comme un malade aux soins du médecin, blables à ces malheureuses femmes dont
jusqu'à ce qu'il obtînt de Dieu par sa foi et sa parle l'Apôtre , « qui incessamment appren-
piété la grâce nécessaire pour se guérir, ceux « nent sans jamais savoir la vérité '
».
qui ont des idées justes et qui savent les expri-
mer convenablement n'auraient pas besoin CHAPITRE II.
d'un long discours pour réfuter l'erreur. Mais
comme l'infirmité dont nous parlons est au- RÉCAPITULATION DE CE QUI A ÉTÉ TRAITÉ

jourd'hui plus grande que jamais, à ce point DANS LE PREMIER LIVRE.


que l'on voit des insensés s'attacher aux
Ayant commencé, dans le livre précédent,
mouvements déréglés de leur esprit comme
de traiter de la Cité de Dieu, à laquelle j'ai
à la raison et à la vérité même, tantôt par résolu, avec l'assistance d'en haut, de consacrer
l'effet d'un aveuglement qui leur dérobe la
tout cet ouvrage, mon premier soin a été de
lumière, tantôt par suite d'une opiniâtreté
répondre à ceux qui imjiulent les guerres
qui la leur fait repousser, on est souvent dont l'univers est en ce moment désolé et ,

obligé, après leur avoir déduit ses raisons au-


surtout le dernier malheur de Rome, à la reli-
tant qu'un homme le doit attendre de son
gion chrétienne, sous prétexte qu'elle interdit
semblable de s'étendre beaucoup sur des
,
les abominables qu'ils voudraient
sacrifices
choses très-claires, non pour les montrer à
faire aux démons. J'ai donc fait voir qu'ils
ceux qui les regardent, mais pour les faire
devraient bien plutôt attribuer à l'influence
toucher à ceux qui ferment les yeux de peur
du Christ le respect que les barbares ont
de les voir. Et cependant, si on se croyait tenu
montré pour son nom, en leur laissant, contre
de répondre toujours aux réponses qu'on re-
l'usage de la guerre, de vastes églises pour
çoit, quand finiraient les discussions ?
lieu de refuge, et en honorant à tel point leur
Ceux qui ne peuvent comprendre ce qu'on
religion (celle du moins de qu'ils feignaient
dit, ou qui, le comprenant, ont
l'esprit trop professer), qu'ils ne se sont pas cru permis
dur et trop rebelle pour y souscrire, répondent
contre eux ce que leur permet contre tous le
toujours ;
mais, comme dit l'Ecriture : « Ils droit de la victoire. De là s'est élevée une ques-
« ne parlent que le langage de l'iniquité '
» ; tion nouvelle pourquoi cette faveur divine
:

et leur opiniâtreté infatigable est vaine. Si s'est-elle étendue à des impies et à des ingrats,
donc nous consentions à les réfuter autant
de et |)ourqiioi, d'un autre côté, les désastres de
fois qu'ils prennent avec un front d'airain la
la guerre ont-ils également frappé les impies
résolution de ne pas se mettre en peine
de ce et les hommes pieux? Je me suis quelque peu
qu'ils disent, pourvu qu'ils nous
contredisent arrêté sur ce point, d'abord arce que cette |

n'importe comment , vous voyez combien répartition ordinaire des bienfaits de la Provi-
notre labeur serait pénible, infini et stérile.
dence et des misères de l'humanité tombant in-
C'est pourquoi je ne souhaiterais pas avoir
difleremment sur les bons et sur les méchants,
' Psal. xcxii, 1.
'
11 ïim. m, 7.
,

LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 27

porte le trouble dans plus d'une conscience ;


le sais, qui, munis d'études libérales, aiment
puis voulu, et c'a été mon principal objet,
j'ai l'histoire et connaissent les faits que j'ai dessein
consoler de saintes femmes, cbastes et pieuses de rappeler; mais afin de nous rendre odieux
victimes d'une violence qui a [lU attrister leur à la foule ignorante, ils feignent de ne pas les
pudeur, mais non souiller leur pureté, de peur savoir et s'efforcent de faire croire au vulgaire
qu'elles ne se repentent de vivre , elles qui que les désastres qui, selon l'ordre de la
n'ont rien dans leur vie dont elles aient à se nature, afthgent les hommes à certaines
repentir. J'ai ajouté ensuite quelques réflexions époques et dans certains lieux, n'arrivent
contre ceux (|ui osent insulter aux infortunes présentement qu'à cause des progrès du chris-
subies par les chrétiens et en particulier par tianisme qui se répand partout avec un éclat
ces malheureuses femmes restées chastes et une réputation incroyables, au détriment

et saintes dans l'humiliation de leur pu- du culte des dieux. Qu'ils se souviennent
donc
deur; adversaires sans bonne foi et sans cons- avec nous de combien de calamités Rome
cience , indignes enfants de ces Romains a été accablée avant que Jésus-Christ ne se
renommés par tant de belles actions dont fût incarné, avant que son nom n'eût brillé
l'histoire conservera le souvenir, mais qui ont parmi les peuples de cette gloire dont ils sont
trouvé dans leurs descendants dégénérés les vainement jaloux. Comment justifieront-ils
plus grands ennemis de leur gloire. Piome, en leurs dieux sur ce point, puisque, de leur
fondée par leurs aïeux et portée à un si
effet, propre aveu, ils ne les servent que pour se
haut point de grandeur, ils l'avaient plus mettre à couvert de ces calamités qu'il leur
abaissée par leurs vices qu'elle ne l'a été par plaîtmaintenant de nous imputer ? Je les prie
sa chute ; tomber que
car cette chute n'a fait de medire pourquoi ces dieux ont permis que
des pierres et du bois, au lieu que leurs vices de si grands désastres arrivassent à leurs ado-
avaient ruiné leurs mœurs, fondement et or- rateurs avant que le nom de Jésus-Christ
nement des empires, et allumé dans les âmes partout proclamé, ne vînt offenser leur or-
des passions mille fois plus dévorantes que les gueil et mettre un terme à leurs sacrifices.
feux qui ont consumé les palais de Rome.
C'est par là que j'ai terminé le premier livre. CHAPITRE IV.
Mon dessein maintenant est d'exposer les
LES IDOLATRES N'ONT JAMAIS REÇU DE LEURS DIEUX
maux que Rome a soufferts depuis sa nais-
AUCUN PRÉCEPTE DE VERTU, ET LEUR CULTE A
sance, soit dans l'intérieur de l'empire, soit
ÉTÉ SOUILLÉ DE TOUTES SOUTES d'INFAMIES.
dans les provinces soumises ; longue suite de
calamités que nos adversaires ne manqueraient Et d'abord pourquoi ces dieux ne se sont-ils
pas d'attribuer à la religion chrétienne, si, point mis en peine d'empêcher le dérèglement
dès ce temps-là, la doctrine de l'Evangile eût des mœurs ? Que le Dieu véritable se soit dé-
fait librement retentir sa voix contre leurs tourné des peuples qui ne le servaient pas, c'a
fausses et trompeuses divinités. été justice ; mais d'où vient que les dieux,
dont on regrette que le culte soit aujourd'hui
CHAPITRE m. interdit, n'ont établi aucune loi pour porter
leurs adorateurs à la vertu La justice aurait
?
IL SUFFIT DE CONSULTER l'hISTOIRE POUR VOIR
voulu qu'ils eussent des soins
pour les actions
QUELS MAUX SONT ARRIVÉS AUX ROMAINS PEN-
des hommes, en échange de ceux que les
DANT qu'ils ADORAIENT LES DIEUX ET AVANT
l'Établissement de la religion chrétienne.
hommes rendaient à leurs autels. On dira que
nul n'est méchant que par le fait de sa volonté
En lisant le récit que je vais tracer, il faut propre. Qui le nie ? mais ce n'en était pas
se souvenir que parmi les adversaires à qui je moins l'offlce des dieux de ne pas laisser
m'adresse il y a des ignorants qui ont fait ignorer à leurs adorateurs les préceptes d'une
naître ce proverbe « La pluie manque, c'est
: vie honnête, de les promulguer au contraire
« la faute des chrétiens ' ». Il en est d'autres -, je avec le plus grand éclat, de dénoncer les pé-
cheurs par la bouche des devins et des oracles,
' Ce dicton paien est également rapporté par Tertullien, Apoloij.,
cap. -10. Voyez aussi ce que répond Arnobe sur ce point aux adver-
saires du christianisme, Contr. Gent., lib. i, p. 3 et sq. de rédition son fameux mémoire adressé, en 381, à l'empereur Valentinien, ac-
Stewech. cusait les chrétiens des malheurs de l'empire. Voyez Paul Orose et
= Saint Augustin semble ici faire allusion à Symmaque, qui, dans la préface de sou livre adressée à saint Augustin.
LA CITÉ DE DIEU.

d'accuser, de menacer hautement les méchants CHAPITRE V.


et de promettre des récompenses aux bons.
des cérémonies obscènes qu'on célébrait en
Or, a-t-on jamais entendu rien prêcher de
l'honneur de l.\ mère des dieux.
semblable dans leurs temples ? Quand j'étais
jeune , je me souviens d'y être allé plus Je voudrais avoir ici pour juges, non ces
d'une fois ; j'assistais à ces spectacles et à ces hommes corrompus qui aiment mieux prendre
jeux sacrilèges ; je contemplais les prêtres en du plaisir à des coutumes infâmes, que se
proie à leur délire démonia(|ue, j'écoutais les donner de la peine pour les combattre, mais
musiciens, je prenais plaisir à ces jeux hon- cet illustre Scipion Nasica, autrefois choisi par
teux qu'on célébrait en l'honneur des dieux, le sénat, comme le meilleur citoyen de Rome,
des déesses, de la vierge Célestis \ de Cybèle, pour aller recevoir Cybèle, et promener so-
mère de tous les dieux. Le jour où on lavait lennellement dans la ville la statue de ce
solennellement dans un fleuve cette dernière démon. Je lui demanderais s'il ne souhaiterait
divinité -, de misérables bouffons chantaient pas que sa mère eût assez bien mérité de la
devant son char des vers tellement infâmes réi)ublique pour qu'on lui décernât les hon-
qu'il n'eût pas été convenable, je ne dis pas à neurs divins, comme à ces mortels privilégiés,
la mère des dieux, mais à la mère d'un séna- devenus immortels et rangés au nombre des
teur, d'un honnête homme, d'un de ces bouf- dieux par l'admiration et la reconnaissance
fons même, de prêter l'oreille à ces turpi- des Grecs, des Romains et d'autres peuples'.
tudes. Car enfin tout homme a un sentiment Sans aucun doute, il souhaiterait un pareil
de respect pour ses parents que la vie la plus bonheur à sa mère, si la chose était possible ;

dégradante ne saurait étoulTer. Ainsi ces ba- mais supposons qu'on lui demande après cela
ladins auraient rougi de répéter chez eux et s'il voudrait que parmi ces honneurs divins

devant leurs mères, ne fût-ce que pour s'exer- on mêlât les chants obscènes de Cybèle. Ne
cer, ces paroles et ces gestes obscènes dont ils s'écriera-t-il pas qu'il aimerait mieux pour
honoraient la mère des dieux, en présence sa mère qu'elle fût morte et privée de tout
d'une multitude immense où les deux sexes sentiment que d'être déesse pour se complaire
étaient confondus. Et je ne doute pas que ces à ces infamies? Quelle apparence, en effet,
spectateurs qui s'empressaient à la fête, attirés (ju'un sénateur romain, assez sévère de mœurs
par la curiosité, ne rentrassent à la maison, pour avoir empêché qu'on ne bâtît un théâtre
révoltés par l'infamie. Si ce sont là des choses dans une ville qu'il voulait peuplée d'hommes
sacrées ,
qu'appellerons-nous choses sacri- forts, souhaitât pour sa mère un culte qui fait

lèges ? et qu'est-ce qu'une souillure, si c'est accueillir avec faveur par une déesse des pa-
là une purification ? Ne donnait-on pas à ces roles dont une matrone se regarderait comme
fêtes le nom de Services [Feraila], comme si offensée ? Assurément il ne croirait point
on eût célébré un festin où les démons pussent qu'une femme d'honneur, en devenant déesse,
venir se repaître de leurs mets favoris ? Chacun eût perdu à ce point la modestie, ni qu'elle
sait, en effet, combien ces esprits immondes pût écouter avec plaisir, de la bouche de ses
sont avides de telles obscénités ; il faudrait, adorateurs, des mots tellement impurs que si
pour en douter, ignorer l'existence de ces dé- elle en eût entendu de pareils de son vivant,

mons qui trompent les hommes en se faisant sans se boucher les oreilles et se retirer, ses
passer pour des dieux, ou bien vivre de telle proches, son mari et ses enfants eussent été
sorte que leur protection parût plus à désirer obligés d'en rougir pour elle. Ainsi cette ,

que celle du vrai Dieu, et leur colère plus à mère des dieux, que le dernier des hommes
craindre. refuserait d'avouer pour sa mère, voulant
* Cette déesse-vierge Célestis était principalement adorée en capter l'esprit des Romains, désigna pour venir
Afrique, au témoignage de Tertullien (Apolog., cap. 24). .Saint
au-devant d'elle le premier des citoyens, non
Augustin en parle encore au chap. 23 de ce même livre n, et ailleurs
(Enarr,. in Psal. LXil, n. 7, et in Psai.xcvill, n. 14, et Scnn. cv, pour le confirmer dans sa vertu par ses con-
n. 12). — Nous nesavons pas sur quel fondement le docte Vives a
seils et son assistance, mais pour le tromper
confondu la vierge Célestisavec Cybèle, mère des dieux.
' Chaque année, la veille des ides d'avril, la statue de Cybèle par ses artifices, semblable à cette femme dont
était conduite eu grande pompe par les prêtres de la déesse au fleuve
Almon, qui se jette dans le Tibre, prés de Rome, et là, au con-
fluent des deux eaux, se faisait l'ablution sacrée, souvenir de celle * Saint Augustin s'appuie peut-être ici mentalement sur l'expli-
qui eut lieu le jour oii la statue arriva d'Asie pour la première fois, cation que donne Cicéron des apothéoses : De Nai. rleor, lib. u,
Voyez Ovide, Fastes, lib. iv, v. 337 et sq., et Lucain, lib. s, v. 600. cap. 2, et lib. ui, cap. 11.
LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 29

il est écrit : « Elle s'efforce de dérober aux ulilo de l'argent, la générosité qui sied à l'honnêle homme
envers la patrie et ses proches, enfin ce que chacun doit être
« iioinmes leur bien le jihis précieux, qui est dans le poste oii Dieu l'a placé ' ».
«leur âme' ». Que désirait-elle autre chose,
en effet, en désignant Scipion, si ce n'est que Qu'on nous dise en quels lieux on faisait
ce grand bomme, exalté par le témoignage entendre ces préceptes comme émanés de la
d'une déesse, et se croyant arrivé au comble bouche des dieux, en quels lieux on habituait
de la perfection, \înt à négliger désormais la le peuple à les écouter, comme cela se l'ait
vraie piété et la vraie religion, sans lesquelles dans nos églises partout où la religion chré-
pourtant le jilus noble caractère tombe dans tienne a pénétré.
l'orgueil et se perd? Et comment ne pas attri-
buer le choix fait par cette déesseàun dessein CHAPITRE VII.

insidieux, quand on la voit se complaire dans


LES MAXIMES INVENTÉES PAR LES PHILOSOPHES NE
ses fêtes à des obscénités que les honnêtes
POUVAIENT SERVIR A RIEN, ÉTANT DÉPOURVUES
gens auraient horreur de supporter dans leurs
d'autorité DIVINE ET «'ADRESSANT A UN PEUPLE
festins?
PLUS PORTÉ A SUIVRE LES EXEMPLES DES DIEUX
CHAPITRE VI.
QUE LES MAXIMES DES RAISONNEURS.
LES DIEUX DES PAÏENS NE LEUR ONT JAMAIS
On nous alléguera peut-être les systèmes et
ENSEIGNÉ LES PRÉCEPTES d'UNE VIE HONNÊTE.
les controverses des philosophes. Jerépondrai
pour cela que ces divinités n'ont pris
C'est d'abord que ce n'est point Rome, mais la Grèce
aucun soin pour régler les mœurs des cités et qui leur a donné naissance et si l'on persiste ;

des peuples i]ui les adoraient, ni pour les pré- à vouloir en faire Rome, sous pré- honneur à
server par de terribles et salutaires défenses texte que
Grèce a été réduite en province
la
de ces maux effroyables qui ont leur siège, non romaine, je dirai alors que les systèmes philo-
dans les champs et les vignes, non dans les sophiques ne sont point l'ouvrage des dieux,
maisons et les trésors, non dans le corps, qui mais de quelques hommes doués d'un esprit
est soumis à l'esprit; mais dans l'esprit même rare et pénétrant, qui ont entrepris de décou-
qui gouverne le corps. Dira-t-on que les dieux vrir par la raison la nature des choses , la
défendaient de mal vivre ? Qu'on le montre, règle des mœurs, enfin les conditions de l'u-
qu'on le prouve. Et il ne s'agit pas ici de nous sage régulier de la raison elle-même, tantôt
vanter je ne sais quelles traditions secrètes fidèle et tantôt infidèle à ses propres lois. Aussi
murmurées à l'oreille d'un peht nombre d'ini- bien, parmi ces philosophes, quelques-uns ont
tiés par une religion mystérieuse, amie pré- découvert de grandes choses, soutenus qu'ils
tendue de la chasteté et de la vertu qu'on ;
étaient par l'appui divin mais, arrêtés dans ;

nous cite, qu'on désigne les lieux, les assem- leur essor par la faiblesse humaine, ils sont
blées, où, à la place de ces fêtes impudiques, tombés dans l'erreur juste répression de la ;

de ces chants et de ces postures d'histrions divine Providence, qui a voulu surtout punir
obscènes, à la place de ces Fugalies - honteuses leur orgueil, et montrer, par l'exemple de ces
(vraiment faites pour mettre en fuite la pudeur que la véritable voie pour
esprits puissants,
et l'honnêteté), en un niot,àla place de toutes monter aux régions supérieures, c'est l'humi-
ces turpitudes, on ait enseigné au peuple, au lité. Mais le moment viendra plus tard, s'il

nom des dieux, à réprimer l'avarice, à contenir plaît au vrai Dieu notre Seigneur, de traiter
l'ambition, à brider l'iinpudicité, à suivre cette matière et de la discuter à fond ^ Quoi
enfin tous les préceptes que rappelle Perse en qu'il en soit, s'il est vrai que les philosophes
ces vers énergiques : aient découvert des vérités capables de donner
là l'homme la vertu et le bonheur, n'est-ce
« Instruisez-vouf, misérables morlels, et apprenez les rai-
sons des choses, nous sommes, le but de la vie et sa
ce que point eux qu'il eût fallu, i)0ur être plus juste,

loi, la peme glissante qui nous entraine au mal, la modéra- décerner les honneurs divins?Combien serait-il
liou dans l'amour des rrcbesses, les désirs légitimes, l'usage
plus convenable et plus honnête de lire les
livres de Platon, dans un temple consacré à
' Prov. V!,26.
' Que
faut-il penser de ces Fugalia ? SoDt-ce les fêtes instituées
en souvenir de l'expulsion des rois, comme le conjecture un com- • Satires, lit, v. 66-72.
mentateur, ou bien faut-il croire à quelque méprise de saint Au- ' Voyez plus bas les livres viii, ix et ï, particulièrement destinés à
gUBtÎQ t combattre les philosophes.
m LA CITÉ DE DIEU.

ce philosophe, que île voir des prêtres de (]y- sacrées |)ar la religion, qu'aux préceptes ins-
bèle '
se mutiler dans le temple des démons, crits dans les lois par une sagesse toute pro-
des efféminés s'y faire consacrer, des insensés fane? Si les poètes ont menti, quand ils ont
cérémonies cruelles, hon-
s'y inciser le corps, représenté Jupiter adullcre, des dieux vrai-
teuses, cruellement honteuses, honteusement ment chastes auraient dii se courroucer et se
cruelles, qui sont chaque jour célébrées en venger d'un pareil scandale, au lieu de l'en-
l'honneur des dieux ? Combien aussi serait-il courager et de le prescrire. Et cependant, ce
plus utile, pour former la jeunesse à la vertu, qu'il y a de plus supportable dans ces jeux
de publiquement de bonnes lois, au nom
lire scéniques, ce sont les comédies et les tragédies,
des dieux, que de louer vainement celles des c'est-à-dire ces pièces imaginées par les poètes,
ancêtres! En effet, tous les adorateurs de dieux où l'immoralité des actions n'est pas du moins
pareils, lorsque le poison brûlant de la pas- aggravée par l'obscénité des paroles', ce qui
sion, comme dit Perse-, s'est insinué dans fait comprendre qu'on leur donne jdace dans

leur âme, peu leur importe ce qu'enseignait l'étude des belles-lettres, et que des personnes
Platon ou ce que Platon censurait, ils regar- d'âge en imposent la lecture aux enfants.
dent ce que faisait Jupiter. De là ce jeune
débauché de Térence qui, jetant les yeux sur CHAPITRE IX.
le mur de la salle, et y voyant une peinture
LES ANCIENS ROMAINS JUGEAIENT NÉCESSAIRE DE
oîi Jupiter fait couler une pluie d'or dans le
RÉPRIMER LA LICENCE DES POETES, A LA DIFFÉ-
sein de Danaé, se sert d'un si grand exemple
RENCE DES GRECS QUI NE LEUR IMPOSAIENT AU-
pour autoriser ses désordres, et se vante d'i-
CUNE LIMITE, SE CONFORM.\NT EN CE POINT A LA
miter Dieu :

VOLONTÉ DES DIEUX.


o Et quel Dieu ? Celui qui ébranle de son tonnerre les tem-
Si l'on veut savoir ce que pensaient à cet
ples du ciel. Certes, je n'en ferais pas autant, moi, cliélif
mortel, mais, pour le reste, je l'ai faii, et de grand cœur ^ ». égard les anciens Romains, il faut consulter )

Cicéron qui, dans son traité De la Béptil/lique -,


CHAPITRE YIII. faitparler Scipion ^ en ces termes « Jamais la :

«comédie, si l'habitude des mœurs publiques


LES JEUX SCÉNIQIES, OU SONT ÉTALÉES TOUTES
« ne l'avait autorisée, n'aurait pu faire goûter
LES TURPITUDES DES DIEUX, LOIN DE LEUR DÉ- « les infamies qu'elle étalait sur le théâtre '
».
PLAIRE, SERVENT A LES APAISER. Les Grecs du moins étaient conséquents dans
Mais, dira-t-on, ce sont là des inventions leur extrême licence, puisque leurs lois per-

de poètes, et non les enseignements de la reli- mettaient à la comédie de tout dire sur tout
gion. Je ne veux pas répondre que ces ensei- citoyen et en l'appelant par son nom. Aussi,
gnements sont encore plus scandaleux je me ;
comme dit encore Scipion dans le même ou-
contente de prouver, l'histoire à la main, que vrage : « Qui n'a-t-elle pas atteint? Ou iilulôt, qui

ces jeux solennels, oii l'on représente les lie- « n'a-telle pas déchiré? A qui fit-elle grâce?
lions des poètes, n'ont pas été introduits dans « Qu'elle ait blessé des ifatleurs populaires, des

les fêtes des dieux par l'ignorance et la super- B citoyens malfaisants, séditieux, Cléon, Cléo-
stition desRomains, mais que ce sont les dieux « iihon, Hyperbolus', à la bonne heure bien ;

eux-mêmes, comme je l'ai indiqué au livre c( que, pour de hommes, la censure du ma-
tels

précédent, qui ont prescrit de les célébrer, et « gistrat vaille mieux que celle du poète. Mais
que Périclès, gouvernant la république de-
les ont pour ainsi dire violemment imposés «

puis tant d'années avec le plus absolu crédit,


par la menace. C'est, en effet, au milieu des «

ravages croissants d'une i>este que les jeux « dans la paix ou dans la guerre, soit outragé
scéniques furent institués à Rome pour la pre- B par des vers, et qu'on les récite sur la scène,
mière fois par l'aulorilé des pontifes. Or, quel '
Comme par exemple dans les Atellanes, pièces populaires et
bouffonnes dont les anciens eux-mêmes ont blâmé l'obscénité.
est celui qui, pour la conduite de sa vie, ne se
• On sait que ce grand ouvrage est perdu auî trois quarts, même

conformera pas de i)référence aux exemples après les découvertes d'Angelo Maio. Le quatrième livre, cité ici
cérémonies con- par saint Augustin, est un de ceux dont il nous reste le moins de
donnés par les dieux dans les
débris.

Galles, voyez plus loin, U?. vi, ch. 7, et


'
Le Scipion de la République est Scipion Emilien, le destructeur
'
Sur ces prêtres nommé
de Numance de Carthage.
et
liv. vn, ch. 25 et 26.
m, v. 37.
* Cicéron, De la République, livre iv, trad. de M. Villemain.
« Perse, Saiires,
• Térence, Eunuque, act. ni, se. 5, v. 36 et 37, -12 et 43. ' Voyez les comédies d'Aristophane.
LIVRE 11. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 31

« cela n'est pas moins étrange que si, parmi honorablement son pays, cette attaque n'est-
« nous, Plante et Névius se fussent avisés de ellcpas d'autant plus inexcusable qu'elle est
« médire de Piiblius et de Cnéns-Scipion, ou Gé- plus éloignée de la vérité? QueJ supplice ne
« ciliiis de Caton». Et il ajoute un peu après : méritent donc pas ceux qui font à Dieu une
«Nos lois des douze Tables, au contraire, si at- injure si atroce et si éclatante ! Au reste, ces

« lentives à ne porter la peine de mort que pour esprits du mal, que prennent pour
les païens
<( un bien petit nombre de faits, ont compris des dieux, n'ont d'autre but, en se laissant
B danscclte classe le délit d'avoir récité publi- attribuer de faux crimes, que de prendre les
« qucment ou d'avoir composé des vers qui atti- âmes dans ces fictions comme dans des filets,
reraient sur autrui le déshonneur et l'infa- et "de les entraîner avec eux dans le supplice
« mie; et elles ont sagement décidé; car notre où ils sont prédestinés; soit que des hommes
« vie doit être soumise à la sentence des tribu- qu'ils se plaisent à faire passer pour des dieux,
« naux, à l'examen légitime des magistrats, et afin de recevoir à leur place par mille artifices
« non pas aux fantaisies des poètes; et nous ne les effet com-
adorations des mortels, aient en
« devons être exposés à entendre une injure mis ces crime«, qu'aucun homme n'en
soit

« qu'avec le droit d'y répondre et de nous dé- étant coupable, ils prennent plaisir à les voir
« fendre devant la justice » . Il est aisé de voir imputer aux dieux, pour donner ainsi aux
combien du quatrième livre de
tout ce passage actions les plus méchantes et les plus hon-
la République de Cicéron, que je viens de citer teuses l'autorité du ciel. C'est ainsi que les
textuellement (sauf (|uelques mots omis ou mo- Grecs, esclaves de ces fausses divinités, n'ont
difiés), se rattache étroitement à la question pas cru que les poètes dussent les épargner
queje veuxéclaircir. Cicéron ajoute beaucoup eux-mêmes sur la scène, ou par le désir de se

d'autres réflexions, et conclut en montrant fort rendi'e en cela semblables à leurs dieux, ou
bien que les anciens Romains ne pouvaient par la crainte de les offenser, s'ils se mon-
souffrir qu'on louât ou qu'on blâmât sur la traient jaloux d'avoir une renommée meilleure
scène un citoyen vivant. Quant aux Grecs, qui que la leur.
autorisèrent cette licence, je répète, tout en la CHAPITRE XI.
flétrissant, qu'on y trouve une sorte d'excuse,
LES GRECS ADMETTAIENT LES COMÉDIENS A l'eXER-
quand on considère qu'ils voyaient leurs dieux
cice des fonctions publiques , convaincus
prendre plaisir au spectacle de l'infamie des
qu'il y avait de l'injustice a mépriser des
hommes et de leur propre infamie, soit que
nOMMES DONT l'ART APAISAIT LA COLÈRE DES
les actions qu'on leur attribuait fussent de
DIEUX.
l'invention des poètes , soit qu'elles fussent
véritables ; Dieu que les spectateurs
et plût à Les Grecs furent encore très-conséquents
n'eussent fait qu'en rire, au lieu de les imiter! avec eux-mêmes quand ils jugèrent les comé-
Au fait, c'eût été un peu trop superbe d'é[)ar- diens dignes des plus hautes charges de l'Elat.
gner la réputation des principaux de la ville Nous apprenons, en effet, par Cicéron, dans
et des simples citoyens, pendant que les dieux ce même traité De la République, que l'athé-
sacrifiaient la leur de si bonne grâce. nien Eschine, homme très-éloquent, après
avoir joué la tragédie dans sa jeunesse, brigua
GHAPITRE X. lasuprême magistrature, et que les Athéniens
envoyèrent souvent le comédien Aristodème
c'est un trait de la profonde malice des dé-
en ambassade vers Philiiipe, pour traiter les
mons, DE VOULOIR qu'on LEUR ATTRIBUE DES
affaires les plus importantes de la paix et de
CRIMES, SOIT VÉRITABLES, SOIT SUPPOSÉS.
la guerre. Voyant leurs dieux accueillir avec
On allègue pour excuse que ces actions complaisance les pièces de théâtre, ilne leur
attribuéesaux dieux ne sont pas véritables, paraissait pas raisonnable de mettre au rang
mais supposées. Le crime alors n'en serait que des personnes infâmes ceux qui servaient à
plus énorme, si l'on consulte les notions de la Nul doute que tous ces usages
les représenter.
vraie piété et de la vraie religion ; et si l'on des Grecs ne fussent très-scandaleux, mais nul
considère la malice des démons, quel art pro- doute aussi qu'ils ne fussent en harmonie
fond pour tromper les hommes ! Quand on avec le caractère de leurs dieux; car comment
diffame un des premiers de l'Etat qui sert auraient-ils empêché les poètes et les acteurs
32 LA CITE DE DIEU.

de déchirer les citoyens, quand ils les enten- duite toute différente, comme s'en glorifie
daient diffamer leurs dieux avec l'approbation Scipion dans le dialogue déjà cité De la Répu-
de ces dieux mômes? Et comment auraient-ils blique. Loin de consentir à ce que leur vie et
méprisé ou plutôt comment n'auraient-ils
, leur réputation lussent exposées aux injures et
pas élevé aux premiers emplois ceux qui aux médisances des ]>oëtes, ils prononcèrent
représentaient sur le théâtre des pièces qu'ils la peine capitale contre ceux qui oseraient
savaient agréables aux dieux? Eût-il été rai- composer des vers diffamatoires. C'était pour-
sonnable , tandis qu'on avait les prêtres en voir à merveille au soin de leur honneur, mais
lîonneur, parce qu'ils arttirent sur les hommes c'était aussi se conduire envers les dieux d'une

la protection des dieux en leur immolant des façon bien superbe et bien impie car enfin ;

victimes , de noter d'infamie les comédiens ils voyaient ces dieux supporter avec patience
qui, en jouant des pièces de théâtre, ne fai- etmême écouter volontiers les injures et les
saient autre chose que au désir des
satisfaire sarcasmes que leur adressaient les poètes, et,

dieux et prévenir l'effet de leurs menaces, malgré cet exemple, ils ne crurent pas de leur
d'après la déclaration expresse des prêtres dignité de supporter des insultes toutes pa-
eux-mêmes? Car nous savons que Labéon ', reilles ; de sorte qu'ils établirent des lois pour
dont l'érudition fait autorité en cette matière, s'en garantir au moment même oîi [ils per-
distingue les bonnes divinités d'avec les mau- mettaient que l'outrage fît partie des solen-
vaises, et veut qu'on leur rende un culte dif- nités religieuses. Scipion comment pou- I

férent, conseillant d'apaiser les mauvaises par vez-vous louer les Romains d'avoir défendu
des sacrifices sanglants et par des prières aux poètes d'offenser aucun citoyen, quand
funèbres, et de se concilier les bonnes par des vous voyez que ces mêmes poètes n'ont
offrandes joyeuses et agréables , comme les épargné aucun de vos dieux Avez-vous !

jeux, les festins et les lectisternes*. Nous dis- estimé si haut la gloire du sénat comparée à
cuterons plus tard, s'il plaît à Dieu, cette dis- celle du dieu du Capitole ,
que dis-je ? la
Labéon mais, pour n'en dire en
tinction de ;
gloire de Rome seule mise en balance avec celle
ce moment que ce qui touche à notre sujet, de toutle ciel, que vous ayez lié par une loi

soit que l'on offre indifféremment toutes expresse la langue médisante des poètes, si elle
choses à tous les dieux comme étant tous était dirigé econtre un de vos concitoyens, tan-
bons (car des dieux ne sauraient être mauvais, dis que vous la laissiez libre de lancer l'insulte
et ceux des païens ne sont tels que parce qu'ils à son gré contre tous vos dieux, sans que per-
sont tous des esprits immondes), soit que l'on sonne, ni sénateur, ni censeur, ni prince du
mette quelque différence comme le veut ,
sénat, ni pontife, eût le droit de s'y opposer ?
Labéon, dans les offrandes qu'on présente aux Quoi il vous a paru scandaleux que Plaute ou
!

différents dieux, c'est toujours avec raison que Névius pussent attaquer les Scipions, ou que
les Grecs honorent les comédiens qui célèbrent Galon fût insulté par Cécilius, et vous avez
les jeux, à l'égal des prêtres qui offrent des trouvé bon que votre Térence ' excitât les
victimes, de peur de faire injure à tous les jeunes gens au libertinage par l'exemple du
dieux, si tous aiment les jeux du théâtre, ou, grand Jupiter !

ce qui serait plus grave encore aux dieux ,

réputés bons, s'il n'y a que ceux-là qui les CHAPITRE Xni.
voient avec plaisir.
LES ROMAINS AURAIENT DU COMPRENDRE QUE DES
CHAPITRE XII. DIEUX CAPABLES DE SE COMPLAIRE A DES JEUX
INFAMES n'Étaient pas dignes des honneurs
LES ROMAINS, EN INTERDISANT AUX POIÎTES d'uSER
DIVINS.
CONTRE LES HOMMES d'UNE LIBERTÉ QU'lLS LEUR
DONNAIENT CONTRE LES DIEUX, ONT EU MOINS Scipion, s'U vivait, me répondrait peut-être:
BONNE OPINION DES DIEUX QUE d'EUX-MÈMES. Comment ne laisserions-nous pas impunies
Les Romains ont tenu à cet égard une con- des injures que les dieux eux-mêmes ont

*
On connaît trois Labéons, tous célèbres par leur science en droit pies de petits lits, sur lesquels on plaçait toutes sortes de viandes

civil. Celui que cite ici saint Augustin est le plus célèbre de tous, avec les images des dieux.
* Bien que Térence fût Africain par sa naissance, saint Augustin
Antistius Labéon, qui vivait du temps d'Auguste. Voyez Suétone,
Aulu-Gelle, liv. l, ch. 12, et liv. ,\m, ch. 10 et 12. le considère ici comme tout Romain par son éducation et ses amitiés,
cU. 54 ; et
'
Lectisti'rnia. Cette cérémonie consistait à dresser dans les tem- comme par ses ouvrages.
LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 33-

consacrées, puisque ces jeux scéniques, où on non, ce sont les dieux qui ont ordonné de les
les fait agir et parlerd'une manière si hon- célébrer. Comment donc flétrir le comédien
teuse, ont été institues en leur honneur et par qui l'on honore le dieu ? et de quel droit
sont entrés dans les mœurs de Rome par leur noter d'infamie l'acteur d'une scène honteuse
commandement formel? A quoi je répliiiue — si l'on en adore le promoteur ? Voilà donc la
en demandant à mon tour comment cette dispute engagée entre les Grecs et les Romains.
il conduite des dieux n'a pas fait comprendre Les Grecs croient qu'ils ontraison d'honorer les
'
aux Romains (|u'ils n'avaient point affaire à comédiens, puisqu'ils adorent des dieux avi-
des dieux vérit.iblos. mais à des démons in- des de comédies ; les Romains, au contraire,
dignes de recevoir d'une république les
telle pensent que la présence d'un comédien serait
honneurs divins ? Assurément, il n'eût point une injiu'e pour une tribu de plébéiens, et
été convenable, ni le moins du monde obliga- à plus forte raison pour le sénat. La ques-
toire de leur rendre un culte, s'ils eussent tion ainsi posée, voici un syllogisme qui ter-
exigé des cérémonies injurieuses à la gloire mine en fournissent la ma-
tout. Les Grecs
des Romains ; comment dès lors, je vous prie, jeure si l'on doit adorer de tels dieux, il
:

a-t-on pu juger dignes d'adoration ces esprits faut honorer de tels hommes. La mineure est
de mensonge dont la méprisable impudence posée par les Romains or, il ne faut point :

allait jusqu'à demander que le tableau de leurs honorer de tels hommes. Les chrétiens tirent
crimes fît partie de leurs honneurs ? Aussi, la conclusion : donc, il ne faut point adorer
quoique assez aveuglés par la superstition dé tels dieux.
pour adorer ces divinités étranges qui préten-
daient donner un caractère sacré aux infamies CHAPITRE XIV.
du théâtre, les Romains, par un sentiment de
PLATON, EN EXCLUANT LES POETES d'UNE CITÉ
pudeur et de dignité, refusèrent aux comédiens
BIEN GOUVERNÉE, s'EST MONTRÉ SUPÉRIEUR A CES
les honneurs que leur accordaient les Grecs.
DIEUX QUI VEULENT ÊTRE HONORÉS PAR DES
C'est ce que déclare Cicéron par la bouche de
JEUX SCÉNIQUES.
Scipion « Regardant, dit-il, l'art des comé-
:

« diensetlethéâtreen généralcomme infâmes, Je demande encore pourquoi les auteurs de


« les Romains ont interdit aux gens de cette pièces de théâtre, à qui la loi des douze Tables
« espèce l'honneur des emplois publics bien ; défend de porter atteinte à la réputation des
« plus, ils les ont fait exclure de leur tribu par citoyens et qui se permettent de lancer l'ou-
« une note du censeur «.Voilà, certes, un rè- '
trage aux dieux, ne partagent point l'infamie
glement digne de la sagesse des Romains; mais des comédiens. Quelle raison et quelle justice y
j'aurais voulu que tout le reste y eût répondu a-t-il, quand on couvre d'opprobre les acteurs
et qu'ils eussent été conséquents avec eux- de ces pièces honteuses et impies, à en hono-
mêmes. Qu'un citoyen romain, quel qu'il fût, rer les auteurs ? C'estici qu'il faut donner la

du moment qu'il se faisait comédien, fût exclu palme à un Grec, à Platon, qui, traçant le
de tout honneur public, que le censeur ne modèle idéal d'une république parfaite, en a
souffrît même pas qu'il demeurât dans sa chassé les poêles '. comme des ennemis de la
tribu, cela est admirable, cela est digne d'un vérité. Ce philosophe ne pouvait souffrir ni les

peuple dont la grande âme adorait la gloire, injures qu'ils osenl prodiguer aux dieux, ni
cela est vraiment romain Mais qu'on me dise ! ledommage que leurs fictions causent aux
s'ily avait quelque raison et quelque consé- mœurs. Comparez maintenant Platon , qui
quence à exclure les comédiens de tout hon- n'était qu'un homme, chassant les poètes de sa

neur, tandis que les comédies faisaient partie république pour la préserver de l'erreur, avec
des honneurs des dieux. Longtemps la vertu ces dieux, dont la divinité menteuse voulait
romaine n'avait pas connu ces jeux du être honorée par des jeux scéniques. Celui-là
théâtre', et s'ils eussent été recherchés par s'efforce, quoique inutilement de détourner ,

goût du plaisir, on aurait pu en expliquer


l'usage par le relâchement des mœurs mais ;
'
Voyez Bépublique de Platon, livres il et m, et les Lois,
la
livres II et —
Platon s'y élève en effet avec une force admirable
vu.
contre les travestissements que les poètes font subir à la
Comparez divinité,
' iTite-Live, lib. xlv, cap. 15, et TertuUien, De Spe-
ctac.f cap. 22. mais il ne bannit expressément de la république idéale que la poésie
'Us ne furent, eo effet, iDStitués que l'an de Rome 392. Voyez dramatique, et dans la république réelle des Lois, il se contente de
Tite-Llve, lib, \ii, cap. 2. la soumettre à la censure.

S, AuG. — Tome XIII.


34 LA CITÉ DE DIEU.

les Grecs légers et voluptueux de la composi- faut direici le fond de notre pensée, nous ne

tion de ces honteux ouvrages ceux-là en ; croyons pas que Platon soit un dieu ni un demi-
extorquent la représentation à la pudeur des dieu; nous ne le com[)aronsà aucun des saints
graves Romains. Et il n'a pas suffi aux dieux anges ou des vrais prophètes de Dieu, ni à
du paganisme que les pièces du théâtre tussent aucun apôtre ou martyr de Jésus-Christ, ni
représentées, il a fallu les leur dédier, les même à aucun chrétien ; et nous dirons ail-
leur consacrer, les célébrer solennellement en leurs, avec la grâce de Dieu, sur quoi se fonde
leur honneur. A qui donc ,
je vous prie, notre sentiment; mais puisqu'on en veut faire
serait-il plus convenable de décerner les hon- un demi-dieu', nous déclarons volontiers que
neurs divins : à Platon, qui s'est opposé au nous le croyons supérieur, sinon à Hercule et
scandale, ou aux démons qui l'ont voulu, à Romulus(bien qu'il n'ait pas tué son frère et
abusant ainsi les hommes que Platon s'efforça qu'aucun poète ou historien ne lui impute
vainement de détromper ? aucun autre crime), du moins à Priape, ou à
Labéon a cru devoir inscrire ce philosophe quelque Cynocéphale % ou enfin à la Fièvre ',
au rang des demi-dieux, avec Hercule et Ro- divinités ridicules que les Romains ont reçues
mulus. Or, les demi-dieux sont supérieurs aux des étrangers ou dont le culte est leur propre
héros, bien que les uns et les autres soient au ouvrage. Comment donc de pareils dieux se-
nombre des divinités. Pour moi, je n'hésite raient-ils capables de détourner ou de guérir
pas à pilacer celui qu'il appelle un demi-dieu les maux qui souillent les âmes et corrompent
non-seulement au-dessus des héros, mais au- les mœurs, eux qui prennent soin de répandre

dessus des dieux mêmes. Quoi qu'il en soit, les et de cultiver la semence de tous les désordres

lois romaines approchent assez des sentiments en ordonnant de représenter sur la scène
de Platon si, en effet, Platon condamne les
;
leurs crimes véritables ou supposés, comme
poètes et toutes leurs Actions, les Romains leur pour enflammer à plaisir les passions mau-
ôtent du moins la liberté de médire des vaises et les autoriser de l'exemple du ciel I

hommes ; si celui-là les bannit de la cité, C'est ce qui fait dire à Cicéron, déplorant
ceux-ci excluent du nombre des citoyens ceux vainement la licence des poètes : « Ajoutez à
qui représentent leurs pièces, et les chasse- a l'exemple des dieux les cris d'approbation du
raient probablement tout à fait s'ils ne crai- « peuple, grand maître de vertu et de
ce
gnaient la colère de leurs dieux. Je conclus de « sagesse, quelles ténèbres vont se répandre
là que les Romains ne peuvent recevoir de « dans les âmes quelles frayeurs les agiter
! I

pareilles divinités ni même en espérer des lois « quelles passions s'y allumer ' » !

propres à former les bonnes mœurs et à cor-

riger les mauvaises, puisque les institutions CHAPITRE XV.


qu'ils ont établies par une sagesse tout hu-
LES ROMAINS SE SONT DONNÉ CERTAINS DIEUX,
maine surpassent et accusent celle des dieux.
NON PAR RAISON, MAIS PAR VANITÉ.
Les dieux, en effet, demandent des représen-
tations théâtrales : les Romains excluent de Mais n'est-il pas évident que c'est la vanité

tout honneur de théâtre.


civil les hommes plutôt que la raison qui les a guidés dans le
Ceux-là commandent qu'on étale sur la scène choix de leurs fausses divinités? Ce grand

leur propre infamie : ceux-ci défendent de Platon, dont ils font un demi-dieu, qui a
porter atteinte à la réputation des citoyens. consacré de si importants ouvrages à com-
Quant à Platon, il paraît ici comme un vrai battre les maux les plus funestes, ceux de
demi-dieu, puisqu'il s'oppose au caprice in- l'âme qui corrompent les mœurs, Platon n'a
sensé des divinités païennes et fait voir en pas été jugé digne d'une simple chapelle ;
même temps aux Romains ce qui manquait à mais pour leur Romulus, ils n'ont pas man-
leurs lois convaincu, en effet, que les poètes
;
qué de le mieux traiter que les dieux, bien
ne pouvaient être que dangereux, soit en défi-
* Selon Varron, les demi-dieux, nés d'une divinité et d'un être
gurant la vérité dans leurs fictions soit en ,
mortel, tiennent un rang intermédiaire entre les dieux immortels et
proposant à l'imitation des faibles humains les héros.
' Les Cynocéphales sont des dieux égyptiens, représentés avec
les plus détestables exemples donnés par les une tête de chien.
'
La Fièvre avait à Rome trois temples. Voyez Cicéron, De Nat.
dieux, il déclara qu'il fallait les bannir sans
deor., lib. lu, cap. 25; et Valère Maxime, lib. n, cap. 5, § 6.
exception d'un Etat réglé selon la sagesse. S'il * Cicéron, De republ., lib. v. — Comp. Tusculanes, s. n, 2.
,

LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 35

que leur doctrine secrète le place au simple ne croient pas qu'un Etat y puisse résister,
rang de demi-dieu. Us sont ailés jusqu'à lui même quand les villes restent debout ', pour
donner un flamine, c'est-à-dire un de ces tous les maux de ce genre, les dieux n'ont
prêtres tellement considérés cliez les Romains, pris aucun souci d'en préserver leurs ado-
comme le marquait le signe particulier de rateurs bien au contraire , comme nous
;

leur coiffure ', que trois divinités seulement l'avons établi plus haut, ils ont tout fait pour
en avaient le privilège, savoir Jupiter, Mars : les aggraver.
etRomulus ou Quirinus, car ce fut le nom CHAPITRE XVII.
que donnèrent à Romulus ses concitoyens
quand ils lui ouvrirent en quelque façon la DE L ENLEVEMENT DES SABINES, ET DES AUTRES
Ainsi, ce fondateur de Rome INIQUITÉS COMMISES PAR LES ROMAINS AUX
porte du ciel. a
été préféré à Neptune et à Pluton, frères de TEMPS LES PLUS VANTÉS DE LA RÉPUBLIQUE.
Jupiter, et même à Saturne, père de ces trois On dira peut-être que si les dieux n'ont pas
dieux ; on lui a décerné le même honneur donné de lois aux Romains, c'est que « le
qu'à Jupiter; et si cet honneur a été étendu à « caractère de ce peuple, autant que ses lois,
Mars , c'est probablement parce qu'il était « comme dit Salluste, le rendait bon et équi-
père de Romulus. « table ^ » . Un trait de ce caractère , ce fut
j'imagine l'enlèvement des Sabines. Qu'y
,

CHAPITRE XVI. a-t-il, en effet, de plus équitable et de meil-


leur que de ravir par force, au gré de chacun,
SI LES DIEL'X AVAIENT EU LE MOINDRE SOUCI DE
des filles étrangères, après les avoir attirées
FAIRE RÉGNER LA JUSTICE, ILS AURAIENT DONNÉ
par l'appât trompeur d'un spectacle ? Parlons
AUX ROMAINS DES PRÉCEPTES ET DES LOIS, AU
sérieusement si les Sabins étaient injustes
:

LIEU DE LES LEUR LAISSER EMPRUNTER AUX


en refusant leurs filles, combien les Romains
NATIONS ÉTRANGÈRES.
étaient-ils plus injustes en les prenant sans
Si les Romains avaient pu recevoir des lois qu'on les leur accordât? Il eût été plus juste
de leurs dieux, auraient-ils emprunté aux de faire la guerre au peuple voisin pour avoir
refusé d'accorder ses filles, que pour avoir
'^

Athéniens celles de Solon, quelques années


après la fondation de Rome? Et encore ne les redemandé ses filles ravies. Mieux eût donc
observèrent-ils pas telles qu'ils les avaient valu que Romulus se fût conduit de la sorte ;

reçues, mais ils s'efforcèrent de les rendre car il n'est pas douteux que Mars n'eût aidé
meilleures. Je sais que Lycurgue avait feint son fils à venger un refus injurieux et à par-
d'avoir reçu les siennes d'Apollon, pour leur venir ainsi à ses fins. La guerre lui eût
donner plus d'autorité sur l'esiirit des S()ar- donné une sorte de droit de s'emparer des
tiates ^ mais les Romains eurent la sagesse
; fillesqu'on lui refusait injustement, au lieu
de n'en rien croire et de ne point puiser à que la paix ne lui en laissait aucun de mettre
cette source. On rapporte à Numa Pompilius, la main sur des filles qu'on ne lui accordait
successeur de Romulus, l'établissement de pas et ce fut une injustice de faire la guerre
;

plusieurs parmi lesquelles un certain


lois, à des parents justement irrités. Heureusement
nombre qui réglaient beaucoup de choses pour eux, les Romains, tout en consacrant
religieuses mais ces. lois étaient loin de suf-
; par les jeux du cirque ^ le souvenir de l'enlè-
fire à la conduite de l'Etat, et d'ailleurs on ne vement des Sabines, ne pensèrent pas que ce
dit pas que Numa les eût reçues des dieux. fût un bon exemple à proposer à la répu-
Ainsi donc, pour ce qui regarde les maux de blique. Ils firent, à la vérité, la faute d'élever
l'âme, les maux de la conduite humaine, les au rang des dieux Romulus, l'auteur de cette
maux qui corrompent les mœurs, maux si grande iniquité; mais on ne peut leur re-
graves que les plus éclairés parmi les païens procher de l'avoir autorisée par leurs lois ou
par leurs mœurs.
* Ce
signe était Vapex, baguette environnée de laine que les fla-
rnines bonnet. Voyez Servius, ad
portaient à rextrémilé de leur
yEnrid., lib. Il, v. 683, et lib. viii, v. 654. Valère Maxime ra- — '
Saint Augustin fait peut-être allusion au beau passage de Plante
conte (lib. I, cap. 1, § 4), que le flamine Sulpicius perdit sa dignité [Persu, act. IV, se. 4, v. 11-14).
pour avoir laissé Vapex tomber de sa tête penddnt le sacriâce. Salluste, Catilina, ch. 9.
' Ce ne fat que trois cents ans après la fondation de Rome, selon '
Ces jeux annuels, consacrés à Neptune, s'appelaient Consualia^
Tite-Live, lib. m, cap. 33, 34. de Cousus, nom de Neptune équestre. Voyez Tite-Live, lib. i, cap. 9,
* Voyez Xénophon, De repubî. Laced., cap. 8. et Varron, De ling. lai., lib. vi, § 20.
.

36 LA CITÉ DE DIEU.

Uuanl de
à l'équité et à la bonté naturelles d'années d'incroyables accroissements et ce- ,

leur caractère, je demanderai don- s'ils en pendant il ne laisse pas d'avouer, dès le com-
nèrent une preuve après l'exil de Tarquin. mencement du premier livre de son Histoire \
Ce roi, dont le fils avait violé Lucrèce, ayant que dans ce même temps, quand l'autorité
été chassé de Rome avec ses enfants, le consul pa?sa des rois aux consuls, les patriciens ne
Junius Brutus força le mari de Lucrèce, Tar- tardèrent pas à opprimer le jieuple, ce qui
quin Collatin, qui était son collègue et l'homme occasionna la séparation du peuple et du sénat
le plus excellent et le plus innocent du monde, et une foule de dissensions civiles. En effet,
à se démettre de sa cTiarge et même à quitter après avoir rappelé qu'entre la seconde et la
la ville, par cela seul qu'il était parent des troisième guerre ]iuniquc, les bonnes mœurs
Tarquins et en portait le nom. Et le peuple et concorde régnaient parmi le peuple
la
favorisa ou souffrit cette injustice, quoique ce romain, heureux état de choses qu'il attribue,
fût lui qui eût fait Collatin consul aussi bien non à l'amour de la justice, mais à cette
que Brutus '. Je demanderai encore si les crainte salutaire de l'ennemi que Scipion
Romains montrèrent cette équité et cette Nasica voulait entretenir en s'opposant à la
bonté tant vantées dans leur conduite à l'égard ruine de Carthage, l'historien ajoute ces pa-
de Camille. Après avoir vaincu les Véïens, roles : B Mais, Carthage prise, la discorde, la
les plus redoutables ennemis de Rome, ce a cupidité, l'ambition, et tous les vices qui
héros qui termina, après dix ans, par la prise « naissent d'ordinaire de la prospérité se dé-
de la capitale ennemie, une guerre sanglante « veloppèrent rapidement ». D'où l'on doit
où Rome avait été mise à deux doigts de sa conclure qu'auparavant ils avaient commencé
perte, fut appelé en justice par la haine de ses de paraître et de grandir. Salluste ajoute,
envieux et par l'insolence des tribuns du pour appuyer son sentiment « Car les violences :

peuple, et trouva tant d'ingratitude chez ses ((des citoyens puissants, qui amenèrent la
concitoyens qu'il s'en alla volontairement en « séparation du peuple et du sénat, et une
exil, et fut même condamné en son absence à (( foule de dissensions civiles , troublèrent
dix mille as d'amende, lui qui allait devenir « Rome dès le principe, et l'on n'y vit fleurir
bientôt pour la seconde fois, en chassant les (( la modération qu'au temps où
et l'équité
Gaulois, le vengeur de son ingrate patrie -. « les qu'on redou-
rois furent expulsés, alors
Mais il long de ra[)porter ici toutes
serait trop tait les Tarquins et la guerre avec l'Etrurie»
('

dont Rome
les injustices et toutes les bassesses On voit ici Salluste chercher la cause de cette
fut le théâtre, à cette époque de discorde, où modération et de cette équité qui régnèrent à
les patriciens s'efforçaut de dominer sur le Rome pendant un court espace de temps après
peuple, et le peuple s'agilant pour secouer le l'expulsion des Tarquins. Cette cause, à ses
joug, les chefs des deux partis étaient assu- yeux, c'est la crainte on redoutait, en efTet,;

rément beaucoup plus animés par le désir la guerre terrible que le roi Tarquin, appuyé
de vaincre que par l'amour du bien et de sur ses alliés d'Etrurie, faisait au peuple qui
l'équité. Tavait chassé de son trône et de ses Etats.
CHAPITRE XVIII. Mais ce qu'ajoute l'historien mérite une atten-
tion particulière « Après cette époque, dit-il,
:

TÉMOIGNAGE DE SALLUSTE SUR LES MCEURS DU


« les patriciens traitèrent les gens du peuple
PEUPLE ROMAIN, TOUR A TOUR CONTENUES PAR
« en esclaves, condamnant celui-ci à mort et
LA CRAINTE ET RELÂCHÉES PAR LA SÉCURITÉ.
« celui-là aux verges, comme avaient fait les

Au lieu donc de poursuivre, j'aime mieux « rois, chassant le petit propriétaire de son

rapporter le témoignage de ce même Salluste, ((champ, et imposant à celui qui n'avait rien
qui m'a donné occasion d'aborder ce sujet en « la plus dure tyrannie. Accablé de ces vexa-

disant du peuple romain « que son caractère, ((lions, écrasé surtout par l'usure, le bas
« autant que ses lois, le rendait bon et équi- « peuple, sur qui des guerres continuelles

« table » Salluste veut ici glorifier ce temps où


.
« faisaient peser avec le service militaire les
Rome, après la chute des rois, prit en très-peu M plus lourds impôts, prit les armes et se re-

' Voyez Tite-Live, lib. i, cap. 6, et lib. n, cap. 2. * Salluste avait écrit l'histoire de Rome pendant la période de
'
Voyez Tite-Live, lib. v, cap. 32 ; Valère Maxime, lib. v, cap. 3 ;
quatorze ans environ comprise entre 78 avant J. -G. et 65 après. Cet
et Plutarqiie, Vie de Camille. ouvrage est perdu ; il n'en reste que des fragments.
LIVRE II.- ROME ET SES FAUX DIEUX. 37

« tira sur le mont Sacré et sur l'Aventin '


; ce condamnant par une autorité divine ces dan-
« fut ainsi ([u'il oblint ses tribuns ot d'autres gereuses et criminelles convoitises du cœur
« prérogatives. Mais la lutte et les dissensions humain, peu à peu sa famille d'un
retire
« ne furent entièrement éteintes qu'à la se- monde corrompu et qui tombe, pour établir,

« conde guerre punique». Voilà ce que de- non sur les applaudissements de la vanité,
vinrent, au bout de quelque temps, peu après mais sur le jugement de la vérité même, son
l'expulsion des rois, ces Romains dont Sal- éternelle et glorieuse cité !

luste nous dit : « Que leur caractère, autant


« que leurs lois, les rendait justes et équi- CHAPITRE XIX.
a tables ». Or, si telle a été la république ro-
DE LA COnUUPTION OU ÉTAIT TOMBÉE LA RÉPU-
maine aux jours de sa vertu et de sa beauté,
BLIQUE ROMAINE AVANT QUE LE CHRIST VÎNT
que dirons-nous du temps qui a suivi, où,
ABOLIR LE CULTE DES DIEUX.
connne dit Salluste « Changeant peu à peu, :

« de belle et vertueuse qu'elle était elle , Voilà donc comment la république romaine,
« devint laide et corrompue », et cela, comme « changeant peu à peu, de belle et vertueuse
il a soin de le remarquer, depuis la ruine de «qu'elle était, devint laide et corrompue »,
Carthage? On peut voir, dans son Histoire, le Et ce n'est pas moi qui le dis le premier;
tableau rapide qu'il trace de ces tristes temps, leurs auteurs, dont nous l'avons appris pour
et par quels degrés la corruption, née des notre argent, l'ont dit longtemps avant l'avé-
prospérités de Rome, aboutit enfin à la guerre nement du Christ. Voilà comment depuis la
civile « Depuis celte époque, dit-il, les an-
: ruine de Carthage, antiques mœurs, au
« les
« tiques mœurs, au lieu de s'altérer insensi- « lieu de s'altérer insensiblement s'écou- ,

B blement, s'écoulèrent comme un torrent ; « lèrcnt comme un torrent : tant le luxe et la


« car le luxe et la cupidité avaient tellement « cupidité avaient corrompu la jeunesse I »
« dépravé la jeunesse que nul ne pouvait plus Où sont les préceptes donnés au peuple ro-
« conserver son propre patrimoine ni souffrir main par ses dieux contre le luxe et la cupi-
« la conservation de celui d'autrui ». Salluste dité? et plût au ciel qu'ils se fussent contentés
parle ensuite avec quelque étendue des vices de se taire sur la chasteté et la modestie, au
de Sylla et des autres hontes de la république, lieu d'exiger des pratiques indécentes et hon-
et tous les historiens sont ici d'accord avec teuses auxquelles ils donnaient une autorité
lui, quoiqu'ils n'aient pas son éloquence. pernicieuse par leur fausse divinité Qu'on I

Voilà, ce me semble, des témoignages suf- hse nos Ecritures, on y verra cette multitude
pour faire voir à quiconque voudra y
fisants de préceptes sublimes et divins contre l'ava-
prendre garde dans quel abîme de corruption rice et l'impureté, partout répandus dans les
Rome était tombée avant l'avènement de Prophètes, dit le saint Evangile, dans les
Notre-Seigneur car tous ces désordres avaient
, Actes et les Epîtres des Apôtres, et qui font
éclaté, non-seulement avant que Jésus-Christ éclater à Toreille des peuples assemblés non
revêtu d'un corps eût commencé à enseigner pas le vain bruit des disputes philosophiques,
sa doctrine, mais avant qu'il fût né d'une mais le tonnerre des divins oracles roulant
vierge. dans les nuées du ciel. Les païens n'ont garde
Si donc les païens n'osent imputer à leurs d'imputer à leurs dieux le luxe, la cupidité,
dieux les maux de ces temps antérieurs, tolé- les mœurs cruelles et dissolues qui avaient si
rables avant la ruine de Carthage, intolé- profondément corrompu la république avant
rables depuis, bien que leurs dieux seuls, la venue de Jésus-Christ et ils osent reprocher;

dans leur méchanceté et leur astuce, en jetas- à la religion chrétienne toutes les afflictions
sent la semence dans l'esprit des hommes que leur orgueil et leurs débauches attirent
par les folles opinions qu'ils y répandaient, aujourd'hui sur elle. Et pourtant, si les rois
I

pourquoi imputent-ils les maux i>réseiits à et les peuples, si tous les princes et les juges
Jésus Christ, dont la doctrine salutaire défend de la terre, si les jeunes hommes et les jeunes
d'adorer ces dieux faux et trompeurs, et qui, filles, les vieillards et les enfants, tous les
âges, tous les sexes, sans oublier ceux à qui
* Ce fut dix-sept ans après l'expulsion des Tarquins qiiu le peuple s'adresse saint Jean-Baptiste ', publicains et
se retira sur le mont Sacré. Voyez Tite-Live, lib. il, cap. 'i2, et
lib. m, cap. 30. * Lue. in, 12.
38 LA CITE DE DIEU.

soldats, avaient soin d'écouter et d'observer sentant pour eux, à la place d'un respect sin-
les préceptes de la vie chrétienne, la républi- cère, une que les lois veillent
crainte servile ;

que serait ici-bas éclatante de prospérité et s'é- plutôt à conserver à chacun sa vigne que son
lèverait sans effort au comble de la félicité innocence; que l'on n'appelle en justice que
promise dans le royaume éternel ; mais l'un ceux qui entreprennent sur le bien ou sur la
écoute et l'autre méprise, et comme il s'en vie d'autrui, et qu'au reste il soit permis de

trouve plus qui préfèrent la douceur mor- faire librement tout ce qu'on veut des siens
telle des vices à l'amertume salutaire des ou avec les siens, ou avec tous ceux qui veu-
vertus', il faut bien que les serviteurs de lent y consentir; que les prostituées abondent
Jésus-Christ, quelle que soit leur condition, dans les rues pour quiconque désire en jouir,
rois, princes, juges, soldats, provinciaux, ri- surtout pour ceux qui n'ont pas le moyen
ches et pauvres, libres ou esclaves de l'un ou d'entretenir une concubine ;
partout de vastes
de l'autre sexe, supportent cette république et magnifiques maisons, des festins somp-
terrestre, fùt-elle avilie, fût-elle au dernier tueux, où chacun, pourvu qu'il le veuille ou
degré de la corruption, pour mériter par leur qu'il le puisse, trouve jour et nuit le jeu, le
patience un rang glorieux dans la sainte et vin, le vomitoire, la volupté; qu'on entende
auguste cour des anges, dans cette république ]iarlout le bruit de la danse; que le théâtre
céleste où la volonté de Dieu est l'unique loi. frémisse des transports d'une joie dissolue et
des émotions qu'excitent les plaisirs les plus
CHAPITRE XX. honteux et les plus cruels. Qu'il soit déclaré
ennemi public celui qui osera blâmer ce genre
DE l'espèce de félicité ET DU GENRE DE VIE QUI
de félicité et si quelqu'un veut y mettre
;

PLAIRAIENT LE PLUS AUX ENNEMIS DE LA RELI-


obstacle, qu'on ne l'écoute pas, que le peuple
GION CHRÉTIENNE.
l'arrache de sa place et le supprime du nom-
Mais qu'importe aux adorateurs de ces mé- bre des vivants ;
que ceux-là seuls soient re-
prisables divinités, aux ardents imitateurs de gardés comme
de vrais dieux qui ont procuré
leurs crimes et de leurs débauches, que la au peuple ce bonheur et qui le lui conservent ;
république soit vicieuse et corrom pue ? Qu'elle qu'on les adore suivant leurs désirs; qu'ils
demeure debout, disent-ils que l'abondance ;
exigent les jeux qui leur plaisent et les reçoi-
y règne qu'elle soit victorieuse pleine de
; ,
vent de leurs adorateurs ou avec eux; qu'ils
gloire, ou mieux encore, tranquille au sein de fassent seulement que ni la guerre, ni la
la paix ;
que nous fait tout le reste ? Ce qui peste, ni aucune autre calamité, ne troublent
nous importe, c'est que chacun accroisse tous un état si prospère ! Est-ce là, je le demande
les jours ses richesses pour suffire à ses pro- à tout hommeen possession de sa raison, est-
fusions continuelles et s'assujélir les faibles. ce là l'empire romain? ou plutôt, n'est-ce pas
Que les cour aux riches
pauvres fassent la la maison de Sardanapale, de ce prince livré

pour avoir de quoi vivre, pour jouir d'une et aux voluptés, qui fit tombeau
écrire sur son
oisiveté tranquille à l'ombre de leur protec- qu'il ne mort que ce
lui restait plus après la
tion que les riches fassent des pauvres les
;
que les plaisirs avaient déjà consumé de lui
instruments de leur vanité et de leur fastueux ])endant sa vie? Si nos adversaires avaient un
patronage. Que les peuples saluent de leurs roi comme complaisant pour toute
celui-là,
applaudissements, non les tuteurs de leurs débauche et désarmé contre tout excès, ils lui
intérêts, mais les pourvoyeurs de leurs plai- consacreraient, je n'en doute pas, et de plus
sirs que rien de pénible ne soit commandé,
;
grand cœur que les anciens Romains à Ro-
rien d'impur défendu que les rois s'inquiè- ; mulus, un temple et un flamine.
tent de trouver dans leurs sujets, non la vertu,
mais la docihté que les sujets obéissent aux
;
CHAPITRE XXI.
rois non comme aux directeurs de leurs
,
SENTIMENT DE ClCÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE
mœurs, mais comme aux arbitres de leur for-
ROMAINE.
tune et aux intendants de leurs voluptés, res-
* Saint Augustin parait ici faire allusion au passage célèbre d'Hé- nos adversaires récusent le témoignage
Si
siode sur les deux voies contraires du vice et de la vfertu. Voyez les
— de l'historien qui nous a dépeint la ré|)ublique
Œuvres et les Jours^ vers 2B5 et seq. Comp. Xéiiophoii^ dans les
Mémorables^ livre il; ch. 2, § 21, où se trouve la fable de Prodicus. romaine comme déchue de sa beauté et de sa
LIVRE II— ROME ET SES FAUX DIEUX. 39

vertu, s'ils s'inquiètent peu d'y voir abonder ce problème, et il ajoute qu'à son avis tout ce
les crimes, les désordres et les souillures de qu'on a dit sur la république n'est rien et
toute espèce, pourvu qu'elle se maintienne et qu'il est impossible de passer outre, si on n'a
subsiste, qu'ils écoutent Cicéron, qui ne dit pas établi, norr^eulement qu'il n'est pas im-
plus seulement, comme Salluste, que la ré- possible de gouverner sans injustice, mais
'

publique était déchue, mais qu'elle avait cessé qu'il est impossible de gouverner sans pren- '

d'être et qu'il n'en restait plus rien. Il intro- dre pour règle souveraine'. Cette
la justice

duit Scipion, le destructeur de Cartbage, dis- question, remise au lendemain, est agitée
courant sur la république en un temps où la avec grande chaleur et fait le sujet du troi-
corruption décrite par Salluste faisait pressen- sième livre. Philus prend le parti de ceux qui
tir sa ruine prochaine. C'est le moment qui '
soutiennent qu'une république ne peut être
suivit la mort de l'aîné des Gracques, le pre- gouvernée sans injustice, après avoir déclaré
mier, au témoignage du même Salluste, qui toutefois que ce sentiment n'est pas le sien.
ait excitéde grandes séditions et il est ques- ; Il plaide de son mieux pour l'injustice contre

tion de sa fin tragique, dans la suite du dia- la justice, tâchant de montrer par des raisons
logue. Or, sur la fm du second livre, Scipion vraisemblables et par des exemples que la pre-
s'exprime en ces termes - : « Si dans un con- mière est aussi avantageuse à la république
« cert il faut maintenir un certain accord en- que la seconde lui est inutile. Alors Lélius,
« tre les sons différents qui sortent de la flûte, sur la prière de tous, entreprend la défense
« de la lyre et des voix humaines, sous peine de la justice et fait tous ses efforts pour dé-
« de blesser par la moindre discordance les montrer qu'il n'y a rien de plus contraire à
a oreilles exercées, si ce parfait accord ne peut un Etat que l'injustice, et que sans une jus-
« s'obtenir qu'en soumettant les accents les tice sévère il n'y a ni gouvernement, ni sécu-
« plus divers à une même mesure, de même, rité possibles.
« dans l'Etat, un certain équilibre est nécessaire Celte question paraissant suffisamment trai-
a entre les diverses classes , hautes , basses et tée, Scipion reprend son discours et recom-
« moyennes, et l'harmonie résulte ici, comme mande cette courte définition qu'il avait don-
« dans la musique, d'un accord entre des élé- née : La république, c'est la chose du peu-
« ments très-divers; celte harmonie, dans ple ^ Or, le un pur assem-
peuple n'est point
« l'Etat, c'est la concorde, le plus fort et le blage d'individus mais une société fondée
,

«meilleur gage du salut public, mais qui, sur des droits reconnus et sur la communauté
« sans la justice, ne peut exister ^ » Scipion . des intérêts. Ensuite il fait voir combien une
développe quelque temps cette thèse, pour bonne définition est utile dans tout débat, et
montrer combien la justice est avantageuse à il conclut de la sienne que la république, la
un Etat , et combien tout est compromis chose du peuple, n'existe etTectivement que
quand elle disparaît. Alors l'un des interlocu- lorsqu'elle est administrée selon le bien et la
teurs, Philus \ prend la parole et demande justice, soit par un roi, soit par un petit nom-
que la question soit traitée plus à fond, que et bre de grands, soit par peuple entier. Mais
le
par de nouvelles recherches sur la nature du quand un roi est injuste et devient un tyran,
juste,on fixe la valeur de cette maxime qui comme disent les Grecs, quand les grands sont
commençait alors à se répandre : qu'il est injustes et deviennent une faction, ou enfin
impossible de gouverner la république sans quand le peuple est injuste et devient, lui
injustice. Scipion consent que l'on discute aussi, un tyran, car Scipion ne voit pas d'au-
tre nom àdonner, alors, non-seulement la
lui
* Le dialogue de Cicéron sur la B^pubtù/ue est censé avoir eu lieu
république corrompue, comme on l'avait
est
l'an de Rooie 625^ sous le consulat de Tuditanus et d'Aquillius.
'Cette citation de la République de Cicéroo est tirée du second reconnu la veille, mais, aux termes de la dé-
livre qu'Aogelo Maio a retrouvé presque tout entier. Voyez ie
finition établie, la république n'est plus, puis-
chap. 42.
* Montesquieu s'est servi de la même comparaison a Ce que l'on ; qu'elle a cessé d'être la chose du peuple pour
appelle union, dans un corps politique, dit-il, est une chose fort
équivoque. La vraie est une union d'harcûooie qui fait que toutes les
devenir celle d'un tyran ou d'une faction, le
parties, quelque opposées qu'elles nous paraissent, concourent au peuple lui-même, du moment (ju'il devient
bien général, comme des dissonances dans la musique, qui concou-
rent à l'accord total n [Grandeur et décadence des Romains^ cb. 10.)
.

*
L. Furius Pbilus, consul en 618. —
Ce personnage est, avec *
Cette démonstration formait le chap. 43 du livre ii de la Répu-
Scipion et Lélius, un des principaux interlocuteurs du dialogue de blique.
Cicéron. ' Voyez De Republ., lib. l, cap. 23.
40 LA CITE DE DIEU.

injuste, cessant d'être le peuple, c'est-à-dire Jésus-Christ. Certes, si un pareil état de choses
une société fondée sur des droits reconnus et eût existé et eiit été signalé depuis l'établisse-
sur la communauté des intérêts. ment de la religion du Christ, quel est celui
Lors donc que la république romaine était de nos adversaires qui ne l'eût imputé à son
telle que la décrit Salluste, elle n'était pas seu- influence? Je demande donc pounjuoi leurs
lement déchue de sa beauté et de sa \ertu, dieux ne se sont pas mis en peine de prévenir
comme le dit l'historien, mais elle avait cessé cette ruine de la république romaine que Ci-
d'être, suivant le raisonnement de ces grands céron, bien longtemps avant l'incarnation de
hommes. C'est ce que Cicéron prouve au com- Jésus-Christ, déplore avec de si pathétiques
mencement du cinquième livre où il ne , accents? Maintenant c'est aux admirateurs des
parle plus au nom de Scipion, mais en son antiques mœurs et de la vieille Rome d'exa-
propre nom. Après avoir rappelé ce vers miner s'il est bien vrai que la justice régnât
d'Ennius : dans ce temps-là; peut-être, à la place d'une
vivante réalité, n'y avait-il qu'une surface
Rome a pour seul appui ses mœurs et ses grands hommes,
ornée de couleurs brillantes, suivant l'expres-
« Ce vers, dit-il, par la vérité comme par la prê- sion échappée à Cicéron. Mais nous discute-'
te cision, me semble un
oracle émané du sanc- rons ailleurs cette question, s'il plaît à Dieu'.
tuaire.Ni hommes, en effet, si l'Etat n'a-
les Car je m'efforcerai de prouver, en temps et
« vaiteude telles mœurs, ni les mœurs publi- lieu, que selon les définitions de la république
« ques, s'il ne s'était montré de tels hommes, et du peuple, données par Scipion avec l'as-

« n'auraient pu fonder ou maintenir pendant sentiment de ses amis, jamais il n'y a eu à


« si longtemps une si vaste domination. Aussi Rome de république, parce que jamais il n'y
« voyait-on, avant notre siècle , la force des a eu de vraie justice. Si l'on veut se relâcher

a mœurs héréditaires appeler naturellement de cette sévérité et prendre des définitions


a les hommes supérieurs, et ces hommes émi- plus généralement admises, je veux bien con-
« nents retenir les vieilles coutumes et les insti- venir que la république romaine a existé,
a tutions des aïeux. Notre siècle, au contraire, surtout à mesure qu'on s'enfonce dans les
« recevant la république comme un clief-d'œu- temps primitifs mais il n'en demeure pas
;

« vre d'un autre âge, qui déjà commençait à moins établi que la véritable justice n'existe
« vieillir et à s'effacer, non-seulement anégligé que dans celte république dont le Christ est
« de renouveler les couleurs du tableau pri- le fondateur gouverneur. Je pixis, en effet,
et le

« mitif, mais ne s'est pas même occupé d'en lui donner nom
de républi(|ue, puisqu'elle
le

conserver au moins le dessin et comme les est incontestablement la chose du peuple ;

« derniers contours ». mais si ce mot, pris ailleurs dans un autre


« Que reste-t-il, en effet, de ces mœurs an- sens, s'écarte trop ici de notre langage accou-
« tiques, sur lesquelles le poète appuyait la ré- tumé, il faut au moins reconnaître que le seul
vc publique romaine? Elles sont tellement su- siège de la vraie justice, c'est cette cité dont
« rannées et mises en oubli, que, loin de les il est dit dans l'Ecriture sainte « On a publié :

pratiquer, on ne les connaît même [)lus. c<de toi des choses glorieuses, ô cité de Dieu-! »
« Parlerai-je des hommes? Les mœurs elles-
« mêmes n'ont péri que par le manque de CHAPITRE XXII,
« grands hommes; désastre qu'il ne suffit pas
LES DIEUX DES ROMAINS n'oNT JAMAIS PRIS SOIN
« d'expliquer, dont nous aurions besoin
et
d'empêcher que les MCEURS ISE FISSENT PÉRIR
a de nous faire absoudre, comme d'un crime
LA RÉPUBLIQUE.
« capital car c'est grâce à nos vices, et non
;

« par quelque coup du sort que, conservant Mais, pour revenir à la question, qu'on
encore la république de nom, nous en avons célèbre tant qu'on voudra la république ro-
« dès longtemps perdu la réalité ' ». maine, telle qu'elle a été ou telle qu'elle est,

Voilà quels étaient les sentiments de Cicéron, il est certain que, selon leurs |)lus savants
longtemps, il est vrai, a[)rès la mort de Scipion écrivains, elle était déchue bien avant l'avé-

l'Africain *, mais enfin avant l'avènement de dix ans après que Cicéron écrivit le dialogue de la Réimhlique, c'est-
à-dire soixante ans avant Jésus-Cbnst.
* lyicéron^ De la République, liv. v, trad. de M. Villemain. " Voyez plus bas le livre iix, ch. 21 et 21.
^
Scipiou l'Africain mourut l'ao de Rome 624. C'est environ soisante- = Psal. LXXXTl, 3.
LIVRE 11. — ROME ET SES FAUX DIEUX. -il

nementdu Christ; que dis-je? n'ayant plus de rieurs ([ui se rapportent au corps plutôt qu'à
mœurs, elle n'était déjà plus. Pour l'empêcher l'esprit et qui ont pour cause la guerre ou
de périr, qu'auraient dû faire les dieux protec- tout autre fléauje ne parle que de la déca-
;

teurs? lui donner les préceptes (|ui règlent la dence des mœurs, d'abord insensiblement al-
\ie et forment les mœurs, en échange de tant térées, puis s'écoulant comme un torrent et

do prêtres, de temples, de sacrifices, de céré- entraînant si rapidement la république dans


monies, de fêtes et de jeux solennels. Mais en leur ruine qu'il n'en restait i)his, au jugement
tout cela les démons ne songeaient qu'cà leur de graves esprits, que les murailles et les
intérêt, se mettant fort peu en peine de la maisons. Certes, les dieux auraient eu raison
manière dont le peuple vivait, le portant au de se retirer d'elle pour la laisser périr, et,

contraire à mal vivre, pourvu qu'asservi par comme d'abandonner leurs tem-
dit Virgile,

la crainte il continuât de les honorer. Si on ples et leurs autels, si elle eût méprisé leurs

répond qu'ils lui ont donné des préceptes, préceptes de vertu et de justice; mais que
qu'on les cite, qu'on les montre; qu'on nous dire de ces dieux, qui ne veulent plus vivre
dise à quel commandement des dieux ont avec un peuple qui les adore, sous prétexte
désobéi les Gracques en troublant l'Etat par qu'il vit mal, quand ils ne lui ont pas appris

leurs séditions; Marins, Cinna et Carbon, en à bien vivre?


allumant des guerres civiles injustes dans
leurs commencements, cruelles dans leur pro- CHAPITRE XXIII.
grès, sanglantes dans leur terme; Sylla enfin,
LES VICISSITUDES DES CHOSES TEMPORELLES NE
dont on ne saurait lire la vie, les mœurs, les
DÉPENDENT POINT DE LA FAVEUR OU DE l'iNI-
actions dans Salluste et dans les autres histo-
MITIÉ DES DÉMONS, MAIS DU CONSEIL DU VlUI
riens, sans frémir d'horreur. Qui n'avouera
DIEU.
qu'une telle république avait cessé d'exister?
Dira-t-on, pour la défense de ces dieux, qu'ils J'irai plus loin je dirai que les dieux ont
;

ont abandonné Rome de cette cor-


à cause paru aider leurs adorateurs à contenter leurs
ruption même, selon ces vers de Virgile '
: convoitises, et n'ont jamais rien fait pour les
contenir. C'est en effet par leur assistance que
« Les dieux protecteurs de cet empire ont tous aLaadonné
leurs temples et leurs autels ». Marius, homme nouveau et obscur, fauteur
cruel de guerres civiles, fut porté sept fois au
Mais d'abord, s'il en est ainsi, les païens n'ont consulat et mourut, chargé d'années, échap-
pas le droit de se plaindre que la religion pant aux mains de Sylla vainqueur; pourquoi
chrétienne leur ait fait perdre la protection donc cette même assistance ne l'a-t-elle pas
de leurs dieux, puisque déjà les mœurs cor- empêché d'accomplir tant de cruautés? Si nos
rompues de leurs ancêtres avaient chassé des adversaires répondent que les dieux ne sont
autels de Rome, comme des mouches, tout pour rien dans sa fortune, ils nous font une
cet essaim de petites divinités. Où était d'ail- grande concession car ils nous accordent
;

leurs cette armée de dieux, lorsque Rome, qu'on peut se passer des dieux pour jouir de
longtemps avant la corruption des mœurs dont ils sont si épris,
cette prospérité terrestre
antiques, fut prise et brûlée par les Gaulois? qu'on peut avoir force, richesses, honneurs,
dormaient sans doute car
S'ils étaient là, ils ;
santé, grandeur, longue vie, comme Marius,
de toute la ville tombée au pouvoir de l'en- tout en ayant les dieux contraires, et qu'on
nemi, il ne restait aux Romains que le Capi- peut souffrir, comme Régulus, la captivité,
tole, qui aurait été pris comme tout le reste, l'esclavage, la misère, les veilles, les douleurs,
si les oies n'eussent veillé jiendant le sommeil les tortures et la mort enfin, tout en ayant les
des dieux *. Et de là, l'institution de la fête dieux propices. Si on accorde cela, on avoue
des oies, qui fit presque tomber Rome dans en somme que les dieux ne servent à rien et
les superstitions des Egyptiens, adorateurs des que c'est en vain qu'on les adore. Si les dieux,
'\ Mais mon
bêtes et des oiseaux dessein n'est en effet, loin de former les hommes à ces
pas de parler présentement de ces maux exté- vertus de l'âme et à cette vie honnête qui les
autorise à espérer le bonheur ai)rès la mort,
• Enéide, liv. II, V. 351, 352.
leur donnent des leçons toutes contraires, et
- Voyez Tiie-Live, lib. v, cap. 38 et seq., et cap. -17, 18.
' Voyez Plutarque, De fort. Boman,, § 12. si d'ailleurs, quand il s'agit des biens passagers
,

42 LA CITÉ DE DIEU.

et temporels, ils ne peuvent nuire à ceux témoignage des historiens, plus atroce et plus
qu'ils détestent, ni être utiles à ceux qu'ils impitoyable que ne l'eût été le plus barbare
aiment, pourquoi les adorer? pourquoi s'em- ennemi. Mais encore une fois, je laisse cela
presser autour de leurs autels? [>ourijuoi de côté, et je n'attribue point cette sanglante
dans les mauvais jours, murmurer contre félicité de Marins à je ne sais quelle Marica,

eux, comme s'ils avaient par colère retiré leur mais à une secrète providence de Dieu, qui a
protection?. et pourquoi en prendre occasion voulu par là fermer la bouche à nos ennemis
pour outrager et maudire la religion chré- et retirer de l'erreur ceux qui, au lieu d'agir
tienne? Si, au contraire, dans l'ordre des par passion, réfléchissent sérieusement sur les

choses temporelles, ils peuvent nuire ou ser- faits.Car bien que les démons aient quelque
vir, pourquoi ont-ils accordé au détestable puissance en ces sortes d'événements, ils n'en
Marins leur protection, et l'onl-ils refusée au ont qu'à condition de la recevoir du Tout-
vertueux Régulus? Cela ne fait-il pas voir Puissant, et cela pour plusieurs raisons d'a- :

qu'ils sont eux-mêmes très-injustes et très- bord pour que nous n'estimions pas à un trop
pervers ? Que si, par cette raison même, on haut prix la félicité temporelle, puisqu'elle
est porté à les craindre et à les adorer, on se estsouvent accordée aux méchants, témoin
trompe, puisque rien ne prouve que Régulus Marins puis, pour que nous ne la considé-
;

les ait moins adorés que Marins. Et qu'on ne rions pas non plus comme un mal, puisque
s'imagine pas non plus qu'il faille mener une nous en voyons également jouir un grand
vie criminelle à cause que les dieux semblent nombre de bons et pieux serviteurs du seul et
avoir favorisé Marins plutôt que Régulus. Je vrai Dieu, malgré les dénions ;
enfin pour que
rappellerais alors que Méfellus ', un des plus nous ne soyons pas tentés de craindre ces
excellents hommes parmi les Romains, qui eut esprits immondes ou de chercher à nous les
cinq fils consulaires, fut un homme très-heu- rendre propices, comme arbitres souverains
reux, au lieu que Catilina, vrai scélérat, périt des biens et des maux temporels, puisqu'il en
misérablement dans la guerre criminelle qu'il est des démons comme des méchants en ce
avait excitée. Enfin, la véritable et certaine féli- monde, qui ne peuvent faire que ce qui leur
cité n'appartient qu'aux gens de bien adorant est permis par celui dont les jugements sont
le Dieu qui seul peut la donner. aussi justes qu'incompréhensibles.
Lors donc que cette république périssait par
ses mauvaises mœurs, les dieux ne firent rien CHAPITRE XXIV.
pour l'empêcher de périr , en réglant ses
DES PROSCRIPTIONS DE SYLL.i AUXQUELLES LES
mœurs ou en les corrigeant au contraire, ils ;

DOIONS SE VANTENT d' AVOIR PRÊTÉ LEUR


travaillaient à la faire périr en accroissant la
ASSISTANCE.
décadence et la corruption des mœurs. Et
qu'ils ne viennent pas se faire passer pour Il est certain que lorsque Sylla, dont le gou-

bons, sous prétexte qu'ils abandonnèreutRome vernement fut si atroce qu'en se portant le
en punition de ses iniquités. Non, ils restèrent vengeur des cruautés de Marins il le fit regret-
là leur imposture est manifeste ils n'ont pu
; ; ter, se fût approché de Rome pour combattre
ni aider les hommes par de bons conseils, ni son rival, les entrailles des victimes parurent
se cacher par leur silence. Je ne rappellerai si favorables, suivant le rapport de Tite-Live ',

pas que les habitants deMinturnes, touchés de que l'aruspice Postumius, convaincu qu'avec
l'infortune de Marins, le recommandèrent à l'aide des dieux Sylla ne pouvait manquer de
la déesse Marica ^ et que cet homme cruel, réussir dans ses desseins, répondit du succès
sauvé contre toute espérance, rentra à Rome sur sa tête. Vous voyez bien que les dieux ne

plus puissant que jamais à la tête d'hommes s'étaient point retirés de leurs temples et de
non moins cruels que lui et se montra, au leurs autels, puisqu'ils prédisaient l'avenir,
sans se mettre en peine du reste de rendre
* Il s'agit de Méteïlus le Numidique, petit-fils du pontife L. Mé-
tellus. Saint Augustin commet ici une légère inesaclitude en donnant Sylla meilleur. Ils avaient des présages pour
cinq enfants à Méteïlus, au lieu de quatre. Voyez Cicéron, De y?/i., lui promettre une grande félicité et n'avaient
lib. Vj cap. 27 et 28 ; et Valère Maxime, lib. vii, cap. 1.
" Marica est le nom d'une déesse qu'on adorait à Minturnes, et <iui point de menaces pour réprimer son ambition
n'était autre que Circé, au témoignage de Lactance, lustit., lib. i,
cap. 21. Comp. Servius, ad j^neid., lib. vu, vers. 47, et lib, xil, '
Le passage que désigne ici saint Augustin faisait probablement
vers. 161. partie du livre Lxxviie, un de ceux qui sont perdus.
LIVRE II. ROME ET SES FAUX DIEUX, 43

coupable. Ce n'est pas tout: comme il faisait vrer de la domination des démons. Cet homme
la guerre en Asie contre Mithridate, .Kipiter s'écria , comme inspiré : La victoire est à toi,
lui fit dire par Lucius Tilius qu'il serait vain- Sylla ! et pour faire croire qu'il était animé de
queur, ce qui arriva. Plus tard, quand Sylla l'esprit divin, il annonça comme prochain un
méditait de retourner à Rome pour venger événement qui s'accomplit en effet, tout éloi-
par les armes ses injures et celle de ses amis, gné qu'il fût de celui qui le prédisait mais j

le même Jupiter lui fit dire par un soldat de ilne cria point Sylla, garde-toi d'être cruel
: !

la sixième légion que, lui ayant déjà présagé de manière à prévenir les horribles cruautés
sa victoire contre Mithridate, il lui promettait que commit à Rome cet illustre vainqueur à
encore de lui donner la puissance nécessaire qui fut annoncé son triomphe par une cou-
pour s'emparer de la république, non toute- ronne d'or empreinte sur le foie d'un veau !

fois sans répandre beaucoup de sang. Sylla Certes, si c'étaient des dieux justes et non des
voulut savoir du soldat sous quelle forme il démons impies qui fissent paraître de tels pré-

avait vu Jupiter, et reconnut que c'était la sages, ils auraient bien plutôt révélé à Sylla,
même que le dieu avait déjà revêtue pour lui par l'inspection des entrailles, les maux que
faire annoncer une première l'ois qu'il serait sa victoire devait causer à l'Etal et à lui-
vainqueur. Comment justifier les dieux du même. Car il est certain qu'elle ne fut pas si
soin qu'ils ont pris de prédire à Sylla le succès avantageuse à sa gloire que fatale à son ambi-
de ses entreprises, et de leur négligence à lui tion, puisque enivré par la prospérité, il lâcha
donner d'utiles avertissements pour détour- la bride à ses passions et fit plus de mal à son
ner les maux qu'allait déchaîner sur Rome âme en la perdant de mœurs qu'il n'en fit à
une guerre impie, honte et ruine de la répu- ses ennemis en les tuant. Cependant ces
blique? 11 faut conclure de là, comme je l'ai malheurs si réels et si lamentables, les dieux
dit plusieurs fois et comme les saintes Ecri- ne les lui annoncèrent ni par les entrailles des
tures et l'expérience même nous le font assez victimes, ni par des augures, ni par quelque
connaître, que les démons n'ont d'autre but songe ou quelque prophétie. Ils n'appréhen-
que de passer pour dieux, de se faire adorer daient pas qu'il fût vaincu, mais qu'il se vain-
comme tels, et de porter les hommes à leur quît lui-même ou plutôt ils travaillaient à
;

offrir un culte qui les associe à leurs crimes, faire que ce vainqueur de ses concitoyens

afin qu'étant unis avec eux dans une même devînt esclave de ses vices et d'autant plus
cause, ils condamnés comme eux par
soient asservi, par là même, au joug des démons.
un même jugement de Dieu.
Quelque temps après, Sylla vint à Tarente, CHAPITRE XXV.
et ayant sacrifié, il aperçut au haut du foie de
LES DÉMONS ONT TOL'JOIRS EXCITÉ LES HOMMES
la victime la forme d'une couronne d'or. Sur
AU MAL EN DONNANT AUX CRIMES l'AUTORITÉ DE
ce présage, l'aruspice Postumius lui promit
LEUR EXEMPLE.
une grande victoire et ordonna que Sylla seul
mangeât de ce foie. Presque au même instant Qui ne reconnaît donc par là, si ce n'est
l'esclave d'un certain Lucius Pontius s'écria, celui qui aime mieux imiter de tels dieux que
d'un ton inspiré : Je suis le messager de Bel- d'être préservé de leur commerce par la grâce
lone, la victoire est à toi, Sylla Puis il ajouta
I du vrai Dieu, qui ne sent et ne comprend que
que le Capitole serait brûlé. Là-dessus étant tout leur effort est de donner au crime par
sorti du camp, il revint le lendemain encore leur exemple une autorité divine? On les a
plus ému, et s'écria Le Capitole est brûlé et,
: ! même vus se battre les uns contre les autres
en effet ', il l'était. On sait qu'il est facile à un dans une grande plaine de la Campanie, où
démon de prévoir un tel événement et d'en peu après se donna une bataille entre les deux
apporter Irès-prompfement la nouvelle mais ;
partis qui divisaient la république. Un bruit
considérez ici, ce qui importe fort à notre formidable se fit d'abord entendre ', et plu-
sujet, sous quels dieux veulent vivre ceux qui sieurs rapportèrent bientôt qu'ils avaient vu
blasphèment le Sauveur venu pour les déli- pendant quelques jours deux armées qui
* Cet incendie eut lieu l'an de Borne 670, le 7 juillet. Les histo- étaient aux prises. Le combat fini, on trouva
riens l'attribuent à diverses causes, par exemple à la négligence d'un
gardien. Voyez sur ces prédictions le De àwîiuitione de Cicéron, qui ' Voyez Tite-Live, lib. lxxix; Valère Maxime, lib, v, cap. 5, § 1,
avait sons les yeus les Commentaires de Sylla (lib. i, cap. 33). et Orose, Bist., lib. v, cap. 19.
44 LA CITÉ DE DIEU.

des espèces de vestiges d'hommes et de che- cation des mœurs


et contre la corruption des

vaux, autant qu'il pouvait en rester après une vices, et n'accusent point leurs dieux, qui,
ils

telle mêlée. Si donc les dieux se sont voriia- loin de préserver par de semblables préceptes
blement battus ensemble, il n'en faut pas le peuple qui les servait, ont fait tous leurs
davantage pour excuser les guerres civiles; efforts pour le précipiter plus avant dans le

et, dans cette hypothèse, vous prie de con-


je mal par leur exemple et leur autorité. J'espère
sidérer quelle est la méchanceté ou la misère donc qu'il ne se rencontrera plus personne
de ces dieux; si, au contraire, ce combat qui ose exjdiquer la chute de l'empire romain
n'étaitqu'une vaine apparence, quel autre en disant avec A'irgile :

dessein ont-ils pu avoir que de justifier les


« Tous les dieux se sont retirés de leurs temples et ont
guerres civiles des Romains et de leur faire abandonné leurs autels ».
croire qu'elles étaient innocentes, puisque les
dieux les autorisaient par leur exemple? Ces Comme si ces dieux étaient des amis de la
guerres, en effet, avaient déjà commencé, et vertu, irrités contre les vices des hommes !

déjà elles étaient signalées par des événements Non car ces présages tirés des entrailles des
;

tragiques ; on se racontait avec émotion l'his- victimes, ces augures, ces prédictions, par
toire de ce soldat qui, vouJant dépouiller un lesquelles les dieux païens se complaisaient à
mort, après la bataille, reconnut son frère et faire croire qu'ils connaissaient l'avenir et
se tua sur son cadavre, en maudissant les influaient sur le destin des combats, tout cela
discordes civiles. De peur donc qu'on ne tût témoigne qu'ils n'avaient pas cessé d'être pré-

trop affligé de ces malheurs, et afin que l'ar- sents. Et plût à Dieu qu'ils se fussent retirés !

deur criminelle des partis allât toujours crois- la fureur des guerres civiles eût été moins
sant, ces démons, qui se faisaient passer pour excitée par les passions romaines qu'elle ne
des dieux et adorer comme tels, eurent l'idée le fut par leurs instigations détestables.
de se montrer aux hommes en état de guerre
les uns contre les autres, afin que l'autorité CHAPITRE XXVI.
d'un exemple divin étouffât dans les âmes les
LES FAUX DIEUX DONNAIENT EN SECRET DES PRÉ-
restes de l'affection patriotique. C'est par une
CEPTES POUR LES BONNES MCEURS, ET EN PUBLIC
ruse pareille qu'ils ont fait instituer ces jeux
DES EXEMPLES d'iMPUDICITÉ.
scéniques dont j'ai déjà beaucoup parlé, et où
le drame et le chant attribuent aux dieux de Après avoir mis au grand jour les cruautés
telles infamies qu'il suffit de les en croire
,
et les turpitudes des dieux, lesquelles, feintes
capables ou de penser qu'ils les voient repré- ou véritables, sont proposées en exemple au
senter avec plaisir pour les imiter en toute public, et consacrées dans des fêtes solennelles
sécurité. Or, de crainte qu'on ne vînt à révo- qu'on a établies sur leur demande et par
quer en doute ces combats entre les dieux, crainte d'encourir leur vengeance en cas de
que nous lisons dans les poêles, et à les regar- refus, la question est de savoir comment il se
der comme d'injurieuses fictions, les dieux ne fait que ces mêmes démons, qui confessent

se sont pas bornés à les faire représenter sur assez par là leur caractère d'esprits iimnondes,
ont voulu se donner eux-mêmes
le théâtre, ils partisans de tous ces crimes dont ils deman-
en représentation sur un champ de bataille. dent la représentation à Fimpudicité des uns
J'ai dû insister sur ce point, parce que les et à la faiblesse des autres, comment, dis-je,
auteurs païens n'ont pas de dé-
fait difficulté ces amis d'une vie criminelle et souillée pas-
clarer que la république romaine était morte sent pour donner dans le secret de leurs sanc-
de corruption, et qu'il n'en restait déjà plus tuaires quelques préceptes de vertu à un
rien avant l'avènement de Nutre-Seigneur Jé- certain nombre d'initiés. Si le fait est vrai, je
sus-Christ. Or, cette corruption, nos adver- n'y vois qu'une preuve de plus de l'excès de
saires ne l'imputent point à leurs dieux, et leur malice. Car tel est l'ascendant de la droi-
cependant ils prétendent imputer à notre ture et de la chasteté qu'il n'est presque
,

Sauveur ces maux passagers qui ne sauraient personne qui ne soit bien aise d'être loué
perdre les bons, ni dans cette vie, ni dans pour ces vertus, dont le sentiment ne se perd
l'autre. Chose étrange Ils accusent le Christ,
! jamais dans les natures les plus corrompues.
qui a donné tant de préceptes pour la purifi- Si donc les démons ne se transformaient pas
,

LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 4S

quelquefois, comme
dit l'Ecrilure, en anges liberté à des actions enseignées parlarehgion,
de lumière ne pourraient pas séduire
', ils et dont la représentation était môme prescrite,
les hommes. Ainsi l'impudicité s'étale à grand sous peine d'irriter les dieux. Et maintenant,
bruit devant la foule, et la chasteté murnuu'e quel est cet esprit qui agit sur le cœur des
à peine quelques par(des hypocrites à l'oreille méchants par des impressions secrètes, qui
d'un petit nombre d'initiés. On expose en les pousse à commettre des adultères, et y

public ce qui est honteux, et on tient secret trouve, pendant qu'on les commet, un spec-
ce qui est honnête; la vertu se cache et le vice tacle agréable, sinon le même qui se complaît
s'affiche; le mal a des spectateurs par milliers, à ces l'eprésentations impures, qui consacre
et le bien trouve à peine quelques disciples, dans les images des démons, et
temples les

comme si l'on devait rougir de ce qui est images des vices, qui
sourit dans les jeux aux
honnête et faire gloire de ce qui ne l'est pas. murmure en secret quelques paroles de jus-
Mais où enseigne-t-on ces beaux préceptes? tice pour surprendre le petit nombre des

où donc, sinon dans les temples des démons, bons, et étale en public les appâts du vice
dans les retraites de l'imposture? C'est (|ue pour attirer sous son joug le nombre infini
les préceptes secrets sont pour surprendre la des méchants?
bonne foi des honnêtes gens, qui sont toujours
en petit nombre, et les spectacles publics pour CHAPITRE XXVII.
empêcher les méchants, qui sont toujours en
QUELLE FUNESTE INFLUENCE ONT EXERCÉE SUR
grand nombre, de se corriger.
LES MŒURS PUBLIQUES LES JEUX OBSCÈNES QUE
Quant à nous, si on nous demandait où et
LES ROMAINS CONSACRAIENT A LEURS DIEUX
quand les initiés de la déesse Célestis "-
enten-
POUR LES APAISER.
daient des préceptes de chasteté nous ne ,

pourrions mais ce que nous savons,


le dire ; Un grave personnage, et qui se piquait de
c'est que, lorsque nous étions devant son philosophie, Cicéron, sur le point d'être édile,
temple, en présence de sa statue, au milieu criait à qui voulait l'entendre', qu'entre autres
d'une foule de spectateurs qui ne savaient où devoirs de sa magistrature, il avait à apaiser
trouver place, nous regardions les jeux avec la déesse Flore par des jeux solennels. Or, ces
une attention extrême considérant tour à , jeux marquaient d'autant plus de dévotion
tour, d'un côté, le cortège des courtisanes, de qu'ils étaient |)lus obscènes. 11 dit ailleurs (et
l'autre, la déesse vierge, devant laquelle on alors il était consul, et la république courait
jouait des scènes infâmes en manière d'ado- le plus grand danger) que l'on avait célébré
ration. Pas un mime qui ne fût obscène, pas des jeux pendant dix jours et que rien n'avait
une comédienne qui ne fût impudique cha- ; été négligé pour apaiser les dieux-; comme
cun remplissait de son mieux son office d'im- n'eût pas mieux valu irriter de tels dieux
s'il

pureté. On savait très-bien ce qui était fait par la tempérance, que les apaiser par la
pour plaire à cette divinité virginale, et la luxure, et provoquer même leur inimitié par
matrone qui assistait à ces exhibitions retour- lapudeur que leur agréer. En effet, les parti-
nait du temple à sa demeure plus savante sans de Catilina ne pouvaient, si cruels qu'ils
qu'elle n'était venue. Les plus sages détour- fussent, causer autant de mal aux Romains
naient la vue des postures lascives des comé- que leur en faisaient les dieux en leur impo-
diens, mais un furtif regard leur apprenait sant ces jeux sacrilèges. Pour détourner le
l'artde faire le mal. Elles n'osaient pas dommage dont l'ennemi menaçait les corps,
devant des hommes, regarder d'un œil libre on recourait à des moyens mortellement per-
des gestes impudiques mais elles osaient , nicieux pour les âmes, elles dieux ne consen-
moins encore condamner d'un cœur chaste taient à se porter au secours des murailles de
un spectacle réputé divin. Et pourtant, ce qui Rome qu'après avoir travaillé à la ruine de
s'enseignait ainsi publiquement dans
tem- le ses mœurs. Cependant, ces cérémonies si
ple, on n'osait le faire qu'en secret dans la effrontées et si imjiures, si impudentes et si
maison, comme si un reste de pudeur eût criminelles, ces scènes tellement immondes
empêché les hommes de se livrer en toute que l'instinctive honnêteté des Romains les
' n Cor. XI, U. ^ Allusion à un passage du 6e discours contre Verres (cap. 8).
' Sur la déesse Célestis, voyez plus haut, liv. n, ch. !. ' AUusioQ à un passage du 3a discours contre Catilina (cap. 8).
46 LA CITÉ DE DIEU.

porta à en mépriser les acteurs, à les exclure CHAPITRE XXIX.


de toute dignité, à les chasser de la tribu, à
EXHORTATION AUX ROMAINS POUR QU'iLS
les déclarer infâmes, ces fables scandaleuses
REJETTENT LE CULTE DES DIEUX.
et impies qui flattaient les dieux en les désho-
norant, ces actions honteuses, si elles étaient Voilà la religion digne de tes désirs, race
réelles, et non moins honteuses, si elles glorieuse des Romains, race des Régulus, des
étaient imaginaires, tout cela composait l'en- Scévola, des Scipions, des Fabricius 1 voilà le
seignement public de la cité. Le peuple voyait que tu ne peux mettre en
culte digne de toi et
les dieux se complaire à ces turpitudes, et il balance avec les vanités impures et les perni-
en concluait qu'il était bon, non-seulement cieux mensonges des démons S'il est en 1

de les représenter, mais aussi de les imiter, ton âme un principe naturel de vertu, songe
de préférence à ces prétendus préceptes de que la véritable piété peut seule le maintenir
vertu qui enseignaient à si peu d'élus (sup- dans sa pureté et le porter à sa perfection,
posé qu'on les enseignât) et avec tant de mys- tandis que l'impiété le corrompt et en fait une
tère, comme si on eût craint beaucoup plus nouvelle cause des châtiments. Choisis donc
de les voir divulgués que mal pratiqués. la route que tu veux suivre, afin de conquérir
une ne
gloire sans illusion et des éloges qui
CHAPITRE XXVIII. mais qui remontent jus-
s'arrêtent pas à toi,
qu'à Dieu. Tu étais jadis en possession de la
DE LA SAINTETÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
gloire humaine, mais par un secret conseil de

II n'y a donc que des méchants, des ingrats la Providence, tu n'avais pas su choisir la vé-
et des esprits obsédés et tyrannisés par le ritable religion. Réveille-toi, il est grand jour;
démon, qui murmurent de ce que les hommes fais comme quelques-uns de tes enfants dont
ont été délivrés par le nom de Jésus-Christ du les souffrances pour la vraie foi sont l'hon-
joug infernal de ces puissances impures et de neur de l'Eglise, combattants intrépides qui,
la solidarité de leur châtiment; eux seuls en triomphant au prix de leur vie des puis-
peuvent se plaindre de voir succéder aux sances infernales, nous ont enfanté par leur
ténèbres de l'erreur l'éclatante lumière de la sang une nouvelle patrie. C'est à cette patrie
vérité ; eux seuls ne sauraient souH'rir que les que nous te convions; viens grossir le nombre
peuples courent avec le zèle le plus pur vers de ses citoyens, viens y chercher l'asile où les
des églises où de chastes barrières séparent fautes sont véritablement effacées '. N'écoute
les deux sexes, où l'on apprend ce qu'il faut point ceux des tiens qui, dégénérés de la vertu
faire pour bien vivre dans ce inonde, afin de leurs pères, calomnient le Christ et les
d'être éternellement heureux dans l'autre, et chrétiens, et leur imputent toutes les agitations
où l'Ecriture sainte, cette doctrine de justice, de notre temps ; ce qu'il leur faut à eux, ce
est annoncée d'un lieu éminent en présence n'est pas le repos d'une vie douce, c'est la sé-

de tout le monde, afin que ceux qui observent curité d'une vie mauvaise. Mais Rome n'a
ses enseignements l'entendent pour leur salut, jamais convoité un pareil loisir, même en vue
et ceux qui les violent, pour leur condamna- du seul bonheur de la vie présente. Or main-
tion. Que si quelques moqueurs viennent se tenant , c'est vers la vie future qu'il faut
mêler aux fidèles, ou bien leur légèreté impie marcher la conquête en sera plus aisée et la
;

tombe par un changement soudain, ou bien victoirey sera sans illusion et sans terme. Tu
tenue en respect par la crainte et par
elle est n'y honoreras ni le feu de Vesta, ni la pierre
la effet, rien d'impur ne s'olTre
honte. Là, en duCapitoIe % mais le Dieu unique et véritable,
au regard, rien de déshonnête n'est proposé
« Qui ne te mesurant m l'espace ni la durée, te donnera un
en exemple on enseigne les préceptes du vrai
;
empire sans tin ' ».

Dieu, on raconte ses miracles, on le loue de


ses dons, on lui demande ses grâces. Ne cours plus après des dieux faux et trom-
peurs; mais plutôt rejette-les, méprise-les,

' Allusion à l'origine de Rome, qui fut d'abord un asile ouvert à


tous les vagabonds. Voyez plus bas à la fin du chap. 17 du livre v.
' Saint Augustin veut parler de fameuse statue de pierre élevée
la

à Jupiter, au Capitole. Voyez Aulu-Gelle, lib. i, cap, 21.


'
Virgile, Enéide, livre i.
LIVRE II. — ROME ET SES FAUX DIEUX. 47

et prends Ion essor vers la liberté véritable. Ces du momentque tu refusesde mettre les acteurs
dieiixnesontpasdesdieux, maisdesesprilsmal- de ces jeux au nombre des derniers membres
faisants dont ton bonheur éternel sera le sup- de la cité ? N'y a-t-il pas une cité incomparable-
plice.Junon n'a jamais tant envié auxTroyens, ment supérieure à. toutes les autres, celle qui
dont tu es la fille selon la chair, la gloire donne pour pour honneurs
victoire la vérité,
de la cité romaine, que ces démons, que tu la sainteté,pour paix la félicité, pour vie l'é-
prends encore pour des dieux, n'envient à tous ternité ? Elle ne peut compter de tels dieux
les hommes la gloire de réternelle cité. Toi- parmi ses enfants puisque tu as refusé de
,

même, tu as jugé selon leur mérite les objets compter parmi les tiens de tels hommes. Si
de ton culte, lorsqu'en leur conservant des donc tu veux parvenir à celte cité bien-
jeuxde théâtre pour les rendre propices, tu as heureuse, évite la société des démons. Ils ne
condamné les acteurs à l'infamie. Souffre peuvent être servis par d'honnêtes gens, ceux
qu'on t'affranchisse de ladomination de ces qui se laissent apaiser par des infâmes. Que la
esprits impurs qui t'ont imposé comme un sainteté du christianisme retranche à ces
joug la consécration de leur propre ignominie. dieux tes hommages comme la sévérité
,

Tu as éloigné de tes honneurs ceux qui re- du censeur retranchait à ces hommes tes di-
présentaient les crimes des dieux prie le
;
gnités.
vrai Dieu d'éloigner de toi ces dieux qui se Quant aux biens et aux maux de l'ordre char-
complaisent dans le spectacle de leurs crimes, nel, c'est-à-direaux seuls biens dont les mé-
spectacle honteux, si ces crimes sont réels, chants désirent jouir et aux seuls maux qu'ils
spectacle perfide, si ces crimes sont imagi- ne veuillent pas supporter, nous montrerons
naires. Tu as exclu spontanément de la cité les dans le livre suivant que les démons n'en dis-
comédiens et les histrions, c'est bien, mais posent pas aussi souverainement qu'on se
achève d'ouvrir les yeux, et songe que la ma- l'imagine et quand il serait vrai qu'ils dis-
;

jesté divine ne saurait être honorée par tes tribuent à leur gré les vains avantages de la
fêtes, quand la dignité humaine en est avilie. terre, ce ne serait pas une raison de les adorer
Comment peux-tu croire que des dieux qui et de perdre en les adorant les biens réels que
prennent plaisir à un culte et à des jeux ob- leur malice nous envie.
scènes soient au nombre des puissancesduciel,
,

LIVRE TROISIEME.
Argument. —
Après avoir parlé, dans le livre précédent, des maux qui regardent Tâme et les mœurs, saint Augustin considère
ici les maux qui regardent le corps et les clioses extèiieurcs; il fait voir queRomains, dès l'origine, ont eu à endurer
les
cette dernière sorte de maux, sans que les faux dieux, qu'ils adoraient librement avant l'avènement du Christ, aient été en
rien capables de les en préserver.

CHAPITRE PREMIER. romain, par ori j'entends Rome elle-même et


les provinces qui, réunies par alliance ou par
DES SEULS MAUX QUE REDOUTENT LES MÉCHANTS ET
soumission avant la naissance du Christ, fai-
DONT LE CULTE DES DIEUX N'A JAMAIS PRÉSERVÉ
saient déjà partie du corps de l'Etat.
LE MONDE.

Je crois en avoir assez dit sur les maux qui CHAPITRE II.

sont le plus à redouter, c'est-à-dire sur ceux


SI LES DIEUX QUE SERVAIENT EN COMMUN LES RO-
qui regardent les mœurs et les âmes, et je
MAINS ET LES GRECS ONT EU DES RAISONS POUR
tiens pour établi que les faux dieux, loin d'en
PERMETTRE LA RUINE DE TROIE.
alléger le poids à leurs adorateurs, ont servi
au contraire à l'aggraver. Je vais parler main- Et d'abord pourquoi Troie ou Ilion, berceau
tenant des seuls maux que les idolâtres ne du peuple l'omain (car il n'y a plus rien à
veulent point souffrir, tels que la faim, les taire ou à dissimuler sur celte question, déjà
maladies, la guerre, le pillage, la captivité, touchée' dans le premier livre), pourquoi
les massacres, et autres drjà énumérés au Troie brûlée parles Grecs,
a-t-elle été prise et

premier livre. Car le méchant ne met au dont dieux étaient ses dieux? C'est, dit-on,
les
rang des maux que ceux qui ne rendent pas que Priam a expié le parjure de son père
l'homme mauvais, et il ne rougit pas, au mi- Laomédon -. Il est donc vrai qu'Apollon et
lieu des biens qu'il loue, d'être mauvais lui- Neptune louèrent leurs bras à Laomédon pour
même en les louant, il est plus peiné d'avoir
; bâtir les murailles de Troie, sur la promesse
une mauvaise villa qu'une mauvaise vie ,
qu'il leur fit, et qu'il ne tint pas, de les payer
comme si le plus grand bien de l'homme de leurs journées. J'admire qu'Apollon, sur-
était d'avoir tout bon hormis soi-même. Or, nommé le divin ait entrepris une si grande
,

je ne vois pas que les dieux du paganisme, besogne sans prévoir qu'il n'en serait point
au temps où leur culte florissait en toute li- payé. Et l'ignorance de Neptune, son oncle,
berté, aient garanti leurs adorateurs de ces frère de Jupiter et roi de la mer, n'est pas
maux qu'ils redoutent uniquement. En effet, moins surprenante car Homère (qui vivait, ;

avant l'avènement de notre Rédempteur suivant l'opinion commune, avant la nais-


quand le genre humain s'est vu affligé en di- sance de Rome) lui fait faire au sujet des en-
vers temps et en divers lieux d'une infinité de fants d'Enée, fondateurs de cette ville ', les
calamités dont quelques-unes même sont
,
prédictions les plus magnifiques. Il ajoute
presque incroyables, quels autres dieux ado- même que Neptune couvrit Enée d'un nuage
rait-il que les faux dieux ? à l'exception toute- pour la dérober à la fureur d'Achille, bien
fois du peuple juif et d'un petit nombre que ce Dieu désirât, comme il l'avoue dans
d'âmes d'élite qui, en vertu d'un jugement de Virgile :

Dieu, aussi juste qu'impénétrable , ont été « Renverser de fond en comble ces murailles de Troie
dignes, en quelque lieu que ce fût, de rece- construites de ses propres mains pour le parjure Laomédon * ».

voir sa grâce '. Je passe, pour abréger, les


Voilà donc des dieux aussi considérables que
grands désastres survenus chez les autres
Neptune et Apollon qui, ne prévoyant pas que
peuples et ne veux parler ici que de l'empire

' Chap. rr.


* Voyez sur ce point le sentiment développé de saint Augustin " Voyez Virgile, Georg., lib. i, vers. 502.
dans son livre De prœdest, sanct., n. 19. — Comp. Epist. en ad ' chant xs, vers 302, 305.
Iliade,
Deo gratiaS; n. 15. * Enéide, livre v, vers 810, 811.
LIVRE 111. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 49

Laomédon retiendrait leur salaire, se sont dû à plus forte raison, ou tout au moins au
faits constructeurs de murailles gratuitement même étendre leur vengeance sur les
titre,

et pour des ingrats. Prenez garde, car c'est Romains, puisque cet adultère fut l'œuvre de
peut-être une chose plus grave d'adorer des la mère d'Enée. Mais pouvaient-ils détester
dieux si crédules que de leur manquer de pa- dans Paris un crime qu'ils ne détestaient
role. Homère lui-même n'a pas l'air de s'en point dans sa complice Vénus, devenue d'ail-
rapporter à la fable, puisqu'en faisant de Nep- leurs mère d'Enée par son union adultère
tune l'ennemi des Troyens, il leur donne pour avec Anchise? On dira peut-être que Ménélas
ami Apollon, que le grief commun aurait dû fut indigné de la trahison de sa femme, au
mettre dans l'autre parti. Si donc vous croyez lieu que Vénus avait affaire à un mari com-
aux fables rougissez d'adorer de pareils
, plaisant. Je conviens que les dieux ne sont
dieux si vous n'y croyez pas, ne parlez plus
; point jaloux de leurs femmes, à ce point même
du parjure Laomédon ou bien alors expli- ; qu'ils daignent en partager la possession avec
quez-nous pourquoi ces dieux si sévères pour les habitants de la terre. Mais, pour qu'on ne
les parjures de Troie sont si indulgents pour m'accuse pas de tourner la mythologie en
ceux de Rome; car autrement comment la ridicule et de ne pas discuter assez gravement
conjuration de Catilina, même dans une ville une matière de si grande importance, je veux
aussi vaste et aussi corrompue que Rome, bien ne pas voir dans Enée le fils de Vénus.
eût-elle trouvé grand nombre de parti-
un si Je demande seulement que Romulus ne soit
sans nourris de parjures et de sang romain '? pas le fils de Mars. Si nous admettons l'un de
Que faisaient chaque jour dans les jugements ces récits, pourquoi rejeter l'autre? Quoi! il
les sénateurs vendus, que faisait le peuple serait permis aux dieux d'avoir commerce
dans ses comices et dans les causes plaidées avec des femmes, et il serait défendu aux
devant lui, que se parjurer sans cesse? On hommes d'avoir commerce avec les déesses ?
avait conservé l'antique usage du serment au En vérité, ce serait faire à Vénus une condi-
milieu de la corruption des mœurs, mais c'é- tion trop dure que de lui interdire en fait
tait moins pour arrêter les scélérats par une d'amour ce qui est permis au dieu Mars.
crainte religieuse que pour ajouter le parjure D'ailleurs, les deux traditions ont également
à tous les autres crimes. pour de Rome, et César s'est
elles l'autorité
cru descendant de Vénus ' tout autant que
CHAPITRE m. Romulus s'est cru fils du dieu de la guerre.

LES DIEUX n'ont PU s'OFFENSER DE l' ADULTÈRE DE


CHAPITRE IV.
PARIS, CE CRIME ÉTANT COMMUN PARMI EUX.
SENTIMENT DE VARRON SUR l'uTILITÉ DES MEN-
C'est donc mal expliquer la ruine de Troie
SONGES QUI FONT NAÎTRE CERTAINS HOMMES DU
que de supposer les dieux indignés contre un
SANG DES DIEUX.
roi parjure, puistiu'il est prouvé que ces
dieux , dont la protection avait jusque-là Quelqu'un me dira Est-ce que vous croyez
:

maintenu l'empire troyen, à ce que Virgile ^


à ces légendes? Non, vraiment, je n'y crois
assure, n'ont pu la défendre contre les Grecs pas et Varron même, le plus docte des Ro-
;

victorieux. L'explication tirée de l'adultère mains, n'est pas loin d'en reconnaître la faus-
de Paris n'est pas plus soutenable ; car les seté, bien qu'il hésite à se prononcer nette-

dieux sont trop habitués à conseiller et à en- ment, n dit que c'est une chose avantageuse
seigner le crime pour s'en être faits les ven- à l'Etat que les hommes d'un grand cœur se
geurs. « La ville de Rome, dit Salluste, eut, croient du sang des dieux. Exaltée par le sen-

selonla tradition , pour fondateurs et pour timent d'une origine si haute, l'âme conçoit
a premiers habitants des Troyens fugitifs qui avec plus d'audace de grands desseins, les
« erraient çà et là sous la conduite d'Enée ' ». exécute avec plus d'énergie et les conduit à
Je conclus de là que si les dieux avaient cru leur terme avec plus de succès. Cette opinion
devoir punir l'adultère de Paris, ils auraient de Varron, que j'exprime de mon mieux en
* Saint Augustin rappelle les propres expressions de Salluste, De d'autres termes que les siens, vous voyez
Caiil. conj., cap. 14.
quelle large porte elle ouvre au mensonge,
' Enéide, livre n, v. 352.
*
De CtitiL co?ij.f cap. G. >
Voyez sur ce point la vie de César dans Suétone.

S. AuG. — Tome XIII.


50 LA CITÉ DE DIEU.

et il est aisé de comprendre qu'il a dû se fa- saient tellement aux dieux qu'ils eussent
briquer bien des faussetés touchant les cho- abandonné Troie au carnage et à l'incendie
ses religieuses, puisqu'on a jugé que le men- pour punir radultère de Paris, le meurtre du
songe, même appliqué aux dieux, avait son frère de Romulus aurait dû les irriter beau-
utilité. coup plus contre les Romains que ne l'avait
CHAPITRE V, fait contre les Troyens l'injure d'un mari

grec, et ils se seraient montrés plus sensibles


IL n'est point croyable que les dieux aient
au fratricide d'une ville naissante qu'à l'adul-
VOULU PUNIR l'adultère DANS PARIS, l' AYANT
tère d'un empire florissant. Et peu importe à
LAISSÉ IMPUNI DANS LA MÈRE DE ROMULUS.
la question que Romulus ait seulement donné

Quant à savoir si Vénus a pu avoir Enée l'ordre de tuer son frère, ou qu'il l'ait massa-
de son commerce avec Anchise, et Mars avoir cré de sa propre main, violence que les uns
Romulus de son commerce avec la fille de nient impudemment, tandis que d'autres la

Numitor, c'est ce que je ne veux point présen- mettent en doute par pudeur, ou par douleur
tement discuter; car une difficulté analogue la dissimulent. Sans discuter sur ce point les

se rencontredans nos saintes Ecritures ,


témoignages de l'histoire', toujours est-il que
quand ild'examiner si en effet les anges
s'agit le frère de Romulus fut tué, et ne le fut point

prévaricateurs se sont unis avec les filles des par les ennemis, ni par des étrangers. C'est
hommes et en ont eu ces géants, c'est-à-dire Romulus qui commit ce crime ou qui le com-
ces hommes prodigieusement grands et foris manda, et Romulus était bien plus le chef des
dont la terre fut alors remplie '. Je me bor- Romains que Paris ne l'était des Troyens. D'où
nerai donc à ce dilemme Si ce qu'on dit de : vient donc que le ravisseur provoque la colère
la mère d'Enée et du père de Romulus est des dieux contre les Troyens, au lieu que le
vrai, comment l'adultère chez les hommes fratricide attire sur les Romains la faveur de

peut-il déplaire aux dieux, puisqu'ils le souf- ces mêmes dieux ? Que si Romulus n'a ni
frent chez eux avec tant de facilité ? Si cela commis, ni commandé le crime, c'est toute

est faux, il est également impossible que les la ville alors qui en est coupable, puisqu'en
dieux soient irrités des adultères véritables, ne vengeant pas elle a manqué à son de-
le

puisqu'ils se plaisent au récit de leurs pro- voir le crime est même plus grand encore
; ;

pres adultères supposés. Ajoutez que si l'on car ce n'est plus un frère, mais un père
supprime l'adultère de Mars, afin de retrancher qu'elle a tué, Rémus étant un de ses fonda-

du même coup celui de Vénus, voilà l'hon- teurs, bien qu'une main criminelle l'ait em-
neur de lanière de Romulus bien compromis; pêché d'être un de ses rois. Je ne vois donc
car elle était vestale, et les dieux ont dû ven- pas ce que Troie a fait de mal pour être aban-
ger plus sévèrement sur les Romains le donnée parles dieux et livrée à la destruction,
crime de sacrilège que celui de parjure sur ni ce que Rome a fait de bien pour devenir le

les Troyens. Les anciens Romains allaient séjour des dieux et la capitale d'un empire
même jusqu'à enterrer vives les vestales con- puissant, et il faut dire que les dieux, vaincus
vaincues d'avoir manqué à la chasteté au
,
avec les Troyens, se sont réfugiés chez les
lieu que les femmes adultères subissaient une Romains, afin de les tromper à leur tour, ou
peine toujours plus douce que la mort ^ ;
plutôt ils sont demeurés à Troie pour en sé-
tant il est vrai qu'ils étaient plus sévères pour duire les nouveaux habitants, tout en abusant
la profanation des lieux sacrés que pour celle les habitants de Rome par de plus grands

du lit conjugal. prestiges pour en tirer de plus grands hon-


neurs.
CHAPITRE VI. CHAPITRE Vn.

LES DIEUX n'ont PAS VENGÉ LE FRATRICIDE DE DE LA SECONDE DESTRUCTION DE TROIE PAR FIM-
ROMULUS. BRIA, UN DES LIEUTENANTS DE MARIUS.

H y a plus : si les crimes des hommes déplai- Quel nouveau crime en effet avait commis

* Saint AugastiQ traitera celle question au livre xv, ch. 23. — '
Voyez Tile-Live (lib. i, eau. 17); Denys d'Haiicarnasse (An(.
Comp. Quœtit. in Gen.y n. 3. Boni., lib. I, 87); Plutarque (Vie de
cap. Romulus, cap. 10), et Ci-
' Voyez Tite-Live, liv. x, ch. 31. céron (De o/fic, lib. in, cap. 10).
,

LIVRE III. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 51

Troie pour mériter qu'au moment où écla- déplaisait aux dieux, d'où vient qu'ils lui pro-
tèrent les guerres civiles, le plus féroce des mettaient tant de prospérités ? cela ne prouve-
partisans de Marins, Fimbria, lui fit subir t-il point qu'ils sont les flatteurs de ceux à

une destruction plus sanglante encore et plus qui sourit la fortune plutôt que les défenseurs
cruelle que celle des Grecs? Du temps de la des malheureux ? Ce n'est donc pas pour
première ruine, un grand nombre de Troyens avoir été délaissée par les dieux que Troie a
trouva son salut dans la fuite, et d'autres en succombé. Les démons, toujours vigilants à
perdant la liberté conservèrent la vie mais ;
tromper, firent ce qu'ils purent car au mi- ;

Fimbria ordonna de n'épargner personne, et lieu des statues des dieux renversées et con-
brûla la ville avec tous ses habitants. Voilà sumées, nous savons par Tite-Live qu'on '

comment Troie fut traitée, non par les Grecs trouva celle de Minerve intacte dans les ruines
indignés de sa perfidie, mais par les Romains de son temple; non sans doute afin qu'on pût
nés de son malheur, sans que les dieux dire à leur louange :

qu'elle adorait en commun avec ses bour- « Dieux de la patrie, dont la protection veille toujours sur
reaux, se missent en peine de la secourir, ou Troie - ! »

pour mieux dire sans qu'ils en eussent le pou-


mais afla qu'on ne dît pas à leur décharge
voir. Est-il donc vrai que pour la seconde fois :

ils s'éloignèrent tous de leurs sanctuaires, et « Ils ont tous abandonné leurs sanctuaires et délaissé leurs
désertèrent leurs autels ', ces dieux dont la autels ».

protection maintenait une cité relevée de ses


Ainsi, il leur a été permis de faire ce pro-
ruines? Si cela est, j'en demande la raison ;
dige, non comme une consécration de leur
car la cause des dieux me paraît ici d'autant
pouvoir, mais comme une preuve de leur pré-
plus mauvaise que je trouve meilleure celle
sence.
des Troyens. Pour conserver leur ville à Sylla,
CHAPITRE VIII.
ils avaient fermé leurs portes à Fimbria, qui,
I dans sa fureur, incendia et renversa tout. Or, ROME DEVAIT-ELLE SE METTRE SOUS LA PROTECTION
DES DIEUX DE TROIE?
à ce moment de la guerre civile, le meilleur
parti était celui de Sylla; car Sylla s'efforçait Confier la protection de Rome aux dieux
de délivi-er la république opprimée. Les com- troyens après le désastre de Troie, quelle sin-
mencements de son entreprise étaient légiti- gulière prudence ! On dira peut-être que, lors-
mes et ses suites malheureuses n'avaient
, que Troie tomba sous coups de Fimbria, les
! point encore paru. Qu'est-ce donc que les les dieux s'étaient habitués depuis longtemps
Troyens pouvaient faire de mieux, quelle à habiter Rome. D'où vient donc que la statue
conduite plus honnête, plus Adèle, plus con- de Minerve était restée debout dans les ruines
venable à leur parenté avec les Romains, que d'Ilion? Et puis, si les dieux étaient à Rome
de conserver leur ville au meilleur parti, et pendant que Fimbria détruisait Troie, ils
de fermer leurs portes à celui qui portait sur étaient sans doute à Troie pendant que les
la république ses mains parricides? On sait Gaulois prenaient et brûlaient Rome; mais
ce que leur coûta cette fidélité que les dé- ;
comme ils ont l'ouïe très-fine et les mouve-
fenseurs des dieux expliquent cela comme ils ments pleins d'agilité, ils accoururent au cri
le pourront. Je veux que les dieux aient dé- des oies, pour protéger du moins le Capitole;
laissé des adultères, et abandonné Troie aux quant à sauver le reste de la ville, ils ne le
flammes des Grecs, afin que Rome, plus purent, ayant été avertis trop tard.
chaste, naquît de ses cendres; mais depuis,
pourquoi ont-ils abandonné cette même ville, CHAPITRE IX.
mère de Rome, et qui, loin de se révolter
FAUT-IL ATTRIBUER AUX DIEUX LA PAIX DONT
contre sa noble fille, gardait au contraire au
JOUIRENT LES ROMAINS SOUS LE RÈGNE DE NUMA?
parti le plus juste une sainte et inviolable
Qdélité? pourquoi en proie, non
l'ont-ils laissée On s'imagine encore que si Numa Pompi-
pas aux Grecs généreux, mais au plus vil des lius, successeur de Romulus, jouit de la paix
Romains? Que de Sylla, à qui ces
si le parti * Ce récit devait se trouver dans le livre LXZXlll, uo des livres

infortunés avaient voulu conserver leur ville, perdus de Tite-Lîve. Voyez, sur la tradition du palladium, Servius
ad ^-^neid., liv. ii, vers 166.
* Euéide, livre il, vers 351. ' Enéide, liv. n, vers 702, 703.
S2 LA CITÉ DE DIEU.

pendant tout son règne et ferma les portes du CHAPITRE X.


temple de Janus qu'on a coutume de tenir
s'il était désirable que l'empire romain s'ac-
ouvertes en temps de guerre, il dut cet avan-
crut PAR de grandes et TERRIBLES GUERRES,
tage à la protection des dieux, en récompense
alors qu'il SUFFISAIT, POUR LUI DONNER LE
des institutions religieuses qu'il avait établies
REPOS ET LA SÉCURITÉ, DE LA MÊME PROTECTION
chez les Romains. Et, sans doute, il y aurait
QUI l'avait fait FLEURIR SOUS NUMA.
à féliciter ce personnage d'avoir obtenu un si
grand loisir, s'il avait su l'employer à des Répondra-t-on que l'empire romain, sans
choses utiles et sacrifier une curiosité perni- cette suite continuelle de guerres, n'aurait pu
cieuse à la recherche et à l'amour du vrai Dieu ; étendre si loin sa puissance et sa gloire? Mais
mais, outre que ce ne sont point les dieux quoi un empire ne saurait-il être grand sans
!

qui lui procurèrent ce loisir, je dis qu'ils l'au- être agité? ne voyons-nous pas dans le corps
raient moins trompé, s'ils l'avaient trouvé humain qu'il vaut mieux n'avoir qu'une sta-
moins oisif; car moins ils le trouvèrent occupé, ture médiocre avec la santé que d'atteindre à
plus s'emparèrent de lui. C'est ce qui ré-
ils la taille d'un géant avec des souffrances con-

sulte des révélations de Varron, qui nous a tinuelles qui ne laissent plus un instant de
donné la clef des institutions de Numa et des repos et sont d'autant plus fortes qu'on a des
pratiques dont pour établir une
il se servit membres ? quel mal y aurait-il, ou
plus grands
société entre Rome Mais nous
et les dieux. plutôt quel bien n'y aurait-il pas à ce qu'un
traiterons plus amplement ce sujet en son État demeurât toujours au temps heureux
lieu ', s'il plaît au Seigneur. Pour revenir aux dont parle Salluste, quand il dit : a Au com-
prétendus bienfaits de ces divinités, je con- « mencement, les rois (c'est le premier nom
viens que la paix est un bienfait, mais c'est un « de l'autorité sur la terre) avaient des incli-
bienfait du vrai Dieu, et il en est d'elle comme « nations différentes : les uns s'adonnaient aux
du soleil, de la pluie et des autres avantages a exercices de l'esprit, les autres à ceux du
de la vie, qui tombent souvent sur les ingrats « corps. Alors la vie des hommes s'écoulait

et les pervers. Supposez d'ailleurs que les a sans ambition ; chacun était content du
dieux aient en effet procuré à Rome et à Numa a sien' ». Fallait-il donc, pour porter l'empire
un grand bien, pourquoi ne l'ont-ils jamais
si romain à ce haut degré de puissance ,
qu'il

accordé depuis à l'empire romain, même dans que déplore Virgile


arrivât ce :

les meilleures époques? est-ce que les rites


« Peu à peu le siècle se corrompt et se décolore ; bientôt
sacrés de Numa avaient de l'influence, quand surviennent la fureur de la guerre et l'amour de l'or '^
».

il les instituait, et cessaient d'en avoir, quand


on les célébrait après leur institution? Mais On dit, pour excuser les Romains d'avoir
au temps de Numa, ils n'existaient pas encore, tant fait la guerre, qu'ils étaient obligés de

et c'est lui qui les fit ajouter au culte; après résisteraux attaques de leurs ennemis et qu'ils
Numa, ils existaient depuis longtemps, et on combattaient, non pour acquérir de la gloire,
ne les conservait qu'en vue de leur utilité. mais pour défendre leur vie et leur liberté.
Comment se fait-il donc que ces quarante- Eh bien I soit; car, comme dit Salluste : a Lors-
trois ans, ou selon d'autres, ces trente-neuf ans «que l'Etat, par le développement des lois,
du règne de Numa * se soient passés dans une «des mœurs et du territoire, eut atteint un
paix continuelle, et qu'ensuite, une fois les a certain degré de puissance, la prospérité,

rites établis elles dieux invoqués comme tu- a selon l'ordinaire loi des choses humaines,
teurs et chefs de l'empire, il ne se soit trouvé, a fit naître l'envie. Les rois et les peuples
depuis la fondation de Rome jusqu'à Auguste, a voisins de Rome lui déclarent la guerre ;

qu'une seule année, celle qui suivit la pre- a ses alliés lui donnent peu de secours la ,

mière guerre punique, où les Romains, car le a plupart saisis de crainte et ne cherchant
1
fait est rapporté comme une grande merveille, « qu'à écarter de soi le danger. Mais les Ro-
aient pu fermer les portes du temple de Janus^? a mains, attentifs au dehors comme au de-
8 dans, se hâtunt, s'apprêtent, s'encouragent,
* Voyez plus bas le livre vri, ch. 34.
' Le règne de Numa dura quarante-trois ans selon Tite-Live, et « vont au-devant de l'ennemi ; liberté, patrie,
trente-neuf selon Polybe.
' Salluste, Catilina, ch. 2.
'
Ce fut l'an de Rome 519, sous le consulat de G. Âtilius et de
' Virgi\e,Enéide, liv. viii, vers 326, 327.
T- Manlius. Voyez Tite-Live, lib. i, cap. 19.
LIVRE m. - LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX: 53

« famille, ils défendent tout les armes à la d'avisqu'on jetât la statue dans la mer; mais
« main. Puis ,
quand le péril a été écarté de Cumes s'y opposèrent, disant
les vieillards
« par leur courage, ils portent secours à leurs que le même prodige avait éclaté pendant les
« alliés, et se font plus d'amis à rendre des guerres contre Antiochus et contre Persée, et
«services qu'à en recevoir'». Voilà sans que, la fortune ayant été favorable aux Ro-
doute une noble manière de s'agrandir; mais mains, il avait été décrété par sénatus-consulle
je serais bien aise de savoir si, sous le règne que des présents seraient envoyés à Apollon.
de Numa, où l'on jouit d'une si longue paix, Alors on fit venir d'autres aruspices plus ha-
les voisins de Rome venaient l'attaquer, ou biles, qui déclarèrent que les larmes d'Apollon
s'ils demeuraient en repos, de manière à ne étaient de bon augure pour les Romains, parce
point troubler cet état pacifique; car si Rome que, Cumes étant une colonie grecque, ces
alors était provoquée, et si elle trouvait moyen, larmes présageaient malheur au pays d'où elle
sans repousser les armes par les armes, sans tirait son origine. Peu de temps après on
déployer son impétuosité guerrière contre les annonça que le roi Aristonicus avait été vaincu
ennemis, de les faire reculer, rien ne l'emiic- et pris catastrophe évidemment contraire à
:

chait d'employer toujours le même moyen, et la volonté d'Apollon, puisqu'il la déplorait


de régner en paix, les portes de Janus toujours d'avance et en marquait son déplaisir par les
closes. Que si cela n'a pas été en son pouvoir, larmes de sa statue. On voit par là que les
il s'ensuit qu'elle n'est pas restée en paix tant récits des poétes,tout fabuleux qu'ils sont, nous
que ses dieux l'ont voulu, mais tant qu'il a donnent des mœurs du démon une image qui
plu à ses voisins de en repos; à moins la laisser ressemble assez à la vérité. Ainsi, dans Virgile,
que de tels dieux ne poussent l'impudence Diane plaint Camille', et Hercule pleure la
jusqu'à se faire un mérite de ce qui ne dépend mort prochaine de Pallas^. C'est peut-être
que de la volonté des hommes. Il est vrai qu'il aussi pour cette raison que Numa, qui jouis-
a été permis aux démons d'exciter ou de re- sait d'une paix profonde, mais sans savoir de

tenir les esprits pervers et de les faire agir par qui il la tenait et sans se mettre en peine de
leur propre perversité; mais ce n'est point le savoir, s'étant demandé dans son loisir à
d'une telle influence qu'il est question [)rcsen- quels dieux il confierait le salut de Rome,
tement; d'ailleurs, si les démons avaient tou- Numa, dis-je, dans l'ignorance où il était du
jours ce pouvoir, s'ils n'étaient pas souvent Dieu véritable et tout-puissant qui tient le
arrêtés par une force supérieure et plus se- gouvernement du monde, et se souvenant
crète, ils seraient toujours les arbitres de la que les dieux des Troyens apportés
d'ailleurs
paix et de la guerre, qui ont toujours leur par Énée n'avaient pas longtemps conservé le
cause dans les passions des hommes. Et cepen- royaume de Troie ni celui de Lavinium
,

dant, il n'en est rien, comme on peut le prou- qu'Énée lui-même avait fondé, Numa crut
ver, non-seulement par la fable, qui ment devoir ajouter d'autres dieux à ceux qui avaient
souvent et où l'on rencontre à peine quelque déjà passé à Rome avec Romulus, comme on
trace de vérité, mais aussi par l'histoire de donne des gardes aux fugitifs et des aides aux
l'empire romain. impuissants.

CHAPITRE XI. CHAPITRE XII.

DE LA STATUE D APOLLON DE CUMES , DONT ON QUELLE MULTITUDE DE DIEUX LES ROMAINS ONT
PRÉTEND QUE LES LARMES PRÉSAGÈRENT LA AJOUTÉE A CEUX DE NUMA, SANS QUE CETTE
DÉFAITE DES GRECS QUE LE DIEU NE POUVAIT ABONDANCE LEUR AIT SERVI DE RIEN.
SECOURIR.
Et pourtant Rome ne daigna passe contenter
Il n'y a d'autre raison que cette impuissance des divinités déjà si nombreuses instituées par
des dieux pour expliquer les larmes que versa Numa. Jupiter n'avait pas encore son temple
pendant quatre jours Apollon de Cumes, au
temps de la guerre contre les Achéens et le par la succession d'Attale, roi de Pergame, succession que son neveu
Aristonicus disputait aux Romains. (Voyez Tite-Live, lib. lix )C'est
roi Aristonicus'. Les aruspices effrayés furent par inadvertance que saint Augustin nomme les Achéens qui étaient
alors entièrement vaincus et soumis.
' Salluste, Conj. de Calil., ch. 6. ' Enéide, liv. XI, vers 836-819.

' La guerre dont il s'agit ici est évidemment celle qui fut suscitée Enéide, liv. x, vers 464, 465.
51 LA CITE DE DIEU.

principal, et ce fut le roi Tarquin qui bâtit le qu'elles furent depuis, ne suffisaient plus dé-
Capitole'. Esculape passa d'Épidaure à Rome, sormais à soutenir le poids de sa grandeur. .'

afin sans doute d'exercer sur un plus brillant Déjà en effet, sous ses rois mêmes, à l'exception
théâtre ses talents d'habile médecin'-. Quant à de Niima dont j'ai parlé plus haut, il faut que
la mère des dieux, elle vint je ne sais d'où, de l'esprit de discorde eût fait bien des ravages,
Pessiuunte '. Aussi bien il n'était pas conve- puisqu'il poussa Romulus au meurtre de son
nable qu'elle continuât d'habiter un lieu frère.
obscur, tandis que son fils dominait sur la CHAPITRE Xlll.
colline du Capitole. S'il est vrai du reste qu'elle
PAR QUEL MOYEN LES ROMAINS SE PROCURÈRENT
soit la mère de tous les dieux, on peut dire
POUR LA PREMIÈRE FOIS DES ÉPOUSES.
tout ensemble qu'elle a suivi à Rome certains
de ses enfants et qu'elle en a précédé quelques Comment se fait-il que ni Junon, qui dès
autres. Je serais étonné pourtant qu'elle fût la lors, d'accord avec son Jupiter,
mère de Cynocéphale, qui n'est venu d'Egypte
« Couvrait de sa protection les Romains dominateurs du
que très-tardivement*. A-t-elle aussi donné le monde et le peuple vêtu de la toge ' »,
jour à la Fièvre? c'est à son petit-fils Esculape
de le décider; mais quelle que soit l'origine ni Vénus même, protectrice des enfants de
de la Fièvre, je ne pense pas que des dieux son cher Énée, n'aient pu leur procurer de
étrangers osent regarder comme de basse con- bons et honnêtes mariages? car ils furent
dition une déesse citoyenne de Rome. obligés d'enlever des filles pour les épouser,
Voilà donc Rome sous la protection d'une et de faire ensuite à leurs beaux-pères une
foule de dieux; car qui pourrait les compter? guerre où ces malheureuses femmes, à peine
indigènes étrangers, dieux du ciel, delà
et réconciliées avec leurs maris, reçurent en dot
terre, de la mer, des fontaines et des fleuves; le sang de leurs parents ? Les Romains, dit-on,
ce n'est pas tout, et il faut avec Varron y ajouter sortirent vainqueurs du combat; mais à com-
les dieux incertains, dieux
dieux certains et les bien de proches et d'alliés celte victoire coûtâ-
de toutes uns mâles, les autres
les espèces, les t-elle la vie, et de part et d'autre quel nombre
femelles, comme chez les animaux. Eh bien 1
de blessés La guerre de César et de Pompée
!

avec tant de dieux, Rome devait-elle être en n'était que la lutte d'un seul beau-père contre
butte aux effroyables calamités qu'elle a éprou- un seul gendre, et encore, quand elle éclata,
vées et dont je ne veux rapporter qu'un petit la fillede César, l'épouse de Pompée n'était
nombre? Élevant dans les airs l'orgueilleuse plus; et cependant, c'est avec un trop juste
fumée de ses sacrifices , elle avait appelé, sentiment de douleur que Lucain s'écrie :

comme par un signaP, cette multitude de


« Je chante cette guerre plus que civile, terminée aux champs
dieux à son secours, leur prodiguant tem-
les
de l'Emathie et où le crime fut justilié par la victoire ^ ».

ples, les autels, les victimes et les prêtres, au


mépris du Dieu véritable et souverain qui seul Les Romains vainquirent donc, et ils purent
a droit à ceshommages. Et pourtant elle était dès lors, les mains encore toutes sanglantes
plus heureuse quand elle avait moins de dieux; du meurtre de leurs beaux-pères, obliger
mais à mesure qu'elle s'est accrue, elle a pensé leurs filles à souffrir de funestes embrasse-
qu'elle avait besoin d'un plus grand nombre ments, tandis que celles-ci, qui pendant le
de dieux, comme un plus vaste navire de- combat ne savaient pour qui elles devaient
mande plus de matelots, s'imaginant sans faire des vœux, n'osaient pleurer leurs pères
doute que ces premiers dieux, sous lesquels morts, de crainte d'off'enser leurs maris victo-
ses mœurs étaient pures en comparaison de ce rieux. Ce ne fut pas Vénus qui présida à ces
noces, mais Bellone, ou plutôt Alecton, cette
commença le temple de Jupiter-Capi-
C'est Tarquin l'ADcieQ qui
furie d'enter qui fil ce jour-là plus de mal aux
'

tolin, et Tarquin le Superbe qui le continua; le monument ne fut


achevé que trois ans après l'institution du consulat. Romains, en dépit de la protection que déjà
' Voyez Tite-Live, lib. x, cap. 47; lib. xxix, cap. 11.

* Voyez Tite-Live, hb. xxix, cap. 11 et 14.


leur accordait Junon, que lorsqu'elle fut dé-
' Saint Augustin veut parler ici du culte d'Aoubis, qui ne fut re- chaînée contre eux par cette déesse '. La cap-
connu à Rome que sous les empereurs. On dit que Commode, aux
fêtes d'isis, porta lui-même la statue du dieu à la tête de chien. Sur
Cynocéphale et la Fièvre^ voyez plus haut, liv. ii, ch. 14. ' Virgile, Enéide, v. 281, 282.
' Allusion à l'usage ancien des signaux, formés par des feux ' Lucain, Pharsate, v. 1 et 2.
'
Voyez Virgile, Enéide, liv. vu, vers 323 et suiv.
qu'on allumait sur les montagnes.
LIVRE 111. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 55

tivité d'Andromaque fut plus heureuse que dessus, si mon sujet ne m'entraînait vers
ces premiers mariages romains '
; car, depuis d'autres discours.
que Pyrrhus fut devenu son époux, il ne fit
plus périr aucun Troyen, au lieu que les Ro- CHAPITRE XIV.
mains tuaient sur le champ de bataille ceux
DE LA GUERRE IMPIE QUE ROME FIT AUX ALBAINS
dont ils embrassaient les filles dans leurs lits.
ET DU SUCCÈS QUE LUI VALUT SON AMBITION.
AndronuKiue, sous la puissance du vainqueur,
avait sans doute à déplorer la mort de ses pa- Qu'arriva-t-il ensuite après Numa, sous les

rents, mais elle n'avait plus à la craindre; ces autres rois, et quels maux ne causa point, aux
pauvres femmes, au contraire, craignaient la Albains comme aux Romains, la guerre pro-
mort de leurs pères, quand leurs maris al- voquée par ceux-ci, qui s'ennuyaient sans
laient au combat, et la déploraient en les doute de la longue paix de Numa? Que de
voyant revenir, ou plutôt elles n'avaient ni la sang répandu par les deux armées rivales, au
liberté de leur crainte ni celle de leur dou- grand dommage des deux Etats Albe, qui 1

leur. Comment, en effet, voir sans douleur la avait été fondée par Ascagne, fils d'Enée, et
mort de leurs concitoyens, de leurs parents, qui de plus près que Troie la mère de
était
de leurs frères, de leurs pères ? Et comment Rome, fut attaquée par Tullus Hostilius;
se réjouir sans cruauté de la victoire de leurs mais si elle reçut du mal des Romains, elle
maris? Ajoutez que la fortune des armes est ne leur en fit pas moins, au point qu'après
journalière et que plusieurs perdirent en plusieurs combats les deux partis, lassés de
même temps leurs époux et leurs pères ;
car leurs pertes, furent d'avis de terminer leurs
les Romains ne furent pas sans éprouver différends par le combat singulier de trois ju-
quelques revers. Ou les assiégea dans leur meaux de chaque parti. Les trois Horaces
ville, et après quelque résistance, les assail- ayant été choisis du côté des Romains et les
lants ayant trouvé moyen d'y pénétrer, il s'en- trois Curiaces du côté des Albains, deux Ho-
gagea dans le Forum même une horrible races furent tués d'abord par les trois Cu-
mêlée entre les beaux-pères et les gendres. riaces mais ceux-ci furent tués à leur tour
;

/ Les ravisseurs avaient le dessous et se sauvaient par le seul Horace survivant. Ainsi Rome de-

I
à tous moments dans leurs maisons, souillant meura victorieuse, mais à quel prix? sur six
1
ainsi par leur lâcheté d'une honte nouvelle combattants, un seul revint du combat. Après
i leur premier exploit déjà honteux et si dé-
si tout, pour qui fut le deuil et le dommage, si
1 plorable. Ce fut alors que Romulus, désespé- ce n'est pour les descendants d'Enée, pour la
'
rant de valeur des siens, pria Jupiter de les
la postérité d'Ascagne, pour la race de Vénus,
fit donner depuis à ce dieu le
arrêter, ce qui pour les petits-fils de Jupiter? Cette guerre ne
surnom de Stator. Mais cela n'aurait encore fut-elle pas plus que civile, puisque la cité
servi de rien, si les femmes ne se fussent filley combattit contre la cité mère? Ajoutez
jetées aux genoux de leurs pères, les cheveux à cela un autre crime horrible et atroce qui
épars, et n'eussent apaisé leur juste colère par suivit ce combat des jumeaux. Comme les
d'humbles supplications \ Enfin, Romulus, deux peuples étaient auparavant amis, à cause
qui n'avait pu souffrir à côté de lui son proi)re du voisinage et de la parenté, la sœur des Ho-
frère, et un frère jumeau, fut contraint de races avait été fiancée à l'un des Curiaces; or,
partager la royauté avec Tatius, roi des Sa- cette fille ayant aperçu son frère qui revenait
bins; à la vérité il s'en défit bientôt, et de- chargé des dépouilles de son mari, ne put re-
meura seul maître, afin d'être un jour un tenir ses larmes, et, pour avoir pleuré, son
plus grand dieu. Voilà d'étranges contrats de frère la tua. Je trouve qu'en cette rencontre
noces, féconds en luttes sanglantes, et de sin- montra plus humaine que tout le
cette fille se
guliers actes de fraternité, d'alliance, de pa- peuple romain, et je ne vois pas qu'on la
renté, de religion voilà les mœurs d'une
! cité puisse blâmer d'avoir pleuré celui à qui elle
placée sous le patronage de tant de dieux 1 On avait déjà donné sa foi, que dis-je ? d'avoir
devine assez tout ce que je pourrais dire là- pleuré peut-être sur un frère couvert du sang
de l'homme à qui il avait promis sa sœur. On
Oq qa'Androraaque, veuve d'Hector, emmenée applaudit aux larmes que verse Enée, dans
' sait fut captive
par le fils d'Achille, F'yrrhus, qui l'épousa.
' Voyez Tite-Live, lib. i, cap. 10-13. Virgile, sur son ennemi qu'il a tué de sa pro-
56 LA CITÉ DE DIEU,

pre main '


; et c'est encore ainsi que Marcellus, voir juger nettement les choses. Que personne
sur le point de détruire Syracuse, au souvenir ne me dise : Celui-là est un vaillant homme,
de la splendeur où cette ville était parvenue car il s'est battu contre un tel et l'a vaincu.
avant de tomber sous ses coups, laissa couler Les gladiateurs combattent aussi et triom-
des larmes de compassion. A mon tour, je de- phent, et leur cruauté trouve des applaudis-
mande au nom de l'humanité qu'on ne fasse sements; mais j'estime qu'il vaut mieux être
point un crime à une femme d'avoir pleuré (axé de lâcheté que de mériter de pareilles ré-
son mari, tué par son frère, alorsque d'autres compenses. Cependant, si dans ces combats
ont mérité des éloges pour avoir pleuré leurs de gladiateurs l'on voyait descendre dans l'a-
ennemis par eux-mêmes vaincus. Dans le rène le père contre le fils, qui pourrait souf-
temps que cette fille pleurait la mort de son frir un tel spectacle? qui n'en aurait horreur?
fiancé, que son frère avait tué, Rome se ré- Comment donc ce combat de la mère et de la
jouissait d'avoir combattu avec tant de rage fille, d'Albe et de Rome, a-t-il pu être glo-

contre la cité sa mère, au prix de torrents de rieux à l'une et à l'autre ? Dira-t-on que la
sang répandus de part et d'autre par des mains comparaison n'est pas juste, parce qu'Albe et
parricides. Rome ne combattaient pas dans une arène?
A
quoi bon m'alléguer ces beaux noms de 11 est vrai mais au lieu de l'arène, c'était un
;

gloire et de triomphe? 11 faut écarter ces vaste champ où l'on ne voyait pas deux gla-
j
vains préjugés, il faut regarder, peser, juger diateurs, mais des armées entières joncher
ces actions en elles-mêmes. Qu'on nous cite la terre de leurs corps. Ce combat n'était pas
le crime d'Albe comme on nous parle de l'a- renfermé dans un amphithéâtre, mais il avait
dultère de Troie, on ne trouvera rien de pa- pour spectateurs l'univers entier et tous ceux
reil, rien d'approchant. Si Albe est attaquée, qui dans la suite des temps devaient entendre
c'est uniquement parce que parler de ce spectacle impie.
Cependant ces dieux tutélaires de l'empire
« Tullus veut réveiller les courages endormis des bataillons
romains, qui se désaccoutumaient de la victoire ^ ». romain, spectateurs de théâtre à ces sanglants
combats, n'étaient pas complètement satis-
Il n'y eut donc qu'un motif à cette guerre cri- faits; et ils ne furent contents que lorsque la
minelle et parricide, ce fut l'ambition, vice sœur des Horaces, tuée par son frère, fut allée
énorme que Salluste ne manque pas de flétrir rejoindre les trois Curiaces, afin sans doute
eu passant, quand après avoir célébré les que Rome victorieuse n'eût pas moins de
temps où les hommes vivaient sans
primitifs, morts qu'Albe vaincue. Quelque temps après,
convoitise et où chacun était content du sien, pour fruit de cette victoire, Albe fut ruinée,
il ajoute « Mais depuis que Cyrus en Asie,
: Albe, où ces dieux avaient trouvé leur troi-
« les Lacédémonienset les AtliéniensenGrèce, sième asile depuis qu'ils étaient sortis de
« commencèrent à s'emparer des villes et des Troie ruinée par les Grecs, et de Lavinium,
« nations, à prendre pour un motif de guerre où le roi Lalinus avait reçu Enée étranger et
« l'ambition de s'agrandir, à mettre la gloire fugitif. Mais peut-être étaient-ils sortis d'Albe,
« de l'Etat dans son étendue... ^ », et tout ce suivant leur coutume, et voilà sans doute

qui suit sans que j'aie besoin de prolonger la pourquoi Albe succomba. Vous verrez qu'il
11 faut avouer que cette passion de
citation. faudra dire encore :

dominer cause d'étranges désordres parmi les


« Tous les dieui protecteurs de cet empire se sont retirés,
hommes. Rome
vaincue par elle était
, abandonnant leurs temples et leurs aulels ' ».

quand elle se vantait d'avoir vaincu Albe et


donnait le nom de gloire à l'heureux succès Vous verrez qu'ils ont quitté leur séjour
de son crime. Car, comme dit l'Ecriture : pour la troisième fois, afin qu'une quatrième
a On loue le pécheur de ses mauvaises con- Rome fût très-sagement confiée à leur pro-
a voitises, et celui qui consomme l'iniquité tection. Albe leur avait déplu, à ce qu'il pa-
« est béni ' ». Ecartons donc ces déguisements raît, parce qu'Amuiius, pour s'emparer du
artificieux et ces fausses couleurs, afin de pou- trône, avait chassé son frère, et Rome ne leur
* Enéide, liv. x, vers 821 et seq. déplaisait pas, quoique Romulus eût tué le
' Enéide, livre vi, vers 814, 815.
on
sien. Mais, dit-on, avant de ruiner Albe,
* Salluste, Conjur, de CatiL, ch. 2.
' Psal. I, 3. ' Enéide, liv. il, veie 351, 352.
' LIVRE III. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. b7

en avait transporté les habitants à Rome pour son. Cicéron témoigne aussi que l'entrée de
ne faire qu'une ville des deux. Je le veux bien, Romulus parmi les dieux est plutôt imaginaire
mais cela n'empêche pas que la ville d'Ascagne, que réelle, lorsque le faisant louer par Scipion
troisième retraite des dieux de Troie, n'ait été dans ses livres De la Répuôlif/iie, il dit: « Ro-
ruinée par sa fille. Et puis, pour unir en un temulus laissa de lui une telle idée, qu'étant
seul corps les débris de ces deux peuples, a disparu tout d'un coup pendant une éclipse

combien de sang en coûta-t-il à l'vm et à « de soleil on crut qu'il avait été enlevé
,

l'autre ? Est-il besoin que je rapporte en détail a parmi les dieux opinion qu'on n'a jamais
:

comment ces guerres, qui semblaient termi- B eue d'un mortel sans qu'il n'ait déployé une

nées par tant de victoires, ont été renouvelées « vertu extraordinaire ». Et quant à ce que '

sous les autres rois, et comment après tant , dit Cicéron que Romulus disparut tout d'un
de traités conclus entre les gendres et les coup, ces paroles marquent ou la violence de
beaux-pères, leurs descendants ne laissèrent la tempête qui le fit périr, ou le secret de l'as-
pas de reprendre les armes et de se battre avec sassinat: attendu que, suivant d'autres his-
plus de rage que jamais ? Ce n'est pas une toriens % l'éclipse accompagnée de ton-
fut
médiocre preuve de ces calamités qu'aucun nerres qui, sans doute, favorisèrent le crime
des rois de Rome n'ait fermé les portes du ou même consumèrent Romulus. En effet,
temple de Janus, et cela fait assez voir qu'avec Cicéron, dans l'ouvrage cité plus haut, dit, à
tant de dieux tutélaires aucun d'eux n'a pu propos de Tullus Hostilius, troisième roi de
régner en paix. Rome, tué aussi d'un coup de foudre, qu'on
ne crut pas pour cela qu'il eût été reçu parmi
CHAPITRE XV. les dieux, comme on le croyait de Romulus,
afin peut-être de ne pas avilir cet honneur en
QUELLE A ÉTÉ LA VIE ET LA MORT DES ROIS
le rendant trop commun. Il dit encore ouver-
DE ROME.
tement dans ses harangues « Le fondateur :

Et quelle fut la fin de ces rois eux-mêmes ? « de cette cité, Romulus, nous l'avons, par

Une fable adulatrice place Romulus dans le « notre bienveillance et l'autorité de la re-

ciel, mais plusieurs historiens rapportent au « nommée, élevé au rang des dieux immor-

contraire qu'il fut mis en pièces par le sénat « tels ' ». Par où il veut faire entendre que la

à cause de sa cruauté, et que l'on suborna un divinité de Romulus n'est point une chose!
certain Julius Proculus pour faire croire que réelle, mais une tradition ré()andueàlafaveur
Romulus lui était apparu et l'avait chargé de l'admiration et de la reconnaissance qu'ins-
d'ordonner de sa part au peuple romain de piraient ses grands services. Enfin, dans son/
l'honorer comme un dieu, expédientqui apaisa Hortensiiis, il dit, au sujet des éclipses régu-
le peuple sur le point de se soulever contre le lières du soleil « Pour produire les mêmes
:

sénat. Une éclipse de soleil survint alors fort « ténèbres qui couvrirent la mort de Romulus,

à propos pour confirmer cette opinion car le ;


« arrivée pendant une éclipse... » Certes, dans

peuple, peu instruit des secrets de la nature, ce passage, il n'hésite point à parler de Romu-
ne manqua pas de l'attribuer à la vertu de lus comme d'un homme réellement mort; et
Romulus : comme si la défaillance de cet pourquoi cela ? parce qu'il n'en parle plus en
astre, à l'interpréter en signe de deuil, ne panégyriste, mais en philosophe. ^
devait pas plutôt faire croire que Romulus Quant aux autres rois de Rome, si l'on ex-^
avait été assassiné et que le soleil se cachait cepte Numa et Ancus, qui moururent de ma-
pour ne pas voir un si grand crime, ainsi ladie, combien la fin des autres a-t-elle été
qu'il arriva en effet lorsque la cruauté et l'im- funeste ? Tullus Hostilius, ce destructeur de
piété des Juifs attachèrent en croix Notre-Sei- la ville d'Albe, fut consumé, comme j'ai dit,
gneur. Pour montrer que l'obscurcissement par le feu du
avec toute sa maison. Tar-
ciel,
du soleil, lors de ce dernier événement, n'ar- quin l'Ancien fut tué par les enfants de son
riva pas suivant le cours ordinaire des astres, prédécesseur, et Servius Tullius par son gendre
il suffit de considérer que les Juifs célébraient Tarquin le Superbe, qui lui succéda. Gepen-
alors la pàque, ce qui n'a lieu que dans la ' Cicéron, De SepubL, lib. ii, cap. 10,
pleine lune : or, les éclipses de soleil n'arrivent ^ Voyez Tite-Live, liv. i, ch. 26 j Denys d'Halycarnasse, Antûjuit.f
liv. Uj ch. 56 Plutarque, Vie de Romulus, ch, 28, 29.
;

jamais naturellement qu'cà la fin de la lunai- * Cicéron, Troisième discom-s contre Catitinaj ch. 3.
58 LA CITÉ DE DIEU.

dant, après un tel assassinat, commis contre Romains en les séduisant par de vains triom~
un si bon roi, les dieux ne quittèrent point phes et les accablant par des guerres san-
leurs temples et leurs autels, eux qui, pour glantes. Voilà quelle fut la fortune des Ro-
l'adullcre de Paris, sortirent de Troie et aban- mains sous leurs rois, dans les plus beaux
donnèrent cette ville à la fureur des Grecs. jours de l'empire, et jusqu'à l'exil de Tarquin j

Bien loin de là, Tarquin succéda à Tullius, le Superbe c'est-à-dire l'espace d'environ
,

qu'il avait tué, et les dieux, au lieu de se re- deux cent quarante-trois ans, pendant lesquels
tirer, eurent bien le courage de voir ce meur- toutes ces victoires, achetées au prix de tant
trier de son beau-père monter sur le trône, de sang et de calamités, étendirent à peine cet
remporter plusieurs victoires éclatantes sur empire jusqu'à vingt milles de Rome, terri-
ses ennemis et de leurs dépouilles bâtir le toire qui n'est pas comparable à celui de la
Capitole ; ils même que Jupiter,
souffrirent moindre ville de Gétulie.
leur roi, régnât du haut de ce superbe temple,
ouvrage d'une main parricide car Tarquin ; CHAPITRE XVI.
n'était pas innocent quand il construisit le
DE ROME sous SES PREMIERS CONSULS , DONT
Capitole, puisqu'il ne parvint à la couronne
l'un EXILA l'autre ET FUT TUÉ LUI-MÊME PAR
que par un borrible assassinat. Quand plus
UN ENNEMI qu'il AVaIT BLESSÉ, APRÈS S'ÉTRE
tard les Romains le chassèrent du trône et de
SOUILLÉ DES PLUS HORRIBLES PARRICIDES.
leur ville, ce ne fut qu'à cause du crime de
son fils, et ce crime fut commis non-seulement Ajoutons à cette époque celle où Salluste
à son insu, mais en son absence. Il assiégeait assure que Rome se gouverna avec justice et mo-
alors la ville d'Ardée il combattait pour le
;
dération, etquiduratantqu'elle eut à redouter
peuple romain. On ne peut savoir ce qu'il eût le rétablissement de Tarquin et les armes des
fait si on se fût plaint à lui de l'attentat de son Étrusques. En effet, la situation de Rome fut

fils mais, sans attendre son opinion et son


;
très-critique au moment où
Étrusques se les

jugement à cet égard, le peuple lui ôta la liguèrent avec le roi déchu. Et c'est ce qui
royauté, ordonna aux troupes d'Ardée de re- fait dire à Salluste que si la république fut

venir à Rome, et en ferma les portes au roi 1


alors gouvernée avec justice et modération,

déchu. Celui-ci , après avoir soulevé contre 1 la crainte des ennemis y contribua plus que

eux leurs voisins et leur avoir fait beaucoup 'l'amour du bien. Dans ce temps si court,
de mal, forcé de renoncer à son royaume par combien fut désastreuse l'année où les pre-
la trahison des amis en qui il s'était confié, se miers consuls furent créés après l'expulsion
Ils n'achevèrent pas seulement le
retira à Tusculum, petite ville voisine de des rois !

Rome, où il vécut de la vie privée avec sa temps de leur magistrature, puisque Junius
femme l'espace de quatorze ans, et finit ses Brutus força son collègue Tarquin Collatin à
jours '
d'une manière plus heureuse que son se démettre de sa charge et à sortir de Rome.

beau-père, qui fut tué par le crime d'un et que lui-même fut tué à peu de temps de là

gendre et d'une fille. Cependant les Romains dans un combat où il s'enferra avec l'un des
ne l'appelèrent point le Cruel ou le Tyran, de Tarquin ', après avoir fait mourir ses
fils

mais le Superbe, et cela peut-être parce qu'ils propres enfants et les frères de sa femme
étaient trop orgueilleux pour souffrir son or- comme coupables d'intelligence avec l'ancien
gueil. En effet, ils tinrent si peu compte du roi. Virgile ne peut se détendre de détester

crime qu'il avait commis en tuant son beau- cette action, tout en lui donnant des éloges.
père, qu'ils relevèrent à la royauté ;
en quoi je A peine a-t-il dit :

me trompe fort si la récompense ainsi accor-


« Voilà ce père, qni, pour sauver la sainte liberté romaine,
dée à un crime ne fut pas un crime plus envoie au supplice ses enfants convaincus de trahison »,

énorme. Malgré tout, les dieux ne quittèrent


point leurs temples et leurs autels. A moins
qu'il s'écrie aussitôt :

qu'on ne veuille dire pour les défendre qu'ils « Infortuné, quelque jugement que porte sur toi l'avenir ! »

ne demeurèrent à Rome que pour punir les


C'est-à-dire, malheureux père en dépit des
quelques années à
'
Selon Tite-Live, Tarquin séjourna en effet
mais il mourut
Tusculum, auprès de son gendre Octavius Mamilius ;

'
Arons. (Voyez Tite-Live, lib. u, cap. 2-8.)
àCumcs, chei le tyran Anstodéme. (Voyez lib. i, cap. 16.)
LIVRE m. LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 59

louanges de la postérité. Et, comme pour le CHAPITRE XVII.


coiisoler, il ajoute :
DES MAIX QUE LA RÉPtBUQUE ROMAINE EUT A
« Mais l'amour de la patrie et une immense passion de SOUFFRIR APRÈS LES COMMENCEMENTS DU POU-
gloire triomphent de ton cœur ' ». VOIR CONSULAIRE, SANS QUE LES DIEUX SE MIS-
Cette destinée de Brutus, meurtrier de ses
SENT EN DEVOIR DE LA SECOURIR.

enfants, tué par le fils de Tarquin qu'il \ient Quand la crainte de l'étranger vint à s'a-
de frapper à mort, ne pouvant survivre au fils paiser, quand la guerre, sans être interrom-
et voyant le père lui survivre, ne semble-t-elle pue, pesa d'un poids moins lourd sur la répu-
pas venger rinnocence de son collègue Colla- blique, ce fut alors que le temps de la justice
tin, citoyen vertueux, qui, après l'expulsion et de la modération atteignit son terme, pour
de Tarquin, fut traité aussi durement que le faire place à celui que Salluste décrit en ce peu
tyran lui-même ? Remarquez en effet que de mois « Les patriciens se mirent à traiter
:

Brutus était, lui aussi, à ce qu'on assure, «les gens du peuple en esclaves, condamnant
parent de Tarquin ; seulement il n'en portait « celui-ci à mort, et celui-là aux verges, comme
pas le nom comme CoUatin. On devait donc « avaient fait les rois, chassant le petit pro-
l'obliger à quitter son nom^ mais non pas sa « priétaire de son champ imposant à celui
et
patrie ; il Lucius CoUatin, et la
se fût appelé « qui n'avait rien la plus dure tyrannie. Accablé
perte d'un mot ne
touché que très-faible-
l'eût
« de ces vexations, écrasé surtout par l'usure, le
ment; mais ce n'était pas le compte de Brutus, (( bas peuple, sur qui des guerres continuelles
qui voulait lui porter un coup i>lus sensible c( faisaient peser, avec le service militaire, les
en privant l'État de son premier consul et la « plus lourds impôts, prit les armes et se retira
patrie d'un bon citoyen. Fera-t-on cette fois « sur le mont Sacré et sur l'Aventin ce fut ainsi
;

encore un titre d'honneur à Brutus d'une « qu'il obtint ses tribuns et d'autres prérogati-
action aussi révoltante et aussi inutile à la ré- ves. Mais la lutte et les discordes ne furent en-
publique ? Dira-t-on que :
« fièrement éteintes qu'à la seconde guerre pu-
« L'amour de la patrie et une^mmense passion de gloire ont
« nique » Mais à quoi bon arrêter mes lecteurs
.

triomphé de son cœur ? » et m'arrêter moi-même au détail de tant de


maux ? Salluste ne nous a-t-il pas appris en
Après qu'on eut chassé Tarquin le Superbe,
peu de paroles combien, durant cette longue
Tarquin CoUatin, mari de Lucrèce, fut créé
suite d'années qui se sont écoulées jusqu'à la
consul avec Brutus. Combien le peuple romain
seconde guerre punique, Rome a été malheu-
se montra équitable, en regardant au nom
reuse, tourmentée au dehors par des guerres,
d'un tel citoyen moins qu'à ses mœurs, et
agilée au dedans par des séditions ? Les vic-
combien, au contraire, Brutus fut injuste, en
toires qu'elle a remportées dans cet intervalle
ôtant à son collègue sa charge et sa patrie,
ne lui ont point donné de joies solides; elles
quand il pouvait se borner à lui ôter son nom,
n'ont été que de vaines consolations pour ses
si ce nom le choquait ! Voilà les crimes, voilà
infortunes, et des amorces trompeuses à des
les malheurs de Rome au temps même qu'elle
esprits inquiets qu'elles engageaient de plus
était gouvernée avec quelque justice et quel-
en plus dans des malheurs inutiles. Que les
que modération. Lucrétius, qui avait été su-
bons et sages Romains ne s'offensent point de
brogé en la place de Brutus, mourut aussi
notre langage; et comment s'en offenseraient-
avant de l'année. Ainsi, Publius Valé-
la fin
ils,puisque nous ne disons rien de plus fort
rius, qui avait succédé à CoUatin, et Marcus
que leurs propres auteurs, qui nous laissent
Horatius, qui avait pris la place de Lucrétius,
loin derrière eux par l'éclat de leurs tableaux
achevèrent cette année funeste et lugubre qui
composés à loisir, et dont les ouvrages sont la
compta cinq consuls : triste inauguration de
lecture habituelle des Romains et de leurs en-
la puissance consulaire I

fants?A ceux qui viendraient à s'irriter contre

' Enéide, livre v], vers 820-823.


moi, je demanderais comment donc ils me
traiteraient, si je disais ce qu'on lit dans Sal-
luste : «Les querelles, les séditions s'élevèrent
a et enfin les guerres civiles, tandis qu'un petit
a nombre d'hommes puissants, qui tenaient la
60 LA CITE DE DIEU.

« plupart des autres dans leur dépendance, Quintius d'affecter la royauté et tué par Ser-
a affectaient la domination sous le spécieux vilius, général de la cavalerie, au milieu du

« prétexte du bien du peuple et du sénat; et plus effroyable tumulte qui ait jamais alarmé
« l'on appelait bons citoyens, non ceux qui ser- larépublique? Où étaient-ils, quand Rome,
« valent les intérêts de la république (car tous envahie par une terrible peste après avoir ,

« également corrompus), mais ceux qui


étaient employé tous les moyens de salut et imploré
a par leur richesse et leur crédit maintenaient longtemps en vain le secours des dieux, s'a-
a l'état présent des choses'». Si donc ces visa enfin de leur dresser des lits dans les
historiens ont cru iju'il leur était permis de temples, chose qui n'avait jamais été faite jus-

rapporter les désordres de leur patrie, à la- qu'alors, et qui fit donner le nom de Lectis-
quelle ils donnent d'ailleurs tant de louanges, ternes ' ou plutôt
à ces cérémonies sacrées
faute de connaître cette autre patrie plus véri- sacrilèges? Où armées
étaient-ils, quand les

table qui sera composée de citoyens immor- romaines, épuisées par leurs défaites dans une
tels,que ne devons-nous point faire, nous qui guerre de dix ans contre les Véiens, allaient

pouvons parler avec d'autant plus de liberté succomber sans de Camille, con-
l'assistance
que notre espérance en Dieu est meilleure et damné depuis par son ingrate patrie ? Où
plus certaine, et que nos adversaires imputent étaient-ils, quand les Gaulois prirent Rome,
plus injustement à Jésus-Christ les maux qui la pillèrent, la brûlèrent, la mirent à sac? Où
affligent maintenant le monde, afin d'éloigner étaient-ils, quand une furieuse peste la rava-
les personnes faibles et ignorantes de la seule gea et enleva ce généreux Camille, vainqueur

cité où l'on puisse vivre éternellement heu- des Véiens et des Gaulois ? Ce fut durant cette
reux? Au reste, nous ne racontons pas de leurs peste qu'on introduisit à Rome les jeux de
dieux plus d'horreurs que ne font leurs écri- théâtre, autre peste plus fatale, non pour les
vains les plus vantés et les plus répandus ;
corps, âmes. Où étaient-ils,
mais pour les

c'est dans ces écrivains mêmes que nous pui- quand un autre fléau se déclara dans la cité,
sons nos témoignages et encore ne pouvons-
, je veux parler de ces emiioisonnements im-
nous pas tout dire, ni dire les choses comme putés aux dames romaines des plus illustres
eux. familles -, et qui révélèrent dans les mœurs
Où étaient donc ces dieux que l'on croit qui un désordre pire que tous les fléaux ? Et quand
peuvent servir pour la chétive et trompeuse l'armée romaine , assiégée par les Samnites
félicité de ce monde, lorsque les Romains, avec ses deux consuls, aux Fourches-Caudines,
dont ils se faisaient adorer par leurs prestiges futobhgce de subir des conditions honteuses
et leurs impostures, souffraient de si grandes et le joug, après avoir donné
de passer sous
calamités? où étaient-ils, quand Valérius fut en otage six cents chevaliers? Et quand, au
tué en défendant le Capitole incendié par une milieu des horreurs de la peste, la foudre vint
troupe d'esclaves et de bannis? Il fut plus aisé tomber sur le camp Romains? Et quand
des
à ce consul de secourir le temple qu'à cette Rome, affligée d'une autre peste non moins
armée de dieux et à leur roi très-grand et très- effroyable, fut contrainte de faire venir d'Epi-
excellent, Jupiter, de venir au secours de leur daure Esculape à titre de médecin, faute de
libérateur. Où étaient-ils, quand Rome, fati- pouvoir réclamer les soins de Jupiter, qui de-
guée de tant de séditions et qui attendait dans puis longtemps toutefois faisait sa demeure
un état assez calme le retour des députés au Capitole, mais qui, ayant eu une jeunesse
qu'elle avait envoyés à Athènes pour en em- fort dissipée, n'avait probablement pas trouvé
prunter des lois, fut désolée par une famine le temps d'apprendre la médecine? Et quand

et par une peste épouvantables? Où étaient-ils, les Laconiens, les Rrutiens, les Samnites et les
quand le peuple, affligé de nouveau par la Toscans ligués avec les Gaulois Sénonais
,

disette, créa pour la première fois un préfet contre Rome, firent d'abord mourir ses am-
des vivres et quand Spurius Mélius, pour
; bassadeurs mirent ensuite son armée en
,

avoir distribué du blé au peuple affamé, fut déroute et taillèrent en pièces treize mille
accusé par ce préfet devant le vieux dictateur hommes, avec le préteur et sept tribuns mili-
' Lectisleniium, de lectus, lit, et sterno, étendre , dresser.
* Ce passage a été emprunté sans nul doute par saint Augustin à la ^ Suivant Ttte-Live (livre vm, ch. 18), il y eut 178 matrones con-
grande histoire de Salluste, et probablement au livre I. [Voyez plus damnées pour crime d'empoisonnement, parmi lesquelles les deux
liaut le ch, 18 du livre ii.) patriciennes Corneiia et Sergia.
LIVRE III. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 61

taires? Et quand enfin le peuple, après de sibyllins, espèces d'oracles pour lesquels, sui-
longues et fâcheuses séditions, s'étant retiré vant Cicéron, dans ses livres sur la divina-
sur le mont Aventin, on fut obligé d'avoir tion ', on s'en rapporte aux conjectures de
recours à une magistrature instituée pour les ceux qui les interprètent comme ils peuvent
périls extrêmes et de nommer dictateur Ilor- ou comme ils veulent? Les interprètes dirent
tensius, qui peuple à Rome et
ramena le donc alors que la peste venait de ce que plu-
mourut dans l'exercice de ses fonctions : sieurs particuliers occupaient des lieux sacrés,
chose singulière, qui ne s'était pas encore vue réponse qui vint fort à propos pour sauver
et qui constitua un grief d'autant plus grave Esculape du reproche d'impéritie honteuse
contre les dieux, que le médecin Esculape ou de négligence. Or, comment ne s'élait-il
était alorsprésent dans la cité? trouvé personne qui s'opposât à l'occupation
Tant de guerres éclatèrent alors de toutes de ces lieux sacrés, sinon parce que tous
parts que, faute de soldats, on fut obligé d'en- étaient également las de s'adressersi longtemps
rôler les prolétaires, c'est-à-dire ceux qui, et sans fruit à cette foule de divinités? Ainsi
trop pauvres pour porter les armes, ne ser- ces lieux étaient peu à peu abandonnés par
vaient qu'à donner des enfants à la république. ceux qui les fréquentaient, afin qu'au moins,
Les Tarentins appelèrentà leur secours contre devenus vacants, ils pussent servir à l'usage
les Romains Pyrrhus, roi d'Epire, alors si des hommes. Les édifices mêmes qu'on rendit
fameux. Ce fut à ce roi qu'Apollon, consulté alors à leur destination pour arrêter la peste,
par lui sur le succès de son entreprise, répon- furent encore depuis négligés et usurpés par
dit assez agréablement par un oracle si ambigu les particuliers, sans quoi on ne louerait pas
que dieu, quoi qu'il arrivât, ne pouvait
le tantVarron de sa grande érudition pour avoir,
manquer d'avoir été bon prophète. Cet oracle, dans ses recherches sur les édifices sacrés,
en effet, signifiait également que Pyrrhus exhumé tant de monuments inconnus. C'est
vaincrait les Romains ou qu'il en serait qu'en on se servait alors de ce moyen
effet

vaincu ', de sorte qu'Apollon n'avait qu'à plutôt pour procurer aux dieux une excuse
attendre l'événement en sécurité. Quel hor- spécieuse qu'à la peste un remède efficace.
rible carnage n'y eut-il point alors dans l'une
et l'autre armée? Pyrrhus toutefois demeura CHAPITRE XVIII.
vainqueur, et il aurait pu dès lors expli(|uer
DES MALHEDRS ARRIVÉS AUX ROMAINS PENDANT
à son avantage la réponse d'Apollon, si, peu
LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE SANS Qu'iLS
de temps après, dans un autre combat, les
AIENT PU OBTENIR l'ASSISTANCE DES DIEUX.
Romains n'avaient eu le dessus. A tant de
massacres succéda une étrange maladie qui Et durant les guerres puniques, lorsque la
enlevait les femmes enceintes avant le moment victoire demeura
si longtemps en balance,
de leur délivrance. Esculape, sans doute, s'ex- dans cette où deux peuples belliqueux
lutte
médecin et non
cusait alors sur ce qu'il était déployaient toute leur énergie, t-ombien de
sage-femme. Le mal s'étendait même au bétail, petits Etats détruits, combien de villes dévas-
qui périssait en si grand nombre qu'il sem- tées, de provinces mises au pillage, d'armées
blait que la race allait s'en éteindre. Que dirai- défaites, de flottes submergées, de sang ré-
je de cet hiver mémorable où le froid fut si pandu Si nous voulions raconter ou seule-
!

rigoureux que les neiges demeurèrent prodi- ment rappeler tous ces désastres, nous refe- '
gieusement hautes dans les rues de Rome rions l'histoire de Rome. Ce fut alors que les
l'espace de quinze jours et que le Tibre fut esprits effrayés eurent recours à des remèdes
glacé? si que
cela était arrivé de notre temps, vains et ridicules. Sur la foi des livres sibyl-
ne diraient point nos adversaires contre les lins, on recommença les jeux séculaires, dont
chrétiens? Parlerai-je encore de cette peste l'usage s'était perdu en des temps plus heu-
mémorable qui emporta tant de monde, et reux. Les pontifes rétablirent aussi les jeux
qui, prenant d'une année à l'autre plus d'in- consacrés aux dieux infernaux, que la prospé-
tensité, sans que la présence d'Esculape servit rité avait également fait négliger. Aussi bien
de rien, obligea d'avoir recours aux livres je crois qu'en ce temps-là la joie devait être

' Saint Augustin


en ces termes Dieu
grande aux enfers, d'y voir arriver tant de
cite l'oracle : le. Pyrrhe,
Jiomanos vincere poase. * Livre II, ch. 54.
62 LA CITE DE DIEU.

monde, et il faut convenir que les guerres nels et non les gages des biens terrestres, et
furieuses et les sanglantes animosités des qu'ainsi, quand ces symboles viennent à périr,
hommes fournissaient alors aux démons de comme toutes les choses visibles etcorporelles,
beaux spectacles et de riches festins. Mais ce l'objet du culte subsiste et le dommage maté-
If
qu'il y eut de plus déplorable dans celte pre- riel peut toujours être réparé ; mais, par un
mière guerre punique, ce fut cette défaite des aveuglement déplorable, on s'imagine que des
Romains dont nous avons parlé dans les deux idoles passagères peuvent assurer à une ville
livres précédents et où fut prisRégulus grand ;
une félicité éternelle, et quand nous prouvons
homme auquel il ne manqua, pour mettre fin à nos adversaires que le maintien même des
à la guerre, après avoir vaincu les Carthagi- idoles n'a pu les garantir d'aucune calamité,
nois, que de résister à un désir immodéré de ils rougissent de confesser une erreur qu'ils
gloire, qui lui fil imposer des conditions trop sont incapables de soutenir.
dures à un peuple déjà épuisé. Si la captivité
imprévue de cet homme héroïque, si l'indi- CHAPITRE XIX.
gnité de sa servitude, si sa fidélité à garder
état déplorable de la république romaine
son serment, si sa mort cruelle et inhumaine
pendant la seconde guerre punique , ou
ne forcent point les dieux à rougir, il faut dire
s'Épuisèrent les forces des deux peuples
qu'ils sont d'airain comme leurs statues et
ENNEMIS.
n'ont point de sang dans les veines.
Au reste, durant ce temps, les calamités ne Quant à la seconde guerre punique, il serait
manquèrent pas à Rome au dedans de ses trop long de rapporter tous les désastres des
murailles. Un débordement extraordinaire du deux peuples dont la lutte se développait sur
Tibre ruina presque toutes les parties basses de si vastes espaces, puisque, de l'aveu même
de la ville plusieurs maisons furent renver-
;
de ceux qui n'ont pas tant entrepris de décrire
sées tout d'abord par la violence du fleuve, et les guerres de Rome que de les célébrer, le
les autres tombèrent ensuite à cause du long peuple à qui resta l'avantage parut moins
séjour des eaux. Ce déluge fut suivi d'un incen- vainqueur que vaincu. Quand Annibal, sorti
die plus terrible encore; le feu, qui commença d'Espagne, se fut jeté sur l'Italie comme un
par les plus hauts édifices du Forum, n'épargna torrent impétueux, après avoir passé les Py-
même pas son propre sanctuaire, le temple de rénées, traversé les Gaules, franchi les Alpes
Vesla,où des vierges choisies pour cet honneur, et toujours accru ses forces dans une si lon-
ou plutôt pour ce supplice, étaient chargées d'a- gue marche en saccageant ou subjuguant tout,
limenter sa vie perpétuellement. Mais alors il combien la guerre devint sanglante! que de
ne se contentait pas de vivre, il sévissait, et combats, d'armées romaines vaincues, de villes
les vestales épouvantées ne pouvaient sauver prises, forcées ou détachées du parti ennemi !

de l'embrasement celle divinité fatale qui avait Que dirai-je de celte journée de Cannes où la
déjà fait périr trois villes '
où elle était adorée. rage d'Annibal, tout cruel qu'il était, fut tel-

Alors le pontife Métellus, sans s'inquiéter de lement assouvie, qu'il ordonna la fin du car-
son propre salut, se jeta à travers lesflammes nage ? et de ces trois boisseaux d'anneaux d'or
et parvint à en tirer l'idole, étant lui-même à qu'il envoya aux Carthaginois après la bataille,
demi brûlé, car le feu ne sut pas le reconnaître. pour faire entendre qu'il y était mort tant de
* Etrange divinité, qui n'a seulement pas la chevaliers romains, que la perte était plus
force de s'enfuir, de sorte qu'un homme se facile à mesurer qu'à compter, et pour laisser
montre plus capable de courir au secours à penser quelle épouvantable boucherie on
d'une déesse que la déesse ne l'est d'aller au avait dû faire de combattants sans anneaux
sien. Aussi bien si ces dieux ne savaient pas d'or? Aussi le manque de soldats contraignit
se défendre eux-mêmes du feu, comment en les Romains à promettre l'impunité aux cri-
auraient-ils garanti la ville placée sous leur minels et à donner la liberté aux esclaves,
protection? et en effet il parut bien qu'ils n'y moins pour recruter leur armée, que pour
pouvaient rien du tout. Nous ne parlerions former une armée nouvelle avec ces soldats
pas ainsi à nos adversaires, s'ils disaient que infâmes. Ce n'est pas tout les armes mêmes
:

leurs idoles sont les symboles des biens éter- manquèrent à ces esclaves, ou, pour les appe-
* Truie, Lavioie et Albe, ler d'un nom moins flétrissant, à ces nouveaux
LIVRE 111. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 63

affranchis enrôlés pour la défense de la répu- la famine que, suivant quelques historiens, les
blique. On en
donc dans les temples,
prit habitants furent obligés de se repaître de
comme si les Romains eussent dit à leurs cadavres humains; ensuite, accablés de toutes
dieux Quittez ces armes que vous avez si
: sortes et ne voulant pas tomber
de misères
longtemps portées en vain, pour voir si nos entre mains d'Annibal, ils dressèrent un
les

esclaves n'en feront point un meilleur usage. grand bûcher où ils s'entr'égorgèrent, eux et
— Cependant le trésor public manquant d'ar- leurs enfants, au milieu des flammes. Je de-
gent pour payer les troupes, les particuliers mande si les dieux, ces débauchés, ces gour-
y contribuèrent de leurs propres deniers avec mands, avides à humer le parfum des sacri-
tant de zèle, qu'à l'exception de l'anneau et fices , et qui ne savent que tromper les
de la bulle ", misérables marques de leur hommes par leurs oracles ambigus, ne de-
dignité, lessénateurs, etàplus forte raison les vaient pas faire quelque chose en faveur d'une
autres ordres et les tribuns, ne se réservèrent ville si dévouée aux Romains, et ne pas souf-
rien de précieux. Quels reproches les païens frir qu'elle pérît pour leur avoir gardé une
ne nous feraient-ils pas, s'ils venaient à être inviolable fidélité, d'autant plus qu'ils avaient
réduits à cette indigence, eux qui ne nous les été les médiateurs de l'alliance qui unissait
épargnent pas dnns ce temps où l'on donne les deux cités. Et pourtant Sagonte, fidèle à la
plus aux comédiens pour un vain plaisir parole qu'elle avait donnée en présence des
qu'on ne donnait autrefois aux légions pour dieux, fut assiégée,opprimée, saccagée par
tirer la république d'un péril extrême ? un pour n'avoir pas voulu se rendre
perfide,
coupable de parjure. S'il est vrai que ces
CHAPITRE XX. dieux épouvantèrent plus tard Annibal par
des foudres et des tempêtes, quand il était
DE LA RUINE DE SAG0NTE,QUI PÉRIT POURN'aVOIR
sous les murs de Rome, d'où ils le forcèrent cà
POINT VOULU QUITTER l'ALLH,NCE DES ROMAINS,
se retirer, que n'en faisaient-ils autant pour
SANS QUE LES DIEUX DES ROMAINS VINSSENT A
Sagonte? J'ose dire qu'il y aurait eu pour eux
SON SECOURS.
plus d'honneur à se déclarer en faveur des
Mais de tous les malheurs qui arrivèrent alliés de Rome, attaqués à cause de leur fidé-
pendant cette seconde guerre punique, il n'y lité et dénués de tout secours, qu'à secourir

eut rien de plus digne de compassion que la Rome elle-même, qui combattait pour son
prise de Sagonte \ Cette ville d'Espagne, si propre intérêt et était en état de tenir tête à
attachée au peuple romain, tut en effet dé- Annibal. S'ils étaient donc véritablement les
truite pour lui être demeurée trop fidèle. protecteurs de la félicité et de la gloire de
Annibal, après avoir rompu la paix, unique- Rome, ils lui auraient épargné la honte inef-
ment occupé de trouver des occasions de façable de la ruine de Sagonte. Et maintenant,
pousser les Romains à la guerre, vint assiéger n'est-ce pas une folie de croire qu'on leur doit
Sagonte avec une puissante armée. Dès que d'avoir sauvé Rome des mains d'Annibal vic-
lanouvelle en parvint à Rome, on envoya des torieux, quand ils n'ont pas su garanlirde ses
ambassadeurs à Annibal pour l'obliger à lever coups une ville si fidèle aux Romains? Si le
le siège, et sur son refus, ceux-ci passèrent à peuple de Sagonte eût été chrétien, s'il eût
Carthage, où ils se plaignirent de cette infrac- souffert pour la foi de l'Evangile, sans toute-
tion mais ils s'en retournèrent
aux traités ; fois se tuer et se brûler lui-même, il eût souf-
sans avoir rien pu obtenir. Cependant cette fert du moins avec cette espérance que donne
ville opulente, si chère à toute la contrée et à la foi et dont l'objet n'est pas une félicité
la république romaine, fut ruinée par les Car- passagère, mais une éternité bienheureuse ;

thaginois après huit ou neuf mois de siège. On au lieu que ces dieux que l'on doit, dit-on,
n'en saurait lire le récit sans horreur, encore servir et honorer afin de s'assurer la jouis-
moins l'écrire; j'y insisterai pourtant en quel- sance des biens périssables de cette vie, que
ques mots, parce que cela importe à mon pourront alléguer leurs défenseurs pour les
sujet. D'abord elle fut tellement désolée par excuser de la ruine de Sagonte ? à moins qu'ils
ne reproduisent les arguments déjà invoqués
La buUa une petite boule d'or ou d'argent que porlaieUL au
à l'occasion de la mort de Régulus; il n'y a
* était
cou les jeunes patriciens.
' Voyez Tite-Live, lib. xxi, cap. 6-13. d'autre différence, en effet, sinon que Régulus
04 LA CITÉ DE DIEU.

n'est qu'un seul lionime, et que Sagonte est On y vil alors pour la première fois des lits
une entière; mais ni Régulus, ni les
ville d'airain et de riches tapis pour la première
;

Sagontins ne sont morts que pour avoir gardé fois des chanteuses parurent dans les festins,
leur foi. C'est pour le même motif que l'un et la porte fut ouverte à toutes sortes de disso-
voulut retourner aux ennemis et que les lutions. Mais je passe tout cela sous silence,
autres refusèrent de s'y joindre. Est-ce donc ayant entrepris de parler des maux que les
que la fldélité irrite les dieux, ou que l'on hommes souffrent malgré eux, et non de ceux
peut avoir les dieux favorables et ne pas laisser qu'ils font avec plaisir. C'est pourquoi il con-
de périr, soit villes, soit particuliers? Que nos venait beaucoup plus à mon sujet d'insister
adversaires choisissent. Si ces dieux s'offensent sur l'exemple de Scipion, qui mourut victime
j

contre ceux qui gardent la foi jurée, qu'ils de la rage de ses ennemis, loin de sa patrie (

cherchent des perfides qui les adorent mais ;


dont il avait été le libérateur, et abandonné de
si avec toute leur faveur, villes et particuliers ces dieux qu'on ne sert que pour la félicité de .

peuvent périr après avoir souffert une infinité la vie présente, lui qui avait protégé leurs .

de maux, alors certes c'est en vain qu'on les temples contre la fureur d'Annibal. Mais
adore en vue de la félicité terrestre. Que ceux comme que c'était le temps oii
Salluste assure
donc qui se croient malheureux parce qu'il florissaient lesbonnes mœurs, j'ai cru devoir
leur est interdit d'adorer de pareilles divinités, toucher un mot de l'invasion des délices de
cessent de se courroucer contre nous, puisque l'Asie, i)Our montrer que le témoignage de
enfin ils pourraient avoir leurs dieux présents, cet historien n'est vrai que par comparaison
et même favorables, et ne pas laisser non- avec les autres épociues où les mœurs furent
seulement d'être malheureux, mais de souf- beaucoup plus dépravées et les factions plus
frir les plus horribles tortures comme Régulus redoutables. Vers ce moment, en effet, entre
et les Sagontins. la seconde et la troisième guerre punique, fut
publiée la loi Voconia, qui défendait d'insti-
CHAPITRE XXI.
tuer pour héritière une femme, pas même
DE l'ingratitude DE ROME ENVERS SCIPION, SON une unique. Or, je ne vois pas qu'il se
fille
LIBÉRATEUR, ET DE SES MOEURS A l'ÉPOQUE puisse rien imaginer de plus injuste que cette
RÉPUTÉE PAR SALLUSTE LA PLUS VERTUEUSE. loi. Il est vrai que dans l'intervalle des deux
J'abrège afin de ne pas excéder les bornes guerres, les malheurs de la république furent
que je me suis prescrites, et je viens au temps un peu plus supportables ; car si Rome était
qui s'est écoulé entre la seconde et la dernière occupée de guerres au dehors, elle avait pour
guerre contre Carthage, et où Salluste prétend se consoler, outre ses victoires, la tranquillité
que les bonnes mœurs et la concorde floris- intérieure dont elle n'avait pas joui depuis
saient parmi les Romains. Or, en ces jours de longtemps. Mais après la dernière guerre ff
,

vertu et d'harmonie, le grand Scipion, le libé- punique la rivale de l'empire ayant été rui- '
,

rateur de Rome et de l'Italie, qui avait achevé née de fond en comble par un autre Scipion,
la seconde guerre punique, si funeste et si qui en prit le surnom d'Africain, Rome, qui
dangereuse, vaincu Annibal, dompté Carthage, n'avait plus d'ennemis à craindre, fut telle-
et dont toute la vie avait été consacrée au ser- ment corrompue par la prospérité, et cette
vice des dieux, Scipion se vit obligé, après le corruption fut suivie de calamités si désas-
triomphe le plus éclatant, de céder aux accu- treuses, que l'on peut dire que Carthage lui fit
sations de ses ennemis, et de quitter sa patrie, plus de mal par sa chute qu'elle ne lui en
qu'il avait sauvée et affranchie par sa valeur, avait fait par ses armes au temps de sa plus
pour passer le reste de ses jours dans la petite grande puissance. Je ne dirai rien des revers
ville de Literne, si indifférent à son rappel et des malheurs sans nombre qui accablèrent
qu'on dit qu'il ne voulut pas même qu'après les Romains depuis celte époque jusqu'à Au-
sa mort on l'ensevelît dans celte ingrate cité. guste, qui leur ôta la liberté, mais, comme ils
Ce fut dans ce même temps que le proconsul le reconnaissent eux-mêmes, une liberté ma-
Manlius, après avoir subjugé les Galates, ap- lade et languissante, querelltjuse et pleine de
porta à Rome les délices de l'Asie, pires pour périls, et qui faisant tout plier sous une auto-
elle que les ennemis les plus redoutables '. rité toute royale, communiqua une vie nou-
* Voyez Tite-Live ,lib. xxxix, cap. 6. velle à cet empire vieillissant. Je ne dirai rien
LIVRE m. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 65

non plus du traité ignominieux fait avec Nu- CHAPITRE XXIII.


mance; les poulets sacrés, dit-on, s'étaient
DES MAUX INTÉRIEURS QUI AFFLIGÈRENT LA RÉ-
envolés de leurs cages, ce qui était de fort
PUBLIQUE ROMAINE A LA SUITE d'UNE RAGE
mauvais augure pour le consul Mancinus ;

SOUDAINE DONT FURENT ATTEINTS TOUS LES


comme si, pendant cette longue suite d'années
ANIMAUX DOMESTIQUES.
où Numance tint en échec les armées romaines
et devint la terreur de la république, les Rapportons maintenant le plus succincte-
autres généraux ne l'eussent attaquée que sous ment possible des maux d'autant plus pro-
des auspices défavorables !
fonds qu'ils furent plus intérieurs, je veux
parler des discordes qu'on a tort d'appeler
CHAPITRE XXII. civiles, puisqu'elles sont mortelles pour la
cité. Ce n'étaient plus des séditions, mais de
DE PAR MITHRIDATE DE Tl'ER
l'ordre donné
véritables guerres où l'on ne s'amusait pas à
TOUS LES CITOYENS ROMAINS QU'ON TROUVE-
répondre à un discours par un autre, mais où
RAIT EN ASIE.
l'on repoussait le fer par le fer. Guerres ci-
Je passe, dis-je, tout cela sous silence; mais viles, guerres des alliés, guerres des esclaves,
donné par Mithridate, roi
puis-je taire l'ordre que de sang romnin répandu parmi tant de
de Pont, de mettre à mort le même jour tous combats quelle désolation dans l'Italie, cha-
1

les citoyens romains qui se trouveraient en que jour dépeuplée On dit qu'avant la guerre
1

Asie, où un si grand nombre séjournaient des alliés tous les animaux domestiques ,
pour leurs affaires privées, ce qui fut exé- chiens, chevaux, ânes, bœufs, devinrent tout
cuté ? Quel épouvantable spectacle Partout
' 1
à coup tellement farouches qu'ils sortirent de
où se rencontre un Romain à la campagne, ,
leurs étîibles et s'enfuirent çh et là, sans que
par les chemins, à la ville, dans les maisons, personne piit les approcher autrement qu'au
dans les rues, sur les places publiques, au lit, risque de la vie '. Quel mal ne présageait pas
à table, partout, à l'instant, il est impitoyable- un tel prodige, qui était déjà un grand mal,
ment massacré 1 Quelles furent les plaintes même s'il n'était pas un présage Supposez 1

des mourants, les larmes des spectateurs ou qu'un pareil accident arrivât de nos jours;
peut-être même des bourreaux I et quelle vous verriez les païens plus enragés contre
cruelle nécessité imposée aux hôtes de ces in- nous que ne l'étaient contre eux leurs ani-
fortunés , non-seulement de voir commettre maux.
chez eux tant d'assassinats, mais encore d'en être
eux-mêmes les exécuteurs, de quitter brusque- CHAPITRE XXIV.
ment le sourire de la politesse et de la bien-
DE LA DISCORDE CIVILE QU'ALLUMA l'eSPRIT
veillance pour exercer au milieu de la paix
SÉDITIEUX DES GRACQUES.
le terrible devoir de la guerre et recevoir in-
térieurement le contre-coup des blessures Le signal des guerres civiles fut donné par
mortelles qu'ils portaient à leurs victimes !
les séditions qu'excitèrent les Gracques à l'oc-

Tous ces Romains avaient-ils donc méprisé casion des lois agraires. Ces lois avaient pour
les augures? n'avaient-ils pas des dieux pu- objet de partager au peuple les terres que la
blics et des dieux domestiques à consulter noblesse possédait injustement mais vouloir ;

avant que d'entreprendre un voyage si fu- extirper une injustice si ancienne, c'était une
neste ? S'ils ne l'ont pas fait, nos adversaires entreprise non-seulement périlleuse, mais en-
n'ont pas sujet de se plaindre de la religion core, comme l'événement l'a prouvé, des plus
chrétienne ,
puisque longtemps avant elle les pernicieuses pour la république. Quelles fu-
Romains méprisaient ces vaines prédictions : nérailles suivirent la mort violente du pre-
et s'ils l'ont fait, quel profit en ont-ils retiré mier des Gracques, et, peu après celle du ,

alors que les lois, du moins les lois humai- second! Au mépris des lois et de la hiérarchie
nes, autorisaient ces superstitions? des pouvoirs, c'étaient la violence et les ar-
mes qui frappaient tour à tour les plébéiens et
'
Voyez Appien,cap. 22 et seq., Cicéron, De leqe Manil,, cap. 3^
t;t Otose, liist., lib. vi, cap. 2. les patriciens. On dit qu'après la mort du se-
cond des Gracques, le consul Lucius Opimus,
Voyez Orose, Hitl-, lib. v, cap. 18.

S. AuG. — Tome XIII. S


66 LA CITÉ DE DIEU.

qui avait soulevé la ville contre lui et entassé Thétis, mit la division entre les trois déesses ',
les cadavres autour du tribun immolé, pour- en jetant dans l'assemblée la fameuse pomme
suivit les restes de son parti selon les formes d'or, d'où prit naissance le différend de ces
de la justice et fit condamner à mort jusqu'à divinités, la victoire de Vénus, le ravissement
trois mille hommes : d'oîi l'on peut juger d'Hélène et enfin la destruction de Troie. C'est
combien de victimes avaient succombé dans pourquoi si elle s'était offensée de ce que Rome
la chaleur de la sédition, puisqu'un si grand n'avait pas daigné lui donner un temple
nombre fut atteint par l'instruction régulière comme elle avait fait à tant d'autres, et si ce
du magistrat. Le meurtrier deCaïusGracchus fut pour cela qu'elle y excita tant de troubles
vendit sa tète au consul son pesant d'or ; et de désordres, son indignation dut encore
c'était le prix fixé avant ce massacre, où périt s'accroître quand elle vit que dans le lieu
aussi le consulaire Marcus Fulvius avec ses même où le massacre était arrivé c'est-à- ,

enfants. dire dans le lieu où elle avait montré de ses


œuvres, on avait construit un temple à son
CHAPITRE XXV. ennemie. Les savants et les sages s'irritent
contre nous quand nous tournons en ridicule
DU TEMPLE ÉLEVÉ A LA CONCORDE PAR DÉCRET
toutes ces superstitions; et toutefois, tant
DD SÉNAT, DANS LE LIEU MÊME SIGNALÉ PAR
qu'ils resteront les adorateurs des mauvaises
LA SÉDITION ET LE CARNAGE.
comme des bonnes divinités, ils n'auront rien
Ce fut assurément une noble pensée du sé- à répondre à notre dilemme sur Concorde
la
nat que le décret qui ordonna l'érection d'un et la Discorde. De deux choses en effet
l'une, :

temple à la Concorde dans le lieu même où ou ils ont négligé le culte de ces deux déesses,
une sédition sanglante avait fait périr tant de et leur ont préféré la Fièvre et la Guerre, qui
citoyens de toute condition, afin que ce mo- ont eu des temples à Rome de toute antiquité;
nument du supplice des Gracques parlât aux ou ils les ont honorées, et alors je demande
yeux et à la mémoire des orateurs. Et cepen- pourquoi ils ont été abandonnés par la Con-
dant n'était-ce pas se moquer des dieux que corde et poussés par la Discorde jusqu'à la
de construire un temple à une déesse qui, si fureur des guerres civiles.
elleeût été présente à Rome, l'eût empêchée
de se déchirer et
de périr par les dissensions? CHAPITRE XXVI.
à moins qu'on ne dise que la Concorde, cou-
pable de ces tumultes pour avoir abandonné DES GUERRES QUI SUIVIRENT LA CONSTRUCTION
DU TEMPLE DE LA CONCORDE.
le cœur des citoyens, méritait bien d'être en-
fermée dans ce temple comme dans une prison. Ils crurent donc, en mettant devant les
Si l'on voulait faire quelque chose qui eût du yeux des orateurs un monument de la fin
rapport à ce qui s'était passé, pourquoi ne tragique des Gracques, avoir un merveilleux
bâtissait-on pas plutôt un temple à la Discorde? obstacle contre les séditions; mais les événe-
Y a-t-il des raisons pour que la Concorde soit ments qui suivirent, plus déplorables encore,
une déesse, et la Discorde non ? celle-là bonne firent paraître l'inutilité de cet expédient. A
et celle-cimauvaise, selon la distinction de partir de cette époque, en effet, les orateurs,
Labéon ', suggérée sans doute par la vue du loin de songer à éviter l'exemple desGracques,
temple que les Romains avaient érigé à la s'étudièrent à les surpasser. C'est ainsi que Sa-
Fièvre aussi bien qu'à la Santé. Pour être con- turninus, tribun du peujile, le préteur Caïus
séquents, ils devaient en dédier un non-seule- Servilius, et, quelques années après, Marcus
ment à la Concorde, mais aussi à la Discorde. Drusus, excitèrent d'horribles séditions, d'où
Ils s'exposaient à de trop grands périls en naquirent les guerres sociales qui désolèrent
négligeant d'apaiser la colère d'une si mé- l'Italie et la réduisirent à un état déplorable.
chante déesse, et ils ne se souvenaient plus Puis vint la guerre des esclaves, suivie elle-
que son indignation avait été le principe de la même des guerres civiles pendant lesquelles
ruine de Troie. Ce fut elle, en effet, qui, pour il se livra tant de combats et qui coûtèrent
se venger de ce qu'on ne l'avait point invitée tant de sang. On eût dit que tous ces peuples
avec les autres dieux aux noces de Pelée et de d'Italie, dont se composait la principale force
* Voyez plus haut, livre u, ch. Il, * Juoon, Pallas et Vénus.
,

LIVRE III. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. <;"

de l'empire romain, étaient des barbares à Fimbria tués dans leurs maisons, les deux
dompter. Rappellerai-je que soixante-dix gla- Crassus, le père et le fils, égorgés sous les
diateurs commencèrent la guerre des esclaves, yeux l'un de l'autre, Bébius et Numitorius
et que cettepoignée d'hommes, croissant en traînés par les rues et mis en pièces, Catulus
nombre et en fureur, en vint à triompher des forcé de recourir au poison pour se sauver
généraux du peuple romain? Comment citer des mainsdeses ennemis Mérula, flamine de ;

toutes les villes qu'ils ont ruinées, toutes les Jupiter, s'ouvrant les veines et faisant au dieu
contrées qu'ils ont dévastées? A peine les iiis- une libation de son propre sang; enfin on
toriens suffisent-ils à décrire toutes ces cala- massacrait sous les yeux de Marius tous ceux
mités. Et cette guerre ne fut pas la seule faite à qui il ne donnait pas la main quand ils le
par les esclaves; ils avaient auparavant ravagé saluaient •.

la Macédoine, la Sicile et toute la côte. Enfin


qui pourrait raconter toutes les atrocités de CHAPITRE XXVIII.
ces pirates, qui, après avoir commencé par
COMMENT SYLLA VICTORIEUX TIRA VENGEANCE
des brigandages, finirent par soutenir contre
DES CRUAUTÉS DE MARIUS.
Rome des guerres redoutables?
Sylla, qui vint tirer
vengeance de ces cruau-
CHAPITRE XXVII. tésau prix de tant de sang, mit fin à la guerre ;

mais comme sa victoire n'avait pas détruit les


DE LA GUERRE CIVILE ENTRE MARItS ET SYLLA.
inimitiés, elle rendit la paix encore plus
Marius, encore tout sanglant du massacre meurtrière. A toutes les atrocités du premier
de ses concitoyens, ayant été vaincu à son tour Marius, son fils Marius le Jeune et Carbon en
et obligé de s'enfuir, Rome commençait un ajoutèrent de nouvelles. de l'ap- Instruits
peu à respirer, quand Cinna et lui y rentrèrent proche de Sylla et désespérant de remporter
|)lus puissants que jamais. « Ce fut alors » ,
pour la victoire, et même de sauver leurs têtes, ils

me servir des expressions de Cicéron, « que remplirent Rome de massacres où leurs amis
« l'on vit, par le massacre des plus illustres n'étaient pas plus épargnés que leurs adver-
a citoyens, s'éteindre les flambeaux de la ré- saires. Ce ne fut pas assez pour eux de décimer
« publique. Sylla vengea depuis une victoire la ville ;
ils assiégèrent le sénat et tirèrent du
« si mais à combien de citoyens il en
cruelle ; palais, comme
d'une prison, un grand nombre
« coûta la vie, et que de pertes sensibles pour de sénateurs qu'ils firent égorger en leur pré-
« l'Etat M » En effet, la vengeance de Sylla fut sence. Le pontife Mucius Scévola fut tué au
plus funeste à Rome que n'eût été l'impunité, pied de l'autel de Vesta, où il s'était réfugié
et comme dit Lucain : comme dans un asile inviolable , et il s'en
fallut de peu qu'il n'éteignît de son sang le
« Le remède passa toute mesure, et l'on porta la main sur
des parties malades où il ne fallait pas toucher. Les coupables feu sacré entretenu par les vestales. Bientôt
périrent, mais quand il ne pouvait survivre que des cou- Sylla entra victorieux à Rome, après avoir fait
pables. Alors la baine se donna carrière, et la vengeance,
égorger dans une ferme publique sept mille
libre du joug des lois, précipita ses fureurs - ».
hommes désarmés et sans défense '. Ce n'était
Dans cette lutte de Marius et de Sylla, outre plus la guerre qui tuait, c'était la paix on ne ;

ceux qui furent tués sur le champ de bataille, se battait plus contre ses ennemis, un mot
tous les quartiers de la ville, les places, les suffisait pour les exterminer. Dans la ville, les
marchés, les théâtres , les temples même partisans de Sylla massacrèrent qui bon leur
étaient remplis de cadavres, à ce point qu'on sembla les morts ne se comptaient plus, jus-
;

n'aurait pu dire
avant ou après la
si c'était qu'cà ce
qu'enfin on conseilla à Sylla de laisser
victoire qu'il était tombé plus de victimes. vivre quelques citoyens, afin que les vain-
De retour de son exil, Marius eut à peine queurs eussent à qui commander. Alors s'ar-
rétabli sadomination , qu'on vit, sans parler rêta cette effroyable liberté du meurtre, et on
d'innombrables assassinats qui se commirent
de tous côtés, la tête du consul Octavius expo- ' Voyez Appien, De bell. civil., lib. i, cap. 71 seq.; et Plutarque,
Vies de Marins et de Sylla, passim.
sée sur la tribune aux harangues. César et ^Les historiens ne sont pas d'accord sur le chiffre des morts, que
lesuns fixent au-dessus de sept mille et les autres au-dessous. Saint
' Voyez Cicéron, 38 Caiilin., ch. 10, § 21. Augustin parait avoir adopté le récit de Velleius Paterculus (livre ii,
'
Lucain, Pharsale, livre n, vers 142-146. ch, 28).
,

68 LA CITÉ DE DIEU.

accueillit avec reconnaissance la table de qui formaient avec eux les membres d'un
proscription où étaient deux mille
portés même corps ? Il est vrai que les Gaulois égor-
noms de sénateurs et de chevaliers. Ce nom- gèrent tout ce qu'ils trouvèrent de sénateurs
bre, si attristant qu'il pût être, avait au moins dans Rome, mais au moins permirent-ils à
cela de consolant qu'il mettait fin au carnage ceux qui s'étaient sauvés dans le Capitole, et
universel, et on s'affligeait moins de la perte qu'ils pouvaient faire périr par un long siège,
de tant de proscrits qu'on ne se réjouissait de de racheter leur vie à prix d'argent. Quant
ce que le reste des citoyens n'avait rien à aux Goths, ils épargnèrent un si grand nombre
craindre. Mais malgré cette cruelle sécurité, de sénateurs, qu'on ne saurait affirmer s'ils
on ne laissa pas de gémir des divers genres en tuèrent en effet quelques-uns. Mais Sylla,
de supplices qu'une férocité ingénieuse faisait du vivant même de Marins, entra dans le Ca-
souffrir à quelques-unes des victimes dévouées pitole, qu'avaient respecté les Gaulois, et ce
à la mort. Il y en eut un que l'on déchira à fut de là qu'il dicta en vainqueur ses arrêts
belles mains, et on vit des hommes plus cruels de mort et de confiscation, qu'il fit autoriser
pour un homme vivant que les bêtes farouches par un sénatus-consulte. Et quand Marius, qui
ne le sont pour un cadavre '. On arracha les avait pris la fuite, rentra dans Rome en l'ab-
yeux à un autre et on lui coupa tous les sence de Sylla, plus féroce et plus sanguinaire
membres par morceaux puis on le laissa ,
que jamais, y eut-il rien de sacré qui échappât
vivre ou plutôt mourir lentement au milieu à sa fureur puisqu'il n'épargna pas même
,

de tortures effroyables On mit des villes


"-.
Mucius Scévola, citoyen, sénateur et pontife,
célèbres à l'encan, comme on aurait fait d'une qui embrassait l'autel où on croyait les destins
ferme il y en eut même une dont on con-
;
de Rome attachés ? Enfin, cette dernière pros-
damna à mort tous les habitants, comme s'il cription de Sylla, pour ne point parler d'une
se fût agi d'un seul criminel. Toutes ces hor- infinité d'autres massacres, ne fit-elle point
reurs se passèrent en pleine paix, non pour périr plus de sénateurs que les Goths n'en
hâter une victoire, mais pour n'en pas perdre ont pu même dépouiller ?
y eut entre la paix et la guerre une
le fruit. Il
luttede cruauté, et ce fut la paix qui l'em- CHAPITRE XXX.
porta car la guerre n'attaquait que des gens
;
DE l'enchaînement DES GUERRES NOMHREUSES ET
armés , au lieu que la paix immolait des
CRUELLES QUI PRÉCIÎDÈRENT l'AVÉNEMENT DE
hommes sans défense. La guerre laissait à
JÉSUS-CURIST.
l'homme attaqué la faculté de rendre blessure
pour blessure la paix ne laissait au vaincu,
; Quelle est donc l'effronterie des païens
à la place du droit de vivre, que la nécessité quelle audace à eux ,
quelle dérfiison , ou
de mourir sans résistance. plutôt quelle démence
de ne pas imputer
,

leurs anciennes calamités h leurs dieux et


CHAPITRE XXIX. d'imputer les Ces
nouvelles à Jésus-Christ I

guerres civiles de l'aveu de


plus cruelles ,
ROME EUT MOINS A SOUFFRIR DES INVASIONS DES ,

leurs propres historiens , que les guerres


GAULOIS ET DES GOTHS QUE DES GUERRES CI-
étrangères, et qui n'ont pas seulement agité,
VILES.
mais détruit la république sont arrivées ,

Quel acte cruel des nations barbares et longtemps avant Jésus-Christ, et par un en-
//étrangères peut être comparé à ces victoires chaînement de crimes, se rattachent de Marius
de citoyens sur des citoyens, et Rome a-t-elle et Sylla à Sertorius et Catilina, le premier
jamais rien vu de plus funeste, de plus hideux, proscritet l'autre formé par Sylla. Vint ensuite
de plus déplorable ? Y a-t-il à mettre en ba- la guerre de Lépide et de Catulus, dont l'un
lance l'ancienne irruption des Gaulois, ou voulait abroger ce qu'avait fait Sylla et l'autre
l'invasion récente des Goths, avec ces atrocités le maintenir; puis la lutte de Pompée et de
inouïes exercées par Marius, par Sylla, par César, celui-là partisan de Sylla qu'il égala ou
tant d'autres chefs renom més^ sur des hommes surpassa même en puissance celui-ci, ;
qui ne
* Voyez FloruSj lib. m, cap. 21. put souffrir grandeur de son rival et la
la
' L'homme qui subit ce sort cruel fut le préteur Marcus
Marias,
patent du rival de Sylla. Voyez Florus, lib. m, cap. 21, et Valère
voulut dépasser encore après l'avoir vaincu ;

Maxime, lib. IS, cap. 2, g 1. puis enfin, nous arrivons à ce grand César,
,

LIVRE m. — LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX. 69

qui fut depuis appelé Auguste, et sous l'em- cius Scévola n'y avait pas évité la mort, au
pire duquel naquit le Christ. Or, Auguste, lui lieu qu'aujourd'hui ceux qui s'emportent le
aussi, prit part à plusieurs guerres civiles où plus violemment contre le christianisme ont
périrent beaucoup d'illustres personnages dû la vie à des lieux consacrés au Christ, soit
entre autres cet homme d'Etat si éloquent, qu'ils aient couru s'y réfugier, soit que les
Cicéron. Quant à Jules César, après avoir barbares eux-mêmes les y aient conduits pour
vaincu Pompée, et usé avec tant de modéra- les sauver. Et maintenant j'ose affirmer, cer-
lion de sa victoire, qu'il pardonna à ses ad- tain de n'être contredit par aucun esprit im-
versaires et leur rendit leurs dignités, il fut partial, que si le genre humain avait reçu le
poignardé dans le sénatpar quelques patri- christianisme avant les guerres puniques, et
ciens, prétendus vengeurs de la liberté ro- si les mêmes malheurs qui ont désolé l'Eu-

maine, sous prétexte qu'il aspirait à la royauté. rope et l'Afrique avaient suivi l'établissement
Après sa mort, un homme d'un caractère bien du culte nouveau, il n'est pas un seul de nos
différent et tout perdu de vice, Marc-Antoine, adversaires qui ne les lui eût imputés. Que ne
affecta la même puissance, mais Cicéron lui diraient-ils point, surtout
si la religion chré-

résista vigoureusement, toujours au nom de tienne eût précédé l'invasion gauloise, ou le


ce fantôme de liberté. On vit alors s'élever cet débordement du Tibre, ou l'embrasement de ]

autre César, fils adoptif de .Iules, qui depuis, Rome, ou, ce qui surpasse tous ces maux, la
comme je l'ai dit, fut nommé Auguste. Cicéron fureur des guerres civiles? et tant d'autres
le soutenait contre Antoine , espérant qu'il calamités si étranges qu'on les a mises au
renverserait cet ennemi de la république et rang des prodiges à qui les imputeraient-ils,
,

rendrait ensuite la liberté aux Romains. Chi- sinon aux chrétiens, si elles étaient arrivées
mère d'un esprit aveuglé et imprévoyant ! au temps du christianisme? Je ne parle point
peu après ce jeune homme dont il avait
, , d'une foule d'autres événements qui ont causé
caressé l'ambition, livra sa tête à Antoine plus de surprise que de dommage; et en effet
comme un gage de réconciliation, et confisqua que des bœufs parlent, que des enfants arti-
à son profit cette liberté de la république pour culent quelques mots dans le ventre de leurs
laquelle Cicéron avait fait tant de beaux dis- mères, que l'on voie des serpents voler, des
cours. femmes devenir hommes et des poules se
changer en coqs, tous ces prodiges, vrais ou
CHAPITRE XXXI. faux, qui se lisent, non dans leurs poêles,
mais dans leurs historiens, étonnent plus les
IL Y A DE l'impudence AUX GENTILS A IMPUTER
hommes qu'ils ne leur font de mal. Mais
LES MALHEURS PRÉSENTS AU CHRISTIANISME ET
quand il pleut de la terre, ou de la craie, ou
A l'interdiction du CULTE DES DIEUX, PUIS-
même des pierres, je parle sans métaphore,
QU'IL EST AVÉRÉ qu'a l'ÉPOQUE OU FLORISSAIT
voilà des accidents qui peuvent causer de
CE CULTE, ILS ONT EU A SUBIR LES PLUS HOR-
grands dégâts.
RIBLES CALAMITÉS.
Nous lisons aussi que la lave enflammée du
Qu'ils accusent donc leurs dieux de tant de mont Etna se répandit jusque sur le rivage
maux, ces mêmes hommes qui se montrent de la mer, au point de briser les rochers et de
si peu reconnaissants envers le Christ ! Certes, fondre la poix des navires, phénomène désas-
' quand ces maux sont arrivés, la flamme des treux, à coup sûr, quoique singulièrement
sacrifices bridait sur l'autel des dieux ; l'en- incroyable '. Une éruption toute semblable
cens de l'Arabie s'y mêlait au parfum des jeta, dit-on, sur la Sicile entière une telle

fleurs nouvelles' ; les prêtres étaient entourés quantité de cendres que les maisons de Gatane
d'honneurs, les temples étincelaient de ma- en furent écrasées et ensevelies, ce qui toucha
gnificence; partout des victimes, des jeux, les Romains de pitié et les décida à faire re-
des transports prophétiques, et dans le même mise aux Siciliens du tribut de cette année '.
temps sang des citoyens coulait partout,
le Enfin, on rapporte encore que l'Afrique, déjà
versé par des citoyens jusqu'aux pieds des
autels. Cicéron n'essaya pas de chercher un *
Cette éruption de l'Etna est probablement celle dont parle Orosa
(Bist-i lib. V, cap. 6) et qui se produisit l'an de Rome 617.
asile dans un temple, parce qu'avant lui Mu- =
Ce désastre eut lieu l'an de Rome 637. Voyez Orose, lib. v,
' Allusion à un passage de VÊnêidf^ livre I, vers 116, U7. cap. 13.
70 LA CITÉ DE DIEli.

réduite en ce temps-là en province romaine, garnison'. Est-il une seule de ces calamités
fut couverte d'une prodigieuse quantité de que les insensés qui nous attaquent, et à qui
sauterelles qui, après avoir dévoré les feuilles nous sommes forcés de répondre, n'imputas-
et les fruits des arbres, vinrent se jeter dans sent au christianisme, si elles étaient arrivées
la mer comme une épaisse et effroyable nuée;
du temps des chrétiens? Et cependant ils ne
rejetées mortes par les flots, elles infectèrent les imputent point à leurs dieux, et, pour évi-

tellement l'air que, dans le seul royaume de ter des maux de beaucoup moindres que ceux
Massinissa, la mourir quatre-vingt
peste fit du passé, ils appellent le retour de ce même
mille hommes, et, sur les côtes, beaucoup culte qui n'a pas su protéger leurs ancêtres.
plus encore. A Utique, il ne resta que dix * Voyez Orose, lib. v, cap. U, et Julius Ohsequeas, d'après Tite-
soldats de trente mille qui composaient la Live, tap, 30.
LIVRE QUATRIÈME .

Argument. — Il est prouvé dans ce livre que la grandeur et la durée de l'empire romain ne sont point l'ouvrage de Jupiter
ni
des autres dieux du paganisme, dont la puissance est restreinte à des objets particuliers cl à des fonctions secondaires
mais
qu'il en faut faire honneur au seul vrai Dieu, principe de toute félicité, qui forme et maintient les royaumes de la terre par les
décrets souverains de sa sagesse.

CHAPITRE PREMIER. rite, non pour leur faire injure, mais dans
l'intention de les honorer. Ainsi Varron, ce
RÉCAPITULATION DES LIVRES PRÉCÉDENTS.
personnage si docte et dont l'autorité est si
En commençant ouvrage de la Cité decet grande parmi les païens, traitant des choses
Dieu, il m'a paru à propos d« répondre d'abord humaines et des choses divines qu'il sépare
à ses ennemis, lesquels, épris des biens de la en deux classes distinctes et distribue selon
terre et passionnés pour des objets qui passent, l'ordre de leur importance, Varron met les
attribuent à la religion chrétienne, la seule jeux scéniques au rang des choses divines,
salutaire et véritable, tout ce qui traverse la tandis qu'on ne devrait seulement pas les
jouissance de leurs plaisirs, bien que les maux placer au rang des choses humaines dans
dont la main de Dieu les frappe soient bien une société qui ne serait composée que d'hon-
plutôt un avertissement de sa miséricorde nêtes gens. Et ce n'est pas de son autorité
qu'un châtiment de sa justice. Et comme il
y privée que Varron fait cette classification;
a parmi eux une foule ignorante qui se laisse mais, étant Romain, il s'est conformé aux
animer contre nous par l'autorité des savants préjugés de son éducation et à l'usage. .Main-
et se persuade que les malheurs de notre comme à la fin du livre premier, j'ai
tenant,
temps sont sans exemple dans les siècles annoncé en quelques mots les questions que
passés (illusion grossière dont les habiles ne j'avais à résoudre,il suffit de se souvenir de

sont pas dupes, mais qu'ils entretiennent soi- ce que dans le second livre et dans le
j'ai dit

gneusement pour alimenter les murmures troisième pour savoir ce qu'il me reste à trai-
du vulgaire), j'ai dû, en conséquence, faire ter.

voir par les historiens mêmes des gentils que CHAPITRE II.

les choses se sont passées tout autrement. Il a


RÉCAPITULATION DU SECOND ET DU TROISIÈME
fallu aussimontrer que ces faux dieux qu'ils
LIVRE.
adoraient autrefois publiquement et qu'ils
adorent encore aujourd'hui en secret, ne sont J'avais donc promis de réfuter ceux qui im-
que des esprits immondes, des démons artifi- putent à notre religion les calamités de l'em-
cieux et pervers au point de se complaire dans pire romain, en rappelant tous les malheurs
des crimes qui, véritables ou supposés, n'en qui ont affligé Rome et les provinces soumises
sont toujours pas moins leurs crimes, puis- à sa domination avant l'interdiction des sacri-
qu'ils en ont exigé la représentation dans leurs flcesdu paganisme, malheurs qu'ils ne man-
fêtes, alin quenaturellement
les hommes queraient pas de nous attribuer, si notre reli-
faibles ne pussent se défendre d'imiter ces gion eût, dès ce temps-là, éclairé le monde et
scandales, les voyant autorisés par l'exemple aboli leur culte sacrilège. C'est ce que je crois
des dieux. Nos preuves à cet égard ne repo- avoir suffisamment développé au second livre
sent pas sur de simples conjectures, mais en et au troisième. Dans l'un j'ai considéré les
partie sur ce qui s'est passé de notre temps, maux de l'àme, maux véritables, ou
les seuls
ayant vu nous-mêmes célébrer ces jeux, et en du moins grands de tous, et dans
les plus
partie sur les livres de nos adversaires, qui l'autre j'ai parlé de ces maux extérieurs et
ont transmis les crimes des dieux à la posté- corporels, communs aux bons et aux mé-
chants, qui sont les seuls que ces derniers ap-
'
Nous savoos par une lettre de s;iint Augusriii {cLXix, ud Evod.^
préhendent, tandis qu'ils acceptent, je ne dis
n. 1 et Kt), que le livre iv et le livre v âe la Cite de ilicu ont été
écrhs l'an 415. pas avec indiUérence, mais avec plaisir, les
72 LA CITÉ DE DIEU.

autres maux qui les rendent méchants. Et ce- CHAPITRE III.

pendant combien peu ai-je parlé de Rome et


SI UN ÉTAT gri NE s'accroît que par la guerre
de son empire, à ne prendre que ce qui s'est
DOIT ÊTRE ESTIMÉ SAGE ET HEUREUX.
passé jusqu'au temps d'Auguste Que serait-ce 1

si j'avais voulu rapporter et accumuler non- Voyons donc maintenant sur quel fonde-
seulement les dévastations, les carnages de la ment les païens osent attribuer l'étendue et la
guerre et tous les maux que se font les durée de l'empire romain à ces dieux qu'ils
hommes, mais encore ceux qui proviennent prétendent avoir pieusement honorés par des
de la discorde des éléments, comme tous ces scènes infâmes jouées par d'infâmes comé-
bouleversements naturels qu'Apulée indique diens. Mais avant d'aller plus loin, je voudrais
en passant dans son livre Du monde, pour bien savoir s'ils ont le droit de se glorifier de
montrer que toutes les choses terrestres sont la grandeur et de l'étendue de leur empire,

sujettes à une infmité de changements et de avant d'avoir prouvé que ceux qui l'ont pos-
révolutions. en propres termes que les
11 dit ' sédé ont été véritablement heureux. Nous les
villes ont par d'effroyables
été englouties voyons en effet toujours tourmentés de guerres
tremblements de terre, que des déluges ont civiles ou étrangères, toujours parmi le sang

noyé des régions entières, que des continents et le carnage, toujours en proie aux noires

ont été changés en îles par l'envahissement pensées delà crainte ou aux sanglantes cupidi-
des eaux, et les mers en continent par leur tés de l'ambition, de sorte que s'ils ont eu quel-

retraite, que des tourbillons de vent ont ren- que joie, on peut la comparer au verre, dont
versé des villes, que le feudu ciel a consumé tout l'éclat ne sert qu'à faire plus appréhender
en Orient certaines contrées et que d'autres sa fragilité. Pour en mieux juger, ne nous lais-

pays en Occident ont été ravagés par des inon- sons point surprendre à ces termes vains et
dations. Ainsi on a vu quelquefois le volcan pompeux de peuples, de royaumes, de pro-
de l'Etna rompre ses barrières et vomir dans vinces mais puisque chaque homme, con-
;

la plaine des torrents de feu. Si j'avais voulu sidéré individuellement, est l'élément com-
recueillir tous ces désastres et tant d'autres posant d'un Etat, si grand qu'il soit, tout
dont l'histoire fait foi, quand serais-je arrivé comme chaque lettre est l'élément composant
au temps où le nom du Christ est venu arrê- d'un discours, représentons-nousdeux hommes
ter les pernicieuses superstitions de l'ido- dont l'un soit pauvre, ou plutôt dans une
lâtrie ? J'avais encore promis de montrer pour- condition médiocre, et l'autre extrêmement
quoi le vrai Dieu, arbitre souverain de tous riche, mais sans cesse agité de craintes, rongé
les empires, a daigné favoriser celui des Ro- de soucis, tourmenté de convoitises, jamais
mains, et de prouver du même coup que les en repos, toujours dans les querelles et les
faux dieux, loin de contribuer en rien à la dissensions, accroissant toutefois prodigieu-
prospérité de Rome, y ont nui au contraire sement ses richesses au sein de tant de mi-
par leurs artifices et leurs mensonges. C'est ce sères, mais augmentant du même coup ses

dont j'ai maintenant à parler, et surtout de la soins et ses inquiétudes que d'autre part
;

grandeur de l'empire romain car pour ce ;


l'homme d'une condition médiocre se con-
qui est de la pernicieuse influence des démons tente de son petit bien, qu'il soit chéri de ses
sur les mœurs, je l'ai déjà fait ressortir très- parents, de ses voisins, de ses amis, qu'il
amplement dans le second livre. Je n'ai pas jouisse d'une agréable tranquillité d'esprit,
manqué non plus, chaque fois que j'en ai qu'il soit pieux, bienveillant, sain de corps, •

trouvé l'occasion dans le cours de ces trois sobre d'habitudes, chaste de mœurs et calme
premiers livres, de signaler toutes les conso- dans sa conscience, je ne sais s'il y a un esprit
lations dont les méchants comme les bons, au assez fou pour hésiter à qui des deux il doit
milieu des maux
de la guerre, ont été rede- donner la préférence. Or, il est certain que la"l
vables au nom
de Jésus-Christ, selon l'ordre même règle qui nous sert à juger du bonheur
de cette providence « qui fait lever son soleil de ces deux hommes, doit nous servir pour
B et tomber sa pluie sur les justes et sur les celui de deux familles, de deux peuples, de
« injustes ? * » deux empires, et que si nous voulons mettre y
de côté nos préjugés et faire une juste appli-
* Voyez l'édition d'Elmenhorsl, page 73.
Matt. V, 45. cation de cette règle, nous démêlerons aisé-
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 73

ment ce qui est la chimère du bonheur et ce fort bien lui dire avec beaucoup de raison et
qui en est la réalité. C'est pourquoi, quand la d'esprit. Le roi lui ayant demandé pourquoi
religion du vrai Dieu est établie sur la terre, il troublait ainsi la mer, il lui repartit fière-

quand fleurit avec le culte légitime la pureté ment : « Du même que tu troubles la
droit
des mœurs, alors que les
il est avantajteux « terre. Mais comme je n'ai qu'un petit navire,

bons régnent au loin et maintiennent long- « on m'appelle pirate, et parce que tu as une
temps leur empire, non pas tant pour leur « grande flotte, on t'appelle conquérant », '

avantage que dans l'intérêt de ceux à qui ils


commandent. Quant à eux, leur piété et leur CHAPITRE V.
innocence, qui sont les grands dons de Dieu,
LA PUISSANCE DES GLADIATEURS FUGITIFS
suffisent pour les rendre véritablement heu-
FUT PRESQUE ÉGALE A CELLE DES ROIS.
reux dans celle vie et dans l'autre. Mais il en
va tout autrement des méchants. La puis- En conséquence, ne veux point examiner
je
sance, loin de leur être avantageuse, leur est quelle espèce de gens ramassa Romulus pour
extrêmement nuisible, parce qu'elle ne leur composer sa ville car aussitôt que le droit de
;

sert qu'à faire plus de mal. Quant à ceux qui cité dont il les gratifia les eut mis à couvert

la subissent, ce qui leur est avant tout préju- des supplices qu'ils méritaient et dont la
diciable, ce n'est pas la tyrannie d'autrui, crainte pouvait les porter à des crimes nou-
mais leur propre corruption car tout ce que ; veaux et plus grands encore, ils devinrent
les gens de bien souffrent de l'injuste domi- plus doux et plus humains. Je veux seulement
nation de leurs maîtres n'est pas la peine de rappeler ici un événement qui causa de graves
leurs fautes, mais l'épreuve de leur vertu. difficultés à l'empire romain et le mit à deux
C'est pourquoi l'homme de bien dans les fers doigts de sa perte, dans un temps où il était
est libre, tandis que le méchant est esclave déjà très-puissant et redoutable à tous les
jusque sur le trône; et il n'est pas esclave autres peuples. Ce fut quand un petit nombre
d'un seul homme, mais il a autant de maîtres de gladiateurs de la Campanie, désertant les
que de vices '. L'Ecriture veut parler de ces jeux de l'amphithéâtre, levèrent une armée
maîtres, quand elle dit : « Chacun est esclave considérable sous la conduite de trois chefs et
« de celui qui l'a vaincu - ». ravagèrent cruellement toute l'Italie. Qu'on
nous dise par le secours de quelle divinité,
CHAPITRE IV. d'un obscur et si misérable brigandage ils
si

parvinrent à une puissance capable de tenir


Ces empires, sans la justice, ne sont que
en échec toutes les forces de l'empire Con- !
DES ramas de brigands.
clura-t-on de la courte durée de leurs victoires
En effet, que sont les empires sans la jus- que les dieux ne les ont point assistés ? Comme
tice,sinon de grandes réunions de brigands ? si la vie de l'homme, quelle qu'elle soit, était

Aussi bien, une réunion de brigands est-elle jamais de longue durée A ce compte, les
1

autre chose qu'un petit empire, puisqu'elle dieux n'aideraient personne à s'emparer du
forme une espèce de société gouvernée par un pouvoir, personne n'en jouissant que peu de
chef, liée par un contrat, et où le partage du temi)s, et on ne devrait point tenir pour un
butin se tait suivant certaines règles conve- bienfait ce qui dans chaque homme et succes-
nues? Que cette troupe malfaisante vienne à sivement dans tous les hommes s'évanouit
augmenter en se recrutant d'hommes perdus, comme une vapeur. Qu'importe à ceux qui
qu'elle s'empare de places pour y fixer sa ont servi les dieux sous Romulus et qui sont
domination, qu'elle prenne des villes, qu'elle morts dejiuis longues années, qu'après eux
subjugue des peuples, la voilà qui reçoit le l'empire se soit élevé au comble de la gran-
nom de royaume, non parce qu'elle a dé- deur, loj-squ'ils sont réduits pour leur propre
j/ouillé sa cupidité, mais parce qu'elle a su compte à défendre leur cause dans les enfers?
accroître son impunité. C'est ce qu'un pirate, Qu'elle soit bonne ou mauvaise, cela ne fait
tombé au pouvoir d'Alexandre le Grand, sut rien à la question ; mais enfin, tous tant qu'ils

'
Saint Augustin prend ici le plus pur de la morale stoïcienne pour ' Cette anecdote est probablement empruntée au livre m de la
le combiner avec l'esprit chrélien,, Comp. Cicéron, paradoxe v. République de Cicéron. Voyez Nonius Marcellus, page 318, \i, et
' Il Pelr., n, 19. page 534, 15.
1

74 LA CITÉ DE DIEU.

vécu sous cet empire pen-


sontj après avoir il y a des historiens plus exacts qui les ont

dant une longue suite de siècles , ils ont convaincus plus d'une fois d'infidélité, tou-
proniptement achevé leur vie et ont passé jours est-il qu'on tombe d'accord que Ninus
comme un éclair après quoi ils ont disparu,
; étendit beaucoup l'empire des Assyriens. Et
chargés du poids de leurs actions. Que si au quant à la durée de cet empire, elle excède
j

contraire il faut attribuer à la faveur des dieux cellede l'empire romain, puisiiue les chro- |

tous les biens, si courte qu'en soit la durée, nologistes comptent douze cent quarante ans ;

les gladiateursdont je parle ne leur sont pas depuis la première année du règne de Ninus
médiocrement redevables, puisque nous les jusqu'au temps de la domination des Mèdes '.
voyons briser leurs fers, s'enfuir, assembler Or, faire la guerre à ses voisins, attaquer des
|

une puissante armée, et, sous la conduite et peuples de qui on n'a reçu aucune offense et !

le gouvernement de leurs chefs, faire trembler seulement pour satisfaire son ambition, qu'est-
l'empire romain, battre ses armées, prendre ce autre chose que du brigandage en grand ? v

ses villes, s'emparer de tout, jouir de tout,


contenter tous leurs caprices, vivre en un mot CHAPITRE VII.

j
comme des princes et des rois, jusqu'au jour s'ilfaut ATTRIBUER A l'ASSISTANCE OU A l' ABAN-
/ où ils ont été vaincus et domptés, ce qui ne
DON DES DIEUX LA PROSPÉRITÉ OU LA DÉCA-
I
s'est pas fait aisément '. Mais passons à des
DENCE DES EMPIRES.
exemples d'un ordre plus relevé.
Si l'empire d'Assyrie a eu cette grandeur et
CHAPITRE VI. cette durée sans l'assistance des dieux, pour-
quoi donc attribuer aux dieux de Rome la
DE l'ambition du ROI NINUS QDI LE PREMIER, ,
grandeur et la durée de l'empire romain?
DÉCLARA LA GLERRE A SES VOISINS AFIN d'É-
Quelle que soit la cause qui a fait prospérer!
TENDRE SON EMPIRE.
les deux empires, elle est la même dans les \

Justin, qui a écrit en latin l'histoire de la deux cas. D'ailleurs si l'on prétend que l'em- /
Grèce, ou plutôt l'histoire des peuples étran- pire d'Assyrie a prospéré par l'assistance des
gers, et abrégé Trogue-Pompée, commence dieux, je demanderai de quels dieux ? car
:

ainsi son ouvrage « Dans le principe, les


: les peuples subjugués par Ninus n'adoraient

M peuples étaient gouvernés par des rois qui point d'autres dieux que les siens. Dira-t-on
« étaient redevables de cette dignité suprême, que les Assyriens avaient des dieux particu-
M non à la faveur populaire, mais à leur vertu liers, plus habiles ouvriers dans l'art de bâtir

« consacrée par l'estime des gens de bien. 11 et de conserver des empires je demanderai
;

« n'y avait point alors d'autres lois que la vo- alors si ces dieux étaient morts quand l'em-
« lonté du prince. Les rois songeaient plutôt pire d'Assyrie s'est écroulé ? Ou bien serait-ce
M à conserver leurs Etats qu'à les accroître, et que faute d'avoir été payés de leur salaire, ou
« chacun d'eux se contenait dans les bornes sur la promesse d'une plus forte récompense,
« de son empire. Ninus fut le premier qui, ils ont mieux aimé passer aux Mèdes, pour se

« poussé par l'ambition, s'écarta de cette an- tourner ensuite du côté des Perses, en faveur
a cienne coutume. 11 porta la guerre chez ses de Cyrus qui les appelait et leur faisait espérer
« voisins, et comme il avait alTaire à des peu- une condition plus avantageuse ? En effet, ce
« pies encore neufs dans le métier des armes, dernier peuple, depuis la domination, vaste
« il assujétit tout jusqu'aux frontières de la en étendue, mais courte en durée, d'Alexan-
M Lybie ». Et un peu après « Ninus affermit
: dre Grand, a toujours conservé son ancien
le

« ses grandes conquêtes par une longue pos- Etat, et il occupe aujourd'hui dans l'Orient

« session. Après avoir vaincu ses voisins et une vaste étendue de pays *. Or, s'il en est
« accru ses forces par celles des peuples sou- ainsi, ou bien les dieux sont coupables d'infi-

« mis, il fit servir ses premières victoires à délité, puisqu'ils abandonnent leurs amis pour

« en remporter de nouvelles et soumit tout


Quelque opinion qu'on ait sur la * Ici, comme plus bas (livre xvi, ch. 17), saint Augustin suit la
(( l'Orient ».
chronologie d'Eusèbe.
véracité de Justin ou de Trogue-Pompée, car ^
L'empire des Perses, renversé par Alexandre (331 ans avant
J.-C.) , fut reconstitué par Arsace, chef des Parthes (2IB ans avant
*
La guerre des gladiateurs fut terminée, au bout de trois ans, par J.-C), pour reprendre une forme nouvelle sous Artaxerce, vain-
L. Crassus. nucur des Parthes, vers 226 après J.-C.
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 75

passer du côté de leurs ennemis, et font ce multitude de dieux qu'adoraient les Romains,
que Camille, qui n'était qu'un homme, ne quel est celui ou quels sont ceux à qui ils se
voulut pas quand, après avoir vaincu
faire, croient particulièrement redevables de la
les ennemis les plus redoutables de Rome, il grandeur et de la conservation de leur em-
éprouva l'ingratitude de sa patrie, ut qu'au pire ? Je ne pense pas qu'ils osent attribuer
lieu d'en conserver du ressentiment, il sauva quelque part dans un si grand et si glorieux
une seconde fois ses concitoyens en les déli- ouvrage à la déesse de Cloacina',ou à Volupia,
vrant des mains des Gaulois; ou bien ces qui tire son nom de la volupté, ou à Liben-
dieux ne sont pas aussi puissants qu'il con- tina, qui prend le sien du libertinage, ou à

viendrait à leur divinité, puisqu'ils peuvent Vaticanus, qui préside aux vagissements des
être vaincus par la prudence ou par la force ;
enfants, ou à Cunina^, qui veille sur leur
ou enfln, s'il n'est pas vrai qu'ils soient vain- berceau. Je ne puis ici rappeler en quelques
cus par des hommes, mais par d'autres dieux, lignes tous ces noms de dieux et de déesses
ily a donc entre ces esprits célestes des ini- qui peuvent à peine tenir dans de gros vo-
mitiés et des luttes, suivant que chacun se lumes, où l'on attache chaque divinité à son
range de tel ou tel parti, et alors pourquoi un objet particulier, suivant la fonction qui lui
Etat adorerait-il ses dieux propres de préfé- est propre.Par exemple, on n'a pas jugé à
rence à d'autres dieux que ceux-ci peuvent propos de confier à un seul dieu le soin des
appeler comme auxiliaires? Quoi qu'il en soit campagnes ; on a donné la plaine à Rusina %
au surplus de ce passage, de cette fuite, de le sommet
des montagnes à Jugatinus, la col-
cette migration ou de cette défection des dieux, line à Collatina, la vallée à Vallonia. On n'a
il est certain qu'on ne connaissait point encore même pas trouvé une divinité assez vigilante
Jésus-Christ quand ces monarchies ont été dé- pour lui donner exclusivement la direction
truites ou transformées. Car lorsque, après des moissons on a recommandé à Séia les
:

une durée de douze cents ans et plus, l'em- semences, pendant qu'elles sont encore en
pire des Assyriens s'est écroulé, si déjà la re- terre ; à Segetia, les blés quand ils sont levés;
ligion chrétienne eût annoncé le royaume à TutiUna, la tutelle des récoltes et des grains,
éternel et fait interdire le culte sacrilège des quand ils sont recueillis dans les greniers.
faux dieux, les Assyriens n'auraient pas man- Evidemment Segetia n'a pas été jugée suffi-
qué de dire que leur empire ne succombait, sante pour soigner les moissons depuis leur
après avoir duré si longtemps , que pour naissance jusqu'à leur maturité. Mais comme
avoir abandonné la religion des ancêtres et si ce n'était pas encore assez de cette foule de
embrassé celle de Jésus-Christ. Que la vanité divinités à ces idolâtres insatiables dont l'âme
manifeste de ces plaintes soit comme un mi- corrompue dédaignait les chastes enibras-
roir où nos adversaires pourront reconnaître sements de son dieu pour se prostituer à une
l'injustice des leurs, et qu'ils rougissent de les troupe infâme de démons, ils ont fait présider
produire, s'il leur reste encore quelque pu- Proserpine aux germes des blés, le dieu No-
deur. Mais je me trompe : l'empire romain datus aux nœuds du tuyau, la déesse Volutina
n'est pas détruit, comme l'a été celui d'As- à l'enveloppe de l'épi; vient ensuite Patelana*,
syrie ; il n'est qu'éprouvé. Bien avant le chris- quand l'épi Hostilina, quand la barbe
s'ouvre ;

tianisme, il a connu ces dures épreuves et il et l'épi sont de niveau; Flora, quand il est en
s'en est relevé. Ne désespérons pas aujourd'hui fleur ; Lacturnus, quand il est en lait ; Matuta,
qu'il se relève encore ; car en cela qui sait la
volonté de Dieu? * Il est clair que saint Augustin cite ici Cloacina comme la déesse
des cloaques, se fondant sur une tradition qui a été également suivie
CHAPITRE Vlll. par Tertullien {De PalL, cap. 4, p. 22, édit. de Saumaise) et par
saint Cyprien [De Idol. van.). Est-il vrai maintenant qu'il y eut à

SAURAIENT DIRE QUELS SONT Rome une déesse des cloaques? c'est fort douteux. Cloacina n'était
LES ROMAINS NE
peut-être qu'un surnom de Vénus (Vénus Cloacina^ purgatnx, e.xpia-
PARMI LEURS DIEUX CEUX A QUI ILS CROIENT trix, a cluendo).
* Cuiiina de cunrPy berceau.
DEVOIR l'accroissement ET LA CONSERVATION * Ces rapports étymologiques sont souvent intraduisibles en fran-

DE LEUR EMPIRE, CHAQUE DIEU EN PARTICULIER çais. Hiisina vient de rus (champs), et Jugatina de juyuin (crête,
cime des montagnes).
ÉTANT CAPABLE TOUT AC PLUS DE VEILLER A SA * Paielana de patere^ s'ouvrir saint Augustin aurait même pu
;

FONCTION PARTICULIÈRE. distinguer Patelana ou Patellana de Patella, Suivant Arnobe


{Contr. gent., lib. IV, p. 124), on invoquait Patella pour les choses
Mais cherchons, je vous prie, parmi cette ouvertes et Patellina pour les choses à ouvrir.
76 LA CITE DE DIEU.

quand il mûrit Runcina, quand on le coupe '.


; est, d'où vient qu'on
l'a respecté assez peu à

Je ne dis pas tout, car je nie lasse de nommer Rome pour le représenter par une
et ailleurs
ce qu'ils n'ont pas honte d'adorer; mais le statue? Superstition blâmée expressément par
peu que j'en ai dit suffit pour montrer qu'il Varron, qui, tout entraîné qu'il pût cire par
est déraisonnable d'attribuer l'origine , les le torrent de la coutume et par l'autorité de
progrès et la conservation de l'empire romain Rome, n'a pas laissé de dire et d'écrire qu'en
à des divinités tellement appliquées à leur élevant des statues aux dieux, on avait banni
office particulier qu'aucune lâche générale ne la crainte pour introduire l'erreur.
pouvait leur être confiée. Comment Segetiase
fût-elle mêlée du gouvernement de l'empire, CHAPITRE X.
elle à il n'était pas permis d'avoir soin à
qui
DES SYSTÈMES QUI ATTACHENT DES DIEUX DIFFÉ-
la fois des arbres et des moissons? comment
RENTS AUX DIFFÉRENTES PARTIES DE l'UNIVERS.
Cunina eût-elle pensé à la guerre, lorsque sa
charge ne s'étendait pas au-delà du berceau Pourquoi avoir marié Jupiter avec Junon
des enfants? que pouvait-on attendre de No- qu'on nous donne pour être à la fois « et sa
datus dans les combats, puisque son pouvoir, « sœur et sa femme '
? » C'est , dit-on ,
que
borné aux nœuds du tuyau, ne s'élevait pas Jupiter occupe l'éther, Junon, l'air, et que
jusqu'à la barbe de l'épi ? On se contente d'un ces deux éléments, l'un supérieur, l'autre infé-
portier pour garder l'entrée de sa maison , et rieur, sont étroitement unis. Mais alors, si

ce portier suffit parfaitement, c'est un homme ;


Junon remplit la moitié du monde, elle ôte de
nos idolâtres y ont mis trois dieux : Forculus, sa place à ce dieu dont le poëte a dit :

à la porte Cardea, aux gonds Limentinus,


; ;
« Tout est pleiu de Jupiter »,
au seuil en sorte que Forculus ne pouvait
;

garder à la fois le seuil et les gonds ^ Dira-t-on que


deux divinités remplissent
les
l'une et l'autre les deux éléments et qu'elles
CHAPITRE IX. sont ensemble chacun d'eux? Je demanderai
pourquoi l'on assigne particulièrement l'éther
si l'on doit attribuer la grandeur et la
à Jupiter et l'air à Junon? D'ailleurs, s'il suffit
DURÉE DE l'empire ROMAIN A JUPITER, QUE
de ces deux divinités pour tout remplir, à
SES ADORATEURS REGARDENT COMME LE PREMIER
quoi sert d'avoir donné la mer à Neptune et la
DES DIEUX.
terre à Pluton? Et qui plus est, de peur de
Mais laissons là, pour quelque temps du laisser ces dieux sans femmes, on a marié
moins, la foule des petits dieux et cherchons Neptune avec Salacie et Pluton avec Proser-
quel a été le rôle de ces grandes divinités par pine. C'est, dit-on, que Proserpine occupe la
qui Rome est devenue la dominatrice des région inférieure de la terre, comme Salacie
nations. Voilà sans doute une œuvre digne de la région inférieure de la mer, et Junon la
Jupiter, de ce dieu qui passe pour le roi de région inférieure du ciel, qui est l'air. Voilà
tous les dieux et de toutes les déesses, ainsi comment les païens essaient de coudre leurs
que le marquent et le sceptre dont il est fables; mais ils n'y parviennent pas. Car si les
armé, et ce Capitole construit en son honneur choses étaient comme ils le disent, leurs an-
au sommet d'une haute colline. ciens sages admettraient trois éléments et non
« Tout est plein de Jupiter '
pas quatre, afin d'en accorder le nombre avec
»,
celui des couples divins. Or, ils distinguent po-
mot, quoique d'un poëte,
s'écrie Virgile, et ce sitivement l'éther d'avec l'air. Quant à l'eau,
est cité comme
exactement vrai. Suivant Var- supposé que l'eau supérieure diffère en quelque
ron, c'est Jupiter qu'adorent en réalité ceux façon de l'eau inférieure, en haut ou en bas,
qui ne veulent adorer qu'un dieu sans image c'est toujours de l'eau. De même pour la
auquel ils donnent un autre nom *. Si cela terre; la différence du lieu peut bien changer
* Proserpina de proserpere, germer
j Volutina de involumeittumy ses qualités, mais non sa nature. Maintenant,
enveloppe Bofitilina (suivant saiDt Augustin) de hostire pour œqufire^
;
avec ces trois ou ces quatre éléments, voilà le
égaler, être de niveau Buncitta. de runcarp^ rimcmare, sarcler.
;

^ Forculus de foràj porte Cardea de cardo, gond Limentinus


; ;

de limen, seuil. résulter de divers autres passages de saint Augustin. Voyez plus bas,
' Virgile, Edon-, lu, vers 60. et le traité De cons. Evimgel., lib. l, n. 30.
cil. .11,
* Varron voulait-il parler du Jéhovah des Juifs? c'est ce qui semble ' Virgile, Enéide, livre i, vers 17.
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 77

monde complet où donc sera Minerve? quelle


: contre les poètes, puisque voilà les livres sacrés
partiedu monde aura-t-elle à remplir, quel qui font de Junon, non-seulement la sœur et
lieu à habiter? Car on s'est aviso de la mettre la femme, mais aussi la mère de Jupiter. On

an Capitole' avec.Iupileret.lunori, Ijiun qu'elle veut encore que la terre soit Cérès ou Vesla,
ne soit pas le fruit de leur mariage. Si on dit quoique le plus souvent Vesta ne soit que le
qu'elle habite la plus haute région de l'air et feu, la divinité des foyers, sans lesquels une
que c'est pour cela que les poètes la font citéne peut exister. Et c'est pour cela que l'on
naître du cerveau de Jupiter, je demande consacre des vierges au service de Vesta, le
pourquoi on ne l'a pas mise à la tète des dieux, feu ayant cette analogie avec les vierges, que,
puisqu'elle est située au-dessus de Jupiter. comme elles, il n'enfante rien. Mais tous ces
Serait-ce qu'il n'eût pas été juste de mettre la vains fantômes devaient s'évanouir devant
fille au-dessus du père? mais alors pourquoi celui qui a voulu naître d'une vierge. Et qui
n'a-t-on pas gardé la même justice entre Ju- pourrait souffrir, en effet, qu'après avoir at-

piter et Saturne? C'est, dira-t-on, que Saturne tribué au feu une dignité si grande et une
a été vaincu par Jupiter. Ces deux dieux se sorte de chasteté, ils ne rougissent point d'i-

sont donc battus ! Point du tout, s'écrie-t-on ;


dentifier quelquefois Vesta avec Vénus, afin

ce sont là des bavardages de la fable. Eh bieni sans doute que la virginité, si révérée dans les
soit ne croyons pas à la fable et ayons meil-
; vestales, ne soit plus qu'un vain nom? Si Vesta
leure opinion des dieux. Puis donc que l'on n'est autre que Vénus, comment des vierges
n'a pas mis Saturne au-dessus de Jupiter, que la servi raient-elle en s'abstenant des œuvres

ne plaçait-on le père et le fils sur le même de Vénus? Y aurait-il par hasard deux Vénus,
rang? C'est, dit-on, que Saturne est l'image l'une vierge et l'autre épouse? ou plutôt trois,
du temps -. A ce compte, ceux qui adorent la Vénus des vierges ou Vesta, la Vénus des
Saturne adorent le temps et voilà Jupiter, le , femmes, et la Vénus des courtisanes, à qui les
roi des dieux, qui est issu du temps. Aussi Phéniciens offraient le prix de la prostitution
bien, quelle injure fait-on à Jupiter et à Junon de leurs filles avant que de les marier '? La-

de dire qu'ils sont issus du temps, s'il est vrai quelle de ces trois Vénus est la femme de
que Jupiter soit le ciel et Junon la terre % le Vulcain? Ce n'est pas la vierge, puisqu'elle a
ciel et la terre ayant été créés dans le temps? un mari. Loin de moi la pensée que ce soit la
C'est la doctrine qu'on trouve dans les livres courtisane! ce serait faire trop d'injure au flls

de leurs savants et de leurs sages; et Virgile de Junon, à l'émule de Minerve. C'est donc la
s'inspire, non des fictions de la poésie, mais Vénus des épouses; mais alors que les épouses
des systèmes des philosophes, quand il dit : prennent garde d'imiter leur patronne dans
ce qu'elle a fait avec Mars. Vous en revenez
« Alors Père tout-puissant, l'Elher, descend au sein de
le

son épouse et la réjouit par des pluies fécondes * ».


encore aux fables, me
; mais, en vé-
dira-t-on
rité, où nos adversaires de
est la justice à
c'est-à-dire qu'ildescend au sein de Tellus ou s'emporter contre nous, quand nous parlons
de la Terre ici, on veut voir des
; car encore ainsi de leurs dieux, et de ne pas s'emporter
différences et soutenir qu'autre chose est la contre eux-mêmes, quand ils assistent avec
Terre, autre chose Tellus, autre chose enfin tant de plaisir au spectacle des crimes de ces
Tellumo \ Chacune de ces trois divinités a dieux, et, chose incroyable si le fait n'était
son nom, ses fonctions, son culte et ses autels. pas avéré, quand ils veulent faire tourner à
On donne encore à la terre le nom de mère des l'honneur de la divinité ces représentations

dieux, en sorte qu'il n'y a pas tant à se récrier scandaleuses?

' Minerve fut placée au Capitole sou3 Tarquin le Superbe. Voyez


Denys d'HalycarDasse, Antiq.y iJb. iv, cap. 62. CHAPITRE XI.
* Voyez CicéroD, (7e Nat, deor., lib. u, cap. 25.
* JuDOD, citée icicomme figurant la terre, est citée plus haut comme DE CETTE OPINION DES SAVANTS DU PAGANISME
figurant l'air. U n'y a pas là proprement inexactitude, ni contradic-
tion. Junon. par rapport à Jupiter, c'est
l'élément inférieur par QUE TOIS LES DIEUX NE SONT QU'UN SEUL ET
rapport à l'élément supérieur. Quand Jupiter figure l'éther, Junon
MÈ51E DIEU, SAVOIR : JUPITER.
figure l'air ; quand Jupiter désigne le ciel, Junon désigne la terre.
Voyez Varron, De lin(/, lat,, lib. v, cap. 27.
* Virgile, Georg., liv. il, vers 325, 326. Qu'ils apportent donc autant de raisons
' Terra désignait 1 "élément terrestre dans son unité, Tellus, la ca-
pacité passive de la terre, Tellumo, son énergie active et fécondante. *
Au témoignage d'Busèbe, d'après SanchoniatUoD j voyez Prœp.
Voyez plus bas, livre Vil, ch. 23. Evang, lib. i, cap. 10.
,

LA CITÉ DE DIEU.

physiques et autant de raisonnements qu'il qui prophétisent les destinées, et qu'on appelle
leur plaira pour établir tantôt que Jupiter est Carmentes qu'il préside, sous le nom de
'
;

l'âme du monde, laquelle pénètre et meut Fortune, aux événements fortuits; qu'il soit
toute cette masse iiniucnse composée de quatre Rumina, quand il présente aux enfants la
éléments ou d'un plus grand nombre; tantôt mamelle, par la raison que le vieux langage
qu'il donne une part de sa puissance à sa sœur nomme la mamelle riima; qu'il soit Potina
et à ses frères; tantôt qu'il est l'étlier et qu'il pour leur donner à boire, et Educa ' pour
embrasse Junon, qui est l'air répandu au- leur donner à manger; qu'il doive à la peur
dessous de lui ; tantôt qu'avec l'air il est tout enfantine le nom de Paventin à l'espérance ;

le ciel, et que, par ses pluies et ses semences, qui vient celui de Venilia; à la volupté celui
il féconde la terre, qui se trouve être à la fois de Volupia à l'action celui d'Agenoria
; ;

sa femme et sa inère^ car cela n'a rien de aux stimulants qui poussent l'action jusqu'à
déshonnête entre dieux; tantôt enfin, pour l'excès, celui de Stimula ;
qu'on l'appelle
n'avoir pas à voyager dans toute la nature, Strenia, parce qu'il excite le courage; Nume-
qu'il est le dieu unique, celui dont a voulu comme enseignant à nombrer Camena,
ria, ;

parler, au sentiment de plusieurs, le grand comme apprenant à chanter; qu'il soit le dieu
poète qui a dit : Cousus, pour les conseils qu'il donne, et la
déesse Sentia pour les sentiments qu'il inspire ;
« Dieu circule à travers toutes les terres, toutes les mers,
qu'il veille, sous le nom de Juventa, au passage
toutes les profondeurs des cieux ' ».
de l'enfance à la jeunesse qu'il soit encore la ;

Qu'ainsi, dans l'éther, dans il soit Jupiter , Fortune Barbue, qui donne de la barbe aux
l'air, Junon dans la région supérieure de la
;
adultes, et qu'on aurait dû, pour leur faire
mer, Neptune, et Salacie dans la région infé- honneur, appeler du nom nicâle deFortunius,
rieure Pluton au haut de la terre, et au bas,
;
plutôt que d'un nom femelle, à moins qu'on
Proserpine dans les foyers domestiques
;
n'eût préféré, selon l'analogie qui a tiré le
Vesta dans les forges Vulcain
; parmi les ,
;
dieu Nodatus des nœuds de
la tige, donner à

astres, le Soleil, la Lune et les Etoiles parmi ;


la Fortune nom
de Barbatus, puisqu'elle a
le

les devins, Apollon dans le commerce, Mer- ; les barbes dans son domaine; que ce soit en-

cure en tout ce qui commence, Janus, et


; core le même dieu qu'on appelle Jugatinus,
Terminus en tout ce qui finit dans le temps, ; quand il joint les époux ; Virginiensis, quand
Saturne dans la guerre ; Mars et Bellone ,
;
il détache du sein de la jeune mariée la cein-

dans les fruits de la vigne, Liber dans les ;


ture virginale ;
qu'il soit même, s'il n'en a
moissons, Cérès; dans les forêts, Diane dans ;
point de honte, le dieu Mutunus ou Tutunus',
les arts, Minerve enfin, qu'il soit encore cette ;
que les Grecs appellent Priape en un mot,;

foule de petits dieux pour ainsi dire plé- ,


qu'il soit tout ce que j'ai dit et que je
tout ce
béiens qu'il préside, sous le nom de Liber,
: n'ai pas dit, car je n'ai pas eu dessein de tout
à la vertu génératrice des hommes, et sous le dire ;
que tous ces dieux et toutes ces déesses \\
nom de Libéra à celle des ;
qu'il soit femmes forment un seul et même Jupiter, ou que
Diespiter% qui conduit les accouchements à toutes ces divinités soient ses parties, comme
terme Mona, qui veille au flux menstruel
; ;
le pensent quelques-uns, ou ses vertus, selon
Lucina, qu'on invoque au moment de la déli- l'oitinion qui fait de lui l'âme du monde;
vrance que sous le nom d'Opis ' il assiste les admettons enfin celle de ces alternatives qu'on
'

nouveau-nés et les recueille sur le sein de la voudra, sans examiner en ce moment ce qu'il
terre ouvre la bouche à leurs pre-
;
qu'il leur en est, je demande ce que perdraient les
miers vagissements et soit alors le dieu Vati- païens à faire un calcul plus court et plus
canus; qu'il devienne Levana pour les sou- sage, et à n'adorer qu'un seul Dieu? Que mé-
lever de terre et Cunina pour les soigner , priserait-on de lui, eu effet, en l'adorant lui-
dans leur berceau qu'il réside en ces déesses ;
même? Si l'on a eu à craindre que quelques
parties de sa divinité omises ou négligées ne
Virgile, Georg., lib. iv,Ters. 221, 222. vinssent à s'en irriter, il n'est donc pas vrai
'
Diespiter signifie probablement père du jour {diei pater). Voyez
Aulu-Gelle, lib. v, cap. 12, et Varron, Ile ling. lat., lib. v, § 66. ' Sur le rôle de ces déesses, voyez Aulu-Gelle, lib. xvi, cap. 16.
• Opis, de ops, force, secours. La déesse Opis ne doit pas être con- ^
Potina de potare^ boire Educa de educarfi, nourrir.
;

fondue avec Ops ou Rhéa, femme de Saturne. Voyez Servius ad Sur le dieu Mutunus ou Tutunus, voyez Aroobe, Contr. gent.j
Virg. /En-, lib. xi, vers 532. ib, IV, p. 134, et Lactance, Insti!., lib. i, cap. 20.
,

LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 79

qu'il soit, comme on le prétend, la vie uni- masse tout entière soit la substance commune
verselle embrassant dans son unité tous les d'où naissent chacune à son tour les âmes de
dieux connue ses vertus, ses membres ou ses tous les vivants, il suit de là qu'il n'y a aucun
parties; et il faut croire alors que chaque être qui ne soit une jiartie de Dieu. Or, qui ne

partie a sa vie propre, séparée de la vie des voit que les conséquences de ce système sont
autres parties, puisque l'une d'elles peut s'ir- impies et irréligieuses au suprême degré,
riter, s'apaiser, s'émouvoir sans l'autre. Dira- puisqu'il s'ensuit qu'en marchant sur un
t-on que toutes ensemble, c'est-à-
ses parties corps, je marche sur une partie de Dieu, et
dire tout Jupiter s'offenserait,si chaque partie qu'en tuant un animal, c'est une partie de
n'était point particulièrement adorée ? Ce serait Dieu que je tue? Mais je ne veux pas dire
dire une absurdité; car aucune partie ne serait tout ce que peut ici suggérer la pensée, sans

négligée, du moment qu'on servirait celui qui que le langage puisse décemment l'exprimer.
les comprend toutes. D'ailleurs, sans entrer
ici dans des détails infinis, quand les païens CHAPITRE XIII.
soutiennent que tous les astres sont des parties
DU SYSTÈME QUI N'aDMET COMME PARTIES DE DIEU
de Jupiter, qu'ils ont la vie et des âmes raison-
QUE LES SEULS ANIMAUX RAISONNABLES.
nables, et qu'à ce titre ils sont évidemment
des dieux, ne s'aperçoivent pas qu'à ce
ils Dira-t-on qu'il n'y a que les animaux rai- 1

compte il y a une infinité de dieux qu'ils sonnables, comme les hommes, par exemple,
|
n'adorent pas et à qui ils n'élèvent ni temples, qui soient des parties de Dieu? Mais si lel
ni autels, puisqu'il y a très-peu d'astres qui monde tout entier est Dieu, je ne vois pas de
aient un culte et des sacrifices particuhers. Si quel droit on retrancherait aux bêtes leur
donc les dieux s'offensent quand ils ne sont portion de divinité. Au surplus, à quoi bon
pas singulièment adorés, comment les païens insister? ne parlons que de l'animal raison-
ne craignaient-ils pas, pour quelques dieux nable, de l'homme. Quoi de plus tristement
qu'ils se rendent propices, d'avoir contre eux absurde que de croire qu'en donnant le fouet
tout le reste du ciel? Que s'ils pensent adorer à un enfant, on le donne aune partie de Dieu?
toutes les étoiles en adorant Jupiter qui les Que dire de ces parties de Dieu qui deviennent
embrasse toutes, ils pourraient donc aussi injustes, impudiques, impies, damnables enfin,
résumer dans le culte de Jupiter celui de tous si ce n'est que pour supporter de pareilles con-

les dieux. Ce serait le moyen de les contenter séquences, il faut avoir perdu le sens? Je de-
tous; au lieu que le culte rendu à quelques- manderai enfin pourquoi Dieu s'irrite contre
uns doit mécontenter le nombre beaucoup ceux qui ne l'adorent pas, puisque c'est s'ir-
plus grand de ceux qu'on néglige, surtout riter contre des parties de soi-même. Il ne
quand ils se voient préférer un Priape étalant reste donc qu'une chose à dire, c'est que cha-
sa nudité obscène, eux qui resplendissent de cun des dieux a sa vie propre, qu'il vit pour i

lumière dans les hauteurs du ciel. soi, sans faire partie d'un autre que soi, et
qu'il faut adorer, sinon tous les dieux, car ilSj
CHAPITRE XII. sont tellement nombreux que cela est impos-
sible, du moins tous ceux que l'on peut con-
DU SYSTÈME QUI FAIT DE DIEU l'AME DU MONDE ET
naître et servir. Ainsi, comme Jupiter est le
DU MONDE LE COUPS DE DIEU.
roi des dieux, j'imagine que c'est à lui qu'on
Que maintenant de cette doctrine
dirai-je attribue la fondation et l'accroissement de
d'un Dieu partout répandu ? ne doit-elle pas l'empire romain. Car s'il n'était pas l'auteur
soulever tout homme intelligent ou plutôt d'un sigrand ouvrage, à quel autre dieu en
tout homme quel qu'il soit? Certes il n'est pourrait-on faire honneur, chacun ayant son
pas besoin d'une grande sagacité, à qui- emploi distinct qui l'occupe assez et ne lui
conque sait se dégager de l'esprit de conten- laisse pas le temps d'entreprendre sur la charge
tion, pour reconnaître que si Dieu est l'ùme des autres? H n'y a donc sans contredit que le
du monde et le monde le corps de cette âme, roi des dieux qui ait pu travailler à l'accrois-
si ce Dieu réside en quelque façon au sein de sement et à la grandeur du roi des peuples.
la nature, contenant toutes choses en soi, de
telle sorte que l'âme universelle qui vivifie la
80 LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE XIV. guer un mauvais. Car il est d'un méchant de


souhaiter un sujet de haine ou de crainte
os A TORT DE CROIRE QUE C'EST JUPITER QUI VEILLE
pour avoir un sujet de victoire. Si donc ce
A LA PROSPÉRITÉ DES EMPIRES, ATTENDU QUE
n'est que par des guerres justes et légitimes
LA VICTOIRE, SI ELLE EST UNE DÉESSE, COMME
que les Romains sont parvenus à posséder un
LE VEILENT LES PAÏENS, A PU SEULE SUFFIRE A
si vaste empire, je leur propose une nouvelle
CET EMPLOI.
déesse à adorer : c'est l'Injustice des nations
Je demanderai ici tout d'abord pourquoi on étrangères, qui a si fort contribué à leur gran-
n'a pas fait de l'empire un dieu. On n'en peut deur par le soin qu'elle a pris de leur susciter
donner aucune raison, puisqu'on a fait de la d'injustes ennemis, à qui ils pouvaient faire
victoire une déesse. Qu'est-il même besoin dans justement et avantageusement la guerre. Et
cette affaire de recourir à Jupiter, si la victoire a pourquoi l'Injustice ne serait-elle pas une
ses faveurs et ses préférences, et si elle va tou- déesse, et une déesse étrangère, puisque la
jours trouver ceux qu'elle veut rendre vain- Crainte, la Pâleur et la Fièvre sont au rang
queurs? Avec la protection de cette déesse, des divinités romaines? C'est donc à ces deux
quand même Jupiter resterait les bras croisés déesses , l'Injustice étrangère et la Victoire,
ou s'occuperait d'autre chose, de quelles na- qu'il convient d'attribuer la grandeur des Ro-
tions, de quels royaumes ne viendrait-on pas mains, l'une pour leur avoir donné des sujets
à bout? On dira que les gens de bien sont de guerres, l'autre pour les avoir heureuse-
arrêtés par la crainte d'entreprendre des ment terminées sans que Jupiter ait eu la peine
guerres injustes qui n'ont d'autre objet que de s'en mêler. Quelle part en effet pourrait-on
de s'agrandir aux dépens de voisins pacifiques lui attribuer, du moment où les faveurs qui
et inoûensifs. Voilcà de beaux sentiments; si seraient réputées venir de lui sont elles-mêmes
ce sont ceux de mes adversaires, je m'en ré- prises pour des divinités, et sont honorées et
jouis et je m'en félicite. invoquées comme telles? II y aurait part s'il
Empire, comme l'autre s'appelle Vic-
s'appelait
CHAPITRE XV. toire. Or, si l'on dit que l'empire est un pré-
sent de Jupiter, pourquoi la victoire n'en se-
s'il convient a un peuple VERTUEUX
rait-elle pas un
aussi? Et certes elle en serait
DE SOUHAITER DE s'AGRANDIR.
un en au lieu d'adorer une pierre au
effet, si

Mais il y a dès lors une nouvelle question Capitole, on reconnaissait et on adorait le Roi
qui s'élève c'est de savoir s'il convient à un
: des rois et le Seigneur des seigneurs'.
peuple vertueux de se réjouir de l'agrandisse-
ment de son empire. La cause, en effet, ne CHAPITRE XVI.
saurait en être que dans l'injustice de ses voi-
POURQUOI LES ROMAINS, QUI ATTACHAIENT UNE
sins qui en l'attaquant sans raison lui ont
DIVINITÉ A TOUS LES OBJETS EXTÉRIEURS ET A
donné occasion de s'agrandir justement par la
TOUTES LES PASSIONS DE l'aME AVAIENT PLACÉ ,

guerre. Supposez, en effet, qu'entre tous les


HORS DE LA VILLE LE TEMPLE DU REPOS.
peuples voisins régnassent la justice et la
paix, tout État serait de peu d'étendue, et au Je suis que les Romains, qui
fort surpris

sein de cette médiocrité et de ce repos univer- affectaient une divinité à chaque objet et pres-
sels les divers États seraient dans le monde ce que à chaque mouvement de l'âme, et qui
que sont les diverses familles dans la cité. avaient bâti des temples dans la ville à la
Ainsi la guerre et les conquêtes, qui sont un déesse Agenoria, qui nous fait agir, à la déesse
bonheur pour les méchants sont pour les , Stimula, qui nous stimule aux actions exces-
bons une nécessité. Toutefois, comme le mal sives, à la déesse Murcia, qui, fout au contraire,
serait plus grand si les auteurs d'une agres- au lieu de nous exciter, nous rend, dit Pom-
sion injuste réussissaient à subjuguer ceux ponius, mous et languissants % à la déesse
qui ont eu à la subir, on a raison de regarder Strenia, quinous donne de la résolution; je
la victoire des bons comme une chose heu- m'étonne, dis-je, qu'ils n'aient pas voulu
reuse; mais cela n'empêche pas que le bon- Apoc. XIX, 16.
*

Il y a ici un rapport intraduisible dans les mots. La déesse Aliir-


'
heur ne soit plus grand de vivre en paix avec cia, dit saint Augustin d'après Poraponius, rend l'homme murcidus
un bon voisin que d'être obligé d'en subju- c'est-à-dire mou et languissant. Quel est ce Pomponius ? on l'ignore.
.

LIV RE IV. — A QUI EST DUE LA GRANUELIK DES ROMAINS. 81

admettre Repos aux honneurs publics de


le
CHAPITRE XVIII.

Rome et l'aient laissé hors de la porte Colline'. SI LES PAÏENS ONT EU QUELQUE RAISON DE FAIRE
Etait-ce un signe de leur esprit ennemi du DEUX DÉESSES DE LA FÉLICITÉ ET DE LA FOR-
repos, ou plutôt n'était-ce pas une preuve que TUNE.
les adorateurs obstinés de cette troupe de di-
vinités on plutôt de démons ne peuvent jouir N'a- 1- on pas fait aussi une déesse de la Féli-

de ce repos auquel le vrai Médecin nous cité? ne lui a-t-on pas construit un temple,
convie, quand il dit «Apprenez de moi à être
:
dresséun autel, offert des sacrifices? Il fallait
« doux et hundjles de cœur, et vous trouverez au moins s'en tenir à elle car où elle se trouve,
;

« dans vos âmes le repos ^ » quel bien peut manquer? Mais non, la For-
tune a obtenu comme elle le rang et les hon-
CHAPITRE XVII. neurs divins. Y a-t-il donc quelque différence
entre la Fortune et la Félicité? On dira que la
SI, EN SUPPOSANT JUPITER TOUT-PCISSANT, fortune peut être mauvaise, tandis que la féli-
LA VICTOIRE DOIT ÊTRE TENUE POUR DÉESSE. cité, si elle était mauvaise, ne serait plus la
félicité. Mais tous les dieux, de quelque sexe
Dira-t-on que c'est Jupiter qui envoie la
qu'ils soient, si toutefois ils ont un sexe, ne
Victoire, et que cette déesse, étant obligée
doivent-ils pas être réputés également bons?
d'obéir au roi des dieux, va trouver ceux qu'il
C'était du moins le sentiment de Platon' et
lui désigne range de leur côté? Cela aurait
et se
des autres philosophes, aussi bien que des
un sens raisonnable si, au lieu de Jupiter, roi
Comment donc se
plus excellents législateurs.
tout imaginaire, il s'agissait du véritable Roi
des siècles, lequel envoie son ange (et non la
fait-ilque la Fortune soit tantôt bonne et
tantôt mauvaise? Serait-ce par hasard que,
Victoire, qui n'est pas un être réel) pour dis-
lorsqu'elle devient mauvaise, elle cesse d'être
tribuer à qui il lui plaît le triom])he ou le
revers selon les conseils quelquefois mysté-
change tout d'un coup en un per-
déesse, et se

rieux, jamais injustes, de sa Providence. Mais nicieux démon? Combien y a-t-il donc de For-
si l'on voit dans la Victoire une déesse, pour-
tunes? Si vous considérez un certain nombre
quoi le Triomphe ne serait-il pas un dieu et d'hommes fortunés, voilà l'ouvrage de la
;

que n'en fait-on le mari de la Victoire, ou son bonne fortune, et puisqu'il existe en même
frère, ou son fils? En général, les idées que temps plusieurs hommes infortunés, c'est
les païens se sont formées des dieux sont telles
évidemment le fait de la mauvaise fortune;
que si je les trouvais dans les poètes et si je vou- or, comment une seule et même fortune serait-

lais les discuter sérieusement, mes adversaires elle à la fois bonne et mauvaise, bonne pour

ne manqueraient pas de me dire que ce sont là ceux-ci, mauvaise pour ceux-là? La question

des fictions poétiques dont il faut rire au lieu estde savoir si celle qui est déesse est toujours
de les prendre au pied de la lettre; et cepen- bonne. Si vous dites oui, elle se confond avec
dant ils ne riaient pas d'eux-mêmes, quand la Félicité. Pourquoi alors lui donner deux
ils allaient, non pas lire dans les poêles, mais noms différents? Mais passons sur cela, car il

consacrer dans les temples ces traditions n'est pas fort extraordinaire qu'une même
insensées. C'est donc à Ju|)iter qu'ils devaient chose porte deux noms. Je me borne à de-
demander toutes choses, c'est à lui seul qu'il mander pourquoi deux temples, deux cultes,
deux autels? Cela vient, disent-ils de ce que
,
fallait s'adresser ; car, supposez que la Victoire
la Félicité est la déesse qui se donne à ceux
soit une
déesse, mais une déesse soumise à un
roi,de quelque côté qu'il l'eût envoyée, on qui l'ont méritée, tandis que la Fortune arrive
ne peut admettre qu'elle eût osé lui désobéir. aux bons et aux méchants d'une manière for-
tuite, et c'est de là même qu'elle tire son nom.
Mais comment Fortune est-elle bonne, si
la

elle se donne aux bons et aux méchants


* Le temple du Kepos était situé sur la voie Lavicana, qai com- sans
mençait à la porte EaquîliDa. Voyez Tite-Live, lib. iv, cap. 41.
pour(|Uoi la servir, si elle
' Matt. XI, 29. discernement; et
s'offre à tous, se jetant comme une aveugle
sur le premier venu, et souvent même
aban-
donnant ceux qui la servent pour s'attacher à

Voyez la Bcpublique, livre il et ailleurs.

G
S. At'G. Tome XIll.
82 LA CITÉ DE DIEU.

ceux qui la méprisent? Que si ceux qui l'ado- s'il existait une telle divinité, je conviens
rent se flattent, par leurs hommages, de fixer qu'elle serait préférable à beaucoup d'autres ;

son attention et ses faveurs, elle a donc égard mais comme la vertu est un don de Dieu, et
aux mérites et n'arrive pas fortuitement. Mais non une déesse, ne la demandons qu'à Celui
alors que devient la définition de la Fortune, qui seul peut la donner, et toute la tourbe
et" comment peut-on dire qu'elle se nomme des faux dieux s'évanouira. Pourquoi aussi
ainsi parce qu'elle arrive fortuitement? De ont-ils fait de la Foi une déesse, et lui ont-ils
deux choses l'une ou il est inutile de la ser-
:
consacré un temple et un autel ? L'autel de '

vir, si elle est vraiment la Fortune ou si elle ; la Foi est dans le cœur de quiconque est assez
sait discerner ceux qui l'adorent, elle n'est éclairé pour la posséder. D'où savent-ils d'ail-
plus la Fortune. Est-il vrai aussi que Jupiter leurs ce que c'est que la Foi, dont le meilleur
l'envoie où il lui plaît? Si cela est, qu'on ne et le principal ouvrage est de faire croire au
serve donc que Jupiter, la Fortune étant in- vrai Dieu ? Et puis le culte de la Vertu ne
capable de résistera ses ordres et devant aller sufflsait-il pas? La Foi n'est-elle pas où est la
où il ou du moins qu'elle n'ait pour
l'envoie ; Vertu ? Eux-mêmes n'ont-ils pas divisé la
adorateurs que les méchants et ceux qui ne Vertu en quatre espèces la prudence, la jus- :

veulent rien faire pour mériter et obtenir les tice, la force et la tempérance -? Or, la foi fait
dons de la Félicité. partie de la justice, surtout parmi nous qui
savons que « le juste vit de la foi ^ ». Mais je
CHAPITRE XIX.
m'étonne que des gens si disposés à multiplier
DE LA FORTUNE FÉMININE. les dieux, et qui faisaient une déesse de la Foi,
Les païens ont tant de respect pour cette aient cruellement offensé plusieurs déesses en
prétendue déesse Fortune, qu'ils ont très-soi- négligeant de diviniser toutes les autres vertus.
gneusement conservé une tradition suivant La Tempérance, par exemple, n'a-t-elle pas
laquelle la statue, érigée en son honneur par mérité d'être une déesse, ayant procuré tant
les matrones romaines sous de Forliaie le nom de gloire à quelques-uns des plus illustres
féminine, aurait parlé et dit plusieurs fois que Romains? Pourquoi la Force n'a-t-elle pas des
cet hommage lui était agréable. Le fait serait- autels, elle qui assura la main de Mucius
il on ne devrait pas être fort surpris,
vrai, Scévola ' sur le brasier ardent, elle qui préci-
car il aux démons de tromper les
est facile pita Curtius^ dans un gouffre pour le bien delà
hommes. Mais ce qui aurait dû ouvrir les aux deux Décius"
patrie, elle enfin qui inspira
yeux aux païens, c'est que la déesse qui a de dévouer leur vie au salut de l'armée, si
parlé est celle qui se donne au hasard, et non toutefois il est vrai que ces Romains eussent
celle qui a égard aux mérites. La Fortune a la force véritable, ce que nous n'avons pas à
parlé, dit-on, mais muette
la Félicité est restée ;
examiner présentement. Qui empêche aussi
pourquoi vous prie, sinon pour que
cela, je que la Sagesse et la Prudence ne figurent au
les hommes se missent peu en peine de bien rang des déesses ? Dira-t-on qu'en honorant
vivre, assurés qu'ils étaient de la protection la Vertu en général, on honore toutes ces
de la déesse aux aveugles faveurs ? Et en vé- vertus ? A ce compte, on pourrait donc aussi
rité, si la Fortune a parlé, mieux eût valu que n'adorer qu'un seul Dieu, si on croit que tous
ce fût la Fortune virile que la Fortune fémi- ' les dieux ne sont que des parties du Dieu su-
nine, afin de ne pas laisser croire que ce grand prême. Enfin la Vertu comprend aussi la Foi
miracle n'est en réalité qu'un bavardage de et la Chasteté, qui ont été jugées dignes d'a-
matrones. voir leurs autels propres dans des temples
CHAPITRE XX. séparés.

DE LA VERTU ET DE LA FOI, QUE LES PAÏENS


ONT HONORÉES COMME DES DÉESSES PAR DES Adcus Martius à la Fortune virile [De fort. Roman., p. 318, F. —
Comp. Ovide, Fastes, lib. ir, vers 145 et seq.)
TEMPLES ET DES AUTELS, OUBLIANT QU'lL Y A * Ce temple était l'ouvrage du roi Numa, selon Tite-Live, lib. l,
cap. 21.
BEAUCOUP d'autres VERTUS QUI ONT LE MÊME
'Cette classification des vertus est de Platon, Voyez la République,
DROIT A ÊTRE TENUES POUR DES DIVINITÉS. livre IV et ailleurs. Voyez aussi Cicéron, De offic., lib. i,
' Habac. Il, 4.

Ils ont fait une déesse de la Vertu, et certes,


''
Voyez Tite-Live, lib. n, cap. 12.
* V^oyez Tite-Live, lib. vil, cap, 6.
* PluUrque assure qu'il y avait à Rome un temple dédié par le roi * Voyez Tite-Live, lib. viii, cap. 9, et lib. x, cap. 28.
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 83

CHAPITRE XXI. vagit, à la déesse Cunina l'enfant au berceau,


à la déesse Rumina l'enfant (]ni tète, au dieu
LES PAÏENS, n'ayant PAS LA CONNAISSANCE DES
Statilinus les gens qui sont debout, à la déesse
DONS DE DIEU, AURAIENT DU SE BORNER AU
Adéona ceux qui nous abordent, à la déesse
CULTE DE LA VERTU ET DE LA FÉLICITÉ.
Abéona ceux qui s'en vont'? pourquoi fallait-
Disons-le neitement : toutes ces déesses ne il s'adresser à la déesse Mens pour être intel-

sont pas filles de la vérité, mais de la vanité. ligent, au dieu Volumnus et à la déesse Vo-

Dans le fait, les vertus sont de? dons du vrai lumna pour posséder le bon vouloir, aux
Dieu, et non pas des déesses. D'ailleurs, quand dieux des noces pour se bien marier, aux
on possède la Vertu et la Félicité, qu'y a-t-il à dieux des champs et surtout à la déesse Fruc-
souhaiterde pius?etquel objet pourrait su Hire tesca pour avoir une bonne récolte, à Mars et

à qui ne suffisent pas la Vertu, qui embrasse à Bellone pour réussir à la guerre, k la déesse
tout ce qu'on doit faire, et la Félicité, qui ren- Victoire pour être victorieux, au dieu Honos
ferme tout ce qu'on peut désirer? Si les Ro- pour avoir des honneurs, à la déesse Pécunia
mains adoraient Jupiter pour en obtenir ces pour devenir riche, enfin au dieu j^i^sculanus
deux grands biens (car le maintien d'un em- et à son fils Argentinus pour avoir force

pire et son accroissement, supposé que ce cuivre et force argent ^? Au fait, la monnaie
soient des biens, sont compris dans la Félicité), d'argent a été précédée par la monnaie de
comment vu que la Félicité, aussi
n'ont-ils pas cuivre et ce qui m'étonne, c'est qu'Argen-
;

bien que la Vertu, estun don de Dieu, et non tinus n'ait pas à son tour engendré Aurinus,
pas une déesse? Ou si on voulait y voir des puisque la monnaie d'or est venue après. Si
divinités, pourquoi ne pas s'en contenter, ce dieu eût existé, il est à croire qu'ils l'au-

sans recourir à un si grand nombre d'autres raient préféré à son père Argentinus et à son
dieux? Car enfin rassemblez par la pensée grand-père /Esculanus, comme ils ont préféré
toutes les attributions qu'il leur a plu de par- Jupiter à Saturne. Encore une fois, qu'était-il

tager entre tous les dieux et toutes les déesses, nécessaire, pour obtenir les biens de l'âme ou
je demande s'il est possible de découvrir un ceux du corps, ou les biens extérieurs, d'a-
bien quelconque qu'une divinité puissedonner dorer et d'invoquer cette foule de dieux que
à qui posséderait la Vertu et la Félicité. Quelle je n'ai pas tous nommés, et que les païens
demander à Mercure et à
science aurait-il à eux-mêmes n'ont pu diviser et multiplier à
Minerve, du moment que la Vertu contient l'égal de leurs besoins, alors que la déesse
en soi toutes les sciences, suivant ladi'finilion Félicité pouvait si aisément les résumer tous?

des anciens, qui entendaient par Vertu l'art de El non-seulement elle seule suffisait pour ob-
bien vivre, et faisaient venir le mot latin ars tenir tous les biens, mais aussi pour éviter
du mot grec i^iH, qui signifie vertu ? Si la tous les maux ; car à quoi bon invoquer la
Vertu suppose de l'esprit, qu'était-il besoin du déesse Fessonia contre la fatigue, la déesse
père Catius, divinité chargée de rendre les Pellonia pour expulser l'ennemi, Apollon ou
hommes fins et avisés pouvant
', la Félicité Esculape contre les maladies, ou ces deux
aussi d'ailleurs leur procurer cet avantage? médecins ensemble, quand le cas était grave?
car naître spirituel est une chose heureuse; et à quoi bon enfin le dieu Spiniensis pour ar-
c'est pourquoi ceux qui n'étaient pas encore racher les épines des champs, et la déesse
nés, ne pouvant servir la Félicité pour en ob- Rubigo ^ pour écarter la nielle? La seule Féli-
tenir de l'esprit, le culte que lui rendaient leurs cité, par sa présence et sa protection, pouvait
parents devait suppléer à ce défaut. Quelle détourner ou dissiper tous ces maux. Enfin,
nécessité pour les femmes en couche d'in- puisque nous traitons ici de la Vertu * de la
voquer Lucine, quand, avec l'assistance de Félicité, si la Félicité est la récompense de la
la Félicité, elles pouvaient non-seulement ac- Vertu, ce n'est donc pas une déesse, mais un
coucher heureusement, mais encore mettre don de Dieu; ou si c'est une déesse, pourquoi
au monde des enfants bien partagés? était-il
besoin de recommander à la déesse Opis l'en- * Adeona de adire^ aborder
Ahconti de titjire, s'en aller.
;

' On sait que le nom


déesse Alens signifie intelligence, que
de la
fant qui naît, au dieu Vaticanus l'enfant qui Pt'cunia veut dire monnaie, richesse. .'Escidniius vient de (FS, airain,
cuivre.
*
Le dieu Catiu?, du le lexte, rend les hommes cati, c'est-à-dire *
Ovide décrit les Bubiginalia, fêtes de la déesse Ruhigo, dans ses
fins. Fastes, lib. IV, vers. 907 et seq.
84 LA CITÉÎDE'DIEU.

ne dit-on pas que c'est elle aussi qui donne la rendre l'homme parfaitement heureux? Car
vertu, puisque être vertueux est une grande enfin on ne peut désirer autre chose que le
félicité? bonheur. Pourquoi ont-ils attendu si tard,
CHAPITRE XXII. après tant de chefs illustres, et jusqu'à Lu-
cuUus ', pour leur élever des autels? pour-
DE LA SCIENCE QUI APPREND A SERVIR LES DIEUX,
quoi Romulus, qui voulait fonder une cité
SCIENCE QUE VARRON SE GLORIFIE DAVOIR AP-
PORTÉE AUX ROMAINS.
heureuse, n'a-t-il pas consacré un temple à
cette divinité, de préférence à toutes les autres
Quel donc ce grand service que Varron
est qu'il pouvait se dispenser d'invoquer, puisque
se vante d'avoirrendu à ses concitoyens, en rien ne lui aurait manqué avec elle? En effet,
leur enseignant non-seulement quels dieux sans son assistance il n'aurait pas été roi, ni
ils doivent honorer, mais encore quelle est la placé ensuite au rang des dieux. Pourquoi
fonction propre de chaque divinité? Comme donc a-t-il donné pour dieux aux Romains
il ne sert de rien, dit-il, de connaître un mé- Janus, Jupiter, Mars, Picus, Faunus, Tibé-
decin de nom et de visage, si l'on ne sait pas rinus. Hercule? Quelle nécessité que Titus
qu'il est médecin de même il est inutile de
; Tatius y ait ajouté Saturne, Ops, le Soleil, la
savoir qu'Esculape est un dieu, si l'on ignore Lune, Vulcain, la Lumière *, et je ne sais
qu'il guérit les maladies, et à quelle fin on peut combien d'autres, jusqu'à la déesse Cloacine,
avoir à l'implorer. Varron insiste encore sur en même temps qu'il oubliait la Félicité?
cette pensée à l'aide d'une nouvelle compa- D'où vient que Numa a également négligé
raison:«On ne peut vivre agréablement», dit- cette divinité, lui qui a introduit tant de dieux
il, «et même on ne peut pas vivre du tout, si et tant de déesses? Serait-ce qu'il n'a pu la
« l'on ignore ce que c'est qu'un forgeron, un découvrir dans la foule ? Certes, si le roi Hos-
« boulanger, un couvreur, en un mot tout ar- tilius l'eût connue et adorée, il n'eût pas élevé
a tisan à qui on peut avoir à demander un us- des autels à la Peur et à la Pâleur. En pré-
« tensile, ou encore sil'on nesaitoù s'adresser sence de la Félicité, la Peur et la Pâleur
« pour un guide, pour un aide, pour un maître ; eussent disparu, je ne dis pas apaisées, mais
« de même la connaissance des dieux n'est utile mises en fuite.
« qu'à condition de savoir quelle est pour cha- Au comment se fait-il que l'empire
surplus,
« que divinité la faculté, la puissance, la fonc- romain eût déjà pris de vastes accroissements,
« tion qui lui sont propres i> . El il ajoute : « Par avant que personne adorât encore la Félicité?
« ce moyen nous pouvons apprendre quel Serait-ce pour cela qu'il était plus vaste qu'heu-
« dieu il faut appeler et invoquer dans chaque reux? Car comment la félicité véritable se
« cas particulier, et nous n'irons pas faire fût-elle trouvée où la véritable piété n'était
« comme les baladins, demandent de l'eau
qui pas? Or, culte sincère du vrai
la piété, c'est le
«à Bacchus et aux Nymphes du vin». Oui Dieu non l'adoration de divinités faus-
, et
certes, Varron a raison voilà une science très-
: ses qui sont autant de démons. Mais depuis
utile, et il n'y a personne qui ne lui rendît même que la Félicité eut été reçue au nombre
grâce, si sa théologie était conforme à la vé- des dieux, cela n'empêcha pas les guerres
rité, c'est-à-dire s'il apprenait aux hommes à civiles d'éclater. Serait-ce par hasard qu'elle
adorer le Dieu unique et véritable, source de fut justement indignée d'avoir reçu si tardi-
tous les biens. vement des honneurs qui devenaient une
sorte d'injure, étant partagés avec Priape et
CHAPITRE XXIII.
Cloacine, avec la Peur, la Pâleur et la Fièvre,
LES ROMAINS SONT RESTÉS LONGTEMPS SANS ADORER
et tant d'autres idoles moins faites pour être
LA FÉLICITÉ, BIEN QU'iLS ADORASSENT UN TRÈS-
adorées que [tour perdre leurs adorateurs ?
GR.\ND NOMBRE DE DIVINITÉS, ET QUE CELLE-CI
Si l'on voulait après tout associer une si
DUT LEUR TENIR LIEU DE TOUTES LES AUTRES.
grande déesse à une troupe si méprisable, que
Mais revenons à la question, et supposons * C'est vers l'an de Rome
679 que Luciaius Lucallus, après avoir
que les livres et le culte des païens soient ^incu Mithridate uQ temple à la Félicité.
et Tigrane, éleva
"
Il est probable qu'en cet endroit saint Augustin s'appuie sur Var-
fondés sur la Vérité, et que la Félicité soit une ron. Dans le De ling. lat., lib. v, § 71, le théologien romain cite

déesse pourquoi ne l'ont-ils pas exclusive- comme divinités sabines, introduites par le roi Titus Tatius ; Saturne,
;
Ops, Lune, Vulcain, et en outre le dieu Summauus,
le Soleil, la
ment adorée, elle qui pouvait tout donner et dont saint Augustin va parler à la fin du chapitre.
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 85

ne lui rendait-on tout au moins des honneurs ment ces divinités mêmes, qui résistèrent à
plus distingués? Est-ce une chose supportable Jupiter, n'eussent pas résisté à la Félicité, qui
que la Félicité n'ait été admise ni parmi les leur a donné Jupiter pour roi ou si elles lui ;

dieux Consentes qui composent, dit-on, le


^, eussent résisté, c'eût été moins par mépris
conseil de Jupiter, ni parmi les dieux qu'on que par le désir de garder une place obscure
appelle Choisis? qu'on ne lui ait pas élevé dans le temple de la Félicité, plutôt que de
quelque temple qui se fît remarquer par la briller sans elle dans des sanctuaires parti-
hauteur de sa situation et par la magnificence culiers.
de son architecture? Pourquoi môme n'aurait- Supposons donc la Félicité établie dans un
on pas fait plus pour elle que pour Jupiter? lieu vaste et éminent; tous les citoyens sau-
car si Jupiter occupe le trône, c'est la Félicité raient alors où doivent s'adresser leurs voîux
qui le lui a donné. Je suppose, il est vrai, légitimes. Secondés par l'inspiration de la
qu'en possédant le trône il a possédé la féli- nature, ils abandonneraient cette multitude
cité mais la félicité vaut encore mieux qu'un
; inutile de divinités, de sorte
que le temple de
trône car vous trouverez sans peine un
: la Félicité seraitdésormais le seul fréquenté
homme à qui la royauté fasse peur; vous par tous ceux qui veulent être heureux, c'est-
n'en trouverez pas qui refuse la félicité. Que à-dire par tout le monde, et qu'on ne deman-
l'ondemande aux dieux eux-mêmes, par les derait plus la félicité qu'à la Félicité elle-
augures ou autrement, s'ils voudraient céder même, au lieu la demander à tous les
de
leur place à la Félicité, au cas où leurs tem- dieux. Et en que demande-t-on autre
effet
ples ne laisseraient pas assez d'espace pour lui chose à quelque dieu que ce soit, sinon la fé-
élever un édifice digne d'elle; je ne doute licité ou ce qu'on croit pouvoir y contribuer?

point que Jupiter en personne ne lui aban- Si donc il dépend de la Félicité de se donner
donnât sans résistance les hauteurs du Capi- à qui bon lui semble, ce dont on ne peut
tole.Car nul ne peut résister à la félicité, à douter qu'en doutant qu'elle soit déesse, n'est-
moins qu'il ne désire être malheureux, ce qui ce pas une folie de demander la félicité à toute
est impossible. Assurément donc, Jupiter n'en autre divinité, quand on peut l'obtenir d'elle-
userait pas comme firent à son égard les dieux. même? Ainsi donc il est prouvé qu'on devait
Mars et Terme et la déesse Juventas, qui re- lui donner une place éminente et la mettre
fusèrent nettement de lui céder la place, bien au-dessus de tous les dieux. Si j'en crois une
qu'il soit leur ancien en
et leur roi. On lit, tradition consignée dans les livres des païens,
effet, dans les historiens romains, que Tar- les anciens Romains avaient en plus grand
quin, lorsqu'il voulut bâtir le Capitole en honneur je ne sais quel dieu Summanus ', à
l'honneur de Jupiter, voyant la place la plus qui ils attribuaient les foudres de la nuit, que
convenableoccupéeparplusieurs autres dieux, Jupiter lui-même, qui ne présidait qu'aux
et n'osant en disposer sans leur agrément, foudres du jour; mais depuis qu'on eut élevé
mais persuadé en même temps que ces dieux à Jupiter un temple superbe et un lieu émi-
ne feraient pas difficulté de se déplacer pour nent, la beauté et ta magnificence de l'édifice
un dieu de celte importance et qui était leur attirèrent tellement la foule, qu'à peine au-
roi, s'enquit par les augures de leurs dispo- jourd'hui se trouverait-il un homme, je ne
sitions ;
tous consentirent à se retirer, excepté dis pas qui aitentendu parler du dieu Sum-
ceux que j'ai déjà dits Mars, Terme et Ju-
: manus, car il y a longtemps qu'on n'en parle
ventas; de sorte que ces trois divinités furent plus, mais qui se souvienne même d'avoir
admises dans le Capitole, mais sous des re- jamais lu son nom. Concluons que la Félicité
présentations si obscures qu'à peine les plus n'étant pas une déesse, mais un don de Dieu,
doctes savaient les y découvrir. Je dis donc il ne reste qu'à se tourner vers Celui qui seul

que Jupiter n'eût pas agi de celte façon, ni peut la donner, et à laisser là cette multitude
traité la Félicité comme il fut traité lui-même de faux dieux adorée par une multitude
par Mars, Terme et Juventas ; mais assuré- d'hommes insensés, qui travestissent en dieux
les dons de Dieu et offensent par l'obstination
' 11 parait que ce nom est d'origine étrusque, et que les grands
dieux étaient appelés Consentes et Complices à cause de l'harmonie * Cette tradition sur le dieu Summanus est en effet rapportée par
de leurs mouvements célestes. Voyez Varron, d'après Arnobe, Contr. Pline l'Ancien, Bist, nat., lib. Il, cap. 53. Cicéron [De rf/Vjn., lib.
i

f/ent., lib. m, p. 117, etVUisl. firs relig. de l'antù/., parCreuzcret cap. i), et Ovide [Fastes, lib. VI, v. 731 et 732) parlent aussi du dieu
Guignant, liv. 5, ch. 2, sect. 2. Summanus, qui n'était peut-être pas différent de Pluton.
Sfi LA CITE DE DIEU.

d'une volonté superbe le dispensateur de ces lui donner la félicité ; si le sentiment de cette
dons. Il ne peut manquer en effet d'être mal- vérité animait en effet les adorateurs de cette
heureux celui qui sert la Félicité comme une multitude de divinités, à la tète desquelles ils
déesse et abandonne Dieu, principe de la féli- plaçaient Jupiter ; si enfin, dans l'ignorance
cité,semblable à un homme qui lécherait du oïl ils étaient du principe qui dispense la féli-
pain en peinture, au lieu de s'adresser à qui cité, ils se sont accordés à lui donner le nom
possède du pain véritable. de l'objet même
de leurs désirs, je dis qu'ils
ont assez montré par là que Jupiter était inca-
CHAPITRE XXIV. pable, à leurs propres yeux, de procurer la féli-
cité véritable, mais qu'il fallait l'attendre de
QUELLES RAISONS FONT VALOIR LES PAÏENS POUR
cet autre principe qu'ils croyaient devoir
SE JUSTIFIER d'adorer LES DONS DIVINS COMME
honorer sous le nom même de félicité. Je con-
DES DIEUX.
clus qu'en somme ils croyaient que la félicité
Voyons maintenant les raisons des païens : est un don de quelque dieu qu'ils ne connais-
Peut-on croire, disent-ils, que nos ancêtres saient pas. Qu'on
cherche donc ce dieu,
le
eussent assez peu de sens pour ignorer que la qu'on l'adore, et cela suffit. Qu'on bannisse la
Félicité et la Vertu sont des dons divins et non troupe tumultueuse des démons, et que le
des dieux? mais comme ils savaient aussi que vrai Dieu suffise à qui suffit la félicité. S'il se
nul ne peut posséder ces dons à moins de rencontre un homme, en effet, qui ne se con-
les tenir de quelque dieu, faute de connaître tente pas d'obtenir la félicité en partage, je
les noms des dieux qui président aux divers veux bien que celui-là ne se contente pas
objets qu'on peut désirer, ils les appelaient du d'adorer le dispensateur de la félicité mais ;

nom de ces objets mêmes, tantôt avec un léjjer quiconque ne demande autre chose que d'être
changement, comme de bellum, guerre, ils heureux (et en vérité peut-on porter plus loin
ont Bellone; de cunce, berceau, Cunina;
fait ses désirs?) doit servir le Dieu à qui seul il
de seges, moisson, Segetia de pomum, fruit,
; appartient de donner le bonheur. Ce Dieu
Pomone; de Bubona'; et tantôt
boves, bœufs, n'est pas celui qu'ils nomment Jupiter; car
sans aucun changement, comme quand ils s'ils reconnaissaient Jupiter pour le principe
ont nommé Pecunia la déesse qui donne l'ar- de la félicité, ils ne chercheraient pas, sous le
gent, sans penser toutefois que l'argent fût nom de Félicité, un autre dieu ou une autre
une divinité et de même, Vertu la déesse qui
; déesse qui pût le leur assurer. Ils ne mêle-
donne la vertu; Honos, le dieu qui donne raient pas d'ailleurs au culte du roi des dieux
l'honneur ; Concordia, la déesse qui donne la les plus sanglants outrages, et n'adoreraient
concorde, et Victoria, donne la vic-
celle qui pas en lui l'époux adultère, le ravisseur et
toire. Ainsi, disent-ils, quand on croit que la l'amant impudique d'un bel enfant.
Félicité est une déesse, on n'entend pas la
félicité qu'on obtient, mais le principe divin CHAPITRE XXVI.
qui la donne.
DES JEUX SCÉNIQUES INSTITUÉS PAR LES PAÏENS SUR
l'ordre de LEURS DIEUX.
CHAPITRE XXV.
Ce sont là, nous dit Cicéron ', des fictions
ON NE DOIT adorer QU'UN DIEU, QUI EST l'UNI-
poétiques : « Homère, ajoute-t-il, transportait
QUE DISPENSATEUR DE LA FÉLICITÉ, COMME LE
«chez les dieux les faiblesses des hommes;
SENTENT CEUX-LA MÊMES QUI IGNORENT SON
« j'aimerais mieux qu'il eût transporté chez les
NOM.
« hommes les perfectionsdesdieux». Juste ré-
Acceptons cette explication ; ce sera peut- flexion d'un grave esprit, qui n'a pu voirsans dé-
être un moyen de persuader plus aisément plaisir un poêle prêter des crimes à la divinité.
ceux d'entre les païens qui n'ont pas le cœur Pourquoi donc les plus doctes entre les païens
tout à endurci. Si l'humaine faiblesse n'a
fait mettent-ils au rang des choses divines les jeux
pas laissé de reconnaître qu'un dieu seul peut scéniques où ces crimes sont débités, chantés,
joués et célébrés pour faire honneur aux dieux?
' Bubona vient de bobm, abl. plur. de hos. Saint Augustin est le
C'est ici que Cicéron aurait dû se récrier, non
seul écrivain qui, à notre counaissauce, ait parlé de la déesse Bubona.
11 y revient au ch. 34, '
Tiiscul. ijiiœst., lib, V, cap. 26.
LIVRE IV. — A QUI EST DUE LA GRANDKUR DES ROMAINS. 87

contre les fictions des poëtes, mais contre les dorant on adorait lesdémons. Et maintenant,
institutions des ancêtres! Mais ceux-ci, à leur comment croire que ce soit Jupiter qui ait
tour, n'auraiunt-iis pas eu raison de répliquer : fondé l'empire romain, qui l'ait agrandi, qui
De quoi nous accusez-vous ? Ce sont les dieux l'aitconservé, lui plus vil, à coup sûr, que le
eux-mêmes qui ont voulu que ces jeux fussent dernier des Romains révoltés deces infamies?
établis parmi les institutions de leur culte, Aurait-il donné le bonheur, celui qui recevait
qui les ont demandés avec instance et avec de si malheureux hommages et qui, si on les
menaces, (jui rious ont sévèrement punis d'y lui refusait, se livrait à un courroux plus mal-
avoir néj^ligé lemoindre détail, et ne se sont heureux encore ?
apaisés qu'après avoir vu réparer cette négli-
gence. Et, en effet, voici ce que l'on rapporte CHAPITRE XVn.
comme un de leurs beaux faits Un paysan '
:

DES TROIS ESPÈCES DE DIEUX DISTINGCÉS PAR LE


nommé Titus Latinius, reçut en songe l'ordre
PONTIFE SCÉVOLA.
d'aller dire au sénat de recommencer les jeux,
parce que, le premier jour où on les avait Certains auteurs rapportent que le savant
célébrés, un criminel avait été conduit au sup- pontife Scévola ' distinguait
les dieux en trois
plice en présence du peuple, triste incident espèces, l'une introduite par les poëtes, l'au-
qui avait déplu aux dieux et troublé pour eux tre par les philosophes, et la troisième par
le plaisir du spectacle. Latinius, le lendemain, lespohtiques. Or, disait-il, les dieux de la
à son réveil, n'ayant pas osé obéir, le même première espèce ne sont qu'un pur badinage
commandement lui fut fait la nuit suivante, d'imagination, où l'on attribue à la divinité
mais d'une façon plus sévère; car, comme il ce qui est indigne d'elle et quant aux dieux
;

n'obéit pas pour la seconde fois, il perdit son de seconde espèce, il ne conviennent pas
la
fils. La troisième nuit, il lui fut dit que s'il aux Etats, soit parce qu'il est inutile de les
n'était pas docile, un châtiment plus terrible connaître, soit parce que cela peut être préju-
lui était réservé. Sa timidité le retint encore, diciable aux peuples. —
Pour moi, je n'ai
et il tomba dans une horrible et dangereuse rien à dire des dieux inutiles; cela n'est pas de
maladie. Ses amis lui conseillèrent alors d'a- grande conséquence, puisqu'en bonne juris-
vertir les magistrats, et il se décida h se faire prudence, ce qui est superflu n'est pas nui-
porter en litière au sénat, où
il n'eut pas plu- sible; mais je demanderai quels sont les dieux
tôt raconté
songe en question qu'il se trouva
le dont la connaissance peut être préjudiciable
parfaitement guéri et put s'en retourner à aux peuples? Selon le docte pontife, ce sont
pied. Le sénat, stupéfait d'un
si grand miracle, Hercule, Esculape, Castor et Pollux, lesquels
ordonna une nouvelle célébration des jeux, ne sont pas véritablement des dieux, car les
où l'on ferait quatre fois plus de dépenses. savants déclarent qu'ils étaient hommes et
Quel homme de bon sens ne reconnaîtra que qu'ils ont payé à la nature
de l'hu- le tribut
ces malheureux païens, asservis à la domina- manité. Qu'est-ce à dire, sinon que les dieux
tion des démons, dont on ne peut être délivré adorés par le peuple ne sont que de fausses
que par la grâce de Notre-Seigneur Jésus- images, le vrai Dieu n'ayant ni âge, ni sexe,
Christ, étaient forcés de donner à leurs dieux ni corps? Et c'est cela que Scévola veut laisser
immondes des spectacles dont l'impureté était ignorer aux peuples, justement parce que
manifeste? On y représentait en effet, par donc qu'il est avan-
c'est la vérité. Il croit
l'ordre du sénat, contraint lui-même d'obéir tageux aux Etats d'être trompés en matière de
aux dieux, ces mêmes crimes qui se lisent religion, d'accord en ce point avec Varron,
dans les poëtes. D'infâmes histrions y figu- qui s'en explique très -nettement dans son
raient un Jupiter adultère et ravisseur, et ce livre des choses divines. Voilà une sublime
spectacle était un honneur pour le dieu et un religion, et bien capable de sauver le faible
moyen de propitiation pour les hommes. Ces qui implore d'elle son salut! Au lieu de lui
crimes étaient-ils une fiction? Jupiter aurait présenter la vérité qui doit le sauver, elle es-
dû s'en indigner. Elaient-ils réels et Jupiter time qu'il faut le tromper pour son bien.
s'y complaisait-il ? il est clair alors qu'en l'a-
'
C'est ce Scévola dont parle Cicéron {De orat., lib. I, cap. 39), et
' Od peut voir ce récit dans Tite-Live, Valère-Maxime et Cicéron. qu'il appelle « le plus éloquent parmi les jurisconsultes, et le plus .

{Be divin., cap. lili.) <i docte panui les orateurs éloquents »,
88 LA CITE DE DIEU.

Quant aux dieux des poètes, nous apprenons à eu un tel pouvoir, ils en auraient usé de pré-
la même source que Scévola les rejette, comme férence en faveur des Grecs, qui leur ont
ayant été défigurés à tel point qu'ils ne méri- rendu, en cette partie du culte, de beaucoup
tent pas même d'être comparés à des honunes plus grands honneurs eux qui ont consenti ,

de quelque probité. L'un est représenté comme à s'exposer eux-mêmes aux mordantes satires
un voleur, l'autre comme un adultère; on ne dont les poètes déchiraient les dieux, et leur
leur prête que des actions et des paroles ont permis de dilïamcrtous les citoyens à leur
déshonnêtes ou ridicules trois déesses se dis-
: gré; eux enfin qui, loin détenir les comédiens
putent le prix de la beauté, et les deux rivales pour infâmes, les ont jugés dignes des pre-
de Vénus ruinent Troie pour se venger de leur mières fonctions de l'Etat. Mais tout comme
défaite Jupiter se change en cygne ou en tau-
; les Romains ont pu avoir de la monnaie
reau pour jouir d'une femme on voit une ; d'or sans adorer le dieu Anrinus ; ainsi ils

déesse qui se marie avec un homme, et Sa- n'eussent pas laissé d'avoir de la monnaie
turne ijui dévore ses enfants; en un mot, il d'argent et de cuivre, alors même qu'ils n'eus-
n'y a pas d'action monstrueuse et de vice ima- sent pas adoré Argentinus et ^sculanus. De
ginable qui ne soit imputé aux dieux, bien même, sans pousser plus avant la comparai-:
qu'il n'y ait rien de plus étranger que tout son, il leur était absolument impossible de
cela à la nature divine. grand pontife Scé- parvenir à l'empire sans la volonté de Dieu,
vola abolis ces jeux, si lu en as le pouvoir;
1 tandis que, s'ils eussent ignoré ou méprisé
défends au peuple un culte où l'on se plaît à cette foule de fausses divinités , ne connais-
admirer des crimes, pour avoir ensuite à les sant que le seul vrai Dieu et l'adorant avec
imiter. Si le peuple te répond que les pon- une foi sincère et de bonnes mœurs, leur em-
tifeseux-mêmes sont les instituteurs de ces pire sur la terre, plus grand ou plus petit, eiit
jeux, demande au moins aux dieux qui leur été meilleur, et n'eussent-ils pas régné sur la
ont ordonné de les établir, qu'ils cessent de terre, ils seraient certainement parvenus au
les exiger ; car enfin ces jeux sont mauvais, tu royaume éternel.
en conviens, ils sont indignes de la majesté
divine; et dès lors l'injure est d'autant plus CHAPITRE XXIX.
grande qu'elle doit rester impunie. Mais les
DE LA FAUSSETÉ DU PRÉSAGE SUR LEQUEL LES
dieux ne t'écoutent pas ou plutôt ce ne sont
;

ROMAINS FONDAIENT LA PUISSANCE ET LA STA-


pas des dieux, mais des démons; ils ensei-
BILITÉ DE LEUR EMPIRE.
gnent le mal, ils se complaisent dans la turpi-
tude loin de tenir à injure ces honteuses
; Que dire de ce beau présage qu